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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:18 -0700
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+The Project Gutenberg eBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome II, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome II
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 15, 2006 [eBook #17990]
+[Most recently updated: August 22, 2021]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II ***
+
+
+
+
+LE COMTE DE MONTE-CRISTO
+
+Alexandre Dumas
+
+Tome II (1845-1846)
+
+
+Table des matières
+
+XXXII Réveil.
+XXXIII Bandits romains.
+XXXIV Apparition.
+XXXV La mazzolata.
+XXXVI La carnaval de Rome.
+XXXVII Les catacombes de Saint-Sébastien.
+XXXVIII Le rendez-vous.
+XXXIX Les convives.
+XL Le déjeuner.
+XLI La présentation.
+XLII Monsieur Bertuccio.
+XLIII La maison d'Auteuil.
+XLIV La vendetta.
+XLV La pluie de sang.
+XLVI Le crédit illimité.
+XLVII L'attelage gris pommelé.
+XLVIII Idéologie.
+XLIX Haydée.
+L La famille Morrel.
+LI Pyrame et Thisbé.
+LII Toxicologie.
+LIII Robert le diable.
+LIV La hausse et la baisse.
+LV Le major Cavalcanti.
+
+
+
+
+XXXII
+
+Réveil.
+
+
+Lorsque Franz revint à lui, les objets extérieurs semblaient une seconde
+partie de son rêve; il se crut dans un sépulcre où pénétrait à peine,
+comme un regard de pitié, un rayon de soleil; il étendit la main et
+sentit de la pierre; il se mit sur son séant: il était couché dans son
+burnous, sur un lit de bruyères sèches fort doux et fort odoriférant.
+
+Toute vision avait disparu, et, comme si les statues n'eussent été que
+des ombres sorties de leurs tombeaux pendant son rêve, elles s'étaient
+enfuies à son réveil.
+
+Il fit quelques pas vers le point d'où venait le jour; à toute
+l'agitation du songe succédait le calme de la réalité. Il se vit dans
+une grotte, s'avança du côté de l'ouverture, et à travers la porte
+cintrée aperçut un ciel bleu et une mer d'azur. L'air et l'eau
+resplendissaient aux rayons du soleil du matin; sur le rivage, les
+matelots étaient assis causant et riant; à dix pas en mer la barque se
+balançait gracieusement sur son ancre.
+
+Alors il savoura quelque temps cette brise fraîche qui lui passait sur
+le front; il écouta le bruit affaibli de la vague qui se mouvait sur le
+bord et laissait sur les roches une dentelle d'écume blanche comme de
+l'argent; il se laissa aller sans réfléchir, sans penser à ce charme
+divin qu'il y a dans les choses de la nature, surtout lorsqu'on sort
+d'un rêve fantastique; puis peu à peu cette vie du dehors, si calme, si
+pure, si grande, lui rappela l'invraisemblance de son sommeil, et les
+souvenirs commencèrent à rentrer dans sa mémoire.
+
+Il se souvint de son arrivée dans l'île, de sa présentation à un chef de
+contrebandiers, d'un palais souterrain plein de splendeurs, d'un souper
+excellent et d'une cuillerée de haschich.
+
+Seulement, en face de cette réalité de plein jour, il lui semblait qu'il
+y avait au moins un an que toutes ces choses s'étaient passées, tant le
+rêve qu'il avait fait était vivant dans sa pensée et prenait
+d'importance dans son esprit. Aussi de temps en temps son imagination
+faisait asseoir au milieu des matelots, ou traverser un rocher, ou se
+balancer sur la barque, une de ces ombres qui avaient étoilé sa nuit de
+leurs baisers. Du reste, il avait la tête parfaitement libre et le corps
+parfaitement reposé: aucune lourdeur dans le cerveau, mais, au
+contraire, un certain bien-être général, une faculté d'absorber l'air et
+le soleil plus grande que jamais.
+
+Il s'approcha donc gaiement de ses matelots.
+
+Dès qu'ils le revirent ils se levèrent, et le patron s'approcha de lui.
+
+«Le seigneur Simbad, lui dit-il, nous a chargés de tous ses compliments
+pour Votre Excellence, et nous a dit de lui exprimer le regret qu'il a
+de ne pouvoir prendre congé d'elle; mais il espère que vous l'excuserez
+quand vous saurez qu'une affaire très pressante l'appelle à Malaga.
+
+--Ah çà! mon cher Gaetano, dit Franz, tout cela est donc véritablement
+une réalité: il existe un homme qui m'a reçu dans cette île, qui m'y a
+donné une hospitalité royale, et qui est parti pendant mon sommeil?
+
+--Il existe si bien, que voilà son petit yacht qui s'éloigne, toutes
+voiles dehors, et que, si vous voulez prendre votre lunette d'approche,
+vous reconnaîtrez selon toute probabilité, votre hôte au milieu de son
+équipage.»
+
+Et, en disant ces paroles, Gaetano étendait le bras dans la direction
+d'un petit bâtiment qui faisait voile vers la pointe méridionale de la
+Corse.
+
+Franz tira sa lunette, la mit à son point de vue, et la dirigea vers
+l'endroit indiqué.
+
+Gaetano ne se trompait pas. Sur l'arrière du bâtiment, le mystérieux
+étranger se tenait debout tourné de son côté, et tenant comme lui une
+lunette à la main; il avait en tout point le costume sous lequel il
+était apparu la veille à son convive, et agitait son mouchoir en signe
+d'adieu.
+
+Franz lui rendit son salut en tirant à son tour son mouchoir et en
+l'agitant comme il agitait le sien.
+
+Au bout d'une seconde, un léger nuage de fumée se dessina à la poupe du
+bâtiment, se détacha gracieusement de l'arrière et monta lentement vers
+le ciel; puis une faible détonation arriva jusqu'à Franz.
+
+«Tenez, entendez-vous, dit Gaetano, le voilà qui vous dit adieu!»
+
+Le jeune homme prit sa carabine et la déchargea en l'air, mais sans
+espérance que le bruit pût franchir la distance qui séparait le yacht de
+la côte.
+
+«Qu'ordonne Votre Excellence? dit Gaetano.
+
+--D'abord que vous m'allumiez une torche.
+
+--Ah! oui, je comprends, reprit le patron, pour chercher l'entrée de
+l'appartement enchanté. Bien du plaisir, Excellence, si la chose vous
+amuse, et je vais vous donner la torche demandée. Moi aussi, j'ai été
+possédé de l'idée qui vous tient, et je m'en suis passé la fantaisie
+trois ou quatre fois; mais j'ai fini par y renoncer. Giovanni,
+ajouta-t-il, allume une torche et apporte-la à Son Excellence.»
+
+Giovanni obéit. Franz prit la torche et entra dans le souterrain, suivi
+de Gaetano.
+
+Il reconnut la place où il s'était réveillé à son lit de bruyères encore
+tout froissé; mais il eut beau promener sa torche sur toute la surface
+extérieure de la grotte il ne vit rien, si ce n'est, à des traces de
+fumée, que d'autres avant lui avaient déjà tenté inutilement la même
+investigation.
+
+Cependant il ne laissa pas un pied de cette muraille granitique,
+impénétrable comme l'avenir, sans l'examiner; il ne vit pas une gerçure
+qu'il n'y introduisît la lame de son couteau de chasse; il ne remarqua
+pas un point saillant qu'il n'appuyât dessus, dans l'espoir qu'il
+céderait; mais tout fut inutile, et il perdit, sans aucun résultat, deux
+heures à cette recherche.
+
+Au bout de ce temps, il y renonça; Gaetano était triomphant.
+
+Quand Franz revint sur la plage, le yacht n'apparaissait plus que comme
+un petit point blanc à l'horizon, il eut recours à sa lunette, mais même
+avec l'instrument il était impossible de rien distinguer.
+
+Gaetano lui rappela qu'il était venu pour chasser des chèvres, ce qu'il
+avait complètement oublié. Il prit son fusil et se mit à parcourir l'île
+de l'air d'un homme qui accomplit un devoir plutôt qu'il ne prend un
+plaisir, et au bout d'un quart d'heure il avait tué une chèvre et deux
+chevreaux. Mais ces chèvres, quoique sauvages et alertes comme des
+chamois, avaient une trop grande ressemblance avec nos chèvres
+domestiques, et Franz ne les regardait pas comme un gibier.
+
+Puis des idées bien autrement puissantes préoccupaient son esprit.
+Depuis la veille il était véritablement le héros d'un conte des _Mille
+et une Nuits_, et invinciblement il était ramené vers la grotte.
+
+Alors, malgré l'inutilité de sa première perquisition, il en recommença
+une seconde, après avoir dit à Gaetano de faire rôtir un des deux
+chevreaux. Cette seconde visite dura assez longtemps, car lorsqu'il
+revint le chevreau était rôti et le déjeuner était prêt.
+
+Franz s'assit à l'endroit où la veille, on était venu l'inviter à souper
+de la part de cet hôte mystérieux, et il aperçut encore comme une
+mouette bercée au sommet d'une vague, le petit yacht qui continuait de
+s'avancer vers la Corse.
+
+«Mais, dit-il à Gaetano, vous m'avez annoncé que le seigneur Simbad
+faisait voile pour Malaga, tandis qu'il me semble à moi qu'il se dirige
+directement vers Porto-Vecchio.
+
+--Ne vous rappelez-vous plus, reprit le patron, que parmi les gens de
+son équipage je vous ai dit qu'il y avait pour le moment deux bandits
+corses?
+
+--C'est vrai! et il va les jeter sur la côte? dit Franz.
+
+--Justement. Ah! c'est un individu, s'écria Gaetano, qui ne craint ni
+Dieu ni diable, à ce qu'on dit, et qui se dérangera de cinquante lieues
+de sa route pour rendre service à un pauvre homme.
+
+--Mais ce genre de service pourrait bien le brouiller avec les autorités
+du pays où il exerce ce genre de philanthropie, dit Franz.
+
+--Ah! bien, dit Gaetano en riant, qu'est-ce que ça lui fait, à lui, les
+autorités! il s'en moque pas mal! On n'a qu'à essayer de le poursuivre.
+D'abord son yacht n'est pas un navire, c'est un oiseau, et il rendrait
+trois noeuds sur douze à une frégate; et puis il n'a qu'à se jeter
+lui-même à la côte, est-ce qu'il ne trouvera pas partout des amis?»
+
+Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que le seigneur
+Simbad, l'hôte de Franz, avait l'honneur d'être en relation avec les
+contrebandiers et les bandits de toutes les côtes de la Méditerranée; ce
+qui ne laissait pas que d'établir pour lui une position assez étrange.
+
+Quant à Franz, rien ne le retenait plus à Monte-Cristo, il avait perdu
+tout espoir de trouver le secret de la grotte, il se hâta donc de
+déjeuner en ordonnant à ses hommes de tenir leur barque prête pour le
+moment où il aurait fini.
+
+Une demi-heure après, il était à bord.
+
+Il jeta un dernier regard sur le yacht; il était prêt à disparaître
+dans le golfe de Porto-Vecchio.
+
+Il donna le signal du départ.
+
+Au moment où la barque se mettait en mouvement, le yacht disparaissait.
+Avec lui s'effaçait la dernière réalité de la nuit précédente: aussi
+souper, Simbad, haschich et statues, tout commençait, pour Franz, à se
+fondre dans le même rêve. La barque marcha toute la journée et toute la
+nuit; et le lendemain, quand le soleil se leva, c'était l'île de
+Monte-Cristo qui avait disparu à son tour. Une fois que Franz eut touché
+la terre, il oublia, momentanément du moins, les événements qui venaient
+de se passer pour terminer ses affaires de plaisir et de politesse à
+Florence, et ne s'occuper que de rejoindre son compagnon, qui
+l'attendait à Rome.
+
+Il partit donc, et le samedi soir il arriva à la place de la Douane par
+la malle-poste.
+
+L'appartement, comme nous l'avons dit, était retenu d'avance, il n'y
+avait donc plus qu'à rejoindre l'hôtel de maître Pastrini; ce qui
+n'était pas chose très facile, car la foule encombrait les rues, et Rome
+était déjà en proie à cette rumeur sourde et fébrile qui précède les
+grands événements. Or, à Rome, il y a quatre grands événements par an:
+le carnaval, la semaine sainte, la Fête-Dieu et la Saint-Pierre.
+
+Tout le reste de l'année, la ville retombe dans sa morne apathie, état
+intermédiaire entre la vie et la mort, qui la rend semblable à une
+espèce de station entre ce monde et l'autre, station sublime, halte
+pleine de poésie et de caractère que Franz avait déjà faite cinq ou six
+fois, et qu'à chaque fois il avait trouvée plus merveilleuse et plus
+fantastique encore.
+
+Enfin, il traversa cette foule toujours plus grossissante et plus agitée
+et atteignit l'hôtel. Sur sa première demande, il lui fut répondu, avec
+cette impertinence particulière aux cochers de fiacre retenus et aux
+aubergistes au complet, qu'il n'y avait plus de place pour lui à l'hôtel
+de Londres. Alors il envoya sa carte à maître Pastrini, et se fit
+réclamer d'Albert de Morcerf. Le moyen réussi, et maître Pastrini
+accourut lui-même, s'excusant d'avoir fait attendre Son Excellence,
+grondant ses garçons, prenant le bougeoir de la main du cicérone qui
+s'était déjà emparé du voyageur, et se préparait à le mener près
+d'Albert, quand celui-ci vint à sa rencontre.
+
+L'appartement retenu se composait de deux petites chambres et d'un
+cabinet. Les deux chambres donnaient sur la rue, circonstance que maître
+Pastrini fit valoir comme y ajoutant un mérite inappréciable. Le reste
+de l'étage était loué à un personnage fort riche, que l'on croyait
+Sicilien ou Maltais; l'hôtelier ne put pas dire au juste à laquelle des
+deux nations appartenait ce voyageur.
+
+«C'est fort bien, maître Pastrini, dit Franz, mais il nous faudrait tout
+de suite un souper quelconque pour ce soir, et une calèche pour demain
+et les jours suivants.
+
+--Quant au souper, répondit l'aubergiste, vous allez être servis à
+l'instant même; mais quant à la calèche....
+
+--Comment! quant à la calèche! s'écria Albert. Un instant, un instant!
+ne plaisantons pas, maître Pastrini! il nous faut une calèche.
+
+--Monsieur, dit l'aubergiste, on fera tout ce qu'on pourra pour vous en
+avoir une. Voilà tout ce que je puis vous dire.
+
+--Et quand aurons-nous la réponse? demanda Franz.
+
+--Demain matin, répondit l'aubergiste.
+
+--Que diable! dit Albert, on la paiera plus cher, voilà tout: on sait ce
+que c'est; chez Drake ou Aaron vingt-cinq francs pour les jours
+ordinaires et trente ou trente-cinq francs pour les dimanches et fêtes;
+mettez cinq francs par jour de courtage, cela fera quarante et n'en
+parlons plus.
+
+--J'ai bien peur que ces messieurs, même en offrant le double, ne
+puissent pas s'en procurer.
+
+--Alors qu'on fasse mettre des chevaux à la mienne; elle est un peu
+écornée par le voyage, mais n'importe.
+
+--On ne trouvera pas de chevaux.»
+
+Albert regarda Franz en homme auquel on fait une réponse qui lui paraît
+incompréhensible.
+
+«Comprenez-vous cela, Franz! pas de chevaux, dit-il; mais des chevaux de
+poste, ne pourrait-on pas en avoir?
+
+--Ils sont tous loués depuis quinze jours, et il ne reste maintenant que
+ceux absolument nécessaires au service.
+
+--Que dites-vous de cela? demanda Franz.
+
+--Je dis que; lorsqu'une chose passe mon intelligence, j'ai l'habitude
+de ne pas m'appesantir sur cette chose et de passer à une autre. Le
+souper est-il prêt, maître Pastrini?
+
+--Oui, Excellence.
+
+--Eh bien, soupons d'abord.
+
+--Mais la calèche et les chevaux? dit Franz.
+
+--Soyez tranquille, cher ami, ils viendront tout seuls; il ne s'agira
+que d'y mettre le prix.»
+
+Et Morcerf, avec cette admirable philosophie qui ne croit rien
+impossible tant qu'elle sent sa bourse ronde ou son portefeuille garni,
+soupa, se coucha, s'endormit sur les deux oreilles, et rêva qu'il
+courait le carnaval dans une calèche à six chevaux.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+Bandits romains.
+
+
+Le lendemain, Franz se réveilla le premier, et aussitôt réveillé, sonna.
+
+Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque maître Pastrini
+entra en personne.
+
+«Eh bien, dit l'hôte triomphant, et sans même attendre que Franz
+l'interrogeât, je m'en doutais bien hier, Excellence, quand je ne
+voulais rien vous promettre; vous vous y êtes pris trop tard, et il n'y
+a plus une seule calèche à Rome: pour les trois derniers jours,
+s'entend.
+
+--Oui, reprit Franz, c'est-à-dire pour ceux où elle est absolument
+nécessaire.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Albert en entrant, pas de calèche?
+
+--Justement, mon cher ami, répondit Franz, et vous avez deviné du
+premier coup.
+
+--Eh bien, voilà une jolie ville que votre ville éternelle!
+
+--C'est-à-dire, Excellence, reprit maître Pastrini, qui désirait
+maintenir la capitale du monde chrétien dans une certaine dignité à
+l'égard de ses voyageurs, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de calèche à
+partir de dimanche matin jusqu'à mardi soir, mais d'ici là vous en
+trouverez cinquante si vous voulez.
+
+--Ah! c'est déjà quelque chose, dit Albert; nous sommes aujourd'hui
+jeudi; qui sait, d'ici à dimanche, ce qui peut arriver?
+
+--Il arrivera dix à douze mille voyageurs, répondit Franz, lesquels
+rendront la difficulté plus grande encore.
+
+--Mon ami, dit Morcerf, jouissons du présent et n'assombrissons pas
+l'avenir.
+
+--Au moins, demanda Franz, nous pourrons avoir une fenêtre?
+
+--Sur quoi?
+
+--Sur la rue du Cours, parbleu!
+
+--Ah! bien oui, une fenêtre! s'exclama maître Pastrini; impossible; de
+toute impossibilité! Il en restait une au cinquième étage du palais
+Doria, et elle a été louée à un prince russe pour vingt sequins par
+jour.»
+
+Les deux jeunes gens se regardaient d'un air stupéfait.
+
+«Eh bien, mon cher, dit Franz à Albert, savez-vous ce qu'il y a de mieux
+à faire? c'est de nous en aller passer le carnaval à Venise; au moins
+là, si nous ne trouvons pas de voiture, nous trouverons des gondoles.
+
+--Ah! ma foi non! s'écria Albert, j'ai décidé que je verrais le
+carnaval à Rome, et je l'y verrai, fût-ce sur des échasses.
+
+--Tiens! s'écria Franz, c'est une idée triomphante, surtout pour
+éteindre les moccoletti, nous nous déguiserons en polichinelles vampires
+ou en habitants des Landes, et nous aurons un succès fou.
+
+--Leurs Excellences désirent-elles toujours une voiture jusqu'à
+dimanche?
+
+--Parbleu! dit Albert, est-ce que vous croyez que nous allons courir les
+rues de Rome à pied, comme des clercs d'huissier?
+
+--Je vais m'empresser d'exécuter les ordres de Leurs Excellences, dit
+maître Pastrini: seulement je les préviens que la voiture leur coûtera
+six piastres par jour.
+
+--Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, moi qui ne suis pas
+notre voisin le millionnaire, je vous préviens à mon tour, qu'attendu
+que c'est la quatrième fois que je viens à Rome, je sais le prix des
+calèches, jours ordinaires, dimanches et fêtes. Nous vous donnerons
+douze piastres pour aujourd'hui, demain et après-demain, et vous aurez
+encore un fort joli bénéfice.
+
+--Cependant, Excellence!... dit maître Pastrini, essayant de se
+rebeller.
+
+--Allez, mon cher hôte, allez, dit Franz, ou je vais moi-même faire mon
+prix avec votre _affettatore_, qui est le mien aussi, c'est un vieil ami
+à moi, qui m'a déjà pas mal volé d'argent dans sa vie, et qui, dans
+l'espérance de m'en voler encore, en passera par un prix moindre que
+celui que je vous offre: vous perdrez donc la différence et ce sera
+votre faute.
+
+--Ne prenez pas cette peine, Excellence, dit maître Pastrini, avec ce
+sourire du spéculateur italien qui s'avoue vaincu, je ferai de mon
+mieux, et j'espère que vous serez content.
+
+--À merveille! voilà ce qui s'appelle parler. Quand voulez-vous la
+voiture?
+
+--Dans une heure.
+
+--Dans une heure elle sera à la porte.»
+
+Une heure après, effectivement, la voiture attendait les deux jeunes
+gens: c'était un modeste fiacre que, vu la solennité de la circonstance,
+on avait élevé au rang de calèche; mais, quelque médiocre apparence
+qu'il eût, les deux jeunes gens se fussent trouvés bien heureux d'avoir
+un pareil véhicule pour les trois derniers jours.
+
+«Excellence! cria le cicérone en voyant Franz mettre le nez à la
+fenêtre, faut-il faire approcher le carrosse du palais?»
+
+Si habitué que fût Franz à l'emphase italienne, son premier mouvement
+fut de regarder autour de lui mais c'était bien à lui-même que ces
+paroles s'adressaient.
+
+Franz était l'Excellence; le carrosse, c'était le fiacre; le palais,
+c'était l'hôtel de Londres.
+
+Tout le génie laudatif de la nation était dans cette seule phrase.
+
+Franz et Albert descendirent. Le carrosse s'approcha du palais. Leurs
+Excellences allongèrent leurs jambes sur les banquettes, le cicérone
+sauta sur le siège de derrière.
+
+«Où Leurs Excellences veulent-elles qu'on les conduise?
+
+--Mais, à Saint-Pierre d'abord, et au Colisée ensuite», dit Albert en
+véritable Parisien.
+
+Mais Albert ne savait pas une chose: c'est qu'il faut un jour pour voir
+Saint-Pierre, et un mois pour l'étudier: la journée se passa donc rien
+qu'à voir Saint-Pierre.
+
+Tout à coup, les deux amis s'aperçurent que le jour baissait.
+
+Franz tira sa montre, il était quatre heures et demie.
+
+On reprit aussitôt le chemin de l'hôtel. À la porte, Franz donna l'ordre
+au cocher de se tenir prêt à huit heures. Il voulait faire voir à Albert
+le Colisée au clair de lune, comme il lui avait fait voir Saint-Pierre
+au grand jour. Lorsqu'on fait voir à un ami une ville qu'on a déjà vue,
+on y met la même coquetterie qu'à montrer une femme dont on a été
+l'amant.
+
+En conséquence, Franz traça au cocher son itinéraire; il devait sortir
+par la porte del Popolo, longer la muraille extérieure et rentrer par la
+porte San-Giovanni. Ainsi le Colisée leur apparaissait sans préparation
+aucune, et sans que le Capitole, le Forum, l'arc de Septime Sévère, le
+temple d'Antonin et Faustine et la Via Sacra eussent servi de degrés
+placés sur sa route pour le rapetisser.
+
+On se mit à table: maître Pastrini avait promis à ses hôtes un festin
+excellent; il leur donna un dîner passable: il n'y avait rien à dire.
+
+À la fin du dîner, il entra lui-même: Franz crut d'abord que c'était
+pour recevoir ses compliments et s'apprêtait à les lui faire, lorsqu'aux
+premiers mots il l'interrompit:
+
+«Excellence, dit-il, je suis flatté de votre approbation; mais ce
+n'était pas pour cela que j'étais monté chez vous....
+
+--Était-ce pour nous dire que vous aviez trouvé une voiture? demanda
+Albert en allumant son cigare.
+
+--Encore moins, et même, Excellence, vous ferez bien de n'y plus penser
+et d'en prendre votre parti. À Rome, les choses se peuvent ou ne se
+peuvent pas. Quand on vous a dit qu'elles ne se pouvaient pas, c'est
+fini.
+
+--À Paris, c'est bien plus commode: quand cela ne se peut pas, on paie
+le double et l'on a à l'instant même ce que l'on demande.
+
+--J'entends dire cela à tous les Français, dit maître Pastrini un peu
+piqué, ce qui fait que je ne comprends pas comment ils voyagent.
+
+--Mais aussi, dit Albert en poussant flegmatiquement sa fumée au plafond
+et en se renversant balancé sur les deux pieds de derrière de son
+fauteuil, ce sont les fous et les niais comme nous qui voyagent; les
+gens sensés ne quittent pas leur hôtel de la rue du Helder, le boulevard
+de Gand et le café de Paris.»
+
+Il va sans dire qu'Albert demeurait dans la rue susdite, faisait tous
+les jours sa promenade fashionable, et dînait quotidiennement dans le
+seul café où l'on dîne, quand toutefois on est en bons termes avec les
+garçons.
+
+Maître Pastrini resta un instant silencieux, il était évident qu'il
+méditait la réponse, qui sans doute ne lui paraissait pas parfaitement
+claire.
+
+«Mais enfin, dit Franz à son tour, interrompant les réflexions
+géographiques de son hôte, vous étiez venu dans un but quelconque;
+voulez-vous nous exposer l'objet de votre visite?
+
+--Ah! c'est juste; le voici: vous avez commandé la calèche pour huit
+heures?
+
+--Parfaitement.
+
+--Vous avez l'intention de visiter il Colosseo?
+
+--C'est-à-dire le Colisée?
+
+--C'est exactement la même chose.
+
+--Soit.
+
+--Vous avez dit à votre cocher de sortir par la porte del Popolo, de
+faire le tour des murs et de rentrer par la porte San-Giovanni?
+
+--Ce sont mes propres paroles.
+
+--Eh bien, cet itinéraire est impossible.
+
+--Impossible!
+
+--Ou du moins fort dangereux.
+
+--Dangereux! et pourquoi?
+
+--À cause du fameux Luigi Vampa.
+
+--D'abord, mon cher hôte, qu'est-ce que le fameux Luigi Vampa? demanda
+Albert; il peut être très fameux à Rome, mais je vous préviens qu'il est
+ignoré à Paris.
+
+--Comment! vous ne le connaissez pas?
+
+--Je n'ai pas cet honneur.
+
+--Vous n'avez jamais entendu prononcer son nom?
+
+--Jamais.
+
+--Eh bien, c'est un bandit auprès duquel les Deseraris et les Gasparone
+sont des espèces d'enfants de choeur.
+
+--Attention, Albert! s'écria Franz, voilà donc enfin un bandit!
+
+--Je vous préviens, mon cher hôte, que je ne croirai pas un mot de ce
+que vous allez nous dire. Ce point arrêté entre nous, parlez tant que
+vous voudrez, je vous écoute. «Il y avait une fois...» Eh bien, allez
+donc!»
+
+Maître Pastrini se retourna du côté de Franz, qui lui paraissait le plus
+raisonnable des deux jeunes gens. Il faut rendre justice au brave homme:
+il avait logé bien des Français dans sa vie, mais jamais il n'avait
+compris certain côté de leur esprit.
+
+«Excellence, dit-il fort gravement, s'adressant, comme nous l'avons dit,
+à Franz, si vous me regardez comme un menteur, il est inutile que je
+vous dise ce que je voulais vous dire; je puis cependant vous affirmer
+que c'était dans l'intérêt de Vos Excellences.
+
+--Albert ne vous dit pas que vous êtes un menteur, mon cher monsieur
+Pastrini, reprit Franz, il vous dit qu'il ne vous croira pas, voilà
+tout. Mais, moi, je vous croirai, soyez tranquille; parlez donc.
+
+--Cependant, Excellence, vous comprenez bien que si l'on met en doute ma
+véracité...
+
+--Mon cher, reprit Franz, vous êtes plus susceptible que Cassandre, qui
+cependant était prophétesse, et que personne n'écoutait; tandis que
+vous, au moins, vous êtes sûr de la moitié de votre auditoire. Voyons,
+asseyez-vous, et dites-nous ce que c'est que M. Vampa.
+
+--Je vous l'ai dit, Excellence, c'est un bandit, comme nous n'en avons
+pas encore vu depuis le fameux Mastrilla.
+
+--Eh bien, quel rapport a ce bandit avec l'ordre que j'ai donné à mon
+cocher de sortir par la porte del Popolo et de rentrer par la porte
+San-Giovanni?
+
+--Il y a, répondit maître Pastrini, que vous pourrez bien sortir par
+l'une, mais que je doute que vous rentriez par l'autre.
+
+--Pourquoi cela? demanda Franz.
+
+--Parce que, la nuit venue, on n'est plus en sûreté à cinquante pas des
+portes.
+
+--D'honneur? s'écria Albert.
+
+--Monsieur le vicomte, dit maître Pastrini, toujours blessé jusqu'au
+fond du coeur du doute émis par Albert sur sa véracité, ce que je dis
+n'est pas pour vous, c'est pour votre compagnon de voyage, qui connaît
+Rome, lui, et qui sait qu'on ne badine pas avec ces choses-là.
+
+--Mon cher, dit Albert s'adressant à Franz, voici une aventure
+admirable toute trouvée: nous bourrons notre calèche de pistolets, de
+tromblons et de fusils à deux coups. Luigi Vampa vient pour nous
+arrêter, nous l'arrêtons. Nous le ramenons à Rome; nous en faisons
+hommage à Sa Sainteté, qui nous demande ce qu'elle peut faire pour
+reconnaître un si grand service. Alors nous réclamons purement et
+simplement un carrosse et deux chevaux de ses écuries, et nous voyons le
+carnaval en voiture; sans compter que probablement le peuple romain,
+reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous proclame, comme Curtius
+et Horatius Coclès, les sauveurs de la patrie.»
+
+Pendant qu'Albert déduisait cette proposition, maître Pastrini faisait
+une figure qu'on essayerait vainement de décrire.
+
+«Et d'abord, demanda Franz à Albert, où prendrez-vous ces pistolets, ces
+tromblons, ces fusils à deux coups dont vous voulez farcir votre
+voiture?
+
+--Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, dit-il, car à la
+Terracine, on m'a pris jusqu'à mon couteau poignard; et à vous?
+
+--À moi, on m'en a fait autant à Aqua-Pendente.
+
+--Ah çà! mon cher hôte, dit Albert en allumant son second cigare au
+reste de son premier, savez-vous que c'est très commode pour les voleurs
+cette mesure-là, et qu'elle m'a tout l'air d'avoir été prise de compte à
+demi avec eux?»
+
+Sans doute maître Pastrini trouva la plaisanterie compromettante, car il
+n'y répondit qu'à moitié et encore en adressant la parole à Franz, comme
+au seul être raisonnable avec lequel il pût convenablement s'entendre.
+
+«Son Excellence sait que ce n'est pas l'habitude de se défendre quand on
+est attaqué par des bandits.
+
+--Comment! s'écria Albert, dont le courage se révoltait à l'idée de se
+laisser dévaliser sans rien dire; comment! ce n'est pas l'habitude?
+
+--Non, car toute défense serait inutile. Que voulez-vous faire contre
+une douzaine de bandits qui sortent d'un fossé, d'une masure ou d'un
+aqueduc, et qui vous couchent en joue tous à la fois?
+
+--Eh sacrebleu! je veux me faire tuer!» s'écria Albert.
+
+L'aubergiste se tourna vers Franz d'un air qui voulait dire: Décidément,
+Excellence, votre camarade est fou.
+
+«Mon cher Albert, reprit Franz, votre réponse est sublime, et vaut le
+_Qu'il mourût_ du vieux Corneille: seulement, quand Horace répondait
+cela, il s'agissait du salut de Rome, et la chose en valait la peine.
+Mais quant à nous, remarquez qu'il s'agit simplement d'un caprice à
+satisfaire, et qu'il serait ridicule, pour un caprice, de risquer notre
+vie.
+
+--Ah! _per Bacco_! s'écria maître Pastrini, à la bonne heure, voilà ce
+qui s'appelle parler.»
+
+Albert se versa un verre de _lacryma Christi_, qu'il but à petits
+coups, en grommelant des paroles inintelligibles.
+
+«Eh bien, maître Pastrini, reprit Franz, maintenant que voilà mon
+compagnon calmé, et que vous avez pu apprécier mes dispositions
+pacifiques, maintenant, voyons qu'est-ce que le seigneur Luigi Vampa?
+Est-il berger ou patricien? est-il jeune ou vieux? est-il petit ou
+grand? Dépeignez-nous le, afin que si nous le rencontrions par hasard
+dans le monde, comme Jean Sbogar ou Lara, nous puissions au moins le
+reconnaître.
+
+--Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu'à moi, Excellence, pour
+avoir des détails exacts, car j'ai connu Luigi Vampa tout enfant; et, un
+jour que j'étais tombé moi-même entre ses mains, en allant de Ferentino
+à Alatri, il se souvint, heureusement pour moi, de notre ancienne
+connaissance; il me laissa aller, non seulement sans me faire payer de
+rançon, mais encore après m'avoir fait cadeau d'une fort belle montre et
+m'avoir raconté son histoire.
+
+--Voyons la montre», dit Albert.
+
+Maître Pastrini tira de son gousset une magnifique Breguet portant le
+nom de son auteur, le timbre de Paris et une couronne de comte.
+
+«Voilà, dit-il.
+
+--Peste! fit Albert, je vous en fais mon compliment; j'ai la pareille à
+peu près--il tira sa montre de la poche de son gilet--et elle m'a coûté
+trois mille francs.
+
+--Voyons l'histoire, dit Franz à son tour, en tirant un fauteuil et en
+faisant signe à maître Pastrini de s'asseoir.
+
+--Leurs Excellences permettent? dit l'hôte.
+
+--Pardieu! dit Albert, vous n'êtes pas un prédicateur, mon cher, pour
+parler debout.»
+
+L'hôtelier s'assit, après avoir fait à chacun de ses futurs auditeurs un
+salut respectueux, lequel avait pour but d'indiquer qu'il était prêt à
+leur donner sur Luigi Vampa les renseignements qu'ils demandaient.
+
+«Ah çà, fit Franz, arrêtant maître Pastrini au moment où il ouvrait la
+bouche, vous dites que vous avez connu Luigi Vampa tout enfant; c'est
+donc encore un jeune homme?
+
+--Comment, un jeune homme! je crois bien; il a vingt-deux ans à peine!
+Oh! c'est un gaillard qui ira loin, soyez tranquille!
+
+--Que dites-vous de cela, Albert? c'est beau, à vingt-deux ans, de
+s'être déjà fait une réputation, dit Franz.
+
+--Oui, certes, et, à son âge, Alexandre, César et Napoléon, qui depuis
+ont fait un certain bruit dans le monde, n'étaient pas si avancés que
+lui.
+
+--Ainsi, reprit Franz, s'adressant à son hôte, le héros dont nous allons
+entendre l'histoire n'a que vingt-deux ans.
+
+--À peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.
+
+--Est-il grand ou petit?
+
+--De taille moyenne: à peu près comme Son Excellence, dit l'hôte en
+montrant Albert.
+
+--Merci de la comparaison, dit celui-ci en s'inclinant.
+
+--Allez toujours, maître Pastrini, reprit Franz, souriant de la
+susceptibilité de son ami. Et à quelle classe de la société
+appartenait-il?
+
+--C'était un simple petit pâtre attaché à la ferme du comte de
+San-Felice, située entre Palestrina et le lac de Gabri. Il était né à
+Pampinara, et était entré à l'âge de cinq ans au service du comte. Son
+père, berger lui-même à Anagni, avait un petit troupeau à lui; et vivait
+de la laine de ses moutons et de la récolte faite avec le lait de ses
+brebis, qu'il venait vendre à Rome.
+
+«Tout enfant, le petit Vampa avait un caractère étrange. Un jour, à
+l'âge de sept ans, il était venu trouver le curé de Palestrina, et
+l'avait prié de lui apprendre à lire. C'était chose difficile; car le
+jeune pâtre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon curé allait
+tous les jours dire la messe dans un pauvre petit bourg trop peu
+considérable pour payer un prêtre, et qui, n'ayant pas même de nom,
+était connu sous celui dell'Borgo. Il offrit à Luigi de se trouver sur
+son chemin à l'heure de son retour et de lui donner ainsi sa leçon, le
+prévenant que cette leçon serait courte et qu'il eût par conséquent à en
+profiter.
+
+«L'enfant accepta avec joie.
+
+«Tous les jours, Luigi menait paître son troupeau sur la route de
+Palestrina au Borgo; tous les jours, à neuf heures du matin, le curé
+passait, le prêtre et l'enfant s'asseyaient sur le revers d'un fossé, et
+le petit pâtre prenait sa leçon dans le bréviaire du curé.
+
+«Au bout de trois mois, il savait lire.
+
+«Ce n'était pas tout, il lui fallait maintenant apprendre à écrire.
+
+«Le prêtre fit faire par un professeur d'écriture de Rome trois
+alphabets: un en gros, un en moyen, et un en fin, et il lui montra qu'en
+suivant cet alphabet sur une ardoise il pouvait, à l'aide d'une pointe
+de fer, apprendre à écrire.
+
+«Le même soir, lorsque le troupeau fut rentré à la ferme, le petit Vampa
+courut chez le serrurier de Palestrina, prit un gros clou, le forgea, le
+martela, l'arrondit, et en fit une espèce de stylet antique.
+
+«Le lendemain, il avait réuni une provision d'ardoises et se mettait à
+l'oeuvre.
+
+«Au bout de trois mois, il savait écrire.
+
+«Le curé, étonné de cette profonde intelligence et touché de cette
+aptitude, lui fit cadeau de plusieurs cahiers de papier, d'un paquet de
+plumes et d'un canif.
+
+«Ce fut une nouvelle étude à faire, mais étude qui n'était rien auprès
+de la première. Huit jours après, il maniait la plume comme il maniait
+le stylet.
+
+«Le curé raconta cette anecdote au comte de San-Felice, qui voulut voir
+le petit pâtre, le fit lire et écrire devant lui, ordonna à son
+intendant de le faire manger avec les domestiques, et lui donna deux
+piastres par mois.
+
+«Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des crayons.
+
+«En effet, il avait appliqué à tous les objets cette facilité
+d'imitation qu'il avait, et, comme Giotto enfant, il dessinait sur ses
+ardoises ses brebis, les arbres, les maisons.
+
+«Puis, avec la pointe de son canif, il commença à tailler le bois et à
+lui donner toutes sortes de formes. C'est ainsi que Pinelli, le
+sculpteur populaire, avait commencé.
+
+«Une jeune fille de six ou sept ans, c'est-à-dire un peu plus jeune que
+Vampa, gardait de son côté les brebis dans une ferme voisine de
+Palestrina; elle était orpheline, née à Valmontone, et s'appelait
+Teresa.
+
+«Les deux enfants se rencontraient, s'asseyaient l'un près de l'autre,
+laissaient leurs troupeaux se mêler et paître ensemble, causaient,
+riaient et jouaient puis, le soir, on démêlait les moutons du comte de
+San-Felice d'avec ceux du baron de Cervetri, et les enfants se
+quittaient pour revenir à leur ferme respective, en se promettant de se
+retrouver le lendemain matin.
+
+«Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient ainsi côte à côte.
+
+«Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa onze.
+
+«Cependant, leurs instincts naturels se développaient.
+
+«À côté du goût des arts que Luigi avait poussé aussi loin qu'il le
+pouvait faire dans l'isolement, il était triste par boutade, ardent par
+secousse, colère par caprice, railleur toujours. Aucun des jeunes
+garçons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone n'avait pu non
+seulement prendre aucune influence sur lui, mais encore devenir son
+compagnon. Son tempérament volontaire, toujours disposé à exiger sans
+jamais vouloir se plier à aucune concession, écartait de lui tout
+mouvement amical, toute démonstration sympathique. Teresa seule
+commandait d'un mot, d'un regard, d'un geste à ce caractère entier qui
+pliait sous la main d'une femme, et qui, sous celle de quelque homme que
+ce fût, se serait raidi jusqu'à rompre.
+
+«Teresa était, au contraire, vive, alerte et gaie, mais coquette à
+l'excès, les deux piastres que donnait à Luigi l'intendant du comte de
+San-Felice, le prix de tous les petits ouvrages sculptés qu'il vendait
+aux marchands de joujoux de Rome passaient en boucles d'oreilles de
+perles, en colliers de verre, en aiguilles d'or. Aussi, grâce à cette
+prodigalité de son jeune ami, Teresa était-elle la plus belle et la plus
+élégante paysanne des environs de Rome.
+
+«Les deux enfants continuèrent à grandir, passant toutes leurs journées
+ensemble, et se livrant sans combat aux instincts de leur nature
+primitive. Aussi, dans leurs conversations, dans leurs souhaits, dans
+leurs rêves, Vampa se voyait toujours capitaine de vaisseau, général
+d'armée ou gouverneur d'une province; Teresa se voyait riche, vêtue des
+plus belles robes et suivie de domestiques en livrée, puis, quand ils
+avaient passé toute la journée à broder leur avenir de ces folles et
+brillantes arabesques, ils se séparaient pour ramener chacun leurs
+moutons dans leur étable, et redescendre, de la hauteur de leurs songes,
+à l'humilité de leur position réelle.
+
+«Un jour, le jeune berger dit à l'intendant du comte qu'il avait vu un
+loup sortir des montagnes de la Sabine et rôder autour de son troupeau.
+L'intendant lui donna un fusil: c'est ce que voulait Vampa.
+
+«Ce fusil se trouva par hasard être un excellent canon de Brescia,
+portant la balle comme une carabine anglaise; seulement un jour le
+comte, en assommant un renard blessé, en avait cassé la crosse et l'on
+avait jeté le fusil au rebut.
+
+«Cela n'était pas une difficulté pour un sculpteur comme Vampa. Il
+examina la couche primitive, calcula ce qu'il fallait y changer pour la
+mettre à son coup d'oeil, et fit une autre crosse chargée d'ornements si
+merveilleux que, s'il eût voulu aller vendre à la ville le bois seul, il
+en eût certainement tiré quinze ou vingt piastres.
+
+«Mais il n'avait garde d'agir ainsi: un fusil avait longtemps été le
+rêve du jeune homme. Dans tous les pays où l'indépendance est substituée
+à la liberté, le premier besoin qu'éprouve tout coeur fort, toute
+organisation puissante, est celui d'une arme qui assure en même temps
+l'attaque et la défense, et qui faisant celui qui la porte terrible, le
+fait souvent redouté.
+
+«À partir de ce moment, Vampa donna tous les instants qui lui restèrent
+à l'exercice du fusil; il acheta de la poudre et des balles, et tout lui
+devint un but: le tronc de l'olivier, triste, chétif et gris, qui pousse
+au versant des montagnes de la Sabine; le renard qui, le soir, sortait
+de son terrier pour commencer sa chasse nocturne, et l'aigle qui planait
+dans l'air. Bientôt il devint si adroit, que Teresa surmontait la
+crainte qu'elle avait éprouvée d'abord en entendant la détonation, et
+s'amusa à voir son jeune compagnon placer la balle de son fusil où il
+voulait la mettre, avec autant de justesse que s'il l'eût poussée avec
+la main.
+
+«Un soir, un loup sortit effectivement d'un bois de sapins près duquel
+les deux jeunes gens avaient l'habitude de demeurer: le loup n'avait pas
+fait dix pas en plaine qu'il était mort.
+
+«Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur ses épaules et le
+rapporta à la ferme.
+
+«Tous ces détails donnaient à Luigi une certaine réputation aux
+alentours de la ferme; l'homme supérieur partout où il se trouve, se
+crée une clientèle d'admirateurs. On parlait dans les environs de ce
+jeune pâtre comme du plus adroit, du plus fort et du plus brave
+contadino qui fût à dix lieues à la ronde; et quoique de son côté
+Teresa, dans un cercle plus étendu encore, passât pour une des plus
+jolies filles de la Sabine, personne ne s'avisait de lui dire un mot
+d'amour, car on la savait aimée par Vampa.
+
+«Et cependant les deux jeunes gens ne s'étaient jamais dit qu'ils
+s'aimaient. Ils avaient poussé l'un à côté de l'autre comme deux arbres
+qui mêlent leurs racines sous le sol, leurs branches dans l'air, leur
+parfum dans le ciel; seulement leur désir de se voir était le même; ce
+désir était devenu un besoin, et ils comprenaient plutôt la mort qu'une
+séparation d'un seul jour.
+
+«Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept.
+
+«Vers ces temps, on commença de parler beaucoup d'une bande de brigands
+qui s'organisait dans les monts Lepini. Le brigandage n'a jamais été
+sérieusement extirpé dans le voisinage de Rome. Il manque de chefs
+parfois, mais quand un chef se présente, il est rare qu'il lui manque
+une bande.
+
+«Le célèbre Cucumetto, traqué dans les Abruzzes chassé du royaume de
+Naples, où il avait soutenu une véritable guerre, avait traversé
+Garigliano comme Manfred, et était venu entre Sonnino et Juperno se
+réfugier sur les bords de l'Amasine.
+
+«C'était lui qui s'occupait à réorganiser une troupe, et qui marchait
+sur les traces de Decesaris et de Gasparone, qu'il espérait bientôt
+surpasser. Plusieurs jeunes gens de Palestrina, de Frascati et de
+Pampinara disparurent. On s'inquiéta d'eux d'abord puis bientôt on sut
+qu'ils étaient allés rejoindre la bande de Cucumetto.
+
+«Au bout de quelque temps, Cucumetto devint l'objet de l'attention
+générale. On citait de ce chef de bandits des traits d'audace
+extraordinaires et de brutalité révoltante.
+
+«Un jour, il enleva une jeune fille: c'était la fille de l'arpenteur de
+Frosinone. Les lois des bandits sont positives: une jeune fille est à
+celui qui l'enlève d'abord, puis les autres la tirent au sort, et la
+malheureuse sert aux plaisirs de toute la troupe jusqu'à ce que les
+bandits l'abandonnent ou qu'elle meure.
+
+«Lorsque les parents sont assez riches pour la racheter, on envoie un
+messager qui traite de la rançon; la tête de la prisonnière répond de la
+sécurité de l'émissaire. Si la rançon est refusée, la prisonnière est
+condamnée irrévocablement.
+
+«La jeune fille avait son amant dans la troupe de Cucumetto: il
+s'appelait Carlini.
+
+«En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les bras vers lui et se
+crut sauvée. Mais le pauvre Carlini, en la reconnaissant, lui, sentit
+son coeur se briser, car il se doutait bien du sort qui attendait sa
+maîtresse.
+
+«Cependant, comme il était le favori de Cucumetto, comme il avait
+partagé ses dangers depuis trois ans, comme il lui avait sauvé la vie
+en abattant d'un coup de pistolet un carabinier qui avait déjà le sabre
+levé sur sa tête, il espéra que Cucumetto aurait quelque pitié de lui.
+
+«Il prit donc le chef à part, tandis que la jeune fille, assise contre
+le tronc d'un grand pin qui s'élevait au milieu d'une clairière de la
+forêt, s'était fait un voile de la coiffure pittoresque des paysannes
+romaines et cachait son visage aux regards luxurieux des bandits.
+
+«Là, il lui raconta tout, ses amours avec la prisonnière, leurs serments
+de fidélité, et comment chaque nuit, depuis qu'ils étaient dans les
+environs, ils se donnaient rendez-vous dans une ruine.
+
+«Ce soir-là justement, Cucumetto avait envoyé Carlini dans un village
+voisin, il n'avait pu se trouver au rendez-vous; mais Cucumetto s'y
+était trouvé par hasard, disait-il, et c'est alors qu'il avait enlevé la
+jeune fille.
+
+«Carlini supplia son chef de faire une exception en sa faveur et de
+respecter Rita, lui disant que le père était riche et qu'il payerait une
+bonne rançon.
+
+«Cucumetto parut se rendre aux prières de son ami, et le chargea de
+trouver un berger qu'on pût envoyer chez le père de Rita à Frosinone.
+
+«Alors Carlini s'approcha tout joyeux de la jeune fille, lui dit qu'elle
+était sauvée, et l'invita à écrire à son père une lettre dans laquelle
+elle racontait ce qui lui était arrivé, et lui annoncerait que sa rançon
+était fixée à trois cents piastres.
+
+«On donnait pour tout délai au père douze heures, c'est-à-dire jusqu'au
+lendemain neuf heures du matin.
+
+«La lettre écrite, Carlini s'en empara aussitôt et courut dans la plaine
+pour chercher un messager.
+
+«Il trouva un jeune pâtre qui parquait son troupeau. Les messagers
+naturels des bandits sont les bergers, qui vivent entre la ville et la
+montagne, entre la vie sauvage et la vie civilisée.
+
+«Le jeune berger partit aussitôt, promettant d'être avant une heure à
+Frosinone.
+
+«Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa maîtresse et lui annoncer
+cette bonne nouvelle.
+
+«Il trouva la troupe dans la clairière, où elle soupait joyeusement des
+provisions que les bandits levaient sur les paysans comme un tribut
+seulement; au milieu de ces gais convives, il chercha vainement
+Cucumetto et Rita.
+
+«Il demanda où ils étaient, les bandits répondirent par un grand éclat
+de rire. Une sueur froide coula sur le front de Carlini, et il sentit
+l'angoisse qui le prenait aux cheveux.
+
+«Il renouvela sa question. Un des convives remplit un verre de vin
+d'Orvieto et le lui tendit en disant:
+
+«--À la santé du brave Cucumetto et de la belle Rita!
+
+«En ce moment, Carlini crut entendre un cri de femme. Il devina tout. Il
+prit le verre, le brisa sur la face de celui qui le lui présentait, et
+s'élança dans la direction du cri.
+
+«Au bout de cent pas, au détour d'un buisson, il trouva Rita évanouie
+entre les bras de Cucumetto.
+
+«En apercevant Carlini, Cucumetto se releva tenant un pistolet de chaque
+main.
+
+«Les deux bandits se regardèrent un instant: l'un le sourire de la
+luxure sur les lèvres, l'autre la pâleur de la mort sur le front.
+
+«On eût cru qu'il allait se passer entre ces deux hommes quelque chose
+de terrible. Mais peu à peu les traits de Carlini se détendirent, sa
+main, qu'il avait portée à un des pistolets de sa ceinture, retomba près
+de lui pendante à son côté.
+
+«Rita était couchée entre eux deux.
+
+«La lune éclairait cette scène.
+
+«--Eh bien, lui dit Cucumetto, as-tu fait la commission dont tu t'étais
+chargé?
+
+«--Oui, capitaine, répondit Carlini, et demain, avant neuf heures, le
+père de Rita sera ici avec l'argent.
+
+«--À merveille. En attendant, nous allons passer une joyeuse nuit. Cette
+jeune fille est charmante, et tu as, en vérité, bon goût, maître
+Carlini. Aussi comme je ne suis pas égoïste nous allons retourner auprès
+des camarades et tirer au sort à qui elle appartiendra maintenant.
+
+«--Ainsi vous êtes décidé à l'abandonner à la loi commune? demanda
+Carlini.
+
+«--Et pourquoi ferait-on exception en sa faveur?
+
+«--J'avais cru qu'à ma prière....
+
+«--Et qu'es-tu plus que les autres?
+
+«--C'est juste.
+
+«--Mais sois tranquille, reprit Cucumetto en riant, un peu plus tôt, un
+peu plus tard, ton tour viendra.
+
+«Les dents de Carlini se serraient à se briser.
+
+«--Allons, dit Cucumetto en faisant un pas vers les convives, viens-tu?
+
+«--Je vous suis....
+
+«Cucumetto s'éloigna sans perdre de vue Carlini, car sans doute il
+craignait qu'il ne le frappât par derrière. Mais rien dans le bandit ne
+dénonçait une intention hostile.
+
+«Il était debout, les bras croisés, près de Rita toujours évanouie.
+
+«Un instant, l'idée de Cucumetto fut que le jeune homme allait la
+prendre dans ses bras et fuir avec elle. Mais peu lui importait
+maintenant, il avait eu de Rita ce qu'il voulait; et quant à l'argent,
+trois cents piastres réparties à la troupe faisaient une si pauvre somme
+qu'il s'en souciait médiocrement.
+
+«Il continua donc sa route vers la clairière; mais, à son grand
+étonnement, Carlini y arriva presque aussitôt que lui.
+
+«--Le tirage au sort! le tirage au sort! crièrent tous les bandits en
+apercevant le chef.
+
+«Et les yeux de tous ces hommes brillèrent d'ivresse et de lascivité,
+tandis que la flamme du foyer jetait sur toute leur personne une lueur
+rougeâtre qui les faisait ressembler à des démons.
+
+«Ce qu'ils demandaient était juste; aussi le chef fit-il de la tête un
+signe annonçant qu'il acquiesçait à leur demande. On mit tous les noms
+dans un chapeau, celui de Carlini comme ceux des autres, et le plus
+jeune de la bande tira de l'urne improvisée un bulletin.
+
+«Ce bulletin portait le nom de Diavolaccio.
+
+«C'était celui-là même qui avait proposé à Carlini la santé du chef, et
+à qui Carlini avait répondu en lui brisant le verre sur la figure.
+
+«Une large blessure ouverte de la tempe à la bouche, laissait couler le
+sang à flots.
+
+«Diavolaccio, se voyant ainsi favorisé de la fortune, poussa un éclat de
+rire.
+
+«--Capitaine, dit-il, tout à l'heure Carlini n'a pas voulu boire à votre
+santé, proposez-lui de boire à la mienne; il aura peut-être plus de
+condescendance pour vous que pour moi.»
+
+«Chacun s'attendait à une explosion de la part de Carlini; mais au grand
+étonnement de tous, il prit un verre d'une main, un fiasco de l'autre,
+puis, remplissant le verre:
+
+«--À ta santé, Diavolaccio, dit-il d'une voix parfaitement calme.
+
+«Et il avala le contenu du verre sans que sa main tremblât. Puis,
+s'asseyant près du feu:
+
+«--Ma part de souper! dit-il; la course que je viens de faire m'a donné
+de l'appétit.
+
+«--Vive Carlini! s'écrièrent les brigands.
+
+«--À la bonne heure, voilà ce qui s'appelle prendre la chose en bon
+compagnon.
+
+«Et tous reformèrent le cercle autour du foyer, tandis que Diavolaccio
+s'éloignait.
+
+«Carlini mangeait et buvait, comme si rien ne s'était passé.
+
+«Les bandits le regardaient avec étonnement, ne comprenant rien à cette
+impassibilité, lorsqu'ils entendirent derrière eux retentir sur le sol
+un pas alourdi.
+
+«Ils se retournèrent et aperçurent Diavolaccio tenant la jeune fille
+entre ses bras.
+
+«Elle avait la tête renversée, et ses longs cheveux pendaient jusqu'à
+terre.
+
+«À mesure qu'ils entraient dans le cercle de la lumière projetée par le
+foyer, on s'apercevait de la pâleur de la jeune fille et de la pâleur du
+bandit.
+
+«Cette apparition avait quelque chose de si étrange et de si solennel,
+que chacun se leva, excepté Carlini, qui resta assis et continua de
+boire et de manger, comme si rien ne se passait autour de lui.
+
+«Diavolaccio continuait de s'avancer au milieu du plus profond silence,
+et déposa Rita aux pieds du capitaine.
+
+«Alors tout le monde put reconnaître la cause de cette pâleur de la
+jeune fille et de cette pâleur du bandit: Rita avait un couteau enfoncé
+jusqu'au manche au-dessous de la mamelle gauche.
+
+«Tous les yeux se portèrent sur Carlini: la gaine était vide à sa
+ceinture.
+
+«--Ah! ah! dit le chef, je comprends maintenant pourquoi Carlini était
+resté en arrière.
+
+«Toute nature sauvage est apte à apprécier une action forte; quoique
+peut-être aucun des bandits n'eût fait ce que venait de faire Carlini,
+tous comprirent ce qu'il avait fait.
+
+«--Eh bien, dit Carlini en se levant à son tour et en s'approchant du
+cadavre, la main sur la crosse d'un de ses pistolets, y a-t-il encore
+quelqu'un qui me dispute cette femme?
+
+«--Non, dit le chef, elle est à toi!»
+
+«Alors Carlini la prit à son tour dans ses bras, et l'emporta hors du
+cercle de lumière que projetait la flamme du foyer.
+
+«Cucumetto disposa les sentinelles comme d'habitude, et les bandits se
+couchèrent, enveloppés dans leurs manteaux, autour du foyer.
+
+«À minuit, la sentinelle donna l'éveil, et en un instant le chef et ses
+compagnons furent sur pied.
+
+«C'était le père de Rita, qui arrivait lui-même, portant la rançon de sa
+fille.
+
+«--Tiens, dit-il à Cucumetto en lui tendant un sac d'argent, voici trois
+cents pistoles, rends-moi mon enfant.
+
+«Mais le chef, sans prendre l'argent, lui fit signe de le suivre. Le
+vieillard obéit; tous deux s'éloignèrent sous les arbres, à travers les
+branches desquels filtraient les rayons de la lune. Enfin Cucumetto
+s'arrêta étendant la main et montrant au vieillard deux personnes
+groupées au pied d'un arbre:
+
+«--Tiens, lui dit-il, demande ta fille à Carlini, c'est lui qui t'en
+rendra compte.
+
+«Et il s'en retourna vers ses compagnons.
+
+«Le vieillard resta immobile et les yeux fixes. Il sentait que quelque
+malheur inconnu, immense, inouï, planait sur sa tête.
+
+«Enfin, il fit quelques pas vers le groupe informe dont il ne pouvait se
+rendre compte.
+
+«Au bruit qu'il faisait en s'avançant vers lui, Carlini releva la tête,
+et les formes des deux personnages commencèrent à apparaître plus
+distinctes aux yeux du vieillard.
+
+«Une femme était couchée à terre, la tête posée sur les genoux d'un
+homme assis et qui se tenait penché vers elle; c'était en se relevant
+que cet homme avait découvert le visage de la femme qu'il tenait serrée
+contre sa poitrine.
+
+«Le vieillard reconnut sa fille, et Carlini reconnut le vieillard.
+
+«--Je t'attendais, dit le bandit au père de Rita.
+
+«--Misérable! dit le vieillard, qu'as-tu fait?
+
+«Et il regardait avec terreur Rita, pâle, immobile, ensanglantée, avec
+un couteau dans la poitrine.
+
+«Un rayon de la lune frappait sur elle et l'éclairait de sa lueur
+blafarde.
+
+«--Cucumetto avait violé ta fille, dit le bandit, et, comme je l'aimais,
+je l'ai tuée; car, après lui, elle allait servir de jouet à toute la
+bande.
+
+«Le vieillard ne prononça point une parole, seulement il devint pâle
+comme un spectre.
+
+«--Maintenant, dit Carlini, si j'ai eu tort, venge-la.
+
+«Et il arracha le couteau du sein de la jeune fille et, se levant, il
+l'alla offrir d'une main au vieillard tandis que de l'autre il écartait
+sa veste et lui présentait sa poitrine nue.
+
+«--Tu as bien fait, lui dit le vieillard d'une voix sourde.
+Embrasse-moi, mon fils.
+
+«Carlini se jeta en sanglotant dans les bras du père de sa maîtresse.
+C'étaient les premières larmes que versait cet homme de sang.
+
+«--Maintenant, dit le vieillard à Carlini, aide-moi à enterrer ma fille.
+
+«Carlini alla chercher deux pioches, et le père et l'amant se mirent à
+creuser la terre au pied d'un chêne dont les branches touffues devaient
+recouvrir la tombe de la jeune fille.
+
+«Quand la tombe fut creusée, le père l'embrassa le premier, l'amant
+ensuite; puis, l'un la prenant par les pieds, l'autre par-dessous les
+épaules, ils la descendirent dans la fosse.
+
+«Puis ils s'agenouillèrent des deux côtés et dirent les prières des
+morts.
+
+«Puis, lorsqu'ils eurent fini, ils repoussèrent la terre sur le cadavre
+jusqu'à ce que la fosse fût comblée.
+
+«Alors, lui tendant la main:
+
+«--Je te remercie, mon fils! dit le vieillard à Carlini; maintenant,
+laisse-moi seul.
+
+«--Mais cependant... dit celui-ci.
+
+«--Laisse-moi, je te l'ordonne.
+
+«Carlini obéit, alla rejoindre ses camarades, s'enveloppa dans son
+manteau, et bientôt parut aussi profondément endormi que les autres.
+
+«Il avait été décidé la veille que l'on changerait de campement.
+
+«Une heure avant le jour Cucumetto éveilla ses hommes et l'ordre fut
+donné de partir.
+
+«Mais Carlini ne voulut pas quitter la forêt sans savoir ce qu'était
+devenu le père de Rita.
+
+«Il se dirigea vers l'endroit où il l'avait laissé.
+
+«Il trouva le vieillard pendu à une des branches du chêne qui ombrageait
+la tombe de sa fille.
+
+«Il fit alors sur le cadavre de l'un et sur la fosse de l'autre le
+serment de les venger tous deux.
+
+«Mais il ne put tenir ce serment; car, deux jours après dans une
+rencontre avec les carabiniers romains, Carlini fut tué.
+
+«Seulement, on s'étonna que, faisant face à l'ennemi, il eût reçu une
+balle entre les deux épaules.
+
+«L'étonnement cessa quand un des bandits eut fait remarquer à ses
+camarades que Cucumetto était placé dix pas en arrière de Carlini
+lorsque Carlini était tombé.
+
+«Le matin du départ de la forêt de Frosinone, il avait suivi Carlini
+dans l'obscurité, avait entendu le serment qu'il avait fait, et, en
+homme de précaution, il avait pris l'avance.
+
+«On racontait encore sur ce terrible chef de bande dix autres histoires
+non moins curieuses que celle-ci.
+
+«Ainsi, de Fondi à Pérouse, tout le monde tremblait au seul nom de
+Cucumetto.
+
+«Ces histoires avaient souvent été l'objet des conversations de Luigi et
+de Teresa.
+
+«La jeune fille tremblait fort à tous ces récits; mais Vampa la
+rassurait avec un sourire, frappant son bon fusil, qui portait si bien
+la balle; puis, si elle n'était pas rassurée, il lui montrait à cent pas
+quelque corbeau perché sur une branche morte, le mettait en joue,
+lâchait la détente, et l'animal, frappé, tombait au pied de l'arbre.
+
+«Néanmoins, le temps s'écoulait: les deux jeunes gens avaient arrêté
+qu'ils se marieraient lorsqu'ils auraient, Vampa vingt ans, et Teresa
+dix-neuf.
+
+«Ils étaient orphelins tous deux; ils n'avaient de permission à demander
+qu'à leur maître; ils l'avaient demandée et obtenue.
+
+«Un jour qu'ils causaient de leur projet d'avenir, ils entendirent deux
+ou trois coups de feu; puis tout à coup un homme sortit du bois près
+duquel les deux jeunes gens avaient l'habitude de faire paître leurs
+troupeaux, et accourut vers eux.
+
+«Arrivé à la portée de la voix:
+
+«--Je suis poursuivi! leur cria-t-il; pouvez-vous me cacher?
+
+«Les deux jeunes gens reconnurent bien que ce fugitif devait être
+quelque bandit; mais il y a entre le paysan et le bandit romain une
+sympathie innée qui fait que le premier est toujours prêt à rendre
+service au second.
+
+«Vampa, sans rien dire, courut donc à la pierre qui bouchait l'entrée de
+leur grotte, démasqua cette entrée en tirant la pierre à lui, fit signe
+au fugitif de se réfugier dans cet asile inconnu de tous, repoussa la
+pierre sur lui et revint s'asseoir près de Teresa.
+
+«Presque aussitôt, quatre carabiniers à cheval apparurent à la lisière
+du bois; trois paraissaient être à la recherche du fugitif, le quatrième
+traînait par le cou un bandit prisonnier.
+
+«Les trois carabiniers explorèrent le pays d'un coup d'oeil, aperçurent
+les deux jeunes gens, accoururent à eux au galop, et les interrogèrent.
+
+«Ils n'avaient rien vu.
+
+«--C'est fâcheux, dit le brigadier, car celui que nous cherchons, c'est
+le chef.
+
+«--Cucumetto? ne purent s'empêcher de s'écrier ensemble Luigi et Teresa.
+
+«--Oui, répondit le brigadier; et comme sa tête est mise à prix à mille
+écus romains, il y en aurait eu cinq cents pour vous si vous nous aviez
+aidés à le prendre.
+
+«Les deux jeunes gens échangèrent un regard. Le brigadier eut un instant
+d'espérance. Cinq cents écus romains font trois mille francs, et trois
+mille francs sont une fortune pour deux pauvres orphelins qui vont se
+marier.
+
+«--Oui, c'est fâcheux, dit Vampa, mais nous ne l'avons pas vu.
+
+«Alors les carabiniers battirent le pays dans des directions
+différentes, mais inutilement.
+
+«Puis, successivement, ils disparurent.
+
+«Alors Vampa alla tirer la pierre, et Cucumetto sortit.
+
+«Il avait vu, à travers les jours de la porte de granit, les deux jeunes
+gens causer avec les carabiniers; il s'était douté du sujet de leur
+conversation, il avait lu sur le visage de Luigi et de Teresa
+l'inébranlable résolution de ne point le livrer et tira de sa poche une
+bourse pleine d'or et la leur offrit.
+
+«Mais Vampa releva la tête avec fierté; quant à Teresa, ses yeux
+brillèrent en pensant à tout ce qu'elle pourrait acheter de riches
+bijoux et beaux habits avec cette bourse pleine d'or.
+
+«Cucumetto était un Satan fort habile: il avait pris la forme d'un
+bandit au lieu de celle d'un serpent; il surprit ce regard, reconnut
+dans Teresa une digne fille d'Ève, et rentra dans la forêt en se
+retournant plusieurs fois sous prétexte de saluer ses libérateurs.
+
+«Plusieurs jours s'écoulèrent sans que l'on revit Cucumetto, sans qu'on
+entendit reparler de lui.
+
+«Le temps du carnaval approchait. Le comte de San-Felice annonça un
+grand bal masqué où tout ce que Rome avait de plus élégant fut invité.
+
+«Teresa avait grande envie de voir ce bal. Luigi demanda à son
+protecteur l'intendant la permission pour elle et pour lui d'y assister
+cachés parmi les serviteurs de la maison. Cette permission lui fut
+accordée.
+
+«Ce bal était surtout donné par le comte pour faire plaisir à sa fille
+Carmela, qu'il adorait.
+
+«Carmela était juste de l'âge et de la taille de Teresa, et Teresa était
+au moins aussi belle que Carmela.
+
+«Le soir du bal, Teresa mit sa plus belle toilette, ses plus riches
+aiguilles, ses plus brillantes verroteries. Elle avait le costume des
+femmes de Frascati.
+
+«Luigi avait l'habit si pittoresque du paysan romain les jours de fête.
+
+«Tous deux se mêlèrent, comme on l'avait permis, aux serviteurs et aux
+paysans.
+
+«La fête était magnifique. Non seulement la villa était ardemment
+illuminée, mais des milliers de lanternes de couleur étaient suspendues
+aux arbres du jardin. Aussi bientôt le palais eut-il débordé sur les
+terrasses et les terrasses dans les allées.
+
+«À chaque carrefour il y avait un orchestre, des buffets et des
+rafraîchissements; les promeneurs s'arrêtaient, les quadrilles se
+formaient et l'on dansait là où il plaisait de danser.
+
+«Carmela était vêtue en femme de Sonino. Elle avait son bonnet tout
+brodé de perles, les aiguilles de ses cheveux étaient d'or et de
+diamants, sa ceinture était de soie turque à grandes fleurs brochées,
+son surtout et son jupon étaient de cachemire, son tablier était de
+mousseline des Indes; les boutons de son corset étaient autant de
+pierreries.
+
+«Deux autres de ses compagnes étaient vêtues, l'une en femme de Nettuno,
+l'autre en femme de la Riccia.
+
+«Quatre jeunes gens des plus riches et des plus nobles familles de Rome
+les accompagnaient avec cette liberté italienne qui a son égale dans
+aucun autre pays du monde: ils étaient vêtus de leur côté en paysans
+d'Albano, de Velletri, de Civita-Castellana et de Sora.
+
+«Il va sans dire que ces costumes de paysans, comme ceux de paysannes,
+étaient resplendissant d'or et de pierreries.
+
+«Il vint à Carmela l'idée de faire un quadrille uniforme, seulement il
+manquait une femme.
+
+«Carmela regardait tout autour d'elle, pas une de ses invitées n'avait
+un costume analogue au sien et à ceux de ses compagnes.
+
+«Le comte San-Felice lui montra, au milieu des paysannes, Teresa appuyée
+au bras de Luigi.
+
+«--Est-ce que vous permettez, mon père? dit Carmela.
+
+«--Sans doute, répondit le comte, ne sommes-nous pas en carnaval!
+
+«Carmela se pencha vers un jeune homme qui l'accompagnait en causant, et
+lui dit quelques mots tout en lui montrant du doigt la jeune fille.
+
+«Le jeune homme suivit des yeux la jolie main qui lui servait de
+conductrice, fit un geste d'obéissance et vint inviter Teresa à figurer
+au quadrille dirigé par la fille du comte.
+
+«Teresa sentit comme une flamme qui lui passait sur le visage. Elle
+interrogea du regard Luigi: il n'y avait pas moyen de refuser. Luigi
+laissa lentement glisser le bras de Teresa, qu'il tenait sous le sien,
+et Teresa, s'éloignant conduite par son élégant cavalier, vint prendre,
+toute tremblante, sa place au quadrille aristocratique.
+
+«Certes, aux yeux d'un artiste, l'exact et sévère costume de Teresa eût
+eu un bien autre caractère que celui de Carmela et des ses compagnes,
+mais Teresa était une jeune fille frivole et coquette; les broderies de
+la mousseline, les palmes de la ceinture, l'éclat du cachemire
+l'éblouissaient, le reflet des saphirs et des diamants la rendaient
+folle.
+
+«De son côté Luigi sentait naître en lui un sentiment inconnu: c'était
+comme une douleur sourde qui le mordait au coeur d'abord, et de là,
+toute frémissante, courait par ses veines et s'emparait de tout son
+corps; il suivit des yeux les moindres mouvements de Teresa et de son
+cavalier; lorsque leurs mains se touchaient il ressentait comme des
+éblouissements, ses artères battaient avec violence, et l'on eût dit
+que le son d'une cloche vibrait à ses oreilles. Lorsqu'ils se parlaient,
+quoique Teresa écoutât, timide et les yeux baissés, les discours de son
+cavalier, comme Luigi lisait dans les yeux ardents du beau jeune homme
+que ces discours étaient des louanges, il lui semblait que la terre
+tournait sous lui et que toutes les voix de l'enfer lui soufflaient des
+idées de meurtre et d'assassinat. Alors, craignant de se laisser
+emporter à sa folie, il se cramponnait d'une main à la charmille contre
+laquelle il était debout, et de l'autre il serrait d'un mouvement
+convulsif le poignard au manche sculpté qui était passé dans sa ceinture
+et que, sans s'en apercevoir, il tirait quelquefois presque entier du
+fourreau.
+
+«Luigi était jaloux! il sentait qu'emportée par sa nature coquette et
+orgueilleuse Teresa pouvait lui échapper.
+
+«Et cependant la jeune paysanne, timide et presque effrayée d'abord,
+s'était bientôt remise. Nous avons dit que Teresa était belle. Ce n'est
+pas tout, Teresa était gracieuse, de cette grâce sauvage bien autrement
+puissante que notre grâce minaudière et affectée.
+
+«Elle eut presque les honneurs du quadrille, et si elle fut envieuse de
+la fille du comte de San-Felice, nous n'oserions pas dire que Carmela ne
+fut pas jalouse d'elle.
+
+«Aussi fût-ce avec force compliments que son beau cavalier la
+reconduisit à la place où il l'avait prise, et où l'attendait Luigi.
+
+«Deux ou trois fois, pendant la contredanse, la jeune fille avait jeté
+un regard sur lui, et à chaque fois elle l'avait vu pâle et les traits
+crispés. Une fois même la lame de son couteau, à moitié tirée de sa
+gaine, avait ébloui ses yeux comme un sinistre éclair.
+
+«Ce fut donc presque en tremblant qu'elle reprit le bras de son amant.
+
+«Le quadrille avait eu le plus grand succès, et il était évident qu'il
+était question d'en faire une seconde édition; Carmela seule s'y
+opposait; mais le comte de San-Felice pria sa fille si tendrement,
+qu'elle finit par consentir.
+
+«Aussitôt un des cavaliers s'avança pour inviter Teresa, sans laquelle
+il était impossible que la contredanse eût lieu; mais la jeune fille
+avait déjà disparu.
+
+«En effet, Luigi ne s'était pas senti la force de supporter une seconde
+épreuve; et, moitié par persuasion, moitié par force, il avait entraîné
+Teresa vers un autre point du jardin. Teresa avait cédé bien malgré
+elle; mais elle avait vu à la figure bouleversée du jeune homme, elle
+comprenait à son silence entrecoupé de tressaillements nerveux, que
+quelque chose d'étrange se passait en lui. Elle-même n'était pas exempte
+d'une agitation intérieure, et sans avoir cependant rien fait de mal,
+elle comprenait que Luigi était en droit de lui faire des reproches: sur
+quoi? elle l'ignorait; mais elle ne sentait pas moins que ces reproches
+seraient mérités.
+
+«Cependant, au grand étonnement de Teresa, Luigi demeura muet, et pas
+une parole n'entrouvrit ses lèvres pendant tout le reste de la soirée.
+Seulement, lorsque le froid de la nuit eut chassé les invités des
+jardins et que les portes de la villa se furent refermées sur eux pour
+une fête intérieure, il reconduisit Teresa; puis, comme elle allait
+rentrer chez elle:
+
+«--Teresa, dit-il, à quoi pensais-tu lorsque tu dansais en face de la
+jeune comtesse de San-Felice?
+
+«--Je pensais, répondit la jeune fille dans toute la franchise de son
+âme, que je donnerais la moitié de ma vie pour avoir un costume comme
+celui qu'elle portait.
+
+«--Et que te disait ton cavalier?
+
+«--Il me disait qu'il ne tiendrait qu'à moi de l'avoir, et que je
+n'avais qu'un mot à dire pour cela.
+
+«--Il avait raison, répondit Luigi. Le désires-tu aussi ardemment que tu
+le dis?
+
+«--Oui.
+
+«--Eh bien tu l'auras!
+
+«La jeune fille, étonnée, leva la tête pour le questionner; mais son
+visage était si sombre et si terrible que la parole se glaça sur ses
+lèvres.
+
+«D'ailleurs, en disant ces paroles, Luigi s'était éloigné.
+
+«Teresa le suivit des yeux dans la nuit tant qu'elle put l'apercevoir.
+Puis, lorsqu'il eut disparu, elle rentra chez elle en soupirant.
+
+«Cette même nuit, il arriva un grand événement par l'imprudence sans
+doute de quelque domestique qui avait négligé d'éteindre les lumières;
+le feu prit à la villa San-Felice, juste dans les dépendances de
+l'appartement de la belle Carmela. Réveillée au milieu de la nuit par la
+lueur des flammes, elle avait sauté au bas de son lit, s'était
+enveloppée de sa robe de chambre, et avait essayé de fuir par la porte;
+mais le corridor par lequel il fallait passer était déjà la proie de
+l'incendie. Alors elle était rentrée dans sa chambre, appelant à grands
+cris du secours, quand tout à coup sa fenêtre, située à vingt pieds du
+sol, s'était ouverte; un jeune paysan s'était élancé dans l'appartement,
+l'avait prise dans ses bras, et, avec une force et une adresse
+surhumaines l'avait transportée sur le gazon de la pelouse, où elle
+s'était évanouie. Lorsqu'elle avait repris ses sens, son père était
+devant elle. Tous les serviteurs l'entouraient, lui portant des secours.
+Une aile tout entière de la villa était brûlée; mais qu'importait,
+puisque Carmela était saine et sauve.
+
+«On chercha partout son libérateur, mais son libérateur ne reparut
+point; on le demanda à tout le monde, mais personne ne l'avait vu. Quant
+à Carmela, elle était si troublée qu'elle ne l'avait point reconnu.
+
+«Au reste, comme le comte était immensément riche, à part le danger
+qu'avait couru Carmela, et qui lui parut, par la manière miraculeuse
+dont elle y avait échappé, plutôt une nouvelle faveur de la Providence
+qu'un malheur réel, la perte occasionnée par les flammes fut peu de
+chose pour lui.
+
+«Le lendemain, à l'heure habituelle, les deux jeunes gens se
+retrouvèrent à la lisière de la forêt. Luigi était arrivé le premier. Il
+vint au-devant de la jeune fille avec une grande gaieté; il semblait
+avoir complètement oublié la scène de la veille. Teresa était
+visiblement pensive, mais en voyant Luigi ainsi disposé, elle affecta de
+son côté l'insouciance rieuse qui était le fond de son caractère quand
+quelque passion ne le venait pas troubler.
+
+«Luigi prit le bras de Teresa sous le sien, et la conduisit jusqu'à la
+porte de la grotte. Là il s'arrêta. La jeune fille, comprenant qu'il y
+avait quelque chose d'extraordinaire, le regarda fixement.
+
+«--Teresa, dit Luigi, hier soir tu m'as dit que tu donnerais tout au
+monde pour avoir un costume pareil à celui de la fille du comte?
+
+«--Oui, dit Teresa, avec étonnement, mais j'étais folle de faire un
+pareil souhait.
+
+«--Et moi, je t'ai répondu: C'est bien, tu l'auras.
+
+«--Oui, reprit la jeune fille, dont l'étonnement croissait à chaque
+parole de Luigi; mais tu as répondu cela sans doute pour me faire
+plaisir.
+
+«--Je ne t'ai jamais rien promis que je ne te l'aie donné, Teresa, dit
+orgueilleusement Luigi; entre dans la grotte et habille-toi.
+
+«À ces mots, il tira la pierre, et montra à Teresa la grotte éclairée
+par deux bougies qui brûlaient de chaque côté d'un magnifique miroir;
+sur la table rustique, faite par Luigi, étaient étalés le collier de
+perles et les épingles de diamants; sur une chaise à côté était déposé
+le reste du costume.
+
+«Teresa poussa un cri de joie, et, sans s'informer d'où venait ce
+costume, sans prendre le temps de remercier Luigi, elle s'élança dans la
+grotte transformée en cabinet de toilette.
+
+«Derrière elle Luigi repoussa la pierre, car il venait d'apercevoir, sur
+la crête d'une petite colline qui empêchait que de la place où il était
+on ne vît Palestrina, un voyageur à cheval, qui s'arrêta un instant
+comme incertain de sa route, se dessinant sur l'azur du ciel avec cette
+netteté de contour particulière aux lointains des pays méridionaux.
+
+«En apercevant Luigi, le voyageur mit son cheval au galop, et vint à
+lui.
+
+«Luigi ne s'était pas trompé; le voyageur, qui allait de Palestrina à
+Tivoli, était dans le doute de son chemin.
+
+«Le jeune homme le lui indiqua; mais, comme à un quart de mille de là la
+route se divisait en trois sentiers, et qu'arrivé à ces trois sentiers
+le voyageur pouvait de nouveau s'égarer, il pria Luigi de lui servir de
+guide.
+
+«Luigi détacha son manteau et le déposa à terre, jeta sur son épaule sa
+carabine, et, dégagé ainsi du lourd vêtement, marcha devant le voyageur
+de ce pas rapide du montagnard que le pas d'un cheval a peine à suivre.
+
+«En dix minutes, Luigi et le voyageur furent à l'espèce de carrefour
+indiqué par le jeune pâtre.
+
+«Arrivés là, d'un geste majestueux comme celui d'un empereur, il étendit
+la main vers celle des trois routes que le voyageur devait suivre:
+
+«--Voilà votre chemin, dit-il, Excellence, vous n'avez plus à vous
+tromper maintenant.
+
+«--Et toi, voici ta récompense, dit le voyageur en offrant au jeune
+pâtre quelques pièces de menue monnaie.
+
+«--Merci, dit Luigi en retirant sa main; je rends un service, je ne le
+vends pas.
+
+«--Mais», dit le voyageur, qui paraissait du reste habitué à cette
+différence entre la servilité de l'homme des villes et l'orgueil du
+campagnard, «si tu refuses un salaire, tu acceptes au moins un cadeau.
+
+«--Ah! oui, c'est autre chose.
+
+«--Eh bien, dit le voyageur, prends ces deux sequins de Venise, et
+donne-les à ta fiancée pour en faire une paire de boucles d'oreilles.
+
+«--Et vous, alors, prenez ce poignard, dit le jeune pâtre, vous n'en
+trouveriez pas un dont la poignée fût mieux sculptée d'Albano à
+Civita-Castellana.
+
+«--J'accepte, dit le voyageur; mais alors, c'est moi qui suis ton
+obligé, car ce poignard vaut plus de deux sequins.
+
+«--Pour un marchand peut-être, mais pour moi, qui l'ai sculpté moi-même,
+il vaut à peine une piastre.
+
+«--Comment t'appelles-tu? demanda le voyageur.
+
+«--Luigi Vampa, répondit le pâtre du même air qu'il eût répondu:
+Alexandre, roi de Macédoine. Et vous?
+
+«--Moi, dit le voyageur, je m'appelle Simbad le marin.»
+
+Franz d'Épinay jeta un cri de surprise.
+
+«Simbad le marin! dit-il.
+
+--Oui, reprit le narrateur, c'est le nom que le voyageur donna à Vampa
+comme étant le sien.
+
+--Eh bien, mais, qu'avez-vous à dire contre ce nom? interrompit Albert;
+c'est un fort beau nom, et les aventures du patron de ce monsieur m'ont,
+je dois l'avouer, fort amusé dans ma jeunesse.»
+
+Franz n'insista pas davantage. Ce nom de Simbad le marin, comme on le
+comprend bien, avait réveillé en lui tout un monde de souvenirs, comme
+avait fait la veille celui du comte de Monte-Cristo.
+
+«Continuez, dit-il à l'hôte.
+
+--Vampa mit dédaigneusement les deux sequins dans sa poche, et reprit
+lentement le chemin par lequel il était venu. Arrivé à deux ou trois
+cents pas de la grotte, il crut entendre un cri.
+
+«Il s'arrêta, écoutant de quel côté venait ce cri.
+
+«Au bout d'une seconde, il entendit son nom prononcé distinctement.
+
+«L'appel venait du côté de la grotte.
+
+«Il bondit comme un chamois, armant son fusil tout en courant, et
+parvint en moins d'une minute au sommet de la colline opposée à celle
+où il avait aperçu le voyageur.
+
+«Là, les cris: Au secours! arrivèrent à lui plus distincts.
+
+«Il jeta les yeux sur l'espace qu'il dominait; un homme enlevait Teresa,
+comme le centaure Nessus Déjanire.
+
+«Cet homme, qui se dirigeait vers le bois, était déjà aux trois quarts
+du chemin de la grotte à la forêt.
+
+«Vampa mesura l'intervalle; cet homme avait deux cents pas d'avance au
+moins sur lui, il n'y avait pas de chance de le rejoindre avant qu'il
+eût gagné le bois.
+
+«Le jeune pâtre s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine. Il
+appuya la crosse de son fusil à l'épaule, leva lentement le canon dans
+la direction du ravisseur, le suivit une seconde dans sa course et fit
+feu.
+
+«Le ravisseur s'arrêta court; ses genoux plièrent et il tomba entraînant
+Teresa dans sa chute.
+
+«Mais Teresa se releva aussitôt; quant au fugitif, il resta couché, se
+débattant dans les convulsions de l'agonie.
+
+«Vampa s'élança aussitôt vers Teresa, car à dix pas du moribond les
+jambes lui avaient manqué à son tour, et elle était retombée à genoux:
+le jeune homme avait cette crainte terrible que la balle qui venait
+d'abattre son ennemi n'eût en même temps blessé sa fiancée.
+
+«Heureusement il n'en était rien, c'était la terreur seule qui avait
+paralysé les forces de Teresa. Lorsque Luigi se fut bien assuré qu'elle
+était saine et sauve, il se retourna vers le blessé.
+
+«Il venait d'expirer les poings fermés, la bouche contractée par la
+douleur, et les cheveux hérissés sous la sueur de l'agonie.
+
+«Ses yeux étaient restés ouverts et menaçants.
+
+«Vampa s'approcha du cadavre, et reconnut Cucumetto.
+
+«Depuis le jour où le bandit avait été sauvé par les deux jeunes gens,
+il était devenu amoureux de Teresa et avait juré que la jeune fille
+serait à lui. Depuis ce jour il l'avait épiée; et, profitant du moment
+où son amant l'avait laissée seule pour indiquer le chemin au voyageur,
+il l'avait enlevée et la croyait déjà à lui, lorsque la balle de Vampa,
+guidée par le coup d'oeil infaillible du jeune pâtre, lui avait traversé
+le coeur.
+
+«Vampa le regarda un instant sans que la moindre émotion se trahît sur
+son visage, tandis qu'au contraire Teresa, toute tremblante encore,
+n'osait se rapprocher du bandit mort qu'à petits pas, et jetait en
+hésitant un coup d'oeil sur le cadavre par-dessus l'épaule de son amant.
+
+«Au bout d'un instant, Vampa se retourna vers sa maîtresse:
+
+«--Ah! ah! dit-il, c'est bien, tu es habillée; à mon tour de faire ma
+toilette.
+
+«En effet, Teresa était revêtue de la tête aux pieds du costume de la
+fille du comte de San-Felice.
+
+«Vampa prit le corps de Cucumetto entre ses bras, l'emporta dans la
+grotte, tandis qu'à son tour Teresa restait dehors.
+
+«Si un second voyageur fût alors passé, il eût vu une chose étrange:
+c'était une bergère gardant ses brebis avec une robe de cachemire, des
+boucles d'oreilles et un collier de perles, des épingles de diamants et
+des boutons de saphirs, d'émeraudes et de rubis.
+
+«Sans doute, il se fût cru revenu au temps de Florian, et eût affirmé,
+en revenant à Paris, qu'il avait rencontré la bergère des Alpes assise
+au pied des monts Sabins.
+
+«Au bout d'un quart d'heure, Vampa sortit à son tour de la grotte. Son
+costume n'était pas moins élégant, dans son genre, que celui de Teresa.
+
+«Il avait une veste de velours grenat à boutons d'or ciselé, un gilet de
+soie tout couvert de broderies, une écharpe romaine nouée autour du cou,
+une cartouchière toute piquée d'or et de soie rouge et verte; des
+culottes de velours bleu de ciel attachées au-dessous du genou par des
+boucles de diamants, des guêtres de peau de daim bariolées de mille
+arabesques, et un chapeau où flottaient des rubans de toutes couleurs;
+deux montres pendaient à sa ceinture, et un magnifique poignard était
+passé à sa cartouchière.
+
+«Teresa jeta un cri d'admiration. Vampa, sous cet habit, ressemblait à
+une peinture de Léopold Robert ou de Schnetz.
+
+«Il avait revêtu le costume complet de Cucumetto.
+
+«Le jeune homme s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur sa fiancée, et
+un sourire d'orgueil passa sur sa bouche.
+
+«--Maintenant, dit-il à Teresa, es-tu prête à partager ma fortune
+quelle qu'elle soit?
+
+«--Oh oui! s'écria la jeune fille avec enthousiasme.
+
+«--À me suivre partout où j'irai?
+
+«--Au bout du monde.
+
+«--Alors, prends mon bras et partons, car nous n'avons pas de temps à
+perdre.»
+
+«La jeune fille passa son bras sous celui de son amant, sans même lui
+demander où il la conduisait; car, en ce moment, il lui paraissait beau,
+fier et puissant comme un dieu.
+
+«Et tous deux s'avancèrent dans la forêt, dont au bout de quelques
+minutes, ils eurent franchi la lisière.
+
+«Il va sans dire que tous les sentiers de la montagne étaient connus de
+Vampa; il avança donc dans la forêt sans hésiter un seul instant,
+quoiqu'il n'y eût aucun chemin frayé, mais seulement reconnaissant la
+route qu'il devait suivre à la seule inspection des arbres et des
+buissons; ils marchèrent ainsi une heure et demie à peu près.
+
+«Au bout de ce temps, ils étaient arrivés à l'endroit le plus touffu du
+bois. Un torrent dont le lit était à sec conduisait dans une gorge
+profonde. Vampa prit cet étrange chemin, qui, encaissé entre deux rives
+et rembruni par l'ombre épaisse des pins, semblait, moins la descente
+facile, ce sentier de l'Averne dont parle Virgile.
+
+«Teresa, redevenue craintive à l'aspect de ce lieu sauvage et désert, se
+serrait contre son guide, sans dire une parole; mais comme elle le
+voyait marcher toujours d'un pas égal, comme un calme profond rayonnait
+sur son visage, elle avait elle-même la force de dissimuler son émotion.
+
+«Tout à coup, à dix pas d'eux, un homme sembla se détacher d'un arbre
+derrière lequel il était caché, et mettait Vampa en joue:
+
+«--Pas un pas de plus! cria-t-il, ou tu es mort.
+
+«--Allons donc», dit Vampa en levant la main avec un geste de mépris;
+tandis que Teresa, ne dissimulant plus sa terreur, se pressait contre
+lui, «est-ce que les loups se déchirent entre eux!
+
+«--Qui es-tu? demanda la sentinelle.
+
+«--Je suis Luigi Vampa, le berger de la ferme de San-Felice.
+
+«--Que veux-tu?
+
+«--Je veux parler à tes compagnons qui sont à la clairière de Rocca
+Bianca.
+
+«--Alors, suis-moi, dit la sentinelle, ou plutôt, puisque tu sais où
+cela est, marche devant.
+
+«Vampa sourit d'un air de mépris à cette précaution du bandit, passa
+devant avec Teresa et continua son chemin du même pas ferme et
+tranquille qui l'avait conduit jusque-là.
+
+«Au bout de cinq minutes, le bandit leur fit signe de s'arrêter.
+
+«Les deux jeunes gens obéirent.
+
+«Le bandit imita trois fois le cri du corbeau.
+
+«Un croassement répondit à ce triple appel.
+
+«--C'est bien, dit le bandit. Maintenant tu peux continuer ta route.»
+
+«Luigi et Teresa se remirent en chemin.
+
+«Mais à mesure qu'ils avançaient, Teresa, tremblante se serrait contre
+son amant; en effet, à travers les arbres, on voyait apparaître des
+armes et étinceler des canons de fusil.
+
+«La clairière de Rocca Bianca était au sommet d'une petite montagne qui
+autrefois sans doute avait été un volcan, volcan éteint avant que Rémus
+et Romulus eussent déserté Albe pour venir bâtir Rome.
+
+«Teresa et Luigi atteignirent le sommet et se trouvèrent au même instant
+en face d'une vingtaine de bandits.
+
+«--Voici un jeune homme qui vous cherche et qui désire vous parler, dit
+la sentinelle.
+
+«--Et que veut-il nous dire? demanda celui qui, en l'absence du chef,
+faisait l'intérim du capitaine.
+
+«--Je veux dire que je m'ennuie de faire le métier de berger, dit Vampa.
+
+«--Ah! je comprends, dit le lieutenant, et tu viens nous demander à être
+admis dans nos rangs?
+
+«--Qu'il soit le bienvenu! crièrent plusieurs bandits de Ferrusino, de
+Pampinara et d'Anagni, qui avaient reconnu Luigi Vampa.
+
+«--Oui, seulement je viens vous demander une autre chose que d'être
+votre compagnon.
+
+«--Et que viens-tu nous demander? dirent les bandits avec étonnement.
+
+«--Je viens vous demander à être votre capitaine, dit le jeune homme.
+
+«Les bandits éclatèrent de rire.
+
+«--Et qu'as-tu fait pour aspirer à cet honneur? demanda le lieutenant.
+
+«--J'ai tué votre chef Cucumetto, dont voici la dépouille, dit Luigi, et
+j'ai mis le feu à la villa de San-Felice pour donner une robe de noce à
+ma fiancée.
+
+«Une heure après, Luigi Vampa était élu capitaine en remplacement de
+Cucumetto.
+
+--Eh bien, mon cher Albert, dit Franz en se retournant vers son ami, que
+pensez-vous maintenant du citoyen Luigi Vampa?
+
+--Je dis que c'est un mythe, répondit Albert, et qu'il n'a jamais
+existé.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un mythe? demanda Pastrini.
+
+--Ce serait trop long à vous expliquer, mon cher hôte, répondit Franz.
+Et vous dites donc que maître Vampa exerce en ce moment sa profession
+aux environs de Rome?
+
+--Et avec une hardiesse dont jamais bandit avant lui n'avait donné
+l'exemple.
+
+--La police a tenté vainement de s'en emparer, alors?
+
+--Que voulez-vous! il est d'accord à la fois avec les bergers de la
+plaine, les pêcheurs du Tibre et les contrebandiers de la côte. On le
+cherche dans la montagne, il est sur le fleuve; on le poursuit sur le
+fleuve, il gagne la pleine mer; puis tout à coup, quand on le croit
+réfugié dans l'île del Giglio, del Guanouti ou de Monte-Cristo, on le
+voit reparaître à Albano, à Tivoli ou à la Riccia.
+
+--Et quelle est sa manière de procéder à l'égard des voyageurs?
+
+--Ah! mon Dieu! c'est bien simple. Selon la distance où l'on est de la
+ville, il leur donne huit heures, douze heures, un jour, pour payer leur
+rançon; puis, ce temps écoulé, il accorde une heure de grâce. À la
+soixantième minute de cette heure, s'il n'a pas l'argent, il fait sauter
+la cervelle du prisonnier d'un coup de pistolet, ou lui plante son
+poignard dans le coeur, et tout est dit.
+
+--Eh bien, Albert, demanda Franz à son compagnon, êtes-vous toujours
+disposé à aller au Colisée par les boulevards extérieurs?
+
+--Parfaitement, dit Albert, si la route est plus pittoresque.»
+
+En ce moment, neuf heures sonnèrent, la porte s'ouvrit et notre cocher
+parut.
+
+«Excellences, dit-il, la voiture vous attend.
+
+--Eh bien, dit Franz, en ce cas, au Colisée!
+
+--Par la porte del Popolo, Excellences, ou par les rues?
+
+--Par les rues, morbleu! par les rues! s'écria Franz.
+
+--Ah! mon cher! dit Albert en se levant à son tour et en allumant son
+troisième cigare, en vérité, je vous croyais plus brave que cela.»
+
+Sur ce, les deux jeunes gens descendirent l'escalier et montèrent en
+voiture.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+Apparition.
+
+
+Franz avait trouvé un terme moyen pour qu'Albert arrivât au Colisée sans
+passer devant aucune ruine antique, et par conséquent sans que les
+préparations graduelles ôtassent au colosse une seule coudée de ses
+gigantesques proportions. C'était de suivre la via Sistinia, de couper à
+angle droit devant Sainte-Marie-Majeure, et d'arriver par la via Urbana
+et San Pietro in Vincoli jusqu'à la via del Colosseo.
+
+Cet itinéraire offrait d'ailleurs un autre avantage: c'était celui de ne
+distraire en rien Franz de l'impression produite sur lui par l'histoire
+qu'avait racontée maître Pastrini, et dans laquelle se trouvait mêlé son
+mystérieux amphitryon de Monte-Cristo. Aussi s'était-il accoudé dans son
+coin et était-il retombé dans ces mille interrogatoires sans fin qu'il
+s'était faits à lui-même et dont pas un ne lui avait donné une réponse
+satisfaisante.
+
+Une chose, au reste, lui avait encore rappelé son ami Simbad le marin:
+c'étaient ces mystérieuses relations entre les brigands et les matelots.
+Ce qu'avait dit maître Pastrini du refuge que trouvait Vampa sur les
+barques des pécheurs et des contrebandiers rappelait à Franz ces deux
+bandits corses qu'il avait trouvés soupant avec l'équipage du petit
+yacht, lequel s'était détourné de son chemin et avait abordé à
+Porto-Vecchio, dans le seul but de les remettre à terre. Le nom que se
+donnait son hôte de Monte-Cristo, prononcé par son hôte de l'hôtel
+d'Espagne, lui prouvait qu'il jouait le même rôle philanthropique sur
+les côtes de Piombino, de Civita-Vecchia, d'Ostie et de Gaëte que sur
+celles de Corse, de Toscane et d'Espagne; et comme lui-même, autant que
+pouvait se le rappeler Franz, avait parlé de Tunis et de Palerme,
+c'était une preuve qu'il embrassait un cercle de relations assez étendu.
+
+Mais si puissantes que fussent sur l'esprit du jeune homme toutes ces
+réflexions, elles s'évanouirent à l'instant où il vit s'élever devant
+lui le spectre sombre et gigantesque du Colisée, à travers les
+ouvertures duquel la lune projetait ces longs et pâles rayons qui
+tombent des yeux des fantômes. La voiture arrêta à quelques pas de la
+Mesa Sudans. Le cocher vint ouvrir la portière; les deux jeunes gens
+sautèrent à bas de la voiture et se trouvèrent en face d'un cicérone qui
+semblait sortir de dessous terre.
+
+Comme celui de l'hôtel les avait suivis, cela leur en faisait deux.
+
+Impossible, au reste, d'éviter à Rome ce luxe des guides outre le
+cicérone général qui s'empare de vous au moment où vous mettez le pied
+sur le seuil de la porte de l'hôtel, et qui ne vous abandonne plus que
+le jour où vous mettez le pied hors de la ville, il y a encore un
+cicérone spécial attaché à chaque monument, et je dirai presque à chaque
+fraction du monument. Qu'on juge donc si l'on doit manquer de ciceroni
+au Colosseo, c'est-à-dire au monument par excellence, qui faisait dire à
+Martial:
+
+«Que Memphis cesse de nous vanter les barbares miracles de ses
+pyramides, que l'on ne chante plus les merveilles de Babylone; tout doit
+céder devant l'immense travail de l'amphithéâtre des Césars, toutes les
+voix de la renommée doivent se réunir pour vanter ce monument.»
+
+Franz et Albert n'essayèrent point de se soustraire à la tyrannie
+cicéronienne. Au reste, cela serait d'autant plus difficile que ce sont
+les guides seulement qui ont le droit de parcourir le monument avec des
+torches. Ils ne firent donc aucune résistance, et se livrèrent pieds et
+poings liés à leurs conducteurs.
+
+Franz connaissait cette promenade pour l'avoir faite dix fois déjà. Mais
+comme son compagnon, plus novice, mettait pour la première fois le pied
+dans le monument de Flavius Vespasien, je dois l'avouer à sa louange,
+malgré le caquetage ignorant de ses guides, il était fortement
+impressionné. C'est qu'en effet on n'a aucune idée, quand on ne l'a pas
+vue, de la majesté d'une pareille ruine, dont toutes les proportions
+sont doublées encore par la mystérieuse clarté de cette lune méridionale
+dont les rayons semblent un crépuscule d'Occident.
+
+Aussi à peine Franz le penseur eut-il fait cent pas sous les portiques
+intérieurs, qu'abandonnant Albert à ses guides, qui ne voulaient pas
+renoncer au droit imprescriptible de lui faire voir dans tous leurs
+détails la Fosse des Lions, la Loge des Gladiateurs, le Podium des
+Césars, il prit un escalier à moitié ruiné et, leur laissant continuer
+leur route symétrique, il alla tout simplement s'asseoir à l'ombre d'une
+colonne, en face d'une échancrure qui lui permettait d'embrasser le
+géant de granit dans toute sa majestueuse étendue.
+
+Franz était là depuis un quart d'heure à peu près, perdu, comme je l'ai
+dit, dans l'ombre d'une colonne, occupé à regarder Albert, qui,
+accompagné de ses deux porteurs de torches, venait de sortir d'un
+vomitorium placé à l'autre extrémité du Colisée, et lesquels, pareils à
+des ombres qui suivent un feu follet, descendaient de gradin en gradin
+vers les places réservées aux vestales, lorsqu'il lui sembla entendre
+rouler dans les profondeurs du monument une pierre détachée de
+l'escalier situé en face de celui qu'il venait de prendre pour arriver à
+l'endroit où il était assis. Ce n'est pas chose rare sans doute qu'une
+pierre qui se détache sous le pied du temps et va rouler dans l'abîme;
+mais, cette fois, il lui semblait que c'était aux pieds d'un homme que
+la pierre avait cédé et qu'un bruit de pas arrivait jusqu'à lui, quoique
+celui qui l'occasionnait fît tout ce qu'il put pour l'assourdir.
+
+En effet, au bout d'un instant, un homme parut sortant graduellement de
+l'ombre à mesure qu'il montait l'escalier, dont l'orifice, situé en face
+de Franz, était éclairé par la lune, mais dont les degrés, à mesure
+qu'on les descendait, s'enfonçaient dans l'obscurité.
+
+Ce pouvait être un voyageur comme lui, préférant une méditation
+solitaire au bavardage insignifiant de ses guides, et par conséquent son
+apparition n'avait rien qui pût le surprendre; mais à l'hésitation avec
+laquelle il monta les dernières marches, à la façon dont, arrivé sur la
+plate-forme, il s'arrêta et parut écouter, il était évident qu'il était
+venu là dans un but particulier et qu'il attendait quelqu'un.
+
+Par un mouvement instinctif, Franz s'effaça le plus qu'il put derrière
+la colonne.
+
+À dix pieds du sol où ils se trouvaient tous deux, la voûte était
+enfoncée, et une ouverture ronde, pareille à celle d'un puits,
+permettait d'apercevoir le ciel tout constellé d'étoiles.
+
+Autour de cette ouverture, qui donnait peut-être déjà depuis des
+centaines d'années passage aux rayons de la lune, poussaient des
+broussailles dont les vertes et frêles découpures se détachaient en
+vigueur sur l'azur mat du firmament, tandis que de grandes lianes et de
+puissants jets de lierre pendaient de cette terrasse supérieure et se
+balançaient sous la voûte, pareils à des cordages flottants.
+
+Le personnage dont l'arrivée mystérieuse avait attiré l'attention de
+Franz était placé dans une demi-teinte qui ne lui permettait pas de
+distinguer ses traits, mais qui cependant n'était pas assez obscure pour
+l'empêcher de détailler son costume: il était enveloppé d'un grand
+manteau brun dont un des pans, rejeté sur son épaule gauche, lui cachait
+le bas du visage, tandis que son chapeau à larges bords en couvrait la
+partie supérieure. L'extrémité seule de ses vêtements se trouvait
+éclairée par la lumière oblique qui passait par l'ouverture, et qui
+permettait de distinguer un pantalon noir encadrant coquettement une
+botte vernie.
+
+Cet homme appartenait évidemment, sinon à l'aristocratie, du moins à la
+haute société.
+
+Il était là depuis quelques minutes et commençait à donner des signes
+visibles d'impatience, lorsqu'un léger bruit se fit entendre sur la
+terrasse supérieure.
+
+Au même instant une ombre parut intercepter la lumière, un homme apparut
+à l'orifice de l'ouverture, plongea son regard perçant dans les
+ténèbres, et aperçut l'homme au manteau; aussitôt il saisit une poignée
+de ces lianes pendantes et de ces lierres flottants, se laissa glisser,
+et, arrivé à trois ou quatre pieds du sol sauta légèrement à terre.
+Celui-ci avait le costume d'un Transtévère complet.
+
+«Excusez-moi, Excellence, dit-il en dialecte romain, je vous ai fait
+attendre. Cependant, je ne suis en retard que de quelques minutes. Dix
+heures viennent de sonner à Saint-Jean-de-Latran.
+
+--C'est moi qui étais en avance et non vous qui étiez en retard,
+répondit l'étranger dans le plus pur toscan; ainsi pas de cérémonie:
+d'ailleurs m'eussiez-vous fait attendre, que je me serais bien douté que
+c'était par quelque motif indépendant de votre volonté.
+
+--Et vous auriez eu raison, Excellence, je viens du château Saint-Ange,
+et j'ai eu toutes les peines du monde à parler à Beppo.
+
+--Qu'est-ce que Beppo?
+
+--Beppo est un employé de la prison, à qui je fais une petite rente
+pour savoir ce qui se passe dans l'intérieur du château de Sa Sainteté.
+
+--Ah! ah! je vois que vous êtes homme de précaution, mon cher!
+
+--Que voulez-vous, Excellence! on ne sait pas ce qui peut arriver;
+peut-être moi aussi serai-je un jour pris au filet comme ce pauvre
+Peppino; et aurai-je besoin d'un rat pour ronger quelques mailles de ma
+prison.
+
+--Bref, qu'avez-vous appris?
+
+--Il y aura deux exécutions mardi à deux heures comme c'est l'habitude à
+Rome lors des ouvertures des grandes fêtes. Un condamné sera
+_mazzolato_, c'est un misérable qui a tué un prêtre qui l'avait élevé,
+et qui ne mérite aucun intérêt. L'autre sera _decapitato_, et celui-là,
+c'est le pauvre Peppino.
+
+--Que voulez-vous, mon cher, vous inspirez une si grande terreur, non
+seulement au gouvernement pontifical mais encore aux royaumes voisins
+qu'on veut absolument faire un exemple.
+
+--Mais Peppino ne fait pas même partie de ma bande; c'est un pauvre
+berger qui n'a commis d'autre crime que de nous fournir des vivres.
+
+--Ce qui le constitue parfaitement votre complice. Aussi, voyez qu'on a
+des égards pour lui: au lieu de l'assommer, comme vous le serez, si
+jamais on vous met la main dessus, on se contentera de le guillotiner.
+Au reste, cela variera les plaisirs du peuple, et il y aura spectacle
+pour tous les goûts.
+
+--Sans compter celui que je lui ménage et auquel il ne s'attend pas,
+reprit le Transtévère.
+
+--Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, reprit l'homme au manteau,
+que vous me paraissez tout disposé à faire quelque sottise.
+
+--Je suis disposé à tout pour empêcher l'exécution du pauvre diable qui
+est dans l'embarras pour m'avoir servi; par la Madone! je me regarderai
+comme un lâche, si je ne faisais pas quelque chose pour ce brave garçon.
+
+
+--Et que ferez-vous?
+
+--Je placerai une vingtaine d'hommes autour de l'échafaud, et, au moment
+où on l'amènera, au signal que je donnerai, nous nous élancerons le
+poignard au poing sur l'escorte, et nous l'enlèverons.
+
+--Cela me paraît fort chanceux, et je crois décidément que mon projet
+vaut mieux que le vôtre.
+
+--Et quel est votre projet, Excellence?
+
+--Je donnerai dix mille piastres à quelqu'un que je sais, et qui
+obtiendra que l'exécution de Peppino soit remise à l'année prochaine;
+puis, dans le courant de l'année, je donnerai mille autres piastres à un
+autre quelqu'un que je sais encore, et le ferai évader de prison.
+
+--Êtes-vous sûr de réussir?
+
+--Pardieu! dit en français l'homme au manteau.
+
+--Plaît-il? demanda le Transtévère.
+
+--Je dis, mon cher, que j'en ferai plus à moi seul avec mon or que vous
+et tous vos gens avec leurs poignards, leurs pistolets, leurs carabines
+et leurs tromblons. Laissez-moi donc faire.
+
+--À merveille; mais si vous échouez, nous nous tiendrons toujours
+prêts.
+
+--Tenez-vous toujours prêts, si c'est votre plaisir mais soyez certain
+que j'aurai sa grâce.
+
+--C'est après-demain mardi, faites-y attention. Vous n'avez plus que
+demain.
+
+--Eh bien, mais le jour se compose de vingt-quatre heures, chaque heure
+se compose de soixante minutes, chaque minute de soixante secondes; en
+quatre-vingt-six mille quatre cents secondes on fait bien des choses.
+
+--Si vous avez réussi, Excellence, comment le saurons-nous?
+
+--C'est bien simple. J'ai loué les trois dernières fenêtres du café
+Rospoli; si j'ai obtenu le sursis, les deux fenêtres du coin seront
+tendues en damas jaune mais celle du milieu sera tendue en damas blanc
+avec une croix rouge.
+
+--À merveille. Et par qui ferez-vous passer la grâce?
+
+--Envoyez-moi un de vos hommes déguisé en pénitent et je la lui
+donnerai. Grâce à son costume, il arrivera jusqu'au pied de l'échafaud
+et remettra la bulle au chef de la confrérie, qui la remettra au
+bourreau. En attendant, faites savoir cette nouvelle à Peppino; qu'il
+n'aille pas mourir de peur ou devenir fou, ce qui serait cause que nous
+aurions fait pour lui une dépense inutile.
+
+--Écoutez, Excellence, dit le paysan, je vous suis bien dévoué, et vous
+en êtes convaincu, n'est-ce pas?
+
+--Je l'espère, au moins.
+
+--Eh bien, si vous sauvez Peppino ce sera plus que du dévouement à
+l'avenir, ce sera de l'obéissance.
+
+--Fais attention à ce que tu dis là, mon cher! je te le rappellerai
+peut-être un jour, car peut-être un jour moi aussi, j'aurai besoin de
+toi....
+
+--Eh bien, alors, Excellence, vous me trouverez à l'heure du besoin
+comme je vous aurai trouvé à cette même heure; alors, fussiez-vous à
+l'autre bout du monde, vous n'aurez qu'à m'écrire: «Fais cela», et je le
+ferai, foi de....
+
+--Chut! dit l'inconnu, j'entends du bruit.
+
+--Ce sont des voyageurs qui visitent le Colisée aux flambeaux.
+
+--Il est inutile qu'ils nous trouvent ensemble. Ces mouchards de guides
+pourraient vous reconnaître; et, si honorable que soit votre amitié, mon
+cher ami, si on nous savait liés comme nous le sommes, cette liaison,
+j'en ai bien peur, me ferait perdre quelque peu de mon crédit.
+
+--Ainsi, si vous avez le sursis?
+
+--La fenêtre du milieu tendue en damas avec une croix rouge.
+
+--Si vous ne l'avez pas?...
+
+--Trois tentures jaunes.
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, mon cher ami, jouez du poignard tout à votre aise, je vous le
+permets, et je serai là pour vous voir faire.
+
+--Adieu, Excellence, je compte sur vous, comptez sur moi.»
+
+À ces mots le Transtévère disparut par l'escalier, tandis que
+l'inconnu, se couvrant plus que jamais le visage de son manteau, passa
+à deux pas de Franz et descendit dans l'arène par les gradins
+extérieurs.
+
+Une seconde après, Franz entendit son nom retentir sous les voûtes:
+c'était Albert qui l'appelait.
+
+Il attendit pour répondre que les deux hommes fussent éloignés, ne se
+souciant pas de leur apprendre qu'ils avaient eu un témoin qui, s'il
+n'avait pas vu leur visage, n'avait pas perdu un mot de leur entretien.
+
+Dix minutes après, Franz roulait vers l'hôtel d'Espagne, écoutant avec
+une distraction fort impertinente la savante dissertation qu'Albert
+faisait, d'après Pline et Calpurnius, sur les filets garnis de pointes
+de fer qui empêchaient les animaux féroces de s'élancer sur les
+spectateurs.
+
+Il le laissait aller sans le contredire; il avait hâte de se trouver
+seul pour penser sans distraction à ce qui venait de se passer devant
+lui.
+
+De ces deux hommes, l'un lui était certainement étranger, et c'était la
+première fois qu'il le voyait et l'entendait, mais il n'en était pas
+ainsi de l'autre; et, quoique Franz n'eût pas distingué son visage
+constamment enseveli dans l'ombre ou caché par son manteau, les accents
+de cette voix l'avaient trop frappé la première fois qu'il les avait
+entendus pour qu'ils pussent jamais retentir devant lui sans qu'il les
+reconnût.
+
+Il y avait surtout dans les intonations railleuses quelque chose de
+strident et de métallique qui l'avait fait tressaillir dans les ruines
+du Colisée comme dans la grotte de Monte-Cristo.
+
+Aussi était-il bien convaincu que cet homme n'était autre que Simbad le
+marin.
+
+Aussi, en toute autre circonstance, la curiosité que lui avait inspirée
+cet homme eût été si grande qu'il se serait fait reconnaître à lui, mais
+dans cette occasion, la conversation qu'il venait d'entendre était trop
+intime pour qu'il ne fût pas retenu par la crainte très sensée que son
+apparition ne lui serait pas agréable. Il l'avait donc laissé
+s'éloigner, comme on l'a vu, mais en se promettant, s'il le rencontrait
+une autre fois, de ne pas laisser échapper cette seconde occasion comme
+il avait fait de la première.
+
+Franz était trop préoccupé pour bien dormir. Sa nuit fut employée à
+passer et repasser dans son esprit toutes les circonstances qui se
+rattachaient à l'homme de la grotte et à l'inconnu du Colisée, et qui
+tendaient à faire de ces deux personnages le même individu; et plus
+Franz y pensait, plus il s'affermissait dans cette opinion.
+
+Il s'endormit au jour, et ce qui fit qu'il ne s'éveilla que fort tard.
+Albert, en véritable Parisien, avait déjà pris ses précautions pour la
+soirée. Il avait envoyé chercher une loge au théâtre Argentina.
+
+Franz avait plusieurs lettres à écrire en France, il abandonna donc pour
+toute la journée la voiture à Albert.
+
+À cinq heures, Albert rentra; il avait porté ses lettres de
+recommandation, avait des invitations pour toutes ses soirées et avait
+vu Rome.
+
+Une journée avait suffi à Albert pour faire tout cela.
+
+Et encore avait-il eu le temps de s'informer de la pièce qu'on jouait et
+des acteurs qui la joueraient.
+
+La pièce avait pour titre: _Parisiana_; les acteurs avaient nom:
+Coselli, Moriani et la Spech.
+
+Nos deux jeunes gens n'étaient pas si malheureux, comme on le voit: ils
+allaient assister à la représentation d'un des meilleurs opéras de
+l'auteur de _Lucia di Lammermoor_, joué par trois des artistes les plus
+renommés de l'Italie.
+
+Albert n'avait jamais pu s'habituer aux théâtres ultramontains, à
+l'orchestre desquels on ne va pas, et qui n'ont ni balcons, ni loges
+découvertes; c'était dur pour un homme qui avait sa stalle aux Bouffes
+et sa part de la loge infernale à l'Opéra.
+
+Ce qui n'empêchait pas Albert de faire des toilettes flamboyantes toutes
+les fois qu'il allait à l'Opéra avec Franz; toilettes perdues; car, il
+faut l'avouer à la honte d'un des représentants les plus dignes de
+notre fashion, depuis quatre mois qu'il sillonnait l'Italie en tous
+sens, Albert n'avait pas eu une seule aventure.
+
+Albert essayait quelquefois de plaisanter à cet endroit; mais au fond il
+était singulièrement mortifié, lui, Albert de Morcerf, un des jeunes
+gens les plus courus, d'en être encore pour ses frais. La chose était
+d'autant plus pénible que, selon l'habitude modeste de nos chers
+compatriotes, Albert était parti de Paris avec cette conviction qu'il
+allait avoir en Italie les plus grands succès, et qu'il viendrait faire
+les délices du boulevard de Gand du récit de ses bonnes fortunes.
+
+Hélas! il n'en avait rien été: les charmantes comtesses génoises,
+florentines et napolitaines s'en étaient tenues, non pas à leurs maris,
+mais à leurs amants, et Albert avait acquis cette cruelle conviction,
+que les Italiennes ont du moins sur les Françaises l'avantage d'être
+fidèles à leur infidélité.
+
+Je ne veux pas dire qu'en Italie, comme partout, il n'y ait pas des
+exceptions.
+
+Et cependant Albert était non seulement un cavalier parfaitement
+élégant, mais encore un homme de beaucoup d'esprit; de plus il était
+vicomte: de nouvelle noblesse, c'est vrai; mais aujourd'hui qu'on ne
+fait plus ses preuves, qu'importe qu'on date de 1399 ou de 1815!
+Par-dessus tout cela il avait cinquante mille livres de rente. C'était
+plus qu'il n'en faut, comme on le voit, pour être à la mode à Paris.
+C'était donc quelque peu humiliant de n'avoir encore été sérieusement
+remarqué par personne dans aucune des villes où il avait passé.
+
+Mais aussi comptait-il se rattraper à Rome, le carnaval étant, dans tous
+les pays de la terre qui célèbrent cette estimable institution, une
+époque de liberté où les plus sévères se laissent entraîner à quelque
+acte de folie. Or, comme le carnaval s'ouvrait le lendemain, il était
+fort important qu'Albert lançât son prospectus avant cette ouverture.
+
+Albert avait donc, dans cette intention, loué une des loges les plus
+apparentes du théâtre, et fait, pour s'y rendre, une toilette
+irréprochable. C'était au premier rang, qui remplace chez nous la
+galerie. Au reste, les trois premiers étages sont aussi aristocratiques
+les uns que les autres, et on les appelle pour cette raison les rangs
+nobles.
+
+D'ailleurs cette loge, où l'on pouvait tenir à douze sans être serrés,
+avait coûté aux deux amis un peu moins cher qu'une loge de quatre
+personnes à l'Ambigu.
+
+Albert avait encore un autre espoir, c'est que s'il arrivait à prendre
+place dans le coeur d'une belle Romaine, cela le conduirait
+naturellement à conquérir un _posto_ dans la voiture, et par conséquent
+à voir le carnaval du haut d'un véhicule aristocratique ou d'un balcon
+princier.
+
+Toutes ces considérations rendaient donc Albert plus sémillant qu'il ne
+l'avait jamais été. Il tournait le dos aux acteurs, se penchant à
+moitié hors de la loge et lorgnant toutes les jolies femmes avec une
+jumelle de six pouces de long.
+
+Ce qui n'amenait pas une seule jolie femme à récompenser d'un seul
+regard, même de curiosité, tout le mouvement que se donnait Albert.
+
+En effet, chacun causait de ses affaires, de ses amours, de ses
+plaisirs, du carnaval qui s'ouvrait le lendemain de la semaine sainte
+prochaine, sans faire attention un seul instant ni aux acteurs, ni à la
+pièce, à l'exception des moments indiqués, où chacun alors se
+retournait, soit pour entendre une portion du récitatif de Coselli, soit
+pour applaudir quelque trait brillant de Moriani, soit pour crier bravo
+à la Spech; puis les conversations particulières reprenaient leur train
+habituel.
+
+Vers la fin du premier acte, la porte d'une loge restée vide jusque-là
+s'ouvrit, et Franz vit entrer une personne à laquelle il avait eu
+l'honneur d'être présenté à Paris et qu'il croyait encore en France.
+Albert vit le mouvement que fit son ami à cette apparition, et se
+retournant vers lui:
+
+«Est-ce que vous connaissez cette femme? dit-il.
+
+--Oui; comment la trouvez-vous?
+
+--Charmante, mon cher, et blonde. Oh! les adorables cheveux! C'est une
+Française?
+
+--C'est une Vénitienne.
+
+--Et vous l'appelez?
+
+--La comtesse G...
+
+--Oh! je la connais de nom, s'écria Albert; on la dit aussi spirituelle
+que jolie. Parbleu, quand je pense que j'aurais pu me faire présenter à
+elle au dernier bal de Mme de Villefort, où elle était, et que j'ai
+négligé cela: je suis un grand niais!
+
+--Voulez-vous que je répare ce tort? demanda Franz.
+
+--Comment! vous la connaissez assez pour me conduire dans sa loge?
+
+--J'ai eu l'honneur de lui parler trois ou quatre fois dans ma vie;
+mais, vous le savez, c'est strictement assez pour ne pas commettre une
+inconvenance.»
+
+En ce moment la comtesse aperçut Franz et lui fit de la main un signe
+gracieux, auquel il répondit par une respectueuse inclination de tête.
+
+«Ah çà! mais il me semble que vous êtes au mieux avec elle? dit Albert.
+
+--Eh bien, voilà ce qui vous trompe et ce qui nous fera faire sans
+cesse, à nous autres Français, mille sottises à l'étranger: c'est de
+tout soumettre à nos points de vue parisiens; en Espagne, et en Italie
+surtout, ne jugez jamais de l'intimité des gens sur la liberté des
+rapports. Nous nous sommes trouvés en sympathie avec la comtesse, voilà
+tout.
+
+--En sympathie de coeur? demanda Albert en riant.
+
+--Non, d'esprit, voilà tout, répondit sérieusement Franz.
+
+--Et à quelle occasion?
+
+--À l'occasion d'une promenade au Colisée pareille à celle que nous
+avons faite ensemble.
+
+--Au clair de la lune?
+
+--Oui.
+
+--Seuls?
+
+--À peu près!
+
+--Et vous avez parlé...
+
+--Des morts.
+
+--Ah! s'écria Albert, c'était en vérité fort récréatif. Eh bien, moi, je
+vous promets que si j'ai le bonheur d'être le cavalier de la belle
+comtesse dans une pareille promenade, je ne lui parlerai que des
+vivants.
+
+--Et vous aurez peut-être tort.
+
+--En attendant, vous allez me présenter à elle comme vous me l'avez
+promis?
+
+--Aussitôt la toile baissée.
+
+--Que ce diable de premier acte est long!
+
+--Écoutez le finale, il est fort beau, et Coselli le chante
+admirablement.
+
+--Oui, mais quelle tournure!
+
+--La Spech y est on ne peut plus dramatique.
+
+--Vous comprenez que lorsqu'on a entendu la Sontag et la Malibran....
+
+--Ne trouvez-vous pas la méthode de Moriani excellente?
+
+--Je n'aime pas les bruns qui chantent blond.
+
+--Ah! mon cher, dit Franz en se retournant, tandis qu'Albert continuait
+de lorgner, en vérité vous êtes par trop difficile!»
+
+Enfin la toile tomba à la grande satisfaction du vicomte de Morcerf, qui
+prit son chapeau, donna un coup de main rapide à ses cheveux, à sa
+cravate et à ses manchettes, et fit observer à Franz qu'il l'attendait.
+
+Comme de son côté, la comtesse, que Franz interrogeait des yeux, lui fit
+comprendre par un signe, qu'il serait le bienvenu, Franz ne mit aucun
+retard à satisfaire l'empressement d'Albert, et faisant--suivi de son
+compagnon qui profitait du voyage pour rectifier les faux plis que les
+mouvements avaient pu imprimer à son col de chemise et au revers de son
+habit--le tour de l'hémicycle, il vint frapper à la loge n° 4, qui était
+celle qu'occupait la comtesse.
+
+Aussitôt le jeune homme qui était assis à côté d'elle sur le devant de
+la loge se leva, cédant sa place, selon l'habitude italienne, au
+nouveau venu, qui doit la céder à son tour lorsqu'une autre visite
+arrive.
+
+Franz présenta Albert à la comtesse comme un de nos jeunes gens les plus
+distingués par sa position sociale et par son esprit; ce qui,
+d'ailleurs, était vrai; car à Paris, et dans le milieu où vivait Albert,
+c'était un cavalier irréprochable. Il ajouta que, désespéré de n'avoir
+pas su profiter du séjour de la comtesse à Paris pour se faire présenter
+à elle, il l'avait chargé de réparer cette faute, mission dont il
+s'acquittait en priant la comtesse, près de laquelle il aurait eu besoin
+lui-même d'un introducteur, d'excuser son indiscrétion.
+
+La comtesse répondit en faisant un charmant salut à Albert et en tendant
+la main à Franz.
+
+Albert, invité par elle, prit la place vide sur le devant, et Franz
+s'assit au second rang derrière la comtesse.
+
+Albert avait trouvé un excellent sujet de conversation: c'était Paris,
+il parlait à la comtesse de leurs connaissances communes. Franz comprit
+qu'il était sur le terrain. Il le laissa aller, et, lui demandant sa
+gigantesque lorgnette, il se mit à son tour à explorer la salle.
+
+Seule sur le devant d'une loge, placée au troisième rang en face d'eux,
+était une femme admirablement belle, vêtue d'un costume grec, qu'elle
+portait avec tant d'aisance qu'il était évident que c'était son costume
+naturel.
+
+Derrière elle, dans l'ombre, se dessinait la forme d'un homme dont il
+était impossible de distinguer le visage.
+
+Franz interrompit la conversation d'Albert et de la comtesse pour
+demander à cette dernière si elle connaissait la belle Albanaise qui
+était si digne d'attirer non seulement l'attention des hommes, mais
+encore des femmes.
+
+«Non, dit-elle; tout ce que je sais, c'est qu'elle est à Rome depuis le
+commencement de la saison; car, à l'ouverture du théâtre, je l'ai vue où
+elle est, et depuis un mois elle n'a pas manqué une seule
+représentation, tantôt accompagnée de l'homme qui est avec elle en ce
+moment, tantôt suivie simplement d'un domestique noir.
+
+--Comment la trouvez-vous, comtesse?
+
+--Extrêmement belle. Medora devait ressembler à cette femme.»
+
+Franz et la comtesse échangèrent un sourire. Elle se remit à causer avec
+Albert, et Franz à lorgner son Albanaise.
+
+La toile se leva sur le ballet. C'était un de ces bons ballets italiens
+mis en scène par le fameux Henri qui s'était fait, comme chorégraphe, en
+Italie, une réputation colossale, que le malheureux est venu perdre au
+théâtre nautique; un de ces ballets où tout le monde, depuis le premier
+sujet jusqu'au dernier comparse, prend une part si active à l'action,
+que cent cinquante personnes font à la fois le même geste et lèvent
+ensemble ou le même bras ou la même jambe.
+
+On appelait ce ballet _Poliska_.
+
+Franz était trop préoccupé de sa belle Grecque pour s'occuper du ballet,
+si intéressant qu'il fût. Quant à elle, elle prenait un plaisir visible
+à ce spectacle, plaisir qui faisait une opposition suprême avec
+l'insouciance profonde de celui qui l'accompagnait, et qui, tant que
+dura le chef-d'oeuvre chorégraphique, ne fit pas un mouvement,
+paraissant, malgré le bruit infernal que menaient les trompettes, les
+cymbales et les chapeaux chinois à l'orchestre, goûter les célestes
+douceurs d'un sommeil paisible et radieux.
+
+Enfin le ballet finit, et la toile tomba au milieu des applaudissements
+frénétiques d'un parterre enivré.
+
+Grâce à cette habitude de couper l'opéra par un ballet, les entractes
+sont très courts en Italie, les chanteurs ayant le temps de se reposer
+et de changer de costume tandis que les danseurs exécutent leurs
+pirouettes et confectionnent leurs entrechats.
+
+L'ouverture du second acte commença; aux premiers coups d'archet, Franz
+vit le dormeur se soulever lentement et se rapprocher de la Grecque, qui
+se retourna pour lui adresser quelques paroles, et s'accouda de nouveau
+sur le devant de la loge.
+
+La figure de son interlocuteur était toujours dans l'ombre, et Franz ne
+pouvait distinguer aucun de ses traits.
+
+La toile se leva, l'attention de Franz fut nécessairement attirée par
+les acteurs, et ses yeux quittèrent un instant la loge de la belle
+Grecque pour se porter vers la scène.
+
+L'acte s'ouvre, comme on sait, par le duo du rêve: Parisina, couchée,
+laisse échapper devant Azzo le secret de son amour pour Ugo; l'époux
+trahi passe par toutes les fureurs de la jalousie, jusqu'à ce que,
+convaincu que sa femme lui est infidèle, il la réveille pour lui
+annoncer sa prochaine vengeance.
+
+Ce duo est un des plus beaux, des plus expressifs et des plus terribles
+qui soient sortis de la plume féconde de Donizetti. Franz l'entendait
+pour la troisième fois, et quoiqu'il ne passât pas pour un mélomane
+enragé, il produisit sur lui un effet profond. Il allait en conséquence
+joindre ses applaudissements à ceux de la salle, lorsque ses mains,
+prêtes à se réunir, restèrent écartées, et que le bravo qui s'échappait
+de sa bouche expira sur ses lèvres.
+
+L'homme de la loge s'était levé tout debout, et, sa tête se trouvant
+dans la lumière, Franz venait de retrouver le mystérieux habitant de
+Monte-Cristo, celui dont la veille il lui avait si bien semblé
+reconnaître la taille et la voix dans les ruines du Colisée.
+
+Il n'y avait plus de doute, l'étrange voyageur habitait Rome.
+
+Sans doute l'expression de la figure de Franz était en harmonie avec le
+trouble que cette apparition jetait dans son esprit, car la comtesse le
+regarda, éclata de rire, et lui demanda ce qu'il avait.
+
+«Madame la comtesse, répondit Franz, je vous ai demandé tout à l'heure
+si vous connaissiez cette femme albanaise: maintenant je vous demanderai
+si vous connaissez son mari.
+
+--Pas plus qu'elle, répondit la comtesse.
+
+--Vous ne l'avez jamais remarqué?
+
+--Voilà bien une question à la française! Vous savez bien que, pour nous
+autres Italiennes, il n'y a pas d'autre homme au monde que celui que
+nous aimons!
+
+--C'est juste, répondit Franz.
+
+--En tout cas, dit-elle en appliquant les jumelles d'Albert à ses yeux
+et en les dirigeant vers la loge, ce doit être quelque nouveau déterré,
+quelque trépassé sorti du tombeau avec la permission du fossoyeur car il
+me semble affreusement pâle.
+
+--Il est toujours comme cela, répondit Franz.
+
+--Vous le connaissez donc? demanda la comtesse; alors c'est moi qui vous
+demanderai qui il est.
+
+--Je crois l'avoir déjà vu, et il me semble le reconnaître.
+
+--En effet, dit-elle en faisant un mouvement de ses belles épaules comme
+si un frisson lui passait dans les veines, je comprends que lorsqu'on a
+une fois vu un pareil homme on ne l'oublie jamais.»
+
+L'effet que Franz avait éprouvé n'était donc pas une impression
+particulière, puisqu'une autre personne le ressentait comme lui.
+
+«Eh bien, demanda Franz à la comtesse après qu'elle eut pris sur elle de
+le lorgner une seconde fois que pensez-vous de cet homme?
+
+--Que cela me paraît être Lord Ruthwen en chair et en os.»
+
+En effet, ce nouveau souvenir de Byron frappa Franz: si un homme
+pouvait lui faire croire à l'existence des vampires, c'était cet homme.
+
+«Il faut que je sache qui il est, dit Franz en se levant.
+
+--Oh! non, s'écria la comtesse; non, ne me quittez pas, je compte sur
+vous pour me reconduire, et je vous garde.
+
+--Comment! véritablement, lui dit Franz en se penchant à son oreille,
+vous avez peur?
+
+--Écoutez, lui dit-elle, Byron m'a juré qu'il croyait aux vampires, il
+m'a dit qu'il en avait vu, il m'a dépeint leur visage, eh bien! c'est
+absolument cela: ces cheveux noirs, ces grands yeux brillant d'une
+flamme étrange, cette pâleur mortelle; puis, remarquez qu'il n'est pas
+avec une femme comme toutes les femmes, il est avec une étrangère... une
+Grecque, une schismatique... sans doute quelque magicienne comme lui. Je
+vous en prie, n'y allez pas. Demain mettez-vous à sa recherche si bon
+vous semble, mais aujourd'hui je vous déclare que je vous garde.»
+
+Franz insista.
+
+«Écoutez, dit-elle en se levant, je m'en vais, je ne puis rester jusqu'à
+la fin du spectacle, j'ai du monde chez moi: serez-vous assez peu galant
+pour me refuser votre compagnie?»
+
+Il n'y avait d'autre réponse à faire que de prendre son chapeau,
+d'ouvrir la porte et de présenter son bras à la comtesse.
+
+C'est ce qu'il fit.
+
+La comtesse était véritablement fort émue; et Franz lui-même ne pouvait
+échapper à une certaine terreur superstitieuse, d'autant plus naturelle
+que ce qui était chez la comtesse le produit d'une sensation
+instinctive, était chez lui le résultat d'un souvenir.
+
+Il sentit qu'elle tremblait en montant en voiture.
+
+Il la reconduisit jusque chez elle: il n'y avait personne, et elle
+n'était aucunement attendue; il lui en fit le reproche.
+
+«En vérité, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et j'ai besoin d'être
+seule; la vue de cet homme m'a toute bouleversée.»
+
+Franz essaya de rire.
+
+«Ne riez pas, lui dit-elle; d'ailleurs vous n'en avez pas envie. Puis
+promettez-moi une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--Promettez-la-moi.
+
+--Tout ce que vous voudrez, excepté de renoncer à découvrir quel est cet
+homme. J'ai des motifs que je ne puis vous dire pour désirer savoir qui
+il est, d'où il vient et où il va.
+
+--D'où il vient, je l'ignore; mais où il va, je puis vous le dire: il va
+en enfer à coup sûr.
+
+--Revenons à la promesse que vous vouliez exiger de moi, comtesse, dit
+Franz.
+
+--Ah! c'est de rentrer directement à l'hôtel et de ne pas chercher ce
+soir à voir cet homme. Il y a certaines affinités entre les personnes
+que l'on quitte et les personnes que l'on rejoint. Ne servez pas de
+conducteur entre cet homme et moi. Demain courez après lui si bon vous
+semble, mais ne me le présentez jamais, si vous ne voulez pas me faire
+mourir de peur. Sur ce, bonsoir, tâchez de dormir, moi, je sais bien qui
+ne dormira pas.»
+
+Et à ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant indécis de savoir si
+elle s'était amusée à ses dépens ou si elle avait véritablement ressenti
+la crainte qu'elle avait exprimée.
+
+En rentrant à l'hôtel, Franz trouva Albert en robe de chambre, en
+pantalon à pied, voluptueusement étendu sur un fauteuil et fumant son
+cigare.
+
+«Ah! c'est vous! lui dit-il; ma foi, je ne vous attendais que demain.
+
+--Mon cher Albert, répondit Franz, je suis heureux de trouver l'occasion
+de vous dire une fois pour toutes que vous avez la plus fausse idée des
+femmes italiennes; il me semble pourtant que vos mécomptes amoureux
+auraient dû vous la faire perdre.
+
+--Que voulez-vous! ces diablesses de femmes, c'est à n'y rien
+comprendre! Elles vous donnent la main, elles vous la serrent; elles
+vous parlent tout bas, elles se font reconduire chez elles: avec le
+quart de ces manières de faire, une Parisienne se perdrait de
+réputation.
+
+--Eh! justement, c'est parce qu'elles n'ont rien à cacher, c'est parce
+qu'elles vivent au grand soleil, que les femmes y mettent si peu de
+façons dans le beau pays où résonne le si, comme dit Dante. D'ailleurs,
+vous avez bien vu que la comtesse a eu véritablement peur.
+
+--Peur de quoi? de cet honnête monsieur qui était en face de nous avec
+cette jolie Grecque? Mais j'ai voulu en avoir le coeur net quand ils
+sont sortis, et je les ai croisés dans le corridor. Je ne sais pas où
+diable vous avez pris toutes vos idées de l'autre monde! C'est un fort
+beau garçon qui est fort bien mis, et qui a tout l'air de se faire
+habiller en France chez Blin ou chez Humann; un peu pâle, c'est vrai,
+mais vous savez que la pâleur est un cachet de distinction.»
+
+Franz sourit, Albert avait de grandes prétentions à être pâle.
+
+«Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les idées de la comtesse
+sur cet homme n'ont pas le sens commun. A-t-il parlé près de vous, et
+avez-vous entendu quelques-unes de ses paroles?
+
+--Il a parlé, mais en romaïque. J'ai reconnu l'idiome à quelques mots
+grecs défigurés. Il faut vous dire, mon cher, qu'au collège j'étais très
+fort en grec.
+
+--Ainsi il parlait le romaïque?
+
+--C'est probable.
+
+--Plus de doute, murmura Franz, c'est lui.
+
+--Vous dites?...
+
+--Rien. Que faisiez-vous donc là?
+
+--Je vous ménageais une surprise.
+
+--Laquelle?
+
+--Vous savez qu'il est impossible de se procurer une calèche?
+
+--Pardieu! puisque nous avons fait inutilement tout ce qu'il était
+humainement possible de faire pour cela.
+
+--Eh bien, j'ai eu une idée merveilleuse.»
+
+Franz regarda Albert en homme qui n'avait pas grande confiance dans son
+imagination.
+
+«Mon cher, dit Albert, vous m'honorez là d'un regard qui mériterait
+bien que je vous demandasse réparation.
+
+--Je suis prêt à vous la faire, cher ami, si l'idée est aussi ingénieuse
+que vous le dites.
+
+--Écoutez.
+
+--J'écoute.
+
+--Il n'y a pas moyen de se procurer de voiture, n'est-ce pas?
+
+--Non.
+
+--Ni de chevaux?
+
+--Pas davantage.
+
+--Mais l'on peut se procurer une charrette?
+
+--Peut-être.
+
+--Une paire de boeufs?
+
+--C'est probable.
+
+--Eh bien, mon cher! voilà notre affaire. Je vais faire décorer la
+charrette, nous nous habillons en moissonneurs napolitains, et nous
+représentons au naturel le magnifique tableau de Léopold Robert. Si
+pour plus grande ressemblance, la comtesse veut prendre le costume d'une
+femme de Pouzzole ou de Sorrente, cela complétera la mascarade, et elle
+est assez belle pour qu'on la prenne pour l'original de la Femme à
+l'Enfant.
+
+--Pardieu! s'écria Franz, pour cette fois vous avez raison, monsieur
+Albert, et voilà une idée véritablement heureuse.
+
+--Et toute nationale, renouvelée des rois fainéants, mon cher, rien que
+cela! Ah! messieurs les Romains, vous croyez qu'on courra à pied par vos
+rues comme des lazzaroni, et cela parce que vous manquez de calèches et
+de chevaux; eh bien! on en inventera.
+
+--Et avez-vous déjà fait part à quelqu'un de cette triomphante
+imagination?
+
+--À notre hôte. En rentrant, je l'ai fait monter et lui ai exposé mes
+désirs. Il m'a assuré que rien n'était plus facile; je voulais faire
+dorer les cornes des boeufs, mais il m'a dit que cela demandait trois
+jours: il faudra donc nous passer de cette superfluité.
+
+--Et où est-il?
+
+--Qui?
+
+--Notre hôte?
+
+--En quête de la chose. Demain il serait déjà peut-être un peu tard.
+
+--De sorte qu'il va nous rendre réponse ce soir même?
+
+--Je l'attends.»
+
+En ce moment la porte s'ouvrit, et maître Pastrini passa la tête.
+
+«_Permesso_? dit-il.
+
+--Certainement que c'est permis! s'écria Franz.
+
+--Eh bien, dit Albert, nous avez-vous trouvé la charrette requise et les
+boeufs demandés?
+
+--J'ai trouvé mieux que cela, répondit-il d'un air parfaitement
+satisfait de lui-même.
+
+--Ah! mon cher hôte, prenez garde, dit Albert, le mieux est l'ennemi du
+bien.
+
+--Que Vos Excellences s'en rapportent à moi, dit maître Pastrini d'un
+ton capable.
+
+--Mais enfin qu'y a-t-il? demanda Franz à son tour.
+
+--Vous savez, dit l'aubergiste, que le comte de Monte-Cristo habite sur
+le même carré que vous?
+
+--Je le crois bien, dit Albert, puisque c'est grâce à lui que nous
+sommes logés comme deux étudiants de la rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
+
+--Eh bien, il sait l'embarras dans lequel vous vous trouvez, et vous
+fait offrir deux places dans sa voiture et deux places à ses fenêtres du
+palais Rospoli.»
+
+Albert et Franz se regardèrent.
+
+«Mais, demanda Albert, devons-nous accepter l'offre de cet étranger,
+d'un homme que nous ne connaissons pas?
+
+--Quel homme est-ce que ce comte de Monte-Cristo? demanda Franz à son
+hôte.
+
+--Un très grand seigneur sicilien ou maltais, je ne sais pas au juste,
+mais noble comme un Borghèse et riche comme une mine d'or.
+
+--Il me semble, dit Franz à Albert, que, si cet homme était d'aussi
+bonnes manières que le dit notre hôte, il aurait dû nous faire parvenir
+son invitation d'une autre façon, soit en nous écrivant, soit....
+
+En ce moment on frappa à la porte.
+
+«Entrez», dit Franz.
+
+Un domestique, vêtu d'une livrée parfaitement élégante, parut sur le
+seuil de la chambre.
+
+«De la part du comte de Monte-Cristo, pour M. Franz d'Épinay et pour M.
+le vicomte Albert de Morcerf», dit-il.
+
+Et il présenta à l'hôte deux cartes, que celui-ci remit aux jeunes gens.
+
+«M. le comte de Monte-Cristo, continua le domestique, fait demander à
+ces messieurs la permission de se présenter en voisin demain matin chez
+eux; il aura l'honneur de s'informer auprès de ces messieurs à quelle
+heure ils seront visibles.
+
+--Ma foi, dit Albert à Franz, il n'y a rien à y reprendre, tout y est.
+
+--Dites au comte, répondit Franz, que c'est nous qui aurons l'honneur de
+lui faire notre visite.
+
+Le domestique se retira.
+
+«Voilà ce qui s'appelle faire assaut d'élégance, dit Albert; allons,
+décidément vous aviez raison, maître Pastrini, et c'est un homme tout à
+fait comme il faut que votre comte de Monte-Cristo.
+
+--Alors vous acceptez son offre? dit l'hôte.
+
+--Ma foi, oui, répondit Albert. Cependant, je vous l'avoue, je regrette
+notre charrette et les moissonneurs; et, s'il n'y avait pas la fenêtre
+du palais Rospoli pour faire compensation à ce que nous perdons, je
+crois que j'en reviendrais à ma première idée: qu'en dites-vous, Franz?
+
+--Je dis que ce sont aussi les fenêtres du palais Rospoli qui me
+décident», répondit Franz à Albert.
+
+En effet, cette offre de deux places à une fenêtre du palais Rospoli
+avait rappelé à Franz la conversation qu'il avait entendue dans les
+ruines du Colisée entre son inconnu et son Transtévère, conversation
+dans laquelle l'engagement avait été pris par l'homme au manteau
+d'obtenir la grâce du condamné. Or, si l'homme au manteau était, comme
+tout portait Franz à le croire, le même que celui dont l'apparition dans
+la salle Argentina l'avait si fort préoccupé, il le reconnaîtrait sans
+aucun doute, et alors rien ne l'empêcherait de satisfaire sa curiosité
+à son égard.
+
+Franz passa une partie de la nuit à rêver à ses deux apparitions et à
+désirer le lendemain. En effet, le lendemain tout devait s'éclaircir; et
+cette fois, à moins que son hôte de Monte-Cristo ne possédât l'anneau de
+Gygès et, grâce à cet anneau, la faculté de se rendre invisible, il
+était évident qu'il ne lui échapperait pas. Aussi fut-il éveillé avant
+huit heures.
+
+Quant à Albert, comme il n'avait pas les mêmes motifs que Franz d'être
+matinal, il dormait encore de son mieux.
+
+Franz fit appeler son hôte, qui se présenta avec son obséquiosité
+ordinaire.
+
+«Maître Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir aujourd'hui une
+exécution?
+
+--Oui, Excellence; mais si vous me demandez cela pour avoir une fenêtre,
+vous vous y prenez bien tard.
+
+--Non, reprit Franz; d'ailleurs, si je tenais absolument à voir ce
+spectacle, je trouverais place, je pense, sur le mont Pincio.
+
+--Oh! je présumais que Votre Excellence ne voudrait pas se compromettre
+avec toute la canaille, dont c'est en quelque sorte l'amphithéâtre
+naturel.
+
+--Il est probable que je n'irai pas, dit Franz; mais je désirerais
+avoir quelques détails.
+
+--Lesquels?
+
+--Je voudrais savoir le nombre des condamnés, leurs noms et le genre de
+leur supplice.
+
+--Cela tombe à merveille, Excellence! on vient justement de m'apporter
+les _tavolette_.
+
+--Qu'est-ce que les _tavolette_?
+
+--Les _tavolette_ sont des tablettes en bois que l'on accroche à tous
+les coins de rue la veille des exécutions, et sur lesquelles on colle
+les noms des condamnés, la cause de leur condamnation et le mode de
+leur supplice. Cet avis a pour but d'inviter les fidèles à prier Dieu de
+donner aux coupables un repentir sincère.
+
+--Et l'on vous apporte ces _tavolette_ pour que vous joigniez vos
+prières à celles des fidèles? demanda Franz d'un air de doute.
+
+--Non, Excellence; je me suis entendu avec le colleur, et il m'apporte
+cela comme il m'apporte les affiches de spectacles, afin que si
+quelques-uns de mes voyageurs désirent assister à l'exécution, ils
+soient prévenus.
+
+--Ah! mais c'est une attention tout à fait délicate! s'écria Franz.
+
+--Oh! dit maître Pastrini en souriant, je puis me vanter de faire tout
+ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles étrangers qui
+m'honorent de leur confiance.
+
+--C'est ce que je vois, mon hôte! et c'est ce que je répéterai à qui
+voudra l'entendre, soyez en bien certain. En attendant, je désirerais
+lire une de ces _tavolette_.
+
+--C'est bien facile, dit l'hôte en ouvrant la porte, j'en ai fait mettre
+une sur le carré.»
+
+Il sortit, détacha la _tavoletta_, et la présenta à Franz.
+
+Voici la traduction littérale de l'affiche patibulaire:
+
+«On fait savoir à tous que le mardi 22 février, premier jour de
+carnaval, seront, par arrêt du tribunal de la Rota, exécutés, sur la
+place del Popolo le nommé Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur la
+personne très respectable et très vénérée de don César Terlini, chanoine
+de l'église de Saint-Jean de Latran, et le nommé Peppino, dit _Rocca
+Priori_, convaincu de complicité avec le détestable bandit Luigi Vampa et
+les hommes de sa troupe.
+
+«Le premier sera _mazzolato_.
+
+«Et le second _decapitato_.
+
+«Les âmes charitables sont priées de demander à Dieu un repentir sincère
+pour ces deux malheureux condamnés.»
+
+C'était bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les ruines du
+Colisée, et rien n'était changé au programme: les noms des condamnés, la
+cause de leur supplice et le genre de leur exécution étaient exactement
+les mêmes.
+
+Ainsi, selon toute probabilité, le Transtévère n'était autre que le
+bandit Luigi Vampa, et l'homme au manteau Simbad le marin, qui, à Rome
+comme à Porto-Vecchio, et à Tunis, poursuivait le cours de ses
+philanthropiques expéditions.
+
+Cependant le temps s'écoulait, il était neuf heures, et Franz allait
+réveiller Albert, lorsque à son grand étonnement il le vit sortir tout
+habillé de sa chambre. Le carnaval lui avait trotté par la tête, et
+l'avait éveillé plus matin que son ami ne l'espérait.
+
+«Eh bien, dit Franz à son hôte, maintenant que nous voilà prêts tous
+deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que nous puissions nous
+présenter chez le comte de Monte-Cristo?
+
+--Oh! bien certainement! répondit-il; le comte de Monte-Cristo a
+l'habitude d'être très matinal, et je suis sûr qu'il y a plus de deux
+heures déjà qu'il est levé.
+
+--Et vous croyez qu'il n'y a pas d'indiscrétion à se présenter chez lui
+maintenant?
+
+--Aucune.
+
+--En ce cas, Albert, si vous êtes prêt....
+
+--Entièrement prêt, dit Albert.
+
+--Allons remercier notre voisin de sa courtoisie.
+
+--Allons!
+
+Franz et Albert n'avaient que le carré à traverser, l'aubergiste les
+devança et sonna pour eux; un domestique vint ouvrir.
+
+«_I Signori Francesi_», dit l'hôte.
+
+Le domestique s'inclina et leur fit signe d'entrer.
+
+Ils traversèrent deux pièces meublées avec un luxe, qu'ils ne croyaient
+pas trouver dans l'hôtel de maître Pastrini, et ils arrivèrent enfin
+dans un salon d'une élégance parfaite. Un tapis de Turquie était tendu
+sur le parquet, et les meubles les plus confortables offraient leurs
+coussins rebondis et leurs dossiers renversés. De magnifiques tableaux
+de maîtres, entremêlés de trophées d'armes splendides, étaient suspendus
+aux murailles, et de grandes portières de tapisserie flottaient devant
+les portes.
+
+«Si Leurs Excellences veulent s'asseoir, dit le domestique, je vais
+prévenir M. le comte.»
+
+Et il disparut par une des portes.
+
+Au moment où cette porte s'ouvrit, le son d'une _guzla_ arriva
+jusqu'aux deux amis, mais s'éteignit aussitôt: la porte, refermée
+presque en même temps qu'ouverte, n'avait pour ainsi dire laissé
+pénétrer dans le salon qu'une bouffée d'harmonie.
+
+Franz et Albert échangèrent un regard et reportèrent les yeux sur les
+meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela, à la seconde vue,
+leur parut encore plus magnifique qu'à la première.
+
+«Eh bien, demanda Franz à son ami, que dites-vous de cela?
+
+--Ma foi, mon cher, je dis qu'il faut que notre voisin soit quelque
+agent de change qui a joué à la baisse sur les fonds espagnols, ou
+quelque prince qui voyage incognito.
+
+--Chut! lui dit Franz; c'est ce que nous allons savoir, car le voilà.»
+
+En effet, le bruit d'une porte tournant sur ses gonds venait d'arriver
+jusqu'aux visiteurs; et presque aussitôt la tapisserie, se soulevant,
+donna passage au propriétaire de toutes ces richesses.
+
+Albert s'avança au-devant de lui, mais Franz resta cloué à sa place.
+
+Celui qui venait d'entrer n'était autre que l'homme au manteau du
+Colisée, l'inconnu de la loge, l'hôte mystérieux de Monte-Cristo.
+
+
+
+
+XXXV
+
+La mazzolata.
+
+
+«Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez toutes mes
+excuses de ce que je me suis laissé prévenir, mais en me présentant de
+meilleure heure chez vous, j'aurais craint d'être indiscret. D'ailleurs
+vous m'avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu à votre
+disposition.
+
+--Nous avons, Franz et moi, mille remerciements à vous présenter,
+monsieur le comte, dit Albert; vous nous tirez véritablement d'un grand
+embarras, et nous étions en train d'inventer les véhicules les plus
+fantastiques au moment où votre gracieuse invitation nous est parvenue.
+
+--Eh! mon Dieu! messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux
+jeunes gens de s'asseoir sur un divan, c'est la faute de cet imbécile de
+Pastrini, si je vous ai laissés si longtemps dans la détresse! Il ne
+m'avait pas dit un mot de votre embarras, à moi qui, seul et isolé comme
+je le suis ici, ne cherchais qu'une occasion de faire connaissance avec
+mes voisins. Du moment où j'ai appris que je pouvais vous être bon à
+quelque chose, vous avez vu avec quel empressement j'ai saisi cette
+occasion de vous présenter mes compliments.»
+
+Les deux jeunes gens s'inclinèrent. Franz n'avait pas encore trouvé un
+seul mot à dire; il n'avait encore pris aucune résolution, et, comme
+rien n'indiquait dans le comte sa volonté de le reconnaître ou le désir
+d'être reconnu de lui, il ne savait pas s'il devait, par un mot
+quelconque, faire allusion au passé, ou laisser le temps à l'avenir de
+lui apporter de nouvelles preuves. D'ailleurs, sûr que c'était lui qui
+était la veille dans la loge, il ne pouvait répondre aussi positivement
+que ce fût lui qui la surveille, était au Colisée, il résolut donc de
+laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe.
+D'ailleurs il avait une supériorité sur lui, il était maître de son
+secret, tandis qu'au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur
+Franz, qui n'avait rien à cacher.
+
+Cependant il résolut de faire tomber la conversation sur un point qui
+pouvait, en attendant, amener toujours l'éclaircissement de certains
+doutes.
+
+«Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places dans
+votre voiture et des places à vos fenêtres du palais Rospoli;
+maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer
+un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo?
+
+--Ah! oui, c'est vrai, dit le comte d'un air distrait et en regardant
+Morcerf avec une attention soutenue; n'y a-t-il pas, place del Popolo,
+quelque chose comme une exécution?
+
+--Oui, répondit Franz, voyant qu'il venait de lui-même où il voulait
+l'amener.
+
+--Attendez, attendez, je crois avoir dit hier à mon intendant de
+s'occuper de cela; peut-être pourrai-je vous rendre encore ce petit
+service.»
+
+Il allongea la main vers un cordon de sonnette, qu'il tira trois fois.
+
+«Vous êtes-vous préoccupé jamais, dit-il à Franz, de l'emploi du temps
+et du moyen de simplifier les allées et venues des domestiques? Moi,
+j'en ai fait une étude: quand je sonne une fois, c'est pour mon valet de
+chambre; deux fois, c'est pour mon maître d'hôtel; trois fois, c'est
+pour mon intendant. De cette façon, je ne perds ni une minute ni une
+parole. Tenez, voici notre homme.»
+
+On vit alors entrer un individu de quarante-cinq à cinquante ans, qui
+parut à Franz ressembler comme deux gouttes d'eau au contrebandier qui
+l'avait introduit dans la grotte, mais qui ne parut pas le moins du
+monde le reconnaître. Il vit que le mot était donné.
+
+«Monsieur Bertuccio, dit le comte, vous êtes-vous occupé, comme je vous
+l'avais ordonné hier, de me procurer une fenêtre sur la place del
+Popolo?
+
+--Oui, Excellence, répondit l'intendant, mais il était bien tard.
+
+--Comment! dit le comte en fronçant le sourcil, ne vous ai-je pas dit
+que je voulais en avoir une?
+
+--Et Votre Excellence en a une aussi, celle qui était louée au prince
+Lobanieff; mais j'ai été obligé de la payer cent....
+
+--C'est bien, c'est bien, monsieur Bertuccio, faites grâce à ces
+messieurs de tous ces détails de ménage; vous avez la fenêtre, c'est
+tout ce qu'il faut. Donnez l'adresse de la maison au cocher, et
+tenez-vous sur l'escalier pour nous conduire: cela suffit; allez.
+
+L'intendant salua et fit un pas pour se retirer.
+
+«Ah! reprit le comte, faites-moi le plaisir de demander à Pastrini s'il
+a reçu la _tavoletta_, et s'il veut m'envoyer le programme de
+l'exécution.
+
+--C'est inutile, reprit Franz, tirant son calepin de sa poche; j'ai eu
+ces tablettes sous les yeux, je les ai copiées et les voici.
+
+--C'est bien; alors monsieur Bertuccio, vous pouvez vous retirer, je
+n'ai plus besoin de vous. Qu'on nous prévienne seulement quand le
+déjeuner sera servi. Ces messieurs, continua-t-il en se retournant vers
+les deux amis, me font-ils l'honneur de déjeuner avec moi?
+
+--Mais, en vérité, monsieur le comte, dit Albert, ce serait abuser.
+
+--Non pas, au contraire, vous me faites grand plaisir, vous me rendrez
+tout cela un jour à Paris, l'un ou l'autre et peut-être tous les deux.
+Monsieur Bertuccio, vous ferez mettre trois couverts.»
+
+Il prit le calepin des mains de Franz.
+
+«Nous disons donc, continua-t-il du ton dont il eût lu les _Petites
+Affiches_, que «seront exécutés, aujourd'hui 22 février, le nommé Andrea
+Rondolo, coupable d'assassinat sur la personne très respectable et très
+vénérée de don César Torlini, chanoine de l'église Saint-Jean-de-Latran,
+et le nommé Peppino, dit _Rocca Priori_, convaincu de complicité avec
+le détestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe...»
+
+--Hum! «Le premier sera _mazzolato_, le second _decapitato_.» Oui, en
+effet, reprit le comte, c'était bien comme cela que la chose devait se
+passer d'abord; mais je crois que depuis hier il est survenu, quelque
+changement dans l'ordre et la marche de la cérémonie.
+
+--Bah! dit Franz.
+
+--Oui, hier chez le cardinal Rospigliosi, où j'ai passé la soirée, il
+était question de quelque chose comme d'un sursis accordé à l'un des
+deux condamnés.
+
+--À Andrea Rondolo? demanda Franz.
+
+--Non... reprit négligemment le comte; à l'autre (il jeta un coup d'oeil
+sur le calepin comme pour se rappeler le nom), à Peppino, dit _Rocca
+Priori_. Cela vous prive d'une guillotinade, mais il vous reste la
+_mazzolata_ qui est un supplice fort curieux quand on le voit pour la
+première fois, et même pour la seconde; tandis que l'autre, que vous
+devez connaître d'ailleurs, est trop simple, trop uni: il n'y a rien
+d'inattendu. La _mandaïa_ ne se trompe pas, elle ne tremble pas, ne
+frappe pas à faux, ne s'y reprend pas à trente fois comme le soldat qui
+coupait la tête au comte de Chalais, et auquel, au reste, Richelieu
+avait peut-être recommandé le patient. Ah! Tenez, ajouta le comte d'un
+ton méprisant, ne me parlez pas des Européens pour les supplices, ils
+n'y entendent rien et en sont véritablement à l'enfance ou plutôt à la
+vieillesse de la cruauté.
+
+--En vérité, monsieur le comte, répondit Franz, on croirait que vous
+avez fait une étude comparée des supplices chez les différents peuples
+du monde.
+
+--Il y en a peu du moins que je n'aie vus, reprit froidement le comte.
+
+--Et vous avez trouvé du plaisir à assister à ces horribles spectacles?
+
+--Mon premier sentiment a été la répulsion, le second l'indifférence, le
+troisième la curiosité.
+
+--La curiosité! le mot est terrible, savez-vous?
+
+--Pourquoi? Il n'y a guère dans la vie qu'une préoccupation grave; c'est
+la mort, eh bien! n'est-il pas curieux d'étudier de quelles façons
+différentes l'âme peut sortir du corps, et comment, selon les
+caractères, les tempéraments et même les moeurs du pays, les individus
+supportent ce suprême passage de l'être au néant? Quant à moi, je vous
+réponds d'une chose: c'est que plus on a vu mourir, plus il devient
+facile de mourir: ainsi, à mon avis, la mort est peut-être un supplice,
+mais n'est pas une expiation.
+
+--Je ne vous comprends pas bien, dit Franz; expliquez-vous, car je ne
+puis vous dire à quel point ce que vous me dites là pique ma curiosité.
+
+--Écoutez, dit le comte; et son visage s'infiltra de fiel, comme le
+visage d'un autre se colore de sang. Si un homme eût fait périr, par des
+tortures inouïes, au milieu des tourments sans fin, votre père, votre
+mère, votre maîtresse, un de ces êtres enfin qui, lorsqu'on les déracine
+de votre coeur, y laissent un vide éternel et une plaie toujours
+sanglante, croiriez-vous la réparation que vous accorde la société
+suffisante, parce que le fer de la guillotine a passé entre la base de
+l'occipital et les muscles trapèzes du meurtrier, et parce que celui qui
+vous a fait ressentir des années de souffrances morales, a éprouvé
+quelques secondes de douleurs physiques?
+
+--Oui, je le sais, reprit Franz, la justice humaine est insuffisante
+comme consolatrice: elle peut verser le sang en échange du sang, voilà
+tout; il faut lui demander ce qu'elle peut et pas autre chose.
+
+--Et encore je vous pose là un cas matériel, reprit le comte, celui où
+la société, attaquée par la mort d'un individu dans la base sur laquelle
+elle repose, venge la mort par la mort; mais n'y a-t-il pas des millions
+de douleurs dont les entrailles de l'homme peuvent être déchirées sans
+que la société s'en occupe le moins du monde sans qu'elle lui offre le
+moyen insuffisant de vengeance dont nous parlions tout à l'heure? N'y
+a-t-il pas des crimes pour lesquels le pal des Turcs, les auges des
+Persans, les nerfs roulés des Iroquois seraient des supplices trop doux,
+et que cependant la société indifférente laisse sans châtiment?...
+Répondez, n'y a-t-il pas de ces crimes?
+
+--Oui, reprit Franz, et c'est pour les punir que le duel est toléré.
+
+--Ah! le duel, s'écria le comte, plaisante manière, sur mon âme,
+d'arriver à son but, quand le but est la vengeance! Un homme vous a
+enlevé votre maîtresse, un homme a séduit votre femme, un homme a
+déshonoré votre fille; d'une vie tout entière, qui avait le droit
+d'attendre de Dieu la part de bonheur qu'il a promise à tout être humain
+en le créant, il a fait une existence de douleur, de misère ou
+d'infamie, et vous vous croyez vengé parce qu'à cet homme, qui vous a
+mis le délire dans l'esprit et le désespoir dans le coeur, vous avez
+donné un coup d'épée dans la poitrine ou logé une balle dans la tête?
+Allons donc! Sans compter que c'est lui qui souvent sort triomphant de
+la lutte, lavé aux yeux du monde et en quelque sorte absous par Dieu.
+Non, non, continua le comte, si j'avais jamais à me venger, ce n'est pas
+ainsi que je me vengerais.
+
+--Ainsi, vous désapprouvez le duel? ainsi vous ne vous battriez pas en
+duel? demanda à son tour Albert, étonné d'entendre émettre une si
+étrange théorie.
+
+--Oh! si fait! dit le comte. Entendons-nous: je me battrais en duel pour
+une misère, pour une insulte, pour un démenti, pour un soufflet, et cela
+avec d'autant plus d'insouciance que, grâce à l'adresse que j'ai acquise
+à tous les exercices du corps et à la lente habitude que j'ai prise du
+danger, je serais à peu près sûr de tuer mon homme. Oh! si fait! je me
+battrais en duel pour tout cela; mais pour une douleur lente, profonde,
+infinie, éternelle, je rendrais, s'il était possible, une douleur
+pareille à celle que l'on m'aurait faite: oeil pour oeil, dent pour
+dent, comme disent les Orientaux, nos maîtres en toutes choses, ces élus
+de la création qui ont su se faire une vie de rêves et un paradis de
+réalités.
+
+--Mais, dit Franz au comte, avec cette théorie qui vous constitue juge
+et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous
+teniez dans une mesure où vous échappiez éternellement vous-même à la
+puissance de la loi. La haine est aveugle, la colère étourdie, et celui
+qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer.
+
+--Oui, s'il est pauvre et maladroit, non, s'il est millionnaire et
+habile. D'ailleurs le pis-aller pour lui est ce dernier supplice dont
+nous parlions tout à l'heure, celui que la philanthropique révolution
+française a substitué à l'écartèlement et à la roue. Eh bien! qu'est-ce
+que le supplice, s'il s'est vengé? En vérité, je suis presque fâché que,
+selon toute probabilité, ce misérable Peppino ne soit pas _decapitato_,
+comme ils disent, vous verriez le temps que cela dure, et si c'est
+véritablement la peine d'en parler. Mais, d'honneur, messieurs, nous
+avons là une singulière conversation pour un jour de carnaval. Comment
+donc cela est-il venu? Ah! je me le rappelle! vous m'avez demandé une
+place à ma fenêtre; eh bien, soit, vous l'aurez; mais mettons-nous à
+table d'abord, car voilà qu'on vient nous annoncer que nous sommes
+servis.»
+
+En effet, un domestique ouvrit une des quatre portes du salon et fit
+entendre les paroles sacramentelles:
+
+«_Al suo commodo_!»
+
+Les deux jeunes gens se levèrent et passèrent dans la salle à manger.
+
+Pendant le déjeuner, qui était excellent et servi avec une recherche
+infinie, Franz chercha des yeux le regard d'Albert, afin d'y lire
+l'impression qu'il ne doutait pas qu'eussent produite en lui les paroles
+de leur hôte; mais, soit que dans son insouciance habituelle il ne leur
+eût pas prêté une grande attention, soit que la concession que le comte
+de Monte-Cristo lui avait faite à l'endroit du duel l'eût raccommodé
+avec lui, soit enfin que les antécédents que nous avons racontés, connus
+de Franz seul, eussent doublé pour lui seul l'effet des théories du
+comte, il ne s'aperçut pas que son compagnon fût préoccupé le moins du
+monde; tout au contraire, il faisait honneur au repas en homme condamné
+depuis quatre ou cinq mois à la cuisine italienne, c'est-à-dire l'une
+des plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, il effleurait à
+peine chaque plat; on eût dit qu'en se mettant à table avec ses convives
+il accomplissait un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur
+départ pour se faire servir quelque mets étrange ou particulier.
+
+Cela rappelait malgré lui à Franz l'effroi que le comte avait inspiré à
+la comtesse G..., et la conviction où il l'avait laissée que le comte,
+l'homme qu'il lui avait montré dans la loge en face d'elle, était un
+vampire.
+
+À la fin du déjeuner, Franz tira sa montre.
+
+«Eh bien, lui dit le comte, que faites-vous donc?
+
+--Vous nous excuserez, monsieur le comte, répondit Franz, mais nous
+avons encore mille choses à faire.
+
+--Lesquelles?
+
+--Nous n'avons pas de déguisements, et aujourd'hui le déguisement est de
+rigueur.
+
+--Ne vous occupez donc pas de cela. Nous avons à ce que je crois, place
+del Popolo, une chambre particulière; j'y ferai porter les costumes que
+vous voudrez bien m'indiquer, et nous nous masquerons séance tenante.
+
+--Après l'exécution? s'écria Franz.
+
+--Sans doute, après, pendant ou avant, comme vous voudrez.
+
+--En face de l'échafaud?
+
+--L'échafaud fait partie de la fête.
+
+--Tenez, monsieur le comte, j'ai réfléchi, dit Franz; décidément je vous
+remercie de votre obligeance, mais je me contenterai d'accepter une
+place dans votre voiture, une place à la fenêtre du palais Rospoli, et
+je vous laisserai libre de disposer de ma place à la fenêtre de la
+piazza del Popolo.
+
+--Mais vous perdez, je vous en préviens, une chose fort curieuse,
+répondit le comte.
+
+--Vous me le raconterez, reprit Franz, et je suis convaincu que dans
+votre bouche le récit m'impressionnera presque autant que la vue
+pourrait le faire. D'ailleurs, plus d'une fois déjà j'ai voulu prendre
+sur moi d'assister à une exécution, et je n'ai jamais pu m'y décider; et
+vous, Albert?
+
+--Moi, répondit le vicomte, j'ai vu exécuter Castaing; mais je crois
+que j'étais un peu gris ce jour-là. C'était le jour de ma sortie du
+collège, et nous avions passé la nuit je ne sais à quel cabaret.
+
+--D'ailleurs, ce n'est pas une raison, parce que vous n'avez pas fait
+une chose à Paris, pour que vous ne la fassiez pas à l'étranger: quand
+on voyage, c'est pour s'instruire; quand on change de lieu, c'est pour
+voir. Songez donc quelle figure vous ferez quand on vous demandera:
+Comment exécute-t-on à Rome? et que vous répondrez: Je ne sais pas. Et
+puis, on dit que le condamné est un infâme coquin, un drôle qui a tué à
+coups de chenet un bon chanoine qui l'avait élevé comme son fils. Que
+diable! quand on tue un homme d'Église, on prend une arme plus
+convenable qu'un chenet, surtout quand cet homme d'église est peut-être
+notre père. Si vous voyagiez en Espagne, vous iriez voir les combats de
+taureaux, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que c'est un combat que nous
+allons voir; souvenez-vous des anciens Romains du Cirque, des chasses où
+l'on tuait trois cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez-vous
+donc de ces quatre-vingt mille spectateurs qui battaient des mains, de
+ces sages matrones qui conduisaient là leurs filles à marier, et de ces
+charmantes vestales aux mains blanches qui faisaient avec le pouce un
+charmant petit signe qui voulait dire: Allons, pas de paresse!
+achevez-moi cet homme-là qui est aux trois quarts mort.
+
+--Y allez-vous, Albert? dit Franz.
+
+--Ma foi, oui, mon cher! J'étais comme vous mais l'éloquence du comte me
+décide.
+
+--Allons-y donc, puisque vous le voulez, dit Franz; mais en me rendant
+place del Popolo, je désire passer par la rue du Cours; est-ce possible,
+monsieur le comte?
+
+--À pied, oui; en voiture, non.
+
+--Eh bien, j'irai à pied.
+
+--Il est bien nécessaire que vous passiez par la rue du Cours?
+
+--Oui, j'ai quelque chose à y voir.
+
+--Eh bien, passons par la rue du Cours, nous enverrons la voiture nous
+attendre sur la piazza del Popolo, par la strada del Babuino;
+d'ailleurs je ne suis pas fâché non plus de passer par la rue du Cours
+pour voir si des ordres que j'ai donnés ont été exécutés.
+
+--Excellence, dit le domestique en ouvrant la porte, un homme vêtu en
+pénitent demande à vous parler.
+
+--Ah! oui, dit le comte, je sais ce que c'est. Messieurs, voulez-vous
+repasser au salon, vous trouverez sur la table du milieu d'excellents
+cigares de la Havane, je vous y rejoins dans un instant.»
+
+Les deux jeunes gens se levèrent et sortirent par une porte, tandis que
+le comte, après leur avoir renouvelé ses excuses, sortait par l'autre.
+Albert, qui était un grand amateur, et qui, depuis qu'il était en
+Italie, ne comptait pas comme un mince sacrifice celui d'être privé des
+cigares du café de Paris, s'approcha de la table et poussa un cri de
+joie en apercevant de véritables puros.
+
+«Eh bien, lui demanda Franz, que pensez-vous du comte de Monte-Cristo?
+
+--Ce que j'en pense! dit Albert visiblement étonné que son compagnon lui
+fît une pareille question; je pense que c'est un homme charmant, qui
+fait à merveille les honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, beaucoup
+étudié, beaucoup réfléchi, qui est, comme Brutus, de l'école stoïque,
+et, ajouta-t-il en poussant amoureusement une bouffée de fumée qui monta
+en spirale vers le plafond, et qui par-dessus tout cela possède
+d'excellents cigares.»
+
+C'était l'opinion d'Albert sur le comte; or, comme Franz savait
+qu'Albert avait la prétention de ne se faire une opinion sur les hommes
+et sur les choses qu'après de mûres réflexions, il ne tenta pas de rien
+changer à la sienne.
+
+«Mais, dit-il, avez-vous remarqué une chose singulière?
+
+--Laquelle?
+
+--L'attention avec laquelle il vous regardait.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous.»
+
+Albert réfléchit.
+
+«Ah! dit-il en poussant un soupir, rien d'étonnant à cela. Je suis
+depuis près d'un an absent de Paris, je dois avoir des habits de l'autre
+monde. Le comte m'aura pris pour un provincial; détrompez-le, cher ami,
+et dites-lui, je vous prie, à la première occasion, qu'il n'en est
+rien.»
+
+Franz sourit; un instant après le comte rentra.
+
+«Me voici, messieurs, dit-il, et tout à vous, les ordres sont donnés; la
+voiture va de son côté place del Popolo, et nous allons nous y rendre
+du nôtre, si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez donc
+quelques-uns de ces cigares, monsieur de Morcerf.
+
+--Ma foi, avec grand plaisir, dit Albert, car vos cigares italiens sont
+encore pires que ceux de la régie. Quand vous viendrez à Paris, je vous
+rendrai tout cela.
+
+--Ce n'est pas de refus; je compte y aller quelque jour, et, puisque
+vous le permettez, j'irai frapper à votre porte. Allons, messieurs,
+allons, nous n'avons pas de temps à perdre; il est midi et demi,
+partons.»
+
+Tous trois descendirent. Alors le cocher prit les derniers ordres de son
+maître, et suivit la via del Babuino, tandis que les piétons remontaient
+par la place d'Espagne et par la via Frattina, qui les conduisait tout
+droit entre le palais Fiano et le palais Rospoli.
+
+Tous les regards de Franz furent pour les fenêtres de ce dernier palais,
+il n'avait pas oublié le signal convenu dans le Colisée entre l'homme au
+manteau et le Transtévère.
+
+«Quelles sont vos fenêtres? demanda-t-il au comte du ton le plus naturel
+qu'il pût prendre.
+
+--Les trois dernières», répondit-il avec une négligence qui n'avait rien
+d'affecté; car il ne pouvait deviner dans quel but cette question lui
+était faite.
+
+Les yeux de Franz se portèrent rapidement sur les trois fenêtres. Les
+fenêtres latérales étaient tendues en damas jaune, et celle du milieu en
+damas blanc avec une croix rouge.
+
+L'homme au manteau avait tenu sa parole au Transtévère, et il n'y avait
+plus de doute: l'homme au manteau, c'était bien le comte.
+
+Les trois fenêtres étaient encore vides.
+
+Au reste, de tous côtés se faisaient les préparatifs; on plaçait des
+chaises, on dressait des échafaudages, on tendait des fenêtres. Les
+masques ne pouvaient paraître, les voitures ne pouvaient circuler qu'au
+son de la cloche; mais on sentait les masques derrière toutes les
+fenêtres, les voitures derrière toutes les portes.
+
+Franz, Albert et le comte continuèrent de descendre la rue du Cours. À
+mesure qu'ils approchaient de la place du Peuple, la foule devenait plus
+épaisse et au-dessus des têtes de cette foule, on voyait s'élever deux
+choses: l'obélisque surmonté d'une croix qui indique le centre de la
+place, et, en avant de l'obélisque, juste au point de correspondance
+visuelle des trois rues del Babuino, del Corso et di Ripetta, les deux
+poutres suprêmes de l'échafaud, entre lesquelles brillait le fer arrondi
+de la mandaïa.
+
+À l'angle de la rue on trouva l'intendant du comte, qui attendait son
+maître.
+
+La fenêtre louée à ce prix exorbitant sans doute dont le comte n'avait
+point voulu faire part à ses invités, appartenait au second étage du
+grand palais, situé entre la rue del Babuino et le monte Pincio;
+c'était, comme nous l'avons dit, une espèce de cabinet de toilette
+donnant dans une chambre à coucher; en fermant la porte de la chambre à
+coucher, les locataires du cabinet étaient chez eux; sur les chaises on
+avait déposé des costumes de paillasse en satin blanc et bleu des plus
+élégants.
+
+«Comme vous m'avez laissé le choix des costumes, dit le comte aux deux
+amis, je vous ai fait préparer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y aura
+de mieux porté cette année; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus commode
+pour les confettis, attendu que la farine n'y paraît pas.»
+
+Franz n'entendit que fort imparfaitement les paroles du comte, et il
+n'apprécia peut-être pas à sa valeur cette nouvelle gracieuseté; car
+toute son attention était attirée par le spectacle que présentait la
+piazza del Popolo, et par l'instrument terrible qui en faisait à cette
+heure le principal ornement.
+
+C'était la première fois que Franz apercevait une guillotine; nous
+disons guillotine, car la mandaïa romaine est taillée à peu près sur le
+même patron que notre instrument de mort. Le couteau, qui a la forme
+d'un croissant qui couperait par la partie convexe, tombe de moins haut,
+voilà tout.
+
+Deux hommes, assis sur la planche à bascule où l'on couche le condamné,
+déjeunaient en attendant, et mangeaient, autant que Franz pût le voir,
+du pain et des saucisses; l'un d'eux souleva la planche, en tira un
+flacon de vin, but un coup et passa le flacon à son camarade; ces deux
+hommes, c'étaient les aides du bourreau!
+
+À ce seul aspect, Franz avait senti la sueur poindre à la racine de ses
+cheveux.
+
+Les condamnés, transportés la veille au soir des Carceri Nuove dans la
+petite église Sainte-Marie-del-Popolo, avaient passé la nuit, assistés
+chacun de deux prêtres, dans une chapelle ardente fermée d'une grille,
+devant laquelle se promenaient des sentinelles relevées d'heure en
+heure.
+
+Une double haie de carabiniers placés de chaque côté de la porte de
+l'église s'étendait jusqu'à l'échafaud, autour duquel elle
+s'arrondissait, laissant libre un chemin de dix pieds de large à peu
+près, et autour de la guillotine un espace d'une centaine de pas de
+circonférence. Tout le reste de la place était pavé de têtes d'hommes et
+de femmes. Beaucoup de femmes tenaient leurs enfants sur leurs épaules.
+Ces enfants, qui dépassaient la foule de tout le torse, étaient
+admirablement placés.
+
+Le monte Pincio semblait un vaste amphithéâtre dont tous les gradins
+eussent été chargés de spectateurs; les balcons des deux églises qui
+font l'angle de la rue del Babuino et de la rue di Ripetta regorgeaient
+de curieux privilégiés; les marches des péristyles semblaient un flot
+mouvant et bariolé qu'une marée incessante poussait vers le portique:
+chaque aspérité de la muraille qui pouvait donner place à un homme avait
+sa statue vivante.
+
+Ce que disait le comte est donc vrai, ce qu'il y a de plus curieux dans
+la vie est le spectacle de la mort.
+
+Et cependant, au lieu du silence que semblait commander la solennité du
+spectacle, un grand bruit montait de cette foule, bruit composé de
+rires, de huées et de cris joyeux; il était évident encore, comme
+l'avait dit le comte que cette exécution n'était rien autre chose, pour
+tout le peuple, que le commencement du carnaval.
+
+Tout à coup ce bruit cessa comme par enchantement, la porte de l'église
+venait de s'ouvrir.
+
+Une confrérie de pénitents, dont chaque membre était vêtu d'un sac gris
+percé aux yeux seulement, et tenait un cierge allumé à la main, parut
+d'abord; en tête marchait le chef de la confrérie.
+
+Derrière les pénitents venait un homme de haute taille. Cet homme était
+nu, à l'exception d'un caleçon de toile au côté gauche duquel était
+attaché un grand couteau caché dans sa gaine; il portait sur l'épaule
+droite une lourde masse de fer. Cet homme, c'était le bourreau.
+
+Il avait en outre des sandales attachées au bas de la jambe par des
+cordes.
+
+Derrière le bourreau marchaient, dans l'ordre où ils devaient être
+exécutés, d'abord Peppino et ensuite Andrea.
+
+Chacun était accompagné de deux prêtres.
+
+Ni l'un ni l'autre n'avait les yeux bandés.
+
+Peppino marchait d'un pas assez ferme; sans doute il avait eu avis de ce
+qui se préparait pour lui.
+
+Andrea était soutenu sous chaque bras par un prêtre.
+
+Tous deux baisaient de temps en temps le crucifix que leur présentait le
+confesseur.
+
+Franz sentit, rien qu'à cette vue, les jambes qui lui manquaient; il
+regarda Albert. Il était pâle comme sa chemise, et par un mouvement
+machinal il jeta loin de lui son cigare, quoiqu'il ne l'eût fumé qu'à
+moitié.
+
+Le comte seul paraissait impassible. Il y avait même plus, une légère
+teinte rouge semblait vouloir percer la pâleur livide de ses joues.
+
+Son nez se dilatait comme celui d'un animal féroce qui flaire le sang,
+et ses lèvres, légèrement écartées, laissaient voir ses dents blanches,
+petites et aiguës comme celles d'un chacal.
+
+Et cependant, malgré tout cela, son visage avait une expression de
+douceur souriante que Franz ne lui avait jamais vue; ses yeux noirs
+surtout étaient admirables de mansuétude et de velouté.
+
+Cependant les deux condamnés continuaient de marcher vers l'échafaud, et
+à mesure qu'ils avançaient on pouvait distinguer les traits de leur
+visage. Peppino était un beau garçon de vingt-quatre à vingt-six ans, au
+teint hâlé par le soleil, au regard libre et sauvage. Il portait la tête
+haute et semblait flairer le vent pour voir de quel côté lui viendrait
+son libérateur.
+
+Andrea était gros et court: son visage, bassement cruel, n'indiquait pas
+d'âge; il pouvait cependant avoir trente ans à peu près. Dans la prison,
+il avait laissé pousser sa barbe. Sa tête retombait sur une de ses
+épaules, ses jambes pliaient sous lui: tout son être paraissait obéir à
+un mouvement machinal dans lequel sa volonté n'était déjà plus rien.
+
+«Il me semble, dit Franz au comte, que vous m'avez annoncé qu'il n'y
+aurait qu'une exécution.
+
+--Je vous ai dit la vérité, répondit-il froidement.
+
+--Cependant voici deux condamnés.
+
+--Oui; mais de ces deux condamnés l'un touche à la mort, et l'autre a
+encore de longues années à vivre.
+
+--Il me semble que si la grâce doit venir, il n'y a plus de temps à
+perdre.
+
+--Aussi la voilà qui vient; regardez», dit le Comte.
+
+En effet, au moment où Peppino arrivait au pied de la mandaïa, un
+pénitent, qui semblait être en retard, perça la haie sans que les
+soldats fissent obstacle à son passage, et, s'avançant vers le chef de
+la confrérie, lui remit un papier plié en quatre.
+
+Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun de ces détails; le chef
+de la confrérie déplia le papier, le lut et leva la main.
+
+«Le Seigneur soit béni et Sa Sainteté soit louée! dit-il à haute et
+intelligible voix. Il y a grâce de la vie pour l'un des condamnés.
+
+--Grâce! s'écria le peuple d'un seul cri; il y a grâce!»
+
+À ce mot de grâce, Andrea sembla bondir et redressa la tête.
+
+«Grâce pour qui?» cria-t-il.
+
+Peppino resta immobile, muet et haletant.
+
+«Il y a grâce de la peine de mort pour Peppino Rocca Priori», dit le
+chef de la confrérie.
+
+Et il passa le papier au capitaine commandant les carabiniers, lequel,
+après l'avoir lu, le lui rendit.
+
+«Grâce pour Peppino! s'écria Andrea, entièrement tiré de l'état de
+torpeur où il semblait être plongé; pourquoi grâce pour lui et pas pour
+moi? nous devions mourir ensemble; on m'avait promis qu'il mourrait
+avant moi, on n'a pas le droit de me faire mourir seul, je ne le veux
+pas!»
+
+Et il s'arracha au bras des deux prêtres, se tordant, hurlant, rugissant
+et faisant des efforts insensés pour rompre les cordes qui lui liaient
+les mains.
+
+Le bourreau fit signe à ses deux aides, qui sautèrent en bas de
+l'échafaud et vinrent s'emparer du condamné.
+
+«Qu'y a-t-il donc?» demanda Franz au comte.
+
+Car, comme tout cela se passait en patois romain, il n'avait pas très
+bien compris.
+
+«Ce qu'il y a? dit le comte, ne comprenez-vous pas bien? Il y a que
+cette créature humaine qui va mourir est furieuse de ce que son
+semblable ne meure pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle
+le déchirerait avec ses ongles et avec ses dents plutôt que de le
+laisser jouir de la vie dont elle va être privée. Ô hommes! hommes! race
+de crocodiles! comme dit Karl Moor, s'écria le comte en étendant les
+deux poings vers toute cette foule, que je vous reconnais bien là, et
+qu'en tout temps vous êtes bien dignes de vous-mêmes!»
+
+En effet, Andrea et les deux aides du bourreau se roulaient dans la
+poussière, le condamné criant toujours: «Il doit mourir, je veux qu'il
+meure! On n'a pas le droit de me tuer tout seul!»
+
+«Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des deux
+jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon âme, c'est curieux,
+voilà un homme qui était résigné à son sort, qui marchait à l'échafaud,
+qui allait mourir comme un lâche, c'est vrai, mais enfin il allait
+mourir sans résistance et sans récrimination: savez-vous ce qui lui
+donnait quelque force? savez-vous ce qui le consolait? savez-vous ce qui
+lui faisait prendre son supplice en patience? c'est qu'un autre
+partageait son angoisse; c'est qu'un autre allait mourir comme lui;
+c'est qu'un autre allait mourir avant lui! Menez deux moutons à la
+boucherie, deux boeufs à l'abattoir, et faites comprendre à l'un d'eux
+que son compagnon ne mourra pas, le mouton bêlera de joie, le boeuf
+mugira de plaisir mais l'homme, l'homme que Dieu a fait à son image,
+l'homme à qui Dieu a imposé pour première, pour unique, pour suprême
+loi, l'amour de son prochain, l'homme à qui Dieu a donné une voix pour
+exprimer sa pensée, quel sera son premier cri quand il apprendra que son
+camarade est sauvé? un blasphème. Honneur à l'homme, ce chef-d'oeuvre de
+la nature, ce roi de la création!»
+
+Et le comte éclata de rire, mais d'un rire terrible qui indiquait qu'il
+avait dû horriblement souffrir pour en arriver à rire ainsi.
+
+Cependant la lutte continuait, et c'était quelque chose d'affreux à
+voir. Les deux valets portaient Andrea sur l'échafaud; tout le peuple
+avait pris parti contre lui, et vingt mille voix criaient d'un seul cri:
+«À mort! à mort!»
+
+Franz se rejeta en arrière; mais le comte ressaisit son bras et le
+retint devant la fenêtre.
+
+«Que faites-vous donc? lui dit-il; de la pitié? elle est, ma foi, bien
+placée! Si vous entendiez crier au chien enragé, vous prendriez votre
+fusil, vous vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans miséricorde à
+bout portant la pauvre bête, qui, au bout du compte ne serait coupable
+que d'avoir été mordue par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a
+fait: et voilà que vous avez pitié d'un homme qu'aucun autre homme n'a
+mordu, et qui cependant a tué son bienfaiteur, et qui maintenant, ne
+pouvant plus tuer parce qu'il a les mains liées, veut à toute force voir
+mourir son compagnon de captivité, son camarade d'infortune! Non, non,
+regardez, regardez.»
+
+La recommandation était devenue presque inutile, Franz était comme
+fasciné par l'horrible spectacle. Les deux valets avaient porté le
+condamné sur l'échafaud, et là, malgré ses efforts, ses morsures, ses
+cris, ils l'avaient forcé de se mettre à genoux. Pendant ce temps, le
+bourreau s'était placé de côté et la masse en arrêt; alors, sur un
+signe, les deux aides s'écartèrent. Le condamné voulut se relever, mais
+avant qu'il en eût le temps, la masse s'abattit sur sa tempe gauche; on
+entendit un bruit sourd et mat, le patient tomba comme un boeuf, la face
+contre terre, puis d'un contrecoup, se retourna sur le dos. Alors le
+bourreau laissa tomber sa masse, tira le couteau de sa ceinture, d'un
+seul coup lui ouvrit la gorge et, montant aussitôt sur son ventre, se
+mit à le pétrir avec ses pieds.
+
+À chaque pression, un jet de sang s'élançait du cou du condamné.
+
+Pour cette fois, Franz n'y put tenir plus longtemps; il se rejeta en
+arrière, et alla tomber sur un fauteuil à moitié évanoui.
+
+Albert, les yeux fermés, resta debout, mais cramponné aux rideaux de la
+fenêtre.
+
+Le comte était debout et triomphant comme le mauvais ange.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+La carnaval de Rome.
+
+
+Quand Franz revint à lui, il trouva Albert qui buvait un verre d'eau
+dont sa pâleur indiquait qu'il avait grand besoin, et le comte qui
+passait déjà son costume de paillasse. Il jeta machinalement les yeux
+sur la place; tout avait disparu, échafaud, bourreaux, victimes; il ne
+restait plus que le peuple, bruyant, affairé, joyeux; la cloche du monte
+Citorio, qui ne retentit que pour la mort du pape et l'ouverture de la
+mascherata, sonnait à pleines volées.
+
+«Eh bien, demanda-t-il au comte, que s'est-il donc passé?
+
+--Rien, absolument rien, dit-il, comme vous voyez; seulement le
+carnaval est commencé, habillons nous vite.
+
+--En effet, répondit Franz au comte, il ne reste de toute cette horrible
+scène que la trace d'un rêve.
+
+--C'est que ce n'est pas autre chose qu'un rêve, qu'un cauchemar, que
+vous avez eu.
+
+--Oui, moi; mais le condamné?
+
+--C'est un rêve aussi; seulement il est resté endormi, lui, tandis que
+vous vous êtes réveillé, vous; et qui peut dire lequel de vous deux est
+le privilégié?
+
+--Mais Peppino, demanda Franz, qu'est-il devenu?
+
+--Peppino est un garçon de sens qui n'a pas le moindre amour-propre, et
+qui, contre l'habitude des hommes qui sont furieux lorsqu'on ne s'occupe
+pas d'eux, a été enchanté, lui, de voir que l'attention générale se
+portait sur son camarade; il a en conséquence profité de cette
+distraction pour se glisser dans la foule et disparaître, sans même
+remercier les dignes prêtres qui l'avaient accompagné. Décidément,
+l'homme est un animal fort ingrat et fort égoïste.... Mais
+habillez-vous; tenez, vous voyez que M. de Morcerf vous donne
+l'exemple.»
+
+En effet, Albert passait machinalement son pantalon de taffetas
+par-dessus son pantalon noir et ses bottes vernies.
+
+«Eh bien! Albert, demanda Franz, êtes-vous bien en train de faire des
+folies? Voyons, répondez franchement.
+
+--Non, dit-il, mais en vérité je suis aise maintenant d'avoir vu une
+pareille chose, et je comprends ce que disait M. le comte: c'est que,
+lorsqu'on a pu s'habituer une fois à un pareil spectacle, ce soit le
+seul qui donne encore des émotions.
+
+--Sans compter que c'est en ce moment-là seulement qu'on peut faire des
+études de caractères, dit le comte; sur la première marche de
+l'échafaud, la mort arrache le masque qu'on a porté toute la vie, et le
+véritable visage apparaît. Il faut en convenir, celui d'Andrea n'était
+pas beau à voir.... Le hideux coquin!... Habillons-nous, messieurs,
+habillons-nous!»
+
+Il eût été ridicule à Franz de faire la petite maîtresse et de ne pas
+suivre l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons. Il passa donc à
+son tour son costume et mit son masque, qui n'était certainement pas
+plus pâle que son visage.
+
+La toilette achevée, on descendit. La voiture attendait à la porte,
+pleine de confetti et de bouquets.
+
+On prit la file.
+
+Il est difficile de se faire l'idée d'une opposition plus complète que
+celle qui venait de s'opérer. Au lieu de ce spectacle de mort sombre et
+silencieux, la place del Popolo présentait l'aspect d'une folle et
+bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, débordant de tous les
+côtés, s'échappant par les portes, descendant par les fenêtres; les
+voitures débouchaient à tous des coins de rue, chargées de pierrots,
+d'arlequins, de dominos, de marquis, de Transtévères, de grotesques, de
+chevaliers, de paysans: tout cela criant, gesticulant, lançant des oeufs
+pleins de farine, des confetti, des bouquets; attaquant de la parole et
+du projectile amis et étrangers, connus et inconnus, sans que personne
+ait le droit de s'en fâcher, sans que pas un fasse autre chose que d'en
+rire.
+
+Franz et Albert étaient comme des hommes que, pour les distraire d'un
+violent chagrin, on conduirait dans une orgie, et qui, à mesure qu'ils
+boivent et qu'ils s'enivrent, sentent un voile s'épaissir entre le passé
+et le présent. Ils voyaient toujours, ou plutôt ils continuaient de
+sentir en eux le reflet de ce qu'ils avaient vu. Mais peu à peu
+l'ivresse générale les gagna: il leur sembla que leur raison chancelante
+allait les abandonner; ils éprouvaient un besoin étrange de prendre leur
+part de ce bruit, de ce mouvement, de ce vertige. Une poignée de
+confetti qui arriva à Morcerf d'une voiture voisine, et qui, en le
+couvrant de poussière, ainsi que ses deux compagnons, piqua son cou et
+toute la portion du visage que ne garantissait pas le masque, comme si
+on lui eût jeté un cent d'épingles, acheva de le pousser à la lutte
+générale dans laquelle étaient déjà engagés tous les masques qu'ils
+rencontraient. Il se leva à son tour dans la voiture, il puisa à pleines
+mains dans les sacs, et, avec toute la vigueur et l'adresse dont il
+était capable, il envoya à son tour oeufs et dragées à ses voisins.
+
+Dès lors, le combat était engagé. Le souvenir de ce qu'ils avaient vu
+une demi-heure auparavant s'effaça tout à fait de l'esprit des deux
+jeunes gens, tant le spectacle bariolé, mouvant, insensé, qu'ils avaient
+sous les yeux était venu leur faire diversion. Quant au comte de
+Monte-Cristo, il n'avait jamais, comme nous l'avons dit, paru
+impressionné un seul instant.
+
+En effet, qu'on se figure cette grande et belle rue du Cours, bordée
+d'un bout à l'autre de palais à quatre ou cinq étages avec tous leurs
+balcons garnis de tapisseries, avec toutes leurs fenêtres drapées; à ces
+balcons et à ces fenêtres, trois cent mille spectateurs, Romains,
+Italiens, étrangers venus des quatre parties du monde: toutes les
+aristocraties réunies, aristocraties de naissance, d'argent, de génie;
+des femmes charmantes, qui, subissant elles-mêmes l'influence de ce
+spectacle, se courbent sur les balcons, se penchent hors des fenêtres,
+font pleuvoir sur les voitures qui passent une grêle de confetti qu'on
+leur rend en bouquets; l'atmosphère tout épaissie de dragées qui
+descendent et de fleurs qui montent; puis sur le pavé des rues une foule
+joyeuse, incessante; folle, avec des costumes insensés: des choux
+gigantesques qui se promènent, des têtes de buffles qui mugissent sur
+des corps d'hommes, des chiens qui semblent marcher sur les pieds de
+derrière; au milieu de tout cela un masque qui se soulève, et, dans
+cette tentation de saint Antoine rêvée par Callot, quelque Astarté qui
+montre une ravissante figure qu'on veut suivre et de laquelle on est
+séparé par des espèces de démons pareils à ceux qu'on voit dans ses
+rêves, et l'on aura une faible idée de ce qu'est le carnaval de Rome.
+
+Au second tour le comte fit arrêter la voiture et demanda à ses
+compagnons la permission de les quitter, laissant sa voiture à leur
+disposition. Franz leva les yeux: on était en face du palais Rospoli; et
+à la fenêtre du milieu, à celle qui était drapée d'une pièce de damas
+blanc avec une croix rouge était un domino bleu, sous lequel
+l'imagination de Franz se représenta sans peine la belle Grecque du
+théâtre Argentina.
+
+«Messieurs, dit le comte en sautant à terre, quand vous serez las d'être
+acteurs et que vous voudrez redevenir spectateurs, vous savez que vous
+avez place à mes fenêtres. En attendant, disposez de mon cocher, de ma
+voiture et de mes domestiques.»
+
+Nous avons oublié de dire que le cocher du comte était gravement vêtu
+d'une peau d'ours noir, exactement pareille à celle d'Odry dans _l'Ours
+et le Pacha_, et que les deux laquais qui se tenaient debout derrière la
+calèche possédaient des costumes de singe vert, parfaitement adaptés à
+leurs tailles, et des masques à ressorts avec lesquels ils faisaient la
+grimace aux passants.
+
+Franz remercia le comte de son offre obligeante: quant à Albert, il
+était en coquetterie avec une pleine voiture de paysannes romaines,
+arrêtée, comme celle du comte, par un de ces repos si communs dans les
+files et qu'il écrasait de bouquets.
+
+Malheureusement pour lui la file reprit son mouvement, et tandis qu'il
+descendait vers la place del Popolo, la voiture qui avait attiré son
+attention remontait vers le palais de Venise.
+
+«Ah! mon cher! dit-il à Franz, vous n'avez pas vu?...
+
+--Quoi? demanda Franz.
+
+--Tenez, cette calèche qui s'en va toute chargée de paysannes romaines.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, je suis sûr que ce sont des femmes charmantes.
+
+--Quel malheur que vous soyez masqué, mon cher Albert, dit Franz,
+c'était le moment de vous rattraper de vos désappointements amoureux!
+
+--Oh! répondit-il moitié riant, moitié convaincu, j'espère bien que le
+carnaval ne se passera pas sans m'apporter quelque dédommagement.»
+
+Malgré cette espérance d'Albert, toute la journée se passa sans autre
+aventure que la rencontre, deux ou trois fois renouvelée, de la calèche
+aux paysannes romaines. À l'une de ces rencontres, soit hasard, soit
+calcul d'Albert, son masque se détacha.
+
+À cette rencontre, il prit le reste du bouquet et le jeta dans la
+calèche.
+
+Sans doute une des femmes charmantes qu'Albert devinait sous le costume
+coquet de paysannes fut touchée de cette galanterie, car à son tour,
+lorsque la voiture des deux amis repassa, elle y jeta un bouquet de
+violettes.
+
+Albert se précipita sur le bouquet. Comme Franz n'avait aucun motif de
+croire qu'il était à son adresse, il laissa Albert s'en emparer. Albert
+le mit victorieusement à sa boutonnière, et la voiture continua sa
+course triomphante.
+
+«Eh bien, lui dit Franz, voilà un commencement d'aventure!
+
+--Riez tant que vous voudrez, répondit-il, mais en vérité je crois que
+oui; aussi je ne quitte plus ce bouquet.
+
+--Pardieu, je crois bien! dit Franz en riant, c'est un signe de
+reconnaissance.»
+
+La plaisanterie, au reste, prit bientôt un caractère de réalité, car
+lorsque, toujours conduits par la file, Franz et Albert croisèrent de
+nouveau la voiture des _contadine_, celle qui avait jeté le bouquet à
+Albert battit des mains en le voyant à sa boutonnière.
+
+«Bravo, mon cher! bravo! lui dit Franz, voilà qui se prépare à
+merveille! Voulez-vous que je vous quitte et vous est-il plus agréable
+d'être seul?
+
+--Non, dit-il, ne brusquons rien; je ne veux pas me laisser prendre
+comme un sot à une première démonstration, à un rendez-vous sous
+l'horloge comme nous disons pour le bal de l'Opéra. Si la belle
+paysanne a envie d'aller plus loin, nous la retrouvons demain ou plutôt
+elle nous retrouvera. Alors elle me donnera signe d'existence, et je
+verrai ce que j'aurai à faire.
+
+--En vérité, mon cher Albert, dit Franz, vous êtes sage comme Nestor et
+prudent comme Ulysse; et si votre Circé parvient à vous changer en une
+bête quelconque, il faudra qu'elle soit bien adroite ou bien puissante.»
+
+Albert avait raison. La belle inconnue avait résolu sans doute de ne pas
+pousser plus loin l'intrigue ce jour-là; car, quoique les jeunes gens
+fissent encore plusieurs tours, ils ne revirent pas la calèche qu'ils
+cherchaient des yeux: elle avait disparu sans doute par une des rues
+adjacentes.
+
+Alors ils revinrent au palais Rospoli, mais le comte aussi avait
+disparu avec le domino bleu. Les deux fenêtres tendues en damas jaune
+continuaient, au reste, d'être occupées par des personnes qu'il avait
+sans doute invitées.
+
+En ce moment, la même cloche qui avait sonné l'ouverture de la
+mascherata sonna la retraite. La file du Corso se rompit aussitôt, et en
+un instant toutes les voitures disparurent dans les rues transversales.
+
+Franz et Albert étaient en ce moment en face de la via delle Maratte.
+
+Le cocher l'enfila sans rien dire, et, gagnant la place d'Espagne en
+longeant le palais Poli, il s'arrêta devant l'hôtel.
+
+Maître Pastrini vint recevoir ses hôtes sur le seuil de la porte.
+
+Le premier soin de Franz fut de s'informer du comte et d'exprimer le
+regret de ne l'avoir pas repris à temps, mais Pastrini le rassura en lui
+disant que le comte de Monte-Cristo avait commandé une seconde voiture
+pour lui, et que cette voiture était allée le chercher à quatre heures
+au palais Rospoli. Il était en outre chargé, de sa part, d'offrir aux
+deux amis la clef de sa loge au théâtre Argentina.
+
+Franz interrogea Albert sur ses dispositions, mais Albert avait de
+grands projets à mettre à exécution avant de penser à aller au théâtre;
+en conséquence, au lieu de répondre, il s'informa si maître Pastrini
+pourrait lui procurer un tailleur.
+
+«Un tailleur, demanda notre hôte, et pour quoi faire?
+
+--Pour nous faire d'ici à demain des habits de paysans romains, aussi
+élégants que possible», dit Albert.
+
+Maître Pastrini secoua la tête.
+
+«Vous faire d'ici à demain deux habits! s'écria-t-il, voilà bien, j'en
+demande pardon à Vos Excellences, une demande à la française; deux
+habits! quand d'ici à huit jours vous ne trouveriez certainement pas un
+tailleur qui consentît à coudre six boutons à un gilet, lui
+payassiez-vous ces boutons un écu la pièce!
+
+--Alors il faut donc renoncer à se procurer les habits que je désire?
+
+--Non, parce que nous aurons ces habits tout faits. Laissez-moi
+m'occuper de cela, et demain vous trouverez en vous éveillant une
+collection de chapeaux, de vestes et de culottes dont vous serez
+satisfaits.
+
+--Mon cher, dit Franz à Albert, rapportons-nous-en à notre hôte, il nous
+a déjà prouvé qu'il était homme de ressources; dînons donc
+tranquillement, et après le dîner allons voir _l'Italienne à Alger_.
+
+--Va pour l'_Italienne à Alger_, dit Albert; mais songez, maître
+Pastrini, que moi et monsieur, continua-t-il en désignant Franz, nous
+mettons la plus haute importance à avoir demain les habits que nous vous
+avons demandés.»
+
+L'aubergiste affirma une dernière fois à ses hôtes qu'ils n'avaient à
+s'inquiéter de rien et qu'ils seraient servis à leurs souhaits; sur quoi
+Franz et Albert remontèrent pour se débarrasser de leurs costumes de
+paillasses.
+
+Albert, en dépouillant le sien, serra avec le plus grand soin son
+bouquet de violettes: c'était son signe de reconnaissance pour le
+lendemain.
+
+Les deux amis se mirent à table; mais, tout en dînant, Albert ne put
+s'empêcher de remarquer la différence notable qui existait entre les
+mérites respectifs du cuisinier de maître Pastrini et celui du comte de
+Monte-Cristo. Or, la vérité força Franz d'avouer, malgré les préventions
+qu'il paraissait avoir contre le comte, que le parallèle n'était point à
+l'avantage du chef de maître Pastrini.
+
+Au dessert, le domestique s'informa de l'heure à laquelle les jeunes
+gens désiraient la voiture. Albert et Franz se regardèrent, craignant
+véritablement d'être indiscrets. Le domestique les comprit.
+
+«Son Excellence le comte de Monte-Cristo, leur dit-il, a donné des
+ordres positifs pour que la voiture demeurât toute la journée aux ordres
+de Leurs Seigneuries; Leurs Seigneuries peuvent donc disposer sans
+crainte d'être indiscrètes.»
+
+Les jeunes gens résolurent de profiter jusqu'au bout de la courtoisie du
+comte, et ordonnèrent d'atteler, tandis qu'ils allaient substituer une
+toilette du soir à leur toilette de la journée, tant soit peu froissée
+par les combats nombreux auxquels ils s'étaient livrés.
+
+Cette précaution prise, ils se rendirent au théâtre Argentina, et
+s'installèrent dans la loge du comte.
+
+Pendant le premier acte, la comtesse G... entra dans la sienne; son
+premier regard se dirigea du côté où la veille elle avait vu le comte,
+de sorte qu'elle aperçut Franz et Albert dans la loge de celui sur le
+compte duquel elle avait exprimé, il y avait vingt-quatre heures, à
+Franz, une si étrange opinion.
+
+Sa lorgnette était dirigée sur lui avec un tel acharnement, que Franz
+vit bien qu'il y aurait de la cruauté à tarder plus longtemps de
+satisfaire sa curiosité; aussi, usant du privilège accordé aux
+spectateurs des théâtres italiens, qui consiste à faire des salles de
+spectacle leurs salons de réception, les deux amis quittèrent-ils leur
+loge pour aller présenter leurs hommages à la comtesse.
+
+À peine furent-ils entrés dans sa loge qu'elle fit signe à Franz de se
+mettre à la place d'honneur.
+
+Albert, à son tour, se plaça derrière.
+
+«Eh bien, dit-elle, donnant à peine à Franz le temps de s'asseoir, il
+paraît que vous n'avez rien eu de plus pressé que de faire connaissance
+avec le nouveau Lord Ruthwen, et que vous voilà les meilleurs amis du
+monde?
+
+--Sans que nous soyons si avancés que vous le dites dans une intimité
+réciproque, je ne puis nier, madame la comtesse, répondit Franz, que
+nous n'ayons toute la journée abusé de son obligeance.
+
+--Comment, toute la journée?
+
+--Ma foi, c'est le mot: ce matin nous avons accepté son déjeuner,
+pendant toute la mascherata nous avons couru le Corso dans sa voiture,
+enfin ce soir nous venons au spectacle dans sa loge.
+
+--Vous le connaissez donc?
+
+--Oui et non.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est toute une longue histoire.
+
+--Que vous me raconterez?
+
+--Elle vous ferait trop peur.
+
+--Raison de plus.
+
+--Attendez au moins que cette histoire ait un dénouement.
+
+--Soit, j'aime les histoires complètes. En attendant, comment vous
+êtes-vous trouvés en contact? qui vous a présentés à lui?
+
+--Personne; c'est lui au contraire qui s'est fait présenter à nous.
+
+--Quand cela?
+
+--Hier soir, en vous quittant.
+
+--Par quel intermédiaire?
+
+--Oh! mon Dieu! par l'intermédiaire très prosaïque de notre hôte!
+
+--Il loge donc hôtel d'Espagne, comme vous?
+
+--Non seulement dans le même hôtel, mais sur le même carré.
+
+--Comment s'appelle-t-il? car sans doute vous savez son nom?
+
+--Parfaitement, le comte de Monte-Cristo.
+
+--Qu'est-ce que ce nom-là? ce n'est pas un nom de race.
+
+--Non, c'est le nom d'une île qu'il a achetée.
+
+--Et il est comte?
+
+--Comte toscan.
+
+--Enfin, nous avalerons celui-là avec les autres, reprit la comtesse,
+qui était d'une des plus vieilles familles des environs de Venise; et
+quel homme est-ce d'ailleurs?
+
+--Demandez au vicomte de Morcerf.
+
+--Vous entendez, monsieur, on me renvoie à vous, dit la comtesse.
+
+--Nous serions difficiles si nous ne le trouvions pas charmant, madame,
+répondit Albert; un ami de dix ans n'eût pas fait pour nous plus qu'il
+n'a fait, et cela avec une grâce, une délicatesse, une courtoisie qui
+indiquent véritablement un homme du monde.
+
+--Allons, dit la comtesse en riant, vous verrez que mon vampire sera
+tout bonnement quelque nouvel enrichi qui veut se faire pardonner ses
+millions, et qui aura pris le regard de Lara pour qu'on ne le confonde
+pas avec M. de Rothschild. Et elle, l'avez-vous vue?
+
+--Qui elle? demanda Franz en souriant.
+
+--La belle Grecque d'hier.
+
+--Non. Nous avons, je crois bien, entendu le son de sa guzla, mais elle
+est restée parfaitement invisible.
+
+--C'est-à-dire, quand vous dites invisible, mon cher Franz, dit Albert,
+c'est tout bonnement pour faire du mystérieux. Pour qui prenez-vous donc
+ce domino bleu qui était à la fenêtre tendue de damas blanc?
+
+--Et où était cette fenêtre tendue de damas blanc? demanda la comtesse.
+
+--Au palais Rospoli.
+
+--Le comte avait donc trois fenêtres au palais Rospoli?
+
+--Oui. Êtes-vous passée rue du Cours?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, avez-vous remarqué deux fenêtres tendues de damas jaune et
+une fenêtre tendue de damas blanc avec une croix rouge? Ces trois
+fenêtres étaient au comte.
+
+--Ah çà! mais c'est donc un nabab que cet homme? Savez-vous ce que
+valent trois fenêtres comme celles-là pour huit jours de carnaval, et au
+palais Rospoli, c'est-à-dire dans la plus belle situation du Corso?
+
+--Deux ou trois cents écus romains.
+
+--Dites deux ou trois mille.
+
+--Ah, diable.
+
+--Et est-ce son île qui lui fait ce beau revenu?
+
+--Son île? elle ne rapporte pas un bajocco.
+
+--Pourquoi l'a-t-il achetée alors?
+
+--Par fantaisie.
+
+--C'est donc un original?
+
+--Le fait est, dit Albert, qu'il m'a paru assez excentrique. S'il
+habitait Paris, s'il fréquentait nos spectacles, je vous dirais, mon
+cher, ou que c'est un mauvais plaisant qui pose, ou que c'est un pauvre
+diable que la littérature a perdu; en vérité, il a fait ce matin deux ou
+trois sorties dignes de Didier ou d'Antony.»
+
+En ce moment une visite entra, et, selon l'usage, Franz céda sa place au
+nouveau venu; cette circonstance, outre le déplacement, eut encore pour
+résultat de changer le sujet de la conversation.
+
+Une heure après, les deux amis rentraient à l'hôtel. Maître Pastrini
+s'était déjà occupé de leurs déguisements du lendemain et il leur promit
+qu'ils seraient satisfaits de son intelligente activité.
+
+En effet, le lendemain à neuf heures il entrait dans la chambre de
+Franz avec un tailleur chargé de huit ou dix costumes de paysans
+romains. Les deux amis en choisirent deux pareils, qui allaient à peu
+près leur taille, et chargèrent leur hôte de leur faire coudre une
+vingtaine de mètres de rubans à chacun de leurs chapeaux, et de leur
+procurer deux de ces charmantes écharpes de soie aux bandes
+transversales et aux vives couleurs dont les hommes du peuple, dans les
+jours de fête, ont l'habitude de se serrer la taille.
+
+Albert avait hâte de voir comment son nouvel habit lui irait: c'était
+une veste et une culotte de velours bleu, des bas à coins brodés, des
+souliers à boucles et un gilet de soie. Albert ne pouvait, au reste, que
+gagner à ce costume pittoresque; et lorsque sa ceinture eut serré sa
+taille élégante, lorsque son chapeau légèrement incliné de côté, laissa
+tomber sur son épaule des flots de rubans, Franz fut forcé d'avouer que
+le costume est souvent pour beaucoup dans la supériorité physique que
+nous accordons à certains peuples. Les Turcs, si pittoresques autrefois
+avec leurs longues robes aux vives couleurs, ne sont-ils pas hideux
+maintenant avec leurs redingotes bleues boutonnées et leurs calottes
+grecques qui leur donnent l'air de bouteilles de vin à cachet rouge?
+
+Franz fit ses compliments à Albert, qui, au reste, debout devant la
+glace, se souriait avec un air de satisfaction qui n'avait rien
+d'équivoque.
+
+Ils en étaient là lorsque le comte de Monte-Cristo entra.
+
+«Messieurs, leur dit-il, comme, si agréable que soit un compagnon de
+plaisir, la liberté est plus agréable encore, je viens vous dire que
+pour aujourd'hui et les jours suivants je laisse à votre disposition la
+voiture dont vous vous êtes servis hier. Notre hôte a dû vous dire que
+j'en avais trois ou quatre en pension chez lui, vous ne m'en privez donc
+pas: usez-en librement, soit pour aller à votre plaisir, soit pour aller
+à vos affaires. Notre rendez-vous, si nous avons quelque chose à nous
+dire, sera au palais Rospoli.»
+
+Les deux jeunes gens voulurent lui faire quelque observation, mais ils
+n'avaient véritablement aucune bonne raison de refuser une offre qui
+d'ailleurs leur était agréable. Ils finirent donc par accepter.
+
+Le comte de Monte-Cristo resta un quart d'heure à peu près avec eux,
+parlant de toutes choses avec une facilité extrême. Il était, comme on a
+déjà pu le remarquer, fort au courant de la littérature de tous les
+pays. Un coup d'oeil jeté sur les murailles de son salon avait prouvé à
+Franz et à Albert qu'il était amateur de tableaux. Quelques mots sans
+prétention, qu'il laissa tomber en passant, leur prouvèrent que les
+sciences ne lui étaient pas étrangères; il paraissait surtout s'être
+particulièrement occupé de chimie.
+
+Les deux amis n'avaient pas la prétention de rendre au comte le déjeuner
+qu'il leur avait donné; ç'eût été une trop mauvaise plaisanterie à lui
+faire que lui offrir, en échange de son excellente table, l'ordinaire
+fort médiocre de maître Pastrini. Ils le lui dirent tout franchement, et
+il reçut leurs excuses en homme qui appréciait leur délicatesse.
+
+Albert était ravi des manières du comte, que sa science seule
+l'empêchait de reconnaître pour un véritable gentilhomme. La liberté de
+disposer entièrement de la voiture le comblait surtout de joie: il avait
+ses vues sur ses gracieuses paysannes; et, comme elles lui étaient
+apparues la veille dans une voiture fort élégante, il n'était pas fâché
+de continuer à paraître sur ce point avec elles sur un pied d'égalité.
+
+À une heure et demie, les deux jeunes gens descendirent; le cocher et
+les laquais avaient eu l'idée de mettre leurs habits de livrées sur
+leurs peaux de bêtes, ce qui leur donnait une tournure encore plus
+grotesque que la veille, et ce qui leur valut tous les compliments de
+Franz et d'Albert.
+
+Albert avait attaché sentimentalement son bouquet de violettes fanées à
+sa boutonnière.
+
+Au premier son de cloche, ils partirent et se précipitèrent dans la rue
+du Cours par la via Vittoria.
+
+Au second tour, un bouquet de violettes fraîches, parti d'une calèche
+chargée de paillassines, et qui vint tomber dans la calèche du comte,
+indiqua à Albert que, comme lui et son ami, les paysannes de la veille
+avaient changé de costume, et que, soit par hasard, soit par un
+sentiment pareil à celui qui l'avait fait agir, tandis qu'il avait
+galamment pris leur costume, elles, de leur côté, avaient pris le sien.
+
+Albert mit le bouquet frais à la place de l'autre, mais il garda le
+bouquet fané dans sa main; et, quand il croisa de nouveau la calèche, il
+le porta amoureusement à ses lèvres: action qui parut récréer beaucoup
+non seulement celle qui le lui avait jeté, mais encore ses folles
+compagnes.
+
+La journée fut non moins animée que la veille: il est probable même
+qu'un profond observateur y eût encore reconnu une augmentation de bruit
+et de gaieté. Un instant on aperçut le comte à la fenêtre; mais lorsque
+la voiture repassa il avait déjà disparu.
+
+Il va sans dire que l'échange de coquetteries entre Albert et la
+paillassine aux bouquets de violettes dura toute la journée.
+
+Le soir, en rentrant, Franz trouva une lettre de l'ambassade; on lui
+annonçait qu'il aurait l'honneur d'être reçu le lendemain par Sa
+Sainteté. À chaque voyage précédent qu'il avait fait à Rome, il avait
+sollicité et obtenu la même faveur; et, autant par religion que par
+reconnaissance, il n'avait pas voulu toucher barre dans la capitale du
+monde chrétien sans mettre son respectueux hommage aux pieds d'un des
+successeurs de saint Pierre qui a donné le rare exemple de toutes les
+vertus.
+
+Il ne s'agissait donc pas pour lui, ce jour-là, de songer au carnaval;
+car, malgré la bonté dont il entoure sa grandeur, c'est toujours avec un
+respect plein de profonde émotion que l'on s'apprête à s'incliner devant
+ce noble et saint vieillard qu'on nomme Grégoire XVI.
+
+En sortant du Vatican, Franz revint droit à l'hôtel en évitant même de
+passer par la rue du Cours. Il emportait un trésor de pieuses pensées,
+pour lesquelles le contact des folles joies de la mascherata eût été une
+profanation.
+
+À cinq heures dix minutes, Albert rentra. Il était au comble de la joie;
+la paillassine avait repris son costume de paysanne, et en croisant la
+calèche d'Albert elle avait levé son masque.
+
+Elle était charmante.
+
+Franz fit à Albert ses compliments bien sincères; il les reçut en homme
+à qui ils sont dus. Il avait reconnu, disait-il, à certains signes
+d'élégance inimitable, que sa belle inconnue devait appartenir à la plus
+haute aristocratie.
+
+Il était décidé à lui écrire le lendemain.
+
+Franz, tout en recevant cette confidence, remarqua qu'Albert paraissait
+avoir quelque chose à lui demander, et que cependant il hésitait à lui
+adresser cette demande. Il insista, en lui déclarant d'avance qu'il
+était prêt à faire, au profit de son bonheur, tous les sacrifices qui
+seraient en son pouvoir. Albert se fit prier tout juste le temps
+qu'exigeait une amicale politesse: puis enfin il avoua à Franz qu'il lui
+rendrait service en lui abandonnant pour le lendemain la calèche à lui
+tout seul.
+
+Albert attribuait à l'absence de son ami l'extrême bonté qu'avait eue
+la belle paysanne de soulever son masque.
+
+On comprend que Franz n'était pas assez égoïste pour arrêter Albert au
+milieu d'une aventure qui promettait à la fois d'être si agréable pour
+sa curiosité et si flatteuse pour son amour-propre. Il connaissait assez
+la parfaite indiscrétion de son digne ami pour être sûr qu'il le
+tiendrait au courant des moindres détails de sa bonne fortune; et comme,
+depuis deux ou trois ans qu'il parcourait l'Italie en tous sens, il
+n'avait jamais eu la chance même d'ébaucher semblable intrigue pour son
+compte, Franz n'était pas fâché d'apprendre comment les choses se
+passaient en pareil cas.
+
+Il promit donc à Albert qu'il se contenterait le lendemain de regarder
+le spectacle des fenêtres du palais Rospoli.
+
+En effet, le lendemain il vit passer et repasser Albert. Il avait un
+énorme bouquet que sans doute il avait chargé d'être le porteur de son
+épître amoureuse. Cette probabilité se chargea en certitude quand Franz
+revit le même bouquet, remarquable par un cercle de camélias blancs,
+entre les mains d'une charmante paillassine habillée de satin rose.
+
+Aussi le soir ce n'était plus de la joie, c'était du délire. Albert ne
+doutait pas que la belle inconnue ne lui répondit par la même voie.
+Franz alla au-devant de ses désirs en lui disant que tout ce bruit le
+fatiguait, et qu'il était décidé à employer la journée du lendemain à
+revoir son album et à prendre des notes.
+
+Au reste, Albert ne s'était pas trompé dans ses prévisions: le
+lendemain au soir Franz le vit entrer d'un seul bond dans sa chambre,
+secouant machinalement un carré de papier qu'il tenait par un de ses
+angles.
+
+«Eh bien, dit-il, m'étais-je trompé?
+
+--Elle a répondu? s'écria Franz.
+
+--Lisez.»
+
+Ce mot fut prononcé avec une intonation impossible à rendre. Franz prit
+le billet et lut:
+
+«Mardi soir, à sept heures, descendez de votre voiture en face de la
+via dei Pontefici, et suivez la paysanne romaine qui vous arrachera
+votre moccoletto. Lorsque vous arriverez sur la première marche de
+l'église de San-Giacomo, ayez soin, pour qu'elle puisse vous
+reconnaître, de nouer un ruban rose sur l'épaule de votre costume de
+paillasse.
+
+«D'ici là vous ne me verrez plus.
+
+«Constance et discrétion.»
+
+«Eh bien, dit-il à Franz, lorsque celui-ci eut terminé cette lecture,
+que pensez-vous de cela, cher ami?
+
+--Mais je pense, répondit Franz, que la chose prend tout le caractère
+d'une aventure fort agréable.
+
+--C'est mon avis aussi, dit Albert, et j'ai grand peur que vous n'alliez
+seul au bal du duc de Bracciano.»
+
+Franz et Albert avaient reçu le matin même chacun une invitation du
+célèbre banquier romain.
+
+«Prenez garde, mon cher Albert, dit Franz, toute l'aristocratie sera
+chez le duc; et si votre belle inconnue est véritablement de
+l'aristocratie, elle ne pourra se dispenser d'y paraître.
+
+--Qu'elle y paraisse ou non, je maintiens mon opinion sur elle, continua
+Albert. Vous avez lu le billet?
+
+--Oui.
+
+--Vous savez la pauvre éducation que reçoivent en Italie les femmes du
+mezzo cito?»
+
+On appelle ainsi la bourgeoisie.
+
+«Oui, répondit encore Franz.
+
+--Eh bien, relisez ce billet, examinez l'écriture et cherchez-moi une
+faute ou de langue ou d'orthographe.»
+
+En effet, l'écriture était charmante et l'orthographe irréprochable.
+
+«Vous êtes prédestiné, dit Franz à Albert en lui rendant pour la seconde
+fois le billet.
+
+--Riez tant que vous voudrez, plaisantez tout à votre aise, reprit
+Albert, je suis amoureux.
+
+--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez! s'écria Franz, et je vois que non
+seulement j'irai seul au bal du duc de Bracciano, mais encore que je
+pourrais bien retourner seul à Florence.
+
+--Le fait est que si mon inconnue est aussi aimable qu'elle est belle,
+je vous déclare que je me fixe à Rome pour six semaines au moins.
+J'adore Rome, et d'ailleurs j'ai toujours eu un goût marqué pour
+l'archéologie.
+
+--Allons, encore une rencontre ou deux comme celle-là, et je ne
+désespère pas de vous voir membre de l'Académie des Inscriptions et
+Belles-Lettres.»
+
+Sans doute Albert allait discuter sérieusement ses droits au fauteuil
+académique, mais on vint annoncer aux deux jeunes gens qu'ils étaient
+servis. Or, l'amour chez Albert n'était nullement contraire à l'appétit.
+Il s'empressa donc, ainsi que son ami, de se mettre à table, quitte à
+reprendre la discussion après le dîner.
+
+Après le dîner, on annonça le comte de Monte-Cristo. Depuis deux jours
+les jeunes gens ne l'avaient pas aperçu. Une affaire, avait dit maître
+Pastrini, l'avait appelé à Civita-Vecchia. Il était parti la veille au
+soir, et se trouvait de retour depuis une heure seulement.
+
+Le comte fut charmant; soit qu'il s'observât, soit que l'occasion
+n'éveillât point chez lui les fibres acrimonieuses que certaines
+circonstances avaient déjà fait résonner deux ou trois fois dans ses
+amères paroles, il fut à peu près comme tout le monde. Cet homme était
+pour Franz une véritable énigme. Le comte ne pouvait douter que le jeune
+voyageur ne l'eût reconnu; et cependant, pas une seule parole, depuis
+leur nouvelle rencontre ne semblait indiquer dans sa bouche qu'il se
+rappelât l'avoir vu ailleurs. De son côté, quelque envie qu'eut Franz de
+faire allusion à leur première entrevue, la crainte d'être désagréable à
+un homme qui l'avait comblé, lui et son ami, de prévenances, le
+retenait; il continua donc de rester sur la même réserve que lui.
+
+Il avait appris que les deux amis avaient voulu faire prendre une loge
+dans le théâtre Argentina, et qu'il leur avait répondu que tout était
+loué.
+
+En conséquence, il leur apportait la clef de la sienne; du moins c'était
+le motif apparent de sa visite.
+
+Franz et Albert firent quelques difficultés, alléguant la crainte de
+l'en priver lui-même, mais le comte leur répondit qu'allant ce soir-là
+au théâtre Palli, sa loge au théâtre Argentina serait perdue s'ils n'en
+profitaient pas.
+
+Cette assurance détermina les deux amis à accepter.
+
+Franz s'était peu à peu habitué à cette pâleur du comte qui l'avait si
+fort frappé la première fois qu'il l'avait vu. Il ne pouvait s'empêcher
+de rendre justice à la beauté de sa tête sévère, dont la pâleur était le
+seul défaut ou peut-être la principale qualité. Véritable héros de
+Byron, Franz ne pouvait, nous ne dirons pas le voir, mais seulement
+songer à lui sans qu'il se représentât ce visage sombre sur les épaules
+de Manfred ou sous la toque de Lara. Il avait ce pli du front qui
+indique la présence incessante d'une pensée amère, il avait ces yeux
+ardents qui lisent au plus profond des âmes; il avait cette lèvre
+hautaine et moqueuse qui donne aux paroles qui s'en échappent ce
+caractère particulier qui fait qu'elles se gravent profondément dans la
+mémoire de ceux qui les écoutent.
+
+Le comte n'était plus jeune; il avait quarante ans au moins, et
+cependant on comprenait à merveille qu'il était fait pour l'emporter sur
+les jeunes gens avec lesquels il se trouverait. En réalité, c'est que,
+par une dernière ressemblance avec les héros fantastiques du poète
+anglais, le comte semblait avoir le don de la fascination.
+
+Albert ne tarissait pas sur le bonheur que lui et Franz avaient eu de
+rencontrer un pareil homme. Franz était moins enthousiaste, et cependant
+il subissait l'influence qu'exerce tout homme supérieur sur l'esprit de
+ceux qui l'entourent.
+
+Il pensait à ce projet qu'avait déjà deux ou trois fois manifesté le
+comte d'aller à Paris, et il ne doutait pas qu'avec son caractère
+excentrique, son visage caractérisé et sa fortune colossale le comte n'y
+produisit le plus grand effet.
+
+Et cependant il ne désirait pas se trouver à Paris quand il y viendrait.
+
+La soirée se passa comme les soirées se passent d'habitude au théâtre en
+Italie, non pas à écouter les chanteurs, mais à faire des visites et à
+causer. La comtesse G... voulait ramener la conversation sur le comte,
+mais Franz lui annonça qu'il avait quelque chose de beaucoup plus
+nouveau à lui apprendre, et, malgré les démonstrations de fausse
+modestie auxquelles se livra Albert, il raconta à la comtesse le grand
+événement qui, depuis trois jours, formait l'objet de la préoccupation
+des deux amis.
+
+Comme ces intrigues ne sont pas rares en Italie, du moins s'il faut en
+croire les voyageurs, la comtesse ne fit pas le moins du monde
+l'incrédule, et félicita Albert sur les commencements d'une aventure qui
+promettait de se terminer d'une façon si satisfaisante.
+
+On se quitta en se promettant de se retrouver au bal du duc de
+Bracciano, auquel Rome entière était invitée.
+
+La dame au bouquet tint sa promesse: ni le lendemain ni le surlendemain
+elle ne donna à Albert signe d'existence.
+
+Enfin arriva le mardi, le dernier et le plus bruyant des jours du
+carnaval. Le mardi, les théâtres s'ouvrent à dix heures du matin; car,
+passé huit heures du soir, on entre dans le carême. Le mardi, tout ce
+qui, faute de temps, d'argent ou d'enthousiasme, n'a pas pris part
+encore aux fêtes précédentes, se mêle à la bacchanale, se laisse
+entraîner par l'orgie, et apporte sa part de bruit et de mouvement au
+mouvement et au bruit général.
+
+Depuis deux heures jusqu'à cinq heures, Franz et Albert suivirent la
+file, échangeant des poignées de confetti avec les voitures de la file
+opposée et les piétons qui circulaient entre les pieds des chevaux,
+entre les roues des carrosses, sans qu'il survînt au milieu de cette
+affreuse cohue un seul accident, une seule dispute, une seule rixe. Les
+Italiens sont le peuple par excellence sous ce rapport. Les fêtes sont
+pour eux de véritables fêtes. L'auteur de cette histoire, qui a habité
+l'Italie cinq ou six ans, ne se rappelle pas avoir jamais vu une
+solennité troublée par un seul de ces événements qui servent toujours de
+corollaire aux nôtres.
+
+Albert triomphait dans son costume de paillasse. Il avait sur l'épaule
+un noeud de ruban rose dont les extrémités lui tombaient jusqu'aux
+jarrets. Pour n'amener aucune confusion entre lui et Franz celui-ci
+avait conservé son costume de paysan romain.
+
+Plus la journée s'avançait, plus le tumulte devenait grand; il n'y avait
+pas sur tous ces pavés, dans toutes ces voitures, à toutes ces fenêtres,
+une bouche qui restât muette, un bras qui demeurât oisif, c'était
+véritablement un orage humain composé d'un tonnerre de cris et d'une
+grêle de dragées, de bouquets, d'oeufs, d'oranges, de fleurs.
+
+À trois heures, le bruit de boîtes tirées à la fois sur la place du
+Peuple et au palais de Venise, perçant à grand-peine cet horrible
+tumulte, annonça que les courses allaient commencer.
+
+Les courses, comme les moccoli, sont un des épisodes particuliers des
+derniers jours du carnaval. Au bruit de ces boîtes, les voitures
+rompirent à l'instant même leurs rangs et se réfugièrent chacune dans la
+rue transversale la plus proche de l'endroit où elles se trouvaient.
+
+Toutes ces évolutions se font, au reste, avec une inconcevable adresse
+et une merveilleuse rapidité, et cela sans que la police se préoccupe le
+moins du monde d'assigner à chacun son poste ou de tracer à chacun sa
+route.
+
+Les piétons se collèrent contre les palais, puis on entendit un grand
+bruit de chevaux et de fourreaux de sabre.
+
+Une escouade de carabiniers sur quinze de front parcourait au galop et
+dans toute sa largeur la rue du Cours, qu'elle balayait pour faire place
+aux barberi. Lorsque l'escouade arriva au palais de Venise, le
+retentissement d'une autre batterie de boîtes annonça que la rue était
+libre.
+
+Presque aussitôt, au milieu d'une clameur immense, universelle, inouïe,
+on vit passer comme des ombres sept ou huit chevaux excités par les
+clameurs de trois cent mille personnes et par les châtaignes de fer qui
+leur bondissent sur le dos; puis le canon du château Saint-Ange tira
+trois coups: c'était pour annoncer que le numéro trois avait gagné.
+
+Aussitôt sans autre signal que celui-là, les voitures se remirent en
+mouvement, refluant vers le Corso, débordant par toutes les rues comme
+des torrents un instant contenus qui se rejettent tous ensemble dans le
+lit du fleuve qu'ils alimentent, et le flot immense reprit, plus rapide
+que jamais, son cours entre les deux rives de granit.
+
+Seulement un nouvel élément de bruit et de mouvement s'était encore mêlé
+à cette foule: les marchands de moccoli venaient d'entrer en scène.
+
+Les moccoli ou moccoletti sont des bougies qui varient de grosseur,
+depuis le cierge pascal jusqu'au rat de cave, et qui éveillent chez les
+acteurs de la grande scène qui termine le carnaval romain deux
+préoccupations opposées:
+
+1º Celle de conserver allumé son moccoletto;
+
+2º Celle d'éteindre le moccoletto des autres.
+
+Il en est du moccoletto comme de la vie: l'homme n'a encore trouvé qu'un
+moyen de la transmettre; et ce moyen il le tient de Dieu.
+
+Mais il a découvert mille moyens de l'ôter; il est vrai que pour cette
+suprême opération le diable lui est quelque peu venu en aide.
+
+Le moccoletto s'allume en l'approchant d'une lumière quelconque.
+
+Mais qui décrira les mille moyens inventés pour éteindre le moccoletto,
+les soufflets gigantesques, les éteignoirs monstres, les éventails
+surhumains?
+
+Chacun se hâta donc d'acheter des moccoletti, Franz et Albert comme les
+autres.
+
+La nuit s'approchait rapidement; et déjà, au cri de: _Moccoli_! répété
+par les voix stridentes d'un millier d'industriels, deux ou trois
+étoiles commencèrent à briller au-dessus de la foule. Ce fut comme un
+signal.
+
+Au bout de dix minutes, cinquante mille lumières scintillèrent
+descendant du palais de Venise à la place du Peuple, et remontant de la
+place du Peuple au palais de Venise.
+
+On eût dit la fête des feux follets.
+
+On ne peut se faire une idée de cet aspect si on ne l'a pas vu.
+
+Supposez toutes les étoiles se détachant du ciel et venant se mêler sur
+la terre à une danse insensée.
+
+Le tout accompagné de cris comme jamais oreille humaine n'en a entendu
+sur le reste de la surface du globe.
+
+C'est en ce moment surtout qu'il n'y a plus de distinction sociale. Le
+facchino s'attache au prince, le prince au Transtévère, le Transtévère
+au bourgeois chacun soufflant, éteignant, rallumant. Si le vieil Éole
+apparaissait en ce moment, il serait proclamé roi des moccoli, et
+Aquilon héritier présomptif de la couronne.
+
+Cette course folle et flamboyante dura deux heures à peu près; la rue du
+Cours était éclairée comme en plein jour, on distinguait les traits des
+spectateurs jusqu'au troisième et quatrième étage.
+
+De cinq minutes en cinq minutes Albert tirait sa montre; enfin elle
+marqua sept heures.
+
+Les deux amis se trouvaient justement à la hauteur de la via dei
+Pontefici; Albert sauta à bas de la calèche, son moccoletto à la main.
+
+Deux ou trois masques voulurent s'approcher de lui pour l'éteindre ou le
+lui arracher, mais, en habile boxeur, Albert les envoya les uns après
+les autres rouler à dix pas de lui en continuant sa course vers l'église
+de San-Giacomo.
+
+Les degrés étaient chargés de curieux et de masques qui luttaient à qui
+s'arracherait le flambeau des mains. Franz suivait des yeux Albert, et
+le vit mettre le pied sur la première marche; puis presque aussitôt un
+masque, portant le costume bien connu de la paysanne au bouquet,
+allongea le bras, et, sans que cette fois il fît aucune résistance, lui
+enleva le moccoletto.
+
+Franz était trop loin pour entendre les paroles qu'ils échangèrent, mais
+sans doute elles n'eurent rien d'hostile, car il vit s'éloigner Albert
+et la paysanne bras dessus, bras dessous.
+
+Quelque temps il les suivit au milieu de la foule, mais à la via Macello
+il les perdit de vue.
+
+Tout à coup le son de la cloche qui donne le signal de la clôture du
+carnaval retentit, et au même instant tous les moccoli s'éteignirent
+comme par enchantement. On eût dit qu'une seule et immense bouffée de
+vent avait tout anéanti.
+
+Franz se trouva dans l'obscurité la plus profonde.
+
+Du même coup tous les cris cessèrent, comme si le souffle puissant qui
+avait emporté les lumières emportait en même temps le bruit.
+
+On n'entendit plus que le roulement des carrosses qui ramenaient les
+masques chez eux; on ne vit plus que les rares lumières qui brillaient
+derrière les fenêtres.
+
+Le carnaval était fini.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+Les catacombes de Saint-Sébastien.
+
+
+Peut-être, de sa vie, Franz n'avait-il éprouvé une impression si
+tranchée, un passage si rapide de la gaieté à la tristesse, que dans ce
+moment; on eût dit que Rome, sous le souffle magique de quelque démon de
+la nuit, venait de se changer en un vaste tombeau. Par un hasard qui
+ajoutait encore à l'intensité des ténèbres, la lune, qui était dans sa
+décroissance ne devait se lever que vers les onze heures du soir; les
+rues que le jeune homme traversait étaient donc plongées dans la plus
+profonde obscurité. Au reste, le trajet était court; au bout de dix
+minutes, sa voiture ou plutôt celle du comte s'arrêta devant l'hôtel de
+Londres.
+
+Le dîner attendait; mais comme Albert avait prévenu qu'il ne comptait
+pas rentrer de sitôt, Franz se mit à table sans lui.
+
+Maître Pastrini, qui avait l'habitude de les voir dîner ensemble,
+s'informa des causes de son absence; mais Franz se contenta de répondre
+qu'Albert avait reçu la surveille une invitation à laquelle il s'était
+rendu. L'extinction subite des moccoletti, cette obscurité qui avait
+remplacé la lumière, ce silence qui avait succédé au bruit, avaient
+laissé dans l'esprit de Franz une certaine tristesse qui n'était pas
+exempte d'inquiétude. Il dîna donc fort silencieusement malgré
+l'officieuse sollicitude de son hôte, qui entra deux ou trois fois pour
+s'informer s'il n'avait besoin de rien.
+
+Franz était résolu à attendre Albert aussi tard que possible. Il demanda
+donc la voiture pour onze heures seulement, en priant maître Pastrini de
+le faire prévenir à l'instant même si Albert reparaissait à l'hôtel pour
+quelque chose que ce fût. À onze heures, Albert n'était pas rentré.
+Franz s'habilla et partit, en prévenant son hôte qu'il passait la nuit
+chez le duc de Bracciano.
+
+La maison du duc de Bracciano est une des plus charmantes maisons de
+Rome; sa femme, une des dernières héritières des Colonna, en fait les
+honneurs d'une façon parfaite: il en résulte que les fêtes qu'il donne
+ont une célébrité européenne. Franz et Albert étaient arrivés à Rome
+avec des lettres de recommandation pour lui; aussi sa première question
+fut-elle pour demander à Franz ce qu'était devenu son compagnon de
+voyage. Franz lui répondit qu'il l'avait quitté au moment où on allait
+éteindre les moccoli, et qu'il l'avait perdu de vue à la via Macello.
+
+«Alors il n'est pas rentré? demanda le duc.
+
+--Je l'ai attendu jusqu'à cette heure, répondit Franz.
+
+--Et savez-vous où il allait?
+
+--Non, pas précisément; cependant je crois qu'il s'agissait de quelque
+chose comme un rendez-vous.
+
+--Diable! dit le duc, c'est un mauvais jour, ou plutôt c'est une
+mauvaise nuit pour s'attarder, n'est-ce pas, madame la comtesse?»
+
+Ces derniers mots s'adressaient à la comtesse G... qui venait d'arriver,
+et qui se promenait au bras de M. Torlonia, frère du duc.
+
+«Je trouve au contraire que c'est une charmante nuit, répondit la
+comtesse; et ceux qui sont ici ne se plaindront que d'une chose, c'est
+qu'elle passera trop vite.
+
+--Aussi, reprit le duc en souriant, je ne parle pas des personnes qui
+sont ici, elles ne courent d'autres dangers, les hommes que de devenir
+amoureux de vous, les femmes de tomber malades de jalousie en vous
+voyant si belle; je parle de ceux qui courent les rues de Rome.
+
+--Eh! bon Dieu, demanda la comtesse, qui court les rues de Rome à cette
+heure-ci, à moins que ce ne soit pour aller au bal?
+
+--Notre ami Albert de Morcerf, madame la comtesse, que j'ai quitté à la
+poursuite de son inconnue vers les sept heures du soir, dit Franz, et
+que je n'ai pas revu depuis.
+
+--Comment! et vous ne savez pas où il est?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Et a-t-il des armes?
+
+--Il est en paillasse.
+
+--Vous n'auriez pas dû le laisser aller, dit le duc à Franz, vous qui
+connaissez Rome mieux que lui.
+
+--Oh! bien oui, autant aurait valu essayer d'arrêter le numéro trois des
+barberi qui a gagné aujourd'hui le prix de la course, répondit Franz;
+et puis, d'ailleurs, que voulez-vous qu'il lui arrive?
+
+--Qui sait! la nuit est très sombre, et le Tibre est bien près de la via
+Macello.»
+
+Franz sentit un frisson qui lui courait dans les veines en voyant
+l'esprit du duc et de la comtesse si bien d'accord avec ses inquiétudes
+personnelles.
+
+«Aussi ai-je prévenu à l'hôtel que j'avais l'honneur de passer la nuit
+chez vous, monsieur le duc, dit Franz, et on doit venir m'annoncer son
+retour.
+
+--Tenez, dit le duc, je crois justement que voilà un de mes domestiques
+qui vous cherche.»
+
+Le duc ne se trompait pas; en apercevant Franz, le domestique s'approcha
+de lui:
+
+«Excellence, dit-il, le maître de l'hôtel de Londres vous fait prévenir
+qu'un homme vous attend chez lui avec une lettre du vicomte de Morcerf.
+
+--Avec une lettre du vicomte! s'écria Franz.
+
+--Oui.
+
+--Et quel est cet homme?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Pourquoi n'est-il point venu me l'apporter ici?
+
+--Le messager ne m'a donné aucune explication.
+
+--Et où est le messager?
+
+--Il est parti aussitôt qu'il m'a vu entrer dans la salle du bal pour
+vous prévenir.
+
+--Oh! mon Dieu! dit la comtesse à Franz, allez vite. Pauvre jeune homme,
+il lui est peut-être arrivé quelque accident.
+
+--J'y cours, dit Franz.
+
+--Vous reverrons-nous pour nous donner des nouvelles? demanda la
+comtesse.
+
+--Oui, si la chose n'est pas grave; sinon, je ne réponds pas de ce que
+je vais devenir moi-même.
+
+--En tout cas, de la prudence, dit la comtesse.
+
+--Oh! soyez tranquille.»
+
+Franz prit son chapeau et partit en toute hâte. Il avait renvoyé sa
+voiture en lui donnant l'ordre pour deux heures; mais, par bonheur, le
+palais Bracciano, qui donne d'un côté rue du Cours et de l'autre place
+des Saints-Apôtres, est à dix minutes de chemin à peine de l'hôtel de
+Londres. En approchant de l'hôtel, Franz vit un homme debout au milieu
+de la rue, il ne douta pas un seul instant que ce ne fût le messager
+d'Albert. Cet homme était lui-même enveloppé d'un grand manteau. Il alla
+à lui; mais au grand étonnement de Franz, ce fut cet homme qui lui
+adressa la parole le premier.
+
+«Que me voulez-vous, Excellence? dit-il en faisant un pas en arrière
+comme un homme qui désire demeurer sur ses gardes.
+
+--N'est-ce pas vous, demanda Franz, qui m'apportez une lettre du vicomte
+de Morcerf?
+
+--C'est Votre Excellence qui loge à l'hôtel de Pastrini?
+
+--Oui.
+
+--C'est Votre Excellence qui est le compagnon de voyage du vicomte?
+
+--Oui.
+
+--Comment s'appelle Votre Excellence?
+
+--Le baron Franz d'Épinay.
+
+--C'est bien à Votre Excellence alors que cette lettre est adressée.
+
+--Y a-t-il une réponse? demanda Franz en lui prenant la lettre des
+mains.
+
+--Oui, du moins votre ami l'espère bien.
+
+--Montez chez moi, alors, je vous la donnerai.
+
+--J'aime mieux l'attendre ici, dit en riant le messager.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Votre Excellence comprendra la chose quand elle aura lu la lettre.
+
+--Alors je vous retrouverai ici?
+
+--Sans aucun doute.»
+
+Franz rentra; sur l'escalier il rencontra maître Pastrini.
+
+«Eh bien? lui demanda-t-il.
+
+--Eh bien quoi? répondit Franz.
+
+--Vous avez vu l'homme qui désirait vous parler de la part de votre ami?
+demanda-t-il à Franz.
+
+--Oui, je l'ai vu, répondit celui-ci, et il m'a remis cette lettre.
+Faites allumer chez moi, je vous prie.»
+
+L'aubergiste donna l'ordre à un domestique de précéder Franz avec une
+bougie. Le jeune homme avait trouvé à maître Pastrini un air effaré, et
+cet air ne lui avait donné qu'un désir plus grand de lire la lettre
+d'Albert: il s'approcha de la bougie aussitôt qu'elle fut allumée, et
+déplia le papier. La lettre était écrite de la main d'Albert et signée
+par lui. Franz la relut deux fois, tant il était loin de s'attendre à ce
+qu'elle contenait.
+
+La voici textuellement reproduite:
+
+_«Cher ami, aussitôt la présente reçue, ayez l'obligeance de prendre
+dans mon portefeuille, que vous trouverez dans le tiroir carré du
+secrétaire, la lettre de crédit; joignez-y la vôtre si elle n'est pas
+suffisante. Courez chez Torlonia, prenez-y à l'instant même quatre mille
+piastres et remettez-les au porteur. Il est urgent que cette somme me
+soit adressée sans aucun retard._
+
+«_Je n'insiste pas davantage, comptant sur vous comme vous pourriez
+compter sur moi._
+
+«_P.-S. I believe now to italian banditti._
+
+«_Votre ami,_
+
+ «ALBERT DE MORCERF.»
+
+Au-dessous de ces lignes étaient écrits d'une main étrangère ces
+quelques mots italiens:
+
+_»Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie
+mani, alle sette il comte Alberto avrà cessato di vivere._[1]
+
+ «LUIGI VAMPA.»
+
+
+[Note 1: Si, à six heures du matin, les quatre mille piastres ne
+sont point entre mes mains, à sept heures, le vicomte Albert de Morcerf
+aura cessé d'exister.]
+
+Cette seconde signature expliqua tout à Franz, qui comprit la
+répugnance du messager à monter chez lui; la rue lui paraissait plus
+sûre que la chambre de Franz. Albert était tombé entre les mains du
+fameux chef de bandits à l'existence duquel il s'était si longtemps
+refusé de croire.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre. Il courut au secrétaire, l'ouvrit,
+dans le tiroir indiqué trouva le portefeuille, et dans le portefeuille
+la lettre de crédit: elle était en tout de six mille piastres, mais sur
+ces six mille piastres Albert en avait déjà dépensé trois mille. Quant à
+Franz, il n'avait aucune lettre de crédit; comme il habitait Florence,
+et qu'il était venu à Rome pour passer sept à huit jours seulement, il
+avait pris une centaine de louis, et de ces cent louis il en restait
+cinquante tout au plus.
+
+Il s'en fallait donc de sept à huit cents piastres pour qu'à eux deux
+Franz et Albert pussent réunir la somme demandée. Il est vrai que Franz
+pouvait compter, dans un cas pareil, sur l'obligeance de MM. Torlonia.
+
+Il se préparait donc à retourner au palais Bracciano sans perdre un
+instant, quand tout à coup une idée lumineuse traversa son esprit.
+
+Il songea au comte de Monte-Cristo. Franz allait donner l'ordre qu'on
+fît venir maître Pastrini, lorsqu'il le vit apparaître en personne sur
+le seuil de sa porte.
+
+«Mon cher monsieur Pastrini, lui dit-il vivement, croyez-vous que le
+comte soit chez lui?
+
+--Oui, Excellence, il vient de rentrer.
+
+--A-t-il eu le temps de se mettre au lit?
+
+--J'en doute.
+
+--Alors, sonnez à sa porte, je vous prie, et demandez-lui pour moi la
+permission de me présenter chez lui.»
+
+Maître Pastrini s'empressa de suivre les instructions qu'on lui donnait;
+cinq minutes après il était de retour.
+
+«Le comte attend Votre Excellence», dit-il.
+
+Franz traversa le carré, un domestique l'introduisit chez le comte. Il
+était dans un petit cabinet que Franz n'avait pas encore vu, et qui
+était entouré de divans. Le comte vint au-devant de lui.
+
+«Eh! quel bon vent vous amène à cette heure, lui dit-il; viendriez-vous
+me demander à souper, par hasard? Ce serait pardieu bien aimable à vous.
+
+--Non, je viens pour vous parler d'une affaire grave.
+
+--D'une affaire! dit le comte en regardant Franz de ce regard profond
+qui lui était habituel; et de quelle affaire?
+
+--Sommes-nous seuls?»
+
+Le comte alla à la porte et revint.
+
+«Parfaitement seuls», dit-il.
+
+Franz lui présenta la lettre d'Albert.
+
+«Lisez», lui dit-il.
+
+Le comte lut la lettre.
+
+«Ah! ah! fit-il.
+
+--Avez-vous pris connaissance du post-scriptum?
+
+--Oui, dit-il, je vois bien:
+
+«_Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie
+mani, alle sette il comte Alberto avrà cessato di vivere._
+
+ «LUIGI VAMPA.»
+
+«Que dites-vous de cela? demanda Franz.
+
+--Avez-vous la somme qu'on vous a demandée?
+
+--Oui, moins huit cents piastres.»
+
+Le comte alla à son secrétaire, l'ouvrit, et faisant glisser un tiroir
+plein d'or:
+
+«J'espère, dit-il à Franz, que vous ne me ferez pas l'injure de vous
+adresser à un autre qu'à moi?
+
+--Vous voyez, au contraire, que je suis venu droit à vous, dit Franz.
+
+--Et je vous en remercie; prenez.»
+
+Et il fit signe à Franz de puiser dans le tiroir.
+
+«Est-il bien nécessaire d'envoyer cette somme à Luigi Vampa? demanda le
+jeune homme en regardant à son tour fixement le comte.
+
+--Dame! fit-il, jugez-en vous-même, le post-scriptum est précis.
+
+--Il me semble que si vous vous donniez la peine de chercher, vous
+trouveriez quelque moyen qui simplifierait beaucoup la négociation, dit
+Franz.
+
+--Et lequel? demanda le comte étonné.
+
+--Par exemple, si nous allions trouver Luigi Vampa ensemble, je suis sûr
+qu'il ne vous refuserait pas la liberté d'Albert.
+
+--À moi? et quelle influence voulez-vous que j'aie sur ce bandit?
+
+--Ne venez-vous pas de lui rendre un de ces services qui ne s'oublient
+point?
+
+--Et lequel?
+
+--Ne venez-vous pas de sauver la vie à Peppino?
+
+--Ah! ah! qui vous a dit cela?
+
+--Que vous importe? Je le sais.»
+
+Le comte resta un instant muet et les sourcils froncés.
+
+«Et si j'allais trouver Vampa, vous m'accompagneriez?
+
+--Si ma compagnie ne vous était pas trop désagréable.
+
+--Eh bien, soit; le temps est beau, une promenade dans la campagne de
+Rome ne peut que nous faire du bien.
+
+--Faut-il prendre des armes?
+
+--Pour quoi faire?
+
+--De l'argent?
+
+--C'est inutile. Où est l'homme qui a apporté ce billet?
+
+--Dans la rue.
+
+--Il attend la réponse?
+
+--Oui.
+
+--Il faut un peu savoir où nous allons; je vais l'appeler.
+
+--Inutile, il n'a pas voulu monter.
+
+--Chez vous, peut-être; mais, chez moi, il ne fera pas de difficultés.»
+
+Le comte alla à la fenêtre du cabinet qui donnait sur la rue, et siffla
+d'une certaine façon. L'homme au manteau se détacha de la muraille et
+s'avança jusqu'au milieu de la rue.
+
+«_Salite!»_ dit le comte, du ton dont il aurait donné un ordre à un
+domestique.
+
+Le messager obéit sans retard, sans hésitation, avec empressement même,
+et, franchissant les quatre marches du perron, entra dans l'hôtel. Cinq
+secondes après, il était à la porte du cabinet.
+
+«Ah! c'est toi, Peppino!» dit le comte.
+
+Mais Peppino, au lieu de répondre, se jeta à genoux, saisit la main du
+comte et y appliqua ses lèvres à plusieurs reprises.
+
+«Ah! ah! dit le comte, tu n'as pas encore oublié que je t'ai sauvé la
+vie! C'est étrange, il y a pourtant, aujourd'hui huit jours de cela.
+
+--Non, Excellence, et je ne l'oublierai jamais, répondit Peppino avec
+l'accent d'une profonde reconnaissance.
+
+--Jamais, c'est bien long! mais enfin c'est déjà beaucoup que tu le
+croies. Relève-toi et réponds.»
+
+Peppino jeta un coup d'oeil inquiet sur Franz.
+
+«Oh! tu peux parler devant Son Excellence, dit-il, c'est un de mes
+amis.
+
+«Vous permettez que je vous donne ce titre, dit en français le comte en
+se tournant du côté de Franz; il est nécessaire pour exciter la
+confiance de cet homme.
+
+--Vous pouvez parler devant moi, reprit Franz, je suis un ami du comte.
+
+--À la bonne heure, dit Peppino en se retournant à son tour vers le
+comte; que Votre Excellence m'interroge, et je répondrai.
+
+--Comment le vicomte Albert est-il tombé entre les mains de Luigi?
+
+--Excellence, la calèche du Français a croisé plusieurs fois celle où
+était Teresa.
+
+--La maîtresse du chef?
+
+--Oui. Le Français lui a fait les yeux doux, Teresa s'est amusée à lui
+répondre; le Français lui a jeté des bouquets, elle lui en a rendu: tout
+cela, bien entendu, du consentement du chef, qui était dans la même
+calèche.
+
+--Comment! s'écria Franz, Luigi Vampa était dans la calèche des
+paysannes romaines?
+
+--C'était lui qui conduisait, déguisé en cocher, répondit Peppino.
+
+--Après? demanda le comte.
+
+--Eh bien, après, le Français se démasqua; Teresa toujours du
+consentement du chef, en fit autant; le Français demanda un rendez-vous,
+Teresa accorda le rendez-vous demandé; seulement, au lieu de Teresa, ce
+fut Beppo qui se trouva sur les marches de l'église San-Giacomo.
+
+--Comment! interrompit encore Franz, cette paysanne qui lui a arraché
+son moccoletto?...
+
+--C'était un jeune garçon de quinze ans, répondit Peppino; mais il n'y a
+pas de honte pour votre ami à y avoir été pris; Beppo en a attrapé bien
+d'autres, allez.
+
+--Et Beppo l'a conduit hors des murs? dit le comte.
+
+--Justement, une calèche attendait au bout de la via Macello; Beppo est
+monté dedans en invitant le Français à le suivre; il ne se l'est pas
+fait dire deux fois. Il a galamment offert la droite à Beppo, et s'est
+placé près de lui. Beppo lui a annoncé alors qu'il allait le conduire à
+une villa située à une lieue de Rome. Le Français a assuré Beppo qu'il
+était prêt à le suivre au bout du monde. Aussitôt le cocher a remonté la
+rue di Ripetta, a gagné la porte San-Paolo; et à deux cents pas dans la
+campagne, comme le Français devenait trop entreprenant, ma foi, Beppo
+lui a mis une paire de pistolets sur la gorge; aussitôt le cocher a
+arrêté ses chevaux, s'est retourné sur son siège et en a fait autant. En
+même temps quatre des nôtres, qui étaient cachés sur les bords de
+l'Almo, se sont élancés aux portières. Le Français avait bonne envie de
+se détendre, il a même un peu étranglé Beppo, à ce que j'ai entendu
+dire, mais il n'y avait rien à faire contre cinq hommes armés. Il a bien
+fallu se rendre; on l'a fait descendre de voiture, on a suivi les bords
+de la petite rivière, et on l'a conduit à Teresa et à Luigi, qui
+l'attendaient dans les catacombes de Saint-Sébastien.
+
+--Eh bien, mais, dit le comte en se tournant du côté de Franz, il me
+semble qu'elle en vaut bien une autre, cette histoire. Qu'en dites-vous,
+vous qui êtes connaisseur?
+
+--Je dis que je la trouverais fort drôle, répondit Franz, si elle était
+arrivée à un autre qu'à ce pauvre Albert.
+
+--Le fait est, dit le comte, que si vous ne m'aviez pas trouvé là,
+c'était une bonne fortune qui coûtait un peu cher à votre ami; mais,
+rassurez-vous, il en sera quitte pour la peur.
+
+--Et nous allons toujours le chercher? demanda Franz.
+
+--Pardieu! d'autant plus qu'il est dans un endroit fort pittoresque.
+Connaissez-vous les catacombes de Saint-Sébastien?
+
+--Non, je n'y suis jamais descendu, mais je me promettais d'y descendre
+un jour.
+
+--Eh bien, voici l'occasion toute trouvée et il serait difficile d'en
+rencontrer une autre meilleure. Avez-vous votre voiture?
+
+--Non.
+
+--Cela ne fait rien; on a l'habitude de m'en tenir une tout attelée,
+nuit et jour.
+
+--Tout attelée?
+
+--Oui, je suis un être fort capricieux; il faut vous dire que parfois en
+me levant, à la fin de mon dîner, au milieu de la nuit, il me prend
+l'envie de partir pour un point du monde quelconque, et je pars.»
+
+Le comte sonna un coup, son valet de chambre parut.
+
+«Faites sortir la voiture de la remise, dit-il, et ôtez en les pistolets
+qui sont dans les poches, il est inutile de réveiller le cocher, Ali
+conduira.»
+
+Au bout d'un instant on entendit le bruit de la voiture qui s'arrêtait
+devant la porte.
+
+Le comte tira sa montre.
+
+«Minuit et demi, dit-il, nous aurions pu partir d'ici à cinq heures du
+matin et arriver encore à temps; mais peut-être ce retard aurait-il fait
+passer une mauvaise nuit à votre compagnon, il vaut donc mieux aller
+tout courant le tirer des mains des infidèles. Êtes-vous toujours
+décidé à m'accompagner?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Eh bien, venez alors.»
+
+Franz et le comte sortirent, suivis de Peppino.
+
+À la porte, ils trouvèrent la voiture. Ali était sur le siège. Franz
+reconnut l'esclave muet de la grotte de Monte-Cristo.
+
+Franz et le comte montèrent dans la voiture, qui était un coupé, Peppino
+se plaça près d'Ali, et l'on partit au galop. Ali avait reçu des ordres
+d'avance, car il prit la rue du Cours, traversa le Campo Vaccino,
+remonta la strada San-Gregorio et arriva à la porte Saint-Sébastien; là
+le concierge voulut faire quelques difficultés, mais le comte de
+Monte-Cristo présenta une autorisation du gouverneur de Rome d'entrer
+dans la ville et d'en sortir à toute heure du jour et de la nuit; la
+herse fut donc levée, le concierge reçut un louis pour sa peine, et l'on
+passa.
+
+La route que suivait la voiture était l'ancienne voie Appienne, toute
+bordée de tombeaux. De temps en temps, au clair de la lune qui
+commençait à se lever, il semblait à Franz voir comme une sentinelle se
+détacher d'une ruine, mais aussitôt, à un signe échangé entre Peppino et
+cette sentinelle, elle rentrait dans l'ombre et disparaissait.
+
+Un peu avant le cirque de Caracalla, la voiture s'arrêta, Peppino vint
+ouvrir la portière, et le comte et Franz descendirent.
+
+«Dans dix minutes, dit le comte à son compagnon, nous serons arrivés.»
+
+Puis il prit Peppino à part, lui donna un ordre tout bas, et Peppino
+partit après s'être muni d'une torche que l'on tira du coffre du coupé.
+
+Cinq minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Franz vit le berger
+s'enfoncer par un petit sentier au milieu des mouvements de terrain qui
+forment le sol convulsionné de la plaine de Rome, et disparaître dans
+ces hautes herbes rougeâtres qui semblent la crinière hérissée de
+quelque lion gigantesque.
+
+«Maintenant, dit le comte, suivons-le.»
+
+Franz et le comte s'engagèrent à leur tour dans le même sentier qui, au
+bout de cent pas, les conduisit par une pente inclinée au fond d'une
+petite vallée.
+
+Bientôt on aperçut deux hommes causant dans l'ombre.
+
+«Devons-nous continuer d'avancer? demanda Franz au comte, ou faut-il
+attendre?
+
+--Marchons; Peppino doit avoir prévenu la sentinelle de notre arrivée.»
+
+En effet, l'un de ces deux hommes était Peppino, l'autre était un
+bandit placé en vedette.
+
+Franz et le comte s'approchèrent; le bandit salua.
+
+«Excellence, dit Peppino en s'adressant au comte, si vous voulez me
+suivre, l'ouverture des catacombes est à deux pas d'ici.
+
+--C'est bien, dit le comte, marche devant.»
+
+En effet, derrière un massif de buissons et au milieu de quelques roches
+s'offrait une ouverture par laquelle un homme pouvait à peine passer.
+
+Peppino se glissa le premier par cette gerçure, mais à peine eut-il
+fait quelques pas que le passage souterrain s'élargit. Alors il
+s'arrêta, alluma sa torche et se retourna pour voir s'il était suivi.
+
+Le comte s'était engagé le premier dans une espèce de soupirail, et
+Franz venait après lui.
+
+Le terrain s'enfonçait par une pente douce et s'élargissait à mesure que
+l'on avançait; mais cependant Franz et le comte étaient encore forcés de
+marcher courbés et eussent eu peine à passer deux de front. Ils firent
+encore cent cinquante pas ainsi, puis ils furent arrêtés par le cri de:
+_Qui vive_?
+
+En même temps ils virent au milieu de l'obscurité briller sur le canon
+d'une carabine le reflet de leur propre torche.
+
+«_Ami_!» dit Peppino.
+
+Et il s'avança seul et dit quelques mots à voix basse à cette seconde
+sentinelle, qui, comme la première, salua en faisant signe aux visiteurs
+nocturnes qu'ils pouvaient continuer leur chemin.
+
+Derrière la sentinelle était un escalier d'une vingtaine de marches;
+Franz et le comte descendirent les vingt marches, et se trouvèrent dans
+une espèce de carrefour mortuaire. Cinq routes divergeaient comme les
+rayons d'une étoile, et les parois des murailles creusées de niches
+superposées ayant la forme de cercueils, indiquaient que l'on était
+entré enfin dans les catacombes.
+
+Dans l'une de ces cavités, dont il était impossible de distinguer
+l'étendue, on voyait, le jour, quelques reflets de lumière.
+
+Le comte posa la main sur l'épaule de Franz.
+
+«Voulez-vous voir un camp de bandits au repos? lui dit-il.
+
+--Certainement, répondit Franz.
+
+--Eh bien, venez avec moi.... Peppino, éteins la torche.»
+
+Peppino obéit, et Franz et le comte se trouvèrent dans la plus profonde
+obscurité; seulement, à cinquante pas à peu près en avant d'eux,
+continuèrent de danser le long des murailles quelques lueurs rougeâtres
+devenues encore plus visibles depuis que Peppino avait éteint sa torche.
+
+Ils avancèrent silencieusement, le comte guidant Franz comme s'il avait
+eu cette singulière faculté de voir dans les ténèbres. Au reste, Franz
+lui-même distinguait plus facilement son chemin à mesure qu'il
+s'approchait de ces reflets qui leur servaient de guides.
+
+Trois arcades, dont celle du milieu servait de porte, leur donnaient
+passage.
+
+Ces arcades s'ouvraient d'un côté sur le corridor où étaient le comte
+et Franz, et de l'autre sur une grande chambre carrée tout entourée de
+niches pareilles à celles dont nous avons déjà parlé. Au milieu de cette
+chambre s'élevaient quatre pierres qui autrefois avaient servi d'autel,
+comme l'indiquait la croix qui les surmontait encore.
+
+Une seule lampe, posée sur un fût de colonne, éclairait d'une lumière
+pâle et vacillante l'étrange scène qui s'offrait aux yeux des deux
+visiteurs cachés dans l'ombre.
+
+Un homme était assis, le coude appuyé sur cette colonne, et lisait,
+tournant le dos aux arcades par l'ouverture desquelles les nouveaux
+arrivés le regardaient.
+
+C'était le chef de la bande, Luigi Vampa.
+
+Tout autour de lui, groupés selon leur caprice, couchés dans leurs
+manteaux ou adossés à une espèce de banc de pierre qui régnait tout
+autour du columbarium, on distinguait une vingtaine de brigands; chacun
+avait sa carabine à portée de la main.
+
+Au fond, silencieuse, à peine visible et pareille à une ombre, une
+sentinelle se promenait de long en large devant une espèce d'ouverture
+qu'on ne distinguait que parce que les ténèbres semblaient plus épaisses
+en cet endroit.
+
+Lorsque le comte crut que Franz avait suffisamment réjoui ses regards de
+ce pittoresque tableau, il porta le doigt à ses lèvres pour lui
+recommander le silence, et montant les trois marches qui conduisaient du
+corridor au columbarium, il entra dans la chambre par l'arcade du
+milieu et s'avança vers Vampa, qui était si profondément plongé dans sa
+lecture qu'il n'entendit point le bruit de ses pas.
+
+«Qui vive?» cria la sentinelle moins préoccupée, et qui vit à la lueur
+de la lampe une espèce d'ombre qui grandissait derrière son chef.
+
+À ce cri Vampa se leva vivement, tirant du même coup un pistolet de sa
+ceinture.
+
+En un instant tous les bandits furent sur pied, et vingt canons de
+carabine se dirigèrent sur le comte.
+
+«Eh bien, dit tranquillement celui-ci d'une voix parfaitement calme et
+sans qu'un seul muscle de son visage bougeât; eh bien, mon cher Vampa,
+il me semble que voilà bien des frais pour recevoir un ami!
+
+--Armes bas!» cria le chef en faisant un signe impératif d'une main,
+tandis que de l'autre il ôtait respectueusement son chapeau.
+
+Puis se retournant vers le singulier personnage qui dominait toute cette
+scène:
+
+«Pardon, monsieur le comte, lui dit-il, mais j'étais si loin de
+m'attendre à l'honneur de votre visite, que je ne vous ai pas reconnu.
+
+--Il paraît que vous avez la mémoire courte en toute chose, Vampa, dit
+le comte, et que non seulement vous oubliez le visage des gens, mais
+encore les conditions faites avec eux.
+
+--Et quelles conditions ai-je donc oubliées, monsieur le comte? demanda
+le bandit en homme qui, s'il a commis une erreur, ne demande pas mieux
+que de la réparer.
+
+--N'a-t-il pas été convenu, dit le comte, que non seulement ma personne,
+mais encore celle de mes amis, vous seraient sacrées?
+
+--Et en quoi ai-je manqué au traité, Excellence?
+
+--Vous avez enlevé ce soir et vous avez transporté ici le vicomte
+Albert de Morcerf; eh bien, continua le comte avec un accent qui fit
+frissonner Franz, ce jeune homme est _de mes amis_, ce jeune homme loge
+dans le même hôtel que moi, ce jeune homme a fait Corso pendant huit
+jours dans ma propre calèche, et cependant, je vous le répète, vous
+l'avez enlevé, vous l'avez transporté ici, et, ajouta le comte en tirant
+la lettre de sa poche, vous l'avez mis à rançon comme s'il était le
+premier venu.
+
+--Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu de cela, vous autres? dit le chef
+en se tournant vers ses hommes, qui reculèrent tous devant son regard;
+pourquoi m'avez-vous exposé ainsi à manquer à ma parole envers un homme
+comme M. le comte, qui tient notre vie à tous entre ses mains? Par le
+sang du Christ! si je croyais qu'un de vous eût su que le jeune homme
+était l'ami de Son Excellence, je lui brûlerais la cervelle de ma propre
+main.
+
+--Eh bien, dit le comte en se retournant du côté de Franz, je vous avais
+bien dit qu'il y avait quelque erreur là-dessous.
+
+--N'êtes-vous pas seul? demanda Vampa avec inquiétude.
+
+--Je suis avec la personne à qui cette lettre était adressée, et à qui
+j'ai voulu prouver que Luigi Vampa est un homme de parole. Venez,
+Excellence, dit-il à Franz, voilà Luigi Vampa qui va vous dire lui-même
+qu'il est désespéré de l'erreur qu'il vient de commettre.»
+
+Franz s'approcha; le chef fit quelques pas au-devant de Franz.
+
+«Soyez le bienvenu parmi nous, Excellence, lui dit-il; vous avez
+entendu ce que vient de dire le comte, et ce que je lui ai répondu:
+j'ajouterai que je ne voudrais pas, pour les quatre mille piastres
+auxquelles j'avais fixé la rançon de votre ami, que pareille chose fût
+arrivée.
+
+--Mais, dit Franz en regardant tout autour de lui avec inquiétude, où
+donc est le prisonnier? je ne le vois pas.
+
+--Il ne lui est rien arrivé, j'espère! demanda le comte en fronçant le
+sourcil.
+
+--Le prisonnier est là, dit Vampa en montrant de la main l'enfoncement
+devant lequel se promenait le bandit en faction, et je vais lui annoncer
+moi-même qu'il est libre.»
+
+Le chef s'avança vers l'endroit désigné par lui comme servant de prison
+à Albert, et Franz et le comte le suivirent.
+
+«Que fait le prisonnier? demanda Vampa à la sentinelle.
+
+--Ma foi, capitaine, répondit celle-ci, je n'en sais rien; depuis plus
+d'une heure, je ne l'ai pas entendu remuer.
+
+--Venez, Excellence!» dit Vampa.
+
+Le comte et Franz montèrent sept ou huit marches, toujours précédés par
+le chef, qui tira un verrou et poussa une porte.
+
+Alors, à la lueur d'une lampe pareille à celle qui éclairait le
+columbarium, on put voir Albert, enveloppé d'un manteau que lui avait
+prêté un des bandits, couché dans un coin et dormant du plus profond
+sommeil.
+
+«Allons! dit le comte souriant de ce sourire qui lui était particulier,
+pas mal pour un homme qui devait être fusillé à sept heures du matin.»
+
+Vampa regardait Albert endormi avec une certaine admiration; on voyait
+qu'il n'était pas insensible à cette preuve de courage.
+
+«Vous avez raison, monsieur le comte, dit-il, cet homme doit être de vos
+amis.»
+
+Puis s'approchant d'Albert et lui touchant l'épaule:
+
+«Excellence! dit-il, vous plaît-il de vous éveiller?»
+
+Albert étendit les bras, se frotta les paupières et ouvrit les yeux.
+
+«Ah! ah! dit-il, c'est vous, capitaine! pardieu, vous auriez bien dû me
+laisser dormir; je faisais un rêve charmant: je rêvais que je dansais le
+galop chez Torlonia avec la comtesse G...!»
+
+Il tira sa montre, qu'il avait gardée pour juger lui-même le temps
+écoulé.
+
+«Une heure et demie du matin! dit-il, mais pourquoi diable
+m'éveillez-vous à cette heure-ci?
+
+--Pour vous dire que vous êtes libre, Excellence.
+
+--Mon cher, reprit Albert avec une liberté d'esprit parfaite, retenez
+bien à l'avenir cette maxime de Napoléon le Grand: «Ne m'éveillez que
+pour les mauvaises nouvelles.» Si vous m'aviez laissé dormir, j'achevais
+mon galop, et je vous en aurais été reconnaissant toute ma vie.... On a
+donc payé ma rançon?
+
+--Non, Excellence.
+
+--Eh bien, alors, comment suis-je libre?
+
+--Quelqu'un, à qui je n'ai rien à refuser, est venu vous réclamer.
+
+--Jusqu'ici?
+
+--Jusqu'ici.
+
+--Ah! pardieu, ce quelqu'un-là est bien aimable!»
+
+Albert regarda tout autour de lui et aperçut Franz.
+
+«Comment, lui dit-il, c'est vous, mon cher Franz, qui poussez le
+dévouement jusque-là?
+
+--Non, pas moi, répondit Franz, mais notre voisin, M. le comte de
+Monte-Cristo.
+
+--Ah pardieu! monsieur le comte, dit gaiement Albert en rajustant sa
+cravate et ses manchettes, vous êtes un homme véritablement précieux, et
+j'espère que vous me regarderez comme votre éternel obligé, d'abord pour
+l'affaire de la voiture, ensuite pour celle-ci!» et il tendit la main au
+comte, qui frissonna au moment de lui donner la sienne, mais qui
+cependant la lui donna.
+
+Le bandit regardait toute cette scène d'un air stupéfait; il était
+évidemment habitué à voir ses prisonniers trembler devant lui, et voilà
+qu'il y en avait un dont l'humeur railleuse n'avait subi aucune
+altération: quant à Franz, il était enchanté qu'Albert eût soutenu, même
+vis-à-vis d'un bandit, l'honneur national.
+
+«Mon cher Albert, lui dit-il, si vous voulez vous hâter, nous aurons
+encore le temps d'aller finir la nuit chez Torlonia; vous prendrez votre
+galop où vous l'avez interrompu, de sorte que vous ne garderez aucune
+rancune au seigneur Luigi, qui s'est véritablement, dans toute cette
+affaire, conduit en galant homme.
+
+--Ah! vraiment, dit-il, vous avez raison, et nous pourrons y être à deux
+heures. Seigneur Luigi, continua Albert, y a-t-il quelque autre
+formalité à remplir pour prendre congé de Votre Excellence?
+
+--Aucune, monsieur, répondit le bandit, et vous êtes libre comme l'air.
+
+--En ce cas, bonne et joyeuse vie; venez, messieurs, venez!
+
+Et Albert, suivi de Franz et du comte, descendit l'escalier et traversa
+la grande salle carrée; tous les bandits étaient debout et le chapeau à
+la main.
+
+«Peppino, dit le chef, donne-moi la torche.
+
+--Eh bien, que faites-vous donc? demanda le comte.
+
+--Je vous reconduis, dit le capitaine; c'est bien le moindre honneur que
+je puisse rendre à Votre Excellence.»
+
+Et prenant la torche allumée des mains du pâtre, il marcha devant ses
+hôtes, non pas comme un valet qui accomplit une oeuvre de servilité,
+mais comme un roi qui précède des ambassadeurs.
+
+Arrivé à la porte il s'inclina.
+
+«Et maintenant, monsieur le comte, dit-il, je vous renouvelle mes
+excuses, et j'espère que vous ne me gardez aucun ressentiment de ce qui
+vient d'arriver?
+
+--Non, mon cher Vampa, dit le comte; d'ailleurs vous rachetez vos
+erreurs d'une façon si galante, qu'on est presque tenté de vous savoir
+gré de les avoir commises.
+
+--Messieurs! reprit le chef en se retournant du côté des jeunes gens,
+peut-être l'offre ne vous paraîtra-t-elle pas bien attrayante; mais,
+s'il vous prenait jamais envie de me faire une seconde visite, partout
+où je serai vous serez les bienvenus.»
+
+Franz et Albert saluèrent. Le comte sortit le premier, Albert ensuite,
+Franz restait le dernier.
+
+«Votre Excellence a quelque chose à me demander? dit Vampa en souriant.
+
+--Oui, je l'avoue, répondit Franz, je serais curieux de savoir quel
+était l'ouvrage que vous lisiez avec tant d'attention quand nous sommes
+arrivés.
+
+--Les _Commentaires de César_, dit le bandit, c'est mon livre de
+prédilection.
+
+--Eh bien, ne venez-vous pas? demanda Albert.
+
+--Si fait, répondit Franz, me voilà!»
+
+Et il sortit à son tour du soupirail.
+
+On fit quelques pas dans la plaine.
+
+«Ah! pardon! dit Albert en revenant en arrière, voulez-vous permettre,
+capitaine?
+
+Et il alluma son cigare à la torche de Vampa.
+
+«Maintenant, monsieur le comte, dit-il, la plus grande diligence
+possible! je tiens énormément à aller finir ma nuit chez le duc de
+Bracciano.»
+
+On retrouva la voiture où on l'avait laissée; le comte dit un seul mot
+arabe à Ali, et les chevaux partirent à fond de train.
+
+Il était deux heures juste à la montre d'Albert quand les deux amis
+rentrèrent dans la salle de danse.
+
+Leur retour fit événement; mais, comme ils entraient ensemble, toutes
+les inquiétudes que l'on avait pu concevoir sur Albert cessèrent à
+l'instant même.
+
+«Madame, dit le vicomte de Morcerf en s'avançant vers la comtesse, hier
+vous avez eu la bonté de me promettre un galop, je viens un peu tard
+réclamer cette gracieuse promesse; mais voilà mon ami, dont vous
+connaissez la véracité, qui vous affirmera qu'il n'y a pas de ma faute.»
+
+Et comme en ce moment la musique donnait le signal de la valse, Albert
+passa son bras autour de la taille de la comtesse et disparut avec elle
+dans le tourbillon des danseurs.
+
+Pendant ce temps Franz songeait au singulier frissonnement qui avait
+passé par tout le corps du comte de Monte-Cristo au moment où il avait
+été en quelque sorte forcé de donner la main à Albert.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+Le rendez-vous.
+
+
+Le lendemain, en se levant, le premier mot d'Albert fut pour proposer à
+Franz d'aller faire une visite au comte; il l'avait déjà remercié la
+veille, mais il comprenait qu'un service comme celui qu'il lui avait
+rendu valait bien deux remerciements.
+
+Franz, qu'un attrait mêlé de terreur attirait vers le comte de
+Monte-Cristo, ne voulut pas le laisser aller seul chez cet homme et
+l'accompagna; tous deux furent introduits dans le salon: cinq minutes
+après, le comte parut.
+
+«Monsieur le comte, lui dit Albert en allant à lui, permettez-moi de
+vous répéter ce matin ce que je vous ai mal dit hier: c'est que je
+n'oublierai jamais dans quelle circonstance vous m'êtes venu en aide, et
+que je me souviendrai toujours que je vous dois la vie ou à peu près.
+
+--Mon cher voisin, répondit le comte en riant, vous vous exagérez vos
+obligations envers moi. Vous me devez une petite économie d'une
+vingtaine de mille francs sur votre budget de voyage et voilà tout; vous
+voyez bien que ce n'est pas la peine d'en parler. De votre côté,
+ajouta-t-il, recevez tous mes compliments, vous avez été adorable de
+sans-gêne et de laisser-aller.
+
+--Que voulez-vous, comte, dit Albert; je me suis figuré que je m'étais
+fait une mauvaise querelle et qu'un duel s'en était suivi, et j'ai voulu
+faire comprendre une chose à ces bandits: c'est qu'on se bat dans tous
+les pays du monde, mais qu'il n'y a que les Français qui se battent en
+riant. Néanmoins, comme mon obligation vis-à-vis de vous n'en est pas
+moins grande, je viens vous demander si, par moi, par mes amis et par
+mes connaissances, je ne pourrais pas vous être bon à quelque chose. Mon
+père, le comte de Morcerf, qui est d'origine espagnole, a une haute
+position en France et en Espagne, je viens me mettre, moi et tous les
+gens qui m'aiment, à votre disposition.
+
+--Eh bien, dit le comte, je vous avoue, monsieur de Morcerf, que
+j'attendais votre offre et que je l'accepte de grand coeur. J'avais
+déjà jeté mon dévolu sur vous pour vous demander un grand service.
+
+--Lequel?
+
+--Je n'ai jamais été à Paris! je ne connais pas Paris....
+
+--Vraiment! s'écria Albert, vous avez pu vivre jusqu'à présent sans voir
+Paris? c'est incroyable!
+
+--C'est ainsi, cependant; mais je sens comme vous qu'une plus longue
+ignorance de la capitale du monde intelligent est chose impossible. Il y
+a plus: peut-être même aurais-je fait ce voyage indispensable depuis
+longtemps, si j'avais connu quelqu'un qui pût m'introduire dans ce monde
+où je n'avais aucune relation.
+
+--Oh! un homme comme vous! s'écria Albert.
+
+--Vous êtes bien bon, mais comme je ne me reconnais à moi-même d'autre
+mérite que de pouvoir faire concurrence comme millionnaire à M. Aguado
+ou à M. Rothschild, et que je ne vais pas à Paris pour jouer à la
+Bourse, cette petite circonstance m'a retenu. Maintenant votre offre me
+décide. Voyons, vous engagez-vous, mon cher monsieur de Morcerf (le
+comte accompagna ces mots d'un singulier sourire), vous engagez-vous,
+lorsque j'irai en France, à m'ouvrir les portes de ce monde où je serai
+aussi étranger qu'un Huron ou qu'un Cochinchinois?
+
+--Oh! quant à cela, monsieur le comte, à merveille et de grand coeur!
+répondit Albert; et d'autant plus volontiers (mon cher Franz, ne vous
+moquez pas trop de moi!) que je suis rappelé à Paris par une lettre que
+je reçois ce matin même et où il est question pour moi d'une alliance
+avec une maison fort agréable et qui a les meilleures relations dans le
+monde parisien.
+
+--Alliance par mariage? dit Franz en riant.
+
+--Oh! mon Dieu, oui! Ainsi, quand vous reviendrez à Paris vous me
+trouverez homme posé et peut-être père de famille. Cela ira bien à ma
+gravité naturelle, n'est-ce pas? En tout cas, comte, je vous le répète,
+moi et les miens sommes à vous corps et âme.
+
+--J'accepte, dit le comte, car je vous jure qu'il ne me manquait que
+cette occasion pour réaliser des projets que je rumine depuis
+longtemps.»
+
+Franz ne douta point un instant que ces projets ne fussent ceux dont le
+comte avait laissé échapper un mot dans la grotte de Monte-Cristo, et il
+regarda le comte pendant qu'il disait ces paroles pour essayer de saisir
+sur sa physionomie quelque révélation de ces projets qui le conduisaient
+à Paris; mais il était bien difficile de pénétrer dans l'âme de cet
+homme, surtout lorsqu'il la voilait avec un sourire.
+
+«Mais, voyons, comte, reprit Albert enchanté d'avoir à produire un homme
+comme Monte-Cristo, n'est-ce pas là un de ces projets en l'air, comme on
+en fait mille en voyage, et qui, bâtis sur du sable, sont emportés au
+premier souffle du vent?
+
+--Non, d'honneur, dit le comte; je veux aller à Paris, il faut que j'y
+aille.
+
+--Et quand cela?
+
+--Mais quand y serez-vous vous-même?
+
+--Moi, dit Albert; oh! mon Dieu! dans quinze jours ou trois semaines au
+plus tard; le temps de revenir.
+
+--Eh bien, dit le comte, je vous donne trois mois; vous voyez que je
+vous fais la mesure large.
+
+--Et dans trois mois, s'écria Albert avec joie, vous venez frapper à ma
+porte?
+
+--Voulez-vous un rendez-vous jour pour jour, heure pour heure? dit le
+comte, je vous préviens que je suis d'une exactitude désespérante.
+
+--Jour pour jour, heure pour heure, dit Albert; cela me va à merveille.
+
+--Eh bien, soit. Il étendit la main vers un calendrier suspendu près de
+la glace. Nous sommes aujourd'hui, dit-il, le 21 février (il tira sa
+montre); il est dix heures et demie du matin. Voulez-vous m'attendre le
+21 mai prochain, à dix heures et demie du matin?
+
+--À merveille! dit Albert, le déjeuner sera prêt.
+
+--Vous demeurez?
+
+--Rue du Helder, n° 27.
+
+--Vous êtes chez vous en garçon, je ne vous gênerai pas?
+
+--J'habite dans l'hôtel de mon père, mais un pavillon au fond de la cour
+entièrement séparé.
+
+--Bien.»
+
+Le comte prit ses tablettes et écrivit: «Rue du Helder, n° 27, 21 mai,
+à dix heures et demie du matin.»
+
+«Et maintenant, dit le comte en remettant ses tablettes dans sa poche,
+soyez tranquille, l'aiguille de votre pendule ne sera pas plus exacte
+que moi.
+
+--Je vous reverrai avant mon départ? demanda Albert.
+
+--C'est selon: quand partez-vous?
+
+--Je pars demain, à cinq heures du soir.
+
+--En ce cas, je vous dis adieu. J'ai affaire à Naples et ne serai de
+retour ici que samedi soir ou dimanche matin. Et vous, demanda le comte
+à Franz, partez-vous aussi, monsieur le baron?
+
+--Oui.
+
+--Pour la France?
+
+--Non, pour Venise. Je reste encore un an ou deux en Italie.
+
+--Nous ne nous verrons donc pas à Paris?
+
+--Je crains de ne pas avoir cet honneur.
+
+--Allons, messieurs, bon voyage», dit le comte aux deux amis en leur
+tendant à chacun une main.
+
+C'était la première fois que Franz touchait la main de cet homme; il
+tressaillit, car elle était glacée comme celle d'un mort.
+
+«Une dernière fois, dit Albert, c'est bien arrêté, sur parole d'honneur,
+n'est-ce pas? rue du Helder, n° 27, le 21 mai, à dix heures et demie du
+matin?
+
+--Le 21 mai, à dix heures et demie du matin, rue du Helder, n° 27»,
+reprit le comte.
+
+Sur quoi les deux jeunes gens saluèrent le comte et sortirent.
+
+«Qu'avez-vous donc? dit en rentrant chez lui Albert à Franz, vous avez
+l'air tout soucieux.
+
+--Oui, dit Franz, je vous l'avoue, le comte est un homme singulier, et
+je vois avec inquiétude ce rendez-vous qu'il vous a donné à Paris.
+
+--Ce rendez-vous... avec inquiétude! Ah çà! mais êtes-vous fou, mon cher
+Franz? s'écria Albert.
+
+--Que voulez-vous, dit Franz, fou ou non, c'est ainsi.
+
+--Écoutez, reprit Albert, et je suis bien aise que l'occasion se
+présente de vous dire cela, mais je vous ai toujours trouvé assez froid
+pour le comte, que, de son côté, j'ai toujours trouvé parfait, au
+contraire, pour nous. Avez-vous quelque chose de particulier contre lui?
+
+
+--Peut-être.
+
+--L'aviez-vous vu déjà quelque part avant de le rencontrer ici?
+
+--Justement.
+
+--Où cela?
+
+--Me promettez-vous de ne pas dire un mot de ce que je vais vous
+raconter?
+
+--Je vous le promets.
+
+--Parole d'honneur?
+
+--Parole d'honneur.
+
+--C'est bien. Écoutez donc.
+
+Et alors Franz raconta à Albert son excursion à l'île de Monte-Cristo,
+comment il y avait trouvé un équipage de contrebandiers, et au milieu de
+cet équipage deux bandits corses. Il s'appesantit sur toutes les
+circonstances de l'hospitalité féerique que le comte lui avait donnée
+dans sa grotte des _Mille et une Nuits_; il lui raconta le souper, le
+haschich, les statues, la réalité et le rêve, et comment à son réveil il
+ne restait plus comme preuve et comme souvenir de tous ces événements
+que ce petit yacht, faisant à l'horizon voile pour Porto-Vecchio.
+
+Puis il passa à Rome, à la nuit du Colisée, à la conversation qu'il
+avait entendue entre lui et Vampa, conversation relative à Peppino, et
+dans laquelle le comte avait promis d'obtenir la grâce du bandit,
+promesse qu'il avait si bien tenue, ainsi que nos lecteurs ont pu en
+juger.
+
+Enfin, il en arriva à l'aventure de la nuit précédente, à l'embarras où
+il s'était trouvé en voyant qu'il lui manquait pour compléter la somme
+six ou sept cents piastres; enfin à l'idée qu'il avait eue de s'adresser
+au comte, idée qui avait eu à la fois un résultat si pittoresque et si
+satisfaisant.
+
+Albert écoutait Franz de toutes ses oreilles.
+
+«Eh bien, lui dit-il quand il eut fini, où voyez-vous dans tout cela
+quelque chose à reprendre? Le comte est voyageur, le comte a un bâtiment
+à lui, parce qu'il est riche. Allez à Portsmouth ou à Southampton, vous
+verrez les ports encombrés de yachts appartenant à de riches Anglais qui
+ont la même fantaisie. Pour savoir où s'arrêter dans ses excursions,
+pour ne pas manger cette affreuse cuisine qui nous empoisonne, moi
+depuis quatre mois, vous depuis quatre ans pour ne pas coucher dans ces
+abominables lits où l'on ne peut dormir, il se fait meubler un
+pied-à-terre à Monte-Cristo: quand son pied-à-terre est meublé, il
+craint que le gouvernement toscan ne lui donne congé et que ses dépenses
+ne soient perdues, alors il achète l'île et en prend le nom. Mon cher,
+fouillez dans votre souvenir, et dites-moi combien de gens de votre
+connaissance prennent le nom des propriétés qu'ils n'ont jamais eues.
+
+--Mais, dit Franz à Albert, les bandits corses qui se trouvent dans son
+équipage?
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Vous savez mieux que personne,
+n'est-ce pas, que les bandits corses ne sont pas des voleurs, mais
+purement et simplement des fugitifs que quelque vendetta a exilés de
+leur ville ou de leur village; on peut donc les voir sans se
+compromettre: quant à moi, je déclare que si jamais je vais en Corse,
+avant de me faire présenter au gouverneur et au préfet, je me fais
+présenter aux bandits de Colomba, si toutefois on peut mettre la main
+dessus; je les trouve charmants.
+
+--Mais Vampa et sa troupe, reprit Franz; ceux-là sont des bandits qui
+arrêtent pour voler; vous ne le niez pas, je l'espère. Que dites-vous
+de l'influence du comte sur de pareils hommes?
+
+--Je dirai, mon cher, que, comme selon toute probabilité je dois la vie
+à cette influence, ce n'est point à moi à la critiquer de trop près.
+Ainsi donc, au lieu de lui en faire comme vous un crime capital, vous
+trouverez bon que je l'excuse, sinon de m'avoir sauvé la vie, ce qui est
+peut-être un peu exagéré mais du moins de m'avoir épargné quatre mille
+piastres, qui font bel et bien vingt-quatre mille livres de notre
+monnaie, somme à laquelle on ne m'aurait certes pas estimé en France; ce
+qui prouve, ajouta Albert en riant, que nul n'est prophète en son pays.
+
+--Eh bien, voilà justement; de quel pays est le comte? quelle langue
+parle-t-il? quels sont ses moyens d'existence? d'où lui vient son
+immense fortune? quelle a été cette première partie de sa vie
+mystérieuse et inconnue qui a répandu sur la seconde cette teinte sombre
+et misanthropique? Voilà, à votre place, ce que je voudrais savoir.
+
+--Mon cher Franz, reprit Albert, quand en recevant ma lettre vous avez
+vu que nous avions besoin de l'influence du comte, vous avez été lui
+dire: «Albert de Morcerf, mon ami, court un danger; aidez-moi à le tirer
+de ce danger!» n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Alors, vous a-t-il demandé: «Qu'est-ce que M. Albert de Morcerf? d'où
+lui vient son nom? d'où lui vient sa fortune? quels sont ses moyens
+d'existence? quel est son pays? où est-il né?» Vous a-t-il demandé tout
+cela, dites?
+
+--Non, je l'avoue.
+
+--Il est venu, voilà tout. Il m'a tiré des mains de M. Vampa; où, malgré
+mes apparences pleines de désinvolture, comme vous dites, je faisais
+fort mauvaise figure, je l'avoue. Eh bien, mon cher, quand en échange
+d'un pareil service il me demande de faire pour lui ce qu'on fait tous
+les jours pour le premier prince russe ou italien qui passe par Paris,
+c'est-à-dire de le présenter dans le monde, vous voulez que je lui
+refuse cela! Allons donc vous êtes fou.»
+
+Il faut dire que, contre l'habitude, toutes les bonnes raisons étaient
+cette fois du côté d'Albert.
+
+«Enfin, reprit Franz avec un soupir, faites comme vous voudrez, mon cher
+vicomte; car tout ce que vous me dites là est fort spécieux, je l'avoue;
+mais il n'en est pas moins vrai que le comte de Monte-Cristo est un
+homme étrange.
+
+--Le comte de Monte-Cristo est un philanthrope. Il ne vous a pas dit
+dans quel but il venait à Paris. Eh bien, il vient pour concourir aux
+prix Montyon; et s'il ne lui faut que ma voix pour qu'il les obtienne,
+et l'influence de ce monsieur si laid qui les fait obtenir, eh bien, je
+lui donnerai l'une et je lui garantirai l'autre. Sur ce, mon cher Franz,
+ne parlons plus de cela, mettons-nous à table et allons faire une
+dernière visite à Saint-Pierre.»
+
+Il fut fait comme disait Albert, et le lendemain, à cinq heures de
+l'après-midi, les deux jeunes gens se quittaient, Albert de Morcerf pour
+revenir à Paris, Franz d'Épinay pour aller passer une quinzaine de jours
+à Venise.
+
+Mais, avant de monter en voiture, Albert remit encore au garçon de
+l'hôtel, tant il avait peur que son convive ne manquât au rendez-vous,
+une carte pour le comte de Monte-Cristo, sur laquelle au-dessous de ces
+mots: «Vicomte Albert de Morcerf», il y avait écrit au crayon:
+
+_21 mai, à dix heures et demie du matin, 27, rue du Helder._
+
+
+
+
+XXXIX
+
+Les convives.
+
+
+Dans cette maison de la rue du Helder, où Albert de Morcerf avait donné
+rendez-vous, à Rome, au comte de Monte-Cristo, tout se préparait dans la
+matinée du 21 mai pour faire honneur à la parole du jeune homme.
+
+Albert de Morcerf habitait un pavillon situé à l'angle d'une grande cour
+et faisant face à un autre bâtiment destiné aux communs. Deux fenêtres
+de ce pavillon seulement donnaient sur la rue, les autres étaient
+percées, trois sur la cour et deux autres en retour sur le jardin.
+
+Entre cette cour et ce jardin s'élevait, bâtie avec le mauvais goût de
+l'architecture impériale, l'habitation fashionable et vaste du comte et
+de la comtesse de Morcerf.
+
+Sur toute la largeur de la propriété régnait, donnant sur la rue, un mur
+surmonté, de distance en distance, de vases de fleurs, et coupé au
+milieu par une grande grille aux lances dorées, qui servait aux entrées
+d'apparat; une petite porte presque accolée à la loge du concierge
+donnait passage aux gens de service ou aux maîtres entrant ou sortant à
+pied.
+
+On devinait, dans ce choix du pavillon destiné à l'habitation d'Albert,
+la délicate prévoyance d'une mère qui, ne voulant pas se séparer de son
+fils, avait cependant compris qu'un jeune homme de l'âge du vicomte
+avait besoin de sa liberté tout entière. On y reconnaissait aussi, d'un
+autre côté, nous devons le dire, l'intelligent égoïsme du jeune homme,
+épris de cette vie libre et oisive, qui est celle des fils de famille,
+et qu'on lui dorait comme à l'oiseau sa cage.
+
+Par les deux fenêtres donnant sur la rue, Albert de Morcerf pouvait
+faire ses explorations au-dehors. La vue du dehors est si nécessaire aux
+jeunes gens qui veulent toujours voir le monde traverser leur horizon,
+cet horizon ne fût-il que celui de la rue! Puis son exploration faite,
+si cette exploration paraissait mériter un examen plus approfondi,
+Albert de Morcerf pouvait, pour se livrer à ses recherches, sortir par
+une petite porte faisant pendant à celle que nous avons indiquée près de
+la loge du portier, et qui mérite une mention particulière.
+
+C'était une petite porte qu'on eût dit oubliée de tout le monde depuis
+le jour où la maison avait été bâtie, et qu'on eût cru condamnée à tout
+jamais, tant elle semblait discrète et poudreuse, mais dont la serrure
+et les gonds, soigneusement huilés, annonçaient une pratique mystérieuse
+et suivie. Cette petite porte sournoise faisait concurrence aux deux
+autres et se moquait du concierge, à la vigilance et à la juridiction
+duquel elle échappait, s'ouvrant comme la fameuse porte de la caverne
+des _Mille et une Nuits_, comme la Sésame enchantée d'Ali-Baba, au moyen
+de quelques mots cabalistiques, ou de quelques grattements convenus,
+prononcés par les plus douces voix ou opérés par les doigts les plus
+effilés du monde.
+
+Au bout d'un corridor vaste et calme, auquel communiquait cette petite
+porte et qui faisait antichambre, s'ouvrait, à droite, la salle à manger
+d'Albert donnant sur la cour, et, à gauche, son petit salon donnant sur
+le jardin. Des massifs, des plantes grimpantes s'élargissant en éventail
+devant les fenêtres, cachaient à la cour et au jardin l'intérieur de ces
+deux pièces, les seules placées au rez-de-chaussée comme elles
+l'étaient, où pussent pénétrer les regards indiscrets.
+
+Au premier, ces deux pièces se répétaient, enrichies d'une troisième,
+prise sur l'antichambre. Ces trois pièces étaient un salon, une chambre
+à coucher et un boudoir.
+
+Le salon d'en bas n'était qu'une espèce de divan algérien destiné aux
+fumeurs.
+
+Le boudoir du premier donnait dans la chambre à coucher, et, par une
+porte invisible, communiquait avec l'escalier. On voit que toutes les
+mesures de précaution étaient prises.
+
+Au-dessus de ce premier étage régnait un vaste atelier, que l'on avait
+agrandi en jetant bas murailles et cloisons, pandémonium que l'artiste
+disputait au dandy. Là se réfugiaient et s'entassaient tous les caprices
+successifs d'Albert, les cors de chasse, les basses, les flûtes, un
+orchestre complet, car Albert avait eu un instant, non pas le goût, mais
+la fantaisie de la musique; les chevalets, les palettes, les pastels,
+car à la fantaisie de la musique avait succédé la fatuité de la
+peinture; enfin les fleurets, les gants de boxe, les espadons et les
+cannes de tout genre; car enfin, suivant les traditions des jeunes gens
+à la mode de l'époque où nous sommes arrivés, Albert de Morcerf
+cultivait, avec infiniment plus de persévérance qu'il n'avait fait de la
+musique et de la peinture, ces trois arts qui complètent l'éducation
+léonine, c'est-à-dire l'escrime, la boxe et le bâton, et il recevait
+successivement dans cette pièce, destinée à tous les exercices du corps,
+Grisier, Cooks et Charles Leboucher.
+
+Le reste des meubles de cette pièce privilégiée étaient de vieux bahuts
+du temps de François Ier, bahuts pleins de porcelaines de Chine, de
+vases du Japon, de faïences de Luca della Robbia et de plats de Bernard
+de Palissy; d'antiques fauteuils où s'étaient peut-être assis Henri IV
+ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car deux de ces fauteuils, ornés d'un
+écusson sculpté où brillaient sur l'azur les trois fleurs de lis de
+France surmontées d'une couronne royale, sortaient visiblement des
+garde-meubles du Louvre, ou tout au moins de celui de quelque château
+royal. Sur ces fauteuils aux fonds sombres et sévères, étaient jetées
+pêle-mêle de riches étoffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la
+Perse ou écloses sous les doigts des femmes de Calcutta ou de
+Chandernagor. Ce que faisaient là ces étoffes, on n'eût pas pu le dire;
+elles attendaient, en récréant les yeux, une destination inconnue à leur
+propriétaire lui-même, et, en attendant, elles illuminaient
+l'appartement de leurs reflets soyeux et dorés.
+
+À la place la plus apparente se dressait un piano, taillé par Roller et
+Blanchet dans du bois de rose, piano à la taille de nos salons de
+Lilliputiens, renfermant cependant un orchestre dans son étroite et
+sonore cavité, et gémissant sous le poids des chefs-d'oeuvre de
+Beethoven, de Weber, de Mozart, d'Haydn, de Grétry et de Porpora.
+
+Puis, partout, le long des murailles, au-dessus des portes, au plafond,
+des épées, des poignards, des criks, des masses, des haches, des armures
+complètes dorées, damasquinées, incrustées; des herbiers, des blocs de
+minéraux, des oiseaux bourrés de crin, ouvrant pour un vol immobile
+leurs ailes couleur de feu et leur bec qu'ils ne ferment jamais.
+
+Il va sans dire que cette pièce était la pièce de prédilection d'Albert.
+
+
+Cependant, le jour du rendez-vous, le jeune homme, en demi-toilette,
+avait établi son quartier général dans le petit salon du
+rez-de-chaussée. Là, sur une table entourée à distance d'un divan large
+et moelleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac jaune de
+Pétersbourg, jusqu'au tabac noir du Sinaï, en passant par le maryland,
+le porto-rico et le latakiéh, resplendissaient dans les pots de faïence
+craquelée qu'adorent les Hollandais. À côté d'eux, dans des cases de
+bois odorant, étaient rangés, par ordre de taille et de qualité, les
+puros, les régalias, les havanes et les manilles; enfin dans une armoire
+tout ouverte, une collection de pipes allemandes, de chibouques aux
+bouquins d'ambre, ornées de corail, et de narguilés incrustés d'or, aux
+longs tuyaux de maroquin roulés comme des serpents, attendaient le
+caprice ou la sympathie des fumeurs. Albert avait présidé lui-même à
+l'arrangement ou plutôt au désordre symétrique qu'après le café, les
+convives d'un déjeuner moderne aiment à contempler à travers la vapeur
+qui s'échappe de leur bouche et qui monte au plafond en longues et
+capricieuses spirales.
+
+À dix heures moins un quart, un valet de chambre entra. C'était un petit
+groom de quinze ans, ne parlant qu'anglais et répondant au nom de John,
+tout le domestique de Morcerf. Bien entendu que dans les jours
+ordinaires le cuisinier de l'hôtel était à sa disposition, et que dans
+les grandes occasions le chasseur du comte l'était également.
+
+Ce valet de chambre, qui s'appelait Germain et qui jouissait de la
+confiance entière de son jeune maître, tenait à la main une liasse de
+journaux qu'il déposa sur une table, et un paquet de lettres qu'il remit
+à Albert.
+
+Albert jeta un coup d'oeil distrait sur ces différentes missives, en
+choisit deux aux écritures fines et aux enveloppes parfumées, les
+décacheta et les lut avec une certaine attention.
+
+«Comment sont venues ces lettres? demanda-t-il.
+
+--L'une est venue par la poste, l'autre a été apportée par le valet de
+chambre de Mme Danglars.
+
+--Faites dire à Mme Danglars que j'accepte la place qu'elle m'offre dans
+sa loge.... Attendez donc... puis, dans la journée, vous passerez chez
+Rosa; vous lui direz que j'irai, comme elle m'y invite, souper avec
+elle en sortant de l'Opéra, et vous lui porterez six bouteilles de vins
+assortis, de Chypre, de Xérès, de Malaga, et un baril d'huîtres
+d'Ostende.... Prenez les huîtres chez Borel, et dites surtout que c'est
+pour moi.
+
+--À quelle heure monsieur veut-il être servi?
+
+--Quelle heure avons-nous?
+
+--Dix heures moins un quart.
+
+--Eh bien, servez pour dix heures et demie précises. Debray sera
+peut-être forcé d'aller à son ministère.... Et d'ailleurs... (Albert
+consulta ses tablettes), c'est bien l'heure que j'ai indiquée au comte,
+le 21 mai, à dix heures et demie du matin, et quoique je ne fasse pas
+grand fond sur sa promesse, je veux être exact. À propos, savez-vous si
+Mme la comtesse est levée?
+
+--Si monsieur le vicomte le désire, je m'en informerai.
+
+--Oui... vous lui demanderez une de ses caves à liqueurs, la mienne est
+incomplète, et vous lui direz que j'aurai l'honneur de passer chez elle
+vers trois heures, et que je lui fais demander la permission de lui
+présenter quelqu'un.»
+
+Le valet sorti, Albert se jeta sur le divan, déchira l'enveloppe de deux
+ou trois journaux, regarda les spectacles, fit la grimace en
+reconnaissant que l'on jouait un opéra et non un ballet, chercha
+vainement dans les annonces de parfumerie un opiat pour les dents dont
+on lui avait parlé, et rejeta l'une après l'autre les trois feuilles les
+plus courues de Paris, en murmurant au milieu d'un bâillement prolongé:
+
+«En vérité, ces journaux deviennent de plus en plus assommants.»
+
+En ce moment une voiture légère s'arrêta devant la porte, et un instant
+après le valet de chambre rentra pour annoncer M. Lucien Debray. Un
+grand jeune homme blond, pâle, à l'oeil gris et assuré, aux lèvres
+minces et froides, à l'habit bleu aux boutons d'or ciselés, à la cravate
+blanche, au lorgnon d'écaille suspendu par un fil de soie, et que, par
+un effort du nerf sourcilier et du nerf zygomatique, il parvenait à
+fixer de temps en temps dans la cavité de son oeil droit, entra sans
+sourire, sans parler et d'un air demi-officiel.
+
+«Bonjour, Lucien.... Bonjour! dit Albert. Ah! vous m'effrayez, mon cher,
+avec votre exactitude! Que dis-je? exactitude! Vous que je n'attendais
+que le dernier, vous arrivez à dix heures moins cinq minutes, lorsque le
+rendez-vous définitif n'est qu'à dix heures et demie! C'est miraculeux!
+Le ministère serait-il renversé, par hasard?
+
+--Non, très cher, dit le jeune homme en s'incrustant dans le divan;
+rassurez-vous, nous chancelons toujours, mais nous ne tombons jamais, et
+je commence à croire que nous passons tout bonnement à l'inamovibilité,
+sans compter que les affaires de la Péninsule vont nous consolider tout
+à fait.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, vous chassez don Carlos d'Espagne.
+
+--Non pas, très cher, ne confondons point, nous le ramenons de l'autre
+côté de la frontière de France, et nous lui offrons une hospitalité
+royale à Bourges.
+
+--À Bourges?
+
+--Oui, il n'a pas à se plaindre, que diable! Bourges est la capitale du
+roi Charles VII. Comment! vous ne saviez pas cela? C'est connu depuis
+hier de tout Paris, et avant-hier la chose avait déjà transpiré à la
+Bourse, car M. Danglars (je ne sais point par quel moyen cet homme sait
+les nouvelles en même temps que nous), car M. Danglars a joué à la
+hausse et a gagné un million.
+
+--Et vous, un ruban nouveau, à ce qu'il paraît; car je vois un liséré
+bleu ajouté à votre brochette?
+
+--Heu! ils m'ont envoyé la plaque de Charles III, répondit négligemment
+Debray.
+
+--Allons ne faites donc pas l'indifférent, et avouez que la chose vous a
+fait plaisir à recevoir.
+
+--Ma foi, oui, comme complément de toilette, une plaque fait bien sur un
+habit noir boutonné, c'est élégant.
+
+--Et, dit Morcerf en souriant, on a l'air du prince de Galles ou du duc
+de Reichstadt.
+
+--Voilà donc pourquoi vous me voyez si matin, très cher.
+
+--Parce que vous avez la plaque de Charles III et que vous vouliez
+m'annoncer cette bonne nouvelle?
+
+--Non; parce que j'ai passé la nuit à expédier des lettres: vingt-cinq
+dépêches diplomatiques. Rentré chez moi ce matin au jour, j'ai voulu
+dormir; mais le mal de tête m'a pris, et je me suis relevé pour monter à
+cheval une heure. À Boulogne, l'ennui et la faim m'ont saisi, deux
+ennemis qui vont rarement ensemble, et qui cependant se sont ligués
+contre moi: une espèce d'alliance carlos-républicaine; je me suis alors
+souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voilà: j'ai faim,
+nourrissez-moi; je m'ennuie, amusez-moi.
+
+--C'est mon devoir d'amphitryon, cher ami», dit Albert en sonnant le
+valet de chambre, tandis que Lucien faisait sauter, avec le bout de sa
+badine à pomme d'or incrustée de turquoise, les journaux dépliés.
+«Germain, un verre de xérès et un biscuit. En attendant, mon cher
+Lucien, voici des cigares de contrebande, bien entendu; je vous engage à
+en goûter et à inviter votre ministre à nous en vendre de pareils, au
+lieu de ces espèces de feuilles de noyer qu'il condamne les bons
+citoyens à fumer.
+
+--Peste! je m'en garderais bien. Du moment où ils vous viendraient du
+gouvernement vous n'en voudriez plus et les trouveriez exécrables.
+D'ailleurs, cela ne regarde point l'intérieur, cela regarde les
+finances: adressez-vous à M. Humann, section des contributions
+indirectes, corridor A, n° 26.
+
+--En vérité, dit Albert, vous m'étonnez par l'étendue de vos
+connaissances. Mais prenez donc un cigare!
+
+--Ah! cher vicomte, dit Lucien en allumant un manille à une bougie rose
+brûlant dans un bougeoir de vermeil et en se renversant sur le divan,
+ah! cher vicomte, que vous êtes heureux de n'avoir rien à faire! En
+vérité, vous ne connaissez pas votre bonheur!
+
+--Et que feriez-vous donc, mon cher pacificateur de royaumes, reprit
+Morcerf avec une légère ironie, si vous ne faisiez rien? Comment!
+secrétaire particulier d'un ministre, lancé à la fois dans la grande
+cabale européenne et dans les petites intrigues de Paris; ayant des
+rois, et, mieux que cela, des reines à protéger, des partis à réunir,
+des élections à diriger; faisant plus de votre cabinet avec votre plume
+et votre télégraphe, que Napoléon ne faisait de ses champs de bataille
+avec son épée et ses victoires; possédant vingt-cinq mille livres de
+rente en dehors de votre place; un cheval dont Château-Renaud vous a
+offert quatre cents louis, et que vous n'avez pas voulu donner; un
+tailleur qui ne vous manque jamais un pantalon; ayant l'Opéra, le
+Jockey-Club et le théâtre des Variétés, vous ne trouvez pas dans tout
+cela de quoi vous distraire? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi.
+
+--Comment cela?
+
+--En vous faisant faire une connaissance nouvelle.
+
+--En homme ou en femme?
+
+--En homme.
+
+--Oh! j'en connais déjà beaucoup!
+
+--Mais vous n'en connaissez pas comme celui dont je vous parle.
+
+--D'où vient-il donc? du bout du monde?
+
+--De plus loin peut-être.
+
+--Ah diable! j'espère qu'il n'apporte pas notre déjeuner?
+
+--Non, soyez tranquille, notre déjeuner se confectionne dans les
+cuisines maternelles. Mais vous avez donc faim?
+
+--Oui, je l'avoue, si humiliant que cela soit à dire. Mais j'ai dîné
+hier chez M. de Villefort; et avez-vous remarqué cela, cher ami? on dîne
+très mal chez tous ces gens du parquet; on dirait toujours qu'ils ont
+des remords.
+
+--Ah! pardieu, dépréciez les dîners des autres, avec cela qu'on dîne
+bien chez vos ministres.
+
+--Oui, mais nous n'invitons pas les gens comme il faut, au moins; et si
+nous n'étions pas obligés de faire les honneurs de notre table à
+quelques croquants qui pensent et surtout qui votent bien, nous nous
+garderions comme de la peste de dîner chez nous, je vous prie de croire.
+
+--Alors, mon cher, prenez un second verre de xérès et un autre biscuit.
+
+--Volontiers, votre vin d'Espagne est excellent; vous voyez bien que
+nous avons eu tout à fait raison de pacifier ce pays-là.
+
+--Oui, mais don Carlos?
+
+--Eh bien, don Carlos boira du vin de Bordeaux et dans dix ans nous
+marierons son fils à la petite reine.
+
+--Ce qui vous vaudra la Toison d'or, si vous êtes encore au ministère.
+
+--Je crois, Albert, que vous avez adopté pour système ce matin de me
+nourrir de fumée.
+
+--Eh! c'est encore ce qui amuse le mieux l'estomac, convenez-en; mais,
+tenez, justement j'entends la voix de Beauchamp dans l'antichambre, vous
+vous disputerez, cela vous fera prendre patience.
+
+--À propos de quoi?
+
+--À propos de journaux.
+
+--Oh! cher ami, dit Lucien avec un souverain mépris, est-ce que je lis
+les journaux!
+
+--Raison de plus, alors vous vous disputerez bien davantage.
+
+--M. Beauchamp! annonça le valet de chambre.
+
+--Entrez, entrez! plume terrible! dit Albert en se levant et en allant
+au-devant du jeune homme. Tenez, voici Debray qui vous déteste sans vous
+lire, à ce qu'il dit du moins.
+
+--Il a bien raison, dit Beauchamp, c'est comme moi, je le critique sans
+savoir ce qu'il fait. Bonjour, commandeur.
+
+--Ah! vous savez déjà cela, répondit le secrétaire particulier en
+échangeant avec le journaliste une poignée de main et un sourire.
+
+--Pardieu! reprit Beauchamp.
+
+--Et qu'en dit-on dans le monde?
+
+--Dans quel monde? Nous avons beaucoup de mondes en l'an de grâce 1838.
+
+--Eh! dans le monde critico-politique, dont vous êtes un des lions.
+
+--Mais on dit que c'est chose fort juste, et que vous semez assez de
+rouge pour qu'il pousse un peu de bleu.
+
+--Allons, allons, pas mal, dit Lucien: pourquoi n'êtes vous pas des
+nôtres, mon cher Beauchamp? Ayant de l'esprit comme vous en avez, vous
+feriez fortune en trois ou quatre ans.
+
+--Aussi, je n'attends qu'une chose pour suivre votre conseil: c'est un
+ministère qui soit assuré pour six mois. Maintenant, un seul mot, mon
+cher Albert, car aussi bien faut-il que je laisse respirer le pauvre
+Lucien. Déjeunons-nous ou dînons-nous? J'ai la Chambre, moi. Tout n'est
+pas rose, comme vous le voyez, dans notre métier.
+
+--On déjeunera seulement; nous n'attendons plus que deux personnes, et
+l'on se mettra à table aussitôt qu'elles seront arrivées.
+
+--Et quelles sortes de personnes attendez-vous à déjeuner? dit
+Beauchamp.
+
+--Un gentilhomme et un diplomate, reprit Albert.
+
+--Alors c'est l'affaire de deux petites heures pour le gentilhomme et de
+deux grandes heures pour le diplomate. Je reviendrai au dessert.
+Gardez-moi des fraises, du café et des cigares. Je mangerai une
+côtelette à la Chambre.
+
+--N'en faites rien, Beauchamp, car le gentilhomme fût-il un Montmorency,
+et le diplomate un Metternich, nous déjeunerons à dix heures et demie
+précises; en attendant faites comme Debray, goûtez mon xérès et mes
+biscuits.
+
+--Allons donc, soit, je reste. Il faut absolument que je me distraie ce
+matin.
+
+--Bon, vous voilà comme Debray! Il me semble cependant que lorsque le
+ministère est triste l'opposition doit être gaie.
+
+--Ah! voyez-vous, cher ami, c'est que vous ne savez point ce qui me
+menace. J'entendrai ce matin un discours de M. Danglars à la Chambre des
+députés, et ce soir, chez sa femme, une tragédie d'un pair de France. Le
+diable emporte le gouvernement constitutionnel! et puisque nous avions
+le choix, à ce qu'on dit, comment avons-nous choisi celui-là?
+
+--Je comprends; vous avez besoin de faire provision d'hilarité.
+
+--Ne dites donc pas de mal des discours de M. Danglars, dit Debray: il
+vote pour vous, il fait de l'opposition.
+
+--Voilà, pardieu, bien le mal! aussi j'attends que vous l'envoyiez
+discourir au Luxembourg pour en rire tout à mon aise.
+
+--Mon cher, dit Albert à Beauchamp, on voit bien que les affaires
+d'Espagne sont arrangées, vous êtes ce matin d'une aigreur révoltante.
+Rappelez-vous donc que la chronique parisienne parle d'un mariage entre
+moi et Mlle Eugénie Danglars. Je ne puis donc pas, en conscience, vous
+laisser mal parler de l'éloquence d'un homme qui doit me dire un jour:
+«Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux millions à ma fille.»
+
+--Allons donc! dit Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais. Le roi a pu
+le faire baron, il pourra le faire pair, mais il ne le fera point
+gentilhomme, et le comte de Morcerf est une épée trop aristocratique
+pour consentir, moyennant deux pauvres millions, à une mésalliance. Le
+vicomte de Morcerf ne doit épouser qu'une marquise.
+
+--Deux millions! c'est cependant joli! reprit Morcerf.
+
+--C'est le capital social d'un théâtre de boulevard ou d'un chemin de
+fer du jardin des Plantes à la Râpée.
+
+--Laissez-le dire, Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et
+mariez-vous. Vous épousez l'étiquette d'un sac, n'est-ce pas? eh bien,
+que vous importe! mieux vaut alors sur cette étiquette un blason de
+moins et un zéro de plus; vous avez sept merlettes dans vos armes, vous
+en donnerez trois à votre femme et il vous en restera encore quatre.
+C'est une de plus qu'a M. de Guise, qui a failli être roi de France, et
+dont le cousin germain était empereur d'Allemagne.
+
+--Ma foi, je crois que vous avez raison, Lucien, répondit distraitement
+Albert.
+
+--Et certainement! D'ailleurs tout millionnaire est noble comme un
+bâtard, c'est-à-dire qu'il peut l'être.
+
+--Chut! ne dites pas cela, Debray, reprit en riant Beauchamp, car voici
+Château-Renaud qui, pour vous guérir de votre manie de paradoxer, vous
+passera au travers du corps l'épée de Renaud de Montauban, son ancêtre.
+
+--Il dérogerait alors, répondit Lucien, car je suis vilain et très
+vilain.
+
+--Bon! s'écria Beauchamp, voilà le ministère qui chante du Béranger, où
+allons-nous, mon Dieu?
+
+--M. de Château-Renaud! M. Maximilien Morrel! dit le valet de chambre,
+en annonçant deux nouveaux convives.
+
+--Complets alors! dit Beauchamp, et nous allons déjeuner; car, si je ne
+me trompe, vous n'attendiez plus que deux personnes, Albert?
+
+--Morrel! murmura Albert surpris; Morrel! qu'est-ce que cela?»
+
+Mais avant qu'il eût achevé, M. de Château-Renaud, beau jeune homme de
+trente ans, gentilhomme des pieds à la tête, c'est-à-dire avec la figure
+d'un Guiche et l'esprit d'un Mortemart, avait pris Albert par la main:
+
+«Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous présenter M. le capitaine
+de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon sauveur. Au reste,
+l'homme se présente assez bien par lui-même. Saluez mon héros, vicomte.»
+
+Et il se rangea pour démasquer ce grand et noble jeune homme au front
+large, à l'oeil perçant, aux moustaches noires, que nos lecteurs se
+rappellent avoir vu à Marseille, dans une circonstance assez dramatique
+pour qu'ils ne l'aient point encore oublié. Un riche uniforme,
+demi-français, demi-oriental, admirablement porté faisait valoir sa
+large poitrine décorée de la croix de la Légion d'honneur, et ressortir
+la cambrure hardie de sa taille. Le jeune officier s'inclina avec une
+politesse d'élégance; Morrel était gracieux dans chacun de ses
+mouvements, parce qu'il était fort.
+
+«Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le baron de
+Château-Renaud savait d'avance tout le plaisir qu'il me procurait en me
+faisant faire votre connaissance; vous êtes de ses amis, monsieur, soyez
+des nôtres.
+
+--Très bien, dit Château-Renaud, et souhaitez, mon cher vicomte, que le
+cas échéant il fasse pour vous ce qu'il a fait pour moi.
+
+--Et qu'a-t-il donc fait? demanda Albert.
+
+--Oh! dit Morrel, cela ne vaut pas la peine d'en parler, et monsieur
+exagère.
+
+--Comment! dit Château-Renaud, cela ne vaut pas la peine d'en parler! La
+vie ne vaut pas la peine qu'on en parle!... En vérité, c'est par trop
+philosophique ce que vous dites là, mon cher monsieur Morrel.... Bon
+pour vous qui exposez votre vie tous les jours, mais pour moi qui
+l'expose une fois par hasard....
+
+--Ce que je vois de plus clair dans tout cela, baron, c'est que M. le
+capitaine Morrel vous a sauvé la vie.
+
+--Oh! mon Dieu, oui, tout bonnement, reprit Château-Renaud.
+
+--Et à quelle occasion? demanda Beauchamp.
+
+--Beauchamp, mon ami, vous saurez que je meurs de faim, dit Debray, ne
+donnez donc pas dans les histoires.
+
+--Eh bien, mais, dit Beauchamp, je n'empêche pas qu'on se mette à table,
+moi.... Château-Renaud nous racontera cela à table.
+
+--Messieurs, dit Morcerf, il n'est encore que dix heures un quart,
+remarquez bien cela, et nous attendons un dernier convive.
+
+--Ah! c'est vrai, un diplomate, reprit Debray.
+
+--Un diplomate, ou autre chose, je n'en sais rien, ce que je sais, c'est
+que pour mon compte je l'ai chargé d'une ambassade qu'il a si bien
+terminée à ma satisfaction, qui si j'avais été roi, je l'eusse fait à
+l'instant même chevalier de tous mes ordres, eussé-je eu à la fois la
+disposition de la Toison d'or et de la Jarretière.
+
+--Alors, puisqu'on ne se met point encore à table, dit Debray,
+versez-vous un verre de xérès comme nous avons fait, et racontez-nous
+cela, baron.
+
+--Vous savez tous que l'idée m'était venue d'aller en Afrique.
+
+--C'est un chemin que vos ancêtres vous ont tracé, mon cher
+Château-Renaud, répondit galamment Morcerf.
+
+--Oui, mais je doute que cela fût, comme eux, pour délivrer le tombeau
+du Christ.
+
+--Et vous avez raison, Beauchamp, dit le jeune aristocrate; c'était tout
+bonnement pour faire le coup de pistolet en amateur. Le duel me répugne,
+comme vous savez, depuis que deux témoins, que j'avais choisis pour
+accommoder une affaire, m'ont forcé de casser le bras à un de mes
+meilleurs amis... eh pardieu! à ce pauvre Franz d'Épinay, que vous
+connaissez tous.
+
+--Ah oui! c'est vrai, dit Debray, vous vous êtes battu dans le temps...
+À quel propos?
+
+--Le diable m'emporte si je m'en souviens! dit Château-Renaud; mais ce
+que je me rappelle parfaitement, c'est qu'ayant honte de laisser dormir
+un talent comme le mien, j'ai voulu essayer sur les Arabes des pistolets
+neufs dont on venait de me faire cadeau. En conséquence je m'embarquai
+pour Oran; d'Oran je gagnai Constantine, et j'arrivai juste pour voir
+lever le siège. Je me mis en retraite comme les autres. Pendant
+quarante-huit heures je supportai assez bien la pluie le jour, la neige
+la nuit; enfin, dans la troisième matinée, mon cheval mourut de froid.
+Pauvre bête! accoutumée aux couvertures et au poêle de l'écurie... un
+cheval arabe qui seulement s'est trouvé un peu dépaysé en rencontrant
+dix degrés de froid en Arabie.
+
+--C'est pour cela que vous voulez m'acheter mon cheval anglais, dit
+Debray; vous supposez qu'il supportera mieux le froid que votre arabe.
+
+--Vous vous trompez, car j'ai fait voeu de ne plus retourner en Afrique.
+
+--Vous avez donc eu bien peur? demanda Beauchamp.
+
+--Ma foi, oui, je l'avoue, répondit Château-Renaud; et il y avait de
+quoi! Mon cheval était donc mort; je faisais ma retraite à pied; six
+Arabes vinrent au galop pour me couper la tête, j'en abattis deux de
+mes deux coups de fusil, deux de mes deux coups de pistolet, mouches
+pleines; mais il en restait deux, et j'étais désarmé. L'un me prit par
+les cheveux, c'est pour cela que je les porte courts maintenant, on ne
+sait pas ce qui peut arriver, l'autre m'enveloppa le cou de son yatagan,
+et je sentais déjà le froid aigu du fer, quand monsieur, que vous voyez,
+chargea à son tour sur eux, tua celui qui me tenait par les cheveux d'un
+coup de pistolet, et fendit la tête de celui qui s'apprêtait à me couper
+la gorge d'un coup de sabre. Monsieur s'était donné pour tâche de sauver
+un homme ce jour-là, le hasard a voulu que ce fût moi; quand je serai
+riche, je ferai faire par Klagmann ou par Marochetti une statue du
+Hasard.
+
+--Oui, dit en souriant Morrel, c'était le 5 septembre, c'est-à-dire
+l'anniversaire d'un jour où mon père fut miraculeusement sauvé; aussi,
+autant qu'il est en mon pouvoir, je célèbre tous les ans ce jour-là par
+quelque action....
+
+--Héroïque, n'est-ce pas? interrompit Château-Renaud; bref, je fus
+l'élu, mais ce n'est pas tout. Après m'avoir sauvé du fer, il me sauva
+du froid, en me donnant, non pas la moitié de son manteau, comme faisait
+saint Martin, mais en me le donnant tout entier; puis de la faim, en
+partageant avec moi, devinez quoi?
+
+--Un pâté de chez Félix? demanda Beauchamp.
+
+--Non pas, son cheval, dont nous mangeâmes chacun un morceau de grand
+appétit: c'était dur.
+
+--Le cheval? demanda en riant Morcerf.
+
+--Non, le sacrifice, répondit Château-Renaud. Demandez à Debray s'il
+sacrifierait son anglais pour un étranger?
+
+--Pour un étranger, non, dit Debray mais pour un ami, peut-être.
+
+--Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron, dit
+Morrel; d'ailleurs, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, héroïsme ou
+non, sacrifice ou non, ce jour-là je devais une offrande à la mauvaise
+fortune en récompense de la faveur que nous avait faite autrefois la
+bonne.
+
+--Cette histoire à laquelle M. Morrel fait allusion, continua
+Château-Renaud, est toute une admirable histoire qu'il vous racontera
+un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample connaissance; pour
+aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la mémoire. À quelle heure
+déjeunez-vous, Albert.
+
+--À dix heures et demie.
+
+--Précises? demanda Debray en tirant sa montre.
+
+--Oh! vous m'accorderez bien les cinq minutes de grâce, dit Morcerf,
+car, moi aussi, j'attends un sauveur.
+
+--À qui?
+
+--À moi, parbleu! répondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse
+pas me sauver comme un autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent
+la tête! Notre déjeuner est un déjeuner philanthropique, et nous aurons
+à notre table, je l'espère du moins, deux bienfaiteurs de l'humanité.
+
+--Comment ferons-nous? dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon?
+
+--Eh bien, mais on le donnera à quelqu'un qui n'aura rien fait pour
+l'avoir, dit Beauchamp. C'est de cette façon-là que d'ordinaire
+l'Académie se tire d'embarras.
+
+--Et d'où vient-il? demanda Debray; excusez l'insistance; vous avez
+déjà, je le sais bien, répondu à cette question, mais assez vaguement
+pour que je me permette de la poser une seconde fois.
+
+--En vérité, dit Albert, je n'en sais rien. Quand je l'ai invité, il y a
+trois mois de cela, il était à Rome; mais depuis ce temps-là, qui peut
+dire le chemin qu'il a fait!
+
+--Et le croyez-vous capable d'être exact? demanda Debray.
+
+--Je le crois capable de tout, répondit Morcerf.
+
+--Faites attention qu'avec les cinq minutes de grâce, nous n'avons plus
+que dix minutes.
+
+--Eh bien, j'en profiterai pour vous dire un mot de mon convive.
+
+--Pardon, dit Beauchamp, y a-t-il matière à un feuilleton dans ce que
+vous allez nous raconter?
+
+--Oui, certes, dit Morcerf, et des plus curieux, même.
+
+--Dites alors, car je vois bien que je manquerai la Chambre; il faut
+bien que je me rattrape.
+
+--J'étais à Rome au carnaval dernier.
+
+--Nous savons cela, dit Beauchamp.
+
+--Oui, mais ce que vous ne savez pas, c'est que j'avais été enlevé par
+des brigands.
+
+--Il n'y a pas de brigands, dit Debray.
+
+--Si fait, il y en a, et de hideux même, c'est-à-dire d'admirables, car
+je les ai trouvés beaux à faire peur.
+
+--Voyons, mon cher Albert, dit Debray, avouez que votre cuisinier est en
+retard, que les huîtres ne sont pas arrivées de Marennes ou d'Ostende,
+et qu'à l'exemple de Mme de Maintenon, vous voulez remplacer le plat par
+un comte. Dites-le, mon cher, nous sommes d'assez bonne compagnie pour
+vous le pardonner et pour écouter votre histoire, toute fabuleuse
+qu'elle promet d'être.
+
+--Et, moi, je vous dis, toute fabuleuse qu'elle est, que je vous la
+donne pour vraie d'un bout à l'autre. Les brigands m'avaient donc enlevé
+et m'avaient conduit dans un endroit fort triste qu'on appelle les
+catacombes de Saint-Sébastien.
+
+--Je connais cela, dit Château-Renaud, j'ai manqué d'y attraper la
+fièvre.
+
+--Et, moi, j'ai fait mieux que cela, dit Morcerf, je l'ai eue
+réellement. On m'avait annoncé que j'étais prisonnier sauf rançon, une
+misère, quatre mille écus romains, vingt-six mille livres tournois.
+Malheureusement je n'en avais plus que quinze cents; j'étais au bout de
+mon voyage et mon crédit était épuisé. J'écrivis à Franz. Et, pardieu!
+tenez, Franz en était, et vous pouvez lui demander si je mens d'une
+virgule; j'écrivis à Franz que s'il n'arrivait pas à six heures du matin
+avec les quatre mille écus, à six heures dix minutes j'aurais rejoint
+les bienheureux saints et les glorieux martyrs dans la compagnie
+desquels j'avais eu l'honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c'est le
+nom de mon chef de brigands, m'aurait, je vous prie de le croire, tenu
+scrupuleusement parole.
+
+--Mais Franz arriva avec les quatre mille écus? dit Château-Renaud. Que
+diable! on n'est pas embarrassé pour quatre mille écus quand on
+s'appelle Franz d'Épinay ou Albert de Morcerf.
+
+--Non, il arriva purement et simplement accompagné du convive que je
+vous annonce et que j'espère vous présenter.
+
+--Ah çà! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un
+Persée délivrant Andromède?
+
+--Non, c'est un homme de ma taille à peu près.
+
+--Armé jusqu'aux dents?
+
+--Il n'avait pas même une aiguille à tricoter.
+
+--Mais il traita de votre rançon?
+
+--Il dit deux mots à l'oreille du chef, et je fus libre.
+
+--On lui fit même des excuses de vous avoir arrêté, dit Beauchamp.
+
+--Justement, dit Morcerf.
+
+--Ah çà! mais c'était donc l'Arioste que cet homme?
+
+--Non, c'était tout simplement le comte de Monte-Cristo.
+
+--On ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo, dit Debray.
+
+--Je ne crois pas, ajouta Château-Renaud avec le sang-froid d'un homme
+qui connaît sur le bout du doigt son nobilaire européen; qui est-ce qui
+connaît quelque part un comte de Monte-Cristo?
+
+--Il vient peut-être de Terre Sainte, dit Beauchamp; un de ses aïeux
+aura possédé le Calvaire, comme les Mortemart la mer Morte.
+
+--Pardon, dit Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer
+d'embarras, messieurs; Monte-Cristo est une petite île dont j'ai
+souvent entendu parler aux marins qu'employait mon père: un grain de
+sable au milieu de la Méditerranée, un atome dans l'infini.
+
+--C'est parfaitement cela, monsieur! dit Albert. Eh bien, de ce grain de
+sable, de cet atome, est seigneur et roi celui dont je vous parle; il
+aura acheté ce brevet de comte quelque part en Toscane.
+
+--Il est donc riche, votre comte?
+
+--Ma foi, je le crois.
+
+--Mais cela doit se voir, ce me semble?
+
+--Voilà ce qui vous trompe, Debray.
+
+--Je ne vous comprends plus.
+
+--Avez-vous lu les _Mille et une Nuits_?
+
+--Parbleu! belle question!
+
+--Eh bien, savez-vous donc si les gens qu'on y voit sont riches ou
+pauvres? si leurs grains de blé ne sont pas des rubis ou des diamants?
+Ils ont l'air de misérables pêcheurs, n'est-ce pas? vous les traitez
+comme tels, et tout à coup ils vous ouvrent quelque caverne mystérieuse,
+où vous trouvez un trésor à acheter l'Inde.
+
+--Après?
+
+--Après, mon comte de Monte-Cristo est un de ces pêcheurs-là. Il a même
+un nom tiré de la chose, il s'appelle Simbad le marin et possède une
+caverne pleine d'or.
+
+--Et vous avez vu cette caverne, Morcerf? demanda Beauchamp.
+
+--Non, pas moi, Franz. Mais, chut! il ne faut pas dire un mot de cela
+devant lui. Franz y est descendu les yeux bandés, et il a été servi par
+des muets et par des femmes près desquelles, à ce qu'il paraît,
+Cléopâtre n'est qu'une lorette. Seulement des femmes il n'en est pas
+bien sûr, vu qu'elles ne sont entrées qu'après qu'il eut mangé du
+haschich; de sorte qu'il se pourrait bien que ce qu'il a pris pour des
+femmes fût tout bonnement un quadrille de statues.»
+
+Les jeunes gens regardèrent Morcerf d'un oeil qui voulait dire:
+
+«Ah çà, mon cher, devenez-vous insensé, ou vous moquez-vous de nous?
+
+--En effet, dit Morrel pensif, j'ai entendu raconter encore par un vieux
+marin nommé Penelon quelque chose de pareil à ce que dit là M. de
+Morcerf.
+
+--Ah! fit Albert, c'est bien heureux que M. Morrel me vienne en aide.
+Cela vous contrarie, n'est-ce pas, qu'il jette ainsi un peloton de fil
+dans mon labyrinthe?
+
+--Pardon, cher ami, dit Debray, c'est que vous nous racontez des choses
+si invraisemblables....
+
+--Ah parbleu! parce que vos ambassadeurs, vos consuls ne vous en parlent
+pas! Ils n'ont pas le temps, il faut bien qu'ils molestent leurs
+compatriotes qui voyagent.
+
+--Ah! bon, voilà que vous vous fâchez, et que vous tombez sur nos
+pauvres agents. Eh! mon Dieu! avec quoi voulez-vous qu'ils vous
+protègent? la Chambre leur rogne tous les jours leurs appointements;
+c'est au point qu'on n'en trouve plus. Voulez-vous être ambassadeur,
+Albert? je vous fais nommer à Constantinople.
+
+--Non pas! pour que le sultan, à la première démonstration que je ferai
+en faveur de Méhémet-Ali, m'envoie le cordon et que mes secrétaires
+m'étranglent.
+
+--Vous voyez bien, dit Debray.
+
+--Oui, mais tout cela n'empêche pas mon comte de Monte-Cristo d'exister!
+
+--Pardieu! tout le monde existe, le beau miracle!
+
+--Tout le monde existe, sans doute, mais pas dans des conditions
+pareilles. Tout le monde n'a pas des esclaves noirs, des galeries
+princières, des armes comme à la casauba, des chevaux de six mille
+francs pièce, des maîtresses grecques!
+
+--L'avez-vous vue, la maîtresse grecque?
+
+--Oui, je l'ai vue et entendue. Vue au théâtre Valle, entendue un jour
+que j'ai déjeuné chez le comte.
+
+--Il mange donc, votre homme extraordinaire?
+
+--Ma foi, s'il mange, c'est si peu, que ce n'est point la peine d'en
+parler.
+
+--Vous verrez que c'est un vampire.
+
+--Riez si vous voulez. C'était l'opinion de la comtesse G..., qui,
+comme vous le savez, a connu Lord Ruthwen.
+
+--Ah! joli! dit Beauchamp, voilà pour un homme non journaliste le
+pendant du fameux serpent de mer du _constitutionnel_; un vampire, c'est
+parfait!
+
+--Oeil fauve dont la prunelle diminue et se dilate à volonté, dit
+Debray; angle facial développé, front magnifique, teint livide, barbe
+noire, dents blanches et aiguës, politesse toute pareille.
+
+--Eh bien, c'est justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le signalement
+est tracé trait pour trait. Oui, politesse aiguë et incisive. Cet homme
+m'a souvent donné le frisson; un jour entre autres, que nous regardions
+ensemble une exécution, j'ai cru que j'allais me trouver mal, bien plus
+de le voir et de l'entendre causer froidement sur tous les supplices de
+la terre, que de voir le bourreau remplir son office et que d'entendre
+les cris du patient.
+
+--Ne vous a-t-il pas conduit un peu dans les ruines du Colisée pour vous
+sucer le sang, Morcerf? demanda Beauchamp.
+
+--Ou, après vous avoir délivré, ne vous a-t-il pas fait signer quelque
+parchemin couleur de feu, par lequel vous lui cédiez votre âme, comme
+Ésaü son droit d'aînesse?
+
+--Raillez! raillez tant que vous voudrez, messieurs! dit Morcerf un peu
+piqué. Quand je vous regarde, vous autres beaux Parisiens, habitués du
+boulevard de Gand, promeneurs du bois de Boulogne, et que je me
+rappelle cet homme, eh bien, il me semble que nous ne sommes pas de la
+même espèce.
+
+--Je m'en flatte! dit Beauchamp.
+
+--Toujours est-il, ajouta Château-Renaud, que votre comte de
+Monte-Cristo est un galant homme dans ses moments perdus, sauf toutefois
+ses petits arrangements avec les bandits italiens.
+
+--Eh! il n'y a pas de bandits italiens! dit Debray.
+
+--Pas de vampires! ajouta Beauchamp.
+
+--Pas de comte de Monte-Cristo, ajouta Debray. Tenez, cher Albert, voilà
+dix heures et demie qui sonnent.
+
+--Avouez que vous avez eu le cauchemar, et allons déjeuner», dit
+Beauchamp.
+
+Mais la vibration de la pendule ne s'était pas encore éteinte, lorsque
+la porte s'ouvrit, et que Germain annonça:
+
+«Son Excellence le comte de Monte-Cristo!»
+
+Tous les auditeurs firent malgré eux un bond qui dénotait la
+préoccupation que le récit de Morcerf avait infiltrée dans leurs âmes.
+Albert lui-même ne put se défendre d'une émotion soudaine.
+
+On n'avait entendu ni voiture dans la rue, ni pas dans l'antichambre; la
+porte elle-même s'était ouverte sans bruit.
+
+Le comte parut sur le seuil, vêtu avec la plus grande simplicité, mais
+le _lion_ le plus exigeant n'eût rien trouvé à reprendre à sa toilette.
+Tout était d'un goût exquis, tout sortait des mains des plus élégants
+fournisseurs, habits, chapeau et linge.
+
+Il paraissait âgé de trente-cinq ans à peine, et, ce qui frappa tout le
+monde, ce fut son extrême ressemblance avec le portrait qu'avait tracé
+de lui Debray.
+
+Le comte s'avança en souriant au milieu du salon, et vint droit à
+Albert, qui, marchant au-devant de lui, lui offrit la main avec
+empressement.
+
+«L'exactitude, dit Monte-Cristo, est la politesse des rois, à ce qu'a
+prétendu, je crois, un de nos souverains. Mais quelle que soit leur
+bonne volonté, elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant
+j'espère, mon cher vicomte, que vous excuserez, en faveur de ma bonne
+volonté, les deux ou trois secondes de retard que je crois avoir mises à
+paraître au rendez-vous. Cinq cents lieues ne se font pas sans quelque
+contrariété, surtout en France, où il est défendu, à ce qu'il paraît, de
+battre les postillons.
+
+--Monsieur le comte, répondit Albert, j'étais en train d'annoncer votre
+visite à quelques-uns de mes amis que j'ai réunis à l'occasion de la
+promesse que vous avez bien voulu me faire, et que j'ai l'honneur de
+vous présenter. Ce sont M. le comte de Château-Renaud, dont la noblesse
+remonte aux Douze pairs, et dont les ancêtres ont eu leur place à la
+Table Ronde; M. Lucien Debray, secrétaire particulier du ministre de
+l'intérieur; M. Beauchamp, terrible journaliste, l'effroi du
+gouvernement français, mais dont peut-être, malgré sa célébrité
+nationale, vous n'avez jamais entendu parler en Italie, attendu que son
+journal n'y entre pas; enfin M. Maximilien Morrel, capitaine de spahis.»
+
+À ce nom, le comte, qui avait jusque-là salué courtoisement, mais avec
+une froideur et une impassibilité tout anglaises, fit malgré lui un pas
+en avant, et un léger ton de vermillon passa comme l'éclair sur ses
+joues pâles.
+
+«Monsieur porte l'uniforme des nouveaux vainqueurs français, dit-il,
+c'est un bel uniforme.»
+
+On n'eût pas pu dire quel était le sentiment qui donnait à la voix du
+comte une si profonde vibration et qui faisait briller, comme malgré
+lui, son oeil si beau, si calme et si limpide, quand il n'avait point un
+motif quelconque pour le voiler.
+
+«Vous n'aviez jamais vu nos Africains, monsieur? dit Albert.
+
+--Jamais, répliqua le comte, redevenu parfaitement libre de lui.
+
+--Eh bien, monsieur, sous cet uniforme bat un des coeurs les plus braves
+et les plus nobles de l'armée.
+
+--Oh! monsieur le comte, interrompit Morrel.
+
+--Laissez-moi dire, capitaine.... Et nous venons, continua Albert,
+d'apprendre de monsieur un fait si héroïque, que, quoique je l'aie vu
+aujourd'hui pour la première fois, je réclame de lui la faveur de vous
+le présenter comme mon ami.»
+
+Et l'on put encore, à ces paroles, remarquer chez Monte-Cristo ce regard
+étrange de fixité, cette rougeur furtive et ce léger tremblement de la
+paupière qui, chez lui, décelaient l'émotion.
+
+«Ah! Monsieur est un noble coeur, dit le comte, tant mieux!»
+
+Cette espèce d'exclamation, qui répondait à la propre pensée du comte
+plutôt qu'à ce que venait de dire Albert, surprit tout le monde et
+surtout Morrel, qui regarda Monte-Cristo avec étonnement. Mais en même
+temps l'intonation était si douce et pour ainsi dire si suave que,
+quelque étrange que fût cette exclamation, il n'y avait pas moyen de
+s'en fâcher.
+
+«Pourquoi en douterait-il? dit Beauchamp à Château-Renaud.
+
+--En vérité, répondit celui-ci, qui, avec son habitude du monde et la
+netteté de son oeil aristocratique, avait pénétré de Monte-Cristo tout
+ce qui était pénétrable en lui, en vérité Albert ne nous a point
+trompés, et c'est un singulier personnage que le comte; qu'en
+dites-vous, Morrel?
+
+--Ma foi, dit celui-ci, il a l'oeil franc et la voix sympathique, de
+sorte qu'il me plaît, malgré la réflexion bizarre qu'il vient de faire à
+mon endroit.
+
+--Messieurs, dit Albert, Germain m'annonce que vous êtes servis. Mon
+cher comte, permettez-moi de vous montrer le chemin.»
+
+On passa silencieusement dans la salle à manger. Chacun prit sa place.
+
+«Messieurs, dit le comte en s'asseyant, permettez-moi un aveu qui sera
+mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai faire: je suis
+étranger, mais étranger à tel point que c'est la première fois que je
+viens à Paris. La vie française m'est donc parfaitement inconnue, et je
+n'ai guère jusqu'à présent pratiqué que la vie orientale, la plus
+antipathique aux bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de
+m'excuser si vous trouvez en moi quelque chose de trop turc, de trop
+napolitain ou de trop arabe. Cela dit, messieurs, déjeunons.
+
+--Comme il dit tout cela! murmura Beauchamp; c'est décidément un grand
+seigneur.
+
+--Un grand seigneur, ajouta Debray.
+
+--Un grand seigneur de tous les pays, monsieur Debray», dit
+Château-Renaud.
+
+
+
+
+XL
+
+Le déjeuner.
+
+
+Le comte, on se le rappelle, était un sobre convive. Albert en fit la
+remarque en témoignant la crainte que, dès son commencement, la vie
+parisienne ne déplût au voyageur par son côté le plus matériel, mais en
+même temps le plus nécessaire.
+
+«Mon cher comte, dit-il, vous me voyez atteint d'une crainte, c'est que
+la cuisine de la rue du Helder ne vous plaise pas autant que celle de la
+place d'Espagne. J'aurais dû vous demander votre goût et vous faire
+préparer quelques plats à votre fantaisie.
+
+--Si vous me connaissiez davantage, monsieur, répondit en souriant le
+comte, vous ne vous préoccuperiez pas d'un soin presque humiliant pour
+un voyageur comme moi, qui a successivement vécu avec du macaroni à
+Naples, de la polenta à Milan, de l'olla podrida à Valence, du pilau à
+Constantinople, du karrick dans l'Inde, et des nids d'hirondelle dans la
+Chine. Il n'y a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi. Je mange
+de tout et partout, seulement je mange peu; et aujourd'hui que vous me
+reprochez ma sobriété, je suis dans mon jour d'appétit, car depuis hier
+matin je n'ai point mangé.
+
+--Comment, depuis hier matin! s'écrièrent les convives; vous n'avez
+point mangé depuis vingt-quatre heures?
+
+--Non, répondit Monte-Cristo; j'avais été obligé de m'écarter de ma
+route et de prendre des renseignements aux environs de Nîmes, de sorte
+que j'étais un peu en retard, et je n'ai pas voulu m'arrêter.
+
+--Et vous avez mangé dans votre voiture? demanda Morcerf.
+
+--Non, j'ai dormi comme cela m'arrive quand je m'ennuie sans avoir le
+courage de me distraire, ou quand j'ai faim sans avoir envie de manger.
+
+--Mais vous commandez donc au sommeil, monsieur? demanda Morrel.
+
+--À peu près.
+
+--Vous avez une recette pour cela?
+
+--Infaillible.
+
+--Voilà qui serait excellent pour nous autres Africains, qui n'avons pas
+toujours de quoi manger, et qui avons rarement de quoi boire, dit
+Morrel.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo; malheureusement ma recette, excellente pour un
+homme comme moi, qui mène une vie tout exceptionnelle, serait fort
+dangereuse appliquée à une armée, qui ne se réveillerait plus quand on
+aurait besoin d'elle.
+
+--Et peut-on savoir quelle est cette recette? demanda Debray.
+
+--Oh! mon Dieu, oui, dit Monte-Cristo, je n'en fais pas de secret:
+c'est un mélange d'excellent opium que j'ai été chercher moi-même à
+Canton pour être certain de l'avoir pur, et du meilleur haschich qui se
+récolte en Orient, c'est-à-dire entre le Tigre et l'Euphrate; on réunit
+ces deux ingrédients en portions égales, et on fait des espèces de
+pilules qui s'avalent au moment où l'on en a besoin. Dix minutes après
+l'effet est produit. Demandez à M. le baron Franz d'Épinay, je crois
+qu'il en a goûté un jour.
+
+--Oui, répondit Morcerf, il m'en a dit quelques mots et il en a gardé
+même un fort agréable souvenir.
+
+--Mais dit Beauchamp, qui en sa qualité de journaliste était fort
+incrédule, vous portez donc toujours cette drogue sur vous?
+
+--Toujours, répondit Monte-Cristo.
+
+--Serait-il indiscret de vous demander à voir ces précieuses pilules?
+continua Beauchamp, espérant prendre l'étranger en défaut.
+
+--Non, monsieur», répondit le comte.
+
+Et il tira de sa poche une merveilleuse bonbonnière creusée dans une
+seule émeraude et fermée par un écrou d'or qui, en se dévissant, donnait
+passage à une petite boule de couleur verdâtre et de la grosseur d'un
+pois. Cette boule avait une odeur âcre et pénétrante; il y en avait
+quatre ou cinq pareilles dans l'émeraude, et elle pouvait en contenir
+une douzaine.
+
+La bonbonnière fit le tour de la table, mais c'était bien plus pour
+examiner cette admirable émeraude que pour voir ou pour flairer les
+pilules, que les convives se la faisaient passer.
+
+«Et c'est votre cuisinier qui vous prépare ce régal? demanda Beauchamp.
+
+--Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, je ne livre pas comme cela mes
+jouissances réelles à la merci de mains indignes. Je suis assez bon
+chimiste, et je prépare mes pilules moi-même.
+
+--Voilà une admirable émeraude et la plus grosse que j'aie jamais vue,
+quoique ma mère ait quelques bijoux de famille assez remarquables, dit
+Château-Renaud.
+
+--J'en avais trois pareilles, reprit Monte-Cristo: j'ai donné l'une au
+Grand Seigneur, qui l'a fait monter sur son sabre; l'autre à notre
+saint-père le pape, qui l'a fait incruster sur sa tiare en face d'une
+émeraude à peu près pareille, mais moins belle cependant, qui avait été
+donnée à son prédécesseur, Pie VII, par l'empereur Napoléon; j'ai gardé
+la troisième pour moi, et je l'ai fait creuser, ce qui lui a ôté la
+moitié de sa valeur, mais ce qui l'a rendue plus commode pour l'usage
+que j'en voulais faire.»
+
+Chacun regardait Monte-Cristo avec étonnement; il parlait avec tant de
+simplicité, qu'il était évident qu'il disait la vérité ou qu'il était
+fou; cependant l'émeraude qui était restée entre ses mains faisait que
+l'on penchait naturellement vers la première supposition.
+
+«Et que vous ont donné ces deux souverains en échange de ce magnifique
+cadeau? demanda Debray.
+
+--Le Grand Seigneur, la liberté d'une femme, répondit le comte; notre
+saint-père le pape, la vie d'un homme. De sorte qu'une fois dans mon
+existence j'ai été aussi puissant que si Dieu m'eût fait naître sur les
+marches d'un trône.
+
+--Et c'est Peppino que vous avez délivré, n'est-ce pas? s'écria Morcerf;
+c'est à lui que vous avez fait l'application de votre droit de grâce?
+
+--Peut-être, dit Monte-Cristo en souriant.
+
+--Monsieur le comte, vous ne vous faites pas l'idée du plaisir que
+j'éprouve à vous entendre parler ainsi! dit Morcerf. Je vous avais
+annoncé d'avance à mes amis comme un homme fabuleux, comme un enchanteur
+des Mille et une Nuits; comme un sorcier du Moyen Âge; mais les
+Parisiens sont gens tellement subtils en paradoxes, qu'ils prennent pour
+des caprices de l'imagination les vérités les plus incontestables, quand
+ces vérités ne rentrent pas dans toutes les conditions de leur existence
+quotidienne. Par exemple, voici Debray qui lit, et Beauchamp qui imprime
+tous les jours qu'on a arrêté et qu'on a dévalisé sur le boulevard un
+membre du Jockey-Club attardé; qu'on a assassiné quatre personnes rue
+Saint-Denis ou faubourg Saint-Germain; qu'on a arrêté dix, quinze, vingt
+voleurs, soit dans un café du boulevard du Temple, soit dans les
+Thermes de Julien, et qui contestent l'existence des bandits des
+Maremmes, de la campagne de Rome ou des marais Pontins. Dites-leur donc
+vous-même, je vous en prie, monsieur le comte, que j'ai été pris par ces
+bandits, et que, sans votre généreuse intercession, j'attendrais, selon
+toute probabilité, aujourd'hui, la résurrection éternelle dans les
+catacombes de Saint-Sébastien, au lieu de leur donner à dîner dans mon
+indigne petite maison de la rue du Helder.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo, vous m'aviez promis de ne jamais me parler de
+cette misère.
+
+--Ce n'est pas moi, monsieur le comte! s'écria Morcerf, c'est quelque
+autre à qui vous aurez rendu le même service qu'à moi et que vous aurez
+confondu avec moi. Parlons-en, au contraire, je vous en prie; car si
+vous vous décidez à parler de cette circonstance, peut-être non
+seulement me redirez-vous un peu de ce que je sais, mais encore beaucoup
+de ce que je ne sais pas.
+
+--Mais il me semble, dit en souriant le comte, que vous avez joué dans
+toute cette affaire un rôle assez important pour savoir aussi bien que
+moi ce qui s'est passé.
+
+--Voulez-vous me promettre, si je dis tout ce que je sais, dit Morcerf,
+de dire à votre tour tout ce que je ne sais pas?
+
+--C'est trop juste, répondit Monte-Cristo.
+
+--Eh bien, reprit Morcerf, dût mon amour-propre en souffrir, je me suis
+cru pendant trois jours l'objet des agaceries d'un masque que je prenais
+pour quelque descendante des Tullie ou des Poppée, tandis que j'étais
+tout purement et simplement l'objet des agaceries d'une contadîne; et
+remarquez que je dis contadîne pour ne pas dire paysanne. Ce que je
+sais, c'est que, comme un niais, plus niais encore que celui dont je
+parlais tout à l'heure, j'ai pris pour cette paysanne un jeune bandit de
+quinze ou seize ans, au menton imberbe, à la taille fine, qui, au moment
+où je voulais m'émanciper jusqu'à déposer un baiser sur sa chaste
+épaule, m'a mis le pistolet sous la gorge, et, avec l'aide de sept ou
+huit de ses compagnons, m'a conduit ou plutôt traîné au fond des
+catacombes de Saint-Sébastien, où j'ai trouvé un chef de bandits fort
+lettré, ma foi, lequel lisait les _Commentaires de César_, et qui a
+daigné interrompre sa lecture pour me dire que si le lendemain, à six
+heures du matin, je n'avais pas versé quatre mille écus dans sa caisse,
+le lendemain à six heures et un quart j'aurais parfaitement cessé
+d'exister. La lettre existe, elle est entre les mains de Franz, signée
+de moi, avec un post-scriptum de maître Luigi Vampa. Si vous en doutez,
+j'écris à Franz, qui fera légaliser les signatures. Voilà ce que je
+sais. Maintenant, ce que je ne sais pas, c'est comment vous êtes
+parvenu, monsieur le comte, à frapper d'un si grand respect les bandits
+de Rome, qui respectent si peu de chose. Je vous avoue que, Franz et
+moi, nous en fûmes ravis d'admiration.
+
+--Rien de plus simple, monsieur, répondit le comte, je connaissais le
+fameux Vampa depuis plus de dix ans. Tout jeune et quand il était encore
+berger, un jour que je lui donnai je ne sais plus quelle monnaie d'or
+parce qu'il m'avait montré mon chemin, il me donna, lui, pour ne rien
+devoir à moi, un poignard sculpté par lui et que vous avez dû voir dans
+ma collection d'armes. Plus tard, soit qu'il eût oublié cet échange de
+petits cadeaux qui eût dû entretenir l'amitié entre nous, soit qu'il ne
+m'eût pas reconnu, il tenta de m'arrêter; mais ce fut moi tout au
+contraire qui le pris avec une douzaine de ses gens. Je pouvais le
+livrer à la justice romaine, qui est expéditive et qui se serait encore
+hâtée en sa faveur, mais je n'en fis rien. Je le renvoyai, lui et les
+siens.
+
+--À la condition qu'ils ne pécheraient plus, dit le journaliste en
+riant. Je vois avec plaisir qu'ils ont scrupuleusement tenu leur parole.
+
+--Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, à la simple condition qu'ils me
+respecteraient toujours, moi et les miens. Peut-être ce que je vais vous
+dire vous paraîtra-t-il étrange, à vous, messieurs les socialistes, les
+progressifs, les humanitaires; mais je ne m'occupe jamais de mon
+prochain, mais je n'essaye jamais de protéger la société qui ne me
+protège pas, et, je dirai même plus, qui généralement ne s'occupe de moi
+que pour me nuire; et, en les supprimant dans mon estime et en gardant
+la neutralité vis-à-vis d'eux, c'est encore la société et mon prochain
+qui me doivent du retour.
+
+--À la bonne heure! s'écria Château-Renaud, voilà le premier homme
+courageux que j'entends prêcher loyalement et brutalement l'égoïsme:
+c'est très beau, cela! bravo, monsieur le comte!
+
+--C'est franc du moins, dit Morrel; mais je suis sûr que monsieur le
+comte ne s'est pas repenti d'avoir manqué une fois aux principes qu'il
+vient cependant de nous exposer d'une façon si absolue.
+
+--Comment ai-je manqué à ces principes, monsieur?» demanda Monte-Cristo,
+qui de temps en temps ne pouvait s'empêcher de regarder Maximilien avec
+tant d'attention, que deux ou trois fois déjà le hardi jeune homme avait
+baissé les yeux devant le regard clair et limpide du comte.
+
+«Mais il me semble, reprit Morrel, qu'en délivrant M. de Morcerf que
+vous ne connaissiez pas, vous serviez votre prochain et la société.
+
+--Dont il fait le plus bel ornement, dit gravement Beauchamp en vidant
+d'un seul trait un verre de vin de Champagne.
+
+--Monsieur le comte! s'écria Morcerf, vous voilà pris par le
+raisonnement, vous, c'est-à-dire un des plus rudes logiciens que je
+connaisse; et vous allez voir qu'il va vous être clairement démontré
+tout à l'heure que, loin d'être un égoïste, vous êtes au contraire un
+philanthrope. Ah! monsieur le comte, vous vous dites Oriental, Levantin,
+Malais, Indien, Chinois, sauvage; vous vous appelez Monte-Cristo de
+votre nom de famille, Simbad le marin de votre nom de baptême, et voilà
+que du jour où vous mettez le pied à Paris vous possédez d'instinct le
+plus grand mérite ou le plus grand défaut de nos excentriques Parisiens,
+c'est-à-dire que vous usurpez les vices que vous n'avez pas et que vous
+cachez les vertus que vous avez!
+
+--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, je ne vois pas dans tout ce que
+j'ai dit ou fait un seul mot qui me vaille, de votre part et de celle de
+ces messieurs le prétendu éloge que je viens de recevoir. Vous n'étiez
+pas un étranger pour moi, puisque je vous connaissais, puisque je vous
+avais cédé deux chambres, puisque je vous avais donné à déjeuner,
+puisque je vous avais prêté une de mes voitures, puisque nous avions vu
+passer les masques ensemble dans la rue du Cours, et puisque nous avions
+regardé d'une fenêtre de la place del Popolo cette exécution qui vous a
+si fort impressionné que vous avez failli vous trouver mal. Or, je le
+demande à tous ces messieurs, pouvais-je laisser mon hôte entre les mains
+de ces affreux bandits, comme vous les appelez? D'ailleurs, vous le
+savez, j'avais, en vous sauvant, une arrière-pensée qui était de me
+servir de vous pour m'introduire dans les salons de Paris quand je
+viendrais visiter la France. Quelque temps vous avez pu considérer cette
+résolution comme un projet vague et fugitif; mais aujourd'hui, vous le
+voyez, c'est une bonne et belle réalité, à laquelle il faut vous
+soumettre sous peine de manquer à votre parole.
+
+--Et je la tiendrai, dit Morcerf; mais je crains bien que vous ne soyez
+fort désenchanté, mon cher comte, vous, habitué aux sites accidentés,
+aux événements pittoresques, aux fantastiques horizons. Chez nous, pas
+le moindre épisode du genre de ceux auxquels votre vie aventureuse vous
+a habitué. Notre Chimborazzo, c'est Montmartre; notre Himalaya, c'est le
+mont Valérien; notre Grand-Désert, c'est la plaine de Grenelle, encore y
+perce-t-on un puits artésien pour que les caravanes y trouvent de
+l'eau. Nous avons des voleurs, beaucoup même, quoique nous n'en ayons
+pas autant qu'on le dit, mais ces voleurs redoutent infiniment davantage
+le plus petit mouchard que le plus grand seigneur; enfin, la France est
+un pays si prosaïque, et Paris une ville si fort civilisée, que vous ne
+trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq départements, je
+dis quatre-vingt-cinq départements, car, bien entendu, j'excepte la
+Corse de la France, que vous ne trouverez pas dans nos quatre-vingt-cinq
+départements la moindre montagne sur laquelle il n'y ait un télégraphe,
+et la moindre grotte un peu noire dans laquelle un commissaire de police
+n'ait fait poser un bec de gaz. Il n'y a donc qu'un seul service que je
+puisse vous rendre, mon cher comte, et pour celui-là je me mets à votre
+disposition: vous présenter partout, ou vous faire présenter par mes
+amis, cela va sans dire. D'ailleurs, vous n'avez besoin de personne
+pour cela; avec votre nom, votre fortune et votre esprit (Monte-Cristo
+s'inclina avec un sourire légèrement ironique), on se présente partout
+soi-même, et l'on est bien reçu partout. Je ne peux donc en réalité vous
+être bon qu'à une chose. Si quelque habitude de la vie parisienne
+quelque expérience du confortable, quelque connaissance de nos bazars
+peuvent me recommander à vous, je me mets à votre disposition pour vous
+trouver une maison convenable. Je n'ose vous proposer de partager mon
+logement comme j'ai partagé le vôtre à Rome, moi qui ne professe pas
+l'égoïsme, mais qui suis égoïste par excellence; car chez moi, excepté
+moi, il ne tiendrait pas une ombre, à moins que cette ombre ne fût celle
+d'une femme.
+
+--Ah! fit le comte, voici une réserve toute conjugale. Vous m'avez en
+effet, monsieur, dit à Rome quelques mots d'un mariage ébauché; dois-je
+vous féliciter sur votre prochain bonheur?
+
+--La chose est toujours à l'état de projet, monsieur le comte.
+
+--Et qui dit projet, reprit Debray, veut dire éventualité.
+
+--Non pas! dit Morcerf; mon père y tient, et j'espère bien, avant peu,
+vous présenter, sinon ma femme, du moins ma future: mademoiselle Eugénie
+Danglars.
+
+--Eugénie Danglars! reprit Monte-Cristo; attendez donc: son père
+n'est-il pas M. le baron Danglars?
+
+--Oui, répondit Morcerf; mais baron de nouvelle création.
+
+--Oh! qu'importe? répondit Monte-Cristo, s'il a rendu à l'État des
+services qui lui aient mérité cette distinction.
+
+--D'énormes, dit Beauchamp. Il a, quoique libéral dans l'âme, complété
+en 1829 un emprunt de six millions pour le roi Charles X, qui l'a, ma
+foi, fait baron et chevalier de la Légion d'honneur, de sorte qu'il
+porte le ruban, non pas à la poche de son gilet, comme on pourrait le
+croire, mais bel et bien à la boutonnière de son habit.
+
+--Ah! dit Morcerf en riant, Beauchamp, Beauchamp, gardez cela pour _Le
+Corsaire et Le Charivari_ mais devant moi épargnez mon futur beau-père.»
+
+Puis se retournant vers Monte-Cristo:
+
+«Mais vous avez tout à l'heure prononcé son nom comme quelqu'un qui
+connaîtrait le baron? dit-il.
+
+--Je ne le connais pas, dit négligemment Monte-Cristo; mais je ne
+tarderai pas probablement à faire sa connaissance, attendu que j'ai un
+crédit ouvert sur lui par les maisons Richard et Blount de Londres,
+Arstein et Eskeles de Vienne, et Thomson et French de Rome.»
+
+Et en prononçant ces deux derniers noms, Monte-Cristo regarda du coin de
+l'oeil Maximilien Morrel.
+
+Si l'étranger s'était attendu à produire de l'effet sur Maximilien
+Morrel, il ne s'était pas trompé. Maximilien tressaillit comme s'il eût
+reçu une commotion électrique.
+
+«Thomson et French, dit-il: connaissez-vous cette maison, monsieur?
+
+--Ce sont mes banquiers dans la capitale du monde chrétien, répondit
+tranquillement le comte; puis-je vous être bon à quelque chose auprès
+d'eux.
+
+--Oh! monsieur le comte, vous pourriez nous aider peut-être dans des
+recherches jusqu'à présent infructueuses; cette maison a autrefois rendu
+un service à la nôtre, et a toujours, je ne sais pourquoi, nié nous
+avoir rendu ce service.
+
+--À vos ordres, monsieur, répondit Monte-Cristo en s'inclinant.
+
+--Mais dit Morcerf, nous nous sommes singulièrement écartés, à propos de
+M. Danglars, du sujet de notre conversation. Il était question de
+trouver une habitation convenable au comte de Monte-Cristo; voyons,
+messieurs, cotisons-nous pour avoir une idée. Où logerons-nous cet hôte
+nouveau du Grand-Paris?
+
+--Faubourg Saint-Germain, dit Château-Renaud: monsieur trouvera là un
+charmant petit hôtel entre cour, et jardin.
+
+--Bah! Château-Renaud, dit Debray, vous ne connaissez que votre triste
+et maussade faubourg Saint-Germain, ne l'écoutez pas, monsieur le
+comte, logez-vous Chaussée-d'Antin: c'est le véritable centre de Paris.»
+
+--Boulevard de l'Opéra, dit Beauchamp; au premier, une maison à balcon.
+Monsieur le comte y fera apporter des coussins de drap d'argent, et
+verra, en fumant sa chibouque, ou en avalant ses pilules, toute la
+capitale défiler sous ses yeux.
+
+--Vous n'avez donc pas d'idées, vous, Morrel, dit Château-Renaud, que
+vous ne proposez rien?
+
+--Si fait, dit en souriant le jeune homme; au contraire, j'en ai une,
+mais j'attendais que monsieur se laissât tenter par quelqu'une des
+offres brillantes qu'on vient de lui faire. Maintenant, comme il n'a pas
+répondu, je crois pouvoir lui offrir un appartement dans un petit hôtel
+tout charmant, tout Pompadour, que ma soeur vient de louer depuis un an
+dans la rue Meslay.
+
+--Vous avez une soeur? demanda Monte-Cristo.
+
+--Oui, monsieur, et une excellente soeur.
+
+--Mariée?
+
+--Depuis bientôt neuf ans.
+
+--Heureuse? demanda de nouveau le comte.
+
+--Aussi heureuse qu'il est permis à une créature humaine de l'être,
+répondit Maximilien: elle a épousé l'homme qu'elle aimait, celui qui
+nous est resté fidèle dans notre mauvaise fortune: Emmanuel Herbault.»
+
+Monte-Cristo sourit imperceptiblement.
+
+«J'habite là pendant mon semestre, continua Maximilien, et je serai,
+avec mon beau-frère Emmanuel, à la disposition de monsieur le comte pour
+tous les renseignements dont il aura besoin.
+
+--Un moment! s'écria Albert avant que Monte-Cristo eût eu le temps de
+répondre, prenez garde à ce que vous faites, monsieur Morrel, vous allez
+claquemurer un voyageur, Simbad le marin, dans la vie de famille; un
+homme qui est venu pour voir Paris vous allez en faire un patriarche.
+
+--Oh! que non pas, répondit Morrel en souriant, ma soeur a vingt-cinq
+ans, mon beau-frère en a trente: ils sont jeunes, gais et heureux;
+d'ailleurs monsieur le comte sera chez lui, et il ne rencontrera ses
+hôtes qu'autant qu'il lui plaira de descendre chez eux.
+
+--Merci, monsieur, merci, dit Monte-Cristo, je me contenterai d'être
+présenté par vous à votre soeur et à votre beau-frère, si vous voulez
+bien me faire cet honneur; mais je n'ai accepté l'offre d'aucun de ces
+messieurs, attendu que j'ai déjà mon habitation toute prête.
+
+--Comment! s'écria Morcerf, vous allez donc descendre à l'hôtel? Ce
+sera fort maussade pour vous, cela.
+
+--Étais-je donc si mal à Rome? demanda Monte-Cristo.
+
+--Parbleu! à Rome, dit Morcerf, vous aviez dépensé cinquante mille
+piastres pour vous faire meubler un appartement; mais je présume que
+vous n'êtes pas disposé à renouveler tous les jours une pareille
+dépense.
+
+--Ce n'est pas cela qui m'a arrêté, répondit Monte-Cristo; mais j'étais
+résolu d'avoir une maison à Paris, une maison à moi, j'entends. J'ai
+envoyé d'avance mon valet de chambre et il a dû acheter cette maison et
+me la faire meubler.
+
+--Mais dites-nous donc que vous avez un valet de chambre qui connaît
+Paris! s'écria Beauchamp.
+
+--C'est la première fois comme moi qu'il vient en France; il est Noir et
+ne parle pas, dit Monte-Cristo.
+
+--Alors, c'est Ali? demanda Albert au milieu de la surprise générale.
+
+--Oui, monsieur, c'est Ali lui-même, mon Nubien, mon muet, que vous avez
+vu à Rome, je crois.
+
+--Oui, certainement, répondit Morcerf, je me le rappelle à merveille.
+Mais comment avez-vous chargé un Nubien de vous acheter une maison à
+Paris, et un muet de vous la meubler? Il aura fait toutes choses de
+travers le pauvre malheureux.
+
+--Détrompez-vous, monsieur, je suis certain, au contraire, qu'il aura
+choisi toutes choses selon mon goût; car, vous le savez, mon goût n'est
+pas celui de tout le monde. Il est arrivé il y a huit jours; il aura
+couru toute la ville avec cet instinct que pourrait avoir un bon chien
+chassant tout seul; il connaît mes caprices, mes fantaisies, mes
+besoins; il aura tout organisé à ma guise. Il savait que j'arriverais
+aujourd'hui à dix heures; depuis neuf heures il m'attendait à la
+barrière de Fontainebleau; il m'a remis ce papier; c'est ma nouvelle
+adresse: tenez, lisez.»
+
+Et Monte-Cristo passa un papier à Albert.
+
+«Champs-Élysées, 30, lut Morcerf.
+
+--Ah! voilà qui est vraiment original! ne put s'empêcher de dire
+Beauchamp.
+
+--Et très princier, ajouta Château-Renaud.
+
+--Comment! vous ne connaissez pas votre maison? demanda Debray.
+
+--Non, dit Monte-Cristo, je vous ai déjà dit que je ne voulais pas
+manquer l'heure. J'ai fait ma toilette dans ma voiture et je suis
+descendu à la porte du vicomte.»
+
+Les jeunes gens se regardèrent; ils ne savaient si c'était une comédie
+jouée par Monte-Cristo; mais tout ce qui sortait de la bouche de cet
+homme avait, malgré son caractère original, un tel cachet de simplicité,
+que l'on ne pouvait supposer qu'il dût mentir. D'ailleurs pourquoi
+aurait-il menti?
+
+«Il faudra donc nous contenter, dit Beauchamp, de rendre à M. le comte
+tous les petits services qui seront en notre pouvoir. Moi, en ma qualité
+de journaliste, je lui ouvre tous les théâtres de Paris.
+
+--Merci, monsieur, dit en souriant Monte-Cristo; mon intendant a déjà
+l'ordre de me louer une loge dans chacun d'eux.
+
+--Et votre intendant est-il aussi un Nubien, un muet? demanda Debray.
+
+--Non, monsieur, c'est tout bonnement un compatriote à vous, si tant
+est cependant qu'un Corse soit compatriote de quelqu'un: mais vous le
+connaissez, monsieur de Morcerf.
+
+--Serait-ce par hasard le brave signor Bertuccio, qui s'entend si bien à
+louer les fenêtres?
+
+--Justement, et vous l'avez vu chez moi le jour où j'ai eu l'honneur de
+vous recevoir à déjeuner. C'est un fort brave homme, qui a été un peu
+soldat, un peu contrebandier, un peu de tout ce qu'on peut être enfin.
+Je ne jurerais même pas qu'il n'a point eu quelques démêlés avec la
+police pour une misère, quelque chose comme un coup de couteau.
+
+--Et vous avez choisi cet honnête citoyen du monde pour votre
+intendant, monsieur le comte? dit Debray, combien vous vole-t-il par an?
+
+--Eh bien, parole d'honneur, dit le comte, pas plus qu'un autre, j'en
+suis sûr; mais il fait mon affaire, ne connaît pas d'impossibilité, et
+je le garde.
+
+--Alors, dit Château-Renaud, vous voilà avec une maison montée: vous
+avez un hôtel aux Champs-Élysées, domestiques, intendant, il ne vous
+manque plus qu'une maîtresse.»
+
+Albert sourit, il songeait à la belle Grecque qu'il avait vue dans la
+loge du comte au théâtre Valle et au théâtre Argentina.
+
+«J'ai mieux que cela, dit Monte-Cristo: j'ai une esclave. Vous louez
+vos maîtresses au théâtre de l'Opéra, au théâtre du Vaudeville, au
+théâtre des Variétés; moi, j'ai acheté la mienne à Constantinople; cela
+m'a coûté plus, mais, sous ce rapport-là, je n'ai plus besoin de
+m'inquiéter de rien.
+
+--Mais vous oubliez, dit en riant Debray, que nous sommes, comme l'a dit
+le roi Charles, francs de nom, francs de nature; qu'en mettant le pied
+sur la terre de France, votre esclave est devenue libre?
+
+--Qui le lui dira? demanda Monte-Cristo.
+
+--Mais, dame! le premier venu.
+
+--Elle ne parle que le romaïque.
+
+--Alors c'est autre chose.
+
+--Mais la verrons-nous, au moins? demanda Beauchamp, ou, ayant déjà un
+muet, avez-vous aussi des eunuques?
+
+--Ma foi non, dit Monte-Cristo, je ne pousse pas l'orientalisme
+jusque-là: tout ce qui m'entoure est libre de me quitter, et en me
+quittant n'aura plus besoin de moi ni de personne; voilà peut-être
+pourquoi on ne me quitte pas.»
+
+Depuis longtemps on était passé au dessert et aux cigares.
+
+«Mon cher, dit Debray en se levant, il est deux heures et demie, votre
+convive est charmant, mais il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte,
+et quelquefois même pour la mauvaise; il faut que je retourne à mon
+ministère. Je parlerai du comte au ministre, et il faudra bien que nous
+sachions qui il est.
+
+--Prenez garde, dit Morcerf, les plus malins y ont renoncé.
+
+--Bah! nous avons trois millions pour notre police: il est vrai qu'ils
+sont presque toujours dépensés à l'avance; mais n'importe; il restera
+toujours bien une cinquantaine de mille francs à mettre à cela.
+
+--Et quand vous saurez qui il est, vous me le direz?
+
+--Je vous le promets. Au revoir, Albert; messieurs, votre très humble.»
+
+Et, en sortant, Debray cria très haut dans l'antichambre:
+
+«Faites avancer!
+
+--Bon, dit Beauchamp à Albert, je n'irai pas à la Chambre, mais j'ai à
+offrir à mes lecteurs mieux qu'un discours de M. Danglars.
+
+--De grâce, Beauchamp, dit Morcerf, pas un mot, je vous en supplie; ne
+m'ôtez pas le mérite de le présenter et de l'expliquer: N'est-ce pas
+qu'il est curieux?
+
+--Il est mieux que cela, répondit Château-Renaud, et c'est vraiment un
+des hommes les plus extraordinaires que j'aie vus de ma vie. Venez-vous,
+Morrel?
+
+--Le temps de donner ma carte à M. le comte, qui veut bien me promettre
+de venir nous faire une petite visite, rue Meslay, 14.
+
+--Soyez sûr que je n'y manquerai pas, monsieur», dit en s'inclinant le
+comte.
+
+Et Maximilien Morrel sortit avec le baron de Château-Renaud, laissant
+Monte-Cristo seul avec Morcerf.
+
+
+
+
+XLI
+
+La présentation.
+
+
+Quand Albert se trouva en tête-à-tête avec Monte-Cristo:
+
+«Monsieur le comte, lui dit-il, permettez-moi de commencer avec vous mon
+métier de cicérone en vous donnant le spécimen d'un appartement de
+garçon. Habitué aux palais d'Italie, ce sera pour vous une étude à faire
+que de calculer dans combien de pieds carrés peut vivre un des jeunes
+gens de Paris qui ne passent pas pour être les plus mal logés. À mesure
+que nous passerons d'une chambre à l'autre, nous ouvrirons les fenêtres
+pour que vous respiriez.»
+
+Monte-Cristo connaissait déjà la salle à manger et le salon du
+rez-de-chaussée. Albert le conduisit d'abord à son atelier; c'était, on
+se le rappelle, sa pièce de prédilection.
+
+Monte-Cristo était un digne appréciateur de toutes les choses qu'Albert
+avait entassées dans cette pièce: vieux bahuts, porcelaines du Japon,
+étoffes d'Orient, verroteries de Venise, armes de tous les pays du
+monde, tout lui était familier, et, au premier coup d'oeil, il
+reconnaissait le siècle, le pays et l'origine.
+
+Morcerf avait cru être l'explicateur, et c'était lui au contraire qui
+faisait, sous la direction du comte, un cours d'archéologie, de
+minéralogie et d'histoire naturelle. On descendit au premier. Albert
+introduisit son hôte dans le salon. Ce salon était tapissé des oeuvres
+des peintres modernes; il y avait des paysages de Dupré, aux longs
+roseaux, aux arbres élancés, aux vaches beuglantes et aux ciels
+merveilleux; il y avait des cavaliers arabes de Delacroix, aux longs
+burnous blancs, aux ceintures brillantes, aux armes damasquinées, dont
+les chevaux se mordaient avec rage, tandis que les hommes se déchiraient
+avec des masses de fer, des aquarelles de Boulanger, représentant tout
+_Notre-Dame de Paris_ avec cette vigueur qui fait du peintre l'émule du
+poète; il y avait des toiles de Diaz, qui fait les fleurs plus belles
+que les fleurs, le soleil plus brillant que le soleil; des dessins de
+Decamps, aussi colorés que ceux de Salvator Rosa, mais plus poétiques;
+des pastels de Giraud et de Muller, représentant des enfants aux têtes
+d'ange, des femmes aux traits de vierge; des croquis arrachés à l'album
+du voyage d'Orient de Dauzats, qui avaient été crayonnés en quelques
+secondes sur la selle d'un chameau ou sous le dôme d'une mosquée; enfin
+tout ce que l'art moderne peut donner en échange et en dédommagement de
+l'art perdu et envolé avec les siècles précédents.
+
+Albert s'attendait à montrer, cette fois du moins, quelque chose de
+nouveau à l'étrange voyageur; mais à son grand étonnement, celui-ci,
+sans avoir besoin de chercher les signatures, dont quelques-unes
+d'ailleurs n'étaient présentes que par des initiales, appliqua à
+l'instant même le nom de chaque auteur à son oeuvre, de façon qu'il
+était facile de voir que non seulement chacun de ces noms lui était
+connu, mais encore que chacun de ces talents avait été apprécié et
+étudié par lui.
+
+Du salon on passa dans la chambre à coucher. C'était à la fois un modèle
+d'élégance et de goût sévère: là un seul portrait, mais signé Léopold
+Robert, resplendissait dans son cadre d'or mat.
+
+Ce portrait attira tout d'abord les regards du comte de Monte-Cristo,
+car il fit trois pas rapides dans la chambre et s'arrêta tout à coup
+devant lui.
+
+C'était celui d'une jeune femme de vingt-cinq à vingt-six ans, au teint
+brun, au regard de feu, voilé sous une paupière languissante; elle
+portait le costume pittoresque des pêcheuses catalanes avec son corset
+rouge et noir et ses aiguilles d'or piquées dans les cheveux; elle
+regardait la mer, et sa silhouette élégante se détachait sur le double
+azur des flots et du ciel.
+
+Il faisait sombre dans la chambre, sans quoi Albert eût pu voir la
+pâleur livide qui s'étendit sur les joues du comte, et surprendre le
+frisson nerveux qui effleura ses épaules et sa poitrine.
+
+Il se fit un instant de silence, pendant lequel Monte-Cristo demeura
+l'oeil obstinément fixé sur cette peinture.
+
+«Vous avez là une belle maîtresse, vicomte, dit Monte-Cristo d'une voix
+parfaitement calme, et ce costume, costume de bal sans doute, lui sied
+vraiment à ravir.
+
+--Ah! monsieur, dit Albert, voilà une méprise que je ne vous
+pardonnerais pas, si à côté de ce portrait vous en eussiez vu quelque
+autre. Vous ne connaissez pas ma mère, monsieur; c'est elle que vous
+voyez dans ce cadre; elle se fit peindre ainsi, il y a six ou huit ans.
+Ce costume est un costume de fantaisie, à ce qu'il paraît, et la
+ressemblance est si grande, que je crois encore voir ma mère telle
+qu'elle était en 1830. La comtesse fit faire ce portrait pendant une
+absence du comte. Sans doute elle croyait lui préparer pour son retour
+une gracieuse surprise; mais, chose bizarre, ce portrait déplut à mon
+père; et la valeur de la peinture, qui est, comme vous le voyez, une des
+belles toiles de Léopold Robert, ne put le faire passer sur l'antipathie
+dans laquelle il l'avait prise. Il est vrai de dire entre nous, mon cher
+comte, que M. de Morcerf est un des pairs les plus assidus au
+Luxembourg, un général renommé pour la théorie, mais un amateur d'art
+des plus médiocres; il n'en est pas de même de ma mère, qui peint d'une
+façon remarquable, et qui, estimant trop une pareille oeuvre pour s'en
+séparer tout à fait, me l'a donnée pour que chez moi elle fût moins
+exposée à déplaire à M. de Morcerf, dont je vous ferai voir à son tour
+le portrait peint par Gros. Pardonnez-moi si je vous parle ainsi ménage
+et famille, mais, comme je vais avoir l'honneur de vous conduire chez le
+comte, je vous dis cela pour qu'il ne vous échappe pas de vanter ce
+portrait devant lui. Au reste, il a une funeste influence; car il est
+bien rare que ma mère vienne chez moi sans le regarder, et plus rare
+encore qu'elle le regarde sans pleurer. Le nuage qu'amena l'apparition
+de cette peinture dans l'hôtel est du reste le seul qui se soit élevé
+entre le comte et la comtesse, qui, quoique mariés depuis plus de vingt
+ans, sont encore unis comme au premier jour.»
+
+Monte-Cristo jeta un regard rapide sur Albert, comme pour chercher une
+intention cachée à ses paroles; mais il était évident que le jeune homme
+les avait dites dans toute la simplicité de son âme.
+
+«Maintenant, dit Albert, vous avez vu toutes mes richesses, monsieur le
+comte, permettez-moi de vous les offrir, si indignes qu'elles soient;
+regardez-vous comme étant ici chez vous, et, pour vous mettre plus à
+votre aise encore, veuillez m'accompagner jusque chez M. de Morcerf, à
+qui j'ai écrit de Rome le service que vous m'avez rendu, à qui j'ai
+annoncé la visite que vous m'aviez promise; et, je puis le dire, le
+comte et la comtesse attendaient avec impatience qu'il leur fût permis
+de vous remercier. Vous êtes un peu blasé sur toutes choses, je le sais,
+monsieur le comte, et les scènes de famille n'ont pas sur Simbad le
+marin beaucoup d'action: vous avez vu d'autres scènes! Cependant
+acceptez que je vous propose, comme initiation à la vie parisienne, la
+vie de politesses, de visites et de présentations.»
+
+Monte-Cristo s'inclina pour répondre; il acceptait la proposition sans
+enthousiasme et sans regrets, comme une des convenances de société dont
+tout homme comme il faut se fait un devoir. Albert appela son valet de
+chambre, et lui ordonna d'aller prévenir M. et Mme de Morcerf de
+l'arrivée prochaine du comte de Monte-Cristo.
+
+Albert le suivit avec le comte.
+
+En arrivant dans l'antichambre du comte, on voyait au-dessus de la porte
+qui donnait dans le salon un écusson qui, par son entourage riche et son
+harmonie avec l'ornementation de la pièce, indiquait l'importance que
+le propriétaire de l'hôtel attachait à ce blason.
+
+Monte-Cristo s'arrêta devant ce blason, qu'il examina avec attention.
+
+«D'azur à sept merlettes d'or posées en bande. C'est sans doute l'écusson
+de votre famille, monsieur? demanda-t-il. À part la connaissance des
+pièces du blason qui me permet de le déchiffrer, je suis fort ignorant
+en matière héraldique, moi, comte de hasard, fabriqué par la Toscane à
+l'aide d'une commanderie de Saint-Étienne, et qui me fusse passé d'être
+grand seigneur si l'on ne m'eût répété que, lorsqu'on voyage beaucoup,
+c'est chose absolument nécessaire. Car enfin il faut bien, ne fût-ce que
+pour que les douaniers ne vous visitent pas, avoir quelque chose sur
+les panneaux de sa voiture. Excusez-moi donc si je vous fais une
+pareille question.
+
+--Elle n'est aucunement indiscrète, monsieur, dit Morcerf avec la
+simplicité de la conviction, et vous aviez deviné juste: ce sont nos
+armes, c'est-à-dire celles du chef de mon père; mais elles sont, comme
+vous voyez, accolées à un écusson qui est de gueule à la tour d'argent,
+et qui est du chef de ma mère; par les femmes je suis Espagnol, mais la
+maison de Morcerf est française, et, à ce que j'ai entendu dire, même
+une des plus anciennes du Midi de la France.
+
+--Oui, reprit Monte-Cristo, c'est ce qu'indiquent les merlettes. Presque
+tous les pèlerins armés qui tentèrent ou qui firent la conquête de la
+Terre Sainte prirent pour armes ou des croix, signe de la mission à la
+quelle ils s'étaient voués, ou des oiseaux voyageurs, symbole du long
+voyage qu'ils allaient entreprendre et qu'ils espéraient accomplir sur
+les ailes de la foi. Un de vos aïeux paternels aura été de quelqu'une de
+vos croisades, et, en supposant que ce ne soit que celle de saint Louis,
+cela nous fait déjà remonter au treizième siècle, ce qui est encore fort
+joli.
+
+--C'est possible, dit Morcerf: il y a quelque part dans le cabinet de
+mon père un arbre généalogique qui nous dira cela, et sur lequel j'avais
+autrefois des commentaires qui eussent fort édifié d'Hozier et Jaucourt.
+À présent, je n'y pense plus; cependant je vous dirai, monsieur le
+comte, et ceci rentre dans mes attributions de cicérone, que l'on
+commence à s'occuper beaucoup de ces choses-là sous notre gouvernement
+populaire.
+
+--Eh bien, alors, votre gouvernement aurait bien dû choisir dans son
+passé quelque chose de mieux que ces deux pancartes que j'ai remarquées
+sur vos monuments, et qui n'ont aucun sens héraldique. Quant à vous,
+vicomte, reprit Monte-Cristo en revenant à Morcerf, vous êtes plus
+heureux que votre gouvernement, car vos armes sont vraiment belles et
+parlent à l'imagination. Oui, c'est bien cela, vous êtes à la fois de
+Provence et d'Espagne; c'est ce qui explique, si le portrait que vous
+m'avez montré est ressemblant, cette belle couleur brune que j'admirais
+si fort sur le visage de la noble Catalane.»
+
+Il eût fallu être Oedipe ou le Sphinx lui-même pour deviner l'ironie que
+mit le comte dans ces paroles, empreintes en apparence de la plus grande
+politesse; aussi Morcerf le remercia-t-il d'un sourire, et, passant le
+premier pour lui montrer le chemin, poussa-t-il la porte qui s'ouvrait
+au-dessous de ses armes, et qui, ainsi que nous l'avons dit, donnait
+dans le salon.
+
+Dans l'endroit le plus apparent de ce salon se voyait aussi un portrait;
+c'était celui d'un homme de trente-cinq à trente-huit ans, vêtu d'un
+uniforme d'officier général, portant cette double épaulette en torsade,
+signe des grades supérieurs, le ruban de la Légion d'honneur au cou, ce
+qui indiquait qu'il était commandeur, et sur la poitrine, à droite, la
+plaque de grand officier de l'ordre du Sauveur, et, à gauche, celle de
+grand-croix de Charles III, ce qui indiquait que la personne représentée
+par ce portrait avait dû faire les guerres de Grèce et d'Espagne, ou, ce
+qui revient absolument au même en matière de cordons, avoir rempli
+quelque mission diplomatique dans les deux pays.
+
+Monte-Cristo était occupé à détailler ce portrait avec non moins de soin
+qu'il avait fait de l'autre, lorsqu'une porte latérale s'ouvrit, et
+qu'il se trouva en face du comte de Morcerf lui-même.
+
+C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, mais qui en paraissait
+au moins cinquante, et dont la moustache et les sourcils noirs
+tranchaient étrangement avec des cheveux presque blancs coupés en brosse
+à la mode militaire; il était vêtu en bourgeois et portait à sa
+boutonnière un ruban dont les différents liserés rappelaient les
+différents ordres dont il était décoré. Cet homme entra d'un pas assez
+noble et avec une sorte d'empressement. Monte-Cristo le vit venir à lui
+sans faire un seul pas; on eût dit que ses pieds étaient cloués au
+parquet comme ses yeux sur le visage du comte de Morcerf.
+
+«Mon père, dit le jeune homme, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur
+le comte de Monte-Cristo, ce généreux ami que j'ai eu le bonheur de
+rencontrer dans les circonstances difficiles que vous savez.
+
+--Monsieur est le bienvenu parmi nous, dit le comte de Morcerf en
+saluant Monte-Cristo avec un sourire, et il a rendu à notre maison, en
+lui conservant son unique héritier, un service qui sollicitera
+éternellement notre reconnaissance.»
+
+Et en disant ces paroles le comte de Morcerf indiquait un fauteuil à
+Monte-Cristo, en même temps que lui-même s'asseyait en face de la
+fenêtre.
+
+Quant à Monte-Cristo, tout en prenant le fauteuil désigné par le comte
+de Morcerf, il s'arrangea de manière à demeurer caché dans l'ombre des
+grands rideaux de velours, et à lire de là sur les traits empreints de
+fatigue et de soucis du comte toute une histoire de secrètes douleurs
+écrites dans chacune de ses rides venues avec le temps.
+
+«Madame la comtesse, dit Morcerf, était à sa toilette lorsque le vicomte
+l'a fait prévenir de la visite qu'elle allait avoir le bonheur de
+recevoir; elle va descendre, et dans dix minutes elle sera au salon.
+
+--C'est beaucoup d'honneur pour moi, dit Monte-Cristo, d'être ainsi,
+dès le jour de mon arrivée à Paris, mis en rapport avec un homme dont le
+mérite égale la réputation, et pour lequel la fortune, juste une fois,
+n'a pas fait d'erreur; mais n'a-t-elle pas encore, dans les plaines de
+la Mitidja ou dans les montagnes de l'Atlas, un bâton de maréchal à vous
+offrir?
+
+--Oh! répliqua Morcerf en rougissant un peu, j'ai quitté le service,
+monsieur. Nommé pair sous la Restauration, j'étais de la première
+campagne, et je servais sous les ordres du maréchal de Bourmont; je
+pouvais donc prétendre à un commandement supérieur, et qui sait ce qui
+fût arrivé si la branche aînée fût restée sur le trône! Mais la
+révolution de Juillet était, à ce qu'il paraît, assez glorieuse pour se
+permettre d'être ingrate; elle le fut pour tout service qui ne datait
+pas de la période impériale; je donnai donc ma démission, car, lorsqu'on
+a gagné ses épaulettes sur le champ de bataille, on ne sait guère
+manoeuvrer sur le terrain glissant des salons; j'ai quitté l'épée, je me
+suis jeté dans la politique, je me voue à l'industrie, j'étudie les arts
+utiles. Pendant les vingt années que j'étais resté au service, j'en
+avais bien eu le désir, mais je n'en avais pas eu le temps.
+
+--Ce sont de pareilles choses qui entretiennent la supériorité de votre
+nation sur les autres pays, monsieur, répondit Monte-Cristo; gentilhomme
+issu de grande maison, possédant une belle fortune, vous avez d'abord
+consenti à gagner les premiers grades en soldat obscur, c'est fort rare;
+puis, devenu général, pair de France, commandeur de la Légion d'honneur,
+vous consentez à recommencer un second apprentissage, sans autre espoir,
+sans autre récompense que celle d'être un jour utile à vos
+semblables.... Ah! monsieur, voilà qui est vraiment beau; je dirai
+plus, voilà qui est sublime.»
+
+Albert regardait et écoutait Monte-Cristo avec étonnement; il n'était
+pas habitué à le voir s'élever à de pareilles idées d'enthousiasme.
+
+«Hélas! continua l'étranger, sans doute pour faire disparaître
+l'imperceptible nuage que ces paroles venaient de faire passer sur le
+front de Morcerf, nous ne faisons pas ainsi en Italie, nous croissons
+selon notre race et notre espèce, et nous gardons même feuillage, même
+taille, et souvent même inutilité toute notre vie.
+
+--Mais, monsieur, répondit le comte de Morcerf, pour un homme de votre
+mérite, l'Italie n'est pas une patrie, et la France ne sera peut-être
+pas ingrate pour tout le monde; elle traite mal ses enfants, mais
+d'habitude elle accueille grandement les étrangers.
+
+--Eh! mon père, dit Albert avec un sourire, on voit bien que vous ne
+connaissez pas M. le comte de Monte-Cristo. Ses satisfactions à lui sont
+en dehors de ce monde; il n'aspire point aux honneurs, et en prend
+seulement ce qui peut tenir sur un passeport.
+
+--Voilà, à mon égard, l'expression la plus juste que j'aie jamais
+entendue, répondit l'étranger.
+
+--Monsieur a été le maître de son avenir, dit le comte de Morcerf avec
+un soupir, et il a choisi le chemin de fleurs.
+
+--Justement, monsieur, répliqua Monte-Cristo avec un de ces sourires
+qu'un peintre ne rendra jamais, et qu'un physiologiste désespéra
+toujours d'analyser.
+
+--Si je n'eusse craint de fatiguer monsieur le comte, dit le général,
+évidemment charmé des manières de Monte-Cristo, je l'eusse emmené à la
+Chambre; il y a aujourd'hui séance curieuse pour quiconque ne connaît
+pas nos sénateurs modernes.
+
+--Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me
+renouveler cette offre une autre fois; mais aujourd'hui l'on m'a flatté
+de l'espoir d'être présenté à Mme la comtesse, et j'attendrai.
+
+--Ah! voici ma mère!» s'écria le vicomte.
+
+En effet, Monte-Cristo, en se retournant vivement, vit Mme de Morcerf à
+l'entrée du salon, au seuil de la porte opposée à celle par laquelle
+était entré son mari: immobile et pâle, elle laissa, lorsque
+Monte-Cristo se retourna de son côté, tomber son bras qui, on ne sait
+pourquoi, s'était appuyé sur le chambranle doré, elle était là depuis
+quelques secondes, et avait entendu les dernières paroles prononcées par
+le visiteur ultramontain.
+
+Celui-ci se leva et salua profondément la comtesse, qui s'inclina à son
+tour, muette et cérémonieuse.
+
+«Eh, mon Dieu! madame, demanda le comte, qu'avez vous donc? serait-ce
+par hasard la chaleur de ce salon qui vous fait mal?
+
+--Souffrez-vous, ma mère?» s'écria le vicomte en s'élançant au-devant
+de Mercédès.
+
+Elle les remercia tous deux avec un sourire.
+
+«Non, dit-elle, mais j'ai éprouvé quelque émotion en voyant pour la
+première fois celui sans l'intervention duquel nous serions en ce moment
+dans les larmes et dans le deuil. Monsieur, continua la comtesse en
+s'avançant avec la majesté d'une reine, je vous dois la vie de mon fils,
+et pour ce bienfait je vous bénis. Maintenant je vous rends grâce pour
+le plaisir que vous me faites en me procurant l'occasion de vous
+remercier comme je vous ai béni, c'est-à-dire du fond du coeur.»
+
+Le comte s'inclina encore, mais plus profondément que la première fois;
+il était plus pâle encore que Mercédès.
+
+«Madame, dit-il, M. le comte et vous me récompensez trop généreusement
+d'une action bien simple. Sauver un homme, épargner un tourment à un
+père, ménager la sensibilité d'une femme, ce n'est point faire une bonne
+oeuvre, c'est faire acte d'humanité.»
+
+À ces mots, prononcés avec une douceur et une politesse exquises, Mme de
+Morcerf répondit avec un accent profond:
+
+«Il est bien heureux pour mon fils, monsieur, de vous avoir pour ami, et
+je remercie Dieu qui a fait les choses ainsi.»
+
+Et Mercédès leva ses beaux yeux au ciel avec une gratitude si infinie,
+que le comte crut y voir trembler deux larmes.
+
+M. de Morcerf s'approcha d'elle.
+
+«Madame, dit-il, j'ai déjà fait mes excuses à M. le comte d'être obligé
+de le quitter, et vous les lui renouvellerez, je vous prie. La séance
+ouvre à deux heures, il en est trois, et je dois parler.
+
+--Allez, monsieur, je tâcherai de faire oublier votre absence à notre
+hôte, dit la comtesse avec le même accent de sensibilité. Monsieur le
+comte, continua-t-elle en se retournant vers Monte-Cristo, nous fera-t-il
+l'honneur de passer le reste de la journée avec nous?
+
+--Merci, madame, et vous me voyez, croyez-le bien, on ne peut plus
+reconnaissant de votre offre; mais je suis descendu ce matin à votre
+porte, de ma voiture de voyage. Comment suis-je installé à Paris, je
+l'ignore; où le suis-je, je le sais à peine. C'est une inquiétude
+légère, je le sais, mais appréciable cependant.
+
+--Nous aurons ce plaisir une autre fois, au moins vous nous le
+promettez?» demanda la comtesse.
+
+Monte-Cristo s'inclina sans répondre, mais le geste pouvait passer pour
+un assentiment.
+
+«Alors, je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse, car je ne
+veux pas que ma reconnaissance devienne ou une indiscrétion ou une
+importunité.
+
+--Mon cher comte, dit Albert, si vous le voulez bien, je vais essayer
+de vous rendre à Paris votre gracieuse politesse de Rome, et mettre mon
+coupé à votre disposition jusqu'à ce que vous ayez eu le temps de monter
+vos équipages.
+
+--Merci mille fois de votre obligeance, vicomte, dit Monte-Cristo, mais
+je présume que M. Bertuccio aura convenablement employé les quatre
+heures et demie que je viens de lui laisser, et que je trouverai à la
+porte une voiture quelconque tout attelée.»
+
+Albert était habitué à ces façons de la part du comte: il savait qu'il
+était, comme Néron, à la recherche de l'impossible, et il ne s'étonnait
+plus de rien; seulement, il voulut juger par lui-même de quelle façon
+ses ordres avaient été exécutés, il l'accompagna donc jusqu'à la porte
+de l'hôtel.
+
+Monte-Cristo ne s'était pas trompé: dès qu'il avait paru dans
+l'antichambre du comte de Morcerf, un valet de pied, le même qui à Rome
+était venu apporter la carte du comte aux deux jeunes gens et leur
+annoncer sa visite, s'était élancé hors du péristyle, de sorte qu'en
+arrivant au perron l'illustre voyageur trouva effectivement sa voiture
+qui l'attendait.
+
+C'était un coupé sortant des ateliers de Keller, et un attelage dont
+Drake avait, à la connaissance de tous les lions de Paris, refusé la
+veille encore dix-huit mille francs.
+
+«Monsieur, dit le comte à Albert, je ne vous propose pas de
+m'accompagner jusque chez moi, et je ne pourrais vous montrer qu'une
+maison improvisée, et j'ai, vous le savez, sous le rapport des
+improvisations, une réputation à ménager. Accordez-moi un jour et
+permettez-moi alors de vous inviter. Je serai plus sûr de ne pas manquer
+aux lois de l'hospitalité.
+
+--Si vous me demandez un jour, monsieur le comte, je suis tranquille, ce
+ne sera plus une maison que vous me montrerez, ce sera un palais.
+Décidément, vous avez quelque génie à votre disposition.
+
+--Ma foi, laissez-le croire, dit Monte-Cristo en mettant le pied sur les
+degrés garnis de velours de son splendide équipage, cela me fera quelque
+bien auprès des dames.»
+
+Et il s'élança dans sa voiture, qui se referma derrière lui, et partit
+au galop, mais pas si rapidement que le comte n'aperçut le mouvement
+imperceptible qui fit trembler le rideau du salon où il avait laissé Mme
+de Morcerf.
+
+Lorsque Albert rentra chez sa mère, il trouva la comtesse au boudoir,
+plongée dans un grand fauteuil de velours: toute la chambre, noyée
+d'ombre, ne laissait apercevoir que la paillette étincelante attachée çà
+et là au ventre de quelque potiche ou à l'angle de quelque cadre d'or.
+
+Albert ne put voir le visage de la comtesse perdu dans un nuage de gaze
+qu'elle avait roulée autour de ses cheveux comme une auréole de vapeur;
+mais il lui sembla que sa voix était altérée: il distingua aussi, parmi
+les parfums des roses et des héliotropes de la jardinière, la trace
+âpre et mordante des sels de vinaigre; sur une des coupes ciselées de la
+cheminée en effet, le flacon de la comtesse, sorti de sa gaine de
+chagrin, attira l'attention inquiète du jeune homme.
+
+«Souffrez-vous, ma mère? s'écria-t-il en entrant, et vous seriez-vous
+trouvée mal pendant mon absence?
+
+--Moi? non pas, Albert; mais, vous comprenez, ces roses, ces tubéreuses
+et ces fleurs d'oranger dégagent pendant ces premières chaleurs,
+auxquelles on n'est pas habitué, de si violents parfums.
+
+--Alors, ma mère, dit Morcerf en portant la main à la sonnette, il faut
+les faire porter dans votre antichambre. Vous êtes vraiment indisposée;
+déjà tantôt, quand vous êtes entrée, vous étiez fort pâle.
+
+--J'étais pâle, dites-vous, Albert?
+
+--D'une pâleur qui vous sied à merveille, ma mère, mais qui ne nous a
+pas moins effrayés pour cela, mon père et moi.
+
+--Votre père vous en a-t-il parlé? demanda vivement Mercédès.
+
+--Non, madame, mais c'est à vous-même, souvenez-vous, qu'il a fait cette
+observation.
+
+--Je ne me souviens pas», dit la comtesse.
+
+Un valet entra: il venait au bruit de la sonnette tirée par Albert.
+
+«Portez ces fleurs dans l'antichambre ou dans le cabinet de toilette,
+dit le vicomte; elles font mal à Mme la comtesse.
+
+Le valet obéit.
+
+Il y eut un assez long silence, et qui dura pendant tout le temps que se
+fit le déménagement.
+
+«Qu'est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo? demanda la comtesse quand le
+domestique fut sorti emportant le dernier vase de fleurs, est-ce un nom
+de famille, un nom de terre, un titre simple?
+
+--C'est, je crois, un titre, ma mère, et voilà tout. Le comte a acheté
+une île dans l'archipel toscan, et a, d'après ce qu'il a dit lui-même ce
+matin, fondé une commanderie. Vous savez que cela se fait ainsi pour
+Saint-Étienne de Florence, pour Saint-Georges-Constantinien de Parme, et
+même pour l'ordre de Malte. Au reste, il n'a aucune prétention à la
+noblesse et s'appelle un comte de hasard, quoique l'opinion générale de
+Rome soit que le comte est un très grand seigneur.
+
+--Ses manières sont excellentes, dit la comtesse, du moins d'après ce
+que j'ai pu en juger par les courts instants pendant lesquels il est
+resté ici.
+
+--Oh! parfaites, ma mère, si parfaites même qu'elles surpassent de
+beaucoup tout ce que j'ai connu de plus aristocratique dans les trois
+noblesses les plus fières de l'Europe, c'est-à-dire dans la noblesse
+anglaise, dans la noblesse espagnole et dans la noblesse allemande.»
+
+La comtesse réfléchit un instant, puis après cette courte hésitation
+elle reprit:
+
+«Vous avez vu, mon cher Albert, c'est une question de mère que je vous
+adresse là, vous le comprenez, vous avez vu M. de Monte-Cristo dans son
+intérieur; vous avez de la perspicacité, vous avez l'habitude du monde,
+plus de tact qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge; croyez-vous que le
+comte soit ce qu'il paraît réellement être?
+
+--Et que paraît-il?
+
+--Vous l'avez dit vous-même à l'instant, un grand seigneur.
+
+--Je vous ai dit, ma mère, qu'on le tenait pour tel.
+
+--Mais qu'en pensez-vous, vous, Albert?
+
+--Je n'ai pas, je vous l'avouerai, d'opinion bien arrêtée sur lui; je le
+crois Maltais.
+
+--Je ne vous interroge pas sur son origine; je vous interroge sur sa
+personne.
+
+--Ah! sur sa personne, c'est autre chose; et j'ai vu tant de choses
+étranges de lui, que si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je
+vous répondrai que je le regarderais volontiers comme un des hommes de
+Byron, que le malheur a marqué d'un sceau fatal; quelque Manfred,
+quelque Lara, quelque Werner; comme un de ces débris enfin de quelque
+vieille famille qui, déshérités de leur fortune paternelle, en ont
+trouvé une par la force de leur génie aventureux qui les a mis au-dessus
+des lois de la société.
+
+--Vous dites?...
+
+--Je dis que Monte-Cristo est une île au milieu de la Méditerranée, sans
+habitants, sans garnison, repaire de contrebandiers de toutes nations,
+de pirates de tous pays. Qui sait si ces dignes industriels ne payent
+pas à leur seigneur un droit d'asile?
+
+--C'est possible, dit la comtesse rêveuse.
+
+--Mais n'importe, reprit le jeune homme, contrebandier ou non, vous en
+conviendrez, ma mère, puisque vous l'avez vu, M. le comte de
+Monte-Cristo est un homme remarquable et qui aura les plus grands succès
+dans les salons de Paris. Et tenez, ce matin même, chez moi, il a
+commencé son entrée dans le monde en frappant de stupéfaction jusqu'à
+Château-Renaud.
+
+--Et quel âge peut avoir le comte? demanda Mercédès, attachant
+visiblement une grande importance à cette question.
+
+--Il a trente-cinq à trente-six ans, ma mère.
+
+--Si jeune! c'est impossible, dit Mercédès répondant en même temps à ce
+que lui disait Albert et à ce que lui disait sa propre pensée.
+
+--C'est la vérité, cependant. Trois ou quatre fois il m'a dit, et certes
+sans préméditation, à telle époque j'avais cinq ans, à telle autre
+j'avais dix ans, à telle autre douze; moi, que la curiosité tenait
+éveillé sur ces détails, je rapprochais les dates, et jamais je ne l'ai
+trouvé en défaut. L'âge de cet homme singulier, qui n'a pas d'âge, est
+donc, j'en suis sûr, de trente-cinq ans. Au surplus, rappelez-vous, ma
+mère, combien son oeil est vif, combien ses cheveux sont noirs et
+combien son front, quoique pâle, est exempt de rides; c'est une nature
+non seulement vigoureuse, mais encore jeune.»
+
+La comtesse baissa la tête comme sous un flot trop lourd d'amères
+pensées.
+
+«Et cet homme s'est pris d'amitié pour vous, Albert? demanda-t-elle avec
+un frissonnement nerveux.
+
+--Je le crois, madame.
+
+--Et vous... l'aimez-vous aussi?
+
+--Il me plaît, madame, quoi qu'en dise Franz d'Épinay, qui voulait le
+faire passer à mes yeux pour un homme revenant de l'autre monde.»
+
+La comtesse fit un mouvement de terreur.
+
+«Albert, dit-elle d'une voix altérée, je vous ai toujours mis en garde
+contre les nouvelles connaissances. Maintenant vous êtes homme, et vous
+pourriez me donner des conseils à moi-même; cependant je vous répète:
+Soyez prudent, Albert.
+
+--Encore faudrait-il, chère mère, pour que le conseil me fût profitable,
+que je susse d'avance de quoi me méfier. Le comte ne joue jamais, le
+comte ne boit que de l'eau dorée par une goutte de vin d'Espagne; le
+comte s'est annoncé si riche que, sans se faire rire au nez, il ne
+pourrait m'emprunter d'argent: que voulez-vous que je craigne de la part
+du comte?
+
+--Vous avez raison, dit la comtesse, et mes terreurs sont folles, ayant
+pour objet surtout un homme qui vous a sauvé la vie. À propos, votre
+père l'a-t-il bien reçu, Albert? Il est important que nous soyons plus
+que convenables avec le comte. M. de Morcerf est parfois occupé, ses
+affaires le rendent soucieux, et il se pourrait que, sans le vouloir....
+
+--Mon père a été parfait, madame, interrompit Albert; je dirai plus: il
+a paru infiniment flatté de deux ou trois compliments des plus adroits
+que le comte lui a glissés avec autant de bonheur que d'à-propos, comme
+s'il l'eût connu depuis trente ans. Chacune de ces petites flèches
+louangeuses a dû chatouiller mon père, ajouta Albert en riant, de sorte
+qu'ils se sont quittés les meilleurs amis du monde, que M. de Morcerf
+voulait même l'emmener à la Chambre pour lui faire entendre son
+discours.»
+
+La comtesse ne répondit pas; elle était absorbée dans une rêverie si
+profonde que ses yeux s'étaient fermés peu à peu. Le jeune homme, debout
+devant elle, la regardait avec cet amour filial plus tendre et plus
+affectueux chez les enfants dont les mères sont jeunes et belles encore;
+puis, après avoir vu ses yeux se fermer, il l'écouta respirer un instant
+dans sa douce immobilité, et, la croyant assoupie, il s'éloigna sur la
+pointe du pied, poussant avec précaution la porte de la chambre où il
+laissait sa mère.
+
+«Ce diable d'homme, murmura-t-il en secouant la tête, je lui ai bien
+prédit là-bas qu'il ferait sensation dans le monde: je mesure son effet
+sur un thermomètre infaillible. Ma mère l'a remarqué, donc il faut
+qu'il soit bien remarquable.»
+
+Et il descendit à ses écuries, non sans un dépit secret de ce que, sans
+y avoir même songé, le comte de Monte-Cristo avait mis la main sur un
+attelage qui renvoyait ses bais au numéro 2 dans l'esprit des
+connaisseurs.
+
+«Décidément, dit-il, les hommes ne sont pas égaux; il faudra que je prie
+mon père de développer ce théorème à la Chambre haute.»
+
+
+
+
+XLII
+
+Monsieur Bertuccio.
+
+
+Pendant ce temps le comte était arrivé chez lui; il avait mis six
+minutes pour faire le chemin. Ces six minutes avaient suffi pour qu'il
+fût vu de vingt jeunes gens qui, connaissant le prix de l'attelage
+qu'ils n'avaient pu acheter eux-mêmes, avaient mis leur monture au galop
+pour entrevoir le splendide seigneur qui se donnait des chevaux de dix
+mille francs la pièce.
+
+La maison choisie par Ali, et qui devait servir de résidence de ville à
+Monte-Cristo, était située à droite en montant les Champs-Élysées,
+placée entre cour et jardin; un massif fort touffu, qui s'élevait au
+milieu de la cour, masquait une partie de la façade, autour de ce
+massif s'avançaient, pareilles à deux bras, deux allées qui, s'étendant
+à droite et à gauche, amenaient à partir de la grille, les voitures à un
+double perron supportant à chaque marche un vase de porcelaine plein de
+fleurs. Cette maison, isolée au milieu d'un large espace, avait, outre
+l'entrée principale, une autre entrée donnant sur la rue de Ponthieu.
+
+Avant même que le cocher eût hélé le concierge, la grille massive roula
+sur ses gonds; on avait vu venir le comte, et à Paris comme à Rome,
+comme partout, il était servi avec la rapidité de l'éclair. Le cocher
+entra donc, décrivit le demi-cercle sans avoir ralenti son allure, et la
+grille était refermée déjà que les roues criaient encore sur le sable de
+l'allée.
+
+Au côté gauche du perron la voiture s'arrêta; deux hommes parurent à la
+portière: l'un était Ali, qui sourit à son maître avec une incroyable
+franchise de joie, et qui se trouva payé par un simple regard de
+Monte-Cristo.
+
+L'autre salua humblement et présenta son bras au comte pour l'aider à
+descendre de la voiture.
+
+«Merci, monsieur Bertuccio, dit le comte en sautant légèrement les trois
+degrés du marchepied; et le notaire?
+
+--Il est dans le petit salon, Excellence, répondit Bertuccio.
+
+--Et les cartes de visite que je vous ai dit de faire graver dès que
+vous auriez le numéro de la maison?
+
+--Monsieur le comte, c'est déjà fait; j'ai été chez le meilleur graveur
+du Palais-Royal, qui a exécuté la planche devant moi; la première carte
+tirée a été portée à l'instant même, selon votre ordre, à M. le baron
+Danglars, député, rue de la Chaussée-d'Antin, n° 7; les autres sont sur
+la cheminée de la chambre à coucher de Votre Excellence.
+
+--Bien. Quelle heure est-il?
+
+--Quatre heures.»
+
+Monte-Cristo donna ses gants, son chapeau et sa canne à ce même laquais
+français qui s'était élancé hors de l'antichambre du comte de Morcerf
+pour appeler la voiture, puis il passa dans le petit salon conduit par
+Bertuccio, qui lui montra le chemin.
+
+«Voilà de pauvres marbres dans cette antichambre, dit Monte-Cristo,
+j'espère bien qu'on m'enlèvera tout cela.»
+
+Bertuccio s'inclina.
+
+Comme l'avait dit l'intendant, le notaire attendait dans le petit salon.
+
+C'était une honnête figure de deuxième clerc de Paris, élevé à la
+dignité infranchissable de tabellion de la banlieue.
+
+«Monsieur est le notaire chargé de vendre la maison de campagne que je
+veux acheter? demanda Monte-Cristo.
+
+--Oui, monsieur le comte, répliqua le notaire.
+
+--L'acte de vente est-il prêt?
+
+--Oui, monsieur le comte.
+
+--L'avez-vous apporté?
+
+--Le voici.
+
+--Parfaitement. Et où est cette maison que j'achète», demanda
+négligemment Monte-Cristo, s'adressant moitié à Bertuccio, moitié au
+notaire.
+
+L'intendant fit un geste qui signifiait: Je ne sais pas.
+
+Le notaire regarda Monte-Cristo avec étonnement.
+
+«Comment, dit-il, monsieur le comte ne sait pas où est la maison qu'il
+achète?
+
+--Non, ma foi, dit le comte.
+
+--Monsieur le comte ne la connaît pas?
+
+--Et comment diable la connaîtrais-je? j'arrive de Cadix ce matin, je
+ne suis jamais venu à Paris, c'est même la première fois que je mets le
+pied en France.
+
+--Alors c'est autre chose, répondit le notaire; la maison que monsieur
+le comte achète est située à Auteuil.»
+
+À ces mots, Bertuccio pâlit visiblement.
+
+«Et où prenez-vous Auteuil? demanda Monte-Cristo.
+
+--À deux pas d'ici, monsieur le comte, dit le notaire, un peu après
+Passy, dans une situation charmante, au milieu du bois de Boulogne.
+
+--Si près que cela! dit Monte-Cristo, mais ce n'est pas la campagne.
+Comment diable m'avez-vous été choisir une maison à la porte de Paris,
+monsieur Bertuccio?
+
+--Moi! s'écria l'intendant avec un étrange empressement; non, certes, ce
+n'est pas moi que monsieur le comte a chargé de choisir cette maison;
+que monsieur le comte veuille bien se rappeler, chercher dans sa
+mémoire, interroger ses souvenirs.
+
+--Ah! c'est juste, dit Monte-Cristo; je me rappelle maintenant! j'ai lu
+cette annonce dans un Journal, et je me suis laissé séduire par ce titre
+menteur: _Maison de campagne_.
+
+--Il est encore temps, dit vivement Bertuccio, et si Votre Excellence
+veut me charger de chercher partout ailleurs, je lui trouverai ce qu'il
+y aura de mieux, soit à Enghien, soit à Fontenay-aux-Roses, soit à
+Bellevue.
+
+--Non, ma foi, dit insoucieusement Monte-Cristo; puisque j'ai celle-là,
+je la garderai.
+
+--Et monsieur a raison, dit vivement le notaire, qui craignait de perdre
+ses honoraires. C'est une charmante propriété: eaux vives, bois touffus,
+habitation confortable, quoique abandonnée depuis longtemps; sans
+compter le mobilier, qui, si vieux qu'il soit, a de la valeur, surtout
+aujourd'hui que l'on recherche les antiquailles. Pardon, mais je crois
+que monsieur le comte a le goût de son époque.
+
+--Dites toujours, fit Monte-Cristo; c'est convenable, alors.
+
+--Ah! monsieur, c'est mieux que cela, c'est magnifique!
+
+--Peste! ne manquons pas une pareille occasion, dit Monte-Cristo; le
+contrat, s'il vous plaît, monsieur le notaire?»
+
+Et il signa rapidement, après avoir jeté un regard à l'endroit de l'acte
+où étaient désignés la situation de la maison et les noms des
+propriétaires.
+
+«Bertuccio, dit-il, donnez cinquante-cinq mille francs à monsieur.»
+
+L'intendant sortit d'un pas mal assuré, et revint avec une liasse de
+billets de banque que le notaire compta en homme qui a l'habitude de ne
+recevoir son argent qu'après la purge légale.
+
+«Et maintenant, demanda le comte, toutes les formalités sont-elles
+remplies?
+
+--Toutes, monsieur le comte.
+
+--Avez-vous les clefs?
+
+--Elles sont aux mains du concierge qui garde la maison; mais voici
+l'ordre que je lui ai donné d'installer monsieur dans sa propriété.
+
+--Fort bien.»
+
+Et Monte-Cristo fit au notaire un signe de tête qui voulait dire:
+
+«Je n'ai plus besoin de vous, allez-vous-en.»
+
+«Mais, hasarda l'honnête tabellion, monsieur le comte s'est trompé, il
+me semble; ce n'est que cinquante mille francs, tout compris.
+
+--Et vos honoraires?
+
+--Se trouvent payés moyennant cette somme, monsieur le comte.
+
+--Mais n'êtes-vous pas venu d'Auteuil ici?
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Eh bien, il faut bien vous payer votre dérangement», dit le comte.
+
+Et il le congédia du geste.
+
+Le notaire sortit à reculons et en saluant jusqu'à terre; c'était la
+première fois, depuis le jour où il avait pris ses inscriptions, qu'il
+rencontrait un pareil client.
+
+«Conduisez monsieur», dit le comte à Bertuccio.
+
+Et l'intendant sortit derrière le notaire.
+
+À peine le comte fut-il seul qu'il sortit de sa poche un portefeuille à
+serrure, qu'il ouvrit avec une petite clef attachée à son cou et qui ne
+le quittait jamais.
+
+Après avoir cherché un instant, il s'arrêta à un feuillet qui portait
+quelques notes, confronta ces notes avec l'acte de vente déposé sur la
+table, et, recueillant ses souvenirs:
+
+«Auteuil, rue de la Fontaine, n° 28; c'est bien cela, dit-il; maintenant
+dois-je m'en rapporter à un aveu arraché par la terreur religieuse ou
+par la terreur physique? Au reste, dans une heure je saurai tout.
+Bertuccio! cria-t-il en frappant avec une espèce de petit marteau à
+manche pliant sur un timbre qui rendit un son aigu et prolongé pareil à
+celui d'un tam-tam, Bertuccio!»
+
+L'intendant parut sur le seuil.
+
+«Monsieur Bertuccio, dit le comte, ne m'avez-vous pas dit autrefois que
+vous aviez voyagé en France?
+
+--Dans certaines parties de la France, oui, Excellence.
+
+--Vous connaissez les environs de Paris, sans doute?
+
+--Non, Excellence, non, répondit l'intendant avec une sorte de
+tremblement nerveux que Monte-Cristo, connaisseur en fait d'émotions,
+attribua avec raison à une vive inquiétude.
+
+--C'est fâcheux, dit-il, que vous n'ayez jamais visité les environs de
+Paris, car je veux aller ce soir même voir ma nouvelle propriété, et en
+venant avec moi vous m'eussiez donné sans doute d'utiles renseignements.
+
+--À Auteuil? s'écria Bertuccio dont le teint cuivré devint presque
+livide. Moi, aller à Auteuil!
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant que vous veniez à Auteuil, je vous le
+demande? Quand je demeurerai à Auteuil, il faudra bien que vous y
+veniez, puisque vous faites partie de la maison.»
+
+Bertuccio baissa la tête devant le regard impérieux du maître, et il
+demeura immobile et sans réponse.
+
+«Ah çà! mais, que vous arrive-t-il. Vous allez donc me faire sonner une
+seconde fois pour la voiture?» dit Monte-Cristo du ton que Louis XIV mit
+à prononcer le fameux: «J'ai failli attendre!»
+
+Bertuccio ne fit qu'un bond du petit salon à l'antichambre, et cria
+d'une voix rauque:
+
+«Les chevaux de son Excellence!»
+
+Monte-Cristo écrivit deux ou trois lettres; comme il cachetait la
+dernière, l'intendant reparut.
+
+«La voiture de son Excellence est à la porte, dit-il.
+
+--Eh bien, prenez vos gants et votre chapeau, dit Monte-Cristo.
+
+--Est-ce que je vais avec monsieur le comte? s'écria Bertuccio.
+
+--Sans doute, il faut bien que vous donniez vos ordres, puisque je
+compte habiter cette maison.»
+
+Il était sans exemple que l'on eût répliqué à une injonction du comte;
+aussi l'intendant, sans faire aucune objection, suivit-il son maître,
+qui monta dans la voiture et lui fit signe de le suivre. L'intendant
+s'assit respectueusement sur la banquette du devant.
+
+
+
+
+XLIII
+
+La maison d'Auteuil.
+
+
+Monte-Cristo avait remarqué qu'en descendant le perron, Bertuccio
+s'était signé à la manière des Corses, c'est-à-dire en coupant l'air en
+croix avec le pouce, et qu'en prenant sa place dans la voiture il avait
+marmotté tout bas une courte prière. Tout autre qu'un homme curieux eût
+eu pitié de la singulière répugnance manifestée par le digne intendant
+pour la promenade méditée _extra muros_ par le comte; mais, à ce qu'il
+paraît, celui-ci était trop curieux pour dispenser Bertuccio de ce
+petit voyage.
+
+En vingt minutes on fut à Auteuil. L'émotion de l'intendant avait été
+toujours croissant. En entrant dans le village, Bertuccio, rencogné dans
+l'angle de la voiture, commença à examiner avec une émotion fiévreuse
+chacune des maisons devant lesquelles on passait.
+
+«Vous ferez arrêter rue de la Fontaine, au n° 28», dit le comte en
+fixant impitoyablement son regard sur l'intendant, auquel il donnait cet
+ordre.
+
+La sueur monta au visage de Bertuccio; cependant il obéit, et, se
+penchant en dehors de la voiture, il cria au cocher:
+
+«Rue de la Fontaine, n° 28.»
+
+Ce n° 28 était situé à l'extrémité du village. Pendant le voyage, la
+nuit était venue, ou plutôt un nuage noir tout chargé d'électricité
+donnait à ces ténèbres prématurées l'apparence et la solennité d'un
+épisode dramatique.
+
+La voiture s'arrêta et le valet de pied se précipita à la portière,
+qu'il ouvrit.
+
+«Eh bien, dit le comte, vous ne descendez pas, monsieur Bertuccio? vous
+restez donc dans la voiture alors? Mais à quoi diable songez-vous donc
+ce soir?»
+
+Bertuccio se précipita par la portière et présenta son épaule au comte
+qui, cette fois, s'appuya dessus et descendit un à un les trois degrés
+du marchepied.
+
+«Frappez, dit le comte, et annoncez-moi.»
+
+Bertuccio frappa, la porte s'ouvrit et le concierge parut.
+
+«Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.
+
+--C'est votre nouveau maître, brave homme», dit le valet de pied.
+
+Et il tendit au concierge le billet de reconnaissance donné par le
+notaire.
+
+«La maison est donc vendue? demanda le concierge, et c'est monsieur qui
+vient l'habiter?
+
+--Oui, mon ami, dit le comte, et je tâcherai que vous n'ayez pas à
+regretter votre ancien maître.
+
+--Oh! monsieur, dit le concierge, je n'aurai pas à le regretter
+beaucoup, car nous le voyons bien rarement; il y a plus de cinq ans
+qu'il n'est venu, et il a, ma foi! bien fait de vendre une maison qui ne
+lui rapportait absolument rien.
+
+--Et comment se nommait votre ancien maître? demanda Monte-Cristo.
+
+--M. le marquis de Saint-Méran; ah! il n'a pas vendu la maison ce
+qu'elle lui a coûté, j'en suis sûr.
+
+--Le marquis de Saint-Méran! reprit Monte-Cristo; mais il me semble que
+ce nom ne m'est pas inconnu, dit le comte; le marquis de Saint-Méran....
+
+Et il parut chercher.
+
+«Un vieux gentilhomme, continua le concierge, un fidèle serviteur des
+Bourbons, il avait une fille unique qu'il avait mariée à M. de
+Villefort, qui a été procureur du roi à Nîmes et ensuite à Versailles.»
+
+Monte-Cristo jeta un regard qui rencontra Bertuccio plus livide que le
+mur contre lequel il s'appuyait pour ne pas tomber.
+
+«Et cette fille n'est-elle pas morte? demanda Monte-Cristo; il me semble
+que j'ai entendu dire cela.
+
+--Oui, monsieur, il y a vingt et un ans, et depuis ce temps-là nous
+n'avons pas revu trois fois le pauvre cher marquis.
+
+--Merci, merci, dit Monte-Cristo, jugeant à la prostration de
+l'intendant qu'il ne pouvait tendre davantage cette corde sans risquer
+de la briser; merci! Donnez-moi de la lumière, brave homme.
+
+--Accompagnerai-je monsieur?
+
+--Non, c'est inutile, Bertuccio m'éclairera.
+
+Et Monte-Cristo accompagna ces paroles du don de deux pièces d'or qui
+soulevèrent une explosion de bénédictions et de soupirs.
+
+«Ah! monsieur! dit le concierge après avoir cherché inutilement sur le
+rebord de la cheminée et sur les planches y attenantes, c'est que je
+n'ai pas de bougies ici.
+
+--Prenez une des lanternes de la voiture, Bertuccio, et montrez-moi les
+appartements», dit le comte.
+
+L'intendant obéit sans observation, mais il était facile à voir, au
+tremblement de la main qui tenait la lanterne, ce qu'il lui en coûtait
+pour obéir.
+
+On parcourut un rez-de-chaussée assez vaste; un premier étage composé
+d'un salon, d'une salle de bain et de deux chambres à coucher. Par une
+de ces chambres à coucher, on arrivait à un escalier tournant dont
+l'extrémité aboutissait au jardin.
+
+«Tiens, voilà un escalier de dégagement, dit le comte, c'est assez
+commode. Éclairez-moi, monsieur Bertuccio; passez devant, et allons où
+cet escalier nous conduira.
+
+--Monsieur, dit Bertuccio, il va au jardin.
+
+--Et comment savez-vous cela, je vous prie?
+
+--C'est-à-dire qu'il doit y aller.
+
+--Eh bien, assurons-nous-en.»
+
+Bertuccio poussa un soupir et marcha devant. L'escalier aboutissait
+effectivement au jardin.
+
+À la porte extérieure l'intendant s'arrêta.
+
+«Allons donc, monsieur Bertuccio!» dit le comte.
+
+Mais celui auquel il s'adressait était abasourdi, stupide, anéanti. Ses
+yeux égarés cherchaient tout autour de lui comme les traces d'un passé
+terrible, et de ses mains crispées il semblait essayer de repousser des
+souvenirs affreux.
+
+«Eh bien? insista le comte.
+
+--Non! non! s'écria Bertuccio en posant la main à l'angle du mur
+intérieur; non, monsieur, je n'irai pas plus loin, c'est impossible!
+
+--Qu'est-ce à dire? articula la voix irrésistible de Monte-Cristo.
+
+--Mais vous voyez bien, monsieur, s'écria l'intendant, que cela n'est
+point naturel; qu'ayant une maison à acheter à Paris, vous l'achetiez
+justement à Auteuil, et que l'achetant à Auteuil, cette maison soit le
+n° 28 de la rue de la Fontaine! Ah! pourquoi ne vous ai-je pas tout dit
+là-bas, monseigneur. Vous n'auriez certes pas exigé que je vinsse.
+J'espérais que la maison de monsieur le comte serait une autre maison
+que celle-ci. Comme s'il n'y avait d'autre maison à Auteuil que celle de
+l'assassinat!
+
+--Oh! oh! fit Monte-Cristo s'arrêtant tout à coup, quel vilain mot
+venez-vous de prononcer là! Diable d'homme! Corse enraciné! toujours des
+mystères ou des superstitions! Voyons, prenez cette lanterne et visitons
+le jardin; avec moi vous n'aurez pas peur, j'espère!»
+
+Bertuccio ramassa la lanterne et obéit.
+
+La porte en s'ouvrant, découvrit un ciel blafard dans lequel la lune
+s'efforçait vainement de lutter contre une mer de nuages qui la
+couvraient de leurs flots sombres qu'elle illuminait un instant, et qui
+allaient ensuite se perdre, plus sombres encore, dans les profondeurs de
+l'infini.
+
+L'intendant voulut appuyer sur la gauche.
+
+«Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, à quoi bon suivre les allées?
+voici une belle pelouse, allons devant nous.»
+
+Bertuccio essuya la sueur qui coulait de son front, mais obéit;
+cependant, il continuait de prendre à gauche. Monte-Cristo, au
+contraire, appuyait à droite. Arrivé près d'un massif d'arbres, il
+s'arrêta.
+
+L'intendant n'y put tenir.
+
+«Éloignez-vous, monsieur! s'écria-t-il, éloignez-vous, je vous en
+supplie, vous êtes justement à la place!
+
+--À quelle place?
+
+--À la place même où il est tombé.
+
+--Mon cher monsieur Bertuccio, dit Monte-Cristo en riant, revenez à
+vous, je vous y engage; nous ne sommes pas ici à Sartène ou à Corte.
+Ceci n'est point un maquis, mais un jardin anglais, mal entretenu, j'en
+conviens, mais qu'il ne faut pas calomnier pour cela.
+
+--Monsieur, ne restez pas là! ne restez pas là! je vous en supplie.
+
+--Je crois que vous devenez fou, maître Bertuccio, dit froidement le
+comte; si cela est, prévenez-moi car je vous ferai enfermer dans quelque
+maison de santé avant qu'il arrive un malheur.
+
+--Hélas! Excellence, dit Bertuccio en secouant la tête et en joignant
+les mains avec une attitude qui eût fait rire le comte, si des pensées
+d'un intérêt supérieur ne l'eussent captivé en ce moment et rendu fort
+attentif aux moindres expansions de cette conscience timorée. Hélas!
+Excellence, le malheur est arrivé.
+
+--Monsieur Bertuccio, dit le comte, je suis fort aise de vous dire que,
+tout en gesticulant, vous vous tordez les bras, et que vous roulez des
+yeux comme un possédé du corps duquel le diable ne veut pas sortir; or,
+j'ai presque toujours remarqué que le diable le plus entêté à rester à
+son poste, c'est un secret. Je vous savais Corse, je vous savais sombre
+et ruminant toujours quelque vieille histoire de vendetta, et je vous
+passais cela en Italie, parce qu'en Italie ces sortes de choses sont de
+mise, mais en France on trouve généralement l'assassinat de fort mauvais
+goût: il y a des gendarmes qui s'en occupent, des juges qui le
+condamnent et des échafauds qui le vengent.»
+
+Bertuccio joignit les mains et, comme en exécutant ces différentes
+évolutions il ne quittait point sa lanterne, la lumière éclaira son
+visage bouleversé.
+
+Monte-Cristo l'examina du même oeil qu'à Rome il avait examiné le
+supplice d'Andrea; puis, d'un ton de voix qui fit courir un nouveau
+frisson par le corps du pauvre intendant:
+
+«L'abbé Busoni m'avait donc menti, dit-il, lorsque après son voyage en
+France, en 1829, il vous envoya vers moi, muni d'une lettre de
+recommandation dans laquelle il me recommandait vos précieuses qualités.
+Eh bien, je vais écrire à l'abbé; je le rendrai responsable de son
+protégé, et je saurai sans doute ce que c'est que toute cette affaire
+d'assassinat. Seulement, je vous préviens, monsieur Bertuccio, que
+lorsque je vis dans un pays, j'ai l'habitude de me conformer à ses lois,
+et que je n'ai pas envie de me brouiller pour vous avec la justice de
+France.
+
+--Oh! ne faites pas cela, Excellence, je vous ai servi fidèlement,
+n'est-ce pas? s'écria Bertuccio au désespoir, j'ai toujours été honnête
+homme, et j'ai même, le plus que j'ai pu, fait de bonnes actions.
+
+--Je ne dis pas non, reprit le comte, mais pourquoi diable êtes-vous
+agité de la sorte? C'est mauvais signe: une conscience pure n'amène pas
+tant de pâleur sur les joues, tant de fièvre dans les mains d'un
+homme....
+
+--Mais, monsieur le comte, reprit en hésitant Bertuccio, ne m'avez-vous
+pas dit vous-même que M. l'abbé Busoni, qui a entendu ma confession dans
+les prisons de Nîmes, vous avait prévenu, en m'envoyant chez vous, que
+j'avais un lourd reproche à me faire?
+
+--Oui, mais comme il vous adressait à moi en me disant que vous feriez
+un excellent intendant, j'ai cru que vous aviez volé, voilà tout!
+
+--Oh! monsieur le comte! fit Bertuccio avec mépris.
+
+--Ou que, comme vous étiez Corse, vous n'aviez pu résister au désir de
+faire une peau, comme on dit dans le pays par antiphrase, quand au
+contraire on en défait une.
+
+--Eh bien, oui, monseigneur, oui, mon bon seigneur, c'est cela! s'écria
+Bertuccio en se jetant aux genoux du comte; oui, c'est une vengeance, je
+le jure, une simple vengeance.
+
+--Je comprends, mais ce que je ne comprends pas, c'est que ce soit cette
+maison justement qui vous galvanise à ce point.
+
+--Mais, monseigneur, n'est-ce pas bien naturel, reprit Bertuccio,
+puisque c'est dans cette maison que la vengeance s'est accomplie?
+
+--Quoi! ma maison!
+
+--Oh! monseigneur, elle n'était pas encore à vous, répondit naïvement
+Bertuccio.
+
+--Mais à qui donc était-elle? à M. le marquis de Saint-Méran, nous a
+dit, je crois, le concierge. Que diable aviez-vous donc à vous venger du
+marquis de Saint-Méran?
+
+--Oh! ce n'était pas de lui, monseigneur, c'était d'un autre.
+
+--Voilà une étrange rencontre, dit Monte-Cristo paraissant céder à ses
+réflexions, que vous vous trouviez comme cela par hasard, sans
+préparation aucune, dans une maison où s'est passée une scène qui vous
+donne de si affreux remords.
+
+--Monseigneur, dit l'intendant, c'est la fatalité qui amène tout cela,
+j'en suis bien sûr: d'abord, vous achetez une maison juste à Auteuil,
+cette maison est celle où j'ai commis un assassinat; vous descendez au
+jardin juste par l'escalier où il est descendu; vous vous arrêtez juste
+à l'endroit où il reçut le coup; à deux pas, sous ce platane, était la
+fosse où il venait d'enterrer l'enfant: tout cela n'est pas du hasard,
+non, car en ce cas le hasard ressemblerait trop à la Providence.
+
+--Eh bien, voyons, monsieur le Corse, supposons que ce soit la
+Providence; je suppose toujours tout ce qu'on veut, moi; d'ailleurs aux
+esprits malades il faut faire des concessions. Voyons, rappelez vos
+esprits et racontez-moi cela.
+
+--Je ne l'ai jamais raconté qu'une fois, et c'était à l'abbé Busoni. De
+pareilles choses, ajouta Bertuccio en secouant la tête, ne se disent que
+sous le sceau de la confession.
+
+--Alors, mon cher Bertuccio, dit le comte, vous trouverez bon que je
+vous renvoie à votre confesseur; vous vous ferez avec lui chartreux ou
+bernardin, et vous causerez de vos secrets. Mais, moi, j'ai peur d'un
+hôte effrayé par de pareils fantômes; je n'aime point que mes gens
+n'osent point se promener le soir dans mon jardin. Puis, je l'avoue, je
+serais peu curieux de quelque visite de commissaire de police; car,
+apprenez ceci, maître Bertuccio: en Italie, on ne paie la justice que si
+elle se tait, mais en France on ne la paie au contraire que quand elle
+parle. Peste! je vous croyais bien un peu Corse, beaucoup contrebandier,
+fort habile intendant, mais je vois que vous avez encore d'autres cordes
+à votre arc. Vous n'êtes plus à moi, monsieur Bertuccio.
+
+--Oh! monseigneur! monseigneur! s'écria l'intendant frappé de terreur à
+cette menace; oh! s'il ne tient qu'à cela que je demeure à votre
+service, je parlerai, je dirai tout; et si je vous quitte, eh bien,
+alors ce sera pour marcher à l'échafaud.
+
+--C'est différent alors, dit Monte-Cristo; mais si vous voulez mentir,
+réfléchissez-y: mieux vaut que vous ne parliez pas du tout.
+
+--Non, monsieur, je vous le jure sur le salut de mon âme, je vous dirai
+tout! car l'abbé Busoni lui-même n'a su qu'une partie de mon secret.
+Mais d'abord, je vous en supplie, éloignez-vous de ce platane; tenez, la
+lune va blanchir ce nuage, et là, placé comme vous l'êtes, enveloppé de
+ce manteau qui me cache votre taille et qui ressemble à celui de M. de
+Villefort!...
+
+--Comment! s'écria Monte-Cristo, c'est M. de Villefort....
+
+--Votre excellence le connaît?
+
+--L'ancien procureur du roi de Nîmes?
+
+--Oui.
+
+--Qui avait épousé la fille du marquis de Saint-Méran?
+
+--Oui.
+
+--Et qui avait dans le barreau la réputation du plus honnête, du plus
+sévère, du plus rigide magistrat.
+
+--Eh bien, monsieur, s'écria Bertuccio, cet homme à la réputation
+irréprochable....
+
+--Oui.
+
+--C'était un infâme.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo, impossible.
+
+--Cela est pourtant comme je vous le dis.
+
+--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo, et vous en avez la preuve?
+
+--Je l'avais du moins.
+
+--Et vous l'avez perdue, maladroit?
+
+--Oui; mais en cherchant bien on peut la retrouver.
+
+--En vérité! dit le comte, contez-moi cela, monsieur Bertuccio, car cela
+commence véritablement à m'intéresser.»
+
+Et le comte, en chantonnant un petit air de la _Lucia_, alla s'asseoir
+sur un banc, tandis que Bertuccio le suivait en rappelant ses souvenirs.
+
+Bertuccio resta debout devant lui.
+
+
+
+
+XLIV
+
+La vendetta.
+
+
+«D'où monsieur le comte désire-t-il que je reprenne les choses? demanda
+Bertuccio.
+
+--Mais d'où vous voudrez, dit Monte-Cristo, puisque je ne sais absolument
+rien.
+
+--Je croyais cependant que M. l'abbé Busoni avait dit à Votre
+Excellence....
+
+--Oui, quelques détails sans doute, mais sept ou huit ans ont passé
+là-dessus, et j'ai oublié tout cela.
+
+--Alors je puis donc, sans crainte d'ennuyer Votre Excellence....
+
+--Allez, monsieur Bertuccio, allez, vous me tiendrez lieu de journal du
+soir.
+
+--Les choses remontent à 1815.
+
+--Ah! ah! fit Monte-Cristo, ce n'est pas hier, 1815.
+
+--Non, monsieur, et cependant les moindres détails me sont aussi
+présents à la mémoire que si nous étions seulement au lendemain. J'avais
+un frère, un frère aîné, qui était au service de l'empereur. Il était
+devenu lieutenant dans un régiment composé entièrement de Corses. Ce
+frère était mon unique ami; nous étions restés orphelins, moi à cinq
+ans, lui à dix-huit, il m'avait élevé comme si j'eusse été son fils. En
+1814, sous les Bourbons, il s'était marié; l'Empereur revint de l'île
+d'Elbe, mon frère reprit aussitôt du service, et, blessé légèrement à
+Waterloo, il se retira avec l'armée derrière la Loire.
+
+--Mais c'est l'histoire des Cent-Jours que vous me faites là, monsieur
+Bertuccio, dit le comte, et elle est déjà faite, si je ne me trompe.
+
+--Excusez-moi, Excellence, mais ces premiers détails sont nécessaires,
+et vous m'avez promis d'être patient.
+
+--Allez! allez! je n'ai qu'une parole.
+
+--Un jour, nous reçûmes une lettre, il faut vous dire que nous habitions
+le petit village de Rogliano, à l'extrémité du cap Corse: cette lettre
+était de mon frère; il nous disait que l'armée était licenciée et qu'il
+revenait par Châteauroux, Clermont-Ferrand, le Puy et Nîmes; si j'avais
+quelque argent, il me priait de le lui faire tenir à Nîmes, chez un
+aubergiste de notre connaissance, avec lequel j'avais quelques
+relations.
+
+--De contrebande, reprit Monte-Cristo.
+
+--Eh! mon Dieu! monsieur le comte, il faut bien.
+
+--Certainement, continuez donc.
+
+--J'aimais tendrement mon frère, je vous l'ai dit, Excellence; aussi je
+résolus non pas de lui envoyer l'argent, mais de le lui porter moi-même.
+Je possédais un millier de francs, j'en laissai cinq cents à Assunta,
+c'était ma belle-soeur; je pris les cinq cents autres, et je me mis en
+route pour Nîmes. C'était chose facile, j'avais ma barque, un chargement
+à faire en mer; tout secondait mon projet. Mais le chargement fait, le
+vent devint contraire, de sorte que nous fûmes quatre ou cinq jours sans
+pouvoir entrer dans le Rhône. Enfin nous y parvînmes; nous remontâmes
+jusqu'à Arles; je laissai la barque entre Bellegarde et Beaucaire, et je
+pris le chemin de Nîmes.
+
+--Nous arrivons, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur: excusez-moi, mais, comme Votre Excellence le verra, je
+ne lui dis que les choses absolument nécessaires. Or, c'était le moment
+où avaient lieu les fameux massacres du Midi. Il y avait là deux ou
+trois brigands que l'on appelait Trestaillon, Truphemy et Graffan, qui
+égorgeaient dans les rues tous ceux qu'on soupçonnait de bonapartisme.
+Sans doute, monsieur le comte a entendu parler de ces assassinats?
+
+--Vaguement, j'étais fort loin de la France à cette époque. Continuez.
+
+--En entrant à Nîmes, on marchait littéralement dans le sang; à chaque
+pas on rencontrait des cadavres: les assassins, organisés par bandes,
+tuaient, pillaient et brûlaient.
+
+«À la vue de ce carnage, un frisson me prit, non pas pour moi; moi,
+simple pêcheur corse, je n'avais pas grand-chose à craindre; au
+contraire, ce temps-là, c'était notre bon temps, à nous autres
+contrebandiers, mais pour mon frère, pour mon frère soldat de l'Empire,
+revenant de l'armée de la Loire avec son uniforme et ses épaulettes, et
+qui par conséquent, avait tout à craindre.
+
+«Je courus chez notre aubergiste. Mes pressentiments ne m'avaient pas
+trompé: mon frère était arrivé la veille à Nîmes, et à la porte même de
+celui à qui il venait demander l'hospitalité, il avait été assassiné.
+
+«Je fis tout au monde pour connaître les meurtriers; mais personne
+n'osa me dire leurs noms, tant ils étaient redoutés. Je songeai alors à
+cette justice française, dont on m'avait tant parlé, qui ne redoute
+rien, elle, et je me présentai chez le procureur du roi.
+
+--Et ce procureur du roi se nommait Villefort? demanda négligemment
+Monte-Cristo.
+
+--Oui, Excellence: il venait de Marseille, où il avait été substitut.
+Son zèle lui avait valu de l'avancement. Il était un des premiers,
+disait-on, qui eussent annoncé au gouvernement le débarquement de l'île
+d'Elbe.
+
+--Donc, reprit Monte-Cristo, vous vous présentâtes chez lui.
+
+«--Monsieur, lui dis-je, mon frère a été assassiné hier dans les rues
+de Nîmes, je ne sais point par qui, mais c'est votre mission de le
+savoir. Vous êtes ici chef de la justice, et c'est à la justice de
+venger ceux qu'elle n'a pas su défendre.
+
+«--Et qu'était votre frère? demanda le procureur du roi....
+
+«--Lieutenant au bataillon corse.
+
+«--Un soldat de l'usurpateur, alors?
+
+«--Un soldat des armées françaises.
+
+«--Eh bien, répliqua-t-il, il s'est servi et il a péri par l'épée.
+
+«--Vous vous trompez, monsieur; il a péri par le poignard.
+
+«--Que voulez-vous que j'y fasse? répondit le magistrat.
+
+«--Mais je vous l'ai dit: je veux que vous le vengiez.
+
+«--Et de qui?
+
+«--De ses assassins.
+
+«--Est-ce que je les connais, moi?
+
+«--Faites-les chercher.
+
+«--Pour quoi faire? Votre frère aura eu quelque querelle et se sera
+battu en duel. Tous ces anciens soldats se portent à des excès qui leur
+réussissaient sous l'Empire, mais qui tournent mal pour eux maintenant;
+or, nos gens du Midi n'aiment ni les soldats, ni les excès.
+
+«--Monsieur, repris-je, ce n'est pas pour moi que je vous prie. Moi, je
+pleurerai ou je me vengerai voilà tout; mais mon pauvre frère avait une
+femme. S'il m'arrivait malheur à mon tour, cette pauvre créature
+mourrait de faim, car le travail seul de mon frère la faisait vivre.
+Obtenez pour elle une petite pension du gouvernement.
+
+«--Chaque révolution a ses catastrophes, répondit M. de Villefort;
+votre frère a été victime de celle-ci, c'est un malheur, et le
+gouvernement ne doit rien à votre famille pour cela. Si nous avions à
+juger toutes les vengeances que les partisans de l'usurpateur ont
+exercées sur les partisans du roi quand à leur tour ils disposaient du
+pouvoir, votre frère serait peut-être aujourd'hui condamné à mort. Ce
+qui s'accomplit est chose toute naturelle, car c'est la loi des
+représailles.
+
+«--Eh quoi! monsieur, m'écriai-je, il est possible que vous me parliez
+ainsi, vous, un magistrat!...
+
+«--Tous ces Corses sont fous, ma parole d'honneur! répondit M. de
+Villefort, et ils croient encore que leur compatriote est empereur. Vous
+vous trompez de temps, mon cher; il fallait venir me dire cela il y a
+deux mois. Aujourd'hui il est trop tard; allez-vous-en donc, et si vous
+ne vous en allez pas, moi, je vais vous faire reconduire.
+
+«Je le regardai un instant pour voir si par une nouvelle supplication il
+y avait quelque chose à espérer. Cet homme était de pierre. Je
+m'approchai de lui:
+
+«--Eh bien, lui dis-je à demi-voix, puisque vous connaissez les Corses,
+vous devez savoir comment ils tiennent leur parole. Vous trouvez qu'on a
+bien fait de tuer mon frère qui était bonapartiste, parce que vous êtes
+royaliste, vous; eh bien, moi, qui suis bonapartiste aussi, je vous
+déclare une chose: c'est que je vous tuerai, vous. À partir de ce moment
+je vous déclare la vendetta; ainsi, tenez-vous bien, et gardez-vous de
+votre mieux, car la première fois que nous nous trouverons face à face,
+c'est que votre dernière heure sera venue.
+
+«Et là-dessus, avant qu'il fût revenu de sa surprise, j'ouvris la porte
+et je m'enfuis.
+
+--Ah! ah! dit Monte-Cristo, avec votre honnête figure, vous faites de
+ces choses-là, monsieur Bertuccio, et à un procureur du roi, encore! Fi
+donc! et savait-il au moins ce que cela voulait dire ce mot _vendetta_?
+
+--Il le savait si bien qu'à partir de ce moment il ne sortit plus seul
+et se calfeutra chez lui, me faisant chercher partout. Heureusement
+j'étais si bien caché qu'il ne put me trouver. Alors la peur le prit,
+il trembla de rester plus longtemps à Nîmes; il sollicita son changement
+de résidence, et, comme c'était en effet un homme influent, il fut nommé
+à Versailles; mais, vous le savez, il n'y a pas de distance pour un
+Corse qui a juré de se venger de son ennemi, et sa voiture, si bien
+menée qu'elle fût, n'a jamais eu plus d'une demi-journée d'avance sur
+moi, qui cependant la suivis à pied.
+
+«L'important n'était pas de le tuer, cent fois j'en avais trouvé
+l'occasion; mais il fallait le tuer sans être découvert et surtout sans
+être arrêté. Désormais je ne m'appartenais plus: j'avais à protéger et à
+nourrir ma belle-soeur. Pendant trois mois je guettai M. de Villefort;
+pendant trois mois il ne fit pas un pas, une démarche, une promenade,
+que mon regard ne le suivît là où il allait. Enfin, je découvris qu'il
+venait mystérieusement à Auteuil: je le suivis encore et je le vis
+entrer dans cette maison où nous sommes, seulement, au lieu d'entrer
+comme tout le monde par la grande porte de la rue, il venait soit à
+cheval, soit en voiture, laissait voiture ou cheval à l'auberge, et
+entrait par cette petite porte que vous voyez là.»
+
+Monte-Cristo fit de la tête un signe qui prouvait qu'au milieu de
+l'obscurité il distinguait en effet l'entrée indiquée par Bertuccio.
+
+«Je n'avais plus besoin de rester à Versailles, je me fixai à Auteuil et
+je m'informai. Si je voulais le prendre, c'était évidemment là qu'il me
+fallait tendre mon piège.
+
+«La maison appartenait, comme le concierge l'a dit à Votre Excellence,
+à M. de Saint-Méran, beau-père de Villefort. M. de Saint-Méran habitait
+Marseille; par conséquent, cette campagne lui était inutile; aussi
+disait-on qu'il venait de la louer à une jeune veuve que l'on ne
+connaissait que sous le nom de la baronne.
+
+«En effet, un soir, en regardant par-dessus le mur, je vis une femme
+jeune et belle qui se promenait seule dans ce jardin, que nulle fenêtre
+étrangère ne dominait; elle regardait fréquemment du côté de la petite
+porte, et je compris que ce soir-là elle attendait M. de Villefort.
+Lorsqu'elle fut assez près de moi pour que malgré l'obscurité je pusse
+distinguer ses traits, je vis une belle jeune femme de dix-huit à
+dix-neuf ans, grande et blonde. Comme elle était en simple peignoir et
+que rien ne gênait sa taille, je pus remarquer qu'elle était enceinte
+et que sa grossesse même paraissait avancée.
+
+«Quelques moments après, on ouvrit la petite porte; un homme entra; la
+jeune femme courut le plus vite qu'elle put à sa rencontre, ils se
+jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassèrent tendrement et
+regagnèrent ensemble la maison.
+
+«Cet homme, c'était M. de Villefort. Je jugeai qu'en sortant, surtout
+s'il sortait la nuit, il devait traverser seul le jardin dans toute sa
+longueur.
+
+--Et, demanda le comte, avez-vous su depuis le nom de cette femme?
+
+--Non, Excellence, répondit Bertuccio; vous allez voir que je n'eus pas
+le temps de l'apprendre.
+
+--Continuez.
+
+--Ce soir-là, reprit Bertuccio, j'aurais pu tuer peut-être le procureur
+du roi; mais je ne connaissais pas encore assez le jardin dans tous ses
+détails. Je craignis de ne pas le tuer raide, et, si quelqu'un accourait
+à ses cris, de ne pouvoir fuir. Je remis la partie au prochain
+rendez-vous, et, pour que rien ne m'échappât, je pris une petite chambre
+donnant sur la rue que longeait le mur du jardin.
+
+«Trois jours après, vers sept heures du soir, je vis sortir de la maison
+un domestique à cheval qui prit au galop le chemin qui conduisait à la
+route de Sèvres; je présumai qu'il allait à Versailles. Je ne me
+trompais pas. Trois heures après, l'homme revint tout couvert de
+poussière; son message était terminé.
+
+«Dix minutes après, un autre homme à pied, enveloppé d'un manteau,
+ouvrit la petite porte du jardin, qui se referma sur lui.
+
+«Je descendis rapidement. Quoique je n'eusse pas vu le visage de
+Villefort, je le reconnus au battement de mon coeur: je traversai la
+rue, je gagnai une borne placée à l'angle du mur et à l'aide de laquelle
+j'avais regardé une première fois dans le jardin.
+
+«Cette fois je ne me contentai pas de regarder, je tirai mon couteau de
+ma poche, je m'assurai que la pointe était bien affilée, et je sautai
+par-dessus le mur.
+
+«Mon premier soin fut de courir à la porte; il avait laissé la clef en
+dedans, en prenant la simple précaution de donner un double tour à la
+serrure.
+
+Rien n'entravait donc ma fuite de ce côté-là. Je me mis à étudier les
+localités. Le jardin formait un carré long, une pelouse de fin gazon
+anglais s'étendait au milieu, aux angles de cette pelouse étaient des
+massifs d'arbres au feuillage touffu et tout entremêlé de fleurs
+d'automne.
+
+«Pour se rendre de la maison à la petite porte, ou de la petite porte à
+la maison, soit qu'il entrât, soit qu'il sortît, M. de Villefort était
+obligé de passer près d'un de ces massifs.
+
+«On était à la fin de septembre; le vent soufflait avec force; un peu de
+lune pâle, et voilée à chaque instant par de gros nuages qui glissaient
+rapidement au ciel, blanchissait le sable des allées qui conduisaient à
+la maison, mais ne pouvait percer l'obscurité de ces massifs touffus
+dans lesquels un homme pouvait demeurer caché sans qu'il y eût crainte
+qu'on ne l'aperçût.
+
+«Je me cachai dans celui le plus près duquel devait passer Villefort; à
+peine y étais-je, qu'au milieu des bouffées de vent qui courbaient les
+arbres au-dessus de mon front, je crus distinguer comme des
+gémissements. Mais vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, monsieur le
+comte, que celui qui attend le moment de commettre un assassinat croit
+toujours entendre pousser des cris sourds dans l'air. Deux heures
+s'écoulèrent pendant lesquelles, à plusieurs reprises, je crus entendre
+les mêmes gémissements. Minuit sonna.
+
+«Comme le dernier son vibrait encore lugubre et retentissant, j'aperçus
+une lueur illuminant les fenêtres de l'escalier dérobé par lequel nous
+sommes descendus tout à l'heure.
+
+«La porte s'ouvrit, et l'homme au manteau reparut. C'était le moment
+terrible; mais depuis si longtemps je m'étais préparé à ce moment, que
+rien en moi ne faiblit: je tirai mon couteau, je l'ouvris et je me tins
+prêt.
+
+«L'homme au manteau vint droit à moi, mais à mesure qu'il avançait dans
+l'espace découvert, je croyais remarquer qu'il tenait une arme de la
+main droite: j'eus peur, non pas d'une lutte, mais d'un insuccès.
+Lorsqu'il fut à quelques pas de moi seulement, je reconnus que ce que
+j'avais pris pour une arme n'était rien autre chose qu'une bêche.
+
+«Je n'avais pas encore pu deviner dans quel but M. de Villefort tenait
+une bêche à la main, lorsqu'il s'arrêta sur la lisière du massif, jeta
+un regard autour de lui, et se mit à creuser un trou dans la terre. Ce
+fut alors que je m'aperçus qu'il y avait quelque chose dans son manteau,
+qu'il venait de déposer sur la pelouse pour être plus libre de ses
+mouvements.
+
+«Alors, je l'avoue, un peu de curiosité se glissa dans ma haine: je
+voulus voir ce que venait faire là Villefort; je restai immobile, sans
+haleine, j'attendis.
+
+«Puis une idée m'était venue, qui se confirma en voyant le procureur du
+roi tirer de son manteau un petit coffre long de deux pieds et large de
+six à huit pouces.
+
+«Je le laissai déposer le coffre dans le trou, sur lequel il repoussa la
+terre; puis, sur cette terre fraîche, il appuya ses pieds pour faire
+disparaître la trace de l'oeuvre nocturne. Je m'élançai alors sur lui et
+je lui enfonçai mon couteau dans la poitrine en lui disant:
+
+«--Je suis Giovanni Bertuccio! ta mort pour mon frère, ton trésor pour
+sa veuve: tu vois bien que ma vengeance est plus complète que je ne
+l'espérais.
+
+«Je ne sais s'il entendit ces paroles; je ne le crois pas, car il tomba
+sans pousser un cri; je sentis les flots de son sang rejaillir brûlants
+sur mes mains et sur mon visage; mais j'étais ivre, j'étais en délire;
+ce sang me rafraîchissait au lieu de me brûler. En une seconde, j'eus
+déterré le coffret à l'aide de la bêche; puis, pour qu'on ne vît pas que
+je l'avais enlevé, je comblai à mon tour le trou, je jetai la bêche
+par-dessus le mur, je m'élançai par la porte, que je fermai à double
+tour en dehors et dont j'emportai la clef.
+
+--Bon! dit Monte-Cristo, c'était, à ce que je vois, un petit assassinat
+doublé de vol.
+
+--Non, Excellence, répondit Bertuccio, c'était une vendetta suivie de
+restitution.
+
+--Et la somme était ronde, au moins?
+
+--Ce n'était pas de l'argent.
+
+--Ah! oui, je me rappelle, dit Monte-Cristo n'avez-vous pas parlé d'un
+enfant?
+
+--Justement, Excellence. Je courus jusqu'à la rivière, je m'assis sur le
+talus, et, pressé de savoir ce que contenait le coffre, je fis sauter la
+serrure avec mon couteau.
+
+«Dans un lange de fine batiste était enveloppé un enfant qui venait de
+naître; son visage empourpré, ses mains violettes annonçaient qu'il
+avait dû succomber à une asphyxie causée par des ligaments naturels
+roulés autour de son cou; cependant, comme il n'était pas froid encore,
+j'hésitai à le jeter dans cette eau qui coulait à mes pieds. En effet,
+au bout d'un instant je crus sentir un léger battement vers la région du
+coeur; je dégageai son cou du cordon qui l'enveloppait, et, comme
+j'avais été infirmier à l'hôpital de Bastia, je fis ce qu'aurait pu
+faire un médecin en pareille circonstance, c'est-à-dire que je lui
+insufflai courageusement de l'air dans les poumons, qu'après un quart
+d'heure d'efforts inouïs je le vis respirer, et j'entendis un cri
+s'échapper de sa poitrine.
+
+«À mon tour, je jetai un cri, mais un cri de joie. Dieu ne me maudit
+donc pas, me dis-je, puisqu'il permet que je rende la vie à une créature
+humaine en échange de la vie que j'ai ôtée à une autre!
+
+--Et que fîtes-vous donc de cet enfant? demanda Monte-Cristo; c'était un
+bagage assez embarrassant pour un homme qui avait besoin de fuir.
+
+--Aussi n'eus-je point un instant l'idée de le garder. Mais je savais
+qu'il existait à Paris un hospice où on reçoit ces pauvres créatures. En
+passant à la barrière, je déclarai avoir trouvé cet enfant sur la route
+et je m'informai. Le coffre était là qui faisait foi; les langes de
+batiste indiquaient que l'enfant appartenait à des parents riches; le
+sang dont j'étais couvert pouvait aussi bien appartenir à l'enfant qu'à
+tout autre individu. On ne me fit aucune objection; on m'indiqua
+l'hospice, qui était situé tout au bout de la rue d'Enfer, et, après
+avoir pris la précaution de couper le lange en deux, de manière qu'une
+des deux lettres qui le marquaient continuât d'envelopper le corps de
+l'enfant, je déposai mon fardeau dans le tour, je sonnai et je m'enfuis
+à toutes jambes. Quinze jours après, j'étais de retour à Rogliano, et je
+disais à Assunta:
+
+«--Console-toi, ma soeur; Israël est mort, mais je l'ai vengé.
+
+«Alors elle me demanda l'explication de ces paroles, et je lui racontai
+tout ce qui s'était passé.
+
+«--Giovanni, me dit Assunta, tu aurais dû rapporter cet enfant, nous lui
+eussions tenu lieu des parents qu'il a perdus, nous l'eussions appelé
+Benedetto, et en faveur de cette bonne action Dieu nous eût bénis
+effectivement.
+
+«Pour toute réponse je lui donnai la moitié de lange que j'avais
+conservée, afin de faire réclamer l'enfant si nous étions plus riches.
+
+--Et de quelles lettres était marqué ce lange? demanda Monte-Cristo.
+
+--D'un H et d'un N surmontés d'un tortil de baron.
+
+--Je crois, Dieu me pardonne! que vous vous servez de termes de blason,
+monsieur Bertuccio! Où diable avez-vous fait vos études héraldiques?
+
+--À votre service, monsieur le comte, où l'on apprend toutes choses.
+
+--Continuez, je suis curieux de savoir deux choses.
+
+--Lesquelles, monseigneur?
+
+--Ce que devint ce petit garçon; ne m'avez-vous pas dit que c'était un
+petit garçon, monsieur Bertuccio?
+
+--Non, Excellence; je ne me rappelle pas avoir parlé de cela.
+
+--Ah! je croyais avoir entendu, je me serai trompé.
+
+--Non, vous ne vous êtes pas trompé, car c'était effectivement un petit
+garçon; mais Votre Excellence désirait, disait-elle, savoir deux choses:
+quelle est la seconde?
+
+--La seconde était le crime dont vous étiez accusé quand vous demandâtes
+un confesseur, et que l'abbé Busoni alla vous trouver sur cette demande
+dans la prison de Nîmes.
+
+--Peut-être ce récit sera-t-il bien long, Excellence.
+
+--Qu'importe? il est dix heures à peine, vous savez que je ne dors pas,
+et je suppose que de votre côté vous n'avez pas grande envie de dormir.»
+
+
+Bertuccio s'inclina et reprit sa narration.
+
+«Moitié pour chasser les souvenirs qui m'assiégeaient, moitié pour
+subvenir aux besoins de la pauvre veuve, je me remis avec ardeur à ce
+métier de contrebandier, devenu plus facile par le relâchement des lois
+qui suit toujours les révolutions. Les côtes du Midi, surtout, étaient
+mal gardées, à cause des émeutes éternelles qui avaient lieu, tantôt à
+Avignon, tantôt à Nîmes, tantôt à Uzès. Nous profitâmes de cette espèce
+de trêve qui nous était accordée par le gouvernement pour lier des
+relations avec tout le littoral. Depuis l'assassinat de mon frère dans
+les rues de Nîmes, je n'avais pas voulu rentrer dans cette ville. Il en
+résulta que l'aubergiste avec lequel nous faisions des affaires, voyant
+que nous ne voulions plus venir à lui, était venu à nous et avait fondé
+une succursale de son auberge sur la route de Bellegarde à Beaucaire, à
+l'enseigne du _Pont du Gard_. Nous avions ainsi, soit du côté
+d'Aigues-Mortes, soit aux Martigues, soit à Bouc, une douzaine
+d'entrepôts où nous déposions nos marchandises et où, au besoin, nous
+trouvions un refuge contre les douaniers et les gendarmes. C'est un
+métier qui rapporte beaucoup que celui de contrebandier, lorsqu'on y
+applique une certaine intelligence secondée par quelque vigueur; quant à
+moi, je vivais dans les montagnes ayant maintenant une double raison de
+craindre gendarmes et douaniers, attendu que toute comparution devant
+les juges pouvait amener une enquête, que cette enquête est toujours une
+excursion dans le passé, et que dans mon passé, à moi, on pouvait
+rencontrer maintenant quelque chose plus grave que des cigares entrés en
+contrebande ou des barils d'eau-de-vie circulant sans laissez-passer.
+Aussi, préférant mille fois la mort à une arrestation, j'accomplissais
+des choses étonnantes, et qui, plus d'une fois, me donnèrent cette
+preuve, que le trop grand soin que nous prenons de notre corps est à peu
+près le seul obstacle à la réussite de ceux de nos projets qui ont
+besoin d'une décision rapide et d'une exécution vigoureuse et
+déterminée. En effet une fois qu'on a fait le sacrifice de sa vie, on
+n'est plus l'égal des autres hommes, ou plutôt les autres hommes ne sont
+plus vos égaux, et quiconque a pris cette résolution sent, à l'instant
+même, décupler ses forces et s'agrandir son horizon.
+
+--De la philosophie, monsieur Bertuccio! interrompit le comte; mais vous
+avez donc fait un peu de tout dans votre vie?
+
+--Oh! pardon, Excellence!
+
+--Non! non! c'est que la philosophie à dix heures et demie du soir,
+c'est un peu tard. Mais je n'ai pas d'autre observation à faire, attendu
+que je la trouve exacte, ce qu'on ne peut pas dire de toutes les
+philosophies.
+
+--Mes courses devinrent donc de plus en plus étendues, de plus en plus
+fructueuses. Assunta était ménagère, et notre petite fortune
+s'arrondissait. Un jour que je partais pour une course:
+
+«--Va, dit-elle, et à ton retour je te ménage une surprise.
+
+«Je l'interrogeais inutilement: elle ne voulut rien me dire et je
+partis.
+
+«La course dura près de six semaines; nous avions été à Lucques charger
+de l'huile, et à Livourne prendre des cotons anglais; notre débarquement
+se fit sans événement contraire, nous réalisâmes nos bénéfices et nous
+revînmes tout joyeux.
+
+«En rentrant dans la maison, la première chose que je vis à l'endroit le
+plus apparent de la chambre d'Assunta dans un berceau somptueux
+relativement au reste de l'appartement, fut un enfant de sept à huit
+mois. Je jetai un cri de joie. Les seuls moments de tristesse que
+j'eusse éprouvés depuis l'assassinat du procureur du roi m'avaient été
+causés par l'abandon de cet enfant. Il va sans dire que de remords de
+l'assassinat lui-même je n'en avais point eu.
+
+«La pauvre Assunta avait tout deviné: elle avait profité de mon
+absence, et, munie de la moitié du lange, ayant inscrit, pour ne point
+l'oublier, le jour et l'heure précis où l'enfant avait été déposé à
+l'hospice, elle était partie pour Paris et avait été elle-même le
+réclamer. Aucune objection ne lui avait été faite, et l'enfant lui avait
+été remis.
+
+«Ah! j'avoue, monsieur le comte, qu'en voyant cette pauvre créature
+dormant dans son berceau, ma poitrine se gonfla, et que des larmes
+sortirent de mes yeux.
+
+«--En vérité, Assunta, m'écriai-je, tu es une digne femme, et la
+Providence te bénira.
+
+--Ceci, dit Monte-Cristo, est moins exact que votre philosophie; il est
+vrai que ce n'est que la foi.
+
+--Hélas! Excellence, reprit Bertuccio, vous avez bien raison, et ce fut
+cet enfant lui-même que Dieu chargea de ma punition. Jamais nature plus
+perverse ne se déclara plus prématurément, et cependant on ne dira pas
+qu'il fut mal élevé, car ma soeur le traitait comme le fils d'un prince;
+c'était un garçon d'une figure charmante, avec des yeux d'un bleu clair
+comme ces tons de faïences chinoises qui s'harmonisent si bien avec le
+blanc laiteux du ton général; seulement ses cheveux d'un blond trop vif
+donnaient à sa figure un caractère étrange, qui doublait la vivacité de
+son regard et la malice de son sourire. Malheureusement il y a un
+proverbe qui dit que le roux est tout bon ou tout mauvais; le proverbe
+ne mentit pas pour Benedetto, et dès sa jeunesse il se montra tout
+mauvais. Il est vrai aussi que la douceur de sa mère encouragea ses
+premiers penchants; l'enfant, pour qui ma pauvre soeur allait au marché
+de la ville, située à quatre ou cinq lieues de là, acheter les premiers
+fruits et les sucreries les plus délicates, préférait aux oranges de
+Palma et aux conserves de Gênes les châtaignes volées au voisin en
+franchissant les haies, ou les pommes séchées dans son grenier, tandis
+qu'il avait à sa disposition les châtaignes et les pommes de notre
+verger.
+
+«Un jour, Benedetto pouvait avoir cinq ou six ans, le voisin Wasilio,
+qui, selon les habitudes de notre pays, n'enfermait ni sa bourse ni ses
+bijoux, car, monsieur le comte le sait aussi bien que personne, en Corse
+il n'y a pas de voleurs, le voisin Wasilio se plaignit à nous qu'un
+louis avait disparu de sa bourse; on crut qu'il avait mal compté, mais
+lui prétendait être sûr de son fait. Ce jour-là Benedetto avait quitté
+la maison dès le matin, et c'était une grande inquiétude chez nous,
+lorsque le soir nous le vîmes revenir traînant un singe qu'il avait
+trouvé, disait-il, tout enchaîné au pied d'un arbre.
+
+«Depuis un mois la passion du méchant enfant, qui ne savait quelle chose
+s'imaginer, était d'avoir un singe. Un bateleur qui était passé à
+Rogliano, et qui avait plusieurs de ces animaux dont les exercices
+l'avaient fort réjoui, lui avait inspiré sans doute cette malheureuse
+fantaisie.
+
+«--On ne trouve pas de singe dans nos bois, lui dis-je, et surtout de
+singe enchaîné; avoue-moi donc comment tu t'es procuré celui-ci.
+
+«Benedetto soutint son mensonge, et l'accompagna de détails qui
+faisaient plus d'honneur à son imagination qu'à sa véracité; je
+m'irritai, il se mit à rire; je le menaçai, il fit deux pas en arrière.
+
+«--Tu ne peux pas me battre, dit-il, tu n'en as pas le droit, tu n'es
+pas mon père.
+
+«Nous ignorâmes toujours qui lui avait révélé ce fatal secret, que nous
+lui avions caché cependant avec tant de soin; quoi qu'il en soit, cette
+réponse, dans laquelle l'enfant se révéla tout entier, m'épouvanta
+presque, mon bras levé retomba effectivement sans toucher le coupable;
+l'enfant triompha, et cette victoire lui donna une telle audace qu'à
+partir de ce moment tout l'argent d'Assunta, dont l'amour semblait
+augmenter pour lui à mesure qu'il en était moins digne, passa en
+caprices qu'elle ne savait pas combattre, en folies qu'elle n'avait pas
+le courage d'empêcher. Quand j'étais à Rogliano, les choses marchaient
+encore assez convenablement; mais dès que j'étais parti, c'était
+Benedetto qui était devenu le maître de la maison, et tout tournait à
+mal. Âgé de onze ans à peine, tous ses camarades étaient choisis parmi
+des jeunes gens de dix-huit ou vingt ans, les plus mauvais sujets de
+Bastia et de Corte, et déjà, pour quelques espiègleries qui méritaient
+un nom plus sérieux, la justice nous avait donné des avertissements.
+
+«Je fus effrayé; toute information pouvait avoir des suites funestes:
+j'allais justement être forcé de m'éloigner de la Corse pour une
+expédition importante. Je réfléchis longtemps, et, dans le pressentiment
+d'éviter quelque malheur, je me décidai à emmener Benedetto avec moi.
+J'espérais que la vie active et rude de contrebandier, la discipline
+sévère du bord, changeraient ce caractère prêt à se corrompre, s'il
+n'était pas déjà affreusement corrompu.
+
+«Je tirai donc Benedetto à part et lui fis la proposition de me suivre,
+en entourant cette proposition de toutes les promesses qui peuvent
+séduire un enfant de douze ans.
+
+«Il me laissa aller jusqu'au bout, et lorsque j'eus finis, éclatant de
+rire:
+
+«--Êtes-vous fou, mon oncle? dit-il (il m'appelait ainsi quand il était
+de belle humeur); moi changer la vie que je mène contre celle que vous
+menez, ma bonne et excellente paresse contre l'horrible travail que vous
+vous êtes imposé! passer la nuit au froid, le jour au chaud; se cacher
+sans cesse; quand on se montre recevoir des coups de fusil, et tout cela
+pour gagner un peu d'argent! L'argent, j'en ai tant que j'en veux! mère
+Assunta m'en donne quand je lui en demande. Vous voyez donc bien que je
+serais un imbécile si j'acceptais ce que vous me proposez.
+
+«J'étais stupéfait de cette audace et de ce raisonnement. Benedetto
+retourna jouer avec ses camarades, et je le vis de loin me montrant à
+eux comme un idiot.
+
+--Charmant enfant! murmura Monte-Cristo.
+
+--Oh! s'il eût été à moi, répondit Bertuccio, s'il eût été mon fils, ou
+tout au moins mon neveu, je l'eusse bien ramené au droit sentier, car la
+conscience donne la force. Mais l'idée que j'allais battre un enfant
+dont j'avais tué le père me rendait toute correction impossible. Je
+donnai de bons conseils à ma soeur, qui, dans nos discussions, prenait
+sans cesse la défense du petit malheureux, et comme elle m'avoua que
+plusieurs fois des sommes assez considérables lui avaient manqué, je lui
+indiquai un endroit où elle pouvait cacher notre petit trésor. Quant à
+moi, ma résolution était prise. Benedetto savait parfaitement lire,
+écrire et compter, car lorsqu'il voulait s'adonner par hasard au
+travail, il apprenait en un jour ce que les autres apprenaient en une
+semaine. Ma résolution, dis-je, était prise; je devais l'engager comme
+secrétaire sur quelque navire au long cours, et, sans le prévenir de
+rien, le faire prendre un beau matin et le faire transporter à bord; de
+cette façon, et en le recommandant au capitaine, tout son avenir
+dépendait de lui. Ce plan arrêté, je partis pour la France.
+
+«Toutes nos opérations devaient cette fois s'exécuter dans le golfe du
+Lion, et ces opérations devenaient de plus en plus difficiles, car nous
+étions en 1829. La tranquillité était parfaitement rétablie, et par
+conséquent le service des côtes était redevenu plus régulier et plus
+sévère que jamais. Cette surveillance était encore augmentée
+momentanément par la foire de Beaucaire, qui venait de s'ouvrir.
+
+«Les commencements de notre expédition s'exécutèrent sans encombre.
+Nous amarrâmes notre barque, qui avait un double fond dans lequel nous
+cachions nos marchandises de contrebande, au milieu d'une quantité de
+bateaux qui bordaient les deux rives du Rhône, depuis Beaucaire jusqu'à
+Arles. Arrivés là, nous commençâmes à décharger nuitamment nos
+marchandises prohibées, et à les faire passer dans la ville par
+l'intermédiaire des gens qui étaient en relations avec nous, ou des
+aubergistes chez lesquels nous faisions des dépôts. Soit que la réussite
+nous eût rendus imprudents, soit que nous ayons été trahis, un soir,
+vers les cinq heures de l'après-midi, comme nous allions nous mettre à
+goûter, notre petit mousse accourut tout effaré en disant qu'il avait vu
+une escouade de douaniers se diriger de notre côté. Ce n'était pas
+précisément l'escouade qui nous effrayait: à chaque instant, surtout
+dans ce moment-là, des compagnies entières rôdaient sur les bords du
+Rhône; mais c'étaient les précautions qu'au dire de l'enfant cette
+escouade prenait pour ne pas être vue. En un instant nous fûmes sur
+pied, mais il était déjà trop tard; notre barque, évidemment l'objet des
+recherches, était entourée. Parmi les douaniers, je remarquai quelques
+gendarmes; et, aussi timide à la vue de ceux-ci que j'étais brave
+ordinairement à la vue de tout autre corps militaire, je descendis dans
+la cale, et, me glissant par un sabord, je me laissai couler dans le
+fleuve, puis je nageai entre deux eaux, ne respirant qu'à de longs
+intervalles, si bien que je gagnai sans être vu une tranchée que l'on
+venait de faire, et qui communiquait du Rhône au canal qui se rend de
+Beaucaire à Aigues-Mortes. Une fois arrivé là, j'étais sauvé, car je
+pouvais suivre sans être vu cette tranchée. Je gagnai donc le canal sans
+accident. Ce n'était pas par hasard et sans préméditation que j'avais
+suivi ce chemin; j'ai déjà parlé à Votre Excellence d'un aubergiste de
+Nîmes qui avait établi sur la route de Bellegarde à Beaucaire une petite
+hôtellerie.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, je me souviens parfaitement. Ce digne homme, si
+je ne me trompe, était même votre associé.
+
+--C'est cela, répondit Bertuccio; mais depuis sept ou huit ans, il avait
+cédé son établissement à un ancien tailleur de Marseille qui, après
+s'être ruiné dans son état, avait voulu essayer de faire sa fortune dans
+un autre. Il va sans dire que les petits arrangements que nous avions
+faits avec le premier propriétaire furent maintenus avec le second;
+c'était donc à cet homme que je comptais demander asile.
+
+--Et comment se nommait cet homme? demanda le comte, qui paraissait
+commencer à reprendre quelque intérêt au récit de Bertuccio.
+
+--Il s'appelait Gaspard Caderousse, il était marié à une femme du
+village de la Carconte, et que nous ne connaissions pas sous un autre
+nom que celui de son village; c'était une pauvre femme atteinte de la
+fièvre des marais, qui s'en allait mourant de langueur. Quant à l'homme,
+c'était un robuste gaillard de quarante à quarante-cinq ans, qui plus
+d'une fois nous avait, dans des circonstances difficiles, donné des
+preuves de sa présence d'esprit et de son courage.
+
+--Et vous dites, demanda Monte-Cristo, que ces choses se passaient vers
+l'année....
+
+--1829, monsieur le comte.
+
+--En quel mois?
+
+--Au mois de juin.
+
+--Au commencement ou à la fin.
+
+--C'était le 3 au soir.
+
+--Ah! fit Monte-Cristo, le 3 juin 1829... Bien, continuez.
+
+--C'était donc à Caderousse que je comptais demander asile; mais, comme
+d'habitude, et même dans les circonstances ordinaires, nous n'entrions
+pas chez lui par la porte qui donnait sur la route, je résolus de ne pas
+déroger à cette coutume, j'enjambai la haie du jardin, je me glissai en
+rampant à travers les oliviers rabougris et les figuiers sauvages, et je
+gagnai, dans la crainte que Caderousse n'eût quelque voyageur dans son
+auberge, une espèce de soupente dans laquelle plus d'une fois j'avais
+passé la nuit aussi bien que dans le meilleur lit. Cette soupente
+n'était séparée de la salle commune du rez-de-chaussée de l'auberge que
+par une cloison en planches dans laquelle des jours avaient été ménagés
+à notre intention, afin que de là nous pussions guetter le moment
+opportun de faire reconnaître que nous étions dans le voisinage. Je
+comptais, si Caderousse était seul, le prévenir de mon arrivée, achever
+chez lui le repas interrompu par l'apparition des douaniers, et
+profiter de l'orage qui se préparait pour regagner les bords du Rhône et
+m'assurer de ce qu'étaient devenus la barque et ceux qui la montaient.
+Je me glissai donc dans la soupente et bien m'en prit, car à ce moment
+même Caderousse rentrait chez lui avec un inconnu.
+
+«Je me tins coi et j'attendis, non point dans l'intention de surprendre
+les secrets de mon hôte, mais parce que je ne pouvais faire autrement;
+d'ailleurs, dix fois même chose était déjà arrivée.
+
+«L'homme qui accompagnait Caderousse était évidemment étranger au Midi
+de la France: c'était un de ces négociants forains qui viennent vendre
+des bijoux à la foire de Beaucaire et qui, pendant un mois que dure
+cette foire, où affluent des marchands et des acquéreurs de toutes les
+parties de l'Europe, font quelquefois pour cent ou cent cinquante mille
+francs d'affaires.
+
+«Caderousse entra vivement et le premier. Puis voyant la salle d'en bas
+vide comme d'habitude et simplement gardée par son chien, il appela sa
+femme.
+
+«--Hé! la Carconte, dit-il, ce digne homme de prêtre ne nous avait pas
+trompés; le diamant était bon.
+
+«Une exclamation joyeuse se fit entendre, et presque aussitôt l'escalier
+craqua sous un pas alourdi par la faiblesse et la maladie.
+
+«--Qu'est-ce que tu dis? demanda la femme plus pâle qu'une morte.
+
+«--Je dis que le diamant était bon, que voilà monsieur, un des premiers
+bijoutiers de Paris, qui est prêt à nous en donner cinquante mille
+francs. Seulement, pour être sûr que le diamant est bien à nous, il
+demande que tu lui racontes, comme je l'ai déjà fait, de quelle façon
+miraculeuse le diamant est tombé entre nos mains. En attendant,
+monsieur, asseyez-vous, s'il vous plaît, et comme le temps est lourd, je
+vais aller chercher de quoi vous rafraîchir.
+
+«Le bijoutier examinait avec attention l'intérieur de l'auberge et la
+pauvreté bien visible de ceux qui allaient lui vendre un diamant qui
+semblait sortir de l'écrin d'un prince.
+
+«--Racontez, madame, dit-il, voulant sans doute profiter de l'absence
+du mari pour qu'aucun signe de la part de celui-ci n'influençât la
+femme, et pour voir si les deux récits cadreraient bien l'un avec
+l'autre.
+
+«--Eh! mon Dieu! dit la femme avec volubilité, c'est une bénédiction du
+ciel à laquelle nous étions loin de nous attendre. Imaginez-vous, mon
+cher monsieur, que mon mari a été lié en 1814 ou 1815 avec un marin
+nommé Edmond Dantès: ce pauvre garçon, que Caderousse avait complètement
+oublié ne l'a pas oublié, lui, et lui a laissé en mourant le diamant que
+vous venez de voir.
+
+«--Mais comment était-il devenu possesseur de ce diamant? demanda le
+bijoutier. Il l'avait donc avant d'entrer en prison?
+
+«--Non, monsieur, répondit la femme, mais en prison il a fait, à ce
+qu'il paraît, la connaissance d'un Anglais très riche; et comme en
+prison son compagnon de chambre est tombé malade, et que Dantès en prit
+les mêmes soins que si c'était son frère, l'Anglais, en sortant de
+captivité, laissa au pauvre Dantès, qui, moins heureux que lui, est mort
+en prison, ce diamant qu'il nous a légué à son tour en mourant, et qu'il
+a chargé le digne abbé qui est venu ce matin de nous remettre.
+
+«--C'est bien la même chose, murmura le bijoutier, et, au bout du compte
+l'histoire peut être vraie, tout invraisemblable qu'elle paraisse au
+premier abord. Il n'y a donc que le prix sur lequel nous ne sommes pas
+d'accord.
+
+«--Comment! pas d'accord, dit Caderousse; je croyais que vous aviez
+consenti au prix que j'en demandais.
+
+«--C'est-à-dire, reprit le bijoutier, que j'en ai offert quarante mille
+francs.
+
+«--Quarante mille! s'écria la Carconte; nous ne le donnerons
+certainement pas pour ce prix-là. L'abbé nous a dit qu'il valait
+cinquante mille francs, et sans la monture encore.
+
+«--Et comment se nommait cet abbé? demanda l'infatigable questionneur.
+
+«--L'abbé Busoni, répondit la femme.
+
+«--C'était donc un étranger?
+
+«--C'était un Italien des environs de Mantoue, je crois.
+
+«--Montrez-moi ce diamant, reprit le bijoutier, que je le revoie une
+seconde fois; souvent on juge mal les pierres à une première vue.»
+
+«Caderousse tira de sa poche un petit étui de chagrin noir, l'ouvrit et
+le passa au bijoutier. À la vue du diamant, qui était gros comme une
+petite noisette, je me le rappelle comme si je le voyais encore, les
+yeux de la Carconte étincelèrent de cupidité.
+
+--Et que pensiez-vous de tout cela, monsieur l'écouteur aux portes?
+demanda Monte-Cristo; ajoutiez-vous foi à cette belle fable?
+
+--Oui, Excellence; je ne regardais pas Caderousse comme un méchant
+homme, et je le croyais incapable d'avoir commis un crime ou même un
+vol.
+
+--Cela fait plus honneur à votre coeur qu'à votre expérience, monsieur
+Bertuccio. Aviez-vous connu cet Edmond Dantès dont il était question?
+
+--Non, Excellence, je n'en avais jamais entendu parler jusqu'alors, et
+je n'en ai jamais entendu reparler depuis qu'une seule fois par l'abbé
+Busoni lui-même, quand je le vis dans les prisons de Nîmes.
+
+--Bien! continuez.
+
+--Le bijoutier prit la bague des mains de Caderousse, et tira de sa
+poche une petite pince en acier et une petite paire de balances de
+cuivre; puis, écartant les crampons d'or qui retenaient la pierre dans
+la bague, il fit sortir le diamant de son alvéole, et le pesa
+minutieusement dans les balances.
+
+«--J'irai jusqu'à quarante-cinq mille francs, dit-il, mais je ne
+donnerai pas un sou avec; d'ailleurs, comme c'était ce que valait le
+diamant, j'ai pris juste cette somme sur moi.
+
+«--Oh! qu'à cela ne tienne, dit Caderousse, je retournerai avec vous à
+Beaucaire pour chercher les cinq autres mille francs.
+
+«--Non, dit le bijoutier en rendant l'anneau et le diamant à Caderousse;
+non, cela ne vaut pas davantage, et encore je suis fâché d'avoir offert
+cette somme, attendu qu'il y a dans la pierre un défaut que je n'avais
+pas vu d'abord; mais n'importe, je n'ai qu'une parole, j'ai dit
+quarante-cinq mille francs, je ne m'en dédis pas.
+
+«--Au moins remettez le diamant dans la bague», dit aigrement la
+Carconte.
+
+«--C'est juste, dit le bijoutier.
+
+«Et il replaça la pierre dans le chaton.
+
+«--Bon, bon, bon, dit Caderousse remettant l'étui dans sa poche, on le
+vendra à un autre.
+
+«--Oui, reprit le bijoutier, mais un autre ne sera pas si facile que
+moi; un autre ne se contentera pas des renseignements que vous m'avez
+donnés; il n'est pas naturel qu'un homme comme vous possède un diamant
+de cinquante mille francs; il ira prévenir les magistrats, il faudra
+retrouver l'abbé Busoni, et les abbés qui donnent des diamants de deux
+mille louis sont rares; la justice commencera par mettre la main dessus,
+on vous enverra en prison, et si vous êtes reconnu innocent, qu'on vous
+mette dehors après trois ou quatre mois de captivité, la bague se sera
+égarée au greffe, ou l'on vous donnera une pierre fausse qui vaudra
+trois francs au lieu d'un diamant qui en vaut cinquante mille,
+cinquante-cinq mille peut-être, mais que, vous en conviendrez, mon brave
+homme, on court certains risques à acheter.»
+
+«Caderousse et sa femme s'interrogèrent du regard.
+
+«--Non, dit Caderousse, nous ne sommes pas assez riches pour perdre cinq
+mille francs.
+
+«--Comme vous voudrez, mon cher ami, dit le bijoutier; j'avais
+cependant, comme vous le voyez, apporté de la belle monnaie.
+
+«Et il tira d'une de ses poches une poignée d'or qu'il fit briller aux
+yeux éblouis de l'aubergiste, et, de l'autre, un paquet de billets de
+banque.
+
+«Un rude combat se livrait visiblement dans l'esprit de Caderousse: il
+était évident que ce petit étui de chagrin qu'il tournait et retournait
+dans sa main ne lui paraissait pas correspondre comme valeur à la somme
+énorme qui fascinait ses yeux. Il se retourna vers sa femme.
+
+«--Qu'en dis-tu? lui demanda-t-il tout bas.
+
+«--Donne, donne, dit-elle; s'il retourne à Beaucaire sans le diamant, il
+nous dénoncera! et, comme il le dit, qui sait si nous pourrons jamais
+remettre la main sur l'abbé Busoni.
+
+«--Eh bien, soit, dit Caderousse, prenez donc le diamant pour
+quarante-cinq mille francs; mais ma femme veut une chaîne d'or, et moi
+une paire de boucles d'argent.
+
+«Le bijoutier tira de sa poche une boîte longue et plate qui contenait
+plusieurs échantillons des objets demandés.
+
+«--Tenez, dit-il, je suis rond en affaires; choisissez.
+
+«La femme choisit une chaîne d'or qui pouvait valoir cinq louis, et le
+mari une paire de boucles qui pouvait valoir quinze francs.
+
+«--J'espère que vous ne vous plaindrez pas, dit le bijoutier.
+
+«--L'abbé avait dit qu'il valait cinquante mille francs, murmura
+Caderousse.
+
+«--Allons, allons, donnez donc! Quel homme terrible! reprit le bijoutier
+en lui tirant des mains le diamant, je lui compte quarante-cinq mille
+francs, deux mille cinq cents livres de rente, c'est-à-dire une fortune
+comme je voudrais bien en avoir une, moi, et il n'est pas encore
+content.
+
+«--Et les quarante-cinq mille francs, demanda Caderousse d'une voix
+rauque; voyons, où sont-ils?
+
+«--Les voilà, dit le bijoutier.
+
+«Et il compta sur la table quinze mille francs en or et trente mille
+francs en billets de banque.
+
+«--Attendez que j'allume la lampe, dit la Carconte, il n'y fait plus
+clair, et on pourrait se tromper.
+
+«En effet, la nuit était venue pendant cette discussion, et, avec la
+nuit, l'orage qui menaçait depuis une demi-heure. On entendait gronder
+sourdement le tonnerre dans le lointain; mais ni le bijoutier, ni
+Caderousse, ni la Carconte, ne paraissaient s'en occuper, possédés
+qu'ils étaient tous les trois du démon du gain. Moi-même, j'éprouvais
+une étrange fascination à la vue de tout cet or et de tous ces billets.
+Il me semblait que je faisais un rêve, et, comme il arrive dans un rêve,
+je me sentais enchaîné à ma place.
+
+«Caderousse compta et recompta l'or et les billets, puis il les passa à
+sa femme, qui les compta et recompta à son tour.
+
+«Pendant ce temps, le bijoutier faisait miroiter le diamant sous les
+rayons de la lampe, et le diamant jetait des éclairs qui lui faisaient
+oublier ceux qui, précurseurs de l'orage, commençaient à enflammer les
+fenêtres.
+
+«--Eh bien, le compte y est-il? demanda le bijoutier.
+
+«--Oui, dit Caderousse; donne le portefeuille et cherche un sac,
+Carconte.
+
+«La Carconte alla à une armoire et revint apportant un vieux
+portefeuille de cuir, duquel on tira quelques lettres graisseuses à la
+place desquelles on remit les billets, et un sac dans lequel étaient
+enfermés deux ou trois écus de six livres, qui composaient probablement
+toute la fortune du misérable ménage.
+
+«--Là, dit Caderousse, quoique vous nous ayez soulevé une dizaine de
+mille francs peut-être, voulez-vous souper avec nous? c'est de bon
+coeur.
+
+«--Merci, dit le bijoutier, il doit se faire tard, et il faut que je
+retourne à Beaucaire; ma femme serait inquiète»; il tira sa montre.
+«Morbleu! s'écria-t-il, neuf heures bientôt, je ne serai pas à Beaucaire
+avant minuit. Adieu, mes petits enfants; s'il vous revient par hasard
+des abbés Busoni, pensez à moi.
+
+«--Dans huit jours, vous ne serez plus à Beaucaire, dit Caderousse,
+puisque la foire finit la semaine prochaine.
+
+«--Non, mais cela ne fait rien; écrivez-moi à Paris, à M. Joannès, au
+Palais-Royal, galerie de Pierre, n° 45, je ferai le voyage exprès si
+cela en vaut la peine.
+
+«Un coup de tonnerre retentit, accompagné d'un éclair si violent qu'il
+effaça presque la clarté de la lampe.
+
+«--Oh! oh! dit Caderousse, vous allez partir par ce temps-là?
+
+«--Oh! je n'ai pas peur du tonnerre, dit le bijoutier.
+
+«--Et des voleurs? demanda la Carconte. La route n'est jamais bien sûre
+pendant la foire.
+
+«--Oh! quant aux voleurs, dit Joannès, voilà pour eux.
+
+«Et il tira de sa poche une paire de petits pistolets chargés jusqu'à la
+gueule.
+
+«--Voilà, dit-il, des chiens qui aboient et mordent en même temps: c'est
+pour les deux premiers qui auraient envie de votre diamant, père
+Caderousse.
+
+«Caderousse et sa femme échangèrent un regard sombre. Il paraît qu'ils
+avaient en même temps quelque terrible pensée.
+
+«--Alors, bon voyage! dit Caderousse.
+
+«--Merci!» dit le bijoutier.
+
+«Il prit sa canne qu'il avait posée contre un vieux bahut, et sortit. Au
+moment où il ouvrit la porte, une telle bouffée de vent entra qu'elle
+faillit éteindre la lampe.
+
+«--Oh! dit-il, il va faire un joli temps, et deux lieues de pays à faire
+avec ce temps-là!
+
+«--Restez, dit Caderousse, vous coucherez ici.
+
+«--Oui, restez, dit la Carconte d'une voix tremblante, nous aurons bien
+soin de vous.
+
+«--Non pas, il faut que j'aille coucher à Beaucaire. Adieu.»
+
+«Caderousse alla lentement jusqu'au seuil.
+
+«--Il ne fait ni ciel ni terre, dit le bijoutier déjà hors de la maison.
+Faut-il prendre à droite ou à gauche?
+
+«--À droite, dit Caderousse; il n'y a pas à s'y tromper, la route est
+bordée d'arbres de chaque côté.
+
+«--Bon, j'y suis, dit la voix presque perdue dans le lointain.
+
+«--Ferme donc la porte, dit la Carconte, je n'aime pas les portes
+ouvertes quand il tonne.
+
+«--Et quand il y a de l'argent dans la maison, n'est-ce pas?» dit
+Caderousse en donnant un double tour à la serrure.
+
+«Il rentra, alla à l'armoire, retira le sac et le portefeuille, et tous
+deux se mirent à recompter pour la troisième fois leur or et leurs
+billets. Je n'ai jamais vu expression pareille à ces deux visages dont
+cette maigre lampe éclairait la cupidité. La femme surtout était
+hideuse; le tremblement fiévreux qui l'animait habituellement avait
+redoublé. Son visage de pâle était devenu livide; ses yeux caves
+flamboyaient.
+
+«--Pourquoi donc, demanda-t-elle d'une voix sourde, lui avais-tu offert
+de coucher ici?
+
+«--Mais, répondit Caderousse en tressaillant, pour... pour qu'il n'eût
+pas la peine de retourner à Beaucaire.
+
+«--Ah! dit la femme avec une expression impossible à rendre, je croyais
+que c'était pour autre chose, moi.
+
+«--Femme! femme! s'écria Caderousse, pourquoi as-tu de pareilles idées,
+et pourquoi les ayant ne les gardes-tu pas pour toi?
+
+«--C'est égal, dit la Carconte après un instant de silence, tu n'es pas
+un homme.
+
+«--Comment cela? fit Caderousse.
+
+«--Si tu avais été un homme, il ne serait pas sorti.
+
+«--Femme!
+
+«--Ou bien il n'arriverait pas à Beaucaire.
+
+«--Femme!
+
+«--La route fait un coude et il est obligé de suivre la route, tandis
+qu'il y a le long du canal un chemin qui raccourcit.
+
+«--Femme, tu offenses le Bon Dieu. Tiens, écoute....
+
+«En effet, on entendit un effroyable coup de tonnerre en même temps
+qu'un éclair bleuâtre enflammait toute la salle, et la foudre,
+décroissant lentement, sembla s'éloigner comme à regret de la maison
+maudite.
+
+«--Jésus! dit la Carconte en se signant.
+
+«Au même instant, et au milieu de ce silence de terreur qui suit
+ordinairement les coups de tonnerre, on entendit frapper à la porte.
+
+«Caderousse et sa femme tressaillirent et se regardèrent épouvantés.
+
+«--Qui va là? s'écria Caderousse en se levant et en réunissant en un
+seul tas l'or et les billets épars sur la table et qu'il couvrit de ses
+deux mains.
+
+«--Moi! dit une voix.
+
+«--Qui, vous?
+
+«--Et pardieu! Joannès le bijoutier.
+
+«--Eh bien, que disais-tu donc, reprit la Carconte avec un effroyable
+sourire, que j'offensais le Bon Dieu!... Voilà le Bon Dieu qui nous le
+renvoie.
+
+«Caderousse retomba pâle et haletant sur sa chaise. La Carconte, au
+contraire, se leva, et alla d'un pas ferme à la porte qu'elle ouvrit.
+
+«--Entrez donc, cher monsieur Joannès, dit-elle.
+
+«--Ma foi, dit le bijoutier ruisselant de pluie, il paraît que le diable
+ne veut pas que je retourne à Beaucaire ce soir. Les plus courtes folies
+sont les meilleures, mon cher monsieur Caderousse; vous m'avez offert
+l'hospitalité, je l'accepte et je reviens coucher chez vous.»
+
+Caderousse balbutia quelques mots en essuyant la sueur qui coulait sur
+son front. La Carconte referma la porte à double tour derrière le
+bijoutier.
+
+
+
+
+XLV
+
+La pluie de sang.
+
+
+«En entrant, le bijoutier jeta un regard interrogateur autour de lui;
+mais rien ne semblait faire naître les soupçons s'il n'en avait pas,
+rien ne semblait les confirmer s'il en avait.
+
+«Caderousse tenait toujours des deux mains ses billets et son or. La
+Carconte souriait à son hôte le plus agréablement qu'elle pouvait.
+
+«--Ah! ah! dit le bijoutier, il paraît que vous aviez peur de ne pas
+avoir votre compte, que vous repassiez votre trésor après mon départ.
+
+«--Non pas, dit Caderousse; mais l'événement qui nous en fait possesseur
+est si inattendu que nous n'y pouvons croire, et que, lorsque nous
+n'avons pas la preuve matérielle sous les yeux, nous croyons faire
+encore un rêve.»
+
+«Le bijoutier sourit.
+
+«--Est-ce que vous avez des voyageurs dans votre auberge? demanda-t-il.
+
+«--Non, répondit Caderousse, nous ne donnons point à coucher; nous
+sommes trop près de la ville, et personne ne s'arrête.
+
+«--Alors, je vais vous gêner horriblement?
+
+«--Nous gêner, vous! mon cher monsieur! dit gracieusement la Carconte,
+pas du tout, je vous jure.
+
+«--Voyons, où me mettez-vous?
+
+«--Dans la chambre là-haut.
+
+«--Mais n'est-ce pas votre chambre?
+
+«--Oh! n'importe; nous avons un second lit dans la pièce à côté de
+celle-ci.
+
+«Caderousse regarda avec étonnement sa femme. Le bijoutier chantonna un
+petit air en se chauffant le dos à un fagot que la Carconte venait
+d'allumer dans la cheminée pour sécher son hôte.
+
+«Pendant ce temps, elle apportait sur un coin de la table où elle avait
+étendu une serviette les maigres restes d'un dîner, auxquels elle
+joignit deux ou trois oeufs frais.
+
+«Caderousse avait renfermé de nouveau les billets dans son portefeuille,
+son or dans un sac, et le tout dans son armoire. Il se promenait de long
+en large, sombre et pensif, levant de temps en temps la tête sur le
+bijoutier, qui se tenait tout fumant devant l'âtre, et qui, à mesure
+qu'il se séchait d'un côté, se tournait de l'autre.
+
+«--Là, dit la Carconte en posant une bouteille de vin sur la table,
+quand vous voudrez souper tout est prêt.
+
+«--Et vous? demanda Joannès.
+
+«--Moi, je ne souperai pas, répondit Caderousse.
+
+«--Nous avons dîné très tard, se hâta de dire la Carconte.
+
+«--Je vais donc souper seul? fit le bijoutier.
+
+«--Nous vous servirons, répondit la Carconte avec un empressement qui
+ne lui était pas habituel, même envers ses hôtes payants.
+
+«De temps en temps Caderousse lançait sur elle un regard rapide comme un
+éclair.
+
+«L'orage continuait.
+
+«--Entendez-vous, entendez-vous? dit la Carconte; vous avez, ma foi,
+bien fait de revenir.
+
+«--Ce qui n'empêche pas, dit le bijoutier, que si, pendant mon souper,
+l'ouragan s'apaise, je me remettrai en route.
+
+«--C'est le mistral, dit Caderousse en secouant la tête; nous en avons
+pour jusqu'à demain.
+
+«Et il poussa un soupir.
+
+«--Ma foi, dit le bijoutier en se mettant à table, tant pis pour ceux
+qui sont dehors.
+
+«--Oui, reprit la Carconte, ils passeront une mauvaise nuit.
+
+«Le bijoutier commença de souper, et la Carconte continua d'avoir pour
+lui tous les petits soins d'une hôtesse attentive; elle d'ordinaire si
+quinteuse et si revêche, elle était devenue un modèle de prévenance et
+de politesse. Si le bijoutier l'eût connue auparavant, un si grand
+changement l'eût certes étonné et n'eût pas manqué de lui inspirer
+quelque soupçon. Quant à Caderousse, il ne disait pas une parole,
+continuant sa promenade et paraissant hésiter même à regarder son hôte.
+
+«Lorsque le souper fut terminé, Caderousse alla lui-même ouvrir la
+porte.
+
+«--Je crois que l'orage se calme, dit-il.
+
+«Mais en ce moment, comme pour lui donner un démenti, un coup de
+tonnerre terrible ébranla la maison, et une bouffée de vent mêlée de
+pluie entra, qui éteignit la lampe.
+
+«Caderousse referma la porte; sa femme alluma une chandelle au brasier
+mourant.
+
+«--Tenez, dit-elle au bijoutier, vous devez être fatigué; j'ai mis des
+draps blancs au lit, montez vous coucher et dormez bien.
+
+«Joannès resta encore un instant pour s'assurer que l'ouragan ne se
+calmait point, et lorsqu'il eut acquis la certitude que le tonnerre et
+la pluie ne faisaient qu'aller en augmentant, il souhaita le bonjour à
+ses hôtes et monta l'escalier.
+
+«Il passait au-dessus de ma tête, et j'entendais chaque marche craquer
+sous ses pas.
+
+«La Carconte le suivit d'un oeil avide, tandis qu'au contraire
+Caderousse lui tournait le dos et ne regardait pas même de son côté.
+
+«Tous ces détails, qui sont revenus à mon esprit depuis ce temps-là, ne
+me frappèrent point au moment où ils se passaient sous mes yeux; il n'y
+avait, à tout prendre, rien que de naturel dans ce qui arrivait, et, à
+part l'histoire du diamant qui me paraissait un peu invraisemblable,
+tout allait de source. Aussi comme j'étais écrasé de fatigue, que je
+comptais profiter moi-même du premier répit que la tempête donnerait aux
+éléments, je résolus de dormir quelques heures et de m'éloigner au
+milieu de la nuit.
+
+«J'entendais dans la pièce au-dessus le bijoutier, qui prenait de son
+côté toutes ses dispositions pour passer la meilleure nuit possible.
+Bientôt son lit craqua sous lui; il venait de se coucher.
+
+«Je sentais mes yeux qui se fermaient malgré moi, et comme je n'avais
+conçu aucun soupçon, je ne tentai point de lutter contre le sommeil; je
+jetai un dernier regard sur l'intérieur de la cuisine. Caderousse était
+assis à côté d'une longue table, sur un de ces bancs de bois qui, dans
+les auberges de village, remplacent les chaises; il me tournait le dos,
+de sorte que je ne pouvais voir sa physionomie; d'ailleurs eût-il été
+dans la position contraire, la chose m'eût encore été impossible,
+attendu qu'il tenait sa tête ensevelie dans ses deux mains.
+
+«La Carconte le regarda quelque temps, haussa les épaules et vint
+s'asseoir en face de lui.
+
+«En ce moment la flamme mourante gagna un reste de bois sec oublié par
+elle; une lueur un peu plus vive éclaira le sombre intérieur.... La
+Carconte tenait ses yeux fixés sur son mari, et comme celui-ci restait
+toujours dans la même position, je la vis étendre vers lui sa main
+crochue, et elle le toucha au front.
+
+«Caderousse tressaillit. Il me sembla que la femme remuait les lèvres,
+mais, soit qu'elle parlât tout à fait bas, soit que mes sens fussent
+déjà engourdis par le sommeil, le bruit de sa parole n'arriva point
+jusqu'à moi. Je ne voyais même plus qu'à travers un brouillard et avec
+ce doute précurseur du sommeil pendant lequel on croit que l'on commence
+un rêve. Enfin mes yeux se fermèrent, et je perdis conscience de
+moi-même.
+
+«J'étais au plus profond de mon sommeil, lorsque je fus réveillé par un
+coup de pistolet, suivi d'un cri terrible. Quelques pas chancelants
+retentirent sur le plancher de la chambre, et une masse inerte vint
+s'abattre dans l'escalier, juste au-dessus de ma tête.
+
+«Je n'étais pas encore bien maître de moi. J'entendais des gémissements,
+puis des cris étouffés comme ceux qui accompagnent une lutte.
+
+«Un dernier cri, plus prolongé que les autres et qui dégénéra en
+gémissements, vint me tirer complètement de ma léthargie.
+
+«Je me soulevai sur un bras, j'ouvris les yeux, qui ne virent rien dans
+les ténèbres, et je portai la main à mon front, sur lequel il me
+semblait que dégouttait à travers les planches de l'escalier une pluie
+tiède et abondante.
+
+«Le plus profond silence avait succédé à ce bruit affreux. J'entendis
+les pas d'un homme qui marchait au-dessus de ma tête, ses pas firent
+craquer l'escalier. L'homme descendit dans la salle inférieure,
+s'approcha de la cheminée et alluma une chandelle.
+
+«Cet homme, c'était Caderousse; il avait le visage pâle, et sa chemise
+était tout ensanglantée.
+
+«La chandelle allumée, il remonta rapidement l'escalier, et j'entendis
+de nouveau ses pas rapides et inquiets.
+
+«Un instant après il redescendit. Il tenait à la main l'écrin; il
+s'assura que le diamant était bien dedans, chercha un instant dans
+laquelle de ses poches il le mettrait; puis, sans doute, ne considérant
+point sa poche comme une cachette assez sûre, il le roula dans son
+mouchoir rouge, qu'il tourna autour de son cou.
+
+«Puis il courut à l'armoire, en tira ses billets et son or, mit les uns
+dans le gousset de son pantalon, l'autre dans la poche de sa veste, prit
+deux ou trois chemises, et, s'élançant vers la porte, il disparut dans
+l'obscurité. Alors tout devint clair et lucide pour moi; je me reprochai
+ce qui venait d'arriver, comme si j'eusse été le vrai coupable. Il me
+sembla entendre des gémissements: le malheureux bijoutier pouvait n'être
+pas mort; peut-être était-il en mon pouvoir, en lui portant secours, de
+réparer une partie du mal non pas que j'avais fait, mais que j'avais
+laissé faire. J'appuyai mes épaules contre une de ces planches mal
+jointes qui séparaient l'espèce de tambour dans lequel j'étais couché de
+la salle inférieure; les planches cédèrent, et je me trouvai dans la
+maison.
+
+«Je courus à la chandelle, et je m'élançai dans l'escalier; un corps le
+barrait en travers, c'était le cadavre de la Carconte.
+
+«Le coup de pistolet que j'avais entendu avait été tiré sur elle: elle
+avait la gorge traversée de part en part, et outre sa double blessure
+qui coulait à flots, elle vomissait le sang par la bouche. Elle était
+tout à fait morte. J'enjambai par-dessus son corps, et je passai.
+
+«La chambre offrait l'aspect du plus affreux désordre. Deux ou trois
+meubles étaient renversés; les draps, auxquels le malheureux bijoutier
+s'était cramponné, traînaient par la chambre: lui-même était couché à
+terre, la tête appuyée contre le mur, nageant dans une mare de sang qui
+s'échappait de trois larges blessures reçues dans la poitrine.
+
+«Dans la quatrième était resté un long couteau de cuisine, dont on ne
+voyait que le manche.
+
+«Je marchai sur le second pistolet qui n'était point parti, la poudre
+étant probablement mouillée.
+
+«Je m'approchai du bijoutier; il n'était pas mort effectivement: au
+bruit que je fis, à l'ébranlement du plancher surtout, il rouvrit des
+yeux hagards, parvint à les fixer un instant sur moi, remua les lèvres
+comme s'il voulait parler, et expira.
+
+«Cet affreux spectacle m'avait rendu presque insensé; du moment où je ne
+pouvais plus porter de secours à personne je n'éprouvais plus qu'un
+besoin, celui de fuir. Je me précipitai dans l'escalier, en enfonçant
+mes mains dans mes cheveux et en poussant un rugissement de terreur.
+
+«Dans la salle inférieure, il y avait cinq ou six douaniers et deux ou
+trois gendarmes, toute une troupe armée.
+
+«On s'empara de moi; je n'essayai même pas de faire résistance, je
+n'étais plus le maître de mes sens. J'essayai de parler, je poussai
+quelques cris inarticulés, voilà tout.
+
+«Je vis que les douaniers et les gendarmes me montraient du doigt;
+j'abaissai les yeux sur moi-même, j'étais tout couvert de sang. Cette
+pluie tiède que j'avais sentie tomber sur moi à travers les planches de
+l'escalier, c'était le sang de la Carconte.
+
+«Je montrai du doigt l'endroit où j'étais caché.
+
+«--Que veut-il dire? demanda un gendarme.
+
+«Un douanier alla voir.
+
+«--Il veut dire qu'il est passé par là, répondit-il.
+
+«Et il montra le trou par lequel j'avais passé effectivement.
+
+«Alors, je compris qu'on me prenait pour l'assassin. Je retrouvai la
+voix, je retrouvai la force; je me dégageai des mains des deux hommes
+qui me tenaient, en m'écriant:
+
+«--Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi!
+
+«Deux gendarmes me mirent en joue avec leurs carabines.
+
+«--Si tu fais un mouvement, dirent-ils, tu es mort.
+
+«--Mais, m'écriai-je, puisque je vous répète que ce n'est pas moi!
+
+«--Tu conteras ta petite histoire aux juges de Nîmes, répondirent-ils.
+En attendant, suis-nous; et si nous avons un conseil à te donner, c'est
+de ne pas faire résistance.
+
+«Ce n'était point mon intention, j'étais brisé par l'étonnement et par
+la terreur. On me mit les menottes, on m'attacha à la queue d'un cheval,
+et l'on me conduisit à Nîmes.
+
+«J'avais été suivi par un douanier; il m'avait perdu de vue aux environs
+de la maison, il s'était douté que j'y passerais la nuit; il avait été
+prévenir ses compagnons, et ils étaient arrivés juste pour entendre le
+coup de pistolet et pour me prendre au milieu de telles preuves de
+culpabilité, que je compris tout de suite la peine que j'aurais à faire
+reconnaître mon innocence.
+
+«Aussi, ne m'attachai-je qu'à une chose: ma première demande au juge
+d'instruction fut pour le prier de faire chercher partout un certain
+abbé Busoni, qui s'était arrêté dans la journée à l'auberge du
+Pont-du-Gard. Si Caderousse avait inventé une histoire, si cet abbé
+n'existait pas, il était évident que j'étais perdu, à moins que
+Caderousse ne fût pris à son tour et n'avouât tout.
+
+«Deux mois s'écoulèrent pendant lesquels, je dois le dire à la louange
+de mon juge, toutes les recherches furent faites pour retrouver celui
+que je lui demandais. J'avais déjà perdu tout espoir. Caderousse n'avait
+point été pris. J'allais être jugé à la première session, lorsque le 8
+septembre, c'est-à-dire trois mois et cinq jours après l'événement,
+l'abbé Busoni, sur lequel je n'espérais plus, se présenta à la geôle,
+disant qu'il avait appris qu'un prisonnier désirait lui parler. Il
+avait su, disait-il, la chose à Marseille, et il s'empressait de se
+rendre à mon désir.
+
+«Vous comprenez avec quelle ardeur je le reçus; je lui racontai tout ce
+dont j'avais été témoin, j'abordai avec inquiétude l'histoire du
+diamant; contre mon attente elle était vraie de point en point; contre
+mon attente encore, il ajouta une foi entière à tout ce que je lui dis.
+Ce fut alors qu'entraîné par sa douce charité, reconnaissant en lui une
+profonde connaissance des moeurs de mon pays, pensant que le pardon du
+seul crime que j'eusse commis pouvait peut-être descendre de ses lèvres
+si charitables, je lui racontai, sous le sceau de la confession,
+l'aventure d'Auteuil dans tous ses détails. Ce que j'avais fait par
+entraînement obtint le même résultat que si je l'eusse fait par calcul,
+l'aveu de ce premier assassinat, que rien ne me forçait de lui révéler,
+lui prouva que je n'avais pas commis le second, et il me quitta en
+m'ordonnant d'espérer, et en promettant de faire tout ce qui serait en
+son pouvoir pour convaincre mes juges de mon innocence.
+
+«J'eus la preuve qu'en effet il s'était occupé de moi quand je vis ma
+prison s'adoucir graduellement, et quand j'appris qu'on attendrait pour
+me juger les assises qui devaient suivre celles pour lesquelles on se
+rassemblait.
+
+«Dans cet intervalle, la Providence permit que Caderousse fût pris à
+l'étranger et ramené en France. Il avoua tout, rejetant la préméditation
+et surtout l'instigation sur sa femme. Il fut condamné aux galères
+perpétuelles, et moi mis en liberté.
+
+--Et ce fut alors, dit Monte-Cristo, que vous vous présentâtes chez moi
+porteur d'une lettre de l'abbé Busoni?
+
+--Oui, Excellence, il avait pris à moi un intérêt visible.
+
+«--Votre état de contrebandier vous perdra, me dit-il; si vous sortez
+d'ici, quittez-le.
+
+«--Mais mon père, demandai-je, comment voulez-vous que je vive et que je
+fasse vivre ma pauvre soeur?
+
+«--Un de mes pénitents, me répondit-il, a une grande estime pour moi, et
+m'a chargé de lui chercher un homme de confiance. Voulez-vous être cet
+homme? je vous adresserai à lui.
+
+«--Ô mon père! m'écriai-je, que de bonté!
+
+«--Mais vous me jurez que je n'aurai jamais à me repentir.»
+
+«J'étendis la main pour faire serment.
+
+«--C'est inutile, dit-il, je connais et j'aime les Corses, voici ma
+recommandation.
+
+«Et il écrivit les quelques lignes que je vous remis, et sur lesquelles
+Votre Excellence eut la bonté de me prendre à son service. Maintenant je
+le demande avec orgueil à Votre Excellence, a-t-elle jamais eu à se
+plaindre de moi?
+
+--Non, répondit le comte; et, je le confesse avec plaisir, vous êtes un
+bon serviteur, Bertuccio, quoique vous manquiez de confiance.
+
+--Moi, monsieur le comte!
+
+--Oui, vous. Comment se fait-il que vous ayez une soeur et un fils
+adoptif, et que, cependant vous ne m'ayez jamais parlé ni de l'une ni de
+l'autre!
+
+--Hélas! Excellence, c'est qu'il me reste à vous dire la partie la plus
+triste de ma vie. Je partis pour la Corse. J'avais hâte, vous le
+comprenez bien, de revoir et de consoler ma pauvre soeur; mais quand
+j'arrivai à Rogliano, je trouvai la maison en deuil; il y avait eu une
+scène horrible et dont les voisins gardent encore le souvenir! Ma pauvre
+soeur, selon mes conseils, résistait aux exigences de Benedetto, qui, à
+chaque instant, voulait se faire donner tout l'argent qu'il y avait à la
+maison. Un matin, il la menaça, et disparut pendant toute la journée.
+Elle pleura, car cette chère Assunta avait pour le misérable un coeur de
+mère. Le soir vint, elle l'attendit sans se coucher. Lorsque, à onze
+heures, il rentra avec deux de ses amis, compagnons ordinaires de toutes
+ses folies, alors elle lui tendit les bras; mais eux s'emparèrent
+d'elle, et l'un des trois, je tremble que ce ne soit cet infernal
+enfant, l'un des trois s'écria:
+
+«--Jouons à la question, et il faudra bien qu'elle avoue où est son
+argent.
+
+«Justement le voisin Wasilio était à Bastia; sa femme seule était restée
+à la maison. Nul, excepté elle, ne pouvait ni voir ni entendre ce qui se
+passait chez ma soeur. Deux retinrent la pauvre Assunta, qui ne pouvant
+croire à la possibilité d'un pareil crime, souriait à ceux qui allaient
+devenir ses bourreaux, le troisième alla barricader portes et fenêtres,
+puis il revint, et tous trois réunis, étouffant les cris que la terreur
+lui arrachait devant ces préparatifs plus sérieux, approchèrent les
+pieds d'Assunta du brasier sur lequel ils comptaient pour lui faire
+avouer où était caché notre petit trésor; mais, dans la lutte, le feu
+prit à ses vêtements: ils lâchèrent alors la patiente, pour ne pas être
+brûlés eux-mêmes. Tout en flammes elle courut à la porte, mais la porte
+était fermée.
+
+«Elle s'élança vers la fenêtre, mais la fenêtre était barricadée. Alors
+la voisine entendit des cris affreux: c'était Assunta qui appelait au
+secours. Bientôt sa voix fut étouffée; les cris devinrent des
+gémissements, et le lendemain, après une nuit de terreur et d'angoisses
+quand la femme de Wasilio se hasarda de sortir de chez elle et fit
+ouvrir la porte de notre maison par le juge, on trouva Assunta à moitié
+brûlée, mais respirant encore, les armoires forcées, l'argent disparu.
+Quant à Benedetto, il avait quitté Rogliano pour n'y plus revenir;
+depuis ce jour je ne l'ai pas revu, et je n'ai pas même entendu parler
+de lui.
+
+«Ce fut, reprit Bertuccio, après avoir appris ces tristes nouvelles, que
+j'allai à Votre Excellence. Je n'avais plus à vous parler de Benedetto,
+puisqu'il avait disparu, ni de ma soeur, puisqu'elle était morte.
+
+--Et qu'avez-vous pensé de cet événement? demanda Monte-Cristo.
+
+--Que c'était le châtiment du crime que j'avais commis, répondit
+Bertuccio. Ah! ces Villefort, c'était une race maudite.
+
+--Je le crois, murmura le comte avec un accent lugubre.
+
+--Et maintenant, n'est-ce pas, reprit Bertuccio, Votre Excellence
+comprend que cette maison que je n'ai pas revue depuis, que ce jardin où
+je me suis retrouvé tout à coup, que cette place où j'ai tué un homme,
+ont pu me causer ces sombres émotions dont vous avez voulu connaître la
+source; car enfin je ne suis pas bien sûr que devant moi, là, à mes
+pieds, M. de Villefort ne soit pas couché dans la fosse qu'il avait
+creusé pour son enfant.
+
+--En effet, tout est possible, dit Monte-Cristo en se levant du banc où
+il était assis; même, ajouta-t-il tout bas, que le procureur du roi ne
+soit pas mort. L'abbé Busoni a bien fait de vous envoyer à moi. Vous
+avez bien fait de me raconter votre histoire, car je n'aurai pas de
+mauvaises pensées à votre sujet. Quant à ce Benedetto si mal nommé,
+n'avez-vous jamais essayé de retrouver sa trace? n'avez-vous jamais
+cherché à savoir ce qu'il était devenu?
+
+--Jamais, si j'avais su où il était, au lieu d'aller à lui, j'aurais fui
+comme devant un monstre. Non heureusement, jamais je n'en ai entendu
+parler par qui que ce soit au monde, j'espère qu'il est mort.
+
+--N'espérez pas, Bertuccio, dit le comte; les méchants ne meurent pas
+ainsi, car Dieu semble les prendre sous sa garde pour en faire
+l'instrument de ses vengeances.
+
+--Soit, dit Bertuccio. Tout ce que je demande au ciel seulement, c'est
+de ne le revoir jamais. Maintenant, continua l'intendant en baissant la
+tête, vous savez tout, monsieur le comte; vous êtes mon juge ici-bas
+comme Dieu le sera là-haut; ne me direz-vous point quelques paroles de
+consolation?
+
+--Vous avez raison, en effet, et je puis vous dire ce que vous dirait
+l'abbé Busoni: celui que vous avez frappé, ce Villefort, méritait un
+châtiment pour ce qu'il avait fait à vous et peut-être pour autre chose
+encore. Benedetto, s'il vit, servira, comme je vous l'ai dit, à quelque
+vengeance divine, puis sera puni à son tour. Quant à vous, vous n'avez
+en réalité qu'un reproche à vous adresser: demandez-vous pourquoi, ayant
+enlevé cet enfant à la mort, vous ne l'avez pas rendu à sa mère: là est
+le crime, Bertuccio.
+
+--Oui, monsieur, là est le crime et le véritable crime, car en cela j'ai
+été un lâche. Une fois que j'eus rappelé l'enfant à la vie, je n'avais
+qu'une chose à faire, vous l'avez dit, c'était de le renvoyer à sa mère.
+Mais, pour cela, il me fallait faire des recherches, attirer
+l'attention, me livrer peut-être; je n'ai pas voulu mourir, je tenais à
+la vie par ma soeur, par l'amour-propre inné chez nous autres de rester
+entiers et victorieux dans notre vengeance; et puis enfin, peut-être,
+tenais-je simplement à la vie par l'amour même de la vie. Oh! moi, je ne
+suis pas un brave comme mon pauvre frère!»
+
+Bertuccio cacha son visage dans ses deux mains, et Monte-Cristo attacha
+sur lui un long et indéfinissable regard.
+
+Puis, après un instant de silence, rendu plus solennel encore par
+l'heure et par le lieu:
+
+«Pour terminer dignement cet entretien, qui sera le dernier sur ces
+aventures, monsieur Bertuccio, dit le comte avec un accent de mélancolie
+qui ne lui était pas habituel, retenez bien mes paroles, je les ai
+souvent entendu prononcer par l'abbé Busoni lui-même: À tous maux il est
+deux remèdes: le temps et le silence. Maintenant, monsieur Bertuccio,
+laissez-moi me promener un instant dans ce jardin. Ce qui est une
+émotion poignante pour vous, acteur dans cette scène, sera pour moi une
+sensation presque douce et qui donnera un double prix à cette propriété.
+Les arbres, voyez-vous, monsieur Bertuccio ne plaisent que parce qu'ils
+font de l'ombre, et l'ombre elle-même ne plaît que parce qu'elle est
+pleine de rêveries et de visions. Voilà que j'ai acheté un jardin
+croyant acheter un simple enclos fermé de murs, et point du tout, tout à
+coup cet enclos se trouve être un jardin tout plein de fantômes, qui
+n'étaient point portés sur le contrat. Or, j'aime les fantômes; je n'ai
+jamais entendu dire que les morts eussent fait en six mille ans autant
+de mal que les vivants en font en un jour. Rentrez donc, monsieur
+Bertuccio, et allez dormir en paix. Si votre confesseur, au moment
+suprême, est moins indulgent que ne le fut l'abbé Busoni, faites-moi
+venir si je suis encore de ce monde, je vous trouverai des paroles qui
+berceront doucement votre âme au moment où elle sera prête à se mettre
+en route pour faire ce rude voyage qu'on appelle l'éternité.»
+
+Bertuccio s'inclina respectueusement devant le comte, et s'éloigna en
+poussant un soupir.
+
+Monte-Cristo resta seul; et, faisant quatre pas en avant:
+
+«Ici, près de ce platane, murmura-t-il, la fosse où l'enfant fut déposé:
+là-bas, la petite porte par laquelle on entrait dans le jardin; à cet
+angle, l'escalier dérobé qui conduit à la chambre à coucher. Je ne crois
+pas avoir besoin d'inscrire tout cela sur mes tablettes, car voilà
+devant mes yeux, autour de moi, sous mes pieds, le plan en relief, le
+plan vivant.»
+
+Et le comte, après un dernier tour dans ce jardin, alla retrouver sa
+voiture. Bertuccio, qui le voyait rêveur, monta sans rien dire sur le
+siège auprès du cocher.
+
+La voiture reprit le chemin de Paris.
+
+Le soir même, à son arrivée à la maison des Champs-Élysées, le comte de
+Monte-Cristo visita toute l'habitation comme eût pu le faire un homme
+familiarisé avec elle depuis de longues années; pas une seule fois,
+quoiqu'il marchât le premier, il n'ouvrit une porte pour une autre, et
+ne prit un escalier ou un corridor qui ne le conduisît pas directement
+où il comptait aller. Ali l'accompagnait dans cette revue nocturne. Le
+comte donna à Bertuccio plusieurs ordres pour l'embellissement ou la
+distribution nouvelle du logis, et tirant sa montre, il dit au Nubien
+attentif:
+
+«Il est onze heures et demie, Haydée ne peut tarder à arriver. A-t-on
+prévenu les femmes françaises?»
+
+Ali étendit la main vers l'appartement destiné à la belle Grecque, et
+qui était tellement isolé qu'en cachant la porte derrière une tapisserie
+on pouvait visiter toute la maison sans se douter qu'il y eût là un
+salon et deux chambres habités; Ali, disons-nous donc, étendit la main
+vers l'appartement, montra le nombre trois avec les doigts de sa main
+gauche, et sur cette même main, mise à plat, appuyant sa tête, ferma les
+yeux en guise de sommeil.
+
+«Ah! fit Monte-Cristo, habitué à ce langage, elles sont trois qui
+attendent dans la chambre à coucher, n'est-ce pas?
+
+--Oui, fit Ali en agitant la tête de haut en bas.
+
+--Madame sera fatiguée ce soir, continua Monte-Cristo, et sans doute
+elle voudra dormir; qu'on ne la fasse pas parler: les suivantes
+françaises doivent seulement saluer leur nouvelle maîtresse et se
+retirer; vous veillerez à ce que la suivante grecque ne communique pas
+avec les suivantes françaises.»
+
+Ali s'inclina. Bientôt on entendit héler le concierge; la grille
+s'ouvrit, une voiture roula dans l'allée et s'arrêta devant le perron.
+Le comte descendit; la portière était déjà ouverte; il tendit la main à
+une jeune femme enveloppée d'une mante de soie verte toute brodée d'or
+qui lui couvrait la tête.
+
+La jeune femme prit la main qu'on lui tendait, la baisa avec un certain
+amour mêlé de respect, et quelques mots furent échangés, tendrement de
+la part de la jeune femme et avec une douce gravité de la part du comte,
+dans cette langue sonore que le vieil Homère a mise dans la bouche de
+ses dieux.
+
+Alors, précédé d'Ali qui portait un flambeau de cire rose, la jeune
+femme, laquelle n'était autre que cette belle Grecque, compagne
+ordinaire de Monte-Cristo en Italie, fut conduite à son appartement,
+puis le comte se retira dans le pavillon qu'il s'était réservé.
+
+À minuit et demi, toutes les lumières étaient éteintes dans la maison,
+et l'on eût pu croire que tout le monde dormait.
+
+
+
+
+XLVI
+
+Le crédit illimité.
+
+
+Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi une calèche attelée de
+deux magnifiques chevaux anglais s'arrêta devant la porte de
+Monte-Cristo; un homme vêtu d'un habit bleu, à boutons de soie de même
+couleur, d'un gilet blanc sillonné par une énorme chaîne d'or et d'un
+pantalon couleur noisette, coiffé de cheveux si noirs et descendant si
+bas sur les sourcils, qu'on eût pu hésiter à les croire naturels tant
+ils semblaient peu en harmonie avec celles des rides inférieures qu'ils
+ne parvenaient point à cacher; un homme enfin de cinquante à
+cinquante-cinq ans, et qui cherchait à en paraître quarante, passa sa
+tête par la portière d'un coupé sur le panneau duquel était peinte une
+couronne de baron, et envoya son groom demander au concierge si le comte
+de Monte-Cristo était chez lui.
+
+En attendant, cet homme considérait, avec une attention si minutieuse
+qu'elle devenait presque impertinente, l'extérieur de la maison, ce que
+l'on pouvait distinguer du jardin, et la livrée de quelques domestiques
+que l'on pouvait apercevoir allant et venant. L'oeil de cet homme était
+vif, mais plutôt rusé que spirituel. Ses lèvres étaient si minces, qu'au
+lieu de saillir en dehors elles rentraient dans la bouche; enfin la
+largeur et la proéminence des pommettes, signe infaillible d'astuce, la
+dépression du front, le renflement de l'occiput, qui dépassait de
+beaucoup de larges oreilles des moins aristocratiques, contribuaient à
+donner, pour tout physionomiste, un caractère presque repoussant à la
+figure de ce personnage fort recommandable aux yeux du vulgaire par ses
+chevaux magnifiques, l'énorme diamant qu'il portait à sa chemise et le
+ruban rouge qui s'étendait d'une boutonnière à l'autre de son habit.
+
+Le groom frappa au carreau du concierge et demanda:
+
+«N'est-ce point ici que demeure M. le comte de Monte-Cristo?
+
+--C'est ici que demeure Son Excellence, répondit le concierge, mais...»
+
+Il consulta Ali du regard.
+
+Ali fit un signe négatif.
+
+«Mais?... demanda le groom.
+
+--Mais Son Excellence n'est pas visible, répondit le concierge.
+
+--En ce cas, voici la carte de mon maître, M. le baron Danglars. Vous
+la remettrez au comte de Monte-Cristo, et vous lui direz qu'en allant à
+la Chambre mon maître s'est détourné pour avoir l'honneur de le voir.
+
+--Je ne parle pas à Son Excellence, dit le concierge; le valet de
+chambre fera la commission.»
+
+Le groom retourna vers la voiture.
+
+«Eh bien?» demanda Danglars.
+
+L'enfant, assez honteux de la leçon qu'il venait de recevoir, apporta à
+son maître la réponse qu'il avait reçue du concierge.
+
+«Oh! fit celui-ci, c'est donc un prince que ce monsieur, qu'on
+l'appelle Excellence, et qu'il n'y ait que son valet de chambre qui ait
+le droit de lui parler; n'importe, puisqu'il a un crédit sur moi, il
+faudra bien que je le voie quand il voudra de l'argent.»
+
+Et Danglars se rejeta dans le fond de sa voiture en criant au cocher, de
+manière qu'on pût l'entendre de l'autre côté de la route:
+
+«À la Chambre des députés!»
+
+Au travers d'une jalousie de son pavillon, Monte-Cristo, prévenu à
+temps, avait vu le baron et l'avait étudié, à l'aide d'une excellente
+lorgnette, avec non moins d'attention que M. Danglars en avait mis
+lui-même à analyser la maison, le jardin et les livrées.
+
+«Décidément, fit-il avec un geste de dégoût et en faisant rentrer les
+tuyaux de sa lunette dans leur fourreau d'ivoire, décidément c'est une
+laide créature que cet homme; comment, dès la première fois qu'on le
+voit, ne reconnaît-on pas le serpent au front aplati, le vautour au
+crâne bombé et la buse au bec tranchant!
+
+«Ali!» cria-t-il, puis il frappa un coup sur le timbre de cuivre. Ali
+parut. «Appelez Bertuccio», dit-il.
+
+Au même moment Bertuccio entra.
+
+«Votre Excellence me faisait demander? dit l'intendant.
+
+--Oui, monsieur, dit le comte. Avez-vous vu les chevaux qui viennent de
+s'arrêter devant ma porte?
+
+--Certainement, Excellence, ils sont même fort beaux.
+
+--Comment se fait-il, dit Monte-Cristo en fronçant le sourcil, quand je
+vous ai demandé les deux plus beaux chevaux de Paris, qu'il y ait à
+Paris deux autres chevaux aussi beaux que les miens, et que ces chevaux
+ne soient pas dans mes écuries?»
+
+Au froncement de sourcil et à l'intonation sévère de cette voix, Ali
+baissa la tête.
+
+«Ce n'est pas ta faute, bon Ali, dit en arabe le comte avec une douceur
+qu'on n'aurait pas cru pouvoir rencontrer ni dans sa voix, ni sur son
+visage; tu ne te connais pas en chevaux anglais, toi.»
+
+La sérénité reparut sur les traits d'Ali.
+
+«Monsieur le comte, dit Bertuccio, les chevaux dont vous me parlez
+n'étaient pas à vendre.
+
+Monte-Cristo haussa les épaules:
+
+«Sachez, monsieur l'intendant, que tout est toujours à vendre pour qui
+sait y mettre le prix.
+
+--M. Danglars les a payés seize mille francs, monsieur le comte.
+
+--Eh bien, il fallait lui en offrir trente-deux mille; il est banquier,
+et un banquier ne manque jamais une occasion de doubler son capital.
+
+--Monsieur le comte parle-t-il sérieusement?» demanda Bertuccio.
+
+Monte-Cristo regarda l'intendant en homme étonné qu'on ose lui faire une
+question.
+
+«Ce soir, dit-il, j'ai une visite à rendre; je veux que ces deux chevaux
+soient attelés à ma voiture avec un harnais neuf.»
+
+Bertuccio se retira en saluant; près de la porte, il s'arrêta:
+
+«À quelle heure, dit-il, Son Excellence compte-t-elle faire cette
+visite?
+
+--À cinq heures, dit Monte-Cristo.
+
+--Je ferai observer à Votre Excellence qu'il est deux heures, hasarda
+l'intendant.
+
+--Je le sais», se contenta de répondre Monte-Cristo.
+
+Puis se retournant vers Ali:
+
+«Faites passer tous les chevaux devant madame, dit-il, qu'elle choisisse
+l'attelage qui lui conviendra le mieux, et qu'elle me fasse dire si
+elle veut dîner avec moi: dans ce cas on servira chez elle; allez; en
+descendant, vous m'enverrez le valet de chambre.»
+
+Ali venait à peine de disparaître, que le valet de chambre entra à son
+tour.
+
+«Monsieur Baptistin, dit le comte, depuis un an vous êtes à mon service;
+c'est le temps d'épreuve que j'impose d'ordinaire à mes gens: vous me
+convenez.»
+
+Baptistin s'inclina.
+
+«Reste à savoir si je vous conviens.
+
+--Oh! monsieur le comte! se hâta de dire Baptistin.
+
+--Écoutez jusqu'au bout, reprit le comte. Vous gagnez par an quinze
+cents francs, c'est-à-dire les appointements d'un bon et brave officier
+qui risque tous les jours sa vie; vous avez une table telle que beaucoup
+de chefs de bureau, malheureux serviteurs infiniment plus occupés que
+vous, en désireraient une pareille. Domestique, vous avez vous-même des
+domestiques qui ont soin de votre linge et de vos effets. Outre vos
+quinze cents francs de gages, vous me volez, sur les achats que vous
+faites pour ma toilette, à peu près quinze cents autres francs par an.
+
+--Oh! Excellence!
+
+--Je ne m'en plains pas, monsieur Baptistin, c'est raisonnable;
+cependant je désire que cela s'arrête là. Vous ne retrouveriez donc
+nulle part un poste pareil à celui que votre bonne fortune vous a donné.
+Je ne bats jamais mes gens, je ne jure jamais, je ne me mets jamais en
+colère, je pardonne toujours une erreur, jamais une négligence ou un
+oubli. Mes ordres sont d'ordinaire courts, mais clairs et précis; j'aime
+mieux les répéter à deux fois et même à trois, que de les voir mal
+interprétés. Je suis assez riche pour savoir tout ce que je veux savoir,
+et je suis fort curieux, je vous en préviens. Si j'apprenais donc que
+vous ayez parlé de moi en bien ou en mal, commenté mes actions,
+surveillé ma conduite, vous sortiriez de chez moi à l'instant même. Je
+n'avertis jamais mes domestiques qu'une seule fois; vous voilà averti,
+allez!»
+
+Baptistin s'inclina et fit trois ou quatre pas pour se retirer.
+
+«À propos, reprit le comte, j'oubliais de vous dire que, chaque année,
+je place une certaine somme sur la tête de mes gens. Ceux que je renvoie
+perdent nécessairement cet argent, qui profite à ceux qui restent et qui
+y auront droit après ma mort. Voilà un an que vous êtes chez moi, votre
+fortune est commencée, continuez-la.»
+
+Cette allocution, faite devant Ali, qui demeurait impassible, attendu
+qu'il n'entendait pas un mot de français, produisit sur M. Baptistin un
+effet que comprendront tous ceux qui ont étudié la psychologie du
+domestique français.
+
+«Je tâcherai de me conformer en tous points aux désirs de Votre
+Excellence, dit-il; d'ailleurs je me modèlerai sur M. Ali.
+
+--Oh! pas du tout, dit le comte avec une froideur de marbre. Ali a
+beaucoup de défauts mêlés à ses qualités; ne prenez donc pas exemple sur
+lui, car Ali est une exception; il n'a pas de gages, ce n'est pas un
+domestique, c'est mon esclave, c'est mon chien; s'il manquait à son
+devoir, je ne le chasserais pas, lui, je le tuerais.»
+
+Baptistin ouvrit de grands yeux.
+
+«Vous doutez?» dit Monte-Cristo.
+
+Et il répéta à Ali les mêmes paroles qu'il venait de dire en français à
+Baptistin.
+
+Ali écouta, sourit, s'approcha de son maître, mit un genou à terre, et
+lui baisa respectueusement la main.
+
+Ce petit corollaire de la leçon mit le comble à la stupéfaction de M.
+Baptistin.
+
+Le comte fit signe à Baptistin de sortir, et à Ali de le suivre. Tous
+deux passèrent dans son cabinet, et là ils causèrent longtemps.
+
+À cinq heures, le comte frappa trois coups sur son timbre. Un coup
+appelait Ali, deux coups Baptistin, trois coups Bertuccio.
+
+L'intendant entra.
+
+«Mes chevaux! dit Monte-Cristo.
+
+--Ils sont à la voiture, Excellence, répliqua Bertuccio.
+Accompagnerai-je monsieur le comte?
+
+--Non, le cocher, Baptistin et Ali, voilà tout.»
+
+Le comte descendit et vit attelés à sa voiture, les chevaux qu'il avait
+admirés le matin à la voiture de Danglars.
+
+En passant près d'eux il leur jeta un coup d'oeil.
+
+«Ils sont beaux, en effet, dit-il, et vous avez bien fait de les
+acheter, seulement c'était un peu tard.
+
+--Excellence, dit Bertuccio, j'ai eu bien de la peine à les avoir, et
+ils ont coûté bien cher.
+
+--Les chevaux en sont-ils moins beaux? demanda le comte en haussant les
+épaules.
+
+--Si Votre Excellence est satisfaite, dit Bertuccio, tout est bien. Où
+va Votre Excellence?
+
+--Rue de la Chaussée-d'Antin, chez M. le baron Danglars.»
+
+Cette conversation se passait sur le haut du perron. Bertuccio fit un
+pas pour descendre la première marche.
+
+«Attendez, monsieur, dit Monte-Cristo en l'arrêtant. J'ai besoin d'une
+terre sur le bord de la mer, en Normandie, par exemple, entre le Havre
+et Boulogne. Je vous donne de l'espace, comme vous voyez. Il faudrait
+que, dans cette acquisition, il y eût un petit port, une petite crique,
+une petite baie, où puisse entrer et se tenir ma corvette; elle ne tire
+que quinze pieds d'eau. Le bâtiment sera toujours prêt à mettre à la
+mer, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'il me plaise de lui donner
+le signal. Vous vous informerez chez tous les notaires d'une propriété
+dans les conditions que je vous explique; quand vous en aurez
+connaissance, vous irez la visiter, et si vous êtes content, vous
+l'achèterez à votre nom. La corvette doit être en route pour Fécamp,
+n'est-ce pas?
+
+--Le soir même où nous avons quitté Marseille, je l'ai vu mettre à la
+mer.
+
+--Et le yacht?
+
+--Le yacht a ordre de demeurer aux Martigues.
+
+--Bien! Vous correspondrez de temps en temps avec les deux patrons qui
+les commandent, afin qu'ils ne s'endorment pas.
+
+--Et pour le bateau à vapeur?
+
+--Qui est à Chalons?
+
+--Oui.
+
+--Même ordres que pour les deux navires à voiles.
+
+--Bien!
+
+--Aussitôt cette propriété achetée, j'aurai des relais de dix lieues en
+dix lieues sur la route du Nord et sur la route du Midi.
+
+--Votre Excellence peut compter sur moi.»
+
+Le comte fit un signe de satisfaction, descendit les degrés, sauta dans
+sa voiture, qui, entraînée au trot du magnifique attelage, ne s'arrêta
+que devant l'hôtel du banquier. Danglars présidait une commission nommée
+pour un chemin de fer, lorsqu'on vint lui annoncer la visite du comte
+de Monte-Cristo. La séance, au reste, était presque finie.
+
+Au nom du comte, il se leva.
+
+«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses collègues, dont plusieurs
+étaient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre,
+pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison
+Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo,
+en lui ouvrant chez moi un crédit illimité. C'est la plaisanterie la
+plus drôle que mes correspondants de l'étranger se soient encore permise
+vis-à-vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosité m'a saisi et
+me tient encore; je suis passé ce matin chez le prétendu comte. Si
+c'était un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche.
+Monsieur n'était pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des
+façons d'altesse ou de jolie femme que se donne là maître Monte-Cristo?
+Au reste, la maison située aux Champs-Élysées et qui est à lui, je m'en
+suis informé, m'a paru propre. Mais un crédit illimité, reprit Danglars
+en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui
+le crédit est ouvert. J'ai donc hâte de voir notre homme. Je me crois
+mystifié. Mais ils ne savent point là-bas à qui ils ont affaire; rira
+bien qui rira le dernier.»
+
+En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les
+narines de M. le baron, celui-ci quitta ses hôtes et passa dans un salon
+blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chaussée-d'Antin.
+
+C'est là qu'il avait ordonné d'introduire le visiteur pour l'éblouir du
+premier coup.
+
+Le comte était debout, considérant quelques copies de l'Albane et du
+Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui,
+toutes copies qu'elles étaient, juraient fort avec les chicorées d'or de
+toutes couleurs qui garnissaient les plafonds.
+
+Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna.
+
+Danglars salua légèrement de la tête, et fit signe au comte de s'asseoir
+dans un fauteuil de bois doré garni de satin blanc broché d'or.
+
+Le comte s'assit.
+
+«C'est à monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler?
+
+--Et moi, répondit le comte, à monsieur le baron Danglars, chevalier de
+la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés?»
+
+Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvés sur la carte
+du baron.
+
+Danglars sentit la botte et se mordit les lèvres.
+
+«Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donné du premier
+coup le titre sous lequel vous m'avez été annoncé; mais, vous le savez,
+nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un
+représentant des intérêts du peuple.
+
+--De sorte, répondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de
+vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres,
+comte.
+
+--Ah! je n'y tiens pas même pour moi, monsieur, répondit négligemment
+Danglars; ils m'ont nommé baron et fait chevalier de la Légion d'honneur
+pour quelques services rendus, mais....
+
+--Mais vous avez abdiqué vos titres, comme ont fait autrefois MM. de
+Montmorency et de Lafayette? C'était un bel exemple à suivre, monsieur.
+
+
+--Pas tout à fait, cependant, reprit Danglars embarrassé; pour les
+domestiques, vous comprenez....
+
+--Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les
+journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants,
+citoyen. Ce sont des nuances très applicables au gouvernement
+constitutionnel. Je comprends parfaitement.»
+
+Danglars se pinça les lèvres: il vit que, sur ce terrain-là, il n'était
+pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain
+qui lui était plus familier.
+
+«Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reçu une lettre d'avis
+de la maison Thomson et French.
+
+--J'en suis charmé, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter
+comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des
+pays où il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus.
+J'en suis charmé, dis-je; je n'aurai pas besoin de me présenter
+moi-même, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc,
+disiez-vous, reçu une lettre d'avis?
+
+--Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement
+compris le sens.
+
+--Bah!
+
+--Et j'avais même eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander
+quelques explications.
+
+--Faites, monsieur, me voilà, j'écoute et suis prêt à vous entendre.
+
+--Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans
+sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre à M. le comte de
+Monte-Cristo un crédit illimité sur ma maison.
+
+--Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur là-dedans?
+
+--Rien, monsieur; seulement le mot _illimité_...
+
+--Eh bien, ce mot n'est-il pas français?... Vous comprenez, ce sont des
+Anglo-Allemands qui écrivent.
+
+--Oh! si fait, monsieur, et du côté de la syntaxe il n'y a rien à
+redire, mais il n'en est pas de même du côté de la comptabilité.
+
+--Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air
+le plus naïf qu'il put prendre, n'est point parfaitement sûre, à votre
+avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai
+quelques fonds placés chez elle.
+
+--Ah! parfaitement sûre, répondit Danglars avec un sourire presque
+railleur; mais le sens du mot illimité, en matière de finances, est
+tellement vague....
+
+--Qu'il est illimité, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo.
+
+--C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague,
+c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi.
+
+--Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison Thomson et
+French est disposée à faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas
+à suivre son exemple.
+
+--Comment cela, monsieur le comte?
+
+--Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans
+chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme
+sage, comme il disait tout à l'heure.
+
+--Monsieur, répondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore
+compté avec ma caisse.
+
+--Alors, répondit froidement Monte-Cristo, il paraît que c'est moi qui
+commencerai.
+
+--Qui vous dit cela?
+
+--Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent
+fort à des hésitations...»
+
+Danglars se mordit les lèvres; c'était la seconde fois qu'il était battu
+par cet homme et cette fois sur un terrain qui était le sien. Sa
+politesse railleuse n'était qu'affectée, et touchait à cet extrême si
+voisin qui est l'impertinence.
+
+Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grâce du monde, et
+possédait, quand il le voulait, un certain air naïf qui lui donnait bien
+des avantages.
+
+«Enfin, monsieur, dit Danglars après un moment de silence, je vais
+essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-même la
+somme que vous comptez toucher chez moi.
+
+--Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo décidé à ne pas perdre un pouce de
+terrain dans la discussion, si j'ai demandé un crédit illimité sur vous,
+c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.»
+
+
+Le banquier crut que le moment était venu enfin de prendre le dessus; il
+se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire:
+
+«Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de désirer; vous pourrez vous
+convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limité qu'il
+est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander
+un million....
+
+--Plaît-il? fit Monte-Cristo.
+
+--Je dis un million, répéta Danglars avec l'aplomb de la sottise.
+
+--Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il
+ne m'eût fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crédit
+pour une pareille misère. Un million? mais j'ai toujours un million dans
+mon portefeuille ou dans mon nécessaire de voyage.»
+
+Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet où étaient ses cartes de visite
+deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le
+Trésor.
+
+Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de
+massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit
+sur Monte-Cristo deux yeux hébétés dont la prunelle se dilata
+effroyablement.
+
+«Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous défiez de la
+maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prévu le
+cas, et, quoique assez étranger aux affaires, j'ai pris mes précautions.
+Voici donc deux autres lettres pareilles à celle qui vous est adressée,
+l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron
+de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M.
+Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous ôterai toute préoccupation,
+en me présentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons.»
+
+C'en était fait, Danglars était vaincu; il ouvrit avec un tremblement
+visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du
+bout des doigts le comte, vérifia l'authenticité des signatures avec une
+minutie qui eût été insultante pour Monte-Cristo, s'il n'eût pas fait la
+part de l'égarement du banquier.
+
+«Oh! monsieur, voilà trois signatures qui valent bien des millions, dit
+Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or
+personnifiée en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crédits
+illimités sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout
+en cessant d'être défiant, on peut demeurer encore étonné.
+
+--Oh! ce n'est pas une maison comme la vôtre qui s'étonnerait ainsi, dit
+Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer
+quelque argent, n'est-ce pas?
+
+--Parlez, monsieur le comte; je suis à vos ordres.
+
+--Eh bien, reprit Monte-Cristo, à présent que nous nous entendons, car
+nous nous entendons, n'est-ce pas?»
+
+Danglars fit un signe de tête affirmatif.
+
+«Et vous n'avez plus aucune défiance? continua Monte-Cristo.
+
+--Oh! monsieur le comte! s'écria le banquier, je n'en ai jamais eu.
+
+--Non; vous désiriez une preuve, voilà tout. Eh bien, répéta le comte,
+maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus
+aucune défiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme générale pour
+la première année: six millions, par exemple.
+
+--Six millions, soit! dit Danglars suffoqué.
+
+--S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons
+plus; mais je ne compte rester qu'une année en France, et pendant cette
+année je ne crois pas dépasser ce chiffre... enfin nous verrons....
+Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain,
+je serai chez moi jusqu'à midi, et d'ailleurs, si je n'y étais pas, je
+laisserais un reçu à mon intendant.
+
+--L'argent sera chez vous demain à dix heures du matin, monsieur le
+comte, répondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque,
+ou de l'argent?
+
+--Or et billets par moitié, s'il vous plaît.
+
+Et le comte se leva.
+
+«Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars à son
+tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles
+fortunes de l'Europe, et cependant la vôtre, qui me paraît considérable,
+m'était, je l'avoue, tout à fait inconnue; elle est récente?
+
+--Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort
+vieille date: c'était une espèce de trésor de famille auquel il était
+défendu de toucher, et dont les intérêts accumulés ont triplé le
+capital; l'époque fixée par le testateur est révolue depuis quelques
+années seulement: ce n'est donc que depuis quelques années que j'en use,
+et votre ignorance à ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la
+connaîtrez mieux dans quelque temps.»
+
+Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires pâles qui faisaient
+si grand-peur à Franz d'Épinay.
+
+«Avec vos goûts et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous
+allez déployer dans la capitale un luxe qui va nous écraser tous, nous
+autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez
+amateur, car lorsque je suis entré vous regardiez mes tableaux, je vous
+demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux
+anciens, tous tableaux de maîtres garantis comme tels; je n'aime pas
+les modernes.
+
+--Vous avez raison, monsieur, car ils ont en général un grand défaut:
+c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens.
+
+--Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de
+Canova, tous artistes étrangers? Comme vous voyez, je n'apprécie pas les
+artistes français.
+
+--Vous avez le droit d'être injuste avec eux, monsieur, ce sont vos
+compatriotes.
+
+--Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure
+connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez
+toutefois, de vous présenter à Mme la baronne Danglars; excusez mon
+empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque
+partie de la famille.»
+
+Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le
+financier voulait bien lui faire.
+
+Danglars sonna; un laquais, vêtu d'une livrée éclatante, parut.
+
+«Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars.
+
+--Oui, monsieur le baron, répondit le laquais.
+
+--Seule?
+
+--Non, madame a du monde.
+
+--Ce ne sera pas indiscret de vous présenter devant quelqu'un, n'est-ce
+pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito?
+
+--Non, Monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me
+reconnais pas ce droit-là.
+
+--Et qui est près de madame? M. Debray?» demanda Danglars avec une
+bonhomie qui fit sourire intérieurement Monte-Cristo, déjà renseigné sur
+les transparents secrets d'intérieur du financier.
+
+«M. Debray, oui, monsieur le baron», répondit le laquais.
+
+Danglars fit un signe de tête.
+
+Puis se tournant vers Monte-Cristo:
+
+«M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami à nous, secrétaire intime
+du ministre de l'intérieur; quant à ma femme, elle a dérogé en
+m'épousant, car elle appartient à une ancienne famille, c'est une
+demoiselle de Servières, veuve en premières noces de M. le colonel
+marquis de Nargonne.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de connaître Mme Danglars; mais j'ai déjà
+rencontré M. Lucien Debray.
+
+--Bah! dit Danglars, où donc cela?
+
+--Chez M. de Morcerf.
+
+--Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars.
+
+--Nous nous sommes trouvés ensemble à Rome à l'époque du carnaval.
+
+--Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose
+comme une aventure singulière avec des bandits, des voleurs dans les
+ruines? Il a été tiré de là miraculeusement. Je crois qu'il a raconté
+quelque chose de tout cela à ma femme et à ma fille à son retour
+d'Italie.
+
+--Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais.
+
+--Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant.
+
+--Et moi, je vous suis», dit Monte-Cristo.
+
+
+
+
+XLVII
+
+L'attelage gris pommelé.
+
+
+Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements
+remarquables par leur lourde somptuosité et leur fastueux mauvais goût,
+et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pièce octogone tendue
+de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils étaient
+en vieux bois doré et en vieilles étoffes; les dessus des portes
+représentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis
+pastels en médaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement,
+faisaient de cette petite chambre la seule de l'hôtel qui eût quelque
+caractère; il est vrai qu'elle avait échappé au plan général arrêté
+entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus
+éminentes célébrités de l'Empire, et que c'était la baronne et Lucien
+Debray seulement qui s'en étaient réservé la décoration. Aussi M.
+Danglars, grand admirateur de l'antique à la manière dont le comprenait
+le Directoire, méprisait-il fort ce coquet petit réduit, où, au reste,
+il n'était admis en général qu'à la condition qu'il ferait excuser sa
+présence en amenant quelqu'un; ce n'était donc pas en réalité Danglars
+qui présentait, c'était au contraire lui qui était présenté et qui était
+bien ou mal reçu selon que le visage du visiteur était agréable ou
+désagréable à la baronne.
+
+Mme Danglars, dont la beauté pouvait encore être citée, malgré ses
+trente-six ans, était à son piano, petit chef-d'oeuvre de marqueterie,
+tandis que Lucien Debray, assis devant une table à ouvrage, feuilletait
+un album.
+
+Lucien avait déjà, avant son arrivée, eu le temps de raconter à la
+baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le
+déjeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses
+convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il fût, n'était
+pas encore effacée chez Debray, et les renseignements qu'il avait donnés
+à la baronne sur le comte s'en étaient ressentis. La curiosité de Mme
+Danglars, excitée par les anciens détails venus de Morcerf et les
+nouveaux détails venus de Lucien, était donc portée à son comble. Aussi
+cet arrangement de piano et d'album n'était-il qu'une de ces petites
+ruses du monde à l'aide desquelles on voile les plus fortes précautions.
+La baronne reçut en conséquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de
+sa part n'était pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en échange
+de son salut, une cérémonieuse, mais en même temps gracieuse révérence.
+
+Lucien, de son côté, échangea avec le comte un salut de
+demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimité.
+
+«Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous présente M. le
+comte de Monte-Cristo, qui m'est adressé par mes correspondants de Rome
+avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot à en dire
+et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles
+dames; il vient à Paris avec l'intention d'y rester un an et de dépenser
+six millions pendant cette année; cela promet une série de bals, de
+dîners, de médianoches, dans lesquels j'espère que M. le comte ne nous
+oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mêmes dans nos petites
+fêtes.»
+
+Quoique la présentation fût assez grossièrement louangeuse, c'est, en
+général, une chose si rare qu'un homme venant à Paris pour dépenser en
+une année la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un
+coup d'oeil qui n'était pas dépourvu d'un certain intérêt.
+
+«Et vous êtes arrivé, monsieur?... demanda la baronne.
+
+--Depuis hier matin, madame.
+
+--Et vous venez, selon votre habitude, à ce qu'on m'a dit, du bout du
+monde?
+
+--De Cadix cette fois, madame, purement et simplement.
+
+--Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est détestable l'été;
+il n'y a plus ni bals, ni réunions, ni fêtes. L'Opéra italien est à
+Londres, l'Opéra français est partout, excepté à Paris; et quant au
+Théâtre-Français, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste
+donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au
+Champ-de-Mars et à Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte?
+
+--Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait à Paris, si
+j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur
+les habitudes françaises.
+
+--Vous êtes amateur de chevaux, monsieur le comte?
+
+--J'ai passé une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux,
+vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des
+chevaux et la beauté des femmes.
+
+--Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez dû avoir la
+galanterie de mettre les femmes les premières.
+
+--Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout à l'heure je
+souhaitais un précepteur qui pût me guider dans les habitudes
+françaises.»
+
+En ce moment la camériste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et
+s'approchant de sa maîtresse, lui glissa quelques mots à l'oreille.
+
+Mme Danglars pâlit.
+
+«Impossible! dit-elle.
+
+--C'est l'exacte vérité, cependant, madame», répondit la camériste.
+
+Mme Danglars se retourna du côté de son mari.
+
+«Est-ce vrai, monsieur?
+
+--Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agité.
+
+--Ce que me dit cette fille....
+
+--Et que vous dit-elle?
+
+--Elle me dit qu'au moment où mon cocher a été pour mettre mes chevaux
+à ma voiture, il ne les a pas trouvés à l'écurie; que signifie cela, je
+vous le demande?
+
+--Madame, dit Danglars, écoutez-moi.
+
+--Oh! je vous écoute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que
+vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais
+commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne,
+M. le baron Danglars a dix chevaux à l'écurie; parmi ces dix chevaux, il
+y en a deux qui sont à moi, des chevaux charmants, les plus beaux
+chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris
+pommelé! Eh bien, au moment où Mme de Villefort m'emprunte ma voiture,
+où je la lui promets pour aller demain au Bois, voilà les deux chevaux
+qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouvé à gagner dessus
+quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race,
+mon Dieu! que celle des spéculateurs!
+
+--Madame, répondit Danglars, les chevaux étaient trop vifs, ils avaient
+quatre ans à peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles.
+
+--Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois
+à mon service le meilleur cocher de Paris, à moins toutefois que vous ne
+l'ayez vendu avec les chevaux.
+
+--Chère amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux même, s'il y
+en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille
+terreur.»
+
+La baronne haussa les épaules avec un air de profond mépris. Danglars ne
+parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant
+vers Monte-Cristo:
+
+«En vérité, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt, monsieur le
+comte, dit-il; vous montez votre maison?
+
+--Mais oui, dit le comte.
+
+--Je vous les eusse proposés. Imaginez-vous que je les ai donnés pour
+rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en défaire: ce sont des
+chevaux de jeune homme.
+
+--Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai acheté ce matin
+d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous êtes
+amateur, je crois?»
+
+Pendant que Debray s'approchait de la fenêtre, Danglars s'approcha de sa
+femme.
+
+«Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un
+prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de
+se ruiner qui m'a envoyé ce matin son intendant, mais le fait est que
+j'ai gagné seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en
+donnerai quatre mille, et deux mille à Eugénie.»
+
+Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard écrasant.
+
+«Oh! mon Dieu! s'écria Debray.
+
+--Quoi donc? demanda la baronne.
+
+--Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux
+attelés à la voiture du comte.
+
+--Mes gris pommelé!» s'écria Mme Danglars.
+
+Et elle s'élança vers la fenêtre.
+
+«En effet, ce sont eux», dit-elle.
+
+Danglars était stupéfait.
+
+«Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'étonnement.
+
+--C'est incroyable!» murmura le banquier.
+
+La baronne dit deux mots à l'oreille de Debray, qui s'approcha à son
+tour de Monte-Cristo.
+
+«La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son
+attelage.
+
+--Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon
+intendant m'a faite, et... qui m'a coûté trente mille francs, je
+crois.»
+
+Debray alla reporter la réponse à la baronne.
+
+Danglars était si pâle et si décontenancé, que le comte eut l'air de le
+prendre en pitié.
+
+«Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prévenance
+de votre part n'a pas touché un instant la baronne; ingrate n'est pas le
+mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime
+toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est
+toujours de les laisser faire à leur tête; si elles se la brisent, au
+moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles.»
+
+Danglars ne répondit rien, il prévoyait dans un prochain avenir une
+scène désastreuse; déjà le sourcil de Mme la baronne s'était froncé, et
+comme celui de Jupiter olympien, présageait un orage; Debray, qui le
+sentait grossir prétexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne
+voulait pas gâter la position qu'il voulait conquérir en demeurant plus
+longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron à la colère
+de sa femme.
+
+«Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant, j'en suis arrivé où j'en voulais
+venir; voilà que je tiens dans mes mains la paix du ménage et que je
+vais gagner d'un seul coup le coeur de monsieur et le coeur de madame;
+quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point été
+présenté à Mlle Eugénie Danglars, que j'eusse été cependant fort aise de
+connaître. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui était particulier,
+nous voici à Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour
+plus tard!...»
+
+Sur cette réflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui.
+
+Deux heures après, Mme Danglars reçut une lettre charmante du comte de
+Monte-Cristo, dans laquelle il lui déclarait que, ne voulant pas
+commencer ses débuts dans le monde parisien en désespérant une jolie
+femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux.
+
+Ils avaient le même harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au
+centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait
+fait coudre un diamant.
+
+Danglars, aussi, eut sa lettre.
+
+Le comte lui demandait la permission de passer à la baronne ce caprice
+de millionnaire, le priant d'excuser les façons orientales dont le
+renvoi des chevaux était accompagné.
+
+Pendant la soirée, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagné d'Ali.
+
+Le lendemain vers trois heures, Ali, appelé par un coup de timbre entra
+dans le cabinet du comte.
+
+«Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parlé de ton adresse à lancer le
+lasso?»
+
+Ali fit signe que oui et se redressa fièrement.
+
+«Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrêterais un boeuf?»
+
+Ali fit signe de la tête que oui.
+
+«Un tigre?»
+
+Ali fit le même signe.
+
+«Un lion?»
+
+Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement
+étranglé.
+
+«Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chassé le lion?»
+
+Ali fit un signe de tête orgueilleux.
+
+«Mais arrêterais-tu, dans leur course, deux chevaux?»
+
+Ali sourit.
+
+«Eh bien, écoute, dit Monte-Cristo. Tout à l'heure une voiture passera
+emportée par deux chevaux gris pommelé, les mêmes que j'avais hier.
+Dusses-tu te faire écraser, il faut que tu arrêtes cette voiture devant
+ma porte.»
+
+Ali descendit dans la rue et traça devant la porte une ligne sur le
+pavé: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des
+yeux.
+
+Le comte lui frappa doucement sur l'épaule: c'était sa manière de
+remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui
+formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo
+rentrait sans plus s'occuper de rien.
+
+Cependant, vers cinq heures, c'est-à-dire l'heure où le comte attendait
+la voiture, on eût pu voir naître en lui les signes presque
+imperceptibles d'une légère impatience: il se promenait dans une chambre
+donnant sur la rue, prêtant l'oreille par intervalles, et de temps en
+temps se rapprochant de la fenêtre, par laquelle il apercevait Ali
+poussant des bouffées de tabac avec une régularité indiquant que le
+Nubien était tout à cette importante occupation.
+
+Tout à coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait
+avec la rapidité de la foudre; puis une calèche apparut dont le cocher
+essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avançaient furieux,
+hérissés, bondissant avec des élans insensés.
+
+Dans la calèche, une jeune femme et un enfant de sept à huit ans, se
+tenant embrassés, avaient perdu par l'excès de la terreur jusqu'à la
+force de pousser un cri; il eût suffi d'une pierre sous la roue ou d'un
+arbre accroché pour briser tout à fait la voiture, qui craquait. La
+voiture tenait le milieu du pavé, et on entendait dans la rue les cris
+de terreur de ceux qui la voyaient venir.
+
+Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance,
+enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se
+laisse entraîner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion;
+mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchaîné s'abat, tombe
+sur la flèche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval
+resté debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de
+répit pour sauter en bas de son siège; mais déjà Ali a saisi les naseaux
+du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de
+douleur, s'est allongé convulsivement près de son compagnon.
+
+Il a fallu à tout cela le temps qu'il faut à la balle pour frapper le
+but.
+
+Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle
+l'accident est arrivé, un homme se soit élancé suivi de plusieurs
+serviteurs. Au moment où le cocher ouvre la portière, il enlève de la
+calèche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de
+l'autre elle serre contre sa poitrine son fils évanoui. Monte-Cristo les
+emporta tous les deux dans le salon, et les déposant sur un canapé:
+
+«Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous êtes sauvée.»
+
+La femme revint à elle, et pour réponse elle lui présenta son fils, avec
+un regard plus éloquent que toutes les prières.
+
+En effet, l'enfant était toujours évanoui.
+
+«Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais,
+soyez tranquille, il ne lui est arrivé aucun mal, et c'est la peur seule
+qui l'a mis dans cet état.
+
+--Oh! monsieur, s'écria la mère, ne me dites-vous pas cela pour me
+rassurer? Voyez comme il est pâle! Mon fils, mon enfant! mon Édouard!
+réponds donc à ta mère! Ah! monsieur! envoyez chercher un médecin. Ma
+fortune à qui me rend mon fils!»
+
+Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mère éplorée; et,
+ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohème, incrusté d'or,
+contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une
+seule goutte sur les lèvres de l'enfant.
+
+L'enfant, quoique toujours pâle, rouvrit aussitôt les yeux.
+
+À cette vue, la joie de la mère fut presque un délire.
+
+«Où suis-je? s'écria-t-elle, et à qui dois-je tant de bonheur après une
+si cruelle épreuve?
+
+--Vous êtes, madame, répondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux
+d'avoir pu vous épargner un chagrin.
+
+--Oh! maudite curiosité! dit la dame. Tout Paris parlait de ces
+magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les
+essayer.
+
+--Comment! s'écria le comte avec une surprise admirablement jouée, ces
+chevaux sont ceux de la baronne?
+
+--Oui, monsieur, la connaissez-vous?
+
+--Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir
+sauvée du péril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce péril,
+c'est à moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais acheté hier ces
+chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je
+les lui ai renvoyés hier en la priant de les accepter de ma main.
+
+--Mais alors vous êtes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a
+tant parlé hier?
+
+--Oui, madame, fit le comte.
+
+--Moi, monsieur, je suis Mme Héloïse de Villefort.»
+
+Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement
+inconnu.
+
+«Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Héloïse car enfin il
+vous devra notre vie à tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son
+fils. Assurément, sans votre généreux serviteur, ce cher enfant et moi,
+nous étions tués.
+
+--Hélas! madame! je frémis encore du péril que vous avez couru.
+
+--Oh! j'espère que vous me permettrez de récompenser dignement le
+dévouement de cet homme.
+
+--Madame, répondit Monte-Cristo, ne me gâtez pas Ali, je vous prie, ni
+par des louanges, ni par des récompenses: ce sont des habitudes que je
+ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il
+me sert, et c'est son devoir de me servir.
+
+--Mais il a risqué sa vie, dit Mme de Villefort, à qui ce ton de maître
+imposait singulièrement.
+
+--J'ai sauvé cette vie, madame, répondit Monte-Cristo, par conséquent
+elle m'appartient.»
+
+Mme de Villefort se tut: peut-être réfléchissait-elle à cet homme qui,
+du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits.
+
+Pendant cet instant de silence, le comte put considérer à son aise
+l'enfant que sa mère couvrait de baisers. Il était petit, grêle, blanc
+de peau comme les enfants roux, et cependant une forêt de cheveux noirs,
+rebelles à toute frisure, couvrait son front bombé, et, tombant sur ses
+épaules en encadrant son visage, redoublait la vivacité de ses yeux
+pleins de malice sournoise et de juvénile méchanceté; sa bouche, à peine
+redevenue vermeille, était fine de lèvres et large d'ouverture; les
+traits de cet enfant de huit ans annonçaient déjà douze ans au moins.
+Son premier mouvement fut de se débarrasser par une brusque secousse
+des bras de sa mère, et d'aller ouvrir le coffret d'où le comte avait
+tiré le flacon d'élixir; puis aussitôt, sans en demander la permission à
+personne, et en enfant habitué à satisfaire tous ses caprices, il se mit
+à déboucher les fioles.
+
+«Ne touchez pas à cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de
+ces liqueurs sont dangereuses, non seulement à boire, mais même à
+respirer.»
+
+Mme de Villefort pâlit et arrêta le bras de son fils qu'elle ramena vers
+elle; mais, sa crainte calmée, elle jeta aussitôt sur le coffret un
+court mais expressif regard que le comte saisit au passage.
+
+En ce moment Ali entra.
+
+Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus près
+d'elle encore:
+
+«Édouard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a été bien courageux,
+car il a exposé sa vie pour arrêter les chevaux qui nous emportaient et
+la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans
+lui, à cette heure, serions-nous morts tous les deux.»
+
+L'enfant allongea les lèvres et tourna dédaigneusement la tête.
+
+«Il est trop laid», dit-il.
+
+Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses
+espérances; quant à Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une
+modération qui n'eût, certes, pas été du goût de Jean-Jacques Rousseau
+si le petit Édouard se fût appelé Émile.
+
+«Vois-tu, dit en arabe le comte à Ali, cette dame prie son fils de te
+remercier pour la vie que tu leur as sauvée à tous deux, et l'enfant
+répond que tu es trop laid.»
+
+Ali détourna un instant sa tête intelligente et regarda l'enfant sans
+expression apparente; mais un simple frémissement de sa narine apprit à
+Monte-Cristo que l'Arabe venait d'être blessé au coeur.
+
+«Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer,
+est-ce votre demeure habituelle que cette maison?
+
+--Non, madame, répondit le comte, c'est une espèce de pied-à-terre que
+j'ai acheté: j'habite avenue des Champs-Élysées, n° 30. Mais je vois que
+vous êtes tout à fait remise, et que vous désirez vous retirer. Je viens
+d'ordonner qu'on attelle ces mêmes chevaux à ma voiture, et Ali, ce
+garçon si laid, dit-il en souriant à l'enfant, va avoir l'honneur de
+vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour
+faire raccommoder la calèche. Aussitôt cette besogne indispensable
+terminée, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme
+Danglars.
+
+--Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mêmes chevaux je n'oserai jamais
+m'en aller.
+
+--Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils
+vont devenir doux comme des agneaux.»
+
+En effet, Ali s'était approché des chevaux qu'on avait remis sur leurs
+jambes avec beaucoup de peine. Il tenait à la main une petite éponge
+imbibée de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes
+des chevaux, couverts de sueur et d'écume, et presque aussitôt ils se
+mirent à souffler bruyamment et à frissonner de tout leur corps durant
+quelques secondes.
+
+Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les débris de la voiture et le
+bruit de l'événement avaient attirée devant la maison, Ali fit atteler
+les chevaux au coupé du comte, rassembla les rênes, monta sur le siège,
+et, au grand étonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux
+emportés comme par un tourbillon, il fut obligé d'user vigoureusement du
+fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris
+pommelé, maintenant stupides, pétrifiés, morts, qu'un trot si mal assuré
+et si languissant qu'il fallut près de deux heures à Mme de Villefort
+pour regagner le faubourg Saint-Honoré, où elle demeurait.
+
+À peine arrivée chez elle, et les premières émotions de famille
+apaisées, elle écrivit le billet suivant à Mme Danglars:
+
+«Chère Hermine,
+
+«Je viens d'être miraculeusement sauvée avec mon fils par ce même comte
+de Monte-Cristo dont nous avons tant parlé hier soir, et que j'étais
+loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parlé de
+lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empêcher de railler de toute
+la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet
+enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux
+s'étaient emportés au Ranelagh comme s'ils eussent été pris de frénésie,
+et nous allions probablement être mis en morceaux, mon pauvre Édouard et
+moi, contre le premier arbre de la route ou la première borne du
+village, quand un Arabe, un Nègre, un Nubien, un homme noir enfin, au
+service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrêté l'élan des
+chevaux, au risque d'être brisé lui-même, et c'est vraiment un miracle
+qu'il ne l'ait pas été. Alors le comte est accouru, nous a emportés chez
+lui, Édouard et moi, et là a rappelé mon fils à la vie. C'est dans sa
+propre voiture que j'ai été ramenée à l'hôtel; la vôtre vous sera
+renvoyée demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet
+accident; ils sont comme hébétés; on dirait qu'ils ne peuvent se
+pardonner à eux-mêmes de s'être laissé dompter par un homme. Le comte
+m'a chargée de vous dire que deux jours de repos sur la litière et de
+l'orge pour toute nourriture les remettront dans un état aussi
+florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier.
+
+«Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je réfléchis,
+c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les
+caprices de votre attelage; car c'est à l'un de ces caprices que je dois
+d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre étranger me paraît, à
+part les millions dont il dispose, un problème si curieux et si
+intéressant, que je compte l'étudier à tout prix, dussé-je recommencer
+une promenade au Bois avec vos propres chevaux.
+
+«Édouard a supporté l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est
+évanoui, mais il n'a pas poussé un cri auparavant et n'a pas versé une
+larme après. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais
+il y a une âme de fer dans ce pauvre petit corps si frêle et si délicat.
+
+«Notre chère Valentine dit bien des choses à votre chère Eugénie; moi,
+je vous embrasse de tout coeur.
+
+«HÉLOÏSE DE VILLEFORT.»
+
+«P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une façon quelconque avec ce
+comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens
+d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espère bien
+qu'il la lui rendra.»
+
+Le soir, l'événement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les
+conversations: Albert le racontait à sa mère, Château-Renaud au
+Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-même fit au
+comte la galanterie, dans son journal, d'un _fait divers_ de vingt
+lignes, qui posa le noble étranger en héros auprès de toutes les femmes
+de l'aristocratie.
+
+Beaucoup de gens allèrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin
+d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre
+alors de sa bouche tous les détails de cette pittoresque aventure.
+
+Quant à M. de Villefort, comme l'avait dit Héloïse, il prit un habit
+noir, des gants blancs, sa plus belle livrée, et monta dans son carrosse
+qui vint, le même soir, s'arrêter à la porte du numéro 30 de la maison
+des Champs-Élysées.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+Idéologie.
+
+
+Si le comte de Monte-Cristo eût vécu depuis longtemps dans le monde
+parisien, il eût apprécié en toute sa valeur la démarche que faisait
+près de lui M. de Villefort.
+
+Bien en cour, que le roi régnant fût de la branche aînée ou de la
+branche cadette, que le ministre gouvernant fût doctrinaire, libéral ou
+conservateur; réputé habile par tous, comme on répute généralement
+habiles les gens qui n'ont jamais éprouvé d'échecs politiques; haï de
+beaucoup, mais chaudement protégé par quelques-uns sans cependant être
+aimé de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la
+magistrature, et se tenait à cette hauteur comme un Harlay ou comme un
+Molé. Son salon, régénéré par une jeune femme et par une fille de son
+premier mariage à peine âgée de dix-huit ans, n'en était pas moins un de
+ces salons sévères de Paris où l'on observe le culte des traditions et
+la religion de l'étiquette. La politesse froide, la fidélité absolue
+aux principes gouvernementaux, un mépris profond des théories et des
+théoriciens, la haine profonde des idéologues, tels étaient les éléments
+de la vie intérieure et publique affichés par M. de Villefort.
+
+M. de Villefort n'était pas seulement magistrat, c'était presque un
+diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours
+avec dignité et déférence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il
+savait tant de choses que non seulement on le ménageait toujours, mais
+encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-être n'en eût-il pas été
+ainsi si l'on eût pu se débarrasser de M. de Villefort; mais il
+habitait, comme ces seigneurs féodaux rebelles à leur suzerain, une
+forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'était sa charge de
+procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les
+avantages, et qu'il n'eût quittée que pour se faire élire député et pour
+remplacer ainsi la neutralité par de l'opposition.
+
+En général, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme
+visitait pour lui: c'était chose reçue dans le monde, où l'on mettait
+sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui
+n'était en réalité qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence
+d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: _Fais semblant de
+t'estimer, et on t'estimera_, axiome plus utile cent fois dans notre
+société que celui des Grecs: _Connais-toi toi-même_, remplacé de nos
+jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connaître les
+autres.
+
+Pour ses amis, M. de Villefort était un protecteur puissant, pour ses
+ennemis, c'était un adversaire sourd, mais acharné; pour les
+indifférents, c'était la statue de la loi faite homme: abord hautain,
+physionomie impassible, regard terne et dépoli, ou insolemment perçant
+et scrutateur, tel était l'homme dont quatre révolutions habilement
+entassées l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis cimenté le
+piédestal.
+
+M. de Villefort avait la réputation d'être l'homme le moins curieux et
+le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y
+paraissait qu'un quart d'heure, c'est-à-dire quarante-cinq minutes de
+moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux
+théâtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais
+rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de
+lui choisir des joueurs dignes de lui: c'était quelque ambassadeur,
+quelque archevêque, quelque prince, quelque président, ou enfin quelque
+duchesse douairière.
+
+Voilà quel était l'homme dont la voiture venait de s'arrêter devant la
+porte de Monte-Cristo.
+
+Le valet de chambre annonça M. de Villefort au moment où le comte,
+incliné sur une grande table, suivait sur une carte un itinéraire de
+Saint-Pétersbourg en Chine.
+
+Le procureur du roi entra du même pas grave et compassé qu'il entrait au
+tribunal; c'était bien le même homme, ou plutôt la suite du même homme
+que nous avons vu autrefois substitut à Marseille. La nature,
+conséquente avec ses principes, n'avait rien changé pour lui au cours
+qu'elle devait suivre. De mince, il était devenu maigre, de pâle il
+était devenu jaune; ses yeux enfoncés étaient caves, et ses lunettes aux
+branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la
+figure; excepté sa cravate blanche, le reste de son costume était
+parfaitement noir, et cette couleur funèbre n'était tranchée que par le
+léger liséré de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnière
+et qui semblait une ligne de sang tracée au pinceau.
+
+Si maître de lui que fût Monte-Cristo, il examina avec une visible
+curiosité, en lui rendant son salut, le magistrat qui, défiant par
+habitude et peu crédule surtout quant aux merveilles sociales, était
+plus disposé à voir dans le noble étranger--c'était ainsi qu'on appelait
+déjà Monte-Cristo--un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau
+théâtre, ou un malfaiteur en état de rupture de ban, qu'un prince du
+Saint-Siège ou un sultan des _Mille et une Nuits_.
+
+«Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affecté par les
+magistrats dans leurs périodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne
+veulent pas se défaire dans la conversation, monsieur, le service
+signalé que vous avez rendu hier à ma femme et à mon fils me fait un
+devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous
+exprimer toute ma reconnaissance.»
+
+Et, en prononçant ces paroles, l'oeil sévère du magistrat n'avait rien
+perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il
+les avait articulées avec sa voix de procureur général, avec cette
+raideur inflexible de cou et d'épaules qui faisait comme nous le
+répétons, dire à ses flatteurs qu'il était la statue vivante de la loi.
+
+«Monsieur, répliqua le comte à son tour avec une froideur glaciale, je
+suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils à sa mère, car on dit que
+le sentiment de la maternité est le plus saint de tous, et ce bonheur
+qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont
+l'exécution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne
+prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si précieuse qu'elle
+soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intérieure.»
+
+Villefort, étonné de cette sortie à laquelle il ne s'attendait pas,
+tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous
+l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lèvre dédaigneuse indiqua
+que dès l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un
+gentilhomme bien civil.
+
+Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher à quelque chose la
+conversation tombée, et qui semblait s'être brisée en tombant.
+
+Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment où il était
+entré, et il reprit:
+
+«Vous vous occupez de géographie, monsieur? C'est une riche étude, pour
+vous surtout qui, à ce qu'on assure, avez vu autant de pays qu'il y en a
+de gravés sur cet atlas.
+
+--Oui, monsieur, répondit le comte, j'ai voulu faire sur l'espèce
+humaine, prise en masse, ce que vous pratiquez chaque jour sur des
+exceptions, c'est-à-dire une étude physiologique. J'ai pensé qu'il me
+serait plus facile de descendre ensuite du tout à la partie, que de la
+partie au tout. C'est un axiome algébrique qui veut que l'on procède du
+connu à l'inconnu, et non de l'inconnu au connu.... Mais asseyez-vous
+donc, monsieur, je vous en supplie.»
+
+Et Monte-Cristo indiqua de la main au procureur du roi un fauteuil que
+celui-ci fut obligé de prendre la peine d'avancer lui-même, tandis que
+lui n'eut que celle de se laisser retomber dans celui sur lequel il
+était agenouillé quand le procureur du roi était entré; de cette façon le
+comte se trouva à demi tourné vers son visiteur, ayant le dos à la
+fenêtre et le coude appuyé sur la carte géographique qui faisait, pour
+le moment, l'objet de la conversation, conversation qui prenait, comme
+elle l'avait fait chez Morcerf et chez Danglars, une tournure tout à
+fait analogue, sinon à la situation, du moins aux personnages.
+
+«Ah! vous philosophez, reprit Villefort après un instant de silence,
+pendant lequel, comme un athlète qui rencontre un rude adversaire, il
+avait fait provision de force. Eh bien, monsieur, parole d'honneur! si,
+comme vous, je n'avais rien à faire, je chercherais une moins triste
+occupation.
+
+--C'est vrai, monsieur, reprit Monte-Cristo, et l'homme est une laide
+chenille pour celui qui l'étudie au microscope solaire. Mais vous venez
+de dire, je crois, que je n'avais rien à faire. Voyons, par hasard,
+croyez-vous avoir quelque chose à faire, vous, monsieur? ou, pour parler
+plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de
+s'appeler quelque chose?»
+
+L'étonnement de Villefort redoubla à ce second coup si rudement porté
+par cet étrange adversaire; il y avait longtemps que le magistrat ne
+s'était entendu dire un paradoxe de cette force, ou plutôt, pour parler
+plus exactement, c'était la première fois qu'il l'entendait.
+
+Le procureur du roi se mit à l'oeuvre pour répondre.
+
+«Monsieur, dit-il, vous êtes étranger, et, vous le dites vous-même, je
+crois, une portion de votre vie s'est écoulée dans les pays orientaux;
+vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expéditive en ces
+contrées barbares, a chez nous des allures prudentes et compassées.
+
+--Si fait, monsieur, si fait; c'est le _pede claudo_ antique. Je sais
+tout cela, car c'est surtout de la justice de tous les pays que je me
+suis occupé, c'est la procédure criminelle de toutes les nations que
+j'ai comparée à la justice naturelle; et, je dois le dire, monsieur,
+c'est encore cette loi des peuples primitifs, c'est-à-dire la loi du
+talion, que j'ai le plus trouvée selon le coeur de Dieu.
+
+--Si cette loi était adoptée, monsieur, dit le procureur du roi, elle
+simplifierait fort nos codes, et c'est pour le coup que nos magistrats
+n'auraient, comme vous le disiez tout à l'heure, plus grand-chose à
+faire.
+
+--Cela viendra peut-être, dit Monte-Cristo, vous savez que les
+inventions humaines marchent du composé au simple, et que le simple est
+toujours la perfection.
+
+--En attendant, monsieur, dit le magistrat, nos codes existent avec
+leurs articles contradictoires, tirés des coutumes gauloises, des lois
+romaines, des usages francs; or, la connaissance de toutes ces lois-là,
+vous en conviendrez, ne s'acquiert pas sans de longs travaux, et il faut
+une longue étude pour acquérir cette connaissance, et une grande
+puissance de tête, cette connaissance une fois acquise, pour ne pas
+l'oublier.
+
+--Je suis de cet avis-là, monsieur; mais tout ce que vous savez, vous, à
+l'égard de ce code français, je le sais moi, non seulement à l'égard du
+code de toutes les nations: les lois anglaises, turques, japonaises,
+hindoues, me sont aussi familières que les lois françaises; et j'avais
+donc raison de dire que, relativement (vous savez que tout est relatif,
+monsieur), que relativement à tout ce que j'ai fait, vous avez bien peu
+de chose à faire, et que relativement à ce que j'ai appris, vous avez
+encore bien des choses à apprendre.
+
+--Mais dans quel but avez-vous appris tout cela?» reprit Villefort
+étonné.
+
+Monte-Cristo sourit.
+
+«Bien, monsieur, dit-il; je vois que, malgré la réputation qu'on vous a
+faite d'homme supérieur, vous voyez toute chose au point de vue
+matériel et vulgaire de la société, commençant à l'homme et, finissant à
+l'homme, c'est-à-dire au point de vue le plus restreint et le plus
+étroit qu'il ait été permis à l'intelligence humaine d'embrasser.
+
+--Expliquez-vous, monsieur, dit Villefort de plus en plus étonné, je ne
+vous comprends pas... très bien.
+
+--Je dis, monsieur, que, les yeux fixés sur l'organisation sociale des
+nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l'ouvrier
+sublime qui la fait agir, je dis que vous ne reconnaissez devant vous et
+autour de vous que les titulaires des places dont les brevets ont été
+signés par des ministres ou par un roi, et que les hommes que Dieu a mis
+au-dessus des titulaires, des ministres et des rois, en leur donnant une
+mission à poursuivre au lieu d'une place à remplir, je dis que ceux-là
+échappent à votre courte vue. C'est le propre de la faiblesse humaine
+aux organes débiles et incomplets. Tobie prenait l'ange qui venait lui
+rendre la vue pour un jeune homme ordinaire. Les nations prenaient
+Attila, qui devait les anéantir, pour un conquérant comme tous les
+conquérants et il a fallu que tous révélassent leurs missions célestes
+pour qu'on les reconnût; il a fallu que l'un dit: «Je suis l'ange du
+Seigneur»; et l'autre: «Je suis le marteau de Dieu», pour que l'essence
+divine de tous deux fût révélée.
+
+--Alors, dit Villefort de plus en plus étonné et croyant parler à un
+illuminé ou à un fou, vous vous regardez comme un de ces êtres
+extraordinaires que vous venez de citer?
+
+--Pourquoi pas? dit froidement Monte-Cristo.
+
+--Pardon, monsieur, reprit Villefort abasourdi mais vous m'excuserez si,
+en me présentant chez vous, j'ignorais me présenter chez un homme dont
+les connaissances et dont l'esprit dépassent de si loin les
+connaissances ordinaires et l'esprit habituel des hommes. Ce n'est point
+l'usage chez nous, malheureux corrompus de la civilisation, que les
+gentilshommes possesseurs comme vous d'une fortune immense, du moins à
+ce qu'on assure, remarquez que je n'interroge pas, que seulement je
+répète, ce n'est pas l'usage, dis-je, que ces privilégiés des richesses
+perdent leur temps à des spéculations sociales, à des rêves
+philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a
+déshérités des biens de la terre.
+
+--Eh! monsieur, reprit le comte, en êtes-vous donc arrivé à la situation
+éminente que vous occupez sans avoir admis, et même sans avoir rencontré
+des exceptions, et n'exercez-vous jamais votre regard, qui aurait
+cependant tant besoin de finesse et de sûreté, à deviner d'un seul coup
+sur quel homme est tombé votre regard? Un magistrat ne devrait-il pas
+être, non pas le meilleur applicateur de la loi, non pas le plus rusé
+interprète des obscurités de la chicane, mais une sonde d'acier pour
+éprouver les coeurs, mais une pierre de touche pour essuyer l'or dont
+chaque âme est toujours faite avec plus ou moins d'alliage?
+
+--Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai
+jamais entendu parler personne comme vous faites.
+
+--C'est que vous êtes constamment resté enfermé dans le cercle des
+conditions générales, et que vous n'avez jamais osé vous élever d'un
+coup d'aile dans les sphères supérieures que Dieu a peuplées d'êtres
+invisibles ou exceptionnels.
+
+--Et vous admettez, monsieur, que ces sphères existent, et que les êtres
+exceptionnels et invisibles se mêlent à nous?
+
+--Pourquoi pas? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans
+lequel vous ne pourriez pas vivre?
+
+--Alors, nous ne voyons pas ces êtres dont vous parlez?
+
+--Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matérialisent,
+vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous
+répondent.
+
+--Ah! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien être
+prévenu quand un de ces êtres se trouvera en contact avec moi.
+
+--Vous avez été servi à votre guise, monsieur; car vous avez été prévenu
+tout à l'heure, et maintenant: encore, je vous préviens.
+
+--Ainsi vous-même?
+
+--Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que,
+jusqu'à ce jour, aucun homme ne s'est trouvé dans une position
+semblable à la mienne. Les royaumes des rois sont limités, soit par des
+montagnes, soit par des rivières, soit par un changement de moeurs, soit
+par une mutation de langage. Mon royaume, à moi, est grand comme le
+monde, car je ne suis ni Italien, ni Français, ni Hindou, ni Américain,
+ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu
+naître. Dieu seul sait quelle contrée me verra mourir. J'adopte tous les
+usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Français, vous,
+n'est-ce pas, car je parle français avec la même facilité et la même
+pureté que vous? eh bien! Ali, mon Nubien, me croit Arabe; Bertuccio,
+mon intendant, me croit Romain; Haydée, mon esclave, me croit Grec. Donc
+vous comprenez, n'étant d'aucun pays, ne demandant protection à aucun
+gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frère, pas un seul
+des scrupules qui arrêtent les puissants ou des obstacles qui paralysent
+les faibles ne me paralyse ou ne m'arrête. Je n'ai que deux
+adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je
+les soumets: c'est la distance et le temps. Le troisième, et le plus
+terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-là seule peut
+m'arrêter dans le chemin où je marche, et avant que j'aie atteint le but
+auquel je tends: tout le reste, je l'ai calculé. Ce que les hommes
+appellent les chances du sort, c'est-à-dire la ruine, le changement, les
+éventualités, je les ai toutes prévues; et si quelques-unes peuvent
+m'atteindre, aucune ne peut me renverser. À moins que je ne meure, je
+serai toujours ce que je suis; voilà pourquoi je vous dis des choses que
+vous n'avez jamais entendues, même de la bouche des rois, car les rois
+ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur. Qui est-ce qui ne
+se dit pas, dans une société aussi ridiculement organisée que la nôtre:
+«Peut-être un jour aurai-je affaire au procureur du roi!»
+
+--Mais vous-même, monsieur, pouvez-vous dire cela, car, du moment où
+vous habitez la France, vous êtes naturellement soumis aux lois
+françaises.
+
+--Je le sais, monsieur, répondit Monte-Cristo; mais quand je dois aller
+dans un pays, je commence à étudier, par des moyens qui me sont propres,
+tous les hommes dont je puis avoir quelque chose à espérer ou à
+craindre, et j'arrive à les connaître aussi bien, et même mieux
+peut-être qu'ils ne se connaissent eux-mêmes. Cela amène ce résultat que
+le procureur du roi, quel qu'il fût, à qui j'aurais affaire, serait
+certainement plus embarrassé que moi-même.
+
+--Ce qui veut dire, reprit avec hésitation Villefort, que la nature
+humaine étant faible, tout homme selon vous, a commis des... fautes?
+
+--Des fautes... ou des crimes, répondit négligemment Monte-Cristo.
+
+--Et que vous seul, parmi les hommes que vous ne reconnaissez pas pour
+vos frères, vous l'avez dit vous-même, reprit Villefort d'une voix
+légèrement altérée, et que vous seul êtes parfait?
+
+--Non point parfait, répondit le comte; impénétrable, voilà tout. Mais
+brisons là-dessus, monsieur, si la conversation vous déplaît; je ne suis
+pas plus menacé de votre justice que vous ne l'êtes de ma double vue.
+
+--Non, non, monsieur! dit vivement Villefort, qui sans doute craignait
+de paraître abandonner le terrain; non! Par votre brillante et presque
+sublime conversation, vous m'avez élevé au-dessus des niveaux
+ordinaires; nous ne causons plus, nous dissertons. Or, vous savez
+combien les théologiens en chaire de Sorbonne, ou les philosophes dans
+leurs disputes, se disent parfois de cruelles vérités: supposons que
+nous faisons de la théologie sociale et de la philosophie théologique,
+je vous dirai donc celle-ci, toute rude qu'elle est: Mon frère, vous
+sacrifiez à l'orgueil; vous êtes au-dessus des autres, mais au-dessus de
+vous il y a Dieu.
+
+--Au-dessus de tous, monsieur! répondit Monte-Cristo avec un accent si
+profond que Villefort frissonna involontairement. J'ai mon orgueil pour
+les hommes, serpents toujours prêts à se dresser contre celui qui les
+dépasse du front sans les écraser du pied. Mais je dépose cet orgueil
+devant Dieu, qui m'a tiré du néant pour me faire ce que je suis.
+
+--Alors, monsieur le comte, je vous admire, dit Villefort, qui pour la
+première fois dans cet étrange dialogue venait d'employer cette formule
+aristocratique vis-à-vis de l'étranger qu'il n'avait jusque-là appelé
+que monsieur. Oui, je vous le dis, si vous êtes réellement fort,
+réellement supérieur, réellement saint ou impénétrable, ce qui, vous
+avez raison, revient à peu près au même, soyez superbe, monsieur; c'est
+la loi des dominations. Mais vous avez bien cependant une ambition
+quelconque?
+
+--J'en ai une, monsieur.
+
+--Laquelle?
+
+--Moi aussi, comme cela est arrivé à tout homme une fois dans sa vie,
+j'ai été enlevé par Satan sur la plus haute montagne de la terre; arrivé
+là, il me montra le monde tout entier, et, comme il avait dit autrefois
+au Christ, il me dit à moi: «Voyons, enfant des hommes, pour m'adorer
+que veux-tu?» Alors j'ai réfléchi longtemps, car depuis longtemps une
+terrible ambition dévorait effectivement mon coeur; puis je lui
+répondis: «Écoute, j'ai toujours entendu parler de la Providence, et
+cependant je ne l'ai jamais vue, ni rien qui lui ressemble, ce qui me
+fait croire qu'elle n'existe pas; je veux être la Providence, car ce que
+je sais de plus beau, de plus grand et de plus sublime au monde, c'est
+de récompenser et de punir.» Mais Satan baissa la tête et poussa un
+soupir. «Tu te trompes, dit-il, la Providence existe; seulement tu ne la
+vois pas, parce que, fille de Dieu, elle est invisible comme son père.
+Tu n'as rien vu qui lui ressemble, parce qu'elle procède par des
+ressorts cachés et marche par des voies obscures; tout ce que je puis
+faire pour toi, c'est de te rendre un des agents de cette Providence.»
+Le marché fut fait; j'y perdrai peut-être mon âme mais n'importe, reprit
+Monte-Cristo, et le marché serait à refaire que je le ferais encore.»
+
+Villefort regardait Monte-Cristo avec un sublime étonnement.
+
+«Monsieur le comte, dit-il, avez-vous des parents?
+
+--Non, monsieur, je suis seul au monde.
+
+--Tant pis!
+
+--Pourquoi? demanda Monte-Cristo.
+
+--Parce que vous auriez pu voir un spectacle propre à briser votre
+orgueil. Vous ne craignez que la mort, dites-vous?
+
+--Je ne dis pas que je la craigne, je dis qu'elle seule peut m'arrêter.
+
+--Et la vieillesse?
+
+--Ma mission sera remplie avant que je sois vieux.
+
+--Et la folie?
+
+--J'ai manqué de devenir fou, et vous connaissez l'axiome: _non bis in
+idem_; c'est un axiome criminel, et qui, par conséquent, est de votre
+ressort.
+
+--Monsieur, reprit Villefort, il y a encore autre chose à craindre que
+la mort, que la vieillesse ou que la folie: il y a, par exemple,
+l'apoplexie, ce coup de foudre qui vous frappe sans vous détruire, et
+après lequel, cependant, tout est fini. C'est toujours vous, et
+cependant vous n'êtes plus vous; vous qui touchiez, comme Ariel, à
+l'ange, vous n'êtes plus qu'une masse inerte qui, comme Caliban, touche
+à la bête; cela s'appelle tout bonnement, comme je vous le disais, dans
+la langue humaine, une apoplexie. Venez, s'il vous plaît, continuer
+cette conversation chez moi, monsieur le comte, un jour que vous aurez
+envie de rencontrer un adversaire capable de vous comprendre et avide de
+vous réfuter, et je vous montrerai mon père, M. Noirtier de Villefort,
+un des plus fougueux jacobins de la Révolution française, c'est-à-dire
+la plus brillante audace mise au service de la plus vigoureuse
+organisation; un homme qui, comme vous, n'avait peut-être pas vu tous
+les royaumes de la terre, mais avait aidé à bouleverser un des plus
+puissants; un homme qui, comme vous, se prétendait un des envoyés, non
+pas de Dieu, mais de l'Être suprême, non pas de la Providence, mais de
+la Fatalité; eh bien, monsieur, la rupture d'un vaisseau sanguin dans
+un lobe du cerveau a brisé tout cela, non pas en un jour, non pas en une
+heure, mais en une seconde. La veille, M. Noirtier, ancien jacobin,
+ancien sénateur, ancien carbonaro, riant de la guillotine, riant du
+canon, riant du poignard, M. Noirtier, jouant avec les révolutions. M.
+Noirtier, pour qui la France n'était qu'un vaste échiquier duquel pions,
+tours, cavaliers et reine devaient disparaître pourvu que le roi fût
+mat, M. Noirtier, si redoutable, était le lendemain _ce pauvre monsieur
+Noirtier_ vieillard immobile, livré aux volontés de l'être le plus
+faible de la maison, c'est-à-dire de sa petite-fille Valentine; un
+cadavre muet et glacé enfin, qui ne vit sans souffrance que pour donner
+le temps à la matière d'arriver sans secousse à son entière
+décomposition.
+
+--Hélas! monsieur, dit Monte-Cristo, ce spectacle n'est étrange ni à
+mes yeux ni à ma pensée; je suis quelque peu médecin, et j'ai, comme mes
+confrères, cherché plus d'une fois l'âme dans la matière vivante ou dans
+la matière morte; et, comme la Providence, elle est restée invisible à
+mes yeux, quoique présente à mon coeur. Cent auteurs, depuis Socrate,
+depuis Sénèque, depuis saint Augustin, depuis Gall, ont fait en prose ou
+en vers le rapprochement que vous venez de faire; mais cependant je
+comprends que les souffrances d'un père puissent opérer de grands
+changements dans l'esprit de son fils. J'irai, monsieur, puisque vous
+voulez bien m'y engager, contempler au profit de mon humilité ce
+terrible spectacle qui doit fort attrister votre maison.
+
+--Cela serait sans doute, si Dieu ne m'avait point donné une large
+compensation. En face du vieillard qui descend en se traînant vers la
+tombe sont deux enfants qui entrent dans la vie: Valentine, une fille de
+mon premier mariage avec mademoiselle de Saint-Méran, et Édouard, ce
+fils à qui vous avez sauvé la vie.
+
+--Et que concluez-vous de cette compensation, monsieur? demanda
+Monte-Cristo.
+
+--Je conclus, monsieur, répondit Villefort, que mon père, égaré par les
+passions, a commis quelques-unes de ces fautes qui échappent à la
+justice humaine, mais qui relèvent de la justice de Dieu, et que Dieu,
+ne voulant punir qu'une seule personne, n'a frappé que lui seul.»
+
+Monte-Cristo, le sourire sur les lèvres, poussa au fond du coeur un
+rugissement qui eût fait fuir Villefort, si Villefort eût pu l'entendre.
+
+«Adieu, monsieur, reprit le magistrat, qui depuis quelque temps déjà
+s'était levé et parlait debout, je vous quitte, emportant de vous un
+souvenir d'estime qui, je l'espère, pourra vous être agréable lorsque
+vous me connaîtrez mieux, car je ne suis point un homme banal, tant s'en
+faut. Vous vous êtes fait d'ailleurs dans Mme de Villefort une amie
+éternelle.»
+
+Le comte salua et se contenta de reconduire jusqu'à la porte de son
+cabinet seulement Villefort, lequel regagna sa voiture précédé de deux
+laquais qui, sur un signe de leur maître, s'empressaient de la lui
+ouvrir.
+
+Puis, quand le procureur du roi eut disparu:
+
+«Allons, dit Monte-Cristo en tirant avec effort un sourire de sa
+poitrine oppressée; allons, assez de poison comme cela, et maintenant
+que mon coeur en est plein, allons chercher l'antidote.»
+
+Et frappant un coup sur le timbre retentissant:
+
+«Je monte chez madame, dit-il à Ali; que dans une demi-heure la voiture
+soit prête!»
+
+
+
+
+XLIX
+
+Haydée.
+
+
+On se rappelle quelles étaient les nouvelles ou plutôt les anciennes
+connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay:
+c'étaient Maximilien, Julie et Emmanuel.
+
+L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques
+moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant
+dans l'enfer où il s'était volontairement engagé, avait répandu, à
+partir du moment où il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante
+sérénité sur le visage du comte, et Ali, qui était accouru au bruit du
+timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'était
+retiré sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne
+pas effaroucher les bonnes pensées qu'il croyait voir voltiger autour de
+son maître.
+
+Il était midi: le comte s'était réservé une heure pour monter chez
+Haydée; on eût dit que la joie ne pouvait rentrer tout à coup dans cette
+âme si longtemps brisée, et qu'elle avait besoin de se préparer aux
+émotions douces, comme les autres âmes ont besoin de se préparer aux
+émotions violentes.
+
+La jeune Grecque était, comme nous l'avons dit, dans un appartement
+entièrement séparé de l'appartement du comte. Cet appartement était tout
+entier meublé à la manière orientale; c'est-à-dire que les parquets
+étaient couverts d'épais tapis de Turquie, que des étoffes de brocart
+retombaient le long des murailles, et que dans chaque pièce, un large
+divan régnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui
+se déplaçaient à la volonté de ceux qui en usaient.
+
+Haydée avait trois femmes françaises et une femme grecque. Les trois
+femmes françaises se tenaient dans la première pièce, prêtes à accourir
+au bruit d'une petite sonnette d'or et à obéir aux ordres de l'esclave
+romaïque, laquelle savait assez de français pour transmettre les
+volontés de sa maîtresse à ses trois caméristes, auxquelles Monte-Cristo
+avait recommandé d'avoir pour Haydée les égards que l'on aurait pour une
+reine.
+
+La jeune fille était dans la pièce la plus reculée de son appartement,
+c'est-à-dire dans une espèce de boudoir rond, éclairé seulement par le
+haut, et dans lequel le jour ne pénétrait qu'à travers des carreaux de
+verre rose. Elle était couchée à terre sur des coussins de satin bleu
+brochés d'argent, à demi renversée en arrière sur le divan, encadrant sa
+tête avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle
+fixait à travers ses lèvres le tube de corail dans lequel était enchâssé
+le tuyau flexible d'un narguilé, qui ne laissait arriver la vapeur à sa
+bouche que parfumée par l'eau de benjoin, à travers laquelle sa douce
+aspiration la forçait de passer.
+
+Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, eût été pour une
+Française d'une coquetterie peut-être un peu affectée.
+
+Quant à sa toilette, c'était celle des femmes épirotes, c'est-à-dire un
+caleçon de satin blanc broché de fleurs roses, et qui laissait à
+découvert deux pieds d'enfant qu'on eût crus de marbre de Paros, si on
+ne les eût vus se jouer avec deux petites sandales à la pointe
+recourbée, brodée d'or et de perles; une veste à longues raies bleues et
+blanches, à larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnières
+d'argent et des boutons de perles; enfin une espèce de corset laissant,
+par sa coupe ouverte en coeur, voir le cou et tout le haut de la
+poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de
+diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleçon, ils étaient
+perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges
+soyeuses qui font l'ambition de nos élégantes Parisiennes.
+
+La tête était coiffée d'une petite calotte d'or brodée de perles,
+inclinée sur le côté, et au-dessous de la calotte, du côté où elle
+inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mêlée
+à des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus.
+
+Quant à la beauté de ce visage, c'était la beauté grecque dans toute la
+perfection de son type, avec ses grands yeux noirs veloutés, son nez
+droit, ses lèvres de corail et ses dents de perles.
+
+Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse était répandue
+avec tout son éclat et tout son parfum; Haydée pouvait avoir dix-neuf ou
+vingt ans.
+
+Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander à Haydée la
+permission d'entrer auprès d'elle.
+
+Pour toute réponse, Haydée fit signe à la suivante de relever la
+tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carré encadra
+la jeune fille couchée comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avança.
+
+Haydée se souleva sur le coude qui tenait le narguilé, et tendant au
+comte sa main en même temps qu'elle l'accueillait avec un sourire:
+
+«Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et
+d'Athènes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi?
+N'es-tu plus mon maître, ne suis-je plus ton esclave?»
+
+Monte-Cristo sourit à son tour.
+
+«Haydée, dit-il, vous savez....
+
+--Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune
+Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir,
+mais non pas me dire vous.
+
+--Haydée, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par
+conséquent que tu es libre.
+
+--Libre de quoi faire? demanda la jeune fille.
+
+--Libre de me quitter.
+
+--Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je?
+
+--Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde.
+
+--Je ne veux voir personne.
+
+--Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais
+quelqu'un qui te plût, je ne serais pas assez injuste....
+
+--Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aimé
+que mon père et toi.
+
+--Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as guère parlé qu'à
+ton père et à moi.
+
+--Eh bien, qu'ai-je besoin de parler à d'autres? Mon père m'appelait _sa
+joie_; toi, tu m'appelles _ton amour_, et tous deux vous m'appelez
+_votre enfant_.
+
+--Tu te rappelles ton père, Haydée?»
+
+La jeune fille sourit.
+
+«Il est là et là, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son
+coeur.
+
+--Et moi, où suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo.
+
+--Toi, dit-elle, tu es partout.»
+
+Monte-Cristo prit la main d'Haydée pour la baiser; mais la naïve enfant
+retira sa main et présenta son front.
+
+«Maintenant, Haydée, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es
+maîtresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter à
+ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand
+tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attelée pour toi; Ali
+et Myrto t'accompagneront partout et seront à tes ordres; seulement, une
+seule chose, je te prie.
+
+--Dis.
+
+--Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton passé; ne
+prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre père ni celui de ta
+pauvre mère.
+
+--Je te l'ai déjà dit, seigneur, je ne verrai personne.
+
+--Écoute, Haydée; peut-être cette réclusion tout orientale sera-t-elle
+impossible à Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord
+comme tu l'as fait à Rome, à Florence, à Milan et à Madrid; cela te
+servira toujours, que tu continues à vivre ici ou que tu retournes en
+Orient.»
+
+La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et répondit:
+
+«Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon
+seigneur?
+
+--Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi
+qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la
+fleur qui quitte l'arbre.
+
+--Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Haydée, car je suis sûre que
+je ne pourrais pas vivre sans toi.
+
+--Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras
+jeune encore.
+
+--Mon père avait une longue barbe blanche, cela ne m'empêchait point de
+l'aimer; mon père avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que
+tous les jeunes hommes que je voyais.
+
+--Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici?
+
+--Te verrai-je?
+
+--Tous les jours.
+
+--Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur?
+
+--Je crains que tu ne t'ennuies.
+
+--Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je
+me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de
+grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec
+le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le coeur trois
+sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de
+l'amour et de la reconnaissance.
+
+--Tu es une digne fille de l'Épire, Haydée, gracieuse et poétique, et
+l'on voit que tu descends de cette famille de déesses qui est née dans
+ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta
+jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton père, moi, je
+t'aime comme mon enfant.
+
+--Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon père comme je t'aime;
+mon amour pour toi est un autre amour: mon père est mort et je ne suis
+pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais.»
+
+Le comte tendit la main à la jeune fille avec un sourire de profonde
+tendresse; elle y imprima ses lèvres comme d'habitude.
+
+Et le comte, ainsi disposé à l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel
+et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare:
+
+«La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le
+vendangeur qui le cueille après l'avoir vu lentement mûrir.»
+
+Selon ses ordres, la voiture était prête. Il y monta, et la voiture,
+comme toujours, partit au galop.
+
+
+
+
+L
+
+La famille Morrel.
+
+
+Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n° 7.
+
+La maison était blanche, riante et précédée d'une cour dans laquelle
+deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs.
+
+Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux
+Coclès. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un oeil, et
+que depuis neuf ans cet oeil avait encore considérablement faibli,
+Coclès ne reconnut pas le comte.
+
+Les voitures, pour s'arrêter devant l'entrée, devaient tourner, afin
+d'éviter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille,
+magnificence qui avait excité bien des jalousies dans le quartier, et
+qui était cause qu'on appelait cette maison le _Petit-Versailles_.
+
+Inutile de dire que dans le bassin manoeuvraient une foule de poissons
+rouges et jaunes.
+
+La maison, élevée au-dessus d'un étage de cuisines et caveaux, avait,
+outre le rez-de-chaussée, deux étages pleins et des combles; les jeunes
+gens l'avaient achetée avec les dépendances, qui consistaient en un
+immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le
+jardin lui-même. Emmanuel avait, du premier coup d'oeil, vu dans cette
+disposition une petite spéculation à faire; il s'était réservé la
+maison, la moitié du jardin, et avait tiré une ligne, c'est-à-dire qu'il
+avait bâti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait loués à bail
+avec les pavillons et la portion du jardin qui y était afférente; de
+sorte qu'il se trouvait logé pour une somme assez modique, et aussi bien
+clos chez lui que le plus minutieux propriétaire d'un hôtel du faubourg
+Saint-Germain.
+
+La salle à manger était de chêne, le salon d'acajou et de velours bleu;
+la chambre à coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre
+un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon
+de musique pour Julie, qui n'était pas musicienne.
+
+Le second étage tout entier était consacré à Maximilien: il y avait là
+une répétition exacte du logement de sa soeur, la salle à manger
+seulement avait été convertie en une salle de billard où il amenait ses
+amis.
+
+Il surveillait lui-même le pansage de son cheval, et fumait son cigare à
+l'entrée du jardin quand la voiture du comte s'arrêta à la porte.
+
+Coclès ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'élançant de
+son siège, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel étaient
+visibles pour le comte de Monte-Cristo.
+
+«Pour le comte de Monte-Cristo! s'écria Morrel en jetant son cigare et
+en s'élançant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous
+sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte,
+de ne pas avoir oublié votre promesse.»
+
+Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que
+celui-ci ne put se méprendre à la franchise de la manifestation, et il
+vit bien qu'il avait été attendu avec impatience et reçu avec
+empressement.
+
+«Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un
+homme comme vous ne doit pas être annoncé par un domestique, ma soeur
+est dans son jardin, elle casse des roses fanées; mon frère lit ses
+deux journaux, _La Presse_ et _les Débats_, à six pas d'elle, car
+partout où l'on voit Mme Herbault, on n'a qu'à regarder dans un rayon de
+quatre mètres, M. Emmanuel s'y trouve, et réciproquement, comme on dit à
+l'École polytechnique.»
+
+Le bruit des pas fit lever la tête à une jeune femme de vingt à
+vingt-cinq ans, vêtue d'une robe de chambre de soie, et épluchant avec
+un soin tout particulier un rosier noisette.
+
+Cette femme, c'était notre petite Julie, devenue, comme le lui avait
+prédit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel
+Herbault.
+
+Elle poussa un cri en voyant un étranger. Maximilien se mit à rire.
+
+«Ne te dérange pas, ma soeur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis
+deux ou trois jours à Paris, mais il sait déjà ce que c'est qu'une
+rentière du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre.
+
+--Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon
+frère, qui n'a pas pour sa pauvre soeur la moindre coquetterie....
+Penelon!... Penelon!...»
+
+Un vieillard qui bêchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa
+bêche en terre et s'approcha, la casquette à la main, en dissimulant du
+mieux qu'il le pouvait une chique enfoncée momentanément dans les
+profondeurs de ses joues. Quelques mèches blanches argentaient sa
+chevelure encore épaisse, tandis que son teint bronzé et son oeil hardi
+et vif annonçaient le vieux marin, bruni au soleil de l'équateur et hâlé
+au souffle des tempêtes.
+
+«Je crois que vous m'avez hélé, mademoiselle Julie, dit-il, me voilà.»
+
+Penelon avait conservé l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle
+Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault.
+
+«Penelon, dit Julie, allez prévenir M. Emmanuel de la bonne visite qui
+nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.»
+
+Puis se tournant vers Monte-Cristo:
+
+«Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?»
+
+Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'élança derrière un
+massif et gagna la maison par une allée latérale.
+
+«Ah çà! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperçois avec
+douleur que je fais révolution dans votre famille.
+
+--Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous là-bas le mari qui,
+de son côté, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on
+vous connaît rue Meslay, vous étiez annoncé, je vous prie de le croire.
+
+
+--Vous me paraissez avoir là, monsieur, une heureuse famille, dit le
+comte, répondant à sa propre pensée.
+
+--Oh! oui, je vous en réponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne
+leur manque rien pour être heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils
+s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se
+figurent, eux qui ont cependant côtoyé tant d'immenses fortunes, ils se
+figurent posséder la richesse des Rothschild.
+
+--C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit
+Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pénétra le coeur de
+Maximilien comme eût pu le faire la voix d'un tendre père; mais ils ne
+s'arrêteront pas là, nos jeunes gens, ils deviendront à leur tour
+millionnaires. Monsieur votre beau-frère est avocat... médecin?...
+
+--Il était négociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon
+pauvre père. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de
+fortune; j'en avais une moitié et ma soeur l'autre, car nous n'étions
+que deux enfants. Son mari, qui l'avait épousée sans avoir d'autre
+patrimoine que sa noble probité, son intelligence de premier ordre et sa
+réputation sans tache, a voulu posséder autant que sa femme. Il a
+travaillé jusqu'à ce qu'il eût amassé deux cent cinquante mille francs;
+six ans ont suffi. C'était, je vous le jure monsieur le comte, un
+touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis,
+destinés par leur capacité à la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien
+voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans à
+faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi
+Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser à tant de
+courageuse abnégation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme,
+qui achevait de payer l'échéance.
+
+«--Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient
+de me remettre Coclès et qui complète les deux cent cinquante mille
+francs que nous avons fixés comme limite de nos gains. Seras-tu contente
+de ce peu dont il va falloir nous contenter désormais? Écoute, la maison
+fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille
+francs de bénéfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientèle,
+trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M.
+Delaunay, qui nous les offre en échange de notre fonds qu'il veut
+réunir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait à faire.
+
+«--Mon ami, dit ma soeur, la maison Morrel ne peut être tenue que par un
+Morrel. Sauver à tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom
+de notre père, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs?
+
+«--Je le pensais, répondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton
+avis.
+
+«--Eh bien, mon ami, le voilà. Toutes nos rentrées sont faites, tous nos
+billets sont payés; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de
+cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et
+fermons-le.» Ce qui fut fait à l'instant même. Il était trois heures: à
+trois heures un quart, un client se présenta pour faire assurer le
+passage de deux navires; c'était un bénéfice de quinze mille francs
+comptant.
+
+«--Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance à
+notre confrère M. Delaunay. Quant à nous, nous avons quitté les
+affaires.
+
+«--Et depuis quand? demanda le client étonné.
+
+«--Depuis un quart d'heure.
+
+«Et voilà, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma soeur
+et mon beau-frère n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.»
+
+Maximilien achevait à peine sa narration pendant laquelle le coeur du
+comte s'était dilaté de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restauré
+d'un chapeau et d'une redingote.
+
+Il salua en homme qui connaît la qualité du visiteur; puis, après avoir
+fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la
+maison.
+
+Le salon était déjà embaumé de fleurs contenues à grand-peine dans un
+immense vase du Japon à anses naturelles. Julie, convenablement vêtue et
+coquettement coiffée (elle avait accompli ce tour de force en dix
+minutes), se présenta pour recevoir le comte à son entrée.
+
+On entendait caqueter les oiseaux d'une volière voisine; les branches
+des faux ébéniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes
+les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite
+respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des
+maîtres.
+
+Le comte depuis son entrée dans la maison s'était déjà imprégné de ce
+bonheur; aussi restait-il muet, rêveur, oubliant qu'on l'attendait pour
+reprendre la conversation interrompue après les premiers compliments.
+
+Il s'aperçut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant
+avec effort à sa rêverie:
+
+«Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une émotion qui doit vous étonner,
+vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que je rencontre ici, mais
+pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage
+humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari.
+
+--Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, répliqua Julie; mais
+nous avons été longtemps à souffrir, et peu de gens ont acheté leur
+bonheur aussi cher que nous.»
+
+La curiosité se peignit sur les traits du comte.
+
+«Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre
+jour Château-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte,
+habitué à voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y
+aurait peu d'intérêt dans ce tableau d'intérieur. Toutefois nous avons,
+comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs,
+quoiqu'elles fussent renfermées dans ce petit cadre....
+
+--Et Dieu vous a versé, comme il le fait pour tous, la consolation sur
+la souffrance? demanda Monte-Cristo.
+
+--Oui, monsieur le comte, dit Julie; nous pouvons le dire, car il a
+fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses élus; il nous a envoyé un
+de ses anges.»
+
+Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de
+dissimuler son émotion en portant son mouchoir à sa bouche.
+
+«Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien
+désiré, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de
+vivre; de même que ceux-là ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui
+n'ont jamais livré leur vie à la merci de quatre planches jetées sur une
+mer en fureur.»
+
+Monte-Cristo se leva, et, sans rien répondre, car au tremblement de sa
+voix on eût pu reconnaître l'émotion dont il était agité, il se mit à
+parcourir pas à pas le salon.
+
+«Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit
+Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux.
+
+--Non, non, répondit Monte-Cristo fort pâle et comprimant d'une main
+les battements de son coeur, tandis que, de l'autre, il montrait au
+jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait
+précieusement couchée sur un coussin de velours noir. Je me demandais
+seulement à quoi sert cette bourse, qui, d'un côté, contient un papier,
+ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.»
+
+Maximilien prit un air grave et répondit:
+
+«Ceci, monsieur le comte, c'est le plus précieux de nos trésors de
+famille.
+
+--En effet, ce diamant est assez beau, répliqua Monte-Cristo.
+
+--Oh! mon frère ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit
+estimée cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous
+dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de
+l'ange dont nous vous parlions tout à l'heure.
+
+--Voilà ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois
+pas demander, madame, répliqua Monte-Cristo en s'inclinant;
+pardonnez-moi, je n'ai pas voulu être indiscret.
+
+--Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le
+comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous étendre sur ce
+sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle
+cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi à la vue. Oh! nous
+voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un
+tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous révélât sa présence.
+
+--Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix étouffée.
+
+--Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en
+baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touché la main d'un
+homme par lequel mon père a été sauvé de la mort, nous de la ruine, et
+notre nom de la honte; d'un homme grâce auquel nous autres, pauvres
+enfants voués à la misère et aux larmes, nous pouvons entendre
+aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre--et
+Maximilien tirant un billet de la bourse le présenta au comte--cette
+lettre fut écrite par lui un jour où mon père avait pris une résolution
+bien désespérée, et ce diamant fut donné en dot à ma soeur par ce
+généreux inconnu.»
+
+Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indéfinissable
+expression de bonheur, c'était le billet que nos lecteurs connaissent,
+adressé à Julie et signé Simbad le marin.
+
+--Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est
+resté inconnu pour vous?
+
+--Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce
+n'est pas faute cependant d'avoir demandé à Dieu cette faveur, reprit
+Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystérieuse
+direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a été conduit par
+une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur.
+
+--Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour
+cette main comme je baise la bourse qu'elle a touchée. Il y a quatre
+ans, Penelon était à Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave
+marin que vous avez vu une bêche à la main, et qui, de contremaître,
+s'est fait jardinier. Penelon, étant donc à Trieste, vit sur le quai un
+Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui
+vint chez mon père le 5 juin 1829, et qui m'écrivit ce billet le 5
+septembre. C'était bien le même, à ce qu'il assure, mais il n'osa point
+lui parler.
+
+--Un Anglais! fit Monte-Cristo rêveur et qui s'inquiétait de chaque
+regard de Julie; un Anglais, dites-vous?
+
+--Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se présenta chez nous comme
+mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voilà pourquoi,
+lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et
+French étaient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du
+Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829;
+avez-vous connu cet Anglais?
+
+--Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French
+avait constamment nié vous avoir rendu ce service?
+
+--Oui.
+
+--Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers
+votre père de quelque bonne action qu'il aurait oubliée lui-même,
+aurait pris ce prétexte pour lui rendre un service?
+
+--Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, même un
+miracle.
+
+--Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo.
+
+--Il n'a laissé d'autre nom, répondit Julie en regardant le comte avec
+une profonde attention, que le nom qu'il a signé au bas du billet:
+Simbad le marin.
+
+--Ce qui n'est pas un nom évidemment, mais un pseudonyme.»
+
+Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de
+saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix:
+
+«Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille à peu près,
+un peu plus grand peut-être, un peu plus mince, emprisonné dans une
+haute cravate, boutonné, corseté, sanglé et toujours le crayon à la
+main?
+
+--Oh! mais vous le connaissez donc? s'écria Julie les yeux étincelants
+de joie.
+
+--Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord
+Wilmore qui semait ainsi des traits de générosité.
+
+--Sans se faire connaître!
+
+--C'était un homme bizarre qui ne croyait pas à la reconnaissance.
+
+--Oh! s'écria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, à
+quoi croit-il donc, le malheureux!
+
+--Il n'y croyait pas, du moins à l'époque où je l'ai connu, dit
+Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'âme avait remué jusqu'à
+la dernière fibre; mais depuis ce temps peut-être a-t-il eu quelque
+preuve que la reconnaissance existait.
+
+--Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel.
+
+--Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'écria Julie, dites, dites,
+pouvez-vous nous mener à lui, nous le montrer, nous dire où il est? Dis
+donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il
+faudrait bien qu'il crût à la mémoire du coeur.»
+
+Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore
+quelques pas dans le salon.
+
+«Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose
+de cet homme, dites-nous ce que vous en savez!
+
+--Hélas! dit Monte-Cristo en comprimant l'émotion de sa voix, si c'est
+Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le
+retrouviez. Je l'ai quitté il y a deux ou trois ans à Palerme et il
+partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il
+en revienne jamais.
+
+--Ah! monsieur, vous êtes cruel!» s'écria Julie avec effroi.
+
+Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme.
+
+«Madame, dit gravement Monte-Cristo en dévorant du regard les deux
+perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore
+avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les
+larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.»
+
+Et il tendit la main à Julie, qui lui donna la sienne, entraînée
+qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte.
+
+«Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant à une dernière espérance,
+il avait un pays, une famille, des parents, il était connu enfin? Est-ce
+que nous ne pourrions pas...?
+
+--Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne bâtissez point de
+douces chimères sur cette parole que j'ai laissé échapper. Non, Lord
+Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il était mon
+ami, je connaissais tous ses secrets, il m'eût raconté celui-là.
+
+--Et il ne vous en a rien dit? s'écria Julie.
+
+--Rien.
+
+--Jamais un mot qui pût vous faire supposer?...
+
+--Jamais.
+
+--Cependant vous l'avez nommé tout de suite.
+
+--Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose.
+
+--Ma soeur, ma soeur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a
+raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon père: «Ce
+n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.»
+
+Monte-Cristo tressaillit.
+
+«Votre père vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement.
+
+--Mon père, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon père
+croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante
+superstition, monsieur, que celle-là, et comme, tout en n'y croyant pas
+moi-même, j'étais loin de vouloir détruire cette croyance dans son noble
+coeur! Aussi combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom
+d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut près de mourir,
+lorsque l'approche de l'éternité eût donné à son esprit quelque chose de
+l'illumination de la tombe, cette pensée, qui n'avait jusque-là été
+qu'un doute, devint une conviction, et les dernières paroles qu'il
+prononça en mourant furent celles-ci: «Maximilien, c'était Edmond
+Dantès!»
+
+La pâleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant,
+devint effrayante à ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au
+coeur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il eût oublié
+l'heure, prit son chapeau, présenta à Mme Herbault un compliment brusque
+et embarrassé, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien:
+
+«Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes
+devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre
+accueil, car voici la première fois que je me suis oublié depuis bien
+des années.»
+
+Et il sortit à grands pas.
+
+«C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel.
+
+--Oui, répondit Maximilien, mais je crois qu'il a un coeur excellent, et
+je suis sûr qu'il nous aime.
+
+--Et moi! dit Julie, sa voix m'a été au coeur, et deux ou trois fois il
+m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je l'entendais.»
+
+
+
+
+LI
+
+Pyrame et Thisbé.
+
+
+Aux deux tiers du faubourg Saint-Honoré, derrière un bel hôtel,
+remarquable entre les remarquables habitations de ce riche quartier,
+s'étend un vaste jardin dont les marronniers touffus dépassent les
+énormes murailles, hautes comme des remparts, et laissent, quand vient
+le printemps, tomber leurs fleurs roses et blanches dans deux vases de
+pierre cannelée placés parallèlement sur deux pilastres quadrangulaires
+dans lesquels s'enchâsse une grille de fer du temps de Louis XIII.
+
+Cette entrée grandiose est condamnée, malgré les magnifiques géraniums
+qui poussent dans les deux vases et qui balancent au vent leurs feuilles
+marbrées et leurs fleurs de pourpre, depuis que les propriétaires de
+l'hôtel, et cela date de longtemps déjà, se sont restreints à la
+possession de l'hôtel, de la cour plantée d'arbres qui donne sur le
+faubourg, et du jardin que ferme cette grille, laquelle donnait
+autrefois sur un magnifique potager d'un arpent annexé à la propriété.
+Mais le démon de la spéculation ayant tiré une ligne, c'est-à-dire une
+rue à l'extrémité de ce potager, et la rue, avant d'exister, ayant déjà
+grâce à une plaque de fer bruni, reçu un nom, on pensa pouvoir vendre ce
+potager pour bâtir sur la rue, et faire concurrence à cette grande
+artère de Paris qu'on appelle le faubourg Saint-Honoré.
+
+Mais, en matière de spéculation, l'homme propose et l'argent dispose; la
+rue baptisée mourut au berceau; l'acquéreur du potager, après l'avoir
+parfaitement payé, ne put trouver à le revendre la somme qu'il en
+voulait, et, en attendant une hausse de prix, qui ne peut manquer, un
+jour ou l'autre, de l'indemniser bien au-delà de ses pertes passées et
+de son capital au repos, il se contenta de louer cet enclos à des
+maraîchers, moyennant la somme de cinq cent francs par an.
+
+C'est de l'argent placé à un demi pour cent, ce qui n'est pas cher par
+le temps qui court, où il y a tant de gens qui le placent à cinquante,
+et qui trouvent encore que l'argent est d'un bien pauvre rapport.
+
+Néanmoins, comme nous l'avons dit, la grille du jardin, qui autrefois
+donnait sur le potager, est condamnée, et la rouille ronge ses gonds; il
+y a même plus: pour que d'ignobles maraîchers ne souillent pas de leurs
+regards vulgaires l'intérieur de l'enclos aristocratique, une cloison
+de planches est appliquée aux barreaux jusqu'à la hauteur de six pieds.
+Il est vrai que les planches ne sont pas si bien jointes qu'on ne puisse
+glisser un regard furtif entre les intervalles; mais cette maison est
+une maison sévère, et qui ne craint point les indiscrétions.
+
+Dans ce potager, au lieu de choux, de carottes, de radis, de pois et de
+melons, poussent de grandes luzernes, seule culture qui annonce que l'on
+songe encore à ce lieu abandonné. Une petite porte basse, s'ouvrant sur
+la rue projetée, donne entrée en ce terrain clos de murs, que ses
+locataires viennent d'abandonner à cause de sa stérilité et qui, depuis
+huit jours, au lieu de rapporter un demi pour cent, qui comme par le
+passé, ne rapporte plus rien du tout.
+
+Du côté de l'hôtel, les marronniers dont nous avons parlé couronnent la
+muraille, ce qui n'empêche pas d'autres arbres luxuriants et fleuris de
+glisser dans leurs intervalles leurs branches avides d'air. À un angle
+où le feuillage devient tellement touffu qu'à peine si la lumière y
+pénètre, un large banc de pierre et des sièges de jardin indiquent un
+lieu de réunion ou une retraite favorite à quelque habitant de l'hôtel
+situé à cent pas, et que l'on aperçoit à peine à travers le rempart de
+verdure qui l'enveloppe. Enfin, le choix de cet asile mystérieux est à
+la fois justifié par l'absence du soleil, par la fraîcheur éternelle
+même pendant les jours les plus brûlants de l'été, par le gazouillement
+des oiseaux et par l'éloignement de la maison et de la rue, c'est-à-dire
+des affaires et du bruit.
+
+Vers le soir d'une des plus chaudes journées que le printemps eût
+encore accordées aux habitants de Paris, il y avait sur ce banc de
+pierre un livre, une ombrelle, un panier à ouvrage et un mouchoir de
+batiste dont la broderie était commencée; et non loin de ce banc, près
+de la grille, debout devant les planches, l'oeil appliqué à la cloison à
+claire-voie, une jeune femme, dont le regard plongeait par une fente
+dans le jardin désert que nous connaissons.
+
+Presque au même moment, la petite porte de ce terrain se refermait sans
+bruit, et un jeune homme, grand, vigoureux, vêtu d'une blouse de toile
+écrue, d'une casquette de velours, mais dont les moustaches, la barbe et
+les cheveux noirs extrêmement soignés juraient quelque peu avec ce
+costume populaire, après un rapide coup d'oeil jeté autour de lui pour
+s'assurer que personne ne l'épiait, passant par cette porte, qu'il
+referma derrière lui, se dirigeait d'un pas précipité vers la grille.
+
+À la vue de celui qu'elle attendait, mais non pas probablement sous ce
+costume, la jeune fille eut peur et se rejeta en arrière.
+
+Et cependant déjà, à travers les fentes de la porte, le jeune homme,
+avec ce regard qui n'appartient qu'aux amants, avait vu flotter la robe
+blanche et la longue ceinture bleue. Il s'élança vers la cloison, et
+appliquant sa bouche à une ouverture:
+
+«N'ayez pas peur, Valentine, dit-il, c'est moi.»
+
+La jeune fille s'approcha.
+
+«Oh! monsieur, dit-elle, pourquoi donc êtes-vous venu si tard
+aujourd'hui? Savez-vous que l'on va dîner bientôt, et qu'il m'a fallu
+bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour me débarrasser de
+ma belle-mère, qui m'épie, de ma femme de chambre qui m'espionne, et de
+mon frère qui me tourmente pour venir travailler ici à cette broderie,
+qui, j'en ai bien peur, ne sera pas finie de longtemps? Puis, quand vous
+vous serez excusé sur votre retard, vous me direz quel est ce nouveau
+costume qu'il vous a plu d'adopter et qui presque a été cause que je ne
+vous ai pas reconnu.
+
+--Chère Valentine, dit le jeune homme, vous êtes trop au-dessus de mon
+amour pour que j'ose vous en parler, et cependant, toutes les fois que
+je vous vois, j'ai besoin de vous dire que je vous adore, afin que
+l'écho de mes propres paroles me caresse doucement le coeur lorsque je
+ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie: elle
+est toute charmante, car elle me prouve, je n'ose pas dire que vous
+m'attendiez, mais que vous pensiez à moi. Vous vouliez savoir la cause
+de mon retard et le motif de mon déguisement; je vais vous les dire, et
+j'espère que vous les excuserez: j'ai fait choix d'un état....
+
+--D'un état!... Que voulez-vous dire, Maximilien? Et sommes-nous donc
+assez heureux pour que vous parliez de ce qui nous regarde en
+plaisantant?
+
+--Oh! Dieu me préserve, dit le jeune homme, de plaisanter avec ce qui
+est ma vie; mais fatigué d'être un coureur de champs et un escaladeur
+de murailles, sérieusement effrayé de l'idée que vous me fîtes naître
+l'autre soir que votre père me ferait juger un jour comme voleur, ce qui
+compromettrait l'honneur de l'armée française tout entière, non moins
+effrayé de la possibilité que l'on s'étonne de voir éternellement
+tourner autour de ce terrain, où il n'y a pas la plus petite citadelle à
+assiéger ou le plus petit blockhaus à défendre, un capitaine de spahis,
+je me suis fait maraîcher, et j'ai adopté le costume de ma profession.
+
+--Bon, quelle folie!
+
+--C'est au contraire la chose la plus sage, je crois, que j'aie faite de
+ma vie, car elle nous donne toute sécurité.
+
+--Voyons, expliquez-vous.
+
+--Eh bien, j'ai été trouver le propriétaire de cet enclos; le bail avec
+les anciens locataires était fini, et je le lui ai loué à nouveau. Toute
+cette luzerne que vous voyez m'appartient, Valentine; rien ne m'empêche
+de me faire bâtir une cabane dans les foins et de vivre désormais à
+vingt pas de vous. Oh! ma joie et mon bonheur, je ne puis les contenir.
+Comprenez-vous, Valentine, que l'on parvienne à payer ces choses-là?
+C'est impossible, n'est-ce pas? Eh bien, toute cette félicité, tout ce
+bonheur, toute cette joie, pour lesquels j'eusse donné dix ans de ma
+vie, me coûtent, devinez combien?... Cinq cents francs par an, payables
+par trimestre. Ainsi, vous le voyez, désormais plus rien à craindre. Je
+suis ici chez moi, je puis mettre des échelles contre mon mur et
+regarder par-dessus, et j'ai, sans crainte qu'une patrouille vienne me
+déranger, le droit de vous dire que je vous aime, tant que votre fierté
+ne se blessera pas d'entendre sortir ce mot de la bouche d'un pauvre
+journalier vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette.»
+
+Valentine poussa un petit cri de surprise joyeuse; puis tout à coup:
+
+«Hélas, Maximilien, dit-elle tristement et comme si un nuage jaloux
+était soudain venu voiler le rayon de soleil qui illuminait son coeur,
+maintenant nous serons trop libres, notre bonheur nous fera tenter Dieu;
+nous abuserons de notre sécurité, et notre sécurité nous perdra.
+
+--Pouvez-vous me dire cela, mon amie, à moi qui, depuis que je vous
+connais, vous prouve chaque jour que j'ai subordonné mes pensées et ma
+vie à votre vie et à vos pensées? Qui vous a donné confiance en moi? mon
+bonheur, n'est-ce pas? Quand vous m'avez dit qu'un vague instinct vous
+assurait que vous couriez quelque grand danger, j'ai mis mon dévouement
+à votre service, sans vous demander d'autre récompense que le bonheur de
+vous servir. Depuis ce temps, vous ai-je, par un mot, par un signe,
+donné l'occasion de vous repentir de m'avoir distingué au milieu de ceux
+qui eussent été heureux de mourir pour vous? Vous m'avez dit, pauvre
+enfant, que vous étiez fiancée à M. d'Épinay, que votre père avait
+décidé cette alliance, c'est-à-dire qu'elle était certaine, car tout ce
+que veut M. de Villefort arrive infailliblement. Eh bien, je suis resté
+dans l'ombre, attendant tout, non pas de ma volonté, non pas de la
+vôtre, mais des événements, de la Providence, de Dieu, et cependant
+vous m'aimez, vous avez eu pitié de moi, Valentine, et vous me l'avez
+dit; merci pour cette douce parole que je ne vous demande que de me
+répéter de temps en temps, et qui me fera tout oublier.
+
+--Et voilà ce qui vous a enhardi, Maximilien, voilà ce qui me fait à la
+fois une vie bien douce et bien malheureuse, au point que je me demande
+souvent lequel vaut mieux pour moi, du chagrin que me causait autrefois
+la rigueur de ma belle-mère et sa préférence aveugle pour son enfant, ou
+du bonheur plein de dangers que je goûte en vous voyant.
+
+--Du danger! s'écria Maximilien; pouvez-vous dire un mot si dur et si
+injuste? Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis que moi? Vous m'avez
+permis de vous adresser quelquefois la parole, Valentine, mais vous
+m'avez défendu de vous suivre; j'ai obéi. Depuis que j'ai trouvé le
+moyen de me glisser dans cet enclos, de causer avec vous à travers cette
+porte, d'être enfin si près de vous sans vous voir, ai-je jamais,
+dites-le-moi, demandé à toucher le bas de votre robe à travers ces
+grilles? Ai-je jamais fait un pas pour franchir ce mur, ridicule
+obstacle pour ma jeunesse et ma force? Jamais un reproche sur votre
+rigueur, jamais un désir exprimé tout haut; j'ai été rivé à ma parole
+comme un chevalier des temps passés. Avouez cela du moins, pour que je
+ne vous croie pas injuste.
+
+--C'est vrai, dit Valentine, en passant entre deux planches le bout d'un
+de ses doigts effilés sur lequel Maximilien posa ses lèvres; c'est vrai,
+vous êtes un honnête ami. Mais enfin vous n'avez agi qu'avec le
+sentiment de votre intérêt, mon cher Maximilien; vous saviez bien que,
+du jour où l'esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre.
+Vous m'avez promis l'amitié d'un frère, à moi qui n'ai pas d'amis, à moi
+que mon père oublie, à moi que ma belle-mère persécute, et qui n'ai pour
+consolation que le vieillard immobile, muet, glacé, dont la main ne peut
+serrer ma main, dont l'oeil seul peut me parler, et dont le coeur bat
+sans doute pour moi d'un reste de chaleur. Dérision amère du sort qui me
+fait ennemie et victime de tous ceux qui sont plus forts que moi, et qui
+me donne un cadavre pour soutien et pour ami! Oh! vraiment, Maximilien,
+je vous le répète, je suis bien malheureuse, et vous avez raison de
+m'aimer pour moi et non pour vous.
+
+--Valentine, dit le jeune homme avec une émotion profonde, je ne dirai
+pas que je n'aime que vous au monde, car j'aime aussi ma soeur et mon
+beau-frère, mais c'est d'un amour doux et calme, qui ne ressemble en
+rien au sentiment que j'éprouve pour vous: quand je pense à vous, mon
+sang bout, ma poitrine se gonfle, mon coeur déborde; mais cette force,
+cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai à vous aimer
+seulement jusqu'au jour où vous me direz de les employer à vous servir.
+M. Franz d'Épinay sera absent un an encore, dit-on; en un an, que de
+chances favorables peuvent nous servir, que d'événements peuvent nous
+seconder! Espérons donc toujours, c'est si bon et si doux d'espérer!
+Mais en attendant, vous, Valentine, vous qui me reprochez mon égoïsme,
+qu'avez-vous été pour moi? La belle et froide statue de la Vénus
+pudique. En échange de ce dévouement, de cette obéissance, de cette
+retenue, que m'avez-vous promis, vous? rien; que m'avez-vous accordé?
+bien peu de chose. Vous me parlez de M. d'Épinay, votre fiancé, et vous
+soupirez à cette idée d'être un jour à lui. Voyons, Valentine, est-ce là
+tout ce que vous avez dans l'âme? Quoi! je vous engage ma vie, je vous
+donne mon âme, je vous consacre jusqu'au plus insignifiant battement de
+mon coeur, et quand je suis tout à vous, moi, quand je me dis tout bas
+que je mourrai si je vous perds, vous ne vous épouvantez pas, vous, à la
+seule idée d'appartenir à un autre! Oh! Valentine! Valentine, si j'étais
+ce que vous êtes, si je me sentais aimé comme vous êtes sûre que je vous
+aime, déjà cent fois j'eusse passé ma main entre les barreaux de cette
+grille, et j'eusse serré la main du pauvre Maximilien en lui disant: «À
+vous, à vous seul, Maximilien, dans ce monde et dans l'autre.»
+
+Valentine ne répondit rien, mais le jeune homme l'entendit soupirer et
+pleurer.
+
+La réaction fut prompte sur Maximilien.
+
+«Oh! s'écria-t-il, Valentine! Valentine! oubliez mes paroles, s'il y a
+dans mes paroles quelque chose qui ait pu vous blesser!
+
+--Non, dit-elle, vous avez raison; mais ne voyez-vous pas que je suis
+une pauvre créature, abandonnée dans une maison presque étrangère, car
+mon père m'est presque un étranger, et dont la volonté a été brisée
+depuis dix ans, jour par jour, heure par heure, minute par minute, par
+la volonté de fer des maîtres qui pèsent sur moi? Personne ne voit ce
+que je souffre et je ne l'ai dit à personne qu'à vous. En apparence, et
+aux yeux de tout le monde, tout m'est bon, tout m'est affectueux; en
+réalité, tout m'est hostile. Le monde dit: «M. de Villefort est trop
+grave et trop sévère pour être bien tendre envers sa fille; mais elle a
+eu du moins le bonheur de retrouver dans Mme de Villefort une seconde
+mère.» Eh bien, le monde se trompe, mon père m'abandonne avec
+indifférence, et ma belle-mère me hait avec un acharnement d'autant plus
+terrible qu'il est voilé par un éternel sourire.
+
+--Vous haïr! vous, Valentine! et comment peut-on vous haïr?
+
+--Hélas! mon ami, dit Valentine, je suis forcée d'avouer que cette haine
+pour moi vient d'un sentiment presque naturel. Elle adore son fils, mon
+frère Édouard.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, cela me semble étrange de mêler à ce que nous disions une
+question d'argent, eh! bien, mon ami, je crois que sa haine vient de là
+du moins. Comme elle n'a pas de fortune de son côté, que moi je suis
+déjà riche du chef de ma mère, et que cette fortune sera encore plus que
+doublée par celle de M. et de Mme de Saint-Méran, qui doit me revenir un
+jour, eh bien, je crois qu'elle est envieuse. Oh! mon Dieu! si je
+pouvais lui donner la moitié de cette fortune et me retrouver chez M. de
+Villefort comme une fille dans la maison de son père, certes je le
+ferais à l'instant même.
+
+--Pauvre Valentine!
+
+--Oui, je me sens enchaînée, et en même temps je me sens si faible,
+qu'il me semble que ces liens me soutiennent, et que j'ai peur de les
+rompre. D'ailleurs, mon père n'est pas un homme dont on puisse
+enfreindre impunément les ordres: il est puissant contre moi, il le
+serait contre vous, il le serait contre le roi lui-même, protégé qu'il
+est par un irréprochable passé et par une position presque inattaquable.
+Oh! Maximilien! je vous le jure, je ne lutte pas, parce que c'est vous
+autant que moi que je crains de briser dans cette lutte.
+
+--Mais enfin, Valentine, reprit Maximilien, pourquoi désespérer ainsi,
+et voir l'avenir toujours sombre?
+
+--Ah! mon ami, parce que je le juge par le passé.
+
+--Voyons cependant, si je ne suis pas un parti illustre au point de vue
+aristocratique, je tiens cependant, par beaucoup de points, au monde
+dans lequel vous vivez; le temps où il y avait deux Frances dans la
+France n'existe plus; les plus hautes familles de la monarchie se sont
+fondues dans les familles de l'Empire: l'aristocratie de la lance a
+épousé la noblesse du canon. Eh bien, moi, j'appartiens à cette
+dernière: j'ai un bel avenir dans l'armée, je jouis d'une fortune
+bornée, mais indépendante; la mémoire de mon père, enfin, est vénérée
+dans notre pays comme celle d'un des plus honnêtes négociants qui aient
+existé. Je dis notre pays, Valentine, parce que vous êtes presque de
+Marseille.
+
+--Ne me parlez pas de Marseille, Maximilien, ce seul mot me rappelle ma
+bonne mère, cet ange que tout le monde a regretté, et qui, après avoir
+veillé sur sa fille pendant son court séjour sur la terre, veille encore
+sur elle, je l'espère du moins, pendant son éternel séjour au ciel. Oh!
+si ma pauvre mère vivait, Maximilien, je n'aurais plus rien à craindre;
+je lui dirais que je vous aime, et elle nous protégerait.
+
+--Hélas! Valentine, reprit Maximilien, si elle vivait, je ne vous
+connaîtrais pas sans doute, car, vous l'avez dit, vous seriez heureuse
+si elle vivait, et Valentine heureuse m'eût regardé bien dédaigneusement
+du haut de sa grandeur.
+
+--Ah! mon ami, s'écria Valentine, c'est vous qui êtes injuste à votre
+tour.... Mais, dites-moi....
+
+--Que voulez-vous que je vous dise? reprit Maximilien, voyant que
+Valentine hésitait.
+
+--Dites-moi, continua la jeune fille, est-ce qu'autrefois à Marseille il
+y a eu quelque sujet de mésintelligence entre votre père et le mien?
+
+--Non, pas que je sache, répondit Maximilien, ce n'est que votre père
+était un partisan plus que zélé des Bourbons, et le mien un homme dévoué
+à l'Empereur. C'est, je le présume, tout ce qu'il y a jamais eu de
+dissidence entre eux. Mais pourquoi cette question, Valentine?
+
+--Je vais vous le dire, reprit la jeune fille, car vous devez tout
+savoir. Eh bien, c'était le jour où votre nomination d'officier de la
+Légion d'honneur fut publiée dans le journal. Nous étions tous chez mon
+grand-père, M. Noirtier, et de plus il y avait encore M. Danglars, vous
+savez ce banquier dont les chevaux ont avant-hier failli tuer ma mère et
+mon frère? Je lisais le journal tout haut à mon grand-père pendant que
+ces messieurs causaient du mariage de mademoiselle Danglars. Lorsque
+j'en vins au paragraphe qui vous concernait et que j'avais déjà lu, car
+dès la veille au matin vous m'aviez annoncé cette bonne nouvelle;
+lorsque j'en vins, dis-je, au paragraphe qui vous concernait, j'étais
+bien heureuse... mais aussi bien tremblante d'être forcée de prononcer
+tout haut votre nom et certainement je l'eusse omis sans la crainte que
+j'éprouvais qu'on interprétât mal mon silence; donc je rassemblai tout
+mon courage, et je lus.
+
+--Chère Valentine!
+
+--Eh bien, aussitôt que résonna votre nom, mon père tourna la tête.
+J'étais si persuadée (voyez comme je suis folle!) que tout le monde
+allait être frappé de ce nom comme d'un coup de foudre, que je crus voir
+tressaillir mon père et même (pour celui-là c'était une illusion, j'en
+suis sûre), et même M. Danglars.
+
+«--Morrel, dit mon père, attendez donc!» (Il fronça le sourcil.)
+«Serait-ce un de ces Morrel de Marseille, un de ces enragés
+bonapartistes qui nous ont donné tant de mal en 1815?
+
+«--Oui, répondit M. Danglars; je crois même que c'est le fils de
+l'ancien armateur.»
+
+--Vraiment! fit Maximilien. Et que répondit votre père, dites,
+Valentine?
+
+--Oh! une chose affreuse et que je n'ose vous redire.
+
+--Dites toujours, reprit Maximilien en souriant.
+
+«--Leur Empereur, continua-t-il en fronçant le sourcil, savait les
+mettre à leur place, tous ces fanatiques: il les appelait de la chair à
+canon, et c'était le seul nom qu'ils méritassent. Je vois avec joie que
+le gouvernement nouveau remet en vigueur ce salutaire principe. Quand ce
+ne serait que pour cela qu'il garde l'Algérie, j'en féliciterais le
+gouvernement, quoiqu'elle nous coûte un peu cher.
+
+--C'est en effet d'une politique assez brutale, dit Maximilien. Mais ne
+rougissez point, chère amie, de ce qu'a dit là M. de Villefort; mon
+brave père ne cédait en rien au vôtre sur ce point, et il répétait sans
+cesse: «Pourquoi donc l'Empereur, qui fait tant de belles choses, ne
+fait-il pas un régiment de juges et d'avocats, et ne les envoie-t-il pas
+toujours au premier feu?» Vous le voyez, chère amie, les partis se
+valent pour le pittoresque de l'expression et pour la douceur de la
+pensée. Mais M. Danglars, que dit-il à cette sortie du procureur du roi?
+
+--Oh! lui se mit à rire de ce rire sournois qui lui est particulier et
+que je trouve féroce; puis ils se levèrent l'instant d'après et
+partirent. Je vis alors seulement que mon grand-père était tout agité.
+Il faut vous dire, Maximilien, que, moi seule, je devine ses agitations,
+à ce pauvre paralytique, et je me doutais d'ailleurs que la
+conversation qui avait eu lieu devant lui (car on ne fait plus attention
+à lui, pauvre grand-père!) l'avait fort impressionné, attendu qu'on
+avait dit du mal de son Empereur, et que, à ce qu'il paraît, il a été
+fanatique de l'Empereur.
+
+--C'est, en effet, dit Maximilien, un des noms connus de l'empire: il a
+été sénateur, et, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas,
+Valentine, il fut près de toutes les conspirations bonapartistes que
+l'on fit sous la Restauration.
+
+--Oui, j'entends quelquefois dire tout bas de ces choses-là qui me
+semblent étranges: le grand-père bonapartiste, le père royaliste; enfin,
+que voulez-vous?... Je me retournai donc vers lui. Il me montrait le
+journal du regard.
+
+«--Qu'avez-vous, papa? lui dis-je; êtes-vous content?»
+
+Il me fit de la tête signe que oui.
+
+«--De ce que mon père vient de dire? demandai-je.»
+
+Il fit signe que non.
+
+«--De ce que M. Danglars a dit?»
+
+Il fit signe que non encore.
+
+«--C'est donc de ce que M. Morrel, je n'osai pas dire Maximilien, est
+nommé officier de la Légion d'honneur?»
+
+Il fit signe que oui.
+
+--Le croiriez-vous, Maximilien? il était content que vous fussiez nommé
+officier de la Légion d'honneur, lui qui ne vous connaît pas. C'est
+peut-être de la folie de sa part, car il tourne, dit-on, à l'enfance:
+mais je l'aime bien pour ce oui-là.
+
+--C'est bizarre, pensa Maximilien. Votre père me haïrait donc, tandis
+qu'au contraire votre grand-père... Étranges choses que ces amours et
+ces haines de parti!
+
+--Chut! s'écria tout à coup Valentine. Cachez-vous, sauvez-vous; on
+vient!»
+
+Maximilien sauta sur une bêche et se mit à retourner impitoyablement la
+luzerne.
+
+«Mademoiselle! Mademoiselle! cria une voix derrière les arbres, Mme de
+Villefort vous cherche partout et vous appelle; il y a une visite au
+salon.
+
+--Une visite! dit Valentine tout agitée; et qui nous fait cette visite?
+
+--Un grand seigneur, un prince, à ce qu'on dit, M. le comte de
+Monte-Cristo.
+
+--J'y vais», dit tout haut Valentine.
+
+Ce nom fit tressaillir de l'autre côté de la grille celui à qui le _j'y
+vais_ de Valentine servait d'adieu à la fin de chaque entrevue.
+
+«Tiens! se dit Maximilien en s'appuyant tout pensif sur sa bêche,
+comment le comte de Monte-Cristo connaît-il M. de Villefort?»
+
+
+
+
+LII
+
+Toxicologie.
+
+
+C'était bien réellement M. le comte de Monte-Cristo qui venait d'entrer
+chez Mme de Villefort, dans l'intention de rendre à M. le procureur du
+roi la visite qu'il lui avait faite, et à ce nom toute la maison, comme
+on le comprend bien, avait été mise en émoi.
+
+Mme de Villefort, qui était au salon lorsqu'on annonça le comte, fit
+aussitôt venir son fils pour que l'enfant réitérât ses remerciements au
+comte, et Édouard, qui n'avait cessé d'entendre parler depuis deux jours
+du grand personnage, se hâta d'accourir, non par obéissance pour sa
+mère, non pour remercier le comte, mais par curiosité et pour faire
+quelque remarque à l'aide de laquelle il pût placer un de ces lazzis
+qui faisaient dire à sa mère: «Ô le méchant enfant! Mais il faut bien
+que je lui pardonne, il a tant d'esprit!»
+
+Après les premières politesses d'usage, le comte s'informa de M. de
+Villefort.
+
+«Mon mari dîne chez M. le Chancelier, répondit la jeune femme; il vient
+de partir à l'instant même, et il regrettera bien, j'en suis sûre,
+d'avoir été privé du bonheur de vous voir.»
+
+Deux visiteurs qui avaient précédé le comte dans le salon, et qui le
+dévoraient des yeux se retirèrent après le temps raisonnable exigé à la
+fois par la politesse et par la curiosité.
+
+«À propos, que fait donc ta soeur Valentine? dit Mme de Villefort à
+Édouard; qu'on la prévienne afin que j'aie l'honneur de la présenter à
+M. le comte.
+
+--Vous avez une fille, madame? demanda le comte, mais ce doit être une
+enfant?
+
+--C'est la fille de M. de Villefort, répliqua la jeune femme; une fille
+d'un premier mariage, une grande et belle personne.
+
+--Mais mélancolique», interrompit le jeune Édouard en arrachant, pour en
+faire une aigrette à son chapeau, les plumes de la queue d'un magnifique
+ara qui criait de douleur sur son perchoir doré.
+
+Mme de Villefort se contenta de dire:
+
+«Silence, Édouard!
+
+«Ce jeune étourdi a presque raison, et répète là ce qu'il m'a bien des
+fois entendue dire avec douleur car Mlle de Villefort est, malgré tout
+ce que nous pouvons faire pour la distraire, d'un caractère triste et
+d'une humeur taciturne qui nuisent souvent à l'effet de sa beauté. Mais
+elle ne vient pas; Édouard, voyez donc pourquoi cela.
+
+--Parce qu'on la cherche où elle n'est pas.
+
+--Où la cherche-t-on?
+
+--Chez grand-papa Noirtier.
+
+--Et elle n'est pas là, vous croyez?
+
+--Non, non, non, non, non, elle n'y est pas, répondit Édouard en
+chantonnant.
+
+--Et où est-elle? Si vous le savez, dites-le.
+
+--Elle est sous le grand marronnier», continua le méchant garçon, en
+présentant, malgré les cris de sa mère, des mouches vivantes au
+perroquet, qui paraissait fort friand de cette sorte de gibier.
+
+Mme de Villefort étendait la main pour sonner, et pour indiquer à la
+femme de chambre le lieu où elle trouverait Valentine, lorsque celle-ci
+entra. Elle semblait triste, en effet, et en la regardant attentivement
+on eût même pu voir dans ses yeux des traces de larmes.
+
+Valentine, que nous avons, entraîné par la rapidité du récit, présentée
+à nos lecteurs sans la faire connaître, était une grande et svelte jeune
+fille de dix-neuf ans, aux cheveux châtain clair, aux yeux bleu foncé, à
+la démarche languissante et empreinte de cette exquise distinction qui
+caractérisait sa mère; ses mains blanches et effilées, son cou nacré,
+ses joues marbrées de fugitives couleurs, lui donnaient au premier
+aspect l'air d'une de ces belles Anglaises qu'on a comparées assez
+poétiquement dans leurs allures à des cygnes qui se mirent.
+
+Elle entra donc, et, voyant près de sa mère l'étranger dont elle avait
+tant entendu parler déjà, elle salua sans aucune minauderie de jeune
+fille et sans baisser les yeux, avec une grâce qui redoubla l'attention
+du comte.
+
+Celui-ci se leva.
+
+«Mlle de Villefort, ma belle-fille, dit Mme de Villefort à Monte-Cristo,
+en se penchant sur son sofa et en montrant de la main Valentine.
+
+--Et monsieur le comte de Monte-Cristo, roi de la Chine, empereur de la
+Cochinchine», dit le jeune drôle en lançant un regard sournois à sa
+soeur.
+
+Pour cette fois, Mme de Villefort pâlit, et faillit s'irriter contre ce
+fléau domestique qui répondait au nom d'Édouard; mais, tout au
+contraire, le comte sourit et parut regarder l'enfant avec complaisance,
+ce qui porta au comble la joie et l'enthousiasme de sa mère.
+
+«Mais, madame, reprit le comte en renouant la conversation et en
+regardant tour à tour Mme de Villefort et Valentine, est-ce que je n'ai
+pas déjà eu l'honneur de vous voir quelque part, vous et mademoiselle?
+Tout à l'heure j'y songeais déjà; et quand mademoiselle est entrée, sa
+vue a été une lueur de plus jetée sur un souvenir confus, pardonnez-moi
+ce mot.
+
+--Cela n'est pas probable, monsieur; Mlle de Villefort aime peu le
+monde, et nous sortons rarement, dit la jeune femme.
+
+--Aussi n'est-ce point dans le monde que j'ai vu mademoiselle, ainsi que
+vous, madame, ainsi que ce charmant espiègle. Le monde parisien,
+d'ailleurs, m'est absolument inconnu, car, je crois avoir eu l'honneur
+de vous le dire, je suis à Paris depuis quelques jours. Non, si vous
+permettez que je me rappelle... attendez...»
+
+Le comte mit sa main sur son front comme pour concentrer tous ses
+souvenirs:
+
+«Non, c'est au-dehors... c'est... je ne sais pas... mais il me semble
+que ce souvenir est inséparable d'un beau soleil et d'une espèce de
+fête religieuse... mademoiselle tenait des fleurs à la main; l'enfant
+courait après un beau paon dans un jardin, et vous, madame, vous étiez
+sous une treille en berceau.... Aidez-moi donc, madame; est-ce que les
+choses que je vous dis là ne vous rappellent rien?
+
+--Non, en vérité, répondit Mme de Villefort; et cependant il me semble,
+monsieur, que si je vous avais rencontré quelque part, votre souvenir
+serait resté présent à ma mémoire.
+
+--Monsieur le comte nous a vus peut-être en Italie, dit timidement
+Valentine.
+
+--En effet, en Italie... c'est possible, dit Monte-Cristo. Vous avez
+voyagé en Italie, mademoiselle?
+
+--Madame et moi, nous y allâmes il y a deux ans. Les médecins
+craignaient pour ma poitrine et m'avaient recommandé l'air de Naples.
+Nous passâmes par Bologne, par Pérouse et par Rome.
+
+--Ah! c'est vrai, mademoiselle, s'écria Monte-Cristo, comme si cette
+simple indication suffisait à fixer tous ses souvenirs. C'est à Pérouse,
+le jour de la Fête-Dieu, dans le jardin de l'hôtellerie de la Poste, où
+le hasard nous a réunis, vous, mademoiselle, votre fils et moi, que je
+me rappelle avoir eu l'honneur de vous voir.
+
+--Je me rappelle parfaitement Pérouse, monsieur, et l'hôtellerie de la
+Poste, et la fête dont vous me parlez, dit Mme de Villefort; mais j'ai
+beau interroger mes souvenirs; et, j'ai honte de mon peu de mémoire, je
+ne me souviens pas d'avoir eu l'honneur de vous voir.
+
+--C'est étrange, ni moi non plus, dit Valentine en levant ses beaux yeux
+sur Monte-Cristo.
+
+--Ah! moi, je m'en souviens, dit Édouard.
+
+--Je vais vous aider, madame, reprit le comte. La journée avait été
+brûlante; vous attendiez des chevaux qui n'arrivaient pas à cause de la
+solennité. Mademoiselle s'éloigna dans les profondeurs du jardin, et
+votre fils disparut, courant après l'oiseau.
+
+--Je l'ai attrapé, maman; tu sais, dit Édouard, je lui ai arraché trois
+plumes de la queue.
+
+--Vous, madame, vous demeurâtes sous le berceau de vigne; ne vous
+souvient-il plus, pendant que vous étiez assise sur un banc de pierre et
+pendant que, comme je vous l'ai dit, Mlle de Villefort et monsieur votre
+fils étaient absents, d'avoir causé assez longtemps avec quelqu'un?
+
+--Oui vraiment, oui, dit la jeune femme en rougissant, je m'en souviens,
+avec un homme enveloppé d'un long manteau de laine... avec un médecin,
+je crois.
+
+--Justement, madame; cet homme, c'était moi; depuis quinze jours
+j'habitais dans cette hôtellerie j'avais guéri mon valet de chambre de
+la fièvre et mon hôte de la jaunisse, de sorte que l'on me regardait
+comme un grand docteur. Nous causâmes longtemps, madame, de choses
+différentes, du Pérugin, de Raphaël, des moeurs, des costumes, de cette
+fameuse aqua-tofana, dont quelques personnes, vous avait-on dit, je
+crois, conservaient encore le secret à Pérouse.
+
+--Ah! c'est vrai, dit vivement Mme de Villefort avec une certaine
+inquiétude, je me rappelle.
+
+--Je ne sais plus ce que vous me dîtes en détail, madame, reprit le
+comte avec une parfaite tranquillité, mais je me souviens parfaitement
+que, partageant à mon sujet l'erreur générale, vous me consultâtes sur
+la santé de Mlle de Villefort.
+
+--Mais cependant, monsieur, vous étiez bien réellement médecin, dit Mme
+de Villefort, puisque vous avez guéri des malades.
+
+--Molière ou Beaumarchais vous répondraient, madame, que c'est justement
+parce que je ne l'étais pas que j'ai, non point guéri mes malades, mais
+que mes malades ont guéri; moi, je me contenterai de vous dire que j'ai
+assez étudié à fond la chimie et les sciences naturelles, mais en
+amateur seulement... vous comprenez.»
+
+En ce moment six heures sonnèrent.
+
+«Voilà six heures, dit Mme de Villefort, visiblement agitée;
+n'allez-vous pas voir, Valentine, si votre grand-père est prêt à
+dîner?»
+
+Valentine se leva, et, saluant le comte, elle sortit de la chambre sans
+prononcer un mot.
+
+«Oh! mon Dieu, madame, serait-ce donc à cause de moi que vous congédiez
+Mlle de Villefort? dit le comte lorsque Valentine fut partie.
+
+--Pas le moins du monde, reprit vivement la jeune femme, mais c'est
+l'heure à laquelle nous faisons faire à M. Noirtier le triste repas qui
+soutient sa triste existence. Vous savez, monsieur, dans quel état
+lamentable est le père de mon mari?
+
+--Oui, madame, M. de Villefort m'en a parlé; une paralysie, je crois.
+
+--Hélas! oui; il y a chez ce pauvre vieillard absence complète du
+mouvement, l'âme seule veille dans cette machine humaine, et encore pâle
+et tremblante, et comme une lampe prête à s'éteindre. Mais pardon,
+monsieur, de vous entretenir de nos infortunes domestiques, je vous ai
+interrompu au moment où vous me disiez que vous étiez un habile
+chimiste.
+
+--Oh! je ne disais pas cela, madame, répondit le comte avec un sourire;
+bien au contraire, j'ai étudié la chimie parce que, décidé à vivre
+particulièrement en Orient, j'ai voulu suivre l'exemple du roi
+Mithridate.
+
+--_Mithridates, rex Ponticus_, dit l'étourdi en découpant des
+silhouettes dans un magnifique album, le même qui déjeunait tous les
+matins avec une tasse de poison à la crème.
+
+--Édouard! méchant enfant! s'écria Mme de Villefort en arrachant le
+livre mutilé des mains de son fils, vous êtes insupportable, vous nous
+étourdissez. Laissez-nous, et allez rejoindre votre soeur Valentine chez
+bon-papa Noirtier.
+
+--L'album... dit Édouard.
+
+--Comment, l'album?
+
+--Oui: je veux l'album....
+
+--Pourquoi avez-vous découpé les dessins?
+
+--Parce que cela m'amuse.
+
+--Allez-vous-en! allez!
+
+--Je ne m'en irai pas si l'on ne me donne pas l'album, fit, en
+s'établissant dans un grand fauteuil, l'enfant, fidèle à son habitude de
+ne jamais céder.
+
+--Tenez, et laissez-nous tranquilles», dit Mme de Villefort.
+
+Et elle donna l'album à Édouard, qui partit accompagné de sa mère.
+
+Le comte suivit des yeux Mme de Villefort.
+
+«Voyons si elle fermera la porte derrière lui», murmura-t-il.
+
+Mme de Villefort ferma la porte avec le plus grand soin derrière
+l'enfant; le comte ne parut pas s'en apercevoir.
+
+Puis, en jetant un dernier regard autour d'elle, la jeune femme revint
+s'asseoir sur sa causeuse.
+
+«Permettez-moi de vous faire observer, madame, dit le comte avec cette
+bonhomie que nous lui connaissons, que vous êtes bien sévère pour ce
+charmant espiègle.
+
+--Il le faut bien, monsieur, répliqua Mme de Villefort avec un
+véritable aplomb de mère.
+
+--C'est son Cornelius Nepos que récitait M. Édouard en parlant du roi
+Mithridate, dit le comte, et vous l'avez interrompu dans une citation
+qui prouve que son précepteur n'a point perdu son temps avec lui, et que
+votre fils est fort avancé pour son âge.
+
+--Le fait est, monsieur le comte, répondit la mère flattée doucement,
+qu'il a une grande facilité et qu'il apprend tout ce qu'il veut. Il n'a
+qu'un défaut, c'est d'être très volontaire; mais, à propos de ce qu'il
+disait, est-ce que vous croyez, par exemple, monsieur le comte, que
+Mithridate usât de ces précautions et que ces précautions pussent être
+efficaces?
+
+--J'y crois si bien, madame, que, moi qui vous parle, j'en ai usé pour
+ne pas être empoisonné à Naples, à Palerme et à Smyrne, c'est-à-dire
+dans trois occasions où, sans cette précaution, j'aurais pu laisser ma
+vie.
+
+--Et le moyen vous a réussi?
+
+--Parfaitement.
+
+--Oui, c'est vrai; je me rappelle que vous m'avez déjà raconté quelque
+chose de pareil à Pérouse.
+
+--Vraiment! fit le comte avec une surprise admirablement jouée; je ne me
+rappelle pas, moi.
+
+--Je vous demandais si les poisons agissaient également et avec une
+semblable énergie sur les hommes du Nord et sur les hommes du Midi, et
+vous me répondîtes même que les tempéraments froids et lymphatiques des
+Septentrionaux ne présentaient pas la même aptitude que la riche et
+énergique nature des gens du Midi.
+
+--C'est vrai, dit Monte-Cristo; j'ai vu des Russes dévorer, sans être
+incommodés, des substances végétales qui eussent tué infailliblement un
+Napolitain ou un Arabe.
+
+--Ainsi, vous le croyez, le résultat serait encore plus sûr chez nous
+qu'en Orient, et au milieu de nos brouillards et de nos pluies, un homme
+s'habituerait plus facilement que sous une chaude latitude à cette
+absorption progressive du poison?
+
+--Certainement; bien entendu, toutefois, qu'on ne sera prémuni que
+contre le poison auquel on se sera habitué.
+
+--Oui, je comprends; et comment vous habitueriez-vous, vous, par
+exemple, ou plutôt comment vous êtes-vous habitué?
+
+--C'est bien facile. Supposez que vous sachiez d'avance de quel poison
+on doit user contre vous.... Supposez que ce poison soit de la...
+brucine, exemple....
+
+--La brucine se tire de la fausse angusture, je crois, dit Mme de
+Villefort.
+
+--Justement, madame, répondit Monte-Cristo; mais je crois qu'il ne me
+reste pas grand-chose à vous apprendre; recevez mes compliments: de
+pareilles connaissances sont rares chez les femmes.
+
+--Oh! je l'avoue, dit Mme de Villefort, j'ai la plus violente passion
+pour les sciences occultes qui parlent à l'imagination comme une poésie,
+et se résolvent en chiffres comme une équation algébrique; mais
+continuez, je vous prie: ce que vous me dites m'intéresse au plus haut
+point.
+
+--Eh bien, reprit Monte-Cristo, supposez que ce poison soit de la
+brucine, par exemple, et que vous en preniez un milligramme le premier
+jour, deux milligrammes le second, eh bien, au bout de dix jours vous
+aurez un centigramme; au bout de vingt jours, en augmentant d'un autre
+milligramme, vous aurez trois centigrammes, c'est-à-dire une dose que
+vous supporterez sans inconvénient, et qui serait déjà fort dangereuse
+pour une autre personne qui n'aurait pas pris les mêmes précautions que
+vous; enfin, au bout d'un mois, en buvant de l'eau dans la même carafe,
+vous tuerez la personne qui aura bu cette eau en même temps que vous,
+sans vous apercevoir autrement que par un simple malaise qu'il y ait eu
+une substance vénéneuse quelconque mêlée à cette eau.
+
+--Vous ne connaissez pas d'autre contrepoison?
+
+--Je n'en connais pas.
+
+--J'avais souvent lu et relu cette histoire de Mithridate, dit Mme de
+Villefort pensive, et je l'avais prise pour une fable.
+
+--Non, madame; contre l'habitude de l'histoire, c'est une vérité. Mais
+ce que vous me dites là, madame, ce que vous me demandez n'est point le
+résultat d'une question capricieuse, puisqu'il y a deux ans déjà vous
+m'avez fait des questions pareilles, et que vous me dites que depuis
+longtemps cette histoire de Mithridate vous préoccupait.
+
+--C'est vrai, monsieur, les deux études favorites de ma jeunesse ont été
+la botanique et la minéralogie, et puis, quand j'ai su plus tard que
+l'emploi des simples expliquait souvent toute l'histoire des peuples et
+toute la vie des individus d'Orient, comme les fleurs expliquent toute
+leur pensée amoureuse, j'ai regretté de n'être pas homme pour devenir un
+Flamel, un Fontana ou un Cabanis.
+
+--D'autant plus, madame, reprit Monte-Cristo, que les Orientaux ne se
+bornent point, comme Mithridate, à se faire des poisons une cuirasse,
+ils s'en font aussi un poignard; la science devient entre leurs mains
+non seulement une arme défensive, mais encore fort souvent offensive;
+l'une sert contre leurs souffrances physiques, l'autre contre leurs
+ennemis; avec l'opium, avec la belladone, avec la fausse angusture, le
+bois de couleuvre, le laurier-cerise, ils endorment ceux qui voudraient
+les réveiller. Il n'est pas une de ces femmes, égyptienne, turque ou
+grecque, qu'ici vous appelez de bonnes femmes, qui ne sache en fait de
+chimie de quoi stupéfier un médecin, et en fait de psychologie de quoi
+épouvanter un confesseur.
+
+--Vraiment! dit Mme de Villefort, dont les yeux brillaient d'un feu
+étrange à cette conversation.
+
+--Eh! mon Dieu! oui, madame, continua Monte-Cristo, les drames secrets
+de l'Orient se nouent et se dénouent ainsi, depuis la plante qui fait
+aimer jusqu'à la plante qui fait mourir; depuis le breuvage qui ouvre le
+ciel jusqu'à celui qui vous plonge un homme dans l'enfer. Il y a autant
+de nuances de tous genres qu'il y a de caprices et de bizarreries dans
+la nature humaine, physique et morale; et je dirai plus, l'art de ces
+chimistes sait accommoder admirablement le remède et le mal à ses
+besoins d'amour ou à ses désirs de vengeance.
+
+--Mais, monsieur, reprit la jeune femme, ces sociétés orientales au
+milieu desquelles vous avez passé une partie de votre existence sont
+donc fantastiques comme les contes qui nous viennent de leur beau pays?
+un homme y peut donc être supprimé impunément? c'est donc en réalité la
+Bagdad ou la Bassora de M. Galland? Les sultans et les vizirs qui
+régissent ces sociétés, et qui constituent ce qu'on appelle en France le
+gouvernement, sont donc sérieusement des Haroun-al-Raschid et des
+Giaffar qui non seulement pardonnent à un empoisonneur, mais encore le
+font premier ministre si le crime a été ingénieux, et qui, dans ce cas,
+en font graver l'histoire en lettres d'or pour se divertir aux heures de
+leur ennui?
+
+--Non, madame, le fantastique n'existe plus même en Orient: il y a
+là-bas aussi, déguisés sous d'autres noms et cachés sous d'autres
+costumes, des commissaires de police, des juges d'instruction, des
+procureurs du roi et des experts. On y pend, on y décapite et l'on y
+empale très agréablement les criminels; mais ceux-ci en fraudeurs
+adroits, ont su dépister la justice humaine et assurer le succès de
+leurs entreprises par des combinaisons habiles. Chez nous, un niais
+possédé du démon de la haine ou de la cupidité, qui a un ennemi à
+détruire ou un grand-parent à annihiler, s'en va chez un épicier, lui
+donne un faux nom qui le fait découvrir bien mieux que son nom
+véritable, et achète, sous prétexte que les rats l'empêchent de dormir,
+cinq à six grammes d'arsenic; s'il est très adroit, il va chez cinq ou
+six épiciers, et n'en est que cinq ou six fois mieux reconnu; puis,
+quand il possède son spécifique, il administre à son ennemi, à son
+grand-parent, une dose d'arsenic qui ferait crever un mammouth ou un
+mastodonte, et qui, sans rime ni raison, fait pousser à la victime des
+hurlements qui mettent tout le quartier en émoi. Alors arrive une nuée
+d'agents de police et de gendarmes, on envoie chercher un médecin qui
+ouvre le mort et récolte dans son estomac et dans ses entrailles
+l'arsenic à la cuiller. Le lendemain, cent journaux racontent le fait
+avec le nom de la victime et du meurtrier. Dès le soir même, l'épicier
+ou les épiciers vient ou viennent dire: «C'est moi qui ai vendu
+l'arsenic à monsieur.» Et plutôt que de ne pas reconnaître l'acquéreur,
+ils en reconnaîtront vingt; alors le niais criminel est pris,
+emprisonné, interrogé, confronté, confondu, condamné et guillotiné; ou
+si c'est une femme de quelque valeur, on l'enferme pour la vie. Voilà
+comme vos Septentrionaux entendent la chimie, madame. Desrues cependant
+était plus fort que cela, je dois l'avouer.
+
+--Que voulez-vous! monsieur, dit en riant la jeune femme, on fait ce
+qu'on peut. Tout le monde n'a pas le secret des Médicis ou des Borgia.
+
+--Maintenant, dit le comte en haussant les épaules, voulez-vous que je
+vous dise ce qui cause toutes ces inepties? C'est que sur vos théâtres,
+à ce dont j'ai pu juger du moins en lisant les pièces qu'on y joue, on
+voit toujours des gens avaler le contenu d'une fiole ou mordre le chaton
+d'une bague et tomber raides morts: cinq minutes après, le rideau
+baisse; les spectateurs sont dispersés. On ignore les suites du meurtre;
+on ne voit jamais ni le commissaire de police avec son écharpe, ni le
+caporal avec ses quatre hommes, et cela autorise beaucoup de pauvres
+cerveaux à croire que les choses se passent ainsi. Mais sortez un peu de
+France, allez soit à Alep soit au Caire, soit seulement à Naples et à
+Rome, et vous verrez passer par la rue des gens droits, frais et roses
+dont le Diable boiteux, s'il vous effleurait de son manteau, pourrait
+vous dire: «Ce monsieur est empoisonné depuis trois semaines, et il sera
+tout à fait mort dans un mois.»
+
+--Mais alors, dit Mme de Villefort, ils ont donc retrouvé le secret de
+cette fameuse aqua-tofana que l'on me disait perdu à Pérouse.
+
+--Eh, mon Dieu! madame, est-ce que quelque chose se perd chez les
+hommes! Les arts se déplacent et font le tour du monde; les choses
+changent de nom, voilà tout, et le vulgaire s'y trompe; mais c'est
+toujours le même résultat, le poison porte particulièrement sur tel ou
+tel organe; l'un sur l'estomac, l'autre sur le cerveau, l'autre sur les
+intestins. Eh bien, le poison détermine une toux, cette toux une
+fluxion de poitrine ou telle autre maladie cataloguée au livre de la
+science, ce qui ne l'empêche pas d'être parfaitement mortelle, et qui,
+ne le fût-elle pas, le deviendrait grâce aux remèdes que lui
+administrent les naïfs médecins, en général fort mauvais chimistes, et
+qui tourneront pour ou contre la maladie, comme il vous plaira, et voilà
+un homme tué avec art et dans toutes les règles, sur lequel la justice
+n'a rien à apprendre, comme disait un horrible chimiste de mes amis,
+l'excellent abbé Ademonte de Taormine, en Sicile, lequel avait fort
+étudié ces phénomènes nationaux.
+
+--C'est effrayant, mais c'est admirable, dit la jeune femme immobile
+d'attention; je croyais, je l'avoue, toutes ces histoires des inventions
+du Moyen Âge?
+
+--Oui, sans doute, mais qui se sont encore perfectionnées de nos jours.
+À quoi donc voulez-vous que servent le temps, les encouragements, les
+médailles, les croix, les prix Montyon, si ce n'est pour mener la
+société vers sa plus grande perfection? Or, l'homme ne sera parfait que
+lorsqu'il saura créer et détruire comme Dieu, il sait déjà détruire,
+c'est la moitié du chemin de fait.
+
+--De sorte, reprit Mme de Villefort revenant invariablement à son but,
+que les poisons des Borgia, des Médicis, des René, des Ruggieri, et plus
+tard probablement du baron de Trenk, dont ont tant abusé le drame
+moderne et le roman....
+
+--Étaient des objets d'art, madame, pas autre chose, répondit le comte.
+Croyez-vous que le vrai savant s'adresse banalement à l'individu même?
+Non pas. La science aime les ricochets, les tours de force, la
+fantaisie, si l'on peut dire cela. Ainsi, par exemple cet excellent abbé
+Adelmonte, dont je vous parlais tout à l'heure, avait fait, sous ce
+rapport, des expériences étonnantes.
+
+--Vraiment!
+
+--Oui, je vous en citerai une seule. Il avait un fort beau jardin plein
+de légumes, de fleurs et de fruits; parmi ces légumes, il choisissait le
+plus honnête de tous, un chou, par exemple. Pendant trois jours il
+arrosait ce chou avec une dissolution d'arsenic; le troisième jour, le
+chou tombait malade et jaunissait, c'était le moment de le couper; pour
+tous il paraissait mûr et conservait son apparence honnête: pour l'abbé
+Adelmonte seul il était empoisonné. Alors, il apportait le chou chez
+lui, prenait un lapin--l'abbé Adelmonte avait une collection de lapins,
+de chats et de cochons d'Inde qui ne le cédait en rien à sa collection
+de légumes, de fleurs et de fruits--l'abbé Adelmonte prenait donc un
+lapin et lui faisait manger une feuille de chou, le lapin mourait. Quel
+est le juge d'instruction qui oserait trouver à redire à cela, et quel
+est le procureur du roi qui s'est jamais avisé de dresser contre M.
+Magendie ou M. Flourens un réquisitoire à propos des lapins, des cochons
+d'Inde et des chats qu'ils ont tués? Aucun. Voilà donc le lapin mort
+sans que la justice s'en inquiète. Ce lapin mort, l'abbé Adelmonte le
+fait vider par sa cuisinière et jette les intestins sur un fumier. Sur
+ce fumier, il y a une poule, elle becquette ces intestins, tombe malade
+à son tour et meurt le lendemain. Au moment où elle se débat dans les
+convulsions de l'agonie, un vautour passe (il y a beaucoup de vautours
+dans le pays d'Adelmonte), celui-là fond sur le cadavre, l'emporte sur
+un rocher et en dîne. Trois jours après, le pauvre vautour, qui, depuis
+ce repas, s'est trouvé constamment indisposé, se sent pris d'un
+étourdissement au plus haut de la nue; il roule dans le vide et vient
+tomber lourdement dans votre vivier; le brochet, l'anguille et la murène
+mangent goulûment, vous savez cela, ils mordent le vautour.... Eh bien,
+supposez que le lendemain l'on serve sur votre table cette anguille, ce
+brochet ou cette murène, empoisonnés à la quatrième génération, votre
+convive, lui, sera empoisonné à la cinquième et mourra au bout de huit
+ou dix jours de douleurs d'entrailles, de maux de coeur, d'abcès au
+pylore. On fera l'autopsie, et les médecins diront: «Le sujet est mort
+d'une tumeur au foie ou d'une fièvre typhoïde.»
+
+--Mais, dit Mme de Villefort, toutes ces circonstances, que vous
+enchaînez les unes aux autres peuvent être rompues par le moindre
+accident; le vautour peut ne pas passer à temps ou tomber à cent pas du
+vivier.
+
+--Ah! voilà justement où est l'art: pour être un grand chimiste en
+Orient, il faut diriger le hasard; on y arrive.»
+
+Mme de Villefort était rêveuse et écoutait.
+
+«Mais, dit-elle, l'arsenic est indélébile; de quelque façon qu'on
+l'absorbe, il se retrouvera dans le corps de l'homme, du moment où il
+sera entré en quantité suffisante pour donner la mort.
+
+--Bien! s'écria Monte-Cristo, bien! voilà justement ce que je dis à ce
+bon Adelmonte.
+
+«Il réfléchit, sourit, et me répondit par un proverbe sicilien, qui est
+aussi, je crois, un proverbe français: «Mon enfant, le monde n'a pas été
+fait en un jour, mais en sept; revenez dimanche.»
+
+«Le dimanche suivant, je revins; au lieu d'avoir arrosé son chou avec de
+l'arsenic, il l'avait arrosé avec une dissolution de sel à bas de
+strychnine, _strychnos colubrina_, comme disent les savants. Cette fois
+le chou n'avait pas l'air malade le moins du monde; aussi le lapin ne
+s'en défia-t-il point, aussi cinq minutes après le lapin était-il mort;
+la poule mangea le lapin, et le lendemain elle était trépassée. Alors
+nous fîmes les vautours, nous emportâmes la poule et nous l'ouvrîmes.
+Cette fois tous les symptômes particuliers avaient disparu, et il ne
+restait que les symptômes généraux. Aucune indication particulière dans
+aucun organe; exaspération du système nerveux, voilà tout, et trace de
+congestion cérébrale, pas davantage; la poule n'avait pas été
+empoisonnée, elle était morte d'apoplexie. C'est un cas rare chez les
+poules, je le sais bien, mais fort commun chez les hommes.»
+
+Mme de Villefort paraissait de plus en plus rêveuse.
+
+«C'est bien heureux, dit-elle, que de pareilles substances ne puissent
+être préparées que par des chimistes, car, en vérité, la moitié du monde
+empoisonnerait l'autre.
+
+--Par des chimistes ou des personnes qui s'occupent de chimie, répondit
+négligemment Monte-Cristo.
+
+--Et puis, dit Mme de Villefort s'arrachant elle-même et avec effort à
+ses pensées, si savamment préparé qu'il soit, le crime est toujours le
+crime: et s'il échappe à l'investigation humaine, il n'échappe pas au
+regard de Dieu. Les Orientaux sont plus forts que nous sur les cas de
+conscience, et ont prudemment supprimé l'enfer; voilà tout.
+
+--Eh! madame, ceci est un scrupule qui doit naturellement naître dans
+une âme honnête comme la vôtre, mais qui en serait bientôt déraciné par
+le raisonnement. Le mauvais côté de la pensée humaine sera toujours
+résumé par ce paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, vous savez: «Le
+mandarin qu'on tue à cinq mille lieues en levant le bout du doigt.» La
+vie de l'homme se passe à faire de ces choses-là, et son intelligence
+s'épuise à les rêver. Vous trouvez fort peu de gens qui s'en aillent
+brutalement planter un couteau dans le coeur de leur semblable ou qui
+administrent, pour le faire disparaître de la surface du globe, cette
+quantité d'arsenic que nous disions tout à l'heure. C'est là réellement
+une excentricité ou une bêtise. Pour en arriver là, il faut que le sang
+se chauffe à trente-six degrés, que le pouls batte à quatre-vingt-dix
+pulsations, et que l'âme sorte de ses limites ordinaires; mais si,
+passant, comme cela se pratique en philologie, du mot au synonyme
+mitigé, vous faites une simple élimination; au lieu de commettre un
+ignoble assassinat, si vous écartez purement et simplement de votre
+chemin celui qui vous gêne, et cela sans choc, sans violence, sans
+l'appareil de ces souffrances, qui, devenant un supplice, font de la
+victime un martyr, et de celui qui agit un carnifex dans toute la force
+du mot; s'il n'y a ni sang, ni hurlements, ni contorsions, ni surtout
+cette horrible et compromettante instantanéité de l'accomplissement,
+alors vous échappez au coup de la loi humaine qui vous dit: «Ne trouble
+pas la société!» Voilà comment procèdent et réussissent les gens
+d'Orient, personnages graves et flegmatiques, qui s'inquiètent peu des
+questions de temps dans les conjonctures d'une certaine importance.
+
+--Il reste la conscience, dit Mme de Villefort d'une voix émue et avec
+un soupir étouffé.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, oui, heureusement, il reste la conscience, sans
+quoi l'on serait fort malheureux. Après toute action un peu vigoureuse,
+c'est la conscience qui nous sauve car elle nous fournit mille bonnes
+excuses dont seuls nous sommes juges; et ces raisons, si excellentes
+qu'elles soient pour nous conserver le sommeil, seraient peut-être
+médiocres devant un tribunal pour nous conserver la vie. Ainsi Richard
+III, par exemple, a dû être merveilleusement servi par la conscience
+après la suppression des deux enfants d'Édouard IV, en effet, il pouvait
+se dire: «Ces deux enfants d'un roi cruel et persécuteur, et qui
+avaient hérité les vices de leur père, que moi seul ai su reconnaître
+dans leurs inclinations juvéniles; ces deux enfants me gênaient pour
+faire la félicité du peuple anglais, dont ils eussent infailliblement
+fait le malheur.» Ainsi fut servie par sa conscience Lady Macbeth, qui
+voulait, quoi qu'en ait dit Shakespeare, donner un trône, non à son
+mari, mais à son fils. Ah! l'amour maternel est une si grande vertu, un
+si puissant mobile, qu'il fait excuser bien des choses; aussi, après la
+mort de Duncan, Lady Macbeth eut-elle été fort malheureuse sans sa
+conscience.»
+
+Mme de Villefort absorbait avec avidité ces effrayantes maximes et ces
+horribles paradoxes débités par le comte avec cette naïve ironie qui lui
+était particulière.
+
+Puis après un instant de silence:
+
+«Savez-vous, dit-elle, monsieur le comte, que vous êtes un terrible
+argumentateur, et que vous voyez le monde sous un jour quelque peu
+livide! Est-ce donc en regardant l'humanité à travers les alambics et
+les cornues que vous l'avez jugée telle? Car vous aviez raison, vous
+êtes un grand chimiste, et cet élixir que vous avez fait prendre à mon
+fils, et qui l'a si rapidement rappelé à la vie....
+
+--Oh! ne vous y fiez pas, madame, dit Monte-Cristo, une goutte de cet
+élixir a suffi pour rappeler à la vie cet enfant qui se mourait, mais
+trois gouttes eussent poussé le sang à ses poumons de manière à lui
+donner des battements de coeur; six lui eussent coupé la respiration, et
+causé une syncope beaucoup plus grave que celle dans laquelle il se
+trouvait; dix enfin l'eussent foudroyé. Vous savez, madame, comme je
+l'ai écarté vivement de ces flacons auxquels il avait l'imprudence de
+toucher?
+
+--C'est donc un poison terrible?
+
+--Oh! mon Dieu, non! D'abord, admettons ceci, que le mot poison n'existe
+pas, puisqu'on se sert en médecine des poisons les plus violents, qui
+deviennent, par la façon dont ils sont administrés, des remèdes
+salutaires.
+
+--Qu'était-ce donc alors?
+
+--C'était une savante préparation de mon ami, cet excellent abbé
+Adelmonte, et dont il m'a appris à me servir.
+
+--Oh! dit Mme de Villefort, ce doit être un excellent antispasmodique.
+
+--Souverain, madame, vous l'avez vu, répondit le comte, et j'en fais un
+usage fréquent, avec toute la prudence possible, bien entendu,
+ajouta-t-il en riant.
+
+--Je le crois, répliqua sur le même ton Mme de Villefort. Quant à moi,
+si nerveuse et si prompte à m'évanouir, j'aurais besoin d'un docteur
+Adelmonte pour m'inventer des moyens de respirer librement et me
+tranquilliser sur la crainte que j'éprouve de mourir un beau jour
+suffoquée. En attendant, comme la chose est difficile à trouver en
+France, et que votre abbé n'est probablement pas disposé à faire pour
+moi le voyage de Paris, je m'en tiens aux antispasmodiques de M.
+Planche, et la menthe et les gouttes d'Hoffmann jouent chez moi un grand
+rôle. Tenez, voici des pastilles que je me fais faire exprès; elles sont
+à double dose.»
+
+Monte-Cristo ouvrit la boîte d'écaille que lui présentait la jeune
+femme, et respira l'odeur des pastilles en amateur digne d'apprécier
+cette préparation.
+
+«Elles sont exquises, dit-il, mais soumises à la nécessité de la
+déglutition, fonction qui souvent est impossible à accomplir de la part
+de la personne évanouie. J'aime mieux mon spécifique.
+
+--Mais, bien certainement, moi aussi, je le préférerais d'après les
+effets que j'en ai vus surtout; mais c'est un secret sans doute, et je
+ne suis pas assez indiscrète pour vous le demander.
+
+--Mais moi, madame, dit Monte-Cristo en se levant, je suis assez galant
+pour vous l'offrir.
+
+--Oh! monsieur.
+
+--Seulement rappelez-vous une chose: c'est qu'à petite dose c'est un
+remède, à forte dose c'est un poison. Une goutte rend la vie, comme vous
+l'avez vu; cinq ou six tueraient infailliblement, et d'une façon
+d'autant plus terrible, qu'étendues dans un verre de vin, elles n'en
+changeraient aucunement le goût. Mais je m'arrête, madame, j'aurais
+presque l'air de vous conseiller.»
+
+Six heures et demie venaient de sonner, on annonça une amie de Mme de
+Villefort, qui venait dîner avec elle.
+
+«Si j'avais l'honneur de vous voir pour la troisième ou quatrième fois,
+monsieur le comte, au lieu de vous voir pour la seconde, dit Mme de
+Villefort; si j'avais l'honneur d'être votre amie, au lieu d'avoir tout
+bonnement le bonheur d'être votre obligée, j'insisterais pour vous
+retenir à dîner, et je ne me laisserais pas battre par un premier refus.
+
+--Mille grâces, madame, répondit Monte-Cristo, j'ai moi-même un
+engagement auquel je ne puis manquer. J'ai promis de conduire au
+spectacle une princesse grecque de mes amies, qui n'a pas encore vu le
+Grand Opéra, et qui compte sur moi pour l'y mener.
+
+--Allez, monsieur, mais n'oubliez pas ma recette.
+
+--Comment donc, madame! il faudrait pour cela oublier l'heure de
+conversation que je viens de passer près de vous: ce qui est tout à fait
+impossible.
+
+Monte-Cristo salua et sortit.
+
+Mme de Villefort demeura rêveuse.
+
+«Voilà un homme étrange, dit-elle, et qui m'a tout l'air de s'appeler,
+de son nom de baptême, Adelmonte.»
+
+Quant à Monte-Cristo, le résultat avait dépassé son attente.
+
+«Allons, dit-il en s'en allant, voilà une bonne terre, je suis convaincu
+que le grain qu'on y laisse tomber n'y avorte pas.»
+
+Et le lendemain, fidèle à sa promesse, il envoya la recette demandée.
+
+
+
+
+LIII
+
+Robert le diable.
+
+
+La raison de l'Opéra était d'autant meilleure à donner qu'il y avait ce
+soir-là solennité à l'Académie royale de musique. Levasseur, après une
+longue indisposition, rentrait par le rôle de Bertram, et, comme
+toujours, l'oeuvre du maestro à la mode avait attiré la plus brillante
+société de Paris.
+
+Morcerf, comme la plupart des jeunes gens riches, avait sa stalle
+d'orchestre, plus dix loges de personnes de sa connaissance auxquelles
+il pouvait aller demander une place sans compter celle à laquelle il
+avait droit dans la loge des lions.
+
+Château-Renaud avait la stalle voisine de la sienne.
+
+Beauchamp, en sa qualité de journaliste, était roi de la salle et avait
+sa place partout.
+
+Ce soir-là, Lucien Debray avait la disposition de la loge du ministre,
+et il l'avait offerte au comte de Morcerf, lequel, sur le refus de
+Mercédès, l'avait envoyée à Danglars, en lui faisant dire qu'il irait
+probablement faire dans la soirée une visite à la baronne et à sa fille,
+si ces dames voulaient bien accepter la loge qu'il leur proposait. Ces
+dames n'avaient eu garde de refuser. Nul n'est friand de loges qui ne
+coûtent rien comme un millionnaire.
+
+Quant à Danglars, il avait déclaré que ses principes politiques et sa
+qualité de député de l'opposition ne lui permettaient pas d'aller dans
+la loge du ministre. En conséquence, la baronne avait écrit à Lucien de
+la venir prendre, attendu qu'elle ne pouvait pas aller à l'Opéra seule
+avec Eugénie.
+
+En effet, si les deux femmes y eussent été seules, on eût, certes,
+trouvé cela fort mauvais; tandis que Mlle Danglars allant à l'Opéra avec
+sa mère et l'amant de sa mère il n'y avait rien à dire: il faut bien
+prendre le monde comme il est fait.
+
+La toile se leva, comme d'habitude, sur une salle à peu près vide. C'est
+encore une habitude de notre fashion parisienne, d'arriver au spectacle
+quand le spectacle est commencé: il en résulte que le premier acte se
+passe, de la part des spectateurs arrivés, non pas à regarder ou à
+écouter la pièce, mais à regarder entrer les spectateurs qui arrivent,
+et à ne rien entendre que le bruit des portes et celui des
+conversations.
+
+«Tiens! dit tout à coup Albert en voyant s'ouvrir une loge de côté de
+premier rang, tiens! la comtesse G...»
+
+--Qu'est-ce que c'est que la comtesse G...? demanda Château-Renaud.
+
+--Oh! par exemple, baron, voici une question que je ne vous pardonne
+pas; vous demandez ce que c'est que la comtesse G...?
+
+--Ah! c'est vrai, dit Château-Renaud, n'est-ce pas cette charmante
+Vénitienne?
+
+--Justement.»
+
+En ce moment la comtesse G... aperçut Albert et échangea avec lui un
+salut accompagné d'un sourire.
+
+«Vous la connaissez? dit Château-Renaud.
+
+--Oui, fit Albert; je lui ai été présenté à Rome par Franz.
+
+--Voudrez-vous me rendre à Paris le même service que Franz vous a rendu
+à Rome?
+
+--Bien volontiers.
+
+--Chut!» cria le public.
+
+Les deux jeunes gens continuèrent leur conversation, sans paraître
+s'inquiéter le moins du monde du désir que paraissait éprouver le
+parterre d'entendre la musique.
+
+«Elle était aux courses du Champ-de-Mars, dit Château-Renaud.
+
+--Aujourd'hui?
+
+--Oui.
+
+--Tiens! au fait, il y avait courses. Étiez-vous engagé?
+
+--Oh! pour une misère, pour cinquante louis.
+
+--Et qui a gagné?
+
+--Nautilus; je pariais pour lui.
+
+--Mais il y avait trois courses?
+
+--Oui. Il y avait le prix du Jockey-Club, une coupe d'or. Il s'est même
+passé une chose assez bizarre.
+
+--Laquelle?
+
+--Chut donc! cria le public.
+
+--Laquelle? répéta Albert.
+
+--C'est un cheval et un jockey complètement inconnus qui ont gagné cette
+course.
+
+--Comment?
+
+--Oh! mon Dieu, oui, personne n'avait fait attention à un cheval inscrit
+sous le nom de _Vampa_ et à un jockey inscrit sous le nom de _Job_,
+quand on a vu s'avancer tout à coup un admirable alezan et un jockey
+gros comme le poing; on a été obligé de lui fourrer vingt livres de
+plomb dans ses poches, ce qui ne l'a pas empêché d'arriver au but trois
+longueurs de cheval avant _Ariel et Barbaro_, qui couraient avec lui.
+
+--Et l'on n'a pas su à qui appartenaient le cheval et le jockey?
+
+--Non.
+
+--Vous dites que ce cheval était inscrit sous le nom de....
+
+--_Vampa_.
+
+--Alors, dit Albert, je suis plus avancé que vous, je sais à qui il
+appartenait, moi.
+
+--Silence donc!» cria pour la troisième fois le parterre.
+
+Cette fois la levée de boucliers était si grande, que les deux jeunes
+gens s'aperçurent enfin que c'était à eux que le public s'adressait. Ils
+se retournèrent un instant, cherchant dans cette foule un homme qui prit
+la responsabilité de ce qu'ils regardaient comme une impertinence; mais
+personne ne réitéra l'invitation, et ils se retournèrent vers la scène.
+En ce moment la loge du ministre s'ouvrait, et Mme Danglars, sa fille et
+Lucien Debray prenaient leurs places.
+
+«Ah! ah! dit Château-Renaud, voilà des personnes de votre connaissance,
+vicomte. Que diable regardez-vous donc à droite? On vous cherche.»
+
+Albert se retourna et ses yeux rencontrèrent effectivement ceux de la
+baronne Danglars, qui lui fit avec son éventail un petit salut. Quant à
+Mlle Eugénie, ce fut à peine si ses grands yeux noirs daignèrent
+s'abaisser jusqu'à l'orchestre.
+
+«En vérité, mon cher, dit Château-Renaud, je ne comprends point, à part
+la mésalliance, et je ne crois point que ce soit cela qui vous préoccupe
+beaucoup; je ne comprends pas, dis-je, à part la mésalliance, ce que
+vous pouvez avoir contre Mlle Danglars; c'est en vérité une fort belle
+personne.
+
+--Fort belle, certainement, dit Albert; mais je vous avoue qu'en fait de
+beauté j'aimerais mieux quelque chose de plus doux, de plus suave, de
+plus féminin, enfin.
+
+--Voilà bien les jeunes gens, dit Château-Renaud qui, en sa qualité
+d'homme de trente ans, prenait avec Morcerf des airs paternels; ils ne
+sont jamais satisfaits. Comment, mon cher! on vous trouve une fiancée
+bâtie sur le modèle de la Diane chasseresse et vous n'êtes pas content!
+
+--Eh bien, justement, j'aurais mieux aimé quelque chose dans le genre de
+la Vénus de Milo ou de Capoue. Cette Diane chasseresse, toujours au
+milieu de ses nymphes, m'épouvante un peu, j'ai peur qu'elle ne me
+traite en Actéon.»
+
+En effet, un coup d'oeil jeté sur la jeune fille pouvait presque
+expliquer le sentiment que venait d'avouer Morcerf. Mlle Danglars était
+belle, mais, comme l'avait dit Albert, d'une beauté un peu arrêtée: ses
+cheveux étaient d'un beau noir, mais dans leurs ondes naturelles on
+remarquait une certaine rébellion à la main qui voulait leur imposer sa
+volonté; ses yeux, noirs comme ses cheveux, encadrés sous de magnifiques
+sourcils qui n'avaient qu'un défaut, celui de se froncer quelquefois,
+étaient surtout remarquables par une expression de fermeté qu'on était
+étonné de trouver dans le regard d'une femme; son nez avait les
+proportions exactes qu'un statuaire eût données à celui de Junon: sa
+bouche seule était trop grande, mais garnie de belles dents que
+faisaient ressortir encore des lèvres dont le carmin trop vif tranchait
+avec la pâleur de son teint; enfin un signe noir placé au coin de la
+bouche, et plus large que ne le sont d'ordinaire ces sortes de caprices
+de la nature, achevait de donner à cette physionomie ce caractère décidé
+qui effrayait quelque peu Morcerf.
+
+D'ailleurs, tout le reste de la personne d'Eugénie s'alliait avec cette
+tête que nous venons d'essayer de décrire. C'était, comme l'avait dit
+Château-Renaud, la Diane chasseresse, mais avec quelque chose encore de
+plus ferme et de plus musculeux dans sa beauté.
+
+Quant à l'éducation, qu'elle avait reçue, s'il y avait un reproche à lui
+faire, c'est que, comme certains points de sa physionomie, elle semblait
+un peu appartenir à un autre sexe. En effet, elle parlait deux ou trois
+langues, dessinait facilement, faisait des vers et composait de la
+musique; elle était surtout passionnée pour ce dernier art, qu'elle
+étudiait avec une de ses amies de pension, jeune personne sans fortune,
+mais ayant toutes les dispositions possibles pour devenir, à ce que l'on
+assurait, une excellente cantatrice. Un grand compositeur portait,
+disait-on, à cette dernière, un intérêt presque paternel, et la faisait
+travailler avec l'espoir qu'elle trouverait un jour une fortune dans sa
+voix.
+
+Cette possibilité que Mlle Louise d'Armilly, c'était le nom de la jeune
+virtuose, entrât un jour au théâtre faisait que Mlle Danglars, quoique
+la recevant chez elle, ne se montrait point en public en sa compagnie.
+Du reste, sans avoir dans la maison du banquier la position indépendante
+d'une amie, Louise avait une position supérieure à celle des
+institutrices ordinaires.
+
+Quelques secondes après l'entrée de Mme Danglars dans sa loge, la toile
+avait baissé et, grâce à cette faculté, laissée par la longueur des
+entractes, de se promener au foyer ou de faire des visites pendant une
+demi-heure, l'orchestre s'était à peu près dégarni.
+
+Morcerf et Château-Renaud étaient sortis des premiers. Un instant Mme
+Danglars avait pensé que cet empressement d'Albert avait pour but de lui
+venir présenter ses compliments, et elle s'était penchée à l'oreille de
+sa fille pour lui annoncer cette visite, mais celle-ci s'était
+contentée de secouer la tête en souriant; et en même temps, comme pour
+prouver combien la dénégation d'Eugénie était fondée, Morcerf apparut
+dans une loge de côté du premier rang. Cette loge était celle de la
+comtesse G...
+
+«Ah! vous voilà, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui tendant la
+main avec toute la cordialité d'une vieille connaissance; c'est bien
+aimable à vous de m'avoir reconnue, et surtout de m'avoir donné la
+préférence pour votre première visite.
+
+--Croyez, madame, répondit Albert, que si j'eusse su votre arrivée à
+Paris et connu votre adresse, je n'eusse point attendu si tard. Mais
+veuillez me permettre de vous présenter M. le baron de Château-Renaud,
+mon ami, un des rares gentilshommes qui restent encore en France, et par
+lequel je viens d'apprendre que vous étiez aux courses du
+Champ-de-Mars.»
+
+Château-Renaud salua.
+
+«Ah! vous étiez aux courses, monsieur? dit vivement la comtesse.
+
+--Oui, madame.
+
+--Eh bien, reprit vivement Mme G..., pouvez-vous me dire à qui
+appartenait le cheval qui a gagné le prix du Jockey-Club?
+
+--Non, madame, dit Château-Renaud, et je faisais tout à l'heure la même
+question à Albert.
+
+--Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse? demanda Albert.
+
+--À quoi?
+
+--À connaître le maître du cheval?
+
+--Infiniment. Imaginez-vous.... Mais sauriez-vous qui, par hasard,
+vicomte?
+
+--Madame, vous alliez raconter une histoire: imaginez-vous, avez-vous
+dit.
+
+--Eh bien, imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et ce joli petit
+jockey à casaque rose m'avaient, à la première vue, inspiré une si vive
+sympathie, que je faisais des voeux pour l'un et pour l'autre,
+exactement comme si j'avais engagé sur eux la moitié de ma fortune;
+aussi, lorsque je les vis arriver au but, devançant les autres coureurs
+de trois longueurs de cheval, je fus si joyeuse que je me mis à battre
+des mains comme une folle. Figurez-vous mon étonnement lorsque, en
+rentrant chez moi, je rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose!
+Je crus que le vainqueur de la course demeurait par hasard dans la même
+maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la première
+chose que je vis fut la coupe d'or qui formait le prix gagné par le
+cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait un petit papier
+sur lequel étaient écrits ces mots: «À la comtesse G..., Lord Ruthwen.»
+
+--C'est justement cela, dit Morcerf.
+
+--Comment! c'est justement cela; que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que c'est Lord Ruthwen en personne.
+
+--Quel Lord Ruthwen?
+
+--Le nôtre, le vampire, celui du théâtre Argentina.
+
+--Vraiment! s'écria la comtesse; il est donc ici?
+
+--Parfaitement.
+
+--Et vous le voyez? vous le recevez? vous allez chez lui?
+
+--C'est mon ami intime, et M. de Château-Renaud lui-même a l'honneur de
+le connaître.
+
+--Qui peut vous faire croire que c'est lui qui a gagné?
+
+--Son cheval inscrit sous le nom de _Vampa_...
+
+--Eh bien, après?
+
+--Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux bandit qui m'avait
+fait prisonnier?
+
+--Ah! c'est vrai.
+
+--Et des mains duquel le comte m'a miraculeusement tiré?
+
+--Si fait.
+
+--Il s'appelait _Vampa_. Vous voyez bien que c'est lui.
+
+--Mais pourquoi m'a-t-il envoyé cette coupe, à moi?
+
+--D'abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort parlé de
+vous, comme vous pouvez le croire; ensuite parce qu'il aura été enchanté
+de retrouver une compatriote, et heureux de l'intérêt que cette
+compatriote prenait à lui.
+
+--J'espère bien que vous ne lui avez jamais raconté les folies que nous
+avons dites à son sujet!
+
+--Ma foi, je n'en jurerais pas, et cette façon de vous offrir cette
+coupe sous le nom de Lord Ruthwen....
+
+--Mais c'est affreux, il va m'en vouloir mortellement.
+
+--Son procédé est-il celui d'un ennemi?
+
+--Non, je l'avoue.
+
+--Eh bien!
+
+--Ainsi, il est à Paris?
+
+--Oui.
+
+--Et quelle sensation a-t-il faite?
+
+--Mais, dit Albert, on en a parlé huit jours, puis sont arrivés le
+couronnement de la reine d'Angleterre et le vol des diamants de Mlle
+Mars, et l'on n'a plus parlé que de cela.
+
+--Mon cher, dit Château-Renaud, on voit bien que le comte est votre ami,
+vous le traitez en conséquence. Ne croyez pas ce que vous dit Albert,
+madame la comtesse, il n'est au contraire question que du comte de
+Monte-Cristo à Paris. Il a d'abord débuté par envoyer à Mme Danglars des
+chevaux de trente mille francs; puis il a sauvé la vie à Mme de
+Villefort; puis il a gagné la course du Jockey-Club à ce qu'il paraît.
+Je maintiens au contraire, moi, quoi qu'en dise Morcerf, qu'on s'occupe
+encore du comte en ce moment, et qu'on ne s'occupera même plus que de
+lui dans un mois, s'il veut continuer de faire de l'excentricité, ce
+qui, au reste, paraît être sa manière de vivre ordinaire.
+
+--C'est possible, dit Morcerf; en attendant, qui donc a repris la loge
+de l'ambassadeur de Russie?
+
+--Laquelle? demanda la comtesse.
+
+--L'entre-colonne du premier rang; elle me semble parfaitement remise à
+neuf.
+
+--En effet, dit Château-Renaud. Est-ce qu'il y avait quelqu'un pendant le
+premier acte?
+
+--Où?
+
+--Dans cette loge?
+
+--Non, reprit la comtesse, je n'ai vu personne; ainsi, continua-t-elle,
+revenant à la première conversation, vous croyez que c'est votre comte
+de Monte-Cristo qui a gagné le prix?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Et qui m'a envoyé cette coupe?
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j'ai fort envie de
+la lui renvoyer.
+
+--Oh! n'en faites rien; il vous en enverrait une autre, taillée dans
+quelque saphir ou creusée dans quelque rubis. Ce sont ses manières
+d'agir; que voulez-vous, il faut le prendre comme il est.»
+
+En ce moment on entendit la sonnette qui annonçait que le deuxième acte
+allait commencer. Albert se leva pour regagner sa place.
+
+«Vous verrai-je? demanda la comtesse.
+
+--Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai m'informer si je
+puis vous être bon à quelque chose à Paris.
+
+--Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de Rivoli, 22,
+je suis chez moi pour mes amis. Vous voilà prévenus.»
+
+Les jeunes gens saluèrent et sortirent.
+
+En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les yeux
+fixés sur un seul point de la salle; leurs regards suivirent la
+direction générale, et s'arrêtèrent sur l'ancienne loge de l'ambassadeur
+de Russie. Un homme habillé de noir, de trente-cinq à quarante ans,
+venait d'y entrer avec une femme vêtue d'un costume oriental. La femme
+était de la plus grande beauté, et le costume d'une telle richesse que
+comme nous l'avons dit, tous les yeux s'étaient à l'instant tournés vers
+elle.
+
+«Eh! dit Albert, c'est Monte-Cristo et sa Grecque.»
+
+En effet, c'était le comte et Haydée.
+
+Au bout d'un instant, la jeune femme était l'objet de l'attention non
+seulement du parterre, mais de toute la salle; les femmes se penchaient
+hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des lustres cette
+cascade de diamants.
+
+Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui indique
+dans les masses assemblées un grand événement. Personne ne songea à
+crier silence. Cette femme si jeune, si belle, si éblouissante, était le
+plus curieux spectacle qu'on pût voir.
+
+Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement à Albert que la
+baronne désirait avoir sa visite dans l'entracte suivant.
+
+Morcerf était de trop bon goût pour se faire attendre quand on lui
+indiquait clairement qu'il était attendu. L'acte fini, il se hâta donc
+de monter dans l'avant-scène.
+
+Il salua les deux dames et tendit la main à Debray.
+
+La baronne l'accueillit avec un charmant sourire et Eugénie avec sa
+froideur habituelle.
+
+«Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme à bout, et qui vous
+appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui m'écrase de questions
+sur le comte, et qui veut que je sache d'où il est, d'où il vient, où il
+va; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi, et pour me tirer d'affaire,
+j'ai dit: «Demandez tout cela à Morcerf, il connaît son Monte-Cristo sur
+le bout du doigt»; alors on vous a fait signe.
+
+--N'est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu'on a un
+demi-million de fonds secrets à sa disposition on ne soit pas mieux
+instruit que cela?
+
+--Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j'avais un
+demi-million à ma disposition, je l'emploierais à autre chose qu'à
+prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n'a d'autre mérite
+à mes yeux que d'être deux fois riche comme un nabab; mais j'ai passé la
+parole à mon ami Morcerf; arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde
+plus.
+
+--Un nabab ne m'eût certainement pas envoyé une paire de chevaux de
+trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles, de cinq mille
+francs chacun.
+
+--Oh! les diamants, dit en riant Morcerf, c'est sa manie. Je crois que,
+pareil à Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et qu'il en sème
+sur son chemin comme le petit Poucet faisait de ses cailloux.
+
+--Il aura trouvé quelque mine, dit Mme Danglars; vous savez qu'il a un
+crédit illimité sur la maison du baron?
+
+--Non, je ne le savais pas, répondit Albert, mais cela doit être.
+
+--Et qu'il a annoncé à M. Danglars qu'il comptait rester un an à Paris
+et y dépenser six millions?
+
+--C'est le schah de Perse qui voyage incognito.
+
+--Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugénie, avez-vous remarqué comme
+elle est belle?
+
+--En vérité, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire si bonne
+justice aux personnes de votre sexe.»
+
+Lucien approcha son lorgnon de son oeil.
+
+«Charmante! dit-il.
+
+--Et cette femme, M. de Morcerf sait-il qui elle est?
+
+--Mademoiselle, dit Albert, répondant à cette interpellation presque
+directe, je le sais à peu près, comme tout ce qui regarde le personnage
+mystérieux dont nous nous occupons. Cette femme est une Grecque.
+
+--Cela se voit facilement à son costume, et vous ne m'apprenez là que ce
+que toute la salle sait déjà comme nous.
+
+--Je suis fâché, dit Morcerf, d'être un cicérone si ignorant, mais je
+dois avouer que là se bornent mes connaissances; je sais, en outre
+qu'elle est musicienne, car un jour que j'ai déjeuné chez le comte, j'ai
+entendu les sons d'une guzla qui ne pouvaient venir certainement que
+d'elle.
+
+--Il reçoit donc, votre comte? demanda Mme Danglars.
+
+--Et d'une façon splendide, je vous le jure.
+
+--Il faut que je pousse Danglars à lui offrir quelque dîner, quelque
+bal, afin qu'il nous les rende.
+
+--Comment, vous irez chez lui? dit Debray en riant.
+
+--Pourquoi pas? avec mon mari!
+
+--Mais il est garçon, ce mystérieux comte.
+
+--Vous voyez bien que non, dit en riant à son tour la baronne, en
+montrant la belle Grecque.
+
+--Cette femme est une esclave, à ce qu'il nous a dit lui-même, vous
+rappelez-vous, Morcerf? à votre déjeuner?
+
+--Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne qu'elle a bien plutôt l'air
+d'une princesse.
+
+--Des _Mille et une Nuits_.
+
+--Des _Mille et une Nuits_, je ne dis pas; mais qu'est-ce qui fait les
+princesses, mon cher? ce sont les diamants, et celle-ci en est couverte.
+
+--Elle en a même trop, dit Eugénie; elle serait plus belle sans cela,
+car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de forme.
+
+--Oh! l'artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se
+passionne?
+
+--J'aime tout ce qui est beau, dit Eugénie.
+
+--Mais que dites-vous du comte alors? dit Debray, il me semble qu'il
+n'est pas mal non plus.
+
+--Le comte? dit Eugénie, comme si elle n'eût point encore pensé à le
+regarder, le comte, il est bien pâle.
+
+--Justement, dit Morcerf, c'est dans cette pâleur qu'est le secret que
+nous cherchons. La comtesse G... prétend, vous le savez, que c'est un
+vampire.
+
+--Elle est donc de retour, la comtesse G...? demanda la baronne.
+
+--Dans cette loge de côté, dit Eugénie, presque en face de nous, ma
+mère; cette femme, avec ces admirables cheveux blonds, c'est elle.
+
+--Oh! oui, dit Mme Danglars; vous ne savez pas ce que vous devriez
+faire, Morcerf?
+
+--Ordonnez, madame.
+
+--Vous devriez aller faire une visite à votre comte de Monte-Cristo et
+nous l'amener.
+
+--Pourquoi faire? dit Eugénie.
+
+--Mais pour que nous lui parlions; n'es-tu pas curieuse de le voir?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Étrange enfant! murmura la baronne.
+
+--Oh! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-même. Tenez, il vous
+a vue, madame, et il vous salue.»
+
+La baronne rendit au comte son salut, accompagné d'un charmant sourire.
+
+«Allons, dit Morcerf, je me sacrifie; je vous quitte et vais voir s'il
+n'y a pas moyen de lui parler.
+
+--Allez dans sa loge; c'est bien simple.
+
+--Mais je ne suis pas présenté.
+
+--À qui?
+
+--À la belle Grecque.
+
+--C'est une esclave, dites-vous?
+
+--Oui, mais vous prétendez, vous, que c'est une princesse.... Non.
+J'espère que lorsqu'il me verra sortir il sortira.
+
+--C'est possible. Allez!
+
+--J'y vais.»
+
+Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment où il passait devant
+la loge du comte, la porte s'ouvrit; le comte dit quelques mots en arabe
+à Ali, qui se tenait dans le corridor, et prit le bras de Morcerf.
+
+Ali referma la porte, et se tint debout devant elle; il y avait dans le
+corridor un rassemblement autour du Nubien.
+
+«En vérité, dit Monte-Cristo, votre Paris est une étrange ville, et vos
+Parisiens un singulier peuple. On dirait que c'est la première fois
+qu'ils voient un Nubien. Regardez-les donc se presser autour de ce
+pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut dire. Je vous réponds d'une
+chose, par exemple, c'est qu'un Parisien peut aller à Tunis, à
+Constantinople, à Bagdad ou au Caire, on ne fera pas cercle autour de
+lui.
+
+--C'est que vos Orientaux sont des gens sensés, et qu'ils ne regardent
+que ce qui vaut la peine d'être vu; mais croyez-moi, Ali ne jouit de
+cette popularité que parce qu'il vous appartient, et qu'en ce moment
+vous êtes l'homme à la mode.
+
+--Vraiment! et qui me vaut cette faveur?
+
+--Parbleu! vous-même. Vous donnez des attelages de mille louis; vous
+sauvez la vie à des femmes de procureur du roi; vous faites courir,
+sous le nom de major Brack, des chevaux pur sang et des jockeys gros
+comme des ouistitis; enfin, vous gagnez des coupes d'or, et vous les
+envoyez aux jolies femmes.
+
+--Et qui diable vous a conté toutes ces folies?
+
+--Dame! la première, Mme Danglars, qui meurt d'envie de vous voir dans
+sa loge, ou plutôt qu'on vous y voie; la seconde, le journal de
+Beauchamp, et la troisième, ma propre imaginative. Pourquoi appelez-vous
+votre cheval _Vampa_, si vous voulez garder l'incognito?
+
+--Ah! c'est vrai! dit le comte, c'est une imprudence. Mais dites-moi
+donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois à l'Opéra? Je
+l'ai cherché des yeux, et je ne l'ai aperçu nulle part.
+
+--Il viendra ce soir.
+
+--Où cela?
+
+--Dans la loge de la baronne, je crois.
+
+--Cette charmante personne qui est avec elle, c'est sa fille?
+
+--Oui.
+
+--Je vous en fais mon compliment.»
+
+Morcerf sourit.
+
+«Nous reparlerons de cela plus tard et en détail, dit-il. Que dites-vous
+de la musique?
+
+--De quelle musique?
+
+--Mais de celle que vous venez d'entendre.
+
+--Je dis que c'est de fort belle musique pour de la musique composée par
+un compositeur humain, et chantée par des oiseaux à deux pieds et sans
+plumes, comme disait feu Diogène.
+
+--Ah çà! mais, mon cher comte, il semblerait que vous pourriez entendre
+à votre caprice les sept choeurs du paradis?
+
+--Mais c'est un peu de cela. Quand je veux entendre d'admirable musique,
+vicomte, de la musique comme jamais l'oreille mortelle n'en a entendu,
+je dors.
+
+--Eh bien, mais, vous êtes à merveille ici; dormez, mon cher comte,
+dormez, l'Opéra n'a pas été inventé pour autre chose.
+
+--Non, en vérité, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que je dorme
+du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le silence, et
+puis une certaine préparation....
+
+--Ah! le fameux haschich?
+
+--Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la musique, venez
+souper avec moi.
+
+--Mais j'en ai déjà entendu en y allant déjeuner, dit Morcerf.
+
+--À Rome?
+
+--Oui.
+
+--Ah! c'était la guzla d'Haydée. Oui, la pauvre exilée s'amuse
+quelquefois à me jouer des airs de son pays.»
+
+Morcerf n'insista pas davantage; de son côté, le comte se tut.
+
+En ce moment la sonnette retentit.
+
+«Vous m'excusez? dit le comte en reprenant le chemin de sa loge.
+
+--Comment donc!
+
+--Emportez bien des choses pour la comtesse G... de la part de son
+vampire.
+
+--Et à la baronne?
+
+--Dites-lui que j'aurai l'honneur, si elle le permet, d'aller lui
+présenter mes hommages dans la soirée.»
+
+Le troisième acte commença. Pendant le troisième acte le comte de
+Morcerf vint, comme il l'avait promis, rejoindre Mme Danglars.
+
+Le comte n'était point un de ces hommes qui font révolution dans une
+salle; aussi personne ne s'aperçut-il de son arrivée que ceux dans la
+loge desquels il venait prendre une place.
+
+Monte-Cristo le vit cependant, et un léger sourire effleura ses lèvres.
+
+Quant à Haydée, elle ne voyait rien tant que la toile était levée; comme
+toutes les natures primitives, elle adorait tout ce qui parle à
+l'oreille et à la vue.
+
+Le troisième acte s'écoula comme d'habitude; Mlles Noblet, Julia et
+Leroux exécutèrent leurs entrechats ordinaires; le prince de Grenade
+fut défié par Robert-Mario; enfin ce majestueux roi que vous savez fit
+le tour de la salle pour montrer son manteau de velours, en tenant sa
+fille par la main; puis la toile tomba, et la salle se dégorgea aussitôt
+dans le foyer et les corridors.
+
+Le comte sortit de sa loge, et un instant après apparut dans celle de la
+baronne Danglars.
+
+La baronne ne put s'empêcher de jeter un cri de surprise légèrement mêlé
+de joie.
+
+«Ah! venez donc, monsieur le comte! s'écria-t-elle, car, en vérité,
+j'avais hâte de joindre mes grâces verbales aux remerciements écrits que
+je vous ai déjà faits.
+
+--Oh! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette misère? je
+l'avais déjà oubliée, moi.
+
+--Oui, mais ce qu'on n'oublie pas, monsieur le comte, c'est que vous
+avez le lendemain sauvé ma bonne amie Mme de Villefort du danger que lui
+faisaient courir ces mêmes chevaux.
+
+--Cette fois encore, madame, je ne mérite pas vos remerciements; c'est
+Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de rendre à Mme de Villefort cet
+éminent service.
+
+--Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tiré mon fils des
+bandits romains?
+
+--Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la main que le
+général lui tendait, non; cette fois je prends les remerciements pour
+mon compte; mais vous me les avez déjà faits, je les ai déjà reçus, et,
+en vérité, je suis honteux de vous retrouver encore si reconnaissant.
+Faites-moi donc l'honneur, je vous prie, madame la baronne, de me
+présenter à mademoiselle votre fille.
+
+--Oh! vous êtes tout présenté, de nom du moins, car il y a deux ou trois
+jours que nous ne parlons que de vous. Eugénie, continua la baronne en
+se retournant vers sa fille, monsieur le comte de Monte-Cristo!»
+
+Le comte s'inclina: Mlle Danglars fit un léger mouvement de tête.
+
+«Vous êtes là avec une admirable personne, monsieur le comte, dit
+Eugénie; est-ce votre fille?
+
+--Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo étonné de cette extrême ingénuité
+ou de cet étonnant aplomb, c'est une pauvre Grecque dont je suis le
+tuteur.
+
+--Et qui se nomme?...
+
+--Haydée, répondit Monte-Cristo.
+
+--Une Grecque! murmura le comte de Morcerf.
+
+--Oui, comte, dit Mme Danglars; et dites-moi si vous avez jamais vu à la
+cour d'Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement servi, un aussi
+admirable costume que celui que nous avons là devant les yeux.
+
+--Ah! dit Monte-Cristo, vous avez servi à Janina, monsieur le comte?
+
+--J'ai été général-inspecteur des troupes du pacha, répondit Morcerf, et
+mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des libéralités de
+l'illustre chef albanais.
+
+--Regardez donc! insista Mme Danglars.
+
+--Où cela? balbutia Morcerf.
+
+--Tenez!» dit Monte-Cristo.
+
+Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui hors la
+loge.
+
+En ce moment, Haydée, qui cherchait le comte des yeux, aperçut sa tête
+pâle près de celle de M. de Morcerf, qu'il tenait embrassé.
+
+Cette vue produisit sur la jeune fille l'effet de la tête de Méduse;
+elle fit un mouvement en avant comme pour les dévorer tous deux du
+regard, puis, presque aussitôt, elle se rejeta en arrière en poussant un
+faible cri, qui fut cependant entendu des personnes qui étaient les plus
+proches d'elle et d'Ali, qui aussitôt ouvrit la porte.
+
+«Tiens, dit Eugénie, que vient-il donc d'arriver à votre pupille,
+monsieur le comte? On dirait qu'elle se trouve mal.
+
+--En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point, mademoiselle:
+Haydée est très nerveuse et par conséquent très sensible aux odeurs: un
+parfum qui lui est antipathique suffit pour la faire évanouir; mais,
+ajouta le comte en tirant un flacon de sa poche, j'ai là le remède.»
+
+Et, après avoir salué la baronne et sa fille d'un seul et même salut, il
+échangea une dernière poignée de main avec le comte et avec Debray, et
+sortit de la loge de Mme Danglars.
+
+Quand il entra dans la sienne, Haydée était encore fort pâle; à peine
+parut-il qu'elle lui saisit la main. Monte-Cristo s'aperçut que les
+mains de la jeune fille étaient humides et glacées à la fois.
+
+«Avec qui donc causais-tu là, seigneur? demanda la jeune fille.
+
+--Mais, répondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui a été au
+service de ton illustre père, et qui avoue lui devoir sa fortune.
+
+--Ah! le misérable! s'écria Haydée, c'est lui qui l'a vendu aux Turcs;
+et cette fortune, c'est le prix de sa trahison. Ne savais-tu donc pas
+cela, mon cher seigneur?
+
+--J'avais bien déjà entendu dire quelques mots de cette histoire en
+Épire, dit Monte-Cristo, mais j'en ignore les détails. Viens, ma fille,
+tu me les donneras, ce doit être curieux.
+
+--Oh! oui, viens, viens; il me semble que je mourrais si je restais plus
+longtemps en face de cet homme.»
+
+Et Haydée, se levant vivement, s'enveloppa de son burnous de cachemire
+blanc brodé de perles et de corail, et sortit vivement au moment où la
+toile se levait.
+
+«Voyez si cet homme fait rien comme un autre! dit la comtesse G... à
+Albert, qui était retourné près d'elle; il écoute religieusement le
+troisième acte de _Robert_, et il s'en va au moment où le quatrième va
+commencer.
+
+
+
+
+LIV
+
+La hausse et la baisse.
+
+
+Quelques jours après cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire
+visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-Élysées, qui
+avait déjà pris cette allure de palais, que le comte, grâce à son
+immense fortune, donnait à ses habitations même les plus passagères.
+
+Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui
+avait déjà apportés une lettre signée baronne Danglars, née Herminie de
+Servieux.
+
+Albert était accompagné de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de
+son ami quelques compliments qui n'étaient pas officiels sans doute,
+mais dont, grâce à la finesse de son coup d'oeil, le comte ne pouvait
+suspecter la source.
+
+Il lui sembla même que Lucien venait le voir, mû par un double sentiment
+de curiosité, et que la moitié de ce sentiment émanait de la rue de la
+Chaussée-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se
+tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connaître par ses propres yeux
+l'intérieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs,
+et qui allait à l'Opéra avec une esclave grecque portant un million de
+diamants, avait chargé les yeux par lesquels elle avait l'habitude de
+voir de lui donner des renseignements sur cet intérieur.
+
+Mais le comte ne parut pas soupçonner la moindre corrélation entre la
+visite de Lucien et la curiosité de la baronne.
+
+«Vous êtes en rapports presque continuels avec le baron Danglars?
+demanda-t-il à Albert de Morcerf.
+
+--Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit.
+
+--Cela tient donc toujours?
+
+--Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrangée.»
+
+Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot mêlé à la conversation lui
+donnait le droit d'y demeurer étranger, plaça son lorgnon d'écaille dans
+son oeil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit à faire le tour
+de la chambre en examinant les armes et les tableaux.
+
+«Ah! dit Monte-Cristo; mais, à vous entendre, je n'avais pas cru à une
+si prompte solution.
+
+--Que voulez-vous? les choses marchent sans qu'on s'en doute; pendant
+que vous ne songez pas à elles, elles songent à vous; et quand vous vous
+retournez vous êtes étonné du chemin qu'elles ont fait. Mon père et M.
+Danglars ont servi ensemble en Espagne, mon père dans l'armée, M.
+Danglars dans les vivres. C'est là que mon père, ruiné par la
+Révolution, et M. Danglars, qui n'avait, lui, jamais eu de patrimoine,
+ont jeté les fondements, mon père, de sa fortune politique et militaire,
+qui est belle, M. Danglars, de sa fortune politique et financière, qui
+est admirable.
+
+--Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la visite que
+je lui ai faite, M. Danglars m'a parlé de cela; et, continua-t-il en
+jetant un coup d'oeil sur Lucien, qui feuilletait un album, et elle est
+jolie, Mlle Eugénie? car je crois me rappeler que c'est Eugénie qu'elle
+s'appelle.
+
+--Fort jolie, ou plutôt fort belle, répondit Albert, mais d'une beauté
+que je n'apprécie pas. Je suis un indigne!
+
+--Vous en parlez déjà comme si vous étiez son mari!
+
+--Oh! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir à son tour ce que
+faisait Lucien.
+
+--Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous ne me
+paraissez pas enthousiaste de ce mariage!
+
+--Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela m'épouvante.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo, voilà une belle raison; n'êtes-vous pas riche
+vous-même?
+
+--Mon père a quelque chose comme une cinquantaine de mille livres de
+rente, et m'en donnera peut-être dix ou douze en me mariant.
+
+--Le fait est que c'est modeste, dit le comte, à Paris surtout; mais
+tout n'est pas dans la fortune en ce monde, et c'est bien quelque chose
+aussi qu'un beau nom et une haute position sociale. Votre nom est
+célèbre, votre position magnifique, et puis le comte de Morcerf est un
+soldat, et l'on aime à voir s'allier cette intégrité de Bayard à la
+pauvreté de Duguesclin; le désintéressement est le plus beau rayon de
+soleil auquel puisse reluire une noble épée. Moi, tout au contraire, je
+trouve cette union on ne peut plus sortable: Mlle Danglars vous
+enrichira et vous l'anoblirez!»
+
+Albert secoua la tête et demeura pensif.
+
+«Il y a encore autre chose, dit-il.
+
+--J'avoue, reprit Monte-Cristo, que j'ai peine à comprendre cette
+répugnance pour une jeune fille riche et belle.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Morcerf, cette répugnance, si répugnance il y a, ne
+vient pas toute de mon côté.
+
+--Mais de quel côté donc? car vous m'avez dit que votre père désirait ce
+mariage.
+
+--Du côté de ma mère, et ma mère est un oeil prudent et sûr. Eh bien,
+elle ne sourit pas à cette union; elle a je ne sais quelle prévention
+contre les Danglars.
+
+--Oh! dit le comte avec un ton un peu forcé, cela se conçoit; Mme la
+comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse
+en personne, hésite un peu à toucher une main roturière, épaisse et
+brutale: c'est naturel.
+
+--Je ne sais si c'est cela, en effet, dit Albert; mais ce que je sais,
+c'est qu'il me semble que ce mariage, s'il se fait, la rendra
+malheureuse. Déjà l'on devait s'assembler pour parler d'affaires il y a
+six semaines mais j'ai été tellement pris de migraines....
+
+--Réelles? dit le comte en souriant.
+
+--Oh! bien réelles, la peur sans doute... que l'on a remis le
+rendez-vous à deux mois. Rien ne presse, vous comprenez; je n'ai pas
+encore vingt et un ans, et Eugénie n'en a que dix-sept; mais les deux
+mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s'exécuter. Vous ne pouvez
+vous imaginer, mon cher comte, combien je suis embarrassé... Ah! que
+vous êtes heureux d'être libre!
+
+--Eh bien, mais soyez libre aussi; qui vous en empêche, je vous le
+demande un peu?
+
+--Oh! ce serait une trop grande déception pour mon père si je n'épouse
+pas Mlle Danglars.
+
+--Épousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement d'épaules.
+
+--Oui, dit Morcerf; mais pour ma mère ce ne sera pas de la déception,
+mais de la douleur.
+
+--Alors ne l'épousez pas, fit le comte.
+
+--Je verrai, j'essaierai, vous me donnerez un conseil, n'est-ce pas? et,
+s'il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras. Oh! pour ne pas
+faire de peine à mon excellente mère, je me brouillerais avec le comte,
+je crois.»
+
+Monte-Cristo se détourna; il semblait ému.
+
+«Eh! dit-il à Debray, assis dans un fauteuil profond à l'extrémité du
+salon, et qui tenait de la main droite un crayon et de la gauche un
+carnet, que faites-vous donc, un croquis d'après le Poussin?
+
+--Moi? dit-il tranquillement, oh! bien oui! un croquis, j'aime trop la
+peinture pour cela! Non pas, je fais tout l'opposé de la peinture, je
+fais des chiffres.
+
+--Des chiffres?
+
+--Oui, je calcule; cela vous regarde indirectement, vicomte; je calcule
+ce que la maison Danglars a gagné sur la dernière hausse d'Haïti: de
+deux cent six le fonds est monté à quatre cent neuf en trois jours, et
+le prudent banquier avait acheté beaucoup à deux cent six. Il a dû
+gagner trois cent mille livres.
+
+--Ce n'est pas son meilleur coup, dit Morcerf; n'a-t-il pas gagné un
+million cette année avec les bons d'Espagne?
+
+--Écoutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-Cristo qui
+vous dira comme les Italiens:
+
+ _Danaro e santità_
+ _Metà della metà_[2]
+
+
+[Note 2: Argent et sainteté, Moitié de la moitié.]
+
+Et c'est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles
+histoires, je hausse les épaules.
+
+--Mais vous parliez d'Haïti? dit Monte-Cristo.
+
+--Oh! Haïti, c'est autre chose; Haïti, c'est l'écarté de l'agiotage
+français. On peut aimer la bouillotte, chérir le whist, raffoler du
+boston, et se lasser cependant de tout cela; mais on en revient toujours
+à l'écarté: c'est un hors-d'oeuvre. Ainsi M. Danglars a vendu hier à
+quatre cent six et empoché trois cent mille francs; s'il eût attendu à
+aujourd'hui, le fonds retombait à deux cent cinq, et au lieu de gagner
+trois cent mille francs, il en perdait vingt ou vingt-cinq mille.
+
+--Et pourquoi le fonds est-il retombé de quatre cent neuf à deux cent
+cinq? demanda Monte-Cristo. Je vous demande pardon, je suis fort
+ignorant de toutes ces intrigues de Bourse.
+
+--Parce que, répondit en riant Albert, les nouvelles se suivent et ne se
+ressemblent pas.
+
+--Ah! diable, fit le comte, M. Danglars joue à gagner ou à perdre trois
+cent mille francs en un jour. Ah çà! mais il est donc énormément riche?
+
+--Ce n'est pas lui qui joue! s'écria vivement Lucien, c'est Mme
+Danglars; elle est véritablement intrépide.
+
+--Mais vous qui êtes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le peu de
+stabilité des nouvelles, puisque vous êtes à la source, vous devriez
+l'empêcher, dit Morcerf avec un sourire.
+
+--Comment le pourrais-je, si son mari ne réussit pas? demanda Lucien.
+Vous connaissez le caractère de la baronne, personne n'a d'influence sur
+elle, et elle ne fait absolument que ce qu'elle veut.
+
+--Oh! si j'étais à votre place! dit Albert.
+
+--Eh bien!
+
+--Je la guérirais, moi; ce serait un service à rendre à son futur
+gendre.
+
+--Comment cela?
+
+--Ah pardieu! c'est bien facile, je lui donnerais une leçon.
+
+--Une leçon?
+
+--Oui. Votre position de secrétaire du ministre vous donne une grande
+autorité pour les nouvelles; vous n'ouvrez pas la bouche que les agents
+de change ne sténographient au plus vite vos paroles; faites-lui perdre
+une centaine de mille francs coup sur coup, et cela la rendra prudente.
+
+--Je ne comprends pas, balbutia Lucien.
+
+--C'est cependant limpide, répondit le jeune homme avec une naïveté qui
+n'avait rien d'affecté; annoncez-lui un beau matin quelque chose
+d'inouï, une nouvelle télégraphique que vous seul puissiez savoir; que
+Henri IV, par exemple, a été vu hier chez Gabrielle; cela fera monter
+les fonds, elle établira son coup de bourse là-dessus, et elle perdra
+certainement lorsque Beauchamp écrira le lendemain dans son journal:
+«C'est à tort que les gens bien informés prétendent que le roi Henri IV
+a été vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est complètement inexact; le
+roi Henri IV n'a pas quitté le pont Neuf.»
+
+Lucien se mit à rire du bout des lèvres. Monte-Cristo, quoique
+indifférent en apparence, n'avait pas perdu un mot de cet entretien, et
+son oeil perçant avait même cru lire un secret dans l'embarras du
+secrétaire intime.
+
+Il résulta de cet embarras de Lucien, qui avait complètement échappé à
+Albert, que Lucien abrégea sa visite.
+
+Il se sentait évidemment mal à l'aise. Le comte lui dit en le
+reconduisant quelques mots à voix basse auxquels il répondit:
+
+«Bien volontiers, monsieur le comte, j'accepte.»
+
+Le comte revint au jeune de Morcerf.
+
+«Ne pensez-vous pas, en y réfléchissant, lui dit-il, que vous avez eu
+tort de parler comme vous l'avez fait de votre belle-mère devant M.
+Debray?
+
+--Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas d'avance ce
+mot-là.
+
+--Vraiment, et sans exagération, la comtesse est à ce point contraire à
+ce mariage?
+
+--À ce point que la baronne vient rarement à la maison, et que ma mère,
+je crois, n'a pas été deux fois dans sa vie chez madame Danglars.
+
+--Alors, dit le comte, me voilà enhardi à vous parler à coeur ouvert: M.
+Danglars est mon banquier, M. de Villefort m'a comblé de politesse en
+remerciement d'un service qu'un heureux hasard m'a mis à même de lui
+rendre. Je devine sous tout cela une avalanche de dîners et de raouts.
+Or, pour ne pas paraître brocher fastueusement sur le tout, et même pour
+avoir le mérite de prendre les devants, si vous voulez, j'ai projeté de
+réunir dans ma maison de campagne d'Auteuil M. et Mme Danglars, M. et
+Mme de Villefort. Si je vous invite à ce dîner, ainsi que M. le comte et
+Mme la comtesse de Morcerf, cela n'aura-t-il pas l'air d'une espèce de
+rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la comtesse de Morcerf
+n'envisagera-t-elle point la chose ainsi, surtout si M. le baron
+Danglars me fait l'honneur d'amener sa fille? Alors votre mère me
+prendra en horreur, et je ne veux aucunement de cela, moi; je tiens, au
+contraire, et dites-le-lui toutes les fois que l'occasion s'en
+présentera, à rester au mieux dans son esprit.
+
+--Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d'y mettre avec moi cette
+franchise, et j'accepte l'exclusion que vous me proposez. Vous dites que
+vous tenez à rester au mieux dans l'esprit de ma mère, où vous êtes déjà
+à merveille.
+
+--Vous croyez? fit Monte-Cristo avec intérêt.
+
+--Oh! j'en suis sûr. Quand vous nous avez quittés l'autre jour, nous
+avons causé une heure de vous mais j'en reviens à ce que nous disions.
+Eh bien, si ma mère pouvait savoir cette attention de votre part, et je
+me hasarderai à la lui dire, je suis sûr qu'elle vous en serait on ne
+peut plus reconnaissante. Il est vrai que de son côté, mon père serait
+furieux.»
+
+Le comte se mit à rire.
+
+«Eh bien, dit-il à Morcerf, vous voilà prévenu. Mais j'y pense, il n'y
+aura pas que votre père qui sera furieux; M. et Mme Danglars vont me
+considérer comme un homme de fort mauvaise façon. Ils savent que je vous
+vois avec une certaine intimité, que vous êtes même ma plus ancienne
+connaissance parisienne et ils ne vous trouveront pas chez moi; ils me
+demanderont pourquoi je ne vous ai pas invité. Songez au moins à vous
+munir d'un engagement antérieur qui ait quelque apparence de
+probabilité, et dont vous me ferez part au moyen d'un petit mot. Vous le
+savez, avec les banquiers les écrits sont seuls valables.
+
+--Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma mère veut
+aller respirer l'air de la mer. À quel jour est fixé votre dîner?
+
+--À samedi.
+
+--Nous sommes à mardi, bien; demain soir nous partons; après-demain nous
+serons au Tréport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous êtes un homme
+charmant de mettre ainsi les gens à leur aise!
+
+--Moi! en vérité vous me tenez pour plus que je ne vaux; je désire vous
+être agréable, voilà tout.
+
+--Quel jour avez-vous fait vos invitations?
+
+--Aujourd'hui même.
+
+--Bien! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous quittons
+Paris demain, ma mère et moi. Je ne vous ai pas vu; par conséquent je ne
+sais rien de votre dîner.
+
+--Fou que vous êtes! et M. Debray, qui vient de vous voir chez moi, lui!
+
+--Ah! c'est juste.
+
+--Au contraire, je vous ai vu et invité ici sans cérémonie, et vous
+m'avez tout naïvement répondu que vous ne pouviez pas être mon convive,
+parce que vous partiez pour le Tréport.
+
+--Eh bien, voilà qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir ma mère
+avant demain?
+
+--Avant demain, c'est difficile; puis je tomberais au milieu de vos
+préparatifs de départ.
+
+--Eh bien, faites mieux que cela; vous n'étiez qu'un homme charmant,
+vous serez un homme adorable.
+
+--Que faut-il que je fasse pour arriver à cette sublimité?
+
+--Ce qu'il faut que vous fassiez?
+
+--Je le demande.
+
+--Vous êtes aujourd'hui libre comme l'air; venez dîner avec moi: nous
+serons en petit comité, vous, ma mère et moi seulement. Vous avez à
+peine aperçu ma mère; mais vous la verrez de près. C'est une femme fort
+remarquable, et je ne regrette qu'une chose: c'est que sa pareille
+n'existe pas avec vingt ans de moins; il y aurait bientôt, je vous le
+jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant à mon père, vous
+ne le trouverez pas: il est de commission ce soir et dîne chez le grand
+référendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le monde
+tout entier, vous nous raconterez vos aventures; vous nous direz
+l'histoire de cette belle Grecque qui était l'autre soir avec vous à
+l'Opéra, que vous appelez votre esclave et que vous traitez comme une
+princesse. Nous parlerons italien, espagnol. Voyons, acceptez; ma mère
+vous remerciera.
+
+--Mille grâces, dit le comte; l'invitation est des plus gracieuses, et
+je regrette vivement de ne pouvoir l'accepter. Je ne suis pas libre
+comme vous le pensiez, et j'ai au contraire un rendez-vous des plus
+importants.
+
+--Ah! prenez garde; vous m'avez appris tout à l'heure comment, en fait
+de dîner, on se décharge d'une chose désagréable. Il me faut une preuve.
+Je ne suis heureusement pas banquier comme M. Danglars; mais je suis, je
+vous en préviens, aussi incrédule que lui.
+
+--Aussi vais-je vous la donner», dit le comte.
+
+Et il sonna.
+
+«Hum! fit Morcerf, voilà déjà deux fois que vous refusez de dîner avec
+ma mère. C'est un parti pris, comte.»
+
+Monte-Cristo tressaillit.
+
+«Oh! vous ne le croyez pas, dit-il; d'ailleurs voici ma preuve qui
+vient.»
+
+Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant.
+
+«Je n'étais pas prévenu de votre visite, n'est-ce pas?
+
+--Dame! vous êtes un homme si extraordinaire que je n'en répondrais pas.
+
+
+--Je ne pouvais point deviner que vous m'inviteriez à dîner, au moins.
+
+--Oh! quant à cela, c'est probable.
+
+--Eh bien, écoutez, Baptistin... que vous ai-je dit ce matin quand je
+vous ai appelé dans mon cabinet de travail?
+
+--De faire fermer la porte de M. le comte une fois cinq heures sonnées.
+
+--Ensuite?
+
+--Oh! monsieur le comte... dit Albert.
+
+--Non, non, je veux absolument me débarrasser de cette réputation
+mystérieuse que vous m'avez faite, mon cher vicomte. Il est trop
+difficile de jouer éternellement le Manfred. Je veux vivre dans une
+maison de verre. Ensuite.... Continuez, Baptistin.
+
+--Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo Cavalcanti et son
+fils.
+
+--Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un homme de la plus
+vieille noblesse d'Italie et dont Dante a pris la peine d'être le
+d'Hozier.... Vous vous rappelez ou vous ne vous rappelez pas, dans le
+dixième chant de l'Enfer; de plus, son fils, un charmant jeune homme de
+votre âge à peu près, vicomte, portant le même titre que vous, et qui
+fait son entrée dans le monde parisien avec les millions de son père. Le
+major m'amène ce soir son fils Andrea, le contino, comme nous disons en
+Italie. Il me le confie. Je le pousserai s'il a quelque mérite. Vous
+m'aiderez, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute! C'est donc un ancien ami à vous que ce major Cavalcanti?
+demanda Albert.
+
+--Pas du tout, c'est un digne seigneur, très poli, très modeste, très
+discret, comme il y en a une foule en Italie, des descendants très
+descendus des vieilles familles. Je l'ai vu plusieurs fois, soit à
+Florence, soit à Bologne, soit à Lucques, et il m'a prévenu de son
+arrivée. Les connaissances de voyage sont exigeantes: elles réclament de
+vous, en tout lieu, l'amitié qu'on leur a témoignée une fois par hasard;
+comme si l'homme civilisé, qui sait vivre une heure avec n'importe qui,
+n'avait pas toujours son arrière-pensée! Ce bon major Cavalcanti va
+revoir Paris, qu'il n'a vu qu'en passant, sous l'Empire, en allant se
+faire geler à Moscou. Je lui donnerai un bon dîner, il me laissera son
+fils; je lui promettrai de veiller sur lui; je lui laisserai faire
+toutes les folies qu'il lui conviendra de faire, et nous serons
+quittes.
+
+--À merveille! dit Albert, et je vois que vous êtes un précieux mentor.
+Adieu donc, nous serons de retour dimanche. À propos, j'ai reçu des
+nouvelles de Franz.
+
+--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo; et se plaît-il toujours en Italie?
+
+--Je pense que oui; cependant il vous y regrette. Il dit que vous étiez
+le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne sais même pas
+s'il ne va point jusqu'à dire qu'il y pleut.
+
+--Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz?
+
+--Au contraire, il persiste à vous croire fantastique au premier chef;
+voilà pourquoi il vous regrette.
+
+--Charmant jeune homme! dit Monte-Cristo, et pour lequel je me suis
+senti une vive sympathie le premier soir où je l'ai vu cherchant un
+souper quelconque, et il a bien voulu accepter le mien. C'est, je crois,
+le fils du général d'Épinay?
+
+--Justement.
+
+--Le même qui a été si misérablement assassiné en 1815?
+
+--Par les bonapartistes.
+
+--C'est cela! Ma foi, je l'aime! N'y a-t-il pas pour lui aussi des
+projets de mariage?
+
+--Oui, il doit épouser Mlle de Villefort.
+
+--C'est vrai?
+
+--Comme moi je dois épouser Mlle Danglars, reprit Albert en riant.
+
+--Vous riez....
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi riez-vous?
+
+--Je ris parce qu'il me semble voir de ce côté-là autant de sympathie
+pour le mariage qu'il y en a d'un autre côté entre Mlle Danglars et moi.
+Mais vraiment, mon cher comte, nous causons de femmes comme les femmes
+causent d'hommes; c'est impardonnable!»
+
+Albert se leva.
+
+«Vous vous en allez?
+
+--La question est bonne! il y a deux heures que je vous assomme, et vous
+avez la politesse de me demander si je m'en vais! En vérité, comte, vous
+êtes l'homme le plus poli de la terre! Et vos domestiques, comme ils
+sont dressés! M. Baptistin surtout! je n'ai jamais pu en avoir un comme
+cela. Les miens semblent tous prendre exemple sur ceux du
+Théâtre-Français, qui justement parce qu'ils n'ont qu'un mot à dire,
+viennent toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous défaites de
+M. Baptistin, je vous demande la préférence.
+
+--C'est dit, vicomte.
+
+--Ce n'est pas tout, attendez: faites bien mes compliments à votre
+discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti; et si par
+hasard il tenait à établir son fils, trouvez-lui une femme bien riche,
+bien noble, du chef de sa mère, du moins, et bien baronne du chef de son
+père. Je vous y aiderai, moi.
+
+--Oh! oh! répondit Monte-Cristo, en vérité, vous en êtes là?
+
+--Oui.
+
+--Ma foi, il ne faut jurer de rien.
+
+--Ah! comte, s'écria Morcerf, quel service vous me rendriez, et comme je
+vous aimerais cent fois davantage encore si, grâce à vous, je restais
+garçon, ne fût-ce que dix ans.
+
+--Tout est possible», répondit gravement Monte-Cristo.
+
+Et prenant congé d'Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois sur
+son timbre.
+
+Bertuccio parut.
+
+«Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reçois samedi dans ma
+maison d'Auteuil.»
+
+Bertuccio eut un léger frisson.
+
+«Bien, monsieur, dit-il.
+
+--J'ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit préparé
+convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins peut être fort
+belle.
+
+--Il faudrait tout changer pour en arriver là, monsieur le comte, car
+les tentures ont vieilli.
+
+--Changez donc tout, à l'exception d'une seule, celle de la chambre à
+coucher de damas rouge: vous la laisserez même absolument telle qu'elle
+est.»
+
+Bertuccio s'inclina.
+
+«Vous ne toucherez pas au jardin non plus; mais de la cour, par exemple,
+faites-en tout ce que vous voudrez; il me sera même agréable qu'on ne la
+puisse pas reconnaître.
+
+--Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit content; je
+serais plus rassuré cependant si monsieur le comte me voulait dire ses
+intentions pour le dîner.
+
+--En vérité, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, depuis que vous
+êtes à Paris je vous trouve dépaysé, trembleur; mais vous ne me
+connaissez donc plus?
+
+--Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reçoit!
+
+--Je n'en sais rien encore, et vous n'avez pas besoin de le savoir non
+plus. Lucullus dîne chez Lucullus, voilà tout.»
+
+Bertuccio s'inclina et sortit.
+
+
+
+
+LV
+
+Le major Cavalcanti.
+
+
+Ni le comte ni Baptistin n'avaient menti en annonçant à Morcerf cette
+visite du major Lucquois, qui servait à Monte-Cristo de prétexte pour
+refuser le dîner qui lui était offert.
+
+Sept heures venaient de sonner, et M. Bertuccio, selon l'ordre qu'il en
+avait reçu, était parti depuis deux heures pour Auteuil, lorsqu'un
+fiacre s'arrêta à la porte de l'hôtel, et sembla s'enfuir tout honteux
+aussitôt qu'il eut déposé près de la grille un homme de cinquante-deux
+ans environ, vêtu d'une de ces redingotes vertes à brandebourgs noirs
+dont l'espèce est impérissable, à ce qu'il paraît, en Europe. Un large
+pantalon de drap bleu, une botte encore assez propre, quoique d'un
+vernis incertain et un peu trop épaisse de semelle, des gants de daim,
+un chapeau se rapprochant pour la forme d'un chapeau de gendarme, un col
+noir, brodé d'un liséré blanc, qui, si son propriétaire ne l'eût porté
+de sa pleine et entière volonté, eût pu passer pour un carcan: tel était
+le costume pittoresque sous lequel se présenta le personnage qui sonna à
+la grille en demandant si ce n'était point au n° 30 de l'avenue des
+Champs-Élysées que demeurait M. le comte de Monte-Cristo, et qui, sur la
+réponse affirmative du concierge, entra, ferma la porte derrière lui et
+se dirigea vers le perron.
+
+La tête petite et anguleuse de cet homme, ses cheveux blanchissants, sa
+moustache épaisse et grise le firent reconnaître par Baptistin, qui
+avait l'exact signalement du visiteur et qui l'attendait au bas du
+vestibule. Aussi, à peine eut-il prononcé son nom devant le serviteur
+intelligent, que Monte-Cristo était prévenu de son arrivée.
+
+On introduisit l'étranger dans le salon le plus simple. Le comte l'y
+attendait et alla au-devant de lui d'un air riant.
+
+«Ah! cher monsieur, dit-il, soyez le bienvenu. Je vous attendais.
+
+--Vraiment, dit le Lucquois, Votre Excellence m'attendait.
+
+--Oui, j'avais été prévenu de votre arrivée pour aujourd'hui à sept
+heures.
+
+--De mon arrivée? Ainsi vous étiez prévenu?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ah! tant mieux! Je craignais, je l'avoue, que l'on n'eût oublié cette
+petite précaution.
+
+--Laquelle?
+
+--De vous prévenir.
+
+--Oh! non pas!
+
+--Mais vous êtes sûr de ne pas vous tromper?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--C'est bien moi que Votre Excellence attendait aujourd'hui à sept
+heures?
+
+--C'est bien vous. D'ailleurs, vérifions.
+
+--Oh! si vous m'attendiez, dit le Lucquois, ce n'est pas la peine.
+
+--Si fait! si fait!» dit Monte-Cristo.
+
+Le Lucquois parut légèrement inquiet.
+
+«Voyons, dit Monte-Cristo, n'êtes-vous pas monsieur le marquis
+Bartolomeo Cavalcanti?
+
+--Bartolomeo Cavalcanti, répéta le Lucquois joyeux, c'est bien cela.
+
+--Ex-major au service d'Autriche?
+
+--Était-ce major que j'étais? demanda timidement le vieux militaire.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, c'était major. C'est le nom que l'on donne en
+France au grade que vous occupiez en Italie.
+
+--Bon, dit le Lucquois, je ne demande pas mieux, moi, vous comprenez....
+
+--D'ailleurs, vous ne venez pas ici de votre propre mouvement, reprit
+Monte-Cristo.
+
+--Oh! bien certainement.
+
+--Vous m'êtes adressé par quelqu'un.
+
+--Oui.
+
+--Par cet excellent abbé Busoni?
+
+--C'est cela! s'écria le major joyeux.
+
+--Et vous avez une lettre?
+
+--La voilà.
+
+--Eh pardieu! vous voyez bien. Donnez donc.»
+
+Et Monte-Cristo prit la lettre qu'il ouvrit et qu'il lut.
+
+Le major regardait le comte avec de gros yeux étonnés qui se portaient
+curieusement sur chaque partie de l'appartement, mais qui revenaient
+invariablement à son propriétaire.
+
+«C'est bien cela... ce cher abbé, «le major Cavalcanti, un digne
+praticien de Lucques, descendant des Cavalcanti de Florence, continua
+Monte-Cristo tout en lisant, jouissant d'une fortune d'un demi-million
+de revenu.»
+
+Monte-Cristo leva les yeux de dessus le papier et salua.
+
+«D'un demi-million, dit-il; peste! mon cher monsieur Cavalcanti.
+
+--Y a-t-il un demi-million? demanda le Lucquois.
+
+--En toutes lettres; et cela doit être, l'abbé Busoni est l'homme qui
+connaît le mieux toutes les grandes fortunes de l'Europe.
+
+--Va pour un demi-million, dit le Lucquois; mais, ma parole d'honneur,
+je ne croyais pas que cela montât si haut.
+
+--Parce que vous avez un intendant qui vous vole; que voulez-vous, cher
+monsieur Cavalcanti, il faut bien passer par là!
+
+--Vous venez de m'éclairer, dit gravement le Lucquois, je mettrai le
+drôle à la porte.»
+
+Monte-Cristo continua:
+
+--«Et auquel il ne manquerait qu'une chose pour être heureux».
+
+--Oh! mon Dieu, oui! une seule, dit le Lucquois avec un soupir.
+
+--«De retrouver un fils adoré.»
+
+--Un fils adoré!
+
+--«Enlevé dans sa jeunesse, soit par un ennemi de sa noble famille, soit
+par des Bohémiens.»
+
+--À l'âge de cinq ans, monsieur, dit le Lucquois avec un profond soupir
+et en levant les yeux au ciel.
+
+--Pauvre père!» dit Monte-Cristo.
+
+Le comte continua:
+
+--«Je lui rends l'espoir, je lui rends la vie, monsieur le comte, en lui
+annonçant que ce fils, que depuis quinze ans il cherche vainement, vous
+pouvez le lui faire retrouver.»
+
+Le Lucquois regarda Monte-Cristo avec une indéfinissable expression
+d'inquiétude.
+
+«Je le puis», répondit Monte-Cristo.
+
+Le major se redressa.
+
+«Ah! ah! dit-il, la lettre était donc vraie jusqu'au bout?
+
+--En aviez-vous douté, cher monsieur Bartolomeo?
+
+--Non pas, jamais! Comment donc! un homme grave, un homme revêtu d'un
+caractère religieux comme l'abbé Busoni, ne se serait pas permis une
+plaisanterie pareille; mais vous n'avez pas tout lu, Excellence.
+
+--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, il y a un _post-scriptum_.
+
+--Oui, répéta le Lucquois... il...y... a... un... _post-scriptum_.
+
+--«Pour ne point causer au major Cavalcanti l'embarras de déplacer des
+fonds chez son banquier, je lui envoie une traite de deux mille francs
+pour ses frais de voyage, et le crédit sur vous de la somme de
+quarante-huit mille francs que vous restez me redevoir.»
+
+Le major suivit des yeux ce _post-scriptum_ avec une visible anxiété.
+
+«Bon! se contenta de dire le comte.
+
+--Il a dit bon, murmura le Lucquois. Ainsi... monsieur... reprit-il.
+
+--Ainsi?... demanda Monte-Cristo.
+
+--Ainsi, le _post-scriptum_...
+
+--Eh bien, le _post-scriptum_?...
+
+--Est accueilli par vous aussi favorablement que le reste de la lettre?
+
+--Certainement. Nous sommes en compte, l'abbé Busoni et moi; je ne sais
+pas si c'est quarante-huit mille livres précisément que je reste lui
+redevoir, nous n'en sommes pas entre nous à quelques billets de banque.
+Ah çà! vous attachiez donc une si grande importance à ce post-scriptum,
+cher monsieur Cavalcanti?
+
+--Je vous avouerai, répondit le Lucquois, que plein de confiance dans la
+signature de l'abbé Busoni, je ne m'étais pas muni d'autres fonds; de
+sorte que si cette ressource m'eût manqué, je me serais trouvé fort
+embarrassé à Paris.
+
+--Est-ce qu'un homme comme vous est embarrassé quelque part? dit
+Monte-Cristo; allons donc!
+
+--Dame! ne connaissant personne, fit le Lucquois.
+
+--Mais on vous connaît, vous.
+
+--Oui, l'on me connaît, de sorte que....
+
+--Achevez, cher monsieur Cavalcanti!
+
+--De sorte que vous me remettrez ces quarante-huit mille livres?
+
+--À votre première réquisition.»
+
+Le major roulait de gros yeux ébahis.
+
+«Mais asseyez-vous donc, dit Monte-Cristo: en vérité, je ne sais ce que
+je fais... je vous tiens debout depuis un quart d'heure.
+
+--Ne faites pas attention.»
+
+Le major tira un fauteuil et s'assit.
+
+«Maintenant, dit le comte, voulez-vous prendre quelque chose; un verre
+de xérès, de porto, d'alicante?
+
+--D'alicante, puisque vous le voulez bien, c'est mon vin de
+prédilection.
+
+--J'en ai d'excellent. Avec un biscuit, n'est-ce pas?
+
+--Avec un biscuit, puisque vous m'y forcez.»
+
+Monte-Cristo sonna; Baptistin parut.
+
+Le comte s'avança vers lui.
+
+«Eh bien?... demanda-t-il tout bas.
+
+--Le jeune homme est là, répondit le valet de chambre sur le même ton.
+
+--Bien; où l'avez-vous fait entrer?
+
+--Dans le salon bleu, comme l'avait ordonné Son Excellence.
+
+--À merveille. Apportez du vin d'Alicante et des biscuits.»
+
+Baptistin sortit.
+
+«En vérité, dit le Lucquois, je vous donne une peine qui me remplit de
+confusion.
+
+--Allons donc!» dit Monte-Cristo.
+
+Baptistin rentra avec les verres, le vin et les biscuits.
+
+Le comte emplit un verre et versa dans le second quelques gouttes
+seulement du rubis liquide que contenait la bouteille, toute couverte de
+toiles d'araignée et de tous les autres signes qui indiquent la
+vieillesse du vin bien plus sûrement que ne le font les rides pour
+l'homme.
+
+Le major ne se trompa point au partage, il prit le verre plein et un
+biscuit. Le comte ordonna à Baptistin de poser le plateau à la portée de
+la main de son hôte, qui commença par goûter l'alicante du bout de ses
+lèvres, fit une grimace de satisfaction, et introduisit délicatement le
+biscuit dans le verre.
+
+«Ainsi, monsieur, dit Monte-Cristo, vous habitiez Lucques, vous étiez
+riche, vous êtes noble, vous jouissiez de la considération générale,
+vous aviez tout ce qui peut rendre un homme heureux.
+
+--Tout, Excellence, dit le major en engloutissant son biscuit, tout
+absolument.
+
+--Et il ne manquait qu'une chose à votre bonheur?
+
+--Qu'une seule, dit le Lucquois.
+
+--C'était de retrouver votre enfant?
+
+--Ah! fit le major en prenant un second biscuit; mais aussi cela me
+manquait bien.»
+
+Le digne Lucquois leva les yeux et tenta un effort pour soupirer.
+
+«Maintenant, voyons, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo,
+qu'était-ce que ce fils tant regretté? car on m'avait dit, à moi, que
+vous étiez resté célibataire.
+
+--On le croyait, monsieur, dit le major, et moi-même....
+
+--Oui, reprit Monte-Cristo, et vous-même aviez accrédité ce bruit. Un
+péché de jeunesse que vous vouliez cacher à tous les yeux.»
+
+Le Lucquois se redressa, prit son air le plus calme et le plus digne, en
+même temps qu'il baissait modestement les yeux, soit pour assurer sa
+contenance, soit pour aider à son imagination, tout en regardant en
+dessous le comte, dont le sourire stéréotypé sur les lèvres annonçait
+toujours la même bienveillante curiosité.
+
+«Oui, monsieur, dit-il, je voulais cacher cette faute à tous les yeux.»
+
+--Pas pour vous, dit Monte-Cristo, car un homme est au-dessus de ces
+choses-là.
+
+--Oh! non, pas pour moi certainement, dit le major avec un sourire et en
+hochant la tête.
+
+--Mais pour sa mère, dit le comte.
+
+--Pour sa mère! s'écria le Lucquois en prenant un troisième biscuit,
+pour sa pauvre mère!
+
+--Buvez donc, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo en versant au
+Lucquois un second verre d'alicante; l'émotion vous étouffe.
+
+--Pour sa pauvre mère! murmura le Lucquois en essayant si la puissance
+de la volonté ne pourrait pas en agissant sur la glande lacrymale,
+mouiller le coin de son oeil d'une fausse larme.
+
+--Qui appartenait à l'une des premières familles d'Italie, je crois?
+
+--Patricienne de Fiesole, monsieur le comte, patricienne de Fiesole!
+
+--Et se nommant?
+
+--Vous désirez savoir son nom?
+
+--Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo, c'est inutile que vous me le disiez,
+je le connais.
+
+--Monsieur le comte sait tout, dit le Lucquois en s'inclinant.
+
+--Olivia Corsinari, n'est-ce pas?
+
+--Olivia Corsinari.
+
+--Marquise?
+
+--Marquise.
+
+--Et vous avez fini par l'épouser cependant, malgré les oppositions de
+la famille?
+
+--Mon Dieu! oui, j'ai fini par là.
+
+--Et, reprit Monte-Cristo, vous apportez vos papiers bien en règle?
+
+--Quels papiers? demanda le Lucquois.
+
+--Mais votre acte de mariage avec Olivia Corsinari, et l'acte de
+naissance de l'enfant.
+
+--L'acte de naissance de l'enfant?
+
+--L'acte de naissance d'Andrea Cavalcanti, de votre fils; ne
+s'appelle-t-il pas Andrea?
+
+--Je crois que oui, dit le Lucquois.
+
+--Comment! vous le croyez?
+
+--Dame! je n'ose pas affirmer, il y a si longtemps qu'il est perdu.
+
+--C'est juste, dit Monte-Cristo. Enfin vous avez tous ces papiers?
+
+--Monsieur le comte, c'est avec regret que je vous annonce que, n'étant
+pas prévenu de me munir de ces pièces, j'ai négligé de les prendre avec
+moi.
+
+--Ah! diable, fit Monte-Cristo.
+
+--Étaient-elles donc tout à fait nécessaires?
+
+--Indispensables!»
+
+Lucquois se gratta le front.
+
+«Ah! _per Bacco_! dit-il, indispensables!
+
+--Sans doute; si l'on allait élever ici quelque doute sur la validité de
+votre mariage, sur la légitimité de votre enfant!
+
+--C'est juste, dit le Lucquois, on pourrait élever des doutes.
+
+--Ce serait fâcheux pour ce jeune homme.
+
+--Ce serait fatal.
+
+--Cela pourrait lui faire manquer quelque magnifique mariage.
+
+--_O peccato_!
+
+--En France, vous comprenez, on est sévère; il ne suffit pas, comme en
+Italie, d'aller trouver un prêtre et de lui dire: «Nous nous aimons,
+unissez-nous.» Il y a mariage civil en France, et, pour se marier
+civilement, il faut des pièces qui constatent l'identité.
+
+--Voilà le malheur: ces papiers, je ne les ai pas.
+
+--Heureusement que je les ai, moi, dit Monte-Cristo.
+
+--Vous?
+
+--Oui?
+
+--Vous les avez?
+
+--Je les ai.
+
+--Ah! par exemple, dit le Lucquois, qui, voyant le but de son voyage
+manqué par l'absence de ses papiers, craignait que cet oubli n'amenât
+quelque difficulté au sujet des quarante-huit mille livres; ah! par
+exemple, voilà un bonheur! Oui, reprit-il, voilà un bonheur, car je n'y
+eusse pas songé, moi.
+
+--Pardieu! je crois bien, on ne songe pas à tout. Mais heureusement
+l'abbé Busoni y a songé pour vous.
+
+--Voyez-vous, ce cher abbé!
+
+--C'est un homme de précaution.
+
+--C'est un homme admirable, dit le Lucquois; et il vous les a envoyés?
+
+--Les voici.»
+
+Le Lucquois joignit les mains en signe d'admiration.
+
+«Vous avez épousé Olivia Corsinari dans l'église de Sainte-Paule de
+Monte-Catini; voici le certificat du prêtre.
+
+--Oui, ma foi! le voilà, dit le major en le regardant avec étonnement.
+
+--Et voici l'acte de baptême d'Andrea Cavalcanti, délivré par le curé de
+Saravezza.
+
+--Tout est en règle, dit le major.
+
+--Alors prenez ces papiers, dont je n'ai que faire, vous les donnerez à
+votre fils qui les gardera soigneusement.
+
+--Je le crois bien!... S'il les perdait....
+
+--Eh bien, s'il les perdait? demanda Monte-Cristo.
+
+--Eh bien, reprit le Lucquois, on serait obligé d'écrire là-bas, et ce
+serait fort long de s'en procurer d'autres.
+
+--En effet, ce serait difficile, dit Monte-Cristo.
+
+--Presque impossible, répondit le Lucquois.
+
+--Je suis bien aise que vous compreniez la valeur de ces papiers.
+
+--C'est-à-dire que je les regarde comme impayables.
+
+--Maintenant, dit Monte-Cristo, quant à la mère du jeune homme?...
+
+--Quant à la mère du jeune homme... répéta le major avec inquiétude.
+
+--Quant à la marquise Corsinari?
+
+--Mon Dieu! dit le Lucquois, sous les pas duquel les difficultés
+semblaient naître, est-ce qu'on aurait besoin d'elle?
+
+--Non, monsieur, reprit Monte-Cristo; d'ailleurs, n'a-t-elle point?...
+
+--Si fait, si fait, dit le major, elle a....
+
+--Payé son tribut à la nature?...
+
+--Hélas! oui, dit vivement le Lucquois.
+
+--J'ai su cela, reprit Monte-Cristo; elle est morte il y a dix ans.
+
+--Et je pleure encore sa mort, monsieur, dit le major en tirant de sa
+poche un mouchoir à carreaux et en s'essuyant alternativement d'abord
+l'oeil gauche et ensuite l'oeil droit.
+
+--Que voulez-vous, dit Monte-Cristo, nous sommes tous mortels.
+Maintenant vous comprenez, cher monsieur Cavalcanti, vous comprenez
+qu'il est inutile qu'on sache en France que vous êtes séparé de votre
+fils depuis quinze ans. Toutes ces histoires de Bohémiens qui enlèvent
+les enfants n'ont pas de vogue chez nous. Vous l'avez envoyé faire son
+éducation dans un collège de province, et vous voulez qu'il achève cette
+éducation dans le monde parisien. Voilà pourquoi vous avez quitté
+Via-Reggio, que vous habitiez depuis la mort de votre femme. Cela
+suffira.
+
+--Vous croyez?
+
+--Certainement.
+
+--Très bien, alors.
+
+--Si l'on apprenait quelque chose de cette séparation....
+
+--Ah! oui. Que dirais-je?
+
+--Qu'un précepteur infidèle, vendu aux ennemis de votre famille....
+
+--Aux Corsinari?
+
+--Certainement... avait enlevé cet enfant pour que votre nom s'éteignît.
+
+--C'est juste, puisqu'il est fils unique.
+
+--Eh bien, maintenant que tout est arrêté, que vos souvenirs, remis à
+neuf, ne vous trahiront pas, vous avez deviné sans doute que je vous ai
+ménagé une surprise?
+
+--Agréable? demanda le Lucquois.
+
+--Ah! dit Monte-Cristo, je vois bien qu'on ne trompe pas plus l'oeil que
+le coeur d'un père.
+
+--Hum! fit le major.
+
+--On vous a fait quelque révélation indiscrète, ou plutôt vous avez
+deviné qu'il était là.
+
+--Qui, là?
+
+--Votre enfant, votre fils, votre Andrea.
+
+--Je l'ai deviné, répondit le Lucquois avec le plus grand flegme du
+monde: ainsi il est ici?
+
+--Ici même, dit Monte-Cristo; en entrant tout à l'heure, le valet de
+chambre m'a prévenu de son arrivée.
+
+--Ah! fort bien! ah! fort bien! dit le major en resserrant à chaque
+exclamation les brandebourgs de sa polonaise.
+
+--Mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, je comprends toute votre
+émotion, il faut vous donner le temps de vous remettre; je veux aussi
+préparer le jeune homme à cette entrevue tant désirée, car je présume
+qu'il n'est pas moins impatient que vous.
+
+--Je le crois, dit Cavalcanti.
+
+--Eh bien, dans un petit quart d'heure nous sommes à vous.
+
+--Vous me l'amenez donc? vous poussez donc la bonté jusqu'à me le
+présenter vous-même?
+
+--Non, je ne veux point me placer entre un père et son fils, vous serez
+seuls, monsieur le major; mais soyez tranquille, au cas même où la voix
+du sang resterait muette, il n'y aurait pas à vous tromper: il entrera
+par cette porte. C'est un beau jeune homme blond, un peu trop blond
+peut-être, de manières toutes prévenantes; vous verrez.
+
+--À propos, dit le major, vous savez que je n'ai emporté avec moi que
+les deux mille francs que ce bon abbé Busoni m'avait fait passer.
+Là-dessus j'ai fait le voyage, et....
+
+--Et vous avez besoin d'argent... c'est trop juste, cher monsieur
+Cavalcanti. Tenez, voici pour faire un compte, huit billets de mille
+francs.»
+
+Les yeux du major brillèrent comme des escarboucles.
+
+«C'est quarante mille francs que je vous redois, dit Monte-Cristo.
+
+--Votre Excellence veut-elle un reçu? dit le major en glissant les
+billets dans la poche intérieure de sa polonaise.
+
+--À quoi bon? dit le comte.
+
+--Mais pour vous décharger vis-à-vis de l'abbé Busoni.
+
+--Eh bien, vous me donnerez un reçu général en touchant les quarante
+derniers mille francs. Entre honnêtes gens, de pareilles précautions
+sont inutiles.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, dit le major, entre honnêtes gens.
+
+--Maintenant, un dernier mot, marquis.
+
+--Dites.
+
+--Vous permettez une petite recommandation, n'est-ce pas?
+
+--Comment donc! Je la demande.
+
+--Il n'y aurait pas de mal que vous quittassiez cette polonaise.
+
+--Vraiment! dit le major en regardant le vêtement avec une certaine
+complaisance.
+
+--Oui, cela se porte encore à Via-Reggio, mais à Paris il y a déjà
+longtemps que ce costume, quelque élégant qu'il soit, a passé de mode.
+
+--C'est fâcheux, dit le Lucquois.
+
+--Oh! si vous y tenez, vous le reprendrez en vous en allant.
+
+--Mais que mettrai-je?
+
+--Ce que vous trouverez dans vos malles.
+
+--Comment, dans mes malles! je n'ai qu'un portemanteau.
+
+--Avec vous sans doute. À quoi bon s'embarrasser? D'ailleurs, un vieux
+soldat aime à marcher en leste équipage.
+
+--Voilà justement pourquoi....
+
+--Mais vous êtes homme de précaution, et vous avez envoyé vos malles en
+avant. Elles sont arrivées hier à l'hôtel des Princes, rue Richelieu.
+C'est là que vous avez retenu votre logement.
+
+--Alors dans ces malles?
+
+--Je présume que vous avez eu la précaution de faire enfermer par votre
+valet de chambre tout ce qu'il vous faut: habits de ville, habits
+d'uniforme. Dans les grandes circonstances, vous mettrez l'habit
+d'uniforme, cela fait bien. N'oubliez pas votre croix. On s'en moque
+encore en France, mais on en porte toujours.
+
+--Très bien, très bien, très bien! dit le major qui marchait
+d'éblouissements en éblouissements.
+
+--Et maintenant, dit Monte-Cristo, que votre coeur est affermi contre les
+émotions trop vives, préparez-vous, cher monsieur Cavalcanti, à revoir
+votre fils Andrea.»
+
+Et faisant un charmant salut au Lucquois, ravi, en extase, Monte-Cristo
+disparut derrière la tapisserie.
+
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II ***
+
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+Defect you cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation's website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
+widespread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+
+
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome II</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Alexandre Dumas</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 15, 2006 [eBook #17990]<br />
+[Most recently updated: August 22, 2021]</div>
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+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II ***</div>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>LE COMTE DE MONTE-CRISTO</h1>
+
+<h2 class="no-break">Alexandre Dumas</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>Tome II (1845-1846)</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>Table des matières</h3>
+
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+
+<table summary="table">
+
+<tr>
+<td> <a href="#XXXII">XXXII&mdash;Réveil.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XXXIII">XXXIII&mdash;Bandits romains.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XXXIV">XXXIV&mdash;Apparition.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XXXV">XXXV&mdash;La mazzolata.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XXXVI">XXXVI&mdash;La carnaval de Rome.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XXXVII">XXXVII&mdash;Les catacombes de Saint-Sébastien.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XXXVIII">XXXVIII&mdash;Le rendez-vous.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XXXIX">XXXIX&mdash;Les convives.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XL">XL&mdash;Le déjeuner.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XLI">XLI&mdash;La présentation.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XLII">XLII&mdash;Monsieur Bertuccio.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XLIII">XLIII&mdash;La maison d'Auteuil.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XLIV">XLIV&mdash;La vendetta.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XLV">XLV&mdash;La pluie de sang.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XLVI">XLVI&mdash;Le crédit illimité.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XLVII">XLVII&mdash;L'attelage gris pommelé.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XLVIII">XLVIII&mdash;Idéologie.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#XLIX">XLIX&mdash;Haydée.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#L">L&mdash;La famille Morrel.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LI">LI&mdash;Pyrame et Thisbé.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LII">LII&mdash;Toxicologie.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LIII">LIII&mdash;Robert le diable.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LIV">LIV&mdash;La hausse et la baisse.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#LV">LV&mdash;Le major Cavalcanti.</a></td>
+</tr>
+
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#table">XXXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Réveil.</a></h3>
+
+<p>Lorsque Franz revint à lui, les objets extérieurs semblaient une seconde
+partie de son rêve; il se crut dans un sépulcre où pénétrait à peine,
+comme un regard de pitié, un rayon de soleil; il étendit la main et
+sentit de la pierre; il se mit sur son séant: il était couché dans son
+burnous, sur un lit de bruyères sèches fort doux et fort odoriférant.</p>
+
+<p>Toute vision avait disparu, et, comme si les statues n'eussent été que
+des ombres sorties de leurs tombeaux pendant son rêve, elles s'étaient
+enfuies à son réveil.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas vers le point d'où venait le jour; à toute
+l'agitation du songe succédait le calme de la réalité. Il se vit dans
+une grotte, s'avança du côté de l'ouverture, et à travers la porte
+cintrée aperçut un ciel bleu et une mer d'azur. L'air et l'eau
+resplendissaient aux rayons du soleil du matin; sur le rivage, les
+matelots étaient assis causant et riant; à dix pas en mer la barque se
+balançait gracieusement sur son ancre.</p>
+
+<p>Alors il savoura quelque temps cette brise fraîche qui lui passait sur
+le front; il écouta le bruit affaibli de la vague qui se mouvait sur le
+bord et laissait sur les roches une dentelle d'écume blanche comme de
+l'argent; il se laissa aller sans réfléchir, sans penser à ce charme
+divin qu'il y a dans les choses de la nature, surtout lorsqu'on sort
+d'un rêve fantastique; puis peu à peu cette vie du dehors, si calme, si
+pure, si grande, lui rappela l'invraisemblance de son sommeil, et les
+souvenirs commencèrent à rentrer dans sa mémoire.</p>
+
+<p>Il se souvint de son arrivée dans l'île, de sa présentation à un chef de
+contrebandiers, d'un palais souterrain plein de splendeurs, d'un souper
+excellent et d'une cuillerée de haschich.</p>
+
+<p>Seulement, en face de cette réalité de plein jour, il lui semblait qu'il
+y avait au moins un an que toutes ces choses s'étaient passées, tant le
+rêve qu'il avait fait était vivant dans sa pensée et prenait
+d'importance dans son esprit. Aussi de temps en temps son imagination
+faisait asseoir au milieu des matelots, ou traverser un rocher, ou se
+balancer sur la barque, une de ces ombres qui avaient étoilé sa nuit de
+leurs baisers. Du reste, il avait la tête parfaitement libre et le corps
+parfaitement reposé: aucune lourdeur dans le cerveau, mais, au
+contraire, un certain bien-être général, une faculté d'absorber l'air et
+le soleil plus grande que jamais.</p>
+
+<p>Il s'approcha donc gaiement de ses matelots.</p>
+
+<p>Dès qu'ils le revirent ils se levèrent, et le patron s'approcha de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Le seigneur Simbad, lui dit-il, nous a chargés de tous ses compliments
+pour Votre Excellence, et nous a dit de lui exprimer le regret qu'il a
+de ne pouvoir prendre congé d'elle; mais il espère que vous l'excuserez
+quand vous saurez qu'une affaire très pressante l'appelle à Malaga.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon cher Gaetano, dit Franz, tout cela est donc véritablement
+une réalité: il existe un homme qui m'a reçu dans cette île, qui m'y a
+donné une hospitalité royale, et qui est parti pendant mon sommeil?</p>
+
+<p>&mdash;Il existe si bien, que voilà son petit yacht qui s'éloigne, toutes
+voiles dehors, et que, si vous voulez prendre votre lunette d'approche,
+vous reconnaîtrez selon toute probabilité, votre hôte au milieu de son
+équipage.&raquo;</p>
+
+<p>Et, en disant ces paroles, Gaetano étendait le bras dans la direction
+d'un petit bâtiment qui faisait voile vers la pointe méridionale de la
+Corse.</p>
+
+<p>Franz tira sa lunette, la mit à son point de vue, et la dirigea vers
+l'endroit indiqué.</p>
+
+<p>Gaetano ne se trompait pas. Sur l'arrière du bâtiment, le mystérieux
+étranger se tenait debout tourné de son côté, et tenant comme lui une
+lunette à la main; il avait en tout point le costume sous lequel il
+était apparu la veille à son convive, et agitait son mouchoir en signe
+d'adieu.</p>
+
+<p>Franz lui rendit son salut en tirant à son tour son mouchoir et en
+l'agitant comme il agitait le sien.</p>
+
+<p>Au bout d'une seconde, un léger nuage de fumée se dessina à la poupe du
+bâtiment, se détacha gracieusement de l'arrière et monta lentement vers
+le ciel; puis une faible détonation arriva jusqu'à Franz.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, entendez-vous, dit Gaetano, le voilà qui vous dit adieu!&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme prit sa carabine et la déchargea en l'air, mais sans
+espérance que le bruit pût franchir la distance qui séparait le yacht de
+la côte.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'ordonne Votre Excellence? dit Gaetano.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord que vous m'allumiez une torche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je comprends, reprit le patron, pour chercher l'entrée de
+l'appartement enchanté. Bien du plaisir, Excellence, si la chose vous
+amuse, et je vais vous donner la torche demandée. Moi aussi, j'ai été
+possédé de l'idée qui vous tient, et je m'en suis passé la fantaisie
+trois ou quatre fois; mais j'ai fini par y renoncer. Giovanni,
+ajouta-t-il, allume une torche et apporte-la à Son Excellence.&raquo;</p>
+
+<p>Giovanni obéit. Franz prit la torche et entra dans le souterrain, suivi
+de Gaetano.</p>
+
+<p>Il reconnut la place où il s'était réveillé à son lit de bruyères encore
+tout froissé; mais il eut beau promener sa torche sur toute la surface
+extérieure de la grotte il ne vit rien, si ce n'est, à des traces de
+fumée, que d'autres avant lui avaient déjà tenté inutilement la même
+investigation.</p>
+
+<p>Cependant il ne laissa pas un pied de cette muraille granitique,
+impénétrable comme l'avenir, sans l'examiner; il ne vit pas une gerçure
+qu'il n'y introduisît la lame de son couteau de chasse; il ne remarqua
+pas un point saillant qu'il n'appuyât dessus, dans l'espoir qu'il
+céderait; mais tout fut inutile, et il perdit, sans aucun résultat, deux
+heures à cette recherche.</p>
+
+<p>Au bout de ce temps, il y renonça; Gaetano était triomphant.</p>
+
+<p>Quand Franz revint sur la plage, le yacht n'apparaissait plus que comme
+un petit point blanc à l'horizon, il eut recours à sa lunette, mais même
+avec l'instrument il était impossible de rien distinguer.</p>
+
+<p>Gaetano lui rappela qu'il était venu pour chasser des chèvres, ce qu'il
+avait complètement oublié. Il prit son fusil et se mit à parcourir l'île
+de l'air d'un homme qui accomplit un devoir plutôt qu'il ne prend un
+plaisir, et au bout d'un quart d'heure il avait tué une chèvre et deux
+chevreaux. Mais ces chèvres, quoique sauvages et alertes comme des
+chamois, avaient une trop grande ressemblance avec nos chèvres
+domestiques, et Franz ne les regardait pas comme un gibier.</p>
+
+<p>Puis des idées bien autrement puissantes préoccupaient son esprit.
+Depuis la veille il était véritablement le héros d'un conte des <i>Mille
+et une Nuits</i>, et invinciblement il était ramené vers la grotte.</p>
+
+<p>Alors, malgré l'inutilité de sa première perquisition, il en recommença
+une seconde, après avoir dit à Gaetano de faire rôtir un des deux
+chevreaux. Cette seconde visite dura assez longtemps, car lorsqu'il
+revint le chevreau était rôti et le déjeuner était prêt.</p>
+
+<p>Franz s'assit à l'endroit où la veille, on était venu l'inviter à souper
+de la part de cet hôte mystérieux, et il aperçut encore comme une
+mouette bercée au sommet d'une vague, le petit yacht qui continuait de
+s'avancer vers la Corse.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit-il à Gaetano, vous m'avez annoncé que le seigneur Simbad
+faisait voile pour Malaga, tandis qu'il me semble à moi qu'il se dirige
+directement vers Porto-Vecchio.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous rappelez-vous plus, reprit le patron, que parmi les gens de
+son équipage je vous ai dit qu'il y avait pour le moment deux bandits
+corses?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! et il va les jeter sur la côte? dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Ah! c'est un individu, s'écria Gaetano, qui ne craint ni
+Dieu ni diable, à ce qu'on dit, et qui se dérangera de cinquante lieues
+de sa route pour rendre service à un pauvre homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce genre de service pourrait bien le brouiller avec les autorités
+du pays où il exerce ce genre de philanthropie, dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien, dit Gaetano en riant, qu'est-ce que ça lui fait, à lui, les
+autorités! il s'en moque pas mal! On n'a qu'à essayer de le poursuivre.
+D'abord son yacht n'est pas un navire, c'est un oiseau, et il rendrait
+trois nœuds sur douze à une frégate; et puis il n'a qu'à se jeter
+lui-même à la côte, est-ce qu'il ne trouvera pas partout des amis?&raquo;</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que le seigneur
+Simbad, l'hôte de Franz, avait l'honneur d'être en relation avec les
+contrebandiers et les bandits de toutes les côtes de la Méditerranée; ce
+qui ne laissait pas que d'établir pour lui une position assez étrange.</p>
+
+<p>Quant à Franz, rien ne le retenait plus à Monte-Cristo, il avait perdu
+tout espoir de trouver le secret de la grotte, il se hâta donc de
+déjeuner en ordonnant à ses hommes de tenir leur barque prête pour le
+moment où il aurait fini.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, il était à bord. </p>
+
+<p>Il jeta un dernier regard sur le yacht; il était prêt à disparaître
+dans le golfe de Porto-Vecchio.</p>
+
+<p>Il donna le signal du départ.</p>
+
+<p>Au moment où la barque se mettait en mouvement, le yacht disparaissait.
+Avec lui s'effaçait la dernière réalité de la nuit précédente: aussi
+souper, Simbad, haschich et statues, tout commençait, pour Franz, à se
+fondre dans le même rêve. La barque marcha toute la journée et toute la
+nuit; et le lendemain, quand le soleil se leva, c'était l'île de
+Monte-Cristo qui avait disparu à son tour. Une fois que Franz eut touché
+la terre, il oublia, momentanément du moins, les événements qui venaient
+de se passer pour terminer ses affaires de plaisir et de politesse à
+Florence, et ne s'occuper que de rejoindre son compagnon, qui
+l'attendait à Rome.</p>
+
+<p>Il partit donc, et le samedi soir il arriva à la place de la Douane par
+la malle-poste.</p>
+
+<p>L'appartement, comme nous l'avons dit, était retenu d'avance, il n'y
+avait donc plus qu'à rejoindre l'hôtel de maître Pastrini; ce qui
+n'était pas chose très facile, car la foule encombrait les rues, et Rome
+était déjà en proie à cette rumeur sourde et fébrile qui précède les
+grands événements. Or, à Rome, il y a quatre grands événements par an:
+le carnaval, la semaine sainte, la Fête-Dieu et la Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Tout le reste de l'année, la ville retombe dans sa morne apathie, état
+intermédiaire entre la vie et la mort, qui la rend semblable à une
+espèce de station entre ce monde et l'autre, station sublime, halte
+pleine de poésie et de caractère que Franz avait déjà faite cinq ou six
+fois, et qu'à chaque fois il avait trouvée plus merveilleuse et plus
+fantastique encore.</p>
+
+<p>Enfin, il traversa cette foule toujours plus grossissante et plus agitée
+et atteignit l'hôtel. Sur sa première demande, il lui fut répondu, avec
+cette impertinence particulière aux cochers de fiacre retenus et aux
+aubergistes au complet, qu'il n'y avait plus de place pour lui à l'hôtel
+de Londres. Alors il envoya sa carte à maître Pastrini, et se fit
+réclamer d'Albert de Morcerf. Le moyen réussi, et maître Pastrini
+accourut lui-même, s'excusant d'avoir fait attendre Son Excellence,
+grondant ses garçons, prenant le bougeoir de la main du cicérone qui
+s'était déjà emparé du voyageur, et se préparait à le mener près
+d'Albert, quand celui-ci vint à sa rencontre.</p>
+
+<p>L'appartement retenu se composait de deux petites chambres et d'un
+cabinet. Les deux chambres donnaient sur la rue, circonstance que maître
+Pastrini fit valoir comme y ajoutant un mérite inappréciable. Le reste
+de l'étage était loué à un personnage fort riche, que l'on croyait
+Sicilien ou Maltais; l'hôtelier ne put pas dire au juste à laquelle des
+deux nations appartenait ce voyageur.</p>
+
+<p>&laquo;C'est fort bien, maître Pastrini, dit Franz, mais il nous faudrait tout
+de suite un souper quelconque pour ce soir, et une calèche pour demain
+et les jours suivants.</p>
+
+<p>&mdash;Quant au souper, répondit l'aubergiste, vous allez être servis à
+l'instant même; mais quant à la calèche....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! quant à la calèche! s'écria Albert. Un instant, un instant!
+ne plaisantons pas, maître Pastrini! il nous faut une calèche.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'aubergiste, on fera tout ce qu'on pourra pour vous en
+avoir une. Voilà tout ce que je puis vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand aurons-nous la réponse? demanda Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, répondit l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable! dit Albert, on la paiera plus cher, voilà tout: on sait ce
+que c'est; chez Drake ou Aaron vingt-cinq francs pour les jours
+ordinaires et trente ou trente-cinq francs pour les dimanches et fêtes;
+mettez cinq francs par jour de courtage, cela fera quarante et n'en
+parlons plus.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur que ces messieurs, même en offrant le double, ne
+puissent pas s'en procurer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu'on fasse mettre des chevaux à la mienne; elle est un peu
+écornée par le voyage, mais n'importe.</p>
+
+<p>&mdash;On ne trouvera pas de chevaux.&raquo;</p>
+
+<p>Albert regarda Franz en homme auquel on fait une réponse qui lui paraît
+incompréhensible.</p>
+
+<p>&laquo;Comprenez-vous cela, Franz! pas de chevaux, dit-il; mais des chevaux de
+poste, ne pourrait-on pas en avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont tous loués depuis quinze jours, et il ne reste maintenant que
+ceux absolument nécessaires au service.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de cela? demanda Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que; lorsqu'une chose passe mon intelligence, j'ai l'habitude
+de ne pas m'appesantir sur cette chose et de passer à une autre. Le
+souper est-il prêt, maître Pastrini?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soupons d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la calèche et les chevaux? dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, cher ami, ils viendront tout seuls; il ne s'agira
+que d'y mettre le prix.&raquo;</p>
+
+<p>Et Morcerf, avec cette admirable philosophie qui ne croit rien
+impossible tant qu'elle sent sa bourse ronde ou son portefeuille garni,
+soupa, se coucha, s'endormit sur les deux oreilles, et rêva qu'il
+courait le carnaval dans une calèche à six chevaux.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#table">XXXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Bandits romains.</a></h3>
+
+<p>Le lendemain, Franz se réveilla le premier, et aussitôt réveillé, sonna.</p>
+
+<p>Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque maître Pastrini
+entra en personne.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit l'hôte triomphant, et sans même attendre que Franz
+l'interrogeât, je m'en doutais bien hier, Excellence, quand je ne
+voulais rien vous promettre; vous vous y êtes pris trop tard, et il n'y
+a plus une seule calèche à Rome: pour les trois derniers jours,
+s'entend.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Franz, c'est-à-dire pour ceux où elle est absolument
+nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Albert en entrant, pas de calèche?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mon cher ami, répondit Franz, et vous avez deviné du
+premier coup.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà une jolie ville que votre ville éternelle!</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, Excellence, reprit maître Pastrini, qui désirait
+maintenir la capitale du monde chrétien dans une certaine dignité à
+l'égard de ses voyageurs, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de calèche à
+partir de dimanche matin jusqu'à mardi soir, mais d'ici là vous en
+trouverez cinquante si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est déjà quelque chose, dit Albert; nous sommes aujourd'hui
+jeudi; qui sait, d'ici à dimanche, ce qui peut arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Il arrivera dix à douze mille voyageurs, répondit Franz, lesquels
+rendront la difficulté plus grande encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Morcerf, jouissons du présent et n'assombrissons pas
+l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, demanda Franz, nous pourrons avoir une fenêtre?</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Sur la rue du Cours, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui, une fenêtre! s'exclama maître Pastrini; impossible; de
+toute impossibilité! Il en restait une au cinquième étage du palais
+Doria, et elle a été louée à un prince russe pour vingt sequins par
+jour.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se regardaient d'un air stupéfait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon cher, dit Franz à Albert, savez-vous ce qu'il y a de mieux
+à faire? c'est de nous en aller passer le carnaval à Venise; au moins
+là, si nous ne trouvons pas de voiture, nous trouverons des gondoles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi non! s'écria Albert, j'ai décidé que je verrais le
+carnaval à Rome, et je l'y verrai, fût-ce sur des échasses.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'écria Franz, c'est une idée triomphante, surtout pour
+éteindre les moccoletti, nous nous déguiserons en polichinelles vampires
+ou en habitants des Landes, et nous aurons un succès fou.</p>
+
+<p>&mdash;Leurs Excellences désirent-elles toujours une voiture jusqu'à
+dimanche?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Albert, est-ce que vous croyez que nous allons courir les
+rues de Rome à pied, comme des clercs d'huissier?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'empresser d'exécuter les ordres de Leurs Excellences, dit
+maître Pastrini: seulement je les préviens que la voiture leur coûtera
+six piastres par jour.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, moi qui ne suis pas
+notre voisin le millionnaire, je vous préviens à mon tour, qu'attendu
+que c'est la quatrième fois que je viens à Rome, je sais le prix des
+calèches, jours ordinaires, dimanches et fêtes. Nous vous donnerons
+douze piastres pour aujourd'hui, demain et après-demain, et vous aurez
+encore un fort joli bénéfice.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, Excellence!... dit maître Pastrini, essayant de se
+rebeller.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mon cher hôte, allez, dit Franz, ou je vais moi-même faire mon
+prix avec votre <i>affettatore</i>, qui est le mien aussi, c'est un vieil ami
+à moi, qui m'a déjà pas mal volé d'argent dans sa vie, et qui, dans
+l'espérance de m'en voler encore, en passera par un prix moindre que
+celui que je vous offre: vous perdrez donc la différence et ce sera
+votre faute.</p>
+
+<p>&mdash;Ne prenez pas cette peine, Excellence, dit maître Pastrini, avec ce
+sourire du spéculateur italien qui s'avoue vaincu, je ferai de mon
+mieux, et j'espère que vous serez content.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille! voilà ce qui s'appelle parler. Quand voulez-vous la
+voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure elle sera à la porte.&raquo;</p>
+
+<p>Une heure après, effectivement, la voiture attendait les deux jeunes
+gens: c'était un modeste fiacre que, vu la solennité de la circonstance,
+on avait élevé au rang de calèche; mais, quelque médiocre apparence
+qu'il eût, les deux jeunes gens se fussent trouvés bien heureux d'avoir
+un pareil véhicule pour les trois derniers jours.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence! cria le cicérone en voyant Franz mettre le nez à la
+fenêtre, faut-il faire approcher le carrosse du palais?&raquo;</p>
+
+<p>Si habitué que fût Franz à l'emphase italienne, son premier mouvement
+fut de regarder autour de lui mais c'était bien à lui-même que ces
+paroles s'adressaient.</p>
+
+<p>Franz était l'Excellence; le carrosse, c'était le fiacre; le palais,
+c'était l'hôtel de Londres.</p>
+
+<p>Tout le génie laudatif de la nation était dans cette seule phrase.</p>
+
+<p>Franz et Albert descendirent. Le carrosse s'approcha du palais. Leurs
+Excellences allongèrent leurs jambes sur les banquettes, le cicérone
+sauta sur le siège de derrière.</p>
+
+<p>&laquo;Où Leurs Excellences veulent-elles qu'on les conduise?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, à Saint-Pierre d'abord, et au Colisée ensuite&raquo;, dit Albert en
+véritable Parisien.</p>
+
+<p>Mais Albert ne savait pas une chose: c'est qu'il faut un jour pour voir
+Saint-Pierre, et un mois pour l'étudier: la journée se passa donc rien
+qu'à voir Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Tout à coup, les deux amis s'aperçurent que le jour baissait.</p>
+
+<p>Franz tira sa montre, il était quatre heures et demie.</p>
+
+<p>On reprit aussitôt le chemin de l'hôtel. À la porte, Franz donna l'ordre
+au cocher de se tenir prêt à huit heures. Il voulait faire voir à Albert
+le Colisée au clair de lune, comme il lui avait fait voir Saint-Pierre
+au grand jour. Lorsqu'on fait voir à un ami une ville qu'on a déjà vue,
+on y met la même coquetterie qu'à montrer une femme dont on a été
+l'amant.</p>
+
+<p>En conséquence, Franz traça au cocher son itinéraire; il devait sortir
+par la porte del Popolo, longer la muraille extérieure et rentrer par la
+porte San-Giovanni. Ainsi le Colisée leur apparaissait sans préparation
+aucune, et sans que le Capitole, le Forum, l'arc de Septime Sévère, le
+temple d'Antonin et Faustine et la Via Sacra eussent servi de degrés
+placés sur sa route pour le rapetisser.</p>
+
+<p>On se mit à table: maître Pastrini avait promis à ses hôtes un festin
+excellent; il leur donna un dîner passable: il n'y avait rien à dire.</p>
+
+<p>À la fin du dîner, il entra lui-même: Franz crut d'abord que c'était
+pour recevoir ses compliments et s'apprêtait à les lui faire, lorsqu'aux
+premiers mots il l'interrompit:</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, dit-il, je suis flatté de votre approbation; mais ce
+n'était pas pour cela que j'étais monté chez vous....</p>
+
+<p>&mdash;Était-ce pour nous dire que vous aviez trouvé une voiture? demanda
+Albert en allumant son cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Encore moins, et même, Excellence, vous ferez bien de n'y plus penser
+et d'en prendre votre parti. À Rome, les choses se peuvent ou ne se
+peuvent pas. Quand on vous a dit qu'elles ne se pouvaient pas, c'est
+fini.</p>
+
+<p>&mdash;À Paris, c'est bien plus commode: quand cela ne se peut pas, on paie
+le double et l'on a à l'instant même ce que l'on demande.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends dire cela à tous les Français, dit maître Pastrini un peu
+piqué, ce qui fait que je ne comprends pas comment ils voyagent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi, dit Albert en poussant flegmatiquement sa fumée au plafond
+et en se renversant balancé sur les deux pieds de derrière de son
+fauteuil, ce sont les fous et les niais comme nous qui voyagent; les
+gens sensés ne quittent pas leur hôtel de la rue du Helder, le boulevard
+de Gand et le café de Paris.&raquo;</p>
+
+<p>Il va sans dire qu'Albert demeurait dans la rue susdite, faisait tous
+les jours sa promenade fashionable, et dînait quotidiennement dans le
+seul café où l'on dîne, quand toutefois on est en bons termes avec les
+garçons.</p>
+
+<p>Maître Pastrini resta un instant silencieux, il était évident qu'il
+méditait la réponse, qui sans doute ne lui paraissait pas parfaitement
+claire.</p>
+
+<p>&laquo;Mais enfin, dit Franz à son tour, interrompant les réflexions
+géographiques de son hôte, vous étiez venu dans un but quelconque;
+voulez-vous nous exposer l'objet de votre visite?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste; le voici: vous avez commandé la calèche pour huit
+heures?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'intention de visiter il Colosseo?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire le Colisée?</p>
+
+<p>&mdash;C'est exactement la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit à votre cocher de sortir par la porte del Popolo, de
+faire le tour des murs et de rentrer par la porte San-Giovanni?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont mes propres paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cet itinéraire est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Ou du moins fort dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Dangereux! et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;À cause du fameux Luigi Vampa.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, mon cher hôte, qu'est-ce que le fameux Luigi Vampa? demanda
+Albert; il peut être très fameux à Rome, mais je vous préviens qu'il est
+ignoré à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne le connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas cet honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais entendu prononcer son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais. </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est un bandit auprès duquel les Deseraris et les Gasparone
+sont des espèces d'enfants de chœur.</p>
+
+<p>&mdash;Attention, Albert! s'écria Franz, voilà donc enfin un bandit!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous préviens, mon cher hôte, que je ne croirai pas un mot de ce
+que vous allez nous dire. Ce point arrêté entre nous, parlez tant que
+vous voudrez, je vous écoute. &laquo;Il y avait une fois...&raquo; Eh bien, allez
+donc!&raquo;</p>
+
+<p>Maître Pastrini se retourna du côté de Franz, qui lui paraissait le plus
+raisonnable des deux jeunes gens. Il faut rendre justice au brave homme:
+il avait logé bien des Français dans sa vie, mais jamais il n'avait
+compris certain côté de leur esprit.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, dit-il fort gravement, s'adressant, comme nous l'avons dit,
+à Franz, si vous me regardez comme un menteur, il est inutile que je
+vous dise ce que je voulais vous dire; je puis cependant vous affirmer
+que c'était dans l'intérêt de Vos Excellences.</p>
+
+<p>&mdash;Albert ne vous dit pas que vous êtes un menteur, mon cher monsieur
+Pastrini, reprit Franz, il vous dit qu'il ne vous croira pas, voilà
+tout. Mais, moi, je vous croirai, soyez tranquille; parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, Excellence, vous comprenez bien que si l'on met en doute ma
+véracité...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, reprit Franz, vous êtes plus susceptible que Cassandre, qui
+cependant était prophétesse, et que personne n'écoutait; tandis que
+vous, au moins, vous êtes sûr de la moitié de votre auditoire. Voyons,
+asseyez-vous, et dites-nous ce que c'est que M. Vampa.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, Excellence, c'est un bandit, comme nous n'en avons
+pas encore vu depuis le fameux Mastrilla.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quel rapport a ce bandit avec l'ordre que j'ai donné à mon
+cocher de sortir par la porte del Popolo et de rentrer par la porte
+San-Giovanni?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, répondit maître Pastrini, que vous pourrez bien sortir par
+l'une, mais que je doute que vous rentriez par l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, la nuit venue, on n'est plus en sûreté à cinquante pas des
+portes.</p>
+
+<p>&mdash;D'honneur? s'écria Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le vicomte, dit maître Pastrini, toujours blessé jusqu'au
+fond du cœur du doute émis par Albert sur sa véracité, ce que je dis
+n'est pas pour vous, c'est pour votre compagnon de voyage, qui connaît
+Rome, lui, et qui sait qu'on ne badine pas avec ces choses-là.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Albert s'adressant à Franz, voici une aventure
+admirable toute trouvée: nous bourrons notre calèche de pistolets, de
+tromblons et de fusils à deux coups. Luigi Vampa vient pour nous
+arrêter, nous l'arrêtons. Nous le ramenons à Rome; nous en faisons
+hommage à Sa Sainteté, qui nous demande ce qu'elle peut faire pour
+reconnaître un si grand service. Alors nous réclamons purement et
+simplement un carrosse et deux chevaux de ses écuries, et nous voyons le
+carnaval en voiture; sans compter que probablement le peuple romain,
+reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous proclame, comme Curtius
+et Horatius Coclès, les sauveurs de la patrie.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'Albert déduisait cette proposition, maître Pastrini faisait
+une figure qu'on essayerait vainement de décrire.</p>
+
+<p>&laquo;Et d'abord, demanda Franz à Albert, où prendrez-vous ces pistolets, ces
+tromblons, ces fusils à deux coups dont vous voulez farcir votre
+voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, dit-il, car à la
+Terracine, on m'a pris jusqu'à mon couteau poignard; et à vous?</p>
+
+<p>&mdash;À moi, on m'en a fait autant à Aqua-Pendente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon cher hôte, dit Albert en allumant son second cigare au
+reste de son premier, savez-vous que c'est très commode pour les voleurs
+cette mesure-là, et qu'elle m'a tout l'air d'avoir été prise de compte à
+demi avec eux?&raquo;</p>
+
+<p>Sans doute maître Pastrini trouva la plaisanterie compromettante, car il
+n'y répondit qu'à moitié et encore en adressant la parole à Franz, comme
+au seul être raisonnable avec lequel il pût convenablement s'entendre.</p>
+
+<p>&laquo;Son Excellence sait que ce n'est pas l'habitude de se défendre quand on
+est attaqué par des bandits.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Albert, dont le courage se révoltait à l'idée de se
+laisser dévaliser sans rien dire; comment! ce n'est pas l'habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car toute défense serait inutile. Que voulez-vous faire contre
+une douzaine de bandits qui sortent d'un fossé, d'une masure ou d'un
+aqueduc, et qui vous couchent en joue tous à la fois?</p>
+
+<p>&mdash;Eh sacrebleu! je veux me faire tuer!&raquo; s'écria Albert.</p>
+
+<p>L'aubergiste se tourna vers Franz d'un air qui voulait dire: Décidément,
+Excellence, votre camarade est fou.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher Albert, reprit Franz, votre réponse est sublime, et vaut le
+<i>Qu'il mourût</i> du vieux Corneille: seulement, quand Horace répondait
+cela, il s'agissait du salut de Rome, et la chose en valait la peine.
+Mais quant à nous, remarquez qu'il s'agit simplement d'un caprice à
+satisfaire, et qu'il serait ridicule, pour un caprice, de risquer notre
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! <i>per Bacco</i>! s'écria maître Pastrini, à la bonne heure, voilà ce
+qui s'appelle parler.&raquo;</p>
+
+<p>Albert se versa un verre de <i>lacryma Christi</i>, qu'il but à petits
+coups, en grommelant des paroles inintelligibles.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, maître Pastrini, reprit Franz, maintenant que voilà mon
+compagnon calmé, et que vous avez pu apprécier mes dispositions
+pacifiques, maintenant, voyons qu'est-ce que le seigneur Luigi Vampa?
+Est-il berger ou patricien? est-il jeune ou vieux? est-il petit ou
+grand? Dépeignez-nous le, afin que si nous le rencontrions par hasard
+dans le monde, comme Jean Sbogar ou Lara, nous puissions au moins le
+reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu'à moi, Excellence, pour
+avoir des détails exacts, car j'ai connu Luigi Vampa tout enfant; et, un
+jour que j'étais tombé moi-même entre ses mains, en allant de Ferentino
+à Alatri, il se souvint, heureusement pour moi, de notre ancienne
+connaissance; il me laissa aller, non seulement sans me faire payer de
+rançon, mais encore après m'avoir fait cadeau d'une fort belle montre et
+m'avoir raconté son histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la montre&raquo;, dit Albert.</p>
+
+<p>Maître Pastrini tira de son gousset une magnifique Breguet portant le
+nom de son auteur, le timbre de Paris et une couronne de comte.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! fit Albert, je vous en fais mon compliment; j'ai la pareille à
+peu près&mdash;il tira sa montre de la poche de son gilet&mdash;et elle m'a coûté
+trois mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons l'histoire, dit Franz à son tour, en tirant un fauteuil et en
+faisant signe à maître Pastrini de s'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Leurs Excellences permettent? dit l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit Albert, vous n'êtes pas un prédicateur, mon cher, pour
+parler debout.&raquo;</p>
+
+<p>L'hôtelier s'assit, après avoir fait à chacun de ses futurs auditeurs un
+salut respectueux, lequel avait pour but d'indiquer qu'il était prêt à
+leur donner sur Luigi Vampa les renseignements qu'ils demandaient.</p>
+
+<p>&laquo;Ah çà, fit Franz, arrêtant maître Pastrini au moment où il ouvrait la
+bouche, vous dites que vous avez connu Luigi Vampa tout enfant; c'est
+donc encore un jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, un jeune homme! je crois bien; il a vingt-deux ans à peine!
+Oh! c'est un gaillard qui ira loin, soyez tranquille!</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de cela, Albert? c'est beau, à vingt-deux ans, de
+s'être déjà fait une réputation, dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, et, à son âge, Alexandre, César et Napoléon, qui depuis
+ont fait un certain bruit dans le monde, n'étaient pas si avancés que
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit Franz, s'adressant à son hôte, le héros dont nous allons
+entendre l'histoire n'a que vingt-deux ans. </p>
+
+<p>&mdash;À peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il grand ou petit?</p>
+
+<p>&mdash;De taille moyenne: à peu près comme Son Excellence, dit l'hôte en
+montrant Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de la comparaison, dit celui-ci en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Allez toujours, maître Pastrini, reprit Franz, souriant de la
+susceptibilité de son ami. Et à quelle classe de la société
+appartenait-il?</p>
+
+<p>&mdash;C'était un simple petit pâtre attaché à la ferme du comte de
+San-Felice, située entre Palestrina et le lac de Gabri. Il était né à
+Pampinara, et était entré à l'âge de cinq ans au service du comte. Son
+père, berger lui-même à Anagni, avait un petit troupeau à lui; et vivait
+de la laine de ses moutons et de la récolte faite avec le lait de ses
+brebis, qu'il venait vendre à Rome.</p>
+
+<p>&laquo;Tout enfant, le petit Vampa avait un caractère étrange. Un jour, à
+l'âge de sept ans, il était venu trouver le curé de Palestrina, et
+l'avait prié de lui apprendre à lire. C'était chose difficile; car le
+jeune pâtre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon curé allait
+tous les jours dire la messe dans un pauvre petit bourg trop peu
+considérable pour payer un prêtre, et qui, n'ayant pas même de nom,
+était connu sous celui dell'Borgo. Il offrit à Luigi de se trouver sur
+son chemin à l'heure de son retour et de lui donner ainsi sa leçon, le
+prévenant que cette leçon serait courte et qu'il eût par conséquent à en
+profiter.</p>
+
+<p>&laquo;L'enfant accepta avec joie.</p>
+
+<p>&laquo;Tous les jours, Luigi menait paître son troupeau sur la route de
+Palestrina au Borgo; tous les jours, à neuf heures du matin, le curé
+passait, le prêtre et l'enfant s'asseyaient sur le revers d'un fossé, et
+le petit pâtre prenait sa leçon dans le bréviaire du curé.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout de trois mois, il savait lire.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'était pas tout, il lui fallait maintenant apprendre à écrire.</p>
+
+<p>&laquo;Le prêtre fit faire par un professeur d'écriture de Rome trois
+alphabets: un en gros, un en moyen, et un en fin, et il lui montra qu'en
+suivant cet alphabet sur une ardoise il pouvait, à l'aide d'une pointe
+de fer, apprendre à écrire.</p>
+
+<p>&laquo;Le même soir, lorsque le troupeau fut rentré à la ferme, le petit Vampa
+courut chez le serrurier de Palestrina, prit un gros clou, le forgea, le
+martela, l'arrondit, et en fit une espèce de stylet antique.</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain, il avait réuni une provision d'ardoises et se mettait à
+l'œuvre.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout de trois mois, il savait écrire.</p>
+
+<p>&laquo;Le curé, étonné de cette profonde intelligence et touché de cette
+aptitude, lui fit cadeau de plusieurs cahiers de papier, d'un paquet de
+plumes et d'un canif.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut une nouvelle étude à faire, mais étude qui n'était rien auprès
+de la première. Huit jours après, il maniait la plume comme il maniait
+le stylet.</p>
+
+<p>&laquo;Le curé raconta cette anecdote au comte de San-Felice, qui voulut voir
+le petit pâtre, le fit lire et écrire devant lui, ordonna à son
+intendant de le faire manger avec les domestiques, et lui donna deux
+piastres par mois.</p>
+
+<p>&laquo;Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des crayons.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, il avait appliqué à tous les objets cette facilité
+d'imitation qu'il avait, et, comme Giotto enfant, il dessinait sur ses
+ardoises ses brebis, les arbres, les maisons.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, avec la pointe de son canif, il commença à tailler le bois et à
+lui donner toutes sortes de formes. C'est ainsi que Pinelli, le
+sculpteur populaire, avait commencé.</p>
+
+<p>&laquo;Une jeune fille de six ou sept ans, c'est-à-dire un peu plus jeune que
+Vampa, gardait de son côté les brebis dans une ferme voisine de
+Palestrina; elle était orpheline, née à Valmontone, et s'appelait
+Teresa.</p>
+
+<p>&laquo;Les deux enfants se rencontraient, s'asseyaient l'un près de l'autre,
+laissaient leurs troupeaux se mêler et paître ensemble, causaient,
+riaient et jouaient puis, le soir, on démêlait les moutons du comte de
+San-Felice d'avec ceux du baron de Cervetri, et les enfants se
+quittaient pour revenir à leur ferme respective, en se promettant de se
+retrouver le lendemain matin.</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient ainsi côte à côte.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa onze.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, leurs instincts naturels se développaient.</p>
+
+<p>&laquo;À côté du goût des arts que Luigi avait poussé aussi loin qu'il le
+pouvait faire dans l'isolement, il était triste par boutade, ardent par
+secousse, colère par caprice, railleur toujours. Aucun des jeunes
+garçons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone n'avait pu non
+seulement prendre aucune influence sur lui, mais encore devenir son
+compagnon. Son tempérament volontaire, toujours disposé à exiger sans
+jamais vouloir se plier à aucune concession, écartait de lui tout
+mouvement amical, toute démonstration sympathique. Teresa seule
+commandait d'un mot, d'un regard, d'un geste à ce caractère entier qui
+pliait sous la main d'une femme, et qui, sous celle de quelque homme que
+ce fût, se serait raidi jusqu'à rompre.</p>
+
+<p>&laquo;Teresa était, au contraire, vive, alerte et gaie, mais coquette à
+l'excès, les deux piastres que donnait à Luigi l'intendant du comte de
+San-Felice, le prix de tous les petits ouvrages sculptés qu'il vendait
+aux marchands de joujoux de Rome passaient en boucles d'oreilles de
+perles, en colliers de verre, en aiguilles d'or. Aussi, grâce à cette
+prodigalité de son jeune ami, Teresa était-elle la plus belle et la plus
+élégante paysanne des environs de Rome.</p>
+
+<p>&laquo;Les deux enfants continuèrent à grandir, passant toutes leurs journées
+ensemble, et se livrant sans combat aux instincts de leur nature
+primitive. Aussi, dans leurs conversations, dans leurs souhaits, dans
+leurs rêves, Vampa se voyait toujours capitaine de vaisseau, général
+d'armée ou gouverneur d'une province; Teresa se voyait riche, vêtue des
+plus belles robes et suivie de domestiques en livrée, puis, quand ils
+avaient passé toute la journée à broder leur avenir de ces folles et
+brillantes arabesques, ils se séparaient pour ramener chacun leurs
+moutons dans leur étable, et redescendre, de la hauteur de leurs songes,
+à l'humilité de leur position réelle.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour, le jeune berger dit à l'intendant du comte qu'il avait vu un
+loup sortir des montagnes de la Sabine et rôder autour de son troupeau.
+L'intendant lui donna un fusil: c'est ce que voulait Vampa.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fusil se trouva par hasard être un excellent canon de Brescia,
+portant la balle comme une carabine anglaise; seulement un jour le
+comte, en assommant un renard blessé, en avait cassé la crosse et l'on
+avait jeté le fusil au rebut.</p>
+
+<p>&laquo;Cela n'était pas une difficulté pour un sculpteur comme Vampa. Il
+examina la couche primitive, calcula ce qu'il fallait y changer pour la
+mettre à son coup d'œil, et fit une autre crosse chargée d'ornements si
+merveilleux que, s'il eût voulu aller vendre à la ville le bois seul, il
+en eût certainement tiré quinze ou vingt piastres.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il n'avait garde d'agir ainsi: un fusil avait longtemps été le
+rêve du jeune homme. Dans tous les pays où l'indépendance est substituée
+à la liberté, le premier besoin qu'éprouve tout cœur fort, toute
+organisation puissante, est celui d'une arme qui assure en même temps
+l'attaque et la défense, et qui faisant celui qui la porte terrible, le
+fait souvent redouté.</p>
+
+<p>&laquo;À partir de ce moment, Vampa donna tous les instants qui lui restèrent
+à l'exercice du fusil; il acheta de la poudre et des balles, et tout lui
+devint un but: le tronc de l'olivier, triste, chétif et gris, qui pousse
+au versant des montagnes de la Sabine; le renard qui, le soir, sortait
+de son terrier pour commencer sa chasse nocturne, et l'aigle qui planait
+dans l'air. Bientôt il devint si adroit, que Teresa surmontait la
+crainte qu'elle avait éprouvée d'abord en entendant la détonation, et
+s'amusa à voir son jeune compagnon placer la balle de son fusil où il
+voulait la mettre, avec autant de justesse que s'il l'eût poussée avec
+la main.</p>
+
+<p>&laquo;Un soir, un loup sortit effectivement d'un bois de sapins près duquel
+les deux jeunes gens avaient l'habitude de demeurer: le loup n'avait pas
+fait dix pas en plaine qu'il était mort.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur ses épaules et le
+rapporta à la ferme.</p>
+
+<p>&laquo;Tous ces détails donnaient à Luigi une certaine réputation aux
+alentours de la ferme; l'homme supérieur partout où il se trouve, se
+crée une clientèle d'admirateurs. On parlait dans les environs de ce
+jeune pâtre comme du plus adroit, du plus fort et du plus brave
+contadino qui fût à dix lieues à la ronde; et quoique de son côté
+Teresa, dans un cercle plus étendu encore, passât pour une des plus
+jolies filles de la Sabine, personne ne s'avisait de lui dire un mot
+d'amour, car on la savait aimée par Vampa.</p>
+
+<p>&laquo;Et cependant les deux jeunes gens ne s'étaient jamais dit qu'ils
+s'aimaient. Ils avaient poussé l'un à côté de l'autre comme deux arbres
+qui mêlent leurs racines sous le sol, leurs branches dans l'air, leur
+parfum dans le ciel; seulement leur désir de se voir était le même; ce
+désir était devenu un besoin, et ils comprenaient plutôt la mort qu'une
+séparation d'un seul jour.</p>
+
+<p>&laquo;Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept.</p>
+
+<p>&laquo;Vers ces temps, on commença de parler beaucoup d'une bande de brigands
+qui s'organisait dans les monts Lepini. Le brigandage n'a jamais été
+sérieusement extirpé dans le voisinage de Rome. Il manque de chefs
+parfois, mais quand un chef se présente, il est rare qu'il lui manque
+une bande.</p>
+
+<p>&laquo;Le célèbre Cucumetto, traqué dans les Abruzzes chassé du royaume de
+Naples, où il avait soutenu une véritable guerre, avait traversé
+Garigliano comme Manfred, et était venu entre Sonnino et Juperno se
+réfugier sur les bords de l'Amasine.</p>
+
+<p>&laquo;C'était lui qui s'occupait à réorganiser une troupe, et qui marchait
+sur les traces de Decesaris et de Gasparone, qu'il espérait bientôt
+surpasser. Plusieurs jeunes gens de Palestrina, de Frascati et de
+Pampinara disparurent. On s'inquiéta d'eux d'abord puis bientôt on sut
+qu'ils étaient allés rejoindre la bande de Cucumetto.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout de quelque temps, Cucumetto devint l'objet de l'attention
+générale. On citait de ce chef de bandits des traits d'audace
+extraordinaires et de brutalité révoltante.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour, il enleva une jeune fille: c'était la fille de l'arpenteur de
+Frosinone. Les lois des bandits sont positives: une jeune fille est à
+celui qui l'enlève d'abord, puis les autres la tirent au sort, et la
+malheureuse sert aux plaisirs de toute la troupe jusqu'à ce que les
+bandits l'abandonnent ou qu'elle meure.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque les parents sont assez riches pour la racheter, on envoie un
+messager qui traite de la rançon; la tête de la prisonnière répond de la
+sécurité de l'émissaire. Si la rançon est refusée, la prisonnière est
+condamnée irrévocablement.</p>
+
+<p>&laquo;La jeune fille avait son amant dans la troupe de Cucumetto: il
+s'appelait Carlini.</p>
+
+<p>&laquo;En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les bras vers lui et se
+crut sauvée. Mais le pauvre Carlini, en la reconnaissant, lui, sentit
+son cœur se briser, car il se doutait bien du sort qui attendait sa
+maîtresse.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, comme il était le favori de Cucumetto, comme il avait
+partagé ses dangers depuis trois ans, comme il lui avait sauvé la vie
+en abattant d'un coup de pistolet un carabinier qui avait déjà le sabre
+levé sur sa tête, il espéra que Cucumetto aurait quelque pitié de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Il prit donc le chef à part, tandis que la jeune fille, assise contre
+le tronc d'un grand pin qui s'élevait au milieu d'une clairière de la
+forêt, s'était fait un voile de la coiffure pittoresque des paysannes
+romaines et cachait son visage aux regards luxurieux des bandits.</p>
+
+<p>&laquo;Là, il lui raconta tout, ses amours avec la prisonnière, leurs serments
+de fidélité, et comment chaque nuit, depuis qu'ils étaient dans les
+environs, ils se donnaient rendez-vous dans une ruine.</p>
+
+<p>&laquo;Ce soir-là justement, Cucumetto avait envoyé Carlini dans un village
+voisin, il n'avait pu se trouver au rendez-vous; mais Cucumetto s'y
+était trouvé par hasard, disait-il, et c'est alors qu'il avait enlevé la
+jeune fille.</p>
+
+<p>&laquo;Carlini supplia son chef de faire une exception en sa faveur et de
+respecter Rita, lui disant que le père était riche et qu'il payerait une
+bonne rançon.</p>
+
+<p>&laquo;Cucumetto parut se rendre aux prières de son ami, et le chargea de
+trouver un berger qu'on pût envoyer chez le père de Rita à Frosinone.</p>
+
+<p>&laquo;Alors Carlini s'approcha tout joyeux de la jeune fille, lui dit qu'elle
+était sauvée, et l'invita à écrire à son père une lettre dans laquelle
+elle racontait ce qui lui était arrivé, et lui annoncerait que sa rançon
+était fixée à trois cents piastres.</p>
+
+<p>&laquo;On donnait pour tout délai au père douze heures, c'est-à-dire jusqu'au
+lendemain neuf heures du matin.</p>
+
+<p>&laquo;La lettre écrite, Carlini s'en empara aussitôt et courut dans la plaine
+pour chercher un messager.</p>
+
+<p>&laquo;Il trouva un jeune pâtre qui parquait son troupeau. Les messagers
+naturels des bandits sont les bergers, qui vivent entre la ville et la
+montagne, entre la vie sauvage et la vie civilisée.</p>
+
+<p>&laquo;Le jeune berger partit aussitôt, promettant d'être avant une heure à
+Frosinone.</p>
+
+<p>&laquo;Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa maîtresse et lui annoncer
+cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>&laquo;Il trouva la troupe dans la clairière, où elle soupait joyeusement des
+provisions que les bandits levaient sur les paysans comme un tribut
+seulement; au milieu de ces gais convives, il chercha vainement
+Cucumetto et Rita.</p>
+
+<p>&laquo;Il demanda où ils étaient, les bandits répondirent par un grand éclat
+de rire. Une sueur froide coula sur le front de Carlini, et il sentit
+l'angoisse qui le prenait aux cheveux.</p>
+
+<p>&laquo;Il renouvela sa question. Un des convives remplit un verre de vin
+d'Orvieto et le lui tendit en disant: </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;À la santé du brave Cucumetto et de la belle Rita!</p>
+
+<p>&laquo;En ce moment, Carlini crut entendre un cri de femme. Il devina tout. Il
+prit le verre, le brisa sur la face de celui qui le lui présentait, et
+s'élança dans la direction du cri.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout de cent pas, au détour d'un buisson, il trouva Rita évanouie
+entre les bras de Cucumetto.</p>
+
+<p>&laquo;En apercevant Carlini, Cucumetto se releva tenant un pistolet de chaque
+main.</p>
+
+<p>&laquo;Les deux bandits se regardèrent un instant: l'un le sourire de la
+luxure sur les lèvres, l'autre la pâleur de la mort sur le front.</p>
+
+<p>&laquo;On eût cru qu'il allait se passer entre ces deux hommes quelque chose
+de terrible. Mais peu à peu les traits de Carlini se détendirent, sa
+main, qu'il avait portée à un des pistolets de sa ceinture, retomba près
+de lui pendante à son côté.</p>
+
+<p>&laquo;Rita était couchée entre eux deux.</p>
+
+<p>&laquo;La lune éclairait cette scène.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, lui dit Cucumetto, as-tu fait la commission dont tu t'étais
+chargé?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, capitaine, répondit Carlini, et demain, avant neuf heures, le
+père de Rita sera ici avec l'argent.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;À merveille. En attendant, nous allons passer une joyeuse nuit. Cette
+jeune fille est charmante, et tu as, en vérité, bon goût, maître
+Carlini. Aussi comme je ne suis pas égo&iuml;ste nous allons retourner auprès
+des camarades et tirer au sort à qui elle appartiendra maintenant.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ainsi vous êtes décidé à l'abandonner à la loi commune? demanda
+Carlini.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et pourquoi ferait-on exception en sa faveur?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'avais cru qu'à ma prière....</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et qu'es-tu plus que les autres?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais sois tranquille, reprit Cucumetto en riant, un peu plus tôt, un
+peu plus tard, ton tour viendra.</p>
+
+<p>&laquo;Les dents de Carlini se serraient à se briser.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Allons, dit Cucumetto en faisant un pas vers les convives, viens-tu?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je vous suis....</p>
+
+<p>&laquo;Cucumetto s'éloigna sans perdre de vue Carlini, car sans doute il
+craignait qu'il ne le frappât par derrière. Mais rien dans le bandit ne
+dénonçait une intention hostile.</p>
+
+<p>&laquo;Il était debout, les bras croisés, près de Rita toujours évanouie.</p>
+
+<p>&laquo;Un instant, l'idée de Cucumetto fut que le jeune homme allait la
+prendre dans ses bras et fuir avec elle. Mais peu lui importait
+maintenant, il avait eu de Rita ce qu'il voulait; et quant à l'argent,
+trois cents piastres réparties à la troupe faisaient une si pauvre somme
+qu'il s'en souciait médiocrement.</p>
+
+<p>&laquo;Il continua donc sa route vers la clairière; mais, à son grand
+étonnement, Carlini y arriva presque aussitôt que lui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Le tirage au sort! le tirage au sort! crièrent tous les bandits en
+apercevant le chef.</p>
+
+<p>&laquo;Et les yeux de tous ces hommes brillèrent d'ivresse et de lascivité,
+tandis que la flamme du foyer jetait sur toute leur personne une lueur
+rougeâtre qui les faisait ressembler à des démons.</p>
+
+<p>&laquo;Ce qu'ils demandaient était juste; aussi le chef fit-il de la tête un
+signe annonçant qu'il acquiesçait à leur demande. On mit tous les noms
+dans un chapeau, celui de Carlini comme ceux des autres, et le plus
+jeune de la bande tira de l'urne improvisée un bulletin.</p>
+
+<p>&laquo;Ce bulletin portait le nom de Diavolaccio.</p>
+
+<p>&laquo;C'était celui-là même qui avait proposé à Carlini la santé du chef, et
+à qui Carlini avait répondu en lui brisant le verre sur la figure.</p>
+
+<p>&laquo;Une large blessure ouverte de la tempe à la bouche, laissait couler le
+sang à flots.</p>
+
+<p>&laquo;Diavolaccio, se voyant ainsi favorisé de la fortune, poussa un éclat de
+rire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Capitaine, dit-il, tout à l'heure Carlini n'a pas voulu boire à votre
+santé, proposez-lui de boire à la mienne; il aura peut-être plus de
+condescendance pour vous que pour moi.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Chacun s'attendait à une explosion de la part de Carlini; mais au grand
+étonnement de tous, il prit un verre d'une main, un fiasco de l'autre,
+puis, remplissant le verre:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;À ta santé, Diavolaccio, dit-il d'une voix parfaitement calme.</p>
+
+<p>&laquo;Et il avala le contenu du verre sans que sa main tremblât. Puis,
+s'asseyant près du feu:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma part de souper! dit-il; la course que je viens de faire m'a donné
+de l'appétit.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vive Carlini! s'écrièrent les brigands.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;À la bonne heure, voilà ce qui s'appelle prendre la chose en bon
+compagnon. </p>
+
+<p>&laquo;Et tous reformèrent le cercle autour du foyer, tandis que Diavolaccio
+s'éloignait.</p>
+
+<p>&laquo;Carlini mangeait et buvait, comme si rien ne s'était passé.</p>
+
+<p>&laquo;Les bandits le regardaient avec étonnement, ne comprenant rien à cette
+impassibilité, lorsqu'ils entendirent derrière eux retentir sur le sol
+un pas alourdi.</p>
+
+<p>&laquo;Ils se retournèrent et aperçurent Diavolaccio tenant la jeune fille
+entre ses bras.</p>
+
+<p>&laquo;Elle avait la tête renversée, et ses longs cheveux pendaient jusqu'à
+terre.</p>
+
+<p>&laquo;À mesure qu'ils entraient dans le cercle de la lumière projetée par le
+foyer, on s'apercevait de la pâleur de la jeune fille et de la pâleur du
+bandit.</p>
+
+<p>&laquo;Cette apparition avait quelque chose de si étrange et de si solennel,
+que chacun se leva, excepté Carlini, qui resta assis et continua de
+boire et de manger, comme si rien ne se passait autour de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Diavolaccio continuait de s'avancer au milieu du plus profond silence,
+et déposa Rita aux pieds du capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;Alors tout le monde put reconnaître la cause de cette pâleur de la
+jeune fille et de cette pâleur du bandit: Rita avait un couteau enfoncé
+jusqu'au manche au-dessous de la mamelle gauche.</p>
+
+<p>&laquo;Tous les yeux se portèrent sur Carlini: la gaine était vide à sa
+ceinture.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! ah! dit le chef, je comprends maintenant pourquoi Carlini était
+resté en arrière.</p>
+
+<p>&laquo;Toute nature sauvage est apte à apprécier une action forte; quoique
+peut-être aucun des bandits n'eût fait ce que venait de faire Carlini,
+tous comprirent ce qu'il avait fait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, dit Carlini en se levant à son tour et en s'approchant du
+cadavre, la main sur la crosse d'un de ses pistolets, y a-t-il encore
+quelqu'un qui me dispute cette femme?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, dit le chef, elle est à toi!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Alors Carlini la prit à son tour dans ses bras, et l'emporta hors du
+cercle de lumière que projetait la flamme du foyer.</p>
+
+<p>&laquo;Cucumetto disposa les sentinelles comme d'habitude, et les bandits se
+couchèrent, enveloppés dans leurs manteaux, autour du foyer.</p>
+
+<p>&laquo;À minuit, la sentinelle donna l'éveil, et en un instant le chef et ses
+compagnons furent sur pied.</p>
+
+<p>&laquo;C'était le père de Rita, qui arrivait lui-même, portant la rançon de sa
+fille. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tiens, dit-il à Cucumetto en lui tendant un sac d'argent, voici trois
+cents pistoles, rends-moi mon enfant.</p>
+
+<p>&laquo;Mais le chef, sans prendre l'argent, lui fit signe de le suivre. Le
+vieillard obéit; tous deux s'éloignèrent sous les arbres, à travers les
+branches desquels filtraient les rayons de la lune. Enfin Cucumetto
+s'arrêta étendant la main et montrant au vieillard deux personnes
+groupées au pied d'un arbre:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tiens, lui dit-il, demande ta fille à Carlini, c'est lui qui t'en
+rendra compte.</p>
+
+<p>&laquo;Et il s'en retourna vers ses compagnons.</p>
+
+<p>&laquo;Le vieillard resta immobile et les yeux fixes. Il sentait que quelque
+malheur inconnu, immense, inou&iuml;, planait sur sa tête.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, il fit quelques pas vers le groupe informe dont il ne pouvait se
+rendre compte.</p>
+
+<p>&laquo;Au bruit qu'il faisait en s'avançant vers lui, Carlini releva la tête,
+et les formes des deux personnages commencèrent à apparaître plus
+distinctes aux yeux du vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Une femme était couchée à terre, la tête posée sur les genoux d'un
+homme assis et qui se tenait penché vers elle; c'était en se relevant
+que cet homme avait découvert le visage de la femme qu'il tenait serrée
+contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Le vieillard reconnut sa fille, et Carlini reconnut le vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je t'attendais, dit le bandit au père de Rita.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Misérable! dit le vieillard, qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>&laquo;Et il regardait avec terreur Rita, pâle, immobile, ensanglantée, avec
+un couteau dans la poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Un rayon de la lune frappait sur elle et l'éclairait de sa lueur
+blafarde.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Cucumetto avait violé ta fille, dit le bandit, et, comme je l'aimais,
+je l'ai tuée; car, après lui, elle allait servir de jouet à toute la
+bande.</p>
+
+<p>&laquo;Le vieillard ne prononça point une parole, seulement il devint pâle
+comme un spectre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Maintenant, dit Carlini, si j'ai eu tort, venge-la.</p>
+
+<p>&laquo;Et il arracha le couteau du sein de la jeune fille et, se levant, il
+l'alla offrir d'une main au vieillard tandis que de l'autre il écartait
+sa veste et lui présentait sa poitrine nue.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu as bien fait, lui dit le vieillard d'une voix sourde.
+Embrasse-moi, mon fils.</p>
+
+<p>&laquo;Carlini se jeta en sanglotant dans les bras du père de sa maîtresse.
+C'étaient les premières larmes que versait cet homme de sang.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Maintenant, dit le vieillard à Carlini, aide-moi à enterrer ma fille.</p>
+
+<p>&laquo;Carlini alla chercher deux pioches, et le père et l'amant se mirent à
+creuser la terre au pied d'un chêne dont les branches touffues devaient
+recouvrir la tombe de la jeune fille.</p>
+
+<p>&laquo;Quand la tombe fut creusée, le père l'embrassa le premier, l'amant
+ensuite; puis, l'un la prenant par les pieds, l'autre par-dessous les
+épaules, ils la descendirent dans la fosse.</p>
+
+<p>&laquo;Puis ils s'agenouillèrent des deux côtés et dirent les prières des
+morts.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, lorsqu'ils eurent fini, ils repoussèrent la terre sur le cadavre
+jusqu'à ce que la fosse fût comblée.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, lui tendant la main:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je te remercie, mon fils! dit le vieillard à Carlini; maintenant,
+laisse-moi seul.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais cependant... dit celui-ci.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Laisse-moi, je te l'ordonne.</p>
+
+<p>&laquo;Carlini obéit, alla rejoindre ses camarades, s'enveloppa dans son
+manteau, et bientôt parut aussi profondément endormi que les autres.</p>
+
+<p>&laquo;Il avait été décidé la veille que l'on changerait de campement.</p>
+
+<p>&laquo;Une heure avant le jour Cucumetto éveilla ses hommes et l'ordre fut
+donné de partir.</p>
+
+<p>&laquo;Mais Carlini ne voulut pas quitter la forêt sans savoir ce qu'était
+devenu le père de Rita.</p>
+
+<p>&laquo;Il se dirigea vers l'endroit où il l'avait laissé.</p>
+
+<p>&laquo;Il trouva le vieillard pendu à une des branches du chêne qui ombrageait
+la tombe de sa fille.</p>
+
+<p>&laquo;Il fit alors sur le cadavre de l'un et sur la fosse de l'autre le
+serment de les venger tous deux.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il ne put tenir ce serment; car, deux jours après dans une
+rencontre avec les carabiniers romains, Carlini fut tué.</p>
+
+<p>&laquo;Seulement, on s'étonna que, faisant face à l'ennemi, il eût reçu une
+balle entre les deux épaules.</p>
+
+<p>&laquo;L'étonnement cessa quand un des bandits eut fait remarquer à ses
+camarades que Cucumetto était placé dix pas en arrière de Carlini
+lorsque Carlini était tombé.</p>
+
+<p>&laquo;Le matin du départ de la forêt de Frosinone, il avait suivi Carlini
+dans l'obscurité, avait entendu le serment qu'il avait fait, et, en
+homme de précaution, il avait pris l'avance.</p>
+
+<p>&laquo;On racontait encore sur ce terrible chef de bande dix autres histoires
+non moins curieuses que celle-ci.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, de Fondi à Pérouse, tout le monde tremblait au seul nom de
+Cucumetto.</p>
+
+<p>&laquo;Ces histoires avaient souvent été l'objet des conversations de Luigi et
+de Teresa.</p>
+
+<p>&laquo;La jeune fille tremblait fort à tous ces récits; mais Vampa la
+rassurait avec un sourire, frappant son bon fusil, qui portait si bien
+la balle; puis, si elle n'était pas rassurée, il lui montrait à cent pas
+quelque corbeau perché sur une branche morte, le mettait en joue,
+lâchait la détente, et l'animal, frappé, tombait au pied de l'arbre.</p>
+
+<p>&laquo;Néanmoins, le temps s'écoulait: les deux jeunes gens avaient arrêté
+qu'ils se marieraient lorsqu'ils auraient, Vampa vingt ans, et Teresa
+dix-neuf.</p>
+
+<p>&laquo;Ils étaient orphelins tous deux; ils n'avaient de permission à demander
+qu'à leur maître; ils l'avaient demandée et obtenue.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour qu'ils causaient de leur projet d'avenir, ils entendirent deux
+ou trois coups de feu; puis tout à coup un homme sortit du bois près
+duquel les deux jeunes gens avaient l'habitude de faire paître leurs
+troupeaux, et accourut vers eux.</p>
+
+<p>&laquo;Arrivé à la portée de la voix:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je suis poursuivi! leur cria-t-il; pouvez-vous me cacher?</p>
+
+<p>&laquo;Les deux jeunes gens reconnurent bien que ce fugitif devait être
+quelque bandit; mais il y a entre le paysan et le bandit romain une
+sympathie innée qui fait que le premier est toujours prêt à rendre
+service au second.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa, sans rien dire, courut donc à la pierre qui bouchait l'entrée de
+leur grotte, démasqua cette entrée en tirant la pierre à lui, fit signe
+au fugitif de se réfugier dans cet asile inconnu de tous, repoussa la
+pierre sur lui et revint s'asseoir près de Teresa.</p>
+
+<p>&laquo;Presque aussitôt, quatre carabiniers à cheval apparurent à la lisière
+du bois; trois paraissaient être à la recherche du fugitif, le quatrième
+traînait par le cou un bandit prisonnier.</p>
+
+<p>&laquo;Les trois carabiniers explorèrent le pays d'un coup d'œil, aperçurent
+les deux jeunes gens, accoururent à eux au galop, et les interrogèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Ils n'avaient rien vu.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est fâcheux, dit le brigadier, car celui que nous cherchons, c'est
+le chef.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Cucumetto? ne purent s'empêcher de s'écrier ensemble Luigi et Teresa.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, répondit le brigadier; et comme sa tête est mise à prix à mille
+écus romains, il y en aurait eu cinq cents pour vous si vous nous aviez
+aidés à le prendre.</p>
+
+<p>&laquo;Les deux jeunes gens échangèrent un regard. Le brigadier eut un instant
+d'espérance. Cinq cents écus romains font trois mille francs, et trois
+mille francs sont une fortune pour deux pauvres orphelins qui vont se
+marier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, c'est fâcheux, dit Vampa, mais nous ne l'avons pas vu.</p>
+
+<p>&laquo;Alors les carabiniers battirent le pays dans des directions
+différentes, mais inutilement.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, successivement, ils disparurent.</p>
+
+<p>&laquo;Alors Vampa alla tirer la pierre, et Cucumetto sortit.</p>
+
+<p>&laquo;Il avait vu, à travers les jours de la porte de granit, les deux jeunes
+gens causer avec les carabiniers; il s'était douté du sujet de leur
+conversation, il avait lu sur le visage de Luigi et de Teresa
+l'inébranlable résolution de ne point le livrer et tira de sa poche une
+bourse pleine d'or et la leur offrit.</p>
+
+<p>&laquo;Mais Vampa releva la tête avec fierté; quant à Teresa, ses yeux
+brillèrent en pensant à tout ce qu'elle pourrait acheter de riches
+bijoux et beaux habits avec cette bourse pleine d'or.</p>
+
+<p>&laquo;Cucumetto était un Satan fort habile: il avait pris la forme d'un
+bandit au lieu de celle d'un serpent; il surprit ce regard, reconnut
+dans Teresa une digne fille d'Ève, et rentra dans la forêt en se
+retournant plusieurs fois sous prétexte de saluer ses libérateurs.</p>
+
+<p>&laquo;Plusieurs jours s'écoulèrent sans que l'on revit Cucumetto, sans qu'on
+entendit reparler de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Le temps du carnaval approchait. Le comte de San-Felice annonça un
+grand bal masqué où tout ce que Rome avait de plus élégant fut invité.</p>
+
+<p>&laquo;Teresa avait grande envie de voir ce bal. Luigi demanda à son
+protecteur l'intendant la permission pour elle et pour lui d'y assister
+cachés parmi les serviteurs de la maison. Cette permission lui fut
+accordée.</p>
+
+<p>&laquo;Ce bal était surtout donné par le comte pour faire plaisir à sa fille
+Carmela, qu'il adorait.</p>
+
+<p>&laquo;Carmela était juste de l'âge et de la taille de Teresa, et Teresa était
+au moins aussi belle que Carmela.</p>
+
+<p>&laquo;Le soir du bal, Teresa mit sa plus belle toilette, ses plus riches
+aiguilles, ses plus brillantes verroteries. Elle avait le costume des
+femmes de Frascati.</p>
+
+<p>&laquo;Luigi avait l'habit si pittoresque du paysan romain les jours de fête.</p>
+
+<p>&laquo;Tous deux se mêlèrent, comme on l'avait permis, aux serviteurs et aux
+paysans.</p>
+
+<p>&laquo;La fête était magnifique. Non seulement la villa était ardemment
+illuminée, mais des milliers de lanternes de couleur étaient suspendues
+aux arbres du jardin. Aussi bientôt le palais eut-il débordé sur les
+terrasses et les terrasses dans les allées.</p>
+
+<p>&laquo;À chaque carrefour il y avait un orchestre, des buffets et des
+rafraîchissements; les promeneurs s'arrêtaient, les quadrilles se
+formaient et l'on dansait là où il plaisait de danser.</p>
+
+<p>&laquo;Carmela était vêtue en femme de Sonino. Elle avait son bonnet tout
+brodé de perles, les aiguilles de ses cheveux étaient d'or et de
+diamants, sa ceinture était de soie turque à grandes fleurs brochées,
+son surtout et son jupon étaient de cachemire, son tablier était de
+mousseline des Indes; les boutons de son corset étaient autant de
+pierreries.</p>
+
+<p>&laquo;Deux autres de ses compagnes étaient vêtues, l'une en femme de Nettuno,
+l'autre en femme de la Riccia.</p>
+
+<p>&laquo;Quatre jeunes gens des plus riches et des plus nobles familles de Rome
+les accompagnaient avec cette liberté italienne qui a son égale dans
+aucun autre pays du monde: ils étaient vêtus de leur côté en paysans
+d'Albano, de Velletri, de Civita-Castellana et de Sora.</p>
+
+<p>&laquo;Il va sans dire que ces costumes de paysans, comme ceux de paysannes,
+étaient resplendissant d'or et de pierreries.</p>
+
+<p>&laquo;Il vint à Carmela l'idée de faire un quadrille uniforme, seulement il
+manquait une femme.</p>
+
+<p>&laquo;Carmela regardait tout autour d'elle, pas une de ses invitées n'avait
+un costume analogue au sien et à ceux de ses compagnes.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte San-Felice lui montra, au milieu des paysannes, Teresa appuyée
+au bras de Luigi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Est-ce que vous permettez, mon père? dit Carmela.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Sans doute, répondit le comte, ne sommes-nous pas en carnaval! </p>
+
+<p>&laquo;Carmela se pencha vers un jeune homme qui l'accompagnait en causant, et
+lui dit quelques mots tout en lui montrant du doigt la jeune fille.</p>
+
+<p>&laquo;Le jeune homme suivit des yeux la jolie main qui lui servait de
+conductrice, fit un geste d'obéissance et vint inviter Teresa à figurer
+au quadrille dirigé par la fille du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Teresa sentit comme une flamme qui lui passait sur le visage. Elle
+interrogea du regard Luigi: il n'y avait pas moyen de refuser. Luigi
+laissa lentement glisser le bras de Teresa, qu'il tenait sous le sien,
+et Teresa, s'éloignant conduite par son élégant cavalier, vint prendre,
+toute tremblante, sa place au quadrille aristocratique. </p>
+
+<p>&laquo;Certes, aux yeux d'un artiste, l'exact et sévère costume de Teresa eût
+eu un bien autre caractère que celui de Carmela et des ses compagnes,
+mais Teresa était une jeune fille frivole et coquette; les broderies de
+la mousseline, les palmes de la ceinture, l'éclat du cachemire
+l'éblouissaient, le reflet des saphirs et des diamants la rendaient
+folle.</p>
+
+<p>&laquo;De son côté Luigi sentait naître en lui un sentiment inconnu: c'était
+comme une douleur sourde qui le mordait au cœur d'abord, et de là,
+toute frémissante, courait par ses veines et s'emparait de tout son
+corps; il suivit des yeux les moindres mouvements de Teresa et de son
+cavalier; lorsque leurs mains se touchaient il ressentait comme des
+éblouissements, ses artères battaient avec violence, et l'on eût dit
+que le son d'une cloche vibrait à ses oreilles. Lorsqu'ils se parlaient,
+quoique Teresa écoutât, timide et les yeux baissés, les discours de son
+cavalier, comme Luigi lisait dans les yeux ardents du beau jeune homme
+que ces discours étaient des louanges, il lui semblait que la terre
+tournait sous lui et que toutes les voix de l'enfer lui soufflaient des
+idées de meurtre et d'assassinat. Alors, craignant de se laisser
+emporter à sa folie, il se cramponnait d'une main à la charmille contre
+laquelle il était debout, et de l'autre il serrait d'un mouvement
+convulsif le poignard au manche sculpté qui était passé dans sa ceinture
+et que, sans s'en apercevoir, il tirait quelquefois presque entier du
+fourreau.</p>
+
+<p>&laquo;Luigi était jaloux! il sentait qu'emportée par sa nature coquette et
+orgueilleuse Teresa pouvait lui échapper. </p>
+
+<p>&laquo;Et cependant la jeune paysanne, timide et presque effrayée d'abord,
+s'était bientôt remise. Nous avons dit que Teresa était belle. Ce n'est
+pas tout, Teresa était gracieuse, de cette grâce sauvage bien autrement
+puissante que notre grâce minaudière et affectée.</p>
+
+<p>&laquo;Elle eut presque les honneurs du quadrille, et si elle fut envieuse de
+la fille du comte de San-Felice, nous n'oserions pas dire que Carmela ne
+fut pas jalouse d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi fût-ce avec force compliments que son beau cavalier la
+reconduisit à la place où il l'avait prise, et où l'attendait Luigi. </p>
+
+<p>&laquo;Deux ou trois fois, pendant la contredanse, la jeune fille avait jeté
+un regard sur lui, et à chaque fois elle l'avait vu pâle et les traits
+crispés. Une fois même la lame de son couteau, à moitié tirée de sa
+gaine, avait ébloui ses yeux comme un sinistre éclair.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut donc presque en tremblant qu'elle reprit le bras de son amant.</p>
+
+<p>&laquo;Le quadrille avait eu le plus grand succès, et il était évident qu'il
+était question d'en faire une seconde édition; Carmela seule s'y
+opposait; mais le comte de San-Felice pria sa fille si tendrement,
+qu'elle finit par consentir.</p>
+
+<p>&laquo;Aussitôt un des cavaliers s'avança pour inviter Teresa, sans laquelle
+il était impossible que la contredanse eût lieu; mais la jeune fille
+avait déjà disparu.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, Luigi ne s'était pas senti la force de supporter une seconde
+épreuve; et, moitié par persuasion, moitié par force, il avait entraîné
+Teresa vers un autre point du jardin. Teresa avait cédé bien malgré
+elle; mais elle avait vu à la figure bouleversée du jeune homme, elle
+comprenait à son silence entrecoupé de tressaillements nerveux, que
+quelque chose d'étrange se passait en lui. Elle-même n'était pas exempte
+d'une agitation intérieure, et sans avoir cependant rien fait de mal,
+elle comprenait que Luigi était en droit de lui faire des reproches: sur
+quoi? elle l'ignorait; mais elle ne sentait pas moins que ces reproches
+seraient mérités. </p>
+
+<p>&laquo;Cependant, au grand étonnement de Teresa, Luigi demeura muet, et pas
+une parole n'entrouvrit ses lèvres pendant tout le reste de la soirée.
+Seulement, lorsque le froid de la nuit eut chassé les invités des
+jardins et que les portes de la villa se furent refermées sur eux pour
+une fête intérieure, il reconduisit Teresa; puis, comme elle allait
+rentrer chez elle:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Teresa, dit-il, à quoi pensais-tu lorsque tu dansais en face de la
+jeune comtesse de San-Felice?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je pensais, répondit la jeune fille dans toute la franchise de son
+âme, que je donnerais la moitié de ma vie pour avoir un costume comme
+celui qu'elle portait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et que te disait ton cavalier?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il me disait qu'il ne tiendrait qu'à moi de l'avoir, et que je
+n'avais qu'un mot à dire pour cela.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il avait raison, répondit Luigi. Le désires-tu aussi ardemment que tu
+le dis?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien tu l'auras!</p>
+
+<p>&laquo;La jeune fille, étonnée, leva la tête pour le questionner; mais son
+visage était si sombre et si terrible que la parole se glaça sur ses
+lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, en disant ces paroles, Luigi s'était éloigné.</p>
+
+<p>&laquo;Teresa le suivit des yeux dans la nuit tant qu'elle put l'apercevoir.
+Puis, lorsqu'il eut disparu, elle rentra chez elle en soupirant.</p>
+
+<p>&laquo;Cette même nuit, il arriva un grand événement par l'imprudence sans
+doute de quelque domestique qui avait négligé d'éteindre les lumières;
+le feu prit à la villa San-Felice, juste dans les dépendances de
+l'appartement de la belle Carmela. Réveillée au milieu de la nuit par la
+lueur des flammes, elle avait sauté au bas de son lit, s'était
+enveloppée de sa robe de chambre, et avait essayé de fuir par la porte;
+mais le corridor par lequel il fallait passer était déjà la proie de
+l'incendie. Alors elle était rentrée dans sa chambre, appelant à grands
+cris du secours, quand tout à coup sa fenêtre, située à vingt pieds du
+sol, s'était ouverte; un jeune paysan s'était élancé dans l'appartement,
+l'avait prise dans ses bras, et, avec une force et une adresse
+surhumaines l'avait transportée sur le gazon de la pelouse, où elle
+s'était évanouie. Lorsqu'elle avait repris ses sens, son père était
+devant elle. Tous les serviteurs l'entouraient, lui portant des secours.
+Une aile tout entière de la villa était brûlée; mais qu'importait,
+puisque Carmela était saine et sauve.</p>
+
+<p>&laquo;On chercha partout son libérateur, mais son libérateur ne reparut
+point; on le demanda à tout le monde, mais personne ne l'avait vu. Quant
+à Carmela, elle était si troublée qu'elle ne l'avait point reconnu.</p>
+
+<p>&laquo;Au reste, comme le comte était immensément riche, à part le danger
+qu'avait couru Carmela, et qui lui parut, par la manière miraculeuse
+dont elle y avait échappé, plutôt une nouvelle faveur de la Providence
+qu'un malheur réel, la perte occasionnée par les flammes fut peu de
+chose pour lui.</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain, à l'heure habituelle, les deux jeunes gens se
+retrouvèrent à la lisière de la forêt. Luigi était arrivé le premier. Il
+vint au-devant de la jeune fille avec une grande gaieté; il semblait
+avoir complètement oublié la scène de la veille. Teresa était
+visiblement pensive, mais en voyant Luigi ainsi disposé, elle affecta de
+son côté l'insouciance rieuse qui était le fond de son caractère quand
+quelque passion ne le venait pas troubler.</p>
+
+<p>&laquo;Luigi prit le bras de Teresa sous le sien, et la conduisit jusqu'à la
+porte de la grotte. Là il s'arrêta. La jeune fille, comprenant qu'il y
+avait quelque chose d'extraordinaire, le regarda fixement.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Teresa, dit Luigi, hier soir tu m'as dit que tu donnerais tout au
+monde pour avoir un costume pareil à celui de la fille du comte?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, dit Teresa, avec étonnement, mais j'étais folle de faire un
+pareil souhait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et moi, je t'ai répondu: C'est bien, tu l'auras.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, reprit la jeune fille, dont l'étonnement croissait à chaque
+parole de Luigi; mais tu as répondu cela sans doute pour me faire
+plaisir.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je ne t'ai jamais rien promis que je ne te l'aie donné, Teresa, dit
+orgueilleusement Luigi; entre dans la grotte et habille-toi.</p>
+
+<p>&laquo;À ces mots, il tira la pierre, et montra à Teresa la grotte éclairée
+par deux bougies qui brûlaient de chaque côté d'un magnifique miroir;
+sur la table rustique, faite par Luigi, étaient étalés le collier de
+perles et les épingles de diamants; sur une chaise à côté était déposé
+le reste du costume. </p>
+
+<p>&laquo;Teresa poussa un cri de joie, et, sans s'informer d'où venait ce
+costume, sans prendre le temps de remercier Luigi, elle s'élança dans la
+grotte transformée en cabinet de toilette.</p>
+
+<p>&laquo;Derrière elle Luigi repoussa la pierre, car il venait d'apercevoir, sur
+la crête d'une petite colline qui empêchait que de la place où il était
+on ne vît Palestrina, un voyageur à cheval, qui s'arrêta un instant
+comme incertain de sa route, se dessinant sur l'azur du ciel avec cette
+netteté de contour particulière aux lointains des pays méridionaux.</p>
+
+<p>&laquo;En apercevant Luigi, le voyageur mit son cheval au galop, et vint à
+lui.</p>
+
+<p>&laquo;Luigi ne s'était pas trompé; le voyageur, qui allait de Palestrina à
+Tivoli, était dans le doute de son chemin.</p>
+
+<p>&laquo;Le jeune homme le lui indiqua; mais, comme à un quart de mille de là la
+route se divisait en trois sentiers, et qu'arrivé à ces trois sentiers
+le voyageur pouvait de nouveau s'égarer, il pria Luigi de lui servir de
+guide.</p>
+
+<p>&laquo;Luigi détacha son manteau et le déposa à terre, jeta sur son épaule sa
+carabine, et, dégagé ainsi du lourd vêtement, marcha devant le voyageur
+de ce pas rapide du montagnard que le pas d'un cheval a peine à suivre.</p>
+
+<p>&laquo;En dix minutes, Luigi et le voyageur furent à l'espèce de carrefour
+indiqué par le jeune pâtre.</p>
+
+<p>&laquo;Arrivés là, d'un geste majestueux comme celui d'un empereur, il étendit
+la main vers celle des trois routes que le voyageur devait suivre:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voilà votre chemin, dit-il, Excellence, vous n'avez plus à vous
+tromper maintenant.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et toi, voici ta récompense, dit le voyageur en offrant au jeune
+pâtre quelques pièces de menue monnaie.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Merci, dit Luigi en retirant sa main; je rends un service, je ne le
+vends pas.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais&raquo;, dit le voyageur, qui paraissait du reste habitué à cette
+différence entre la servilité de l'homme des villes et l'orgueil du
+campagnard, &laquo;si tu refuses un salaire, tu acceptes au moins un cadeau.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! oui, c'est autre chose.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, dit le voyageur, prends ces deux sequins de Venise, et
+donne-les à ta fiancée pour en faire une paire de boucles d'oreilles.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et vous, alors, prenez ce poignard, dit le jeune pâtre, vous n'en
+trouveriez pas un dont la poignée fût mieux sculptée d'Albano à
+Civita-Castellana. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'accepte, dit le voyageur; mais alors, c'est moi qui suis ton
+obligé, car ce poignard vaut plus de deux sequins.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pour un marchand peut-être, mais pour moi, qui l'ai sculpté moi-même,
+il vaut à peine une piastre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comment t'appelles-tu? demanda le voyageur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Luigi Vampa, répondit le pâtre du même air qu'il eût répondu:
+Alexandre, roi de Macédoine. Et vous?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Moi, dit le voyageur, je m'appelle Simbad le marin.&raquo;</p>
+
+<p>Franz d'Épinay jeta un cri de surprise. </p>
+
+<p>&laquo;Simbad le marin! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le narrateur, c'est le nom que le voyageur donna à Vampa
+comme étant le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, qu'avez-vous à dire contre ce nom? interrompit Albert;
+c'est un fort beau nom, et les aventures du patron de ce monsieur m'ont,
+je dois l'avouer, fort amusé dans ma jeunesse.&raquo;</p>
+
+<p>Franz n'insista pas davantage. Ce nom de Simbad le marin, comme on le
+comprend bien, avait réveillé en lui tout un monde de souvenirs, comme
+avait fait la veille celui du comte de Monte-Cristo. </p>
+
+<p>&laquo;Continuez, dit-il à l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Vampa mit dédaigneusement les deux sequins dans sa poche, et reprit
+lentement le chemin par lequel il était venu. Arrivé à deux ou trois
+cents pas de la grotte, il crut entendre un cri.</p>
+
+<p>&laquo;Il s'arrêta, écoutant de quel côté venait ce cri.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout d'une seconde, il entendit son nom prononcé distinctement.</p>
+
+<p>&laquo;L'appel venait du côté de la grotte.</p>
+
+<p>&laquo;Il bondit comme un chamois, armant son fusil tout en courant, et
+parvint en moins d'une minute au sommet de la colline opposée à celle
+où il avait aperçu le voyageur.</p>
+
+<p>&laquo;Là, les cris: Au secours! arrivèrent à lui plus distincts.</p>
+
+<p>&laquo;Il jeta les yeux sur l'espace qu'il dominait; un homme enlevait Teresa,
+comme le centaure Nessus Déjanire.</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme, qui se dirigeait vers le bois, était déjà aux trois quarts
+du chemin de la grotte à la forêt.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa mesura l'intervalle; cet homme avait deux cents pas d'avance au
+moins sur lui, il n'y avait pas de chance de le rejoindre avant qu'il
+eût gagné le bois. </p>
+
+<p>&laquo;Le jeune pâtre s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine. Il
+appuya la crosse de son fusil à l'épaule, leva lentement le canon dans
+la direction du ravisseur, le suivit une seconde dans sa course et fit
+feu.</p>
+
+<p>&laquo;Le ravisseur s'arrêta court; ses genoux plièrent et il tomba entraînant
+Teresa dans sa chute.</p>
+
+<p>&laquo;Mais Teresa se releva aussitôt; quant au fugitif, il resta couché, se
+débattant dans les convulsions de l'agonie.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa s'élança aussitôt vers Teresa, car à dix pas du moribond les
+jambes lui avaient manqué à son tour, et elle était retombée à genoux:
+le jeune homme avait cette crainte terrible que la balle qui venait
+d'abattre son ennemi n'eût en même temps blessé sa fiancée.</p>
+
+<p>&laquo;Heureusement il n'en était rien, c'était la terreur seule qui avait
+paralysé les forces de Teresa. Lorsque Luigi se fut bien assuré qu'elle
+était saine et sauve, il se retourna vers le blessé.</p>
+
+<p>&laquo;Il venait d'expirer les poings fermés, la bouche contractée par la
+douleur, et les cheveux hérissés sous la sueur de l'agonie.</p>
+
+<p>&laquo;Ses yeux étaient restés ouverts et menaçants.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa s'approcha du cadavre, et reconnut Cucumetto. </p>
+
+<p>&laquo;Depuis le jour où le bandit avait été sauvé par les deux jeunes gens,
+il était devenu amoureux de Teresa et avait juré que la jeune fille
+serait à lui. Depuis ce jour il l'avait épiée; et, profitant du moment
+où son amant l'avait laissée seule pour indiquer le chemin au voyageur,
+il l'avait enlevée et la croyait déjà à lui, lorsque la balle de Vampa,
+guidée par le coup d'œil infaillible du jeune pâtre, lui avait traversé
+le cœur.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa le regarda un instant sans que la moindre émotion se trahît sur
+son visage, tandis qu'au contraire Teresa, toute tremblante encore,
+n'osait se rapprocher du bandit mort qu'à petits pas, et jetait en
+hésitant un coup d'œil sur le cadavre par-dessus l'épaule de son amant.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout d'un instant, Vampa se retourna vers sa maîtresse:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! ah! dit-il, c'est bien, tu es habillée; à mon tour de faire ma
+toilette.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, Teresa était revêtue de la tête aux pieds du costume de la
+fille du comte de San-Felice.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa prit le corps de Cucumetto entre ses bras, l'emporta dans la
+grotte, tandis qu'à son tour Teresa restait dehors.</p>
+
+<p>&laquo;Si un second voyageur fût alors passé, il eût vu une chose étrange:
+c'était une bergère gardant ses brebis avec une robe de cachemire, des
+boucles d'oreilles et un collier de perles, des épingles de diamants et
+des boutons de saphirs, d'émeraudes et de rubis.</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute, il se fût cru revenu au temps de Florian, et eût affirmé,
+en revenant à Paris, qu'il avait rencontré la bergère des Alpes assise
+au pied des monts Sabins.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout d'un quart d'heure, Vampa sortit à son tour de la grotte. Son
+costume n'était pas moins élégant, dans son genre, que celui de Teresa.</p>
+
+<p>&laquo;Il avait une veste de velours grenat à boutons d'or ciselé, un gilet de
+soie tout couvert de broderies, une écharpe romaine nouée autour du cou,
+une cartouchière toute piquée d'or et de soie rouge et verte; des
+culottes de velours bleu de ciel attachées au-dessous du genou par des
+boucles de diamants, des guêtres de peau de daim bariolées de mille
+arabesques, et un chapeau où flottaient des rubans de toutes couleurs;
+deux montres pendaient à sa ceinture, et un magnifique poignard était
+passé à sa cartouchière.</p>
+
+<p>&laquo;Teresa jeta un cri d'admiration. Vampa, sous cet habit, ressemblait à
+une peinture de Léopold Robert ou de Schnetz.</p>
+
+<p>&laquo;Il avait revêtu le costume complet de Cucumetto.</p>
+
+<p>&laquo;Le jeune homme s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur sa fiancée, et
+un sourire d'orgueil passa sur sa bouche.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Maintenant, dit-il à Teresa, es-tu prête à partager ma fortune
+quelle qu'elle soit?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh oui! s'écria la jeune fille avec enthousiasme.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;À me suivre partout où j'irai?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Au bout du monde.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alors, prends mon bras et partons, car nous n'avons pas de temps à
+perdre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La jeune fille passa son bras sous celui de son amant, sans même lui
+demander où il la conduisait; car, en ce moment, il lui paraissait beau,
+fier et puissant comme un dieu.</p>
+
+<p>&laquo;Et tous deux s'avancèrent dans la forêt, dont au bout de quelques
+minutes, ils eurent franchi la lisière.</p>
+
+<p>&laquo;Il va sans dire que tous les sentiers de la montagne étaient connus de
+Vampa; il avança donc dans la forêt sans hésiter un seul instant,
+quoiqu'il n'y eût aucun chemin frayé, mais seulement reconnaissant la
+route qu'il devait suivre à la seule inspection des arbres et des
+buissons; ils marchèrent ainsi une heure et demie à peu près.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout de ce temps, ils étaient arrivés à l'endroit le plus touffu du
+bois. Un torrent dont le lit était à sec conduisait dans une gorge
+profonde. Vampa prit cet étrange chemin, qui, encaissé entre deux rives
+et rembruni par l'ombre épaisse des pins, semblait, moins la descente
+facile, ce sentier de l'Averne dont parle Virgile.</p>
+
+<p>&laquo;Teresa, redevenue craintive à l'aspect de ce lieu sauvage et désert, se
+serrait contre son guide, sans dire une parole; mais comme elle le
+voyait marcher toujours d'un pas égal, comme un calme profond rayonnait
+sur son visage, elle avait elle-même la force de dissimuler son émotion.</p>
+
+<p>&laquo;Tout à coup, à dix pas d'eux, un homme sembla se détacher d'un arbre
+derrière lequel il était caché, et mettait Vampa en joue:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pas un pas de plus! cria-t-il, ou tu es mort.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Allons donc&raquo;, dit Vampa en levant la main avec un geste de mépris;
+tandis que Teresa, ne dissimulant plus sa terreur, se pressait contre
+lui, &laquo;est-ce que les loups se déchirent entre eux!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qui es-tu? demanda la sentinelle.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je suis Luigi Vampa, le berger de la ferme de San-Felice.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je veux parler à tes compagnons qui sont à la clairière de Rocca
+Bianca.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alors, suis-moi, dit la sentinelle, ou plutôt, puisque tu sais où
+cela est, marche devant.</p>
+
+<p>&laquo;Vampa sourit d'un air de mépris à cette précaution du bandit, passa
+devant avec Teresa et continua son chemin du même pas ferme et
+tranquille qui l'avait conduit jusque-là.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout de cinq minutes, le bandit leur fit signe de s'arrêter.</p>
+
+<p>&laquo;Les deux jeunes gens obéirent.</p>
+
+<p>&laquo;Le bandit imita trois fois le cri du corbeau.</p>
+
+<p>&laquo;Un croassement répondit à ce triple appel.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est bien, dit le bandit. Maintenant tu peux continuer ta route.&raquo; </p>
+
+<p>&laquo;Luigi et Teresa se remirent en chemin.</p>
+
+<p>&laquo;Mais à mesure qu'ils avançaient, Teresa, tremblante se serrait contre
+son amant; en effet, à travers les arbres, on voyait apparaître des
+armes et étinceler des canons de fusil.</p>
+
+<p>&laquo;La clairière de Rocca Bianca était au sommet d'une petite montagne qui
+autrefois sans doute avait été un volcan, volcan éteint avant que Rémus
+et Romulus eussent déserté Albe pour venir bâtir Rome.</p>
+
+<p>&laquo;Teresa et Luigi atteignirent le sommet et se trouvèrent au même instant
+en face d'une vingtaine de bandits.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voici un jeune homme qui vous cherche et qui désire vous parler, dit
+la sentinelle.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et que veut-il nous dire? demanda celui qui, en l'absence du chef,
+faisait l'intérim du capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je veux dire que je m'ennuie de faire le métier de berger, dit Vampa.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! je comprends, dit le lieutenant, et tu viens nous demander à être
+admis dans nos rangs?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'il soit le bienvenu! crièrent plusieurs bandits de Ferrusino, de
+Pampinara et d'Anagni, qui avaient reconnu Luigi Vampa.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, seulement je viens vous demander une autre chose que d'être
+votre compagnon.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et que viens-tu nous demander? dirent les bandits avec étonnement.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je viens vous demander à être votre capitaine, dit le jeune homme.</p>
+
+<p>&laquo;Les bandits éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et qu'as-tu fait pour aspirer à cet honneur? demanda le lieutenant. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'ai tué votre chef Cucumetto, dont voici la dépouille, dit Luigi, et
+j'ai mis le feu à la villa de San-Felice pour donner une robe de noce à
+ma fiancée.</p>
+
+<p>&laquo;Une heure après, Luigi Vampa était élu capitaine en remplacement de
+Cucumetto.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher Albert, dit Franz en se retournant vers son ami, que
+pensez-vous maintenant du citoyen Luigi Vampa?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est un mythe, répondit Albert, et qu'il n'a jamais
+existé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un mythe? demanda Pastrini.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait trop long à vous expliquer, mon cher hôte, répondit Franz.
+Et vous dites donc que maître Vampa exerce en ce moment sa profession
+aux environs de Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Et avec une hardiesse dont jamais bandit avant lui n'avait donné
+l'exemple.</p>
+
+<p>&mdash;La police a tenté vainement de s'en emparer, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous! il est d'accord à la fois avec les bergers de la
+plaine, les pêcheurs du Tibre et les contrebandiers de la côte. On le
+cherche dans la montagne, il est sur le fleuve; on le poursuit sur le
+fleuve, il gagne la pleine mer; puis tout à coup, quand on le croit
+réfugié dans l'île del Giglio, del Guanouti ou de Monte-Cristo, on le
+voit reparaître à Albano, à Tivoli ou à la Riccia.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est sa manière de procéder à l'égard des voyageurs?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! c'est bien simple. Selon la distance où l'on est de la
+ville, il leur donne huit heures, douze heures, un jour, pour payer leur
+rançon; puis, ce temps écoulé, il accorde une heure de grâce. À la
+soixantième minute de cette heure, s'il n'a pas l'argent, il fait sauter
+la cervelle du prisonnier d'un coup de pistolet, ou lui plante son
+poignard dans le cœur, et tout est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Albert, demanda Franz à son compagnon, êtes-vous toujours
+disposé à aller au Colisée par les boulevards extérieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, dit Albert, si la route est plus pittoresque.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, neuf heures sonnèrent, la porte s'ouvrit et notre cocher
+parut.</p>
+
+<p>&laquo;Excellences, dit-il, la voiture vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Franz, en ce cas, au Colisée!</p>
+
+<p>&mdash;Par la porte del Popolo, Excellences, ou par les rues?</p>
+
+<p>&mdash;Par les rues, morbleu! par les rues! s'écria Franz. </p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher! dit Albert en se levant à son tour et en allumant son
+troisième cigare, en vérité, je vous croyais plus brave que cela.&raquo;</p>
+
+<p>Sur ce, les deux jeunes gens descendirent l'escalier et montèrent en
+voiture.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#table">XXXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Apparition. </a></h3>
+
+<p>Franz avait trouvé un terme moyen pour qu'Albert arrivât au Colisée sans
+passer devant aucune ruine antique, et par conséquent sans que les
+préparations graduelles ôtassent au colosse une seule coudée de ses
+gigantesques proportions. C'était de suivre la via Sistinia, de couper à
+angle droit devant Sainte-Marie-Majeure, et d'arriver par la via Urbana
+et San Pietro in Vincoli jusqu'à la via del Colosseo.</p>
+
+<p>Cet itinéraire offrait d'ailleurs un autre avantage: c'était celui de ne
+distraire en rien Franz de l'impression produite sur lui par l'histoire
+qu'avait racontée maître Pastrini, et dans laquelle se trouvait mêlé son
+mystérieux amphitryon de Monte-Cristo. Aussi s'était-il accoudé dans son
+coin et était-il retombé dans ces mille interrogatoires sans fin qu'il
+s'était faits à lui-même et dont pas un ne lui avait donné une réponse
+satisfaisante.</p>
+
+<p>Une chose, au reste, lui avait encore rappelé son ami Simbad le marin:
+c'étaient ces mystérieuses relations entre les brigands et les matelots.
+Ce qu'avait dit maître Pastrini du refuge que trouvait Vampa sur les
+barques des pécheurs et des contrebandiers rappelait à Franz ces deux
+bandits corses qu'il avait trouvés soupant avec l'équipage du petit
+yacht, lequel s'était détourné de son chemin et avait abordé à
+Porto-Vecchio, dans le seul but de les remettre à terre. Le nom que se
+donnait son hôte de Monte-Cristo, prononcé par son hôte de l'hôtel
+d'Espagne, lui prouvait qu'il jouait le même rôle philanthropique sur
+les côtes de Piombino, de Civita-Vecchia, d'Ostie et de Ga&euml;te que sur
+celles de Corse, de Toscane et d'Espagne; et comme lui-même, autant que
+pouvait se le rappeler Franz, avait parlé de Tunis et de Palerme,
+c'était une preuve qu'il embrassait un cercle de relations assez étendu.</p>
+
+<p>Mais si puissantes que fussent sur l'esprit du jeune homme toutes ces
+réflexions, elles s'évanouirent à l'instant où il vit s'élever devant
+lui le spectre sombre et gigantesque du Colisée, à travers les
+ouvertures duquel la lune projetait ces longs et pâles rayons qui
+tombent des yeux des fantômes. La voiture arrêta à quelques pas de la
+Mesa Sudans. Le cocher vint ouvrir la portière; les deux jeunes gens
+sautèrent à bas de la voiture et se trouvèrent en face d'un cicérone qui
+semblait sortir de dessous terre.</p>
+
+<p>Comme celui de l'hôtel les avait suivis, cela leur en faisait deux.</p>
+
+<p>Impossible, au reste, d'éviter à Rome ce luxe des guides outre le
+cicérone général qui s'empare de vous au moment où vous mettez le pied
+sur le seuil de la porte de l'hôtel, et qui ne vous abandonne plus que
+le jour où vous mettez le pied hors de la ville, il y a encore un
+cicérone spécial attaché à chaque monument, et je dirai presque à chaque
+fraction du monument. Qu'on juge donc si l'on doit manquer de ciceroni
+au Colosseo, c'est-à-dire au monument par excellence, qui faisait dire à
+Martial:</p>
+
+<p>&laquo;Que Memphis cesse de nous vanter les barbares miracles de ses
+pyramides, que l'on ne chante plus les merveilles de Babylone; tout doit
+céder devant l'immense travail de l'amphithéâtre des Césars, toutes les
+voix de la renommée doivent se réunir pour vanter ce monument.&raquo;</p>
+
+<p>Franz et Albert n'essayèrent point de se soustraire à la tyrannie
+cicéronienne. Au reste, cela serait d'autant plus difficile que ce sont
+les guides seulement qui ont le droit de parcourir le monument avec des
+torches. Ils ne firent donc aucune résistance, et se livrèrent pieds et
+poings liés à leurs conducteurs.</p>
+
+<p>Franz connaissait cette promenade pour l'avoir faite dix fois déjà. Mais
+comme son compagnon, plus novice, mettait pour la première fois le pied
+dans le monument de Flavius Vespasien, je dois l'avouer à sa louange,
+malgré le caquetage ignorant de ses guides, il était fortement
+impressionné. C'est qu'en effet on n'a aucune idée, quand on ne l'a pas
+vue, de la majesté d'une pareille ruine, dont toutes les proportions
+sont doublées encore par la mystérieuse clarté de cette lune méridionale
+dont les rayons semblent un crépuscule d'Occident.</p>
+
+<p>Aussi à peine Franz le penseur eut-il fait cent pas sous les portiques
+intérieurs, qu'abandonnant Albert à ses guides, qui ne voulaient pas
+renoncer au droit imprescriptible de lui faire voir dans tous leurs
+détails la Fosse des Lions, la Loge des Gladiateurs, le Podium des
+Césars, il prit un escalier à moitié ruiné et, leur laissant continuer
+leur route symétrique, il alla tout simplement s'asseoir à l'ombre d'une
+colonne, en face d'une échancrure qui lui permettait d'embrasser le
+géant de granit dans toute sa majestueuse étendue.</p>
+
+<p>Franz était là depuis un quart d'heure à peu près, perdu, comme je l'ai
+dit, dans l'ombre d'une colonne, occupé à regarder Albert, qui,
+accompagné de ses deux porteurs de torches, venait de sortir d'un
+vomitorium placé à l'autre extrémité du Colisée, et lesquels, pareils à
+des ombres qui suivent un feu follet, descendaient de gradin en gradin
+vers les places réservées aux vestales, lorsqu'il lui sembla entendre
+rouler dans les profondeurs du monument une pierre détachée de
+l'escalier situé en face de celui qu'il venait de prendre pour arriver à
+l'endroit où il était assis. Ce n'est pas chose rare sans doute qu'une
+pierre qui se détache sous le pied du temps et va rouler dans l'abîme;
+mais, cette fois, il lui semblait que c'était aux pieds d'un homme que
+la pierre avait cédé et qu'un bruit de pas arrivait jusqu'à lui, quoique
+celui qui l'occasionnait fît tout ce qu'il put pour l'assourdir.</p>
+
+<p>En effet, au bout d'un instant, un homme parut sortant graduellement de
+l'ombre à mesure qu'il montait l'escalier, dont l'orifice, situé en face
+de Franz, était éclairé par la lune, mais dont les degrés, à mesure
+qu'on les descendait, s'enfonçaient dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Ce pouvait être un voyageur comme lui, préférant une méditation
+solitaire au bavardage insignifiant de ses guides, et par conséquent son
+apparition n'avait rien qui pût le surprendre; mais à l'hésitation avec
+laquelle il monta les dernières marches, à la façon dont, arrivé sur la
+plate-forme, il s'arrêta et parut écouter, il était évident qu'il était
+venu là dans un but particulier et qu'il attendait quelqu'un.</p>
+
+<p>Par un mouvement instinctif, Franz s'effaça le plus qu'il put derrière
+la colonne.</p>
+
+<p>À dix pieds du sol où ils se trouvaient tous deux, la voûte était
+enfoncée, et une ouverture ronde, pareille à celle d'un puits,
+permettait d'apercevoir le ciel tout constellé d'étoiles.</p>
+
+<p>Autour de cette ouverture, qui donnait peut-être déjà depuis des
+centaines d'années passage aux rayons de la lune, poussaient des
+broussailles dont les vertes et frêles découpures se détachaient en
+vigueur sur l'azur mat du firmament, tandis que de grandes lianes et de
+puissants jets de lierre pendaient de cette terrasse supérieure et se
+balançaient sous la voûte, pareils à des cordages flottants.</p>
+
+<p>Le personnage dont l'arrivée mystérieuse avait attiré l'attention de
+Franz était placé dans une demi-teinte qui ne lui permettait pas de
+distinguer ses traits, mais qui cependant n'était pas assez obscure pour
+l'empêcher de détailler son costume: il était enveloppé d'un grand
+manteau brun dont un des pans, rejeté sur son épaule gauche, lui cachait
+le bas du visage, tandis que son chapeau à larges bords en couvrait la
+partie supérieure. L'extrémité seule de ses vêtements se trouvait
+éclairée par la lumière oblique qui passait par l'ouverture, et qui
+permettait de distinguer un pantalon noir encadrant coquettement une
+botte vernie.</p>
+
+<p>Cet homme appartenait évidemment, sinon à l'aristocratie, du moins à la
+haute société.</p>
+
+<p>Il était là depuis quelques minutes et commençait à donner des signes
+visibles d'impatience, lorsqu'un léger bruit se fit entendre sur la
+terrasse supérieure.</p>
+
+<p>Au même instant une ombre parut intercepter la lumière, un homme apparut
+à l'orifice de l'ouverture, plongea son regard perçant dans les
+ténèbres, et aperçut l'homme au manteau; aussitôt il saisit une poignée
+de ces lianes pendantes et de ces lierres flottants, se laissa glisser,
+et, arrivé à trois ou quatre pieds du sol sauta légèrement à terre.
+Celui-ci avait le costume d'un Transtévère complet.</p>
+
+<p>&laquo;Excusez-moi, Excellence, dit-il en dialecte romain, je vous ai fait
+attendre. Cependant, je ne suis en retard que de quelques minutes. Dix
+heures viennent de sonner à Saint-Jean-de-Latran.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui étais en avance et non vous qui étiez en retard,
+répondit l'étranger dans le plus pur toscan; ainsi pas de cérémonie:
+d'ailleurs m'eussiez-vous fait attendre, que je me serais bien douté que
+c'était par quelque motif indépendant de votre volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous auriez eu raison, Excellence, je viens du château Saint-Ange,
+et j'ai eu toutes les peines du monde à parler à Beppo.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Beppo?</p>
+
+<p>&mdash;Beppo est un employé de la prison, à qui je fais une petite rente
+pour savoir ce qui se passe dans l'intérieur du château de Sa Sainteté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! je vois que vous êtes homme de précaution, mon cher!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, Excellence! on ne sait pas ce qui peut arriver;
+peut-être moi aussi serai-je un jour pris au filet comme ce pauvre
+Peppino; et aurai-je besoin d'un rat pour ronger quelques mailles de ma
+prison.</p>
+
+<p>&mdash;Bref, qu'avez-vous appris?</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura deux exécutions mardi à deux heures comme c'est l'habitude à
+Rome lors des ouvertures des grandes fêtes. Un condamné sera
+<i>mazzolato</i>, c'est un misérable qui a tué un prêtre qui l'avait élevé,
+et qui ne mérite aucun intérêt. L'autre sera <i>decapitato</i>, et celui-là,
+c'est le pauvre Peppino.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher, vous inspirez une si grande terreur, non
+seulement au gouvernement pontifical mais encore aux royaumes voisins
+qu'on veut absolument faire un exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Peppino ne fait pas même partie de ma bande; c'est un pauvre
+berger qui n'a commis d'autre crime que de nous fournir des vivres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui le constitue parfaitement votre complice. Aussi, voyez qu'on a
+des égards pour lui: au lieu de l'assommer, comme vous le serez, si
+jamais on vous met la main dessus, on se contentera de le guillotiner.
+Au reste, cela variera les plaisirs du peuple, et il y aura spectacle
+pour tous les goûts.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter celui que je lui ménage et auquel il ne s'attend pas,
+reprit le Transtévère.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, reprit l'homme au manteau,
+que vous me paraissez tout disposé à faire quelque sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis disposé à tout pour empêcher l'exécution du pauvre diable qui
+est dans l'embarras pour m'avoir servi; par la Madone! je me regarderai
+comme un lâche, si je ne faisais pas quelque chose pour ce brave garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je placerai une vingtaine d'hommes autour de l'échafaud, et, au moment
+où on l'amènera, au signal que je donnerai, nous nous élancerons le
+poignard au poing sur l'escorte, et nous l'enlèverons.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me paraît fort chanceux, et je crois décidément que mon projet
+vaut mieux que le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est votre projet, Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerai dix mille piastres à quelqu'un que je sais, et qui
+obtiendra que l'exécution de Peppino soit remise à l'année prochaine;
+puis, dans le courant de l'année, je donnerai mille autres piastres à un
+autre quelqu'un que je sais encore, et le ferai évader de prison.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr de réussir?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit en français l'homme au manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il? demanda le Transtévère.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon cher, que j'en ferai plus à moi seul avec mon or que vous
+et tous vos gens avec leurs poignards, leurs pistolets, leurs carabines
+et leurs tromblons. Laissez-moi donc faire.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille; mais si vous échouez, nous nous tiendrons toujours
+prêts.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous toujours prêts, si c'est votre plaisir mais soyez certain
+que j'aurai sa grâce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est après-demain mardi, faites-y attention. Vous n'avez plus que
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais le jour se compose de vingt-quatre heures, chaque heure
+se compose de soixante minutes, chaque minute de soixante secondes; en
+quatre-vingt-six mille quatre cents secondes on fait bien des choses.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez réussi, Excellence, comment le saurons-nous? </p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple. J'ai loué les trois dernières fenêtres du café
+Rospoli; si j'ai obtenu le sursis, les deux fenêtres du coin seront
+tendues en damas jaune mais celle du milieu sera tendue en damas blanc
+avec une croix rouge.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille. Et par qui ferez-vous passer la grâce?</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-moi un de vos hommes déguisé en pénitent et je la lui
+donnerai. Grâce à son costume, il arrivera jusqu'au pied de l'échafaud
+et remettra la bulle au chef de la confrérie, qui la remettra au
+bourreau. En attendant, faites savoir cette nouvelle à Peppino; qu'il
+n'aille pas mourir de peur ou devenir fou, ce qui serait cause que nous
+aurions fait pour lui une dépense inutile. </p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Excellence, dit le paysan, je vous suis bien dévoué, et vous
+en êtes convaincu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous sauvez Peppino ce sera plus que du dévouement à
+l'avenir, ce sera de l'obéissance.</p>
+
+<p>&mdash;Fais attention à ce que tu dis là, mon cher! je te le rappellerai
+peut-être un jour, car peut-être un jour moi aussi, j'aurai besoin de
+toi....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, Excellence, vous me trouverez à l'heure du besoin
+comme je vous aurai trouvé à cette même heure; alors, fussiez-vous à
+l'autre bout du monde, vous n'aurez qu'à m'écrire: &laquo;Fais cela&raquo;, et je le
+ferai, foi de....</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit l'inconnu, j'entends du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des voyageurs qui visitent le Colisée aux flambeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile qu'ils nous trouvent ensemble. Ces mouchards de guides
+pourraient vous reconnaître; et, si honorable que soit votre amitié, mon
+cher ami, si on nous savait liés comme nous le sommes, cette liaison,
+j'en ai bien peur, me ferait perdre quelque peu de mon crédit.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, si vous avez le sursis?</p>
+
+<p>&mdash;La fenêtre du milieu tendue en damas avec une croix rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne l'avez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Trois tentures jaunes.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher ami, jouez du poignard tout à votre aise, je vous le
+permets, et je serai là pour vous voir faire.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Excellence, je compte sur vous, comptez sur moi.&raquo;</p>
+
+<p>À ces mots le Transtévère disparut par l'escalier, tandis que
+l'inconnu, se couvrant plus que jamais le visage de son manteau, passa
+à deux pas de Franz et descendit dans l'arène par les gradins
+extérieurs.</p>
+
+<p>Une seconde après, Franz entendit son nom retentir sous les voûtes:
+c'était Albert qui l'appelait.</p>
+
+<p>Il attendit pour répondre que les deux hommes fussent éloignés, ne se
+souciant pas de leur apprendre qu'ils avaient eu un témoin qui, s'il
+n'avait pas vu leur visage, n'avait pas perdu un mot de leur entretien.</p>
+
+<p>Dix minutes après, Franz roulait vers l'hôtel d'Espagne, écoutant avec
+une distraction fort impertinente la savante dissertation qu'Albert
+faisait, d'après Pline et Calpurnius, sur les filets garnis de pointes
+de fer qui empêchaient les animaux féroces de s'élancer sur les
+spectateurs.</p>
+
+<p>Il le laissait aller sans le contredire; il avait hâte de se trouver
+seul pour penser sans distraction à ce qui venait de se passer devant
+lui.</p>
+
+<p>De ces deux hommes, l'un lui était certainement étranger, et c'était la
+première fois qu'il le voyait et l'entendait, mais il n'en était pas
+ainsi de l'autre; et, quoique Franz n'eût pas distingué son visage
+constamment enseveli dans l'ombre ou caché par son manteau, les accents
+de cette voix l'avaient trop frappé la première fois qu'il les avait
+entendus pour qu'ils pussent jamais retentir devant lui sans qu'il les
+reconnût. </p>
+
+<p>Il y avait surtout dans les intonations railleuses quelque chose de
+strident et de métallique qui l'avait fait tressaillir dans les ruines
+du Colisée comme dans la grotte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Aussi était-il bien convaincu que cet homme n'était autre que Simbad le
+marin.</p>
+
+<p>Aussi, en toute autre circonstance, la curiosité que lui avait inspirée
+cet homme eût été si grande qu'il se serait fait reconnaître à lui, mais
+dans cette occasion, la conversation qu'il venait d'entendre était trop
+intime pour qu'il ne fût pas retenu par la crainte très sensée que son
+apparition ne lui serait pas agréable. Il l'avait donc laissé
+s'éloigner, comme on l'a vu, mais en se promettant, s'il le rencontrait
+une autre fois, de ne pas laisser échapper cette seconde occasion comme
+il avait fait de la première.</p>
+
+<p>Franz était trop préoccupé pour bien dormir. Sa nuit fut employée à
+passer et repasser dans son esprit toutes les circonstances qui se
+rattachaient à l'homme de la grotte et à l'inconnu du Colisée, et qui
+tendaient à faire de ces deux personnages le même individu; et plus
+Franz y pensait, plus il s'affermissait dans cette opinion.</p>
+
+<p>Il s'endormit au jour, et ce qui fit qu'il ne s'éveilla que fort tard.
+Albert, en véritable Parisien, avait déjà pris ses précautions pour la
+soirée. Il avait envoyé chercher une loge au théâtre Argentina. </p>
+
+<p>Franz avait plusieurs lettres à écrire en France, il abandonna donc pour
+toute la journée la voiture à Albert.</p>
+
+<p>À cinq heures, Albert rentra; il avait porté ses lettres de
+recommandation, avait des invitations pour toutes ses soirées et avait
+vu Rome.</p>
+
+<p>Une journée avait suffi à Albert pour faire tout cela.</p>
+
+<p>Et encore avait-il eu le temps de s'informer de la pièce qu'on jouait et
+des acteurs qui la joueraient.</p>
+
+<p>La pièce avait pour titre: <i>Parisiana</i>; les acteurs avaient nom:
+Coselli, Moriani et la Spech. </p>
+
+<p>Nos deux jeunes gens n'étaient pas si malheureux, comme on le voit: ils
+allaient assister à la représentation d'un des meilleurs opéras de
+l'auteur de <i>Lucia di Lammermoor</i>, joué par trois des artistes les plus
+renommés de l'Italie.</p>
+
+<p>Albert n'avait jamais pu s'habituer aux théâtres ultramontains, à
+l'orchestre desquels on ne va pas, et qui n'ont ni balcons, ni loges
+découvertes; c'était dur pour un homme qui avait sa stalle aux Bouffes
+et sa part de la loge infernale à l'Opéra.</p>
+
+<p>Ce qui n'empêchait pas Albert de faire des toilettes flamboyantes toutes
+les fois qu'il allait à l'Opéra avec Franz; toilettes perdues; car, il
+faut l'avouer à la honte d'un des représentants les plus dignes de
+notre fashion, depuis quatre mois qu'il sillonnait l'Italie en tous
+sens, Albert n'avait pas eu une seule aventure.</p>
+
+<p>Albert essayait quelquefois de plaisanter à cet endroit; mais au fond il
+était singulièrement mortifié, lui, Albert de Morcerf, un des jeunes
+gens les plus courus, d'en être encore pour ses frais. La chose était
+d'autant plus pénible que, selon l'habitude modeste de nos chers
+compatriotes, Albert était parti de Paris avec cette conviction qu'il
+allait avoir en Italie les plus grands succès, et qu'il viendrait faire
+les délices du boulevard de Gand du récit de ses bonnes fortunes.</p>
+
+<p>Hélas! il n'en avait rien été: les charmantes comtesses génoises,
+florentines et napolitaines s'en étaient tenues, non pas à leurs maris,
+mais à leurs amants, et Albert avait acquis cette cruelle conviction,
+que les Italiennes ont du moins sur les Françaises l'avantage d'être
+fidèles à leur infidélité.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire qu'en Italie, comme partout, il n'y ait pas des
+exceptions.</p>
+
+<p>Et cependant Albert était non seulement un cavalier parfaitement
+élégant, mais encore un homme de beaucoup d'esprit; de plus il était
+vicomte: de nouvelle noblesse, c'est vrai; mais aujourd'hui qu'on ne
+fait plus ses preuves, qu'importe qu'on date de 1399 ou de 1815!
+Par-dessus tout cela il avait cinquante mille livres de rente. C'était
+plus qu'il n'en faut, comme on le voit, pour être à la mode à Paris.
+C'était donc quelque peu humiliant de n'avoir encore été sérieusement
+remarqué par personne dans aucune des villes où il avait passé.</p>
+
+<p>Mais aussi comptait-il se rattraper à Rome, le carnaval étant, dans tous
+les pays de la terre qui célèbrent cette estimable institution, une
+époque de liberté où les plus sévères se laissent entraîner à quelque
+acte de folie. Or, comme le carnaval s'ouvrait le lendemain, il était
+fort important qu'Albert lançât son prospectus avant cette ouverture.</p>
+
+<p>Albert avait donc, dans cette intention, loué une des loges les plus
+apparentes du théâtre, et fait, pour s'y rendre, une toilette
+irréprochable. C'était au premier rang, qui remplace chez nous la
+galerie. Au reste, les trois premiers étages sont aussi aristocratiques
+les uns que les autres, et on les appelle pour cette raison les rangs
+nobles.</p>
+
+<p>D'ailleurs cette loge, où l'on pouvait tenir à douze sans être serrés,
+avait coûté aux deux amis un peu moins cher qu'une loge de quatre
+personnes à l'Ambigu.</p>
+
+<p>Albert avait encore un autre espoir, c'est que s'il arrivait à prendre
+place dans le cœur d'une belle Romaine, cela le conduirait
+naturellement à conquérir un <i>posto</i> dans la voiture, et par conséquent
+à voir le carnaval du haut d'un véhicule aristocratique ou d'un balcon
+princier.</p>
+
+<p>Toutes ces considérations rendaient donc Albert plus sémillant qu'il ne
+l'avait jamais été. Il tournait le dos aux acteurs, se penchant à
+moitié hors de la loge et lorgnant toutes les jolies femmes avec une
+jumelle de six pouces de long.</p>
+
+<p>Ce qui n'amenait pas une seule jolie femme à récompenser d'un seul
+regard, même de curiosité, tout le mouvement que se donnait Albert.</p>
+
+<p>En effet, chacun causait de ses affaires, de ses amours, de ses
+plaisirs, du carnaval qui s'ouvrait le lendemain de la semaine sainte
+prochaine, sans faire attention un seul instant ni aux acteurs, ni à la
+pièce, à l'exception des moments indiqués, où chacun alors se
+retournait, soit pour entendre une portion du récitatif de Coselli, soit
+pour applaudir quelque trait brillant de Moriani, soit pour crier bravo
+à la Spech; puis les conversations particulières reprenaient leur train
+habituel. </p>
+
+<p>Vers la fin du premier acte, la porte d'une loge restée vide jusque-là
+s'ouvrit, et Franz vit entrer une personne à laquelle il avait eu
+l'honneur d'être présenté à Paris et qu'il croyait encore en France.
+Albert vit le mouvement que fit son ami à cette apparition, et se
+retournant vers lui:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que vous connaissez cette femme? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; comment la trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, mon cher, et blonde. Oh! les adorables cheveux! C'est une
+Française?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une Vénitienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'appelez?</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse G...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je la connais de nom, s'écria Albert; on la dit aussi spirituelle
+que jolie. Parbleu, quand je pense que j'aurais pu me faire présenter à
+elle au dernier bal de Mme de Villefort, où elle était, et que j'ai
+négligé cela: je suis un grand niais!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je répare ce tort? demanda Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous la connaissez assez pour me conduire dans sa loge? </p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu l'honneur de lui parler trois ou quatre fois dans ma vie;
+mais, vous le savez, c'est strictement assez pour ne pas commettre une
+inconvenance.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment la comtesse aperçut Franz et lui fit de la main un signe
+gracieux, auquel il répondit par une respectueuse inclination de tête.</p>
+
+<p>&laquo;Ah çà! mais il me semble que vous êtes au mieux avec elle? dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà ce qui vous trompe et ce qui nous fera faire sans
+cesse, à nous autres Français, mille sottises à l'étranger: c'est de
+tout soumettre à nos points de vue parisiens; en Espagne, et en Italie
+surtout, ne jugez jamais de l'intimité des gens sur la liberté des
+rapports. Nous nous sommes trouvés en sympathie avec la comtesse, voilà
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;En sympathie de cœur? demanda Albert en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, d'esprit, voilà tout, répondit sérieusement Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle occasion?</p>
+
+<p>&mdash;À l'occasion d'une promenade au Colisée pareille à celle que nous
+avons faite ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Au clair de la lune? </p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Seuls?</p>
+
+<p>&mdash;À peu près!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez parlé...</p>
+
+<p>&mdash;Des morts.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Albert, c'était en vérité fort récréatif. Eh bien, moi, je
+vous promets que si j'ai le bonheur d'être le cavalier de la belle
+comtesse dans une pareille promenade, je ne lui parlerai que des
+vivants. </p>
+
+<p>&mdash;Et vous aurez peut-être tort.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, vous allez me présenter à elle comme vous me l'avez
+promis?</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt la toile baissée.</p>
+
+<p>&mdash;Que ce diable de premier acte est long!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez le finale, il est fort beau, et Coselli le chante
+admirablement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais quelle tournure! </p>
+
+<p>&mdash;La Spech y est on ne peut plus dramatique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez que lorsqu'on a entendu la Sontag et la Malibran....</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas la méthode de Moriani excellente?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas les bruns qui chantent blond.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, dit Franz en se retournant, tandis qu'Albert continuait
+de lorgner, en vérité vous êtes par trop difficile!&raquo;</p>
+
+<p>Enfin la toile tomba à la grande satisfaction du vicomte de Morcerf, qui
+prit son chapeau, donna un coup de main rapide à ses cheveux, à sa
+cravate et à ses manchettes, et fit observer à Franz qu'il l'attendait.</p>
+
+<p>Comme de son côté, la comtesse, que Franz interrogeait des yeux, lui fit
+comprendre par un signe, qu'il serait le bienvenu, Franz ne mit aucun
+retard à satisfaire l'empressement d'Albert, et faisant&mdash;suivi de son
+compagnon qui profitait du voyage pour rectifier les faux plis que les
+mouvements avaient pu imprimer à son col de chemise et au revers de son
+habit&mdash;le tour de l'hémicycle, il vint frapper à la loge n&deg; 4, qui était
+celle qu'occupait la comtesse.</p>
+
+<p>Aussitôt le jeune homme qui était assis à côté d'elle sur le devant de
+la loge se leva, cédant sa place, selon l'habitude italienne, au
+nouveau venu, qui doit la céder à son tour lorsqu'une autre visite
+arrive.</p>
+
+<p>Franz présenta Albert à la comtesse comme un de nos jeunes gens les plus
+distingués par sa position sociale et par son esprit; ce qui,
+d'ailleurs, était vrai; car à Paris, et dans le milieu où vivait Albert,
+c'était un cavalier irréprochable. Il ajouta que, désespéré de n'avoir
+pas su profiter du séjour de la comtesse à Paris pour se faire présenter
+à elle, il l'avait chargé de réparer cette faute, mission dont il
+s'acquittait en priant la comtesse, près de laquelle il aurait eu besoin
+lui-même d'un introducteur, d'excuser son indiscrétion.</p>
+
+<p>La comtesse répondit en faisant un charmant salut à Albert et en tendant
+la main à Franz. </p>
+
+<p>Albert, invité par elle, prit la place vide sur le devant, et Franz
+s'assit au second rang derrière la comtesse.</p>
+
+<p>Albert avait trouvé un excellent sujet de conversation: c'était Paris,
+il parlait à la comtesse de leurs connaissances communes. Franz comprit
+qu'il était sur le terrain. Il le laissa aller, et, lui demandant sa
+gigantesque lorgnette, il se mit à son tour à explorer la salle.</p>
+
+<p>Seule sur le devant d'une loge, placée au troisième rang en face d'eux,
+était une femme admirablement belle, vêtue d'un costume grec, qu'elle
+portait avec tant d'aisance qu'il était évident que c'était son costume
+naturel. </p>
+
+<p>Derrière elle, dans l'ombre, se dessinait la forme d'un homme dont il
+était impossible de distinguer le visage.</p>
+
+<p>Franz interrompit la conversation d'Albert et de la comtesse pour
+demander à cette dernière si elle connaissait la belle Albanaise qui
+était si digne d'attirer non seulement l'attention des hommes, mais
+encore des femmes.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-elle; tout ce que je sais, c'est qu'elle est à Rome depuis le
+commencement de la saison; car, à l'ouverture du théâtre, je l'ai vue où
+elle est, et depuis un mois elle n'a pas manqué une seule
+représentation, tantôt accompagnée de l'homme qui est avec elle en ce
+moment, tantôt suivie simplement d'un domestique noir. </p>
+
+<p>&mdash;Comment la trouvez-vous, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Extrêmement belle. Medora devait ressembler à cette femme.&raquo;</p>
+
+<p>Franz et la comtesse échangèrent un sourire. Elle se remit à causer avec
+Albert, et Franz à lorgner son Albanaise.</p>
+
+<p>La toile se leva sur le ballet. C'était un de ces bons ballets italiens
+mis en scène par le fameux Henri qui s'était fait, comme chorégraphe, en
+Italie, une réputation colossale, que le malheureux est venu perdre au
+théâtre nautique; un de ces ballets où tout le monde, depuis le premier
+sujet jusqu'au dernier comparse, prend une part si active à l'action,
+que cent cinquante personnes font à la fois le même geste et lèvent
+ensemble ou le même bras ou la même jambe.</p>
+
+<p>On appelait ce ballet <i>Poliska</i>.</p>
+
+<p>Franz était trop préoccupé de sa belle Grecque pour s'occuper du ballet,
+si intéressant qu'il fût. Quant à elle, elle prenait un plaisir visible
+à ce spectacle, plaisir qui faisait une opposition suprême avec
+l'insouciance profonde de celui qui l'accompagnait, et qui, tant que
+dura le chef-d'œuvre chorégraphique, ne fit pas un mouvement,
+paraissant, malgré le bruit infernal que menaient les trompettes, les
+cymbales et les chapeaux chinois à l'orchestre, goûter les célestes
+douceurs d'un sommeil paisible et radieux.</p>
+
+<p>Enfin le ballet finit, et la toile tomba au milieu des applaudissements
+frénétiques d'un parterre enivré.</p>
+
+<p>Grâce à cette habitude de couper l'opéra par un ballet, les entractes
+sont très courts en Italie, les chanteurs ayant le temps de se reposer
+et de changer de costume tandis que les danseurs exécutent leurs
+pirouettes et confectionnent leurs entrechats.</p>
+
+<p>L'ouverture du second acte commença; aux premiers coups d'archet, Franz
+vit le dormeur se soulever lentement et se rapprocher de la Grecque, qui
+se retourna pour lui adresser quelques paroles, et s'accouda de nouveau
+sur le devant de la loge.</p>
+
+<p>La figure de son interlocuteur était toujours dans l'ombre, et Franz ne
+pouvait distinguer aucun de ses traits.</p>
+
+<p>La toile se leva, l'attention de Franz fut nécessairement attirée par
+les acteurs, et ses yeux quittèrent un instant la loge de la belle
+Grecque pour se porter vers la scène.</p>
+
+<p>L'acte s'ouvre, comme on sait, par le duo du rêve: Parisina, couchée,
+laisse échapper devant Azzo le secret de son amour pour Ugo; l'époux
+trahi passe par toutes les fureurs de la jalousie, jusqu'à ce que,
+convaincu que sa femme lui est infidèle, il la réveille pour lui
+annoncer sa prochaine vengeance.</p>
+
+<p>Ce duo est un des plus beaux, des plus expressifs et des plus terribles
+qui soient sortis de la plume féconde de Donizetti. Franz l'entendait
+pour la troisième fois, et quoiqu'il ne passât pas pour un mélomane
+enragé, il produisit sur lui un effet profond. Il allait en conséquence
+joindre ses applaudissements à ceux de la salle, lorsque ses mains,
+prêtes à se réunir, restèrent écartées, et que le bravo qui s'échappait
+de sa bouche expira sur ses lèvres.</p>
+
+<p>L'homme de la loge s'était levé tout debout, et, sa tête se trouvant
+dans la lumière, Franz venait de retrouver le mystérieux habitant de
+Monte-Cristo, celui dont la veille il lui avait si bien semblé
+reconnaître la taille et la voix dans les ruines du Colisée.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus de doute, l'étrange voyageur habitait Rome.</p>
+
+<p>Sans doute l'expression de la figure de Franz était en harmonie avec le
+trouble que cette apparition jetait dans son esprit, car la comtesse le
+regarda, éclata de rire, et lui demanda ce qu'il avait.</p>
+
+<p>&laquo;Madame la comtesse, répondit Franz, je vous ai demandé tout à l'heure
+si vous connaissiez cette femme albanaise: maintenant je vous demanderai
+si vous connaissez son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus qu'elle, répondit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'avez jamais remarqué?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien une question à la française! Vous savez bien que, pour nous
+autres Italiennes, il n'y a pas d'autre homme au monde que celui que
+nous aimons!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, répondit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit-elle en appliquant les jumelles d'Albert à ses yeux
+et en les dirigeant vers la loge, ce doit être quelque nouveau déterré,
+quelque trépassé sorti du tombeau avec la permission du fossoyeur car il
+me semble affreusement pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Il est toujours comme cela, répondit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez donc? demanda la comtesse; alors c'est moi qui vous
+demanderai qui il est.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois l'avoir déjà vu, et il me semble le reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-elle en faisant un mouvement de ses belles épaules comme
+si un frisson lui passait dans les veines, je comprends que lorsqu'on a
+une fois vu un pareil homme on ne l'oublie jamais.&raquo;</p>
+
+<p>L'effet que Franz avait éprouvé n'était donc pas une impression
+particulière, puisqu'une autre personne le ressentait comme lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, demanda Franz à la comtesse après qu'elle eut pris sur elle de
+le lorgner une seconde fois que pensez-vous de cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Que cela me paraît être Lord Ruthwen en chair et en os.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, ce nouveau souvenir de Byron frappa Franz: si un homme
+pouvait lui faire croire à l'existence des vampires, c'était cet homme.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je sache qui il est, dit Franz en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, s'écria la comtesse; non, ne me quittez pas, je compte sur
+vous pour me reconduire, et je vous garde.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! véritablement, lui dit Franz en se penchant à son oreille,
+vous avez peur?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, lui dit-elle, Byron m'a juré qu'il croyait aux vampires, il
+m'a dit qu'il en avait vu, il m'a dépeint leur visage, eh bien! c'est
+absolument cela: ces cheveux noirs, ces grands yeux brillant d'une
+flamme étrange, cette pâleur mortelle; puis, remarquez qu'il n'est pas
+avec une femme comme toutes les femmes, il est avec une étrangère... une
+Grecque, une schismatique... sans doute quelque magicienne comme lui. Je
+vous en prie, n'y allez pas. Demain mettez-vous à sa recherche si bon
+vous semble, mais aujourd'hui je vous déclare que je vous garde.&raquo;</p>
+
+<p>Franz insista.</p>
+
+<p>&laquo;Écoutez, dit-elle en se levant, je m'en vais, je ne puis rester jusqu'à
+la fin du spectacle, j'ai du monde chez moi: serez-vous assez peu galant
+pour me refuser votre compagnie?&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y avait d'autre réponse à faire que de prendre son chapeau,
+d'ouvrir la porte et de présenter son bras à la comtesse.</p>
+
+<p>C'est ce qu'il fit.</p>
+
+<p>La comtesse était véritablement fort émue; et Franz lui-même ne pouvait
+échapper à une certaine terreur superstitieuse, d'autant plus naturelle
+que ce qui était chez la comtesse le produit d'une sensation
+instinctive, était chez lui le résultat d'un souvenir.</p>
+
+<p>Il sentit qu'elle tremblait en montant en voiture.</p>
+
+<p>Il la reconduisit jusque chez elle: il n'y avait personne, et elle
+n'était aucunement attendue; il lui en fit le reproche.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et j'ai besoin d'être
+seule; la vue de cet homme m'a toute bouleversée.&raquo;</p>
+
+<p>Franz essaya de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Ne riez pas, lui dit-elle; d'ailleurs vous n'en avez pas envie. Puis
+promettez-moi une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Promettez-la-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, excepté de renoncer à découvrir quel est cet
+homme. J'ai des motifs que je ne puis vous dire pour désirer savoir qui
+il est, d'où il vient et où il va. </p>
+
+<p>&mdash;D'où il vient, je l'ignore; mais où il va, je puis vous le dire: il va
+en enfer à coup sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Revenons à la promesse que vous vouliez exiger de moi, comtesse, dit
+Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est de rentrer directement à l'hôtel et de ne pas chercher ce
+soir à voir cet homme. Il y a certaines affinités entre les personnes
+que l'on quitte et les personnes que l'on rejoint. Ne servez pas de
+conducteur entre cet homme et moi. Demain courez après lui si bon vous
+semble, mais ne me le présentez jamais, si vous ne voulez pas me faire
+mourir de peur. Sur ce, bonsoir, tâchez de dormir, moi, je sais bien qui
+ne dormira pas.&raquo; </p>
+
+<p>Et à ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant indécis de savoir si
+elle s'était amusée à ses dépens ou si elle avait véritablement ressenti
+la crainte qu'elle avait exprimée.</p>
+
+<p>En rentrant à l'hôtel, Franz trouva Albert en robe de chambre, en
+pantalon à pied, voluptueusement étendu sur un fauteuil et fumant son
+cigare.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est vous! lui dit-il; ma foi, je ne vous attendais que demain.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Albert, répondit Franz, je suis heureux de trouver l'occasion
+de vous dire une fois pour toutes que vous avez la plus fausse idée des
+femmes italiennes; il me semble pourtant que vos mécomptes amoureux
+auraient dû vous la faire perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous! ces diablesses de femmes, c'est à n'y rien
+comprendre! Elles vous donnent la main, elles vous la serrent; elles
+vous parlent tout bas, elles se font reconduire chez elles: avec le
+quart de ces manières de faire, une Parisienne se perdrait de
+réputation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! justement, c'est parce qu'elles n'ont rien à cacher, c'est parce
+qu'elles vivent au grand soleil, que les femmes y mettent si peu de
+façons dans le beau pays où résonne le si, comme dit Dante. D'ailleurs,
+vous avez bien vu que la comtesse a eu véritablement peur.</p>
+
+<p>&mdash;Peur de quoi? de cet honnête monsieur qui était en face de nous avec
+cette jolie Grecque? Mais j'ai voulu en avoir le cœur net quand ils
+sont sortis, et je les ai croisés dans le corridor. Je ne sais pas où
+diable vous avez pris toutes vos idées de l'autre monde! C'est un fort
+beau garçon qui est fort bien mis, et qui a tout l'air de se faire
+habiller en France chez Blin ou chez Humann; un peu pâle, c'est vrai,
+mais vous savez que la pâleur est un cachet de distinction.&raquo;</p>
+
+<p>Franz sourit, Albert avait de grandes prétentions à être pâle.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les idées de la comtesse
+sur cet homme n'ont pas le sens commun. A-t-il parlé près de vous, et
+avez-vous entendu quelques-unes de ses paroles? </p>
+
+<p>&mdash;Il a parlé, mais en roma&iuml;que. J'ai reconnu l'idiome à quelques mots
+grecs défigurés. Il faut vous dire, mon cher, qu'au collège j'étais très
+fort en grec.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi il parlait le roma&iuml;que?</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de doute, murmura Franz, c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Que faisiez-vous donc là?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ménageais une surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il est impossible de se procurer une calèche?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! puisque nous avons fait inutilement tout ce qu'il était
+humainement possible de faire pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'ai eu une idée merveilleuse.&raquo;</p>
+
+<p>Franz regarda Albert en homme qui n'avait pas grande confiance dans son
+imagination.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, dit Albert, vous m'honorez là d'un regard qui mériterait
+bien que je vous demandasse réparation.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt à vous la faire, cher ami, si l'idée est aussi ingénieuse
+que vous le dites.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas moyen de se procurer de voiture, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni de chevaux? </p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'on peut se procurer une charrette?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Une paire de bœufs?</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher! voilà notre affaire. Je vais faire décorer la
+charrette, nous nous habillons en moissonneurs napolitains, et nous
+représentons au naturel le magnifique tableau de Léopold Robert. Si
+pour plus grande ressemblance, la comtesse veut prendre le costume d'une
+femme de Pouzzole ou de Sorrente, cela complétera la mascarade, et elle
+est assez belle pour qu'on la prenne pour l'original de la Femme à
+l'Enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! s'écria Franz, pour cette fois vous avez raison, monsieur
+Albert, et voilà une idée véritablement heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et toute nationale, renouvelée des rois fainéants, mon cher, rien que
+cela! Ah! messieurs les Romains, vous croyez qu'on courra à pied par vos
+rues comme des lazzaroni, et cela parce que vous manquez de calèches et
+de chevaux; eh bien! on en inventera.</p>
+
+<p>&mdash;Et avez-vous déjà fait part à quelqu'un de cette triomphante
+imagination? </p>
+
+<p>&mdash;À notre hôte. En rentrant, je l'ai fait monter et lui ai exposé mes
+désirs. Il m'a assuré que rien n'était plus facile; je voulais faire
+dorer les cornes des bœufs, mais il m'a dit que cela demandait trois
+jours: il faudra donc nous passer de cette superfluité.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Notre hôte?</p>
+
+<p>&mdash;En quête de la chose. Demain il serait déjà peut-être un peu tard.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte qu'il va nous rendre réponse ce soir même?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'attends.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment la porte s'ouvrit, et maître Pastrini passa la tête.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Permesso</i>? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que c'est permis! s'écria Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Albert, nous avez-vous trouvé la charrette requise et les
+bœufs demandés?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé mieux que cela, répondit-il d'un air parfaitement
+satisfait de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher hôte, prenez garde, dit Albert, le mieux est l'ennemi du
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Que Vos Excellences s'en rapportent à moi, dit maître Pastrini d'un
+ton capable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin qu'y a-t-il? demanda Franz à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit l'aubergiste, que le comte de Monte-Cristo habite sur
+le même carré que vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit Albert, puisque c'est grâce à lui que nous
+sommes logés comme deux étudiants de la rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il sait l'embarras dans lequel vous vous trouvez, et vous
+fait offrir deux places dans sa voiture et deux places à ses fenêtres du
+palais Rospoli.&raquo;</p>
+
+<p>Albert et Franz se regardèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, demanda Albert, devons-nous accepter l'offre de cet étranger,
+d'un homme que nous ne connaissons pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme est-ce que ce comte de Monte-Cristo? demanda Franz à son
+hôte. </p>
+
+<p>&mdash;Un très grand seigneur sicilien ou maltais, je ne sais pas au juste,
+mais noble comme un Borghèse et riche comme une mine d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, dit Franz à Albert, que, si cet homme était d'aussi
+bonnes manières que le dit notre hôte, il aurait dû nous faire parvenir
+son invitation d'une autre façon, soit en nous écrivant, soit....</p>
+
+<p>En ce moment on frappa à la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez&raquo;, dit Franz.</p>
+
+<p>Un domestique, vêtu d'une livrée parfaitement élégante, parut sur le
+seuil de la chambre. </p>
+
+<p>&laquo;De la part du comte de Monte-Cristo, pour M. Franz d'Épinay et pour M.
+le vicomte Albert de Morcerf&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Et il présenta à l'hôte deux cartes, que celui-ci remit aux jeunes gens.</p>
+
+<p>&laquo;M. le comte de Monte-Cristo, continua le domestique, fait demander à
+ces messieurs la permission de se présenter en voisin demain matin chez
+eux; il aura l'honneur de s'informer auprès de ces messieurs à quelle
+heure ils seront visibles.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Albert à Franz, il n'y a rien à y reprendre, tout y est. </p>
+
+<p>&mdash;Dites au comte, répondit Franz, que c'est nous qui aurons l'honneur de
+lui faire notre visite.</p>
+
+<p>Le domestique se retira.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà ce qui s'appelle faire assaut d'élégance, dit Albert; allons,
+décidément vous aviez raison, maître Pastrini, et c'est un homme tout à
+fait comme il faut que votre comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous acceptez son offre? dit l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, répondit Albert. Cependant, je vous l'avoue, je regrette
+notre charrette et les moissonneurs; et, s'il n'y avait pas la fenêtre
+du palais Rospoli pour faire compensation à ce que nous perdons, je
+crois que j'en reviendrais à ma première idée: qu'en dites-vous, Franz?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que ce sont aussi les fenêtres du palais Rospoli qui me
+décident&raquo;, répondit Franz à Albert.</p>
+
+<p>En effet, cette offre de deux places à une fenêtre du palais Rospoli
+avait rappelé à Franz la conversation qu'il avait entendue dans les
+ruines du Colisée entre son inconnu et son Transtévère, conversation
+dans laquelle l'engagement avait été pris par l'homme au manteau
+d'obtenir la grâce du condamné. Or, si l'homme au manteau était, comme
+tout portait Franz à le croire, le même que celui dont l'apparition dans
+la salle Argentina l'avait si fort préoccupé, il le reconnaîtrait sans
+aucun doute, et alors rien ne l'empêcherait de satisfaire sa curiosité
+à son égard.</p>
+
+<p>Franz passa une partie de la nuit à rêver à ses deux apparitions et à
+désirer le lendemain. En effet, le lendemain tout devait s'éclaircir; et
+cette fois, à moins que son hôte de Monte-Cristo ne possédât l'anneau de
+Gygès et, grâce à cet anneau, la faculté de se rendre invisible, il
+était évident qu'il ne lui échapperait pas. Aussi fut-il éveillé avant
+huit heures.</p>
+
+<p>Quant à Albert, comme il n'avait pas les mêmes motifs que Franz d'être
+matinal, il dormait encore de son mieux.</p>
+
+<p>Franz fit appeler son hôte, qui se présenta avec son obséquiosité
+ordinaire.</p>
+
+<p>&laquo;Maître Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir aujourd'hui une
+exécution?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence; mais si vous me demandez cela pour avoir une fenêtre,
+vous vous y prenez bien tard.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit Franz; d'ailleurs, si je tenais absolument à voir ce
+spectacle, je trouverais place, je pense, sur le mont Pincio.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je présumais que Votre Excellence ne voudrait pas se compromettre
+avec toute la canaille, dont c'est en quelque sorte l'amphithéâtre
+naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Il est probable que je n'irai pas, dit Franz; mais je désirerais
+avoir quelques détails.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais savoir le nombre des condamnés, leurs noms et le genre de
+leur supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Cela tombe à merveille, Excellence! on vient justement de m'apporter
+les <i>tavolette</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que les <i>tavolette</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Les <i>tavolette</i> sont des tablettes en bois que l'on accroche à tous
+les coins de rue la veille des exécutions, et sur lesquelles on colle
+les noms des condamnés, la cause de leur condamnation et le mode de
+leur supplice. Cet avis a pour but d'inviter les fidèles à prier Dieu de
+donner aux coupables un repentir sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on vous apporte ces <i>tavolette</i> pour que vous joigniez vos
+prières à celles des fidèles? demanda Franz d'un air de doute.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence; je me suis entendu avec le colleur, et il m'apporte
+cela comme il m'apporte les affiches de spectacles, afin que si
+quelques-uns de mes voyageurs désirent assister à l'exécution, ils
+soient prévenus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais c'est une attention tout à fait délicate! s'écria Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit maître Pastrini en souriant, je puis me vanter de faire tout
+ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles étrangers qui
+m'honorent de leur confiance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vois, mon hôte! et c'est ce que je répéterai à qui
+voudra l'entendre, soyez en bien certain. En attendant, je désirerais
+lire une de ces <i>tavolette</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien facile, dit l'hôte en ouvrant la porte, j'en ai fait mettre
+une sur le carré.&raquo;</p>
+
+<p>Il sortit, détacha la <i>tavoletta</i>, et la présenta à Franz.</p>
+
+<p>Voici la traduction littérale de l'affiche patibulaire:</p>
+
+<p>&laquo;On fait savoir à tous que le mardi 22 février, premier jour de
+carnaval, seront, par arrêt du tribunal de la Rota, exécutés, sur la
+place del Popolo le nommé Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur la
+personne très respectable et très vénérée de don César Terlini, chanoine
+de l'église de Saint-Jean de Latran, et le nommé Peppino, dit <i>Rocca
+Priori</i>, convaincu de complicité avec le détestable bandit Luigi Vampa et
+les hommes de sa troupe.</p>
+
+<p>&laquo;Le premier sera <i>mazzolato</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Et le second <i>decapitato</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Les âmes charitables sont priées de demander à Dieu un repentir sincère
+pour ces deux malheureux condamnés.&raquo; </p>
+
+<p>C'était bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les ruines du
+Colisée, et rien n'était changé au programme: les noms des condamnés, la
+cause de leur supplice et le genre de leur exécution étaient exactement
+les mêmes.</p>
+
+<p>Ainsi, selon toute probabilité, le Transtévère n'était autre que le
+bandit Luigi Vampa, et l'homme au manteau Simbad le marin, qui, à Rome
+comme à Porto-Vecchio, et à Tunis, poursuivait le cours de ses
+philanthropiques expéditions.</p>
+
+<p>Cependant le temps s'écoulait, il était neuf heures, et Franz allait
+réveiller Albert, lorsque à son grand étonnement il le vit sortir tout
+habillé de sa chambre. Le carnaval lui avait trotté par la tête, et
+l'avait éveillé plus matin que son ami ne l'espérait.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit Franz à son hôte, maintenant que nous voilà prêts tous
+deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que nous puissions nous
+présenter chez le comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien certainement! répondit-il; le comte de Monte-Cristo a
+l'habitude d'être très matinal, et je suis sûr qu'il y a plus de deux
+heures déjà qu'il est levé.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez qu'il n'y a pas d'indiscrétion à se présenter chez lui
+maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune. </p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, Albert, si vous êtes prêt....</p>
+
+<p>&mdash;Entièrement prêt, dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Allons remercier notre voisin de sa courtoisie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!</p>
+
+<p>Franz et Albert n'avaient que le carré à traverser, l'aubergiste les
+devança et sonna pour eux; un domestique vint ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;<i>I Signori Francesi</i>&raquo;, dit l'hôte.</p>
+
+<p>Le domestique s'inclina et leur fit signe d'entrer. </p>
+
+<p>Ils traversèrent deux pièces meublées avec un luxe, qu'ils ne croyaient
+pas trouver dans l'hôtel de maître Pastrini, et ils arrivèrent enfin
+dans un salon d'une élégance parfaite. Un tapis de Turquie était tendu
+sur le parquet, et les meubles les plus confortables offraient leurs
+coussins rebondis et leurs dossiers renversés. De magnifiques tableaux
+de maîtres, entremêlés de trophées d'armes splendides, étaient suspendus
+aux murailles, et de grandes portières de tapisserie flottaient devant
+les portes.</p>
+
+<p>&laquo;Si Leurs Excellences veulent s'asseoir, dit le domestique, je vais
+prévenir M. le comte.&raquo;</p>
+
+<p>Et il disparut par une des portes.</p>
+
+<p>Au moment où cette porte s'ouvrit, le son d'une <i>guzla</i> arriva
+jusqu'aux deux amis, mais s'éteignit aussitôt: la porte, refermée
+presque en même temps qu'ouverte, n'avait pour ainsi dire laissé
+pénétrer dans le salon qu'une bouffée d'harmonie.</p>
+
+<p>Franz et Albert échangèrent un regard et reportèrent les yeux sur les
+meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela, à la seconde vue,
+leur parut encore plus magnifique qu'à la première.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, demanda Franz à son ami, que dites-vous de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher, je dis qu'il faut que notre voisin soit quelque
+agent de change qui a joué à la baisse sur les fonds espagnols, ou
+quelque prince qui voyage incognito. </p>
+
+<p>&mdash;Chut! lui dit Franz; c'est ce que nous allons savoir, car le voilà.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, le bruit d'une porte tournant sur ses gonds venait d'arriver
+jusqu'aux visiteurs; et presque aussitôt la tapisserie, se soulevant,
+donna passage au propriétaire de toutes ces richesses.</p>
+
+<p>Albert s'avança au-devant de lui, mais Franz resta cloué à sa place.</p>
+
+<p>Celui qui venait d'entrer n'était autre que l'homme au manteau du
+Colisée, l'inconnu de la loge, l'hôte mystérieux de Monte-Cristo.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#table">XXXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La mazzolata.</a></h3>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez toutes mes
+excuses de ce que je me suis laissé prévenir, mais en me présentant de
+meilleure heure chez vous, j'aurais craint d'être indiscret. D'ailleurs
+vous m'avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu à votre
+disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons, Franz et moi, mille remerciements à vous présenter,
+monsieur le comte, dit Albert; vous nous tirez véritablement d'un grand
+embarras, et nous étions en train d'inventer les véhicules les plus
+fantastiques au moment où votre gracieuse invitation nous est parvenue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux
+jeunes gens de s'asseoir sur un divan, c'est la faute de cet imbécile de
+Pastrini, si je vous ai laissés si longtemps dans la détresse! Il ne
+m'avait pas dit un mot de votre embarras, à moi qui, seul et isolé comme
+je le suis ici, ne cherchais qu'une occasion de faire connaissance avec
+mes voisins. Du moment où j'ai appris que je pouvais vous être bon à
+quelque chose, vous avez vu avec quel empressement j'ai saisi cette
+occasion de vous présenter mes compliments.&raquo; </p>
+
+<p>Les deux jeunes gens s'inclinèrent. Franz n'avait pas encore trouvé un
+seul mot à dire; il n'avait encore pris aucune résolution, et, comme
+rien n'indiquait dans le comte sa volonté de le reconnaître ou le désir
+d'être reconnu de lui, il ne savait pas s'il devait, par un mot
+quelconque, faire allusion au passé, ou laisser le temps à l'avenir de
+lui apporter de nouvelles preuves. D'ailleurs, sûr que c'était lui qui
+était la veille dans la loge, il ne pouvait répondre aussi positivement
+que ce fût lui qui la surveille, était au Colisée, il résolut donc de
+laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe.
+D'ailleurs il avait une supériorité sur lui, il était maître de son
+secret, tandis qu'au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur
+Franz, qui n'avait rien à cacher. </p>
+
+<p>Cependant il résolut de faire tomber la conversation sur un point qui
+pouvait, en attendant, amener toujours l'éclaircissement de certains
+doutes.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places dans
+votre voiture et des places à vos fenêtres du palais Rospoli;
+maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer
+un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est vrai, dit le comte d'un air distrait et en regardant
+Morcerf avec une attention soutenue; n'y a-t-il pas, place del Popolo,
+quelque chose comme une exécution?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Franz, voyant qu'il venait de lui-même où il voulait
+l'amener.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, attendez, je crois avoir dit hier à mon intendant de
+s'occuper de cela; peut-être pourrai-je vous rendre encore ce petit
+service.&raquo;</p>
+
+<p>Il allongea la main vers un cordon de sonnette, qu'il tira trois fois.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes-vous préoccupé jamais, dit-il à Franz, de l'emploi du temps
+et du moyen de simplifier les allées et venues des domestiques? Moi,
+j'en ai fait une étude: quand je sonne une fois, c'est pour mon valet de
+chambre; deux fois, c'est pour mon maître d'hôtel; trois fois, c'est
+pour mon intendant. De cette façon, je ne perds ni une minute ni une
+parole. Tenez, voici notre homme.&raquo;</p>
+
+<p>On vit alors entrer un individu de quarante-cinq à cinquante ans, qui
+parut à Franz ressembler comme deux gouttes d'eau au contrebandier qui
+l'avait introduit dans la grotte, mais qui ne parut pas le moins du
+monde le reconnaître. Il vit que le mot était donné.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Bertuccio, dit le comte, vous êtes-vous occupé, comme je vous
+l'avais ordonné hier, de me procurer une fenêtre sur la place del
+Popolo?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence, répondit l'intendant, mais il était bien tard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit le comte en fronçant le sourcil, ne vous ai-je pas dit
+que je voulais en avoir une?</p>
+
+<p>&mdash;Et Votre Excellence en a une aussi, celle qui était louée au prince
+Lobanieff; mais j'ai été obligé de la payer cent....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, monsieur Bertuccio, faites grâce à ces
+messieurs de tous ces détails de ménage; vous avez la fenêtre, c'est
+tout ce qu'il faut. Donnez l'adresse de la maison au cocher, et
+tenez-vous sur l'escalier pour nous conduire: cela suffit; allez.</p>
+
+<p>L'intendant salua et fit un pas pour se retirer.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! reprit le comte, faites-moi le plaisir de demander à Pastrini s'il
+a reçu la <i>tavoletta</i>, et s'il veut m'envoyer le programme de
+l'exécution.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, reprit Franz, tirant son calepin de sa poche; j'ai eu
+ces tablettes sous les yeux, je les ai copiées et les voici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; alors monsieur Bertuccio, vous pouvez vous retirer, je
+n'ai plus besoin de vous. Qu'on nous prévienne seulement quand le
+déjeuner sera servi. Ces messieurs, continua-t-il en se retournant vers
+les deux amis, me font-ils l'honneur de déjeuner avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en vérité, monsieur le comte, dit Albert, ce serait abuser.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, au contraire, vous me faites grand plaisir, vous me rendrez
+tout cela un jour à Paris, l'un ou l'autre et peut-être tous les deux.
+Monsieur Bertuccio, vous ferez mettre trois couverts.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit le calepin des mains de Franz.</p>
+
+<p>&laquo;Nous disons donc, continua-t-il du ton dont il eût lu les <i>Petites
+Affiches</i>, que &laquo;seront exécutés, aujourd'hui 22 février, le nommé Andrea
+Rondolo, coupable d'assassinat sur la personne très respectable et très
+vénérée de don César Torlini, chanoine de l'église Saint-Jean-de-Latran,
+et le nommé Peppino, dit <i>Rocca Priori</i>, convaincu de complicité avec
+le détestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Hum! &laquo;Le premier sera <i>mazzolato</i>, le second <i>decapitato</i>.&raquo; Oui, en
+effet, reprit le comte, c'était bien comme cela que la chose devait se
+passer d'abord; mais je crois que depuis hier il est survenu, quelque
+changement dans l'ordre et la marche de la cérémonie.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, hier chez le cardinal Rospigliosi, où j'ai passé la soirée, il
+était question de quelque chose comme d'un sursis accordé à l'un des
+deux condamnés.</p>
+
+<p>&mdash;À Andrea Rondolo? demanda Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Non... reprit négligemment le comte; à l'autre (il jeta un coup d'œil
+sur le calepin comme pour se rappeler le nom), à Peppino, dit <i>Rocca
+Priori</i>. Cela vous prive d'une guillotinade, mais il vous reste la
+<i>mazzolata</i> qui est un supplice fort curieux quand on le voit pour la
+première fois, et même pour la seconde; tandis que l'autre, que vous
+devez connaître d'ailleurs, est trop simple, trop uni: il n'y a rien
+d'inattendu. La <i>manda&iuml;a</i> ne se trompe pas, elle ne tremble pas, ne
+frappe pas à faux, ne s'y reprend pas à trente fois comme le soldat qui
+coupait la tête au comte de Chalais, et auquel, au reste, Richelieu
+avait peut-être recommandé le patient. Ah! Tenez, ajouta le comte d'un
+ton méprisant, ne me parlez pas des Européens pour les supplices, ils
+n'y entendent rien et en sont véritablement à l'enfance ou plutôt à la
+vieillesse de la cruauté.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, monsieur le comte, répondit Franz, on croirait que vous
+avez fait une étude comparée des supplices chez les différents peuples
+du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a peu du moins que je n'aie vus, reprit froidement le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez trouvé du plaisir à assister à ces horribles spectacles?</p>
+
+<p>&mdash;Mon premier sentiment a été la répulsion, le second l'indifférence, le
+troisième la curiosité. </p>
+
+<p>&mdash;La curiosité! le mot est terrible, savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Il n'y a guère dans la vie qu'une préoccupation grave; c'est
+la mort, eh bien! n'est-il pas curieux d'étudier de quelles façons
+différentes l'âme peut sortir du corps, et comment, selon les
+caractères, les tempéraments et même les mœurs du pays, les individus
+supportent ce suprême passage de l'être au néant? Quant à moi, je vous
+réponds d'une chose: c'est que plus on a vu mourir, plus il devient
+facile de mourir: ainsi, à mon avis, la mort est peut-être un supplice,
+mais n'est pas une expiation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas bien, dit Franz; expliquez-vous, car je ne
+puis vous dire à quel point ce que vous me dites là pique ma curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit le comte; et son visage s'infiltra de fiel, comme le
+visage d'un autre se colore de sang. Si un homme eût fait périr, par des
+tortures inou&iuml;es, au milieu des tourments sans fin, votre père, votre
+mère, votre maîtresse, un de ces êtres enfin qui, lorsqu'on les déracine
+de votre cœur, y laissent un vide éternel et une plaie toujours
+sanglante, croiriez-vous la réparation que vous accorde la société
+suffisante, parce que le fer de la guillotine a passé entre la base de
+l'occipital et les muscles trapèzes du meurtrier, et parce que celui qui
+vous a fait ressentir des années de souffrances morales, a éprouvé
+quelques secondes de douleurs physiques?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le sais, reprit Franz, la justice humaine est insuffisante
+comme consolatrice: elle peut verser le sang en échange du sang, voilà
+tout; il faut lui demander ce qu'elle peut et pas autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et encore je vous pose là un cas matériel, reprit le comte, celui où
+la société, attaquée par la mort d'un individu dans la base sur laquelle
+elle repose, venge la mort par la mort; mais n'y a-t-il pas des millions
+de douleurs dont les entrailles de l'homme peuvent être déchirées sans
+que la société s'en occupe le moins du monde sans qu'elle lui offre le
+moyen insuffisant de vengeance dont nous parlions tout à l'heure? N'y
+a-t-il pas des crimes pour lesquels le pal des Turcs, les auges des
+Persans, les nerfs roulés des Iroquois seraient des supplices trop doux,
+et que cependant la société indifférente laisse sans châtiment?...
+Répondez, n'y a-t-il pas de ces crimes? </p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Franz, et c'est pour les punir que le duel est toléré.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le duel, s'écria le comte, plaisante manière, sur mon âme,
+d'arriver à son but, quand le but est la vengeance! Un homme vous a
+enlevé votre maîtresse, un homme a séduit votre femme, un homme a
+déshonoré votre fille; d'une vie tout entière, qui avait le droit
+d'attendre de Dieu la part de bonheur qu'il a promise à tout être humain
+en le créant, il a fait une existence de douleur, de misère ou
+d'infamie, et vous vous croyez vengé parce qu'à cet homme, qui vous a
+mis le délire dans l'esprit et le désespoir dans le cœur, vous avez
+donné un coup d'épée dans la poitrine ou logé une balle dans la tête?
+Allons donc! Sans compter que c'est lui qui souvent sort triomphant de
+la lutte, lavé aux yeux du monde et en quelque sorte absous par Dieu.
+Non, non, continua le comte, si j'avais jamais à me venger, ce n'est pas
+ainsi que je me vengerais.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous désapprouvez le duel? ainsi vous ne vous battriez pas en
+duel? demanda à son tour Albert, étonné d'entendre émettre une si
+étrange théorie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si fait! dit le comte. Entendons-nous: je me battrais en duel pour
+une misère, pour une insulte, pour un démenti, pour un soufflet, et cela
+avec d'autant plus d'insouciance que, grâce à l'adresse que j'ai acquise
+à tous les exercices du corps et à la lente habitude que j'ai prise du
+danger, je serais à peu près sûr de tuer mon homme. Oh! si fait! je me
+battrais en duel pour tout cela; mais pour une douleur lente, profonde,
+infinie, éternelle, je rendrais, s'il était possible, une douleur
+pareille à celle que l'on m'aurait faite: œil pour œil, dent pour
+dent, comme disent les Orientaux, nos maîtres en toutes choses, ces élus
+de la création qui ont su se faire une vie de rêves et un paradis de
+réalités.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Franz au comte, avec cette théorie qui vous constitue juge
+et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous
+teniez dans une mesure où vous échappiez éternellement vous-même à la
+puissance de la loi. La haine est aveugle, la colère étourdie, et celui
+qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'il est pauvre et maladroit, non, s'il est millionnaire et
+habile. D'ailleurs le pis-aller pour lui est ce dernier supplice dont
+nous parlions tout à l'heure, celui que la philanthropique révolution
+française a substitué à l'écartèlement et à la roue. Eh bien! qu'est-ce
+que le supplice, s'il s'est vengé? En vérité, je suis presque fâché que,
+selon toute probabilité, ce misérable Peppino ne soit pas <i>decapitato</i>,
+comme ils disent, vous verriez le temps que cela dure, et si c'est
+véritablement la peine d'en parler. Mais, d'honneur, messieurs, nous
+avons là une singulière conversation pour un jour de carnaval. Comment
+donc cela est-il venu? Ah! je me le rappelle! vous m'avez demandé une
+place à ma fenêtre; eh bien, soit, vous l'aurez; mais mettons-nous à
+table d'abord, car voilà qu'on vient nous annoncer que nous sommes
+servis.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, un domestique ouvrit une des quatre portes du salon et fit
+entendre les paroles sacramentelles:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Al suo commodo</i>!&raquo;</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se levèrent et passèrent dans la salle à manger.</p>
+
+<p>Pendant le déjeuner, qui était excellent et servi avec une recherche
+infinie, Franz chercha des yeux le regard d'Albert, afin d'y lire
+l'impression qu'il ne doutait pas qu'eussent produite en lui les paroles
+de leur hôte; mais, soit que dans son insouciance habituelle il ne leur
+eût pas prêté une grande attention, soit que la concession que le comte
+de Monte-Cristo lui avait faite à l'endroit du duel l'eût raccommodé
+avec lui, soit enfin que les antécédents que nous avons racontés, connus
+de Franz seul, eussent doublé pour lui seul l'effet des théories du
+comte, il ne s'aperçut pas que son compagnon fût préoccupé le moins du
+monde; tout au contraire, il faisait honneur au repas en homme condamné
+depuis quatre ou cinq mois à la cuisine italienne, c'est-à-dire l'une
+des plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, il effleurait à
+peine chaque plat; on eût dit qu'en se mettant à table avec ses convives
+il accomplissait un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur
+départ pour se faire servir quelque mets étrange ou particulier.</p>
+
+<p>Cela rappelait malgré lui à Franz l'effroi que le comte avait inspiré à
+la comtesse G..., et la conviction où il l'avait laissée que le comte,
+l'homme qu'il lui avait montré dans la loge en face d'elle, était un
+vampire.</p>
+
+<p>À la fin du déjeuner, Franz tira sa montre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, lui dit le comte, que faites-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous excuserez, monsieur le comte, répondit Franz, mais nous
+avons encore mille choses à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas de déguisements, et aujourd'hui le déguisement est de
+rigueur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous occupez donc pas de cela. Nous avons à ce que je crois, place
+del Popolo, une chambre particulière; j'y ferai porter les costumes que
+vous voudrez bien m'indiquer, et nous nous masquerons séance tenante.</p>
+
+<p>&mdash;Après l'exécution? s'écria Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, après, pendant ou avant, comme vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;En face de l'échafaud?</p>
+
+<p>&mdash;L'échafaud fait partie de la fête.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monsieur le comte, j'ai réfléchi, dit Franz; décidément je vous
+remercie de votre obligeance, mais je me contenterai d'accepter une
+place dans votre voiture, une place à la fenêtre du palais Rospoli, et
+je vous laisserai libre de disposer de ma place à la fenêtre de la
+piazza del Popolo.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous perdez, je vous en préviens, une chose fort curieuse,
+répondit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le raconterez, reprit Franz, et je suis convaincu que dans
+votre bouche le récit m'impressionnera presque autant que la vue
+pourrait le faire. D'ailleurs, plus d'une fois déjà j'ai voulu prendre
+sur moi d'assister à une exécution, et je n'ai jamais pu m'y décider; et
+vous, Albert?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit le vicomte, j'ai vu exécuter Castaing; mais je crois
+que j'étais un peu gris ce jour-là. C'était le jour de ma sortie du
+collège, et nous avions passé la nuit je ne sais à quel cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ce n'est pas une raison, parce que vous n'avez pas fait
+une chose à Paris, pour que vous ne la fassiez pas à l'étranger: quand
+on voyage, c'est pour s'instruire; quand on change de lieu, c'est pour
+voir. Songez donc quelle figure vous ferez quand on vous demandera:
+Comment exécute-t-on à Rome? et que vous répondrez: Je ne sais pas. Et
+puis, on dit que le condamné est un infâme coquin, un drôle qui a tué à
+coups de chenet un bon chanoine qui l'avait élevé comme son fils. Que
+diable! quand on tue un homme d'Église, on prend une arme plus
+convenable qu'un chenet, surtout quand cet homme d'église est peut-être
+notre père. Si vous voyagiez en Espagne, vous iriez voir les combats de
+taureaux, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que c'est un combat que nous
+allons voir; souvenez-vous des anciens Romains du Cirque, des chasses où
+l'on tuait trois cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez-vous
+donc de ces quatre-vingt mille spectateurs qui battaient des mains, de
+ces sages matrones qui conduisaient là leurs filles à marier, et de ces
+charmantes vestales aux mains blanches qui faisaient avec le pouce un
+charmant petit signe qui voulait dire: Allons, pas de paresse!
+achevez-moi cet homme-là qui est aux trois quarts mort.</p>
+
+<p>&mdash;Y allez-vous, Albert? dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, mon cher! J'étais comme vous mais l'éloquence du comte me
+décide. </p>
+
+<p>&mdash;Allons-y donc, puisque vous le voulez, dit Franz; mais en me rendant
+place del Popolo, je désire passer par la rue du Cours; est-ce possible,
+monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;À pied, oui; en voiture, non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'irai à pied.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien nécessaire que vous passiez par la rue du Cours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai quelque chose à y voir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, passons par la rue du Cours, nous enverrons la voiture nous
+attendre sur la piazza del Popolo, par la strada del Babuino;
+d'ailleurs je ne suis pas fâché non plus de passer par la rue du Cours
+pour voir si des ordres que j'ai donnés ont été exécutés.</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, dit le domestique en ouvrant la porte, un homme vêtu en
+pénitent demande à vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit le comte, je sais ce que c'est. Messieurs, voulez-vous
+repasser au salon, vous trouverez sur la table du milieu d'excellents
+cigares de la Havane, je vous y rejoins dans un instant.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se levèrent et sortirent par une porte, tandis que
+le comte, après leur avoir renouvelé ses excuses, sortait par l'autre.
+Albert, qui était un grand amateur, et qui, depuis qu'il était en
+Italie, ne comptait pas comme un mince sacrifice celui d'être privé des
+cigares du café de Paris, s'approcha de la table et poussa un cri de
+joie en apercevant de véritables puros.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, lui demanda Franz, que pensez-vous du comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'en pense! dit Albert visiblement étonné que son compagnon lui
+fît une pareille question; je pense que c'est un homme charmant, qui
+fait à merveille les honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, beaucoup
+étudié, beaucoup réfléchi, qui est, comme Brutus, de l'école sto&iuml;que,
+et, ajouta-t-il en poussant amoureusement une bouffée de fumée qui monta
+en spirale vers le plafond, et qui par-dessus tout cela possède
+d'excellents cigares.&raquo;</p>
+
+<p>C'était l'opinion d'Albert sur le comte; or, comme Franz savait
+qu'Albert avait la prétention de ne se faire une opinion sur les hommes
+et sur les choses qu'après de mûres réflexions, il ne tenta pas de rien
+changer à la sienne.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit-il, avez-vous remarqué une chose singulière?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;L'attention avec laquelle il vous regardait.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous.&raquo;</p>
+
+<p>Albert réfléchit.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit-il en poussant un soupir, rien d'étonnant à cela. Je suis
+depuis près d'un an absent de Paris, je dois avoir des habits de l'autre
+monde. Le comte m'aura pris pour un provincial; détrompez-le, cher ami,
+et dites-lui, je vous prie, à la première occasion, qu'il n'en est
+rien.&raquo;</p>
+
+<p>Franz sourit; un instant après le comte rentra.</p>
+
+<p>&laquo;Me voici, messieurs, dit-il, et tout à vous, les ordres sont donnés; la
+voiture va de son côté place del Popolo, et nous allons nous y rendre
+du nôtre, si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez donc
+quelques-uns de ces cigares, monsieur de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, avec grand plaisir, dit Albert, car vos cigares italiens sont
+encore pires que ceux de la régie. Quand vous viendrez à Paris, je vous
+rendrai tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de refus; je compte y aller quelque jour, et, puisque
+vous le permettez, j'irai frapper à votre porte. Allons, messieurs,
+allons, nous n'avons pas de temps à perdre; il est midi et demi,
+partons.&raquo;</p>
+
+<p>Tous trois descendirent. Alors le cocher prit les derniers ordres de son
+maître, et suivit la via del Babuino, tandis que les piétons remontaient
+par la place d'Espagne et par la via Frattina, qui les conduisait tout
+droit entre le palais Fiano et le palais Rospoli.</p>
+
+<p>Tous les regards de Franz furent pour les fenêtres de ce dernier palais,
+il n'avait pas oublié le signal convenu dans le Colisée entre l'homme au
+manteau et le Transtévère.</p>
+
+<p>&laquo;Quelles sont vos fenêtres? demanda-t-il au comte du ton le plus naturel
+qu'il pût prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Les trois dernières&raquo;, répondit-il avec une négligence qui n'avait rien
+d'affecté; car il ne pouvait deviner dans quel but cette question lui
+était faite.</p>
+
+<p>Les yeux de Franz se portèrent rapidement sur les trois fenêtres. Les
+fenêtres latérales étaient tendues en damas jaune, et celle du milieu en
+damas blanc avec une croix rouge.</p>
+
+<p>L'homme au manteau avait tenu sa parole au Transtévère, et il n'y avait
+plus de doute: l'homme au manteau, c'était bien le comte.</p>
+
+<p>Les trois fenêtres étaient encore vides.</p>
+
+<p>Au reste, de tous côtés se faisaient les préparatifs; on plaçait des
+chaises, on dressait des échafaudages, on tendait des fenêtres. Les
+masques ne pouvaient paraître, les voitures ne pouvaient circuler qu'au
+son de la cloche; mais on sentait les masques derrière toutes les
+fenêtres, les voitures derrière toutes les portes. </p>
+
+<p>Franz, Albert et le comte continuèrent de descendre la rue du Cours. À
+mesure qu'ils approchaient de la place du Peuple, la foule devenait plus
+épaisse et au-dessus des têtes de cette foule, on voyait s'élever deux
+choses: l'obélisque surmonté d'une croix qui indique le centre de la
+place, et, en avant de l'obélisque, juste au point de correspondance
+visuelle des trois rues del Babuino, del Corso et di Ripetta, les deux
+poutres suprêmes de l'échafaud, entre lesquelles brillait le fer arrondi
+de la manda&iuml;a.</p>
+
+<p>À l'angle de la rue on trouva l'intendant du comte, qui attendait son
+maître.</p>
+
+<p>La fenêtre louée à ce prix exorbitant sans doute dont le comte n'avait
+point voulu faire part à ses invités, appartenait au second étage du
+grand palais, situé entre la rue del Babuino et le monte Pincio;
+c'était, comme nous l'avons dit, une espèce de cabinet de toilette
+donnant dans une chambre à coucher; en fermant la porte de la chambre à
+coucher, les locataires du cabinet étaient chez eux; sur les chaises on
+avait déposé des costumes de paillasse en satin blanc et bleu des plus
+élégants.</p>
+
+<p>&laquo;Comme vous m'avez laissé le choix des costumes, dit le comte aux deux
+amis, je vous ai fait préparer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y aura
+de mieux porté cette année; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus commode
+pour les confettis, attendu que la farine n'y paraît pas.&raquo;</p>
+
+<p>Franz n'entendit que fort imparfaitement les paroles du comte, et il
+n'apprécia peut-être pas à sa valeur cette nouvelle gracieuseté; car
+toute son attention était attirée par le spectacle que présentait la
+piazza del Popolo, et par l'instrument terrible qui en faisait à cette
+heure le principal ornement.</p>
+
+<p>C'était la première fois que Franz apercevait une guillotine; nous
+disons guillotine, car la manda&iuml;a romaine est taillée à peu près sur le
+même patron que notre instrument de mort. Le couteau, qui a la forme
+d'un croissant qui couperait par la partie convexe, tombe de moins haut,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Deux hommes, assis sur la planche à bascule où l'on couche le condamné,
+déjeunaient en attendant, et mangeaient, autant que Franz pût le voir,
+du pain et des saucisses; l'un d'eux souleva la planche, en tira un
+flacon de vin, but un coup et passa le flacon à son camarade; ces deux
+hommes, c'étaient les aides du bourreau!</p>
+
+<p>À ce seul aspect, Franz avait senti la sueur poindre à la racine de ses
+cheveux.</p>
+
+<p>Les condamnés, transportés la veille au soir des Carceri Nuove dans la
+petite église Sainte-Marie-del-Popolo, avaient passé la nuit, assistés
+chacun de deux prêtres, dans une chapelle ardente fermée d'une grille,
+devant laquelle se promenaient des sentinelles relevées d'heure en
+heure.</p>
+
+<p>Une double haie de carabiniers placés de chaque côté de la porte de
+l'église s'étendait jusqu'à l'échafaud, autour duquel elle
+s'arrondissait, laissant libre un chemin de dix pieds de large à peu
+près, et autour de la guillotine un espace d'une centaine de pas de
+circonférence. Tout le reste de la place était pavé de têtes d'hommes et
+de femmes. Beaucoup de femmes tenaient leurs enfants sur leurs épaules.
+Ces enfants, qui dépassaient la foule de tout le torse, étaient
+admirablement placés.</p>
+
+<p>Le monte Pincio semblait un vaste amphithéâtre dont tous les gradins
+eussent été chargés de spectateurs; les balcons des deux églises qui
+font l'angle de la rue del Babuino et de la rue di Ripetta regorgeaient
+de curieux privilégiés; les marches des péristyles semblaient un flot
+mouvant et bariolé qu'une marée incessante poussait vers le portique:
+chaque aspérité de la muraille qui pouvait donner place à un homme avait
+sa statue vivante.</p>
+
+<p>Ce que disait le comte est donc vrai, ce qu'il y a de plus curieux dans
+la vie est le spectacle de la mort.</p>
+
+<p>Et cependant, au lieu du silence que semblait commander la solennité du
+spectacle, un grand bruit montait de cette foule, bruit composé de
+rires, de huées et de cris joyeux; il était évident encore, comme
+l'avait dit le comte que cette exécution n'était rien autre chose, pour
+tout le peuple, que le commencement du carnaval.</p>
+
+<p>Tout à coup ce bruit cessa comme par enchantement, la porte de l'église
+venait de s'ouvrir.</p>
+
+<p>Une confrérie de pénitents, dont chaque membre était vêtu d'un sac gris
+percé aux yeux seulement, et tenait un cierge allumé à la main, parut
+d'abord; en tête marchait le chef de la confrérie.</p>
+
+<p>Derrière les pénitents venait un homme de haute taille. Cet homme était
+nu, à l'exception d'un caleçon de toile au côté gauche duquel était
+attaché un grand couteau caché dans sa gaine; il portait sur l'épaule
+droite une lourde masse de fer. Cet homme, c'était le bourreau.</p>
+
+<p>Il avait en outre des sandales attachées au bas de la jambe par des
+cordes.</p>
+
+<p>Derrière le bourreau marchaient, dans l'ordre où ils devaient être
+exécutés, d'abord Peppino et ensuite Andrea.</p>
+
+<p>Chacun était accompagné de deux prêtres.</p>
+
+<p>Ni l'un ni l'autre n'avait les yeux bandés.</p>
+
+<p>Peppino marchait d'un pas assez ferme; sans doute il avait eu avis de ce
+qui se préparait pour lui.</p>
+
+<p>Andrea était soutenu sous chaque bras par un prêtre.</p>
+
+<p>Tous deux baisaient de temps en temps le crucifix que leur présentait le
+confesseur.</p>
+
+<p>Franz sentit, rien qu'à cette vue, les jambes qui lui manquaient; il
+regarda Albert. Il était pâle comme sa chemise, et par un mouvement
+machinal il jeta loin de lui son cigare, quoiqu'il ne l'eût fumé qu'à
+moitié.</p>
+
+<p>Le comte seul paraissait impassible. Il y avait même plus, une légère
+teinte rouge semblait vouloir percer la pâleur livide de ses joues.</p>
+
+<p>Son nez se dilatait comme celui d'un animal féroce qui flaire le sang,
+et ses lèvres, légèrement écartées, laissaient voir ses dents blanches,
+petites et aigu&euml;s comme celles d'un chacal.</p>
+
+<p>Et cependant, malgré tout cela, son visage avait une expression de
+douceur souriante que Franz ne lui avait jamais vue; ses yeux noirs
+surtout étaient admirables de mansuétude et de velouté.</p>
+
+<p>Cependant les deux condamnés continuaient de marcher vers l'échafaud, et
+à mesure qu'ils avançaient on pouvait distinguer les traits de leur
+visage. Peppino était un beau garçon de vingt-quatre à vingt-six ans, au
+teint hâlé par le soleil, au regard libre et sauvage. Il portait la tête
+haute et semblait flairer le vent pour voir de quel côté lui viendrait
+son libérateur.</p>
+
+<p>Andrea était gros et court: son visage, bassement cruel, n'indiquait pas
+d'âge; il pouvait cependant avoir trente ans à peu près. Dans la prison,
+il avait laissé pousser sa barbe. Sa tête retombait sur une de ses
+épaules, ses jambes pliaient sous lui: tout son être paraissait obéir à
+un mouvement machinal dans lequel sa volonté n'était déjà plus rien. </p>
+
+<p>&laquo;Il me semble, dit Franz au comte, que vous m'avez annoncé qu'il n'y
+aurait qu'une exécution.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit la vérité, répondit-il froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant voici deux condamnés.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais de ces deux condamnés l'un touche à la mort, et l'autre a
+encore de longues années à vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que si la grâce doit venir, il n'y a plus de temps à
+perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi la voilà qui vient; regardez&raquo;, dit le Comte.</p>
+
+<p>En effet, au moment où Peppino arrivait au pied de la manda&iuml;a, un
+pénitent, qui semblait être en retard, perça la haie sans que les
+soldats fissent obstacle à son passage, et, s'avançant vers le chef de
+la confrérie, lui remit un papier plié en quatre.</p>
+
+<p>Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun de ces détails; le chef
+de la confrérie déplia le papier, le lut et leva la main.</p>
+
+<p>&laquo;Le Seigneur soit béni et Sa Sainteté soit louée! dit-il à haute et
+intelligible voix. Il y a grâce de la vie pour l'un des condamnés.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! s'écria le peuple d'un seul cri; il y a grâce!&raquo; </p>
+
+<p>À ce mot de grâce, Andrea sembla bondir et redressa la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Grâce pour qui?&raquo; cria-t-il.</p>
+
+<p>Peppino resta immobile, muet et haletant.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a grâce de la peine de mort pour Peppino Rocca Priori&raquo;, dit le
+chef de la confrérie.</p>
+
+<p>Et il passa le papier au capitaine commandant les carabiniers, lequel,
+après l'avoir lu, le lui rendit.</p>
+
+<p>&laquo;Grâce pour Peppino! s'écria Andrea, entièrement tiré de l'état de
+torpeur où il semblait être plongé; pourquoi grâce pour lui et pas pour
+moi? nous devions mourir ensemble; on m'avait promis qu'il mourrait
+avant moi, on n'a pas le droit de me faire mourir seul, je ne le veux
+pas!&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'arracha au bras des deux prêtres, se tordant, hurlant, rugissant
+et faisant des efforts insensés pour rompre les cordes qui lui liaient
+les mains.</p>
+
+<p>Le bourreau fit signe à ses deux aides, qui sautèrent en bas de
+l'échafaud et vinrent s'emparer du condamné.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il donc?&raquo; demanda Franz au comte.</p>
+
+<p>Car, comme tout cela se passait en patois romain, il n'avait pas très
+bien compris.</p>
+
+<p>&laquo;Ce qu'il y a? dit le comte, ne comprenez-vous pas bien? Il y a que
+cette créature humaine qui va mourir est furieuse de ce que son
+semblable ne meure pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle
+le déchirerait avec ses ongles et avec ses dents plutôt que de le
+laisser jouir de la vie dont elle va être privée. Ô hommes! hommes! race
+de crocodiles! comme dit Karl Moor, s'écria le comte en étendant les
+deux poings vers toute cette foule, que je vous reconnais bien là, et
+qu'en tout temps vous êtes bien dignes de vous-mêmes!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, Andrea et les deux aides du bourreau se roulaient dans la
+poussière, le condamné criant toujours: &laquo;Il doit mourir, je veux qu'il
+meure! On n'a pas le droit de me tuer tout seul!&raquo; </p>
+
+<p>&laquo;Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des deux
+jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon âme, c'est curieux,
+voilà un homme qui était résigné à son sort, qui marchait à l'échafaud,
+qui allait mourir comme un lâche, c'est vrai, mais enfin il allait
+mourir sans résistance et sans récrimination: savez-vous ce qui lui
+donnait quelque force? savez-vous ce qui le consolait? savez-vous ce qui
+lui faisait prendre son supplice en patience? c'est qu'un autre
+partageait son angoisse; c'est qu'un autre allait mourir comme lui;
+c'est qu'un autre allait mourir avant lui! Menez deux moutons à la
+boucherie, deux bœufs à l'abattoir, et faites comprendre à l'un d'eux
+que son compagnon ne mourra pas, le mouton bêlera de joie, le bœuf
+mugira de plaisir mais l'homme, l'homme que Dieu a fait à son image,
+l'homme à qui Dieu a imposé pour première, pour unique, pour suprême
+loi, l'amour de son prochain, l'homme à qui Dieu a donné une voix pour
+exprimer sa pensée, quel sera son premier cri quand il apprendra que son
+camarade est sauvé? un blasphème. Honneur à l'homme, ce chef-d'œuvre de
+la nature, ce roi de la création!&raquo;</p>
+
+<p>Et le comte éclata de rire, mais d'un rire terrible qui indiquait qu'il
+avait dû horriblement souffrir pour en arriver à rire ainsi.</p>
+
+<p>Cependant la lutte continuait, et c'était quelque chose d'affreux à
+voir. Les deux valets portaient Andrea sur l'échafaud; tout le peuple
+avait pris parti contre lui, et vingt mille voix criaient d'un seul cri:
+&laquo;À mort! à mort!&raquo;</p>
+
+<p>Franz se rejeta en arrière; mais le comte ressaisit son bras et le
+retint devant la fenêtre.</p>
+
+<p>&laquo;Que faites-vous donc? lui dit-il; de la pitié? elle est, ma foi, bien
+placée! Si vous entendiez crier au chien enragé, vous prendriez votre
+fusil, vous vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans miséricorde à
+bout portant la pauvre bête, qui, au bout du compte ne serait coupable
+que d'avoir été mordue par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a
+fait: et voilà que vous avez pitié d'un homme qu'aucun autre homme n'a
+mordu, et qui cependant a tué son bienfaiteur, et qui maintenant, ne
+pouvant plus tuer parce qu'il a les mains liées, veut à toute force voir
+mourir son compagnon de captivité, son camarade d'infortune! Non, non,
+regardez, regardez.&raquo;</p>
+
+<p>La recommandation était devenue presque inutile, Franz était comme
+fasciné par l'horrible spectacle. Les deux valets avaient porté le
+condamné sur l'échafaud, et là, malgré ses efforts, ses morsures, ses
+cris, ils l'avaient forcé de se mettre à genoux. Pendant ce temps, le
+bourreau s'était placé de côté et la masse en arrêt; alors, sur un
+signe, les deux aides s'écartèrent. Le condamné voulut se relever, mais
+avant qu'il en eût le temps, la masse s'abattit sur sa tempe gauche; on
+entendit un bruit sourd et mat, le patient tomba comme un bœuf, la face
+contre terre, puis d'un contrecoup, se retourna sur le dos. Alors le
+bourreau laissa tomber sa masse, tira le couteau de sa ceinture, d'un
+seul coup lui ouvrit la gorge et, montant aussitôt sur son ventre, se
+mit à le pétrir avec ses pieds.</p>
+
+<p>À chaque pression, un jet de sang s'élançait du cou du condamné. </p>
+
+<p>Pour cette fois, Franz n'y put tenir plus longtemps; il se rejeta en
+arrière, et alla tomber sur un fauteuil à moitié évanoui.</p>
+
+<p>Albert, les yeux fermés, resta debout, mais cramponné aux rideaux de la
+fenêtre.</p>
+
+<p>Le comte était debout et triomphant comme le mauvais ange.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#table">XXXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La carnaval de Rome.</a></h3>
+
+<p>Quand Franz revint à lui, il trouva Albert qui buvait un verre d'eau
+dont sa pâleur indiquait qu'il avait grand besoin, et le comte qui
+passait déjà son costume de paillasse. Il jeta machinalement les yeux
+sur la place; tout avait disparu, échafaud, bourreaux, victimes; il ne
+restait plus que le peuple, bruyant, affairé, joyeux; la cloche du monte
+Citorio, qui ne retentit que pour la mort du pape et l'ouverture de la
+mascherata, sonnait à pleines volées.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, demanda-t-il au comte, que s'est-il donc passé?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, absolument rien, dit-il, comme vous voyez; seulement le
+carnaval est commencé, habillons nous vite.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répondit Franz au comte, il ne reste de toute cette horrible
+scène que la trace d'un rêve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ce n'est pas autre chose qu'un rêve, qu'un cauchemar, que
+vous avez eu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi; mais le condamné?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un rêve aussi; seulement il est resté endormi, lui, tandis que
+vous vous êtes réveillé, vous; et qui peut dire lequel de vous deux est
+le privilégié?</p>
+
+<p>&mdash;Mais Peppino, demanda Franz, qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Peppino est un garçon de sens qui n'a pas le moindre amour-propre, et
+qui, contre l'habitude des hommes qui sont furieux lorsqu'on ne s'occupe
+pas d'eux, a été enchanté, lui, de voir que l'attention générale se
+portait sur son camarade; il a en conséquence profité de cette
+distraction pour se glisser dans la foule et disparaître, sans même
+remercier les dignes prêtres qui l'avaient accompagné. Décidément,
+l'homme est un animal fort ingrat et fort égo&iuml;ste.... Mais
+habillez-vous; tenez, vous voyez que M. de Morcerf vous donne
+l'exemple.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, Albert passait machinalement son pantalon de taffetas
+par-dessus son pantalon noir et ses bottes vernies.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! Albert, demanda Franz, êtes-vous bien en train de faire des
+folies? Voyons, répondez franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, mais en vérité je suis aise maintenant d'avoir vu une
+pareille chose, et je comprends ce que disait M. le comte: c'est que,
+lorsqu'on a pu s'habituer une fois à un pareil spectacle, ce soit le
+seul qui donne encore des émotions.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter que c'est en ce moment-là seulement qu'on peut faire des
+études de caractères, dit le comte; sur la première marche de
+l'échafaud, la mort arrache le masque qu'on a porté toute la vie, et le
+véritable visage apparaît. Il faut en convenir, celui d'Andrea n'était
+pas beau à voir.... Le hideux coquin!... Habillons-nous, messieurs,
+habillons-nous!&raquo; </p>
+
+<p>Il eût été ridicule à Franz de faire la petite maîtresse et de ne pas
+suivre l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons. Il passa donc à
+son tour son costume et mit son masque, qui n'était certainement pas
+plus pâle que son visage.</p>
+
+<p>La toilette achevée, on descendit. La voiture attendait à la porte,
+pleine de confetti et de bouquets.</p>
+
+<p>On prit la file.</p>
+
+<p>Il est difficile de se faire l'idée d'une opposition plus complète que
+celle qui venait de s'opérer. Au lieu de ce spectacle de mort sombre et
+silencieux, la place del Popolo présentait l'aspect d'une folle et
+bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, débordant de tous les
+côtés, s'échappant par les portes, descendant par les fenêtres; les
+voitures débouchaient à tous des coins de rue, chargées de pierrots,
+d'arlequins, de dominos, de marquis, de Transtévères, de grotesques, de
+chevaliers, de paysans: tout cela criant, gesticulant, lançant des œufs
+pleins de farine, des confetti, des bouquets; attaquant de la parole et
+du projectile amis et étrangers, connus et inconnus, sans que personne
+ait le droit de s'en fâcher, sans que pas un fasse autre chose que d'en
+rire.</p>
+
+<p>Franz et Albert étaient comme des hommes que, pour les distraire d'un
+violent chagrin, on conduirait dans une orgie, et qui, à mesure qu'ils
+boivent et qu'ils s'enivrent, sentent un voile s'épaissir entre le passé
+et le présent. Ils voyaient toujours, ou plutôt ils continuaient de
+sentir en eux le reflet de ce qu'ils avaient vu. Mais peu à peu
+l'ivresse générale les gagna: il leur sembla que leur raison chancelante
+allait les abandonner; ils éprouvaient un besoin étrange de prendre leur
+part de ce bruit, de ce mouvement, de ce vertige. Une poignée de
+confetti qui arriva à Morcerf d'une voiture voisine, et qui, en le
+couvrant de poussière, ainsi que ses deux compagnons, piqua son cou et
+toute la portion du visage que ne garantissait pas le masque, comme si
+on lui eût jeté un cent d'épingles, acheva de le pousser à la lutte
+générale dans laquelle étaient déjà engagés tous les masques qu'ils
+rencontraient. Il se leva à son tour dans la voiture, il puisa à pleines
+mains dans les sacs, et, avec toute la vigueur et l'adresse dont il
+était capable, il envoya à son tour œufs et dragées à ses voisins.</p>
+
+<p>Dès lors, le combat était engagé. Le souvenir de ce qu'ils avaient vu
+une demi-heure auparavant s'effaça tout à fait de l'esprit des deux
+jeunes gens, tant le spectacle bariolé, mouvant, insensé, qu'ils avaient
+sous les yeux était venu leur faire diversion. Quant au comte de
+Monte-Cristo, il n'avait jamais, comme nous l'avons dit, paru
+impressionné un seul instant.</p>
+
+<p>En effet, qu'on se figure cette grande et belle rue du Cours, bordée
+d'un bout à l'autre de palais à quatre ou cinq étages avec tous leurs
+balcons garnis de tapisseries, avec toutes leurs fenêtres drapées; à ces
+balcons et à ces fenêtres, trois cent mille spectateurs, Romains,
+Italiens, étrangers venus des quatre parties du monde: toutes les
+aristocraties réunies, aristocraties de naissance, d'argent, de génie;
+des femmes charmantes, qui, subissant elles-mêmes l'influence de ce
+spectacle, se courbent sur les balcons, se penchent hors des fenêtres,
+font pleuvoir sur les voitures qui passent une grêle de confetti qu'on
+leur rend en bouquets; l'atmosphère tout épaissie de dragées qui
+descendent et de fleurs qui montent; puis sur le pavé des rues une foule
+joyeuse, incessante; folle, avec des costumes insensés: des choux
+gigantesques qui se promènent, des têtes de buffles qui mugissent sur
+des corps d'hommes, des chiens qui semblent marcher sur les pieds de
+derrière; au milieu de tout cela un masque qui se soulève, et, dans
+cette tentation de saint Antoine rêvée par Callot, quelque Astarté qui
+montre une ravissante figure qu'on veut suivre et de laquelle on est
+séparé par des espèces de démons pareils à ceux qu'on voit dans ses
+rêves, et l'on aura une faible idée de ce qu'est le carnaval de Rome.</p>
+
+<p>Au second tour le comte fit arrêter la voiture et demanda à ses
+compagnons la permission de les quitter, laissant sa voiture à leur
+disposition. Franz leva les yeux: on était en face du palais Rospoli; et
+à la fenêtre du milieu, à celle qui était drapée d'une pièce de damas
+blanc avec une croix rouge était un domino bleu, sous lequel
+l'imagination de Franz se représenta sans peine la belle Grecque du
+théâtre Argentina.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit le comte en sautant à terre, quand vous serez las d'être
+acteurs et que vous voudrez redevenir spectateurs, vous savez que vous
+avez place à mes fenêtres. En attendant, disposez de mon cocher, de ma
+voiture et de mes domestiques.&raquo;</p>
+
+<p>Nous avons oublié de dire que le cocher du comte était gravement vêtu
+d'une peau d'ours noir, exactement pareille à celle d'Odry dans <i>l'Ours
+et le Pacha</i>, et que les deux laquais qui se tenaient debout derrière la
+calèche possédaient des costumes de singe vert, parfaitement adaptés à
+leurs tailles, et des masques à ressorts avec lesquels ils faisaient la
+grimace aux passants.</p>
+
+<p>Franz remercia le comte de son offre obligeante: quant à Albert, il
+était en coquetterie avec une pleine voiture de paysannes romaines,
+arrêtée, comme celle du comte, par un de ces repos si communs dans les
+files et qu'il écrasait de bouquets.</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui la file reprit son mouvement, et tandis qu'il
+descendait vers la place del Popolo, la voiture qui avait attiré son
+attention remontait vers le palais de Venise.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon cher! dit-il à Franz, vous n'avez pas vu?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, cette calèche qui s'en va toute chargée de paysannes romaines.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis sûr que ce sont des femmes charmantes.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur que vous soyez masqué, mon cher Albert, dit Franz,
+c'était le moment de vous rattraper de vos désappointements amoureux!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit-il moitié riant, moitié convaincu, j'espère bien que le
+carnaval ne se passera pas sans m'apporter quelque dédommagement.&raquo;</p>
+
+<p>Malgré cette espérance d'Albert, toute la journée se passa sans autre
+aventure que la rencontre, deux ou trois fois renouvelée, de la calèche
+aux paysannes romaines. À l'une de ces rencontres, soit hasard, soit
+calcul d'Albert, son masque se détacha.</p>
+
+<p>À cette rencontre, il prit le reste du bouquet et le jeta dans la
+calèche.</p>
+
+<p>Sans doute une des femmes charmantes qu'Albert devinait sous le costume
+coquet de paysannes fut touchée de cette galanterie, car à son tour,
+lorsque la voiture des deux amis repassa, elle y jeta un bouquet de
+violettes.</p>
+
+<p>Albert se précipita sur le bouquet. Comme Franz n'avait aucun motif de
+croire qu'il était à son adresse, il laissa Albert s'en emparer. Albert
+le mit victorieusement à sa boutonnière, et la voiture continua sa
+course triomphante.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, lui dit Franz, voilà un commencement d'aventure!</p>
+
+<p>&mdash;Riez tant que vous voudrez, répondit-il, mais en vérité je crois que
+oui; aussi je ne quitte plus ce bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, je crois bien! dit Franz en riant, c'est un signe de
+reconnaissance.&raquo; </p>
+
+<p>La plaisanterie, au reste, prit bientôt un caractère de réalité, car
+lorsque, toujours conduits par la file, Franz et Albert croisèrent de
+nouveau la voiture des <i>contadine</i>, celle qui avait jeté le bouquet à
+Albert battit des mains en le voyant à sa boutonnière.</p>
+
+<p>&laquo;Bravo, mon cher! bravo! lui dit Franz, voilà qui se prépare à
+merveille! Voulez-vous que je vous quitte et vous est-il plus agréable
+d'être seul?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, ne brusquons rien; je ne veux pas me laisser prendre
+comme un sot à une première démonstration, à un rendez-vous sous
+l'horloge comme nous disons pour le bal de l'Opéra. Si la belle
+paysanne a envie d'aller plus loin, nous la retrouvons demain ou plutôt
+elle nous retrouvera. Alors elle me donnera signe d'existence, et je
+verrai ce que j'aurai à faire.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon cher Albert, dit Franz, vous êtes sage comme Nestor et
+prudent comme Ulysse; et si votre Circé parvient à vous changer en une
+bête quelconque, il faudra qu'elle soit bien adroite ou bien puissante.&raquo;</p>
+
+<p>Albert avait raison. La belle inconnue avait résolu sans doute de ne pas
+pousser plus loin l'intrigue ce jour-là; car, quoique les jeunes gens
+fissent encore plusieurs tours, ils ne revirent pas la calèche qu'ils
+cherchaient des yeux: elle avait disparu sans doute par une des rues
+adjacentes.</p>
+
+<p>Alors ils revinrent au palais Rospoli, mais le comte aussi avait
+disparu avec le domino bleu. Les deux fenêtres tendues en damas jaune
+continuaient, au reste, d'être occupées par des personnes qu'il avait
+sans doute invitées.</p>
+
+<p>En ce moment, la même cloche qui avait sonné l'ouverture de la
+mascherata sonna la retraite. La file du Corso se rompit aussitôt, et en
+un instant toutes les voitures disparurent dans les rues transversales.</p>
+
+<p>Franz et Albert étaient en ce moment en face de la via delle Maratte.</p>
+
+<p>Le cocher l'enfila sans rien dire, et, gagnant la place d'Espagne en
+longeant le palais Poli, il s'arrêta devant l'hôtel.</p>
+
+<p>Maître Pastrini vint recevoir ses hôtes sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>Le premier soin de Franz fut de s'informer du comte et d'exprimer le
+regret de ne l'avoir pas repris à temps, mais Pastrini le rassura en lui
+disant que le comte de Monte-Cristo avait commandé une seconde voiture
+pour lui, et que cette voiture était allée le chercher à quatre heures
+au palais Rospoli. Il était en outre chargé, de sa part, d'offrir aux
+deux amis la clef de sa loge au théâtre Argentina.</p>
+
+<p>Franz interrogea Albert sur ses dispositions, mais Albert avait de
+grands projets à mettre à exécution avant de penser à aller au théâtre;
+en conséquence, au lieu de répondre, il s'informa si maître Pastrini
+pourrait lui procurer un tailleur.</p>
+
+<p>&laquo;Un tailleur, demanda notre hôte, et pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous faire d'ici à demain des habits de paysans romains, aussi
+élégants que possible&raquo;, dit Albert.</p>
+
+<p>Maître Pastrini secoua la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Vous faire d'ici à demain deux habits! s'écria-t-il, voilà bien, j'en
+demande pardon à Vos Excellences, une demande à la française; deux
+habits! quand d'ici à huit jours vous ne trouveriez certainement pas un
+tailleur qui consentît à coudre six boutons à un gilet, lui
+payassiez-vous ces boutons un écu la pièce! </p>
+
+<p>&mdash;Alors il faut donc renoncer à se procurer les habits que je désire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, parce que nous aurons ces habits tout faits. Laissez-moi
+m'occuper de cela, et demain vous trouverez en vous éveillant une
+collection de chapeaux, de vestes et de culottes dont vous serez
+satisfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Franz à Albert, rapportons-nous-en à notre hôte, il nous
+a déjà prouvé qu'il était homme de ressources; dînons donc
+tranquillement, et après le dîner allons voir <i>l'Italienne à Alger</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour l'<i>Italienne à Alger</i>, dit Albert; mais songez, maître
+Pastrini, que moi et monsieur, continua-t-il en désignant Franz, nous
+mettons la plus haute importance à avoir demain les habits que nous vous
+avons demandés.&raquo;</p>
+
+<p>L'aubergiste affirma une dernière fois à ses hôtes qu'ils n'avaient à
+s'inquiéter de rien et qu'ils seraient servis à leurs souhaits; sur quoi
+Franz et Albert remontèrent pour se débarrasser de leurs costumes de
+paillasses.</p>
+
+<p>Albert, en dépouillant le sien, serra avec le plus grand soin son
+bouquet de violettes: c'était son signe de reconnaissance pour le
+lendemain.</p>
+
+<p>Les deux amis se mirent à table; mais, tout en dînant, Albert ne put
+s'empêcher de remarquer la différence notable qui existait entre les
+mérites respectifs du cuisinier de maître Pastrini et celui du comte de
+Monte-Cristo. Or, la vérité força Franz d'avouer, malgré les préventions
+qu'il paraissait avoir contre le comte, que le parallèle n'était point à
+l'avantage du chef de maître Pastrini.</p>
+
+<p>Au dessert, le domestique s'informa de l'heure à laquelle les jeunes
+gens désiraient la voiture. Albert et Franz se regardèrent, craignant
+véritablement d'être indiscrets. Le domestique les comprit.</p>
+
+<p>&laquo;Son Excellence le comte de Monte-Cristo, leur dit-il, a donné des
+ordres positifs pour que la voiture demeurât toute la journée aux ordres
+de Leurs Seigneuries; Leurs Seigneuries peuvent donc disposer sans
+crainte d'être indiscrètes.&raquo;</p>
+
+<p>Les jeunes gens résolurent de profiter jusqu'au bout de la courtoisie du
+comte, et ordonnèrent d'atteler, tandis qu'ils allaient substituer une
+toilette du soir à leur toilette de la journée, tant soit peu froissée
+par les combats nombreux auxquels ils s'étaient livrés.</p>
+
+<p>Cette précaution prise, ils se rendirent au théâtre Argentina, et
+s'installèrent dans la loge du comte.</p>
+
+<p>Pendant le premier acte, la comtesse G... entra dans la sienne; son
+premier regard se dirigea du côté où la veille elle avait vu le comte,
+de sorte qu'elle aperçut Franz et Albert dans la loge de celui sur le
+compte duquel elle avait exprimé, il y avait vingt-quatre heures, à
+Franz, une si étrange opinion.</p>
+
+<p>Sa lorgnette était dirigée sur lui avec un tel acharnement, que Franz
+vit bien qu'il y aurait de la cruauté à tarder plus longtemps de
+satisfaire sa curiosité; aussi, usant du privilège accordé aux
+spectateurs des théâtres italiens, qui consiste à faire des salles de
+spectacle leurs salons de réception, les deux amis quittèrent-ils leur
+loge pour aller présenter leurs hommages à la comtesse.</p>
+
+<p>À peine furent-ils entrés dans sa loge qu'elle fit signe à Franz de se
+mettre à la place d'honneur.</p>
+
+<p>Albert, à son tour, se plaça derrière. </p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-elle, donnant à peine à Franz le temps de s'asseoir, il
+paraît que vous n'avez rien eu de plus pressé que de faire connaissance
+avec le nouveau Lord Ruthwen, et que vous voilà les meilleurs amis du
+monde?</p>
+
+<p>&mdash;Sans que nous soyons si avancés que vous le dites dans une intimité
+réciproque, je ne puis nier, madame la comtesse, répondit Franz, que
+nous n'ayons toute la journée abusé de son obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, toute la journée?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, c'est le mot: ce matin nous avons accepté son déjeuner,
+pendant toute la mascherata nous avons couru le Corso dans sa voiture,
+enfin ce soir nous venons au spectacle dans sa loge. </p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toute une longue histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous me raconterez?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous ferait trop peur.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus. </p>
+
+<p>&mdash;Attendez au moins que cette histoire ait un dénouement.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, j'aime les histoires complètes. En attendant, comment vous
+êtes-vous trouvés en contact? qui vous a présentés à lui?</p>
+
+<p>&mdash;Personne; c'est lui au contraire qui s'est fait présenter à nous.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, en vous quittant.</p>
+
+<p>&mdash;Par quel intermédiaire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! par l'intermédiaire très prosa&iuml;que de notre hôte!</p>
+
+<p>&mdash;Il loge donc hôtel d'Espagne, comme vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement dans le même hôtel, mais sur le même carré.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-il? car sans doute vous savez son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, le comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce nom-là? ce n'est pas un nom de race.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est le nom d'une île qu'il a achetée.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est comte?</p>
+
+<p>&mdash;Comte toscan.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous avalerons celui-là avec les autres, reprit la comtesse,
+qui était d'une des plus vieilles familles des environs de Venise; et
+quel homme est-ce d'ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez au vicomte de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, monsieur, on me renvoie à vous, dit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serions difficiles si nous ne le trouvions pas charmant, madame,
+répondit Albert; un ami de dix ans n'eût pas fait pour nous plus qu'il
+n'a fait, et cela avec une grâce, une délicatesse, une courtoisie qui
+indiquent véritablement un homme du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit la comtesse en riant, vous verrez que mon vampire sera
+tout bonnement quelque nouvel enrichi qui veut se faire pardonner ses
+millions, et qui aura pris le regard de Lara pour qu'on ne le confonde
+pas avec M. de Rothschild. Et elle, l'avez-vous vue?</p>
+
+<p>&mdash;Qui elle? demanda Franz en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;La belle Grecque d'hier.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Nous avons, je crois bien, entendu le son de sa guzla, mais elle
+est restée parfaitement invisible. </p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, quand vous dites invisible, mon cher Franz, dit Albert,
+c'est tout bonnement pour faire du mystérieux. Pour qui prenez-vous donc
+ce domino bleu qui était à la fenêtre tendue de damas blanc?</p>
+
+<p>&mdash;Et où était cette fenêtre tendue de damas blanc? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Au palais Rospoli.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte avait donc trois fenêtres au palais Rospoli?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Êtes-vous passée rue du Cours?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, avez-vous remarqué deux fenêtres tendues de damas jaune et
+une fenêtre tendue de damas blanc avec une croix rouge? Ces trois
+fenêtres étaient au comte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais c'est donc un nabab que cet homme? Savez-vous ce que
+valent trois fenêtres comme celles-là pour huit jours de carnaval, et au
+palais Rospoli, c'est-à-dire dans la plus belle situation du Corso?</p>
+
+<p>&mdash;Deux ou trois cents écus romains.</p>
+
+<p>&mdash;Dites deux ou trois mille. </p>
+
+<p>&mdash;Ah, diable.</p>
+
+<p>&mdash;Et est-ce son île qui lui fait ce beau revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Son île? elle ne rapporte pas un bajocco.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'a-t-il achetée alors?</p>
+
+<p>&mdash;Par fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un original?</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Albert, qu'il m'a paru assez excentrique. S'il
+habitait Paris, s'il fréquentait nos spectacles, je vous dirais, mon
+cher, ou que c'est un mauvais plaisant qui pose, ou que c'est un pauvre
+diable que la littérature a perdu; en vérité, il a fait ce matin deux ou
+trois sorties dignes de Didier ou d'Antony.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment une visite entra, et, selon l'usage, Franz céda sa place au
+nouveau venu; cette circonstance, outre le déplacement, eut encore pour
+résultat de changer le sujet de la conversation.</p>
+
+<p>Une heure après, les deux amis rentraient à l'hôtel. Maître Pastrini
+s'était déjà occupé de leurs déguisements du lendemain et il leur promit
+qu'ils seraient satisfaits de son intelligente activité.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain à neuf heures il entrait dans la chambre de
+Franz avec un tailleur chargé de huit ou dix costumes de paysans
+romains. Les deux amis en choisirent deux pareils, qui allaient à peu
+près leur taille, et chargèrent leur hôte de leur faire coudre une
+vingtaine de mètres de rubans à chacun de leurs chapeaux, et de leur
+procurer deux de ces charmantes écharpes de soie aux bandes
+transversales et aux vives couleurs dont les hommes du peuple, dans les
+jours de fête, ont l'habitude de se serrer la taille.</p>
+
+<p>Albert avait hâte de voir comment son nouvel habit lui irait: c'était
+une veste et une culotte de velours bleu, des bas à coins brodés, des
+souliers à boucles et un gilet de soie. Albert ne pouvait, au reste, que
+gagner à ce costume pittoresque; et lorsque sa ceinture eut serré sa
+taille élégante, lorsque son chapeau légèrement incliné de côté, laissa
+tomber sur son épaule des flots de rubans, Franz fut forcé d'avouer que
+le costume est souvent pour beaucoup dans la supériorité physique que
+nous accordons à certains peuples. Les Turcs, si pittoresques autrefois
+avec leurs longues robes aux vives couleurs, ne sont-ils pas hideux
+maintenant avec leurs redingotes bleues boutonnées et leurs calottes
+grecques qui leur donnent l'air de bouteilles de vin à cachet rouge?</p>
+
+<p>Franz fit ses compliments à Albert, qui, au reste, debout devant la
+glace, se souriait avec un air de satisfaction qui n'avait rien
+d'équivoque.</p>
+
+<p>Ils en étaient là lorsque le comte de Monte-Cristo entra.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, leur dit-il, comme, si agréable que soit un compagnon de
+plaisir, la liberté est plus agréable encore, je viens vous dire que
+pour aujourd'hui et les jours suivants je laisse à votre disposition la
+voiture dont vous vous êtes servis hier. Notre hôte a dû vous dire que
+j'en avais trois ou quatre en pension chez lui, vous ne m'en privez donc
+pas: usez-en librement, soit pour aller à votre plaisir, soit pour aller
+à vos affaires. Notre rendez-vous, si nous avons quelque chose à nous
+dire, sera au palais Rospoli.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens voulurent lui faire quelque observation, mais ils
+n'avaient véritablement aucune bonne raison de refuser une offre qui
+d'ailleurs leur était agréable. Ils finirent donc par accepter.</p>
+
+<p>Le comte de Monte-Cristo resta un quart d'heure à peu près avec eux,
+parlant de toutes choses avec une facilité extrême. Il était, comme on a
+déjà pu le remarquer, fort au courant de la littérature de tous les
+pays. Un coup d'œil jeté sur les murailles de son salon avait prouvé à
+Franz et à Albert qu'il était amateur de tableaux. Quelques mots sans
+prétention, qu'il laissa tomber en passant, leur prouvèrent que les
+sciences ne lui étaient pas étrangères; il paraissait surtout s'être
+particulièrement occupé de chimie.</p>
+
+<p>Les deux amis n'avaient pas la prétention de rendre au comte le déjeuner
+qu'il leur avait donné; ç'eût été une trop mauvaise plaisanterie à lui
+faire que lui offrir, en échange de son excellente table, l'ordinaire
+fort médiocre de maître Pastrini. Ils le lui dirent tout franchement, et
+il reçut leurs excuses en homme qui appréciait leur délicatesse.</p>
+
+<p>Albert était ravi des manières du comte, que sa science seule
+l'empêchait de reconnaître pour un véritable gentilhomme. La liberté de
+disposer entièrement de la voiture le comblait surtout de joie: il avait
+ses vues sur ses gracieuses paysannes; et, comme elles lui étaient
+apparues la veille dans une voiture fort élégante, il n'était pas fâché
+de continuer à paraître sur ce point avec elles sur un pied d'égalité.</p>
+
+<p>À une heure et demie, les deux jeunes gens descendirent; le cocher et
+les laquais avaient eu l'idée de mettre leurs habits de livrées sur
+leurs peaux de bêtes, ce qui leur donnait une tournure encore plus
+grotesque que la veille, et ce qui leur valut tous les compliments de
+Franz et d'Albert. </p>
+
+<p>Albert avait attaché sentimentalement son bouquet de violettes fanées à
+sa boutonnière.</p>
+
+<p>Au premier son de cloche, ils partirent et se précipitèrent dans la rue
+du Cours par la via Vittoria.</p>
+
+<p>Au second tour, un bouquet de violettes fraîches, parti d'une calèche
+chargée de paillassines, et qui vint tomber dans la calèche du comte,
+indiqua à Albert que, comme lui et son ami, les paysannes de la veille
+avaient changé de costume, et que, soit par hasard, soit par un
+sentiment pareil à celui qui l'avait fait agir, tandis qu'il avait
+galamment pris leur costume, elles, de leur côté, avaient pris le sien.</p>
+
+<p>Albert mit le bouquet frais à la place de l'autre, mais il garda le
+bouquet fané dans sa main; et, quand il croisa de nouveau la calèche, il
+le porta amoureusement à ses lèvres: action qui parut récréer beaucoup
+non seulement celle qui le lui avait jeté, mais encore ses folles
+compagnes.</p>
+
+<p>La journée fut non moins animée que la veille: il est probable même
+qu'un profond observateur y eût encore reconnu une augmentation de bruit
+et de gaieté. Un instant on aperçut le comte à la fenêtre; mais lorsque
+la voiture repassa il avait déjà disparu.</p>
+
+<p>Il va sans dire que l'échange de coquetteries entre Albert et la
+paillassine aux bouquets de violettes dura toute la journée. </p>
+
+<p>Le soir, en rentrant, Franz trouva une lettre de l'ambassade; on lui
+annonçait qu'il aurait l'honneur d'être reçu le lendemain par Sa
+Sainteté. À chaque voyage précédent qu'il avait fait à Rome, il avait
+sollicité et obtenu la même faveur; et, autant par religion que par
+reconnaissance, il n'avait pas voulu toucher barre dans la capitale du
+monde chrétien sans mettre son respectueux hommage aux pieds d'un des
+successeurs de saint Pierre qui a donné le rare exemple de toutes les
+vertus.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait donc pas pour lui, ce jour-là, de songer au carnaval;
+car, malgré la bonté dont il entoure sa grandeur, c'est toujours avec un
+respect plein de profonde émotion que l'on s'apprête à s'incliner devant
+ce noble et saint vieillard qu'on nomme Grégoire XVI. </p>
+
+<p>En sortant du Vatican, Franz revint droit à l'hôtel en évitant même de
+passer par la rue du Cours. Il emportait un trésor de pieuses pensées,
+pour lesquelles le contact des folles joies de la mascherata eût été une
+profanation.</p>
+
+<p>À cinq heures dix minutes, Albert rentra. Il était au comble de la joie;
+la paillassine avait repris son costume de paysanne, et en croisant la
+calèche d'Albert elle avait levé son masque.</p>
+
+<p>Elle était charmante.</p>
+
+<p>Franz fit à Albert ses compliments bien sincères; il les reçut en homme
+à qui ils sont dus. Il avait reconnu, disait-il, à certains signes
+d'élégance inimitable, que sa belle inconnue devait appartenir à la plus
+haute aristocratie.</p>
+
+<p>Il était décidé à lui écrire le lendemain.</p>
+
+<p>Franz, tout en recevant cette confidence, remarqua qu'Albert paraissait
+avoir quelque chose à lui demander, et que cependant il hésitait à lui
+adresser cette demande. Il insista, en lui déclarant d'avance qu'il
+était prêt à faire, au profit de son bonheur, tous les sacrifices qui
+seraient en son pouvoir. Albert se fit prier tout juste le temps
+qu'exigeait une amicale politesse: puis enfin il avoua à Franz qu'il lui
+rendrait service en lui abandonnant pour le lendemain la calèche à lui
+tout seul.</p>
+
+<p>Albert attribuait à l'absence de son ami l'extrême bonté qu'avait eue
+la belle paysanne de soulever son masque.</p>
+
+<p>On comprend que Franz n'était pas assez égo&iuml;ste pour arrêter Albert au
+milieu d'une aventure qui promettait à la fois d'être si agréable pour
+sa curiosité et si flatteuse pour son amour-propre. Il connaissait assez
+la parfaite indiscrétion de son digne ami pour être sûr qu'il le
+tiendrait au courant des moindres détails de sa bonne fortune; et comme,
+depuis deux ou trois ans qu'il parcourait l'Italie en tous sens, il
+n'avait jamais eu la chance même d'ébaucher semblable intrigue pour son
+compte, Franz n'était pas fâché d'apprendre comment les choses se
+passaient en pareil cas.</p>
+
+<p>Il promit donc à Albert qu'il se contenterait le lendemain de regarder
+le spectacle des fenêtres du palais Rospoli.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain il vit passer et repasser Albert. Il avait un
+énorme bouquet que sans doute il avait chargé d'être le porteur de son
+épître amoureuse. Cette probabilité se chargea en certitude quand Franz
+revit le même bouquet, remarquable par un cercle de camélias blancs,
+entre les mains d'une charmante paillassine habillée de satin rose.</p>
+
+<p>Aussi le soir ce n'était plus de la joie, c'était du délire. Albert ne
+doutait pas que la belle inconnue ne lui répondit par la même voie.
+Franz alla au-devant de ses désirs en lui disant que tout ce bruit le
+fatiguait, et qu'il était décidé à employer la journée du lendemain à
+revoir son album et à prendre des notes.</p>
+
+<p>Au reste, Albert ne s'était pas trompé dans ses prévisions: le
+lendemain au soir Franz le vit entrer d'un seul bond dans sa chambre,
+secouant machinalement un carré de papier qu'il tenait par un de ses
+angles.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-il, m'étais-je trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a répondu? s'écria Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez.&raquo;</p>
+
+<p>Ce mot fut prononcé avec une intonation impossible à rendre. Franz prit
+le billet et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Mardi soir, à sept heures, descendez de votre voiture en face de la
+via dei Pontefici, et suivez la paysanne romaine qui vous arrachera
+votre moccoletto. Lorsque vous arriverez sur la première marche de
+l'église de San-Giacomo, ayez soin, pour qu'elle puisse vous
+reconnaître, de nouer un ruban rose sur l'épaule de votre costume de
+paillasse.</p>
+
+<p>&laquo;D'ici là vous ne me verrez plus.</p>
+
+<p>&laquo;Constance et discrétion.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-il à Franz, lorsque celui-ci eut terminé cette lecture,
+que pensez-vous de cela, cher ami?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je pense, répondit Franz, que la chose prend tout le caractère
+d'une aventure fort agréable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis aussi, dit Albert, et j'ai grand peur que vous n'alliez
+seul au bal du duc de Bracciano.&raquo;</p>
+
+<p>Franz et Albert avaient reçu le matin même chacun une invitation du
+célèbre banquier romain.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez garde, mon cher Albert, dit Franz, toute l'aristocratie sera
+chez le duc; et si votre belle inconnue est véritablement de
+l'aristocratie, elle ne pourra se dispenser d'y paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle y paraisse ou non, je maintiens mon opinion sur elle, continua
+Albert. Vous avez lu le billet? </p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez la pauvre éducation que reçoivent en Italie les femmes du
+mezzo cito?&raquo;</p>
+
+<p>On appelle ainsi la bourgeoisie.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, répondit encore Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, relisez ce billet, examinez l'écriture et cherchez-moi une
+faute ou de langue ou d'orthographe.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, l'écriture était charmante et l'orthographe irréprochable. </p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes prédestiné, dit Franz à Albert en lui rendant pour la seconde
+fois le billet.</p>
+
+<p>&mdash;Riez tant que vous voudrez, plaisantez tout à votre aise, reprit
+Albert, je suis amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! vous m'effrayez! s'écria Franz, et je vois que non
+seulement j'irai seul au bal du duc de Bracciano, mais encore que je
+pourrais bien retourner seul à Florence.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que si mon inconnue est aussi aimable qu'elle est belle,
+je vous déclare que je me fixe à Rome pour six semaines au moins.
+J'adore Rome, et d'ailleurs j'ai toujours eu un goût marqué pour
+l'archéologie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, encore une rencontre ou deux comme celle-là, et je ne
+désespère pas de vous voir membre de l'Académie des Inscriptions et
+Belles-Lettres.&raquo;</p>
+
+<p>Sans doute Albert allait discuter sérieusement ses droits au fauteuil
+académique, mais on vint annoncer aux deux jeunes gens qu'ils étaient
+servis. Or, l'amour chez Albert n'était nullement contraire à l'appétit.
+Il s'empressa donc, ainsi que son ami, de se mettre à table, quitte à
+reprendre la discussion après le dîner.</p>
+
+<p>Après le dîner, on annonça le comte de Monte-Cristo. Depuis deux jours
+les jeunes gens ne l'avaient pas aperçu. Une affaire, avait dit maître
+Pastrini, l'avait appelé à Civita-Vecchia. Il était parti la veille au
+soir, et se trouvait de retour depuis une heure seulement.</p>
+
+<p>Le comte fut charmant; soit qu'il s'observât, soit que l'occasion
+n'éveillât point chez lui les fibres acrimonieuses que certaines
+circonstances avaient déjà fait résonner deux ou trois fois dans ses
+amères paroles, il fut à peu près comme tout le monde. Cet homme était
+pour Franz une véritable énigme. Le comte ne pouvait douter que le jeune
+voyageur ne l'eût reconnu; et cependant, pas une seule parole, depuis
+leur nouvelle rencontre ne semblait indiquer dans sa bouche qu'il se
+rappelât l'avoir vu ailleurs. De son côté, quelque envie qu'eut Franz de
+faire allusion à leur première entrevue, la crainte d'être désagréable à
+un homme qui l'avait comblé, lui et son ami, de prévenances, le
+retenait; il continua donc de rester sur la même réserve que lui.</p>
+
+<p>Il avait appris que les deux amis avaient voulu faire prendre une loge
+dans le théâtre Argentina, et qu'il leur avait répondu que tout était
+loué.</p>
+
+<p>En conséquence, il leur apportait la clef de la sienne; du moins c'était
+le motif apparent de sa visite.</p>
+
+<p>Franz et Albert firent quelques difficultés, alléguant la crainte de
+l'en priver lui-même, mais le comte leur répondit qu'allant ce soir-là
+au théâtre Palli, sa loge au théâtre Argentina serait perdue s'ils n'en
+profitaient pas.</p>
+
+<p>Cette assurance détermina les deux amis à accepter.</p>
+
+<p>Franz s'était peu à peu habitué à cette pâleur du comte qui l'avait si
+fort frappé la première fois qu'il l'avait vu. Il ne pouvait s'empêcher
+de rendre justice à la beauté de sa tête sévère, dont la pâleur était le
+seul défaut ou peut-être la principale qualité. Véritable héros de
+Byron, Franz ne pouvait, nous ne dirons pas le voir, mais seulement
+songer à lui sans qu'il se représentât ce visage sombre sur les épaules
+de Manfred ou sous la toque de Lara. Il avait ce pli du front qui
+indique la présence incessante d'une pensée amère, il avait ces yeux
+ardents qui lisent au plus profond des âmes; il avait cette lèvre
+hautaine et moqueuse qui donne aux paroles qui s'en échappent ce
+caractère particulier qui fait qu'elles se gravent profondément dans la
+mémoire de ceux qui les écoutent. </p>
+
+<p>Le comte n'était plus jeune; il avait quarante ans au moins, et
+cependant on comprenait à merveille qu'il était fait pour l'emporter sur
+les jeunes gens avec lesquels il se trouverait. En réalité, c'est que,
+par une dernière ressemblance avec les héros fantastiques du poète
+anglais, le comte semblait avoir le don de la fascination.</p>
+
+<p>Albert ne tarissait pas sur le bonheur que lui et Franz avaient eu de
+rencontrer un pareil homme. Franz était moins enthousiaste, et cependant
+il subissait l'influence qu'exerce tout homme supérieur sur l'esprit de
+ceux qui l'entourent.</p>
+
+<p>Il pensait à ce projet qu'avait déjà deux ou trois fois manifesté le
+comte d'aller à Paris, et il ne doutait pas qu'avec son caractère
+excentrique, son visage caractérisé et sa fortune colossale le comte n'y
+produisit le plus grand effet.</p>
+
+<p>Et cependant il ne désirait pas se trouver à Paris quand il y viendrait.</p>
+
+<p>La soirée se passa comme les soirées se passent d'habitude au théâtre en
+Italie, non pas à écouter les chanteurs, mais à faire des visites et à
+causer. La comtesse G... voulait ramener la conversation sur le comte,
+mais Franz lui annonça qu'il avait quelque chose de beaucoup plus
+nouveau à lui apprendre, et, malgré les démonstrations de fausse
+modestie auxquelles se livra Albert, il raconta à la comtesse le grand
+événement qui, depuis trois jours, formait l'objet de la préoccupation
+des deux amis. </p>
+
+<p>Comme ces intrigues ne sont pas rares en Italie, du moins s'il faut en
+croire les voyageurs, la comtesse ne fit pas le moins du monde
+l'incrédule, et félicita Albert sur les commencements d'une aventure qui
+promettait de se terminer d'une façon si satisfaisante.</p>
+
+<p>On se quitta en se promettant de se retrouver au bal du duc de
+Bracciano, auquel Rome entière était invitée.</p>
+
+<p>La dame au bouquet tint sa promesse: ni le lendemain ni le surlendemain
+elle ne donna à Albert signe d'existence.</p>
+
+<p>Enfin arriva le mardi, le dernier et le plus bruyant des jours du
+carnaval. Le mardi, les théâtres s'ouvrent à dix heures du matin; car,
+passé huit heures du soir, on entre dans le carême. Le mardi, tout ce
+qui, faute de temps, d'argent ou d'enthousiasme, n'a pas pris part
+encore aux fêtes précédentes, se mêle à la bacchanale, se laisse
+entraîner par l'orgie, et apporte sa part de bruit et de mouvement au
+mouvement et au bruit général.</p>
+
+<p>Depuis deux heures jusqu'à cinq heures, Franz et Albert suivirent la
+file, échangeant des poignées de confetti avec les voitures de la file
+opposée et les piétons qui circulaient entre les pieds des chevaux,
+entre les roues des carrosses, sans qu'il survînt au milieu de cette
+affreuse cohue un seul accident, une seule dispute, une seule rixe. Les
+Italiens sont le peuple par excellence sous ce rapport. Les fêtes sont
+pour eux de véritables fêtes. L'auteur de cette histoire, qui a habité
+l'Italie cinq ou six ans, ne se rappelle pas avoir jamais vu une
+solennité troublée par un seul de ces événements qui servent toujours de
+corollaire aux nôtres.</p>
+
+<p>Albert triomphait dans son costume de paillasse. Il avait sur l'épaule
+un nœud de ruban rose dont les extrémités lui tombaient jusqu'aux
+jarrets. Pour n'amener aucune confusion entre lui et Franz celui-ci
+avait conservé son costume de paysan romain.</p>
+
+<p>Plus la journée s'avançait, plus le tumulte devenait grand; il n'y avait
+pas sur tous ces pavés, dans toutes ces voitures, à toutes ces fenêtres,
+une bouche qui restât muette, un bras qui demeurât oisif, c'était
+véritablement un orage humain composé d'un tonnerre de cris et d'une
+grêle de dragées, de bouquets, d'œufs, d'oranges, de fleurs.</p>
+
+<p>À trois heures, le bruit de boîtes tirées à la fois sur la place du
+Peuple et au palais de Venise, perçant à grand-peine cet horrible
+tumulte, annonça que les courses allaient commencer.</p>
+
+<p>Les courses, comme les moccoli, sont un des épisodes particuliers des
+derniers jours du carnaval. Au bruit de ces boîtes, les voitures
+rompirent à l'instant même leurs rangs et se réfugièrent chacune dans la
+rue transversale la plus proche de l'endroit où elles se trouvaient.</p>
+
+<p>Toutes ces évolutions se font, au reste, avec une inconcevable adresse
+et une merveilleuse rapidité, et cela sans que la police se préoccupe le
+moins du monde d'assigner à chacun son poste ou de tracer à chacun sa
+route.</p>
+
+<p>Les piétons se collèrent contre les palais, puis on entendit un grand
+bruit de chevaux et de fourreaux de sabre.</p>
+
+<p>Une escouade de carabiniers sur quinze de front parcourait au galop et
+dans toute sa largeur la rue du Cours, qu'elle balayait pour faire place
+aux barberi. Lorsque l'escouade arriva au palais de Venise, le
+retentissement d'une autre batterie de boîtes annonça que la rue était
+libre.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, au milieu d'une clameur immense, universelle, inou&iuml;e,
+on vit passer comme des ombres sept ou huit chevaux excités par les
+clameurs de trois cent mille personnes et par les châtaignes de fer qui
+leur bondissent sur le dos; puis le canon du château Saint-Ange tira
+trois coups: c'était pour annoncer que le numéro trois avait gagné.</p>
+
+<p>Aussitôt sans autre signal que celui-là, les voitures se remirent en
+mouvement, refluant vers le Corso, débordant par toutes les rues comme
+des torrents un instant contenus qui se rejettent tous ensemble dans le
+lit du fleuve qu'ils alimentent, et le flot immense reprit, plus rapide
+que jamais, son cours entre les deux rives de granit.</p>
+
+<p>Seulement un nouvel élément de bruit et de mouvement s'était encore mêlé
+à cette foule: les marchands de moccoli venaient d'entrer en scène.</p>
+
+<p>Les moccoli ou moccoletti sont des bougies qui varient de grosseur,
+depuis le cierge pascal jusqu'au rat de cave, et qui éveillent chez les
+acteurs de la grande scène qui termine le carnaval romain deux
+préoccupations opposées:</p>
+
+<p>1º Celle de conserver allumé son moccoletto;</p>
+
+<p>2º Celle d'éteindre le moccoletto des autres.</p>
+
+<p>Il en est du moccoletto comme de la vie: l'homme n'a encore trouvé qu'un
+moyen de la transmettre; et ce moyen il le tient de Dieu.</p>
+
+<p>Mais il a découvert mille moyens de l'ôter; il est vrai que pour cette
+suprême opération le diable lui est quelque peu venu en aide. </p>
+
+<p>Le moccoletto s'allume en l'approchant d'une lumière quelconque.</p>
+
+<p>Mais qui décrira les mille moyens inventés pour éteindre le moccoletto,
+les soufflets gigantesques, les éteignoirs monstres, les éventails
+surhumains?</p>
+
+<p>Chacun se hâta donc d'acheter des moccoletti, Franz et Albert comme les
+autres.</p>
+
+<p>La nuit s'approchait rapidement; et déjà, au cri de: <i>Moccoli</i>! répété
+par les voix stridentes d'un millier d'industriels, deux ou trois
+étoiles commencèrent à briller au-dessus de la foule. Ce fut comme un
+signal.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, cinquante mille lumières scintillèrent
+descendant du palais de Venise à la place du Peuple, et remontant de la
+place du Peuple au palais de Venise.</p>
+
+<p>On eût dit la fête des feux follets.</p>
+
+<p>On ne peut se faire une idée de cet aspect si on ne l'a pas vu.</p>
+
+<p>Supposez toutes les étoiles se détachant du ciel et venant se mêler sur
+la terre à une danse insensée.</p>
+
+<p>Le tout accompagné de cris comme jamais oreille humaine n'en a entendu
+sur le reste de la surface du globe.</p>
+
+<p>C'est en ce moment surtout qu'il n'y a plus de distinction sociale. Le
+facchino s'attache au prince, le prince au Transtévère, le Transtévère
+au bourgeois chacun soufflant, éteignant, rallumant. Si le vieil Éole
+apparaissait en ce moment, il serait proclamé roi des moccoli, et
+Aquilon héritier présomptif de la couronne.</p>
+
+<p>Cette course folle et flamboyante dura deux heures à peu près; la rue du
+Cours était éclairée comme en plein jour, on distinguait les traits des
+spectateurs jusqu'au troisième et quatrième étage.</p>
+
+<p>De cinq minutes en cinq minutes Albert tirait sa montre; enfin elle
+marqua sept heures.</p>
+
+<p>Les deux amis se trouvaient justement à la hauteur de la via dei
+Pontefici; Albert sauta à bas de la calèche, son moccoletto à la main.</p>
+
+<p>Deux ou trois masques voulurent s'approcher de lui pour l'éteindre ou le
+lui arracher, mais, en habile boxeur, Albert les envoya les uns après
+les autres rouler à dix pas de lui en continuant sa course vers l'église
+de San-Giacomo.</p>
+
+<p>Les degrés étaient chargés de curieux et de masques qui luttaient à qui
+s'arracherait le flambeau des mains. Franz suivait des yeux Albert, et
+le vit mettre le pied sur la première marche; puis presque aussitôt un
+masque, portant le costume bien connu de la paysanne au bouquet,
+allongea le bras, et, sans que cette fois il fît aucune résistance, lui
+enleva le moccoletto. </p>
+
+<p>Franz était trop loin pour entendre les paroles qu'ils échangèrent, mais
+sans doute elles n'eurent rien d'hostile, car il vit s'éloigner Albert
+et la paysanne bras dessus, bras dessous.</p>
+
+<p>Quelque temps il les suivit au milieu de la foule, mais à la via Macello
+il les perdit de vue.</p>
+
+<p>Tout à coup le son de la cloche qui donne le signal de la clôture du
+carnaval retentit, et au même instant tous les moccoli s'éteignirent
+comme par enchantement. On eût dit qu'une seule et immense bouffée de
+vent avait tout anéanti.</p>
+
+<p>Franz se trouva dans l'obscurité la plus profonde.</p>
+
+<p>Du même coup tous les cris cessèrent, comme si le souffle puissant qui
+avait emporté les lumières emportait en même temps le bruit.</p>
+
+<p>On n'entendit plus que le roulement des carrosses qui ramenaient les
+masques chez eux; on ne vit plus que les rares lumières qui brillaient
+derrière les fenêtres.</p>
+
+<p>Le carnaval était fini.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#table">XXXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les catacombes de Saint-Sébastien.</a></h3>
+
+<p>Peut-être, de sa vie, Franz n'avait-il éprouvé une impression si
+tranchée, un passage si rapide de la gaieté à la tristesse, que dans ce
+moment; on eût dit que Rome, sous le souffle magique de quelque démon de
+la nuit, venait de se changer en un vaste tombeau. Par un hasard qui
+ajoutait encore à l'intensité des ténèbres, la lune, qui était dans sa
+décroissance ne devait se lever que vers les onze heures du soir; les
+rues que le jeune homme traversait étaient donc plongées dans la plus
+profonde obscurité. Au reste, le trajet était court; au bout de dix
+minutes, sa voiture ou plutôt celle du comte s'arrêta devant l'hôtel de
+Londres.</p>
+
+<p>Le dîner attendait; mais comme Albert avait prévenu qu'il ne comptait
+pas rentrer de sitôt, Franz se mit à table sans lui.</p>
+
+<p>Maître Pastrini, qui avait l'habitude de les voir dîner ensemble,
+s'informa des causes de son absence; mais Franz se contenta de répondre
+qu'Albert avait reçu la surveille une invitation à laquelle il s'était
+rendu. L'extinction subite des moccoletti, cette obscurité qui avait
+remplacé la lumière, ce silence qui avait succédé au bruit, avaient
+laissé dans l'esprit de Franz une certaine tristesse qui n'était pas
+exempte d'inquiétude. Il dîna donc fort silencieusement malgré
+l'officieuse sollicitude de son hôte, qui entra deux ou trois fois pour
+s'informer s'il n'avait besoin de rien.</p>
+
+<p>Franz était résolu à attendre Albert aussi tard que possible. Il demanda
+donc la voiture pour onze heures seulement, en priant maître Pastrini de
+le faire prévenir à l'instant même si Albert reparaissait à l'hôtel pour
+quelque chose que ce fût. À onze heures, Albert n'était pas rentré.
+Franz s'habilla et partit, en prévenant son hôte qu'il passait la nuit
+chez le duc de Bracciano.</p>
+
+<p>La maison du duc de Bracciano est une des plus charmantes maisons de
+Rome; sa femme, une des dernières héritières des Colonna, en fait les
+honneurs d'une façon parfaite: il en résulte que les fêtes qu'il donne
+ont une célébrité européenne. Franz et Albert étaient arrivés à Rome
+avec des lettres de recommandation pour lui; aussi sa première question
+fut-elle pour demander à Franz ce qu'était devenu son compagnon de
+voyage. Franz lui répondit qu'il l'avait quitté au moment où on allait
+éteindre les moccoli, et qu'il l'avait perdu de vue à la via Macello.</p>
+
+<p>&laquo;Alors il n'est pas rentré? demanda le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai attendu jusqu'à cette heure, répondit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Et savez-vous où il allait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas précisément; cependant je crois qu'il s'agissait de quelque
+chose comme un rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit le duc, c'est un mauvais jour, ou plutôt c'est une
+mauvaise nuit pour s'attarder, n'est-ce pas, madame la comtesse?&raquo;</p>
+
+<p>Ces derniers mots s'adressaient à la comtesse G... qui venait d'arriver,
+et qui se promenait au bras de M. Torlonia, frère du duc.</p>
+
+<p>&laquo;Je trouve au contraire que c'est une charmante nuit, répondit la
+comtesse; et ceux qui sont ici ne se plaindront que d'une chose, c'est
+qu'elle passera trop vite.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, reprit le duc en souriant, je ne parle pas des personnes qui
+sont ici, elles ne courent d'autres dangers, les hommes que de devenir
+amoureux de vous, les femmes de tomber malades de jalousie en vous
+voyant si belle; je parle de ceux qui courent les rues de Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bon Dieu, demanda la comtesse, qui court les rues de Rome à cette
+heure-ci, à moins que ce ne soit pour aller au bal?</p>
+
+<p>&mdash;Notre ami Albert de Morcerf, madame la comtesse, que j'ai quitté à la
+poursuite de son inconnue vers les sept heures du soir, dit Franz, et
+que je n'ai pas revu depuis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! et vous ne savez pas où il est?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et a-t-il des armes?</p>
+
+<p>&mdash;Il est en paillasse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'auriez pas dû le laisser aller, dit le duc à Franz, vous qui
+connaissez Rome mieux que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien oui, autant aurait valu essayer d'arrêter le numéro trois des
+barberi qui a gagné aujourd'hui le prix de la course, répondit Franz;
+et puis, d'ailleurs, que voulez-vous qu'il lui arrive?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! la nuit est très sombre, et le Tibre est bien près de la via
+Macello.&raquo;</p>
+
+<p>Franz sentit un frisson qui lui courait dans les veines en voyant
+l'esprit du duc et de la comtesse si bien d'accord avec ses inquiétudes
+personnelles.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi ai-je prévenu à l'hôtel que j'avais l'honneur de passer la nuit
+chez vous, monsieur le duc, dit Franz, et on doit venir m'annoncer son
+retour.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit le duc, je crois justement que voilà un de mes domestiques
+qui vous cherche.&raquo;</p>
+
+<p>Le duc ne se trompait pas; en apercevant Franz, le domestique s'approcha
+de lui:</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, dit-il, le maître de l'hôtel de Londres vous fait prévenir
+qu'un homme vous attend chez lui avec une lettre du vicomte de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Avec une lettre du vicomte! s'écria Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est cet homme? </p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'est-il point venu me l'apporter ici?</p>
+
+<p>&mdash;Le messager ne m'a donné aucune explication.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est le messager?</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti aussitôt qu'il m'a vu entrer dans la salle du bal pour
+vous prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit la comtesse à Franz, allez vite. Pauvre jeune homme,
+il lui est peut-être arrivé quelque accident. </p>
+
+<p>&mdash;J'y cours, dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reverrons-nous pour nous donner des nouvelles? demanda la
+comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si la chose n'est pas grave; sinon, je ne réponds pas de ce que
+je vais devenir moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, de la prudence, dit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille.&raquo;</p>
+
+<p>Franz prit son chapeau et partit en toute hâte. Il avait renvoyé sa
+voiture en lui donnant l'ordre pour deux heures; mais, par bonheur, le
+palais Bracciano, qui donne d'un côté rue du Cours et de l'autre place
+des Saints-Apôtres, est à dix minutes de chemin à peine de l'hôtel de
+Londres. En approchant de l'hôtel, Franz vit un homme debout au milieu
+de la rue, il ne douta pas un seul instant que ce ne fût le messager
+d'Albert. Cet homme était lui-même enveloppé d'un grand manteau. Il alla
+à lui; mais au grand étonnement de Franz, ce fut cet homme qui lui
+adressa la parole le premier.</p>
+
+<p>&laquo;Que me voulez-vous, Excellence? dit-il en faisant un pas en arrière
+comme un homme qui désire demeurer sur ses gardes.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas vous, demanda Franz, qui m'apportez une lettre du vicomte
+de Morcerf? </p>
+
+<p>&mdash;C'est Votre Excellence qui loge à l'hôtel de Pastrini?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Votre Excellence qui est le compagnon de voyage du vicomte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle Votre Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Le baron Franz d'Épinay.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien à Votre Excellence alors que cette lettre est adressée.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il une réponse? demanda Franz en lui prenant la lettre des
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, du moins votre ami l'espère bien.</p>
+
+<p>&mdash;Montez chez moi, alors, je vous la donnerai.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux l'attendre ici, dit en riant le messager.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence comprendra la chose quand elle aura lu la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vous retrouverai ici?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute.&raquo;</p>
+
+<p>Franz rentra; sur l'escalier il rencontra maître Pastrini.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien quoi? répondit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu l'homme qui désirait vous parler de la part de votre ami?
+demanda-t-il à Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai vu, répondit celui-ci, et il m'a remis cette lettre.
+Faites allumer chez moi, je vous prie.&raquo;</p>
+
+<p>L'aubergiste donna l'ordre à un domestique de précéder Franz avec une
+bougie. Le jeune homme avait trouvé à maître Pastrini un air effaré, et
+cet air ne lui avait donné qu'un désir plus grand de lire la lettre
+d'Albert: il s'approcha de la bougie aussitôt qu'elle fut allumée, et
+déplia le papier. La lettre était écrite de la main d'Albert et signée
+par lui. Franz la relut deux fois, tant il était loin de s'attendre à ce
+qu'elle contenait.</p>
+
+<p>La voici textuellement reproduite:</p>
+
+<p><i>&laquo;Cher ami, aussitôt la présente reçue, ayez l'obligeance de prendre
+dans mon portefeuille, que vous trouverez dans le tiroir carré du
+secrétaire, la lettre de crédit; joignez-y la vôtre si elle n'est pas
+suffisante. Courez chez Torlonia, prenez-y à l'instant même quatre mille
+piastres et remettez-les au porteur. Il est urgent que cette somme me
+soit adressée sans aucun retard.</i></p>
+
+<p>&laquo;<i>Je n'insiste pas davantage, comptant sur vous comme vous pourriez
+compter sur moi.</i></p>
+
+<p>&laquo;<i>P.-S. I believe now to italian banditti.</i></p>
+
+<p>&laquo;<i>Votre ami,</i></p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">&laquo;ALBERT DE MORCERF.&raquo;</span>
+</p>
+
+<p>Au-dessous de ces lignes étaient écrits d'une main étrangère ces
+quelques mots italiens:</p>
+
+<p><i>&raquo;Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie
+mani, alle sette il comte Alberto avrà cessato di vivere.</i></p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 8em;">&laquo;LUIGI VAMPA.&raquo;</span>
+</p>
+
+<p class="noindent">
+[Si, à six heures du matin, les quatre mille
+piastres ne sont point entre mes mains, à sept heures,
+le vicomte Albert de Morcerf aura cessé d'exister.]</p>
+
+<p>Cette seconde signature expliqua tout à Franz, qui comprit la
+répugnance du messager à monter chez lui; la rue lui paraissait plus
+sûre que la chambre de Franz. Albert était tombé entre les mains du
+fameux chef de bandits à l'existence duquel il s'était si longtemps
+refusé de croire.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de temps à perdre. Il courut au secrétaire, l'ouvrit,
+dans le tiroir indiqué trouva le portefeuille, et dans le portefeuille
+la lettre de crédit: elle était en tout de six mille piastres, mais sur
+ces six mille piastres Albert en avait déjà dépensé trois mille. Quant à
+Franz, il n'avait aucune lettre de crédit; comme il habitait Florence,
+et qu'il était venu à Rome pour passer sept à huit jours seulement, il
+avait pris une centaine de louis, et de ces cent louis il en restait
+cinquante tout au plus. </p>
+
+<p>Il s'en fallait donc de sept à huit cents piastres pour qu'à eux deux
+Franz et Albert pussent réunir la somme demandée. Il est vrai que Franz
+pouvait compter, dans un cas pareil, sur l'obligeance de MM. Torlonia.</p>
+
+<p>Il se préparait donc à retourner au palais Bracciano sans perdre un
+instant, quand tout à coup une idée lumineuse traversa son esprit.</p>
+
+<p>Il songea au comte de Monte-Cristo. Franz allait donner l'ordre qu'on
+fît venir maître Pastrini, lorsqu'il le vit apparaître en personne sur
+le seuil de sa porte.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher monsieur Pastrini, lui dit-il vivement, croyez-vous que le
+comte soit chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence, il vient de rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il eu le temps de se mettre au lit?</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sonnez à sa porte, je vous prie, et demandez-lui pour moi la
+permission de me présenter chez lui.&raquo;</p>
+
+<p>Maître Pastrini s'empressa de suivre les instructions qu'on lui donnait;
+cinq minutes après il était de retour.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte attend Votre Excellence&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Franz traversa le carré, un domestique l'introduisit chez le comte. Il
+était dans un petit cabinet que Franz n'avait pas encore vu, et qui
+était entouré de divans. Le comte vint au-devant de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! quel bon vent vous amène à cette heure, lui dit-il; viendriez-vous
+me demander à souper, par hasard? Ce serait pardieu bien aimable à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je viens pour vous parler d'une affaire grave.</p>
+
+<p>&mdash;D'une affaire! dit le comte en regardant Franz de ce regard profond
+qui lui était habituel; et de quelle affaire? </p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous seuls?&raquo;</p>
+
+<p>Le comte alla à la porte et revint.</p>
+
+<p>&laquo;Parfaitement seuls&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Franz lui présenta la lettre d'Albert.</p>
+
+<p>&laquo;Lisez&raquo;, lui dit-il.</p>
+
+<p>Le comte lut la lettre.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! fit-il. </p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous pris connaissance du post-scriptum?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, je vois bien:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie
+mani, alle sette il comte Alberto avrà cessato di vivere.</i></p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 8em;">&laquo;LUIGI VAMPA.&raquo;</span>
+</p>
+
+<p>&laquo;Que dites-vous de cela? demanda Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous la somme qu'on vous a demandée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moins huit cents piastres.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte alla à son secrétaire, l'ouvrit, et faisant glisser un tiroir
+plein d'or:</p>
+
+<p>&laquo;J'espère, dit-il à Franz, que vous ne me ferez pas l'injure de vous
+adresser à un autre qu'à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, au contraire, que je suis venu droit à vous, dit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous en remercie; prenez.&raquo;</p>
+
+<p>Et il fit signe à Franz de puiser dans le tiroir. </p>
+
+<p>&laquo;Est-il bien nécessaire d'envoyer cette somme à Luigi Vampa? demanda le
+jeune homme en regardant à son tour fixement le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit-il, jugez-en vous-même, le post-scriptum est précis.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que si vous vous donniez la peine de chercher, vous
+trouveriez quelque moyen qui simplifierait beaucoup la négociation, dit
+Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel? demanda le comte étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, si nous allions trouver Luigi Vampa ensemble, je suis sûr
+qu'il ne vous refuserait pas la liberté d'Albert.</p>
+
+<p>&mdash;À moi? et quelle influence voulez-vous que j'aie sur ce bandit?</p>
+
+<p>&mdash;Ne venez-vous pas de lui rendre un de ces services qui ne s'oublient
+point?</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Ne venez-vous pas de sauver la vie à Peppino?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe? Je le sais.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte resta un instant muet et les sourcils froncés. </p>
+
+<p>&laquo;Et si j'allais trouver Vampa, vous m'accompagneriez?</p>
+
+<p>&mdash;Si ma compagnie ne vous était pas trop désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit; le temps est beau, une promenade dans la campagne de
+Rome ne peut que nous faire du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il prendre des armes?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile. Où est l'homme qui a apporté ce billet? </p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Il attend la réponse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut un peu savoir où nous allons; je vais l'appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, il n'a pas voulu monter.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, peut-être; mais, chez moi, il ne fera pas de difficultés.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte alla à la fenêtre du cabinet qui donnait sur la rue, et siffla
+d'une certaine façon. L'homme au manteau se détacha de la muraille et
+s'avança jusqu'au milieu de la rue.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Salite!&raquo;</i> dit le comte, du ton dont il aurait donné un ordre à un
+domestique.</p>
+
+<p>Le messager obéit sans retard, sans hésitation, avec empressement même,
+et, franchissant les quatre marches du perron, entra dans l'hôtel. Cinq
+secondes après, il était à la porte du cabinet.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est toi, Peppino!&raquo; dit le comte.</p>
+
+<p>Mais Peppino, au lieu de répondre, se jeta à genoux, saisit la main du
+comte et y appliqua ses lèvres à plusieurs reprises. </p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! dit le comte, tu n'as pas encore oublié que je t'ai sauvé la
+vie! C'est étrange, il y a pourtant, aujourd'hui huit jours de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence, et je ne l'oublierai jamais, répondit Peppino avec
+l'accent d'une profonde reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, c'est bien long! mais enfin c'est déjà beaucoup que tu le
+croies. Relève-toi et réponds.&raquo;</p>
+
+<p>Peppino jeta un coup d'œil inquiet sur Franz.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! tu peux parler devant Son Excellence, dit-il, c'est un de mes
+amis.</p>
+
+<p>&laquo;Vous permettez que je vous donne ce titre, dit en français le comte en
+se tournant du côté de Franz; il est nécessaire pour exciter la
+confiance de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez parler devant moi, reprit Franz, je suis un ami du comte.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure, dit Peppino en se retournant à son tour vers le
+comte; que Votre Excellence m'interroge, et je répondrai.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le vicomte Albert est-il tombé entre les mains de Luigi?</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, la calèche du Français a croisé plusieurs fois celle où
+était Teresa.</p>
+
+<p>&mdash;La maîtresse du chef?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Le Français lui a fait les yeux doux, Teresa s'est amusée à lui
+répondre; le Français lui a jeté des bouquets, elle lui en a rendu: tout
+cela, bien entendu, du consentement du chef, qui était dans la même
+calèche.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Franz, Luigi Vampa était dans la calèche des
+paysannes romaines?</p>
+
+<p>&mdash;C'était lui qui conduisait, déguisé en cocher, répondit Peppino. </p>
+
+<p>&mdash;Après? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, après, le Français se démasqua; Teresa toujours du
+consentement du chef, en fit autant; le Français demanda un rendez-vous,
+Teresa accorda le rendez-vous demandé; seulement, au lieu de Teresa, ce
+fut Beppo qui se trouva sur les marches de l'église San-Giacomo.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! interrompit encore Franz, cette paysanne qui lui a arraché
+son moccoletto?...</p>
+
+<p>&mdash;C'était un jeune garçon de quinze ans, répondit Peppino; mais il n'y a
+pas de honte pour votre ami à y avoir été pris; Beppo en a attrapé bien
+d'autres, allez.</p>
+
+<p>&mdash;Et Beppo l'a conduit hors des murs? dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, une calèche attendait au bout de la via Macello; Beppo est
+monté dedans en invitant le Français à le suivre; il ne se l'est pas
+fait dire deux fois. Il a galamment offert la droite à Beppo, et s'est
+placé près de lui. Beppo lui a annoncé alors qu'il allait le conduire à
+une villa située à une lieue de Rome. Le Français a assuré Beppo qu'il
+était prêt à le suivre au bout du monde. Aussitôt le cocher a remonté la
+rue di Ripetta, a gagné la porte San-Paolo; et à deux cents pas dans la
+campagne, comme le Français devenait trop entreprenant, ma foi, Beppo
+lui a mis une paire de pistolets sur la gorge; aussitôt le cocher a
+arrêté ses chevaux, s'est retourné sur son siège et en a fait autant. En
+même temps quatre des nôtres, qui étaient cachés sur les bords de
+l'Almo, se sont élancés aux portières. Le Français avait bonne envie de
+se détendre, il a même un peu étranglé Beppo, à ce que j'ai entendu
+dire, mais il n'y avait rien à faire contre cinq hommes armés. Il a bien
+fallu se rendre; on l'a fait descendre de voiture, on a suivi les bords
+de la petite rivière, et on l'a conduit à Teresa et à Luigi, qui
+l'attendaient dans les catacombes de Saint-Sébastien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, dit le comte en se tournant du côté de Franz, il me
+semble qu'elle en vaut bien une autre, cette histoire. Qu'en dites-vous,
+vous qui êtes connaisseur?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que je la trouverais fort drôle, répondit Franz, si elle était
+arrivée à un autre qu'à ce pauvre Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit le comte, que si vous ne m'aviez pas trouvé là,
+c'était une bonne fortune qui coûtait un peu cher à votre ami; mais,
+rassurez-vous, il en sera quitte pour la peur.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous allons toujours le chercher? demanda Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! d'autant plus qu'il est dans un endroit fort pittoresque.
+Connaissez-vous les catacombes de Saint-Sébastien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'y suis jamais descendu, mais je me promettais d'y descendre
+un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voici l'occasion toute trouvée et il serait difficile d'en
+rencontrer une autre meilleure. Avez-vous votre voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien; on a l'habitude de m'en tenir une tout attelée,
+nuit et jour.</p>
+
+<p>&mdash;Tout attelée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis un être fort capricieux; il faut vous dire que parfois en
+me levant, à la fin de mon dîner, au milieu de la nuit, il me prend
+l'envie de partir pour un point du monde quelconque, et je pars.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte sonna un coup, son valet de chambre parut.</p>
+
+<p>&laquo;Faites sortir la voiture de la remise, dit-il, et ôtez en les pistolets
+qui sont dans les poches, il est inutile de réveiller le cocher, Ali
+conduira.&raquo;</p>
+
+<p>Au bout d'un instant on entendit le bruit de la voiture qui s'arrêtait
+devant la porte.</p>
+
+<p>Le comte tira sa montre.</p>
+
+<p>&laquo;Minuit et demi, dit-il, nous aurions pu partir d'ici à cinq heures du
+matin et arriver encore à temps; mais peut-être ce retard aurait-il fait
+passer une mauvaise nuit à votre compagnon, il vaut donc mieux aller
+tout courant le tirer des mains des infidèles. Êtes-vous toujours
+décidé à m'accompagner?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, venez alors.&raquo;</p>
+
+<p>Franz et le comte sortirent, suivis de Peppino.</p>
+
+<p>À la porte, ils trouvèrent la voiture. Ali était sur le siège. Franz
+reconnut l'esclave muet de la grotte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Franz et le comte montèrent dans la voiture, qui était un coupé, Peppino
+se plaça près d'Ali, et l'on partit au galop. Ali avait reçu des ordres
+d'avance, car il prit la rue du Cours, traversa le Campo Vaccino,
+remonta la strada San-Gregorio et arriva à la porte Saint-Sébastien; là
+le concierge voulut faire quelques difficultés, mais le comte de
+Monte-Cristo présenta une autorisation du gouverneur de Rome d'entrer
+dans la ville et d'en sortir à toute heure du jour et de la nuit; la
+herse fut donc levée, le concierge reçut un louis pour sa peine, et l'on
+passa.</p>
+
+<p>La route que suivait la voiture était l'ancienne voie Appienne, toute
+bordée de tombeaux. De temps en temps, au clair de la lune qui
+commençait à se lever, il semblait à Franz voir comme une sentinelle se
+détacher d'une ruine, mais aussitôt, à un signe échangé entre Peppino et
+cette sentinelle, elle rentrait dans l'ombre et disparaissait.</p>
+
+<p>Un peu avant le cirque de Caracalla, la voiture s'arrêta, Peppino vint
+ouvrir la portière, et le comte et Franz descendirent.</p>
+
+<p>&laquo;Dans dix minutes, dit le comte à son compagnon, nous serons arrivés.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il prit Peppino à part, lui donna un ordre tout bas, et Peppino
+partit après s'être muni d'une torche que l'on tira du coffre du coupé.</p>
+
+<p>Cinq minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Franz vit le berger
+s'enfoncer par un petit sentier au milieu des mouvements de terrain qui
+forment le sol convulsionné de la plaine de Rome, et disparaître dans
+ces hautes herbes rougeâtres qui semblent la crinière hérissée de
+quelque lion gigantesque. </p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit le comte, suivons-le.&raquo;</p>
+
+<p>Franz et le comte s'engagèrent à leur tour dans le même sentier qui, au
+bout de cent pas, les conduisit par une pente inclinée au fond d'une
+petite vallée.</p>
+
+<p>Bientôt on aperçut deux hommes causant dans l'ombre.</p>
+
+<p>&laquo;Devons-nous continuer d'avancer? demanda Franz au comte, ou faut-il
+attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Marchons; Peppino doit avoir prévenu la sentinelle de notre arrivée.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, l'un de ces deux hommes était Peppino, l'autre était un
+bandit placé en vedette.</p>
+
+<p>Franz et le comte s'approchèrent; le bandit salua.</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, dit Peppino en s'adressant au comte, si vous voulez me
+suivre, l'ouverture des catacombes est à deux pas d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le comte, marche devant.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, derrière un massif de buissons et au milieu de quelques roches
+s'offrait une ouverture par laquelle un homme pouvait à peine passer.</p>
+
+<p>Peppino se glissa le premier par cette gerçure, mais à peine eut-il
+fait quelques pas que le passage souterrain s'élargit. Alors il
+s'arrêta, alluma sa torche et se retourna pour voir s'il était suivi.</p>
+
+<p>Le comte s'était engagé le premier dans une espèce de soupirail, et
+Franz venait après lui.</p>
+
+<p>Le terrain s'enfonçait par une pente douce et s'élargissait à mesure que
+l'on avançait; mais cependant Franz et le comte étaient encore forcés de
+marcher courbés et eussent eu peine à passer deux de front. Ils firent
+encore cent cinquante pas ainsi, puis ils furent arrêtés par le cri de:
+<i>Qui vive</i>?</p>
+
+<p>En même temps ils virent au milieu de l'obscurité briller sur le canon
+d'une carabine le reflet de leur propre torche.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Ami</i>!&raquo; dit Peppino.</p>
+
+<p>Et il s'avança seul et dit quelques mots à voix basse à cette seconde
+sentinelle, qui, comme la première, salua en faisant signe aux visiteurs
+nocturnes qu'ils pouvaient continuer leur chemin.</p>
+
+<p>Derrière la sentinelle était un escalier d'une vingtaine de marches;
+Franz et le comte descendirent les vingt marches, et se trouvèrent dans
+une espèce de carrefour mortuaire. Cinq routes divergeaient comme les
+rayons d'une étoile, et les parois des murailles creusées de niches
+superposées ayant la forme de cercueils, indiquaient que l'on était
+entré enfin dans les catacombes.</p>
+
+<p>Dans l'une de ces cavités, dont il était impossible de distinguer
+l'étendue, on voyait, le jour, quelques reflets de lumière.</p>
+
+<p>Le comte posa la main sur l'épaule de Franz.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous voir un camp de bandits au repos? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, venez avec moi.... Peppino, éteins la torche.&raquo;</p>
+
+<p>Peppino obéit, et Franz et le comte se trouvèrent dans la plus profonde
+obscurité; seulement, à cinquante pas à peu près en avant d'eux,
+continuèrent de danser le long des murailles quelques lueurs rougeâtres
+devenues encore plus visibles depuis que Peppino avait éteint sa torche.</p>
+
+<p>Ils avancèrent silencieusement, le comte guidant Franz comme s'il avait
+eu cette singulière faculté de voir dans les ténèbres. Au reste, Franz
+lui-même distinguait plus facilement son chemin à mesure qu'il
+s'approchait de ces reflets qui leur servaient de guides.</p>
+
+<p>Trois arcades, dont celle du milieu servait de porte, leur donnaient
+passage.</p>
+
+<p>Ces arcades s'ouvraient d'un côté sur le corridor où étaient le comte
+et Franz, et de l'autre sur une grande chambre carrée tout entourée de
+niches pareilles à celles dont nous avons déjà parlé. Au milieu de cette
+chambre s'élevaient quatre pierres qui autrefois avaient servi d'autel,
+comme l'indiquait la croix qui les surmontait encore.</p>
+
+<p>Une seule lampe, posée sur un fût de colonne, éclairait d'une lumière
+pâle et vacillante l'étrange scène qui s'offrait aux yeux des deux
+visiteurs cachés dans l'ombre.</p>
+
+<p>Un homme était assis, le coude appuyé sur cette colonne, et lisait,
+tournant le dos aux arcades par l'ouverture desquelles les nouveaux
+arrivés le regardaient.</p>
+
+<p>C'était le chef de la bande, Luigi Vampa. </p>
+
+<p>Tout autour de lui, groupés selon leur caprice, couchés dans leurs
+manteaux ou adossés à une espèce de banc de pierre qui régnait tout
+autour du columbarium, on distinguait une vingtaine de brigands; chacun
+avait sa carabine à portée de la main.</p>
+
+<p>Au fond, silencieuse, à peine visible et pareille à une ombre, une
+sentinelle se promenait de long en large devant une espèce d'ouverture
+qu'on ne distinguait que parce que les ténèbres semblaient plus épaisses
+en cet endroit.</p>
+
+<p>Lorsque le comte crut que Franz avait suffisamment réjoui ses regards de
+ce pittoresque tableau, il porta le doigt à ses lèvres pour lui
+recommander le silence, et montant les trois marches qui conduisaient du
+corridor au columbarium, il entra dans la chambre par l'arcade du
+milieu et s'avança vers Vampa, qui était si profondément plongé dans sa
+lecture qu'il n'entendit point le bruit de ses pas.</p>
+
+<p>&laquo;Qui vive?&raquo; cria la sentinelle moins préoccupée, et qui vit à la lueur
+de la lampe une espèce d'ombre qui grandissait derrière son chef.</p>
+
+<p>À ce cri Vampa se leva vivement, tirant du même coup un pistolet de sa
+ceinture.</p>
+
+<p>En un instant tous les bandits furent sur pied, et vingt canons de
+carabine se dirigèrent sur le comte.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit tranquillement celui-ci d'une voix parfaitement calme et
+sans qu'un seul muscle de son visage bougeât; eh bien, mon cher Vampa,
+il me semble que voilà bien des frais pour recevoir un ami!</p>
+
+<p>&mdash;Armes bas!&raquo; cria le chef en faisant un signe impératif d'une main,
+tandis que de l'autre il ôtait respectueusement son chapeau.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers le singulier personnage qui dominait toute cette
+scène:</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, monsieur le comte, lui dit-il, mais j'étais si loin de
+m'attendre à l'honneur de votre visite, que je ne vous ai pas reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que vous avez la mémoire courte en toute chose, Vampa, dit
+le comte, et que non seulement vous oubliez le visage des gens, mais
+encore les conditions faites avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles conditions ai-je donc oubliées, monsieur le comte? demanda
+le bandit en homme qui, s'il a commis une erreur, ne demande pas mieux
+que de la réparer.</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas été convenu, dit le comte, que non seulement ma personne,
+mais encore celle de mes amis, vous seraient sacrées?</p>
+
+<p>&mdash;Et en quoi ai-je manqué au traité, Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez enlevé ce soir et vous avez transporté ici le vicomte
+Albert de Morcerf; eh bien, continua le comte avec un accent qui fit
+frissonner Franz, ce jeune homme est <i>de mes amis</i>, ce jeune homme loge
+dans le même hôtel que moi, ce jeune homme a fait Corso pendant huit
+jours dans ma propre calèche, et cependant, je vous le répète, vous
+l'avez enlevé, vous l'avez transporté ici, et, ajouta le comte en tirant
+la lettre de sa poche, vous l'avez mis à rançon comme s'il était le
+premier venu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu de cela, vous autres? dit le chef
+en se tournant vers ses hommes, qui reculèrent tous devant son regard;
+pourquoi m'avez-vous exposé ainsi à manquer à ma parole envers un homme
+comme M. le comte, qui tient notre vie à tous entre ses mains? Par le
+sang du Christ! si je croyais qu'un de vous eût su que le jeune homme
+était l'ami de Son Excellence, je lui brûlerais la cervelle de ma propre
+main. </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le comte en se retournant du côté de Franz, je vous avais
+bien dit qu'il y avait quelque erreur là-dessous.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas seul? demanda Vampa avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis avec la personne à qui cette lettre était adressée, et à qui
+j'ai voulu prouver que Luigi Vampa est un homme de parole. Venez,
+Excellence, dit-il à Franz, voilà Luigi Vampa qui va vous dire lui-même
+qu'il est désespéré de l'erreur qu'il vient de commettre.&raquo;</p>
+
+<p>Franz s'approcha; le chef fit quelques pas au-devant de Franz.</p>
+
+<p>&laquo;Soyez le bienvenu parmi nous, Excellence, lui dit-il; vous avez
+entendu ce que vient de dire le comte, et ce que je lui ai répondu:
+j'ajouterai que je ne voudrais pas, pour les quatre mille piastres
+auxquelles j'avais fixé la rançon de votre ami, que pareille chose fût
+arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Franz en regardant tout autour de lui avec inquiétude, où
+donc est le prisonnier? je ne le vois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne lui est rien arrivé, j'espère! demanda le comte en fronçant le
+sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Le prisonnier est là, dit Vampa en montrant de la main l'enfoncement
+devant lequel se promenait le bandit en faction, et je vais lui annoncer
+moi-même qu'il est libre.&raquo; </p>
+
+<p>Le chef s'avança vers l'endroit désigné par lui comme servant de prison
+à Albert, et Franz et le comte le suivirent.</p>
+
+<p>&laquo;Que fait le prisonnier? demanda Vampa à la sentinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, capitaine, répondit celle-ci, je n'en sais rien; depuis plus
+d'une heure, je ne l'ai pas entendu remuer.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Excellence!&raquo; dit Vampa.</p>
+
+<p>Le comte et Franz montèrent sept ou huit marches, toujours précédés par
+le chef, qui tira un verrou et poussa une porte.</p>
+
+<p>Alors, à la lueur d'une lampe pareille à celle qui éclairait le
+columbarium, on put voir Albert, enveloppé d'un manteau que lui avait
+prêté un des bandits, couché dans un coin et dormant du plus profond
+sommeil.</p>
+
+<p>&laquo;Allons! dit le comte souriant de ce sourire qui lui était particulier,
+pas mal pour un homme qui devait être fusillé à sept heures du matin.&raquo;</p>
+
+<p>Vampa regardait Albert endormi avec une certaine admiration; on voyait
+qu'il n'était pas insensible à cette preuve de courage.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez raison, monsieur le comte, dit-il, cet homme doit être de vos
+amis.&raquo;</p>
+
+<p>Puis s'approchant d'Albert et lui touchant l'épaule:</p>
+
+<p>&laquo;Excellence! dit-il, vous plaît-il de vous éveiller?&raquo;</p>
+
+<p>Albert étendit les bras, se frotta les paupières et ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! dit-il, c'est vous, capitaine! pardieu, vous auriez bien dû me
+laisser dormir; je faisais un rêve charmant: je rêvais que je dansais le
+galop chez Torlonia avec la comtesse G...!&raquo;</p>
+
+<p>Il tira sa montre, qu'il avait gardée pour juger lui-même le temps
+écoulé.</p>
+
+<p>&laquo;Une heure et demie du matin! dit-il, mais pourquoi diable
+m'éveillez-vous à cette heure-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous dire que vous êtes libre, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, reprit Albert avec une liberté d'esprit parfaite, retenez
+bien à l'avenir cette maxime de Napoléon le Grand: &laquo;Ne m'éveillez que
+pour les mauvaises nouvelles.&raquo; Si vous m'aviez laissé dormir, j'achevais
+mon galop, et je vous en aurais été reconnaissant toute ma vie.... On a
+donc payé ma rançon?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, comment suis-je libre?</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un, à qui je n'ai rien à refuser, est venu vous réclamer.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu, ce quelqu'un-là est bien aimable!&raquo;</p>
+
+<p>Albert regarda tout autour de lui et aperçut Franz.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, lui dit-il, c'est vous, mon cher Franz, qui poussez le
+dévouement jusque-là?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas moi, répondit Franz, mais notre voisin, M. le comte de
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Ah pardieu! monsieur le comte, dit gaiement Albert en rajustant sa
+cravate et ses manchettes, vous êtes un homme véritablement précieux, et
+j'espère que vous me regarderez comme votre éternel obligé, d'abord pour
+l'affaire de la voiture, ensuite pour celle-ci!&raquo; et il tendit la main au
+comte, qui frissonna au moment de lui donner la sienne, mais qui
+cependant la lui donna.</p>
+
+<p>Le bandit regardait toute cette scène d'un air stupéfait; il était
+évidemment habitué à voir ses prisonniers trembler devant lui, et voilà
+qu'il y en avait un dont l'humeur railleuse n'avait subi aucune
+altération: quant à Franz, il était enchanté qu'Albert eût soutenu, même
+vis-à-vis d'un bandit, l'honneur national. </p>
+
+<p>&laquo;Mon cher Albert, lui dit-il, si vous voulez vous hâter, nous aurons
+encore le temps d'aller finir la nuit chez Torlonia; vous prendrez votre
+galop où vous l'avez interrompu, de sorte que vous ne garderez aucune
+rancune au seigneur Luigi, qui s'est véritablement, dans toute cette
+affaire, conduit en galant homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, dit-il, vous avez raison, et nous pourrons y être à deux
+heures. Seigneur Luigi, continua Albert, y a-t-il quelque autre
+formalité à remplir pour prendre congé de Votre Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, monsieur, répondit le bandit, et vous êtes libre comme l'air.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, bonne et joyeuse vie; venez, messieurs, venez!</p>
+
+<p>Et Albert, suivi de Franz et du comte, descendit l'escalier et traversa
+la grande salle carrée; tous les bandits étaient debout et le chapeau à
+la main.</p>
+
+<p>&laquo;Peppino, dit le chef, donne-moi la torche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que faites-vous donc? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous reconduis, dit le capitaine; c'est bien le moindre honneur que
+je puisse rendre à Votre Excellence.&raquo;</p>
+
+<p>Et prenant la torche allumée des mains du pâtre, il marcha devant ses
+hôtes, non pas comme un valet qui accomplit une œuvre de servilité,
+mais comme un roi qui précède des ambassadeurs.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte il s'inclina.</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, monsieur le comte, dit-il, je vous renouvelle mes
+excuses, et j'espère que vous ne me gardez aucun ressentiment de ce qui
+vient d'arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher Vampa, dit le comte; d'ailleurs vous rachetez vos
+erreurs d'une façon si galante, qu'on est presque tenté de vous savoir
+gré de les avoir commises.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs! reprit le chef en se retournant du côté des jeunes gens,
+peut-être l'offre ne vous paraîtra-t-elle pas bien attrayante; mais,
+s'il vous prenait jamais envie de me faire une seconde visite, partout
+où je serai vous serez les bienvenus.&raquo;</p>
+
+<p>Franz et Albert saluèrent. Le comte sortit le premier, Albert ensuite,
+Franz restait le dernier.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Excellence a quelque chose à me demander? dit Vampa en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'avoue, répondit Franz, je serais curieux de savoir quel
+était l'ouvrage que vous lisiez avec tant d'attention quand nous sommes
+arrivés.</p>
+
+<p>&mdash;Les <i>Commentaires de César</i>, dit le bandit, c'est mon livre de
+prédilection. </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ne venez-vous pas? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, répondit Franz, me voilà!&raquo;</p>
+
+<p>Et il sortit à son tour du soupirail.</p>
+
+<p>On fit quelques pas dans la plaine.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! pardon! dit Albert en revenant en arrière, voulez-vous permettre,
+capitaine?</p>
+
+<p>Et il alluma son cigare à la torche de Vampa.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, monsieur le comte, dit-il, la plus grande diligence
+possible! je tiens énormément à aller finir ma nuit chez le duc de
+Bracciano.&raquo;</p>
+
+<p>On retrouva la voiture où on l'avait laissée; le comte dit un seul mot
+arabe à Ali, et les chevaux partirent à fond de train.</p>
+
+<p>Il était deux heures juste à la montre d'Albert quand les deux amis
+rentrèrent dans la salle de danse.</p>
+
+<p>Leur retour fit événement; mais, comme ils entraient ensemble, toutes
+les inquiétudes que l'on avait pu concevoir sur Albert cessèrent à
+l'instant même.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit le vicomte de Morcerf en s'avançant vers la comtesse, hier
+vous avez eu la bonté de me promettre un galop, je viens un peu tard
+réclamer cette gracieuse promesse; mais voilà mon ami, dont vous
+connaissez la véracité, qui vous affirmera qu'il n'y a pas de ma faute.&raquo;</p>
+
+<p>Et comme en ce moment la musique donnait le signal de la valse, Albert
+passa son bras autour de la taille de la comtesse et disparut avec elle
+dans le tourbillon des danseurs.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Franz songeait au singulier frissonnement qui avait
+passé par tout le corps du comte de Monte-Cristo au moment où il avait
+été en quelque sorte forcé de donner la main à Albert.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#table">XXXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le rendez-vous.</a></h3>
+
+<p>Le lendemain, en se levant, le premier mot d'Albert fut pour proposer à
+Franz d'aller faire une visite au comte; il l'avait déjà remercié la
+veille, mais il comprenait qu'un service comme celui qu'il lui avait
+rendu valait bien deux remerciements.</p>
+
+<p>Franz, qu'un attrait mêlé de terreur attirait vers le comte de
+Monte-Cristo, ne voulut pas le laisser aller seul chez cet homme et
+l'accompagna; tous deux furent introduits dans le salon: cinq minutes
+après, le comte parut.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, lui dit Albert en allant à lui, permettez-moi de
+vous répéter ce matin ce que je vous ai mal dit hier: c'est que je
+n'oublierai jamais dans quelle circonstance vous m'êtes venu en aide, et
+que je me souviendrai toujours que je vous dois la vie ou à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher voisin, répondit le comte en riant, vous vous exagérez vos
+obligations envers moi. Vous me devez une petite économie d'une
+vingtaine de mille francs sur votre budget de voyage et voilà tout; vous
+voyez bien que ce n'est pas la peine d'en parler. De votre côté,
+ajouta-t-il, recevez tous mes compliments, vous avez été adorable de
+sans-gêne et de laisser-aller.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, comte, dit Albert; je me suis figuré que je m'étais
+fait une mauvaise querelle et qu'un duel s'en était suivi, et j'ai voulu
+faire comprendre une chose à ces bandits: c'est qu'on se bat dans tous
+les pays du monde, mais qu'il n'y a que les Français qui se battent en
+riant. Néanmoins, comme mon obligation vis-à-vis de vous n'en est pas
+moins grande, je viens vous demander si, par moi, par mes amis et par
+mes connaissances, je ne pourrais pas vous être bon à quelque chose. Mon
+père, le comte de Morcerf, qui est d'origine espagnole, a une haute
+position en France et en Espagne, je viens me mettre, moi et tous les
+gens qui m'aiment, à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le comte, je vous avoue, monsieur de Morcerf, que
+j'attendais votre offre et que je l'accepte de grand cœur. J'avais
+déjà jeté mon dévolu sur vous pour vous demander un grand service.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais été à Paris! je ne connais pas Paris....</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! s'écria Albert, vous avez pu vivre jusqu'à présent sans voir
+Paris? c'est incroyable!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi, cependant; mais je sens comme vous qu'une plus longue
+ignorance de la capitale du monde intelligent est chose impossible. Il y
+a plus: peut-être même aurais-je fait ce voyage indispensable depuis
+longtemps, si j'avais connu quelqu'un qui pût m'introduire dans ce monde
+où je n'avais aucune relation. </p>
+
+<p>&mdash;Oh! un homme comme vous! s'écria Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bon, mais comme je ne me reconnais à moi-même d'autre
+mérite que de pouvoir faire concurrence comme millionnaire à M. Aguado
+ou à M. Rothschild, et que je ne vais pas à Paris pour jouer à la
+Bourse, cette petite circonstance m'a retenu. Maintenant votre offre me
+décide. Voyons, vous engagez-vous, mon cher monsieur de Morcerf (le
+comte accompagna ces mots d'un singulier sourire), vous engagez-vous,
+lorsque j'irai en France, à m'ouvrir les portes de ce monde où je serai
+aussi étranger qu'un Huron ou qu'un Cochinchinois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, monsieur le comte, à merveille et de grand cœur!
+répondit Albert; et d'autant plus volontiers (mon cher Franz, ne vous
+moquez pas trop de moi!) que je suis rappelé à Paris par une lettre que
+je reçois ce matin même et où il est question pour moi d'une alliance
+avec une maison fort agréable et qui a les meilleures relations dans le
+monde parisien.</p>
+
+<p>&mdash;Alliance par mariage? dit Franz en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui! Ainsi, quand vous reviendrez à Paris vous me
+trouverez homme posé et peut-être père de famille. Cela ira bien à ma
+gravité naturelle, n'est-ce pas? En tout cas, comte, je vous le répète,
+moi et les miens sommes à vous corps et âme.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, dit le comte, car je vous jure qu'il ne me manquait que
+cette occasion pour réaliser des projets que je rumine depuis
+longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>Franz ne douta point un instant que ces projets ne fussent ceux dont le
+comte avait laissé échapper un mot dans la grotte de Monte-Cristo, et il
+regarda le comte pendant qu'il disait ces paroles pour essayer de saisir
+sur sa physionomie quelque révélation de ces projets qui le conduisaient
+à Paris; mais il était bien difficile de pénétrer dans l'âme de cet
+homme, surtout lorsqu'il la voilait avec un sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, voyons, comte, reprit Albert enchanté d'avoir à produire un homme
+comme Monte-Cristo, n'est-ce pas là un de ces projets en l'air, comme on
+en fait mille en voyage, et qui, bâtis sur du sable, sont emportés au
+premier souffle du vent? </p>
+
+<p>&mdash;Non, d'honneur, dit le comte; je veux aller à Paris, il faut que j'y
+aille.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand y serez-vous vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Albert; oh! mon Dieu! dans quinze jours ou trois semaines au
+plus tard; le temps de revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le comte, je vous donne trois mois; vous voyez que je
+vous fais la mesure large.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans trois mois, s'écria Albert avec joie, vous venez frapper à ma
+porte?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un rendez-vous jour pour jour, heure pour heure? dit le
+comte, je vous préviens que je suis d'une exactitude désespérante.</p>
+
+<p>&mdash;Jour pour jour, heure pour heure, dit Albert; cela me va à merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit. Il étendit la main vers un calendrier suspendu près de
+la glace. Nous sommes aujourd'hui, dit-il, le 21 février (il tira sa
+montre); il est dix heures et demie du matin. Voulez-vous m'attendre le
+21 mai prochain, à dix heures et demie du matin? </p>
+
+<p>&mdash;À merveille! dit Albert, le déjeuner sera prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous demeurez?</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Helder, n&deg; 27.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes chez vous en garçon, je ne vous gênerai pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'habite dans l'hôtel de mon père, mais un pavillon au fond de la cour
+entièrement séparé.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte prit ses tablettes et écrivit: &laquo;Rue du Helder, n&deg; 27, 21 mai,
+à dix heures et demie du matin.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, dit le comte en remettant ses tablettes dans sa poche,
+soyez tranquille, l'aiguille de votre pendule ne sera pas plus exacte
+que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous reverrai avant mon départ? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon: quand partez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je pars demain, à cinq heures du soir.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vous dis adieu. J'ai affaire à Naples et ne serai de
+retour ici que samedi soir ou dimanche matin. Et vous, demanda le comte
+à Franz, partez-vous aussi, monsieur le baron? </p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la France?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour Venise. Je reste encore un an ou deux en Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous verrons donc pas à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Je crains de ne pas avoir cet honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, messieurs, bon voyage&raquo;, dit le comte aux deux amis en leur
+tendant à chacun une main.</p>
+
+<p>C'était la première fois que Franz touchait la main de cet homme; il
+tressaillit, car elle était glacée comme celle d'un mort.</p>
+
+<p>&laquo;Une dernière fois, dit Albert, c'est bien arrêté, sur parole d'honneur,
+n'est-ce pas? rue du Helder, n&deg; 27, le 21 mai, à dix heures et demie du
+matin?</p>
+
+<p>&mdash;Le 21 mai, à dix heures et demie du matin, rue du Helder, n&deg; 27&raquo;,
+reprit le comte.</p>
+
+<p>Sur quoi les deux jeunes gens saluèrent le comte et sortirent.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous donc? dit en rentrant chez lui Albert à Franz, vous avez
+l'air tout soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Franz, je vous l'avoue, le comte est un homme singulier, et
+je vois avec inquiétude ce rendez-vous qu'il vous a donné à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Ce rendez-vous... avec inquiétude! Ah çà! mais êtes-vous fou, mon cher
+Franz? s'écria Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, dit Franz, fou ou non, c'est ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, reprit Albert, et je suis bien aise que l'occasion se
+présente de vous dire cela, mais je vous ai toujours trouvé assez froid
+pour le comte, que, de son côté, j'ai toujours trouvé parfait, au
+contraire, pour nous. Avez-vous quelque chose de particulier contre lui?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;L'aviez-vous vu déjà quelque part avant de le rencontrer ici?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Me promettez-vous de ne pas dire un mot de ce que je vais vous
+raconter?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur? </p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Écoutez donc.</p>
+
+<p>Et alors Franz raconta à Albert son excursion à l'île de Monte-Cristo,
+comment il y avait trouvé un équipage de contrebandiers, et au milieu de
+cet équipage deux bandits corses. Il s'appesantit sur toutes les
+circonstances de l'hospitalité féerique que le comte lui avait donnée
+dans sa grotte des <i>Mille et une Nuits</i>; il lui raconta le souper, le
+haschich, les statues, la réalité et le rêve, et comment à son réveil il
+ne restait plus comme preuve et comme souvenir de tous ces événements
+que ce petit yacht, faisant à l'horizon voile pour Porto-Vecchio. </p>
+
+<p>Puis il passa à Rome, à la nuit du Colisée, à la conversation qu'il
+avait entendue entre lui et Vampa, conversation relative à Peppino, et
+dans laquelle le comte avait promis d'obtenir la grâce du bandit,
+promesse qu'il avait si bien tenue, ainsi que nos lecteurs ont pu en
+juger.</p>
+
+<p>Enfin, il en arriva à l'aventure de la nuit précédente, à l'embarras où
+il s'était trouvé en voyant qu'il lui manquait pour compléter la somme
+six ou sept cents piastres; enfin à l'idée qu'il avait eue de s'adresser
+au comte, idée qui avait eu à la fois un résultat si pittoresque et si
+satisfaisant.</p>
+
+<p>Albert écoutait Franz de toutes ses oreilles.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, lui dit-il quand il eut fini, où voyez-vous dans tout cela
+quelque chose à reprendre? Le comte est voyageur, le comte a un bâtiment
+à lui, parce qu'il est riche. Allez à Portsmouth ou à Southampton, vous
+verrez les ports encombrés de yachts appartenant à de riches Anglais qui
+ont la même fantaisie. Pour savoir où s'arrêter dans ses excursions,
+pour ne pas manger cette affreuse cuisine qui nous empoisonne, moi
+depuis quatre mois, vous depuis quatre ans pour ne pas coucher dans ces
+abominables lits où l'on ne peut dormir, il se fait meubler un
+pied-à-terre à Monte-Cristo: quand son pied-à-terre est meublé, il
+craint que le gouvernement toscan ne lui donne congé et que ses dépenses
+ne soient perdues, alors il achète l'île et en prend le nom. Mon cher,
+fouillez dans votre souvenir, et dites-moi combien de gens de votre
+connaissance prennent le nom des propriétés qu'ils n'ont jamais eues. </p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Franz à Albert, les bandits corses qui se trouvent dans son
+équipage?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Vous savez mieux que personne,
+n'est-ce pas, que les bandits corses ne sont pas des voleurs, mais
+purement et simplement des fugitifs que quelque vendetta a exilés de
+leur ville ou de leur village; on peut donc les voir sans se
+compromettre: quant à moi, je déclare que si jamais je vais en Corse,
+avant de me faire présenter au gouverneur et au préfet, je me fais
+présenter aux bandits de Colomba, si toutefois on peut mettre la main
+dessus; je les trouve charmants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Vampa et sa troupe, reprit Franz; ceux-là sont des bandits qui
+arrêtent pour voler; vous ne le niez pas, je l'espère. Que dites-vous
+de l'influence du comte sur de pareils hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai, mon cher, que, comme selon toute probabilité je dois la vie
+à cette influence, ce n'est point à moi à la critiquer de trop près.
+Ainsi donc, au lieu de lui en faire comme vous un crime capital, vous
+trouverez bon que je l'excuse, sinon de m'avoir sauvé la vie, ce qui est
+peut-être un peu exagéré mais du moins de m'avoir épargné quatre mille
+piastres, qui font bel et bien vingt-quatre mille livres de notre
+monnaie, somme à laquelle on ne m'aurait certes pas estimé en France; ce
+qui prouve, ajouta Albert en riant, que nul n'est prophète en son pays.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà justement; de quel pays est le comte? quelle langue
+parle-t-il? quels sont ses moyens d'existence? d'où lui vient son
+immense fortune? quelle a été cette première partie de sa vie
+mystérieuse et inconnue qui a répandu sur la seconde cette teinte sombre
+et misanthropique? Voilà, à votre place, ce que je voudrais savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Franz, reprit Albert, quand en recevant ma lettre vous avez
+vu que nous avions besoin de l'influence du comte, vous avez été lui
+dire: &laquo;Albert de Morcerf, mon ami, court un danger; aidez-moi à le tirer
+de ce danger!&raquo; n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous a-t-il demandé: &laquo;Qu'est-ce que M. Albert de Morcerf? d'où
+lui vient son nom? d'où lui vient sa fortune? quels sont ses moyens
+d'existence? quel est son pays? où est-il né?&raquo; Vous a-t-il demandé tout
+cela, dites?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu, voilà tout. Il m'a tiré des mains de M. Vampa; où, malgré
+mes apparences pleines de désinvolture, comme vous dites, je faisais
+fort mauvaise figure, je l'avoue. Eh bien, mon cher, quand en échange
+d'un pareil service il me demande de faire pour lui ce qu'on fait tous
+les jours pour le premier prince russe ou italien qui passe par Paris,
+c'est-à-dire de le présenter dans le monde, vous voulez que je lui
+refuse cela! Allons donc vous êtes fou.&raquo;</p>
+
+<p>Il faut dire que, contre l'habitude, toutes les bonnes raisons étaient
+cette fois du côté d'Albert.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, reprit Franz avec un soupir, faites comme vous voudrez, mon cher
+vicomte; car tout ce que vous me dites là est fort spécieux, je l'avoue;
+mais il n'en est pas moins vrai que le comte de Monte-Cristo est un
+homme étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Monte-Cristo est un philanthrope. Il ne vous a pas dit
+dans quel but il venait à Paris. Eh bien, il vient pour concourir aux
+prix Montyon; et s'il ne lui faut que ma voix pour qu'il les obtienne,
+et l'influence de ce monsieur si laid qui les fait obtenir, eh bien, je
+lui donnerai l'une et je lui garantirai l'autre. Sur ce, mon cher Franz,
+ne parlons plus de cela, mettons-nous à table et allons faire une
+dernière visite à Saint-Pierre.&raquo;</p>
+
+<p>Il fut fait comme disait Albert, et le lendemain, à cinq heures de
+l'après-midi, les deux jeunes gens se quittaient, Albert de Morcerf pour
+revenir à Paris, Franz d'Épinay pour aller passer une quinzaine de jours
+à Venise.</p>
+
+<p>Mais, avant de monter en voiture, Albert remit encore au garçon de
+l'hôtel, tant il avait peur que son convive ne manquât au rendez-vous,
+une carte pour le comte de Monte-Cristo, sur laquelle au-dessous de ces
+mots: &laquo;Vicomte Albert de Morcerf&raquo;, il y avait écrit au crayon:</p>
+
+<p><i>21 mai, à dix heures et demie du matin, 27, rue du Helder.</i></p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#table">XXXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les convives.</a></h3>
+
+<p>Dans cette maison de la rue du Helder, où Albert de Morcerf avait donné
+rendez-vous, à Rome, au comte de Monte-Cristo, tout se préparait dans la
+matinée du 21 mai pour faire honneur à la parole du jeune homme.</p>
+
+<p>Albert de Morcerf habitait un pavillon situé à l'angle d'une grande cour
+et faisant face à un autre bâtiment destiné aux communs. Deux fenêtres
+de ce pavillon seulement donnaient sur la rue, les autres étaient
+percées, trois sur la cour et deux autres en retour sur le jardin.</p>
+
+<p>Entre cette cour et ce jardin s'élevait, bâtie avec le mauvais goût de
+l'architecture impériale, l'habitation fashionable et vaste du comte et
+de la comtesse de Morcerf.</p>
+
+<p>Sur toute la largeur de la propriété régnait, donnant sur la rue, un mur
+surmonté, de distance en distance, de vases de fleurs, et coupé au
+milieu par une grande grille aux lances dorées, qui servait aux entrées
+d'apparat; une petite porte presque accolée à la loge du concierge
+donnait passage aux gens de service ou aux maîtres entrant ou sortant à
+pied.</p>
+
+<p>On devinait, dans ce choix du pavillon destiné à l'habitation d'Albert,
+la délicate prévoyance d'une mère qui, ne voulant pas se séparer de son
+fils, avait cependant compris qu'un jeune homme de l'âge du vicomte
+avait besoin de sa liberté tout entière. On y reconnaissait aussi, d'un
+autre côté, nous devons le dire, l'intelligent égo&iuml;sme du jeune homme,
+épris de cette vie libre et oisive, qui est celle des fils de famille,
+et qu'on lui dorait comme à l'oiseau sa cage.</p>
+
+<p>Par les deux fenêtres donnant sur la rue, Albert de Morcerf pouvait
+faire ses explorations au-dehors. La vue du dehors est si nécessaire aux
+jeunes gens qui veulent toujours voir le monde traverser leur horizon,
+cet horizon ne fût-il que celui de la rue! Puis son exploration faite,
+si cette exploration paraissait mériter un examen plus approfondi,
+Albert de Morcerf pouvait, pour se livrer à ses recherches, sortir par
+une petite porte faisant pendant à celle que nous avons indiquée près de
+la loge du portier, et qui mérite une mention particulière.</p>
+
+<p>C'était une petite porte qu'on eût dit oubliée de tout le monde depuis
+le jour où la maison avait été bâtie, et qu'on eût cru condamnée à tout
+jamais, tant elle semblait discrète et poudreuse, mais dont la serrure
+et les gonds, soigneusement huilés, annonçaient une pratique mystérieuse
+et suivie. Cette petite porte sournoise faisait concurrence aux deux
+autres et se moquait du concierge, à la vigilance et à la juridiction
+duquel elle échappait, s'ouvrant comme la fameuse porte de la caverne
+des <i>Mille et une Nuits</i>, comme la Sésame enchantée d'Ali-Baba, au moyen
+de quelques mots cabalistiques, ou de quelques grattements convenus,
+prononcés par les plus douces voix ou opérés par les doigts les plus
+effilés du monde.</p>
+
+<p>Au bout d'un corridor vaste et calme, auquel communiquait cette petite
+porte et qui faisait antichambre, s'ouvrait, à droite, la salle à manger
+d'Albert donnant sur la cour, et, à gauche, son petit salon donnant sur
+le jardin. Des massifs, des plantes grimpantes s'élargissant en éventail
+devant les fenêtres, cachaient à la cour et au jardin l'intérieur de ces
+deux pièces, les seules placées au rez-de-chaussée comme elles
+l'étaient, où pussent pénétrer les regards indiscrets.</p>
+
+<p>Au premier, ces deux pièces se répétaient, enrichies d'une troisième,
+prise sur l'antichambre. Ces trois pièces étaient un salon, une chambre
+à coucher et un boudoir. </p>
+
+<p>Le salon d'en bas n'était qu'une espèce de divan algérien destiné aux
+fumeurs.</p>
+
+<p>Le boudoir du premier donnait dans la chambre à coucher, et, par une
+porte invisible, communiquait avec l'escalier. On voit que toutes les
+mesures de précaution étaient prises.</p>
+
+<p>Au-dessus de ce premier étage régnait un vaste atelier, que l'on avait
+agrandi en jetant bas murailles et cloisons, pandémonium que l'artiste
+disputait au dandy. Là se réfugiaient et s'entassaient tous les caprices
+successifs d'Albert, les cors de chasse, les basses, les flûtes, un
+orchestre complet, car Albert avait eu un instant, non pas le goût, mais
+la fantaisie de la musique; les chevalets, les palettes, les pastels,
+car à la fantaisie de la musique avait succédé la fatuité de la
+peinture; enfin les fleurets, les gants de boxe, les espadons et les
+cannes de tout genre; car enfin, suivant les traditions des jeunes gens
+à la mode de l'époque où nous sommes arrivés, Albert de Morcerf
+cultivait, avec infiniment plus de persévérance qu'il n'avait fait de la
+musique et de la peinture, ces trois arts qui complètent l'éducation
+léonine, c'est-à-dire l'escrime, la boxe et le bâton, et il recevait
+successivement dans cette pièce, destinée à tous les exercices du corps,
+Grisier, Cooks et Charles Leboucher.</p>
+
+<p>Le reste des meubles de cette pièce privilégiée étaient de vieux bahuts
+du temps de François I<sup>er</sup>, bahuts pleins de porcelaines de Chine, de
+vases du Japon, de fa&iuml;ences de Luca della Robbia et de plats de Bernard
+de Palissy; d'antiques fauteuils où s'étaient peut-être assis Henri IV
+ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car deux de ces fauteuils, ornés d'un
+écusson sculpté où brillaient sur l'azur les trois fleurs de lis de
+France surmontées d'une couronne royale, sortaient visiblement des
+garde-meubles du Louvre, ou tout au moins de celui de quelque château
+royal. Sur ces fauteuils aux fonds sombres et sévères, étaient jetées
+pêle-mêle de riches étoffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la
+Perse ou écloses sous les doigts des femmes de Calcutta ou de
+Chandernagor. Ce que faisaient là ces étoffes, on n'eût pas pu le dire;
+elles attendaient, en récréant les yeux, une destination inconnue à leur
+propriétaire lui-même, et, en attendant, elles illuminaient
+l'appartement de leurs reflets soyeux et dorés.</p>
+
+<p>À la place la plus apparente se dressait un piano, taillé par Roller et
+Blanchet dans du bois de rose, piano à la taille de nos salons de
+Lilliputiens, renfermant cependant un orchestre dans son étroite et
+sonore cavité, et gémissant sous le poids des chefs-d'œuvre de
+Beethoven, de Weber, de Mozart, d'Haydn, de Grétry et de Porpora.</p>
+
+<p>Puis, partout, le long des murailles, au-dessus des portes, au plafond,
+des épées, des poignards, des criks, des masses, des haches, des armures
+complètes dorées, damasquinées, incrustées; des herbiers, des blocs de
+minéraux, des oiseaux bourrés de crin, ouvrant pour un vol immobile
+leurs ailes couleur de feu et leur bec qu'ils ne ferment jamais.</p>
+
+<p>Il va sans dire que cette pièce était la pièce de prédilection d'Albert.</p>
+
+<p>Cependant, le jour du rendez-vous, le jeune homme, en demi-toilette,
+avait établi son quartier général dans le petit salon du
+rez-de-chaussée. Là, sur une table entourée à distance d'un divan large
+et moelleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac jaune de
+Pétersbourg, jusqu'au tabac noir du Sina&iuml;, en passant par le maryland,
+le porto-rico et le latakiéh, resplendissaient dans les pots de fa&iuml;ence
+craquelée qu'adorent les Hollandais. À côté d'eux, dans des cases de
+bois odorant, étaient rangés, par ordre de taille et de qualité, les
+puros, les régalias, les havanes et les manilles; enfin dans une armoire
+tout ouverte, une collection de pipes allemandes, de chibouques aux
+bouquins d'ambre, ornées de corail, et de narguilés incrustés d'or, aux
+longs tuyaux de maroquin roulés comme des serpents, attendaient le
+caprice ou la sympathie des fumeurs. Albert avait présidé lui-même à
+l'arrangement ou plutôt au désordre symétrique qu'après le café, les
+convives d'un déjeuner moderne aiment à contempler à travers la vapeur
+qui s'échappe de leur bouche et qui monte au plafond en longues et
+capricieuses spirales.</p>
+
+<p>À dix heures moins un quart, un valet de chambre entra. C'était un petit
+groom de quinze ans, ne parlant qu'anglais et répondant au nom de John,
+tout le domestique de Morcerf. Bien entendu que dans les jours
+ordinaires le cuisinier de l'hôtel était à sa disposition, et que dans
+les grandes occasions le chasseur du comte l'était également.</p>
+
+<p>Ce valet de chambre, qui s'appelait Germain et qui jouissait de la
+confiance entière de son jeune maître, tenait à la main une liasse de
+journaux qu'il déposa sur une table, et un paquet de lettres qu'il remit
+à Albert.</p>
+
+<p>Albert jeta un coup d'œil distrait sur ces différentes missives, en
+choisit deux aux écritures fines et aux enveloppes parfumées, les
+décacheta et les lut avec une certaine attention.</p>
+
+<p>&laquo;Comment sont venues ces lettres? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'une est venue par la poste, l'autre a été apportée par le valet de
+chambre de Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Faites dire à Mme Danglars que j'accepte la place qu'elle m'offre dans
+sa loge.... Attendez donc... puis, dans la journée, vous passerez chez
+Rosa; vous lui direz que j'irai, comme elle m'y invite, souper avec
+elle en sortant de l'Opéra, et vous lui porterez six bouteilles de vins
+assortis, de Chypre, de Xérès, de Malaga, et un baril d'huîtres
+d'Ostende.... Prenez les huîtres chez Borel, et dites surtout que c'est
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;À quelle heure monsieur veut-il être servi?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure avons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures moins un quart.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, servez pour dix heures et demie précises. Debray sera
+peut-être forcé d'aller à son ministère.... Et d'ailleurs... (Albert
+consulta ses tablettes), c'est bien l'heure que j'ai indiquée au comte,
+le 21 mai, à dix heures et demie du matin, et quoique je ne fasse pas
+grand fond sur sa promesse, je veux être exact. À propos, savez-vous si
+Mme la comtesse est levée?</p>
+
+<p>&mdash;Si monsieur le vicomte le désire, je m'en informerai.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous lui demanderez une de ses caves à liqueurs, la mienne est
+incomplète, et vous lui direz que j'aurai l'honneur de passer chez elle
+vers trois heures, et que je lui fais demander la permission de lui
+présenter quelqu'un.&raquo;</p>
+
+<p>Le valet sorti, Albert se jeta sur le divan, déchira l'enveloppe de deux
+ou trois journaux, regarda les spectacles, fit la grimace en
+reconnaissant que l'on jouait un opéra et non un ballet, chercha
+vainement dans les annonces de parfumerie un opiat pour les dents dont
+on lui avait parlé, et rejeta l'une après l'autre les trois feuilles les
+plus courues de Paris, en murmurant au milieu d'un bâillement prolongé:</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, ces journaux deviennent de plus en plus assommants.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment une voiture légère s'arrêta devant la porte, et un instant
+après le valet de chambre rentra pour annoncer M. Lucien Debray. Un
+grand jeune homme blond, pâle, à l'œil gris et assuré, aux lèvres
+minces et froides, à l'habit bleu aux boutons d'or ciselés, à la cravate
+blanche, au lorgnon d'écaille suspendu par un fil de soie, et que, par
+un effort du nerf sourcilier et du nerf zygomatique, il parvenait à
+fixer de temps en temps dans la cavité de son œil droit, entra sans
+sourire, sans parler et d'un air demi-officiel.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, Lucien.... Bonjour! dit Albert. Ah! vous m'effrayez, mon cher,
+avec votre exactitude! Que dis-je? exactitude! Vous que je n'attendais
+que le dernier, vous arrivez à dix heures moins cinq minutes, lorsque le
+rendez-vous définitif n'est qu'à dix heures et demie! C'est miraculeux!
+Le ministère serait-il renversé, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Non, très cher, dit le jeune homme en s'incrustant dans le divan;
+rassurez-vous, nous chancelons toujours, mais nous ne tombons jamais, et
+je commence à croire que nous passons tout bonnement à l'inamovibilité,
+sans compter que les affaires de la Péninsule vont nous consolider tout
+à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est vrai, vous chassez don Carlos d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, très cher, ne confondons point, nous le ramenons de l'autre
+côté de la frontière de France, et nous lui offrons une hospitalité
+royale à Bourges.</p>
+
+<p>&mdash;À Bourges?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il n'a pas à se plaindre, que diable! Bourges est la capitale du
+roi Charles VII. Comment! vous ne saviez pas cela? C'est connu depuis
+hier de tout Paris, et avant-hier la chose avait déjà transpiré à la
+Bourse, car M. Danglars (je ne sais point par quel moyen cet homme sait
+les nouvelles en même temps que nous), car M. Danglars a joué à la
+hausse et a gagné un million.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, un ruban nouveau, à ce qu'il paraît; car je vois un liséré
+bleu ajouté à votre brochette?</p>
+
+<p>&mdash;Heu! ils m'ont envoyé la plaque de Charles III, répondit négligemment
+Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Allons ne faites donc pas l'indifférent, et avouez que la chose vous a
+fait plaisir à recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, comme complément de toilette, une plaque fait bien sur un
+habit noir boutonné, c'est élégant.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit Morcerf en souriant, on a l'air du prince de Galles ou du duc
+de Reichstadt.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc pourquoi vous me voyez si matin, très cher.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous avez la plaque de Charles III et que vous vouliez
+m'annoncer cette bonne nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Non; parce que j'ai passé la nuit à expédier des lettres: vingt-cinq
+dépêches diplomatiques. Rentré chez moi ce matin au jour, j'ai voulu
+dormir; mais le mal de tête m'a pris, et je me suis relevé pour monter à
+cheval une heure. À Boulogne, l'ennui et la faim m'ont saisi, deux
+ennemis qui vont rarement ensemble, et qui cependant se sont ligués
+contre moi: une espèce d'alliance carlos-républicaine; je me suis alors
+souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voilà: j'ai faim,
+nourrissez-moi; je m'ennuie, amusez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon devoir d'amphitryon, cher ami&raquo;, dit Albert en sonnant le
+valet de chambre, tandis que Lucien faisait sauter, avec le bout de sa
+badine à pomme d'or incrustée de turquoise, les journaux dépliés.
+&laquo;Germain, un verre de xérès et un biscuit. En attendant, mon cher
+Lucien, voici des cigares de contrebande, bien entendu; je vous engage à
+en goûter et à inviter votre ministre à nous en vendre de pareils, au
+lieu de ces espèces de feuilles de noyer qu'il condamne les bons
+citoyens à fumer.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! je m'en garderais bien. Du moment où ils vous viendraient du
+gouvernement vous n'en voudriez plus et les trouveriez exécrables.
+D'ailleurs, cela ne regarde point l'intérieur, cela regarde les
+finances: adressez-vous à M. Humann, section des contributions
+indirectes, corridor A, n&deg; 26.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, dit Albert, vous m'étonnez par l'étendue de vos
+connaissances. Mais prenez donc un cigare!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher vicomte, dit Lucien en allumant un manille à une bougie rose
+brûlant dans un bougeoir de vermeil et en se renversant sur le divan,
+ah! cher vicomte, que vous êtes heureux de n'avoir rien à faire! En
+vérité, vous ne connaissez pas votre bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Et que feriez-vous donc, mon cher pacificateur de royaumes, reprit
+Morcerf avec une légère ironie, si vous ne faisiez rien? Comment!
+secrétaire particulier d'un ministre, lancé à la fois dans la grande
+cabale européenne et dans les petites intrigues de Paris; ayant des
+rois, et, mieux que cela, des reines à protéger, des partis à réunir,
+des élections à diriger; faisant plus de votre cabinet avec votre plume
+et votre télégraphe, que Napoléon ne faisait de ses champs de bataille
+avec son épée et ses victoires; possédant vingt-cinq mille livres de
+rente en dehors de votre place; un cheval dont Château-Renaud vous a
+offert quatre cents louis, et que vous n'avez pas voulu donner; un
+tailleur qui ne vous manque jamais un pantalon; ayant l'Opéra, le
+Jockey-Club et le théâtre des Variétés, vous ne trouvez pas dans tout
+cela de quoi vous distraire? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En vous faisant faire une connaissance nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;En homme ou en femme?</p>
+
+<p>&mdash;En homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en connais déjà beaucoup!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'en connaissez pas comme celui dont je vous parle.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient-il donc? du bout du monde?</p>
+
+<p>&mdash;De plus loin peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Ah diable! j'espère qu'il n'apporte pas notre déjeuner? </p>
+
+<p>&mdash;Non, soyez tranquille, notre déjeuner se confectionne dans les
+cuisines maternelles. Mais vous avez donc faim?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'avoue, si humiliant que cela soit à dire. Mais j'ai dîné
+hier chez M. de Villefort; et avez-vous remarqué cela, cher ami? on dîne
+très mal chez tous ces gens du parquet; on dirait toujours qu'ils ont
+des remords.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu, dépréciez les dîners des autres, avec cela qu'on dîne
+bien chez vos ministres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais nous n'invitons pas les gens comme il faut, au moins; et si
+nous n'étions pas obligés de faire les honneurs de notre table à
+quelques croquants qui pensent et surtout qui votent bien, nous nous
+garderions comme de la peste de dîner chez nous, je vous prie de croire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher, prenez un second verre de xérès et un autre biscuit.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, votre vin d'Espagne est excellent; vous voyez bien que
+nous avons eu tout à fait raison de pacifier ce pays-là.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais don Carlos?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, don Carlos boira du vin de Bordeaux et dans dix ans nous
+marierons son fils à la petite reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui vous vaudra la Toison d'or, si vous êtes encore au ministère.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Albert, que vous avez adopté pour système ce matin de me
+nourrir de fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est encore ce qui amuse le mieux l'estomac, convenez-en; mais,
+tenez, justement j'entends la voix de Beauchamp dans l'antichambre, vous
+vous disputerez, cela vous fera prendre patience.</p>
+
+<p>&mdash;À propos de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;À propos de journaux. </p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher ami, dit Lucien avec un souverain mépris, est-ce que je lis
+les journaux!</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, alors vous vous disputerez bien davantage.</p>
+
+<p>&mdash;M. Beauchamp! annonça le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez! plume terrible! dit Albert en se levant et en allant
+au-devant du jeune homme. Tenez, voici Debray qui vous déteste sans vous
+lire, à ce qu'il dit du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Il a bien raison, dit Beauchamp, c'est comme moi, je le critique sans
+savoir ce qu'il fait. Bonjour, commandeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez déjà cela, répondit le secrétaire particulier en
+échangeant avec le journaliste une poignée de main et un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! reprit Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en dit-on dans le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel monde? Nous avons beaucoup de mondes en l'an de grâce 1838.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dans le monde critico-politique, dont vous êtes un des lions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on dit que c'est chose fort juste, et que vous semez assez de
+rouge pour qu'il pousse un peu de bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, pas mal, dit Lucien: pourquoi n'êtes vous pas des
+nôtres, mon cher Beauchamp? Ayant de l'esprit comme vous en avez, vous
+feriez fortune en trois ou quatre ans.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, je n'attends qu'une chose pour suivre votre conseil: c'est un
+ministère qui soit assuré pour six mois. Maintenant, un seul mot, mon
+cher Albert, car aussi bien faut-il que je laisse respirer le pauvre
+Lucien. Déjeunons-nous ou dînons-nous? J'ai la Chambre, moi. Tout n'est
+pas rose, comme vous le voyez, dans notre métier.</p>
+
+<p>&mdash;On déjeunera seulement; nous n'attendons plus que deux personnes, et
+l'on se mettra à table aussitôt qu'elles seront arrivées.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles sortes de personnes attendez-vous à déjeuner? dit
+Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Un gentilhomme et un diplomate, reprit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est l'affaire de deux petites heures pour le gentilhomme et de
+deux grandes heures pour le diplomate. Je reviendrai au dessert.
+Gardez-moi des fraises, du café et des cigares. Je mangerai une
+côtelette à la Chambre.</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, Beauchamp, car le gentilhomme fût-il un Montmorency,
+et le diplomate un Metternich, nous déjeunerons à dix heures et demie
+précises; en attendant faites comme Debray, goûtez mon xérès et mes
+biscuits.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, soit, je reste. Il faut absolument que je me distraie ce
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, vous voilà comme Debray! Il me semble cependant que lorsque le
+ministère est triste l'opposition doit être gaie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyez-vous, cher ami, c'est que vous ne savez point ce qui me
+menace. J'entendrai ce matin un discours de M. Danglars à la Chambre des
+députés, et ce soir, chez sa femme, une tragédie d'un pair de France. Le
+diable emporte le gouvernement constitutionnel! et puisque nous avions
+le choix, à ce qu'on dit, comment avons-nous choisi celui-là? </p>
+
+<p>&mdash;Je comprends; vous avez besoin de faire provision d'hilarité.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites donc pas de mal des discours de M. Danglars, dit Debray: il
+vote pour vous, il fait de l'opposition.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, pardieu, bien le mal! aussi j'attends que vous l'envoyiez
+discourir au Luxembourg pour en rire tout à mon aise.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Albert à Beauchamp, on voit bien que les affaires
+d'Espagne sont arrangées, vous êtes ce matin d'une aigreur révoltante.
+Rappelez-vous donc que la chronique parisienne parle d'un mariage entre
+moi et Mlle Eugénie Danglars. Je ne puis donc pas, en conscience, vous
+laisser mal parler de l'éloquence d'un homme qui doit me dire un jour:
+&laquo;Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux millions à ma fille.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais. Le roi a pu
+le faire baron, il pourra le faire pair, mais il ne le fera point
+gentilhomme, et le comte de Morcerf est une épée trop aristocratique
+pour consentir, moyennant deux pauvres millions, à une mésalliance. Le
+vicomte de Morcerf ne doit épouser qu'une marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Deux millions! c'est cependant joli! reprit Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le capital social d'un théâtre de boulevard ou d'un chemin de
+fer du jardin des Plantes à la Râpée.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le dire, Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et
+mariez-vous. Vous épousez l'étiquette d'un sac, n'est-ce pas? eh bien,
+que vous importe! mieux vaut alors sur cette étiquette un blason de
+moins et un zéro de plus; vous avez sept merlettes dans vos armes, vous
+en donnerez trois à votre femme et il vous en restera encore quatre.
+C'est une de plus qu'a M. de Guise, qui a failli être roi de France, et
+dont le cousin germain était empereur d'Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je crois que vous avez raison, Lucien, répondit distraitement
+Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Et certainement! D'ailleurs tout millionnaire est noble comme un
+bâtard, c'est-à-dire qu'il peut l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! ne dites pas cela, Debray, reprit en riant Beauchamp, car voici
+Château-Renaud qui, pour vous guérir de votre manie de paradoxer, vous
+passera au travers du corps l'épée de Renaud de Montauban, son ancêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Il dérogerait alors, répondit Lucien, car je suis vilain et très
+vilain.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'écria Beauchamp, voilà le ministère qui chante du Béranger, où
+allons-nous, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Château-Renaud! M. Maximilien Morrel! dit le valet de chambre,
+en annonçant deux nouveaux convives.</p>
+
+<p>&mdash;Complets alors! dit Beauchamp, et nous allons déjeuner; car, si je ne
+me trompe, vous n'attendiez plus que deux personnes, Albert?</p>
+
+<p>&mdash;Morrel! murmura Albert surpris; Morrel! qu'est-ce que cela?&raquo;</p>
+
+<p>Mais avant qu'il eût achevé, M. de Château-Renaud, beau jeune homme de
+trente ans, gentilhomme des pieds à la tête, c'est-à-dire avec la figure
+d'un Guiche et l'esprit d'un Mortemart, avait pris Albert par la main:</p>
+
+<p>&laquo;Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous présenter M. le capitaine
+de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon sauveur. Au reste,
+l'homme se présente assez bien par lui-même. Saluez mon héros, vicomte.&raquo;</p>
+
+<p>Et il se rangea pour démasquer ce grand et noble jeune homme au front
+large, à l'œil perçant, aux moustaches noires, que nos lecteurs se
+rappellent avoir vu à Marseille, dans une circonstance assez dramatique
+pour qu'ils ne l'aient point encore oublié. Un riche uniforme,
+demi-français, demi-oriental, admirablement porté faisait valoir sa
+large poitrine décorée de la croix de la Légion d'honneur, et ressortir
+la cambrure hardie de sa taille. Le jeune officier s'inclina avec une
+politesse d'élégance; Morrel était gracieux dans chacun de ses
+mouvements, parce qu'il était fort.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le baron de
+Château-Renaud savait d'avance tout le plaisir qu'il me procurait en me
+faisant faire votre connaissance; vous êtes de ses amis, monsieur, soyez
+des nôtres. </p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit Château-Renaud, et souhaitez, mon cher vicomte, que le
+cas échéant il fasse pour vous ce qu'il a fait pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-il donc fait? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Morrel, cela ne vaut pas la peine d'en parler, et monsieur
+exagère.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Château-Renaud, cela ne vaut pas la peine d'en parler! La
+vie ne vaut pas la peine qu'on en parle!... En vérité, c'est par trop
+philosophique ce que vous dites là, mon cher monsieur Morrel.... Bon
+pour vous qui exposez votre vie tous les jours, mais pour moi qui
+l'expose une fois par hasard....</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vois de plus clair dans tout cela, baron, c'est que M. le
+capitaine Morrel vous a sauvé la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui, tout bonnement, reprit Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle occasion? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Beauchamp, mon ami, vous saurez que je meurs de faim, dit Debray, ne
+donnez donc pas dans les histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, dit Beauchamp, je n'empêche pas qu'on se mette à table,
+moi.... Château-Renaud nous racontera cela à table.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Morcerf, il n'est encore que dix heures un quart,
+remarquez bien cela, et nous attendons un dernier convive.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, un diplomate, reprit Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Un diplomate, ou autre chose, je n'en sais rien, ce que je sais, c'est
+que pour mon compte je l'ai chargé d'une ambassade qu'il a si bien
+terminée à ma satisfaction, qui si j'avais été roi, je l'eusse fait à
+l'instant même chevalier de tous mes ordres, eussé-je eu à la fois la
+disposition de la Toison d'or et de la Jarretière.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, puisqu'on ne se met point encore à table, dit Debray,
+versez-vous un verre de xérès comme nous avons fait, et racontez-nous
+cela, baron.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez tous que l'idée m'était venue d'aller en Afrique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un chemin que vos ancêtres vous ont tracé, mon cher
+Château-Renaud, répondit galamment Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je doute que cela fût, comme eux, pour délivrer le tombeau
+du Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison, Beauchamp, dit le jeune aristocrate; c'était tout
+bonnement pour faire le coup de pistolet en amateur. Le duel me répugne,
+comme vous savez, depuis que deux témoins, que j'avais choisis pour
+accommoder une affaire, m'ont forcé de casser le bras à un de mes
+meilleurs amis... eh pardieu! à ce pauvre Franz d'Épinay, que vous
+connaissez tous. </p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! c'est vrai, dit Debray, vous vous êtes battu dans le temps...
+À quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si je m'en souviens! dit Château-Renaud; mais ce
+que je me rappelle parfaitement, c'est qu'ayant honte de laisser dormir
+un talent comme le mien, j'ai voulu essayer sur les Arabes des pistolets
+neufs dont on venait de me faire cadeau. En conséquence je m'embarquai
+pour Oran; d'Oran je gagnai Constantine, et j'arrivai juste pour voir
+lever le siège. Je me mis en retraite comme les autres. Pendant
+quarante-huit heures je supportai assez bien la pluie le jour, la neige
+la nuit; enfin, dans la troisième matinée, mon cheval mourut de froid.
+Pauvre bête! accoutumée aux couvertures et au poêle de l'écurie... un
+cheval arabe qui seulement s'est trouvé un peu dépaysé en rencontrant
+dix degrés de froid en Arabie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que vous voulez m'acheter mon cheval anglais, dit
+Debray; vous supposez qu'il supportera mieux le froid que votre arabe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, car j'ai fait vœu de ne plus retourner en Afrique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc eu bien peur? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, je l'avoue, répondit Château-Renaud; et il y avait de
+quoi! Mon cheval était donc mort; je faisais ma retraite à pied; six
+Arabes vinrent au galop pour me couper la tête, j'en abattis deux de
+mes deux coups de fusil, deux de mes deux coups de pistolet, mouches
+pleines; mais il en restait deux, et j'étais désarmé. L'un me prit par
+les cheveux, c'est pour cela que je les porte courts maintenant, on ne
+sait pas ce qui peut arriver, l'autre m'enveloppa le cou de son yatagan,
+et je sentais déjà le froid aigu du fer, quand monsieur, que vous voyez,
+chargea à son tour sur eux, tua celui qui me tenait par les cheveux d'un
+coup de pistolet, et fendit la tête de celui qui s'apprêtait à me couper
+la gorge d'un coup de sabre. Monsieur s'était donné pour tâche de sauver
+un homme ce jour-là, le hasard a voulu que ce fût moi; quand je serai
+riche, je ferai faire par Klagmann ou par Marochetti une statue du
+Hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit en souriant Morrel, c'était le 5 septembre, c'est-à-dire
+l'anniversaire d'un jour où mon père fut miraculeusement sauvé; aussi,
+autant qu'il est en mon pouvoir, je célèbre tous les ans ce jour-là par
+quelque action....</p>
+
+<p>&mdash;Héro&iuml;que, n'est-ce pas? interrompit Château-Renaud; bref, je fus
+l'élu, mais ce n'est pas tout. Après m'avoir sauvé du fer, il me sauva
+du froid, en me donnant, non pas la moitié de son manteau, comme faisait
+saint Martin, mais en me le donnant tout entier; puis de la faim, en
+partageant avec moi, devinez quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Un pâté de chez Félix? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, son cheval, dont nous mangeâmes chacun un morceau de grand
+appétit: c'était dur.</p>
+
+<p>&mdash;Le cheval? demanda en riant Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Non, le sacrifice, répondit Château-Renaud. Demandez à Debray s'il
+sacrifierait son anglais pour un étranger?</p>
+
+<p>&mdash;Pour un étranger, non, dit Debray mais pour un ami, peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron, dit
+Morrel; d'ailleurs, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, héro&iuml;sme ou
+non, sacrifice ou non, ce jour-là je devais une offrande à la mauvaise
+fortune en récompense de la faveur que nous avait faite autrefois la
+bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Cette histoire à laquelle M. Morrel fait allusion, continua
+Château-Renaud, est toute une admirable histoire qu'il vous racontera
+un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample connaissance; pour
+aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la mémoire. À quelle heure
+déjeunez-vous, Albert.</p>
+
+<p>&mdash;À dix heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Précises? demanda Debray en tirant sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous m'accorderez bien les cinq minutes de grâce, dit Morcerf,
+car, moi aussi, j'attends un sauveur.</p>
+
+<p>&mdash;À qui?</p>
+
+<p>&mdash;À moi, parbleu! répondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse
+pas me sauver comme un autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent
+la tête! Notre déjeuner est un déjeuner philanthropique, et nous aurons
+à notre table, je l'espère du moins, deux bienfaiteurs de l'humanité.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ferons-nous? dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais on le donnera à quelqu'un qui n'aura rien fait pour
+l'avoir, dit Beauchamp. C'est de cette façon-là que d'ordinaire
+l'Académie se tire d'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'où vient-il? demanda Debray; excusez l'insistance; vous avez
+déjà, je le sais bien, répondu à cette question, mais assez vaguement
+pour que je me permette de la poser une seconde fois. </p>
+
+<p>&mdash;En vérité, dit Albert, je n'en sais rien. Quand je l'ai invité, il y a
+trois mois de cela, il était à Rome; mais depuis ce temps-là, qui peut
+dire le chemin qu'il a fait!</p>
+
+<p>&mdash;Et le croyez-vous capable d'être exact? demanda Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois capable de tout, répondit Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention qu'avec les cinq minutes de grâce, nous n'avons plus
+que dix minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'en profiterai pour vous dire un mot de mon convive.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit Beauchamp, y a-t-il matière à un feuilleton dans ce que
+vous allez nous raconter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, dit Morcerf, et des plus curieux, même.</p>
+
+<p>&mdash;Dites alors, car je vois bien que je manquerai la Chambre; il faut
+bien que je me rattrape.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais à Rome au carnaval dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons cela, dit Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ce que vous ne savez pas, c'est que j'avais été enlevé par
+des brigands.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de brigands, dit Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, il y en a, et de hideux même, c'est-à-dire d'admirables, car
+je les ai trouvés beaux à faire peur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher Albert, dit Debray, avouez que votre cuisinier est en
+retard, que les huîtres ne sont pas arrivées de Marennes ou d'Ostende,
+et qu'à l'exemple de Mme de Maintenon, vous voulez remplacer le plat par
+un comte. Dites-le, mon cher, nous sommes d'assez bonne compagnie pour
+vous le pardonner et pour écouter votre histoire, toute fabuleuse
+qu'elle promet d'être.</p>
+
+<p>&mdash;Et, moi, je vous dis, toute fabuleuse qu'elle est, que je vous la
+donne pour vraie d'un bout à l'autre. Les brigands m'avaient donc enlevé
+et m'avaient conduit dans un endroit fort triste qu'on appelle les
+catacombes de Saint-Sébastien.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais cela, dit Château-Renaud, j'ai manqué d'y attraper la
+fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Et, moi, j'ai fait mieux que cela, dit Morcerf, je l'ai eue
+réellement. On m'avait annoncé que j'étais prisonnier sauf rançon, une
+misère, quatre mille écus romains, vingt-six mille livres tournois.
+Malheureusement je n'en avais plus que quinze cents; j'étais au bout de
+mon voyage et mon crédit était épuisé. J'écrivis à Franz. Et, pardieu!
+tenez, Franz en était, et vous pouvez lui demander si je mens d'une
+virgule; j'écrivis à Franz que s'il n'arrivait pas à six heures du matin
+avec les quatre mille écus, à six heures dix minutes j'aurais rejoint
+les bienheureux saints et les glorieux martyrs dans la compagnie
+desquels j'avais eu l'honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c'est le
+nom de mon chef de brigands, m'aurait, je vous prie de le croire, tenu
+scrupuleusement parole.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Franz arriva avec les quatre mille écus? dit Château-Renaud. Que
+diable! on n'est pas embarrassé pour quatre mille écus quand on
+s'appelle Franz d'Épinay ou Albert de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il arriva purement et simplement accompagné du convive que je
+vous annonce et que j'espère vous présenter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un
+Persée délivrant Andromède?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est un homme de ma taille à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Armé jusqu'aux dents?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'avait pas même une aiguille à tricoter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il traita de votre rançon?</p>
+
+<p>&mdash;Il dit deux mots à l'oreille du chef, et je fus libre.</p>
+
+<p>&mdash;On lui fit même des excuses de vous avoir arrêté, dit Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, dit Morcerf. </p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais c'était donc l'Arioste que cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'était tout simplement le comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo, dit Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, ajouta Château-Renaud avec le sang-froid d'un homme
+qui connaît sur le bout du doigt son nobilaire européen; qui est-ce qui
+connaît quelque part un comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;Il vient peut-être de Terre Sainte, dit Beauchamp; un de ses a&iuml;eux
+aura possédé le Calvaire, comme les Mortemart la mer Morte.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer
+d'embarras, messieurs; Monte-Cristo est une petite île dont j'ai
+souvent entendu parler aux marins qu'employait mon père: un grain de
+sable au milieu de la Méditerranée, un atome dans l'infini.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfaitement cela, monsieur! dit Albert. Eh bien, de ce grain de
+sable, de cet atome, est seigneur et roi celui dont je vous parle; il
+aura acheté ce brevet de comte quelque part en Toscane.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc riche, votre comte?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela doit se voir, ce me semble? </p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qui vous trompe, Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends plus.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous lu les <i>Mille et une Nuits</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! belle question!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, savez-vous donc si les gens qu'on y voit sont riches ou
+pauvres? si leurs grains de blé ne sont pas des rubis ou des diamants?
+Ils ont l'air de misérables pêcheurs, n'est-ce pas? vous les traitez
+comme tels, et tout à coup ils vous ouvrent quelque caverne mystérieuse,
+où vous trouvez un trésor à acheter l'Inde.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Après, mon comte de Monte-Cristo est un de ces pêcheurs-là. Il a même
+un nom tiré de la chose, il s'appelle Simbad le marin et possède une
+caverne pleine d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez vu cette caverne, Morcerf? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas moi, Franz. Mais, chut! il ne faut pas dire un mot de cela
+devant lui. Franz y est descendu les yeux bandés, et il a été servi par
+des muets et par des femmes près desquelles, à ce qu'il paraît,
+Cléopâtre n'est qu'une lorette. Seulement des femmes il n'en est pas
+bien sûr, vu qu'elles ne sont entrées qu'après qu'il eut mangé du
+haschich; de sorte qu'il se pourrait bien que ce qu'il a pris pour des
+femmes fût tout bonnement un quadrille de statues.&raquo;</p>
+
+<p>Les jeunes gens regardèrent Morcerf d'un œil qui voulait dire:</p>
+
+<p>&laquo;Ah çà, mon cher, devenez-vous insensé, ou vous moquez-vous de nous?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Morrel pensif, j'ai entendu raconter encore par un vieux
+marin nommé Penelon quelque chose de pareil à ce que dit là M. de
+Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Albert, c'est bien heureux que M. Morrel me vienne en aide.
+Cela vous contrarie, n'est-ce pas, qu'il jette ainsi un peloton de fil
+dans mon labyrinthe? </p>
+
+<p>&mdash;Pardon, cher ami, dit Debray, c'est que vous nous racontez des choses
+si invraisemblables....</p>
+
+<p>&mdash;Ah parbleu! parce que vos ambassadeurs, vos consuls ne vous en parlent
+pas! Ils n'ont pas le temps, il faut bien qu'ils molestent leurs
+compatriotes qui voyagent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon, voilà que vous vous fâchez, et que vous tombez sur nos
+pauvres agents. Eh! mon Dieu! avec quoi voulez-vous qu'ils vous
+protègent? la Chambre leur rogne tous les jours leurs appointements;
+c'est au point qu'on n'en trouve plus. Voulez-vous être ambassadeur,
+Albert? je vous fais nommer à Constantinople.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! pour que le sultan, à la première démonstration que je ferai
+en faveur de Méhémet-Ali, m'envoie le cordon et que mes secrétaires
+m'étranglent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tout cela n'empêche pas mon comte de Monte-Cristo d'exister!</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! tout le monde existe, le beau miracle!</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde existe, sans doute, mais pas dans des conditions
+pareilles. Tout le monde n'a pas des esclaves noirs, des galeries
+princières, des armes comme à la casauba, des chevaux de six mille
+francs pièce, des maîtresses grecques! </p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous vue, la maîtresse grecque?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai vue et entendue. Vue au théâtre Valle, entendue un jour
+que j'ai déjeuné chez le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Il mange donc, votre homme extraordinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, s'il mange, c'est si peu, que ce n'est point la peine d'en
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez que c'est un vampire.</p>
+
+<p>&mdash;Riez si vous voulez. C'était l'opinion de la comtesse G..., qui,
+comme vous le savez, a connu Lord Ruthwen.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! joli! dit Beauchamp, voilà pour un homme non journaliste le
+pendant du fameux serpent de mer du <i>Constitutionnel</i>; un vampire, c'est
+parfait!</p>
+
+<p>&mdash;Oeil fauve dont la prunelle diminue et se dilate à volonté, dit
+Debray; angle facial développé, front magnifique, teint livide, barbe
+noire, dents blanches et aigu&euml;s, politesse toute pareille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le signalement
+est tracé trait pour trait. Oui, politesse aigu&euml; et incisive. Cet homme
+m'a souvent donné le frisson; un jour entre autres, que nous regardions
+ensemble une exécution, j'ai cru que j'allais me trouver mal, bien plus
+de le voir et de l'entendre causer froidement sur tous les supplices de
+la terre, que de voir le bourreau remplir son office et que d'entendre
+les cris du patient.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous a-t-il pas conduit un peu dans les ruines du Colisée pour vous
+sucer le sang, Morcerf? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Ou, après vous avoir délivré, ne vous a-t-il pas fait signer quelque
+parchemin couleur de feu, par lequel vous lui cédiez votre âme, comme
+Ésa&uuml; son droit d'aînesse?</p>
+
+<p>&mdash;Raillez! raillez tant que vous voudrez, messieurs! dit Morcerf un peu
+piqué. Quand je vous regarde, vous autres beaux Parisiens, habitués du
+boulevard de Gand, promeneurs du bois de Boulogne, et que je me
+rappelle cet homme, eh bien, il me semble que nous ne sommes pas de la
+même espèce.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en flatte! dit Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours est-il, ajouta Château-Renaud, que votre comte de
+Monte-Cristo est un galant homme dans ses moments perdus, sauf toutefois
+ses petits arrangements avec les bandits italiens.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! il n'y a pas de bandits italiens! dit Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de vampires! ajouta Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de comte de Monte-Cristo, ajouta Debray. Tenez, cher Albert, voilà
+dix heures et demie qui sonnent. </p>
+
+<p>&mdash;Avouez que vous avez eu le cauchemar, et allons déjeuner&raquo;, dit
+Beauchamp.</p>
+
+<p>Mais la vibration de la pendule ne s'était pas encore éteinte, lorsque
+la porte s'ouvrit, et que Germain annonça:</p>
+
+<p>&laquo;Son Excellence le comte de Monte-Cristo!&raquo;</p>
+
+<p>Tous les auditeurs firent malgré eux un bond qui dénotait la
+préoccupation que le récit de Morcerf avait infiltrée dans leurs âmes.
+Albert lui-même ne put se défendre d'une émotion soudaine.</p>
+
+<p>On n'avait entendu ni voiture dans la rue, ni pas dans l'antichambre; la
+porte elle-même s'était ouverte sans bruit. </p>
+
+<p>Le comte parut sur le seuil, vêtu avec la plus grande simplicité, mais
+le <i>lion</i> le plus exigeant n'eût rien trouvé à reprendre à sa toilette.
+Tout était d'un goût exquis, tout sortait des mains des plus élégants
+fournisseurs, habits, chapeau et linge.</p>
+
+<p>Il paraissait âgé de trente-cinq ans à peine, et, ce qui frappa tout le
+monde, ce fut son extrême ressemblance avec le portrait qu'avait tracé
+de lui Debray.</p>
+
+<p>Le comte s'avança en souriant au milieu du salon, et vint droit à
+Albert, qui, marchant au-devant de lui, lui offrit la main avec
+empressement.</p>
+
+<p>&laquo;L'exactitude, dit Monte-Cristo, est la politesse des rois, à ce qu'a
+prétendu, je crois, un de nos souverains. Mais quelle que soit leur
+bonne volonté, elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant
+j'espère, mon cher vicomte, que vous excuserez, en faveur de ma bonne
+volonté, les deux ou trois secondes de retard que je crois avoir mises à
+paraître au rendez-vous. Cinq cents lieues ne se font pas sans quelque
+contrariété, surtout en France, où il est défendu, à ce qu'il paraît, de
+battre les postillons.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, répondit Albert, j'étais en train d'annoncer votre
+visite à quelques-uns de mes amis que j'ai réunis à l'occasion de la
+promesse que vous avez bien voulu me faire, et que j'ai l'honneur de
+vous présenter. Ce sont M. le comte de Château-Renaud, dont la noblesse
+remonte aux Douze pairs, et dont les ancêtres ont eu leur place à la
+Table Ronde; M. Lucien Debray, secrétaire particulier du ministre de
+l'intérieur; M. Beauchamp, terrible journaliste, l'effroi du
+gouvernement français, mais dont peut-être, malgré sa célébrité
+nationale, vous n'avez jamais entendu parler en Italie, attendu que son
+journal n'y entre pas; enfin M. Maximilien Morrel, capitaine de spahis.&raquo;</p>
+
+<p>À ce nom, le comte, qui avait jusque-là salué courtoisement, mais avec
+une froideur et une impassibilité tout anglaises, fit malgré lui un pas
+en avant, et un léger ton de vermillon passa comme l'éclair sur ses
+joues pâles.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur porte l'uniforme des nouveaux vainqueurs français, dit-il,
+c'est un bel uniforme.&raquo; </p>
+
+<p>On n'eût pas pu dire quel était le sentiment qui donnait à la voix du
+comte une si profonde vibration et qui faisait briller, comme malgré
+lui, son œil si beau, si calme et si limpide, quand il n'avait point un
+motif quelconque pour le voiler.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'aviez jamais vu nos Africains, monsieur? dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, répliqua le comte, redevenu parfaitement libre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, sous cet uniforme bat un des cœurs les plus braves
+et les plus nobles de l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, interrompit Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi dire, capitaine.... Et nous venons, continua Albert,
+d'apprendre de monsieur un fait si héro&iuml;que, que, quoique je l'aie vu
+aujourd'hui pour la première fois, je réclame de lui la faveur de vous
+le présenter comme mon ami.&raquo;</p>
+
+<p>Et l'on put encore, à ces paroles, remarquer chez Monte-Cristo ce regard
+étrange de fixité, cette rougeur furtive et ce léger tremblement de la
+paupière qui, chez lui, décelaient l'émotion.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Monsieur est un noble cœur, dit le comte, tant mieux!&raquo;</p>
+
+<p>Cette espèce d'exclamation, qui répondait à la propre pensée du comte
+plutôt qu'à ce que venait de dire Albert, surprit tout le monde et
+surtout Morrel, qui regarda Monte-Cristo avec étonnement. Mais en même
+temps l'intonation était si douce et pour ainsi dire si suave que,
+quelque étrange que fût cette exclamation, il n'y avait pas moyen de
+s'en fâcher.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi en douterait-il? dit Beauchamp à Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, répondit celui-ci, qui, avec son habitude du monde et la
+netteté de son œil aristocratique, avait pénétré de Monte-Cristo tout
+ce qui était pénétrable en lui, en vérité Albert ne nous a point
+trompés, et c'est un singulier personnage que le comte; qu'en
+dites-vous, Morrel?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit celui-ci, il a l'œil franc et la voix sympathique, de
+sorte qu'il me plaît, malgré la réflexion bizarre qu'il vient de faire à
+mon endroit. </p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Albert, Germain m'annonce que vous êtes servis. Mon
+cher comte, permettez-moi de vous montrer le chemin.&raquo;</p>
+
+<p>On passa silencieusement dans la salle à manger. Chacun prit sa place.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit le comte en s'asseyant, permettez-moi un aveu qui sera
+mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai faire: je suis
+étranger, mais étranger à tel point que c'est la première fois que je
+viens à Paris. La vie française m'est donc parfaitement inconnue, et je
+n'ai guère jusqu'à présent pratiqué que la vie orientale, la plus
+antipathique aux bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de
+m'excuser si vous trouvez en moi quelque chose de trop turc, de trop
+napolitain ou de trop arabe. Cela dit, messieurs, déjeunons.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il dit tout cela! murmura Beauchamp; c'est décidément un grand
+seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand seigneur, ajouta Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand seigneur de tous les pays, monsieur Debray&raquo;, dit
+Château-Renaud.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#table">XL</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le déjeuner.</a></h3>
+
+<p>Le comte, on se le rappelle, était un sobre convive. Albert en fit la
+remarque en témoignant la crainte que, dès son commencement, la vie
+parisienne ne déplût au voyageur par son côté le plus matériel, mais en
+même temps le plus nécessaire.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher comte, dit-il, vous me voyez atteint d'une crainte, c'est que
+la cuisine de la rue du Helder ne vous plaise pas autant que celle de la
+place d'Espagne. J'aurais dû vous demander votre goût et vous faire
+préparer quelques plats à votre fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me connaissiez davantage, monsieur, répondit en souriant le
+comte, vous ne vous préoccuperiez pas d'un soin presque humiliant pour
+un voyageur comme moi, qui a successivement vécu avec du macaroni à
+Naples, de la polenta à Milan, de l'olla podrida à Valence, du pilau à
+Constantinople, du karrick dans l'Inde, et des nids d'hirondelle dans la
+Chine. Il n'y a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi. Je mange
+de tout et partout, seulement je mange peu; et aujourd'hui que vous me
+reprochez ma sobriété, je suis dans mon jour d'appétit, car depuis hier
+matin je n'ai point mangé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, depuis hier matin! s'écrièrent les convives; vous n'avez
+point mangé depuis vingt-quatre heures?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Monte-Cristo; j'avais été obligé de m'écarter de ma
+route et de prendre des renseignements aux environs de Nîmes, de sorte
+que j'étais un peu en retard, et je n'ai pas voulu m'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez mangé dans votre voiture? demanda Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai dormi comme cela m'arrive quand je m'ennuie sans avoir le
+courage de me distraire, ou quand j'ai faim sans avoir envie de manger.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous commandez donc au sommeil, monsieur? demanda Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;À peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une recette pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Infaillible.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui serait excellent pour nous autres Africains, qui n'avons pas
+toujours de quoi manger, et qui avons rarement de quoi boire, dit
+Morrel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Monte-Cristo; malheureusement ma recette, excellente pour un
+homme comme moi, qui mène une vie tout exceptionnelle, serait fort
+dangereuse appliquée à une armée, qui ne se réveillerait plus quand on
+aurait besoin d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et peut-on savoir quelle est cette recette? demanda Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui, dit Monte-Cristo, je n'en fais pas de secret:
+c'est un mélange d'excellent opium que j'ai été chercher moi-même à
+Canton pour être certain de l'avoir pur, et du meilleur haschich qui se
+récolte en Orient, c'est-à-dire entre le Tigre et l'Euphrate; on réunit
+ces deux ingrédients en portions égales, et on fait des espèces de
+pilules qui s'avalent au moment où l'on en a besoin. Dix minutes après
+l'effet est produit. Demandez à M. le baron Franz d'Épinay, je crois
+qu'il en a goûté un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Morcerf, il m'en a dit quelques mots et il en a gardé
+même un fort agréable souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dit Beauchamp, qui en sa qualité de journaliste était fort
+incrédule, vous portez donc toujours cette drogue sur vous? </p>
+
+<p>&mdash;Toujours, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il indiscret de vous demander à voir ces précieuses pilules?
+continua Beauchamp, espérant prendre l'étranger en défaut.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur&raquo;, répondit le comte.</p>
+
+<p>Et il tira de sa poche une merveilleuse bonbonnière creusée dans une
+seule émeraude et fermée par un écrou d'or qui, en se dévissant, donnait
+passage à une petite boule de couleur verdâtre et de la grosseur d'un
+pois. Cette boule avait une odeur âcre et pénétrante; il y en avait
+quatre ou cinq pareilles dans l'émeraude, et elle pouvait en contenir
+une douzaine. </p>
+
+<p>La bonbonnière fit le tour de la table, mais c'était bien plus pour
+examiner cette admirable émeraude que pour voir ou pour flairer les
+pilules, que les convives se la faisaient passer.</p>
+
+<p>&laquo;Et c'est votre cuisinier qui vous prépare ce régal? demanda Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, je ne livre pas comme cela mes
+jouissances réelles à la merci de mains indignes. Je suis assez bon
+chimiste, et je prépare mes pilules moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une admirable émeraude et la plus grosse que j'aie jamais vue,
+quoique ma mère ait quelques bijoux de famille assez remarquables, dit
+Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;J'en avais trois pareilles, reprit Monte-Cristo: j'ai donné l'une au
+Grand Seigneur, qui l'a fait monter sur son sabre; l'autre à notre
+saint-père le pape, qui l'a fait incruster sur sa tiare en face d'une
+émeraude à peu près pareille, mais moins belle cependant, qui avait été
+donnée à son prédécesseur, Pie VII, par l'empereur Napoléon; j'ai gardé
+la troisième pour moi, et je l'ai fait creuser, ce qui lui a ôté la
+moitié de sa valeur, mais ce qui l'a rendue plus commode pour l'usage
+que j'en voulais faire.&raquo;</p>
+
+<p>Chacun regardait Monte-Cristo avec étonnement; il parlait avec tant de
+simplicité, qu'il était évident qu'il disait la vérité ou qu'il était
+fou; cependant l'émeraude qui était restée entre ses mains faisait que
+l'on penchait naturellement vers la première supposition.</p>
+
+<p>&laquo;Et que vous ont donné ces deux souverains en échange de ce magnifique
+cadeau? demanda Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Le Grand Seigneur, la liberté d'une femme, répondit le comte; notre
+saint-père le pape, la vie d'un homme. De sorte qu'une fois dans mon
+existence j'ai été aussi puissant que si Dieu m'eût fait naître sur les
+marches d'un trône.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est Peppino que vous avez délivré, n'est-ce pas? s'écria Morcerf;
+c'est à lui que vous avez fait l'application de votre droit de grâce?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, dit Monte-Cristo en souriant. </p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, vous ne vous faites pas l'idée du plaisir que
+j'éprouve à vous entendre parler ainsi! dit Morcerf. Je vous avais
+annoncé d'avance à mes amis comme un homme fabuleux, comme un enchanteur
+des Mille et une Nuits; comme un sorcier du Moyen Âge; mais les
+Parisiens sont gens tellement subtils en paradoxes, qu'ils prennent pour
+des caprices de l'imagination les vérités les plus incontestables, quand
+ces vérités ne rentrent pas dans toutes les conditions de leur existence
+quotidienne. Par exemple, voici Debray qui lit, et Beauchamp qui imprime
+tous les jours qu'on a arrêté et qu'on a dévalisé sur le boulevard un
+membre du Jockey-Club attardé; qu'on a assassiné quatre personnes rue
+Saint-Denis ou faubourg Saint-Germain; qu'on a arrêté dix, quinze, vingt
+voleurs, soit dans un café du boulevard du Temple, soit dans les
+Thermes de Julien, et qui contestent l'existence des bandits des
+Maremmes, de la campagne de Rome ou des marais Pontins. Dites-leur donc
+vous-même, je vous en prie, monsieur le comte, que j'ai été pris par ces
+bandits, et que, sans votre généreuse intercession, j'attendrais, selon
+toute probabilité, aujourd'hui, la résurrection éternelle dans les
+catacombes de Saint-Sébastien, au lieu de leur donner à dîner dans mon
+indigne petite maison de la rue du Helder.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Monte-Cristo, vous m'aviez promis de ne jamais me parler de
+cette misère.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi, monsieur le comte! s'écria Morcerf, c'est quelque
+autre à qui vous aurez rendu le même service qu'à moi et que vous aurez
+confondu avec moi. Parlons-en, au contraire, je vous en prie; car si
+vous vous décidez à parler de cette circonstance, peut-être non
+seulement me redirez-vous un peu de ce que je sais, mais encore beaucoup
+de ce que je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, dit en souriant le comte, que vous avez joué dans
+toute cette affaire un rôle assez important pour savoir aussi bien que
+moi ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me promettre, si je dis tout ce que je sais, dit Morcerf,
+de dire à votre tour tout ce que je ne sais pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop juste, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Morcerf, dût mon amour-propre en souffrir, je me suis
+cru pendant trois jours l'objet des agaceries d'un masque que je prenais
+pour quelque descendante des Tullie ou des Poppée, tandis que j'étais
+tout purement et simplement l'objet des agaceries d'une contadîne; et
+remarquez que je dis contadîne pour ne pas dire paysanne. Ce que je
+sais, c'est que, comme un niais, plus niais encore que celui dont je
+parlais tout à l'heure, j'ai pris pour cette paysanne un jeune bandit de
+quinze ou seize ans, au menton imberbe, à la taille fine, qui, au moment
+où je voulais m'émanciper jusqu'à déposer un baiser sur sa chaste
+épaule, m'a mis le pistolet sous la gorge, et, avec l'aide de sept ou
+huit de ses compagnons, m'a conduit ou plutôt traîné au fond des
+catacombes de Saint-Sébastien, où j'ai trouvé un chef de bandits fort
+lettré, ma foi, lequel lisait les <i>Commentaires de César</i>, et qui a
+daigné interrompre sa lecture pour me dire que si le lendemain, à six
+heures du matin, je n'avais pas versé quatre mille écus dans sa caisse,
+le lendemain à six heures et un quart j'aurais parfaitement cessé
+d'exister. La lettre existe, elle est entre les mains de Franz, signée
+de moi, avec un post-scriptum de maître Luigi Vampa. Si vous en doutez,
+j'écris à Franz, qui fera légaliser les signatures. Voilà ce que je
+sais. Maintenant, ce que je ne sais pas, c'est comment vous êtes
+parvenu, monsieur le comte, à frapper d'un si grand respect les bandits
+de Rome, qui respectent si peu de chose. Je vous avoue que, Franz et
+moi, nous en fûmes ravis d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, monsieur, répondit le comte, je connaissais le
+fameux Vampa depuis plus de dix ans. Tout jeune et quand il était encore
+berger, un jour que je lui donnai je ne sais plus quelle monnaie d'or
+parce qu'il m'avait montré mon chemin, il me donna, lui, pour ne rien
+devoir à moi, un poignard sculpté par lui et que vous avez dû voir dans
+ma collection d'armes. Plus tard, soit qu'il eût oublié cet échange de
+petits cadeaux qui eût dû entretenir l'amitié entre nous, soit qu'il ne
+m'eût pas reconnu, il tenta de m'arrêter; mais ce fut moi tout au
+contraire qui le pris avec une douzaine de ses gens. Je pouvais le
+livrer à la justice romaine, qui est expéditive et qui se serait encore
+hâtée en sa faveur, mais je n'en fis rien. Je le renvoyai, lui et les
+siens.</p>
+
+<p>&mdash;À la condition qu'ils ne pécheraient plus, dit le journaliste en
+riant. Je vois avec plaisir qu'ils ont scrupuleusement tenu leur parole.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, à la simple condition qu'ils me
+respecteraient toujours, moi et les miens. Peut-être ce que je vais vous
+dire vous paraîtra-t-il étrange, à vous, messieurs les socialistes, les
+progressifs, les humanitaires; mais je ne m'occupe jamais de mon
+prochain, mais je n'essaye jamais de protéger la société qui ne me
+protège pas, et, je dirai même plus, qui généralement ne s'occupe de moi
+que pour me nuire; et, en les supprimant dans mon estime et en gardant
+la neutralité vis-à-vis d'eux, c'est encore la société et mon prochain
+qui me doivent du retour.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure! s'écria Château-Renaud, voilà le premier homme
+courageux que j'entends prêcher loyalement et brutalement l'égo&iuml;sme:
+c'est très beau, cela! bravo, monsieur le comte!</p>
+
+<p>&mdash;C'est franc du moins, dit Morrel; mais je suis sûr que monsieur le
+comte ne s'est pas repenti d'avoir manqué une fois aux principes qu'il
+vient cependant de nous exposer d'une façon si absolue.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ai-je manqué à ces principes, monsieur?&raquo; demanda Monte-Cristo,
+qui de temps en temps ne pouvait s'empêcher de regarder Maximilien avec
+tant d'attention, que deux ou trois fois déjà le hardi jeune homme avait
+baissé les yeux devant le regard clair et limpide du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il me semble, reprit Morrel, qu'en délivrant M. de Morcerf que
+vous ne connaissiez pas, vous serviez votre prochain et la société.</p>
+
+<p>&mdash;Dont il fait le plus bel ornement, dit gravement Beauchamp en vidant
+d'un seul trait un verre de vin de Champagne.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte! s'écria Morcerf, vous voilà pris par le
+raisonnement, vous, c'est-à-dire un des plus rudes logiciens que je
+connaisse; et vous allez voir qu'il va vous être clairement démontré
+tout à l'heure que, loin d'être un égo&iuml;ste, vous êtes au contraire un
+philanthrope. Ah! monsieur le comte, vous vous dites Oriental, Levantin,
+Malais, Indien, Chinois, sauvage; vous vous appelez Monte-Cristo de
+votre nom de famille, Simbad le marin de votre nom de baptême, et voilà
+que du jour où vous mettez le pied à Paris vous possédez d'instinct le
+plus grand mérite ou le plus grand défaut de nos excentriques Parisiens,
+c'est-à-dire que vous usurpez les vices que vous n'avez pas et que vous
+cachez les vertus que vous avez!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, je ne vois pas dans tout ce que
+j'ai dit ou fait un seul mot qui me vaille, de votre part et de celle de
+ces messieurs le prétendu éloge que je viens de recevoir. Vous n'étiez
+pas un étranger pour moi, puisque je vous connaissais, puisque je vous
+avais cédé deux chambres, puisque je vous avais donné à déjeuner,
+puisque je vous avais prêté une de mes voitures, puisque nous avions vu
+passer les masques ensemble dans la rue du Cours, et puisque nous avions
+regardé d'une fenêtre de la place del Popolo cette exécution qui vous a
+si fort impressionné que vous avez failli vous trouver mal. Or, je le
+demande à tous ces messieurs, pouvais-je laisser mon hôte entre les mains
+de ces affreux bandits, comme vous les appelez? D'ailleurs, vous le
+savez, j'avais, en vous sauvant, une arrière-pensée qui était de me
+servir de vous pour m'introduire dans les salons de Paris quand je
+viendrais visiter la France. Quelque temps vous avez pu considérer cette
+résolution comme un projet vague et fugitif; mais aujourd'hui, vous le
+voyez, c'est une bonne et belle réalité, à laquelle il faut vous
+soumettre sous peine de manquer à votre parole.</p>
+
+<p>&mdash;Et je la tiendrai, dit Morcerf; mais je crains bien que vous ne soyez
+fort désenchanté, mon cher comte, vous, habitué aux sites accidentés,
+aux événements pittoresques, aux fantastiques horizons. Chez nous, pas
+le moindre épisode du genre de ceux auxquels votre vie aventureuse vous
+a habitué. Notre Chimborazzo, c'est Montmartre; notre Himalaya, c'est le
+mont Valérien; notre Grand-Désert, c'est la plaine de Grenelle, encore y
+perce-t-on un puits artésien pour que les caravanes y trouvent de
+l'eau. Nous avons des voleurs, beaucoup même, quoique nous n'en ayons
+pas autant qu'on le dit, mais ces voleurs redoutent infiniment davantage
+le plus petit mouchard que le plus grand seigneur; enfin, la France est
+un pays si prosa&iuml;que, et Paris une ville si fort civilisée, que vous ne
+trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq départements, je
+dis quatre-vingt-cinq départements, car, bien entendu, j'excepte la
+Corse de la France, que vous ne trouverez pas dans nos quatre-vingt-cinq
+départements la moindre montagne sur laquelle il n'y ait un télégraphe,
+et la moindre grotte un peu noire dans laquelle un commissaire de police
+n'ait fait poser un bec de gaz. Il n'y a donc qu'un seul service que je
+puisse vous rendre, mon cher comte, et pour celui-là je me mets à votre
+disposition: vous présenter partout, ou vous faire présenter par mes
+amis, cela va sans dire. D'ailleurs, vous n'avez besoin de personne
+pour cela; avec votre nom, votre fortune et votre esprit (Monte-Cristo
+s'inclina avec un sourire légèrement ironique), on se présente partout
+soi-même, et l'on est bien reçu partout. Je ne peux donc en réalité vous
+être bon qu'à une chose. Si quelque habitude de la vie parisienne
+quelque expérience du confortable, quelque connaissance de nos bazars
+peuvent me recommander à vous, je me mets à votre disposition pour vous
+trouver une maison convenable. Je n'ose vous proposer de partager mon
+logement comme j'ai partagé le vôtre à Rome, moi qui ne professe pas
+l'égo&iuml;sme, mais qui suis égo&iuml;ste par excellence; car chez moi, excepté
+moi, il ne tiendrait pas une ombre, à moins que cette ombre ne fût celle
+d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le comte, voici une réserve toute conjugale. Vous m'avez en
+effet, monsieur, dit à Rome quelques mots d'un mariage ébauché; dois-je
+vous féliciter sur votre prochain bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;La chose est toujours à l'état de projet, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui dit projet, reprit Debray, veut dire éventualité.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! dit Morcerf; mon père y tient, et j'espère bien, avant peu,
+vous présenter, sinon ma femme, du moins ma future: mademoiselle Eugénie
+Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie Danglars! reprit Monte-Cristo; attendez donc: son père
+n'est-il pas M. le baron Danglars?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Morcerf; mais baron de nouvelle création. </p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'importe? répondit Monte-Cristo, s'il a rendu à l'État des
+services qui lui aient mérité cette distinction.</p>
+
+<p>&mdash;D'énormes, dit Beauchamp. Il a, quoique libéral dans l'âme, complété
+en 1829 un emprunt de six millions pour le roi Charles X, qui l'a, ma
+foi, fait baron et chevalier de la Légion d'honneur, de sorte qu'il
+porte le ruban, non pas à la poche de son gilet, comme on pourrait le
+croire, mais bel et bien à la boutonnière de son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Morcerf en riant, Beauchamp, Beauchamp, gardez cela pour <i>Le
+Corsaire et Le Charivari</i> mais devant moi épargnez mon futur beau-père.&raquo;</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Monte-Cristo:</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous avez tout à l'heure prononcé son nom comme quelqu'un qui
+connaîtrait le baron? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas, dit négligemment Monte-Cristo; mais je ne
+tarderai pas probablement à faire sa connaissance, attendu que j'ai un
+crédit ouvert sur lui par les maisons Richard et Blount de Londres,
+Arstein et Eskeles de Vienne, et Thomson et French de Rome.&raquo;</p>
+
+<p>Et en prononçant ces deux derniers noms, Monte-Cristo regarda du coin de
+l'œil Maximilien Morrel.</p>
+
+<p>Si l'étranger s'était attendu à produire de l'effet sur Maximilien
+Morrel, il ne s'était pas trompé. Maximilien tressaillit comme s'il eût
+reçu une commotion électrique.</p>
+
+<p>&laquo;Thomson et French, dit-il: connaissez-vous cette maison, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont mes banquiers dans la capitale du monde chrétien, répondit
+tranquillement le comte; puis-je vous être bon à quelque chose auprès
+d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, vous pourriez nous aider peut-être dans des
+recherches jusqu'à présent infructueuses; cette maison a autrefois rendu
+un service à la nôtre, et a toujours, je ne sais pourquoi, nié nous
+avoir rendu ce service. </p>
+
+<p>&mdash;À vos ordres, monsieur, répondit Monte-Cristo en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dit Morcerf, nous nous sommes singulièrement écartés, à propos de
+M. Danglars, du sujet de notre conversation. Il était question de
+trouver une habitation convenable au comte de Monte-Cristo; voyons,
+messieurs, cotisons-nous pour avoir une idée. Où logerons-nous cet hôte
+nouveau du Grand-Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Faubourg Saint-Germain, dit Château-Renaud: monsieur trouvera là un
+charmant petit hôtel entre cour, et jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Château-Renaud, dit Debray, vous ne connaissez que votre triste
+et maussade faubourg Saint-Germain, ne l'écoutez pas, monsieur le
+comte, logez-vous Chaussée-d'Antin: c'est le véritable centre de Paris.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Boulevard de l'Opéra, dit Beauchamp; au premier, une maison à balcon.
+Monsieur le comte y fera apporter des coussins de drap d'argent, et
+verra, en fumant sa chibouque, ou en avalant ses pilules, toute la
+capitale défiler sous ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas d'idées, vous, Morrel, dit Château-Renaud, que
+vous ne proposez rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, dit en souriant le jeune homme; au contraire, j'en ai une,
+mais j'attendais que monsieur se laissât tenter par quelqu'une des
+offres brillantes qu'on vient de lui faire. Maintenant, comme il n'a pas
+répondu, je crois pouvoir lui offrir un appartement dans un petit hôtel
+tout charmant, tout Pompadour, que ma sœur vient de louer depuis un an
+dans la rue Meslay.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une sœur? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et une excellente sœur.</p>
+
+<p>&mdash;Mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis bientôt neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse? demanda de nouveau le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi heureuse qu'il est permis à une créature humaine de l'être,
+répondit Maximilien: elle a épousé l'homme qu'elle aimait, celui qui
+nous est resté fidèle dans notre mauvaise fortune: Emmanuel Herbault.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo sourit imperceptiblement.</p>
+
+<p>&laquo;J'habite là pendant mon semestre, continua Maximilien, et je serai,
+avec mon beau-frère Emmanuel, à la disposition de monsieur le comte pour
+tous les renseignements dont il aura besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment! s'écria Albert avant que Monte-Cristo eût eu le temps de
+répondre, prenez garde à ce que vous faites, monsieur Morrel, vous allez
+claquemurer un voyageur, Simbad le marin, dans la vie de famille; un
+homme qui est venu pour voir Paris vous allez en faire un patriarche. </p>
+
+<p>&mdash;Oh! que non pas, répondit Morrel en souriant, ma sœur a vingt-cinq
+ans, mon beau-frère en a trente: ils sont jeunes, gais et heureux;
+d'ailleurs monsieur le comte sera chez lui, et il ne rencontrera ses
+hôtes qu'autant qu'il lui plaira de descendre chez eux.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, merci, dit Monte-Cristo, je me contenterai d'être
+présenté par vous à votre sœur et à votre beau-frère, si vous voulez
+bien me faire cet honneur; mais je n'ai accepté l'offre d'aucun de ces
+messieurs, attendu que j'ai déjà mon habitation toute prête.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Morcerf, vous allez donc descendre à l'hôtel? Ce
+sera fort maussade pour vous, cela.</p>
+
+<p>&mdash;Étais-je donc si mal à Rome? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! à Rome, dit Morcerf, vous aviez dépensé cinquante mille
+piastres pour vous faire meubler un appartement; mais je présume que
+vous n'êtes pas disposé à renouveler tous les jours une pareille
+dépense.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela qui m'a arrêté, répondit Monte-Cristo; mais j'étais
+résolu d'avoir une maison à Paris, une maison à moi, j'entends. J'ai
+envoyé d'avance mon valet de chambre et il a dû acheter cette maison et
+me la faire meubler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dites-nous donc que vous avez un valet de chambre qui connaît
+Paris! s'écria Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la première fois comme moi qu'il vient en France; il est Noir et
+ne parle pas, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est Ali? demanda Albert au milieu de la surprise générale.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, c'est Ali lui-même, mon Nubien, mon muet, que vous avez
+vu à Rome, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, répondit Morcerf, je me le rappelle à merveille.
+Mais comment avez-vous chargé un Nubien de vous acheter une maison à
+Paris, et un muet de vous la meubler? Il aura fait toutes choses de
+travers le pauvre malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Détrompez-vous, monsieur, je suis certain, au contraire, qu'il aura
+choisi toutes choses selon mon goût; car, vous le savez, mon goût n'est
+pas celui de tout le monde. Il est arrivé il y a huit jours; il aura
+couru toute la ville avec cet instinct que pourrait avoir un bon chien
+chassant tout seul; il connaît mes caprices, mes fantaisies, mes
+besoins; il aura tout organisé à ma guise. Il savait que j'arriverais
+aujourd'hui à dix heures; depuis neuf heures il m'attendait à la
+barrière de Fontainebleau; il m'a remis ce papier; c'est ma nouvelle
+adresse: tenez, lisez.&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo passa un papier à Albert.</p>
+
+<p>&laquo;Champs-Élysées, 30, lut Morcerf. </p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui est vraiment original! ne put s'empêcher de dire
+Beauchamp.</p>
+
+<p>&mdash;Et très princier, ajouta Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne connaissez pas votre maison? demanda Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Monte-Cristo, je vous ai déjà dit que je ne voulais pas
+manquer l'heure. J'ai fait ma toilette dans ma voiture et je suis
+descendu à la porte du vicomte.&raquo;</p>
+
+<p>Les jeunes gens se regardèrent; ils ne savaient si c'était une comédie
+jouée par Monte-Cristo; mais tout ce qui sortait de la bouche de cet
+homme avait, malgré son caractère original, un tel cachet de simplicité,
+que l'on ne pouvait supposer qu'il dût mentir. D'ailleurs pourquoi
+aurait-il menti?</p>
+
+<p>&laquo;Il faudra donc nous contenter, dit Beauchamp, de rendre à M. le comte
+tous les petits services qui seront en notre pouvoir. Moi, en ma qualité
+de journaliste, je lui ouvre tous les théâtres de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit en souriant Monte-Cristo; mon intendant a déjà
+l'ordre de me louer une loge dans chacun d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre intendant est-il aussi un Nubien, un muet? demanda Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, c'est tout bonnement un compatriote à vous, si tant
+est cependant qu'un Corse soit compatriote de quelqu'un: mais vous le
+connaissez, monsieur de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce par hasard le brave signor Bertuccio, qui s'entend si bien à
+louer les fenêtres?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, et vous l'avez vu chez moi le jour où j'ai eu l'honneur de
+vous recevoir à déjeuner. C'est un fort brave homme, qui a été un peu
+soldat, un peu contrebandier, un peu de tout ce qu'on peut être enfin.
+Je ne jurerais même pas qu'il n'a point eu quelques démêlés avec la
+police pour une misère, quelque chose comme un coup de couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez choisi cet honnête citoyen du monde pour votre
+intendant, monsieur le comte? dit Debray, combien vous vole-t-il par an?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, parole d'honneur, dit le comte, pas plus qu'un autre, j'en
+suis sûr; mais il fait mon affaire, ne connaît pas d'impossibilité, et
+je le garde.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Château-Renaud, vous voilà avec une maison montée: vous
+avez un hôtel aux Champs-Élysées, domestiques, intendant, il ne vous
+manque plus qu'une maîtresse.&raquo;</p>
+
+<p>Albert sourit, il songeait à la belle Grecque qu'il avait vue dans la
+loge du comte au théâtre Valle et au théâtre Argentina.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai mieux que cela, dit Monte-Cristo: j'ai une esclave. Vous louez
+vos maîtresses au théâtre de l'Opéra, au théâtre du Vaudeville, au
+théâtre des Variétés; moi, j'ai acheté la mienne à Constantinople; cela
+m'a coûté plus, mais, sous ce rapport-là, je n'ai plus besoin de
+m'inquiéter de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous oubliez, dit en riant Debray, que nous sommes, comme l'a dit
+le roi Charles, francs de nom, francs de nature; qu'en mettant le pied
+sur la terre de France, votre esclave est devenue libre?</p>
+
+<p>&mdash;Qui le lui dira? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dame! le premier venu.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne parle que le roma&iuml;que.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la verrons-nous, au moins? demanda Beauchamp, ou, ayant déjà un
+muet, avez-vous aussi des eunuques?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, dit Monte-Cristo, je ne pousse pas l'orientalisme
+jusque-là: tout ce qui m'entoure est libre de me quitter, et en me
+quittant n'aura plus besoin de moi ni de personne; voilà peut-être
+pourquoi on ne me quitte pas.&raquo;</p>
+
+<p>Depuis longtemps on était passé au dessert et aux cigares.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, dit Debray en se levant, il est deux heures et demie, votre
+convive est charmant, mais il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte,
+et quelquefois même pour la mauvaise; il faut que je retourne à mon
+ministère. Je parlerai du comte au ministre, et il faudra bien que nous
+sachions qui il est.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit Morcerf, les plus malins y ont renoncé.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous avons trois millions pour notre police: il est vrai qu'ils
+sont presque toujours dépensés à l'avance; mais n'importe; il restera
+toujours bien une cinquantaine de mille francs à mettre à cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous saurez qui il est, vous me le direz?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets. Au revoir, Albert; messieurs, votre très humble.&raquo;</p>
+
+<p>Et, en sortant, Debray cria très haut dans l'antichambre:</p>
+
+<p>&laquo;Faites avancer!</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Beauchamp à Albert, je n'irai pas à la Chambre, mais j'ai à
+offrir à mes lecteurs mieux qu'un discours de M. Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, Beauchamp, dit Morcerf, pas un mot, je vous en supplie; ne
+m'ôtez pas le mérite de le présenter et de l'expliquer: N'est-ce pas
+qu'il est curieux?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mieux que cela, répondit Château-Renaud, et c'est vraiment un
+des hommes les plus extraordinaires que j'aie vus de ma vie. Venez-vous,
+Morrel?</p>
+
+<p>&mdash;Le temps de donner ma carte à M. le comte, qui veut bien me promettre
+de venir nous faire une petite visite, rue Meslay, 14.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûr que je n'y manquerai pas, monsieur&raquo;, dit en s'inclinant le
+comte.</p>
+
+<p>Et Maximilien Morrel sortit avec le baron de Château-Renaud, laissant
+Monte-Cristo seul avec Morcerf.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#table">XLI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La présentation.</a></h3>
+
+<p>Quand Albert se trouva en tête-à-tête avec Monte-Cristo:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, lui dit-il, permettez-moi de commencer avec vous mon
+métier de cicérone en vous donnant le spécimen d'un appartement de
+garçon. Habitué aux palais d'Italie, ce sera pour vous une étude à faire
+que de calculer dans combien de pieds carrés peut vivre un des jeunes
+gens de Paris qui ne passent pas pour être les plus mal logés. À mesure
+que nous passerons d'une chambre à l'autre, nous ouvrirons les fenêtres
+pour que vous respiriez.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo connaissait déjà la salle à manger et le salon du
+rez-de-chaussée. Albert le conduisit d'abord à son atelier; c'était, on
+se le rappelle, sa pièce de prédilection.</p>
+
+<p>Monte-Cristo était un digne appréciateur de toutes les choses qu'Albert
+avait entassées dans cette pièce: vieux bahuts, porcelaines du Japon,
+étoffes d'Orient, verroteries de Venise, armes de tous les pays du
+monde, tout lui était familier, et, au premier coup d'œil, il
+reconnaissait le siècle, le pays et l'origine.</p>
+
+<p>Morcerf avait cru être l'explicateur, et c'était lui au contraire qui
+faisait, sous la direction du comte, un cours d'archéologie, de
+minéralogie et d'histoire naturelle. On descendit au premier. Albert
+introduisit son hôte dans le salon. Ce salon était tapissé des œuvres
+des peintres modernes; il y avait des paysages de Dupré, aux longs
+roseaux, aux arbres élancés, aux vaches beuglantes et aux ciels
+merveilleux; il y avait des cavaliers arabes de Delacroix, aux longs
+burnous blancs, aux ceintures brillantes, aux armes damasquinées, dont
+les chevaux se mordaient avec rage, tandis que les hommes se déchiraient
+avec des masses de fer, des aquarelles de Boulanger, représentant tout
+<i>Notre-Dame de Paris</i> avec cette vigueur qui fait du peintre l'émule du
+poète; il y avait des toiles de Diaz, qui fait les fleurs plus belles
+que les fleurs, le soleil plus brillant que le soleil; des dessins de
+Decamps, aussi colorés que ceux de Salvator Rosa, mais plus poétiques;
+des pastels de Giraud et de Muller, représentant des enfants aux têtes
+d'ange, des femmes aux traits de vierge; des croquis arrachés à l'album
+du voyage d'Orient de Dauzats, qui avaient été crayonnés en quelques
+secondes sur la selle d'un chameau ou sous le dôme d'une mosquée; enfin
+tout ce que l'art moderne peut donner en échange et en dédommagement de
+l'art perdu et envolé avec les siècles précédents.</p>
+
+<p>Albert s'attendait à montrer, cette fois du moins, quelque chose de
+nouveau à l'étrange voyageur; mais à son grand étonnement, celui-ci,
+sans avoir besoin de chercher les signatures, dont quelques-unes
+d'ailleurs n'étaient présentes que par des initiales, appliqua à
+l'instant même le nom de chaque auteur à son œuvre, de façon qu'il
+était facile de voir que non seulement chacun de ces noms lui était
+connu, mais encore que chacun de ces talents avait été apprécié et
+étudié par lui.</p>
+
+<p>Du salon on passa dans la chambre à coucher. C'était à la fois un modèle
+d'élégance et de goût sévère: là un seul portrait, mais signé Léopold
+Robert, resplendissait dans son cadre d'or mat.</p>
+
+<p>Ce portrait attira tout d'abord les regards du comte de Monte-Cristo,
+car il fit trois pas rapides dans la chambre et s'arrêta tout à coup
+devant lui.</p>
+
+<p>C'était celui d'une jeune femme de vingt-cinq à vingt-six ans, au teint
+brun, au regard de feu, voilé sous une paupière languissante; elle
+portait le costume pittoresque des pêcheuses catalanes avec son corset
+rouge et noir et ses aiguilles d'or piquées dans les cheveux; elle
+regardait la mer, et sa silhouette élégante se détachait sur le double
+azur des flots et du ciel.</p>
+
+<p>Il faisait sombre dans la chambre, sans quoi Albert eût pu voir la
+pâleur livide qui s'étendit sur les joues du comte, et surprendre le
+frisson nerveux qui effleura ses épaules et sa poitrine.</p>
+
+<p>Il se fit un instant de silence, pendant lequel Monte-Cristo demeura
+l'œil obstinément fixé sur cette peinture.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez là une belle maîtresse, vicomte, dit Monte-Cristo d'une voix
+parfaitement calme, et ce costume, costume de bal sans doute, lui sied
+vraiment à ravir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dit Albert, voilà une méprise que je ne vous
+pardonnerais pas, si à côté de ce portrait vous en eussiez vu quelque
+autre. Vous ne connaissez pas ma mère, monsieur; c'est elle que vous
+voyez dans ce cadre; elle se fit peindre ainsi, il y a six ou huit ans.
+Ce costume est un costume de fantaisie, à ce qu'il paraît, et la
+ressemblance est si grande, que je crois encore voir ma mère telle
+qu'elle était en 1830. La comtesse fit faire ce portrait pendant une
+absence du comte. Sans doute elle croyait lui préparer pour son retour
+une gracieuse surprise; mais, chose bizarre, ce portrait déplut à mon
+père; et la valeur de la peinture, qui est, comme vous le voyez, une des
+belles toiles de Léopold Robert, ne put le faire passer sur l'antipathie
+dans laquelle il l'avait prise. Il est vrai de dire entre nous, mon cher
+comte, que M. de Morcerf est un des pairs les plus assidus au
+Luxembourg, un général renommé pour la théorie, mais un amateur d'art
+des plus médiocres; il n'en est pas de même de ma mère, qui peint d'une
+façon remarquable, et qui, estimant trop une pareille œuvre pour s'en
+séparer tout à fait, me l'a donnée pour que chez moi elle fût moins
+exposée à déplaire à M. de Morcerf, dont je vous ferai voir à son tour
+le portrait peint par Gros. Pardonnez-moi si je vous parle ainsi ménage
+et famille, mais, comme je vais avoir l'honneur de vous conduire chez le
+comte, je vous dis cela pour qu'il ne vous échappe pas de vanter ce
+portrait devant lui. Au reste, il a une funeste influence; car il est
+bien rare que ma mère vienne chez moi sans le regarder, et plus rare
+encore qu'elle le regarde sans pleurer. Le nuage qu'amena l'apparition
+de cette peinture dans l'hôtel est du reste le seul qui se soit élevé
+entre le comte et la comtesse, qui, quoique mariés depuis plus de vingt
+ans, sont encore unis comme au premier jour.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo jeta un regard rapide sur Albert, comme pour chercher une
+intention cachée à ses paroles; mais il était évident que le jeune homme
+les avait dites dans toute la simplicité de son âme.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit Albert, vous avez vu toutes mes richesses, monsieur le
+comte, permettez-moi de vous les offrir, si indignes qu'elles soient;
+regardez-vous comme étant ici chez vous, et, pour vous mettre plus à
+votre aise encore, veuillez m'accompagner jusque chez M. de Morcerf, à
+qui j'ai écrit de Rome le service que vous m'avez rendu, à qui j'ai
+annoncé la visite que vous m'aviez promise; et, je puis le dire, le
+comte et la comtesse attendaient avec impatience qu'il leur fût permis
+de vous remercier. Vous êtes un peu blasé sur toutes choses, je le sais,
+monsieur le comte, et les scènes de famille n'ont pas sur Simbad le
+marin beaucoup d'action: vous avez vu d'autres scènes! Cependant
+acceptez que je vous propose, comme initiation à la vie parisienne, la
+vie de politesses, de visites et de présentations.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo s'inclina pour répondre; il acceptait la proposition sans
+enthousiasme et sans regrets, comme une des convenances de société dont
+tout homme comme il faut se fait un devoir. Albert appela son valet de
+chambre, et lui ordonna d'aller prévenir M. et Mme de Morcerf de
+l'arrivée prochaine du comte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Albert le suivit avec le comte.</p>
+
+<p>En arrivant dans l'antichambre du comte, on voyait au-dessus de la porte
+qui donnait dans le salon un écusson qui, par son entourage riche et son
+harmonie avec l'ornementation de la pièce, indiquait l'importance que
+le propriétaire de l'hôtel attachait à ce blason.</p>
+
+<p>Monte-Cristo s'arrêta devant ce blason, qu'il examina avec attention.</p>
+
+<p>&laquo;D'azur à sept merlettes d'or posées en bande. C'est sans doute l'écusson
+de votre famille, monsieur? demanda-t-il. À part la connaissance des
+pièces du blason qui me permet de le déchiffrer, je suis fort ignorant
+en matière héraldique, moi, comte de hasard, fabriqué par la Toscane à
+l'aide d'une commanderie de Saint-Étienne, et qui me fusse passé d'être
+grand seigneur si l'on ne m'eût répété que, lorsqu'on voyage beaucoup,
+c'est chose absolument nécessaire. Car enfin il faut bien, ne fût-ce que
+pour que les douaniers ne vous visitent pas, avoir quelque chose sur
+les panneaux de sa voiture. Excusez-moi donc si je vous fais une
+pareille question.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est aucunement indiscrète, monsieur, dit Morcerf avec la
+simplicité de la conviction, et vous aviez deviné juste: ce sont nos
+armes, c'est-à-dire celles du chef de mon père; mais elles sont, comme
+vous voyez, accolées à un écusson qui est de gueule à la tour d'argent,
+et qui est du chef de ma mère; par les femmes je suis Espagnol, mais la
+maison de Morcerf est française, et, à ce que j'ai entendu dire, même
+une des plus anciennes du Midi de la France.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Monte-Cristo, c'est ce qu'indiquent les merlettes. Presque
+tous les pèlerins armés qui tentèrent ou qui firent la conquête de la
+Terre Sainte prirent pour armes ou des croix, signe de la mission à la
+quelle ils s'étaient voués, ou des oiseaux voyageurs, symbole du long
+voyage qu'ils allaient entreprendre et qu'ils espéraient accomplir sur
+les ailes de la foi. Un de vos a&iuml;eux paternels aura été de quelqu'une de
+vos croisades, et, en supposant que ce ne soit que celle de saint Louis,
+cela nous fait déjà remonter au treizième siècle, ce qui est encore fort
+joli.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit Morcerf: il y a quelque part dans le cabinet de
+mon père un arbre généalogique qui nous dira cela, et sur lequel j'avais
+autrefois des commentaires qui eussent fort édifié d'Hozier et Jaucourt.
+À présent, je n'y pense plus; cependant je vous dirai, monsieur le
+comte, et ceci rentre dans mes attributions de cicérone, que l'on
+commence à s'occuper beaucoup de ces choses-là sous notre gouvernement
+populaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, votre gouvernement aurait bien dû choisir dans son
+passé quelque chose de mieux que ces deux pancartes que j'ai remarquées
+sur vos monuments, et qui n'ont aucun sens héraldique. Quant à vous,
+vicomte, reprit Monte-Cristo en revenant à Morcerf, vous êtes plus
+heureux que votre gouvernement, car vos armes sont vraiment belles et
+parlent à l'imagination. Oui, c'est bien cela, vous êtes à la fois de
+Provence et d'Espagne; c'est ce qui explique, si le portrait que vous
+m'avez montré est ressemblant, cette belle couleur brune que j'admirais
+si fort sur le visage de la noble Catalane.&raquo;</p>
+
+<p>Il eût fallu être Oedipe ou le Sphinx lui-même pour deviner l'ironie que
+mit le comte dans ces paroles, empreintes en apparence de la plus grande
+politesse; aussi Morcerf le remercia-t-il d'un sourire, et, passant le
+premier pour lui montrer le chemin, poussa-t-il la porte qui s'ouvrait
+au-dessous de ses armes, et qui, ainsi que nous l'avons dit, donnait
+dans le salon.</p>
+
+<p>Dans l'endroit le plus apparent de ce salon se voyait aussi un portrait;
+c'était celui d'un homme de trente-cinq à trente-huit ans, vêtu d'un
+uniforme d'officier général, portant cette double épaulette en torsade,
+signe des grades supérieurs, le ruban de la Légion d'honneur au cou, ce
+qui indiquait qu'il était commandeur, et sur la poitrine, à droite, la
+plaque de grand officier de l'ordre du Sauveur, et, à gauche, celle de
+grand-croix de Charles III, ce qui indiquait que la personne représentée
+par ce portrait avait dû faire les guerres de Grèce et d'Espagne, ou, ce
+qui revient absolument au même en matière de cordons, avoir rempli
+quelque mission diplomatique dans les deux pays. </p>
+
+<p>Monte-Cristo était occupé à détailler ce portrait avec non moins de soin
+qu'il avait fait de l'autre, lorsqu'une porte latérale s'ouvrit, et
+qu'il se trouva en face du comte de Morcerf lui-même.</p>
+
+<p>C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, mais qui en paraissait
+au moins cinquante, et dont la moustache et les sourcils noirs
+tranchaient étrangement avec des cheveux presque blancs coupés en brosse
+à la mode militaire; il était vêtu en bourgeois et portait à sa
+boutonnière un ruban dont les différents liserés rappelaient les
+différents ordres dont il était décoré. Cet homme entra d'un pas assez
+noble et avec une sorte d'empressement. Monte-Cristo le vit venir à lui
+sans faire un seul pas; on eût dit que ses pieds étaient cloués au
+parquet comme ses yeux sur le visage du comte de Morcerf.</p>
+
+<p>&laquo;Mon père, dit le jeune homme, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur
+le comte de Monte-Cristo, ce généreux ami que j'ai eu le bonheur de
+rencontrer dans les circonstances difficiles que vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est le bienvenu parmi nous, dit le comte de Morcerf en
+saluant Monte-Cristo avec un sourire, et il a rendu à notre maison, en
+lui conservant son unique héritier, un service qui sollicitera
+éternellement notre reconnaissance.&raquo;</p>
+
+<p>Et en disant ces paroles le comte de Morcerf indiquait un fauteuil à
+Monte-Cristo, en même temps que lui-même s'asseyait en face de la
+fenêtre. </p>
+
+<p>Quant à Monte-Cristo, tout en prenant le fauteuil désigné par le comte
+de Morcerf, il s'arrangea de manière à demeurer caché dans l'ombre des
+grands rideaux de velours, et à lire de là sur les traits empreints de
+fatigue et de soucis du comte toute une histoire de secrètes douleurs
+écrites dans chacune de ses rides venues avec le temps.</p>
+
+<p>&laquo;Madame la comtesse, dit Morcerf, était à sa toilette lorsque le vicomte
+l'a fait prévenir de la visite qu'elle allait avoir le bonheur de
+recevoir; elle va descendre, et dans dix minutes elle sera au salon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup d'honneur pour moi, dit Monte-Cristo, d'être ainsi,
+dès le jour de mon arrivée à Paris, mis en rapport avec un homme dont le
+mérite égale la réputation, et pour lequel la fortune, juste une fois,
+n'a pas fait d'erreur; mais n'a-t-elle pas encore, dans les plaines de
+la Mitidja ou dans les montagnes de l'Atlas, un bâton de maréchal à vous
+offrir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répliqua Morcerf en rougissant un peu, j'ai quitté le service,
+monsieur. Nommé pair sous la Restauration, j'étais de la première
+campagne, et je servais sous les ordres du maréchal de Bourmont; je
+pouvais donc prétendre à un commandement supérieur, et qui sait ce qui
+fût arrivé si la branche aînée fût restée sur le trône! Mais la
+révolution de Juillet était, à ce qu'il paraît, assez glorieuse pour se
+permettre d'être ingrate; elle le fut pour tout service qui ne datait
+pas de la période impériale; je donnai donc ma démission, car, lorsqu'on
+a gagné ses épaulettes sur le champ de bataille, on ne sait guère
+manœuvrer sur le terrain glissant des salons; j'ai quitté l'épée, je me
+suis jeté dans la politique, je me voue à l'industrie, j'étudie les arts
+utiles. Pendant les vingt années que j'étais resté au service, j'en
+avais bien eu le désir, mais je n'en avais pas eu le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de pareilles choses qui entretiennent la supériorité de votre
+nation sur les autres pays, monsieur, répondit Monte-Cristo; gentilhomme
+issu de grande maison, possédant une belle fortune, vous avez d'abord
+consenti à gagner les premiers grades en soldat obscur, c'est fort rare;
+puis, devenu général, pair de France, commandeur de la Légion d'honneur,
+vous consentez à recommencer un second apprentissage, sans autre espoir,
+sans autre récompense que celle d'être un jour utile à vos
+semblables.... Ah! monsieur, voilà qui est vraiment beau; je dirai
+plus, voilà qui est sublime.&raquo;</p>
+
+<p>Albert regardait et écoutait Monte-Cristo avec étonnement; il n'était
+pas habitué à le voir s'élever à de pareilles idées d'enthousiasme.</p>
+
+<p>&laquo;Hélas! continua l'étranger, sans doute pour faire disparaître
+l'imperceptible nuage que ces paroles venaient de faire passer sur le
+front de Morcerf, nous ne faisons pas ainsi en Italie, nous croissons
+selon notre race et notre espèce, et nous gardons même feuillage, même
+taille, et souvent même inutilité toute notre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, répondit le comte de Morcerf, pour un homme de votre
+mérite, l'Italie n'est pas une patrie, et la France ne sera peut-être
+pas ingrate pour tout le monde; elle traite mal ses enfants, mais
+d'habitude elle accueille grandement les étrangers.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon père, dit Albert avec un sourire, on voit bien que vous ne
+connaissez pas M. le comte de Monte-Cristo. Ses satisfactions à lui sont
+en dehors de ce monde; il n'aspire point aux honneurs, et en prend
+seulement ce qui peut tenir sur un passeport.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, à mon égard, l'expression la plus juste que j'aie jamais
+entendue, répondit l'étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur a été le maître de son avenir, dit le comte de Morcerf avec
+un soupir, et il a choisi le chemin de fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, monsieur, répliqua Monte-Cristo avec un de ces sourires
+qu'un peintre ne rendra jamais, et qu'un physiologiste désespéra
+toujours d'analyser.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'eusse craint de fatiguer monsieur le comte, dit le général,
+évidemment charmé des manières de Monte-Cristo, je l'eusse emmené à la
+Chambre; il y a aujourd'hui séance curieuse pour quiconque ne connaît
+pas nos sénateurs modernes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me
+renouveler cette offre une autre fois; mais aujourd'hui l'on m'a flatté
+de l'espoir d'être présenté à Mme la comtesse, et j'attendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici ma mère!&raquo; s'écria le vicomte.</p>
+
+<p>En effet, Monte-Cristo, en se retournant vivement, vit Mme de Morcerf à
+l'entrée du salon, au seuil de la porte opposée à celle par laquelle
+était entré son mari: immobile et pâle, elle laissa, lorsque
+Monte-Cristo se retourna de son côté, tomber son bras qui, on ne sait
+pourquoi, s'était appuyé sur le chambranle doré, elle était là depuis
+quelques secondes, et avait entendu les dernières paroles prononcées par
+le visiteur ultramontain.</p>
+
+<p>Celui-ci se leva et salua profondément la comtesse, qui s'inclina à son
+tour, muette et cérémonieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Eh, mon Dieu! madame, demanda le comte, qu'avez vous donc? serait-ce
+par hasard la chaleur de ce salon qui vous fait mal?</p>
+
+<p>&mdash;Souffrez-vous, ma mère?&raquo; s'écria le vicomte en s'élançant au-devant
+de Mercédès.</p>
+
+<p>Elle les remercia tous deux avec un sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-elle, mais j'ai éprouvé quelque émotion en voyant pour la
+première fois celui sans l'intervention duquel nous serions en ce moment
+dans les larmes et dans le deuil. Monsieur, continua la comtesse en
+s'avançant avec la majesté d'une reine, je vous dois la vie de mon fils,
+et pour ce bienfait je vous bénis. Maintenant je vous rends grâce pour
+le plaisir que vous me faites en me procurant l'occasion de vous
+remercier comme je vous ai béni, c'est-à-dire du fond du cœur.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte s'inclina encore, mais plus profondément que la première fois;
+il était plus pâle encore que Mercédès.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit-il, M. le comte et vous me récompensez trop généreusement
+d'une action bien simple. Sauver un homme, épargner un tourment à un
+père, ménager la sensibilité d'une femme, ce n'est point faire une bonne
+œuvre, c'est faire acte d'humanité.&raquo;</p>
+
+<p>À ces mots, prononcés avec une douceur et une politesse exquises, Mme de
+Morcerf répondit avec un accent profond:</p>
+
+<p>&laquo;Il est bien heureux pour mon fils, monsieur, de vous avoir pour ami, et
+je remercie Dieu qui a fait les choses ainsi.&raquo;</p>
+
+<p>Et Mercédès leva ses beaux yeux au ciel avec une gratitude si infinie,
+que le comte crut y voir trembler deux larmes.</p>
+
+<p>M. de Morcerf s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit-il, j'ai déjà fait mes excuses à M. le comte d'être obligé
+de le quitter, et vous les lui renouvellerez, je vous prie. La séance
+ouvre à deux heures, il en est trois, et je dois parler.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur, je tâcherai de faire oublier votre absence à notre
+hôte, dit la comtesse avec le même accent de sensibilité. Monsieur le
+comte, continua-t-elle en se retournant vers Monte-Cristo, nous fera-t-il
+l'honneur de passer le reste de la journée avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame, et vous me voyez, croyez-le bien, on ne peut plus
+reconnaissant de votre offre; mais je suis descendu ce matin à votre
+porte, de ma voiture de voyage. Comment suis-je installé à Paris, je
+l'ignore; où le suis-je, je le sais à peine. C'est une inquiétude
+légère, je le sais, mais appréciable cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurons ce plaisir une autre fois, au moins vous nous le
+promettez?&raquo; demanda la comtesse.</p>
+
+<p>Monte-Cristo s'inclina sans répondre, mais le geste pouvait passer pour
+un assentiment.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse, car je ne
+veux pas que ma reconnaissance devienne ou une indiscrétion ou une
+importunité.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher comte, dit Albert, si vous le voulez bien, je vais essayer
+de vous rendre à Paris votre gracieuse politesse de Rome, et mettre mon
+coupé à votre disposition jusqu'à ce que vous ayez eu le temps de monter
+vos équipages.</p>
+
+<p>&mdash;Merci mille fois de votre obligeance, vicomte, dit Monte-Cristo, mais
+je présume que M. Bertuccio aura convenablement employé les quatre
+heures et demie que je viens de lui laisser, et que je trouverai à la
+porte une voiture quelconque tout attelée.&raquo;</p>
+
+<p>Albert était habitué à ces façons de la part du comte: il savait qu'il
+était, comme Néron, à la recherche de l'impossible, et il ne s'étonnait
+plus de rien; seulement, il voulut juger par lui-même de quelle façon
+ses ordres avaient été exécutés, il l'accompagna donc jusqu'à la porte
+de l'hôtel.</p>
+
+<p>Monte-Cristo ne s'était pas trompé: dès qu'il avait paru dans
+l'antichambre du comte de Morcerf, un valet de pied, le même qui à Rome
+était venu apporter la carte du comte aux deux jeunes gens et leur
+annoncer sa visite, s'était élancé hors du péristyle, de sorte qu'en
+arrivant au perron l'illustre voyageur trouva effectivement sa voiture
+qui l'attendait.</p>
+
+<p>C'était un coupé sortant des ateliers de Keller, et un attelage dont
+Drake avait, à la connaissance de tous les lions de Paris, refusé la
+veille encore dix-huit mille francs.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit le comte à Albert, je ne vous propose pas de
+m'accompagner jusque chez moi, et je ne pourrais vous montrer qu'une
+maison improvisée, et j'ai, vous le savez, sous le rapport des
+improvisations, une réputation à ménager. Accordez-moi un jour et
+permettez-moi alors de vous inviter. Je serai plus sûr de ne pas manquer
+aux lois de l'hospitalité.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me demandez un jour, monsieur le comte, je suis tranquille, ce
+ne sera plus une maison que vous me montrerez, ce sera un palais.
+Décidément, vous avez quelque génie à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, laissez-le croire, dit Monte-Cristo en mettant le pied sur les
+degrés garnis de velours de son splendide équipage, cela me fera quelque
+bien auprès des dames.&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'élança dans sa voiture, qui se referma derrière lui, et partit
+au galop, mais pas si rapidement que le comte n'aperçut le mouvement
+imperceptible qui fit trembler le rideau du salon où il avait laissé Mme
+de Morcerf.</p>
+
+<p>Lorsque Albert rentra chez sa mère, il trouva la comtesse au boudoir,
+plongée dans un grand fauteuil de velours: toute la chambre, noyée
+d'ombre, ne laissait apercevoir que la paillette étincelante attachée çà
+et là au ventre de quelque potiche ou à l'angle de quelque cadre d'or.</p>
+
+<p>Albert ne put voir le visage de la comtesse perdu dans un nuage de gaze
+qu'elle avait roulée autour de ses cheveux comme une auréole de vapeur;
+mais il lui sembla que sa voix était altérée: il distingua aussi, parmi
+les parfums des roses et des héliotropes de la jardinière, la trace
+âpre et mordante des sels de vinaigre; sur une des coupes ciselées de la
+cheminée en effet, le flacon de la comtesse, sorti de sa gaine de
+chagrin, attira l'attention inquiète du jeune homme.</p>
+
+<p>&laquo;Souffrez-vous, ma mère? s'écria-t-il en entrant, et vous seriez-vous
+trouvée mal pendant mon absence?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? non pas, Albert; mais, vous comprenez, ces roses, ces tubéreuses
+et ces fleurs d'oranger dégagent pendant ces premières chaleurs,
+auxquelles on n'est pas habitué, de si violents parfums.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ma mère, dit Morcerf en portant la main à la sonnette, il faut
+les faire porter dans votre antichambre. Vous êtes vraiment indisposée;
+déjà tantôt, quand vous êtes entrée, vous étiez fort pâle.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais pâle, dites-vous, Albert?</p>
+
+<p>&mdash;D'une pâleur qui vous sied à merveille, ma mère, mais qui ne nous a
+pas moins effrayés pour cela, mon père et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père vous en a-t-il parlé? demanda vivement Mercédès.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, mais c'est à vous-même, souvenez-vous, qu'il a fait cette
+observation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens pas&raquo;, dit la comtesse.</p>
+
+<p>Un valet entra: il venait au bruit de la sonnette tirée par Albert.</p>
+
+<p>&laquo;Portez ces fleurs dans l'antichambre ou dans le cabinet de toilette,
+dit le vicomte; elles font mal à Mme la comtesse.</p>
+
+<p>Le valet obéit.</p>
+
+<p>Il y eut un assez long silence, et qui dura pendant tout le temps que se
+fit le déménagement.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo? demanda la comtesse quand le
+domestique fut sorti emportant le dernier vase de fleurs, est-ce un nom
+de famille, un nom de terre, un titre simple? </p>
+
+<p>&mdash;C'est, je crois, un titre, ma mère, et voilà tout. Le comte a acheté
+une île dans l'archipel toscan, et a, d'après ce qu'il a dit lui-même ce
+matin, fondé une commanderie. Vous savez que cela se fait ainsi pour
+Saint-Étienne de Florence, pour Saint-Georges-Constantinien de Parme, et
+même pour l'ordre de Malte. Au reste, il n'a aucune prétention à la
+noblesse et s'appelle un comte de hasard, quoique l'opinion générale de
+Rome soit que le comte est un très grand seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ses manières sont excellentes, dit la comtesse, du moins d'après ce
+que j'ai pu en juger par les courts instants pendant lesquels il est
+resté ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfaites, ma mère, si parfaites même qu'elles surpassent de
+beaucoup tout ce que j'ai connu de plus aristocratique dans les trois
+noblesses les plus fières de l'Europe, c'est-à-dire dans la noblesse
+anglaise, dans la noblesse espagnole et dans la noblesse allemande.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse réfléchit un instant, puis après cette courte hésitation
+elle reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez vu, mon cher Albert, c'est une question de mère que je vous
+adresse là, vous le comprenez, vous avez vu M. de Monte-Cristo dans son
+intérieur; vous avez de la perspicacité, vous avez l'habitude du monde,
+plus de tact qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge; croyez-vous que le
+comte soit ce qu'il paraît réellement être? </p>
+
+<p>&mdash;Et que paraît-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit vous-même à l'instant, un grand seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, ma mère, qu'on le tenait pour tel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'en pensez-vous, vous, Albert?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas, je vous l'avouerai, d'opinion bien arrêtée sur lui; je le
+crois Maltais.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous interroge pas sur son origine; je vous interroge sur sa
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sur sa personne, c'est autre chose; et j'ai vu tant de choses
+étranges de lui, que si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je
+vous répondrai que je le regarderais volontiers comme un des hommes de
+Byron, que le malheur a marqué d'un sceau fatal; quelque Manfred,
+quelque Lara, quelque Werner; comme un de ces débris enfin de quelque
+vieille famille qui, déshérités de leur fortune paternelle, en ont
+trouvé une par la force de leur génie aventureux qui les a mis au-dessus
+des lois de la société.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que Monte-Cristo est une île au milieu de la Méditerranée, sans
+habitants, sans garnison, repaire de contrebandiers de toutes nations,
+de pirates de tous pays. Qui sait si ces dignes industriels ne payent
+pas à leur seigneur un droit d'asile?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit la comtesse rêveuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'importe, reprit le jeune homme, contrebandier ou non, vous en
+conviendrez, ma mère, puisque vous l'avez vu, M. le comte de
+Monte-Cristo est un homme remarquable et qui aura les plus grands succès
+dans les salons de Paris. Et tenez, ce matin même, chez moi, il a
+commencé son entrée dans le monde en frappant de stupéfaction jusqu'à
+Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel âge peut avoir le comte? demanda Mercédès, attachant
+visiblement une grande importance à cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Il a trente-cinq à trente-six ans, ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Si jeune! c'est impossible, dit Mercédès répondant en même temps à ce
+que lui disait Albert et à ce que lui disait sa propre pensée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, cependant. Trois ou quatre fois il m'a dit, et certes
+sans préméditation, à telle époque j'avais cinq ans, à telle autre
+j'avais dix ans, à telle autre douze; moi, que la curiosité tenait
+éveillé sur ces détails, je rapprochais les dates, et jamais je ne l'ai
+trouvé en défaut. L'âge de cet homme singulier, qui n'a pas d'âge, est
+donc, j'en suis sûr, de trente-cinq ans. Au surplus, rappelez-vous, ma
+mère, combien son œil est vif, combien ses cheveux sont noirs et
+combien son front, quoique pâle, est exempt de rides; c'est une nature
+non seulement vigoureuse, mais encore jeune.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse baissa la tête comme sous un flot trop lourd d'amères
+pensées.</p>
+
+<p>&laquo;Et cet homme s'est pris d'amitié pour vous, Albert? demanda-t-elle avec
+un frissonnement nerveux.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous... l'aimez-vous aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Il me plaît, madame, quoi qu'en dise Franz d'Épinay, qui voulait le
+faire passer à mes yeux pour un homme revenant de l'autre monde.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse fit un mouvement de terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Albert, dit-elle d'une voix altérée, je vous ai toujours mis en garde
+contre les nouvelles connaissances. Maintenant vous êtes homme, et vous
+pourriez me donner des conseils à moi-même; cependant je vous répète:
+Soyez prudent, Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Encore faudrait-il, chère mère, pour que le conseil me fût profitable,
+que je susse d'avance de quoi me méfier. Le comte ne joue jamais, le
+comte ne boit que de l'eau dorée par une goutte de vin d'Espagne; le
+comte s'est annoncé si riche que, sans se faire rire au nez, il ne
+pourrait m'emprunter d'argent: que voulez-vous que je craigne de la part
+du comte? </p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit la comtesse, et mes terreurs sont folles, ayant
+pour objet surtout un homme qui vous a sauvé la vie. À propos, votre
+père l'a-t-il bien reçu, Albert? Il est important que nous soyons plus
+que convenables avec le comte. M. de Morcerf est parfois occupé, ses
+affaires le rendent soucieux, et il se pourrait que, sans le vouloir....</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a été parfait, madame, interrompit Albert; je dirai plus: il
+a paru infiniment flatté de deux ou trois compliments des plus adroits
+que le comte lui a glissés avec autant de bonheur que d'à-propos, comme
+s'il l'eût connu depuis trente ans. Chacune de ces petites flèches
+louangeuses a dû chatouiller mon père, ajouta Albert en riant, de sorte
+qu'ils se sont quittés les meilleurs amis du monde, que M. de Morcerf
+voulait même l'emmener à la Chambre pour lui faire entendre son
+discours.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse ne répondit pas; elle était absorbée dans une rêverie si
+profonde que ses yeux s'étaient fermés peu à peu. Le jeune homme, debout
+devant elle, la regardait avec cet amour filial plus tendre et plus
+affectueux chez les enfants dont les mères sont jeunes et belles encore;
+puis, après avoir vu ses yeux se fermer, il l'écouta respirer un instant
+dans sa douce immobilité, et, la croyant assoupie, il s'éloigna sur la
+pointe du pied, poussant avec précaution la porte de la chambre où il
+laissait sa mère.</p>
+
+<p>&laquo;Ce diable d'homme, murmura-t-il en secouant la tête, je lui ai bien
+prédit là-bas qu'il ferait sensation dans le monde: je mesure son effet
+sur un thermomètre infaillible. Ma mère l'a remarqué, donc il faut
+qu'il soit bien remarquable.&raquo;</p>
+
+<p>Et il descendit à ses écuries, non sans un dépit secret de ce que, sans
+y avoir même songé, le comte de Monte-Cristo avait mis la main sur un
+attelage qui renvoyait ses bais au numéro 2 dans l'esprit des
+connaisseurs.</p>
+
+<p>&laquo;Décidément, dit-il, les hommes ne sont pas égaux; il faudra que je prie
+mon père de développer ce théorème à la Chambre haute.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XLII" id="XLII"></a><a href="#table">XLII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Monsieur Bertuccio.</a></h3>
+
+<p>Pendant ce temps le comte était arrivé chez lui; il avait mis six
+minutes pour faire le chemin. Ces six minutes avaient suffi pour qu'il
+fût vu de vingt jeunes gens qui, connaissant le prix de l'attelage
+qu'ils n'avaient pu acheter eux-mêmes, avaient mis leur monture au galop
+pour entrevoir le splendide seigneur qui se donnait des chevaux de dix
+mille francs la pièce.</p>
+
+<p>La maison choisie par Ali, et qui devait servir de résidence de ville à
+Monte-Cristo, était située à droite en montant les Champs-Élysées,
+placée entre cour et jardin; un massif fort touffu, qui s'élevait au
+milieu de la cour, masquait une partie de la façade, autour de ce
+massif s'avançaient, pareilles à deux bras, deux allées qui, s'étendant
+à droite et à gauche, amenaient à partir de la grille, les voitures à un
+double perron supportant à chaque marche un vase de porcelaine plein de
+fleurs. Cette maison, isolée au milieu d'un large espace, avait, outre
+l'entrée principale, une autre entrée donnant sur la rue de Ponthieu.</p>
+
+<p>Avant même que le cocher eût hélé le concierge, la grille massive roula
+sur ses gonds; on avait vu venir le comte, et à Paris comme à Rome,
+comme partout, il était servi avec la rapidité de l'éclair. Le cocher
+entra donc, décrivit le demi-cercle sans avoir ralenti son allure, et la
+grille était refermée déjà que les roues criaient encore sur le sable de
+l'allée.</p>
+
+<p>Au côté gauche du perron la voiture s'arrêta; deux hommes parurent à la
+portière: l'un était Ali, qui sourit à son maître avec une incroyable
+franchise de joie, et qui se trouva payé par un simple regard de
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>L'autre salua humblement et présenta son bras au comte pour l'aider à
+descendre de la voiture.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, monsieur Bertuccio, dit le comte en sautant légèrement les trois
+degrés du marchepied; et le notaire?</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans le petit salon, Excellence, répondit Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;Et les cartes de visite que je vous ai dit de faire graver dès que
+vous auriez le numéro de la maison? </p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, c'est déjà fait; j'ai été chez le meilleur graveur
+du Palais-Royal, qui a exécuté la planche devant moi; la première carte
+tirée a été portée à l'instant même, selon votre ordre, à M. le baron
+Danglars, député, rue de la Chaussée-d'Antin, n&deg; 7; les autres sont sur
+la cheminée de la chambre à coucher de Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre heures.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo donna ses gants, son chapeau et sa canne à ce même laquais
+français qui s'était élancé hors de l'antichambre du comte de Morcerf
+pour appeler la voiture, puis il passa dans le petit salon conduit par
+Bertuccio, qui lui montra le chemin.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà de pauvres marbres dans cette antichambre, dit Monte-Cristo,
+j'espère bien qu'on m'enlèvera tout cela.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio s'inclina.</p>
+
+<p>Comme l'avait dit l'intendant, le notaire attendait dans le petit salon.</p>
+
+<p>C'était une honnête figure de deuxième clerc de Paris, élevé à la
+dignité infranchissable de tabellion de la banlieue. </p>
+
+<p>&laquo;Monsieur est le notaire chargé de vendre la maison de campagne que je
+veux acheter? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, répliqua le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;L'acte de vente est-il prêt?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous apporté?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Et où est cette maison que j'achète&raquo;, demanda
+négligemment Monte-Cristo, s'adressant moitié à Bertuccio, moitié au
+notaire.</p>
+
+<p>L'intendant fit un geste qui signifiait: Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Le notaire regarda Monte-Cristo avec étonnement.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, dit-il, monsieur le comte ne sait pas où est la maison qu'il
+achète?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma foi, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte ne la connaît pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment diable la connaîtrais-je? j'arrive de Cadix ce matin, je
+ne suis jamais venu à Paris, c'est même la première fois que je mets le
+pied en France.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est autre chose, répondit le notaire; la maison que monsieur
+le comte achète est située à Auteuil.&raquo;</p>
+
+<p>À ces mots, Bertuccio pâlit visiblement.</p>
+
+<p>&laquo;Et où prenez-vous Auteuil? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;À deux pas d'ici, monsieur le comte, dit le notaire, un peu après
+Passy, dans une situation charmante, au milieu du bois de Boulogne. </p>
+
+<p>&mdash;Si près que cela! dit Monte-Cristo, mais ce n'est pas la campagne.
+Comment diable m'avez-vous été choisir une maison à la porte de Paris,
+monsieur Bertuccio?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'écria l'intendant avec un étrange empressement; non, certes, ce
+n'est pas moi que monsieur le comte a chargé de choisir cette maison;
+que monsieur le comte veuille bien se rappeler, chercher dans sa
+mémoire, interroger ses souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste, dit Monte-Cristo; je me rappelle maintenant! j'ai lu
+cette annonce dans un Journal, et je me suis laissé séduire par ce titre
+menteur: <i>Maison de campagne</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Il est encore temps, dit vivement Bertuccio, et si Votre Excellence
+veut me charger de chercher partout ailleurs, je lui trouverai ce qu'il
+y aura de mieux, soit à Enghien, soit à Fontenay-aux-Roses, soit à
+Bellevue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma foi, dit insoucieusement Monte-Cristo; puisque j'ai celle-là,
+je la garderai.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur a raison, dit vivement le notaire, qui craignait de perdre
+ses honoraires. C'est une charmante propriété: eaux vives, bois touffus,
+habitation confortable, quoique abandonnée depuis longtemps; sans
+compter le mobilier, qui, si vieux qu'il soit, a de la valeur, surtout
+aujourd'hui que l'on recherche les antiquailles. Pardon, mais je crois
+que monsieur le comte a le goût de son époque. </p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours, fit Monte-Cristo; c'est convenable, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, c'est mieux que cela, c'est magnifique!</p>
+
+<p>&mdash;Peste! ne manquons pas une pareille occasion, dit Monte-Cristo; le
+contrat, s'il vous plaît, monsieur le notaire?&raquo;</p>
+
+<p>Et il signa rapidement, après avoir jeté un regard à l'endroit de l'acte
+où étaient désignés la situation de la maison et les noms des
+propriétaires.</p>
+
+<p>&laquo;Bertuccio, dit-il, donnez cinquante-cinq mille francs à monsieur.&raquo;</p>
+
+<p>L'intendant sortit d'un pas mal assuré, et revint avec une liasse de
+billets de banque que le notaire compta en homme qui a l'habitude de ne
+recevoir son argent qu'après la purge légale.</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, demanda le comte, toutes les formalités sont-elles
+remplies?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous les clefs?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont aux mains du concierge qui garde la maison; mais voici
+l'ordre que je lui ai donné d'installer monsieur dans sa propriété. </p>
+
+<p>&mdash;Fort bien.&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo fit au notaire un signe de tête qui voulait dire:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai plus besoin de vous, allez-vous-en.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais, hasarda l'honnête tabellion, monsieur le comte s'est trompé, il
+me semble; ce n'est que cinquante mille francs, tout compris.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos honoraires?</p>
+
+<p>&mdash;Se trouvent payés moyennant cette somme, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'êtes-vous pas venu d'Auteuil ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il faut bien vous payer votre dérangement&raquo;, dit le comte.</p>
+
+<p>Et il le congédia du geste.</p>
+
+<p>Le notaire sortit à reculons et en saluant jusqu'à terre; c'était la
+première fois, depuis le jour où il avait pris ses inscriptions, qu'il
+rencontrait un pareil client.</p>
+
+<p>&laquo;Conduisez monsieur&raquo;, dit le comte à Bertuccio.</p>
+
+<p>Et l'intendant sortit derrière le notaire.</p>
+
+<p>À peine le comte fut-il seul qu'il sortit de sa poche un portefeuille à
+serrure, qu'il ouvrit avec une petite clef attachée à son cou et qui ne
+le quittait jamais.</p>
+
+<p>Après avoir cherché un instant, il s'arrêta à un feuillet qui portait
+quelques notes, confronta ces notes avec l'acte de vente déposé sur la
+table, et, recueillant ses souvenirs:</p>
+
+<p>&laquo;Auteuil, rue de la Fontaine, n&deg; 28; c'est bien cela, dit-il; maintenant
+dois-je m'en rapporter à un aveu arraché par la terreur religieuse ou
+par la terreur physique? Au reste, dans une heure je saurai tout.
+Bertuccio! cria-t-il en frappant avec une espèce de petit marteau à
+manche pliant sur un timbre qui rendit un son aigu et prolongé pareil à
+celui d'un tam-tam, Bertuccio!&raquo;</p>
+
+<p>L'intendant parut sur le seuil.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Bertuccio, dit le comte, ne m'avez-vous pas dit autrefois que
+vous aviez voyagé en France?</p>
+
+<p>&mdash;Dans certaines parties de la France, oui, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez les environs de Paris, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence, non, répondit l'intendant avec une sorte de
+tremblement nerveux que Monte-Cristo, connaisseur en fait d'émotions,
+attribua avec raison à une vive inquiétude. </p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, dit-il, que vous n'ayez jamais visité les environs de
+Paris, car je veux aller ce soir même voir ma nouvelle propriété, et en
+venant avec moi vous m'eussiez donné sans doute d'utiles renseignements.</p>
+
+<p>&mdash;À Auteuil? s'écria Bertuccio dont le teint cuivré devint presque
+livide. Moi, aller à Auteuil!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant que vous veniez à Auteuil, je vous le
+demande? Quand je demeurerai à Auteuil, il faudra bien que vous y
+veniez, puisque vous faites partie de la maison.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio baissa la tête devant le regard impérieux du maître, et il
+demeura immobile et sans réponse.</p>
+
+<p>&laquo;Ah çà! mais, que vous arrive-t-il. Vous allez donc me faire sonner une
+seconde fois pour la voiture?&raquo; dit Monte-Cristo du ton que Louis XIV mit
+à prononcer le fameux: &laquo;J'ai failli attendre!&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio ne fit qu'un bond du petit salon à l'antichambre, et cria
+d'une voix rauque:</p>
+
+<p>&laquo;Les chevaux de son Excellence!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo écrivit deux ou trois lettres; comme il cachetait la
+dernière, l'intendant reparut.</p>
+
+<p>&laquo;La voiture de son Excellence est à la porte, dit-il. </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, prenez vos gants et votre chapeau, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je vais avec monsieur le comte? s'écria Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, il faut bien que vous donniez vos ordres, puisque je
+compte habiter cette maison.&raquo;</p>
+
+<p>Il était sans exemple que l'on eût répliqué à une injonction du comte;
+aussi l'intendant, sans faire aucune objection, suivit-il son maître,
+qui monta dans la voiture et lui fit signe de le suivre. L'intendant
+s'assit respectueusement sur la banquette du devant.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a><a href="#table">XLIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La maison d'Auteuil.</a></h3>
+
+<p>Monte-Cristo avait remarqué qu'en descendant le perron, Bertuccio
+s'était signé à la manière des Corses, c'est-à-dire en coupant l'air en
+croix avec le pouce, et qu'en prenant sa place dans la voiture il avait
+marmotté tout bas une courte prière. Tout autre qu'un homme curieux eût
+eu pitié de la singulière répugnance manifestée par le digne intendant
+pour la promenade méditée <i>extra muros</i> par le comte; mais, à ce qu'il
+paraît, celui-ci était trop curieux pour dispenser Bertuccio de ce
+petit voyage.</p>
+
+<p>En vingt minutes on fut à Auteuil. L'émotion de l'intendant avait été
+toujours croissant. En entrant dans le village, Bertuccio, rencogné dans
+l'angle de la voiture, commença à examiner avec une émotion fiévreuse
+chacune des maisons devant lesquelles on passait.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ferez arrêter rue de la Fontaine, au n&deg; 28&raquo;, dit le comte en
+fixant impitoyablement son regard sur l'intendant, auquel il donnait cet
+ordre.</p>
+
+<p>La sueur monta au visage de Bertuccio; cependant il obéit, et, se
+penchant en dehors de la voiture, il cria au cocher: </p>
+
+<p>&laquo;Rue de la Fontaine, n&deg; 28.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n&deg; 28 était situé à l'extrémité du village. Pendant le voyage, la
+nuit était venue, ou plutôt un nuage noir tout chargé d'électricité
+donnait à ces ténèbres prématurées l'apparence et la solennité d'un
+épisode dramatique.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta et le valet de pied se précipita à la portière,
+qu'il ouvrit.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit le comte, vous ne descendez pas, monsieur Bertuccio? vous
+restez donc dans la voiture alors? Mais à quoi diable songez-vous donc
+ce soir?&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio se précipita par la portière et présenta son épaule au comte
+qui, cette fois, s'appuya dessus et descendit un à un les trois degrés
+du marchepied.</p>
+
+<p>&laquo;Frappez, dit le comte, et annoncez-moi.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio frappa, la porte s'ouvrit et le concierge parut.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre nouveau maître, brave homme&raquo;, dit le valet de pied.</p>
+
+<p>Et il tendit au concierge le billet de reconnaissance donné par le
+notaire. </p>
+
+<p>&laquo;La maison est donc vendue? demanda le concierge, et c'est monsieur qui
+vient l'habiter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, dit le comte, et je tâcherai que vous n'ayez pas à
+regretter votre ancien maître.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, dit le concierge, je n'aurai pas à le regretter
+beaucoup, car nous le voyons bien rarement; il y a plus de cinq ans
+qu'il n'est venu, et il a, ma foi! bien fait de vendre une maison qui ne
+lui rapportait absolument rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se nommait votre ancien maître? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis de Saint-Méran; ah! il n'a pas vendu la maison ce
+qu'elle lui a coûté, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Saint-Méran! reprit Monte-Cristo; mais il me semble que
+ce nom ne m'est pas inconnu, dit le comte; le marquis de Saint-Méran....</p>
+
+<p>Et il parut chercher.</p>
+
+<p>&laquo;Un vieux gentilhomme, continua le concierge, un fidèle serviteur des
+Bourbons, il avait une fille unique qu'il avait mariée à M. de
+Villefort, qui a été procureur du roi à Nîmes et ensuite à Versailles.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo jeta un regard qui rencontra Bertuccio plus livide que le
+mur contre lequel il s'appuyait pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>&laquo;Et cette fille n'est-elle pas morte? demanda Monte-Cristo; il me semble
+que j'ai entendu dire cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, il y a vingt et un ans, et depuis ce temps-là nous
+n'avons pas revu trois fois le pauvre cher marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, dit Monte-Cristo, jugeant à la prostration de
+l'intendant qu'il ne pouvait tendre davantage cette corde sans risquer
+de la briser; merci! Donnez-moi de la lumière, brave homme.</p>
+
+<p>&mdash;Accompagnerai-je monsieur? </p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est inutile, Bertuccio m'éclairera.</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo accompagna ces paroles du don de deux pièces d'or qui
+soulevèrent une explosion de bénédictions et de soupirs.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! monsieur! dit le concierge après avoir cherché inutilement sur le
+rebord de la cheminée et sur les planches y attenantes, c'est que je
+n'ai pas de bougies ici.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez une des lanternes de la voiture, Bertuccio, et montrez-moi les
+appartements&raquo;, dit le comte.</p>
+
+<p>L'intendant obéit sans observation, mais il était facile à voir, au
+tremblement de la main qui tenait la lanterne, ce qu'il lui en coûtait
+pour obéir.</p>
+
+<p>On parcourut un rez-de-chaussée assez vaste; un premier étage composé
+d'un salon, d'une salle de bain et de deux chambres à coucher. Par une
+de ces chambres à coucher, on arrivait à un escalier tournant dont
+l'extrémité aboutissait au jardin.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, voilà un escalier de dégagement, dit le comte, c'est assez
+commode. Éclairez-moi, monsieur Bertuccio; passez devant, et allons où
+cet escalier nous conduira.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Bertuccio, il va au jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment savez-vous cela, je vous prie? </p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il doit y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, assurons-nous-en.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio poussa un soupir et marcha devant. L'escalier aboutissait
+effectivement au jardin.</p>
+
+<p>À la porte extérieure l'intendant s'arrêta.</p>
+
+<p>&laquo;Allons donc, monsieur Bertuccio!&raquo; dit le comte.</p>
+
+<p>Mais celui auquel il s'adressait était abasourdi, stupide, anéanti. Ses
+yeux égarés cherchaient tout autour de lui comme les traces d'un passé
+terrible, et de ses mains crispées il semblait essayer de repousser des
+souvenirs affreux.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? insista le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! s'écria Bertuccio en posant la main à l'angle du mur
+intérieur; non, monsieur, je n'irai pas plus loin, c'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire? articula la voix irrésistible de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous voyez bien, monsieur, s'écria l'intendant, que cela n'est
+point naturel; qu'ayant une maison à acheter à Paris, vous l'achetiez
+justement à Auteuil, et que l'achetant à Auteuil, cette maison soit le
+n&deg; 28 de la rue de la Fontaine! Ah! pourquoi ne vous ai-je pas tout dit
+là-bas, monseigneur. Vous n'auriez certes pas exigé que je vinsse.
+J'espérais que la maison de monsieur le comte serait une autre maison
+que celle-ci. Comme s'il n'y avait d'autre maison à Auteuil que celle de
+l'assassinat!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Monte-Cristo s'arrêtant tout à coup, quel vilain mot
+venez-vous de prononcer là! Diable d'homme! Corse enraciné! toujours des
+mystères ou des superstitions! Voyons, prenez cette lanterne et visitons
+le jardin; avec moi vous n'aurez pas peur, j'espère!&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio ramassa la lanterne et obéit.</p>
+
+<p>La porte en s'ouvrant, découvrit un ciel blafard dans lequel la lune
+s'efforçait vainement de lutter contre une mer de nuages qui la
+couvraient de leurs flots sombres qu'elle illuminait un instant, et qui
+allaient ensuite se perdre, plus sombres encore, dans les profondeurs de
+l'infini.</p>
+
+<p>L'intendant voulut appuyer sur la gauche.</p>
+
+<p>&laquo;Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, à quoi bon suivre les allées?
+voici une belle pelouse, allons devant nous.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio essuya la sueur qui coulait de son front, mais obéit;
+cependant, il continuait de prendre à gauche. Monte-Cristo, au
+contraire, appuyait à droite. Arrivé près d'un massif d'arbres, il
+s'arrêta. </p>
+
+<p>L'intendant n'y put tenir.</p>
+
+<p>&laquo;Éloignez-vous, monsieur! s'écria-t-il, éloignez-vous, je vous en
+supplie, vous êtes justement à la place!</p>
+
+<p>&mdash;À quelle place?</p>
+
+<p>&mdash;À la place même où il est tombé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Bertuccio, dit Monte-Cristo en riant, revenez à
+vous, je vous y engage; nous ne sommes pas ici à Sartène ou à Corte.
+Ceci n'est point un maquis, mais un jardin anglais, mal entretenu, j'en
+conviens, mais qu'il ne faut pas calomnier pour cela. </p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ne restez pas là! ne restez pas là! je vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous devenez fou, maître Bertuccio, dit froidement le
+comte; si cela est, prévenez-moi car je vous ferai enfermer dans quelque
+maison de santé avant qu'il arrive un malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Excellence, dit Bertuccio en secouant la tête et en joignant
+les mains avec une attitude qui eût fait rire le comte, si des pensées
+d'un intérêt supérieur ne l'eussent captivé en ce moment et rendu fort
+attentif aux moindres expansions de cette conscience timorée. Hélas!
+Excellence, le malheur est arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bertuccio, dit le comte, je suis fort aise de vous dire que,
+tout en gesticulant, vous vous tordez les bras, et que vous roulez des
+yeux comme un possédé du corps duquel le diable ne veut pas sortir; or,
+j'ai presque toujours remarqué que le diable le plus entêté à rester à
+son poste, c'est un secret. Je vous savais Corse, je vous savais sombre
+et ruminant toujours quelque vieille histoire de vendetta, et je vous
+passais cela en Italie, parce qu'en Italie ces sortes de choses sont de
+mise, mais en France on trouve généralement l'assassinat de fort mauvais
+goût: il y a des gendarmes qui s'en occupent, des juges qui le
+condamnent et des échafauds qui le vengent.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio joignit les mains et, comme en exécutant ces différentes
+évolutions il ne quittait point sa lanterne, la lumière éclaira son
+visage bouleversé. </p>
+
+<p>Monte-Cristo l'examina du même œil qu'à Rome il avait examiné le
+supplice d'Andrea; puis, d'un ton de voix qui fit courir un nouveau
+frisson par le corps du pauvre intendant:</p>
+
+<p>&laquo;L'abbé Busoni m'avait donc menti, dit-il, lorsque après son voyage en
+France, en 1829, il vous envoya vers moi, muni d'une lettre de
+recommandation dans laquelle il me recommandait vos précieuses qualités.
+Eh bien, je vais écrire à l'abbé; je le rendrai responsable de son
+protégé, et je saurai sans doute ce que c'est que toute cette affaire
+d'assassinat. Seulement, je vous préviens, monsieur Bertuccio, que
+lorsque je vis dans un pays, j'ai l'habitude de me conformer à ses lois,
+et que je n'ai pas envie de me brouiller pour vous avec la justice de
+France. </p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne faites pas cela, Excellence, je vous ai servi fidèlement,
+n'est-ce pas? s'écria Bertuccio au désespoir, j'ai toujours été honnête
+homme, et j'ai même, le plus que j'ai pu, fait de bonnes actions.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, reprit le comte, mais pourquoi diable êtes-vous
+agité de la sorte? C'est mauvais signe: une conscience pure n'amène pas
+tant de pâleur sur les joues, tant de fièvre dans les mains d'un
+homme....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le comte, reprit en hésitant Bertuccio, ne m'avez-vous
+pas dit vous-même que M. l'abbé Busoni, qui a entendu ma confession dans
+les prisons de Nîmes, vous avait prévenu, en m'envoyant chez vous, que
+j'avais un lourd reproche à me faire? </p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais comme il vous adressait à moi en me disant que vous feriez
+un excellent intendant, j'ai cru que vous aviez volé, voilà tout!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte! fit Bertuccio avec mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Ou que, comme vous étiez Corse, vous n'aviez pu résister au désir de
+faire une peau, comme on dit dans le pays par antiphrase, quand au
+contraire on en défait une.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, monseigneur, oui, mon bon seigneur, c'est cela! s'écria
+Bertuccio en se jetant aux genoux du comte; oui, c'est une vengeance, je
+le jure, une simple vengeance. </p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, mais ce que je ne comprends pas, c'est que ce soit cette
+maison justement qui vous galvanise à ce point.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, n'est-ce pas bien naturel, reprit Bertuccio,
+puisque c'est dans cette maison que la vengeance s'est accomplie?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ma maison!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, elle n'était pas encore à vous, répondit na&iuml;vement
+Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à qui donc était-elle? à M. le marquis de Saint-Méran, nous a
+dit, je crois, le concierge. Que diable aviez-vous donc à vous venger du
+marquis de Saint-Méran? </p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'était pas de lui, monseigneur, c'était d'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une étrange rencontre, dit Monte-Cristo paraissant céder à ses
+réflexions, que vous vous trouviez comme cela par hasard, sans
+préparation aucune, dans une maison où s'est passée une scène qui vous
+donne de si affreux remords.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit l'intendant, c'est la fatalité qui amène tout cela,
+j'en suis bien sûr: d'abord, vous achetez une maison juste à Auteuil,
+cette maison est celle où j'ai commis un assassinat; vous descendez au
+jardin juste par l'escalier où il est descendu; vous vous arrêtez juste
+à l'endroit où il reçut le coup; à deux pas, sous ce platane, était la
+fosse où il venait d'enterrer l'enfant: tout cela n'est pas du hasard,
+non, car en ce cas le hasard ressemblerait trop à la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons, monsieur le Corse, supposons que ce soit la
+Providence; je suppose toujours tout ce qu'on veut, moi; d'ailleurs aux
+esprits malades il faut faire des concessions. Voyons, rappelez vos
+esprits et racontez-moi cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais raconté qu'une fois, et c'était à l'abbé Busoni. De
+pareilles choses, ajouta Bertuccio en secouant la tête, ne se disent que
+sous le sceau de la confession.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher Bertuccio, dit le comte, vous trouverez bon que je
+vous renvoie à votre confesseur; vous vous ferez avec lui chartreux ou
+bernardin, et vous causerez de vos secrets. Mais, moi, j'ai peur d'un
+hôte effrayé par de pareils fantômes; je n'aime point que mes gens
+n'osent point se promener le soir dans mon jardin. Puis, je l'avoue, je
+serais peu curieux de quelque visite de commissaire de police; car,
+apprenez ceci, maître Bertuccio: en Italie, on ne paie la justice que si
+elle se tait, mais en France on ne la paie au contraire que quand elle
+parle. Peste! je vous croyais bien un peu Corse, beaucoup contrebandier,
+fort habile intendant, mais je vois que vous avez encore d'autres cordes
+à votre arc. Vous n'êtes plus à moi, monsieur Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur! monseigneur! s'écria l'intendant frappé de terreur à
+cette menace; oh! s'il ne tient qu'à cela que je demeure à votre
+service, je parlerai, je dirai tout; et si je vous quitte, eh bien,
+alors ce sera pour marcher à l'échafaud. </p>
+
+<p>&mdash;C'est différent alors, dit Monte-Cristo; mais si vous voulez mentir,
+réfléchissez-y: mieux vaut que vous ne parliez pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je vous le jure sur le salut de mon âme, je vous dirai
+tout! car l'abbé Busoni lui-même n'a su qu'une partie de mon secret.
+Mais d'abord, je vous en supplie, éloignez-vous de ce platane; tenez, la
+lune va blanchir ce nuage, et là, placé comme vous l'êtes, enveloppé de
+ce manteau qui me cache votre taille et qui ressemble à celui de M. de
+Villefort!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Monte-Cristo, c'est M. de Villefort....</p>
+
+<p>&mdash;Votre excellence le connaît? </p>
+
+<p>&mdash;L'ancien procureur du roi de Nîmes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui avait épousé la fille du marquis de Saint-Méran?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui avait dans le barreau la réputation du plus honnête, du plus
+sévère, du plus rigide magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, s'écria Bertuccio, cet homme à la réputation
+irréprochable....</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un infâme.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Monte-Cristo, impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est pourtant comme je vous le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! dit Monte-Cristo, et vous en avez la preuve?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez perdue, maladroit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais en cherchant bien on peut la retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! dit le comte, contez-moi cela, monsieur Bertuccio, car cela
+commence véritablement à m'intéresser.&raquo;</p>
+
+<p>Et le comte, en chantonnant un petit air de la <i>Lucia</i>, alla s'asseoir
+sur un banc, tandis que Bertuccio le suivait en rappelant ses souvenirs.</p>
+
+<p>Bertuccio resta debout devant lui.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a><a href="#table">XLIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La vendetta.</a></h3>
+
+<p>&laquo;D'où monsieur le comte désire-t-il que je reprenne les choses? demanda
+Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'où vous voudrez, dit Monte-Cristo, puisque je ne sais absolument
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais cependant que M. l'abbé Busoni avait dit à Votre
+Excellence....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quelques détails sans doute, mais sept ou huit ans ont passé
+là-dessus, et j'ai oublié tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je puis donc, sans crainte d'ennuyer Votre Excellence....</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur Bertuccio, allez, vous me tiendrez lieu de journal du
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Les choses remontent à 1815.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Monte-Cristo, ce n'est pas hier, 1815.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, et cependant les moindres détails me sont aussi
+présents à la mémoire que si nous étions seulement au lendemain. J'avais
+un frère, un frère aîné, qui était au service de l'empereur. Il était
+devenu lieutenant dans un régiment composé entièrement de Corses. Ce
+frère était mon unique ami; nous étions restés orphelins, moi à cinq
+ans, lui à dix-huit, il m'avait élevé comme si j'eusse été son fils. En
+1814, sous les Bourbons, il s'était marié; l'Empereur revint de l'île
+d'Elbe, mon frère reprit aussitôt du service, et, blessé légèrement à
+Waterloo, il se retira avec l'armée derrière la Loire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est l'histoire des Cent-Jours que vous me faites là, monsieur
+Bertuccio, dit le comte, et elle est déjà faite, si je ne me trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, Excellence, mais ces premiers détails sont nécessaires,
+et vous m'avez promis d'être patient.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! allez! je n'ai qu'une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour, nous reçûmes une lettre, il faut vous dire que nous habitions
+le petit village de Rogliano, à l'extrémité du cap Corse: cette lettre
+était de mon frère; il nous disait que l'armée était licenciée et qu'il
+revenait par Châteauroux, Clermont-Ferrand, le Puy et Nîmes; si j'avais
+quelque argent, il me priait de le lui faire tenir à Nîmes, chez un
+aubergiste de notre connaissance, avec lequel j'avais quelques
+relations.</p>
+
+<p>&mdash;De contrebande, reprit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! monsieur le comte, il faut bien.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, continuez donc. </p>
+
+<p>&mdash;J'aimais tendrement mon frère, je vous l'ai dit, Excellence; aussi je
+résolus non pas de lui envoyer l'argent, mais de le lui porter moi-même.
+Je possédais un millier de francs, j'en laissai cinq cents à Assunta,
+c'était ma belle-sœur; je pris les cinq cents autres, et je me mis en
+route pour Nîmes. C'était chose facile, j'avais ma barque, un chargement
+à faire en mer; tout secondait mon projet. Mais le chargement fait, le
+vent devint contraire, de sorte que nous fûmes quatre ou cinq jours sans
+pouvoir entrer dans le Rhône. Enfin nous y parvînmes; nous remontâmes
+jusqu'à Arles; je laissai la barque entre Bellegarde et Beaucaire, et je
+pris le chemin de Nîmes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arrivons, n'est-ce pas? </p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur: excusez-moi, mais, comme Votre Excellence le verra, je
+ne lui dis que les choses absolument nécessaires. Or, c'était le moment
+où avaient lieu les fameux massacres du Midi. Il y avait là deux ou
+trois brigands que l'on appelait Trestaillon, Truphemy et Graffan, qui
+égorgeaient dans les rues tous ceux qu'on soupçonnait de bonapartisme.
+Sans doute, monsieur le comte a entendu parler de ces assassinats?</p>
+
+<p>&mdash;Vaguement, j'étais fort loin de la France à cette époque. Continuez.</p>
+
+<p>&mdash;En entrant à Nîmes, on marchait littéralement dans le sang; à chaque
+pas on rencontrait des cadavres: les assassins, organisés par bandes,
+tuaient, pillaient et brûlaient. </p>
+
+<p>&laquo;À la vue de ce carnage, un frisson me prit, non pas pour moi; moi,
+simple pêcheur corse, je n'avais pas grand-chose à craindre; au
+contraire, ce temps-là, c'était notre bon temps, à nous autres
+contrebandiers, mais pour mon frère, pour mon frère soldat de l'Empire,
+revenant de l'armée de la Loire avec son uniforme et ses épaulettes, et
+qui par conséquent, avait tout à craindre.</p>
+
+<p>&laquo;Je courus chez notre aubergiste. Mes pressentiments ne m'avaient pas
+trompé: mon frère était arrivé la veille à Nîmes, et à la porte même de
+celui à qui il venait demander l'hospitalité, il avait été assassiné.</p>
+
+<p>&laquo;Je fis tout au monde pour connaître les meurtriers; mais personne
+n'osa me dire leurs noms, tant ils étaient redoutés. Je songeai alors à
+cette justice française, dont on m'avait tant parlé, qui ne redoute
+rien, elle, et je me présentai chez le procureur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce procureur du roi se nommait Villefort? demanda négligemment
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence: il venait de Marseille, où il avait été substitut.
+Son zèle lui avait valu de l'avancement. Il était un des premiers,
+disait-on, qui eussent annoncé au gouvernement le débarquement de l'île
+d'Elbe.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit Monte-Cristo, vous vous présentâtes chez lui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, lui dis-je, mon frère a été assassiné hier dans les rues
+de Nîmes, je ne sais point par qui, mais c'est votre mission de le
+savoir. Vous êtes ici chef de la justice, et c'est à la justice de
+venger ceux qu'elle n'a pas su défendre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et qu'était votre frère? demanda le procureur du roi....</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Lieutenant au bataillon corse.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Un soldat de l'usurpateur, alors?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Un soldat des armées françaises.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, répliqua-t-il, il s'est servi et il a péri par l'épée.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous vous trompez, monsieur; il a péri par le poignard.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Que voulez-vous que j'y fasse? répondit le magistrat.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais je vous l'ai dit: je veux que vous le vengiez.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et de qui?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De ses assassins.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Est-ce que je les connais, moi?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Faites-les chercher. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pour quoi faire? Votre frère aura eu quelque querelle et se sera
+battu en duel. Tous ces anciens soldats se portent à des excès qui leur
+réussissaient sous l'Empire, mais qui tournent mal pour eux maintenant;
+or, nos gens du Midi n'aiment ni les soldats, ni les excès.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, repris-je, ce n'est pas pour moi que je vous prie. Moi, je
+pleurerai ou je me vengerai voilà tout; mais mon pauvre frère avait une
+femme. S'il m'arrivait malheur à mon tour, cette pauvre créature
+mourrait de faim, car le travail seul de mon frère la faisait vivre.
+Obtenez pour elle une petite pension du gouvernement.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Chaque révolution a ses catastrophes, répondit M. de Villefort;
+votre frère a été victime de celle-ci, c'est un malheur, et le
+gouvernement ne doit rien à votre famille pour cela. Si nous avions à
+juger toutes les vengeances que les partisans de l'usurpateur ont
+exercées sur les partisans du roi quand à leur tour ils disposaient du
+pouvoir, votre frère serait peut-être aujourd'hui condamné à mort. Ce
+qui s'accomplit est chose toute naturelle, car c'est la loi des
+représailles.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh quoi! monsieur, m'écriai-je, il est possible que vous me parliez
+ainsi, vous, un magistrat!...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tous ces Corses sont fous, ma parole d'honneur! répondit M. de
+Villefort, et ils croient encore que leur compatriote est empereur. Vous
+vous trompez de temps, mon cher; il fallait venir me dire cela il y a
+deux mois. Aujourd'hui il est trop tard; allez-vous-en donc, et si vous
+ne vous en allez pas, moi, je vais vous faire reconduire.</p>
+
+<p>&laquo;Je le regardai un instant pour voir si par une nouvelle supplication il
+y avait quelque chose à espérer. Cet homme était de pierre. Je
+m'approchai de lui:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, lui dis-je à demi-voix, puisque vous connaissez les Corses,
+vous devez savoir comment ils tiennent leur parole. Vous trouvez qu'on a
+bien fait de tuer mon frère qui était bonapartiste, parce que vous êtes
+royaliste, vous; eh bien, moi, qui suis bonapartiste aussi, je vous
+déclare une chose: c'est que je vous tuerai, vous. À partir de ce moment
+je vous déclare la vendetta; ainsi, tenez-vous bien, et gardez-vous de
+votre mieux, car la première fois que nous nous trouverons face à face,
+c'est que votre dernière heure sera venue.</p>
+
+<p>&laquo;Et là-dessus, avant qu'il fût revenu de sa surprise, j'ouvris la porte
+et je m'enfuis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Monte-Cristo, avec votre honnête figure, vous faites de
+ces choses-là, monsieur Bertuccio, et à un procureur du roi, encore! Fi
+donc! et savait-il au moins ce que cela voulait dire ce mot <i>vendetta</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Il le savait si bien qu'à partir de ce moment il ne sortit plus seul
+et se calfeutra chez lui, me faisant chercher partout. Heureusement
+j'étais si bien caché qu'il ne put me trouver. Alors la peur le prit,
+il trembla de rester plus longtemps à Nîmes; il sollicita son changement
+de résidence, et, comme c'était en effet un homme influent, il fut nommé
+à Versailles; mais, vous le savez, il n'y a pas de distance pour un
+Corse qui a juré de se venger de son ennemi, et sa voiture, si bien
+menée qu'elle fût, n'a jamais eu plus d'une demi-journée d'avance sur
+moi, qui cependant la suivis à pied.</p>
+
+<p>&laquo;L'important n'était pas de le tuer, cent fois j'en avais trouvé
+l'occasion; mais il fallait le tuer sans être découvert et surtout sans
+être arrêté. Désormais je ne m'appartenais plus: j'avais à protéger et à
+nourrir ma belle-sœur. Pendant trois mois je guettai M. de Villefort;
+pendant trois mois il ne fit pas un pas, une démarche, une promenade,
+que mon regard ne le suivît là où il allait. Enfin, je découvris qu'il
+venait mystérieusement à Auteuil: je le suivis encore et je le vis
+entrer dans cette maison où nous sommes, seulement, au lieu d'entrer
+comme tout le monde par la grande porte de la rue, il venait soit à
+cheval, soit en voiture, laissait voiture ou cheval à l'auberge, et
+entrait par cette petite porte que vous voyez là.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo fit de la tête un signe qui prouvait qu'au milieu de
+l'obscurité il distinguait en effet l'entrée indiquée par Bertuccio.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'avais plus besoin de rester à Versailles, je me fixai à Auteuil et
+je m'informai. Si je voulais le prendre, c'était évidemment là qu'il me
+fallait tendre mon piège.</p>
+
+<p>&laquo;La maison appartenait, comme le concierge l'a dit à Votre Excellence,
+à M. de Saint-Méran, beau-père de Villefort. M. de Saint-Méran habitait
+Marseille; par conséquent, cette campagne lui était inutile; aussi
+disait-on qu'il venait de la louer à une jeune veuve que l'on ne
+connaissait que sous le nom de la baronne.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, un soir, en regardant par-dessus le mur, je vis une femme
+jeune et belle qui se promenait seule dans ce jardin, que nulle fenêtre
+étrangère ne dominait; elle regardait fréquemment du côté de la petite
+porte, et je compris que ce soir-là elle attendait M. de Villefort.
+Lorsqu'elle fut assez près de moi pour que malgré l'obscurité je pusse
+distinguer ses traits, je vis une belle jeune femme de dix-huit à
+dix-neuf ans, grande et blonde. Comme elle était en simple peignoir et
+que rien ne gênait sa taille, je pus remarquer qu'elle était enceinte
+et que sa grossesse même paraissait avancée.</p>
+
+<p>&laquo;Quelques moments après, on ouvrit la petite porte; un homme entra; la
+jeune femme courut le plus vite qu'elle put à sa rencontre, ils se
+jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassèrent tendrement et
+regagnèrent ensemble la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme, c'était M. de Villefort. Je jugeai qu'en sortant, surtout
+s'il sortait la nuit, il devait traverser seul le jardin dans toute sa
+longueur.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda le comte, avez-vous su depuis le nom de cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence, répondit Bertuccio; vous allez voir que je n'eus pas
+le temps de l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir-là, reprit Bertuccio, j'aurais pu tuer peut-être le procureur
+du roi; mais je ne connaissais pas encore assez le jardin dans tous ses
+détails. Je craignis de ne pas le tuer raide, et, si quelqu'un accourait
+à ses cris, de ne pouvoir fuir. Je remis la partie au prochain
+rendez-vous, et, pour que rien ne m'échappât, je pris une petite chambre
+donnant sur la rue que longeait le mur du jardin.</p>
+
+<p>&laquo;Trois jours après, vers sept heures du soir, je vis sortir de la maison
+un domestique à cheval qui prit au galop le chemin qui conduisait à la
+route de Sèvres; je présumai qu'il allait à Versailles. Je ne me
+trompais pas. Trois heures après, l'homme revint tout couvert de
+poussière; son message était terminé.</p>
+
+<p>&laquo;Dix minutes après, un autre homme à pied, enveloppé d'un manteau,
+ouvrit la petite porte du jardin, qui se referma sur lui.</p>
+
+<p>&laquo;Je descendis rapidement. Quoique je n'eusse pas vu le visage de
+Villefort, je le reconnus au battement de mon cœur: je traversai la
+rue, je gagnai une borne placée à l'angle du mur et à l'aide de laquelle
+j'avais regardé une première fois dans le jardin.</p>
+
+<p>&laquo;Cette fois je ne me contentai pas de regarder, je tirai mon couteau de
+ma poche, je m'assurai que la pointe était bien affilée, et je sautai
+par-dessus le mur.</p>
+
+<p>&laquo;Mon premier soin fut de courir à la porte; il avait laissé la clef en
+dedans, en prenant la simple précaution de donner un double tour à la
+serrure.</p>
+
+<p>Rien n'entravait donc ma fuite de ce côté-là. Je me mis à étudier les
+localités. Le jardin formait un carré long, une pelouse de fin gazon
+anglais s'étendait au milieu, aux angles de cette pelouse étaient des
+massifs d'arbres au feuillage touffu et tout entremêlé de fleurs
+d'automne.</p>
+
+<p>&laquo;Pour se rendre de la maison à la petite porte, ou de la petite porte à
+la maison, soit qu'il entrât, soit qu'il sortît, M. de Villefort était
+obligé de passer près d'un de ces massifs. </p>
+
+<p>&laquo;On était à la fin de septembre; le vent soufflait avec force; un peu de
+lune pâle, et voilée à chaque instant par de gros nuages qui glissaient
+rapidement au ciel, blanchissait le sable des allées qui conduisaient à
+la maison, mais ne pouvait percer l'obscurité de ces massifs touffus
+dans lesquels un homme pouvait demeurer caché sans qu'il y eût crainte
+qu'on ne l'aperçût.</p>
+
+<p>&laquo;Je me cachai dans celui le plus près duquel devait passer Villefort; à
+peine y étais-je, qu'au milieu des bouffées de vent qui courbaient les
+arbres au-dessus de mon front, je crus distinguer comme des
+gémissements. Mais vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, monsieur le
+comte, que celui qui attend le moment de commettre un assassinat croit
+toujours entendre pousser des cris sourds dans l'air. Deux heures
+s'écoulèrent pendant lesquelles, à plusieurs reprises, je crus entendre
+les mêmes gémissements. Minuit sonna.</p>
+
+<p>&laquo;Comme le dernier son vibrait encore lugubre et retentissant, j'aperçus
+une lueur illuminant les fenêtres de l'escalier dérobé par lequel nous
+sommes descendus tout à l'heure.</p>
+
+<p>&laquo;La porte s'ouvrit, et l'homme au manteau reparut. C'était le moment
+terrible; mais depuis si longtemps je m'étais préparé à ce moment, que
+rien en moi ne faiblit: je tirai mon couteau, je l'ouvris et je me tins
+prêt.</p>
+
+<p>&laquo;L'homme au manteau vint droit à moi, mais à mesure qu'il avançait dans
+l'espace découvert, je croyais remarquer qu'il tenait une arme de la
+main droite: j'eus peur, non pas d'une lutte, mais d'un insuccès.
+Lorsqu'il fut à quelques pas de moi seulement, je reconnus que ce que
+j'avais pris pour une arme n'était rien autre chose qu'une bêche.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'avais pas encore pu deviner dans quel but M. de Villefort tenait
+une bêche à la main, lorsqu'il s'arrêta sur la lisière du massif, jeta
+un regard autour de lui, et se mit à creuser un trou dans la terre. Ce
+fut alors que je m'aperçus qu'il y avait quelque chose dans son manteau,
+qu'il venait de déposer sur la pelouse pour être plus libre de ses
+mouvements.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, je l'avoue, un peu de curiosité se glissa dans ma haine: je
+voulus voir ce que venait faire là Villefort; je restai immobile, sans
+haleine, j'attendis.</p>
+
+<p>&laquo;Puis une idée m'était venue, qui se confirma en voyant le procureur du
+roi tirer de son manteau un petit coffre long de deux pieds et large de
+six à huit pouces.</p>
+
+<p>&laquo;Je le laissai déposer le coffre dans le trou, sur lequel il repoussa la
+terre; puis, sur cette terre fraîche, il appuya ses pieds pour faire
+disparaître la trace de l'œuvre nocturne. Je m'élançai alors sur lui et
+je lui enfonçai mon couteau dans la poitrine en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je suis Giovanni Bertuccio! ta mort pour mon frère, ton trésor pour
+sa veuve: tu vois bien que ma vengeance est plus complète que je ne
+l'espérais. </p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais s'il entendit ces paroles; je ne le crois pas, car il tomba
+sans pousser un cri; je sentis les flots de son sang rejaillir brûlants
+sur mes mains et sur mon visage; mais j'étais ivre, j'étais en délire;
+ce sang me rafraîchissait au lieu de me brûler. En une seconde, j'eus
+déterré le coffret à l'aide de la bêche; puis, pour qu'on ne vît pas que
+je l'avais enlevé, je comblai à mon tour le trou, je jetai la bêche
+par-dessus le mur, je m'élançai par la porte, que je fermai à double
+tour en dehors et dont j'emportai la clef.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Monte-Cristo, c'était, à ce que je vois, un petit assassinat
+doublé de vol.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence, répondit Bertuccio, c'était une vendetta suivie de
+restitution.</p>
+
+<p>&mdash;Et la somme était ronde, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je me rappelle, dit Monte-Cristo n'avez-vous pas parlé d'un
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, Excellence. Je courus jusqu'à la rivière, je m'assis sur le
+talus, et, pressé de savoir ce que contenait le coffre, je fis sauter la
+serrure avec mon couteau.</p>
+
+<p>&laquo;Dans un lange de fine batiste était enveloppé un enfant qui venait de
+naître; son visage empourpré, ses mains violettes annonçaient qu'il
+avait dû succomber à une asphyxie causée par des ligaments naturels
+roulés autour de son cou; cependant, comme il n'était pas froid encore,
+j'hésitai à le jeter dans cette eau qui coulait à mes pieds. En effet,
+au bout d'un instant je crus sentir un léger battement vers la région du
+cœur; je dégageai son cou du cordon qui l'enveloppait, et, comme
+j'avais été infirmier à l'hôpital de Bastia, je fis ce qu'aurait pu
+faire un médecin en pareille circonstance, c'est-à-dire que je lui
+insufflai courageusement de l'air dans les poumons, qu'après un quart
+d'heure d'efforts inou&iuml;s je le vis respirer, et j'entendis un cri
+s'échapper de sa poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;À mon tour, je jetai un cri, mais un cri de joie. Dieu ne me maudit
+donc pas, me dis-je, puisqu'il permet que je rende la vie à une créature
+humaine en échange de la vie que j'ai ôtée à une autre!</p>
+
+<p>&mdash;Et que fîtes-vous donc de cet enfant? demanda Monte-Cristo; c'était un
+bagage assez embarrassant pour un homme qui avait besoin de fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi n'eus-je point un instant l'idée de le garder. Mais je savais
+qu'il existait à Paris un hospice où on reçoit ces pauvres créatures. En
+passant à la barrière, je déclarai avoir trouvé cet enfant sur la route
+et je m'informai. Le coffre était là qui faisait foi; les langes de
+batiste indiquaient que l'enfant appartenait à des parents riches; le
+sang dont j'étais couvert pouvait aussi bien appartenir à l'enfant qu'à
+tout autre individu. On ne me fit aucune objection; on m'indiqua
+l'hospice, qui était situé tout au bout de la rue d'Enfer, et, après
+avoir pris la précaution de couper le lange en deux, de manière qu'une
+des deux lettres qui le marquaient continuât d'envelopper le corps de
+l'enfant, je déposai mon fardeau dans le tour, je sonnai et je m'enfuis
+à toutes jambes. Quinze jours après, j'étais de retour à Rogliano, et je
+disais à Assunta:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Console-toi, ma sœur; Isra&euml;l est mort, mais je l'ai vengé.</p>
+
+<p>&laquo;Alors elle me demanda l'explication de ces paroles, et je lui racontai
+tout ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Giovanni, me dit Assunta, tu aurais dû rapporter cet enfant, nous lui
+eussions tenu lieu des parents qu'il a perdus, nous l'eussions appelé
+Benedetto, et en faveur de cette bonne action Dieu nous eût bénis
+effectivement.</p>
+
+<p>&laquo;Pour toute réponse je lui donnai la moitié de lange que j'avais
+conservée, afin de faire réclamer l'enfant si nous étions plus riches.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quelles lettres était marqué ce lange? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;D'un H et d'un N surmontés d'un tortil de baron.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Dieu me pardonne! que vous vous servez de termes de blason,
+monsieur Bertuccio! Où diable avez-vous fait vos études héraldiques?</p>
+
+<p>&mdash;À votre service, monsieur le comte, où l'on apprend toutes choses.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, je suis curieux de savoir deux choses.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que devint ce petit garçon; ne m'avez-vous pas dit que c'était un
+petit garçon, monsieur Bertuccio?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence; je ne me rappelle pas avoir parlé de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je croyais avoir entendu, je me serai trompé. </p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne vous êtes pas trompé, car c'était effectivement un petit
+garçon; mais Votre Excellence désirait, disait-elle, savoir deux choses:
+quelle est la seconde?</p>
+
+<p>&mdash;La seconde était le crime dont vous étiez accusé quand vous demandâtes
+un confesseur, et que l'abbé Busoni alla vous trouver sur cette demande
+dans la prison de Nîmes.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ce récit sera-t-il bien long, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? il est dix heures à peine, vous savez que je ne dors pas,
+et je suppose que de votre côté vous n'avez pas grande envie de dormir.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio s'inclina et reprit sa narration.</p>
+
+<p>&laquo;Moitié pour chasser les souvenirs qui m'assiégeaient, moitié pour
+subvenir aux besoins de la pauvre veuve, je me remis avec ardeur à ce
+métier de contrebandier, devenu plus facile par le relâchement des lois
+qui suit toujours les révolutions. Les côtes du Midi, surtout, étaient
+mal gardées, à cause des émeutes éternelles qui avaient lieu, tantôt à
+Avignon, tantôt à Nîmes, tantôt à Uzès. Nous profitâmes de cette espèce
+de trêve qui nous était accordée par le gouvernement pour lier des
+relations avec tout le littoral. Depuis l'assassinat de mon frère dans
+les rues de Nîmes, je n'avais pas voulu rentrer dans cette ville. Il en
+résulta que l'aubergiste avec lequel nous faisions des affaires, voyant
+que nous ne voulions plus venir à lui, était venu à nous et avait fondé
+une succursale de son auberge sur la route de Bellegarde à Beaucaire, à
+l'enseigne du <i>Pont du Gard</i>. Nous avions ainsi, soit du côté
+d'Aigues-Mortes, soit aux Martigues, soit à Bouc, une douzaine
+d'entrepôts où nous déposions nos marchandises et où, au besoin, nous
+trouvions un refuge contre les douaniers et les gendarmes. C'est un
+métier qui rapporte beaucoup que celui de contrebandier, lorsqu'on y
+applique une certaine intelligence secondée par quelque vigueur; quant à
+moi, je vivais dans les montagnes ayant maintenant une double raison de
+craindre gendarmes et douaniers, attendu que toute comparution devant
+les juges pouvait amener une enquête, que cette enquête est toujours une
+excursion dans le passé, et que dans mon passé, à moi, on pouvait
+rencontrer maintenant quelque chose plus grave que des cigares entrés en
+contrebande ou des barils d'eau-de-vie circulant sans laissez-passer.
+Aussi, préférant mille fois la mort à une arrestation, j'accomplissais
+des choses étonnantes, et qui, plus d'une fois, me donnèrent cette
+preuve, que le trop grand soin que nous prenons de notre corps est à peu
+près le seul obstacle à la réussite de ceux de nos projets qui ont
+besoin d'une décision rapide et d'une exécution vigoureuse et
+déterminée. En effet une fois qu'on a fait le sacrifice de sa vie, on
+n'est plus l'égal des autres hommes, ou plutôt les autres hommes ne sont
+plus vos égaux, et quiconque a pris cette résolution sent, à l'instant
+même, décupler ses forces et s'agrandir son horizon.</p>
+
+<p>&mdash;De la philosophie, monsieur Bertuccio! interrompit le comte; mais vous
+avez donc fait un peu de tout dans votre vie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardon, Excellence! </p>
+
+<p>&mdash;Non! non! c'est que la philosophie à dix heures et demie du soir,
+c'est un peu tard. Mais je n'ai pas d'autre observation à faire, attendu
+que je la trouve exacte, ce qu'on ne peut pas dire de toutes les
+philosophies.</p>
+
+<p>&mdash;Mes courses devinrent donc de plus en plus étendues, de plus en plus
+fructueuses. Assunta était ménagère, et notre petite fortune
+s'arrondissait. Un jour que je partais pour une course:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Va, dit-elle, et à ton retour je te ménage une surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Je l'interrogeais inutilement: elle ne voulut rien me dire et je
+partis. </p>
+
+<p>&laquo;La course dura près de six semaines; nous avions été à Lucques charger
+de l'huile, et à Livourne prendre des cotons anglais; notre débarquement
+se fit sans événement contraire, nous réalisâmes nos bénéfices et nous
+revînmes tout joyeux.</p>
+
+<p>&laquo;En rentrant dans la maison, la première chose que je vis à l'endroit le
+plus apparent de la chambre d'Assunta dans un berceau somptueux
+relativement au reste de l'appartement, fut un enfant de sept à huit
+mois. Je jetai un cri de joie. Les seuls moments de tristesse que
+j'eusse éprouvés depuis l'assassinat du procureur du roi m'avaient été
+causés par l'abandon de cet enfant. Il va sans dire que de remords de
+l'assassinat lui-même je n'en avais point eu.</p>
+
+<p>&laquo;La pauvre Assunta avait tout deviné: elle avait profité de mon
+absence, et, munie de la moitié du lange, ayant inscrit, pour ne point
+l'oublier, le jour et l'heure précis où l'enfant avait été déposé à
+l'hospice, elle était partie pour Paris et avait été elle-même le
+réclamer. Aucune objection ne lui avait été faite, et l'enfant lui avait
+été remis.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! j'avoue, monsieur le comte, qu'en voyant cette pauvre créature
+dormant dans son berceau, ma poitrine se gonfla, et que des larmes
+sortirent de mes yeux.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;En vérité, Assunta, m'écriai-je, tu es une digne femme, et la
+Providence te bénira.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, dit Monte-Cristo, est moins exact que votre philosophie; il est
+vrai que ce n'est que la foi.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Excellence, reprit Bertuccio, vous avez bien raison, et ce fut
+cet enfant lui-même que Dieu chargea de ma punition. Jamais nature plus
+perverse ne se déclara plus prématurément, et cependant on ne dira pas
+qu'il fut mal élevé, car ma sœur le traitait comme le fils d'un prince;
+c'était un garçon d'une figure charmante, avec des yeux d'un bleu clair
+comme ces tons de fa&iuml;ences chinoises qui s'harmonisent si bien avec le
+blanc laiteux du ton général; seulement ses cheveux d'un blond trop vif
+donnaient à sa figure un caractère étrange, qui doublait la vivacité de
+son regard et la malice de son sourire. Malheureusement il y a un
+proverbe qui dit que le roux est tout bon ou tout mauvais; le proverbe
+ne mentit pas pour Benedetto, et dès sa jeunesse il se montra tout
+mauvais. Il est vrai aussi que la douceur de sa mère encouragea ses
+premiers penchants; l'enfant, pour qui ma pauvre sœur allait au marché
+de la ville, située à quatre ou cinq lieues de là, acheter les premiers
+fruits et les sucreries les plus délicates, préférait aux oranges de
+Palma et aux conserves de Gênes les châtaignes volées au voisin en
+franchissant les haies, ou les pommes séchées dans son grenier, tandis
+qu'il avait à sa disposition les châtaignes et les pommes de notre
+verger.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour, Benedetto pouvait avoir cinq ou six ans, le voisin Wasilio,
+qui, selon les habitudes de notre pays, n'enfermait ni sa bourse ni ses
+bijoux, car, monsieur le comte le sait aussi bien que personne, en Corse
+il n'y a pas de voleurs, le voisin Wasilio se plaignit à nous qu'un
+louis avait disparu de sa bourse; on crut qu'il avait mal compté, mais
+lui prétendait être sûr de son fait. Ce jour-là Benedetto avait quitté
+la maison dès le matin, et c'était une grande inquiétude chez nous,
+lorsque le soir nous le vîmes revenir traînant un singe qu'il avait
+trouvé, disait-il, tout enchaîné au pied d'un arbre.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis un mois la passion du méchant enfant, qui ne savait quelle chose
+s'imaginer, était d'avoir un singe. Un bateleur qui était passé à
+Rogliano, et qui avait plusieurs de ces animaux dont les exercices
+l'avaient fort réjoui, lui avait inspiré sans doute cette malheureuse
+fantaisie.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;On ne trouve pas de singe dans nos bois, lui dis-je, et surtout de
+singe enchaîné; avoue-moi donc comment tu t'es procuré celui-ci.</p>
+
+<p>&laquo;Benedetto soutint son mensonge, et l'accompagna de détails qui
+faisaient plus d'honneur à son imagination qu'à sa véracité; je
+m'irritai, il se mit à rire; je le menaçai, il fit deux pas en arrière.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu ne peux pas me battre, dit-il, tu n'en as pas le droit, tu n'es
+pas mon père.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ignorâmes toujours qui lui avait révélé ce fatal secret, que nous
+lui avions caché cependant avec tant de soin; quoi qu'il en soit, cette
+réponse, dans laquelle l'enfant se révéla tout entier, m'épouvanta
+presque, mon bras levé retomba effectivement sans toucher le coupable;
+l'enfant triompha, et cette victoire lui donna une telle audace qu'à
+partir de ce moment tout l'argent d'Assunta, dont l'amour semblait
+augmenter pour lui à mesure qu'il en était moins digne, passa en
+caprices qu'elle ne savait pas combattre, en folies qu'elle n'avait pas
+le courage d'empêcher. Quand j'étais à Rogliano, les choses marchaient
+encore assez convenablement; mais dès que j'étais parti, c'était
+Benedetto qui était devenu le maître de la maison, et tout tournait à
+mal. Âgé de onze ans à peine, tous ses camarades étaient choisis parmi
+des jeunes gens de dix-huit ou vingt ans, les plus mauvais sujets de
+Bastia et de Corte, et déjà, pour quelques espiègleries qui méritaient
+un nom plus sérieux, la justice nous avait donné des avertissements.</p>
+
+<p>&laquo;Je fus effrayé; toute information pouvait avoir des suites funestes:
+j'allais justement être forcé de m'éloigner de la Corse pour une
+expédition importante. Je réfléchis longtemps, et, dans le pressentiment
+d'éviter quelque malheur, je me décidai à emmener Benedetto avec moi.
+J'espérais que la vie active et rude de contrebandier, la discipline
+sévère du bord, changeraient ce caractère prêt à se corrompre, s'il
+n'était pas déjà affreusement corrompu.</p>
+
+<p>&laquo;Je tirai donc Benedetto à part et lui fis la proposition de me suivre,
+en entourant cette proposition de toutes les promesses qui peuvent
+séduire un enfant de douze ans.</p>
+
+<p>&laquo;Il me laissa aller jusqu'au bout, et lorsque j'eus finis, éclatant de
+rire: </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Êtes-vous fou, mon oncle? dit-il (il m'appelait ainsi quand il était
+de belle humeur); moi changer la vie que je mène contre celle que vous
+menez, ma bonne et excellente paresse contre l'horrible travail que vous
+vous êtes imposé! passer la nuit au froid, le jour au chaud; se cacher
+sans cesse; quand on se montre recevoir des coups de fusil, et tout cela
+pour gagner un peu d'argent! L'argent, j'en ai tant que j'en veux! mère
+Assunta m'en donne quand je lui en demande. Vous voyez donc bien que je
+serais un imbécile si j'acceptais ce que vous me proposez.</p>
+
+<p>&laquo;J'étais stupéfait de cette audace et de ce raisonnement. Benedetto
+retourna jouer avec ses camarades, et je le vis de loin me montrant à
+eux comme un idiot.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant enfant! murmura Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'il eût été à moi, répondit Bertuccio, s'il eût été mon fils, ou
+tout au moins mon neveu, je l'eusse bien ramené au droit sentier, car la
+conscience donne la force. Mais l'idée que j'allais battre un enfant
+dont j'avais tué le père me rendait toute correction impossible. Je
+donnai de bons conseils à ma sœur, qui, dans nos discussions, prenait
+sans cesse la défense du petit malheureux, et comme elle m'avoua que
+plusieurs fois des sommes assez considérables lui avaient manqué, je lui
+indiquai un endroit où elle pouvait cacher notre petit trésor. Quant à
+moi, ma résolution était prise. Benedetto savait parfaitement lire,
+écrire et compter, car lorsqu'il voulait s'adonner par hasard au
+travail, il apprenait en un jour ce que les autres apprenaient en une
+semaine. Ma résolution, dis-je, était prise; je devais l'engager comme
+secrétaire sur quelque navire au long cours, et, sans le prévenir de
+rien, le faire prendre un beau matin et le faire transporter à bord; de
+cette façon, et en le recommandant au capitaine, tout son avenir
+dépendait de lui. Ce plan arrêté, je partis pour la France.</p>
+
+<p>&laquo;Toutes nos opérations devaient cette fois s'exécuter dans le golfe du
+Lion, et ces opérations devenaient de plus en plus difficiles, car nous
+étions en 1829. La tranquillité était parfaitement rétablie, et par
+conséquent le service des côtes était redevenu plus régulier et plus
+sévère que jamais. Cette surveillance était encore augmentée
+momentanément par la foire de Beaucaire, qui venait de s'ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Les commencements de notre expédition s'exécutèrent sans encombre.
+Nous amarrâmes notre barque, qui avait un double fond dans lequel nous
+cachions nos marchandises de contrebande, au milieu d'une quantité de
+bateaux qui bordaient les deux rives du Rhône, depuis Beaucaire jusqu'à
+Arles. Arrivés là, nous commençâmes à décharger nuitamment nos
+marchandises prohibées, et à les faire passer dans la ville par
+l'intermédiaire des gens qui étaient en relations avec nous, ou des
+aubergistes chez lesquels nous faisions des dépôts. Soit que la réussite
+nous eût rendus imprudents, soit que nous ayons été trahis, un soir,
+vers les cinq heures de l'après-midi, comme nous allions nous mettre à
+goûter, notre petit mousse accourut tout effaré en disant qu'il avait vu
+une escouade de douaniers se diriger de notre côté. Ce n'était pas
+précisément l'escouade qui nous effrayait: à chaque instant, surtout
+dans ce moment-là, des compagnies entières rôdaient sur les bords du
+Rhône; mais c'étaient les précautions qu'au dire de l'enfant cette
+escouade prenait pour ne pas être vue. En un instant nous fûmes sur
+pied, mais il était déjà trop tard; notre barque, évidemment l'objet des
+recherches, était entourée. Parmi les douaniers, je remarquai quelques
+gendarmes; et, aussi timide à la vue de ceux-ci que j'étais brave
+ordinairement à la vue de tout autre corps militaire, je descendis dans
+la cale, et, me glissant par un sabord, je me laissai couler dans le
+fleuve, puis je nageai entre deux eaux, ne respirant qu'à de longs
+intervalles, si bien que je gagnai sans être vu une tranchée que l'on
+venait de faire, et qui communiquait du Rhône au canal qui se rend de
+Beaucaire à Aigues-Mortes. Une fois arrivé là, j'étais sauvé, car je
+pouvais suivre sans être vu cette tranchée. Je gagnai donc le canal sans
+accident. Ce n'était pas par hasard et sans préméditation que j'avais
+suivi ce chemin; j'ai déjà parlé à Votre Excellence d'un aubergiste de
+Nîmes qui avait établi sur la route de Bellegarde à Beaucaire une petite
+hôtellerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Monte-Cristo, je me souviens parfaitement. Ce digne homme, si
+je ne me trompe, était même votre associé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, répondit Bertuccio; mais depuis sept ou huit ans, il avait
+cédé son établissement à un ancien tailleur de Marseille qui, après
+s'être ruiné dans son état, avait voulu essayer de faire sa fortune dans
+un autre. Il va sans dire que les petits arrangements que nous avions
+faits avec le premier propriétaire furent maintenus avec le second;
+c'était donc à cet homme que je comptais demander asile.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se nommait cet homme? demanda le comte, qui paraissait
+commencer à reprendre quelque intérêt au récit de Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelait Gaspard Caderousse, il était marié à une femme du
+village de la Carconte, et que nous ne connaissions pas sous un autre
+nom que celui de son village; c'était une pauvre femme atteinte de la
+fièvre des marais, qui s'en allait mourant de langueur. Quant à l'homme,
+c'était un robuste gaillard de quarante à quarante-cinq ans, qui plus
+d'une fois nous avait, dans des circonstances difficiles, donné des
+preuves de sa présence d'esprit et de son courage.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites, demanda Monte-Cristo, que ces choses se passaient vers
+l'année....</p>
+
+<p>&mdash;1829, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;En quel mois?</p>
+
+<p>&mdash;Au mois de juin.</p>
+
+<p>&mdash;Au commencement ou à la fin.</p>
+
+<p>&mdash;C'était le 3 au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Monte-Cristo, le 3 juin 1829... Bien, continuez.</p>
+
+<p>&mdash;C'était donc à Caderousse que je comptais demander asile; mais, comme
+d'habitude, et même dans les circonstances ordinaires, nous n'entrions
+pas chez lui par la porte qui donnait sur la route, je résolus de ne pas
+déroger à cette coutume, j'enjambai la haie du jardin, je me glissai en
+rampant à travers les oliviers rabougris et les figuiers sauvages, et je
+gagnai, dans la crainte que Caderousse n'eût quelque voyageur dans son
+auberge, une espèce de soupente dans laquelle plus d'une fois j'avais
+passé la nuit aussi bien que dans le meilleur lit. Cette soupente
+n'était séparée de la salle commune du rez-de-chaussée de l'auberge que
+par une cloison en planches dans laquelle des jours avaient été ménagés
+à notre intention, afin que de là nous pussions guetter le moment
+opportun de faire reconnaître que nous étions dans le voisinage. Je
+comptais, si Caderousse était seul, le prévenir de mon arrivée, achever
+chez lui le repas interrompu par l'apparition des douaniers, et
+profiter de l'orage qui se préparait pour regagner les bords du Rhône et
+m'assurer de ce qu'étaient devenus la barque et ceux qui la montaient.
+Je me glissai donc dans la soupente et bien m'en prit, car à ce moment
+même Caderousse rentrait chez lui avec un inconnu.</p>
+
+<p>&laquo;Je me tins coi et j'attendis, non point dans l'intention de surprendre
+les secrets de mon hôte, mais parce que je ne pouvais faire autrement;
+d'ailleurs, dix fois même chose était déjà arrivée.</p>
+
+<p>&laquo;L'homme qui accompagnait Caderousse était évidemment étranger au Midi
+de la France: c'était un de ces négociants forains qui viennent vendre
+des bijoux à la foire de Beaucaire et qui, pendant un mois que dure
+cette foire, où affluent des marchands et des acquéreurs de toutes les
+parties de l'Europe, font quelquefois pour cent ou cent cinquante mille
+francs d'affaires.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse entra vivement et le premier. Puis voyant la salle d'en bas
+vide comme d'habitude et simplement gardée par son chien, il appela sa
+femme.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Hé! la Carconte, dit-il, ce digne homme de prêtre ne nous avait pas
+trompés; le diamant était bon.</p>
+
+<p>&laquo;Une exclamation joyeuse se fit entendre, et presque aussitôt l'escalier
+craqua sous un pas alourdi par la faiblesse et la maladie.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'est-ce que tu dis? demanda la femme plus pâle qu'une morte.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je dis que le diamant était bon, que voilà monsieur, un des premiers
+bijoutiers de Paris, qui est prêt à nous en donner cinquante mille
+francs. Seulement, pour être sûr que le diamant est bien à nous, il
+demande que tu lui racontes, comme je l'ai déjà fait, de quelle façon
+miraculeuse le diamant est tombé entre nos mains. En attendant,
+monsieur, asseyez-vous, s'il vous plaît, et comme le temps est lourd, je
+vais aller chercher de quoi vous rafraîchir.</p>
+
+<p>&laquo;Le bijoutier examinait avec attention l'intérieur de l'auberge et la
+pauvreté bien visible de ceux qui allaient lui vendre un diamant qui
+semblait sortir de l'écrin d'un prince.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Racontez, madame, dit-il, voulant sans doute profiter de l'absence
+du mari pour qu'aucun signe de la part de celui-ci n'influençât la
+femme, et pour voir si les deux récits cadreraient bien l'un avec
+l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh! mon Dieu! dit la femme avec volubilité, c'est une bénédiction du
+ciel à laquelle nous étions loin de nous attendre. Imaginez-vous, mon
+cher monsieur, que mon mari a été lié en 1814 ou 1815 avec un marin
+nommé Edmond Dantès: ce pauvre garçon, que Caderousse avait complètement
+oublié ne l'a pas oublié, lui, et lui a laissé en mourant le diamant que
+vous venez de voir.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais comment était-il devenu possesseur de ce diamant? demanda le
+bijoutier. Il l'avait donc avant d'entrer en prison? </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, monsieur, répondit la femme, mais en prison il a fait, à ce
+qu'il paraît, la connaissance d'un Anglais très riche; et comme en
+prison son compagnon de chambre est tombé malade, et que Dantès en prit
+les mêmes soins que si c'était son frère, l'Anglais, en sortant de
+captivité, laissa au pauvre Dantès, qui, moins heureux que lui, est mort
+en prison, ce diamant qu'il nous a légué à son tour en mourant, et qu'il
+a chargé le digne abbé qui est venu ce matin de nous remettre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est bien la même chose, murmura le bijoutier, et, au bout du compte
+l'histoire peut être vraie, tout invraisemblable qu'elle paraisse au
+premier abord. Il n'y a donc que le prix sur lequel nous ne sommes pas
+d'accord.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comment! pas d'accord, dit Caderousse; je croyais que vous aviez
+consenti au prix que j'en demandais.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est-à-dire, reprit le bijoutier, que j'en ai offert quarante mille
+francs.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quarante mille! s'écria la Carconte; nous ne le donnerons
+certainement pas pour ce prix-là. L'abbé nous a dit qu'il valait
+cinquante mille francs, et sans la monture encore.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et comment se nommait cet abbé? demanda l'infatigable questionneur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;L'abbé Busoni, répondit la femme. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'était donc un étranger?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'était un Italien des environs de Mantoue, je crois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Montrez-moi ce diamant, reprit le bijoutier, que je le revoie une
+seconde fois; souvent on juge mal les pierres à une première vue.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse tira de sa poche un petit étui de chagrin noir, l'ouvrit et
+le passa au bijoutier. À la vue du diamant, qui était gros comme une
+petite noisette, je me le rappelle comme si je le voyais encore, les
+yeux de la Carconte étincelèrent de cupidité.</p>
+
+<p>&mdash;Et que pensiez-vous de tout cela, monsieur l'écouteur aux portes?
+demanda Monte-Cristo; ajoutiez-vous foi à cette belle fable?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence; je ne regardais pas Caderousse comme un méchant
+homme, et je le croyais incapable d'avoir commis un crime ou même un
+vol.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait plus honneur à votre cœur qu'à votre expérience, monsieur
+Bertuccio. Aviez-vous connu cet Edmond Dantès dont il était question?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence, je n'en avais jamais entendu parler jusqu'alors, et
+je n'en ai jamais entendu reparler depuis qu'une seule fois par l'abbé
+Busoni lui-même, quand je le vis dans les prisons de Nîmes. </p>
+
+<p>&mdash;Bien! continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Le bijoutier prit la bague des mains de Caderousse, et tira de sa
+poche une petite pince en acier et une petite paire de balances de
+cuivre; puis, écartant les crampons d'or qui retenaient la pierre dans
+la bague, il fit sortir le diamant de son alvéole, et le pesa
+minutieusement dans les balances.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'irai jusqu'à quarante-cinq mille francs, dit-il, mais je ne
+donnerai pas un sou avec; d'ailleurs, comme c'était ce que valait le
+diamant, j'ai pris juste cette somme sur moi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh! qu'à cela ne tienne, dit Caderousse, je retournerai avec vous à
+Beaucaire pour chercher les cinq autres mille francs.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, dit le bijoutier en rendant l'anneau et le diamant à Caderousse;
+non, cela ne vaut pas davantage, et encore je suis fâché d'avoir offert
+cette somme, attendu qu'il y a dans la pierre un défaut que je n'avais
+pas vu d'abord; mais n'importe, je n'ai qu'une parole, j'ai dit
+quarante-cinq mille francs, je ne m'en dédis pas.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Au moins remettez le diamant dans la bague&raquo;, dit aigrement la
+Carconte.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est juste, dit le bijoutier.</p>
+
+<p>&laquo;Et il replaça la pierre dans le chaton. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Bon, bon, bon, dit Caderousse remettant l'étui dans sa poche, on le
+vendra à un autre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, reprit le bijoutier, mais un autre ne sera pas si facile que
+moi; un autre ne se contentera pas des renseignements que vous m'avez
+donnés; il n'est pas naturel qu'un homme comme vous possède un diamant
+de cinquante mille francs; il ira prévenir les magistrats, il faudra
+retrouver l'abbé Busoni, et les abbés qui donnent des diamants de deux
+mille louis sont rares; la justice commencera par mettre la main dessus,
+on vous enverra en prison, et si vous êtes reconnu innocent, qu'on vous
+mette dehors après trois ou quatre mois de captivité, la bague se sera
+égarée au greffe, ou l'on vous donnera une pierre fausse qui vaudra
+trois francs au lieu d'un diamant qui en vaut cinquante mille,
+cinquante-cinq mille peut-être, mais que, vous en conviendrez, mon brave
+homme, on court certains risques à acheter.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse et sa femme s'interrogèrent du regard.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, dit Caderousse, nous ne sommes pas assez riches pour perdre cinq
+mille francs.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comme vous voudrez, mon cher ami, dit le bijoutier; j'avais
+cependant, comme vous le voyez, apporté de la belle monnaie.</p>
+
+<p>&laquo;Et il tira d'une de ses poches une poignée d'or qu'il fit briller aux
+yeux éblouis de l'aubergiste, et, de l'autre, un paquet de billets de
+banque. </p>
+
+<p>&laquo;Un rude combat se livrait visiblement dans l'esprit de Caderousse: il
+était évident que ce petit étui de chagrin qu'il tournait et retournait
+dans sa main ne lui paraissait pas correspondre comme valeur à la somme
+énorme qui fascinait ses yeux. Il se retourna vers sa femme.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'en dis-tu? lui demanda-t-il tout bas.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Donne, donne, dit-elle; s'il retourne à Beaucaire sans le diamant, il
+nous dénoncera! et, comme il le dit, qui sait si nous pourrons jamais
+remettre la main sur l'abbé Busoni.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, soit, dit Caderousse, prenez donc le diamant pour
+quarante-cinq mille francs; mais ma femme veut une chaîne d'or, et moi
+une paire de boucles d'argent.</p>
+
+<p>&laquo;Le bijoutier tira de sa poche une boîte longue et plate qui contenait
+plusieurs échantillons des objets demandés.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tenez, dit-il, je suis rond en affaires; choisissez.</p>
+
+<p>&laquo;La femme choisit une chaîne d'or qui pouvait valoir cinq louis, et le
+mari une paire de boucles qui pouvait valoir quinze francs.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'espère que vous ne vous plaindrez pas, dit le bijoutier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;L'abbé avait dit qu'il valait cinquante mille francs, murmura
+Caderousse. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Allons, allons, donnez donc! Quel homme terrible! reprit le bijoutier
+en lui tirant des mains le diamant, je lui compte quarante-cinq mille
+francs, deux mille cinq cents livres de rente, c'est-à-dire une fortune
+comme je voudrais bien en avoir une, moi, et il n'est pas encore
+content.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et les quarante-cinq mille francs, demanda Caderousse d'une voix
+rauque; voyons, où sont-ils?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Les voilà, dit le bijoutier.</p>
+
+<p>&laquo;Et il compta sur la table quinze mille francs en or et trente mille
+francs en billets de banque. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Attendez que j'allume la lampe, dit la Carconte, il n'y fait plus
+clair, et on pourrait se tromper.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, la nuit était venue pendant cette discussion, et, avec la
+nuit, l'orage qui menaçait depuis une demi-heure. On entendait gronder
+sourdement le tonnerre dans le lointain; mais ni le bijoutier, ni
+Caderousse, ni la Carconte, ne paraissaient s'en occuper, possédés
+qu'ils étaient tous les trois du démon du gain. Moi-même, j'éprouvais
+une étrange fascination à la vue de tout cet or et de tous ces billets.
+Il me semblait que je faisais un rêve, et, comme il arrive dans un rêve,
+je me sentais enchaîné à ma place.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse compta et recompta l'or et les billets, puis il les passa à
+sa femme, qui les compta et recompta à son tour.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant ce temps, le bijoutier faisait miroiter le diamant sous les
+rayons de la lampe, et le diamant jetait des éclairs qui lui faisaient
+oublier ceux qui, précurseurs de l'orage, commençaient à enflammer les
+fenêtres.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, le compte y est-il? demanda le bijoutier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, dit Caderousse; donne le portefeuille et cherche un sac,
+Carconte.</p>
+
+<p>&laquo;La Carconte alla à une armoire et revint apportant un vieux
+portefeuille de cuir, duquel on tira quelques lettres graisseuses à la
+place desquelles on remit les billets, et un sac dans lequel étaient
+enfermés deux ou trois écus de six livres, qui composaient probablement
+toute la fortune du misérable ménage.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Là, dit Caderousse, quoique vous nous ayez soulevé une dizaine de
+mille francs peut-être, voulez-vous souper avec nous? c'est de bon
+cœur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Merci, dit le bijoutier, il doit se faire tard, et il faut que je
+retourne à Beaucaire; ma femme serait inquiète&raquo;; il tira sa montre.
+&laquo;Morbleu! s'écria-t-il, neuf heures bientôt, je ne serai pas à Beaucaire
+avant minuit. Adieu, mes petits enfants; s'il vous revient par hasard
+des abbés Busoni, pensez à moi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Dans huit jours, vous ne serez plus à Beaucaire, dit Caderousse,
+puisque la foire finit la semaine prochaine.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, mais cela ne fait rien; écrivez-moi à Paris, à M. Joannès, au
+Palais-Royal, galerie de Pierre, n&deg; 45, je ferai le voyage exprès si
+cela en vaut la peine.</p>
+
+<p>&laquo;Un coup de tonnerre retentit, accompagné d'un éclair si violent qu'il
+effaça presque la clarté de la lampe.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh! oh! dit Caderousse, vous allez partir par ce temps-là?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh! je n'ai pas peur du tonnerre, dit le bijoutier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et des voleurs? demanda la Carconte. La route n'est jamais bien sûre
+pendant la foire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh! quant aux voleurs, dit Joannès, voilà pour eux.</p>
+
+<p>&laquo;Et il tira de sa poche une paire de petits pistolets chargés jusqu'à la
+gueule.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voilà, dit-il, des chiens qui aboient et mordent en même temps: c'est
+pour les deux premiers qui auraient envie de votre diamant, père
+Caderousse.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse et sa femme échangèrent un regard sombre. Il paraît qu'ils
+avaient en même temps quelque terrible pensée.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alors, bon voyage! dit Caderousse. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Merci!&raquo; dit le bijoutier.</p>
+
+<p>&laquo;Il prit sa canne qu'il avait posée contre un vieux bahut, et sortit. Au
+moment où il ouvrit la porte, une telle bouffée de vent entra qu'elle
+faillit éteindre la lampe.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh! dit-il, il va faire un joli temps, et deux lieues de pays à faire
+avec ce temps-là!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Restez, dit Caderousse, vous coucherez ici.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, restez, dit la Carconte d'une voix tremblante, nous aurons bien
+soin de vous. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non pas, il faut que j'aille coucher à Beaucaire. Adieu.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse alla lentement jusqu'au seuil.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il ne fait ni ciel ni terre, dit le bijoutier déjà hors de la maison.
+Faut-il prendre à droite ou à gauche?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;À droite, dit Caderousse; il n'y a pas à s'y tromper, la route est
+bordée d'arbres de chaque côté.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Bon, j'y suis, dit la voix presque perdue dans le lointain.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ferme donc la porte, dit la Carconte, je n'aime pas les portes
+ouvertes quand il tonne. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et quand il y a de l'argent dans la maison, n'est-ce pas?&raquo; dit
+Caderousse en donnant un double tour à la serrure.</p>
+
+<p>&laquo;Il rentra, alla à l'armoire, retira le sac et le portefeuille, et tous
+deux se mirent à recompter pour la troisième fois leur or et leurs
+billets. Je n'ai jamais vu expression pareille à ces deux visages dont
+cette maigre lampe éclairait la cupidité. La femme surtout était
+hideuse; le tremblement fiévreux qui l'animait habituellement avait
+redoublé. Son visage de pâle était devenu livide; ses yeux caves
+flamboyaient.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pourquoi donc, demanda-t-elle d'une voix sourde, lui avais-tu offert
+de coucher ici?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais, répondit Caderousse en tressaillant, pour... pour qu'il n'eût
+pas la peine de retourner à Beaucaire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! dit la femme avec une expression impossible à rendre, je croyais
+que c'était pour autre chose, moi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Femme! femme! s'écria Caderousse, pourquoi as-tu de pareilles idées,
+et pourquoi les ayant ne les gardes-tu pas pour toi?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est égal, dit la Carconte après un instant de silence, tu n'es pas
+un homme.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comment cela? fit Caderousse.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Si tu avais été un homme, il ne serait pas sorti.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Femme!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ou bien il n'arriverait pas à Beaucaire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Femme!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;La route fait un coude et il est obligé de suivre la route, tandis
+qu'il y a le long du canal un chemin qui raccourcit.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Femme, tu offenses le Bon Dieu. Tiens, écoute....</p>
+
+<p>&laquo;En effet, on entendit un effroyable coup de tonnerre en même temps
+qu'un éclair bleuâtre enflammait toute la salle, et la foudre,
+décroissant lentement, sembla s'éloigner comme à regret de la maison
+maudite.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Jésus! dit la Carconte en se signant.</p>
+
+<p>&laquo;Au même instant, et au milieu de ce silence de terreur qui suit
+ordinairement les coups de tonnerre, on entendit frapper à la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse et sa femme tressaillirent et se regardèrent épouvantés.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qui va là? s'écria Caderousse en se levant et en réunissant en un
+seul tas l'or et les billets épars sur la table et qu'il couvrit de ses
+deux mains.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Moi! dit une voix.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qui, vous?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et pardieu! Joannès le bijoutier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, que disais-tu donc, reprit la Carconte avec un effroyable
+sourire, que j'offensais le Bon Dieu!... Voilà le Bon Dieu qui nous le
+renvoie.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse retomba pâle et haletant sur sa chaise. La Carconte, au
+contraire, se leva, et alla d'un pas ferme à la porte qu'elle ouvrit. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Entrez donc, cher monsieur Joannès, dit-elle.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma foi, dit le bijoutier ruisselant de pluie, il paraît que le diable
+ne veut pas que je retourne à Beaucaire ce soir. Les plus courtes folies
+sont les meilleures, mon cher monsieur Caderousse; vous m'avez offert
+l'hospitalité, je l'accepte et je reviens coucher chez vous.&raquo;</p>
+
+<p>Caderousse balbutia quelques mots en essuyant la sueur qui coulait sur
+son front. La Carconte referma la porte à double tour derrière le
+bijoutier.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XLV" id="XLV"></a><a href="#table">XLV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La pluie de sang.</a></h3>
+
+<p>&laquo;En entrant, le bijoutier jeta un regard interrogateur autour de lui;
+mais rien ne semblait faire naître les soupçons s'il n'en avait pas,
+rien ne semblait les confirmer s'il en avait.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse tenait toujours des deux mains ses billets et son or. La
+Carconte souriait à son hôte le plus agréablement qu'elle pouvait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! ah! dit le bijoutier, il paraît que vous aviez peur de ne pas
+avoir votre compte, que vous repassiez votre trésor après mon départ.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non pas, dit Caderousse; mais l'événement qui nous en fait possesseur
+est si inattendu que nous n'y pouvons croire, et que, lorsque nous
+n'avons pas la preuve matérielle sous les yeux, nous croyons faire
+encore un rêve.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le bijoutier sourit.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Est-ce que vous avez des voyageurs dans votre auberge? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, répondit Caderousse, nous ne donnons point à coucher; nous
+sommes trop près de la ville, et personne ne s'arrête.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alors, je vais vous gêner horriblement?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Nous gêner, vous! mon cher monsieur! dit gracieusement la Carconte,
+pas du tout, je vous jure.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voyons, où me mettez-vous?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Dans la chambre là-haut.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais n'est-ce pas votre chambre?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oh! n'importe; nous avons un second lit dans la pièce à côté de
+celle-ci.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse regarda avec étonnement sa femme. Le bijoutier chantonna un
+petit air en se chauffant le dos à un fagot que la Carconte venait
+d'allumer dans la cheminée pour sécher son hôte.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant ce temps, elle apportait sur un coin de la table où elle avait
+étendu une serviette les maigres restes d'un dîner, auxquels elle
+joignit deux ou trois œufs frais.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse avait renfermé de nouveau les billets dans son portefeuille,
+son or dans un sac, et le tout dans son armoire. Il se promenait de long
+en large, sombre et pensif, levant de temps en temps la tête sur le
+bijoutier, qui se tenait tout fumant devant l'âtre, et qui, à mesure
+qu'il se séchait d'un côté, se tournait de l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Là, dit la Carconte en posant une bouteille de vin sur la table,
+quand vous voudrez souper tout est prêt.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et vous? demanda Joannès.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Moi, je ne souperai pas, répondit Caderousse.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Nous avons dîné très tard, se hâta de dire la Carconte.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je vais donc souper seul? fit le bijoutier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Nous vous servirons, répondit la Carconte avec un empressement qui
+ne lui était pas habituel, même envers ses hôtes payants.</p>
+
+<p>&laquo;De temps en temps Caderousse lançait sur elle un regard rapide comme un
+éclair.</p>
+
+<p>&laquo;L'orage continuait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Entendez-vous, entendez-vous? dit la Carconte; vous avez, ma foi,
+bien fait de revenir.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce qui n'empêche pas, dit le bijoutier, que si, pendant mon souper,
+l'ouragan s'apaise, je me remettrai en route.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est le mistral, dit Caderousse en secouant la tête; nous en avons
+pour jusqu'à demain.</p>
+
+<p>&laquo;Et il poussa un soupir.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma foi, dit le bijoutier en se mettant à table, tant pis pour ceux
+qui sont dehors.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, reprit la Carconte, ils passeront une mauvaise nuit.</p>
+
+<p>&laquo;Le bijoutier commença de souper, et la Carconte continua d'avoir pour
+lui tous les petits soins d'une hôtesse attentive; elle d'ordinaire si
+quinteuse et si revêche, elle était devenue un modèle de prévenance et
+de politesse. Si le bijoutier l'eût connue auparavant, un si grand
+changement l'eût certes étonné et n'eût pas manqué de lui inspirer
+quelque soupçon. Quant à Caderousse, il ne disait pas une parole,
+continuant sa promenade et paraissant hésiter même à regarder son hôte.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque le souper fut terminé, Caderousse alla lui-même ouvrir la
+porte.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je crois que l'orage se calme, dit-il.</p>
+
+<p>&laquo;Mais en ce moment, comme pour lui donner un démenti, un coup de
+tonnerre terrible ébranla la maison, et une bouffée de vent mêlée de
+pluie entra, qui éteignit la lampe.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse referma la porte; sa femme alluma une chandelle au brasier
+mourant. </p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tenez, dit-elle au bijoutier, vous devez être fatigué; j'ai mis des
+draps blancs au lit, montez vous coucher et dormez bien.</p>
+
+<p>&laquo;Joannès resta encore un instant pour s'assurer que l'ouragan ne se
+calmait point, et lorsqu'il eut acquis la certitude que le tonnerre et
+la pluie ne faisaient qu'aller en augmentant, il souhaita le bonjour à
+ses hôtes et monta l'escalier.</p>
+
+<p>&laquo;Il passait au-dessus de ma tête, et j'entendais chaque marche craquer
+sous ses pas.</p>
+
+<p>&laquo;La Carconte le suivit d'un œil avide, tandis qu'au contraire
+Caderousse lui tournait le dos et ne regardait pas même de son côté. </p>
+
+<p>&laquo;Tous ces détails, qui sont revenus à mon esprit depuis ce temps-là, ne
+me frappèrent point au moment où ils se passaient sous mes yeux; il n'y
+avait, à tout prendre, rien que de naturel dans ce qui arrivait, et, à
+part l'histoire du diamant qui me paraissait un peu invraisemblable,
+tout allait de source. Aussi comme j'étais écrasé de fatigue, que je
+comptais profiter moi-même du premier répit que la tempête donnerait aux
+éléments, je résolus de dormir quelques heures et de m'éloigner au
+milieu de la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;J'entendais dans la pièce au-dessus le bijoutier, qui prenait de son
+côté toutes ses dispositions pour passer la meilleure nuit possible.
+Bientôt son lit craqua sous lui; il venait de se coucher. </p>
+
+<p>&laquo;Je sentais mes yeux qui se fermaient malgré moi, et comme je n'avais
+conçu aucun soupçon, je ne tentai point de lutter contre le sommeil; je
+jetai un dernier regard sur l'intérieur de la cuisine. Caderousse était
+assis à côté d'une longue table, sur un de ces bancs de bois qui, dans
+les auberges de village, remplacent les chaises; il me tournait le dos,
+de sorte que je ne pouvais voir sa physionomie; d'ailleurs eût-il été
+dans la position contraire, la chose m'eût encore été impossible,
+attendu qu'il tenait sa tête ensevelie dans ses deux mains.</p>
+
+<p>&laquo;La Carconte le regarda quelque temps, haussa les épaules et vint
+s'asseoir en face de lui.</p>
+
+<p>&laquo;En ce moment la flamme mourante gagna un reste de bois sec oublié par
+elle; une lueur un peu plus vive éclaira le sombre intérieur.... La
+Carconte tenait ses yeux fixés sur son mari, et comme celui-ci restait
+toujours dans la même position, je la vis étendre vers lui sa main
+crochue, et elle le toucha au front.</p>
+
+<p>&laquo;Caderousse tressaillit. Il me sembla que la femme remuait les lèvres,
+mais, soit qu'elle parlât tout à fait bas, soit que mes sens fussent
+déjà engourdis par le sommeil, le bruit de sa parole n'arriva point
+jusqu'à moi. Je ne voyais même plus qu'à travers un brouillard et avec
+ce doute précurseur du sommeil pendant lequel on croit que l'on commence
+un rêve. Enfin mes yeux se fermèrent, et je perdis conscience de
+moi-même.</p>
+
+<p>&laquo;J'étais au plus profond de mon sommeil, lorsque je fus réveillé par un
+coup de pistolet, suivi d'un cri terrible. Quelques pas chancelants
+retentirent sur le plancher de la chambre, et une masse inerte vint
+s'abattre dans l'escalier, juste au-dessus de ma tête.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'étais pas encore bien maître de moi. J'entendais des gémissements,
+puis des cris étouffés comme ceux qui accompagnent une lutte.</p>
+
+<p>&laquo;Un dernier cri, plus prolongé que les autres et qui dégénéra en
+gémissements, vint me tirer complètement de ma léthargie.</p>
+
+<p>&laquo;Je me soulevai sur un bras, j'ouvris les yeux, qui ne virent rien dans
+les ténèbres, et je portai la main à mon front, sur lequel il me
+semblait que dégouttait à travers les planches de l'escalier une pluie
+tiède et abondante.</p>
+
+<p>&laquo;Le plus profond silence avait succédé à ce bruit affreux. J'entendis
+les pas d'un homme qui marchait au-dessus de ma tête, ses pas firent
+craquer l'escalier. L'homme descendit dans la salle inférieure,
+s'approcha de la cheminée et alluma une chandelle.</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme, c'était Caderousse; il avait le visage pâle, et sa chemise
+était tout ensanglantée.</p>
+
+<p>&laquo;La chandelle allumée, il remonta rapidement l'escalier, et j'entendis
+de nouveau ses pas rapides et inquiets.</p>
+
+<p>&laquo;Un instant après il redescendit. Il tenait à la main l'écrin; il
+s'assura que le diamant était bien dedans, chercha un instant dans
+laquelle de ses poches il le mettrait; puis, sans doute, ne considérant
+point sa poche comme une cachette assez sûre, il le roula dans son
+mouchoir rouge, qu'il tourna autour de son cou.</p>
+
+<p>&laquo;Puis il courut à l'armoire, en tira ses billets et son or, mit les uns
+dans le gousset de son pantalon, l'autre dans la poche de sa veste, prit
+deux ou trois chemises, et, s'élançant vers la porte, il disparut dans
+l'obscurité. Alors tout devint clair et lucide pour moi; je me reprochai
+ce qui venait d'arriver, comme si j'eusse été le vrai coupable. Il me
+sembla entendre des gémissements: le malheureux bijoutier pouvait n'être
+pas mort; peut-être était-il en mon pouvoir, en lui portant secours, de
+réparer une partie du mal non pas que j'avais fait, mais que j'avais
+laissé faire. J'appuyai mes épaules contre une de ces planches mal
+jointes qui séparaient l'espèce de tambour dans lequel j'étais couché de
+la salle inférieure; les planches cédèrent, et je me trouvai dans la
+maison.</p>
+
+<p>&laquo;Je courus à la chandelle, et je m'élançai dans l'escalier; un corps le
+barrait en travers, c'était le cadavre de la Carconte.</p>
+
+<p>&laquo;Le coup de pistolet que j'avais entendu avait été tiré sur elle: elle
+avait la gorge traversée de part en part, et outre sa double blessure
+qui coulait à flots, elle vomissait le sang par la bouche. Elle était
+tout à fait morte. J'enjambai par-dessus son corps, et je passai.</p>
+
+<p>&laquo;La chambre offrait l'aspect du plus affreux désordre. Deux ou trois
+meubles étaient renversés; les draps, auxquels le malheureux bijoutier
+s'était cramponné, traînaient par la chambre: lui-même était couché à
+terre, la tête appuyée contre le mur, nageant dans une mare de sang qui
+s'échappait de trois larges blessures reçues dans la poitrine.</p>
+
+<p>&laquo;Dans la quatrième était resté un long couteau de cuisine, dont on ne
+voyait que le manche.</p>
+
+<p>&laquo;Je marchai sur le second pistolet qui n'était point parti, la poudre
+étant probablement mouillée.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'approchai du bijoutier; il n'était pas mort effectivement: au
+bruit que je fis, à l'ébranlement du plancher surtout, il rouvrit des
+yeux hagards, parvint à les fixer un instant sur moi, remua les lèvres
+comme s'il voulait parler, et expira.</p>
+
+<p>&laquo;Cet affreux spectacle m'avait rendu presque insensé; du moment où je ne
+pouvais plus porter de secours à personne je n'éprouvais plus qu'un
+besoin, celui de fuir. Je me précipitai dans l'escalier, en enfonçant
+mes mains dans mes cheveux et en poussant un rugissement de terreur.</p>
+
+<p>&laquo;Dans la salle inférieure, il y avait cinq ou six douaniers et deux ou
+trois gendarmes, toute une troupe armée.</p>
+
+<p>&laquo;On s'empara de moi; je n'essayai même pas de faire résistance, je
+n'étais plus le maître de mes sens. J'essayai de parler, je poussai
+quelques cris inarticulés, voilà tout.</p>
+
+<p>&laquo;Je vis que les douaniers et les gendarmes me montraient du doigt;
+j'abaissai les yeux sur moi-même, j'étais tout couvert de sang. Cette
+pluie tiède que j'avais sentie tomber sur moi à travers les planches de
+l'escalier, c'était le sang de la Carconte.</p>
+
+<p>&laquo;Je montrai du doigt l'endroit où j'étais caché.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Que veut-il dire? demanda un gendarme.</p>
+
+<p>&laquo;Un douanier alla voir.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il veut dire qu'il est passé par là, répondit-il.</p>
+
+<p>&laquo;Et il montra le trou par lequel j'avais passé effectivement. </p>
+
+<p>&laquo;Alors, je compris qu'on me prenait pour l'assassin. Je retrouvai la
+voix, je retrouvai la force; je me dégageai des mains des deux hommes
+qui me tenaient, en m'écriant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi!</p>
+
+<p>&laquo;Deux gendarmes me mirent en joue avec leurs carabines.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Si tu fais un mouvement, dirent-ils, tu es mort.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais, m'écriai-je, puisque je vous répète que ce n'est pas moi!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu conteras ta petite histoire aux juges de Nîmes, répondirent-ils.
+En attendant, suis-nous; et si nous avons un conseil à te donner, c'est
+de ne pas faire résistance.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'était point mon intention, j'étais brisé par l'étonnement et par
+la terreur. On me mit les menottes, on m'attacha à la queue d'un cheval,
+et l'on me conduisit à Nîmes.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais été suivi par un douanier; il m'avait perdu de vue aux environs
+de la maison, il s'était douté que j'y passerais la nuit; il avait été
+prévenir ses compagnons, et ils étaient arrivés juste pour entendre le
+coup de pistolet et pour me prendre au milieu de telles preuves de
+culpabilité, que je compris tout de suite la peine que j'aurais à faire
+reconnaître mon innocence.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, ne m'attachai-je qu'à une chose: ma première demande au juge
+d'instruction fut pour le prier de faire chercher partout un certain
+abbé Busoni, qui s'était arrêté dans la journée à l'auberge du
+Pont-du-Gard. Si Caderousse avait inventé une histoire, si cet abbé
+n'existait pas, il était évident que j'étais perdu, à moins que
+Caderousse ne fût pris à son tour et n'avouât tout.</p>
+
+<p>&laquo;Deux mois s'écoulèrent pendant lesquels, je dois le dire à la louange
+de mon juge, toutes les recherches furent faites pour retrouver celui
+que je lui demandais. J'avais déjà perdu tout espoir. Caderousse n'avait
+point été pris. J'allais être jugé à la première session, lorsque le 8
+septembre, c'est-à-dire trois mois et cinq jours après l'événement,
+l'abbé Busoni, sur lequel je n'espérais plus, se présenta à la geôle,
+disant qu'il avait appris qu'un prisonnier désirait lui parler. Il
+avait su, disait-il, la chose à Marseille, et il s'empressait de se
+rendre à mon désir.</p>
+
+<p>&laquo;Vous comprenez avec quelle ardeur je le reçus; je lui racontai tout ce
+dont j'avais été témoin, j'abordai avec inquiétude l'histoire du
+diamant; contre mon attente elle était vraie de point en point; contre
+mon attente encore, il ajouta une foi entière à tout ce que je lui dis.
+Ce fut alors qu'entraîné par sa douce charité, reconnaissant en lui une
+profonde connaissance des mœurs de mon pays, pensant que le pardon du
+seul crime que j'eusse commis pouvait peut-être descendre de ses lèvres
+si charitables, je lui racontai, sous le sceau de la confession,
+l'aventure d'Auteuil dans tous ses détails. Ce que j'avais fait par
+entraînement obtint le même résultat que si je l'eusse fait par calcul,
+l'aveu de ce premier assassinat, que rien ne me forçait de lui révéler,
+lui prouva que je n'avais pas commis le second, et il me quitta en
+m'ordonnant d'espérer, et en promettant de faire tout ce qui serait en
+son pouvoir pour convaincre mes juges de mon innocence.</p>
+
+<p>&laquo;J'eus la preuve qu'en effet il s'était occupé de moi quand je vis ma
+prison s'adoucir graduellement, et quand j'appris qu'on attendrait pour
+me juger les assises qui devaient suivre celles pour lesquelles on se
+rassemblait.</p>
+
+<p>&laquo;Dans cet intervalle, la Providence permit que Caderousse fût pris à
+l'étranger et ramené en France. Il avoua tout, rejetant la préméditation
+et surtout l'instigation sur sa femme. Il fut condamné aux galères
+perpétuelles, et moi mis en liberté. </p>
+
+<p>&mdash;Et ce fut alors, dit Monte-Cristo, que vous vous présentâtes chez moi
+porteur d'une lettre de l'abbé Busoni?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Excellence, il avait pris à moi un intérêt visible.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Votre état de contrebandier vous perdra, me dit-il; si vous sortez
+d'ici, quittez-le.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais mon père, demandai-je, comment voulez-vous que je vive et que je
+fasse vivre ma pauvre sœur?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Un de mes pénitents, me répondit-il, a une grande estime pour moi, et
+m'a chargé de lui chercher un homme de confiance. Voulez-vous être cet
+homme? je vous adresserai à lui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ô mon père! m'écriai-je, que de bonté!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais vous me jurez que je n'aurai jamais à me repentir.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J'étendis la main pour faire serment.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est inutile, dit-il, je connais et j'aime les Corses, voici ma
+recommandation.</p>
+
+<p>&laquo;Et il écrivit les quelques lignes que je vous remis, et sur lesquelles
+Votre Excellence eut la bonté de me prendre à son service. Maintenant je
+le demande avec orgueil à Votre Excellence, a-t-elle jamais eu à se
+plaindre de moi? </p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le comte; et, je le confesse avec plaisir, vous êtes un
+bon serviteur, Bertuccio, quoique vous manquiez de confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur le comte!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous. Comment se fait-il que vous ayez une sœur et un fils
+adoptif, et que, cependant vous ne m'ayez jamais parlé ni de l'une ni de
+l'autre!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Excellence, c'est qu'il me reste à vous dire la partie la plus
+triste de ma vie. Je partis pour la Corse. J'avais hâte, vous le
+comprenez bien, de revoir et de consoler ma pauvre sœur; mais quand
+j'arrivai à Rogliano, je trouvai la maison en deuil; il y avait eu une
+scène horrible et dont les voisins gardent encore le souvenir! Ma pauvre
+sœur, selon mes conseils, résistait aux exigences de Benedetto, qui, à
+chaque instant, voulait se faire donner tout l'argent qu'il y avait à la
+maison. Un matin, il la menaça, et disparut pendant toute la journée.
+Elle pleura, car cette chère Assunta avait pour le misérable un cœur de
+mère. Le soir vint, elle l'attendit sans se coucher. Lorsque, à onze
+heures, il rentra avec deux de ses amis, compagnons ordinaires de toutes
+ses folies, alors elle lui tendit les bras; mais eux s'emparèrent
+d'elle, et l'un des trois, je tremble que ce ne soit cet infernal
+enfant, l'un des trois s'écria:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Jouons à la question, et il faudra bien qu'elle avoue où est son
+argent. </p>
+
+<p>&laquo;Justement le voisin Wasilio était à Bastia; sa femme seule était restée
+à la maison. Nul, excepté elle, ne pouvait ni voir ni entendre ce qui se
+passait chez ma sœur. Deux retinrent la pauvre Assunta, qui ne pouvant
+croire à la possibilité d'un pareil crime, souriait à ceux qui allaient
+devenir ses bourreaux, le troisième alla barricader portes et fenêtres,
+puis il revint, et tous trois réunis, étouffant les cris que la terreur
+lui arrachait devant ces préparatifs plus sérieux, approchèrent les
+pieds d'Assunta du brasier sur lequel ils comptaient pour lui faire
+avouer où était caché notre petit trésor; mais, dans la lutte, le feu
+prit à ses vêtements: ils lâchèrent alors la patiente, pour ne pas être
+brûlés eux-mêmes. Tout en flammes elle courut à la porte, mais la porte
+était fermée.</p>
+
+<p>&laquo;Elle s'élança vers la fenêtre, mais la fenêtre était barricadée. Alors
+la voisine entendit des cris affreux: c'était Assunta qui appelait au
+secours. Bientôt sa voix fut étouffée; les cris devinrent des
+gémissements, et le lendemain, après une nuit de terreur et d'angoisses
+quand la femme de Wasilio se hasarda de sortir de chez elle et fit
+ouvrir la porte de notre maison par le juge, on trouva Assunta à moitié
+brûlée, mais respirant encore, les armoires forcées, l'argent disparu.
+Quant à Benedetto, il avait quitté Rogliano pour n'y plus revenir;
+depuis ce jour je ne l'ai pas revu, et je n'ai pas même entendu parler
+de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut, reprit Bertuccio, après avoir appris ces tristes nouvelles, que
+j'allai à Votre Excellence. Je n'avais plus à vous parler de Benedetto,
+puisqu'il avait disparu, ni de ma sœur, puisqu'elle était morte.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous pensé de cet événement? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Que c'était le châtiment du crime que j'avais commis, répondit
+Bertuccio. Ah! ces Villefort, c'était une race maudite.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, murmura le comte avec un accent lugubre.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, n'est-ce pas, reprit Bertuccio, Votre Excellence
+comprend que cette maison que je n'ai pas revue depuis, que ce jardin où
+je me suis retrouvé tout à coup, que cette place où j'ai tué un homme,
+ont pu me causer ces sombres émotions dont vous avez voulu connaître la
+source; car enfin je ne suis pas bien sûr que devant moi, là, à mes
+pieds, M. de Villefort ne soit pas couché dans la fosse qu'il avait
+creusé pour son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, tout est possible, dit Monte-Cristo en se levant du banc où
+il était assis; même, ajouta-t-il tout bas, que le procureur du roi ne
+soit pas mort. L'abbé Busoni a bien fait de vous envoyer à moi. Vous
+avez bien fait de me raconter votre histoire, car je n'aurai pas de
+mauvaises pensées à votre sujet. Quant à ce Benedetto si mal nommé,
+n'avez-vous jamais essayé de retrouver sa trace? n'avez-vous jamais
+cherché à savoir ce qu'il était devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, si j'avais su où il était, au lieu d'aller à lui, j'aurais fui
+comme devant un monstre. Non heureusement, jamais je n'en ai entendu
+parler par qui que ce soit au monde, j'espère qu'il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;N'espérez pas, Bertuccio, dit le comte; les méchants ne meurent pas
+ainsi, car Dieu semble les prendre sous sa garde pour en faire
+l'instrument de ses vengeances.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Bertuccio. Tout ce que je demande au ciel seulement, c'est
+de ne le revoir jamais. Maintenant, continua l'intendant en baissant la
+tête, vous savez tout, monsieur le comte; vous êtes mon juge ici-bas
+comme Dieu le sera là-haut; ne me direz-vous point quelques paroles de
+consolation?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, en effet, et je puis vous dire ce que vous dirait
+l'abbé Busoni: celui que vous avez frappé, ce Villefort, méritait un
+châtiment pour ce qu'il avait fait à vous et peut-être pour autre chose
+encore. Benedetto, s'il vit, servira, comme je vous l'ai dit, à quelque
+vengeance divine, puis sera puni à son tour. Quant à vous, vous n'avez
+en réalité qu'un reproche à vous adresser: demandez-vous pourquoi, ayant
+enlevé cet enfant à la mort, vous ne l'avez pas rendu à sa mère: là est
+le crime, Bertuccio.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, là est le crime et le véritable crime, car en cela j'ai
+été un lâche. Une fois que j'eus rappelé l'enfant à la vie, je n'avais
+qu'une chose à faire, vous l'avez dit, c'était de le renvoyer à sa mère.
+Mais, pour cela, il me fallait faire des recherches, attirer
+l'attention, me livrer peut-être; je n'ai pas voulu mourir, je tenais à
+la vie par ma sœur, par l'amour-propre inné chez nous autres de rester
+entiers et victorieux dans notre vengeance; et puis enfin, peut-être,
+tenais-je simplement à la vie par l'amour même de la vie. Oh! moi, je ne
+suis pas un brave comme mon pauvre frère!&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio cacha son visage dans ses deux mains, et Monte-Cristo attacha
+sur lui un long et indéfinissable regard.</p>
+
+<p>Puis, après un instant de silence, rendu plus solennel encore par
+l'heure et par le lieu:</p>
+
+<p>&laquo;Pour terminer dignement cet entretien, qui sera le dernier sur ces
+aventures, monsieur Bertuccio, dit le comte avec un accent de mélancolie
+qui ne lui était pas habituel, retenez bien mes paroles, je les ai
+souvent entendu prononcer par l'abbé Busoni lui-même: À tous maux il est
+deux remèdes: le temps et le silence. Maintenant, monsieur Bertuccio,
+laissez-moi me promener un instant dans ce jardin. Ce qui est une
+émotion poignante pour vous, acteur dans cette scène, sera pour moi une
+sensation presque douce et qui donnera un double prix à cette propriété.
+Les arbres, voyez-vous, monsieur Bertuccio ne plaisent que parce qu'ils
+font de l'ombre, et l'ombre elle-même ne plaît que parce qu'elle est
+pleine de rêveries et de visions. Voilà que j'ai acheté un jardin
+croyant acheter un simple enclos fermé de murs, et point du tout, tout à
+coup cet enclos se trouve être un jardin tout plein de fantômes, qui
+n'étaient point portés sur le contrat. Or, j'aime les fantômes; je n'ai
+jamais entendu dire que les morts eussent fait en six mille ans autant
+de mal que les vivants en font en un jour. Rentrez donc, monsieur
+Bertuccio, et allez dormir en paix. Si votre confesseur, au moment
+suprême, est moins indulgent que ne le fut l'abbé Busoni, faites-moi
+venir si je suis encore de ce monde, je vous trouverai des paroles qui
+berceront doucement votre âme au moment où elle sera prête à se mettre
+en route pour faire ce rude voyage qu'on appelle l'éternité.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio s'inclina respectueusement devant le comte, et s'éloigna en
+poussant un soupir.</p>
+
+<p>Monte-Cristo resta seul; et, faisant quatre pas en avant:</p>
+
+<p>&laquo;Ici, près de ce platane, murmura-t-il, la fosse où l'enfant fut déposé:
+là-bas, la petite porte par laquelle on entrait dans le jardin; à cet
+angle, l'escalier dérobé qui conduit à la chambre à coucher. Je ne crois
+pas avoir besoin d'inscrire tout cela sur mes tablettes, car voilà
+devant mes yeux, autour de moi, sous mes pieds, le plan en relief, le
+plan vivant.&raquo;</p>
+
+<p>Et le comte, après un dernier tour dans ce jardin, alla retrouver sa
+voiture. Bertuccio, qui le voyait rêveur, monta sans rien dire sur le
+siège auprès du cocher.</p>
+
+<p>La voiture reprit le chemin de Paris.</p>
+
+<p>Le soir même, à son arrivée à la maison des Champs-Élysées, le comte de
+Monte-Cristo visita toute l'habitation comme eût pu le faire un homme
+familiarisé avec elle depuis de longues années; pas une seule fois,
+quoiqu'il marchât le premier, il n'ouvrit une porte pour une autre, et
+ne prit un escalier ou un corridor qui ne le conduisît pas directement
+où il comptait aller. Ali l'accompagnait dans cette revue nocturne. Le
+comte donna à Bertuccio plusieurs ordres pour l'embellissement ou la
+distribution nouvelle du logis, et tirant sa montre, il dit au Nubien
+attentif:</p>
+
+<p>&laquo;Il est onze heures et demie, Haydée ne peut tarder à arriver. A-t-on
+prévenu les femmes françaises?&raquo;</p>
+
+<p>Ali étendit la main vers l'appartement destiné à la belle Grecque, et
+qui était tellement isolé qu'en cachant la porte derrière une tapisserie
+on pouvait visiter toute la maison sans se douter qu'il y eût là un
+salon et deux chambres habités; Ali, disons-nous donc, étendit la main
+vers l'appartement, montra le nombre trois avec les doigts de sa main
+gauche, et sur cette même main, mise à plat, appuyant sa tête, ferma les
+yeux en guise de sommeil. </p>
+
+<p>&laquo;Ah! fit Monte-Cristo, habitué à ce langage, elles sont trois qui
+attendent dans la chambre à coucher, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Ali en agitant la tête de haut en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Madame sera fatiguée ce soir, continua Monte-Cristo, et sans doute
+elle voudra dormir; qu'on ne la fasse pas parler: les suivantes
+françaises doivent seulement saluer leur nouvelle maîtresse et se
+retirer; vous veillerez à ce que la suivante grecque ne communique pas
+avec les suivantes françaises.&raquo;</p>
+
+<p>Ali s'inclina. Bientôt on entendit héler le concierge; la grille
+s'ouvrit, une voiture roula dans l'allée et s'arrêta devant le perron.
+Le comte descendit; la portière était déjà ouverte; il tendit la main à
+une jeune femme enveloppée d'une mante de soie verte toute brodée d'or
+qui lui couvrait la tête.</p>
+
+<p>La jeune femme prit la main qu'on lui tendait, la baisa avec un certain
+amour mêlé de respect, et quelques mots furent échangés, tendrement de
+la part de la jeune femme et avec une douce gravité de la part du comte,
+dans cette langue sonore que le vieil Homère a mise dans la bouche de
+ses dieux.</p>
+
+<p>Alors, précédé d'Ali qui portait un flambeau de cire rose, la jeune
+femme, laquelle n'était autre que cette belle Grecque, compagne
+ordinaire de Monte-Cristo en Italie, fut conduite à son appartement,
+puis le comte se retira dans le pavillon qu'il s'était réservé. </p>
+
+<p>À minuit et demi, toutes les lumières étaient éteintes dans la maison,
+et l'on eût pu croire que tout le monde dormait.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a><a href="#table">XLVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le crédit illimité.</a></h3>
+
+<p>Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi une calèche attelée de
+deux magnifiques chevaux anglais s'arrêta devant la porte de
+Monte-Cristo; un homme vêtu d'un habit bleu, à boutons de soie de même
+couleur, d'un gilet blanc sillonné par une énorme chaîne d'or et d'un
+pantalon couleur noisette, coiffé de cheveux si noirs et descendant si
+bas sur les sourcils, qu'on eût pu hésiter à les croire naturels tant
+ils semblaient peu en harmonie avec celles des rides inférieures qu'ils
+ne parvenaient point à cacher; un homme enfin de cinquante à
+cinquante-cinq ans, et qui cherchait à en paraître quarante, passa sa
+tête par la portière d'un coupé sur le panneau duquel était peinte une
+couronne de baron, et envoya son groom demander au concierge si le comte
+de Monte-Cristo était chez lui.</p>
+
+<p>En attendant, cet homme considérait, avec une attention si minutieuse
+qu'elle devenait presque impertinente, l'extérieur de la maison, ce que
+l'on pouvait distinguer du jardin, et la livrée de quelques domestiques
+que l'on pouvait apercevoir allant et venant. L'œil de cet homme était
+vif, mais plutôt rusé que spirituel. Ses lèvres étaient si minces, qu'au
+lieu de saillir en dehors elles rentraient dans la bouche; enfin la
+largeur et la proéminence des pommettes, signe infaillible d'astuce, la
+dépression du front, le renflement de l'occiput, qui dépassait de
+beaucoup de larges oreilles des moins aristocratiques, contribuaient à
+donner, pour tout physionomiste, un caractère presque repoussant à la
+figure de ce personnage fort recommandable aux yeux du vulgaire par ses
+chevaux magnifiques, l'énorme diamant qu'il portait à sa chemise et le
+ruban rouge qui s'étendait d'une boutonnière à l'autre de son habit.</p>
+
+<p>Le groom frappa au carreau du concierge et demanda:</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce point ici que demeure M. le comte de Monte-Cristo?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici que demeure Son Excellence, répondit le concierge, mais...&raquo;</p>
+
+<p>Il consulta Ali du regard.</p>
+
+<p>Ali fit un signe négatif.</p>
+
+<p>&laquo;Mais?... demanda le groom.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Son Excellence n'est pas visible, répondit le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, voici la carte de mon maître, M. le baron Danglars. Vous
+la remettrez au comte de Monte-Cristo, et vous lui direz qu'en allant à
+la Chambre mon maître s'est détourné pour avoir l'honneur de le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle pas à Son Excellence, dit le concierge; le valet de
+chambre fera la commission.&raquo;</p>
+
+<p>Le groom retourna vers la voiture.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien?&raquo; demanda Danglars.</p>
+
+<p>L'enfant, assez honteux de la leçon qu'il venait de recevoir, apporta à
+son maître la réponse qu'il avait reçue du concierge.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! fit celui-ci, c'est donc un prince que ce monsieur, qu'on
+l'appelle Excellence, et qu'il n'y ait que son valet de chambre qui ait
+le droit de lui parler; n'importe, puisqu'il a un crédit sur moi, il
+faudra bien que je le voie quand il voudra de l'argent.&raquo;</p>
+
+<p>Et Danglars se rejeta dans le fond de sa voiture en criant au cocher, de
+manière qu'on pût l'entendre de l'autre côté de la route:</p>
+
+<p>&laquo;À la Chambre des députés!&raquo;</p>
+
+<p>Au travers d'une jalousie de son pavillon, Monte-Cristo, prévenu à
+temps, avait vu le baron et l'avait étudié, à l'aide d'une excellente
+lorgnette, avec non moins d'attention que M. Danglars en avait mis
+lui-même à analyser la maison, le jardin et les livrées.</p>
+
+<p>&laquo;Décidément, fit-il avec un geste de dégoût et en faisant rentrer les
+tuyaux de sa lunette dans leur fourreau d'ivoire, décidément c'est une
+laide créature que cet homme; comment, dès la première fois qu'on le
+voit, ne reconnaît-on pas le serpent au front aplati, le vautour au
+crâne bombé et la buse au bec tranchant!</p>
+
+<p>&laquo;Ali!&raquo; cria-t-il, puis il frappa un coup sur le timbre de cuivre. Ali
+parut. &laquo;Appelez Bertuccio&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Au même moment Bertuccio entra.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Excellence me faisait demander? dit l'intendant. </p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit le comte. Avez-vous vu les chevaux qui viennent de
+s'arrêter devant ma porte?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Excellence, ils sont même fort beaux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il, dit Monte-Cristo en fronçant le sourcil, quand je
+vous ai demandé les deux plus beaux chevaux de Paris, qu'il y ait à
+Paris deux autres chevaux aussi beaux que les miens, et que ces chevaux
+ne soient pas dans mes écuries?&raquo;</p>
+
+<p>Au froncement de sourcil et à l'intonation sévère de cette voix, Ali
+baissa la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas ta faute, bon Ali, dit en arabe le comte avec une douceur
+qu'on n'aurait pas cru pouvoir rencontrer ni dans sa voix, ni sur son
+visage; tu ne te connais pas en chevaux anglais, toi.&raquo;</p>
+
+<p>La sérénité reparut sur les traits d'Ali.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, dit Bertuccio, les chevaux dont vous me parlez
+n'étaient pas à vendre.</p>
+
+<p>Monte-Cristo haussa les épaules:</p>
+
+<p>&laquo;Sachez, monsieur l'intendant, que tout est toujours à vendre pour qui
+sait y mettre le prix.</p>
+
+<p>&mdash;M. Danglars les a payés seize mille francs, monsieur le comte. </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il fallait lui en offrir trente-deux mille; il est banquier,
+et un banquier ne manque jamais une occasion de doubler son capital.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte parle-t-il sérieusement?&raquo; demanda Bertuccio.</p>
+
+<p>Monte-Cristo regarda l'intendant en homme étonné qu'on ose lui faire une
+question.</p>
+
+<p>&laquo;Ce soir, dit-il, j'ai une visite à rendre; je veux que ces deux chevaux
+soient attelés à ma voiture avec un harnais neuf.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio se retira en saluant; près de la porte, il s'arrêta: </p>
+
+<p>&laquo;À quelle heure, dit-il, Son Excellence compte-t-elle faire cette
+visite?</p>
+
+<p>&mdash;À cinq heures, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai observer à Votre Excellence qu'il est deux heures, hasarda
+l'intendant.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais&raquo;, se contenta de répondre Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Ali:</p>
+
+<p>&laquo;Faites passer tous les chevaux devant madame, dit-il, qu'elle choisisse
+l'attelage qui lui conviendra le mieux, et qu'elle me fasse dire si
+elle veut dîner avec moi: dans ce cas on servira chez elle; allez; en
+descendant, vous m'enverrez le valet de chambre.&raquo;</p>
+
+<p>Ali venait à peine de disparaître, que le valet de chambre entra à son
+tour.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Baptistin, dit le comte, depuis un an vous êtes à mon service;
+c'est le temps d'épreuve que j'impose d'ordinaire à mes gens: vous me
+convenez.&raquo;</p>
+
+<p>Baptistin s'inclina.</p>
+
+<p>&laquo;Reste à savoir si je vous conviens. </p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte! se hâta de dire Baptistin.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez jusqu'au bout, reprit le comte. Vous gagnez par an quinze
+cents francs, c'est-à-dire les appointements d'un bon et brave officier
+qui risque tous les jours sa vie; vous avez une table telle que beaucoup
+de chefs de bureau, malheureux serviteurs infiniment plus occupés que
+vous, en désireraient une pareille. Domestique, vous avez vous-même des
+domestiques qui ont soin de votre linge et de vos effets. Outre vos
+quinze cents francs de gages, vous me volez, sur les achats que vous
+faites pour ma toilette, à peu près quinze cents autres francs par an.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Excellence!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en plains pas, monsieur Baptistin, c'est raisonnable;
+cependant je désire que cela s'arrête là. Vous ne retrouveriez donc
+nulle part un poste pareil à celui que votre bonne fortune vous a donné.
+Je ne bats jamais mes gens, je ne jure jamais, je ne me mets jamais en
+colère, je pardonne toujours une erreur, jamais une négligence ou un
+oubli. Mes ordres sont d'ordinaire courts, mais clairs et précis; j'aime
+mieux les répéter à deux fois et même à trois, que de les voir mal
+interprétés. Je suis assez riche pour savoir tout ce que je veux savoir,
+et je suis fort curieux, je vous en préviens. Si j'apprenais donc que
+vous ayez parlé de moi en bien ou en mal, commenté mes actions,
+surveillé ma conduite, vous sortiriez de chez moi à l'instant même. Je
+n'avertis jamais mes domestiques qu'une seule fois; vous voilà averti,
+allez!&raquo; </p>
+
+<p>Baptistin s'inclina et fit trois ou quatre pas pour se retirer.</p>
+
+<p>&laquo;À propos, reprit le comte, j'oubliais de vous dire que, chaque année,
+je place une certaine somme sur la tête de mes gens. Ceux que je renvoie
+perdent nécessairement cet argent, qui profite à ceux qui restent et qui
+y auront droit après ma mort. Voilà un an que vous êtes chez moi, votre
+fortune est commencée, continuez-la.&raquo;</p>
+
+<p>Cette allocution, faite devant Ali, qui demeurait impassible, attendu
+qu'il n'entendait pas un mot de français, produisit sur M. Baptistin un
+effet que comprendront tous ceux qui ont étudié la psychologie du
+domestique français.</p>
+
+<p>&laquo;Je tâcherai de me conformer en tous points aux désirs de Votre
+Excellence, dit-il; d'ailleurs je me modèlerai sur M. Ali.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout, dit le comte avec une froideur de marbre. Ali a
+beaucoup de défauts mêlés à ses qualités; ne prenez donc pas exemple sur
+lui, car Ali est une exception; il n'a pas de gages, ce n'est pas un
+domestique, c'est mon esclave, c'est mon chien; s'il manquait à son
+devoir, je ne le chasserais pas, lui, je le tuerais.&raquo;</p>
+
+<p>Baptistin ouvrit de grands yeux.</p>
+
+<p>&laquo;Vous doutez?&raquo; dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Et il répéta à Ali les mêmes paroles qu'il venait de dire en français à
+Baptistin.</p>
+
+<p>Ali écouta, sourit, s'approcha de son maître, mit un genou à terre, et
+lui baisa respectueusement la main.</p>
+
+<p>Ce petit corollaire de la leçon mit le comble à la stupéfaction de M.
+Baptistin.</p>
+
+<p>Le comte fit signe à Baptistin de sortir, et à Ali de le suivre. Tous
+deux passèrent dans son cabinet, et là ils causèrent longtemps.</p>
+
+<p>À cinq heures, le comte frappa trois coups sur son timbre. Un coup
+appelait Ali, deux coups Baptistin, trois coups Bertuccio. </p>
+
+<p>L'intendant entra.</p>
+
+<p>&laquo;Mes chevaux! dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont à la voiture, Excellence, répliqua Bertuccio.
+Accompagnerai-je monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, le cocher, Baptistin et Ali, voilà tout.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte descendit et vit attelés à sa voiture, les chevaux qu'il avait
+admirés le matin à la voiture de Danglars.</p>
+
+<p>En passant près d'eux il leur jeta un coup d'œil.</p>
+
+<p>&laquo;Ils sont beaux, en effet, dit-il, et vous avez bien fait de les
+acheter, seulement c'était un peu tard.</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, dit Bertuccio, j'ai eu bien de la peine à les avoir, et
+ils ont coûté bien cher.</p>
+
+<p>&mdash;Les chevaux en sont-ils moins beaux? demanda le comte en haussant les
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Excellence est satisfaite, dit Bertuccio, tout est bien. Où
+va Votre Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Rue de la Chaussée-d'Antin, chez M. le baron Danglars.&raquo;</p>
+
+<p>Cette conversation se passait sur le haut du perron. Bertuccio fit un
+pas pour descendre la première marche.</p>
+
+<p>&laquo;Attendez, monsieur, dit Monte-Cristo en l'arrêtant. J'ai besoin d'une
+terre sur le bord de la mer, en Normandie, par exemple, entre le Havre
+et Boulogne. Je vous donne de l'espace, comme vous voyez. Il faudrait
+que, dans cette acquisition, il y eût un petit port, une petite crique,
+une petite baie, où puisse entrer et se tenir ma corvette; elle ne tire
+que quinze pieds d'eau. Le bâtiment sera toujours prêt à mettre à la
+mer, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'il me plaise de lui donner
+le signal. Vous vous informerez chez tous les notaires d'une propriété
+dans les conditions que je vous explique; quand vous en aurez
+connaissance, vous irez la visiter, et si vous êtes content, vous
+l'achèterez à votre nom. La corvette doit être en route pour Fécamp,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Le soir même où nous avons quitté Marseille, je l'ai vu mettre à la
+mer.</p>
+
+<p>&mdash;Et le yacht?</p>
+
+<p>&mdash;Le yacht a ordre de demeurer aux Martigues.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Vous correspondrez de temps en temps avec les deux patrons qui
+les commandent, afin qu'ils ne s'endorment pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour le bateau à vapeur?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est à Chalons?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Même ordres que pour les deux navires à voiles.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt cette propriété achetée, j'aurai des relais de dix lieues en
+dix lieues sur la route du Nord et sur la route du Midi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence peut compter sur moi.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte fit un signe de satisfaction, descendit les degrés, sauta dans
+sa voiture, qui, entraînée au trot du magnifique attelage, ne s'arrêta
+que devant l'hôtel du banquier. Danglars présidait une commission nommée
+pour un chemin de fer, lorsqu'on vint lui annoncer la visite du comte
+de Monte-Cristo. La séance, au reste, était presque finie.</p>
+
+<p>Au nom du comte, il se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit-il en s'adressant à ses collègues, dont plusieurs
+étaient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre,
+pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison
+Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo,
+en lui ouvrant chez moi un crédit illimité. C'est la plaisanterie la
+plus drôle que mes correspondants de l'étranger se soient encore permise
+vis-à-vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosité m'a saisi et
+me tient encore; je suis passé ce matin chez le prétendu comte. Si
+c'était un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche.
+Monsieur n'était pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des
+façons d'altesse ou de jolie femme que se donne là maître Monte-Cristo?
+Au reste, la maison située aux Champs-Élysées et qui est à lui, je m'en
+suis informé, m'a paru propre. Mais un crédit illimité, reprit Danglars
+en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui
+le crédit est ouvert. J'ai donc hâte de voir notre homme. Je me crois
+mystifié. Mais ils ne savent point là-bas à qui ils ont affaire; rira
+bien qui rira le dernier.&raquo;</p>
+
+<p>En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les
+narines de M. le baron, celui-ci quitta ses hôtes et passa dans un salon
+blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chaussée-d'Antin.</p>
+
+<p>C'est là qu'il avait ordonné d'introduire le visiteur pour l'éblouir du
+premier coup.</p>
+
+<p>Le comte était debout, considérant quelques copies de l'Albane et du
+Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui,
+toutes copies qu'elles étaient, juraient fort avec les chicorées d'or de
+toutes couleurs qui garnissaient les plafonds.</p>
+
+<p>Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna.</p>
+
+<p>Danglars salua légèrement de la tête, et fit signe au comte de s'asseoir
+dans un fauteuil de bois doré garni de satin blanc broché d'or.</p>
+
+<p>Le comte s'assit.</p>
+
+<p>&laquo;C'est à monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, répondit le comte, à monsieur le baron Danglars, chevalier de
+la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvés sur la carte
+du baron.</p>
+
+<p>Danglars sentit la botte et se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>&laquo;Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donné du premier
+coup le titre sous lequel vous m'avez été annoncé; mais, vous le savez,
+nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un
+représentant des intérêts du peuple.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, répondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de
+vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres,
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je n'y tiens pas même pour moi, monsieur, répondit négligemment
+Danglars; ils m'ont nommé baron et fait chevalier de la Légion d'honneur
+pour quelques services rendus, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez abdiqué vos titres, comme ont fait autrefois MM. de
+Montmorency et de Lafayette? C'était un bel exemple à suivre, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait, cependant, reprit Danglars embarrassé; pour les
+domestiques, vous comprenez....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les
+journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants,
+citoyen. Ce sont des nuances très applicables au gouvernement
+constitutionnel. Je comprends parfaitement.&raquo;</p>
+
+<p>Danglars se pinça les lèvres: il vit que, sur ce terrain-là, il n'était
+pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain
+qui lui était plus familier.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reçu une lettre d'avis
+de la maison Thomson et French. </p>
+
+<p>&mdash;J'en suis charmé, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter
+comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des
+pays où il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus.
+J'en suis charmé, dis-je; je n'aurai pas besoin de me présenter
+moi-même, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc,
+disiez-vous, reçu une lettre d'avis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement
+compris le sens.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Et j'avais même eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander
+quelques explications.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, monsieur, me voilà, j'écoute et suis prêt à vous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans
+sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre à M. le comte de
+Monte-Cristo un crédit illimité sur ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur là-dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monsieur; seulement le mot <i>illimité</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce mot n'est-il pas français?... Vous comprenez, ce sont des
+Anglo-Allemands qui écrivent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si fait, monsieur, et du côté de la syntaxe il n'y a rien à
+redire, mais il n'en est pas de même du côté de la comptabilité.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air
+le plus na&iuml;f qu'il put prendre, n'est point parfaitement sûre, à votre
+avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai
+quelques fonds placés chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parfaitement sûre, répondit Danglars avec un sourire presque
+railleur; mais le sens du mot illimité, en matière de finances, est
+tellement vague....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il est illimité, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague,
+c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison Thomson et
+French est disposée à faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas
+à suivre son exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans
+chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme
+sage, comme il disait tout à l'heure. </p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore
+compté avec ma caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, répondit froidement Monte-Cristo, il paraît que c'est moi qui
+commencerai.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent
+fort à des hésitations...&raquo;</p>
+
+<p>Danglars se mordit les lèvres; c'était la seconde fois qu'il était battu
+par cet homme et cette fois sur un terrain qui était le sien. Sa
+politesse railleuse n'était qu'affectée, et touchait à cet extrême si
+voisin qui est l'impertinence.</p>
+
+<p>Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grâce du monde, et
+possédait, quand il le voulait, un certain air na&iuml;f qui lui donnait bien
+des avantages.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, monsieur, dit Danglars après un moment de silence, je vais
+essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-même la
+somme que vous comptez toucher chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo décidé à ne pas perdre un pouce de
+terrain dans la discussion, si j'ai demandé un crédit illimité sur vous,
+c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.&raquo;</p>
+
+<p>Le banquier crut que le moment était venu enfin de prendre le dessus; il
+se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de désirer; vous pourrez vous
+convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limité qu'il
+est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander
+un million....</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il? fit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis un million, répéta Danglars avec l'aplomb de la sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il
+ne m'eût fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crédit
+pour une pareille misère. Un million? mais j'ai toujours un million dans
+mon portefeuille ou dans mon nécessaire de voyage.&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet où étaient ses cartes de visite
+deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le
+Trésor.</p>
+
+<p>Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de
+massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit
+sur Monte-Cristo deux yeux hébétés dont la prunelle se dilata
+effroyablement.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous défiez de la
+maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prévu le
+cas, et, quoique assez étranger aux affaires, j'ai pris mes précautions.
+Voici donc deux autres lettres pareilles à celle qui vous est adressée,
+l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron
+de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M.
+Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous ôterai toute préoccupation,
+en me présentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons.&raquo;</p>
+
+<p>C'en était fait, Danglars était vaincu; il ouvrit avec un tremblement
+visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du
+bout des doigts le comte, vérifia l'authenticité des signatures avec une
+minutie qui eût été insultante pour Monte-Cristo, s'il n'eût pas fait la
+part de l'égarement du banquier.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur, voilà trois signatures qui valent bien des millions, dit
+Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or
+personnifiée en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crédits
+illimités sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout
+en cessant d'être défiant, on peut demeurer encore étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas une maison comme la vôtre qui s'étonnerait ainsi, dit
+Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer
+quelque argent, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur le comte; je suis à vos ordres. </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Monte-Cristo, à présent que nous nous entendons, car
+nous nous entendons, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Danglars fit un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous n'avez plus aucune défiance? continua Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte! s'écria le banquier, je n'en ai jamais eu.</p>
+
+<p>&mdash;Non; vous désiriez une preuve, voilà tout. Eh bien, répéta le comte,
+maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus
+aucune défiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme générale pour
+la première année: six millions, par exemple. </p>
+
+<p>&mdash;Six millions, soit! dit Danglars suffoqué.</p>
+
+<p>&mdash;S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons
+plus; mais je ne compte rester qu'une année en France, et pendant cette
+année je ne crois pas dépasser ce chiffre... enfin nous verrons....
+Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain,
+je serai chez moi jusqu'à midi, et d'ailleurs, si je n'y étais pas, je
+laisserais un reçu à mon intendant.</p>
+
+<p>&mdash;L'argent sera chez vous demain à dix heures du matin, monsieur le
+comte, répondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque,
+ou de l'argent? </p>
+
+<p>&mdash;Or et billets par moitié, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Et le comte se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars à son
+tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles
+fortunes de l'Europe, et cependant la vôtre, qui me paraît considérable,
+m'était, je l'avoue, tout à fait inconnue; elle est récente?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort
+vieille date: c'était une espèce de trésor de famille auquel il était
+défendu de toucher, et dont les intérêts accumulés ont triplé le
+capital; l'époque fixée par le testateur est révolue depuis quelques
+années seulement: ce n'est donc que depuis quelques années que j'en use,
+et votre ignorance à ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la
+connaîtrez mieux dans quelque temps.&raquo;</p>
+
+<p>Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires pâles qui faisaient
+si grand-peur à Franz d'Épinay.</p>
+
+<p>&laquo;Avec vos goûts et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous
+allez déployer dans la capitale un luxe qui va nous écraser tous, nous
+autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez
+amateur, car lorsque je suis entré vous regardiez mes tableaux, je vous
+demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux
+anciens, tous tableaux de maîtres garantis comme tels; je n'aime pas
+les modernes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, car ils ont en général un grand défaut:
+c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de
+Canova, tous artistes étrangers? Comme vous voyez, je n'apprécie pas les
+artistes français.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le droit d'être injuste avec eux, monsieur, ce sont vos
+compatriotes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure
+connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez
+toutefois, de vous présenter à Mme la baronne Danglars; excusez mon
+empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque
+partie de la famille.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le
+financier voulait bien lui faire.</p>
+
+<p>Danglars sonna; un laquais, vêtu d'une livrée éclatante, parut.</p>
+
+<p>&laquo;Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le baron, répondit le laquais.</p>
+
+<p>&mdash;Seule? </p>
+
+<p>&mdash;Non, madame a du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas indiscret de vous présenter devant quelqu'un, n'est-ce
+pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me
+reconnais pas ce droit-là.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est près de madame? M. Debray?&raquo; demanda Danglars avec une
+bonhomie qui fit sourire intérieurement Monte-Cristo, déjà renseigné sur
+les transparents secrets d'intérieur du financier.</p>
+
+<p>&laquo;M. Debray, oui, monsieur le baron&raquo;, répondit le laquais.</p>
+
+<p>Danglars fit un signe de tête.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Monte-Cristo:</p>
+
+<p>&laquo;M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami à nous, secrétaire intime
+du ministre de l'intérieur; quant à ma femme, elle a dérogé en
+m'épousant, car elle appartient à une ancienne famille, c'est une
+demoiselle de Servières, veuve en premières noces de M. le colonel
+marquis de Nargonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'honneur de connaître Mme Danglars; mais j'ai déjà
+rencontré M. Lucien Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Danglars, où donc cela? </p>
+
+<p>&mdash;Chez M. de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes trouvés ensemble à Rome à l'époque du carnaval.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose
+comme une aventure singulière avec des bandits, des voleurs dans les
+ruines? Il a été tiré de là miraculeusement. Je crois qu'il a raconté
+quelque chose de tout cela à ma femme et à ma fille à son retour
+d'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais. </p>
+
+<p>&mdash;Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous suis&raquo;, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a><a href="#table">XLVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'attelage gris pommelé.</a></h3>
+
+<p>Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements
+remarquables par leur lourde somptuosité et leur fastueux mauvais goût,
+et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pièce octogone tendue
+de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils étaient
+en vieux bois doré et en vieilles étoffes; les dessus des portes
+représentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis
+pastels en médaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement,
+faisaient de cette petite chambre la seule de l'hôtel qui eût quelque
+caractère; il est vrai qu'elle avait échappé au plan général arrêté
+entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus
+éminentes célébrités de l'Empire, et que c'était la baronne et Lucien
+Debray seulement qui s'en étaient réservé la décoration. Aussi M.
+Danglars, grand admirateur de l'antique à la manière dont le comprenait
+le Directoire, méprisait-il fort ce coquet petit réduit, où, au reste,
+il n'était admis en général qu'à la condition qu'il ferait excuser sa
+présence en amenant quelqu'un; ce n'était donc pas en réalité Danglars
+qui présentait, c'était au contraire lui qui était présenté et qui était
+bien ou mal reçu selon que le visage du visiteur était agréable ou
+désagréable à la baronne.</p>
+
+<p>Mme Danglars, dont la beauté pouvait encore être citée, malgré ses
+trente-six ans, était à son piano, petit chef-d'œuvre de marqueterie,
+tandis que Lucien Debray, assis devant une table à ouvrage, feuilletait
+un album.</p>
+
+<p>Lucien avait déjà, avant son arrivée, eu le temps de raconter à la
+baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le
+déjeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses
+convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il fût, n'était
+pas encore effacée chez Debray, et les renseignements qu'il avait donnés
+à la baronne sur le comte s'en étaient ressentis. La curiosité de Mme
+Danglars, excitée par les anciens détails venus de Morcerf et les
+nouveaux détails venus de Lucien, était donc portée à son comble. Aussi
+cet arrangement de piano et d'album n'était-il qu'une de ces petites
+ruses du monde à l'aide desquelles on voile les plus fortes précautions.
+La baronne reçut en conséquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de
+sa part n'était pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en échange
+de son salut, une cérémonieuse, mais en même temps gracieuse révérence.</p>
+
+<p>Lucien, de son côté, échangea avec le comte un salut de
+demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimité. </p>
+
+<p>&laquo;Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous présente M. le
+comte de Monte-Cristo, qui m'est adressé par mes correspondants de Rome
+avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot à en dire
+et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles
+dames; il vient à Paris avec l'intention d'y rester un an et de dépenser
+six millions pendant cette année; cela promet une série de bals, de
+dîners, de médianoches, dans lesquels j'espère que M. le comte ne nous
+oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mêmes dans nos petites
+fêtes.&raquo;</p>
+
+<p>Quoique la présentation fût assez grossièrement louangeuse, c'est, en
+général, une chose si rare qu'un homme venant à Paris pour dépenser en
+une année la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un
+coup d'œil qui n'était pas dépourvu d'un certain intérêt.</p>
+
+<p>&laquo;Et vous êtes arrivé, monsieur?... demanda la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis hier matin, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous venez, selon votre habitude, à ce qu'on m'a dit, du bout du
+monde?</p>
+
+<p>&mdash;De Cadix cette fois, madame, purement et simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est détestable l'été;
+il n'y a plus ni bals, ni réunions, ni fêtes. L'Opéra italien est à
+Londres, l'Opéra français est partout, excepté à Paris; et quant au
+Théâtre-Français, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste
+donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au
+Champ-de-Mars et à Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait à Paris, si
+j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur
+les habitudes françaises.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes amateur de chevaux, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai passé une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux,
+vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des
+chevaux et la beauté des femmes. </p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez dû avoir la
+galanterie de mettre les femmes les premières.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout à l'heure je
+souhaitais un précepteur qui pût me guider dans les habitudes
+françaises.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment la camériste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et
+s'approchant de sa maîtresse, lui glissa quelques mots à l'oreille.</p>
+
+<p>Mme Danglars pâlit.</p>
+
+<p>&laquo;Impossible! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'exacte vérité, cependant, madame&raquo;, répondit la camériste.</p>
+
+<p>Mme Danglars se retourna du côté de son mari.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce vrai, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agité.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que me dit cette fille....</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous dit-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle me dit qu'au moment où mon cocher a été pour mettre mes chevaux
+à ma voiture, il ne les a pas trouvés à l'écurie; que signifie cela, je
+vous le demande?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Danglars, écoutez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous écoute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que
+vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais
+commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne,
+M. le baron Danglars a dix chevaux à l'écurie; parmi ces dix chevaux, il
+y en a deux qui sont à moi, des chevaux charmants, les plus beaux
+chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris
+pommelé! Eh bien, au moment où Mme de Villefort m'emprunte ma voiture,
+où je la lui promets pour aller demain au Bois, voilà les deux chevaux
+qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouvé à gagner dessus
+quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race,
+mon Dieu! que celle des spéculateurs!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit Danglars, les chevaux étaient trop vifs, ils avaient
+quatre ans à peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois
+à mon service le meilleur cocher de Paris, à moins toutefois que vous ne
+l'ayez vendu avec les chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Chère amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux même, s'il y
+en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille
+terreur.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne haussa les épaules avec un air de profond mépris. Danglars ne
+parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant
+vers Monte-Cristo:</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt, monsieur le
+comte, dit-il; vous montez votre maison?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous les eusse proposés. Imaginez-vous que je les ai donnés pour
+rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en défaire: ce sont des
+chevaux de jeune homme. </p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai acheté ce matin
+d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous êtes
+amateur, je crois?&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que Debray s'approchait de la fenêtre, Danglars s'approcha de sa
+femme.</p>
+
+<p>&laquo;Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un
+prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de
+se ruiner qui m'a envoyé ce matin son intendant, mais le fait est que
+j'ai gagné seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en
+donnerai quatre mille, et deux mille à Eugénie.&raquo;</p>
+
+<p>Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard écrasant.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu! s'écria Debray.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux
+attelés à la voiture du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Mes gris pommelé!&raquo; s'écria Mme Danglars.</p>
+
+<p>Et elle s'élança vers la fenêtre.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, ce sont eux&raquo;, dit-elle. </p>
+
+<p>Danglars était stupéfait.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable!&raquo; murmura le banquier.</p>
+
+<p>La baronne dit deux mots à l'oreille de Debray, qui s'approcha à son
+tour de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&laquo;La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son
+attelage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon
+intendant m'a faite, et... qui m'a coûté trente mille francs, je
+crois.&raquo;</p>
+
+<p>Debray alla reporter la réponse à la baronne.</p>
+
+<p>Danglars était si pâle et si décontenancé, que le comte eut l'air de le
+prendre en pitié.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prévenance
+de votre part n'a pas touché un instant la baronne; ingrate n'est pas le
+mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime
+toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est
+toujours de les laisser faire à leur tête; si elles se la brisent, au
+moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles.&raquo; </p>
+
+<p>Danglars ne répondit rien, il prévoyait dans un prochain avenir une
+scène désastreuse; déjà le sourcil de Mme la baronne s'était froncé, et
+comme celui de Jupiter olympien, présageait un orage; Debray, qui le
+sentait grossir prétexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne
+voulait pas gâter la position qu'il voulait conquérir en demeurant plus
+longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron à la colère
+de sa femme.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant, j'en suis arrivé où j'en voulais
+venir; voilà que je tiens dans mes mains la paix du ménage et que je
+vais gagner d'un seul coup le cœur de monsieur et le cœur de madame;
+quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point été
+présenté à Mlle Eugénie Danglars, que j'eusse été cependant fort aise de
+connaître. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui était particulier,
+nous voici à Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour
+plus tard!...&raquo;</p>
+
+<p>Sur cette réflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui.</p>
+
+<p>Deux heures après, Mme Danglars reçut une lettre charmante du comte de
+Monte-Cristo, dans laquelle il lui déclarait que, ne voulant pas
+commencer ses débuts dans le monde parisien en désespérant une jolie
+femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux.</p>
+
+<p>Ils avaient le même harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au
+centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait
+fait coudre un diamant. </p>
+
+<p>Danglars, aussi, eut sa lettre.</p>
+
+<p>Le comte lui demandait la permission de passer à la baronne ce caprice
+de millionnaire, le priant d'excuser les façons orientales dont le
+renvoi des chevaux était accompagné.</p>
+
+<p>Pendant la soirée, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagné d'Ali.</p>
+
+<p>Le lendemain vers trois heures, Ali, appelé par un coup de timbre entra
+dans le cabinet du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parlé de ton adresse à lancer le
+lasso?&raquo;</p>
+
+<p>Ali fit signe que oui et se redressa fièrement.</p>
+
+<p>&laquo;Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrêterais un bœuf?&raquo;</p>
+
+<p>Ali fit signe de la tête que oui.</p>
+
+<p>&laquo;Un tigre?&raquo;</p>
+
+<p>Ali fit le même signe.</p>
+
+<p>&laquo;Un lion?&raquo;</p>
+
+<p>Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement
+étranglé.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chassé le lion?&raquo;</p>
+
+<p>Ali fit un signe de tête orgueilleux.</p>
+
+<p>&laquo;Mais arrêterais-tu, dans leur course, deux chevaux?&raquo;</p>
+
+<p>Ali sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, écoute, dit Monte-Cristo. Tout à l'heure une voiture passera
+emportée par deux chevaux gris pommelé, les mêmes que j'avais hier.
+Dusses-tu te faire écraser, il faut que tu arrêtes cette voiture devant
+ma porte.&raquo; </p>
+
+<p>Ali descendit dans la rue et traça devant la porte une ligne sur le
+pavé: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des
+yeux.</p>
+
+<p>Le comte lui frappa doucement sur l'épaule: c'était sa manière de
+remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui
+formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo
+rentrait sans plus s'occuper de rien.</p>
+
+<p>Cependant, vers cinq heures, c'est-à-dire l'heure où le comte attendait
+la voiture, on eût pu voir naître en lui les signes presque
+imperceptibles d'une légère impatience: il se promenait dans une chambre
+donnant sur la rue, prêtant l'oreille par intervalles, et de temps en
+temps se rapprochant de la fenêtre, par laquelle il apercevait Ali
+poussant des bouffées de tabac avec une régularité indiquant que le
+Nubien était tout à cette importante occupation.</p>
+
+<p>Tout à coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait
+avec la rapidité de la foudre; puis une calèche apparut dont le cocher
+essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avançaient furieux,
+hérissés, bondissant avec des élans insensés.</p>
+
+<p>Dans la calèche, une jeune femme et un enfant de sept à huit ans, se
+tenant embrassés, avaient perdu par l'excès de la terreur jusqu'à la
+force de pousser un cri; il eût suffi d'une pierre sous la roue ou d'un
+arbre accroché pour briser tout à fait la voiture, qui craquait. La
+voiture tenait le milieu du pavé, et on entendait dans la rue les cris
+de terreur de ceux qui la voyaient venir.</p>
+
+<p>Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance,
+enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se
+laisse entraîner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion;
+mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchaîné s'abat, tombe
+sur la flèche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval
+resté debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de
+répit pour sauter en bas de son siège; mais déjà Ali a saisi les naseaux
+du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de
+douleur, s'est allongé convulsivement près de son compagnon.</p>
+
+<p>Il a fallu à tout cela le temps qu'il faut à la balle pour frapper le
+but.</p>
+
+<p>Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle
+l'accident est arrivé, un homme se soit élancé suivi de plusieurs
+serviteurs. Au moment où le cocher ouvre la portière, il enlève de la
+calèche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de
+l'autre elle serre contre sa poitrine son fils évanoui. Monte-Cristo les
+emporta tous les deux dans le salon, et les déposant sur un canapé:</p>
+
+<p>&laquo;Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous êtes sauvée.&raquo;</p>
+
+<p>La femme revint à elle, et pour réponse elle lui présenta son fils, avec
+un regard plus éloquent que toutes les prières. </p>
+
+<p>En effet, l'enfant était toujours évanoui.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais,
+soyez tranquille, il ne lui est arrivé aucun mal, et c'est la peur seule
+qui l'a mis dans cet état.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, s'écria la mère, ne me dites-vous pas cela pour me
+rassurer? Voyez comme il est pâle! Mon fils, mon enfant! mon Édouard!
+réponds donc à ta mère! Ah! monsieur! envoyez chercher un médecin. Ma
+fortune à qui me rend mon fils!&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mère éplorée; et,
+ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohème, incrusté d'or,
+contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une
+seule goutte sur les lèvres de l'enfant.</p>
+
+<p>L'enfant, quoique toujours pâle, rouvrit aussitôt les yeux.</p>
+
+<p>À cette vue, la joie de la mère fut presque un délire.</p>
+
+<p>&laquo;Où suis-je? s'écria-t-elle, et à qui dois-je tant de bonheur après une
+si cruelle épreuve?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, madame, répondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux
+d'avoir pu vous épargner un chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maudite curiosité! dit la dame. Tout Paris parlait de ces
+magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les
+essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le comte avec une surprise admirablement jouée, ces
+chevaux sont ceux de la baronne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, la connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir
+sauvée du péril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce péril,
+c'est à moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais acheté hier ces
+chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je
+les lui ai renvoyés hier en la priant de les accepter de ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors vous êtes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a
+tant parlé hier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, fit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur, je suis Mme Hélo&iuml;se de Villefort.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement
+inconnu.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Hélo&iuml;se car enfin il
+vous devra notre vie à tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son
+fils. Assurément, sans votre généreux serviteur, ce cher enfant et moi,
+nous étions tués.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame! je frémis encore du péril que vous avez couru.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'espère que vous me permettrez de récompenser dignement le
+dévouement de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit Monte-Cristo, ne me gâtez pas Ali, je vous prie, ni
+par des louanges, ni par des récompenses: ce sont des habitudes que je
+ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il
+me sert, et c'est son devoir de me servir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il a risqué sa vie, dit Mme de Villefort, à qui ce ton de maître
+imposait singulièrement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai sauvé cette vie, madame, répondit Monte-Cristo, par conséquent
+elle m'appartient.&raquo; </p>
+
+<p>Mme de Villefort se tut: peut-être réfléchissait-elle à cet homme qui,
+du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits.</p>
+
+<p>Pendant cet instant de silence, le comte put considérer à son aise
+l'enfant que sa mère couvrait de baisers. Il était petit, grêle, blanc
+de peau comme les enfants roux, et cependant une forêt de cheveux noirs,
+rebelles à toute frisure, couvrait son front bombé, et, tombant sur ses
+épaules en encadrant son visage, redoublait la vivacité de ses yeux
+pleins de malice sournoise et de juvénile méchanceté; sa bouche, à peine
+redevenue vermeille, était fine de lèvres et large d'ouverture; les
+traits de cet enfant de huit ans annonçaient déjà douze ans au moins.
+Son premier mouvement fut de se débarrasser par une brusque secousse
+des bras de sa mère, et d'aller ouvrir le coffret d'où le comte avait
+tiré le flacon d'élixir; puis aussitôt, sans en demander la permission à
+personne, et en enfant habitué à satisfaire tous ses caprices, il se mit
+à déboucher les fioles.</p>
+
+<p>&laquo;Ne touchez pas à cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de
+ces liqueurs sont dangereuses, non seulement à boire, mais même à
+respirer.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort pâlit et arrêta le bras de son fils qu'elle ramena vers
+elle; mais, sa crainte calmée, elle jeta aussitôt sur le coffret un
+court mais expressif regard que le comte saisit au passage.</p>
+
+<p>En ce moment Ali entra.</p>
+
+<p>Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus près
+d'elle encore:</p>
+
+<p>&laquo;Édouard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a été bien courageux,
+car il a exposé sa vie pour arrêter les chevaux qui nous emportaient et
+la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans
+lui, à cette heure, serions-nous morts tous les deux.&raquo;</p>
+
+<p>L'enfant allongea les lèvres et tourna dédaigneusement la tête.</p>
+
+<p>&laquo;Il est trop laid&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses
+espérances; quant à Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une
+modération qui n'eût, certes, pas été du goût de Jean-Jacques Rousseau
+si le petit Édouard se fût appelé Émile.</p>
+
+<p>&laquo;Vois-tu, dit en arabe le comte à Ali, cette dame prie son fils de te
+remercier pour la vie que tu leur as sauvée à tous deux, et l'enfant
+répond que tu es trop laid.&raquo;</p>
+
+<p>Ali détourna un instant sa tête intelligente et regarda l'enfant sans
+expression apparente; mais un simple frémissement de sa narine apprit à
+Monte-Cristo que l'Arabe venait d'être blessé au cœur.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer,
+est-ce votre demeure habituelle que cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répondit le comte, c'est une espèce de pied-à-terre que
+j'ai acheté: j'habite avenue des Champs-Élysées, n&deg; 30. Mais je vois que
+vous êtes tout à fait remise, et que vous désirez vous retirer. Je viens
+d'ordonner qu'on attelle ces mêmes chevaux à ma voiture, et Ali, ce
+garçon si laid, dit-il en souriant à l'enfant, va avoir l'honneur de
+vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour
+faire raccommoder la calèche. Aussitôt cette besogne indispensable
+terminée, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme
+Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mêmes chevaux je n'oserai jamais
+m'en aller. </p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils
+vont devenir doux comme des agneaux.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, Ali s'était approché des chevaux qu'on avait remis sur leurs
+jambes avec beaucoup de peine. Il tenait à la main une petite éponge
+imbibée de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes
+des chevaux, couverts de sueur et d'écume, et presque aussitôt ils se
+mirent à souffler bruyamment et à frissonner de tout leur corps durant
+quelques secondes.</p>
+
+<p>Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les débris de la voiture et le
+bruit de l'événement avaient attirée devant la maison, Ali fit atteler
+les chevaux au coupé du comte, rassembla les rênes, monta sur le siège,
+et, au grand étonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux
+emportés comme par un tourbillon, il fut obligé d'user vigoureusement du
+fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris
+pommelé, maintenant stupides, pétrifiés, morts, qu'un trot si mal assuré
+et si languissant qu'il fallut près de deux heures à Mme de Villefort
+pour regagner le faubourg Saint-Honoré, où elle demeurait.</p>
+
+<p>À peine arrivée chez elle, et les premières émotions de famille
+apaisées, elle écrivit le billet suivant à Mme Danglars:</p>
+
+<p>&laquo;Chère Hermine,</p>
+
+<p>&laquo;Je viens d'être miraculeusement sauvée avec mon fils par ce même comte
+de Monte-Cristo dont nous avons tant parlé hier soir, et que j'étais
+loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parlé de
+lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empêcher de railler de toute
+la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet
+enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux
+s'étaient emportés au Ranelagh comme s'ils eussent été pris de frénésie,
+et nous allions probablement être mis en morceaux, mon pauvre Édouard et
+moi, contre le premier arbre de la route ou la première borne du
+village, quand un Arabe, un Nègre, un Nubien, un homme noir enfin, au
+service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrêté l'élan des
+chevaux, au risque d'être brisé lui-même, et c'est vraiment un miracle
+qu'il ne l'ait pas été. Alors le comte est accouru, nous a emportés chez
+lui, Édouard et moi, et là a rappelé mon fils à la vie. C'est dans sa
+propre voiture que j'ai été ramenée à l'hôtel; la vôtre vous sera
+renvoyée demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet
+accident; ils sont comme hébétés; on dirait qu'ils ne peuvent se
+pardonner à eux-mêmes de s'être laissé dompter par un homme. Le comte
+m'a chargée de vous dire que deux jours de repos sur la litière et de
+l'orge pour toute nourriture les remettront dans un état aussi
+florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je réfléchis,
+c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les
+caprices de votre attelage; car c'est à l'un de ces caprices que je dois
+d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre étranger me paraît, à
+part les millions dont il dispose, un problème si curieux et si
+intéressant, que je compte l'étudier à tout prix, dussé-je recommencer
+une promenade au Bois avec vos propres chevaux.</p>
+
+<p>&laquo;Édouard a supporté l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est
+évanoui, mais il n'a pas poussé un cri auparavant et n'a pas versé une
+larme après. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais
+il y a une âme de fer dans ce pauvre petit corps si frêle et si délicat.</p>
+
+<p>&laquo;Notre chère Valentine dit bien des choses à votre chère Eugénie; moi,
+je vous embrasse de tout cœur.</p>
+
+<p>
+&laquo;HÉLO&Iuml;SE DE VILLEFORT.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une façon quelconque avec ce
+comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens
+d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espère bien
+qu'il la lui rendra.&raquo;</p>
+
+<p>Le soir, l'événement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les
+conversations: Albert le racontait à sa mère, Château-Renaud au
+Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-même fit au
+comte la galanterie, dans son journal, d'un <i>fait divers</i> de vingt
+lignes, qui posa le noble étranger en héros auprès de toutes les femmes
+de l'aristocratie.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens allèrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin
+d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre
+alors de sa bouche tous les détails de cette pittoresque aventure. </p>
+
+<p>Quant à M. de Villefort, comme l'avait dit Hélo&iuml;se, il prit un habit
+noir, des gants blancs, sa plus belle livrée, et monta dans son carrosse
+qui vint, le même soir, s'arrêter à la porte du numéro 30 de la maison
+des Champs-Élysées.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a><a href="#table">XLVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Idéologie.</a></h3>
+
+<p>Si le comte de Monte-Cristo eût vécu depuis longtemps dans le monde
+parisien, il eût apprécié en toute sa valeur la démarche que faisait
+près de lui M. de Villefort.</p>
+
+<p>Bien en cour, que le roi régnant fût de la branche aînée ou de la
+branche cadette, que le ministre gouvernant fût doctrinaire, libéral ou
+conservateur; réputé habile par tous, comme on répute généralement
+habiles les gens qui n'ont jamais éprouvé d'échecs politiques; ha&iuml; de
+beaucoup, mais chaudement protégé par quelques-uns sans cependant être
+aimé de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la
+magistrature, et se tenait à cette hauteur comme un Harlay ou comme un
+Molé. Son salon, régénéré par une jeune femme et par une fille de son
+premier mariage à peine âgée de dix-huit ans, n'en était pas moins un de
+ces salons sévères de Paris où l'on observe le culte des traditions et
+la religion de l'étiquette. La politesse froide, la fidélité absolue
+aux principes gouvernementaux, un mépris profond des théories et des
+théoriciens, la haine profonde des idéologues, tels étaient les éléments
+de la vie intérieure et publique affichés par M. de Villefort.</p>
+
+<p>M. de Villefort n'était pas seulement magistrat, c'était presque un
+diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours
+avec dignité et déférence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il
+savait tant de choses que non seulement on le ménageait toujours, mais
+encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-être n'en eût-il pas été
+ainsi si l'on eût pu se débarrasser de M. de Villefort; mais il
+habitait, comme ces seigneurs féodaux rebelles à leur suzerain, une
+forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'était sa charge de
+procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les
+avantages, et qu'il n'eût quittée que pour se faire élire député et pour
+remplacer ainsi la neutralité par de l'opposition.</p>
+
+<p>En général, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme
+visitait pour lui: c'était chose reçue dans le monde, où l'on mettait
+sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui
+n'était en réalité qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence
+d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: <i>Fais semblant de
+t'estimer, et on t'estimera</i>, axiome plus utile cent fois dans notre
+société que celui des Grecs: <i>Connais-toi toi-même</i>, remplacé de nos
+jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connaître les
+autres.</p>
+
+<p>Pour ses amis, M. de Villefort était un protecteur puissant, pour ses
+ennemis, c'était un adversaire sourd, mais acharné; pour les
+indifférents, c'était la statue de la loi faite homme: abord hautain,
+physionomie impassible, regard terne et dépoli, ou insolemment perçant
+et scrutateur, tel était l'homme dont quatre révolutions habilement
+entassées l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis cimenté le
+piédestal.</p>
+
+<p>M. de Villefort avait la réputation d'être l'homme le moins curieux et
+le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y
+paraissait qu'un quart d'heure, c'est-à-dire quarante-cinq minutes de
+moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux
+théâtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais
+rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de
+lui choisir des joueurs dignes de lui: c'était quelque ambassadeur,
+quelque archevêque, quelque prince, quelque président, ou enfin quelque
+duchesse douairière.</p>
+
+<p>Voilà quel était l'homme dont la voiture venait de s'arrêter devant la
+porte de Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Le valet de chambre annonça M. de Villefort au moment où le comte,
+incliné sur une grande table, suivait sur une carte un itinéraire de
+Saint-Pétersbourg en Chine.</p>
+
+<p>Le procureur du roi entra du même pas grave et compassé qu'il entrait au
+tribunal; c'était bien le même homme, ou plutôt la suite du même homme
+que nous avons vu autrefois substitut à Marseille. La nature,
+conséquente avec ses principes, n'avait rien changé pour lui au cours
+qu'elle devait suivre. De mince, il était devenu maigre, de pâle il
+était devenu jaune; ses yeux enfoncés étaient caves, et ses lunettes aux
+branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la
+figure; excepté sa cravate blanche, le reste de son costume était
+parfaitement noir, et cette couleur funèbre n'était tranchée que par le
+léger liséré de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnière
+et qui semblait une ligne de sang tracée au pinceau.</p>
+
+<p>Si maître de lui que fût Monte-Cristo, il examina avec une visible
+curiosité, en lui rendant son salut, le magistrat qui, défiant par
+habitude et peu crédule surtout quant aux merveilles sociales, était
+plus disposé à voir dans le noble étranger&mdash;c'était ainsi qu'on appelait
+déjà Monte-Cristo&mdash;un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau
+théâtre, ou un malfaiteur en état de rupture de ban, qu'un prince du
+Saint-Siège ou un sultan des <i>Mille et une Nuits</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affecté par les
+magistrats dans leurs périodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne
+veulent pas se défaire dans la conversation, monsieur, le service
+signalé que vous avez rendu hier à ma femme et à mon fils me fait un
+devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous
+exprimer toute ma reconnaissance.&raquo;</p>
+
+<p>Et, en prononçant ces paroles, l'œil sévère du magistrat n'avait rien
+perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il
+les avait articulées avec sa voix de procureur général, avec cette
+raideur inflexible de cou et d'épaules qui faisait comme nous le
+répétons, dire à ses flatteurs qu'il était la statue vivante de la loi.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, répliqua le comte à son tour avec une froideur glaciale, je
+suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils à sa mère, car on dit que
+le sentiment de la maternité est le plus saint de tous, et ce bonheur
+qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont
+l'exécution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne
+prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si précieuse qu'elle
+soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intérieure.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort, étonné de cette sortie à laquelle il ne s'attendait pas,
+tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous
+l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lèvre dédaigneuse indiqua
+que dès l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un
+gentilhomme bien civil.</p>
+
+<p>Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher à quelque chose la
+conversation tombée, et qui semblait s'être brisée en tombant.</p>
+
+<p>Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment où il était
+entré, et il reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous occupez de géographie, monsieur? C'est une riche étude, pour
+vous surtout qui, à ce qu'on assure, avez vu autant de pays qu'il y en a
+de gravés sur cet atlas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit le comte, j'ai voulu faire sur l'espèce
+humaine, prise en masse, ce que vous pratiquez chaque jour sur des
+exceptions, c'est-à-dire une étude physiologique. J'ai pensé qu'il me
+serait plus facile de descendre ensuite du tout à la partie, que de la
+partie au tout. C'est un axiome algébrique qui veut que l'on procède du
+connu à l'inconnu, et non de l'inconnu au connu.... Mais asseyez-vous
+donc, monsieur, je vous en supplie.&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo indiqua de la main au procureur du roi un fauteuil que
+celui-ci fut obligé de prendre la peine d'avancer lui-même, tandis que
+lui n'eut que celle de se laisser retomber dans celui sur lequel il
+était agenouillé quand le procureur du roi était entré; de cette façon le
+comte se trouva à demi tourné vers son visiteur, ayant le dos à la
+fenêtre et le coude appuyé sur la carte géographique qui faisait, pour
+le moment, l'objet de la conversation, conversation qui prenait, comme
+elle l'avait fait chez Morcerf et chez Danglars, une tournure tout à
+fait analogue, sinon à la situation, du moins aux personnages.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous philosophez, reprit Villefort après un instant de silence,
+pendant lequel, comme un athlète qui rencontre un rude adversaire, il
+avait fait provision de force. Eh bien, monsieur, parole d'honneur! si,
+comme vous, je n'avais rien à faire, je chercherais une moins triste
+occupation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur, reprit Monte-Cristo, et l'homme est une laide
+chenille pour celui qui l'étudie au microscope solaire. Mais vous venez
+de dire, je crois, que je n'avais rien à faire. Voyons, par hasard,
+croyez-vous avoir quelque chose à faire, vous, monsieur? ou, pour parler
+plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de
+s'appeler quelque chose?&raquo;</p>
+
+<p>L'étonnement de Villefort redoubla à ce second coup si rudement porté
+par cet étrange adversaire; il y avait longtemps que le magistrat ne
+s'était entendu dire un paradoxe de cette force, ou plutôt, pour parler
+plus exactement, c'était la première fois qu'il l'entendait.</p>
+
+<p>Le procureur du roi se mit à l'œuvre pour répondre.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il, vous êtes étranger, et, vous le dites vous-même, je
+crois, une portion de votre vie s'est écoulée dans les pays orientaux;
+vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expéditive en ces
+contrées barbares, a chez nous des allures prudentes et compassées. </p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monsieur, si fait; c'est le <i>pede claudo</i> antique. Je sais
+tout cela, car c'est surtout de la justice de tous les pays que je me
+suis occupé, c'est la procédure criminelle de toutes les nations que
+j'ai comparée à la justice naturelle; et, je dois le dire, monsieur,
+c'est encore cette loi des peuples primitifs, c'est-à-dire la loi du
+talion, que j'ai le plus trouvée selon le cœur de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette loi était adoptée, monsieur, dit le procureur du roi, elle
+simplifierait fort nos codes, et c'est pour le coup que nos magistrats
+n'auraient, comme vous le disiez tout à l'heure, plus grand-chose à
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela viendra peut-être, dit Monte-Cristo, vous savez que les
+inventions humaines marchent du composé au simple, et que le simple est
+toujours la perfection.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, monsieur, dit le magistrat, nos codes existent avec
+leurs articles contradictoires, tirés des coutumes gauloises, des lois
+romaines, des usages francs; or, la connaissance de toutes ces lois-là,
+vous en conviendrez, ne s'acquiert pas sans de longs travaux, et il faut
+une longue étude pour acquérir cette connaissance, et une grande
+puissance de tête, cette connaissance une fois acquise, pour ne pas
+l'oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de cet avis-là, monsieur; mais tout ce que vous savez, vous, à
+l'égard de ce code français, je le sais moi, non seulement à l'égard du
+code de toutes les nations: les lois anglaises, turques, japonaises,
+hindoues, me sont aussi familières que les lois françaises; et j'avais
+donc raison de dire que, relativement (vous savez que tout est relatif,
+monsieur), que relativement à tout ce que j'ai fait, vous avez bien peu
+de chose à faire, et que relativement à ce que j'ai appris, vous avez
+encore bien des choses à apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans quel but avez-vous appris tout cela?&raquo; reprit Villefort
+étonné.</p>
+
+<p>Monte-Cristo sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, monsieur, dit-il; je vois que, malgré la réputation qu'on vous a
+faite d'homme supérieur, vous voyez toute chose au point de vue
+matériel et vulgaire de la société, commençant à l'homme et, finissant à
+l'homme, c'est-à-dire au point de vue le plus restreint et le plus
+étroit qu'il ait été permis à l'intelligence humaine d'embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, monsieur, dit Villefort de plus en plus étonné, je ne
+vous comprends pas... très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, monsieur, que, les yeux fixés sur l'organisation sociale des
+nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l'ouvrier
+sublime qui la fait agir, je dis que vous ne reconnaissez devant vous et
+autour de vous que les titulaires des places dont les brevets ont été
+signés par des ministres ou par un roi, et que les hommes que Dieu a mis
+au-dessus des titulaires, des ministres et des rois, en leur donnant une
+mission à poursuivre au lieu d'une place à remplir, je dis que ceux-là
+échappent à votre courte vue. C'est le propre de la faiblesse humaine
+aux organes débiles et incomplets. Tobie prenait l'ange qui venait lui
+rendre la vue pour un jeune homme ordinaire. Les nations prenaient
+Attila, qui devait les anéantir, pour un conquérant comme tous les
+conquérants et il a fallu que tous révélassent leurs missions célestes
+pour qu'on les reconnût; il a fallu que l'un dit: &laquo;Je suis l'ange du
+Seigneur&raquo;; et l'autre: &laquo;Je suis le marteau de Dieu&raquo;, pour que l'essence
+divine de tous deux fût révélée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Villefort de plus en plus étonné et croyant parler à un
+illuminé ou à un fou, vous vous regardez comme un de ces êtres
+extraordinaires que vous venez de citer? </p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit froidement Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, reprit Villefort abasourdi mais vous m'excuserez si,
+en me présentant chez vous, j'ignorais me présenter chez un homme dont
+les connaissances et dont l'esprit dépassent de si loin les
+connaissances ordinaires et l'esprit habituel des hommes. Ce n'est point
+l'usage chez nous, malheureux corrompus de la civilisation, que les
+gentilshommes possesseurs comme vous d'une fortune immense, du moins à
+ce qu'on assure, remarquez que je n'interroge pas, que seulement je
+répète, ce n'est pas l'usage, dis-je, que ces privilégiés des richesses
+perdent leur temps à des spéculations sociales, à des rêves
+philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a
+déshérités des biens de la terre. </p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, reprit le comte, en êtes-vous donc arrivé à la situation
+éminente que vous occupez sans avoir admis, et même sans avoir rencontré
+des exceptions, et n'exercez-vous jamais votre regard, qui aurait
+cependant tant besoin de finesse et de sûreté, à deviner d'un seul coup
+sur quel homme est tombé votre regard? Un magistrat ne devrait-il pas
+être, non pas le meilleur applicateur de la loi, non pas le plus rusé
+interprète des obscurités de la chicane, mais une sonde d'acier pour
+éprouver les cœurs, mais une pierre de touche pour essuyer l'or dont
+chaque âme est toujours faite avec plus ou moins d'alliage?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai
+jamais entendu parler personne comme vous faites. </p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous êtes constamment resté enfermé dans le cercle des
+conditions générales, et que vous n'avez jamais osé vous élever d'un
+coup d'aile dans les sphères supérieures que Dieu a peuplées d'êtres
+invisibles ou exceptionnels.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous admettez, monsieur, que ces sphères existent, et que les êtres
+exceptionnels et invisibles se mêlent à nous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans
+lequel vous ne pourriez pas vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous ne voyons pas ces êtres dont vous parlez?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matérialisent,
+vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous
+répondent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien être
+prévenu quand un de ces êtres se trouvera en contact avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été servi à votre guise, monsieur; car vous avez été prévenu
+tout à l'heure, et maintenant: encore, je vous préviens.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que,
+jusqu'à ce jour, aucun homme ne s'est trouvé dans une position
+semblable à la mienne. Les royaumes des rois sont limités, soit par des
+montagnes, soit par des rivières, soit par un changement de mœurs, soit
+par une mutation de langage. Mon royaume, à moi, est grand comme le
+monde, car je ne suis ni Italien, ni Français, ni Hindou, ni Américain,
+ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu
+naître. Dieu seul sait quelle contrée me verra mourir. J'adopte tous les
+usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Français, vous,
+n'est-ce pas, car je parle français avec la même facilité et la même
+pureté que vous? eh bien! Ali, mon Nubien, me croit Arabe; Bertuccio,
+mon intendant, me croit Romain; Haydée, mon esclave, me croit Grec. Donc
+vous comprenez, n'étant d'aucun pays, ne demandant protection à aucun
+gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frère, pas un seul
+des scrupules qui arrêtent les puissants ou des obstacles qui paralysent
+les faibles ne me paralyse ou ne m'arrête. Je n'ai que deux
+adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je
+les soumets: c'est la distance et le temps. Le troisième, et le plus
+terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-là seule peut
+m'arrêter dans le chemin où je marche, et avant que j'aie atteint le but
+auquel je tends: tout le reste, je l'ai calculé. Ce que les hommes
+appellent les chances du sort, c'est-à-dire la ruine, le changement, les
+éventualités, je les ai toutes prévues; et si quelques-unes peuvent
+m'atteindre, aucune ne peut me renverser. À moins que je ne meure, je
+serai toujours ce que je suis; voilà pourquoi je vous dis des choses que
+vous n'avez jamais entendues, même de la bouche des rois, car les rois
+ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur. Qui est-ce qui ne
+se dit pas, dans une société aussi ridiculement organisée que la nôtre:
+&laquo;Peut-être un jour aurai-je affaire au procureur du roi!&raquo; </p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-même, monsieur, pouvez-vous dire cela, car, du moment où
+vous habitez la France, vous êtes naturellement soumis aux lois
+françaises.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur, répondit Monte-Cristo; mais quand je dois aller
+dans un pays, je commence à étudier, par des moyens qui me sont propres,
+tous les hommes dont je puis avoir quelque chose à espérer ou à
+craindre, et j'arrive à les connaître aussi bien, et même mieux
+peut-être qu'ils ne se connaissent eux-mêmes. Cela amène ce résultat que
+le procureur du roi, quel qu'il fût, à qui j'aurais affaire, serait
+certainement plus embarrassé que moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire, reprit avec hésitation Villefort, que la nature
+humaine étant faible, tout homme selon vous, a commis des... fautes?</p>
+
+<p>&mdash;Des fautes... ou des crimes, répondit négligemment Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous seul, parmi les hommes que vous ne reconnaissez pas pour
+vos frères, vous l'avez dit vous-même, reprit Villefort d'une voix
+légèrement altérée, et que vous seul êtes parfait?</p>
+
+<p>&mdash;Non point parfait, répondit le comte; impénétrable, voilà tout. Mais
+brisons là-dessus, monsieur, si la conversation vous déplaît; je ne suis
+pas plus menacé de votre justice que vous ne l'êtes de ma double vue. </p>
+
+<p>&mdash;Non, non, monsieur! dit vivement Villefort, qui sans doute craignait
+de paraître abandonner le terrain; non! Par votre brillante et presque
+sublime conversation, vous m'avez élevé au-dessus des niveaux
+ordinaires; nous ne causons plus, nous dissertons. Or, vous savez
+combien les théologiens en chaire de Sorbonne, ou les philosophes dans
+leurs disputes, se disent parfois de cruelles vérités: supposons que
+nous faisons de la théologie sociale et de la philosophie théologique,
+je vous dirai donc celle-ci, toute rude qu'elle est: Mon frère, vous
+sacrifiez à l'orgueil; vous êtes au-dessus des autres, mais au-dessus de
+vous il y a Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Au-dessus de tous, monsieur! répondit Monte-Cristo avec un accent si
+profond que Villefort frissonna involontairement. J'ai mon orgueil pour
+les hommes, serpents toujours prêts à se dresser contre celui qui les
+dépasse du front sans les écraser du pied. Mais je dépose cet orgueil
+devant Dieu, qui m'a tiré du néant pour me faire ce que je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur le comte, je vous admire, dit Villefort, qui pour la
+première fois dans cet étrange dialogue venait d'employer cette formule
+aristocratique vis-à-vis de l'étranger qu'il n'avait jusque-là appelé
+que monsieur. Oui, je vous le dis, si vous êtes réellement fort,
+réellement supérieur, réellement saint ou impénétrable, ce qui, vous
+avez raison, revient à peu près au même, soyez superbe, monsieur; c'est
+la loi des dominations. Mais vous avez bien cependant une ambition
+quelconque?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai une, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, comme cela est arrivé à tout homme une fois dans sa vie,
+j'ai été enlevé par Satan sur la plus haute montagne de la terre; arrivé
+là, il me montra le monde tout entier, et, comme il avait dit autrefois
+au Christ, il me dit à moi: &laquo;Voyons, enfant des hommes, pour m'adorer
+que veux-tu?&raquo; Alors j'ai réfléchi longtemps, car depuis longtemps une
+terrible ambition dévorait effectivement mon cœur; puis je lui
+répondis: &laquo;Écoute, j'ai toujours entendu parler de la Providence, et
+cependant je ne l'ai jamais vue, ni rien qui lui ressemble, ce qui me
+fait croire qu'elle n'existe pas; je veux être la Providence, car ce que
+je sais de plus beau, de plus grand et de plus sublime au monde, c'est
+de récompenser et de punir.&raquo; Mais Satan baissa la tête et poussa un
+soupir. &laquo;Tu te trompes, dit-il, la Providence existe; seulement tu ne la
+vois pas, parce que, fille de Dieu, elle est invisible comme son père.
+Tu n'as rien vu qui lui ressemble, parce qu'elle procède par des
+ressorts cachés et marche par des voies obscures; tout ce que je puis
+faire pour toi, c'est de te rendre un des agents de cette Providence.&raquo;
+Le marché fut fait; j'y perdrai peut-être mon âme mais n'importe, reprit
+Monte-Cristo, et le marché serait à refaire que je le ferais encore.&raquo;</p>
+
+<p>Villefort regardait Monte-Cristo avec un sublime étonnement.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte, dit-il, avez-vous des parents?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je suis seul au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous auriez pu voir un spectacle propre à briser votre
+orgueil. Vous ne craignez que la mort, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas que je la craigne, je dis qu'elle seule peut m'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Et la vieillesse?</p>
+
+<p>&mdash;Ma mission sera remplie avant que je sois vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et la folie?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai manqué de devenir fou, et vous connaissez l'axiome: <i>non bis in
+idem</i>; c'est un axiome criminel, et qui, par conséquent, est de votre
+ressort.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Villefort, il y a encore autre chose à craindre que
+la mort, que la vieillesse ou que la folie: il y a, par exemple,
+l'apoplexie, ce coup de foudre qui vous frappe sans vous détruire, et
+après lequel, cependant, tout est fini. C'est toujours vous, et
+cependant vous n'êtes plus vous; vous qui touchiez, comme Ariel, à
+l'ange, vous n'êtes plus qu'une masse inerte qui, comme Caliban, touche
+à la bête; cela s'appelle tout bonnement, comme je vous le disais, dans
+la langue humaine, une apoplexie. Venez, s'il vous plaît, continuer
+cette conversation chez moi, monsieur le comte, un jour que vous aurez
+envie de rencontrer un adversaire capable de vous comprendre et avide de
+vous réfuter, et je vous montrerai mon père, M. Noirtier de Villefort,
+un des plus fougueux jacobins de la Révolution française, c'est-à-dire
+la plus brillante audace mise au service de la plus vigoureuse
+organisation; un homme qui, comme vous, n'avait peut-être pas vu tous
+les royaumes de la terre, mais avait aidé à bouleverser un des plus
+puissants; un homme qui, comme vous, se prétendait un des envoyés, non
+pas de Dieu, mais de l'Être suprême, non pas de la Providence, mais de
+la Fatalité; eh bien, monsieur, la rupture d'un vaisseau sanguin dans
+un lobe du cerveau a brisé tout cela, non pas en un jour, non pas en une
+heure, mais en une seconde. La veille, M. Noirtier, ancien jacobin,
+ancien sénateur, ancien carbonaro, riant de la guillotine, riant du
+canon, riant du poignard, M. Noirtier, jouant avec les révolutions. M.
+Noirtier, pour qui la France n'était qu'un vaste échiquier duquel pions,
+tours, cavaliers et reine devaient disparaître pourvu que le roi fût
+mat, M. Noirtier, si redoutable, était le lendemain <i>ce pauvre monsieur
+Noirtier</i> vieillard immobile, livré aux volontés de l'être le plus
+faible de la maison, c'est-à-dire de sa petite-fille Valentine; un
+cadavre muet et glacé enfin, qui ne vit sans souffrance que pour donner
+le temps à la matière d'arriver sans secousse à son entière
+décomposition.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! monsieur, dit Monte-Cristo, ce spectacle n'est étrange ni à
+mes yeux ni à ma pensée; je suis quelque peu médecin, et j'ai, comme mes
+confrères, cherché plus d'une fois l'âme dans la matière vivante ou dans
+la matière morte; et, comme la Providence, elle est restée invisible à
+mes yeux, quoique présente à mon cœur. Cent auteurs, depuis Socrate,
+depuis Sénèque, depuis saint Augustin, depuis Gall, ont fait en prose ou
+en vers le rapprochement que vous venez de faire; mais cependant je
+comprends que les souffrances d'un père puissent opérer de grands
+changements dans l'esprit de son fils. J'irai, monsieur, puisque vous
+voulez bien m'y engager, contempler au profit de mon humilité ce
+terrible spectacle qui doit fort attrister votre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait sans doute, si Dieu ne m'avait point donné une large
+compensation. En face du vieillard qui descend en se traînant vers la
+tombe sont deux enfants qui entrent dans la vie: Valentine, une fille de
+mon premier mariage avec mademoiselle de Saint-Méran, et Édouard, ce
+fils à qui vous avez sauvé la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et que concluez-vous de cette compensation, monsieur? demanda
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Je conclus, monsieur, répondit Villefort, que mon père, égaré par les
+passions, a commis quelques-unes de ces fautes qui échappent à la
+justice humaine, mais qui relèvent de la justice de Dieu, et que Dieu,
+ne voulant punir qu'une seule personne, n'a frappé que lui seul.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo, le sourire sur les lèvres, poussa au fond du cœur un
+rugissement qui eût fait fuir Villefort, si Villefort eût pu l'entendre.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, monsieur, reprit le magistrat, qui depuis quelque temps déjà
+s'était levé et parlait debout, je vous quitte, emportant de vous un
+souvenir d'estime qui, je l'espère, pourra vous être agréable lorsque
+vous me connaîtrez mieux, car je ne suis point un homme banal, tant s'en
+faut. Vous vous êtes fait d'ailleurs dans Mme de Villefort une amie
+éternelle.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte salua et se contenta de reconduire jusqu'à la porte de son
+cabinet seulement Villefort, lequel regagna sa voiture précédé de deux
+laquais qui, sur un signe de leur maître, s'empressaient de la lui
+ouvrir. </p>
+
+<p>Puis, quand le procureur du roi eut disparu:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit Monte-Cristo en tirant avec effort un sourire de sa
+poitrine oppressée; allons, assez de poison comme cela, et maintenant
+que mon cœur en est plein, allons chercher l'antidote.&raquo;</p>
+
+<p>Et frappant un coup sur le timbre retentissant:</p>
+
+<p>&laquo;Je monte chez madame, dit-il à Ali; que dans une demi-heure la voiture
+soit prête!&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a><a href="#table">XLIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Haydée.</a></h3>
+
+<p>On se rappelle quelles étaient les nouvelles ou plutôt les anciennes
+connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay:
+c'étaient Maximilien, Julie et Emmanuel.</p>
+
+<p>L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques
+moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant
+dans l'enfer où il s'était volontairement engagé, avait répandu, à
+partir du moment où il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante
+sérénité sur le visage du comte, et Ali, qui était accouru au bruit du
+timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'était
+retiré sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne
+pas effaroucher les bonnes pensées qu'il croyait voir voltiger autour de
+son maître.</p>
+
+<p>Il était midi: le comte s'était réservé une heure pour monter chez
+Haydée; on eût dit que la joie ne pouvait rentrer tout à coup dans cette
+âme si longtemps brisée, et qu'elle avait besoin de se préparer aux
+émotions douces, comme les autres âmes ont besoin de se préparer aux
+émotions violentes.</p>
+
+<p>La jeune Grecque était, comme nous l'avons dit, dans un appartement
+entièrement séparé de l'appartement du comte. Cet appartement était tout
+entier meublé à la manière orientale; c'est-à-dire que les parquets
+étaient couverts d'épais tapis de Turquie, que des étoffes de brocart
+retombaient le long des murailles, et que dans chaque pièce, un large
+divan régnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui
+se déplaçaient à la volonté de ceux qui en usaient.</p>
+
+<p>Haydée avait trois femmes françaises et une femme grecque. Les trois
+femmes françaises se tenaient dans la première pièce, prêtes à accourir
+au bruit d'une petite sonnette d'or et à obéir aux ordres de l'esclave
+roma&iuml;que, laquelle savait assez de français pour transmettre les
+volontés de sa maîtresse à ses trois caméristes, auxquelles Monte-Cristo
+avait recommandé d'avoir pour Haydée les égards que l'on aurait pour une
+reine.</p>
+
+<p>La jeune fille était dans la pièce la plus reculée de son appartement,
+c'est-à-dire dans une espèce de boudoir rond, éclairé seulement par le
+haut, et dans lequel le jour ne pénétrait qu'à travers des carreaux de
+verre rose. Elle était couchée à terre sur des coussins de satin bleu
+brochés d'argent, à demi renversée en arrière sur le divan, encadrant sa
+tête avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle
+fixait à travers ses lèvres le tube de corail dans lequel était enchâssé
+le tuyau flexible d'un narguilé, qui ne laissait arriver la vapeur à sa
+bouche que parfumée par l'eau de benjoin, à travers laquelle sa douce
+aspiration la forçait de passer.</p>
+
+<p>Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, eût été pour une
+Française d'une coquetterie peut-être un peu affectée.</p>
+
+<p>Quant à sa toilette, c'était celle des femmes épirotes, c'est-à-dire un
+caleçon de satin blanc broché de fleurs roses, et qui laissait à
+découvert deux pieds d'enfant qu'on eût crus de marbre de Paros, si on
+ne les eût vus se jouer avec deux petites sandales à la pointe
+recourbée, brodée d'or et de perles; une veste à longues raies bleues et
+blanches, à larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnières
+d'argent et des boutons de perles; enfin une espèce de corset laissant,
+par sa coupe ouverte en cœur, voir le cou et tout le haut de la
+poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de
+diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleçon, ils étaient
+perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges
+soyeuses qui font l'ambition de nos élégantes Parisiennes.</p>
+
+<p>La tête était coiffée d'une petite calotte d'or brodée de perles,
+inclinée sur le côté, et au-dessous de la calotte, du côté où elle
+inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mêlée
+à des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus.</p>
+
+<p>Quant à la beauté de ce visage, c'était la beauté grecque dans toute la
+perfection de son type, avec ses grands yeux noirs veloutés, son nez
+droit, ses lèvres de corail et ses dents de perles.</p>
+
+<p>Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse était répandue
+avec tout son éclat et tout son parfum; Haydée pouvait avoir dix-neuf ou
+vingt ans.</p>
+
+<p>Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander à Haydée la
+permission d'entrer auprès d'elle.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Haydée fit signe à la suivante de relever la
+tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carré encadra
+la jeune fille couchée comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avança.</p>
+
+<p>Haydée se souleva sur le coude qui tenait le narguilé, et tendant au
+comte sa main en même temps qu'elle l'accueillait avec un sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et
+d'Athènes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi?
+N'es-tu plus mon maître, ne suis-je plus ton esclave?&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo sourit à son tour.</p>
+
+<p>&laquo;Haydée, dit-il, vous savez....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune
+Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir,
+mais non pas me dire vous.</p>
+
+<p>&mdash;Haydée, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par
+conséquent que tu es libre.</p>
+
+<p>&mdash;Libre de quoi faire? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Libre de me quitter. </p>
+
+<p>&mdash;Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux voir personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais
+quelqu'un qui te plût, je ne serais pas assez injuste....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aimé
+que mon père et toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as guère parlé qu'à
+ton père et à moi. </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'ai-je besoin de parler à d'autres? Mon père m'appelait <i>sa
+joie</i>; toi, tu m'appelles <i>ton amour</i>, et tous deux vous m'appelez
+<i>votre enfant</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te rappelles ton père, Haydée?&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Il est là et là, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son
+cœur.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, où suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, dit-elle, tu es partout.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo prit la main d'Haydée pour la baiser; mais la na&iuml;ve enfant
+retira sa main et présenta son front.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, Haydée, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es
+maîtresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter à
+ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand
+tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attelée pour toi; Ali
+et Myrto t'accompagneront partout et seront à tes ordres; seulement, une
+seule chose, je te prie.</p>
+
+<p>&mdash;Dis.</p>
+
+<p>&mdash;Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton passé; ne
+prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre père ni celui de ta
+pauvre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai déjà dit, seigneur, je ne verrai personne.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Haydée; peut-être cette réclusion tout orientale sera-t-elle
+impossible à Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord
+comme tu l'as fait à Rome, à Florence, à Milan et à Madrid; cela te
+servira toujours, que tu continues à vivre ici ou que tu retournes en
+Orient.&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et répondit:</p>
+
+<p>&laquo;Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon
+seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi
+qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la
+fleur qui quitte l'arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Haydée, car je suis sûre que
+je ne pourrais pas vivre sans toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras
+jeune encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père avait une longue barbe blanche, cela ne m'empêchait point de
+l'aimer; mon père avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que
+tous les jeunes hommes que je voyais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici?</p>
+
+<p>&mdash;Te verrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que tu ne t'ennuies.</p>
+
+<p>&mdash;Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je
+me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de
+grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec
+le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le cœur trois
+sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de
+l'amour et de la reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une digne fille de l'Épire, Haydée, gracieuse et poétique, et
+l'on voit que tu descends de cette famille de déesses qui est née dans
+ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta
+jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton père, moi, je
+t'aime comme mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon père comme je t'aime;
+mon amour pour toi est un autre amour: mon père est mort et je ne suis
+pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais.&raquo; </p>
+
+<p>Le comte tendit la main à la jeune fille avec un sourire de profonde
+tendresse; elle y imprima ses lèvres comme d'habitude.</p>
+
+<p>Et le comte, ainsi disposé à l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel
+et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare:</p>
+
+<p>&laquo;La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le
+vendangeur qui le cueille après l'avoir vu lentement mûrir.&raquo;</p>
+
+<p>Selon ses ordres, la voiture était prête. Il y monta, et la voiture,
+comme toujours, partit au galop.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="L" id="L"></a><a href="#table">L</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La famille Morrel.</a></h3>
+
+<p>Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n&deg; 7.</p>
+
+<p>La maison était blanche, riante et précédée d'une cour dans laquelle
+deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs.</p>
+
+<p>Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux
+Coclès. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un œil, et
+que depuis neuf ans cet œil avait encore considérablement faibli,
+Coclès ne reconnut pas le comte.</p>
+
+<p>Les voitures, pour s'arrêter devant l'entrée, devaient tourner, afin
+d'éviter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille,
+magnificence qui avait excité bien des jalousies dans le quartier, et
+qui était cause qu'on appelait cette maison le <i>Petit-Versailles</i>.</p>
+
+<p>Inutile de dire que dans le bassin manœuvraient une foule de poissons
+rouges et jaunes.</p>
+
+<p>La maison, élevée au-dessus d'un étage de cuisines et caveaux, avait,
+outre le rez-de-chaussée, deux étages pleins et des combles; les jeunes
+gens l'avaient achetée avec les dépendances, qui consistaient en un
+immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le
+jardin lui-même. Emmanuel avait, du premier coup d'œil, vu dans cette
+disposition une petite spéculation à faire; il s'était réservé la
+maison, la moitié du jardin, et avait tiré une ligne, c'est-à-dire qu'il
+avait bâti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait loués à bail
+avec les pavillons et la portion du jardin qui y était afférente; de
+sorte qu'il se trouvait logé pour une somme assez modique, et aussi bien
+clos chez lui que le plus minutieux propriétaire d'un hôtel du faubourg
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>La salle à manger était de chêne, le salon d'acajou et de velours bleu;
+la chambre à coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre
+un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon
+de musique pour Julie, qui n'était pas musicienne.</p>
+
+<p>Le second étage tout entier était consacré à Maximilien: il y avait là
+une répétition exacte du logement de sa sœur, la salle à manger
+seulement avait été convertie en une salle de billard où il amenait ses
+amis.</p>
+
+<p>Il surveillait lui-même le pansage de son cheval, et fumait son cigare à
+l'entrée du jardin quand la voiture du comte s'arrêta à la porte.</p>
+
+<p>Coclès ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'élançant de
+son siège, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel étaient
+visibles pour le comte de Monte-Cristo. </p>
+
+<p>&laquo;Pour le comte de Monte-Cristo! s'écria Morrel en jetant son cigare et
+en s'élançant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous
+sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte,
+de ne pas avoir oublié votre promesse.&raquo;</p>
+
+<p>Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que
+celui-ci ne put se méprendre à la franchise de la manifestation, et il
+vit bien qu'il avait été attendu avec impatience et reçu avec
+empressement.</p>
+
+<p>&laquo;Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un
+homme comme vous ne doit pas être annoncé par un domestique, ma sœur
+est dans son jardin, elle casse des roses fanées; mon frère lit ses
+deux journaux, <i>La Presse</i> et <i>les Débats</i>, à six pas d'elle, car
+partout où l'on voit Mme Herbault, on n'a qu'à regarder dans un rayon de
+quatre mètres, M. Emmanuel s'y trouve, et réciproquement, comme on dit à
+l'École polytechnique.&raquo;</p>
+
+<p>Le bruit des pas fit lever la tête à une jeune femme de vingt à
+vingt-cinq ans, vêtue d'une robe de chambre de soie, et épluchant avec
+un soin tout particulier un rosier noisette.</p>
+
+<p>Cette femme, c'était notre petite Julie, devenue, comme le lui avait
+prédit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel
+Herbault.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri en voyant un étranger. Maximilien se mit à rire. </p>
+
+<p>&laquo;Ne te dérange pas, ma sœur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis
+deux ou trois jours à Paris, mais il sait déjà ce que c'est qu'une
+rentière du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon
+frère, qui n'a pas pour sa pauvre sœur la moindre coquetterie....
+Penelon!... Penelon!...&raquo;</p>
+
+<p>Un vieillard qui bêchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa
+bêche en terre et s'approcha, la casquette à la main, en dissimulant du
+mieux qu'il le pouvait une chique enfoncée momentanément dans les
+profondeurs de ses joues. Quelques mèches blanches argentaient sa
+chevelure encore épaisse, tandis que son teint bronzé et son œil hardi
+et vif annonçaient le vieux marin, bruni au soleil de l'équateur et hâlé
+au souffle des tempêtes.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois que vous m'avez hélé, mademoiselle Julie, dit-il, me voilà.&raquo;</p>
+
+<p>Penelon avait conservé l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle
+Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault.</p>
+
+<p>&laquo;Penelon, dit Julie, allez prévenir M. Emmanuel de la bonne visite qui
+nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.&raquo;</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Monte-Cristo:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'élança derrière un
+massif et gagna la maison par une allée latérale.</p>
+
+<p>&laquo;Ah çà! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperçois avec
+douleur que je fais révolution dans votre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous là-bas le mari qui,
+de son côté, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on
+vous connaît rue Meslay, vous étiez annoncé, je vous prie de le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me paraissez avoir là, monsieur, une heureuse famille, dit le
+comte, répondant à sa propre pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je vous en réponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne
+leur manque rien pour être heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils
+s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se
+figurent, eux qui ont cependant côtoyé tant d'immenses fortunes, ils se
+figurent posséder la richesse des Rothschild.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit
+Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pénétra le cœur de
+Maximilien comme eût pu le faire la voix d'un tendre père; mais ils ne
+s'arrêteront pas là, nos jeunes gens, ils deviendront à leur tour
+millionnaires. Monsieur votre beau-frère est avocat... médecin?...</p>
+
+<p>&mdash;Il était négociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon
+pauvre père. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de
+fortune; j'en avais une moitié et ma sœur l'autre, car nous n'étions
+que deux enfants. Son mari, qui l'avait épousée sans avoir d'autre
+patrimoine que sa noble probité, son intelligence de premier ordre et sa
+réputation sans tache, a voulu posséder autant que sa femme. Il a
+travaillé jusqu'à ce qu'il eût amassé deux cent cinquante mille francs;
+six ans ont suffi. C'était, je vous le jure monsieur le comte, un
+touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis,
+destinés par leur capacité à la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien
+voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans à
+faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi
+Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser à tant de
+courageuse abnégation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme,
+qui achevait de payer l'échéance.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient
+de me remettre Coclès et qui complète les deux cent cinquante mille
+francs que nous avons fixés comme limite de nos gains. Seras-tu contente
+de ce peu dont il va falloir nous contenter désormais? Écoute, la maison
+fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille
+francs de bénéfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientèle,
+trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M.
+Delaunay, qui nous les offre en échange de notre fonds qu'il veut
+réunir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait à faire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon ami, dit ma sœur, la maison Morrel ne peut être tenue que par un
+Morrel. Sauver à tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom
+de notre père, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je le pensais, répondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton
+avis.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, mon ami, le voilà. Toutes nos rentrées sont faites, tous nos
+billets sont payés; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de
+cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et
+fermons-le.&raquo; Ce qui fut fait à l'instant même. Il était trois heures: à
+trois heures un quart, un client se présenta pour faire assurer le
+passage de deux navires; c'était un bénéfice de quinze mille francs
+comptant.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance à
+notre confrère M. Delaunay. Quant à nous, nous avons quitté les
+affaires.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et depuis quand? demanda le client étonné.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Depuis un quart d'heure.</p>
+
+<p>&laquo;Et voilà, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma sœur
+et mon beau-frère n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.&raquo; </p>
+
+<p>Maximilien achevait à peine sa narration pendant laquelle le cœur du
+comte s'était dilaté de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restauré
+d'un chapeau et d'une redingote.</p>
+
+<p>Il salua en homme qui connaît la qualité du visiteur; puis, après avoir
+fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la
+maison.</p>
+
+<p>Le salon était déjà embaumé de fleurs contenues à grand-peine dans un
+immense vase du Japon à anses naturelles. Julie, convenablement vêtue et
+coquettement coiffée (elle avait accompli ce tour de force en dix
+minutes), se présenta pour recevoir le comte à son entrée. </p>
+
+<p>On entendait caqueter les oiseaux d'une volière voisine; les branches
+des faux ébéniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes
+les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite
+respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des
+maîtres.</p>
+
+<p>Le comte depuis son entrée dans la maison s'était déjà imprégné de ce
+bonheur; aussi restait-il muet, rêveur, oubliant qu'on l'attendait pour
+reprendre la conversation interrompue après les premiers compliments.</p>
+
+<p>Il s'aperçut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant
+avec effort à sa rêverie:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une émotion qui doit vous étonner,
+vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que je rencontre ici, mais
+pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage
+humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, répliqua Julie; mais
+nous avons été longtemps à souffrir, et peu de gens ont acheté leur
+bonheur aussi cher que nous.&raquo;</p>
+
+<p>La curiosité se peignit sur les traits du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre
+jour Château-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte,
+habitué à voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y
+aurait peu d'intérêt dans ce tableau d'intérieur. Toutefois nous avons,
+comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs,
+quoiqu'elles fussent renfermées dans ce petit cadre....</p>
+
+<p>&mdash;Et Dieu vous a versé, comme il le fait pour tous, la consolation sur
+la souffrance? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, dit Julie; nous pouvons le dire, car il a
+fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses élus; il nous a envoyé un
+de ses anges.&raquo;</p>
+
+<p>Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de
+dissimuler son émotion en portant son mouchoir à sa bouche.</p>
+
+<p>&laquo;Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien
+désiré, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de
+vivre; de même que ceux-là ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui
+n'ont jamais livré leur vie à la merci de quatre planches jetées sur une
+mer en fureur.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo se leva, et, sans rien répondre, car au tremblement de sa
+voix on eût pu reconnaître l'émotion dont il était agité, il se mit à
+parcourir pas à pas le salon.</p>
+
+<p>&laquo;Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit
+Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, répondit Monte-Cristo fort pâle et comprimant d'une main
+les battements de son cœur, tandis que, de l'autre, il montrait au
+jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait
+précieusement couchée sur un coussin de velours noir. Je me demandais
+seulement à quoi sert cette bourse, qui, d'un côté, contient un papier,
+ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.&raquo;</p>
+
+<p>Maximilien prit un air grave et répondit:</p>
+
+<p>&laquo;Ceci, monsieur le comte, c'est le plus précieux de nos trésors de
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ce diamant est assez beau, répliqua Monte-Cristo. </p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon frère ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit
+estimée cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous
+dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de
+l'ange dont nous vous parlions tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois
+pas demander, madame, répliqua Monte-Cristo en s'inclinant;
+pardonnez-moi, je n'ai pas voulu être indiscret.</p>
+
+<p>&mdash;Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le
+comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous étendre sur ce
+sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle
+cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi à la vue. Oh! nous
+voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un
+tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous révélât sa présence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix étouffée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en
+baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touché la main d'un
+homme par lequel mon père a été sauvé de la mort, nous de la ruine, et
+notre nom de la honte; d'un homme grâce auquel nous autres, pauvres
+enfants voués à la misère et aux larmes, nous pouvons entendre
+aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre&mdash;et
+Maximilien tirant un billet de la bourse le présenta au comte&mdash;cette
+lettre fut écrite par lui un jour où mon père avait pris une résolution
+bien désespérée, et ce diamant fut donné en dot à ma sœur par ce
+généreux inconnu.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indéfinissable
+expression de bonheur, c'était le billet que nos lecteurs connaissent,
+adressé à Julie et signé Simbad le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est
+resté inconnu pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce
+n'est pas faute cependant d'avoir demandé à Dieu cette faveur, reprit
+Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystérieuse
+direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a été conduit par
+une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour
+cette main comme je baise la bourse qu'elle a touchée. Il y a quatre
+ans, Penelon était à Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave
+marin que vous avez vu une bêche à la main, et qui, de contremaître,
+s'est fait jardinier. Penelon, étant donc à Trieste, vit sur le quai un
+Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui
+vint chez mon père le 5 juin 1829, et qui m'écrivit ce billet le 5
+septembre. C'était bien le même, à ce qu'il assure, mais il n'osa point
+lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Un Anglais! fit Monte-Cristo rêveur et qui s'inquiétait de chaque
+regard de Julie; un Anglais, dites-vous? </p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se présenta chez nous comme
+mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voilà pourquoi,
+lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et
+French étaient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du
+Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829;
+avez-vous connu cet Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French
+avait constamment nié vous avoir rendu ce service?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers
+votre père de quelque bonne action qu'il aurait oubliée lui-même,
+aurait pris ce prétexte pour lui rendre un service?</p>
+
+<p>&mdash;Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, même un
+miracle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a laissé d'autre nom, répondit Julie en regardant le comte avec
+une profonde attention, que le nom qu'il a signé au bas du billet:
+Simbad le marin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui n'est pas un nom évidemment, mais un pseudonyme.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de
+saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille à peu près,
+un peu plus grand peut-être, un peu plus mince, emprisonné dans une
+haute cravate, boutonné, corseté, sanglé et toujours le crayon à la
+main?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais vous le connaissez donc? s'écria Julie les yeux étincelants
+de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord
+Wilmore qui semait ainsi des traits de générosité.</p>
+
+<p>&mdash;Sans se faire connaître! </p>
+
+<p>&mdash;C'était un homme bizarre qui ne croyait pas à la reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, à
+quoi croit-il donc, le malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y croyait pas, du moins à l'époque où je l'ai connu, dit
+Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'âme avait remué jusqu'à
+la dernière fibre; mais depuis ce temps peut-être a-t-il eu quelque
+preuve que la reconnaissance existait.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'écria Julie, dites, dites,
+pouvez-vous nous mener à lui, nous le montrer, nous dire où il est? Dis
+donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il
+faudrait bien qu'il crût à la mémoire du cœur.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore
+quelques pas dans le salon.</p>
+
+<p>&laquo;Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose
+de cet homme, dites-nous ce que vous en savez!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Monte-Cristo en comprimant l'émotion de sa voix, si c'est
+Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le
+retrouviez. Je l'ai quitté il y a deux ou trois ans à Palerme et il
+partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il
+en revienne jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous êtes cruel!&raquo; s'écria Julie avec effroi.</p>
+
+<p>Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit gravement Monte-Cristo en dévorant du regard les deux
+perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore
+avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les
+larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.&raquo;</p>
+
+<p>Et il tendit la main à Julie, qui lui donna la sienne, entraînée
+qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte.</p>
+
+<p>&laquo;Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant à une dernière espérance,
+il avait un pays, une famille, des parents, il était connu enfin? Est-ce
+que nous ne pourrions pas...?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne bâtissez point de
+douces chimères sur cette parole que j'ai laissé échapper. Non, Lord
+Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il était mon
+ami, je connaissais tous ses secrets, il m'eût raconté celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne vous en a rien dit? s'écria Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Rien. </p>
+
+<p>&mdash;Jamais un mot qui pût vous faire supposer?...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant vous l'avez nommé tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose.</p>
+
+<p>&mdash;Ma sœur, ma sœur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a
+raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon père: &laquo;Ce
+n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo tressaillit. </p>
+
+<p>&laquo;Votre père vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon père
+croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante
+superstition, monsieur, que celle-là, et comme, tout en n'y croyant pas
+moi-même, j'étais loin de vouloir détruire cette croyance dans son noble
+cœur! Aussi combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom
+d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut près de mourir,
+lorsque l'approche de l'éternité eût donné à son esprit quelque chose de
+l'illumination de la tombe, cette pensée, qui n'avait jusque-là été
+qu'un doute, devint une conviction, et les dernières paroles qu'il
+prononça en mourant furent celles-ci: &laquo;Maximilien, c'était Edmond
+Dantès!&raquo;</p>
+
+<p>La pâleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant,
+devint effrayante à ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au
+cœur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il eût oublié
+l'heure, prit son chapeau, présenta à Mme Herbault un compliment brusque
+et embarrassé, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes
+devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre
+accueil, car voici la première fois que je me suis oublié depuis bien
+des années.&raquo;</p>
+
+<p>Et il sortit à grands pas.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Maximilien, mais je crois qu'il a un cœur excellent, et
+je suis sûr qu'il nous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi! dit Julie, sa voix m'a été au cœur, et deux ou trois fois il
+m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je l'entendais.&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LI" id="LI"></a><a href="#table">LI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Pyrame et Thisbé.</a></h3>
+
+<p>Aux deux tiers du faubourg Saint-Honoré, derrière un bel hôtel,
+remarquable entre les remarquables habitations de ce riche quartier,
+s'étend un vaste jardin dont les marronniers touffus dépassent les
+énormes murailles, hautes comme des remparts, et laissent, quand vient
+le printemps, tomber leurs fleurs roses et blanches dans deux vases de
+pierre cannelée placés parallèlement sur deux pilastres quadrangulaires
+dans lesquels s'enchâsse une grille de fer du temps de Louis XIII.</p>
+
+<p>Cette entrée grandiose est condamnée, malgré les magnifiques géraniums
+qui poussent dans les deux vases et qui balancent au vent leurs feuilles
+marbrées et leurs fleurs de pourpre, depuis que les propriétaires de
+l'hôtel, et cela date de longtemps déjà, se sont restreints à la
+possession de l'hôtel, de la cour plantée d'arbres qui donne sur le
+faubourg, et du jardin que ferme cette grille, laquelle donnait
+autrefois sur un magnifique potager d'un arpent annexé à la propriété.
+Mais le démon de la spéculation ayant tiré une ligne, c'est-à-dire une
+rue à l'extrémité de ce potager, et la rue, avant d'exister, ayant déjà
+grâce à une plaque de fer bruni, reçu un nom, on pensa pouvoir vendre ce
+potager pour bâtir sur la rue, et faire concurrence à cette grande
+artère de Paris qu'on appelle le faubourg Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Mais, en matière de spéculation, l'homme propose et l'argent dispose; la
+rue baptisée mourut au berceau; l'acquéreur du potager, après l'avoir
+parfaitement payé, ne put trouver à le revendre la somme qu'il en
+voulait, et, en attendant une hausse de prix, qui ne peut manquer, un
+jour ou l'autre, de l'indemniser bien au-delà de ses pertes passées et
+de son capital au repos, il se contenta de louer cet enclos à des
+maraîchers, moyennant la somme de cinq cent francs par an.</p>
+
+<p>C'est de l'argent placé à un demi pour cent, ce qui n'est pas cher par
+le temps qui court, où il y a tant de gens qui le placent à cinquante,
+et qui trouvent encore que l'argent est d'un bien pauvre rapport.</p>
+
+<p>Néanmoins, comme nous l'avons dit, la grille du jardin, qui autrefois
+donnait sur le potager, est condamnée, et la rouille ronge ses gonds; il
+y a même plus: pour que d'ignobles maraîchers ne souillent pas de leurs
+regards vulgaires l'intérieur de l'enclos aristocratique, une cloison
+de planches est appliquée aux barreaux jusqu'à la hauteur de six pieds.
+Il est vrai que les planches ne sont pas si bien jointes qu'on ne puisse
+glisser un regard furtif entre les intervalles; mais cette maison est
+une maison sévère, et qui ne craint point les indiscrétions.</p>
+
+<p>Dans ce potager, au lieu de choux, de carottes, de radis, de pois et de
+melons, poussent de grandes luzernes, seule culture qui annonce que l'on
+songe encore à ce lieu abandonné. Une petite porte basse, s'ouvrant sur
+la rue projetée, donne entrée en ce terrain clos de murs, que ses
+locataires viennent d'abandonner à cause de sa stérilité et qui, depuis
+huit jours, au lieu de rapporter un demi pour cent, qui comme par le
+passé, ne rapporte plus rien du tout. </p>
+
+<p>Du côté de l'hôtel, les marronniers dont nous avons parlé couronnent la
+muraille, ce qui n'empêche pas d'autres arbres luxuriants et fleuris de
+glisser dans leurs intervalles leurs branches avides d'air. À un angle
+où le feuillage devient tellement touffu qu'à peine si la lumière y
+pénètre, un large banc de pierre et des sièges de jardin indiquent un
+lieu de réunion ou une retraite favorite à quelque habitant de l'hôtel
+situé à cent pas, et que l'on aperçoit à peine à travers le rempart de
+verdure qui l'enveloppe. Enfin, le choix de cet asile mystérieux est à
+la fois justifié par l'absence du soleil, par la fraîcheur éternelle
+même pendant les jours les plus brûlants de l'été, par le gazouillement
+des oiseaux et par l'éloignement de la maison et de la rue, c'est-à-dire
+des affaires et du bruit.</p>
+
+<p>Vers le soir d'une des plus chaudes journées que le printemps eût
+encore accordées aux habitants de Paris, il y avait sur ce banc de
+pierre un livre, une ombrelle, un panier à ouvrage et un mouchoir de
+batiste dont la broderie était commencée; et non loin de ce banc, près
+de la grille, debout devant les planches, l'œil appliqué à la cloison à
+claire-voie, une jeune femme, dont le regard plongeait par une fente
+dans le jardin désert que nous connaissons.</p>
+
+<p>Presque au même moment, la petite porte de ce terrain se refermait sans
+bruit, et un jeune homme, grand, vigoureux, vêtu d'une blouse de toile
+écrue, d'une casquette de velours, mais dont les moustaches, la barbe et
+les cheveux noirs extrêmement soignés juraient quelque peu avec ce
+costume populaire, après un rapide coup d'œil jeté autour de lui pour
+s'assurer que personne ne l'épiait, passant par cette porte, qu'il
+referma derrière lui, se dirigeait d'un pas précipité vers la grille.</p>
+
+<p>À la vue de celui qu'elle attendait, mais non pas probablement sous ce
+costume, la jeune fille eut peur et se rejeta en arrière.</p>
+
+<p>Et cependant déjà, à travers les fentes de la porte, le jeune homme,
+avec ce regard qui n'appartient qu'aux amants, avait vu flotter la robe
+blanche et la longue ceinture bleue. Il s'élança vers la cloison, et
+appliquant sa bouche à une ouverture:</p>
+
+<p>&laquo;N'ayez pas peur, Valentine, dit-il, c'est moi.&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille s'approcha. </p>
+
+<p>&laquo;Oh! monsieur, dit-elle, pourquoi donc êtes-vous venu si tard
+aujourd'hui? Savez-vous que l'on va dîner bientôt, et qu'il m'a fallu
+bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour me débarrasser de
+ma belle-mère, qui m'épie, de ma femme de chambre qui m'espionne, et de
+mon frère qui me tourmente pour venir travailler ici à cette broderie,
+qui, j'en ai bien peur, ne sera pas finie de longtemps? Puis, quand vous
+vous serez excusé sur votre retard, vous me direz quel est ce nouveau
+costume qu'il vous a plu d'adopter et qui presque a été cause que je ne
+vous ai pas reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Valentine, dit le jeune homme, vous êtes trop au-dessus de mon
+amour pour que j'ose vous en parler, et cependant, toutes les fois que
+je vous vois, j'ai besoin de vous dire que je vous adore, afin que
+l'écho de mes propres paroles me caresse doucement le cœur lorsque je
+ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie: elle
+est toute charmante, car elle me prouve, je n'ose pas dire que vous
+m'attendiez, mais que vous pensiez à moi. Vous vouliez savoir la cause
+de mon retard et le motif de mon déguisement; je vais vous les dire, et
+j'espère que vous les excuserez: j'ai fait choix d'un état....</p>
+
+<p>&mdash;D'un état!... Que voulez-vous dire, Maximilien? Et sommes-nous donc
+assez heureux pour que vous parliez de ce qui nous regarde en
+plaisantant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Dieu me préserve, dit le jeune homme, de plaisanter avec ce qui
+est ma vie; mais fatigué d'être un coureur de champs et un escaladeur
+de murailles, sérieusement effrayé de l'idée que vous me fîtes naître
+l'autre soir que votre père me ferait juger un jour comme voleur, ce qui
+compromettrait l'honneur de l'armée française tout entière, non moins
+effrayé de la possibilité que l'on s'étonne de voir éternellement
+tourner autour de ce terrain, où il n'y a pas la plus petite citadelle à
+assiéger ou le plus petit blockhaus à défendre, un capitaine de spahis,
+je me suis fait maraîcher, et j'ai adopté le costume de ma profession.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, quelle folie!</p>
+
+<p>&mdash;C'est au contraire la chose la plus sage, je crois, que j'aie faite de
+ma vie, car elle nous donne toute sécurité.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'ai été trouver le propriétaire de cet enclos; le bail avec
+les anciens locataires était fini, et je le lui ai loué à nouveau. Toute
+cette luzerne que vous voyez m'appartient, Valentine; rien ne m'empêche
+de me faire bâtir une cabane dans les foins et de vivre désormais à
+vingt pas de vous. Oh! ma joie et mon bonheur, je ne puis les contenir.
+Comprenez-vous, Valentine, que l'on parvienne à payer ces choses-là?
+C'est impossible, n'est-ce pas? Eh bien, toute cette félicité, tout ce
+bonheur, toute cette joie, pour lesquels j'eusse donné dix ans de ma
+vie, me coûtent, devinez combien?... Cinq cents francs par an, payables
+par trimestre. Ainsi, vous le voyez, désormais plus rien à craindre. Je
+suis ici chez moi, je puis mettre des échelles contre mon mur et
+regarder par-dessus, et j'ai, sans crainte qu'une patrouille vienne me
+déranger, le droit de vous dire que je vous aime, tant que votre fierté
+ne se blessera pas d'entendre sortir ce mot de la bouche d'un pauvre
+journalier vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine poussa un petit cri de surprise joyeuse; puis tout à coup:</p>
+
+<p>&laquo;Hélas, Maximilien, dit-elle tristement et comme si un nuage jaloux
+était soudain venu voiler le rayon de soleil qui illuminait son cœur,
+maintenant nous serons trop libres, notre bonheur nous fera tenter Dieu;
+nous abuserons de notre sécurité, et notre sécurité nous perdra.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me dire cela, mon amie, à moi qui, depuis que je vous
+connais, vous prouve chaque jour que j'ai subordonné mes pensées et ma
+vie à votre vie et à vos pensées? Qui vous a donné confiance en moi? mon
+bonheur, n'est-ce pas? Quand vous m'avez dit qu'un vague instinct vous
+assurait que vous couriez quelque grand danger, j'ai mis mon dévouement
+à votre service, sans vous demander d'autre récompense que le bonheur de
+vous servir. Depuis ce temps, vous ai-je, par un mot, par un signe,
+donné l'occasion de vous repentir de m'avoir distingué au milieu de ceux
+qui eussent été heureux de mourir pour vous? Vous m'avez dit, pauvre
+enfant, que vous étiez fiancée à M. d'Épinay, que votre père avait
+décidé cette alliance, c'est-à-dire qu'elle était certaine, car tout ce
+que veut M. de Villefort arrive infailliblement. Eh bien, je suis resté
+dans l'ombre, attendant tout, non pas de ma volonté, non pas de la
+vôtre, mais des événements, de la Providence, de Dieu, et cependant
+vous m'aimez, vous avez eu pitié de moi, Valentine, et vous me l'avez
+dit; merci pour cette douce parole que je ne vous demande que de me
+répéter de temps en temps, et qui me fera tout oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà ce qui vous a enhardi, Maximilien, voilà ce qui me fait à la
+fois une vie bien douce et bien malheureuse, au point que je me demande
+souvent lequel vaut mieux pour moi, du chagrin que me causait autrefois
+la rigueur de ma belle-mère et sa préférence aveugle pour son enfant, ou
+du bonheur plein de dangers que je goûte en vous voyant.</p>
+
+<p>&mdash;Du danger! s'écria Maximilien; pouvez-vous dire un mot si dur et si
+injuste? Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis que moi? Vous m'avez
+permis de vous adresser quelquefois la parole, Valentine, mais vous
+m'avez défendu de vous suivre; j'ai obéi. Depuis que j'ai trouvé le
+moyen de me glisser dans cet enclos, de causer avec vous à travers cette
+porte, d'être enfin si près de vous sans vous voir, ai-je jamais,
+dites-le-moi, demandé à toucher le bas de votre robe à travers ces
+grilles? Ai-je jamais fait un pas pour franchir ce mur, ridicule
+obstacle pour ma jeunesse et ma force? Jamais un reproche sur votre
+rigueur, jamais un désir exprimé tout haut; j'ai été rivé à ma parole
+comme un chevalier des temps passés. Avouez cela du moins, pour que je
+ne vous croie pas injuste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Valentine, en passant entre deux planches le bout d'un
+de ses doigts effilés sur lequel Maximilien posa ses lèvres; c'est vrai,
+vous êtes un honnête ami. Mais enfin vous n'avez agi qu'avec le
+sentiment de votre intérêt, mon cher Maximilien; vous saviez bien que,
+du jour où l'esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre.
+Vous m'avez promis l'amitié d'un frère, à moi qui n'ai pas d'amis, à moi
+que mon père oublie, à moi que ma belle-mère persécute, et qui n'ai pour
+consolation que le vieillard immobile, muet, glacé, dont la main ne peut
+serrer ma main, dont l'œil seul peut me parler, et dont le cœur bat
+sans doute pour moi d'un reste de chaleur. Dérision amère du sort qui me
+fait ennemie et victime de tous ceux qui sont plus forts que moi, et qui
+me donne un cadavre pour soutien et pour ami! Oh! vraiment, Maximilien,
+je vous le répète, je suis bien malheureuse, et vous avez raison de
+m'aimer pour moi et non pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine, dit le jeune homme avec une émotion profonde, je ne dirai
+pas que je n'aime que vous au monde, car j'aime aussi ma sœur et mon
+beau-frère, mais c'est d'un amour doux et calme, qui ne ressemble en
+rien au sentiment que j'éprouve pour vous: quand je pense à vous, mon
+sang bout, ma poitrine se gonfle, mon cœur déborde; mais cette force,
+cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai à vous aimer
+seulement jusqu'au jour où vous me direz de les employer à vous servir.
+M. Franz d'Épinay sera absent un an encore, dit-on; en un an, que de
+chances favorables peuvent nous servir, que d'événements peuvent nous
+seconder! Espérons donc toujours, c'est si bon et si doux d'espérer!
+Mais en attendant, vous, Valentine, vous qui me reprochez mon égo&iuml;sme,
+qu'avez-vous été pour moi? La belle et froide statue de la Vénus
+pudique. En échange de ce dévouement, de cette obéissance, de cette
+retenue, que m'avez-vous promis, vous? rien; que m'avez-vous accordé?
+bien peu de chose. Vous me parlez de M. d'Épinay, votre fiancé, et vous
+soupirez à cette idée d'être un jour à lui. Voyons, Valentine, est-ce là
+tout ce que vous avez dans l'âme? Quoi! je vous engage ma vie, je vous
+donne mon âme, je vous consacre jusqu'au plus insignifiant battement de
+mon cœur, et quand je suis tout à vous, moi, quand je me dis tout bas
+que je mourrai si je vous perds, vous ne vous épouvantez pas, vous, à la
+seule idée d'appartenir à un autre! Oh! Valentine! Valentine, si j'étais
+ce que vous êtes, si je me sentais aimé comme vous êtes sûre que je vous
+aime, déjà cent fois j'eusse passé ma main entre les barreaux de cette
+grille, et j'eusse serré la main du pauvre Maximilien en lui disant: &laquo;À
+vous, à vous seul, Maximilien, dans ce monde et dans l'autre.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine ne répondit rien, mais le jeune homme l'entendit soupirer et
+pleurer.</p>
+
+<p>La réaction fut prompte sur Maximilien.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! s'écria-t-il, Valentine! Valentine! oubliez mes paroles, s'il y a
+dans mes paroles quelque chose qui ait pu vous blesser!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, vous avez raison; mais ne voyez-vous pas que je suis
+une pauvre créature, abandonnée dans une maison presque étrangère, car
+mon père m'est presque un étranger, et dont la volonté a été brisée
+depuis dix ans, jour par jour, heure par heure, minute par minute, par
+la volonté de fer des maîtres qui pèsent sur moi? Personne ne voit ce
+que je souffre et je ne l'ai dit à personne qu'à vous. En apparence, et
+aux yeux de tout le monde, tout m'est bon, tout m'est affectueux; en
+réalité, tout m'est hostile. Le monde dit: &laquo;M. de Villefort est trop
+grave et trop sévère pour être bien tendre envers sa fille; mais elle a
+eu du moins le bonheur de retrouver dans Mme de Villefort une seconde
+mère.&raquo; Eh bien, le monde se trompe, mon père m'abandonne avec
+indifférence, et ma belle-mère me hait avec un acharnement d'autant plus
+terrible qu'il est voilé par un éternel sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ha&iuml;r! vous, Valentine! et comment peut-on vous ha&iuml;r?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon ami, dit Valentine, je suis forcée d'avouer que cette haine
+pour moi vient d'un sentiment presque naturel. Elle adore son fils, mon
+frère Édouard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cela me semble étrange de mêler à ce que nous disions une
+question d'argent, eh! bien, mon ami, je crois que sa haine vient de là
+du moins. Comme elle n'a pas de fortune de son côté, que moi je suis
+déjà riche du chef de ma mère, et que cette fortune sera encore plus que
+doublée par celle de M. et de Mme de Saint-Méran, qui doit me revenir un
+jour, eh bien, je crois qu'elle est envieuse. Oh! mon Dieu! si je
+pouvais lui donner la moitié de cette fortune et me retrouver chez M. de
+Villefort comme une fille dans la maison de son père, certes je le
+ferais à l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Valentine!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me sens enchaînée, et en même temps je me sens si faible,
+qu'il me semble que ces liens me soutiennent, et que j'ai peur de les
+rompre. D'ailleurs, mon père n'est pas un homme dont on puisse
+enfreindre impunément les ordres: il est puissant contre moi, il le
+serait contre vous, il le serait contre le roi lui-même, protégé qu'il
+est par un irréprochable passé et par une position presque inattaquable.
+Oh! Maximilien! je vous le jure, je ne lutte pas, parce que c'est vous
+autant que moi que je crains de briser dans cette lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, Valentine, reprit Maximilien, pourquoi désespérer ainsi,
+et voir l'avenir toujours sombre?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, parce que je le juge par le passé.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cependant, si je ne suis pas un parti illustre au point de vue
+aristocratique, je tiens cependant, par beaucoup de points, au monde
+dans lequel vous vivez; le temps où il y avait deux Frances dans la
+France n'existe plus; les plus hautes familles de la monarchie se sont
+fondues dans les familles de l'Empire: l'aristocratie de la lance a
+épousé la noblesse du canon. Eh bien, moi, j'appartiens à cette
+dernière: j'ai un bel avenir dans l'armée, je jouis d'une fortune
+bornée, mais indépendante; la mémoire de mon père, enfin, est vénérée
+dans notre pays comme celle d'un des plus honnêtes négociants qui aient
+existé. Je dis notre pays, Valentine, parce que vous êtes presque de
+Marseille.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas de Marseille, Maximilien, ce seul mot me rappelle ma
+bonne mère, cet ange que tout le monde a regretté, et qui, après avoir
+veillé sur sa fille pendant son court séjour sur la terre, veille encore
+sur elle, je l'espère du moins, pendant son éternel séjour au ciel. Oh!
+si ma pauvre mère vivait, Maximilien, je n'aurais plus rien à craindre;
+je lui dirais que je vous aime, et elle nous protégerait.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Valentine, reprit Maximilien, si elle vivait, je ne vous
+connaîtrais pas sans doute, car, vous l'avez dit, vous seriez heureuse
+si elle vivait, et Valentine heureuse m'eût regardé bien dédaigneusement
+du haut de sa grandeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, s'écria Valentine, c'est vous qui êtes injuste à votre
+tour.... Mais, dites-moi....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous dise? reprit Maximilien, voyant que
+Valentine hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, continua la jeune fille, est-ce qu'autrefois à Marseille il
+y a eu quelque sujet de mésintelligence entre votre père et le mien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas que je sache, répondit Maximilien, ce n'est que votre père
+était un partisan plus que zélé des Bourbons, et le mien un homme dévoué
+à l'Empereur. C'est, je le présume, tout ce qu'il y a jamais eu de
+dissidence entre eux. Mais pourquoi cette question, Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, reprit la jeune fille, car vous devez tout
+savoir. Eh bien, c'était le jour où votre nomination d'officier de la
+Légion d'honneur fut publiée dans le journal. Nous étions tous chez mon
+grand-père, M. Noirtier, et de plus il y avait encore M. Danglars, vous
+savez ce banquier dont les chevaux ont avant-hier failli tuer ma mère et
+mon frère? Je lisais le journal tout haut à mon grand-père pendant que
+ces messieurs causaient du mariage de mademoiselle Danglars. Lorsque
+j'en vins au paragraphe qui vous concernait et que j'avais déjà lu, car
+dès la veille au matin vous m'aviez annoncé cette bonne nouvelle;
+lorsque j'en vins, dis-je, au paragraphe qui vous concernait, j'étais
+bien heureuse... mais aussi bien tremblante d'être forcée de prononcer
+tout haut votre nom et certainement je l'eusse omis sans la crainte que
+j'éprouvais qu'on interprétât mal mon silence; donc je rassemblai tout
+mon courage, et je lus.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Valentine! </p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, aussitôt que résonna votre nom, mon père tourna la tête.
+J'étais si persuadée (voyez comme je suis folle!) que tout le monde
+allait être frappé de ce nom comme d'un coup de foudre, que je crus voir
+tressaillir mon père et même (pour celui-là c'était une illusion, j'en
+suis sûre), et même M. Danglars.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Morrel, dit mon père, attendez donc!&raquo; (Il fronça le sourcil.)
+&laquo;Serait-ce un de ces Morrel de Marseille, un de ces enragés
+bonapartistes qui nous ont donné tant de mal en 1815?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, répondit M. Danglars; je crois même que c'est le fils de
+l'ancien armateur.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! fit Maximilien. Et que répondit votre père, dites,
+Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une chose affreuse et que je n'ose vous redire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours, reprit Maximilien en souriant.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Leur Empereur, continua-t-il en fronçant le sourcil, savait les
+mettre à leur place, tous ces fanatiques: il les appelait de la chair à
+canon, et c'était le seul nom qu'ils méritassent. Je vois avec joie que
+le gouvernement nouveau remet en vigueur ce salutaire principe. Quand ce
+ne serait que pour cela qu'il garde l'Algérie, j'en féliciterais le
+gouvernement, quoiqu'elle nous coûte un peu cher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en effet d'une politique assez brutale, dit Maximilien. Mais ne
+rougissez point, chère amie, de ce qu'a dit là M. de Villefort; mon
+brave père ne cédait en rien au vôtre sur ce point, et il répétait sans
+cesse: &laquo;Pourquoi donc l'Empereur, qui fait tant de belles choses, ne
+fait-il pas un régiment de juges et d'avocats, et ne les envoie-t-il pas
+toujours au premier feu?&raquo; Vous le voyez, chère amie, les partis se
+valent pour le pittoresque de l'expression et pour la douceur de la
+pensée. Mais M. Danglars, que dit-il à cette sortie du procureur du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! lui se mit à rire de ce rire sournois qui lui est particulier et
+que je trouve féroce; puis ils se levèrent l'instant d'après et
+partirent. Je vis alors seulement que mon grand-père était tout agité.
+Il faut vous dire, Maximilien, que, moi seule, je devine ses agitations,
+à ce pauvre paralytique, et je me doutais d'ailleurs que la
+conversation qui avait eu lieu devant lui (car on ne fait plus attention
+à lui, pauvre grand-père!) l'avait fort impressionné, attendu qu'on
+avait dit du mal de son Empereur, et que, à ce qu'il paraît, il a été
+fanatique de l'Empereur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en effet, dit Maximilien, un des noms connus de l'empire: il a
+été sénateur, et, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas,
+Valentine, il fut près de toutes les conspirations bonapartistes que
+l'on fit sous la Restauration.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'entends quelquefois dire tout bas de ces choses-là qui me
+semblent étranges: le grand-père bonapartiste, le père royaliste; enfin,
+que voulez-vous?... Je me retournai donc vers lui. Il me montrait le
+journal du regard.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'avez-vous, papa? lui dis-je; êtes-vous content?&raquo;</p>
+
+<p>Il me fit de la tête signe que oui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De ce que mon père vient de dire? demandai-je.&raquo;</p>
+
+<p>Il fit signe que non.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De ce que M. Danglars a dit?&raquo;</p>
+
+<p>Il fit signe que non encore.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est donc de ce que M. Morrel, je n'osai pas dire Maximilien, est
+nommé officier de la Légion d'honneur?&raquo;</p>
+
+<p>Il fit signe que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Le croiriez-vous, Maximilien? il était content que vous fussiez nommé
+officier de la Légion d'honneur, lui qui ne vous connaît pas. C'est
+peut-être de la folie de sa part, car il tourne, dit-on, à l'enfance:
+mais je l'aime bien pour ce oui-là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bizarre, pensa Maximilien. Votre père me ha&iuml;rait donc, tandis
+qu'au contraire votre grand-père... Étranges choses que ces amours et
+ces haines de parti!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! s'écria tout à coup Valentine. Cachez-vous, sauvez-vous; on
+vient!&raquo;</p>
+
+<p>Maximilien sauta sur une bêche et se mit à retourner impitoyablement la
+luzerne.</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle! Mademoiselle! cria une voix derrière les arbres, Mme de
+Villefort vous cherche partout et vous appelle; il y a une visite au
+salon.</p>
+
+<p>&mdash;Une visite! dit Valentine tout agitée; et qui nous fait cette visite?</p>
+
+<p>&mdash;Un grand seigneur, un prince, à ce qu'on dit, M. le comte de
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais&raquo;, dit tout haut Valentine.</p>
+
+<p>Ce nom fit tressaillir de l'autre côté de la grille celui à qui le <i>j'y
+vais</i> de Valentine servait d'adieu à la fin de chaque entrevue.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! se dit Maximilien en s'appuyant tout pensif sur sa bêche,
+comment le comte de Monte-Cristo connaît-il M. de Villefort?&raquo;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LII" id="LII"></a><a href="#table">LII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Toxicologie.</a></h3>
+
+<p>C'était bien réellement M. le comte de Monte-Cristo qui venait d'entrer
+chez Mme de Villefort, dans l'intention de rendre à M. le procureur du
+roi la visite qu'il lui avait faite, et à ce nom toute la maison, comme
+on le comprend bien, avait été mise en émoi.</p>
+
+<p>Mme de Villefort, qui était au salon lorsqu'on annonça le comte, fit
+aussitôt venir son fils pour que l'enfant réitérât ses remerciements au
+comte, et Édouard, qui n'avait cessé d'entendre parler depuis deux jours
+du grand personnage, se hâta d'accourir, non par obéissance pour sa
+mère, non pour remercier le comte, mais par curiosité et pour faire
+quelque remarque à l'aide de laquelle il pût placer un de ces lazzis
+qui faisaient dire à sa mère: &laquo;Ô le méchant enfant! Mais il faut bien
+que je lui pardonne, il a tant d'esprit!&raquo;</p>
+
+<p>Après les premières politesses d'usage, le comte s'informa de M. de
+Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;Mon mari dîne chez M. le Chancelier, répondit la jeune femme; il vient
+de partir à l'instant même, et il regrettera bien, j'en suis sûre,
+d'avoir été privé du bonheur de vous voir.&raquo;</p>
+
+<p>Deux visiteurs qui avaient précédé le comte dans le salon, et qui le
+dévoraient des yeux se retirèrent après le temps raisonnable exigé à la
+fois par la politesse et par la curiosité. </p>
+
+<p>&laquo;À propos, que fait donc ta sœur Valentine? dit Mme de Villefort à
+Édouard; qu'on la prévienne afin que j'aie l'honneur de la présenter à
+M. le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une fille, madame? demanda le comte, mais ce doit être une
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la fille de M. de Villefort, répliqua la jeune femme; une fille
+d'un premier mariage, une grande et belle personne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mélancolique&raquo;, interrompit le jeune Édouard en arrachant, pour en
+faire une aigrette à son chapeau, les plumes de la queue d'un magnifique
+ara qui criait de douleur sur son perchoir doré.</p>
+
+<p>Mme de Villefort se contenta de dire:</p>
+
+<p>&laquo;Silence, Édouard!</p>
+
+<p>&laquo;Ce jeune étourdi a presque raison, et répète là ce qu'il m'a bien des
+fois entendue dire avec douleur car Mlle de Villefort est, malgré tout
+ce que nous pouvons faire pour la distraire, d'un caractère triste et
+d'une humeur taciturne qui nuisent souvent à l'effet de sa beauté. Mais
+elle ne vient pas; Édouard, voyez donc pourquoi cela.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on la cherche où elle n'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Où la cherche-t-on? </p>
+
+<p>&mdash;Chez grand-papa Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle n'est pas là, vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non, non, non, elle n'y est pas, répondit Édouard en
+chantonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-elle? Si vous le savez, dites-le.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sous le grand marronnier&raquo;, continua le méchant garçon, en
+présentant, malgré les cris de sa mère, des mouches vivantes au
+perroquet, qui paraissait fort friand de cette sorte de gibier.</p>
+
+<p>Mme de Villefort étendait la main pour sonner, et pour indiquer à la
+femme de chambre le lieu où elle trouverait Valentine, lorsque celle-ci
+entra. Elle semblait triste, en effet, et en la regardant attentivement
+on eût même pu voir dans ses yeux des traces de larmes.</p>
+
+<p>Valentine, que nous avons, entraîné par la rapidité du récit, présentée
+à nos lecteurs sans la faire connaître, était une grande et svelte jeune
+fille de dix-neuf ans, aux cheveux châtain clair, aux yeux bleu foncé, à
+la démarche languissante et empreinte de cette exquise distinction qui
+caractérisait sa mère; ses mains blanches et effilées, son cou nacré,
+ses joues marbrées de fugitives couleurs, lui donnaient au premier
+aspect l'air d'une de ces belles Anglaises qu'on a comparées assez
+poétiquement dans leurs allures à des cygnes qui se mirent. </p>
+
+<p>Elle entra donc, et, voyant près de sa mère l'étranger dont elle avait
+tant entendu parler déjà, elle salua sans aucune minauderie de jeune
+fille et sans baisser les yeux, avec une grâce qui redoubla l'attention
+du comte.</p>
+
+<p>Celui-ci se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Mlle de Villefort, ma belle-fille, dit Mme de Villefort à Monte-Cristo,
+en se penchant sur son sofa et en montrant de la main Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur le comte de Monte-Cristo, roi de la Chine, empereur de la
+Cochinchine&raquo;, dit le jeune drôle en lançant un regard sournois à sa
+sœur. </p>
+
+<p>Pour cette fois, Mme de Villefort pâlit, et faillit s'irriter contre ce
+fléau domestique qui répondait au nom d'Édouard; mais, tout au
+contraire, le comte sourit et parut regarder l'enfant avec complaisance,
+ce qui porta au comble la joie et l'enthousiasme de sa mère.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, madame, reprit le comte en renouant la conversation et en
+regardant tour à tour Mme de Villefort et Valentine, est-ce que je n'ai
+pas déjà eu l'honneur de vous voir quelque part, vous et mademoiselle?
+Tout à l'heure j'y songeais déjà; et quand mademoiselle est entrée, sa
+vue a été une lueur de plus jetée sur un souvenir confus, pardonnez-moi
+ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas probable, monsieur; Mlle de Villefort aime peu le
+monde, et nous sortons rarement, dit la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi n'est-ce point dans le monde que j'ai vu mademoiselle, ainsi que
+vous, madame, ainsi que ce charmant espiègle. Le monde parisien,
+d'ailleurs, m'est absolument inconnu, car, je crois avoir eu l'honneur
+de vous le dire, je suis à Paris depuis quelques jours. Non, si vous
+permettez que je me rappelle... attendez...&raquo;</p>
+
+<p>Le comte mit sa main sur son front comme pour concentrer tous ses
+souvenirs:</p>
+
+<p>&laquo;Non, c'est au-dehors... c'est... je ne sais pas... mais il me semble
+que ce souvenir est inséparable d'un beau soleil et d'une espèce de
+fête religieuse... mademoiselle tenait des fleurs à la main; l'enfant
+courait après un beau paon dans un jardin, et vous, madame, vous étiez
+sous une treille en berceau.... Aidez-moi donc, madame; est-ce que les
+choses que je vous dis là ne vous rappellent rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité, répondit Mme de Villefort; et cependant il me semble,
+monsieur, que si je vous avais rencontré quelque part, votre souvenir
+serait resté présent à ma mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte nous a vus peut-être en Italie, dit timidement
+Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, en Italie... c'est possible, dit Monte-Cristo. Vous avez
+voyagé en Italie, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Madame et moi, nous y allâmes il y a deux ans. Les médecins
+craignaient pour ma poitrine et m'avaient recommandé l'air de Naples.
+Nous passâmes par Bologne, par Pérouse et par Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, mademoiselle, s'écria Monte-Cristo, comme si cette
+simple indication suffisait à fixer tous ses souvenirs. C'est à Pérouse,
+le jour de la Fête-Dieu, dans le jardin de l'hôtellerie de la Poste, où
+le hasard nous a réunis, vous, mademoiselle, votre fils et moi, que je
+me rappelle avoir eu l'honneur de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rappelle parfaitement Pérouse, monsieur, et l'hôtellerie de la
+Poste, et la fête dont vous me parlez, dit Mme de Villefort; mais j'ai
+beau interroger mes souvenirs; et, j'ai honte de mon peu de mémoire, je
+ne me souviens pas d'avoir eu l'honneur de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange, ni moi non plus, dit Valentine en levant ses beaux yeux
+sur Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! moi, je m'en souviens, dit Édouard.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous aider, madame, reprit le comte. La journée avait été
+brûlante; vous attendiez des chevaux qui n'arrivaient pas à cause de la
+solennité. Mademoiselle s'éloigna dans les profondeurs du jardin, et
+votre fils disparut, courant après l'oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai attrapé, maman; tu sais, dit Édouard, je lui ai arraché trois
+plumes de la queue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, madame, vous demeurâtes sous le berceau de vigne; ne vous
+souvient-il plus, pendant que vous étiez assise sur un banc de pierre et
+pendant que, comme je vous l'ai dit, Mlle de Villefort et monsieur votre
+fils étaient absents, d'avoir causé assez longtemps avec quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Oui vraiment, oui, dit la jeune femme en rougissant, je m'en souviens,
+avec un homme enveloppé d'un long manteau de laine... avec un médecin,
+je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, madame; cet homme, c'était moi; depuis quinze jours
+j'habitais dans cette hôtellerie j'avais guéri mon valet de chambre de
+la fièvre et mon hôte de la jaunisse, de sorte que l'on me regardait
+comme un grand docteur. Nous causâmes longtemps, madame, de choses
+différentes, du Pérugin, de Rapha&euml;l, des mœurs, des costumes, de cette
+fameuse aqua-tofana, dont quelques personnes, vous avait-on dit, je
+crois, conservaient encore le secret à Pérouse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, dit vivement Mme de Villefort avec une certaine
+inquiétude, je me rappelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais plus ce que vous me dîtes en détail, madame, reprit le
+comte avec une parfaite tranquillité, mais je me souviens parfaitement
+que, partageant à mon sujet l'erreur générale, vous me consultâtes sur
+la santé de Mlle de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant, monsieur, vous étiez bien réellement médecin, dit Mme
+de Villefort, puisque vous avez guéri des malades.</p>
+
+<p>&mdash;Molière ou Beaumarchais vous répondraient, madame, que c'est justement
+parce que je ne l'étais pas que j'ai, non point guéri mes malades, mais
+que mes malades ont guéri; moi, je me contenterai de vous dire que j'ai
+assez étudié à fond la chimie et les sciences naturelles, mais en
+amateur seulement... vous comprenez.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment six heures sonnèrent.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà six heures, dit Mme de Villefort, visiblement agitée;
+n'allez-vous pas voir, Valentine, si votre grand-père est prêt à
+dîner?&raquo;</p>
+
+<p>Valentine se leva, et, saluant le comte, elle sortit de la chambre sans
+prononcer un mot.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon Dieu, madame, serait-ce donc à cause de moi que vous congédiez
+Mlle de Villefort? dit le comte lorsque Valentine fut partie.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, reprit vivement la jeune femme, mais c'est
+l'heure à laquelle nous faisons faire à M. Noirtier le triste repas qui
+soutient sa triste existence. Vous savez, monsieur, dans quel état
+lamentable est le père de mon mari?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, M. de Villefort m'en a parlé; une paralysie, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui; il y a chez ce pauvre vieillard absence complète du
+mouvement, l'âme seule veille dans cette machine humaine, et encore pâle
+et tremblante, et comme une lampe prête à s'éteindre. Mais pardon,
+monsieur, de vous entretenir de nos infortunes domestiques, je vous ai
+interrompu au moment où vous me disiez que vous étiez un habile
+chimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne disais pas cela, madame, répondit le comte avec un sourire;
+bien au contraire, j'ai étudié la chimie parce que, décidé à vivre
+particulièrement en Orient, j'ai voulu suivre l'exemple du roi
+Mithridate.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mithridates, rex Ponticus</i>, dit l'étourdi en découpant des
+silhouettes dans un magnifique album, le même qui déjeunait tous les
+matins avec une tasse de poison à la crème.</p>
+
+<p>&mdash;Édouard! méchant enfant! s'écria Mme de Villefort en arrachant le
+livre mutilé des mains de son fils, vous êtes insupportable, vous nous
+étourdissez. Laissez-nous, et allez rejoindre votre sœur Valentine chez
+bon-papa Noirtier.</p>
+
+<p>&mdash;L'album... dit Édouard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, l'album?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: je veux l'album....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous découpé les dessins?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela m'amuse.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en! allez!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en irai pas si l'on ne me donne pas l'album, fit, en
+s'établissant dans un grand fauteuil, l'enfant, fidèle à son habitude de
+ne jamais céder.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, et laissez-nous tranquilles&raquo;, dit Mme de Villefort.</p>
+
+<p>Et elle donna l'album à Édouard, qui partit accompagné de sa mère.</p>
+
+<p>Le comte suivit des yeux Mme de Villefort.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons si elle fermera la porte derrière lui&raquo;, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Mme de Villefort ferma la porte avec le plus grand soin derrière
+l'enfant; le comte ne parut pas s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Puis, en jetant un dernier regard autour d'elle, la jeune femme revint
+s'asseoir sur sa causeuse.</p>
+
+<p>&laquo;Permettez-moi de vous faire observer, madame, dit le comte avec cette
+bonhomie que nous lui connaissons, que vous êtes bien sévère pour ce
+charmant espiègle.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, monsieur, répliqua Mme de Villefort avec un
+véritable aplomb de mère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est son Cornelius Nepos que récitait M. Édouard en parlant du roi
+Mithridate, dit le comte, et vous l'avez interrompu dans une citation
+qui prouve que son précepteur n'a point perdu son temps avec lui, et que
+votre fils est fort avancé pour son âge.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, monsieur le comte, répondit la mère flattée doucement,
+qu'il a une grande facilité et qu'il apprend tout ce qu'il veut. Il n'a
+qu'un défaut, c'est d'être très volontaire; mais, à propos de ce qu'il
+disait, est-ce que vous croyez, par exemple, monsieur le comte, que
+Mithridate usât de ces précautions et que ces précautions pussent être
+efficaces?</p>
+
+<p>&mdash;J'y crois si bien, madame, que, moi qui vous parle, j'en ai usé pour
+ne pas être empoisonné à Naples, à Palerme et à Smyrne, c'est-à-dire
+dans trois occasions où, sans cette précaution, j'aurais pu laisser ma
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et le moyen vous a réussi?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai; je me rappelle que vous m'avez déjà raconté quelque
+chose de pareil à Pérouse.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! fit le comte avec une surprise admirablement jouée; je ne me
+rappelle pas, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demandais si les poisons agissaient également et avec une
+semblable énergie sur les hommes du Nord et sur les hommes du Midi, et
+vous me répondîtes même que les tempéraments froids et lymphatiques des
+Septentrionaux ne présentaient pas la même aptitude que la riche et
+énergique nature des gens du Midi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Monte-Cristo; j'ai vu des Russes dévorer, sans être
+incommodés, des substances végétales qui eussent tué infailliblement un
+Napolitain ou un Arabe.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous le croyez, le résultat serait encore plus sûr chez nous
+qu'en Orient, et au milieu de nos brouillards et de nos pluies, un homme
+s'habituerait plus facilement que sous une chaude latitude à cette
+absorption progressive du poison? </p>
+
+<p>&mdash;Certainement; bien entendu, toutefois, qu'on ne sera prémuni que
+contre le poison auquel on se sera habitué.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends; et comment vous habitueriez-vous, vous, par
+exemple, ou plutôt comment vous êtes-vous habitué?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien facile. Supposez que vous sachiez d'avance de quel poison
+on doit user contre vous.... Supposez que ce poison soit de la...
+brucine, exemple....</p>
+
+<p>&mdash;La brucine se tire de la fausse angusture, je crois, dit Mme de
+Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, madame, répondit Monte-Cristo; mais je crois qu'il ne me
+reste pas grand-chose à vous apprendre; recevez mes compliments: de
+pareilles connaissances sont rares chez les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je l'avoue, dit Mme de Villefort, j'ai la plus violente passion
+pour les sciences occultes qui parlent à l'imagination comme une poésie,
+et se résolvent en chiffres comme une équation algébrique; mais
+continuez, je vous prie: ce que vous me dites m'intéresse au plus haut
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Monte-Cristo, supposez que ce poison soit de la
+brucine, par exemple, et que vous en preniez un milligramme le premier
+jour, deux milligrammes le second, eh bien, au bout de dix jours vous
+aurez un centigramme; au bout de vingt jours, en augmentant d'un autre
+milligramme, vous aurez trois centigrammes, c'est-à-dire une dose que
+vous supporterez sans inconvénient, et qui serait déjà fort dangereuse
+pour une autre personne qui n'aurait pas pris les mêmes précautions que
+vous; enfin, au bout d'un mois, en buvant de l'eau dans la même carafe,
+vous tuerez la personne qui aura bu cette eau en même temps que vous,
+sans vous apercevoir autrement que par un simple malaise qu'il y ait eu
+une substance vénéneuse quelconque mêlée à cette eau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas d'autre contrepoison?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais souvent lu et relu cette histoire de Mithridate, dit Mme de
+Villefort pensive, et je l'avais prise pour une fable. </p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; contre l'habitude de l'histoire, c'est une vérité. Mais
+ce que vous me dites là, madame, ce que vous me demandez n'est point le
+résultat d'une question capricieuse, puisqu'il y a deux ans déjà vous
+m'avez fait des questions pareilles, et que vous me dites que depuis
+longtemps cette histoire de Mithridate vous préoccupait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur, les deux études favorites de ma jeunesse ont été
+la botanique et la minéralogie, et puis, quand j'ai su plus tard que
+l'emploi des simples expliquait souvent toute l'histoire des peuples et
+toute la vie des individus d'Orient, comme les fleurs expliquent toute
+leur pensée amoureuse, j'ai regretté de n'être pas homme pour devenir un
+Flamel, un Fontana ou un Cabanis. </p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus, madame, reprit Monte-Cristo, que les Orientaux ne se
+bornent point, comme Mithridate, à se faire des poisons une cuirasse,
+ils s'en font aussi un poignard; la science devient entre leurs mains
+non seulement une arme défensive, mais encore fort souvent offensive;
+l'une sert contre leurs souffrances physiques, l'autre contre leurs
+ennemis; avec l'opium, avec la belladone, avec la fausse angusture, le
+bois de couleuvre, le laurier-cerise, ils endorment ceux qui voudraient
+les réveiller. Il n'est pas une de ces femmes, égyptienne, turque ou
+grecque, qu'ici vous appelez de bonnes femmes, qui ne sache en fait de
+chimie de quoi stupéfier un médecin, et en fait de psychologie de quoi
+épouvanter un confesseur.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Mme de Villefort, dont les yeux brillaient d'un feu
+étrange à cette conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! oui, madame, continua Monte-Cristo, les drames secrets
+de l'Orient se nouent et se dénouent ainsi, depuis la plante qui fait
+aimer jusqu'à la plante qui fait mourir; depuis le breuvage qui ouvre le
+ciel jusqu'à celui qui vous plonge un homme dans l'enfer. Il y a autant
+de nuances de tous genres qu'il y a de caprices et de bizarreries dans
+la nature humaine, physique et morale; et je dirai plus, l'art de ces
+chimistes sait accommoder admirablement le remède et le mal à ses
+besoins d'amour ou à ses désirs de vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, reprit la jeune femme, ces sociétés orientales au
+milieu desquelles vous avez passé une partie de votre existence sont
+donc fantastiques comme les contes qui nous viennent de leur beau pays?
+un homme y peut donc être supprimé impunément? c'est donc en réalité la
+Bagdad ou la Bassora de M. Galland? Les sultans et les vizirs qui
+régissent ces sociétés, et qui constituent ce qu'on appelle en France le
+gouvernement, sont donc sérieusement des Haroun-al-Raschid et des
+Giaffar qui non seulement pardonnent à un empoisonneur, mais encore le
+font premier ministre si le crime a été ingénieux, et qui, dans ce cas,
+en font graver l'histoire en lettres d'or pour se divertir aux heures de
+leur ennui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, le fantastique n'existe plus même en Orient: il y a
+là-bas aussi, déguisés sous d'autres noms et cachés sous d'autres
+costumes, des commissaires de police, des juges d'instruction, des
+procureurs du roi et des experts. On y pend, on y décapite et l'on y
+empale très agréablement les criminels; mais ceux-ci en fraudeurs
+adroits, ont su dépister la justice humaine et assurer le succès de
+leurs entreprises par des combinaisons habiles. Chez nous, un niais
+possédé du démon de la haine ou de la cupidité, qui a un ennemi à
+détruire ou un grand-parent à annihiler, s'en va chez un épicier, lui
+donne un faux nom qui le fait découvrir bien mieux que son nom
+véritable, et achète, sous prétexte que les rats l'empêchent de dormir,
+cinq à six grammes d'arsenic; s'il est très adroit, il va chez cinq ou
+six épiciers, et n'en est que cinq ou six fois mieux reconnu; puis,
+quand il possède son spécifique, il administre à son ennemi, à son
+grand-parent, une dose d'arsenic qui ferait crever un mammouth ou un
+mastodonte, et qui, sans rime ni raison, fait pousser à la victime des
+hurlements qui mettent tout le quartier en émoi. Alors arrive une nuée
+d'agents de police et de gendarmes, on envoie chercher un médecin qui
+ouvre le mort et récolte dans son estomac et dans ses entrailles
+l'arsenic à la cuiller. Le lendemain, cent journaux racontent le fait
+avec le nom de la victime et du meurtrier. Dès le soir même, l'épicier
+ou les épiciers vient ou viennent dire: &laquo;C'est moi qui ai vendu
+l'arsenic à monsieur.&raquo; Et plutôt que de ne pas reconnaître l'acquéreur,
+ils en reconnaîtront vingt; alors le niais criminel est pris,
+emprisonné, interrogé, confronté, confondu, condamné et guillotiné; ou
+si c'est une femme de quelque valeur, on l'enferme pour la vie. Voilà
+comme vos Septentrionaux entendent la chimie, madame. Desrues cependant
+était plus fort que cela, je dois l'avouer.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous! monsieur, dit en riant la jeune femme, on fait ce
+qu'on peut. Tout le monde n'a pas le secret des Médicis ou des Borgia.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le comte en haussant les épaules, voulez-vous que je
+vous dise ce qui cause toutes ces inepties? C'est que sur vos théâtres,
+à ce dont j'ai pu juger du moins en lisant les pièces qu'on y joue, on
+voit toujours des gens avaler le contenu d'une fiole ou mordre le chaton
+d'une bague et tomber raides morts: cinq minutes après, le rideau
+baisse; les spectateurs sont dispersés. On ignore les suites du meurtre;
+on ne voit jamais ni le commissaire de police avec son écharpe, ni le
+caporal avec ses quatre hommes, et cela autorise beaucoup de pauvres
+cerveaux à croire que les choses se passent ainsi. Mais sortez un peu de
+France, allez soit à Alep soit au Caire, soit seulement à Naples et à
+Rome, et vous verrez passer par la rue des gens droits, frais et roses
+dont le Diable boiteux, s'il vous effleurait de son manteau, pourrait
+vous dire: &laquo;Ce monsieur est empoisonné depuis trois semaines, et il sera
+tout à fait mort dans un mois.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, dit Mme de Villefort, ils ont donc retrouvé le secret de
+cette fameuse aqua-tofana que l'on me disait perdu à Pérouse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, mon Dieu! madame, est-ce que quelque chose se perd chez les
+hommes! Les arts se déplacent et font le tour du monde; les choses
+changent de nom, voilà tout, et le vulgaire s'y trompe; mais c'est
+toujours le même résultat, le poison porte particulièrement sur tel ou
+tel organe; l'un sur l'estomac, l'autre sur le cerveau, l'autre sur les
+intestins. Eh bien, le poison détermine une toux, cette toux une
+fluxion de poitrine ou telle autre maladie cataloguée au livre de la
+science, ce qui ne l'empêche pas d'être parfaitement mortelle, et qui,
+ne le fût-elle pas, le deviendrait grâce aux remèdes que lui
+administrent les na&iuml;fs médecins, en général fort mauvais chimistes, et
+qui tourneront pour ou contre la maladie, comme il vous plaira, et voilà
+un homme tué avec art et dans toutes les règles, sur lequel la justice
+n'a rien à apprendre, comme disait un horrible chimiste de mes amis,
+l'excellent abbé Ademonte de Taormine, en Sicile, lequel avait fort
+étudié ces phénomènes nationaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est effrayant, mais c'est admirable, dit la jeune femme immobile
+d'attention; je croyais, je l'avoue, toutes ces histoires des inventions
+du Moyen Âge?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, mais qui se sont encore perfectionnées de nos jours.
+À quoi donc voulez-vous que servent le temps, les encouragements, les
+médailles, les croix, les prix Montyon, si ce n'est pour mener la
+société vers sa plus grande perfection? Or, l'homme ne sera parfait que
+lorsqu'il saura créer et détruire comme Dieu, il sait déjà détruire,
+c'est la moitié du chemin de fait.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, reprit Mme de Villefort revenant invariablement à son but,
+que les poisons des Borgia, des Médicis, des René, des Ruggieri, et plus
+tard probablement du baron de Trenk, dont ont tant abusé le drame
+moderne et le roman....</p>
+
+<p>&mdash;Étaient des objets d'art, madame, pas autre chose, répondit le comte.
+Croyez-vous que le vrai savant s'adresse banalement à l'individu même?
+Non pas. La science aime les ricochets, les tours de force, la
+fantaisie, si l'on peut dire cela. Ainsi, par exemple cet excellent abbé
+Adelmonte, dont je vous parlais tout à l'heure, avait fait, sous ce
+rapport, des expériences étonnantes.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous en citerai une seule. Il avait un fort beau jardin plein
+de légumes, de fleurs et de fruits; parmi ces légumes, il choisissait le
+plus honnête de tous, un chou, par exemple. Pendant trois jours il
+arrosait ce chou avec une dissolution d'arsenic; le troisième jour, le
+chou tombait malade et jaunissait, c'était le moment de le couper; pour
+tous il paraissait mûr et conservait son apparence honnête: pour l'abbé
+Adelmonte seul il était empoisonné. Alors, il apportait le chou chez
+lui, prenait un lapin&mdash;l'abbé Adelmonte avait une collection de lapins,
+de chats et de cochons d'Inde qui ne le cédait en rien à sa collection
+de légumes, de fleurs et de fruits&mdash;l'abbé Adelmonte prenait donc un
+lapin et lui faisait manger une feuille de chou, le lapin mourait. Quel
+est le juge d'instruction qui oserait trouver à redire à cela, et quel
+est le procureur du roi qui s'est jamais avisé de dresser contre M.
+Magendie ou M. Flourens un réquisitoire à propos des lapins, des cochons
+d'Inde et des chats qu'ils ont tués? Aucun. Voilà donc le lapin mort
+sans que la justice s'en inquiète. Ce lapin mort, l'abbé Adelmonte le
+fait vider par sa cuisinière et jette les intestins sur un fumier. Sur
+ce fumier, il y a une poule, elle becquette ces intestins, tombe malade
+à son tour et meurt le lendemain. Au moment où elle se débat dans les
+convulsions de l'agonie, un vautour passe (il y a beaucoup de vautours
+dans le pays d'Adelmonte), celui-là fond sur le cadavre, l'emporte sur
+un rocher et en dîne. Trois jours après, le pauvre vautour, qui, depuis
+ce repas, s'est trouvé constamment indisposé, se sent pris d'un
+étourdissement au plus haut de la nue; il roule dans le vide et vient
+tomber lourdement dans votre vivier; le brochet, l'anguille et la murène
+mangent goulûment, vous savez cela, ils mordent le vautour.... Eh bien,
+supposez que le lendemain l'on serve sur votre table cette anguille, ce
+brochet ou cette murène, empoisonnés à la quatrième génération, votre
+convive, lui, sera empoisonné à la cinquième et mourra au bout de huit
+ou dix jours de douleurs d'entrailles, de maux de cœur, d'abcès au
+pylore. On fera l'autopsie, et les médecins diront: &laquo;Le sujet est mort
+d'une tumeur au foie ou d'une fièvre typho&iuml;de.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Mme de Villefort, toutes ces circonstances, que vous
+enchaînez les unes aux autres peuvent être rompues par le moindre
+accident; le vautour peut ne pas passer à temps ou tomber à cent pas du
+vivier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà justement où est l'art: pour être un grand chimiste en
+Orient, il faut diriger le hasard; on y arrive.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort était rêveuse et écoutait.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit-elle, l'arsenic est indélébile; de quelque façon qu'on
+l'absorbe, il se retrouvera dans le corps de l'homme, du moment où il
+sera entré en quantité suffisante pour donner la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! s'écria Monte-Cristo, bien! voilà justement ce que je dis à ce
+bon Adelmonte.</p>
+
+<p>&laquo;Il réfléchit, sourit, et me répondit par un proverbe sicilien, qui est
+aussi, je crois, un proverbe français: &laquo;Mon enfant, le monde n'a pas été
+fait en un jour, mais en sept; revenez dimanche.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le dimanche suivant, je revins; au lieu d'avoir arrosé son chou avec de
+l'arsenic, il l'avait arrosé avec une dissolution de sel à bas de
+strychnine, <i>strychnos colubrina</i>, comme disent les savants. Cette fois
+le chou n'avait pas l'air malade le moins du monde; aussi le lapin ne
+s'en défia-t-il point, aussi cinq minutes après le lapin était-il mort;
+la poule mangea le lapin, et le lendemain elle était trépassée. Alors
+nous fîmes les vautours, nous emportâmes la poule et nous l'ouvrîmes.
+Cette fois tous les symptômes particuliers avaient disparu, et il ne
+restait que les symptômes généraux. Aucune indication particulière dans
+aucun organe; exaspération du système nerveux, voilà tout, et trace de
+congestion cérébrale, pas davantage; la poule n'avait pas été
+empoisonnée, elle était morte d'apoplexie. C'est un cas rare chez les
+poules, je le sais bien, mais fort commun chez les hommes.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort paraissait de plus en plus rêveuse.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien heureux, dit-elle, que de pareilles substances ne puissent
+être préparées que par des chimistes, car, en vérité, la moitié du monde
+empoisonnerait l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Par des chimistes ou des personnes qui s'occupent de chimie, répondit
+négligemment Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dit Mme de Villefort s'arrachant elle-même et avec effort à
+ses pensées, si savamment préparé qu'il soit, le crime est toujours le
+crime: et s'il échappe à l'investigation humaine, il n'échappe pas au
+regard de Dieu. Les Orientaux sont plus forts que nous sur les cas de
+conscience, et ont prudemment supprimé l'enfer; voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, ceci est un scrupule qui doit naturellement naître dans
+une âme honnête comme la vôtre, mais qui en serait bientôt déraciné par
+le raisonnement. Le mauvais côté de la pensée humaine sera toujours
+résumé par ce paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, vous savez: &laquo;Le
+mandarin qu'on tue à cinq mille lieues en levant le bout du doigt.&raquo; La
+vie de l'homme se passe à faire de ces choses-là, et son intelligence
+s'épuise à les rêver. Vous trouvez fort peu de gens qui s'en aillent
+brutalement planter un couteau dans le cœur de leur semblable ou qui
+administrent, pour le faire disparaître de la surface du globe, cette
+quantité d'arsenic que nous disions tout à l'heure. C'est là réellement
+une excentricité ou une bêtise. Pour en arriver là, il faut que le sang
+se chauffe à trente-six degrés, que le pouls batte à quatre-vingt-dix
+pulsations, et que l'âme sorte de ses limites ordinaires; mais si,
+passant, comme cela se pratique en philologie, du mot au synonyme
+mitigé, vous faites une simple élimination; au lieu de commettre un
+ignoble assassinat, si vous écartez purement et simplement de votre
+chemin celui qui vous gêne, et cela sans choc, sans violence, sans
+l'appareil de ces souffrances, qui, devenant un supplice, font de la
+victime un martyr, et de celui qui agit un carnifex dans toute la force
+du mot; s'il n'y a ni sang, ni hurlements, ni contorsions, ni surtout
+cette horrible et compromettante instantanéité de l'accomplissement,
+alors vous échappez au coup de la loi humaine qui vous dit: &laquo;Ne trouble
+pas la société!&raquo; Voilà comment procèdent et réussissent les gens
+d'Orient, personnages graves et flegmatiques, qui s'inquiètent peu des
+questions de temps dans les conjonctures d'une certaine importance.</p>
+
+<p>&mdash;Il reste la conscience, dit Mme de Villefort d'une voix émue et avec
+un soupir étouffé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Monte-Cristo, oui, heureusement, il reste la conscience, sans
+quoi l'on serait fort malheureux. Après toute action un peu vigoureuse,
+c'est la conscience qui nous sauve car elle nous fournit mille bonnes
+excuses dont seuls nous sommes juges; et ces raisons, si excellentes
+qu'elles soient pour nous conserver le sommeil, seraient peut-être
+médiocres devant un tribunal pour nous conserver la vie. Ainsi Richard
+III, par exemple, a dû être merveilleusement servi par la conscience
+après la suppression des deux enfants d'Édouard IV, en effet, il pouvait
+se dire: &laquo;Ces deux enfants d'un roi cruel et persécuteur, et qui
+avaient hérité les vices de leur père, que moi seul ai su reconnaître
+dans leurs inclinations juvéniles; ces deux enfants me gênaient pour
+faire la félicité du peuple anglais, dont ils eussent infailliblement
+fait le malheur.&raquo; Ainsi fut servie par sa conscience Lady Macbeth, qui
+voulait, quoi qu'en ait dit Shakespeare, donner un trône, non à son
+mari, mais à son fils. Ah! l'amour maternel est une si grande vertu, un
+si puissant mobile, qu'il fait excuser bien des choses; aussi, après la
+mort de Duncan, Lady Macbeth eut-elle été fort malheureuse sans sa
+conscience.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Villefort absorbait avec avidité ces effrayantes maximes et ces
+horribles paradoxes débités par le comte avec cette na&iuml;ve ironie qui lui
+était particulière.</p>
+
+<p>Puis après un instant de silence:</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous, dit-elle, monsieur le comte, que vous êtes un terrible
+argumentateur, et que vous voyez le monde sous un jour quelque peu
+livide! Est-ce donc en regardant l'humanité à travers les alambics et
+les cornues que vous l'avez jugée telle? Car vous aviez raison, vous
+êtes un grand chimiste, et cet élixir que vous avez fait prendre à mon
+fils, et qui l'a si rapidement rappelé à la vie....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous y fiez pas, madame, dit Monte-Cristo, une goutte de cet
+élixir a suffi pour rappeler à la vie cet enfant qui se mourait, mais
+trois gouttes eussent poussé le sang à ses poumons de manière à lui
+donner des battements de cœur; six lui eussent coupé la respiration, et
+causé une syncope beaucoup plus grave que celle dans laquelle il se
+trouvait; dix enfin l'eussent foudroyé. Vous savez, madame, comme je
+l'ai écarté vivement de ces flacons auxquels il avait l'imprudence de
+toucher?</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un poison terrible?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, non! D'abord, admettons ceci, que le mot poison n'existe
+pas, puisqu'on se sert en médecine des poisons les plus violents, qui
+deviennent, par la façon dont ils sont administrés, des remèdes
+salutaires.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'était-ce donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;C'était une savante préparation de mon ami, cet excellent abbé
+Adelmonte, et dont il m'a appris à me servir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Mme de Villefort, ce doit être un excellent antispasmodique.</p>
+
+<p>&mdash;Souverain, madame, vous l'avez vu, répondit le comte, et j'en fais un
+usage fréquent, avec toute la prudence possible, bien entendu,
+ajouta-t-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, répliqua sur le même ton Mme de Villefort. Quant à moi,
+si nerveuse et si prompte à m'évanouir, j'aurais besoin d'un docteur
+Adelmonte pour m'inventer des moyens de respirer librement et me
+tranquilliser sur la crainte que j'éprouve de mourir un beau jour
+suffoquée. En attendant, comme la chose est difficile à trouver en
+France, et que votre abbé n'est probablement pas disposé à faire pour
+moi le voyage de Paris, je m'en tiens aux antispasmodiques de M.
+Planche, et la menthe et les gouttes d'Hoffmann jouent chez moi un grand
+rôle. Tenez, voici des pastilles que je me fais faire exprès; elles sont
+à double dose.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo ouvrit la boîte d'écaille que lui présentait la jeune
+femme, et respira l'odeur des pastilles en amateur digne d'apprécier
+cette préparation.</p>
+
+<p>&laquo;Elles sont exquises, dit-il, mais soumises à la nécessité de la
+déglutition, fonction qui souvent est impossible à accomplir de la part
+de la personne évanouie. J'aime mieux mon spécifique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, bien certainement, moi aussi, je le préférerais d'après les
+effets que j'en ai vus surtout; mais c'est un secret sans doute, et je
+ne suis pas assez indiscrète pour vous le demander.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, madame, dit Monte-Cristo en se levant, je suis assez galant
+pour vous l'offrir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement rappelez-vous une chose: c'est qu'à petite dose c'est un
+remède, à forte dose c'est un poison. Une goutte rend la vie, comme vous
+l'avez vu; cinq ou six tueraient infailliblement, et d'une façon
+d'autant plus terrible, qu'étendues dans un verre de vin, elles n'en
+changeraient aucunement le goût. Mais je m'arrête, madame, j'aurais
+presque l'air de vous conseiller.&raquo;</p>
+
+<p>Six heures et demie venaient de sonner, on annonça une amie de Mme de
+Villefort, qui venait dîner avec elle.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'avais l'honneur de vous voir pour la troisième ou quatrième fois,
+monsieur le comte, au lieu de vous voir pour la seconde, dit Mme de
+Villefort; si j'avais l'honneur d'être votre amie, au lieu d'avoir tout
+bonnement le bonheur d'être votre obligée, j'insisterais pour vous
+retenir à dîner, et je ne me laisserais pas battre par un premier refus.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, madame, répondit Monte-Cristo, j'ai moi-même un
+engagement auquel je ne puis manquer. J'ai promis de conduire au
+spectacle une princesse grecque de mes amies, qui n'a pas encore vu le
+Grand Opéra, et qui compte sur moi pour l'y mener.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur, mais n'oubliez pas ma recette.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, madame! il faudrait pour cela oublier l'heure de
+conversation que je viens de passer près de vous: ce qui est tout à fait
+impossible.</p>
+
+<p>Monte-Cristo salua et sortit.</p>
+
+<p>Mme de Villefort demeura rêveuse.</p>
+
+<p>&laquo;Voilà un homme étrange, dit-elle, et qui m'a tout l'air de s'appeler,
+de son nom de baptême, Adelmonte.&raquo;</p>
+
+<p>Quant à Monte-Cristo, le résultat avait dépassé son attente.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit-il en s'en allant, voilà une bonne terre, je suis convaincu
+que le grain qu'on y laisse tomber n'y avorte pas.&raquo;</p>
+
+<p>Et le lendemain, fidèle à sa promesse, il envoya la recette demandée.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LIII" id="LIII"></a><a href="#table">LIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Robert le diable.</a></h3>
+
+<p>La raison de l'Opéra était d'autant meilleure à donner qu'il y avait ce
+soir-là solennité à l'Académie royale de musique. Levasseur, après une
+longue indisposition, rentrait par le rôle de Bertram, et, comme
+toujours, l'œuvre du maestro à la mode avait attiré la plus brillante
+société de Paris.</p>
+
+<p>Morcerf, comme la plupart des jeunes gens riches, avait sa stalle
+d'orchestre, plus dix loges de personnes de sa connaissance auxquelles
+il pouvait aller demander une place sans compter celle à laquelle il
+avait droit dans la loge des lions.</p>
+
+<p>Château-Renaud avait la stalle voisine de la sienne.</p>
+
+<p>Beauchamp, en sa qualité de journaliste, était roi de la salle et avait
+sa place partout.</p>
+
+<p>Ce soir-là, Lucien Debray avait la disposition de la loge du ministre,
+et il l'avait offerte au comte de Morcerf, lequel, sur le refus de
+Mercédès, l'avait envoyée à Danglars, en lui faisant dire qu'il irait
+probablement faire dans la soirée une visite à la baronne et à sa fille,
+si ces dames voulaient bien accepter la loge qu'il leur proposait. Ces
+dames n'avaient eu garde de refuser. Nul n'est friand de loges qui ne
+coûtent rien comme un millionnaire.</p>
+
+<p>Quant à Danglars, il avait déclaré que ses principes politiques et sa
+qualité de député de l'opposition ne lui permettaient pas d'aller dans
+la loge du ministre. En conséquence, la baronne avait écrit à Lucien de
+la venir prendre, attendu qu'elle ne pouvait pas aller à l'Opéra seule
+avec Eugénie.</p>
+
+<p>En effet, si les deux femmes y eussent été seules, on eût, certes,
+trouvé cela fort mauvais; tandis que Mlle Danglars allant à l'Opéra avec
+sa mère et l'amant de sa mère il n'y avait rien à dire: il faut bien
+prendre le monde comme il est fait.</p>
+
+<p>La toile se leva, comme d'habitude, sur une salle à peu près vide. C'est
+encore une habitude de notre fashion parisienne, d'arriver au spectacle
+quand le spectacle est commencé: il en résulte que le premier acte se
+passe, de la part des spectateurs arrivés, non pas à regarder ou à
+écouter la pièce, mais à regarder entrer les spectateurs qui arrivent,
+et à ne rien entendre que le bruit des portes et celui des
+conversations.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! dit tout à coup Albert en voyant s'ouvrir une loge de côté de
+premier rang, tiens! la comtesse G...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que la comtesse G...? demanda Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par exemple, baron, voici une question que je ne vous pardonne
+pas; vous demandez ce que c'est que la comtesse G...?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, dit Château-Renaud, n'est-ce pas cette charmante
+Vénitienne?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment la comtesse G... aperçut Albert et échangea avec lui un
+salut accompagné d'un sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Vous la connaissez? dit Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Albert; je lui ai été présenté à Rome par Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Voudrez-vous me rendre à Paris le même service que Franz vous a rendu
+à Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers. </p>
+
+<p>&mdash;Chut!&raquo; cria le public.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens continuèrent leur conversation, sans paraître
+s'inquiéter le moins du monde du désir que paraissait éprouver le
+parterre d'entendre la musique.</p>
+
+<p>&laquo;Elle était aux courses du Champ-de-Mars, dit Château-Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! au fait, il y avait courses. Étiez-vous engagé?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour une misère, pour cinquante louis.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a gagné?</p>
+
+<p>&mdash;Nautilus; je pariais pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y avait trois courses?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Il y avait le prix du Jockey-Club, une coupe d'or. Il s'est même
+passé une chose assez bizarre.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Chut donc! cria le public.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? répéta Albert.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un cheval et un jockey complètement inconnus qui ont gagné cette
+course.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui, personne n'avait fait attention à un cheval inscrit
+sous le nom de <i>Vampa</i> et à un jockey inscrit sous le nom de <i>Job</i>,
+quand on a vu s'avancer tout à coup un admirable alezan et un jockey
+gros comme le poing; on a été obligé de lui fourrer vingt livres de
+plomb dans ses poches, ce qui ne l'a pas empêché d'arriver au but trois
+longueurs de cheval avant <i>Ariel et Barbaro</i>, qui couraient avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on n'a pas su à qui appartenaient le cheval et le jockey?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites que ce cheval était inscrit sous le nom de....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Vampa</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Albert, je suis plus avancé que vous, je sais à qui il
+appartenait, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Silence donc!&raquo; cria pour la troisième fois le parterre.</p>
+
+<p>Cette fois la levée de boucliers était si grande, que les deux jeunes
+gens s'aperçurent enfin que c'était à eux que le public s'adressait. Ils
+se retournèrent un instant, cherchant dans cette foule un homme qui prit
+la responsabilité de ce qu'ils regardaient comme une impertinence; mais
+personne ne réitéra l'invitation, et ils se retournèrent vers la scène.
+En ce moment la loge du ministre s'ouvrait, et Mme Danglars, sa fille et
+Lucien Debray prenaient leurs places.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! dit Château-Renaud, voilà des personnes de votre connaissance,
+vicomte. Que diable regardez-vous donc à droite? On vous cherche.&raquo;</p>
+
+<p>Albert se retourna et ses yeux rencontrèrent effectivement ceux de la
+baronne Danglars, qui lui fit avec son éventail un petit salut. Quant à
+Mlle Eugénie, ce fut à peine si ses grands yeux noirs daignèrent
+s'abaisser jusqu'à l'orchestre.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, mon cher, dit Château-Renaud, je ne comprends point, à part
+la mésalliance, et je ne crois point que ce soit cela qui vous préoccupe
+beaucoup; je ne comprends pas, dis-je, à part la mésalliance, ce que
+vous pouvez avoir contre Mlle Danglars; c'est en vérité une fort belle
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Fort belle, certainement, dit Albert; mais je vous avoue qu'en fait de
+beauté j'aimerais mieux quelque chose de plus doux, de plus suave, de
+plus féminin, enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien les jeunes gens, dit Château-Renaud qui, en sa qualité
+d'homme de trente ans, prenait avec Morcerf des airs paternels; ils ne
+sont jamais satisfaits. Comment, mon cher! on vous trouve une fiancée
+bâtie sur le modèle de la Diane chasseresse et vous n'êtes pas content!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, justement, j'aurais mieux aimé quelque chose dans le genre de
+la Vénus de Milo ou de Capoue. Cette Diane chasseresse, toujours au
+milieu de ses nymphes, m'épouvante un peu, j'ai peur qu'elle ne me
+traite en Actéon.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, un coup d'œil jeté sur la jeune fille pouvait presque
+expliquer le sentiment que venait d'avouer Morcerf. Mlle Danglars était
+belle, mais, comme l'avait dit Albert, d'une beauté un peu arrêtée: ses
+cheveux étaient d'un beau noir, mais dans leurs ondes naturelles on
+remarquait une certaine rébellion à la main qui voulait leur imposer sa
+volonté; ses yeux, noirs comme ses cheveux, encadrés sous de magnifiques
+sourcils qui n'avaient qu'un défaut, celui de se froncer quelquefois,
+étaient surtout remarquables par une expression de fermeté qu'on était
+étonné de trouver dans le regard d'une femme; son nez avait les
+proportions exactes qu'un statuaire eût données à celui de Junon: sa
+bouche seule était trop grande, mais garnie de belles dents que
+faisaient ressortir encore des lèvres dont le carmin trop vif tranchait
+avec la pâleur de son teint; enfin un signe noir placé au coin de la
+bouche, et plus large que ne le sont d'ordinaire ces sortes de caprices
+de la nature, achevait de donner à cette physionomie ce caractère décidé
+qui effrayait quelque peu Morcerf.</p>
+
+<p>D'ailleurs, tout le reste de la personne d'Eugénie s'alliait avec cette
+tête que nous venons d'essayer de décrire. C'était, comme l'avait dit
+Château-Renaud, la Diane chasseresse, mais avec quelque chose encore de
+plus ferme et de plus musculeux dans sa beauté.</p>
+
+<p>Quant à l'éducation, qu'elle avait reçue, s'il y avait un reproche à lui
+faire, c'est que, comme certains points de sa physionomie, elle semblait
+un peu appartenir à un autre sexe. En effet, elle parlait deux ou trois
+langues, dessinait facilement, faisait des vers et composait de la
+musique; elle était surtout passionnée pour ce dernier art, qu'elle
+étudiait avec une de ses amies de pension, jeune personne sans fortune,
+mais ayant toutes les dispositions possibles pour devenir, à ce que l'on
+assurait, une excellente cantatrice. Un grand compositeur portait,
+disait-on, à cette dernière, un intérêt presque paternel, et la faisait
+travailler avec l'espoir qu'elle trouverait un jour une fortune dans sa
+voix.</p>
+
+<p>Cette possibilité que Mlle Louise d'Armilly, c'était le nom de la jeune
+virtuose, entrât un jour au théâtre faisait que Mlle Danglars, quoique
+la recevant chez elle, ne se montrait point en public en sa compagnie.
+Du reste, sans avoir dans la maison du banquier la position indépendante
+d'une amie, Louise avait une position supérieure à celle des
+institutrices ordinaires.</p>
+
+<p>Quelques secondes après l'entrée de Mme Danglars dans sa loge, la toile
+avait baissé et, grâce à cette faculté, laissée par la longueur des
+entractes, de se promener au foyer ou de faire des visites pendant une
+demi-heure, l'orchestre s'était à peu près dégarni.</p>
+
+<p>Morcerf et Château-Renaud étaient sortis des premiers. Un instant Mme
+Danglars avait pensé que cet empressement d'Albert avait pour but de lui
+venir présenter ses compliments, et elle s'était penchée à l'oreille de
+sa fille pour lui annoncer cette visite, mais celle-ci s'était
+contentée de secouer la tête en souriant; et en même temps, comme pour
+prouver combien la dénégation d'Eugénie était fondée, Morcerf apparut
+dans une loge de côté du premier rang. Cette loge était celle de la
+comtesse G...</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous voilà, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui tendant la
+main avec toute la cordialité d'une vieille connaissance; c'est bien
+aimable à vous de m'avoir reconnue, et surtout de m'avoir donné la
+préférence pour votre première visite.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, madame, répondit Albert, que si j'eusse su votre arrivée à
+Paris et connu votre adresse, je n'eusse point attendu si tard. Mais
+veuillez me permettre de vous présenter M. le baron de Château-Renaud,
+mon ami, un des rares gentilshommes qui restent encore en France, et par
+lequel je viens d'apprendre que vous étiez aux courses du
+Champ-de-Mars.&raquo;</p>
+
+<p>Château-Renaud salua.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! vous étiez aux courses, monsieur? dit vivement la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit vivement Mme G..., pouvez-vous me dire à qui
+appartenait le cheval qui a gagné le prix du Jockey-Club?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, dit Château-Renaud, et je faisais tout à l'heure la même
+question à Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse? demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi?</p>
+
+<p>&mdash;À connaître le maître du cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Infiniment. Imaginez-vous.... Mais sauriez-vous qui, par hasard,
+vicomte?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous alliez raconter une histoire: imaginez-vous, avez-vous
+dit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et ce joli petit
+jockey à casaque rose m'avaient, à la première vue, inspiré une si vive
+sympathie, que je faisais des vœux pour l'un et pour l'autre,
+exactement comme si j'avais engagé sur eux la moitié de ma fortune;
+aussi, lorsque je les vis arriver au but, devançant les autres coureurs
+de trois longueurs de cheval, je fus si joyeuse que je me mis à battre
+des mains comme une folle. Figurez-vous mon étonnement lorsque, en
+rentrant chez moi, je rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose!
+Je crus que le vainqueur de la course demeurait par hasard dans la même
+maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la première
+chose que je vis fut la coupe d'or qui formait le prix gagné par le
+cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait un petit papier
+sur lequel étaient écrits ces mots: &laquo;À la comtesse G..., Lord Ruthwen.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement cela, dit Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est justement cela; que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que c'est Lord Ruthwen en personne.</p>
+
+<p>&mdash;Quel Lord Ruthwen?</p>
+
+<p>&mdash;Le nôtre, le vampire, celui du théâtre Argentina.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! s'écria la comtesse; il est donc ici?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le voyez? vous le recevez? vous allez chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon ami intime, et M. de Château-Renaud lui-même a l'honneur de
+le connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut vous faire croire que c'est lui qui a gagné?</p>
+
+<p>&mdash;Son cheval inscrit sous le nom de <i>Vampa</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, après?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux bandit qui m'avait
+fait prisonnier?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et des mains duquel le comte m'a miraculeusement tiré?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelait <i>Vampa</i>. Vous voyez bien que c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi m'a-t-il envoyé cette coupe, à moi?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort parlé de
+vous, comme vous pouvez le croire; ensuite parce qu'il aura été enchanté
+de retrouver une compatriote, et heureux de l'intérêt que cette
+compatriote prenait à lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère bien que vous ne lui avez jamais raconté les folies que nous
+avons dites à son sujet!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en jurerais pas, et cette façon de vous offrir cette
+coupe sous le nom de Lord Ruthwen....</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est affreux, il va m'en vouloir mortellement.</p>
+
+<p>&mdash;Son procédé est-il celui d'un ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, il est à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle sensation a-t-il faite?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Albert, on en a parlé huit jours, puis sont arrivés le
+couronnement de la reine d'Angleterre et le vol des diamants de Mlle
+Mars, et l'on n'a plus parlé que de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Château-Renaud, on voit bien que le comte est votre ami,
+vous le traitez en conséquence. Ne croyez pas ce que vous dit Albert,
+madame la comtesse, il n'est au contraire question que du comte de
+Monte-Cristo à Paris. Il a d'abord débuté par envoyer à Mme Danglars des
+chevaux de trente mille francs; puis il a sauvé la vie à Mme de
+Villefort; puis il a gagné la course du Jockey-Club à ce qu'il paraît.
+Je maintiens au contraire, moi, quoi qu'en dise Morcerf, qu'on s'occupe
+encore du comte en ce moment, et qu'on ne s'occupera même plus que de
+lui dans un mois, s'il veut continuer de faire de l'excentricité, ce
+qui, au reste, paraît être sa manière de vivre ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit Morcerf; en attendant, qui donc a repris la loge
+de l'ambassadeur de Russie?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;L'entre-colonne du premier rang; elle me semble parfaitement remise à
+neuf.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Château-Renaud. Est-ce qu'il y avait quelqu'un pendant le
+premier acte?</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette loge?</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit la comtesse, je n'ai vu personne; ainsi, continua-t-elle,
+revenant à la première conversation, vous croyez que c'est votre comte
+de Monte-Cristo qui a gagné le prix?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui m'a envoyé cette coupe?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j'ai fort envie de
+la lui renvoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'en faites rien; il vous en enverrait une autre, taillée dans
+quelque saphir ou creusée dans quelque rubis. Ce sont ses manières
+d'agir; que voulez-vous, il faut le prendre comme il est.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment on entendit la sonnette qui annonçait que le deuxième acte
+allait commencer. Albert se leva pour regagner sa place.</p>
+
+<p>&laquo;Vous verrai-je? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai m'informer si je
+puis vous être bon à quelque chose à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de Rivoli, 22,
+je suis chez moi pour mes amis. Vous voilà prévenus.&raquo;</p>
+
+<p>Les jeunes gens saluèrent et sortirent.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les yeux
+fixés sur un seul point de la salle; leurs regards suivirent la
+direction générale, et s'arrêtèrent sur l'ancienne loge de l'ambassadeur
+de Russie. Un homme habillé de noir, de trente-cinq à quarante ans,
+venait d'y entrer avec une femme vêtue d'un costume oriental. La femme
+était de la plus grande beauté, et le costume d'une telle richesse que
+comme nous l'avons dit, tous les yeux s'étaient à l'instant tournés vers
+elle.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! dit Albert, c'est Monte-Cristo et sa Grecque.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, c'était le comte et Haydée.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, la jeune femme était l'objet de l'attention non
+seulement du parterre, mais de toute la salle; les femmes se penchaient
+hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des lustres cette
+cascade de diamants.</p>
+
+<p>Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui indique
+dans les masses assemblées un grand événement. Personne ne songea à
+crier silence. Cette femme si jeune, si belle, si éblouissante, était le
+plus curieux spectacle qu'on pût voir.</p>
+
+<p>Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement à Albert que la
+baronne désirait avoir sa visite dans l'entracte suivant.</p>
+
+<p>Morcerf était de trop bon goût pour se faire attendre quand on lui
+indiquait clairement qu'il était attendu. L'acte fini, il se hâta donc
+de monter dans l'avant-scène.</p>
+
+<p>Il salua les deux dames et tendit la main à Debray.</p>
+
+<p>La baronne l'accueillit avec un charmant sourire et Eugénie avec sa
+froideur habituelle.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme à bout, et qui vous
+appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui m'écrase de questions
+sur le comte, et qui veut que je sache d'où il est, d'où il vient, où il
+va; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi, et pour me tirer d'affaire,
+j'ai dit: &laquo;Demandez tout cela à Morcerf, il connaît son Monte-Cristo sur
+le bout du doigt&raquo;; alors on vous a fait signe.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu'on a un
+demi-million de fonds secrets à sa disposition on ne soit pas mieux
+instruit que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j'avais un
+demi-million à ma disposition, je l'emploierais à autre chose qu'à
+prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n'a d'autre mérite
+à mes yeux que d'être deux fois riche comme un nabab; mais j'ai passé la
+parole à mon ami Morcerf; arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Un nabab ne m'eût certainement pas envoyé une paire de chevaux de
+trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles, de cinq mille
+francs chacun.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les diamants, dit en riant Morcerf, c'est sa manie. Je crois que,
+pareil à Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et qu'il en sème
+sur son chemin comme le petit Poucet faisait de ses cailloux.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura trouvé quelque mine, dit Mme Danglars; vous savez qu'il a un
+crédit illimité sur la maison du baron?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le savais pas, répondit Albert, mais cela doit être.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il a annoncé à M. Danglars qu'il comptait rester un an à Paris
+et y dépenser six millions?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le schah de Perse qui voyage incognito.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugénie, avez-vous remarqué comme
+elle est belle?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire si bonne
+justice aux personnes de votre sexe.&raquo;</p>
+
+<p>Lucien approcha son lorgnon de son œil.</p>
+
+<p>&laquo;Charmante! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme, M. de Morcerf sait-il qui elle est?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit Albert, répondant à cette interpellation presque
+directe, je le sais à peu près, comme tout ce qui regarde le personnage
+mystérieux dont nous nous occupons. Cette femme est une Grecque.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se voit facilement à son costume, et vous ne m'apprenez là que ce
+que toute la salle sait déjà comme nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fâché, dit Morcerf, d'être un cicérone si ignorant, mais je
+dois avouer que là se bornent mes connaissances; je sais, en outre
+qu'elle est musicienne, car un jour que j'ai déjeuné chez le comte, j'ai
+entendu les sons d'une guzla qui ne pouvaient venir certainement que
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il reçoit donc, votre comte? demanda Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'une façon splendide, je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je pousse Danglars à lui offrir quelque dîner, quelque
+bal, afin qu'il nous les rende.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous irez chez lui? dit Debray en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? avec mon mari!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est garçon, ce mystérieux comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que non, dit en riant à son tour la baronne, en
+montrant la belle Grecque.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme est une esclave, à ce qu'il nous a dit lui-même, vous
+rappelez-vous, Morcerf? à votre déjeuner?</p>
+
+<p>&mdash;Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne qu'elle a bien plutôt l'air
+d'une princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Des <i>Mille et une Nuits</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Des <i>Mille et une Nuits</i>, je ne dis pas; mais qu'est-ce qui fait les
+princesses, mon cher? ce sont les diamants, et celle-ci en est couverte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle en a même trop, dit Eugénie; elle serait plus belle sans cela,
+car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de forme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se
+passionne?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime tout ce qui est beau, dit Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que dites-vous du comte alors? dit Debray, il me semble qu'il
+n'est pas mal non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte? dit Eugénie, comme si elle n'eût point encore pensé à le
+regarder, le comte, il est bien pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, dit Morcerf, c'est dans cette pâleur qu'est le secret que
+nous cherchons. La comtesse G... prétend, vous le savez, que c'est un
+vampire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc de retour, la comtesse G...? demanda la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette loge de côté, dit Eugénie, presque en face de nous, ma
+mère; cette femme, avec ces admirables cheveux blonds, c'est elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dit Mme Danglars; vous ne savez pas ce que vous devriez
+faire, Morcerf?</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez aller faire une visite à votre comte de Monte-Cristo et
+nous l'amener.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire? dit Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour que nous lui parlions; n'es-tu pas curieuse de le voir?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Étrange enfant! murmura la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-même. Tenez, il vous
+a vue, madame, et il vous salue.&raquo;</p>
+
+<p>La baronne rendit au comte son salut, accompagné d'un charmant sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit Morcerf, je me sacrifie; je vous quitte et vais voir s'il
+n'y a pas moyen de lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Allez dans sa loge; c'est bien simple.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne suis pas présenté.</p>
+
+<p>&mdash;À qui?</p>
+
+<p>&mdash;À la belle Grecque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une esclave, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais vous prétendez, vous, que c'est une princesse.... Non.
+J'espère que lorsqu'il me verra sortir il sortira.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Allez!</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais.&raquo;</p>
+
+<p>Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment où il passait devant
+la loge du comte, la porte s'ouvrit; le comte dit quelques mots en arabe
+à Ali, qui se tenait dans le corridor, et prit le bras de Morcerf.</p>
+
+<p>Ali referma la porte, et se tint debout devant elle; il y avait dans le
+corridor un rassemblement autour du Nubien.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, dit Monte-Cristo, votre Paris est une étrange ville, et vos
+Parisiens un singulier peuple. On dirait que c'est la première fois
+qu'ils voient un Nubien. Regardez-les donc se presser autour de ce
+pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut dire. Je vous réponds d'une
+chose, par exemple, c'est qu'un Parisien peut aller à Tunis, à
+Constantinople, à Bagdad ou au Caire, on ne fera pas cercle autour de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vos Orientaux sont des gens sensés, et qu'ils ne regardent
+que ce qui vaut la peine d'être vu; mais croyez-moi, Ali ne jouit de
+cette popularité que parce qu'il vous appartient, et qu'en ce moment
+vous êtes l'homme à la mode.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! et qui me vaut cette faveur?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! vous-même. Vous donnez des attelages de mille louis; vous
+sauvez la vie à des femmes de procureur du roi; vous faites courir,
+sous le nom de major Brack, des chevaux pur sang et des jockeys gros
+comme des ouistitis; enfin, vous gagnez des coupes d'or, et vous les
+envoyez aux jolies femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui diable vous a conté toutes ces folies?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! la première, Mme Danglars, qui meurt d'envie de vous voir dans
+sa loge, ou plutôt qu'on vous y voie; la seconde, le journal de
+Beauchamp, et la troisième, ma propre imaginative. Pourquoi appelez-vous
+votre cheval <i>Vampa</i>, si vous voulez garder l'incognito?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai! dit le comte, c'est une imprudence. Mais dites-moi
+donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois à l'Opéra? Je
+l'ai cherché des yeux, et je ne l'ai aperçu nulle part.</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la loge de la baronne, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Cette charmante personne qui est avec elle, c'est sa fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en fais mon compliment.&raquo;</p>
+
+<p>Morcerf sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Nous reparlerons de cela plus tard et en détail, dit-il. Que dites-vous
+de la musique?</p>
+
+<p>&mdash;De quelle musique?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de celle que vous venez d'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est de fort belle musique pour de la musique composée par
+un compositeur humain, et chantée par des oiseaux à deux pieds et sans
+plumes, comme disait feu Diogène.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais, mon cher comte, il semblerait que vous pourriez entendre
+à votre caprice les sept chœurs du paradis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un peu de cela. Quand je veux entendre d'admirable musique,
+vicomte, de la musique comme jamais l'oreille mortelle n'en a entendu,
+je dors.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, vous êtes à merveille ici; dormez, mon cher comte,
+dormez, l'Opéra n'a pas été inventé pour autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que je dorme
+du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le silence, et
+puis une certaine préparation....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le fameux haschich?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la musique, venez
+souper avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'en ai déjà entendu en y allant déjeuner, dit Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;À Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'était la guzla d'Haydée. Oui, la pauvre exilée s'amuse
+quelquefois à me jouer des airs de son pays.&raquo;</p>
+
+<p>Morcerf n'insista pas davantage; de son côté, le comte se tut.</p>
+
+<p>En ce moment la sonnette retentit.</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'excusez? dit le comte en reprenant le chemin de sa loge.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc!</p>
+
+<p>&mdash;Emportez bien des choses pour la comtesse G... de la part de son
+vampire.</p>
+
+<p>&mdash;Et à la baronne?</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui que j'aurai l'honneur, si elle le permet, d'aller lui
+présenter mes hommages dans la soirée.&raquo;</p>
+
+<p>Le troisième acte commença. Pendant le troisième acte le comte de
+Morcerf vint, comme il l'avait promis, rejoindre Mme Danglars.</p>
+
+<p>Le comte n'était point un de ces hommes qui font révolution dans une
+salle; aussi personne ne s'aperçut-il de son arrivée que ceux dans la
+loge desquels il venait prendre une place.</p>
+
+<p>Monte-Cristo le vit cependant, et un léger sourire effleura ses lèvres.</p>
+
+<p>Quant à Haydée, elle ne voyait rien tant que la toile était levée; comme
+toutes les natures primitives, elle adorait tout ce qui parle à
+l'oreille et à la vue.</p>
+
+<p>Le troisième acte s'écoula comme d'habitude; Mlles Noblet, Julia et
+Leroux exécutèrent leurs entrechats ordinaires; le prince de Grenade
+fut défié par Robert-Mario; enfin ce majestueux roi que vous savez fit
+le tour de la salle pour montrer son manteau de velours, en tenant sa
+fille par la main; puis la toile tomba, et la salle se dégorgea aussitôt
+dans le foyer et les corridors.</p>
+
+<p>Le comte sortit de sa loge, et un instant après apparut dans celle de la
+baronne Danglars.</p>
+
+<p>La baronne ne put s'empêcher de jeter un cri de surprise légèrement mêlé
+de joie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! venez donc, monsieur le comte! s'écria-t-elle, car, en vérité,
+j'avais hâte de joindre mes grâces verbales aux remerciements écrits que
+je vous ai déjà faits.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette misère? je
+l'avais déjà oubliée, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ce qu'on n'oublie pas, monsieur le comte, c'est que vous
+avez le lendemain sauvé ma bonne amie Mme de Villefort du danger que lui
+faisaient courir ces mêmes chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois encore, madame, je ne mérite pas vos remerciements; c'est
+Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de rendre à Mme de Villefort cet
+éminent service.</p>
+
+<p>&mdash;Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tiré mon fils des
+bandits romains?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la main que le
+général lui tendait, non; cette fois je prends les remerciements pour
+mon compte; mais vous me les avez déjà faits, je les ai déjà reçus, et,
+en vérité, je suis honteux de vous retrouver encore si reconnaissant.
+Faites-moi donc l'honneur, je vous prie, madame la baronne, de me
+présenter à mademoiselle votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes tout présenté, de nom du moins, car il y a deux ou trois
+jours que nous ne parlons que de vous. Eugénie, continua la baronne en
+se retournant vers sa fille, monsieur le comte de Monte-Cristo!&raquo;</p>
+
+<p>Le comte s'inclina: Mlle Danglars fit un léger mouvement de tête.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes là avec une admirable personne, monsieur le comte, dit
+Eugénie; est-ce votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo étonné de cette extrême ingénuité
+ou de cet étonnant aplomb, c'est une pauvre Grecque dont je suis le
+tuteur. </p>
+
+<p>&mdash;Et qui se nomme?...</p>
+
+<p>&mdash;Haydée, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Une Grecque! murmura le comte de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comte, dit Mme Danglars; et dites-moi si vous avez jamais vu à la
+cour d'Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement servi, un aussi
+admirable costume que celui que nous avons là devant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Monte-Cristo, vous avez servi à Janina, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été général-inspecteur des troupes du pacha, répondit Morcerf, et
+mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des libéralités de
+l'illustre chef albanais.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc! insista Mme Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela? balbutia Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez!&raquo; dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui hors la
+loge.</p>
+
+<p>En ce moment, Haydée, qui cherchait le comte des yeux, aperçut sa tête
+pâle près de celle de M. de Morcerf, qu'il tenait embrassé.</p>
+
+<p>Cette vue produisit sur la jeune fille l'effet de la tête de Méduse;
+elle fit un mouvement en avant comme pour les dévorer tous deux du
+regard, puis, presque aussitôt, elle se rejeta en arrière en poussant un
+faible cri, qui fut cependant entendu des personnes qui étaient les plus
+proches d'elle et d'Ali, qui aussitôt ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens, dit Eugénie, que vient-il donc d'arriver à votre pupille,
+monsieur le comte? On dirait qu'elle se trouve mal.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point, mademoiselle:
+Haydée est très nerveuse et par conséquent très sensible aux odeurs: un
+parfum qui lui est antipathique suffit pour la faire évanouir; mais,
+ajouta le comte en tirant un flacon de sa poche, j'ai là le remède.&raquo;</p>
+
+<p>Et, après avoir salué la baronne et sa fille d'un seul et même salut, il
+échangea une dernière poignée de main avec le comte et avec Debray, et
+sortit de la loge de Mme Danglars. </p>
+
+<p>Quand il entra dans la sienne, Haydée était encore fort pâle; à peine
+parut-il qu'elle lui saisit la main. Monte-Cristo s'aperçut que les
+mains de la jeune fille étaient humides et glacées à la fois.</p>
+
+<p>&laquo;Avec qui donc causais-tu là, seigneur? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui a été au
+service de ton illustre père, et qui avoue lui devoir sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le misérable! s'écria Haydée, c'est lui qui l'a vendu aux Turcs;
+et cette fortune, c'est le prix de sa trahison. Ne savais-tu donc pas
+cela, mon cher seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais bien déjà entendu dire quelques mots de cette histoire en
+Épire, dit Monte-Cristo, mais j'en ignore les détails. Viens, ma fille,
+tu me les donneras, ce doit être curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, viens, viens; il me semble que je mourrais si je restais plus
+longtemps en face de cet homme.&raquo;</p>
+
+<p>Et Haydée, se levant vivement, s'enveloppa de son burnous de cachemire
+blanc brodé de perles et de corail, et sortit vivement au moment où la
+toile se levait.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez si cet homme fait rien comme un autre! dit la comtesse G... à
+Albert, qui était retourné près d'elle; il écoute religieusement le
+troisième acte de <i>Robert</i>, et il s'en va au moment où le quatrième va
+commencer.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LIV" id="LIV"></a><a href="#table">LIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La hausse et la baisse.</a></h3>
+
+<p>Quelques jours après cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire
+visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-Élysées, qui
+avait déjà pris cette allure de palais, que le comte, grâce à son
+immense fortune, donnait à ses habitations même les plus passagères.</p>
+
+<p>Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui
+avait déjà apportés une lettre signée baronne Danglars, née Herminie de
+Servieux.</p>
+
+<p>Albert était accompagné de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de
+son ami quelques compliments qui n'étaient pas officiels sans doute,
+mais dont, grâce à la finesse de son coup d'œil, le comte ne pouvait
+suspecter la source.</p>
+
+<p>Il lui sembla même que Lucien venait le voir, mû par un double sentiment
+de curiosité, et que la moitié de ce sentiment émanait de la rue de la
+Chaussée-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se
+tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connaître par ses propres yeux
+l'intérieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs,
+et qui allait à l'Opéra avec une esclave grecque portant un million de
+diamants, avait chargé les yeux par lesquels elle avait l'habitude de
+voir de lui donner des renseignements sur cet intérieur.</p>
+
+<p>Mais le comte ne parut pas soupçonner la moindre corrélation entre la
+visite de Lucien et la curiosité de la baronne.</p>
+
+<p>&laquo;Vous êtes en rapports presque continuels avec le baron Danglars?
+demanda-t-il à Albert de Morcerf.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Cela tient donc toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrangée.&raquo;</p>
+
+<p>Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot mêlé à la conversation lui
+donnait le droit d'y demeurer étranger, plaça son lorgnon d'écaille dans
+son œil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit à faire le tour
+de la chambre en examinant les armes et les tableaux.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! dit Monte-Cristo; mais, à vous entendre, je n'avais pas cru à une
+si prompte solution.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? les choses marchent sans qu'on s'en doute; pendant
+que vous ne songez pas à elles, elles songent à vous; et quand vous vous
+retournez vous êtes étonné du chemin qu'elles ont fait. Mon père et M.
+Danglars ont servi ensemble en Espagne, mon père dans l'armée, M.
+Danglars dans les vivres. C'est là que mon père, ruiné par la
+Révolution, et M. Danglars, qui n'avait, lui, jamais eu de patrimoine,
+ont jeté les fondements, mon père, de sa fortune politique et militaire,
+qui est belle, M. Danglars, de sa fortune politique et financière, qui
+est admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la visite que
+je lui ai faite, M. Danglars m'a parlé de cela; et, continua-t-il en
+jetant un coup d'œil sur Lucien, qui feuilletait un album, et elle est
+jolie, Mlle Eugénie? car je crois me rappeler que c'est Eugénie qu'elle
+s'appelle. </p>
+
+<p>&mdash;Fort jolie, ou plutôt fort belle, répondit Albert, mais d'une beauté
+que je n'apprécie pas. Je suis un indigne!</p>
+
+<p>&mdash;Vous en parlez déjà comme si vous étiez son mari!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir à son tour ce que
+faisait Lucien.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous ne me
+paraissez pas enthousiaste de ce mariage!</p>
+
+<p>&mdash;Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela m'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Monte-Cristo, voilà une belle raison; n'êtes-vous pas riche
+vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a quelque chose comme une cinquantaine de mille livres de
+rente, et m'en donnera peut-être dix ou douze en me mariant.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que c'est modeste, dit le comte, à Paris surtout; mais
+tout n'est pas dans la fortune en ce monde, et c'est bien quelque chose
+aussi qu'un beau nom et une haute position sociale. Votre nom est
+célèbre, votre position magnifique, et puis le comte de Morcerf est un
+soldat, et l'on aime à voir s'allier cette intégrité de Bayard à la
+pauvreté de Duguesclin; le désintéressement est le plus beau rayon de
+soleil auquel puisse reluire une noble épée. Moi, tout au contraire, je
+trouve cette union on ne peut plus sortable: Mlle Danglars vous
+enrichira et vous l'anoblirez!&raquo;</p>
+
+<p>Albert secoua la tête et demeura pensif.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a encore autre chose, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, reprit Monte-Cristo, que j'ai peine à comprendre cette
+répugnance pour une jeune fille riche et belle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Morcerf, cette répugnance, si répugnance il y a, ne
+vient pas toute de mon côté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quel côté donc? car vous m'avez dit que votre père désirait ce
+mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Du côté de ma mère, et ma mère est un œil prudent et sûr. Eh bien,
+elle ne sourit pas à cette union; elle a je ne sais quelle prévention
+contre les Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le comte avec un ton un peu forcé, cela se conçoit; Mme la
+comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse
+en personne, hésite un peu à toucher une main roturière, épaisse et
+brutale: c'est naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si c'est cela, en effet, dit Albert; mais ce que je sais,
+c'est qu'il me semble que ce mariage, s'il se fait, la rendra
+malheureuse. Déjà l'on devait s'assembler pour parler d'affaires il y a
+six semaines mais j'ai été tellement pris de migraines....</p>
+
+<p>&mdash;Réelles? dit le comte en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien réelles, la peur sans doute... que l'on a remis le
+rendez-vous à deux mois. Rien ne presse, vous comprenez; je n'ai pas
+encore vingt et un ans, et Eugénie n'en a que dix-sept; mais les deux
+mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s'exécuter. Vous ne pouvez
+vous imaginer, mon cher comte, combien je suis embarrassé... Ah! que
+vous êtes heureux d'être libre!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais soyez libre aussi; qui vous en empêche, je vous le
+demande un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait une trop grande déception pour mon père si je n'épouse
+pas Mlle Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Épousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement d'épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Morcerf; mais pour ma mère ce ne sera pas de la déception,
+mais de la douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ne l'épousez pas, fit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je verrai, j'essaierai, vous me donnerez un conseil, n'est-ce pas? et,
+s'il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras. Oh! pour ne pas
+faire de peine à mon excellente mère, je me brouillerais avec le comte,
+je crois.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo se détourna; il semblait ému.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! dit-il à Debray, assis dans un fauteuil profond à l'extrémité du
+salon, et qui tenait de la main droite un crayon et de la gauche un
+carnet, que faites-vous donc, un croquis d'après le Poussin?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit-il tranquillement, oh! bien oui! un croquis, j'aime trop la
+peinture pour cela! Non pas, je fais tout l'opposé de la peinture, je
+fais des chiffres.</p>
+
+<p>&mdash;Des chiffres? </p>
+
+<p>&mdash;Oui, je calcule; cela vous regarde indirectement, vicomte; je calcule
+ce que la maison Danglars a gagné sur la dernière hausse d'Ha&iuml;ti: de
+deux cent six le fonds est monté à quatre cent neuf en trois jours, et
+le prudent banquier avait acheté beaucoup à deux cent six. Il a dû
+gagner trois cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas son meilleur coup, dit Morcerf; n'a-t-il pas gagné un
+million cette année avec les bons d'Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-Cristo qui
+vous dira comme les Italiens:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Danaro e santità</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Metà della metà</i></span>
+</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">[Argent et sainteté,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Moitié de la moitié.]</span></p>
+
+<p>Et c'est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles
+histoires, je hausse les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous parliez d'Ha&iuml;ti? dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Ha&iuml;ti, c'est autre chose; Ha&iuml;ti, c'est l'écarté de l'agiotage
+français. On peut aimer la bouillotte, chérir le whist, raffoler du
+boston, et se lasser cependant de tout cela; mais on en revient toujours
+à l'écarté: c'est un hors-d'œuvre. Ainsi M. Danglars a vendu hier à
+quatre cent six et empoché trois cent mille francs; s'il eût attendu à
+aujourd'hui, le fonds retombait à deux cent cinq, et au lieu de gagner
+trois cent mille francs, il en perdait vingt ou vingt-cinq mille.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi le fonds est-il retombé de quatre cent neuf à deux cent
+cinq? demanda Monte-Cristo. Je vous demande pardon, je suis fort
+ignorant de toutes ces intrigues de Bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, répondit en riant Albert, les nouvelles se suivent et ne se
+ressemblent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable, fit le comte, M. Danglars joue à gagner ou à perdre trois
+cent mille francs en un jour. Ah çà! mais il est donc énormément riche?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui qui joue! s'écria vivement Lucien, c'est Mme
+Danglars; elle est véritablement intrépide.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous qui êtes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le peu de
+stabilité des nouvelles, puisque vous êtes à la source, vous devriez
+l'empêcher, dit Morcerf avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le pourrais-je, si son mari ne réussit pas? demanda Lucien.
+Vous connaissez le caractère de la baronne, personne n'a d'influence sur
+elle, et elle ne fait absolument que ce qu'elle veut.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si j'étais à votre place! dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Je la guérirais, moi; ce serait un service à rendre à son futur
+gendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ah pardieu! c'est bien facile, je lui donnerais une leçon.</p>
+
+<p>&mdash;Une leçon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Votre position de secrétaire du ministre vous donne une grande
+autorité pour les nouvelles; vous n'ouvrez pas la bouche que les agents
+de change ne sténographient au plus vite vos paroles; faites-lui perdre
+une centaine de mille francs coup sur coup, et cela la rendra prudente.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, balbutia Lucien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant limpide, répondit le jeune homme avec une na&iuml;veté qui
+n'avait rien d'affecté; annoncez-lui un beau matin quelque chose
+d'inou&iuml;, une nouvelle télégraphique que vous seul puissiez savoir; que
+Henri IV, par exemple, a été vu hier chez Gabrielle; cela fera monter
+les fonds, elle établira son coup de bourse là-dessus, et elle perdra
+certainement lorsque Beauchamp écrira le lendemain dans son journal:
+&laquo;C'est à tort que les gens bien informés prétendent que le roi Henri IV
+a été vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est complètement inexact; le
+roi Henri IV n'a pas quitté le pont Neuf.&raquo;</p>
+
+<p>Lucien se mit à rire du bout des lèvres. Monte-Cristo, quoique
+indifférent en apparence, n'avait pas perdu un mot de cet entretien, et
+son œil perçant avait même cru lire un secret dans l'embarras du
+secrétaire intime.</p>
+
+<p>Il résulta de cet embarras de Lucien, qui avait complètement échappé à
+Albert, que Lucien abrégea sa visite.</p>
+
+<p>Il se sentait évidemment mal à l'aise. Le comte lui dit en le
+reconduisant quelques mots à voix basse auxquels il répondit:</p>
+
+<p>&laquo;Bien volontiers, monsieur le comte, j'accepte.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte revint au jeune de Morcerf.</p>
+
+<p>&laquo;Ne pensez-vous pas, en y réfléchissant, lui dit-il, que vous avez eu
+tort de parler comme vous l'avez fait de votre belle-mère devant M.
+Debray?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas d'avance ce
+mot-là.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, et sans exagération, la comtesse est à ce point contraire à
+ce mariage?</p>
+
+<p>&mdash;À ce point que la baronne vient rarement à la maison, et que ma mère,
+je crois, n'a pas été deux fois dans sa vie chez madame Danglars.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le comte, me voilà enhardi à vous parler à cœur ouvert: M.
+Danglars est mon banquier, M. de Villefort m'a comblé de politesse en
+remerciement d'un service qu'un heureux hasard m'a mis à même de lui
+rendre. Je devine sous tout cela une avalanche de dîners et de raouts.
+Or, pour ne pas paraître brocher fastueusement sur le tout, et même pour
+avoir le mérite de prendre les devants, si vous voulez, j'ai projeté de
+réunir dans ma maison de campagne d'Auteuil M. et Mme Danglars, M. et
+Mme de Villefort. Si je vous invite à ce dîner, ainsi que M. le comte et
+Mme la comtesse de Morcerf, cela n'aura-t-il pas l'air d'une espèce de
+rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la comtesse de Morcerf
+n'envisagera-t-elle point la chose ainsi, surtout si M. le baron
+Danglars me fait l'honneur d'amener sa fille? Alors votre mère me
+prendra en horreur, et je ne veux aucunement de cela, moi; je tiens, au
+contraire, et dites-le-lui toutes les fois que l'occasion s'en
+présentera, à rester au mieux dans son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d'y mettre avec moi cette
+franchise, et j'accepte l'exclusion que vous me proposez. Vous dites que
+vous tenez à rester au mieux dans l'esprit de ma mère, où vous êtes déjà
+à merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? fit Monte-Cristo avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en suis sûr. Quand vous nous avez quittés l'autre jour, nous
+avons causé une heure de vous mais j'en reviens à ce que nous disions.
+Eh bien, si ma mère pouvait savoir cette attention de votre part, et je
+me hasarderai à la lui dire, je suis sûr qu'elle vous en serait on ne
+peut plus reconnaissante. Il est vrai que de son côté, mon père serait
+furieux.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte se mit à rire. </p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, dit-il à Morcerf, vous voilà prévenu. Mais j'y pense, il n'y
+aura pas que votre père qui sera furieux; M. et Mme Danglars vont me
+considérer comme un homme de fort mauvaise façon. Ils savent que je vous
+vois avec une certaine intimité, que vous êtes même ma plus ancienne
+connaissance parisienne et ils ne vous trouveront pas chez moi; ils me
+demanderont pourquoi je ne vous ai pas invité. Songez au moins à vous
+munir d'un engagement antérieur qui ait quelque apparence de
+probabilité, et dont vous me ferez part au moyen d'un petit mot. Vous le
+savez, avec les banquiers les écrits sont seuls valables.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma mère veut
+aller respirer l'air de la mer. À quel jour est fixé votre dîner?</p>
+
+<p>&mdash;À samedi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes à mardi, bien; demain soir nous partons; après-demain nous
+serons au Tréport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous êtes un homme
+charmant de mettre ainsi les gens à leur aise!</p>
+
+<p>&mdash;Moi! en vérité vous me tenez pour plus que je ne vaux; je désire vous
+être agréable, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour avez-vous fait vos invitations?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui même.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous quittons
+Paris demain, ma mère et moi. Je ne vous ai pas vu; par conséquent je ne
+sais rien de votre dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Fou que vous êtes! et M. Debray, qui vient de vous voir chez moi, lui!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, je vous ai vu et invité ici sans cérémonie, et vous
+m'avez tout na&iuml;vement répondu que vous ne pouviez pas être mon convive,
+parce que vous partiez pour le Tréport.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir ma mère
+avant demain?</p>
+
+<p>&mdash;Avant demain, c'est difficile; puis je tomberais au milieu de vos
+préparatifs de départ.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, faites mieux que cela; vous n'étiez qu'un homme charmant,
+vous serez un homme adorable. </p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il que je fasse pour arriver à cette sublimité?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il faut que vous fassiez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes aujourd'hui libre comme l'air; venez dîner avec moi: nous
+serons en petit comité, vous, ma mère et moi seulement. Vous avez à
+peine aperçu ma mère; mais vous la verrez de près. C'est une femme fort
+remarquable, et je ne regrette qu'une chose: c'est que sa pareille
+n'existe pas avec vingt ans de moins; il y aurait bientôt, je vous le
+jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant à mon père, vous
+ne le trouverez pas: il est de commission ce soir et dîne chez le grand
+référendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le monde
+tout entier, vous nous raconterez vos aventures; vous nous direz
+l'histoire de cette belle Grecque qui était l'autre soir avec vous à
+l'Opéra, que vous appelez votre esclave et que vous traitez comme une
+princesse. Nous parlerons italien, espagnol. Voyons, acceptez; ma mère
+vous remerciera.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, dit le comte; l'invitation est des plus gracieuses, et
+je regrette vivement de ne pouvoir l'accepter. Je ne suis pas libre
+comme vous le pensiez, et j'ai au contraire un rendez-vous des plus
+importants.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prenez garde; vous m'avez appris tout à l'heure comment, en fait
+de dîner, on se décharge d'une chose désagréable. Il me faut une preuve.
+Je ne suis heureusement pas banquier comme M. Danglars; mais je suis, je
+vous en préviens, aussi incrédule que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vais-je vous la donner&raquo;, dit le comte.</p>
+
+<p>Et il sonna.</p>
+
+<p>&laquo;Hum! fit Morcerf, voilà déjà deux fois que vous refusez de dîner avec
+ma mère. C'est un parti pris, comte.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo tressaillit.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! vous ne le croyez pas, dit-il; d'ailleurs voici ma preuve qui
+vient.&raquo;</p>
+
+<p>Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'étais pas prévenu de votre visite, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! vous êtes un homme si extraordinaire que je n'en répondrais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pouvais point deviner que vous m'inviteriez à dîner, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, c'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écoutez, Baptistin... que vous ai-je dit ce matin quand je
+vous ai appelé dans mon cabinet de travail?</p>
+
+<p>&mdash;De faire fermer la porte de M. le comte une fois cinq heures sonnées.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte... dit Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je veux absolument me débarrasser de cette réputation
+mystérieuse que vous m'avez faite, mon cher vicomte. Il est trop
+difficile de jouer éternellement le Manfred. Je veux vivre dans une
+maison de verre. Ensuite.... Continuez, Baptistin.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo Cavalcanti et son
+fils.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un homme de la plus
+vieille noblesse d'Italie et dont Dante a pris la peine d'être le
+d'Hozier.... Vous vous rappelez ou vous ne vous rappelez pas, dans le
+dixième chant de l'Enfer; de plus, son fils, un charmant jeune homme de
+votre âge à peu près, vicomte, portant le même titre que vous, et qui
+fait son entrée dans le monde parisien avec les millions de son père. Le
+major m'amène ce soir son fils Andrea, le contino, comme nous disons en
+Italie. Il me le confie. Je le pousserai s'il a quelque mérite. Vous
+m'aiderez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! C'est donc un ancien ami à vous que ce major Cavalcanti?
+demanda Albert.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, c'est un digne seigneur, très poli, très modeste, très
+discret, comme il y en a une foule en Italie, des descendants très
+descendus des vieilles familles. Je l'ai vu plusieurs fois, soit à
+Florence, soit à Bologne, soit à Lucques, et il m'a prévenu de son
+arrivée. Les connaissances de voyage sont exigeantes: elles réclament de
+vous, en tout lieu, l'amitié qu'on leur a témoignée une fois par hasard;
+comme si l'homme civilisé, qui sait vivre une heure avec n'importe qui,
+n'avait pas toujours son arrière-pensée! Ce bon major Cavalcanti va
+revoir Paris, qu'il n'a vu qu'en passant, sous l'Empire, en allant se
+faire geler à Moscou. Je lui donnerai un bon dîner, il me laissera son
+fils; je lui promettrai de veiller sur lui; je lui laisserai faire
+toutes les folies qu'il lui conviendra de faire, et nous serons
+quittes.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille! dit Albert, et je vois que vous êtes un précieux mentor.
+Adieu donc, nous serons de retour dimanche. À propos, j'ai reçu des
+nouvelles de Franz.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! dit Monte-Cristo; et se plaît-il toujours en Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que oui; cependant il vous y regrette. Il dit que vous étiez
+le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne sais même pas
+s'il ne va point jusqu'à dire qu'il y pleut.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, il persiste à vous croire fantastique au premier chef;
+voilà pourquoi il vous regrette.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant jeune homme! dit Monte-Cristo, et pour lequel je me suis
+senti une vive sympathie le premier soir où je l'ai vu cherchant un
+souper quelconque, et il a bien voulu accepter le mien. C'est, je crois,
+le fils du général d'Épinay?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Le même qui a été si misérablement assassiné en 1815?</p>
+
+<p>&mdash;Par les bonapartistes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! Ma foi, je l'aime! N'y a-t-il pas pour lui aussi des
+projets de mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il doit épouser Mlle de Villefort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi je dois épouser Mlle Danglars, reprit Albert en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez....</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi riez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ris parce qu'il me semble voir de ce côté-là autant de sympathie
+pour le mariage qu'il y en a d'un autre côté entre Mlle Danglars et moi.
+Mais vraiment, mon cher comte, nous causons de femmes comme les femmes
+causent d'hommes; c'est impardonnable!&raquo;</p>
+
+<p>Albert se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous en allez?</p>
+
+<p>&mdash;La question est bonne! il y a deux heures que je vous assomme, et vous
+avez la politesse de me demander si je m'en vais! En vérité, comte, vous
+êtes l'homme le plus poli de la terre! Et vos domestiques, comme ils
+sont dressés! M. Baptistin surtout! je n'ai jamais pu en avoir un comme
+cela. Les miens semblent tous prendre exemple sur ceux du
+Théâtre-Français, qui justement parce qu'ils n'ont qu'un mot à dire,
+viennent toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous défaites de
+M. Baptistin, je vous demande la préférence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, attendez: faites bien mes compliments à votre
+discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti; et si par
+hasard il tenait à établir son fils, trouvez-lui une femme bien riche,
+bien noble, du chef de sa mère, du moins, et bien baronne du chef de son
+père. Je vous y aiderai, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! répondit Monte-Cristo, en vérité, vous en êtes là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, il ne faut jurer de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comte, s'écria Morcerf, quel service vous me rendriez, et comme je
+vous aimerais cent fois davantage encore si, grâce à vous, je restais
+garçon, ne fût-ce que dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible&raquo;, répondit gravement Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Et prenant congé d'Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois sur
+son timbre.</p>
+
+<p>Bertuccio parut.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reçois samedi dans ma
+maison d'Auteuil.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio eut un léger frisson.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit préparé
+convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins peut être fort
+belle.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait tout changer pour en arriver là, monsieur le comte, car
+les tentures ont vieilli.</p>
+
+<p>&mdash;Changez donc tout, à l'exception d'une seule, celle de la chambre à
+coucher de damas rouge: vous la laisserez même absolument telle qu'elle
+est.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio s'inclina.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne toucherez pas au jardin non plus; mais de la cour, par exemple,
+faites-en tout ce que vous voudrez; il me sera même agréable qu'on ne la
+puisse pas reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit content; je
+serais plus rassuré cependant si monsieur le comte me voulait dire ses
+intentions pour le dîner.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, depuis que vous
+êtes à Paris je vous trouve dépaysé, trembleur; mais vous ne me
+connaissez donc plus?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reçoit!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien encore, et vous n'avez pas besoin de le savoir non
+plus. Lucullus dîne chez Lucullus, voilà tout.&raquo;</p>
+
+<p>Bertuccio s'inclina et sortit.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="LV" id="LV"></a><a href="#table">LV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le major Cavalcanti.</a></h3>
+
+<p>Ni le comte ni Baptistin n'avaient menti en annonçant à Morcerf cette
+visite du major Lucquois, qui servait à Monte-Cristo de prétexte pour
+refuser le dîner qui lui était offert.</p>
+
+<p>Sept heures venaient de sonner, et M. Bertuccio, selon l'ordre qu'il en
+avait reçu, était parti depuis deux heures pour Auteuil, lorsqu'un
+fiacre s'arrêta à la porte de l'hôtel, et sembla s'enfuir tout honteux
+aussitôt qu'il eut déposé près de la grille un homme de cinquante-deux
+ans environ, vêtu d'une de ces redingotes vertes à brandebourgs noirs
+dont l'espèce est impérissable, à ce qu'il paraît, en Europe. Un large
+pantalon de drap bleu, une botte encore assez propre, quoique d'un
+vernis incertain et un peu trop épaisse de semelle, des gants de daim,
+un chapeau se rapprochant pour la forme d'un chapeau de gendarme, un col
+noir, brodé d'un liséré blanc, qui, si son propriétaire ne l'eût porté
+de sa pleine et entière volonté, eût pu passer pour un carcan: tel était
+le costume pittoresque sous lequel se présenta le personnage qui sonna à
+la grille en demandant si ce n'était point au n&deg; 30 de l'avenue des
+Champs-Élysées que demeurait M. le comte de Monte-Cristo, et qui, sur la
+réponse affirmative du concierge, entra, ferma la porte derrière lui et
+se dirigea vers le perron.</p>
+
+<p>La tête petite et anguleuse de cet homme, ses cheveux blanchissants, sa
+moustache épaisse et grise le firent reconnaître par Baptistin, qui
+avait l'exact signalement du visiteur et qui l'attendait au bas du
+vestibule. Aussi, à peine eut-il prononcé son nom devant le serviteur
+intelligent, que Monte-Cristo était prévenu de son arrivée.</p>
+
+<p>On introduisit l'étranger dans le salon le plus simple. Le comte l'y
+attendait et alla au-devant de lui d'un air riant.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! cher monsieur, dit-il, soyez le bienvenu. Je vous attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit le Lucquois, Votre Excellence m'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'avais été prévenu de votre arrivée pour aujourd'hui à sept
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;De mon arrivée? Ainsi vous étiez prévenu?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux! Je craignais, je l'avoue, que l'on n'eût oublié cette
+petite précaution.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;De vous prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes sûr de ne pas vous tromper?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien moi que Votre Excellence attendait aujourd'hui à sept
+heures?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vous. D'ailleurs, vérifions.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous m'attendiez, dit le Lucquois, ce n'est pas la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! si fait!&raquo; dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Le Lucquois parut légèrement inquiet.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, dit Monte-Cristo, n'êtes-vous pas monsieur le marquis
+Bartolomeo Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Bartolomeo Cavalcanti, répéta le Lucquois joyeux, c'est bien cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ex-major au service d'Autriche?</p>
+
+<p>&mdash;Était-ce major que j'étais? demanda timidement le vieux militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Monte-Cristo, c'était major. C'est le nom que l'on donne en
+France au grade que vous occupiez en Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit le Lucquois, je ne demande pas mieux, moi, vous comprenez....</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, vous ne venez pas ici de votre propre mouvement, reprit
+Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'êtes adressé par quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Par cet excellent abbé Busoni?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! s'écria le major joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez une lettre?</p>
+
+<p>&mdash;La voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Eh pardieu! vous voyez bien. Donnez donc.&raquo;</p>
+
+<p>Et Monte-Cristo prit la lettre qu'il ouvrit et qu'il lut.</p>
+
+<p>Le major regardait le comte avec de gros yeux étonnés qui se portaient
+curieusement sur chaque partie de l'appartement, mais qui revenaient
+invariablement à son propriétaire.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien cela... ce cher abbé, &laquo;le major Cavalcanti, un digne
+praticien de Lucques, descendant des Cavalcanti de Florence, continua
+Monte-Cristo tout en lisant, jouissant d'une fortune d'un demi-million
+de revenu.&raquo; </p>
+
+<p>Monte-Cristo leva les yeux de dessus le papier et salua.</p>
+
+<p>&laquo;D'un demi-million, dit-il; peste! mon cher monsieur Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il un demi-million? demanda le Lucquois.</p>
+
+<p>&mdash;En toutes lettres; et cela doit être, l'abbé Busoni est l'homme qui
+connaît le mieux toutes les grandes fortunes de l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour un demi-million, dit le Lucquois; mais, ma parole d'honneur,
+je ne croyais pas que cela montât si haut.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous avez un intendant qui vous vole; que voulez-vous, cher
+monsieur Cavalcanti, il faut bien passer par là!</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de m'éclairer, dit gravement le Lucquois, je mettrai le
+drôle à la porte.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo continua:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et auquel il ne manquerait qu'une chose pour être heureux&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui! une seule, dit le Lucquois avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;De retrouver un fils adoré.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Un fils adoré!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Enlevé dans sa jeunesse, soit par un ennemi de sa noble famille, soit
+par des Bohémiens.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;À l'âge de cinq ans, monsieur, dit le Lucquois avec un profond soupir
+et en levant les yeux au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre père!&raquo; dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Le comte continua:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je lui rends l'espoir, je lui rends la vie, monsieur le comte, en lui
+annonçant que ce fils, que depuis quinze ans il cherche vainement, vous
+pouvez le lui faire retrouver.&raquo;</p>
+
+<p>Le Lucquois regarda Monte-Cristo avec une indéfinissable expression
+d'inquiétude.</p>
+
+<p>&laquo;Je le puis&raquo;, répondit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Le major se redressa.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah! dit-il, la lettre était donc vraie jusqu'au bout? </p>
+
+<p>&mdash;En aviez-vous douté, cher monsieur Bartolomeo?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, jamais! Comment donc! un homme grave, un homme revêtu d'un
+caractère religieux comme l'abbé Busoni, ne se serait pas permis une
+plaisanterie pareille; mais vous n'avez pas tout lu, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, il y a un <i>post-scriptum</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répéta le Lucquois... il...y... a... un... <i>post-scriptum</i>.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pour ne point causer au major Cavalcanti l'embarras de déplacer des
+fonds chez son banquier, je lui envoie une traite de deux mille francs
+pour ses frais de voyage, et le crédit sur vous de la somme de
+quarante-huit mille francs que vous restez me redevoir.&raquo;</p>
+
+<p>Le major suivit des yeux ce <i>post-scriptum</i> avec une visible anxiété.</p>
+
+<p>&laquo;Bon! se contenta de dire le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit bon, murmura le Lucquois. Ainsi... monsieur... reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi?... demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, le <i>post-scriptum</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le <i>post-scriptum</i>?...</p>
+
+<p>&mdash;Est accueilli par vous aussi favorablement que le reste de la lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Nous sommes en compte, l'abbé Busoni et moi; je ne sais
+pas si c'est quarante-huit mille livres précisément que je reste lui
+redevoir, nous n'en sommes pas entre nous à quelques billets de banque.
+Ah çà! vous attachiez donc une si grande importance à ce post-scriptum,
+cher monsieur Cavalcanti?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avouerai, répondit le Lucquois, que plein de confiance dans la
+signature de l'abbé Busoni, je ne m'étais pas muni d'autres fonds; de
+sorte que si cette ressource m'eût manqué, je me serais trouvé fort
+embarrassé à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'un homme comme vous est embarrassé quelque part? dit
+Monte-Cristo; allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ne connaissant personne, fit le Lucquois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on vous connaît, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'on me connaît, de sorte que....</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, cher monsieur Cavalcanti!</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que vous me remettrez ces quarante-huit mille livres?</p>
+
+<p>&mdash;À votre première réquisition.&raquo;</p>
+
+<p>Le major roulait de gros yeux ébahis.</p>
+
+<p>&laquo;Mais asseyez-vous donc, dit Monte-Cristo: en vérité, je ne sais ce que
+je fais... je vous tiens debout depuis un quart d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention.&raquo;</p>
+
+<p>Le major tira un fauteuil et s'assit.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit le comte, voulez-vous prendre quelque chose; un verre
+de xérès, de porto, d'alicante?</p>
+
+<p>&mdash;D'alicante, puisque vous le voulez bien, c'est mon vin de
+prédilection.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai d'excellent. Avec un biscuit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Avec un biscuit, puisque vous m'y forcez.&raquo;</p>
+
+<p>Monte-Cristo sonna; Baptistin parut.</p>
+
+<p>Le comte s'avança vers lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien?... demanda-t-il tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune homme est là, répondit le valet de chambre sur le même ton.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; où l'avez-vous fait entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le salon bleu, comme l'avait ordonné Son Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;À merveille. Apportez du vin d'Alicante et des biscuits.&raquo;</p>
+
+<p>Baptistin sortit.</p>
+
+<p>&laquo;En vérité, dit le Lucquois, je vous donne une peine qui me remplit de
+confusion. </p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!&raquo; dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>Baptistin rentra avec les verres, le vin et les biscuits.</p>
+
+<p>Le comte emplit un verre et versa dans le second quelques gouttes
+seulement du rubis liquide que contenait la bouteille, toute couverte de
+toiles d'araignée et de tous les autres signes qui indiquent la
+vieillesse du vin bien plus sûrement que ne le font les rides pour
+l'homme.</p>
+
+<p>Le major ne se trompa point au partage, il prit le verre plein et un
+biscuit. Le comte ordonna à Baptistin de poser le plateau à la portée de
+la main de son hôte, qui commença par goûter l'alicante du bout de ses
+lèvres, fit une grimace de satisfaction, et introduisit délicatement le
+biscuit dans le verre.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, monsieur, dit Monte-Cristo, vous habitiez Lucques, vous étiez
+riche, vous êtes noble, vous jouissiez de la considération générale,
+vous aviez tout ce qui peut rendre un homme heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, Excellence, dit le major en engloutissant son biscuit, tout
+absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne manquait qu'une chose à votre bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'une seule, dit le Lucquois.</p>
+
+<p>&mdash;C'était de retrouver votre enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le major en prenant un second biscuit; mais aussi cela me
+manquait bien.&raquo;</p>
+
+<p>Le digne Lucquois leva les yeux et tenta un effort pour soupirer.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, voyons, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo,
+qu'était-ce que ce fils tant regretté? car on m'avait dit, à moi, que
+vous étiez resté célibataire.</p>
+
+<p>&mdash;On le croyait, monsieur, dit le major, et moi-même....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Monte-Cristo, et vous-même aviez accrédité ce bruit. Un
+péché de jeunesse que vous vouliez cacher à tous les yeux.&raquo;</p>
+
+<p>Le Lucquois se redressa, prit son air le plus calme et le plus digne, en
+même temps qu'il baissait modestement les yeux, soit pour assurer sa
+contenance, soit pour aider à son imagination, tout en regardant en
+dessous le comte, dont le sourire stéréotypé sur les lèvres annonçait
+toujours la même bienveillante curiosité.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, monsieur, dit-il, je voulais cacher cette faute à tous les yeux.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous, dit Monte-Cristo, car un homme est au-dessus de ces
+choses-là.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, pas pour moi certainement, dit le major avec un sourire et en
+hochant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour sa mère, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sa mère! s'écria le Lucquois en prenant un troisième biscuit,
+pour sa pauvre mère!</p>
+
+<p>&mdash;Buvez donc, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo en versant au
+Lucquois un second verre d'alicante; l'émotion vous étouffe.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sa pauvre mère! murmura le Lucquois en essayant si la puissance
+de la volonté ne pourrait pas en agissant sur la glande lacrymale,
+mouiller le coin de son œil d'une fausse larme.</p>
+
+<p>&mdash;Qui appartenait à l'une des premières familles d'Italie, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Patricienne de Fiesole, monsieur le comte, patricienne de Fiesole!</p>
+
+<p>&mdash;Et se nommant?</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez savoir son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo, c'est inutile que vous me le disiez,
+je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte sait tout, dit le Lucquois en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Olivia Corsinari, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Olivia Corsinari.</p>
+
+<p>&mdash;Marquise?</p>
+
+<p>&mdash;Marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez fini par l'épouser cependant, malgré les oppositions de
+la famille?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui, j'ai fini par là.</p>
+
+<p>&mdash;Et, reprit Monte-Cristo, vous apportez vos papiers bien en règle?</p>
+
+<p>&mdash;Quels papiers? demanda le Lucquois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre acte de mariage avec Olivia Corsinari, et l'acte de
+naissance de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;L'acte de naissance de l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;L'acte de naissance d'Andrea Cavalcanti, de votre fils; ne
+s'appelle-t-il pas Andrea?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, dit le Lucquois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous le croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je n'ose pas affirmer, il y a si longtemps qu'il est perdu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit Monte-Cristo. Enfin vous avez tous ces papiers?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, c'est avec regret que je vous annonce que, n'étant
+pas prévenu de me munir de ces pièces, j'ai négligé de les prendre avec
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable, fit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Étaient-elles donc tout à fait nécessaires?</p>
+
+<p>&mdash;Indispensables!&raquo;</p>
+
+<p>Lucquois se gratta le front.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! <i>per Bacco</i>! dit-il, indispensables!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; si l'on allait élever ici quelque doute sur la validité de
+votre mariage, sur la légitimité de votre enfant!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit le Lucquois, on pourrait élever des doutes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait fâcheux pour ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait fatal.</p>
+
+<p>&mdash;Cela pourrait lui faire manquer quelque magnifique mariage.</p>
+
+<p>&mdash;<i>O peccato</i>!</p>
+
+<p>&mdash;En France, vous comprenez, on est sévère; il ne suffit pas, comme en
+Italie, d'aller trouver un prêtre et de lui dire: &laquo;Nous nous aimons,
+unissez-nous.&raquo; Il y a mariage civil en France, et, pour se marier
+civilement, il faut des pièces qui constatent l'identité.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le malheur: ces papiers, je ne les ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que je les ai, moi, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui?</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez?</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, dit le Lucquois, qui, voyant le but de son voyage
+manqué par l'absence de ses papiers, craignait que cet oubli n'amenât
+quelque difficulté au sujet des quarante-huit mille livres; ah! par
+exemple, voilà un bonheur! Oui, reprit-il, voilà un bonheur, car je n'y
+eusse pas songé, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! je crois bien, on ne songe pas à tout. Mais heureusement
+l'abbé Busoni y a songé pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, ce cher abbé!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme de précaution.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme admirable, dit le Lucquois; et il vous les a envoyés?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici.&raquo;</p>
+
+<p>Le Lucquois joignit les mains en signe d'admiration.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez épousé Olivia Corsinari dans l'église de Sainte-Paule de
+Monte-Catini; voici le certificat du prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma foi! le voilà, dit le major en le regardant avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Et voici l'acte de baptême d'Andrea Cavalcanti, délivré par le curé de
+Saravezza.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est en règle, dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Alors prenez ces papiers, dont je n'ai que faire, vous les donnerez à
+votre fils qui les gardera soigneusement.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien!... S'il les perdait....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'il les perdait? demanda Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit le Lucquois, on serait obligé d'écrire là-bas, et ce
+serait fort long de s'en procurer d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ce serait difficile, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Presque impossible, répondit le Lucquois.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise que vous compreniez la valeur de ces papiers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je les regarde comme impayables.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Monte-Cristo, quant à la mère du jeune homme?...</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la mère du jeune homme... répéta le major avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la marquise Corsinari?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit le Lucquois, sous les pas duquel les difficultés
+semblaient naître, est-ce qu'on aurait besoin d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, reprit Monte-Cristo; d'ailleurs, n'a-t-elle point?...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait, dit le major, elle a....</p>
+
+<p>&mdash;Payé son tribut à la nature?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, dit vivement le Lucquois.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai su cela, reprit Monte-Cristo; elle est morte il y a dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et je pleure encore sa mort, monsieur, dit le major en tirant de sa
+poche un mouchoir à carreaux et en s'essuyant alternativement d'abord
+l'œil gauche et ensuite l'œil droit.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, dit Monte-Cristo, nous sommes tous mortels.
+Maintenant vous comprenez, cher monsieur Cavalcanti, vous comprenez
+qu'il est inutile qu'on sache en France que vous êtes séparé de votre
+fils depuis quinze ans. Toutes ces histoires de Bohémiens qui enlèvent
+les enfants n'ont pas de vogue chez nous. Vous l'avez envoyé faire son
+éducation dans un collège de province, et vous voulez qu'il achève cette
+éducation dans le monde parisien. Voilà pourquoi vous avez quitté
+Via-Reggio, que vous habitiez depuis la mort de votre femme. Cela
+suffira.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on apprenait quelque chose de cette séparation....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui. Que dirais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'un précepteur infidèle, vendu aux ennemis de votre famille....</p>
+
+<p>&mdash;Aux Corsinari?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... avait enlevé cet enfant pour que votre nom s'éteignît.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, puisqu'il est fils unique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maintenant que tout est arrêté, que vos souvenirs, remis à
+neuf, ne vous trahiront pas, vous avez deviné sans doute que je vous ai
+ménagé une surprise?</p>
+
+<p>&mdash;Agréable? demanda le Lucquois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Monte-Cristo, je vois bien qu'on ne trompe pas plus l'œil que
+le cœur d'un père.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le major.</p>
+
+<p>&mdash;On vous a fait quelque révélation indiscrète, ou plutôt vous avez
+deviné qu'il était là.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, là?</p>
+
+<p>&mdash;Votre enfant, votre fils, votre Andrea.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai deviné, répondit le Lucquois avec le plus grand flegme du
+monde: ainsi il est ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici même, dit Monte-Cristo; en entrant tout à l'heure, le valet de
+chambre m'a prévenu de son arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien! ah! fort bien! dit le major en resserrant à chaque
+exclamation les brandebourgs de sa polonaise.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, je comprends toute votre
+émotion, il faut vous donner le temps de vous remettre; je veux aussi
+préparer le jeune homme à cette entrevue tant désirée, car je présume
+qu'il n'est pas moins impatient que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit Cavalcanti.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dans un petit quart d'heure nous sommes à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me l'amenez donc? vous poussez donc la bonté jusqu'à me le
+présenter vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux point me placer entre un père et son fils, vous serez
+seuls, monsieur le major; mais soyez tranquille, au cas même où la voix
+du sang resterait muette, il n'y aurait pas à vous tromper: il entrera
+par cette porte. C'est un beau jeune homme blond, un peu trop blond
+peut-être, de manières toutes prévenantes; vous verrez.</p>
+
+<p>&mdash;À propos, dit le major, vous savez que je n'ai emporté avec moi que
+les deux mille francs que ce bon abbé Busoni m'avait fait passer.
+Là-dessus j'ai fait le voyage, et....</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez besoin d'argent... c'est trop juste, cher monsieur
+Cavalcanti. Tenez, voici pour faire un compte, huit billets de mille
+francs.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux du major brillèrent comme des escarboucles.</p>
+
+<p>&laquo;C'est quarante mille francs que je vous redois, dit Monte-Cristo.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence veut-elle un reçu? dit le major en glissant les
+billets dans la poche intérieure de sa polonaise.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon? dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour vous décharger vis-à-vis de l'abbé Busoni.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous me donnerez un reçu général en touchant les quarante
+derniers mille francs. Entre honnêtes gens, de pareilles précautions
+sont inutiles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est vrai, dit le major, entre honnêtes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, un dernier mot, marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez une petite recommandation, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! Je la demande.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y aurait pas de mal que vous quittassiez cette polonaise.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit le major en regardant le vêtement avec une certaine
+complaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela se porte encore à Via-Reggio, mais à Paris il y a déjà
+longtemps que ce costume, quelque élégant qu'il soit, a passé de mode.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, dit le Lucquois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous y tenez, vous le reprendrez en vous en allant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que mettrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous trouverez dans vos malles.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dans mes malles! je n'ai qu'un portemanteau.</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous sans doute. À quoi bon s'embarrasser? D'ailleurs, un vieux
+soldat aime à marcher en leste équipage.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà justement pourquoi....</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes homme de précaution, et vous avez envoyé vos malles en
+avant. Elles sont arrivées hier à l'hôtel des Princes, rue Richelieu.
+C'est là que vous avez retenu votre logement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors dans ces malles?</p>
+
+<p>&mdash;Je présume que vous avez eu la précaution de faire enfermer par votre
+valet de chambre tout ce qu'il vous faut: habits de ville, habits
+d'uniforme. Dans les grandes circonstances, vous mettrez l'habit
+d'uniforme, cela fait bien. N'oubliez pas votre croix. On s'en moque
+encore en France, mais on en porte toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, très bien, très bien! dit le major qui marchait
+d'éblouissements en éblouissements.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Monte-Cristo, que votre cœur est affermi contre les
+émotions trop vives, préparez-vous, cher monsieur Cavalcanti, à revoir
+votre fils Andrea.&raquo;</p>
+
+<p>Et faisant un charmant salut au Lucquois, ravi, en extase, Monte-Cristo
+disparut derrière la tapisserie.</p>
+
+<h3>FIN DU TOME DEUXIÈME.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II ***</div>
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+
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+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+</div>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17990 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17990)
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@@ -0,0 +1,16794 @@
+Project Gutenberg's Le comte de Monte-Cristo, Tome II, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome II
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 15, 2006 [EBook #17990]
+[Last updated: November 19, 2020]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LE COMTE DE MONTE-CRISTO
+
+Tome II (1845-1846)
+
+
+
+
+Table des matires
+
+
+XXXII Rveil.
+XXXIII Bandits romains.
+XXXIV Apparition.
+XXXV La mazzolata.
+XXXVI La carnaval de Rome.
+XXXVII Les catacombes de Saint-Sbastien.
+XXXVIII Le rendez-vous.
+XXXIX Les convives.
+XL Le djeuner.
+XLI La prsentation.
+XLII Monsieur Bertuccio.
+XLIII La maison d'Auteuil.
+XLIV La vendetta.
+XLV La pluie de sang.
+XLVI Le crdit illimit.
+XLVII L'attelage gris pommel.
+XLVIII Idologie.
+XLIX Hayde.
+L La famille Morrel.
+LI Pyrame et Thisb.
+LII Toxicologie.
+LIII Robert le diable.
+LIV La hausse et la baisse.
+LV Le major Cavalcanti.
+
+
+
+
+XXXII
+
+Rveil.
+
+
+Lorsque Franz revint lui, les objets extrieurs semblaient une seconde
+partie de son rve; il se crut dans un spulcre o pntrait peine,
+comme un regard de piti, un rayon de soleil; il tendit la main et
+sentit de la pierre; il se mit sur son sant: il tait couch dans son
+burnous, sur un lit de bruyres sches fort doux et fort odorifrant.
+
+Toute vision avait disparu, et, comme si les statues n'eussent t que
+des ombres sorties de leurs tombeaux pendant son rve, elles s'taient
+enfuies son rveil.
+
+Il fit quelques pas vers le point d'o venait le jour; toute
+l'agitation du songe succdait le calme de la ralit. Il se vit dans
+une grotte, s'avana du ct de l'ouverture, et travers la porte
+cintre aperut un ciel bleu et une mer d'azur. L'air et l'eau
+resplendissaient aux rayons du soleil du matin; sur le rivage, les
+matelots taient assis causant et riant; dix pas en mer la barque se
+balanait gracieusement sur son ancre.
+
+Alors il savoura quelque temps cette brise frache qui lui passait sur
+le front; il couta le bruit affaibli de la vague qui se mouvait sur le
+bord et laissait sur les roches une dentelle d'cume blanche comme de
+l'argent; il se laissa aller sans rflchir, sans penser ce charme
+divin qu'il y a dans les choses de la nature, surtout lorsqu'on sort
+d'un rve fantastique; puis peu peu cette vie du dehors, si calme, si
+pure, si grande, lui rappela l'invraisemblance de son sommeil, et les
+souvenirs commencrent rentrer dans sa mmoire.
+
+Il se souvint de son arrive dans l'le, de sa prsentation un chef de
+contrebandiers, d'un palais souterrain plein de splendeurs, d'un souper
+excellent et d'une cuillere de haschich.
+
+Seulement, en face de cette ralit de plein jour, il lui semblait qu'il
+y avait au moins un an que toutes ces choses s'taient passes, tant le
+rve qu'il avait fait tait vivant dans sa pense et prenait
+d'importance dans son esprit. Aussi de temps en temps son imagination
+faisait asseoir au milieu des matelots, ou traverser un rocher, ou se
+balancer sur la barque, une de ces ombres qui avaient toil sa nuit de
+leurs baisers. Du reste, il avait la tte parfaitement libre et le corps
+parfaitement repos: aucune lourdeur dans le cerveau, mais, au
+contraire, un certain bien-tre gnral, une facult d'absorber l'air et
+le soleil plus grande que jamais.
+
+Il s'approcha donc gaiement de ses matelots.
+
+Ds qu'ils le revirent ils se levrent, et le patron s'approcha de lui.
+
+Le seigneur Simbad, lui dit-il, nous a chargs de tous ses compliments
+pour Votre Excellence, et nous a dit de lui exprimer le regret qu'il a
+de ne pouvoir prendre cong d'elle; mais il espre que vous l'excuserez
+quand vous saurez qu'une affaire trs pressante l'appelle Malaga.
+
+--Ah ! mon cher Gaetano, dit Franz, tout cela est donc vritablement
+une ralit: il existe un homme qui m'a reu dans cette le, qui m'y a
+donn une hospitalit royale, et qui est parti pendant mon sommeil?
+
+--Il existe si bien, que voil son petit yacht qui s'loigne, toutes
+voiles dehors, et que, si vous voulez prendre votre lunette d'approche,
+vous reconnatrez selon toute probabilit, votre hte au milieu de son
+quipage.
+
+Et, en disant ces paroles, Gaetano tendait le bras dans la direction
+d'un petit btiment qui faisait voile vers la pointe mridionale de la
+Corse.
+
+Franz tira sa lunette, la mit son point de vue, et la dirigea vers
+l'endroit indiqu.
+
+Gaetano ne se trompait pas. Sur l'arrire du btiment, le mystrieux
+tranger se tenait debout tourn de son ct, et tenant comme lui une
+lunette la main; il avait en tout point le costume sous lequel il
+tait apparu la veille son convive, et agitait son mouchoir en signe
+d'adieu.
+
+Franz lui rendit son salut en tirant son tour son mouchoir et en
+l'agitant comme il agitait le sien.
+
+Au bout d'une seconde, un lger nuage de fume se dessina la poupe du
+btiment, se dtacha gracieusement de l'arrire et monta lentement vers
+le ciel; puis une faible dtonation arriva jusqu' Franz.
+
+Tenez, entendez-vous, dit Gaetano, le voil qui vous dit adieu!
+
+Le jeune homme prit sa carabine et la dchargea en l'air, mais sans
+esprance que le bruit pt franchir la distance qui sparait le yacht de
+la cte.
+
+Qu'ordonne Votre Excellence? dit Gaetano.
+
+--D'abord que vous m'allumiez une torche.
+
+--Ah! oui, je comprends, reprit le patron, pour chercher l'entre de
+l'appartement enchant. Bien du plaisir, Excellence, si la chose vous
+amuse, et je vais vous donner la torche demande. Moi aussi, j'ai t
+possd de l'ide qui vous tient, et je m'en suis pass la fantaisie
+trois ou quatre fois; mais j'ai fini par y renoncer. Giovanni,
+ajouta-t-il, allume une torche et apporte-la Son Excellence.
+
+Giovanni obit. Franz prit la torche et entra dans le souterrain, suivi
+de Gaetano.
+
+Il reconnut la place o il s'tait rveill son lit de bruyres encore
+tout froiss; mais il eut beau promener sa torche sur toute la surface
+extrieure de la grotte il ne vit rien, si ce n'est, des traces de
+fume, que d'autres avant lui avaient dj tent inutilement la mme
+investigation.
+
+Cependant il ne laissa pas un pied de cette muraille granitique,
+impntrable comme l'avenir, sans l'examiner; il ne vit pas une gerure
+qu'il n'y introduist la lame de son couteau de chasse; il ne remarqua
+pas un point saillant qu'il n'appuyt dessus, dans l'espoir qu'il
+cderait; mais tout fut inutile, et il perdit, sans aucun rsultat, deux
+heures cette recherche.
+
+Au bout de ce temps, il y renona; Gaetano tait triomphant.
+
+Quand Franz revint sur la plage, le yacht n'apparaissait plus que comme
+un petit point blanc l'horizon, il eut recours sa lunette, mais mme
+avec l'instrument il tait impossible de rien distinguer.
+
+Gaetano lui rappela qu'il tait venu pour chasser des chvres, ce qu'il
+avait compltement oubli. Il prit son fusil et se mit parcourir l'le
+de l'air d'un homme qui accomplit un devoir plutt qu'il ne prend un
+plaisir, et au bout d'un quart d'heure il avait tu une chvre et deux
+chevreaux. Mais ces chvres, quoique sauvages et alertes comme des
+chamois, avaient une trop grande ressemblance avec nos chvres
+domestiques, et Franz ne les regardait pas comme un gibier.
+
+Puis des ides bien autrement puissantes proccupaient son esprit.
+Depuis la veille il tait vritablement le hros d'un conte des _Mille
+et une Nuits_, et invinciblement il tait ramen vers la grotte.
+
+Alors, malgr l'inutilit de sa premire perquisition, il en recommena
+une seconde, aprs avoir dit Gaetano de faire rtir un des deux
+chevreaux. Cette seconde visite dura assez longtemps, car lorsqu'il
+revint le chevreau tait rti et le djeuner tait prt.
+
+Franz s'assit l'endroit o la veille, on tait venu l'inviter souper
+de la part de cet hte mystrieux, et il aperut encore comme une
+mouette berce au sommet d'une vague, le petit yacht qui continuait de
+s'avancer vers la Corse.
+
+Mais, dit-il Gaetano, vous m'avez annonc que le seigneur Simbad
+faisait voile pour Malaga, tandis qu'il me semble moi qu'il se dirige
+directement vers Porto-Vecchio.
+
+--Ne vous rappelez-vous plus, reprit le patron, que parmi les gens de
+son quipage je vous ai dit qu'il y avait pour le moment deux bandits
+corses?
+
+--C'est vrai! et il va les jeter sur la cte? dit Franz.
+
+--Justement. Ah! c'est un individu, s'cria Gaetano, qui ne craint ni
+Dieu ni diable, ce qu'on dit, et qui se drangera de cinquante lieues
+de sa route pour rendre service un pauvre homme.
+
+--Mais ce genre de service pourrait bien le brouiller avec les autorits
+du pays o il exerce ce genre de philanthropie, dit Franz.
+
+--Ah! bien, dit Gaetano en riant, qu'est-ce que a lui fait, lui, les
+autorits! il s'en moque pas mal! On n'a qu' essayer de le poursuivre.
+D'abord son yacht n'est pas un navire, c'est un oiseau, et il rendrait
+trois noeuds sur douze une frgate; et puis il n'a qu' se jeter
+lui-mme la cte, est-ce qu'il ne trouvera pas partout des amis?
+
+Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que le seigneur
+Simbad, l'hte de Franz, avait l'honneur d'tre en relation avec les
+contrebandiers et les bandits de toutes les ctes de la Mditerrane; ce
+qui ne laissait pas que d'tablir pour lui une position assez trange.
+
+Quant Franz, rien ne le retenait plus Monte-Cristo, il avait perdu
+tout espoir de trouver le secret de la grotte, il se hta donc de
+djeuner en ordonnant ses hommes de tenir leur barque prte pour le
+moment o il aurait fini.
+
+Une demi-heure aprs, il tait bord.
+
+Il jeta un dernier regard sur le yacht; il tait prt disparatre
+dans le golfe de Porto-Vecchio.
+
+Il donna le signal du dpart.
+
+Au moment o la barque se mettait en mouvement, le yacht disparaissait.
+Avec lui s'effaait la dernire ralit de la nuit prcdente: aussi
+souper, Simbad, haschich et statues, tout commenait, pour Franz, se
+fondre dans le mme rve. La barque marcha toute la journe et toute la
+nuit; et le lendemain, quand le soleil se leva, c'tait l'le de
+Monte-Cristo qui avait disparu son tour. Une fois que Franz eut touch
+la terre, il oublia, momentanment du moins, les vnements qui venaient
+de se passer pour terminer ses affaires de plaisir et de politesse
+Florence, et ne s'occuper que de rejoindre son compagnon, qui
+l'attendait Rome.
+
+Il partit donc, et le samedi soir il arriva la place de la Douane par
+la malle-poste.
+
+L'appartement, comme nous l'avons dit, tait retenu d'avance, il n'y
+avait donc plus qu' rejoindre l'htel de matre Pastrini; ce qui
+n'tait pas chose trs facile, car la foule encombrait les rues, et Rome
+tait dj en proie cette rumeur sourde et fbrile qui prcde les
+grands vnements. Or, Rome, il y a quatre grands vnements par an:
+le carnaval, la semaine sainte, la Fte-Dieu et la Saint-Pierre.
+
+Tout le reste de l'anne, la ville retombe dans sa morne apathie, tat
+intermdiaire entre la vie et la mort, qui la rend semblable une
+espce de station entre ce monde et l'autre, station sublime, halte
+pleine de posie et de caractre que Franz avait dj faite cinq ou six
+fois, et qu' chaque fois il avait trouve plus merveilleuse et plus
+fantastique encore.
+
+Enfin, il traversa cette foule toujours plus grossissante et plus agite
+et atteignit l'htel. Sur sa premire demande, il lui fut rpondu, avec
+cette impertinence particulire aux cochers de fiacre retenus et aux
+aubergistes au complet, qu'il n'y avait plus de place pour lui l'htel
+de Londres. Alors il envoya sa carte matre Pastrini, et se fit
+rclamer d'Albert de Morcerf. Le moyen russi, et matre Pastrini
+accourut lui-mme, s'excusant d'avoir fait attendre Son Excellence,
+grondant ses garons, prenant le bougeoir de la main du cicrone qui
+s'tait dj empar du voyageur, et se prparait le mener prs
+d'Albert, quand celui-ci vint sa rencontre.
+
+L'appartement retenu se composait de deux petites chambres et d'un
+cabinet. Les deux chambres donnaient sur la rue, circonstance que matre
+Pastrini fit valoir comme y ajoutant un mrite inapprciable. Le reste
+de l'tage tait lou un personnage fort riche, que l'on croyait
+Sicilien ou Maltais; l'htelier ne put pas dire au juste laquelle des
+deux nations appartenait ce voyageur.
+
+C'est fort bien, matre Pastrini, dit Franz, mais il nous faudrait tout
+de suite un souper quelconque pour ce soir, et une calche pour demain
+et les jours suivants.
+
+--Quant au souper, rpondit l'aubergiste, vous allez tre servis
+l'instant mme; mais quant la calche....
+
+--Comment! quant la calche! s'cria Albert. Un instant, un instant!
+ne plaisantons pas, matre Pastrini! il nous faut une calche.
+
+--Monsieur, dit l'aubergiste, on fera tout ce qu'on pourra pour vous en
+avoir une. Voil tout ce que je puis vous dire.
+
+--Et quand aurons-nous la rponse? demanda Franz.
+
+--Demain matin, rpondit l'aubergiste.
+
+--Que diable! dit Albert, on la paiera plus cher, voil tout: on sait ce
+que c'est; chez Drake ou Aaron vingt-cinq francs pour les jours
+ordinaires et trente ou trente-cinq francs pour les dimanches et ftes;
+mettez cinq francs par jour de courtage, cela fera quarante et n'en
+parlons plus.
+
+--J'ai bien peur que ces messieurs, mme en offrant le double, ne
+puissent pas s'en procurer.
+
+--Alors qu'on fasse mettre des chevaux la mienne; elle est un peu
+corne par le voyage, mais n'importe.
+
+--On ne trouvera pas de chevaux.
+
+Albert regarda Franz en homme auquel on fait une rponse qui lui parat
+incomprhensible.
+
+Comprenez-vous cela, Franz! pas de chevaux, dit-il; mais des chevaux de
+poste, ne pourrait-on pas en avoir?
+
+--Ils sont tous lous depuis quinze jours, et il ne reste maintenant que
+ceux absolument ncessaires au service.
+
+--Que dites-vous de cela? demanda Franz.
+
+--Je dis que; lorsqu'une chose passe mon intelligence, j'ai l'habitude
+de ne pas m'appesantir sur cette chose et de passer une autre. Le
+souper est-il prt, matre Pastrini?
+
+--Oui, Excellence.
+
+--Eh bien, soupons d'abord.
+
+--Mais la calche et les chevaux? dit Franz.
+
+--Soyez tranquille, cher ami, ils viendront tout seuls; il ne s'agira
+que d'y mettre le prix.
+
+Et Morcerf, avec cette admirable philosophie qui ne croit rien
+impossible tant qu'elle sent sa bourse ronde ou son portefeuille garni,
+soupa, se coucha, s'endormit sur les deux oreilles, et rva qu'il
+courait le carnaval dans une calche six chevaux.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+Bandits romains.
+
+
+Le lendemain, Franz se rveilla le premier, et aussitt rveill, sonna.
+
+Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque matre Pastrini
+entra en personne.
+
+Eh bien, dit l'hte triomphant, et sans mme attendre que Franz
+l'interroget, je m'en doutais bien hier, Excellence, quand je ne
+voulais rien vous promettre; vous vous y tes pris trop tard, et il n'y
+a plus une seule calche Rome: pour les trois derniers jours,
+s'entend.
+
+--Oui, reprit Franz, c'est--dire pour ceux o elle est absolument
+ncessaire.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Albert en entrant, pas de calche?
+
+--Justement, mon cher ami, rpondit Franz, et vous avez devin du
+premier coup.
+
+--Eh bien, voil une jolie ville que votre ville ternelle!
+
+--C'est--dire, Excellence, reprit matre Pastrini, qui dsirait
+maintenir la capitale du monde chrtien dans une certaine dignit
+l'gard de ses voyageurs, c'est--dire qu'il n'y a plus de calche
+partir de dimanche matin jusqu' mardi soir, mais d'ici l vous en
+trouverez cinquante si vous voulez.
+
+--Ah! c'est dj quelque chose, dit Albert; nous sommes aujourd'hui
+jeudi; qui sait, d'ici dimanche, ce qui peut arriver?
+
+--Il arrivera dix douze mille voyageurs, rpondit Franz, lesquels
+rendront la difficult plus grande encore.
+
+--Mon ami, dit Morcerf, jouissons du prsent et n'assombrissons pas
+l'avenir.
+
+--Au moins, demanda Franz, nous pourrons avoir une fentre?
+
+--Sur quoi?
+
+--Sur la rue du Cours, parbleu!
+
+--Ah! bien oui, une fentre! s'exclama matre Pastrini; impossible; de
+toute impossibilit! Il en restait une au cinquime tage du palais
+Doria, et elle a t loue un prince russe pour vingt sequins par
+jour.
+
+Les deux jeunes gens se regardaient d'un air stupfait.
+
+Eh bien, mon cher, dit Franz Albert, savez-vous ce qu'il y a de mieux
+ faire? c'est de nous en aller passer le carnaval Venise; au moins
+l, si nous ne trouvons pas de voiture, nous trouverons des gondoles.
+
+--Ah! ma foi non! s'cria Albert, j'ai dcid que je verrais le
+carnaval Rome, et je l'y verrai, ft-ce sur des chasses.
+
+--Tiens! s'cria Franz, c'est une ide triomphante, surtout pour
+teindre les moccoletti, nous nous dguiserons en polichinelles vampires
+ou en habitants des Landes, et nous aurons un succs fou.
+
+--Leurs Excellences dsirent-elles toujours une voiture jusqu'
+dimanche?
+
+--Parbleu! dit Albert, est-ce que vous croyez que nous allons courir les
+rues de Rome pied, comme des clercs d'huissier?
+
+--Je vais m'empresser d'excuter les ordres de Leurs Excellences, dit
+matre Pastrini: seulement je les prviens que la voiture leur cotera
+six piastres par jour.
+
+--Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, moi qui ne suis pas
+notre voisin le millionnaire, je vous prviens mon tour, qu'attendu
+que c'est la quatrime fois que je viens Rome, je sais le prix des
+calches, jours ordinaires, dimanches et ftes. Nous vous donnerons
+douze piastres pour aujourd'hui, demain et aprs-demain, et vous aurez
+encore un fort joli bnfice.
+
+--Cependant, Excellence!... dit matre Pastrini, essayant de se
+rebeller.
+
+--Allez, mon cher hte, allez, dit Franz, ou je vais moi-mme faire mon
+prix avec votre _affettatore_, qui est le mien aussi, c'est un vieil ami
+ moi, qui m'a dj pas mal vol d'argent dans sa vie, et qui, dans
+l'esprance de m'en voler encore, en passera par un prix moindre que
+celui que je vous offre: vous perdrez donc la diffrence et ce sera
+votre faute.
+
+--Ne prenez pas cette peine, Excellence, dit matre Pastrini, avec ce
+sourire du spculateur italien qui s'avoue vaincu, je ferai de mon
+mieux, et j'espre que vous serez content.
+
+-- merveille! voil ce qui s'appelle parler. Quand voulez-vous la
+voiture?
+
+--Dans une heure.
+
+--Dans une heure elle sera la porte.
+
+Une heure aprs, effectivement, la voiture attendait les deux jeunes
+gens: c'tait un modeste fiacre que, vu la solennit de la circonstance,
+on avait lev au rang de calche; mais, quelque mdiocre apparence
+qu'il et, les deux jeunes gens se fussent trouvs bien heureux d'avoir
+un pareil vhicule pour les trois derniers jours.
+
+Excellence! cria le cicrone en voyant Franz mettre le nez la
+fentre, faut-il faire approcher le carrosse du palais?
+
+Si habitu que ft Franz l'emphase italienne, son premier mouvement
+fut de regarder autour de lui mais c'tait bien lui-mme que ces
+paroles s'adressaient.
+
+Franz tait l'Excellence; le carrosse, c'tait le fiacre; le palais,
+c'tait l'htel de Londres.
+
+Tout le gnie laudatif de la nation tait dans cette seule phrase.
+
+Franz et Albert descendirent. Le carrosse s'approcha du palais. Leurs
+Excellences allongrent leurs jambes sur les banquettes, le cicrone
+sauta sur le sige de derrire.
+
+O Leurs Excellences veulent-elles qu'on les conduise?
+
+--Mais, Saint-Pierre d'abord, et au Colise ensuite, dit Albert en
+vritable Parisien.
+
+Mais Albert ne savait pas une chose: c'est qu'il faut un jour pour voir
+Saint-Pierre, et un mois pour l'tudier: la journe se passa donc rien
+qu' voir Saint-Pierre.
+
+Tout coup, les deux amis s'aperurent que le jour baissait.
+
+Franz tira sa montre, il tait quatre heures et demie.
+
+On reprit aussitt le chemin de l'htel. la porte, Franz donna l'ordre
+au cocher de se tenir prt huit heures. Il voulait faire voir Albert
+le Colise au clair de lune, comme il lui avait fait voir Saint-Pierre
+au grand jour. Lorsqu'on fait voir un ami une ville qu'on a dj vue,
+on y met la mme coquetterie qu' montrer une femme dont on a t
+l'amant.
+
+En consquence, Franz traa au cocher son itinraire; il devait sortir
+par la porte del Popolo, longer la muraille extrieure et rentrer par la
+porte San-Giovanni. Ainsi le Colise leur apparaissait sans prparation
+aucune, et sans que le Capitole, le Forum, l'arc de Septime Svre, le
+temple d'Antonin et Faustine et la Via Sacra eussent servi de degrs
+placs sur sa route pour le rapetisser.
+
+On se mit table: matre Pastrini avait promis ses htes un festin
+excellent; il leur donna un dner passable: il n'y avait rien dire.
+
+ la fin du dner, il entra lui-mme: Franz crut d'abord que c'tait
+pour recevoir ses compliments et s'apprtait les lui faire, lorsqu'aux
+premiers mots il l'interrompit:
+
+Excellence, dit-il, je suis flatt de votre approbation; mais ce
+n'tait pas pour cela que j'tais mont chez vous....
+
+--tait-ce pour nous dire que vous aviez trouv une voiture? demanda
+Albert en allumant son cigare.
+
+--Encore moins, et mme, Excellence, vous ferez bien de n'y plus penser
+et d'en prendre votre parti. Rome, les choses se peuvent ou ne se
+peuvent pas. Quand on vous a dit qu'elles ne se pouvaient pas, c'est
+fini.
+
+-- Paris, c'est bien plus commode: quand cela ne se peut pas, on paie
+le double et l'on a l'instant mme ce que l'on demande.
+
+--J'entends dire cela tous les Franais, dit matre Pastrini un peu
+piqu, ce qui fait que je ne comprends pas comment ils voyagent.
+
+--Mais aussi, dit Albert en poussant flegmatiquement sa fume au plafond
+et en se renversant balanc sur les deux pieds de derrire de son
+fauteuil, ce sont les fous et les niais comme nous qui voyagent; les
+gens senss ne quittent pas leur htel de la rue du Helder, le boulevard
+de Gand et le caf de Paris.
+
+Il va sans dire qu'Albert demeurait dans la rue susdite, faisait tous
+les jours sa promenade fashionable, et dnait quotidiennement dans le
+seul caf o l'on dne, quand toutefois on est en bons termes avec les
+garons.
+
+Matre Pastrini resta un instant silencieux, il tait vident qu'il
+mditait la rponse, qui sans doute ne lui paraissait pas parfaitement
+claire.
+
+Mais enfin, dit Franz son tour, interrompant les rflexions
+gographiques de son hte, vous tiez venu dans un but quelconque;
+voulez-vous nous exposer l'objet de votre visite?
+
+--Ah! c'est juste; le voici: vous avez command la calche pour huit
+heures?
+
+--Parfaitement.
+
+--Vous avez l'intention de visiter il Colosseo?
+
+--C'est--dire le Colise?
+
+--C'est exactement la mme chose.
+
+--Soit.
+
+--Vous avez dit votre cocher de sortir par la porte del Popolo, de
+faire le tour des murs et de rentrer par la porte San-Giovanni?
+
+--Ce sont mes propres paroles.
+
+--Eh bien, cet itinraire est impossible.
+
+--Impossible!
+
+--Ou du moins fort dangereux.
+
+--Dangereux! et pourquoi?
+
+-- cause du fameux Luigi Vampa.
+
+--D'abord, mon cher hte, qu'est-ce que le fameux Luigi Vampa? demanda
+Albert; il peut tre trs fameux Rome, mais je vous prviens qu'il est
+ignor Paris.
+
+--Comment! vous ne le connaissez pas?
+
+--Je n'ai pas cet honneur.
+
+--Vous n'avez jamais entendu prononcer son nom?
+
+--Jamais.
+
+--Eh bien, c'est un bandit auprs duquel les Deseraris et les Gasparone
+sont des espces d'enfants de choeur.
+
+--Attention, Albert! s'cria Franz, voil donc enfin un bandit!
+
+--Je vous prviens, mon cher hte, que je ne croirai pas un mot de ce
+que vous allez nous dire. Ce point arrt entre nous, parlez tant que
+vous voudrez, je vous coute. Il y avait une fois... Eh bien, allez
+donc!
+
+Matre Pastrini se retourna du ct de Franz, qui lui paraissait le plus
+raisonnable des deux jeunes gens. Il faut rendre justice au brave homme:
+il avait log bien des Franais dans sa vie, mais jamais il n'avait
+compris certain ct de leur esprit.
+
+Excellence, dit-il fort gravement, s'adressant, comme nous l'avons dit,
+ Franz, si vous me regardez comme un menteur, il est inutile que je
+vous dise ce que je voulais vous dire; je puis cependant vous affirmer
+que c'tait dans l'intrt de Vos Excellences.
+
+--Albert ne vous dit pas que vous tes un menteur, mon cher monsieur
+Pastrini, reprit Franz, il vous dit qu'il ne vous croira pas, voil
+tout. Mais, moi, je vous croirai, soyez tranquille; parlez donc.
+
+--Cependant, Excellence, vous comprenez bien que si l'on met en doute ma
+vracit...
+
+--Mon cher, reprit Franz, vous tes plus susceptible que Cassandre, qui
+cependant tait prophtesse, et que personne n'coutait; tandis que
+vous, au moins, vous tes sr de la moiti de votre auditoire. Voyons,
+asseyez-vous, et dites-nous ce que c'est que M. Vampa.
+
+--Je vous l'ai dit, Excellence, c'est un bandit, comme nous n'en avons
+pas encore vu depuis le fameux Mastrilla.
+
+--Eh bien, quel rapport a ce bandit avec l'ordre que j'ai donn mon
+cocher de sortir par la porte del Popolo et de rentrer par la porte
+San-Giovanni?
+
+--Il y a, rpondit matre Pastrini, que vous pourrez bien sortir par
+l'une, mais que je doute que vous rentriez par l'autre.
+
+--Pourquoi cela? demanda Franz.
+
+--Parce que, la nuit venue, on n'est plus en sret cinquante pas des
+portes.
+
+--D'honneur? s'cria Albert.
+
+--Monsieur le vicomte, dit matre Pastrini, toujours bless jusqu'au
+fond du coeur du doute mis par Albert sur sa vracit, ce que je dis
+n'est pas pour vous, c'est pour votre compagnon de voyage, qui connat
+Rome, lui, et qui sait qu'on ne badine pas avec ces choses-l.
+
+--Mon cher, dit Albert s'adressant Franz, voici une aventure
+admirable toute trouve: nous bourrons notre calche de pistolets, de
+tromblons et de fusils deux coups. Luigi Vampa vient pour nous
+arrter, nous l'arrtons. Nous le ramenons Rome; nous en faisons
+hommage Sa Saintet, qui nous demande ce qu'elle peut faire pour
+reconnatre un si grand service. Alors nous rclamons purement et
+simplement un carrosse et deux chevaux de ses curies, et nous voyons le
+carnaval en voiture; sans compter que probablement le peuple romain,
+reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous proclame, comme Curtius
+et Horatius Cocls, les sauveurs de la patrie.
+
+Pendant qu'Albert dduisait cette proposition, matre Pastrini faisait
+une figure qu'on essayerait vainement de dcrire.
+
+Et d'abord, demanda Franz Albert, o prendrez-vous ces pistolets, ces
+tromblons, ces fusils deux coups dont vous voulez farcir votre
+voiture?
+
+--Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, dit-il, car la
+Terracine, on m'a pris jusqu' mon couteau poignard; et vous?
+
+-- moi, on m'en a fait autant Aqua-Pendente.
+
+--Ah ! mon cher hte, dit Albert en allumant son second cigare au
+reste de son premier, savez-vous que c'est trs commode pour les voleurs
+cette mesure-l, et qu'elle m'a tout l'air d'avoir t prise de compte
+demi avec eux?
+
+Sans doute matre Pastrini trouva la plaisanterie compromettante, car il
+n'y rpondit qu' moiti et encore en adressant la parole Franz, comme
+au seul tre raisonnable avec lequel il pt convenablement s'entendre.
+
+Son Excellence sait que ce n'est pas l'habitude de se dfendre quand on
+est attaqu par des bandits.
+
+--Comment! s'cria Albert, dont le courage se rvoltait l'ide de se
+laisser dvaliser sans rien dire; comment! ce n'est pas l'habitude?
+
+--Non, car toute dfense serait inutile. Que voulez-vous faire contre
+une douzaine de bandits qui sortent d'un foss, d'une masure ou d'un
+aqueduc, et qui vous couchent en joue tous la fois?
+
+--Eh sacrebleu! je veux me faire tuer! s'cria Albert.
+
+L'aubergiste se tourna vers Franz d'un air qui voulait dire: Dcidment,
+Excellence, votre camarade est fou.
+
+Mon cher Albert, reprit Franz, votre rponse est sublime, et vaut le
+_Qu'il mourt_ du vieux Corneille: seulement, quand Horace rpondait
+cela, il s'agissait du salut de Rome, et la chose en valait la peine.
+Mais quant nous, remarquez qu'il s'agit simplement d'un caprice
+satisfaire, et qu'il serait ridicule, pour un caprice, de risquer notre
+vie.
+
+--Ah! _per Bacco_! s'cria matre Pastrini, la bonne heure, voil ce
+qui s'appelle parler.
+
+Albert se versa un verre de _lacryma Christi_, qu'il but petits
+coups, en grommelant des paroles inintelligibles.
+
+Eh bien, matre Pastrini, reprit Franz, maintenant que voil mon
+compagnon calm, et que vous avez pu apprcier mes dispositions
+pacifiques, maintenant, voyons qu'est-ce que le seigneur Luigi Vampa?
+Est-il berger ou patricien? est-il jeune ou vieux? est-il petit ou
+grand? Dpeignez-nous le, afin que si nous le rencontrions par hasard
+dans le monde, comme Jean Sbogar ou Lara, nous puissions au moins le
+reconnatre.
+
+--Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu' moi, Excellence, pour
+avoir des dtails exacts, car j'ai connu Luigi Vampa tout enfant; et, un
+jour que j'tais tomb moi-mme entre ses mains, en allant de Ferentino
+ Alatri, il se souvint, heureusement pour moi, de notre ancienne
+connaissance; il me laissa aller, non seulement sans me faire payer de
+ranon, mais encore aprs m'avoir fait cadeau d'une fort belle montre et
+m'avoir racont son histoire.
+
+--Voyons la montre, dit Albert.
+
+Matre Pastrini tira de son gousset une magnifique Breguet portant le
+nom de son auteur, le timbre de Paris et une couronne de comte.
+
+Voil, dit-il.
+
+--Peste! fit Albert, je vous en fais mon compliment; j'ai la pareille
+peu prs--il tira sa montre de la poche de son gilet--et elle m'a cot
+trois mille francs.
+
+--Voyons l'histoire, dit Franz son tour, en tirant un fauteuil et en
+faisant signe matre Pastrini de s'asseoir.
+
+--Leurs Excellences permettent? dit l'hte.
+
+--Pardieu! dit Albert, vous n'tes pas un prdicateur, mon cher, pour
+parler debout.
+
+L'htelier s'assit, aprs avoir fait chacun de ses futurs auditeurs un
+salut respectueux, lequel avait pour but d'indiquer qu'il tait prt
+leur donner sur Luigi Vampa les renseignements qu'ils demandaient.
+
+Ah , fit Franz, arrtant matre Pastrini au moment o il ouvrait la
+bouche, vous dites que vous avez connu Luigi Vampa tout enfant; c'est
+donc encore un jeune homme?
+
+--Comment, un jeune homme! je crois bien; il a vingt-deux ans peine!
+Oh! c'est un gaillard qui ira loin, soyez tranquille!
+
+--Que dites-vous de cela, Albert? c'est beau, vingt-deux ans, de
+s'tre dj fait une rputation, dit Franz.
+
+--Oui, certes, et, son ge, Alexandre, Csar et Napolon, qui depuis
+ont fait un certain bruit dans le monde, n'taient pas si avancs que
+lui.
+
+--Ainsi, reprit Franz, s'adressant son hte, le hros dont nous allons
+entendre l'histoire n'a que vingt-deux ans.
+
+-- peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.
+
+--Est-il grand ou petit?
+
+--De taille moyenne: peu prs comme Son Excellence, dit l'hte en
+montrant Albert.
+
+--Merci de la comparaison, dit celui-ci en s'inclinant.
+
+--Allez toujours, matre Pastrini, reprit Franz, souriant de la
+susceptibilit de son ami. Et quelle classe de la socit
+appartenait-il?
+
+--C'tait un simple petit ptre attach la ferme du comte de
+San-Felice, situe entre Palestrina et le lac de Gabri. Il tait n
+Pampinara, et tait entr l'ge de cinq ans au service du comte. Son
+pre, berger lui-mme Anagni, avait un petit troupeau lui; et vivait
+de la laine de ses moutons et de la rcolte faite avec le lait de ses
+brebis, qu'il venait vendre Rome.
+
+Tout enfant, le petit Vampa avait un caractre trange. Un jour,
+l'ge de sept ans, il tait venu trouver le cur de Palestrina, et
+l'avait pri de lui apprendre lire. C'tait chose difficile; car le
+jeune ptre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon cur allait
+tous les jours dire la messe dans un pauvre petit bourg trop peu
+considrable pour payer un prtre, et qui, n'ayant pas mme de nom,
+tait connu sous celui dell'Borgo. Il offrit Luigi de se trouver sur
+son chemin l'heure de son retour et de lui donner ainsi sa leon, le
+prvenant que cette leon serait courte et qu'il et par consquent en
+profiter.
+
+L'enfant accepta avec joie.
+
+Tous les jours, Luigi menait patre son troupeau sur la route de
+Palestrina au Borgo; tous les jours, neuf heures du matin, le cur
+passait, le prtre et l'enfant s'asseyaient sur le revers d'un foss, et
+le petit ptre prenait sa leon dans le brviaire du cur.
+
+Au bout de trois mois, il savait lire.
+
+Ce n'tait pas tout, il lui fallait maintenant apprendre crire.
+
+Le prtre fit faire par un professeur d'criture de Rome trois
+alphabets: un en gros, un en moyen, et un en fin, et il lui montra qu'en
+suivant cet alphabet sur une ardoise il pouvait, l'aide d'une pointe
+de fer, apprendre crire.
+
+Le mme soir, lorsque le troupeau fut rentr la ferme, le petit Vampa
+courut chez le serrurier de Palestrina, prit un gros clou, le forgea, le
+martela, l'arrondit, et en fit une espce de stylet antique.
+
+Le lendemain, il avait runi une provision d'ardoises et se mettait
+l'oeuvre.
+
+Au bout de trois mois, il savait crire.
+
+Le cur, tonn de cette profonde intelligence et touch de cette
+aptitude, lui fit cadeau de plusieurs cahiers de papier, d'un paquet de
+plumes et d'un canif.
+
+Ce fut une nouvelle tude faire, mais tude qui n'tait rien auprs
+de la premire. Huit jours aprs, il maniait la plume comme il maniait
+le stylet.
+
+Le cur raconta cette anecdote au comte de San-Felice, qui voulut voir
+le petit ptre, le fit lire et crire devant lui, ordonna son
+intendant de le faire manger avec les domestiques, et lui donna deux
+piastres par mois.
+
+Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des crayons.
+
+En effet, il avait appliqu tous les objets cette facilit
+d'imitation qu'il avait, et, comme Giotto enfant, il dessinait sur ses
+ardoises ses brebis, les arbres, les maisons.
+
+Puis, avec la pointe de son canif, il commena tailler le bois et
+lui donner toutes sortes de formes. C'est ainsi que Pinelli, le
+sculpteur populaire, avait commenc.
+
+Une jeune fille de six ou sept ans, c'est--dire un peu plus jeune que
+Vampa, gardait de son ct les brebis dans une ferme voisine de
+Palestrina; elle tait orpheline, ne Valmontone, et s'appelait
+Teresa.
+
+Les deux enfants se rencontraient, s'asseyaient l'un prs de l'autre,
+laissaient leurs troupeaux se mler et patre ensemble, causaient,
+riaient et jouaient puis, le soir, on dmlait les moutons du comte de
+San-Felice d'avec ceux du baron de Cervetri, et les enfants se
+quittaient pour revenir leur ferme respective, en se promettant de se
+retrouver le lendemain matin.
+
+Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient ainsi cte cte.
+
+Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa onze.
+
+Cependant, leurs instincts naturels se dveloppaient.
+
+ ct du got des arts que Luigi avait pouss aussi loin qu'il le
+pouvait faire dans l'isolement, il tait triste par boutade, ardent par
+secousse, colre par caprice, railleur toujours. Aucun des jeunes
+garons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone n'avait pu non
+seulement prendre aucune influence sur lui, mais encore devenir son
+compagnon. Son temprament volontaire, toujours dispos exiger sans
+jamais vouloir se plier aucune concession, cartait de lui tout
+mouvement amical, toute dmonstration sympathique. Teresa seule
+commandait d'un mot, d'un regard, d'un geste ce caractre entier qui
+pliait sous la main d'une femme, et qui, sous celle de quelque homme que
+ce ft, se serait raidi jusqu' rompre.
+
+Teresa tait, au contraire, vive, alerte et gaie, mais coquette
+l'excs, les deux piastres que donnait Luigi l'intendant du comte de
+San-Felice, le prix de tous les petits ouvrages sculpts qu'il vendait
+aux marchands de joujoux de Rome passaient en boucles d'oreilles de
+perles, en colliers de verre, en aiguilles d'or. Aussi, grce cette
+prodigalit de son jeune ami, Teresa tait-elle la plus belle et la plus
+lgante paysanne des environs de Rome.
+
+Les deux enfants continurent grandir, passant toutes leurs journes
+ensemble, et se livrant sans combat aux instincts de leur nature
+primitive. Aussi, dans leurs conversations, dans leurs souhaits, dans
+leurs rves, Vampa se voyait toujours capitaine de vaisseau, gnral
+d'arme ou gouverneur d'une province; Teresa se voyait riche, vtue des
+plus belles robes et suivie de domestiques en livre, puis, quand ils
+avaient pass toute la journe broder leur avenir de ces folles et
+brillantes arabesques, ils se sparaient pour ramener chacun leurs
+moutons dans leur table, et redescendre, de la hauteur de leurs songes,
+ l'humilit de leur position relle.
+
+Un jour, le jeune berger dit l'intendant du comte qu'il avait vu un
+loup sortir des montagnes de la Sabine et rder autour de son troupeau.
+L'intendant lui donna un fusil: c'est ce que voulait Vampa.
+
+Ce fusil se trouva par hasard tre un excellent canon de Brescia,
+portant la balle comme une carabine anglaise; seulement un jour le
+comte, en assommant un renard bless, en avait cass la crosse et l'on
+avait jet le fusil au rebut.
+
+Cela n'tait pas une difficult pour un sculpteur comme Vampa. Il
+examina la couche primitive, calcula ce qu'il fallait y changer pour la
+mettre son coup d'oeil, et fit une autre crosse charge d'ornements si
+merveilleux que, s'il et voulu aller vendre la ville le bois seul, il
+en et certainement tir quinze ou vingt piastres.
+
+Mais il n'avait garde d'agir ainsi: un fusil avait longtemps t le
+rve du jeune homme. Dans tous les pays o l'indpendance est substitue
+ la libert, le premier besoin qu'prouve tout coeur fort, toute
+organisation puissante, est celui d'une arme qui assure en mme temps
+l'attaque et la dfense, et qui faisant celui qui la porte terrible, le
+fait souvent redout.
+
+ partir de ce moment, Vampa donna tous les instants qui lui restrent
+ l'exercice du fusil; il acheta de la poudre et des balles, et tout lui
+devint un but: le tronc de l'olivier, triste, chtif et gris, qui pousse
+au versant des montagnes de la Sabine; le renard qui, le soir, sortait
+de son terrier pour commencer sa chasse nocturne, et l'aigle qui planait
+dans l'air. Bientt il devint si adroit, que Teresa surmontait la
+crainte qu'elle avait prouve d'abord en entendant la dtonation, et
+s'amusa voir son jeune compagnon placer la balle de son fusil o il
+voulait la mettre, avec autant de justesse que s'il l'et pousse avec
+la main.
+
+Un soir, un loup sortit effectivement d'un bois de sapins prs duquel
+les deux jeunes gens avaient l'habitude de demeurer: le loup n'avait pas
+fait dix pas en plaine qu'il tait mort.
+
+Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur ses paules et le
+rapporta la ferme.
+
+Tous ces dtails donnaient Luigi une certaine rputation aux
+alentours de la ferme; l'homme suprieur partout o il se trouve, se
+cre une clientle d'admirateurs. On parlait dans les environs de ce
+jeune ptre comme du plus adroit, du plus fort et du plus brave
+contadino qui ft dix lieues la ronde; et quoique de son ct
+Teresa, dans un cercle plus tendu encore, passt pour une des plus
+jolies filles de la Sabine, personne ne s'avisait de lui dire un mot
+d'amour, car on la savait aime par Vampa.
+
+Et cependant les deux jeunes gens ne s'taient jamais dit qu'ils
+s'aimaient. Ils avaient pouss l'un ct de l'autre comme deux arbres
+qui mlent leurs racines sous le sol, leurs branches dans l'air, leur
+parfum dans le ciel; seulement leur dsir de se voir tait le mme; ce
+dsir tait devenu un besoin, et ils comprenaient plutt la mort qu'une
+sparation d'un seul jour.
+
+Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept.
+
+Vers ces temps, on commena de parler beaucoup d'une bande de brigands
+qui s'organisait dans les monts Lepini. Le brigandage n'a jamais t
+srieusement extirp dans le voisinage de Rome. Il manque de chefs
+parfois, mais quand un chef se prsente, il est rare qu'il lui manque
+une bande.
+
+Le clbre Cucumetto, traqu dans les Abruzzes chass du royaume de
+Naples, o il avait soutenu une vritable guerre, avait travers
+Garigliano comme Manfred, et tait venu entre Sonnino et Juperno se
+rfugier sur les bords de l'Amasine.
+
+C'tait lui qui s'occupait rorganiser une troupe, et qui marchait
+sur les traces de Decesaris et de Gasparone, qu'il esprait bientt
+surpasser. Plusieurs jeunes gens de Palestrina, de Frascati et de
+Pampinara disparurent. On s'inquita d'eux d'abord puis bientt on sut
+qu'ils taient alls rejoindre la bande de Cucumetto.
+
+Au bout de quelque temps, Cucumetto devint l'objet de l'attention
+gnrale. On citait de ce chef de bandits des traits d'audace
+extraordinaires et de brutalit rvoltante.
+
+Un jour, il enleva une jeune fille: c'tait la fille de l'arpenteur de
+Frosinone. Les lois des bandits sont positives: une jeune fille est
+celui qui l'enlve d'abord, puis les autres la tirent au sort, et la
+malheureuse sert aux plaisirs de toute la troupe jusqu' ce que les
+bandits l'abandonnent ou qu'elle meure.
+
+Lorsque les parents sont assez riches pour la racheter, on envoie un
+messager qui traite de la ranon; la tte de la prisonnire rpond de la
+scurit de l'missaire. Si la ranon est refuse, la prisonnire est
+condamne irrvocablement.
+
+La jeune fille avait son amant dans la troupe de Cucumetto: il
+s'appelait Carlini.
+
+En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les bras vers lui et se
+crut sauve. Mais le pauvre Carlini, en la reconnaissant, lui, sentit
+son coeur se briser, car il se doutait bien du sort qui attendait sa
+matresse.
+
+Cependant, comme il tait le favori de Cucumetto, comme il avait
+partag ses dangers depuis trois ans, comme il lui avait sauv la vie
+en abattant d'un coup de pistolet un carabinier qui avait dj le sabre
+lev sur sa tte, il espra que Cucumetto aurait quelque piti de lui.
+
+Il prit donc le chef part, tandis que la jeune fille, assise contre
+le tronc d'un grand pin qui s'levait au milieu d'une clairire de la
+fort, s'tait fait un voile de la coiffure pittoresque des paysannes
+romaines et cachait son visage aux regards luxurieux des bandits.
+
+L, il lui raconta tout, ses amours avec la prisonnire, leurs serments
+de fidlit, et comment chaque nuit, depuis qu'ils taient dans les
+environs, ils se donnaient rendez-vous dans une ruine.
+
+Ce soir-l justement, Cucumetto avait envoy Carlini dans un village
+voisin, il n'avait pu se trouver au rendez-vous; mais Cucumetto s'y
+tait trouv par hasard, disait-il, et c'est alors qu'il avait enlev la
+jeune fille.
+
+Carlini supplia son chef de faire une exception en sa faveur et de
+respecter Rita, lui disant que le pre tait riche et qu'il payerait une
+bonne ranon.
+
+Cucumetto parut se rendre aux prires de son ami, et le chargea de
+trouver un berger qu'on pt envoyer chez le pre de Rita Frosinone.
+
+Alors Carlini s'approcha tout joyeux de la jeune fille, lui dit qu'elle
+tait sauve, et l'invita crire son pre une lettre dans laquelle
+elle racontait ce qui lui tait arriv, et lui annoncerait que sa ranon
+tait fixe trois cents piastres.
+
+On donnait pour tout dlai au pre douze heures, c'est--dire jusqu'au
+lendemain neuf heures du matin.
+
+La lettre crite, Carlini s'en empara aussitt et courut dans la plaine
+pour chercher un messager.
+
+Il trouva un jeune ptre qui parquait son troupeau. Les messagers
+naturels des bandits sont les bergers, qui vivent entre la ville et la
+montagne, entre la vie sauvage et la vie civilise.
+
+Le jeune berger partit aussitt, promettant d'tre avant une heure
+Frosinone.
+
+Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa matresse et lui annoncer
+cette bonne nouvelle.
+
+Il trouva la troupe dans la clairire, o elle soupait joyeusement des
+provisions que les bandits levaient sur les paysans comme un tribut
+seulement; au milieu de ces gais convives, il chercha vainement
+Cucumetto et Rita.
+
+Il demanda o ils taient, les bandits rpondirent par un grand clat
+de rire. Une sueur froide coula sur le front de Carlini, et il sentit
+l'angoisse qui le prenait aux cheveux.
+
+Il renouvela sa question. Un des convives remplit un verre de vin
+d'Orvieto et le lui tendit en disant:
+
+-- la sant du brave Cucumetto et de la belle Rita!
+
+En ce moment, Carlini crut entendre un cri de femme. Il devina tout. Il
+prit le verre, le brisa sur la face de celui qui le lui prsentait, et
+s'lana dans la direction du cri.
+
+Au bout de cent pas, au dtour d'un buisson, il trouva Rita vanouie
+entre les bras de Cucumetto.
+
+En apercevant Carlini, Cucumetto se releva tenant un pistolet de chaque
+main.
+
+Les deux bandits se regardrent un instant: l'un le sourire de la
+luxure sur les lvres, l'autre la pleur de la mort sur le front.
+
+On et cru qu'il allait se passer entre ces deux hommes quelque chose
+de terrible. Mais peu peu les traits de Carlini se dtendirent, sa
+main, qu'il avait porte un des pistolets de sa ceinture, retomba prs
+de lui pendante son ct.
+
+Rita tait couche entre eux deux.
+
+La lune clairait cette scne.
+
+--Eh bien, lui dit Cucumetto, as-tu fait la commission dont tu t'tais
+charg?
+
+--Oui, capitaine, rpondit Carlini, et demain, avant neuf heures, le
+pre de Rita sera ici avec l'argent.
+
+-- merveille. En attendant, nous allons passer une joyeuse nuit. Cette
+jeune fille est charmante, et tu as, en vrit, bon got, matre
+Carlini. Aussi comme je ne suis pas goste nous allons retourner auprs
+des camarades et tirer au sort qui elle appartiendra maintenant.
+
+--Ainsi vous tes dcid l'abandonner la loi commune? demanda
+Carlini.
+
+--Et pourquoi ferait-on exception en sa faveur?
+
+--J'avais cru qu' ma prire....
+
+--Et qu'es-tu plus que les autres?
+
+--C'est juste.
+
+--Mais sois tranquille, reprit Cucumetto en riant, un peu plus tt, un
+peu plus tard, ton tour viendra.
+
+Les dents de Carlini se serraient se briser.
+
+--Allons, dit Cucumetto en faisant un pas vers les convives, viens-tu?
+
+--Je vous suis....
+
+Cucumetto s'loigna sans perdre de vue Carlini, car sans doute il
+craignait qu'il ne le frappt par derrire. Mais rien dans le bandit ne
+dnonait une intention hostile.
+
+Il tait debout, les bras croiss, prs de Rita toujours vanouie.
+
+Un instant, l'ide de Cucumetto fut que le jeune homme allait la
+prendre dans ses bras et fuir avec elle. Mais peu lui importait
+maintenant, il avait eu de Rita ce qu'il voulait; et quant l'argent,
+trois cents piastres rparties la troupe faisaient une si pauvre somme
+qu'il s'en souciait mdiocrement.
+
+Il continua donc sa route vers la clairire; mais, son grand
+tonnement, Carlini y arriva presque aussitt que lui.
+
+--Le tirage au sort! le tirage au sort! crirent tous les bandits en
+apercevant le chef.
+
+Et les yeux de tous ces hommes brillrent d'ivresse et de lascivit,
+tandis que la flamme du foyer jetait sur toute leur personne une lueur
+rougetre qui les faisait ressembler des dmons.
+
+Ce qu'ils demandaient tait juste; aussi le chef fit-il de la tte un
+signe annonant qu'il acquiesait leur demande. On mit tous les noms
+dans un chapeau, celui de Carlini comme ceux des autres, et le plus
+jeune de la bande tira de l'urne improvise un bulletin.
+
+Ce bulletin portait le nom de Diavolaccio.
+
+C'tait celui-l mme qui avait propos Carlini la sant du chef, et
+ qui Carlini avait rpondu en lui brisant le verre sur la figure.
+
+Une large blessure ouverte de la tempe la bouche, laissait couler le
+sang flots.
+
+Diavolaccio, se voyant ainsi favoris de la fortune, poussa un clat de
+rire.
+
+--Capitaine, dit-il, tout l'heure Carlini n'a pas voulu boire votre
+sant, proposez-lui de boire la mienne; il aura peut-tre plus de
+condescendance pour vous que pour moi.
+
+Chacun s'attendait une explosion de la part de Carlini; mais au grand
+tonnement de tous, il prit un verre d'une main, un fiasco de l'autre,
+puis, remplissant le verre:
+
+-- ta sant, Diavolaccio, dit-il d'une voix parfaitement calme.
+
+Et il avala le contenu du verre sans que sa main tremblt. Puis,
+s'asseyant prs du feu:
+
+--Ma part de souper! dit-il; la course que je viens de faire m'a donn
+de l'apptit.
+
+--Vive Carlini! s'crirent les brigands.
+
+-- la bonne heure, voil ce qui s'appelle prendre la chose en bon
+compagnon.
+
+Et tous reformrent le cercle autour du foyer, tandis que Diavolaccio
+s'loignait.
+
+Carlini mangeait et buvait, comme si rien ne s'tait pass.
+
+Les bandits le regardaient avec tonnement, ne comprenant rien cette
+impassibilit, lorsqu'ils entendirent derrire eux retentir sur le sol
+un pas alourdi.
+
+Ils se retournrent et aperurent Diavolaccio tenant la jeune fille
+entre ses bras.
+
+Elle avait la tte renverse, et ses longs cheveux pendaient jusqu'
+terre.
+
+ mesure qu'ils entraient dans le cercle de la lumire projete par le
+foyer, on s'apercevait de la pleur de la jeune fille et de la pleur du
+bandit.
+
+Cette apparition avait quelque chose de si trange et de si solennel,
+que chacun se leva, except Carlini, qui resta assis et continua de
+boire et de manger, comme si rien ne se passait autour de lui.
+
+Diavolaccio continuait de s'avancer au milieu du plus profond silence,
+et dposa Rita aux pieds du capitaine.
+
+Alors tout le monde put reconnatre la cause de cette pleur de la
+jeune fille et de cette pleur du bandit: Rita avait un couteau enfonc
+jusqu'au manche au-dessous de la mamelle gauche.
+
+Tous les yeux se portrent sur Carlini: la gaine tait vide sa
+ceinture.
+
+--Ah! ah! dit le chef, je comprends maintenant pourquoi Carlini tait
+rest en arrire.
+
+Toute nature sauvage est apte apprcier une action forte; quoique
+peut-tre aucun des bandits n'et fait ce que venait de faire Carlini,
+tous comprirent ce qu'il avait fait.
+
+--Eh bien, dit Carlini en se levant son tour et en s'approchant du
+cadavre, la main sur la crosse d'un de ses pistolets, y a-t-il encore
+quelqu'un qui me dispute cette femme?
+
+--Non, dit le chef, elle est toi!
+
+Alors Carlini la prit son tour dans ses bras, et l'emporta hors du
+cercle de lumire que projetait la flamme du foyer.
+
+Cucumetto disposa les sentinelles comme d'habitude, et les bandits se
+couchrent, envelopps dans leurs manteaux, autour du foyer.
+
+ minuit, la sentinelle donna l'veil, et en un instant le chef et ses
+compagnons furent sur pied.
+
+C'tait le pre de Rita, qui arrivait lui-mme, portant la ranon de sa
+fille.
+
+--Tiens, dit-il Cucumetto en lui tendant un sac d'argent, voici trois
+cents pistoles, rends-moi mon enfant.
+
+Mais le chef, sans prendre l'argent, lui fit signe de le suivre. Le
+vieillard obit; tous deux s'loignrent sous les arbres, travers les
+branches desquels filtraient les rayons de la lune. Enfin Cucumetto
+s'arrta tendant la main et montrant au vieillard deux personnes
+groupes au pied d'un arbre:
+
+--Tiens, lui dit-il, demande ta fille Carlini, c'est lui qui t'en
+rendra compte.
+
+Et il s'en retourna vers ses compagnons.
+
+Le vieillard resta immobile et les yeux fixes. Il sentait que quelque
+malheur inconnu, immense, inou, planait sur sa tte.
+
+Enfin, il fit quelques pas vers le groupe informe dont il ne pouvait se
+rendre compte.
+
+Au bruit qu'il faisait en s'avanant vers lui, Carlini releva la tte,
+et les formes des deux personnages commencrent apparatre plus
+distinctes aux yeux du vieillard.
+
+Une femme tait couche terre, la tte pose sur les genoux d'un
+homme assis et qui se tenait pench vers elle; c'tait en se relevant
+que cet homme avait dcouvert le visage de la femme qu'il tenait serre
+contre sa poitrine.
+
+Le vieillard reconnut sa fille, et Carlini reconnut le vieillard.
+
+--Je t'attendais, dit le bandit au pre de Rita.
+
+--Misrable! dit le vieillard, qu'as-tu fait?
+
+Et il regardait avec terreur Rita, ple, immobile, ensanglante, avec
+un couteau dans la poitrine.
+
+Un rayon de la lune frappait sur elle et l'clairait de sa lueur
+blafarde.
+
+--Cucumetto avait viol ta fille, dit le bandit, et, comme je l'aimais,
+je l'ai tue; car, aprs lui, elle allait servir de jouet toute la
+bande.
+
+Le vieillard ne pronona point une parole, seulement il devint ple
+comme un spectre.
+
+--Maintenant, dit Carlini, si j'ai eu tort, venge-la.
+
+Et il arracha le couteau du sein de la jeune fille et, se levant, il
+l'alla offrir d'une main au vieillard tandis que de l'autre il cartait
+sa veste et lui prsentait sa poitrine nue.
+
+--Tu as bien fait, lui dit le vieillard d'une voix sourde.
+Embrasse-moi, mon fils.
+
+Carlini se jeta en sanglotant dans les bras du pre de sa matresse.
+C'taient les premires larmes que versait cet homme de sang.
+
+--Maintenant, dit le vieillard Carlini, aide-moi enterrer ma fille.
+
+Carlini alla chercher deux pioches, et le pre et l'amant se mirent
+creuser la terre au pied d'un chne dont les branches touffues devaient
+recouvrir la tombe de la jeune fille.
+
+Quand la tombe fut creuse, le pre l'embrassa le premier, l'amant
+ensuite; puis, l'un la prenant par les pieds, l'autre par-dessous les
+paules, ils la descendirent dans la fosse.
+
+Puis ils s'agenouillrent des deux cts et dirent les prires des
+morts.
+
+Puis, lorsqu'ils eurent fini, ils repoussrent la terre sur le cadavre
+jusqu' ce que la fosse ft comble.
+
+Alors, lui tendant la main:
+
+--Je te remercie, mon fils! dit le vieillard Carlini; maintenant,
+laisse-moi seul.
+
+--Mais cependant... dit celui-ci.
+
+--Laisse-moi, je te l'ordonne.
+
+Carlini obit, alla rejoindre ses camarades, s'enveloppa dans son
+manteau, et bientt parut aussi profondment endormi que les autres.
+
+Il avait t dcid la veille que l'on changerait de campement.
+
+Une heure avant le jour Cucumetto veilla ses hommes et l'ordre fut
+donn de partir.
+
+Mais Carlini ne voulut pas quitter la fort sans savoir ce qu'tait
+devenu le pre de Rita.
+
+Il se dirigea vers l'endroit o il l'avait laiss.
+
+Il trouva le vieillard pendu une des branches du chne qui ombrageait
+la tombe de sa fille.
+
+Il fit alors sur le cadavre de l'un et sur la fosse de l'autre le
+serment de les venger tous deux.
+
+Mais il ne put tenir ce serment; car, deux jours aprs dans une
+rencontre avec les carabiniers romains, Carlini fut tu.
+
+Seulement, on s'tonna que, faisant face l'ennemi, il et reu une
+balle entre les deux paules.
+
+L'tonnement cessa quand un des bandits eut fait remarquer ses
+camarades que Cucumetto tait plac dix pas en arrire de Carlini
+lorsque Carlini tait tomb.
+
+Le matin du dpart de la fort de Frosinone, il avait suivi Carlini
+dans l'obscurit, avait entendu le serment qu'il avait fait, et, en
+homme de prcaution, il avait pris l'avance.
+
+On racontait encore sur ce terrible chef de bande dix autres histoires
+non moins curieuses que celle-ci.
+
+Ainsi, de Fondi Prouse, tout le monde tremblait au seul nom de
+Cucumetto.
+
+Ces histoires avaient souvent t l'objet des conversations de Luigi et
+de Teresa.
+
+La jeune fille tremblait fort tous ces rcits; mais Vampa la
+rassurait avec un sourire, frappant son bon fusil, qui portait si bien
+la balle; puis, si elle n'tait pas rassure, il lui montrait cent pas
+quelque corbeau perch sur une branche morte, le mettait en joue,
+lchait la dtente, et l'animal, frapp, tombait au pied de l'arbre.
+
+Nanmoins, le temps s'coulait: les deux jeunes gens avaient arrt
+qu'ils se marieraient lorsqu'ils auraient, Vampa vingt ans, et Teresa
+dix-neuf.
+
+Ils taient orphelins tous deux; ils n'avaient de permission demander
+qu' leur matre; ils l'avaient demande et obtenue.
+
+Un jour qu'ils causaient de leur projet d'avenir, ils entendirent deux
+ou trois coups de feu; puis tout coup un homme sortit du bois prs
+duquel les deux jeunes gens avaient l'habitude de faire patre leurs
+troupeaux, et accourut vers eux.
+
+Arriv la porte de la voix:
+
+--Je suis poursuivi! leur cria-t-il; pouvez-vous me cacher?
+
+Les deux jeunes gens reconnurent bien que ce fugitif devait tre
+quelque bandit; mais il y a entre le paysan et le bandit romain une
+sympathie inne qui fait que le premier est toujours prt rendre
+service au second.
+
+Vampa, sans rien dire, courut donc la pierre qui bouchait l'entre de
+leur grotte, dmasqua cette entre en tirant la pierre lui, fit signe
+au fugitif de se rfugier dans cet asile inconnu de tous, repoussa la
+pierre sur lui et revint s'asseoir prs de Teresa.
+
+Presque aussitt, quatre carabiniers cheval apparurent la lisire
+du bois; trois paraissaient tre la recherche du fugitif, le quatrime
+tranait par le cou un bandit prisonnier.
+
+Les trois carabiniers explorrent le pays d'un coup d'oeil, aperurent
+les deux jeunes gens, accoururent eux au galop, et les interrogrent.
+
+Ils n'avaient rien vu.
+
+--C'est fcheux, dit le brigadier, car celui que nous cherchons, c'est
+le chef.
+
+--Cucumetto? ne purent s'empcher de s'crier ensemble Luigi et Teresa.
+
+--Oui, rpondit le brigadier; et comme sa tte est mise prix mille
+cus romains, il y en aurait eu cinq cents pour vous si vous nous aviez
+aids le prendre.
+
+Les deux jeunes gens changrent un regard. Le brigadier eut un instant
+d'esprance. Cinq cents cus romains font trois mille francs, et trois
+mille francs sont une fortune pour deux pauvres orphelins qui vont se
+marier.
+
+--Oui, c'est fcheux, dit Vampa, mais nous ne l'avons pas vu.
+
+Alors les carabiniers battirent le pays dans des directions
+diffrentes, mais inutilement.
+
+Puis, successivement, ils disparurent.
+
+Alors Vampa alla tirer la pierre, et Cucumetto sortit.
+
+Il avait vu, travers les jours de la porte de granit, les deux jeunes
+gens causer avec les carabiniers; il s'tait dout du sujet de leur
+conversation, il avait lu sur le visage de Luigi et de Teresa
+l'inbranlable rsolution de ne point le livrer et tira de sa poche une
+bourse pleine d'or et la leur offrit.
+
+Mais Vampa releva la tte avec fiert; quant Teresa, ses yeux
+brillrent en pensant tout ce qu'elle pourrait acheter de riches
+bijoux et beaux habits avec cette bourse pleine d'or.
+
+Cucumetto tait un Satan fort habile: il avait pris la forme d'un
+bandit au lieu de celle d'un serpent; il surprit ce regard, reconnut
+dans Teresa une digne fille d've, et rentra dans la fort en se
+retournant plusieurs fois sous prtexte de saluer ses librateurs.
+
+Plusieurs jours s'coulrent sans que l'on revit Cucumetto, sans qu'on
+entendit reparler de lui.
+
+Le temps du carnaval approchait. Le comte de San-Felice annona un
+grand bal masqu o tout ce que Rome avait de plus lgant fut invit.
+
+Teresa avait grande envie de voir ce bal. Luigi demanda son
+protecteur l'intendant la permission pour elle et pour lui d'y assister
+cachs parmi les serviteurs de la maison. Cette permission lui fut
+accorde.
+
+Ce bal tait surtout donn par le comte pour faire plaisir sa fille
+Carmela, qu'il adorait.
+
+Carmela tait juste de l'ge et de la taille de Teresa, et Teresa tait
+au moins aussi belle que Carmela.
+
+Le soir du bal, Teresa mit sa plus belle toilette, ses plus riches
+aiguilles, ses plus brillantes verroteries. Elle avait le costume des
+femmes de Frascati.
+
+Luigi avait l'habit si pittoresque du paysan romain les jours de fte.
+
+Tous deux se mlrent, comme on l'avait permis, aux serviteurs et aux
+paysans.
+
+La fte tait magnifique. Non seulement la villa tait ardemment
+illumine, mais des milliers de lanternes de couleur taient suspendues
+aux arbres du jardin. Aussi bientt le palais eut-il dbord sur les
+terrasses et les terrasses dans les alles.
+
+ chaque carrefour il y avait un orchestre, des buffets et des
+rafrachissements; les promeneurs s'arrtaient, les quadrilles se
+formaient et l'on dansait l o il plaisait de danser.
+
+Carmela tait vtue en femme de Sonino. Elle avait son bonnet tout
+brod de perles, les aiguilles de ses cheveux taient d'or et de
+diamants, sa ceinture tait de soie turque grandes fleurs broches,
+son surtout et son jupon taient de cachemire, son tablier tait de
+mousseline des Indes; les boutons de son corset taient autant de
+pierreries.
+
+Deux autres de ses compagnes taient vtues, l'une en femme de Nettuno,
+l'autre en femme de la Riccia.
+
+Quatre jeunes gens des plus riches et des plus nobles familles de Rome
+les accompagnaient avec cette libert italienne qui a son gale dans
+aucun autre pays du monde: ils taient vtus de leur ct en paysans
+d'Albano, de Velletri, de Civita-Castellana et de Sora.
+
+Il va sans dire que ces costumes de paysans, comme ceux de paysannes,
+taient resplendissant d'or et de pierreries.
+
+Il vint Carmela l'ide de faire un quadrille uniforme, seulement il
+manquait une femme.
+
+Carmela regardait tout autour d'elle, pas une de ses invites n'avait
+un costume analogue au sien et ceux de ses compagnes.
+
+Le comte San-Felice lui montra, au milieu des paysannes, Teresa appuye
+au bras de Luigi.
+
+--Est-ce que vous permettez, mon pre? dit Carmela.
+
+--Sans doute, rpondit le comte, ne sommes-nous pas en carnaval!
+
+Carmela se pencha vers un jeune homme qui l'accompagnait en causant, et
+lui dit quelques mots tout en lui montrant du doigt la jeune fille.
+
+Le jeune homme suivit des yeux la jolie main qui lui servait de
+conductrice, fit un geste d'obissance et vint inviter Teresa figurer
+au quadrille dirig par la fille du comte.
+
+Teresa sentit comme une flamme qui lui passait sur le visage. Elle
+interrogea du regard Luigi: il n'y avait pas moyen de refuser. Luigi
+laissa lentement glisser le bras de Teresa, qu'il tenait sous le sien,
+et Teresa, s'loignant conduite par son lgant cavalier, vint prendre,
+toute tremblante, sa place au quadrille aristocratique.
+
+Certes, aux yeux d'un artiste, l'exact et svre costume de Teresa et
+eu un bien autre caractre que celui de Carmela et des ses compagnes,
+mais Teresa tait une jeune fille frivole et coquette; les broderies de
+la mousseline, les palmes de la ceinture, l'clat du cachemire
+l'blouissaient, le reflet des saphirs et des diamants la rendaient
+folle.
+
+De son ct Luigi sentait natre en lui un sentiment inconnu: c'tait
+comme une douleur sourde qui le mordait au coeur d'abord, et de l,
+toute frmissante, courait par ses veines et s'emparait de tout son
+corps; il suivit des yeux les moindres mouvements de Teresa et de son
+cavalier; lorsque leurs mains se touchaient il ressentait comme des
+blouissements, ses artres battaient avec violence, et l'on et dit
+que le son d'une cloche vibrait ses oreilles. Lorsqu'ils se parlaient,
+quoique Teresa coutt, timide et les yeux baisss, les discours de son
+cavalier, comme Luigi lisait dans les yeux ardents du beau jeune homme
+que ces discours taient des louanges, il lui semblait que la terre
+tournait sous lui et que toutes les voix de l'enfer lui soufflaient des
+ides de meurtre et d'assassinat. Alors, craignant de se laisser
+emporter sa folie, il se cramponnait d'une main la charmille contre
+laquelle il tait debout, et de l'autre il serrait d'un mouvement
+convulsif le poignard au manche sculpt qui tait pass dans sa ceinture
+et que, sans s'en apercevoir, il tirait quelquefois presque entier du
+fourreau.
+
+Luigi tait jaloux! il sentait qu'emporte par sa nature coquette et
+orgueilleuse Teresa pouvait lui chapper.
+
+Et cependant la jeune paysanne, timide et presque effraye d'abord,
+s'tait bientt remise. Nous avons dit que Teresa tait belle. Ce n'est
+pas tout, Teresa tait gracieuse, de cette grce sauvage bien autrement
+puissante que notre grce minaudire et affecte.
+
+Elle eut presque les honneurs du quadrille, et si elle fut envieuse de
+la fille du comte de San-Felice, nous n'oserions pas dire que Carmela ne
+fut pas jalouse d'elle.
+
+Aussi ft-ce avec force compliments que son beau cavalier la
+reconduisit la place o il l'avait prise, et o l'attendait Luigi.
+
+Deux ou trois fois, pendant la contredanse, la jeune fille avait jet
+un regard sur lui, et chaque fois elle l'avait vu ple et les traits
+crisps. Une fois mme la lame de son couteau, moiti tire de sa
+gaine, avait bloui ses yeux comme un sinistre clair.
+
+Ce fut donc presque en tremblant qu'elle reprit le bras de son amant.
+
+Le quadrille avait eu le plus grand succs, et il tait vident qu'il
+tait question d'en faire une seconde dition; Carmela seule s'y
+opposait; mais le comte de San-Felice pria sa fille si tendrement,
+qu'elle finit par consentir.
+
+Aussitt un des cavaliers s'avana pour inviter Teresa, sans laquelle
+il tait impossible que la contredanse et lieu; mais la jeune fille
+avait dj disparu.
+
+En effet, Luigi ne s'tait pas senti la force de supporter une seconde
+preuve; et, moiti par persuasion, moiti par force, il avait entran
+Teresa vers un autre point du jardin. Teresa avait cd bien malgr
+elle; mais elle avait vu la figure bouleverse du jeune homme, elle
+comprenait son silence entrecoup de tressaillements nerveux, que
+quelque chose d'trange se passait en lui. Elle-mme n'tait pas exempte
+d'une agitation intrieure, et sans avoir cependant rien fait de mal,
+elle comprenait que Luigi tait en droit de lui faire des reproches: sur
+quoi? elle l'ignorait; mais elle ne sentait pas moins que ces reproches
+seraient mrits.
+
+Cependant, au grand tonnement de Teresa, Luigi demeura muet, et pas
+une parole n'entrouvrit ses lvres pendant tout le reste de la soire.
+Seulement, lorsque le froid de la nuit eut chass les invits des
+jardins et que les portes de la villa se furent refermes sur eux pour
+une fte intrieure, il reconduisit Teresa; puis, comme elle allait
+rentrer chez elle:
+
+--Teresa, dit-il, quoi pensais-tu lorsque tu dansais en face de la
+jeune comtesse de San-Felice?
+
+--Je pensais, rpondit la jeune fille dans toute la franchise de son
+me, que je donnerais la moiti de ma vie pour avoir un costume comme
+celui qu'elle portait.
+
+--Et que te disait ton cavalier?
+
+--Il me disait qu'il ne tiendrait qu' moi de l'avoir, et que je
+n'avais qu'un mot dire pour cela.
+
+--Il avait raison, rpondit Luigi. Le dsires-tu aussi ardemment que tu
+le dis?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien tu l'auras!
+
+La jeune fille, tonne, leva la tte pour le questionner; mais son
+visage tait si sombre et si terrible que la parole se glaa sur ses
+lvres.
+
+D'ailleurs, en disant ces paroles, Luigi s'tait loign.
+
+Teresa le suivit des yeux dans la nuit tant qu'elle put l'apercevoir.
+Puis, lorsqu'il eut disparu, elle rentra chez elle en soupirant.
+
+Cette mme nuit, il arriva un grand vnement par l'imprudence sans
+doute de quelque domestique qui avait nglig d'teindre les lumires;
+le feu prit la villa San-Felice, juste dans les dpendances de
+l'appartement de la belle Carmela. Rveille au milieu de la nuit par la
+lueur des flammes, elle avait saut au bas de son lit, s'tait
+enveloppe de sa robe de chambre, et avait essay de fuir par la porte;
+mais le corridor par lequel il fallait passer tait dj la proie de
+l'incendie. Alors elle tait rentre dans sa chambre, appelant grands
+cris du secours, quand tout coup sa fentre, situe vingt pieds du
+sol, s'tait ouverte; un jeune paysan s'tait lanc dans l'appartement,
+l'avait prise dans ses bras, et, avec une force et une adresse
+surhumaines l'avait transporte sur le gazon de la pelouse, o elle
+s'tait vanouie. Lorsqu'elle avait repris ses sens, son pre tait
+devant elle. Tous les serviteurs l'entouraient, lui portant des secours.
+Une aile tout entire de la villa tait brle; mais qu'importait,
+puisque Carmela tait saine et sauve.
+
+On chercha partout son librateur, mais son librateur ne reparut
+point; on le demanda tout le monde, mais personne ne l'avait vu. Quant
+ Carmela, elle tait si trouble qu'elle ne l'avait point reconnu.
+
+Au reste, comme le comte tait immensment riche, part le danger
+qu'avait couru Carmela, et qui lui parut, par la manire miraculeuse
+dont elle y avait chapp, plutt une nouvelle faveur de la Providence
+qu'un malheur rel, la perte occasionne par les flammes fut peu de
+chose pour lui.
+
+Le lendemain, l'heure habituelle, les deux jeunes gens se
+retrouvrent la lisire de la fort. Luigi tait arriv le premier. Il
+vint au-devant de la jeune fille avec une grande gaiet; il semblait
+avoir compltement oubli la scne de la veille. Teresa tait
+visiblement pensive, mais en voyant Luigi ainsi dispos, elle affecta de
+son ct l'insouciance rieuse qui tait le fond de son caractre quand
+quelque passion ne le venait pas troubler.
+
+Luigi prit le bras de Teresa sous le sien, et la conduisit jusqu' la
+porte de la grotte. L il s'arrta. La jeune fille, comprenant qu'il y
+avait quelque chose d'extraordinaire, le regarda fixement.
+
+--Teresa, dit Luigi, hier soir tu m'as dit que tu donnerais tout au
+monde pour avoir un costume pareil celui de la fille du comte?
+
+--Oui, dit Teresa, avec tonnement, mais j'tais folle de faire un
+pareil souhait.
+
+--Et moi, je t'ai rpondu: C'est bien, tu l'auras.
+
+--Oui, reprit la jeune fille, dont l'tonnement croissait chaque
+parole de Luigi; mais tu as rpondu cela sans doute pour me faire
+plaisir.
+
+--Je ne t'ai jamais rien promis que je ne te l'aie donn, Teresa, dit
+orgueilleusement Luigi; entre dans la grotte et habille-toi.
+
+ ces mots, il tira la pierre, et montra Teresa la grotte claire
+par deux bougies qui brlaient de chaque ct d'un magnifique miroir;
+sur la table rustique, faite par Luigi, taient tals le collier de
+perles et les pingles de diamants; sur une chaise ct tait dpos
+le reste du costume.
+
+Teresa poussa un cri de joie, et, sans s'informer d'o venait ce
+costume, sans prendre le temps de remercier Luigi, elle s'lana dans la
+grotte transforme en cabinet de toilette.
+
+Derrire elle Luigi repoussa la pierre, car il venait d'apercevoir, sur
+la crte d'une petite colline qui empchait que de la place o il tait
+on ne vt Palestrina, un voyageur cheval, qui s'arrta un instant
+comme incertain de sa route, se dessinant sur l'azur du ciel avec cette
+nettet de contour particulire aux lointains des pays mridionaux.
+
+En apercevant Luigi, le voyageur mit son cheval au galop, et vint
+lui.
+
+Luigi ne s'tait pas tromp; le voyageur, qui allait de Palestrina
+Tivoli, tait dans le doute de son chemin.
+
+Le jeune homme le lui indiqua; mais, comme un quart de mille de l la
+route se divisait en trois sentiers, et qu'arriv ces trois sentiers
+le voyageur pouvait de nouveau s'garer, il pria Luigi de lui servir de
+guide.
+
+Luigi dtacha son manteau et le dposa terre, jeta sur son paule sa
+carabine, et, dgag ainsi du lourd vtement, marcha devant le voyageur
+de ce pas rapide du montagnard que le pas d'un cheval a peine suivre.
+
+En dix minutes, Luigi et le voyageur furent l'espce de carrefour
+indiqu par le jeune ptre.
+
+Arrivs l, d'un geste majestueux comme celui d'un empereur, il tendit
+la main vers celle des trois routes que le voyageur devait suivre:
+
+--Voil votre chemin, dit-il, Excellence, vous n'avez plus vous
+tromper maintenant.
+
+--Et toi, voici ta rcompense, dit le voyageur en offrant au jeune
+ptre quelques pices de menue monnaie.
+
+--Merci, dit Luigi en retirant sa main; je rends un service, je ne le
+vends pas.
+
+--Mais, dit le voyageur, qui paraissait du reste habitu cette
+diffrence entre la servilit de l'homme des villes et l'orgueil du
+campagnard, si tu refuses un salaire, tu acceptes au moins un cadeau.
+
+--Ah! oui, c'est autre chose.
+
+--Eh bien, dit le voyageur, prends ces deux sequins de Venise, et
+donne-les ta fiance pour en faire une paire de boucles d'oreilles.
+
+--Et vous, alors, prenez ce poignard, dit le jeune ptre, vous n'en
+trouveriez pas un dont la poigne ft mieux sculpte d'Albano
+Civita-Castellana.
+
+--J'accepte, dit le voyageur; mais alors, c'est moi qui suis ton
+oblig, car ce poignard vaut plus de deux sequins.
+
+--Pour un marchand peut-tre, mais pour moi, qui l'ai sculpt moi-mme,
+il vaut peine une piastre.
+
+--Comment t'appelles-tu? demanda le voyageur.
+
+--Luigi Vampa, rpondit le ptre du mme air qu'il et rpondu:
+Alexandre, roi de Macdoine. Et vous?
+
+--Moi, dit le voyageur, je m'appelle Simbad le marin.
+
+Franz d'pinay jeta un cri de surprise.
+
+Simbad le marin! dit-il.
+
+--Oui, reprit le narrateur, c'est le nom que le voyageur donna Vampa
+comme tant le sien.
+
+--Eh bien, mais, qu'avez-vous dire contre ce nom? interrompit Albert;
+c'est un fort beau nom, et les aventures du patron de ce monsieur m'ont,
+je dois l'avouer, fort amus dans ma jeunesse.
+
+Franz n'insista pas davantage. Ce nom de Simbad le marin, comme on le
+comprend bien, avait rveill en lui tout un monde de souvenirs, comme
+avait fait la veille celui du comte de Monte-Cristo.
+
+Continuez, dit-il l'hte.
+
+--Vampa mit ddaigneusement les deux sequins dans sa poche, et reprit
+lentement le chemin par lequel il tait venu. Arriv deux ou trois
+cents pas de la grotte, il crut entendre un cri.
+
+Il s'arrta, coutant de quel ct venait ce cri.
+
+Au bout d'une seconde, il entendit son nom prononc distinctement.
+
+L'appel venait du ct de la grotte.
+
+Il bondit comme un chamois, armant son fusil tout en courant, et
+parvint en moins d'une minute au sommet de la colline oppose celle
+o il avait aperu le voyageur.
+
+L, les cris: Au secours! arrivrent lui plus distincts.
+
+Il jeta les yeux sur l'espace qu'il dominait; un homme enlevait Teresa,
+comme le centaure Nessus Djanire.
+
+Cet homme, qui se dirigeait vers le bois, tait dj aux trois quarts
+du chemin de la grotte la fort.
+
+Vampa mesura l'intervalle; cet homme avait deux cents pas d'avance au
+moins sur lui, il n'y avait pas de chance de le rejoindre avant qu'il
+et gagn le bois.
+
+Le jeune ptre s'arrta comme si ses pieds eussent pris racine. Il
+appuya la crosse de son fusil l'paule, leva lentement le canon dans
+la direction du ravisseur, le suivit une seconde dans sa course et fit
+feu.
+
+Le ravisseur s'arrta court; ses genoux plirent et il tomba entranant
+Teresa dans sa chute.
+
+Mais Teresa se releva aussitt; quant au fugitif, il resta couch, se
+dbattant dans les convulsions de l'agonie.
+
+Vampa s'lana aussitt vers Teresa, car dix pas du moribond les
+jambes lui avaient manqu son tour, et elle tait retombe genoux:
+le jeune homme avait cette crainte terrible que la balle qui venait
+d'abattre son ennemi n'et en mme temps bless sa fiance.
+
+Heureusement il n'en tait rien, c'tait le terreur seule qui avait
+paralys les forces de Teresa. Lorsque Luigi se fut bien assur qu'elle
+tait saine et sauve, il se retourna vers le bless.
+
+Il venait d'expirer les poings ferms, la bouche contracte par la
+douleur, et les cheveux hrisss sous la sueur de l'agonie.
+
+Ses yeux taient rests ouverts et menaants.
+
+Vampa s'approcha du cadavre, et reconnut Cucumetto.
+
+Depuis le jour o le bandit avait t sauv par les deux jeunes gens,
+il tait devenu amoureux de Teresa et avait jur que la jeune fille
+serait lui. Depuis ce jour il l'avait pie; et, profitant du moment
+o son amant l'avait laisse seule pour indiquer le chemin au voyageur,
+il l'avait enleve et la croyait dj lui, lorsque la balle de Vampa,
+guide par le coup d'oeil infaillible du jeune ptre, lui avait travers
+le coeur.
+
+Vampa le regarda un instant sans que la moindre motion se traht sur
+son visage, tandis qu'au contraire Teresa, toute tremblante encore,
+n'osait se rapprocher du bandit mort qu' petits pas, et jetait en
+hsitant un coup d'oeil sur le cadavre par-dessus l'paule de son amant.
+
+Au bout d'un instant, Vampa se retourna vers sa matresse:
+
+--Ah! ah! dit-il, c'est bien, tu es habille; mon tour de faire ma
+toilette.
+
+En effet, Teresa tait revtue de la tte aux pieds du costume de la
+fille du comte de San-Felice.
+
+Vampa prit le corps de Cucumetto entre ses bras, l'emporta dans la
+grotte, tandis qu' son tour Teresa restait dehors.
+
+Si un second voyageur ft alors pass, il et vu une chose trange:
+c'tait une bergre gardant ses brebis avec une robe de cachemire, des
+boucles d'oreilles et un collier de perles, des pingles de diamants et
+des boutons de saphirs, d'meraudes et de rubis.
+
+Sans doute, il se ft cru revenu au temps de Florian, et et affirm,
+en revenant Paris, qu'il avait rencontr la bergre des Alpes assise
+au pied des monts Sabins.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Vampa sortit son tour de la grotte. Son
+costume n'tait pas moins lgant, dans son genre, que celui de Teresa.
+
+Il avait une veste de velours grenat boutons d'or cisel, un gilet de
+soie tout couvert de broderies, une charpe romaine noue autour du cou,
+une cartouchire toute pique d'or et de soie rouge et verte; des
+culottes de velours bleu de ciel attaches au-dessous du genou par des
+boucles de diamants, des gutres de peau de daim barioles de mille
+arabesques, et un chapeau o flottaient des rubans de toutes couleurs;
+deux montres pendaient sa ceinture, et un magnifique poignard tait
+pass sa cartouchire.
+
+Teresa jeta un cri d'admiration. Vampa, sous cet habit, ressemblait
+une peinture de Lopold Robert ou de Schnetz.
+
+Il avait revtu le costume complet de Cucumetto.
+
+Le jeune homme s'aperut de l'effet qu'il produisait sur sa fiance, et
+un sourire d'orgueil passa sur sa bouche.
+
+--Maintenant, dit-il Teresa, es-tu prte partager ma fortune
+quelle qu'elle soit?
+
+--Oh oui! s'cria la jeune fille avec enthousiasme.
+
+-- me suivre partout o j'irai?
+
+--Au bout du monde.
+
+--Alors, prends mon bras et partons, car nous n'avons pas de temps
+perdre.
+
+La jeune fille passa son bras sous celui de son amant, sans mme lui
+demander o il la conduisait; car, en ce moment, il lui paraissait beau,
+fier et puissant comme un dieu.
+
+Et tous deux s'avancrent dans la fort, dont au bout de quelques
+minutes, ils eurent franchi la lisire.
+
+Il va sans dire que tous les sentiers de la montagne taient connus de
+Vampa; il avana donc dans la fort sans hsiter un seul instant,
+quoiqu'il n'y et aucun chemin fray, mais seulement reconnaissant la
+route qu'il devait suivre la seule inspection des arbres et des
+buissons; ils marchrent ainsi une heure et demie peu prs.
+
+Au bout de ce temps, ils taient arrivs l'endroit le plus touffu du
+bois. Un torrent dont le lit tait sec conduisait dans une gorge
+profonde. Vampa prit cet trange chemin, qui, encaiss entre deux rives
+et rembruni par l'ombre paisse des pins, semblait, moins la descente
+facile, ce sentier de l'Averne dont parle Virgile.
+
+Teresa, redevenue craintive l'aspect de ce lieu sauvage et dsert, se
+serrait contre son guide, sans dire une parole; mais comme elle le
+voyait marcher toujours d'un pas gal, comme un calme profond rayonnait
+sur son visage, elle avait elle-mme la force de dissimuler son motion.
+
+Tout coup, dix pas d'eux, un homme sembla se dtacher d'un arbre
+derrire lequel il tait cach, et mettait Vampa en joue:
+
+--Pas un pas de plus! cria-t-il, ou tu es mort.
+
+--Allons donc, dit Vampa en levant la main avec un geste de mpris;
+tandis que Teresa, ne dissimulant plus sa terreur, se pressait contre
+lui, est-ce que les loups se dchirent entre eux!
+
+--Qui es-tu? demanda la sentinelle.
+
+--Je suis Luigi Vampa, le berger de la ferme de San-Felice.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Je veux parler tes compagnons qui sont la clairire de Rocca
+Bianca.
+
+--Alors, suis-moi, dit la sentinelle, ou plutt, puisque tu sais o
+cela est, marche devant.
+
+Vampa sourit d'un air de mpris cette prcaution du bandit, passa
+devant avec Teresa et continua son chemin du mme pas ferme et
+tranquille qui l'avait conduit jusque-l.
+
+Au bout de cinq minutes, le bandit leur fit signe de s'arrter.
+
+Les deux jeunes gens obirent.
+
+Le bandit imita trois fois le cri du corbeau.
+
+Un croassement rpondit ce triple appel.
+
+--C'est bien, dit le bandit. Maintenant tu peux continuer ta route.
+
+Luigi et Teresa se remirent en chemin.
+
+Mais mesure qu'ils avanaient, Teresa, tremblante se serrait contre
+son amant; en effet, travers les arbres, on voyait apparatre des
+armes et tinceler des canons de fusil.
+
+La clairire de Rocca Bianca tait au sommet d'une petite montagne qui
+autrefois sans doute avait t un volcan, volcan teint avant que Rmus
+et Romulus eussent dsert Albe pour venir btir Rome.
+
+Teresa et Luigi atteignirent le sommet et se trouvrent au mme instant
+en face d'une vingtaine de bandits.
+
+--Voici un jeune homme qui vous cherche et qui dsire vous parler, dit
+la sentinelle.
+
+--Et que veut-il nous dire? demanda celui qui, en l'absence du chef,
+faisait l'intrim du capitaine.
+
+--Je veux dire que je m'ennuie de faire le mtier de berger, dit Vampa.
+
+--Ah! je comprends, dit le lieutenant, et tu viens nous demander tre
+admis dans nos rangs?
+
+--Qu'il soit le bienvenu! crirent plusieurs bandits de Ferrusino, de
+Pampinara et d'Anagni, qui avaient reconnu Luigi Vampa.
+
+--Oui, seulement je viens vous demander une autre chose que d'tre
+votre compagnon.
+
+--Et que viens-tu nous demander? dirent les bandits avec tonnement.
+
+--Je viens vous demander tre votre capitaine, dit le jeune homme.
+
+Les bandits clatrent de rire.
+
+--Et qu'as-tu fait pour aspirer cet honneur? demanda le lieutenant.
+
+--J'ai tu votre chef Cucumetto, dont voici la dpouille, dit Luigi, et
+j'ai mis le feu la villa de San-Felice pour donner une robe de noce
+ma fiance.
+
+Une heure aprs, Luigi Vampa tait lu capitaine en remplacement de
+Cucumetto.
+
+--Eh bien, mon cher Albert, dit Franz en se retournant vers son ami, que
+pensez-vous maintenant du citoyen Luigi Vampa?
+
+--Je dis que c'est un mythe, rpondit Albert, et qu'il n'a jamais
+exist.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un mythe? demanda Pastrini.
+
+--Ce serait trop long vous expliquer, mon cher hte, rpondit Franz.
+Et vous dites donc que matre Vampa exerce en ce moment sa profession
+aux environs de Rome?
+
+--Et avec une hardiesse dont jamais bandit avant lui n'avait donn
+l'exemple.
+
+--La police a tent vainement de s'en emparer, alors?
+
+--Que voulez-vous! il est d'accord la fois avec les bergers de la
+plaine, les pcheurs du Tibre et les contrebandiers de la cte. On le
+cherche dans la montagne, il est sur le fleuve; on le poursuit sur le
+fleuve, il gagne la pleine mer; puis tout coup, quand on le croit
+rfugi dans l'le del Giglio, del Guanouti ou de Monte-Cristo, on le
+voit reparatre Albano, Tivoli ou la Riccia.
+
+--Et quelle est sa manire de procder l'gard des voyageurs?
+
+--Ah! mon Dieu! c'est bien simple. Selon la distance o l'on est de la
+ville, il leur donne huit heures, douze heures, un jour, pour payer leur
+ranon; puis, ce temps coul, il accorde une heure de grce. la
+soixantime minute de cette heure, s'il n'a pas l'argent, il fait sauter
+la cervelle du prisonnier d'un coup de pistolet, ou lui plante son
+poignard dans le coeur, et tout est dit.
+
+--Eh bien, Albert, demanda Franz son compagnon, tes-vous toujours
+dispos aller au Colise par les boulevards extrieurs?
+
+--Parfaitement, dit Albert, si la route est plus pittoresque.
+
+En ce moment, neuf heures sonnrent, la porte s'ouvrit et notre cocher
+parut.
+
+Excellences, dit-il, la voiture vous attend.
+
+--Eh bien, dit Franz, en ce cas, au Colise!
+
+--Par la porte del Popolo, Excellences, ou par les rues?
+
+--Par les rues, morbleu! par les rues! s'cria Franz.
+
+--Ah! mon cher! dit Albert en se levant son tour et en allumant son
+troisime cigare, en vrit, je vous croyais plus brave que cela.
+
+Sur ce, les deux jeunes gens descendirent l'escalier et montrent en
+voiture.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+Apparition.
+
+
+Franz avait trouv un terme moyen pour qu'Albert arrivt au Colise sans
+passer devant aucune ruine antique, et par consquent sans que les
+prparations graduelles tassent au colosse une seule coude de ses
+gigantesques proportions. C'tait de suivre la via Sistinia, de couper
+angle droit devant Sainte-Marie-Majeure, et d'arriver par la via Urbana
+et San Pietro in Vincoli jusqu' la via del Colosseo.
+
+Cet itinraire offrait d'ailleurs un autre avantage: c'tait celui de ne
+distraire en rien Franz de l'impression produite sur lui par l'histoire
+qu'avait raconte matre Pastrini, et dans laquelle se trouvait ml son
+mystrieux amphitryon de Monte-Cristo. Aussi s'tait-il accoud dans son
+coin et tait-il retomb dans ces mille interrogatoires sans fin qu'il
+s'tait faits lui-mme et dont pas un ne lui avait donn une rponse
+satisfaisante.
+
+Une chose, au reste, lui avait encore rappel son ami Simbad le marin:
+c'taient ces mystrieuses relations entre les brigands et les matelots.
+Ce qu'avait dit matre Pastrini du refuge que trouvait Vampa sur les
+barques des pcheurs et des contrebandiers rappelait Franz ces deux
+bandits corses qu'il avait trouvs soupant avec l'quipage du petit
+yacht, lequel s'tait dtourn de son chemin et avait abord
+Porto-Vecchio, dans le seul but de les remettre terre. Le nom que se
+donnait son hte de Monte-Cristo, prononc par son hte de l'htel
+d'Espagne, lui prouvait qu'il jouait le mme rle philanthropique sur
+les ctes de Piombino, de Civita-Vecchia, d'Ostie et de Gate que sur
+celles de Corse, de Toscane et d'Espagne; et comme lui-mme, autant que
+pouvait se le rappeler Franz, avait parl de Tunis et de Palerme,
+c'tait une preuve qu'il embrassait un cercle de relations assez tendu.
+
+Mais si puissantes que fussent sur l'esprit du jeune homme toutes ces
+rflexions, elles s'vanouirent l'instant o il vit s'lever devant
+lui le spectre sombre et gigantesque du Colise, travers les
+ouvertures duquel la lune projetait ces longs et ples rayons qui
+tombent des yeux des fantmes. La voiture arrta quelques pas de la
+Mesa Sudans. Le cocher vint ouvrir la portire; les deux jeunes gens
+sautrent bas de la voiture et se trouvrent en face d'un cicrone qui
+semblait sortir de dessous terre.
+
+Comme celui de l'htel les avait suivis, cela leur en faisait deux.
+
+Impossible, au reste, d'viter Rome ce luxe des guides outre le
+cicrone gnral qui s'empare de vous au moment o vous mettez le pied
+sur le seuil de la porte de l'htel, et qui ne vous abandonne plus que
+le jour o vous mettez le pied hors de la ville, il y a encore un
+cicrone spcial attach chaque monument, et je dirai presque chaque
+fraction du monument. Qu'on juge donc si l'on doit manquer de ciceroni
+au Colosseo, c'est--dire au monument par excellence, qui faisait dire
+Martial:
+
+Que Memphis cesse de nous vanter les barbares miracles de ses
+pyramides, que l'on ne chante plus les merveilles de Babylone; tout doit
+cder devant l'immense travail de l'amphithtre des Csars, toutes les
+voix de la renomme doivent se runir pour vanter ce monument.
+
+Franz et Albert n'essayrent point de se soustraire la tyrannie
+cicronienne. Au reste, cela serait d'autant plus difficile que ce sont
+les guides seulement qui ont le droit de parcourir le monument avec des
+torches. Ils ne firent donc aucune rsistance, et se livrrent pieds et
+poings lis leurs conducteurs.
+
+Franz connaissait cette promenade pour l'avoir faite dix fois dj. Mais
+comme son compagnon, plus novice, mettait pour la premire fois le pied
+dans le monument de Flavius Vespasien, je dois l'avouer sa louange,
+malgr le caquetage ignorant de ses guides, il tait fortement
+impressionn. C'est qu'en effet on n'a aucune ide, quand on ne l'a pas
+vue, de la majest d'une pareille ruine, dont toutes les proportions
+sont doubles encore par la mystrieuse clart de cette lune mridionale
+dont les rayons semblent un crpuscule d'Occident.
+
+Aussi peine Franz le penseur eut-il fait cent pas sous les portiques
+intrieurs, qu'abandonnant Albert ses guides, qui ne voulaient pas
+renoncer au droit imprescriptible de lui faire voir dans tous leurs
+dtails la Fosse des Lions, la Loge des Gladiateurs, le Podium des
+Csars, il prit un escalier moiti ruin et, leur laissant continuer
+leur route symtrique, il alla tout simplement s'asseoir l'ombre d'une
+colonne, en face d'une chancrure qui lui permettait d'embrasser le
+gant de granit dans toute sa majestueuse tendue.
+
+Franz tait l depuis un quart d'heure peu prs, perdu, comme je l'ai
+dit, dans l'ombre d'une colonne, occup regarder Albert, qui,
+accompagn de ses deux porteurs de torches, venait de sortir d'un
+vomitorium plac l'autre extrmit du Colise, et lesquels, pareils
+des ombres qui suivent un feu follet, descendaient de gradin en gradin
+vers les places rserves aux vestales, lorsqu'il lui sembla entendre
+rouler dans les profondeurs du monument une pierre dtache de
+l'escalier situ en face de celui qu'il venait de prendre pour arriver
+l'endroit o il tait assis. Ce n'est pas chose rare sans doute qu'une
+pierre qui se dtache sous le pied du temps et va rouler dans l'abme;
+mais, cette fois, il lui semblait que c'tait aux pieds d'un homme que
+la pierre avait cd et qu'un bruit de pas arrivait jusqu' lui, quoique
+celui qui l'occasionnait ft tout ce qu'il put pour l'assourdir.
+
+En effet, au bout d'un instant, un homme parut sortant graduellement de
+l'ombre mesure qu'il montait l'escalier, dont l'orifice, situ en face
+de Franz, tait clair par la lune, mais dont les degrs, mesure
+qu'on les descendait, s'enfonaient dans l'obscurit.
+
+Ce pouvait tre un voyageur comme lui, prfrant une mditation
+solitaire au bavardage insignifiant de ses guides, et par consquent son
+apparition n'avait rien qui pt le surprendre; mais l'hsitation avec
+laquelle il monta les dernires marches, la faon dont, arriv sur la
+plate-forme, il s'arrta et parut couter, il tait vident qu'il tait
+venu l dans un but particulier et qu'il attendait quelqu'un.
+
+Par un mouvement instinctif, Franz s'effaa le plus qu'il put derrire
+la colonne.
+
+ dix pieds du sol o ils se trouvaient tous deux, la vote tait
+enfonce, et une ouverture ronde, pareille celle d'un puits,
+permettait d'apercevoir le ciel tout constell d'toiles.
+
+Autour de cette ouverture, qui donnait peut-tre dj depuis des
+centaines d'annes passage aux rayons de la lune, poussaient des
+broussailles dont les vertes et frles dcoupures se dtachaient en
+vigueur sur l'azur mat du firmament, tandis que de grandes lianes et de
+puissants jets de lierre pendaient de cette terrasse suprieure et se
+balanaient sous la vote, pareils des cordages flottants.
+
+Le personnage dont l'arrive mystrieuse avait attir l'attention de
+Franz tait plac dans une demi-teinte qui ne lui permettait pas de
+distinguer ses traits, mais qui cependant n'tait pas assez obscure pour
+l'empcher de dtailler son costume: il tait envelopp d'un grand
+manteau brun dont un des pans, rejet sur son paule gauche, lui cachait
+le bas du visage, tandis que son chapeau larges bords en couvrait la
+partie suprieure. L'extrmit seule de ses vtements se trouvait
+claire par la lumire oblique qui passait par l'ouverture, et qui
+permettait de distinguer un pantalon noir encadrant coquettement une
+botte vernie.
+
+Cet homme appartenait videmment, sinon l'aristocratie, du moins la
+haute socit.
+
+Il tait l depuis quelques minutes et commenait donner des signes
+visibles d'impatience, lorsqu'un lger bruit se fit entendre sur la
+terrasse suprieure.
+
+Au mme instant une ombre parut intercepter la lumire, un homme apparut
+ l'orifice de l'ouverture, plongea son regard perant dans les
+tnbres, et aperut l'homme au manteau; aussitt il saisit une poigne
+de ces lianes pendantes et de ces lierres flottants, se laissa glisser,
+et, arriv trois ou quatre pieds du sol sauta lgrement terre.
+Celui-ci avait le costume d'un Transtvre complet.
+
+Excusez-moi, Excellence, dit-il en dialecte romain, je vous ai fait
+attendre. Cependant, je ne suis en retard que de quelques minutes. Dix
+heures viennent de sonner Saint-Jean-de-Latran.
+
+--C'est moi qui tais en avance et non vous qui tiez en retard,
+rpondit l'tranger dans le plus pur toscan; ainsi pas de crmonie:
+d'ailleurs m'eussiez-vous fait attendre, que je me serais bien dout que
+c'tait par quelque motif indpendant de votre volont.
+
+--Et vous auriez eu raison, Excellence, je viens du chteau Saint-Ange,
+et j'ai eu toutes les peines du monde parler Beppo.
+
+--Qu'est-ce que Beppo?
+
+--Beppo est un employ de la prison, qui je fais une petite rente
+pour savoir ce qui se passe dans l'intrieur du chteau de Sa Saintet.
+
+--Ah! ah! je vois que vous tes homme de prcaution, mon cher!
+
+--Que voulez-vous, Excellence! on ne sait pas ce qui peut arriver;
+peut-tre moi aussi serai-je un jour pris au filet comme ce pauvre
+Peppino; et aurai-je besoin d'un rat pour ronger quelques mailles de ma
+prison.
+
+--Bref, qu'avez-vous appris?
+
+--Il y aura deux excutions mardi deux heures comme c'est l'habitude
+Rome lors des ouvertures des grandes ftes. Un condamn sera
+_mazzolato_, c'est un misrable qui a tu un prtre qui l'avait lev,
+et qui ne mrite aucun intrt. L'autre sera _decapitato_, et celui-l,
+c'est le pauvre Peppino.
+
+--Que voulez-vous, mon cher, vous inspirez une si grande terreur, non
+seulement au gouvernement pontifical mais encore aux royaumes voisins
+qu'on veut absolument faire un exemple.
+
+--Mais Peppino ne fait pas mme partie de ma bande; c'est un pauvre
+berger qui n'a commis d'autre crime que de nous fournir des vivres.
+
+--Ce qui le constitue parfaitement votre complice. Aussi, voyez qu'on a
+des gards pour lui: au lieu de l'assommer, comme vous le serez, si
+jamais on vous met la main dessus, on se contentera de le guillotiner.
+Au reste, cela variera les plaisirs du peuple, et il y aura spectacle
+pour tous les gots.
+
+--Sans compter celui que je lui mnage et auquel il ne s'attend pas,
+reprit le Transtvre.
+
+--Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, reprit l'homme au manteau,
+que vous me paraissez tout dispos faire quelque sottise.
+
+--Je suis dispos tout pour empcher l'excution du pauvre diable qui
+est dans l'embarras pour m'avoir servi; par la Madone! je me regarderai
+comme un lche, si je ne faisais pas quelque chose pour ce brave garon.
+
+
+--Et que ferez-vous?
+
+--Je placerai une vingtaine d'hommes autour de l'chafaud, et, au moment
+o on l'amnera, au signal que je donnerai, nous nous lancerons le
+poignard au poing sur l'escorte, et nous l'enlverons.
+
+--Cela me parat fort chanceux, et je crois dcidment que mon projet
+vaut mieux que le vtre.
+
+--Et quel est votre projet, Excellence?
+
+--Je donnerai dix mille piastres quelqu'un que je sais, et qui
+obtiendra que l'excution de Peppino soit remise l'anne prochaine;
+puis, dans le courant de l'anne, je donnerai mille autres piastres un
+autre quelqu'un que je sais encore, et le ferai vader de prison.
+
+--tes-vous sr de russir?
+
+--Pardieu! dit en franais l'homme au manteau.
+
+--Plat-il? demanda le Transtvre.
+
+--Je dis, mon cher, que j'en ferai plus moi seul avec mon or que vous
+et tous vos gens avec leurs poignards, leurs pistolets, leurs carabines
+et leurs tromblons. Laissez-moi donc faire.
+
+-- merveille; mais si vous chouez, nous nous tiendrons toujours
+prts.
+
+--Tenez-vous toujours prts, si c'est votre plaisir mais soyez certain
+que j'aurai sa grce.
+
+--C'est aprs-demain mardi, faites-y attention. Vous n'avez plus que
+demain.
+
+--Eh bien, mais le jour se compose de vingt-quatre heures, chaque heure
+se compose de soixante minutes, chaque minute de soixante secondes; en
+quatre-vingt-six mille quatre cents secondes on fait bien des choses.
+
+--Si vous avez russi, Excellence, comment le saurons-nous?
+
+--C'est bien simple. J'ai lou les trois dernires fentres du caf
+Rospoli; si j'ai obtenu le sursis, les deux fentres du coin seront
+tendues en damas jaune mais celle du milieu sera tendue en damas blanc
+avec une croix rouge.
+
+-- merveille. Et par qui ferez-vous passer la grce?
+
+--Envoyez-moi un de vos hommes dguis en pnitent et je la lui
+donnerai. Grce son costume, il arrivera jusqu'au pied de l'chafaud
+et remettra la bulle au chef de la confrrie, qui la remettra au
+bourreau. En attendant, faites savoir cette nouvelle Peppino; qu'il
+n'aille pas mourir de peur ou devenir fou, ce qui serait cause que nous
+aurions fait pour lui une dpense inutile.
+
+--coutez, Excellence, dit le paysan, je vous suis bien dvou, et vous
+en tes convaincu, n'est-ce pas?
+
+--Je l'espre, au moins.
+
+--Eh bien, si vous sauvez Peppino ce sera plus que du dvouement
+l'avenir, ce sera de l'obissance.
+
+--Fais attention ce que tu dis l, mon cher! je te le rappellerai
+peut-tre un jour, car peut-tre un jour moi aussi, j'aurai besoin de
+toi....
+
+--Eh bien, alors, Excellence, vous me trouverez l'heure du besoin
+comme je vous aurai trouv cette mme heure; alors, fussiez-vous
+l'autre bout du monde, vous n'aurez qu' m'crire: Fais cela, et je le
+ferai, foi de....
+
+--Chut! dit l'inconnu, j'entends du bruit.
+
+--Ce sont des voyageurs qui visitent le Colise aux flambeaux.
+
+--Il est inutile qu'ils nous trouvent ensemble. Ces mouchards de guides
+pourraient vous reconnatre; et, si honorable que soit votre amiti, mon
+cher ami, si on nous savait lis comme nous le sommes, cette liaison,
+j'en ai bien peur, me ferait perdre quelque peu de mon crdit.
+
+--Ainsi, si vous avez le sursis?
+
+--La fentre du milieu tendue en damas avec une croix rouge.
+
+--Si vous ne l'avez pas?...
+
+--Trois tentures jaunes.
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, mon cher ami, jouez du poignard tout votre aise, je vous le
+permets, et je serai l pour vous voir faire.
+
+--Adieu, Excellence, je compte sur vous, comptez sur moi.
+
+ ces mots le Transtvre disparut par l'escalier, tandis que
+l'inconnu, se couvrant plus que jamais le visage de son manteau, passa
+ deux pas de Franz et descendit dans l'arne par les gradins
+extrieurs.
+
+Une seconde aprs, Franz entendit son nom retentir sous les votes:
+c'tait Albert qui l'appelait.
+
+Il attendit pour rpondre que les deux hommes fussent loigns, ne se
+souciant pas de leur apprendre qu'ils avaient eu un tmoin qui, s'il
+n'avait pas vu leur visage, n'avait pas perdu un mot de leur entretien.
+
+Dix minutes aprs, Franz roulait vers l'htel d'Espagne, coutant avec
+une distraction fort impertinente la savante dissertation qu'Albert
+faisait, d'aprs Pline et Calpurnius, sur les filets garnis de pointes
+de fer qui empchaient les animaux froces de s'lancer sur les
+spectateurs.
+
+Il le laissait aller sans le contredire; il avait hte de se trouver
+seul pour penser sans distraction ce qui venait de se passer devant
+lui.
+
+De ces deux hommes, l'un lui tait certainement tranger, et c'tait la
+premire fois qu'il le voyait et l'entendait, mais il n'en tait pas
+ainsi de l'autre; et, quoique Franz n'et pas distingu son visage
+constamment enseveli dans l'ombre ou cach par son manteau, les accents
+de cette voix l'avaient trop frapp la premire fois qu'il les avait
+entendus pour qu'ils pussent jamais retentir devant lui sans qu'il les
+reconnt.
+
+Il y avait surtout dans les intonations railleuses quelque chose de
+strident et de mtallique qui l'avait fait tressaillir dans les ruines
+du Colise comme dans la grotte de Monte-Cristo.
+
+Aussi tait-il bien convaincu que cet homme n'tait autre que Simbad le
+marin.
+
+Aussi, en toute autre circonstance, la curiosit que lui avait inspire
+cet homme et t si grande qu'il se serait fait reconnatre lui, mais
+dans cette occasion, la conversation qu'il venait d'entendre tait trop
+intime pour qu'il ne ft pas retenu par la crainte trs sense que son
+apparition ne lui serait pas agrable. Il l'avait donc laiss
+s'loigner, comme on l'a vu, mais en se promettant, s'il le rencontrait
+une autre fois, de ne pas laisser chapper cette seconde occasion comme
+il avait fait de la premire.
+
+Franz tait trop proccup pour bien dormir. Sa nuit fut employe
+passer et repasser dans son esprit toutes les circonstances qui se
+rattachaient l'homme de la grotte et l'inconnu du Colise, et qui
+tendaient faire de ces deux personnages le mme individu; et plus
+Franz y pensait, plus il s'affermissait dans cette opinion.
+
+Il s'endormit au jour, et ce qui fit qu'il ne s'veilla que fort tard.
+Albert, en vritable Parisien, avait dj pris ses prcautions pour la
+soire. Il avait envoy chercher une loge au thtre Argentina.
+
+Franz avait plusieurs lettres crire en France, il abandonna donc pour
+toute la journe la voiture Albert.
+
+ cinq heures, Albert rentra; il avait port ses lettres de
+recommandation, avait des invitations pour toutes ses soires et avait
+vu Rome.
+
+Une journe avait suffi Albert pour faire tout cela.
+
+Et encore avait-il eu le temps de s'informer de la pice qu'on jouait et
+des acteurs qui la joueraient.
+
+La pice avait pour titre: _Parisiana_; les acteurs avaient nom:
+Coselli, Moriani et la Spech.
+
+Nos deux jeunes gens n'taient pas si malheureux, comme on le voit: ils
+allaient assister la reprsentation d'un des meilleurs opras de
+l'auteur de _Lucia di Lammermoor_, jou par trois des artistes les plus
+renomms de l'Italie.
+
+Albert n'avait jamais pu s'habituer aux thtres ultramontains,
+l'orchestre desquels on ne va pas, et qui n'ont ni balcons, ni loges
+dcouvertes; c'tait dur pour un homme qui avait sa stalle aux Bouffes
+et sa part de la loge infernale l'Opra.
+
+Ce qui n'empchait pas Albert de faire des toilettes flamboyantes toutes
+les fois qu'il allait l'Opra avec Franz; toilettes perdues; car, il
+faut l'avouer la honte d'un des reprsentants les plus dignes de
+notre fashion, depuis quatre mois qu'il sillonnait l'Italie en tous
+sens, Albert n'avait pas eu une seule aventure.
+
+Albert essayait quelquefois de plaisanter cet endroit; mais au fond il
+tait singulirement mortifi, lui, Albert de Morcerf, un des jeunes
+gens les plus courus, d'en tre encore pour ses frais. La chose tait
+d'autant plus pnible que, selon l'habitude modeste de nos chers
+compatriotes, Albert tait parti de Paris avec cette conviction qu'il
+allait avoir en Italie les plus grands succs, et qu'il viendrait faire
+les dlices du boulevard de Gand du rcit de ses bonnes fortunes.
+
+Hlas! il n'en avait rien t: les charmantes comtesses gnoises,
+florentines et napolitaines s'en taient tenues, non pas leurs maris,
+mais leurs amants, et Albert avait acquis cette cruelle conviction,
+que les Italiennes ont du moins sur les Franaises l'avantage d'tre
+fidles leur infidlit.
+
+Je ne veux pas dire qu'en Italie, comme partout, il n'y ait pas des
+exceptions.
+
+Et cependant Albert tait non seulement un cavalier parfaitement
+lgant, mais encore un homme de beaucoup d'esprit; de plus il tait
+vicomte: de nouvelle noblesse, c'est vrai; mais aujourd'hui qu'on ne
+fait plus ses preuves, qu'importe qu'on date de 1399 ou de 1815!
+Par-dessus tout cela il avait cinquante mille livres de rente. C'tait
+plus qu'il n'en faut, comme on le voit, pour tre la mode Paris.
+C'tait donc quelque peu humiliant de n'avoir encore t srieusement
+remarqu par personne dans aucune des villes o il avait pass.
+
+Mais aussi comptait-il se rattraper Rome, le carnaval tant, dans tous
+les pays de la terre qui clbrent cette estimable institution, une
+poque de libert o les plus svres se laissent entraner quelque
+acte de folie. Or, comme le carnaval s'ouvrait le lendemain, il tait
+fort important qu'Albert lant son prospectus avant cette ouverture.
+
+Albert avait donc, dans cette intention, lou une des loges les plus
+apparentes du thtre, et fait, pour s'y rendre, une toilette
+irrprochable. C'tait au premier rang, qui remplace chez nous la
+galerie. Au reste, les trois premiers tages sont aussi aristocratiques
+les uns que les autres, et on les appelle pour cette raison les rangs
+nobles.
+
+D'ailleurs cette loge, o l'on pouvait tenir douze sans tre serrs,
+avait cot aux deux amis un peu moins cher qu'une loge de quatre
+personnes l'Ambigu.
+
+Albert avait encore un autre espoir, c'est que s'il arrivait prendre
+place dans le coeur d'une belle Romaine, cela le conduirait
+naturellement conqurir un _posto_ dans la voiture, et par consquent
+ voir le carnaval du haut d'un vhicule aristocratique ou d'un balcon
+princier.
+
+Toutes ces considrations rendaient donc Albert plus smillant qu'il ne
+l'avait jamais t. Il tournait le dos aux acteurs, se penchant
+moiti hors de la loge et lorgnant toutes les jolies femmes avec une
+jumelle de six pouces de long.
+
+Ce qui n'amenait pas une seule jolie femme rcompenser d'un seul
+regard, mme de curiosit, tout le mouvement que se donnait Albert.
+
+En effet, chacun causait de ses affaires, de ses amours, de ses
+plaisirs, du carnaval qui s'ouvrait le lendemain de la semaine sainte
+prochaine, sans faire attention un seul instant ni aux acteurs, ni la
+pice, l'exception des moments indiqus, o chacun alors se
+retournait, soit pour entendre une portion du rcitatif de Coselli, soit
+pour applaudir quelque trait brillant de Moriani, soit pour crier bravo
+ la Spech; puis les conversations particulires reprenaient leur train
+habituel.
+
+Vers la fin du premier acte, la porte d'une loge reste vide jusque-l
+s'ouvrit, et Franz vit entrer une personne laquelle il avait eu
+l'honneur d'tre prsent Paris et qu'il croyait encore en France.
+Albert vit le mouvement que fit son ami cette apparition, et se
+retournant vers lui:
+
+Est-ce que vous connaissez cette femme? dit-il.
+
+--Oui; comment la trouvez-vous?
+
+--Charmante, mon cher, et blonde. Oh! les adorables cheveux! C'est une
+Franaise?
+
+--C'est une Vnitienne.
+
+--Et vous l'appelez?
+
+--La comtesse G...
+
+--Oh! je la connais de nom, s'cria Albert; on la dit aussi spirituelle
+que jolie. Parbleu, quand je pense que j'aurais pu me faire prsenter
+elle au dernier bal de Mme de Villefort, o elle tait, et que j'ai
+nglig cela: je suis un grand niais!
+
+--Voulez-vous que je rpare ce tort? demanda Franz.
+
+--Comment! vous la connaissez assez pour me conduire dans sa loge?
+
+--J'ai eu l'honneur de lui parler trois ou quatre fois dans ma vie;
+mais, vous le savez, c'est strictement assez pour ne pas commettre une
+inconvenance.
+
+En ce moment la comtesse aperut Franz et lui fit de la main un signe
+gracieux, auquel il rpondit par une respectueuse inclination de tte.
+
+Ah ! mais il me semble que vous tes au mieux avec elle? dit Albert.
+
+--Eh bien, voil ce qui vous trompe et ce qui nous fera faire sans
+cesse, nous autres Franais, mille sottises l'tranger: c'est de
+tout soumettre nos points de vue parisiens; en Espagne, et en Italie
+surtout, ne jugez jamais de l'intimit des gens sur la libert des
+rapports. Nous nous sommes trouvs en sympathie avec la comtesse, voil
+tout.
+
+--En sympathie de coeur? demanda Albert en riant.
+
+--Non, d'esprit, voil tout, rpondit srieusement Franz.
+
+--Et quelle occasion?
+
+-- l'occasion d'une promenade au Colise pareille celle que nous
+avons faite ensemble.
+
+--Au clair de la lune?
+
+--Oui.
+
+--Seuls?
+
+-- peu prs!
+
+--Et vous avez parl...
+
+--Des morts.
+
+--Ah! s'cria Albert, c'tait en vrit fort rcratif. Eh bien, moi, je
+vous promets que si j'ai le bonheur d'tre le cavalier de la belle
+comtesse dans une pareille promenade, je ne lui parlerai que des
+vivants.
+
+--Et vous aurez peut-tre tort.
+
+--En attendant, vous allez me prsenter elle comme vous me l'avez
+promis?
+
+--Aussitt la toile baisse.
+
+--Que ce diable de premier acte est long!
+
+--coutez le finale, il est fort beau, et Coselli le chante
+admirablement.
+
+--Oui, mais quelle tournure!
+
+--La Spech y est on ne peut plus dramatique.
+
+--Vous comprenez que lorsqu'on a entendu la Sontag et la Malibran....
+
+--Ne trouvez-vous pas la mthode de Moriani excellente?
+
+--Je n'aime pas les bruns qui chantent blond.
+
+--Ah! mon cher, dit Franz en se retournant, tandis qu'Albert continuait
+de lorgner, en vrit vous tes par trop difficile!
+
+Enfin la toile tomba la grande satisfaction du vicomte de Morcerf, qui
+prit son chapeau, donna un coup de main rapide ses cheveux, sa
+cravate et ses manchettes, et fit observer Franz qu'il l'attendait.
+
+Comme de son ct, la comtesse, que Franz interrogeait des yeux, lui fit
+comprendre par un signe, qu'il serait le bienvenu, Franz ne mit aucun
+retard satisfaire l'empressement d'Albert, et faisant--suivi de son
+compagnon qui profitait du voyage pour rectifier les faux plis que les
+mouvements avaient pu imprimer son col de chemise et au revers de son
+habit--le tour de l'hmicycle, il vint frapper la loge n 4, qui tait
+celle qu'occupait la comtesse.
+
+Aussitt le jeune homme qui tait assis ct d'elle sur le devant de
+la loge se leva, cdant sa place, selon l'habitude italienne, au
+nouveau venu, qui doit la cder son tour lorsqu'une autre visite
+arrive.
+
+Franz prsenta Albert la comtesse comme un de nos jeunes gens les plus
+distingus par sa position sociale et par son esprit; ce qui,
+d'ailleurs, tait vrai; car Paris, et dans le milieu o vivait Albert,
+c'tait un cavalier irrprochable. Il ajouta que, dsespr de n'avoir
+pas su profiter du sjour de la comtesse Paris pour se faire prsenter
+ elle, il l'avait charg de rparer cette faute, mission dont il
+s'acquittait en priant la comtesse, prs de laquelle il aurait eu besoin
+lui-mme d'un introducteur, d'excuser son indiscrtion.
+
+La comtesse rpondit en faisant un charmant salut Albert et en tendant
+la main Franz.
+
+Albert, invit par elle, prit la place vide sur le devant, et Franz
+s'assit au second rang derrire la comtesse.
+
+Albert avait trouv un excellent sujet de conversation: c'tait Paris,
+il parlait la comtesse de leurs connaissances communes. Franz comprit
+qu'il tait sur le terrain. Il le laissa aller, et, lui demandant sa
+gigantesque lorgnette, il se mit son tour explorer la salle.
+
+Seule sur le devant d'une loge, place au troisime rang en face d'eux,
+tait une femme admirablement belle, vtue d'un costume grec, qu'elle
+portait avec tant d'aisance qu'il tait vident que c'tait son costume
+naturel.
+
+Derrire elle, dans l'ombre, se dessinait la forme d'un homme dont il
+tait impossible de distinguer le visage.
+
+Franz interrompit la conversation d'Albert et de la comtesse pour
+demander cette dernire si elle connaissait la belle Albanaise qui
+tait si digne d'attirer non seulement l'attention des hommes, mais
+encore des femmes.
+
+Non, dit-elle; tout ce que je sais, c'est qu'elle est Rome depuis le
+commencement de la saison; car, l'ouverture du thtre, je l'ai vue o
+elle est, et depuis un mois elle n'a pas manqu une seule
+reprsentation, tantt accompagne de l'homme qui est avec elle en ce
+moment, tantt suivie simplement d'un domestique noir.
+
+--Comment la trouvez-vous, comtesse?
+
+--Extrmement belle. Medora devait ressembler cette femme.
+
+Franz et la comtesse changrent un sourire. Elle se remit causer avec
+Albert, et Franz lorgner son Albanaise.
+
+La toile se leva sur le ballet. C'tait un de ces bons ballets italiens
+mis en scne par le fameux Henri qui s'tait fait, comme chorgraphe, en
+Italie, une rputation colossale, que le malheureux est venu perdre au
+thtre nautique; un de ces ballets o tout le monde, depuis le premier
+sujet jusqu'au dernier comparse, prend une part si active l'action,
+que cent cinquante personnes font la fois le mme geste et lvent
+ensemble ou le mme bras ou la mme jambe.
+
+On appelait ce ballet _Poliska_.
+
+Franz tait trop proccup de sa belle Grecque pour s'occuper du ballet,
+si intressant qu'il ft. Quant elle, elle prenait un plaisir visible
+ ce spectacle, plaisir qui faisait une opposition suprme avec
+l'insouciance profonde de celui qui l'accompagnait, et qui, tant que
+dura le chef-d'oeuvre chorgraphique, ne fit pas un mouvement,
+paraissant, malgr le bruit infernal que menaient les trompettes, les
+cymbales et les chapeaux chinois l'orchestre, goter les clestes
+douceurs d'un sommeil paisible et radieux.
+
+Enfin le ballet finit, et la toile tomba au milieu des applaudissements
+frntiques d'un parterre enivr.
+
+Grce cette habitude de couper l'opra par un ballet, les entractes
+sont trs courts en Italie, les chanteurs ayant le temps de se reposer
+et de changer de costume tandis que les danseurs excutent leurs
+pirouettes et confectionnent leurs entrechats.
+
+L'ouverture du second acte commena; aux premiers coups d'archet, Franz
+vit le dormeur se soulever lentement et se rapprocher de la Grecque, qui
+se retourna pour lui adresser quelques paroles, et s'accouda de nouveau
+sur le devant de la loge.
+
+La figure de son interlocuteur tait toujours dans l'ombre, et Franz ne
+pouvait distinguer aucun de ses traits.
+
+La toile se leva, l'attention de Franz fut ncessairement attire par
+les acteurs, et ses yeux quittrent un instant la loge de la belle
+Grecque pour se porter vers la scne.
+
+L'acte s'ouvre, comme on sait, par le duo du rve: Parisina, couche,
+laisse chapper devant Azzo le secret de son amour pour Ugo; l'poux
+trahi passe par toutes les fureurs de la jalousie, jusqu' ce que,
+convaincu que sa femme lui est infidle, il la rveille pour lui
+annoncer sa prochaine vengeance.
+
+Ce duo est un des plus beaux, des plus expressifs et des plus terribles
+qui soient sortis de la plume fconde de Donizetti. Franz l'entendait
+pour la troisime fois, et quoiqu'il ne passt pas pour un mlomane
+enrag, il produisit sur lui un effet profond. Il allait en consquence
+joindre ses applaudissements ceux de la salle, lorsque ses mains,
+prtes se runir, restrent cartes, et que le bravo qui s'chappait
+de sa bouche expira sur ses lvres.
+
+L'homme de la loge s'tait lev tout debout, et, sa tte se trouvant
+dans la lumire, Franz venait de retrouver le mystrieux habitant de
+Monte-Cristo, celui dont la veille il lui avait si bien sembl
+reconnatre la taille et la voix dans les ruines du Colise.
+
+Il n'y avait plus de doute, l'trange voyageur habitait Rome.
+
+Sans doute l'expression de la figure de Franz tait en harmonie avec le
+trouble que cette apparition jetait dans son esprit, car la comtesse le
+regarda, clata de rire, et lui demanda ce qu'il avait.
+
+Madame la comtesse, rpondit Franz, je vous ai demand tout l'heure
+si vous connaissiez cette femme albanaise: maintenant je vous demanderai
+si vous connaissez son mari.
+
+--Pas plus qu'elle, rpondit la comtesse.
+
+--Vous ne l'avez jamais remarqu?
+
+--Voil bien une question la franaise! Vous savez bien que, pour nous
+autres Italiennes, il n'y a pas d'autre homme au monde que celui que
+nous aimons!
+
+--C'est juste, rpondit Franz.
+
+--En tout cas, dit-elle en appliquant les jumelles d'Albert ses yeux
+et en les dirigeant vers la loge, ce doit tre quelque nouveau dterr,
+quelque trpass sorti du tombeau avec la permission du fossoyeur car il
+me semble affreusement ple.
+
+--Il est toujours comme cela, rpondit Franz.
+
+--Vous le connaissez donc? demanda la comtesse; alors c'est moi qui vous
+demanderai qui il est.
+
+--Je crois l'avoir dj vu, et il me semble le reconnatre.
+
+--En effet, dit-elle en faisant un mouvement de ses belles paules comme
+si un frisson lui passait dans les veines, je comprends que lorsqu'on a
+une fois vu un pareil homme on ne l'oublie jamais.
+
+L'effet que Franz avait prouv n'tait donc pas une impression
+particulire, puisqu'une autre personne le ressentait comme lui.
+
+Eh bien, demanda Franz la comtesse aprs qu'elle eut pris sur elle de
+le lorgner une seconde fois que pensez-vous de cet homme?
+
+--Que cela me parat tre Lord Ruthwen en chair et en os.
+
+En effet, ce nouveau souvenir de Byron frappa Franz: si un homme
+pouvait lui faire croire l'existence des vampires, c'tait cet homme.
+
+Il faut que je sache qui il est, dit Franz en se levant.
+
+--Oh! non, s'cria la comtesse; non, ne me quittez pas, je compte sur
+vous pour me reconduire, et je vous garde.
+
+--Comment! vritablement, lui dit Franz en se penchant son oreille,
+vous avez peur?
+
+--coutez, lui dit-elle, Byron m'a jur qu'il croyait aux vampires, il
+m'a dit qu'il en avait vu, il m'a dpeint leur visage, eh bien! c'est
+absolument cela: ces cheveux noirs, ces grands yeux brillant d'une
+flamme trange, cette pleur mortelle; puis, remarquez qu'il n'est pas
+avec une femme comme toutes les femmes, il est avec une trangre... une
+Grecque, une schismatique... sans doute quelque magicienne comme lui. Je
+vous en prie, n'y allez pas. Demain mettez-vous sa recherche si bon
+vous semble, mais aujourd'hui je vous dclare que je vous garde.
+
+Franz insista.
+
+coutez, dit-elle en se levant, je m'en vais, je ne puis rester jusqu'
+la fin du spectacle, j'ai du monde chez moi: serez-vous assez peu galant
+pour me refuser votre compagnie?
+
+Il n'y avait d'autre rponse faire que de prendre son chapeau,
+d'ouvrir la porte et de prsenter son bras la comtesse.
+
+C'est ce qu'il fit.
+
+La comtesse tait vritablement fort mue; et Franz lui-mme ne pouvait
+chapper une certaine terreur superstitieuse, d'autant plus naturelle
+que ce qui tait chez la comtesse le produit d'une sensation
+instinctive, tait chez lui le rsultat d'un souvenir.
+
+Il sentit qu'elle tremblait en montant en voiture.
+
+Il la reconduisit jusque chez elle: il n'y avait personne, et elle
+n'tait aucunement attendue; il lui en fit le reproche.
+
+En vrit, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et j'ai besoin d'tre
+seule; la vue de cet homme m'a toute bouleverse.
+
+Franz essaya de rire.
+
+Ne riez pas, lui dit-elle; d'ailleurs vous n'en avez pas envie. Puis
+promettez-moi une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--Promettez-la-moi.
+
+--Tout ce que vous voudrez, except de renoncer dcouvrir quel est cet
+homme. J'ai des motifs que je ne puis vous dire pour dsirer savoir qui
+il est, d'o il vient et o il va.
+
+--D'o il vient, je l'ignore; mais o il va, je puis vous le dire: il va
+en enfer coup sr.
+
+--Revenons la promesse que vous vouliez exiger de moi, comtesse, dit
+Franz.
+
+--Ah! c'est de rentrer directement l'htel et de ne pas chercher ce
+soir voir cet homme. Il y a certaines affinits entre les personnes
+que l'on quitte et les personnes que l'on rejoint. Ne servez pas de
+conducteur entre cet homme et moi. Demain courez aprs lui si bon vous
+semble, mais ne me le prsentez jamais, si vous ne voulez pas me faire
+mourir de peur. Sur ce, bonsoir, tchez de dormir, moi, je sais bien qui
+ne dormira pas.
+
+Et ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant indcis de savoir si
+elle s'tait amuse ses dpens ou si elle avait vritablement ressenti
+la crainte qu'elle avait exprime.
+
+En rentrant l'htel, Franz trouva Albert en robe de chambre, en
+pantalon pied, voluptueusement tendu sur un fauteuil et fumant son
+cigare.
+
+Ah! c'est vous! lui dit-il; ma foi, je ne vous attendais que demain.
+
+--Mon cher Albert, rpondit Franz, je suis heureux de trouver l'occasion
+de vous dire une fois pour toutes que vous avez la plus fausse ide des
+femmes italiennes; il me semble pourtant que vos mcomptes amoureux
+auraient d vous la faire perdre.
+
+--Que voulez-vous! ces diablesses de femmes, c'est n'y rien
+comprendre! Elles vous donnent la main, elles vous la serrent; elles
+vous parlent tout bas, elles se font reconduire chez elles: avec le
+quart de ces manires de faire, une Parisienne se perdrait de
+rputation.
+
+--Eh! justement, c'est parce qu'elles n'ont rien cacher, c'est parce
+qu'elles vivent au grand soleil, que les femmes y mettent si peu de
+faons dans le beau pays o rsonne le si, comme dit Dante. D'ailleurs,
+vous avez bien vu que la comtesse a eu vritablement peur.
+
+--Peur de quoi? de cet honnte monsieur qui tait en face de nous avec
+cette jolie Grecque? Mais j'ai voulu en avoir le coeur net quand ils
+sont sortis, et je les ai croiss dans le corridor. Je ne sais pas o
+diable vous avez pris toutes vos ides de l'autre monde! C'est un fort
+beau garon qui est fort bien mis, et qui a tout l'air de se faire
+habiller en France chez Blin ou chez Humann; un peu ple, c'est vrai,
+mais vous savez que la pleur est un cachet de distinction.
+
+Franz sourit, Albert avait de grandes prtentions tre ple.
+
+Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les ides de la comtesse
+sur cet homme n'ont pas le sens commun. A-t-il parl prs de vous, et
+avez-vous entendu quelques-unes de ses paroles?
+
+--Il a parl, mais en romaque. J'ai reconnu l'idiome quelques mots
+grecs dfigurs. Il faut vous dire, mon cher, qu'au collge j'tais trs
+fort en grec.
+
+--Ainsi il parlait le romaque?
+
+--C'est probable.
+
+--Plus de doute, murmura Franz, c'est lui.
+
+--Vous dites?...
+
+--Rien. Que faisiez-vous donc l?
+
+--Je vous mnageais une surprise.
+
+--Laquelle?
+
+--Vous savez qu'il est impossible de se procurer une calche?
+
+--Pardieu! puisque nous avons fait inutilement tout ce qu'il tait
+humainement possible de faire pour cela.
+
+--Eh bien, j'ai eu une ide merveilleuse.
+
+Franz regarda Albert en homme qui n'avait pas grande confiance dans son
+imagination.
+
+Mon cher, dit Albert, vous m'honorez l d'un regard qui mriterait
+bien que je vous demandasse rparation.
+
+--Je suis prt vous la faire, cher ami, si l'ide est aussi ingnieuse
+que vous le dites.
+
+--coutez.
+
+--J'coute.
+
+--Il n'y a pas moyen de se procurer de voiture, n'est-ce pas?
+
+--Non.
+
+--Ni de chevaux?
+
+--Pas davantage.
+
+--Mais l'on peut se procurer une charrette?
+
+--Peut-tre.
+
+--Une paire de boeufs?
+
+--C'est probable.
+
+--Eh bien, mon cher! voil notre affaire. Je vais faire dcorer la
+charrette, nous nous habillons en moissonneurs napolitains, et nous
+reprsentons au naturel le magnifique tableau de Lopold Robert. Si
+pour plus grande ressemblance, la comtesse veut prendre le costume d'une
+femme de Pouzzole ou de Sorrente, cela compltera la mascarade, et elle
+est assez belle pour qu'on la prenne pour l'original de la Femme
+l'Enfant.
+
+--Pardieu! s'cria Franz, pour cette fois vous avez raison, monsieur
+Albert, et voil une ide vritablement heureuse.
+
+--Et toute nationale, renouvele des rois fainants, mon cher, rien que
+cela! Ah! messieurs les Romains, vous croyez qu'on courra pied par vos
+rues comme des lazzaroni, et cela parce que vous manquez de calches et
+de chevaux; eh bien! on en inventera.
+
+--Et avez-vous dj fait part quelqu'un de cette triomphante
+imagination?
+
+-- notre hte. En rentrant, je l'ai fait monter et lui ai expos mes
+dsirs. Il m'a assur que rien n'tait plus facile; je voulais faire
+dorer les cornes des boeufs, mais il m'a dit que cela demandait trois
+jours: il faudra donc nous passer de cette superfluit.
+
+--Et o est-il?
+
+--Qui?
+
+--Notre hte?
+
+--En qute de la chose. Demain il serait dj peut-tre un peu tard.
+
+--De sorte qu'il va nous rendre rponse ce soir mme?
+
+--Je l'attends.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit, et matre Pastrini passa la tte.
+
+_Permesso_? dit-il.
+
+--Certainement que c'est permis! s'cria Franz.
+
+--Eh bien, dit Albert, nous avez-vous trouv la charrette requise et les
+boeufs demands?
+
+--J'ai trouv mieux que cela, rpondit-il d'un air parfaitement
+satisfait de lui-mme.
+
+--Ah! mon cher hte, prenez garde, dit Albert, le mieux est l'ennemi du
+bien.
+
+--Que Vos Excellences s'en rapportent moi, dit matre Pastrini d'un
+ton capable.
+
+--Mais enfin qu'y a-t-il? demanda Franz son tour.
+
+--Vous savez, dit l'aubergiste, que le comte de Monte-Cristo habite sur
+le mme carr que vous?
+
+--Je le crois bien, dit Albert, puisque c'est grce lui que nous
+sommes logs comme deux tudiants de la rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
+
+--Eh bien, il sait l'embarras dans lequel vous vous trouvez, et vous
+fait offrir deux places dans sa voiture et deux places ses fentres du
+palais Rospoli.
+
+Albert et Franz se regardrent.
+
+Mais, demanda Albert, devons-nous accepter l'offre de cet tranger,
+d'un homme que nous ne connaissons pas?
+
+--Quel homme est-ce que ce comte de Monte-Cristo? demanda Franz son
+hte.
+
+--Un trs grand seigneur sicilien ou maltais, je ne sais pas au juste,
+mais noble comme un Borghse et riche comme une mine d'or.
+
+--Il me semble, dit Franz Albert, que, si cet homme tait d'aussi
+bonnes manires que le dit notre hte, il aurait d nous faire parvenir
+son invitation d'une autre faon, soit en nous crivant, soit....
+
+En ce moment on frappa la porte.
+
+Entrez, dit Franz.
+
+Un domestique, vtu d'une livre parfaitement lgante, parut sur le
+seuil de la chambre.
+
+De la part du comte de Monte-Cristo, pour M. Franz d'pinay et pour M.
+le vicomte Albert de Morcerf, dit-il.
+
+Et il prsenta l'hte deux cartes, que celui-ci remit aux jeunes gens.
+
+M. le comte de Monte-Cristo, continua le domestique, fait demander
+ces messieurs la permission de se prsenter en voisin demain matin chez
+eux; il aura l'honneur de s'informer auprs de ces messieurs quelle
+heure ils seront visibles.
+
+--Ma foi, dit Albert Franz, il n'y a rien y reprendre, tout y est.
+
+--Dites au comte, rpondit Franz, que c'est nous qui aurons l'honneur de
+lui faire notre visite.
+
+Le domestique se retira.
+
+Voil ce qui s'appelle faire assaut d'lgance, dit Albert; allons,
+dcidment vous aviez raison, matre Pastrini, et c'est un homme tout
+fait comme il faut que votre comte de Monte-Cristo.
+
+--Alors vous acceptez son offre? dit l'hte.
+
+--Ma foi, oui, rpondit Albert. Cependant, je vous l'avoue, je regrette
+notre charrette et les moissonneurs; et, s'il n'y avait pas la fentre
+du palais Rospoli pour faire compensation ce que nous perdons, je
+crois que j'en reviendrais ma premire ide: qu'en dites-vous, Franz?
+
+--Je dis que ce sont aussi les fentres du palais Rospoli qui me
+dcident, rpondit Franz Albert.
+
+En effet, cette offre de deux places une fentre du palais Rospoli
+avait rappel Franz la conversation qu'il avait entendue dans les
+ruines du Colise entre son inconnu et son Transtvre, conversation
+dans laquelle l'engagement avait t pris par l'homme au manteau
+d'obtenir la grce du condamn. Or, si l'homme au manteau tait, comme
+tout portait Franz le croire, le mme que celui dont l'apparition dans
+la salle Argentina l'avait si fort proccup, il le reconnatrait sans
+aucun doute, et alors rien ne l'empcherait de satisfaire sa curiosit
+ son gard.
+
+Franz passa une partie de la nuit rver ses deux apparitions et
+dsirer le lendemain. En effet, le lendemain tout devait s'claircir; et
+cette fois, moins que son hte de Monte-Cristo ne possdt l'anneau de
+Gygs et, grce cet anneau, la facult de se rendre invisible, il
+tait vident qu'il ne lui chapperait pas. Aussi fut-il veill avant
+huit heures.
+
+Quant Albert, comme il n'avait pas les mmes motifs que Franz d'tre
+matinal, il dormait encore de son mieux.
+
+Franz fit appeler son hte, qui se prsenta avec son obsquiosit
+ordinaire.
+
+Matre Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir aujourd'hui une
+excution?
+
+--Oui, Excellence; mais si vous me demandez cela pour avoir une fentre,
+vous vous y prenez bien tard.
+
+--Non, reprit Franz; d'ailleurs, si je tenais absolument voir ce
+spectacle, je trouverais place, je pense, sur le mont Pincio.
+
+--Oh! je prsumais que Votre Excellence ne voudrait pas se compromettre
+avec toute la canaille, dont c'est en quelque sorte l'amphithtre
+naturel.
+
+--Il est probable que je n'irai pas, dit Franz; mais je dsirerais
+avoir quelques dtails.
+
+--Lesquels?
+
+--Je voudrais savoir le nombre des condamns, leurs noms et le genre de
+leur supplice.
+
+--Cela tombe merveille, Excellence! on vient justement de m'apporter
+les _tavolette_.
+
+--Qu'est-ce que les _tavolette_?
+
+--Les _tavolette_ sont des tablettes en bois que l'on accroche tous
+les coins de rue la veille des excutions, et sur lesquelles on colle
+les noms des condamns, la cause de leur condamnation et le mode de
+leur supplice. Cet avis a pour but d'inviter les fidles prier Dieu de
+donner aux coupables un repentir sincre.
+
+--Et l'on vous apporte ces _tavolette_ pour que vous joigniez vos
+prires celles des fidles? demanda Franz d'un air de doute.
+
+--Non, Excellence; je me suis entendu avec le colleur, et il m'apporte
+cela comme il m'apporte les affiches de spectacles, afin que si
+quelques-uns de mes voyageurs dsirent assister l'excution, ils
+soient prvenus.
+
+--Ah! mais c'est une attention tout fait dlicate! s'cria Franz.
+
+--Oh! dit matre Pastrini en souriant, je puis me vanter de faire tout
+ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles trangers qui
+m'honorent de leur confiance.
+
+--C'est ce que je vois, mon hte! et c'est ce que je rpterai qui
+voudra l'entendre, soyez en bien certain. En attendant, je dsirerais
+lire une de ces _tavolette_.
+
+--C'est bien facile, dit l'hte en ouvrant la porte, j'en ai fait mettre
+une sur le carr.
+
+Il sortit, dtacha la _tavoletta_, et la prsenta Franz.
+
+Voici la traduction littrale de l'affiche patibulaire:
+
+On fait savoir tous que le mardi 22 fvrier, premier jour de
+carnaval, seront, par arrt du tribunal de la Rota, excuts, sur la
+place del Popolo le nomm Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur la
+personne trs respectable et trs vnre de don Csar Terlini, chanoine
+de l'glise de Saint-Jean de Latran, et le nomm Peppino, dit _Rocca
+Priori_, convaincu de complicit avec le dtestable bandit Luigi Vampa et
+les hommes de sa troupe.
+
+Le premier sera _mazzolato_.
+
+Et le second _decapitato_.
+
+Les mes charitables sont pries de demander Dieu un repentir sincre
+pour ces deux malheureux condamns.
+
+C'tait bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les ruines du
+Colise, et rien n'tait chang au programme: les noms des condamns, la
+cause de leur supplice et le genre de leur excution taient exactement
+les mmes.
+
+Ainsi, selon toute probabilit, le Transtvre n'tait autre que le
+bandit Luigi Vampa, et l'homme au manteau Simbad le marin, qui, Rome
+comme Porto-Vecchio, et Tunis, poursuivait le cours de ses
+philanthropiques expditions.
+
+Cependant le temps s'coulait, il tait neuf heures, et Franz allait
+rveiller Albert, lorsque son grand tonnement il le vit sortir tout
+habill de sa chambre. Le carnaval lui avait trott par la tte, et
+l'avait veill plus matin que son ami ne l'esprait.
+
+Eh bien, dit Franz son hte, maintenant que nous voil prts tous
+deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que nous puissions nous
+prsenter chez le comte de Monte-Cristo?
+
+--Oh! bien certainement! rpondit-il; le comte de Monte-Cristo a
+l'habitude d'tre trs matinal, et je suis sr qu'il y a plus de deux
+heures dj qu'il est lev.
+
+--Et vous croyez qu'il n'y a pas d'indiscrtion se prsenter chez lui
+maintenant?
+
+--Aucune.
+
+--En ce cas, Albert, si vous tes prt....
+
+--Entirement prt, dit Albert.
+
+--Allons remercier notre voisin de sa courtoisie.
+
+--Allons!
+
+Franz et Albert n'avaient que le carr traverser, l'aubergiste les
+devana et sonna pour eux; un domestique vint ouvrir.
+
+_I Signori Francesi_, dit l'hte.
+
+Le domestique s'inclina et leur fit signe d'entrer.
+
+Ils traversrent deux pices meubles avec un luxe, qu'ils ne croyaient
+pas trouver dans l'htel de matre Pastrini, et ils arrivrent enfin
+dans un salon d'une lgance parfaite. Un tapis de Turquie tait tendu
+sur le parquet, et les meubles les plus confortables offraient leurs
+coussins rebondis et leurs dossiers renverss. De magnifiques tableaux
+de matres, entremls de trophes d'armes splendides, taient suspendus
+aux murailles, et de grandes portires de tapisserie flottaient devant
+les portes.
+
+Si Leurs Excellences veulent s'asseoir, dit le domestique, je vais
+prvenir M. le comte.
+
+Et il disparut par une des portes.
+
+Au moment o cette porte s'ouvrit, le son d'une _guzla_ arriva
+jusqu'aux deux amis, mais s'teignit aussitt: la porte, referme
+presque en mme temps qu'ouverte, n'avait pour ainsi dire laiss
+pntrer dans le salon qu'une bouffe d'harmonie.
+
+Franz et Albert changrent un regard et reportrent les yeux sur les
+meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela, la seconde vue,
+leur parut encore plus magnifique qu' la premire.
+
+Eh bien, demanda Franz son ami, que dites-vous de cela?
+
+--Ma foi, mon cher, je dis qu'il faut que notre voisin soit quelque
+agent de change qui a jou la baisse sur les fonds espagnols, ou
+quelque prince qui voyage incognito.
+
+--Chut! lui dit Franz; c'est ce que nous allons savoir, car le voil.
+
+En effet, le bruit d'une porte tournant sur ses gonds venait d'arriver
+jusqu'aux visiteurs; et presque aussitt la tapisserie, se soulevant,
+donna passage au propritaire de toutes ces richesses.
+
+Albert s'avana au-devant de lui, mais Franz resta clou sa place.
+
+Celui qui venait d'entrer n'tait autre que l'homme au manteau du
+Colise, l'inconnu de la loge, l'hte mystrieux de Monte-Cristo.
+
+
+
+
+XXXV
+
+La mazzolata.
+
+
+Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez toutes mes
+excuses de ce que je me suis laiss prvenir, mais en me prsentant de
+meilleure heure chez vous, j'aurais craint d'tre indiscret. D'ailleurs
+vous m'avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu votre
+disposition.
+
+--Nous avons, Franz et moi, mille remerciements vous prsenter,
+monsieur le comte, dit Albert; vous nous tirez vritablement d'un grand
+embarras, et nous tions en train d'inventer les vhicules les plus
+fantastiques au moment o votre gracieuse invitation nous est parvenue.
+
+--Eh! mon Dieu! messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux
+jeunes gens de s'asseoir sur un divan, c'est la faute de cet imbcile de
+Pastrini, si je vous ai laisss si longtemps dans la dtresse! Il ne
+m'avait pas dit un mot de votre embarras, moi qui, seul et isol comme
+je le suis ici, ne cherchais qu'une occasion de faire connaissance avec
+mes voisins. Du moment o j'ai appris que je pouvais vous tre bon
+quelque chose, vous avez vu avec quel empressement j'ai saisi cette
+occasion de vous prsenter mes compliments.
+
+Les deux jeunes gens s'inclinrent. Franz n'avait pas encore trouv un
+seul mot dire; il n'avait encore pris aucune rsolution, et, comme
+rien n'indiquait dans le comte sa volont de le reconnatre ou le dsir
+d'tre reconnu de lui, il ne savait pas s'il devait, par un mot
+quelconque, faire allusion au pass, ou laisser le temps l'avenir de
+lui apporter de nouvelles preuves. D'ailleurs, sr que c'tait lui qui
+tait la veille dans la loge, il ne pouvait rpondre aussi positivement
+que ce ft lui qui la surveille, tait au Colise, il rsolut donc de
+laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe.
+D'ailleurs il avait une supriorit sur lui, il tait matre de son
+secret, tandis qu'au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur
+Franz, qui n'avait rien cacher.
+
+Cependant il rsolut de faire tomber la conversation sur un point qui
+pouvait, en attendant, amener toujours l'claircissement de certains
+doutes.
+
+Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places dans
+votre voiture et des places vos fentres du palais Rospoli;
+maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer
+un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo?
+
+--Ah! oui, c'est vrai, dit le comte d'un air distrait et en regardant
+Morcerf avec une attention soutenue; n'y a-t-il pas, place del Popolo,
+quelque chose comme une excution?
+
+--Oui, rpondit Franz, voyant qu'il venait de lui-mme o il voulait
+l'amener.
+
+--Attendez, attendez, je crois avoir dit hier mon intendant de
+s'occuper de cela; peut-tre pourrai-je vous rendre encore ce petit
+service.
+
+Il allongea la main vers un cordon de sonnette, qu'il tira trois fois.
+
+Vous tes-vous proccup jamais, dit-il Franz, de l'emploi du temps
+et du moyen de simplifier les alles et venues des domestiques? Moi,
+j'en ai fait une tude: quand je sonne une fois, c'est pour mon valet de
+chambre; deux fois, c'est pour mon matre d'htel; trois fois, c'est
+pour mon intendant. De cette faon, je ne perds ni une minute ni une
+parole. Tenez, voici notre homme.
+
+On vit alors entrer un individu de quarante-cinq cinquante ans, qui
+parut Franz ressembler comme deux gouttes d'eau au contrebandier qui
+l'avait introduit dans la grotte, mais qui ne parut pas le moins du
+monde le reconnatre. Il vit que le mot tait donn.
+
+Monsieur Bertuccio, dit le comte, vous tes-vous occup, comme je vous
+l'avais ordonn hier, de me procurer une fentre sur la place del
+Popolo?
+
+--Oui, Excellence, rpondit l'intendant, mais il tait bien tard.
+
+--Comment! dit le comte en fronant le sourcil, ne vous ai-je pas dit
+que je voulais en avoir une?
+
+--Et Votre Excellence en a une aussi, celle qui tait loue au prince
+Lobanieff; mais j'ai t oblig de la payer cent....
+
+--C'est bien, c'est bien, monsieur Bertuccio, faites grce ces
+messieurs de tous ces dtails de mnage; vous avez la fentre, c'est
+tout ce qu'il faut. Donnez l'adresse de la maison au cocher, et
+tenez-vous sur l'escalier pour nous conduire: cela suffit; allez.
+
+L'intendant salua et fit un pas pour se retirer.
+
+Ah! reprit le comte, faites-moi le plaisir de demander Pastrini s'il
+a reu la _tavoletta_, et s'il veut m'envoyer le programme de
+l'excution.
+
+--C'est inutile, reprit Franz, tirant son calepin de sa poche; j'ai eu
+ces tablettes sous les yeux, je les ai copies et les voici.
+
+--C'est bien; alors monsieur Bertuccio, vous pouvez vous retirer, je
+n'ai plus besoin de vous. Qu'on nous prvienne seulement quand le
+djeuner sera servi. Ces messieurs, continua-t-il en se retournant vers
+les deux amis, me font-ils l'honneur de djeuner avec moi?
+
+--Mais, en vrit, monsieur le comte, dit Albert, ce serait abuser.
+
+--Non pas, au contraire, vous me faites grand plaisir, vous me rendrez
+tout cela un jour Paris, l'un ou l'autre et peut-tre tous les deux.
+Monsieur Bertuccio, vous ferez mettre trois couverts.
+
+Il prit le calepin des mains de Franz.
+
+Nous disons donc, continua-t-il du ton dont il et lu les _Petites
+Affiches_, que seront excuts, aujourd'hui 22 fvrier, le nomm Andrea
+Rondolo, coupable d'assassinat sur la personne trs respectable et trs
+vnre de don Csar Torlini, chanoine de l'glise Saint-Jean-de-Latran,
+et le nomm Peppino, dit _Rocca Priori_, convaincu de complicit avec
+le dtestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe...
+
+--Hum! Le premier sera _mazzolato_, le second _decapitato_. Oui, en
+effet, reprit le comte, c'tait bien comme cela que la chose devait se
+passer d'abord; mais je crois que depuis hier il est survenu, quelque
+changement dans l'ordre et la marche de la crmonie.
+
+--Bah! dit Franz.
+
+--Oui, hier chez le cardinal Rospigliosi, o j'ai pass la soire, il
+tait question de quelque chose comme d'un sursis accord l'un des
+deux condamns.
+
+-- Andrea Rondolo? demanda Franz.
+
+--Non... reprit ngligemment le comte; l'autre (il jeta un coup d'oeil
+sur le calepin comme pour se rappeler le nom), Peppino, dit _Rocca
+Priori_. Cela vous prive d'une guillotinade, mais il vous reste la
+_mazzolata_ qui est un supplice fort curieux quand on le voit pour la
+premire fois, et mme pour la seconde; tandis que l'autre, que vous
+devez connatre d'ailleurs, est trop simple, trop uni: il n'y a rien
+d'inattendu. La _mandaa_ ne se trompe pas, elle ne tremble pas, ne
+frappe pas faux, ne s'y reprend pas trente fois comme le soldat qui
+coupait la tte au comte de Chalais, et auquel, au reste, Richelieu
+avait peut-tre recommand le patient. Ah! Tenez, ajouta le comte d'un
+ton mprisant, ne me parlez pas des Europens pour les supplices, ils
+n'y entendent rien et en sont vritablement l'enfance ou plutt la
+vieillesse de la cruaut.
+
+--En vrit, monsieur le comte, rpondit Franz, on croirait que vous
+avez fait une tude compare des supplices chez les diffrents peuples
+du monde.
+
+--Il y en a peu du moins que je n'aie vus, reprit froidement le comte.
+
+--Et vous avez trouv du plaisir assister ces horribles spectacles?
+
+--Mon premier sentiment a t la rpulsion, le second l'indiffrence, le
+troisime la curiosit.
+
+--La curiosit! le mot est terrible, savez-vous?
+
+--Pourquoi? Il n'y a gure dans la vie qu'une proccupation grave; c'est
+la mort, eh bien! n'est-il pas curieux d'tudier de quelles faons
+diffrentes l'me peut sortir du corps, et comment, selon les
+caractres, les tempraments et mme les moeurs du pays, les individus
+supportent ce suprme passage de l'tre au nant? Quant moi, je vous
+rponds d'une chose: c'est que plus on a vu mourir, plus il devient
+facile de mourir: ainsi, mon avis, la mort est peut-tre un supplice,
+mais n'est pas une expiation.
+
+--Je ne vous comprends pas bien, dit Franz; expliquez-vous, car je ne
+puis vous dire quel point ce que vous me dites l pique ma curiosit.
+
+--coutez, dit le comte; et son visage s'infiltra de fiel, comme le
+visage d'un autre se colore de sang. Si un homme et fait prir, par des
+tortures inoues, au milieu des tourments sans fin, votre pre, votre
+mre, votre matresse, un de ces tres enfin qui, lorsqu'on les dracine
+de votre coeur, y laissent un vide ternel et une plaie toujours
+sanglante, croiriez-vous la rparation que vous accorde la socit
+suffisante, parce que le fer de la guillotine a pass entre la base de
+l'occipital et les muscles trapzes du meurtrier, et parce que celui qui
+vous a fait ressentir des annes de souffrances morales, a prouv
+quelques secondes de douleurs physiques?
+
+--Oui, je le sais, reprit Franz, la justice humaine est insuffisante
+comme consolatrice: elle peut verser le sang en change du sang, voil
+tout; il faut lui demander ce qu'elle peut et pas autre chose.
+
+--Et encore je vous pose l un cas matriel, reprit le comte, celui o
+la socit, attaque par la mort d'un individu dans la base sur laquelle
+elle repose, venge la mort par la mort; mais n'y a-t-il pas des millions
+de douleurs dont les entrailles de l'homme peuvent tre dchires sans
+que la socit s'en occupe le moins du monde sans qu'elle lui offre le
+moyen insuffisant de vengeance dont nous parlions tout l'heure? N'y
+a-t-il pas des crimes pour lesquels le pal des Turcs, les auges des
+Persans, les nerfs rouls des Iroquois seraient des supplices trop doux,
+et que cependant la socit indiffrente laisse sans chtiment?...
+Rpondez, n'y a-t-il pas de ces crimes?
+
+--Oui, reprit Franz, et c'est pour les punir que le duel est tolr.
+
+--Ah! le duel, s'cria le comte, plaisante manire, sur mon me,
+d'arriver son but, quand le but est la vengeance! Un homme vous a
+enlev votre matresse, un homme a sduit votre femme, un homme a
+dshonor votre fille; d'une vie tout entire, qui avait le droit
+d'attendre de Dieu la part de bonheur qu'il a promise tout tre humain
+en le crant, il a fait une existence de douleur, de misre ou
+d'infamie, et vous vous croyez veng parce qu' cet homme, qui vous a
+mis le dlire dans l'esprit et le dsespoir dans le coeur, vous avez
+donn un coup d'pe dans la poitrine ou log une balle dans la tte?
+Allons donc! Sans compter que c'est lui qui souvent sort triomphant de
+la lutte, lav aux yeux du monde et en quelque sorte absous par Dieu.
+Non, non, continua le comte, si j'avais jamais me venger, ce n'est pas
+ainsi que je me vengerais.
+
+--Ainsi, vous dsapprouvez le duel? ainsi vous ne vous battriez pas en
+duel? demanda son tour Albert, tonn d'entendre mettre une si
+trange thorie.
+
+--Oh! si fait! dit le comte. Entendons-nous: je me battrais en duel pour
+une misre, pour une insulte, pour un dmenti, pour un soufflet, et cela
+avec d'autant plus d'insouciance que, grce l'adresse que j'ai acquise
+ tous les exercices du corps et la lente habitude que j'ai prise du
+danger, je serais peu prs sr de tuer mon homme. Oh! si fait! je me
+battrais en duel pour tout cela; mais pour une douleur lente, profonde,
+infinie, ternelle, je rendrais, s'il tait possible, une douleur
+pareille celle que l'on m'aurait faite: oeil pour oeil, dent pour
+dent, comme disent les Orientaux, nos matres en toutes choses, ces lus
+de la cration qui ont su se faire une vie de rves et un paradis de
+ralits.
+
+--Mais, dit Franz au comte, avec cette thorie qui vous constitue juge
+et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous
+teniez dans une mesure o vous chappiez ternellement vous-mme la
+puissance de la loi. La haine est aveugle, la colre tourdie, et celui
+qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer.
+
+--Oui, s'il est pauvre et maladroit, non, s'il est millionnaire et
+habile. D'ailleurs le pis-aller pour lui est ce dernier supplice dont
+nous parlions tout l'heure, celui que la philanthropique rvolution
+franaise a substitu l'cartlement et la roue. Eh bien! qu'est-ce
+que le supplice, s'il s'est veng? En vrit, je suis presque fch que,
+selon toute probabilit, ce misrable Peppino ne soit pas _decapitato_,
+comme ils disent, vous verriez le temps que cela dure, et si c'est
+vritablement la peine d'en parler. Mais, d'honneur, messieurs, nous
+avons l une singulire conversation pour un jour de carnaval. Comment
+donc cela est-il venu? Ah! je me le rappelle! vous m'avez demand une
+place ma fentre; eh bien, soit, vous l'aurez; mais mettons-nous
+table d'abord, car voil qu'on vient nous annoncer que nous sommes
+servis.
+
+En effet, un domestique ouvrit une des quatre portes du salon et fit
+entendre les paroles sacramentelles:
+
+_Al suo commodo_!
+
+Les deux jeunes gens se levrent et passrent dans la salle manger.
+
+Pendant le djeuner, qui tait excellent et servi avec une recherche
+infinie, Franz chercha des yeux le regard d'Albert, afin d'y lire
+l'impression qu'il ne doutait pas qu'eussent produite en lui les paroles
+de leur hte; mais, soit que dans son insouciance habituelle il ne leur
+et pas prt une grande attention, soit que la concession que le comte
+de Monte-Cristo lui avait faite l'endroit du duel l'et raccommod
+avec lui, soit enfin que les antcdents que nous avons raconts, connus
+de Franz seul, eussent doubl pour lui seul l'effet des thories du
+comte, il ne s'aperut pas que son compagnon ft proccup le moins du
+monde; tout au contraire, il faisait honneur au repas en homme condamn
+depuis quatre ou cinq mois la cuisine italienne, c'est--dire l'une
+des plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, il effleurait
+peine chaque plat; on et dit qu'en se mettant table avec ses convives
+il accomplissait un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur
+dpart pour se faire servir quelque mets trange ou particulier.
+
+Cela rappelait malgr lui Franz l'effroi que le comte avait inspir
+la comtesse G..., et la conviction o il l'avait laisse que le comte,
+l'homme qu'il lui avait montr dans la loge en face d'elle, tait un
+vampire.
+
+ la fin du djeuner, Franz tira sa montre.
+
+Eh bien, lui dit le comte, que faites-vous donc?
+
+--Vous nous excuserez, monsieur le comte, rpondit Franz, mais nous
+avons encore mille choses faire.
+
+--Lesquelles?
+
+--Nous n'avons pas de dguisements, et aujourd'hui le dguisement est de
+rigueur.
+
+--Ne vous occupez donc pas de cela. Nous avons ce que je crois, place
+del Popolo, une chambre particulire; j'y ferai porter les costumes que
+vous voudrez bien m'indiquer, et nous nous masquerons sance tenante.
+
+--Aprs l'excution? s'cria Franz.
+
+--Sans doute, aprs, pendant ou avant, comme vous voudrez.
+
+--En face de l'chafaud?
+
+--L'chafaud fait partie de la fte.
+
+--Tenez, monsieur le comte, j'ai rflchi, dit Franz; dcidment je vous
+remercie de votre obligeance, mais je me contenterai d'accepter une
+place dans votre voiture, une place la fentre du palais Rospoli, et
+je vous laisserai libre de disposer de ma place la fentre de la
+piazza del Popolo.
+
+--Mais vous perdez, je vous en prviens, une chose fort curieuse,
+rpondit le comte.
+
+--Vous me le raconterez, reprit Franz, et je suis convaincu que dans
+votre bouche le rcit m'impressionnera presque autant que la vue
+pourrait le faire. D'ailleurs, plus d'une fois dj j'ai voulu prendre
+sur moi d'assister une excution, et je n'ai jamais pu m'y dcider; et
+vous, Albert?
+
+--Moi, rpondit le vicomte, j'ai vu excuter Castaing; mais je crois
+que j'tais un peu gris ce jour-l. C'tait le jour de ma sortie du
+collge, et nous avions pass la nuit je ne sais quel cabaret.
+
+--D'ailleurs, ce n'est pas une raison, parce que vous n'avez pas fait
+une chose Paris, pour que vous ne la fassiez pas l'tranger: quand
+on voyage, c'est pour s'instruire; quand on change de lieu, c'est pour
+voir. Songez donc quelle figure vous ferez quand on vous demandera:
+Comment excute-t-on Rome? et que vous rpondrez: Je ne sais pas. Et
+puis, on dit que le condamn est un infme coquin, un drle qui a tu
+coups de chenet un bon chanoine qui l'avait lev comme son fils. Que
+diable! quand on tue un homme d'glise, on prend une arme plus
+convenable qu'un chenet, surtout quand cet homme d'glise est peut-tre
+notre pre. Si vous voyagiez en Espagne, vous iriez voir les combats de
+taureaux, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que c'est un combat que nous
+allons voir; souvenez-vous des anciens Romains du Cirque, des chasses o
+l'on tuait trois cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez-vous
+donc de ces quatre-vingt mille spectateurs qui battaient des mains, de
+ces sages matrones qui conduisaient l leurs filles marier, et de ces
+charmantes vestales aux mains blanches qui faisaient avec le pouce un
+charmant petit signe qui voulait dire: Allons, pas de paresse!
+achevez-moi cet homme-l qui est aux trois quarts mort.
+
+--Y allez-vous, Albert? dit Franz.
+
+--Ma foi, oui, mon cher! J'tais comme vous mais l'loquence du comte me
+dcide.
+
+--Allons-y donc, puisque vous le voulez, dit Franz; mais en me rendant
+place del Popolo, je dsire passer par la rue du Cours; est-ce possible,
+monsieur le comte?
+
+-- pied, oui; en voiture, non.
+
+--Eh bien, j'irai pied.
+
+--Il est bien ncessaire que vous passiez par la rue du Cours?
+
+--Oui, j'ai quelque chose y voir.
+
+--Eh bien, passons par la rue du Cours, nous enverrons la voiture nous
+attendre sur la piazza del Popolo, par la strada del Babuino;
+d'ailleurs je ne suis pas fch non plus de passer par la rue du Cours
+pour voir si des ordres que j'ai donns ont t excuts.
+
+--Excellence, dit le domestique en ouvrant la porte, un homme vtu en
+pnitent demande vous parler.
+
+--Ah! oui, dit le comte, je sais ce que c'est. Messieurs, voulez-vous
+repasser au salon, vous trouverez sur la table du milieu d'excellents
+cigares de la Havane, je vous y rejoins dans un instant.
+
+Les deux jeunes gens se levrent et sortirent par une porte, tandis que
+le comte, aprs leur avoir renouvel ses excuses, sortait par l'autre.
+Albert, qui tait un grand amateur, et qui, depuis qu'il tait en
+Italie, ne comptait pas comme un mince sacrifice celui d'tre priv des
+cigares du caf de Paris, s'approcha de la table et poussa un cri de
+joie en apercevant de vritables puros.
+
+Eh bien, lui demanda Franz, que pensez-vous du comte de Monte-Cristo?
+
+--Ce que j'en pense! dit Albert visiblement tonn que son compagnon lui
+ft une pareille question; je pense que c'est un homme charmant, qui
+fait merveille les honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, beaucoup
+tudi, beaucoup rflchi, qui est, comme Brutus, de l'cole stoque,
+et, ajouta-t-il en poussant amoureusement une bouffe de fume qui monta
+en spirale vers le plafond, et qui par-dessus tout cela possde
+d'excellents cigares.
+
+C'tait l'opinion d'Albert sur le comte; or, comme Franz savait
+qu'Albert avait la prtention de ne se faire une opinion sur les hommes
+et sur les choses qu'aprs de mres rflexions, il ne tenta pas de rien
+changer la sienne.
+
+Mais, dit-il, avez-vous remarqu une chose singulire?
+
+--Laquelle?
+
+--L'attention avec laquelle il vous regardait.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous.
+
+Albert rflchit.
+
+Ah! dit-il en poussant un soupir, rien d'tonnant cela. Je suis
+depuis prs d'un an absent de Paris, je dois avoir des habits de l'autre
+monde. Le comte m'aura pris pour un provincial; dtrompez-le, cher ami,
+et dites-lui, je vous prie, la premire occasion, qu'il n'en est
+rien.
+
+Franz sourit; un instant aprs le comte rentra.
+
+Me voici, messieurs, dit-il, et tout vous, les ordres sont donns; la
+voiture va de son ct place del Popolo, et nous allons nous y rendre
+du ntre, si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez donc
+quelques-uns de ces cigares, monsieur de Morcerf.
+
+--Ma foi, avec grand plaisir, dit Albert, car vos cigares italiens sont
+encore pires que ceux de la rgie. Quand vous viendrez Paris, je vous
+rendrai tout cela.
+
+--Ce n'est pas de refus; je compte y aller quelque jour, et, puisque
+vous le permettez, j'irai frapper votre porte. Allons, messieurs,
+allons, nous n'avons pas de temps perdre; il est midi et demi,
+partons.
+
+Tous trois descendirent. Alors le cocher prit les derniers ordres de son
+matre, et suivit la via del Babuino, tandis que les pitons remontaient
+par la place d'Espagne et par la via Frattina, qui les conduisait tout
+droit entre le palais Fiano et le palais Rospoli.
+
+Tous les regards de Franz furent pour les fentres de ce dernier palais,
+il n'avait pas oubli le signal convenu dans le Colise entre l'homme au
+manteau et le Transtvre.
+
+Quelles sont vos fentres? demanda-t-il au comte du ton le plus naturel
+qu'il pt prendre.
+
+--Les trois dernires, rpondit-il avec une ngligence qui n'avait rien
+d'affect; car il ne pouvait deviner dans quel but cette question lui
+tait faite.
+
+Les yeux de Franz se portrent rapidement sur les trois fentres. Les
+fentres latrales taient tendues en damas jaune, et celle du milieu en
+damas blanc avec une croix rouge.
+
+L'homme au manteau avait tenu sa parole au Transtvre, et il n'y avait
+plus de doute: l'homme au manteau, c'tait bien le comte.
+
+Les trois fentres taient encore vides.
+
+Au reste, de tous cts se faisaient les prparatifs; on plaait des
+chaises, on dressait des chafaudages, on tendait des fentres. Les
+masques ne pouvaient paratre, les voitures ne pouvaient circuler qu'au
+son de la cloche; mais on sentait les masques derrire toutes les
+fentres, les voitures derrire toutes les portes.
+
+Franz, Albert et le comte continurent de descendre la rue du Cours.
+mesure qu'ils approchaient de la place du Peuple, la foule devenait plus
+paisse et au-dessus des ttes de cette foule, on voyait s'lever deux
+choses: l'oblisque surmont d'une croix qui indique le centre de la
+place, et, en avant de l'oblisque, juste au point de correspondance
+visuelle des trois rues del Babuino, del Corso et di Ripetta, les deux
+poutres suprmes de l'chafaud, entre lesquelles brillait le fer arrondi
+de la mandaa.
+
+ l'angle de la rue on trouva l'intendant du comte, qui attendait son
+matre.
+
+La fentre loue ce prix exorbitant sans doute dont le comte n'avait
+point voulu faire part ses invits, appartenait au second tage du
+grand palais, situ entre la rue del Babuino et le monte Pincio;
+c'tait, comme nous l'avons dit, une espce de cabinet de toilette
+donnant dans une chambre coucher; en fermant la porte de la chambre
+coucher, les locataires du cabinet taient chez eux; sur les chaises on
+avait dpos des costumes de paillasse en satin blanc et bleu des plus
+lgants.
+
+Comme vous m'avez laiss le choix des costumes, dit le comte aux deux
+amis, je vous ai fait prparer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y aura
+de mieux port cette anne; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus commode
+pour les confettis, attendu que la farine n'y parat pas.
+
+Franz n'entendit que fort imparfaitement les paroles du comte, et il
+n'apprcia peut-tre pas sa valeur cette nouvelle gracieuset; car
+toute son attention tait attire par le spectacle que prsentait la
+piazza del Popolo, et par l'instrument terrible qui en faisait cette
+heure le principal ornement.
+
+C'tait la premire fois que Franz apercevait une guillotine; nous
+disons guillotine, car la mandaa romaine est taille peu prs sur le
+mme patron que notre instrument de mort. Le couteau, qui a la forme
+d'un croissant qui couperait par la partie convexe, tombe de moins haut,
+voil tout.
+
+Deux hommes, assis sur la planche bascule o l'on couche le condamn,
+djeunaient en attendant, et mangeaient, autant que Franz pt le voir,
+du pain et des saucisses; l'un d'eux souleva la planche, en tira un
+flacon de vin, but un coup et passa le flacon son camarade; ces deux
+hommes, c'taient les aides du bourreau!
+
+ ce seul aspect, Franz avait senti la sueur poindre la racine de ses
+cheveux.
+
+Les condamns, transports la veille au soir des Carceri Nuove dans la
+petite glise Sainte-Marie-del-Popolo, avaient pass la nuit, assists
+chacun de deux prtres, dans une chapelle ardente ferme d'une grille,
+devant laquelle se promenaient des sentinelles releves d'heure en
+heure.
+
+Une double haie de carabiniers placs de chaque ct de la porte de
+l'glise s'tendait jusqu' l'chafaud, autour duquel elle
+s'arrondissait, laissant libre un chemin de dix pieds de large peu
+prs, et autour de la guillotine un espace d'une centaine de pas de
+circonfrence. Tout le reste de la place tait pav de ttes d'hommes et
+de femmes. Beaucoup de femmes tenaient leurs enfants sur leurs paules.
+Ces enfants, qui dpassaient la foule de tout le torse, taient
+admirablement placs.
+
+Le monte Pincio semblait un vaste amphithtre dont tous les gradins
+eussent t chargs de spectateurs; les balcons des deux glises qui
+font l'angle de la rue del Babuino et de la rue di Ripetta regorgeaient
+de curieux privilgis; les marches des pristyles semblaient un flot
+mouvant et bariol qu'une mare incessante poussait vers le portique:
+chaque asprit de la muraille qui pouvait donner place un homme avait
+sa statue vivante.
+
+Ce que disait le comte est donc vrai, ce qu'il y a de plus curieux dans
+la vie est le spectacle de la mort.
+
+Et cependant, au lieu du silence que semblait commander la solennit du
+spectacle, un grand bruit montait de cette foule, bruit compos de
+rires, de hues et de cris joyeux; il tait vident encore, comme
+l'avait dit le comte que cette excution n'tait rien autre chose, pour
+tout le peuple, que le commencement du carnaval.
+
+Tout coup ce bruit cessa comme par enchantement, la porte de l'glise
+venait de s'ouvrir.
+
+Une confrrie de pnitents, dont chaque membre tait vtu d'un sac gris
+perc aux yeux seulement, et tenait un cierge allum la main, parut
+d'abord; en tte marchait le chef de la confrrie.
+
+Derrire les pnitents venait un homme de haute taille. Cet homme tait
+nu, l'exception d'un caleon de toile au ct gauche duquel tait
+attach un grand couteau cach dans sa gaine; il portait sur l'paule
+droite une lourde masse de fer. Cet homme, c'tait le bourreau.
+
+Il avait en outre des sandales attaches au bas de la jambe par des
+cordes.
+
+Derrire le bourreau marchaient, dans l'ordre o ils devaient tre
+excuts, d'abord Peppino et ensuite Andrea.
+
+Chacun tait accompagn de deux prtres.
+
+Ni l'un ni l'autre n'avait les yeux bands.
+
+Peppino marchait d'un pas assez ferme; sans doute il avait eu avis de ce
+qui se prparait pour lui.
+
+Andrea tait soutenu sous chaque bras par un prtre.
+
+Tous deux baisaient de temps en temps le crucifix que leur prsentait le
+confesseur.
+
+Franz sentit, rien qu' cette vue, les jambes qui lui manquaient; il
+regarda Albert. Il tait ple comme sa chemise, et par un mouvement
+machinal il jeta loin de lui son cigare, quoiqu'il ne l'et fum qu'
+moiti.
+
+Le comte seul paraissait impassible. Il y avait mme plus, une lgre
+teinte rouge semblait vouloir percer la pleur livide de ses joues.
+
+Son nez se dilatait comme celui d'un animal froce qui flaire le sang,
+et ses lvres, lgrement cartes, laissaient voir ses dents blanches,
+petites et aigus comme celles d'un chacal.
+
+Et cependant, malgr tout cela, son visage avait une expression de
+douceur souriante que Franz ne lui avait jamais vue; ses yeux noirs
+surtout taient admirables de mansutude et de velout.
+
+Cependant les deux condamns continuaient de marcher vers l'chafaud, et
+ mesure qu'ils avanaient on pouvait distinguer les traits de leur
+visage. Peppino tait un beau garon de vingt-quatre vingt-six ans, au
+teint hl par le soleil, au regard libre et sauvage. Il portait la tte
+haute et semblait flairer le vent pour voir de quel ct lui viendrait
+son librateur.
+
+Andrea tait gros et court: son visage, bassement cruel, n'indiquait pas
+d'ge; il pouvait cependant avoir trente ans peu prs. Dans la prison,
+il avait laiss pousser sa barbe. Sa tte retombait sur une de ses
+paules, ses jambes pliaient sous lui: tout son tre paraissait obir
+un mouvement machinal dans lequel sa volont n'tait dj plus rien.
+
+Il me semble, dit Franz au comte, que vous m'avez annonc qu'il n'y
+aurait qu'une excution.
+
+--Je vous ai dit la vrit, rpondit-il froidement.
+
+--Cependant voici deux condamns.
+
+--Oui; mais de ces deux condamns l'un touche la mort, et l'autre a
+encore de longues annes vivre.
+
+--Il me semble que si la grce doit venir, il n'y a plus de temps
+perdre.
+
+--Aussi la voil qui vient; regardez, dit le Comte.
+
+En effet, au moment o Peppino arrivait au pied de la mandaa, un
+pnitent, qui semblait tre en retard, pera la haie sans que les
+soldats fissent obstacle son passage, et, s'avanant vers le chef de
+la confrrie, lui remit un papier pli en quatre.
+
+Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun de ces dtails; le chef
+de la confrrie dplia le papier, le lut et leva la main.
+
+Le Seigneur soit bni et Sa Saintet soit loue! dit-il haute et
+intelligible voix. Il y a grce de la vie pour l'un des condamns.
+
+--Grce! s'cria le peuple d'un seul cri; il y a grce!
+
+ ce mot de grce, Andrea sembla bondir et redressa la tte.
+
+Grce pour qui? cria-t-il.
+
+Peppino resta immobile, muet et haletant.
+
+Il y a grce de la peine de mort pour Peppino Rocca Priori, dit le
+chef de la confrrie.
+
+Et il passa le papier au capitaine commandant les carabiniers, lequel,
+aprs l'avoir lu, le lui rendit.
+
+Grce pour Peppino! s'cria Andrea, entirement tir de l'tat de
+torpeur o il semblait tre plong; pourquoi grce pour lui et pas pour
+moi? nous devions mourir ensemble; on m'avait promis qu'il mourrait
+avant moi, on n'a pas le droit de me faire mourir seul, je ne le veux
+pas!
+
+Et il s'arracha au bras des deux prtres, se tordant, hurlant, rugissant
+et faisant des efforts insenss pour rompre les cordes qui lui liaient
+les mains.
+
+Le bourreau fit signe ses deux aides, qui sautrent en bas de
+l'chafaud et vinrent s'emparer du condamn.
+
+Qu'y a-t-il donc? demanda Franz au comte.
+
+Car, comme tout cela se passait en patois romain, il n'avait pas trs
+bien compris.
+
+Ce qu'il y a? dit le comte, ne comprenez-vous pas bien? Il y a que
+cette crature humaine qui va mourir est furieuse de ce que son
+semblable ne meure pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle
+le dchirerait avec ses ongles et avec ses dents plutt que de le
+laisser jouir de la vie dont elle va tre prive. hommes! hommes! race
+de crocodiles! comme dit Karl Moor, s'cria le comte en tendant les
+deux poings vers toute cette foule, que je vous reconnais bien l, et
+qu'en tout temps vous tes bien dignes de vous-mmes!
+
+En effet, Andrea et les deux aides du bourreau se roulaient dans la
+poussire, le condamn criant toujours: Il doit mourir, je veux qu'il
+meure! On n'a pas le droit de me tuer tout seul!
+
+Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des deux
+jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon me, c'est curieux,
+voil un homme qui tait rsign son sort, qui marchait l'chafaud,
+qui allait mourir comme un lche, c'est vrai, mais enfin il allait
+mourir sans rsistance et sans rcrimination: savez-vous ce qui lui
+donnait quelque force? savez-vous ce qui le consolait? savez-vous ce qui
+lui faisait prendre son supplice en patience? c'est qu'un autre
+partageait son angoisse; c'est qu'un autre allait mourir comme lui;
+c'est qu'un autre allait mourir avant lui! Menez deux moutons la
+boucherie, deux boeufs l'abattoir, et faites comprendre l'un d'eux
+que son compagnon ne mourra pas, le mouton blera de joie, le boeuf
+mugira de plaisir mais l'homme, l'homme que Dieu a fait son image,
+l'homme qui Dieu a impos pour premire, pour unique, pour suprme
+loi, l'amour de son prochain, l'homme qui Dieu a donn une voix pour
+exprimer sa pense, quel sera son premier cri quand il apprendra que son
+camarade est sauv? un blasphme. Honneur l'homme, ce chef-d'oeuvre de
+la nature, ce roi de la cration!
+
+Et le comte clata de rire, mais d'un rire terrible qui indiquait qu'il
+avait d horriblement souffrir pour en arriver rire ainsi.
+
+Cependant la lutte continuait, et c'tait quelque chose d'affreux
+voir. Les deux valets portaient Andrea sur l'chafaud; tout le peuple
+avait pris parti contre lui, et vingt mille voix criaient d'un seul cri:
+ mort! mort!
+
+Franz se rejeta en arrire; mais le comte ressaisit son bras et le
+retint devant la fentre.
+
+Que faites-vous donc? lui dit-il; de la piti? elle est, ma foi, bien
+place! Si vous entendiez crier au chien enrag, vous prendriez votre
+fusil, vous vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans misricorde
+bout portant la pauvre bte, qui, au bout du compte ne serait coupable
+que d'avoir t mordue par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a
+fait: et voil que vous avez piti d'un homme qu'aucun autre homme n'a
+mordu, et qui cependant a tu son bienfaiteur, et qui maintenant, ne
+pouvant plus tuer parce qu'il a les mains lies, veut toute force voir
+mourir son compagnon de captivit, son camarade d'infortune! Non, non,
+regardez, regardez.
+
+La recommandation tait devenue presque inutile, Franz tait comme
+fascin par l'horrible spectacle. Les deux valets avaient port le
+condamn sur l'chafaud, et l, malgr ses efforts, ses morsures, ses
+cris, ils l'avaient forc de se mettre genoux. Pendant ce temps, le
+bourreau s'tait plac de ct et la masse en arrt; alors, sur un
+signe, les deux aides s'cartrent. Le condamn voulut se relever, mais
+avant qu'il en et le temps, la masse s'abattit sur sa tempe gauche; on
+entendit un bruit sourd et mat, le patient tomba comme un boeuf, la face
+contre terre, puis d'un contrecoup, se retourna sur le dos. Alors le
+bourreau laissa tomber sa masse, tira le couteau de sa ceinture, d'un
+seul coup lui ouvrit la gorge et, montant aussitt sur son ventre, se
+mit le ptrir avec ses pieds.
+
+ chaque pression, un jet de sang s'lanait du cou du condamn.
+
+Pour cette fois, Franz n'y put tenir plus longtemps; il se rejeta en
+arrire, et alla tomber sur un fauteuil moiti vanoui.
+
+Albert, les yeux ferms, resta debout, mais cramponn aux rideaux de la
+fentre.
+
+Le comte tait debout et triomphant comme le mauvais ange.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+La carnaval de Rome.
+
+
+Quand Franz revint lui, il trouva Albert qui buvait un verre d'eau
+dont sa pleur indiquait qu'il avait grand besoin, et le comte qui
+passait dj son costume de paillasse. Il jeta machinalement les yeux
+sur la place; tout avait disparu, chafaud, bourreaux, victimes; il ne
+restait plus que le peuple, bruyant, affair, joyeux; la cloche du monte
+Citorio, qui ne retentit que pour la mort du pape et l'ouverture de la
+mascherata, sonnait pleines voles.
+
+Eh bien, demanda-t-il au comte, que s'est-il donc pass?
+
+--Rien, absolument rien, dit-il, comme vous voyez; seulement le
+carnaval est commenc, habillons nous vite.
+
+--En effet, rpondit Franz au comte, il ne reste de toute cette horrible
+scne que la trace d'un rve.
+
+--C'est que ce n'est pas autre chose qu'un rve, qu'un cauchemar, que
+vous avez eu.
+
+--Oui, moi; mais le condamn?
+
+--C'est un rve aussi; seulement il est rest endormi, lui, tandis que
+vous vous tes rveill, vous; et qui peut dire lequel de vous deux est
+le privilgi?
+
+--Mais Peppino, demanda Franz, qu'est-il devenu?
+
+--Peppino est un garon de sens qui n'a pas le moindre amour-propre, et
+qui, contre l'habitude des hommes qui sont furieux lorsqu'on ne s'occupe
+pas d'eux, a t enchant, lui, de voir que l'attention gnrale se
+portait sur son camarade; il a en consquence profit de cette
+distraction pour se glisser dans la foule et disparatre, sans mme
+remercier les dignes prtres qui l'avaient accompagn. Dcidment,
+l'homme est un animal fort ingrat et fort goste.... Mais
+habillez-vous; tenez, vous voyez que M. de Morcerf vous donne
+l'exemple.
+
+En effet, Albert passait machinalement son pantalon de taffetas
+par-dessus son pantalon noir et ses bottes vernies.
+
+Eh bien! Albert, demanda Franz, tes-vous bien en train de faire des
+folies? Voyons, rpondez franchement.
+
+--Non, dit-il, mais en vrit je suis aise maintenant d'avoir vu une
+pareille chose, et je comprends ce que disait M. le comte: c'est que,
+lorsqu'on a pu s'habituer une fois un pareil spectacle, ce soit le
+seul qui donne encore des motions.
+
+--Sans compter que c'est en ce moment-l seulement qu'on peut faire des
+tudes de caractres, dit le comte; sur la premire marche de
+l'chafaud, la mort arrache le masque qu'on a port toute la vie, et le
+vritable visage apparat. Il faut en convenir, celui d'Andrea n'tait
+pas beau voir.... Le hideux coquin!... Habillons-nous, messieurs,
+habillons-nous!
+
+Il et t ridicule Franz de faire la petite matresse et de ne pas
+suivre l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons. Il passa donc
+son tour son costume et mit son masque, qui n'tait certainement pas
+plus ple que son visage.
+
+La toilette acheve, on descendit. La voiture attendait la porte,
+pleine de confetti et de bouquets.
+
+On prit la file.
+
+Il est difficile de se faire l'ide d'une opposition plus complte que
+celle qui venait de s'oprer. Au lieu de ce spectacle de mort sombre et
+silencieux, la place del Popolo prsentait l'aspect d'une folle et
+bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, dbordant de tous les
+cts, s'chappant par les portes, descendant par les fentres; les
+voitures dbouchaient tous des coins de rue, charges de pierrots,
+d'arlequins, de dominos, de marquis, de Transtvres, de grotesques, de
+chevaliers, de paysans: tout cela criant, gesticulant, lanant des oeufs
+pleins de farine, des confetti, des bouquets; attaquant de la parole et
+du projectile amis et trangers, connus et inconnus, sans que personne
+ait le droit de s'en fcher, sans que pas un fasse autre chose que d'en
+rire.
+
+Franz et Albert taient comme des hommes que, pour les distraire d'un
+violent chagrin, on conduirait dans une orgie, et qui, mesure qu'ils
+boivent et qu'ils s'enivrent, sentent un voile s'paissir entre le pass
+et le prsent. Ils voyaient toujours, ou plutt ils continuaient de
+sentir en eux le reflet de ce qu'ils avaient vu. Mais peu peu
+l'ivresse gnrale les gagna: il leur sembla que leur raison chancelante
+allait les abandonner; ils prouvaient un besoin trange de prendre leur
+part de ce bruit, de ce mouvement, de ce vertige. Une poigne de
+confetti qui arriva Morcerf d'une voiture voisine, et qui, en le
+couvrant de poussire, ainsi que ses deux compagnons, piqua son cou et
+toute la portion du visage que ne garantissait pas le masque, comme si
+on lui et jet un cent d'pingles, acheva de le pousser la lutte
+gnrale dans laquelle taient dj engags tous les masques qu'ils
+rencontraient. Il se leva son tour dans la voiture, il puisa pleines
+mains dans les sacs, et, avec toute la vigueur et l'adresse dont il
+tait capable, il envoya son tour oeufs et drages ses voisins.
+
+Ds lors, le combat tait engag. Le souvenir de ce qu'ils avaient vu
+une demi-heure auparavant s'effaa tout fait de l'esprit des deux
+jeunes gens, tant le spectacle bariol, mouvant, insens, qu'ils avaient
+sous les yeux tait venu leur faire diversion. Quant au comte de
+Monte-Cristo, il n'avait jamais, comme nous l'avons dit, paru
+impressionn un seul instant.
+
+En effet, qu'on se figure cette grande et belle rue du Cours, borde
+d'un bout l'autre de palais quatre ou cinq tages avec tous leurs
+balcons garnis de tapisseries, avec toutes leurs fentres drapes; ces
+balcons et ces fentres, trois cent mille spectateurs, Romains,
+Italiens, trangers venus des quatre parties du monde: toutes les
+aristocraties runies, aristocraties de naissance, d'argent, de gnie;
+des femmes charmantes, qui, subissant elles-mmes l'influence de ce
+spectacle, se courbent sur les balcons, se penchent hors des fentres,
+font pleuvoir sur les voitures qui passent une grle de confetti qu'on
+leur rend en bouquets; l'atmosphre tout paissie de drages qui
+descendent et de fleurs qui montent; puis sur le pav des rues une foule
+joyeuse, incessante; folle, avec des costumes insenss: des choux
+gigantesques qui se promnent, des ttes de buffles qui mugissent sur
+des corps d'hommes, des chiens qui semblent marcher sur les pieds de
+derrire; au milieu de tout cela un masque qui se soulve, et, dans
+cette tentation de saint Antoine rve par Callot, quelque Astart qui
+montre une ravissante figure qu'on veut suivre et de laquelle on est
+spar par des espces de dmons pareils ceux qu'on voit dans ses
+rves, et l'on aura une faible ide de ce qu'est le carnaval de Rome.
+
+Au second tour le comte fit arrter la voiture et demanda ses
+compagnons la permission de les quitter, laissant sa voiture leur
+disposition. Franz leva les yeux: on tait en face du palais Rospoli; et
+ la fentre du milieu, celle qui tait drape d'une pice de damas
+blanc avec une croix rouge tait un domino bleu, sous lequel
+l'imagination de Franz se reprsenta sans peine la belle Grecque du
+thtre Argentina.
+
+Messieurs, dit le comte en sautant terre, quand vous serez las d'tre
+acteurs et que vous voudrez redevenir spectateurs, vous savez que vous
+avez place mes fentres. En attendant, disposez de mon cocher, de ma
+voiture et de mes domestiques.
+
+Nous avons oubli de dire que le cocher du comte tait gravement vtu
+d'une peau d'ours noir, exactement pareille celle d'Odry dans _l'Ours
+et le Pacha_, et que les deux laquais qui se tenaient debout derrire la
+calche possdaient des costumes de singe vert, parfaitement adapts
+leurs tailles, et des masques ressorts avec lesquels ils faisaient la
+grimace aux passants.
+
+Franz remercia le comte de son offre obligeante: quant Albert, il
+tait en coquetterie avec une pleine voiture de paysannes romaines,
+arrte, comme celle du comte, par un de ces repos si communs dans les
+files et qu'il crasait de bouquets.
+
+Malheureusement pour lui la file reprit son mouvement, et tandis qu'il
+descendait vers la place del Popolo, la voiture qui avait attir son
+attention remontait vers le palais de Venise.
+
+Ah! mon cher! dit-il Franz, vous n'avez pas vu?...
+
+--Quoi? demanda Franz.
+
+--Tenez, cette calche qui s'en va toute charge de paysannes romaines.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, je suis sr que ce sont des femmes charmantes.
+
+--Quel malheur que vous soyez masqu, mon cher Albert, dit Franz,
+c'tait le moment de vous rattraper de vos dsappointements amoureux!
+
+--Oh! rpondit-il moiti riant, moiti convaincu, j'espre bien que le
+carnaval ne se passera pas sans m'apporter quelque ddommagement.
+
+Malgr cette esprance d'Albert, toute la journe se passa sans autre
+aventure que la rencontre, deux ou trois fois renouvele, de la calche
+aux paysannes romaines. l'une de ces rencontres, soit hasard, soit
+calcul d'Albert, son masque se dtacha.
+
+ cette rencontre, il prit le reste du bouquet et le jeta dans la
+calche.
+
+Sans doute une des femmes charmantes qu'Albert devinait sous le costume
+coquet de paysannes fut touche de cette galanterie, car son tour,
+lorsque la voiture des deux amis repassa, elle y jeta un bouquet de
+violettes.
+
+Albert se prcipita sur le bouquet. Comme Franz n'avait aucun motif de
+croire qu'il tait son adresse, il laissa Albert s'en emparer. Albert
+le mit victorieusement sa boutonnire, et la voiture continua sa
+course triomphante.
+
+Eh bien, lui dit Franz, voil un commencement d'aventure!
+
+--Riez tant que vous voudrez, rpondit-il, mais en vrit je crois que
+oui; aussi je ne quitte plus ce bouquet.
+
+--Pardieu, je crois bien! dit Franz en riant, c'est un signe de
+reconnaissance.
+
+La plaisanterie, au reste, prit bientt un caractre de ralit, car
+lorsque, toujours conduits par la file, Franz et Albert croisrent de
+nouveau la voiture des _contadine_, celle qui avait jet le bouquet
+Albert battit des mains en le voyant sa boutonnire.
+
+Bravo, mon cher! bravo! lui dit Franz, voil qui se prpare
+merveille! Voulez-vous que je vous quitte et vous est-il plus agrable
+d'tre seul?
+
+--Non, dit-il, ne brusquons rien; je ne veux pas me laisser prendre
+comme un sot une premire dmonstration, un rendez-vous sous
+l'horloge comme nous disons pour le bal de l'Opra. Si la belle
+paysanne a envie d'aller plus loin, nous la retrouvons demain ou plutt
+elle nous retrouvera. Alors elle me donnera signe d'existence, et je
+verrai ce que j'aurai faire.
+
+--En vrit, mon cher Albert, dit Franz, vous tes sage comme Nestor et
+prudent comme Ulysse; et si votre Circ parvient vous changer en une
+bte quelconque, il faudra qu'elle soit bien adroite ou bien puissante.
+
+Albert avait raison. La belle inconnue avait rsolu sans doute de ne pas
+pousser plus loin l'intrigue ce jour-l; car, quoique les jeunes gens
+fissent encore plusieurs tours, ils ne revirent pas la calche qu'ils
+cherchaient des yeux: elle avait disparu sans doute par une des rues
+adjacentes.
+
+Alors ils revinrent au palais Rospoli, mais le comte aussi avait
+disparu avec le domino bleu. Les deux fentres tendues en damas jaune
+continuaient, au reste, d'tre occupes par des personnes qu'il avait
+sans doute invites.
+
+En ce moment, la mme cloche qui avait sonn l'ouverture de la
+mascherata sonna la retraite. La file du Corso se rompit aussitt, et en
+un instant toutes les voitures disparurent dans les rues transversales.
+
+Franz et Albert taient en ce moment en face de la via delle Maratte.
+
+Le cocher l'enfila sans rien dire, et, gagnant la place d'Espagne en
+longeant le palais Poli, il s'arrta devant l'htel.
+
+Matre Pastrini vint recevoir ses htes sur le seuil de la porte.
+
+Le premier soin de Franz fut de s'informer du comte et d'exprimer le
+regret de ne l'avoir pas repris temps, mais Pastrini le rassura en lui
+disant que le comte de Monte-Cristo avait command une seconde voiture
+pour lui, et que cette voiture tait alle le chercher quatre heures
+au palais Rospoli. Il tait en outre charg, de sa part, d'offrir aux
+deux amis la clef de sa loge au thtre Argentina.
+
+Franz interrogea Albert sur ses dispositions, mais Albert avait de
+grands projets mettre excution avant de penser aller au thtre;
+en consquence, au lieu de rpondre, il s'informa si matre Pastrini
+pourrait lui procurer un tailleur.
+
+Un tailleur, demanda notre hte, et pour quoi faire?
+
+--Pour nous faire d'ici demain des habits de paysans romains, aussi
+lgants que possible, dit Albert.
+
+Matre Pastrini secoua la tte.
+
+Vous faire d'ici demain deux habits! s'cria-t-il, voil bien, j'en
+demande pardon Vos Excellences, une demande la franaise; deux
+habits! quand d'ici huit jours vous ne trouveriez certainement pas un
+tailleur qui consentt coudre six boutons un gilet, lui
+payassiez-vous ces boutons un cu la pice!
+
+--Alors il faut donc renoncer se procurer les habits que je dsire?
+
+--Non, parce que nous aurons ces habits tout faits. Laissez-moi
+m'occuper de cela, et demain vous trouverez en vous veillant une
+collection de chapeaux, de vestes et de culottes dont vous serez
+satisfaits.
+
+--Mon cher, dit Franz Albert, rapportons-nous-en notre hte, il nous
+a dj prouv qu'il tait homme de ressources; dnons donc
+tranquillement, et aprs le dner allons voir _l'Italienne Alger_.
+
+--Va pour l'_Italienne Alger_, dit Albert; mais songez, matre
+Pastrini, que moi et monsieur, continua-t-il en dsignant Franz, nous
+mettons la plus haute importance avoir demain les habits que nous vous
+avons demands.
+
+L'aubergiste affirma une dernire fois ses htes qu'ils n'avaient
+s'inquiter de rien et qu'ils seraient servis leurs souhaits; sur quoi
+Franz et Albert remontrent pour se dbarrasser de leurs costumes de
+paillasses.
+
+Albert, en dpouillant le sien, serra avec le plus grand soin son
+bouquet de violettes: c'tait son signe de reconnaissance pour le
+lendemain.
+
+Les deux amis se mirent table; mais, tout en dnant, Albert ne put
+s'empcher de remarquer la diffrence notable qui existait entre les
+mrites respectifs du cuisinier de matre Pastrini et celui du comte de
+Monte-Cristo. Or, la vrit fora Franz d'avouer, malgr les prventions
+qu'il paraissait avoir contre le comte, que le parallle n'tait point
+l'avantage du chef de matre Pastrini.
+
+Au dessert, le domestique s'informa de l'heure laquelle les jeunes
+gens dsiraient la voiture. Albert et Franz se regardrent, craignant
+vritablement d'tre indiscrets. Le domestique les comprit.
+
+Son Excellence le comte de Monte-Cristo, leur dit-il, a donn des
+ordres positifs pour que la voiture demeurt toute la journe aux ordres
+de Leurs Seigneuries; Leurs Seigneuries peuvent donc disposer sans
+crainte d'tre indiscrtes.
+
+Les jeunes gens rsolurent de profiter jusqu'au bout de la courtoisie du
+comte, et ordonnrent d'atteler, tandis qu'ils allaient substituer une
+toilette du soir leur toilette de la journe, tant soit peu froisse
+par les combats nombreux auxquels ils s'taient livrs.
+
+Cette prcaution prise, ils se rendirent au thtre Argentina, et
+s'installrent dans la loge du comte.
+
+Pendant le premier acte, la comtesse G... entra dans la sienne; son
+premier regard se dirigea du ct o la veille elle avait vu le comte,
+de sorte qu'elle aperut Franz et Albert dans la loge de celui sur le
+compte duquel elle avait exprim, il y avait vingt-quatre heures,
+Franz, une si trange opinion.
+
+Sa lorgnette tait dirige sur lui avec un tel acharnement, que Franz
+vit bien qu'il y aurait de la cruaut tarder plus longtemps de
+satisfaire sa curiosit; aussi, usant du privilge accord aux
+spectateurs des thtres italiens, qui consiste faire des salles de
+spectacle leurs salons de rception, les deux amis quittrent-ils leur
+loge pour aller prsenter leurs hommages la comtesse.
+
+ peine furent-ils entrs dans sa loge qu'elle fit signe Franz de se
+mettre la place d'honneur.
+
+Albert, son tour, se plaa derrire.
+
+Eh bien, dit-elle, donnant peine Franz le temps de s'asseoir, il
+parat que vous n'avez rien eu de plus press que de faire connaissance
+avec le nouveau Lord Ruthwen, et que vous voil les meilleurs amis du
+monde?
+
+--Sans que nous soyons si avancs que vous le dites dans une intimit
+rciproque, je ne puis nier, madame la comtesse, rpondit Franz, que
+nous n'ayons toute la journe abus de son obligeance.
+
+--Comment, toute la journe?
+
+--Ma foi, c'est le mot: ce matin nous avons accept son djeuner,
+pendant toute la mascherata nous avons couru le Corso dans sa voiture,
+enfin ce soir nous venons au spectacle dans sa loge.
+
+--Vous le connaissez donc?
+
+--Oui et non.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est toute une longue histoire.
+
+--Que vous me raconterez?
+
+--Elle vous ferait trop peur.
+
+--Raison de plus.
+
+--Attendez au moins que cette histoire ait un dnouement.
+
+--Soit, j'aime les histoires compltes. En attendant, comment vous
+tes-vous trouvs en contact? qui vous a prsents lui?
+
+--Personne; c'est lui au contraire qui s'est fait prsenter nous.
+
+--Quand cela?
+
+--Hier soir, en vous quittant.
+
+--Par quel intermdiaire?
+
+--Oh! mon Dieu! par l'intermdiaire trs prosaque de notre hte!
+
+--Il loge donc htel d'Espagne, comme vous?
+
+--Non seulement dans le mme htel, mais sur le mme carr.
+
+--Comment s'appelle-t-il? car sans doute vous savez son nom?
+
+--Parfaitement, le comte de Monte-Cristo.
+
+--Qu'est-ce que ce nom-l? ce n'est pas un nom de race.
+
+--Non, c'est le nom d'une le qu'il a achete.
+
+--Et il est comte?
+
+--Comte toscan.
+
+--Enfin, nous avalerons celui-l avec les autres, reprit la comtesse,
+qui tait d'une des plus vieilles familles des environs de Venise; et
+quel homme est-ce d'ailleurs?
+
+--Demandez au vicomte de Morcerf.
+
+--Vous entendez, monsieur, on me renvoie vous, dit la comtesse.
+
+--Nous serions difficiles si nous ne le trouvions pas charmant, madame,
+rpondit Albert; un ami de dix ans n'et pas fait pour nous plus qu'il
+n'a fait, et cela avec une grce, une dlicatesse, une courtoisie qui
+indiquent vritablement un homme du monde.
+
+--Allons, dit la comtesse en riant, vous verrez que mon vampire sera
+tout bonnement quelque nouvel enrichi qui veut se faire pardonner ses
+millions, et qui aura pris le regard de Lara pour qu'on ne le confonde
+pas avec M. de Rothschild. Et elle, l'avez-vous vue?
+
+--Qui elle? demanda Franz en souriant.
+
+--La belle Grecque d'hier.
+
+--Non. Nous avons, je crois bien, entendu le son de sa guzla, mais elle
+est reste parfaitement invisible.
+
+--C'est--dire, quand vous dites invisible, mon cher Franz, dit Albert,
+c'est tout bonnement pour faire du mystrieux. Pour qui prenez-vous donc
+ce domino bleu qui tait la fentre tendue de damas blanc?
+
+--Et o tait cette fentre tendue de damas blanc? demanda la comtesse.
+
+--Au palais Rospoli.
+
+--Le comte avait donc trois fentres au palais Rospoli?
+
+--Oui. tes-vous passe rue du Cours?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, avez-vous remarqu deux fentres tendues de damas jaune et
+une fentre tendue de damas blanc avec une croix rouge? Ces trois
+fentres taient au comte.
+
+--Ah ! mais c'est donc un nabab que cet homme? Savez-vous ce que
+valent trois fentres comme celles-l pour huit jours de carnaval, et au
+palais Rospoli, c'est--dire dans la plus belle situation du Corso?
+
+--Deux ou trois cents cus romains.
+
+--Dites deux ou trois mille.
+
+--Ah, diable.
+
+--Et est-ce son le qui lui fait ce beau revenu?
+
+--Son le? elle ne rapporte pas un bajocco.
+
+--Pourquoi l'a-t-il achete alors?
+
+--Par fantaisie.
+
+--C'est donc un original?
+
+--Le fait est, dit Albert, qu'il m'a paru assez excentrique. S'il
+habitait Paris, s'il frquentait nos spectacles, je vous dirais, mon
+cher, ou que c'est un mauvais plaisant qui pose, ou que c'est un pauvre
+diable que la littrature a perdu; en vrit, il a fait ce matin deux ou
+trois sorties dignes de Didier ou d'Antony.
+
+En ce moment une visite entra, et, selon l'usage, Franz cda sa place au
+nouveau venu; cette circonstance, outre le dplacement, eut encore pour
+rsultat de changer le sujet de la conversation.
+
+Une heure aprs, les deux amis rentraient l'htel. Matre Pastrini
+s'tait dj occup de leurs dguisements du lendemain et il leur promit
+qu'ils seraient satisfaits de son intelligente activit.
+
+En effet, le lendemain neuf heures il entrait dans la chambre de
+Franz avec un tailleur charg de huit ou dix costumes de paysans
+romains. Les deux amis en choisirent deux pareils, qui allaient peu
+prs leur taille, et chargrent leur hte de leur faire coudre une
+vingtaine de mtres de rubans chacun de leurs chapeaux, et de leur
+procurer deux de ces charmantes charpes de soie aux bandes
+transversales et aux vives couleurs dont les hommes du peuple, dans les
+jours de fte, ont l'habitude de se serrer la taille.
+
+Albert avait hte de voir comment son nouvel habit lui irait: c'tait
+une veste et une culotte de velours bleu, des bas coins brods, des
+souliers boucles et un gilet de soie. Albert ne pouvait, au reste, que
+gagner ce costume pittoresque; et lorsque sa ceinture eut serr sa
+taille lgante, lorsque son chapeau lgrement inclin de ct, laissa
+tomber sur son paule des flots de rubans, Franz fut forc d'avouer que
+le costume est souvent pour beaucoup dans la supriorit physique que
+nous accordons certains peuples. Les Turcs, si pittoresques autrefois
+avec leurs longues robes aux vives couleurs, ne sont-ils pas hideux
+maintenant avec leurs redingotes bleues boutonnes et leurs calottes
+grecques qui leur donnent l'air de bouteilles de vin cachet rouge?
+
+Franz fit ses compliments Albert, qui, au reste, debout devant la
+glace, se souriait avec un air de satisfaction qui n'avait rien
+d'quivoque.
+
+Ils en taient l lorsque le comte de Monte-Cristo entra.
+
+Messieurs, leur dit-il, comme, si agrable que soit un compagnon de
+plaisir, la libert est plus agrable encore, je viens vous dire que
+pour aujourd'hui et les jours suivants je laisse votre disposition la
+voiture dont vous vous tes servis hier. Notre hte a d vous dire que
+j'en avais trois ou quatre en pension chez lui, vous ne m'en privez donc
+pas: usez-en librement, soit pour aller votre plaisir, soit pour aller
+ vos affaires. Notre rendez-vous, si nous avons quelque chose nous
+dire, sera au palais Rospoli.
+
+Les deux jeunes gens voulurent lui faire quelque observation, mais ils
+n'avaient vritablement aucune bonne raison de refuser une offre qui
+d'ailleurs leur tait agrable. Ils finirent donc par accepter.
+
+Le comte de Monte-Cristo resta un quart d'heure peu prs avec eux,
+parlant de toutes choses avec une facilit extrme. Il tait, comme on a
+dj pu le remarquer, fort au courant de la littrature de tous les
+pays. Un coup d'oeil jet sur les murailles de son salon avait prouv
+Franz et Albert qu'il tait amateur de tableaux. Quelques mots sans
+prtention, qu'il laissa tomber en passant, leur prouvrent que les
+sciences ne lui taient pas trangres; il paraissait surtout s'tre
+particulirement occup de chimie.
+
+Les deux amis n'avaient pas la prtention de rendre au comte le djeuner
+qu'il leur avait donn; 'et t une trop mauvaise plaisanterie lui
+faire que lui offrir, en change de son excellente table, l'ordinaire
+fort mdiocre de matre Pastrini. Ils le lui dirent tout franchement, et
+il reut leurs excuses en homme qui apprciait leur dlicatesse.
+
+Albert tait ravi des manires du comte, que sa science seule
+l'empchait de reconnatre pour un vritable gentilhomme. La libert de
+disposer entirement de la voiture le comblait surtout de joie: il avait
+ses vues sur ses gracieuses paysannes; et, comme elles lui taient
+apparues la veille dans une voiture fort lgante, il n'tait pas fch
+de continuer paratre sur ce point avec elles sur un pied d'galit.
+
+ une heure et demie, les deux jeunes gens descendirent; le cocher et
+les laquais avaient eu l'ide de mettre leurs habits de livres sur
+leurs peaux de btes, ce qui leur donnait une tournure encore plus
+grotesque que la veille, et ce qui leur valut tous les compliments de
+Franz et d'Albert.
+
+Albert avait attach sentimentalement son bouquet de violettes fanes
+sa boutonnire.
+
+Au premier son de cloche, ils partirent et se prcipitrent dans la rue
+du Cours par la via Vittoria.
+
+Au second tour, un bouquet de violettes fraches, parti d'une calche
+charge de paillassines, et qui vint tomber dans la calche du comte,
+indiqua Albert que, comme lui et son ami, les paysannes de la veille
+avaient chang de costume, et que, soit par hasard, soit par un
+sentiment pareil celui qui l'avait fait agir, tandis qu'il avait
+galamment pris leur costume, elles, de leur ct, avaient pris le sien.
+
+Albert mit le bouquet frais la place de l'autre, mais il garda le
+bouquet fan dans sa main; et, quand il croisa de nouveau la calche, il
+le porta amoureusement ses lvres: action qui parut rcrer beaucoup
+non seulement celle qui le lui avait jet, mais encore ses folles
+compagnes.
+
+La journe fut non moins anime que la veille: il est probable mme
+qu'un profond observateur y et encore reconnu une augmentation de bruit
+et de gaiet. Un instant on aperut le comte la fentre; mais lorsque
+la voiture repassa il avait dj disparu.
+
+Il va sans dire que l'change de coquetteries entre Albert et la
+paillassine aux bouquets de violettes dura toute la journe.
+
+Le soir, en rentrant, Franz trouva une lettre de l'ambassade; on lui
+annonait qu'il aurait l'honneur d'tre reu le lendemain par Sa
+Saintet. chaque voyage prcdent qu'il avait fait Rome, il avait
+sollicit et obtenu la mme faveur; et, autant par religion que par
+reconnaissance, il n'avait pas voulu toucher barre dans la capitale du
+monde chrtien sans mettre son respectueux hommage aux pieds d'un des
+successeurs de saint Pierre qui a donn le rare exemple de toutes les
+vertus.
+
+Il ne s'agissait donc pas pour lui, ce jour-l, de songer au carnaval;
+car, malgr la bont dont il entoure sa grandeur, c'est toujours avec un
+respect plein de profonde motion que l'on s'apprte s'incliner devant
+ce noble et saint vieillard qu'on nomme Grgoire XVI.
+
+En sortant du Vatican, Franz revint droit l'htel en vitant mme de
+passer par la rue du Cours. Il emportait un trsor de pieuses penses,
+pour lesquelles le contact des folles joies de la mascherata et t une
+profanation.
+
+ cinq heures dix minutes, Albert rentra. Il tait au comble de la joie;
+la paillassine avait repris son costume de paysanne, et en croisant la
+calche d'Albert elle avait lev son masque.
+
+Elle tait charmante.
+
+Franz fit Albert ses compliments bien sincres; il les reut en homme
+ qui ils sont dus. Il avait reconnu, disait-il, certains signes
+d'lgance inimitable, que sa belle inconnue devait appartenir la plus
+haute aristocratie.
+
+Il tait dcid lui crire le lendemain.
+
+Franz, tout en recevant cette confidence, remarqua qu'Albert paraissait
+avoir quelque chose lui demander, et que cependant il hsitait lui
+adresser cette demande. Il insista, en lui dclarant d'avance qu'il
+tait prt faire, au profit de son bonheur, tous les sacrifices qui
+seraient en son pouvoir. Albert se fit prier tout juste le temps
+qu'exigeait une amicale politesse: puis enfin il avoua Franz qu'il lui
+rendrait service en lui abandonnant pour le lendemain la calche lui
+tout seul.
+
+Albert attribuait l'absence de son ami l'extrme bont qu'avait eue
+la belle paysanne de soulever son masque.
+
+On comprend que Franz n'tait pas assez goste pour arrter Albert au
+milieu d'une aventure qui promettait la fois d'tre si agrable pour
+sa curiosit et si flatteuse pour son amour-propre. Il connaissait assez
+la parfaite indiscrtion de son digne ami pour tre sr qu'il le
+tiendrait au courant des moindres dtails de sa bonne fortune; et comme,
+depuis deux ou trois ans qu'il parcourait l'Italie en tous sens, il
+n'avait jamais eu la chance mme d'baucher semblable intrigue pour son
+compte, Franz n'tait pas fch d'apprendre comment les choses se
+passaient en pareil cas.
+
+Il promit donc Albert qu'il se contenterait le lendemain de regarder
+le spectacle des fentres du palais Rospoli.
+
+En effet, le lendemain il vit passer et repasser Albert. Il avait un
+norme bouquet que sans doute il avait charg d'tre le porteur de son
+ptre amoureuse. Cette probabilit se chargea en certitude quand Franz
+revit le mme bouquet, remarquable par un cercle de camlias blancs,
+entre les mains d'une charmante paillassine habille de satin rose.
+
+Aussi le soir ce n'tait plus de la joie, c'tait du dlire. Albert ne
+doutait pas que la belle inconnue ne lui rpondit par la mme voie.
+Franz alla au-devant de ses dsirs en lui disant que tout ce bruit le
+fatiguait, et qu'il tait dcid employer la journe du lendemain
+revoir son album et prendre des notes.
+
+Au reste, Albert ne s'tait pas tromp dans ses prvisions: le
+lendemain au soir Franz le vit entrer d'un seul bond dans sa chambre,
+secouant machinalement un carr de papier qu'il tenait par un de ses
+angles.
+
+Eh bien, dit-il, m'tais-je tromp?
+
+--Elle a rpondu? s'cria Franz.
+
+--Lisez.
+
+Ce mot fut prononc avec une intonation impossible rendre. Franz prit
+le billet et lut:
+
+Mardi soir, sept heures, descendez de votre voiture en face de la
+via dei Pontefici, et suivez la paysanne romaine qui vous arrachera
+votre moccoletto. Lorsque vous arriverez sur la premire marche de
+l'glise de San-Giacomo, ayez soin, pour qu'elle puisse vous
+reconnatre, de nouer un ruban rose sur l'paule de votre costume de
+paillasse.
+
+D'ici l vous ne me verrez plus.
+
+Constance et discrtion.
+
+Eh bien, dit-il Franz, lorsque celui-ci eut termin cette lecture,
+que pensez-vous de cela, cher ami?
+
+--Mais je pense, rpondit Franz, que la chose prend tout le caractre
+d'une aventure fort agrable.
+
+--C'est mon avis aussi, dit Albert, et j'ai grand peur que vous n'alliez
+seul au bal du duc de Bracciano.
+
+Franz et Albert avaient reu le matin mme chacun une invitation du
+clbre banquier romain.
+
+Prenez garde, mon cher Albert, dit Franz, toute l'aristocratie sera
+chez le duc; et si votre belle inconnue est vritablement de
+l'aristocratie, elle ne pourra se dispenser d'y paratre.
+
+--Qu'elle y paraisse ou non, je maintiens mon opinion sur elle, continua
+Albert. Vous avez lu le billet?
+
+--Oui.
+
+--Vous savez la pauvre ducation que reoivent en Italie les femmes du
+mezzo cito?
+
+On appelle ainsi la bourgeoisie.
+
+Oui, rpondit encore Franz.
+
+--Eh bien, relisez ce billet, examinez l'criture et cherchez-moi une
+faute ou de langue ou d'orthographe.
+
+En effet, l'criture tait charmante et l'orthographe irrprochable.
+
+Vous tes prdestin, dit Franz Albert en lui rendant pour la seconde
+fois le billet.
+
+--Riez tant que vous voudrez, plaisantez tout votre aise, reprit
+Albert, je suis amoureux.
+
+--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez! s'cria Franz, et je vois que non
+seulement j'irai seul au bal du duc de Bracciano, mais encore que je
+pourrais bien retourner seul Florence.
+
+--Le fait est que si mon inconnue est aussi aimable qu'elle est belle,
+je vous dclare que je me fixe Rome pour six semaines au moins.
+J'adore Rome, et d'ailleurs j'ai toujours eu un got marqu pour
+l'archologie.
+
+--Allons, encore une rencontre ou deux comme celle-l, et je ne
+dsespre pas de vous voir membre de l'Acadmie des Inscriptions et
+Belles-Lettres.
+
+Sans doute Albert allait discuter srieusement ses droits au fauteuil
+acadmique, mais on vint annoncer aux deux jeunes gens qu'ils taient
+servis. Or, l'amour chez Albert n'tait nullement contraire l'apptit.
+Il s'empressa donc, ainsi que son ami, de se mettre table, quitte
+reprendre la discussion aprs le dner.
+
+Aprs le dner, on annona le comte de Monte-Cristo. Depuis deux jours
+les jeunes gens ne l'avaient pas aperu. Une affaire, avait dit matre
+Pastrini, l'avait appel Civita-Vecchia. Il tait parti la veille au
+soir, et se trouvait de retour depuis une heure seulement.
+
+Le comte fut charmant; soit qu'il s'observt, soit que l'occasion
+n'veillt point chez lui les fibres acrimonieuses que certaines
+circonstances avaient dj fait rsonner deux ou trois fois dans ses
+amres paroles, il fut peu prs comme tout le monde. Cet homme tait
+pour Franz une vritable nigme. Le comte ne pouvait douter que le jeune
+voyageur ne l'et reconnu; et cependant, pas une seule parole, depuis
+leur nouvelle rencontre ne semblait indiquer dans sa bouche qu'il se
+rappelt l'avoir vu ailleurs. De son ct, quelque envie qu'eut Franz de
+faire allusion leur premire entrevue, la crainte d'tre dsagrable
+un homme qui l'avait combl, lui et son ami, de prvenances, le
+retenait; il continua donc de rester sur la mme rserve que lui.
+
+Il avait appris que les deux amis avaient voulu faire prendre une loge
+dans le thtre Argentina, et qu'il leur avait rpondu que tout tait
+lou.
+
+En consquence, il leur apportait la clef de la sienne; du moins c'tait
+le motif apparent de sa visite.
+
+Franz et Albert firent quelques difficults, allguant la crainte de
+l'en priver lui-mme, mais le comte leur rpondit qu'allant ce soir-l
+au thtre Palli, sa loge au thtre Argentina serait perdue s'ils n'en
+profitaient pas.
+
+Cette assurance dtermina les deux amis accepter.
+
+Franz s'tait peu peu habitu cette pleur du comte qui l'avait si
+fort frapp la premire fois qu'il l'avait vu. Il ne pouvait s'empcher
+de rendre justice la beaut de sa tte svre, dont la pleur tait le
+seul dfaut ou peut-tre la principale qualit. Vritable hros de
+Byron, Franz ne pouvait, nous ne dirons pas le voir, mais seulement
+songer lui sans qu'il se reprsentt ce visage sombre sur les paules
+de Manfred ou sous la toque de Lara. Il avait ce pli du front qui
+indique la prsence incessante d'une pense amre, il avait ces yeux
+ardents qui lisent au plus profond des mes; il avait cette lvre
+hautaine et moqueuse qui donne aux paroles qui s'en chappent ce
+caractre particulier qui fait qu'elles se gravent profondment dans la
+mmoire de ceux qui les coutent.
+
+Le comte n'tait plus jeune; il avait quarante ans au moins, et
+cependant on comprenait merveille qu'il tait fait pour l'emporter sur
+les jeunes gens avec lesquels il se trouverait. En ralit, c'est que,
+par une dernire ressemblance avec les hros fantastiques du pote
+anglais, le comte semblait avoir le don de la fascination.
+
+Albert ne tarissait pas sur le bonheur que lui et Franz avaient eu de
+rencontrer un pareil homme. Franz tait moins enthousiaste, et cependant
+il subissait l'influence qu'exerce tout homme suprieur sur l'esprit de
+ceux qui l'entourent.
+
+Il pensait ce projet qu'avait dj deux ou trois fois manifest le
+comte d'aller Paris, et il ne doutait pas qu'avec son caractre
+excentrique, son visage caractris et sa fortune colossale le comte n'y
+produisit le plus grand effet.
+
+Et cependant il ne dsirait pas se trouver Paris quand il y viendrait.
+
+La soire se passa comme les soires se passent d'habitude au thtre en
+Italie, non pas couter les chanteurs, mais faire des visites et
+causer. La comtesse G... voulait ramener la conversation sur le comte,
+mais Franz lui annona qu'il avait quelque chose de beaucoup plus
+nouveau lui apprendre, et, malgr les dmonstrations de fausse
+modestie auxquelles se livra Albert, il raconta la comtesse le grand
+vnement qui, depuis trois jours, formait l'objet de la proccupation
+des deux amis.
+
+Comme ces intrigues ne sont pas rares en Italie, du moins s'il faut en
+croire les voyageurs, la comtesse ne fit pas le moins du monde
+l'incrdule, et flicita Albert sur les commencements d'une aventure qui
+promettait de se terminer d'une faon si satisfaisante.
+
+On se quitta en se promettant de se retrouver au bal du duc de
+Bracciano, auquel Rome entire tait invite.
+
+La dame au bouquet tint sa promesse: ni le lendemain ni le surlendemain
+elle ne donna Albert signe d'existence.
+
+Enfin arriva le mardi, le dernier et le plus bruyant des jours du
+carnaval. Le mardi, les thtres s'ouvrent dix heures du matin; car,
+pass huit heures du soir, on entre dans le carme. Le mardi, tout ce
+qui, faute de temps, d'argent ou d'enthousiasme, n'a pas pris part
+encore aux ftes prcdentes, se mle la bacchanale, se laisse
+entraner par l'orgie, et apporte sa part de bruit et de mouvement au
+mouvement et au bruit gnral.
+
+Depuis deux heures jusqu' cinq heures, Franz et Albert suivirent la
+file, changeant des poignes de confetti avec les voitures de la file
+oppose et les pitons qui circulaient entre les pieds des chevaux,
+entre les roues des carrosses, sans qu'il survnt au milieu de cette
+affreuse cohue un seul accident, une seule dispute, une seule rixe. Les
+Italiens sont le peuple par excellence sous ce rapport. Les ftes sont
+pour eux de vritables ftes. L'auteur de cette histoire, qui a habit
+l'Italie cinq ou six ans, ne se rappelle pas avoir jamais vu une
+solennit trouble par un seul de ces vnements qui servent toujours de
+corollaire aux ntres.
+
+Albert triomphait dans son costume de paillasse. Il avait sur l'paule
+un noeud de ruban rose dont les extrmits lui tombaient jusqu'aux
+jarrets. Pour n'amener aucune confusion entre lui et Franz celui-ci
+avait conserv son costume de paysan romain.
+
+Plus la journe s'avanait, plus le tumulte devenait grand; il n'y avait
+pas sur tous ces pavs, dans toutes ces voitures, toutes ces fentres,
+une bouche qui restt muette, un bras qui demeurt oisif, c'tait
+vritablement un orage humain compos d'un tonnerre de cris et d'une
+grle de drages, de bouquets, d'oeufs, d'oranges, de fleurs.
+
+ trois heures, le bruit de botes tires la fois sur la place du
+Peuple et au palais de Venise, perant grand-peine cet horrible
+tumulte, annona que les courses allaient commencer.
+
+Les courses, comme les moccoli, sont un des pisodes particuliers des
+derniers jours du carnaval. Au bruit de ces botes, les voitures
+rompirent l'instant mme leurs rangs et se rfugirent chacune dans la
+rue transversale la plus proche de l'endroit o elles se trouvaient.
+
+Toutes ces volutions se font, au reste, avec une inconcevable adresse
+et une merveilleuse rapidit, et cela sans que la police se proccupe le
+moins du monde d'assigner chacun son poste ou de tracer chacun sa
+route.
+
+Les pitons se collrent contre les palais, puis on entendit un grand
+bruit de chevaux et de fourreaux de sabre.
+
+Une escouade de carabiniers sur quinze de front parcourait au galop et
+dans toute sa largeur la rue du Cours, qu'elle balayait pour faire place
+aux barberi. Lorsque l'escouade arriva au palais de Venise, le
+retentissement d'une autre batterie de botes annona que la rue tait
+libre.
+
+Presque aussitt, au milieu d'une clameur immense, universelle, inoue,
+on vit passer comme des ombres sept ou huit chevaux excits par les
+clameurs de trois cent mille personnes et par les chtaignes de fer qui
+leur bondissent sur le dos; puis le canon du chteau Saint-Ange tira
+trois coups: c'tait pour annoncer que le numro trois avait gagn.
+
+Aussitt sans autre signal que celui-l, les voitures se remirent en
+mouvement, refluant vers le Corso, dbordant par toutes les rues comme
+des torrents un instant contenus qui se rejettent tous ensemble dans le
+lit du fleuve qu'ils alimentent, et le flot immense reprit, plus rapide
+que jamais, son cours entre les deux rives de granit.
+
+Seulement un nouvel lment de bruit et de mouvement s'tait encore ml
+ cette foule: les marchands de moccoli venaient d'entrer en scne.
+
+Les moccoli ou moccoletti sont des bougies qui varient de grosseur,
+depuis le cierge pascal jusqu'au rat de cave, et qui veillent chez les
+acteurs de la grande scne qui termine le carnaval romain deux
+proccupations opposes:
+
+1 Celle de conserver allum son moccoletto;
+
+2 Celle d'teindre le moccoletto des autres.
+
+Il en est du moccoletto comme de la vie: l'homme n'a encore trouv qu'un
+moyen de la transmettre; et ce moyen il le tient de Dieu.
+
+Mais il a dcouvert mille moyens de l'ter; il est vrai que pour cette
+suprme opration le diable lui est quelque peu venu en aide.
+
+Le moccoletto s'allume en l'approchant d'une lumire quelconque.
+
+Mais qui dcrira les mille moyens invents pour teindre le moccoletto,
+les soufflets gigantesques, les teignoirs monstres, les ventails
+surhumains?
+
+Chacun se hta donc d'acheter des moccoletti, Franz et Albert comme les
+autres.
+
+La nuit s'approchait rapidement; et dj, au cri de: _Moccoli_! rpt
+par les voix stridentes d'un millier d'industriels, deux ou trois
+toiles commencrent briller au-dessus de la foule. Ce fut comme un
+signal.
+
+Au bout de dix minutes, cinquante mille lumires scintillrent
+descendant du palais de Venise la place du Peuple, et remontant de la
+place du Peuple au palais de Venise.
+
+On et dit la fte des feux follets.
+
+On ne peut se faire une ide de cet aspect si on ne l'a pas vu.
+
+Supposez toutes les toiles se dtachant du ciel et venant se mler sur
+la terre une danse insense.
+
+Le tout accompagn de cris comme jamais oreille humaine n'en a entendu
+sur le reste de la surface du globe.
+
+C'est en ce moment surtout qu'il n'y a plus de distinction sociale. Le
+facchino s'attache au prince, le prince au Transtvre, le Transtvre
+au bourgeois chacun soufflant, teignant, rallumant. Si le vieil ole
+apparaissait en ce moment, il serait proclam roi des moccoli, et
+Aquilon hritier prsomptif de la couronne.
+
+Cette course folle et flamboyante dura deux heures peu prs; la rue du
+Cours tait claire comme en plein jour, on distinguait les traits des
+spectateurs jusqu'au troisime et quatrime tage.
+
+De cinq minutes en cinq minutes Albert tirait sa montre; enfin elle
+marqua sept heures.
+
+Les deux amis se trouvaient justement la hauteur de la via dei
+Pontefici; Albert sauta bas de la calche, son moccoletto la main.
+
+Deux ou trois masques voulurent s'approcher de lui pour l'teindre ou le
+lui arracher, mais, en habile boxeur, Albert les envoya les uns aprs
+les autres rouler dix pas de lui en continuant sa course vers l'glise
+de San-Giacomo.
+
+Les degrs taient chargs de curieux et de masques qui luttaient qui
+s'arracherait le flambeau des mains. Franz suivait des yeux Albert, et
+le vit mettre le pied sur la premire marche; puis presque aussitt un
+masque, portant le costume bien connu de la paysanne au bouquet,
+allongea le bras, et, sans que cette fois il ft aucune rsistance, lui
+enleva le moccoletto.
+
+Franz tait trop loin pour entendre les paroles qu'ils changrent, mais
+sans doute elles n'eurent rien d'hostile, car il vit s'loigner Albert
+et la paysanne bras dessus, bras dessous.
+
+Quelque temps il les suivit au milieu de la foule, mais la via Macello
+il les perdit de vue.
+
+Tout coup le son de la cloche qui donne le signal de la clture du
+carnaval retentit, et au mme instant tous les moccoli s'teignirent
+comme par enchantement. On et dit qu'une seule et immense bouffe de
+vent avait tout ananti.
+
+Franz se trouva dans l'obscurit la plus profonde.
+
+Du mme coup tous les cris cessrent, comme si le souffle puissant qui
+avait emport les lumires emportait en mme temps le bruit.
+
+On n'entendit plus que le roulement des carrosses qui ramenaient les
+masques chez eux; on ne vit plus que les rares lumires qui brillaient
+derrire les fentres.
+
+Le carnaval tait fini.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+Les catacombes de Saint-Sbastien.
+
+
+Peut-tre, de sa vie, Franz n'avait-il prouv une impression si
+tranche, un passage si rapide de la gaiet la tristesse, que dans ce
+moment; on et dit que Rome, sous le souffle magique de quelque dmon de
+la nuit, venait de se changer en un vaste tombeau. Par un hasard qui
+ajoutait encore l'intensit des tnbres, la lune, qui tait dans sa
+dcroissance ne devait se lever que vers les onze heures du soir; les
+rues que le jeune homme traversait taient donc plonges dans la plus
+profonde obscurit. Au reste, le trajet tait court; au bout de dix
+minutes, sa voiture ou plutt celle du comte s'arrta devant l'htel de
+Londres.
+
+Le dner attendait; mais comme Albert avait prvenu qu'il ne comptait
+pas rentrer de sitt, Franz se mit table sans lui.
+
+Matre Pastrini, qui avait l'habitude de les voir dner ensemble,
+s'informa des causes de son absence; mais Franz se contenta de rpondre
+qu'Albert avait reu la surveille une invitation laquelle il s'tait
+rendu. L'extinction subite des moccoletti, cette obscurit qui avait
+remplac la lumire, ce silence qui avait succd au bruit, avaient
+laiss dans l'esprit de Franz une certaine tristesse qui n'tait pas
+exempte d'inquitude. Il dna donc fort silencieusement malgr
+l'officieuse sollicitude de son hte, qui entra deux ou trois fois pour
+s'informer s'il n'avait besoin de rien.
+
+Franz tait rsolu attendre Albert aussi tard que possible. Il demanda
+donc la voiture pour onze heures seulement, en priant matre Pastrini de
+le faire prvenir l'instant mme si Albert reparaissait l'htel pour
+quelque chose que ce ft. onze heures, Albert n'tait pas rentr.
+Franz s'habilla et partit, en prvenant son hte qu'il passait la nuit
+chez le duc de Bracciano.
+
+La maison du duc de Bracciano est une des plus charmantes maisons de
+Rome; sa femme, une des dernires hritires des Colonna, en fait les
+honneurs d'une faon parfaite: il en rsulte que les ftes qu'il donne
+ont une clbrit europenne. Franz et Albert taient arrivs Rome
+avec des lettres de recommandation pour lui; aussi sa premire question
+fut-elle pour demander Franz ce qu'tait devenu son compagnon de
+voyage. Franz lui rpondit qu'il l'avait quitt au moment o on allait
+teindre les moccoli, et qu'il l'avait perdu de vue la via Macello.
+
+Alors il n'est pas rentr? demanda le duc.
+
+--Je l'ai attendu jusqu' cette heure, rpondit Franz.
+
+--Et savez-vous o il allait?
+
+--Non, pas prcisment; cependant je crois qu'il s'agissait de quelque
+chose comme un rendez-vous.
+
+--Diable! dit le duc, c'est un mauvais jour, ou plutt c'est une
+mauvaise nuit pour s'attarder, n'est-ce pas, madame la comtesse?
+
+Ces derniers mots s'adressaient la comtesse G... qui venait d'arriver,
+et qui se promenait au bras de M. Torlonia, frre du duc.
+
+Je trouve au contraire que c'est une charmante nuit, rpondit la
+comtesse; et ceux qui sont ici ne se plaindront que d'une chose, c'est
+qu'elle passera trop vite.
+
+--Aussi, reprit le duc en souriant, je ne parle pas des personnes qui
+sont ici, elles ne courent d'autres dangers, les hommes que de devenir
+amoureux de vous, les femmes de tomber malades de jalousie en vous
+voyant si belle; je parle de ceux qui courent les rues de Rome.
+
+--Eh! bon Dieu, demanda la comtesse, qui court les rues de Rome cette
+heure-ci, moins que ce ne soit pour aller au bal?
+
+--Notre ami Albert de Morcerf, madame la comtesse, que j'ai quitt la
+poursuite de son inconnue vers les sept heures du soir, dit Franz, et
+que je n'ai pas revu depuis.
+
+--Comment! et vous ne savez pas o il est?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Et a-t-il des armes?
+
+--Il est en paillasse.
+
+--Vous n'auriez pas d le laisser aller, dit le duc Franz, vous qui
+connaissez Rome mieux que lui.
+
+--Oh! bien oui, autant aurait valu essayer d'arrter le numro trois des
+barberi qui a gagn aujourd'hui le prix de la course, rpondit Franz;
+et puis, d'ailleurs, que voulez-vous qu'il lui arrive?
+
+--Qui sait! la nuit est trs sombre, et le Tibre est bien prs de la via
+Macello.
+
+Franz sentit un frisson qui lui courait dans les veines en voyant
+l'esprit du duc et de la comtesse si bien d'accord avec ses inquitudes
+personnelles.
+
+Aussi ai-je prvenu l'htel que j'avais l'honneur de passer la nuit
+chez vous, monsieur le duc, dit Franz, et on doit venir m'annoncer son
+retour.
+
+--Tenez, dit le duc, je crois justement que voil un de mes domestiques
+qui vous cherche.
+
+Le duc ne se trompait pas; en apercevant Franz, le domestique s'approcha
+de lui:
+
+Excellence, dit-il, le matre de l'htel de Londres vous fait prvenir
+qu'un homme vous attend chez lui avec une lettre du vicomte de Morcerf.
+
+--Avec une lettre du vicomte! s'cria Franz.
+
+--Oui.
+
+--Et quel est cet homme?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Pourquoi n'est-il point venu me l'apporter ici?
+
+--Le messager ne m'a donn aucune explication.
+
+--Et o est le messager?
+
+--Il est parti aussitt qu'il m'a vu entrer dans la salle du bal pour
+vous prvenir.
+
+--Oh! mon Dieu! dit la comtesse Franz, allez vite. Pauvre jeune homme,
+il lui est peut-tre arriv quelque accident.
+
+--J'y cours, dit Franz.
+
+--Vous reverrons-nous pour nous donner des nouvelles? demanda la
+comtesse.
+
+--Oui, si la chose n'est pas grave; sinon, je ne rponds pas de ce que
+je vais devenir moi-mme.
+
+--En tout cas, de la prudence, dit la comtesse.
+
+--Oh! soyez tranquille.
+
+Franz prit son chapeau et partit en toute hte. Il avait renvoy sa
+voiture en lui donnant l'ordre pour deux heures; mais, par bonheur, le
+palais Bracciano, qui donne d'un ct rue du Cours et de l'autre place
+des Saints-Aptres, est dix minutes de chemin peine de l'htel de
+Londres. En approchant de l'htel, Franz vit un homme debout au milieu
+de la rue, il ne douta pas un seul instant que ce ne ft le messager
+d'Albert. Cet homme tait lui-mme envelopp d'un grand manteau. Il alla
+ lui; mais au grand tonnement de Franz, ce fut cet homme qui lui
+adressa la parole le premier.
+
+Que me voulez-vous, Excellence? dit-il en faisant un pas en arrire
+comme un homme qui dsire demeurer sur ses gardes.
+
+--N'est-ce pas vous, demanda Franz, qui m'apportez une lettre du vicomte
+de Morcerf?
+
+--C'est Votre Excellence qui loge l'htel de Pastrini?
+
+--Oui.
+
+--C'est Votre Excellence qui est le compagnon de voyage du vicomte?
+
+--Oui.
+
+--Comment s'appelle Votre Excellence?
+
+--Le baron Franz d'pinay.
+
+--C'est bien Votre Excellence alors que cette lettre est adresse.
+
+--Y a-t-il une rponse? demanda Franz en lui prenant la lettre des
+mains.
+
+--Oui, du moins votre ami l'espre bien.
+
+--Montez chez moi, alors, je vous la donnerai.
+
+--J'aime mieux l'attendre ici, dit en riant le messager.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Votre Excellence comprendra la chose quand elle aura lu la lettre.
+
+--Alors je vous retrouverai ici?
+
+--Sans aucun doute.
+
+Franz rentra; sur l'escalier il rencontra matre Pastrini.
+
+Eh bien? lui demanda-t-il.
+
+--Eh bien quoi? rpondit Franz.
+
+--Vous avez vu l'homme qui dsirait vous parler de la part de votre ami?
+demanda-t-il Franz.
+
+--Oui, je l'ai vu, rpondit celui-ci, et il m'a remis cette lettre.
+Faites allumer chez moi, je vous prie.
+
+L'aubergiste donna l'ordre un domestique de prcder Franz avec une
+bougie. Le jeune homme avait trouv matre Pastrini un air effar, et
+cet air ne lui avait donn qu'un dsir plus grand de lire la lettre
+d'Albert: il s'approcha de la bougie aussitt qu'elle fut allume, et
+dplia le papier. La lettre tait crite de la main d'Albert et signe
+par lui. Franz la relut deux fois, tant il tait loin de s'attendre ce
+qu'elle contenait.
+
+La voici textuellement reproduite:
+
+_Cher ami, aussitt la prsente reue, ayez l'obligeance de prendre
+dans mon portefeuille, que vous trouverez dans le tiroir carr du
+secrtaire, la lettre de crdit; joignez-y la vtre si elle n'est pas
+suffisante. Courez chez Torlonia, prenez-y l'instant mme quatre mille
+piastres et remettez-les au porteur. Il est urgent que cette somme me
+soit adresse sans aucun retard._
+
+_Je n'insiste pas davantage, comptant sur vous comme vous pourriez
+compter sur moi._
+
+_P.-S. I believe now to italian banditti._
+
+_Votre ami,_
+
+ ALBERT DE MORCERF.
+
+Au-dessous de ces lignes taient crits d'une main trangre ces
+quelques mots italiens:
+
+_Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie
+mani, alle sette il comte Alberto avr cessato di vivere._[1]
+
+ LUIGI VAMPA.
+
+
+[Note 1: Si, six heures du matin, les quatre mille piastres ne
+sont point entre mes mains, sept heures, le vicomte Albert de Morcerf
+aura cess d'exister.]
+
+Cette seconde signature expliqua tout Franz, qui comprit la
+rpugnance du messager monter chez lui; la rue lui paraissait plus
+sre que la chambre de Franz. Albert tait tomb entre les mains du
+fameux chef de bandits l'existence duquel il s'tait si longtemps
+refus de croire.
+
+Il n'y avait pas de temps perdre. Il courut au secrtaire, l'ouvrit,
+dans le tiroir indiqu trouva le portefeuille, et dans le portefeuille
+la lettre de crdit: elle tait en tout de six mille piastres, mais sur
+ces six mille piastres Albert en avait dj dpens trois mille. Quant
+Franz, il n'avait aucune lettre de crdit; comme il habitait Florence,
+et qu'il tait venu Rome pour passer sept huit jours seulement, il
+avait pris une centaine de louis, et de ces cent louis il en restait
+cinquante tout au plus.
+
+Il s'en fallait donc de sept huit cents piastres pour qu' eux deux
+Franz et Albert pussent runir la somme demande. Il est vrai que Franz
+pouvait compter, dans un cas pareil, sur l'obligeance de MM. Torlonia.
+
+Il se prparait donc retourner au palais Bracciano sans perdre un
+instant, quand tout coup une ide lumineuse traversa son esprit.
+
+Il songea au comte de Monte-Cristo. Franz allait donner l'ordre qu'on
+ft venir matre Pastrini, lorsqu'il le vit apparatre en personne sur
+le seuil de sa porte.
+
+Mon cher monsieur Pastrini, lui dit-il vivement, croyez-vous que le
+comte soit chez lui?
+
+--Oui, Excellence, il vient de rentrer.
+
+--A-t-il eu le temps de se mettre au lit?
+
+--J'en doute.
+
+--Alors, sonnez sa porte, je vous prie, et demandez-lui pour moi la
+permission de me prsenter chez lui.
+
+Matre Pastrini s'empressa de suivre les instructions qu'on lui donnait;
+cinq minutes aprs il tait de retour.
+
+Le comte attend Votre Excellence, dit-il.
+
+Franz traversa le carr, un domestique l'introduisit chez le comte. Il
+tait dans un petit cabinet que Franz n'avait pas encore vu, et qui
+tait entour de divans. Le comte vint au-devant de lui.
+
+Eh! quel bon vent vous amne cette heure, lui dit-il; viendriez-vous
+me demander souper, par hasard? Ce serait pardieu bien aimable vous.
+
+--Non, je viens pour vous parler d'une affaire grave.
+
+--D'une affaire! dit le comte en regardant Franz de ce regard profond
+qui lui tait habituel; et de quelle affaire?
+
+--Sommes-nous seuls?
+
+Le comte alla la porte et revint.
+
+Parfaitement seuls, dit-il.
+
+Franz lui prsenta la lettre d'Albert.
+
+Lisez, lui dit-il.
+
+Le comte lut la lettre.
+
+Ah! ah! fit-il.
+
+--Avez-vous pris connaissance du post-scriptum?
+
+--Oui, dit-il, je vois bien:
+
+_Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie
+mani, alle sette il comte Alberto avr cessato di vivere._
+
+ LUIGI VAMPA.
+
+Que dites-vous de cela? demanda Franz.
+
+--Avez-vous la somme qu'on vous a demande?
+
+--Oui, moins huit cents piastres.
+
+Le comte alla son secrtaire, l'ouvrit, et faisant glisser un tiroir
+plein d'or:
+
+J'espre, dit-il Franz, que vous ne me ferez pas l'injure de vous
+adresser un autre qu' moi?
+
+--Vous voyez, au contraire, que je suis venu droit vous, dit Franz.
+
+--Et je vous en remercie; prenez.
+
+Et il fit signe Franz de puiser dans le tiroir.
+
+Est-il bien ncessaire d'envoyer cette somme Luigi Vampa? demanda le
+jeune homme en regardant son tour fixement le comte.
+
+--Dame! fit-il, jugez-en vous-mme, le post-scriptum est prcis.
+
+--Il me semble que si vous vous donniez la peine de chercher, vous
+trouveriez quelque moyen qui simplifierait beaucoup la ngociation, dit
+Franz.
+
+--Et lequel? demanda le comte tonn.
+
+--Par exemple, si nous allions trouver Luigi Vampa ensemble, je suis sr
+qu'il ne vous refuserait pas la libert d'Albert.
+
+-- moi? et quelle influence voulez-vous que j'aie sur ce bandit?
+
+--Ne venez-vous pas de lui rendre un de ces services qui ne s'oublient
+point?
+
+--Et lequel?
+
+--Ne venez-vous pas de sauver la vie Peppino?
+
+--Ah! ah! qui vous a dit cela?
+
+--Que vous importe? Je le sais.
+
+Le comte resta un instant muet et les sourcils froncs.
+
+Et si j'allais trouver Vampa, vous m'accompagneriez?
+
+--Si ma compagnie ne vous tait pas trop dsagrable.
+
+--Eh bien, soit; le temps est beau, une promenade dans la campagne de
+Rome ne peut que nous faire du bien.
+
+--Faut-il prendre des armes?
+
+--Pour quoi faire?
+
+--De l'argent?
+
+--C'est inutile. O est l'homme qui a apport ce billet?
+
+--Dans la rue.
+
+--Il attend la rponse?
+
+--Oui.
+
+--Il faut un peu savoir o nous allons; je vais l'appeler.
+
+--Inutile, il n'a pas voulu monter.
+
+--Chez vous, peut-tre; mais, chez moi, il ne fera pas de difficults.
+
+Le comte alla la fentre du cabinet qui donnait sur la rue, et siffla
+d'une certaine faon. L'homme au manteau se dtacha de la muraille et
+s'avana jusqu'au milieu de la rue.
+
+_Salite!_ dit le comte, du ton dont il aurait donn un ordre un
+domestique.
+
+Le messager obit sans retard, sans hsitation, avec empressement mme,
+et, franchissant les quatre marches du perron, entra dans l'htel. Cinq
+secondes aprs, il tait la porte du cabinet.
+
+Ah! c'est toi, Peppino! dit le comte.
+
+Mais Peppino, au lieu de rpondre, se jeta genoux, saisit la main du
+comte et y appliqua ses lvres plusieurs reprises.
+
+Ah! ah! dit le comte, tu n'as pas encore oubli que je t'ai sauv la
+vie! C'est trange, il y a pourtant, aujourd'hui huit jours de cela.
+
+--Non, Excellence, et je ne l'oublierai jamais, rpondit Peppino avec
+l'accent d'une profonde reconnaissance.
+
+--Jamais, c'est bien long! mais enfin c'est dj beaucoup que tu le
+croies. Relve-toi et rponds.
+
+Peppino jeta un coup d'oeil inquiet sur Franz.
+
+Oh! tu peux parler devant Son Excellence, dit-il, c'est un de mes
+amis.
+
+Vous permettez que je vous donne ce titre, dit en franais le comte en
+se tournant du ct de Franz; il est ncessaire pour exciter la
+confiance de cet homme.
+
+--Vous pouvez parler devant moi, reprit Franz, je suis un ami du comte.
+
+-- la bonne heure, dit Peppino en se retournant son tour vers le
+comte; que Votre Excellence m'interroge, et je rpondrai.
+
+--Comment le vicomte Albert est-il tomb entre les mains de Luigi?
+
+--Excellence, la calche du Franais a crois plusieurs fois celle o
+tait Teresa.
+
+--La matresse du chef?
+
+--Oui. Le Franais lui a fait les yeux doux, Teresa s'est amuse lui
+rpondre; le Franais lui a jet des bouquets, elle lui en a rendu: tout
+cela, bien entendu, du consentement du chef, qui tait dans la mme
+calche.
+
+--Comment! s'cria Franz, Luigi Vampa tait dans la calche des
+paysannes romaines?
+
+--C'tait lui qui conduisait, dguis en cocher, rpondit Peppino.
+
+--Aprs? demanda le comte.
+
+--Eh bien, aprs, le Franais se dmasqua; Teresa toujours du
+consentement du chef, en fit autant; le Franais demanda un rendez-vous,
+Teresa accorda le rendez-vous demand; seulement, au lieu de Teresa, ce
+fut Beppo qui se trouva sur les marches de l'glise San-Giacomo.
+
+--Comment! interrompit encore Franz, cette paysanne qui lui a arrach
+son moccoletto?...
+
+--C'tait un jeune garon de quinze ans, rpondit Peppino; mais il n'y a
+pas de honte pour votre ami y avoir t pris; Beppo en a attrap bien
+d'autres, allez.
+
+--Et Beppo l'a conduit hors des murs? dit le comte.
+
+--Justement, une calche attendait au bout de la via Macello; Beppo est
+mont dedans en invitant le Franais le suivre; il ne se l'est pas
+fait dire deux fois. Il a galamment offert la droite Beppo, et s'est
+plac prs de lui. Beppo lui a annonc alors qu'il allait le conduire
+une villa situe une lieue de Rome. Le Franais a assur Beppo qu'il
+tait prt le suivre au bout du monde. Aussitt le cocher a remont la
+rue di Ripetta, a gagn la porte San-Paolo; et deux cents pas dans la
+campagne, comme le Franais devenait trop entreprenant, ma foi, Beppo
+lui a mis une paire de pistolets sur la gorge; aussitt le cocher a
+arrt ses chevaux, s'est retourn sur son sige et en a fait autant. En
+mme temps quatre des ntres, qui taient cachs sur les bords de
+l'Almo, se sont lancs aux portires. Le Franais avait bonne envie de
+se dtendre, il a mme un peu trangl Beppo, ce que j'ai entendu
+dire, mais il n'y avait rien faire contre cinq hommes arms. Il a bien
+fallu se rendre; on l'a fait descendre de voiture, on a suivi les bords
+de la petite rivire, et on l'a conduit Teresa et Luigi, qui
+l'attendaient dans les catacombes de Saint-Sbastien.
+
+--Eh bien, mais, dit le comte en se tournant du ct de Franz, il me
+semble qu'elle en vaut bien une autre, cette histoire. Qu'en dites-vous,
+vous qui tes connaisseur?
+
+--Je dis que je la trouverais fort drle, rpondit Franz, si elle tait
+arrive un autre qu' ce pauvre Albert.
+
+--Le fait est, dit le comte, que si vous ne m'aviez pas trouv l,
+c'tait une bonne fortune qui cotait un peu cher votre ami; mais,
+rassurez-vous, il en sera quitte pour la peur.
+
+--Et nous allons toujours le chercher? demanda Franz.
+
+--Pardieu! d'autant plus qu'il est dans un endroit fort pittoresque.
+Connaissez-vous les catacombes de Saint-Sbastien?
+
+--Non, je n'y suis jamais descendu, mais je me promettais d'y descendre
+un jour.
+
+--Eh bien, voici l'occasion toute trouve et il serait difficile d'en
+rencontrer une autre meilleure. Avez-vous votre voiture?
+
+--Non.
+
+--Cela ne fait rien; on a l'habitude de m'en tenir une tout attele,
+nuit et jour.
+
+--Tout attele?
+
+--Oui, je suis un tre fort capricieux; il faut vous dire que parfois en
+me levant, la fin de mon dner, au milieu de la nuit, il me prend
+l'envie de partir pour un point du monde quelconque, et je pars.
+
+Le comte sonna un coup, son valet de chambre parut.
+
+Faites sortir la voiture de la remise, dit-il, et tez en les pistolets
+qui sont dans les poches, il est inutile de rveiller le cocher, Ali
+conduira.
+
+Au bout d'un instant on entendit le bruit de la voiture qui s'arrtait
+devant la porte.
+
+Le comte tira sa montre.
+
+Minuit et demi, dit-il, nous aurions pu partir d'ici cinq heures du
+matin et arriver encore temps; mais peut-tre ce retard aurait-il fait
+passer une mauvaise nuit votre compagnon, il vaut donc mieux aller
+tout courant le tirer des mains des infidles. tes-vous toujours
+dcid m'accompagner?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Eh bien, venez alors.
+
+Franz et le comte sortirent, suivis de Peppino.
+
+ la porte, ils trouvrent la voiture. Ali tait sur le sige. Franz
+reconnut l'esclave muet de la grotte de Monte-Cristo.
+
+Franz et le comte montrent dans la voiture, qui tait un coup, Peppino
+se plaa prs d'Ali, et l'on partit au galop. Ali avait reu des ordres
+d'avance, car il prit la rue du Cours, traversa le Campo Vaccino,
+remonta la strada San-Gregorio et arriva la porte Saint-Sbastien; l
+le concierge voulut faire quelques difficults, mais le comte de
+Monte-Cristo prsenta une autorisation du gouverneur de Rome d'entrer
+dans la ville et d'en sortir toute heure du jour et de la nuit; la
+herse fut donc leve, le concierge reut un louis pour sa peine, et l'on
+passa.
+
+La route que suivait la voiture tait l'ancienne voie Appienne, toute
+borde de tombeaux. De temps en temps, au clair de la lune qui
+commenait se lever, il semblait Franz voir comme une sentinelle se
+dtacher d'une ruine, mais aussitt, un signe chang entre Peppino et
+cette sentinelle, elle rentrait dans l'ombre et disparaissait.
+
+Un peu avant le cirque de Caracalla, la voiture s'arrta, Peppino vint
+ouvrir la portire, et le comte et Franz descendirent.
+
+Dans dix minutes, dit le comte son compagnon, nous serons arrivs.
+
+Puis il prit Peppino part, lui donna un ordre tout bas, et Peppino
+partit aprs s'tre muni d'une torche que l'on tira du coffre du coup.
+
+Cinq minutes s'coulrent encore, pendant lesquelles Franz vit le berger
+s'enfoncer par un petit sentier au milieu des mouvements de terrain qui
+forment le sol convulsionn de la plaine de Rome, et disparatre dans
+ces hautes herbes rougetres qui semblent la crinire hrisse de
+quelque lion gigantesque.
+
+Maintenant, dit le comte, suivons-le.
+
+Franz et le comte s'engagrent leur tour dans le mme sentier qui, au
+bout de cent pas, les conduisit par une pente incline au fond d'une
+petite valle.
+
+Bientt on aperut deux hommes causant dans l'ombre.
+
+Devons-nous continuer d'avancer? demanda Franz au comte, ou faut-il
+attendre?
+
+--Marchons; Peppino doit avoir prvenu la sentinelle de notre arrive.
+
+En effet, l'un de ces deux hommes tait Peppino, l'autre tait un
+bandit plac en vedette.
+
+Franz et le comte s'approchrent; le bandit salua.
+
+Excellence, dit Peppino en s'adressant au comte, si vous voulez me
+suivre, l'ouverture des catacombes est deux pas d'ici.
+
+--C'est bien, dit le comte, marche devant.
+
+En effet, derrire un massif de buissons et au milieu de quelques roches
+s'offrait une ouverture par laquelle un homme pouvait peine passer.
+
+Peppino se glissa le premier par cette gerure, mais peine eut-il
+fait quelques pas que le passage souterrain s'largit. Alors il
+s'arrta, alluma sa torche et se retourna pour voir s'il tait suivi.
+
+Le comte s'tait engag le premier dans une espce de soupirail, et
+Franz venait aprs lui.
+
+Le terrain s'enfonait par une pente douce et s'largissait mesure que
+l'on avanait; mais cependant Franz et le comte taient encore forcs de
+marcher courbs et eussent eu peine passer deux de front. Ils firent
+encore cent cinquante pas ainsi, puis ils furent arrts par le cri de:
+_Qui vive_?
+
+En mme temps ils virent au milieu de l'obscurit briller sur le canon
+d'une carabine le reflet de leur propre torche.
+
+_Ami_! dit Peppino.
+
+Et il s'avana seul et dit quelques mots voix basse cette seconde
+sentinelle, qui, comme la premire, salua en faisant signe aux visiteurs
+nocturnes qu'ils pouvaient continuer leur chemin.
+
+Derrire la sentinelle tait un escalier d'une vingtaine de marches;
+Franz et le comte descendirent les vingt marches, et se trouvrent dans
+une espce de carrefour mortuaire. Cinq routes divergeaient comme les
+rayons d'une toile, et les parois des murailles creuses de niches
+superposes ayant la forme de cercueils, indiquaient que l'on tait
+entr enfin dans les catacombes.
+
+Dans l'une de ces cavits, dont il tait impossible de distinguer
+l'tendue, on voyait, le jour, quelques reflets de lumire.
+
+Le comte posa la main sur l'paule de Franz.
+
+Voulez-vous voir un camp de bandits au repos? lui dit-il.
+
+--Certainement, rpondit Franz.
+
+--Eh bien, venez avec moi.... Peppino, teins la torche.
+
+Peppino obit, et Franz et le comte se trouvrent dans la plus profonde
+obscurit; seulement, cinquante pas peu prs en avant d'eux,
+continurent de danser le long des murailles quelques lueurs rougetres
+devenues encore plus visibles depuis que Peppino avait teint sa torche.
+
+Ils avancrent silencieusement, le comte guidant Franz comme s'il avait
+eu cette singulire facult de voir dans les tnbres. Au reste, Franz
+lui-mme distinguait plus facilement son chemin mesure qu'il
+s'approchait de ces reflets qui leur servaient de guides.
+
+Trois arcades, dont celle du milieu servait de porte, leur donnaient
+passage.
+
+Ces arcades s'ouvraient d'un ct sur le corridor o taient le comte
+et Franz, et de l'autre sur une grande chambre carre tout entoure de
+niches pareilles celles dont nous avons dj parl. Au milieu de cette
+chambre s'levaient quatre pierres qui autrefois avaient servi d'autel,
+comme l'indiquait la croix qui les surmontait encore.
+
+Une seule lampe, pose sur un ft de colonne, clairait d'une lumire
+ple et vacillante l'trange scne qui s'offrait aux yeux des deux
+visiteurs cachs dans l'ombre.
+
+Un homme tait assis, le coude appuy sur cette colonne, et lisait,
+tournant le dos aux arcades par l'ouverture desquelles les nouveaux
+arrivs le regardaient.
+
+C'tait le chef de la bande, Luigi Vampa.
+
+Tout autour de lui, groups selon leur caprice, couchs dans leurs
+manteaux ou adosss une espce de banc de pierre qui rgnait tout
+autour du columbarium, on distinguait une vingtaine de brigands; chacun
+avait sa carabine porte de la main.
+
+Au fond, silencieuse, peine visible et pareille une ombre, une
+sentinelle se promenait de long en large devant une espce d'ouverture
+qu'on ne distinguait que parce que les tnbres semblaient plus paisses
+en cet endroit.
+
+Lorsque le comte crut que Franz avait suffisamment rjoui ses regards de
+ce pittoresque tableau, il porta le doigt ses lvres pour lui
+recommander le silence, et montant les trois marches qui conduisaient du
+corridor au columbarium, il entra dans la chambre par l'arcade du
+milieu et s'avana vers Vampa, qui tait si profondment plong dans sa
+lecture qu'il n'entendit point le bruit de ses pas.
+
+Qui vive? cria la sentinelle moins proccupe, et qui vit la lueur
+de la lampe une espce d'ombre qui grandissait derrire son chef.
+
+ ce cri Vampa se leva vivement, tirant du mme coup un pistolet de sa
+ceinture.
+
+En un instant tous les bandits furent sur pied, et vingt canons de
+carabine se dirigrent sur le comte.
+
+Eh bien, dit tranquillement celui-ci d'une voix parfaitement calme et
+sans qu'un seul muscle de son visage bouget; eh bien, mon cher Vampa,
+il me semble que voil bien des frais pour recevoir un ami!
+
+--Armes bas! cria le chef en faisant un signe impratif d'une main,
+tandis que de l'autre il tait respectueusement son chapeau.
+
+Puis se retournant vers le singulier personnage qui dominait toute cette
+scne:
+
+Pardon, monsieur le comte, lui dit-il, mais j'tais si loin de
+m'attendre l'honneur de votre visite, que je ne vous ai pas reconnu.
+
+--Il parat que vous avez la mmoire courte en toute chose, Vampa, dit
+le comte, et que non seulement vous oubliez le visage des gens, mais
+encore les conditions faites avec eux.
+
+--Et quelles conditions ai-je donc oublies, monsieur le comte? demanda
+le bandit en homme qui, s'il a commis une erreur, ne demande pas mieux
+que de la rparer.
+
+--N'a-t-il pas t convenu, dit le comte, que non seulement ma personne,
+mais encore celle de mes amis, vous seraient sacres?
+
+--Et en quoi ai-je manqu au trait, Excellence?
+
+--Vous avez enlev ce soir et vous avez transport ici le vicomte
+Albert de Morcerf; eh bien, continua le comte avec un accent qui fit
+frissonner Franz, ce jeune homme est _de mes amis_, ce jeune homme loge
+dans le mme htel que moi, ce jeune homme a fait Corso pendant huit
+jours dans ma propre calche, et cependant, je vous le rpte, vous
+l'avez enlev, vous l'avez transport ici, et, ajouta le comte en tirant
+la lettre de sa poche, vous l'avez mis ranon comme s'il tait le
+premier venu.
+
+--Pourquoi ne m'avez-vous pas prvenu de cela, vous autres? dit le chef
+en se tournant vers ses hommes, qui reculrent tous devant son regard;
+pourquoi m'avez-vous expos ainsi manquer ma parole envers un homme
+comme M. le comte, qui tient notre vie tous entre ses mains? Par le
+sang du Christ! si je croyais qu'un de vous et su que le jeune homme
+tait l'ami de Son Excellence, je lui brlerais la cervelle de ma propre
+main.
+
+--Eh bien, dit le comte en se retournant du ct de Franz, je vous avais
+bien dit qu'il y avait quelque erreur l-dessous.
+
+--N'tes-vous pas seul? demanda Vampa avec inquitude.
+
+--Je suis avec la personne qui cette lettre tait adresse, et qui
+j'ai voulu prouver que Luigi Vampa est un homme de parole. Venez,
+Excellence, dit-il Franz, voil Luigi Vampa qui va vous dire lui-mme
+qu'il est dsespr de l'erreur qu'il vient de commettre.
+
+Franz s'approcha; le chef fit quelques pas au-devant de Franz.
+
+Soyez le bienvenu parmi nous, Excellence, lui dit-il; vous avez
+entendu ce que vient de dire le comte, et ce que je lui ai rpondu:
+j'ajouterai que je ne voudrais pas, pour les quatre mille piastres
+auxquelles j'avais fix la ranon de votre ami, que pareille chose ft
+arrive.
+
+--Mais, dit Franz en regardant tout autour de lui avec inquitude, o
+donc est le prisonnier? je ne le vois pas.
+
+--Il ne lui est rien arriv, j'espre! demanda le comte en fronant le
+sourcil.
+
+--Le prisonnier est l, dit Vampa en montrant de la main l'enfoncement
+devant lequel se promenait le bandit en faction, et je vais lui annoncer
+moi-mme qu'il est libre.
+
+Le chef s'avana vers l'endroit dsign par lui comme servant de prison
+ Albert, et Franz et le comte le suivirent.
+
+Que fait le prisonnier? demanda Vampa la sentinelle.
+
+--Ma foi, capitaine, rpondit celle-ci, je n'en sais rien; depuis plus
+d'une heure, je ne l'ai pas entendu remuer.
+
+--Venez, Excellence! dit Vampa.
+
+Le comte et Franz montrent sept ou huit marches, toujours prcds par
+le chef, qui tira un verrou et poussa une porte.
+
+Alors, la lueur d'une lampe pareille celle qui clairait le
+columbarium, on put voir Albert, envelopp d'un manteau que lui avait
+prt un des bandits, couch dans un coin et dormant du plus profond
+sommeil.
+
+Allons! dit le comte souriant de ce sourire qui lui tait particulier,
+pas mal pour un homme qui devait tre fusill sept heures du matin.
+
+Vampa regardait Albert endormi avec une certaine admiration; on voyait
+qu'il n'tait pas insensible cette preuve de courage.
+
+Vous avez raison, monsieur le comte, dit-il, cet homme doit tre de vos
+amis.
+
+Puis s'approchant d'Albert et lui touchant l'paule:
+
+Excellence! dit-il, vous plat-il de vous veiller?
+
+Albert tendit les bras, se frotta les paupires et ouvrit les yeux.
+
+Ah! ah! dit-il, c'est vous, capitaine! pardieu, vous auriez bien d me
+laisser dormir; je faisais un rve charmant: je rvais que je dansais le
+galop chez Torlonia avec la comtesse G...!
+
+Il tira sa montre, qu'il avait garde pour juger lui-mme le temps
+coul.
+
+Une heure et demie du matin! dit-il, mais pourquoi diable
+m'veillez-vous cette heure-ci?
+
+--Pour vous dire que vous tes libre, Excellence.
+
+--Mon cher, reprit Albert avec une libert d'esprit parfaite, retenez
+bien l'avenir cette maxime de Napolon le Grand: Ne m'veillez que
+pour les mauvaises nouvelles. Si vous m'aviez laiss dormir, j'achevais
+mon galop, et je vous en aurais t reconnaissant toute ma vie.... On a
+donc pay ma ranon?
+
+--Non, Excellence.
+
+--Eh bien, alors, comment suis-je libre?
+
+--Quelqu'un, qui je n'ai rien refuser, est venu vous rclamer.
+
+--Jusqu'ici?
+
+--Jusqu'ici.
+
+--Ah! pardieu, ce quelqu'un-l est bien aimable!
+
+Albert regarda tout autour de lui et aperut Franz.
+
+Comment, lui dit-il, c'est vous, mon cher Franz, qui poussez le
+dvouement jusque-l?
+
+--Non, pas moi, rpondit Franz, mais notre voisin, M. le comte de
+Monte-Cristo.
+
+--Ah pardieu! monsieur le comte, dit gaiement Albert en rajustant sa
+cravate et ses manchettes, vous tes un homme vritablement prcieux, et
+j'espre que vous me regarderez comme votre ternel oblig, d'abord pour
+l'affaire de la voiture, ensuite pour celle-ci! et il tendit la main au
+comte, qui frissonna au moment de lui donner la sienne, mais qui
+cependant la lui donna.
+
+Le bandit regardait toute cette scne d'un air stupfait; il tait
+videmment habitu voir ses prisonniers trembler devant lui, et voil
+qu'il y en avait un dont l'humeur railleuse n'avait subi aucune
+altration: quant Franz, il tait enchant qu'Albert et soutenu, mme
+vis--vis d'un bandit, l'honneur national.
+
+Mon cher Albert, lui dit-il, si vous voulez vous hter, nous aurons
+encore le temps d'aller finir la nuit chez Torlonia; vous prendrez votre
+galop o vous l'avez interrompu, de sorte que vous ne garderez aucune
+rancune au seigneur Luigi, qui s'est vritablement, dans toute cette
+affaire, conduit en galant homme.
+
+--Ah! vraiment, dit-il, vous avez raison, et nous pourrons y tre deux
+heures. Seigneur Luigi, continua Albert, y a-t-il quelque autre
+formalit remplir pour prendre cong de Votre Excellence?
+
+--Aucune, monsieur, rpondit le bandit, et vous tes libre comme l'air.
+
+--En ce cas, bonne et joyeuse vie; venez, messieurs, venez!
+
+Et Albert, suivi de Franz et du comte, descendit l'escalier et traversa
+la grande salle carre; tous les bandits taient debout et le chapeau
+la main.
+
+Peppino, dit le chef, donne-moi la torche.
+
+--Eh bien, que faites-vous donc? demanda le comte.
+
+--Je vous reconduis, dit le capitaine; c'est bien le moindre honneur que
+je puisse rendre Votre Excellence.
+
+Et prenant la torche allume des mains du ptre, il marcha devant ses
+htes, non pas comme un valet qui accomplit une oeuvre de servilit,
+mais comme un roi qui prcde des ambassadeurs.
+
+Arriv la porte il s'inclina.
+
+Et maintenant, monsieur le comte, dit-il, je vous renouvelle mes
+excuses, et j'espre que vous ne me gardez aucun ressentiment de ce qui
+vient d'arriver?
+
+--Non, mon cher Vampa, dit le comte; d'ailleurs vous rachetez vos
+erreurs d'une faon si galante, qu'on est presque tent de vous savoir
+gr de les avoir commises.
+
+--Messieurs! reprit le chef en se retournant du ct des jeunes gens,
+peut-tre l'offre ne vous paratra-t-elle pas bien attrayante; mais,
+s'il vous prenait jamais envie de me faire une seconde visite, partout
+o je serai vous serez les bienvenus.
+
+Franz et Albert salurent. Le comte sortit le premier, Albert ensuite,
+Franz restait le dernier.
+
+Votre Excellence a quelque chose me demander? dit Vampa en souriant.
+
+--Oui, je l'avoue, rpondit Franz, je serais curieux de savoir quel
+tait l'ouvrage que vous lisiez avec tant d'attention quand nous sommes
+arrivs.
+
+--Les _Commentaires de Csar_, dit le bandit, c'est mon livre de
+prdilection.
+
+--Eh bien, ne venez-vous pas? demanda Albert.
+
+--Si fait, rpondit Franz, me voil!
+
+Et il sortit son tour du soupirail.
+
+On fit quelques pas dans la plaine.
+
+Ah! pardon! dit Albert en revenant en arrire, voulez-vous permettre,
+capitaine?
+
+Et il alluma son cigare la torche de Vampa.
+
+Maintenant, monsieur le comte, dit-il, la plus grande diligence
+possible! je tiens normment aller finir ma nuit chez le duc de
+Bracciano.
+
+On retrouva la voiture o on l'avait laisse; le comte dit un seul mot
+arabe Ali, et les chevaux partirent fond de train.
+
+Il tait deux heures juste la montre d'Albert quand les deux amis
+rentrrent dans la salle de danse.
+
+Leur retour fit vnement; mais, comme ils entraient ensemble, toutes
+les inquitudes que l'on avait pu concevoir sur Albert cessrent
+l'instant mme.
+
+Madame, dit le vicomte de Morcerf en s'avanant vers la comtesse, hier
+vous avez eu la bont de me promettre un galop, je viens un peu tard
+rclamer cette gracieuse promesse; mais voil mon ami, dont vous
+connaissez la vracit, qui vous affirmera qu'il n'y a pas de ma faute.
+
+Et comme en ce moment la musique donnait le signal de la valse, Albert
+passa son bras autour de la taille de la comtesse et disparut avec elle
+dans le tourbillon des danseurs.
+
+Pendant ce temps Franz songeait au singulier frissonnement qui avait
+pass par tout le corps du comte de Monte-Cristo au moment o il avait
+t en quelque sorte forc de donner la main Albert.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+Le rendez-vous.
+
+
+Le lendemain, en se levant, le premier mot d'Albert fut pour proposer
+Franz d'aller faire une visite au comte; il l'avait dj remerci la
+veille, mais il comprenait qu'un service comme celui qu'il lui avait
+rendu valait bien deux remerciements.
+
+Franz, qu'un attrait ml de terreur attirait vers le comte de
+Monte-Cristo, ne voulut pas le laisser aller seul chez cet homme et
+l'accompagna; tous deux furent introduits dans le salon: cinq minutes
+aprs, le comte parut.
+
+Monsieur le comte, lui dit Albert en allant lui, permettez-moi de
+vous rpter ce matin ce que je vous ai mal dit hier: c'est que je
+n'oublierai jamais dans quelle circonstance vous m'tes venu en aide, et
+que je me souviendrai toujours que je vous dois la vie ou peu prs.
+
+--Mon cher voisin, rpondit le comte en riant, vous vous exagrez vos
+obligations envers moi. Vous me devez une petite conomie d'une
+vingtaine de mille francs sur votre budget de voyage et voil tout; vous
+voyez bien que ce n'est pas la peine d'en parler. De votre ct,
+ajouta-t-il, recevez tous mes compliments, vous avez t adorable de
+sans-gne et de laisser-aller.
+
+--Que voulez-vous, comte, dit Albert; je me suis figur que je m'tais
+fait une mauvaise querelle et qu'un duel s'en tait suivi, et j'ai voulu
+faire comprendre une chose ces bandits: c'est qu'on se bat dans tous
+les pays du monde, mais qu'il n'y a que les Franais qui se battent en
+riant. Nanmoins, comme mon obligation vis--vis de vous n'en est pas
+moins grande, je viens vous demander si, par moi, par mes amis et par
+mes connaissances, je ne pourrais pas vous tre bon quelque chose. Mon
+pre, le comte de Morcerf, qui est d'origine espagnole, a une haute
+position en France et en Espagne, je viens me mettre, moi et tous les
+gens qui m'aiment, votre disposition.
+
+--Eh bien, dit le comte, je vous avoue, monsieur de Morcerf, que
+j'attendais votre offre et que je l'accepte de grand coeur. J'avais
+dj jet mon dvolu sur vous pour vous demander un grand service.
+
+--Lequel?
+
+--Je n'ai jamais t Paris! je ne connais pas Paris....
+
+--Vraiment! s'cria Albert, vous avez pu vivre jusqu' prsent sans voir
+Paris? c'est incroyable!
+
+--C'est ainsi, cependant; mais je sens comme vous qu'une plus longue
+ignorance de la capitale du monde intelligent est chose impossible. Il y
+a plus: peut-tre mme aurais-je fait ce voyage indispensable depuis
+longtemps, si j'avais connu quelqu'un qui pt m'introduire dans ce monde
+o je n'avais aucune relation.
+
+--Oh! un homme comme vous! s'cria Albert.
+
+--Vous tes bien bon, mais comme je ne me reconnais moi-mme d'autre
+mrite que de pouvoir faire concurrence comme millionnaire M. Aguado
+ou M. Rothschild, et que je ne vais pas Paris pour jouer la
+Bourse, cette petite circonstance m'a retenu. Maintenant votre offre me
+dcide. Voyons, vous engagez-vous, mon cher monsieur de Morcerf (le
+comte accompagna ces mots d'un singulier sourire), vous engagez-vous,
+lorsque j'irai en France, m'ouvrir les portes de ce monde o je serai
+aussi tranger qu'un Huron ou qu'un Cochinchinois?
+
+--Oh! quant cela, monsieur le comte, merveille et de grand coeur!
+rpondit Albert; et d'autant plus volontiers (mon cher Franz, ne vous
+moquez pas trop de moi!) que je suis rappel Paris par une lettre que
+je reois ce matin mme et o il est question pour moi d'une alliance
+avec une maison fort agrable et qui a les meilleures relations dans le
+monde parisien.
+
+--Alliance par mariage? dit Franz en riant.
+
+--Oh! mon Dieu, oui! Ainsi, quand vous reviendrez Paris vous me
+trouverez homme pos et peut-tre pre de famille. Cela ira bien ma
+gravit naturelle, n'est-ce pas? En tout cas, comte, je vous le rpte,
+moi et les miens sommes vous corps et me.
+
+--J'accepte, dit le comte, car je vous jure qu'il ne me manquait que
+cette occasion pour raliser des projets que je rumine depuis
+longtemps.
+
+Franz ne douta point un instant que ces projets ne fussent ceux dont le
+comte avait laiss chapper un mot dans la grotte de Monte-Cristo, et il
+regarda le comte pendant qu'il disait ces paroles pour essayer de saisir
+sur sa physionomie quelque rvlation de ces projets qui le conduisaient
+ Paris; mais il tait bien difficile de pntrer dans l'me de cet
+homme, surtout lorsqu'il la voilait avec un sourire.
+
+Mais, voyons, comte, reprit Albert enchant d'avoir produire un homme
+comme Monte-Cristo, n'est-ce pas l un de ces projets en l'air, comme on
+en fait mille en voyage, et qui, btis sur du sable, sont emports au
+premier souffle du vent?
+
+--Non, d'honneur, dit le comte; je veux aller Paris, il faut que j'y
+aille.
+
+--Et quand cela?
+
+--Mais quand y serez-vous vous-mme?
+
+--Moi, dit Albert; oh! mon Dieu! dans quinze jours ou trois semaines au
+plus tard; le temps de revenir.
+
+--Eh bien, dit le comte, je vous donne trois mois; vous voyez que je
+vous fais la mesure large.
+
+--Et dans trois mois, s'cria Albert avec joie, vous venez frapper ma
+porte?
+
+--Voulez-vous un rendez-vous jour pour jour, heure pour heure? dit le
+comte, je vous prviens que je suis d'une exactitude dsesprante.
+
+--Jour pour jour, heure pour heure, dit Albert; cela me va merveille.
+
+--Eh bien, soit. Il tendit la main vers un calendrier suspendu prs de
+la glace. Nous sommes aujourd'hui, dit-il, le 21 fvrier (il tira sa
+montre); il est dix heures et demie du matin. Voulez-vous m'attendre le
+21 mai prochain, dix heures et demie du matin?
+
+-- merveille! dit Albert, le djeuner sera prt.
+
+--Vous demeurez?
+
+--Rue du Helder, n 27.
+
+--Vous tes chez vous en garon, je ne vous gnerai pas?
+
+--J'habite dans l'htel de mon pre, mais un pavillon au fond de la cour
+entirement spar.
+
+--Bien.
+
+Le comte prit ses tablettes et crivit: Rue du Helder, n 27, 21 mai,
+ dix heures et demie du matin.
+
+Et maintenant, dit le comte en remettant ses tablettes dans sa poche,
+soyez tranquille, l'aiguille de votre pendule ne sera pas plus exacte
+que moi.
+
+--Je vous reverrai avant mon dpart? demanda Albert.
+
+--C'est selon: quand partez-vous?
+
+--Je pars demain, cinq heures du soir.
+
+--En ce cas, je vous dis adieu. J'ai affaire Naples et ne serai de
+retour ici que samedi soir ou dimanche matin. Et vous, demanda le comte
+ Franz, partez-vous aussi, monsieur le baron?
+
+--Oui.
+
+--Pour la France?
+
+--Non, pour Venise. Je reste encore un an ou deux en Italie.
+
+--Nous ne nous verrons donc pas Paris?
+
+--Je crains de ne pas avoir cet honneur.
+
+--Allons, messieurs, bon voyage, dit le comte aux deux amis en leur
+tendant chacun une main.
+
+C'tait la premire fois que Franz touchait la main de cet homme; il
+tressaillit, car elle tait glace comme celle d'un mort.
+
+Une dernire fois, dit Albert, c'est bien arrt, sur parole d'honneur,
+n'est-ce pas? rue du Helder, n 27, le 21 mai, dix heures et demie du
+matin?
+
+--Le 21 mai, dix heures et demie du matin, rue du Helder, n 27,
+reprit le comte.
+
+Sur quoi les deux jeunes gens salurent le comte et sortirent.
+
+Qu'avez-vous donc? dit en rentrant chez lui Albert Franz, vous avez
+l'air tout soucieux.
+
+--Oui, dit Franz, je vous l'avoue, le comte est un homme singulier, et
+je vois avec inquitude ce rendez-vous qu'il vous a donn Paris.
+
+--Ce rendez-vous... avec inquitude! Ah ! mais tes-vous fou, mon cher
+Franz? s'cria Albert.
+
+--Que voulez-vous, dit Franz, fou ou non, c'est ainsi.
+
+--coutez, reprit Albert, et je suis bien aise que l'occasion se
+prsente de vous dire cela, mais je vous ai toujours trouv assez froid
+pour le comte, que, de son ct, j'ai toujours trouv parfait, au
+contraire, pour nous. Avez-vous quelque chose de particulier contre lui?
+
+
+--Peut-tre.
+
+--L'aviez-vous vu dj quelque part avant de le rencontrer ici?
+
+--Justement.
+
+--O cela?
+
+--Me promettez-vous de ne pas dire un mot de ce que je vais vous
+raconter?
+
+--Je vous le promets.
+
+--Parole d'honneur?
+
+--Parole d'honneur.
+
+--C'est bien. coutez donc.
+
+Et alors Franz raconta Albert son excursion l'le de Monte-Cristo,
+comment il y avait trouv un quipage de contrebandiers, et au milieu de
+cet quipage deux bandits corses. Il s'appesantit sur toutes les
+circonstances de l'hospitalit ferique que le comte lui avait donne
+dans sa grotte des _Mille et une Nuits_; il lui raconta le souper, le
+haschich, les statues, la ralit et le rve, et comment son rveil il
+ne restait plus comme preuve et comme souvenir de tous ces vnements
+que ce petit yacht, faisant l'horizon voile pour Porto-Vecchio.
+
+Puis il passa Rome, la nuit du Colise, la conversation qu'il
+avait entendue entre lui et Vampa, conversation relative Peppino, et
+dans laquelle le comte avait promis d'obtenir la grce du bandit,
+promesse qu'il avait si bien tenue, ainsi que nos lecteurs ont pu en
+juger.
+
+Enfin, il en arriva l'aventure de la nuit prcdente, l'embarras o
+il s'tait trouv en voyant qu'il lui manquait pour complter la somme
+six ou sept cents piastres; enfin l'ide qu'il avait eue de s'adresser
+au comte, ide qui avait eu la fois un rsultat si pittoresque et si
+satisfaisant.
+
+Albert coutait Franz de toutes ses oreilles.
+
+Eh bien, lui dit-il quand il eut fini, o voyez-vous dans tout cela
+quelque chose reprendre? Le comte est voyageur, le comte a un btiment
+ lui, parce qu'il est riche. Allez Portsmouth ou Southampton, vous
+verrez les ports encombrs de yachts appartenant de riches Anglais qui
+ont la mme fantaisie. Pour savoir o s'arrter dans ses excursions,
+pour ne pas manger cette affreuse cuisine qui nous empoisonne, moi
+depuis quatre mois, vous depuis quatre ans pour ne pas coucher dans ces
+abominables lits o l'on ne peut dormir, il se fait meubler un
+pied--terre Monte-Cristo: quand son pied--terre est meubl, il
+craint que le gouvernement toscan ne lui donne cong et que ses dpenses
+ne soient perdues, alors il achte l'le et en prend le nom. Mon cher,
+fouillez dans votre souvenir, et dites-moi combien de gens de votre
+connaissance prennent le nom des proprits qu'ils n'ont jamais eues.
+
+--Mais, dit Franz Albert, les bandits corses qui se trouvent dans son
+quipage?
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il d'tonnant cela? Vous savez mieux que personne,
+n'est-ce pas, que les bandits corses ne sont pas des voleurs, mais
+purement et simplement des fugitifs que quelque vendetta a exils de
+leur ville ou de leur village; on peut donc les voir sans se
+compromettre: quant moi, je dclare que si jamais je vais en Corse,
+avant de me faire prsenter au gouverneur et au prfet, je me fais
+prsenter aux bandits de Colomba, si toutefois on peut mettre la main
+dessus; je les trouve charmants.
+
+--Mais Vampa et sa troupe, reprit Franz; ceux-l sont des bandits qui
+arrtent pour voler; vous ne le niez pas, je l'espre. Que dites-vous
+de l'influence du comte sur de pareils hommes?
+
+--Je dirai, mon cher, que, comme selon toute probabilit je dois la vie
+ cette influence, ce n'est point moi la critiquer de trop prs.
+Ainsi donc, au lieu de lui en faire comme vous un crime capital, vous
+trouverez bon que je l'excuse, sinon de m'avoir sauv la vie, ce qui est
+peut-tre un peu exagr mais du moins de m'avoir pargn quatre mille
+piastres, qui font bel et bien vingt-quatre mille livres de notre
+monnaie, somme laquelle on ne m'aurait certes pas estim en France; ce
+qui prouve, ajouta Albert en riant, que nul n'est prophte en son pays.
+
+--Eh bien, voil justement; de quel pays est le comte? quelle langue
+parle-t-il? quels sont ses moyens d'existence? d'o lui vient son
+immense fortune? quelle a t cette premire partie de sa vie
+mystrieuse et inconnue qui a rpandu sur la seconde cette teinte sombre
+et misanthropique? Voil, votre place, ce que je voudrais savoir.
+
+--Mon cher Franz, reprit Albert, quand en recevant ma lettre vous avez
+vu que nous avions besoin de l'influence du comte, vous avez t lui
+dire: Albert de Morcerf, mon ami, court un danger; aidez-moi le tirer
+de ce danger! n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Alors, vous a-t-il demand: Qu'est-ce que M. Albert de Morcerf? d'o
+lui vient son nom? d'o lui vient sa fortune? quels sont ses moyens
+d'existence? quel est son pays? o est-il n? Vous a-t-il demand tout
+cela, dites?
+
+--Non, je l'avoue.
+
+--Il est venu, voil tout. Il m'a tir des mains de M. Vampa; o, malgr
+mes apparences pleines de dsinvolture, comme vous dites, je faisais
+fort mauvaise figure, je l'avoue. Eh bien, mon cher, quand en change
+d'un pareil service il me demande de faire pour lui ce qu'on fait tous
+les jours pour le premier prince russe ou italien qui passe par Paris,
+c'est--dire de le prsenter dans le monde, vous voulez que je lui
+refuse cela! Allons donc vous tes fou.
+
+Il faut dire que, contre l'habitude, toutes les bonnes raisons taient
+cette fois du ct d'Albert.
+
+Enfin, reprit Franz avec un soupir, faites comme vous voudrez, mon cher
+vicomte; car tout ce que vous me dites l est fort spcieux, je l'avoue;
+mais il n'en est pas moins vrai que le comte de Monte-Cristo est un
+homme trange.
+
+--Le comte de Monte-Cristo est un philanthrope. Il ne vous a pas dit
+dans quel but il venait Paris. Eh bien, il vient pour concourir aux
+prix Montyon; et s'il ne lui faut que ma voix pour qu'il les obtienne,
+et l'influence de ce monsieur si laid qui les fait obtenir, eh bien, je
+lui donnerai l'une et je lui garantirai l'autre. Sur ce, mon cher Franz,
+ne parlons plus de cela, mettons-nous table et allons faire une
+dernire visite Saint-Pierre.
+
+Il fut fait comme disait Albert, et le lendemain, cinq heures de
+l'aprs-midi, les deux jeunes gens se quittaient, Albert de Morcerf pour
+revenir Paris, Franz d'pinay pour aller passer une quinzaine de jours
+ Venise.
+
+Mais, avant de monter en voiture, Albert remit encore au garon de
+l'htel, tant il avait peur que son convive ne manqut au rendez-vous,
+une carte pour le comte de Monte-Cristo, sur laquelle au-dessous de ces
+mots: Vicomte Albert de Morcerf, il y avait crit au crayon:
+
+_21 mai, dix heures et demie du matin, 27, rue du Helder._
+
+
+
+
+XXXIX
+
+Les convives.
+
+
+Dans cette maison de la rue du Helder, o Albert de Morcerf avait donn
+rendez-vous, Rome, au comte de Monte-Cristo, tout se prparait dans la
+matine du 21 mai pour faire honneur la parole du jeune homme.
+
+Albert de Morcerf habitait un pavillon situ l'angle d'une grande cour
+et faisant face un autre btiment destin aux communs. Deux fentres
+de ce pavillon seulement donnaient sur la rue, les autres taient
+perces, trois sur la cour et deux autres en retour sur le jardin.
+
+Entre cette cour et ce jardin s'levait, btie avec le mauvais got de
+l'architecture impriale, l'habitation fashionable et vaste du comte et
+de la comtesse de Morcerf.
+
+Sur toute la largeur de la proprit rgnait, donnant sur la rue, un mur
+surmont, de distance en distance, de vases de fleurs, et coup au
+milieu par une grande grille aux lances dores, qui servait aux entres
+d'apparat; une petite porte presque accole la loge du concierge
+donnait passage aux gens de service ou aux matres entrant ou sortant
+pied.
+
+On devinait, dans ce choix du pavillon destin l'habitation d'Albert,
+la dlicate prvoyance d'une mre qui, ne voulant pas se sparer de son
+fils, avait cependant compris qu'un jeune homme de l'ge du vicomte
+avait besoin de sa libert tout entire. On y reconnaissait aussi, d'un
+autre ct, nous devons le dire, l'intelligent gosme du jeune homme,
+pris de cette vie libre et oisive, qui est celle des fils de famille,
+et qu'on lui dorait comme l'oiseau sa cage.
+
+Par les deux fentres donnant sur la rue, Albert de Morcerf pouvait
+faire ses explorations au-dehors. La vue du dehors est si ncessaire aux
+jeunes gens qui veulent toujours voir le monde traverser leur horizon,
+cet horizon ne ft-il que celui de la rue! Puis son exploration faite,
+si cette exploration paraissait mriter un examen plus approfondi,
+Albert de Morcerf pouvait, pour se livrer ses recherches, sortir par
+une petite porte faisant pendant celle que nous avons indique prs de
+la loge du portier, et qui mrite une mention particulire.
+
+C'tait une petite porte qu'on et dit oublie de tout le monde depuis
+le jour o la maison avait t btie, et qu'on et cru condamne tout
+jamais, tant elle semblait discrte et poudreuse, mais dont la serrure
+et les gonds, soigneusement huils, annonaient une pratique mystrieuse
+et suivie. Cette petite porte sournoise faisait concurrence aux deux
+autres et se moquait du concierge, la vigilance et la juridiction
+duquel elle chappait, s'ouvrant comme la fameuse porte de la caverne
+des _Mille et une Nuits_, comme la Ssame enchante d'Ali-Baba, au moyen
+de quelques mots cabalistiques, ou de quelques grattements convenus,
+prononcs par les plus douces voix ou oprs par les doigts les plus
+effils du monde.
+
+Au bout d'un corridor vaste et calme, auquel communiquait cette petite
+porte et qui faisait antichambre, s'ouvrait, droite, la salle manger
+d'Albert donnant sur la cour, et, gauche, son petit salon donnant sur
+le jardin. Des massifs, des plantes grimpantes s'largissant en ventail
+devant les fentres, cachaient la cour et au jardin l'intrieur de ces
+deux pices, les seules places au rez-de-chausse comme elles
+l'taient, o pussent pntrer les regards indiscrets.
+
+Au premier, ces deux pices se rptaient, enrichies d'une troisime,
+prise sur l'antichambre. Ces trois pices taient un salon, une chambre
+ coucher et un boudoir.
+
+Le salon d'en bas n'tait qu'une espce de divan algrien destin aux
+fumeurs.
+
+Le boudoir du premier donnait dans la chambre coucher, et, par une
+porte invisible, communiquait avec l'escalier. On voit que toutes les
+mesures de prcaution taient prises.
+
+Au-dessus de ce premier tage rgnait un vaste atelier, que l'on avait
+agrandi en jetant bas murailles et cloisons, pandmonium que l'artiste
+disputait au dandy. L se rfugiaient et s'entassaient tous les caprices
+successifs d'Albert, les cors de chasse, les basses, les fltes, un
+orchestre complet, car Albert avait eu un instant, non pas le got, mais
+la fantaisie de la musique; les chevalets, les palettes, les pastels,
+car la fantaisie de la musique avait succd la fatuit de la
+peinture; enfin les fleurets, les gants de boxe, les espadons et les
+cannes de tout genre; car enfin, suivant les traditions des jeunes gens
+ la mode de l'poque o nous sommes arrivs, Albert de Morcerf
+cultivait, avec infiniment plus de persvrance qu'il n'avait fait de la
+musique et de la peinture, ces trois arts qui compltent l'ducation
+lonine, c'est--dire l'escrime, la boxe et le bton, et il recevait
+successivement dans cette pice, destine tous les exercices du corps,
+Grisier, Cooks et Charles Leboucher.
+
+Le reste des meubles de cette pice privilgie taient de vieux bahuts
+du temps de Franois Ier, bahuts pleins de porcelaines de Chine, de
+vases du Japon, de faences de Luca della Robbia et de plats de Bernard
+de Palissy; d'antiques fauteuils o s'taient peut-tre assis Henri IV
+ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car deux de ces fauteuils, orns d'un
+cusson sculpt o brillaient sur l'azur les trois fleurs de lis de
+France surmontes d'une couronne royale, sortaient visiblement des
+garde-meubles du Louvre, ou tout au moins de celui de quelque chteau
+royal. Sur ces fauteuils aux fonds sombres et svres, taient jetes
+ple-mle de riches toffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la
+Perse ou closes sous les doigts des femmes de Calcutta ou de
+Chandernagor. Ce que faisaient l ces toffes, on n'et pas pu le dire;
+elles attendaient, en rcrant les yeux, une destination inconnue leur
+propritaire lui-mme, et, en attendant, elles illuminaient
+l'appartement de leurs reflets soyeux et dors.
+
+ la place la plus apparente se dressait un piano, taill par Roller et
+Blanchet dans du bois de rose, piano la taille de nos salons de
+Lilliputiens, renfermant cependant un orchestre dans son troite et
+sonore cavit, et gmissant sous le poids des chefs-d'oeuvre de
+Beethoven, de Weber, de Mozart, d'Haydn, de Grtry et de Porpora.
+
+Puis, partout, le long des murailles, au-dessus des portes, au plafond,
+des pes, des poignards, des criks, des masses, des haches, des armures
+compltes dores, damasquines, incrustes; des herbiers, des blocs de
+minraux, des oiseaux bourrs de crin, ouvrant pour un vol immobile
+leurs ailes couleur de feu et leur bec qu'ils ne ferment jamais.
+
+Il va sans dire que cette pice tait la pice de prdilection d'Albert.
+
+
+Cependant, le jour du rendez-vous, le jeune homme, en demi-toilette,
+avait tabli son quartier gnral dans le petit salon du
+rez-de-chausse. L, sur une table entoure distance d'un divan large
+et moelleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac jaune de
+Ptersbourg, jusqu'au tabac noir du Sina, en passant par le maryland,
+le porto-rico et le latakih, resplendissaient dans les pots de faence
+craquele qu'adorent les Hollandais. ct d'eux, dans des cases de
+bois odorant, taient rangs, par ordre de taille et de qualit, les
+puros, les rgalias, les havanes et les manilles; enfin dans une armoire
+tout ouverte, une collection de pipes allemandes, de chibouques aux
+bouquins d'ambre, ornes de corail, et de narguils incrusts d'or, aux
+longs tuyaux de maroquin rouls comme des serpents, attendaient le
+caprice ou la sympathie des fumeurs. Albert avait prsid lui-mme
+l'arrangement ou plutt au dsordre symtrique qu'aprs le caf, les
+convives d'un djeuner moderne aiment contempler travers la vapeur
+qui s'chappe de leur bouche et qui monte au plafond en longues et
+capricieuses spirales.
+
+ dix heures moins un quart, un valet de chambre entra. C'tait un petit
+groom de quinze ans, ne parlant qu'anglais et rpondant au nom de John,
+tout le domestique de Morcerf. Bien entendu que dans les jours
+ordinaires le cuisinier de l'htel tait sa disposition, et que dans
+les grandes occasions le chasseur du comte l'tait galement.
+
+Ce valet de chambre, qui s'appelait Germain et qui jouissait de la
+confiance entire de son jeune matre, tenait la main une liasse de
+journaux qu'il dposa sur une table, et un paquet de lettres qu'il remit
+ Albert.
+
+Albert jeta un coup d'oeil distrait sur ces diffrentes missives, en
+choisit deux aux critures fines et aux enveloppes parfumes, les
+dcacheta et les lut avec une certaine attention.
+
+Comment sont venues ces lettres? demanda-t-il.
+
+--L'une est venue par la poste, l'autre a t apporte par le valet de
+chambre de Mme Danglars.
+
+--Faites dire Mme Danglars que j'accepte la place qu'elle m'offre dans
+sa loge.... Attendez donc... puis, dans la journe, vous passerez chez
+Rosa; vous lui direz que j'irai, comme elle m'y invite, souper avec
+elle en sortant de l'Opra, et vous lui porterez six bouteilles de vins
+assortis, de Chypre, de Xrs, de Malaga, et un baril d'hutres
+d'Ostende.... Prenez les hutres chez Borel, et dites surtout que c'est
+pour moi.
+
+-- quelle heure monsieur veut-il tre servi?
+
+--Quelle heure avons-nous?
+
+--Dix heures moins un quart.
+
+--Eh bien, servez pour dix heures et demie prcises. Debray sera
+peut-tre forc d'aller son ministre.... Et d'ailleurs... (Albert
+consulta ses tablettes), c'est bien l'heure que j'ai indique au comte,
+le 21 mai, dix heures et demie du matin, et quoique je ne fasse pas
+grand fond sur sa promesse, je veux tre exact. propos, savez-vous si
+Mme la comtesse est leve?
+
+--Si monsieur le vicomte le dsire, je m'en informerai.
+
+--Oui... vous lui demanderez une de ses caves liqueurs, la mienne est
+incomplte, et vous lui direz que j'aurai l'honneur de passer chez elle
+vers trois heures, et que je lui fais demander la permission de lui
+prsenter quelqu'un.
+
+Le valet sorti, Albert se jeta sur le divan, dchira l'enveloppe de deux
+ou trois journaux, regarda les spectacles, fit la grimace en
+reconnaissant que l'on jouait un opra et non un ballet, chercha
+vainement dans les annonces de parfumerie un opiat pour les dents dont
+on lui avait parl, et rejeta l'une aprs l'autre les trois feuilles les
+plus courues de Paris, en murmurant au milieu d'un billement prolong:
+
+En vrit, ces journaux deviennent de plus en plus assommants.
+
+En ce moment une voiture lgre s'arrta devant la porte, et un instant
+aprs le valet de chambre rentra pour annoncer M. Lucien Debray. Un
+grand jeune homme blond, ple, l'oeil gris et assur, aux lvres
+minces et froides, l'habit bleu aux boutons d'or cisels, la cravate
+blanche, au lorgnon d'caille suspendu par un fil de soie, et que, par
+un effort du nerf sourcilier et du nerf zygomatique, il parvenait
+fixer de temps en temps dans la cavit de son oeil droit, entra sans
+sourire, sans parler et d'un air demi-officiel.
+
+Bonjour, Lucien.... Bonjour! dit Albert. Ah! vous m'effrayez, mon cher,
+avec votre exactitude! Que dis-je? exactitude! Vous que je n'attendais
+que le dernier, vous arrivez dix heures moins cinq minutes, lorsque le
+rendez-vous dfinitif n'est qu' dix heures et demie! C'est miraculeux!
+Le ministre serait-il renvers, par hasard?
+
+--Non, trs cher, dit le jeune homme en s'incrustant dans le divan;
+rassurez-vous, nous chancelons toujours, mais nous ne tombons jamais, et
+je commence croire que nous passons tout bonnement l'inamovibilit,
+sans compter que les affaires de la Pninsule vont nous consolider tout
+ fait.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, vous chassez don Carlos d'Espagne.
+
+--Non pas, trs cher, ne confondons point, nous le ramenons de l'autre
+ct de la frontire de France, et nous lui offrons une hospitalit
+royale Bourges.
+
+-- Bourges?
+
+--Oui, il n'a pas se plaindre, que diable! Bourges est la capitale du
+roi Charles VII. Comment! vous ne saviez pas cela? C'est connu depuis
+hier de tout Paris, et avant-hier la chose avait dj transpir la
+Bourse, car M. Danglars (je ne sais point par quel moyen cet homme sait
+les nouvelles en mme temps que nous), car M. Danglars a jou la
+hausse et a gagn un million.
+
+--Et vous, un ruban nouveau, ce qu'il parat; car je vois un lisr
+bleu ajout votre brochette?
+
+--Heu! ils m'ont envoy la plaque de Charles III, rpondit ngligemment
+Debray.
+
+--Allons ne faites donc pas l'indiffrent, et avouez que la chose vous a
+fait plaisir recevoir.
+
+--Ma foi, oui, comme complment de toilette, une plaque fait bien sur un
+habit noir boutonn, c'est lgant.
+
+--Et, dit Morcerf en souriant, on a l'air du prince de Galles ou du duc
+de Reichstadt.
+
+--Voil donc pourquoi vous me voyez si matin, trs cher.
+
+--Parce que vous avez la plaque de Charles III et que vous vouliez
+m'annoncer cette bonne nouvelle?
+
+--Non; parce que j'ai pass la nuit expdier des lettres: vingt-cinq
+dpches diplomatiques. Rentr chez moi ce matin au jour, j'ai voulu
+dormir; mais le mal de tte m'a pris, et je me suis relev pour monter
+cheval une heure. Boulogne, l'ennui et la faim m'ont saisi, deux
+ennemis qui vont rarement ensemble, et qui cependant se sont ligus
+contre moi: une espce d'alliance carlos-rpublicaine; je me suis alors
+souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voil: j'ai faim,
+nourrissez-moi; je m'ennuie, amusez-moi.
+
+--C'est mon devoir d'amphitryon, cher ami, dit Albert en sonnant le
+valet de chambre, tandis que Lucien faisait sauter, avec le bout de sa
+badine pomme d'or incruste de turquoise, les journaux dplis.
+Germain, un verre de xrs et un biscuit. En attendant, mon cher
+Lucien, voici des cigares de contrebande, bien entendu; je vous engage
+en goter et inviter votre ministre nous en vendre de pareils, au
+lieu de ces espces de feuilles de noyer qu'il condamne les bons
+citoyens fumer.
+
+--Peste! je m'en garderais bien. Du moment o ils vous viendraient du
+gouvernement vous n'en voudriez plus et les trouveriez excrables.
+D'ailleurs, cela ne regarde point l'intrieur, cela regarde les
+finances: adressez-vous M. Humann, section des contributions
+indirectes, corridor A, n 26.
+
+--En vrit, dit Albert, vous m'tonnez par l'tendue de vos
+connaissances. Mais prenez donc un cigare!
+
+--Ah! cher vicomte, dit Lucien en allumant un manille une bougie rose
+brlant dans un bougeoir de vermeil et en se renversant sur le divan,
+ah! cher vicomte, que vous tes heureux de n'avoir rien faire! En
+vrit, vous ne connaissez pas votre bonheur!
+
+--Et que feriez-vous donc, mon cher pacificateur de royaumes, reprit
+Morcerf avec une lgre ironie, si vous ne faisiez rien? Comment!
+secrtaire particulier d'un ministre, lanc la fois dans la grande
+cabale europenne et dans les petites intrigues de Paris; ayant des
+rois, et, mieux que cela, des reines protger, des partis runir,
+des lections diriger; faisant plus de votre cabinet avec votre plume
+et votre tlgraphe, que Napolon ne faisait de ses champs de bataille
+avec son pe et ses victoires; possdant vingt-cinq mille livres de
+rente en dehors de votre place; un cheval dont Chteau-Renaud vous a
+offert quatre cents louis, et que vous n'avez pas voulu donner; un
+tailleur qui ne vous manque jamais un pantalon; ayant l'Opra, le
+Jockey-Club et le thtre des Varits, vous ne trouvez pas dans tout
+cela de quoi vous distraire? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi.
+
+--Comment cela?
+
+--En vous faisant faire une connaissance nouvelle.
+
+--En homme ou en femme?
+
+--En homme.
+
+--Oh! j'en connais dj beaucoup!
+
+--Mais vous n'en connaissez pas comme celui dont je vous parle.
+
+--D'o vient-il donc? du bout du monde?
+
+--De plus loin peut-tre.
+
+--Ah diable! j'espre qu'il n'apporte pas notre djeuner?
+
+--Non, soyez tranquille, notre djeuner se confectionne dans les
+cuisines maternelles. Mais vous avez donc faim?
+
+--Oui, je l'avoue, si humiliant que cela soit dire. Mais j'ai dn
+hier chez M. de Villefort; et avez-vous remarqu cela, cher ami? on dne
+trs mal chez tous ces gens du parquet; on dirait toujours qu'ils ont
+des remords.
+
+--Ah! pardieu, dprciez les dners des autres, avec cela qu'on dne
+bien chez vos ministres.
+
+--Oui, mais nous n'invitons pas les gens comme il faut, au moins; et si
+nous n'tions pas obligs de faire les honneurs de notre table
+quelques croquants qui pensent et surtout qui votent bien, nous nous
+garderions comme de la peste de dner chez nous, je vous prie de croire.
+
+--Alors, mon cher, prenez un second verre de xrs et un autre biscuit.
+
+--Volontiers, votre vin d'Espagne est excellent; vous voyez bien que
+nous avons eu tout fait raison de pacifier ce pays-l.
+
+--Oui, mais don Carlos?
+
+--Eh bien, don Carlos boira du vin de Bordeaux et dans dix ans nous
+marierons son fils la petite reine.
+
+--Ce qui vous vaudra la Toison d'or, si vous tes encore au ministre.
+
+--Je crois, Albert, que vous avez adopt pour systme ce matin de me
+nourrir de fume.
+
+--Eh! c'est encore ce qui amuse le mieux l'estomac, convenez-en; mais,
+tenez, justement j'entends la voix de Beauchamp dans l'antichambre, vous
+vous disputerez, cela vous fera prendre patience.
+
+-- propos de quoi?
+
+-- propos de journaux.
+
+--Oh! cher ami, dit Lucien avec un souverain mpris, est-ce que je lis
+les journaux!
+
+--Raison de plus, alors vous vous disputerez bien davantage.
+
+--M. Beauchamp! annona le valet de chambre.
+
+--Entrez, entrez! plume terrible! dit Albert en se levant et en allant
+au-devant du jeune homme. Tenez, voici Debray qui vous dteste sans vous
+lire, ce qu'il dit du moins.
+
+--Il a bien raison, dit Beauchamp, c'est comme moi, je le critique sans
+savoir ce qu'il fait. Bonjour, commandeur.
+
+--Ah! vous savez dj cela, rpondit le secrtaire particulier en
+changeant avec le journaliste une poigne de main et un sourire.
+
+--Pardieu! reprit Beauchamp.
+
+--Et qu'en dit-on dans le monde?
+
+--Dans quel monde? Nous avons beaucoup de mondes en l'an de grce 1838.
+
+--Eh! dans le monde critico-politique, dont vous tes un des lions.
+
+--Mais on dit que c'est chose fort juste, et que vous semez assez de
+rouge pour qu'il pousse un peu de bleu.
+
+--Allons, allons, pas mal, dit Lucien: pourquoi n'tes vous pas des
+ntres, mon cher Beauchamp? Ayant de l'esprit comme vous en avez, vous
+feriez fortune en trois ou quatre ans.
+
+--Aussi, je n'attends qu'une chose pour suivre votre conseil: c'est un
+ministre qui soit assur pour six mois. Maintenant, un seul mot, mon
+cher Albert, car aussi bien faut-il que je laisse respirer le pauvre
+Lucien. Djeunons-nous ou dnons-nous? J'ai la Chambre, moi. Tout n'est
+pas rose, comme vous le voyez, dans notre mtier.
+
+--On djeunera seulement; nous n'attendons plus que deux personnes, et
+l'on se mettra table aussitt qu'elles seront arrives.
+
+--Et quelles sortes de personnes attendez-vous djeuner? dit
+Beauchamp.
+
+--Un gentilhomme et un diplomate, reprit Albert.
+
+--Alors c'est l'affaire de deux petites heures pour le gentilhomme et de
+deux grandes heures pour le diplomate. Je reviendrai au dessert.
+Gardez-moi des fraises, du caf et des cigares. Je mangerai une
+ctelette la Chambre.
+
+--N'en faites rien, Beauchamp, car le gentilhomme ft-il un Montmorency,
+et le diplomate un Metternich, nous djeunerons dix heures et demie
+prcises; en attendant faites comme Debray, gotez mon xrs et mes
+biscuits.
+
+--Allons donc, soit, je reste. Il faut absolument que je me distraie ce
+matin.
+
+--Bon, vous voil comme Debray! Il me semble cependant que lorsque le
+ministre est triste l'opposition doit tre gaie.
+
+--Ah! voyez-vous, cher ami, c'est que vous ne savez point ce qui me
+menace. J'entendrai ce matin un discours de M. Danglars la Chambre des
+dputs, et ce soir, chez sa femme, une tragdie d'un pair de France. Le
+diable emporte le gouvernement constitutionnel! et puisque nous avions
+le choix, ce qu'on dit, comment avons-nous choisi celui-l?
+
+--Je comprends; vous avez besoin de faire provision d'hilarit.
+
+--Ne dites donc pas de mal des discours de M. Danglars, dit Debray: il
+vote pour vous, il fait de l'opposition.
+
+--Voil, pardieu, bien le mal! aussi j'attends que vous l'envoyiez
+discourir au Luxembourg pour en rire tout mon aise.
+
+--Mon cher, dit Albert Beauchamp, on voit bien que les affaires
+d'Espagne sont arranges, vous tes ce matin d'une aigreur rvoltante.
+Rappelez-vous donc que la chronique parisienne parle d'un mariage entre
+moi et Mlle Eugnie Danglars. Je ne puis donc pas, en conscience, vous
+laisser mal parler de l'loquence d'un homme qui doit me dire un jour:
+Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux millions ma fille.
+
+--Allons donc! dit Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais. Le roi a pu
+le faire baron, il pourra le faire pair, mais il ne le fera point
+gentilhomme, et le comte de Morcerf est une pe trop aristocratique
+pour consentir, moyennant deux pauvres millions, une msalliance. Le
+vicomte de Morcerf ne doit pouser qu'une marquise.
+
+--Deux millions! c'est cependant joli! reprit Morcerf.
+
+--C'est le capital social d'un thtre de boulevard ou d'un chemin de
+fer du jardin des Plantes la Rpe.
+
+--Laissez-le dire, Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et
+mariez-vous. Vous pousez l'tiquette d'un sac, n'est-ce pas? eh bien,
+que vous importe! mieux vaut alors sur cette tiquette un blason de
+moins et un zro de plus; vous avez sept merlettes dans vos armes, vous
+en donnerez trois votre femme et il vous en restera encore quatre.
+C'est une de plus qu'a M. de Guise, qui a failli tre roi de France, et
+dont le cousin germain tait empereur d'Allemagne.
+
+--Ma foi, je crois que vous avez raison, Lucien, rpondit distraitement
+Albert.
+
+--Et certainement! D'ailleurs tout millionnaire est noble comme un
+btard, c'est--dire qu'il peut l'tre.
+
+--Chut! ne dites pas cela, Debray, reprit en riant Beauchamp, car voici
+Chteau-Renaud qui, pour vous gurir de votre manie de paradoxer, vous
+passera au travers du corps l'pe de Renaud de Montauban, son anctre.
+
+--Il drogerait alors, rpondit Lucien, car je suis vilain et trs
+vilain.
+
+--Bon! s'cria Beauchamp, voil le ministre qui chante du Branger, o
+allons-nous, mon Dieu?
+
+--M. de Chteau-Renaud! M. Maximilien Morrel! dit le valet de chambre,
+en annonant deux nouveaux convives.
+
+--Complets alors! dit Beauchamp, et nous allons djeuner; car, si je ne
+me trompe, vous n'attendiez plus que deux personnes, Albert?
+
+--Morrel! murmura Albert surpris; Morrel! qu'est-ce que cela?
+
+Mais avant qu'il et achev, M. de Chteau-Renaud, beau jeune homme de
+trente ans, gentilhomme des pieds la tte, c'est--dire avec la figure
+d'un Guiche et l'esprit d'un Mortemart, avait pris Albert par la main:
+
+Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous prsenter M. le capitaine
+de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon sauveur. Au reste,
+l'homme se prsente assez bien par lui-mme. Saluez mon hros, vicomte.
+
+Et il se rangea pour dmasquer ce grand et noble jeune homme au front
+large, l'oeil perant, aux moustaches noires, que nos lecteurs se
+rappellent avoir vu Marseille, dans une circonstance assez dramatique
+pour qu'ils ne l'aient point encore oubli. Un riche uniforme,
+demi-franais, demi-oriental, admirablement port faisait valoir sa
+large poitrine dcore de la croix de la Lgion d'honneur, et ressortir
+la cambrure hardie de sa taille. Le jeune officier s'inclina avec une
+politesse d'lgance; Morrel tait gracieux dans chacun de ses
+mouvements, parce qu'il tait fort.
+
+Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le baron de
+Chteau-Renaud savait d'avance tout le plaisir qu'il me procurait en me
+faisant faire votre connaissance; vous tes de ses amis, monsieur, soyez
+des ntres.
+
+--Trs bien, dit Chteau-Renaud, et souhaitez, mon cher vicomte, que le
+cas chant il fasse pour vous ce qu'il a fait pour moi.
+
+--Et qu'a-t-il donc fait? demanda Albert.
+
+--Oh! dit Morrel, cela ne vaut pas la peine d'en parler, et monsieur
+exagre.
+
+--Comment! dit Chteau-Renaud, cela ne vaut pas la peine d'en parler! La
+vie ne vaut pas la peine qu'on en parle!... En vrit, c'est par trop
+philosophique ce que vous dites l, mon cher monsieur Morrel.... Bon
+pour vous qui exposez votre vie tous les jours, mais pour moi qui
+l'expose une fois par hasard....
+
+--Ce que je vois de plus clair dans tout cela, baron, c'est que M. le
+capitaine Morrel vous a sauv la vie.
+
+--Oh! mon Dieu, oui, tout bonnement, reprit Chteau-Renaud.
+
+--Et quelle occasion? demanda Beauchamp.
+
+--Beauchamp, mon ami, vous saurez que je meurs de faim, dit Debray, ne
+donnez donc pas dans les histoires.
+
+--Eh bien, mais, dit Beauchamp, je n'empche pas qu'on se mette table,
+moi.... Chteau-Renaud nous racontera cela table.
+
+--Messieurs, dit Morcerf, il n'est encore que dix heures un quart,
+remarquez bien cela, et nous attendons un dernier convive.
+
+--Ah! c'est vrai, un diplomate, reprit Debray.
+
+--Un diplomate, ou autre chose, je n'en sais rien, ce que je sais, c'est
+que pour mon compte je l'ai charg d'une ambassade qu'il a si bien
+termine ma satisfaction, qui si j'avais t roi, je l'eusse fait
+l'instant mme chevalier de tous mes ordres, euss-je eu la fois la
+disposition de la Toison d'or et de la Jarretire.
+
+--Alors, puisqu'on ne se met point encore table, dit Debray,
+versez-vous un verre de xrs comme nous avons fait, et racontez-nous
+cela, baron.
+
+--Vous savez tous que l'ide m'tait venue d'aller en Afrique.
+
+--C'est un chemin que vos anctres vous ont trac, mon cher
+Chteau-Renaud, rpondit galamment Morcerf.
+
+--Oui, mais je doute que cela ft, comme eux, pour dlivrer le tombeau
+du Christ.
+
+--Et vous avez raison, Beauchamp, dit le jeune aristocrate; c'tait tout
+bonnement pour faire le coup de pistolet en amateur. Le duel me rpugne,
+comme vous savez, depuis que deux tmoins, que j'avais choisis pour
+accommoder une affaire, m'ont forc de casser le bras un de mes
+meilleurs amis... eh pardieu! ce pauvre Franz d'pinay, que vous
+connaissez tous.
+
+--Ah oui! c'est vrai, dit Debray, vous vous tes battu dans le temps...
+ quel propos?
+
+--Le diable m'emporte si je m'en souviens! dit Chteau-Renaud; mais ce
+que je me rappelle parfaitement, c'est qu'ayant honte de laisser dormir
+un talent comme le mien, j'ai voulu essayer sur les Arabes des pistolets
+neufs dont on venait de me faire cadeau. En consquence je m'embarquai
+pour Oran; d'Oran je gagnai Constantine, et j'arrivai juste pour voir
+lever le sige. Je me mis en retraite comme les autres. Pendant
+quarante-huit heures je supportai assez bien la pluie le jour, la neige
+la nuit; enfin, dans la troisime matine, mon cheval mourut de froid.
+Pauvre bte! accoutume aux couvertures et au pole de l'curie... un
+cheval arabe qui seulement s'est trouv un peu dpays en rencontrant
+dix degrs de froid en Arabie.
+
+--C'est pour cela que vous voulez m'acheter mon cheval anglais, dit
+Debray; vous supposez qu'il supportera mieux le froid que votre arabe.
+
+--Vous vous trompez, car j'ai fait voeu de ne plus retourner en Afrique.
+
+--Vous avez donc eu bien peur? demanda Beauchamp.
+
+--Ma foi, oui, je l'avoue, rpondit Chteau-Renaud; et il y avait de
+quoi! Mon cheval tait donc mort; je faisais ma retraite pied; six
+Arabes vinrent au galop pour me couper la tte, j'en abattis deux de
+mes deux coups de fusil, deux de mes deux coups de pistolet, mouches
+pleines; mais il en restait deux, et j'tais dsarm. L'un me prit par
+les cheveux, c'est pour cela que je les porte courts maintenant, on ne
+sait pas ce qui peut arriver, l'autre m'enveloppa le cou de son yatagan,
+et je sentais dj le froid aigu du fer, quand monsieur, que vous voyez,
+chargea son tour sur eux, tua celui qui me tenait par les cheveux d'un
+coup de pistolet, et fendit la tte de celui qui s'apprtait me couper
+la gorge d'un coup de sabre. Monsieur s'tait donn pour tche de sauver
+un homme ce jour-l, le hasard a voulu que ce ft moi; quand je serai
+riche, je ferai faire par Klagmann ou par Marochetti une statue du
+Hasard.
+
+--Oui, dit en souriant Morrel, c'tait le 5 septembre, c'est--dire
+l'anniversaire d'un jour o mon pre fut miraculeusement sauv; aussi,
+autant qu'il est en mon pouvoir, je clbre tous les ans ce jour-l par
+quelque action....
+
+--Hroque, n'est-ce pas? interrompit Chteau-Renaud; bref, je fus
+l'lu, mais ce n'est pas tout. Aprs m'avoir sauv du fer, il me sauva
+du froid, en me donnant, non pas la moiti de son manteau, comme faisait
+saint Martin, mais en me le donnant tout entier; puis de la faim, en
+partageant avec moi, devinez quoi?
+
+--Un pt de chez Flix? demanda Beauchamp.
+
+--Non pas, son cheval, dont nous mangemes chacun un morceau de grand
+apptit: c'tait dur.
+
+--Le cheval? demanda en riant Morcerf.
+
+--Non, le sacrifice, rpondit Chteau-Renaud. Demandez Debray s'il
+sacrifierait son anglais pour un tranger?
+
+--Pour un tranger, non, dit Debray mais pour un ami, peut-tre.
+
+--Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron, dit
+Morrel; d'ailleurs, j'ai dj eu l'honneur de vous le dire, hrosme ou
+non, sacrifice ou non, ce jour-l je devais une offrande la mauvaise
+fortune en rcompense de la faveur que nous avait faite autrefois la
+bonne.
+
+--Cette histoire laquelle M. Morrel fait allusion, continua
+Chteau-Renaud, est toute une admirable histoire qu'il vous racontera
+un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample connaissance; pour
+aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la mmoire. quelle heure
+djeunez-vous, Albert.
+
+-- dix heures et demie.
+
+--Prcises? demanda Debray en tirant sa montre.
+
+--Oh! vous m'accorderez bien les cinq minutes de grce, dit Morcerf,
+car, moi aussi, j'attends un sauveur.
+
+-- qui?
+
+-- moi, parbleu! rpondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse
+pas me sauver comme un autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent
+la tte! Notre djeuner est un djeuner philanthropique, et nous aurons
+ notre table, je l'espre du moins, deux bienfaiteurs de l'humanit.
+
+--Comment ferons-nous? dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon?
+
+--Eh bien, mais on le donnera quelqu'un qui n'aura rien fait pour
+l'avoir, dit Beauchamp. C'est de cette faon-l que d'ordinaire
+l'Acadmie se tire d'embarras.
+
+--Et d'o vient-il? demanda Debray; excusez l'insistance; vous avez
+dj, je le sais bien, rpondu cette question, mais assez vaguement
+pour que je me permette de la poser une seconde fois.
+
+--En vrit, dit Albert, je n'en sais rien. Quand je l'ai invit, il y a
+trois mois de cela, il tait Rome; mais depuis ce temps-l, qui peut
+dire le chemin qu'il a fait!
+
+--Et le croyez-vous capable d'tre exact? demanda Debray.
+
+--Je le crois capable de tout, rpondit Morcerf.
+
+--Faites attention qu'avec les cinq minutes de grce, nous n'avons plus
+que dix minutes.
+
+--Eh bien, j'en profiterai pour vous dire un mot de mon convive.
+
+--Pardon, dit Beauchamp, y a-t-il matire un feuilleton dans ce que
+vous allez nous raconter?
+
+--Oui, certes, dit Morcerf, et des plus curieux, mme.
+
+--Dites alors, car je vois bien que je manquerai la Chambre; il faut
+bien que je me rattrape.
+
+--J'tais Rome au carnaval dernier.
+
+--Nous savons cela, dit Beauchamp.
+
+--Oui, mais ce que vous ne savez pas, c'est que j'avais t enlev par
+des brigands.
+
+--Il n'y a pas de brigands, dit Debray.
+
+--Si fait, il y en a, et de hideux mme, c'est--dire d'admirables, car
+je les ai trouvs beaux faire peur.
+
+--Voyons, mon cher Albert, dit Debray, avouez que votre cuisinier est en
+retard, que les hutres ne sont pas arrives de Marennes ou d'Ostende,
+et qu' l'exemple de Mme de Maintenon, vous voulez remplacer le plat par
+un comte. Dites-le, mon cher, nous sommes d'assez bonne compagnie pour
+vous le pardonner et pour couter votre histoire, toute fabuleuse
+qu'elle promet d'tre.
+
+--Et, moi, je vous dis, toute fabuleuse qu'elle est, que je vous la
+donne pour vraie d'un bout l'autre. Les brigands m'avaient donc enlev
+et m'avaient conduit dans un endroit fort triste qu'on appelle les
+catacombes de Saint-Sbastien.
+
+--Je connais cela, dit Chteau-Renaud, j'ai manqu d'y attraper la
+fivre.
+
+--Et, moi, j'ai fait mieux que cela, dit Morcerf, je l'ai eue
+rellement. On m'avait annonc que j'tais prisonnier sauf ranon, une
+misre, quatre mille cus romains, vingt-six mille livres tournois.
+Malheureusement je n'en avais plus que quinze cents; j'tais au bout de
+mon voyage et mon crdit tait puis. J'crivis Franz. Et, pardieu!
+tenez, Franz en tait, et vous pouvez lui demander si je mens d'une
+virgule; j'crivis Franz que s'il n'arrivait pas six heures du matin
+avec les quatre mille cus, six heures dix minutes j'aurais rejoint
+les bienheureux saints et les glorieux martyrs dans la compagnie
+desquels j'avais eu l'honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c'est le
+nom de mon chef de brigands, m'aurait, je vous prie de le croire, tenu
+scrupuleusement parole.
+
+--Mais Franz arriva avec les quatre mille cus? dit Chteau-Renaud. Que
+diable! on n'est pas embarrass pour quatre mille cus quand on
+s'appelle Franz d'pinay ou Albert de Morcerf.
+
+--Non, il arriva purement et simplement accompagn du convive que je
+vous annonce et que j'espre vous prsenter.
+
+--Ah ! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un
+Perse dlivrant Andromde?
+
+--Non, c'est un homme de ma taille peu prs.
+
+--Arm jusqu'aux dents?
+
+--Il n'avait pas mme une aiguille tricoter.
+
+--Mais il traita de votre ranon?
+
+--Il dit deux mots l'oreille du chef, et je fus libre.
+
+--On lui fit mme des excuses de vous avoir arrt, dit Beauchamp.
+
+--Justement, dit Morcerf.
+
+--Ah ! mais c'tait donc l'Arioste que cet homme?
+
+--Non, c'tait tout simplement le comte de Monte-Cristo.
+
+--On ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo, dit Debray.
+
+--Je ne crois pas, ajouta Chteau-Renaud avec le sang-froid d'un homme
+qui connat sur le bout du doigt son nobilaire europen; qui est-ce qui
+connat quelque part un comte de Monte-Cristo?
+
+--Il vient peut-tre de Terre Sainte, dit Beauchamp; un de ses aeux
+aura possd le Calvaire, comme les Mortemart la mer Morte.
+
+--Pardon, dit Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer
+d'embarras, messieurs; Monte-Cristo est une petite le dont j'ai
+souvent entendu parler aux marins qu'employait mon pre: un grain de
+sable au milieu de la Mditerrane, un atome dans l'infini.
+
+--C'est parfaitement cela, monsieur! dit Albert. Eh bien, de ce grain de
+sable, de cet atome, est seigneur et roi celui dont je vous parle; il
+aura achet ce brevet de comte quelque part en Toscane.
+
+--Il est donc riche, votre comte?
+
+--Ma foi, je le crois.
+
+--Mais cela doit se voir, ce me semble?
+
+--Voil ce qui vous trompe, Debray.
+
+--Je ne vous comprends plus.
+
+--Avez-vous lu les _Mille et une Nuits_?
+
+--Parbleu! belle question!
+
+--Eh bien, savez-vous donc si les gens qu'on y voit sont riches ou
+pauvres? si leurs grains de bl ne sont pas des rubis ou des diamants?
+Ils ont l'air de misrables pcheurs, n'est-ce pas? vous les traitez
+comme tels, et tout coup ils vous ouvrent quelque caverne mystrieuse,
+o vous trouvez un trsor acheter l'Inde.
+
+--Aprs?
+
+--Aprs, mon comte de Monte-Cristo est un de ces pcheurs-l. Il a mme
+un nom tir de la chose, il s'appelle Simbad le marin et possde une
+caverne pleine d'or.
+
+--Et vous avez vu cette caverne, Morcerf? demanda Beauchamp.
+
+--Non, pas moi, Franz. Mais, chut! il ne faut pas dire un mot de cela
+devant lui. Franz y est descendu les yeux bands, et il a t servi par
+des muets et par des femmes prs desquelles, ce qu'il parat,
+Cloptre n'est qu'une lorette. Seulement des femmes il n'en est pas
+bien sr, vu qu'elles ne sont entres qu'aprs qu'il eut mang du
+haschich; de sorte qu'il se pourrait bien que ce qu'il a pris pour des
+femmes ft tout bonnement un quadrille de statues.
+
+Les jeunes gens regardrent Morcerf d'un oeil qui voulait dire:
+
+Ah , mon cher, devenez-vous insens, ou vous moquez-vous de nous?
+
+--En effet, dit Morrel pensif, j'ai entendu raconter encore par un vieux
+marin nomm Penelon quelque chose de pareil ce que dit l M. de
+Morcerf.
+
+--Ah! fit Albert, c'est bien heureux que M. Morrel me vienne en aide.
+Cela vous contrarie, n'est-ce pas, qu'il jette ainsi un peloton de fil
+dans mon labyrinthe?
+
+--Pardon, cher ami, dit Debray, c'est que vous nous racontez des choses
+si invraisemblables....
+
+--Ah parbleu! parce que vos ambassadeurs, vos consuls ne vous en parlent
+pas! Ils n'ont pas le temps, il faut bien qu'ils molestent leurs
+compatriotes qui voyagent.
+
+--Ah! bon, voil que vous vous fchez, et que vous tombez sur nos
+pauvres agents. Eh! mon Dieu! avec quoi voulez-vous qu'ils vous
+protgent? la Chambre leur rogne tous les jours leurs appointements;
+c'est au point qu'on n'en trouve plus. Voulez-vous tre ambassadeur,
+Albert? je vous fais nommer Constantinople.
+
+--Non pas! pour que le sultan, la premire dmonstration que je ferai
+en faveur de Mhmet-Ali, m'envoie le cordon et que mes secrtaires
+m'tranglent.
+
+--Vous voyez bien, dit Debray.
+
+--Oui, mais tout cela n'empche pas mon comte de Monte-Cristo d'exister!
+
+--Pardieu! tout le monde existe, le beau miracle!
+
+--Tout le monde existe, sans doute, mais pas dans des conditions
+pareilles. Tout le monde n'a pas des esclaves noirs, des galeries
+princires, des armes comme la casauba, des chevaux de six mille
+francs pice, des matresses grecques!
+
+--L'avez-vous vue, la matresse grecque?
+
+--Oui, je l'ai vue et entendue. Vue au thtre Valle, entendue un jour
+que j'ai djeun chez le comte.
+
+--Il mange donc, votre homme extraordinaire?
+
+--Ma foi, s'il mange, c'est si peu, que ce n'est point la peine d'en
+parler.
+
+--Vous verrez que c'est un vampire.
+
+--Riez si vous voulez. C'tait l'opinion de la comtesse G..., qui,
+comme vous le savez, a connu Lord Ruthwen.
+
+--Ah! joli! dit Beauchamp, voil pour un homme non journaliste le
+pendant du fameux serpent de mer du _constitutionnel_; un vampire, c'est
+parfait!
+
+--Oeil fauve dont la prunelle diminue et se dilate volont, dit
+Debray; angle facial dvelopp, front magnifique, teint livide, barbe
+noire, dents blanches et aigus, politesse toute pareille.
+
+--Eh bien, c'est justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le signalement
+est trac trait pour trait. Oui, politesse aigu et incisive. Cet homme
+m'a souvent donn le frisson; un jour entre autres, que nous regardions
+ensemble une excution, j'ai cru que j'allais me trouver mal, bien plus
+de le voir et de l'entendre causer froidement sur tous les supplices de
+la terre, que de voir le bourreau remplir son office et que d'entendre
+les cris du patient.
+
+--Ne vous a-t-il pas conduit un peu dans les ruines du Colise pour vous
+sucer le sang, Morcerf? demanda Beauchamp.
+
+--Ou, aprs vous avoir dlivr, ne vous a-t-il pas fait signer quelque
+parchemin couleur de feu, par lequel vous lui cdiez votre me, comme
+sa son droit d'anesse?
+
+--Raillez! raillez tant que vous voudrez, messieurs! dit Morcerf un peu
+piqu. Quand je vous regarde, vous autres beaux Parisiens, habitus du
+boulevard de Gand, promeneurs du bois de Boulogne, et que je me
+rappelle cet homme, eh bien, il me semble que nous ne sommes pas de la
+mme espce.
+
+--Je m'en flatte! dit Beauchamp.
+
+--Toujours est-il, ajouta Chteau-Renaud, que votre comte de
+Monte-Cristo est un galant homme dans ses moments perdus, sauf toutefois
+ses petits arrangements avec les bandits italiens.
+
+--Eh! il n'y a pas de bandits italiens! dit Debray.
+
+--Pas de vampires! ajouta Beauchamp.
+
+--Pas de comte de Monte-Cristo, ajouta Debray. Tenez, cher Albert, voil
+dix heures et demie qui sonnent.
+
+--Avouez que vous avez eu le cauchemar, et allons djeuner, dit
+Beauchamp.
+
+Mais la vibration de la pendule ne s'tait pas encore teinte, lorsque
+la porte s'ouvrit, et que Germain annona:
+
+Son Excellence le comte de Monte-Cristo!
+
+Tous les auditeurs firent malgr eux un bond qui dnotait la
+proccupation que le rcit de Morcerf avait infiltre dans leurs mes.
+Albert lui-mme ne put se dfendre d'une motion soudaine.
+
+On n'avait entendu ni voiture dans la rue, ni pas dans l'antichambre; la
+porte elle-mme s'tait ouverte sans bruit.
+
+Le comte parut sur le seuil, vtu avec la plus grande simplicit, mais
+le _lion_ le plus exigeant n'et rien trouv reprendre sa toilette.
+Tout tait d'un got exquis, tout sortait des mains des plus lgants
+fournisseurs, habits, chapeau et linge.
+
+Il paraissait g de trente-cinq ans peine, et, ce qui frappa tout le
+monde, ce fut son extrme ressemblance avec le portrait qu'avait trac
+de lui Debray.
+
+Le comte s'avana en souriant au milieu du salon, et vint droit
+Albert, qui, marchant au-devant de lui, lui offrit la main avec
+empressement.
+
+L'exactitude, dit Monte-Cristo, est la politesse des rois, ce qu'a
+prtendu, je crois, un de nos souverains. Mais quelle que soit leur
+bonne volont, elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant
+j'espre, mon cher vicomte, que vous excuserez, en faveur de ma bonne
+volont, les deux ou trois secondes de retard que je crois avoir mises
+paratre au rendez-vous. Cinq cents lieues ne se font pas sans quelque
+contrarit, surtout en France, o il est dfendu, ce qu'il parat, de
+battre les postillons.
+
+--Monsieur le comte, rpondit Albert, j'tais en train d'annoncer votre
+visite quelques-uns de mes amis que j'ai runis l'occasion de la
+promesse que vous avez bien voulu me faire, et que j'ai l'honneur de
+vous prsenter. Ce sont M. le comte de Chteau-Renaud, dont la noblesse
+remonte aux Douze pairs, et dont les anctres ont eu leur place la
+Table Ronde; M. Lucien Debray, secrtaire particulier du ministre de
+l'intrieur; M. Beauchamp, terrible journaliste, l'effroi du
+gouvernement franais, mais dont peut-tre, malgr sa clbrit
+nationale, vous n'avez jamais entendu parler en Italie, attendu que son
+journal n'y entre pas; enfin M. Maximilien Morrel, capitaine de spahis.
+
+ ce nom, le comte, qui avait jusque-l salu courtoisement, mais avec
+une froideur et une impassibilit tout anglaises, fit malgr lui un pas
+en avant, et un lger ton de vermillon passa comme l'clair sur ses
+joues ples.
+
+Monsieur porte l'uniforme des nouveaux vainqueurs franais, dit-il,
+c'est un bel uniforme.
+
+On n'et pas pu dire quel tait le sentiment qui donnait la voix du
+comte une si profonde vibration et qui faisait briller, comme malgr
+lui, son oeil si beau, si calme et si limpide, quand il n'avait point un
+motif quelconque pour le voiler.
+
+Vous n'aviez jamais vu nos Africains, monsieur? dit Albert.
+
+--Jamais, rpliqua le comte, redevenu parfaitement libre de lui.
+
+--Eh bien, monsieur, sous cet uniforme bat un des coeurs les plus braves
+et les plus nobles de l'arme.
+
+--Oh! monsieur le comte, interrompit Morrel.
+
+--Laissez-moi dire, capitaine.... Et nous venons, continua Albert,
+d'apprendre de monsieur un fait si hroque, que, quoique je l'aie vu
+aujourd'hui pour la premire fois, je rclame de lui la faveur de vous
+le prsenter comme mon ami.
+
+Et l'on put encore, ces paroles, remarquer chez Monte-Cristo ce regard
+trange de fixit, cette rougeur furtive et ce lger tremblement de la
+paupire qui, chez lui, dcelaient l'motion.
+
+Ah! Monsieur est un noble coeur, dit le comte, tant mieux!
+
+Cette espce d'exclamation, qui rpondait la propre pense du comte
+plutt qu' ce que venait de dire Albert, surprit tout le monde et
+surtout Morrel, qui regarda Monte-Cristo avec tonnement. Mais en mme
+temps l'intonation tait si douce et pour ainsi dire si suave que,
+quelque trange que ft cette exclamation, il n'y avait pas moyen de
+s'en fcher.
+
+Pourquoi en douterait-il? dit Beauchamp Chteau-Renaud.
+
+--En vrit, rpondit celui-ci, qui, avec son habitude du monde et la
+nettet de son oeil aristocratique, avait pntr de Monte-Cristo tout
+ce qui tait pntrable en lui, en vrit Albert ne nous a point
+tromps, et c'est un singulier personnage que le comte; qu'en
+dites-vous, Morrel?
+
+--Ma foi, dit celui-ci, il a l'oeil franc et la voix sympathique, de
+sorte qu'il me plat, malgr la rflexion bizarre qu'il vient de faire
+mon endroit.
+
+--Messieurs, dit Albert, Germain m'annonce que vous tes servis. Mon
+cher comte, permettez-moi de vous montrer le chemin.
+
+On passa silencieusement dans la salle manger. Chacun prit sa place.
+
+Messieurs, dit le comte en s'asseyant, permettez-moi un aveu qui sera
+mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai faire: je suis
+tranger, mais tranger tel point que c'est la premire fois que je
+viens Paris. La vie franaise m'est donc parfaitement inconnue, et je
+n'ai gure jusqu' prsent pratiqu que la vie orientale, la plus
+antipathique aux bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de
+m'excuser si vous trouvez en moi quelque chose de trop turc, de trop
+napolitain ou de trop arabe. Cela dit, messieurs, djeunons.
+
+--Comme il dit tout cela! murmura Beauchamp; c'est dcidment un grand
+seigneur.
+
+--Un grand seigneur, ajouta Debray.
+
+--Un grand seigneur de tous les pays, monsieur Debray, dit
+Chteau-Renaud.
+
+
+
+
+XL
+
+Le djeuner.
+
+
+Le comte, on se le rappelle, tait un sobre convive. Albert en fit la
+remarque en tmoignant la crainte que, ds son commencement, la vie
+parisienne ne dplt au voyageur par son ct le plus matriel, mais en
+mme temps le plus ncessaire.
+
+Mon cher comte, dit-il, vous me voyez atteint d'une crainte, c'est que
+la cuisine de la rue du Helder ne vous plaise pas autant que celle de la
+place d'Espagne. J'aurais d vous demander votre got et vous faire
+prparer quelques plats votre fantaisie.
+
+--Si vous me connaissiez davantage, monsieur, rpondit en souriant le
+comte, vous ne vous proccuperiez pas d'un soin presque humiliant pour
+un voyageur comme moi, qui a successivement vcu avec du macaroni
+Naples, de la polenta Milan, de l'olla podrida Valence, du pilau
+Constantinople, du karrick dans l'Inde, et des nids d'hirondelle dans la
+Chine. Il n'y a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi. Je mange
+de tout et partout, seulement je mange peu; et aujourd'hui que vous me
+reprochez ma sobrit, je suis dans mon jour d'apptit, car depuis hier
+matin je n'ai point mang.
+
+--Comment, depuis hier matin! s'crirent les convives; vous n'avez
+point mang depuis vingt-quatre heures?
+
+--Non, rpondit Monte-Cristo; j'avais t oblig de m'carter de ma
+route et de prendre des renseignements aux environs de Nmes, de sorte
+que j'tais un peu en retard, et je n'ai pas voulu m'arrter.
+
+--Et vous avez mang dans votre voiture? demanda Morcerf.
+
+--Non, j'ai dormi comme cela m'arrive quand je m'ennuie sans avoir le
+courage de me distraire, ou quand j'ai faim sans avoir envie de manger.
+
+--Mais vous commandez donc au sommeil, monsieur? demanda Morrel.
+
+-- peu prs.
+
+--Vous avez une recette pour cela?
+
+--Infaillible.
+
+--Voil qui serait excellent pour nous autres Africains, qui n'avons pas
+toujours de quoi manger, et qui avons rarement de quoi boire, dit
+Morrel.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo; malheureusement ma recette, excellente pour un
+homme comme moi, qui mne une vie tout exceptionnelle, serait fort
+dangereuse applique une arme, qui ne se rveillerait plus quand on
+aurait besoin d'elle.
+
+--Et peut-on savoir quelle est cette recette? demanda Debray.
+
+--Oh! mon Dieu, oui, dit Monte-Cristo, je n'en fais pas de secret:
+c'est un mlange d'excellent opium que j'ai t chercher moi-mme
+Canton pour tre certain de l'avoir pur, et du meilleur haschich qui se
+rcolte en Orient, c'est--dire entre le Tigre et l'Euphrate; on runit
+ces deux ingrdients en portions gales, et on fait des espces de
+pilules qui s'avalent au moment o l'on en a besoin. Dix minutes aprs
+l'effet est produit. Demandez M. le baron Franz d'pinay, je crois
+qu'il en a got un jour.
+
+--Oui, rpondit Morcerf, il m'en a dit quelques mots et il en a gard
+mme un fort agrable souvenir.
+
+--Mais dit Beauchamp, qui en sa qualit de journaliste tait fort
+incrdule, vous portez donc toujours cette drogue sur vous?
+
+--Toujours, rpondit Monte-Cristo.
+
+--Serait-il indiscret de vous demander voir ces prcieuses pilules?
+continua Beauchamp, esprant prendre l'tranger en dfaut.
+
+--Non, monsieur, rpondit le comte.
+
+Et il tira de sa poche une merveilleuse bonbonnire creuse dans une
+seule meraude et ferme par un crou d'or qui, en se dvissant, donnait
+passage une petite boule de couleur verdtre et de la grosseur d'un
+pois. Cette boule avait une odeur cre et pntrante; il y en avait
+quatre ou cinq pareilles dans l'meraude, et elle pouvait en contenir
+une douzaine.
+
+La bonbonnire fit le tour de la table, mais c'tait bien plus pour
+examiner cette admirable meraude que pour voir ou pour flairer les
+pilules, que les convives se la faisaient passer.
+
+Et c'est votre cuisinier qui vous prpare ce rgal? demanda Beauchamp.
+
+--Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, je ne livre pas comme cela mes
+jouissances relles la merci de mains indignes. Je suis assez bon
+chimiste, et je prpare mes pilules moi-mme.
+
+--Voil une admirable meraude et la plus grosse que j'aie jamais vue,
+quoique ma mre ait quelques bijoux de famille assez remarquables, dit
+Chteau-Renaud.
+
+--J'en avais trois pareilles, reprit Monte-Cristo: j'ai donn l'une au
+Grand Seigneur, qui l'a fait monter sur son sabre; l'autre notre
+saint-pre le pape, qui l'a fait incruster sur sa tiare en face d'une
+meraude peu prs pareille, mais moins belle cependant, qui avait t
+donne son prdcesseur, Pie VII, par l'empereur Napolon; j'ai gard
+la troisime pour moi, et je l'ai fait creuser, ce qui lui a t la
+moiti de sa valeur, mais ce qui l'a rendue plus commode pour l'usage
+que j'en voulais faire.
+
+Chacun regardait Monte-Cristo avec tonnement; il parlait avec tant de
+simplicit, qu'il tait vident qu'il disait la vrit ou qu'il tait
+fou; cependant l'meraude qui tait reste entre ses mains faisait que
+l'on penchait naturellement vers la premire supposition.
+
+Et que vous ont donn ces deux souverains en change de ce magnifique
+cadeau? demanda Debray.
+
+--Le Grand Seigneur, la libert d'une femme, rpondit le comte; notre
+saint-pre le pape, la vie d'un homme. De sorte qu'une fois dans mon
+existence j'ai t aussi puissant que si Dieu m'et fait natre sur les
+marches d'un trne.
+
+--Et c'est Peppino que vous avez dlivr, n'est-ce pas? s'cria Morcerf;
+c'est lui que vous avez fait l'application de votre droit de grce?
+
+--Peut-tre, dit Monte-Cristo en souriant.
+
+--Monsieur le comte, vous ne vous faites pas l'ide du plaisir que
+j'prouve vous entendre parler ainsi! dit Morcerf. Je vous avais
+annonc d'avance mes amis comme un homme fabuleux, comme un enchanteur
+des Mille et une Nuits; comme un sorcier du Moyen ge; mais les
+Parisiens sont gens tellement subtils en paradoxes, qu'ils prennent pour
+des caprices de l'imagination les vrits les plus incontestables, quand
+ces vrits ne rentrent pas dans toutes les conditions de leur existence
+quotidienne. Par exemple, voici Debray qui lit, et Beauchamp qui imprime
+tous les jours qu'on a arrt et qu'on a dvalis sur le boulevard un
+membre du Jockey-Club attard; qu'on a assassin quatre personnes rue
+Saint-Denis ou faubourg Saint-Germain; qu'on a arrt dix, quinze, vingt
+voleurs, soit dans un caf du boulevard du Temple, soit dans les
+Thermes de Julien, et qui contestent l'existence des bandits des
+Maremmes, de la campagne de Rome ou des marais Pontins. Dites-leur donc
+vous-mme, je vous en prie, monsieur le comte, que j'ai t pris par ces
+bandits, et que, sans votre gnreuse intercession, j'attendrais, selon
+toute probabilit, aujourd'hui, la rsurrection ternelle dans les
+catacombes de Saint-Sbastien, au lieu de leur donner dner dans mon
+indigne petite maison de la rue du Helder.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo, vous m'aviez promis de ne jamais me parler de
+cette misre.
+
+--Ce n'est pas moi, monsieur le comte! s'cria Morcerf, c'est quelque
+autre qui vous aurez rendu le mme service qu' moi et que vous aurez
+confondu avec moi. Parlons-en, au contraire, je vous en prie; car si
+vous vous dcidez parler de cette circonstance, peut-tre non
+seulement me redirez-vous un peu de ce que je sais, mais encore beaucoup
+de ce que je ne sais pas.
+
+--Mais il me semble, dit en souriant le comte, que vous avez jou dans
+toute cette affaire un rle assez important pour savoir aussi bien que
+moi ce qui s'est pass.
+
+--Voulez-vous me promettre, si je dis tout ce que je sais, dit Morcerf,
+de dire votre tour tout ce que je ne sais pas?
+
+--C'est trop juste, rpondit Monte-Cristo.
+
+--Eh bien, reprit Morcerf, dt mon amour-propre en souffrir, je me suis
+cru pendant trois jours l'objet des agaceries d'un masque que je prenais
+pour quelque descendante des Tullie ou des Poppe, tandis que j'tais
+tout purement et simplement l'objet des agaceries d'une contadne; et
+remarquez que je dis contadne pour ne pas dire paysanne. Ce que je
+sais, c'est que, comme un niais, plus niais encore que celui dont je
+parlais tout l'heure, j'ai pris pour cette paysanne un jeune bandit de
+quinze ou seize ans, au menton imberbe, la taille fine, qui, au moment
+o je voulais m'manciper jusqu' dposer un baiser sur sa chaste
+paule, m'a mis le pistolet sous la gorge, et, avec l'aide de sept ou
+huit de ses compagnons, m'a conduit ou plutt tran au fond des
+catacombes de Saint-Sbastien, o j'ai trouv un chef de bandits fort
+lettr, ma foi, lequel lisait les _Commentaires de Csar_, et qui a
+daign interrompre sa lecture pour me dire que si le lendemain, six
+heures du matin, je n'avais pas vers quatre mille cus dans sa caisse,
+le lendemain six heures et un quart j'aurais parfaitement cess
+d'exister. La lettre existe, elle est entre les mains de Franz, signe
+de moi, avec un post-scriptum de matre Luigi Vampa. Si vous en doutez,
+j'cris Franz, qui fera lgaliser les signatures. Voil ce que je
+sais. Maintenant, ce que je ne sais pas, c'est comment vous tes
+parvenu, monsieur le comte, frapper d'un si grand respect les bandits
+de Rome, qui respectent si peu de chose. Je vous avoue que, Franz et
+moi, nous en fmes ravis d'admiration.
+
+--Rien de plus simple, monsieur, rpondit le comte, je connaissais le
+fameux Vampa depuis plus de dix ans. Tout jeune et quand il tait encore
+berger, un jour que je lui donnai je ne sais plus quelle monnaie d'or
+parce qu'il m'avait montr mon chemin, il me donna, lui, pour ne rien
+devoir moi, un poignard sculpt par lui et que vous avez d voir dans
+ma collection d'armes. Plus tard, soit qu'il et oubli cet change de
+petits cadeaux qui et d entretenir l'amiti entre nous, soit qu'il ne
+m'et pas reconnu, il tenta de m'arrter; mais ce fut moi tout au
+contraire qui le pris avec une douzaine de ses gens. Je pouvais le
+livrer la justice romaine, qui est expditive et qui se serait encore
+hte en sa faveur, mais je n'en fis rien. Je le renvoyai, lui et les
+siens.
+
+-- la condition qu'ils ne pcheraient plus, dit le journaliste en
+riant. Je vois avec plaisir qu'ils ont scrupuleusement tenu leur parole.
+
+--Non, monsieur, rpondit Monte-Cristo, la simple condition qu'ils me
+respecteraient toujours, moi et les miens. Peut-tre ce que je vais vous
+dire vous paratra-t-il trange, vous, messieurs les socialistes, les
+progressifs, les humanitaires; mais je ne m'occupe jamais de mon
+prochain, mais je n'essaye jamais de protger la socit qui ne me
+protge pas, et, je dirai mme plus, qui gnralement ne s'occupe de moi
+que pour me nuire; et, en les supprimant dans mon estime et en gardant
+la neutralit vis--vis d'eux, c'est encore la socit et mon prochain
+qui me doivent du retour.
+
+-- la bonne heure! s'cria Chteau-Renaud, voil le premier homme
+courageux que j'entends prcher loyalement et brutalement l'gosme:
+c'est trs beau, cela! bravo, monsieur le comte!
+
+--C'est franc du moins, dit Morrel; mais je suis sr que monsieur le
+comte ne s'est pas repenti d'avoir manqu une fois aux principes qu'il
+vient cependant de nous exposer d'une faon si absolue.
+
+--Comment ai-je manqu ces principes, monsieur? demanda Monte-Cristo,
+qui de temps en temps ne pouvait s'empcher de regarder Maximilien avec
+tant d'attention, que deux ou trois fois dj le hardi jeune homme avait
+baiss les yeux devant le regard clair et limpide du comte.
+
+Mais il me semble, reprit Morrel, qu'en dlivrant M. de Morcerf que
+vous ne connaissiez pas, vous serviez votre prochain et la socit.
+
+--Dont il fait le plus bel ornement, dit gravement Beauchamp en vidant
+d'un seul trait un verre de vin de Champagne.
+
+--Monsieur le comte! s'cria Morcerf, vous voil pris par le
+raisonnement, vous, c'est--dire un des plus rudes logiciens que je
+connaisse; et vous allez voir qu'il va vous tre clairement dmontr
+tout l'heure que, loin d'tre un goste, vous tes au contraire un
+philanthrope. Ah! monsieur le comte, vous vous dites Oriental, Levantin,
+Malais, Indien, Chinois, sauvage; vous vous appelez Monte-Cristo de
+votre nom de famille, Simbad le marin de votre nom de baptme, et voil
+que du jour o vous mettez le pied Paris vous possdez d'instinct le
+plus grand mrite ou le plus grand dfaut de nos excentriques Parisiens,
+c'est--dire que vous usurpez les vices que vous n'avez pas et que vous
+cachez les vertus que vous avez!
+
+--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, je ne vois pas dans tout ce que
+j'ai dit ou fait un seul mot qui me vaille, de votre part et de celle de
+ces messieurs le prtendu loge que je viens de recevoir. Vous n'tiez
+pas un tranger pour moi, puisque je vous connaissais, puisque je vous
+avais cd deux chambres, puisque je vous avais donn djeuner,
+puisque je vous avais prt une de mes voitures, puisque nous avions vu
+passer les masques ensemble dans la rue du Cours, et puisque nous avions
+regard d'une fentre de la place del Popolo cette excution qui vous a
+si fort impressionn que vous avez failli vous trouver mal. Or, je le
+demande tous ces messieurs, pouvais-je laisser mon hte entre les mains
+de ces affreux bandits, comme vous les appelez? D'ailleurs, vous le
+savez, j'avais, en vous sauvant, une arrire-pense qui tait de me
+servir de vous pour m'introduire dans les salons de Paris quand je
+viendrais visiter la France. Quelque temps vous avez pu considrer cette
+rsolution comme un projet vague et fugitif; mais aujourd'hui, vous le
+voyez, c'est une bonne et belle ralit, laquelle il faut vous
+soumettre sous peine de manquer votre parole.
+
+--Et je la tiendrai, dit Morcerf; mais je crains bien que vous ne soyez
+fort dsenchant, mon cher comte, vous, habitu aux sites accidents,
+aux vnements pittoresques, aux fantastiques horizons. Chez nous, pas
+le moindre pisode du genre de ceux auxquels votre vie aventureuse vous
+a habitu. Notre Chimborazzo, c'est Montmartre; notre Himalaya, c'est le
+mont Valrien; notre Grand-Dsert, c'est la plaine de Grenelle, encore y
+perce-t-on un puits artsien pour que les caravanes y trouvent de
+l'eau. Nous avons des voleurs, beaucoup mme, quoique nous n'en ayons
+pas autant qu'on le dit, mais ces voleurs redoutent infiniment davantage
+le plus petit mouchard que le plus grand seigneur; enfin, la France est
+un pays si prosaque, et Paris une ville si fort civilise, que vous ne
+trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq dpartements, je
+dis quatre-vingt-cinq dpartements, car, bien entendu, j'excepte la
+Corse de la France, que vous ne trouverez pas dans nos quatre-vingt-cinq
+dpartements la moindre montagne sur laquelle il n'y ait un tlgraphe,
+et la moindre grotte un peu noire dans laquelle un commissaire de police
+n'ait fait poser un bec de gaz. Il n'y a donc qu'un seul service que je
+puisse vous rendre, mon cher comte, et pour celui-l je me mets votre
+disposition: vous prsenter partout, ou vous faire prsenter par mes
+amis, cela va sans dire. D'ailleurs, vous n'avez besoin de personne
+pour cela; avec votre nom, votre fortune et votre esprit (Monte-Cristo
+s'inclina avec un sourire lgrement ironique), on se prsente partout
+soi-mme, et l'on est bien reu partout. Je ne peux donc en ralit vous
+tre bon qu' une chose. Si quelque habitude de la vie parisienne
+quelque exprience du confortable, quelque connaissance de nos bazars
+peuvent me recommander vous, je me mets votre disposition pour vous
+trouver une maison convenable. Je n'ose vous proposer de partager mon
+logement comme j'ai partag le vtre Rome, moi qui ne professe pas
+l'gosme, mais qui suis goste par excellence; car chez moi, except
+moi, il ne tiendrait pas une ombre, moins que cette ombre ne ft celle
+d'une femme.
+
+--Ah! fit le comte, voici une rserve toute conjugale. Vous m'avez en
+effet, monsieur, dit Rome quelques mots d'un mariage bauch; dois-je
+vous fliciter sur votre prochain bonheur?
+
+--La chose est toujours l'tat de projet, monsieur le comte.
+
+--Et qui dit projet, reprit Debray, veut dire ventualit.
+
+--Non pas! dit Morcerf; mon pre y tient, et j'espre bien, avant peu,
+vous prsenter, sinon ma femme, du moins ma future: mademoiselle Eugnie
+Danglars.
+
+--Eugnie Danglars! reprit Monte-Cristo; attendez donc: son pre
+n'est-il pas M. le baron Danglars?
+
+--Oui, rpondit Morcerf; mais baron de nouvelle cration.
+
+--Oh! qu'importe? rpondit Monte-Cristo, s'il a rendu l'tat des
+services qui lui aient mrit cette distinction.
+
+--D'normes, dit Beauchamp. Il a, quoique libral dans l'me, complt
+en 1829 un emprunt de six millions pour le roi Charles X, qui l'a, ma
+foi, fait baron et chevalier de la Lgion d'honneur, de sorte qu'il
+porte le ruban, non pas la poche de son gilet, comme on pourrait le
+croire, mais bel et bien la boutonnire de son habit.
+
+--Ah! dit Morcerf en riant, Beauchamp, Beauchamp, gardez cela pour _Le
+Corsaire et Le Charivari_ mais devant moi pargnez mon futur beau-pre.
+
+Puis se retournant vers Monte-Cristo:
+
+Mais vous avez tout l'heure prononc son nom comme quelqu'un qui
+connatrait le baron? dit-il.
+
+--Je ne le connais pas, dit ngligemment Monte-Cristo; mais je ne
+tarderai pas probablement faire sa connaissance, attendu que j'ai un
+crdit ouvert sur lui par les maisons Richard et Blount de Londres,
+Arstein et Eskeles de Vienne, et Thomson et French de Rome.
+
+Et en prononant ces deux derniers noms, Monte-Cristo regarda du coin de
+l'oeil Maximilien Morrel.
+
+Si l'tranger s'tait attendu produire de l'effet sur Maximilien
+Morrel, il ne s'tait pas tromp. Maximilien tressaillit comme s'il et
+reu une commotion lectrique.
+
+Thomson et French, dit-il: connaissez-vous cette maison, monsieur?
+
+--Ce sont mes banquiers dans la capitale du monde chrtien, rpondit
+tranquillement le comte; puis-je vous tre bon quelque chose auprs
+d'eux.
+
+--Oh! monsieur le comte, vous pourriez nous aider peut-tre dans des
+recherches jusqu' prsent infructueuses; cette maison a autrefois rendu
+un service la ntre, et a toujours, je ne sais pourquoi, ni nous
+avoir rendu ce service.
+
+-- vos ordres, monsieur, rpondit Monte-Cristo en s'inclinant.
+
+--Mais dit Morcerf, nous nous sommes singulirement carts, propos de
+M. Danglars, du sujet de notre conversation. Il tait question de
+trouver une habitation convenable au comte de Monte-Cristo; voyons,
+messieurs, cotisons-nous pour avoir une ide. O logerons-nous cet hte
+nouveau du Grand-Paris?
+
+--Faubourg Saint-Germain, dit Chteau-Renaud: monsieur trouvera l un
+charmant petit htel entre cour, et jardin.
+
+--Bah! Chteau-Renaud, dit Debray, vous ne connaissez que votre triste
+et maussade faubourg Saint-Germain, ne l'coutez pas, monsieur le
+comte, logez-vous Chausse-d'Antin: c'est le vritable centre de Paris.
+
+--Boulevard de l'Opra, dit Beauchamp; au premier, une maison balcon.
+Monsieur le comte y fera apporter des coussins de drap d'argent, et
+verra, en fumant sa chibouque, ou en avalant ses pilules, toute la
+capitale dfiler sous ses yeux.
+
+--Vous n'avez donc pas d'ides, vous, Morrel, dit Chteau-Renaud, que
+vous ne proposez rien?
+
+--Si fait, dit en souriant le jeune homme; au contraire, j'en ai une,
+mais j'attendais que monsieur se laisst tenter par quelqu'une des
+offres brillantes qu'on vient de lui faire. Maintenant, comme il n'a pas
+rpondu, je crois pouvoir lui offrir un appartement dans un petit htel
+tout charmant, tout Pompadour, que ma soeur vient de louer depuis un an
+dans la rue Meslay.
+
+--Vous avez une soeur? demanda Monte-Cristo.
+
+--Oui, monsieur, et une excellente soeur.
+
+--Marie?
+
+--Depuis bientt neuf ans.
+
+--Heureuse? demanda de nouveau le comte.
+
+--Aussi heureuse qu'il est permis une crature humaine de l'tre,
+rpondit Maximilien: elle a pous l'homme qu'elle aimait, celui qui
+nous est rest fidle dans notre mauvaise fortune: Emmanuel Herbault.
+
+Monte-Cristo sourit imperceptiblement.
+
+J'habite l pendant mon semestre, continua Maximilien, et je serai,
+avec mon beau-frre Emmanuel, la disposition de monsieur le comte pour
+tous les renseignements dont il aura besoin.
+
+--Un moment! s'cria Albert avant que Monte-Cristo et eu le temps de
+rpondre, prenez garde ce que vous faites, monsieur Morrel, vous allez
+claquemurer un voyageur, Simbad le marin, dans la vie de famille; un
+homme qui est venu pour voir Paris vous allez en faire un patriarche.
+
+--Oh! que non pas, rpondit Morrel en souriant, ma soeur a vingt-cinq
+ans, mon beau-frre en a trente: ils sont jeunes, gais et heureux;
+d'ailleurs monsieur le comte sera chez lui, et il ne rencontrera ses
+htes qu'autant qu'il lui plaira de descendre chez eux.
+
+--Merci, monsieur, merci, dit Monte-Cristo, je me contenterai d'tre
+prsent par vous votre soeur et votre beau-frre, si vous voulez
+bien me faire cet honneur; mais je n'ai accept l'offre d'aucun de ces
+messieurs, attendu que j'ai dj mon habitation toute prte.
+
+--Comment! s'cria Morcerf, vous allez donc descendre l'htel? Ce
+sera fort maussade pour vous, cela.
+
+--tais-je donc si mal Rome? demanda Monte-Cristo.
+
+--Parbleu! Rome, dit Morcerf, vous aviez dpens cinquante mille
+piastres pour vous faire meubler un appartement; mais je prsume que
+vous n'tes pas dispos renouveler tous les jours une pareille
+dpense.
+
+--Ce n'est pas cela qui m'a arrt, rpondit Monte-Cristo; mais j'tais
+rsolu d'avoir une maison Paris, une maison moi, j'entends. J'ai
+envoy d'avance mon valet de chambre et il a d acheter cette maison et
+me la faire meubler.
+
+--Mais dites-nous donc que vous avez un valet de chambre qui connat
+Paris! s'cria Beauchamp.
+
+--C'est la premire fois comme moi qu'il vient en France; il est Noir et
+ne parle pas, dit Monte-Cristo.
+
+--Alors, c'est Ali? demanda Albert au milieu de la surprise gnrale.
+
+--Oui, monsieur, c'est Ali lui-mme, mon Nubien, mon muet, que vous avez
+vu Rome, je crois.
+
+--Oui, certainement, rpondit Morcerf, je me le rappelle merveille.
+Mais comment avez-vous charg un Nubien de vous acheter une maison
+Paris, et un muet de vous la meubler? Il aura fait toutes choses de
+travers le pauvre malheureux.
+
+--Dtrompez-vous, monsieur, je suis certain, au contraire, qu'il aura
+choisi toutes choses selon mon got; car, vous le savez, mon got n'est
+pas celui de tout le monde. Il est arriv il y a huit jours; il aura
+couru toute la ville avec cet instinct que pourrait avoir un bon chien
+chassant tout seul; il connat mes caprices, mes fantaisies, mes
+besoins; il aura tout organis ma guise. Il savait que j'arriverais
+aujourd'hui dix heures; depuis neuf heures il m'attendait la
+barrire de Fontainebleau; il m'a remis ce papier; c'est ma nouvelle
+adresse: tenez, lisez.
+
+Et Monte-Cristo passa un papier Albert.
+
+Champs-lyses, 30, lut Morcerf.
+
+--Ah! voil qui est vraiment original! ne put s'empcher de dire
+Beauchamp.
+
+--Et trs princier, ajouta Chteau-Renaud.
+
+--Comment! vous ne connaissez pas votre maison? demanda Debray.
+
+--Non, dit Monte-Cristo, je vous ai dj dit que je ne voulais pas
+manquer l'heure. J'ai fait ma toilette dans ma voiture et je suis
+descendu la porte du vicomte.
+
+Les jeunes gens se regardrent; ils ne savaient si c'tait une comdie
+joue par Monte-Cristo; mais tout ce qui sortait de la bouche de cet
+homme avait, malgr son caractre original, un tel cachet de simplicit,
+que l'on ne pouvait supposer qu'il dt mentir. D'ailleurs pourquoi
+aurait-il menti?
+
+Il faudra donc nous contenter, dit Beauchamp, de rendre M. le comte
+tous les petits services qui seront en notre pouvoir. Moi, en ma qualit
+de journaliste, je lui ouvre tous les thtres de Paris.
+
+--Merci, monsieur, dit en souriant Monte-Cristo; mon intendant a dj
+l'ordre de me louer une loge dans chacun d'eux.
+
+--Et votre intendant est-il aussi un Nubien, un muet? demanda Debray.
+
+--Non, monsieur, c'est tout bonnement un compatriote vous, si tant
+est cependant qu'un Corse soit compatriote de quelqu'un: mais vous le
+connaissez, monsieur de Morcerf.
+
+--Serait-ce par hasard le brave signor Bertuccio, qui s'entend si bien
+louer les fentres?
+
+--Justement, et vous l'avez vu chez moi le jour o j'ai eu l'honneur de
+vous recevoir djeuner. C'est un fort brave homme, qui a t un peu
+soldat, un peu contrebandier, un peu de tout ce qu'on peut tre enfin.
+Je ne jurerais mme pas qu'il n'a point eu quelques dmls avec la
+police pour une misre, quelque chose comme un coup de couteau.
+
+--Et vous avez choisi cet honnte citoyen du monde pour votre
+intendant, monsieur le comte? dit Debray, combien vous vole-t-il par an?
+
+--Eh bien, parole d'honneur, dit le comte, pas plus qu'un autre, j'en
+suis sr; mais il fait mon affaire, ne connat pas d'impossibilit, et
+je le garde.
+
+--Alors, dit Chteau-Renaud, vous voil avec une maison monte: vous
+avez un htel aux Champs-lyses, domestiques, intendant, il ne vous
+manque plus qu'une matresse.
+
+Albert sourit, il songeait la belle Grecque qu'il avait vue dans la
+loge du comte au thtre Valle et au thtre Argentina.
+
+J'ai mieux que cela, dit Monte-Cristo: j'ai une esclave. Vous louez
+vos matresses au thtre de l'Opra, au thtre du Vaudeville, au
+thtre des Varits; moi, j'ai achet la mienne Constantinople; cela
+m'a cot plus, mais, sous ce rapport-l, je n'ai plus besoin de
+m'inquiter de rien.
+
+--Mais vous oubliez, dit en riant Debray, que nous sommes, comme l'a dit
+le roi Charles, francs de nom, francs de nature; qu'en mettant le pied
+sur la terre de France, votre esclave est devenue libre?
+
+--Qui le lui dira? demanda Monte-Cristo.
+
+--Mais, dame! le premier venu.
+
+--Elle ne parle que le romaque.
+
+--Alors c'est autre chose.
+
+--Mais la verrons-nous, au moins? demanda Beauchamp, ou, ayant dj un
+muet, avez-vous aussi des eunuques?
+
+--Ma foi non, dit Monte-Cristo, je ne pousse pas l'orientalisme
+jusque-l: tout ce qui m'entoure est libre de me quitter, et en me
+quittant n'aura plus besoin de moi ni de personne; voil peut-tre
+pourquoi on ne me quitte pas.
+
+Depuis longtemps on tait pass au dessert et aux cigares.
+
+Mon cher, dit Debray en se levant, il est deux heures et demie, votre
+convive est charmant, mais il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte,
+et quelquefois mme pour la mauvaise; il faut que je retourne mon
+ministre. Je parlerai du comte au ministre, et il faudra bien que nous
+sachions qui il est.
+
+--Prenez garde, dit Morcerf, les plus malins y ont renonc.
+
+--Bah! nous avons trois millions pour notre police: il est vrai qu'ils
+sont presque toujours dpenss l'avance; mais n'importe; il restera
+toujours bien une cinquantaine de mille francs mettre cela.
+
+--Et quand vous saurez qui il est, vous me le direz?
+
+--Je vous le promets. Au revoir, Albert; messieurs, votre trs humble.
+
+Et, en sortant, Debray cria trs haut dans l'antichambre:
+
+Faites avancer!
+
+--Bon, dit Beauchamp Albert, je n'irai pas la Chambre, mais j'ai
+offrir mes lecteurs mieux qu'un discours de M. Danglars.
+
+--De grce, Beauchamp, dit Morcerf, pas un mot, je vous en supplie; ne
+m'tez pas le mrite de le prsenter et de l'expliquer: N'est-ce pas
+qu'il est curieux?
+
+--Il est mieux que cela, rpondit Chteau-Renaud, et c'est vraiment un
+des hommes les plus extraordinaires que j'aie vus de ma vie. Venez-vous,
+Morrel?
+
+--Le temps de donner ma carte M. le comte, qui veut bien me promettre
+de venir nous faire une petite visite, rue Meslay, 14.
+
+--Soyez sr que je n'y manquerai pas, monsieur, dit en s'inclinant le
+comte.
+
+Et Maximilien Morrel sortit avec le baron de Chteau-Renaud, laissant
+Monte-Cristo seul avec Morcerf.
+
+
+
+
+XLI
+
+La prsentation.
+
+
+Quand Albert se trouva en tte--tte avec Monte-Cristo:
+
+Monsieur le comte, lui dit-il, permettez-moi de commencer avec vous mon
+mtier de cicrone en vous donnant le spcimen d'un appartement de
+garon. Habitu aux palais d'Italie, ce sera pour vous une tude faire
+que de calculer dans combien de pieds carrs peut vivre un des jeunes
+gens de Paris qui ne passent pas pour tre les plus mal logs. mesure
+que nous passerons d'une chambre l'autre, nous ouvrirons les fentres
+pour que vous respiriez.
+
+Monte-Cristo connaissait dj la salle manger et le salon du
+rez-de-chausse. Albert le conduisit d'abord son atelier; c'tait, on
+se le rappelle, sa pice de prdilection.
+
+Monte-Cristo tait un digne apprciateur de toutes les choses qu'Albert
+avait entasses dans cette pice: vieux bahuts, porcelaines du Japon,
+toffes d'Orient, verroteries de Venise, armes de tous les pays du
+monde, tout lui tait familier, et, au premier coup d'oeil, il
+reconnaissait le sicle, le pays et l'origine.
+
+Morcerf avait cru tre l'explicateur, et c'tait lui au contraire qui
+faisait, sous la direction du comte, un cours d'archologie, de
+minralogie et d'histoire naturelle. On descendit au premier. Albert
+introduisit son hte dans le salon. Ce salon tait tapiss des oeuvres
+des peintres modernes; il y avait des paysages de Dupr, aux longs
+roseaux, aux arbres lancs, aux vaches beuglantes et aux ciels
+merveilleux; il y avait des cavaliers arabes de Delacroix, aux longs
+burnous blancs, aux ceintures brillantes, aux armes damasquines, dont
+les chevaux se mordaient avec rage, tandis que les hommes se dchiraient
+avec des masses de fer, des aquarelles de Boulanger, reprsentant tout
+_Notre-Dame de Paris_ avec cette vigueur qui fait du peintre l'mule du
+pote; il y avait des toiles de Diaz, qui fait les fleurs plus belles
+que les fleurs, le soleil plus brillant que le soleil; des dessins de
+Decamps, aussi colors que ceux de Salvator Rosa, mais plus potiques;
+des pastels de Giraud et de Muller, reprsentant des enfants aux ttes
+d'ange, des femmes aux traits de vierge; des croquis arrachs l'album
+du voyage d'Orient de Dauzats, qui avaient t crayonns en quelques
+secondes sur la selle d'un chameau ou sous le dme d'une mosque; enfin
+tout ce que l'art moderne peut donner en change et en ddommagement de
+l'art perdu et envol avec les sicles prcdents.
+
+Albert s'attendait montrer, cette fois du moins, quelque chose de
+nouveau l'trange voyageur; mais son grand tonnement, celui-ci,
+sans avoir besoin de chercher les signatures, dont quelques-unes
+d'ailleurs n'taient prsentes que par des initiales, appliqua
+l'instant mme le nom de chaque auteur son oeuvre, de faon qu'il
+tait facile de voir que non seulement chacun de ces noms lui tait
+connu, mais encore que chacun de ces talents avait t apprci et
+tudi par lui.
+
+Du salon on passa dans la chambre coucher. C'tait la fois un modle
+d'lgance et de got svre: l un seul portrait, mais sign Lopold
+Robert, resplendissait dans son cadre d'or mat.
+
+Ce portrait attira tout d'abord les regards du comte de Monte-Cristo,
+car il fit trois pas rapides dans la chambre et s'arrta tout coup
+devant lui.
+
+C'tait celui d'une jeune femme de vingt-cinq vingt-six ans, au teint
+brun, au regard de feu, voil sous une paupire languissante; elle
+portait le costume pittoresque des pcheuses catalanes avec son corset
+rouge et noir et ses aiguilles d'or piques dans les cheveux; elle
+regardait la mer, et sa silhouette lgante se dtachait sur le double
+azur des flots et du ciel.
+
+Il faisait sombre dans la chambre, sans quoi Albert et pu voir la
+pleur livide qui s'tendit sur les joues du comte, et surprendre le
+frisson nerveux qui effleura ses paules et sa poitrine.
+
+Il se fit un instant de silence, pendant lequel Monte-Cristo demeura
+l'oeil obstinment fix sur cette peinture.
+
+Vous avez l une belle matresse, vicomte, dit Monte-Cristo d'une voix
+parfaitement calme, et ce costume, costume de bal sans doute, lui sied
+vraiment ravir.
+
+--Ah! monsieur, dit Albert, voil une mprise que je ne vous
+pardonnerais pas, si ct de ce portrait vous en eussiez vu quelque
+autre. Vous ne connaissez pas ma mre, monsieur; c'est elle que vous
+voyez dans ce cadre; elle se fit peindre ainsi, il y a six ou huit ans.
+Ce costume est un costume de fantaisie, ce qu'il parat, et la
+ressemblance est si grande, que je crois encore voir ma mre telle
+qu'elle tait en 1830. La comtesse fit faire ce portrait pendant une
+absence du comte. Sans doute elle croyait lui prparer pour son retour
+une gracieuse surprise; mais, chose bizarre, ce portrait dplut mon
+pre; et la valeur de la peinture, qui est, comme vous le voyez, une des
+belles toiles de Lopold Robert, ne put le faire passer sur l'antipathie
+dans laquelle il l'avait prise. Il est vrai de dire entre nous, mon cher
+comte, que M. de Morcerf est un des pairs les plus assidus au
+Luxembourg, un gnral renomm pour la thorie, mais un amateur d'art
+des plus mdiocres; il n'en est pas de mme de ma mre, qui peint d'une
+faon remarquable, et qui, estimant trop une pareille oeuvre pour s'en
+sparer tout fait, me l'a donne pour que chez moi elle ft moins
+expose dplaire M. de Morcerf, dont je vous ferai voir son tour
+le portrait peint par Gros. Pardonnez-moi si je vous parle ainsi mnage
+et famille, mais, comme je vais avoir l'honneur de vous conduire chez le
+comte, je vous dis cela pour qu'il ne vous chappe pas de vanter ce
+portrait devant lui. Au reste, il a une funeste influence; car il est
+bien rare que ma mre vienne chez moi sans le regarder, et plus rare
+encore qu'elle le regarde sans pleurer. Le nuage qu'amena l'apparition
+de cette peinture dans l'htel est du reste le seul qui se soit lev
+entre le comte et la comtesse, qui, quoique maris depuis plus de vingt
+ans, sont encore unis comme au premier jour.
+
+Monte-Cristo jeta un regard rapide sur Albert, comme pour chercher une
+intention cache ses paroles; mais il tait vident que le jeune homme
+les avait dites dans toute la simplicit de son me.
+
+Maintenant, dit Albert, vous avez vu toutes mes richesses, monsieur le
+comte, permettez-moi de vous les offrir, si indignes qu'elles soient;
+regardez-vous comme tant ici chez vous, et, pour vous mettre plus
+votre aise encore, veuillez m'accompagner jusque chez M. de Morcerf,
+qui j'ai crit de Rome le service que vous m'avez rendu, qui j'ai
+annonc la visite que vous m'aviez promise; et, je puis le dire, le
+comte et la comtesse attendaient avec impatience qu'il leur ft permis
+de vous remercier. Vous tes un peu blas sur toutes choses, je le sais,
+monsieur le comte, et les scnes de famille n'ont pas sur Simbad le
+marin beaucoup d'action: vous avez vu d'autres scnes! Cependant
+acceptez que je vous propose, comme initiation la vie parisienne, la
+vie de politesses, de visites et de prsentations.
+
+Monte-Cristo s'inclina pour rpondre; il acceptait la proposition sans
+enthousiasme et sans regrets, comme une des convenances de socit dont
+tout homme comme il faut se fait un devoir. Albert appela son valet de
+chambre, et lui ordonna d'aller prvenir M. et Mme de Morcerf de
+l'arrive prochaine du comte de Monte-Cristo.
+
+Albert le suivit avec le comte.
+
+En arrivant dans l'antichambre du comte, on voyait au-dessus de la porte
+qui donnait dans le salon un cusson qui, par son entourage riche et son
+harmonie avec l'ornementation de la pice, indiquait l'importance que
+le propritaire de l'htel attachait ce blason.
+
+Monte-Cristo s'arrta devant ce blason, qu'il examina avec attention.
+
+D'azur sept merlettes d'or poses en bande. C'est sans doute l'cusson
+de votre famille, monsieur? demanda-t-il. part la connaissance des
+pices du blason qui me permet de le dchiffrer, je suis fort ignorant
+en matire hraldique, moi, comte de hasard, fabriqu par la Toscane
+l'aide d'une commanderie de Saint-tienne, et qui me fusse pass d'tre
+grand seigneur si l'on ne m'et rpt que, lorsqu'on voyage beaucoup,
+c'est chose absolument ncessaire. Car enfin il faut bien, ne ft-ce que
+pour que les douaniers ne vous visitent pas, avoir quelque chose sur
+les panneaux de sa voiture. Excusez-moi donc si je vous fais une
+pareille question.
+
+--Elle n'est aucunement indiscrte, monsieur, dit Morcerf avec la
+simplicit de la conviction, et vous aviez devin juste: ce sont nos
+armes, c'est--dire celles du chef de mon pre; mais elles sont, comme
+vous voyez, accoles un cusson qui est de gueule la tour d'argent,
+et qui est du chef de ma mre; par les femmes je suis Espagnol, mais la
+maison de Morcerf est franaise, et, ce que j'ai entendu dire, mme
+une des plus anciennes du Midi de la France.
+
+--Oui, reprit Monte-Cristo, c'est ce qu'indiquent les merlettes. Presque
+tous les plerins arms qui tentrent ou qui firent la conqute de la
+Terre Sainte prirent pour armes ou des croix, signe de la mission la
+quelle ils s'taient vous, ou des oiseaux voyageurs, symbole du long
+voyage qu'ils allaient entreprendre et qu'ils espraient accomplir sur
+les ailes de la foi. Un de vos aeux paternels aura t de quelqu'une de
+vos croisades, et, en supposant que ce ne soit que celle de saint Louis,
+cela nous fait dj remonter au treizime sicle, ce qui est encore fort
+joli.
+
+--C'est possible, dit Morcerf: il y a quelque part dans le cabinet de
+mon pre un arbre gnalogique qui nous dira cela, et sur lequel j'avais
+autrefois des commentaires qui eussent fort difi d'Hozier et Jaucourt.
+ prsent, je n'y pense plus; cependant je vous dirai, monsieur le
+comte, et ceci rentre dans mes attributions de cicrone, que l'on
+commence s'occuper beaucoup de ces choses-l sous notre gouvernement
+populaire.
+
+--Eh bien, alors, votre gouvernement aurait bien d choisir dans son
+pass quelque chose de mieux que ces deux pancartes que j'ai remarques
+sur vos monuments, et qui n'ont aucun sens hraldique. Quant vous,
+vicomte, reprit Monte-Cristo en revenant Morcerf, vous tes plus
+heureux que votre gouvernement, car vos armes sont vraiment belles et
+parlent l'imagination. Oui, c'est bien cela, vous tes la fois de
+Provence et d'Espagne; c'est ce qui explique, si le portrait que vous
+m'avez montr est ressemblant, cette belle couleur brune que j'admirais
+si fort sur le visage de la noble Catalane.
+
+Il et fallu tre Oedipe ou le Sphinx lui-mme pour deviner l'ironie que
+mit le comte dans ces paroles, empreintes en apparence de la plus grande
+politesse; aussi Morcerf le remercia-t-il d'un sourire, et, passant le
+premier pour lui montrer le chemin, poussa-t-il la porte qui s'ouvrait
+au-dessous de ses armes, et qui, ainsi que nous l'avons dit, donnait
+dans le salon.
+
+Dans l'endroit le plus apparent de ce salon se voyait aussi un portrait;
+c'tait celui d'un homme de trente-cinq trente-huit ans, vtu d'un
+uniforme d'officier gnral, portant cette double paulette en torsade,
+signe des grades suprieurs, le ruban de la Lgion d'honneur au cou, ce
+qui indiquait qu'il tait commandeur, et sur la poitrine, droite, la
+plaque de grand officier de l'ordre du Sauveur, et, gauche, celle de
+grand-croix de Charles III, ce qui indiquait que la personne reprsente
+par ce portrait avait d faire les guerres de Grce et d'Espagne, ou, ce
+qui revient absolument au mme en matire de cordons, avoir rempli
+quelque mission diplomatique dans les deux pays.
+
+Monte-Cristo tait occup dtailler ce portrait avec non moins de soin
+qu'il avait fait de l'autre, lorsqu'une porte latrale s'ouvrit, et
+qu'il se trouva en face du comte de Morcerf lui-mme.
+
+C'tait un homme de quarante quarante-cinq ans, mais qui en paraissait
+au moins cinquante, et dont la moustache et les sourcils noirs
+tranchaient trangement avec des cheveux presque blancs coups en brosse
+ la mode militaire; il tait vtu en bourgeois et portait sa
+boutonnire un ruban dont les diffrents lisers rappelaient les
+diffrents ordres dont il tait dcor. Cet homme entra d'un pas assez
+noble et avec une sorte d'empressement. Monte-Cristo le vit venir lui
+sans faire un seul pas; on et dit que ses pieds taient clous au
+parquet comme ses yeux sur le visage du comte de Morcerf.
+
+Mon pre, dit le jeune homme, j'ai l'honneur de vous prsenter monsieur
+le comte de Monte-Cristo, ce gnreux ami que j'ai eu le bonheur de
+rencontrer dans les circonstances difficiles que vous savez.
+
+--Monsieur est le bienvenu parmi nous, dit le comte de Morcerf en
+saluant Monte-Cristo avec un sourire, et il a rendu notre maison, en
+lui conservant son unique hritier, un service qui sollicitera
+ternellement notre reconnaissance.
+
+Et en disant ces paroles le comte de Morcerf indiquait un fauteuil
+Monte-Cristo, en mme temps que lui-mme s'asseyait en face de la
+fentre.
+
+Quant Monte-Cristo, tout en prenant le fauteuil dsign par le comte
+de Morcerf, il s'arrangea de manire demeurer cach dans l'ombre des
+grands rideaux de velours, et lire de l sur les traits empreints de
+fatigue et de soucis du comte toute une histoire de secrtes douleurs
+crites dans chacune de ses rides venues avec le temps.
+
+Madame la comtesse, dit Morcerf, tait sa toilette lorsque le vicomte
+l'a fait prvenir de la visite qu'elle allait avoir le bonheur de
+recevoir; elle va descendre, et dans dix minutes elle sera au salon.
+
+--C'est beaucoup d'honneur pour moi, dit Monte-Cristo, d'tre ainsi,
+ds le jour de mon arrive Paris, mis en rapport avec un homme dont le
+mrite gale la rputation, et pour lequel la fortune, juste une fois,
+n'a pas fait d'erreur; mais n'a-t-elle pas encore, dans les plaines de
+la Mitidja ou dans les montagnes de l'Atlas, un bton de marchal vous
+offrir?
+
+--Oh! rpliqua Morcerf en rougissant un peu, j'ai quitt le service,
+monsieur. Nomm pair sous la Restauration, j'tais de la premire
+campagne, et je servais sous les ordres du marchal de Bourmont; je
+pouvais donc prtendre un commandement suprieur, et qui sait ce qui
+ft arriv si la branche ane ft reste sur le trne! Mais la
+rvolution de Juillet tait, ce qu'il parat, assez glorieuse pour se
+permettre d'tre ingrate; elle le fut pour tout service qui ne datait
+pas de la priode impriale; je donnai donc ma dmission, car, lorsqu'on
+a gagn ses paulettes sur le champ de bataille, on ne sait gure
+manoeuvrer sur le terrain glissant des salons; j'ai quitt l'pe, je me
+suis jet dans la politique, je me voue l'industrie, j'tudie les arts
+utiles. Pendant les vingt annes que j'tais rest au service, j'en
+avais bien eu le dsir, mais je n'en avais pas eu le temps.
+
+--Ce sont de pareilles choses qui entretiennent la supriorit de votre
+nation sur les autres pays, monsieur, rpondit Monte-Cristo; gentilhomme
+issu de grande maison, possdant une belle fortune, vous avez d'abord
+consenti gagner les premiers grades en soldat obscur, c'est fort rare;
+puis, devenu gnral, pair de France, commandeur de la Lgion d'honneur,
+vous consentez recommencer un second apprentissage, sans autre espoir,
+sans autre rcompense que celle d'tre un jour utile vos
+semblables.... Ah! monsieur, voil qui est vraiment beau; je dirai
+plus, voil qui est sublime.
+
+Albert regardait et coutait Monte-Cristo avec tonnement; il n'tait
+pas habitu le voir s'lever de pareilles ides d'enthousiasme.
+
+Hlas! continua l'tranger, sans doute pour faire disparatre
+l'imperceptible nuage que ces paroles venaient de faire passer sur le
+front de Morcerf, nous ne faisons pas ainsi en Italie, nous croissons
+selon notre race et notre espce, et nous gardons mme feuillage, mme
+taille, et souvent mme inutilit toute notre vie.
+
+--Mais, monsieur, rpondit le comte de Morcerf, pour un homme de votre
+mrite, l'Italie n'est pas une patrie, et la France ne sera peut-tre
+pas ingrate pour tout le monde; elle traite mal ses enfants, mais
+d'habitude elle accueille grandement les trangers.
+
+--Eh! mon pre, dit Albert avec un sourire, on voit bien que vous ne
+connaissez pas M. le comte de Monte-Cristo. Ses satisfactions lui sont
+en dehors de ce monde; il n'aspire point aux honneurs, et en prend
+seulement ce qui peut tenir sur un passeport.
+
+--Voil, mon gard, l'expression la plus juste que j'aie jamais
+entendue, rpondit l'tranger.
+
+--Monsieur a t le matre de son avenir, dit le comte de Morcerf avec
+un soupir, et il a choisi le chemin de fleurs.
+
+--Justement, monsieur, rpliqua Monte-Cristo avec un de ces sourires
+qu'un peintre ne rendra jamais, et qu'un physiologiste dsespra
+toujours d'analyser.
+
+--Si je n'eusse craint de fatiguer monsieur le comte, dit le gnral,
+videmment charm des manires de Monte-Cristo, je l'eusse emmen la
+Chambre; il y a aujourd'hui sance curieuse pour quiconque ne connat
+pas nos snateurs modernes.
+
+--Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me
+renouveler cette offre une autre fois; mais aujourd'hui l'on m'a flatt
+de l'espoir d'tre prsent Mme la comtesse, et j'attendrai.
+
+--Ah! voici ma mre! s'cria le vicomte.
+
+En effet, Monte-Cristo, en se retournant vivement, vit Mme de Morcerf
+l'entre du salon, au seuil de la porte oppose celle par laquelle
+tait entr son mari: immobile et ple, elle laissa, lorsque
+Monte-Cristo se retourna de son ct, tomber son bras qui, on ne sait
+pourquoi, s'tait appuy sur le chambranle dor, elle tait l depuis
+quelques secondes, et avait entendu les dernires paroles prononces par
+le visiteur ultramontain.
+
+Celui-ci se leva et salua profondment la comtesse, qui s'inclina son
+tour, muette et crmonieuse.
+
+Eh, mon Dieu! madame, demanda le comte, qu'avez vous donc? serait-ce
+par hasard la chaleur de ce salon qui vous fait mal?
+
+--Souffrez-vous, ma mre? s'cria le vicomte en s'lanant au-devant
+de Mercds.
+
+Elle les remercia tous deux avec un sourire.
+
+Non, dit-elle, mais j'ai prouv quelque motion en voyant pour la
+premire fois celui sans l'intervention duquel nous serions en ce moment
+dans les larmes et dans le deuil. Monsieur, continua la comtesse en
+s'avanant avec la majest d'une reine, je vous dois la vie de mon fils,
+et pour ce bienfait je vous bnis. Maintenant je vous rends grce pour
+le plaisir que vous me faites en me procurant l'occasion de vous
+remercier comme je vous ai bni, c'est--dire du fond du coeur.
+
+Le comte s'inclina encore, mais plus profondment que la premire fois;
+il tait plus ple encore que Mercds.
+
+Madame, dit-il, M. le comte et vous me rcompensez trop gnreusement
+d'une action bien simple. Sauver un homme, pargner un tourment un
+pre, mnager la sensibilit d'une femme, ce n'est point faire une bonne
+oeuvre, c'est faire acte d'humanit.
+
+ ces mots, prononcs avec une douceur et une politesse exquises, Mme de
+Morcerf rpondit avec un accent profond:
+
+Il est bien heureux pour mon fils, monsieur, de vous avoir pour ami, et
+je remercie Dieu qui a fait les choses ainsi.
+
+Et Mercds leva ses beaux yeux au ciel avec une gratitude si infinie,
+que le comte crut y voir trembler deux larmes.
+
+M. de Morcerf s'approcha d'elle.
+
+Madame, dit-il, j'ai dj fait mes excuses M. le comte d'tre oblig
+de le quitter, et vous les lui renouvellerez, je vous prie. La sance
+ouvre deux heures, il en est trois, et je dois parler.
+
+--Allez, monsieur, je tcherai de faire oublier votre absence notre
+hte, dit la comtesse avec le mme accent de sensibilit. Monsieur le
+comte, continua-t-elle en se retournant vers Monte-Cristo, nous fera-t-il
+l'honneur de passer le reste de la journe avec nous?
+
+--Merci, madame, et vous me voyez, croyez-le bien, on ne peut plus
+reconnaissant de votre offre; mais je suis descendu ce matin votre
+porte, de ma voiture de voyage. Comment suis-je install Paris, je
+l'ignore; o le suis-je, je le sais peine. C'est une inquitude
+lgre, je le sais, mais apprciable cependant.
+
+--Nous aurons ce plaisir une autre fois, au moins vous nous le
+promettez? demanda la comtesse.
+
+Monte-Cristo s'inclina sans rpondre, mais le geste pouvait passer pour
+un assentiment.
+
+Alors, je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse, car je ne
+veux pas que ma reconnaissance devienne ou une indiscrtion ou une
+importunit.
+
+--Mon cher comte, dit Albert, si vous le voulez bien, je vais essayer
+de vous rendre Paris votre gracieuse politesse de Rome, et mettre mon
+coup votre disposition jusqu' ce que vous ayez eu le temps de monter
+vos quipages.
+
+--Merci mille fois de votre obligeance, vicomte, dit Monte-Cristo, mais
+je prsume que M. Bertuccio aura convenablement employ les quatre
+heures et demie que je viens de lui laisser, et que je trouverai la
+porte une voiture quelconque tout attele.
+
+Albert tait habitu ces faons de la part du comte: il savait qu'il
+tait, comme Nron, la recherche de l'impossible, et il ne s'tonnait
+plus de rien; seulement, il voulut juger par lui-mme de quelle faon
+ses ordres avaient t excuts, il l'accompagna donc jusqu' la porte
+de l'htel.
+
+Monte-Cristo ne s'tait pas tromp: ds qu'il avait paru dans
+l'antichambre du comte de Morcerf, un valet de pied, le mme qui Rome
+tait venu apporter la carte du comte aux deux jeunes gens et leur
+annoncer sa visite, s'tait lanc hors du pristyle, de sorte qu'en
+arrivant au perron l'illustre voyageur trouva effectivement sa voiture
+qui l'attendait.
+
+C'tait un coup sortant des ateliers de Keller, et un attelage dont
+Drake avait, la connaissance de tous les lions de Paris, refus la
+veille encore dix-huit mille francs.
+
+Monsieur, dit le comte Albert, je ne vous propose pas de
+m'accompagner jusque chez moi, et je ne pourrais vous montrer qu'une
+maison improvise, et j'ai, vous le savez, sous le rapport des
+improvisations, une rputation mnager. Accordez-moi un jour et
+permettez-moi alors de vous inviter. Je serai plus sr de ne pas manquer
+aux lois de l'hospitalit.
+
+--Si vous me demandez un jour, monsieur le comte, je suis tranquille, ce
+ne sera plus une maison que vous me montrerez, ce sera un palais.
+Dcidment, vous avez quelque gnie votre disposition.
+
+--Ma foi, laissez-le croire, dit Monte-Cristo en mettant le pied sur les
+degrs garnis de velours de son splendide quipage, cela me fera quelque
+bien auprs des dames.
+
+Et il s'lana dans sa voiture, qui se referma derrire lui, et partit
+au galop, mais pas si rapidement que le comte n'aperut le mouvement
+imperceptible qui fit trembler le rideau du salon o il avait laiss Mme
+de Morcerf.
+
+Lorsque Albert rentra chez sa mre, il trouva la comtesse au boudoir,
+plonge dans un grand fauteuil de velours: toute la chambre, noye
+d'ombre, ne laissait apercevoir que la paillette tincelante attache
+et l au ventre de quelque potiche ou l'angle de quelque cadre d'or.
+
+Albert ne put voir le visage de la comtesse perdu dans un nuage de gaze
+qu'elle avait roule autour de ses cheveux comme une aurole de vapeur;
+mais il lui sembla que sa voix tait altre: il distingua aussi, parmi
+les parfums des roses et des hliotropes de la jardinire, la trace
+pre et mordante des sels de vinaigre; sur une des coupes ciseles de la
+chemine en effet, le flacon de la comtesse, sorti de sa gaine de
+chagrin, attira l'attention inquite du jeune homme.
+
+Souffrez-vous, ma mre? s'cria-t-il en entrant, et vous seriez-vous
+trouve mal pendant mon absence?
+
+--Moi? non pas, Albert; mais, vous comprenez, ces roses, ces tubreuses
+et ces fleurs d'oranger dgagent pendant ces premires chaleurs,
+auxquelles on n'est pas habitu, de si violents parfums.
+
+--Alors, ma mre, dit Morcerf en portant la main la sonnette, il faut
+les faire porter dans votre antichambre. Vous tes vraiment indispose;
+dj tantt, quand vous tes entre, vous tiez fort ple.
+
+--J'tais ple, dites-vous, Albert?
+
+--D'une pleur qui vous sied merveille, ma mre, mais qui ne nous a
+pas moins effrays pour cela, mon pre et moi.
+
+--Votre pre vous en a-t-il parl? demanda vivement Mercds.
+
+--Non, madame, mais c'est vous-mme, souvenez-vous, qu'il a fait cette
+observation.
+
+--Je ne me souviens pas, dit la comtesse.
+
+Un valet entra: il venait au bruit de la sonnette tire par Albert.
+
+Portez ces fleurs dans l'antichambre ou dans le cabinet de toilette,
+dit le vicomte; elles font mal Mme la comtesse.
+
+Le valet obit.
+
+Il y eut un assez long silence, et qui dura pendant tout le temps que se
+fit le dmnagement.
+
+Qu'est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo? demanda la comtesse quand le
+domestique fut sorti emportant le dernier vase de fleurs, est-ce un nom
+de famille, un nom de terre, un titre simple?
+
+--C'est, je crois, un titre, ma mre, et voil tout. Le comte a achet
+une le dans l'archipel toscan, et a, d'aprs ce qu'il a dit lui-mme ce
+matin, fond une commanderie. Vous savez que cela se fait ainsi pour
+Saint-tienne de Florence, pour Saint-Georges-Constantinien de Parme, et
+mme pour l'ordre de Malte. Au reste, il n'a aucune prtention la
+noblesse et s'appelle un comte de hasard, quoique l'opinion gnrale de
+Rome soit que le comte est un trs grand seigneur.
+
+--Ses manires sont excellentes, dit la comtesse, du moins d'aprs ce
+que j'ai pu en juger par les courts instants pendant lesquels il est
+rest ici.
+
+--Oh! parfaites, ma mre, si parfaites mme qu'elles surpassent de
+beaucoup tout ce que j'ai connu de plus aristocratique dans les trois
+noblesses les plus fires de l'Europe, c'est--dire dans la noblesse
+anglaise, dans la noblesse espagnole et dans la noblesse allemande.
+
+La comtesse rflchit un instant, puis aprs cette courte hsitation
+elle reprit:
+
+Vous avez vu, mon cher Albert, c'est une question de mre que je vous
+adresse l, vous le comprenez, vous avez vu M. de Monte-Cristo dans son
+intrieur; vous avez de la perspicacit, vous avez l'habitude du monde,
+plus de tact qu'on n'en a d'ordinaire votre ge; croyez-vous que le
+comte soit ce qu'il parat rellement tre?
+
+--Et que parat-il?
+
+--Vous l'avez dit vous-mme l'instant, un grand seigneur.
+
+--Je vous ai dit, ma mre, qu'on le tenait pour tel.
+
+--Mais qu'en pensez-vous, vous, Albert?
+
+--Je n'ai pas, je vous l'avouerai, d'opinion bien arrte sur lui; je le
+crois Maltais.
+
+--Je ne vous interroge pas sur son origine; je vous interroge sur sa
+personne.
+
+--Ah! sur sa personne, c'est autre chose; et j'ai vu tant de choses
+tranges de lui, que si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je
+vous rpondrai que je le regarderais volontiers comme un des hommes de
+Byron, que le malheur a marqu d'un sceau fatal; quelque Manfred,
+quelque Lara, quelque Werner; comme un de ces dbris enfin de quelque
+vieille famille qui, dshrits de leur fortune paternelle, en ont
+trouv une par la force de leur gnie aventureux qui les a mis au-dessus
+des lois de la socit.
+
+--Vous dites?...
+
+--Je dis que Monte-Cristo est une le au milieu de la Mditerrane, sans
+habitants, sans garnison, repaire de contrebandiers de toutes nations,
+de pirates de tous pays. Qui sait si ces dignes industriels ne payent
+pas leur seigneur un droit d'asile?
+
+--C'est possible, dit la comtesse rveuse.
+
+--Mais n'importe, reprit le jeune homme, contrebandier ou non, vous en
+conviendrez, ma mre, puisque vous l'avez vu, M. le comte de
+Monte-Cristo est un homme remarquable et qui aura les plus grands succs
+dans les salons de Paris. Et tenez, ce matin mme, chez moi, il a
+commenc son entre dans le monde en frappant de stupfaction jusqu'
+Chteau-Renaud.
+
+--Et quel ge peut avoir le comte? demanda Mercds, attachant
+visiblement une grande importance cette question.
+
+--Il a trente-cinq trente-six ans, ma mre.
+
+--Si jeune! c'est impossible, dit Mercds rpondant en mme temps ce
+que lui disait Albert et ce que lui disait sa propre pense.
+
+--C'est la vrit, cependant. Trois ou quatre fois il m'a dit, et certes
+sans prmditation, telle poque j'avais cinq ans, telle autre
+j'avais dix ans, telle autre douze; moi, que la curiosit tenait
+veill sur ces dtails, je rapprochais les dates, et jamais je ne l'ai
+trouv en dfaut. L'ge de cet homme singulier, qui n'a pas d'ge, est
+donc, j'en suis sr, de trente-cinq ans. Au surplus, rappelez-vous, ma
+mre, combien son oeil est vif, combien ses cheveux sont noirs et
+combien son front, quoique ple, est exempt de rides; c'est une nature
+non seulement vigoureuse, mais encore jeune.
+
+La comtesse baissa la tte comme sous un flot trop lourd d'amres
+penses.
+
+Et cet homme s'est pris d'amiti pour vous, Albert? demanda-t-elle avec
+un frissonnement nerveux.
+
+--Je le crois, madame.
+
+--Et vous... l'aimez-vous aussi?
+
+--Il me plat, madame, quoi qu'en dise Franz d'pinay, qui voulait le
+faire passer mes yeux pour un homme revenant de l'autre monde.
+
+La comtesse fit un mouvement de terreur.
+
+Albert, dit-elle d'une voix altre, je vous ai toujours mis en garde
+contre les nouvelles connaissances. Maintenant vous tes homme, et vous
+pourriez me donner des conseils moi-mme; cependant je vous rpte:
+Soyez prudent, Albert.
+
+--Encore faudrait-il, chre mre, pour que le conseil me ft profitable,
+que je susse d'avance de quoi me mfier. Le comte ne joue jamais, le
+comte ne boit que de l'eau dore par une goutte de vin d'Espagne; le
+comte s'est annonc si riche que, sans se faire rire au nez, il ne
+pourrait m'emprunter d'argent: que voulez-vous que je craigne de la part
+du comte?
+
+--Vous avez raison, dit la comtesse, et mes terreurs sont folles, ayant
+pour objet surtout un homme qui vous a sauv la vie. propos, votre
+pre l'a-t-il bien reu, Albert? Il est important que nous soyons plus
+que convenables avec le comte. M. de Morcerf est parfois occup, ses
+affaires le rendent soucieux, et il se pourrait que, sans le vouloir....
+
+--Mon pre a t parfait, madame, interrompit Albert; je dirai plus: il
+a paru infiniment flatt de deux ou trois compliments des plus adroits
+que le comte lui a glisss avec autant de bonheur que d'-propos, comme
+s'il l'et connu depuis trente ans. Chacune de ces petites flches
+louangeuses a d chatouiller mon pre, ajouta Albert en riant, de sorte
+qu'ils se sont quitts les meilleurs amis du monde, que M. de Morcerf
+voulait mme l'emmener la Chambre pour lui faire entendre son
+discours.
+
+La comtesse ne rpondit pas; elle tait absorbe dans une rverie si
+profonde que ses yeux s'taient ferms peu peu. Le jeune homme, debout
+devant elle, la regardait avec cet amour filial plus tendre et plus
+affectueux chez les enfants dont les mres sont jeunes et belles encore;
+puis, aprs avoir vu ses yeux se fermer, il l'couta respirer un instant
+dans sa douce immobilit, et, la croyant assoupie, il s'loigna sur la
+pointe du pied, poussant avec prcaution la porte de la chambre o il
+laissait sa mre.
+
+Ce diable d'homme, murmura-t-il en secouant la tte, je lui ai bien
+prdit l-bas qu'il ferait sensation dans le monde: je mesure son effet
+sur un thermomtre infaillible. Ma mre l'a remarqu, donc il faut
+qu'il soit bien remarquable.
+
+Et il descendit ses curies, non sans un dpit secret de ce que, sans
+y avoir mme song, le comte de Monte-Cristo avait mis la main sur un
+attelage qui renvoyait ses bais au numro 2 dans l'esprit des
+connaisseurs.
+
+Dcidment, dit-il, les hommes ne sont pas gaux; il faudra que je prie
+mon pre de dvelopper ce thorme la Chambre haute.
+
+
+
+
+XLII
+
+Monsieur Bertuccio.
+
+
+Pendant ce temps le comte tait arriv chez lui; il avait mis six
+minutes pour faire le chemin. Ces six minutes avaient suffi pour qu'il
+ft vu de vingt jeunes gens qui, connaissant le prix de l'attelage
+qu'ils n'avaient pu acheter eux-mmes, avaient mis leur monture au galop
+pour entrevoir le splendide seigneur qui se donnait des chevaux de dix
+mille francs la pice.
+
+La maison choisie par Ali, et qui devait servir de rsidence de ville
+Monte-Cristo, tait situe droite en montant les Champs-lyses,
+place entre cour et jardin; un massif fort touffu, qui s'levait au
+milieu de la cour, masquait une partie de la faade, autour de ce
+massif s'avanaient, pareilles deux bras, deux alles qui, s'tendant
+ droite et gauche, amenaient partir de la grille, les voitures un
+double perron supportant chaque marche un vase de porcelaine plein de
+fleurs. Cette maison, isole au milieu d'un large espace, avait, outre
+l'entre principale, une autre entre donnant sur la rue de Ponthieu.
+
+Avant mme que le cocher et hl le concierge, la grille massive roula
+sur ses gonds; on avait vu venir le comte, et Paris comme Rome,
+comme partout, il tait servi avec la rapidit de l'clair. Le cocher
+entra donc, dcrivit le demi-cercle sans avoir ralenti son allure, et la
+grille tait referme dj que les roues criaient encore sur le sable de
+l'alle.
+
+Au ct gauche du perron la voiture s'arrta; deux hommes parurent la
+portire: l'un tait Ali, qui sourit son matre avec une incroyable
+franchise de joie, et qui se trouva pay par un simple regard de
+Monte-Cristo.
+
+L'autre salua humblement et prsenta son bras au comte pour l'aider
+descendre de la voiture.
+
+Merci, monsieur Bertuccio, dit le comte en sautant lgrement les trois
+degrs du marchepied; et le notaire?
+
+--Il est dans le petit salon, Excellence, rpondit Bertuccio.
+
+--Et les cartes de visite que je vous ai dit de faire graver ds que
+vous auriez le numro de la maison?
+
+--Monsieur le comte, c'est dj fait; j'ai t chez le meilleur graveur
+du Palais-Royal, qui a excut la planche devant moi; la premire carte
+tire a t porte l'instant mme, selon votre ordre, M. le baron
+Danglars, dput, rue de la Chausse-d'Antin, n 7; les autres sont sur
+la chemine de la chambre coucher de Votre Excellence.
+
+--Bien. Quelle heure est-il?
+
+--Quatre heures.
+
+Monte-Cristo donna ses gants, son chapeau et sa canne ce mme laquais
+franais qui s'tait lanc hors de l'antichambre du comte de Morcerf
+pour appeler la voiture, puis il passa dans le petit salon conduit par
+Bertuccio, qui lui montra le chemin.
+
+Voil de pauvres marbres dans cette antichambre, dit Monte-Cristo,
+j'espre bien qu'on m'enlvera tout cela.
+
+Bertuccio s'inclina.
+
+Comme l'avait dit l'intendant, le notaire attendait dans le petit salon.
+
+C'tait une honnte figure de deuxime clerc de Paris, lev la
+dignit infranchissable de tabellion de la banlieue.
+
+Monsieur est le notaire charg de vendre la maison de campagne que je
+veux acheter? demanda Monte-Cristo.
+
+--Oui, monsieur le comte, rpliqua le notaire.
+
+--L'acte de vente est-il prt?
+
+--Oui, monsieur le comte.
+
+--L'avez-vous apport?
+
+--Le voici.
+
+--Parfaitement. Et o est cette maison que j'achte, demanda
+ngligemment Monte-Cristo, s'adressant moiti Bertuccio, moiti au
+notaire.
+
+L'intendant fit un geste qui signifiait: Je ne sais pas.
+
+Le notaire regarda Monte-Cristo avec tonnement.
+
+Comment, dit-il, monsieur le comte ne sait pas o est la maison qu'il
+achte?
+
+--Non, ma foi, dit le comte.
+
+--Monsieur le comte ne la connat pas?
+
+--Et comment diable la connatrais-je? j'arrive de Cadix ce matin, je
+ne suis jamais venu Paris, c'est mme la premire fois que je mets le
+pied en France.
+
+--Alors c'est autre chose, rpondit le notaire; la maison que monsieur
+le comte achte est situe Auteuil.
+
+ ces mots, Bertuccio plit visiblement.
+
+Et o prenez-vous Auteuil? demanda Monte-Cristo.
+
+-- deux pas d'ici, monsieur le comte, dit le notaire, un peu aprs
+Passy, dans une situation charmante, au milieu du bois de Boulogne.
+
+--Si prs que cela! dit Monte-Cristo, mais ce n'est pas la campagne.
+Comment diable m'avez-vous t choisir une maison la porte de Paris,
+monsieur Bertuccio?
+
+--Moi! s'cria l'intendant avec un trange empressement; non, certes, ce
+n'est pas moi que monsieur le comte a charg de choisir cette maison;
+que monsieur le comte veuille bien se rappeler, chercher dans sa
+mmoire, interroger ses souvenirs.
+
+--Ah! c'est juste, dit Monte-Cristo; je me rappelle maintenant! j'ai lu
+cette annonce dans un Journal, et je me suis laiss sduire par ce titre
+menteur: _Maison de campagne_.
+
+--Il est encore temps, dit vivement Bertuccio, et si Votre Excellence
+veut me charger de chercher partout ailleurs, je lui trouverai ce qu'il
+y aura de mieux, soit Enghien, soit Fontenay-aux-Roses, soit
+Bellevue.
+
+--Non, ma foi, dit insoucieusement Monte-Cristo; puisque j'ai celle-l,
+je la garderai.
+
+--Et monsieur a raison, dit vivement le notaire, qui craignait de perdre
+ses honoraires. C'est une charmante proprit: eaux vives, bois touffus,
+habitation confortable, quoique abandonne depuis longtemps; sans
+compter le mobilier, qui, si vieux qu'il soit, a de la valeur, surtout
+aujourd'hui que l'on recherche les antiquailles. Pardon, mais je crois
+que monsieur le comte a le got de son poque.
+
+--Dites toujours, fit Monte-Cristo; c'est convenable, alors.
+
+--Ah! monsieur, c'est mieux que cela, c'est magnifique!
+
+--Peste! ne manquons pas une pareille occasion, dit Monte-Cristo; le
+contrat, s'il vous plat, monsieur le notaire?
+
+Et il signa rapidement, aprs avoir jet un regard l'endroit de l'acte
+o taient dsigns la situation de la maison et les noms des
+propritaires.
+
+Bertuccio, dit-il, donnez cinquante-cinq mille francs monsieur.
+
+L'intendant sortit d'un pas mal assur, et revint avec une liasse de
+billets de banque que le notaire compta en homme qui a l'habitude de ne
+recevoir son argent qu'aprs la purge lgale.
+
+Et maintenant, demanda le comte, toutes les formalits sont-elles
+remplies?
+
+--Toutes, monsieur le comte.
+
+--Avez-vous les clefs?
+
+--Elles sont aux mains du concierge qui garde la maison; mais voici
+l'ordre que je lui ai donn d'installer monsieur dans sa proprit.
+
+--Fort bien.
+
+Et Monte-Cristo fit au notaire un signe de tte qui voulait dire:
+
+Je n'ai plus besoin de vous, allez-vous-en.
+
+Mais, hasarda l'honnte tabellion, monsieur le comte s'est tromp, il
+me semble; ce n'est que cinquante mille francs, tout compris.
+
+--Et vos honoraires?
+
+--Se trouvent pays moyennant cette somme, monsieur le comte.
+
+--Mais n'tes-vous pas venu d'Auteuil ici?
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Eh bien, il faut bien vous payer votre drangement, dit le comte.
+
+Et il le congdia du geste.
+
+Le notaire sortit reculons et en saluant jusqu' terre; c'tait la
+premire fois, depuis le jour o il avait pris ses inscriptions, qu'il
+rencontrait un pareil client.
+
+Conduisez monsieur, dit le comte Bertuccio.
+
+Et l'intendant sortit derrire le notaire.
+
+ peine le comte fut-il seul qu'il sortit de sa poche un portefeuille
+serrure, qu'il ouvrit avec une petite clef attache son cou et qui ne
+le quittait jamais.
+
+Aprs avoir cherch un instant, il s'arrta un feuillet qui portait
+quelques notes, confronta ces notes avec l'acte de vente dpos sur la
+table, et, recueillant ses souvenirs:
+
+Auteuil, rue de la Fontaine, n 28; c'est bien cela, dit-il; maintenant
+dois-je m'en rapporter un aveu arrach par la terreur religieuse ou
+par la terreur physique? Au reste, dans une heure je saurai tout.
+Bertuccio! cria-t-il en frappant avec une espce de petit marteau
+manche pliant sur un timbre qui rendit un son aigu et prolong pareil
+celui d'un tam-tam, Bertuccio!
+
+L'intendant parut sur le seuil.
+
+Monsieur Bertuccio, dit le comte, ne m'avez-vous pas dit autrefois que
+vous aviez voyag en France?
+
+--Dans certaines parties de la France, oui, Excellence.
+
+--Vous connaissez les environs de Paris, sans doute?
+
+--Non, Excellence, non, rpondit l'intendant avec une sorte de
+tremblement nerveux que Monte-Cristo, connaisseur en fait d'motions,
+attribua avec raison une vive inquitude.
+
+--C'est fcheux, dit-il, que vous n'ayez jamais visit les environs de
+Paris, car je veux aller ce soir mme voir ma nouvelle proprit, et en
+venant avec moi vous m'eussiez donn sans doute d'utiles renseignements.
+
+-- Auteuil? s'cria Bertuccio dont le teint cuivr devint presque
+livide. Moi, aller Auteuil!
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il d'tonnant que vous veniez Auteuil, je vous le
+demande? Quand je demeurerai Auteuil, il faudra bien que vous y
+veniez, puisque vous faites partie de la maison.
+
+Bertuccio baissa la tte devant le regard imprieux du matre, et il
+demeura immobile et sans rponse.
+
+Ah ! mais, que vous arrive-t-il. Vous allez donc me faire sonner une
+seconde fois pour la voiture? dit Monte-Cristo du ton que Louis XIV mit
+ prononcer le fameux: J'ai failli attendre!
+
+Bertuccio ne fit qu'un bond du petit salon l'antichambre, et cria
+d'une voix rauque:
+
+Les chevaux de son Excellence!
+
+Monte-Cristo crivit deux ou trois lettres; comme il cachetait la
+dernire, l'intendant reparut.
+
+La voiture de son Excellence est la porte, dit-il.
+
+--Eh bien, prenez vos gants et votre chapeau, dit Monte-Cristo.
+
+--Est-ce que je vais avec monsieur le comte? s'cria Bertuccio.
+
+--Sans doute, il faut bien que vous donniez vos ordres, puisque je
+compte habiter cette maison.
+
+Il tait sans exemple que l'on et rpliqu une injonction du comte;
+aussi l'intendant, sans faire aucune objection, suivit-il son matre,
+qui monta dans la voiture et lui fit signe de le suivre. L'intendant
+s'assit respectueusement sur la banquette du devant.
+
+
+
+
+XLIII
+
+La maison d'Auteuil.
+
+
+Monte-Cristo avait remarqu qu'en descendant le perron, Bertuccio
+s'tait sign la manire des Corses, c'est--dire en coupant l'air en
+croix avec le pouce, et qu'en prenant sa place dans la voiture il avait
+marmott tout bas une courte prire. Tout autre qu'un homme curieux et
+eu piti de la singulire rpugnance manifeste par le digne intendant
+pour la promenade mdite _extra muros_ par le comte; mais, ce qu'il
+parat, celui-ci tait trop curieux pour dispenser Bertuccio de ce
+petit voyage.
+
+En vingt minutes on fut Auteuil. L'motion de l'intendant avait t
+toujours croissant. En entrant dans le village, Bertuccio, rencogn dans
+l'angle de la voiture, commena examiner avec une motion fivreuse
+chacune des maisons devant lesquelles on passait.
+
+Vous ferez arrter rue de la Fontaine, au n 28, dit le comte en
+fixant impitoyablement son regard sur l'intendant, auquel il donnait cet
+ordre.
+
+La sueur monta au visage de Bertuccio; cependant il obit, et, se
+penchant en dehors de la voiture, il cria au cocher:
+
+Rue de la Fontaine, n 28.
+
+Ce n 28 tait situ l'extrmit du village. Pendant le voyage, la
+nuit tait venue, ou plutt un nuage noir tout charg d'lectricit
+donnait ces tnbres prmatures l'apparence et la solennit d'un
+pisode dramatique.
+
+La voiture s'arrta et le valet de pied se prcipita la portire,
+qu'il ouvrit.
+
+Eh bien, dit le comte, vous ne descendez pas, monsieur Bertuccio? vous
+restez donc dans la voiture alors? Mais quoi diable songez-vous donc
+ce soir?
+
+Bertuccio se prcipita par la portire et prsenta son paule au comte
+qui, cette fois, s'appuya dessus et descendit un un les trois degrs
+du marchepied.
+
+Frappez, dit le comte, et annoncez-moi.
+
+Bertuccio frappa, la porte s'ouvrit et le concierge parut.
+
+Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.
+
+--C'est votre nouveau matre, brave homme, dit le valet de pied.
+
+Et il tendit au concierge le billet de reconnaissance donn par le
+notaire.
+
+La maison est donc vendue? demanda le concierge, et c'est monsieur qui
+vient l'habiter?
+
+--Oui, mon ami, dit le comte, et je tcherai que vous n'ayez pas
+regretter votre ancien matre.
+
+--Oh! monsieur, dit le concierge, je n'aurai pas le regretter
+beaucoup, car nous le voyons bien rarement; il y a plus de cinq ans
+qu'il n'est venu, et il a, ma foi! bien fait de vendre une maison qui ne
+lui rapportait absolument rien.
+
+--Et comment se nommait votre ancien matre? demanda Monte-Cristo.
+
+--M. le marquis de Saint-Mran; ah! il n'a pas vendu la maison ce
+qu'elle lui a cot, j'en suis sr.
+
+--Le marquis de Saint-Mran! reprit Monte-Cristo; mais il me semble que
+ce nom ne m'est pas inconnu, dit le comte; le marquis de Saint-Mran....
+
+Et il parut chercher.
+
+Un vieux gentilhomme, continua le concierge, un fidle serviteur des
+Bourbons, il avait une fille unique qu'il avait marie M. de
+Villefort, qui a t procureur du roi Nmes et ensuite Versailles.
+
+Monte-Cristo jeta un regard qui rencontra Bertuccio plus livide que le
+mur contre lequel il s'appuyait pour ne pas tomber.
+
+Et cette fille n'est-elle pas morte? demanda Monte-Cristo; il me semble
+que j'ai entendu dire cela.
+
+--Oui, monsieur, il y a vingt et un ans, et depuis ce temps-l nous
+n'avons pas revu trois fois le pauvre cher marquis.
+
+--Merci, merci, dit Monte-Cristo, jugeant la prostration de
+l'intendant qu'il ne pouvait tendre davantage cette corde sans risquer
+de la briser; merci! Donnez-moi de la lumire, brave homme.
+
+--Accompagnerai-je monsieur?
+
+--Non, c'est inutile, Bertuccio m'clairera.
+
+Et Monte-Cristo accompagna ces paroles du don de deux pices d'or qui
+soulevrent une explosion de bndictions et de soupirs.
+
+Ah! monsieur! dit le concierge aprs avoir cherch inutilement sur le
+rebord de la chemine et sur les planches y attenantes, c'est que je
+n'ai pas de bougies ici.
+
+--Prenez une des lanternes de la voiture, Bertuccio, et montrez-moi les
+appartements, dit le comte.
+
+L'intendant obit sans observation, mais il tait facile voir, au
+tremblement de la main qui tenait la lanterne, ce qu'il lui en cotait
+pour obir.
+
+On parcourut un rez-de-chausse assez vaste; un premier tage compos
+d'un salon, d'une salle de bain et de deux chambres coucher. Par une
+de ces chambres coucher, on arrivait un escalier tournant dont
+l'extrmit aboutissait au jardin.
+
+Tiens, voil un escalier de dgagement, dit le comte, c'est assez
+commode. clairez-moi, monsieur Bertuccio; passez devant, et allons o
+cet escalier nous conduira.
+
+--Monsieur, dit Bertuccio, il va au jardin.
+
+--Et comment savez-vous cela, je vous prie?
+
+--C'est--dire qu'il doit y aller.
+
+--Eh bien, assurons-nous-en.
+
+Bertuccio poussa un soupir et marcha devant. L'escalier aboutissait
+effectivement au jardin.
+
+ la porte extrieure l'intendant s'arrta.
+
+Allons donc, monsieur Bertuccio! dit le comte.
+
+Mais celui auquel il s'adressait tait abasourdi, stupide, ananti. Ses
+yeux gars cherchaient tout autour de lui comme les traces d'un pass
+terrible, et de ses mains crispes il semblait essayer de repousser des
+souvenirs affreux.
+
+Eh bien? insista le comte.
+
+--Non! non! s'cria Bertuccio en posant la main l'angle du mur
+intrieur; non, monsieur, je n'irai pas plus loin, c'est impossible!
+
+--Qu'est-ce dire? articula la voix irrsistible de Monte-Cristo.
+
+--Mais vous voyez bien, monsieur, s'cria l'intendant, que cela n'est
+point naturel; qu'ayant une maison acheter Paris, vous l'achetiez
+justement Auteuil, et que l'achetant Auteuil, cette maison soit le
+n 28 de la rue de la Fontaine! Ah! pourquoi ne vous ai-je pas tout dit
+l-bas, monseigneur. Vous n'auriez certes pas exig que je vinsse.
+J'esprais que la maison de monsieur le comte serait une autre maison
+que celle-ci. Comme s'il n'y avait d'autre maison Auteuil que celle de
+l'assassinat!
+
+--Oh! oh! fit Monte-Cristo s'arrtant tout coup, quel vilain mot
+venez-vous de prononcer l! Diable d'homme! Corse enracin! toujours des
+mystres ou des superstitions! Voyons, prenez cette lanterne et visitons
+le jardin; avec moi vous n'aurez pas peur, j'espre!
+
+Bertuccio ramassa la lanterne et obit.
+
+La porte en s'ouvrant, dcouvrit un ciel blafard dans lequel la lune
+s'efforait vainement de lutter contre une mer de nuages qui la
+couvraient de leurs flots sombres qu'elle illuminait un instant, et qui
+allaient ensuite se perdre, plus sombres encore, dans les profondeurs de
+l'infini.
+
+L'intendant voulut appuyer sur la gauche.
+
+Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, quoi bon suivre les alles?
+voici une belle pelouse, allons devant nous.
+
+Bertuccio essuya la sueur qui coulait de son front, mais obit;
+cependant, il continuait de prendre gauche. Monte-Cristo, au
+contraire, appuyait droite. Arriv prs d'un massif d'arbres, il
+s'arrta.
+
+L'intendant n'y put tenir.
+
+loignez-vous, monsieur! s'cria-t-il, loignez-vous, je vous en
+supplie, vous tes justement la place!
+
+-- quelle place?
+
+-- la place mme o il est tomb.
+
+--Mon cher monsieur Bertuccio, dit Monte-Cristo en riant, revenez
+vous, je vous y engage; nous ne sommes pas ici Sartne ou Corte.
+Ceci n'est point un maquis, mais un jardin anglais, mal entretenu, j'en
+conviens, mais qu'il ne faut pas calomnier pour cela.
+
+--Monsieur, ne restez pas l! ne restez pas l! je vous en supplie.
+
+--Je crois que vous devenez fou, matre Bertuccio, dit froidement le
+comte; si cela est, prvenez-moi car je vous ferai enfermer dans quelque
+maison de sant avant qu'il arrive un malheur.
+
+--Hlas! Excellence, dit Bertuccio en secouant la tte et en joignant
+les mains avec une attitude qui et fait rire le comte, si des penses
+d'un intrt suprieur ne l'eussent captiv en ce moment et rendu fort
+attentif aux moindres expansions de cette conscience timore. Hlas!
+Excellence, le malheur est arriv.
+
+--Monsieur Bertuccio, dit le comte, je suis fort aise de vous dire que,
+tout en gesticulant, vous vous tordez les bras, et que vous roulez des
+yeux comme un possd du corps duquel le diable ne veut pas sortir; or,
+j'ai presque toujours remarqu que le diable le plus entt rester
+son poste, c'est un secret. Je vous savais Corse, je vous savais sombre
+et ruminant toujours quelque vieille histoire de vendetta, et je vous
+passais cela en Italie, parce qu'en Italie ces sortes de choses sont de
+mise, mais en France on trouve gnralement l'assassinat de fort mauvais
+got: il y a des gendarmes qui s'en occupent, des juges qui le
+condamnent et des chafauds qui le vengent.
+
+Bertuccio joignit les mains et, comme en excutant ces diffrentes
+volutions il ne quittait point sa lanterne, la lumire claira son
+visage boulevers.
+
+Monte-Cristo l'examina du mme oeil qu' Rome il avait examin le
+supplice d'Andrea; puis, d'un ton de voix qui fit courir un nouveau
+frisson par le corps du pauvre intendant:
+
+L'abb Busoni m'avait donc menti, dit-il, lorsque aprs son voyage en
+France, en 1829, il vous envoya vers moi, muni d'une lettre de
+recommandation dans laquelle il me recommandait vos prcieuses qualits.
+Eh bien, je vais crire l'abb; je le rendrai responsable de son
+protg, et je saurai sans doute ce que c'est que toute cette affaire
+d'assassinat. Seulement, je vous prviens, monsieur Bertuccio, que
+lorsque je vis dans un pays, j'ai l'habitude de me conformer ses lois,
+et que je n'ai pas envie de me brouiller pour vous avec la justice de
+France.
+
+--Oh! ne faites pas cela, Excellence, je vous ai servi fidlement,
+n'est-ce pas? s'cria Bertuccio au dsespoir, j'ai toujours t honnte
+homme, et j'ai mme, le plus que j'ai pu, fait de bonnes actions.
+
+--Je ne dis pas non, reprit le comte, mais pourquoi diable tes-vous
+agit de la sorte? C'est mauvais signe: une conscience pure n'amne pas
+tant de pleur sur les joues, tant de fivre dans les mains d'un
+homme....
+
+--Mais, monsieur le comte, reprit en hsitant Bertuccio, ne m'avez-vous
+pas dit vous-mme que M. l'abb Busoni, qui a entendu ma confession dans
+les prisons de Nmes, vous avait prvenu, en m'envoyant chez vous, que
+j'avais un lourd reproche me faire?
+
+--Oui, mais comme il vous adressait moi en me disant que vous feriez
+un excellent intendant, j'ai cru que vous aviez vol, voil tout!
+
+--Oh! monsieur le comte! fit Bertuccio avec mpris.
+
+--Ou que, comme vous tiez Corse, vous n'aviez pu rsister au dsir de
+faire une peau, comme on dit dans le pays par antiphrase, quand au
+contraire on en dfait une.
+
+--Eh bien, oui, monseigneur, oui, mon bon seigneur, c'est cela! s'cria
+Bertuccio en se jetant aux genoux du comte; oui, c'est une vengeance, je
+le jure, une simple vengeance.
+
+--Je comprends, mais ce que je ne comprends pas, c'est que ce soit cette
+maison justement qui vous galvanise ce point.
+
+--Mais, monseigneur, n'est-ce pas bien naturel, reprit Bertuccio,
+puisque c'est dans cette maison que la vengeance s'est accomplie?
+
+--Quoi! ma maison!
+
+--Oh! monseigneur, elle n'tait pas encore vous, rpondit navement
+Bertuccio.
+
+--Mais qui donc tait-elle? M. le marquis de Saint-Mran, nous a
+dit, je crois, le concierge. Que diable aviez-vous donc vous venger du
+marquis de Saint-Mran?
+
+--Oh! ce n'tait pas de lui, monseigneur, c'tait d'un autre.
+
+--Voil une trange rencontre, dit Monte-Cristo paraissant cder ses
+rflexions, que vous vous trouviez comme cela par hasard, sans
+prparation aucune, dans une maison o s'est passe une scne qui vous
+donne de si affreux remords.
+
+--Monseigneur, dit l'intendant, c'est la fatalit qui amne tout cela,
+j'en suis bien sr: d'abord, vous achetez une maison juste Auteuil,
+cette maison est celle o j'ai commis un assassinat; vous descendez au
+jardin juste par l'escalier o il est descendu; vous vous arrtez juste
+ l'endroit o il reut le coup; deux pas, sous ce platane, tait la
+fosse o il venait d'enterrer l'enfant: tout cela n'est pas du hasard,
+non, car en ce cas le hasard ressemblerait trop la Providence.
+
+--Eh bien, voyons, monsieur le Corse, supposons que ce soit la
+Providence; je suppose toujours tout ce qu'on veut, moi; d'ailleurs aux
+esprits malades il faut faire des concessions. Voyons, rappelez vos
+esprits et racontez-moi cela.
+
+--Je ne l'ai jamais racont qu'une fois, et c'tait l'abb Busoni. De
+pareilles choses, ajouta Bertuccio en secouant la tte, ne se disent que
+sous le sceau de la confession.
+
+--Alors, mon cher Bertuccio, dit le comte, vous trouverez bon que je
+vous renvoie votre confesseur; vous vous ferez avec lui chartreux ou
+bernardin, et vous causerez de vos secrets. Mais, moi, j'ai peur d'un
+hte effray par de pareils fantmes; je n'aime point que mes gens
+n'osent point se promener le soir dans mon jardin. Puis, je l'avoue, je
+serais peu curieux de quelque visite de commissaire de police; car,
+apprenez ceci, matre Bertuccio: en Italie, on ne paie la justice que si
+elle se tait, mais en France on ne la paie au contraire que quand elle
+parle. Peste! je vous croyais bien un peu Corse, beaucoup contrebandier,
+fort habile intendant, mais je vois que vous avez encore d'autres cordes
+ votre arc. Vous n'tes plus moi, monsieur Bertuccio.
+
+--Oh! monseigneur! monseigneur! s'cria l'intendant frapp de terreur
+cette menace; oh! s'il ne tient qu' cela que je demeure votre
+service, je parlerai, je dirai tout; et si je vous quitte, eh bien,
+alors ce sera pour marcher l'chafaud.
+
+--C'est diffrent alors, dit Monte-Cristo; mais si vous voulez mentir,
+rflchissez-y: mieux vaut que vous ne parliez pas du tout.
+
+--Non, monsieur, je vous le jure sur le salut de mon me, je vous dirai
+tout! car l'abb Busoni lui-mme n'a su qu'une partie de mon secret.
+Mais d'abord, je vous en supplie, loignez-vous de ce platane; tenez, la
+lune va blanchir ce nuage, et l, plac comme vous l'tes, envelopp de
+ce manteau qui me cache votre taille et qui ressemble celui de M. de
+Villefort!...
+
+--Comment! s'cria Monte-Cristo, c'est M. de Villefort....
+
+--Votre excellence le connat?
+
+--L'ancien procureur du roi de Nmes?
+
+--Oui.
+
+--Qui avait pous la fille du marquis de Saint-Mran?
+
+--Oui.
+
+--Et qui avait dans le barreau la rputation du plus honnte, du plus
+svre, du plus rigide magistrat.
+
+--Eh bien, monsieur, s'cria Bertuccio, cet homme la rputation
+irrprochable....
+
+--Oui.
+
+--C'tait un infme.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo, impossible.
+
+--Cela est pourtant comme je vous le dis.
+
+--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo, et vous en avez la preuve?
+
+--Je l'avais du moins.
+
+--Et vous l'avez perdue, maladroit?
+
+--Oui; mais en cherchant bien on peut la retrouver.
+
+--En vrit! dit le comte, contez-moi cela, monsieur Bertuccio, car cela
+commence vritablement m'intresser.
+
+Et le comte, en chantonnant un petit air de la _Lucia_, alla s'asseoir
+sur un banc, tandis que Bertuccio le suivait en rappelant ses souvenirs.
+
+Bertuccio resta debout devant lui.
+
+
+
+
+XLIV
+
+La vendetta.
+
+
+D'o monsieur le comte dsire-t-il que je reprenne les choses? demanda
+Bertuccio.
+
+--Mais d'o vous voudrez, dit Monte-Cristo, puisque je ne sais absolument
+rien.
+
+--Je croyais cependant que M. l'abb Busoni avait dit Votre
+Excellence....
+
+--Oui, quelques dtails sans doute, mais sept ou huit ans ont pass
+l-dessus, et j'ai oubli tout cela.
+
+--Alors je puis donc, sans crainte d'ennuyer Votre Excellence....
+
+--Allez, monsieur Bertuccio, allez, vous me tiendrez lieu de journal du
+soir.
+
+--Les choses remontent 1815.
+
+--Ah! ah! fit Monte-Cristo, ce n'est pas hier, 1815.
+
+--Non, monsieur, et cependant les moindres dtails me sont aussi
+prsents la mmoire que si nous tions seulement au lendemain. J'avais
+un frre, un frre an, qui tait au service de l'empereur. Il tait
+devenu lieutenant dans un rgiment compos entirement de Corses. Ce
+frre tait mon unique ami; nous tions rests orphelins, moi cinq
+ans, lui dix-huit, il m'avait lev comme si j'eusse t son fils. En
+1814, sous les Bourbons, il s'tait mari; l'Empereur revint de l'le
+d'Elbe, mon frre reprit aussitt du service, et, bless lgrement
+Waterloo, il se retira avec l'arme derrire la Loire.
+
+--Mais c'est l'histoire des Cent-Jours que vous me faites l, monsieur
+Bertuccio, dit le comte, et elle est dj faite, si je ne me trompe.
+
+--Excusez-moi, Excellence, mais ces premiers dtails sont ncessaires,
+et vous m'avez promis d'tre patient.
+
+--Allez! allez! je n'ai qu'une parole.
+
+--Un jour, nous remes une lettre, il faut vous dire que nous habitions
+le petit village de Rogliano, l'extrmit du cap Corse: cette lettre
+tait de mon frre; il nous disait que l'arme tait licencie et qu'il
+revenait par Chteauroux, Clermont-Ferrand, le Puy et Nmes; si j'avais
+quelque argent, il me priait de le lui faire tenir Nmes, chez un
+aubergiste de notre connaissance, avec lequel j'avais quelques
+relations.
+
+--De contrebande, reprit Monte-Cristo.
+
+--Eh! mon Dieu! monsieur le comte, il faut bien.
+
+--Certainement, continuez donc.
+
+--J'aimais tendrement mon frre, je vous l'ai dit, Excellence; aussi je
+rsolus non pas de lui envoyer l'argent, mais de le lui porter moi-mme.
+Je possdais un millier de francs, j'en laissai cinq cents Assunta,
+c'tait ma belle-soeur; je pris les cinq cents autres, et je me mis en
+route pour Nmes. C'tait chose facile, j'avais ma barque, un chargement
+ faire en mer; tout secondait mon projet. Mais le chargement fait, le
+vent devint contraire, de sorte que nous fmes quatre ou cinq jours sans
+pouvoir entrer dans le Rhne. Enfin nous y parvnmes; nous remontmes
+jusqu' Arles; je laissai la barque entre Bellegarde et Beaucaire, et je
+pris le chemin de Nmes.
+
+--Nous arrivons, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur: excusez-moi, mais, comme Votre Excellence le verra, je
+ne lui dis que les choses absolument ncessaires. Or, c'tait le moment
+o avaient lieu les fameux massacres du Midi. Il y avait l deux ou
+trois brigands que l'on appelait Trestaillon, Truphemy et Graffan, qui
+gorgeaient dans les rues tous ceux qu'on souponnait de bonapartisme.
+Sans doute, monsieur le comte a entendu parler de ces assassinats?
+
+--Vaguement, j'tais fort loin de la France cette poque. Continuez.
+
+--En entrant Nmes, on marchait littralement dans le sang; chaque
+pas on rencontrait des cadavres: les assassins, organiss par bandes,
+tuaient, pillaient et brlaient.
+
+ la vue de ce carnage, un frisson me prit, non pas pour moi; moi,
+simple pcheur corse, je n'avais pas grand-chose craindre; au
+contraire, ce temps-l, c'tait notre bon temps, nous autres
+contrebandiers, mais pour mon frre, pour mon frre soldat de l'Empire,
+revenant de l'arme de la Loire avec son uniforme et ses paulettes, et
+qui par consquent, avait tout craindre.
+
+Je courus chez notre aubergiste. Mes pressentiments ne m'avaient pas
+tromp: mon frre tait arriv la veille Nmes, et la porte mme de
+celui qui il venait demander l'hospitalit, il avait t assassin.
+
+Je fis tout au monde pour connatre les meurtriers; mais personne
+n'osa me dire leurs noms, tant ils taient redouts. Je songeai alors
+cette justice franaise, dont on m'avait tant parl, qui ne redoute
+rien, elle, et je me prsentai chez le procureur du roi.
+
+--Et ce procureur du roi se nommait Villefort? demanda ngligemment
+Monte-Cristo.
+
+--Oui, Excellence: il venait de Marseille, o il avait t substitut.
+Son zle lui avait valu de l'avancement. Il tait un des premiers,
+disait-on, qui eussent annonc au gouvernement le dbarquement de l'le
+d'Elbe.
+
+--Donc, reprit Monte-Cristo, vous vous prsenttes chez lui.
+
+--Monsieur, lui dis-je, mon frre a t assassin hier dans les rues
+de Nmes, je ne sais point par qui, mais c'est votre mission de le
+savoir. Vous tes ici chef de la justice, et c'est la justice de
+venger ceux qu'elle n'a pas su dfendre.
+
+--Et qu'tait votre frre? demanda le procureur du roi....
+
+--Lieutenant au bataillon corse.
+
+--Un soldat de l'usurpateur, alors?
+
+--Un soldat des armes franaises.
+
+--Eh bien, rpliqua-t-il, il s'est servi et il a pri par l'pe.
+
+--Vous vous trompez, monsieur; il a pri par le poignard.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse? rpondit le magistrat.
+
+--Mais je vous l'ai dit: je veux que vous le vengiez.
+
+--Et de qui?
+
+--De ses assassins.
+
+--Est-ce que je les connais, moi?
+
+--Faites-les chercher.
+
+--Pour quoi faire? Votre frre aura eu quelque querelle et se sera
+battu en duel. Tous ces anciens soldats se portent des excs qui leur
+russissaient sous l'Empire, mais qui tournent mal pour eux maintenant;
+or, nos gens du Midi n'aiment ni les soldats, ni les excs.
+
+--Monsieur, repris-je, ce n'est pas pour moi que je vous prie. Moi, je
+pleurerai ou je me vengerai voil tout; mais mon pauvre frre avait une
+femme. S'il m'arrivait malheur mon tour, cette pauvre crature
+mourrait de faim, car le travail seul de mon frre la faisait vivre.
+Obtenez pour elle une petite pension du gouvernement.
+
+--Chaque rvolution a ses catastrophes, rpondit M. de Villefort;
+votre frre a t victime de celle-ci, c'est un malheur, et le
+gouvernement ne doit rien votre famille pour cela. Si nous avions
+juger toutes les vengeances que les partisans de l'usurpateur ont
+exerces sur les partisans du roi quand leur tour ils disposaient du
+pouvoir, votre frre serait peut-tre aujourd'hui condamn mort. Ce
+qui s'accomplit est chose toute naturelle, car c'est la loi des
+reprsailles.
+
+--Eh quoi! monsieur, m'criai-je, il est possible que vous me parliez
+ainsi, vous, un magistrat!...
+
+--Tous ces Corses sont fous, ma parole d'honneur! rpondit M. de
+Villefort, et ils croient encore que leur compatriote est empereur. Vous
+vous trompez de temps, mon cher; il fallait venir me dire cela il y a
+deux mois. Aujourd'hui il est trop tard; allez-vous-en donc, et si vous
+ne vous en allez pas, moi, je vais vous faire reconduire.
+
+Je le regardai un instant pour voir si par une nouvelle supplication il
+y avait quelque chose esprer. Cet homme tait de pierre. Je
+m'approchai de lui:
+
+--Eh bien, lui dis-je demi-voix, puisque vous connaissez les Corses,
+vous devez savoir comment ils tiennent leur parole. Vous trouvez qu'on a
+bien fait de tuer mon frre qui tait bonapartiste, parce que vous tes
+royaliste, vous; eh bien, moi, qui suis bonapartiste aussi, je vous
+dclare une chose: c'est que je vous tuerai, vous. partir de ce moment
+je vous dclare la vendetta; ainsi, tenez-vous bien, et gardez-vous de
+votre mieux, car la premire fois que nous nous trouverons face face,
+c'est que votre dernire heure sera venue.
+
+Et l-dessus, avant qu'il ft revenu de sa surprise, j'ouvris la porte
+et je m'enfuis.
+
+--Ah! ah! dit Monte-Cristo, avec votre honnte figure, vous faites de
+ces choses-l, monsieur Bertuccio, et un procureur du roi, encore! Fi
+donc! et savait-il au moins ce que cela voulait dire ce mot _vendetta_?
+
+--Il le savait si bien qu' partir de ce moment il ne sortit plus seul
+et se calfeutra chez lui, me faisant chercher partout. Heureusement
+j'tais si bien cach qu'il ne put me trouver. Alors la peur le prit,
+il trembla de rester plus longtemps Nmes; il sollicita son changement
+de rsidence, et, comme c'tait en effet un homme influent, il fut nomm
+ Versailles; mais, vous le savez, il n'y a pas de distance pour un
+Corse qui a jur de se venger de son ennemi, et sa voiture, si bien
+mene qu'elle ft, n'a jamais eu plus d'une demi-journe d'avance sur
+moi, qui cependant la suivis pied.
+
+L'important n'tait pas de le tuer, cent fois j'en avais trouv
+l'occasion; mais il fallait le tuer sans tre dcouvert et surtout sans
+tre arrt. Dsormais je ne m'appartenais plus: j'avais protger et
+nourrir ma belle-soeur. Pendant trois mois je guettai M. de Villefort;
+pendant trois mois il ne fit pas un pas, une dmarche, une promenade,
+que mon regard ne le suivt l o il allait. Enfin, je dcouvris qu'il
+venait mystrieusement Auteuil: je le suivis encore et je le vis
+entrer dans cette maison o nous sommes, seulement, au lieu d'entrer
+comme tout le monde par la grande porte de la rue, il venait soit
+cheval, soit en voiture, laissait voiture ou cheval l'auberge, et
+entrait par cette petite porte que vous voyez l.
+
+Monte-Cristo fit de la tte un signe qui prouvait qu'au milieu de
+l'obscurit il distinguait en effet l'entre indique par Bertuccio.
+
+Je n'avais plus besoin de rester Versailles, je me fixai Auteuil et
+je m'informai. Si je voulais le prendre, c'tait videmment l qu'il me
+fallait tendre mon pige.
+
+La maison appartenait, comme le concierge l'a dit Votre Excellence,
+ M. de Saint-Mran, beau-pre de Villefort. M. de Saint-Mran habitait
+Marseille; par consquent, cette campagne lui tait inutile; aussi
+disait-on qu'il venait de la louer une jeune veuve que l'on ne
+connaissait que sous le nom de la baronne.
+
+En effet, un soir, en regardant par-dessus le mur, je vis une femme
+jeune et belle qui se promenait seule dans ce jardin, que nulle fentre
+trangre ne dominait; elle regardait frquemment du ct de la petite
+porte, et je compris que ce soir-l elle attendait M. de Villefort.
+Lorsqu'elle fut assez prs de moi pour que malgr l'obscurit je pusse
+distinguer ses traits, je vis une belle jeune femme de dix-huit
+dix-neuf ans, grande et blonde. Comme elle tait en simple peignoir et
+que rien ne gnait sa taille, je pus remarquer qu'elle tait enceinte
+et que sa grossesse mme paraissait avance.
+
+Quelques moments aprs, on ouvrit la petite porte; un homme entra; la
+jeune femme courut le plus vite qu'elle put sa rencontre, ils se
+jetrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassrent tendrement et
+regagnrent ensemble la maison.
+
+Cet homme, c'tait M. de Villefort. Je jugeai qu'en sortant, surtout
+s'il sortait la nuit, il devait traverser seul le jardin dans toute sa
+longueur.
+
+--Et, demanda le comte, avez-vous su depuis le nom de cette femme?
+
+--Non, Excellence, rpondit Bertuccio; vous allez voir que je n'eus pas
+le temps de l'apprendre.
+
+--Continuez.
+
+--Ce soir-l, reprit Bertuccio, j'aurais pu tuer peut-tre le procureur
+du roi; mais je ne connaissais pas encore assez le jardin dans tous ses
+dtails. Je craignis de ne pas le tuer raide, et, si quelqu'un accourait
+ ses cris, de ne pouvoir fuir. Je remis la partie au prochain
+rendez-vous, et, pour que rien ne m'chappt, je pris une petite chambre
+donnant sur la rue que longeait le mur du jardin.
+
+Trois jours aprs, vers sept heures du soir, je vis sortir de la maison
+un domestique cheval qui prit au galop le chemin qui conduisait la
+route de Svres; je prsumai qu'il allait Versailles. Je ne me
+trompais pas. Trois heures aprs, l'homme revint tout couvert de
+poussire; son message tait termin.
+
+Dix minutes aprs, un autre homme pied, envelopp d'un manteau,
+ouvrit la petite porte du jardin, qui se referma sur lui.
+
+Je descendis rapidement. Quoique je n'eusse pas vu le visage de
+Villefort, je le reconnus au battement de mon coeur: je traversai la
+rue, je gagnai une borne place l'angle du mur et l'aide de laquelle
+j'avais regard une premire fois dans le jardin.
+
+Cette fois je ne me contentai pas de regarder, je tirai mon couteau de
+ma poche, je m'assurai que la pointe tait bien affile, et je sautai
+par-dessus le mur.
+
+Mon premier soin fut de courir la porte; il avait laiss la clef en
+dedans, en prenant la simple prcaution de donner un double tour la
+serrure.
+
+Rien n'entravait donc ma fuite de ce ct-l. Je me mis tudier les
+localits. Le jardin formait un carr long, une pelouse de fin gazon
+anglais s'tendait au milieu, aux angles de cette pelouse taient des
+massifs d'arbres au feuillage touffu et tout entreml de fleurs
+d'automne.
+
+Pour se rendre de la maison la petite porte, ou de la petite porte
+la maison, soit qu'il entrt, soit qu'il sortt, M. de Villefort tait
+oblig de passer prs d'un de ces massifs.
+
+On tait la fin de septembre; le vent soufflait avec force; un peu de
+lune ple, et voile chaque instant par de gros nuages qui glissaient
+rapidement au ciel, blanchissait le sable des alles qui conduisaient
+la maison, mais ne pouvait percer l'obscurit de ces massifs touffus
+dans lesquels un homme pouvait demeurer cach sans qu'il y et crainte
+qu'on ne l'apert.
+
+Je me cachai dans celui le plus prs duquel devait passer Villefort;
+peine y tais-je, qu'au milieu des bouffes de vent qui courbaient les
+arbres au-dessus de mon front, je crus distinguer comme des
+gmissements. Mais vous savez, ou plutt vous ne savez pas, monsieur le
+comte, que celui qui attend le moment de commettre un assassinat croit
+toujours entendre pousser des cris sourds dans l'air. Deux heures
+s'coulrent pendant lesquelles, plusieurs reprises, je crus entendre
+les mmes gmissements. Minuit sonna.
+
+Comme le dernier son vibrait encore lugubre et retentissant, j'aperus
+une lueur illuminant les fentres de l'escalier drob par lequel nous
+sommes descendus tout l'heure.
+
+La porte s'ouvrit, et l'homme au manteau reparut. C'tait le moment
+terrible; mais depuis si longtemps je m'tais prpar ce moment, que
+rien en moi ne faiblit: je tirai mon couteau, je l'ouvris et je me tins
+prt.
+
+L'homme au manteau vint droit moi, mais mesure qu'il avanait dans
+l'espace dcouvert, je croyais remarquer qu'il tenait une arme de la
+main droite: j'eus peur, non pas d'une lutte, mais d'un insuccs.
+Lorsqu'il fut quelques pas de moi seulement, je reconnus que ce que
+j'avais pris pour une arme n'tait rien autre chose qu'une bche.
+
+Je n'avais pas encore pu deviner dans quel but M. de Villefort tenait
+une bche la main, lorsqu'il s'arrta sur la lisire du massif, jeta
+un regard autour de lui, et se mit creuser un trou dans la terre. Ce
+fut alors que je m'aperus qu'il y avait quelque chose dans son manteau,
+qu'il venait de dposer sur la pelouse pour tre plus libre de ses
+mouvements.
+
+Alors, je l'avoue, un peu de curiosit se glissa dans ma haine: je
+voulus voir ce que venait faire l Villefort; je restai immobile, sans
+haleine, j'attendis.
+
+Puis une ide m'tait venue, qui se confirma en voyant le procureur du
+roi tirer de son manteau un petit coffre long de deux pieds et large de
+six huit pouces.
+
+Je le laissai dposer le coffre dans le trou, sur lequel il repoussa la
+terre; puis, sur cette terre frache, il appuya ses pieds pour faire
+disparatre la trace de l'oeuvre nocturne. Je m'lanai alors sur lui et
+je lui enfonai mon couteau dans la poitrine en lui disant:
+
+--Je suis Giovanni Bertuccio! ta mort pour mon frre, ton trsor pour
+sa veuve: tu vois bien que ma vengeance est plus complte que je ne
+l'esprais.
+
+Je ne sais s'il entendit ces paroles; je ne le crois pas, car il tomba
+sans pousser un cri; je sentis les flots de son sang rejaillir brlants
+sur mes mains et sur mon visage; mais j'tais ivre, j'tais en dlire;
+ce sang me rafrachissait au lieu de me brler. En une seconde, j'eus
+dterr le coffret l'aide de la bche; puis, pour qu'on ne vt pas que
+je l'avais enlev, je comblai mon tour le trou, je jetai la bche
+par-dessus le mur, je m'lanai par la porte, que je fermai double
+tour en dehors et dont j'emportai la clef.
+
+--Bon! dit Monte-Cristo, c'tait, ce que je vois, un petit assassinat
+doubl de vol.
+
+--Non, Excellence, rpondit Bertuccio, c'tait une vendetta suivie de
+restitution.
+
+--Et la somme tait ronde, au moins?
+
+--Ce n'tait pas de l'argent.
+
+--Ah! oui, je me rappelle, dit Monte-Cristo n'avez-vous pas parl d'un
+enfant?
+
+--Justement, Excellence. Je courus jusqu' la rivire, je m'assis sur le
+talus, et, press de savoir ce que contenait le coffre, je fis sauter la
+serrure avec mon couteau.
+
+Dans un lange de fine batiste tait envelopp un enfant qui venait de
+natre; son visage empourpr, ses mains violettes annonaient qu'il
+avait d succomber une asphyxie cause par des ligaments naturels
+rouls autour de son cou; cependant, comme il n'tait pas froid encore,
+j'hsitai le jeter dans cette eau qui coulait mes pieds. En effet,
+au bout d'un instant je crus sentir un lger battement vers la rgion du
+coeur; je dgageai son cou du cordon qui l'enveloppait, et, comme
+j'avais t infirmier l'hpital de Bastia, je fis ce qu'aurait pu
+faire un mdecin en pareille circonstance, c'est--dire que je lui
+insufflai courageusement de l'air dans les poumons, qu'aprs un quart
+d'heure d'efforts inous je le vis respirer, et j'entendis un cri
+s'chapper de sa poitrine.
+
+ mon tour, je jetai un cri, mais un cri de joie. Dieu ne me maudit
+donc pas, me dis-je, puisqu'il permet que je rende la vie une crature
+humaine en change de la vie que j'ai te une autre!
+
+--Et que ftes-vous donc de cet enfant? demanda Monte-Cristo; c'tait un
+bagage assez embarrassant pour un homme qui avait besoin de fuir.
+
+--Aussi n'eus-je point un instant l'ide de le garder. Mais je savais
+qu'il existait Paris un hospice o on reoit ces pauvres cratures. En
+passant la barrire, je dclarai avoir trouv cet enfant sur la route
+et je m'informai. Le coffre tait l qui faisait foi; les langes de
+batiste indiquaient que l'enfant appartenait des parents riches; le
+sang dont j'tais couvert pouvait aussi bien appartenir l'enfant qu'
+tout autre individu. On ne me fit aucune objection; on m'indiqua
+l'hospice, qui tait situ tout au bout de la rue d'Enfer, et, aprs
+avoir pris la prcaution de couper le lange en deux, de manire qu'une
+des deux lettres qui le marquaient continut d'envelopper le corps de
+l'enfant, je dposai mon fardeau dans le tour, je sonnai et je m'enfuis
+ toutes jambes. Quinze jours aprs, j'tais de retour Rogliano, et je
+disais Assunta:
+
+--Console-toi, ma soeur; Isral est mort, mais je l'ai veng.
+
+Alors elle me demanda l'explication de ces paroles, et je lui racontai
+tout ce qui s'tait pass.
+
+--Giovanni, me dit Assunta, tu aurais d rapporter cet enfant, nous lui
+eussions tenu lieu des parents qu'il a perdus, nous l'eussions appel
+Benedetto, et en faveur de cette bonne action Dieu nous et bnis
+effectivement.
+
+Pour toute rponse je lui donnai la moiti de lange que j'avais
+conserve, afin de faire rclamer l'enfant si nous tions plus riches.
+
+--Et de quelles lettres tait marqu ce lange? demanda Monte-Cristo.
+
+--D'un H et d'un N surmonts d'un tortil de baron.
+
+--Je crois, Dieu me pardonne! que vous vous servez de termes de blason,
+monsieur Bertuccio! O diable avez-vous fait vos tudes hraldiques?
+
+-- votre service, monsieur le comte, o l'on apprend toutes choses.
+
+--Continuez, je suis curieux de savoir deux choses.
+
+--Lesquelles, monseigneur?
+
+--Ce que devint ce petit garon; ne m'avez-vous pas dit que c'tait un
+petit garon, monsieur Bertuccio?
+
+--Non, Excellence; je ne me rappelle pas avoir parl de cela.
+
+--Ah! je croyais avoir entendu, je me serai tromp.
+
+--Non, vous ne vous tes pas tromp, car c'tait effectivement un petit
+garon; mais Votre Excellence dsirait, disait-elle, savoir deux choses:
+quelle est la seconde?
+
+--La seconde tait le crime dont vous tiez accus quand vous demandtes
+un confesseur, et que l'abb Busoni alla vous trouver sur cette demande
+dans la prison de Nmes.
+
+--Peut-tre ce rcit sera-t-il bien long, Excellence.
+
+--Qu'importe? il est dix heures peine, vous savez que je ne dors pas,
+et je suppose que de votre ct vous n'avez pas grande envie de dormir.
+
+
+Bertuccio s'inclina et reprit sa narration.
+
+Moiti pour chasser les souvenirs qui m'assigeaient, moiti pour
+subvenir aux besoins de la pauvre veuve, je me remis avec ardeur ce
+mtier de contrebandier, devenu plus facile par le relchement des lois
+qui suit toujours les rvolutions. Les ctes du Midi, surtout, taient
+mal gardes, cause des meutes ternelles qui avaient lieu, tantt
+Avignon, tantt Nmes, tantt Uzs. Nous profitmes de cette espce
+de trve qui nous tait accorde par le gouvernement pour lier des
+relations avec tout le littoral. Depuis l'assassinat de mon frre dans
+les rues de Nmes, je n'avais pas voulu rentrer dans cette ville. Il en
+rsulta que l'aubergiste avec lequel nous faisions des affaires, voyant
+que nous ne voulions plus venir lui, tait venu nous et avait fond
+une succursale de son auberge sur la route de Bellegarde Beaucaire,
+l'enseigne du _Pont du Gard_. Nous avions ainsi, soit du ct
+d'Aigues-Mortes, soit aux Martigues, soit Bouc, une douzaine
+d'entrepts o nous dposions nos marchandises et o, au besoin, nous
+trouvions un refuge contre les douaniers et les gendarmes. C'est un
+mtier qui rapporte beaucoup que celui de contrebandier, lorsqu'on y
+applique une certaine intelligence seconde par quelque vigueur; quant
+moi, je vivais dans les montagnes ayant maintenant une double raison de
+craindre gendarmes et douaniers, attendu que toute comparution devant
+les juges pouvait amener une enqute, que cette enqute est toujours une
+excursion dans le pass, et que dans mon pass, moi, on pouvait
+rencontrer maintenant quelque chose plus grave que des cigares entrs en
+contrebande ou des barils d'eau-de-vie circulant sans laissez-passer.
+Aussi, prfrant mille fois la mort une arrestation, j'accomplissais
+des choses tonnantes, et qui, plus d'une fois, me donnrent cette
+preuve, que le trop grand soin que nous prenons de notre corps est peu
+prs le seul obstacle la russite de ceux de nos projets qui ont
+besoin d'une dcision rapide et d'une excution vigoureuse et
+dtermine. En effet une fois qu'on a fait le sacrifice de sa vie, on
+n'est plus l'gal des autres hommes, ou plutt les autres hommes ne sont
+plus vos gaux, et quiconque a pris cette rsolution sent, l'instant
+mme, dcupler ses forces et s'agrandir son horizon.
+
+--De la philosophie, monsieur Bertuccio! interrompit le comte; mais vous
+avez donc fait un peu de tout dans votre vie?
+
+--Oh! pardon, Excellence!
+
+--Non! non! c'est que la philosophie dix heures et demie du soir,
+c'est un peu tard. Mais je n'ai pas d'autre observation faire, attendu
+que je la trouve exacte, ce qu'on ne peut pas dire de toutes les
+philosophies.
+
+--Mes courses devinrent donc de plus en plus tendues, de plus en plus
+fructueuses. Assunta tait mnagre, et notre petite fortune
+s'arrondissait. Un jour que je partais pour une course:
+
+--Va, dit-elle, et ton retour je te mnage une surprise.
+
+Je l'interrogeais inutilement: elle ne voulut rien me dire et je
+partis.
+
+La course dura prs de six semaines; nous avions t Lucques charger
+de l'huile, et Livourne prendre des cotons anglais; notre dbarquement
+se fit sans vnement contraire, nous ralismes nos bnfices et nous
+revnmes tout joyeux.
+
+En rentrant dans la maison, la premire chose que je vis l'endroit le
+plus apparent de la chambre d'Assunta dans un berceau somptueux
+relativement au reste de l'appartement, fut un enfant de sept huit
+mois. Je jetai un cri de joie. Les seuls moments de tristesse que
+j'eusse prouvs depuis l'assassinat du procureur du roi m'avaient t
+causs par l'abandon de cet enfant. Il va sans dire que de remords de
+l'assassinat lui-mme je n'en avais point eu.
+
+La pauvre Assunta avait tout devin: elle avait profit de mon
+absence, et, munie de la moiti du lange, ayant inscrit, pour ne point
+l'oublier, le jour et l'heure prcis o l'enfant avait t dpos
+l'hospice, elle tait partie pour Paris et avait t elle-mme le
+rclamer. Aucune objection ne lui avait t faite, et l'enfant lui avait
+t remis.
+
+Ah! j'avoue, monsieur le comte, qu'en voyant cette pauvre crature
+dormant dans son berceau, ma poitrine se gonfla, et que des larmes
+sortirent de mes yeux.
+
+--En vrit, Assunta, m'criai-je, tu es une digne femme, et la
+Providence te bnira.
+
+--Ceci, dit Monte-Cristo, est moins exact que votre philosophie; il est
+vrai que ce n'est que la foi.
+
+--Hlas! Excellence, reprit Bertuccio, vous avez bien raison, et ce fut
+cet enfant lui-mme que Dieu chargea de ma punition. Jamais nature plus
+perverse ne se dclara plus prmaturment, et cependant on ne dira pas
+qu'il fut mal lev, car ma soeur le traitait comme le fils d'un prince;
+c'tait un garon d'une figure charmante, avec des yeux d'un bleu clair
+comme ces tons de faences chinoises qui s'harmonisent si bien avec le
+blanc laiteux du ton gnral; seulement ses cheveux d'un blond trop vif
+donnaient sa figure un caractre trange, qui doublait la vivacit de
+son regard et la malice de son sourire. Malheureusement il y a un
+proverbe qui dit que le roux est tout bon ou tout mauvais; le proverbe
+ne mentit pas pour Benedetto, et ds sa jeunesse il se montra tout
+mauvais. Il est vrai aussi que la douceur de sa mre encouragea ses
+premiers penchants; l'enfant, pour qui ma pauvre soeur allait au march
+de la ville, situe quatre ou cinq lieues de l, acheter les premiers
+fruits et les sucreries les plus dlicates, prfrait aux oranges de
+Palma et aux conserves de Gnes les chtaignes voles au voisin en
+franchissant les haies, ou les pommes sches dans son grenier, tandis
+qu'il avait sa disposition les chtaignes et les pommes de notre
+verger.
+
+Un jour, Benedetto pouvait avoir cinq ou six ans, le voisin Wasilio,
+qui, selon les habitudes de notre pays, n'enfermait ni sa bourse ni ses
+bijoux, car, monsieur le comte le sait aussi bien que personne, en Corse
+il n'y a pas de voleurs, le voisin Wasilio se plaignit nous qu'un
+louis avait disparu de sa bourse; on crut qu'il avait mal compt, mais
+lui prtendait tre sr de son fait. Ce jour-l Benedetto avait quitt
+la maison ds le matin, et c'tait une grande inquitude chez nous,
+lorsque le soir nous le vmes revenir tranant un singe qu'il avait
+trouv, disait-il, tout enchan au pied d'un arbre.
+
+Depuis un mois la passion du mchant enfant, qui ne savait quelle chose
+s'imaginer, tait d'avoir un singe. Un bateleur qui tait pass
+Rogliano, et qui avait plusieurs de ces animaux dont les exercices
+l'avaient fort rjoui, lui avait inspir sans doute cette malheureuse
+fantaisie.
+
+--On ne trouve pas de singe dans nos bois, lui dis-je, et surtout de
+singe enchan; avoue-moi donc comment tu t'es procur celui-ci.
+
+Benedetto soutint son mensonge, et l'accompagna de dtails qui
+faisaient plus d'honneur son imagination qu' sa vracit; je
+m'irritai, il se mit rire; je le menaai, il fit deux pas en arrire.
+
+--Tu ne peux pas me battre, dit-il, tu n'en as pas le droit, tu n'es
+pas mon pre.
+
+Nous ignormes toujours qui lui avait rvl ce fatal secret, que nous
+lui avions cach cependant avec tant de soin; quoi qu'il en soit, cette
+rponse, dans laquelle l'enfant se rvla tout entier, m'pouvanta
+presque, mon bras lev retomba effectivement sans toucher le coupable;
+l'enfant triompha, et cette victoire lui donna une telle audace qu'
+partir de ce moment tout l'argent d'Assunta, dont l'amour semblait
+augmenter pour lui mesure qu'il en tait moins digne, passa en
+caprices qu'elle ne savait pas combattre, en folies qu'elle n'avait pas
+le courage d'empcher. Quand j'tais Rogliano, les choses marchaient
+encore assez convenablement; mais ds que j'tais parti, c'tait
+Benedetto qui tait devenu le matre de la maison, et tout tournait
+mal. g de onze ans peine, tous ses camarades taient choisis parmi
+des jeunes gens de dix-huit ou vingt ans, les plus mauvais sujets de
+Bastia et de Corte, et dj, pour quelques espigleries qui mritaient
+un nom plus srieux, la justice nous avait donn des avertissements.
+
+Je fus effray; toute information pouvait avoir des suites funestes:
+j'allais justement tre forc de m'loigner de la Corse pour une
+expdition importante. Je rflchis longtemps, et, dans le pressentiment
+d'viter quelque malheur, je me dcidai emmener Benedetto avec moi.
+J'esprais que la vie active et rude de contrebandier, la discipline
+svre du bord, changeraient ce caractre prt se corrompre, s'il
+n'tait pas dj affreusement corrompu.
+
+Je tirai donc Benedetto part et lui fis la proposition de me suivre,
+en entourant cette proposition de toutes les promesses qui peuvent
+sduire un enfant de douze ans.
+
+Il me laissa aller jusqu'au bout, et lorsque j'eus finis, clatant de
+rire:
+
+--tes-vous fou, mon oncle? dit-il (il m'appelait ainsi quand il tait
+de belle humeur); moi changer la vie que je mne contre celle que vous
+menez, ma bonne et excellente paresse contre l'horrible travail que vous
+vous tes impos! passer la nuit au froid, le jour au chaud; se cacher
+sans cesse; quand on se montre recevoir des coups de fusil, et tout cela
+pour gagner un peu d'argent! L'argent, j'en ai tant que j'en veux! mre
+Assunta m'en donne quand je lui en demande. Vous voyez donc bien que je
+serais un imbcile si j'acceptais ce que vous me proposez.
+
+J'tais stupfait de cette audace et de ce raisonnement. Benedetto
+retourna jouer avec ses camarades, et je le vis de loin me montrant
+eux comme un idiot.
+
+--Charmant enfant! murmura Monte-Cristo.
+
+--Oh! s'il et t moi, rpondit Bertuccio, s'il et t mon fils, ou
+tout au moins mon neveu, je l'eusse bien ramen au droit sentier, car la
+conscience donne la force. Mais l'ide que j'allais battre un enfant
+dont j'avais tu le pre me rendait toute correction impossible. Je
+donnai de bons conseils ma soeur, qui, dans nos discussions, prenait
+sans cesse la dfense du petit malheureux, et comme elle m'avoua que
+plusieurs fois des sommes assez considrables lui avaient manqu, je lui
+indiquai un endroit o elle pouvait cacher notre petit trsor. Quant
+moi, ma rsolution tait prise. Benedetto savait parfaitement lire,
+crire et compter, car lorsqu'il voulait s'adonner par hasard au
+travail, il apprenait en un jour ce que les autres apprenaient en une
+semaine. Ma rsolution, dis-je, tait prise; je devais l'engager comme
+secrtaire sur quelque navire au long cours, et, sans le prvenir de
+rien, le faire prendre un beau matin et le faire transporter bord; de
+cette faon, et en le recommandant au capitaine, tout son avenir
+dpendait de lui. Ce plan arrt, je partis pour la France.
+
+Toutes nos oprations devaient cette fois s'excuter dans le golfe du
+Lion, et ces oprations devenaient de plus en plus difficiles, car nous
+tions en 1829. La tranquillit tait parfaitement rtablie, et par
+consquent le service des ctes tait redevenu plus rgulier et plus
+svre que jamais. Cette surveillance tait encore augmente
+momentanment par la foire de Beaucaire, qui venait de s'ouvrir.
+
+Les commencements de notre expdition s'excutrent sans encombre.
+Nous amarrmes notre barque, qui avait un double fond dans lequel nous
+cachions nos marchandises de contrebande, au milieu d'une quantit de
+bateaux qui bordaient les deux rives du Rhne, depuis Beaucaire jusqu'
+Arles. Arrivs l, nous commenmes dcharger nuitamment nos
+marchandises prohibes, et les faire passer dans la ville par
+l'intermdiaire des gens qui taient en relations avec nous, ou des
+aubergistes chez lesquels nous faisions des dpts. Soit que la russite
+nous et rendus imprudents, soit que nous ayons t trahis, un soir,
+vers les cinq heures de l'aprs-midi, comme nous allions nous mettre
+goter, notre petit mousse accourut tout effar en disant qu'il avait vu
+une escouade de douaniers se diriger de notre ct. Ce n'tait pas
+prcisment l'escouade qui nous effrayait: chaque instant, surtout
+dans ce moment-l, des compagnies entires rdaient sur les bords du
+Rhne; mais c'taient les prcautions qu'au dire de l'enfant cette
+escouade prenait pour ne pas tre vue. En un instant nous fmes sur
+pied, mais il tait dj trop tard; notre barque, videmment l'objet des
+recherches, tait entoure. Parmi les douaniers, je remarquai quelques
+gendarmes; et, aussi timide la vue de ceux-ci que j'tais brave
+ordinairement la vue de tout autre corps militaire, je descendis dans
+la cale, et, me glissant par un sabord, je me laissai couler dans le
+fleuve, puis je nageai entre deux eaux, ne respirant qu' de longs
+intervalles, si bien que je gagnai sans tre vu une tranche que l'on
+venait de faire, et qui communiquait du Rhne au canal qui se rend de
+Beaucaire Aigues-Mortes. Une fois arriv l, j'tais sauv, car je
+pouvais suivre sans tre vu cette tranche. Je gagnai donc le canal sans
+accident. Ce n'tait pas par hasard et sans prmditation que j'avais
+suivi ce chemin; j'ai dj parl Votre Excellence d'un aubergiste de
+Nmes qui avait tabli sur la route de Bellegarde Beaucaire une petite
+htellerie.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, je me souviens parfaitement. Ce digne homme, si
+je ne me trompe, tait mme votre associ.
+
+--C'est cela, rpondit Bertuccio; mais depuis sept ou huit ans, il avait
+cd son tablissement un ancien tailleur de Marseille qui, aprs
+s'tre ruin dans son tat, avait voulu essayer de faire sa fortune dans
+un autre. Il va sans dire que les petits arrangements que nous avions
+faits avec le premier propritaire furent maintenus avec le second;
+c'tait donc cet homme que je comptais demander asile.
+
+--Et comment se nommait cet homme? demanda le comte, qui paraissait
+commencer reprendre quelque intrt au rcit de Bertuccio.
+
+--Il s'appelait Gaspard Caderousse, il tait mari une femme du
+village de la Carconte, et que nous ne connaissions pas sous un autre
+nom que celui de son village; c'tait une pauvre femme atteinte de la
+fivre des marais, qui s'en allait mourant de langueur. Quant l'homme,
+c'tait un robuste gaillard de quarante quarante-cinq ans, qui plus
+d'une fois nous avait, dans des circonstances difficiles, donn des
+preuves de sa prsence d'esprit et de son courage.
+
+--Et vous dites, demanda Monte-Cristo, que ces choses se passaient vers
+l'anne....
+
+--1829, monsieur le comte.
+
+--En quel mois?
+
+--Au mois de juin.
+
+--Au commencement ou la fin.
+
+--C'tait le 3 au soir.
+
+--Ah! fit Monte-Cristo, le 3 juin 1829... Bien, continuez.
+
+--C'tait donc Caderousse que je comptais demander asile; mais, comme
+d'habitude, et mme dans les circonstances ordinaires, nous n'entrions
+pas chez lui par la porte qui donnait sur la route, je rsolus de ne pas
+droger cette coutume, j'enjambai la haie du jardin, je me glissai en
+rampant travers les oliviers rabougris et les figuiers sauvages, et je
+gagnai, dans la crainte que Caderousse n'et quelque voyageur dans son
+auberge, une espce de soupente dans laquelle plus d'une fois j'avais
+pass la nuit aussi bien que dans le meilleur lit. Cette soupente
+n'tait spare de la salle commune du rez-de-chausse de l'auberge que
+par une cloison en planches dans laquelle des jours avaient t mnags
+ notre intention, afin que de l nous pussions guetter le moment
+opportun de faire reconnatre que nous tions dans le voisinage. Je
+comptais, si Caderousse tait seul, le prvenir de mon arrive, achever
+chez lui le repas interrompu par l'apparition des douaniers, et
+profiter de l'orage qui se prparait pour regagner les bords du Rhne et
+m'assurer de ce qu'taient devenus la barque et ceux qui la montaient.
+Je me glissai donc dans la soupente et bien m'en prit, car ce moment
+mme Caderousse rentrait chez lui avec un inconnu.
+
+Je me tins coi et j'attendis, non point dans l'intention de surprendre
+les secrets de mon hte, mais parce que je ne pouvais faire autrement;
+d'ailleurs, dix fois mme chose tait dj arrive.
+
+L'homme qui accompagnait Caderousse tait videmment tranger au Midi
+de la France: c'tait un de ces ngociants forains qui viennent vendre
+des bijoux la foire de Beaucaire et qui, pendant un mois que dure
+cette foire, o affluent des marchands et des acqureurs de toutes les
+parties de l'Europe, font quelquefois pour cent ou cent cinquante mille
+francs d'affaires.
+
+Caderousse entra vivement et le premier. Puis voyant la salle d'en bas
+vide comme d'habitude et simplement garde par son chien, il appela sa
+femme.
+
+--H! la Carconte, dit-il, ce digne homme de prtre ne nous avait pas
+tromps; le diamant tait bon.
+
+Une exclamation joyeuse se fit entendre, et presque aussitt l'escalier
+craqua sous un pas alourdi par la faiblesse et la maladie.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? demanda la femme plus ple qu'une morte.
+
+--Je dis que le diamant tait bon, que voil monsieur, un des premiers
+bijoutiers de Paris, qui est prt nous en donner cinquante mille
+francs. Seulement, pour tre sr que le diamant est bien nous, il
+demande que tu lui racontes, comme je l'ai dj fait, de quelle faon
+miraculeuse le diamant est tomb entre nos mains. En attendant,
+monsieur, asseyez-vous, s'il vous plat, et comme le temps est lourd, je
+vais aller chercher de quoi vous rafrachir.
+
+Le bijoutier examinait avec attention l'intrieur de l'auberge et la
+pauvret bien visible de ceux qui allaient lui vendre un diamant qui
+semblait sortir de l'crin d'un prince.
+
+--Racontez, madame, dit-il, voulant sans doute profiter de l'absence
+du mari pour qu'aucun signe de la part de celui-ci n'influent la
+femme, et pour voir si les deux rcits cadreraient bien l'un avec
+l'autre.
+
+--Eh! mon Dieu! dit la femme avec volubilit, c'est une bndiction du
+ciel laquelle nous tions loin de nous attendre. Imaginez-vous, mon
+cher monsieur, que mon mari a t li en 1814 ou 1815 avec un marin
+nomm Edmond Dants: ce pauvre garon, que Caderousse avait compltement
+oubli ne l'a pas oubli, lui, et lui a laiss en mourant le diamant que
+vous venez de voir.
+
+--Mais comment tait-il devenu possesseur de ce diamant? demanda le
+bijoutier. Il l'avait donc avant d'entrer en prison?
+
+--Non, monsieur, rpondit la femme, mais en prison il a fait, ce
+qu'il parat, la connaissance d'un Anglais trs riche; et comme en
+prison son compagnon de chambre est tomb malade, et que Dants en prit
+les mmes soins que si c'tait son frre, l'Anglais, en sortant de
+captivit, laissa au pauvre Dants, qui, moins heureux que lui, est mort
+en prison, ce diamant qu'il nous a lgu son tour en mourant, et qu'il
+a charg le digne abb qui est venu ce matin de nous remettre.
+
+--C'est bien la mme chose, murmura le bijoutier, et, au bout du compte
+l'histoire peut tre vraie, tout invraisemblable qu'elle paraisse au
+premier abord. Il n'y a donc que le prix sur lequel nous ne sommes pas
+d'accord.
+
+--Comment! pas d'accord, dit Caderousse; je croyais que vous aviez
+consenti au prix que j'en demandais.
+
+--C'est--dire, reprit le bijoutier, que j'en ai offert quarante mille
+francs.
+
+--Quarante mille! s'cria la Carconte; nous ne le donnerons
+certainement pas pour ce prix-l. L'abb nous a dit qu'il valait
+cinquante mille francs, et sans la monture encore.
+
+--Et comment se nommait cet abb? demanda l'infatigable questionneur.
+
+--L'abb Busoni, rpondit la femme.
+
+--C'tait donc un tranger?
+
+--C'tait un Italien des environs de Mantoue, je crois.
+
+--Montrez-moi ce diamant, reprit le bijoutier, que je le revoie une
+seconde fois; souvent on juge mal les pierres une premire vue.
+
+Caderousse tira de sa poche un petit tui de chagrin noir, l'ouvrit et
+le passa au bijoutier. la vue du diamant, qui tait gros comme une
+petite noisette, je me le rappelle comme si je le voyais encore, les
+yeux de la Carconte tincelrent de cupidit.
+
+--Et que pensiez-vous de tout cela, monsieur l'couteur aux portes?
+demanda Monte-Cristo; ajoutiez-vous foi cette belle fable?
+
+--Oui, Excellence; je ne regardais pas Caderousse comme un mchant
+homme, et je le croyais incapable d'avoir commis un crime ou mme un
+vol.
+
+--Cela fait plus honneur votre coeur qu' votre exprience, monsieur
+Bertuccio. Aviez-vous connu cet Edmond Dants dont il tait question?
+
+--Non, Excellence, je n'en avais jamais entendu parler jusqu'alors, et
+je n'en ai jamais entendu reparler depuis qu'une seule fois par l'abb
+Busoni lui-mme, quand je le vis dans les prisons de Nmes.
+
+--Bien! continuez.
+
+--Le bijoutier prit la bague des mains de Caderousse, et tira de sa
+poche une petite pince en acier et une petite paire de balances de
+cuivre; puis, cartant les crampons d'or qui retenaient la pierre dans
+la bague, il fit sortir le diamant de son alvole, et le pesa
+minutieusement dans les balances.
+
+--J'irai jusqu' quarante-cinq mille francs, dit-il, mais je ne
+donnerai pas un sou avec; d'ailleurs, comme c'tait ce que valait le
+diamant, j'ai pris juste cette somme sur moi.
+
+--Oh! qu' cela ne tienne, dit Caderousse, je retournerai avec vous
+Beaucaire pour chercher les cinq autres mille francs.
+
+--Non, dit le bijoutier en rendant l'anneau et le diamant Caderousse;
+non, cela ne vaut pas davantage, et encore je suis fch d'avoir offert
+cette somme, attendu qu'il y a dans la pierre un dfaut que je n'avais
+pas vu d'abord; mais n'importe, je n'ai qu'une parole, j'ai dit
+quarante-cinq mille francs, je ne m'en ddis pas.
+
+--Au moins remettez le diamant dans la bague, dit aigrement la
+Carconte.
+
+--C'est juste, dit le bijoutier.
+
+Et il replaa la pierre dans le chaton.
+
+--Bon, bon, bon, dit Caderousse remettant l'tui dans sa poche, on le
+vendra un autre.
+
+--Oui, reprit le bijoutier, mais un autre ne sera pas si facile que
+moi; un autre ne se contentera pas des renseignements que vous m'avez
+donns; il n'est pas naturel qu'un homme comme vous possde un diamant
+de cinquante mille francs; il ira prvenir les magistrats, il faudra
+retrouver l'abb Busoni, et les abbs qui donnent des diamants de deux
+mille louis sont rares; la justice commencera par mettre la main dessus,
+on vous enverra en prison, et si vous tes reconnu innocent, qu'on vous
+mette dehors aprs trois ou quatre mois de captivit, la bague se sera
+gare au greffe, ou l'on vous donnera une pierre fausse qui vaudra
+trois francs au lieu d'un diamant qui en vaut cinquante mille,
+cinquante-cinq mille peut-tre, mais que, vous en conviendrez, mon brave
+homme, on court certains risques acheter.
+
+Caderousse et sa femme s'interrogrent du regard.
+
+--Non, dit Caderousse, nous ne sommes pas assez riches pour perdre cinq
+mille francs.
+
+--Comme vous voudrez, mon cher ami, dit le bijoutier; j'avais
+cependant, comme vous le voyez, apport de la belle monnaie.
+
+Et il tira d'une de ses poches une poigne d'or qu'il fit briller aux
+yeux blouis de l'aubergiste, et, de l'autre, un paquet de billets de
+banque.
+
+Un rude combat se livrait visiblement dans l'esprit de Caderousse: il
+tait vident que ce petit tui de chagrin qu'il tournait et retournait
+dans sa main ne lui paraissait pas correspondre comme valeur la somme
+norme qui fascinait ses yeux. Il se retourna vers sa femme.
+
+--Qu'en dis-tu? lui demanda-t-il tout bas.
+
+--Donne, donne, dit-elle; s'il retourne Beaucaire sans le diamant, il
+nous dnoncera! et, comme il le dit, qui sait si nous pourrons jamais
+remettre la main sur l'abb Busoni.
+
+--Eh bien, soit, dit Caderousse, prenez donc le diamant pour
+quarante-cinq mille francs; mais ma femme veut une chane d'or, et moi
+une paire de boucles d'argent.
+
+Le bijoutier tira de sa poche une bote longue et plate qui contenait
+plusieurs chantillons des objets demands.
+
+--Tenez, dit-il, je suis rond en affaires; choisissez.
+
+La femme choisit une chane d'or qui pouvait valoir cinq louis, et le
+mari une paire de boucles qui pouvait valoir quinze francs.
+
+--J'espre que vous ne vous plaindrez pas, dit le bijoutier.
+
+--L'abb avait dit qu'il valait cinquante mille francs, murmura
+Caderousse.
+
+--Allons, allons, donnez donc! Quel homme terrible! reprit le bijoutier
+en lui tirant des mains le diamant, je lui compte quarante-cinq mille
+francs, deux mille cinq cents livres de rente, c'est--dire une fortune
+comme je voudrais bien en avoir une, moi, et il n'est pas encore
+content.
+
+--Et les quarante-cinq mille francs, demanda Caderousse d'une voix
+rauque; voyons, o sont-ils?
+
+--Les voil, dit le bijoutier.
+
+Et il compta sur la table quinze mille francs en or et trente mille
+francs en billets de banque.
+
+--Attendez que j'allume la lampe, dit la Carconte, il n'y fait plus
+clair, et on pourrait se tromper.
+
+En effet, la nuit tait venue pendant cette discussion, et, avec la
+nuit, l'orage qui menaait depuis une demi-heure. On entendait gronder
+sourdement le tonnerre dans le lointain; mais ni le bijoutier, ni
+Caderousse, ni la Carconte, ne paraissaient s'en occuper, possds
+qu'ils taient tous les trois du dmon du gain. Moi-mme, j'prouvais
+une trange fascination la vue de tout cet or et de tous ces billets.
+Il me semblait que je faisais un rve, et, comme il arrive dans un rve,
+je me sentais enchan ma place.
+
+Caderousse compta et recompta l'or et les billets, puis il les passa
+sa femme, qui les compta et recompta son tour.
+
+Pendant ce temps, le bijoutier faisait miroiter le diamant sous les
+rayons de la lampe, et le diamant jetait des clairs qui lui faisaient
+oublier ceux qui, prcurseurs de l'orage, commenaient enflammer les
+fentres.
+
+--Eh bien, le compte y est-il? demanda le bijoutier.
+
+--Oui, dit Caderousse; donne le portefeuille et cherche un sac,
+Carconte.
+
+La Carconte alla une armoire et revint apportant un vieux
+portefeuille de cuir, duquel on tira quelques lettres graisseuses la
+place desquelles on remit les billets, et un sac dans lequel taient
+enferms deux ou trois cus de six livres, qui composaient probablement
+toute la fortune du misrable mnage.
+
+--L, dit Caderousse, quoique vous nous ayez soulev une dizaine de
+mille francs peut-tre, voulez-vous souper avec nous? c'est de bon
+coeur.
+
+--Merci, dit le bijoutier, il doit se faire tard, et il faut que je
+retourne Beaucaire; ma femme serait inquite; il tira sa montre.
+Morbleu! s'cria-t-il, neuf heures bientt, je ne serai pas Beaucaire
+avant minuit. Adieu, mes petits enfants; s'il vous revient par hasard
+des abbs Busoni, pensez moi.
+
+--Dans huit jours, vous ne serez plus Beaucaire, dit Caderousse,
+puisque la foire finit la semaine prochaine.
+
+--Non, mais cela ne fait rien; crivez-moi Paris, M. Joanns, au
+Palais-Royal, galerie de Pierre, n 45, je ferai le voyage exprs si
+cela en vaut la peine.
+
+Un coup de tonnerre retentit, accompagn d'un clair si violent qu'il
+effaa presque la clart de la lampe.
+
+--Oh! oh! dit Caderousse, vous allez partir par ce temps-l?
+
+--Oh! je n'ai pas peur du tonnerre, dit le bijoutier.
+
+--Et des voleurs? demanda la Carconte. La route n'est jamais bien sre
+pendant la foire.
+
+--Oh! quant aux voleurs, dit Joanns, voil pour eux.
+
+Et il tira de sa poche une paire de petits pistolets chargs jusqu' la
+gueule.
+
+--Voil, dit-il, des chiens qui aboient et mordent en mme temps: c'est
+pour les deux premiers qui auraient envie de votre diamant, pre
+Caderousse.
+
+Caderousse et sa femme changrent un regard sombre. Il parat qu'ils
+avaient en mme temps quelque terrible pense.
+
+--Alors, bon voyage! dit Caderousse.
+
+--Merci! dit le bijoutier.
+
+Il prit sa canne qu'il avait pose contre un vieux bahut, et sortit. Au
+moment o il ouvrit la porte, une telle bouffe de vent entra qu'elle
+faillit teindre la lampe.
+
+--Oh! dit-il, il va faire un joli temps, et deux lieues de pays faire
+avec ce temps-l!
+
+--Restez, dit Caderousse, vous coucherez ici.
+
+--Oui, restez, dit la Carconte d'une voix tremblante, nous aurons bien
+soin de vous.
+
+--Non pas, il faut que j'aille coucher Beaucaire. Adieu.
+
+Caderousse alla lentement jusqu'au seuil.
+
+--Il ne fait ni ciel ni terre, dit le bijoutier dj hors de la maison.
+Faut-il prendre droite ou gauche?
+
+-- droite, dit Caderousse; il n'y a pas s'y tromper, la route est
+borde d'arbres de chaque ct.
+
+--Bon, j'y suis, dit la voix presque perdue dans le lointain.
+
+--Ferme donc la porte, dit la Carconte, je n'aime pas les portes
+ouvertes quand il tonne.
+
+--Et quand il y a de l'argent dans la maison, n'est-ce pas? dit
+Caderousse en donnant un double tour la serrure.
+
+Il rentra, alla l'armoire, retira le sac et le portefeuille, et tous
+deux se mirent recompter pour la troisime fois leur or et leurs
+billets. Je n'ai jamais vu expression pareille ces deux visages dont
+cette maigre lampe clairait la cupidit. La femme surtout tait
+hideuse; le tremblement fivreux qui l'animait habituellement avait
+redoubl. Son visage de ple tait devenu livide; ses yeux caves
+flamboyaient.
+
+--Pourquoi donc, demanda-t-elle d'une voix sourde, lui avais-tu offert
+de coucher ici?
+
+--Mais, rpondit Caderousse en tressaillant, pour... pour qu'il n'et
+pas la peine de retourner Beaucaire.
+
+--Ah! dit la femme avec une expression impossible rendre, je croyais
+que c'tait pour autre chose, moi.
+
+--Femme! femme! s'cria Caderousse, pourquoi as-tu de pareilles ides,
+et pourquoi les ayant ne les gardes-tu pas pour toi?
+
+--C'est gal, dit la Carconte aprs un instant de silence, tu n'es pas
+un homme.
+
+--Comment cela? fit Caderousse.
+
+--Si tu avais t un homme, il ne serait pas sorti.
+
+--Femme!
+
+--Ou bien il n'arriverait pas Beaucaire.
+
+--Femme!
+
+--La route fait un coude et il est oblig de suivre la route, tandis
+qu'il y a le long du canal un chemin qui raccourcit.
+
+--Femme, tu offenses le Bon Dieu. Tiens, coute....
+
+En effet, on entendit un effroyable coup de tonnerre en mme temps
+qu'un clair bleutre enflammait toute la salle, et la foudre,
+dcroissant lentement, sembla s'loigner comme regret de la maison
+maudite.
+
+--Jsus! dit la Carconte en se signant.
+
+Au mme instant, et au milieu de ce silence de terreur qui suit
+ordinairement les coups de tonnerre, on entendit frapper la porte.
+
+Caderousse et sa femme tressaillirent et se regardrent pouvants.
+
+--Qui va l? s'cria Caderousse en se levant et en runissant en un
+seul tas l'or et les billets pars sur la table et qu'il couvrit de ses
+deux mains.
+
+--Moi! dit une voix.
+
+--Qui, vous?
+
+--Et pardieu! Joanns le bijoutier.
+
+--Eh bien, que disais-tu donc, reprit la Carconte avec un effroyable
+sourire, que j'offensais le Bon Dieu!... Voil le Bon Dieu qui nous le
+renvoie.
+
+Caderousse retomba ple et haletant sur sa chaise. La Carconte, au
+contraire, se leva, et alla d'un pas ferme la porte qu'elle ouvrit.
+
+--Entrez donc, cher monsieur Joanns, dit-elle.
+
+--Ma foi, dit le bijoutier ruisselant de pluie, il parat que le diable
+ne veut pas que je retourne Beaucaire ce soir. Les plus courtes folies
+sont les meilleures, mon cher monsieur Caderousse; vous m'avez offert
+l'hospitalit, je l'accepte et je reviens coucher chez vous.
+
+Caderousse balbutia quelques mots en essuyant la sueur qui coulait sur
+son front. La Carconte referma la porte double tour derrire le
+bijoutier.
+
+
+
+
+XLV
+
+La pluie de sang.
+
+
+En entrant, le bijoutier jeta un regard interrogateur autour de lui;
+mais rien ne semblait faire natre les soupons s'il n'en avait pas,
+rien ne semblait les confirmer s'il en avait.
+
+Caderousse tenait toujours des deux mains ses billets et son or. La
+Carconte souriait son hte le plus agrablement qu'elle pouvait.
+
+--Ah! ah! dit le bijoutier, il parat que vous aviez peur de ne pas
+avoir votre compte, que vous repassiez votre trsor aprs mon dpart.
+
+--Non pas, dit Caderousse; mais l'vnement qui nous en fait possesseur
+est si inattendu que nous n'y pouvons croire, et que, lorsque nous
+n'avons pas la preuve matrielle sous les yeux, nous croyons faire
+encore un rve.
+
+Le bijoutier sourit.
+
+--Est-ce que vous avez des voyageurs dans votre auberge? demanda-t-il.
+
+--Non, rpondit Caderousse, nous ne donnons point coucher; nous
+sommes trop prs de la ville, et personne ne s'arrte.
+
+--Alors, je vais vous gner horriblement?
+
+--Nous gner, vous! mon cher monsieur! dit gracieusement la Carconte,
+pas du tout, je vous jure.
+
+--Voyons, o me mettez-vous?
+
+--Dans la chambre l-haut.
+
+--Mais n'est-ce pas votre chambre?
+
+--Oh! n'importe; nous avons un second lit dans la pice ct de
+celle-ci.
+
+Caderousse regarda avec tonnement sa femme. Le bijoutier chantonna un
+petit air en se chauffant le dos un fagot que la Carconte venait
+d'allumer dans la chemine pour scher son hte.
+
+Pendant ce temps, elle apportait sur un coin de la table o elle avait
+tendu une serviette les maigres restes d'un dner, auxquels elle
+joignit deux ou trois oeufs frais.
+
+Caderousse avait renferm de nouveau les billets dans son portefeuille,
+son or dans un sac, et le tout dans son armoire. Il se promenait de long
+en large, sombre et pensif, levant de temps en temps la tte sur le
+bijoutier, qui se tenait tout fumant devant l'tre, et qui, mesure
+qu'il se schait d'un ct, se tournait de l'autre.
+
+--L, dit la Carconte en posant une bouteille de vin sur la table,
+quand vous voudrez souper tout est prt.
+
+--Et vous? demanda Joanns.
+
+--Moi, je ne souperai pas, rpondit Caderousse.
+
+--Nous avons dn trs tard, se hta de dire la Carconte.
+
+--Je vais donc souper seul? fit le bijoutier.
+
+--Nous vous servirons, rpondit la Carconte avec un empressement qui
+ne lui tait pas habituel, mme envers ses htes payants.
+
+De temps en temps Caderousse lanait sur elle un regard rapide comme un
+clair.
+
+L'orage continuait.
+
+--Entendez-vous, entendez-vous? dit la Carconte; vous avez, ma foi,
+bien fait de revenir.
+
+--Ce qui n'empche pas, dit le bijoutier, que si, pendant mon souper,
+l'ouragan s'apaise, je me remettrai en route.
+
+--C'est le mistral, dit Caderousse en secouant la tte; nous en avons
+pour jusqu' demain.
+
+Et il poussa un soupir.
+
+--Ma foi, dit le bijoutier en se mettant table, tant pis pour ceux
+qui sont dehors.
+
+--Oui, reprit la Carconte, ils passeront une mauvaise nuit.
+
+Le bijoutier commena de souper, et la Carconte continua d'avoir pour
+lui tous les petits soins d'une htesse attentive; elle d'ordinaire si
+quinteuse et si revche, elle tait devenue un modle de prvenance et
+de politesse. Si le bijoutier l'et connue auparavant, un si grand
+changement l'et certes tonn et n'et pas manqu de lui inspirer
+quelque soupon. Quant Caderousse, il ne disait pas une parole,
+continuant sa promenade et paraissant hsiter mme regarder son hte.
+
+Lorsque le souper fut termin, Caderousse alla lui-mme ouvrir la
+porte.
+
+--Je crois que l'orage se calme, dit-il.
+
+Mais en ce moment, comme pour lui donner un dmenti, un coup de
+tonnerre terrible branla la maison, et une bouffe de vent mle de
+pluie entra, qui teignit la lampe.
+
+Caderousse referma la porte; sa femme alluma une chandelle au brasier
+mourant.
+
+--Tenez, dit-elle au bijoutier, vous devez tre fatigu; j'ai mis des
+draps blancs au lit, montez vous coucher et dormez bien.
+
+Joanns resta encore un instant pour s'assurer que l'ouragan ne se
+calmait point, et lorsqu'il eut acquis la certitude que le tonnerre et
+la pluie ne faisaient qu'aller en augmentant, il souhaita le bonjour
+ses htes et monta l'escalier.
+
+Il passait au-dessus de ma tte, et j'entendais chaque marche craquer
+sous ses pas.
+
+La Carconte le suivit d'un oeil avide, tandis qu'au contraire
+Caderousse lui tournait le dos et ne regardait pas mme de son ct.
+
+Tous ces dtails, qui sont revenus mon esprit depuis ce temps-l, ne
+me frapprent point au moment o ils se passaient sous mes yeux; il n'y
+avait, tout prendre, rien que de naturel dans ce qui arrivait, et,
+part l'histoire du diamant qui me paraissait un peu invraisemblable,
+tout allait de source. Aussi comme j'tais cras de fatigue, que je
+comptais profiter moi-mme du premier rpit que la tempte donnerait aux
+lments, je rsolus de dormir quelques heures et de m'loigner au
+milieu de la nuit.
+
+J'entendais dans la pice au-dessus le bijoutier, qui prenait de son
+ct toutes ses dispositions pour passer la meilleure nuit possible.
+Bientt son lit craqua sous lui; il venait de se coucher.
+
+Je sentais mes yeux qui se fermaient malgr moi, et comme je n'avais
+conu aucun soupon, je ne tentai point de lutter contre le sommeil; je
+jetai un dernier regard sur l'intrieur de la cuisine. Caderousse tait
+assis ct d'une longue table, sur un de ces bancs de bois qui, dans
+les auberges de village, remplacent les chaises; il me tournait le dos,
+de sorte que je ne pouvais voir sa physionomie; d'ailleurs et-il t
+dans la position contraire, la chose m'et encore t impossible,
+attendu qu'il tenait sa tte ensevelie dans ses deux mains.
+
+La Carconte le regarda quelque temps, haussa les paules et vint
+s'asseoir en face de lui.
+
+En ce moment la flamme mourante gagna un reste de bois sec oubli par
+elle; une lueur un peu plus vive claira le sombre intrieur.... La
+Carconte tenait ses yeux fixs sur son mari, et comme celui-ci restait
+toujours dans la mme position, je la vis tendre vers lui sa main
+crochue, et elle le toucha au front.
+
+Caderousse tressaillit. Il me sembla que la femme remuait les lvres,
+mais, soit qu'elle parlt tout fait bas, soit que mes sens fussent
+dj engourdis par le sommeil, le bruit de sa parole n'arriva point
+jusqu' moi. Je ne voyais mme plus qu' travers un brouillard et avec
+ce doute prcurseur du sommeil pendant lequel on croit que l'on commence
+un rve. Enfin mes yeux se fermrent, et je perdis conscience de
+moi-mme.
+
+J'tais au plus profond de mon sommeil, lorsque je fus rveill par un
+coup de pistolet, suivi d'un cri terrible. Quelques pas chancelants
+retentirent sur le plancher de la chambre, et une masse inerte vint
+s'abattre dans l'escalier, juste au-dessus de ma tte.
+
+Je n'tais pas encore bien matre de moi. J'entendais des gmissements,
+puis des cris touffs comme ceux qui accompagnent une lutte.
+
+Un dernier cri, plus prolong que les autres et qui dgnra en
+gmissements, vint me tirer compltement de ma lthargie.
+
+Je me soulevai sur un bras, j'ouvris les yeux, qui ne virent rien dans
+les tnbres, et je portai la main mon front, sur lequel il me
+semblait que dgouttait travers les planches de l'escalier une pluie
+tide et abondante.
+
+Le plus profond silence avait succd ce bruit affreux. J'entendis
+les pas d'un homme qui marchait au-dessus de ma tte, ses pas firent
+craquer l'escalier. L'homme descendit dans la salle infrieure,
+s'approcha de la chemine et alluma une chandelle.
+
+Cet homme, c'tait Caderousse; il avait le visage ple, et sa chemise
+tait tout ensanglante.
+
+La chandelle allume, il remonta rapidement l'escalier, et j'entendis
+de nouveau ses pas rapides et inquiets.
+
+Un instant aprs il redescendit. Il tenait la main l'crin; il
+s'assura que le diamant tait bien dedans, chercha un instant dans
+laquelle de ses poches il le mettrait; puis, sans doute, ne considrant
+point sa poche comme une cachette assez sre, il le roula dans son
+mouchoir rouge, qu'il tourna autour de son cou.
+
+Puis il courut l'armoire, en tira ses billets et son or, mit les uns
+dans le gousset de son pantalon, l'autre dans la poche de sa veste, prit
+deux ou trois chemises, et, s'lanant vers la porte, il disparut dans
+l'obscurit. Alors tout devint clair et lucide pour moi; je me reprochai
+ce qui venait d'arriver, comme si j'eusse t le vrai coupable. Il me
+sembla entendre des gmissements: le malheureux bijoutier pouvait n'tre
+pas mort; peut-tre tait-il en mon pouvoir, en lui portant secours, de
+rparer une partie du mal non pas que j'avais fait, mais que j'avais
+laiss faire. J'appuyai mes paules contre une de ces planches mal
+jointes qui sparaient l'espce de tambour dans lequel j'tais couch de
+la salle infrieure; les planches cdrent, et je me trouvai dans la
+maison.
+
+Je courus la chandelle, et je m'lanai dans l'escalier; un corps le
+barrait en travers, c'tait le cadavre de la Carconte.
+
+Le coup de pistolet que j'avais entendu avait t tir sur elle: elle
+avait la gorge traverse de part en part, et outre sa double blessure
+qui coulait flots, elle vomissait le sang par la bouche. Elle tait
+tout fait morte. J'enjambai par-dessus son corps, et je passai.
+
+La chambre offrait l'aspect du plus affreux dsordre. Deux ou trois
+meubles taient renverss; les draps, auxquels le malheureux bijoutier
+s'tait cramponn, tranaient par la chambre: lui-mme tait couch
+terre, la tte appuye contre le mur, nageant dans une mare de sang qui
+s'chappait de trois larges blessures reues dans la poitrine.
+
+Dans la quatrime tait rest un long couteau de cuisine, dont on ne
+voyait que le manche.
+
+Je marchai sur le second pistolet qui n'tait point parti, la poudre
+tant probablement mouille.
+
+Je m'approchai du bijoutier; il n'tait pas mort effectivement: au
+bruit que je fis, l'branlement du plancher surtout, il rouvrit des
+yeux hagards, parvint les fixer un instant sur moi, remua les lvres
+comme s'il voulait parler, et expira.
+
+Cet affreux spectacle m'avait rendu presque insens; du moment o je ne
+pouvais plus porter de secours personne je n'prouvais plus qu'un
+besoin, celui de fuir. Je me prcipitai dans l'escalier, en enfonant
+mes mains dans mes cheveux et en poussant un rugissement de terreur.
+
+Dans la salle infrieure, il y avait cinq ou six douaniers et deux ou
+trois gendarmes, toute une troupe arme.
+
+On s'empara de moi; je n'essayai mme pas de faire rsistance, je
+n'tais plus le matre de mes sens. J'essayai de parler, je poussai
+quelques cris inarticuls, voil tout.
+
+Je vis que les douaniers et les gendarmes me montraient du doigt;
+j'abaissai les yeux sur moi-mme, j'tais tout couvert de sang. Cette
+pluie tide que j'avais sentie tomber sur moi travers les planches de
+l'escalier, c'tait le sang de la Carconte.
+
+Je montrai du doigt l'endroit o j'tais cach.
+
+--Que veut-il dire? demanda un gendarme.
+
+Un douanier alla voir.
+
+--Il veut dire qu'il est pass par l, rpondit-il.
+
+Et il montra le trou par lequel j'avais pass effectivement.
+
+Alors, je compris qu'on me prenait pour l'assassin. Je retrouvai la
+voix, je retrouvai la force; je me dgageai des mains des deux hommes
+qui me tenaient, en m'criant:
+
+--Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi!
+
+Deux gendarmes me mirent en joue avec leurs carabines.
+
+--Si tu fais un mouvement, dirent-ils, tu es mort.
+
+--Mais, m'criai-je, puisque je vous rpte que ce n'est pas moi!
+
+--Tu conteras ta petite histoire aux juges de Nmes, rpondirent-ils.
+En attendant, suis-nous; et si nous avons un conseil te donner, c'est
+de ne pas faire rsistance.
+
+Ce n'tait point mon intention, j'tais bris par l'tonnement et par
+la terreur. On me mit les menottes, on m'attacha la queue d'un cheval,
+et l'on me conduisit Nmes.
+
+J'avais t suivi par un douanier; il m'avait perdu de vue aux environs
+de la maison, il s'tait dout que j'y passerais la nuit; il avait t
+prvenir ses compagnons, et ils taient arrivs juste pour entendre le
+coup de pistolet et pour me prendre au milieu de telles preuves de
+culpabilit, que je compris tout de suite la peine que j'aurais faire
+reconnatre mon innocence.
+
+Aussi, ne m'attachai-je qu' une chose: ma premire demande au juge
+d'instruction fut pour le prier de faire chercher partout un certain
+abb Busoni, qui s'tait arrt dans la journe l'auberge du
+Pont-du-Gard. Si Caderousse avait invent une histoire, si cet abb
+n'existait pas, il tait vident que j'tais perdu, moins que
+Caderousse ne ft pris son tour et n'avout tout.
+
+Deux mois s'coulrent pendant lesquels, je dois le dire la louange
+de mon juge, toutes les recherches furent faites pour retrouver celui
+que je lui demandais. J'avais dj perdu tout espoir. Caderousse n'avait
+point t pris. J'allais tre jug la premire session, lorsque le 8
+septembre, c'est--dire trois mois et cinq jours aprs l'vnement,
+l'abb Busoni, sur lequel je n'esprais plus, se prsenta la gele,
+disant qu'il avait appris qu'un prisonnier dsirait lui parler. Il
+avait su, disait-il, la chose Marseille, et il s'empressait de se
+rendre mon dsir.
+
+Vous comprenez avec quelle ardeur je le reus; je lui racontai tout ce
+dont j'avais t tmoin, j'abordai avec inquitude l'histoire du
+diamant; contre mon attente elle tait vraie de point en point; contre
+mon attente encore, il ajouta une foi entire tout ce que je lui dis.
+Ce fut alors qu'entran par sa douce charit, reconnaissant en lui une
+profonde connaissance des moeurs de mon pays, pensant que le pardon du
+seul crime que j'eusse commis pouvait peut-tre descendre de ses lvres
+si charitables, je lui racontai, sous le sceau de la confession,
+l'aventure d'Auteuil dans tous ses dtails. Ce que j'avais fait par
+entranement obtint le mme rsultat que si je l'eusse fait par calcul,
+l'aveu de ce premier assassinat, que rien ne me forait de lui rvler,
+lui prouva que je n'avais pas commis le second, et il me quitta en
+m'ordonnant d'esprer, et en promettant de faire tout ce qui serait en
+son pouvoir pour convaincre mes juges de mon innocence.
+
+J'eus la preuve qu'en effet il s'tait occup de moi quand je vis ma
+prison s'adoucir graduellement, et quand j'appris qu'on attendrait pour
+me juger les assises qui devaient suivre celles pour lesquelles on se
+rassemblait.
+
+Dans cet intervalle, la Providence permit que Caderousse ft pris
+l'tranger et ramen en France. Il avoua tout, rejetant la prmditation
+et surtout l'instigation sur sa femme. Il fut condamn aux galres
+perptuelles, et moi mis en libert.
+
+--Et ce fut alors, dit Monte-Cristo, que vous vous prsenttes chez moi
+porteur d'une lettre de l'abb Busoni?
+
+--Oui, Excellence, il avait pris moi un intrt visible.
+
+--Votre tat de contrebandier vous perdra, me dit-il; si vous sortez
+d'ici, quittez-le.
+
+--Mais mon pre, demandai-je, comment voulez-vous que je vive et que je
+fasse vivre ma pauvre soeur?
+
+--Un de mes pnitents, me rpondit-il, a une grande estime pour moi, et
+m'a charg de lui chercher un homme de confiance. Voulez-vous tre cet
+homme? je vous adresserai lui.
+
+-- mon pre! m'criai-je, que de bont!
+
+--Mais vous me jurez que je n'aurai jamais me repentir.
+
+J'tendis la main pour faire serment.
+
+--C'est inutile, dit-il, je connais et j'aime les Corses, voici ma
+recommandation.
+
+Et il crivit les quelques lignes que je vous remis, et sur lesquelles
+Votre Excellence eut la bont de me prendre son service. Maintenant je
+le demande avec orgueil Votre Excellence, a-t-elle jamais eu se
+plaindre de moi?
+
+--Non, rpondit le comte; et, je le confesse avec plaisir, vous tes un
+bon serviteur, Bertuccio, quoique vous manquiez de confiance.
+
+--Moi, monsieur le comte!
+
+--Oui, vous. Comment se fait-il que vous ayez une soeur et un fils
+adoptif, et que, cependant vous ne m'ayez jamais parl ni de l'une ni de
+l'autre!
+
+--Hlas! Excellence, c'est qu'il me reste vous dire la partie la plus
+triste de ma vie. Je partis pour la Corse. J'avais hte, vous le
+comprenez bien, de revoir et de consoler ma pauvre soeur; mais quand
+j'arrivai Rogliano, je trouvai la maison en deuil; il y avait eu une
+scne horrible et dont les voisins gardent encore le souvenir! Ma pauvre
+soeur, selon mes conseils, rsistait aux exigences de Benedetto, qui,
+chaque instant, voulait se faire donner tout l'argent qu'il y avait la
+maison. Un matin, il la menaa, et disparut pendant toute la journe.
+Elle pleura, car cette chre Assunta avait pour le misrable un coeur de
+mre. Le soir vint, elle l'attendit sans se coucher. Lorsque, onze
+heures, il rentra avec deux de ses amis, compagnons ordinaires de toutes
+ses folies, alors elle lui tendit les bras; mais eux s'emparrent
+d'elle, et l'un des trois, je tremble que ce ne soit cet infernal
+enfant, l'un des trois s'cria:
+
+--Jouons la question, et il faudra bien qu'elle avoue o est son
+argent.
+
+Justement le voisin Wasilio tait Bastia; sa femme seule tait reste
+ la maison. Nul, except elle, ne pouvait ni voir ni entendre ce qui se
+passait chez ma soeur. Deux retinrent la pauvre Assunta, qui ne pouvant
+croire la possibilit d'un pareil crime, souriait ceux qui allaient
+devenir ses bourreaux, le troisime alla barricader portes et fentres,
+puis il revint, et tous trois runis, touffant les cris que la terreur
+lui arrachait devant ces prparatifs plus srieux, approchrent les
+pieds d'Assunta du brasier sur lequel ils comptaient pour lui faire
+avouer o tait cach notre petit trsor; mais, dans la lutte, le feu
+prit ses vtements: ils lchrent alors la patiente, pour ne pas tre
+brls eux-mmes. Tout en flammes elle courut la porte, mais la porte
+tait ferme.
+
+Elle s'lana vers la fentre, mais la fentre tait barricade. Alors
+la voisine entendit des cris affreux: c'tait Assunta qui appelait au
+secours. Bientt sa voix fut touffe; les cris devinrent des
+gmissements, et le lendemain, aprs une nuit de terreur et d'angoisses
+quand la femme de Wasilio se hasarda de sortir de chez elle et fit
+ouvrir la porte de notre maison par le juge, on trouva Assunta moiti
+brle, mais respirant encore, les armoires forces, l'argent disparu.
+Quant Benedetto, il avait quitt Rogliano pour n'y plus revenir;
+depuis ce jour je ne l'ai pas revu, et je n'ai pas mme entendu parler
+de lui.
+
+Ce fut, reprit Bertuccio, aprs avoir appris ces tristes nouvelles, que
+j'allai Votre Excellence. Je n'avais plus vous parler de Benedetto,
+puisqu'il avait disparu, ni de ma soeur, puisqu'elle tait morte.
+
+--Et qu'avez-vous pens de cet vnement? demanda Monte-Cristo.
+
+--Que c'tait le chtiment du crime que j'avais commis, rpondit
+Bertuccio. Ah! ces Villefort, c'tait une race maudite.
+
+--Je le crois, murmura le comte avec un accent lugubre.
+
+--Et maintenant, n'est-ce pas, reprit Bertuccio, Votre Excellence
+comprend que cette maison que je n'ai pas revue depuis, que ce jardin o
+je me suis retrouv tout coup, que cette place o j'ai tu un homme,
+ont pu me causer ces sombres motions dont vous avez voulu connatre la
+source; car enfin je ne suis pas bien sr que devant moi, l, mes
+pieds, M. de Villefort ne soit pas couch dans la fosse qu'il avait
+creus pour son enfant.
+
+--En effet, tout est possible, dit Monte-Cristo en se levant du banc o
+il tait assis; mme, ajouta-t-il tout bas, que le procureur du roi ne
+soit pas mort. L'abb Busoni a bien fait de vous envoyer moi. Vous
+avez bien fait de me raconter votre histoire, car je n'aurai pas de
+mauvaises penses votre sujet. Quant ce Benedetto si mal nomm,
+n'avez-vous jamais essay de retrouver sa trace? n'avez-vous jamais
+cherch savoir ce qu'il tait devenu?
+
+--Jamais, si j'avais su o il tait, au lieu d'aller lui, j'aurais fui
+comme devant un monstre. Non heureusement, jamais je n'en ai entendu
+parler par qui que ce soit au monde, j'espre qu'il est mort.
+
+--N'esprez pas, Bertuccio, dit le comte; les mchants ne meurent pas
+ainsi, car Dieu semble les prendre sous sa garde pour en faire
+l'instrument de ses vengeances.
+
+--Soit, dit Bertuccio. Tout ce que je demande au ciel seulement, c'est
+de ne le revoir jamais. Maintenant, continua l'intendant en baissant la
+tte, vous savez tout, monsieur le comte; vous tes mon juge ici-bas
+comme Dieu le sera l-haut; ne me direz-vous point quelques paroles de
+consolation?
+
+--Vous avez raison, en effet, et je puis vous dire ce que vous dirait
+l'abb Busoni: celui que vous avez frapp, ce Villefort, mritait un
+chtiment pour ce qu'il avait fait vous et peut-tre pour autre chose
+encore. Benedetto, s'il vit, servira, comme je vous l'ai dit, quelque
+vengeance divine, puis sera puni son tour. Quant vous, vous n'avez
+en ralit qu'un reproche vous adresser: demandez-vous pourquoi, ayant
+enlev cet enfant la mort, vous ne l'avez pas rendu sa mre: l est
+le crime, Bertuccio.
+
+--Oui, monsieur, l est le crime et le vritable crime, car en cela j'ai
+t un lche. Une fois que j'eus rappel l'enfant la vie, je n'avais
+qu'une chose faire, vous l'avez dit, c'tait de le renvoyer sa mre.
+Mais, pour cela, il me fallait faire des recherches, attirer
+l'attention, me livrer peut-tre; je n'ai pas voulu mourir, je tenais
+la vie par ma soeur, par l'amour-propre inn chez nous autres de rester
+entiers et victorieux dans notre vengeance; et puis enfin, peut-tre,
+tenais-je simplement la vie par l'amour mme de la vie. Oh! moi, je ne
+suis pas un brave comme mon pauvre frre!
+
+Bertuccio cacha son visage dans ses deux mains, et Monte-Cristo attacha
+sur lui un long et indfinissable regard.
+
+Puis, aprs un instant de silence, rendu plus solennel encore par
+l'heure et par le lieu:
+
+Pour terminer dignement cet entretien, qui sera le dernier sur ces
+aventures, monsieur Bertuccio, dit le comte avec un accent de mlancolie
+qui ne lui tait pas habituel, retenez bien mes paroles, je les ai
+souvent entendu prononcer par l'abb Busoni lui-mme: tous maux il est
+deux remdes: le temps et le silence. Maintenant, monsieur Bertuccio,
+laissez-moi me promener un instant dans ce jardin. Ce qui est une
+motion poignante pour vous, acteur dans cette scne, sera pour moi une
+sensation presque douce et qui donnera un double prix cette proprit.
+Les arbres, voyez-vous, monsieur Bertuccio ne plaisent que parce qu'ils
+font de l'ombre, et l'ombre elle-mme ne plat que parce qu'elle est
+pleine de rveries et de visions. Voil que j'ai achet un jardin
+croyant acheter un simple enclos ferm de murs, et point du tout, tout
+coup cet enclos se trouve tre un jardin tout plein de fantmes, qui
+n'taient point ports sur le contrat. Or, j'aime les fantmes; je n'ai
+jamais entendu dire que les morts eussent fait en six mille ans autant
+de mal que les vivants en font en un jour. Rentrez donc, monsieur
+Bertuccio, et allez dormir en paix. Si votre confesseur, au moment
+suprme, est moins indulgent que ne le fut l'abb Busoni, faites-moi
+venir si je suis encore de ce monde, je vous trouverai des paroles qui
+berceront doucement votre me au moment o elle sera prte se mettre
+en route pour faire ce rude voyage qu'on appelle l'ternit.
+
+Bertuccio s'inclina respectueusement devant le comte, et s'loigna en
+poussant un soupir.
+
+Monte-Cristo resta seul; et, faisant quatre pas en avant:
+
+Ici, prs de ce platane, murmura-t-il, la fosse o l'enfant fut dpos:
+l-bas, la petite porte par laquelle on entrait dans le jardin; cet
+angle, l'escalier drob qui conduit la chambre coucher. Je ne crois
+pas avoir besoin d'inscrire tout cela sur mes tablettes, car voil
+devant mes yeux, autour de moi, sous mes pieds, le plan en relief, le
+plan vivant.
+
+Et le comte, aprs un dernier tour dans ce jardin, alla retrouver sa
+voiture. Bertuccio, qui le voyait rveur, monta sans rien dire sur le
+sige auprs du cocher.
+
+La voiture reprit le chemin de Paris.
+
+Le soir mme, son arrive la maison des Champs-lyses, le comte de
+Monte-Cristo visita toute l'habitation comme et pu le faire un homme
+familiaris avec elle depuis de longues annes; pas une seule fois,
+quoiqu'il marcht le premier, il n'ouvrit une porte pour une autre, et
+ne prit un escalier ou un corridor qui ne le conduist pas directement
+o il comptait aller. Ali l'accompagnait dans cette revue nocturne. Le
+comte donna Bertuccio plusieurs ordres pour l'embellissement ou la
+distribution nouvelle du logis, et tirant sa montre, il dit au Nubien
+attentif:
+
+Il est onze heures et demie, Hayde ne peut tarder arriver. A-t-on
+prvenu les femmes franaises?
+
+Ali tendit la main vers l'appartement destin la belle Grecque, et
+qui tait tellement isol qu'en cachant la porte derrire une tapisserie
+on pouvait visiter toute la maison sans se douter qu'il y et l un
+salon et deux chambres habits; Ali, disons-nous donc, tendit la main
+vers l'appartement, montra le nombre trois avec les doigts de sa main
+gauche, et sur cette mme main, mise plat, appuyant sa tte, ferma les
+yeux en guise de sommeil.
+
+Ah! fit Monte-Cristo, habitu ce langage, elles sont trois qui
+attendent dans la chambre coucher, n'est-ce pas?
+
+--Oui, fit Ali en agitant la tte de haut en bas.
+
+--Madame sera fatigue ce soir, continua Monte-Cristo, et sans doute
+elle voudra dormir; qu'on ne la fasse pas parler: les suivantes
+franaises doivent seulement saluer leur nouvelle matresse et se
+retirer; vous veillerez ce que la suivante grecque ne communique pas
+avec les suivantes franaises.
+
+Ali s'inclina. Bientt on entendit hler le concierge; la grille
+s'ouvrit, une voiture roula dans l'alle et s'arrta devant le perron.
+Le comte descendit; la portire tait dj ouverte; il tendit la main
+une jeune femme enveloppe d'une mante de soie verte toute brode d'or
+qui lui couvrait la tte.
+
+La jeune femme prit la main qu'on lui tendait, la baisa avec un certain
+amour ml de respect, et quelques mots furent changs, tendrement de
+la part de la jeune femme et avec une douce gravit de la part du comte,
+dans cette langue sonore que le vieil Homre a mise dans la bouche de
+ses dieux.
+
+Alors, prcd d'Ali qui portait un flambeau de cire rose, la jeune
+femme, laquelle n'tait autre que cette belle Grecque, compagne
+ordinaire de Monte-Cristo en Italie, fut conduite son appartement,
+puis le comte se retira dans le pavillon qu'il s'tait rserv.
+
+ minuit et demi, toutes les lumires taient teintes dans la maison,
+et l'on et pu croire que tout le monde dormait.
+
+
+
+
+XLVI
+
+Le crdit illimit.
+
+
+Le lendemain, vers deux heures de l'aprs-midi une calche attele de
+deux magnifiques chevaux anglais s'arrta devant la porte de
+Monte-Cristo; un homme vtu d'un habit bleu, boutons de soie de mme
+couleur, d'un gilet blanc sillonn par une norme chane d'or et d'un
+pantalon couleur noisette, coiff de cheveux si noirs et descendant si
+bas sur les sourcils, qu'on et pu hsiter les croire naturels tant
+ils semblaient peu en harmonie avec celles des rides infrieures qu'ils
+ne parvenaient point cacher; un homme enfin de cinquante
+cinquante-cinq ans, et qui cherchait en paratre quarante, passa sa
+tte par la portire d'un coup sur le panneau duquel tait peinte une
+couronne de baron, et envoya son groom demander au concierge si le comte
+de Monte-Cristo tait chez lui.
+
+En attendant, cet homme considrait, avec une attention si minutieuse
+qu'elle devenait presque impertinente, l'extrieur de la maison, ce que
+l'on pouvait distinguer du jardin, et la livre de quelques domestiques
+que l'on pouvait apercevoir allant et venant. L'oeil de cet homme tait
+vif, mais plutt rus que spirituel. Ses lvres taient si minces, qu'au
+lieu de saillir en dehors elles rentraient dans la bouche; enfin la
+largeur et la prominence des pommettes, signe infaillible d'astuce, la
+dpression du front, le renflement de l'occiput, qui dpassait de
+beaucoup de larges oreilles des moins aristocratiques, contribuaient
+donner, pour tout physionomiste, un caractre presque repoussant la
+figure de ce personnage fort recommandable aux yeux du vulgaire par ses
+chevaux magnifiques, l'norme diamant qu'il portait sa chemise et le
+ruban rouge qui s'tendait d'une boutonnire l'autre de son habit.
+
+Le groom frappa au carreau du concierge et demanda:
+
+N'est-ce point ici que demeure M. le comte de Monte-Cristo?
+
+--C'est ici que demeure Son Excellence, rpondit le concierge, mais...
+
+Il consulta Ali du regard.
+
+Ali fit un signe ngatif.
+
+Mais?... demanda le groom.
+
+--Mais Son Excellence n'est pas visible, rpondit le concierge.
+
+--En ce cas, voici la carte de mon matre, M. le baron Danglars. Vous
+la remettrez au comte de Monte-Cristo, et vous lui direz qu'en allant
+la Chambre mon matre s'est dtourn pour avoir l'honneur de le voir.
+
+--Je ne parle pas Son Excellence, dit le concierge; le valet de
+chambre fera la commission.
+
+Le groom retourna vers la voiture.
+
+Eh bien? demanda Danglars.
+
+L'enfant, assez honteux de la leon qu'il venait de recevoir, apporta
+son matre la rponse qu'il avait reue du concierge.
+
+Oh! fit celui-ci, c'est donc un prince que ce monsieur, qu'on
+l'appelle Excellence, et qu'il n'y ait que son valet de chambre qui ait
+le droit de lui parler; n'importe, puisqu'il a un crdit sur moi, il
+faudra bien que je le voie quand il voudra de l'argent.
+
+Et Danglars se rejeta dans le fond de sa voiture en criant au cocher, de
+manire qu'on pt l'entendre de l'autre ct de la route:
+
+ la Chambre des dputs!
+
+Au travers d'une jalousie de son pavillon, Monte-Cristo, prvenu
+temps, avait vu le baron et l'avait tudi, l'aide d'une excellente
+lorgnette, avec non moins d'attention que M. Danglars en avait mis
+lui-mme analyser la maison, le jardin et les livres.
+
+Dcidment, fit-il avec un geste de dgot et en faisant rentrer les
+tuyaux de sa lunette dans leur fourreau d'ivoire, dcidment c'est une
+laide crature que cet homme; comment, ds la premire fois qu'on le
+voit, ne reconnat-on pas le serpent au front aplati, le vautour au
+crne bomb et la buse au bec tranchant!
+
+Ali! cria-t-il, puis il frappa un coup sur le timbre de cuivre. Ali
+parut. Appelez Bertuccio, dit-il.
+
+Au mme moment Bertuccio entra.
+
+Votre Excellence me faisait demander? dit l'intendant.
+
+--Oui, monsieur, dit le comte. Avez-vous vu les chevaux qui viennent de
+s'arrter devant ma porte?
+
+--Certainement, Excellence, ils sont mme fort beaux.
+
+--Comment se fait-il, dit Monte-Cristo en fronant le sourcil, quand je
+vous ai demand les deux plus beaux chevaux de Paris, qu'il y ait
+Paris deux autres chevaux aussi beaux que les miens, et que ces chevaux
+ne soient pas dans mes curies?
+
+Au froncement de sourcil et l'intonation svre de cette voix, Ali
+baissa la tte.
+
+Ce n'est pas ta faute, bon Ali, dit en arabe le comte avec une douceur
+qu'on n'aurait pas cru pouvoir rencontrer ni dans sa voix, ni sur son
+visage; tu ne te connais pas en chevaux anglais, toi.
+
+La srnit reparut sur les traits d'Ali.
+
+Monsieur le comte, dit Bertuccio, les chevaux dont vous me parlez
+n'taient pas vendre.
+
+Monte-Cristo haussa les paules:
+
+Sachez, monsieur l'intendant, que tout est toujours vendre pour qui
+sait y mettre le prix.
+
+--M. Danglars les a pays seize mille francs, monsieur le comte.
+
+--Eh bien, il fallait lui en offrir trente-deux mille; il est banquier,
+et un banquier ne manque jamais une occasion de doubler son capital.
+
+--Monsieur le comte parle-t-il srieusement? demanda Bertuccio.
+
+Monte-Cristo regarda l'intendant en homme tonn qu'on ose lui faire une
+question.
+
+Ce soir, dit-il, j'ai une visite rendre; je veux que ces deux chevaux
+soient attels ma voiture avec un harnais neuf.
+
+Bertuccio se retira en saluant; prs de la porte, il s'arrta:
+
+ quelle heure, dit-il, Son Excellence compte-t-elle faire cette
+visite?
+
+-- cinq heures, dit Monte-Cristo.
+
+--Je ferai observer Votre Excellence qu'il est deux heures, hasarda
+l'intendant.
+
+--Je le sais, se contenta de rpondre Monte-Cristo.
+
+Puis se retournant vers Ali:
+
+Faites passer tous les chevaux devant madame, dit-il, qu'elle choisisse
+l'attelage qui lui conviendra le mieux, et qu'elle me fasse dire si
+elle veut dner avec moi: dans ce cas on servira chez elle; allez; en
+descendant, vous m'enverrez le valet de chambre.
+
+Ali venait peine de disparatre, que le valet de chambre entra son
+tour.
+
+Monsieur Baptistin, dit le comte, depuis un an vous tes mon service;
+c'est le temps d'preuve que j'impose d'ordinaire mes gens: vous me
+convenez.
+
+Baptistin s'inclina.
+
+Reste savoir si je vous conviens.
+
+--Oh! monsieur le comte! se hta de dire Baptistin.
+
+--coutez jusqu'au bout, reprit le comte. Vous gagnez par an quinze
+cents francs, c'est--dire les appointements d'un bon et brave officier
+qui risque tous les jours sa vie; vous avez une table telle que beaucoup
+de chefs de bureau, malheureux serviteurs infiniment plus occups que
+vous, en dsireraient une pareille. Domestique, vous avez vous-mme des
+domestiques qui ont soin de votre linge et de vos effets. Outre vos
+quinze cents francs de gages, vous me volez, sur les achats que vous
+faites pour ma toilette, peu prs quinze cents autres francs par an.
+
+--Oh! Excellence!
+
+--Je ne m'en plains pas, monsieur Baptistin, c'est raisonnable;
+cependant je dsire que cela s'arrte l. Vous ne retrouveriez donc
+nulle part un poste pareil celui que votre bonne fortune vous a donn.
+Je ne bats jamais mes gens, je ne jure jamais, je ne me mets jamais en
+colre, je pardonne toujours une erreur, jamais une ngligence ou un
+oubli. Mes ordres sont d'ordinaire courts, mais clairs et prcis; j'aime
+mieux les rpter deux fois et mme trois, que de les voir mal
+interprts. Je suis assez riche pour savoir tout ce que je veux savoir,
+et je suis fort curieux, je vous en prviens. Si j'apprenais donc que
+vous ayez parl de moi en bien ou en mal, comment mes actions,
+surveill ma conduite, vous sortiriez de chez moi l'instant mme. Je
+n'avertis jamais mes domestiques qu'une seule fois; vous voil averti,
+allez!
+
+Baptistin s'inclina et fit trois ou quatre pas pour se retirer.
+
+ propos, reprit le comte, j'oubliais de vous dire que, chaque anne,
+je place une certaine somme sur la tte de mes gens. Ceux que je renvoie
+perdent ncessairement cet argent, qui profite ceux qui restent et qui
+y auront droit aprs ma mort. Voil un an que vous tes chez moi, votre
+fortune est commence, continuez-la.
+
+Cette allocution, faite devant Ali, qui demeurait impassible, attendu
+qu'il n'entendait pas un mot de franais, produisit sur M. Baptistin un
+effet que comprendront tous ceux qui ont tudi la psychologie du
+domestique franais.
+
+Je tcherai de me conformer en tous points aux dsirs de Votre
+Excellence, dit-il; d'ailleurs je me modlerai sur M. Ali.
+
+--Oh! pas du tout, dit le comte avec une froideur de marbre. Ali a
+beaucoup de dfauts mls ses qualits; ne prenez donc pas exemple sur
+lui, car Ali est une exception; il n'a pas de gages, ce n'est pas un
+domestique, c'est mon esclave, c'est mon chien; s'il manquait son
+devoir, je ne le chasserais pas, lui, je le tuerais.
+
+Baptistin ouvrit de grands yeux.
+
+Vous doutez? dit Monte-Cristo.
+
+Et il rpta Ali les mmes paroles qu'il venait de dire en franais
+Baptistin.
+
+Ali couta, sourit, s'approcha de son matre, mit un genou terre, et
+lui baisa respectueusement la main.
+
+Ce petit corollaire de la leon mit le comble la stupfaction de M.
+Baptistin.
+
+Le comte fit signe Baptistin de sortir, et Ali de le suivre. Tous
+deux passrent dans son cabinet, et l ils causrent longtemps.
+
+ cinq heures, le comte frappa trois coups sur son timbre. Un coup
+appelait Ali, deux coups Baptistin, trois coups Bertuccio.
+
+L'intendant entra.
+
+Mes chevaux! dit Monte-Cristo.
+
+--Ils sont la voiture, Excellence, rpliqua Bertuccio.
+Accompagnerai-je monsieur le comte?
+
+--Non, le cocher, Baptistin et Ali, voil tout.
+
+Le comte descendit et vit attels sa voiture, les chevaux qu'il avait
+admirs le matin la voiture de Danglars.
+
+En passant prs d'eux il leur jeta un coup d'oeil.
+
+Ils sont beaux, en effet, dit-il, et vous avez bien fait de les
+acheter, seulement c'tait un peu tard.
+
+--Excellence, dit Bertuccio, j'ai eu bien de la peine les avoir, et
+ils ont cot bien cher.
+
+--Les chevaux en sont-ils moins beaux? demanda le comte en haussant les
+paules.
+
+--Si Votre Excellence est satisfaite, dit Bertuccio, tout est bien. O
+va Votre Excellence?
+
+--Rue de la Chausse-d'Antin, chez M. le baron Danglars.
+
+Cette conversation se passait sur le haut du perron. Bertuccio fit un
+pas pour descendre la premire marche.
+
+Attendez, monsieur, dit Monte-Cristo en l'arrtant. J'ai besoin d'une
+terre sur le bord de la mer, en Normandie, par exemple, entre le Havre
+et Boulogne. Je vous donne de l'espace, comme vous voyez. Il faudrait
+que, dans cette acquisition, il y et un petit port, une petite crique,
+une petite baie, o puisse entrer et se tenir ma corvette; elle ne tire
+que quinze pieds d'eau. Le btiment sera toujours prt mettre la
+mer, quelque heure du jour ou de la nuit qu'il me plaise de lui donner
+le signal. Vous vous informerez chez tous les notaires d'une proprit
+dans les conditions que je vous explique; quand vous en aurez
+connaissance, vous irez la visiter, et si vous tes content, vous
+l'achterez votre nom. La corvette doit tre en route pour Fcamp,
+n'est-ce pas?
+
+--Le soir mme o nous avons quitt Marseille, je l'ai vu mettre la
+mer.
+
+--Et le yacht?
+
+--Le yacht a ordre de demeurer aux Martigues.
+
+--Bien! Vous correspondrez de temps en temps avec les deux patrons qui
+les commandent, afin qu'ils ne s'endorment pas.
+
+--Et pour le bateau vapeur?
+
+--Qui est Chalons?
+
+--Oui.
+
+--Mme ordres que pour les deux navires voiles.
+
+--Bien!
+
+--Aussitt cette proprit achete, j'aurai des relais de dix lieues en
+dix lieues sur la route du Nord et sur la route du Midi.
+
+--Votre Excellence peut compter sur moi.
+
+Le comte fit un signe de satisfaction, descendit les degrs, sauta dans
+sa voiture, qui, entrane au trot du magnifique attelage, ne s'arrta
+que devant l'htel du banquier. Danglars prsidait une commission nomme
+pour un chemin de fer, lorsqu'on vint lui annoncer la visite du comte
+de Monte-Cristo. La sance, au reste, tait presque finie.
+
+Au nom du comte, il se leva.
+
+Messieurs, dit-il en s'adressant ses collgues, dont plusieurs
+taient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre,
+pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison
+Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo,
+en lui ouvrant chez moi un crdit illimit. C'est la plaisanterie la
+plus drle que mes correspondants de l'tranger se soient encore permise
+vis--vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosit m'a saisi et
+me tient encore; je suis pass ce matin chez le prtendu comte. Si
+c'tait un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche.
+Monsieur n'tait pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des
+faons d'altesse ou de jolie femme que se donne l matre Monte-Cristo?
+Au reste, la maison situe aux Champs-lyses et qui est lui, je m'en
+suis inform, m'a paru propre. Mais un crdit illimit, reprit Danglars
+en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui
+le crdit est ouvert. J'ai donc hte de voir notre homme. Je me crois
+mystifi. Mais ils ne savent point l-bas qui ils ont affaire; rira
+bien qui rira le dernier.
+
+En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les
+narines de M. le baron, celui-ci quitta ses htes et passa dans un salon
+blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chausse-d'Antin.
+
+C'est l qu'il avait ordonn d'introduire le visiteur pour l'blouir du
+premier coup.
+
+Le comte tait debout, considrant quelques copies de l'Albane et du
+Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui,
+toutes copies qu'elles taient, juraient fort avec les chicores d'or de
+toutes couleurs qui garnissaient les plafonds.
+
+Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna.
+
+Danglars salua lgrement de la tte, et fit signe au comte de s'asseoir
+dans un fauteuil de bois dor garni de satin blanc broch d'or.
+
+Le comte s'assit.
+
+C'est monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler?
+
+--Et moi, rpondit le comte, monsieur le baron Danglars, chevalier de
+la Lgion d'honneur, membre de la Chambre des dputs?
+
+Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvs sur la carte
+du baron.
+
+Danglars sentit la botte et se mordit les lvres.
+
+Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donn du premier
+coup le titre sous lequel vous m'avez t annonc; mais, vous le savez,
+nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un
+reprsentant des intrts du peuple.
+
+--De sorte, rpondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de
+vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres,
+comte.
+
+--Ah! je n'y tiens pas mme pour moi, monsieur, rpondit ngligemment
+Danglars; ils m'ont nomm baron et fait chevalier de la Lgion d'honneur
+pour quelques services rendus, mais....
+
+--Mais vous avez abdiqu vos titres, comme ont fait autrefois MM. de
+Montmorency et de Lafayette? C'tait un bel exemple suivre, monsieur.
+
+
+--Pas tout fait, cependant, reprit Danglars embarrass; pour les
+domestiques, vous comprenez....
+
+--Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les
+journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants,
+citoyen. Ce sont des nuances trs applicables au gouvernement
+constitutionnel. Je comprends parfaitement.
+
+Danglars se pina les lvres: il vit que, sur ce terrain-l, il n'tait
+pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain
+qui lui tait plus familier.
+
+Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reu une lettre d'avis
+de la maison Thomson et French.
+
+--J'en suis charm, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter
+comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des
+pays o il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus.
+J'en suis charm, dis-je; je n'aurai pas besoin de me prsenter
+moi-mme, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc,
+disiez-vous, reu une lettre d'avis?
+
+--Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement
+compris le sens.
+
+--Bah!
+
+--Et j'avais mme eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander
+quelques explications.
+
+--Faites, monsieur, me voil, j'coute et suis prt vous entendre.
+
+--Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans
+sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre M. le comte de
+Monte-Cristo un crdit illimit sur ma maison.
+
+--Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur l-dedans?
+
+--Rien, monsieur; seulement le mot _illimit_...
+
+--Eh bien, ce mot n'est-il pas franais?... Vous comprenez, ce sont des
+Anglo-Allemands qui crivent.
+
+--Oh! si fait, monsieur, et du ct de la syntaxe il n'y a rien
+redire, mais il n'en est pas de mme du ct de la comptabilit.
+
+--Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air
+le plus naf qu'il put prendre, n'est point parfaitement sre, votre
+avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai
+quelques fonds placs chez elle.
+
+--Ah! parfaitement sre, rpondit Danglars avec un sourire presque
+railleur; mais le sens du mot illimit, en matire de finances, est
+tellement vague....
+
+--Qu'il est illimit, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo.
+
+--C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague,
+c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi.
+
+--Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison Thomson et
+French est dispose faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas
+ suivre son exemple.
+
+--Comment cela, monsieur le comte?
+
+--Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans
+chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme
+sage, comme il disait tout l'heure.
+
+--Monsieur, rpondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore
+compt avec ma caisse.
+
+--Alors, rpondit froidement Monte-Cristo, il parat que c'est moi qui
+commencerai.
+
+--Qui vous dit cela?
+
+--Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent
+fort des hsitations...
+
+Danglars se mordit les lvres; c'tait la seconde fois qu'il tait battu
+par cet homme et cette fois sur un terrain qui tait le sien. Sa
+politesse railleuse n'tait qu'affecte, et touchait cet extrme si
+voisin qui est l'impertinence.
+
+Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grce du monde, et
+possdait, quand il le voulait, un certain air naf qui lui donnait bien
+des avantages.
+
+Enfin, monsieur, dit Danglars aprs un moment de silence, je vais
+essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-mme la
+somme que vous comptez toucher chez moi.
+
+--Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo dcid ne pas perdre un pouce de
+terrain dans la discussion, si j'ai demand un crdit illimit sur vous,
+c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.
+
+
+Le banquier crut que le moment tait venu enfin de prendre le dessus; il
+se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire:
+
+Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de dsirer; vous pourrez vous
+convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limit qu'il
+est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander
+un million....
+
+--Plat-il? fit Monte-Cristo.
+
+--Je dis un million, rpta Danglars avec l'aplomb de la sottise.
+
+--Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il
+ne m'et fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crdit
+pour une pareille misre. Un million? mais j'ai toujours un million dans
+mon portefeuille ou dans mon ncessaire de voyage.
+
+Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet o taient ses cartes de visite
+deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le
+Trsor.
+
+Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de
+massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit
+sur Monte-Cristo deux yeux hbts dont la prunelle se dilata
+effroyablement.
+
+Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous dfiez de la
+maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prvu le
+cas, et, quoique assez tranger aux affaires, j'ai pris mes prcautions.
+Voici donc deux autres lettres pareilles celle qui vous est adresse,
+l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron
+de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M.
+Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous terai toute proccupation,
+en me prsentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons.
+
+C'en tait fait, Danglars tait vaincu; il ouvrit avec un tremblement
+visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du
+bout des doigts le comte, vrifia l'authenticit des signatures avec une
+minutie qui et t insultante pour Monte-Cristo, s'il n'et pas fait la
+part de l'garement du banquier.
+
+Oh! monsieur, voil trois signatures qui valent bien des millions, dit
+Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or
+personnifie en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crdits
+illimits sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout
+en cessant d'tre dfiant, on peut demeurer encore tonn.
+
+--Oh! ce n'est pas une maison comme la vtre qui s'tonnerait ainsi, dit
+Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer
+quelque argent, n'est-ce pas?
+
+--Parlez, monsieur le comte; je suis vos ordres.
+
+--Eh bien, reprit Monte-Cristo, prsent que nous nous entendons, car
+nous nous entendons, n'est-ce pas?
+
+Danglars fit un signe de tte affirmatif.
+
+Et vous n'avez plus aucune dfiance? continua Monte-Cristo.
+
+--Oh! monsieur le comte! s'cria le banquier, je n'en ai jamais eu.
+
+--Non; vous dsiriez une preuve, voil tout. Eh bien, rpta le comte,
+maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus
+aucune dfiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme gnrale pour
+la premire anne: six millions, par exemple.
+
+--Six millions, soit! dit Danglars suffoqu.
+
+--S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons
+plus; mais je ne compte rester qu'une anne en France, et pendant cette
+anne je ne crois pas dpasser ce chiffre... enfin nous verrons....
+Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain,
+je serai chez moi jusqu' midi, et d'ailleurs, si je n'y tais pas, je
+laisserais un reu mon intendant.
+
+--L'argent sera chez vous demain dix heures du matin, monsieur le
+comte, rpondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque,
+ou de l'argent?
+
+--Or et billets par moiti, s'il vous plat.
+
+Et le comte se leva.
+
+Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars son
+tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles
+fortunes de l'Europe, et cependant la vtre, qui me parat considrable,
+m'tait, je l'avoue, tout fait inconnue; elle est rcente?
+
+--Non, monsieur, rpondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort
+vieille date: c'tait une espce de trsor de famille auquel il tait
+dfendu de toucher, et dont les intrts accumuls ont tripl le
+capital; l'poque fixe par le testateur est rvolue depuis quelques
+annes seulement: ce n'est donc que depuis quelques annes que j'en use,
+et votre ignorance ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la
+connatrez mieux dans quelque temps.
+
+Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires ples qui faisaient
+si grand-peur Franz d'pinay.
+
+Avec vos gots et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous
+allez dployer dans la capitale un luxe qui va nous craser tous, nous
+autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez
+amateur, car lorsque je suis entr vous regardiez mes tableaux, je vous
+demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux
+anciens, tous tableaux de matres garantis comme tels; je n'aime pas
+les modernes.
+
+--Vous avez raison, monsieur, car ils ont en gnral un grand dfaut:
+c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens.
+
+--Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de
+Canova, tous artistes trangers? Comme vous voyez, je n'apprcie pas les
+artistes franais.
+
+--Vous avez le droit d'tre injuste avec eux, monsieur, ce sont vos
+compatriotes.
+
+--Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure
+connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez
+toutefois, de vous prsenter Mme la baronne Danglars; excusez mon
+empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque
+partie de la famille.
+
+Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le
+financier voulait bien lui faire.
+
+Danglars sonna; un laquais, vtu d'une livre clatante, parut.
+
+Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars.
+
+--Oui, monsieur le baron, rpondit le laquais.
+
+--Seule?
+
+--Non, madame a du monde.
+
+--Ce ne sera pas indiscret de vous prsenter devant quelqu'un, n'est-ce
+pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito?
+
+--Non, Monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me
+reconnais pas ce droit-l.
+
+--Et qui est prs de madame? M. Debray? demanda Danglars avec une
+bonhomie qui fit sourire intrieurement Monte-Cristo, dj renseign sur
+les transparents secrets d'intrieur du financier.
+
+M. Debray, oui, monsieur le baron, rpondit le laquais.
+
+Danglars fit un signe de tte.
+
+Puis se tournant vers Monte-Cristo:
+
+M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami nous, secrtaire intime
+du ministre de l'intrieur; quant ma femme, elle a drog en
+m'pousant, car elle appartient une ancienne famille, c'est une
+demoiselle de Servires, veuve en premires noces de M. le colonel
+marquis de Nargonne.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de connatre Mme Danglars; mais j'ai dj
+rencontr M. Lucien Debray.
+
+--Bah! dit Danglars, o donc cela?
+
+--Chez M. de Morcerf.
+
+--Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars.
+
+--Nous nous sommes trouvs ensemble Rome l'poque du carnaval.
+
+--Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose
+comme une aventure singulire avec des bandits, des voleurs dans les
+ruines? Il a t tir de l miraculeusement. Je crois qu'il a racont
+quelque chose de tout cela ma femme et ma fille son retour
+d'Italie.
+
+--Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais.
+
+--Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant.
+
+--Et moi, je vous suis, dit Monte-Cristo.
+
+
+
+
+XLVII
+
+L'attelage gris pommel.
+
+
+Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements
+remarquables par leur lourde somptuosit et leur fastueux mauvais got,
+et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pice octogone tendue
+de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils taient
+en vieux bois dor et en vieilles toffes; les dessus des portes
+reprsentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis
+pastels en mdaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement,
+faisaient de cette petite chambre la seule de l'htel qui et quelque
+caractre; il est vrai qu'elle avait chapp au plan gnral arrt
+entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus
+minentes clbrits de l'Empire, et que c'tait la baronne et Lucien
+Debray seulement qui s'en taient rserv la dcoration. Aussi M.
+Danglars, grand admirateur de l'antique la manire dont le comprenait
+le Directoire, mprisait-il fort ce coquet petit rduit, o, au reste,
+il n'tait admis en gnral qu' la condition qu'il ferait excuser sa
+prsence en amenant quelqu'un; ce n'tait donc pas en ralit Danglars
+qui prsentait, c'tait au contraire lui qui tait prsent et qui tait
+bien ou mal reu selon que le visage du visiteur tait agrable ou
+dsagrable la baronne.
+
+Mme Danglars, dont la beaut pouvait encore tre cite, malgr ses
+trente-six ans, tait son piano, petit chef-d'oeuvre de marqueterie,
+tandis que Lucien Debray, assis devant une table ouvrage, feuilletait
+un album.
+
+Lucien avait dj, avant son arrive, eu le temps de raconter la
+baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le
+djeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses
+convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il ft, n'tait
+pas encore efface chez Debray, et les renseignements qu'il avait donns
+ la baronne sur le comte s'en taient ressentis. La curiosit de Mme
+Danglars, excite par les anciens dtails venus de Morcerf et les
+nouveaux dtails venus de Lucien, tait donc porte son comble. Aussi
+cet arrangement de piano et d'album n'tait-il qu'une de ces petites
+ruses du monde l'aide desquelles on voile les plus fortes prcautions.
+La baronne reut en consquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de
+sa part n'tait pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en change
+de son salut, une crmonieuse, mais en mme temps gracieuse rvrence.
+
+Lucien, de son ct, changea avec le comte un salut de
+demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimit.
+
+Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous prsente M. le
+comte de Monte-Cristo, qui m'est adress par mes correspondants de Rome
+avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot en dire
+et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles
+dames; il vient Paris avec l'intention d'y rester un an et de dpenser
+six millions pendant cette anne; cela promet une srie de bals, de
+dners, de mdianoches, dans lesquels j'espre que M. le comte ne nous
+oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mmes dans nos petites
+ftes.
+
+Quoique la prsentation ft assez grossirement louangeuse, c'est, en
+gnral, une chose si rare qu'un homme venant Paris pour dpenser en
+une anne la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un
+coup d'oeil qui n'tait pas dpourvu d'un certain intrt.
+
+Et vous tes arriv, monsieur?... demanda la baronne.
+
+--Depuis hier matin, madame.
+
+--Et vous venez, selon votre habitude, ce qu'on m'a dit, du bout du
+monde?
+
+--De Cadix cette fois, madame, purement et simplement.
+
+--Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est dtestable l't;
+il n'y a plus ni bals, ni runions, ni ftes. L'Opra italien est
+Londres, l'Opra franais est partout, except Paris; et quant au
+Thtre-Franais, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste
+donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au
+Champ-de-Mars et Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte?
+
+--Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait Paris, si
+j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur
+les habitudes franaises.
+
+--Vous tes amateur de chevaux, monsieur le comte?
+
+--J'ai pass une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux,
+vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des
+chevaux et la beaut des femmes.
+
+--Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez d avoir la
+galanterie de mettre les femmes les premires.
+
+--Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout l'heure je
+souhaitais un prcepteur qui pt me guider dans les habitudes
+franaises.
+
+En ce moment la camriste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et
+s'approchant de sa matresse, lui glissa quelques mots l'oreille.
+
+Mme Danglars plit.
+
+Impossible! dit-elle.
+
+--C'est l'exacte vrit, cependant, madame, rpondit la camriste.
+
+Mme Danglars se retourna du ct de son mari.
+
+Est-ce vrai, monsieur?
+
+--Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agit.
+
+--Ce que me dit cette fille....
+
+--Et que vous dit-elle?
+
+--Elle me dit qu'au moment o mon cocher a t pour mettre mes chevaux
+ ma voiture, il ne les a pas trouvs l'curie; que signifie cela, je
+vous le demande?
+
+--Madame, dit Danglars, coutez-moi.
+
+--Oh! je vous coute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que
+vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais
+commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne,
+M. le baron Danglars a dix chevaux l'curie; parmi ces dix chevaux, il
+y en a deux qui sont moi, des chevaux charmants, les plus beaux
+chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris
+pommel! Eh bien, au moment o Mme de Villefort m'emprunte ma voiture,
+o je la lui promets pour aller demain au Bois, voil les deux chevaux
+qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouv gagner dessus
+quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race,
+mon Dieu! que celle des spculateurs!
+
+--Madame, rpondit Danglars, les chevaux taient trop vifs, ils avaient
+quatre ans peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles.
+
+--Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois
+ mon service le meilleur cocher de Paris, moins toutefois que vous ne
+l'ayez vendu avec les chevaux.
+
+--Chre amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux mme, s'il y
+en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille
+terreur.
+
+La baronne haussa les paules avec un air de profond mpris. Danglars ne
+parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant
+vers Monte-Cristo:
+
+En vrit, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tt, monsieur le
+comte, dit-il; vous montez votre maison?
+
+--Mais oui, dit le comte.
+
+--Je vous les eusse proposs. Imaginez-vous que je les ai donns pour
+rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en dfaire: ce sont des
+chevaux de jeune homme.
+
+--Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai achet ce matin
+d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous tes
+amateur, je crois?
+
+Pendant que Debray s'approchait de la fentre, Danglars s'approcha de sa
+femme.
+
+Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un
+prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de
+se ruiner qui m'a envoy ce matin son intendant, mais le fait est que
+j'ai gagn seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en
+donnerai quatre mille, et deux mille Eugnie.
+
+Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard crasant.
+
+Oh! mon Dieu! s'cria Debray.
+
+--Quoi donc? demanda la baronne.
+
+--Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux
+attels la voiture du comte.
+
+--Mes gris pommel! s'cria Mme Danglars.
+
+Et elle s'lana vers la fentre.
+
+En effet, ce sont eux, dit-elle.
+
+Danglars tait stupfait.
+
+Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'tonnement.
+
+--C'est incroyable! murmura le banquier.
+
+La baronne dit deux mots l'oreille de Debray, qui s'approcha son
+tour de Monte-Cristo.
+
+La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son
+attelage.
+
+--Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon
+intendant m'a faite, et... qui m'a cot trente mille francs, je
+crois.
+
+Debray alla reporter la rponse la baronne.
+
+Danglars tait si ple et si dcontenanc, que le comte eut l'air de le
+prendre en piti.
+
+Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prvenance
+de votre part n'a pas touch un instant la baronne; ingrate n'est pas le
+mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime
+toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est
+toujours de les laisser faire leur tte; si elles se la brisent, au
+moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu' elles.
+
+Danglars ne rpondit rien, il prvoyait dans un prochain avenir une
+scne dsastreuse; dj le sourcil de Mme la baronne s'tait fronc, et
+comme celui de Jupiter olympien, prsageait un orage; Debray, qui le
+sentait grossir prtexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne
+voulait pas gter la position qu'il voulait conqurir en demeurant plus
+longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron la colre
+de sa femme.
+
+Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant, j'en suis arriv o j'en voulais
+venir; voil que je tiens dans mes mains la paix du mnage et que je
+vais gagner d'un seul coup le coeur de monsieur et le coeur de madame;
+quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point t
+prsent Mlle Eugnie Danglars, que j'eusse t cependant fort aise de
+connatre. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui tait particulier,
+nous voici Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour
+plus tard!...
+
+Sur cette rflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui.
+
+Deux heures aprs, Mme Danglars reut une lettre charmante du comte de
+Monte-Cristo, dans laquelle il lui dclarait que, ne voulant pas
+commencer ses dbuts dans le monde parisien en dsesprant une jolie
+femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux.
+
+Ils avaient le mme harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au
+centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait
+fait coudre un diamant.
+
+Danglars, aussi, eut sa lettre.
+
+Le comte lui demandait la permission de passer la baronne ce caprice
+de millionnaire, le priant d'excuser les faons orientales dont le
+renvoi des chevaux tait accompagn.
+
+Pendant la soire, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagn d'Ali.
+
+Le lendemain vers trois heures, Ali, appel par un coup de timbre entra
+dans le cabinet du comte.
+
+Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parl de ton adresse lancer le
+lasso?
+
+Ali fit signe que oui et se redressa firement.
+
+Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrterais un boeuf?
+
+Ali fit signe de la tte que oui.
+
+Un tigre?
+
+Ali fit le mme signe.
+
+Un lion?
+
+Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement
+trangl.
+
+Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chass le lion?
+
+Ali fit un signe de tte orgueilleux.
+
+Mais arrterais-tu, dans leur course, deux chevaux?
+
+Ali sourit.
+
+Eh bien, coute, dit Monte-Cristo. Tout l'heure une voiture passera
+emporte par deux chevaux gris pommel, les mmes que j'avais hier.
+Dusses-tu te faire craser, il faut que tu arrtes cette voiture devant
+ma porte.
+
+Ali descendit dans la rue et traa devant la porte une ligne sur le
+pav: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des
+yeux.
+
+Le comte lui frappa doucement sur l'paule: c'tait sa manire de
+remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui
+formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo
+rentrait sans plus s'occuper de rien.
+
+Cependant, vers cinq heures, c'est--dire l'heure o le comte attendait
+la voiture, on et pu voir natre en lui les signes presque
+imperceptibles d'une lgre impatience: il se promenait dans une chambre
+donnant sur la rue, prtant l'oreille par intervalles, et de temps en
+temps se rapprochant de la fentre, par laquelle il apercevait Ali
+poussant des bouffes de tabac avec une rgularit indiquant que le
+Nubien tait tout cette importante occupation.
+
+Tout coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait
+avec la rapidit de la foudre; puis une calche apparut dont le cocher
+essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avanaient furieux,
+hrisss, bondissant avec des lans insenss.
+
+Dans la calche, une jeune femme et un enfant de sept huit ans, se
+tenant embrasss, avaient perdu par l'excs de la terreur jusqu' la
+force de pousser un cri; il et suffi d'une pierre sous la roue ou d'un
+arbre accroch pour briser tout fait la voiture, qui craquait. La
+voiture tenait le milieu du pav, et on entendait dans la rue les cris
+de terreur de ceux qui la voyaient venir.
+
+Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance,
+enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se
+laisse entraner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion;
+mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchan s'abat, tombe
+sur la flche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval
+rest debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de
+rpit pour sauter en bas de son sige; mais dj Ali a saisi les naseaux
+du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de
+douleur, s'est allong convulsivement prs de son compagnon.
+
+Il a fallu tout cela le temps qu'il faut la balle pour frapper le
+but.
+
+Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle
+l'accident est arriv, un homme se soit lanc suivi de plusieurs
+serviteurs. Au moment o le cocher ouvre la portire, il enlve de la
+calche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de
+l'autre elle serre contre sa poitrine son fils vanoui. Monte-Cristo les
+emporta tous les deux dans le salon, et les dposant sur un canap:
+
+Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous tes sauve.
+
+La femme revint elle, et pour rponse elle lui prsenta son fils, avec
+un regard plus loquent que toutes les prires.
+
+En effet, l'enfant tait toujours vanoui.
+
+Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais,
+soyez tranquille, il ne lui est arriv aucun mal, et c'est la peur seule
+qui l'a mis dans cet tat.
+
+--Oh! monsieur, s'cria la mre, ne me dites-vous pas cela pour me
+rassurer? Voyez comme il est ple! Mon fils, mon enfant! mon douard!
+rponds donc ta mre! Ah! monsieur! envoyez chercher un mdecin. Ma
+fortune qui me rend mon fils!
+
+Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mre plore; et,
+ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohme, incrust d'or,
+contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une
+seule goutte sur les lvres de l'enfant.
+
+L'enfant, quoique toujours ple, rouvrit aussitt les yeux.
+
+ cette vue, la joie de la mre fut presque un dlire.
+
+O suis-je? s'cria-t-elle, et qui dois-je tant de bonheur aprs une
+si cruelle preuve?
+
+--Vous tes, madame, rpondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux
+d'avoir pu vous pargner un chagrin.
+
+--Oh! maudite curiosit! dit la dame. Tout Paris parlait de ces
+magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les
+essayer.
+
+--Comment! s'cria le comte avec une surprise admirablement joue, ces
+chevaux sont ceux de la baronne?
+
+--Oui, monsieur, la connaissez-vous?
+
+--Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir
+sauve du pril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce pril,
+c'est moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais achet hier ces
+chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je
+les lui ai renvoys hier en la priant de les accepter de ma main.
+
+--Mais alors vous tes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a
+tant parl hier?
+
+--Oui, madame, fit le comte.
+
+--Moi, monsieur, je suis Mme Hlose de Villefort.
+
+Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement
+inconnu.
+
+Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Hlose car enfin il
+vous devra notre vie tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son
+fils. Assurment, sans votre gnreux serviteur, ce cher enfant et moi,
+nous tions tus.
+
+--Hlas! madame! je frmis encore du pril que vous avez couru.
+
+--Oh! j'espre que vous me permettrez de rcompenser dignement le
+dvouement de cet homme.
+
+--Madame, rpondit Monte-Cristo, ne me gtez pas Ali, je vous prie, ni
+par des louanges, ni par des rcompenses: ce sont des habitudes que je
+ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il
+me sert, et c'est son devoir de me servir.
+
+--Mais il a risqu sa vie, dit Mme de Villefort, qui ce ton de matre
+imposait singulirement.
+
+--J'ai sauv cette vie, madame, rpondit Monte-Cristo, par consquent
+elle m'appartient.
+
+Mme de Villefort se tut: peut-tre rflchissait-elle cet homme qui,
+du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits.
+
+Pendant cet instant de silence, le comte put considrer son aise
+l'enfant que sa mre couvrait de baisers. Il tait petit, grle, blanc
+de peau comme les enfants roux, et cependant une fort de cheveux noirs,
+rebelles toute frisure, couvrait son front bomb, et, tombant sur ses
+paules en encadrant son visage, redoublait la vivacit de ses yeux
+pleins de malice sournoise et de juvnile mchancet; sa bouche, peine
+redevenue vermeille, tait fine de lvres et large d'ouverture; les
+traits de cet enfant de huit ans annonaient dj douze ans au moins.
+Son premier mouvement fut de se dbarrasser par une brusque secousse
+des bras de sa mre, et d'aller ouvrir le coffret d'o le comte avait
+tir le flacon d'lixir; puis aussitt, sans en demander la permission
+personne, et en enfant habitu satisfaire tous ses caprices, il se mit
+ dboucher les fioles.
+
+Ne touchez pas cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de
+ces liqueurs sont dangereuses, non seulement boire, mais mme
+respirer.
+
+Mme de Villefort plit et arrta le bras de son fils qu'elle ramena vers
+elle; mais, sa crainte calme, elle jeta aussitt sur le coffret un
+court mais expressif regard que le comte saisit au passage.
+
+En ce moment Ali entra.
+
+Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus prs
+d'elle encore:
+
+douard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a t bien courageux,
+car il a expos sa vie pour arrter les chevaux qui nous emportaient et
+la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans
+lui, cette heure, serions-nous morts tous les deux.
+
+L'enfant allongea les lvres et tourna ddaigneusement la tte.
+
+Il est trop laid, dit-il.
+
+Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses
+esprances; quant Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une
+modration qui n'et, certes, pas t du got de Jean-Jacques Rousseau
+si le petit douard se ft appel mile.
+
+Vois-tu, dit en arabe le comte Ali, cette dame prie son fils de te
+remercier pour la vie que tu leur as sauve tous deux, et l'enfant
+rpond que tu es trop laid.
+
+Ali dtourna un instant sa tte intelligente et regarda l'enfant sans
+expression apparente; mais un simple frmissement de sa narine apprit
+Monte-Cristo que l'Arabe venait d'tre bless au coeur.
+
+Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer,
+est-ce votre demeure habituelle que cette maison?
+
+--Non, madame, rpondit le comte, c'est une espce de pied--terre que
+j'ai achet: j'habite avenue des Champs-lyses, n 30. Mais je vois que
+vous tes tout fait remise, et que vous dsirez vous retirer. Je viens
+d'ordonner qu'on attelle ces mmes chevaux ma voiture, et Ali, ce
+garon si laid, dit-il en souriant l'enfant, va avoir l'honneur de
+vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour
+faire raccommoder la calche. Aussitt cette besogne indispensable
+termine, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme
+Danglars.
+
+--Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mmes chevaux je n'oserai jamais
+m'en aller.
+
+--Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils
+vont devenir doux comme des agneaux.
+
+En effet, Ali s'tait approch des chevaux qu'on avait remis sur leurs
+jambes avec beaucoup de peine. Il tenait la main une petite ponge
+imbibe de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes
+des chevaux, couverts de sueur et d'cume, et presque aussitt ils se
+mirent souffler bruyamment et frissonner de tout leur corps durant
+quelques secondes.
+
+Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les dbris de la voiture et le
+bruit de l'vnement avaient attire devant la maison, Ali fit atteler
+les chevaux au coup du comte, rassembla les rnes, monta sur le sige,
+et, au grand tonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux
+emports comme par un tourbillon, il fut oblig d'user vigoureusement du
+fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris
+pommel, maintenant stupides, ptrifis, morts, qu'un trot si mal assur
+et si languissant qu'il fallut prs de deux heures Mme de Villefort
+pour regagner le faubourg Saint-Honor, o elle demeurait.
+
+ peine arrive chez elle, et les premires motions de famille
+apaises, elle crivit le billet suivant Mme Danglars:
+
+Chre Hermine,
+
+Je viens d'tre miraculeusement sauve avec mon fils par ce mme comte
+de Monte-Cristo dont nous avons tant parl hier soir, et que j'tais
+loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parl de
+lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empcher de railler de toute
+la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet
+enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux
+s'taient emports au Ranelagh comme s'ils eussent t pris de frnsie,
+et nous allions probablement tre mis en morceaux, mon pauvre douard et
+moi, contre le premier arbre de la route ou la premire borne du
+village, quand un Arabe, un Ngre, un Nubien, un homme noir enfin, au
+service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrt l'lan des
+chevaux, au risque d'tre bris lui-mme, et c'est vraiment un miracle
+qu'il ne l'ait pas t. Alors le comte est accouru, nous a emports chez
+lui, douard et moi, et l a rappel mon fils la vie. C'est dans sa
+propre voiture que j'ai t ramene l'htel; la vtre vous sera
+renvoye demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet
+accident; ils sont comme hbts; on dirait qu'ils ne peuvent se
+pardonner eux-mmes de s'tre laiss dompter par un homme. Le comte
+m'a charge de vous dire que deux jours de repos sur la litire et de
+l'orge pour toute nourriture les remettront dans un tat aussi
+florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier.
+
+Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je rflchis,
+c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les
+caprices de votre attelage; car c'est l'un de ces caprices que je dois
+d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre tranger me parat,
+part les millions dont il dispose, un problme si curieux et si
+intressant, que je compte l'tudier tout prix, duss-je recommencer
+une promenade au Bois avec vos propres chevaux.
+
+douard a support l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est
+vanoui, mais il n'a pas pouss un cri auparavant et n'a pas vers une
+larme aprs. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais
+il y a une me de fer dans ce pauvre petit corps si frle et si dlicat.
+
+Notre chre Valentine dit bien des choses votre chre Eugnie; moi,
+je vous embrasse de tout coeur.
+
+HLOSE DE VILLEFORT.
+
+P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une faon quelconque avec ce
+comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens
+d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espre bien
+qu'il la lui rendra.
+
+Le soir, l'vnement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les
+conversations: Albert le racontait sa mre, Chteau-Renaud au
+Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-mme fit au
+comte la galanterie, dans son journal, d'un _fait divers_ de vingt
+lignes, qui posa le noble tranger en hros auprs de toutes les femmes
+de l'aristocratie.
+
+Beaucoup de gens allrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin
+d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre
+alors de sa bouche tous les dtails de cette pittoresque aventure.
+
+Quant M. de Villefort, comme l'avait dit Hlose, il prit un habit
+noir, des gants blancs, sa plus belle livre, et monta dans son carrosse
+qui vint, le mme soir, s'arrter la porte du numro 30 de la maison
+des Champs-lyses.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+Idologie.
+
+
+Si le comte de Monte-Cristo et vcu depuis longtemps dans le monde
+parisien, il et apprci en toute sa valeur la dmarche que faisait
+prs de lui M. de Villefort.
+
+Bien en cour, que le roi rgnant ft de la branche ane ou de la
+branche cadette, que le ministre gouvernant ft doctrinaire, libral ou
+conservateur; rput habile par tous, comme on rpute gnralement
+habiles les gens qui n'ont jamais prouv d'checs politiques; ha de
+beaucoup, mais chaudement protg par quelques-uns sans cependant tre
+aim de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la
+magistrature, et se tenait cette hauteur comme un Harlay ou comme un
+Mol. Son salon, rgnr par une jeune femme et par une fille de son
+premier mariage peine ge de dix-huit ans, n'en tait pas moins un de
+ces salons svres de Paris o l'on observe le culte des traditions et
+la religion de l'tiquette. La politesse froide, la fidlit absolue
+aux principes gouvernementaux, un mpris profond des thories et des
+thoriciens, la haine profonde des idologues, tels taient les lments
+de la vie intrieure et publique affichs par M. de Villefort.
+
+M. de Villefort n'tait pas seulement magistrat, c'tait presque un
+diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours
+avec dignit et dfrence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il
+savait tant de choses que non seulement on le mnageait toujours, mais
+encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-tre n'en et-il pas t
+ainsi si l'on et pu se dbarrasser de M. de Villefort; mais il
+habitait, comme ces seigneurs fodaux rebelles leur suzerain, une
+forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'tait sa charge de
+procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les
+avantages, et qu'il n'et quitte que pour se faire lire dput et pour
+remplacer ainsi la neutralit par de l'opposition.
+
+En gnral, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme
+visitait pour lui: c'tait chose reue dans le monde, o l'on mettait
+sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui
+n'tait en ralit qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence
+d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: _Fais semblant de
+t'estimer, et on t'estimera_, axiome plus utile cent fois dans notre
+socit que celui des Grecs: _Connais-toi toi-mme_, remplac de nos
+jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connatre les
+autres.
+
+Pour ses amis, M. de Villefort tait un protecteur puissant, pour ses
+ennemis, c'tait un adversaire sourd, mais acharn; pour les
+indiffrents, c'tait la statue de la loi faite homme: abord hautain,
+physionomie impassible, regard terne et dpoli, ou insolemment perant
+et scrutateur, tel tait l'homme dont quatre rvolutions habilement
+entasses l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis ciment le
+pidestal.
+
+M. de Villefort avait la rputation d'tre l'homme le moins curieux et
+le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y
+paraissait qu'un quart d'heure, c'est--dire quarante-cinq minutes de
+moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux
+thtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais
+rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de
+lui choisir des joueurs dignes de lui: c'tait quelque ambassadeur,
+quelque archevque, quelque prince, quelque prsident, ou enfin quelque
+duchesse douairire.
+
+Voil quel tait l'homme dont la voiture venait de s'arrter devant la
+porte de Monte-Cristo.
+
+Le valet de chambre annona M. de Villefort au moment o le comte,
+inclin sur une grande table, suivait sur une carte un itinraire de
+Saint-Ptersbourg en Chine.
+
+Le procureur du roi entra du mme pas grave et compass qu'il entrait au
+tribunal; c'tait bien le mme homme, ou plutt la suite du mme homme
+que nous avons vu autrefois substitut Marseille. La nature,
+consquente avec ses principes, n'avait rien chang pour lui au cours
+qu'elle devait suivre. De mince, il tait devenu maigre, de ple il
+tait devenu jaune; ses yeux enfoncs taient caves, et ses lunettes aux
+branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la
+figure; except sa cravate blanche, le reste de son costume tait
+parfaitement noir, et cette couleur funbre n'tait tranche que par le
+lger lisr de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnire
+et qui semblait une ligne de sang trace au pinceau.
+
+Si matre de lui que ft Monte-Cristo, il examina avec une visible
+curiosit, en lui rendant son salut, le magistrat qui, dfiant par
+habitude et peu crdule surtout quant aux merveilles sociales, tait
+plus dispos voir dans le noble tranger--c'tait ainsi qu'on appelait
+dj Monte-Cristo--un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau
+thtre, ou un malfaiteur en tat de rupture de ban, qu'un prince du
+Saint-Sige ou un sultan des _Mille et une Nuits_.
+
+Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affect par les
+magistrats dans leurs priodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne
+veulent pas se dfaire dans la conversation, monsieur, le service
+signal que vous avez rendu hier ma femme et mon fils me fait un
+devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous
+exprimer toute ma reconnaissance.
+
+Et, en prononant ces paroles, l'oeil svre du magistrat n'avait rien
+perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il
+les avait articules avec sa voix de procureur gnral, avec cette
+raideur inflexible de cou et d'paules qui faisait comme nous le
+rptons, dire ses flatteurs qu'il tait la statue vivante de la loi.
+
+Monsieur, rpliqua le comte son tour avec une froideur glaciale, je
+suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils sa mre, car on dit que
+le sentiment de la maternit est le plus saint de tous, et ce bonheur
+qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont
+l'excution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne
+prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si prcieuse qu'elle
+soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intrieure.
+
+Villefort, tonn de cette sortie laquelle il ne s'attendait pas,
+tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous
+l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lvre ddaigneuse indiqua
+que ds l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un
+gentilhomme bien civil.
+
+Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher quelque chose la
+conversation tombe, et qui semblait s'tre brise en tombant.
+
+Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment o il tait
+entr, et il reprit:
+
+Vous vous occupez de gographie, monsieur? C'est une riche tude, pour
+vous surtout qui, ce qu'on assure, avez vu autant de pays qu'il y en a
+de gravs sur cet atlas.
+
+--Oui, monsieur, rpondit le comte, j'ai voulu faire sur l'espce
+humaine, prise en masse, ce que vous pratiquez chaque jour sur des
+exceptions, c'est--dire une tude physiologique. J'ai pens qu'il me
+serait plus facile de descendre ensuite du tout la partie, que de la
+partie au tout. C'est un axiome algbrique qui veut que l'on procde du
+connu l'inconnu, et non de l'inconnu au connu.... Mais asseyez-vous
+donc, monsieur, je vous en supplie.
+
+Et Monte-Cristo indiqua de la main au procureur du roi un fauteuil que
+celui-ci fut oblig de prendre la peine d'avancer lui-mme, tandis que
+lui n'eut que celle de se laisser retomber dans celui sur lequel il
+tait agenouill quand le procureur du roi tait entr; de cette faon le
+comte se trouva demi tourn vers son visiteur, ayant le dos la
+fentre et le coude appuy sur la carte gographique qui faisait, pour
+le moment, l'objet de la conversation, conversation qui prenait, comme
+elle l'avait fait chez Morcerf et chez Danglars, une tournure tout
+fait analogue, sinon la situation, du moins aux personnages.
+
+Ah! vous philosophez, reprit Villefort aprs un instant de silence,
+pendant lequel, comme un athlte qui rencontre un rude adversaire, il
+avait fait provision de force. Eh bien, monsieur, parole d'honneur! si,
+comme vous, je n'avais rien faire, je chercherais une moins triste
+occupation.
+
+--C'est vrai, monsieur, reprit Monte-Cristo, et l'homme est une laide
+chenille pour celui qui l'tudie au microscope solaire. Mais vous venez
+de dire, je crois, que je n'avais rien faire. Voyons, par hasard,
+croyez-vous avoir quelque chose faire, vous, monsieur? ou, pour parler
+plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de
+s'appeler quelque chose?
+
+L'tonnement de Villefort redoubla ce second coup si rudement port
+par cet trange adversaire; il y avait longtemps que le magistrat ne
+s'tait entendu dire un paradoxe de cette force, ou plutt, pour parler
+plus exactement, c'tait la premire fois qu'il l'entendait.
+
+Le procureur du roi se mit l'oeuvre pour rpondre.
+
+Monsieur, dit-il, vous tes tranger, et, vous le dites vous-mme, je
+crois, une portion de votre vie s'est coule dans les pays orientaux;
+vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expditive en ces
+contres barbares, a chez nous des allures prudentes et compasses.
+
+--Si fait, monsieur, si fait; c'est le _pede claudo_ antique. Je sais
+tout cela, car c'est surtout de la justice de tous les pays que je me
+suis occup, c'est la procdure criminelle de toutes les nations que
+j'ai compare la justice naturelle; et, je dois le dire, monsieur,
+c'est encore cette loi des peuples primitifs, c'est--dire la loi du
+talion, que j'ai le plus trouve selon le coeur de Dieu.
+
+--Si cette loi tait adopte, monsieur, dit le procureur du roi, elle
+simplifierait fort nos codes, et c'est pour le coup que nos magistrats
+n'auraient, comme vous le disiez tout l'heure, plus grand-chose
+faire.
+
+--Cela viendra peut-tre, dit Monte-Cristo, vous savez que les
+inventions humaines marchent du compos au simple, et que le simple est
+toujours la perfection.
+
+--En attendant, monsieur, dit le magistrat, nos codes existent avec
+leurs articles contradictoires, tirs des coutumes gauloises, des lois
+romaines, des usages francs; or, la connaissance de toutes ces lois-l,
+vous en conviendrez, ne s'acquiert pas sans de longs travaux, et il faut
+une longue tude pour acqurir cette connaissance, et une grande
+puissance de tte, cette connaissance une fois acquise, pour ne pas
+l'oublier.
+
+--Je suis de cet avis-l, monsieur; mais tout ce que vous savez, vous,
+l'gard de ce code franais, je le sais moi, non seulement l'gard du
+code de toutes les nations: les lois anglaises, turques, japonaises,
+hindoues, me sont aussi familires que les lois franaises; et j'avais
+donc raison de dire que, relativement (vous savez que tout est relatif,
+monsieur), que relativement tout ce que j'ai fait, vous avez bien peu
+de chose faire, et que relativement ce que j'ai appris, vous avez
+encore bien des choses apprendre.
+
+--Mais dans quel but avez-vous appris tout cela? reprit Villefort
+tonn.
+
+Monte-Cristo sourit.
+
+Bien, monsieur, dit-il; je vois que, malgr la rputation qu'on vous a
+faite d'homme suprieur, vous voyez toute chose au point de vue
+matriel et vulgaire de la socit, commenant l'homme et, finissant
+l'homme, c'est--dire au point de vue le plus restreint et le plus
+troit qu'il ait t permis l'intelligence humaine d'embrasser.
+
+--Expliquez-vous, monsieur, dit Villefort de plus en plus tonn, je ne
+vous comprends pas... trs bien.
+
+--Je dis, monsieur, que, les yeux fixs sur l'organisation sociale des
+nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l'ouvrier
+sublime qui la fait agir, je dis que vous ne reconnaissez devant vous et
+autour de vous que les titulaires des places dont les brevets ont t
+signs par des ministres ou par un roi, et que les hommes que Dieu a mis
+au-dessus des titulaires, des ministres et des rois, en leur donnant une
+mission poursuivre au lieu d'une place remplir, je dis que ceux-l
+chappent votre courte vue. C'est le propre de la faiblesse humaine
+aux organes dbiles et incomplets. Tobie prenait l'ange qui venait lui
+rendre la vue pour un jeune homme ordinaire. Les nations prenaient
+Attila, qui devait les anantir, pour un conqurant comme tous les
+conqurants et il a fallu que tous rvlassent leurs missions clestes
+pour qu'on les reconnt; il a fallu que l'un dit: Je suis l'ange du
+Seigneur; et l'autre: Je suis le marteau de Dieu, pour que l'essence
+divine de tous deux ft rvle.
+
+--Alors, dit Villefort de plus en plus tonn et croyant parler un
+illumin ou un fou, vous vous regardez comme un de ces tres
+extraordinaires que vous venez de citer?
+
+--Pourquoi pas? dit froidement Monte-Cristo.
+
+--Pardon, monsieur, reprit Villefort abasourdi mais vous m'excuserez si,
+en me prsentant chez vous, j'ignorais me prsenter chez un homme dont
+les connaissances et dont l'esprit dpassent de si loin les
+connaissances ordinaires et l'esprit habituel des hommes. Ce n'est point
+l'usage chez nous, malheureux corrompus de la civilisation, que les
+gentilshommes possesseurs comme vous d'une fortune immense, du moins
+ce qu'on assure, remarquez que je n'interroge pas, que seulement je
+rpte, ce n'est pas l'usage, dis-je, que ces privilgis des richesses
+perdent leur temps des spculations sociales, des rves
+philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a
+dshrits des biens de la terre.
+
+--Eh! monsieur, reprit le comte, en tes-vous donc arriv la situation
+minente que vous occupez sans avoir admis, et mme sans avoir rencontr
+des exceptions, et n'exercez-vous jamais votre regard, qui aurait
+cependant tant besoin de finesse et de sret, deviner d'un seul coup
+sur quel homme est tomb votre regard? Un magistrat ne devrait-il pas
+tre, non pas le meilleur applicateur de la loi, non pas le plus rus
+interprte des obscurits de la chicane, mais une sonde d'acier pour
+prouver les coeurs, mais une pierre de touche pour essuyer l'or dont
+chaque me est toujours faite avec plus ou moins d'alliage?
+
+--Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai
+jamais entendu parler personne comme vous faites.
+
+--C'est que vous tes constamment rest enferm dans le cercle des
+conditions gnrales, et que vous n'avez jamais os vous lever d'un
+coup d'aile dans les sphres suprieures que Dieu a peuples d'tres
+invisibles ou exceptionnels.
+
+--Et vous admettez, monsieur, que ces sphres existent, et que les tres
+exceptionnels et invisibles se mlent nous?
+
+--Pourquoi pas? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans
+lequel vous ne pourriez pas vivre?
+
+--Alors, nous ne voyons pas ces tres dont vous parlez?
+
+--Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matrialisent,
+vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous
+rpondent.
+
+--Ah! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien tre
+prvenu quand un de ces tres se trouvera en contact avec moi.
+
+--Vous avez t servi votre guise, monsieur; car vous avez t prvenu
+tout l'heure, et maintenant: encore, je vous prviens.
+
+--Ainsi vous-mme?
+
+--Je suis un de ces tres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que,
+jusqu' ce jour, aucun homme ne s'est trouv dans une position
+semblable la mienne. Les royaumes des rois sont limits, soit par des
+montagnes, soit par des rivires, soit par un changement de moeurs, soit
+par une mutation de langage. Mon royaume, moi, est grand comme le
+monde, car je ne suis ni Italien, ni Franais, ni Hindou, ni Amricain,
+ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu
+natre. Dieu seul sait quelle contre me verra mourir. J'adopte tous les
+usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Franais, vous,
+n'est-ce pas, car je parle franais avec la mme facilit et la mme
+puret que vous? eh bien! Ali, mon Nubien, me croit Arabe; Bertuccio,
+mon intendant, me croit Romain; Hayde, mon esclave, me croit Grec. Donc
+vous comprenez, n'tant d'aucun pays, ne demandant protection aucun
+gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frre, pas un seul
+des scrupules qui arrtent les puissants ou des obstacles qui paralysent
+les faibles ne me paralyse ou ne m'arrte. Je n'ai que deux
+adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je
+les soumets: c'est la distance et le temps. Le troisime, et le plus
+terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-l seule peut
+m'arrter dans le chemin o je marche, et avant que j'aie atteint le but
+auquel je tends: tout le reste, je l'ai calcul. Ce que les hommes
+appellent les chances du sort, c'est--dire la ruine, le changement, les
+ventualits, je les ai toutes prvues; et si quelques-unes peuvent
+m'atteindre, aucune ne peut me renverser. moins que je ne meure, je
+serai toujours ce que je suis; voil pourquoi je vous dis des choses que
+vous n'avez jamais entendues, mme de la bouche des rois, car les rois
+ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur. Qui est-ce qui ne
+se dit pas, dans une socit aussi ridiculement organise que la ntre:
+Peut-tre un jour aurai-je affaire au procureur du roi!
+
+--Mais vous-mme, monsieur, pouvez-vous dire cela, car, du moment o
+vous habitez la France, vous tes naturellement soumis aux lois
+franaises.
+
+--Je le sais, monsieur, rpondit Monte-Cristo; mais quand je dois aller
+dans un pays, je commence tudier, par des moyens qui me sont propres,
+tous les hommes dont je puis avoir quelque chose esprer ou
+craindre, et j'arrive les connatre aussi bien, et mme mieux
+peut-tre qu'ils ne se connaissent eux-mmes. Cela amne ce rsultat que
+le procureur du roi, quel qu'il ft, qui j'aurais affaire, serait
+certainement plus embarrass que moi-mme.
+
+--Ce qui veut dire, reprit avec hsitation Villefort, que la nature
+humaine tant faible, tout homme selon vous, a commis des... fautes?
+
+--Des fautes... ou des crimes, rpondit ngligemment Monte-Cristo.
+
+--Et que vous seul, parmi les hommes que vous ne reconnaissez pas pour
+vos frres, vous l'avez dit vous-mme, reprit Villefort d'une voix
+lgrement altre, et que vous seul tes parfait?
+
+--Non point parfait, rpondit le comte; impntrable, voil tout. Mais
+brisons l-dessus, monsieur, si la conversation vous dplat; je ne suis
+pas plus menac de votre justice que vous ne l'tes de ma double vue.
+
+--Non, non, monsieur! dit vivement Villefort, qui sans doute craignait
+de paratre abandonner le terrain; non! Par votre brillante et presque
+sublime conversation, vous m'avez lev au-dessus des niveaux
+ordinaires; nous ne causons plus, nous dissertons. Or, vous savez
+combien les thologiens en chaire de Sorbonne, ou les philosophes dans
+leurs disputes, se disent parfois de cruelles vrits: supposons que
+nous faisons de la thologie sociale et de la philosophie thologique,
+je vous dirai donc celle-ci, toute rude qu'elle est: Mon frre, vous
+sacrifiez l'orgueil; vous tes au-dessus des autres, mais au-dessus de
+vous il y a Dieu.
+
+--Au-dessus de tous, monsieur! rpondit Monte-Cristo avec un accent si
+profond que Villefort frissonna involontairement. J'ai mon orgueil pour
+les hommes, serpents toujours prts se dresser contre celui qui les
+dpasse du front sans les craser du pied. Mais je dpose cet orgueil
+devant Dieu, qui m'a tir du nant pour me faire ce que je suis.
+
+--Alors, monsieur le comte, je vous admire, dit Villefort, qui pour la
+premire fois dans cet trange dialogue venait d'employer cette formule
+aristocratique vis--vis de l'tranger qu'il n'avait jusque-l appel
+que monsieur. Oui, je vous le dis, si vous tes rellement fort,
+rellement suprieur, rellement saint ou impntrable, ce qui, vous
+avez raison, revient peu prs au mme, soyez superbe, monsieur; c'est
+la loi des dominations. Mais vous avez bien cependant une ambition
+quelconque?
+
+--J'en ai une, monsieur.
+
+--Laquelle?
+
+--Moi aussi, comme cela est arriv tout homme une fois dans sa vie,
+j'ai t enlev par Satan sur la plus haute montagne de la terre; arriv
+l, il me montra le monde tout entier, et, comme il avait dit autrefois
+au Christ, il me dit moi: Voyons, enfant des hommes, pour m'adorer
+que veux-tu? Alors j'ai rflchi longtemps, car depuis longtemps une
+terrible ambition dvorait effectivement mon coeur; puis je lui
+rpondis: coute, j'ai toujours entendu parler de la Providence, et
+cependant je ne l'ai jamais vue, ni rien qui lui ressemble, ce qui me
+fait croire qu'elle n'existe pas; je veux tre la Providence, car ce que
+je sais de plus beau, de plus grand et de plus sublime au monde, c'est
+de rcompenser et de punir. Mais Satan baissa la tte et poussa un
+soupir. Tu te trompes, dit-il, la Providence existe; seulement tu ne la
+vois pas, parce que, fille de Dieu, elle est invisible comme son pre.
+Tu n'as rien vu qui lui ressemble, parce qu'elle procde par des
+ressorts cachs et marche par des voies obscures; tout ce que je puis
+faire pour toi, c'est de te rendre un des agents de cette Providence.
+Le march fut fait; j'y perdrai peut-tre mon me mais n'importe, reprit
+Monte-Cristo, et le march serait refaire que je le ferais encore.
+
+Villefort regardait Monte-Cristo avec un sublime tonnement.
+
+Monsieur le comte, dit-il, avez-vous des parents?
+
+--Non, monsieur, je suis seul au monde.
+
+--Tant pis!
+
+--Pourquoi? demanda Monte-Cristo.
+
+--Parce que vous auriez pu voir un spectacle propre briser votre
+orgueil. Vous ne craignez que la mort, dites-vous?
+
+--Je ne dis pas que je la craigne, je dis qu'elle seule peut m'arrter.
+
+--Et la vieillesse?
+
+--Ma mission sera remplie avant que je sois vieux.
+
+--Et la folie?
+
+--J'ai manqu de devenir fou, et vous connaissez l'axiome: _non bis in
+idem_; c'est un axiome criminel, et qui, par consquent, est de votre
+ressort.
+
+--Monsieur, reprit Villefort, il y a encore autre chose craindre que
+la mort, que la vieillesse ou que la folie: il y a, par exemple,
+l'apoplexie, ce coup de foudre qui vous frappe sans vous dtruire, et
+aprs lequel, cependant, tout est fini. C'est toujours vous, et
+cependant vous n'tes plus vous; vous qui touchiez, comme Ariel,
+l'ange, vous n'tes plus qu'une masse inerte qui, comme Caliban, touche
+ la bte; cela s'appelle tout bonnement, comme je vous le disais, dans
+la langue humaine, une apoplexie. Venez, s'il vous plat, continuer
+cette conversation chez moi, monsieur le comte, un jour que vous aurez
+envie de rencontrer un adversaire capable de vous comprendre et avide de
+vous rfuter, et je vous montrerai mon pre, M. Noirtier de Villefort,
+un des plus fougueux jacobins de la Rvolution franaise, c'est--dire
+la plus brillante audace mise au service de la plus vigoureuse
+organisation; un homme qui, comme vous, n'avait peut-tre pas vu tous
+les royaumes de la terre, mais avait aid bouleverser un des plus
+puissants; un homme qui, comme vous, se prtendait un des envoys, non
+pas de Dieu, mais de l'tre suprme, non pas de la Providence, mais de
+la Fatalit; eh bien, monsieur, la rupture d'un vaisseau sanguin dans
+un lobe du cerveau a bris tout cela, non pas en un jour, non pas en une
+heure, mais en une seconde. La veille, M. Noirtier, ancien jacobin,
+ancien snateur, ancien carbonaro, riant de la guillotine, riant du
+canon, riant du poignard, M. Noirtier, jouant avec les rvolutions. M.
+Noirtier, pour qui la France n'tait qu'un vaste chiquier duquel pions,
+tours, cavaliers et reine devaient disparatre pourvu que le roi ft
+mat, M. Noirtier, si redoutable, tait le lendemain _ce pauvre monsieur
+Noirtier_ vieillard immobile, livr aux volonts de l'tre le plus
+faible de la maison, c'est--dire de sa petite-fille Valentine; un
+cadavre muet et glac enfin, qui ne vit sans souffrance que pour donner
+le temps la matire d'arriver sans secousse son entire
+dcomposition.
+
+--Hlas! monsieur, dit Monte-Cristo, ce spectacle n'est trange ni
+mes yeux ni ma pense; je suis quelque peu mdecin, et j'ai, comme mes
+confrres, cherch plus d'une fois l'me dans la matire vivante ou dans
+la matire morte; et, comme la Providence, elle est reste invisible
+mes yeux, quoique prsente mon coeur. Cent auteurs, depuis Socrate,
+depuis Snque, depuis saint Augustin, depuis Gall, ont fait en prose ou
+en vers le rapprochement que vous venez de faire; mais cependant je
+comprends que les souffrances d'un pre puissent oprer de grands
+changements dans l'esprit de son fils. J'irai, monsieur, puisque vous
+voulez bien m'y engager, contempler au profit de mon humilit ce
+terrible spectacle qui doit fort attrister votre maison.
+
+--Cela serait sans doute, si Dieu ne m'avait point donn une large
+compensation. En face du vieillard qui descend en se tranant vers la
+tombe sont deux enfants qui entrent dans la vie: Valentine, une fille de
+mon premier mariage avec mademoiselle de Saint-Mran, et douard, ce
+fils qui vous avez sauv la vie.
+
+--Et que concluez-vous de cette compensation, monsieur? demanda
+Monte-Cristo.
+
+--Je conclus, monsieur, rpondit Villefort, que mon pre, gar par les
+passions, a commis quelques-unes de ces fautes qui chappent la
+justice humaine, mais qui relvent de la justice de Dieu, et que Dieu,
+ne voulant punir qu'une seule personne, n'a frapp que lui seul.
+
+Monte-Cristo, le sourire sur les lvres, poussa au fond du coeur un
+rugissement qui et fait fuir Villefort, si Villefort et pu l'entendre.
+
+Adieu, monsieur, reprit le magistrat, qui depuis quelque temps dj
+s'tait lev et parlait debout, je vous quitte, emportant de vous un
+souvenir d'estime qui, je l'espre, pourra vous tre agrable lorsque
+vous me connatrez mieux, car je ne suis point un homme banal, tant s'en
+faut. Vous vous tes fait d'ailleurs dans Mme de Villefort une amie
+ternelle.
+
+Le comte salua et se contenta de reconduire jusqu' la porte de son
+cabinet seulement Villefort, lequel regagna sa voiture prcd de deux
+laquais qui, sur un signe de leur matre, s'empressaient de la lui
+ouvrir.
+
+Puis, quand le procureur du roi eut disparu:
+
+Allons, dit Monte-Cristo en tirant avec effort un sourire de sa
+poitrine oppresse; allons, assez de poison comme cela, et maintenant
+que mon coeur en est plein, allons chercher l'antidote.
+
+Et frappant un coup sur le timbre retentissant:
+
+Je monte chez madame, dit-il Ali; que dans une demi-heure la voiture
+soit prte!
+
+
+
+
+XLIX
+
+Hayde.
+
+
+On se rappelle quelles taient les nouvelles ou plutt les anciennes
+connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay:
+c'taient Maximilien, Julie et Emmanuel.
+
+L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques
+moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant
+dans l'enfer o il s'tait volontairement engag, avait rpandu,
+partir du moment o il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante
+srnit sur le visage du comte, et Ali, qui tait accouru au bruit du
+timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'tait
+retir sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne
+pas effaroucher les bonnes penses qu'il croyait voir voltiger autour de
+son matre.
+
+Il tait midi: le comte s'tait rserv une heure pour monter chez
+Hayde; on et dit que la joie ne pouvait rentrer tout coup dans cette
+me si longtemps brise, et qu'elle avait besoin de se prparer aux
+motions douces, comme les autres mes ont besoin de se prparer aux
+motions violentes.
+
+La jeune Grecque tait, comme nous l'avons dit, dans un appartement
+entirement spar de l'appartement du comte. Cet appartement tait tout
+entier meubl la manire orientale; c'est--dire que les parquets
+taient couverts d'pais tapis de Turquie, que des toffes de brocart
+retombaient le long des murailles, et que dans chaque pice, un large
+divan rgnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui
+se dplaaient la volont de ceux qui en usaient.
+
+Hayde avait trois femmes franaises et une femme grecque. Les trois
+femmes franaises se tenaient dans la premire pice, prtes accourir
+au bruit d'une petite sonnette d'or et obir aux ordres de l'esclave
+romaque, laquelle savait assez de franais pour transmettre les
+volonts de sa matresse ses trois camristes, auxquelles Monte-Cristo
+avait recommand d'avoir pour Hayde les gards que l'on aurait pour une
+reine.
+
+La jeune fille tait dans la pice la plus recule de son appartement,
+c'est--dire dans une espce de boudoir rond, clair seulement par le
+haut, et dans lequel le jour ne pntrait qu' travers des carreaux de
+verre rose. Elle tait couche terre sur des coussins de satin bleu
+brochs d'argent, demi renverse en arrire sur le divan, encadrant sa
+tte avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle
+fixait travers ses lvres le tube de corail dans lequel tait enchss
+le tuyau flexible d'un narguil, qui ne laissait arriver la vapeur sa
+bouche que parfume par l'eau de benjoin, travers laquelle sa douce
+aspiration la forait de passer.
+
+Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, et t pour une
+Franaise d'une coquetterie peut-tre un peu affecte.
+
+Quant sa toilette, c'tait celle des femmes pirotes, c'est--dire un
+caleon de satin blanc broch de fleurs roses, et qui laissait
+dcouvert deux pieds d'enfant qu'on et crus de marbre de Paros, si on
+ne les et vus se jouer avec deux petites sandales la pointe
+recourbe, brode d'or et de perles; une veste longues raies bleues et
+blanches, larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnires
+d'argent et des boutons de perles; enfin une espce de corset laissant,
+par sa coupe ouverte en coeur, voir le cou et tout le haut de la
+poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de
+diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleon, ils taient
+perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges
+soyeuses qui font l'ambition de nos lgantes Parisiennes.
+
+La tte tait coiffe d'une petite calotte d'or brode de perles,
+incline sur le ct, et au-dessous de la calotte, du ct o elle
+inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mle
+ des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus.
+
+Quant la beaut de ce visage, c'tait la beaut grecque dans toute la
+perfection de son type, avec ses grands yeux noirs velouts, son nez
+droit, ses lvres de corail et ses dents de perles.
+
+Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse tait rpandue
+avec tout son clat et tout son parfum; Hayde pouvait avoir dix-neuf ou
+vingt ans.
+
+Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander Hayde la
+permission d'entrer auprs d'elle.
+
+Pour toute rponse, Hayde fit signe la suivante de relever la
+tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carr encadra
+la jeune fille couche comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avana.
+
+Hayde se souleva sur le coude qui tenait le narguil, et tendant au
+comte sa main en mme temps qu'elle l'accueillait avec un sourire:
+
+Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et
+d'Athnes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi?
+N'es-tu plus mon matre, ne suis-je plus ton esclave?
+
+Monte-Cristo sourit son tour.
+
+Hayde, dit-il, vous savez....
+
+--Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune
+Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir,
+mais non pas me dire vous.
+
+--Hayde, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par
+consquent que tu es libre.
+
+--Libre de quoi faire? demanda la jeune fille.
+
+--Libre de me quitter.
+
+--Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je?
+
+--Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde.
+
+--Je ne veux voir personne.
+
+--Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais
+quelqu'un qui te plt, je ne serais pas assez injuste....
+
+--Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aim
+que mon pre et toi.
+
+--Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as gure parl qu'
+ton pre et moi.
+
+--Eh bien, qu'ai-je besoin de parler d'autres? Mon pre m'appelait _sa
+joie_; toi, tu m'appelles _ton amour_, et tous deux vous m'appelez
+_votre enfant_.
+
+--Tu te rappelles ton pre, Hayde?
+
+La jeune fille sourit.
+
+Il est l et l, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son
+coeur.
+
+--Et moi, o suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo.
+
+--Toi, dit-elle, tu es partout.
+
+Monte-Cristo prit la main d'Hayde pour la baiser; mais la nave enfant
+retira sa main et prsenta son front.
+
+Maintenant, Hayde, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es
+matresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter
+ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand
+tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attele pour toi; Ali
+et Myrto t'accompagneront partout et seront tes ordres; seulement, une
+seule chose, je te prie.
+
+--Dis.
+
+--Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton pass; ne
+prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre pre ni celui de ta
+pauvre mre.
+
+--Je te l'ai dj dit, seigneur, je ne verrai personne.
+
+--coute, Hayde; peut-tre cette rclusion tout orientale sera-t-elle
+impossible Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord
+comme tu l'as fait Rome, Florence, Milan et Madrid; cela te
+servira toujours, que tu continues vivre ici ou que tu retournes en
+Orient.
+
+La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et rpondit:
+
+Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon
+seigneur?
+
+--Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi
+qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la
+fleur qui quitte l'arbre.
+
+--Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Hayde, car je suis sre que
+je ne pourrais pas vivre sans toi.
+
+--Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras
+jeune encore.
+
+--Mon pre avait une longue barbe blanche, cela ne m'empchait point de
+l'aimer; mon pre avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que
+tous les jeunes hommes que je voyais.
+
+--Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici?
+
+--Te verrai-je?
+
+--Tous les jours.
+
+--Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur?
+
+--Je crains que tu ne t'ennuies.
+
+--Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je
+me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de
+grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec
+le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le coeur trois
+sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de
+l'amour et de la reconnaissance.
+
+--Tu es une digne fille de l'pire, Hayde, gracieuse et potique, et
+l'on voit que tu descends de cette famille de desses qui est ne dans
+ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta
+jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton pre, moi, je
+t'aime comme mon enfant.
+
+--Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon pre comme je t'aime;
+mon amour pour toi est un autre amour: mon pre est mort et je ne suis
+pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais.
+
+Le comte tendit la main la jeune fille avec un sourire de profonde
+tendresse; elle y imprima ses lvres comme d'habitude.
+
+Et le comte, ainsi dispos l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel
+et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare:
+
+La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le
+vendangeur qui le cueille aprs l'avoir vu lentement mrir.
+
+Selon ses ordres, la voiture tait prte. Il y monta, et la voiture,
+comme toujours, partit au galop.
+
+
+
+
+L
+
+La famille Morrel.
+
+
+Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n 7.
+
+La maison tait blanche, riante et prcde d'une cour dans laquelle
+deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs.
+
+Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux
+Cocls. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un oeil, et
+que depuis neuf ans cet oeil avait encore considrablement faibli,
+Cocls ne reconnut pas le comte.
+
+Les voitures, pour s'arrter devant l'entre, devaient tourner, afin
+d'viter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille,
+magnificence qui avait excit bien des jalousies dans le quartier, et
+qui tait cause qu'on appelait cette maison le _Petit-Versailles_.
+
+Inutile de dire que dans le bassin manoeuvraient une foule de poissons
+rouges et jaunes.
+
+La maison, leve au-dessus d'un tage de cuisines et caveaux, avait,
+outre le rez-de-chausse, deux tages pleins et des combles; les jeunes
+gens l'avaient achete avec les dpendances, qui consistaient en un
+immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le
+jardin lui-mme. Emmanuel avait, du premier coup d'oeil, vu dans cette
+disposition une petite spculation faire; il s'tait rserv la
+maison, la moiti du jardin, et avait tir une ligne, c'est--dire qu'il
+avait bti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait lous bail
+avec les pavillons et la portion du jardin qui y tait affrente; de
+sorte qu'il se trouvait log pour une somme assez modique, et aussi bien
+clos chez lui que le plus minutieux propritaire d'un htel du faubourg
+Saint-Germain.
+
+La salle manger tait de chne, le salon d'acajou et de velours bleu;
+la chambre coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre
+un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon
+de musique pour Julie, qui n'tait pas musicienne.
+
+Le second tage tout entier tait consacr Maximilien: il y avait l
+une rptition exacte du logement de sa soeur, la salle manger
+seulement avait t convertie en une salle de billard o il amenait ses
+amis.
+
+Il surveillait lui-mme le pansage de son cheval, et fumait son cigare
+l'entre du jardin quand la voiture du comte s'arrta la porte.
+
+Cocls ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'lanant de
+son sige, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel taient
+visibles pour le comte de Monte-Cristo.
+
+Pour le comte de Monte-Cristo! s'cria Morrel en jetant son cigare et
+en s'lanant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous
+sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte,
+de ne pas avoir oubli votre promesse.
+
+Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que
+celui-ci ne put se mprendre la franchise de la manifestation, et il
+vit bien qu'il avait t attendu avec impatience et reu avec
+empressement.
+
+Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un
+homme comme vous ne doit pas tre annonc par un domestique, ma soeur
+est dans son jardin, elle casse des roses fanes; mon frre lit ses
+deux journaux, _La Presse_ et _les Dbats_, six pas d'elle, car
+partout o l'on voit Mme Herbault, on n'a qu' regarder dans un rayon de
+quatre mtres, M. Emmanuel s'y trouve, et rciproquement, comme on dit
+l'cole polytechnique.
+
+Le bruit des pas fit lever la tte une jeune femme de vingt
+vingt-cinq ans, vtue d'une robe de chambre de soie, et pluchant avec
+un soin tout particulier un rosier noisette.
+
+Cette femme, c'tait notre petite Julie, devenue, comme le lui avait
+prdit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel
+Herbault.
+
+Elle poussa un cri en voyant un tranger. Maximilien se mit rire.
+
+Ne te drange pas, ma soeur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis
+deux ou trois jours Paris, mais il sait dj ce que c'est qu'une
+rentire du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre.
+
+--Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon
+frre, qui n'a pas pour sa pauvre soeur la moindre coquetterie....
+Penelon!... Penelon!...
+
+Un vieillard qui bchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa
+bche en terre et s'approcha, la casquette la main, en dissimulant du
+mieux qu'il le pouvait une chique enfonce momentanment dans les
+profondeurs de ses joues. Quelques mches blanches argentaient sa
+chevelure encore paisse, tandis que son teint bronz et son oeil hardi
+et vif annonaient le vieux marin, bruni au soleil de l'quateur et hl
+au souffle des temptes.
+
+Je crois que vous m'avez hl, mademoiselle Julie, dit-il, me voil.
+
+Penelon avait conserv l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle
+Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault.
+
+Penelon, dit Julie, allez prvenir M. Emmanuel de la bonne visite qui
+nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.
+
+Puis se tournant vers Monte-Cristo:
+
+Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?
+
+Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'lana derrire un
+massif et gagna la maison par une alle latrale.
+
+Ah ! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperois avec
+douleur que je fais rvolution dans votre famille.
+
+--Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous l-bas le mari qui,
+de son ct, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on
+vous connat rue Meslay, vous tiez annonc, je vous prie de le croire.
+
+
+--Vous me paraissez avoir l, monsieur, une heureuse famille, dit le
+comte, rpondant sa propre pense.
+
+--Oh! oui, je vous en rponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne
+leur manque rien pour tre heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils
+s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se
+figurent, eux qui ont cependant ctoy tant d'immenses fortunes, ils se
+figurent possder la richesse des Rothschild.
+
+--C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit
+Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pntra le coeur de
+Maximilien comme et pu le faire la voix d'un tendre pre; mais ils ne
+s'arrteront pas l, nos jeunes gens, ils deviendront leur tour
+millionnaires. Monsieur votre beau-frre est avocat... mdecin?...
+
+--Il tait ngociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon
+pauvre pre. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de
+fortune; j'en avais une moiti et ma soeur l'autre, car nous n'tions
+que deux enfants. Son mari, qui l'avait pouse sans avoir d'autre
+patrimoine que sa noble probit, son intelligence de premier ordre et sa
+rputation sans tache, a voulu possder autant que sa femme. Il a
+travaill jusqu' ce qu'il et amass deux cent cinquante mille francs;
+six ans ont suffi. C'tait, je vous le jure monsieur le comte, un
+touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis,
+destins par leur capacit la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien
+voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans
+faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi
+Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser tant de
+courageuse abngation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme,
+qui achevait de payer l'chance.
+
+--Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient
+de me remettre Cocls et qui complte les deux cent cinquante mille
+francs que nous avons fixs comme limite de nos gains. Seras-tu contente
+de ce peu dont il va falloir nous contenter dsormais? coute, la maison
+fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille
+francs de bnfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientle,
+trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M.
+Delaunay, qui nous les offre en change de notre fonds qu'il veut
+runir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait faire.
+
+--Mon ami, dit ma soeur, la maison Morrel ne peut tre tenue que par un
+Morrel. Sauver tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom
+de notre pre, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs?
+
+--Je le pensais, rpondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton
+avis.
+
+--Eh bien, mon ami, le voil. Toutes nos rentres sont faites, tous nos
+billets sont pays; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de
+cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et
+fermons-le. Ce qui fut fait l'instant mme. Il tait trois heures:
+trois heures un quart, un client se prsenta pour faire assurer le
+passage de deux navires; c'tait un bnfice de quinze mille francs
+comptant.
+
+--Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance
+notre confrre M. Delaunay. Quant nous, nous avons quitt les
+affaires.
+
+--Et depuis quand? demanda le client tonn.
+
+--Depuis un quart d'heure.
+
+Et voil, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma soeur
+et mon beau-frre n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.
+
+Maximilien achevait peine sa narration pendant laquelle le coeur du
+comte s'tait dilat de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restaur
+d'un chapeau et d'une redingote.
+
+Il salua en homme qui connat la qualit du visiteur; puis, aprs avoir
+fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la
+maison.
+
+Le salon tait dj embaum de fleurs contenues grand-peine dans un
+immense vase du Japon anses naturelles. Julie, convenablement vtue et
+coquettement coiffe (elle avait accompli ce tour de force en dix
+minutes), se prsenta pour recevoir le comte son entre.
+
+On entendait caqueter les oiseaux d'une volire voisine; les branches
+des faux bniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes
+les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite
+respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des
+matres.
+
+Le comte depuis son entre dans la maison s'tait dj imprgn de ce
+bonheur; aussi restait-il muet, rveur, oubliant qu'on l'attendait pour
+reprendre la conversation interrompue aprs les premiers compliments.
+
+Il s'aperut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant
+avec effort sa rverie:
+
+Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une motion qui doit vous tonner,
+vous, accoutume cette paix et ce bonheur que je rencontre ici, mais
+pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage
+humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari.
+
+--Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, rpliqua Julie; mais
+nous avons t longtemps souffrir, et peu de gens ont achet leur
+bonheur aussi cher que nous.
+
+La curiosit se peignit sur les traits du comte.
+
+Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre
+jour Chteau-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte,
+habitu voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y
+aurait peu d'intrt dans ce tableau d'intrieur. Toutefois nous avons,
+comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs,
+quoiqu'elles fussent renfermes dans ce petit cadre....
+
+--Et Dieu vous a vers, comme il le fait pour tous, la consolation sur
+la souffrance? demanda Monte-Cristo.
+
+--Oui, monsieur le comte, dit Julie; nous pouvons le dire, car il a
+fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses lus; il nous a envoy un
+de ses anges.
+
+Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de
+dissimuler son motion en portant son mouchoir sa bouche.
+
+Ceux qui sont ns dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien
+dsir, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de
+vivre; de mme que ceux-l ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui
+n'ont jamais livr leur vie la merci de quatre planches jetes sur une
+mer en fureur.
+
+Monte-Cristo se leva, et, sans rien rpondre, car au tremblement de sa
+voix on et pu reconnatre l'motion dont il tait agit, il se mit
+parcourir pas pas le salon.
+
+Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit
+Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux.
+
+--Non, non, rpondit Monte-Cristo fort ple et comprimant d'une main
+les battements de son coeur, tandis que, de l'autre, il montrait au
+jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait
+prcieusement couche sur un coussin de velours noir. Je me demandais
+seulement quoi sert cette bourse, qui, d'un ct, contient un papier,
+ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.
+
+Maximilien prit un air grave et rpondit:
+
+Ceci, monsieur le comte, c'est le plus prcieux de nos trsors de
+famille.
+
+--En effet, ce diamant est assez beau, rpliqua Monte-Cristo.
+
+--Oh! mon frre ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit
+estime cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous
+dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de
+l'ange dont nous vous parlions tout l'heure.
+
+--Voil ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois
+pas demander, madame, rpliqua Monte-Cristo en s'inclinant;
+pardonnez-moi, je n'ai pas voulu tre indiscret.
+
+--Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le
+comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous tendre sur ce
+sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle
+cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi la vue. Oh! nous
+voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un
+tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous rvlt sa prsence.
+
+--Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix touffe.
+
+--Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en
+baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touch la main d'un
+homme par lequel mon pre a t sauv de la mort, nous de la ruine, et
+notre nom de la honte; d'un homme grce auquel nous autres, pauvres
+enfants vous la misre et aux larmes, nous pouvons entendre
+aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre--et
+Maximilien tirant un billet de la bourse le prsenta au comte--cette
+lettre fut crite par lui un jour o mon pre avait pris une rsolution
+bien dsespre, et ce diamant fut donn en dot ma soeur par ce
+gnreux inconnu.
+
+Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indfinissable
+expression de bonheur, c'tait le billet que nos lecteurs connaissent,
+adress Julie et sign Simbad le marin.
+
+--Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est
+rest inconnu pour vous?
+
+--Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce
+n'est pas faute cependant d'avoir demand Dieu cette faveur, reprit
+Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystrieuse
+direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a t conduit par
+une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur.
+
+--Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour
+cette main comme je baise la bourse qu'elle a touche. Il y a quatre
+ans, Penelon tait Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave
+marin que vous avez vu une bche la main, et qui, de contrematre,
+s'est fait jardinier. Penelon, tant donc Trieste, vit sur le quai un
+Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui
+vint chez mon pre le 5 juin 1829, et qui m'crivit ce billet le 5
+septembre. C'tait bien le mme, ce qu'il assure, mais il n'osa point
+lui parler.
+
+--Un Anglais! fit Monte-Cristo rveur et qui s'inquitait de chaque
+regard de Julie; un Anglais, dites-vous?
+
+--Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se prsenta chez nous comme
+mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voil pourquoi,
+lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et
+French taient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du
+Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829;
+avez-vous connu cet Anglais?
+
+--Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French
+avait constamment ni vous avoir rendu ce service?
+
+--Oui.
+
+--Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers
+votre pre de quelque bonne action qu'il aurait oublie lui-mme,
+aurait pris ce prtexte pour lui rendre un service?
+
+--Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, mme un
+miracle.
+
+--Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo.
+
+--Il n'a laiss d'autre nom, rpondit Julie en regardant le comte avec
+une profonde attention, que le nom qu'il a sign au bas du billet:
+Simbad le marin.
+
+--Ce qui n'est pas un nom videmment, mais un pseudonyme.
+
+Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de
+saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix:
+
+Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille peu prs,
+un peu plus grand peut-tre, un peu plus mince, emprisonn dans une
+haute cravate, boutonn, corset, sangl et toujours le crayon la
+main?
+
+--Oh! mais vous le connaissez donc? s'cria Julie les yeux tincelants
+de joie.
+
+--Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord
+Wilmore qui semait ainsi des traits de gnrosit.
+
+--Sans se faire connatre!
+
+--C'tait un homme bizarre qui ne croyait pas la reconnaissance.
+
+--Oh! s'cria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains,
+quoi croit-il donc, le malheureux!
+
+--Il n'y croyait pas, du moins l'poque o je l'ai connu, dit
+Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'me avait remu jusqu'
+la dernire fibre; mais depuis ce temps peut-tre a-t-il eu quelque
+preuve que la reconnaissance existait.
+
+--Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel.
+
+--Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'cria Julie, dites, dites,
+pouvez-vous nous mener lui, nous le montrer, nous dire o il est? Dis
+donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il
+faudrait bien qu'il crt la mmoire du coeur.
+
+Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore
+quelques pas dans le salon.
+
+Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose
+de cet homme, dites-nous ce que vous en savez!
+
+--Hlas! dit Monte-Cristo en comprimant l'motion de sa voix, si c'est
+Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le
+retrouviez. Je l'ai quitt il y a deux ou trois ans Palerme et il
+partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il
+en revienne jamais.
+
+--Ah! monsieur, vous tes cruel! s'cria Julie avec effroi.
+
+Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme.
+
+Madame, dit gravement Monte-Cristo en dvorant du regard les deux
+perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore
+avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les
+larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.
+
+Et il tendit la main Julie, qui lui donna la sienne, entrane
+qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte.
+
+Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant une dernire esprance,
+il avait un pays, une famille, des parents, il tait connu enfin? Est-ce
+que nous ne pourrions pas...?
+
+--Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne btissez point de
+douces chimres sur cette parole que j'ai laiss chapper. Non, Lord
+Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il tait mon
+ami, je connaissais tous ses secrets, il m'et racont celui-l.
+
+--Et il ne vous en a rien dit? s'cria Julie.
+
+--Rien.
+
+--Jamais un mot qui pt vous faire supposer?...
+
+--Jamais.
+
+--Cependant vous l'avez nomm tout de suite.
+
+--Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose.
+
+--Ma soeur, ma soeur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a
+raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon pre: Ce
+n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.
+
+Monte-Cristo tressaillit.
+
+Votre pre vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement.
+
+--Mon pre, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon pre
+croyait un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante
+superstition, monsieur, que celle-l, et comme, tout en n'y croyant pas
+moi-mme, j'tais loin de vouloir dtruire cette croyance dans son noble
+coeur! Aussi combien de fois y rva-t-il en prononant tout bas un nom
+d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut prs de mourir,
+lorsque l'approche de l'ternit et donn son esprit quelque chose de
+l'illumination de la tombe, cette pense, qui n'avait jusque-l t
+qu'un doute, devint une conviction, et les dernires paroles qu'il
+pronona en mourant furent celles-ci: Maximilien, c'tait Edmond
+Dants!
+
+La pleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant,
+devint effrayante ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au
+coeur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il et oubli
+l'heure, prit son chapeau, prsenta Mme Herbault un compliment brusque
+et embarrass, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien:
+
+Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes
+devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre
+accueil, car voici la premire fois que je me suis oubli depuis bien
+des annes.
+
+Et il sortit grands pas.
+
+C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel.
+
+--Oui, rpondit Maximilien, mais je crois qu'il a un coeur excellent, et
+je suis sr qu'il nous aime.
+
+--Et moi! dit Julie, sa voix m'a t au coeur, et deux ou trois fois il
+m'a sembl que ce n'tait pas la premire fois que je l'entendais.
+
+
+
+
+LI
+
+Pyrame et Thisb.
+
+
+Aux deux tiers du faubourg Saint-Honor, derrire un bel htel,
+remarquable entre les remarquables habitations de ce riche quartier,
+s'tend un vaste jardin dont les marronniers touffus dpassent les
+normes murailles, hautes comme des remparts, et laissent, quand vient
+le printemps, tomber leurs fleurs roses et blanches dans deux vases de
+pierre cannele placs paralllement sur deux pilastres quadrangulaires
+dans lesquels s'enchsse une grille de fer du temps de Louis XIII.
+
+Cette entre grandiose est condamne, malgr les magnifiques graniums
+qui poussent dans les deux vases et qui balancent au vent leurs feuilles
+marbres et leurs fleurs de pourpre, depuis que les propritaires de
+l'htel, et cela date de longtemps dj, se sont restreints la
+possession de l'htel, de la cour plante d'arbres qui donne sur le
+faubourg, et du jardin que ferme cette grille, laquelle donnait
+autrefois sur un magnifique potager d'un arpent annex la proprit.
+Mais le dmon de la spculation ayant tir une ligne, c'est--dire une
+rue l'extrmit de ce potager, et la rue, avant d'exister, ayant dj
+grce une plaque de fer bruni, reu un nom, on pensa pouvoir vendre ce
+potager pour btir sur la rue, et faire concurrence cette grande
+artre de Paris qu'on appelle le faubourg Saint-Honor.
+
+Mais, en matire de spculation, l'homme propose et l'argent dispose; la
+rue baptise mourut au berceau; l'acqureur du potager, aprs l'avoir
+parfaitement pay, ne put trouver le revendre la somme qu'il en
+voulait, et, en attendant une hausse de prix, qui ne peut manquer, un
+jour ou l'autre, de l'indemniser bien au-del de ses pertes passes et
+de son capital au repos, il se contenta de louer cet enclos des
+marachers, moyennant la somme de cinq cent francs par an.
+
+C'est de l'argent plac un demi pour cent, ce qui n'est pas cher par
+le temps qui court, o il y a tant de gens qui le placent cinquante,
+et qui trouvent encore que l'argent est d'un bien pauvre rapport.
+
+Nanmoins, comme nous l'avons dit, la grille du jardin, qui autrefois
+donnait sur le potager, est condamne, et la rouille ronge ses gonds; il
+y a mme plus: pour que d'ignobles marachers ne souillent pas de leurs
+regards vulgaires l'intrieur de l'enclos aristocratique, une cloison
+de planches est applique aux barreaux jusqu' la hauteur de six pieds.
+Il est vrai que les planches ne sont pas si bien jointes qu'on ne puisse
+glisser un regard furtif entre les intervalles; mais cette maison est
+une maison svre, et qui ne craint point les indiscrtions.
+
+Dans ce potager, au lieu de choux, de carottes, de radis, de pois et de
+melons, poussent de grandes luzernes, seule culture qui annonce que l'on
+songe encore ce lieu abandonn. Une petite porte basse, s'ouvrant sur
+la rue projete, donne entre en ce terrain clos de murs, que ses
+locataires viennent d'abandonner cause de sa strilit et qui, depuis
+huit jours, au lieu de rapporter un demi pour cent, qui comme par le
+pass, ne rapporte plus rien du tout.
+
+Du ct de l'htel, les marronniers dont nous avons parl couronnent la
+muraille, ce qui n'empche pas d'autres arbres luxuriants et fleuris de
+glisser dans leurs intervalles leurs branches avides d'air. un angle
+o le feuillage devient tellement touffu qu' peine si la lumire y
+pntre, un large banc de pierre et des siges de jardin indiquent un
+lieu de runion ou une retraite favorite quelque habitant de l'htel
+situ cent pas, et que l'on aperoit peine travers le rempart de
+verdure qui l'enveloppe. Enfin, le choix de cet asile mystrieux est
+la fois justifi par l'absence du soleil, par la fracheur ternelle
+mme pendant les jours les plus brlants de l't, par le gazouillement
+des oiseaux et par l'loignement de la maison et de la rue, c'est--dire
+des affaires et du bruit.
+
+Vers le soir d'une des plus chaudes journes que le printemps et
+encore accordes aux habitants de Paris, il y avait sur ce banc de
+pierre un livre, une ombrelle, un panier ouvrage et un mouchoir de
+batiste dont la broderie tait commence; et non loin de ce banc, prs
+de la grille, debout devant les planches, l'oeil appliqu la cloison
+claire-voie, une jeune femme, dont le regard plongeait par une fente
+dans le jardin dsert que nous connaissons.
+
+Presque au mme moment, la petite porte de ce terrain se refermait sans
+bruit, et un jeune homme, grand, vigoureux, vtu d'une blouse de toile
+crue, d'une casquette de velours, mais dont les moustaches, la barbe et
+les cheveux noirs extrmement soigns juraient quelque peu avec ce
+costume populaire, aprs un rapide coup d'oeil jet autour de lui pour
+s'assurer que personne ne l'piait, passant par cette porte, qu'il
+referma derrire lui, se dirigeait d'un pas prcipit vers la grille.
+
+ la vue de celui qu'elle attendait, mais non pas probablement sous ce
+costume, la jeune fille eut peur et se rejeta en arrire.
+
+Et cependant dj, travers les fentes de la porte, le jeune homme,
+avec ce regard qui n'appartient qu'aux amants, avait vu flotter la robe
+blanche et la longue ceinture bleue. Il s'lana vers la cloison, et
+appliquant sa bouche une ouverture:
+
+N'ayez pas peur, Valentine, dit-il, c'est moi.
+
+La jeune fille s'approcha.
+
+Oh! monsieur, dit-elle, pourquoi donc tes-vous venu si tard
+aujourd'hui? Savez-vous que l'on va dner bientt, et qu'il m'a fallu
+bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour me dbarrasser de
+ma belle-mre, qui m'pie, de ma femme de chambre qui m'espionne, et de
+mon frre qui me tourmente pour venir travailler ici cette broderie,
+qui, j'en ai bien peur, ne sera pas finie de longtemps? Puis, quand vous
+vous serez excus sur votre retard, vous me direz quel est ce nouveau
+costume qu'il vous a plu d'adopter et qui presque a t cause que je ne
+vous ai pas reconnu.
+
+--Chre Valentine, dit le jeune homme, vous tes trop au-dessus de mon
+amour pour que j'ose vous en parler, et cependant, toutes les fois que
+je vous vois, j'ai besoin de vous dire que je vous adore, afin que
+l'cho de mes propres paroles me caresse doucement le coeur lorsque je
+ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie: elle
+est toute charmante, car elle me prouve, je n'ose pas dire que vous
+m'attendiez, mais que vous pensiez moi. Vous vouliez savoir la cause
+de mon retard et le motif de mon dguisement; je vais vous les dire, et
+j'espre que vous les excuserez: j'ai fait choix d'un tat....
+
+--D'un tat!... Que voulez-vous dire, Maximilien? Et sommes-nous donc
+assez heureux pour que vous parliez de ce qui nous regarde en
+plaisantant?
+
+--Oh! Dieu me prserve, dit le jeune homme, de plaisanter avec ce qui
+est ma vie; mais fatigu d'tre un coureur de champs et un escaladeur
+de murailles, srieusement effray de l'ide que vous me ftes natre
+l'autre soir que votre pre me ferait juger un jour comme voleur, ce qui
+compromettrait l'honneur de l'arme franaise tout entire, non moins
+effray de la possibilit que l'on s'tonne de voir ternellement
+tourner autour de ce terrain, o il n'y a pas la plus petite citadelle
+assiger ou le plus petit blockhaus dfendre, un capitaine de spahis,
+je me suis fait maracher, et j'ai adopt le costume de ma profession.
+
+--Bon, quelle folie!
+
+--C'est au contraire la chose la plus sage, je crois, que j'aie faite de
+ma vie, car elle nous donne toute scurit.
+
+--Voyons, expliquez-vous.
+
+--Eh bien, j'ai t trouver le propritaire de cet enclos; le bail avec
+les anciens locataires tait fini, et je le lui ai lou nouveau. Toute
+cette luzerne que vous voyez m'appartient, Valentine; rien ne m'empche
+de me faire btir une cabane dans les foins et de vivre dsormais
+vingt pas de vous. Oh! ma joie et mon bonheur, je ne puis les contenir.
+Comprenez-vous, Valentine, que l'on parvienne payer ces choses-l?
+C'est impossible, n'est-ce pas? Eh bien, toute cette flicit, tout ce
+bonheur, toute cette joie, pour lesquels j'eusse donn dix ans de ma
+vie, me cotent, devinez combien?... Cinq cents francs par an, payables
+par trimestre. Ainsi, vous le voyez, dsormais plus rien craindre. Je
+suis ici chez moi, je puis mettre des chelles contre mon mur et
+regarder par-dessus, et j'ai, sans crainte qu'une patrouille vienne me
+dranger, le droit de vous dire que je vous aime, tant que votre fiert
+ne se blessera pas d'entendre sortir ce mot de la bouche d'un pauvre
+journalier vtu d'une blouse et coiff d'une casquette.
+
+Valentine poussa un petit cri de surprise joyeuse; puis tout coup:
+
+Hlas, Maximilien, dit-elle tristement et comme si un nuage jaloux
+tait soudain venu voiler le rayon de soleil qui illuminait son coeur,
+maintenant nous serons trop libres, notre bonheur nous fera tenter Dieu;
+nous abuserons de notre scurit, et notre scurit nous perdra.
+
+--Pouvez-vous me dire cela, mon amie, moi qui, depuis que je vous
+connais, vous prouve chaque jour que j'ai subordonn mes penses et ma
+vie votre vie et vos penses? Qui vous a donn confiance en moi? mon
+bonheur, n'est-ce pas? Quand vous m'avez dit qu'un vague instinct vous
+assurait que vous couriez quelque grand danger, j'ai mis mon dvouement
+ votre service, sans vous demander d'autre rcompense que le bonheur de
+vous servir. Depuis ce temps, vous ai-je, par un mot, par un signe,
+donn l'occasion de vous repentir de m'avoir distingu au milieu de ceux
+qui eussent t heureux de mourir pour vous? Vous m'avez dit, pauvre
+enfant, que vous tiez fiance M. d'pinay, que votre pre avait
+dcid cette alliance, c'est--dire qu'elle tait certaine, car tout ce
+que veut M. de Villefort arrive infailliblement. Eh bien, je suis rest
+dans l'ombre, attendant tout, non pas de ma volont, non pas de la
+vtre, mais des vnements, de la Providence, de Dieu, et cependant
+vous m'aimez, vous avez eu piti de moi, Valentine, et vous me l'avez
+dit; merci pour cette douce parole que je ne vous demande que de me
+rpter de temps en temps, et qui me fera tout oublier.
+
+--Et voil ce qui vous a enhardi, Maximilien, voil ce qui me fait la
+fois une vie bien douce et bien malheureuse, au point que je me demande
+souvent lequel vaut mieux pour moi, du chagrin que me causait autrefois
+la rigueur de ma belle-mre et sa prfrence aveugle pour son enfant, ou
+du bonheur plein de dangers que je gote en vous voyant.
+
+--Du danger! s'cria Maximilien; pouvez-vous dire un mot si dur et si
+injuste? Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis que moi? Vous m'avez
+permis de vous adresser quelquefois la parole, Valentine, mais vous
+m'avez dfendu de vous suivre; j'ai obi. Depuis que j'ai trouv le
+moyen de me glisser dans cet enclos, de causer avec vous travers cette
+porte, d'tre enfin si prs de vous sans vous voir, ai-je jamais,
+dites-le-moi, demand toucher le bas de votre robe travers ces
+grilles? Ai-je jamais fait un pas pour franchir ce mur, ridicule
+obstacle pour ma jeunesse et ma force? Jamais un reproche sur votre
+rigueur, jamais un dsir exprim tout haut; j'ai t riv ma parole
+comme un chevalier des temps passs. Avouez cela du moins, pour que je
+ne vous croie pas injuste.
+
+--C'est vrai, dit Valentine, en passant entre deux planches le bout d'un
+de ses doigts effils sur lequel Maximilien posa ses lvres; c'est vrai,
+vous tes un honnte ami. Mais enfin vous n'avez agi qu'avec le
+sentiment de votre intrt, mon cher Maximilien; vous saviez bien que,
+du jour o l'esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre.
+Vous m'avez promis l'amiti d'un frre, moi qui n'ai pas d'amis, moi
+que mon pre oublie, moi que ma belle-mre perscute, et qui n'ai pour
+consolation que le vieillard immobile, muet, glac, dont la main ne peut
+serrer ma main, dont l'oeil seul peut me parler, et dont le coeur bat
+sans doute pour moi d'un reste de chaleur. Drision amre du sort qui me
+fait ennemie et victime de tous ceux qui sont plus forts que moi, et qui
+me donne un cadavre pour soutien et pour ami! Oh! vraiment, Maximilien,
+je vous le rpte, je suis bien malheureuse, et vous avez raison de
+m'aimer pour moi et non pour vous.
+
+--Valentine, dit le jeune homme avec une motion profonde, je ne dirai
+pas que je n'aime que vous au monde, car j'aime aussi ma soeur et mon
+beau-frre, mais c'est d'un amour doux et calme, qui ne ressemble en
+rien au sentiment que j'prouve pour vous: quand je pense vous, mon
+sang bout, ma poitrine se gonfle, mon coeur dborde; mais cette force,
+cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai vous aimer
+seulement jusqu'au jour o vous me direz de les employer vous servir.
+M. Franz d'pinay sera absent un an encore, dit-on; en un an, que de
+chances favorables peuvent nous servir, que d'vnements peuvent nous
+seconder! Esprons donc toujours, c'est si bon et si doux d'esprer!
+Mais en attendant, vous, Valentine, vous qui me reprochez mon gosme,
+qu'avez-vous t pour moi? La belle et froide statue de la Vnus
+pudique. En change de ce dvouement, de cette obissance, de cette
+retenue, que m'avez-vous promis, vous? rien; que m'avez-vous accord?
+bien peu de chose. Vous me parlez de M. d'pinay, votre fianc, et vous
+soupirez cette ide d'tre un jour lui. Voyons, Valentine, est-ce l
+tout ce que vous avez dans l'me? Quoi! je vous engage ma vie, je vous
+donne mon me, je vous consacre jusqu'au plus insignifiant battement de
+mon coeur, et quand je suis tout vous, moi, quand je me dis tout bas
+que je mourrai si je vous perds, vous ne vous pouvantez pas, vous, la
+seule ide d'appartenir un autre! Oh! Valentine! Valentine, si j'tais
+ce que vous tes, si je me sentais aim comme vous tes sre que je vous
+aime, dj cent fois j'eusse pass ma main entre les barreaux de cette
+grille, et j'eusse serr la main du pauvre Maximilien en lui disant:
+vous, vous seul, Maximilien, dans ce monde et dans l'autre.
+
+Valentine ne rpondit rien, mais le jeune homme l'entendit soupirer et
+pleurer.
+
+La raction fut prompte sur Maximilien.
+
+Oh! s'cria-t-il, Valentine! Valentine! oubliez mes paroles, s'il y a
+dans mes paroles quelque chose qui ait pu vous blesser!
+
+--Non, dit-elle, vous avez raison; mais ne voyez-vous pas que je suis
+une pauvre crature, abandonne dans une maison presque trangre, car
+mon pre m'est presque un tranger, et dont la volont a t brise
+depuis dix ans, jour par jour, heure par heure, minute par minute, par
+la volont de fer des matres qui psent sur moi? Personne ne voit ce
+que je souffre et je ne l'ai dit personne qu' vous. En apparence, et
+aux yeux de tout le monde, tout m'est bon, tout m'est affectueux; en
+ralit, tout m'est hostile. Le monde dit: M. de Villefort est trop
+grave et trop svre pour tre bien tendre envers sa fille; mais elle a
+eu du moins le bonheur de retrouver dans Mme de Villefort une seconde
+mre. Eh bien, le monde se trompe, mon pre m'abandonne avec
+indiffrence, et ma belle-mre me hait avec un acharnement d'autant plus
+terrible qu'il est voil par un ternel sourire.
+
+--Vous har! vous, Valentine! et comment peut-on vous har?
+
+--Hlas! mon ami, dit Valentine, je suis force d'avouer que cette haine
+pour moi vient d'un sentiment presque naturel. Elle adore son fils, mon
+frre douard.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, cela me semble trange de mler ce que nous disions une
+question d'argent, eh! bien, mon ami, je crois que sa haine vient de l
+du moins. Comme elle n'a pas de fortune de son ct, que moi je suis
+dj riche du chef de ma mre, et que cette fortune sera encore plus que
+double par celle de M. et de Mme de Saint-Mran, qui doit me revenir un
+jour, eh bien, je crois qu'elle est envieuse. Oh! mon Dieu! si je
+pouvais lui donner la moiti de cette fortune et me retrouver chez M. de
+Villefort comme une fille dans la maison de son pre, certes je le
+ferais l'instant mme.
+
+--Pauvre Valentine!
+
+--Oui, je me sens enchane, et en mme temps je me sens si faible,
+qu'il me semble que ces liens me soutiennent, et que j'ai peur de les
+rompre. D'ailleurs, mon pre n'est pas un homme dont on puisse
+enfreindre impunment les ordres: il est puissant contre moi, il le
+serait contre vous, il le serait contre le roi lui-mme, protg qu'il
+est par un irrprochable pass et par une position presque inattaquable.
+Oh! Maximilien! je vous le jure, je ne lutte pas, parce que c'est vous
+autant que moi que je crains de briser dans cette lutte.
+
+--Mais enfin, Valentine, reprit Maximilien, pourquoi dsesprer ainsi,
+et voir l'avenir toujours sombre?
+
+--Ah! mon ami, parce que je le juge par le pass.
+
+--Voyons cependant, si je ne suis pas un parti illustre au point de vue
+aristocratique, je tiens cependant, par beaucoup de points, au monde
+dans lequel vous vivez; le temps o il y avait deux Frances dans la
+France n'existe plus; les plus hautes familles de la monarchie se sont
+fondues dans les familles de l'Empire: l'aristocratie de la lance a
+pous la noblesse du canon. Eh bien, moi, j'appartiens cette
+dernire: j'ai un bel avenir dans l'arme, je jouis d'une fortune
+borne, mais indpendante; la mmoire de mon pre, enfin, est vnre
+dans notre pays comme celle d'un des plus honntes ngociants qui aient
+exist. Je dis notre pays, Valentine, parce que vous tes presque de
+Marseille.
+
+--Ne me parlez pas de Marseille, Maximilien, ce seul mot me rappelle ma
+bonne mre, cet ange que tout le monde a regrett, et qui, aprs avoir
+veill sur sa fille pendant son court sjour sur la terre, veille encore
+sur elle, je l'espre du moins, pendant son ternel sjour au ciel. Oh!
+si ma pauvre mre vivait, Maximilien, je n'aurais plus rien craindre;
+je lui dirais que je vous aime, et elle nous protgerait.
+
+--Hlas! Valentine, reprit Maximilien, si elle vivait, je ne vous
+connatrais pas sans doute, car, vous l'avez dit, vous seriez heureuse
+si elle vivait, et Valentine heureuse m'et regard bien ddaigneusement
+du haut de sa grandeur.
+
+--Ah! mon ami, s'cria Valentine, c'est vous qui tes injuste votre
+tour.... Mais, dites-moi....
+
+--Que voulez-vous que je vous dise? reprit Maximilien, voyant que
+Valentine hsitait.
+
+--Dites-moi, continua la jeune fille, est-ce qu'autrefois Marseille il
+y a eu quelque sujet de msintelligence entre votre pre et le mien?
+
+--Non, pas que je sache, rpondit Maximilien, ce n'est que votre pre
+tait un partisan plus que zl des Bourbons, et le mien un homme dvou
+ l'Empereur. C'est, je le prsume, tout ce qu'il y a jamais eu de
+dissidence entre eux. Mais pourquoi cette question, Valentine?
+
+--Je vais vous le dire, reprit la jeune fille, car vous devez tout
+savoir. Eh bien, c'tait le jour o votre nomination d'officier de la
+Lgion d'honneur fut publie dans le journal. Nous tions tous chez mon
+grand-pre, M. Noirtier, et de plus il y avait encore M. Danglars, vous
+savez ce banquier dont les chevaux ont avant-hier failli tuer ma mre et
+mon frre? Je lisais le journal tout haut mon grand-pre pendant que
+ces messieurs causaient du mariage de mademoiselle Danglars. Lorsque
+j'en vins au paragraphe qui vous concernait et que j'avais dj lu, car
+ds la veille au matin vous m'aviez annonc cette bonne nouvelle;
+lorsque j'en vins, dis-je, au paragraphe qui vous concernait, j'tais
+bien heureuse... mais aussi bien tremblante d'tre force de prononcer
+tout haut votre nom et certainement je l'eusse omis sans la crainte que
+j'prouvais qu'on interprtt mal mon silence; donc je rassemblai tout
+mon courage, et je lus.
+
+--Chre Valentine!
+
+--Eh bien, aussitt que rsonna votre nom, mon pre tourna la tte.
+J'tais si persuade (voyez comme je suis folle!) que tout le monde
+allait tre frapp de ce nom comme d'un coup de foudre, que je crus voir
+tressaillir mon pre et mme (pour celui-l c'tait une illusion, j'en
+suis sre), et mme M. Danglars.
+
+--Morrel, dit mon pre, attendez donc! (Il frona le sourcil.)
+Serait-ce un de ces Morrel de Marseille, un de ces enrags
+bonapartistes qui nous ont donn tant de mal en 1815?
+
+--Oui, rpondit M. Danglars; je crois mme que c'est le fils de
+l'ancien armateur.
+
+--Vraiment! fit Maximilien. Et que rpondit votre pre, dites,
+Valentine?
+
+--Oh! une chose affreuse et que je n'ose vous redire.
+
+--Dites toujours, reprit Maximilien en souriant.
+
+--Leur Empereur, continua-t-il en fronant le sourcil, savait les
+mettre leur place, tous ces fanatiques: il les appelait de la chair
+canon, et c'tait le seul nom qu'ils mritassent. Je vois avec joie que
+le gouvernement nouveau remet en vigueur ce salutaire principe. Quand ce
+ne serait que pour cela qu'il garde l'Algrie, j'en fliciterais le
+gouvernement, quoiqu'elle nous cote un peu cher.
+
+--C'est en effet d'une politique assez brutale, dit Maximilien. Mais ne
+rougissez point, chre amie, de ce qu'a dit l M. de Villefort; mon
+brave pre ne cdait en rien au vtre sur ce point, et il rptait sans
+cesse: Pourquoi donc l'Empereur, qui fait tant de belles choses, ne
+fait-il pas un rgiment de juges et d'avocats, et ne les envoie-t-il pas
+toujours au premier feu? Vous le voyez, chre amie, les partis se
+valent pour le pittoresque de l'expression et pour la douceur de la
+pense. Mais M. Danglars, que dit-il cette sortie du procureur du roi?
+
+--Oh! lui se mit rire de ce rire sournois qui lui est particulier et
+que je trouve froce; puis ils se levrent l'instant d'aprs et
+partirent. Je vis alors seulement que mon grand-pre tait tout agit.
+Il faut vous dire, Maximilien, que, moi seule, je devine ses agitations,
+ ce pauvre paralytique, et je me doutais d'ailleurs que la
+conversation qui avait eu lieu devant lui (car on ne fait plus attention
+ lui, pauvre grand-pre!) l'avait fort impressionn, attendu qu'on
+avait dit du mal de son Empereur, et que, ce qu'il parat, il a t
+fanatique de l'Empereur.
+
+--C'est, en effet, dit Maximilien, un des noms connus de l'empire: il a
+t snateur, et, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas,
+Valentine, il fut prs de toutes les conspirations bonapartistes que
+l'on fit sous la Restauration.
+
+--Oui, j'entends quelquefois dire tout bas de ces choses-l qui me
+semblent tranges: le grand-pre bonapartiste, le pre royaliste; enfin,
+que voulez-vous?... Je me retournai donc vers lui. Il me montrait le
+journal du regard.
+
+--Qu'avez-vous, papa? lui dis-je; tes-vous content?
+
+Il me fit de la tte signe que oui.
+
+--De ce que mon pre vient de dire? demandai-je.
+
+Il fit signe que non.
+
+--De ce que M. Danglars a dit?
+
+Il fit signe que non encore.
+
+--C'est donc de ce que M. Morrel, je n'osai pas dire Maximilien, est
+nomm officier de la Lgion d'honneur?
+
+Il fit signe que oui.
+
+--Le croiriez-vous, Maximilien? il tait content que vous fussiez nomm
+officier de la Lgion d'honneur, lui qui ne vous connat pas. C'est
+peut-tre de la folie de sa part, car il tourne, dit-on, l'enfance:
+mais je l'aime bien pour ce oui-l.
+
+--C'est bizarre, pensa Maximilien. Votre pre me harait donc, tandis
+qu'au contraire votre grand-pre... tranges choses que ces amours et
+ces haines de parti!
+
+--Chut! s'cria tout coup Valentine. Cachez-vous, sauvez-vous; on
+vient!
+
+Maximilien sauta sur une bche et se mit retourner impitoyablement la
+luzerne.
+
+Mademoiselle! Mademoiselle! cria une voix derrire les arbres, Mme de
+Villefort vous cherche partout et vous appelle; il y a une visite au
+salon.
+
+--Une visite! dit Valentine tout agite; et qui nous fait cette visite?
+
+--Un grand seigneur, un prince, ce qu'on dit, M. le comte de
+Monte-Cristo.
+
+--J'y vais, dit tout haut Valentine.
+
+Ce nom fit tressaillir de l'autre ct de la grille celui qui le _j'y
+vais_ de Valentine servait d'adieu la fin de chaque entrevue.
+
+Tiens! se dit Maximilien en s'appuyant tout pensif sur sa bche,
+comment le comte de Monte-Cristo connat-il M. de Villefort?
+
+
+
+
+LII
+
+Toxicologie.
+
+
+C'tait bien rellement M. le comte de Monte-Cristo qui venait d'entrer
+chez Mme de Villefort, dans l'intention de rendre M. le procureur du
+roi la visite qu'il lui avait faite, et ce nom toute la maison, comme
+on le comprend bien, avait t mise en moi.
+
+Mme de Villefort, qui tait au salon lorsqu'on annona le comte, fit
+aussitt venir son fils pour que l'enfant ritrt ses remerciements au
+comte, et douard, qui n'avait cess d'entendre parler depuis deux jours
+du grand personnage, se hta d'accourir, non par obissance pour sa
+mre, non pour remercier le comte, mais par curiosit et pour faire
+quelque remarque l'aide de laquelle il pt placer un de ces lazzis
+qui faisaient dire sa mre: le mchant enfant! Mais il faut bien
+que je lui pardonne, il a tant d'esprit!
+
+Aprs les premires politesses d'usage, le comte s'informa de M. de
+Villefort.
+
+Mon mari dne chez M. le Chancelier, rpondit la jeune femme; il vient
+de partir l'instant mme, et il regrettera bien, j'en suis sre,
+d'avoir t priv du bonheur de vous voir.
+
+Deux visiteurs qui avaient prcd le comte dans le salon, et qui le
+dvoraient des yeux se retirrent aprs le temps raisonnable exig la
+fois par la politesse et par la curiosit.
+
+ propos, que fait donc ta soeur Valentine? dit Mme de Villefort
+douard; qu'on la prvienne afin que j'aie l'honneur de la prsenter
+M. le comte.
+
+--Vous avez une fille, madame? demanda le comte, mais ce doit tre une
+enfant?
+
+--C'est la fille de M. de Villefort, rpliqua la jeune femme; une fille
+d'un premier mariage, une grande et belle personne.
+
+--Mais mlancolique, interrompit le jeune douard en arrachant, pour en
+faire une aigrette son chapeau, les plumes de la queue d'un magnifique
+ara qui criait de douleur sur son perchoir dor.
+
+Mme de Villefort se contenta de dire:
+
+Silence, douard!
+
+Ce jeune tourdi a presque raison, et rpte l ce qu'il m'a bien des
+fois entendue dire avec douleur car Mlle de Villefort est, malgr tout
+ce que nous pouvons faire pour la distraire, d'un caractre triste et
+d'une humeur taciturne qui nuisent souvent l'effet de sa beaut. Mais
+elle ne vient pas; douard, voyez donc pourquoi cela.
+
+--Parce qu'on la cherche o elle n'est pas.
+
+--O la cherche-t-on?
+
+--Chez grand-papa Noirtier.
+
+--Et elle n'est pas l, vous croyez?
+
+--Non, non, non, non, non, elle n'y est pas, rpondit douard en
+chantonnant.
+
+--Et o est-elle? Si vous le savez, dites-le.
+
+--Elle est sous le grand marronnier, continua le mchant garon, en
+prsentant, malgr les cris de sa mre, des mouches vivantes au
+perroquet, qui paraissait fort friand de cette sorte de gibier.
+
+Mme de Villefort tendait la main pour sonner, et pour indiquer la
+femme de chambre le lieu o elle trouverait Valentine, lorsque celle-ci
+entra. Elle semblait triste, en effet, et en la regardant attentivement
+on et mme pu voir dans ses yeux des traces de larmes.
+
+Valentine, que nous avons, entran par la rapidit du rcit, prsente
+ nos lecteurs sans la faire connatre, tait une grande et svelte jeune
+fille de dix-neuf ans, aux cheveux chtain clair, aux yeux bleu fonc,
+la dmarche languissante et empreinte de cette exquise distinction qui
+caractrisait sa mre; ses mains blanches et effiles, son cou nacr,
+ses joues marbres de fugitives couleurs, lui donnaient au premier
+aspect l'air d'une de ces belles Anglaises qu'on a compares assez
+potiquement dans leurs allures des cygnes qui se mirent.
+
+Elle entra donc, et, voyant prs de sa mre l'tranger dont elle avait
+tant entendu parler dj, elle salua sans aucune minauderie de jeune
+fille et sans baisser les yeux, avec une grce qui redoubla l'attention
+du comte.
+
+Celui-ci se leva.
+
+Mlle de Villefort, ma belle-fille, dit Mme de Villefort Monte-Cristo,
+en se penchant sur son sofa et en montrant de la main Valentine.
+
+--Et monsieur le comte de Monte-Cristo, roi de la Chine, empereur de la
+Cochinchine, dit le jeune drle en lanant un regard sournois sa
+soeur.
+
+Pour cette fois, Mme de Villefort plit, et faillit s'irriter contre ce
+flau domestique qui rpondait au nom d'douard; mais, tout au
+contraire, le comte sourit et parut regarder l'enfant avec complaisance,
+ce qui porta au comble la joie et l'enthousiasme de sa mre.
+
+Mais, madame, reprit le comte en renouant la conversation et en
+regardant tour tour Mme de Villefort et Valentine, est-ce que je n'ai
+pas dj eu l'honneur de vous voir quelque part, vous et mademoiselle?
+Tout l'heure j'y songeais dj; et quand mademoiselle est entre, sa
+vue a t une lueur de plus jete sur un souvenir confus, pardonnez-moi
+ce mot.
+
+--Cela n'est pas probable, monsieur; Mlle de Villefort aime peu le
+monde, et nous sortons rarement, dit la jeune femme.
+
+--Aussi n'est-ce point dans le monde que j'ai vu mademoiselle, ainsi que
+vous, madame, ainsi que ce charmant espigle. Le monde parisien,
+d'ailleurs, m'est absolument inconnu, car, je crois avoir eu l'honneur
+de vous le dire, je suis Paris depuis quelques jours. Non, si vous
+permettez que je me rappelle... attendez...
+
+Le comte mit sa main sur son front comme pour concentrer tous ses
+souvenirs:
+
+Non, c'est au-dehors... c'est... je ne sais pas... mais il me semble
+que ce souvenir est insparable d'un beau soleil et d'une espce de
+fte religieuse... mademoiselle tenait des fleurs la main; l'enfant
+courait aprs un beau paon dans un jardin, et vous, madame, vous tiez
+sous une treille en berceau.... Aidez-moi donc, madame; est-ce que les
+choses que je vous dis l ne vous rappellent rien?
+
+--Non, en vrit, rpondit Mme de Villefort; et cependant il me semble,
+monsieur, que si je vous avais rencontr quelque part, votre souvenir
+serait rest prsent ma mmoire.
+
+--Monsieur le comte nous a vus peut-tre en Italie, dit timidement
+Valentine.
+
+--En effet, en Italie... c'est possible, dit Monte-Cristo. Vous avez
+voyag en Italie, mademoiselle?
+
+--Madame et moi, nous y allmes il y a deux ans. Les mdecins
+craignaient pour ma poitrine et m'avaient recommand l'air de Naples.
+Nous passmes par Bologne, par Prouse et par Rome.
+
+--Ah! c'est vrai, mademoiselle, s'cria Monte-Cristo, comme si cette
+simple indication suffisait fixer tous ses souvenirs. C'est Prouse,
+le jour de la Fte-Dieu, dans le jardin de l'htellerie de la Poste, o
+le hasard nous a runis, vous, mademoiselle, votre fils et moi, que je
+me rappelle avoir eu l'honneur de vous voir.
+
+--Je me rappelle parfaitement Prouse, monsieur, et l'htellerie de la
+Poste, et la fte dont vous me parlez, dit Mme de Villefort; mais j'ai
+beau interroger mes souvenirs; et, j'ai honte de mon peu de mmoire, je
+ne me souviens pas d'avoir eu l'honneur de vous voir.
+
+--C'est trange, ni moi non plus, dit Valentine en levant ses beaux yeux
+sur Monte-Cristo.
+
+--Ah! moi, je m'en souviens, dit douard.
+
+--Je vais vous aider, madame, reprit le comte. La journe avait t
+brlante; vous attendiez des chevaux qui n'arrivaient pas cause de la
+solennit. Mademoiselle s'loigna dans les profondeurs du jardin, et
+votre fils disparut, courant aprs l'oiseau.
+
+--Je l'ai attrap, maman; tu sais, dit douard, je lui ai arrach trois
+plumes de la queue.
+
+--Vous, madame, vous demeurtes sous le berceau de vigne; ne vous
+souvient-il plus, pendant que vous tiez assise sur un banc de pierre et
+pendant que, comme je vous l'ai dit, Mlle de Villefort et monsieur votre
+fils taient absents, d'avoir caus assez longtemps avec quelqu'un?
+
+--Oui vraiment, oui, dit la jeune femme en rougissant, je m'en souviens,
+avec un homme envelopp d'un long manteau de laine... avec un mdecin,
+je crois.
+
+--Justement, madame; cet homme, c'tait moi; depuis quinze jours
+j'habitais dans cette htellerie j'avais guri mon valet de chambre de
+la fivre et mon hte de la jaunisse, de sorte que l'on me regardait
+comme un grand docteur. Nous causmes longtemps, madame, de choses
+diffrentes, du Prugin, de Raphal, des moeurs, des costumes, de cette
+fameuse aqua-tofana, dont quelques personnes, vous avait-on dit, je
+crois, conservaient encore le secret Prouse.
+
+--Ah! c'est vrai, dit vivement Mme de Villefort avec une certaine
+inquitude, je me rappelle.
+
+--Je ne sais plus ce que vous me dtes en dtail, madame, reprit le
+comte avec une parfaite tranquillit, mais je me souviens parfaitement
+que, partageant mon sujet l'erreur gnrale, vous me consulttes sur
+la sant de Mlle de Villefort.
+
+--Mais cependant, monsieur, vous tiez bien rellement mdecin, dit Mme
+de Villefort, puisque vous avez guri des malades.
+
+--Molire ou Beaumarchais vous rpondraient, madame, que c'est justement
+parce que je ne l'tais pas que j'ai, non point guri mes malades, mais
+que mes malades ont guri; moi, je me contenterai de vous dire que j'ai
+assez tudi fond la chimie et les sciences naturelles, mais en
+amateur seulement... vous comprenez.
+
+En ce moment six heures sonnrent.
+
+Voil six heures, dit Mme de Villefort, visiblement agite;
+n'allez-vous pas voir, Valentine, si votre grand-pre est prt
+dner?
+
+Valentine se leva, et, saluant le comte, elle sortit de la chambre sans
+prononcer un mot.
+
+Oh! mon Dieu, madame, serait-ce donc cause de moi que vous congdiez
+Mlle de Villefort? dit le comte lorsque Valentine fut partie.
+
+--Pas le moins du monde, reprit vivement la jeune femme, mais c'est
+l'heure laquelle nous faisons faire M. Noirtier le triste repas qui
+soutient sa triste existence. Vous savez, monsieur, dans quel tat
+lamentable est le pre de mon mari?
+
+--Oui, madame, M. de Villefort m'en a parl; une paralysie, je crois.
+
+--Hlas! oui; il y a chez ce pauvre vieillard absence complte du
+mouvement, l'me seule veille dans cette machine humaine, et encore ple
+et tremblante, et comme une lampe prte s'teindre. Mais pardon,
+monsieur, de vous entretenir de nos infortunes domestiques, je vous ai
+interrompu au moment o vous me disiez que vous tiez un habile
+chimiste.
+
+--Oh! je ne disais pas cela, madame, rpondit le comte avec un sourire;
+bien au contraire, j'ai tudi la chimie parce que, dcid vivre
+particulirement en Orient, j'ai voulu suivre l'exemple du roi
+Mithridate.
+
+--_Mithridates, rex Ponticus_, dit l'tourdi en dcoupant des
+silhouettes dans un magnifique album, le mme qui djeunait tous les
+matins avec une tasse de poison la crme.
+
+--douard! mchant enfant! s'cria Mme de Villefort en arrachant le
+livre mutil des mains de son fils, vous tes insupportable, vous nous
+tourdissez. Laissez-nous, et allez rejoindre votre soeur Valentine chez
+bon-papa Noirtier.
+
+--L'album... dit douard.
+
+--Comment, l'album?
+
+--Oui: je veux l'album....
+
+--Pourquoi avez-vous dcoup les dessins?
+
+--Parce que cela m'amuse.
+
+--Allez-vous-en! allez!
+
+--Je ne m'en irai pas si l'on ne me donne pas l'album, fit, en
+s'tablissant dans un grand fauteuil, l'enfant, fidle son habitude de
+ne jamais cder.
+
+--Tenez, et laissez-nous tranquilles, dit Mme de Villefort.
+
+Et elle donna l'album douard, qui partit accompagn de sa mre.
+
+Le comte suivit des yeux Mme de Villefort.
+
+Voyons si elle fermera la porte derrire lui, murmura-t-il.
+
+Mme de Villefort ferma la porte avec le plus grand soin derrire
+l'enfant; le comte ne parut pas s'en apercevoir.
+
+Puis, en jetant un dernier regard autour d'elle, la jeune femme revint
+s'asseoir sur sa causeuse.
+
+Permettez-moi de vous faire observer, madame, dit le comte avec cette
+bonhomie que nous lui connaissons, que vous tes bien svre pour ce
+charmant espigle.
+
+--Il le faut bien, monsieur, rpliqua Mme de Villefort avec un
+vritable aplomb de mre.
+
+--C'est son Cornelius Nepos que rcitait M. douard en parlant du roi
+Mithridate, dit le comte, et vous l'avez interrompu dans une citation
+qui prouve que son prcepteur n'a point perdu son temps avec lui, et que
+votre fils est fort avanc pour son ge.
+
+--Le fait est, monsieur le comte, rpondit la mre flatte doucement,
+qu'il a une grande facilit et qu'il apprend tout ce qu'il veut. Il n'a
+qu'un dfaut, c'est d'tre trs volontaire; mais, propos de ce qu'il
+disait, est-ce que vous croyez, par exemple, monsieur le comte, que
+Mithridate ust de ces prcautions et que ces prcautions pussent tre
+efficaces?
+
+--J'y crois si bien, madame, que, moi qui vous parle, j'en ai us pour
+ne pas tre empoisonn Naples, Palerme et Smyrne, c'est--dire
+dans trois occasions o, sans cette prcaution, j'aurais pu laisser ma
+vie.
+
+--Et le moyen vous a russi?
+
+--Parfaitement.
+
+--Oui, c'est vrai; je me rappelle que vous m'avez dj racont quelque
+chose de pareil Prouse.
+
+--Vraiment! fit le comte avec une surprise admirablement joue; je ne me
+rappelle pas, moi.
+
+--Je vous demandais si les poisons agissaient galement et avec une
+semblable nergie sur les hommes du Nord et sur les hommes du Midi, et
+vous me rpondtes mme que les tempraments froids et lymphatiques des
+Septentrionaux ne prsentaient pas la mme aptitude que la riche et
+nergique nature des gens du Midi.
+
+--C'est vrai, dit Monte-Cristo; j'ai vu des Russes dvorer, sans tre
+incommods, des substances vgtales qui eussent tu infailliblement un
+Napolitain ou un Arabe.
+
+--Ainsi, vous le croyez, le rsultat serait encore plus sr chez nous
+qu'en Orient, et au milieu de nos brouillards et de nos pluies, un homme
+s'habituerait plus facilement que sous une chaude latitude cette
+absorption progressive du poison?
+
+--Certainement; bien entendu, toutefois, qu'on ne sera prmuni que
+contre le poison auquel on se sera habitu.
+
+--Oui, je comprends; et comment vous habitueriez-vous, vous, par
+exemple, ou plutt comment vous tes-vous habitu?
+
+--C'est bien facile. Supposez que vous sachiez d'avance de quel poison
+on doit user contre vous.... Supposez que ce poison soit de la...
+brucine, exemple....
+
+--La brucine se tire de la fausse angusture, je crois, dit Mme de
+Villefort.
+
+--Justement, madame, rpondit Monte-Cristo; mais je crois qu'il ne me
+reste pas grand-chose vous apprendre; recevez mes compliments: de
+pareilles connaissances sont rares chez les femmes.
+
+--Oh! je l'avoue, dit Mme de Villefort, j'ai la plus violente passion
+pour les sciences occultes qui parlent l'imagination comme une posie,
+et se rsolvent en chiffres comme une quation algbrique; mais
+continuez, je vous prie: ce que vous me dites m'intresse au plus haut
+point.
+
+--Eh bien, reprit Monte-Cristo, supposez que ce poison soit de la
+brucine, par exemple, et que vous en preniez un milligramme le premier
+jour, deux milligrammes le second, eh bien, au bout de dix jours vous
+aurez un centigramme; au bout de vingt jours, en augmentant d'un autre
+milligramme, vous aurez trois centigrammes, c'est--dire une dose que
+vous supporterez sans inconvnient, et qui serait dj fort dangereuse
+pour une autre personne qui n'aurait pas pris les mmes prcautions que
+vous; enfin, au bout d'un mois, en buvant de l'eau dans la mme carafe,
+vous tuerez la personne qui aura bu cette eau en mme temps que vous,
+sans vous apercevoir autrement que par un simple malaise qu'il y ait eu
+une substance vnneuse quelconque mle cette eau.
+
+--Vous ne connaissez pas d'autre contrepoison?
+
+--Je n'en connais pas.
+
+--J'avais souvent lu et relu cette histoire de Mithridate, dit Mme de
+Villefort pensive, et je l'avais prise pour une fable.
+
+--Non, madame; contre l'habitude de l'histoire, c'est une vrit. Mais
+ce que vous me dites l, madame, ce que vous me demandez n'est point le
+rsultat d'une question capricieuse, puisqu'il y a deux ans dj vous
+m'avez fait des questions pareilles, et que vous me dites que depuis
+longtemps cette histoire de Mithridate vous proccupait.
+
+--C'est vrai, monsieur, les deux tudes favorites de ma jeunesse ont t
+la botanique et la minralogie, et puis, quand j'ai su plus tard que
+l'emploi des simples expliquait souvent toute l'histoire des peuples et
+toute la vie des individus d'Orient, comme les fleurs expliquent toute
+leur pense amoureuse, j'ai regrett de n'tre pas homme pour devenir un
+Flamel, un Fontana ou un Cabanis.
+
+--D'autant plus, madame, reprit Monte-Cristo, que les Orientaux ne se
+bornent point, comme Mithridate, se faire des poisons une cuirasse,
+ils s'en font aussi un poignard; la science devient entre leurs mains
+non seulement une arme dfensive, mais encore fort souvent offensive;
+l'une sert contre leurs souffrances physiques, l'autre contre leurs
+ennemis; avec l'opium, avec la belladone, avec la fausse angusture, le
+bois de couleuvre, le laurier-cerise, ils endorment ceux qui voudraient
+les rveiller. Il n'est pas une de ces femmes, gyptienne, turque ou
+grecque, qu'ici vous appelez de bonnes femmes, qui ne sache en fait de
+chimie de quoi stupfier un mdecin, et en fait de psychologie de quoi
+pouvanter un confesseur.
+
+--Vraiment! dit Mme de Villefort, dont les yeux brillaient d'un feu
+trange cette conversation.
+
+--Eh! mon Dieu! oui, madame, continua Monte-Cristo, les drames secrets
+de l'Orient se nouent et se dnouent ainsi, depuis la plante qui fait
+aimer jusqu' la plante qui fait mourir; depuis le breuvage qui ouvre le
+ciel jusqu' celui qui vous plonge un homme dans l'enfer. Il y a autant
+de nuances de tous genres qu'il y a de caprices et de bizarreries dans
+la nature humaine, physique et morale; et je dirai plus, l'art de ces
+chimistes sait accommoder admirablement le remde et le mal ses
+besoins d'amour ou ses dsirs de vengeance.
+
+--Mais, monsieur, reprit la jeune femme, ces socits orientales au
+milieu desquelles vous avez pass une partie de votre existence sont
+donc fantastiques comme les contes qui nous viennent de leur beau pays?
+un homme y peut donc tre supprim impunment? c'est donc en ralit la
+Bagdad ou la Bassora de M. Galland? Les sultans et les vizirs qui
+rgissent ces socits, et qui constituent ce qu'on appelle en France le
+gouvernement, sont donc srieusement des Haroun-al-Raschid et des
+Giaffar qui non seulement pardonnent un empoisonneur, mais encore le
+font premier ministre si le crime a t ingnieux, et qui, dans ce cas,
+en font graver l'histoire en lettres d'or pour se divertir aux heures de
+leur ennui?
+
+--Non, madame, le fantastique n'existe plus mme en Orient: il y a
+l-bas aussi, dguiss sous d'autres noms et cachs sous d'autres
+costumes, des commissaires de police, des juges d'instruction, des
+procureurs du roi et des experts. On y pend, on y dcapite et l'on y
+empale trs agrablement les criminels; mais ceux-ci en fraudeurs
+adroits, ont su dpister la justice humaine et assurer le succs de
+leurs entreprises par des combinaisons habiles. Chez nous, un niais
+possd du dmon de la haine ou de la cupidit, qui a un ennemi
+dtruire ou un grand-parent annihiler, s'en va chez un picier, lui
+donne un faux nom qui le fait dcouvrir bien mieux que son nom
+vritable, et achte, sous prtexte que les rats l'empchent de dormir,
+cinq six grammes d'arsenic; s'il est trs adroit, il va chez cinq ou
+six piciers, et n'en est que cinq ou six fois mieux reconnu; puis,
+quand il possde son spcifique, il administre son ennemi, son
+grand-parent, une dose d'arsenic qui ferait crever un mammouth ou un
+mastodonte, et qui, sans rime ni raison, fait pousser la victime des
+hurlements qui mettent tout le quartier en moi. Alors arrive une nue
+d'agents de police et de gendarmes, on envoie chercher un mdecin qui
+ouvre le mort et rcolte dans son estomac et dans ses entrailles
+l'arsenic la cuiller. Le lendemain, cent journaux racontent le fait
+avec le nom de la victime et du meurtrier. Ds le soir mme, l'picier
+ou les piciers vient ou viennent dire: C'est moi qui ai vendu
+l'arsenic monsieur. Et plutt que de ne pas reconnatre l'acqureur,
+ils en reconnatront vingt; alors le niais criminel est pris,
+emprisonn, interrog, confront, confondu, condamn et guillotin; ou
+si c'est une femme de quelque valeur, on l'enferme pour la vie. Voil
+comme vos Septentrionaux entendent la chimie, madame. Desrues cependant
+tait plus fort que cela, je dois l'avouer.
+
+--Que voulez-vous! monsieur, dit en riant la jeune femme, on fait ce
+qu'on peut. Tout le monde n'a pas le secret des Mdicis ou des Borgia.
+
+--Maintenant, dit le comte en haussant les paules, voulez-vous que je
+vous dise ce qui cause toutes ces inepties? C'est que sur vos thtres,
+ ce dont j'ai pu juger du moins en lisant les pices qu'on y joue, on
+voit toujours des gens avaler le contenu d'une fiole ou mordre le chaton
+d'une bague et tomber raides morts: cinq minutes aprs, le rideau
+baisse; les spectateurs sont disperss. On ignore les suites du meurtre;
+on ne voit jamais ni le commissaire de police avec son charpe, ni le
+caporal avec ses quatre hommes, et cela autorise beaucoup de pauvres
+cerveaux croire que les choses se passent ainsi. Mais sortez un peu de
+France, allez soit Alep soit au Caire, soit seulement Naples et
+Rome, et vous verrez passer par la rue des gens droits, frais et roses
+dont le Diable boiteux, s'il vous effleurait de son manteau, pourrait
+vous dire: Ce monsieur est empoisonn depuis trois semaines, et il sera
+tout fait mort dans un mois.
+
+--Mais alors, dit Mme de Villefort, ils ont donc retrouv le secret de
+cette fameuse aqua-tofana que l'on me disait perdu Prouse.
+
+--Eh, mon Dieu! madame, est-ce que quelque chose se perd chez les
+hommes! Les arts se dplacent et font le tour du monde; les choses
+changent de nom, voil tout, et le vulgaire s'y trompe; mais c'est
+toujours le mme rsultat, le poison porte particulirement sur tel ou
+tel organe; l'un sur l'estomac, l'autre sur le cerveau, l'autre sur les
+intestins. Eh bien, le poison dtermine une toux, cette toux une
+fluxion de poitrine ou telle autre maladie catalogue au livre de la
+science, ce qui ne l'empche pas d'tre parfaitement mortelle, et qui,
+ne le ft-elle pas, le deviendrait grce aux remdes que lui
+administrent les nafs mdecins, en gnral fort mauvais chimistes, et
+qui tourneront pour ou contre la maladie, comme il vous plaira, et voil
+un homme tu avec art et dans toutes les rgles, sur lequel la justice
+n'a rien apprendre, comme disait un horrible chimiste de mes amis,
+l'excellent abb Ademonte de Taormine, en Sicile, lequel avait fort
+tudi ces phnomnes nationaux.
+
+--C'est effrayant, mais c'est admirable, dit la jeune femme immobile
+d'attention; je croyais, je l'avoue, toutes ces histoires des inventions
+du Moyen ge?
+
+--Oui, sans doute, mais qui se sont encore perfectionnes de nos jours.
+ quoi donc voulez-vous que servent le temps, les encouragements, les
+mdailles, les croix, les prix Montyon, si ce n'est pour mener la
+socit vers sa plus grande perfection? Or, l'homme ne sera parfait que
+lorsqu'il saura crer et dtruire comme Dieu, il sait dj dtruire,
+c'est la moiti du chemin de fait.
+
+--De sorte, reprit Mme de Villefort revenant invariablement son but,
+que les poisons des Borgia, des Mdicis, des Ren, des Ruggieri, et plus
+tard probablement du baron de Trenk, dont ont tant abus le drame
+moderne et le roman....
+
+--taient des objets d'art, madame, pas autre chose, rpondit le comte.
+Croyez-vous que le vrai savant s'adresse banalement l'individu mme?
+Non pas. La science aime les ricochets, les tours de force, la
+fantaisie, si l'on peut dire cela. Ainsi, par exemple cet excellent abb
+Adelmonte, dont je vous parlais tout l'heure, avait fait, sous ce
+rapport, des expriences tonnantes.
+
+--Vraiment!
+
+--Oui, je vous en citerai une seule. Il avait un fort beau jardin plein
+de lgumes, de fleurs et de fruits; parmi ces lgumes, il choisissait le
+plus honnte de tous, un chou, par exemple. Pendant trois jours il
+arrosait ce chou avec une dissolution d'arsenic; le troisime jour, le
+chou tombait malade et jaunissait, c'tait le moment de le couper; pour
+tous il paraissait mr et conservait son apparence honnte: pour l'abb
+Adelmonte seul il tait empoisonn. Alors, il apportait le chou chez
+lui, prenait un lapin--l'abb Adelmonte avait une collection de lapins,
+de chats et de cochons d'Inde qui ne le cdait en rien sa collection
+de lgumes, de fleurs et de fruits--l'abb Adelmonte prenait donc un
+lapin et lui faisait manger une feuille de chou, le lapin mourait. Quel
+est le juge d'instruction qui oserait trouver redire cela, et quel
+est le procureur du roi qui s'est jamais avis de dresser contre M.
+Magendie ou M. Flourens un rquisitoire propos des lapins, des cochons
+d'Inde et des chats qu'ils ont tus? Aucun. Voil donc le lapin mort
+sans que la justice s'en inquite. Ce lapin mort, l'abb Adelmonte le
+fait vider par sa cuisinire et jette les intestins sur un fumier. Sur
+ce fumier, il y a une poule, elle becquette ces intestins, tombe malade
+ son tour et meurt le lendemain. Au moment o elle se dbat dans les
+convulsions de l'agonie, un vautour passe (il y a beaucoup de vautours
+dans le pays d'Adelmonte), celui-l fond sur le cadavre, l'emporte sur
+un rocher et en dne. Trois jours aprs, le pauvre vautour, qui, depuis
+ce repas, s'est trouv constamment indispos, se sent pris d'un
+tourdissement au plus haut de la nue; il roule dans le vide et vient
+tomber lourdement dans votre vivier; le brochet, l'anguille et la murne
+mangent goulment, vous savez cela, ils mordent le vautour.... Eh bien,
+supposez que le lendemain l'on serve sur votre table cette anguille, ce
+brochet ou cette murne, empoisonns la quatrime gnration, votre
+convive, lui, sera empoisonn la cinquime et mourra au bout de huit
+ou dix jours de douleurs d'entrailles, de maux de coeur, d'abcs au
+pylore. On fera l'autopsie, et les mdecins diront: Le sujet est mort
+d'une tumeur au foie ou d'une fivre typhode.
+
+--Mais, dit Mme de Villefort, toutes ces circonstances, que vous
+enchanez les unes aux autres peuvent tre rompues par le moindre
+accident; le vautour peut ne pas passer temps ou tomber cent pas du
+vivier.
+
+--Ah! voil justement o est l'art: pour tre un grand chimiste en
+Orient, il faut diriger le hasard; on y arrive.
+
+Mme de Villefort tait rveuse et coutait.
+
+Mais, dit-elle, l'arsenic est indlbile; de quelque faon qu'on
+l'absorbe, il se retrouvera dans le corps de l'homme, du moment o il
+sera entr en quantit suffisante pour donner la mort.
+
+--Bien! s'cria Monte-Cristo, bien! voil justement ce que je dis ce
+bon Adelmonte.
+
+Il rflchit, sourit, et me rpondit par un proverbe sicilien, qui est
+aussi, je crois, un proverbe franais: Mon enfant, le monde n'a pas t
+fait en un jour, mais en sept; revenez dimanche.
+
+Le dimanche suivant, je revins; au lieu d'avoir arros son chou avec de
+l'arsenic, il l'avait arros avec une dissolution de sel bas de
+strychnine, _strychnos colubrina_, comme disent les savants. Cette fois
+le chou n'avait pas l'air malade le moins du monde; aussi le lapin ne
+s'en dfia-t-il point, aussi cinq minutes aprs le lapin tait-il mort;
+la poule mangea le lapin, et le lendemain elle tait trpasse. Alors
+nous fmes les vautours, nous emportmes la poule et nous l'ouvrmes.
+Cette fois tous les symptmes particuliers avaient disparu, et il ne
+restait que les symptmes gnraux. Aucune indication particulire dans
+aucun organe; exaspration du systme nerveux, voil tout, et trace de
+congestion crbrale, pas davantage; la poule n'avait pas t
+empoisonne, elle tait morte d'apoplexie. C'est un cas rare chez les
+poules, je le sais bien, mais fort commun chez les hommes.
+
+Mme de Villefort paraissait de plus en plus rveuse.
+
+C'est bien heureux, dit-elle, que de pareilles substances ne puissent
+tre prpares que par des chimistes, car, en vrit, la moiti du monde
+empoisonnerait l'autre.
+
+--Par des chimistes ou des personnes qui s'occupent de chimie, rpondit
+ngligemment Monte-Cristo.
+
+--Et puis, dit Mme de Villefort s'arrachant elle-mme et avec effort
+ses penses, si savamment prpar qu'il soit, le crime est toujours le
+crime: et s'il chappe l'investigation humaine, il n'chappe pas au
+regard de Dieu. Les Orientaux sont plus forts que nous sur les cas de
+conscience, et ont prudemment supprim l'enfer; voil tout.
+
+--Eh! madame, ceci est un scrupule qui doit naturellement natre dans
+une me honnte comme la vtre, mais qui en serait bientt dracin par
+le raisonnement. Le mauvais ct de la pense humaine sera toujours
+rsum par ce paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, vous savez: Le
+mandarin qu'on tue cinq mille lieues en levant le bout du doigt. La
+vie de l'homme se passe faire de ces choses-l, et son intelligence
+s'puise les rver. Vous trouvez fort peu de gens qui s'en aillent
+brutalement planter un couteau dans le coeur de leur semblable ou qui
+administrent, pour le faire disparatre de la surface du globe, cette
+quantit d'arsenic que nous disions tout l'heure. C'est l rellement
+une excentricit ou une btise. Pour en arriver l, il faut que le sang
+se chauffe trente-six degrs, que le pouls batte quatre-vingt-dix
+pulsations, et que l'me sorte de ses limites ordinaires; mais si,
+passant, comme cela se pratique en philologie, du mot au synonyme
+mitig, vous faites une simple limination; au lieu de commettre un
+ignoble assassinat, si vous cartez purement et simplement de votre
+chemin celui qui vous gne, et cela sans choc, sans violence, sans
+l'appareil de ces souffrances, qui, devenant un supplice, font de la
+victime un martyr, et de celui qui agit un carnifex dans toute la force
+du mot; s'il n'y a ni sang, ni hurlements, ni contorsions, ni surtout
+cette horrible et compromettante instantanit de l'accomplissement,
+alors vous chappez au coup de la loi humaine qui vous dit: Ne trouble
+pas la socit! Voil comment procdent et russissent les gens
+d'Orient, personnages graves et flegmatiques, qui s'inquitent peu des
+questions de temps dans les conjonctures d'une certaine importance.
+
+--Il reste la conscience, dit Mme de Villefort d'une voix mue et avec
+un soupir touff.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, oui, heureusement, il reste la conscience, sans
+quoi l'on serait fort malheureux. Aprs toute action un peu vigoureuse,
+c'est la conscience qui nous sauve car elle nous fournit mille bonnes
+excuses dont seuls nous sommes juges; et ces raisons, si excellentes
+qu'elles soient pour nous conserver le sommeil, seraient peut-tre
+mdiocres devant un tribunal pour nous conserver la vie. Ainsi Richard
+III, par exemple, a d tre merveilleusement servi par la conscience
+aprs la suppression des deux enfants d'douard IV, en effet, il pouvait
+se dire: Ces deux enfants d'un roi cruel et perscuteur, et qui
+avaient hrit les vices de leur pre, que moi seul ai su reconnatre
+dans leurs inclinations juvniles; ces deux enfants me gnaient pour
+faire la flicit du peuple anglais, dont ils eussent infailliblement
+fait le malheur. Ainsi fut servie par sa conscience Lady Macbeth, qui
+voulait, quoi qu'en ait dit Shakespeare, donner un trne, non son
+mari, mais son fils. Ah! l'amour maternel est une si grande vertu, un
+si puissant mobile, qu'il fait excuser bien des choses; aussi, aprs la
+mort de Duncan, Lady Macbeth eut-elle t fort malheureuse sans sa
+conscience.
+
+Mme de Villefort absorbait avec avidit ces effrayantes maximes et ces
+horribles paradoxes dbits par le comte avec cette nave ironie qui lui
+tait particulire.
+
+Puis aprs un instant de silence:
+
+Savez-vous, dit-elle, monsieur le comte, que vous tes un terrible
+argumentateur, et que vous voyez le monde sous un jour quelque peu
+livide! Est-ce donc en regardant l'humanit travers les alambics et
+les cornues que vous l'avez juge telle? Car vous aviez raison, vous
+tes un grand chimiste, et cet lixir que vous avez fait prendre mon
+fils, et qui l'a si rapidement rappel la vie....
+
+--Oh! ne vous y fiez pas, madame, dit Monte-Cristo, une goutte de cet
+lixir a suffi pour rappeler la vie cet enfant qui se mourait, mais
+trois gouttes eussent pouss le sang ses poumons de manire lui
+donner des battements de coeur; six lui eussent coup la respiration, et
+caus une syncope beaucoup plus grave que celle dans laquelle il se
+trouvait; dix enfin l'eussent foudroy. Vous savez, madame, comme je
+l'ai cart vivement de ces flacons auxquels il avait l'imprudence de
+toucher?
+
+--C'est donc un poison terrible?
+
+--Oh! mon Dieu, non! D'abord, admettons ceci, que le mot poison n'existe
+pas, puisqu'on se sert en mdecine des poisons les plus violents, qui
+deviennent, par la faon dont ils sont administrs, des remdes
+salutaires.
+
+--Qu'tait-ce donc alors?
+
+--C'tait une savante prparation de mon ami, cet excellent abb
+Adelmonte, et dont il m'a appris me servir.
+
+--Oh! dit Mme de Villefort, ce doit tre un excellent antispasmodique.
+
+--Souverain, madame, vous l'avez vu, rpondit le comte, et j'en fais un
+usage frquent, avec toute la prudence possible, bien entendu,
+ajouta-t-il en riant.
+
+--Je le crois, rpliqua sur le mme ton Mme de Villefort. Quant moi,
+si nerveuse et si prompte m'vanouir, j'aurais besoin d'un docteur
+Adelmonte pour m'inventer des moyens de respirer librement et me
+tranquilliser sur la crainte que j'prouve de mourir un beau jour
+suffoque. En attendant, comme la chose est difficile trouver en
+France, et que votre abb n'est probablement pas dispos faire pour
+moi le voyage de Paris, je m'en tiens aux antispasmodiques de M.
+Planche, et la menthe et les gouttes d'Hoffmann jouent chez moi un grand
+rle. Tenez, voici des pastilles que je me fais faire exprs; elles sont
+ double dose.
+
+Monte-Cristo ouvrit la bote d'caille que lui prsentait la jeune
+femme, et respira l'odeur des pastilles en amateur digne d'apprcier
+cette prparation.
+
+Elles sont exquises, dit-il, mais soumises la ncessit de la
+dglutition, fonction qui souvent est impossible accomplir de la part
+de la personne vanouie. J'aime mieux mon spcifique.
+
+--Mais, bien certainement, moi aussi, je le prfrerais d'aprs les
+effets que j'en ai vus surtout; mais c'est un secret sans doute, et je
+ne suis pas assez indiscrte pour vous le demander.
+
+--Mais moi, madame, dit Monte-Cristo en se levant, je suis assez galant
+pour vous l'offrir.
+
+--Oh! monsieur.
+
+--Seulement rappelez-vous une chose: c'est qu' petite dose c'est un
+remde, forte dose c'est un poison. Une goutte rend la vie, comme vous
+l'avez vu; cinq ou six tueraient infailliblement, et d'une faon
+d'autant plus terrible, qu'tendues dans un verre de vin, elles n'en
+changeraient aucunement le got. Mais je m'arrte, madame, j'aurais
+presque l'air de vous conseiller.
+
+Six heures et demie venaient de sonner, on annona une amie de Mme de
+Villefort, qui venait dner avec elle.
+
+Si j'avais l'honneur de vous voir pour la troisime ou quatrime fois,
+monsieur le comte, au lieu de vous voir pour la seconde, dit Mme de
+Villefort; si j'avais l'honneur d'tre votre amie, au lieu d'avoir tout
+bonnement le bonheur d'tre votre oblige, j'insisterais pour vous
+retenir dner, et je ne me laisserais pas battre par un premier refus.
+
+--Mille grces, madame, rpondit Monte-Cristo, j'ai moi-mme un
+engagement auquel je ne puis manquer. J'ai promis de conduire au
+spectacle une princesse grecque de mes amies, qui n'a pas encore vu le
+Grand Opra, et qui compte sur moi pour l'y mener.
+
+--Allez, monsieur, mais n'oubliez pas ma recette.
+
+--Comment donc, madame! il faudrait pour cela oublier l'heure de
+conversation que je viens de passer prs de vous: ce qui est tout fait
+impossible.
+
+Monte-Cristo salua et sortit.
+
+Mme de Villefort demeura rveuse.
+
+Voil un homme trange, dit-elle, et qui m'a tout l'air de s'appeler,
+de son nom de baptme, Adelmonte.
+
+Quant Monte-Cristo, le rsultat avait dpass son attente.
+
+Allons, dit-il en s'en allant, voil une bonne terre, je suis convaincu
+que le grain qu'on y laisse tomber n'y avorte pas.
+
+Et le lendemain, fidle sa promesse, il envoya la recette demande.
+
+
+
+
+LIII
+
+Robert le diable.
+
+
+La raison de l'Opra tait d'autant meilleure donner qu'il y avait ce
+soir-l solennit l'Acadmie royale de musique. Levasseur, aprs une
+longue indisposition, rentrait par le rle de Bertram, et, comme
+toujours, l'oeuvre du maestro la mode avait attir la plus brillante
+socit de Paris.
+
+Morcerf, comme la plupart des jeunes gens riches, avait sa stalle
+d'orchestre, plus dix loges de personnes de sa connaissance auxquelles
+il pouvait aller demander une place sans compter celle laquelle il
+avait droit dans la loge des lions.
+
+Chteau-Renaud avait la stalle voisine de la sienne.
+
+Beauchamp, en sa qualit de journaliste, tait roi de la salle et avait
+sa place partout.
+
+Ce soir-l, Lucien Debray avait la disposition de la loge du ministre,
+et il l'avait offerte au comte de Morcerf, lequel, sur le refus de
+Mercds, l'avait envoye Danglars, en lui faisant dire qu'il irait
+probablement faire dans la soire une visite la baronne et sa fille,
+si ces dames voulaient bien accepter la loge qu'il leur proposait. Ces
+dames n'avaient eu garde de refuser. Nul n'est friand de loges qui ne
+cotent rien comme un millionnaire.
+
+Quant Danglars, il avait dclar que ses principes politiques et sa
+qualit de dput de l'opposition ne lui permettaient pas d'aller dans
+la loge du ministre. En consquence, la baronne avait crit Lucien de
+la venir prendre, attendu qu'elle ne pouvait pas aller l'Opra seule
+avec Eugnie.
+
+En effet, si les deux femmes y eussent t seules, on et, certes,
+trouv cela fort mauvais; tandis que Mlle Danglars allant l'Opra avec
+sa mre et l'amant de sa mre il n'y avait rien dire: il faut bien
+prendre le monde comme il est fait.
+
+La toile se leva, comme d'habitude, sur une salle peu prs vide. C'est
+encore une habitude de notre fashion parisienne, d'arriver au spectacle
+quand le spectacle est commenc: il en rsulte que le premier acte se
+passe, de la part des spectateurs arrivs, non pas regarder ou
+couter la pice, mais regarder entrer les spectateurs qui arrivent,
+et ne rien entendre que le bruit des portes et celui des
+conversations.
+
+Tiens! dit tout coup Albert en voyant s'ouvrir une loge de ct de
+premier rang, tiens! la comtesse G...
+
+--Qu'est-ce que c'est que la comtesse G...? demanda Chteau-Renaud.
+
+--Oh! par exemple, baron, voici une question que je ne vous pardonne
+pas; vous demandez ce que c'est que la comtesse G...?
+
+--Ah! c'est vrai, dit Chteau-Renaud, n'est-ce pas cette charmante
+Vnitienne?
+
+--Justement.
+
+En ce moment la comtesse G... aperut Albert et changea avec lui un
+salut accompagn d'un sourire.
+
+Vous la connaissez? dit Chteau-Renaud.
+
+--Oui, fit Albert; je lui ai t prsent Rome par Franz.
+
+--Voudrez-vous me rendre Paris le mme service que Franz vous a rendu
+ Rome?
+
+--Bien volontiers.
+
+--Chut! cria le public.
+
+Les deux jeunes gens continurent leur conversation, sans paratre
+s'inquiter le moins du monde du dsir que paraissait prouver le
+parterre d'entendre la musique.
+
+Elle tait aux courses du Champ-de-Mars, dit Chteau-Renaud.
+
+--Aujourd'hui?
+
+--Oui.
+
+--Tiens! au fait, il y avait courses. tiez-vous engag?
+
+--Oh! pour une misre, pour cinquante louis.
+
+--Et qui a gagn?
+
+--Nautilus; je pariais pour lui.
+
+--Mais il y avait trois courses?
+
+--Oui. Il y avait le prix du Jockey-Club, une coupe d'or. Il s'est mme
+pass une chose assez bizarre.
+
+--Laquelle?
+
+--Chut donc! cria le public.
+
+--Laquelle? rpta Albert.
+
+--C'est un cheval et un jockey compltement inconnus qui ont gagn cette
+course.
+
+--Comment?
+
+--Oh! mon Dieu, oui, personne n'avait fait attention un cheval inscrit
+sous le nom de _Vampa_ et un jockey inscrit sous le nom de _Job_,
+quand on a vu s'avancer tout coup un admirable alezan et un jockey
+gros comme le poing; on a t oblig de lui fourrer vingt livres de
+plomb dans ses poches, ce qui ne l'a pas empch d'arriver au but trois
+longueurs de cheval avant _Ariel et Barbaro_, qui couraient avec lui.
+
+--Et l'on n'a pas su qui appartenaient le cheval et le jockey?
+
+--Non.
+
+--Vous dites que ce cheval tait inscrit sous le nom de....
+
+--_Vampa_.
+
+--Alors, dit Albert, je suis plus avanc que vous, je sais qui il
+appartenait, moi.
+
+--Silence donc! cria pour la troisime fois le parterre.
+
+Cette fois la leve de boucliers tait si grande, que les deux jeunes
+gens s'aperurent enfin que c'tait eux que le public s'adressait. Ils
+se retournrent un instant, cherchant dans cette foule un homme qui prit
+la responsabilit de ce qu'ils regardaient comme une impertinence; mais
+personne ne ritra l'invitation, et ils se retournrent vers la scne.
+En ce moment la loge du ministre s'ouvrait, et Mme Danglars, sa fille et
+Lucien Debray prenaient leurs places.
+
+Ah! ah! dit Chteau-Renaud, voil des personnes de votre connaissance,
+vicomte. Que diable regardez-vous donc droite? On vous cherche.
+
+Albert se retourna et ses yeux rencontrrent effectivement ceux de la
+baronne Danglars, qui lui fit avec son ventail un petit salut. Quant
+Mlle Eugnie, ce fut peine si ses grands yeux noirs daignrent
+s'abaisser jusqu' l'orchestre.
+
+En vrit, mon cher, dit Chteau-Renaud, je ne comprends point, part
+la msalliance, et je ne crois point que ce soit cela qui vous proccupe
+beaucoup; je ne comprends pas, dis-je, part la msalliance, ce que
+vous pouvez avoir contre Mlle Danglars; c'est en vrit une fort belle
+personne.
+
+--Fort belle, certainement, dit Albert; mais je vous avoue qu'en fait de
+beaut j'aimerais mieux quelque chose de plus doux, de plus suave, de
+plus fminin, enfin.
+
+--Voil bien les jeunes gens, dit Chteau-Renaud qui, en sa qualit
+d'homme de trente ans, prenait avec Morcerf des airs paternels; ils ne
+sont jamais satisfaits. Comment, mon cher! on vous trouve une fiance
+btie sur le modle de la Diane chasseresse et vous n'tes pas content!
+
+--Eh bien, justement, j'aurais mieux aim quelque chose dans le genre de
+la Vnus de Milo ou de Capoue. Cette Diane chasseresse, toujours au
+milieu de ses nymphes, m'pouvante un peu, j'ai peur qu'elle ne me
+traite en Acton.
+
+En effet, un coup d'oeil jet sur la jeune fille pouvait presque
+expliquer le sentiment que venait d'avouer Morcerf. Mlle Danglars tait
+belle, mais, comme l'avait dit Albert, d'une beaut un peu arrte: ses
+cheveux taient d'un beau noir, mais dans leurs ondes naturelles on
+remarquait une certaine rbellion la main qui voulait leur imposer sa
+volont; ses yeux, noirs comme ses cheveux, encadrs sous de magnifiques
+sourcils qui n'avaient qu'un dfaut, celui de se froncer quelquefois,
+taient surtout remarquables par une expression de fermet qu'on tait
+tonn de trouver dans le regard d'une femme; son nez avait les
+proportions exactes qu'un statuaire et donnes celui de Junon: sa
+bouche seule tait trop grande, mais garnie de belles dents que
+faisaient ressortir encore des lvres dont le carmin trop vif tranchait
+avec la pleur de son teint; enfin un signe noir plac au coin de la
+bouche, et plus large que ne le sont d'ordinaire ces sortes de caprices
+de la nature, achevait de donner cette physionomie ce caractre dcid
+qui effrayait quelque peu Morcerf.
+
+D'ailleurs, tout le reste de la personne d'Eugnie s'alliait avec cette
+tte que nous venons d'essayer de dcrire. C'tait, comme l'avait dit
+Chteau-Renaud, la Diane chasseresse, mais avec quelque chose encore de
+plus ferme et de plus musculeux dans sa beaut.
+
+Quant l'ducation, qu'elle avait reue, s'il y avait un reproche lui
+faire, c'est que, comme certains points de sa physionomie, elle semblait
+un peu appartenir un autre sexe. En effet, elle parlait deux ou trois
+langues, dessinait facilement, faisait des vers et composait de la
+musique; elle tait surtout passionne pour ce dernier art, qu'elle
+tudiait avec une de ses amies de pension, jeune personne sans fortune,
+mais ayant toutes les dispositions possibles pour devenir, ce que l'on
+assurait, une excellente cantatrice. Un grand compositeur portait,
+disait-on, cette dernire, un intrt presque paternel, et la faisait
+travailler avec l'espoir qu'elle trouverait un jour une fortune dans sa
+voix.
+
+Cette possibilit que Mlle Louise d'Armilly, c'tait le nom de la jeune
+virtuose, entrt un jour au thtre faisait que Mlle Danglars, quoique
+la recevant chez elle, ne se montrait point en public en sa compagnie.
+Du reste, sans avoir dans la maison du banquier la position indpendante
+d'une amie, Louise avait une position suprieure celle des
+institutrices ordinaires.
+
+Quelques secondes aprs l'entre de Mme Danglars dans sa loge, la toile
+avait baiss et, grce cette facult, laisse par la longueur des
+entractes, de se promener au foyer ou de faire des visites pendant une
+demi-heure, l'orchestre s'tait peu prs dgarni.
+
+Morcerf et Chteau-Renaud taient sortis des premiers. Un instant Mme
+Danglars avait pens que cet empressement d'Albert avait pour but de lui
+venir prsenter ses compliments, et elle s'tait penche l'oreille de
+sa fille pour lui annoncer cette visite, mais celle-ci s'tait
+contente de secouer la tte en souriant; et en mme temps, comme pour
+prouver combien la dngation d'Eugnie tait fonde, Morcerf apparut
+dans une loge de ct du premier rang. Cette loge tait celle de la
+comtesse G...
+
+Ah! vous voil, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui tendant la
+main avec toute la cordialit d'une vieille connaissance; c'est bien
+aimable vous de m'avoir reconnue, et surtout de m'avoir donn la
+prfrence pour votre premire visite.
+
+--Croyez, madame, rpondit Albert, que si j'eusse su votre arrive
+Paris et connu votre adresse, je n'eusse point attendu si tard. Mais
+veuillez me permettre de vous prsenter M. le baron de Chteau-Renaud,
+mon ami, un des rares gentilshommes qui restent encore en France, et par
+lequel je viens d'apprendre que vous tiez aux courses du
+Champ-de-Mars.
+
+Chteau-Renaud salua.
+
+Ah! vous tiez aux courses, monsieur? dit vivement la comtesse.
+
+--Oui, madame.
+
+--Eh bien, reprit vivement Mme G..., pouvez-vous me dire qui
+appartenait le cheval qui a gagn le prix du Jockey-Club?
+
+--Non, madame, dit Chteau-Renaud, et je faisais tout l'heure la mme
+question Albert.
+
+--Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse? demanda Albert.
+
+-- quoi?
+
+-- connatre le matre du cheval?
+
+--Infiniment. Imaginez-vous.... Mais sauriez-vous qui, par hasard,
+vicomte?
+
+--Madame, vous alliez raconter une histoire: imaginez-vous, avez-vous
+dit.
+
+--Eh bien, imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et ce joli petit
+jockey casaque rose m'avaient, la premire vue, inspir une si vive
+sympathie, que je faisais des voeux pour l'un et pour l'autre,
+exactement comme si j'avais engag sur eux la moiti de ma fortune;
+aussi, lorsque je les vis arriver au but, devanant les autres coureurs
+de trois longueurs de cheval, je fus si joyeuse que je me mis battre
+des mains comme une folle. Figurez-vous mon tonnement lorsque, en
+rentrant chez moi, je rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose!
+Je crus que le vainqueur de la course demeurait par hasard dans la mme
+maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la premire
+chose que je vis fut la coupe d'or qui formait le prix gagn par le
+cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait un petit papier
+sur lequel taient crits ces mots: la comtesse G..., Lord Ruthwen.
+
+--C'est justement cela, dit Morcerf.
+
+--Comment! c'est justement cela; que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que c'est Lord Ruthwen en personne.
+
+--Quel Lord Ruthwen?
+
+--Le ntre, le vampire, celui du thtre Argentina.
+
+--Vraiment! s'cria la comtesse; il est donc ici?
+
+--Parfaitement.
+
+--Et vous le voyez? vous le recevez? vous allez chez lui?
+
+--C'est mon ami intime, et M. de Chteau-Renaud lui-mme a l'honneur de
+le connatre.
+
+--Qui peut vous faire croire que c'est lui qui a gagn?
+
+--Son cheval inscrit sous le nom de _Vampa_...
+
+--Eh bien, aprs?
+
+--Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux bandit qui m'avait
+fait prisonnier?
+
+--Ah! c'est vrai.
+
+--Et des mains duquel le comte m'a miraculeusement tir?
+
+--Si fait.
+
+--Il s'appelait _Vampa_. Vous voyez bien que c'est lui.
+
+--Mais pourquoi m'a-t-il envoy cette coupe, moi?
+
+--D'abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort parl de
+vous, comme vous pouvez le croire; ensuite parce qu'il aura t enchant
+de retrouver une compatriote, et heureux de l'intrt que cette
+compatriote prenait lui.
+
+--J'espre bien que vous ne lui avez jamais racont les folies que nous
+avons dites son sujet!
+
+--Ma foi, je n'en jurerais pas, et cette faon de vous offrir cette
+coupe sous le nom de Lord Ruthwen....
+
+--Mais c'est affreux, il va m'en vouloir mortellement.
+
+--Son procd est-il celui d'un ennemi?
+
+--Non, je l'avoue.
+
+--Eh bien!
+
+--Ainsi, il est Paris?
+
+--Oui.
+
+--Et quelle sensation a-t-il faite?
+
+--Mais, dit Albert, on en a parl huit jours, puis sont arrivs le
+couronnement de la reine d'Angleterre et le vol des diamants de Mlle
+Mars, et l'on n'a plus parl que de cela.
+
+--Mon cher, dit Chteau-Renaud, on voit bien que le comte est votre ami,
+vous le traitez en consquence. Ne croyez pas ce que vous dit Albert,
+madame la comtesse, il n'est au contraire question que du comte de
+Monte-Cristo Paris. Il a d'abord dbut par envoyer Mme Danglars des
+chevaux de trente mille francs; puis il a sauv la vie Mme de
+Villefort; puis il a gagn la course du Jockey-Club ce qu'il parat.
+Je maintiens au contraire, moi, quoi qu'en dise Morcerf, qu'on s'occupe
+encore du comte en ce moment, et qu'on ne s'occupera mme plus que de
+lui dans un mois, s'il veut continuer de faire de l'excentricit, ce
+qui, au reste, parat tre sa manire de vivre ordinaire.
+
+--C'est possible, dit Morcerf; en attendant, qui donc a repris la loge
+de l'ambassadeur de Russie?
+
+--Laquelle? demanda la comtesse.
+
+--L'entre-colonne du premier rang; elle me semble parfaitement remise
+neuf.
+
+--En effet, dit Chteau-Renaud. Est-ce qu'il y avait quelqu'un pendant le
+premier acte?
+
+--O?
+
+--Dans cette loge?
+
+--Non, reprit la comtesse, je n'ai vu personne; ainsi, continua-t-elle,
+revenant la premire conversation, vous croyez que c'est votre comte
+de Monte-Cristo qui a gagn le prix?
+
+--J'en suis sr.
+
+--Et qui m'a envoy cette coupe?
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j'ai fort envie de
+la lui renvoyer.
+
+--Oh! n'en faites rien; il vous en enverrait une autre, taille dans
+quelque saphir ou creuse dans quelque rubis. Ce sont ses manires
+d'agir; que voulez-vous, il faut le prendre comme il est.
+
+En ce moment on entendit la sonnette qui annonait que le deuxime acte
+allait commencer. Albert se leva pour regagner sa place.
+
+Vous verrai-je? demanda la comtesse.
+
+--Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai m'informer si je
+puis vous tre bon quelque chose Paris.
+
+--Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de Rivoli, 22,
+je suis chez moi pour mes amis. Vous voil prvenus.
+
+Les jeunes gens salurent et sortirent.
+
+En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les yeux
+fixs sur un seul point de la salle; leurs regards suivirent la
+direction gnrale, et s'arrtrent sur l'ancienne loge de l'ambassadeur
+de Russie. Un homme habill de noir, de trente-cinq quarante ans,
+venait d'y entrer avec une femme vtue d'un costume oriental. La femme
+tait de la plus grande beaut, et le costume d'une telle richesse que
+comme nous l'avons dit, tous les yeux s'taient l'instant tourns vers
+elle.
+
+Eh! dit Albert, c'est Monte-Cristo et sa Grecque.
+
+En effet, c'tait le comte et Hayde.
+
+Au bout d'un instant, la jeune femme tait l'objet de l'attention non
+seulement du parterre, mais de toute la salle; les femmes se penchaient
+hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des lustres cette
+cascade de diamants.
+
+Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui indique
+dans les masses assembles un grand vnement. Personne ne songea
+crier silence. Cette femme si jeune, si belle, si blouissante, tait le
+plus curieux spectacle qu'on pt voir.
+
+Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement Albert que la
+baronne dsirait avoir sa visite dans l'entracte suivant.
+
+Morcerf tait de trop bon got pour se faire attendre quand on lui
+indiquait clairement qu'il tait attendu. L'acte fini, il se hta donc
+de monter dans l'avant-scne.
+
+Il salua les deux dames et tendit la main Debray.
+
+La baronne l'accueillit avec un charmant sourire et Eugnie avec sa
+froideur habituelle.
+
+Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme bout, et qui vous
+appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui m'crase de questions
+sur le comte, et qui veut que je sache d'o il est, d'o il vient, o il
+va; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi, et pour me tirer d'affaire,
+j'ai dit: Demandez tout cela Morcerf, il connat son Monte-Cristo sur
+le bout du doigt; alors on vous a fait signe.
+
+--N'est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu'on a un
+demi-million de fonds secrets sa disposition on ne soit pas mieux
+instruit que cela?
+
+--Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j'avais un
+demi-million ma disposition, je l'emploierais autre chose qu'
+prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n'a d'autre mrite
+ mes yeux que d'tre deux fois riche comme un nabab; mais j'ai pass la
+parole mon ami Morcerf; arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde
+plus.
+
+--Un nabab ne m'et certainement pas envoy une paire de chevaux de
+trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles, de cinq mille
+francs chacun.
+
+--Oh! les diamants, dit en riant Morcerf, c'est sa manie. Je crois que,
+pareil Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et qu'il en sme
+sur son chemin comme le petit Poucet faisait de ses cailloux.
+
+--Il aura trouv quelque mine, dit Mme Danglars; vous savez qu'il a un
+crdit illimit sur la maison du baron?
+
+--Non, je ne le savais pas, rpondit Albert, mais cela doit tre.
+
+--Et qu'il a annonc M. Danglars qu'il comptait rester un an Paris
+et y dpenser six millions?
+
+--C'est le schah de Perse qui voyage incognito.
+
+--Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugnie, avez-vous remarqu comme
+elle est belle?
+
+--En vrit, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire si bonne
+justice aux personnes de votre sexe.
+
+Lucien approcha son lorgnon de son oeil.
+
+Charmante! dit-il.
+
+--Et cette femme, M. de Morcerf sait-il qui elle est?
+
+--Mademoiselle, dit Albert, rpondant cette interpellation presque
+directe, je le sais peu prs, comme tout ce qui regarde le personnage
+mystrieux dont nous nous occupons. Cette femme est une Grecque.
+
+--Cela se voit facilement son costume, et vous ne m'apprenez l que ce
+que toute la salle sait dj comme nous.
+
+--Je suis fch, dit Morcerf, d'tre un cicrone si ignorant, mais je
+dois avouer que l se bornent mes connaissances; je sais, en outre
+qu'elle est musicienne, car un jour que j'ai djeun chez le comte, j'ai
+entendu les sons d'une guzla qui ne pouvaient venir certainement que
+d'elle.
+
+--Il reoit donc, votre comte? demanda Mme Danglars.
+
+--Et d'une faon splendide, je vous le jure.
+
+--Il faut que je pousse Danglars lui offrir quelque dner, quelque
+bal, afin qu'il nous les rende.
+
+--Comment, vous irez chez lui? dit Debray en riant.
+
+--Pourquoi pas? avec mon mari!
+
+--Mais il est garon, ce mystrieux comte.
+
+--Vous voyez bien que non, dit en riant son tour la baronne, en
+montrant la belle Grecque.
+
+--Cette femme est une esclave, ce qu'il nous a dit lui-mme, vous
+rappelez-vous, Morcerf? votre djeuner?
+
+--Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne qu'elle a bien plutt l'air
+d'une princesse.
+
+--Des _Mille et une Nuits_.
+
+--Des _Mille et une Nuits_, je ne dis pas; mais qu'est-ce qui fait les
+princesses, mon cher? ce sont les diamants, et celle-ci en est couverte.
+
+--Elle en a mme trop, dit Eugnie; elle serait plus belle sans cela,
+car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de forme.
+
+--Oh! l'artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se
+passionne?
+
+--J'aime tout ce qui est beau, dit Eugnie.
+
+--Mais que dites-vous du comte alors? dit Debray, il me semble qu'il
+n'est pas mal non plus.
+
+--Le comte? dit Eugnie, comme si elle n'et point encore pens le
+regarder, le comte, il est bien ple.
+
+--Justement, dit Morcerf, c'est dans cette pleur qu'est le secret que
+nous cherchons. La comtesse G... prtend, vous le savez, que c'est un
+vampire.
+
+--Elle est donc de retour, la comtesse G...? demanda la baronne.
+
+--Dans cette loge de ct, dit Eugnie, presque en face de nous, ma
+mre; cette femme, avec ces admirables cheveux blonds, c'est elle.
+
+--Oh! oui, dit Mme Danglars; vous ne savez pas ce que vous devriez
+faire, Morcerf?
+
+--Ordonnez, madame.
+
+--Vous devriez aller faire une visite votre comte de Monte-Cristo et
+nous l'amener.
+
+--Pourquoi faire? dit Eugnie.
+
+--Mais pour que nous lui parlions; n'es-tu pas curieuse de le voir?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--trange enfant! murmura la baronne.
+
+--Oh! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-mme. Tenez, il vous
+a vue, madame, et il vous salue.
+
+La baronne rendit au comte son salut, accompagn d'un charmant sourire.
+
+Allons, dit Morcerf, je me sacrifie; je vous quitte et vais voir s'il
+n'y a pas moyen de lui parler.
+
+--Allez dans sa loge; c'est bien simple.
+
+--Mais je ne suis pas prsent.
+
+-- qui?
+
+-- la belle Grecque.
+
+--C'est une esclave, dites-vous?
+
+--Oui, mais vous prtendez, vous, que c'est une princesse.... Non.
+J'espre que lorsqu'il me verra sortir il sortira.
+
+--C'est possible. Allez!
+
+--J'y vais.
+
+Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment o il passait devant
+la loge du comte, la porte s'ouvrit; le comte dit quelques mots en arabe
+ Ali, qui se tenait dans le corridor, et prit le bras de Morcerf.
+
+Ali referma la porte, et se tint debout devant elle; il y avait dans le
+corridor un rassemblement autour du Nubien.
+
+En vrit, dit Monte-Cristo, votre Paris est une trange ville, et vos
+Parisiens un singulier peuple. On dirait que c'est la premire fois
+qu'ils voient un Nubien. Regardez-les donc se presser autour de ce
+pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut dire. Je vous rponds d'une
+chose, par exemple, c'est qu'un Parisien peut aller Tunis,
+Constantinople, Bagdad ou au Caire, on ne fera pas cercle autour de
+lui.
+
+--C'est que vos Orientaux sont des gens senss, et qu'ils ne regardent
+que ce qui vaut la peine d'tre vu; mais croyez-moi, Ali ne jouit de
+cette popularit que parce qu'il vous appartient, et qu'en ce moment
+vous tes l'homme la mode.
+
+--Vraiment! et qui me vaut cette faveur?
+
+--Parbleu! vous-mme. Vous donnez des attelages de mille louis; vous
+sauvez la vie des femmes de procureur du roi; vous faites courir,
+sous le nom de major Brack, des chevaux pur sang et des jockeys gros
+comme des ouistitis; enfin, vous gagnez des coupes d'or, et vous les
+envoyez aux jolies femmes.
+
+--Et qui diable vous a cont toutes ces folies?
+
+--Dame! la premire, Mme Danglars, qui meurt d'envie de vous voir dans
+sa loge, ou plutt qu'on vous y voie; la seconde, le journal de
+Beauchamp, et la troisime, ma propre imaginative. Pourquoi appelez-vous
+votre cheval _Vampa_, si vous voulez garder l'incognito?
+
+--Ah! c'est vrai! dit le comte, c'est une imprudence. Mais dites-moi
+donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois l'Opra? Je
+l'ai cherch des yeux, et je ne l'ai aperu nulle part.
+
+--Il viendra ce soir.
+
+--O cela?
+
+--Dans la loge de la baronne, je crois.
+
+--Cette charmante personne qui est avec elle, c'est sa fille?
+
+--Oui.
+
+--Je vous en fais mon compliment.
+
+Morcerf sourit.
+
+Nous reparlerons de cela plus tard et en dtail, dit-il. Que dites-vous
+de la musique?
+
+--De quelle musique?
+
+--Mais de celle que vous venez d'entendre.
+
+--Je dis que c'est de fort belle musique pour de la musique compose par
+un compositeur humain, et chante par des oiseaux deux pieds et sans
+plumes, comme disait feu Diogne.
+
+--Ah ! mais, mon cher comte, il semblerait que vous pourriez entendre
+ votre caprice les sept choeurs du paradis?
+
+--Mais c'est un peu de cela. Quand je veux entendre d'admirable musique,
+vicomte, de la musique comme jamais l'oreille mortelle n'en a entendu,
+je dors.
+
+--Eh bien, mais, vous tes merveille ici; dormez, mon cher comte,
+dormez, l'Opra n'a pas t invent pour autre chose.
+
+--Non, en vrit, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que je dorme
+du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le silence, et
+puis une certaine prparation....
+
+--Ah! le fameux haschich?
+
+--Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la musique, venez
+souper avec moi.
+
+--Mais j'en ai dj entendu en y allant djeuner, dit Morcerf.
+
+-- Rome?
+
+--Oui.
+
+--Ah! c'tait la guzla d'Hayde. Oui, la pauvre exile s'amuse
+quelquefois me jouer des airs de son pays.
+
+Morcerf n'insista pas davantage; de son ct, le comte se tut.
+
+En ce moment la sonnette retentit.
+
+Vous m'excusez? dit le comte en reprenant le chemin de sa loge.
+
+--Comment donc!
+
+--Emportez bien des choses pour la comtesse G... de la part de son
+vampire.
+
+--Et la baronne?
+
+--Dites-lui que j'aurai l'honneur, si elle le permet, d'aller lui
+prsenter mes hommages dans la soire.
+
+Le troisime acte commena. Pendant le troisime acte le comte de
+Morcerf vint, comme il l'avait promis, rejoindre Mme Danglars.
+
+Le comte n'tait point un de ces hommes qui font rvolution dans une
+salle; aussi personne ne s'aperut-il de son arrive que ceux dans la
+loge desquels il venait prendre une place.
+
+Monte-Cristo le vit cependant, et un lger sourire effleura ses lvres.
+
+Quant Hayde, elle ne voyait rien tant que la toile tait leve; comme
+toutes les natures primitives, elle adorait tout ce qui parle
+l'oreille et la vue.
+
+Le troisime acte s'coula comme d'habitude; Mlles Noblet, Julia et
+Leroux excutrent leurs entrechats ordinaires; le prince de Grenade
+fut dfi par Robert-Mario; enfin ce majestueux roi que vous savez fit
+le tour de la salle pour montrer son manteau de velours, en tenant sa
+fille par la main; puis la toile tomba, et la salle se dgorgea aussitt
+dans le foyer et les corridors.
+
+Le comte sortit de sa loge, et un instant aprs apparut dans celle de la
+baronne Danglars.
+
+La baronne ne put s'empcher de jeter un cri de surprise lgrement ml
+de joie.
+
+Ah! venez donc, monsieur le comte! s'cria-t-elle, car, en vrit,
+j'avais hte de joindre mes grces verbales aux remerciements crits que
+je vous ai dj faits.
+
+--Oh! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette misre? je
+l'avais dj oublie, moi.
+
+--Oui, mais ce qu'on n'oublie pas, monsieur le comte, c'est que vous
+avez le lendemain sauv ma bonne amie Mme de Villefort du danger que lui
+faisaient courir ces mmes chevaux.
+
+--Cette fois encore, madame, je ne mrite pas vos remerciements; c'est
+Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de rendre Mme de Villefort cet
+minent service.
+
+--Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tir mon fils des
+bandits romains?
+
+--Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la main que le
+gnral lui tendait, non; cette fois je prends les remerciements pour
+mon compte; mais vous me les avez dj faits, je les ai dj reus, et,
+en vrit, je suis honteux de vous retrouver encore si reconnaissant.
+Faites-moi donc l'honneur, je vous prie, madame la baronne, de me
+prsenter mademoiselle votre fille.
+
+--Oh! vous tes tout prsent, de nom du moins, car il y a deux ou trois
+jours que nous ne parlons que de vous. Eugnie, continua la baronne en
+se retournant vers sa fille, monsieur le comte de Monte-Cristo!
+
+Le comte s'inclina: Mlle Danglars fit un lger mouvement de tte.
+
+Vous tes l avec une admirable personne, monsieur le comte, dit
+Eugnie; est-ce votre fille?
+
+--Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo tonn de cette extrme ingnuit
+ou de cet tonnant aplomb, c'est une pauvre Grecque dont je suis le
+tuteur.
+
+--Et qui se nomme?...
+
+--Hayde, rpondit Monte-Cristo.
+
+--Une Grecque! murmura le comte de Morcerf.
+
+--Oui, comte, dit Mme Danglars; et dites-moi si vous avez jamais vu la
+cour d'Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement servi, un aussi
+admirable costume que celui que nous avons l devant les yeux.
+
+--Ah! dit Monte-Cristo, vous avez servi Janina, monsieur le comte?
+
+--J'ai t gnral-inspecteur des troupes du pacha, rpondit Morcerf, et
+mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des libralits de
+l'illustre chef albanais.
+
+--Regardez donc! insista Mme Danglars.
+
+--O cela? balbutia Morcerf.
+
+--Tenez! dit Monte-Cristo.
+
+Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui hors la
+loge.
+
+En ce moment, Hayde, qui cherchait le comte des yeux, aperut sa tte
+ple prs de celle de M. de Morcerf, qu'il tenait embrass.
+
+Cette vue produisit sur la jeune fille l'effet de la tte de Mduse;
+elle fit un mouvement en avant comme pour les dvorer tous deux du
+regard, puis, presque aussitt, elle se rejeta en arrire en poussant un
+faible cri, qui fut cependant entendu des personnes qui taient les plus
+proches d'elle et d'Ali, qui aussitt ouvrit la porte.
+
+Tiens, dit Eugnie, que vient-il donc d'arriver votre pupille,
+monsieur le comte? On dirait qu'elle se trouve mal.
+
+--En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point, mademoiselle:
+Hayde est trs nerveuse et par consquent trs sensible aux odeurs: un
+parfum qui lui est antipathique suffit pour la faire vanouir; mais,
+ajouta le comte en tirant un flacon de sa poche, j'ai l le remde.
+
+Et, aprs avoir salu la baronne et sa fille d'un seul et mme salut, il
+changea une dernire poigne de main avec le comte et avec Debray, et
+sortit de la loge de Mme Danglars.
+
+Quand il entra dans la sienne, Hayde tait encore fort ple; peine
+parut-il qu'elle lui saisit la main. Monte-Cristo s'aperut que les
+mains de la jeune fille taient humides et glaces la fois.
+
+Avec qui donc causais-tu l, seigneur? demanda la jeune fille.
+
+--Mais, rpondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui a t au
+service de ton illustre pre, et qui avoue lui devoir sa fortune.
+
+--Ah! le misrable! s'cria Hayde, c'est lui qui l'a vendu aux Turcs;
+et cette fortune, c'est le prix de sa trahison. Ne savais-tu donc pas
+cela, mon cher seigneur?
+
+--J'avais bien dj entendu dire quelques mots de cette histoire en
+pire, dit Monte-Cristo, mais j'en ignore les dtails. Viens, ma fille,
+tu me les donneras, ce doit tre curieux.
+
+--Oh! oui, viens, viens; il me semble que je mourrais si je restais plus
+longtemps en face de cet homme.
+
+Et Hayde, se levant vivement, s'enveloppa de son burnous de cachemire
+blanc brod de perles et de corail, et sortit vivement au moment o la
+toile se levait.
+
+Voyez si cet homme fait rien comme un autre! dit la comtesse G...
+Albert, qui tait retourn prs d'elle; il coute religieusement le
+troisime acte de _Robert_, et il s'en va au moment o le quatrime va
+commencer.
+
+
+
+
+LIV
+
+La hausse et la baisse.
+
+
+Quelques jours aprs cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire
+visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-lyses, qui
+avait dj pris cette allure de palais, que le comte, grce son
+immense fortune, donnait ses habitations mme les plus passagres.
+
+Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui
+avait dj apports une lettre signe baronne Danglars, ne Herminie de
+Servieux.
+
+Albert tait accompagn de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de
+son ami quelques compliments qui n'taient pas officiels sans doute,
+mais dont, grce la finesse de son coup d'oeil, le comte ne pouvait
+suspecter la source.
+
+Il lui sembla mme que Lucien venait le voir, m par un double sentiment
+de curiosit, et que la moiti de ce sentiment manait de la rue de la
+Chausse-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se
+tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connatre par ses propres yeux
+l'intrieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs,
+et qui allait l'Opra avec une esclave grecque portant un million de
+diamants, avait charg les yeux par lesquels elle avait l'habitude de
+voir de lui donner des renseignements sur cet intrieur.
+
+Mais le comte ne parut pas souponner la moindre corrlation entre la
+visite de Lucien et la curiosit de la baronne.
+
+Vous tes en rapports presque continuels avec le baron Danglars?
+demanda-t-il Albert de Morcerf.
+
+--Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit.
+
+--Cela tient donc toujours?
+
+--Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrange.
+
+Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot ml la conversation lui
+donnait le droit d'y demeurer tranger, plaa son lorgnon d'caille dans
+son oeil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit faire le tour
+de la chambre en examinant les armes et les tableaux.
+
+Ah! dit Monte-Cristo; mais, vous entendre, je n'avais pas cru une
+si prompte solution.
+
+--Que voulez-vous? les choses marchent sans qu'on s'en doute; pendant
+que vous ne songez pas elles, elles songent vous; et quand vous vous
+retournez vous tes tonn du chemin qu'elles ont fait. Mon pre et M.
+Danglars ont servi ensemble en Espagne, mon pre dans l'arme, M.
+Danglars dans les vivres. C'est l que mon pre, ruin par la
+Rvolution, et M. Danglars, qui n'avait, lui, jamais eu de patrimoine,
+ont jet les fondements, mon pre, de sa fortune politique et militaire,
+qui est belle, M. Danglars, de sa fortune politique et financire, qui
+est admirable.
+
+--Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la visite que
+je lui ai faite, M. Danglars m'a parl de cela; et, continua-t-il en
+jetant un coup d'oeil sur Lucien, qui feuilletait un album, et elle est
+jolie, Mlle Eugnie? car je crois me rappeler que c'est Eugnie qu'elle
+s'appelle.
+
+--Fort jolie, ou plutt fort belle, rpondit Albert, mais d'une beaut
+que je n'apprcie pas. Je suis un indigne!
+
+--Vous en parlez dj comme si vous tiez son mari!
+
+--Oh! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir son tour ce que
+faisait Lucien.
+
+--Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous ne me
+paraissez pas enthousiaste de ce mariage!
+
+--Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela m'pouvante.
+
+--Bah! dit Monte-Cristo, voil une belle raison; n'tes-vous pas riche
+vous-mme?
+
+--Mon pre a quelque chose comme une cinquantaine de mille livres de
+rente, et m'en donnera peut-tre dix ou douze en me mariant.
+
+--Le fait est que c'est modeste, dit le comte, Paris surtout; mais
+tout n'est pas dans la fortune en ce monde, et c'est bien quelque chose
+aussi qu'un beau nom et une haute position sociale. Votre nom est
+clbre, votre position magnifique, et puis le comte de Morcerf est un
+soldat, et l'on aime voir s'allier cette intgrit de Bayard la
+pauvret de Duguesclin; le dsintressement est le plus beau rayon de
+soleil auquel puisse reluire une noble pe. Moi, tout au contraire, je
+trouve cette union on ne peut plus sortable: Mlle Danglars vous
+enrichira et vous l'anoblirez!
+
+Albert secoua la tte et demeura pensif.
+
+Il y a encore autre chose, dit-il.
+
+--J'avoue, reprit Monte-Cristo, que j'ai peine comprendre cette
+rpugnance pour une jeune fille riche et belle.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Morcerf, cette rpugnance, si rpugnance il y a, ne
+vient pas toute de mon ct.
+
+--Mais de quel ct donc? car vous m'avez dit que votre pre dsirait ce
+mariage.
+
+--Du ct de ma mre, et ma mre est un oeil prudent et sr. Eh bien,
+elle ne sourit pas cette union; elle a je ne sais quelle prvention
+contre les Danglars.
+
+--Oh! dit le comte avec un ton un peu forc, cela se conoit; Mme la
+comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse
+en personne, hsite un peu toucher une main roturire, paisse et
+brutale: c'est naturel.
+
+--Je ne sais si c'est cela, en effet, dit Albert; mais ce que je sais,
+c'est qu'il me semble que ce mariage, s'il se fait, la rendra
+malheureuse. Dj l'on devait s'assembler pour parler d'affaires il y a
+six semaines mais j'ai t tellement pris de migraines....
+
+--Relles? dit le comte en souriant.
+
+--Oh! bien relles, la peur sans doute... que l'on a remis le
+rendez-vous deux mois. Rien ne presse, vous comprenez; je n'ai pas
+encore vingt et un ans, et Eugnie n'en a que dix-sept; mais les deux
+mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s'excuter. Vous ne pouvez
+vous imaginer, mon cher comte, combien je suis embarrass... Ah! que
+vous tes heureux d'tre libre!
+
+--Eh bien, mais soyez libre aussi; qui vous en empche, je vous le
+demande un peu?
+
+--Oh! ce serait une trop grande dception pour mon pre si je n'pouse
+pas Mlle Danglars.
+
+--pousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement d'paules.
+
+--Oui, dit Morcerf; mais pour ma mre ce ne sera pas de la dception,
+mais de la douleur.
+
+--Alors ne l'pousez pas, fit le comte.
+
+--Je verrai, j'essaierai, vous me donnerez un conseil, n'est-ce pas? et,
+s'il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras. Oh! pour ne pas
+faire de peine mon excellente mre, je me brouillerais avec le comte,
+je crois.
+
+Monte-Cristo se dtourna; il semblait mu.
+
+Eh! dit-il Debray, assis dans un fauteuil profond l'extrmit du
+salon, et qui tenait de la main droite un crayon et de la gauche un
+carnet, que faites-vous donc, un croquis d'aprs le Poussin?
+
+--Moi? dit-il tranquillement, oh! bien oui! un croquis, j'aime trop la
+peinture pour cela! Non pas, je fais tout l'oppos de la peinture, je
+fais des chiffres.
+
+--Des chiffres?
+
+--Oui, je calcule; cela vous regarde indirectement, vicomte; je calcule
+ce que la maison Danglars a gagn sur la dernire hausse d'Hati: de
+deux cent six le fonds est mont quatre cent neuf en trois jours, et
+le prudent banquier avait achet beaucoup deux cent six. Il a d
+gagner trois cent mille livres.
+
+--Ce n'est pas son meilleur coup, dit Morcerf; n'a-t-il pas gagn un
+million cette anne avec les bons d'Espagne?
+
+--coutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-Cristo qui
+vous dira comme les Italiens:
+
+ _Danaro e santit_
+ _Met della met_[2]
+
+
+[Note 2: Argent et saintet, Moiti de la moiti.]
+
+Et c'est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles
+histoires, je hausse les paules.
+
+--Mais vous parliez d'Hati? dit Monte-Cristo.
+
+--Oh! Hati, c'est autre chose; Hati, c'est l'cart de l'agiotage
+franais. On peut aimer la bouillotte, chrir le whist, raffoler du
+boston, et se lasser cependant de tout cela; mais on en revient toujours
+ l'cart: c'est un hors-d'oeuvre. Ainsi M. Danglars a vendu hier
+quatre cent six et empoch trois cent mille francs; s'il et attendu
+aujourd'hui, le fonds retombait deux cent cinq, et au lieu de gagner
+trois cent mille francs, il en perdait vingt ou vingt-cinq mille.
+
+--Et pourquoi le fonds est-il retomb de quatre cent neuf deux cent
+cinq? demanda Monte-Cristo. Je vous demande pardon, je suis fort
+ignorant de toutes ces intrigues de Bourse.
+
+--Parce que, rpondit en riant Albert, les nouvelles se suivent et ne se
+ressemblent pas.
+
+--Ah! diable, fit le comte, M. Danglars joue gagner ou perdre trois
+cent mille francs en un jour. Ah ! mais il est donc normment riche?
+
+--Ce n'est pas lui qui joue! s'cria vivement Lucien, c'est Mme
+Danglars; elle est vritablement intrpide.
+
+--Mais vous qui tes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le peu de
+stabilit des nouvelles, puisque vous tes la source, vous devriez
+l'empcher, dit Morcerf avec un sourire.
+
+--Comment le pourrais-je, si son mari ne russit pas? demanda Lucien.
+Vous connaissez le caractre de la baronne, personne n'a d'influence sur
+elle, et elle ne fait absolument que ce qu'elle veut.
+
+--Oh! si j'tais votre place! dit Albert.
+
+--Eh bien!
+
+--Je la gurirais, moi; ce serait un service rendre son futur
+gendre.
+
+--Comment cela?
+
+--Ah pardieu! c'est bien facile, je lui donnerais une leon.
+
+--Une leon?
+
+--Oui. Votre position de secrtaire du ministre vous donne une grande
+autorit pour les nouvelles; vous n'ouvrez pas la bouche que les agents
+de change ne stnographient au plus vite vos paroles; faites-lui perdre
+une centaine de mille francs coup sur coup, et cela la rendra prudente.
+
+--Je ne comprends pas, balbutia Lucien.
+
+--C'est cependant limpide, rpondit le jeune homme avec une navet qui
+n'avait rien d'affect; annoncez-lui un beau matin quelque chose
+d'inou, une nouvelle tlgraphique que vous seul puissiez savoir; que
+Henri IV, par exemple, a t vu hier chez Gabrielle; cela fera monter
+les fonds, elle tablira son coup de bourse l-dessus, et elle perdra
+certainement lorsque Beauchamp crira le lendemain dans son journal:
+C'est tort que les gens bien informs prtendent que le roi Henri IV
+a t vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est compltement inexact; le
+roi Henri IV n'a pas quitt le pont Neuf.
+
+Lucien se mit rire du bout des lvres. Monte-Cristo, quoique
+indiffrent en apparence, n'avait pas perdu un mot de cet entretien, et
+son oeil perant avait mme cru lire un secret dans l'embarras du
+secrtaire intime.
+
+Il rsulta de cet embarras de Lucien, qui avait compltement chapp
+Albert, que Lucien abrgea sa visite.
+
+Il se sentait videmment mal l'aise. Le comte lui dit en le
+reconduisant quelques mots voix basse auxquels il rpondit:
+
+Bien volontiers, monsieur le comte, j'accepte.
+
+Le comte revint au jeune de Morcerf.
+
+Ne pensez-vous pas, en y rflchissant, lui dit-il, que vous avez eu
+tort de parler comme vous l'avez fait de votre belle-mre devant M.
+Debray?
+
+--Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas d'avance ce
+mot-l.
+
+--Vraiment, et sans exagration, la comtesse est ce point contraire
+ce mariage?
+
+-- ce point que la baronne vient rarement la maison, et que ma mre,
+je crois, n'a pas t deux fois dans sa vie chez madame Danglars.
+
+--Alors, dit le comte, me voil enhardi vous parler coeur ouvert: M.
+Danglars est mon banquier, M. de Villefort m'a combl de politesse en
+remerciement d'un service qu'un heureux hasard m'a mis mme de lui
+rendre. Je devine sous tout cela une avalanche de dners et de raouts.
+Or, pour ne pas paratre brocher fastueusement sur le tout, et mme pour
+avoir le mrite de prendre les devants, si vous voulez, j'ai projet de
+runir dans ma maison de campagne d'Auteuil M. et Mme Danglars, M. et
+Mme de Villefort. Si je vous invite ce dner, ainsi que M. le comte et
+Mme la comtesse de Morcerf, cela n'aura-t-il pas l'air d'une espce de
+rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la comtesse de Morcerf
+n'envisagera-t-elle point la chose ainsi, surtout si M. le baron
+Danglars me fait l'honneur d'amener sa fille? Alors votre mre me
+prendra en horreur, et je ne veux aucunement de cela, moi; je tiens, au
+contraire, et dites-le-lui toutes les fois que l'occasion s'en
+prsentera, rester au mieux dans son esprit.
+
+--Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d'y mettre avec moi cette
+franchise, et j'accepte l'exclusion que vous me proposez. Vous dites que
+vous tenez rester au mieux dans l'esprit de ma mre, o vous tes dj
+ merveille.
+
+--Vous croyez? fit Monte-Cristo avec intrt.
+
+--Oh! j'en suis sr. Quand vous nous avez quitts l'autre jour, nous
+avons caus une heure de vous mais j'en reviens ce que nous disions.
+Eh bien, si ma mre pouvait savoir cette attention de votre part, et je
+me hasarderai la lui dire, je suis sr qu'elle vous en serait on ne
+peut plus reconnaissante. Il est vrai que de son ct, mon pre serait
+furieux.
+
+Le comte se mit rire.
+
+Eh bien, dit-il Morcerf, vous voil prvenu. Mais j'y pense, il n'y
+aura pas que votre pre qui sera furieux; M. et Mme Danglars vont me
+considrer comme un homme de fort mauvaise faon. Ils savent que je vous
+vois avec une certaine intimit, que vous tes mme ma plus ancienne
+connaissance parisienne et ils ne vous trouveront pas chez moi; ils me
+demanderont pourquoi je ne vous ai pas invit. Songez au moins vous
+munir d'un engagement antrieur qui ait quelque apparence de
+probabilit, et dont vous me ferez part au moyen d'un petit mot. Vous le
+savez, avec les banquiers les crits sont seuls valables.
+
+--Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma mre veut
+aller respirer l'air de la mer. quel jour est fix votre dner?
+
+-- samedi.
+
+--Nous sommes mardi, bien; demain soir nous partons; aprs-demain nous
+serons au Trport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous tes un homme
+charmant de mettre ainsi les gens leur aise!
+
+--Moi! en vrit vous me tenez pour plus que je ne vaux; je dsire vous
+tre agrable, voil tout.
+
+--Quel jour avez-vous fait vos invitations?
+
+--Aujourd'hui mme.
+
+--Bien! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous quittons
+Paris demain, ma mre et moi. Je ne vous ai pas vu; par consquent je ne
+sais rien de votre dner.
+
+--Fou que vous tes! et M. Debray, qui vient de vous voir chez moi, lui!
+
+--Ah! c'est juste.
+
+--Au contraire, je vous ai vu et invit ici sans crmonie, et vous
+m'avez tout navement rpondu que vous ne pouviez pas tre mon convive,
+parce que vous partiez pour le Trport.
+
+--Eh bien, voil qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir ma mre
+avant demain?
+
+--Avant demain, c'est difficile; puis je tomberais au milieu de vos
+prparatifs de dpart.
+
+--Eh bien, faites mieux que cela; vous n'tiez qu'un homme charmant,
+vous serez un homme adorable.
+
+--Que faut-il que je fasse pour arriver cette sublimit?
+
+--Ce qu'il faut que vous fassiez?
+
+--Je le demande.
+
+--Vous tes aujourd'hui libre comme l'air; venez dner avec moi: nous
+serons en petit comit, vous, ma mre et moi seulement. Vous avez
+peine aperu ma mre; mais vous la verrez de prs. C'est une femme fort
+remarquable, et je ne regrette qu'une chose: c'est que sa pareille
+n'existe pas avec vingt ans de moins; il y aurait bientt, je vous le
+jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant mon pre, vous
+ne le trouverez pas: il est de commission ce soir et dne chez le grand
+rfrendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le monde
+tout entier, vous nous raconterez vos aventures; vous nous direz
+l'histoire de cette belle Grecque qui tait l'autre soir avec vous
+l'Opra, que vous appelez votre esclave et que vous traitez comme une
+princesse. Nous parlerons italien, espagnol. Voyons, acceptez; ma mre
+vous remerciera.
+
+--Mille grces, dit le comte; l'invitation est des plus gracieuses, et
+je regrette vivement de ne pouvoir l'accepter. Je ne suis pas libre
+comme vous le pensiez, et j'ai au contraire un rendez-vous des plus
+importants.
+
+--Ah! prenez garde; vous m'avez appris tout l'heure comment, en fait
+de dner, on se dcharge d'une chose dsagrable. Il me faut une preuve.
+Je ne suis heureusement pas banquier comme M. Danglars; mais je suis, je
+vous en prviens, aussi incrdule que lui.
+
+--Aussi vais-je vous la donner, dit le comte.
+
+Et il sonna.
+
+Hum! fit Morcerf, voil dj deux fois que vous refusez de dner avec
+ma mre. C'est un parti pris, comte.
+
+Monte-Cristo tressaillit.
+
+Oh! vous ne le croyez pas, dit-il; d'ailleurs voici ma preuve qui
+vient.
+
+Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant.
+
+Je n'tais pas prvenu de votre visite, n'est-ce pas?
+
+--Dame! vous tes un homme si extraordinaire que je n'en rpondrais pas.
+
+
+--Je ne pouvais point deviner que vous m'inviteriez dner, au moins.
+
+--Oh! quant cela, c'est probable.
+
+--Eh bien, coutez, Baptistin... que vous ai-je dit ce matin quand je
+vous ai appel dans mon cabinet de travail?
+
+--De faire fermer la porte de M. le comte une fois cinq heures sonnes.
+
+--Ensuite?
+
+--Oh! monsieur le comte... dit Albert.
+
+--Non, non, je veux absolument me dbarrasser de cette rputation
+mystrieuse que vous m'avez faite, mon cher vicomte. Il est trop
+difficile de jouer ternellement le Manfred. Je veux vivre dans une
+maison de verre. Ensuite.... Continuez, Baptistin.
+
+--Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo Cavalcanti et son
+fils.
+
+--Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un homme de la plus
+vieille noblesse d'Italie et dont Dante a pris la peine d'tre le
+d'Hozier.... Vous vous rappelez ou vous ne vous rappelez pas, dans le
+dixime chant de l'Enfer; de plus, son fils, un charmant jeune homme de
+votre ge peu prs, vicomte, portant le mme titre que vous, et qui
+fait son entre dans le monde parisien avec les millions de son pre. Le
+major m'amne ce soir son fils Andrea, le contino, comme nous disons en
+Italie. Il me le confie. Je le pousserai s'il a quelque mrite. Vous
+m'aiderez, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute! C'est donc un ancien ami vous que ce major Cavalcanti?
+demanda Albert.
+
+--Pas du tout, c'est un digne seigneur, trs poli, trs modeste, trs
+discret, comme il y en a une foule en Italie, des descendants trs
+descendus des vieilles familles. Je l'ai vu plusieurs fois, soit
+Florence, soit Bologne, soit Lucques, et il m'a prvenu de son
+arrive. Les connaissances de voyage sont exigeantes: elles rclament de
+vous, en tout lieu, l'amiti qu'on leur a tmoigne une fois par hasard;
+comme si l'homme civilis, qui sait vivre une heure avec n'importe qui,
+n'avait pas toujours son arrire-pense! Ce bon major Cavalcanti va
+revoir Paris, qu'il n'a vu qu'en passant, sous l'Empire, en allant se
+faire geler Moscou. Je lui donnerai un bon dner, il me laissera son
+fils; je lui promettrai de veiller sur lui; je lui laisserai faire
+toutes les folies qu'il lui conviendra de faire, et nous serons
+quittes.
+
+-- merveille! dit Albert, et je vois que vous tes un prcieux mentor.
+Adieu donc, nous serons de retour dimanche. propos, j'ai reu des
+nouvelles de Franz.
+
+--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo; et se plat-il toujours en Italie?
+
+--Je pense que oui; cependant il vous y regrette. Il dit que vous tiez
+le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne sais mme pas
+s'il ne va point jusqu' dire qu'il y pleut.
+
+--Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz?
+
+--Au contraire, il persiste vous croire fantastique au premier chef;
+voil pourquoi il vous regrette.
+
+--Charmant jeune homme! dit Monte-Cristo, et pour lequel je me suis
+senti une vive sympathie le premier soir o je l'ai vu cherchant un
+souper quelconque, et il a bien voulu accepter le mien. C'est, je crois,
+le fils du gnral d'pinay?
+
+--Justement.
+
+--Le mme qui a t si misrablement assassin en 1815?
+
+--Par les bonapartistes.
+
+--C'est cela! Ma foi, je l'aime! N'y a-t-il pas pour lui aussi des
+projets de mariage?
+
+--Oui, il doit pouser Mlle de Villefort.
+
+--C'est vrai?
+
+--Comme moi je dois pouser Mlle Danglars, reprit Albert en riant.
+
+--Vous riez....
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi riez-vous?
+
+--Je ris parce qu'il me semble voir de ce ct-l autant de sympathie
+pour le mariage qu'il y en a d'un autre ct entre Mlle Danglars et moi.
+Mais vraiment, mon cher comte, nous causons de femmes comme les femmes
+causent d'hommes; c'est impardonnable!
+
+Albert se leva.
+
+Vous vous en allez?
+
+--La question est bonne! il y a deux heures que je vous assomme, et vous
+avez la politesse de me demander si je m'en vais! En vrit, comte, vous
+tes l'homme le plus poli de la terre! Et vos domestiques, comme ils
+sont dresss! M. Baptistin surtout! je n'ai jamais pu en avoir un comme
+cela. Les miens semblent tous prendre exemple sur ceux du
+Thtre-Franais, qui justement parce qu'ils n'ont qu'un mot dire,
+viennent toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous dfaites de
+M. Baptistin, je vous demande la prfrence.
+
+--C'est dit, vicomte.
+
+--Ce n'est pas tout, attendez: faites bien mes compliments votre
+discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti; et si par
+hasard il tenait tablir son fils, trouvez-lui une femme bien riche,
+bien noble, du chef de sa mre, du moins, et bien baronne du chef de son
+pre. Je vous y aiderai, moi.
+
+--Oh! oh! rpondit Monte-Cristo, en vrit, vous en tes l?
+
+--Oui.
+
+--Ma foi, il ne faut jurer de rien.
+
+--Ah! comte, s'cria Morcerf, quel service vous me rendriez, et comme je
+vous aimerais cent fois davantage encore si, grce vous, je restais
+garon, ne ft-ce que dix ans.
+
+--Tout est possible, rpondit gravement Monte-Cristo.
+
+Et prenant cong d'Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois sur
+son timbre.
+
+Bertuccio parut.
+
+Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reois samedi dans ma
+maison d'Auteuil.
+
+Bertuccio eut un lger frisson.
+
+Bien, monsieur, dit-il.
+
+--J'ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit prpar
+convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins peut tre fort
+belle.
+
+--Il faudrait tout changer pour en arriver l, monsieur le comte, car
+les tentures ont vieilli.
+
+--Changez donc tout, l'exception d'une seule, celle de la chambre
+coucher de damas rouge: vous la laisserez mme absolument telle qu'elle
+est.
+
+Bertuccio s'inclina.
+
+Vous ne toucherez pas au jardin non plus; mais de la cour, par exemple,
+faites-en tout ce que vous voudrez; il me sera mme agrable qu'on ne la
+puisse pas reconnatre.
+
+--Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit content; je
+serais plus rassur cependant si monsieur le comte me voulait dire ses
+intentions pour le dner.
+
+--En vrit, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, depuis que vous
+tes Paris je vous trouve dpays, trembleur; mais vous ne me
+connaissez donc plus?
+
+--Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reoit!
+
+--Je n'en sais rien encore, et vous n'avez pas besoin de le savoir non
+plus. Lucullus dne chez Lucullus, voil tout.
+
+Bertuccio s'inclina et sortit.
+
+
+
+
+LV
+
+Le major Cavalcanti.
+
+
+Ni le comte ni Baptistin n'avaient menti en annonant Morcerf cette
+visite du major Lucquois, qui servait Monte-Cristo de prtexte pour
+refuser le dner qui lui tait offert.
+
+Sept heures venaient de sonner, et M. Bertuccio, selon l'ordre qu'il en
+avait reu, tait parti depuis deux heures pour Auteuil, lorsqu'un
+fiacre s'arrta la porte de l'htel, et sembla s'enfuir tout honteux
+aussitt qu'il eut dpos prs de la grille un homme de cinquante-deux
+ans environ, vtu d'une de ces redingotes vertes brandebourgs noirs
+dont l'espce est imprissable, ce qu'il parat, en Europe. Un large
+pantalon de drap bleu, une botte encore assez propre, quoique d'un
+vernis incertain et un peu trop paisse de semelle, des gants de daim,
+un chapeau se rapprochant pour la forme d'un chapeau de gendarme, un col
+noir, brod d'un lisr blanc, qui, si son propritaire ne l'et port
+de sa pleine et entire volont, et pu passer pour un carcan: tel tait
+le costume pittoresque sous lequel se prsenta le personnage qui sonna
+la grille en demandant si ce n'tait point au n 30 de l'avenue des
+Champs-lyses que demeurait M. le comte de Monte-Cristo, et qui, sur la
+rponse affirmative du concierge, entra, ferma la porte derrire lui et
+se dirigea vers le perron.
+
+La tte petite et anguleuse de cet homme, ses cheveux blanchissants, sa
+moustache paisse et grise le firent reconnatre par Baptistin, qui
+avait l'exact signalement du visiteur et qui l'attendait au bas du
+vestibule. Aussi, peine eut-il prononc son nom devant le serviteur
+intelligent, que Monte-Cristo tait prvenu de son arrive.
+
+On introduisit l'tranger dans le salon le plus simple. Le comte l'y
+attendait et alla au-devant de lui d'un air riant.
+
+Ah! cher monsieur, dit-il, soyez le bienvenu. Je vous attendais.
+
+--Vraiment, dit le Lucquois, Votre Excellence m'attendait.
+
+--Oui, j'avais t prvenu de votre arrive pour aujourd'hui sept
+heures.
+
+--De mon arrive? Ainsi vous tiez prvenu?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ah! tant mieux! Je craignais, je l'avoue, que l'on n'et oubli cette
+petite prcaution.
+
+--Laquelle?
+
+--De vous prvenir.
+
+--Oh! non pas!
+
+--Mais vous tes sr de ne pas vous tromper?
+
+--J'en suis sr.
+
+--C'est bien moi que Votre Excellence attendait aujourd'hui sept
+heures?
+
+--C'est bien vous. D'ailleurs, vrifions.
+
+--Oh! si vous m'attendiez, dit le Lucquois, ce n'est pas la peine.
+
+--Si fait! si fait! dit Monte-Cristo.
+
+Le Lucquois parut lgrement inquiet.
+
+Voyons, dit Monte-Cristo, n'tes-vous pas monsieur le marquis
+Bartolomeo Cavalcanti?
+
+--Bartolomeo Cavalcanti, rpta le Lucquois joyeux, c'est bien cela.
+
+--Ex-major au service d'Autriche?
+
+--tait-ce major que j'tais? demanda timidement le vieux militaire.
+
+--Oui, dit Monte-Cristo, c'tait major. C'est le nom que l'on donne en
+France au grade que vous occupiez en Italie.
+
+--Bon, dit le Lucquois, je ne demande pas mieux, moi, vous comprenez....
+
+--D'ailleurs, vous ne venez pas ici de votre propre mouvement, reprit
+Monte-Cristo.
+
+--Oh! bien certainement.
+
+--Vous m'tes adress par quelqu'un.
+
+--Oui.
+
+--Par cet excellent abb Busoni?
+
+--C'est cela! s'cria le major joyeux.
+
+--Et vous avez une lettre?
+
+--La voil.
+
+--Eh pardieu! vous voyez bien. Donnez donc.
+
+Et Monte-Cristo prit la lettre qu'il ouvrit et qu'il lut.
+
+Le major regardait le comte avec de gros yeux tonns qui se portaient
+curieusement sur chaque partie de l'appartement, mais qui revenaient
+invariablement son propritaire.
+
+C'est bien cela... ce cher abb, le major Cavalcanti, un digne
+praticien de Lucques, descendant des Cavalcanti de Florence, continua
+Monte-Cristo tout en lisant, jouissant d'une fortune d'un demi-million
+de revenu.
+
+Monte-Cristo leva les yeux de dessus le papier et salua.
+
+D'un demi-million, dit-il; peste! mon cher monsieur Cavalcanti.
+
+--Y a-t-il un demi-million? demanda le Lucquois.
+
+--En toutes lettres; et cela doit tre, l'abb Busoni est l'homme qui
+connat le mieux toutes les grandes fortunes de l'Europe.
+
+--Va pour un demi-million, dit le Lucquois; mais, ma parole d'honneur,
+je ne croyais pas que cela montt si haut.
+
+--Parce que vous avez un intendant qui vous vole; que voulez-vous, cher
+monsieur Cavalcanti, il faut bien passer par l!
+
+--Vous venez de m'clairer, dit gravement le Lucquois, je mettrai le
+drle la porte.
+
+Monte-Cristo continua:
+
+--Et auquel il ne manquerait qu'une chose pour tre heureux.
+
+--Oh! mon Dieu, oui! une seule, dit le Lucquois avec un soupir.
+
+--De retrouver un fils ador.
+
+--Un fils ador!
+
+--Enlev dans sa jeunesse, soit par un ennemi de sa noble famille, soit
+par des Bohmiens.
+
+-- l'ge de cinq ans, monsieur, dit le Lucquois avec un profond soupir
+et en levant les yeux au ciel.
+
+--Pauvre pre! dit Monte-Cristo.
+
+Le comte continua:
+
+--Je lui rends l'espoir, je lui rends la vie, monsieur le comte, en lui
+annonant que ce fils, que depuis quinze ans il cherche vainement, vous
+pouvez le lui faire retrouver.
+
+Le Lucquois regarda Monte-Cristo avec une indfinissable expression
+d'inquitude.
+
+Je le puis, rpondit Monte-Cristo.
+
+Le major se redressa.
+
+Ah! ah! dit-il, la lettre tait donc vraie jusqu'au bout?
+
+--En aviez-vous dout, cher monsieur Bartolomeo?
+
+--Non pas, jamais! Comment donc! un homme grave, un homme revtu d'un
+caractre religieux comme l'abb Busoni, ne se serait pas permis une
+plaisanterie pareille; mais vous n'avez pas tout lu, Excellence.
+
+--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, il y a un _post-scriptum_.
+
+--Oui, rpta le Lucquois... il...y... a... un... _post-scriptum_.
+
+--Pour ne point causer au major Cavalcanti l'embarras de dplacer des
+fonds chez son banquier, je lui envoie une traite de deux mille francs
+pour ses frais de voyage, et le crdit sur vous de la somme de
+quarante-huit mille francs que vous restez me redevoir.
+
+Le major suivit des yeux ce _post-scriptum_ avec une visible anxit.
+
+Bon! se contenta de dire le comte.
+
+--Il a dit bon, murmura le Lucquois. Ainsi... monsieur... reprit-il.
+
+--Ainsi?... demanda Monte-Cristo.
+
+--Ainsi, le _post-scriptum_...
+
+--Eh bien, le _post-scriptum_?...
+
+--Est accueilli par vous aussi favorablement que le reste de la lettre?
+
+--Certainement. Nous sommes en compte, l'abb Busoni et moi; je ne sais
+pas si c'est quarante-huit mille livres prcisment que je reste lui
+redevoir, nous n'en sommes pas entre nous quelques billets de banque.
+Ah ! vous attachiez donc une si grande importance ce post-scriptum,
+cher monsieur Cavalcanti?
+
+--Je vous avouerai, rpondit le Lucquois, que plein de confiance dans la
+signature de l'abb Busoni, je ne m'tais pas muni d'autres fonds; de
+sorte que si cette ressource m'et manqu, je me serais trouv fort
+embarrass Paris.
+
+--Est-ce qu'un homme comme vous est embarrass quelque part? dit
+Monte-Cristo; allons donc!
+
+--Dame! ne connaissant personne, fit le Lucquois.
+
+--Mais on vous connat, vous.
+
+--Oui, l'on me connat, de sorte que....
+
+--Achevez, cher monsieur Cavalcanti!
+
+--De sorte que vous me remettrez ces quarante-huit mille livres?
+
+-- votre premire rquisition.
+
+Le major roulait de gros yeux bahis.
+
+Mais asseyez-vous donc, dit Monte-Cristo: en vrit, je ne sais ce que
+je fais... je vous tiens debout depuis un quart d'heure.
+
+--Ne faites pas attention.
+
+Le major tira un fauteuil et s'assit.
+
+Maintenant, dit le comte, voulez-vous prendre quelque chose; un verre
+de xrs, de porto, d'alicante?
+
+--D'alicante, puisque vous le voulez bien, c'est mon vin de
+prdilection.
+
+--J'en ai d'excellent. Avec un biscuit, n'est-ce pas?
+
+--Avec un biscuit, puisque vous m'y forcez.
+
+Monte-Cristo sonna; Baptistin parut.
+
+Le comte s'avana vers lui.
+
+Eh bien?... demanda-t-il tout bas.
+
+--Le jeune homme est l, rpondit le valet de chambre sur le mme ton.
+
+--Bien; o l'avez-vous fait entrer?
+
+--Dans le salon bleu, comme l'avait ordonn Son Excellence.
+
+-- merveille. Apportez du vin d'Alicante et des biscuits.
+
+Baptistin sortit.
+
+En vrit, dit le Lucquois, je vous donne une peine qui me remplit de
+confusion.
+
+--Allons donc! dit Monte-Cristo.
+
+Baptistin rentra avec les verres, le vin et les biscuits.
+
+Le comte emplit un verre et versa dans le second quelques gouttes
+seulement du rubis liquide que contenait la bouteille, toute couverte de
+toiles d'araigne et de tous les autres signes qui indiquent la
+vieillesse du vin bien plus srement que ne le font les rides pour
+l'homme.
+
+Le major ne se trompa point au partage, il prit le verre plein et un
+biscuit. Le comte ordonna Baptistin de poser le plateau la porte de
+la main de son hte, qui commena par goter l'alicante du bout de ses
+lvres, fit une grimace de satisfaction, et introduisit dlicatement le
+biscuit dans le verre.
+
+Ainsi, monsieur, dit Monte-Cristo, vous habitiez Lucques, vous tiez
+riche, vous tes noble, vous jouissiez de la considration gnrale,
+vous aviez tout ce qui peut rendre un homme heureux.
+
+--Tout, Excellence, dit le major en engloutissant son biscuit, tout
+absolument.
+
+--Et il ne manquait qu'une chose votre bonheur?
+
+--Qu'une seule, dit le Lucquois.
+
+--C'tait de retrouver votre enfant?
+
+--Ah! fit le major en prenant un second biscuit; mais aussi cela me
+manquait bien.
+
+Le digne Lucquois leva les yeux et tenta un effort pour soupirer.
+
+Maintenant, voyons, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo,
+qu'tait-ce que ce fils tant regrett? car on m'avait dit, moi, que
+vous tiez rest clibataire.
+
+--On le croyait, monsieur, dit le major, et moi-mme....
+
+--Oui, reprit Monte-Cristo, et vous-mme aviez accrdit ce bruit. Un
+pch de jeunesse que vous vouliez cacher tous les yeux.
+
+Le Lucquois se redressa, prit son air le plus calme et le plus digne, en
+mme temps qu'il baissait modestement les yeux, soit pour assurer sa
+contenance, soit pour aider son imagination, tout en regardant en
+dessous le comte, dont le sourire strotyp sur les lvres annonait
+toujours la mme bienveillante curiosit.
+
+Oui, monsieur, dit-il, je voulais cacher cette faute tous les yeux.
+
+--Pas pour vous, dit Monte-Cristo, car un homme est au-dessus de ces
+choses-l.
+
+--Oh! non, pas pour moi certainement, dit le major avec un sourire et en
+hochant la tte.
+
+--Mais pour sa mre, dit le comte.
+
+--Pour sa mre! s'cria le Lucquois en prenant un troisime biscuit,
+pour sa pauvre mre!
+
+--Buvez donc, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo en versant au
+Lucquois un second verre d'alicante; l'motion vous touffe.
+
+--Pour sa pauvre mre! murmura le Lucquois en essayant si la puissance
+de la volont ne pourrait pas en agissant sur la glande lacrymale,
+mouiller le coin de son oeil d'une fausse larme.
+
+--Qui appartenait l'une des premires familles d'Italie, je crois?
+
+--Patricienne de Fiesole, monsieur le comte, patricienne de Fiesole!
+
+--Et se nommant?
+
+--Vous dsirez savoir son nom?
+
+--Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo, c'est inutile que vous me le disiez,
+je le connais.
+
+--Monsieur le comte sait tout, dit le Lucquois en s'inclinant.
+
+--Olivia Corsinari, n'est-ce pas?
+
+--Olivia Corsinari.
+
+--Marquise?
+
+--Marquise.
+
+--Et vous avez fini par l'pouser cependant, malgr les oppositions de
+la famille?
+
+--Mon Dieu! oui, j'ai fini par l.
+
+--Et, reprit Monte-Cristo, vous apportez vos papiers bien en rgle?
+
+--Quels papiers? demanda le Lucquois.
+
+--Mais votre acte de mariage avec Olivia Corsinari, et l'acte de
+naissance de l'enfant.
+
+--L'acte de naissance de l'enfant?
+
+--L'acte de naissance d'Andrea Cavalcanti, de votre fils; ne
+s'appelle-t-il pas Andrea?
+
+--Je crois que oui, dit le Lucquois.
+
+--Comment! vous le croyez?
+
+--Dame! je n'ose pas affirmer, il y a si longtemps qu'il est perdu.
+
+--C'est juste, dit Monte-Cristo. Enfin vous avez tous ces papiers?
+
+--Monsieur le comte, c'est avec regret que je vous annonce que, n'tant
+pas prvenu de me munir de ces pices, j'ai nglig de les prendre avec
+moi.
+
+--Ah! diable, fit Monte-Cristo.
+
+--taient-elles donc tout fait ncessaires?
+
+--Indispensables!
+
+Lucquois se gratta le front.
+
+Ah! _per Bacco_! dit-il, indispensables!
+
+--Sans doute; si l'on allait lever ici quelque doute sur la validit de
+votre mariage, sur la lgitimit de votre enfant!
+
+--C'est juste, dit le Lucquois, on pourrait lever des doutes.
+
+--Ce serait fcheux pour ce jeune homme.
+
+--Ce serait fatal.
+
+--Cela pourrait lui faire manquer quelque magnifique mariage.
+
+--_O peccato_!
+
+--En France, vous comprenez, on est svre; il ne suffit pas, comme en
+Italie, d'aller trouver un prtre et de lui dire: Nous nous aimons,
+unissez-nous. Il y a mariage civil en France, et, pour se marier
+civilement, il faut des pices qui constatent l'identit.
+
+--Voil le malheur: ces papiers, je ne les ai pas.
+
+--Heureusement que je les ai, moi, dit Monte-Cristo.
+
+--Vous?
+
+--Oui?
+
+--Vous les avez?
+
+--Je les ai.
+
+--Ah! par exemple, dit le Lucquois, qui, voyant le but de son voyage
+manqu par l'absence de ses papiers, craignait que cet oubli n'ament
+quelque difficult au sujet des quarante-huit mille livres; ah! par
+exemple, voil un bonheur! Oui, reprit-il, voil un bonheur, car je n'y
+eusse pas song, moi.
+
+--Pardieu! je crois bien, on ne songe pas tout. Mais heureusement
+l'abb Busoni y a song pour vous.
+
+--Voyez-vous, ce cher abb!
+
+--C'est un homme de prcaution.
+
+--C'est un homme admirable, dit le Lucquois; et il vous les a envoys?
+
+--Les voici.
+
+Le Lucquois joignit les mains en signe d'admiration.
+
+Vous avez pous Olivia Corsinari dans l'glise de Sainte-Paule de
+Monte-Catini; voici le certificat du prtre.
+
+--Oui, ma foi! le voil, dit le major en le regardant avec tonnement.
+
+--Et voici l'acte de baptme d'Andrea Cavalcanti, dlivr par le cur de
+Saravezza.
+
+--Tout est en rgle, dit le major.
+
+--Alors prenez ces papiers, dont je n'ai que faire, vous les donnerez
+votre fils qui les gardera soigneusement.
+
+--Je le crois bien!... S'il les perdait....
+
+--Eh bien, s'il les perdait? demanda Monte-Cristo.
+
+--Eh bien, reprit le Lucquois, on serait oblig d'crire l-bas, et ce
+serait fort long de s'en procurer d'autres.
+
+--En effet, ce serait difficile, dit Monte-Cristo.
+
+--Presque impossible, rpondit le Lucquois.
+
+--Je suis bien aise que vous compreniez la valeur de ces papiers.
+
+--C'est--dire que je les regarde comme impayables.
+
+--Maintenant, dit Monte-Cristo, quant la mre du jeune homme?...
+
+--Quant la mre du jeune homme... rpta le major avec inquitude.
+
+--Quant la marquise Corsinari?
+
+--Mon Dieu! dit le Lucquois, sous les pas duquel les difficults
+semblaient natre, est-ce qu'on aurait besoin d'elle?
+
+--Non, monsieur, reprit Monte-Cristo; d'ailleurs, n'a-t-elle point?...
+
+--Si fait, si fait, dit le major, elle a....
+
+--Pay son tribut la nature?...
+
+--Hlas! oui, dit vivement le Lucquois.
+
+--J'ai su cela, reprit Monte-Cristo; elle est morte il y a dix ans.
+
+--Et je pleure encore sa mort, monsieur, dit le major en tirant de sa
+poche un mouchoir carreaux et en s'essuyant alternativement d'abord
+l'oeil gauche et ensuite l'oeil droit.
+
+--Que voulez-vous, dit Monte-Cristo, nous sommes tous mortels.
+Maintenant vous comprenez, cher monsieur Cavalcanti, vous comprenez
+qu'il est inutile qu'on sache en France que vous tes spar de votre
+fils depuis quinze ans. Toutes ces histoires de Bohmiens qui enlvent
+les enfants n'ont pas de vogue chez nous. Vous l'avez envoy faire son
+ducation dans un collge de province, et vous voulez qu'il achve cette
+ducation dans le monde parisien. Voil pourquoi vous avez quitt
+Via-Reggio, que vous habitiez depuis la mort de votre femme. Cela
+suffira.
+
+--Vous croyez?
+
+--Certainement.
+
+--Trs bien, alors.
+
+--Si l'on apprenait quelque chose de cette sparation....
+
+--Ah! oui. Que dirais-je?
+
+--Qu'un prcepteur infidle, vendu aux ennemis de votre famille....
+
+--Aux Corsinari?
+
+--Certainement... avait enlev cet enfant pour que votre nom s'teignt.
+
+--C'est juste, puisqu'il est fils unique.
+
+--Eh bien, maintenant que tout est arrt, que vos souvenirs, remis
+neuf, ne vous trahiront pas, vous avez devin sans doute que je vous ai
+mnag une surprise?
+
+--Agrable? demanda le Lucquois.
+
+--Ah! dit Monte-Cristo, je vois bien qu'on ne trompe pas plus l'oeil que
+le coeur d'un pre.
+
+--Hum! fit le major.
+
+--On vous a fait quelque rvlation indiscrte, ou plutt vous avez
+devin qu'il tait l.
+
+--Qui, l?
+
+--Votre enfant, votre fils, votre Andrea.
+
+--Je l'ai devin, rpondit le Lucquois avec le plus grand flegme du
+monde: ainsi il est ici?
+
+--Ici mme, dit Monte-Cristo; en entrant tout l'heure, le valet de
+chambre m'a prvenu de son arrive.
+
+--Ah! fort bien! ah! fort bien! dit le major en resserrant chaque
+exclamation les brandebourgs de sa polonaise.
+
+--Mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, je comprends toute votre
+motion, il faut vous donner le temps de vous remettre; je veux aussi
+prparer le jeune homme cette entrevue tant dsire, car je prsume
+qu'il n'est pas moins impatient que vous.
+
+--Je le crois, dit Cavalcanti.
+
+--Eh bien, dans un petit quart d'heure nous sommes vous.
+
+--Vous me l'amenez donc? vous poussez donc la bont jusqu' me le
+prsenter vous-mme?
+
+--Non, je ne veux point me placer entre un pre et son fils, vous serez
+seuls, monsieur le major; mais soyez tranquille, au cas mme o la voix
+du sang resterait muette, il n'y aurait pas vous tromper: il entrera
+par cette porte. C'est un beau jeune homme blond, un peu trop blond
+peut-tre, de manires toutes prvenantes; vous verrez.
+
+-- propos, dit le major, vous savez que je n'ai emport avec moi que
+les deux mille francs que ce bon abb Busoni m'avait fait passer.
+L-dessus j'ai fait le voyage, et....
+
+--Et vous avez besoin d'argent... c'est trop juste, cher monsieur
+Cavalcanti. Tenez, voici pour faire un compte, huit billets de mille
+francs.
+
+Les yeux du major brillrent comme des escarboucles.
+
+C'est quarante mille francs que je vous redois, dit Monte-Cristo.
+
+--Votre Excellence veut-elle un reu? dit le major en glissant les
+billets dans la poche intrieure de sa polonaise.
+
+-- quoi bon? dit le comte.
+
+--Mais pour vous dcharger vis--vis de l'abb Busoni.
+
+--Eh bien, vous me donnerez un reu gnral en touchant les quarante
+derniers mille francs. Entre honntes gens, de pareilles prcautions
+sont inutiles.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, dit le major, entre honntes gens.
+
+--Maintenant, un dernier mot, marquis.
+
+--Dites.
+
+--Vous permettez une petite recommandation, n'est-ce pas?
+
+--Comment donc! Je la demande.
+
+--Il n'y aurait pas de mal que vous quittassiez cette polonaise.
+
+--Vraiment! dit le major en regardant le vtement avec une certaine
+complaisance.
+
+--Oui, cela se porte encore Via-Reggio, mais Paris il y a dj
+longtemps que ce costume, quelque lgant qu'il soit, a pass de mode.
+
+--C'est fcheux, dit le Lucquois.
+
+--Oh! si vous y tenez, vous le reprendrez en vous en allant.
+
+--Mais que mettrai-je?
+
+--Ce que vous trouverez dans vos malles.
+
+--Comment, dans mes malles! je n'ai qu'un portemanteau.
+
+--Avec vous sans doute. quoi bon s'embarrasser? D'ailleurs, un vieux
+soldat aime marcher en leste quipage.
+
+--Voil justement pourquoi....
+
+--Mais vous tes homme de prcaution, et vous avez envoy vos malles en
+avant. Elles sont arrives hier l'htel des Princes, rue Richelieu.
+C'est l que vous avez retenu votre logement.
+
+--Alors dans ces malles?
+
+--Je prsume que vous avez eu la prcaution de faire enfermer par votre
+valet de chambre tout ce qu'il vous faut: habits de ville, habits
+d'uniforme. Dans les grandes circonstances, vous mettrez l'habit
+d'uniforme, cela fait bien. N'oubliez pas votre croix. On s'en moque
+encore en France, mais on en porte toujours.
+
+--Trs bien, trs bien, trs bien! dit le major qui marchait
+d'blouissements en blouissements.
+
+--Et maintenant, dit Monte-Cristo, que votre coeur est affermi contre les
+motions trop vives, prparez-vous, cher monsieur Cavalcanti, revoir
+votre fils Andrea.
+
+Et faisant un charmant salut au Lucquois, ravi, en extase, Monte-Cristo
+disparut derrire la tapisserie.
+
+
+FIN DU TOME DEUXIME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome II, by
+Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II ***
+
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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