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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:18 -0700 |
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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome II + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 15, 2006 [eBook #17990] +[Most recently updated: August 22, 2021] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II *** + + + + +LE COMTE DE MONTE-CRISTO + +Alexandre Dumas + +Tome II (1845-1846) + + +Table des matières + +XXXII Réveil. +XXXIII Bandits romains. +XXXIV Apparition. +XXXV La mazzolata. +XXXVI La carnaval de Rome. +XXXVII Les catacombes de Saint-Sébastien. +XXXVIII Le rendez-vous. +XXXIX Les convives. +XL Le déjeuner. +XLI La présentation. +XLII Monsieur Bertuccio. +XLIII La maison d'Auteuil. +XLIV La vendetta. +XLV La pluie de sang. +XLVI Le crédit illimité. +XLVII L'attelage gris pommelé. +XLVIII Idéologie. +XLIX Haydée. +L La famille Morrel. +LI Pyrame et Thisbé. +LII Toxicologie. +LIII Robert le diable. +LIV La hausse et la baisse. +LV Le major Cavalcanti. + + + + +XXXII + +Réveil. + + +Lorsque Franz revint à lui, les objets extérieurs semblaient une seconde +partie de son rêve; il se crut dans un sépulcre où pénétrait à peine, +comme un regard de pitié, un rayon de soleil; il étendit la main et +sentit de la pierre; il se mit sur son séant: il était couché dans son +burnous, sur un lit de bruyères sèches fort doux et fort odoriférant. + +Toute vision avait disparu, et, comme si les statues n'eussent été que +des ombres sorties de leurs tombeaux pendant son rêve, elles s'étaient +enfuies à son réveil. + +Il fit quelques pas vers le point d'où venait le jour; à toute +l'agitation du songe succédait le calme de la réalité. Il se vit dans +une grotte, s'avança du côté de l'ouverture, et à travers la porte +cintrée aperçut un ciel bleu et une mer d'azur. L'air et l'eau +resplendissaient aux rayons du soleil du matin; sur le rivage, les +matelots étaient assis causant et riant; à dix pas en mer la barque se +balançait gracieusement sur son ancre. + +Alors il savoura quelque temps cette brise fraîche qui lui passait sur +le front; il écouta le bruit affaibli de la vague qui se mouvait sur le +bord et laissait sur les roches une dentelle d'écume blanche comme de +l'argent; il se laissa aller sans réfléchir, sans penser à ce charme +divin qu'il y a dans les choses de la nature, surtout lorsqu'on sort +d'un rêve fantastique; puis peu à peu cette vie du dehors, si calme, si +pure, si grande, lui rappela l'invraisemblance de son sommeil, et les +souvenirs commencèrent à rentrer dans sa mémoire. + +Il se souvint de son arrivée dans l'île, de sa présentation à un chef de +contrebandiers, d'un palais souterrain plein de splendeurs, d'un souper +excellent et d'une cuillerée de haschich. + +Seulement, en face de cette réalité de plein jour, il lui semblait qu'il +y avait au moins un an que toutes ces choses s'étaient passées, tant le +rêve qu'il avait fait était vivant dans sa pensée et prenait +d'importance dans son esprit. Aussi de temps en temps son imagination +faisait asseoir au milieu des matelots, ou traverser un rocher, ou se +balancer sur la barque, une de ces ombres qui avaient étoilé sa nuit de +leurs baisers. Du reste, il avait la tête parfaitement libre et le corps +parfaitement reposé: aucune lourdeur dans le cerveau, mais, au +contraire, un certain bien-être général, une faculté d'absorber l'air et +le soleil plus grande que jamais. + +Il s'approcha donc gaiement de ses matelots. + +Dès qu'ils le revirent ils se levèrent, et le patron s'approcha de lui. + +«Le seigneur Simbad, lui dit-il, nous a chargés de tous ses compliments +pour Votre Excellence, et nous a dit de lui exprimer le regret qu'il a +de ne pouvoir prendre congé d'elle; mais il espère que vous l'excuserez +quand vous saurez qu'une affaire très pressante l'appelle à Malaga. + +--Ah çà! mon cher Gaetano, dit Franz, tout cela est donc véritablement +une réalité: il existe un homme qui m'a reçu dans cette île, qui m'y a +donné une hospitalité royale, et qui est parti pendant mon sommeil? + +--Il existe si bien, que voilà son petit yacht qui s'éloigne, toutes +voiles dehors, et que, si vous voulez prendre votre lunette d'approche, +vous reconnaîtrez selon toute probabilité, votre hôte au milieu de son +équipage.» + +Et, en disant ces paroles, Gaetano étendait le bras dans la direction +d'un petit bâtiment qui faisait voile vers la pointe méridionale de la +Corse. + +Franz tira sa lunette, la mit à son point de vue, et la dirigea vers +l'endroit indiqué. + +Gaetano ne se trompait pas. Sur l'arrière du bâtiment, le mystérieux +étranger se tenait debout tourné de son côté, et tenant comme lui une +lunette à la main; il avait en tout point le costume sous lequel il +était apparu la veille à son convive, et agitait son mouchoir en signe +d'adieu. + +Franz lui rendit son salut en tirant à son tour son mouchoir et en +l'agitant comme il agitait le sien. + +Au bout d'une seconde, un léger nuage de fumée se dessina à la poupe du +bâtiment, se détacha gracieusement de l'arrière et monta lentement vers +le ciel; puis une faible détonation arriva jusqu'à Franz. + +«Tenez, entendez-vous, dit Gaetano, le voilà qui vous dit adieu!» + +Le jeune homme prit sa carabine et la déchargea en l'air, mais sans +espérance que le bruit pût franchir la distance qui séparait le yacht de +la côte. + +«Qu'ordonne Votre Excellence? dit Gaetano. + +--D'abord que vous m'allumiez une torche. + +--Ah! oui, je comprends, reprit le patron, pour chercher l'entrée de +l'appartement enchanté. Bien du plaisir, Excellence, si la chose vous +amuse, et je vais vous donner la torche demandée. Moi aussi, j'ai été +possédé de l'idée qui vous tient, et je m'en suis passé la fantaisie +trois ou quatre fois; mais j'ai fini par y renoncer. Giovanni, +ajouta-t-il, allume une torche et apporte-la à Son Excellence.» + +Giovanni obéit. Franz prit la torche et entra dans le souterrain, suivi +de Gaetano. + +Il reconnut la place où il s'était réveillé à son lit de bruyères encore +tout froissé; mais il eut beau promener sa torche sur toute la surface +extérieure de la grotte il ne vit rien, si ce n'est, à des traces de +fumée, que d'autres avant lui avaient déjà tenté inutilement la même +investigation. + +Cependant il ne laissa pas un pied de cette muraille granitique, +impénétrable comme l'avenir, sans l'examiner; il ne vit pas une gerçure +qu'il n'y introduisît la lame de son couteau de chasse; il ne remarqua +pas un point saillant qu'il n'appuyât dessus, dans l'espoir qu'il +céderait; mais tout fut inutile, et il perdit, sans aucun résultat, deux +heures à cette recherche. + +Au bout de ce temps, il y renonça; Gaetano était triomphant. + +Quand Franz revint sur la plage, le yacht n'apparaissait plus que comme +un petit point blanc à l'horizon, il eut recours à sa lunette, mais même +avec l'instrument il était impossible de rien distinguer. + +Gaetano lui rappela qu'il était venu pour chasser des chèvres, ce qu'il +avait complètement oublié. Il prit son fusil et se mit à parcourir l'île +de l'air d'un homme qui accomplit un devoir plutôt qu'il ne prend un +plaisir, et au bout d'un quart d'heure il avait tué une chèvre et deux +chevreaux. Mais ces chèvres, quoique sauvages et alertes comme des +chamois, avaient une trop grande ressemblance avec nos chèvres +domestiques, et Franz ne les regardait pas comme un gibier. + +Puis des idées bien autrement puissantes préoccupaient son esprit. +Depuis la veille il était véritablement le héros d'un conte des _Mille +et une Nuits_, et invinciblement il était ramené vers la grotte. + +Alors, malgré l'inutilité de sa première perquisition, il en recommença +une seconde, après avoir dit à Gaetano de faire rôtir un des deux +chevreaux. Cette seconde visite dura assez longtemps, car lorsqu'il +revint le chevreau était rôti et le déjeuner était prêt. + +Franz s'assit à l'endroit où la veille, on était venu l'inviter à souper +de la part de cet hôte mystérieux, et il aperçut encore comme une +mouette bercée au sommet d'une vague, le petit yacht qui continuait de +s'avancer vers la Corse. + +«Mais, dit-il à Gaetano, vous m'avez annoncé que le seigneur Simbad +faisait voile pour Malaga, tandis qu'il me semble à moi qu'il se dirige +directement vers Porto-Vecchio. + +--Ne vous rappelez-vous plus, reprit le patron, que parmi les gens de +son équipage je vous ai dit qu'il y avait pour le moment deux bandits +corses? + +--C'est vrai! et il va les jeter sur la côte? dit Franz. + +--Justement. Ah! c'est un individu, s'écria Gaetano, qui ne craint ni +Dieu ni diable, à ce qu'on dit, et qui se dérangera de cinquante lieues +de sa route pour rendre service à un pauvre homme. + +--Mais ce genre de service pourrait bien le brouiller avec les autorités +du pays où il exerce ce genre de philanthropie, dit Franz. + +--Ah! bien, dit Gaetano en riant, qu'est-ce que ça lui fait, à lui, les +autorités! il s'en moque pas mal! On n'a qu'à essayer de le poursuivre. +D'abord son yacht n'est pas un navire, c'est un oiseau, et il rendrait +trois noeuds sur douze à une frégate; et puis il n'a qu'à se jeter +lui-même à la côte, est-ce qu'il ne trouvera pas partout des amis?» + +Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que le seigneur +Simbad, l'hôte de Franz, avait l'honneur d'être en relation avec les +contrebandiers et les bandits de toutes les côtes de la Méditerranée; ce +qui ne laissait pas que d'établir pour lui une position assez étrange. + +Quant à Franz, rien ne le retenait plus à Monte-Cristo, il avait perdu +tout espoir de trouver le secret de la grotte, il se hâta donc de +déjeuner en ordonnant à ses hommes de tenir leur barque prête pour le +moment où il aurait fini. + +Une demi-heure après, il était à bord. + +Il jeta un dernier regard sur le yacht; il était prêt à disparaître +dans le golfe de Porto-Vecchio. + +Il donna le signal du départ. + +Au moment où la barque se mettait en mouvement, le yacht disparaissait. +Avec lui s'effaçait la dernière réalité de la nuit précédente: aussi +souper, Simbad, haschich et statues, tout commençait, pour Franz, à se +fondre dans le même rêve. La barque marcha toute la journée et toute la +nuit; et le lendemain, quand le soleil se leva, c'était l'île de +Monte-Cristo qui avait disparu à son tour. Une fois que Franz eut touché +la terre, il oublia, momentanément du moins, les événements qui venaient +de se passer pour terminer ses affaires de plaisir et de politesse à +Florence, et ne s'occuper que de rejoindre son compagnon, qui +l'attendait à Rome. + +Il partit donc, et le samedi soir il arriva à la place de la Douane par +la malle-poste. + +L'appartement, comme nous l'avons dit, était retenu d'avance, il n'y +avait donc plus qu'à rejoindre l'hôtel de maître Pastrini; ce qui +n'était pas chose très facile, car la foule encombrait les rues, et Rome +était déjà en proie à cette rumeur sourde et fébrile qui précède les +grands événements. Or, à Rome, il y a quatre grands événements par an: +le carnaval, la semaine sainte, la Fête-Dieu et la Saint-Pierre. + +Tout le reste de l'année, la ville retombe dans sa morne apathie, état +intermédiaire entre la vie et la mort, qui la rend semblable à une +espèce de station entre ce monde et l'autre, station sublime, halte +pleine de poésie et de caractère que Franz avait déjà faite cinq ou six +fois, et qu'à chaque fois il avait trouvée plus merveilleuse et plus +fantastique encore. + +Enfin, il traversa cette foule toujours plus grossissante et plus agitée +et atteignit l'hôtel. Sur sa première demande, il lui fut répondu, avec +cette impertinence particulière aux cochers de fiacre retenus et aux +aubergistes au complet, qu'il n'y avait plus de place pour lui à l'hôtel +de Londres. Alors il envoya sa carte à maître Pastrini, et se fit +réclamer d'Albert de Morcerf. Le moyen réussi, et maître Pastrini +accourut lui-même, s'excusant d'avoir fait attendre Son Excellence, +grondant ses garçons, prenant le bougeoir de la main du cicérone qui +s'était déjà emparé du voyageur, et se préparait à le mener près +d'Albert, quand celui-ci vint à sa rencontre. + +L'appartement retenu se composait de deux petites chambres et d'un +cabinet. Les deux chambres donnaient sur la rue, circonstance que maître +Pastrini fit valoir comme y ajoutant un mérite inappréciable. Le reste +de l'étage était loué à un personnage fort riche, que l'on croyait +Sicilien ou Maltais; l'hôtelier ne put pas dire au juste à laquelle des +deux nations appartenait ce voyageur. + +«C'est fort bien, maître Pastrini, dit Franz, mais il nous faudrait tout +de suite un souper quelconque pour ce soir, et une calèche pour demain +et les jours suivants. + +--Quant au souper, répondit l'aubergiste, vous allez être servis à +l'instant même; mais quant à la calèche.... + +--Comment! quant à la calèche! s'écria Albert. Un instant, un instant! +ne plaisantons pas, maître Pastrini! il nous faut une calèche. + +--Monsieur, dit l'aubergiste, on fera tout ce qu'on pourra pour vous en +avoir une. Voilà tout ce que je puis vous dire. + +--Et quand aurons-nous la réponse? demanda Franz. + +--Demain matin, répondit l'aubergiste. + +--Que diable! dit Albert, on la paiera plus cher, voilà tout: on sait ce +que c'est; chez Drake ou Aaron vingt-cinq francs pour les jours +ordinaires et trente ou trente-cinq francs pour les dimanches et fêtes; +mettez cinq francs par jour de courtage, cela fera quarante et n'en +parlons plus. + +--J'ai bien peur que ces messieurs, même en offrant le double, ne +puissent pas s'en procurer. + +--Alors qu'on fasse mettre des chevaux à la mienne; elle est un peu +écornée par le voyage, mais n'importe. + +--On ne trouvera pas de chevaux.» + +Albert regarda Franz en homme auquel on fait une réponse qui lui paraît +incompréhensible. + +«Comprenez-vous cela, Franz! pas de chevaux, dit-il; mais des chevaux de +poste, ne pourrait-on pas en avoir? + +--Ils sont tous loués depuis quinze jours, et il ne reste maintenant que +ceux absolument nécessaires au service. + +--Que dites-vous de cela? demanda Franz. + +--Je dis que; lorsqu'une chose passe mon intelligence, j'ai l'habitude +de ne pas m'appesantir sur cette chose et de passer à une autre. Le +souper est-il prêt, maître Pastrini? + +--Oui, Excellence. + +--Eh bien, soupons d'abord. + +--Mais la calèche et les chevaux? dit Franz. + +--Soyez tranquille, cher ami, ils viendront tout seuls; il ne s'agira +que d'y mettre le prix.» + +Et Morcerf, avec cette admirable philosophie qui ne croit rien +impossible tant qu'elle sent sa bourse ronde ou son portefeuille garni, +soupa, se coucha, s'endormit sur les deux oreilles, et rêva qu'il +courait le carnaval dans une calèche à six chevaux. + + + + +XXXIII + +Bandits romains. + + +Le lendemain, Franz se réveilla le premier, et aussitôt réveillé, sonna. + +Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque maître Pastrini +entra en personne. + +«Eh bien, dit l'hôte triomphant, et sans même attendre que Franz +l'interrogeât, je m'en doutais bien hier, Excellence, quand je ne +voulais rien vous promettre; vous vous y êtes pris trop tard, et il n'y +a plus une seule calèche à Rome: pour les trois derniers jours, +s'entend. + +--Oui, reprit Franz, c'est-à-dire pour ceux où elle est absolument +nécessaire. + +--Qu'y a-t-il? demanda Albert en entrant, pas de calèche? + +--Justement, mon cher ami, répondit Franz, et vous avez deviné du +premier coup. + +--Eh bien, voilà une jolie ville que votre ville éternelle! + +--C'est-à-dire, Excellence, reprit maître Pastrini, qui désirait +maintenir la capitale du monde chrétien dans une certaine dignité à +l'égard de ses voyageurs, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de calèche à +partir de dimanche matin jusqu'à mardi soir, mais d'ici là vous en +trouverez cinquante si vous voulez. + +--Ah! c'est déjà quelque chose, dit Albert; nous sommes aujourd'hui +jeudi; qui sait, d'ici à dimanche, ce qui peut arriver? + +--Il arrivera dix à douze mille voyageurs, répondit Franz, lesquels +rendront la difficulté plus grande encore. + +--Mon ami, dit Morcerf, jouissons du présent et n'assombrissons pas +l'avenir. + +--Au moins, demanda Franz, nous pourrons avoir une fenêtre? + +--Sur quoi? + +--Sur la rue du Cours, parbleu! + +--Ah! bien oui, une fenêtre! s'exclama maître Pastrini; impossible; de +toute impossibilité! Il en restait une au cinquième étage du palais +Doria, et elle a été louée à un prince russe pour vingt sequins par +jour.» + +Les deux jeunes gens se regardaient d'un air stupéfait. + +«Eh bien, mon cher, dit Franz à Albert, savez-vous ce qu'il y a de mieux +à faire? c'est de nous en aller passer le carnaval à Venise; au moins +là, si nous ne trouvons pas de voiture, nous trouverons des gondoles. + +--Ah! ma foi non! s'écria Albert, j'ai décidé que je verrais le +carnaval à Rome, et je l'y verrai, fût-ce sur des échasses. + +--Tiens! s'écria Franz, c'est une idée triomphante, surtout pour +éteindre les moccoletti, nous nous déguiserons en polichinelles vampires +ou en habitants des Landes, et nous aurons un succès fou. + +--Leurs Excellences désirent-elles toujours une voiture jusqu'à +dimanche? + +--Parbleu! dit Albert, est-ce que vous croyez que nous allons courir les +rues de Rome à pied, comme des clercs d'huissier? + +--Je vais m'empresser d'exécuter les ordres de Leurs Excellences, dit +maître Pastrini: seulement je les préviens que la voiture leur coûtera +six piastres par jour. + +--Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, moi qui ne suis pas +notre voisin le millionnaire, je vous préviens à mon tour, qu'attendu +que c'est la quatrième fois que je viens à Rome, je sais le prix des +calèches, jours ordinaires, dimanches et fêtes. Nous vous donnerons +douze piastres pour aujourd'hui, demain et après-demain, et vous aurez +encore un fort joli bénéfice. + +--Cependant, Excellence!... dit maître Pastrini, essayant de se +rebeller. + +--Allez, mon cher hôte, allez, dit Franz, ou je vais moi-même faire mon +prix avec votre _affettatore_, qui est le mien aussi, c'est un vieil ami +à moi, qui m'a déjà pas mal volé d'argent dans sa vie, et qui, dans +l'espérance de m'en voler encore, en passera par un prix moindre que +celui que je vous offre: vous perdrez donc la différence et ce sera +votre faute. + +--Ne prenez pas cette peine, Excellence, dit maître Pastrini, avec ce +sourire du spéculateur italien qui s'avoue vaincu, je ferai de mon +mieux, et j'espère que vous serez content. + +--À merveille! voilà ce qui s'appelle parler. Quand voulez-vous la +voiture? + +--Dans une heure. + +--Dans une heure elle sera à la porte.» + +Une heure après, effectivement, la voiture attendait les deux jeunes +gens: c'était un modeste fiacre que, vu la solennité de la circonstance, +on avait élevé au rang de calèche; mais, quelque médiocre apparence +qu'il eût, les deux jeunes gens se fussent trouvés bien heureux d'avoir +un pareil véhicule pour les trois derniers jours. + +«Excellence! cria le cicérone en voyant Franz mettre le nez à la +fenêtre, faut-il faire approcher le carrosse du palais?» + +Si habitué que fût Franz à l'emphase italienne, son premier mouvement +fut de regarder autour de lui mais c'était bien à lui-même que ces +paroles s'adressaient. + +Franz était l'Excellence; le carrosse, c'était le fiacre; le palais, +c'était l'hôtel de Londres. + +Tout le génie laudatif de la nation était dans cette seule phrase. + +Franz et Albert descendirent. Le carrosse s'approcha du palais. Leurs +Excellences allongèrent leurs jambes sur les banquettes, le cicérone +sauta sur le siège de derrière. + +«Où Leurs Excellences veulent-elles qu'on les conduise? + +--Mais, à Saint-Pierre d'abord, et au Colisée ensuite», dit Albert en +véritable Parisien. + +Mais Albert ne savait pas une chose: c'est qu'il faut un jour pour voir +Saint-Pierre, et un mois pour l'étudier: la journée se passa donc rien +qu'à voir Saint-Pierre. + +Tout à coup, les deux amis s'aperçurent que le jour baissait. + +Franz tira sa montre, il était quatre heures et demie. + +On reprit aussitôt le chemin de l'hôtel. À la porte, Franz donna l'ordre +au cocher de se tenir prêt à huit heures. Il voulait faire voir à Albert +le Colisée au clair de lune, comme il lui avait fait voir Saint-Pierre +au grand jour. Lorsqu'on fait voir à un ami une ville qu'on a déjà vue, +on y met la même coquetterie qu'à montrer une femme dont on a été +l'amant. + +En conséquence, Franz traça au cocher son itinéraire; il devait sortir +par la porte del Popolo, longer la muraille extérieure et rentrer par la +porte San-Giovanni. Ainsi le Colisée leur apparaissait sans préparation +aucune, et sans que le Capitole, le Forum, l'arc de Septime Sévère, le +temple d'Antonin et Faustine et la Via Sacra eussent servi de degrés +placés sur sa route pour le rapetisser. + +On se mit à table: maître Pastrini avait promis à ses hôtes un festin +excellent; il leur donna un dîner passable: il n'y avait rien à dire. + +À la fin du dîner, il entra lui-même: Franz crut d'abord que c'était +pour recevoir ses compliments et s'apprêtait à les lui faire, lorsqu'aux +premiers mots il l'interrompit: + +«Excellence, dit-il, je suis flatté de votre approbation; mais ce +n'était pas pour cela que j'étais monté chez vous.... + +--Était-ce pour nous dire que vous aviez trouvé une voiture? demanda +Albert en allumant son cigare. + +--Encore moins, et même, Excellence, vous ferez bien de n'y plus penser +et d'en prendre votre parti. À Rome, les choses se peuvent ou ne se +peuvent pas. Quand on vous a dit qu'elles ne se pouvaient pas, c'est +fini. + +--À Paris, c'est bien plus commode: quand cela ne se peut pas, on paie +le double et l'on a à l'instant même ce que l'on demande. + +--J'entends dire cela à tous les Français, dit maître Pastrini un peu +piqué, ce qui fait que je ne comprends pas comment ils voyagent. + +--Mais aussi, dit Albert en poussant flegmatiquement sa fumée au plafond +et en se renversant balancé sur les deux pieds de derrière de son +fauteuil, ce sont les fous et les niais comme nous qui voyagent; les +gens sensés ne quittent pas leur hôtel de la rue du Helder, le boulevard +de Gand et le café de Paris.» + +Il va sans dire qu'Albert demeurait dans la rue susdite, faisait tous +les jours sa promenade fashionable, et dînait quotidiennement dans le +seul café où l'on dîne, quand toutefois on est en bons termes avec les +garçons. + +Maître Pastrini resta un instant silencieux, il était évident qu'il +méditait la réponse, qui sans doute ne lui paraissait pas parfaitement +claire. + +«Mais enfin, dit Franz à son tour, interrompant les réflexions +géographiques de son hôte, vous étiez venu dans un but quelconque; +voulez-vous nous exposer l'objet de votre visite? + +--Ah! c'est juste; le voici: vous avez commandé la calèche pour huit +heures? + +--Parfaitement. + +--Vous avez l'intention de visiter il Colosseo? + +--C'est-à-dire le Colisée? + +--C'est exactement la même chose. + +--Soit. + +--Vous avez dit à votre cocher de sortir par la porte del Popolo, de +faire le tour des murs et de rentrer par la porte San-Giovanni? + +--Ce sont mes propres paroles. + +--Eh bien, cet itinéraire est impossible. + +--Impossible! + +--Ou du moins fort dangereux. + +--Dangereux! et pourquoi? + +--À cause du fameux Luigi Vampa. + +--D'abord, mon cher hôte, qu'est-ce que le fameux Luigi Vampa? demanda +Albert; il peut être très fameux à Rome, mais je vous préviens qu'il est +ignoré à Paris. + +--Comment! vous ne le connaissez pas? + +--Je n'ai pas cet honneur. + +--Vous n'avez jamais entendu prononcer son nom? + +--Jamais. + +--Eh bien, c'est un bandit auprès duquel les Deseraris et les Gasparone +sont des espèces d'enfants de choeur. + +--Attention, Albert! s'écria Franz, voilà donc enfin un bandit! + +--Je vous préviens, mon cher hôte, que je ne croirai pas un mot de ce +que vous allez nous dire. Ce point arrêté entre nous, parlez tant que +vous voudrez, je vous écoute. «Il y avait une fois...» Eh bien, allez +donc!» + +Maître Pastrini se retourna du côté de Franz, qui lui paraissait le plus +raisonnable des deux jeunes gens. Il faut rendre justice au brave homme: +il avait logé bien des Français dans sa vie, mais jamais il n'avait +compris certain côté de leur esprit. + +«Excellence, dit-il fort gravement, s'adressant, comme nous l'avons dit, +à Franz, si vous me regardez comme un menteur, il est inutile que je +vous dise ce que je voulais vous dire; je puis cependant vous affirmer +que c'était dans l'intérêt de Vos Excellences. + +--Albert ne vous dit pas que vous êtes un menteur, mon cher monsieur +Pastrini, reprit Franz, il vous dit qu'il ne vous croira pas, voilà +tout. Mais, moi, je vous croirai, soyez tranquille; parlez donc. + +--Cependant, Excellence, vous comprenez bien que si l'on met en doute ma +véracité... + +--Mon cher, reprit Franz, vous êtes plus susceptible que Cassandre, qui +cependant était prophétesse, et que personne n'écoutait; tandis que +vous, au moins, vous êtes sûr de la moitié de votre auditoire. Voyons, +asseyez-vous, et dites-nous ce que c'est que M. Vampa. + +--Je vous l'ai dit, Excellence, c'est un bandit, comme nous n'en avons +pas encore vu depuis le fameux Mastrilla. + +--Eh bien, quel rapport a ce bandit avec l'ordre que j'ai donné à mon +cocher de sortir par la porte del Popolo et de rentrer par la porte +San-Giovanni? + +--Il y a, répondit maître Pastrini, que vous pourrez bien sortir par +l'une, mais que je doute que vous rentriez par l'autre. + +--Pourquoi cela? demanda Franz. + +--Parce que, la nuit venue, on n'est plus en sûreté à cinquante pas des +portes. + +--D'honneur? s'écria Albert. + +--Monsieur le vicomte, dit maître Pastrini, toujours blessé jusqu'au +fond du coeur du doute émis par Albert sur sa véracité, ce que je dis +n'est pas pour vous, c'est pour votre compagnon de voyage, qui connaît +Rome, lui, et qui sait qu'on ne badine pas avec ces choses-là. + +--Mon cher, dit Albert s'adressant à Franz, voici une aventure +admirable toute trouvée: nous bourrons notre calèche de pistolets, de +tromblons et de fusils à deux coups. Luigi Vampa vient pour nous +arrêter, nous l'arrêtons. Nous le ramenons à Rome; nous en faisons +hommage à Sa Sainteté, qui nous demande ce qu'elle peut faire pour +reconnaître un si grand service. Alors nous réclamons purement et +simplement un carrosse et deux chevaux de ses écuries, et nous voyons le +carnaval en voiture; sans compter que probablement le peuple romain, +reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous proclame, comme Curtius +et Horatius Coclès, les sauveurs de la patrie.» + +Pendant qu'Albert déduisait cette proposition, maître Pastrini faisait +une figure qu'on essayerait vainement de décrire. + +«Et d'abord, demanda Franz à Albert, où prendrez-vous ces pistolets, ces +tromblons, ces fusils à deux coups dont vous voulez farcir votre +voiture? + +--Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, dit-il, car à la +Terracine, on m'a pris jusqu'à mon couteau poignard; et à vous? + +--À moi, on m'en a fait autant à Aqua-Pendente. + +--Ah çà! mon cher hôte, dit Albert en allumant son second cigare au +reste de son premier, savez-vous que c'est très commode pour les voleurs +cette mesure-là, et qu'elle m'a tout l'air d'avoir été prise de compte à +demi avec eux?» + +Sans doute maître Pastrini trouva la plaisanterie compromettante, car il +n'y répondit qu'à moitié et encore en adressant la parole à Franz, comme +au seul être raisonnable avec lequel il pût convenablement s'entendre. + +«Son Excellence sait que ce n'est pas l'habitude de se défendre quand on +est attaqué par des bandits. + +--Comment! s'écria Albert, dont le courage se révoltait à l'idée de se +laisser dévaliser sans rien dire; comment! ce n'est pas l'habitude? + +--Non, car toute défense serait inutile. Que voulez-vous faire contre +une douzaine de bandits qui sortent d'un fossé, d'une masure ou d'un +aqueduc, et qui vous couchent en joue tous à la fois? + +--Eh sacrebleu! je veux me faire tuer!» s'écria Albert. + +L'aubergiste se tourna vers Franz d'un air qui voulait dire: Décidément, +Excellence, votre camarade est fou. + +«Mon cher Albert, reprit Franz, votre réponse est sublime, et vaut le +_Qu'il mourût_ du vieux Corneille: seulement, quand Horace répondait +cela, il s'agissait du salut de Rome, et la chose en valait la peine. +Mais quant à nous, remarquez qu'il s'agit simplement d'un caprice à +satisfaire, et qu'il serait ridicule, pour un caprice, de risquer notre +vie. + +--Ah! _per Bacco_! s'écria maître Pastrini, à la bonne heure, voilà ce +qui s'appelle parler.» + +Albert se versa un verre de _lacryma Christi_, qu'il but à petits +coups, en grommelant des paroles inintelligibles. + +«Eh bien, maître Pastrini, reprit Franz, maintenant que voilà mon +compagnon calmé, et que vous avez pu apprécier mes dispositions +pacifiques, maintenant, voyons qu'est-ce que le seigneur Luigi Vampa? +Est-il berger ou patricien? est-il jeune ou vieux? est-il petit ou +grand? Dépeignez-nous le, afin que si nous le rencontrions par hasard +dans le monde, comme Jean Sbogar ou Lara, nous puissions au moins le +reconnaître. + +--Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu'à moi, Excellence, pour +avoir des détails exacts, car j'ai connu Luigi Vampa tout enfant; et, un +jour que j'étais tombé moi-même entre ses mains, en allant de Ferentino +à Alatri, il se souvint, heureusement pour moi, de notre ancienne +connaissance; il me laissa aller, non seulement sans me faire payer de +rançon, mais encore après m'avoir fait cadeau d'une fort belle montre et +m'avoir raconté son histoire. + +--Voyons la montre», dit Albert. + +Maître Pastrini tira de son gousset une magnifique Breguet portant le +nom de son auteur, le timbre de Paris et une couronne de comte. + +«Voilà, dit-il. + +--Peste! fit Albert, je vous en fais mon compliment; j'ai la pareille à +peu près--il tira sa montre de la poche de son gilet--et elle m'a coûté +trois mille francs. + +--Voyons l'histoire, dit Franz à son tour, en tirant un fauteuil et en +faisant signe à maître Pastrini de s'asseoir. + +--Leurs Excellences permettent? dit l'hôte. + +--Pardieu! dit Albert, vous n'êtes pas un prédicateur, mon cher, pour +parler debout.» + +L'hôtelier s'assit, après avoir fait à chacun de ses futurs auditeurs un +salut respectueux, lequel avait pour but d'indiquer qu'il était prêt à +leur donner sur Luigi Vampa les renseignements qu'ils demandaient. + +«Ah çà, fit Franz, arrêtant maître Pastrini au moment où il ouvrait la +bouche, vous dites que vous avez connu Luigi Vampa tout enfant; c'est +donc encore un jeune homme? + +--Comment, un jeune homme! je crois bien; il a vingt-deux ans à peine! +Oh! c'est un gaillard qui ira loin, soyez tranquille! + +--Que dites-vous de cela, Albert? c'est beau, à vingt-deux ans, de +s'être déjà fait une réputation, dit Franz. + +--Oui, certes, et, à son âge, Alexandre, César et Napoléon, qui depuis +ont fait un certain bruit dans le monde, n'étaient pas si avancés que +lui. + +--Ainsi, reprit Franz, s'adressant à son hôte, le héros dont nous allons +entendre l'histoire n'a que vingt-deux ans. + +--À peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. + +--Est-il grand ou petit? + +--De taille moyenne: à peu près comme Son Excellence, dit l'hôte en +montrant Albert. + +--Merci de la comparaison, dit celui-ci en s'inclinant. + +--Allez toujours, maître Pastrini, reprit Franz, souriant de la +susceptibilité de son ami. Et à quelle classe de la société +appartenait-il? + +--C'était un simple petit pâtre attaché à la ferme du comte de +San-Felice, située entre Palestrina et le lac de Gabri. Il était né à +Pampinara, et était entré à l'âge de cinq ans au service du comte. Son +père, berger lui-même à Anagni, avait un petit troupeau à lui; et vivait +de la laine de ses moutons et de la récolte faite avec le lait de ses +brebis, qu'il venait vendre à Rome. + +«Tout enfant, le petit Vampa avait un caractère étrange. Un jour, à +l'âge de sept ans, il était venu trouver le curé de Palestrina, et +l'avait prié de lui apprendre à lire. C'était chose difficile; car le +jeune pâtre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon curé allait +tous les jours dire la messe dans un pauvre petit bourg trop peu +considérable pour payer un prêtre, et qui, n'ayant pas même de nom, +était connu sous celui dell'Borgo. Il offrit à Luigi de se trouver sur +son chemin à l'heure de son retour et de lui donner ainsi sa leçon, le +prévenant que cette leçon serait courte et qu'il eût par conséquent à en +profiter. + +«L'enfant accepta avec joie. + +«Tous les jours, Luigi menait paître son troupeau sur la route de +Palestrina au Borgo; tous les jours, à neuf heures du matin, le curé +passait, le prêtre et l'enfant s'asseyaient sur le revers d'un fossé, et +le petit pâtre prenait sa leçon dans le bréviaire du curé. + +«Au bout de trois mois, il savait lire. + +«Ce n'était pas tout, il lui fallait maintenant apprendre à écrire. + +«Le prêtre fit faire par un professeur d'écriture de Rome trois +alphabets: un en gros, un en moyen, et un en fin, et il lui montra qu'en +suivant cet alphabet sur une ardoise il pouvait, à l'aide d'une pointe +de fer, apprendre à écrire. + +«Le même soir, lorsque le troupeau fut rentré à la ferme, le petit Vampa +courut chez le serrurier de Palestrina, prit un gros clou, le forgea, le +martela, l'arrondit, et en fit une espèce de stylet antique. + +«Le lendemain, il avait réuni une provision d'ardoises et se mettait à +l'oeuvre. + +«Au bout de trois mois, il savait écrire. + +«Le curé, étonné de cette profonde intelligence et touché de cette +aptitude, lui fit cadeau de plusieurs cahiers de papier, d'un paquet de +plumes et d'un canif. + +«Ce fut une nouvelle étude à faire, mais étude qui n'était rien auprès +de la première. Huit jours après, il maniait la plume comme il maniait +le stylet. + +«Le curé raconta cette anecdote au comte de San-Felice, qui voulut voir +le petit pâtre, le fit lire et écrire devant lui, ordonna à son +intendant de le faire manger avec les domestiques, et lui donna deux +piastres par mois. + +«Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des crayons. + +«En effet, il avait appliqué à tous les objets cette facilité +d'imitation qu'il avait, et, comme Giotto enfant, il dessinait sur ses +ardoises ses brebis, les arbres, les maisons. + +«Puis, avec la pointe de son canif, il commença à tailler le bois et à +lui donner toutes sortes de formes. C'est ainsi que Pinelli, le +sculpteur populaire, avait commencé. + +«Une jeune fille de six ou sept ans, c'est-à-dire un peu plus jeune que +Vampa, gardait de son côté les brebis dans une ferme voisine de +Palestrina; elle était orpheline, née à Valmontone, et s'appelait +Teresa. + +«Les deux enfants se rencontraient, s'asseyaient l'un près de l'autre, +laissaient leurs troupeaux se mêler et paître ensemble, causaient, +riaient et jouaient puis, le soir, on démêlait les moutons du comte de +San-Felice d'avec ceux du baron de Cervetri, et les enfants se +quittaient pour revenir à leur ferme respective, en se promettant de se +retrouver le lendemain matin. + +«Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient ainsi côte à côte. + +«Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa onze. + +«Cependant, leurs instincts naturels se développaient. + +«À côté du goût des arts que Luigi avait poussé aussi loin qu'il le +pouvait faire dans l'isolement, il était triste par boutade, ardent par +secousse, colère par caprice, railleur toujours. Aucun des jeunes +garçons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone n'avait pu non +seulement prendre aucune influence sur lui, mais encore devenir son +compagnon. Son tempérament volontaire, toujours disposé à exiger sans +jamais vouloir se plier à aucune concession, écartait de lui tout +mouvement amical, toute démonstration sympathique. Teresa seule +commandait d'un mot, d'un regard, d'un geste à ce caractère entier qui +pliait sous la main d'une femme, et qui, sous celle de quelque homme que +ce fût, se serait raidi jusqu'à rompre. + +«Teresa était, au contraire, vive, alerte et gaie, mais coquette à +l'excès, les deux piastres que donnait à Luigi l'intendant du comte de +San-Felice, le prix de tous les petits ouvrages sculptés qu'il vendait +aux marchands de joujoux de Rome passaient en boucles d'oreilles de +perles, en colliers de verre, en aiguilles d'or. Aussi, grâce à cette +prodigalité de son jeune ami, Teresa était-elle la plus belle et la plus +élégante paysanne des environs de Rome. + +«Les deux enfants continuèrent à grandir, passant toutes leurs journées +ensemble, et se livrant sans combat aux instincts de leur nature +primitive. Aussi, dans leurs conversations, dans leurs souhaits, dans +leurs rêves, Vampa se voyait toujours capitaine de vaisseau, général +d'armée ou gouverneur d'une province; Teresa se voyait riche, vêtue des +plus belles robes et suivie de domestiques en livrée, puis, quand ils +avaient passé toute la journée à broder leur avenir de ces folles et +brillantes arabesques, ils se séparaient pour ramener chacun leurs +moutons dans leur étable, et redescendre, de la hauteur de leurs songes, +à l'humilité de leur position réelle. + +«Un jour, le jeune berger dit à l'intendant du comte qu'il avait vu un +loup sortir des montagnes de la Sabine et rôder autour de son troupeau. +L'intendant lui donna un fusil: c'est ce que voulait Vampa. + +«Ce fusil se trouva par hasard être un excellent canon de Brescia, +portant la balle comme une carabine anglaise; seulement un jour le +comte, en assommant un renard blessé, en avait cassé la crosse et l'on +avait jeté le fusil au rebut. + +«Cela n'était pas une difficulté pour un sculpteur comme Vampa. Il +examina la couche primitive, calcula ce qu'il fallait y changer pour la +mettre à son coup d'oeil, et fit une autre crosse chargée d'ornements si +merveilleux que, s'il eût voulu aller vendre à la ville le bois seul, il +en eût certainement tiré quinze ou vingt piastres. + +«Mais il n'avait garde d'agir ainsi: un fusil avait longtemps été le +rêve du jeune homme. Dans tous les pays où l'indépendance est substituée +à la liberté, le premier besoin qu'éprouve tout coeur fort, toute +organisation puissante, est celui d'une arme qui assure en même temps +l'attaque et la défense, et qui faisant celui qui la porte terrible, le +fait souvent redouté. + +«À partir de ce moment, Vampa donna tous les instants qui lui restèrent +à l'exercice du fusil; il acheta de la poudre et des balles, et tout lui +devint un but: le tronc de l'olivier, triste, chétif et gris, qui pousse +au versant des montagnes de la Sabine; le renard qui, le soir, sortait +de son terrier pour commencer sa chasse nocturne, et l'aigle qui planait +dans l'air. Bientôt il devint si adroit, que Teresa surmontait la +crainte qu'elle avait éprouvée d'abord en entendant la détonation, et +s'amusa à voir son jeune compagnon placer la balle de son fusil où il +voulait la mettre, avec autant de justesse que s'il l'eût poussée avec +la main. + +«Un soir, un loup sortit effectivement d'un bois de sapins près duquel +les deux jeunes gens avaient l'habitude de demeurer: le loup n'avait pas +fait dix pas en plaine qu'il était mort. + +«Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur ses épaules et le +rapporta à la ferme. + +«Tous ces détails donnaient à Luigi une certaine réputation aux +alentours de la ferme; l'homme supérieur partout où il se trouve, se +crée une clientèle d'admirateurs. On parlait dans les environs de ce +jeune pâtre comme du plus adroit, du plus fort et du plus brave +contadino qui fût à dix lieues à la ronde; et quoique de son côté +Teresa, dans un cercle plus étendu encore, passât pour une des plus +jolies filles de la Sabine, personne ne s'avisait de lui dire un mot +d'amour, car on la savait aimée par Vampa. + +«Et cependant les deux jeunes gens ne s'étaient jamais dit qu'ils +s'aimaient. Ils avaient poussé l'un à côté de l'autre comme deux arbres +qui mêlent leurs racines sous le sol, leurs branches dans l'air, leur +parfum dans le ciel; seulement leur désir de se voir était le même; ce +désir était devenu un besoin, et ils comprenaient plutôt la mort qu'une +séparation d'un seul jour. + +«Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept. + +«Vers ces temps, on commença de parler beaucoup d'une bande de brigands +qui s'organisait dans les monts Lepini. Le brigandage n'a jamais été +sérieusement extirpé dans le voisinage de Rome. Il manque de chefs +parfois, mais quand un chef se présente, il est rare qu'il lui manque +une bande. + +«Le célèbre Cucumetto, traqué dans les Abruzzes chassé du royaume de +Naples, où il avait soutenu une véritable guerre, avait traversé +Garigliano comme Manfred, et était venu entre Sonnino et Juperno se +réfugier sur les bords de l'Amasine. + +«C'était lui qui s'occupait à réorganiser une troupe, et qui marchait +sur les traces de Decesaris et de Gasparone, qu'il espérait bientôt +surpasser. Plusieurs jeunes gens de Palestrina, de Frascati et de +Pampinara disparurent. On s'inquiéta d'eux d'abord puis bientôt on sut +qu'ils étaient allés rejoindre la bande de Cucumetto. + +«Au bout de quelque temps, Cucumetto devint l'objet de l'attention +générale. On citait de ce chef de bandits des traits d'audace +extraordinaires et de brutalité révoltante. + +«Un jour, il enleva une jeune fille: c'était la fille de l'arpenteur de +Frosinone. Les lois des bandits sont positives: une jeune fille est à +celui qui l'enlève d'abord, puis les autres la tirent au sort, et la +malheureuse sert aux plaisirs de toute la troupe jusqu'à ce que les +bandits l'abandonnent ou qu'elle meure. + +«Lorsque les parents sont assez riches pour la racheter, on envoie un +messager qui traite de la rançon; la tête de la prisonnière répond de la +sécurité de l'émissaire. Si la rançon est refusée, la prisonnière est +condamnée irrévocablement. + +«La jeune fille avait son amant dans la troupe de Cucumetto: il +s'appelait Carlini. + +«En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les bras vers lui et se +crut sauvée. Mais le pauvre Carlini, en la reconnaissant, lui, sentit +son coeur se briser, car il se doutait bien du sort qui attendait sa +maîtresse. + +«Cependant, comme il était le favori de Cucumetto, comme il avait +partagé ses dangers depuis trois ans, comme il lui avait sauvé la vie +en abattant d'un coup de pistolet un carabinier qui avait déjà le sabre +levé sur sa tête, il espéra que Cucumetto aurait quelque pitié de lui. + +«Il prit donc le chef à part, tandis que la jeune fille, assise contre +le tronc d'un grand pin qui s'élevait au milieu d'une clairière de la +forêt, s'était fait un voile de la coiffure pittoresque des paysannes +romaines et cachait son visage aux regards luxurieux des bandits. + +«Là, il lui raconta tout, ses amours avec la prisonnière, leurs serments +de fidélité, et comment chaque nuit, depuis qu'ils étaient dans les +environs, ils se donnaient rendez-vous dans une ruine. + +«Ce soir-là justement, Cucumetto avait envoyé Carlini dans un village +voisin, il n'avait pu se trouver au rendez-vous; mais Cucumetto s'y +était trouvé par hasard, disait-il, et c'est alors qu'il avait enlevé la +jeune fille. + +«Carlini supplia son chef de faire une exception en sa faveur et de +respecter Rita, lui disant que le père était riche et qu'il payerait une +bonne rançon. + +«Cucumetto parut se rendre aux prières de son ami, et le chargea de +trouver un berger qu'on pût envoyer chez le père de Rita à Frosinone. + +«Alors Carlini s'approcha tout joyeux de la jeune fille, lui dit qu'elle +était sauvée, et l'invita à écrire à son père une lettre dans laquelle +elle racontait ce qui lui était arrivé, et lui annoncerait que sa rançon +était fixée à trois cents piastres. + +«On donnait pour tout délai au père douze heures, c'est-à-dire jusqu'au +lendemain neuf heures du matin. + +«La lettre écrite, Carlini s'en empara aussitôt et courut dans la plaine +pour chercher un messager. + +«Il trouva un jeune pâtre qui parquait son troupeau. Les messagers +naturels des bandits sont les bergers, qui vivent entre la ville et la +montagne, entre la vie sauvage et la vie civilisée. + +«Le jeune berger partit aussitôt, promettant d'être avant une heure à +Frosinone. + +«Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa maîtresse et lui annoncer +cette bonne nouvelle. + +«Il trouva la troupe dans la clairière, où elle soupait joyeusement des +provisions que les bandits levaient sur les paysans comme un tribut +seulement; au milieu de ces gais convives, il chercha vainement +Cucumetto et Rita. + +«Il demanda où ils étaient, les bandits répondirent par un grand éclat +de rire. Une sueur froide coula sur le front de Carlini, et il sentit +l'angoisse qui le prenait aux cheveux. + +«Il renouvela sa question. Un des convives remplit un verre de vin +d'Orvieto et le lui tendit en disant: + +«--À la santé du brave Cucumetto et de la belle Rita! + +«En ce moment, Carlini crut entendre un cri de femme. Il devina tout. Il +prit le verre, le brisa sur la face de celui qui le lui présentait, et +s'élança dans la direction du cri. + +«Au bout de cent pas, au détour d'un buisson, il trouva Rita évanouie +entre les bras de Cucumetto. + +«En apercevant Carlini, Cucumetto se releva tenant un pistolet de chaque +main. + +«Les deux bandits se regardèrent un instant: l'un le sourire de la +luxure sur les lèvres, l'autre la pâleur de la mort sur le front. + +«On eût cru qu'il allait se passer entre ces deux hommes quelque chose +de terrible. Mais peu à peu les traits de Carlini se détendirent, sa +main, qu'il avait portée à un des pistolets de sa ceinture, retomba près +de lui pendante à son côté. + +«Rita était couchée entre eux deux. + +«La lune éclairait cette scène. + +«--Eh bien, lui dit Cucumetto, as-tu fait la commission dont tu t'étais +chargé? + +«--Oui, capitaine, répondit Carlini, et demain, avant neuf heures, le +père de Rita sera ici avec l'argent. + +«--À merveille. En attendant, nous allons passer une joyeuse nuit. Cette +jeune fille est charmante, et tu as, en vérité, bon goût, maître +Carlini. Aussi comme je ne suis pas égoïste nous allons retourner auprès +des camarades et tirer au sort à qui elle appartiendra maintenant. + +«--Ainsi vous êtes décidé à l'abandonner à la loi commune? demanda +Carlini. + +«--Et pourquoi ferait-on exception en sa faveur? + +«--J'avais cru qu'à ma prière.... + +«--Et qu'es-tu plus que les autres? + +«--C'est juste. + +«--Mais sois tranquille, reprit Cucumetto en riant, un peu plus tôt, un +peu plus tard, ton tour viendra. + +«Les dents de Carlini se serraient à se briser. + +«--Allons, dit Cucumetto en faisant un pas vers les convives, viens-tu? + +«--Je vous suis.... + +«Cucumetto s'éloigna sans perdre de vue Carlini, car sans doute il +craignait qu'il ne le frappât par derrière. Mais rien dans le bandit ne +dénonçait une intention hostile. + +«Il était debout, les bras croisés, près de Rita toujours évanouie. + +«Un instant, l'idée de Cucumetto fut que le jeune homme allait la +prendre dans ses bras et fuir avec elle. Mais peu lui importait +maintenant, il avait eu de Rita ce qu'il voulait; et quant à l'argent, +trois cents piastres réparties à la troupe faisaient une si pauvre somme +qu'il s'en souciait médiocrement. + +«Il continua donc sa route vers la clairière; mais, à son grand +étonnement, Carlini y arriva presque aussitôt que lui. + +«--Le tirage au sort! le tirage au sort! crièrent tous les bandits en +apercevant le chef. + +«Et les yeux de tous ces hommes brillèrent d'ivresse et de lascivité, +tandis que la flamme du foyer jetait sur toute leur personne une lueur +rougeâtre qui les faisait ressembler à des démons. + +«Ce qu'ils demandaient était juste; aussi le chef fit-il de la tête un +signe annonçant qu'il acquiesçait à leur demande. On mit tous les noms +dans un chapeau, celui de Carlini comme ceux des autres, et le plus +jeune de la bande tira de l'urne improvisée un bulletin. + +«Ce bulletin portait le nom de Diavolaccio. + +«C'était celui-là même qui avait proposé à Carlini la santé du chef, et +à qui Carlini avait répondu en lui brisant le verre sur la figure. + +«Une large blessure ouverte de la tempe à la bouche, laissait couler le +sang à flots. + +«Diavolaccio, se voyant ainsi favorisé de la fortune, poussa un éclat de +rire. + +«--Capitaine, dit-il, tout à l'heure Carlini n'a pas voulu boire à votre +santé, proposez-lui de boire à la mienne; il aura peut-être plus de +condescendance pour vous que pour moi.» + +«Chacun s'attendait à une explosion de la part de Carlini; mais au grand +étonnement de tous, il prit un verre d'une main, un fiasco de l'autre, +puis, remplissant le verre: + +«--À ta santé, Diavolaccio, dit-il d'une voix parfaitement calme. + +«Et il avala le contenu du verre sans que sa main tremblât. Puis, +s'asseyant près du feu: + +«--Ma part de souper! dit-il; la course que je viens de faire m'a donné +de l'appétit. + +«--Vive Carlini! s'écrièrent les brigands. + +«--À la bonne heure, voilà ce qui s'appelle prendre la chose en bon +compagnon. + +«Et tous reformèrent le cercle autour du foyer, tandis que Diavolaccio +s'éloignait. + +«Carlini mangeait et buvait, comme si rien ne s'était passé. + +«Les bandits le regardaient avec étonnement, ne comprenant rien à cette +impassibilité, lorsqu'ils entendirent derrière eux retentir sur le sol +un pas alourdi. + +«Ils se retournèrent et aperçurent Diavolaccio tenant la jeune fille +entre ses bras. + +«Elle avait la tête renversée, et ses longs cheveux pendaient jusqu'à +terre. + +«À mesure qu'ils entraient dans le cercle de la lumière projetée par le +foyer, on s'apercevait de la pâleur de la jeune fille et de la pâleur du +bandit. + +«Cette apparition avait quelque chose de si étrange et de si solennel, +que chacun se leva, excepté Carlini, qui resta assis et continua de +boire et de manger, comme si rien ne se passait autour de lui. + +«Diavolaccio continuait de s'avancer au milieu du plus profond silence, +et déposa Rita aux pieds du capitaine. + +«Alors tout le monde put reconnaître la cause de cette pâleur de la +jeune fille et de cette pâleur du bandit: Rita avait un couteau enfoncé +jusqu'au manche au-dessous de la mamelle gauche. + +«Tous les yeux se portèrent sur Carlini: la gaine était vide à sa +ceinture. + +«--Ah! ah! dit le chef, je comprends maintenant pourquoi Carlini était +resté en arrière. + +«Toute nature sauvage est apte à apprécier une action forte; quoique +peut-être aucun des bandits n'eût fait ce que venait de faire Carlini, +tous comprirent ce qu'il avait fait. + +«--Eh bien, dit Carlini en se levant à son tour et en s'approchant du +cadavre, la main sur la crosse d'un de ses pistolets, y a-t-il encore +quelqu'un qui me dispute cette femme? + +«--Non, dit le chef, elle est à toi!» + +«Alors Carlini la prit à son tour dans ses bras, et l'emporta hors du +cercle de lumière que projetait la flamme du foyer. + +«Cucumetto disposa les sentinelles comme d'habitude, et les bandits se +couchèrent, enveloppés dans leurs manteaux, autour du foyer. + +«À minuit, la sentinelle donna l'éveil, et en un instant le chef et ses +compagnons furent sur pied. + +«C'était le père de Rita, qui arrivait lui-même, portant la rançon de sa +fille. + +«--Tiens, dit-il à Cucumetto en lui tendant un sac d'argent, voici trois +cents pistoles, rends-moi mon enfant. + +«Mais le chef, sans prendre l'argent, lui fit signe de le suivre. Le +vieillard obéit; tous deux s'éloignèrent sous les arbres, à travers les +branches desquels filtraient les rayons de la lune. Enfin Cucumetto +s'arrêta étendant la main et montrant au vieillard deux personnes +groupées au pied d'un arbre: + +«--Tiens, lui dit-il, demande ta fille à Carlini, c'est lui qui t'en +rendra compte. + +«Et il s'en retourna vers ses compagnons. + +«Le vieillard resta immobile et les yeux fixes. Il sentait que quelque +malheur inconnu, immense, inouï, planait sur sa tête. + +«Enfin, il fit quelques pas vers le groupe informe dont il ne pouvait se +rendre compte. + +«Au bruit qu'il faisait en s'avançant vers lui, Carlini releva la tête, +et les formes des deux personnages commencèrent à apparaître plus +distinctes aux yeux du vieillard. + +«Une femme était couchée à terre, la tête posée sur les genoux d'un +homme assis et qui se tenait penché vers elle; c'était en se relevant +que cet homme avait découvert le visage de la femme qu'il tenait serrée +contre sa poitrine. + +«Le vieillard reconnut sa fille, et Carlini reconnut le vieillard. + +«--Je t'attendais, dit le bandit au père de Rita. + +«--Misérable! dit le vieillard, qu'as-tu fait? + +«Et il regardait avec terreur Rita, pâle, immobile, ensanglantée, avec +un couteau dans la poitrine. + +«Un rayon de la lune frappait sur elle et l'éclairait de sa lueur +blafarde. + +«--Cucumetto avait violé ta fille, dit le bandit, et, comme je l'aimais, +je l'ai tuée; car, après lui, elle allait servir de jouet à toute la +bande. + +«Le vieillard ne prononça point une parole, seulement il devint pâle +comme un spectre. + +«--Maintenant, dit Carlini, si j'ai eu tort, venge-la. + +«Et il arracha le couteau du sein de la jeune fille et, se levant, il +l'alla offrir d'une main au vieillard tandis que de l'autre il écartait +sa veste et lui présentait sa poitrine nue. + +«--Tu as bien fait, lui dit le vieillard d'une voix sourde. +Embrasse-moi, mon fils. + +«Carlini se jeta en sanglotant dans les bras du père de sa maîtresse. +C'étaient les premières larmes que versait cet homme de sang. + +«--Maintenant, dit le vieillard à Carlini, aide-moi à enterrer ma fille. + +«Carlini alla chercher deux pioches, et le père et l'amant se mirent à +creuser la terre au pied d'un chêne dont les branches touffues devaient +recouvrir la tombe de la jeune fille. + +«Quand la tombe fut creusée, le père l'embrassa le premier, l'amant +ensuite; puis, l'un la prenant par les pieds, l'autre par-dessous les +épaules, ils la descendirent dans la fosse. + +«Puis ils s'agenouillèrent des deux côtés et dirent les prières des +morts. + +«Puis, lorsqu'ils eurent fini, ils repoussèrent la terre sur le cadavre +jusqu'à ce que la fosse fût comblée. + +«Alors, lui tendant la main: + +«--Je te remercie, mon fils! dit le vieillard à Carlini; maintenant, +laisse-moi seul. + +«--Mais cependant... dit celui-ci. + +«--Laisse-moi, je te l'ordonne. + +«Carlini obéit, alla rejoindre ses camarades, s'enveloppa dans son +manteau, et bientôt parut aussi profondément endormi que les autres. + +«Il avait été décidé la veille que l'on changerait de campement. + +«Une heure avant le jour Cucumetto éveilla ses hommes et l'ordre fut +donné de partir. + +«Mais Carlini ne voulut pas quitter la forêt sans savoir ce qu'était +devenu le père de Rita. + +«Il se dirigea vers l'endroit où il l'avait laissé. + +«Il trouva le vieillard pendu à une des branches du chêne qui ombrageait +la tombe de sa fille. + +«Il fit alors sur le cadavre de l'un et sur la fosse de l'autre le +serment de les venger tous deux. + +«Mais il ne put tenir ce serment; car, deux jours après dans une +rencontre avec les carabiniers romains, Carlini fut tué. + +«Seulement, on s'étonna que, faisant face à l'ennemi, il eût reçu une +balle entre les deux épaules. + +«L'étonnement cessa quand un des bandits eut fait remarquer à ses +camarades que Cucumetto était placé dix pas en arrière de Carlini +lorsque Carlini était tombé. + +«Le matin du départ de la forêt de Frosinone, il avait suivi Carlini +dans l'obscurité, avait entendu le serment qu'il avait fait, et, en +homme de précaution, il avait pris l'avance. + +«On racontait encore sur ce terrible chef de bande dix autres histoires +non moins curieuses que celle-ci. + +«Ainsi, de Fondi à Pérouse, tout le monde tremblait au seul nom de +Cucumetto. + +«Ces histoires avaient souvent été l'objet des conversations de Luigi et +de Teresa. + +«La jeune fille tremblait fort à tous ces récits; mais Vampa la +rassurait avec un sourire, frappant son bon fusil, qui portait si bien +la balle; puis, si elle n'était pas rassurée, il lui montrait à cent pas +quelque corbeau perché sur une branche morte, le mettait en joue, +lâchait la détente, et l'animal, frappé, tombait au pied de l'arbre. + +«Néanmoins, le temps s'écoulait: les deux jeunes gens avaient arrêté +qu'ils se marieraient lorsqu'ils auraient, Vampa vingt ans, et Teresa +dix-neuf. + +«Ils étaient orphelins tous deux; ils n'avaient de permission à demander +qu'à leur maître; ils l'avaient demandée et obtenue. + +«Un jour qu'ils causaient de leur projet d'avenir, ils entendirent deux +ou trois coups de feu; puis tout à coup un homme sortit du bois près +duquel les deux jeunes gens avaient l'habitude de faire paître leurs +troupeaux, et accourut vers eux. + +«Arrivé à la portée de la voix: + +«--Je suis poursuivi! leur cria-t-il; pouvez-vous me cacher? + +«Les deux jeunes gens reconnurent bien que ce fugitif devait être +quelque bandit; mais il y a entre le paysan et le bandit romain une +sympathie innée qui fait que le premier est toujours prêt à rendre +service au second. + +«Vampa, sans rien dire, courut donc à la pierre qui bouchait l'entrée de +leur grotte, démasqua cette entrée en tirant la pierre à lui, fit signe +au fugitif de se réfugier dans cet asile inconnu de tous, repoussa la +pierre sur lui et revint s'asseoir près de Teresa. + +«Presque aussitôt, quatre carabiniers à cheval apparurent à la lisière +du bois; trois paraissaient être à la recherche du fugitif, le quatrième +traînait par le cou un bandit prisonnier. + +«Les trois carabiniers explorèrent le pays d'un coup d'oeil, aperçurent +les deux jeunes gens, accoururent à eux au galop, et les interrogèrent. + +«Ils n'avaient rien vu. + +«--C'est fâcheux, dit le brigadier, car celui que nous cherchons, c'est +le chef. + +«--Cucumetto? ne purent s'empêcher de s'écrier ensemble Luigi et Teresa. + +«--Oui, répondit le brigadier; et comme sa tête est mise à prix à mille +écus romains, il y en aurait eu cinq cents pour vous si vous nous aviez +aidés à le prendre. + +«Les deux jeunes gens échangèrent un regard. Le brigadier eut un instant +d'espérance. Cinq cents écus romains font trois mille francs, et trois +mille francs sont une fortune pour deux pauvres orphelins qui vont se +marier. + +«--Oui, c'est fâcheux, dit Vampa, mais nous ne l'avons pas vu. + +«Alors les carabiniers battirent le pays dans des directions +différentes, mais inutilement. + +«Puis, successivement, ils disparurent. + +«Alors Vampa alla tirer la pierre, et Cucumetto sortit. + +«Il avait vu, à travers les jours de la porte de granit, les deux jeunes +gens causer avec les carabiniers; il s'était douté du sujet de leur +conversation, il avait lu sur le visage de Luigi et de Teresa +l'inébranlable résolution de ne point le livrer et tira de sa poche une +bourse pleine d'or et la leur offrit. + +«Mais Vampa releva la tête avec fierté; quant à Teresa, ses yeux +brillèrent en pensant à tout ce qu'elle pourrait acheter de riches +bijoux et beaux habits avec cette bourse pleine d'or. + +«Cucumetto était un Satan fort habile: il avait pris la forme d'un +bandit au lieu de celle d'un serpent; il surprit ce regard, reconnut +dans Teresa une digne fille d'Ève, et rentra dans la forêt en se +retournant plusieurs fois sous prétexte de saluer ses libérateurs. + +«Plusieurs jours s'écoulèrent sans que l'on revit Cucumetto, sans qu'on +entendit reparler de lui. + +«Le temps du carnaval approchait. Le comte de San-Felice annonça un +grand bal masqué où tout ce que Rome avait de plus élégant fut invité. + +«Teresa avait grande envie de voir ce bal. Luigi demanda à son +protecteur l'intendant la permission pour elle et pour lui d'y assister +cachés parmi les serviteurs de la maison. Cette permission lui fut +accordée. + +«Ce bal était surtout donné par le comte pour faire plaisir à sa fille +Carmela, qu'il adorait. + +«Carmela était juste de l'âge et de la taille de Teresa, et Teresa était +au moins aussi belle que Carmela. + +«Le soir du bal, Teresa mit sa plus belle toilette, ses plus riches +aiguilles, ses plus brillantes verroteries. Elle avait le costume des +femmes de Frascati. + +«Luigi avait l'habit si pittoresque du paysan romain les jours de fête. + +«Tous deux se mêlèrent, comme on l'avait permis, aux serviteurs et aux +paysans. + +«La fête était magnifique. Non seulement la villa était ardemment +illuminée, mais des milliers de lanternes de couleur étaient suspendues +aux arbres du jardin. Aussi bientôt le palais eut-il débordé sur les +terrasses et les terrasses dans les allées. + +«À chaque carrefour il y avait un orchestre, des buffets et des +rafraîchissements; les promeneurs s'arrêtaient, les quadrilles se +formaient et l'on dansait là où il plaisait de danser. + +«Carmela était vêtue en femme de Sonino. Elle avait son bonnet tout +brodé de perles, les aiguilles de ses cheveux étaient d'or et de +diamants, sa ceinture était de soie turque à grandes fleurs brochées, +son surtout et son jupon étaient de cachemire, son tablier était de +mousseline des Indes; les boutons de son corset étaient autant de +pierreries. + +«Deux autres de ses compagnes étaient vêtues, l'une en femme de Nettuno, +l'autre en femme de la Riccia. + +«Quatre jeunes gens des plus riches et des plus nobles familles de Rome +les accompagnaient avec cette liberté italienne qui a son égale dans +aucun autre pays du monde: ils étaient vêtus de leur côté en paysans +d'Albano, de Velletri, de Civita-Castellana et de Sora. + +«Il va sans dire que ces costumes de paysans, comme ceux de paysannes, +étaient resplendissant d'or et de pierreries. + +«Il vint à Carmela l'idée de faire un quadrille uniforme, seulement il +manquait une femme. + +«Carmela regardait tout autour d'elle, pas une de ses invitées n'avait +un costume analogue au sien et à ceux de ses compagnes. + +«Le comte San-Felice lui montra, au milieu des paysannes, Teresa appuyée +au bras de Luigi. + +«--Est-ce que vous permettez, mon père? dit Carmela. + +«--Sans doute, répondit le comte, ne sommes-nous pas en carnaval! + +«Carmela se pencha vers un jeune homme qui l'accompagnait en causant, et +lui dit quelques mots tout en lui montrant du doigt la jeune fille. + +«Le jeune homme suivit des yeux la jolie main qui lui servait de +conductrice, fit un geste d'obéissance et vint inviter Teresa à figurer +au quadrille dirigé par la fille du comte. + +«Teresa sentit comme une flamme qui lui passait sur le visage. Elle +interrogea du regard Luigi: il n'y avait pas moyen de refuser. Luigi +laissa lentement glisser le bras de Teresa, qu'il tenait sous le sien, +et Teresa, s'éloignant conduite par son élégant cavalier, vint prendre, +toute tremblante, sa place au quadrille aristocratique. + +«Certes, aux yeux d'un artiste, l'exact et sévère costume de Teresa eût +eu un bien autre caractère que celui de Carmela et des ses compagnes, +mais Teresa était une jeune fille frivole et coquette; les broderies de +la mousseline, les palmes de la ceinture, l'éclat du cachemire +l'éblouissaient, le reflet des saphirs et des diamants la rendaient +folle. + +«De son côté Luigi sentait naître en lui un sentiment inconnu: c'était +comme une douleur sourde qui le mordait au coeur d'abord, et de là, +toute frémissante, courait par ses veines et s'emparait de tout son +corps; il suivit des yeux les moindres mouvements de Teresa et de son +cavalier; lorsque leurs mains se touchaient il ressentait comme des +éblouissements, ses artères battaient avec violence, et l'on eût dit +que le son d'une cloche vibrait à ses oreilles. Lorsqu'ils se parlaient, +quoique Teresa écoutât, timide et les yeux baissés, les discours de son +cavalier, comme Luigi lisait dans les yeux ardents du beau jeune homme +que ces discours étaient des louanges, il lui semblait que la terre +tournait sous lui et que toutes les voix de l'enfer lui soufflaient des +idées de meurtre et d'assassinat. Alors, craignant de se laisser +emporter à sa folie, il se cramponnait d'une main à la charmille contre +laquelle il était debout, et de l'autre il serrait d'un mouvement +convulsif le poignard au manche sculpté qui était passé dans sa ceinture +et que, sans s'en apercevoir, il tirait quelquefois presque entier du +fourreau. + +«Luigi était jaloux! il sentait qu'emportée par sa nature coquette et +orgueilleuse Teresa pouvait lui échapper. + +«Et cependant la jeune paysanne, timide et presque effrayée d'abord, +s'était bientôt remise. Nous avons dit que Teresa était belle. Ce n'est +pas tout, Teresa était gracieuse, de cette grâce sauvage bien autrement +puissante que notre grâce minaudière et affectée. + +«Elle eut presque les honneurs du quadrille, et si elle fut envieuse de +la fille du comte de San-Felice, nous n'oserions pas dire que Carmela ne +fut pas jalouse d'elle. + +«Aussi fût-ce avec force compliments que son beau cavalier la +reconduisit à la place où il l'avait prise, et où l'attendait Luigi. + +«Deux ou trois fois, pendant la contredanse, la jeune fille avait jeté +un regard sur lui, et à chaque fois elle l'avait vu pâle et les traits +crispés. Une fois même la lame de son couteau, à moitié tirée de sa +gaine, avait ébloui ses yeux comme un sinistre éclair. + +«Ce fut donc presque en tremblant qu'elle reprit le bras de son amant. + +«Le quadrille avait eu le plus grand succès, et il était évident qu'il +était question d'en faire une seconde édition; Carmela seule s'y +opposait; mais le comte de San-Felice pria sa fille si tendrement, +qu'elle finit par consentir. + +«Aussitôt un des cavaliers s'avança pour inviter Teresa, sans laquelle +il était impossible que la contredanse eût lieu; mais la jeune fille +avait déjà disparu. + +«En effet, Luigi ne s'était pas senti la force de supporter une seconde +épreuve; et, moitié par persuasion, moitié par force, il avait entraîné +Teresa vers un autre point du jardin. Teresa avait cédé bien malgré +elle; mais elle avait vu à la figure bouleversée du jeune homme, elle +comprenait à son silence entrecoupé de tressaillements nerveux, que +quelque chose d'étrange se passait en lui. Elle-même n'était pas exempte +d'une agitation intérieure, et sans avoir cependant rien fait de mal, +elle comprenait que Luigi était en droit de lui faire des reproches: sur +quoi? elle l'ignorait; mais elle ne sentait pas moins que ces reproches +seraient mérités. + +«Cependant, au grand étonnement de Teresa, Luigi demeura muet, et pas +une parole n'entrouvrit ses lèvres pendant tout le reste de la soirée. +Seulement, lorsque le froid de la nuit eut chassé les invités des +jardins et que les portes de la villa se furent refermées sur eux pour +une fête intérieure, il reconduisit Teresa; puis, comme elle allait +rentrer chez elle: + +«--Teresa, dit-il, à quoi pensais-tu lorsque tu dansais en face de la +jeune comtesse de San-Felice? + +«--Je pensais, répondit la jeune fille dans toute la franchise de son +âme, que je donnerais la moitié de ma vie pour avoir un costume comme +celui qu'elle portait. + +«--Et que te disait ton cavalier? + +«--Il me disait qu'il ne tiendrait qu'à moi de l'avoir, et que je +n'avais qu'un mot à dire pour cela. + +«--Il avait raison, répondit Luigi. Le désires-tu aussi ardemment que tu +le dis? + +«--Oui. + +«--Eh bien tu l'auras! + +«La jeune fille, étonnée, leva la tête pour le questionner; mais son +visage était si sombre et si terrible que la parole se glaça sur ses +lèvres. + +«D'ailleurs, en disant ces paroles, Luigi s'était éloigné. + +«Teresa le suivit des yeux dans la nuit tant qu'elle put l'apercevoir. +Puis, lorsqu'il eut disparu, elle rentra chez elle en soupirant. + +«Cette même nuit, il arriva un grand événement par l'imprudence sans +doute de quelque domestique qui avait négligé d'éteindre les lumières; +le feu prit à la villa San-Felice, juste dans les dépendances de +l'appartement de la belle Carmela. Réveillée au milieu de la nuit par la +lueur des flammes, elle avait sauté au bas de son lit, s'était +enveloppée de sa robe de chambre, et avait essayé de fuir par la porte; +mais le corridor par lequel il fallait passer était déjà la proie de +l'incendie. Alors elle était rentrée dans sa chambre, appelant à grands +cris du secours, quand tout à coup sa fenêtre, située à vingt pieds du +sol, s'était ouverte; un jeune paysan s'était élancé dans l'appartement, +l'avait prise dans ses bras, et, avec une force et une adresse +surhumaines l'avait transportée sur le gazon de la pelouse, où elle +s'était évanouie. Lorsqu'elle avait repris ses sens, son père était +devant elle. Tous les serviteurs l'entouraient, lui portant des secours. +Une aile tout entière de la villa était brûlée; mais qu'importait, +puisque Carmela était saine et sauve. + +«On chercha partout son libérateur, mais son libérateur ne reparut +point; on le demanda à tout le monde, mais personne ne l'avait vu. Quant +à Carmela, elle était si troublée qu'elle ne l'avait point reconnu. + +«Au reste, comme le comte était immensément riche, à part le danger +qu'avait couru Carmela, et qui lui parut, par la manière miraculeuse +dont elle y avait échappé, plutôt une nouvelle faveur de la Providence +qu'un malheur réel, la perte occasionnée par les flammes fut peu de +chose pour lui. + +«Le lendemain, à l'heure habituelle, les deux jeunes gens se +retrouvèrent à la lisière de la forêt. Luigi était arrivé le premier. Il +vint au-devant de la jeune fille avec une grande gaieté; il semblait +avoir complètement oublié la scène de la veille. Teresa était +visiblement pensive, mais en voyant Luigi ainsi disposé, elle affecta de +son côté l'insouciance rieuse qui était le fond de son caractère quand +quelque passion ne le venait pas troubler. + +«Luigi prit le bras de Teresa sous le sien, et la conduisit jusqu'à la +porte de la grotte. Là il s'arrêta. La jeune fille, comprenant qu'il y +avait quelque chose d'extraordinaire, le regarda fixement. + +«--Teresa, dit Luigi, hier soir tu m'as dit que tu donnerais tout au +monde pour avoir un costume pareil à celui de la fille du comte? + +«--Oui, dit Teresa, avec étonnement, mais j'étais folle de faire un +pareil souhait. + +«--Et moi, je t'ai répondu: C'est bien, tu l'auras. + +«--Oui, reprit la jeune fille, dont l'étonnement croissait à chaque +parole de Luigi; mais tu as répondu cela sans doute pour me faire +plaisir. + +«--Je ne t'ai jamais rien promis que je ne te l'aie donné, Teresa, dit +orgueilleusement Luigi; entre dans la grotte et habille-toi. + +«À ces mots, il tira la pierre, et montra à Teresa la grotte éclairée +par deux bougies qui brûlaient de chaque côté d'un magnifique miroir; +sur la table rustique, faite par Luigi, étaient étalés le collier de +perles et les épingles de diamants; sur une chaise à côté était déposé +le reste du costume. + +«Teresa poussa un cri de joie, et, sans s'informer d'où venait ce +costume, sans prendre le temps de remercier Luigi, elle s'élança dans la +grotte transformée en cabinet de toilette. + +«Derrière elle Luigi repoussa la pierre, car il venait d'apercevoir, sur +la crête d'une petite colline qui empêchait que de la place où il était +on ne vît Palestrina, un voyageur à cheval, qui s'arrêta un instant +comme incertain de sa route, se dessinant sur l'azur du ciel avec cette +netteté de contour particulière aux lointains des pays méridionaux. + +«En apercevant Luigi, le voyageur mit son cheval au galop, et vint à +lui. + +«Luigi ne s'était pas trompé; le voyageur, qui allait de Palestrina à +Tivoli, était dans le doute de son chemin. + +«Le jeune homme le lui indiqua; mais, comme à un quart de mille de là la +route se divisait en trois sentiers, et qu'arrivé à ces trois sentiers +le voyageur pouvait de nouveau s'égarer, il pria Luigi de lui servir de +guide. + +«Luigi détacha son manteau et le déposa à terre, jeta sur son épaule sa +carabine, et, dégagé ainsi du lourd vêtement, marcha devant le voyageur +de ce pas rapide du montagnard que le pas d'un cheval a peine à suivre. + +«En dix minutes, Luigi et le voyageur furent à l'espèce de carrefour +indiqué par le jeune pâtre. + +«Arrivés là, d'un geste majestueux comme celui d'un empereur, il étendit +la main vers celle des trois routes que le voyageur devait suivre: + +«--Voilà votre chemin, dit-il, Excellence, vous n'avez plus à vous +tromper maintenant. + +«--Et toi, voici ta récompense, dit le voyageur en offrant au jeune +pâtre quelques pièces de menue monnaie. + +«--Merci, dit Luigi en retirant sa main; je rends un service, je ne le +vends pas. + +«--Mais», dit le voyageur, qui paraissait du reste habitué à cette +différence entre la servilité de l'homme des villes et l'orgueil du +campagnard, «si tu refuses un salaire, tu acceptes au moins un cadeau. + +«--Ah! oui, c'est autre chose. + +«--Eh bien, dit le voyageur, prends ces deux sequins de Venise, et +donne-les à ta fiancée pour en faire une paire de boucles d'oreilles. + +«--Et vous, alors, prenez ce poignard, dit le jeune pâtre, vous n'en +trouveriez pas un dont la poignée fût mieux sculptée d'Albano à +Civita-Castellana. + +«--J'accepte, dit le voyageur; mais alors, c'est moi qui suis ton +obligé, car ce poignard vaut plus de deux sequins. + +«--Pour un marchand peut-être, mais pour moi, qui l'ai sculpté moi-même, +il vaut à peine une piastre. + +«--Comment t'appelles-tu? demanda le voyageur. + +«--Luigi Vampa, répondit le pâtre du même air qu'il eût répondu: +Alexandre, roi de Macédoine. Et vous? + +«--Moi, dit le voyageur, je m'appelle Simbad le marin.» + +Franz d'Épinay jeta un cri de surprise. + +«Simbad le marin! dit-il. + +--Oui, reprit le narrateur, c'est le nom que le voyageur donna à Vampa +comme étant le sien. + +--Eh bien, mais, qu'avez-vous à dire contre ce nom? interrompit Albert; +c'est un fort beau nom, et les aventures du patron de ce monsieur m'ont, +je dois l'avouer, fort amusé dans ma jeunesse.» + +Franz n'insista pas davantage. Ce nom de Simbad le marin, comme on le +comprend bien, avait réveillé en lui tout un monde de souvenirs, comme +avait fait la veille celui du comte de Monte-Cristo. + +«Continuez, dit-il à l'hôte. + +--Vampa mit dédaigneusement les deux sequins dans sa poche, et reprit +lentement le chemin par lequel il était venu. Arrivé à deux ou trois +cents pas de la grotte, il crut entendre un cri. + +«Il s'arrêta, écoutant de quel côté venait ce cri. + +«Au bout d'une seconde, il entendit son nom prononcé distinctement. + +«L'appel venait du côté de la grotte. + +«Il bondit comme un chamois, armant son fusil tout en courant, et +parvint en moins d'une minute au sommet de la colline opposée à celle +où il avait aperçu le voyageur. + +«Là, les cris: Au secours! arrivèrent à lui plus distincts. + +«Il jeta les yeux sur l'espace qu'il dominait; un homme enlevait Teresa, +comme le centaure Nessus Déjanire. + +«Cet homme, qui se dirigeait vers le bois, était déjà aux trois quarts +du chemin de la grotte à la forêt. + +«Vampa mesura l'intervalle; cet homme avait deux cents pas d'avance au +moins sur lui, il n'y avait pas de chance de le rejoindre avant qu'il +eût gagné le bois. + +«Le jeune pâtre s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine. Il +appuya la crosse de son fusil à l'épaule, leva lentement le canon dans +la direction du ravisseur, le suivit une seconde dans sa course et fit +feu. + +«Le ravisseur s'arrêta court; ses genoux plièrent et il tomba entraînant +Teresa dans sa chute. + +«Mais Teresa se releva aussitôt; quant au fugitif, il resta couché, se +débattant dans les convulsions de l'agonie. + +«Vampa s'élança aussitôt vers Teresa, car à dix pas du moribond les +jambes lui avaient manqué à son tour, et elle était retombée à genoux: +le jeune homme avait cette crainte terrible que la balle qui venait +d'abattre son ennemi n'eût en même temps blessé sa fiancée. + +«Heureusement il n'en était rien, c'était la terreur seule qui avait +paralysé les forces de Teresa. Lorsque Luigi se fut bien assuré qu'elle +était saine et sauve, il se retourna vers le blessé. + +«Il venait d'expirer les poings fermés, la bouche contractée par la +douleur, et les cheveux hérissés sous la sueur de l'agonie. + +«Ses yeux étaient restés ouverts et menaçants. + +«Vampa s'approcha du cadavre, et reconnut Cucumetto. + +«Depuis le jour où le bandit avait été sauvé par les deux jeunes gens, +il était devenu amoureux de Teresa et avait juré que la jeune fille +serait à lui. Depuis ce jour il l'avait épiée; et, profitant du moment +où son amant l'avait laissée seule pour indiquer le chemin au voyageur, +il l'avait enlevée et la croyait déjà à lui, lorsque la balle de Vampa, +guidée par le coup d'oeil infaillible du jeune pâtre, lui avait traversé +le coeur. + +«Vampa le regarda un instant sans que la moindre émotion se trahît sur +son visage, tandis qu'au contraire Teresa, toute tremblante encore, +n'osait se rapprocher du bandit mort qu'à petits pas, et jetait en +hésitant un coup d'oeil sur le cadavre par-dessus l'épaule de son amant. + +«Au bout d'un instant, Vampa se retourna vers sa maîtresse: + +«--Ah! ah! dit-il, c'est bien, tu es habillée; à mon tour de faire ma +toilette. + +«En effet, Teresa était revêtue de la tête aux pieds du costume de la +fille du comte de San-Felice. + +«Vampa prit le corps de Cucumetto entre ses bras, l'emporta dans la +grotte, tandis qu'à son tour Teresa restait dehors. + +«Si un second voyageur fût alors passé, il eût vu une chose étrange: +c'était une bergère gardant ses brebis avec une robe de cachemire, des +boucles d'oreilles et un collier de perles, des épingles de diamants et +des boutons de saphirs, d'émeraudes et de rubis. + +«Sans doute, il se fût cru revenu au temps de Florian, et eût affirmé, +en revenant à Paris, qu'il avait rencontré la bergère des Alpes assise +au pied des monts Sabins. + +«Au bout d'un quart d'heure, Vampa sortit à son tour de la grotte. Son +costume n'était pas moins élégant, dans son genre, que celui de Teresa. + +«Il avait une veste de velours grenat à boutons d'or ciselé, un gilet de +soie tout couvert de broderies, une écharpe romaine nouée autour du cou, +une cartouchière toute piquée d'or et de soie rouge et verte; des +culottes de velours bleu de ciel attachées au-dessous du genou par des +boucles de diamants, des guêtres de peau de daim bariolées de mille +arabesques, et un chapeau où flottaient des rubans de toutes couleurs; +deux montres pendaient à sa ceinture, et un magnifique poignard était +passé à sa cartouchière. + +«Teresa jeta un cri d'admiration. Vampa, sous cet habit, ressemblait à +une peinture de Léopold Robert ou de Schnetz. + +«Il avait revêtu le costume complet de Cucumetto. + +«Le jeune homme s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur sa fiancée, et +un sourire d'orgueil passa sur sa bouche. + +«--Maintenant, dit-il à Teresa, es-tu prête à partager ma fortune +quelle qu'elle soit? + +«--Oh oui! s'écria la jeune fille avec enthousiasme. + +«--À me suivre partout où j'irai? + +«--Au bout du monde. + +«--Alors, prends mon bras et partons, car nous n'avons pas de temps à +perdre.» + +«La jeune fille passa son bras sous celui de son amant, sans même lui +demander où il la conduisait; car, en ce moment, il lui paraissait beau, +fier et puissant comme un dieu. + +«Et tous deux s'avancèrent dans la forêt, dont au bout de quelques +minutes, ils eurent franchi la lisière. + +«Il va sans dire que tous les sentiers de la montagne étaient connus de +Vampa; il avança donc dans la forêt sans hésiter un seul instant, +quoiqu'il n'y eût aucun chemin frayé, mais seulement reconnaissant la +route qu'il devait suivre à la seule inspection des arbres et des +buissons; ils marchèrent ainsi une heure et demie à peu près. + +«Au bout de ce temps, ils étaient arrivés à l'endroit le plus touffu du +bois. Un torrent dont le lit était à sec conduisait dans une gorge +profonde. Vampa prit cet étrange chemin, qui, encaissé entre deux rives +et rembruni par l'ombre épaisse des pins, semblait, moins la descente +facile, ce sentier de l'Averne dont parle Virgile. + +«Teresa, redevenue craintive à l'aspect de ce lieu sauvage et désert, se +serrait contre son guide, sans dire une parole; mais comme elle le +voyait marcher toujours d'un pas égal, comme un calme profond rayonnait +sur son visage, elle avait elle-même la force de dissimuler son émotion. + +«Tout à coup, à dix pas d'eux, un homme sembla se détacher d'un arbre +derrière lequel il était caché, et mettait Vampa en joue: + +«--Pas un pas de plus! cria-t-il, ou tu es mort. + +«--Allons donc», dit Vampa en levant la main avec un geste de mépris; +tandis que Teresa, ne dissimulant plus sa terreur, se pressait contre +lui, «est-ce que les loups se déchirent entre eux! + +«--Qui es-tu? demanda la sentinelle. + +«--Je suis Luigi Vampa, le berger de la ferme de San-Felice. + +«--Que veux-tu? + +«--Je veux parler à tes compagnons qui sont à la clairière de Rocca +Bianca. + +«--Alors, suis-moi, dit la sentinelle, ou plutôt, puisque tu sais où +cela est, marche devant. + +«Vampa sourit d'un air de mépris à cette précaution du bandit, passa +devant avec Teresa et continua son chemin du même pas ferme et +tranquille qui l'avait conduit jusque-là. + +«Au bout de cinq minutes, le bandit leur fit signe de s'arrêter. + +«Les deux jeunes gens obéirent. + +«Le bandit imita trois fois le cri du corbeau. + +«Un croassement répondit à ce triple appel. + +«--C'est bien, dit le bandit. Maintenant tu peux continuer ta route.» + +«Luigi et Teresa se remirent en chemin. + +«Mais à mesure qu'ils avançaient, Teresa, tremblante se serrait contre +son amant; en effet, à travers les arbres, on voyait apparaître des +armes et étinceler des canons de fusil. + +«La clairière de Rocca Bianca était au sommet d'une petite montagne qui +autrefois sans doute avait été un volcan, volcan éteint avant que Rémus +et Romulus eussent déserté Albe pour venir bâtir Rome. + +«Teresa et Luigi atteignirent le sommet et se trouvèrent au même instant +en face d'une vingtaine de bandits. + +«--Voici un jeune homme qui vous cherche et qui désire vous parler, dit +la sentinelle. + +«--Et que veut-il nous dire? demanda celui qui, en l'absence du chef, +faisait l'intérim du capitaine. + +«--Je veux dire que je m'ennuie de faire le métier de berger, dit Vampa. + +«--Ah! je comprends, dit le lieutenant, et tu viens nous demander à être +admis dans nos rangs? + +«--Qu'il soit le bienvenu! crièrent plusieurs bandits de Ferrusino, de +Pampinara et d'Anagni, qui avaient reconnu Luigi Vampa. + +«--Oui, seulement je viens vous demander une autre chose que d'être +votre compagnon. + +«--Et que viens-tu nous demander? dirent les bandits avec étonnement. + +«--Je viens vous demander à être votre capitaine, dit le jeune homme. + +«Les bandits éclatèrent de rire. + +«--Et qu'as-tu fait pour aspirer à cet honneur? demanda le lieutenant. + +«--J'ai tué votre chef Cucumetto, dont voici la dépouille, dit Luigi, et +j'ai mis le feu à la villa de San-Felice pour donner une robe de noce à +ma fiancée. + +«Une heure après, Luigi Vampa était élu capitaine en remplacement de +Cucumetto. + +--Eh bien, mon cher Albert, dit Franz en se retournant vers son ami, que +pensez-vous maintenant du citoyen Luigi Vampa? + +--Je dis que c'est un mythe, répondit Albert, et qu'il n'a jamais +existé. + +--Qu'est-ce que c'est qu'un mythe? demanda Pastrini. + +--Ce serait trop long à vous expliquer, mon cher hôte, répondit Franz. +Et vous dites donc que maître Vampa exerce en ce moment sa profession +aux environs de Rome? + +--Et avec une hardiesse dont jamais bandit avant lui n'avait donné +l'exemple. + +--La police a tenté vainement de s'en emparer, alors? + +--Que voulez-vous! il est d'accord à la fois avec les bergers de la +plaine, les pêcheurs du Tibre et les contrebandiers de la côte. On le +cherche dans la montagne, il est sur le fleuve; on le poursuit sur le +fleuve, il gagne la pleine mer; puis tout à coup, quand on le croit +réfugié dans l'île del Giglio, del Guanouti ou de Monte-Cristo, on le +voit reparaître à Albano, à Tivoli ou à la Riccia. + +--Et quelle est sa manière de procéder à l'égard des voyageurs? + +--Ah! mon Dieu! c'est bien simple. Selon la distance où l'on est de la +ville, il leur donne huit heures, douze heures, un jour, pour payer leur +rançon; puis, ce temps écoulé, il accorde une heure de grâce. À la +soixantième minute de cette heure, s'il n'a pas l'argent, il fait sauter +la cervelle du prisonnier d'un coup de pistolet, ou lui plante son +poignard dans le coeur, et tout est dit. + +--Eh bien, Albert, demanda Franz à son compagnon, êtes-vous toujours +disposé à aller au Colisée par les boulevards extérieurs? + +--Parfaitement, dit Albert, si la route est plus pittoresque.» + +En ce moment, neuf heures sonnèrent, la porte s'ouvrit et notre cocher +parut. + +«Excellences, dit-il, la voiture vous attend. + +--Eh bien, dit Franz, en ce cas, au Colisée! + +--Par la porte del Popolo, Excellences, ou par les rues? + +--Par les rues, morbleu! par les rues! s'écria Franz. + +--Ah! mon cher! dit Albert en se levant à son tour et en allumant son +troisième cigare, en vérité, je vous croyais plus brave que cela.» + +Sur ce, les deux jeunes gens descendirent l'escalier et montèrent en +voiture. + + + + +XXXIV + +Apparition. + + +Franz avait trouvé un terme moyen pour qu'Albert arrivât au Colisée sans +passer devant aucune ruine antique, et par conséquent sans que les +préparations graduelles ôtassent au colosse une seule coudée de ses +gigantesques proportions. C'était de suivre la via Sistinia, de couper à +angle droit devant Sainte-Marie-Majeure, et d'arriver par la via Urbana +et San Pietro in Vincoli jusqu'à la via del Colosseo. + +Cet itinéraire offrait d'ailleurs un autre avantage: c'était celui de ne +distraire en rien Franz de l'impression produite sur lui par l'histoire +qu'avait racontée maître Pastrini, et dans laquelle se trouvait mêlé son +mystérieux amphitryon de Monte-Cristo. Aussi s'était-il accoudé dans son +coin et était-il retombé dans ces mille interrogatoires sans fin qu'il +s'était faits à lui-même et dont pas un ne lui avait donné une réponse +satisfaisante. + +Une chose, au reste, lui avait encore rappelé son ami Simbad le marin: +c'étaient ces mystérieuses relations entre les brigands et les matelots. +Ce qu'avait dit maître Pastrini du refuge que trouvait Vampa sur les +barques des pécheurs et des contrebandiers rappelait à Franz ces deux +bandits corses qu'il avait trouvés soupant avec l'équipage du petit +yacht, lequel s'était détourné de son chemin et avait abordé à +Porto-Vecchio, dans le seul but de les remettre à terre. Le nom que se +donnait son hôte de Monte-Cristo, prononcé par son hôte de l'hôtel +d'Espagne, lui prouvait qu'il jouait le même rôle philanthropique sur +les côtes de Piombino, de Civita-Vecchia, d'Ostie et de Gaëte que sur +celles de Corse, de Toscane et d'Espagne; et comme lui-même, autant que +pouvait se le rappeler Franz, avait parlé de Tunis et de Palerme, +c'était une preuve qu'il embrassait un cercle de relations assez étendu. + +Mais si puissantes que fussent sur l'esprit du jeune homme toutes ces +réflexions, elles s'évanouirent à l'instant où il vit s'élever devant +lui le spectre sombre et gigantesque du Colisée, à travers les +ouvertures duquel la lune projetait ces longs et pâles rayons qui +tombent des yeux des fantômes. La voiture arrêta à quelques pas de la +Mesa Sudans. Le cocher vint ouvrir la portière; les deux jeunes gens +sautèrent à bas de la voiture et se trouvèrent en face d'un cicérone qui +semblait sortir de dessous terre. + +Comme celui de l'hôtel les avait suivis, cela leur en faisait deux. + +Impossible, au reste, d'éviter à Rome ce luxe des guides outre le +cicérone général qui s'empare de vous au moment où vous mettez le pied +sur le seuil de la porte de l'hôtel, et qui ne vous abandonne plus que +le jour où vous mettez le pied hors de la ville, il y a encore un +cicérone spécial attaché à chaque monument, et je dirai presque à chaque +fraction du monument. Qu'on juge donc si l'on doit manquer de ciceroni +au Colosseo, c'est-à-dire au monument par excellence, qui faisait dire à +Martial: + +«Que Memphis cesse de nous vanter les barbares miracles de ses +pyramides, que l'on ne chante plus les merveilles de Babylone; tout doit +céder devant l'immense travail de l'amphithéâtre des Césars, toutes les +voix de la renommée doivent se réunir pour vanter ce monument.» + +Franz et Albert n'essayèrent point de se soustraire à la tyrannie +cicéronienne. Au reste, cela serait d'autant plus difficile que ce sont +les guides seulement qui ont le droit de parcourir le monument avec des +torches. Ils ne firent donc aucune résistance, et se livrèrent pieds et +poings liés à leurs conducteurs. + +Franz connaissait cette promenade pour l'avoir faite dix fois déjà. Mais +comme son compagnon, plus novice, mettait pour la première fois le pied +dans le monument de Flavius Vespasien, je dois l'avouer à sa louange, +malgré le caquetage ignorant de ses guides, il était fortement +impressionné. C'est qu'en effet on n'a aucune idée, quand on ne l'a pas +vue, de la majesté d'une pareille ruine, dont toutes les proportions +sont doublées encore par la mystérieuse clarté de cette lune méridionale +dont les rayons semblent un crépuscule d'Occident. + +Aussi à peine Franz le penseur eut-il fait cent pas sous les portiques +intérieurs, qu'abandonnant Albert à ses guides, qui ne voulaient pas +renoncer au droit imprescriptible de lui faire voir dans tous leurs +détails la Fosse des Lions, la Loge des Gladiateurs, le Podium des +Césars, il prit un escalier à moitié ruiné et, leur laissant continuer +leur route symétrique, il alla tout simplement s'asseoir à l'ombre d'une +colonne, en face d'une échancrure qui lui permettait d'embrasser le +géant de granit dans toute sa majestueuse étendue. + +Franz était là depuis un quart d'heure à peu près, perdu, comme je l'ai +dit, dans l'ombre d'une colonne, occupé à regarder Albert, qui, +accompagné de ses deux porteurs de torches, venait de sortir d'un +vomitorium placé à l'autre extrémité du Colisée, et lesquels, pareils à +des ombres qui suivent un feu follet, descendaient de gradin en gradin +vers les places réservées aux vestales, lorsqu'il lui sembla entendre +rouler dans les profondeurs du monument une pierre détachée de +l'escalier situé en face de celui qu'il venait de prendre pour arriver à +l'endroit où il était assis. Ce n'est pas chose rare sans doute qu'une +pierre qui se détache sous le pied du temps et va rouler dans l'abîme; +mais, cette fois, il lui semblait que c'était aux pieds d'un homme que +la pierre avait cédé et qu'un bruit de pas arrivait jusqu'à lui, quoique +celui qui l'occasionnait fît tout ce qu'il put pour l'assourdir. + +En effet, au bout d'un instant, un homme parut sortant graduellement de +l'ombre à mesure qu'il montait l'escalier, dont l'orifice, situé en face +de Franz, était éclairé par la lune, mais dont les degrés, à mesure +qu'on les descendait, s'enfonçaient dans l'obscurité. + +Ce pouvait être un voyageur comme lui, préférant une méditation +solitaire au bavardage insignifiant de ses guides, et par conséquent son +apparition n'avait rien qui pût le surprendre; mais à l'hésitation avec +laquelle il monta les dernières marches, à la façon dont, arrivé sur la +plate-forme, il s'arrêta et parut écouter, il était évident qu'il était +venu là dans un but particulier et qu'il attendait quelqu'un. + +Par un mouvement instinctif, Franz s'effaça le plus qu'il put derrière +la colonne. + +À dix pieds du sol où ils se trouvaient tous deux, la voûte était +enfoncée, et une ouverture ronde, pareille à celle d'un puits, +permettait d'apercevoir le ciel tout constellé d'étoiles. + +Autour de cette ouverture, qui donnait peut-être déjà depuis des +centaines d'années passage aux rayons de la lune, poussaient des +broussailles dont les vertes et frêles découpures se détachaient en +vigueur sur l'azur mat du firmament, tandis que de grandes lianes et de +puissants jets de lierre pendaient de cette terrasse supérieure et se +balançaient sous la voûte, pareils à des cordages flottants. + +Le personnage dont l'arrivée mystérieuse avait attiré l'attention de +Franz était placé dans une demi-teinte qui ne lui permettait pas de +distinguer ses traits, mais qui cependant n'était pas assez obscure pour +l'empêcher de détailler son costume: il était enveloppé d'un grand +manteau brun dont un des pans, rejeté sur son épaule gauche, lui cachait +le bas du visage, tandis que son chapeau à larges bords en couvrait la +partie supérieure. L'extrémité seule de ses vêtements se trouvait +éclairée par la lumière oblique qui passait par l'ouverture, et qui +permettait de distinguer un pantalon noir encadrant coquettement une +botte vernie. + +Cet homme appartenait évidemment, sinon à l'aristocratie, du moins à la +haute société. + +Il était là depuis quelques minutes et commençait à donner des signes +visibles d'impatience, lorsqu'un léger bruit se fit entendre sur la +terrasse supérieure. + +Au même instant une ombre parut intercepter la lumière, un homme apparut +à l'orifice de l'ouverture, plongea son regard perçant dans les +ténèbres, et aperçut l'homme au manteau; aussitôt il saisit une poignée +de ces lianes pendantes et de ces lierres flottants, se laissa glisser, +et, arrivé à trois ou quatre pieds du sol sauta légèrement à terre. +Celui-ci avait le costume d'un Transtévère complet. + +«Excusez-moi, Excellence, dit-il en dialecte romain, je vous ai fait +attendre. Cependant, je ne suis en retard que de quelques minutes. Dix +heures viennent de sonner à Saint-Jean-de-Latran. + +--C'est moi qui étais en avance et non vous qui étiez en retard, +répondit l'étranger dans le plus pur toscan; ainsi pas de cérémonie: +d'ailleurs m'eussiez-vous fait attendre, que je me serais bien douté que +c'était par quelque motif indépendant de votre volonté. + +--Et vous auriez eu raison, Excellence, je viens du château Saint-Ange, +et j'ai eu toutes les peines du monde à parler à Beppo. + +--Qu'est-ce que Beppo? + +--Beppo est un employé de la prison, à qui je fais une petite rente +pour savoir ce qui se passe dans l'intérieur du château de Sa Sainteté. + +--Ah! ah! je vois que vous êtes homme de précaution, mon cher! + +--Que voulez-vous, Excellence! on ne sait pas ce qui peut arriver; +peut-être moi aussi serai-je un jour pris au filet comme ce pauvre +Peppino; et aurai-je besoin d'un rat pour ronger quelques mailles de ma +prison. + +--Bref, qu'avez-vous appris? + +--Il y aura deux exécutions mardi à deux heures comme c'est l'habitude à +Rome lors des ouvertures des grandes fêtes. Un condamné sera +_mazzolato_, c'est un misérable qui a tué un prêtre qui l'avait élevé, +et qui ne mérite aucun intérêt. L'autre sera _decapitato_, et celui-là, +c'est le pauvre Peppino. + +--Que voulez-vous, mon cher, vous inspirez une si grande terreur, non +seulement au gouvernement pontifical mais encore aux royaumes voisins +qu'on veut absolument faire un exemple. + +--Mais Peppino ne fait pas même partie de ma bande; c'est un pauvre +berger qui n'a commis d'autre crime que de nous fournir des vivres. + +--Ce qui le constitue parfaitement votre complice. Aussi, voyez qu'on a +des égards pour lui: au lieu de l'assommer, comme vous le serez, si +jamais on vous met la main dessus, on se contentera de le guillotiner. +Au reste, cela variera les plaisirs du peuple, et il y aura spectacle +pour tous les goûts. + +--Sans compter celui que je lui ménage et auquel il ne s'attend pas, +reprit le Transtévère. + +--Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, reprit l'homme au manteau, +que vous me paraissez tout disposé à faire quelque sottise. + +--Je suis disposé à tout pour empêcher l'exécution du pauvre diable qui +est dans l'embarras pour m'avoir servi; par la Madone! je me regarderai +comme un lâche, si je ne faisais pas quelque chose pour ce brave garçon. + + +--Et que ferez-vous? + +--Je placerai une vingtaine d'hommes autour de l'échafaud, et, au moment +où on l'amènera, au signal que je donnerai, nous nous élancerons le +poignard au poing sur l'escorte, et nous l'enlèverons. + +--Cela me paraît fort chanceux, et je crois décidément que mon projet +vaut mieux que le vôtre. + +--Et quel est votre projet, Excellence? + +--Je donnerai dix mille piastres à quelqu'un que je sais, et qui +obtiendra que l'exécution de Peppino soit remise à l'année prochaine; +puis, dans le courant de l'année, je donnerai mille autres piastres à un +autre quelqu'un que je sais encore, et le ferai évader de prison. + +--Êtes-vous sûr de réussir? + +--Pardieu! dit en français l'homme au manteau. + +--Plaît-il? demanda le Transtévère. + +--Je dis, mon cher, que j'en ferai plus à moi seul avec mon or que vous +et tous vos gens avec leurs poignards, leurs pistolets, leurs carabines +et leurs tromblons. Laissez-moi donc faire. + +--À merveille; mais si vous échouez, nous nous tiendrons toujours +prêts. + +--Tenez-vous toujours prêts, si c'est votre plaisir mais soyez certain +que j'aurai sa grâce. + +--C'est après-demain mardi, faites-y attention. Vous n'avez plus que +demain. + +--Eh bien, mais le jour se compose de vingt-quatre heures, chaque heure +se compose de soixante minutes, chaque minute de soixante secondes; en +quatre-vingt-six mille quatre cents secondes on fait bien des choses. + +--Si vous avez réussi, Excellence, comment le saurons-nous? + +--C'est bien simple. J'ai loué les trois dernières fenêtres du café +Rospoli; si j'ai obtenu le sursis, les deux fenêtres du coin seront +tendues en damas jaune mais celle du milieu sera tendue en damas blanc +avec une croix rouge. + +--À merveille. Et par qui ferez-vous passer la grâce? + +--Envoyez-moi un de vos hommes déguisé en pénitent et je la lui +donnerai. Grâce à son costume, il arrivera jusqu'au pied de l'échafaud +et remettra la bulle au chef de la confrérie, qui la remettra au +bourreau. En attendant, faites savoir cette nouvelle à Peppino; qu'il +n'aille pas mourir de peur ou devenir fou, ce qui serait cause que nous +aurions fait pour lui une dépense inutile. + +--Écoutez, Excellence, dit le paysan, je vous suis bien dévoué, et vous +en êtes convaincu, n'est-ce pas? + +--Je l'espère, au moins. + +--Eh bien, si vous sauvez Peppino ce sera plus que du dévouement à +l'avenir, ce sera de l'obéissance. + +--Fais attention à ce que tu dis là, mon cher! je te le rappellerai +peut-être un jour, car peut-être un jour moi aussi, j'aurai besoin de +toi.... + +--Eh bien, alors, Excellence, vous me trouverez à l'heure du besoin +comme je vous aurai trouvé à cette même heure; alors, fussiez-vous à +l'autre bout du monde, vous n'aurez qu'à m'écrire: «Fais cela», et je le +ferai, foi de.... + +--Chut! dit l'inconnu, j'entends du bruit. + +--Ce sont des voyageurs qui visitent le Colisée aux flambeaux. + +--Il est inutile qu'ils nous trouvent ensemble. Ces mouchards de guides +pourraient vous reconnaître; et, si honorable que soit votre amitié, mon +cher ami, si on nous savait liés comme nous le sommes, cette liaison, +j'en ai bien peur, me ferait perdre quelque peu de mon crédit. + +--Ainsi, si vous avez le sursis? + +--La fenêtre du milieu tendue en damas avec une croix rouge. + +--Si vous ne l'avez pas?... + +--Trois tentures jaunes. + +--Et alors?... + +--Alors, mon cher ami, jouez du poignard tout à votre aise, je vous le +permets, et je serai là pour vous voir faire. + +--Adieu, Excellence, je compte sur vous, comptez sur moi.» + +À ces mots le Transtévère disparut par l'escalier, tandis que +l'inconnu, se couvrant plus que jamais le visage de son manteau, passa +à deux pas de Franz et descendit dans l'arène par les gradins +extérieurs. + +Une seconde après, Franz entendit son nom retentir sous les voûtes: +c'était Albert qui l'appelait. + +Il attendit pour répondre que les deux hommes fussent éloignés, ne se +souciant pas de leur apprendre qu'ils avaient eu un témoin qui, s'il +n'avait pas vu leur visage, n'avait pas perdu un mot de leur entretien. + +Dix minutes après, Franz roulait vers l'hôtel d'Espagne, écoutant avec +une distraction fort impertinente la savante dissertation qu'Albert +faisait, d'après Pline et Calpurnius, sur les filets garnis de pointes +de fer qui empêchaient les animaux féroces de s'élancer sur les +spectateurs. + +Il le laissait aller sans le contredire; il avait hâte de se trouver +seul pour penser sans distraction à ce qui venait de se passer devant +lui. + +De ces deux hommes, l'un lui était certainement étranger, et c'était la +première fois qu'il le voyait et l'entendait, mais il n'en était pas +ainsi de l'autre; et, quoique Franz n'eût pas distingué son visage +constamment enseveli dans l'ombre ou caché par son manteau, les accents +de cette voix l'avaient trop frappé la première fois qu'il les avait +entendus pour qu'ils pussent jamais retentir devant lui sans qu'il les +reconnût. + +Il y avait surtout dans les intonations railleuses quelque chose de +strident et de métallique qui l'avait fait tressaillir dans les ruines +du Colisée comme dans la grotte de Monte-Cristo. + +Aussi était-il bien convaincu que cet homme n'était autre que Simbad le +marin. + +Aussi, en toute autre circonstance, la curiosité que lui avait inspirée +cet homme eût été si grande qu'il se serait fait reconnaître à lui, mais +dans cette occasion, la conversation qu'il venait d'entendre était trop +intime pour qu'il ne fût pas retenu par la crainte très sensée que son +apparition ne lui serait pas agréable. Il l'avait donc laissé +s'éloigner, comme on l'a vu, mais en se promettant, s'il le rencontrait +une autre fois, de ne pas laisser échapper cette seconde occasion comme +il avait fait de la première. + +Franz était trop préoccupé pour bien dormir. Sa nuit fut employée à +passer et repasser dans son esprit toutes les circonstances qui se +rattachaient à l'homme de la grotte et à l'inconnu du Colisée, et qui +tendaient à faire de ces deux personnages le même individu; et plus +Franz y pensait, plus il s'affermissait dans cette opinion. + +Il s'endormit au jour, et ce qui fit qu'il ne s'éveilla que fort tard. +Albert, en véritable Parisien, avait déjà pris ses précautions pour la +soirée. Il avait envoyé chercher une loge au théâtre Argentina. + +Franz avait plusieurs lettres à écrire en France, il abandonna donc pour +toute la journée la voiture à Albert. + +À cinq heures, Albert rentra; il avait porté ses lettres de +recommandation, avait des invitations pour toutes ses soirées et avait +vu Rome. + +Une journée avait suffi à Albert pour faire tout cela. + +Et encore avait-il eu le temps de s'informer de la pièce qu'on jouait et +des acteurs qui la joueraient. + +La pièce avait pour titre: _Parisiana_; les acteurs avaient nom: +Coselli, Moriani et la Spech. + +Nos deux jeunes gens n'étaient pas si malheureux, comme on le voit: ils +allaient assister à la représentation d'un des meilleurs opéras de +l'auteur de _Lucia di Lammermoor_, joué par trois des artistes les plus +renommés de l'Italie. + +Albert n'avait jamais pu s'habituer aux théâtres ultramontains, à +l'orchestre desquels on ne va pas, et qui n'ont ni balcons, ni loges +découvertes; c'était dur pour un homme qui avait sa stalle aux Bouffes +et sa part de la loge infernale à l'Opéra. + +Ce qui n'empêchait pas Albert de faire des toilettes flamboyantes toutes +les fois qu'il allait à l'Opéra avec Franz; toilettes perdues; car, il +faut l'avouer à la honte d'un des représentants les plus dignes de +notre fashion, depuis quatre mois qu'il sillonnait l'Italie en tous +sens, Albert n'avait pas eu une seule aventure. + +Albert essayait quelquefois de plaisanter à cet endroit; mais au fond il +était singulièrement mortifié, lui, Albert de Morcerf, un des jeunes +gens les plus courus, d'en être encore pour ses frais. La chose était +d'autant plus pénible que, selon l'habitude modeste de nos chers +compatriotes, Albert était parti de Paris avec cette conviction qu'il +allait avoir en Italie les plus grands succès, et qu'il viendrait faire +les délices du boulevard de Gand du récit de ses bonnes fortunes. + +Hélas! il n'en avait rien été: les charmantes comtesses génoises, +florentines et napolitaines s'en étaient tenues, non pas à leurs maris, +mais à leurs amants, et Albert avait acquis cette cruelle conviction, +que les Italiennes ont du moins sur les Françaises l'avantage d'être +fidèles à leur infidélité. + +Je ne veux pas dire qu'en Italie, comme partout, il n'y ait pas des +exceptions. + +Et cependant Albert était non seulement un cavalier parfaitement +élégant, mais encore un homme de beaucoup d'esprit; de plus il était +vicomte: de nouvelle noblesse, c'est vrai; mais aujourd'hui qu'on ne +fait plus ses preuves, qu'importe qu'on date de 1399 ou de 1815! +Par-dessus tout cela il avait cinquante mille livres de rente. C'était +plus qu'il n'en faut, comme on le voit, pour être à la mode à Paris. +C'était donc quelque peu humiliant de n'avoir encore été sérieusement +remarqué par personne dans aucune des villes où il avait passé. + +Mais aussi comptait-il se rattraper à Rome, le carnaval étant, dans tous +les pays de la terre qui célèbrent cette estimable institution, une +époque de liberté où les plus sévères se laissent entraîner à quelque +acte de folie. Or, comme le carnaval s'ouvrait le lendemain, il était +fort important qu'Albert lançât son prospectus avant cette ouverture. + +Albert avait donc, dans cette intention, loué une des loges les plus +apparentes du théâtre, et fait, pour s'y rendre, une toilette +irréprochable. C'était au premier rang, qui remplace chez nous la +galerie. Au reste, les trois premiers étages sont aussi aristocratiques +les uns que les autres, et on les appelle pour cette raison les rangs +nobles. + +D'ailleurs cette loge, où l'on pouvait tenir à douze sans être serrés, +avait coûté aux deux amis un peu moins cher qu'une loge de quatre +personnes à l'Ambigu. + +Albert avait encore un autre espoir, c'est que s'il arrivait à prendre +place dans le coeur d'une belle Romaine, cela le conduirait +naturellement à conquérir un _posto_ dans la voiture, et par conséquent +à voir le carnaval du haut d'un véhicule aristocratique ou d'un balcon +princier. + +Toutes ces considérations rendaient donc Albert plus sémillant qu'il ne +l'avait jamais été. Il tournait le dos aux acteurs, se penchant à +moitié hors de la loge et lorgnant toutes les jolies femmes avec une +jumelle de six pouces de long. + +Ce qui n'amenait pas une seule jolie femme à récompenser d'un seul +regard, même de curiosité, tout le mouvement que se donnait Albert. + +En effet, chacun causait de ses affaires, de ses amours, de ses +plaisirs, du carnaval qui s'ouvrait le lendemain de la semaine sainte +prochaine, sans faire attention un seul instant ni aux acteurs, ni à la +pièce, à l'exception des moments indiqués, où chacun alors se +retournait, soit pour entendre une portion du récitatif de Coselli, soit +pour applaudir quelque trait brillant de Moriani, soit pour crier bravo +à la Spech; puis les conversations particulières reprenaient leur train +habituel. + +Vers la fin du premier acte, la porte d'une loge restée vide jusque-là +s'ouvrit, et Franz vit entrer une personne à laquelle il avait eu +l'honneur d'être présenté à Paris et qu'il croyait encore en France. +Albert vit le mouvement que fit son ami à cette apparition, et se +retournant vers lui: + +«Est-ce que vous connaissez cette femme? dit-il. + +--Oui; comment la trouvez-vous? + +--Charmante, mon cher, et blonde. Oh! les adorables cheveux! C'est une +Française? + +--C'est une Vénitienne. + +--Et vous l'appelez? + +--La comtesse G... + +--Oh! je la connais de nom, s'écria Albert; on la dit aussi spirituelle +que jolie. Parbleu, quand je pense que j'aurais pu me faire présenter à +elle au dernier bal de Mme de Villefort, où elle était, et que j'ai +négligé cela: je suis un grand niais! + +--Voulez-vous que je répare ce tort? demanda Franz. + +--Comment! vous la connaissez assez pour me conduire dans sa loge? + +--J'ai eu l'honneur de lui parler trois ou quatre fois dans ma vie; +mais, vous le savez, c'est strictement assez pour ne pas commettre une +inconvenance.» + +En ce moment la comtesse aperçut Franz et lui fit de la main un signe +gracieux, auquel il répondit par une respectueuse inclination de tête. + +«Ah çà! mais il me semble que vous êtes au mieux avec elle? dit Albert. + +--Eh bien, voilà ce qui vous trompe et ce qui nous fera faire sans +cesse, à nous autres Français, mille sottises à l'étranger: c'est de +tout soumettre à nos points de vue parisiens; en Espagne, et en Italie +surtout, ne jugez jamais de l'intimité des gens sur la liberté des +rapports. Nous nous sommes trouvés en sympathie avec la comtesse, voilà +tout. + +--En sympathie de coeur? demanda Albert en riant. + +--Non, d'esprit, voilà tout, répondit sérieusement Franz. + +--Et à quelle occasion? + +--À l'occasion d'une promenade au Colisée pareille à celle que nous +avons faite ensemble. + +--Au clair de la lune? + +--Oui. + +--Seuls? + +--À peu près! + +--Et vous avez parlé... + +--Des morts. + +--Ah! s'écria Albert, c'était en vérité fort récréatif. Eh bien, moi, je +vous promets que si j'ai le bonheur d'être le cavalier de la belle +comtesse dans une pareille promenade, je ne lui parlerai que des +vivants. + +--Et vous aurez peut-être tort. + +--En attendant, vous allez me présenter à elle comme vous me l'avez +promis? + +--Aussitôt la toile baissée. + +--Que ce diable de premier acte est long! + +--Écoutez le finale, il est fort beau, et Coselli le chante +admirablement. + +--Oui, mais quelle tournure! + +--La Spech y est on ne peut plus dramatique. + +--Vous comprenez que lorsqu'on a entendu la Sontag et la Malibran.... + +--Ne trouvez-vous pas la méthode de Moriani excellente? + +--Je n'aime pas les bruns qui chantent blond. + +--Ah! mon cher, dit Franz en se retournant, tandis qu'Albert continuait +de lorgner, en vérité vous êtes par trop difficile!» + +Enfin la toile tomba à la grande satisfaction du vicomte de Morcerf, qui +prit son chapeau, donna un coup de main rapide à ses cheveux, à sa +cravate et à ses manchettes, et fit observer à Franz qu'il l'attendait. + +Comme de son côté, la comtesse, que Franz interrogeait des yeux, lui fit +comprendre par un signe, qu'il serait le bienvenu, Franz ne mit aucun +retard à satisfaire l'empressement d'Albert, et faisant--suivi de son +compagnon qui profitait du voyage pour rectifier les faux plis que les +mouvements avaient pu imprimer à son col de chemise et au revers de son +habit--le tour de l'hémicycle, il vint frapper à la loge n° 4, qui était +celle qu'occupait la comtesse. + +Aussitôt le jeune homme qui était assis à côté d'elle sur le devant de +la loge se leva, cédant sa place, selon l'habitude italienne, au +nouveau venu, qui doit la céder à son tour lorsqu'une autre visite +arrive. + +Franz présenta Albert à la comtesse comme un de nos jeunes gens les plus +distingués par sa position sociale et par son esprit; ce qui, +d'ailleurs, était vrai; car à Paris, et dans le milieu où vivait Albert, +c'était un cavalier irréprochable. Il ajouta que, désespéré de n'avoir +pas su profiter du séjour de la comtesse à Paris pour se faire présenter +à elle, il l'avait chargé de réparer cette faute, mission dont il +s'acquittait en priant la comtesse, près de laquelle il aurait eu besoin +lui-même d'un introducteur, d'excuser son indiscrétion. + +La comtesse répondit en faisant un charmant salut à Albert et en tendant +la main à Franz. + +Albert, invité par elle, prit la place vide sur le devant, et Franz +s'assit au second rang derrière la comtesse. + +Albert avait trouvé un excellent sujet de conversation: c'était Paris, +il parlait à la comtesse de leurs connaissances communes. Franz comprit +qu'il était sur le terrain. Il le laissa aller, et, lui demandant sa +gigantesque lorgnette, il se mit à son tour à explorer la salle. + +Seule sur le devant d'une loge, placée au troisième rang en face d'eux, +était une femme admirablement belle, vêtue d'un costume grec, qu'elle +portait avec tant d'aisance qu'il était évident que c'était son costume +naturel. + +Derrière elle, dans l'ombre, se dessinait la forme d'un homme dont il +était impossible de distinguer le visage. + +Franz interrompit la conversation d'Albert et de la comtesse pour +demander à cette dernière si elle connaissait la belle Albanaise qui +était si digne d'attirer non seulement l'attention des hommes, mais +encore des femmes. + +«Non, dit-elle; tout ce que je sais, c'est qu'elle est à Rome depuis le +commencement de la saison; car, à l'ouverture du théâtre, je l'ai vue où +elle est, et depuis un mois elle n'a pas manqué une seule +représentation, tantôt accompagnée de l'homme qui est avec elle en ce +moment, tantôt suivie simplement d'un domestique noir. + +--Comment la trouvez-vous, comtesse? + +--Extrêmement belle. Medora devait ressembler à cette femme.» + +Franz et la comtesse échangèrent un sourire. Elle se remit à causer avec +Albert, et Franz à lorgner son Albanaise. + +La toile se leva sur le ballet. C'était un de ces bons ballets italiens +mis en scène par le fameux Henri qui s'était fait, comme chorégraphe, en +Italie, une réputation colossale, que le malheureux est venu perdre au +théâtre nautique; un de ces ballets où tout le monde, depuis le premier +sujet jusqu'au dernier comparse, prend une part si active à l'action, +que cent cinquante personnes font à la fois le même geste et lèvent +ensemble ou le même bras ou la même jambe. + +On appelait ce ballet _Poliska_. + +Franz était trop préoccupé de sa belle Grecque pour s'occuper du ballet, +si intéressant qu'il fût. Quant à elle, elle prenait un plaisir visible +à ce spectacle, plaisir qui faisait une opposition suprême avec +l'insouciance profonde de celui qui l'accompagnait, et qui, tant que +dura le chef-d'oeuvre chorégraphique, ne fit pas un mouvement, +paraissant, malgré le bruit infernal que menaient les trompettes, les +cymbales et les chapeaux chinois à l'orchestre, goûter les célestes +douceurs d'un sommeil paisible et radieux. + +Enfin le ballet finit, et la toile tomba au milieu des applaudissements +frénétiques d'un parterre enivré. + +Grâce à cette habitude de couper l'opéra par un ballet, les entractes +sont très courts en Italie, les chanteurs ayant le temps de se reposer +et de changer de costume tandis que les danseurs exécutent leurs +pirouettes et confectionnent leurs entrechats. + +L'ouverture du second acte commença; aux premiers coups d'archet, Franz +vit le dormeur se soulever lentement et se rapprocher de la Grecque, qui +se retourna pour lui adresser quelques paroles, et s'accouda de nouveau +sur le devant de la loge. + +La figure de son interlocuteur était toujours dans l'ombre, et Franz ne +pouvait distinguer aucun de ses traits. + +La toile se leva, l'attention de Franz fut nécessairement attirée par +les acteurs, et ses yeux quittèrent un instant la loge de la belle +Grecque pour se porter vers la scène. + +L'acte s'ouvre, comme on sait, par le duo du rêve: Parisina, couchée, +laisse échapper devant Azzo le secret de son amour pour Ugo; l'époux +trahi passe par toutes les fureurs de la jalousie, jusqu'à ce que, +convaincu que sa femme lui est infidèle, il la réveille pour lui +annoncer sa prochaine vengeance. + +Ce duo est un des plus beaux, des plus expressifs et des plus terribles +qui soient sortis de la plume féconde de Donizetti. Franz l'entendait +pour la troisième fois, et quoiqu'il ne passât pas pour un mélomane +enragé, il produisit sur lui un effet profond. Il allait en conséquence +joindre ses applaudissements à ceux de la salle, lorsque ses mains, +prêtes à se réunir, restèrent écartées, et que le bravo qui s'échappait +de sa bouche expira sur ses lèvres. + +L'homme de la loge s'était levé tout debout, et, sa tête se trouvant +dans la lumière, Franz venait de retrouver le mystérieux habitant de +Monte-Cristo, celui dont la veille il lui avait si bien semblé +reconnaître la taille et la voix dans les ruines du Colisée. + +Il n'y avait plus de doute, l'étrange voyageur habitait Rome. + +Sans doute l'expression de la figure de Franz était en harmonie avec le +trouble que cette apparition jetait dans son esprit, car la comtesse le +regarda, éclata de rire, et lui demanda ce qu'il avait. + +«Madame la comtesse, répondit Franz, je vous ai demandé tout à l'heure +si vous connaissiez cette femme albanaise: maintenant je vous demanderai +si vous connaissez son mari. + +--Pas plus qu'elle, répondit la comtesse. + +--Vous ne l'avez jamais remarqué? + +--Voilà bien une question à la française! Vous savez bien que, pour nous +autres Italiennes, il n'y a pas d'autre homme au monde que celui que +nous aimons! + +--C'est juste, répondit Franz. + +--En tout cas, dit-elle en appliquant les jumelles d'Albert à ses yeux +et en les dirigeant vers la loge, ce doit être quelque nouveau déterré, +quelque trépassé sorti du tombeau avec la permission du fossoyeur car il +me semble affreusement pâle. + +--Il est toujours comme cela, répondit Franz. + +--Vous le connaissez donc? demanda la comtesse; alors c'est moi qui vous +demanderai qui il est. + +--Je crois l'avoir déjà vu, et il me semble le reconnaître. + +--En effet, dit-elle en faisant un mouvement de ses belles épaules comme +si un frisson lui passait dans les veines, je comprends que lorsqu'on a +une fois vu un pareil homme on ne l'oublie jamais.» + +L'effet que Franz avait éprouvé n'était donc pas une impression +particulière, puisqu'une autre personne le ressentait comme lui. + +«Eh bien, demanda Franz à la comtesse après qu'elle eut pris sur elle de +le lorgner une seconde fois que pensez-vous de cet homme? + +--Que cela me paraît être Lord Ruthwen en chair et en os.» + +En effet, ce nouveau souvenir de Byron frappa Franz: si un homme +pouvait lui faire croire à l'existence des vampires, c'était cet homme. + +«Il faut que je sache qui il est, dit Franz en se levant. + +--Oh! non, s'écria la comtesse; non, ne me quittez pas, je compte sur +vous pour me reconduire, et je vous garde. + +--Comment! véritablement, lui dit Franz en se penchant à son oreille, +vous avez peur? + +--Écoutez, lui dit-elle, Byron m'a juré qu'il croyait aux vampires, il +m'a dit qu'il en avait vu, il m'a dépeint leur visage, eh bien! c'est +absolument cela: ces cheveux noirs, ces grands yeux brillant d'une +flamme étrange, cette pâleur mortelle; puis, remarquez qu'il n'est pas +avec une femme comme toutes les femmes, il est avec une étrangère... une +Grecque, une schismatique... sans doute quelque magicienne comme lui. Je +vous en prie, n'y allez pas. Demain mettez-vous à sa recherche si bon +vous semble, mais aujourd'hui je vous déclare que je vous garde.» + +Franz insista. + +«Écoutez, dit-elle en se levant, je m'en vais, je ne puis rester jusqu'à +la fin du spectacle, j'ai du monde chez moi: serez-vous assez peu galant +pour me refuser votre compagnie?» + +Il n'y avait d'autre réponse à faire que de prendre son chapeau, +d'ouvrir la porte et de présenter son bras à la comtesse. + +C'est ce qu'il fit. + +La comtesse était véritablement fort émue; et Franz lui-même ne pouvait +échapper à une certaine terreur superstitieuse, d'autant plus naturelle +que ce qui était chez la comtesse le produit d'une sensation +instinctive, était chez lui le résultat d'un souvenir. + +Il sentit qu'elle tremblait en montant en voiture. + +Il la reconduisit jusque chez elle: il n'y avait personne, et elle +n'était aucunement attendue; il lui en fit le reproche. + +«En vérité, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et j'ai besoin d'être +seule; la vue de cet homme m'a toute bouleversée.» + +Franz essaya de rire. + +«Ne riez pas, lui dit-elle; d'ailleurs vous n'en avez pas envie. Puis +promettez-moi une chose. + +--Laquelle? + +--Promettez-la-moi. + +--Tout ce que vous voudrez, excepté de renoncer à découvrir quel est cet +homme. J'ai des motifs que je ne puis vous dire pour désirer savoir qui +il est, d'où il vient et où il va. + +--D'où il vient, je l'ignore; mais où il va, je puis vous le dire: il va +en enfer à coup sûr. + +--Revenons à la promesse que vous vouliez exiger de moi, comtesse, dit +Franz. + +--Ah! c'est de rentrer directement à l'hôtel et de ne pas chercher ce +soir à voir cet homme. Il y a certaines affinités entre les personnes +que l'on quitte et les personnes que l'on rejoint. Ne servez pas de +conducteur entre cet homme et moi. Demain courez après lui si bon vous +semble, mais ne me le présentez jamais, si vous ne voulez pas me faire +mourir de peur. Sur ce, bonsoir, tâchez de dormir, moi, je sais bien qui +ne dormira pas.» + +Et à ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant indécis de savoir si +elle s'était amusée à ses dépens ou si elle avait véritablement ressenti +la crainte qu'elle avait exprimée. + +En rentrant à l'hôtel, Franz trouva Albert en robe de chambre, en +pantalon à pied, voluptueusement étendu sur un fauteuil et fumant son +cigare. + +«Ah! c'est vous! lui dit-il; ma foi, je ne vous attendais que demain. + +--Mon cher Albert, répondit Franz, je suis heureux de trouver l'occasion +de vous dire une fois pour toutes que vous avez la plus fausse idée des +femmes italiennes; il me semble pourtant que vos mécomptes amoureux +auraient dû vous la faire perdre. + +--Que voulez-vous! ces diablesses de femmes, c'est à n'y rien +comprendre! Elles vous donnent la main, elles vous la serrent; elles +vous parlent tout bas, elles se font reconduire chez elles: avec le +quart de ces manières de faire, une Parisienne se perdrait de +réputation. + +--Eh! justement, c'est parce qu'elles n'ont rien à cacher, c'est parce +qu'elles vivent au grand soleil, que les femmes y mettent si peu de +façons dans le beau pays où résonne le si, comme dit Dante. D'ailleurs, +vous avez bien vu que la comtesse a eu véritablement peur. + +--Peur de quoi? de cet honnête monsieur qui était en face de nous avec +cette jolie Grecque? Mais j'ai voulu en avoir le coeur net quand ils +sont sortis, et je les ai croisés dans le corridor. Je ne sais pas où +diable vous avez pris toutes vos idées de l'autre monde! C'est un fort +beau garçon qui est fort bien mis, et qui a tout l'air de se faire +habiller en France chez Blin ou chez Humann; un peu pâle, c'est vrai, +mais vous savez que la pâleur est un cachet de distinction.» + +Franz sourit, Albert avait de grandes prétentions à être pâle. + +«Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les idées de la comtesse +sur cet homme n'ont pas le sens commun. A-t-il parlé près de vous, et +avez-vous entendu quelques-unes de ses paroles? + +--Il a parlé, mais en romaïque. J'ai reconnu l'idiome à quelques mots +grecs défigurés. Il faut vous dire, mon cher, qu'au collège j'étais très +fort en grec. + +--Ainsi il parlait le romaïque? + +--C'est probable. + +--Plus de doute, murmura Franz, c'est lui. + +--Vous dites?... + +--Rien. Que faisiez-vous donc là? + +--Je vous ménageais une surprise. + +--Laquelle? + +--Vous savez qu'il est impossible de se procurer une calèche? + +--Pardieu! puisque nous avons fait inutilement tout ce qu'il était +humainement possible de faire pour cela. + +--Eh bien, j'ai eu une idée merveilleuse.» + +Franz regarda Albert en homme qui n'avait pas grande confiance dans son +imagination. + +«Mon cher, dit Albert, vous m'honorez là d'un regard qui mériterait +bien que je vous demandasse réparation. + +--Je suis prêt à vous la faire, cher ami, si l'idée est aussi ingénieuse +que vous le dites. + +--Écoutez. + +--J'écoute. + +--Il n'y a pas moyen de se procurer de voiture, n'est-ce pas? + +--Non. + +--Ni de chevaux? + +--Pas davantage. + +--Mais l'on peut se procurer une charrette? + +--Peut-être. + +--Une paire de boeufs? + +--C'est probable. + +--Eh bien, mon cher! voilà notre affaire. Je vais faire décorer la +charrette, nous nous habillons en moissonneurs napolitains, et nous +représentons au naturel le magnifique tableau de Léopold Robert. Si +pour plus grande ressemblance, la comtesse veut prendre le costume d'une +femme de Pouzzole ou de Sorrente, cela complétera la mascarade, et elle +est assez belle pour qu'on la prenne pour l'original de la Femme à +l'Enfant. + +--Pardieu! s'écria Franz, pour cette fois vous avez raison, monsieur +Albert, et voilà une idée véritablement heureuse. + +--Et toute nationale, renouvelée des rois fainéants, mon cher, rien que +cela! Ah! messieurs les Romains, vous croyez qu'on courra à pied par vos +rues comme des lazzaroni, et cela parce que vous manquez de calèches et +de chevaux; eh bien! on en inventera. + +--Et avez-vous déjà fait part à quelqu'un de cette triomphante +imagination? + +--À notre hôte. En rentrant, je l'ai fait monter et lui ai exposé mes +désirs. Il m'a assuré que rien n'était plus facile; je voulais faire +dorer les cornes des boeufs, mais il m'a dit que cela demandait trois +jours: il faudra donc nous passer de cette superfluité. + +--Et où est-il? + +--Qui? + +--Notre hôte? + +--En quête de la chose. Demain il serait déjà peut-être un peu tard. + +--De sorte qu'il va nous rendre réponse ce soir même? + +--Je l'attends.» + +En ce moment la porte s'ouvrit, et maître Pastrini passa la tête. + +«_Permesso_? dit-il. + +--Certainement que c'est permis! s'écria Franz. + +--Eh bien, dit Albert, nous avez-vous trouvé la charrette requise et les +boeufs demandés? + +--J'ai trouvé mieux que cela, répondit-il d'un air parfaitement +satisfait de lui-même. + +--Ah! mon cher hôte, prenez garde, dit Albert, le mieux est l'ennemi du +bien. + +--Que Vos Excellences s'en rapportent à moi, dit maître Pastrini d'un +ton capable. + +--Mais enfin qu'y a-t-il? demanda Franz à son tour. + +--Vous savez, dit l'aubergiste, que le comte de Monte-Cristo habite sur +le même carré que vous? + +--Je le crois bien, dit Albert, puisque c'est grâce à lui que nous +sommes logés comme deux étudiants de la rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet. + +--Eh bien, il sait l'embarras dans lequel vous vous trouvez, et vous +fait offrir deux places dans sa voiture et deux places à ses fenêtres du +palais Rospoli.» + +Albert et Franz se regardèrent. + +«Mais, demanda Albert, devons-nous accepter l'offre de cet étranger, +d'un homme que nous ne connaissons pas? + +--Quel homme est-ce que ce comte de Monte-Cristo? demanda Franz à son +hôte. + +--Un très grand seigneur sicilien ou maltais, je ne sais pas au juste, +mais noble comme un Borghèse et riche comme une mine d'or. + +--Il me semble, dit Franz à Albert, que, si cet homme était d'aussi +bonnes manières que le dit notre hôte, il aurait dû nous faire parvenir +son invitation d'une autre façon, soit en nous écrivant, soit.... + +En ce moment on frappa à la porte. + +«Entrez», dit Franz. + +Un domestique, vêtu d'une livrée parfaitement élégante, parut sur le +seuil de la chambre. + +«De la part du comte de Monte-Cristo, pour M. Franz d'Épinay et pour M. +le vicomte Albert de Morcerf», dit-il. + +Et il présenta à l'hôte deux cartes, que celui-ci remit aux jeunes gens. + +«M. le comte de Monte-Cristo, continua le domestique, fait demander à +ces messieurs la permission de se présenter en voisin demain matin chez +eux; il aura l'honneur de s'informer auprès de ces messieurs à quelle +heure ils seront visibles. + +--Ma foi, dit Albert à Franz, il n'y a rien à y reprendre, tout y est. + +--Dites au comte, répondit Franz, que c'est nous qui aurons l'honneur de +lui faire notre visite. + +Le domestique se retira. + +«Voilà ce qui s'appelle faire assaut d'élégance, dit Albert; allons, +décidément vous aviez raison, maître Pastrini, et c'est un homme tout à +fait comme il faut que votre comte de Monte-Cristo. + +--Alors vous acceptez son offre? dit l'hôte. + +--Ma foi, oui, répondit Albert. Cependant, je vous l'avoue, je regrette +notre charrette et les moissonneurs; et, s'il n'y avait pas la fenêtre +du palais Rospoli pour faire compensation à ce que nous perdons, je +crois que j'en reviendrais à ma première idée: qu'en dites-vous, Franz? + +--Je dis que ce sont aussi les fenêtres du palais Rospoli qui me +décident», répondit Franz à Albert. + +En effet, cette offre de deux places à une fenêtre du palais Rospoli +avait rappelé à Franz la conversation qu'il avait entendue dans les +ruines du Colisée entre son inconnu et son Transtévère, conversation +dans laquelle l'engagement avait été pris par l'homme au manteau +d'obtenir la grâce du condamné. Or, si l'homme au manteau était, comme +tout portait Franz à le croire, le même que celui dont l'apparition dans +la salle Argentina l'avait si fort préoccupé, il le reconnaîtrait sans +aucun doute, et alors rien ne l'empêcherait de satisfaire sa curiosité +à son égard. + +Franz passa une partie de la nuit à rêver à ses deux apparitions et à +désirer le lendemain. En effet, le lendemain tout devait s'éclaircir; et +cette fois, à moins que son hôte de Monte-Cristo ne possédât l'anneau de +Gygès et, grâce à cet anneau, la faculté de se rendre invisible, il +était évident qu'il ne lui échapperait pas. Aussi fut-il éveillé avant +huit heures. + +Quant à Albert, comme il n'avait pas les mêmes motifs que Franz d'être +matinal, il dormait encore de son mieux. + +Franz fit appeler son hôte, qui se présenta avec son obséquiosité +ordinaire. + +«Maître Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir aujourd'hui une +exécution? + +--Oui, Excellence; mais si vous me demandez cela pour avoir une fenêtre, +vous vous y prenez bien tard. + +--Non, reprit Franz; d'ailleurs, si je tenais absolument à voir ce +spectacle, je trouverais place, je pense, sur le mont Pincio. + +--Oh! je présumais que Votre Excellence ne voudrait pas se compromettre +avec toute la canaille, dont c'est en quelque sorte l'amphithéâtre +naturel. + +--Il est probable que je n'irai pas, dit Franz; mais je désirerais +avoir quelques détails. + +--Lesquels? + +--Je voudrais savoir le nombre des condamnés, leurs noms et le genre de +leur supplice. + +--Cela tombe à merveille, Excellence! on vient justement de m'apporter +les _tavolette_. + +--Qu'est-ce que les _tavolette_? + +--Les _tavolette_ sont des tablettes en bois que l'on accroche à tous +les coins de rue la veille des exécutions, et sur lesquelles on colle +les noms des condamnés, la cause de leur condamnation et le mode de +leur supplice. Cet avis a pour but d'inviter les fidèles à prier Dieu de +donner aux coupables un repentir sincère. + +--Et l'on vous apporte ces _tavolette_ pour que vous joigniez vos +prières à celles des fidèles? demanda Franz d'un air de doute. + +--Non, Excellence; je me suis entendu avec le colleur, et il m'apporte +cela comme il m'apporte les affiches de spectacles, afin que si +quelques-uns de mes voyageurs désirent assister à l'exécution, ils +soient prévenus. + +--Ah! mais c'est une attention tout à fait délicate! s'écria Franz. + +--Oh! dit maître Pastrini en souriant, je puis me vanter de faire tout +ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles étrangers qui +m'honorent de leur confiance. + +--C'est ce que je vois, mon hôte! et c'est ce que je répéterai à qui +voudra l'entendre, soyez en bien certain. En attendant, je désirerais +lire une de ces _tavolette_. + +--C'est bien facile, dit l'hôte en ouvrant la porte, j'en ai fait mettre +une sur le carré.» + +Il sortit, détacha la _tavoletta_, et la présenta à Franz. + +Voici la traduction littérale de l'affiche patibulaire: + +«On fait savoir à tous que le mardi 22 février, premier jour de +carnaval, seront, par arrêt du tribunal de la Rota, exécutés, sur la +place del Popolo le nommé Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur la +personne très respectable et très vénérée de don César Terlini, chanoine +de l'église de Saint-Jean de Latran, et le nommé Peppino, dit _Rocca +Priori_, convaincu de complicité avec le détestable bandit Luigi Vampa et +les hommes de sa troupe. + +«Le premier sera _mazzolato_. + +«Et le second _decapitato_. + +«Les âmes charitables sont priées de demander à Dieu un repentir sincère +pour ces deux malheureux condamnés.» + +C'était bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les ruines du +Colisée, et rien n'était changé au programme: les noms des condamnés, la +cause de leur supplice et le genre de leur exécution étaient exactement +les mêmes. + +Ainsi, selon toute probabilité, le Transtévère n'était autre que le +bandit Luigi Vampa, et l'homme au manteau Simbad le marin, qui, à Rome +comme à Porto-Vecchio, et à Tunis, poursuivait le cours de ses +philanthropiques expéditions. + +Cependant le temps s'écoulait, il était neuf heures, et Franz allait +réveiller Albert, lorsque à son grand étonnement il le vit sortir tout +habillé de sa chambre. Le carnaval lui avait trotté par la tête, et +l'avait éveillé plus matin que son ami ne l'espérait. + +«Eh bien, dit Franz à son hôte, maintenant que nous voilà prêts tous +deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que nous puissions nous +présenter chez le comte de Monte-Cristo? + +--Oh! bien certainement! répondit-il; le comte de Monte-Cristo a +l'habitude d'être très matinal, et je suis sûr qu'il y a plus de deux +heures déjà qu'il est levé. + +--Et vous croyez qu'il n'y a pas d'indiscrétion à se présenter chez lui +maintenant? + +--Aucune. + +--En ce cas, Albert, si vous êtes prêt.... + +--Entièrement prêt, dit Albert. + +--Allons remercier notre voisin de sa courtoisie. + +--Allons! + +Franz et Albert n'avaient que le carré à traverser, l'aubergiste les +devança et sonna pour eux; un domestique vint ouvrir. + +«_I Signori Francesi_», dit l'hôte. + +Le domestique s'inclina et leur fit signe d'entrer. + +Ils traversèrent deux pièces meublées avec un luxe, qu'ils ne croyaient +pas trouver dans l'hôtel de maître Pastrini, et ils arrivèrent enfin +dans un salon d'une élégance parfaite. Un tapis de Turquie était tendu +sur le parquet, et les meubles les plus confortables offraient leurs +coussins rebondis et leurs dossiers renversés. De magnifiques tableaux +de maîtres, entremêlés de trophées d'armes splendides, étaient suspendus +aux murailles, et de grandes portières de tapisserie flottaient devant +les portes. + +«Si Leurs Excellences veulent s'asseoir, dit le domestique, je vais +prévenir M. le comte.» + +Et il disparut par une des portes. + +Au moment où cette porte s'ouvrit, le son d'une _guzla_ arriva +jusqu'aux deux amis, mais s'éteignit aussitôt: la porte, refermée +presque en même temps qu'ouverte, n'avait pour ainsi dire laissé +pénétrer dans le salon qu'une bouffée d'harmonie. + +Franz et Albert échangèrent un regard et reportèrent les yeux sur les +meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela, à la seconde vue, +leur parut encore plus magnifique qu'à la première. + +«Eh bien, demanda Franz à son ami, que dites-vous de cela? + +--Ma foi, mon cher, je dis qu'il faut que notre voisin soit quelque +agent de change qui a joué à la baisse sur les fonds espagnols, ou +quelque prince qui voyage incognito. + +--Chut! lui dit Franz; c'est ce que nous allons savoir, car le voilà.» + +En effet, le bruit d'une porte tournant sur ses gonds venait d'arriver +jusqu'aux visiteurs; et presque aussitôt la tapisserie, se soulevant, +donna passage au propriétaire de toutes ces richesses. + +Albert s'avança au-devant de lui, mais Franz resta cloué à sa place. + +Celui qui venait d'entrer n'était autre que l'homme au manteau du +Colisée, l'inconnu de la loge, l'hôte mystérieux de Monte-Cristo. + + + + +XXXV + +La mazzolata. + + +«Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez toutes mes +excuses de ce que je me suis laissé prévenir, mais en me présentant de +meilleure heure chez vous, j'aurais craint d'être indiscret. D'ailleurs +vous m'avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu à votre +disposition. + +--Nous avons, Franz et moi, mille remerciements à vous présenter, +monsieur le comte, dit Albert; vous nous tirez véritablement d'un grand +embarras, et nous étions en train d'inventer les véhicules les plus +fantastiques au moment où votre gracieuse invitation nous est parvenue. + +--Eh! mon Dieu! messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux +jeunes gens de s'asseoir sur un divan, c'est la faute de cet imbécile de +Pastrini, si je vous ai laissés si longtemps dans la détresse! Il ne +m'avait pas dit un mot de votre embarras, à moi qui, seul et isolé comme +je le suis ici, ne cherchais qu'une occasion de faire connaissance avec +mes voisins. Du moment où j'ai appris que je pouvais vous être bon à +quelque chose, vous avez vu avec quel empressement j'ai saisi cette +occasion de vous présenter mes compliments.» + +Les deux jeunes gens s'inclinèrent. Franz n'avait pas encore trouvé un +seul mot à dire; il n'avait encore pris aucune résolution, et, comme +rien n'indiquait dans le comte sa volonté de le reconnaître ou le désir +d'être reconnu de lui, il ne savait pas s'il devait, par un mot +quelconque, faire allusion au passé, ou laisser le temps à l'avenir de +lui apporter de nouvelles preuves. D'ailleurs, sûr que c'était lui qui +était la veille dans la loge, il ne pouvait répondre aussi positivement +que ce fût lui qui la surveille, était au Colisée, il résolut donc de +laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe. +D'ailleurs il avait une supériorité sur lui, il était maître de son +secret, tandis qu'au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur +Franz, qui n'avait rien à cacher. + +Cependant il résolut de faire tomber la conversation sur un point qui +pouvait, en attendant, amener toujours l'éclaircissement de certains +doutes. + +«Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places dans +votre voiture et des places à vos fenêtres du palais Rospoli; +maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer +un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo? + +--Ah! oui, c'est vrai, dit le comte d'un air distrait et en regardant +Morcerf avec une attention soutenue; n'y a-t-il pas, place del Popolo, +quelque chose comme une exécution? + +--Oui, répondit Franz, voyant qu'il venait de lui-même où il voulait +l'amener. + +--Attendez, attendez, je crois avoir dit hier à mon intendant de +s'occuper de cela; peut-être pourrai-je vous rendre encore ce petit +service.» + +Il allongea la main vers un cordon de sonnette, qu'il tira trois fois. + +«Vous êtes-vous préoccupé jamais, dit-il à Franz, de l'emploi du temps +et du moyen de simplifier les allées et venues des domestiques? Moi, +j'en ai fait une étude: quand je sonne une fois, c'est pour mon valet de +chambre; deux fois, c'est pour mon maître d'hôtel; trois fois, c'est +pour mon intendant. De cette façon, je ne perds ni une minute ni une +parole. Tenez, voici notre homme.» + +On vit alors entrer un individu de quarante-cinq à cinquante ans, qui +parut à Franz ressembler comme deux gouttes d'eau au contrebandier qui +l'avait introduit dans la grotte, mais qui ne parut pas le moins du +monde le reconnaître. Il vit que le mot était donné. + +«Monsieur Bertuccio, dit le comte, vous êtes-vous occupé, comme je vous +l'avais ordonné hier, de me procurer une fenêtre sur la place del +Popolo? + +--Oui, Excellence, répondit l'intendant, mais il était bien tard. + +--Comment! dit le comte en fronçant le sourcil, ne vous ai-je pas dit +que je voulais en avoir une? + +--Et Votre Excellence en a une aussi, celle qui était louée au prince +Lobanieff; mais j'ai été obligé de la payer cent.... + +--C'est bien, c'est bien, monsieur Bertuccio, faites grâce à ces +messieurs de tous ces détails de ménage; vous avez la fenêtre, c'est +tout ce qu'il faut. Donnez l'adresse de la maison au cocher, et +tenez-vous sur l'escalier pour nous conduire: cela suffit; allez. + +L'intendant salua et fit un pas pour se retirer. + +«Ah! reprit le comte, faites-moi le plaisir de demander à Pastrini s'il +a reçu la _tavoletta_, et s'il veut m'envoyer le programme de +l'exécution. + +--C'est inutile, reprit Franz, tirant son calepin de sa poche; j'ai eu +ces tablettes sous les yeux, je les ai copiées et les voici. + +--C'est bien; alors monsieur Bertuccio, vous pouvez vous retirer, je +n'ai plus besoin de vous. Qu'on nous prévienne seulement quand le +déjeuner sera servi. Ces messieurs, continua-t-il en se retournant vers +les deux amis, me font-ils l'honneur de déjeuner avec moi? + +--Mais, en vérité, monsieur le comte, dit Albert, ce serait abuser. + +--Non pas, au contraire, vous me faites grand plaisir, vous me rendrez +tout cela un jour à Paris, l'un ou l'autre et peut-être tous les deux. +Monsieur Bertuccio, vous ferez mettre trois couverts.» + +Il prit le calepin des mains de Franz. + +«Nous disons donc, continua-t-il du ton dont il eût lu les _Petites +Affiches_, que «seront exécutés, aujourd'hui 22 février, le nommé Andrea +Rondolo, coupable d'assassinat sur la personne très respectable et très +vénérée de don César Torlini, chanoine de l'église Saint-Jean-de-Latran, +et le nommé Peppino, dit _Rocca Priori_, convaincu de complicité avec +le détestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe...» + +--Hum! «Le premier sera _mazzolato_, le second _decapitato_.» Oui, en +effet, reprit le comte, c'était bien comme cela que la chose devait se +passer d'abord; mais je crois que depuis hier il est survenu, quelque +changement dans l'ordre et la marche de la cérémonie. + +--Bah! dit Franz. + +--Oui, hier chez le cardinal Rospigliosi, où j'ai passé la soirée, il +était question de quelque chose comme d'un sursis accordé à l'un des +deux condamnés. + +--À Andrea Rondolo? demanda Franz. + +--Non... reprit négligemment le comte; à l'autre (il jeta un coup d'oeil +sur le calepin comme pour se rappeler le nom), à Peppino, dit _Rocca +Priori_. Cela vous prive d'une guillotinade, mais il vous reste la +_mazzolata_ qui est un supplice fort curieux quand on le voit pour la +première fois, et même pour la seconde; tandis que l'autre, que vous +devez connaître d'ailleurs, est trop simple, trop uni: il n'y a rien +d'inattendu. La _mandaïa_ ne se trompe pas, elle ne tremble pas, ne +frappe pas à faux, ne s'y reprend pas à trente fois comme le soldat qui +coupait la tête au comte de Chalais, et auquel, au reste, Richelieu +avait peut-être recommandé le patient. Ah! Tenez, ajouta le comte d'un +ton méprisant, ne me parlez pas des Européens pour les supplices, ils +n'y entendent rien et en sont véritablement à l'enfance ou plutôt à la +vieillesse de la cruauté. + +--En vérité, monsieur le comte, répondit Franz, on croirait que vous +avez fait une étude comparée des supplices chez les différents peuples +du monde. + +--Il y en a peu du moins que je n'aie vus, reprit froidement le comte. + +--Et vous avez trouvé du plaisir à assister à ces horribles spectacles? + +--Mon premier sentiment a été la répulsion, le second l'indifférence, le +troisième la curiosité. + +--La curiosité! le mot est terrible, savez-vous? + +--Pourquoi? Il n'y a guère dans la vie qu'une préoccupation grave; c'est +la mort, eh bien! n'est-il pas curieux d'étudier de quelles façons +différentes l'âme peut sortir du corps, et comment, selon les +caractères, les tempéraments et même les moeurs du pays, les individus +supportent ce suprême passage de l'être au néant? Quant à moi, je vous +réponds d'une chose: c'est que plus on a vu mourir, plus il devient +facile de mourir: ainsi, à mon avis, la mort est peut-être un supplice, +mais n'est pas une expiation. + +--Je ne vous comprends pas bien, dit Franz; expliquez-vous, car je ne +puis vous dire à quel point ce que vous me dites là pique ma curiosité. + +--Écoutez, dit le comte; et son visage s'infiltra de fiel, comme le +visage d'un autre se colore de sang. Si un homme eût fait périr, par des +tortures inouïes, au milieu des tourments sans fin, votre père, votre +mère, votre maîtresse, un de ces êtres enfin qui, lorsqu'on les déracine +de votre coeur, y laissent un vide éternel et une plaie toujours +sanglante, croiriez-vous la réparation que vous accorde la société +suffisante, parce que le fer de la guillotine a passé entre la base de +l'occipital et les muscles trapèzes du meurtrier, et parce que celui qui +vous a fait ressentir des années de souffrances morales, a éprouvé +quelques secondes de douleurs physiques? + +--Oui, je le sais, reprit Franz, la justice humaine est insuffisante +comme consolatrice: elle peut verser le sang en échange du sang, voilà +tout; il faut lui demander ce qu'elle peut et pas autre chose. + +--Et encore je vous pose là un cas matériel, reprit le comte, celui où +la société, attaquée par la mort d'un individu dans la base sur laquelle +elle repose, venge la mort par la mort; mais n'y a-t-il pas des millions +de douleurs dont les entrailles de l'homme peuvent être déchirées sans +que la société s'en occupe le moins du monde sans qu'elle lui offre le +moyen insuffisant de vengeance dont nous parlions tout à l'heure? N'y +a-t-il pas des crimes pour lesquels le pal des Turcs, les auges des +Persans, les nerfs roulés des Iroquois seraient des supplices trop doux, +et que cependant la société indifférente laisse sans châtiment?... +Répondez, n'y a-t-il pas de ces crimes? + +--Oui, reprit Franz, et c'est pour les punir que le duel est toléré. + +--Ah! le duel, s'écria le comte, plaisante manière, sur mon âme, +d'arriver à son but, quand le but est la vengeance! Un homme vous a +enlevé votre maîtresse, un homme a séduit votre femme, un homme a +déshonoré votre fille; d'une vie tout entière, qui avait le droit +d'attendre de Dieu la part de bonheur qu'il a promise à tout être humain +en le créant, il a fait une existence de douleur, de misère ou +d'infamie, et vous vous croyez vengé parce qu'à cet homme, qui vous a +mis le délire dans l'esprit et le désespoir dans le coeur, vous avez +donné un coup d'épée dans la poitrine ou logé une balle dans la tête? +Allons donc! Sans compter que c'est lui qui souvent sort triomphant de +la lutte, lavé aux yeux du monde et en quelque sorte absous par Dieu. +Non, non, continua le comte, si j'avais jamais à me venger, ce n'est pas +ainsi que je me vengerais. + +--Ainsi, vous désapprouvez le duel? ainsi vous ne vous battriez pas en +duel? demanda à son tour Albert, étonné d'entendre émettre une si +étrange théorie. + +--Oh! si fait! dit le comte. Entendons-nous: je me battrais en duel pour +une misère, pour une insulte, pour un démenti, pour un soufflet, et cela +avec d'autant plus d'insouciance que, grâce à l'adresse que j'ai acquise +à tous les exercices du corps et à la lente habitude que j'ai prise du +danger, je serais à peu près sûr de tuer mon homme. Oh! si fait! je me +battrais en duel pour tout cela; mais pour une douleur lente, profonde, +infinie, éternelle, je rendrais, s'il était possible, une douleur +pareille à celle que l'on m'aurait faite: oeil pour oeil, dent pour +dent, comme disent les Orientaux, nos maîtres en toutes choses, ces élus +de la création qui ont su se faire une vie de rêves et un paradis de +réalités. + +--Mais, dit Franz au comte, avec cette théorie qui vous constitue juge +et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous +teniez dans une mesure où vous échappiez éternellement vous-même à la +puissance de la loi. La haine est aveugle, la colère étourdie, et celui +qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer. + +--Oui, s'il est pauvre et maladroit, non, s'il est millionnaire et +habile. D'ailleurs le pis-aller pour lui est ce dernier supplice dont +nous parlions tout à l'heure, celui que la philanthropique révolution +française a substitué à l'écartèlement et à la roue. Eh bien! qu'est-ce +que le supplice, s'il s'est vengé? En vérité, je suis presque fâché que, +selon toute probabilité, ce misérable Peppino ne soit pas _decapitato_, +comme ils disent, vous verriez le temps que cela dure, et si c'est +véritablement la peine d'en parler. Mais, d'honneur, messieurs, nous +avons là une singulière conversation pour un jour de carnaval. Comment +donc cela est-il venu? Ah! je me le rappelle! vous m'avez demandé une +place à ma fenêtre; eh bien, soit, vous l'aurez; mais mettons-nous à +table d'abord, car voilà qu'on vient nous annoncer que nous sommes +servis.» + +En effet, un domestique ouvrit une des quatre portes du salon et fit +entendre les paroles sacramentelles: + +«_Al suo commodo_!» + +Les deux jeunes gens se levèrent et passèrent dans la salle à manger. + +Pendant le déjeuner, qui était excellent et servi avec une recherche +infinie, Franz chercha des yeux le regard d'Albert, afin d'y lire +l'impression qu'il ne doutait pas qu'eussent produite en lui les paroles +de leur hôte; mais, soit que dans son insouciance habituelle il ne leur +eût pas prêté une grande attention, soit que la concession que le comte +de Monte-Cristo lui avait faite à l'endroit du duel l'eût raccommodé +avec lui, soit enfin que les antécédents que nous avons racontés, connus +de Franz seul, eussent doublé pour lui seul l'effet des théories du +comte, il ne s'aperçut pas que son compagnon fût préoccupé le moins du +monde; tout au contraire, il faisait honneur au repas en homme condamné +depuis quatre ou cinq mois à la cuisine italienne, c'est-à-dire l'une +des plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, il effleurait à +peine chaque plat; on eût dit qu'en se mettant à table avec ses convives +il accomplissait un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur +départ pour se faire servir quelque mets étrange ou particulier. + +Cela rappelait malgré lui à Franz l'effroi que le comte avait inspiré à +la comtesse G..., et la conviction où il l'avait laissée que le comte, +l'homme qu'il lui avait montré dans la loge en face d'elle, était un +vampire. + +À la fin du déjeuner, Franz tira sa montre. + +«Eh bien, lui dit le comte, que faites-vous donc? + +--Vous nous excuserez, monsieur le comte, répondit Franz, mais nous +avons encore mille choses à faire. + +--Lesquelles? + +--Nous n'avons pas de déguisements, et aujourd'hui le déguisement est de +rigueur. + +--Ne vous occupez donc pas de cela. Nous avons à ce que je crois, place +del Popolo, une chambre particulière; j'y ferai porter les costumes que +vous voudrez bien m'indiquer, et nous nous masquerons séance tenante. + +--Après l'exécution? s'écria Franz. + +--Sans doute, après, pendant ou avant, comme vous voudrez. + +--En face de l'échafaud? + +--L'échafaud fait partie de la fête. + +--Tenez, monsieur le comte, j'ai réfléchi, dit Franz; décidément je vous +remercie de votre obligeance, mais je me contenterai d'accepter une +place dans votre voiture, une place à la fenêtre du palais Rospoli, et +je vous laisserai libre de disposer de ma place à la fenêtre de la +piazza del Popolo. + +--Mais vous perdez, je vous en préviens, une chose fort curieuse, +répondit le comte. + +--Vous me le raconterez, reprit Franz, et je suis convaincu que dans +votre bouche le récit m'impressionnera presque autant que la vue +pourrait le faire. D'ailleurs, plus d'une fois déjà j'ai voulu prendre +sur moi d'assister à une exécution, et je n'ai jamais pu m'y décider; et +vous, Albert? + +--Moi, répondit le vicomte, j'ai vu exécuter Castaing; mais je crois +que j'étais un peu gris ce jour-là. C'était le jour de ma sortie du +collège, et nous avions passé la nuit je ne sais à quel cabaret. + +--D'ailleurs, ce n'est pas une raison, parce que vous n'avez pas fait +une chose à Paris, pour que vous ne la fassiez pas à l'étranger: quand +on voyage, c'est pour s'instruire; quand on change de lieu, c'est pour +voir. Songez donc quelle figure vous ferez quand on vous demandera: +Comment exécute-t-on à Rome? et que vous répondrez: Je ne sais pas. Et +puis, on dit que le condamné est un infâme coquin, un drôle qui a tué à +coups de chenet un bon chanoine qui l'avait élevé comme son fils. Que +diable! quand on tue un homme d'Église, on prend une arme plus +convenable qu'un chenet, surtout quand cet homme d'église est peut-être +notre père. Si vous voyagiez en Espagne, vous iriez voir les combats de +taureaux, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que c'est un combat que nous +allons voir; souvenez-vous des anciens Romains du Cirque, des chasses où +l'on tuait trois cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez-vous +donc de ces quatre-vingt mille spectateurs qui battaient des mains, de +ces sages matrones qui conduisaient là leurs filles à marier, et de ces +charmantes vestales aux mains blanches qui faisaient avec le pouce un +charmant petit signe qui voulait dire: Allons, pas de paresse! +achevez-moi cet homme-là qui est aux trois quarts mort. + +--Y allez-vous, Albert? dit Franz. + +--Ma foi, oui, mon cher! J'étais comme vous mais l'éloquence du comte me +décide. + +--Allons-y donc, puisque vous le voulez, dit Franz; mais en me rendant +place del Popolo, je désire passer par la rue du Cours; est-ce possible, +monsieur le comte? + +--À pied, oui; en voiture, non. + +--Eh bien, j'irai à pied. + +--Il est bien nécessaire que vous passiez par la rue du Cours? + +--Oui, j'ai quelque chose à y voir. + +--Eh bien, passons par la rue du Cours, nous enverrons la voiture nous +attendre sur la piazza del Popolo, par la strada del Babuino; +d'ailleurs je ne suis pas fâché non plus de passer par la rue du Cours +pour voir si des ordres que j'ai donnés ont été exécutés. + +--Excellence, dit le domestique en ouvrant la porte, un homme vêtu en +pénitent demande à vous parler. + +--Ah! oui, dit le comte, je sais ce que c'est. Messieurs, voulez-vous +repasser au salon, vous trouverez sur la table du milieu d'excellents +cigares de la Havane, je vous y rejoins dans un instant.» + +Les deux jeunes gens se levèrent et sortirent par une porte, tandis que +le comte, après leur avoir renouvelé ses excuses, sortait par l'autre. +Albert, qui était un grand amateur, et qui, depuis qu'il était en +Italie, ne comptait pas comme un mince sacrifice celui d'être privé des +cigares du café de Paris, s'approcha de la table et poussa un cri de +joie en apercevant de véritables puros. + +«Eh bien, lui demanda Franz, que pensez-vous du comte de Monte-Cristo? + +--Ce que j'en pense! dit Albert visiblement étonné que son compagnon lui +fît une pareille question; je pense que c'est un homme charmant, qui +fait à merveille les honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, beaucoup +étudié, beaucoup réfléchi, qui est, comme Brutus, de l'école stoïque, +et, ajouta-t-il en poussant amoureusement une bouffée de fumée qui monta +en spirale vers le plafond, et qui par-dessus tout cela possède +d'excellents cigares.» + +C'était l'opinion d'Albert sur le comte; or, comme Franz savait +qu'Albert avait la prétention de ne se faire une opinion sur les hommes +et sur les choses qu'après de mûres réflexions, il ne tenta pas de rien +changer à la sienne. + +«Mais, dit-il, avez-vous remarqué une chose singulière? + +--Laquelle? + +--L'attention avec laquelle il vous regardait. + +--Moi? + +--Oui, vous.» + +Albert réfléchit. + +«Ah! dit-il en poussant un soupir, rien d'étonnant à cela. Je suis +depuis près d'un an absent de Paris, je dois avoir des habits de l'autre +monde. Le comte m'aura pris pour un provincial; détrompez-le, cher ami, +et dites-lui, je vous prie, à la première occasion, qu'il n'en est +rien.» + +Franz sourit; un instant après le comte rentra. + +«Me voici, messieurs, dit-il, et tout à vous, les ordres sont donnés; la +voiture va de son côté place del Popolo, et nous allons nous y rendre +du nôtre, si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez donc +quelques-uns de ces cigares, monsieur de Morcerf. + +--Ma foi, avec grand plaisir, dit Albert, car vos cigares italiens sont +encore pires que ceux de la régie. Quand vous viendrez à Paris, je vous +rendrai tout cela. + +--Ce n'est pas de refus; je compte y aller quelque jour, et, puisque +vous le permettez, j'irai frapper à votre porte. Allons, messieurs, +allons, nous n'avons pas de temps à perdre; il est midi et demi, +partons.» + +Tous trois descendirent. Alors le cocher prit les derniers ordres de son +maître, et suivit la via del Babuino, tandis que les piétons remontaient +par la place d'Espagne et par la via Frattina, qui les conduisait tout +droit entre le palais Fiano et le palais Rospoli. + +Tous les regards de Franz furent pour les fenêtres de ce dernier palais, +il n'avait pas oublié le signal convenu dans le Colisée entre l'homme au +manteau et le Transtévère. + +«Quelles sont vos fenêtres? demanda-t-il au comte du ton le plus naturel +qu'il pût prendre. + +--Les trois dernières», répondit-il avec une négligence qui n'avait rien +d'affecté; car il ne pouvait deviner dans quel but cette question lui +était faite. + +Les yeux de Franz se portèrent rapidement sur les trois fenêtres. Les +fenêtres latérales étaient tendues en damas jaune, et celle du milieu en +damas blanc avec une croix rouge. + +L'homme au manteau avait tenu sa parole au Transtévère, et il n'y avait +plus de doute: l'homme au manteau, c'était bien le comte. + +Les trois fenêtres étaient encore vides. + +Au reste, de tous côtés se faisaient les préparatifs; on plaçait des +chaises, on dressait des échafaudages, on tendait des fenêtres. Les +masques ne pouvaient paraître, les voitures ne pouvaient circuler qu'au +son de la cloche; mais on sentait les masques derrière toutes les +fenêtres, les voitures derrière toutes les portes. + +Franz, Albert et le comte continuèrent de descendre la rue du Cours. À +mesure qu'ils approchaient de la place du Peuple, la foule devenait plus +épaisse et au-dessus des têtes de cette foule, on voyait s'élever deux +choses: l'obélisque surmonté d'une croix qui indique le centre de la +place, et, en avant de l'obélisque, juste au point de correspondance +visuelle des trois rues del Babuino, del Corso et di Ripetta, les deux +poutres suprêmes de l'échafaud, entre lesquelles brillait le fer arrondi +de la mandaïa. + +À l'angle de la rue on trouva l'intendant du comte, qui attendait son +maître. + +La fenêtre louée à ce prix exorbitant sans doute dont le comte n'avait +point voulu faire part à ses invités, appartenait au second étage du +grand palais, situé entre la rue del Babuino et le monte Pincio; +c'était, comme nous l'avons dit, une espèce de cabinet de toilette +donnant dans une chambre à coucher; en fermant la porte de la chambre à +coucher, les locataires du cabinet étaient chez eux; sur les chaises on +avait déposé des costumes de paillasse en satin blanc et bleu des plus +élégants. + +«Comme vous m'avez laissé le choix des costumes, dit le comte aux deux +amis, je vous ai fait préparer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y aura +de mieux porté cette année; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus commode +pour les confettis, attendu que la farine n'y paraît pas.» + +Franz n'entendit que fort imparfaitement les paroles du comte, et il +n'apprécia peut-être pas à sa valeur cette nouvelle gracieuseté; car +toute son attention était attirée par le spectacle que présentait la +piazza del Popolo, et par l'instrument terrible qui en faisait à cette +heure le principal ornement. + +C'était la première fois que Franz apercevait une guillotine; nous +disons guillotine, car la mandaïa romaine est taillée à peu près sur le +même patron que notre instrument de mort. Le couteau, qui a la forme +d'un croissant qui couperait par la partie convexe, tombe de moins haut, +voilà tout. + +Deux hommes, assis sur la planche à bascule où l'on couche le condamné, +déjeunaient en attendant, et mangeaient, autant que Franz pût le voir, +du pain et des saucisses; l'un d'eux souleva la planche, en tira un +flacon de vin, but un coup et passa le flacon à son camarade; ces deux +hommes, c'étaient les aides du bourreau! + +À ce seul aspect, Franz avait senti la sueur poindre à la racine de ses +cheveux. + +Les condamnés, transportés la veille au soir des Carceri Nuove dans la +petite église Sainte-Marie-del-Popolo, avaient passé la nuit, assistés +chacun de deux prêtres, dans une chapelle ardente fermée d'une grille, +devant laquelle se promenaient des sentinelles relevées d'heure en +heure. + +Une double haie de carabiniers placés de chaque côté de la porte de +l'église s'étendait jusqu'à l'échafaud, autour duquel elle +s'arrondissait, laissant libre un chemin de dix pieds de large à peu +près, et autour de la guillotine un espace d'une centaine de pas de +circonférence. Tout le reste de la place était pavé de têtes d'hommes et +de femmes. Beaucoup de femmes tenaient leurs enfants sur leurs épaules. +Ces enfants, qui dépassaient la foule de tout le torse, étaient +admirablement placés. + +Le monte Pincio semblait un vaste amphithéâtre dont tous les gradins +eussent été chargés de spectateurs; les balcons des deux églises qui +font l'angle de la rue del Babuino et de la rue di Ripetta regorgeaient +de curieux privilégiés; les marches des péristyles semblaient un flot +mouvant et bariolé qu'une marée incessante poussait vers le portique: +chaque aspérité de la muraille qui pouvait donner place à un homme avait +sa statue vivante. + +Ce que disait le comte est donc vrai, ce qu'il y a de plus curieux dans +la vie est le spectacle de la mort. + +Et cependant, au lieu du silence que semblait commander la solennité du +spectacle, un grand bruit montait de cette foule, bruit composé de +rires, de huées et de cris joyeux; il était évident encore, comme +l'avait dit le comte que cette exécution n'était rien autre chose, pour +tout le peuple, que le commencement du carnaval. + +Tout à coup ce bruit cessa comme par enchantement, la porte de l'église +venait de s'ouvrir. + +Une confrérie de pénitents, dont chaque membre était vêtu d'un sac gris +percé aux yeux seulement, et tenait un cierge allumé à la main, parut +d'abord; en tête marchait le chef de la confrérie. + +Derrière les pénitents venait un homme de haute taille. Cet homme était +nu, à l'exception d'un caleçon de toile au côté gauche duquel était +attaché un grand couteau caché dans sa gaine; il portait sur l'épaule +droite une lourde masse de fer. Cet homme, c'était le bourreau. + +Il avait en outre des sandales attachées au bas de la jambe par des +cordes. + +Derrière le bourreau marchaient, dans l'ordre où ils devaient être +exécutés, d'abord Peppino et ensuite Andrea. + +Chacun était accompagné de deux prêtres. + +Ni l'un ni l'autre n'avait les yeux bandés. + +Peppino marchait d'un pas assez ferme; sans doute il avait eu avis de ce +qui se préparait pour lui. + +Andrea était soutenu sous chaque bras par un prêtre. + +Tous deux baisaient de temps en temps le crucifix que leur présentait le +confesseur. + +Franz sentit, rien qu'à cette vue, les jambes qui lui manquaient; il +regarda Albert. Il était pâle comme sa chemise, et par un mouvement +machinal il jeta loin de lui son cigare, quoiqu'il ne l'eût fumé qu'à +moitié. + +Le comte seul paraissait impassible. Il y avait même plus, une légère +teinte rouge semblait vouloir percer la pâleur livide de ses joues. + +Son nez se dilatait comme celui d'un animal féroce qui flaire le sang, +et ses lèvres, légèrement écartées, laissaient voir ses dents blanches, +petites et aiguës comme celles d'un chacal. + +Et cependant, malgré tout cela, son visage avait une expression de +douceur souriante que Franz ne lui avait jamais vue; ses yeux noirs +surtout étaient admirables de mansuétude et de velouté. + +Cependant les deux condamnés continuaient de marcher vers l'échafaud, et +à mesure qu'ils avançaient on pouvait distinguer les traits de leur +visage. Peppino était un beau garçon de vingt-quatre à vingt-six ans, au +teint hâlé par le soleil, au regard libre et sauvage. Il portait la tête +haute et semblait flairer le vent pour voir de quel côté lui viendrait +son libérateur. + +Andrea était gros et court: son visage, bassement cruel, n'indiquait pas +d'âge; il pouvait cependant avoir trente ans à peu près. Dans la prison, +il avait laissé pousser sa barbe. Sa tête retombait sur une de ses +épaules, ses jambes pliaient sous lui: tout son être paraissait obéir à +un mouvement machinal dans lequel sa volonté n'était déjà plus rien. + +«Il me semble, dit Franz au comte, que vous m'avez annoncé qu'il n'y +aurait qu'une exécution. + +--Je vous ai dit la vérité, répondit-il froidement. + +--Cependant voici deux condamnés. + +--Oui; mais de ces deux condamnés l'un touche à la mort, et l'autre a +encore de longues années à vivre. + +--Il me semble que si la grâce doit venir, il n'y a plus de temps à +perdre. + +--Aussi la voilà qui vient; regardez», dit le Comte. + +En effet, au moment où Peppino arrivait au pied de la mandaïa, un +pénitent, qui semblait être en retard, perça la haie sans que les +soldats fissent obstacle à son passage, et, s'avançant vers le chef de +la confrérie, lui remit un papier plié en quatre. + +Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun de ces détails; le chef +de la confrérie déplia le papier, le lut et leva la main. + +«Le Seigneur soit béni et Sa Sainteté soit louée! dit-il à haute et +intelligible voix. Il y a grâce de la vie pour l'un des condamnés. + +--Grâce! s'écria le peuple d'un seul cri; il y a grâce!» + +À ce mot de grâce, Andrea sembla bondir et redressa la tête. + +«Grâce pour qui?» cria-t-il. + +Peppino resta immobile, muet et haletant. + +«Il y a grâce de la peine de mort pour Peppino Rocca Priori», dit le +chef de la confrérie. + +Et il passa le papier au capitaine commandant les carabiniers, lequel, +après l'avoir lu, le lui rendit. + +«Grâce pour Peppino! s'écria Andrea, entièrement tiré de l'état de +torpeur où il semblait être plongé; pourquoi grâce pour lui et pas pour +moi? nous devions mourir ensemble; on m'avait promis qu'il mourrait +avant moi, on n'a pas le droit de me faire mourir seul, je ne le veux +pas!» + +Et il s'arracha au bras des deux prêtres, se tordant, hurlant, rugissant +et faisant des efforts insensés pour rompre les cordes qui lui liaient +les mains. + +Le bourreau fit signe à ses deux aides, qui sautèrent en bas de +l'échafaud et vinrent s'emparer du condamné. + +«Qu'y a-t-il donc?» demanda Franz au comte. + +Car, comme tout cela se passait en patois romain, il n'avait pas très +bien compris. + +«Ce qu'il y a? dit le comte, ne comprenez-vous pas bien? Il y a que +cette créature humaine qui va mourir est furieuse de ce que son +semblable ne meure pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle +le déchirerait avec ses ongles et avec ses dents plutôt que de le +laisser jouir de la vie dont elle va être privée. Ô hommes! hommes! race +de crocodiles! comme dit Karl Moor, s'écria le comte en étendant les +deux poings vers toute cette foule, que je vous reconnais bien là, et +qu'en tout temps vous êtes bien dignes de vous-mêmes!» + +En effet, Andrea et les deux aides du bourreau se roulaient dans la +poussière, le condamné criant toujours: «Il doit mourir, je veux qu'il +meure! On n'a pas le droit de me tuer tout seul!» + +«Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des deux +jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon âme, c'est curieux, +voilà un homme qui était résigné à son sort, qui marchait à l'échafaud, +qui allait mourir comme un lâche, c'est vrai, mais enfin il allait +mourir sans résistance et sans récrimination: savez-vous ce qui lui +donnait quelque force? savez-vous ce qui le consolait? savez-vous ce qui +lui faisait prendre son supplice en patience? c'est qu'un autre +partageait son angoisse; c'est qu'un autre allait mourir comme lui; +c'est qu'un autre allait mourir avant lui! Menez deux moutons à la +boucherie, deux boeufs à l'abattoir, et faites comprendre à l'un d'eux +que son compagnon ne mourra pas, le mouton bêlera de joie, le boeuf +mugira de plaisir mais l'homme, l'homme que Dieu a fait à son image, +l'homme à qui Dieu a imposé pour première, pour unique, pour suprême +loi, l'amour de son prochain, l'homme à qui Dieu a donné une voix pour +exprimer sa pensée, quel sera son premier cri quand il apprendra que son +camarade est sauvé? un blasphème. Honneur à l'homme, ce chef-d'oeuvre de +la nature, ce roi de la création!» + +Et le comte éclata de rire, mais d'un rire terrible qui indiquait qu'il +avait dû horriblement souffrir pour en arriver à rire ainsi. + +Cependant la lutte continuait, et c'était quelque chose d'affreux à +voir. Les deux valets portaient Andrea sur l'échafaud; tout le peuple +avait pris parti contre lui, et vingt mille voix criaient d'un seul cri: +«À mort! à mort!» + +Franz se rejeta en arrière; mais le comte ressaisit son bras et le +retint devant la fenêtre. + +«Que faites-vous donc? lui dit-il; de la pitié? elle est, ma foi, bien +placée! Si vous entendiez crier au chien enragé, vous prendriez votre +fusil, vous vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans miséricorde à +bout portant la pauvre bête, qui, au bout du compte ne serait coupable +que d'avoir été mordue par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a +fait: et voilà que vous avez pitié d'un homme qu'aucun autre homme n'a +mordu, et qui cependant a tué son bienfaiteur, et qui maintenant, ne +pouvant plus tuer parce qu'il a les mains liées, veut à toute force voir +mourir son compagnon de captivité, son camarade d'infortune! Non, non, +regardez, regardez.» + +La recommandation était devenue presque inutile, Franz était comme +fasciné par l'horrible spectacle. Les deux valets avaient porté le +condamné sur l'échafaud, et là, malgré ses efforts, ses morsures, ses +cris, ils l'avaient forcé de se mettre à genoux. Pendant ce temps, le +bourreau s'était placé de côté et la masse en arrêt; alors, sur un +signe, les deux aides s'écartèrent. Le condamné voulut se relever, mais +avant qu'il en eût le temps, la masse s'abattit sur sa tempe gauche; on +entendit un bruit sourd et mat, le patient tomba comme un boeuf, la face +contre terre, puis d'un contrecoup, se retourna sur le dos. Alors le +bourreau laissa tomber sa masse, tira le couteau de sa ceinture, d'un +seul coup lui ouvrit la gorge et, montant aussitôt sur son ventre, se +mit à le pétrir avec ses pieds. + +À chaque pression, un jet de sang s'élançait du cou du condamné. + +Pour cette fois, Franz n'y put tenir plus longtemps; il se rejeta en +arrière, et alla tomber sur un fauteuil à moitié évanoui. + +Albert, les yeux fermés, resta debout, mais cramponné aux rideaux de la +fenêtre. + +Le comte était debout et triomphant comme le mauvais ange. + + + + +XXXVI + +La carnaval de Rome. + + +Quand Franz revint à lui, il trouva Albert qui buvait un verre d'eau +dont sa pâleur indiquait qu'il avait grand besoin, et le comte qui +passait déjà son costume de paillasse. Il jeta machinalement les yeux +sur la place; tout avait disparu, échafaud, bourreaux, victimes; il ne +restait plus que le peuple, bruyant, affairé, joyeux; la cloche du monte +Citorio, qui ne retentit que pour la mort du pape et l'ouverture de la +mascherata, sonnait à pleines volées. + +«Eh bien, demanda-t-il au comte, que s'est-il donc passé? + +--Rien, absolument rien, dit-il, comme vous voyez; seulement le +carnaval est commencé, habillons nous vite. + +--En effet, répondit Franz au comte, il ne reste de toute cette horrible +scène que la trace d'un rêve. + +--C'est que ce n'est pas autre chose qu'un rêve, qu'un cauchemar, que +vous avez eu. + +--Oui, moi; mais le condamné? + +--C'est un rêve aussi; seulement il est resté endormi, lui, tandis que +vous vous êtes réveillé, vous; et qui peut dire lequel de vous deux est +le privilégié? + +--Mais Peppino, demanda Franz, qu'est-il devenu? + +--Peppino est un garçon de sens qui n'a pas le moindre amour-propre, et +qui, contre l'habitude des hommes qui sont furieux lorsqu'on ne s'occupe +pas d'eux, a été enchanté, lui, de voir que l'attention générale se +portait sur son camarade; il a en conséquence profité de cette +distraction pour se glisser dans la foule et disparaître, sans même +remercier les dignes prêtres qui l'avaient accompagné. Décidément, +l'homme est un animal fort ingrat et fort égoïste.... Mais +habillez-vous; tenez, vous voyez que M. de Morcerf vous donne +l'exemple.» + +En effet, Albert passait machinalement son pantalon de taffetas +par-dessus son pantalon noir et ses bottes vernies. + +«Eh bien! Albert, demanda Franz, êtes-vous bien en train de faire des +folies? Voyons, répondez franchement. + +--Non, dit-il, mais en vérité je suis aise maintenant d'avoir vu une +pareille chose, et je comprends ce que disait M. le comte: c'est que, +lorsqu'on a pu s'habituer une fois à un pareil spectacle, ce soit le +seul qui donne encore des émotions. + +--Sans compter que c'est en ce moment-là seulement qu'on peut faire des +études de caractères, dit le comte; sur la première marche de +l'échafaud, la mort arrache le masque qu'on a porté toute la vie, et le +véritable visage apparaît. Il faut en convenir, celui d'Andrea n'était +pas beau à voir.... Le hideux coquin!... Habillons-nous, messieurs, +habillons-nous!» + +Il eût été ridicule à Franz de faire la petite maîtresse et de ne pas +suivre l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons. Il passa donc à +son tour son costume et mit son masque, qui n'était certainement pas +plus pâle que son visage. + +La toilette achevée, on descendit. La voiture attendait à la porte, +pleine de confetti et de bouquets. + +On prit la file. + +Il est difficile de se faire l'idée d'une opposition plus complète que +celle qui venait de s'opérer. Au lieu de ce spectacle de mort sombre et +silencieux, la place del Popolo présentait l'aspect d'une folle et +bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, débordant de tous les +côtés, s'échappant par les portes, descendant par les fenêtres; les +voitures débouchaient à tous des coins de rue, chargées de pierrots, +d'arlequins, de dominos, de marquis, de Transtévères, de grotesques, de +chevaliers, de paysans: tout cela criant, gesticulant, lançant des oeufs +pleins de farine, des confetti, des bouquets; attaquant de la parole et +du projectile amis et étrangers, connus et inconnus, sans que personne +ait le droit de s'en fâcher, sans que pas un fasse autre chose que d'en +rire. + +Franz et Albert étaient comme des hommes que, pour les distraire d'un +violent chagrin, on conduirait dans une orgie, et qui, à mesure qu'ils +boivent et qu'ils s'enivrent, sentent un voile s'épaissir entre le passé +et le présent. Ils voyaient toujours, ou plutôt ils continuaient de +sentir en eux le reflet de ce qu'ils avaient vu. Mais peu à peu +l'ivresse générale les gagna: il leur sembla que leur raison chancelante +allait les abandonner; ils éprouvaient un besoin étrange de prendre leur +part de ce bruit, de ce mouvement, de ce vertige. Une poignée de +confetti qui arriva à Morcerf d'une voiture voisine, et qui, en le +couvrant de poussière, ainsi que ses deux compagnons, piqua son cou et +toute la portion du visage que ne garantissait pas le masque, comme si +on lui eût jeté un cent d'épingles, acheva de le pousser à la lutte +générale dans laquelle étaient déjà engagés tous les masques qu'ils +rencontraient. Il se leva à son tour dans la voiture, il puisa à pleines +mains dans les sacs, et, avec toute la vigueur et l'adresse dont il +était capable, il envoya à son tour oeufs et dragées à ses voisins. + +Dès lors, le combat était engagé. Le souvenir de ce qu'ils avaient vu +une demi-heure auparavant s'effaça tout à fait de l'esprit des deux +jeunes gens, tant le spectacle bariolé, mouvant, insensé, qu'ils avaient +sous les yeux était venu leur faire diversion. Quant au comte de +Monte-Cristo, il n'avait jamais, comme nous l'avons dit, paru +impressionné un seul instant. + +En effet, qu'on se figure cette grande et belle rue du Cours, bordée +d'un bout à l'autre de palais à quatre ou cinq étages avec tous leurs +balcons garnis de tapisseries, avec toutes leurs fenêtres drapées; à ces +balcons et à ces fenêtres, trois cent mille spectateurs, Romains, +Italiens, étrangers venus des quatre parties du monde: toutes les +aristocraties réunies, aristocraties de naissance, d'argent, de génie; +des femmes charmantes, qui, subissant elles-mêmes l'influence de ce +spectacle, se courbent sur les balcons, se penchent hors des fenêtres, +font pleuvoir sur les voitures qui passent une grêle de confetti qu'on +leur rend en bouquets; l'atmosphère tout épaissie de dragées qui +descendent et de fleurs qui montent; puis sur le pavé des rues une foule +joyeuse, incessante; folle, avec des costumes insensés: des choux +gigantesques qui se promènent, des têtes de buffles qui mugissent sur +des corps d'hommes, des chiens qui semblent marcher sur les pieds de +derrière; au milieu de tout cela un masque qui se soulève, et, dans +cette tentation de saint Antoine rêvée par Callot, quelque Astarté qui +montre une ravissante figure qu'on veut suivre et de laquelle on est +séparé par des espèces de démons pareils à ceux qu'on voit dans ses +rêves, et l'on aura une faible idée de ce qu'est le carnaval de Rome. + +Au second tour le comte fit arrêter la voiture et demanda à ses +compagnons la permission de les quitter, laissant sa voiture à leur +disposition. Franz leva les yeux: on était en face du palais Rospoli; et +à la fenêtre du milieu, à celle qui était drapée d'une pièce de damas +blanc avec une croix rouge était un domino bleu, sous lequel +l'imagination de Franz se représenta sans peine la belle Grecque du +théâtre Argentina. + +«Messieurs, dit le comte en sautant à terre, quand vous serez las d'être +acteurs et que vous voudrez redevenir spectateurs, vous savez que vous +avez place à mes fenêtres. En attendant, disposez de mon cocher, de ma +voiture et de mes domestiques.» + +Nous avons oublié de dire que le cocher du comte était gravement vêtu +d'une peau d'ours noir, exactement pareille à celle d'Odry dans _l'Ours +et le Pacha_, et que les deux laquais qui se tenaient debout derrière la +calèche possédaient des costumes de singe vert, parfaitement adaptés à +leurs tailles, et des masques à ressorts avec lesquels ils faisaient la +grimace aux passants. + +Franz remercia le comte de son offre obligeante: quant à Albert, il +était en coquetterie avec une pleine voiture de paysannes romaines, +arrêtée, comme celle du comte, par un de ces repos si communs dans les +files et qu'il écrasait de bouquets. + +Malheureusement pour lui la file reprit son mouvement, et tandis qu'il +descendait vers la place del Popolo, la voiture qui avait attiré son +attention remontait vers le palais de Venise. + +«Ah! mon cher! dit-il à Franz, vous n'avez pas vu?... + +--Quoi? demanda Franz. + +--Tenez, cette calèche qui s'en va toute chargée de paysannes romaines. + +--Non. + +--Eh bien, je suis sûr que ce sont des femmes charmantes. + +--Quel malheur que vous soyez masqué, mon cher Albert, dit Franz, +c'était le moment de vous rattraper de vos désappointements amoureux! + +--Oh! répondit-il moitié riant, moitié convaincu, j'espère bien que le +carnaval ne se passera pas sans m'apporter quelque dédommagement.» + +Malgré cette espérance d'Albert, toute la journée se passa sans autre +aventure que la rencontre, deux ou trois fois renouvelée, de la calèche +aux paysannes romaines. À l'une de ces rencontres, soit hasard, soit +calcul d'Albert, son masque se détacha. + +À cette rencontre, il prit le reste du bouquet et le jeta dans la +calèche. + +Sans doute une des femmes charmantes qu'Albert devinait sous le costume +coquet de paysannes fut touchée de cette galanterie, car à son tour, +lorsque la voiture des deux amis repassa, elle y jeta un bouquet de +violettes. + +Albert se précipita sur le bouquet. Comme Franz n'avait aucun motif de +croire qu'il était à son adresse, il laissa Albert s'en emparer. Albert +le mit victorieusement à sa boutonnière, et la voiture continua sa +course triomphante. + +«Eh bien, lui dit Franz, voilà un commencement d'aventure! + +--Riez tant que vous voudrez, répondit-il, mais en vérité je crois que +oui; aussi je ne quitte plus ce bouquet. + +--Pardieu, je crois bien! dit Franz en riant, c'est un signe de +reconnaissance.» + +La plaisanterie, au reste, prit bientôt un caractère de réalité, car +lorsque, toujours conduits par la file, Franz et Albert croisèrent de +nouveau la voiture des _contadine_, celle qui avait jeté le bouquet à +Albert battit des mains en le voyant à sa boutonnière. + +«Bravo, mon cher! bravo! lui dit Franz, voilà qui se prépare à +merveille! Voulez-vous que je vous quitte et vous est-il plus agréable +d'être seul? + +--Non, dit-il, ne brusquons rien; je ne veux pas me laisser prendre +comme un sot à une première démonstration, à un rendez-vous sous +l'horloge comme nous disons pour le bal de l'Opéra. Si la belle +paysanne a envie d'aller plus loin, nous la retrouvons demain ou plutôt +elle nous retrouvera. Alors elle me donnera signe d'existence, et je +verrai ce que j'aurai à faire. + +--En vérité, mon cher Albert, dit Franz, vous êtes sage comme Nestor et +prudent comme Ulysse; et si votre Circé parvient à vous changer en une +bête quelconque, il faudra qu'elle soit bien adroite ou bien puissante.» + +Albert avait raison. La belle inconnue avait résolu sans doute de ne pas +pousser plus loin l'intrigue ce jour-là; car, quoique les jeunes gens +fissent encore plusieurs tours, ils ne revirent pas la calèche qu'ils +cherchaient des yeux: elle avait disparu sans doute par une des rues +adjacentes. + +Alors ils revinrent au palais Rospoli, mais le comte aussi avait +disparu avec le domino bleu. Les deux fenêtres tendues en damas jaune +continuaient, au reste, d'être occupées par des personnes qu'il avait +sans doute invitées. + +En ce moment, la même cloche qui avait sonné l'ouverture de la +mascherata sonna la retraite. La file du Corso se rompit aussitôt, et en +un instant toutes les voitures disparurent dans les rues transversales. + +Franz et Albert étaient en ce moment en face de la via delle Maratte. + +Le cocher l'enfila sans rien dire, et, gagnant la place d'Espagne en +longeant le palais Poli, il s'arrêta devant l'hôtel. + +Maître Pastrini vint recevoir ses hôtes sur le seuil de la porte. + +Le premier soin de Franz fut de s'informer du comte et d'exprimer le +regret de ne l'avoir pas repris à temps, mais Pastrini le rassura en lui +disant que le comte de Monte-Cristo avait commandé une seconde voiture +pour lui, et que cette voiture était allée le chercher à quatre heures +au palais Rospoli. Il était en outre chargé, de sa part, d'offrir aux +deux amis la clef de sa loge au théâtre Argentina. + +Franz interrogea Albert sur ses dispositions, mais Albert avait de +grands projets à mettre à exécution avant de penser à aller au théâtre; +en conséquence, au lieu de répondre, il s'informa si maître Pastrini +pourrait lui procurer un tailleur. + +«Un tailleur, demanda notre hôte, et pour quoi faire? + +--Pour nous faire d'ici à demain des habits de paysans romains, aussi +élégants que possible», dit Albert. + +Maître Pastrini secoua la tête. + +«Vous faire d'ici à demain deux habits! s'écria-t-il, voilà bien, j'en +demande pardon à Vos Excellences, une demande à la française; deux +habits! quand d'ici à huit jours vous ne trouveriez certainement pas un +tailleur qui consentît à coudre six boutons à un gilet, lui +payassiez-vous ces boutons un écu la pièce! + +--Alors il faut donc renoncer à se procurer les habits que je désire? + +--Non, parce que nous aurons ces habits tout faits. Laissez-moi +m'occuper de cela, et demain vous trouverez en vous éveillant une +collection de chapeaux, de vestes et de culottes dont vous serez +satisfaits. + +--Mon cher, dit Franz à Albert, rapportons-nous-en à notre hôte, il nous +a déjà prouvé qu'il était homme de ressources; dînons donc +tranquillement, et après le dîner allons voir _l'Italienne à Alger_. + +--Va pour l'_Italienne à Alger_, dit Albert; mais songez, maître +Pastrini, que moi et monsieur, continua-t-il en désignant Franz, nous +mettons la plus haute importance à avoir demain les habits que nous vous +avons demandés.» + +L'aubergiste affirma une dernière fois à ses hôtes qu'ils n'avaient à +s'inquiéter de rien et qu'ils seraient servis à leurs souhaits; sur quoi +Franz et Albert remontèrent pour se débarrasser de leurs costumes de +paillasses. + +Albert, en dépouillant le sien, serra avec le plus grand soin son +bouquet de violettes: c'était son signe de reconnaissance pour le +lendemain. + +Les deux amis se mirent à table; mais, tout en dînant, Albert ne put +s'empêcher de remarquer la différence notable qui existait entre les +mérites respectifs du cuisinier de maître Pastrini et celui du comte de +Monte-Cristo. Or, la vérité força Franz d'avouer, malgré les préventions +qu'il paraissait avoir contre le comte, que le parallèle n'était point à +l'avantage du chef de maître Pastrini. + +Au dessert, le domestique s'informa de l'heure à laquelle les jeunes +gens désiraient la voiture. Albert et Franz se regardèrent, craignant +véritablement d'être indiscrets. Le domestique les comprit. + +«Son Excellence le comte de Monte-Cristo, leur dit-il, a donné des +ordres positifs pour que la voiture demeurât toute la journée aux ordres +de Leurs Seigneuries; Leurs Seigneuries peuvent donc disposer sans +crainte d'être indiscrètes.» + +Les jeunes gens résolurent de profiter jusqu'au bout de la courtoisie du +comte, et ordonnèrent d'atteler, tandis qu'ils allaient substituer une +toilette du soir à leur toilette de la journée, tant soit peu froissée +par les combats nombreux auxquels ils s'étaient livrés. + +Cette précaution prise, ils se rendirent au théâtre Argentina, et +s'installèrent dans la loge du comte. + +Pendant le premier acte, la comtesse G... entra dans la sienne; son +premier regard se dirigea du côté où la veille elle avait vu le comte, +de sorte qu'elle aperçut Franz et Albert dans la loge de celui sur le +compte duquel elle avait exprimé, il y avait vingt-quatre heures, à +Franz, une si étrange opinion. + +Sa lorgnette était dirigée sur lui avec un tel acharnement, que Franz +vit bien qu'il y aurait de la cruauté à tarder plus longtemps de +satisfaire sa curiosité; aussi, usant du privilège accordé aux +spectateurs des théâtres italiens, qui consiste à faire des salles de +spectacle leurs salons de réception, les deux amis quittèrent-ils leur +loge pour aller présenter leurs hommages à la comtesse. + +À peine furent-ils entrés dans sa loge qu'elle fit signe à Franz de se +mettre à la place d'honneur. + +Albert, à son tour, se plaça derrière. + +«Eh bien, dit-elle, donnant à peine à Franz le temps de s'asseoir, il +paraît que vous n'avez rien eu de plus pressé que de faire connaissance +avec le nouveau Lord Ruthwen, et que vous voilà les meilleurs amis du +monde? + +--Sans que nous soyons si avancés que vous le dites dans une intimité +réciproque, je ne puis nier, madame la comtesse, répondit Franz, que +nous n'ayons toute la journée abusé de son obligeance. + +--Comment, toute la journée? + +--Ma foi, c'est le mot: ce matin nous avons accepté son déjeuner, +pendant toute la mascherata nous avons couru le Corso dans sa voiture, +enfin ce soir nous venons au spectacle dans sa loge. + +--Vous le connaissez donc? + +--Oui et non. + +--Comment cela? + +--C'est toute une longue histoire. + +--Que vous me raconterez? + +--Elle vous ferait trop peur. + +--Raison de plus. + +--Attendez au moins que cette histoire ait un dénouement. + +--Soit, j'aime les histoires complètes. En attendant, comment vous +êtes-vous trouvés en contact? qui vous a présentés à lui? + +--Personne; c'est lui au contraire qui s'est fait présenter à nous. + +--Quand cela? + +--Hier soir, en vous quittant. + +--Par quel intermédiaire? + +--Oh! mon Dieu! par l'intermédiaire très prosaïque de notre hôte! + +--Il loge donc hôtel d'Espagne, comme vous? + +--Non seulement dans le même hôtel, mais sur le même carré. + +--Comment s'appelle-t-il? car sans doute vous savez son nom? + +--Parfaitement, le comte de Monte-Cristo. + +--Qu'est-ce que ce nom-là? ce n'est pas un nom de race. + +--Non, c'est le nom d'une île qu'il a achetée. + +--Et il est comte? + +--Comte toscan. + +--Enfin, nous avalerons celui-là avec les autres, reprit la comtesse, +qui était d'une des plus vieilles familles des environs de Venise; et +quel homme est-ce d'ailleurs? + +--Demandez au vicomte de Morcerf. + +--Vous entendez, monsieur, on me renvoie à vous, dit la comtesse. + +--Nous serions difficiles si nous ne le trouvions pas charmant, madame, +répondit Albert; un ami de dix ans n'eût pas fait pour nous plus qu'il +n'a fait, et cela avec une grâce, une délicatesse, une courtoisie qui +indiquent véritablement un homme du monde. + +--Allons, dit la comtesse en riant, vous verrez que mon vampire sera +tout bonnement quelque nouvel enrichi qui veut se faire pardonner ses +millions, et qui aura pris le regard de Lara pour qu'on ne le confonde +pas avec M. de Rothschild. Et elle, l'avez-vous vue? + +--Qui elle? demanda Franz en souriant. + +--La belle Grecque d'hier. + +--Non. Nous avons, je crois bien, entendu le son de sa guzla, mais elle +est restée parfaitement invisible. + +--C'est-à-dire, quand vous dites invisible, mon cher Franz, dit Albert, +c'est tout bonnement pour faire du mystérieux. Pour qui prenez-vous donc +ce domino bleu qui était à la fenêtre tendue de damas blanc? + +--Et où était cette fenêtre tendue de damas blanc? demanda la comtesse. + +--Au palais Rospoli. + +--Le comte avait donc trois fenêtres au palais Rospoli? + +--Oui. Êtes-vous passée rue du Cours? + +--Sans doute. + +--Eh bien, avez-vous remarqué deux fenêtres tendues de damas jaune et +une fenêtre tendue de damas blanc avec une croix rouge? Ces trois +fenêtres étaient au comte. + +--Ah çà! mais c'est donc un nabab que cet homme? Savez-vous ce que +valent trois fenêtres comme celles-là pour huit jours de carnaval, et au +palais Rospoli, c'est-à-dire dans la plus belle situation du Corso? + +--Deux ou trois cents écus romains. + +--Dites deux ou trois mille. + +--Ah, diable. + +--Et est-ce son île qui lui fait ce beau revenu? + +--Son île? elle ne rapporte pas un bajocco. + +--Pourquoi l'a-t-il achetée alors? + +--Par fantaisie. + +--C'est donc un original? + +--Le fait est, dit Albert, qu'il m'a paru assez excentrique. S'il +habitait Paris, s'il fréquentait nos spectacles, je vous dirais, mon +cher, ou que c'est un mauvais plaisant qui pose, ou que c'est un pauvre +diable que la littérature a perdu; en vérité, il a fait ce matin deux ou +trois sorties dignes de Didier ou d'Antony.» + +En ce moment une visite entra, et, selon l'usage, Franz céda sa place au +nouveau venu; cette circonstance, outre le déplacement, eut encore pour +résultat de changer le sujet de la conversation. + +Une heure après, les deux amis rentraient à l'hôtel. Maître Pastrini +s'était déjà occupé de leurs déguisements du lendemain et il leur promit +qu'ils seraient satisfaits de son intelligente activité. + +En effet, le lendemain à neuf heures il entrait dans la chambre de +Franz avec un tailleur chargé de huit ou dix costumes de paysans +romains. Les deux amis en choisirent deux pareils, qui allaient à peu +près leur taille, et chargèrent leur hôte de leur faire coudre une +vingtaine de mètres de rubans à chacun de leurs chapeaux, et de leur +procurer deux de ces charmantes écharpes de soie aux bandes +transversales et aux vives couleurs dont les hommes du peuple, dans les +jours de fête, ont l'habitude de se serrer la taille. + +Albert avait hâte de voir comment son nouvel habit lui irait: c'était +une veste et une culotte de velours bleu, des bas à coins brodés, des +souliers à boucles et un gilet de soie. Albert ne pouvait, au reste, que +gagner à ce costume pittoresque; et lorsque sa ceinture eut serré sa +taille élégante, lorsque son chapeau légèrement incliné de côté, laissa +tomber sur son épaule des flots de rubans, Franz fut forcé d'avouer que +le costume est souvent pour beaucoup dans la supériorité physique que +nous accordons à certains peuples. Les Turcs, si pittoresques autrefois +avec leurs longues robes aux vives couleurs, ne sont-ils pas hideux +maintenant avec leurs redingotes bleues boutonnées et leurs calottes +grecques qui leur donnent l'air de bouteilles de vin à cachet rouge? + +Franz fit ses compliments à Albert, qui, au reste, debout devant la +glace, se souriait avec un air de satisfaction qui n'avait rien +d'équivoque. + +Ils en étaient là lorsque le comte de Monte-Cristo entra. + +«Messieurs, leur dit-il, comme, si agréable que soit un compagnon de +plaisir, la liberté est plus agréable encore, je viens vous dire que +pour aujourd'hui et les jours suivants je laisse à votre disposition la +voiture dont vous vous êtes servis hier. Notre hôte a dû vous dire que +j'en avais trois ou quatre en pension chez lui, vous ne m'en privez donc +pas: usez-en librement, soit pour aller à votre plaisir, soit pour aller +à vos affaires. Notre rendez-vous, si nous avons quelque chose à nous +dire, sera au palais Rospoli.» + +Les deux jeunes gens voulurent lui faire quelque observation, mais ils +n'avaient véritablement aucune bonne raison de refuser une offre qui +d'ailleurs leur était agréable. Ils finirent donc par accepter. + +Le comte de Monte-Cristo resta un quart d'heure à peu près avec eux, +parlant de toutes choses avec une facilité extrême. Il était, comme on a +déjà pu le remarquer, fort au courant de la littérature de tous les +pays. Un coup d'oeil jeté sur les murailles de son salon avait prouvé à +Franz et à Albert qu'il était amateur de tableaux. Quelques mots sans +prétention, qu'il laissa tomber en passant, leur prouvèrent que les +sciences ne lui étaient pas étrangères; il paraissait surtout s'être +particulièrement occupé de chimie. + +Les deux amis n'avaient pas la prétention de rendre au comte le déjeuner +qu'il leur avait donné; ç'eût été une trop mauvaise plaisanterie à lui +faire que lui offrir, en échange de son excellente table, l'ordinaire +fort médiocre de maître Pastrini. Ils le lui dirent tout franchement, et +il reçut leurs excuses en homme qui appréciait leur délicatesse. + +Albert était ravi des manières du comte, que sa science seule +l'empêchait de reconnaître pour un véritable gentilhomme. La liberté de +disposer entièrement de la voiture le comblait surtout de joie: il avait +ses vues sur ses gracieuses paysannes; et, comme elles lui étaient +apparues la veille dans une voiture fort élégante, il n'était pas fâché +de continuer à paraître sur ce point avec elles sur un pied d'égalité. + +À une heure et demie, les deux jeunes gens descendirent; le cocher et +les laquais avaient eu l'idée de mettre leurs habits de livrées sur +leurs peaux de bêtes, ce qui leur donnait une tournure encore plus +grotesque que la veille, et ce qui leur valut tous les compliments de +Franz et d'Albert. + +Albert avait attaché sentimentalement son bouquet de violettes fanées à +sa boutonnière. + +Au premier son de cloche, ils partirent et se précipitèrent dans la rue +du Cours par la via Vittoria. + +Au second tour, un bouquet de violettes fraîches, parti d'une calèche +chargée de paillassines, et qui vint tomber dans la calèche du comte, +indiqua à Albert que, comme lui et son ami, les paysannes de la veille +avaient changé de costume, et que, soit par hasard, soit par un +sentiment pareil à celui qui l'avait fait agir, tandis qu'il avait +galamment pris leur costume, elles, de leur côté, avaient pris le sien. + +Albert mit le bouquet frais à la place de l'autre, mais il garda le +bouquet fané dans sa main; et, quand il croisa de nouveau la calèche, il +le porta amoureusement à ses lèvres: action qui parut récréer beaucoup +non seulement celle qui le lui avait jeté, mais encore ses folles +compagnes. + +La journée fut non moins animée que la veille: il est probable même +qu'un profond observateur y eût encore reconnu une augmentation de bruit +et de gaieté. Un instant on aperçut le comte à la fenêtre; mais lorsque +la voiture repassa il avait déjà disparu. + +Il va sans dire que l'échange de coquetteries entre Albert et la +paillassine aux bouquets de violettes dura toute la journée. + +Le soir, en rentrant, Franz trouva une lettre de l'ambassade; on lui +annonçait qu'il aurait l'honneur d'être reçu le lendemain par Sa +Sainteté. À chaque voyage précédent qu'il avait fait à Rome, il avait +sollicité et obtenu la même faveur; et, autant par religion que par +reconnaissance, il n'avait pas voulu toucher barre dans la capitale du +monde chrétien sans mettre son respectueux hommage aux pieds d'un des +successeurs de saint Pierre qui a donné le rare exemple de toutes les +vertus. + +Il ne s'agissait donc pas pour lui, ce jour-là, de songer au carnaval; +car, malgré la bonté dont il entoure sa grandeur, c'est toujours avec un +respect plein de profonde émotion que l'on s'apprête à s'incliner devant +ce noble et saint vieillard qu'on nomme Grégoire XVI. + +En sortant du Vatican, Franz revint droit à l'hôtel en évitant même de +passer par la rue du Cours. Il emportait un trésor de pieuses pensées, +pour lesquelles le contact des folles joies de la mascherata eût été une +profanation. + +À cinq heures dix minutes, Albert rentra. Il était au comble de la joie; +la paillassine avait repris son costume de paysanne, et en croisant la +calèche d'Albert elle avait levé son masque. + +Elle était charmante. + +Franz fit à Albert ses compliments bien sincères; il les reçut en homme +à qui ils sont dus. Il avait reconnu, disait-il, à certains signes +d'élégance inimitable, que sa belle inconnue devait appartenir à la plus +haute aristocratie. + +Il était décidé à lui écrire le lendemain. + +Franz, tout en recevant cette confidence, remarqua qu'Albert paraissait +avoir quelque chose à lui demander, et que cependant il hésitait à lui +adresser cette demande. Il insista, en lui déclarant d'avance qu'il +était prêt à faire, au profit de son bonheur, tous les sacrifices qui +seraient en son pouvoir. Albert se fit prier tout juste le temps +qu'exigeait une amicale politesse: puis enfin il avoua à Franz qu'il lui +rendrait service en lui abandonnant pour le lendemain la calèche à lui +tout seul. + +Albert attribuait à l'absence de son ami l'extrême bonté qu'avait eue +la belle paysanne de soulever son masque. + +On comprend que Franz n'était pas assez égoïste pour arrêter Albert au +milieu d'une aventure qui promettait à la fois d'être si agréable pour +sa curiosité et si flatteuse pour son amour-propre. Il connaissait assez +la parfaite indiscrétion de son digne ami pour être sûr qu'il le +tiendrait au courant des moindres détails de sa bonne fortune; et comme, +depuis deux ou trois ans qu'il parcourait l'Italie en tous sens, il +n'avait jamais eu la chance même d'ébaucher semblable intrigue pour son +compte, Franz n'était pas fâché d'apprendre comment les choses se +passaient en pareil cas. + +Il promit donc à Albert qu'il se contenterait le lendemain de regarder +le spectacle des fenêtres du palais Rospoli. + +En effet, le lendemain il vit passer et repasser Albert. Il avait un +énorme bouquet que sans doute il avait chargé d'être le porteur de son +épître amoureuse. Cette probabilité se chargea en certitude quand Franz +revit le même bouquet, remarquable par un cercle de camélias blancs, +entre les mains d'une charmante paillassine habillée de satin rose. + +Aussi le soir ce n'était plus de la joie, c'était du délire. Albert ne +doutait pas que la belle inconnue ne lui répondit par la même voie. +Franz alla au-devant de ses désirs en lui disant que tout ce bruit le +fatiguait, et qu'il était décidé à employer la journée du lendemain à +revoir son album et à prendre des notes. + +Au reste, Albert ne s'était pas trompé dans ses prévisions: le +lendemain au soir Franz le vit entrer d'un seul bond dans sa chambre, +secouant machinalement un carré de papier qu'il tenait par un de ses +angles. + +«Eh bien, dit-il, m'étais-je trompé? + +--Elle a répondu? s'écria Franz. + +--Lisez.» + +Ce mot fut prononcé avec une intonation impossible à rendre. Franz prit +le billet et lut: + +«Mardi soir, à sept heures, descendez de votre voiture en face de la +via dei Pontefici, et suivez la paysanne romaine qui vous arrachera +votre moccoletto. Lorsque vous arriverez sur la première marche de +l'église de San-Giacomo, ayez soin, pour qu'elle puisse vous +reconnaître, de nouer un ruban rose sur l'épaule de votre costume de +paillasse. + +«D'ici là vous ne me verrez plus. + +«Constance et discrétion.» + +«Eh bien, dit-il à Franz, lorsque celui-ci eut terminé cette lecture, +que pensez-vous de cela, cher ami? + +--Mais je pense, répondit Franz, que la chose prend tout le caractère +d'une aventure fort agréable. + +--C'est mon avis aussi, dit Albert, et j'ai grand peur que vous n'alliez +seul au bal du duc de Bracciano.» + +Franz et Albert avaient reçu le matin même chacun une invitation du +célèbre banquier romain. + +«Prenez garde, mon cher Albert, dit Franz, toute l'aristocratie sera +chez le duc; et si votre belle inconnue est véritablement de +l'aristocratie, elle ne pourra se dispenser d'y paraître. + +--Qu'elle y paraisse ou non, je maintiens mon opinion sur elle, continua +Albert. Vous avez lu le billet? + +--Oui. + +--Vous savez la pauvre éducation que reçoivent en Italie les femmes du +mezzo cito?» + +On appelle ainsi la bourgeoisie. + +«Oui, répondit encore Franz. + +--Eh bien, relisez ce billet, examinez l'écriture et cherchez-moi une +faute ou de langue ou d'orthographe.» + +En effet, l'écriture était charmante et l'orthographe irréprochable. + +«Vous êtes prédestiné, dit Franz à Albert en lui rendant pour la seconde +fois le billet. + +--Riez tant que vous voudrez, plaisantez tout à votre aise, reprit +Albert, je suis amoureux. + +--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez! s'écria Franz, et je vois que non +seulement j'irai seul au bal du duc de Bracciano, mais encore que je +pourrais bien retourner seul à Florence. + +--Le fait est que si mon inconnue est aussi aimable qu'elle est belle, +je vous déclare que je me fixe à Rome pour six semaines au moins. +J'adore Rome, et d'ailleurs j'ai toujours eu un goût marqué pour +l'archéologie. + +--Allons, encore une rencontre ou deux comme celle-là, et je ne +désespère pas de vous voir membre de l'Académie des Inscriptions et +Belles-Lettres.» + +Sans doute Albert allait discuter sérieusement ses droits au fauteuil +académique, mais on vint annoncer aux deux jeunes gens qu'ils étaient +servis. Or, l'amour chez Albert n'était nullement contraire à l'appétit. +Il s'empressa donc, ainsi que son ami, de se mettre à table, quitte à +reprendre la discussion après le dîner. + +Après le dîner, on annonça le comte de Monte-Cristo. Depuis deux jours +les jeunes gens ne l'avaient pas aperçu. Une affaire, avait dit maître +Pastrini, l'avait appelé à Civita-Vecchia. Il était parti la veille au +soir, et se trouvait de retour depuis une heure seulement. + +Le comte fut charmant; soit qu'il s'observât, soit que l'occasion +n'éveillât point chez lui les fibres acrimonieuses que certaines +circonstances avaient déjà fait résonner deux ou trois fois dans ses +amères paroles, il fut à peu près comme tout le monde. Cet homme était +pour Franz une véritable énigme. Le comte ne pouvait douter que le jeune +voyageur ne l'eût reconnu; et cependant, pas une seule parole, depuis +leur nouvelle rencontre ne semblait indiquer dans sa bouche qu'il se +rappelât l'avoir vu ailleurs. De son côté, quelque envie qu'eut Franz de +faire allusion à leur première entrevue, la crainte d'être désagréable à +un homme qui l'avait comblé, lui et son ami, de prévenances, le +retenait; il continua donc de rester sur la même réserve que lui. + +Il avait appris que les deux amis avaient voulu faire prendre une loge +dans le théâtre Argentina, et qu'il leur avait répondu que tout était +loué. + +En conséquence, il leur apportait la clef de la sienne; du moins c'était +le motif apparent de sa visite. + +Franz et Albert firent quelques difficultés, alléguant la crainte de +l'en priver lui-même, mais le comte leur répondit qu'allant ce soir-là +au théâtre Palli, sa loge au théâtre Argentina serait perdue s'ils n'en +profitaient pas. + +Cette assurance détermina les deux amis à accepter. + +Franz s'était peu à peu habitué à cette pâleur du comte qui l'avait si +fort frappé la première fois qu'il l'avait vu. Il ne pouvait s'empêcher +de rendre justice à la beauté de sa tête sévère, dont la pâleur était le +seul défaut ou peut-être la principale qualité. Véritable héros de +Byron, Franz ne pouvait, nous ne dirons pas le voir, mais seulement +songer à lui sans qu'il se représentât ce visage sombre sur les épaules +de Manfred ou sous la toque de Lara. Il avait ce pli du front qui +indique la présence incessante d'une pensée amère, il avait ces yeux +ardents qui lisent au plus profond des âmes; il avait cette lèvre +hautaine et moqueuse qui donne aux paroles qui s'en échappent ce +caractère particulier qui fait qu'elles se gravent profondément dans la +mémoire de ceux qui les écoutent. + +Le comte n'était plus jeune; il avait quarante ans au moins, et +cependant on comprenait à merveille qu'il était fait pour l'emporter sur +les jeunes gens avec lesquels il se trouverait. En réalité, c'est que, +par une dernière ressemblance avec les héros fantastiques du poète +anglais, le comte semblait avoir le don de la fascination. + +Albert ne tarissait pas sur le bonheur que lui et Franz avaient eu de +rencontrer un pareil homme. Franz était moins enthousiaste, et cependant +il subissait l'influence qu'exerce tout homme supérieur sur l'esprit de +ceux qui l'entourent. + +Il pensait à ce projet qu'avait déjà deux ou trois fois manifesté le +comte d'aller à Paris, et il ne doutait pas qu'avec son caractère +excentrique, son visage caractérisé et sa fortune colossale le comte n'y +produisit le plus grand effet. + +Et cependant il ne désirait pas se trouver à Paris quand il y viendrait. + +La soirée se passa comme les soirées se passent d'habitude au théâtre en +Italie, non pas à écouter les chanteurs, mais à faire des visites et à +causer. La comtesse G... voulait ramener la conversation sur le comte, +mais Franz lui annonça qu'il avait quelque chose de beaucoup plus +nouveau à lui apprendre, et, malgré les démonstrations de fausse +modestie auxquelles se livra Albert, il raconta à la comtesse le grand +événement qui, depuis trois jours, formait l'objet de la préoccupation +des deux amis. + +Comme ces intrigues ne sont pas rares en Italie, du moins s'il faut en +croire les voyageurs, la comtesse ne fit pas le moins du monde +l'incrédule, et félicita Albert sur les commencements d'une aventure qui +promettait de se terminer d'une façon si satisfaisante. + +On se quitta en se promettant de se retrouver au bal du duc de +Bracciano, auquel Rome entière était invitée. + +La dame au bouquet tint sa promesse: ni le lendemain ni le surlendemain +elle ne donna à Albert signe d'existence. + +Enfin arriva le mardi, le dernier et le plus bruyant des jours du +carnaval. Le mardi, les théâtres s'ouvrent à dix heures du matin; car, +passé huit heures du soir, on entre dans le carême. Le mardi, tout ce +qui, faute de temps, d'argent ou d'enthousiasme, n'a pas pris part +encore aux fêtes précédentes, se mêle à la bacchanale, se laisse +entraîner par l'orgie, et apporte sa part de bruit et de mouvement au +mouvement et au bruit général. + +Depuis deux heures jusqu'à cinq heures, Franz et Albert suivirent la +file, échangeant des poignées de confetti avec les voitures de la file +opposée et les piétons qui circulaient entre les pieds des chevaux, +entre les roues des carrosses, sans qu'il survînt au milieu de cette +affreuse cohue un seul accident, une seule dispute, une seule rixe. Les +Italiens sont le peuple par excellence sous ce rapport. Les fêtes sont +pour eux de véritables fêtes. L'auteur de cette histoire, qui a habité +l'Italie cinq ou six ans, ne se rappelle pas avoir jamais vu une +solennité troublée par un seul de ces événements qui servent toujours de +corollaire aux nôtres. + +Albert triomphait dans son costume de paillasse. Il avait sur l'épaule +un noeud de ruban rose dont les extrémités lui tombaient jusqu'aux +jarrets. Pour n'amener aucune confusion entre lui et Franz celui-ci +avait conservé son costume de paysan romain. + +Plus la journée s'avançait, plus le tumulte devenait grand; il n'y avait +pas sur tous ces pavés, dans toutes ces voitures, à toutes ces fenêtres, +une bouche qui restât muette, un bras qui demeurât oisif, c'était +véritablement un orage humain composé d'un tonnerre de cris et d'une +grêle de dragées, de bouquets, d'oeufs, d'oranges, de fleurs. + +À trois heures, le bruit de boîtes tirées à la fois sur la place du +Peuple et au palais de Venise, perçant à grand-peine cet horrible +tumulte, annonça que les courses allaient commencer. + +Les courses, comme les moccoli, sont un des épisodes particuliers des +derniers jours du carnaval. Au bruit de ces boîtes, les voitures +rompirent à l'instant même leurs rangs et se réfugièrent chacune dans la +rue transversale la plus proche de l'endroit où elles se trouvaient. + +Toutes ces évolutions se font, au reste, avec une inconcevable adresse +et une merveilleuse rapidité, et cela sans que la police se préoccupe le +moins du monde d'assigner à chacun son poste ou de tracer à chacun sa +route. + +Les piétons se collèrent contre les palais, puis on entendit un grand +bruit de chevaux et de fourreaux de sabre. + +Une escouade de carabiniers sur quinze de front parcourait au galop et +dans toute sa largeur la rue du Cours, qu'elle balayait pour faire place +aux barberi. Lorsque l'escouade arriva au palais de Venise, le +retentissement d'une autre batterie de boîtes annonça que la rue était +libre. + +Presque aussitôt, au milieu d'une clameur immense, universelle, inouïe, +on vit passer comme des ombres sept ou huit chevaux excités par les +clameurs de trois cent mille personnes et par les châtaignes de fer qui +leur bondissent sur le dos; puis le canon du château Saint-Ange tira +trois coups: c'était pour annoncer que le numéro trois avait gagné. + +Aussitôt sans autre signal que celui-là, les voitures se remirent en +mouvement, refluant vers le Corso, débordant par toutes les rues comme +des torrents un instant contenus qui se rejettent tous ensemble dans le +lit du fleuve qu'ils alimentent, et le flot immense reprit, plus rapide +que jamais, son cours entre les deux rives de granit. + +Seulement un nouvel élément de bruit et de mouvement s'était encore mêlé +à cette foule: les marchands de moccoli venaient d'entrer en scène. + +Les moccoli ou moccoletti sont des bougies qui varient de grosseur, +depuis le cierge pascal jusqu'au rat de cave, et qui éveillent chez les +acteurs de la grande scène qui termine le carnaval romain deux +préoccupations opposées: + +1º Celle de conserver allumé son moccoletto; + +2º Celle d'éteindre le moccoletto des autres. + +Il en est du moccoletto comme de la vie: l'homme n'a encore trouvé qu'un +moyen de la transmettre; et ce moyen il le tient de Dieu. + +Mais il a découvert mille moyens de l'ôter; il est vrai que pour cette +suprême opération le diable lui est quelque peu venu en aide. + +Le moccoletto s'allume en l'approchant d'une lumière quelconque. + +Mais qui décrira les mille moyens inventés pour éteindre le moccoletto, +les soufflets gigantesques, les éteignoirs monstres, les éventails +surhumains? + +Chacun se hâta donc d'acheter des moccoletti, Franz et Albert comme les +autres. + +La nuit s'approchait rapidement; et déjà, au cri de: _Moccoli_! répété +par les voix stridentes d'un millier d'industriels, deux ou trois +étoiles commencèrent à briller au-dessus de la foule. Ce fut comme un +signal. + +Au bout de dix minutes, cinquante mille lumières scintillèrent +descendant du palais de Venise à la place du Peuple, et remontant de la +place du Peuple au palais de Venise. + +On eût dit la fête des feux follets. + +On ne peut se faire une idée de cet aspect si on ne l'a pas vu. + +Supposez toutes les étoiles se détachant du ciel et venant se mêler sur +la terre à une danse insensée. + +Le tout accompagné de cris comme jamais oreille humaine n'en a entendu +sur le reste de la surface du globe. + +C'est en ce moment surtout qu'il n'y a plus de distinction sociale. Le +facchino s'attache au prince, le prince au Transtévère, le Transtévère +au bourgeois chacun soufflant, éteignant, rallumant. Si le vieil Éole +apparaissait en ce moment, il serait proclamé roi des moccoli, et +Aquilon héritier présomptif de la couronne. + +Cette course folle et flamboyante dura deux heures à peu près; la rue du +Cours était éclairée comme en plein jour, on distinguait les traits des +spectateurs jusqu'au troisième et quatrième étage. + +De cinq minutes en cinq minutes Albert tirait sa montre; enfin elle +marqua sept heures. + +Les deux amis se trouvaient justement à la hauteur de la via dei +Pontefici; Albert sauta à bas de la calèche, son moccoletto à la main. + +Deux ou trois masques voulurent s'approcher de lui pour l'éteindre ou le +lui arracher, mais, en habile boxeur, Albert les envoya les uns après +les autres rouler à dix pas de lui en continuant sa course vers l'église +de San-Giacomo. + +Les degrés étaient chargés de curieux et de masques qui luttaient à qui +s'arracherait le flambeau des mains. Franz suivait des yeux Albert, et +le vit mettre le pied sur la première marche; puis presque aussitôt un +masque, portant le costume bien connu de la paysanne au bouquet, +allongea le bras, et, sans que cette fois il fît aucune résistance, lui +enleva le moccoletto. + +Franz était trop loin pour entendre les paroles qu'ils échangèrent, mais +sans doute elles n'eurent rien d'hostile, car il vit s'éloigner Albert +et la paysanne bras dessus, bras dessous. + +Quelque temps il les suivit au milieu de la foule, mais à la via Macello +il les perdit de vue. + +Tout à coup le son de la cloche qui donne le signal de la clôture du +carnaval retentit, et au même instant tous les moccoli s'éteignirent +comme par enchantement. On eût dit qu'une seule et immense bouffée de +vent avait tout anéanti. + +Franz se trouva dans l'obscurité la plus profonde. + +Du même coup tous les cris cessèrent, comme si le souffle puissant qui +avait emporté les lumières emportait en même temps le bruit. + +On n'entendit plus que le roulement des carrosses qui ramenaient les +masques chez eux; on ne vit plus que les rares lumières qui brillaient +derrière les fenêtres. + +Le carnaval était fini. + + + + +XXXVII + +Les catacombes de Saint-Sébastien. + + +Peut-être, de sa vie, Franz n'avait-il éprouvé une impression si +tranchée, un passage si rapide de la gaieté à la tristesse, que dans ce +moment; on eût dit que Rome, sous le souffle magique de quelque démon de +la nuit, venait de se changer en un vaste tombeau. Par un hasard qui +ajoutait encore à l'intensité des ténèbres, la lune, qui était dans sa +décroissance ne devait se lever que vers les onze heures du soir; les +rues que le jeune homme traversait étaient donc plongées dans la plus +profonde obscurité. Au reste, le trajet était court; au bout de dix +minutes, sa voiture ou plutôt celle du comte s'arrêta devant l'hôtel de +Londres. + +Le dîner attendait; mais comme Albert avait prévenu qu'il ne comptait +pas rentrer de sitôt, Franz se mit à table sans lui. + +Maître Pastrini, qui avait l'habitude de les voir dîner ensemble, +s'informa des causes de son absence; mais Franz se contenta de répondre +qu'Albert avait reçu la surveille une invitation à laquelle il s'était +rendu. L'extinction subite des moccoletti, cette obscurité qui avait +remplacé la lumière, ce silence qui avait succédé au bruit, avaient +laissé dans l'esprit de Franz une certaine tristesse qui n'était pas +exempte d'inquiétude. Il dîna donc fort silencieusement malgré +l'officieuse sollicitude de son hôte, qui entra deux ou trois fois pour +s'informer s'il n'avait besoin de rien. + +Franz était résolu à attendre Albert aussi tard que possible. Il demanda +donc la voiture pour onze heures seulement, en priant maître Pastrini de +le faire prévenir à l'instant même si Albert reparaissait à l'hôtel pour +quelque chose que ce fût. À onze heures, Albert n'était pas rentré. +Franz s'habilla et partit, en prévenant son hôte qu'il passait la nuit +chez le duc de Bracciano. + +La maison du duc de Bracciano est une des plus charmantes maisons de +Rome; sa femme, une des dernières héritières des Colonna, en fait les +honneurs d'une façon parfaite: il en résulte que les fêtes qu'il donne +ont une célébrité européenne. Franz et Albert étaient arrivés à Rome +avec des lettres de recommandation pour lui; aussi sa première question +fut-elle pour demander à Franz ce qu'était devenu son compagnon de +voyage. Franz lui répondit qu'il l'avait quitté au moment où on allait +éteindre les moccoli, et qu'il l'avait perdu de vue à la via Macello. + +«Alors il n'est pas rentré? demanda le duc. + +--Je l'ai attendu jusqu'à cette heure, répondit Franz. + +--Et savez-vous où il allait? + +--Non, pas précisément; cependant je crois qu'il s'agissait de quelque +chose comme un rendez-vous. + +--Diable! dit le duc, c'est un mauvais jour, ou plutôt c'est une +mauvaise nuit pour s'attarder, n'est-ce pas, madame la comtesse?» + +Ces derniers mots s'adressaient à la comtesse G... qui venait d'arriver, +et qui se promenait au bras de M. Torlonia, frère du duc. + +«Je trouve au contraire que c'est une charmante nuit, répondit la +comtesse; et ceux qui sont ici ne se plaindront que d'une chose, c'est +qu'elle passera trop vite. + +--Aussi, reprit le duc en souriant, je ne parle pas des personnes qui +sont ici, elles ne courent d'autres dangers, les hommes que de devenir +amoureux de vous, les femmes de tomber malades de jalousie en vous +voyant si belle; je parle de ceux qui courent les rues de Rome. + +--Eh! bon Dieu, demanda la comtesse, qui court les rues de Rome à cette +heure-ci, à moins que ce ne soit pour aller au bal? + +--Notre ami Albert de Morcerf, madame la comtesse, que j'ai quitté à la +poursuite de son inconnue vers les sept heures du soir, dit Franz, et +que je n'ai pas revu depuis. + +--Comment! et vous ne savez pas où il est? + +--Pas le moins du monde. + +--Et a-t-il des armes? + +--Il est en paillasse. + +--Vous n'auriez pas dû le laisser aller, dit le duc à Franz, vous qui +connaissez Rome mieux que lui. + +--Oh! bien oui, autant aurait valu essayer d'arrêter le numéro trois des +barberi qui a gagné aujourd'hui le prix de la course, répondit Franz; +et puis, d'ailleurs, que voulez-vous qu'il lui arrive? + +--Qui sait! la nuit est très sombre, et le Tibre est bien près de la via +Macello.» + +Franz sentit un frisson qui lui courait dans les veines en voyant +l'esprit du duc et de la comtesse si bien d'accord avec ses inquiétudes +personnelles. + +«Aussi ai-je prévenu à l'hôtel que j'avais l'honneur de passer la nuit +chez vous, monsieur le duc, dit Franz, et on doit venir m'annoncer son +retour. + +--Tenez, dit le duc, je crois justement que voilà un de mes domestiques +qui vous cherche.» + +Le duc ne se trompait pas; en apercevant Franz, le domestique s'approcha +de lui: + +«Excellence, dit-il, le maître de l'hôtel de Londres vous fait prévenir +qu'un homme vous attend chez lui avec une lettre du vicomte de Morcerf. + +--Avec une lettre du vicomte! s'écria Franz. + +--Oui. + +--Et quel est cet homme? + +--Je l'ignore. + +--Pourquoi n'est-il point venu me l'apporter ici? + +--Le messager ne m'a donné aucune explication. + +--Et où est le messager? + +--Il est parti aussitôt qu'il m'a vu entrer dans la salle du bal pour +vous prévenir. + +--Oh! mon Dieu! dit la comtesse à Franz, allez vite. Pauvre jeune homme, +il lui est peut-être arrivé quelque accident. + +--J'y cours, dit Franz. + +--Vous reverrons-nous pour nous donner des nouvelles? demanda la +comtesse. + +--Oui, si la chose n'est pas grave; sinon, je ne réponds pas de ce que +je vais devenir moi-même. + +--En tout cas, de la prudence, dit la comtesse. + +--Oh! soyez tranquille.» + +Franz prit son chapeau et partit en toute hâte. Il avait renvoyé sa +voiture en lui donnant l'ordre pour deux heures; mais, par bonheur, le +palais Bracciano, qui donne d'un côté rue du Cours et de l'autre place +des Saints-Apôtres, est à dix minutes de chemin à peine de l'hôtel de +Londres. En approchant de l'hôtel, Franz vit un homme debout au milieu +de la rue, il ne douta pas un seul instant que ce ne fût le messager +d'Albert. Cet homme était lui-même enveloppé d'un grand manteau. Il alla +à lui; mais au grand étonnement de Franz, ce fut cet homme qui lui +adressa la parole le premier. + +«Que me voulez-vous, Excellence? dit-il en faisant un pas en arrière +comme un homme qui désire demeurer sur ses gardes. + +--N'est-ce pas vous, demanda Franz, qui m'apportez une lettre du vicomte +de Morcerf? + +--C'est Votre Excellence qui loge à l'hôtel de Pastrini? + +--Oui. + +--C'est Votre Excellence qui est le compagnon de voyage du vicomte? + +--Oui. + +--Comment s'appelle Votre Excellence? + +--Le baron Franz d'Épinay. + +--C'est bien à Votre Excellence alors que cette lettre est adressée. + +--Y a-t-il une réponse? demanda Franz en lui prenant la lettre des +mains. + +--Oui, du moins votre ami l'espère bien. + +--Montez chez moi, alors, je vous la donnerai. + +--J'aime mieux l'attendre ici, dit en riant le messager. + +--Pourquoi cela? + +--Votre Excellence comprendra la chose quand elle aura lu la lettre. + +--Alors je vous retrouverai ici? + +--Sans aucun doute.» + +Franz rentra; sur l'escalier il rencontra maître Pastrini. + +«Eh bien? lui demanda-t-il. + +--Eh bien quoi? répondit Franz. + +--Vous avez vu l'homme qui désirait vous parler de la part de votre ami? +demanda-t-il à Franz. + +--Oui, je l'ai vu, répondit celui-ci, et il m'a remis cette lettre. +Faites allumer chez moi, je vous prie.» + +L'aubergiste donna l'ordre à un domestique de précéder Franz avec une +bougie. Le jeune homme avait trouvé à maître Pastrini un air effaré, et +cet air ne lui avait donné qu'un désir plus grand de lire la lettre +d'Albert: il s'approcha de la bougie aussitôt qu'elle fut allumée, et +déplia le papier. La lettre était écrite de la main d'Albert et signée +par lui. Franz la relut deux fois, tant il était loin de s'attendre à ce +qu'elle contenait. + +La voici textuellement reproduite: + +_«Cher ami, aussitôt la présente reçue, ayez l'obligeance de prendre +dans mon portefeuille, que vous trouverez dans le tiroir carré du +secrétaire, la lettre de crédit; joignez-y la vôtre si elle n'est pas +suffisante. Courez chez Torlonia, prenez-y à l'instant même quatre mille +piastres et remettez-les au porteur. Il est urgent que cette somme me +soit adressée sans aucun retard._ + +«_Je n'insiste pas davantage, comptant sur vous comme vous pourriez +compter sur moi._ + +«_P.-S. I believe now to italian banditti._ + +«_Votre ami,_ + + «ALBERT DE MORCERF.» + +Au-dessous de ces lignes étaient écrits d'une main étrangère ces +quelques mots italiens: + +_»Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie +mani, alle sette il comte Alberto avrà cessato di vivere._[1] + + «LUIGI VAMPA.» + + +[Note 1: Si, à six heures du matin, les quatre mille piastres ne +sont point entre mes mains, à sept heures, le vicomte Albert de Morcerf +aura cessé d'exister.] + +Cette seconde signature expliqua tout à Franz, qui comprit la +répugnance du messager à monter chez lui; la rue lui paraissait plus +sûre que la chambre de Franz. Albert était tombé entre les mains du +fameux chef de bandits à l'existence duquel il s'était si longtemps +refusé de croire. + +Il n'y avait pas de temps à perdre. Il courut au secrétaire, l'ouvrit, +dans le tiroir indiqué trouva le portefeuille, et dans le portefeuille +la lettre de crédit: elle était en tout de six mille piastres, mais sur +ces six mille piastres Albert en avait déjà dépensé trois mille. Quant à +Franz, il n'avait aucune lettre de crédit; comme il habitait Florence, +et qu'il était venu à Rome pour passer sept à huit jours seulement, il +avait pris une centaine de louis, et de ces cent louis il en restait +cinquante tout au plus. + +Il s'en fallait donc de sept à huit cents piastres pour qu'à eux deux +Franz et Albert pussent réunir la somme demandée. Il est vrai que Franz +pouvait compter, dans un cas pareil, sur l'obligeance de MM. Torlonia. + +Il se préparait donc à retourner au palais Bracciano sans perdre un +instant, quand tout à coup une idée lumineuse traversa son esprit. + +Il songea au comte de Monte-Cristo. Franz allait donner l'ordre qu'on +fît venir maître Pastrini, lorsqu'il le vit apparaître en personne sur +le seuil de sa porte. + +«Mon cher monsieur Pastrini, lui dit-il vivement, croyez-vous que le +comte soit chez lui? + +--Oui, Excellence, il vient de rentrer. + +--A-t-il eu le temps de se mettre au lit? + +--J'en doute. + +--Alors, sonnez à sa porte, je vous prie, et demandez-lui pour moi la +permission de me présenter chez lui.» + +Maître Pastrini s'empressa de suivre les instructions qu'on lui donnait; +cinq minutes après il était de retour. + +«Le comte attend Votre Excellence», dit-il. + +Franz traversa le carré, un domestique l'introduisit chez le comte. Il +était dans un petit cabinet que Franz n'avait pas encore vu, et qui +était entouré de divans. Le comte vint au-devant de lui. + +«Eh! quel bon vent vous amène à cette heure, lui dit-il; viendriez-vous +me demander à souper, par hasard? Ce serait pardieu bien aimable à vous. + +--Non, je viens pour vous parler d'une affaire grave. + +--D'une affaire! dit le comte en regardant Franz de ce regard profond +qui lui était habituel; et de quelle affaire? + +--Sommes-nous seuls?» + +Le comte alla à la porte et revint. + +«Parfaitement seuls», dit-il. + +Franz lui présenta la lettre d'Albert. + +«Lisez», lui dit-il. + +Le comte lut la lettre. + +«Ah! ah! fit-il. + +--Avez-vous pris connaissance du post-scriptum? + +--Oui, dit-il, je vois bien: + +«_Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie +mani, alle sette il comte Alberto avrà cessato di vivere._ + + «LUIGI VAMPA.» + +«Que dites-vous de cela? demanda Franz. + +--Avez-vous la somme qu'on vous a demandée? + +--Oui, moins huit cents piastres.» + +Le comte alla à son secrétaire, l'ouvrit, et faisant glisser un tiroir +plein d'or: + +«J'espère, dit-il à Franz, que vous ne me ferez pas l'injure de vous +adresser à un autre qu'à moi? + +--Vous voyez, au contraire, que je suis venu droit à vous, dit Franz. + +--Et je vous en remercie; prenez.» + +Et il fit signe à Franz de puiser dans le tiroir. + +«Est-il bien nécessaire d'envoyer cette somme à Luigi Vampa? demanda le +jeune homme en regardant à son tour fixement le comte. + +--Dame! fit-il, jugez-en vous-même, le post-scriptum est précis. + +--Il me semble que si vous vous donniez la peine de chercher, vous +trouveriez quelque moyen qui simplifierait beaucoup la négociation, dit +Franz. + +--Et lequel? demanda le comte étonné. + +--Par exemple, si nous allions trouver Luigi Vampa ensemble, je suis sûr +qu'il ne vous refuserait pas la liberté d'Albert. + +--À moi? et quelle influence voulez-vous que j'aie sur ce bandit? + +--Ne venez-vous pas de lui rendre un de ces services qui ne s'oublient +point? + +--Et lequel? + +--Ne venez-vous pas de sauver la vie à Peppino? + +--Ah! ah! qui vous a dit cela? + +--Que vous importe? Je le sais.» + +Le comte resta un instant muet et les sourcils froncés. + +«Et si j'allais trouver Vampa, vous m'accompagneriez? + +--Si ma compagnie ne vous était pas trop désagréable. + +--Eh bien, soit; le temps est beau, une promenade dans la campagne de +Rome ne peut que nous faire du bien. + +--Faut-il prendre des armes? + +--Pour quoi faire? + +--De l'argent? + +--C'est inutile. Où est l'homme qui a apporté ce billet? + +--Dans la rue. + +--Il attend la réponse? + +--Oui. + +--Il faut un peu savoir où nous allons; je vais l'appeler. + +--Inutile, il n'a pas voulu monter. + +--Chez vous, peut-être; mais, chez moi, il ne fera pas de difficultés.» + +Le comte alla à la fenêtre du cabinet qui donnait sur la rue, et siffla +d'une certaine façon. L'homme au manteau se détacha de la muraille et +s'avança jusqu'au milieu de la rue. + +«_Salite!»_ dit le comte, du ton dont il aurait donné un ordre à un +domestique. + +Le messager obéit sans retard, sans hésitation, avec empressement même, +et, franchissant les quatre marches du perron, entra dans l'hôtel. Cinq +secondes après, il était à la porte du cabinet. + +«Ah! c'est toi, Peppino!» dit le comte. + +Mais Peppino, au lieu de répondre, se jeta à genoux, saisit la main du +comte et y appliqua ses lèvres à plusieurs reprises. + +«Ah! ah! dit le comte, tu n'as pas encore oublié que je t'ai sauvé la +vie! C'est étrange, il y a pourtant, aujourd'hui huit jours de cela. + +--Non, Excellence, et je ne l'oublierai jamais, répondit Peppino avec +l'accent d'une profonde reconnaissance. + +--Jamais, c'est bien long! mais enfin c'est déjà beaucoup que tu le +croies. Relève-toi et réponds.» + +Peppino jeta un coup d'oeil inquiet sur Franz. + +«Oh! tu peux parler devant Son Excellence, dit-il, c'est un de mes +amis. + +«Vous permettez que je vous donne ce titre, dit en français le comte en +se tournant du côté de Franz; il est nécessaire pour exciter la +confiance de cet homme. + +--Vous pouvez parler devant moi, reprit Franz, je suis un ami du comte. + +--À la bonne heure, dit Peppino en se retournant à son tour vers le +comte; que Votre Excellence m'interroge, et je répondrai. + +--Comment le vicomte Albert est-il tombé entre les mains de Luigi? + +--Excellence, la calèche du Français a croisé plusieurs fois celle où +était Teresa. + +--La maîtresse du chef? + +--Oui. Le Français lui a fait les yeux doux, Teresa s'est amusée à lui +répondre; le Français lui a jeté des bouquets, elle lui en a rendu: tout +cela, bien entendu, du consentement du chef, qui était dans la même +calèche. + +--Comment! s'écria Franz, Luigi Vampa était dans la calèche des +paysannes romaines? + +--C'était lui qui conduisait, déguisé en cocher, répondit Peppino. + +--Après? demanda le comte. + +--Eh bien, après, le Français se démasqua; Teresa toujours du +consentement du chef, en fit autant; le Français demanda un rendez-vous, +Teresa accorda le rendez-vous demandé; seulement, au lieu de Teresa, ce +fut Beppo qui se trouva sur les marches de l'église San-Giacomo. + +--Comment! interrompit encore Franz, cette paysanne qui lui a arraché +son moccoletto?... + +--C'était un jeune garçon de quinze ans, répondit Peppino; mais il n'y a +pas de honte pour votre ami à y avoir été pris; Beppo en a attrapé bien +d'autres, allez. + +--Et Beppo l'a conduit hors des murs? dit le comte. + +--Justement, une calèche attendait au bout de la via Macello; Beppo est +monté dedans en invitant le Français à le suivre; il ne se l'est pas +fait dire deux fois. Il a galamment offert la droite à Beppo, et s'est +placé près de lui. Beppo lui a annoncé alors qu'il allait le conduire à +une villa située à une lieue de Rome. Le Français a assuré Beppo qu'il +était prêt à le suivre au bout du monde. Aussitôt le cocher a remonté la +rue di Ripetta, a gagné la porte San-Paolo; et à deux cents pas dans la +campagne, comme le Français devenait trop entreprenant, ma foi, Beppo +lui a mis une paire de pistolets sur la gorge; aussitôt le cocher a +arrêté ses chevaux, s'est retourné sur son siège et en a fait autant. En +même temps quatre des nôtres, qui étaient cachés sur les bords de +l'Almo, se sont élancés aux portières. Le Français avait bonne envie de +se détendre, il a même un peu étranglé Beppo, à ce que j'ai entendu +dire, mais il n'y avait rien à faire contre cinq hommes armés. Il a bien +fallu se rendre; on l'a fait descendre de voiture, on a suivi les bords +de la petite rivière, et on l'a conduit à Teresa et à Luigi, qui +l'attendaient dans les catacombes de Saint-Sébastien. + +--Eh bien, mais, dit le comte en se tournant du côté de Franz, il me +semble qu'elle en vaut bien une autre, cette histoire. Qu'en dites-vous, +vous qui êtes connaisseur? + +--Je dis que je la trouverais fort drôle, répondit Franz, si elle était +arrivée à un autre qu'à ce pauvre Albert. + +--Le fait est, dit le comte, que si vous ne m'aviez pas trouvé là, +c'était une bonne fortune qui coûtait un peu cher à votre ami; mais, +rassurez-vous, il en sera quitte pour la peur. + +--Et nous allons toujours le chercher? demanda Franz. + +--Pardieu! d'autant plus qu'il est dans un endroit fort pittoresque. +Connaissez-vous les catacombes de Saint-Sébastien? + +--Non, je n'y suis jamais descendu, mais je me promettais d'y descendre +un jour. + +--Eh bien, voici l'occasion toute trouvée et il serait difficile d'en +rencontrer une autre meilleure. Avez-vous votre voiture? + +--Non. + +--Cela ne fait rien; on a l'habitude de m'en tenir une tout attelée, +nuit et jour. + +--Tout attelée? + +--Oui, je suis un être fort capricieux; il faut vous dire que parfois en +me levant, à la fin de mon dîner, au milieu de la nuit, il me prend +l'envie de partir pour un point du monde quelconque, et je pars.» + +Le comte sonna un coup, son valet de chambre parut. + +«Faites sortir la voiture de la remise, dit-il, et ôtez en les pistolets +qui sont dans les poches, il est inutile de réveiller le cocher, Ali +conduira.» + +Au bout d'un instant on entendit le bruit de la voiture qui s'arrêtait +devant la porte. + +Le comte tira sa montre. + +«Minuit et demi, dit-il, nous aurions pu partir d'ici à cinq heures du +matin et arriver encore à temps; mais peut-être ce retard aurait-il fait +passer une mauvaise nuit à votre compagnon, il vaut donc mieux aller +tout courant le tirer des mains des infidèles. Êtes-vous toujours +décidé à m'accompagner? + +--Plus que jamais. + +--Eh bien, venez alors.» + +Franz et le comte sortirent, suivis de Peppino. + +À la porte, ils trouvèrent la voiture. Ali était sur le siège. Franz +reconnut l'esclave muet de la grotte de Monte-Cristo. + +Franz et le comte montèrent dans la voiture, qui était un coupé, Peppino +se plaça près d'Ali, et l'on partit au galop. Ali avait reçu des ordres +d'avance, car il prit la rue du Cours, traversa le Campo Vaccino, +remonta la strada San-Gregorio et arriva à la porte Saint-Sébastien; là +le concierge voulut faire quelques difficultés, mais le comte de +Monte-Cristo présenta une autorisation du gouverneur de Rome d'entrer +dans la ville et d'en sortir à toute heure du jour et de la nuit; la +herse fut donc levée, le concierge reçut un louis pour sa peine, et l'on +passa. + +La route que suivait la voiture était l'ancienne voie Appienne, toute +bordée de tombeaux. De temps en temps, au clair de la lune qui +commençait à se lever, il semblait à Franz voir comme une sentinelle se +détacher d'une ruine, mais aussitôt, à un signe échangé entre Peppino et +cette sentinelle, elle rentrait dans l'ombre et disparaissait. + +Un peu avant le cirque de Caracalla, la voiture s'arrêta, Peppino vint +ouvrir la portière, et le comte et Franz descendirent. + +«Dans dix minutes, dit le comte à son compagnon, nous serons arrivés.» + +Puis il prit Peppino à part, lui donna un ordre tout bas, et Peppino +partit après s'être muni d'une torche que l'on tira du coffre du coupé. + +Cinq minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Franz vit le berger +s'enfoncer par un petit sentier au milieu des mouvements de terrain qui +forment le sol convulsionné de la plaine de Rome, et disparaître dans +ces hautes herbes rougeâtres qui semblent la crinière hérissée de +quelque lion gigantesque. + +«Maintenant, dit le comte, suivons-le.» + +Franz et le comte s'engagèrent à leur tour dans le même sentier qui, au +bout de cent pas, les conduisit par une pente inclinée au fond d'une +petite vallée. + +Bientôt on aperçut deux hommes causant dans l'ombre. + +«Devons-nous continuer d'avancer? demanda Franz au comte, ou faut-il +attendre? + +--Marchons; Peppino doit avoir prévenu la sentinelle de notre arrivée.» + +En effet, l'un de ces deux hommes était Peppino, l'autre était un +bandit placé en vedette. + +Franz et le comte s'approchèrent; le bandit salua. + +«Excellence, dit Peppino en s'adressant au comte, si vous voulez me +suivre, l'ouverture des catacombes est à deux pas d'ici. + +--C'est bien, dit le comte, marche devant.» + +En effet, derrière un massif de buissons et au milieu de quelques roches +s'offrait une ouverture par laquelle un homme pouvait à peine passer. + +Peppino se glissa le premier par cette gerçure, mais à peine eut-il +fait quelques pas que le passage souterrain s'élargit. Alors il +s'arrêta, alluma sa torche et se retourna pour voir s'il était suivi. + +Le comte s'était engagé le premier dans une espèce de soupirail, et +Franz venait après lui. + +Le terrain s'enfonçait par une pente douce et s'élargissait à mesure que +l'on avançait; mais cependant Franz et le comte étaient encore forcés de +marcher courbés et eussent eu peine à passer deux de front. Ils firent +encore cent cinquante pas ainsi, puis ils furent arrêtés par le cri de: +_Qui vive_? + +En même temps ils virent au milieu de l'obscurité briller sur le canon +d'une carabine le reflet de leur propre torche. + +«_Ami_!» dit Peppino. + +Et il s'avança seul et dit quelques mots à voix basse à cette seconde +sentinelle, qui, comme la première, salua en faisant signe aux visiteurs +nocturnes qu'ils pouvaient continuer leur chemin. + +Derrière la sentinelle était un escalier d'une vingtaine de marches; +Franz et le comte descendirent les vingt marches, et se trouvèrent dans +une espèce de carrefour mortuaire. Cinq routes divergeaient comme les +rayons d'une étoile, et les parois des murailles creusées de niches +superposées ayant la forme de cercueils, indiquaient que l'on était +entré enfin dans les catacombes. + +Dans l'une de ces cavités, dont il était impossible de distinguer +l'étendue, on voyait, le jour, quelques reflets de lumière. + +Le comte posa la main sur l'épaule de Franz. + +«Voulez-vous voir un camp de bandits au repos? lui dit-il. + +--Certainement, répondit Franz. + +--Eh bien, venez avec moi.... Peppino, éteins la torche.» + +Peppino obéit, et Franz et le comte se trouvèrent dans la plus profonde +obscurité; seulement, à cinquante pas à peu près en avant d'eux, +continuèrent de danser le long des murailles quelques lueurs rougeâtres +devenues encore plus visibles depuis que Peppino avait éteint sa torche. + +Ils avancèrent silencieusement, le comte guidant Franz comme s'il avait +eu cette singulière faculté de voir dans les ténèbres. Au reste, Franz +lui-même distinguait plus facilement son chemin à mesure qu'il +s'approchait de ces reflets qui leur servaient de guides. + +Trois arcades, dont celle du milieu servait de porte, leur donnaient +passage. + +Ces arcades s'ouvraient d'un côté sur le corridor où étaient le comte +et Franz, et de l'autre sur une grande chambre carrée tout entourée de +niches pareilles à celles dont nous avons déjà parlé. Au milieu de cette +chambre s'élevaient quatre pierres qui autrefois avaient servi d'autel, +comme l'indiquait la croix qui les surmontait encore. + +Une seule lampe, posée sur un fût de colonne, éclairait d'une lumière +pâle et vacillante l'étrange scène qui s'offrait aux yeux des deux +visiteurs cachés dans l'ombre. + +Un homme était assis, le coude appuyé sur cette colonne, et lisait, +tournant le dos aux arcades par l'ouverture desquelles les nouveaux +arrivés le regardaient. + +C'était le chef de la bande, Luigi Vampa. + +Tout autour de lui, groupés selon leur caprice, couchés dans leurs +manteaux ou adossés à une espèce de banc de pierre qui régnait tout +autour du columbarium, on distinguait une vingtaine de brigands; chacun +avait sa carabine à portée de la main. + +Au fond, silencieuse, à peine visible et pareille à une ombre, une +sentinelle se promenait de long en large devant une espèce d'ouverture +qu'on ne distinguait que parce que les ténèbres semblaient plus épaisses +en cet endroit. + +Lorsque le comte crut que Franz avait suffisamment réjoui ses regards de +ce pittoresque tableau, il porta le doigt à ses lèvres pour lui +recommander le silence, et montant les trois marches qui conduisaient du +corridor au columbarium, il entra dans la chambre par l'arcade du +milieu et s'avança vers Vampa, qui était si profondément plongé dans sa +lecture qu'il n'entendit point le bruit de ses pas. + +«Qui vive?» cria la sentinelle moins préoccupée, et qui vit à la lueur +de la lampe une espèce d'ombre qui grandissait derrière son chef. + +À ce cri Vampa se leva vivement, tirant du même coup un pistolet de sa +ceinture. + +En un instant tous les bandits furent sur pied, et vingt canons de +carabine se dirigèrent sur le comte. + +«Eh bien, dit tranquillement celui-ci d'une voix parfaitement calme et +sans qu'un seul muscle de son visage bougeât; eh bien, mon cher Vampa, +il me semble que voilà bien des frais pour recevoir un ami! + +--Armes bas!» cria le chef en faisant un signe impératif d'une main, +tandis que de l'autre il ôtait respectueusement son chapeau. + +Puis se retournant vers le singulier personnage qui dominait toute cette +scène: + +«Pardon, monsieur le comte, lui dit-il, mais j'étais si loin de +m'attendre à l'honneur de votre visite, que je ne vous ai pas reconnu. + +--Il paraît que vous avez la mémoire courte en toute chose, Vampa, dit +le comte, et que non seulement vous oubliez le visage des gens, mais +encore les conditions faites avec eux. + +--Et quelles conditions ai-je donc oubliées, monsieur le comte? demanda +le bandit en homme qui, s'il a commis une erreur, ne demande pas mieux +que de la réparer. + +--N'a-t-il pas été convenu, dit le comte, que non seulement ma personne, +mais encore celle de mes amis, vous seraient sacrées? + +--Et en quoi ai-je manqué au traité, Excellence? + +--Vous avez enlevé ce soir et vous avez transporté ici le vicomte +Albert de Morcerf; eh bien, continua le comte avec un accent qui fit +frissonner Franz, ce jeune homme est _de mes amis_, ce jeune homme loge +dans le même hôtel que moi, ce jeune homme a fait Corso pendant huit +jours dans ma propre calèche, et cependant, je vous le répète, vous +l'avez enlevé, vous l'avez transporté ici, et, ajouta le comte en tirant +la lettre de sa poche, vous l'avez mis à rançon comme s'il était le +premier venu. + +--Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu de cela, vous autres? dit le chef +en se tournant vers ses hommes, qui reculèrent tous devant son regard; +pourquoi m'avez-vous exposé ainsi à manquer à ma parole envers un homme +comme M. le comte, qui tient notre vie à tous entre ses mains? Par le +sang du Christ! si je croyais qu'un de vous eût su que le jeune homme +était l'ami de Son Excellence, je lui brûlerais la cervelle de ma propre +main. + +--Eh bien, dit le comte en se retournant du côté de Franz, je vous avais +bien dit qu'il y avait quelque erreur là-dessous. + +--N'êtes-vous pas seul? demanda Vampa avec inquiétude. + +--Je suis avec la personne à qui cette lettre était adressée, et à qui +j'ai voulu prouver que Luigi Vampa est un homme de parole. Venez, +Excellence, dit-il à Franz, voilà Luigi Vampa qui va vous dire lui-même +qu'il est désespéré de l'erreur qu'il vient de commettre.» + +Franz s'approcha; le chef fit quelques pas au-devant de Franz. + +«Soyez le bienvenu parmi nous, Excellence, lui dit-il; vous avez +entendu ce que vient de dire le comte, et ce que je lui ai répondu: +j'ajouterai que je ne voudrais pas, pour les quatre mille piastres +auxquelles j'avais fixé la rançon de votre ami, que pareille chose fût +arrivée. + +--Mais, dit Franz en regardant tout autour de lui avec inquiétude, où +donc est le prisonnier? je ne le vois pas. + +--Il ne lui est rien arrivé, j'espère! demanda le comte en fronçant le +sourcil. + +--Le prisonnier est là, dit Vampa en montrant de la main l'enfoncement +devant lequel se promenait le bandit en faction, et je vais lui annoncer +moi-même qu'il est libre.» + +Le chef s'avança vers l'endroit désigné par lui comme servant de prison +à Albert, et Franz et le comte le suivirent. + +«Que fait le prisonnier? demanda Vampa à la sentinelle. + +--Ma foi, capitaine, répondit celle-ci, je n'en sais rien; depuis plus +d'une heure, je ne l'ai pas entendu remuer. + +--Venez, Excellence!» dit Vampa. + +Le comte et Franz montèrent sept ou huit marches, toujours précédés par +le chef, qui tira un verrou et poussa une porte. + +Alors, à la lueur d'une lampe pareille à celle qui éclairait le +columbarium, on put voir Albert, enveloppé d'un manteau que lui avait +prêté un des bandits, couché dans un coin et dormant du plus profond +sommeil. + +«Allons! dit le comte souriant de ce sourire qui lui était particulier, +pas mal pour un homme qui devait être fusillé à sept heures du matin.» + +Vampa regardait Albert endormi avec une certaine admiration; on voyait +qu'il n'était pas insensible à cette preuve de courage. + +«Vous avez raison, monsieur le comte, dit-il, cet homme doit être de vos +amis.» + +Puis s'approchant d'Albert et lui touchant l'épaule: + +«Excellence! dit-il, vous plaît-il de vous éveiller?» + +Albert étendit les bras, se frotta les paupières et ouvrit les yeux. + +«Ah! ah! dit-il, c'est vous, capitaine! pardieu, vous auriez bien dû me +laisser dormir; je faisais un rêve charmant: je rêvais que je dansais le +galop chez Torlonia avec la comtesse G...!» + +Il tira sa montre, qu'il avait gardée pour juger lui-même le temps +écoulé. + +«Une heure et demie du matin! dit-il, mais pourquoi diable +m'éveillez-vous à cette heure-ci? + +--Pour vous dire que vous êtes libre, Excellence. + +--Mon cher, reprit Albert avec une liberté d'esprit parfaite, retenez +bien à l'avenir cette maxime de Napoléon le Grand: «Ne m'éveillez que +pour les mauvaises nouvelles.» Si vous m'aviez laissé dormir, j'achevais +mon galop, et je vous en aurais été reconnaissant toute ma vie.... On a +donc payé ma rançon? + +--Non, Excellence. + +--Eh bien, alors, comment suis-je libre? + +--Quelqu'un, à qui je n'ai rien à refuser, est venu vous réclamer. + +--Jusqu'ici? + +--Jusqu'ici. + +--Ah! pardieu, ce quelqu'un-là est bien aimable!» + +Albert regarda tout autour de lui et aperçut Franz. + +«Comment, lui dit-il, c'est vous, mon cher Franz, qui poussez le +dévouement jusque-là? + +--Non, pas moi, répondit Franz, mais notre voisin, M. le comte de +Monte-Cristo. + +--Ah pardieu! monsieur le comte, dit gaiement Albert en rajustant sa +cravate et ses manchettes, vous êtes un homme véritablement précieux, et +j'espère que vous me regarderez comme votre éternel obligé, d'abord pour +l'affaire de la voiture, ensuite pour celle-ci!» et il tendit la main au +comte, qui frissonna au moment de lui donner la sienne, mais qui +cependant la lui donna. + +Le bandit regardait toute cette scène d'un air stupéfait; il était +évidemment habitué à voir ses prisonniers trembler devant lui, et voilà +qu'il y en avait un dont l'humeur railleuse n'avait subi aucune +altération: quant à Franz, il était enchanté qu'Albert eût soutenu, même +vis-à-vis d'un bandit, l'honneur national. + +«Mon cher Albert, lui dit-il, si vous voulez vous hâter, nous aurons +encore le temps d'aller finir la nuit chez Torlonia; vous prendrez votre +galop où vous l'avez interrompu, de sorte que vous ne garderez aucune +rancune au seigneur Luigi, qui s'est véritablement, dans toute cette +affaire, conduit en galant homme. + +--Ah! vraiment, dit-il, vous avez raison, et nous pourrons y être à deux +heures. Seigneur Luigi, continua Albert, y a-t-il quelque autre +formalité à remplir pour prendre congé de Votre Excellence? + +--Aucune, monsieur, répondit le bandit, et vous êtes libre comme l'air. + +--En ce cas, bonne et joyeuse vie; venez, messieurs, venez! + +Et Albert, suivi de Franz et du comte, descendit l'escalier et traversa +la grande salle carrée; tous les bandits étaient debout et le chapeau à +la main. + +«Peppino, dit le chef, donne-moi la torche. + +--Eh bien, que faites-vous donc? demanda le comte. + +--Je vous reconduis, dit le capitaine; c'est bien le moindre honneur que +je puisse rendre à Votre Excellence.» + +Et prenant la torche allumée des mains du pâtre, il marcha devant ses +hôtes, non pas comme un valet qui accomplit une oeuvre de servilité, +mais comme un roi qui précède des ambassadeurs. + +Arrivé à la porte il s'inclina. + +«Et maintenant, monsieur le comte, dit-il, je vous renouvelle mes +excuses, et j'espère que vous ne me gardez aucun ressentiment de ce qui +vient d'arriver? + +--Non, mon cher Vampa, dit le comte; d'ailleurs vous rachetez vos +erreurs d'une façon si galante, qu'on est presque tenté de vous savoir +gré de les avoir commises. + +--Messieurs! reprit le chef en se retournant du côté des jeunes gens, +peut-être l'offre ne vous paraîtra-t-elle pas bien attrayante; mais, +s'il vous prenait jamais envie de me faire une seconde visite, partout +où je serai vous serez les bienvenus.» + +Franz et Albert saluèrent. Le comte sortit le premier, Albert ensuite, +Franz restait le dernier. + +«Votre Excellence a quelque chose à me demander? dit Vampa en souriant. + +--Oui, je l'avoue, répondit Franz, je serais curieux de savoir quel +était l'ouvrage que vous lisiez avec tant d'attention quand nous sommes +arrivés. + +--Les _Commentaires de César_, dit le bandit, c'est mon livre de +prédilection. + +--Eh bien, ne venez-vous pas? demanda Albert. + +--Si fait, répondit Franz, me voilà!» + +Et il sortit à son tour du soupirail. + +On fit quelques pas dans la plaine. + +«Ah! pardon! dit Albert en revenant en arrière, voulez-vous permettre, +capitaine? + +Et il alluma son cigare à la torche de Vampa. + +«Maintenant, monsieur le comte, dit-il, la plus grande diligence +possible! je tiens énormément à aller finir ma nuit chez le duc de +Bracciano.» + +On retrouva la voiture où on l'avait laissée; le comte dit un seul mot +arabe à Ali, et les chevaux partirent à fond de train. + +Il était deux heures juste à la montre d'Albert quand les deux amis +rentrèrent dans la salle de danse. + +Leur retour fit événement; mais, comme ils entraient ensemble, toutes +les inquiétudes que l'on avait pu concevoir sur Albert cessèrent à +l'instant même. + +«Madame, dit le vicomte de Morcerf en s'avançant vers la comtesse, hier +vous avez eu la bonté de me promettre un galop, je viens un peu tard +réclamer cette gracieuse promesse; mais voilà mon ami, dont vous +connaissez la véracité, qui vous affirmera qu'il n'y a pas de ma faute.» + +Et comme en ce moment la musique donnait le signal de la valse, Albert +passa son bras autour de la taille de la comtesse et disparut avec elle +dans le tourbillon des danseurs. + +Pendant ce temps Franz songeait au singulier frissonnement qui avait +passé par tout le corps du comte de Monte-Cristo au moment où il avait +été en quelque sorte forcé de donner la main à Albert. + + + + +XXXVIII + +Le rendez-vous. + + +Le lendemain, en se levant, le premier mot d'Albert fut pour proposer à +Franz d'aller faire une visite au comte; il l'avait déjà remercié la +veille, mais il comprenait qu'un service comme celui qu'il lui avait +rendu valait bien deux remerciements. + +Franz, qu'un attrait mêlé de terreur attirait vers le comte de +Monte-Cristo, ne voulut pas le laisser aller seul chez cet homme et +l'accompagna; tous deux furent introduits dans le salon: cinq minutes +après, le comte parut. + +«Monsieur le comte, lui dit Albert en allant à lui, permettez-moi de +vous répéter ce matin ce que je vous ai mal dit hier: c'est que je +n'oublierai jamais dans quelle circonstance vous m'êtes venu en aide, et +que je me souviendrai toujours que je vous dois la vie ou à peu près. + +--Mon cher voisin, répondit le comte en riant, vous vous exagérez vos +obligations envers moi. Vous me devez une petite économie d'une +vingtaine de mille francs sur votre budget de voyage et voilà tout; vous +voyez bien que ce n'est pas la peine d'en parler. De votre côté, +ajouta-t-il, recevez tous mes compliments, vous avez été adorable de +sans-gêne et de laisser-aller. + +--Que voulez-vous, comte, dit Albert; je me suis figuré que je m'étais +fait une mauvaise querelle et qu'un duel s'en était suivi, et j'ai voulu +faire comprendre une chose à ces bandits: c'est qu'on se bat dans tous +les pays du monde, mais qu'il n'y a que les Français qui se battent en +riant. Néanmoins, comme mon obligation vis-à-vis de vous n'en est pas +moins grande, je viens vous demander si, par moi, par mes amis et par +mes connaissances, je ne pourrais pas vous être bon à quelque chose. Mon +père, le comte de Morcerf, qui est d'origine espagnole, a une haute +position en France et en Espagne, je viens me mettre, moi et tous les +gens qui m'aiment, à votre disposition. + +--Eh bien, dit le comte, je vous avoue, monsieur de Morcerf, que +j'attendais votre offre et que je l'accepte de grand coeur. J'avais +déjà jeté mon dévolu sur vous pour vous demander un grand service. + +--Lequel? + +--Je n'ai jamais été à Paris! je ne connais pas Paris.... + +--Vraiment! s'écria Albert, vous avez pu vivre jusqu'à présent sans voir +Paris? c'est incroyable! + +--C'est ainsi, cependant; mais je sens comme vous qu'une plus longue +ignorance de la capitale du monde intelligent est chose impossible. Il y +a plus: peut-être même aurais-je fait ce voyage indispensable depuis +longtemps, si j'avais connu quelqu'un qui pût m'introduire dans ce monde +où je n'avais aucune relation. + +--Oh! un homme comme vous! s'écria Albert. + +--Vous êtes bien bon, mais comme je ne me reconnais à moi-même d'autre +mérite que de pouvoir faire concurrence comme millionnaire à M. Aguado +ou à M. Rothschild, et que je ne vais pas à Paris pour jouer à la +Bourse, cette petite circonstance m'a retenu. Maintenant votre offre me +décide. Voyons, vous engagez-vous, mon cher monsieur de Morcerf (le +comte accompagna ces mots d'un singulier sourire), vous engagez-vous, +lorsque j'irai en France, à m'ouvrir les portes de ce monde où je serai +aussi étranger qu'un Huron ou qu'un Cochinchinois? + +--Oh! quant à cela, monsieur le comte, à merveille et de grand coeur! +répondit Albert; et d'autant plus volontiers (mon cher Franz, ne vous +moquez pas trop de moi!) que je suis rappelé à Paris par une lettre que +je reçois ce matin même et où il est question pour moi d'une alliance +avec une maison fort agréable et qui a les meilleures relations dans le +monde parisien. + +--Alliance par mariage? dit Franz en riant. + +--Oh! mon Dieu, oui! Ainsi, quand vous reviendrez à Paris vous me +trouverez homme posé et peut-être père de famille. Cela ira bien à ma +gravité naturelle, n'est-ce pas? En tout cas, comte, je vous le répète, +moi et les miens sommes à vous corps et âme. + +--J'accepte, dit le comte, car je vous jure qu'il ne me manquait que +cette occasion pour réaliser des projets que je rumine depuis +longtemps.» + +Franz ne douta point un instant que ces projets ne fussent ceux dont le +comte avait laissé échapper un mot dans la grotte de Monte-Cristo, et il +regarda le comte pendant qu'il disait ces paroles pour essayer de saisir +sur sa physionomie quelque révélation de ces projets qui le conduisaient +à Paris; mais il était bien difficile de pénétrer dans l'âme de cet +homme, surtout lorsqu'il la voilait avec un sourire. + +«Mais, voyons, comte, reprit Albert enchanté d'avoir à produire un homme +comme Monte-Cristo, n'est-ce pas là un de ces projets en l'air, comme on +en fait mille en voyage, et qui, bâtis sur du sable, sont emportés au +premier souffle du vent? + +--Non, d'honneur, dit le comte; je veux aller à Paris, il faut que j'y +aille. + +--Et quand cela? + +--Mais quand y serez-vous vous-même? + +--Moi, dit Albert; oh! mon Dieu! dans quinze jours ou trois semaines au +plus tard; le temps de revenir. + +--Eh bien, dit le comte, je vous donne trois mois; vous voyez que je +vous fais la mesure large. + +--Et dans trois mois, s'écria Albert avec joie, vous venez frapper à ma +porte? + +--Voulez-vous un rendez-vous jour pour jour, heure pour heure? dit le +comte, je vous préviens que je suis d'une exactitude désespérante. + +--Jour pour jour, heure pour heure, dit Albert; cela me va à merveille. + +--Eh bien, soit. Il étendit la main vers un calendrier suspendu près de +la glace. Nous sommes aujourd'hui, dit-il, le 21 février (il tira sa +montre); il est dix heures et demie du matin. Voulez-vous m'attendre le +21 mai prochain, à dix heures et demie du matin? + +--À merveille! dit Albert, le déjeuner sera prêt. + +--Vous demeurez? + +--Rue du Helder, n° 27. + +--Vous êtes chez vous en garçon, je ne vous gênerai pas? + +--J'habite dans l'hôtel de mon père, mais un pavillon au fond de la cour +entièrement séparé. + +--Bien.» + +Le comte prit ses tablettes et écrivit: «Rue du Helder, n° 27, 21 mai, +à dix heures et demie du matin.» + +«Et maintenant, dit le comte en remettant ses tablettes dans sa poche, +soyez tranquille, l'aiguille de votre pendule ne sera pas plus exacte +que moi. + +--Je vous reverrai avant mon départ? demanda Albert. + +--C'est selon: quand partez-vous? + +--Je pars demain, à cinq heures du soir. + +--En ce cas, je vous dis adieu. J'ai affaire à Naples et ne serai de +retour ici que samedi soir ou dimanche matin. Et vous, demanda le comte +à Franz, partez-vous aussi, monsieur le baron? + +--Oui. + +--Pour la France? + +--Non, pour Venise. Je reste encore un an ou deux en Italie. + +--Nous ne nous verrons donc pas à Paris? + +--Je crains de ne pas avoir cet honneur. + +--Allons, messieurs, bon voyage», dit le comte aux deux amis en leur +tendant à chacun une main. + +C'était la première fois que Franz touchait la main de cet homme; il +tressaillit, car elle était glacée comme celle d'un mort. + +«Une dernière fois, dit Albert, c'est bien arrêté, sur parole d'honneur, +n'est-ce pas? rue du Helder, n° 27, le 21 mai, à dix heures et demie du +matin? + +--Le 21 mai, à dix heures et demie du matin, rue du Helder, n° 27», +reprit le comte. + +Sur quoi les deux jeunes gens saluèrent le comte et sortirent. + +«Qu'avez-vous donc? dit en rentrant chez lui Albert à Franz, vous avez +l'air tout soucieux. + +--Oui, dit Franz, je vous l'avoue, le comte est un homme singulier, et +je vois avec inquiétude ce rendez-vous qu'il vous a donné à Paris. + +--Ce rendez-vous... avec inquiétude! Ah çà! mais êtes-vous fou, mon cher +Franz? s'écria Albert. + +--Que voulez-vous, dit Franz, fou ou non, c'est ainsi. + +--Écoutez, reprit Albert, et je suis bien aise que l'occasion se +présente de vous dire cela, mais je vous ai toujours trouvé assez froid +pour le comte, que, de son côté, j'ai toujours trouvé parfait, au +contraire, pour nous. Avez-vous quelque chose de particulier contre lui? + + +--Peut-être. + +--L'aviez-vous vu déjà quelque part avant de le rencontrer ici? + +--Justement. + +--Où cela? + +--Me promettez-vous de ne pas dire un mot de ce que je vais vous +raconter? + +--Je vous le promets. + +--Parole d'honneur? + +--Parole d'honneur. + +--C'est bien. Écoutez donc. + +Et alors Franz raconta à Albert son excursion à l'île de Monte-Cristo, +comment il y avait trouvé un équipage de contrebandiers, et au milieu de +cet équipage deux bandits corses. Il s'appesantit sur toutes les +circonstances de l'hospitalité féerique que le comte lui avait donnée +dans sa grotte des _Mille et une Nuits_; il lui raconta le souper, le +haschich, les statues, la réalité et le rêve, et comment à son réveil il +ne restait plus comme preuve et comme souvenir de tous ces événements +que ce petit yacht, faisant à l'horizon voile pour Porto-Vecchio. + +Puis il passa à Rome, à la nuit du Colisée, à la conversation qu'il +avait entendue entre lui et Vampa, conversation relative à Peppino, et +dans laquelle le comte avait promis d'obtenir la grâce du bandit, +promesse qu'il avait si bien tenue, ainsi que nos lecteurs ont pu en +juger. + +Enfin, il en arriva à l'aventure de la nuit précédente, à l'embarras où +il s'était trouvé en voyant qu'il lui manquait pour compléter la somme +six ou sept cents piastres; enfin à l'idée qu'il avait eue de s'adresser +au comte, idée qui avait eu à la fois un résultat si pittoresque et si +satisfaisant. + +Albert écoutait Franz de toutes ses oreilles. + +«Eh bien, lui dit-il quand il eut fini, où voyez-vous dans tout cela +quelque chose à reprendre? Le comte est voyageur, le comte a un bâtiment +à lui, parce qu'il est riche. Allez à Portsmouth ou à Southampton, vous +verrez les ports encombrés de yachts appartenant à de riches Anglais qui +ont la même fantaisie. Pour savoir où s'arrêter dans ses excursions, +pour ne pas manger cette affreuse cuisine qui nous empoisonne, moi +depuis quatre mois, vous depuis quatre ans pour ne pas coucher dans ces +abominables lits où l'on ne peut dormir, il se fait meubler un +pied-à-terre à Monte-Cristo: quand son pied-à-terre est meublé, il +craint que le gouvernement toscan ne lui donne congé et que ses dépenses +ne soient perdues, alors il achète l'île et en prend le nom. Mon cher, +fouillez dans votre souvenir, et dites-moi combien de gens de votre +connaissance prennent le nom des propriétés qu'ils n'ont jamais eues. + +--Mais, dit Franz à Albert, les bandits corses qui se trouvent dans son +équipage? + +--Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Vous savez mieux que personne, +n'est-ce pas, que les bandits corses ne sont pas des voleurs, mais +purement et simplement des fugitifs que quelque vendetta a exilés de +leur ville ou de leur village; on peut donc les voir sans se +compromettre: quant à moi, je déclare que si jamais je vais en Corse, +avant de me faire présenter au gouverneur et au préfet, je me fais +présenter aux bandits de Colomba, si toutefois on peut mettre la main +dessus; je les trouve charmants. + +--Mais Vampa et sa troupe, reprit Franz; ceux-là sont des bandits qui +arrêtent pour voler; vous ne le niez pas, je l'espère. Que dites-vous +de l'influence du comte sur de pareils hommes? + +--Je dirai, mon cher, que, comme selon toute probabilité je dois la vie +à cette influence, ce n'est point à moi à la critiquer de trop près. +Ainsi donc, au lieu de lui en faire comme vous un crime capital, vous +trouverez bon que je l'excuse, sinon de m'avoir sauvé la vie, ce qui est +peut-être un peu exagéré mais du moins de m'avoir épargné quatre mille +piastres, qui font bel et bien vingt-quatre mille livres de notre +monnaie, somme à laquelle on ne m'aurait certes pas estimé en France; ce +qui prouve, ajouta Albert en riant, que nul n'est prophète en son pays. + +--Eh bien, voilà justement; de quel pays est le comte? quelle langue +parle-t-il? quels sont ses moyens d'existence? d'où lui vient son +immense fortune? quelle a été cette première partie de sa vie +mystérieuse et inconnue qui a répandu sur la seconde cette teinte sombre +et misanthropique? Voilà, à votre place, ce que je voudrais savoir. + +--Mon cher Franz, reprit Albert, quand en recevant ma lettre vous avez +vu que nous avions besoin de l'influence du comte, vous avez été lui +dire: «Albert de Morcerf, mon ami, court un danger; aidez-moi à le tirer +de ce danger!» n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Alors, vous a-t-il demandé: «Qu'est-ce que M. Albert de Morcerf? d'où +lui vient son nom? d'où lui vient sa fortune? quels sont ses moyens +d'existence? quel est son pays? où est-il né?» Vous a-t-il demandé tout +cela, dites? + +--Non, je l'avoue. + +--Il est venu, voilà tout. Il m'a tiré des mains de M. Vampa; où, malgré +mes apparences pleines de désinvolture, comme vous dites, je faisais +fort mauvaise figure, je l'avoue. Eh bien, mon cher, quand en échange +d'un pareil service il me demande de faire pour lui ce qu'on fait tous +les jours pour le premier prince russe ou italien qui passe par Paris, +c'est-à-dire de le présenter dans le monde, vous voulez que je lui +refuse cela! Allons donc vous êtes fou.» + +Il faut dire que, contre l'habitude, toutes les bonnes raisons étaient +cette fois du côté d'Albert. + +«Enfin, reprit Franz avec un soupir, faites comme vous voudrez, mon cher +vicomte; car tout ce que vous me dites là est fort spécieux, je l'avoue; +mais il n'en est pas moins vrai que le comte de Monte-Cristo est un +homme étrange. + +--Le comte de Monte-Cristo est un philanthrope. Il ne vous a pas dit +dans quel but il venait à Paris. Eh bien, il vient pour concourir aux +prix Montyon; et s'il ne lui faut que ma voix pour qu'il les obtienne, +et l'influence de ce monsieur si laid qui les fait obtenir, eh bien, je +lui donnerai l'une et je lui garantirai l'autre. Sur ce, mon cher Franz, +ne parlons plus de cela, mettons-nous à table et allons faire une +dernière visite à Saint-Pierre.» + +Il fut fait comme disait Albert, et le lendemain, à cinq heures de +l'après-midi, les deux jeunes gens se quittaient, Albert de Morcerf pour +revenir à Paris, Franz d'Épinay pour aller passer une quinzaine de jours +à Venise. + +Mais, avant de monter en voiture, Albert remit encore au garçon de +l'hôtel, tant il avait peur que son convive ne manquât au rendez-vous, +une carte pour le comte de Monte-Cristo, sur laquelle au-dessous de ces +mots: «Vicomte Albert de Morcerf», il y avait écrit au crayon: + +_21 mai, à dix heures et demie du matin, 27, rue du Helder._ + + + + +XXXIX + +Les convives. + + +Dans cette maison de la rue du Helder, où Albert de Morcerf avait donné +rendez-vous, à Rome, au comte de Monte-Cristo, tout se préparait dans la +matinée du 21 mai pour faire honneur à la parole du jeune homme. + +Albert de Morcerf habitait un pavillon situé à l'angle d'une grande cour +et faisant face à un autre bâtiment destiné aux communs. Deux fenêtres +de ce pavillon seulement donnaient sur la rue, les autres étaient +percées, trois sur la cour et deux autres en retour sur le jardin. + +Entre cette cour et ce jardin s'élevait, bâtie avec le mauvais goût de +l'architecture impériale, l'habitation fashionable et vaste du comte et +de la comtesse de Morcerf. + +Sur toute la largeur de la propriété régnait, donnant sur la rue, un mur +surmonté, de distance en distance, de vases de fleurs, et coupé au +milieu par une grande grille aux lances dorées, qui servait aux entrées +d'apparat; une petite porte presque accolée à la loge du concierge +donnait passage aux gens de service ou aux maîtres entrant ou sortant à +pied. + +On devinait, dans ce choix du pavillon destiné à l'habitation d'Albert, +la délicate prévoyance d'une mère qui, ne voulant pas se séparer de son +fils, avait cependant compris qu'un jeune homme de l'âge du vicomte +avait besoin de sa liberté tout entière. On y reconnaissait aussi, d'un +autre côté, nous devons le dire, l'intelligent égoïsme du jeune homme, +épris de cette vie libre et oisive, qui est celle des fils de famille, +et qu'on lui dorait comme à l'oiseau sa cage. + +Par les deux fenêtres donnant sur la rue, Albert de Morcerf pouvait +faire ses explorations au-dehors. La vue du dehors est si nécessaire aux +jeunes gens qui veulent toujours voir le monde traverser leur horizon, +cet horizon ne fût-il que celui de la rue! Puis son exploration faite, +si cette exploration paraissait mériter un examen plus approfondi, +Albert de Morcerf pouvait, pour se livrer à ses recherches, sortir par +une petite porte faisant pendant à celle que nous avons indiquée près de +la loge du portier, et qui mérite une mention particulière. + +C'était une petite porte qu'on eût dit oubliée de tout le monde depuis +le jour où la maison avait été bâtie, et qu'on eût cru condamnée à tout +jamais, tant elle semblait discrète et poudreuse, mais dont la serrure +et les gonds, soigneusement huilés, annonçaient une pratique mystérieuse +et suivie. Cette petite porte sournoise faisait concurrence aux deux +autres et se moquait du concierge, à la vigilance et à la juridiction +duquel elle échappait, s'ouvrant comme la fameuse porte de la caverne +des _Mille et une Nuits_, comme la Sésame enchantée d'Ali-Baba, au moyen +de quelques mots cabalistiques, ou de quelques grattements convenus, +prononcés par les plus douces voix ou opérés par les doigts les plus +effilés du monde. + +Au bout d'un corridor vaste et calme, auquel communiquait cette petite +porte et qui faisait antichambre, s'ouvrait, à droite, la salle à manger +d'Albert donnant sur la cour, et, à gauche, son petit salon donnant sur +le jardin. Des massifs, des plantes grimpantes s'élargissant en éventail +devant les fenêtres, cachaient à la cour et au jardin l'intérieur de ces +deux pièces, les seules placées au rez-de-chaussée comme elles +l'étaient, où pussent pénétrer les regards indiscrets. + +Au premier, ces deux pièces se répétaient, enrichies d'une troisième, +prise sur l'antichambre. Ces trois pièces étaient un salon, une chambre +à coucher et un boudoir. + +Le salon d'en bas n'était qu'une espèce de divan algérien destiné aux +fumeurs. + +Le boudoir du premier donnait dans la chambre à coucher, et, par une +porte invisible, communiquait avec l'escalier. On voit que toutes les +mesures de précaution étaient prises. + +Au-dessus de ce premier étage régnait un vaste atelier, que l'on avait +agrandi en jetant bas murailles et cloisons, pandémonium que l'artiste +disputait au dandy. Là se réfugiaient et s'entassaient tous les caprices +successifs d'Albert, les cors de chasse, les basses, les flûtes, un +orchestre complet, car Albert avait eu un instant, non pas le goût, mais +la fantaisie de la musique; les chevalets, les palettes, les pastels, +car à la fantaisie de la musique avait succédé la fatuité de la +peinture; enfin les fleurets, les gants de boxe, les espadons et les +cannes de tout genre; car enfin, suivant les traditions des jeunes gens +à la mode de l'époque où nous sommes arrivés, Albert de Morcerf +cultivait, avec infiniment plus de persévérance qu'il n'avait fait de la +musique et de la peinture, ces trois arts qui complètent l'éducation +léonine, c'est-à-dire l'escrime, la boxe et le bâton, et il recevait +successivement dans cette pièce, destinée à tous les exercices du corps, +Grisier, Cooks et Charles Leboucher. + +Le reste des meubles de cette pièce privilégiée étaient de vieux bahuts +du temps de François Ier, bahuts pleins de porcelaines de Chine, de +vases du Japon, de faïences de Luca della Robbia et de plats de Bernard +de Palissy; d'antiques fauteuils où s'étaient peut-être assis Henri IV +ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car deux de ces fauteuils, ornés d'un +écusson sculpté où brillaient sur l'azur les trois fleurs de lis de +France surmontées d'une couronne royale, sortaient visiblement des +garde-meubles du Louvre, ou tout au moins de celui de quelque château +royal. Sur ces fauteuils aux fonds sombres et sévères, étaient jetées +pêle-mêle de riches étoffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la +Perse ou écloses sous les doigts des femmes de Calcutta ou de +Chandernagor. Ce que faisaient là ces étoffes, on n'eût pas pu le dire; +elles attendaient, en récréant les yeux, une destination inconnue à leur +propriétaire lui-même, et, en attendant, elles illuminaient +l'appartement de leurs reflets soyeux et dorés. + +À la place la plus apparente se dressait un piano, taillé par Roller et +Blanchet dans du bois de rose, piano à la taille de nos salons de +Lilliputiens, renfermant cependant un orchestre dans son étroite et +sonore cavité, et gémissant sous le poids des chefs-d'oeuvre de +Beethoven, de Weber, de Mozart, d'Haydn, de Grétry et de Porpora. + +Puis, partout, le long des murailles, au-dessus des portes, au plafond, +des épées, des poignards, des criks, des masses, des haches, des armures +complètes dorées, damasquinées, incrustées; des herbiers, des blocs de +minéraux, des oiseaux bourrés de crin, ouvrant pour un vol immobile +leurs ailes couleur de feu et leur bec qu'ils ne ferment jamais. + +Il va sans dire que cette pièce était la pièce de prédilection d'Albert. + + +Cependant, le jour du rendez-vous, le jeune homme, en demi-toilette, +avait établi son quartier général dans le petit salon du +rez-de-chaussée. Là, sur une table entourée à distance d'un divan large +et moelleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac jaune de +Pétersbourg, jusqu'au tabac noir du Sinaï, en passant par le maryland, +le porto-rico et le latakiéh, resplendissaient dans les pots de faïence +craquelée qu'adorent les Hollandais. À côté d'eux, dans des cases de +bois odorant, étaient rangés, par ordre de taille et de qualité, les +puros, les régalias, les havanes et les manilles; enfin dans une armoire +tout ouverte, une collection de pipes allemandes, de chibouques aux +bouquins d'ambre, ornées de corail, et de narguilés incrustés d'or, aux +longs tuyaux de maroquin roulés comme des serpents, attendaient le +caprice ou la sympathie des fumeurs. Albert avait présidé lui-même à +l'arrangement ou plutôt au désordre symétrique qu'après le café, les +convives d'un déjeuner moderne aiment à contempler à travers la vapeur +qui s'échappe de leur bouche et qui monte au plafond en longues et +capricieuses spirales. + +À dix heures moins un quart, un valet de chambre entra. C'était un petit +groom de quinze ans, ne parlant qu'anglais et répondant au nom de John, +tout le domestique de Morcerf. Bien entendu que dans les jours +ordinaires le cuisinier de l'hôtel était à sa disposition, et que dans +les grandes occasions le chasseur du comte l'était également. + +Ce valet de chambre, qui s'appelait Germain et qui jouissait de la +confiance entière de son jeune maître, tenait à la main une liasse de +journaux qu'il déposa sur une table, et un paquet de lettres qu'il remit +à Albert. + +Albert jeta un coup d'oeil distrait sur ces différentes missives, en +choisit deux aux écritures fines et aux enveloppes parfumées, les +décacheta et les lut avec une certaine attention. + +«Comment sont venues ces lettres? demanda-t-il. + +--L'une est venue par la poste, l'autre a été apportée par le valet de +chambre de Mme Danglars. + +--Faites dire à Mme Danglars que j'accepte la place qu'elle m'offre dans +sa loge.... Attendez donc... puis, dans la journée, vous passerez chez +Rosa; vous lui direz que j'irai, comme elle m'y invite, souper avec +elle en sortant de l'Opéra, et vous lui porterez six bouteilles de vins +assortis, de Chypre, de Xérès, de Malaga, et un baril d'huîtres +d'Ostende.... Prenez les huîtres chez Borel, et dites surtout que c'est +pour moi. + +--À quelle heure monsieur veut-il être servi? + +--Quelle heure avons-nous? + +--Dix heures moins un quart. + +--Eh bien, servez pour dix heures et demie précises. Debray sera +peut-être forcé d'aller à son ministère.... Et d'ailleurs... (Albert +consulta ses tablettes), c'est bien l'heure que j'ai indiquée au comte, +le 21 mai, à dix heures et demie du matin, et quoique je ne fasse pas +grand fond sur sa promesse, je veux être exact. À propos, savez-vous si +Mme la comtesse est levée? + +--Si monsieur le vicomte le désire, je m'en informerai. + +--Oui... vous lui demanderez une de ses caves à liqueurs, la mienne est +incomplète, et vous lui direz que j'aurai l'honneur de passer chez elle +vers trois heures, et que je lui fais demander la permission de lui +présenter quelqu'un.» + +Le valet sorti, Albert se jeta sur le divan, déchira l'enveloppe de deux +ou trois journaux, regarda les spectacles, fit la grimace en +reconnaissant que l'on jouait un opéra et non un ballet, chercha +vainement dans les annonces de parfumerie un opiat pour les dents dont +on lui avait parlé, et rejeta l'une après l'autre les trois feuilles les +plus courues de Paris, en murmurant au milieu d'un bâillement prolongé: + +«En vérité, ces journaux deviennent de plus en plus assommants.» + +En ce moment une voiture légère s'arrêta devant la porte, et un instant +après le valet de chambre rentra pour annoncer M. Lucien Debray. Un +grand jeune homme blond, pâle, à l'oeil gris et assuré, aux lèvres +minces et froides, à l'habit bleu aux boutons d'or ciselés, à la cravate +blanche, au lorgnon d'écaille suspendu par un fil de soie, et que, par +un effort du nerf sourcilier et du nerf zygomatique, il parvenait à +fixer de temps en temps dans la cavité de son oeil droit, entra sans +sourire, sans parler et d'un air demi-officiel. + +«Bonjour, Lucien.... Bonjour! dit Albert. Ah! vous m'effrayez, mon cher, +avec votre exactitude! Que dis-je? exactitude! Vous que je n'attendais +que le dernier, vous arrivez à dix heures moins cinq minutes, lorsque le +rendez-vous définitif n'est qu'à dix heures et demie! C'est miraculeux! +Le ministère serait-il renversé, par hasard? + +--Non, très cher, dit le jeune homme en s'incrustant dans le divan; +rassurez-vous, nous chancelons toujours, mais nous ne tombons jamais, et +je commence à croire que nous passons tout bonnement à l'inamovibilité, +sans compter que les affaires de la Péninsule vont nous consolider tout +à fait. + +--Ah! oui, c'est vrai, vous chassez don Carlos d'Espagne. + +--Non pas, très cher, ne confondons point, nous le ramenons de l'autre +côté de la frontière de France, et nous lui offrons une hospitalité +royale à Bourges. + +--À Bourges? + +--Oui, il n'a pas à se plaindre, que diable! Bourges est la capitale du +roi Charles VII. Comment! vous ne saviez pas cela? C'est connu depuis +hier de tout Paris, et avant-hier la chose avait déjà transpiré à la +Bourse, car M. Danglars (je ne sais point par quel moyen cet homme sait +les nouvelles en même temps que nous), car M. Danglars a joué à la +hausse et a gagné un million. + +--Et vous, un ruban nouveau, à ce qu'il paraît; car je vois un liséré +bleu ajouté à votre brochette? + +--Heu! ils m'ont envoyé la plaque de Charles III, répondit négligemment +Debray. + +--Allons ne faites donc pas l'indifférent, et avouez que la chose vous a +fait plaisir à recevoir. + +--Ma foi, oui, comme complément de toilette, une plaque fait bien sur un +habit noir boutonné, c'est élégant. + +--Et, dit Morcerf en souriant, on a l'air du prince de Galles ou du duc +de Reichstadt. + +--Voilà donc pourquoi vous me voyez si matin, très cher. + +--Parce que vous avez la plaque de Charles III et que vous vouliez +m'annoncer cette bonne nouvelle? + +--Non; parce que j'ai passé la nuit à expédier des lettres: vingt-cinq +dépêches diplomatiques. Rentré chez moi ce matin au jour, j'ai voulu +dormir; mais le mal de tête m'a pris, et je me suis relevé pour monter à +cheval une heure. À Boulogne, l'ennui et la faim m'ont saisi, deux +ennemis qui vont rarement ensemble, et qui cependant se sont ligués +contre moi: une espèce d'alliance carlos-républicaine; je me suis alors +souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voilà: j'ai faim, +nourrissez-moi; je m'ennuie, amusez-moi. + +--C'est mon devoir d'amphitryon, cher ami», dit Albert en sonnant le +valet de chambre, tandis que Lucien faisait sauter, avec le bout de sa +badine à pomme d'or incrustée de turquoise, les journaux dépliés. +«Germain, un verre de xérès et un biscuit. En attendant, mon cher +Lucien, voici des cigares de contrebande, bien entendu; je vous engage à +en goûter et à inviter votre ministre à nous en vendre de pareils, au +lieu de ces espèces de feuilles de noyer qu'il condamne les bons +citoyens à fumer. + +--Peste! je m'en garderais bien. Du moment où ils vous viendraient du +gouvernement vous n'en voudriez plus et les trouveriez exécrables. +D'ailleurs, cela ne regarde point l'intérieur, cela regarde les +finances: adressez-vous à M. Humann, section des contributions +indirectes, corridor A, n° 26. + +--En vérité, dit Albert, vous m'étonnez par l'étendue de vos +connaissances. Mais prenez donc un cigare! + +--Ah! cher vicomte, dit Lucien en allumant un manille à une bougie rose +brûlant dans un bougeoir de vermeil et en se renversant sur le divan, +ah! cher vicomte, que vous êtes heureux de n'avoir rien à faire! En +vérité, vous ne connaissez pas votre bonheur! + +--Et que feriez-vous donc, mon cher pacificateur de royaumes, reprit +Morcerf avec une légère ironie, si vous ne faisiez rien? Comment! +secrétaire particulier d'un ministre, lancé à la fois dans la grande +cabale européenne et dans les petites intrigues de Paris; ayant des +rois, et, mieux que cela, des reines à protéger, des partis à réunir, +des élections à diriger; faisant plus de votre cabinet avec votre plume +et votre télégraphe, que Napoléon ne faisait de ses champs de bataille +avec son épée et ses victoires; possédant vingt-cinq mille livres de +rente en dehors de votre place; un cheval dont Château-Renaud vous a +offert quatre cents louis, et que vous n'avez pas voulu donner; un +tailleur qui ne vous manque jamais un pantalon; ayant l'Opéra, le +Jockey-Club et le théâtre des Variétés, vous ne trouvez pas dans tout +cela de quoi vous distraire? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi. + +--Comment cela? + +--En vous faisant faire une connaissance nouvelle. + +--En homme ou en femme? + +--En homme. + +--Oh! j'en connais déjà beaucoup! + +--Mais vous n'en connaissez pas comme celui dont je vous parle. + +--D'où vient-il donc? du bout du monde? + +--De plus loin peut-être. + +--Ah diable! j'espère qu'il n'apporte pas notre déjeuner? + +--Non, soyez tranquille, notre déjeuner se confectionne dans les +cuisines maternelles. Mais vous avez donc faim? + +--Oui, je l'avoue, si humiliant que cela soit à dire. Mais j'ai dîné +hier chez M. de Villefort; et avez-vous remarqué cela, cher ami? on dîne +très mal chez tous ces gens du parquet; on dirait toujours qu'ils ont +des remords. + +--Ah! pardieu, dépréciez les dîners des autres, avec cela qu'on dîne +bien chez vos ministres. + +--Oui, mais nous n'invitons pas les gens comme il faut, au moins; et si +nous n'étions pas obligés de faire les honneurs de notre table à +quelques croquants qui pensent et surtout qui votent bien, nous nous +garderions comme de la peste de dîner chez nous, je vous prie de croire. + +--Alors, mon cher, prenez un second verre de xérès et un autre biscuit. + +--Volontiers, votre vin d'Espagne est excellent; vous voyez bien que +nous avons eu tout à fait raison de pacifier ce pays-là. + +--Oui, mais don Carlos? + +--Eh bien, don Carlos boira du vin de Bordeaux et dans dix ans nous +marierons son fils à la petite reine. + +--Ce qui vous vaudra la Toison d'or, si vous êtes encore au ministère. + +--Je crois, Albert, que vous avez adopté pour système ce matin de me +nourrir de fumée. + +--Eh! c'est encore ce qui amuse le mieux l'estomac, convenez-en; mais, +tenez, justement j'entends la voix de Beauchamp dans l'antichambre, vous +vous disputerez, cela vous fera prendre patience. + +--À propos de quoi? + +--À propos de journaux. + +--Oh! cher ami, dit Lucien avec un souverain mépris, est-ce que je lis +les journaux! + +--Raison de plus, alors vous vous disputerez bien davantage. + +--M. Beauchamp! annonça le valet de chambre. + +--Entrez, entrez! plume terrible! dit Albert en se levant et en allant +au-devant du jeune homme. Tenez, voici Debray qui vous déteste sans vous +lire, à ce qu'il dit du moins. + +--Il a bien raison, dit Beauchamp, c'est comme moi, je le critique sans +savoir ce qu'il fait. Bonjour, commandeur. + +--Ah! vous savez déjà cela, répondit le secrétaire particulier en +échangeant avec le journaliste une poignée de main et un sourire. + +--Pardieu! reprit Beauchamp. + +--Et qu'en dit-on dans le monde? + +--Dans quel monde? Nous avons beaucoup de mondes en l'an de grâce 1838. + +--Eh! dans le monde critico-politique, dont vous êtes un des lions. + +--Mais on dit que c'est chose fort juste, et que vous semez assez de +rouge pour qu'il pousse un peu de bleu. + +--Allons, allons, pas mal, dit Lucien: pourquoi n'êtes vous pas des +nôtres, mon cher Beauchamp? Ayant de l'esprit comme vous en avez, vous +feriez fortune en trois ou quatre ans. + +--Aussi, je n'attends qu'une chose pour suivre votre conseil: c'est un +ministère qui soit assuré pour six mois. Maintenant, un seul mot, mon +cher Albert, car aussi bien faut-il que je laisse respirer le pauvre +Lucien. Déjeunons-nous ou dînons-nous? J'ai la Chambre, moi. Tout n'est +pas rose, comme vous le voyez, dans notre métier. + +--On déjeunera seulement; nous n'attendons plus que deux personnes, et +l'on se mettra à table aussitôt qu'elles seront arrivées. + +--Et quelles sortes de personnes attendez-vous à déjeuner? dit +Beauchamp. + +--Un gentilhomme et un diplomate, reprit Albert. + +--Alors c'est l'affaire de deux petites heures pour le gentilhomme et de +deux grandes heures pour le diplomate. Je reviendrai au dessert. +Gardez-moi des fraises, du café et des cigares. Je mangerai une +côtelette à la Chambre. + +--N'en faites rien, Beauchamp, car le gentilhomme fût-il un Montmorency, +et le diplomate un Metternich, nous déjeunerons à dix heures et demie +précises; en attendant faites comme Debray, goûtez mon xérès et mes +biscuits. + +--Allons donc, soit, je reste. Il faut absolument que je me distraie ce +matin. + +--Bon, vous voilà comme Debray! Il me semble cependant que lorsque le +ministère est triste l'opposition doit être gaie. + +--Ah! voyez-vous, cher ami, c'est que vous ne savez point ce qui me +menace. J'entendrai ce matin un discours de M. Danglars à la Chambre des +députés, et ce soir, chez sa femme, une tragédie d'un pair de France. Le +diable emporte le gouvernement constitutionnel! et puisque nous avions +le choix, à ce qu'on dit, comment avons-nous choisi celui-là? + +--Je comprends; vous avez besoin de faire provision d'hilarité. + +--Ne dites donc pas de mal des discours de M. Danglars, dit Debray: il +vote pour vous, il fait de l'opposition. + +--Voilà, pardieu, bien le mal! aussi j'attends que vous l'envoyiez +discourir au Luxembourg pour en rire tout à mon aise. + +--Mon cher, dit Albert à Beauchamp, on voit bien que les affaires +d'Espagne sont arrangées, vous êtes ce matin d'une aigreur révoltante. +Rappelez-vous donc que la chronique parisienne parle d'un mariage entre +moi et Mlle Eugénie Danglars. Je ne puis donc pas, en conscience, vous +laisser mal parler de l'éloquence d'un homme qui doit me dire un jour: +«Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux millions à ma fille.» + +--Allons donc! dit Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais. Le roi a pu +le faire baron, il pourra le faire pair, mais il ne le fera point +gentilhomme, et le comte de Morcerf est une épée trop aristocratique +pour consentir, moyennant deux pauvres millions, à une mésalliance. Le +vicomte de Morcerf ne doit épouser qu'une marquise. + +--Deux millions! c'est cependant joli! reprit Morcerf. + +--C'est le capital social d'un théâtre de boulevard ou d'un chemin de +fer du jardin des Plantes à la Râpée. + +--Laissez-le dire, Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et +mariez-vous. Vous épousez l'étiquette d'un sac, n'est-ce pas? eh bien, +que vous importe! mieux vaut alors sur cette étiquette un blason de +moins et un zéro de plus; vous avez sept merlettes dans vos armes, vous +en donnerez trois à votre femme et il vous en restera encore quatre. +C'est une de plus qu'a M. de Guise, qui a failli être roi de France, et +dont le cousin germain était empereur d'Allemagne. + +--Ma foi, je crois que vous avez raison, Lucien, répondit distraitement +Albert. + +--Et certainement! D'ailleurs tout millionnaire est noble comme un +bâtard, c'est-à-dire qu'il peut l'être. + +--Chut! ne dites pas cela, Debray, reprit en riant Beauchamp, car voici +Château-Renaud qui, pour vous guérir de votre manie de paradoxer, vous +passera au travers du corps l'épée de Renaud de Montauban, son ancêtre. + +--Il dérogerait alors, répondit Lucien, car je suis vilain et très +vilain. + +--Bon! s'écria Beauchamp, voilà le ministère qui chante du Béranger, où +allons-nous, mon Dieu? + +--M. de Château-Renaud! M. Maximilien Morrel! dit le valet de chambre, +en annonçant deux nouveaux convives. + +--Complets alors! dit Beauchamp, et nous allons déjeuner; car, si je ne +me trompe, vous n'attendiez plus que deux personnes, Albert? + +--Morrel! murmura Albert surpris; Morrel! qu'est-ce que cela?» + +Mais avant qu'il eût achevé, M. de Château-Renaud, beau jeune homme de +trente ans, gentilhomme des pieds à la tête, c'est-à-dire avec la figure +d'un Guiche et l'esprit d'un Mortemart, avait pris Albert par la main: + +«Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous présenter M. le capitaine +de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon sauveur. Au reste, +l'homme se présente assez bien par lui-même. Saluez mon héros, vicomte.» + +Et il se rangea pour démasquer ce grand et noble jeune homme au front +large, à l'oeil perçant, aux moustaches noires, que nos lecteurs se +rappellent avoir vu à Marseille, dans une circonstance assez dramatique +pour qu'ils ne l'aient point encore oublié. Un riche uniforme, +demi-français, demi-oriental, admirablement porté faisait valoir sa +large poitrine décorée de la croix de la Légion d'honneur, et ressortir +la cambrure hardie de sa taille. Le jeune officier s'inclina avec une +politesse d'élégance; Morrel était gracieux dans chacun de ses +mouvements, parce qu'il était fort. + +«Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le baron de +Château-Renaud savait d'avance tout le plaisir qu'il me procurait en me +faisant faire votre connaissance; vous êtes de ses amis, monsieur, soyez +des nôtres. + +--Très bien, dit Château-Renaud, et souhaitez, mon cher vicomte, que le +cas échéant il fasse pour vous ce qu'il a fait pour moi. + +--Et qu'a-t-il donc fait? demanda Albert. + +--Oh! dit Morrel, cela ne vaut pas la peine d'en parler, et monsieur +exagère. + +--Comment! dit Château-Renaud, cela ne vaut pas la peine d'en parler! La +vie ne vaut pas la peine qu'on en parle!... En vérité, c'est par trop +philosophique ce que vous dites là, mon cher monsieur Morrel.... Bon +pour vous qui exposez votre vie tous les jours, mais pour moi qui +l'expose une fois par hasard.... + +--Ce que je vois de plus clair dans tout cela, baron, c'est que M. le +capitaine Morrel vous a sauvé la vie. + +--Oh! mon Dieu, oui, tout bonnement, reprit Château-Renaud. + +--Et à quelle occasion? demanda Beauchamp. + +--Beauchamp, mon ami, vous saurez que je meurs de faim, dit Debray, ne +donnez donc pas dans les histoires. + +--Eh bien, mais, dit Beauchamp, je n'empêche pas qu'on se mette à table, +moi.... Château-Renaud nous racontera cela à table. + +--Messieurs, dit Morcerf, il n'est encore que dix heures un quart, +remarquez bien cela, et nous attendons un dernier convive. + +--Ah! c'est vrai, un diplomate, reprit Debray. + +--Un diplomate, ou autre chose, je n'en sais rien, ce que je sais, c'est +que pour mon compte je l'ai chargé d'une ambassade qu'il a si bien +terminée à ma satisfaction, qui si j'avais été roi, je l'eusse fait à +l'instant même chevalier de tous mes ordres, eussé-je eu à la fois la +disposition de la Toison d'or et de la Jarretière. + +--Alors, puisqu'on ne se met point encore à table, dit Debray, +versez-vous un verre de xérès comme nous avons fait, et racontez-nous +cela, baron. + +--Vous savez tous que l'idée m'était venue d'aller en Afrique. + +--C'est un chemin que vos ancêtres vous ont tracé, mon cher +Château-Renaud, répondit galamment Morcerf. + +--Oui, mais je doute que cela fût, comme eux, pour délivrer le tombeau +du Christ. + +--Et vous avez raison, Beauchamp, dit le jeune aristocrate; c'était tout +bonnement pour faire le coup de pistolet en amateur. Le duel me répugne, +comme vous savez, depuis que deux témoins, que j'avais choisis pour +accommoder une affaire, m'ont forcé de casser le bras à un de mes +meilleurs amis... eh pardieu! à ce pauvre Franz d'Épinay, que vous +connaissez tous. + +--Ah oui! c'est vrai, dit Debray, vous vous êtes battu dans le temps... +À quel propos? + +--Le diable m'emporte si je m'en souviens! dit Château-Renaud; mais ce +que je me rappelle parfaitement, c'est qu'ayant honte de laisser dormir +un talent comme le mien, j'ai voulu essayer sur les Arabes des pistolets +neufs dont on venait de me faire cadeau. En conséquence je m'embarquai +pour Oran; d'Oran je gagnai Constantine, et j'arrivai juste pour voir +lever le siège. Je me mis en retraite comme les autres. Pendant +quarante-huit heures je supportai assez bien la pluie le jour, la neige +la nuit; enfin, dans la troisième matinée, mon cheval mourut de froid. +Pauvre bête! accoutumée aux couvertures et au poêle de l'écurie... un +cheval arabe qui seulement s'est trouvé un peu dépaysé en rencontrant +dix degrés de froid en Arabie. + +--C'est pour cela que vous voulez m'acheter mon cheval anglais, dit +Debray; vous supposez qu'il supportera mieux le froid que votre arabe. + +--Vous vous trompez, car j'ai fait voeu de ne plus retourner en Afrique. + +--Vous avez donc eu bien peur? demanda Beauchamp. + +--Ma foi, oui, je l'avoue, répondit Château-Renaud; et il y avait de +quoi! Mon cheval était donc mort; je faisais ma retraite à pied; six +Arabes vinrent au galop pour me couper la tête, j'en abattis deux de +mes deux coups de fusil, deux de mes deux coups de pistolet, mouches +pleines; mais il en restait deux, et j'étais désarmé. L'un me prit par +les cheveux, c'est pour cela que je les porte courts maintenant, on ne +sait pas ce qui peut arriver, l'autre m'enveloppa le cou de son yatagan, +et je sentais déjà le froid aigu du fer, quand monsieur, que vous voyez, +chargea à son tour sur eux, tua celui qui me tenait par les cheveux d'un +coup de pistolet, et fendit la tête de celui qui s'apprêtait à me couper +la gorge d'un coup de sabre. Monsieur s'était donné pour tâche de sauver +un homme ce jour-là, le hasard a voulu que ce fût moi; quand je serai +riche, je ferai faire par Klagmann ou par Marochetti une statue du +Hasard. + +--Oui, dit en souriant Morrel, c'était le 5 septembre, c'est-à-dire +l'anniversaire d'un jour où mon père fut miraculeusement sauvé; aussi, +autant qu'il est en mon pouvoir, je célèbre tous les ans ce jour-là par +quelque action.... + +--Héroïque, n'est-ce pas? interrompit Château-Renaud; bref, je fus +l'élu, mais ce n'est pas tout. Après m'avoir sauvé du fer, il me sauva +du froid, en me donnant, non pas la moitié de son manteau, comme faisait +saint Martin, mais en me le donnant tout entier; puis de la faim, en +partageant avec moi, devinez quoi? + +--Un pâté de chez Félix? demanda Beauchamp. + +--Non pas, son cheval, dont nous mangeâmes chacun un morceau de grand +appétit: c'était dur. + +--Le cheval? demanda en riant Morcerf. + +--Non, le sacrifice, répondit Château-Renaud. Demandez à Debray s'il +sacrifierait son anglais pour un étranger? + +--Pour un étranger, non, dit Debray mais pour un ami, peut-être. + +--Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron, dit +Morrel; d'ailleurs, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, héroïsme ou +non, sacrifice ou non, ce jour-là je devais une offrande à la mauvaise +fortune en récompense de la faveur que nous avait faite autrefois la +bonne. + +--Cette histoire à laquelle M. Morrel fait allusion, continua +Château-Renaud, est toute une admirable histoire qu'il vous racontera +un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample connaissance; pour +aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la mémoire. À quelle heure +déjeunez-vous, Albert. + +--À dix heures et demie. + +--Précises? demanda Debray en tirant sa montre. + +--Oh! vous m'accorderez bien les cinq minutes de grâce, dit Morcerf, +car, moi aussi, j'attends un sauveur. + +--À qui? + +--À moi, parbleu! répondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse +pas me sauver comme un autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent +la tête! Notre déjeuner est un déjeuner philanthropique, et nous aurons +à notre table, je l'espère du moins, deux bienfaiteurs de l'humanité. + +--Comment ferons-nous? dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon? + +--Eh bien, mais on le donnera à quelqu'un qui n'aura rien fait pour +l'avoir, dit Beauchamp. C'est de cette façon-là que d'ordinaire +l'Académie se tire d'embarras. + +--Et d'où vient-il? demanda Debray; excusez l'insistance; vous avez +déjà, je le sais bien, répondu à cette question, mais assez vaguement +pour que je me permette de la poser une seconde fois. + +--En vérité, dit Albert, je n'en sais rien. Quand je l'ai invité, il y a +trois mois de cela, il était à Rome; mais depuis ce temps-là, qui peut +dire le chemin qu'il a fait! + +--Et le croyez-vous capable d'être exact? demanda Debray. + +--Je le crois capable de tout, répondit Morcerf. + +--Faites attention qu'avec les cinq minutes de grâce, nous n'avons plus +que dix minutes. + +--Eh bien, j'en profiterai pour vous dire un mot de mon convive. + +--Pardon, dit Beauchamp, y a-t-il matière à un feuilleton dans ce que +vous allez nous raconter? + +--Oui, certes, dit Morcerf, et des plus curieux, même. + +--Dites alors, car je vois bien que je manquerai la Chambre; il faut +bien que je me rattrape. + +--J'étais à Rome au carnaval dernier. + +--Nous savons cela, dit Beauchamp. + +--Oui, mais ce que vous ne savez pas, c'est que j'avais été enlevé par +des brigands. + +--Il n'y a pas de brigands, dit Debray. + +--Si fait, il y en a, et de hideux même, c'est-à-dire d'admirables, car +je les ai trouvés beaux à faire peur. + +--Voyons, mon cher Albert, dit Debray, avouez que votre cuisinier est en +retard, que les huîtres ne sont pas arrivées de Marennes ou d'Ostende, +et qu'à l'exemple de Mme de Maintenon, vous voulez remplacer le plat par +un comte. Dites-le, mon cher, nous sommes d'assez bonne compagnie pour +vous le pardonner et pour écouter votre histoire, toute fabuleuse +qu'elle promet d'être. + +--Et, moi, je vous dis, toute fabuleuse qu'elle est, que je vous la +donne pour vraie d'un bout à l'autre. Les brigands m'avaient donc enlevé +et m'avaient conduit dans un endroit fort triste qu'on appelle les +catacombes de Saint-Sébastien. + +--Je connais cela, dit Château-Renaud, j'ai manqué d'y attraper la +fièvre. + +--Et, moi, j'ai fait mieux que cela, dit Morcerf, je l'ai eue +réellement. On m'avait annoncé que j'étais prisonnier sauf rançon, une +misère, quatre mille écus romains, vingt-six mille livres tournois. +Malheureusement je n'en avais plus que quinze cents; j'étais au bout de +mon voyage et mon crédit était épuisé. J'écrivis à Franz. Et, pardieu! +tenez, Franz en était, et vous pouvez lui demander si je mens d'une +virgule; j'écrivis à Franz que s'il n'arrivait pas à six heures du matin +avec les quatre mille écus, à six heures dix minutes j'aurais rejoint +les bienheureux saints et les glorieux martyrs dans la compagnie +desquels j'avais eu l'honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c'est le +nom de mon chef de brigands, m'aurait, je vous prie de le croire, tenu +scrupuleusement parole. + +--Mais Franz arriva avec les quatre mille écus? dit Château-Renaud. Que +diable! on n'est pas embarrassé pour quatre mille écus quand on +s'appelle Franz d'Épinay ou Albert de Morcerf. + +--Non, il arriva purement et simplement accompagné du convive que je +vous annonce et que j'espère vous présenter. + +--Ah çà! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un +Persée délivrant Andromède? + +--Non, c'est un homme de ma taille à peu près. + +--Armé jusqu'aux dents? + +--Il n'avait pas même une aiguille à tricoter. + +--Mais il traita de votre rançon? + +--Il dit deux mots à l'oreille du chef, et je fus libre. + +--On lui fit même des excuses de vous avoir arrêté, dit Beauchamp. + +--Justement, dit Morcerf. + +--Ah çà! mais c'était donc l'Arioste que cet homme? + +--Non, c'était tout simplement le comte de Monte-Cristo. + +--On ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo, dit Debray. + +--Je ne crois pas, ajouta Château-Renaud avec le sang-froid d'un homme +qui connaît sur le bout du doigt son nobilaire européen; qui est-ce qui +connaît quelque part un comte de Monte-Cristo? + +--Il vient peut-être de Terre Sainte, dit Beauchamp; un de ses aïeux +aura possédé le Calvaire, comme les Mortemart la mer Morte. + +--Pardon, dit Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer +d'embarras, messieurs; Monte-Cristo est une petite île dont j'ai +souvent entendu parler aux marins qu'employait mon père: un grain de +sable au milieu de la Méditerranée, un atome dans l'infini. + +--C'est parfaitement cela, monsieur! dit Albert. Eh bien, de ce grain de +sable, de cet atome, est seigneur et roi celui dont je vous parle; il +aura acheté ce brevet de comte quelque part en Toscane. + +--Il est donc riche, votre comte? + +--Ma foi, je le crois. + +--Mais cela doit se voir, ce me semble? + +--Voilà ce qui vous trompe, Debray. + +--Je ne vous comprends plus. + +--Avez-vous lu les _Mille et une Nuits_? + +--Parbleu! belle question! + +--Eh bien, savez-vous donc si les gens qu'on y voit sont riches ou +pauvres? si leurs grains de blé ne sont pas des rubis ou des diamants? +Ils ont l'air de misérables pêcheurs, n'est-ce pas? vous les traitez +comme tels, et tout à coup ils vous ouvrent quelque caverne mystérieuse, +où vous trouvez un trésor à acheter l'Inde. + +--Après? + +--Après, mon comte de Monte-Cristo est un de ces pêcheurs-là. Il a même +un nom tiré de la chose, il s'appelle Simbad le marin et possède une +caverne pleine d'or. + +--Et vous avez vu cette caverne, Morcerf? demanda Beauchamp. + +--Non, pas moi, Franz. Mais, chut! il ne faut pas dire un mot de cela +devant lui. Franz y est descendu les yeux bandés, et il a été servi par +des muets et par des femmes près desquelles, à ce qu'il paraît, +Cléopâtre n'est qu'une lorette. Seulement des femmes il n'en est pas +bien sûr, vu qu'elles ne sont entrées qu'après qu'il eut mangé du +haschich; de sorte qu'il se pourrait bien que ce qu'il a pris pour des +femmes fût tout bonnement un quadrille de statues.» + +Les jeunes gens regardèrent Morcerf d'un oeil qui voulait dire: + +«Ah çà, mon cher, devenez-vous insensé, ou vous moquez-vous de nous? + +--En effet, dit Morrel pensif, j'ai entendu raconter encore par un vieux +marin nommé Penelon quelque chose de pareil à ce que dit là M. de +Morcerf. + +--Ah! fit Albert, c'est bien heureux que M. Morrel me vienne en aide. +Cela vous contrarie, n'est-ce pas, qu'il jette ainsi un peloton de fil +dans mon labyrinthe? + +--Pardon, cher ami, dit Debray, c'est que vous nous racontez des choses +si invraisemblables.... + +--Ah parbleu! parce que vos ambassadeurs, vos consuls ne vous en parlent +pas! Ils n'ont pas le temps, il faut bien qu'ils molestent leurs +compatriotes qui voyagent. + +--Ah! bon, voilà que vous vous fâchez, et que vous tombez sur nos +pauvres agents. Eh! mon Dieu! avec quoi voulez-vous qu'ils vous +protègent? la Chambre leur rogne tous les jours leurs appointements; +c'est au point qu'on n'en trouve plus. Voulez-vous être ambassadeur, +Albert? je vous fais nommer à Constantinople. + +--Non pas! pour que le sultan, à la première démonstration que je ferai +en faveur de Méhémet-Ali, m'envoie le cordon et que mes secrétaires +m'étranglent. + +--Vous voyez bien, dit Debray. + +--Oui, mais tout cela n'empêche pas mon comte de Monte-Cristo d'exister! + +--Pardieu! tout le monde existe, le beau miracle! + +--Tout le monde existe, sans doute, mais pas dans des conditions +pareilles. Tout le monde n'a pas des esclaves noirs, des galeries +princières, des armes comme à la casauba, des chevaux de six mille +francs pièce, des maîtresses grecques! + +--L'avez-vous vue, la maîtresse grecque? + +--Oui, je l'ai vue et entendue. Vue au théâtre Valle, entendue un jour +que j'ai déjeuné chez le comte. + +--Il mange donc, votre homme extraordinaire? + +--Ma foi, s'il mange, c'est si peu, que ce n'est point la peine d'en +parler. + +--Vous verrez que c'est un vampire. + +--Riez si vous voulez. C'était l'opinion de la comtesse G..., qui, +comme vous le savez, a connu Lord Ruthwen. + +--Ah! joli! dit Beauchamp, voilà pour un homme non journaliste le +pendant du fameux serpent de mer du _constitutionnel_; un vampire, c'est +parfait! + +--Oeil fauve dont la prunelle diminue et se dilate à volonté, dit +Debray; angle facial développé, front magnifique, teint livide, barbe +noire, dents blanches et aiguës, politesse toute pareille. + +--Eh bien, c'est justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le signalement +est tracé trait pour trait. Oui, politesse aiguë et incisive. Cet homme +m'a souvent donné le frisson; un jour entre autres, que nous regardions +ensemble une exécution, j'ai cru que j'allais me trouver mal, bien plus +de le voir et de l'entendre causer froidement sur tous les supplices de +la terre, que de voir le bourreau remplir son office et que d'entendre +les cris du patient. + +--Ne vous a-t-il pas conduit un peu dans les ruines du Colisée pour vous +sucer le sang, Morcerf? demanda Beauchamp. + +--Ou, après vous avoir délivré, ne vous a-t-il pas fait signer quelque +parchemin couleur de feu, par lequel vous lui cédiez votre âme, comme +Ésaü son droit d'aînesse? + +--Raillez! raillez tant que vous voudrez, messieurs! dit Morcerf un peu +piqué. Quand je vous regarde, vous autres beaux Parisiens, habitués du +boulevard de Gand, promeneurs du bois de Boulogne, et que je me +rappelle cet homme, eh bien, il me semble que nous ne sommes pas de la +même espèce. + +--Je m'en flatte! dit Beauchamp. + +--Toujours est-il, ajouta Château-Renaud, que votre comte de +Monte-Cristo est un galant homme dans ses moments perdus, sauf toutefois +ses petits arrangements avec les bandits italiens. + +--Eh! il n'y a pas de bandits italiens! dit Debray. + +--Pas de vampires! ajouta Beauchamp. + +--Pas de comte de Monte-Cristo, ajouta Debray. Tenez, cher Albert, voilà +dix heures et demie qui sonnent. + +--Avouez que vous avez eu le cauchemar, et allons déjeuner», dit +Beauchamp. + +Mais la vibration de la pendule ne s'était pas encore éteinte, lorsque +la porte s'ouvrit, et que Germain annonça: + +«Son Excellence le comte de Monte-Cristo!» + +Tous les auditeurs firent malgré eux un bond qui dénotait la +préoccupation que le récit de Morcerf avait infiltrée dans leurs âmes. +Albert lui-même ne put se défendre d'une émotion soudaine. + +On n'avait entendu ni voiture dans la rue, ni pas dans l'antichambre; la +porte elle-même s'était ouverte sans bruit. + +Le comte parut sur le seuil, vêtu avec la plus grande simplicité, mais +le _lion_ le plus exigeant n'eût rien trouvé à reprendre à sa toilette. +Tout était d'un goût exquis, tout sortait des mains des plus élégants +fournisseurs, habits, chapeau et linge. + +Il paraissait âgé de trente-cinq ans à peine, et, ce qui frappa tout le +monde, ce fut son extrême ressemblance avec le portrait qu'avait tracé +de lui Debray. + +Le comte s'avança en souriant au milieu du salon, et vint droit à +Albert, qui, marchant au-devant de lui, lui offrit la main avec +empressement. + +«L'exactitude, dit Monte-Cristo, est la politesse des rois, à ce qu'a +prétendu, je crois, un de nos souverains. Mais quelle que soit leur +bonne volonté, elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant +j'espère, mon cher vicomte, que vous excuserez, en faveur de ma bonne +volonté, les deux ou trois secondes de retard que je crois avoir mises à +paraître au rendez-vous. Cinq cents lieues ne se font pas sans quelque +contrariété, surtout en France, où il est défendu, à ce qu'il paraît, de +battre les postillons. + +--Monsieur le comte, répondit Albert, j'étais en train d'annoncer votre +visite à quelques-uns de mes amis que j'ai réunis à l'occasion de la +promesse que vous avez bien voulu me faire, et que j'ai l'honneur de +vous présenter. Ce sont M. le comte de Château-Renaud, dont la noblesse +remonte aux Douze pairs, et dont les ancêtres ont eu leur place à la +Table Ronde; M. Lucien Debray, secrétaire particulier du ministre de +l'intérieur; M. Beauchamp, terrible journaliste, l'effroi du +gouvernement français, mais dont peut-être, malgré sa célébrité +nationale, vous n'avez jamais entendu parler en Italie, attendu que son +journal n'y entre pas; enfin M. Maximilien Morrel, capitaine de spahis.» + +À ce nom, le comte, qui avait jusque-là salué courtoisement, mais avec +une froideur et une impassibilité tout anglaises, fit malgré lui un pas +en avant, et un léger ton de vermillon passa comme l'éclair sur ses +joues pâles. + +«Monsieur porte l'uniforme des nouveaux vainqueurs français, dit-il, +c'est un bel uniforme.» + +On n'eût pas pu dire quel était le sentiment qui donnait à la voix du +comte une si profonde vibration et qui faisait briller, comme malgré +lui, son oeil si beau, si calme et si limpide, quand il n'avait point un +motif quelconque pour le voiler. + +«Vous n'aviez jamais vu nos Africains, monsieur? dit Albert. + +--Jamais, répliqua le comte, redevenu parfaitement libre de lui. + +--Eh bien, monsieur, sous cet uniforme bat un des coeurs les plus braves +et les plus nobles de l'armée. + +--Oh! monsieur le comte, interrompit Morrel. + +--Laissez-moi dire, capitaine.... Et nous venons, continua Albert, +d'apprendre de monsieur un fait si héroïque, que, quoique je l'aie vu +aujourd'hui pour la première fois, je réclame de lui la faveur de vous +le présenter comme mon ami.» + +Et l'on put encore, à ces paroles, remarquer chez Monte-Cristo ce regard +étrange de fixité, cette rougeur furtive et ce léger tremblement de la +paupière qui, chez lui, décelaient l'émotion. + +«Ah! Monsieur est un noble coeur, dit le comte, tant mieux!» + +Cette espèce d'exclamation, qui répondait à la propre pensée du comte +plutôt qu'à ce que venait de dire Albert, surprit tout le monde et +surtout Morrel, qui regarda Monte-Cristo avec étonnement. Mais en même +temps l'intonation était si douce et pour ainsi dire si suave que, +quelque étrange que fût cette exclamation, il n'y avait pas moyen de +s'en fâcher. + +«Pourquoi en douterait-il? dit Beauchamp à Château-Renaud. + +--En vérité, répondit celui-ci, qui, avec son habitude du monde et la +netteté de son oeil aristocratique, avait pénétré de Monte-Cristo tout +ce qui était pénétrable en lui, en vérité Albert ne nous a point +trompés, et c'est un singulier personnage que le comte; qu'en +dites-vous, Morrel? + +--Ma foi, dit celui-ci, il a l'oeil franc et la voix sympathique, de +sorte qu'il me plaît, malgré la réflexion bizarre qu'il vient de faire à +mon endroit. + +--Messieurs, dit Albert, Germain m'annonce que vous êtes servis. Mon +cher comte, permettez-moi de vous montrer le chemin.» + +On passa silencieusement dans la salle à manger. Chacun prit sa place. + +«Messieurs, dit le comte en s'asseyant, permettez-moi un aveu qui sera +mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai faire: je suis +étranger, mais étranger à tel point que c'est la première fois que je +viens à Paris. La vie française m'est donc parfaitement inconnue, et je +n'ai guère jusqu'à présent pratiqué que la vie orientale, la plus +antipathique aux bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de +m'excuser si vous trouvez en moi quelque chose de trop turc, de trop +napolitain ou de trop arabe. Cela dit, messieurs, déjeunons. + +--Comme il dit tout cela! murmura Beauchamp; c'est décidément un grand +seigneur. + +--Un grand seigneur, ajouta Debray. + +--Un grand seigneur de tous les pays, monsieur Debray», dit +Château-Renaud. + + + + +XL + +Le déjeuner. + + +Le comte, on se le rappelle, était un sobre convive. Albert en fit la +remarque en témoignant la crainte que, dès son commencement, la vie +parisienne ne déplût au voyageur par son côté le plus matériel, mais en +même temps le plus nécessaire. + +«Mon cher comte, dit-il, vous me voyez atteint d'une crainte, c'est que +la cuisine de la rue du Helder ne vous plaise pas autant que celle de la +place d'Espagne. J'aurais dû vous demander votre goût et vous faire +préparer quelques plats à votre fantaisie. + +--Si vous me connaissiez davantage, monsieur, répondit en souriant le +comte, vous ne vous préoccuperiez pas d'un soin presque humiliant pour +un voyageur comme moi, qui a successivement vécu avec du macaroni à +Naples, de la polenta à Milan, de l'olla podrida à Valence, du pilau à +Constantinople, du karrick dans l'Inde, et des nids d'hirondelle dans la +Chine. Il n'y a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi. Je mange +de tout et partout, seulement je mange peu; et aujourd'hui que vous me +reprochez ma sobriété, je suis dans mon jour d'appétit, car depuis hier +matin je n'ai point mangé. + +--Comment, depuis hier matin! s'écrièrent les convives; vous n'avez +point mangé depuis vingt-quatre heures? + +--Non, répondit Monte-Cristo; j'avais été obligé de m'écarter de ma +route et de prendre des renseignements aux environs de Nîmes, de sorte +que j'étais un peu en retard, et je n'ai pas voulu m'arrêter. + +--Et vous avez mangé dans votre voiture? demanda Morcerf. + +--Non, j'ai dormi comme cela m'arrive quand je m'ennuie sans avoir le +courage de me distraire, ou quand j'ai faim sans avoir envie de manger. + +--Mais vous commandez donc au sommeil, monsieur? demanda Morrel. + +--À peu près. + +--Vous avez une recette pour cela? + +--Infaillible. + +--Voilà qui serait excellent pour nous autres Africains, qui n'avons pas +toujours de quoi manger, et qui avons rarement de quoi boire, dit +Morrel. + +--Oui, dit Monte-Cristo; malheureusement ma recette, excellente pour un +homme comme moi, qui mène une vie tout exceptionnelle, serait fort +dangereuse appliquée à une armée, qui ne se réveillerait plus quand on +aurait besoin d'elle. + +--Et peut-on savoir quelle est cette recette? demanda Debray. + +--Oh! mon Dieu, oui, dit Monte-Cristo, je n'en fais pas de secret: +c'est un mélange d'excellent opium que j'ai été chercher moi-même à +Canton pour être certain de l'avoir pur, et du meilleur haschich qui se +récolte en Orient, c'est-à-dire entre le Tigre et l'Euphrate; on réunit +ces deux ingrédients en portions égales, et on fait des espèces de +pilules qui s'avalent au moment où l'on en a besoin. Dix minutes après +l'effet est produit. Demandez à M. le baron Franz d'Épinay, je crois +qu'il en a goûté un jour. + +--Oui, répondit Morcerf, il m'en a dit quelques mots et il en a gardé +même un fort agréable souvenir. + +--Mais dit Beauchamp, qui en sa qualité de journaliste était fort +incrédule, vous portez donc toujours cette drogue sur vous? + +--Toujours, répondit Monte-Cristo. + +--Serait-il indiscret de vous demander à voir ces précieuses pilules? +continua Beauchamp, espérant prendre l'étranger en défaut. + +--Non, monsieur», répondit le comte. + +Et il tira de sa poche une merveilleuse bonbonnière creusée dans une +seule émeraude et fermée par un écrou d'or qui, en se dévissant, donnait +passage à une petite boule de couleur verdâtre et de la grosseur d'un +pois. Cette boule avait une odeur âcre et pénétrante; il y en avait +quatre ou cinq pareilles dans l'émeraude, et elle pouvait en contenir +une douzaine. + +La bonbonnière fit le tour de la table, mais c'était bien plus pour +examiner cette admirable émeraude que pour voir ou pour flairer les +pilules, que les convives se la faisaient passer. + +«Et c'est votre cuisinier qui vous prépare ce régal? demanda Beauchamp. + +--Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, je ne livre pas comme cela mes +jouissances réelles à la merci de mains indignes. Je suis assez bon +chimiste, et je prépare mes pilules moi-même. + +--Voilà une admirable émeraude et la plus grosse que j'aie jamais vue, +quoique ma mère ait quelques bijoux de famille assez remarquables, dit +Château-Renaud. + +--J'en avais trois pareilles, reprit Monte-Cristo: j'ai donné l'une au +Grand Seigneur, qui l'a fait monter sur son sabre; l'autre à notre +saint-père le pape, qui l'a fait incruster sur sa tiare en face d'une +émeraude à peu près pareille, mais moins belle cependant, qui avait été +donnée à son prédécesseur, Pie VII, par l'empereur Napoléon; j'ai gardé +la troisième pour moi, et je l'ai fait creuser, ce qui lui a ôté la +moitié de sa valeur, mais ce qui l'a rendue plus commode pour l'usage +que j'en voulais faire.» + +Chacun regardait Monte-Cristo avec étonnement; il parlait avec tant de +simplicité, qu'il était évident qu'il disait la vérité ou qu'il était +fou; cependant l'émeraude qui était restée entre ses mains faisait que +l'on penchait naturellement vers la première supposition. + +«Et que vous ont donné ces deux souverains en échange de ce magnifique +cadeau? demanda Debray. + +--Le Grand Seigneur, la liberté d'une femme, répondit le comte; notre +saint-père le pape, la vie d'un homme. De sorte qu'une fois dans mon +existence j'ai été aussi puissant que si Dieu m'eût fait naître sur les +marches d'un trône. + +--Et c'est Peppino que vous avez délivré, n'est-ce pas? s'écria Morcerf; +c'est à lui que vous avez fait l'application de votre droit de grâce? + +--Peut-être, dit Monte-Cristo en souriant. + +--Monsieur le comte, vous ne vous faites pas l'idée du plaisir que +j'éprouve à vous entendre parler ainsi! dit Morcerf. Je vous avais +annoncé d'avance à mes amis comme un homme fabuleux, comme un enchanteur +des Mille et une Nuits; comme un sorcier du Moyen Âge; mais les +Parisiens sont gens tellement subtils en paradoxes, qu'ils prennent pour +des caprices de l'imagination les vérités les plus incontestables, quand +ces vérités ne rentrent pas dans toutes les conditions de leur existence +quotidienne. Par exemple, voici Debray qui lit, et Beauchamp qui imprime +tous les jours qu'on a arrêté et qu'on a dévalisé sur le boulevard un +membre du Jockey-Club attardé; qu'on a assassiné quatre personnes rue +Saint-Denis ou faubourg Saint-Germain; qu'on a arrêté dix, quinze, vingt +voleurs, soit dans un café du boulevard du Temple, soit dans les +Thermes de Julien, et qui contestent l'existence des bandits des +Maremmes, de la campagne de Rome ou des marais Pontins. Dites-leur donc +vous-même, je vous en prie, monsieur le comte, que j'ai été pris par ces +bandits, et que, sans votre généreuse intercession, j'attendrais, selon +toute probabilité, aujourd'hui, la résurrection éternelle dans les +catacombes de Saint-Sébastien, au lieu de leur donner à dîner dans mon +indigne petite maison de la rue du Helder. + +--Bah! dit Monte-Cristo, vous m'aviez promis de ne jamais me parler de +cette misère. + +--Ce n'est pas moi, monsieur le comte! s'écria Morcerf, c'est quelque +autre à qui vous aurez rendu le même service qu'à moi et que vous aurez +confondu avec moi. Parlons-en, au contraire, je vous en prie; car si +vous vous décidez à parler de cette circonstance, peut-être non +seulement me redirez-vous un peu de ce que je sais, mais encore beaucoup +de ce que je ne sais pas. + +--Mais il me semble, dit en souriant le comte, que vous avez joué dans +toute cette affaire un rôle assez important pour savoir aussi bien que +moi ce qui s'est passé. + +--Voulez-vous me promettre, si je dis tout ce que je sais, dit Morcerf, +de dire à votre tour tout ce que je ne sais pas? + +--C'est trop juste, répondit Monte-Cristo. + +--Eh bien, reprit Morcerf, dût mon amour-propre en souffrir, je me suis +cru pendant trois jours l'objet des agaceries d'un masque que je prenais +pour quelque descendante des Tullie ou des Poppée, tandis que j'étais +tout purement et simplement l'objet des agaceries d'une contadîne; et +remarquez que je dis contadîne pour ne pas dire paysanne. Ce que je +sais, c'est que, comme un niais, plus niais encore que celui dont je +parlais tout à l'heure, j'ai pris pour cette paysanne un jeune bandit de +quinze ou seize ans, au menton imberbe, à la taille fine, qui, au moment +où je voulais m'émanciper jusqu'à déposer un baiser sur sa chaste +épaule, m'a mis le pistolet sous la gorge, et, avec l'aide de sept ou +huit de ses compagnons, m'a conduit ou plutôt traîné au fond des +catacombes de Saint-Sébastien, où j'ai trouvé un chef de bandits fort +lettré, ma foi, lequel lisait les _Commentaires de César_, et qui a +daigné interrompre sa lecture pour me dire que si le lendemain, à six +heures du matin, je n'avais pas versé quatre mille écus dans sa caisse, +le lendemain à six heures et un quart j'aurais parfaitement cessé +d'exister. La lettre existe, elle est entre les mains de Franz, signée +de moi, avec un post-scriptum de maître Luigi Vampa. Si vous en doutez, +j'écris à Franz, qui fera légaliser les signatures. Voilà ce que je +sais. Maintenant, ce que je ne sais pas, c'est comment vous êtes +parvenu, monsieur le comte, à frapper d'un si grand respect les bandits +de Rome, qui respectent si peu de chose. Je vous avoue que, Franz et +moi, nous en fûmes ravis d'admiration. + +--Rien de plus simple, monsieur, répondit le comte, je connaissais le +fameux Vampa depuis plus de dix ans. Tout jeune et quand il était encore +berger, un jour que je lui donnai je ne sais plus quelle monnaie d'or +parce qu'il m'avait montré mon chemin, il me donna, lui, pour ne rien +devoir à moi, un poignard sculpté par lui et que vous avez dû voir dans +ma collection d'armes. Plus tard, soit qu'il eût oublié cet échange de +petits cadeaux qui eût dû entretenir l'amitié entre nous, soit qu'il ne +m'eût pas reconnu, il tenta de m'arrêter; mais ce fut moi tout au +contraire qui le pris avec une douzaine de ses gens. Je pouvais le +livrer à la justice romaine, qui est expéditive et qui se serait encore +hâtée en sa faveur, mais je n'en fis rien. Je le renvoyai, lui et les +siens. + +--À la condition qu'ils ne pécheraient plus, dit le journaliste en +riant. Je vois avec plaisir qu'ils ont scrupuleusement tenu leur parole. + +--Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, à la simple condition qu'ils me +respecteraient toujours, moi et les miens. Peut-être ce que je vais vous +dire vous paraîtra-t-il étrange, à vous, messieurs les socialistes, les +progressifs, les humanitaires; mais je ne m'occupe jamais de mon +prochain, mais je n'essaye jamais de protéger la société qui ne me +protège pas, et, je dirai même plus, qui généralement ne s'occupe de moi +que pour me nuire; et, en les supprimant dans mon estime et en gardant +la neutralité vis-à-vis d'eux, c'est encore la société et mon prochain +qui me doivent du retour. + +--À la bonne heure! s'écria Château-Renaud, voilà le premier homme +courageux que j'entends prêcher loyalement et brutalement l'égoïsme: +c'est très beau, cela! bravo, monsieur le comte! + +--C'est franc du moins, dit Morrel; mais je suis sûr que monsieur le +comte ne s'est pas repenti d'avoir manqué une fois aux principes qu'il +vient cependant de nous exposer d'une façon si absolue. + +--Comment ai-je manqué à ces principes, monsieur?» demanda Monte-Cristo, +qui de temps en temps ne pouvait s'empêcher de regarder Maximilien avec +tant d'attention, que deux ou trois fois déjà le hardi jeune homme avait +baissé les yeux devant le regard clair et limpide du comte. + +«Mais il me semble, reprit Morrel, qu'en délivrant M. de Morcerf que +vous ne connaissiez pas, vous serviez votre prochain et la société. + +--Dont il fait le plus bel ornement, dit gravement Beauchamp en vidant +d'un seul trait un verre de vin de Champagne. + +--Monsieur le comte! s'écria Morcerf, vous voilà pris par le +raisonnement, vous, c'est-à-dire un des plus rudes logiciens que je +connaisse; et vous allez voir qu'il va vous être clairement démontré +tout à l'heure que, loin d'être un égoïste, vous êtes au contraire un +philanthrope. Ah! monsieur le comte, vous vous dites Oriental, Levantin, +Malais, Indien, Chinois, sauvage; vous vous appelez Monte-Cristo de +votre nom de famille, Simbad le marin de votre nom de baptême, et voilà +que du jour où vous mettez le pied à Paris vous possédez d'instinct le +plus grand mérite ou le plus grand défaut de nos excentriques Parisiens, +c'est-à-dire que vous usurpez les vices que vous n'avez pas et que vous +cachez les vertus que vous avez! + +--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, je ne vois pas dans tout ce que +j'ai dit ou fait un seul mot qui me vaille, de votre part et de celle de +ces messieurs le prétendu éloge que je viens de recevoir. Vous n'étiez +pas un étranger pour moi, puisque je vous connaissais, puisque je vous +avais cédé deux chambres, puisque je vous avais donné à déjeuner, +puisque je vous avais prêté une de mes voitures, puisque nous avions vu +passer les masques ensemble dans la rue du Cours, et puisque nous avions +regardé d'une fenêtre de la place del Popolo cette exécution qui vous a +si fort impressionné que vous avez failli vous trouver mal. Or, je le +demande à tous ces messieurs, pouvais-je laisser mon hôte entre les mains +de ces affreux bandits, comme vous les appelez? D'ailleurs, vous le +savez, j'avais, en vous sauvant, une arrière-pensée qui était de me +servir de vous pour m'introduire dans les salons de Paris quand je +viendrais visiter la France. Quelque temps vous avez pu considérer cette +résolution comme un projet vague et fugitif; mais aujourd'hui, vous le +voyez, c'est une bonne et belle réalité, à laquelle il faut vous +soumettre sous peine de manquer à votre parole. + +--Et je la tiendrai, dit Morcerf; mais je crains bien que vous ne soyez +fort désenchanté, mon cher comte, vous, habitué aux sites accidentés, +aux événements pittoresques, aux fantastiques horizons. Chez nous, pas +le moindre épisode du genre de ceux auxquels votre vie aventureuse vous +a habitué. Notre Chimborazzo, c'est Montmartre; notre Himalaya, c'est le +mont Valérien; notre Grand-Désert, c'est la plaine de Grenelle, encore y +perce-t-on un puits artésien pour que les caravanes y trouvent de +l'eau. Nous avons des voleurs, beaucoup même, quoique nous n'en ayons +pas autant qu'on le dit, mais ces voleurs redoutent infiniment davantage +le plus petit mouchard que le plus grand seigneur; enfin, la France est +un pays si prosaïque, et Paris une ville si fort civilisée, que vous ne +trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq départements, je +dis quatre-vingt-cinq départements, car, bien entendu, j'excepte la +Corse de la France, que vous ne trouverez pas dans nos quatre-vingt-cinq +départements la moindre montagne sur laquelle il n'y ait un télégraphe, +et la moindre grotte un peu noire dans laquelle un commissaire de police +n'ait fait poser un bec de gaz. Il n'y a donc qu'un seul service que je +puisse vous rendre, mon cher comte, et pour celui-là je me mets à votre +disposition: vous présenter partout, ou vous faire présenter par mes +amis, cela va sans dire. D'ailleurs, vous n'avez besoin de personne +pour cela; avec votre nom, votre fortune et votre esprit (Monte-Cristo +s'inclina avec un sourire légèrement ironique), on se présente partout +soi-même, et l'on est bien reçu partout. Je ne peux donc en réalité vous +être bon qu'à une chose. Si quelque habitude de la vie parisienne +quelque expérience du confortable, quelque connaissance de nos bazars +peuvent me recommander à vous, je me mets à votre disposition pour vous +trouver une maison convenable. Je n'ose vous proposer de partager mon +logement comme j'ai partagé le vôtre à Rome, moi qui ne professe pas +l'égoïsme, mais qui suis égoïste par excellence; car chez moi, excepté +moi, il ne tiendrait pas une ombre, à moins que cette ombre ne fût celle +d'une femme. + +--Ah! fit le comte, voici une réserve toute conjugale. Vous m'avez en +effet, monsieur, dit à Rome quelques mots d'un mariage ébauché; dois-je +vous féliciter sur votre prochain bonheur? + +--La chose est toujours à l'état de projet, monsieur le comte. + +--Et qui dit projet, reprit Debray, veut dire éventualité. + +--Non pas! dit Morcerf; mon père y tient, et j'espère bien, avant peu, +vous présenter, sinon ma femme, du moins ma future: mademoiselle Eugénie +Danglars. + +--Eugénie Danglars! reprit Monte-Cristo; attendez donc: son père +n'est-il pas M. le baron Danglars? + +--Oui, répondit Morcerf; mais baron de nouvelle création. + +--Oh! qu'importe? répondit Monte-Cristo, s'il a rendu à l'État des +services qui lui aient mérité cette distinction. + +--D'énormes, dit Beauchamp. Il a, quoique libéral dans l'âme, complété +en 1829 un emprunt de six millions pour le roi Charles X, qui l'a, ma +foi, fait baron et chevalier de la Légion d'honneur, de sorte qu'il +porte le ruban, non pas à la poche de son gilet, comme on pourrait le +croire, mais bel et bien à la boutonnière de son habit. + +--Ah! dit Morcerf en riant, Beauchamp, Beauchamp, gardez cela pour _Le +Corsaire et Le Charivari_ mais devant moi épargnez mon futur beau-père.» + +Puis se retournant vers Monte-Cristo: + +«Mais vous avez tout à l'heure prononcé son nom comme quelqu'un qui +connaîtrait le baron? dit-il. + +--Je ne le connais pas, dit négligemment Monte-Cristo; mais je ne +tarderai pas probablement à faire sa connaissance, attendu que j'ai un +crédit ouvert sur lui par les maisons Richard et Blount de Londres, +Arstein et Eskeles de Vienne, et Thomson et French de Rome.» + +Et en prononçant ces deux derniers noms, Monte-Cristo regarda du coin de +l'oeil Maximilien Morrel. + +Si l'étranger s'était attendu à produire de l'effet sur Maximilien +Morrel, il ne s'était pas trompé. Maximilien tressaillit comme s'il eût +reçu une commotion électrique. + +«Thomson et French, dit-il: connaissez-vous cette maison, monsieur? + +--Ce sont mes banquiers dans la capitale du monde chrétien, répondit +tranquillement le comte; puis-je vous être bon à quelque chose auprès +d'eux. + +--Oh! monsieur le comte, vous pourriez nous aider peut-être dans des +recherches jusqu'à présent infructueuses; cette maison a autrefois rendu +un service à la nôtre, et a toujours, je ne sais pourquoi, nié nous +avoir rendu ce service. + +--À vos ordres, monsieur, répondit Monte-Cristo en s'inclinant. + +--Mais dit Morcerf, nous nous sommes singulièrement écartés, à propos de +M. Danglars, du sujet de notre conversation. Il était question de +trouver une habitation convenable au comte de Monte-Cristo; voyons, +messieurs, cotisons-nous pour avoir une idée. Où logerons-nous cet hôte +nouveau du Grand-Paris? + +--Faubourg Saint-Germain, dit Château-Renaud: monsieur trouvera là un +charmant petit hôtel entre cour, et jardin. + +--Bah! Château-Renaud, dit Debray, vous ne connaissez que votre triste +et maussade faubourg Saint-Germain, ne l'écoutez pas, monsieur le +comte, logez-vous Chaussée-d'Antin: c'est le véritable centre de Paris.» + +--Boulevard de l'Opéra, dit Beauchamp; au premier, une maison à balcon. +Monsieur le comte y fera apporter des coussins de drap d'argent, et +verra, en fumant sa chibouque, ou en avalant ses pilules, toute la +capitale défiler sous ses yeux. + +--Vous n'avez donc pas d'idées, vous, Morrel, dit Château-Renaud, que +vous ne proposez rien? + +--Si fait, dit en souriant le jeune homme; au contraire, j'en ai une, +mais j'attendais que monsieur se laissât tenter par quelqu'une des +offres brillantes qu'on vient de lui faire. Maintenant, comme il n'a pas +répondu, je crois pouvoir lui offrir un appartement dans un petit hôtel +tout charmant, tout Pompadour, que ma soeur vient de louer depuis un an +dans la rue Meslay. + +--Vous avez une soeur? demanda Monte-Cristo. + +--Oui, monsieur, et une excellente soeur. + +--Mariée? + +--Depuis bientôt neuf ans. + +--Heureuse? demanda de nouveau le comte. + +--Aussi heureuse qu'il est permis à une créature humaine de l'être, +répondit Maximilien: elle a épousé l'homme qu'elle aimait, celui qui +nous est resté fidèle dans notre mauvaise fortune: Emmanuel Herbault.» + +Monte-Cristo sourit imperceptiblement. + +«J'habite là pendant mon semestre, continua Maximilien, et je serai, +avec mon beau-frère Emmanuel, à la disposition de monsieur le comte pour +tous les renseignements dont il aura besoin. + +--Un moment! s'écria Albert avant que Monte-Cristo eût eu le temps de +répondre, prenez garde à ce que vous faites, monsieur Morrel, vous allez +claquemurer un voyageur, Simbad le marin, dans la vie de famille; un +homme qui est venu pour voir Paris vous allez en faire un patriarche. + +--Oh! que non pas, répondit Morrel en souriant, ma soeur a vingt-cinq +ans, mon beau-frère en a trente: ils sont jeunes, gais et heureux; +d'ailleurs monsieur le comte sera chez lui, et il ne rencontrera ses +hôtes qu'autant qu'il lui plaira de descendre chez eux. + +--Merci, monsieur, merci, dit Monte-Cristo, je me contenterai d'être +présenté par vous à votre soeur et à votre beau-frère, si vous voulez +bien me faire cet honneur; mais je n'ai accepté l'offre d'aucun de ces +messieurs, attendu que j'ai déjà mon habitation toute prête. + +--Comment! s'écria Morcerf, vous allez donc descendre à l'hôtel? Ce +sera fort maussade pour vous, cela. + +--Étais-je donc si mal à Rome? demanda Monte-Cristo. + +--Parbleu! à Rome, dit Morcerf, vous aviez dépensé cinquante mille +piastres pour vous faire meubler un appartement; mais je présume que +vous n'êtes pas disposé à renouveler tous les jours une pareille +dépense. + +--Ce n'est pas cela qui m'a arrêté, répondit Monte-Cristo; mais j'étais +résolu d'avoir une maison à Paris, une maison à moi, j'entends. J'ai +envoyé d'avance mon valet de chambre et il a dû acheter cette maison et +me la faire meubler. + +--Mais dites-nous donc que vous avez un valet de chambre qui connaît +Paris! s'écria Beauchamp. + +--C'est la première fois comme moi qu'il vient en France; il est Noir et +ne parle pas, dit Monte-Cristo. + +--Alors, c'est Ali? demanda Albert au milieu de la surprise générale. + +--Oui, monsieur, c'est Ali lui-même, mon Nubien, mon muet, que vous avez +vu à Rome, je crois. + +--Oui, certainement, répondit Morcerf, je me le rappelle à merveille. +Mais comment avez-vous chargé un Nubien de vous acheter une maison à +Paris, et un muet de vous la meubler? Il aura fait toutes choses de +travers le pauvre malheureux. + +--Détrompez-vous, monsieur, je suis certain, au contraire, qu'il aura +choisi toutes choses selon mon goût; car, vous le savez, mon goût n'est +pas celui de tout le monde. Il est arrivé il y a huit jours; il aura +couru toute la ville avec cet instinct que pourrait avoir un bon chien +chassant tout seul; il connaît mes caprices, mes fantaisies, mes +besoins; il aura tout organisé à ma guise. Il savait que j'arriverais +aujourd'hui à dix heures; depuis neuf heures il m'attendait à la +barrière de Fontainebleau; il m'a remis ce papier; c'est ma nouvelle +adresse: tenez, lisez.» + +Et Monte-Cristo passa un papier à Albert. + +«Champs-Élysées, 30, lut Morcerf. + +--Ah! voilà qui est vraiment original! ne put s'empêcher de dire +Beauchamp. + +--Et très princier, ajouta Château-Renaud. + +--Comment! vous ne connaissez pas votre maison? demanda Debray. + +--Non, dit Monte-Cristo, je vous ai déjà dit que je ne voulais pas +manquer l'heure. J'ai fait ma toilette dans ma voiture et je suis +descendu à la porte du vicomte.» + +Les jeunes gens se regardèrent; ils ne savaient si c'était une comédie +jouée par Monte-Cristo; mais tout ce qui sortait de la bouche de cet +homme avait, malgré son caractère original, un tel cachet de simplicité, +que l'on ne pouvait supposer qu'il dût mentir. D'ailleurs pourquoi +aurait-il menti? + +«Il faudra donc nous contenter, dit Beauchamp, de rendre à M. le comte +tous les petits services qui seront en notre pouvoir. Moi, en ma qualité +de journaliste, je lui ouvre tous les théâtres de Paris. + +--Merci, monsieur, dit en souriant Monte-Cristo; mon intendant a déjà +l'ordre de me louer une loge dans chacun d'eux. + +--Et votre intendant est-il aussi un Nubien, un muet? demanda Debray. + +--Non, monsieur, c'est tout bonnement un compatriote à vous, si tant +est cependant qu'un Corse soit compatriote de quelqu'un: mais vous le +connaissez, monsieur de Morcerf. + +--Serait-ce par hasard le brave signor Bertuccio, qui s'entend si bien à +louer les fenêtres? + +--Justement, et vous l'avez vu chez moi le jour où j'ai eu l'honneur de +vous recevoir à déjeuner. C'est un fort brave homme, qui a été un peu +soldat, un peu contrebandier, un peu de tout ce qu'on peut être enfin. +Je ne jurerais même pas qu'il n'a point eu quelques démêlés avec la +police pour une misère, quelque chose comme un coup de couteau. + +--Et vous avez choisi cet honnête citoyen du monde pour votre +intendant, monsieur le comte? dit Debray, combien vous vole-t-il par an? + +--Eh bien, parole d'honneur, dit le comte, pas plus qu'un autre, j'en +suis sûr; mais il fait mon affaire, ne connaît pas d'impossibilité, et +je le garde. + +--Alors, dit Château-Renaud, vous voilà avec une maison montée: vous +avez un hôtel aux Champs-Élysées, domestiques, intendant, il ne vous +manque plus qu'une maîtresse.» + +Albert sourit, il songeait à la belle Grecque qu'il avait vue dans la +loge du comte au théâtre Valle et au théâtre Argentina. + +«J'ai mieux que cela, dit Monte-Cristo: j'ai une esclave. Vous louez +vos maîtresses au théâtre de l'Opéra, au théâtre du Vaudeville, au +théâtre des Variétés; moi, j'ai acheté la mienne à Constantinople; cela +m'a coûté plus, mais, sous ce rapport-là, je n'ai plus besoin de +m'inquiéter de rien. + +--Mais vous oubliez, dit en riant Debray, que nous sommes, comme l'a dit +le roi Charles, francs de nom, francs de nature; qu'en mettant le pied +sur la terre de France, votre esclave est devenue libre? + +--Qui le lui dira? demanda Monte-Cristo. + +--Mais, dame! le premier venu. + +--Elle ne parle que le romaïque. + +--Alors c'est autre chose. + +--Mais la verrons-nous, au moins? demanda Beauchamp, ou, ayant déjà un +muet, avez-vous aussi des eunuques? + +--Ma foi non, dit Monte-Cristo, je ne pousse pas l'orientalisme +jusque-là: tout ce qui m'entoure est libre de me quitter, et en me +quittant n'aura plus besoin de moi ni de personne; voilà peut-être +pourquoi on ne me quitte pas.» + +Depuis longtemps on était passé au dessert et aux cigares. + +«Mon cher, dit Debray en se levant, il est deux heures et demie, votre +convive est charmant, mais il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte, +et quelquefois même pour la mauvaise; il faut que je retourne à mon +ministère. Je parlerai du comte au ministre, et il faudra bien que nous +sachions qui il est. + +--Prenez garde, dit Morcerf, les plus malins y ont renoncé. + +--Bah! nous avons trois millions pour notre police: il est vrai qu'ils +sont presque toujours dépensés à l'avance; mais n'importe; il restera +toujours bien une cinquantaine de mille francs à mettre à cela. + +--Et quand vous saurez qui il est, vous me le direz? + +--Je vous le promets. Au revoir, Albert; messieurs, votre très humble.» + +Et, en sortant, Debray cria très haut dans l'antichambre: + +«Faites avancer! + +--Bon, dit Beauchamp à Albert, je n'irai pas à la Chambre, mais j'ai à +offrir à mes lecteurs mieux qu'un discours de M. Danglars. + +--De grâce, Beauchamp, dit Morcerf, pas un mot, je vous en supplie; ne +m'ôtez pas le mérite de le présenter et de l'expliquer: N'est-ce pas +qu'il est curieux? + +--Il est mieux que cela, répondit Château-Renaud, et c'est vraiment un +des hommes les plus extraordinaires que j'aie vus de ma vie. Venez-vous, +Morrel? + +--Le temps de donner ma carte à M. le comte, qui veut bien me promettre +de venir nous faire une petite visite, rue Meslay, 14. + +--Soyez sûr que je n'y manquerai pas, monsieur», dit en s'inclinant le +comte. + +Et Maximilien Morrel sortit avec le baron de Château-Renaud, laissant +Monte-Cristo seul avec Morcerf. + + + + +XLI + +La présentation. + + +Quand Albert se trouva en tête-à-tête avec Monte-Cristo: + +«Monsieur le comte, lui dit-il, permettez-moi de commencer avec vous mon +métier de cicérone en vous donnant le spécimen d'un appartement de +garçon. Habitué aux palais d'Italie, ce sera pour vous une étude à faire +que de calculer dans combien de pieds carrés peut vivre un des jeunes +gens de Paris qui ne passent pas pour être les plus mal logés. À mesure +que nous passerons d'une chambre à l'autre, nous ouvrirons les fenêtres +pour que vous respiriez.» + +Monte-Cristo connaissait déjà la salle à manger et le salon du +rez-de-chaussée. Albert le conduisit d'abord à son atelier; c'était, on +se le rappelle, sa pièce de prédilection. + +Monte-Cristo était un digne appréciateur de toutes les choses qu'Albert +avait entassées dans cette pièce: vieux bahuts, porcelaines du Japon, +étoffes d'Orient, verroteries de Venise, armes de tous les pays du +monde, tout lui était familier, et, au premier coup d'oeil, il +reconnaissait le siècle, le pays et l'origine. + +Morcerf avait cru être l'explicateur, et c'était lui au contraire qui +faisait, sous la direction du comte, un cours d'archéologie, de +minéralogie et d'histoire naturelle. On descendit au premier. Albert +introduisit son hôte dans le salon. Ce salon était tapissé des oeuvres +des peintres modernes; il y avait des paysages de Dupré, aux longs +roseaux, aux arbres élancés, aux vaches beuglantes et aux ciels +merveilleux; il y avait des cavaliers arabes de Delacroix, aux longs +burnous blancs, aux ceintures brillantes, aux armes damasquinées, dont +les chevaux se mordaient avec rage, tandis que les hommes se déchiraient +avec des masses de fer, des aquarelles de Boulanger, représentant tout +_Notre-Dame de Paris_ avec cette vigueur qui fait du peintre l'émule du +poète; il y avait des toiles de Diaz, qui fait les fleurs plus belles +que les fleurs, le soleil plus brillant que le soleil; des dessins de +Decamps, aussi colorés que ceux de Salvator Rosa, mais plus poétiques; +des pastels de Giraud et de Muller, représentant des enfants aux têtes +d'ange, des femmes aux traits de vierge; des croquis arrachés à l'album +du voyage d'Orient de Dauzats, qui avaient été crayonnés en quelques +secondes sur la selle d'un chameau ou sous le dôme d'une mosquée; enfin +tout ce que l'art moderne peut donner en échange et en dédommagement de +l'art perdu et envolé avec les siècles précédents. + +Albert s'attendait à montrer, cette fois du moins, quelque chose de +nouveau à l'étrange voyageur; mais à son grand étonnement, celui-ci, +sans avoir besoin de chercher les signatures, dont quelques-unes +d'ailleurs n'étaient présentes que par des initiales, appliqua à +l'instant même le nom de chaque auteur à son oeuvre, de façon qu'il +était facile de voir que non seulement chacun de ces noms lui était +connu, mais encore que chacun de ces talents avait été apprécié et +étudié par lui. + +Du salon on passa dans la chambre à coucher. C'était à la fois un modèle +d'élégance et de goût sévère: là un seul portrait, mais signé Léopold +Robert, resplendissait dans son cadre d'or mat. + +Ce portrait attira tout d'abord les regards du comte de Monte-Cristo, +car il fit trois pas rapides dans la chambre et s'arrêta tout à coup +devant lui. + +C'était celui d'une jeune femme de vingt-cinq à vingt-six ans, au teint +brun, au regard de feu, voilé sous une paupière languissante; elle +portait le costume pittoresque des pêcheuses catalanes avec son corset +rouge et noir et ses aiguilles d'or piquées dans les cheveux; elle +regardait la mer, et sa silhouette élégante se détachait sur le double +azur des flots et du ciel. + +Il faisait sombre dans la chambre, sans quoi Albert eût pu voir la +pâleur livide qui s'étendit sur les joues du comte, et surprendre le +frisson nerveux qui effleura ses épaules et sa poitrine. + +Il se fit un instant de silence, pendant lequel Monte-Cristo demeura +l'oeil obstinément fixé sur cette peinture. + +«Vous avez là une belle maîtresse, vicomte, dit Monte-Cristo d'une voix +parfaitement calme, et ce costume, costume de bal sans doute, lui sied +vraiment à ravir. + +--Ah! monsieur, dit Albert, voilà une méprise que je ne vous +pardonnerais pas, si à côté de ce portrait vous en eussiez vu quelque +autre. Vous ne connaissez pas ma mère, monsieur; c'est elle que vous +voyez dans ce cadre; elle se fit peindre ainsi, il y a six ou huit ans. +Ce costume est un costume de fantaisie, à ce qu'il paraît, et la +ressemblance est si grande, que je crois encore voir ma mère telle +qu'elle était en 1830. La comtesse fit faire ce portrait pendant une +absence du comte. Sans doute elle croyait lui préparer pour son retour +une gracieuse surprise; mais, chose bizarre, ce portrait déplut à mon +père; et la valeur de la peinture, qui est, comme vous le voyez, une des +belles toiles de Léopold Robert, ne put le faire passer sur l'antipathie +dans laquelle il l'avait prise. Il est vrai de dire entre nous, mon cher +comte, que M. de Morcerf est un des pairs les plus assidus au +Luxembourg, un général renommé pour la théorie, mais un amateur d'art +des plus médiocres; il n'en est pas de même de ma mère, qui peint d'une +façon remarquable, et qui, estimant trop une pareille oeuvre pour s'en +séparer tout à fait, me l'a donnée pour que chez moi elle fût moins +exposée à déplaire à M. de Morcerf, dont je vous ferai voir à son tour +le portrait peint par Gros. Pardonnez-moi si je vous parle ainsi ménage +et famille, mais, comme je vais avoir l'honneur de vous conduire chez le +comte, je vous dis cela pour qu'il ne vous échappe pas de vanter ce +portrait devant lui. Au reste, il a une funeste influence; car il est +bien rare que ma mère vienne chez moi sans le regarder, et plus rare +encore qu'elle le regarde sans pleurer. Le nuage qu'amena l'apparition +de cette peinture dans l'hôtel est du reste le seul qui se soit élevé +entre le comte et la comtesse, qui, quoique mariés depuis plus de vingt +ans, sont encore unis comme au premier jour.» + +Monte-Cristo jeta un regard rapide sur Albert, comme pour chercher une +intention cachée à ses paroles; mais il était évident que le jeune homme +les avait dites dans toute la simplicité de son âme. + +«Maintenant, dit Albert, vous avez vu toutes mes richesses, monsieur le +comte, permettez-moi de vous les offrir, si indignes qu'elles soient; +regardez-vous comme étant ici chez vous, et, pour vous mettre plus à +votre aise encore, veuillez m'accompagner jusque chez M. de Morcerf, à +qui j'ai écrit de Rome le service que vous m'avez rendu, à qui j'ai +annoncé la visite que vous m'aviez promise; et, je puis le dire, le +comte et la comtesse attendaient avec impatience qu'il leur fût permis +de vous remercier. Vous êtes un peu blasé sur toutes choses, je le sais, +monsieur le comte, et les scènes de famille n'ont pas sur Simbad le +marin beaucoup d'action: vous avez vu d'autres scènes! Cependant +acceptez que je vous propose, comme initiation à la vie parisienne, la +vie de politesses, de visites et de présentations.» + +Monte-Cristo s'inclina pour répondre; il acceptait la proposition sans +enthousiasme et sans regrets, comme une des convenances de société dont +tout homme comme il faut se fait un devoir. Albert appela son valet de +chambre, et lui ordonna d'aller prévenir M. et Mme de Morcerf de +l'arrivée prochaine du comte de Monte-Cristo. + +Albert le suivit avec le comte. + +En arrivant dans l'antichambre du comte, on voyait au-dessus de la porte +qui donnait dans le salon un écusson qui, par son entourage riche et son +harmonie avec l'ornementation de la pièce, indiquait l'importance que +le propriétaire de l'hôtel attachait à ce blason. + +Monte-Cristo s'arrêta devant ce blason, qu'il examina avec attention. + +«D'azur à sept merlettes d'or posées en bande. C'est sans doute l'écusson +de votre famille, monsieur? demanda-t-il. À part la connaissance des +pièces du blason qui me permet de le déchiffrer, je suis fort ignorant +en matière héraldique, moi, comte de hasard, fabriqué par la Toscane à +l'aide d'une commanderie de Saint-Étienne, et qui me fusse passé d'être +grand seigneur si l'on ne m'eût répété que, lorsqu'on voyage beaucoup, +c'est chose absolument nécessaire. Car enfin il faut bien, ne fût-ce que +pour que les douaniers ne vous visitent pas, avoir quelque chose sur +les panneaux de sa voiture. Excusez-moi donc si je vous fais une +pareille question. + +--Elle n'est aucunement indiscrète, monsieur, dit Morcerf avec la +simplicité de la conviction, et vous aviez deviné juste: ce sont nos +armes, c'est-à-dire celles du chef de mon père; mais elles sont, comme +vous voyez, accolées à un écusson qui est de gueule à la tour d'argent, +et qui est du chef de ma mère; par les femmes je suis Espagnol, mais la +maison de Morcerf est française, et, à ce que j'ai entendu dire, même +une des plus anciennes du Midi de la France. + +--Oui, reprit Monte-Cristo, c'est ce qu'indiquent les merlettes. Presque +tous les pèlerins armés qui tentèrent ou qui firent la conquête de la +Terre Sainte prirent pour armes ou des croix, signe de la mission à la +quelle ils s'étaient voués, ou des oiseaux voyageurs, symbole du long +voyage qu'ils allaient entreprendre et qu'ils espéraient accomplir sur +les ailes de la foi. Un de vos aïeux paternels aura été de quelqu'une de +vos croisades, et, en supposant que ce ne soit que celle de saint Louis, +cela nous fait déjà remonter au treizième siècle, ce qui est encore fort +joli. + +--C'est possible, dit Morcerf: il y a quelque part dans le cabinet de +mon père un arbre généalogique qui nous dira cela, et sur lequel j'avais +autrefois des commentaires qui eussent fort édifié d'Hozier et Jaucourt. +À présent, je n'y pense plus; cependant je vous dirai, monsieur le +comte, et ceci rentre dans mes attributions de cicérone, que l'on +commence à s'occuper beaucoup de ces choses-là sous notre gouvernement +populaire. + +--Eh bien, alors, votre gouvernement aurait bien dû choisir dans son +passé quelque chose de mieux que ces deux pancartes que j'ai remarquées +sur vos monuments, et qui n'ont aucun sens héraldique. Quant à vous, +vicomte, reprit Monte-Cristo en revenant à Morcerf, vous êtes plus +heureux que votre gouvernement, car vos armes sont vraiment belles et +parlent à l'imagination. Oui, c'est bien cela, vous êtes à la fois de +Provence et d'Espagne; c'est ce qui explique, si le portrait que vous +m'avez montré est ressemblant, cette belle couleur brune que j'admirais +si fort sur le visage de la noble Catalane.» + +Il eût fallu être Oedipe ou le Sphinx lui-même pour deviner l'ironie que +mit le comte dans ces paroles, empreintes en apparence de la plus grande +politesse; aussi Morcerf le remercia-t-il d'un sourire, et, passant le +premier pour lui montrer le chemin, poussa-t-il la porte qui s'ouvrait +au-dessous de ses armes, et qui, ainsi que nous l'avons dit, donnait +dans le salon. + +Dans l'endroit le plus apparent de ce salon se voyait aussi un portrait; +c'était celui d'un homme de trente-cinq à trente-huit ans, vêtu d'un +uniforme d'officier général, portant cette double épaulette en torsade, +signe des grades supérieurs, le ruban de la Légion d'honneur au cou, ce +qui indiquait qu'il était commandeur, et sur la poitrine, à droite, la +plaque de grand officier de l'ordre du Sauveur, et, à gauche, celle de +grand-croix de Charles III, ce qui indiquait que la personne représentée +par ce portrait avait dû faire les guerres de Grèce et d'Espagne, ou, ce +qui revient absolument au même en matière de cordons, avoir rempli +quelque mission diplomatique dans les deux pays. + +Monte-Cristo était occupé à détailler ce portrait avec non moins de soin +qu'il avait fait de l'autre, lorsqu'une porte latérale s'ouvrit, et +qu'il se trouva en face du comte de Morcerf lui-même. + +C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, mais qui en paraissait +au moins cinquante, et dont la moustache et les sourcils noirs +tranchaient étrangement avec des cheveux presque blancs coupés en brosse +à la mode militaire; il était vêtu en bourgeois et portait à sa +boutonnière un ruban dont les différents liserés rappelaient les +différents ordres dont il était décoré. Cet homme entra d'un pas assez +noble et avec une sorte d'empressement. Monte-Cristo le vit venir à lui +sans faire un seul pas; on eût dit que ses pieds étaient cloués au +parquet comme ses yeux sur le visage du comte de Morcerf. + +«Mon père, dit le jeune homme, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur +le comte de Monte-Cristo, ce généreux ami que j'ai eu le bonheur de +rencontrer dans les circonstances difficiles que vous savez. + +--Monsieur est le bienvenu parmi nous, dit le comte de Morcerf en +saluant Monte-Cristo avec un sourire, et il a rendu à notre maison, en +lui conservant son unique héritier, un service qui sollicitera +éternellement notre reconnaissance.» + +Et en disant ces paroles le comte de Morcerf indiquait un fauteuil à +Monte-Cristo, en même temps que lui-même s'asseyait en face de la +fenêtre. + +Quant à Monte-Cristo, tout en prenant le fauteuil désigné par le comte +de Morcerf, il s'arrangea de manière à demeurer caché dans l'ombre des +grands rideaux de velours, et à lire de là sur les traits empreints de +fatigue et de soucis du comte toute une histoire de secrètes douleurs +écrites dans chacune de ses rides venues avec le temps. + +«Madame la comtesse, dit Morcerf, était à sa toilette lorsque le vicomte +l'a fait prévenir de la visite qu'elle allait avoir le bonheur de +recevoir; elle va descendre, et dans dix minutes elle sera au salon. + +--C'est beaucoup d'honneur pour moi, dit Monte-Cristo, d'être ainsi, +dès le jour de mon arrivée à Paris, mis en rapport avec un homme dont le +mérite égale la réputation, et pour lequel la fortune, juste une fois, +n'a pas fait d'erreur; mais n'a-t-elle pas encore, dans les plaines de +la Mitidja ou dans les montagnes de l'Atlas, un bâton de maréchal à vous +offrir? + +--Oh! répliqua Morcerf en rougissant un peu, j'ai quitté le service, +monsieur. Nommé pair sous la Restauration, j'étais de la première +campagne, et je servais sous les ordres du maréchal de Bourmont; je +pouvais donc prétendre à un commandement supérieur, et qui sait ce qui +fût arrivé si la branche aînée fût restée sur le trône! Mais la +révolution de Juillet était, à ce qu'il paraît, assez glorieuse pour se +permettre d'être ingrate; elle le fut pour tout service qui ne datait +pas de la période impériale; je donnai donc ma démission, car, lorsqu'on +a gagné ses épaulettes sur le champ de bataille, on ne sait guère +manoeuvrer sur le terrain glissant des salons; j'ai quitté l'épée, je me +suis jeté dans la politique, je me voue à l'industrie, j'étudie les arts +utiles. Pendant les vingt années que j'étais resté au service, j'en +avais bien eu le désir, mais je n'en avais pas eu le temps. + +--Ce sont de pareilles choses qui entretiennent la supériorité de votre +nation sur les autres pays, monsieur, répondit Monte-Cristo; gentilhomme +issu de grande maison, possédant une belle fortune, vous avez d'abord +consenti à gagner les premiers grades en soldat obscur, c'est fort rare; +puis, devenu général, pair de France, commandeur de la Légion d'honneur, +vous consentez à recommencer un second apprentissage, sans autre espoir, +sans autre récompense que celle d'être un jour utile à vos +semblables.... Ah! monsieur, voilà qui est vraiment beau; je dirai +plus, voilà qui est sublime.» + +Albert regardait et écoutait Monte-Cristo avec étonnement; il n'était +pas habitué à le voir s'élever à de pareilles idées d'enthousiasme. + +«Hélas! continua l'étranger, sans doute pour faire disparaître +l'imperceptible nuage que ces paroles venaient de faire passer sur le +front de Morcerf, nous ne faisons pas ainsi en Italie, nous croissons +selon notre race et notre espèce, et nous gardons même feuillage, même +taille, et souvent même inutilité toute notre vie. + +--Mais, monsieur, répondit le comte de Morcerf, pour un homme de votre +mérite, l'Italie n'est pas une patrie, et la France ne sera peut-être +pas ingrate pour tout le monde; elle traite mal ses enfants, mais +d'habitude elle accueille grandement les étrangers. + +--Eh! mon père, dit Albert avec un sourire, on voit bien que vous ne +connaissez pas M. le comte de Monte-Cristo. Ses satisfactions à lui sont +en dehors de ce monde; il n'aspire point aux honneurs, et en prend +seulement ce qui peut tenir sur un passeport. + +--Voilà, à mon égard, l'expression la plus juste que j'aie jamais +entendue, répondit l'étranger. + +--Monsieur a été le maître de son avenir, dit le comte de Morcerf avec +un soupir, et il a choisi le chemin de fleurs. + +--Justement, monsieur, répliqua Monte-Cristo avec un de ces sourires +qu'un peintre ne rendra jamais, et qu'un physiologiste désespéra +toujours d'analyser. + +--Si je n'eusse craint de fatiguer monsieur le comte, dit le général, +évidemment charmé des manières de Monte-Cristo, je l'eusse emmené à la +Chambre; il y a aujourd'hui séance curieuse pour quiconque ne connaît +pas nos sénateurs modernes. + +--Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me +renouveler cette offre une autre fois; mais aujourd'hui l'on m'a flatté +de l'espoir d'être présenté à Mme la comtesse, et j'attendrai. + +--Ah! voici ma mère!» s'écria le vicomte. + +En effet, Monte-Cristo, en se retournant vivement, vit Mme de Morcerf à +l'entrée du salon, au seuil de la porte opposée à celle par laquelle +était entré son mari: immobile et pâle, elle laissa, lorsque +Monte-Cristo se retourna de son côté, tomber son bras qui, on ne sait +pourquoi, s'était appuyé sur le chambranle doré, elle était là depuis +quelques secondes, et avait entendu les dernières paroles prononcées par +le visiteur ultramontain. + +Celui-ci se leva et salua profondément la comtesse, qui s'inclina à son +tour, muette et cérémonieuse. + +«Eh, mon Dieu! madame, demanda le comte, qu'avez vous donc? serait-ce +par hasard la chaleur de ce salon qui vous fait mal? + +--Souffrez-vous, ma mère?» s'écria le vicomte en s'élançant au-devant +de Mercédès. + +Elle les remercia tous deux avec un sourire. + +«Non, dit-elle, mais j'ai éprouvé quelque émotion en voyant pour la +première fois celui sans l'intervention duquel nous serions en ce moment +dans les larmes et dans le deuil. Monsieur, continua la comtesse en +s'avançant avec la majesté d'une reine, je vous dois la vie de mon fils, +et pour ce bienfait je vous bénis. Maintenant je vous rends grâce pour +le plaisir que vous me faites en me procurant l'occasion de vous +remercier comme je vous ai béni, c'est-à-dire du fond du coeur.» + +Le comte s'inclina encore, mais plus profondément que la première fois; +il était plus pâle encore que Mercédès. + +«Madame, dit-il, M. le comte et vous me récompensez trop généreusement +d'une action bien simple. Sauver un homme, épargner un tourment à un +père, ménager la sensibilité d'une femme, ce n'est point faire une bonne +oeuvre, c'est faire acte d'humanité.» + +À ces mots, prononcés avec une douceur et une politesse exquises, Mme de +Morcerf répondit avec un accent profond: + +«Il est bien heureux pour mon fils, monsieur, de vous avoir pour ami, et +je remercie Dieu qui a fait les choses ainsi.» + +Et Mercédès leva ses beaux yeux au ciel avec une gratitude si infinie, +que le comte crut y voir trembler deux larmes. + +M. de Morcerf s'approcha d'elle. + +«Madame, dit-il, j'ai déjà fait mes excuses à M. le comte d'être obligé +de le quitter, et vous les lui renouvellerez, je vous prie. La séance +ouvre à deux heures, il en est trois, et je dois parler. + +--Allez, monsieur, je tâcherai de faire oublier votre absence à notre +hôte, dit la comtesse avec le même accent de sensibilité. Monsieur le +comte, continua-t-elle en se retournant vers Monte-Cristo, nous fera-t-il +l'honneur de passer le reste de la journée avec nous? + +--Merci, madame, et vous me voyez, croyez-le bien, on ne peut plus +reconnaissant de votre offre; mais je suis descendu ce matin à votre +porte, de ma voiture de voyage. Comment suis-je installé à Paris, je +l'ignore; où le suis-je, je le sais à peine. C'est une inquiétude +légère, je le sais, mais appréciable cependant. + +--Nous aurons ce plaisir une autre fois, au moins vous nous le +promettez?» demanda la comtesse. + +Monte-Cristo s'inclina sans répondre, mais le geste pouvait passer pour +un assentiment. + +«Alors, je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse, car je ne +veux pas que ma reconnaissance devienne ou une indiscrétion ou une +importunité. + +--Mon cher comte, dit Albert, si vous le voulez bien, je vais essayer +de vous rendre à Paris votre gracieuse politesse de Rome, et mettre mon +coupé à votre disposition jusqu'à ce que vous ayez eu le temps de monter +vos équipages. + +--Merci mille fois de votre obligeance, vicomte, dit Monte-Cristo, mais +je présume que M. Bertuccio aura convenablement employé les quatre +heures et demie que je viens de lui laisser, et que je trouverai à la +porte une voiture quelconque tout attelée.» + +Albert était habitué à ces façons de la part du comte: il savait qu'il +était, comme Néron, à la recherche de l'impossible, et il ne s'étonnait +plus de rien; seulement, il voulut juger par lui-même de quelle façon +ses ordres avaient été exécutés, il l'accompagna donc jusqu'à la porte +de l'hôtel. + +Monte-Cristo ne s'était pas trompé: dès qu'il avait paru dans +l'antichambre du comte de Morcerf, un valet de pied, le même qui à Rome +était venu apporter la carte du comte aux deux jeunes gens et leur +annoncer sa visite, s'était élancé hors du péristyle, de sorte qu'en +arrivant au perron l'illustre voyageur trouva effectivement sa voiture +qui l'attendait. + +C'était un coupé sortant des ateliers de Keller, et un attelage dont +Drake avait, à la connaissance de tous les lions de Paris, refusé la +veille encore dix-huit mille francs. + +«Monsieur, dit le comte à Albert, je ne vous propose pas de +m'accompagner jusque chez moi, et je ne pourrais vous montrer qu'une +maison improvisée, et j'ai, vous le savez, sous le rapport des +improvisations, une réputation à ménager. Accordez-moi un jour et +permettez-moi alors de vous inviter. Je serai plus sûr de ne pas manquer +aux lois de l'hospitalité. + +--Si vous me demandez un jour, monsieur le comte, je suis tranquille, ce +ne sera plus une maison que vous me montrerez, ce sera un palais. +Décidément, vous avez quelque génie à votre disposition. + +--Ma foi, laissez-le croire, dit Monte-Cristo en mettant le pied sur les +degrés garnis de velours de son splendide équipage, cela me fera quelque +bien auprès des dames.» + +Et il s'élança dans sa voiture, qui se referma derrière lui, et partit +au galop, mais pas si rapidement que le comte n'aperçut le mouvement +imperceptible qui fit trembler le rideau du salon où il avait laissé Mme +de Morcerf. + +Lorsque Albert rentra chez sa mère, il trouva la comtesse au boudoir, +plongée dans un grand fauteuil de velours: toute la chambre, noyée +d'ombre, ne laissait apercevoir que la paillette étincelante attachée çà +et là au ventre de quelque potiche ou à l'angle de quelque cadre d'or. + +Albert ne put voir le visage de la comtesse perdu dans un nuage de gaze +qu'elle avait roulée autour de ses cheveux comme une auréole de vapeur; +mais il lui sembla que sa voix était altérée: il distingua aussi, parmi +les parfums des roses et des héliotropes de la jardinière, la trace +âpre et mordante des sels de vinaigre; sur une des coupes ciselées de la +cheminée en effet, le flacon de la comtesse, sorti de sa gaine de +chagrin, attira l'attention inquiète du jeune homme. + +«Souffrez-vous, ma mère? s'écria-t-il en entrant, et vous seriez-vous +trouvée mal pendant mon absence? + +--Moi? non pas, Albert; mais, vous comprenez, ces roses, ces tubéreuses +et ces fleurs d'oranger dégagent pendant ces premières chaleurs, +auxquelles on n'est pas habitué, de si violents parfums. + +--Alors, ma mère, dit Morcerf en portant la main à la sonnette, il faut +les faire porter dans votre antichambre. Vous êtes vraiment indisposée; +déjà tantôt, quand vous êtes entrée, vous étiez fort pâle. + +--J'étais pâle, dites-vous, Albert? + +--D'une pâleur qui vous sied à merveille, ma mère, mais qui ne nous a +pas moins effrayés pour cela, mon père et moi. + +--Votre père vous en a-t-il parlé? demanda vivement Mercédès. + +--Non, madame, mais c'est à vous-même, souvenez-vous, qu'il a fait cette +observation. + +--Je ne me souviens pas», dit la comtesse. + +Un valet entra: il venait au bruit de la sonnette tirée par Albert. + +«Portez ces fleurs dans l'antichambre ou dans le cabinet de toilette, +dit le vicomte; elles font mal à Mme la comtesse. + +Le valet obéit. + +Il y eut un assez long silence, et qui dura pendant tout le temps que se +fit le déménagement. + +«Qu'est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo? demanda la comtesse quand le +domestique fut sorti emportant le dernier vase de fleurs, est-ce un nom +de famille, un nom de terre, un titre simple? + +--C'est, je crois, un titre, ma mère, et voilà tout. Le comte a acheté +une île dans l'archipel toscan, et a, d'après ce qu'il a dit lui-même ce +matin, fondé une commanderie. Vous savez que cela se fait ainsi pour +Saint-Étienne de Florence, pour Saint-Georges-Constantinien de Parme, et +même pour l'ordre de Malte. Au reste, il n'a aucune prétention à la +noblesse et s'appelle un comte de hasard, quoique l'opinion générale de +Rome soit que le comte est un très grand seigneur. + +--Ses manières sont excellentes, dit la comtesse, du moins d'après ce +que j'ai pu en juger par les courts instants pendant lesquels il est +resté ici. + +--Oh! parfaites, ma mère, si parfaites même qu'elles surpassent de +beaucoup tout ce que j'ai connu de plus aristocratique dans les trois +noblesses les plus fières de l'Europe, c'est-à-dire dans la noblesse +anglaise, dans la noblesse espagnole et dans la noblesse allemande.» + +La comtesse réfléchit un instant, puis après cette courte hésitation +elle reprit: + +«Vous avez vu, mon cher Albert, c'est une question de mère que je vous +adresse là, vous le comprenez, vous avez vu M. de Monte-Cristo dans son +intérieur; vous avez de la perspicacité, vous avez l'habitude du monde, +plus de tact qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge; croyez-vous que le +comte soit ce qu'il paraît réellement être? + +--Et que paraît-il? + +--Vous l'avez dit vous-même à l'instant, un grand seigneur. + +--Je vous ai dit, ma mère, qu'on le tenait pour tel. + +--Mais qu'en pensez-vous, vous, Albert? + +--Je n'ai pas, je vous l'avouerai, d'opinion bien arrêtée sur lui; je le +crois Maltais. + +--Je ne vous interroge pas sur son origine; je vous interroge sur sa +personne. + +--Ah! sur sa personne, c'est autre chose; et j'ai vu tant de choses +étranges de lui, que si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je +vous répondrai que je le regarderais volontiers comme un des hommes de +Byron, que le malheur a marqué d'un sceau fatal; quelque Manfred, +quelque Lara, quelque Werner; comme un de ces débris enfin de quelque +vieille famille qui, déshérités de leur fortune paternelle, en ont +trouvé une par la force de leur génie aventureux qui les a mis au-dessus +des lois de la société. + +--Vous dites?... + +--Je dis que Monte-Cristo est une île au milieu de la Méditerranée, sans +habitants, sans garnison, repaire de contrebandiers de toutes nations, +de pirates de tous pays. Qui sait si ces dignes industriels ne payent +pas à leur seigneur un droit d'asile? + +--C'est possible, dit la comtesse rêveuse. + +--Mais n'importe, reprit le jeune homme, contrebandier ou non, vous en +conviendrez, ma mère, puisque vous l'avez vu, M. le comte de +Monte-Cristo est un homme remarquable et qui aura les plus grands succès +dans les salons de Paris. Et tenez, ce matin même, chez moi, il a +commencé son entrée dans le monde en frappant de stupéfaction jusqu'à +Château-Renaud. + +--Et quel âge peut avoir le comte? demanda Mercédès, attachant +visiblement une grande importance à cette question. + +--Il a trente-cinq à trente-six ans, ma mère. + +--Si jeune! c'est impossible, dit Mercédès répondant en même temps à ce +que lui disait Albert et à ce que lui disait sa propre pensée. + +--C'est la vérité, cependant. Trois ou quatre fois il m'a dit, et certes +sans préméditation, à telle époque j'avais cinq ans, à telle autre +j'avais dix ans, à telle autre douze; moi, que la curiosité tenait +éveillé sur ces détails, je rapprochais les dates, et jamais je ne l'ai +trouvé en défaut. L'âge de cet homme singulier, qui n'a pas d'âge, est +donc, j'en suis sûr, de trente-cinq ans. Au surplus, rappelez-vous, ma +mère, combien son oeil est vif, combien ses cheveux sont noirs et +combien son front, quoique pâle, est exempt de rides; c'est une nature +non seulement vigoureuse, mais encore jeune.» + +La comtesse baissa la tête comme sous un flot trop lourd d'amères +pensées. + +«Et cet homme s'est pris d'amitié pour vous, Albert? demanda-t-elle avec +un frissonnement nerveux. + +--Je le crois, madame. + +--Et vous... l'aimez-vous aussi? + +--Il me plaît, madame, quoi qu'en dise Franz d'Épinay, qui voulait le +faire passer à mes yeux pour un homme revenant de l'autre monde.» + +La comtesse fit un mouvement de terreur. + +«Albert, dit-elle d'une voix altérée, je vous ai toujours mis en garde +contre les nouvelles connaissances. Maintenant vous êtes homme, et vous +pourriez me donner des conseils à moi-même; cependant je vous répète: +Soyez prudent, Albert. + +--Encore faudrait-il, chère mère, pour que le conseil me fût profitable, +que je susse d'avance de quoi me méfier. Le comte ne joue jamais, le +comte ne boit que de l'eau dorée par une goutte de vin d'Espagne; le +comte s'est annoncé si riche que, sans se faire rire au nez, il ne +pourrait m'emprunter d'argent: que voulez-vous que je craigne de la part +du comte? + +--Vous avez raison, dit la comtesse, et mes terreurs sont folles, ayant +pour objet surtout un homme qui vous a sauvé la vie. À propos, votre +père l'a-t-il bien reçu, Albert? Il est important que nous soyons plus +que convenables avec le comte. M. de Morcerf est parfois occupé, ses +affaires le rendent soucieux, et il se pourrait que, sans le vouloir.... + +--Mon père a été parfait, madame, interrompit Albert; je dirai plus: il +a paru infiniment flatté de deux ou trois compliments des plus adroits +que le comte lui a glissés avec autant de bonheur que d'à-propos, comme +s'il l'eût connu depuis trente ans. Chacune de ces petites flèches +louangeuses a dû chatouiller mon père, ajouta Albert en riant, de sorte +qu'ils se sont quittés les meilleurs amis du monde, que M. de Morcerf +voulait même l'emmener à la Chambre pour lui faire entendre son +discours.» + +La comtesse ne répondit pas; elle était absorbée dans une rêverie si +profonde que ses yeux s'étaient fermés peu à peu. Le jeune homme, debout +devant elle, la regardait avec cet amour filial plus tendre et plus +affectueux chez les enfants dont les mères sont jeunes et belles encore; +puis, après avoir vu ses yeux se fermer, il l'écouta respirer un instant +dans sa douce immobilité, et, la croyant assoupie, il s'éloigna sur la +pointe du pied, poussant avec précaution la porte de la chambre où il +laissait sa mère. + +«Ce diable d'homme, murmura-t-il en secouant la tête, je lui ai bien +prédit là-bas qu'il ferait sensation dans le monde: je mesure son effet +sur un thermomètre infaillible. Ma mère l'a remarqué, donc il faut +qu'il soit bien remarquable.» + +Et il descendit à ses écuries, non sans un dépit secret de ce que, sans +y avoir même songé, le comte de Monte-Cristo avait mis la main sur un +attelage qui renvoyait ses bais au numéro 2 dans l'esprit des +connaisseurs. + +«Décidément, dit-il, les hommes ne sont pas égaux; il faudra que je prie +mon père de développer ce théorème à la Chambre haute.» + + + + +XLII + +Monsieur Bertuccio. + + +Pendant ce temps le comte était arrivé chez lui; il avait mis six +minutes pour faire le chemin. Ces six minutes avaient suffi pour qu'il +fût vu de vingt jeunes gens qui, connaissant le prix de l'attelage +qu'ils n'avaient pu acheter eux-mêmes, avaient mis leur monture au galop +pour entrevoir le splendide seigneur qui se donnait des chevaux de dix +mille francs la pièce. + +La maison choisie par Ali, et qui devait servir de résidence de ville à +Monte-Cristo, était située à droite en montant les Champs-Élysées, +placée entre cour et jardin; un massif fort touffu, qui s'élevait au +milieu de la cour, masquait une partie de la façade, autour de ce +massif s'avançaient, pareilles à deux bras, deux allées qui, s'étendant +à droite et à gauche, amenaient à partir de la grille, les voitures à un +double perron supportant à chaque marche un vase de porcelaine plein de +fleurs. Cette maison, isolée au milieu d'un large espace, avait, outre +l'entrée principale, une autre entrée donnant sur la rue de Ponthieu. + +Avant même que le cocher eût hélé le concierge, la grille massive roula +sur ses gonds; on avait vu venir le comte, et à Paris comme à Rome, +comme partout, il était servi avec la rapidité de l'éclair. Le cocher +entra donc, décrivit le demi-cercle sans avoir ralenti son allure, et la +grille était refermée déjà que les roues criaient encore sur le sable de +l'allée. + +Au côté gauche du perron la voiture s'arrêta; deux hommes parurent à la +portière: l'un était Ali, qui sourit à son maître avec une incroyable +franchise de joie, et qui se trouva payé par un simple regard de +Monte-Cristo. + +L'autre salua humblement et présenta son bras au comte pour l'aider à +descendre de la voiture. + +«Merci, monsieur Bertuccio, dit le comte en sautant légèrement les trois +degrés du marchepied; et le notaire? + +--Il est dans le petit salon, Excellence, répondit Bertuccio. + +--Et les cartes de visite que je vous ai dit de faire graver dès que +vous auriez le numéro de la maison? + +--Monsieur le comte, c'est déjà fait; j'ai été chez le meilleur graveur +du Palais-Royal, qui a exécuté la planche devant moi; la première carte +tirée a été portée à l'instant même, selon votre ordre, à M. le baron +Danglars, député, rue de la Chaussée-d'Antin, n° 7; les autres sont sur +la cheminée de la chambre à coucher de Votre Excellence. + +--Bien. Quelle heure est-il? + +--Quatre heures.» + +Monte-Cristo donna ses gants, son chapeau et sa canne à ce même laquais +français qui s'était élancé hors de l'antichambre du comte de Morcerf +pour appeler la voiture, puis il passa dans le petit salon conduit par +Bertuccio, qui lui montra le chemin. + +«Voilà de pauvres marbres dans cette antichambre, dit Monte-Cristo, +j'espère bien qu'on m'enlèvera tout cela.» + +Bertuccio s'inclina. + +Comme l'avait dit l'intendant, le notaire attendait dans le petit salon. + +C'était une honnête figure de deuxième clerc de Paris, élevé à la +dignité infranchissable de tabellion de la banlieue. + +«Monsieur est le notaire chargé de vendre la maison de campagne que je +veux acheter? demanda Monte-Cristo. + +--Oui, monsieur le comte, répliqua le notaire. + +--L'acte de vente est-il prêt? + +--Oui, monsieur le comte. + +--L'avez-vous apporté? + +--Le voici. + +--Parfaitement. Et où est cette maison que j'achète», demanda +négligemment Monte-Cristo, s'adressant moitié à Bertuccio, moitié au +notaire. + +L'intendant fit un geste qui signifiait: Je ne sais pas. + +Le notaire regarda Monte-Cristo avec étonnement. + +«Comment, dit-il, monsieur le comte ne sait pas où est la maison qu'il +achète? + +--Non, ma foi, dit le comte. + +--Monsieur le comte ne la connaît pas? + +--Et comment diable la connaîtrais-je? j'arrive de Cadix ce matin, je +ne suis jamais venu à Paris, c'est même la première fois que je mets le +pied en France. + +--Alors c'est autre chose, répondit le notaire; la maison que monsieur +le comte achète est située à Auteuil.» + +À ces mots, Bertuccio pâlit visiblement. + +«Et où prenez-vous Auteuil? demanda Monte-Cristo. + +--À deux pas d'ici, monsieur le comte, dit le notaire, un peu après +Passy, dans une situation charmante, au milieu du bois de Boulogne. + +--Si près que cela! dit Monte-Cristo, mais ce n'est pas la campagne. +Comment diable m'avez-vous été choisir une maison à la porte de Paris, +monsieur Bertuccio? + +--Moi! s'écria l'intendant avec un étrange empressement; non, certes, ce +n'est pas moi que monsieur le comte a chargé de choisir cette maison; +que monsieur le comte veuille bien se rappeler, chercher dans sa +mémoire, interroger ses souvenirs. + +--Ah! c'est juste, dit Monte-Cristo; je me rappelle maintenant! j'ai lu +cette annonce dans un Journal, et je me suis laissé séduire par ce titre +menteur: _Maison de campagne_. + +--Il est encore temps, dit vivement Bertuccio, et si Votre Excellence +veut me charger de chercher partout ailleurs, je lui trouverai ce qu'il +y aura de mieux, soit à Enghien, soit à Fontenay-aux-Roses, soit à +Bellevue. + +--Non, ma foi, dit insoucieusement Monte-Cristo; puisque j'ai celle-là, +je la garderai. + +--Et monsieur a raison, dit vivement le notaire, qui craignait de perdre +ses honoraires. C'est une charmante propriété: eaux vives, bois touffus, +habitation confortable, quoique abandonnée depuis longtemps; sans +compter le mobilier, qui, si vieux qu'il soit, a de la valeur, surtout +aujourd'hui que l'on recherche les antiquailles. Pardon, mais je crois +que monsieur le comte a le goût de son époque. + +--Dites toujours, fit Monte-Cristo; c'est convenable, alors. + +--Ah! monsieur, c'est mieux que cela, c'est magnifique! + +--Peste! ne manquons pas une pareille occasion, dit Monte-Cristo; le +contrat, s'il vous plaît, monsieur le notaire?» + +Et il signa rapidement, après avoir jeté un regard à l'endroit de l'acte +où étaient désignés la situation de la maison et les noms des +propriétaires. + +«Bertuccio, dit-il, donnez cinquante-cinq mille francs à monsieur.» + +L'intendant sortit d'un pas mal assuré, et revint avec une liasse de +billets de banque que le notaire compta en homme qui a l'habitude de ne +recevoir son argent qu'après la purge légale. + +«Et maintenant, demanda le comte, toutes les formalités sont-elles +remplies? + +--Toutes, monsieur le comte. + +--Avez-vous les clefs? + +--Elles sont aux mains du concierge qui garde la maison; mais voici +l'ordre que je lui ai donné d'installer monsieur dans sa propriété. + +--Fort bien.» + +Et Monte-Cristo fit au notaire un signe de tête qui voulait dire: + +«Je n'ai plus besoin de vous, allez-vous-en.» + +«Mais, hasarda l'honnête tabellion, monsieur le comte s'est trompé, il +me semble; ce n'est que cinquante mille francs, tout compris. + +--Et vos honoraires? + +--Se trouvent payés moyennant cette somme, monsieur le comte. + +--Mais n'êtes-vous pas venu d'Auteuil ici? + +--Oui, sans doute. + +--Eh bien, il faut bien vous payer votre dérangement», dit le comte. + +Et il le congédia du geste. + +Le notaire sortit à reculons et en saluant jusqu'à terre; c'était la +première fois, depuis le jour où il avait pris ses inscriptions, qu'il +rencontrait un pareil client. + +«Conduisez monsieur», dit le comte à Bertuccio. + +Et l'intendant sortit derrière le notaire. + +À peine le comte fut-il seul qu'il sortit de sa poche un portefeuille à +serrure, qu'il ouvrit avec une petite clef attachée à son cou et qui ne +le quittait jamais. + +Après avoir cherché un instant, il s'arrêta à un feuillet qui portait +quelques notes, confronta ces notes avec l'acte de vente déposé sur la +table, et, recueillant ses souvenirs: + +«Auteuil, rue de la Fontaine, n° 28; c'est bien cela, dit-il; maintenant +dois-je m'en rapporter à un aveu arraché par la terreur religieuse ou +par la terreur physique? Au reste, dans une heure je saurai tout. +Bertuccio! cria-t-il en frappant avec une espèce de petit marteau à +manche pliant sur un timbre qui rendit un son aigu et prolongé pareil à +celui d'un tam-tam, Bertuccio!» + +L'intendant parut sur le seuil. + +«Monsieur Bertuccio, dit le comte, ne m'avez-vous pas dit autrefois que +vous aviez voyagé en France? + +--Dans certaines parties de la France, oui, Excellence. + +--Vous connaissez les environs de Paris, sans doute? + +--Non, Excellence, non, répondit l'intendant avec une sorte de +tremblement nerveux que Monte-Cristo, connaisseur en fait d'émotions, +attribua avec raison à une vive inquiétude. + +--C'est fâcheux, dit-il, que vous n'ayez jamais visité les environs de +Paris, car je veux aller ce soir même voir ma nouvelle propriété, et en +venant avec moi vous m'eussiez donné sans doute d'utiles renseignements. + +--À Auteuil? s'écria Bertuccio dont le teint cuivré devint presque +livide. Moi, aller à Auteuil! + +--Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant que vous veniez à Auteuil, je vous le +demande? Quand je demeurerai à Auteuil, il faudra bien que vous y +veniez, puisque vous faites partie de la maison.» + +Bertuccio baissa la tête devant le regard impérieux du maître, et il +demeura immobile et sans réponse. + +«Ah çà! mais, que vous arrive-t-il. Vous allez donc me faire sonner une +seconde fois pour la voiture?» dit Monte-Cristo du ton que Louis XIV mit +à prononcer le fameux: «J'ai failli attendre!» + +Bertuccio ne fit qu'un bond du petit salon à l'antichambre, et cria +d'une voix rauque: + +«Les chevaux de son Excellence!» + +Monte-Cristo écrivit deux ou trois lettres; comme il cachetait la +dernière, l'intendant reparut. + +«La voiture de son Excellence est à la porte, dit-il. + +--Eh bien, prenez vos gants et votre chapeau, dit Monte-Cristo. + +--Est-ce que je vais avec monsieur le comte? s'écria Bertuccio. + +--Sans doute, il faut bien que vous donniez vos ordres, puisque je +compte habiter cette maison.» + +Il était sans exemple que l'on eût répliqué à une injonction du comte; +aussi l'intendant, sans faire aucune objection, suivit-il son maître, +qui monta dans la voiture et lui fit signe de le suivre. L'intendant +s'assit respectueusement sur la banquette du devant. + + + + +XLIII + +La maison d'Auteuil. + + +Monte-Cristo avait remarqué qu'en descendant le perron, Bertuccio +s'était signé à la manière des Corses, c'est-à-dire en coupant l'air en +croix avec le pouce, et qu'en prenant sa place dans la voiture il avait +marmotté tout bas une courte prière. Tout autre qu'un homme curieux eût +eu pitié de la singulière répugnance manifestée par le digne intendant +pour la promenade méditée _extra muros_ par le comte; mais, à ce qu'il +paraît, celui-ci était trop curieux pour dispenser Bertuccio de ce +petit voyage. + +En vingt minutes on fut à Auteuil. L'émotion de l'intendant avait été +toujours croissant. En entrant dans le village, Bertuccio, rencogné dans +l'angle de la voiture, commença à examiner avec une émotion fiévreuse +chacune des maisons devant lesquelles on passait. + +«Vous ferez arrêter rue de la Fontaine, au n° 28», dit le comte en +fixant impitoyablement son regard sur l'intendant, auquel il donnait cet +ordre. + +La sueur monta au visage de Bertuccio; cependant il obéit, et, se +penchant en dehors de la voiture, il cria au cocher: + +«Rue de la Fontaine, n° 28.» + +Ce n° 28 était situé à l'extrémité du village. Pendant le voyage, la +nuit était venue, ou plutôt un nuage noir tout chargé d'électricité +donnait à ces ténèbres prématurées l'apparence et la solennité d'un +épisode dramatique. + +La voiture s'arrêta et le valet de pied se précipita à la portière, +qu'il ouvrit. + +«Eh bien, dit le comte, vous ne descendez pas, monsieur Bertuccio? vous +restez donc dans la voiture alors? Mais à quoi diable songez-vous donc +ce soir?» + +Bertuccio se précipita par la portière et présenta son épaule au comte +qui, cette fois, s'appuya dessus et descendit un à un les trois degrés +du marchepied. + +«Frappez, dit le comte, et annoncez-moi.» + +Bertuccio frappa, la porte s'ouvrit et le concierge parut. + +«Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il. + +--C'est votre nouveau maître, brave homme», dit le valet de pied. + +Et il tendit au concierge le billet de reconnaissance donné par le +notaire. + +«La maison est donc vendue? demanda le concierge, et c'est monsieur qui +vient l'habiter? + +--Oui, mon ami, dit le comte, et je tâcherai que vous n'ayez pas à +regretter votre ancien maître. + +--Oh! monsieur, dit le concierge, je n'aurai pas à le regretter +beaucoup, car nous le voyons bien rarement; il y a plus de cinq ans +qu'il n'est venu, et il a, ma foi! bien fait de vendre une maison qui ne +lui rapportait absolument rien. + +--Et comment se nommait votre ancien maître? demanda Monte-Cristo. + +--M. le marquis de Saint-Méran; ah! il n'a pas vendu la maison ce +qu'elle lui a coûté, j'en suis sûr. + +--Le marquis de Saint-Méran! reprit Monte-Cristo; mais il me semble que +ce nom ne m'est pas inconnu, dit le comte; le marquis de Saint-Méran.... + +Et il parut chercher. + +«Un vieux gentilhomme, continua le concierge, un fidèle serviteur des +Bourbons, il avait une fille unique qu'il avait mariée à M. de +Villefort, qui a été procureur du roi à Nîmes et ensuite à Versailles.» + +Monte-Cristo jeta un regard qui rencontra Bertuccio plus livide que le +mur contre lequel il s'appuyait pour ne pas tomber. + +«Et cette fille n'est-elle pas morte? demanda Monte-Cristo; il me semble +que j'ai entendu dire cela. + +--Oui, monsieur, il y a vingt et un ans, et depuis ce temps-là nous +n'avons pas revu trois fois le pauvre cher marquis. + +--Merci, merci, dit Monte-Cristo, jugeant à la prostration de +l'intendant qu'il ne pouvait tendre davantage cette corde sans risquer +de la briser; merci! Donnez-moi de la lumière, brave homme. + +--Accompagnerai-je monsieur? + +--Non, c'est inutile, Bertuccio m'éclairera. + +Et Monte-Cristo accompagna ces paroles du don de deux pièces d'or qui +soulevèrent une explosion de bénédictions et de soupirs. + +«Ah! monsieur! dit le concierge après avoir cherché inutilement sur le +rebord de la cheminée et sur les planches y attenantes, c'est que je +n'ai pas de bougies ici. + +--Prenez une des lanternes de la voiture, Bertuccio, et montrez-moi les +appartements», dit le comte. + +L'intendant obéit sans observation, mais il était facile à voir, au +tremblement de la main qui tenait la lanterne, ce qu'il lui en coûtait +pour obéir. + +On parcourut un rez-de-chaussée assez vaste; un premier étage composé +d'un salon, d'une salle de bain et de deux chambres à coucher. Par une +de ces chambres à coucher, on arrivait à un escalier tournant dont +l'extrémité aboutissait au jardin. + +«Tiens, voilà un escalier de dégagement, dit le comte, c'est assez +commode. Éclairez-moi, monsieur Bertuccio; passez devant, et allons où +cet escalier nous conduira. + +--Monsieur, dit Bertuccio, il va au jardin. + +--Et comment savez-vous cela, je vous prie? + +--C'est-à-dire qu'il doit y aller. + +--Eh bien, assurons-nous-en.» + +Bertuccio poussa un soupir et marcha devant. L'escalier aboutissait +effectivement au jardin. + +À la porte extérieure l'intendant s'arrêta. + +«Allons donc, monsieur Bertuccio!» dit le comte. + +Mais celui auquel il s'adressait était abasourdi, stupide, anéanti. Ses +yeux égarés cherchaient tout autour de lui comme les traces d'un passé +terrible, et de ses mains crispées il semblait essayer de repousser des +souvenirs affreux. + +«Eh bien? insista le comte. + +--Non! non! s'écria Bertuccio en posant la main à l'angle du mur +intérieur; non, monsieur, je n'irai pas plus loin, c'est impossible! + +--Qu'est-ce à dire? articula la voix irrésistible de Monte-Cristo. + +--Mais vous voyez bien, monsieur, s'écria l'intendant, que cela n'est +point naturel; qu'ayant une maison à acheter à Paris, vous l'achetiez +justement à Auteuil, et que l'achetant à Auteuil, cette maison soit le +n° 28 de la rue de la Fontaine! Ah! pourquoi ne vous ai-je pas tout dit +là-bas, monseigneur. Vous n'auriez certes pas exigé que je vinsse. +J'espérais que la maison de monsieur le comte serait une autre maison +que celle-ci. Comme s'il n'y avait d'autre maison à Auteuil que celle de +l'assassinat! + +--Oh! oh! fit Monte-Cristo s'arrêtant tout à coup, quel vilain mot +venez-vous de prononcer là! Diable d'homme! Corse enraciné! toujours des +mystères ou des superstitions! Voyons, prenez cette lanterne et visitons +le jardin; avec moi vous n'aurez pas peur, j'espère!» + +Bertuccio ramassa la lanterne et obéit. + +La porte en s'ouvrant, découvrit un ciel blafard dans lequel la lune +s'efforçait vainement de lutter contre une mer de nuages qui la +couvraient de leurs flots sombres qu'elle illuminait un instant, et qui +allaient ensuite se perdre, plus sombres encore, dans les profondeurs de +l'infini. + +L'intendant voulut appuyer sur la gauche. + +«Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, à quoi bon suivre les allées? +voici une belle pelouse, allons devant nous.» + +Bertuccio essuya la sueur qui coulait de son front, mais obéit; +cependant, il continuait de prendre à gauche. Monte-Cristo, au +contraire, appuyait à droite. Arrivé près d'un massif d'arbres, il +s'arrêta. + +L'intendant n'y put tenir. + +«Éloignez-vous, monsieur! s'écria-t-il, éloignez-vous, je vous en +supplie, vous êtes justement à la place! + +--À quelle place? + +--À la place même où il est tombé. + +--Mon cher monsieur Bertuccio, dit Monte-Cristo en riant, revenez à +vous, je vous y engage; nous ne sommes pas ici à Sartène ou à Corte. +Ceci n'est point un maquis, mais un jardin anglais, mal entretenu, j'en +conviens, mais qu'il ne faut pas calomnier pour cela. + +--Monsieur, ne restez pas là! ne restez pas là! je vous en supplie. + +--Je crois que vous devenez fou, maître Bertuccio, dit froidement le +comte; si cela est, prévenez-moi car je vous ferai enfermer dans quelque +maison de santé avant qu'il arrive un malheur. + +--Hélas! Excellence, dit Bertuccio en secouant la tête et en joignant +les mains avec une attitude qui eût fait rire le comte, si des pensées +d'un intérêt supérieur ne l'eussent captivé en ce moment et rendu fort +attentif aux moindres expansions de cette conscience timorée. Hélas! +Excellence, le malheur est arrivé. + +--Monsieur Bertuccio, dit le comte, je suis fort aise de vous dire que, +tout en gesticulant, vous vous tordez les bras, et que vous roulez des +yeux comme un possédé du corps duquel le diable ne veut pas sortir; or, +j'ai presque toujours remarqué que le diable le plus entêté à rester à +son poste, c'est un secret. Je vous savais Corse, je vous savais sombre +et ruminant toujours quelque vieille histoire de vendetta, et je vous +passais cela en Italie, parce qu'en Italie ces sortes de choses sont de +mise, mais en France on trouve généralement l'assassinat de fort mauvais +goût: il y a des gendarmes qui s'en occupent, des juges qui le +condamnent et des échafauds qui le vengent.» + +Bertuccio joignit les mains et, comme en exécutant ces différentes +évolutions il ne quittait point sa lanterne, la lumière éclaira son +visage bouleversé. + +Monte-Cristo l'examina du même oeil qu'à Rome il avait examiné le +supplice d'Andrea; puis, d'un ton de voix qui fit courir un nouveau +frisson par le corps du pauvre intendant: + +«L'abbé Busoni m'avait donc menti, dit-il, lorsque après son voyage en +France, en 1829, il vous envoya vers moi, muni d'une lettre de +recommandation dans laquelle il me recommandait vos précieuses qualités. +Eh bien, je vais écrire à l'abbé; je le rendrai responsable de son +protégé, et je saurai sans doute ce que c'est que toute cette affaire +d'assassinat. Seulement, je vous préviens, monsieur Bertuccio, que +lorsque je vis dans un pays, j'ai l'habitude de me conformer à ses lois, +et que je n'ai pas envie de me brouiller pour vous avec la justice de +France. + +--Oh! ne faites pas cela, Excellence, je vous ai servi fidèlement, +n'est-ce pas? s'écria Bertuccio au désespoir, j'ai toujours été honnête +homme, et j'ai même, le plus que j'ai pu, fait de bonnes actions. + +--Je ne dis pas non, reprit le comte, mais pourquoi diable êtes-vous +agité de la sorte? C'est mauvais signe: une conscience pure n'amène pas +tant de pâleur sur les joues, tant de fièvre dans les mains d'un +homme.... + +--Mais, monsieur le comte, reprit en hésitant Bertuccio, ne m'avez-vous +pas dit vous-même que M. l'abbé Busoni, qui a entendu ma confession dans +les prisons de Nîmes, vous avait prévenu, en m'envoyant chez vous, que +j'avais un lourd reproche à me faire? + +--Oui, mais comme il vous adressait à moi en me disant que vous feriez +un excellent intendant, j'ai cru que vous aviez volé, voilà tout! + +--Oh! monsieur le comte! fit Bertuccio avec mépris. + +--Ou que, comme vous étiez Corse, vous n'aviez pu résister au désir de +faire une peau, comme on dit dans le pays par antiphrase, quand au +contraire on en défait une. + +--Eh bien, oui, monseigneur, oui, mon bon seigneur, c'est cela! s'écria +Bertuccio en se jetant aux genoux du comte; oui, c'est une vengeance, je +le jure, une simple vengeance. + +--Je comprends, mais ce que je ne comprends pas, c'est que ce soit cette +maison justement qui vous galvanise à ce point. + +--Mais, monseigneur, n'est-ce pas bien naturel, reprit Bertuccio, +puisque c'est dans cette maison que la vengeance s'est accomplie? + +--Quoi! ma maison! + +--Oh! monseigneur, elle n'était pas encore à vous, répondit naïvement +Bertuccio. + +--Mais à qui donc était-elle? à M. le marquis de Saint-Méran, nous a +dit, je crois, le concierge. Que diable aviez-vous donc à vous venger du +marquis de Saint-Méran? + +--Oh! ce n'était pas de lui, monseigneur, c'était d'un autre. + +--Voilà une étrange rencontre, dit Monte-Cristo paraissant céder à ses +réflexions, que vous vous trouviez comme cela par hasard, sans +préparation aucune, dans une maison où s'est passée une scène qui vous +donne de si affreux remords. + +--Monseigneur, dit l'intendant, c'est la fatalité qui amène tout cela, +j'en suis bien sûr: d'abord, vous achetez une maison juste à Auteuil, +cette maison est celle où j'ai commis un assassinat; vous descendez au +jardin juste par l'escalier où il est descendu; vous vous arrêtez juste +à l'endroit où il reçut le coup; à deux pas, sous ce platane, était la +fosse où il venait d'enterrer l'enfant: tout cela n'est pas du hasard, +non, car en ce cas le hasard ressemblerait trop à la Providence. + +--Eh bien, voyons, monsieur le Corse, supposons que ce soit la +Providence; je suppose toujours tout ce qu'on veut, moi; d'ailleurs aux +esprits malades il faut faire des concessions. Voyons, rappelez vos +esprits et racontez-moi cela. + +--Je ne l'ai jamais raconté qu'une fois, et c'était à l'abbé Busoni. De +pareilles choses, ajouta Bertuccio en secouant la tête, ne se disent que +sous le sceau de la confession. + +--Alors, mon cher Bertuccio, dit le comte, vous trouverez bon que je +vous renvoie à votre confesseur; vous vous ferez avec lui chartreux ou +bernardin, et vous causerez de vos secrets. Mais, moi, j'ai peur d'un +hôte effrayé par de pareils fantômes; je n'aime point que mes gens +n'osent point se promener le soir dans mon jardin. Puis, je l'avoue, je +serais peu curieux de quelque visite de commissaire de police; car, +apprenez ceci, maître Bertuccio: en Italie, on ne paie la justice que si +elle se tait, mais en France on ne la paie au contraire que quand elle +parle. Peste! je vous croyais bien un peu Corse, beaucoup contrebandier, +fort habile intendant, mais je vois que vous avez encore d'autres cordes +à votre arc. Vous n'êtes plus à moi, monsieur Bertuccio. + +--Oh! monseigneur! monseigneur! s'écria l'intendant frappé de terreur à +cette menace; oh! s'il ne tient qu'à cela que je demeure à votre +service, je parlerai, je dirai tout; et si je vous quitte, eh bien, +alors ce sera pour marcher à l'échafaud. + +--C'est différent alors, dit Monte-Cristo; mais si vous voulez mentir, +réfléchissez-y: mieux vaut que vous ne parliez pas du tout. + +--Non, monsieur, je vous le jure sur le salut de mon âme, je vous dirai +tout! car l'abbé Busoni lui-même n'a su qu'une partie de mon secret. +Mais d'abord, je vous en supplie, éloignez-vous de ce platane; tenez, la +lune va blanchir ce nuage, et là, placé comme vous l'êtes, enveloppé de +ce manteau qui me cache votre taille et qui ressemble à celui de M. de +Villefort!... + +--Comment! s'écria Monte-Cristo, c'est M. de Villefort.... + +--Votre excellence le connaît? + +--L'ancien procureur du roi de Nîmes? + +--Oui. + +--Qui avait épousé la fille du marquis de Saint-Méran? + +--Oui. + +--Et qui avait dans le barreau la réputation du plus honnête, du plus +sévère, du plus rigide magistrat. + +--Eh bien, monsieur, s'écria Bertuccio, cet homme à la réputation +irréprochable.... + +--Oui. + +--C'était un infâme. + +--Bah! dit Monte-Cristo, impossible. + +--Cela est pourtant comme je vous le dis. + +--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo, et vous en avez la preuve? + +--Je l'avais du moins. + +--Et vous l'avez perdue, maladroit? + +--Oui; mais en cherchant bien on peut la retrouver. + +--En vérité! dit le comte, contez-moi cela, monsieur Bertuccio, car cela +commence véritablement à m'intéresser.» + +Et le comte, en chantonnant un petit air de la _Lucia_, alla s'asseoir +sur un banc, tandis que Bertuccio le suivait en rappelant ses souvenirs. + +Bertuccio resta debout devant lui. + + + + +XLIV + +La vendetta. + + +«D'où monsieur le comte désire-t-il que je reprenne les choses? demanda +Bertuccio. + +--Mais d'où vous voudrez, dit Monte-Cristo, puisque je ne sais absolument +rien. + +--Je croyais cependant que M. l'abbé Busoni avait dit à Votre +Excellence.... + +--Oui, quelques détails sans doute, mais sept ou huit ans ont passé +là-dessus, et j'ai oublié tout cela. + +--Alors je puis donc, sans crainte d'ennuyer Votre Excellence.... + +--Allez, monsieur Bertuccio, allez, vous me tiendrez lieu de journal du +soir. + +--Les choses remontent à 1815. + +--Ah! ah! fit Monte-Cristo, ce n'est pas hier, 1815. + +--Non, monsieur, et cependant les moindres détails me sont aussi +présents à la mémoire que si nous étions seulement au lendemain. J'avais +un frère, un frère aîné, qui était au service de l'empereur. Il était +devenu lieutenant dans un régiment composé entièrement de Corses. Ce +frère était mon unique ami; nous étions restés orphelins, moi à cinq +ans, lui à dix-huit, il m'avait élevé comme si j'eusse été son fils. En +1814, sous les Bourbons, il s'était marié; l'Empereur revint de l'île +d'Elbe, mon frère reprit aussitôt du service, et, blessé légèrement à +Waterloo, il se retira avec l'armée derrière la Loire. + +--Mais c'est l'histoire des Cent-Jours que vous me faites là, monsieur +Bertuccio, dit le comte, et elle est déjà faite, si je ne me trompe. + +--Excusez-moi, Excellence, mais ces premiers détails sont nécessaires, +et vous m'avez promis d'être patient. + +--Allez! allez! je n'ai qu'une parole. + +--Un jour, nous reçûmes une lettre, il faut vous dire que nous habitions +le petit village de Rogliano, à l'extrémité du cap Corse: cette lettre +était de mon frère; il nous disait que l'armée était licenciée et qu'il +revenait par Châteauroux, Clermont-Ferrand, le Puy et Nîmes; si j'avais +quelque argent, il me priait de le lui faire tenir à Nîmes, chez un +aubergiste de notre connaissance, avec lequel j'avais quelques +relations. + +--De contrebande, reprit Monte-Cristo. + +--Eh! mon Dieu! monsieur le comte, il faut bien. + +--Certainement, continuez donc. + +--J'aimais tendrement mon frère, je vous l'ai dit, Excellence; aussi je +résolus non pas de lui envoyer l'argent, mais de le lui porter moi-même. +Je possédais un millier de francs, j'en laissai cinq cents à Assunta, +c'était ma belle-soeur; je pris les cinq cents autres, et je me mis en +route pour Nîmes. C'était chose facile, j'avais ma barque, un chargement +à faire en mer; tout secondait mon projet. Mais le chargement fait, le +vent devint contraire, de sorte que nous fûmes quatre ou cinq jours sans +pouvoir entrer dans le Rhône. Enfin nous y parvînmes; nous remontâmes +jusqu'à Arles; je laissai la barque entre Bellegarde et Beaucaire, et je +pris le chemin de Nîmes. + +--Nous arrivons, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur: excusez-moi, mais, comme Votre Excellence le verra, je +ne lui dis que les choses absolument nécessaires. Or, c'était le moment +où avaient lieu les fameux massacres du Midi. Il y avait là deux ou +trois brigands que l'on appelait Trestaillon, Truphemy et Graffan, qui +égorgeaient dans les rues tous ceux qu'on soupçonnait de bonapartisme. +Sans doute, monsieur le comte a entendu parler de ces assassinats? + +--Vaguement, j'étais fort loin de la France à cette époque. Continuez. + +--En entrant à Nîmes, on marchait littéralement dans le sang; à chaque +pas on rencontrait des cadavres: les assassins, organisés par bandes, +tuaient, pillaient et brûlaient. + +«À la vue de ce carnage, un frisson me prit, non pas pour moi; moi, +simple pêcheur corse, je n'avais pas grand-chose à craindre; au +contraire, ce temps-là, c'était notre bon temps, à nous autres +contrebandiers, mais pour mon frère, pour mon frère soldat de l'Empire, +revenant de l'armée de la Loire avec son uniforme et ses épaulettes, et +qui par conséquent, avait tout à craindre. + +«Je courus chez notre aubergiste. Mes pressentiments ne m'avaient pas +trompé: mon frère était arrivé la veille à Nîmes, et à la porte même de +celui à qui il venait demander l'hospitalité, il avait été assassiné. + +«Je fis tout au monde pour connaître les meurtriers; mais personne +n'osa me dire leurs noms, tant ils étaient redoutés. Je songeai alors à +cette justice française, dont on m'avait tant parlé, qui ne redoute +rien, elle, et je me présentai chez le procureur du roi. + +--Et ce procureur du roi se nommait Villefort? demanda négligemment +Monte-Cristo. + +--Oui, Excellence: il venait de Marseille, où il avait été substitut. +Son zèle lui avait valu de l'avancement. Il était un des premiers, +disait-on, qui eussent annoncé au gouvernement le débarquement de l'île +d'Elbe. + +--Donc, reprit Monte-Cristo, vous vous présentâtes chez lui. + +«--Monsieur, lui dis-je, mon frère a été assassiné hier dans les rues +de Nîmes, je ne sais point par qui, mais c'est votre mission de le +savoir. Vous êtes ici chef de la justice, et c'est à la justice de +venger ceux qu'elle n'a pas su défendre. + +«--Et qu'était votre frère? demanda le procureur du roi.... + +«--Lieutenant au bataillon corse. + +«--Un soldat de l'usurpateur, alors? + +«--Un soldat des armées françaises. + +«--Eh bien, répliqua-t-il, il s'est servi et il a péri par l'épée. + +«--Vous vous trompez, monsieur; il a péri par le poignard. + +«--Que voulez-vous que j'y fasse? répondit le magistrat. + +«--Mais je vous l'ai dit: je veux que vous le vengiez. + +«--Et de qui? + +«--De ses assassins. + +«--Est-ce que je les connais, moi? + +«--Faites-les chercher. + +«--Pour quoi faire? Votre frère aura eu quelque querelle et se sera +battu en duel. Tous ces anciens soldats se portent à des excès qui leur +réussissaient sous l'Empire, mais qui tournent mal pour eux maintenant; +or, nos gens du Midi n'aiment ni les soldats, ni les excès. + +«--Monsieur, repris-je, ce n'est pas pour moi que je vous prie. Moi, je +pleurerai ou je me vengerai voilà tout; mais mon pauvre frère avait une +femme. S'il m'arrivait malheur à mon tour, cette pauvre créature +mourrait de faim, car le travail seul de mon frère la faisait vivre. +Obtenez pour elle une petite pension du gouvernement. + +«--Chaque révolution a ses catastrophes, répondit M. de Villefort; +votre frère a été victime de celle-ci, c'est un malheur, et le +gouvernement ne doit rien à votre famille pour cela. Si nous avions à +juger toutes les vengeances que les partisans de l'usurpateur ont +exercées sur les partisans du roi quand à leur tour ils disposaient du +pouvoir, votre frère serait peut-être aujourd'hui condamné à mort. Ce +qui s'accomplit est chose toute naturelle, car c'est la loi des +représailles. + +«--Eh quoi! monsieur, m'écriai-je, il est possible que vous me parliez +ainsi, vous, un magistrat!... + +«--Tous ces Corses sont fous, ma parole d'honneur! répondit M. de +Villefort, et ils croient encore que leur compatriote est empereur. Vous +vous trompez de temps, mon cher; il fallait venir me dire cela il y a +deux mois. Aujourd'hui il est trop tard; allez-vous-en donc, et si vous +ne vous en allez pas, moi, je vais vous faire reconduire. + +«Je le regardai un instant pour voir si par une nouvelle supplication il +y avait quelque chose à espérer. Cet homme était de pierre. Je +m'approchai de lui: + +«--Eh bien, lui dis-je à demi-voix, puisque vous connaissez les Corses, +vous devez savoir comment ils tiennent leur parole. Vous trouvez qu'on a +bien fait de tuer mon frère qui était bonapartiste, parce que vous êtes +royaliste, vous; eh bien, moi, qui suis bonapartiste aussi, je vous +déclare une chose: c'est que je vous tuerai, vous. À partir de ce moment +je vous déclare la vendetta; ainsi, tenez-vous bien, et gardez-vous de +votre mieux, car la première fois que nous nous trouverons face à face, +c'est que votre dernière heure sera venue. + +«Et là-dessus, avant qu'il fût revenu de sa surprise, j'ouvris la porte +et je m'enfuis. + +--Ah! ah! dit Monte-Cristo, avec votre honnête figure, vous faites de +ces choses-là, monsieur Bertuccio, et à un procureur du roi, encore! Fi +donc! et savait-il au moins ce que cela voulait dire ce mot _vendetta_? + +--Il le savait si bien qu'à partir de ce moment il ne sortit plus seul +et se calfeutra chez lui, me faisant chercher partout. Heureusement +j'étais si bien caché qu'il ne put me trouver. Alors la peur le prit, +il trembla de rester plus longtemps à Nîmes; il sollicita son changement +de résidence, et, comme c'était en effet un homme influent, il fut nommé +à Versailles; mais, vous le savez, il n'y a pas de distance pour un +Corse qui a juré de se venger de son ennemi, et sa voiture, si bien +menée qu'elle fût, n'a jamais eu plus d'une demi-journée d'avance sur +moi, qui cependant la suivis à pied. + +«L'important n'était pas de le tuer, cent fois j'en avais trouvé +l'occasion; mais il fallait le tuer sans être découvert et surtout sans +être arrêté. Désormais je ne m'appartenais plus: j'avais à protéger et à +nourrir ma belle-soeur. Pendant trois mois je guettai M. de Villefort; +pendant trois mois il ne fit pas un pas, une démarche, une promenade, +que mon regard ne le suivît là où il allait. Enfin, je découvris qu'il +venait mystérieusement à Auteuil: je le suivis encore et je le vis +entrer dans cette maison où nous sommes, seulement, au lieu d'entrer +comme tout le monde par la grande porte de la rue, il venait soit à +cheval, soit en voiture, laissait voiture ou cheval à l'auberge, et +entrait par cette petite porte que vous voyez là.» + +Monte-Cristo fit de la tête un signe qui prouvait qu'au milieu de +l'obscurité il distinguait en effet l'entrée indiquée par Bertuccio. + +«Je n'avais plus besoin de rester à Versailles, je me fixai à Auteuil et +je m'informai. Si je voulais le prendre, c'était évidemment là qu'il me +fallait tendre mon piège. + +«La maison appartenait, comme le concierge l'a dit à Votre Excellence, +à M. de Saint-Méran, beau-père de Villefort. M. de Saint-Méran habitait +Marseille; par conséquent, cette campagne lui était inutile; aussi +disait-on qu'il venait de la louer à une jeune veuve que l'on ne +connaissait que sous le nom de la baronne. + +«En effet, un soir, en regardant par-dessus le mur, je vis une femme +jeune et belle qui se promenait seule dans ce jardin, que nulle fenêtre +étrangère ne dominait; elle regardait fréquemment du côté de la petite +porte, et je compris que ce soir-là elle attendait M. de Villefort. +Lorsqu'elle fut assez près de moi pour que malgré l'obscurité je pusse +distinguer ses traits, je vis une belle jeune femme de dix-huit à +dix-neuf ans, grande et blonde. Comme elle était en simple peignoir et +que rien ne gênait sa taille, je pus remarquer qu'elle était enceinte +et que sa grossesse même paraissait avancée. + +«Quelques moments après, on ouvrit la petite porte; un homme entra; la +jeune femme courut le plus vite qu'elle put à sa rencontre, ils se +jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassèrent tendrement et +regagnèrent ensemble la maison. + +«Cet homme, c'était M. de Villefort. Je jugeai qu'en sortant, surtout +s'il sortait la nuit, il devait traverser seul le jardin dans toute sa +longueur. + +--Et, demanda le comte, avez-vous su depuis le nom de cette femme? + +--Non, Excellence, répondit Bertuccio; vous allez voir que je n'eus pas +le temps de l'apprendre. + +--Continuez. + +--Ce soir-là, reprit Bertuccio, j'aurais pu tuer peut-être le procureur +du roi; mais je ne connaissais pas encore assez le jardin dans tous ses +détails. Je craignis de ne pas le tuer raide, et, si quelqu'un accourait +à ses cris, de ne pouvoir fuir. Je remis la partie au prochain +rendez-vous, et, pour que rien ne m'échappât, je pris une petite chambre +donnant sur la rue que longeait le mur du jardin. + +«Trois jours après, vers sept heures du soir, je vis sortir de la maison +un domestique à cheval qui prit au galop le chemin qui conduisait à la +route de Sèvres; je présumai qu'il allait à Versailles. Je ne me +trompais pas. Trois heures après, l'homme revint tout couvert de +poussière; son message était terminé. + +«Dix minutes après, un autre homme à pied, enveloppé d'un manteau, +ouvrit la petite porte du jardin, qui se referma sur lui. + +«Je descendis rapidement. Quoique je n'eusse pas vu le visage de +Villefort, je le reconnus au battement de mon coeur: je traversai la +rue, je gagnai une borne placée à l'angle du mur et à l'aide de laquelle +j'avais regardé une première fois dans le jardin. + +«Cette fois je ne me contentai pas de regarder, je tirai mon couteau de +ma poche, je m'assurai que la pointe était bien affilée, et je sautai +par-dessus le mur. + +«Mon premier soin fut de courir à la porte; il avait laissé la clef en +dedans, en prenant la simple précaution de donner un double tour à la +serrure. + +Rien n'entravait donc ma fuite de ce côté-là. Je me mis à étudier les +localités. Le jardin formait un carré long, une pelouse de fin gazon +anglais s'étendait au milieu, aux angles de cette pelouse étaient des +massifs d'arbres au feuillage touffu et tout entremêlé de fleurs +d'automne. + +«Pour se rendre de la maison à la petite porte, ou de la petite porte à +la maison, soit qu'il entrât, soit qu'il sortît, M. de Villefort était +obligé de passer près d'un de ces massifs. + +«On était à la fin de septembre; le vent soufflait avec force; un peu de +lune pâle, et voilée à chaque instant par de gros nuages qui glissaient +rapidement au ciel, blanchissait le sable des allées qui conduisaient à +la maison, mais ne pouvait percer l'obscurité de ces massifs touffus +dans lesquels un homme pouvait demeurer caché sans qu'il y eût crainte +qu'on ne l'aperçût. + +«Je me cachai dans celui le plus près duquel devait passer Villefort; à +peine y étais-je, qu'au milieu des bouffées de vent qui courbaient les +arbres au-dessus de mon front, je crus distinguer comme des +gémissements. Mais vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, monsieur le +comte, que celui qui attend le moment de commettre un assassinat croit +toujours entendre pousser des cris sourds dans l'air. Deux heures +s'écoulèrent pendant lesquelles, à plusieurs reprises, je crus entendre +les mêmes gémissements. Minuit sonna. + +«Comme le dernier son vibrait encore lugubre et retentissant, j'aperçus +une lueur illuminant les fenêtres de l'escalier dérobé par lequel nous +sommes descendus tout à l'heure. + +«La porte s'ouvrit, et l'homme au manteau reparut. C'était le moment +terrible; mais depuis si longtemps je m'étais préparé à ce moment, que +rien en moi ne faiblit: je tirai mon couteau, je l'ouvris et je me tins +prêt. + +«L'homme au manteau vint droit à moi, mais à mesure qu'il avançait dans +l'espace découvert, je croyais remarquer qu'il tenait une arme de la +main droite: j'eus peur, non pas d'une lutte, mais d'un insuccès. +Lorsqu'il fut à quelques pas de moi seulement, je reconnus que ce que +j'avais pris pour une arme n'était rien autre chose qu'une bêche. + +«Je n'avais pas encore pu deviner dans quel but M. de Villefort tenait +une bêche à la main, lorsqu'il s'arrêta sur la lisière du massif, jeta +un regard autour de lui, et se mit à creuser un trou dans la terre. Ce +fut alors que je m'aperçus qu'il y avait quelque chose dans son manteau, +qu'il venait de déposer sur la pelouse pour être plus libre de ses +mouvements. + +«Alors, je l'avoue, un peu de curiosité se glissa dans ma haine: je +voulus voir ce que venait faire là Villefort; je restai immobile, sans +haleine, j'attendis. + +«Puis une idée m'était venue, qui se confirma en voyant le procureur du +roi tirer de son manteau un petit coffre long de deux pieds et large de +six à huit pouces. + +«Je le laissai déposer le coffre dans le trou, sur lequel il repoussa la +terre; puis, sur cette terre fraîche, il appuya ses pieds pour faire +disparaître la trace de l'oeuvre nocturne. Je m'élançai alors sur lui et +je lui enfonçai mon couteau dans la poitrine en lui disant: + +«--Je suis Giovanni Bertuccio! ta mort pour mon frère, ton trésor pour +sa veuve: tu vois bien que ma vengeance est plus complète que je ne +l'espérais. + +«Je ne sais s'il entendit ces paroles; je ne le crois pas, car il tomba +sans pousser un cri; je sentis les flots de son sang rejaillir brûlants +sur mes mains et sur mon visage; mais j'étais ivre, j'étais en délire; +ce sang me rafraîchissait au lieu de me brûler. En une seconde, j'eus +déterré le coffret à l'aide de la bêche; puis, pour qu'on ne vît pas que +je l'avais enlevé, je comblai à mon tour le trou, je jetai la bêche +par-dessus le mur, je m'élançai par la porte, que je fermai à double +tour en dehors et dont j'emportai la clef. + +--Bon! dit Monte-Cristo, c'était, à ce que je vois, un petit assassinat +doublé de vol. + +--Non, Excellence, répondit Bertuccio, c'était une vendetta suivie de +restitution. + +--Et la somme était ronde, au moins? + +--Ce n'était pas de l'argent. + +--Ah! oui, je me rappelle, dit Monte-Cristo n'avez-vous pas parlé d'un +enfant? + +--Justement, Excellence. Je courus jusqu'à la rivière, je m'assis sur le +talus, et, pressé de savoir ce que contenait le coffre, je fis sauter la +serrure avec mon couteau. + +«Dans un lange de fine batiste était enveloppé un enfant qui venait de +naître; son visage empourpré, ses mains violettes annonçaient qu'il +avait dû succomber à une asphyxie causée par des ligaments naturels +roulés autour de son cou; cependant, comme il n'était pas froid encore, +j'hésitai à le jeter dans cette eau qui coulait à mes pieds. En effet, +au bout d'un instant je crus sentir un léger battement vers la région du +coeur; je dégageai son cou du cordon qui l'enveloppait, et, comme +j'avais été infirmier à l'hôpital de Bastia, je fis ce qu'aurait pu +faire un médecin en pareille circonstance, c'est-à-dire que je lui +insufflai courageusement de l'air dans les poumons, qu'après un quart +d'heure d'efforts inouïs je le vis respirer, et j'entendis un cri +s'échapper de sa poitrine. + +«À mon tour, je jetai un cri, mais un cri de joie. Dieu ne me maudit +donc pas, me dis-je, puisqu'il permet que je rende la vie à une créature +humaine en échange de la vie que j'ai ôtée à une autre! + +--Et que fîtes-vous donc de cet enfant? demanda Monte-Cristo; c'était un +bagage assez embarrassant pour un homme qui avait besoin de fuir. + +--Aussi n'eus-je point un instant l'idée de le garder. Mais je savais +qu'il existait à Paris un hospice où on reçoit ces pauvres créatures. En +passant à la barrière, je déclarai avoir trouvé cet enfant sur la route +et je m'informai. Le coffre était là qui faisait foi; les langes de +batiste indiquaient que l'enfant appartenait à des parents riches; le +sang dont j'étais couvert pouvait aussi bien appartenir à l'enfant qu'à +tout autre individu. On ne me fit aucune objection; on m'indiqua +l'hospice, qui était situé tout au bout de la rue d'Enfer, et, après +avoir pris la précaution de couper le lange en deux, de manière qu'une +des deux lettres qui le marquaient continuât d'envelopper le corps de +l'enfant, je déposai mon fardeau dans le tour, je sonnai et je m'enfuis +à toutes jambes. Quinze jours après, j'étais de retour à Rogliano, et je +disais à Assunta: + +«--Console-toi, ma soeur; Israël est mort, mais je l'ai vengé. + +«Alors elle me demanda l'explication de ces paroles, et je lui racontai +tout ce qui s'était passé. + +«--Giovanni, me dit Assunta, tu aurais dû rapporter cet enfant, nous lui +eussions tenu lieu des parents qu'il a perdus, nous l'eussions appelé +Benedetto, et en faveur de cette bonne action Dieu nous eût bénis +effectivement. + +«Pour toute réponse je lui donnai la moitié de lange que j'avais +conservée, afin de faire réclamer l'enfant si nous étions plus riches. + +--Et de quelles lettres était marqué ce lange? demanda Monte-Cristo. + +--D'un H et d'un N surmontés d'un tortil de baron. + +--Je crois, Dieu me pardonne! que vous vous servez de termes de blason, +monsieur Bertuccio! Où diable avez-vous fait vos études héraldiques? + +--À votre service, monsieur le comte, où l'on apprend toutes choses. + +--Continuez, je suis curieux de savoir deux choses. + +--Lesquelles, monseigneur? + +--Ce que devint ce petit garçon; ne m'avez-vous pas dit que c'était un +petit garçon, monsieur Bertuccio? + +--Non, Excellence; je ne me rappelle pas avoir parlé de cela. + +--Ah! je croyais avoir entendu, je me serai trompé. + +--Non, vous ne vous êtes pas trompé, car c'était effectivement un petit +garçon; mais Votre Excellence désirait, disait-elle, savoir deux choses: +quelle est la seconde? + +--La seconde était le crime dont vous étiez accusé quand vous demandâtes +un confesseur, et que l'abbé Busoni alla vous trouver sur cette demande +dans la prison de Nîmes. + +--Peut-être ce récit sera-t-il bien long, Excellence. + +--Qu'importe? il est dix heures à peine, vous savez que je ne dors pas, +et je suppose que de votre côté vous n'avez pas grande envie de dormir.» + + +Bertuccio s'inclina et reprit sa narration. + +«Moitié pour chasser les souvenirs qui m'assiégeaient, moitié pour +subvenir aux besoins de la pauvre veuve, je me remis avec ardeur à ce +métier de contrebandier, devenu plus facile par le relâchement des lois +qui suit toujours les révolutions. Les côtes du Midi, surtout, étaient +mal gardées, à cause des émeutes éternelles qui avaient lieu, tantôt à +Avignon, tantôt à Nîmes, tantôt à Uzès. Nous profitâmes de cette espèce +de trêve qui nous était accordée par le gouvernement pour lier des +relations avec tout le littoral. Depuis l'assassinat de mon frère dans +les rues de Nîmes, je n'avais pas voulu rentrer dans cette ville. Il en +résulta que l'aubergiste avec lequel nous faisions des affaires, voyant +que nous ne voulions plus venir à lui, était venu à nous et avait fondé +une succursale de son auberge sur la route de Bellegarde à Beaucaire, à +l'enseigne du _Pont du Gard_. Nous avions ainsi, soit du côté +d'Aigues-Mortes, soit aux Martigues, soit à Bouc, une douzaine +d'entrepôts où nous déposions nos marchandises et où, au besoin, nous +trouvions un refuge contre les douaniers et les gendarmes. C'est un +métier qui rapporte beaucoup que celui de contrebandier, lorsqu'on y +applique une certaine intelligence secondée par quelque vigueur; quant à +moi, je vivais dans les montagnes ayant maintenant une double raison de +craindre gendarmes et douaniers, attendu que toute comparution devant +les juges pouvait amener une enquête, que cette enquête est toujours une +excursion dans le passé, et que dans mon passé, à moi, on pouvait +rencontrer maintenant quelque chose plus grave que des cigares entrés en +contrebande ou des barils d'eau-de-vie circulant sans laissez-passer. +Aussi, préférant mille fois la mort à une arrestation, j'accomplissais +des choses étonnantes, et qui, plus d'une fois, me donnèrent cette +preuve, que le trop grand soin que nous prenons de notre corps est à peu +près le seul obstacle à la réussite de ceux de nos projets qui ont +besoin d'une décision rapide et d'une exécution vigoureuse et +déterminée. En effet une fois qu'on a fait le sacrifice de sa vie, on +n'est plus l'égal des autres hommes, ou plutôt les autres hommes ne sont +plus vos égaux, et quiconque a pris cette résolution sent, à l'instant +même, décupler ses forces et s'agrandir son horizon. + +--De la philosophie, monsieur Bertuccio! interrompit le comte; mais vous +avez donc fait un peu de tout dans votre vie? + +--Oh! pardon, Excellence! + +--Non! non! c'est que la philosophie à dix heures et demie du soir, +c'est un peu tard. Mais je n'ai pas d'autre observation à faire, attendu +que je la trouve exacte, ce qu'on ne peut pas dire de toutes les +philosophies. + +--Mes courses devinrent donc de plus en plus étendues, de plus en plus +fructueuses. Assunta était ménagère, et notre petite fortune +s'arrondissait. Un jour que je partais pour une course: + +«--Va, dit-elle, et à ton retour je te ménage une surprise. + +«Je l'interrogeais inutilement: elle ne voulut rien me dire et je +partis. + +«La course dura près de six semaines; nous avions été à Lucques charger +de l'huile, et à Livourne prendre des cotons anglais; notre débarquement +se fit sans événement contraire, nous réalisâmes nos bénéfices et nous +revînmes tout joyeux. + +«En rentrant dans la maison, la première chose que je vis à l'endroit le +plus apparent de la chambre d'Assunta dans un berceau somptueux +relativement au reste de l'appartement, fut un enfant de sept à huit +mois. Je jetai un cri de joie. Les seuls moments de tristesse que +j'eusse éprouvés depuis l'assassinat du procureur du roi m'avaient été +causés par l'abandon de cet enfant. Il va sans dire que de remords de +l'assassinat lui-même je n'en avais point eu. + +«La pauvre Assunta avait tout deviné: elle avait profité de mon +absence, et, munie de la moitié du lange, ayant inscrit, pour ne point +l'oublier, le jour et l'heure précis où l'enfant avait été déposé à +l'hospice, elle était partie pour Paris et avait été elle-même le +réclamer. Aucune objection ne lui avait été faite, et l'enfant lui avait +été remis. + +«Ah! j'avoue, monsieur le comte, qu'en voyant cette pauvre créature +dormant dans son berceau, ma poitrine se gonfla, et que des larmes +sortirent de mes yeux. + +«--En vérité, Assunta, m'écriai-je, tu es une digne femme, et la +Providence te bénira. + +--Ceci, dit Monte-Cristo, est moins exact que votre philosophie; il est +vrai que ce n'est que la foi. + +--Hélas! Excellence, reprit Bertuccio, vous avez bien raison, et ce fut +cet enfant lui-même que Dieu chargea de ma punition. Jamais nature plus +perverse ne se déclara plus prématurément, et cependant on ne dira pas +qu'il fut mal élevé, car ma soeur le traitait comme le fils d'un prince; +c'était un garçon d'une figure charmante, avec des yeux d'un bleu clair +comme ces tons de faïences chinoises qui s'harmonisent si bien avec le +blanc laiteux du ton général; seulement ses cheveux d'un blond trop vif +donnaient à sa figure un caractère étrange, qui doublait la vivacité de +son regard et la malice de son sourire. Malheureusement il y a un +proverbe qui dit que le roux est tout bon ou tout mauvais; le proverbe +ne mentit pas pour Benedetto, et dès sa jeunesse il se montra tout +mauvais. Il est vrai aussi que la douceur de sa mère encouragea ses +premiers penchants; l'enfant, pour qui ma pauvre soeur allait au marché +de la ville, située à quatre ou cinq lieues de là, acheter les premiers +fruits et les sucreries les plus délicates, préférait aux oranges de +Palma et aux conserves de Gênes les châtaignes volées au voisin en +franchissant les haies, ou les pommes séchées dans son grenier, tandis +qu'il avait à sa disposition les châtaignes et les pommes de notre +verger. + +«Un jour, Benedetto pouvait avoir cinq ou six ans, le voisin Wasilio, +qui, selon les habitudes de notre pays, n'enfermait ni sa bourse ni ses +bijoux, car, monsieur le comte le sait aussi bien que personne, en Corse +il n'y a pas de voleurs, le voisin Wasilio se plaignit à nous qu'un +louis avait disparu de sa bourse; on crut qu'il avait mal compté, mais +lui prétendait être sûr de son fait. Ce jour-là Benedetto avait quitté +la maison dès le matin, et c'était une grande inquiétude chez nous, +lorsque le soir nous le vîmes revenir traînant un singe qu'il avait +trouvé, disait-il, tout enchaîné au pied d'un arbre. + +«Depuis un mois la passion du méchant enfant, qui ne savait quelle chose +s'imaginer, était d'avoir un singe. Un bateleur qui était passé à +Rogliano, et qui avait plusieurs de ces animaux dont les exercices +l'avaient fort réjoui, lui avait inspiré sans doute cette malheureuse +fantaisie. + +«--On ne trouve pas de singe dans nos bois, lui dis-je, et surtout de +singe enchaîné; avoue-moi donc comment tu t'es procuré celui-ci. + +«Benedetto soutint son mensonge, et l'accompagna de détails qui +faisaient plus d'honneur à son imagination qu'à sa véracité; je +m'irritai, il se mit à rire; je le menaçai, il fit deux pas en arrière. + +«--Tu ne peux pas me battre, dit-il, tu n'en as pas le droit, tu n'es +pas mon père. + +«Nous ignorâmes toujours qui lui avait révélé ce fatal secret, que nous +lui avions caché cependant avec tant de soin; quoi qu'il en soit, cette +réponse, dans laquelle l'enfant se révéla tout entier, m'épouvanta +presque, mon bras levé retomba effectivement sans toucher le coupable; +l'enfant triompha, et cette victoire lui donna une telle audace qu'à +partir de ce moment tout l'argent d'Assunta, dont l'amour semblait +augmenter pour lui à mesure qu'il en était moins digne, passa en +caprices qu'elle ne savait pas combattre, en folies qu'elle n'avait pas +le courage d'empêcher. Quand j'étais à Rogliano, les choses marchaient +encore assez convenablement; mais dès que j'étais parti, c'était +Benedetto qui était devenu le maître de la maison, et tout tournait à +mal. Âgé de onze ans à peine, tous ses camarades étaient choisis parmi +des jeunes gens de dix-huit ou vingt ans, les plus mauvais sujets de +Bastia et de Corte, et déjà, pour quelques espiègleries qui méritaient +un nom plus sérieux, la justice nous avait donné des avertissements. + +«Je fus effrayé; toute information pouvait avoir des suites funestes: +j'allais justement être forcé de m'éloigner de la Corse pour une +expédition importante. Je réfléchis longtemps, et, dans le pressentiment +d'éviter quelque malheur, je me décidai à emmener Benedetto avec moi. +J'espérais que la vie active et rude de contrebandier, la discipline +sévère du bord, changeraient ce caractère prêt à se corrompre, s'il +n'était pas déjà affreusement corrompu. + +«Je tirai donc Benedetto à part et lui fis la proposition de me suivre, +en entourant cette proposition de toutes les promesses qui peuvent +séduire un enfant de douze ans. + +«Il me laissa aller jusqu'au bout, et lorsque j'eus finis, éclatant de +rire: + +«--Êtes-vous fou, mon oncle? dit-il (il m'appelait ainsi quand il était +de belle humeur); moi changer la vie que je mène contre celle que vous +menez, ma bonne et excellente paresse contre l'horrible travail que vous +vous êtes imposé! passer la nuit au froid, le jour au chaud; se cacher +sans cesse; quand on se montre recevoir des coups de fusil, et tout cela +pour gagner un peu d'argent! L'argent, j'en ai tant que j'en veux! mère +Assunta m'en donne quand je lui en demande. Vous voyez donc bien que je +serais un imbécile si j'acceptais ce que vous me proposez. + +«J'étais stupéfait de cette audace et de ce raisonnement. Benedetto +retourna jouer avec ses camarades, et je le vis de loin me montrant à +eux comme un idiot. + +--Charmant enfant! murmura Monte-Cristo. + +--Oh! s'il eût été à moi, répondit Bertuccio, s'il eût été mon fils, ou +tout au moins mon neveu, je l'eusse bien ramené au droit sentier, car la +conscience donne la force. Mais l'idée que j'allais battre un enfant +dont j'avais tué le père me rendait toute correction impossible. Je +donnai de bons conseils à ma soeur, qui, dans nos discussions, prenait +sans cesse la défense du petit malheureux, et comme elle m'avoua que +plusieurs fois des sommes assez considérables lui avaient manqué, je lui +indiquai un endroit où elle pouvait cacher notre petit trésor. Quant à +moi, ma résolution était prise. Benedetto savait parfaitement lire, +écrire et compter, car lorsqu'il voulait s'adonner par hasard au +travail, il apprenait en un jour ce que les autres apprenaient en une +semaine. Ma résolution, dis-je, était prise; je devais l'engager comme +secrétaire sur quelque navire au long cours, et, sans le prévenir de +rien, le faire prendre un beau matin et le faire transporter à bord; de +cette façon, et en le recommandant au capitaine, tout son avenir +dépendait de lui. Ce plan arrêté, je partis pour la France. + +«Toutes nos opérations devaient cette fois s'exécuter dans le golfe du +Lion, et ces opérations devenaient de plus en plus difficiles, car nous +étions en 1829. La tranquillité était parfaitement rétablie, et par +conséquent le service des côtes était redevenu plus régulier et plus +sévère que jamais. Cette surveillance était encore augmentée +momentanément par la foire de Beaucaire, qui venait de s'ouvrir. + +«Les commencements de notre expédition s'exécutèrent sans encombre. +Nous amarrâmes notre barque, qui avait un double fond dans lequel nous +cachions nos marchandises de contrebande, au milieu d'une quantité de +bateaux qui bordaient les deux rives du Rhône, depuis Beaucaire jusqu'à +Arles. Arrivés là, nous commençâmes à décharger nuitamment nos +marchandises prohibées, et à les faire passer dans la ville par +l'intermédiaire des gens qui étaient en relations avec nous, ou des +aubergistes chez lesquels nous faisions des dépôts. Soit que la réussite +nous eût rendus imprudents, soit que nous ayons été trahis, un soir, +vers les cinq heures de l'après-midi, comme nous allions nous mettre à +goûter, notre petit mousse accourut tout effaré en disant qu'il avait vu +une escouade de douaniers se diriger de notre côté. Ce n'était pas +précisément l'escouade qui nous effrayait: à chaque instant, surtout +dans ce moment-là, des compagnies entières rôdaient sur les bords du +Rhône; mais c'étaient les précautions qu'au dire de l'enfant cette +escouade prenait pour ne pas être vue. En un instant nous fûmes sur +pied, mais il était déjà trop tard; notre barque, évidemment l'objet des +recherches, était entourée. Parmi les douaniers, je remarquai quelques +gendarmes; et, aussi timide à la vue de ceux-ci que j'étais brave +ordinairement à la vue de tout autre corps militaire, je descendis dans +la cale, et, me glissant par un sabord, je me laissai couler dans le +fleuve, puis je nageai entre deux eaux, ne respirant qu'à de longs +intervalles, si bien que je gagnai sans être vu une tranchée que l'on +venait de faire, et qui communiquait du Rhône au canal qui se rend de +Beaucaire à Aigues-Mortes. Une fois arrivé là, j'étais sauvé, car je +pouvais suivre sans être vu cette tranchée. Je gagnai donc le canal sans +accident. Ce n'était pas par hasard et sans préméditation que j'avais +suivi ce chemin; j'ai déjà parlé à Votre Excellence d'un aubergiste de +Nîmes qui avait établi sur la route de Bellegarde à Beaucaire une petite +hôtellerie. + +--Oui, dit Monte-Cristo, je me souviens parfaitement. Ce digne homme, si +je ne me trompe, était même votre associé. + +--C'est cela, répondit Bertuccio; mais depuis sept ou huit ans, il avait +cédé son établissement à un ancien tailleur de Marseille qui, après +s'être ruiné dans son état, avait voulu essayer de faire sa fortune dans +un autre. Il va sans dire que les petits arrangements que nous avions +faits avec le premier propriétaire furent maintenus avec le second; +c'était donc à cet homme que je comptais demander asile. + +--Et comment se nommait cet homme? demanda le comte, qui paraissait +commencer à reprendre quelque intérêt au récit de Bertuccio. + +--Il s'appelait Gaspard Caderousse, il était marié à une femme du +village de la Carconte, et que nous ne connaissions pas sous un autre +nom que celui de son village; c'était une pauvre femme atteinte de la +fièvre des marais, qui s'en allait mourant de langueur. Quant à l'homme, +c'était un robuste gaillard de quarante à quarante-cinq ans, qui plus +d'une fois nous avait, dans des circonstances difficiles, donné des +preuves de sa présence d'esprit et de son courage. + +--Et vous dites, demanda Monte-Cristo, que ces choses se passaient vers +l'année.... + +--1829, monsieur le comte. + +--En quel mois? + +--Au mois de juin. + +--Au commencement ou à la fin. + +--C'était le 3 au soir. + +--Ah! fit Monte-Cristo, le 3 juin 1829... Bien, continuez. + +--C'était donc à Caderousse que je comptais demander asile; mais, comme +d'habitude, et même dans les circonstances ordinaires, nous n'entrions +pas chez lui par la porte qui donnait sur la route, je résolus de ne pas +déroger à cette coutume, j'enjambai la haie du jardin, je me glissai en +rampant à travers les oliviers rabougris et les figuiers sauvages, et je +gagnai, dans la crainte que Caderousse n'eût quelque voyageur dans son +auberge, une espèce de soupente dans laquelle plus d'une fois j'avais +passé la nuit aussi bien que dans le meilleur lit. Cette soupente +n'était séparée de la salle commune du rez-de-chaussée de l'auberge que +par une cloison en planches dans laquelle des jours avaient été ménagés +à notre intention, afin que de là nous pussions guetter le moment +opportun de faire reconnaître que nous étions dans le voisinage. Je +comptais, si Caderousse était seul, le prévenir de mon arrivée, achever +chez lui le repas interrompu par l'apparition des douaniers, et +profiter de l'orage qui se préparait pour regagner les bords du Rhône et +m'assurer de ce qu'étaient devenus la barque et ceux qui la montaient. +Je me glissai donc dans la soupente et bien m'en prit, car à ce moment +même Caderousse rentrait chez lui avec un inconnu. + +«Je me tins coi et j'attendis, non point dans l'intention de surprendre +les secrets de mon hôte, mais parce que je ne pouvais faire autrement; +d'ailleurs, dix fois même chose était déjà arrivée. + +«L'homme qui accompagnait Caderousse était évidemment étranger au Midi +de la France: c'était un de ces négociants forains qui viennent vendre +des bijoux à la foire de Beaucaire et qui, pendant un mois que dure +cette foire, où affluent des marchands et des acquéreurs de toutes les +parties de l'Europe, font quelquefois pour cent ou cent cinquante mille +francs d'affaires. + +«Caderousse entra vivement et le premier. Puis voyant la salle d'en bas +vide comme d'habitude et simplement gardée par son chien, il appela sa +femme. + +«--Hé! la Carconte, dit-il, ce digne homme de prêtre ne nous avait pas +trompés; le diamant était bon. + +«Une exclamation joyeuse se fit entendre, et presque aussitôt l'escalier +craqua sous un pas alourdi par la faiblesse et la maladie. + +«--Qu'est-ce que tu dis? demanda la femme plus pâle qu'une morte. + +«--Je dis que le diamant était bon, que voilà monsieur, un des premiers +bijoutiers de Paris, qui est prêt à nous en donner cinquante mille +francs. Seulement, pour être sûr que le diamant est bien à nous, il +demande que tu lui racontes, comme je l'ai déjà fait, de quelle façon +miraculeuse le diamant est tombé entre nos mains. En attendant, +monsieur, asseyez-vous, s'il vous plaît, et comme le temps est lourd, je +vais aller chercher de quoi vous rafraîchir. + +«Le bijoutier examinait avec attention l'intérieur de l'auberge et la +pauvreté bien visible de ceux qui allaient lui vendre un diamant qui +semblait sortir de l'écrin d'un prince. + +«--Racontez, madame, dit-il, voulant sans doute profiter de l'absence +du mari pour qu'aucun signe de la part de celui-ci n'influençât la +femme, et pour voir si les deux récits cadreraient bien l'un avec +l'autre. + +«--Eh! mon Dieu! dit la femme avec volubilité, c'est une bénédiction du +ciel à laquelle nous étions loin de nous attendre. Imaginez-vous, mon +cher monsieur, que mon mari a été lié en 1814 ou 1815 avec un marin +nommé Edmond Dantès: ce pauvre garçon, que Caderousse avait complètement +oublié ne l'a pas oublié, lui, et lui a laissé en mourant le diamant que +vous venez de voir. + +«--Mais comment était-il devenu possesseur de ce diamant? demanda le +bijoutier. Il l'avait donc avant d'entrer en prison? + +«--Non, monsieur, répondit la femme, mais en prison il a fait, à ce +qu'il paraît, la connaissance d'un Anglais très riche; et comme en +prison son compagnon de chambre est tombé malade, et que Dantès en prit +les mêmes soins que si c'était son frère, l'Anglais, en sortant de +captivité, laissa au pauvre Dantès, qui, moins heureux que lui, est mort +en prison, ce diamant qu'il nous a légué à son tour en mourant, et qu'il +a chargé le digne abbé qui est venu ce matin de nous remettre. + +«--C'est bien la même chose, murmura le bijoutier, et, au bout du compte +l'histoire peut être vraie, tout invraisemblable qu'elle paraisse au +premier abord. Il n'y a donc que le prix sur lequel nous ne sommes pas +d'accord. + +«--Comment! pas d'accord, dit Caderousse; je croyais que vous aviez +consenti au prix que j'en demandais. + +«--C'est-à-dire, reprit le bijoutier, que j'en ai offert quarante mille +francs. + +«--Quarante mille! s'écria la Carconte; nous ne le donnerons +certainement pas pour ce prix-là. L'abbé nous a dit qu'il valait +cinquante mille francs, et sans la monture encore. + +«--Et comment se nommait cet abbé? demanda l'infatigable questionneur. + +«--L'abbé Busoni, répondit la femme. + +«--C'était donc un étranger? + +«--C'était un Italien des environs de Mantoue, je crois. + +«--Montrez-moi ce diamant, reprit le bijoutier, que je le revoie une +seconde fois; souvent on juge mal les pierres à une première vue.» + +«Caderousse tira de sa poche un petit étui de chagrin noir, l'ouvrit et +le passa au bijoutier. À la vue du diamant, qui était gros comme une +petite noisette, je me le rappelle comme si je le voyais encore, les +yeux de la Carconte étincelèrent de cupidité. + +--Et que pensiez-vous de tout cela, monsieur l'écouteur aux portes? +demanda Monte-Cristo; ajoutiez-vous foi à cette belle fable? + +--Oui, Excellence; je ne regardais pas Caderousse comme un méchant +homme, et je le croyais incapable d'avoir commis un crime ou même un +vol. + +--Cela fait plus honneur à votre coeur qu'à votre expérience, monsieur +Bertuccio. Aviez-vous connu cet Edmond Dantès dont il était question? + +--Non, Excellence, je n'en avais jamais entendu parler jusqu'alors, et +je n'en ai jamais entendu reparler depuis qu'une seule fois par l'abbé +Busoni lui-même, quand je le vis dans les prisons de Nîmes. + +--Bien! continuez. + +--Le bijoutier prit la bague des mains de Caderousse, et tira de sa +poche une petite pince en acier et une petite paire de balances de +cuivre; puis, écartant les crampons d'or qui retenaient la pierre dans +la bague, il fit sortir le diamant de son alvéole, et le pesa +minutieusement dans les balances. + +«--J'irai jusqu'à quarante-cinq mille francs, dit-il, mais je ne +donnerai pas un sou avec; d'ailleurs, comme c'était ce que valait le +diamant, j'ai pris juste cette somme sur moi. + +«--Oh! qu'à cela ne tienne, dit Caderousse, je retournerai avec vous à +Beaucaire pour chercher les cinq autres mille francs. + +«--Non, dit le bijoutier en rendant l'anneau et le diamant à Caderousse; +non, cela ne vaut pas davantage, et encore je suis fâché d'avoir offert +cette somme, attendu qu'il y a dans la pierre un défaut que je n'avais +pas vu d'abord; mais n'importe, je n'ai qu'une parole, j'ai dit +quarante-cinq mille francs, je ne m'en dédis pas. + +«--Au moins remettez le diamant dans la bague», dit aigrement la +Carconte. + +«--C'est juste, dit le bijoutier. + +«Et il replaça la pierre dans le chaton. + +«--Bon, bon, bon, dit Caderousse remettant l'étui dans sa poche, on le +vendra à un autre. + +«--Oui, reprit le bijoutier, mais un autre ne sera pas si facile que +moi; un autre ne se contentera pas des renseignements que vous m'avez +donnés; il n'est pas naturel qu'un homme comme vous possède un diamant +de cinquante mille francs; il ira prévenir les magistrats, il faudra +retrouver l'abbé Busoni, et les abbés qui donnent des diamants de deux +mille louis sont rares; la justice commencera par mettre la main dessus, +on vous enverra en prison, et si vous êtes reconnu innocent, qu'on vous +mette dehors après trois ou quatre mois de captivité, la bague se sera +égarée au greffe, ou l'on vous donnera une pierre fausse qui vaudra +trois francs au lieu d'un diamant qui en vaut cinquante mille, +cinquante-cinq mille peut-être, mais que, vous en conviendrez, mon brave +homme, on court certains risques à acheter.» + +«Caderousse et sa femme s'interrogèrent du regard. + +«--Non, dit Caderousse, nous ne sommes pas assez riches pour perdre cinq +mille francs. + +«--Comme vous voudrez, mon cher ami, dit le bijoutier; j'avais +cependant, comme vous le voyez, apporté de la belle monnaie. + +«Et il tira d'une de ses poches une poignée d'or qu'il fit briller aux +yeux éblouis de l'aubergiste, et, de l'autre, un paquet de billets de +banque. + +«Un rude combat se livrait visiblement dans l'esprit de Caderousse: il +était évident que ce petit étui de chagrin qu'il tournait et retournait +dans sa main ne lui paraissait pas correspondre comme valeur à la somme +énorme qui fascinait ses yeux. Il se retourna vers sa femme. + +«--Qu'en dis-tu? lui demanda-t-il tout bas. + +«--Donne, donne, dit-elle; s'il retourne à Beaucaire sans le diamant, il +nous dénoncera! et, comme il le dit, qui sait si nous pourrons jamais +remettre la main sur l'abbé Busoni. + +«--Eh bien, soit, dit Caderousse, prenez donc le diamant pour +quarante-cinq mille francs; mais ma femme veut une chaîne d'or, et moi +une paire de boucles d'argent. + +«Le bijoutier tira de sa poche une boîte longue et plate qui contenait +plusieurs échantillons des objets demandés. + +«--Tenez, dit-il, je suis rond en affaires; choisissez. + +«La femme choisit une chaîne d'or qui pouvait valoir cinq louis, et le +mari une paire de boucles qui pouvait valoir quinze francs. + +«--J'espère que vous ne vous plaindrez pas, dit le bijoutier. + +«--L'abbé avait dit qu'il valait cinquante mille francs, murmura +Caderousse. + +«--Allons, allons, donnez donc! Quel homme terrible! reprit le bijoutier +en lui tirant des mains le diamant, je lui compte quarante-cinq mille +francs, deux mille cinq cents livres de rente, c'est-à-dire une fortune +comme je voudrais bien en avoir une, moi, et il n'est pas encore +content. + +«--Et les quarante-cinq mille francs, demanda Caderousse d'une voix +rauque; voyons, où sont-ils? + +«--Les voilà, dit le bijoutier. + +«Et il compta sur la table quinze mille francs en or et trente mille +francs en billets de banque. + +«--Attendez que j'allume la lampe, dit la Carconte, il n'y fait plus +clair, et on pourrait se tromper. + +«En effet, la nuit était venue pendant cette discussion, et, avec la +nuit, l'orage qui menaçait depuis une demi-heure. On entendait gronder +sourdement le tonnerre dans le lointain; mais ni le bijoutier, ni +Caderousse, ni la Carconte, ne paraissaient s'en occuper, possédés +qu'ils étaient tous les trois du démon du gain. Moi-même, j'éprouvais +une étrange fascination à la vue de tout cet or et de tous ces billets. +Il me semblait que je faisais un rêve, et, comme il arrive dans un rêve, +je me sentais enchaîné à ma place. + +«Caderousse compta et recompta l'or et les billets, puis il les passa à +sa femme, qui les compta et recompta à son tour. + +«Pendant ce temps, le bijoutier faisait miroiter le diamant sous les +rayons de la lampe, et le diamant jetait des éclairs qui lui faisaient +oublier ceux qui, précurseurs de l'orage, commençaient à enflammer les +fenêtres. + +«--Eh bien, le compte y est-il? demanda le bijoutier. + +«--Oui, dit Caderousse; donne le portefeuille et cherche un sac, +Carconte. + +«La Carconte alla à une armoire et revint apportant un vieux +portefeuille de cuir, duquel on tira quelques lettres graisseuses à la +place desquelles on remit les billets, et un sac dans lequel étaient +enfermés deux ou trois écus de six livres, qui composaient probablement +toute la fortune du misérable ménage. + +«--Là, dit Caderousse, quoique vous nous ayez soulevé une dizaine de +mille francs peut-être, voulez-vous souper avec nous? c'est de bon +coeur. + +«--Merci, dit le bijoutier, il doit se faire tard, et il faut que je +retourne à Beaucaire; ma femme serait inquiète»; il tira sa montre. +«Morbleu! s'écria-t-il, neuf heures bientôt, je ne serai pas à Beaucaire +avant minuit. Adieu, mes petits enfants; s'il vous revient par hasard +des abbés Busoni, pensez à moi. + +«--Dans huit jours, vous ne serez plus à Beaucaire, dit Caderousse, +puisque la foire finit la semaine prochaine. + +«--Non, mais cela ne fait rien; écrivez-moi à Paris, à M. Joannès, au +Palais-Royal, galerie de Pierre, n° 45, je ferai le voyage exprès si +cela en vaut la peine. + +«Un coup de tonnerre retentit, accompagné d'un éclair si violent qu'il +effaça presque la clarté de la lampe. + +«--Oh! oh! dit Caderousse, vous allez partir par ce temps-là? + +«--Oh! je n'ai pas peur du tonnerre, dit le bijoutier. + +«--Et des voleurs? demanda la Carconte. La route n'est jamais bien sûre +pendant la foire. + +«--Oh! quant aux voleurs, dit Joannès, voilà pour eux. + +«Et il tira de sa poche une paire de petits pistolets chargés jusqu'à la +gueule. + +«--Voilà, dit-il, des chiens qui aboient et mordent en même temps: c'est +pour les deux premiers qui auraient envie de votre diamant, père +Caderousse. + +«Caderousse et sa femme échangèrent un regard sombre. Il paraît qu'ils +avaient en même temps quelque terrible pensée. + +«--Alors, bon voyage! dit Caderousse. + +«--Merci!» dit le bijoutier. + +«Il prit sa canne qu'il avait posée contre un vieux bahut, et sortit. Au +moment où il ouvrit la porte, une telle bouffée de vent entra qu'elle +faillit éteindre la lampe. + +«--Oh! dit-il, il va faire un joli temps, et deux lieues de pays à faire +avec ce temps-là! + +«--Restez, dit Caderousse, vous coucherez ici. + +«--Oui, restez, dit la Carconte d'une voix tremblante, nous aurons bien +soin de vous. + +«--Non pas, il faut que j'aille coucher à Beaucaire. Adieu.» + +«Caderousse alla lentement jusqu'au seuil. + +«--Il ne fait ni ciel ni terre, dit le bijoutier déjà hors de la maison. +Faut-il prendre à droite ou à gauche? + +«--À droite, dit Caderousse; il n'y a pas à s'y tromper, la route est +bordée d'arbres de chaque côté. + +«--Bon, j'y suis, dit la voix presque perdue dans le lointain. + +«--Ferme donc la porte, dit la Carconte, je n'aime pas les portes +ouvertes quand il tonne. + +«--Et quand il y a de l'argent dans la maison, n'est-ce pas?» dit +Caderousse en donnant un double tour à la serrure. + +«Il rentra, alla à l'armoire, retira le sac et le portefeuille, et tous +deux se mirent à recompter pour la troisième fois leur or et leurs +billets. Je n'ai jamais vu expression pareille à ces deux visages dont +cette maigre lampe éclairait la cupidité. La femme surtout était +hideuse; le tremblement fiévreux qui l'animait habituellement avait +redoublé. Son visage de pâle était devenu livide; ses yeux caves +flamboyaient. + +«--Pourquoi donc, demanda-t-elle d'une voix sourde, lui avais-tu offert +de coucher ici? + +«--Mais, répondit Caderousse en tressaillant, pour... pour qu'il n'eût +pas la peine de retourner à Beaucaire. + +«--Ah! dit la femme avec une expression impossible à rendre, je croyais +que c'était pour autre chose, moi. + +«--Femme! femme! s'écria Caderousse, pourquoi as-tu de pareilles idées, +et pourquoi les ayant ne les gardes-tu pas pour toi? + +«--C'est égal, dit la Carconte après un instant de silence, tu n'es pas +un homme. + +«--Comment cela? fit Caderousse. + +«--Si tu avais été un homme, il ne serait pas sorti. + +«--Femme! + +«--Ou bien il n'arriverait pas à Beaucaire. + +«--Femme! + +«--La route fait un coude et il est obligé de suivre la route, tandis +qu'il y a le long du canal un chemin qui raccourcit. + +«--Femme, tu offenses le Bon Dieu. Tiens, écoute.... + +«En effet, on entendit un effroyable coup de tonnerre en même temps +qu'un éclair bleuâtre enflammait toute la salle, et la foudre, +décroissant lentement, sembla s'éloigner comme à regret de la maison +maudite. + +«--Jésus! dit la Carconte en se signant. + +«Au même instant, et au milieu de ce silence de terreur qui suit +ordinairement les coups de tonnerre, on entendit frapper à la porte. + +«Caderousse et sa femme tressaillirent et se regardèrent épouvantés. + +«--Qui va là? s'écria Caderousse en se levant et en réunissant en un +seul tas l'or et les billets épars sur la table et qu'il couvrit de ses +deux mains. + +«--Moi! dit une voix. + +«--Qui, vous? + +«--Et pardieu! Joannès le bijoutier. + +«--Eh bien, que disais-tu donc, reprit la Carconte avec un effroyable +sourire, que j'offensais le Bon Dieu!... Voilà le Bon Dieu qui nous le +renvoie. + +«Caderousse retomba pâle et haletant sur sa chaise. La Carconte, au +contraire, se leva, et alla d'un pas ferme à la porte qu'elle ouvrit. + +«--Entrez donc, cher monsieur Joannès, dit-elle. + +«--Ma foi, dit le bijoutier ruisselant de pluie, il paraît que le diable +ne veut pas que je retourne à Beaucaire ce soir. Les plus courtes folies +sont les meilleures, mon cher monsieur Caderousse; vous m'avez offert +l'hospitalité, je l'accepte et je reviens coucher chez vous.» + +Caderousse balbutia quelques mots en essuyant la sueur qui coulait sur +son front. La Carconte referma la porte à double tour derrière le +bijoutier. + + + + +XLV + +La pluie de sang. + + +«En entrant, le bijoutier jeta un regard interrogateur autour de lui; +mais rien ne semblait faire naître les soupçons s'il n'en avait pas, +rien ne semblait les confirmer s'il en avait. + +«Caderousse tenait toujours des deux mains ses billets et son or. La +Carconte souriait à son hôte le plus agréablement qu'elle pouvait. + +«--Ah! ah! dit le bijoutier, il paraît que vous aviez peur de ne pas +avoir votre compte, que vous repassiez votre trésor après mon départ. + +«--Non pas, dit Caderousse; mais l'événement qui nous en fait possesseur +est si inattendu que nous n'y pouvons croire, et que, lorsque nous +n'avons pas la preuve matérielle sous les yeux, nous croyons faire +encore un rêve.» + +«Le bijoutier sourit. + +«--Est-ce que vous avez des voyageurs dans votre auberge? demanda-t-il. + +«--Non, répondit Caderousse, nous ne donnons point à coucher; nous +sommes trop près de la ville, et personne ne s'arrête. + +«--Alors, je vais vous gêner horriblement? + +«--Nous gêner, vous! mon cher monsieur! dit gracieusement la Carconte, +pas du tout, je vous jure. + +«--Voyons, où me mettez-vous? + +«--Dans la chambre là-haut. + +«--Mais n'est-ce pas votre chambre? + +«--Oh! n'importe; nous avons un second lit dans la pièce à côté de +celle-ci. + +«Caderousse regarda avec étonnement sa femme. Le bijoutier chantonna un +petit air en se chauffant le dos à un fagot que la Carconte venait +d'allumer dans la cheminée pour sécher son hôte. + +«Pendant ce temps, elle apportait sur un coin de la table où elle avait +étendu une serviette les maigres restes d'un dîner, auxquels elle +joignit deux ou trois oeufs frais. + +«Caderousse avait renfermé de nouveau les billets dans son portefeuille, +son or dans un sac, et le tout dans son armoire. Il se promenait de long +en large, sombre et pensif, levant de temps en temps la tête sur le +bijoutier, qui se tenait tout fumant devant l'âtre, et qui, à mesure +qu'il se séchait d'un côté, se tournait de l'autre. + +«--Là, dit la Carconte en posant une bouteille de vin sur la table, +quand vous voudrez souper tout est prêt. + +«--Et vous? demanda Joannès. + +«--Moi, je ne souperai pas, répondit Caderousse. + +«--Nous avons dîné très tard, se hâta de dire la Carconte. + +«--Je vais donc souper seul? fit le bijoutier. + +«--Nous vous servirons, répondit la Carconte avec un empressement qui +ne lui était pas habituel, même envers ses hôtes payants. + +«De temps en temps Caderousse lançait sur elle un regard rapide comme un +éclair. + +«L'orage continuait. + +«--Entendez-vous, entendez-vous? dit la Carconte; vous avez, ma foi, +bien fait de revenir. + +«--Ce qui n'empêche pas, dit le bijoutier, que si, pendant mon souper, +l'ouragan s'apaise, je me remettrai en route. + +«--C'est le mistral, dit Caderousse en secouant la tête; nous en avons +pour jusqu'à demain. + +«Et il poussa un soupir. + +«--Ma foi, dit le bijoutier en se mettant à table, tant pis pour ceux +qui sont dehors. + +«--Oui, reprit la Carconte, ils passeront une mauvaise nuit. + +«Le bijoutier commença de souper, et la Carconte continua d'avoir pour +lui tous les petits soins d'une hôtesse attentive; elle d'ordinaire si +quinteuse et si revêche, elle était devenue un modèle de prévenance et +de politesse. Si le bijoutier l'eût connue auparavant, un si grand +changement l'eût certes étonné et n'eût pas manqué de lui inspirer +quelque soupçon. Quant à Caderousse, il ne disait pas une parole, +continuant sa promenade et paraissant hésiter même à regarder son hôte. + +«Lorsque le souper fut terminé, Caderousse alla lui-même ouvrir la +porte. + +«--Je crois que l'orage se calme, dit-il. + +«Mais en ce moment, comme pour lui donner un démenti, un coup de +tonnerre terrible ébranla la maison, et une bouffée de vent mêlée de +pluie entra, qui éteignit la lampe. + +«Caderousse referma la porte; sa femme alluma une chandelle au brasier +mourant. + +«--Tenez, dit-elle au bijoutier, vous devez être fatigué; j'ai mis des +draps blancs au lit, montez vous coucher et dormez bien. + +«Joannès resta encore un instant pour s'assurer que l'ouragan ne se +calmait point, et lorsqu'il eut acquis la certitude que le tonnerre et +la pluie ne faisaient qu'aller en augmentant, il souhaita le bonjour à +ses hôtes et monta l'escalier. + +«Il passait au-dessus de ma tête, et j'entendais chaque marche craquer +sous ses pas. + +«La Carconte le suivit d'un oeil avide, tandis qu'au contraire +Caderousse lui tournait le dos et ne regardait pas même de son côté. + +«Tous ces détails, qui sont revenus à mon esprit depuis ce temps-là, ne +me frappèrent point au moment où ils se passaient sous mes yeux; il n'y +avait, à tout prendre, rien que de naturel dans ce qui arrivait, et, à +part l'histoire du diamant qui me paraissait un peu invraisemblable, +tout allait de source. Aussi comme j'étais écrasé de fatigue, que je +comptais profiter moi-même du premier répit que la tempête donnerait aux +éléments, je résolus de dormir quelques heures et de m'éloigner au +milieu de la nuit. + +«J'entendais dans la pièce au-dessus le bijoutier, qui prenait de son +côté toutes ses dispositions pour passer la meilleure nuit possible. +Bientôt son lit craqua sous lui; il venait de se coucher. + +«Je sentais mes yeux qui se fermaient malgré moi, et comme je n'avais +conçu aucun soupçon, je ne tentai point de lutter contre le sommeil; je +jetai un dernier regard sur l'intérieur de la cuisine. Caderousse était +assis à côté d'une longue table, sur un de ces bancs de bois qui, dans +les auberges de village, remplacent les chaises; il me tournait le dos, +de sorte que je ne pouvais voir sa physionomie; d'ailleurs eût-il été +dans la position contraire, la chose m'eût encore été impossible, +attendu qu'il tenait sa tête ensevelie dans ses deux mains. + +«La Carconte le regarda quelque temps, haussa les épaules et vint +s'asseoir en face de lui. + +«En ce moment la flamme mourante gagna un reste de bois sec oublié par +elle; une lueur un peu plus vive éclaira le sombre intérieur.... La +Carconte tenait ses yeux fixés sur son mari, et comme celui-ci restait +toujours dans la même position, je la vis étendre vers lui sa main +crochue, et elle le toucha au front. + +«Caderousse tressaillit. Il me sembla que la femme remuait les lèvres, +mais, soit qu'elle parlât tout à fait bas, soit que mes sens fussent +déjà engourdis par le sommeil, le bruit de sa parole n'arriva point +jusqu'à moi. Je ne voyais même plus qu'à travers un brouillard et avec +ce doute précurseur du sommeil pendant lequel on croit que l'on commence +un rêve. Enfin mes yeux se fermèrent, et je perdis conscience de +moi-même. + +«J'étais au plus profond de mon sommeil, lorsque je fus réveillé par un +coup de pistolet, suivi d'un cri terrible. Quelques pas chancelants +retentirent sur le plancher de la chambre, et une masse inerte vint +s'abattre dans l'escalier, juste au-dessus de ma tête. + +«Je n'étais pas encore bien maître de moi. J'entendais des gémissements, +puis des cris étouffés comme ceux qui accompagnent une lutte. + +«Un dernier cri, plus prolongé que les autres et qui dégénéra en +gémissements, vint me tirer complètement de ma léthargie. + +«Je me soulevai sur un bras, j'ouvris les yeux, qui ne virent rien dans +les ténèbres, et je portai la main à mon front, sur lequel il me +semblait que dégouttait à travers les planches de l'escalier une pluie +tiède et abondante. + +«Le plus profond silence avait succédé à ce bruit affreux. J'entendis +les pas d'un homme qui marchait au-dessus de ma tête, ses pas firent +craquer l'escalier. L'homme descendit dans la salle inférieure, +s'approcha de la cheminée et alluma une chandelle. + +«Cet homme, c'était Caderousse; il avait le visage pâle, et sa chemise +était tout ensanglantée. + +«La chandelle allumée, il remonta rapidement l'escalier, et j'entendis +de nouveau ses pas rapides et inquiets. + +«Un instant après il redescendit. Il tenait à la main l'écrin; il +s'assura que le diamant était bien dedans, chercha un instant dans +laquelle de ses poches il le mettrait; puis, sans doute, ne considérant +point sa poche comme une cachette assez sûre, il le roula dans son +mouchoir rouge, qu'il tourna autour de son cou. + +«Puis il courut à l'armoire, en tira ses billets et son or, mit les uns +dans le gousset de son pantalon, l'autre dans la poche de sa veste, prit +deux ou trois chemises, et, s'élançant vers la porte, il disparut dans +l'obscurité. Alors tout devint clair et lucide pour moi; je me reprochai +ce qui venait d'arriver, comme si j'eusse été le vrai coupable. Il me +sembla entendre des gémissements: le malheureux bijoutier pouvait n'être +pas mort; peut-être était-il en mon pouvoir, en lui portant secours, de +réparer une partie du mal non pas que j'avais fait, mais que j'avais +laissé faire. J'appuyai mes épaules contre une de ces planches mal +jointes qui séparaient l'espèce de tambour dans lequel j'étais couché de +la salle inférieure; les planches cédèrent, et je me trouvai dans la +maison. + +«Je courus à la chandelle, et je m'élançai dans l'escalier; un corps le +barrait en travers, c'était le cadavre de la Carconte. + +«Le coup de pistolet que j'avais entendu avait été tiré sur elle: elle +avait la gorge traversée de part en part, et outre sa double blessure +qui coulait à flots, elle vomissait le sang par la bouche. Elle était +tout à fait morte. J'enjambai par-dessus son corps, et je passai. + +«La chambre offrait l'aspect du plus affreux désordre. Deux ou trois +meubles étaient renversés; les draps, auxquels le malheureux bijoutier +s'était cramponné, traînaient par la chambre: lui-même était couché à +terre, la tête appuyée contre le mur, nageant dans une mare de sang qui +s'échappait de trois larges blessures reçues dans la poitrine. + +«Dans la quatrième était resté un long couteau de cuisine, dont on ne +voyait que le manche. + +«Je marchai sur le second pistolet qui n'était point parti, la poudre +étant probablement mouillée. + +«Je m'approchai du bijoutier; il n'était pas mort effectivement: au +bruit que je fis, à l'ébranlement du plancher surtout, il rouvrit des +yeux hagards, parvint à les fixer un instant sur moi, remua les lèvres +comme s'il voulait parler, et expira. + +«Cet affreux spectacle m'avait rendu presque insensé; du moment où je ne +pouvais plus porter de secours à personne je n'éprouvais plus qu'un +besoin, celui de fuir. Je me précipitai dans l'escalier, en enfonçant +mes mains dans mes cheveux et en poussant un rugissement de terreur. + +«Dans la salle inférieure, il y avait cinq ou six douaniers et deux ou +trois gendarmes, toute une troupe armée. + +«On s'empara de moi; je n'essayai même pas de faire résistance, je +n'étais plus le maître de mes sens. J'essayai de parler, je poussai +quelques cris inarticulés, voilà tout. + +«Je vis que les douaniers et les gendarmes me montraient du doigt; +j'abaissai les yeux sur moi-même, j'étais tout couvert de sang. Cette +pluie tiède que j'avais sentie tomber sur moi à travers les planches de +l'escalier, c'était le sang de la Carconte. + +«Je montrai du doigt l'endroit où j'étais caché. + +«--Que veut-il dire? demanda un gendarme. + +«Un douanier alla voir. + +«--Il veut dire qu'il est passé par là, répondit-il. + +«Et il montra le trou par lequel j'avais passé effectivement. + +«Alors, je compris qu'on me prenait pour l'assassin. Je retrouvai la +voix, je retrouvai la force; je me dégageai des mains des deux hommes +qui me tenaient, en m'écriant: + +«--Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! + +«Deux gendarmes me mirent en joue avec leurs carabines. + +«--Si tu fais un mouvement, dirent-ils, tu es mort. + +«--Mais, m'écriai-je, puisque je vous répète que ce n'est pas moi! + +«--Tu conteras ta petite histoire aux juges de Nîmes, répondirent-ils. +En attendant, suis-nous; et si nous avons un conseil à te donner, c'est +de ne pas faire résistance. + +«Ce n'était point mon intention, j'étais brisé par l'étonnement et par +la terreur. On me mit les menottes, on m'attacha à la queue d'un cheval, +et l'on me conduisit à Nîmes. + +«J'avais été suivi par un douanier; il m'avait perdu de vue aux environs +de la maison, il s'était douté que j'y passerais la nuit; il avait été +prévenir ses compagnons, et ils étaient arrivés juste pour entendre le +coup de pistolet et pour me prendre au milieu de telles preuves de +culpabilité, que je compris tout de suite la peine que j'aurais à faire +reconnaître mon innocence. + +«Aussi, ne m'attachai-je qu'à une chose: ma première demande au juge +d'instruction fut pour le prier de faire chercher partout un certain +abbé Busoni, qui s'était arrêté dans la journée à l'auberge du +Pont-du-Gard. Si Caderousse avait inventé une histoire, si cet abbé +n'existait pas, il était évident que j'étais perdu, à moins que +Caderousse ne fût pris à son tour et n'avouât tout. + +«Deux mois s'écoulèrent pendant lesquels, je dois le dire à la louange +de mon juge, toutes les recherches furent faites pour retrouver celui +que je lui demandais. J'avais déjà perdu tout espoir. Caderousse n'avait +point été pris. J'allais être jugé à la première session, lorsque le 8 +septembre, c'est-à-dire trois mois et cinq jours après l'événement, +l'abbé Busoni, sur lequel je n'espérais plus, se présenta à la geôle, +disant qu'il avait appris qu'un prisonnier désirait lui parler. Il +avait su, disait-il, la chose à Marseille, et il s'empressait de se +rendre à mon désir. + +«Vous comprenez avec quelle ardeur je le reçus; je lui racontai tout ce +dont j'avais été témoin, j'abordai avec inquiétude l'histoire du +diamant; contre mon attente elle était vraie de point en point; contre +mon attente encore, il ajouta une foi entière à tout ce que je lui dis. +Ce fut alors qu'entraîné par sa douce charité, reconnaissant en lui une +profonde connaissance des moeurs de mon pays, pensant que le pardon du +seul crime que j'eusse commis pouvait peut-être descendre de ses lèvres +si charitables, je lui racontai, sous le sceau de la confession, +l'aventure d'Auteuil dans tous ses détails. Ce que j'avais fait par +entraînement obtint le même résultat que si je l'eusse fait par calcul, +l'aveu de ce premier assassinat, que rien ne me forçait de lui révéler, +lui prouva que je n'avais pas commis le second, et il me quitta en +m'ordonnant d'espérer, et en promettant de faire tout ce qui serait en +son pouvoir pour convaincre mes juges de mon innocence. + +«J'eus la preuve qu'en effet il s'était occupé de moi quand je vis ma +prison s'adoucir graduellement, et quand j'appris qu'on attendrait pour +me juger les assises qui devaient suivre celles pour lesquelles on se +rassemblait. + +«Dans cet intervalle, la Providence permit que Caderousse fût pris à +l'étranger et ramené en France. Il avoua tout, rejetant la préméditation +et surtout l'instigation sur sa femme. Il fut condamné aux galères +perpétuelles, et moi mis en liberté. + +--Et ce fut alors, dit Monte-Cristo, que vous vous présentâtes chez moi +porteur d'une lettre de l'abbé Busoni? + +--Oui, Excellence, il avait pris à moi un intérêt visible. + +«--Votre état de contrebandier vous perdra, me dit-il; si vous sortez +d'ici, quittez-le. + +«--Mais mon père, demandai-je, comment voulez-vous que je vive et que je +fasse vivre ma pauvre soeur? + +«--Un de mes pénitents, me répondit-il, a une grande estime pour moi, et +m'a chargé de lui chercher un homme de confiance. Voulez-vous être cet +homme? je vous adresserai à lui. + +«--Ô mon père! m'écriai-je, que de bonté! + +«--Mais vous me jurez que je n'aurai jamais à me repentir.» + +«J'étendis la main pour faire serment. + +«--C'est inutile, dit-il, je connais et j'aime les Corses, voici ma +recommandation. + +«Et il écrivit les quelques lignes que je vous remis, et sur lesquelles +Votre Excellence eut la bonté de me prendre à son service. Maintenant je +le demande avec orgueil à Votre Excellence, a-t-elle jamais eu à se +plaindre de moi? + +--Non, répondit le comte; et, je le confesse avec plaisir, vous êtes un +bon serviteur, Bertuccio, quoique vous manquiez de confiance. + +--Moi, monsieur le comte! + +--Oui, vous. Comment se fait-il que vous ayez une soeur et un fils +adoptif, et que, cependant vous ne m'ayez jamais parlé ni de l'une ni de +l'autre! + +--Hélas! Excellence, c'est qu'il me reste à vous dire la partie la plus +triste de ma vie. Je partis pour la Corse. J'avais hâte, vous le +comprenez bien, de revoir et de consoler ma pauvre soeur; mais quand +j'arrivai à Rogliano, je trouvai la maison en deuil; il y avait eu une +scène horrible et dont les voisins gardent encore le souvenir! Ma pauvre +soeur, selon mes conseils, résistait aux exigences de Benedetto, qui, à +chaque instant, voulait se faire donner tout l'argent qu'il y avait à la +maison. Un matin, il la menaça, et disparut pendant toute la journée. +Elle pleura, car cette chère Assunta avait pour le misérable un coeur de +mère. Le soir vint, elle l'attendit sans se coucher. Lorsque, à onze +heures, il rentra avec deux de ses amis, compagnons ordinaires de toutes +ses folies, alors elle lui tendit les bras; mais eux s'emparèrent +d'elle, et l'un des trois, je tremble que ce ne soit cet infernal +enfant, l'un des trois s'écria: + +«--Jouons à la question, et il faudra bien qu'elle avoue où est son +argent. + +«Justement le voisin Wasilio était à Bastia; sa femme seule était restée +à la maison. Nul, excepté elle, ne pouvait ni voir ni entendre ce qui se +passait chez ma soeur. Deux retinrent la pauvre Assunta, qui ne pouvant +croire à la possibilité d'un pareil crime, souriait à ceux qui allaient +devenir ses bourreaux, le troisième alla barricader portes et fenêtres, +puis il revint, et tous trois réunis, étouffant les cris que la terreur +lui arrachait devant ces préparatifs plus sérieux, approchèrent les +pieds d'Assunta du brasier sur lequel ils comptaient pour lui faire +avouer où était caché notre petit trésor; mais, dans la lutte, le feu +prit à ses vêtements: ils lâchèrent alors la patiente, pour ne pas être +brûlés eux-mêmes. Tout en flammes elle courut à la porte, mais la porte +était fermée. + +«Elle s'élança vers la fenêtre, mais la fenêtre était barricadée. Alors +la voisine entendit des cris affreux: c'était Assunta qui appelait au +secours. Bientôt sa voix fut étouffée; les cris devinrent des +gémissements, et le lendemain, après une nuit de terreur et d'angoisses +quand la femme de Wasilio se hasarda de sortir de chez elle et fit +ouvrir la porte de notre maison par le juge, on trouva Assunta à moitié +brûlée, mais respirant encore, les armoires forcées, l'argent disparu. +Quant à Benedetto, il avait quitté Rogliano pour n'y plus revenir; +depuis ce jour je ne l'ai pas revu, et je n'ai pas même entendu parler +de lui. + +«Ce fut, reprit Bertuccio, après avoir appris ces tristes nouvelles, que +j'allai à Votre Excellence. Je n'avais plus à vous parler de Benedetto, +puisqu'il avait disparu, ni de ma soeur, puisqu'elle était morte. + +--Et qu'avez-vous pensé de cet événement? demanda Monte-Cristo. + +--Que c'était le châtiment du crime que j'avais commis, répondit +Bertuccio. Ah! ces Villefort, c'était une race maudite. + +--Je le crois, murmura le comte avec un accent lugubre. + +--Et maintenant, n'est-ce pas, reprit Bertuccio, Votre Excellence +comprend que cette maison que je n'ai pas revue depuis, que ce jardin où +je me suis retrouvé tout à coup, que cette place où j'ai tué un homme, +ont pu me causer ces sombres émotions dont vous avez voulu connaître la +source; car enfin je ne suis pas bien sûr que devant moi, là, à mes +pieds, M. de Villefort ne soit pas couché dans la fosse qu'il avait +creusé pour son enfant. + +--En effet, tout est possible, dit Monte-Cristo en se levant du banc où +il était assis; même, ajouta-t-il tout bas, que le procureur du roi ne +soit pas mort. L'abbé Busoni a bien fait de vous envoyer à moi. Vous +avez bien fait de me raconter votre histoire, car je n'aurai pas de +mauvaises pensées à votre sujet. Quant à ce Benedetto si mal nommé, +n'avez-vous jamais essayé de retrouver sa trace? n'avez-vous jamais +cherché à savoir ce qu'il était devenu? + +--Jamais, si j'avais su où il était, au lieu d'aller à lui, j'aurais fui +comme devant un monstre. Non heureusement, jamais je n'en ai entendu +parler par qui que ce soit au monde, j'espère qu'il est mort. + +--N'espérez pas, Bertuccio, dit le comte; les méchants ne meurent pas +ainsi, car Dieu semble les prendre sous sa garde pour en faire +l'instrument de ses vengeances. + +--Soit, dit Bertuccio. Tout ce que je demande au ciel seulement, c'est +de ne le revoir jamais. Maintenant, continua l'intendant en baissant la +tête, vous savez tout, monsieur le comte; vous êtes mon juge ici-bas +comme Dieu le sera là-haut; ne me direz-vous point quelques paroles de +consolation? + +--Vous avez raison, en effet, et je puis vous dire ce que vous dirait +l'abbé Busoni: celui que vous avez frappé, ce Villefort, méritait un +châtiment pour ce qu'il avait fait à vous et peut-être pour autre chose +encore. Benedetto, s'il vit, servira, comme je vous l'ai dit, à quelque +vengeance divine, puis sera puni à son tour. Quant à vous, vous n'avez +en réalité qu'un reproche à vous adresser: demandez-vous pourquoi, ayant +enlevé cet enfant à la mort, vous ne l'avez pas rendu à sa mère: là est +le crime, Bertuccio. + +--Oui, monsieur, là est le crime et le véritable crime, car en cela j'ai +été un lâche. Une fois que j'eus rappelé l'enfant à la vie, je n'avais +qu'une chose à faire, vous l'avez dit, c'était de le renvoyer à sa mère. +Mais, pour cela, il me fallait faire des recherches, attirer +l'attention, me livrer peut-être; je n'ai pas voulu mourir, je tenais à +la vie par ma soeur, par l'amour-propre inné chez nous autres de rester +entiers et victorieux dans notre vengeance; et puis enfin, peut-être, +tenais-je simplement à la vie par l'amour même de la vie. Oh! moi, je ne +suis pas un brave comme mon pauvre frère!» + +Bertuccio cacha son visage dans ses deux mains, et Monte-Cristo attacha +sur lui un long et indéfinissable regard. + +Puis, après un instant de silence, rendu plus solennel encore par +l'heure et par le lieu: + +«Pour terminer dignement cet entretien, qui sera le dernier sur ces +aventures, monsieur Bertuccio, dit le comte avec un accent de mélancolie +qui ne lui était pas habituel, retenez bien mes paroles, je les ai +souvent entendu prononcer par l'abbé Busoni lui-même: À tous maux il est +deux remèdes: le temps et le silence. Maintenant, monsieur Bertuccio, +laissez-moi me promener un instant dans ce jardin. Ce qui est une +émotion poignante pour vous, acteur dans cette scène, sera pour moi une +sensation presque douce et qui donnera un double prix à cette propriété. +Les arbres, voyez-vous, monsieur Bertuccio ne plaisent que parce qu'ils +font de l'ombre, et l'ombre elle-même ne plaît que parce qu'elle est +pleine de rêveries et de visions. Voilà que j'ai acheté un jardin +croyant acheter un simple enclos fermé de murs, et point du tout, tout à +coup cet enclos se trouve être un jardin tout plein de fantômes, qui +n'étaient point portés sur le contrat. Or, j'aime les fantômes; je n'ai +jamais entendu dire que les morts eussent fait en six mille ans autant +de mal que les vivants en font en un jour. Rentrez donc, monsieur +Bertuccio, et allez dormir en paix. Si votre confesseur, au moment +suprême, est moins indulgent que ne le fut l'abbé Busoni, faites-moi +venir si je suis encore de ce monde, je vous trouverai des paroles qui +berceront doucement votre âme au moment où elle sera prête à se mettre +en route pour faire ce rude voyage qu'on appelle l'éternité.» + +Bertuccio s'inclina respectueusement devant le comte, et s'éloigna en +poussant un soupir. + +Monte-Cristo resta seul; et, faisant quatre pas en avant: + +«Ici, près de ce platane, murmura-t-il, la fosse où l'enfant fut déposé: +là-bas, la petite porte par laquelle on entrait dans le jardin; à cet +angle, l'escalier dérobé qui conduit à la chambre à coucher. Je ne crois +pas avoir besoin d'inscrire tout cela sur mes tablettes, car voilà +devant mes yeux, autour de moi, sous mes pieds, le plan en relief, le +plan vivant.» + +Et le comte, après un dernier tour dans ce jardin, alla retrouver sa +voiture. Bertuccio, qui le voyait rêveur, monta sans rien dire sur le +siège auprès du cocher. + +La voiture reprit le chemin de Paris. + +Le soir même, à son arrivée à la maison des Champs-Élysées, le comte de +Monte-Cristo visita toute l'habitation comme eût pu le faire un homme +familiarisé avec elle depuis de longues années; pas une seule fois, +quoiqu'il marchât le premier, il n'ouvrit une porte pour une autre, et +ne prit un escalier ou un corridor qui ne le conduisît pas directement +où il comptait aller. Ali l'accompagnait dans cette revue nocturne. Le +comte donna à Bertuccio plusieurs ordres pour l'embellissement ou la +distribution nouvelle du logis, et tirant sa montre, il dit au Nubien +attentif: + +«Il est onze heures et demie, Haydée ne peut tarder à arriver. A-t-on +prévenu les femmes françaises?» + +Ali étendit la main vers l'appartement destiné à la belle Grecque, et +qui était tellement isolé qu'en cachant la porte derrière une tapisserie +on pouvait visiter toute la maison sans se douter qu'il y eût là un +salon et deux chambres habités; Ali, disons-nous donc, étendit la main +vers l'appartement, montra le nombre trois avec les doigts de sa main +gauche, et sur cette même main, mise à plat, appuyant sa tête, ferma les +yeux en guise de sommeil. + +«Ah! fit Monte-Cristo, habitué à ce langage, elles sont trois qui +attendent dans la chambre à coucher, n'est-ce pas? + +--Oui, fit Ali en agitant la tête de haut en bas. + +--Madame sera fatiguée ce soir, continua Monte-Cristo, et sans doute +elle voudra dormir; qu'on ne la fasse pas parler: les suivantes +françaises doivent seulement saluer leur nouvelle maîtresse et se +retirer; vous veillerez à ce que la suivante grecque ne communique pas +avec les suivantes françaises.» + +Ali s'inclina. Bientôt on entendit héler le concierge; la grille +s'ouvrit, une voiture roula dans l'allée et s'arrêta devant le perron. +Le comte descendit; la portière était déjà ouverte; il tendit la main à +une jeune femme enveloppée d'une mante de soie verte toute brodée d'or +qui lui couvrait la tête. + +La jeune femme prit la main qu'on lui tendait, la baisa avec un certain +amour mêlé de respect, et quelques mots furent échangés, tendrement de +la part de la jeune femme et avec une douce gravité de la part du comte, +dans cette langue sonore que le vieil Homère a mise dans la bouche de +ses dieux. + +Alors, précédé d'Ali qui portait un flambeau de cire rose, la jeune +femme, laquelle n'était autre que cette belle Grecque, compagne +ordinaire de Monte-Cristo en Italie, fut conduite à son appartement, +puis le comte se retira dans le pavillon qu'il s'était réservé. + +À minuit et demi, toutes les lumières étaient éteintes dans la maison, +et l'on eût pu croire que tout le monde dormait. + + + + +XLVI + +Le crédit illimité. + + +Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi une calèche attelée de +deux magnifiques chevaux anglais s'arrêta devant la porte de +Monte-Cristo; un homme vêtu d'un habit bleu, à boutons de soie de même +couleur, d'un gilet blanc sillonné par une énorme chaîne d'or et d'un +pantalon couleur noisette, coiffé de cheveux si noirs et descendant si +bas sur les sourcils, qu'on eût pu hésiter à les croire naturels tant +ils semblaient peu en harmonie avec celles des rides inférieures qu'ils +ne parvenaient point à cacher; un homme enfin de cinquante à +cinquante-cinq ans, et qui cherchait à en paraître quarante, passa sa +tête par la portière d'un coupé sur le panneau duquel était peinte une +couronne de baron, et envoya son groom demander au concierge si le comte +de Monte-Cristo était chez lui. + +En attendant, cet homme considérait, avec une attention si minutieuse +qu'elle devenait presque impertinente, l'extérieur de la maison, ce que +l'on pouvait distinguer du jardin, et la livrée de quelques domestiques +que l'on pouvait apercevoir allant et venant. L'oeil de cet homme était +vif, mais plutôt rusé que spirituel. Ses lèvres étaient si minces, qu'au +lieu de saillir en dehors elles rentraient dans la bouche; enfin la +largeur et la proéminence des pommettes, signe infaillible d'astuce, la +dépression du front, le renflement de l'occiput, qui dépassait de +beaucoup de larges oreilles des moins aristocratiques, contribuaient à +donner, pour tout physionomiste, un caractère presque repoussant à la +figure de ce personnage fort recommandable aux yeux du vulgaire par ses +chevaux magnifiques, l'énorme diamant qu'il portait à sa chemise et le +ruban rouge qui s'étendait d'une boutonnière à l'autre de son habit. + +Le groom frappa au carreau du concierge et demanda: + +«N'est-ce point ici que demeure M. le comte de Monte-Cristo? + +--C'est ici que demeure Son Excellence, répondit le concierge, mais...» + +Il consulta Ali du regard. + +Ali fit un signe négatif. + +«Mais?... demanda le groom. + +--Mais Son Excellence n'est pas visible, répondit le concierge. + +--En ce cas, voici la carte de mon maître, M. le baron Danglars. Vous +la remettrez au comte de Monte-Cristo, et vous lui direz qu'en allant à +la Chambre mon maître s'est détourné pour avoir l'honneur de le voir. + +--Je ne parle pas à Son Excellence, dit le concierge; le valet de +chambre fera la commission.» + +Le groom retourna vers la voiture. + +«Eh bien?» demanda Danglars. + +L'enfant, assez honteux de la leçon qu'il venait de recevoir, apporta à +son maître la réponse qu'il avait reçue du concierge. + +«Oh! fit celui-ci, c'est donc un prince que ce monsieur, qu'on +l'appelle Excellence, et qu'il n'y ait que son valet de chambre qui ait +le droit de lui parler; n'importe, puisqu'il a un crédit sur moi, il +faudra bien que je le voie quand il voudra de l'argent.» + +Et Danglars se rejeta dans le fond de sa voiture en criant au cocher, de +manière qu'on pût l'entendre de l'autre côté de la route: + +«À la Chambre des députés!» + +Au travers d'une jalousie de son pavillon, Monte-Cristo, prévenu à +temps, avait vu le baron et l'avait étudié, à l'aide d'une excellente +lorgnette, avec non moins d'attention que M. Danglars en avait mis +lui-même à analyser la maison, le jardin et les livrées. + +«Décidément, fit-il avec un geste de dégoût et en faisant rentrer les +tuyaux de sa lunette dans leur fourreau d'ivoire, décidément c'est une +laide créature que cet homme; comment, dès la première fois qu'on le +voit, ne reconnaît-on pas le serpent au front aplati, le vautour au +crâne bombé et la buse au bec tranchant! + +«Ali!» cria-t-il, puis il frappa un coup sur le timbre de cuivre. Ali +parut. «Appelez Bertuccio», dit-il. + +Au même moment Bertuccio entra. + +«Votre Excellence me faisait demander? dit l'intendant. + +--Oui, monsieur, dit le comte. Avez-vous vu les chevaux qui viennent de +s'arrêter devant ma porte? + +--Certainement, Excellence, ils sont même fort beaux. + +--Comment se fait-il, dit Monte-Cristo en fronçant le sourcil, quand je +vous ai demandé les deux plus beaux chevaux de Paris, qu'il y ait à +Paris deux autres chevaux aussi beaux que les miens, et que ces chevaux +ne soient pas dans mes écuries?» + +Au froncement de sourcil et à l'intonation sévère de cette voix, Ali +baissa la tête. + +«Ce n'est pas ta faute, bon Ali, dit en arabe le comte avec une douceur +qu'on n'aurait pas cru pouvoir rencontrer ni dans sa voix, ni sur son +visage; tu ne te connais pas en chevaux anglais, toi.» + +La sérénité reparut sur les traits d'Ali. + +«Monsieur le comte, dit Bertuccio, les chevaux dont vous me parlez +n'étaient pas à vendre. + +Monte-Cristo haussa les épaules: + +«Sachez, monsieur l'intendant, que tout est toujours à vendre pour qui +sait y mettre le prix. + +--M. Danglars les a payés seize mille francs, monsieur le comte. + +--Eh bien, il fallait lui en offrir trente-deux mille; il est banquier, +et un banquier ne manque jamais une occasion de doubler son capital. + +--Monsieur le comte parle-t-il sérieusement?» demanda Bertuccio. + +Monte-Cristo regarda l'intendant en homme étonné qu'on ose lui faire une +question. + +«Ce soir, dit-il, j'ai une visite à rendre; je veux que ces deux chevaux +soient attelés à ma voiture avec un harnais neuf.» + +Bertuccio se retira en saluant; près de la porte, il s'arrêta: + +«À quelle heure, dit-il, Son Excellence compte-t-elle faire cette +visite? + +--À cinq heures, dit Monte-Cristo. + +--Je ferai observer à Votre Excellence qu'il est deux heures, hasarda +l'intendant. + +--Je le sais», se contenta de répondre Monte-Cristo. + +Puis se retournant vers Ali: + +«Faites passer tous les chevaux devant madame, dit-il, qu'elle choisisse +l'attelage qui lui conviendra le mieux, et qu'elle me fasse dire si +elle veut dîner avec moi: dans ce cas on servira chez elle; allez; en +descendant, vous m'enverrez le valet de chambre.» + +Ali venait à peine de disparaître, que le valet de chambre entra à son +tour. + +«Monsieur Baptistin, dit le comte, depuis un an vous êtes à mon service; +c'est le temps d'épreuve que j'impose d'ordinaire à mes gens: vous me +convenez.» + +Baptistin s'inclina. + +«Reste à savoir si je vous conviens. + +--Oh! monsieur le comte! se hâta de dire Baptistin. + +--Écoutez jusqu'au bout, reprit le comte. Vous gagnez par an quinze +cents francs, c'est-à-dire les appointements d'un bon et brave officier +qui risque tous les jours sa vie; vous avez une table telle que beaucoup +de chefs de bureau, malheureux serviteurs infiniment plus occupés que +vous, en désireraient une pareille. Domestique, vous avez vous-même des +domestiques qui ont soin de votre linge et de vos effets. Outre vos +quinze cents francs de gages, vous me volez, sur les achats que vous +faites pour ma toilette, à peu près quinze cents autres francs par an. + +--Oh! Excellence! + +--Je ne m'en plains pas, monsieur Baptistin, c'est raisonnable; +cependant je désire que cela s'arrête là. Vous ne retrouveriez donc +nulle part un poste pareil à celui que votre bonne fortune vous a donné. +Je ne bats jamais mes gens, je ne jure jamais, je ne me mets jamais en +colère, je pardonne toujours une erreur, jamais une négligence ou un +oubli. Mes ordres sont d'ordinaire courts, mais clairs et précis; j'aime +mieux les répéter à deux fois et même à trois, que de les voir mal +interprétés. Je suis assez riche pour savoir tout ce que je veux savoir, +et je suis fort curieux, je vous en préviens. Si j'apprenais donc que +vous ayez parlé de moi en bien ou en mal, commenté mes actions, +surveillé ma conduite, vous sortiriez de chez moi à l'instant même. Je +n'avertis jamais mes domestiques qu'une seule fois; vous voilà averti, +allez!» + +Baptistin s'inclina et fit trois ou quatre pas pour se retirer. + +«À propos, reprit le comte, j'oubliais de vous dire que, chaque année, +je place une certaine somme sur la tête de mes gens. Ceux que je renvoie +perdent nécessairement cet argent, qui profite à ceux qui restent et qui +y auront droit après ma mort. Voilà un an que vous êtes chez moi, votre +fortune est commencée, continuez-la.» + +Cette allocution, faite devant Ali, qui demeurait impassible, attendu +qu'il n'entendait pas un mot de français, produisit sur M. Baptistin un +effet que comprendront tous ceux qui ont étudié la psychologie du +domestique français. + +«Je tâcherai de me conformer en tous points aux désirs de Votre +Excellence, dit-il; d'ailleurs je me modèlerai sur M. Ali. + +--Oh! pas du tout, dit le comte avec une froideur de marbre. Ali a +beaucoup de défauts mêlés à ses qualités; ne prenez donc pas exemple sur +lui, car Ali est une exception; il n'a pas de gages, ce n'est pas un +domestique, c'est mon esclave, c'est mon chien; s'il manquait à son +devoir, je ne le chasserais pas, lui, je le tuerais.» + +Baptistin ouvrit de grands yeux. + +«Vous doutez?» dit Monte-Cristo. + +Et il répéta à Ali les mêmes paroles qu'il venait de dire en français à +Baptistin. + +Ali écouta, sourit, s'approcha de son maître, mit un genou à terre, et +lui baisa respectueusement la main. + +Ce petit corollaire de la leçon mit le comble à la stupéfaction de M. +Baptistin. + +Le comte fit signe à Baptistin de sortir, et à Ali de le suivre. Tous +deux passèrent dans son cabinet, et là ils causèrent longtemps. + +À cinq heures, le comte frappa trois coups sur son timbre. Un coup +appelait Ali, deux coups Baptistin, trois coups Bertuccio. + +L'intendant entra. + +«Mes chevaux! dit Monte-Cristo. + +--Ils sont à la voiture, Excellence, répliqua Bertuccio. +Accompagnerai-je monsieur le comte? + +--Non, le cocher, Baptistin et Ali, voilà tout.» + +Le comte descendit et vit attelés à sa voiture, les chevaux qu'il avait +admirés le matin à la voiture de Danglars. + +En passant près d'eux il leur jeta un coup d'oeil. + +«Ils sont beaux, en effet, dit-il, et vous avez bien fait de les +acheter, seulement c'était un peu tard. + +--Excellence, dit Bertuccio, j'ai eu bien de la peine à les avoir, et +ils ont coûté bien cher. + +--Les chevaux en sont-ils moins beaux? demanda le comte en haussant les +épaules. + +--Si Votre Excellence est satisfaite, dit Bertuccio, tout est bien. Où +va Votre Excellence? + +--Rue de la Chaussée-d'Antin, chez M. le baron Danglars.» + +Cette conversation se passait sur le haut du perron. Bertuccio fit un +pas pour descendre la première marche. + +«Attendez, monsieur, dit Monte-Cristo en l'arrêtant. J'ai besoin d'une +terre sur le bord de la mer, en Normandie, par exemple, entre le Havre +et Boulogne. Je vous donne de l'espace, comme vous voyez. Il faudrait +que, dans cette acquisition, il y eût un petit port, une petite crique, +une petite baie, où puisse entrer et se tenir ma corvette; elle ne tire +que quinze pieds d'eau. Le bâtiment sera toujours prêt à mettre à la +mer, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'il me plaise de lui donner +le signal. Vous vous informerez chez tous les notaires d'une propriété +dans les conditions que je vous explique; quand vous en aurez +connaissance, vous irez la visiter, et si vous êtes content, vous +l'achèterez à votre nom. La corvette doit être en route pour Fécamp, +n'est-ce pas? + +--Le soir même où nous avons quitté Marseille, je l'ai vu mettre à la +mer. + +--Et le yacht? + +--Le yacht a ordre de demeurer aux Martigues. + +--Bien! Vous correspondrez de temps en temps avec les deux patrons qui +les commandent, afin qu'ils ne s'endorment pas. + +--Et pour le bateau à vapeur? + +--Qui est à Chalons? + +--Oui. + +--Même ordres que pour les deux navires à voiles. + +--Bien! + +--Aussitôt cette propriété achetée, j'aurai des relais de dix lieues en +dix lieues sur la route du Nord et sur la route du Midi. + +--Votre Excellence peut compter sur moi.» + +Le comte fit un signe de satisfaction, descendit les degrés, sauta dans +sa voiture, qui, entraînée au trot du magnifique attelage, ne s'arrêta +que devant l'hôtel du banquier. Danglars présidait une commission nommée +pour un chemin de fer, lorsqu'on vint lui annoncer la visite du comte +de Monte-Cristo. La séance, au reste, était presque finie. + +Au nom du comte, il se leva. + +«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses collègues, dont plusieurs +étaient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre, +pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison +Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo, +en lui ouvrant chez moi un crédit illimité. C'est la plaisanterie la +plus drôle que mes correspondants de l'étranger se soient encore permise +vis-à-vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosité m'a saisi et +me tient encore; je suis passé ce matin chez le prétendu comte. Si +c'était un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche. +Monsieur n'était pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des +façons d'altesse ou de jolie femme que se donne là maître Monte-Cristo? +Au reste, la maison située aux Champs-Élysées et qui est à lui, je m'en +suis informé, m'a paru propre. Mais un crédit illimité, reprit Danglars +en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui +le crédit est ouvert. J'ai donc hâte de voir notre homme. Je me crois +mystifié. Mais ils ne savent point là-bas à qui ils ont affaire; rira +bien qui rira le dernier.» + +En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les +narines de M. le baron, celui-ci quitta ses hôtes et passa dans un salon +blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chaussée-d'Antin. + +C'est là qu'il avait ordonné d'introduire le visiteur pour l'éblouir du +premier coup. + +Le comte était debout, considérant quelques copies de l'Albane et du +Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui, +toutes copies qu'elles étaient, juraient fort avec les chicorées d'or de +toutes couleurs qui garnissaient les plafonds. + +Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna. + +Danglars salua légèrement de la tête, et fit signe au comte de s'asseoir +dans un fauteuil de bois doré garni de satin blanc broché d'or. + +Le comte s'assit. + +«C'est à monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler? + +--Et moi, répondit le comte, à monsieur le baron Danglars, chevalier de +la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés?» + +Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvés sur la carte +du baron. + +Danglars sentit la botte et se mordit les lèvres. + +«Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donné du premier +coup le titre sous lequel vous m'avez été annoncé; mais, vous le savez, +nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un +représentant des intérêts du peuple. + +--De sorte, répondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de +vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres, +comte. + +--Ah! je n'y tiens pas même pour moi, monsieur, répondit négligemment +Danglars; ils m'ont nommé baron et fait chevalier de la Légion d'honneur +pour quelques services rendus, mais.... + +--Mais vous avez abdiqué vos titres, comme ont fait autrefois MM. de +Montmorency et de Lafayette? C'était un bel exemple à suivre, monsieur. + + +--Pas tout à fait, cependant, reprit Danglars embarrassé; pour les +domestiques, vous comprenez.... + +--Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les +journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants, +citoyen. Ce sont des nuances très applicables au gouvernement +constitutionnel. Je comprends parfaitement.» + +Danglars se pinça les lèvres: il vit que, sur ce terrain-là, il n'était +pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain +qui lui était plus familier. + +«Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reçu une lettre d'avis +de la maison Thomson et French. + +--J'en suis charmé, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter +comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des +pays où il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus. +J'en suis charmé, dis-je; je n'aurai pas besoin de me présenter +moi-même, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc, +disiez-vous, reçu une lettre d'avis? + +--Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement +compris le sens. + +--Bah! + +--Et j'avais même eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander +quelques explications. + +--Faites, monsieur, me voilà, j'écoute et suis prêt à vous entendre. + +--Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans +sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre à M. le comte de +Monte-Cristo un crédit illimité sur ma maison. + +--Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur là-dedans? + +--Rien, monsieur; seulement le mot _illimité_... + +--Eh bien, ce mot n'est-il pas français?... Vous comprenez, ce sont des +Anglo-Allemands qui écrivent. + +--Oh! si fait, monsieur, et du côté de la syntaxe il n'y a rien à +redire, mais il n'en est pas de même du côté de la comptabilité. + +--Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air +le plus naïf qu'il put prendre, n'est point parfaitement sûre, à votre +avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai +quelques fonds placés chez elle. + +--Ah! parfaitement sûre, répondit Danglars avec un sourire presque +railleur; mais le sens du mot illimité, en matière de finances, est +tellement vague.... + +--Qu'il est illimité, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo. + +--C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague, +c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi. + +--Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison Thomson et +French est disposée à faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas +à suivre son exemple. + +--Comment cela, monsieur le comte? + +--Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans +chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme +sage, comme il disait tout à l'heure. + +--Monsieur, répondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore +compté avec ma caisse. + +--Alors, répondit froidement Monte-Cristo, il paraît que c'est moi qui +commencerai. + +--Qui vous dit cela? + +--Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent +fort à des hésitations...» + +Danglars se mordit les lèvres; c'était la seconde fois qu'il était battu +par cet homme et cette fois sur un terrain qui était le sien. Sa +politesse railleuse n'était qu'affectée, et touchait à cet extrême si +voisin qui est l'impertinence. + +Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grâce du monde, et +possédait, quand il le voulait, un certain air naïf qui lui donnait bien +des avantages. + +«Enfin, monsieur, dit Danglars après un moment de silence, je vais +essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-même la +somme que vous comptez toucher chez moi. + +--Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo décidé à ne pas perdre un pouce de +terrain dans la discussion, si j'ai demandé un crédit illimité sur vous, +c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.» + + +Le banquier crut que le moment était venu enfin de prendre le dessus; il +se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire: + +«Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de désirer; vous pourrez vous +convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limité qu'il +est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander +un million.... + +--Plaît-il? fit Monte-Cristo. + +--Je dis un million, répéta Danglars avec l'aplomb de la sottise. + +--Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il +ne m'eût fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crédit +pour une pareille misère. Un million? mais j'ai toujours un million dans +mon portefeuille ou dans mon nécessaire de voyage.» + +Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet où étaient ses cartes de visite +deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le +Trésor. + +Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de +massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit +sur Monte-Cristo deux yeux hébétés dont la prunelle se dilata +effroyablement. + +«Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous défiez de la +maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prévu le +cas, et, quoique assez étranger aux affaires, j'ai pris mes précautions. +Voici donc deux autres lettres pareilles à celle qui vous est adressée, +l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron +de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M. +Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous ôterai toute préoccupation, +en me présentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons.» + +C'en était fait, Danglars était vaincu; il ouvrit avec un tremblement +visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du +bout des doigts le comte, vérifia l'authenticité des signatures avec une +minutie qui eût été insultante pour Monte-Cristo, s'il n'eût pas fait la +part de l'égarement du banquier. + +«Oh! monsieur, voilà trois signatures qui valent bien des millions, dit +Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or +personnifiée en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crédits +illimités sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout +en cessant d'être défiant, on peut demeurer encore étonné. + +--Oh! ce n'est pas une maison comme la vôtre qui s'étonnerait ainsi, dit +Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer +quelque argent, n'est-ce pas? + +--Parlez, monsieur le comte; je suis à vos ordres. + +--Eh bien, reprit Monte-Cristo, à présent que nous nous entendons, car +nous nous entendons, n'est-ce pas?» + +Danglars fit un signe de tête affirmatif. + +«Et vous n'avez plus aucune défiance? continua Monte-Cristo. + +--Oh! monsieur le comte! s'écria le banquier, je n'en ai jamais eu. + +--Non; vous désiriez une preuve, voilà tout. Eh bien, répéta le comte, +maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus +aucune défiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme générale pour +la première année: six millions, par exemple. + +--Six millions, soit! dit Danglars suffoqué. + +--S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons +plus; mais je ne compte rester qu'une année en France, et pendant cette +année je ne crois pas dépasser ce chiffre... enfin nous verrons.... +Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain, +je serai chez moi jusqu'à midi, et d'ailleurs, si je n'y étais pas, je +laisserais un reçu à mon intendant. + +--L'argent sera chez vous demain à dix heures du matin, monsieur le +comte, répondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque, +ou de l'argent? + +--Or et billets par moitié, s'il vous plaît. + +Et le comte se leva. + +«Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars à son +tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles +fortunes de l'Europe, et cependant la vôtre, qui me paraît considérable, +m'était, je l'avoue, tout à fait inconnue; elle est récente? + +--Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort +vieille date: c'était une espèce de trésor de famille auquel il était +défendu de toucher, et dont les intérêts accumulés ont triplé le +capital; l'époque fixée par le testateur est révolue depuis quelques +années seulement: ce n'est donc que depuis quelques années que j'en use, +et votre ignorance à ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la +connaîtrez mieux dans quelque temps.» + +Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires pâles qui faisaient +si grand-peur à Franz d'Épinay. + +«Avec vos goûts et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous +allez déployer dans la capitale un luxe qui va nous écraser tous, nous +autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez +amateur, car lorsque je suis entré vous regardiez mes tableaux, je vous +demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux +anciens, tous tableaux de maîtres garantis comme tels; je n'aime pas +les modernes. + +--Vous avez raison, monsieur, car ils ont en général un grand défaut: +c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens. + +--Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de +Canova, tous artistes étrangers? Comme vous voyez, je n'apprécie pas les +artistes français. + +--Vous avez le droit d'être injuste avec eux, monsieur, ce sont vos +compatriotes. + +--Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure +connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez +toutefois, de vous présenter à Mme la baronne Danglars; excusez mon +empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque +partie de la famille.» + +Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le +financier voulait bien lui faire. + +Danglars sonna; un laquais, vêtu d'une livrée éclatante, parut. + +«Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars. + +--Oui, monsieur le baron, répondit le laquais. + +--Seule? + +--Non, madame a du monde. + +--Ce ne sera pas indiscret de vous présenter devant quelqu'un, n'est-ce +pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito? + +--Non, Monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me +reconnais pas ce droit-là. + +--Et qui est près de madame? M. Debray?» demanda Danglars avec une +bonhomie qui fit sourire intérieurement Monte-Cristo, déjà renseigné sur +les transparents secrets d'intérieur du financier. + +«M. Debray, oui, monsieur le baron», répondit le laquais. + +Danglars fit un signe de tête. + +Puis se tournant vers Monte-Cristo: + +«M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami à nous, secrétaire intime +du ministre de l'intérieur; quant à ma femme, elle a dérogé en +m'épousant, car elle appartient à une ancienne famille, c'est une +demoiselle de Servières, veuve en premières noces de M. le colonel +marquis de Nargonne. + +--Je n'ai pas l'honneur de connaître Mme Danglars; mais j'ai déjà +rencontré M. Lucien Debray. + +--Bah! dit Danglars, où donc cela? + +--Chez M. de Morcerf. + +--Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars. + +--Nous nous sommes trouvés ensemble à Rome à l'époque du carnaval. + +--Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose +comme une aventure singulière avec des bandits, des voleurs dans les +ruines? Il a été tiré de là miraculeusement. Je crois qu'il a raconté +quelque chose de tout cela à ma femme et à ma fille à son retour +d'Italie. + +--Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais. + +--Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant. + +--Et moi, je vous suis», dit Monte-Cristo. + + + + +XLVII + +L'attelage gris pommelé. + + +Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements +remarquables par leur lourde somptuosité et leur fastueux mauvais goût, +et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pièce octogone tendue +de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils étaient +en vieux bois doré et en vieilles étoffes; les dessus des portes +représentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis +pastels en médaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement, +faisaient de cette petite chambre la seule de l'hôtel qui eût quelque +caractère; il est vrai qu'elle avait échappé au plan général arrêté +entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus +éminentes célébrités de l'Empire, et que c'était la baronne et Lucien +Debray seulement qui s'en étaient réservé la décoration. Aussi M. +Danglars, grand admirateur de l'antique à la manière dont le comprenait +le Directoire, méprisait-il fort ce coquet petit réduit, où, au reste, +il n'était admis en général qu'à la condition qu'il ferait excuser sa +présence en amenant quelqu'un; ce n'était donc pas en réalité Danglars +qui présentait, c'était au contraire lui qui était présenté et qui était +bien ou mal reçu selon que le visage du visiteur était agréable ou +désagréable à la baronne. + +Mme Danglars, dont la beauté pouvait encore être citée, malgré ses +trente-six ans, était à son piano, petit chef-d'oeuvre de marqueterie, +tandis que Lucien Debray, assis devant une table à ouvrage, feuilletait +un album. + +Lucien avait déjà, avant son arrivée, eu le temps de raconter à la +baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le +déjeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses +convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il fût, n'était +pas encore effacée chez Debray, et les renseignements qu'il avait donnés +à la baronne sur le comte s'en étaient ressentis. La curiosité de Mme +Danglars, excitée par les anciens détails venus de Morcerf et les +nouveaux détails venus de Lucien, était donc portée à son comble. Aussi +cet arrangement de piano et d'album n'était-il qu'une de ces petites +ruses du monde à l'aide desquelles on voile les plus fortes précautions. +La baronne reçut en conséquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de +sa part n'était pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en échange +de son salut, une cérémonieuse, mais en même temps gracieuse révérence. + +Lucien, de son côté, échangea avec le comte un salut de +demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimité. + +«Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous présente M. le +comte de Monte-Cristo, qui m'est adressé par mes correspondants de Rome +avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot à en dire +et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles +dames; il vient à Paris avec l'intention d'y rester un an et de dépenser +six millions pendant cette année; cela promet une série de bals, de +dîners, de médianoches, dans lesquels j'espère que M. le comte ne nous +oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mêmes dans nos petites +fêtes.» + +Quoique la présentation fût assez grossièrement louangeuse, c'est, en +général, une chose si rare qu'un homme venant à Paris pour dépenser en +une année la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un +coup d'oeil qui n'était pas dépourvu d'un certain intérêt. + +«Et vous êtes arrivé, monsieur?... demanda la baronne. + +--Depuis hier matin, madame. + +--Et vous venez, selon votre habitude, à ce qu'on m'a dit, du bout du +monde? + +--De Cadix cette fois, madame, purement et simplement. + +--Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est détestable l'été; +il n'y a plus ni bals, ni réunions, ni fêtes. L'Opéra italien est à +Londres, l'Opéra français est partout, excepté à Paris; et quant au +Théâtre-Français, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste +donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au +Champ-de-Mars et à Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte? + +--Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait à Paris, si +j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur +les habitudes françaises. + +--Vous êtes amateur de chevaux, monsieur le comte? + +--J'ai passé une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux, +vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des +chevaux et la beauté des femmes. + +--Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez dû avoir la +galanterie de mettre les femmes les premières. + +--Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout à l'heure je +souhaitais un précepteur qui pût me guider dans les habitudes +françaises.» + +En ce moment la camériste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et +s'approchant de sa maîtresse, lui glissa quelques mots à l'oreille. + +Mme Danglars pâlit. + +«Impossible! dit-elle. + +--C'est l'exacte vérité, cependant, madame», répondit la camériste. + +Mme Danglars se retourna du côté de son mari. + +«Est-ce vrai, monsieur? + +--Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agité. + +--Ce que me dit cette fille.... + +--Et que vous dit-elle? + +--Elle me dit qu'au moment où mon cocher a été pour mettre mes chevaux +à ma voiture, il ne les a pas trouvés à l'écurie; que signifie cela, je +vous le demande? + +--Madame, dit Danglars, écoutez-moi. + +--Oh! je vous écoute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que +vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais +commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne, +M. le baron Danglars a dix chevaux à l'écurie; parmi ces dix chevaux, il +y en a deux qui sont à moi, des chevaux charmants, les plus beaux +chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris +pommelé! Eh bien, au moment où Mme de Villefort m'emprunte ma voiture, +où je la lui promets pour aller demain au Bois, voilà les deux chevaux +qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouvé à gagner dessus +quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race, +mon Dieu! que celle des spéculateurs! + +--Madame, répondit Danglars, les chevaux étaient trop vifs, ils avaient +quatre ans à peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles. + +--Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois +à mon service le meilleur cocher de Paris, à moins toutefois que vous ne +l'ayez vendu avec les chevaux. + +--Chère amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux même, s'il y +en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille +terreur.» + +La baronne haussa les épaules avec un air de profond mépris. Danglars ne +parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant +vers Monte-Cristo: + +«En vérité, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt, monsieur le +comte, dit-il; vous montez votre maison? + +--Mais oui, dit le comte. + +--Je vous les eusse proposés. Imaginez-vous que je les ai donnés pour +rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en défaire: ce sont des +chevaux de jeune homme. + +--Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai acheté ce matin +d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous êtes +amateur, je crois?» + +Pendant que Debray s'approchait de la fenêtre, Danglars s'approcha de sa +femme. + +«Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un +prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de +se ruiner qui m'a envoyé ce matin son intendant, mais le fait est que +j'ai gagné seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en +donnerai quatre mille, et deux mille à Eugénie.» + +Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard écrasant. + +«Oh! mon Dieu! s'écria Debray. + +--Quoi donc? demanda la baronne. + +--Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux +attelés à la voiture du comte. + +--Mes gris pommelé!» s'écria Mme Danglars. + +Et elle s'élança vers la fenêtre. + +«En effet, ce sont eux», dit-elle. + +Danglars était stupéfait. + +«Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'étonnement. + +--C'est incroyable!» murmura le banquier. + +La baronne dit deux mots à l'oreille de Debray, qui s'approcha à son +tour de Monte-Cristo. + +«La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son +attelage. + +--Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon +intendant m'a faite, et... qui m'a coûté trente mille francs, je +crois.» + +Debray alla reporter la réponse à la baronne. + +Danglars était si pâle et si décontenancé, que le comte eut l'air de le +prendre en pitié. + +«Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prévenance +de votre part n'a pas touché un instant la baronne; ingrate n'est pas le +mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime +toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est +toujours de les laisser faire à leur tête; si elles se la brisent, au +moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles.» + +Danglars ne répondit rien, il prévoyait dans un prochain avenir une +scène désastreuse; déjà le sourcil de Mme la baronne s'était froncé, et +comme celui de Jupiter olympien, présageait un orage; Debray, qui le +sentait grossir prétexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne +voulait pas gâter la position qu'il voulait conquérir en demeurant plus +longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron à la colère +de sa femme. + +«Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant, j'en suis arrivé où j'en voulais +venir; voilà que je tiens dans mes mains la paix du ménage et que je +vais gagner d'un seul coup le coeur de monsieur et le coeur de madame; +quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point été +présenté à Mlle Eugénie Danglars, que j'eusse été cependant fort aise de +connaître. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui était particulier, +nous voici à Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour +plus tard!...» + +Sur cette réflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui. + +Deux heures après, Mme Danglars reçut une lettre charmante du comte de +Monte-Cristo, dans laquelle il lui déclarait que, ne voulant pas +commencer ses débuts dans le monde parisien en désespérant une jolie +femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux. + +Ils avaient le même harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au +centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait +fait coudre un diamant. + +Danglars, aussi, eut sa lettre. + +Le comte lui demandait la permission de passer à la baronne ce caprice +de millionnaire, le priant d'excuser les façons orientales dont le +renvoi des chevaux était accompagné. + +Pendant la soirée, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagné d'Ali. + +Le lendemain vers trois heures, Ali, appelé par un coup de timbre entra +dans le cabinet du comte. + +«Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parlé de ton adresse à lancer le +lasso?» + +Ali fit signe que oui et se redressa fièrement. + +«Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrêterais un boeuf?» + +Ali fit signe de la tête que oui. + +«Un tigre?» + +Ali fit le même signe. + +«Un lion?» + +Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement +étranglé. + +«Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chassé le lion?» + +Ali fit un signe de tête orgueilleux. + +«Mais arrêterais-tu, dans leur course, deux chevaux?» + +Ali sourit. + +«Eh bien, écoute, dit Monte-Cristo. Tout à l'heure une voiture passera +emportée par deux chevaux gris pommelé, les mêmes que j'avais hier. +Dusses-tu te faire écraser, il faut que tu arrêtes cette voiture devant +ma porte.» + +Ali descendit dans la rue et traça devant la porte une ligne sur le +pavé: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des +yeux. + +Le comte lui frappa doucement sur l'épaule: c'était sa manière de +remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui +formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo +rentrait sans plus s'occuper de rien. + +Cependant, vers cinq heures, c'est-à-dire l'heure où le comte attendait +la voiture, on eût pu voir naître en lui les signes presque +imperceptibles d'une légère impatience: il se promenait dans une chambre +donnant sur la rue, prêtant l'oreille par intervalles, et de temps en +temps se rapprochant de la fenêtre, par laquelle il apercevait Ali +poussant des bouffées de tabac avec une régularité indiquant que le +Nubien était tout à cette importante occupation. + +Tout à coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait +avec la rapidité de la foudre; puis une calèche apparut dont le cocher +essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avançaient furieux, +hérissés, bondissant avec des élans insensés. + +Dans la calèche, une jeune femme et un enfant de sept à huit ans, se +tenant embrassés, avaient perdu par l'excès de la terreur jusqu'à la +force de pousser un cri; il eût suffi d'une pierre sous la roue ou d'un +arbre accroché pour briser tout à fait la voiture, qui craquait. La +voiture tenait le milieu du pavé, et on entendait dans la rue les cris +de terreur de ceux qui la voyaient venir. + +Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance, +enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se +laisse entraîner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion; +mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchaîné s'abat, tombe +sur la flèche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval +resté debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de +répit pour sauter en bas de son siège; mais déjà Ali a saisi les naseaux +du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de +douleur, s'est allongé convulsivement près de son compagnon. + +Il a fallu à tout cela le temps qu'il faut à la balle pour frapper le +but. + +Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle +l'accident est arrivé, un homme se soit élancé suivi de plusieurs +serviteurs. Au moment où le cocher ouvre la portière, il enlève de la +calèche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de +l'autre elle serre contre sa poitrine son fils évanoui. Monte-Cristo les +emporta tous les deux dans le salon, et les déposant sur un canapé: + +«Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous êtes sauvée.» + +La femme revint à elle, et pour réponse elle lui présenta son fils, avec +un regard plus éloquent que toutes les prières. + +En effet, l'enfant était toujours évanoui. + +«Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais, +soyez tranquille, il ne lui est arrivé aucun mal, et c'est la peur seule +qui l'a mis dans cet état. + +--Oh! monsieur, s'écria la mère, ne me dites-vous pas cela pour me +rassurer? Voyez comme il est pâle! Mon fils, mon enfant! mon Édouard! +réponds donc à ta mère! Ah! monsieur! envoyez chercher un médecin. Ma +fortune à qui me rend mon fils!» + +Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mère éplorée; et, +ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohème, incrusté d'or, +contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une +seule goutte sur les lèvres de l'enfant. + +L'enfant, quoique toujours pâle, rouvrit aussitôt les yeux. + +À cette vue, la joie de la mère fut presque un délire. + +«Où suis-je? s'écria-t-elle, et à qui dois-je tant de bonheur après une +si cruelle épreuve? + +--Vous êtes, madame, répondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux +d'avoir pu vous épargner un chagrin. + +--Oh! maudite curiosité! dit la dame. Tout Paris parlait de ces +magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les +essayer. + +--Comment! s'écria le comte avec une surprise admirablement jouée, ces +chevaux sont ceux de la baronne? + +--Oui, monsieur, la connaissez-vous? + +--Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir +sauvée du péril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce péril, +c'est à moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais acheté hier ces +chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je +les lui ai renvoyés hier en la priant de les accepter de ma main. + +--Mais alors vous êtes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a +tant parlé hier? + +--Oui, madame, fit le comte. + +--Moi, monsieur, je suis Mme Héloïse de Villefort.» + +Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement +inconnu. + +«Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Héloïse car enfin il +vous devra notre vie à tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son +fils. Assurément, sans votre généreux serviteur, ce cher enfant et moi, +nous étions tués. + +--Hélas! madame! je frémis encore du péril que vous avez couru. + +--Oh! j'espère que vous me permettrez de récompenser dignement le +dévouement de cet homme. + +--Madame, répondit Monte-Cristo, ne me gâtez pas Ali, je vous prie, ni +par des louanges, ni par des récompenses: ce sont des habitudes que je +ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il +me sert, et c'est son devoir de me servir. + +--Mais il a risqué sa vie, dit Mme de Villefort, à qui ce ton de maître +imposait singulièrement. + +--J'ai sauvé cette vie, madame, répondit Monte-Cristo, par conséquent +elle m'appartient.» + +Mme de Villefort se tut: peut-être réfléchissait-elle à cet homme qui, +du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits. + +Pendant cet instant de silence, le comte put considérer à son aise +l'enfant que sa mère couvrait de baisers. Il était petit, grêle, blanc +de peau comme les enfants roux, et cependant une forêt de cheveux noirs, +rebelles à toute frisure, couvrait son front bombé, et, tombant sur ses +épaules en encadrant son visage, redoublait la vivacité de ses yeux +pleins de malice sournoise et de juvénile méchanceté; sa bouche, à peine +redevenue vermeille, était fine de lèvres et large d'ouverture; les +traits de cet enfant de huit ans annonçaient déjà douze ans au moins. +Son premier mouvement fut de se débarrasser par une brusque secousse +des bras de sa mère, et d'aller ouvrir le coffret d'où le comte avait +tiré le flacon d'élixir; puis aussitôt, sans en demander la permission à +personne, et en enfant habitué à satisfaire tous ses caprices, il se mit +à déboucher les fioles. + +«Ne touchez pas à cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de +ces liqueurs sont dangereuses, non seulement à boire, mais même à +respirer.» + +Mme de Villefort pâlit et arrêta le bras de son fils qu'elle ramena vers +elle; mais, sa crainte calmée, elle jeta aussitôt sur le coffret un +court mais expressif regard que le comte saisit au passage. + +En ce moment Ali entra. + +Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus près +d'elle encore: + +«Édouard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a été bien courageux, +car il a exposé sa vie pour arrêter les chevaux qui nous emportaient et +la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans +lui, à cette heure, serions-nous morts tous les deux.» + +L'enfant allongea les lèvres et tourna dédaigneusement la tête. + +«Il est trop laid», dit-il. + +Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses +espérances; quant à Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une +modération qui n'eût, certes, pas été du goût de Jean-Jacques Rousseau +si le petit Édouard se fût appelé Émile. + +«Vois-tu, dit en arabe le comte à Ali, cette dame prie son fils de te +remercier pour la vie que tu leur as sauvée à tous deux, et l'enfant +répond que tu es trop laid.» + +Ali détourna un instant sa tête intelligente et regarda l'enfant sans +expression apparente; mais un simple frémissement de sa narine apprit à +Monte-Cristo que l'Arabe venait d'être blessé au coeur. + +«Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer, +est-ce votre demeure habituelle que cette maison? + +--Non, madame, répondit le comte, c'est une espèce de pied-à-terre que +j'ai acheté: j'habite avenue des Champs-Élysées, n° 30. Mais je vois que +vous êtes tout à fait remise, et que vous désirez vous retirer. Je viens +d'ordonner qu'on attelle ces mêmes chevaux à ma voiture, et Ali, ce +garçon si laid, dit-il en souriant à l'enfant, va avoir l'honneur de +vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour +faire raccommoder la calèche. Aussitôt cette besogne indispensable +terminée, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme +Danglars. + +--Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mêmes chevaux je n'oserai jamais +m'en aller. + +--Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils +vont devenir doux comme des agneaux.» + +En effet, Ali s'était approché des chevaux qu'on avait remis sur leurs +jambes avec beaucoup de peine. Il tenait à la main une petite éponge +imbibée de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes +des chevaux, couverts de sueur et d'écume, et presque aussitôt ils se +mirent à souffler bruyamment et à frissonner de tout leur corps durant +quelques secondes. + +Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les débris de la voiture et le +bruit de l'événement avaient attirée devant la maison, Ali fit atteler +les chevaux au coupé du comte, rassembla les rênes, monta sur le siège, +et, au grand étonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux +emportés comme par un tourbillon, il fut obligé d'user vigoureusement du +fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris +pommelé, maintenant stupides, pétrifiés, morts, qu'un trot si mal assuré +et si languissant qu'il fallut près de deux heures à Mme de Villefort +pour regagner le faubourg Saint-Honoré, où elle demeurait. + +À peine arrivée chez elle, et les premières émotions de famille +apaisées, elle écrivit le billet suivant à Mme Danglars: + +«Chère Hermine, + +«Je viens d'être miraculeusement sauvée avec mon fils par ce même comte +de Monte-Cristo dont nous avons tant parlé hier soir, et que j'étais +loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parlé de +lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empêcher de railler de toute +la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet +enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux +s'étaient emportés au Ranelagh comme s'ils eussent été pris de frénésie, +et nous allions probablement être mis en morceaux, mon pauvre Édouard et +moi, contre le premier arbre de la route ou la première borne du +village, quand un Arabe, un Nègre, un Nubien, un homme noir enfin, au +service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrêté l'élan des +chevaux, au risque d'être brisé lui-même, et c'est vraiment un miracle +qu'il ne l'ait pas été. Alors le comte est accouru, nous a emportés chez +lui, Édouard et moi, et là a rappelé mon fils à la vie. C'est dans sa +propre voiture que j'ai été ramenée à l'hôtel; la vôtre vous sera +renvoyée demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet +accident; ils sont comme hébétés; on dirait qu'ils ne peuvent se +pardonner à eux-mêmes de s'être laissé dompter par un homme. Le comte +m'a chargée de vous dire que deux jours de repos sur la litière et de +l'orge pour toute nourriture les remettront dans un état aussi +florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier. + +«Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je réfléchis, +c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les +caprices de votre attelage; car c'est à l'un de ces caprices que je dois +d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre étranger me paraît, à +part les millions dont il dispose, un problème si curieux et si +intéressant, que je compte l'étudier à tout prix, dussé-je recommencer +une promenade au Bois avec vos propres chevaux. + +«Édouard a supporté l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est +évanoui, mais il n'a pas poussé un cri auparavant et n'a pas versé une +larme après. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais +il y a une âme de fer dans ce pauvre petit corps si frêle et si délicat. + +«Notre chère Valentine dit bien des choses à votre chère Eugénie; moi, +je vous embrasse de tout coeur. + +«HÉLOÏSE DE VILLEFORT.» + +«P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une façon quelconque avec ce +comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens +d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espère bien +qu'il la lui rendra.» + +Le soir, l'événement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les +conversations: Albert le racontait à sa mère, Château-Renaud au +Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-même fit au +comte la galanterie, dans son journal, d'un _fait divers_ de vingt +lignes, qui posa le noble étranger en héros auprès de toutes les femmes +de l'aristocratie. + +Beaucoup de gens allèrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin +d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre +alors de sa bouche tous les détails de cette pittoresque aventure. + +Quant à M. de Villefort, comme l'avait dit Héloïse, il prit un habit +noir, des gants blancs, sa plus belle livrée, et monta dans son carrosse +qui vint, le même soir, s'arrêter à la porte du numéro 30 de la maison +des Champs-Élysées. + + + + +XLVIII + +Idéologie. + + +Si le comte de Monte-Cristo eût vécu depuis longtemps dans le monde +parisien, il eût apprécié en toute sa valeur la démarche que faisait +près de lui M. de Villefort. + +Bien en cour, que le roi régnant fût de la branche aînée ou de la +branche cadette, que le ministre gouvernant fût doctrinaire, libéral ou +conservateur; réputé habile par tous, comme on répute généralement +habiles les gens qui n'ont jamais éprouvé d'échecs politiques; haï de +beaucoup, mais chaudement protégé par quelques-uns sans cependant être +aimé de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la +magistrature, et se tenait à cette hauteur comme un Harlay ou comme un +Molé. Son salon, régénéré par une jeune femme et par une fille de son +premier mariage à peine âgée de dix-huit ans, n'en était pas moins un de +ces salons sévères de Paris où l'on observe le culte des traditions et +la religion de l'étiquette. La politesse froide, la fidélité absolue +aux principes gouvernementaux, un mépris profond des théories et des +théoriciens, la haine profonde des idéologues, tels étaient les éléments +de la vie intérieure et publique affichés par M. de Villefort. + +M. de Villefort n'était pas seulement magistrat, c'était presque un +diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours +avec dignité et déférence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il +savait tant de choses que non seulement on le ménageait toujours, mais +encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-être n'en eût-il pas été +ainsi si l'on eût pu se débarrasser de M. de Villefort; mais il +habitait, comme ces seigneurs féodaux rebelles à leur suzerain, une +forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'était sa charge de +procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les +avantages, et qu'il n'eût quittée que pour se faire élire député et pour +remplacer ainsi la neutralité par de l'opposition. + +En général, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme +visitait pour lui: c'était chose reçue dans le monde, où l'on mettait +sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui +n'était en réalité qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence +d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: _Fais semblant de +t'estimer, et on t'estimera_, axiome plus utile cent fois dans notre +société que celui des Grecs: _Connais-toi toi-même_, remplacé de nos +jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connaître les +autres. + +Pour ses amis, M. de Villefort était un protecteur puissant, pour ses +ennemis, c'était un adversaire sourd, mais acharné; pour les +indifférents, c'était la statue de la loi faite homme: abord hautain, +physionomie impassible, regard terne et dépoli, ou insolemment perçant +et scrutateur, tel était l'homme dont quatre révolutions habilement +entassées l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis cimenté le +piédestal. + +M. de Villefort avait la réputation d'être l'homme le moins curieux et +le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y +paraissait qu'un quart d'heure, c'est-à-dire quarante-cinq minutes de +moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux +théâtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais +rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de +lui choisir des joueurs dignes de lui: c'était quelque ambassadeur, +quelque archevêque, quelque prince, quelque président, ou enfin quelque +duchesse douairière. + +Voilà quel était l'homme dont la voiture venait de s'arrêter devant la +porte de Monte-Cristo. + +Le valet de chambre annonça M. de Villefort au moment où le comte, +incliné sur une grande table, suivait sur une carte un itinéraire de +Saint-Pétersbourg en Chine. + +Le procureur du roi entra du même pas grave et compassé qu'il entrait au +tribunal; c'était bien le même homme, ou plutôt la suite du même homme +que nous avons vu autrefois substitut à Marseille. La nature, +conséquente avec ses principes, n'avait rien changé pour lui au cours +qu'elle devait suivre. De mince, il était devenu maigre, de pâle il +était devenu jaune; ses yeux enfoncés étaient caves, et ses lunettes aux +branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la +figure; excepté sa cravate blanche, le reste de son costume était +parfaitement noir, et cette couleur funèbre n'était tranchée que par le +léger liséré de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnière +et qui semblait une ligne de sang tracée au pinceau. + +Si maître de lui que fût Monte-Cristo, il examina avec une visible +curiosité, en lui rendant son salut, le magistrat qui, défiant par +habitude et peu crédule surtout quant aux merveilles sociales, était +plus disposé à voir dans le noble étranger--c'était ainsi qu'on appelait +déjà Monte-Cristo--un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau +théâtre, ou un malfaiteur en état de rupture de ban, qu'un prince du +Saint-Siège ou un sultan des _Mille et une Nuits_. + +«Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affecté par les +magistrats dans leurs périodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne +veulent pas se défaire dans la conversation, monsieur, le service +signalé que vous avez rendu hier à ma femme et à mon fils me fait un +devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous +exprimer toute ma reconnaissance.» + +Et, en prononçant ces paroles, l'oeil sévère du magistrat n'avait rien +perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il +les avait articulées avec sa voix de procureur général, avec cette +raideur inflexible de cou et d'épaules qui faisait comme nous le +répétons, dire à ses flatteurs qu'il était la statue vivante de la loi. + +«Monsieur, répliqua le comte à son tour avec une froideur glaciale, je +suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils à sa mère, car on dit que +le sentiment de la maternité est le plus saint de tous, et ce bonheur +qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont +l'exécution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne +prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si précieuse qu'elle +soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intérieure.» + +Villefort, étonné de cette sortie à laquelle il ne s'attendait pas, +tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous +l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lèvre dédaigneuse indiqua +que dès l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un +gentilhomme bien civil. + +Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher à quelque chose la +conversation tombée, et qui semblait s'être brisée en tombant. + +Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment où il était +entré, et il reprit: + +«Vous vous occupez de géographie, monsieur? C'est une riche étude, pour +vous surtout qui, à ce qu'on assure, avez vu autant de pays qu'il y en a +de gravés sur cet atlas. + +--Oui, monsieur, répondit le comte, j'ai voulu faire sur l'espèce +humaine, prise en masse, ce que vous pratiquez chaque jour sur des +exceptions, c'est-à-dire une étude physiologique. J'ai pensé qu'il me +serait plus facile de descendre ensuite du tout à la partie, que de la +partie au tout. C'est un axiome algébrique qui veut que l'on procède du +connu à l'inconnu, et non de l'inconnu au connu.... Mais asseyez-vous +donc, monsieur, je vous en supplie.» + +Et Monte-Cristo indiqua de la main au procureur du roi un fauteuil que +celui-ci fut obligé de prendre la peine d'avancer lui-même, tandis que +lui n'eut que celle de se laisser retomber dans celui sur lequel il +était agenouillé quand le procureur du roi était entré; de cette façon le +comte se trouva à demi tourné vers son visiteur, ayant le dos à la +fenêtre et le coude appuyé sur la carte géographique qui faisait, pour +le moment, l'objet de la conversation, conversation qui prenait, comme +elle l'avait fait chez Morcerf et chez Danglars, une tournure tout à +fait analogue, sinon à la situation, du moins aux personnages. + +«Ah! vous philosophez, reprit Villefort après un instant de silence, +pendant lequel, comme un athlète qui rencontre un rude adversaire, il +avait fait provision de force. Eh bien, monsieur, parole d'honneur! si, +comme vous, je n'avais rien à faire, je chercherais une moins triste +occupation. + +--C'est vrai, monsieur, reprit Monte-Cristo, et l'homme est une laide +chenille pour celui qui l'étudie au microscope solaire. Mais vous venez +de dire, je crois, que je n'avais rien à faire. Voyons, par hasard, +croyez-vous avoir quelque chose à faire, vous, monsieur? ou, pour parler +plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de +s'appeler quelque chose?» + +L'étonnement de Villefort redoubla à ce second coup si rudement porté +par cet étrange adversaire; il y avait longtemps que le magistrat ne +s'était entendu dire un paradoxe de cette force, ou plutôt, pour parler +plus exactement, c'était la première fois qu'il l'entendait. + +Le procureur du roi se mit à l'oeuvre pour répondre. + +«Monsieur, dit-il, vous êtes étranger, et, vous le dites vous-même, je +crois, une portion de votre vie s'est écoulée dans les pays orientaux; +vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expéditive en ces +contrées barbares, a chez nous des allures prudentes et compassées. + +--Si fait, monsieur, si fait; c'est le _pede claudo_ antique. Je sais +tout cela, car c'est surtout de la justice de tous les pays que je me +suis occupé, c'est la procédure criminelle de toutes les nations que +j'ai comparée à la justice naturelle; et, je dois le dire, monsieur, +c'est encore cette loi des peuples primitifs, c'est-à-dire la loi du +talion, que j'ai le plus trouvée selon le coeur de Dieu. + +--Si cette loi était adoptée, monsieur, dit le procureur du roi, elle +simplifierait fort nos codes, et c'est pour le coup que nos magistrats +n'auraient, comme vous le disiez tout à l'heure, plus grand-chose à +faire. + +--Cela viendra peut-être, dit Monte-Cristo, vous savez que les +inventions humaines marchent du composé au simple, et que le simple est +toujours la perfection. + +--En attendant, monsieur, dit le magistrat, nos codes existent avec +leurs articles contradictoires, tirés des coutumes gauloises, des lois +romaines, des usages francs; or, la connaissance de toutes ces lois-là, +vous en conviendrez, ne s'acquiert pas sans de longs travaux, et il faut +une longue étude pour acquérir cette connaissance, et une grande +puissance de tête, cette connaissance une fois acquise, pour ne pas +l'oublier. + +--Je suis de cet avis-là, monsieur; mais tout ce que vous savez, vous, à +l'égard de ce code français, je le sais moi, non seulement à l'égard du +code de toutes les nations: les lois anglaises, turques, japonaises, +hindoues, me sont aussi familières que les lois françaises; et j'avais +donc raison de dire que, relativement (vous savez que tout est relatif, +monsieur), que relativement à tout ce que j'ai fait, vous avez bien peu +de chose à faire, et que relativement à ce que j'ai appris, vous avez +encore bien des choses à apprendre. + +--Mais dans quel but avez-vous appris tout cela?» reprit Villefort +étonné. + +Monte-Cristo sourit. + +«Bien, monsieur, dit-il; je vois que, malgré la réputation qu'on vous a +faite d'homme supérieur, vous voyez toute chose au point de vue +matériel et vulgaire de la société, commençant à l'homme et, finissant à +l'homme, c'est-à-dire au point de vue le plus restreint et le plus +étroit qu'il ait été permis à l'intelligence humaine d'embrasser. + +--Expliquez-vous, monsieur, dit Villefort de plus en plus étonné, je ne +vous comprends pas... très bien. + +--Je dis, monsieur, que, les yeux fixés sur l'organisation sociale des +nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l'ouvrier +sublime qui la fait agir, je dis que vous ne reconnaissez devant vous et +autour de vous que les titulaires des places dont les brevets ont été +signés par des ministres ou par un roi, et que les hommes que Dieu a mis +au-dessus des titulaires, des ministres et des rois, en leur donnant une +mission à poursuivre au lieu d'une place à remplir, je dis que ceux-là +échappent à votre courte vue. C'est le propre de la faiblesse humaine +aux organes débiles et incomplets. Tobie prenait l'ange qui venait lui +rendre la vue pour un jeune homme ordinaire. Les nations prenaient +Attila, qui devait les anéantir, pour un conquérant comme tous les +conquérants et il a fallu que tous révélassent leurs missions célestes +pour qu'on les reconnût; il a fallu que l'un dit: «Je suis l'ange du +Seigneur»; et l'autre: «Je suis le marteau de Dieu», pour que l'essence +divine de tous deux fût révélée. + +--Alors, dit Villefort de plus en plus étonné et croyant parler à un +illuminé ou à un fou, vous vous regardez comme un de ces êtres +extraordinaires que vous venez de citer? + +--Pourquoi pas? dit froidement Monte-Cristo. + +--Pardon, monsieur, reprit Villefort abasourdi mais vous m'excuserez si, +en me présentant chez vous, j'ignorais me présenter chez un homme dont +les connaissances et dont l'esprit dépassent de si loin les +connaissances ordinaires et l'esprit habituel des hommes. Ce n'est point +l'usage chez nous, malheureux corrompus de la civilisation, que les +gentilshommes possesseurs comme vous d'une fortune immense, du moins à +ce qu'on assure, remarquez que je n'interroge pas, que seulement je +répète, ce n'est pas l'usage, dis-je, que ces privilégiés des richesses +perdent leur temps à des spéculations sociales, à des rêves +philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a +déshérités des biens de la terre. + +--Eh! monsieur, reprit le comte, en êtes-vous donc arrivé à la situation +éminente que vous occupez sans avoir admis, et même sans avoir rencontré +des exceptions, et n'exercez-vous jamais votre regard, qui aurait +cependant tant besoin de finesse et de sûreté, à deviner d'un seul coup +sur quel homme est tombé votre regard? Un magistrat ne devrait-il pas +être, non pas le meilleur applicateur de la loi, non pas le plus rusé +interprète des obscurités de la chicane, mais une sonde d'acier pour +éprouver les coeurs, mais une pierre de touche pour essuyer l'or dont +chaque âme est toujours faite avec plus ou moins d'alliage? + +--Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai +jamais entendu parler personne comme vous faites. + +--C'est que vous êtes constamment resté enfermé dans le cercle des +conditions générales, et que vous n'avez jamais osé vous élever d'un +coup d'aile dans les sphères supérieures que Dieu a peuplées d'êtres +invisibles ou exceptionnels. + +--Et vous admettez, monsieur, que ces sphères existent, et que les êtres +exceptionnels et invisibles se mêlent à nous? + +--Pourquoi pas? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans +lequel vous ne pourriez pas vivre? + +--Alors, nous ne voyons pas ces êtres dont vous parlez? + +--Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matérialisent, +vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous +répondent. + +--Ah! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien être +prévenu quand un de ces êtres se trouvera en contact avec moi. + +--Vous avez été servi à votre guise, monsieur; car vous avez été prévenu +tout à l'heure, et maintenant: encore, je vous préviens. + +--Ainsi vous-même? + +--Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que, +jusqu'à ce jour, aucun homme ne s'est trouvé dans une position +semblable à la mienne. Les royaumes des rois sont limités, soit par des +montagnes, soit par des rivières, soit par un changement de moeurs, soit +par une mutation de langage. Mon royaume, à moi, est grand comme le +monde, car je ne suis ni Italien, ni Français, ni Hindou, ni Américain, +ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu +naître. Dieu seul sait quelle contrée me verra mourir. J'adopte tous les +usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Français, vous, +n'est-ce pas, car je parle français avec la même facilité et la même +pureté que vous? eh bien! Ali, mon Nubien, me croit Arabe; Bertuccio, +mon intendant, me croit Romain; Haydée, mon esclave, me croit Grec. Donc +vous comprenez, n'étant d'aucun pays, ne demandant protection à aucun +gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frère, pas un seul +des scrupules qui arrêtent les puissants ou des obstacles qui paralysent +les faibles ne me paralyse ou ne m'arrête. Je n'ai que deux +adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je +les soumets: c'est la distance et le temps. Le troisième, et le plus +terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-là seule peut +m'arrêter dans le chemin où je marche, et avant que j'aie atteint le but +auquel je tends: tout le reste, je l'ai calculé. Ce que les hommes +appellent les chances du sort, c'est-à-dire la ruine, le changement, les +éventualités, je les ai toutes prévues; et si quelques-unes peuvent +m'atteindre, aucune ne peut me renverser. À moins que je ne meure, je +serai toujours ce que je suis; voilà pourquoi je vous dis des choses que +vous n'avez jamais entendues, même de la bouche des rois, car les rois +ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur. Qui est-ce qui ne +se dit pas, dans une société aussi ridiculement organisée que la nôtre: +«Peut-être un jour aurai-je affaire au procureur du roi!» + +--Mais vous-même, monsieur, pouvez-vous dire cela, car, du moment où +vous habitez la France, vous êtes naturellement soumis aux lois +françaises. + +--Je le sais, monsieur, répondit Monte-Cristo; mais quand je dois aller +dans un pays, je commence à étudier, par des moyens qui me sont propres, +tous les hommes dont je puis avoir quelque chose à espérer ou à +craindre, et j'arrive à les connaître aussi bien, et même mieux +peut-être qu'ils ne se connaissent eux-mêmes. Cela amène ce résultat que +le procureur du roi, quel qu'il fût, à qui j'aurais affaire, serait +certainement plus embarrassé que moi-même. + +--Ce qui veut dire, reprit avec hésitation Villefort, que la nature +humaine étant faible, tout homme selon vous, a commis des... fautes? + +--Des fautes... ou des crimes, répondit négligemment Monte-Cristo. + +--Et que vous seul, parmi les hommes que vous ne reconnaissez pas pour +vos frères, vous l'avez dit vous-même, reprit Villefort d'une voix +légèrement altérée, et que vous seul êtes parfait? + +--Non point parfait, répondit le comte; impénétrable, voilà tout. Mais +brisons là-dessus, monsieur, si la conversation vous déplaît; je ne suis +pas plus menacé de votre justice que vous ne l'êtes de ma double vue. + +--Non, non, monsieur! dit vivement Villefort, qui sans doute craignait +de paraître abandonner le terrain; non! Par votre brillante et presque +sublime conversation, vous m'avez élevé au-dessus des niveaux +ordinaires; nous ne causons plus, nous dissertons. Or, vous savez +combien les théologiens en chaire de Sorbonne, ou les philosophes dans +leurs disputes, se disent parfois de cruelles vérités: supposons que +nous faisons de la théologie sociale et de la philosophie théologique, +je vous dirai donc celle-ci, toute rude qu'elle est: Mon frère, vous +sacrifiez à l'orgueil; vous êtes au-dessus des autres, mais au-dessus de +vous il y a Dieu. + +--Au-dessus de tous, monsieur! répondit Monte-Cristo avec un accent si +profond que Villefort frissonna involontairement. J'ai mon orgueil pour +les hommes, serpents toujours prêts à se dresser contre celui qui les +dépasse du front sans les écraser du pied. Mais je dépose cet orgueil +devant Dieu, qui m'a tiré du néant pour me faire ce que je suis. + +--Alors, monsieur le comte, je vous admire, dit Villefort, qui pour la +première fois dans cet étrange dialogue venait d'employer cette formule +aristocratique vis-à-vis de l'étranger qu'il n'avait jusque-là appelé +que monsieur. Oui, je vous le dis, si vous êtes réellement fort, +réellement supérieur, réellement saint ou impénétrable, ce qui, vous +avez raison, revient à peu près au même, soyez superbe, monsieur; c'est +la loi des dominations. Mais vous avez bien cependant une ambition +quelconque? + +--J'en ai une, monsieur. + +--Laquelle? + +--Moi aussi, comme cela est arrivé à tout homme une fois dans sa vie, +j'ai été enlevé par Satan sur la plus haute montagne de la terre; arrivé +là, il me montra le monde tout entier, et, comme il avait dit autrefois +au Christ, il me dit à moi: «Voyons, enfant des hommes, pour m'adorer +que veux-tu?» Alors j'ai réfléchi longtemps, car depuis longtemps une +terrible ambition dévorait effectivement mon coeur; puis je lui +répondis: «Écoute, j'ai toujours entendu parler de la Providence, et +cependant je ne l'ai jamais vue, ni rien qui lui ressemble, ce qui me +fait croire qu'elle n'existe pas; je veux être la Providence, car ce que +je sais de plus beau, de plus grand et de plus sublime au monde, c'est +de récompenser et de punir.» Mais Satan baissa la tête et poussa un +soupir. «Tu te trompes, dit-il, la Providence existe; seulement tu ne la +vois pas, parce que, fille de Dieu, elle est invisible comme son père. +Tu n'as rien vu qui lui ressemble, parce qu'elle procède par des +ressorts cachés et marche par des voies obscures; tout ce que je puis +faire pour toi, c'est de te rendre un des agents de cette Providence.» +Le marché fut fait; j'y perdrai peut-être mon âme mais n'importe, reprit +Monte-Cristo, et le marché serait à refaire que je le ferais encore.» + +Villefort regardait Monte-Cristo avec un sublime étonnement. + +«Monsieur le comte, dit-il, avez-vous des parents? + +--Non, monsieur, je suis seul au monde. + +--Tant pis! + +--Pourquoi? demanda Monte-Cristo. + +--Parce que vous auriez pu voir un spectacle propre à briser votre +orgueil. Vous ne craignez que la mort, dites-vous? + +--Je ne dis pas que je la craigne, je dis qu'elle seule peut m'arrêter. + +--Et la vieillesse? + +--Ma mission sera remplie avant que je sois vieux. + +--Et la folie? + +--J'ai manqué de devenir fou, et vous connaissez l'axiome: _non bis in +idem_; c'est un axiome criminel, et qui, par conséquent, est de votre +ressort. + +--Monsieur, reprit Villefort, il y a encore autre chose à craindre que +la mort, que la vieillesse ou que la folie: il y a, par exemple, +l'apoplexie, ce coup de foudre qui vous frappe sans vous détruire, et +après lequel, cependant, tout est fini. C'est toujours vous, et +cependant vous n'êtes plus vous; vous qui touchiez, comme Ariel, à +l'ange, vous n'êtes plus qu'une masse inerte qui, comme Caliban, touche +à la bête; cela s'appelle tout bonnement, comme je vous le disais, dans +la langue humaine, une apoplexie. Venez, s'il vous plaît, continuer +cette conversation chez moi, monsieur le comte, un jour que vous aurez +envie de rencontrer un adversaire capable de vous comprendre et avide de +vous réfuter, et je vous montrerai mon père, M. Noirtier de Villefort, +un des plus fougueux jacobins de la Révolution française, c'est-à-dire +la plus brillante audace mise au service de la plus vigoureuse +organisation; un homme qui, comme vous, n'avait peut-être pas vu tous +les royaumes de la terre, mais avait aidé à bouleverser un des plus +puissants; un homme qui, comme vous, se prétendait un des envoyés, non +pas de Dieu, mais de l'Être suprême, non pas de la Providence, mais de +la Fatalité; eh bien, monsieur, la rupture d'un vaisseau sanguin dans +un lobe du cerveau a brisé tout cela, non pas en un jour, non pas en une +heure, mais en une seconde. La veille, M. Noirtier, ancien jacobin, +ancien sénateur, ancien carbonaro, riant de la guillotine, riant du +canon, riant du poignard, M. Noirtier, jouant avec les révolutions. M. +Noirtier, pour qui la France n'était qu'un vaste échiquier duquel pions, +tours, cavaliers et reine devaient disparaître pourvu que le roi fût +mat, M. Noirtier, si redoutable, était le lendemain _ce pauvre monsieur +Noirtier_ vieillard immobile, livré aux volontés de l'être le plus +faible de la maison, c'est-à-dire de sa petite-fille Valentine; un +cadavre muet et glacé enfin, qui ne vit sans souffrance que pour donner +le temps à la matière d'arriver sans secousse à son entière +décomposition. + +--Hélas! monsieur, dit Monte-Cristo, ce spectacle n'est étrange ni à +mes yeux ni à ma pensée; je suis quelque peu médecin, et j'ai, comme mes +confrères, cherché plus d'une fois l'âme dans la matière vivante ou dans +la matière morte; et, comme la Providence, elle est restée invisible à +mes yeux, quoique présente à mon coeur. Cent auteurs, depuis Socrate, +depuis Sénèque, depuis saint Augustin, depuis Gall, ont fait en prose ou +en vers le rapprochement que vous venez de faire; mais cependant je +comprends que les souffrances d'un père puissent opérer de grands +changements dans l'esprit de son fils. J'irai, monsieur, puisque vous +voulez bien m'y engager, contempler au profit de mon humilité ce +terrible spectacle qui doit fort attrister votre maison. + +--Cela serait sans doute, si Dieu ne m'avait point donné une large +compensation. En face du vieillard qui descend en se traînant vers la +tombe sont deux enfants qui entrent dans la vie: Valentine, une fille de +mon premier mariage avec mademoiselle de Saint-Méran, et Édouard, ce +fils à qui vous avez sauvé la vie. + +--Et que concluez-vous de cette compensation, monsieur? demanda +Monte-Cristo. + +--Je conclus, monsieur, répondit Villefort, que mon père, égaré par les +passions, a commis quelques-unes de ces fautes qui échappent à la +justice humaine, mais qui relèvent de la justice de Dieu, et que Dieu, +ne voulant punir qu'une seule personne, n'a frappé que lui seul.» + +Monte-Cristo, le sourire sur les lèvres, poussa au fond du coeur un +rugissement qui eût fait fuir Villefort, si Villefort eût pu l'entendre. + +«Adieu, monsieur, reprit le magistrat, qui depuis quelque temps déjà +s'était levé et parlait debout, je vous quitte, emportant de vous un +souvenir d'estime qui, je l'espère, pourra vous être agréable lorsque +vous me connaîtrez mieux, car je ne suis point un homme banal, tant s'en +faut. Vous vous êtes fait d'ailleurs dans Mme de Villefort une amie +éternelle.» + +Le comte salua et se contenta de reconduire jusqu'à la porte de son +cabinet seulement Villefort, lequel regagna sa voiture précédé de deux +laquais qui, sur un signe de leur maître, s'empressaient de la lui +ouvrir. + +Puis, quand le procureur du roi eut disparu: + +«Allons, dit Monte-Cristo en tirant avec effort un sourire de sa +poitrine oppressée; allons, assez de poison comme cela, et maintenant +que mon coeur en est plein, allons chercher l'antidote.» + +Et frappant un coup sur le timbre retentissant: + +«Je monte chez madame, dit-il à Ali; que dans une demi-heure la voiture +soit prête!» + + + + +XLIX + +Haydée. + + +On se rappelle quelles étaient les nouvelles ou plutôt les anciennes +connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay: +c'étaient Maximilien, Julie et Emmanuel. + +L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques +moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant +dans l'enfer où il s'était volontairement engagé, avait répandu, à +partir du moment où il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante +sérénité sur le visage du comte, et Ali, qui était accouru au bruit du +timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'était +retiré sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne +pas effaroucher les bonnes pensées qu'il croyait voir voltiger autour de +son maître. + +Il était midi: le comte s'était réservé une heure pour monter chez +Haydée; on eût dit que la joie ne pouvait rentrer tout à coup dans cette +âme si longtemps brisée, et qu'elle avait besoin de se préparer aux +émotions douces, comme les autres âmes ont besoin de se préparer aux +émotions violentes. + +La jeune Grecque était, comme nous l'avons dit, dans un appartement +entièrement séparé de l'appartement du comte. Cet appartement était tout +entier meublé à la manière orientale; c'est-à-dire que les parquets +étaient couverts d'épais tapis de Turquie, que des étoffes de brocart +retombaient le long des murailles, et que dans chaque pièce, un large +divan régnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui +se déplaçaient à la volonté de ceux qui en usaient. + +Haydée avait trois femmes françaises et une femme grecque. Les trois +femmes françaises se tenaient dans la première pièce, prêtes à accourir +au bruit d'une petite sonnette d'or et à obéir aux ordres de l'esclave +romaïque, laquelle savait assez de français pour transmettre les +volontés de sa maîtresse à ses trois caméristes, auxquelles Monte-Cristo +avait recommandé d'avoir pour Haydée les égards que l'on aurait pour une +reine. + +La jeune fille était dans la pièce la plus reculée de son appartement, +c'est-à-dire dans une espèce de boudoir rond, éclairé seulement par le +haut, et dans lequel le jour ne pénétrait qu'à travers des carreaux de +verre rose. Elle était couchée à terre sur des coussins de satin bleu +brochés d'argent, à demi renversée en arrière sur le divan, encadrant sa +tête avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle +fixait à travers ses lèvres le tube de corail dans lequel était enchâssé +le tuyau flexible d'un narguilé, qui ne laissait arriver la vapeur à sa +bouche que parfumée par l'eau de benjoin, à travers laquelle sa douce +aspiration la forçait de passer. + +Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, eût été pour une +Française d'une coquetterie peut-être un peu affectée. + +Quant à sa toilette, c'était celle des femmes épirotes, c'est-à-dire un +caleçon de satin blanc broché de fleurs roses, et qui laissait à +découvert deux pieds d'enfant qu'on eût crus de marbre de Paros, si on +ne les eût vus se jouer avec deux petites sandales à la pointe +recourbée, brodée d'or et de perles; une veste à longues raies bleues et +blanches, à larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnières +d'argent et des boutons de perles; enfin une espèce de corset laissant, +par sa coupe ouverte en coeur, voir le cou et tout le haut de la +poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de +diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleçon, ils étaient +perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges +soyeuses qui font l'ambition de nos élégantes Parisiennes. + +La tête était coiffée d'une petite calotte d'or brodée de perles, +inclinée sur le côté, et au-dessous de la calotte, du côté où elle +inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mêlée +à des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus. + +Quant à la beauté de ce visage, c'était la beauté grecque dans toute la +perfection de son type, avec ses grands yeux noirs veloutés, son nez +droit, ses lèvres de corail et ses dents de perles. + +Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse était répandue +avec tout son éclat et tout son parfum; Haydée pouvait avoir dix-neuf ou +vingt ans. + +Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander à Haydée la +permission d'entrer auprès d'elle. + +Pour toute réponse, Haydée fit signe à la suivante de relever la +tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carré encadra +la jeune fille couchée comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avança. + +Haydée se souleva sur le coude qui tenait le narguilé, et tendant au +comte sa main en même temps qu'elle l'accueillait avec un sourire: + +«Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et +d'Athènes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi? +N'es-tu plus mon maître, ne suis-je plus ton esclave?» + +Monte-Cristo sourit à son tour. + +«Haydée, dit-il, vous savez.... + +--Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune +Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir, +mais non pas me dire vous. + +--Haydée, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par +conséquent que tu es libre. + +--Libre de quoi faire? demanda la jeune fille. + +--Libre de me quitter. + +--Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je? + +--Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde. + +--Je ne veux voir personne. + +--Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais +quelqu'un qui te plût, je ne serais pas assez injuste.... + +--Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aimé +que mon père et toi. + +--Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as guère parlé qu'à +ton père et à moi. + +--Eh bien, qu'ai-je besoin de parler à d'autres? Mon père m'appelait _sa +joie_; toi, tu m'appelles _ton amour_, et tous deux vous m'appelez +_votre enfant_. + +--Tu te rappelles ton père, Haydée?» + +La jeune fille sourit. + +«Il est là et là, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son +coeur. + +--Et moi, où suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo. + +--Toi, dit-elle, tu es partout.» + +Monte-Cristo prit la main d'Haydée pour la baiser; mais la naïve enfant +retira sa main et présenta son front. + +«Maintenant, Haydée, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es +maîtresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter à +ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand +tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attelée pour toi; Ali +et Myrto t'accompagneront partout et seront à tes ordres; seulement, une +seule chose, je te prie. + +--Dis. + +--Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton passé; ne +prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre père ni celui de ta +pauvre mère. + +--Je te l'ai déjà dit, seigneur, je ne verrai personne. + +--Écoute, Haydée; peut-être cette réclusion tout orientale sera-t-elle +impossible à Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord +comme tu l'as fait à Rome, à Florence, à Milan et à Madrid; cela te +servira toujours, que tu continues à vivre ici ou que tu retournes en +Orient.» + +La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et répondit: + +«Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon +seigneur? + +--Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi +qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la +fleur qui quitte l'arbre. + +--Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Haydée, car je suis sûre que +je ne pourrais pas vivre sans toi. + +--Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras +jeune encore. + +--Mon père avait une longue barbe blanche, cela ne m'empêchait point de +l'aimer; mon père avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que +tous les jeunes hommes que je voyais. + +--Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici? + +--Te verrai-je? + +--Tous les jours. + +--Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur? + +--Je crains que tu ne t'ennuies. + +--Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je +me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de +grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec +le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le coeur trois +sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de +l'amour et de la reconnaissance. + +--Tu es une digne fille de l'Épire, Haydée, gracieuse et poétique, et +l'on voit que tu descends de cette famille de déesses qui est née dans +ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta +jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton père, moi, je +t'aime comme mon enfant. + +--Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon père comme je t'aime; +mon amour pour toi est un autre amour: mon père est mort et je ne suis +pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais.» + +Le comte tendit la main à la jeune fille avec un sourire de profonde +tendresse; elle y imprima ses lèvres comme d'habitude. + +Et le comte, ainsi disposé à l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel +et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare: + +«La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le +vendangeur qui le cueille après l'avoir vu lentement mûrir.» + +Selon ses ordres, la voiture était prête. Il y monta, et la voiture, +comme toujours, partit au galop. + + + + +L + +La famille Morrel. + + +Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n° 7. + +La maison était blanche, riante et précédée d'une cour dans laquelle +deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs. + +Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux +Coclès. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un oeil, et +que depuis neuf ans cet oeil avait encore considérablement faibli, +Coclès ne reconnut pas le comte. + +Les voitures, pour s'arrêter devant l'entrée, devaient tourner, afin +d'éviter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille, +magnificence qui avait excité bien des jalousies dans le quartier, et +qui était cause qu'on appelait cette maison le _Petit-Versailles_. + +Inutile de dire que dans le bassin manoeuvraient une foule de poissons +rouges et jaunes. + +La maison, élevée au-dessus d'un étage de cuisines et caveaux, avait, +outre le rez-de-chaussée, deux étages pleins et des combles; les jeunes +gens l'avaient achetée avec les dépendances, qui consistaient en un +immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le +jardin lui-même. Emmanuel avait, du premier coup d'oeil, vu dans cette +disposition une petite spéculation à faire; il s'était réservé la +maison, la moitié du jardin, et avait tiré une ligne, c'est-à-dire qu'il +avait bâti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait loués à bail +avec les pavillons et la portion du jardin qui y était afférente; de +sorte qu'il se trouvait logé pour une somme assez modique, et aussi bien +clos chez lui que le plus minutieux propriétaire d'un hôtel du faubourg +Saint-Germain. + +La salle à manger était de chêne, le salon d'acajou et de velours bleu; +la chambre à coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre +un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon +de musique pour Julie, qui n'était pas musicienne. + +Le second étage tout entier était consacré à Maximilien: il y avait là +une répétition exacte du logement de sa soeur, la salle à manger +seulement avait été convertie en une salle de billard où il amenait ses +amis. + +Il surveillait lui-même le pansage de son cheval, et fumait son cigare à +l'entrée du jardin quand la voiture du comte s'arrêta à la porte. + +Coclès ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'élançant de +son siège, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel étaient +visibles pour le comte de Monte-Cristo. + +«Pour le comte de Monte-Cristo! s'écria Morrel en jetant son cigare et +en s'élançant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous +sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte, +de ne pas avoir oublié votre promesse.» + +Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que +celui-ci ne put se méprendre à la franchise de la manifestation, et il +vit bien qu'il avait été attendu avec impatience et reçu avec +empressement. + +«Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un +homme comme vous ne doit pas être annoncé par un domestique, ma soeur +est dans son jardin, elle casse des roses fanées; mon frère lit ses +deux journaux, _La Presse_ et _les Débats_, à six pas d'elle, car +partout où l'on voit Mme Herbault, on n'a qu'à regarder dans un rayon de +quatre mètres, M. Emmanuel s'y trouve, et réciproquement, comme on dit à +l'École polytechnique.» + +Le bruit des pas fit lever la tête à une jeune femme de vingt à +vingt-cinq ans, vêtue d'une robe de chambre de soie, et épluchant avec +un soin tout particulier un rosier noisette. + +Cette femme, c'était notre petite Julie, devenue, comme le lui avait +prédit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel +Herbault. + +Elle poussa un cri en voyant un étranger. Maximilien se mit à rire. + +«Ne te dérange pas, ma soeur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis +deux ou trois jours à Paris, mais il sait déjà ce que c'est qu'une +rentière du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre. + +--Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon +frère, qui n'a pas pour sa pauvre soeur la moindre coquetterie.... +Penelon!... Penelon!...» + +Un vieillard qui bêchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa +bêche en terre et s'approcha, la casquette à la main, en dissimulant du +mieux qu'il le pouvait une chique enfoncée momentanément dans les +profondeurs de ses joues. Quelques mèches blanches argentaient sa +chevelure encore épaisse, tandis que son teint bronzé et son oeil hardi +et vif annonçaient le vieux marin, bruni au soleil de l'équateur et hâlé +au souffle des tempêtes. + +«Je crois que vous m'avez hélé, mademoiselle Julie, dit-il, me voilà.» + +Penelon avait conservé l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle +Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault. + +«Penelon, dit Julie, allez prévenir M. Emmanuel de la bonne visite qui +nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.» + +Puis se tournant vers Monte-Cristo: + +«Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?» + +Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'élança derrière un +massif et gagna la maison par une allée latérale. + +«Ah çà! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperçois avec +douleur que je fais révolution dans votre famille. + +--Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous là-bas le mari qui, +de son côté, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on +vous connaît rue Meslay, vous étiez annoncé, je vous prie de le croire. + + +--Vous me paraissez avoir là, monsieur, une heureuse famille, dit le +comte, répondant à sa propre pensée. + +--Oh! oui, je vous en réponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne +leur manque rien pour être heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils +s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se +figurent, eux qui ont cependant côtoyé tant d'immenses fortunes, ils se +figurent posséder la richesse des Rothschild. + +--C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit +Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pénétra le coeur de +Maximilien comme eût pu le faire la voix d'un tendre père; mais ils ne +s'arrêteront pas là, nos jeunes gens, ils deviendront à leur tour +millionnaires. Monsieur votre beau-frère est avocat... médecin?... + +--Il était négociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon +pauvre père. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de +fortune; j'en avais une moitié et ma soeur l'autre, car nous n'étions +que deux enfants. Son mari, qui l'avait épousée sans avoir d'autre +patrimoine que sa noble probité, son intelligence de premier ordre et sa +réputation sans tache, a voulu posséder autant que sa femme. Il a +travaillé jusqu'à ce qu'il eût amassé deux cent cinquante mille francs; +six ans ont suffi. C'était, je vous le jure monsieur le comte, un +touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis, +destinés par leur capacité à la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien +voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans à +faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi +Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser à tant de +courageuse abnégation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme, +qui achevait de payer l'échéance. + +«--Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient +de me remettre Coclès et qui complète les deux cent cinquante mille +francs que nous avons fixés comme limite de nos gains. Seras-tu contente +de ce peu dont il va falloir nous contenter désormais? Écoute, la maison +fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille +francs de bénéfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientèle, +trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M. +Delaunay, qui nous les offre en échange de notre fonds qu'il veut +réunir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait à faire. + +«--Mon ami, dit ma soeur, la maison Morrel ne peut être tenue que par un +Morrel. Sauver à tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom +de notre père, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs? + +«--Je le pensais, répondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton +avis. + +«--Eh bien, mon ami, le voilà. Toutes nos rentrées sont faites, tous nos +billets sont payés; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de +cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et +fermons-le.» Ce qui fut fait à l'instant même. Il était trois heures: à +trois heures un quart, un client se présenta pour faire assurer le +passage de deux navires; c'était un bénéfice de quinze mille francs +comptant. + +«--Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance à +notre confrère M. Delaunay. Quant à nous, nous avons quitté les +affaires. + +«--Et depuis quand? demanda le client étonné. + +«--Depuis un quart d'heure. + +«Et voilà, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma soeur +et mon beau-frère n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.» + +Maximilien achevait à peine sa narration pendant laquelle le coeur du +comte s'était dilaté de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restauré +d'un chapeau et d'une redingote. + +Il salua en homme qui connaît la qualité du visiteur; puis, après avoir +fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la +maison. + +Le salon était déjà embaumé de fleurs contenues à grand-peine dans un +immense vase du Japon à anses naturelles. Julie, convenablement vêtue et +coquettement coiffée (elle avait accompli ce tour de force en dix +minutes), se présenta pour recevoir le comte à son entrée. + +On entendait caqueter les oiseaux d'une volière voisine; les branches +des faux ébéniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes +les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite +respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des +maîtres. + +Le comte depuis son entrée dans la maison s'était déjà imprégné de ce +bonheur; aussi restait-il muet, rêveur, oubliant qu'on l'attendait pour +reprendre la conversation interrompue après les premiers compliments. + +Il s'aperçut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant +avec effort à sa rêverie: + +«Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une émotion qui doit vous étonner, +vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que je rencontre ici, mais +pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage +humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari. + +--Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, répliqua Julie; mais +nous avons été longtemps à souffrir, et peu de gens ont acheté leur +bonheur aussi cher que nous.» + +La curiosité se peignit sur les traits du comte. + +«Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre +jour Château-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte, +habitué à voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y +aurait peu d'intérêt dans ce tableau d'intérieur. Toutefois nous avons, +comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs, +quoiqu'elles fussent renfermées dans ce petit cadre.... + +--Et Dieu vous a versé, comme il le fait pour tous, la consolation sur +la souffrance? demanda Monte-Cristo. + +--Oui, monsieur le comte, dit Julie; nous pouvons le dire, car il a +fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses élus; il nous a envoyé un +de ses anges.» + +Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de +dissimuler son émotion en portant son mouchoir à sa bouche. + +«Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien +désiré, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de +vivre; de même que ceux-là ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui +n'ont jamais livré leur vie à la merci de quatre planches jetées sur une +mer en fureur.» + +Monte-Cristo se leva, et, sans rien répondre, car au tremblement de sa +voix on eût pu reconnaître l'émotion dont il était agité, il se mit à +parcourir pas à pas le salon. + +«Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit +Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux. + +--Non, non, répondit Monte-Cristo fort pâle et comprimant d'une main +les battements de son coeur, tandis que, de l'autre, il montrait au +jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait +précieusement couchée sur un coussin de velours noir. Je me demandais +seulement à quoi sert cette bourse, qui, d'un côté, contient un papier, +ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.» + +Maximilien prit un air grave et répondit: + +«Ceci, monsieur le comte, c'est le plus précieux de nos trésors de +famille. + +--En effet, ce diamant est assez beau, répliqua Monte-Cristo. + +--Oh! mon frère ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit +estimée cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous +dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de +l'ange dont nous vous parlions tout à l'heure. + +--Voilà ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois +pas demander, madame, répliqua Monte-Cristo en s'inclinant; +pardonnez-moi, je n'ai pas voulu être indiscret. + +--Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le +comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous étendre sur ce +sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle +cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi à la vue. Oh! nous +voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un +tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous révélât sa présence. + +--Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix étouffée. + +--Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en +baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touché la main d'un +homme par lequel mon père a été sauvé de la mort, nous de la ruine, et +notre nom de la honte; d'un homme grâce auquel nous autres, pauvres +enfants voués à la misère et aux larmes, nous pouvons entendre +aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre--et +Maximilien tirant un billet de la bourse le présenta au comte--cette +lettre fut écrite par lui un jour où mon père avait pris une résolution +bien désespérée, et ce diamant fut donné en dot à ma soeur par ce +généreux inconnu.» + +Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indéfinissable +expression de bonheur, c'était le billet que nos lecteurs connaissent, +adressé à Julie et signé Simbad le marin. + +--Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est +resté inconnu pour vous? + +--Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce +n'est pas faute cependant d'avoir demandé à Dieu cette faveur, reprit +Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystérieuse +direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a été conduit par +une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur. + +--Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour +cette main comme je baise la bourse qu'elle a touchée. Il y a quatre +ans, Penelon était à Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave +marin que vous avez vu une bêche à la main, et qui, de contremaître, +s'est fait jardinier. Penelon, étant donc à Trieste, vit sur le quai un +Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui +vint chez mon père le 5 juin 1829, et qui m'écrivit ce billet le 5 +septembre. C'était bien le même, à ce qu'il assure, mais il n'osa point +lui parler. + +--Un Anglais! fit Monte-Cristo rêveur et qui s'inquiétait de chaque +regard de Julie; un Anglais, dites-vous? + +--Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se présenta chez nous comme +mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voilà pourquoi, +lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et +French étaient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du +Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829; +avez-vous connu cet Anglais? + +--Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French +avait constamment nié vous avoir rendu ce service? + +--Oui. + +--Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers +votre père de quelque bonne action qu'il aurait oubliée lui-même, +aurait pris ce prétexte pour lui rendre un service? + +--Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, même un +miracle. + +--Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo. + +--Il n'a laissé d'autre nom, répondit Julie en regardant le comte avec +une profonde attention, que le nom qu'il a signé au bas du billet: +Simbad le marin. + +--Ce qui n'est pas un nom évidemment, mais un pseudonyme.» + +Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de +saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix: + +«Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille à peu près, +un peu plus grand peut-être, un peu plus mince, emprisonné dans une +haute cravate, boutonné, corseté, sanglé et toujours le crayon à la +main? + +--Oh! mais vous le connaissez donc? s'écria Julie les yeux étincelants +de joie. + +--Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord +Wilmore qui semait ainsi des traits de générosité. + +--Sans se faire connaître! + +--C'était un homme bizarre qui ne croyait pas à la reconnaissance. + +--Oh! s'écria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, à +quoi croit-il donc, le malheureux! + +--Il n'y croyait pas, du moins à l'époque où je l'ai connu, dit +Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'âme avait remué jusqu'à +la dernière fibre; mais depuis ce temps peut-être a-t-il eu quelque +preuve que la reconnaissance existait. + +--Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel. + +--Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'écria Julie, dites, dites, +pouvez-vous nous mener à lui, nous le montrer, nous dire où il est? Dis +donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il +faudrait bien qu'il crût à la mémoire du coeur.» + +Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore +quelques pas dans le salon. + +«Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose +de cet homme, dites-nous ce que vous en savez! + +--Hélas! dit Monte-Cristo en comprimant l'émotion de sa voix, si c'est +Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le +retrouviez. Je l'ai quitté il y a deux ou trois ans à Palerme et il +partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il +en revienne jamais. + +--Ah! monsieur, vous êtes cruel!» s'écria Julie avec effroi. + +Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme. + +«Madame, dit gravement Monte-Cristo en dévorant du regard les deux +perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore +avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les +larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.» + +Et il tendit la main à Julie, qui lui donna la sienne, entraînée +qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte. + +«Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant à une dernière espérance, +il avait un pays, une famille, des parents, il était connu enfin? Est-ce +que nous ne pourrions pas...? + +--Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne bâtissez point de +douces chimères sur cette parole que j'ai laissé échapper. Non, Lord +Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il était mon +ami, je connaissais tous ses secrets, il m'eût raconté celui-là. + +--Et il ne vous en a rien dit? s'écria Julie. + +--Rien. + +--Jamais un mot qui pût vous faire supposer?... + +--Jamais. + +--Cependant vous l'avez nommé tout de suite. + +--Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose. + +--Ma soeur, ma soeur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a +raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon père: «Ce +n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.» + +Monte-Cristo tressaillit. + +«Votre père vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement. + +--Mon père, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon père +croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante +superstition, monsieur, que celle-là, et comme, tout en n'y croyant pas +moi-même, j'étais loin de vouloir détruire cette croyance dans son noble +coeur! Aussi combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom +d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut près de mourir, +lorsque l'approche de l'éternité eût donné à son esprit quelque chose de +l'illumination de la tombe, cette pensée, qui n'avait jusque-là été +qu'un doute, devint une conviction, et les dernières paroles qu'il +prononça en mourant furent celles-ci: «Maximilien, c'était Edmond +Dantès!» + +La pâleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant, +devint effrayante à ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au +coeur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il eût oublié +l'heure, prit son chapeau, présenta à Mme Herbault un compliment brusque +et embarrassé, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien: + +«Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes +devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre +accueil, car voici la première fois que je me suis oublié depuis bien +des années.» + +Et il sortit à grands pas. + +«C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel. + +--Oui, répondit Maximilien, mais je crois qu'il a un coeur excellent, et +je suis sûr qu'il nous aime. + +--Et moi! dit Julie, sa voix m'a été au coeur, et deux ou trois fois il +m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je l'entendais.» + + + + +LI + +Pyrame et Thisbé. + + +Aux deux tiers du faubourg Saint-Honoré, derrière un bel hôtel, +remarquable entre les remarquables habitations de ce riche quartier, +s'étend un vaste jardin dont les marronniers touffus dépassent les +énormes murailles, hautes comme des remparts, et laissent, quand vient +le printemps, tomber leurs fleurs roses et blanches dans deux vases de +pierre cannelée placés parallèlement sur deux pilastres quadrangulaires +dans lesquels s'enchâsse une grille de fer du temps de Louis XIII. + +Cette entrée grandiose est condamnée, malgré les magnifiques géraniums +qui poussent dans les deux vases et qui balancent au vent leurs feuilles +marbrées et leurs fleurs de pourpre, depuis que les propriétaires de +l'hôtel, et cela date de longtemps déjà, se sont restreints à la +possession de l'hôtel, de la cour plantée d'arbres qui donne sur le +faubourg, et du jardin que ferme cette grille, laquelle donnait +autrefois sur un magnifique potager d'un arpent annexé à la propriété. +Mais le démon de la spéculation ayant tiré une ligne, c'est-à-dire une +rue à l'extrémité de ce potager, et la rue, avant d'exister, ayant déjà +grâce à une plaque de fer bruni, reçu un nom, on pensa pouvoir vendre ce +potager pour bâtir sur la rue, et faire concurrence à cette grande +artère de Paris qu'on appelle le faubourg Saint-Honoré. + +Mais, en matière de spéculation, l'homme propose et l'argent dispose; la +rue baptisée mourut au berceau; l'acquéreur du potager, après l'avoir +parfaitement payé, ne put trouver à le revendre la somme qu'il en +voulait, et, en attendant une hausse de prix, qui ne peut manquer, un +jour ou l'autre, de l'indemniser bien au-delà de ses pertes passées et +de son capital au repos, il se contenta de louer cet enclos à des +maraîchers, moyennant la somme de cinq cent francs par an. + +C'est de l'argent placé à un demi pour cent, ce qui n'est pas cher par +le temps qui court, où il y a tant de gens qui le placent à cinquante, +et qui trouvent encore que l'argent est d'un bien pauvre rapport. + +Néanmoins, comme nous l'avons dit, la grille du jardin, qui autrefois +donnait sur le potager, est condamnée, et la rouille ronge ses gonds; il +y a même plus: pour que d'ignobles maraîchers ne souillent pas de leurs +regards vulgaires l'intérieur de l'enclos aristocratique, une cloison +de planches est appliquée aux barreaux jusqu'à la hauteur de six pieds. +Il est vrai que les planches ne sont pas si bien jointes qu'on ne puisse +glisser un regard furtif entre les intervalles; mais cette maison est +une maison sévère, et qui ne craint point les indiscrétions. + +Dans ce potager, au lieu de choux, de carottes, de radis, de pois et de +melons, poussent de grandes luzernes, seule culture qui annonce que l'on +songe encore à ce lieu abandonné. Une petite porte basse, s'ouvrant sur +la rue projetée, donne entrée en ce terrain clos de murs, que ses +locataires viennent d'abandonner à cause de sa stérilité et qui, depuis +huit jours, au lieu de rapporter un demi pour cent, qui comme par le +passé, ne rapporte plus rien du tout. + +Du côté de l'hôtel, les marronniers dont nous avons parlé couronnent la +muraille, ce qui n'empêche pas d'autres arbres luxuriants et fleuris de +glisser dans leurs intervalles leurs branches avides d'air. À un angle +où le feuillage devient tellement touffu qu'à peine si la lumière y +pénètre, un large banc de pierre et des sièges de jardin indiquent un +lieu de réunion ou une retraite favorite à quelque habitant de l'hôtel +situé à cent pas, et que l'on aperçoit à peine à travers le rempart de +verdure qui l'enveloppe. Enfin, le choix de cet asile mystérieux est à +la fois justifié par l'absence du soleil, par la fraîcheur éternelle +même pendant les jours les plus brûlants de l'été, par le gazouillement +des oiseaux et par l'éloignement de la maison et de la rue, c'est-à-dire +des affaires et du bruit. + +Vers le soir d'une des plus chaudes journées que le printemps eût +encore accordées aux habitants de Paris, il y avait sur ce banc de +pierre un livre, une ombrelle, un panier à ouvrage et un mouchoir de +batiste dont la broderie était commencée; et non loin de ce banc, près +de la grille, debout devant les planches, l'oeil appliqué à la cloison à +claire-voie, une jeune femme, dont le regard plongeait par une fente +dans le jardin désert que nous connaissons. + +Presque au même moment, la petite porte de ce terrain se refermait sans +bruit, et un jeune homme, grand, vigoureux, vêtu d'une blouse de toile +écrue, d'une casquette de velours, mais dont les moustaches, la barbe et +les cheveux noirs extrêmement soignés juraient quelque peu avec ce +costume populaire, après un rapide coup d'oeil jeté autour de lui pour +s'assurer que personne ne l'épiait, passant par cette porte, qu'il +referma derrière lui, se dirigeait d'un pas précipité vers la grille. + +À la vue de celui qu'elle attendait, mais non pas probablement sous ce +costume, la jeune fille eut peur et se rejeta en arrière. + +Et cependant déjà, à travers les fentes de la porte, le jeune homme, +avec ce regard qui n'appartient qu'aux amants, avait vu flotter la robe +blanche et la longue ceinture bleue. Il s'élança vers la cloison, et +appliquant sa bouche à une ouverture: + +«N'ayez pas peur, Valentine, dit-il, c'est moi.» + +La jeune fille s'approcha. + +«Oh! monsieur, dit-elle, pourquoi donc êtes-vous venu si tard +aujourd'hui? Savez-vous que l'on va dîner bientôt, et qu'il m'a fallu +bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour me débarrasser de +ma belle-mère, qui m'épie, de ma femme de chambre qui m'espionne, et de +mon frère qui me tourmente pour venir travailler ici à cette broderie, +qui, j'en ai bien peur, ne sera pas finie de longtemps? Puis, quand vous +vous serez excusé sur votre retard, vous me direz quel est ce nouveau +costume qu'il vous a plu d'adopter et qui presque a été cause que je ne +vous ai pas reconnu. + +--Chère Valentine, dit le jeune homme, vous êtes trop au-dessus de mon +amour pour que j'ose vous en parler, et cependant, toutes les fois que +je vous vois, j'ai besoin de vous dire que je vous adore, afin que +l'écho de mes propres paroles me caresse doucement le coeur lorsque je +ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie: elle +est toute charmante, car elle me prouve, je n'ose pas dire que vous +m'attendiez, mais que vous pensiez à moi. Vous vouliez savoir la cause +de mon retard et le motif de mon déguisement; je vais vous les dire, et +j'espère que vous les excuserez: j'ai fait choix d'un état.... + +--D'un état!... Que voulez-vous dire, Maximilien? Et sommes-nous donc +assez heureux pour que vous parliez de ce qui nous regarde en +plaisantant? + +--Oh! Dieu me préserve, dit le jeune homme, de plaisanter avec ce qui +est ma vie; mais fatigué d'être un coureur de champs et un escaladeur +de murailles, sérieusement effrayé de l'idée que vous me fîtes naître +l'autre soir que votre père me ferait juger un jour comme voleur, ce qui +compromettrait l'honneur de l'armée française tout entière, non moins +effrayé de la possibilité que l'on s'étonne de voir éternellement +tourner autour de ce terrain, où il n'y a pas la plus petite citadelle à +assiéger ou le plus petit blockhaus à défendre, un capitaine de spahis, +je me suis fait maraîcher, et j'ai adopté le costume de ma profession. + +--Bon, quelle folie! + +--C'est au contraire la chose la plus sage, je crois, que j'aie faite de +ma vie, car elle nous donne toute sécurité. + +--Voyons, expliquez-vous. + +--Eh bien, j'ai été trouver le propriétaire de cet enclos; le bail avec +les anciens locataires était fini, et je le lui ai loué à nouveau. Toute +cette luzerne que vous voyez m'appartient, Valentine; rien ne m'empêche +de me faire bâtir une cabane dans les foins et de vivre désormais à +vingt pas de vous. Oh! ma joie et mon bonheur, je ne puis les contenir. +Comprenez-vous, Valentine, que l'on parvienne à payer ces choses-là? +C'est impossible, n'est-ce pas? Eh bien, toute cette félicité, tout ce +bonheur, toute cette joie, pour lesquels j'eusse donné dix ans de ma +vie, me coûtent, devinez combien?... Cinq cents francs par an, payables +par trimestre. Ainsi, vous le voyez, désormais plus rien à craindre. Je +suis ici chez moi, je puis mettre des échelles contre mon mur et +regarder par-dessus, et j'ai, sans crainte qu'une patrouille vienne me +déranger, le droit de vous dire que je vous aime, tant que votre fierté +ne se blessera pas d'entendre sortir ce mot de la bouche d'un pauvre +journalier vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette.» + +Valentine poussa un petit cri de surprise joyeuse; puis tout à coup: + +«Hélas, Maximilien, dit-elle tristement et comme si un nuage jaloux +était soudain venu voiler le rayon de soleil qui illuminait son coeur, +maintenant nous serons trop libres, notre bonheur nous fera tenter Dieu; +nous abuserons de notre sécurité, et notre sécurité nous perdra. + +--Pouvez-vous me dire cela, mon amie, à moi qui, depuis que je vous +connais, vous prouve chaque jour que j'ai subordonné mes pensées et ma +vie à votre vie et à vos pensées? Qui vous a donné confiance en moi? mon +bonheur, n'est-ce pas? Quand vous m'avez dit qu'un vague instinct vous +assurait que vous couriez quelque grand danger, j'ai mis mon dévouement +à votre service, sans vous demander d'autre récompense que le bonheur de +vous servir. Depuis ce temps, vous ai-je, par un mot, par un signe, +donné l'occasion de vous repentir de m'avoir distingué au milieu de ceux +qui eussent été heureux de mourir pour vous? Vous m'avez dit, pauvre +enfant, que vous étiez fiancée à M. d'Épinay, que votre père avait +décidé cette alliance, c'est-à-dire qu'elle était certaine, car tout ce +que veut M. de Villefort arrive infailliblement. Eh bien, je suis resté +dans l'ombre, attendant tout, non pas de ma volonté, non pas de la +vôtre, mais des événements, de la Providence, de Dieu, et cependant +vous m'aimez, vous avez eu pitié de moi, Valentine, et vous me l'avez +dit; merci pour cette douce parole que je ne vous demande que de me +répéter de temps en temps, et qui me fera tout oublier. + +--Et voilà ce qui vous a enhardi, Maximilien, voilà ce qui me fait à la +fois une vie bien douce et bien malheureuse, au point que je me demande +souvent lequel vaut mieux pour moi, du chagrin que me causait autrefois +la rigueur de ma belle-mère et sa préférence aveugle pour son enfant, ou +du bonheur plein de dangers que je goûte en vous voyant. + +--Du danger! s'écria Maximilien; pouvez-vous dire un mot si dur et si +injuste? Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis que moi? Vous m'avez +permis de vous adresser quelquefois la parole, Valentine, mais vous +m'avez défendu de vous suivre; j'ai obéi. Depuis que j'ai trouvé le +moyen de me glisser dans cet enclos, de causer avec vous à travers cette +porte, d'être enfin si près de vous sans vous voir, ai-je jamais, +dites-le-moi, demandé à toucher le bas de votre robe à travers ces +grilles? Ai-je jamais fait un pas pour franchir ce mur, ridicule +obstacle pour ma jeunesse et ma force? Jamais un reproche sur votre +rigueur, jamais un désir exprimé tout haut; j'ai été rivé à ma parole +comme un chevalier des temps passés. Avouez cela du moins, pour que je +ne vous croie pas injuste. + +--C'est vrai, dit Valentine, en passant entre deux planches le bout d'un +de ses doigts effilés sur lequel Maximilien posa ses lèvres; c'est vrai, +vous êtes un honnête ami. Mais enfin vous n'avez agi qu'avec le +sentiment de votre intérêt, mon cher Maximilien; vous saviez bien que, +du jour où l'esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre. +Vous m'avez promis l'amitié d'un frère, à moi qui n'ai pas d'amis, à moi +que mon père oublie, à moi que ma belle-mère persécute, et qui n'ai pour +consolation que le vieillard immobile, muet, glacé, dont la main ne peut +serrer ma main, dont l'oeil seul peut me parler, et dont le coeur bat +sans doute pour moi d'un reste de chaleur. Dérision amère du sort qui me +fait ennemie et victime de tous ceux qui sont plus forts que moi, et qui +me donne un cadavre pour soutien et pour ami! Oh! vraiment, Maximilien, +je vous le répète, je suis bien malheureuse, et vous avez raison de +m'aimer pour moi et non pour vous. + +--Valentine, dit le jeune homme avec une émotion profonde, je ne dirai +pas que je n'aime que vous au monde, car j'aime aussi ma soeur et mon +beau-frère, mais c'est d'un amour doux et calme, qui ne ressemble en +rien au sentiment que j'éprouve pour vous: quand je pense à vous, mon +sang bout, ma poitrine se gonfle, mon coeur déborde; mais cette force, +cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai à vous aimer +seulement jusqu'au jour où vous me direz de les employer à vous servir. +M. Franz d'Épinay sera absent un an encore, dit-on; en un an, que de +chances favorables peuvent nous servir, que d'événements peuvent nous +seconder! Espérons donc toujours, c'est si bon et si doux d'espérer! +Mais en attendant, vous, Valentine, vous qui me reprochez mon égoïsme, +qu'avez-vous été pour moi? La belle et froide statue de la Vénus +pudique. En échange de ce dévouement, de cette obéissance, de cette +retenue, que m'avez-vous promis, vous? rien; que m'avez-vous accordé? +bien peu de chose. Vous me parlez de M. d'Épinay, votre fiancé, et vous +soupirez à cette idée d'être un jour à lui. Voyons, Valentine, est-ce là +tout ce que vous avez dans l'âme? Quoi! je vous engage ma vie, je vous +donne mon âme, je vous consacre jusqu'au plus insignifiant battement de +mon coeur, et quand je suis tout à vous, moi, quand je me dis tout bas +que je mourrai si je vous perds, vous ne vous épouvantez pas, vous, à la +seule idée d'appartenir à un autre! Oh! Valentine! Valentine, si j'étais +ce que vous êtes, si je me sentais aimé comme vous êtes sûre que je vous +aime, déjà cent fois j'eusse passé ma main entre les barreaux de cette +grille, et j'eusse serré la main du pauvre Maximilien en lui disant: «À +vous, à vous seul, Maximilien, dans ce monde et dans l'autre.» + +Valentine ne répondit rien, mais le jeune homme l'entendit soupirer et +pleurer. + +La réaction fut prompte sur Maximilien. + +«Oh! s'écria-t-il, Valentine! Valentine! oubliez mes paroles, s'il y a +dans mes paroles quelque chose qui ait pu vous blesser! + +--Non, dit-elle, vous avez raison; mais ne voyez-vous pas que je suis +une pauvre créature, abandonnée dans une maison presque étrangère, car +mon père m'est presque un étranger, et dont la volonté a été brisée +depuis dix ans, jour par jour, heure par heure, minute par minute, par +la volonté de fer des maîtres qui pèsent sur moi? Personne ne voit ce +que je souffre et je ne l'ai dit à personne qu'à vous. En apparence, et +aux yeux de tout le monde, tout m'est bon, tout m'est affectueux; en +réalité, tout m'est hostile. Le monde dit: «M. de Villefort est trop +grave et trop sévère pour être bien tendre envers sa fille; mais elle a +eu du moins le bonheur de retrouver dans Mme de Villefort une seconde +mère.» Eh bien, le monde se trompe, mon père m'abandonne avec +indifférence, et ma belle-mère me hait avec un acharnement d'autant plus +terrible qu'il est voilé par un éternel sourire. + +--Vous haïr! vous, Valentine! et comment peut-on vous haïr? + +--Hélas! mon ami, dit Valentine, je suis forcée d'avouer que cette haine +pour moi vient d'un sentiment presque naturel. Elle adore son fils, mon +frère Édouard. + +--Eh bien? + +--Eh bien, cela me semble étrange de mêler à ce que nous disions une +question d'argent, eh! bien, mon ami, je crois que sa haine vient de là +du moins. Comme elle n'a pas de fortune de son côté, que moi je suis +déjà riche du chef de ma mère, et que cette fortune sera encore plus que +doublée par celle de M. et de Mme de Saint-Méran, qui doit me revenir un +jour, eh bien, je crois qu'elle est envieuse. Oh! mon Dieu! si je +pouvais lui donner la moitié de cette fortune et me retrouver chez M. de +Villefort comme une fille dans la maison de son père, certes je le +ferais à l'instant même. + +--Pauvre Valentine! + +--Oui, je me sens enchaînée, et en même temps je me sens si faible, +qu'il me semble que ces liens me soutiennent, et que j'ai peur de les +rompre. D'ailleurs, mon père n'est pas un homme dont on puisse +enfreindre impunément les ordres: il est puissant contre moi, il le +serait contre vous, il le serait contre le roi lui-même, protégé qu'il +est par un irréprochable passé et par une position presque inattaquable. +Oh! Maximilien! je vous le jure, je ne lutte pas, parce que c'est vous +autant que moi que je crains de briser dans cette lutte. + +--Mais enfin, Valentine, reprit Maximilien, pourquoi désespérer ainsi, +et voir l'avenir toujours sombre? + +--Ah! mon ami, parce que je le juge par le passé. + +--Voyons cependant, si je ne suis pas un parti illustre au point de vue +aristocratique, je tiens cependant, par beaucoup de points, au monde +dans lequel vous vivez; le temps où il y avait deux Frances dans la +France n'existe plus; les plus hautes familles de la monarchie se sont +fondues dans les familles de l'Empire: l'aristocratie de la lance a +épousé la noblesse du canon. Eh bien, moi, j'appartiens à cette +dernière: j'ai un bel avenir dans l'armée, je jouis d'une fortune +bornée, mais indépendante; la mémoire de mon père, enfin, est vénérée +dans notre pays comme celle d'un des plus honnêtes négociants qui aient +existé. Je dis notre pays, Valentine, parce que vous êtes presque de +Marseille. + +--Ne me parlez pas de Marseille, Maximilien, ce seul mot me rappelle ma +bonne mère, cet ange que tout le monde a regretté, et qui, après avoir +veillé sur sa fille pendant son court séjour sur la terre, veille encore +sur elle, je l'espère du moins, pendant son éternel séjour au ciel. Oh! +si ma pauvre mère vivait, Maximilien, je n'aurais plus rien à craindre; +je lui dirais que je vous aime, et elle nous protégerait. + +--Hélas! Valentine, reprit Maximilien, si elle vivait, je ne vous +connaîtrais pas sans doute, car, vous l'avez dit, vous seriez heureuse +si elle vivait, et Valentine heureuse m'eût regardé bien dédaigneusement +du haut de sa grandeur. + +--Ah! mon ami, s'écria Valentine, c'est vous qui êtes injuste à votre +tour.... Mais, dites-moi.... + +--Que voulez-vous que je vous dise? reprit Maximilien, voyant que +Valentine hésitait. + +--Dites-moi, continua la jeune fille, est-ce qu'autrefois à Marseille il +y a eu quelque sujet de mésintelligence entre votre père et le mien? + +--Non, pas que je sache, répondit Maximilien, ce n'est que votre père +était un partisan plus que zélé des Bourbons, et le mien un homme dévoué +à l'Empereur. C'est, je le présume, tout ce qu'il y a jamais eu de +dissidence entre eux. Mais pourquoi cette question, Valentine? + +--Je vais vous le dire, reprit la jeune fille, car vous devez tout +savoir. Eh bien, c'était le jour où votre nomination d'officier de la +Légion d'honneur fut publiée dans le journal. Nous étions tous chez mon +grand-père, M. Noirtier, et de plus il y avait encore M. Danglars, vous +savez ce banquier dont les chevaux ont avant-hier failli tuer ma mère et +mon frère? Je lisais le journal tout haut à mon grand-père pendant que +ces messieurs causaient du mariage de mademoiselle Danglars. Lorsque +j'en vins au paragraphe qui vous concernait et que j'avais déjà lu, car +dès la veille au matin vous m'aviez annoncé cette bonne nouvelle; +lorsque j'en vins, dis-je, au paragraphe qui vous concernait, j'étais +bien heureuse... mais aussi bien tremblante d'être forcée de prononcer +tout haut votre nom et certainement je l'eusse omis sans la crainte que +j'éprouvais qu'on interprétât mal mon silence; donc je rassemblai tout +mon courage, et je lus. + +--Chère Valentine! + +--Eh bien, aussitôt que résonna votre nom, mon père tourna la tête. +J'étais si persuadée (voyez comme je suis folle!) que tout le monde +allait être frappé de ce nom comme d'un coup de foudre, que je crus voir +tressaillir mon père et même (pour celui-là c'était une illusion, j'en +suis sûre), et même M. Danglars. + +«--Morrel, dit mon père, attendez donc!» (Il fronça le sourcil.) +«Serait-ce un de ces Morrel de Marseille, un de ces enragés +bonapartistes qui nous ont donné tant de mal en 1815? + +«--Oui, répondit M. Danglars; je crois même que c'est le fils de +l'ancien armateur.» + +--Vraiment! fit Maximilien. Et que répondit votre père, dites, +Valentine? + +--Oh! une chose affreuse et que je n'ose vous redire. + +--Dites toujours, reprit Maximilien en souriant. + +«--Leur Empereur, continua-t-il en fronçant le sourcil, savait les +mettre à leur place, tous ces fanatiques: il les appelait de la chair à +canon, et c'était le seul nom qu'ils méritassent. Je vois avec joie que +le gouvernement nouveau remet en vigueur ce salutaire principe. Quand ce +ne serait que pour cela qu'il garde l'Algérie, j'en féliciterais le +gouvernement, quoiqu'elle nous coûte un peu cher. + +--C'est en effet d'une politique assez brutale, dit Maximilien. Mais ne +rougissez point, chère amie, de ce qu'a dit là M. de Villefort; mon +brave père ne cédait en rien au vôtre sur ce point, et il répétait sans +cesse: «Pourquoi donc l'Empereur, qui fait tant de belles choses, ne +fait-il pas un régiment de juges et d'avocats, et ne les envoie-t-il pas +toujours au premier feu?» Vous le voyez, chère amie, les partis se +valent pour le pittoresque de l'expression et pour la douceur de la +pensée. Mais M. Danglars, que dit-il à cette sortie du procureur du roi? + +--Oh! lui se mit à rire de ce rire sournois qui lui est particulier et +que je trouve féroce; puis ils se levèrent l'instant d'après et +partirent. Je vis alors seulement que mon grand-père était tout agité. +Il faut vous dire, Maximilien, que, moi seule, je devine ses agitations, +à ce pauvre paralytique, et je me doutais d'ailleurs que la +conversation qui avait eu lieu devant lui (car on ne fait plus attention +à lui, pauvre grand-père!) l'avait fort impressionné, attendu qu'on +avait dit du mal de son Empereur, et que, à ce qu'il paraît, il a été +fanatique de l'Empereur. + +--C'est, en effet, dit Maximilien, un des noms connus de l'empire: il a +été sénateur, et, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, +Valentine, il fut près de toutes les conspirations bonapartistes que +l'on fit sous la Restauration. + +--Oui, j'entends quelquefois dire tout bas de ces choses-là qui me +semblent étranges: le grand-père bonapartiste, le père royaliste; enfin, +que voulez-vous?... Je me retournai donc vers lui. Il me montrait le +journal du regard. + +«--Qu'avez-vous, papa? lui dis-je; êtes-vous content?» + +Il me fit de la tête signe que oui. + +«--De ce que mon père vient de dire? demandai-je.» + +Il fit signe que non. + +«--De ce que M. Danglars a dit?» + +Il fit signe que non encore. + +«--C'est donc de ce que M. Morrel, je n'osai pas dire Maximilien, est +nommé officier de la Légion d'honneur?» + +Il fit signe que oui. + +--Le croiriez-vous, Maximilien? il était content que vous fussiez nommé +officier de la Légion d'honneur, lui qui ne vous connaît pas. C'est +peut-être de la folie de sa part, car il tourne, dit-on, à l'enfance: +mais je l'aime bien pour ce oui-là. + +--C'est bizarre, pensa Maximilien. Votre père me haïrait donc, tandis +qu'au contraire votre grand-père... Étranges choses que ces amours et +ces haines de parti! + +--Chut! s'écria tout à coup Valentine. Cachez-vous, sauvez-vous; on +vient!» + +Maximilien sauta sur une bêche et se mit à retourner impitoyablement la +luzerne. + +«Mademoiselle! Mademoiselle! cria une voix derrière les arbres, Mme de +Villefort vous cherche partout et vous appelle; il y a une visite au +salon. + +--Une visite! dit Valentine tout agitée; et qui nous fait cette visite? + +--Un grand seigneur, un prince, à ce qu'on dit, M. le comte de +Monte-Cristo. + +--J'y vais», dit tout haut Valentine. + +Ce nom fit tressaillir de l'autre côté de la grille celui à qui le _j'y +vais_ de Valentine servait d'adieu à la fin de chaque entrevue. + +«Tiens! se dit Maximilien en s'appuyant tout pensif sur sa bêche, +comment le comte de Monte-Cristo connaît-il M. de Villefort?» + + + + +LII + +Toxicologie. + + +C'était bien réellement M. le comte de Monte-Cristo qui venait d'entrer +chez Mme de Villefort, dans l'intention de rendre à M. le procureur du +roi la visite qu'il lui avait faite, et à ce nom toute la maison, comme +on le comprend bien, avait été mise en émoi. + +Mme de Villefort, qui était au salon lorsqu'on annonça le comte, fit +aussitôt venir son fils pour que l'enfant réitérât ses remerciements au +comte, et Édouard, qui n'avait cessé d'entendre parler depuis deux jours +du grand personnage, se hâta d'accourir, non par obéissance pour sa +mère, non pour remercier le comte, mais par curiosité et pour faire +quelque remarque à l'aide de laquelle il pût placer un de ces lazzis +qui faisaient dire à sa mère: «Ô le méchant enfant! Mais il faut bien +que je lui pardonne, il a tant d'esprit!» + +Après les premières politesses d'usage, le comte s'informa de M. de +Villefort. + +«Mon mari dîne chez M. le Chancelier, répondit la jeune femme; il vient +de partir à l'instant même, et il regrettera bien, j'en suis sûre, +d'avoir été privé du bonheur de vous voir.» + +Deux visiteurs qui avaient précédé le comte dans le salon, et qui le +dévoraient des yeux se retirèrent après le temps raisonnable exigé à la +fois par la politesse et par la curiosité. + +«À propos, que fait donc ta soeur Valentine? dit Mme de Villefort à +Édouard; qu'on la prévienne afin que j'aie l'honneur de la présenter à +M. le comte. + +--Vous avez une fille, madame? demanda le comte, mais ce doit être une +enfant? + +--C'est la fille de M. de Villefort, répliqua la jeune femme; une fille +d'un premier mariage, une grande et belle personne. + +--Mais mélancolique», interrompit le jeune Édouard en arrachant, pour en +faire une aigrette à son chapeau, les plumes de la queue d'un magnifique +ara qui criait de douleur sur son perchoir doré. + +Mme de Villefort se contenta de dire: + +«Silence, Édouard! + +«Ce jeune étourdi a presque raison, et répète là ce qu'il m'a bien des +fois entendue dire avec douleur car Mlle de Villefort est, malgré tout +ce que nous pouvons faire pour la distraire, d'un caractère triste et +d'une humeur taciturne qui nuisent souvent à l'effet de sa beauté. Mais +elle ne vient pas; Édouard, voyez donc pourquoi cela. + +--Parce qu'on la cherche où elle n'est pas. + +--Où la cherche-t-on? + +--Chez grand-papa Noirtier. + +--Et elle n'est pas là, vous croyez? + +--Non, non, non, non, non, elle n'y est pas, répondit Édouard en +chantonnant. + +--Et où est-elle? Si vous le savez, dites-le. + +--Elle est sous le grand marronnier», continua le méchant garçon, en +présentant, malgré les cris de sa mère, des mouches vivantes au +perroquet, qui paraissait fort friand de cette sorte de gibier. + +Mme de Villefort étendait la main pour sonner, et pour indiquer à la +femme de chambre le lieu où elle trouverait Valentine, lorsque celle-ci +entra. Elle semblait triste, en effet, et en la regardant attentivement +on eût même pu voir dans ses yeux des traces de larmes. + +Valentine, que nous avons, entraîné par la rapidité du récit, présentée +à nos lecteurs sans la faire connaître, était une grande et svelte jeune +fille de dix-neuf ans, aux cheveux châtain clair, aux yeux bleu foncé, à +la démarche languissante et empreinte de cette exquise distinction qui +caractérisait sa mère; ses mains blanches et effilées, son cou nacré, +ses joues marbrées de fugitives couleurs, lui donnaient au premier +aspect l'air d'une de ces belles Anglaises qu'on a comparées assez +poétiquement dans leurs allures à des cygnes qui se mirent. + +Elle entra donc, et, voyant près de sa mère l'étranger dont elle avait +tant entendu parler déjà, elle salua sans aucune minauderie de jeune +fille et sans baisser les yeux, avec une grâce qui redoubla l'attention +du comte. + +Celui-ci se leva. + +«Mlle de Villefort, ma belle-fille, dit Mme de Villefort à Monte-Cristo, +en se penchant sur son sofa et en montrant de la main Valentine. + +--Et monsieur le comte de Monte-Cristo, roi de la Chine, empereur de la +Cochinchine», dit le jeune drôle en lançant un regard sournois à sa +soeur. + +Pour cette fois, Mme de Villefort pâlit, et faillit s'irriter contre ce +fléau domestique qui répondait au nom d'Édouard; mais, tout au +contraire, le comte sourit et parut regarder l'enfant avec complaisance, +ce qui porta au comble la joie et l'enthousiasme de sa mère. + +«Mais, madame, reprit le comte en renouant la conversation et en +regardant tour à tour Mme de Villefort et Valentine, est-ce que je n'ai +pas déjà eu l'honneur de vous voir quelque part, vous et mademoiselle? +Tout à l'heure j'y songeais déjà; et quand mademoiselle est entrée, sa +vue a été une lueur de plus jetée sur un souvenir confus, pardonnez-moi +ce mot. + +--Cela n'est pas probable, monsieur; Mlle de Villefort aime peu le +monde, et nous sortons rarement, dit la jeune femme. + +--Aussi n'est-ce point dans le monde que j'ai vu mademoiselle, ainsi que +vous, madame, ainsi que ce charmant espiègle. Le monde parisien, +d'ailleurs, m'est absolument inconnu, car, je crois avoir eu l'honneur +de vous le dire, je suis à Paris depuis quelques jours. Non, si vous +permettez que je me rappelle... attendez...» + +Le comte mit sa main sur son front comme pour concentrer tous ses +souvenirs: + +«Non, c'est au-dehors... c'est... je ne sais pas... mais il me semble +que ce souvenir est inséparable d'un beau soleil et d'une espèce de +fête religieuse... mademoiselle tenait des fleurs à la main; l'enfant +courait après un beau paon dans un jardin, et vous, madame, vous étiez +sous une treille en berceau.... Aidez-moi donc, madame; est-ce que les +choses que je vous dis là ne vous rappellent rien? + +--Non, en vérité, répondit Mme de Villefort; et cependant il me semble, +monsieur, que si je vous avais rencontré quelque part, votre souvenir +serait resté présent à ma mémoire. + +--Monsieur le comte nous a vus peut-être en Italie, dit timidement +Valentine. + +--En effet, en Italie... c'est possible, dit Monte-Cristo. Vous avez +voyagé en Italie, mademoiselle? + +--Madame et moi, nous y allâmes il y a deux ans. Les médecins +craignaient pour ma poitrine et m'avaient recommandé l'air de Naples. +Nous passâmes par Bologne, par Pérouse et par Rome. + +--Ah! c'est vrai, mademoiselle, s'écria Monte-Cristo, comme si cette +simple indication suffisait à fixer tous ses souvenirs. C'est à Pérouse, +le jour de la Fête-Dieu, dans le jardin de l'hôtellerie de la Poste, où +le hasard nous a réunis, vous, mademoiselle, votre fils et moi, que je +me rappelle avoir eu l'honneur de vous voir. + +--Je me rappelle parfaitement Pérouse, monsieur, et l'hôtellerie de la +Poste, et la fête dont vous me parlez, dit Mme de Villefort; mais j'ai +beau interroger mes souvenirs; et, j'ai honte de mon peu de mémoire, je +ne me souviens pas d'avoir eu l'honneur de vous voir. + +--C'est étrange, ni moi non plus, dit Valentine en levant ses beaux yeux +sur Monte-Cristo. + +--Ah! moi, je m'en souviens, dit Édouard. + +--Je vais vous aider, madame, reprit le comte. La journée avait été +brûlante; vous attendiez des chevaux qui n'arrivaient pas à cause de la +solennité. Mademoiselle s'éloigna dans les profondeurs du jardin, et +votre fils disparut, courant après l'oiseau. + +--Je l'ai attrapé, maman; tu sais, dit Édouard, je lui ai arraché trois +plumes de la queue. + +--Vous, madame, vous demeurâtes sous le berceau de vigne; ne vous +souvient-il plus, pendant que vous étiez assise sur un banc de pierre et +pendant que, comme je vous l'ai dit, Mlle de Villefort et monsieur votre +fils étaient absents, d'avoir causé assez longtemps avec quelqu'un? + +--Oui vraiment, oui, dit la jeune femme en rougissant, je m'en souviens, +avec un homme enveloppé d'un long manteau de laine... avec un médecin, +je crois. + +--Justement, madame; cet homme, c'était moi; depuis quinze jours +j'habitais dans cette hôtellerie j'avais guéri mon valet de chambre de +la fièvre et mon hôte de la jaunisse, de sorte que l'on me regardait +comme un grand docteur. Nous causâmes longtemps, madame, de choses +différentes, du Pérugin, de Raphaël, des moeurs, des costumes, de cette +fameuse aqua-tofana, dont quelques personnes, vous avait-on dit, je +crois, conservaient encore le secret à Pérouse. + +--Ah! c'est vrai, dit vivement Mme de Villefort avec une certaine +inquiétude, je me rappelle. + +--Je ne sais plus ce que vous me dîtes en détail, madame, reprit le +comte avec une parfaite tranquillité, mais je me souviens parfaitement +que, partageant à mon sujet l'erreur générale, vous me consultâtes sur +la santé de Mlle de Villefort. + +--Mais cependant, monsieur, vous étiez bien réellement médecin, dit Mme +de Villefort, puisque vous avez guéri des malades. + +--Molière ou Beaumarchais vous répondraient, madame, que c'est justement +parce que je ne l'étais pas que j'ai, non point guéri mes malades, mais +que mes malades ont guéri; moi, je me contenterai de vous dire que j'ai +assez étudié à fond la chimie et les sciences naturelles, mais en +amateur seulement... vous comprenez.» + +En ce moment six heures sonnèrent. + +«Voilà six heures, dit Mme de Villefort, visiblement agitée; +n'allez-vous pas voir, Valentine, si votre grand-père est prêt à +dîner?» + +Valentine se leva, et, saluant le comte, elle sortit de la chambre sans +prononcer un mot. + +«Oh! mon Dieu, madame, serait-ce donc à cause de moi que vous congédiez +Mlle de Villefort? dit le comte lorsque Valentine fut partie. + +--Pas le moins du monde, reprit vivement la jeune femme, mais c'est +l'heure à laquelle nous faisons faire à M. Noirtier le triste repas qui +soutient sa triste existence. Vous savez, monsieur, dans quel état +lamentable est le père de mon mari? + +--Oui, madame, M. de Villefort m'en a parlé; une paralysie, je crois. + +--Hélas! oui; il y a chez ce pauvre vieillard absence complète du +mouvement, l'âme seule veille dans cette machine humaine, et encore pâle +et tremblante, et comme une lampe prête à s'éteindre. Mais pardon, +monsieur, de vous entretenir de nos infortunes domestiques, je vous ai +interrompu au moment où vous me disiez que vous étiez un habile +chimiste. + +--Oh! je ne disais pas cela, madame, répondit le comte avec un sourire; +bien au contraire, j'ai étudié la chimie parce que, décidé à vivre +particulièrement en Orient, j'ai voulu suivre l'exemple du roi +Mithridate. + +--_Mithridates, rex Ponticus_, dit l'étourdi en découpant des +silhouettes dans un magnifique album, le même qui déjeunait tous les +matins avec une tasse de poison à la crème. + +--Édouard! méchant enfant! s'écria Mme de Villefort en arrachant le +livre mutilé des mains de son fils, vous êtes insupportable, vous nous +étourdissez. Laissez-nous, et allez rejoindre votre soeur Valentine chez +bon-papa Noirtier. + +--L'album... dit Édouard. + +--Comment, l'album? + +--Oui: je veux l'album.... + +--Pourquoi avez-vous découpé les dessins? + +--Parce que cela m'amuse. + +--Allez-vous-en! allez! + +--Je ne m'en irai pas si l'on ne me donne pas l'album, fit, en +s'établissant dans un grand fauteuil, l'enfant, fidèle à son habitude de +ne jamais céder. + +--Tenez, et laissez-nous tranquilles», dit Mme de Villefort. + +Et elle donna l'album à Édouard, qui partit accompagné de sa mère. + +Le comte suivit des yeux Mme de Villefort. + +«Voyons si elle fermera la porte derrière lui», murmura-t-il. + +Mme de Villefort ferma la porte avec le plus grand soin derrière +l'enfant; le comte ne parut pas s'en apercevoir. + +Puis, en jetant un dernier regard autour d'elle, la jeune femme revint +s'asseoir sur sa causeuse. + +«Permettez-moi de vous faire observer, madame, dit le comte avec cette +bonhomie que nous lui connaissons, que vous êtes bien sévère pour ce +charmant espiègle. + +--Il le faut bien, monsieur, répliqua Mme de Villefort avec un +véritable aplomb de mère. + +--C'est son Cornelius Nepos que récitait M. Édouard en parlant du roi +Mithridate, dit le comte, et vous l'avez interrompu dans une citation +qui prouve que son précepteur n'a point perdu son temps avec lui, et que +votre fils est fort avancé pour son âge. + +--Le fait est, monsieur le comte, répondit la mère flattée doucement, +qu'il a une grande facilité et qu'il apprend tout ce qu'il veut. Il n'a +qu'un défaut, c'est d'être très volontaire; mais, à propos de ce qu'il +disait, est-ce que vous croyez, par exemple, monsieur le comte, que +Mithridate usât de ces précautions et que ces précautions pussent être +efficaces? + +--J'y crois si bien, madame, que, moi qui vous parle, j'en ai usé pour +ne pas être empoisonné à Naples, à Palerme et à Smyrne, c'est-à-dire +dans trois occasions où, sans cette précaution, j'aurais pu laisser ma +vie. + +--Et le moyen vous a réussi? + +--Parfaitement. + +--Oui, c'est vrai; je me rappelle que vous m'avez déjà raconté quelque +chose de pareil à Pérouse. + +--Vraiment! fit le comte avec une surprise admirablement jouée; je ne me +rappelle pas, moi. + +--Je vous demandais si les poisons agissaient également et avec une +semblable énergie sur les hommes du Nord et sur les hommes du Midi, et +vous me répondîtes même que les tempéraments froids et lymphatiques des +Septentrionaux ne présentaient pas la même aptitude que la riche et +énergique nature des gens du Midi. + +--C'est vrai, dit Monte-Cristo; j'ai vu des Russes dévorer, sans être +incommodés, des substances végétales qui eussent tué infailliblement un +Napolitain ou un Arabe. + +--Ainsi, vous le croyez, le résultat serait encore plus sûr chez nous +qu'en Orient, et au milieu de nos brouillards et de nos pluies, un homme +s'habituerait plus facilement que sous une chaude latitude à cette +absorption progressive du poison? + +--Certainement; bien entendu, toutefois, qu'on ne sera prémuni que +contre le poison auquel on se sera habitué. + +--Oui, je comprends; et comment vous habitueriez-vous, vous, par +exemple, ou plutôt comment vous êtes-vous habitué? + +--C'est bien facile. Supposez que vous sachiez d'avance de quel poison +on doit user contre vous.... Supposez que ce poison soit de la... +brucine, exemple.... + +--La brucine se tire de la fausse angusture, je crois, dit Mme de +Villefort. + +--Justement, madame, répondit Monte-Cristo; mais je crois qu'il ne me +reste pas grand-chose à vous apprendre; recevez mes compliments: de +pareilles connaissances sont rares chez les femmes. + +--Oh! je l'avoue, dit Mme de Villefort, j'ai la plus violente passion +pour les sciences occultes qui parlent à l'imagination comme une poésie, +et se résolvent en chiffres comme une équation algébrique; mais +continuez, je vous prie: ce que vous me dites m'intéresse au plus haut +point. + +--Eh bien, reprit Monte-Cristo, supposez que ce poison soit de la +brucine, par exemple, et que vous en preniez un milligramme le premier +jour, deux milligrammes le second, eh bien, au bout de dix jours vous +aurez un centigramme; au bout de vingt jours, en augmentant d'un autre +milligramme, vous aurez trois centigrammes, c'est-à-dire une dose que +vous supporterez sans inconvénient, et qui serait déjà fort dangereuse +pour une autre personne qui n'aurait pas pris les mêmes précautions que +vous; enfin, au bout d'un mois, en buvant de l'eau dans la même carafe, +vous tuerez la personne qui aura bu cette eau en même temps que vous, +sans vous apercevoir autrement que par un simple malaise qu'il y ait eu +une substance vénéneuse quelconque mêlée à cette eau. + +--Vous ne connaissez pas d'autre contrepoison? + +--Je n'en connais pas. + +--J'avais souvent lu et relu cette histoire de Mithridate, dit Mme de +Villefort pensive, et je l'avais prise pour une fable. + +--Non, madame; contre l'habitude de l'histoire, c'est une vérité. Mais +ce que vous me dites là, madame, ce que vous me demandez n'est point le +résultat d'une question capricieuse, puisqu'il y a deux ans déjà vous +m'avez fait des questions pareilles, et que vous me dites que depuis +longtemps cette histoire de Mithridate vous préoccupait. + +--C'est vrai, monsieur, les deux études favorites de ma jeunesse ont été +la botanique et la minéralogie, et puis, quand j'ai su plus tard que +l'emploi des simples expliquait souvent toute l'histoire des peuples et +toute la vie des individus d'Orient, comme les fleurs expliquent toute +leur pensée amoureuse, j'ai regretté de n'être pas homme pour devenir un +Flamel, un Fontana ou un Cabanis. + +--D'autant plus, madame, reprit Monte-Cristo, que les Orientaux ne se +bornent point, comme Mithridate, à se faire des poisons une cuirasse, +ils s'en font aussi un poignard; la science devient entre leurs mains +non seulement une arme défensive, mais encore fort souvent offensive; +l'une sert contre leurs souffrances physiques, l'autre contre leurs +ennemis; avec l'opium, avec la belladone, avec la fausse angusture, le +bois de couleuvre, le laurier-cerise, ils endorment ceux qui voudraient +les réveiller. Il n'est pas une de ces femmes, égyptienne, turque ou +grecque, qu'ici vous appelez de bonnes femmes, qui ne sache en fait de +chimie de quoi stupéfier un médecin, et en fait de psychologie de quoi +épouvanter un confesseur. + +--Vraiment! dit Mme de Villefort, dont les yeux brillaient d'un feu +étrange à cette conversation. + +--Eh! mon Dieu! oui, madame, continua Monte-Cristo, les drames secrets +de l'Orient se nouent et se dénouent ainsi, depuis la plante qui fait +aimer jusqu'à la plante qui fait mourir; depuis le breuvage qui ouvre le +ciel jusqu'à celui qui vous plonge un homme dans l'enfer. Il y a autant +de nuances de tous genres qu'il y a de caprices et de bizarreries dans +la nature humaine, physique et morale; et je dirai plus, l'art de ces +chimistes sait accommoder admirablement le remède et le mal à ses +besoins d'amour ou à ses désirs de vengeance. + +--Mais, monsieur, reprit la jeune femme, ces sociétés orientales au +milieu desquelles vous avez passé une partie de votre existence sont +donc fantastiques comme les contes qui nous viennent de leur beau pays? +un homme y peut donc être supprimé impunément? c'est donc en réalité la +Bagdad ou la Bassora de M. Galland? Les sultans et les vizirs qui +régissent ces sociétés, et qui constituent ce qu'on appelle en France le +gouvernement, sont donc sérieusement des Haroun-al-Raschid et des +Giaffar qui non seulement pardonnent à un empoisonneur, mais encore le +font premier ministre si le crime a été ingénieux, et qui, dans ce cas, +en font graver l'histoire en lettres d'or pour se divertir aux heures de +leur ennui? + +--Non, madame, le fantastique n'existe plus même en Orient: il y a +là-bas aussi, déguisés sous d'autres noms et cachés sous d'autres +costumes, des commissaires de police, des juges d'instruction, des +procureurs du roi et des experts. On y pend, on y décapite et l'on y +empale très agréablement les criminels; mais ceux-ci en fraudeurs +adroits, ont su dépister la justice humaine et assurer le succès de +leurs entreprises par des combinaisons habiles. Chez nous, un niais +possédé du démon de la haine ou de la cupidité, qui a un ennemi à +détruire ou un grand-parent à annihiler, s'en va chez un épicier, lui +donne un faux nom qui le fait découvrir bien mieux que son nom +véritable, et achète, sous prétexte que les rats l'empêchent de dormir, +cinq à six grammes d'arsenic; s'il est très adroit, il va chez cinq ou +six épiciers, et n'en est que cinq ou six fois mieux reconnu; puis, +quand il possède son spécifique, il administre à son ennemi, à son +grand-parent, une dose d'arsenic qui ferait crever un mammouth ou un +mastodonte, et qui, sans rime ni raison, fait pousser à la victime des +hurlements qui mettent tout le quartier en émoi. Alors arrive une nuée +d'agents de police et de gendarmes, on envoie chercher un médecin qui +ouvre le mort et récolte dans son estomac et dans ses entrailles +l'arsenic à la cuiller. Le lendemain, cent journaux racontent le fait +avec le nom de la victime et du meurtrier. Dès le soir même, l'épicier +ou les épiciers vient ou viennent dire: «C'est moi qui ai vendu +l'arsenic à monsieur.» Et plutôt que de ne pas reconnaître l'acquéreur, +ils en reconnaîtront vingt; alors le niais criminel est pris, +emprisonné, interrogé, confronté, confondu, condamné et guillotiné; ou +si c'est une femme de quelque valeur, on l'enferme pour la vie. Voilà +comme vos Septentrionaux entendent la chimie, madame. Desrues cependant +était plus fort que cela, je dois l'avouer. + +--Que voulez-vous! monsieur, dit en riant la jeune femme, on fait ce +qu'on peut. Tout le monde n'a pas le secret des Médicis ou des Borgia. + +--Maintenant, dit le comte en haussant les épaules, voulez-vous que je +vous dise ce qui cause toutes ces inepties? C'est que sur vos théâtres, +à ce dont j'ai pu juger du moins en lisant les pièces qu'on y joue, on +voit toujours des gens avaler le contenu d'une fiole ou mordre le chaton +d'une bague et tomber raides morts: cinq minutes après, le rideau +baisse; les spectateurs sont dispersés. On ignore les suites du meurtre; +on ne voit jamais ni le commissaire de police avec son écharpe, ni le +caporal avec ses quatre hommes, et cela autorise beaucoup de pauvres +cerveaux à croire que les choses se passent ainsi. Mais sortez un peu de +France, allez soit à Alep soit au Caire, soit seulement à Naples et à +Rome, et vous verrez passer par la rue des gens droits, frais et roses +dont le Diable boiteux, s'il vous effleurait de son manteau, pourrait +vous dire: «Ce monsieur est empoisonné depuis trois semaines, et il sera +tout à fait mort dans un mois.» + +--Mais alors, dit Mme de Villefort, ils ont donc retrouvé le secret de +cette fameuse aqua-tofana que l'on me disait perdu à Pérouse. + +--Eh, mon Dieu! madame, est-ce que quelque chose se perd chez les +hommes! Les arts se déplacent et font le tour du monde; les choses +changent de nom, voilà tout, et le vulgaire s'y trompe; mais c'est +toujours le même résultat, le poison porte particulièrement sur tel ou +tel organe; l'un sur l'estomac, l'autre sur le cerveau, l'autre sur les +intestins. Eh bien, le poison détermine une toux, cette toux une +fluxion de poitrine ou telle autre maladie cataloguée au livre de la +science, ce qui ne l'empêche pas d'être parfaitement mortelle, et qui, +ne le fût-elle pas, le deviendrait grâce aux remèdes que lui +administrent les naïfs médecins, en général fort mauvais chimistes, et +qui tourneront pour ou contre la maladie, comme il vous plaira, et voilà +un homme tué avec art et dans toutes les règles, sur lequel la justice +n'a rien à apprendre, comme disait un horrible chimiste de mes amis, +l'excellent abbé Ademonte de Taormine, en Sicile, lequel avait fort +étudié ces phénomènes nationaux. + +--C'est effrayant, mais c'est admirable, dit la jeune femme immobile +d'attention; je croyais, je l'avoue, toutes ces histoires des inventions +du Moyen Âge? + +--Oui, sans doute, mais qui se sont encore perfectionnées de nos jours. +À quoi donc voulez-vous que servent le temps, les encouragements, les +médailles, les croix, les prix Montyon, si ce n'est pour mener la +société vers sa plus grande perfection? Or, l'homme ne sera parfait que +lorsqu'il saura créer et détruire comme Dieu, il sait déjà détruire, +c'est la moitié du chemin de fait. + +--De sorte, reprit Mme de Villefort revenant invariablement à son but, +que les poisons des Borgia, des Médicis, des René, des Ruggieri, et plus +tard probablement du baron de Trenk, dont ont tant abusé le drame +moderne et le roman.... + +--Étaient des objets d'art, madame, pas autre chose, répondit le comte. +Croyez-vous que le vrai savant s'adresse banalement à l'individu même? +Non pas. La science aime les ricochets, les tours de force, la +fantaisie, si l'on peut dire cela. Ainsi, par exemple cet excellent abbé +Adelmonte, dont je vous parlais tout à l'heure, avait fait, sous ce +rapport, des expériences étonnantes. + +--Vraiment! + +--Oui, je vous en citerai une seule. Il avait un fort beau jardin plein +de légumes, de fleurs et de fruits; parmi ces légumes, il choisissait le +plus honnête de tous, un chou, par exemple. Pendant trois jours il +arrosait ce chou avec une dissolution d'arsenic; le troisième jour, le +chou tombait malade et jaunissait, c'était le moment de le couper; pour +tous il paraissait mûr et conservait son apparence honnête: pour l'abbé +Adelmonte seul il était empoisonné. Alors, il apportait le chou chez +lui, prenait un lapin--l'abbé Adelmonte avait une collection de lapins, +de chats et de cochons d'Inde qui ne le cédait en rien à sa collection +de légumes, de fleurs et de fruits--l'abbé Adelmonte prenait donc un +lapin et lui faisait manger une feuille de chou, le lapin mourait. Quel +est le juge d'instruction qui oserait trouver à redire à cela, et quel +est le procureur du roi qui s'est jamais avisé de dresser contre M. +Magendie ou M. Flourens un réquisitoire à propos des lapins, des cochons +d'Inde et des chats qu'ils ont tués? Aucun. Voilà donc le lapin mort +sans que la justice s'en inquiète. Ce lapin mort, l'abbé Adelmonte le +fait vider par sa cuisinière et jette les intestins sur un fumier. Sur +ce fumier, il y a une poule, elle becquette ces intestins, tombe malade +à son tour et meurt le lendemain. Au moment où elle se débat dans les +convulsions de l'agonie, un vautour passe (il y a beaucoup de vautours +dans le pays d'Adelmonte), celui-là fond sur le cadavre, l'emporte sur +un rocher et en dîne. Trois jours après, le pauvre vautour, qui, depuis +ce repas, s'est trouvé constamment indisposé, se sent pris d'un +étourdissement au plus haut de la nue; il roule dans le vide et vient +tomber lourdement dans votre vivier; le brochet, l'anguille et la murène +mangent goulûment, vous savez cela, ils mordent le vautour.... Eh bien, +supposez que le lendemain l'on serve sur votre table cette anguille, ce +brochet ou cette murène, empoisonnés à la quatrième génération, votre +convive, lui, sera empoisonné à la cinquième et mourra au bout de huit +ou dix jours de douleurs d'entrailles, de maux de coeur, d'abcès au +pylore. On fera l'autopsie, et les médecins diront: «Le sujet est mort +d'une tumeur au foie ou d'une fièvre typhoïde.» + +--Mais, dit Mme de Villefort, toutes ces circonstances, que vous +enchaînez les unes aux autres peuvent être rompues par le moindre +accident; le vautour peut ne pas passer à temps ou tomber à cent pas du +vivier. + +--Ah! voilà justement où est l'art: pour être un grand chimiste en +Orient, il faut diriger le hasard; on y arrive.» + +Mme de Villefort était rêveuse et écoutait. + +«Mais, dit-elle, l'arsenic est indélébile; de quelque façon qu'on +l'absorbe, il se retrouvera dans le corps de l'homme, du moment où il +sera entré en quantité suffisante pour donner la mort. + +--Bien! s'écria Monte-Cristo, bien! voilà justement ce que je dis à ce +bon Adelmonte. + +«Il réfléchit, sourit, et me répondit par un proverbe sicilien, qui est +aussi, je crois, un proverbe français: «Mon enfant, le monde n'a pas été +fait en un jour, mais en sept; revenez dimanche.» + +«Le dimanche suivant, je revins; au lieu d'avoir arrosé son chou avec de +l'arsenic, il l'avait arrosé avec une dissolution de sel à bas de +strychnine, _strychnos colubrina_, comme disent les savants. Cette fois +le chou n'avait pas l'air malade le moins du monde; aussi le lapin ne +s'en défia-t-il point, aussi cinq minutes après le lapin était-il mort; +la poule mangea le lapin, et le lendemain elle était trépassée. Alors +nous fîmes les vautours, nous emportâmes la poule et nous l'ouvrîmes. +Cette fois tous les symptômes particuliers avaient disparu, et il ne +restait que les symptômes généraux. Aucune indication particulière dans +aucun organe; exaspération du système nerveux, voilà tout, et trace de +congestion cérébrale, pas davantage; la poule n'avait pas été +empoisonnée, elle était morte d'apoplexie. C'est un cas rare chez les +poules, je le sais bien, mais fort commun chez les hommes.» + +Mme de Villefort paraissait de plus en plus rêveuse. + +«C'est bien heureux, dit-elle, que de pareilles substances ne puissent +être préparées que par des chimistes, car, en vérité, la moitié du monde +empoisonnerait l'autre. + +--Par des chimistes ou des personnes qui s'occupent de chimie, répondit +négligemment Monte-Cristo. + +--Et puis, dit Mme de Villefort s'arrachant elle-même et avec effort à +ses pensées, si savamment préparé qu'il soit, le crime est toujours le +crime: et s'il échappe à l'investigation humaine, il n'échappe pas au +regard de Dieu. Les Orientaux sont plus forts que nous sur les cas de +conscience, et ont prudemment supprimé l'enfer; voilà tout. + +--Eh! madame, ceci est un scrupule qui doit naturellement naître dans +une âme honnête comme la vôtre, mais qui en serait bientôt déraciné par +le raisonnement. Le mauvais côté de la pensée humaine sera toujours +résumé par ce paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, vous savez: «Le +mandarin qu'on tue à cinq mille lieues en levant le bout du doigt.» La +vie de l'homme se passe à faire de ces choses-là, et son intelligence +s'épuise à les rêver. Vous trouvez fort peu de gens qui s'en aillent +brutalement planter un couteau dans le coeur de leur semblable ou qui +administrent, pour le faire disparaître de la surface du globe, cette +quantité d'arsenic que nous disions tout à l'heure. C'est là réellement +une excentricité ou une bêtise. Pour en arriver là, il faut que le sang +se chauffe à trente-six degrés, que le pouls batte à quatre-vingt-dix +pulsations, et que l'âme sorte de ses limites ordinaires; mais si, +passant, comme cela se pratique en philologie, du mot au synonyme +mitigé, vous faites une simple élimination; au lieu de commettre un +ignoble assassinat, si vous écartez purement et simplement de votre +chemin celui qui vous gêne, et cela sans choc, sans violence, sans +l'appareil de ces souffrances, qui, devenant un supplice, font de la +victime un martyr, et de celui qui agit un carnifex dans toute la force +du mot; s'il n'y a ni sang, ni hurlements, ni contorsions, ni surtout +cette horrible et compromettante instantanéité de l'accomplissement, +alors vous échappez au coup de la loi humaine qui vous dit: «Ne trouble +pas la société!» Voilà comment procèdent et réussissent les gens +d'Orient, personnages graves et flegmatiques, qui s'inquiètent peu des +questions de temps dans les conjonctures d'une certaine importance. + +--Il reste la conscience, dit Mme de Villefort d'une voix émue et avec +un soupir étouffé. + +--Oui, dit Monte-Cristo, oui, heureusement, il reste la conscience, sans +quoi l'on serait fort malheureux. Après toute action un peu vigoureuse, +c'est la conscience qui nous sauve car elle nous fournit mille bonnes +excuses dont seuls nous sommes juges; et ces raisons, si excellentes +qu'elles soient pour nous conserver le sommeil, seraient peut-être +médiocres devant un tribunal pour nous conserver la vie. Ainsi Richard +III, par exemple, a dû être merveilleusement servi par la conscience +après la suppression des deux enfants d'Édouard IV, en effet, il pouvait +se dire: «Ces deux enfants d'un roi cruel et persécuteur, et qui +avaient hérité les vices de leur père, que moi seul ai su reconnaître +dans leurs inclinations juvéniles; ces deux enfants me gênaient pour +faire la félicité du peuple anglais, dont ils eussent infailliblement +fait le malheur.» Ainsi fut servie par sa conscience Lady Macbeth, qui +voulait, quoi qu'en ait dit Shakespeare, donner un trône, non à son +mari, mais à son fils. Ah! l'amour maternel est une si grande vertu, un +si puissant mobile, qu'il fait excuser bien des choses; aussi, après la +mort de Duncan, Lady Macbeth eut-elle été fort malheureuse sans sa +conscience.» + +Mme de Villefort absorbait avec avidité ces effrayantes maximes et ces +horribles paradoxes débités par le comte avec cette naïve ironie qui lui +était particulière. + +Puis après un instant de silence: + +«Savez-vous, dit-elle, monsieur le comte, que vous êtes un terrible +argumentateur, et que vous voyez le monde sous un jour quelque peu +livide! Est-ce donc en regardant l'humanité à travers les alambics et +les cornues que vous l'avez jugée telle? Car vous aviez raison, vous +êtes un grand chimiste, et cet élixir que vous avez fait prendre à mon +fils, et qui l'a si rapidement rappelé à la vie.... + +--Oh! ne vous y fiez pas, madame, dit Monte-Cristo, une goutte de cet +élixir a suffi pour rappeler à la vie cet enfant qui se mourait, mais +trois gouttes eussent poussé le sang à ses poumons de manière à lui +donner des battements de coeur; six lui eussent coupé la respiration, et +causé une syncope beaucoup plus grave que celle dans laquelle il se +trouvait; dix enfin l'eussent foudroyé. Vous savez, madame, comme je +l'ai écarté vivement de ces flacons auxquels il avait l'imprudence de +toucher? + +--C'est donc un poison terrible? + +--Oh! mon Dieu, non! D'abord, admettons ceci, que le mot poison n'existe +pas, puisqu'on se sert en médecine des poisons les plus violents, qui +deviennent, par la façon dont ils sont administrés, des remèdes +salutaires. + +--Qu'était-ce donc alors? + +--C'était une savante préparation de mon ami, cet excellent abbé +Adelmonte, et dont il m'a appris à me servir. + +--Oh! dit Mme de Villefort, ce doit être un excellent antispasmodique. + +--Souverain, madame, vous l'avez vu, répondit le comte, et j'en fais un +usage fréquent, avec toute la prudence possible, bien entendu, +ajouta-t-il en riant. + +--Je le crois, répliqua sur le même ton Mme de Villefort. Quant à moi, +si nerveuse et si prompte à m'évanouir, j'aurais besoin d'un docteur +Adelmonte pour m'inventer des moyens de respirer librement et me +tranquilliser sur la crainte que j'éprouve de mourir un beau jour +suffoquée. En attendant, comme la chose est difficile à trouver en +France, et que votre abbé n'est probablement pas disposé à faire pour +moi le voyage de Paris, je m'en tiens aux antispasmodiques de M. +Planche, et la menthe et les gouttes d'Hoffmann jouent chez moi un grand +rôle. Tenez, voici des pastilles que je me fais faire exprès; elles sont +à double dose.» + +Monte-Cristo ouvrit la boîte d'écaille que lui présentait la jeune +femme, et respira l'odeur des pastilles en amateur digne d'apprécier +cette préparation. + +«Elles sont exquises, dit-il, mais soumises à la nécessité de la +déglutition, fonction qui souvent est impossible à accomplir de la part +de la personne évanouie. J'aime mieux mon spécifique. + +--Mais, bien certainement, moi aussi, je le préférerais d'après les +effets que j'en ai vus surtout; mais c'est un secret sans doute, et je +ne suis pas assez indiscrète pour vous le demander. + +--Mais moi, madame, dit Monte-Cristo en se levant, je suis assez galant +pour vous l'offrir. + +--Oh! monsieur. + +--Seulement rappelez-vous une chose: c'est qu'à petite dose c'est un +remède, à forte dose c'est un poison. Une goutte rend la vie, comme vous +l'avez vu; cinq ou six tueraient infailliblement, et d'une façon +d'autant plus terrible, qu'étendues dans un verre de vin, elles n'en +changeraient aucunement le goût. Mais je m'arrête, madame, j'aurais +presque l'air de vous conseiller.» + +Six heures et demie venaient de sonner, on annonça une amie de Mme de +Villefort, qui venait dîner avec elle. + +«Si j'avais l'honneur de vous voir pour la troisième ou quatrième fois, +monsieur le comte, au lieu de vous voir pour la seconde, dit Mme de +Villefort; si j'avais l'honneur d'être votre amie, au lieu d'avoir tout +bonnement le bonheur d'être votre obligée, j'insisterais pour vous +retenir à dîner, et je ne me laisserais pas battre par un premier refus. + +--Mille grâces, madame, répondit Monte-Cristo, j'ai moi-même un +engagement auquel je ne puis manquer. J'ai promis de conduire au +spectacle une princesse grecque de mes amies, qui n'a pas encore vu le +Grand Opéra, et qui compte sur moi pour l'y mener. + +--Allez, monsieur, mais n'oubliez pas ma recette. + +--Comment donc, madame! il faudrait pour cela oublier l'heure de +conversation que je viens de passer près de vous: ce qui est tout à fait +impossible. + +Monte-Cristo salua et sortit. + +Mme de Villefort demeura rêveuse. + +«Voilà un homme étrange, dit-elle, et qui m'a tout l'air de s'appeler, +de son nom de baptême, Adelmonte.» + +Quant à Monte-Cristo, le résultat avait dépassé son attente. + +«Allons, dit-il en s'en allant, voilà une bonne terre, je suis convaincu +que le grain qu'on y laisse tomber n'y avorte pas.» + +Et le lendemain, fidèle à sa promesse, il envoya la recette demandée. + + + + +LIII + +Robert le diable. + + +La raison de l'Opéra était d'autant meilleure à donner qu'il y avait ce +soir-là solennité à l'Académie royale de musique. Levasseur, après une +longue indisposition, rentrait par le rôle de Bertram, et, comme +toujours, l'oeuvre du maestro à la mode avait attiré la plus brillante +société de Paris. + +Morcerf, comme la plupart des jeunes gens riches, avait sa stalle +d'orchestre, plus dix loges de personnes de sa connaissance auxquelles +il pouvait aller demander une place sans compter celle à laquelle il +avait droit dans la loge des lions. + +Château-Renaud avait la stalle voisine de la sienne. + +Beauchamp, en sa qualité de journaliste, était roi de la salle et avait +sa place partout. + +Ce soir-là, Lucien Debray avait la disposition de la loge du ministre, +et il l'avait offerte au comte de Morcerf, lequel, sur le refus de +Mercédès, l'avait envoyée à Danglars, en lui faisant dire qu'il irait +probablement faire dans la soirée une visite à la baronne et à sa fille, +si ces dames voulaient bien accepter la loge qu'il leur proposait. Ces +dames n'avaient eu garde de refuser. Nul n'est friand de loges qui ne +coûtent rien comme un millionnaire. + +Quant à Danglars, il avait déclaré que ses principes politiques et sa +qualité de député de l'opposition ne lui permettaient pas d'aller dans +la loge du ministre. En conséquence, la baronne avait écrit à Lucien de +la venir prendre, attendu qu'elle ne pouvait pas aller à l'Opéra seule +avec Eugénie. + +En effet, si les deux femmes y eussent été seules, on eût, certes, +trouvé cela fort mauvais; tandis que Mlle Danglars allant à l'Opéra avec +sa mère et l'amant de sa mère il n'y avait rien à dire: il faut bien +prendre le monde comme il est fait. + +La toile se leva, comme d'habitude, sur une salle à peu près vide. C'est +encore une habitude de notre fashion parisienne, d'arriver au spectacle +quand le spectacle est commencé: il en résulte que le premier acte se +passe, de la part des spectateurs arrivés, non pas à regarder ou à +écouter la pièce, mais à regarder entrer les spectateurs qui arrivent, +et à ne rien entendre que le bruit des portes et celui des +conversations. + +«Tiens! dit tout à coup Albert en voyant s'ouvrir une loge de côté de +premier rang, tiens! la comtesse G...» + +--Qu'est-ce que c'est que la comtesse G...? demanda Château-Renaud. + +--Oh! par exemple, baron, voici une question que je ne vous pardonne +pas; vous demandez ce que c'est que la comtesse G...? + +--Ah! c'est vrai, dit Château-Renaud, n'est-ce pas cette charmante +Vénitienne? + +--Justement.» + +En ce moment la comtesse G... aperçut Albert et échangea avec lui un +salut accompagné d'un sourire. + +«Vous la connaissez? dit Château-Renaud. + +--Oui, fit Albert; je lui ai été présenté à Rome par Franz. + +--Voudrez-vous me rendre à Paris le même service que Franz vous a rendu +à Rome? + +--Bien volontiers. + +--Chut!» cria le public. + +Les deux jeunes gens continuèrent leur conversation, sans paraître +s'inquiéter le moins du monde du désir que paraissait éprouver le +parterre d'entendre la musique. + +«Elle était aux courses du Champ-de-Mars, dit Château-Renaud. + +--Aujourd'hui? + +--Oui. + +--Tiens! au fait, il y avait courses. Étiez-vous engagé? + +--Oh! pour une misère, pour cinquante louis. + +--Et qui a gagné? + +--Nautilus; je pariais pour lui. + +--Mais il y avait trois courses? + +--Oui. Il y avait le prix du Jockey-Club, une coupe d'or. Il s'est même +passé une chose assez bizarre. + +--Laquelle? + +--Chut donc! cria le public. + +--Laquelle? répéta Albert. + +--C'est un cheval et un jockey complètement inconnus qui ont gagné cette +course. + +--Comment? + +--Oh! mon Dieu, oui, personne n'avait fait attention à un cheval inscrit +sous le nom de _Vampa_ et à un jockey inscrit sous le nom de _Job_, +quand on a vu s'avancer tout à coup un admirable alezan et un jockey +gros comme le poing; on a été obligé de lui fourrer vingt livres de +plomb dans ses poches, ce qui ne l'a pas empêché d'arriver au but trois +longueurs de cheval avant _Ariel et Barbaro_, qui couraient avec lui. + +--Et l'on n'a pas su à qui appartenaient le cheval et le jockey? + +--Non. + +--Vous dites que ce cheval était inscrit sous le nom de.... + +--_Vampa_. + +--Alors, dit Albert, je suis plus avancé que vous, je sais à qui il +appartenait, moi. + +--Silence donc!» cria pour la troisième fois le parterre. + +Cette fois la levée de boucliers était si grande, que les deux jeunes +gens s'aperçurent enfin que c'était à eux que le public s'adressait. Ils +se retournèrent un instant, cherchant dans cette foule un homme qui prit +la responsabilité de ce qu'ils regardaient comme une impertinence; mais +personne ne réitéra l'invitation, et ils se retournèrent vers la scène. +En ce moment la loge du ministre s'ouvrait, et Mme Danglars, sa fille et +Lucien Debray prenaient leurs places. + +«Ah! ah! dit Château-Renaud, voilà des personnes de votre connaissance, +vicomte. Que diable regardez-vous donc à droite? On vous cherche.» + +Albert se retourna et ses yeux rencontrèrent effectivement ceux de la +baronne Danglars, qui lui fit avec son éventail un petit salut. Quant à +Mlle Eugénie, ce fut à peine si ses grands yeux noirs daignèrent +s'abaisser jusqu'à l'orchestre. + +«En vérité, mon cher, dit Château-Renaud, je ne comprends point, à part +la mésalliance, et je ne crois point que ce soit cela qui vous préoccupe +beaucoup; je ne comprends pas, dis-je, à part la mésalliance, ce que +vous pouvez avoir contre Mlle Danglars; c'est en vérité une fort belle +personne. + +--Fort belle, certainement, dit Albert; mais je vous avoue qu'en fait de +beauté j'aimerais mieux quelque chose de plus doux, de plus suave, de +plus féminin, enfin. + +--Voilà bien les jeunes gens, dit Château-Renaud qui, en sa qualité +d'homme de trente ans, prenait avec Morcerf des airs paternels; ils ne +sont jamais satisfaits. Comment, mon cher! on vous trouve une fiancée +bâtie sur le modèle de la Diane chasseresse et vous n'êtes pas content! + +--Eh bien, justement, j'aurais mieux aimé quelque chose dans le genre de +la Vénus de Milo ou de Capoue. Cette Diane chasseresse, toujours au +milieu de ses nymphes, m'épouvante un peu, j'ai peur qu'elle ne me +traite en Actéon.» + +En effet, un coup d'oeil jeté sur la jeune fille pouvait presque +expliquer le sentiment que venait d'avouer Morcerf. Mlle Danglars était +belle, mais, comme l'avait dit Albert, d'une beauté un peu arrêtée: ses +cheveux étaient d'un beau noir, mais dans leurs ondes naturelles on +remarquait une certaine rébellion à la main qui voulait leur imposer sa +volonté; ses yeux, noirs comme ses cheveux, encadrés sous de magnifiques +sourcils qui n'avaient qu'un défaut, celui de se froncer quelquefois, +étaient surtout remarquables par une expression de fermeté qu'on était +étonné de trouver dans le regard d'une femme; son nez avait les +proportions exactes qu'un statuaire eût données à celui de Junon: sa +bouche seule était trop grande, mais garnie de belles dents que +faisaient ressortir encore des lèvres dont le carmin trop vif tranchait +avec la pâleur de son teint; enfin un signe noir placé au coin de la +bouche, et plus large que ne le sont d'ordinaire ces sortes de caprices +de la nature, achevait de donner à cette physionomie ce caractère décidé +qui effrayait quelque peu Morcerf. + +D'ailleurs, tout le reste de la personne d'Eugénie s'alliait avec cette +tête que nous venons d'essayer de décrire. C'était, comme l'avait dit +Château-Renaud, la Diane chasseresse, mais avec quelque chose encore de +plus ferme et de plus musculeux dans sa beauté. + +Quant à l'éducation, qu'elle avait reçue, s'il y avait un reproche à lui +faire, c'est que, comme certains points de sa physionomie, elle semblait +un peu appartenir à un autre sexe. En effet, elle parlait deux ou trois +langues, dessinait facilement, faisait des vers et composait de la +musique; elle était surtout passionnée pour ce dernier art, qu'elle +étudiait avec une de ses amies de pension, jeune personne sans fortune, +mais ayant toutes les dispositions possibles pour devenir, à ce que l'on +assurait, une excellente cantatrice. Un grand compositeur portait, +disait-on, à cette dernière, un intérêt presque paternel, et la faisait +travailler avec l'espoir qu'elle trouverait un jour une fortune dans sa +voix. + +Cette possibilité que Mlle Louise d'Armilly, c'était le nom de la jeune +virtuose, entrât un jour au théâtre faisait que Mlle Danglars, quoique +la recevant chez elle, ne se montrait point en public en sa compagnie. +Du reste, sans avoir dans la maison du banquier la position indépendante +d'une amie, Louise avait une position supérieure à celle des +institutrices ordinaires. + +Quelques secondes après l'entrée de Mme Danglars dans sa loge, la toile +avait baissé et, grâce à cette faculté, laissée par la longueur des +entractes, de se promener au foyer ou de faire des visites pendant une +demi-heure, l'orchestre s'était à peu près dégarni. + +Morcerf et Château-Renaud étaient sortis des premiers. Un instant Mme +Danglars avait pensé que cet empressement d'Albert avait pour but de lui +venir présenter ses compliments, et elle s'était penchée à l'oreille de +sa fille pour lui annoncer cette visite, mais celle-ci s'était +contentée de secouer la tête en souriant; et en même temps, comme pour +prouver combien la dénégation d'Eugénie était fondée, Morcerf apparut +dans une loge de côté du premier rang. Cette loge était celle de la +comtesse G... + +«Ah! vous voilà, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui tendant la +main avec toute la cordialité d'une vieille connaissance; c'est bien +aimable à vous de m'avoir reconnue, et surtout de m'avoir donné la +préférence pour votre première visite. + +--Croyez, madame, répondit Albert, que si j'eusse su votre arrivée à +Paris et connu votre adresse, je n'eusse point attendu si tard. Mais +veuillez me permettre de vous présenter M. le baron de Château-Renaud, +mon ami, un des rares gentilshommes qui restent encore en France, et par +lequel je viens d'apprendre que vous étiez aux courses du +Champ-de-Mars.» + +Château-Renaud salua. + +«Ah! vous étiez aux courses, monsieur? dit vivement la comtesse. + +--Oui, madame. + +--Eh bien, reprit vivement Mme G..., pouvez-vous me dire à qui +appartenait le cheval qui a gagné le prix du Jockey-Club? + +--Non, madame, dit Château-Renaud, et je faisais tout à l'heure la même +question à Albert. + +--Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse? demanda Albert. + +--À quoi? + +--À connaître le maître du cheval? + +--Infiniment. Imaginez-vous.... Mais sauriez-vous qui, par hasard, +vicomte? + +--Madame, vous alliez raconter une histoire: imaginez-vous, avez-vous +dit. + +--Eh bien, imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et ce joli petit +jockey à casaque rose m'avaient, à la première vue, inspiré une si vive +sympathie, que je faisais des voeux pour l'un et pour l'autre, +exactement comme si j'avais engagé sur eux la moitié de ma fortune; +aussi, lorsque je les vis arriver au but, devançant les autres coureurs +de trois longueurs de cheval, je fus si joyeuse que je me mis à battre +des mains comme une folle. Figurez-vous mon étonnement lorsque, en +rentrant chez moi, je rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose! +Je crus que le vainqueur de la course demeurait par hasard dans la même +maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la première +chose que je vis fut la coupe d'or qui formait le prix gagné par le +cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait un petit papier +sur lequel étaient écrits ces mots: «À la comtesse G..., Lord Ruthwen.» + +--C'est justement cela, dit Morcerf. + +--Comment! c'est justement cela; que voulez-vous dire? + +--Je veux dire que c'est Lord Ruthwen en personne. + +--Quel Lord Ruthwen? + +--Le nôtre, le vampire, celui du théâtre Argentina. + +--Vraiment! s'écria la comtesse; il est donc ici? + +--Parfaitement. + +--Et vous le voyez? vous le recevez? vous allez chez lui? + +--C'est mon ami intime, et M. de Château-Renaud lui-même a l'honneur de +le connaître. + +--Qui peut vous faire croire que c'est lui qui a gagné? + +--Son cheval inscrit sous le nom de _Vampa_... + +--Eh bien, après? + +--Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux bandit qui m'avait +fait prisonnier? + +--Ah! c'est vrai. + +--Et des mains duquel le comte m'a miraculeusement tiré? + +--Si fait. + +--Il s'appelait _Vampa_. Vous voyez bien que c'est lui. + +--Mais pourquoi m'a-t-il envoyé cette coupe, à moi? + +--D'abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort parlé de +vous, comme vous pouvez le croire; ensuite parce qu'il aura été enchanté +de retrouver une compatriote, et heureux de l'intérêt que cette +compatriote prenait à lui. + +--J'espère bien que vous ne lui avez jamais raconté les folies que nous +avons dites à son sujet! + +--Ma foi, je n'en jurerais pas, et cette façon de vous offrir cette +coupe sous le nom de Lord Ruthwen.... + +--Mais c'est affreux, il va m'en vouloir mortellement. + +--Son procédé est-il celui d'un ennemi? + +--Non, je l'avoue. + +--Eh bien! + +--Ainsi, il est à Paris? + +--Oui. + +--Et quelle sensation a-t-il faite? + +--Mais, dit Albert, on en a parlé huit jours, puis sont arrivés le +couronnement de la reine d'Angleterre et le vol des diamants de Mlle +Mars, et l'on n'a plus parlé que de cela. + +--Mon cher, dit Château-Renaud, on voit bien que le comte est votre ami, +vous le traitez en conséquence. Ne croyez pas ce que vous dit Albert, +madame la comtesse, il n'est au contraire question que du comte de +Monte-Cristo à Paris. Il a d'abord débuté par envoyer à Mme Danglars des +chevaux de trente mille francs; puis il a sauvé la vie à Mme de +Villefort; puis il a gagné la course du Jockey-Club à ce qu'il paraît. +Je maintiens au contraire, moi, quoi qu'en dise Morcerf, qu'on s'occupe +encore du comte en ce moment, et qu'on ne s'occupera même plus que de +lui dans un mois, s'il veut continuer de faire de l'excentricité, ce +qui, au reste, paraît être sa manière de vivre ordinaire. + +--C'est possible, dit Morcerf; en attendant, qui donc a repris la loge +de l'ambassadeur de Russie? + +--Laquelle? demanda la comtesse. + +--L'entre-colonne du premier rang; elle me semble parfaitement remise à +neuf. + +--En effet, dit Château-Renaud. Est-ce qu'il y avait quelqu'un pendant le +premier acte? + +--Où? + +--Dans cette loge? + +--Non, reprit la comtesse, je n'ai vu personne; ainsi, continua-t-elle, +revenant à la première conversation, vous croyez que c'est votre comte +de Monte-Cristo qui a gagné le prix? + +--J'en suis sûr. + +--Et qui m'a envoyé cette coupe? + +--Sans aucun doute. + +--Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j'ai fort envie de +la lui renvoyer. + +--Oh! n'en faites rien; il vous en enverrait une autre, taillée dans +quelque saphir ou creusée dans quelque rubis. Ce sont ses manières +d'agir; que voulez-vous, il faut le prendre comme il est.» + +En ce moment on entendit la sonnette qui annonçait que le deuxième acte +allait commencer. Albert se leva pour regagner sa place. + +«Vous verrai-je? demanda la comtesse. + +--Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai m'informer si je +puis vous être bon à quelque chose à Paris. + +--Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de Rivoli, 22, +je suis chez moi pour mes amis. Vous voilà prévenus.» + +Les jeunes gens saluèrent et sortirent. + +En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les yeux +fixés sur un seul point de la salle; leurs regards suivirent la +direction générale, et s'arrêtèrent sur l'ancienne loge de l'ambassadeur +de Russie. Un homme habillé de noir, de trente-cinq à quarante ans, +venait d'y entrer avec une femme vêtue d'un costume oriental. La femme +était de la plus grande beauté, et le costume d'une telle richesse que +comme nous l'avons dit, tous les yeux s'étaient à l'instant tournés vers +elle. + +«Eh! dit Albert, c'est Monte-Cristo et sa Grecque.» + +En effet, c'était le comte et Haydée. + +Au bout d'un instant, la jeune femme était l'objet de l'attention non +seulement du parterre, mais de toute la salle; les femmes se penchaient +hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des lustres cette +cascade de diamants. + +Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui indique +dans les masses assemblées un grand événement. Personne ne songea à +crier silence. Cette femme si jeune, si belle, si éblouissante, était le +plus curieux spectacle qu'on pût voir. + +Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement à Albert que la +baronne désirait avoir sa visite dans l'entracte suivant. + +Morcerf était de trop bon goût pour se faire attendre quand on lui +indiquait clairement qu'il était attendu. L'acte fini, il se hâta donc +de monter dans l'avant-scène. + +Il salua les deux dames et tendit la main à Debray. + +La baronne l'accueillit avec un charmant sourire et Eugénie avec sa +froideur habituelle. + +«Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme à bout, et qui vous +appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui m'écrase de questions +sur le comte, et qui veut que je sache d'où il est, d'où il vient, où il +va; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi, et pour me tirer d'affaire, +j'ai dit: «Demandez tout cela à Morcerf, il connaît son Monte-Cristo sur +le bout du doigt»; alors on vous a fait signe. + +--N'est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu'on a un +demi-million de fonds secrets à sa disposition on ne soit pas mieux +instruit que cela? + +--Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j'avais un +demi-million à ma disposition, je l'emploierais à autre chose qu'à +prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n'a d'autre mérite +à mes yeux que d'être deux fois riche comme un nabab; mais j'ai passé la +parole à mon ami Morcerf; arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde +plus. + +--Un nabab ne m'eût certainement pas envoyé une paire de chevaux de +trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles, de cinq mille +francs chacun. + +--Oh! les diamants, dit en riant Morcerf, c'est sa manie. Je crois que, +pareil à Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et qu'il en sème +sur son chemin comme le petit Poucet faisait de ses cailloux. + +--Il aura trouvé quelque mine, dit Mme Danglars; vous savez qu'il a un +crédit illimité sur la maison du baron? + +--Non, je ne le savais pas, répondit Albert, mais cela doit être. + +--Et qu'il a annoncé à M. Danglars qu'il comptait rester un an à Paris +et y dépenser six millions? + +--C'est le schah de Perse qui voyage incognito. + +--Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugénie, avez-vous remarqué comme +elle est belle? + +--En vérité, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire si bonne +justice aux personnes de votre sexe.» + +Lucien approcha son lorgnon de son oeil. + +«Charmante! dit-il. + +--Et cette femme, M. de Morcerf sait-il qui elle est? + +--Mademoiselle, dit Albert, répondant à cette interpellation presque +directe, je le sais à peu près, comme tout ce qui regarde le personnage +mystérieux dont nous nous occupons. Cette femme est une Grecque. + +--Cela se voit facilement à son costume, et vous ne m'apprenez là que ce +que toute la salle sait déjà comme nous. + +--Je suis fâché, dit Morcerf, d'être un cicérone si ignorant, mais je +dois avouer que là se bornent mes connaissances; je sais, en outre +qu'elle est musicienne, car un jour que j'ai déjeuné chez le comte, j'ai +entendu les sons d'une guzla qui ne pouvaient venir certainement que +d'elle. + +--Il reçoit donc, votre comte? demanda Mme Danglars. + +--Et d'une façon splendide, je vous le jure. + +--Il faut que je pousse Danglars à lui offrir quelque dîner, quelque +bal, afin qu'il nous les rende. + +--Comment, vous irez chez lui? dit Debray en riant. + +--Pourquoi pas? avec mon mari! + +--Mais il est garçon, ce mystérieux comte. + +--Vous voyez bien que non, dit en riant à son tour la baronne, en +montrant la belle Grecque. + +--Cette femme est une esclave, à ce qu'il nous a dit lui-même, vous +rappelez-vous, Morcerf? à votre déjeuner? + +--Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne qu'elle a bien plutôt l'air +d'une princesse. + +--Des _Mille et une Nuits_. + +--Des _Mille et une Nuits_, je ne dis pas; mais qu'est-ce qui fait les +princesses, mon cher? ce sont les diamants, et celle-ci en est couverte. + +--Elle en a même trop, dit Eugénie; elle serait plus belle sans cela, +car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de forme. + +--Oh! l'artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se +passionne? + +--J'aime tout ce qui est beau, dit Eugénie. + +--Mais que dites-vous du comte alors? dit Debray, il me semble qu'il +n'est pas mal non plus. + +--Le comte? dit Eugénie, comme si elle n'eût point encore pensé à le +regarder, le comte, il est bien pâle. + +--Justement, dit Morcerf, c'est dans cette pâleur qu'est le secret que +nous cherchons. La comtesse G... prétend, vous le savez, que c'est un +vampire. + +--Elle est donc de retour, la comtesse G...? demanda la baronne. + +--Dans cette loge de côté, dit Eugénie, presque en face de nous, ma +mère; cette femme, avec ces admirables cheveux blonds, c'est elle. + +--Oh! oui, dit Mme Danglars; vous ne savez pas ce que vous devriez +faire, Morcerf? + +--Ordonnez, madame. + +--Vous devriez aller faire une visite à votre comte de Monte-Cristo et +nous l'amener. + +--Pourquoi faire? dit Eugénie. + +--Mais pour que nous lui parlions; n'es-tu pas curieuse de le voir? + +--Pas le moins du monde. + +--Étrange enfant! murmura la baronne. + +--Oh! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-même. Tenez, il vous +a vue, madame, et il vous salue.» + +La baronne rendit au comte son salut, accompagné d'un charmant sourire. + +«Allons, dit Morcerf, je me sacrifie; je vous quitte et vais voir s'il +n'y a pas moyen de lui parler. + +--Allez dans sa loge; c'est bien simple. + +--Mais je ne suis pas présenté. + +--À qui? + +--À la belle Grecque. + +--C'est une esclave, dites-vous? + +--Oui, mais vous prétendez, vous, que c'est une princesse.... Non. +J'espère que lorsqu'il me verra sortir il sortira. + +--C'est possible. Allez! + +--J'y vais.» + +Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment où il passait devant +la loge du comte, la porte s'ouvrit; le comte dit quelques mots en arabe +à Ali, qui se tenait dans le corridor, et prit le bras de Morcerf. + +Ali referma la porte, et se tint debout devant elle; il y avait dans le +corridor un rassemblement autour du Nubien. + +«En vérité, dit Monte-Cristo, votre Paris est une étrange ville, et vos +Parisiens un singulier peuple. On dirait que c'est la première fois +qu'ils voient un Nubien. Regardez-les donc se presser autour de ce +pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut dire. Je vous réponds d'une +chose, par exemple, c'est qu'un Parisien peut aller à Tunis, à +Constantinople, à Bagdad ou au Caire, on ne fera pas cercle autour de +lui. + +--C'est que vos Orientaux sont des gens sensés, et qu'ils ne regardent +que ce qui vaut la peine d'être vu; mais croyez-moi, Ali ne jouit de +cette popularité que parce qu'il vous appartient, et qu'en ce moment +vous êtes l'homme à la mode. + +--Vraiment! et qui me vaut cette faveur? + +--Parbleu! vous-même. Vous donnez des attelages de mille louis; vous +sauvez la vie à des femmes de procureur du roi; vous faites courir, +sous le nom de major Brack, des chevaux pur sang et des jockeys gros +comme des ouistitis; enfin, vous gagnez des coupes d'or, et vous les +envoyez aux jolies femmes. + +--Et qui diable vous a conté toutes ces folies? + +--Dame! la première, Mme Danglars, qui meurt d'envie de vous voir dans +sa loge, ou plutôt qu'on vous y voie; la seconde, le journal de +Beauchamp, et la troisième, ma propre imaginative. Pourquoi appelez-vous +votre cheval _Vampa_, si vous voulez garder l'incognito? + +--Ah! c'est vrai! dit le comte, c'est une imprudence. Mais dites-moi +donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois à l'Opéra? Je +l'ai cherché des yeux, et je ne l'ai aperçu nulle part. + +--Il viendra ce soir. + +--Où cela? + +--Dans la loge de la baronne, je crois. + +--Cette charmante personne qui est avec elle, c'est sa fille? + +--Oui. + +--Je vous en fais mon compliment.» + +Morcerf sourit. + +«Nous reparlerons de cela plus tard et en détail, dit-il. Que dites-vous +de la musique? + +--De quelle musique? + +--Mais de celle que vous venez d'entendre. + +--Je dis que c'est de fort belle musique pour de la musique composée par +un compositeur humain, et chantée par des oiseaux à deux pieds et sans +plumes, comme disait feu Diogène. + +--Ah çà! mais, mon cher comte, il semblerait que vous pourriez entendre +à votre caprice les sept choeurs du paradis? + +--Mais c'est un peu de cela. Quand je veux entendre d'admirable musique, +vicomte, de la musique comme jamais l'oreille mortelle n'en a entendu, +je dors. + +--Eh bien, mais, vous êtes à merveille ici; dormez, mon cher comte, +dormez, l'Opéra n'a pas été inventé pour autre chose. + +--Non, en vérité, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que je dorme +du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le silence, et +puis une certaine préparation.... + +--Ah! le fameux haschich? + +--Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la musique, venez +souper avec moi. + +--Mais j'en ai déjà entendu en y allant déjeuner, dit Morcerf. + +--À Rome? + +--Oui. + +--Ah! c'était la guzla d'Haydée. Oui, la pauvre exilée s'amuse +quelquefois à me jouer des airs de son pays.» + +Morcerf n'insista pas davantage; de son côté, le comte se tut. + +En ce moment la sonnette retentit. + +«Vous m'excusez? dit le comte en reprenant le chemin de sa loge. + +--Comment donc! + +--Emportez bien des choses pour la comtesse G... de la part de son +vampire. + +--Et à la baronne? + +--Dites-lui que j'aurai l'honneur, si elle le permet, d'aller lui +présenter mes hommages dans la soirée.» + +Le troisième acte commença. Pendant le troisième acte le comte de +Morcerf vint, comme il l'avait promis, rejoindre Mme Danglars. + +Le comte n'était point un de ces hommes qui font révolution dans une +salle; aussi personne ne s'aperçut-il de son arrivée que ceux dans la +loge desquels il venait prendre une place. + +Monte-Cristo le vit cependant, et un léger sourire effleura ses lèvres. + +Quant à Haydée, elle ne voyait rien tant que la toile était levée; comme +toutes les natures primitives, elle adorait tout ce qui parle à +l'oreille et à la vue. + +Le troisième acte s'écoula comme d'habitude; Mlles Noblet, Julia et +Leroux exécutèrent leurs entrechats ordinaires; le prince de Grenade +fut défié par Robert-Mario; enfin ce majestueux roi que vous savez fit +le tour de la salle pour montrer son manteau de velours, en tenant sa +fille par la main; puis la toile tomba, et la salle se dégorgea aussitôt +dans le foyer et les corridors. + +Le comte sortit de sa loge, et un instant après apparut dans celle de la +baronne Danglars. + +La baronne ne put s'empêcher de jeter un cri de surprise légèrement mêlé +de joie. + +«Ah! venez donc, monsieur le comte! s'écria-t-elle, car, en vérité, +j'avais hâte de joindre mes grâces verbales aux remerciements écrits que +je vous ai déjà faits. + +--Oh! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette misère? je +l'avais déjà oubliée, moi. + +--Oui, mais ce qu'on n'oublie pas, monsieur le comte, c'est que vous +avez le lendemain sauvé ma bonne amie Mme de Villefort du danger que lui +faisaient courir ces mêmes chevaux. + +--Cette fois encore, madame, je ne mérite pas vos remerciements; c'est +Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de rendre à Mme de Villefort cet +éminent service. + +--Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tiré mon fils des +bandits romains? + +--Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la main que le +général lui tendait, non; cette fois je prends les remerciements pour +mon compte; mais vous me les avez déjà faits, je les ai déjà reçus, et, +en vérité, je suis honteux de vous retrouver encore si reconnaissant. +Faites-moi donc l'honneur, je vous prie, madame la baronne, de me +présenter à mademoiselle votre fille. + +--Oh! vous êtes tout présenté, de nom du moins, car il y a deux ou trois +jours que nous ne parlons que de vous. Eugénie, continua la baronne en +se retournant vers sa fille, monsieur le comte de Monte-Cristo!» + +Le comte s'inclina: Mlle Danglars fit un léger mouvement de tête. + +«Vous êtes là avec une admirable personne, monsieur le comte, dit +Eugénie; est-ce votre fille? + +--Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo étonné de cette extrême ingénuité +ou de cet étonnant aplomb, c'est une pauvre Grecque dont je suis le +tuteur. + +--Et qui se nomme?... + +--Haydée, répondit Monte-Cristo. + +--Une Grecque! murmura le comte de Morcerf. + +--Oui, comte, dit Mme Danglars; et dites-moi si vous avez jamais vu à la +cour d'Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement servi, un aussi +admirable costume que celui que nous avons là devant les yeux. + +--Ah! dit Monte-Cristo, vous avez servi à Janina, monsieur le comte? + +--J'ai été général-inspecteur des troupes du pacha, répondit Morcerf, et +mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des libéralités de +l'illustre chef albanais. + +--Regardez donc! insista Mme Danglars. + +--Où cela? balbutia Morcerf. + +--Tenez!» dit Monte-Cristo. + +Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui hors la +loge. + +En ce moment, Haydée, qui cherchait le comte des yeux, aperçut sa tête +pâle près de celle de M. de Morcerf, qu'il tenait embrassé. + +Cette vue produisit sur la jeune fille l'effet de la tête de Méduse; +elle fit un mouvement en avant comme pour les dévorer tous deux du +regard, puis, presque aussitôt, elle se rejeta en arrière en poussant un +faible cri, qui fut cependant entendu des personnes qui étaient les plus +proches d'elle et d'Ali, qui aussitôt ouvrit la porte. + +«Tiens, dit Eugénie, que vient-il donc d'arriver à votre pupille, +monsieur le comte? On dirait qu'elle se trouve mal. + +--En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point, mademoiselle: +Haydée est très nerveuse et par conséquent très sensible aux odeurs: un +parfum qui lui est antipathique suffit pour la faire évanouir; mais, +ajouta le comte en tirant un flacon de sa poche, j'ai là le remède.» + +Et, après avoir salué la baronne et sa fille d'un seul et même salut, il +échangea une dernière poignée de main avec le comte et avec Debray, et +sortit de la loge de Mme Danglars. + +Quand il entra dans la sienne, Haydée était encore fort pâle; à peine +parut-il qu'elle lui saisit la main. Monte-Cristo s'aperçut que les +mains de la jeune fille étaient humides et glacées à la fois. + +«Avec qui donc causais-tu là, seigneur? demanda la jeune fille. + +--Mais, répondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui a été au +service de ton illustre père, et qui avoue lui devoir sa fortune. + +--Ah! le misérable! s'écria Haydée, c'est lui qui l'a vendu aux Turcs; +et cette fortune, c'est le prix de sa trahison. Ne savais-tu donc pas +cela, mon cher seigneur? + +--J'avais bien déjà entendu dire quelques mots de cette histoire en +Épire, dit Monte-Cristo, mais j'en ignore les détails. Viens, ma fille, +tu me les donneras, ce doit être curieux. + +--Oh! oui, viens, viens; il me semble que je mourrais si je restais plus +longtemps en face de cet homme.» + +Et Haydée, se levant vivement, s'enveloppa de son burnous de cachemire +blanc brodé de perles et de corail, et sortit vivement au moment où la +toile se levait. + +«Voyez si cet homme fait rien comme un autre! dit la comtesse G... à +Albert, qui était retourné près d'elle; il écoute religieusement le +troisième acte de _Robert_, et il s'en va au moment où le quatrième va +commencer. + + + + +LIV + +La hausse et la baisse. + + +Quelques jours après cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire +visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-Élysées, qui +avait déjà pris cette allure de palais, que le comte, grâce à son +immense fortune, donnait à ses habitations même les plus passagères. + +Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui +avait déjà apportés une lettre signée baronne Danglars, née Herminie de +Servieux. + +Albert était accompagné de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de +son ami quelques compliments qui n'étaient pas officiels sans doute, +mais dont, grâce à la finesse de son coup d'oeil, le comte ne pouvait +suspecter la source. + +Il lui sembla même que Lucien venait le voir, mû par un double sentiment +de curiosité, et que la moitié de ce sentiment émanait de la rue de la +Chaussée-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se +tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connaître par ses propres yeux +l'intérieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs, +et qui allait à l'Opéra avec une esclave grecque portant un million de +diamants, avait chargé les yeux par lesquels elle avait l'habitude de +voir de lui donner des renseignements sur cet intérieur. + +Mais le comte ne parut pas soupçonner la moindre corrélation entre la +visite de Lucien et la curiosité de la baronne. + +«Vous êtes en rapports presque continuels avec le baron Danglars? +demanda-t-il à Albert de Morcerf. + +--Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit. + +--Cela tient donc toujours? + +--Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrangée.» + +Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot mêlé à la conversation lui +donnait le droit d'y demeurer étranger, plaça son lorgnon d'écaille dans +son oeil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit à faire le tour +de la chambre en examinant les armes et les tableaux. + +«Ah! dit Monte-Cristo; mais, à vous entendre, je n'avais pas cru à une +si prompte solution. + +--Que voulez-vous? les choses marchent sans qu'on s'en doute; pendant +que vous ne songez pas à elles, elles songent à vous; et quand vous vous +retournez vous êtes étonné du chemin qu'elles ont fait. Mon père et M. +Danglars ont servi ensemble en Espagne, mon père dans l'armée, M. +Danglars dans les vivres. C'est là que mon père, ruiné par la +Révolution, et M. Danglars, qui n'avait, lui, jamais eu de patrimoine, +ont jeté les fondements, mon père, de sa fortune politique et militaire, +qui est belle, M. Danglars, de sa fortune politique et financière, qui +est admirable. + +--Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la visite que +je lui ai faite, M. Danglars m'a parlé de cela; et, continua-t-il en +jetant un coup d'oeil sur Lucien, qui feuilletait un album, et elle est +jolie, Mlle Eugénie? car je crois me rappeler que c'est Eugénie qu'elle +s'appelle. + +--Fort jolie, ou plutôt fort belle, répondit Albert, mais d'une beauté +que je n'apprécie pas. Je suis un indigne! + +--Vous en parlez déjà comme si vous étiez son mari! + +--Oh! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir à son tour ce que +faisait Lucien. + +--Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous ne me +paraissez pas enthousiaste de ce mariage! + +--Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela m'épouvante. + +--Bah! dit Monte-Cristo, voilà une belle raison; n'êtes-vous pas riche +vous-même? + +--Mon père a quelque chose comme une cinquantaine de mille livres de +rente, et m'en donnera peut-être dix ou douze en me mariant. + +--Le fait est que c'est modeste, dit le comte, à Paris surtout; mais +tout n'est pas dans la fortune en ce monde, et c'est bien quelque chose +aussi qu'un beau nom et une haute position sociale. Votre nom est +célèbre, votre position magnifique, et puis le comte de Morcerf est un +soldat, et l'on aime à voir s'allier cette intégrité de Bayard à la +pauvreté de Duguesclin; le désintéressement est le plus beau rayon de +soleil auquel puisse reluire une noble épée. Moi, tout au contraire, je +trouve cette union on ne peut plus sortable: Mlle Danglars vous +enrichira et vous l'anoblirez!» + +Albert secoua la tête et demeura pensif. + +«Il y a encore autre chose, dit-il. + +--J'avoue, reprit Monte-Cristo, que j'ai peine à comprendre cette +répugnance pour une jeune fille riche et belle. + +--Oh! mon Dieu! dit Morcerf, cette répugnance, si répugnance il y a, ne +vient pas toute de mon côté. + +--Mais de quel côté donc? car vous m'avez dit que votre père désirait ce +mariage. + +--Du côté de ma mère, et ma mère est un oeil prudent et sûr. Eh bien, +elle ne sourit pas à cette union; elle a je ne sais quelle prévention +contre les Danglars. + +--Oh! dit le comte avec un ton un peu forcé, cela se conçoit; Mme la +comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse +en personne, hésite un peu à toucher une main roturière, épaisse et +brutale: c'est naturel. + +--Je ne sais si c'est cela, en effet, dit Albert; mais ce que je sais, +c'est qu'il me semble que ce mariage, s'il se fait, la rendra +malheureuse. Déjà l'on devait s'assembler pour parler d'affaires il y a +six semaines mais j'ai été tellement pris de migraines.... + +--Réelles? dit le comte en souriant. + +--Oh! bien réelles, la peur sans doute... que l'on a remis le +rendez-vous à deux mois. Rien ne presse, vous comprenez; je n'ai pas +encore vingt et un ans, et Eugénie n'en a que dix-sept; mais les deux +mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s'exécuter. Vous ne pouvez +vous imaginer, mon cher comte, combien je suis embarrassé... Ah! que +vous êtes heureux d'être libre! + +--Eh bien, mais soyez libre aussi; qui vous en empêche, je vous le +demande un peu? + +--Oh! ce serait une trop grande déception pour mon père si je n'épouse +pas Mlle Danglars. + +--Épousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement d'épaules. + +--Oui, dit Morcerf; mais pour ma mère ce ne sera pas de la déception, +mais de la douleur. + +--Alors ne l'épousez pas, fit le comte. + +--Je verrai, j'essaierai, vous me donnerez un conseil, n'est-ce pas? et, +s'il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras. Oh! pour ne pas +faire de peine à mon excellente mère, je me brouillerais avec le comte, +je crois.» + +Monte-Cristo se détourna; il semblait ému. + +«Eh! dit-il à Debray, assis dans un fauteuil profond à l'extrémité du +salon, et qui tenait de la main droite un crayon et de la gauche un +carnet, que faites-vous donc, un croquis d'après le Poussin? + +--Moi? dit-il tranquillement, oh! bien oui! un croquis, j'aime trop la +peinture pour cela! Non pas, je fais tout l'opposé de la peinture, je +fais des chiffres. + +--Des chiffres? + +--Oui, je calcule; cela vous regarde indirectement, vicomte; je calcule +ce que la maison Danglars a gagné sur la dernière hausse d'Haïti: de +deux cent six le fonds est monté à quatre cent neuf en trois jours, et +le prudent banquier avait acheté beaucoup à deux cent six. Il a dû +gagner trois cent mille livres. + +--Ce n'est pas son meilleur coup, dit Morcerf; n'a-t-il pas gagné un +million cette année avec les bons d'Espagne? + +--Écoutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-Cristo qui +vous dira comme les Italiens: + + _Danaro e santità_ + _Metà della metà_[2] + + +[Note 2: Argent et sainteté, Moitié de la moitié.] + +Et c'est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles +histoires, je hausse les épaules. + +--Mais vous parliez d'Haïti? dit Monte-Cristo. + +--Oh! Haïti, c'est autre chose; Haïti, c'est l'écarté de l'agiotage +français. On peut aimer la bouillotte, chérir le whist, raffoler du +boston, et se lasser cependant de tout cela; mais on en revient toujours +à l'écarté: c'est un hors-d'oeuvre. Ainsi M. Danglars a vendu hier à +quatre cent six et empoché trois cent mille francs; s'il eût attendu à +aujourd'hui, le fonds retombait à deux cent cinq, et au lieu de gagner +trois cent mille francs, il en perdait vingt ou vingt-cinq mille. + +--Et pourquoi le fonds est-il retombé de quatre cent neuf à deux cent +cinq? demanda Monte-Cristo. Je vous demande pardon, je suis fort +ignorant de toutes ces intrigues de Bourse. + +--Parce que, répondit en riant Albert, les nouvelles se suivent et ne se +ressemblent pas. + +--Ah! diable, fit le comte, M. Danglars joue à gagner ou à perdre trois +cent mille francs en un jour. Ah çà! mais il est donc énormément riche? + +--Ce n'est pas lui qui joue! s'écria vivement Lucien, c'est Mme +Danglars; elle est véritablement intrépide. + +--Mais vous qui êtes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le peu de +stabilité des nouvelles, puisque vous êtes à la source, vous devriez +l'empêcher, dit Morcerf avec un sourire. + +--Comment le pourrais-je, si son mari ne réussit pas? demanda Lucien. +Vous connaissez le caractère de la baronne, personne n'a d'influence sur +elle, et elle ne fait absolument que ce qu'elle veut. + +--Oh! si j'étais à votre place! dit Albert. + +--Eh bien! + +--Je la guérirais, moi; ce serait un service à rendre à son futur +gendre. + +--Comment cela? + +--Ah pardieu! c'est bien facile, je lui donnerais une leçon. + +--Une leçon? + +--Oui. Votre position de secrétaire du ministre vous donne une grande +autorité pour les nouvelles; vous n'ouvrez pas la bouche que les agents +de change ne sténographient au plus vite vos paroles; faites-lui perdre +une centaine de mille francs coup sur coup, et cela la rendra prudente. + +--Je ne comprends pas, balbutia Lucien. + +--C'est cependant limpide, répondit le jeune homme avec une naïveté qui +n'avait rien d'affecté; annoncez-lui un beau matin quelque chose +d'inouï, une nouvelle télégraphique que vous seul puissiez savoir; que +Henri IV, par exemple, a été vu hier chez Gabrielle; cela fera monter +les fonds, elle établira son coup de bourse là-dessus, et elle perdra +certainement lorsque Beauchamp écrira le lendemain dans son journal: +«C'est à tort que les gens bien informés prétendent que le roi Henri IV +a été vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est complètement inexact; le +roi Henri IV n'a pas quitté le pont Neuf.» + +Lucien se mit à rire du bout des lèvres. Monte-Cristo, quoique +indifférent en apparence, n'avait pas perdu un mot de cet entretien, et +son oeil perçant avait même cru lire un secret dans l'embarras du +secrétaire intime. + +Il résulta de cet embarras de Lucien, qui avait complètement échappé à +Albert, que Lucien abrégea sa visite. + +Il se sentait évidemment mal à l'aise. Le comte lui dit en le +reconduisant quelques mots à voix basse auxquels il répondit: + +«Bien volontiers, monsieur le comte, j'accepte.» + +Le comte revint au jeune de Morcerf. + +«Ne pensez-vous pas, en y réfléchissant, lui dit-il, que vous avez eu +tort de parler comme vous l'avez fait de votre belle-mère devant M. +Debray? + +--Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas d'avance ce +mot-là. + +--Vraiment, et sans exagération, la comtesse est à ce point contraire à +ce mariage? + +--À ce point que la baronne vient rarement à la maison, et que ma mère, +je crois, n'a pas été deux fois dans sa vie chez madame Danglars. + +--Alors, dit le comte, me voilà enhardi à vous parler à coeur ouvert: M. +Danglars est mon banquier, M. de Villefort m'a comblé de politesse en +remerciement d'un service qu'un heureux hasard m'a mis à même de lui +rendre. Je devine sous tout cela une avalanche de dîners et de raouts. +Or, pour ne pas paraître brocher fastueusement sur le tout, et même pour +avoir le mérite de prendre les devants, si vous voulez, j'ai projeté de +réunir dans ma maison de campagne d'Auteuil M. et Mme Danglars, M. et +Mme de Villefort. Si je vous invite à ce dîner, ainsi que M. le comte et +Mme la comtesse de Morcerf, cela n'aura-t-il pas l'air d'une espèce de +rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la comtesse de Morcerf +n'envisagera-t-elle point la chose ainsi, surtout si M. le baron +Danglars me fait l'honneur d'amener sa fille? Alors votre mère me +prendra en horreur, et je ne veux aucunement de cela, moi; je tiens, au +contraire, et dites-le-lui toutes les fois que l'occasion s'en +présentera, à rester au mieux dans son esprit. + +--Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d'y mettre avec moi cette +franchise, et j'accepte l'exclusion que vous me proposez. Vous dites que +vous tenez à rester au mieux dans l'esprit de ma mère, où vous êtes déjà +à merveille. + +--Vous croyez? fit Monte-Cristo avec intérêt. + +--Oh! j'en suis sûr. Quand vous nous avez quittés l'autre jour, nous +avons causé une heure de vous mais j'en reviens à ce que nous disions. +Eh bien, si ma mère pouvait savoir cette attention de votre part, et je +me hasarderai à la lui dire, je suis sûr qu'elle vous en serait on ne +peut plus reconnaissante. Il est vrai que de son côté, mon père serait +furieux.» + +Le comte se mit à rire. + +«Eh bien, dit-il à Morcerf, vous voilà prévenu. Mais j'y pense, il n'y +aura pas que votre père qui sera furieux; M. et Mme Danglars vont me +considérer comme un homme de fort mauvaise façon. Ils savent que je vous +vois avec une certaine intimité, que vous êtes même ma plus ancienne +connaissance parisienne et ils ne vous trouveront pas chez moi; ils me +demanderont pourquoi je ne vous ai pas invité. Songez au moins à vous +munir d'un engagement antérieur qui ait quelque apparence de +probabilité, et dont vous me ferez part au moyen d'un petit mot. Vous le +savez, avec les banquiers les écrits sont seuls valables. + +--Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma mère veut +aller respirer l'air de la mer. À quel jour est fixé votre dîner? + +--À samedi. + +--Nous sommes à mardi, bien; demain soir nous partons; après-demain nous +serons au Tréport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous êtes un homme +charmant de mettre ainsi les gens à leur aise! + +--Moi! en vérité vous me tenez pour plus que je ne vaux; je désire vous +être agréable, voilà tout. + +--Quel jour avez-vous fait vos invitations? + +--Aujourd'hui même. + +--Bien! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous quittons +Paris demain, ma mère et moi. Je ne vous ai pas vu; par conséquent je ne +sais rien de votre dîner. + +--Fou que vous êtes! et M. Debray, qui vient de vous voir chez moi, lui! + +--Ah! c'est juste. + +--Au contraire, je vous ai vu et invité ici sans cérémonie, et vous +m'avez tout naïvement répondu que vous ne pouviez pas être mon convive, +parce que vous partiez pour le Tréport. + +--Eh bien, voilà qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir ma mère +avant demain? + +--Avant demain, c'est difficile; puis je tomberais au milieu de vos +préparatifs de départ. + +--Eh bien, faites mieux que cela; vous n'étiez qu'un homme charmant, +vous serez un homme adorable. + +--Que faut-il que je fasse pour arriver à cette sublimité? + +--Ce qu'il faut que vous fassiez? + +--Je le demande. + +--Vous êtes aujourd'hui libre comme l'air; venez dîner avec moi: nous +serons en petit comité, vous, ma mère et moi seulement. Vous avez à +peine aperçu ma mère; mais vous la verrez de près. C'est une femme fort +remarquable, et je ne regrette qu'une chose: c'est que sa pareille +n'existe pas avec vingt ans de moins; il y aurait bientôt, je vous le +jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant à mon père, vous +ne le trouverez pas: il est de commission ce soir et dîne chez le grand +référendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le monde +tout entier, vous nous raconterez vos aventures; vous nous direz +l'histoire de cette belle Grecque qui était l'autre soir avec vous à +l'Opéra, que vous appelez votre esclave et que vous traitez comme une +princesse. Nous parlerons italien, espagnol. Voyons, acceptez; ma mère +vous remerciera. + +--Mille grâces, dit le comte; l'invitation est des plus gracieuses, et +je regrette vivement de ne pouvoir l'accepter. Je ne suis pas libre +comme vous le pensiez, et j'ai au contraire un rendez-vous des plus +importants. + +--Ah! prenez garde; vous m'avez appris tout à l'heure comment, en fait +de dîner, on se décharge d'une chose désagréable. Il me faut une preuve. +Je ne suis heureusement pas banquier comme M. Danglars; mais je suis, je +vous en préviens, aussi incrédule que lui. + +--Aussi vais-je vous la donner», dit le comte. + +Et il sonna. + +«Hum! fit Morcerf, voilà déjà deux fois que vous refusez de dîner avec +ma mère. C'est un parti pris, comte.» + +Monte-Cristo tressaillit. + +«Oh! vous ne le croyez pas, dit-il; d'ailleurs voici ma preuve qui +vient.» + +Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant. + +«Je n'étais pas prévenu de votre visite, n'est-ce pas? + +--Dame! vous êtes un homme si extraordinaire que je n'en répondrais pas. + + +--Je ne pouvais point deviner que vous m'inviteriez à dîner, au moins. + +--Oh! quant à cela, c'est probable. + +--Eh bien, écoutez, Baptistin... que vous ai-je dit ce matin quand je +vous ai appelé dans mon cabinet de travail? + +--De faire fermer la porte de M. le comte une fois cinq heures sonnées. + +--Ensuite? + +--Oh! monsieur le comte... dit Albert. + +--Non, non, je veux absolument me débarrasser de cette réputation +mystérieuse que vous m'avez faite, mon cher vicomte. Il est trop +difficile de jouer éternellement le Manfred. Je veux vivre dans une +maison de verre. Ensuite.... Continuez, Baptistin. + +--Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo Cavalcanti et son +fils. + +--Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un homme de la plus +vieille noblesse d'Italie et dont Dante a pris la peine d'être le +d'Hozier.... Vous vous rappelez ou vous ne vous rappelez pas, dans le +dixième chant de l'Enfer; de plus, son fils, un charmant jeune homme de +votre âge à peu près, vicomte, portant le même titre que vous, et qui +fait son entrée dans le monde parisien avec les millions de son père. Le +major m'amène ce soir son fils Andrea, le contino, comme nous disons en +Italie. Il me le confie. Je le pousserai s'il a quelque mérite. Vous +m'aiderez, n'est-ce pas? + +--Sans doute! C'est donc un ancien ami à vous que ce major Cavalcanti? +demanda Albert. + +--Pas du tout, c'est un digne seigneur, très poli, très modeste, très +discret, comme il y en a une foule en Italie, des descendants très +descendus des vieilles familles. Je l'ai vu plusieurs fois, soit à +Florence, soit à Bologne, soit à Lucques, et il m'a prévenu de son +arrivée. Les connaissances de voyage sont exigeantes: elles réclament de +vous, en tout lieu, l'amitié qu'on leur a témoignée une fois par hasard; +comme si l'homme civilisé, qui sait vivre une heure avec n'importe qui, +n'avait pas toujours son arrière-pensée! Ce bon major Cavalcanti va +revoir Paris, qu'il n'a vu qu'en passant, sous l'Empire, en allant se +faire geler à Moscou. Je lui donnerai un bon dîner, il me laissera son +fils; je lui promettrai de veiller sur lui; je lui laisserai faire +toutes les folies qu'il lui conviendra de faire, et nous serons +quittes. + +--À merveille! dit Albert, et je vois que vous êtes un précieux mentor. +Adieu donc, nous serons de retour dimanche. À propos, j'ai reçu des +nouvelles de Franz. + +--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo; et se plaît-il toujours en Italie? + +--Je pense que oui; cependant il vous y regrette. Il dit que vous étiez +le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne sais même pas +s'il ne va point jusqu'à dire qu'il y pleut. + +--Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz? + +--Au contraire, il persiste à vous croire fantastique au premier chef; +voilà pourquoi il vous regrette. + +--Charmant jeune homme! dit Monte-Cristo, et pour lequel je me suis +senti une vive sympathie le premier soir où je l'ai vu cherchant un +souper quelconque, et il a bien voulu accepter le mien. C'est, je crois, +le fils du général d'Épinay? + +--Justement. + +--Le même qui a été si misérablement assassiné en 1815? + +--Par les bonapartistes. + +--C'est cela! Ma foi, je l'aime! N'y a-t-il pas pour lui aussi des +projets de mariage? + +--Oui, il doit épouser Mlle de Villefort. + +--C'est vrai? + +--Comme moi je dois épouser Mlle Danglars, reprit Albert en riant. + +--Vous riez.... + +--Oui. + +--Pourquoi riez-vous? + +--Je ris parce qu'il me semble voir de ce côté-là autant de sympathie +pour le mariage qu'il y en a d'un autre côté entre Mlle Danglars et moi. +Mais vraiment, mon cher comte, nous causons de femmes comme les femmes +causent d'hommes; c'est impardonnable!» + +Albert se leva. + +«Vous vous en allez? + +--La question est bonne! il y a deux heures que je vous assomme, et vous +avez la politesse de me demander si je m'en vais! En vérité, comte, vous +êtes l'homme le plus poli de la terre! Et vos domestiques, comme ils +sont dressés! M. Baptistin surtout! je n'ai jamais pu en avoir un comme +cela. Les miens semblent tous prendre exemple sur ceux du +Théâtre-Français, qui justement parce qu'ils n'ont qu'un mot à dire, +viennent toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous défaites de +M. Baptistin, je vous demande la préférence. + +--C'est dit, vicomte. + +--Ce n'est pas tout, attendez: faites bien mes compliments à votre +discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti; et si par +hasard il tenait à établir son fils, trouvez-lui une femme bien riche, +bien noble, du chef de sa mère, du moins, et bien baronne du chef de son +père. Je vous y aiderai, moi. + +--Oh! oh! répondit Monte-Cristo, en vérité, vous en êtes là? + +--Oui. + +--Ma foi, il ne faut jurer de rien. + +--Ah! comte, s'écria Morcerf, quel service vous me rendriez, et comme je +vous aimerais cent fois davantage encore si, grâce à vous, je restais +garçon, ne fût-ce que dix ans. + +--Tout est possible», répondit gravement Monte-Cristo. + +Et prenant congé d'Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois sur +son timbre. + +Bertuccio parut. + +«Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reçois samedi dans ma +maison d'Auteuil.» + +Bertuccio eut un léger frisson. + +«Bien, monsieur, dit-il. + +--J'ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit préparé +convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins peut être fort +belle. + +--Il faudrait tout changer pour en arriver là, monsieur le comte, car +les tentures ont vieilli. + +--Changez donc tout, à l'exception d'une seule, celle de la chambre à +coucher de damas rouge: vous la laisserez même absolument telle qu'elle +est.» + +Bertuccio s'inclina. + +«Vous ne toucherez pas au jardin non plus; mais de la cour, par exemple, +faites-en tout ce que vous voudrez; il me sera même agréable qu'on ne la +puisse pas reconnaître. + +--Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit content; je +serais plus rassuré cependant si monsieur le comte me voulait dire ses +intentions pour le dîner. + +--En vérité, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, depuis que vous +êtes à Paris je vous trouve dépaysé, trembleur; mais vous ne me +connaissez donc plus? + +--Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reçoit! + +--Je n'en sais rien encore, et vous n'avez pas besoin de le savoir non +plus. Lucullus dîne chez Lucullus, voilà tout.» + +Bertuccio s'inclina et sortit. + + + + +LV + +Le major Cavalcanti. + + +Ni le comte ni Baptistin n'avaient menti en annonçant à Morcerf cette +visite du major Lucquois, qui servait à Monte-Cristo de prétexte pour +refuser le dîner qui lui était offert. + +Sept heures venaient de sonner, et M. Bertuccio, selon l'ordre qu'il en +avait reçu, était parti depuis deux heures pour Auteuil, lorsqu'un +fiacre s'arrêta à la porte de l'hôtel, et sembla s'enfuir tout honteux +aussitôt qu'il eut déposé près de la grille un homme de cinquante-deux +ans environ, vêtu d'une de ces redingotes vertes à brandebourgs noirs +dont l'espèce est impérissable, à ce qu'il paraît, en Europe. Un large +pantalon de drap bleu, une botte encore assez propre, quoique d'un +vernis incertain et un peu trop épaisse de semelle, des gants de daim, +un chapeau se rapprochant pour la forme d'un chapeau de gendarme, un col +noir, brodé d'un liséré blanc, qui, si son propriétaire ne l'eût porté +de sa pleine et entière volonté, eût pu passer pour un carcan: tel était +le costume pittoresque sous lequel se présenta le personnage qui sonna à +la grille en demandant si ce n'était point au n° 30 de l'avenue des +Champs-Élysées que demeurait M. le comte de Monte-Cristo, et qui, sur la +réponse affirmative du concierge, entra, ferma la porte derrière lui et +se dirigea vers le perron. + +La tête petite et anguleuse de cet homme, ses cheveux blanchissants, sa +moustache épaisse et grise le firent reconnaître par Baptistin, qui +avait l'exact signalement du visiteur et qui l'attendait au bas du +vestibule. Aussi, à peine eut-il prononcé son nom devant le serviteur +intelligent, que Monte-Cristo était prévenu de son arrivée. + +On introduisit l'étranger dans le salon le plus simple. Le comte l'y +attendait et alla au-devant de lui d'un air riant. + +«Ah! cher monsieur, dit-il, soyez le bienvenu. Je vous attendais. + +--Vraiment, dit le Lucquois, Votre Excellence m'attendait. + +--Oui, j'avais été prévenu de votre arrivée pour aujourd'hui à sept +heures. + +--De mon arrivée? Ainsi vous étiez prévenu? + +--Parfaitement. + +--Ah! tant mieux! Je craignais, je l'avoue, que l'on n'eût oublié cette +petite précaution. + +--Laquelle? + +--De vous prévenir. + +--Oh! non pas! + +--Mais vous êtes sûr de ne pas vous tromper? + +--J'en suis sûr. + +--C'est bien moi que Votre Excellence attendait aujourd'hui à sept +heures? + +--C'est bien vous. D'ailleurs, vérifions. + +--Oh! si vous m'attendiez, dit le Lucquois, ce n'est pas la peine. + +--Si fait! si fait!» dit Monte-Cristo. + +Le Lucquois parut légèrement inquiet. + +«Voyons, dit Monte-Cristo, n'êtes-vous pas monsieur le marquis +Bartolomeo Cavalcanti? + +--Bartolomeo Cavalcanti, répéta le Lucquois joyeux, c'est bien cela. + +--Ex-major au service d'Autriche? + +--Était-ce major que j'étais? demanda timidement le vieux militaire. + +--Oui, dit Monte-Cristo, c'était major. C'est le nom que l'on donne en +France au grade que vous occupiez en Italie. + +--Bon, dit le Lucquois, je ne demande pas mieux, moi, vous comprenez.... + +--D'ailleurs, vous ne venez pas ici de votre propre mouvement, reprit +Monte-Cristo. + +--Oh! bien certainement. + +--Vous m'êtes adressé par quelqu'un. + +--Oui. + +--Par cet excellent abbé Busoni? + +--C'est cela! s'écria le major joyeux. + +--Et vous avez une lettre? + +--La voilà. + +--Eh pardieu! vous voyez bien. Donnez donc.» + +Et Monte-Cristo prit la lettre qu'il ouvrit et qu'il lut. + +Le major regardait le comte avec de gros yeux étonnés qui se portaient +curieusement sur chaque partie de l'appartement, mais qui revenaient +invariablement à son propriétaire. + +«C'est bien cela... ce cher abbé, «le major Cavalcanti, un digne +praticien de Lucques, descendant des Cavalcanti de Florence, continua +Monte-Cristo tout en lisant, jouissant d'une fortune d'un demi-million +de revenu.» + +Monte-Cristo leva les yeux de dessus le papier et salua. + +«D'un demi-million, dit-il; peste! mon cher monsieur Cavalcanti. + +--Y a-t-il un demi-million? demanda le Lucquois. + +--En toutes lettres; et cela doit être, l'abbé Busoni est l'homme qui +connaît le mieux toutes les grandes fortunes de l'Europe. + +--Va pour un demi-million, dit le Lucquois; mais, ma parole d'honneur, +je ne croyais pas que cela montât si haut. + +--Parce que vous avez un intendant qui vous vole; que voulez-vous, cher +monsieur Cavalcanti, il faut bien passer par là! + +--Vous venez de m'éclairer, dit gravement le Lucquois, je mettrai le +drôle à la porte.» + +Monte-Cristo continua: + +--«Et auquel il ne manquerait qu'une chose pour être heureux». + +--Oh! mon Dieu, oui! une seule, dit le Lucquois avec un soupir. + +--«De retrouver un fils adoré.» + +--Un fils adoré! + +--«Enlevé dans sa jeunesse, soit par un ennemi de sa noble famille, soit +par des Bohémiens.» + +--À l'âge de cinq ans, monsieur, dit le Lucquois avec un profond soupir +et en levant les yeux au ciel. + +--Pauvre père!» dit Monte-Cristo. + +Le comte continua: + +--«Je lui rends l'espoir, je lui rends la vie, monsieur le comte, en lui +annonçant que ce fils, que depuis quinze ans il cherche vainement, vous +pouvez le lui faire retrouver.» + +Le Lucquois regarda Monte-Cristo avec une indéfinissable expression +d'inquiétude. + +«Je le puis», répondit Monte-Cristo. + +Le major se redressa. + +«Ah! ah! dit-il, la lettre était donc vraie jusqu'au bout? + +--En aviez-vous douté, cher monsieur Bartolomeo? + +--Non pas, jamais! Comment donc! un homme grave, un homme revêtu d'un +caractère religieux comme l'abbé Busoni, ne se serait pas permis une +plaisanterie pareille; mais vous n'avez pas tout lu, Excellence. + +--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, il y a un _post-scriptum_. + +--Oui, répéta le Lucquois... il...y... a... un... _post-scriptum_. + +--«Pour ne point causer au major Cavalcanti l'embarras de déplacer des +fonds chez son banquier, je lui envoie une traite de deux mille francs +pour ses frais de voyage, et le crédit sur vous de la somme de +quarante-huit mille francs que vous restez me redevoir.» + +Le major suivit des yeux ce _post-scriptum_ avec une visible anxiété. + +«Bon! se contenta de dire le comte. + +--Il a dit bon, murmura le Lucquois. Ainsi... monsieur... reprit-il. + +--Ainsi?... demanda Monte-Cristo. + +--Ainsi, le _post-scriptum_... + +--Eh bien, le _post-scriptum_?... + +--Est accueilli par vous aussi favorablement que le reste de la lettre? + +--Certainement. Nous sommes en compte, l'abbé Busoni et moi; je ne sais +pas si c'est quarante-huit mille livres précisément que je reste lui +redevoir, nous n'en sommes pas entre nous à quelques billets de banque. +Ah çà! vous attachiez donc une si grande importance à ce post-scriptum, +cher monsieur Cavalcanti? + +--Je vous avouerai, répondit le Lucquois, que plein de confiance dans la +signature de l'abbé Busoni, je ne m'étais pas muni d'autres fonds; de +sorte que si cette ressource m'eût manqué, je me serais trouvé fort +embarrassé à Paris. + +--Est-ce qu'un homme comme vous est embarrassé quelque part? dit +Monte-Cristo; allons donc! + +--Dame! ne connaissant personne, fit le Lucquois. + +--Mais on vous connaît, vous. + +--Oui, l'on me connaît, de sorte que.... + +--Achevez, cher monsieur Cavalcanti! + +--De sorte que vous me remettrez ces quarante-huit mille livres? + +--À votre première réquisition.» + +Le major roulait de gros yeux ébahis. + +«Mais asseyez-vous donc, dit Monte-Cristo: en vérité, je ne sais ce que +je fais... je vous tiens debout depuis un quart d'heure. + +--Ne faites pas attention.» + +Le major tira un fauteuil et s'assit. + +«Maintenant, dit le comte, voulez-vous prendre quelque chose; un verre +de xérès, de porto, d'alicante? + +--D'alicante, puisque vous le voulez bien, c'est mon vin de +prédilection. + +--J'en ai d'excellent. Avec un biscuit, n'est-ce pas? + +--Avec un biscuit, puisque vous m'y forcez.» + +Monte-Cristo sonna; Baptistin parut. + +Le comte s'avança vers lui. + +«Eh bien?... demanda-t-il tout bas. + +--Le jeune homme est là, répondit le valet de chambre sur le même ton. + +--Bien; où l'avez-vous fait entrer? + +--Dans le salon bleu, comme l'avait ordonné Son Excellence. + +--À merveille. Apportez du vin d'Alicante et des biscuits.» + +Baptistin sortit. + +«En vérité, dit le Lucquois, je vous donne une peine qui me remplit de +confusion. + +--Allons donc!» dit Monte-Cristo. + +Baptistin rentra avec les verres, le vin et les biscuits. + +Le comte emplit un verre et versa dans le second quelques gouttes +seulement du rubis liquide que contenait la bouteille, toute couverte de +toiles d'araignée et de tous les autres signes qui indiquent la +vieillesse du vin bien plus sûrement que ne le font les rides pour +l'homme. + +Le major ne se trompa point au partage, il prit le verre plein et un +biscuit. Le comte ordonna à Baptistin de poser le plateau à la portée de +la main de son hôte, qui commença par goûter l'alicante du bout de ses +lèvres, fit une grimace de satisfaction, et introduisit délicatement le +biscuit dans le verre. + +«Ainsi, monsieur, dit Monte-Cristo, vous habitiez Lucques, vous étiez +riche, vous êtes noble, vous jouissiez de la considération générale, +vous aviez tout ce qui peut rendre un homme heureux. + +--Tout, Excellence, dit le major en engloutissant son biscuit, tout +absolument. + +--Et il ne manquait qu'une chose à votre bonheur? + +--Qu'une seule, dit le Lucquois. + +--C'était de retrouver votre enfant? + +--Ah! fit le major en prenant un second biscuit; mais aussi cela me +manquait bien.» + +Le digne Lucquois leva les yeux et tenta un effort pour soupirer. + +«Maintenant, voyons, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, +qu'était-ce que ce fils tant regretté? car on m'avait dit, à moi, que +vous étiez resté célibataire. + +--On le croyait, monsieur, dit le major, et moi-même.... + +--Oui, reprit Monte-Cristo, et vous-même aviez accrédité ce bruit. Un +péché de jeunesse que vous vouliez cacher à tous les yeux.» + +Le Lucquois se redressa, prit son air le plus calme et le plus digne, en +même temps qu'il baissait modestement les yeux, soit pour assurer sa +contenance, soit pour aider à son imagination, tout en regardant en +dessous le comte, dont le sourire stéréotypé sur les lèvres annonçait +toujours la même bienveillante curiosité. + +«Oui, monsieur, dit-il, je voulais cacher cette faute à tous les yeux.» + +--Pas pour vous, dit Monte-Cristo, car un homme est au-dessus de ces +choses-là. + +--Oh! non, pas pour moi certainement, dit le major avec un sourire et en +hochant la tête. + +--Mais pour sa mère, dit le comte. + +--Pour sa mère! s'écria le Lucquois en prenant un troisième biscuit, +pour sa pauvre mère! + +--Buvez donc, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo en versant au +Lucquois un second verre d'alicante; l'émotion vous étouffe. + +--Pour sa pauvre mère! murmura le Lucquois en essayant si la puissance +de la volonté ne pourrait pas en agissant sur la glande lacrymale, +mouiller le coin de son oeil d'une fausse larme. + +--Qui appartenait à l'une des premières familles d'Italie, je crois? + +--Patricienne de Fiesole, monsieur le comte, patricienne de Fiesole! + +--Et se nommant? + +--Vous désirez savoir son nom? + +--Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo, c'est inutile que vous me le disiez, +je le connais. + +--Monsieur le comte sait tout, dit le Lucquois en s'inclinant. + +--Olivia Corsinari, n'est-ce pas? + +--Olivia Corsinari. + +--Marquise? + +--Marquise. + +--Et vous avez fini par l'épouser cependant, malgré les oppositions de +la famille? + +--Mon Dieu! oui, j'ai fini par là. + +--Et, reprit Monte-Cristo, vous apportez vos papiers bien en règle? + +--Quels papiers? demanda le Lucquois. + +--Mais votre acte de mariage avec Olivia Corsinari, et l'acte de +naissance de l'enfant. + +--L'acte de naissance de l'enfant? + +--L'acte de naissance d'Andrea Cavalcanti, de votre fils; ne +s'appelle-t-il pas Andrea? + +--Je crois que oui, dit le Lucquois. + +--Comment! vous le croyez? + +--Dame! je n'ose pas affirmer, il y a si longtemps qu'il est perdu. + +--C'est juste, dit Monte-Cristo. Enfin vous avez tous ces papiers? + +--Monsieur le comte, c'est avec regret que je vous annonce que, n'étant +pas prévenu de me munir de ces pièces, j'ai négligé de les prendre avec +moi. + +--Ah! diable, fit Monte-Cristo. + +--Étaient-elles donc tout à fait nécessaires? + +--Indispensables!» + +Lucquois se gratta le front. + +«Ah! _per Bacco_! dit-il, indispensables! + +--Sans doute; si l'on allait élever ici quelque doute sur la validité de +votre mariage, sur la légitimité de votre enfant! + +--C'est juste, dit le Lucquois, on pourrait élever des doutes. + +--Ce serait fâcheux pour ce jeune homme. + +--Ce serait fatal. + +--Cela pourrait lui faire manquer quelque magnifique mariage. + +--_O peccato_! + +--En France, vous comprenez, on est sévère; il ne suffit pas, comme en +Italie, d'aller trouver un prêtre et de lui dire: «Nous nous aimons, +unissez-nous.» Il y a mariage civil en France, et, pour se marier +civilement, il faut des pièces qui constatent l'identité. + +--Voilà le malheur: ces papiers, je ne les ai pas. + +--Heureusement que je les ai, moi, dit Monte-Cristo. + +--Vous? + +--Oui? + +--Vous les avez? + +--Je les ai. + +--Ah! par exemple, dit le Lucquois, qui, voyant le but de son voyage +manqué par l'absence de ses papiers, craignait que cet oubli n'amenât +quelque difficulté au sujet des quarante-huit mille livres; ah! par +exemple, voilà un bonheur! Oui, reprit-il, voilà un bonheur, car je n'y +eusse pas songé, moi. + +--Pardieu! je crois bien, on ne songe pas à tout. Mais heureusement +l'abbé Busoni y a songé pour vous. + +--Voyez-vous, ce cher abbé! + +--C'est un homme de précaution. + +--C'est un homme admirable, dit le Lucquois; et il vous les a envoyés? + +--Les voici.» + +Le Lucquois joignit les mains en signe d'admiration. + +«Vous avez épousé Olivia Corsinari dans l'église de Sainte-Paule de +Monte-Catini; voici le certificat du prêtre. + +--Oui, ma foi! le voilà, dit le major en le regardant avec étonnement. + +--Et voici l'acte de baptême d'Andrea Cavalcanti, délivré par le curé de +Saravezza. + +--Tout est en règle, dit le major. + +--Alors prenez ces papiers, dont je n'ai que faire, vous les donnerez à +votre fils qui les gardera soigneusement. + +--Je le crois bien!... S'il les perdait.... + +--Eh bien, s'il les perdait? demanda Monte-Cristo. + +--Eh bien, reprit le Lucquois, on serait obligé d'écrire là-bas, et ce +serait fort long de s'en procurer d'autres. + +--En effet, ce serait difficile, dit Monte-Cristo. + +--Presque impossible, répondit le Lucquois. + +--Je suis bien aise que vous compreniez la valeur de ces papiers. + +--C'est-à-dire que je les regarde comme impayables. + +--Maintenant, dit Monte-Cristo, quant à la mère du jeune homme?... + +--Quant à la mère du jeune homme... répéta le major avec inquiétude. + +--Quant à la marquise Corsinari? + +--Mon Dieu! dit le Lucquois, sous les pas duquel les difficultés +semblaient naître, est-ce qu'on aurait besoin d'elle? + +--Non, monsieur, reprit Monte-Cristo; d'ailleurs, n'a-t-elle point?... + +--Si fait, si fait, dit le major, elle a.... + +--Payé son tribut à la nature?... + +--Hélas! oui, dit vivement le Lucquois. + +--J'ai su cela, reprit Monte-Cristo; elle est morte il y a dix ans. + +--Et je pleure encore sa mort, monsieur, dit le major en tirant de sa +poche un mouchoir à carreaux et en s'essuyant alternativement d'abord +l'oeil gauche et ensuite l'oeil droit. + +--Que voulez-vous, dit Monte-Cristo, nous sommes tous mortels. +Maintenant vous comprenez, cher monsieur Cavalcanti, vous comprenez +qu'il est inutile qu'on sache en France que vous êtes séparé de votre +fils depuis quinze ans. Toutes ces histoires de Bohémiens qui enlèvent +les enfants n'ont pas de vogue chez nous. Vous l'avez envoyé faire son +éducation dans un collège de province, et vous voulez qu'il achève cette +éducation dans le monde parisien. Voilà pourquoi vous avez quitté +Via-Reggio, que vous habitiez depuis la mort de votre femme. Cela +suffira. + +--Vous croyez? + +--Certainement. + +--Très bien, alors. + +--Si l'on apprenait quelque chose de cette séparation.... + +--Ah! oui. Que dirais-je? + +--Qu'un précepteur infidèle, vendu aux ennemis de votre famille.... + +--Aux Corsinari? + +--Certainement... avait enlevé cet enfant pour que votre nom s'éteignît. + +--C'est juste, puisqu'il est fils unique. + +--Eh bien, maintenant que tout est arrêté, que vos souvenirs, remis à +neuf, ne vous trahiront pas, vous avez deviné sans doute que je vous ai +ménagé une surprise? + +--Agréable? demanda le Lucquois. + +--Ah! dit Monte-Cristo, je vois bien qu'on ne trompe pas plus l'oeil que +le coeur d'un père. + +--Hum! fit le major. + +--On vous a fait quelque révélation indiscrète, ou plutôt vous avez +deviné qu'il était là. + +--Qui, là? + +--Votre enfant, votre fils, votre Andrea. + +--Je l'ai deviné, répondit le Lucquois avec le plus grand flegme du +monde: ainsi il est ici? + +--Ici même, dit Monte-Cristo; en entrant tout à l'heure, le valet de +chambre m'a prévenu de son arrivée. + +--Ah! fort bien! ah! fort bien! dit le major en resserrant à chaque +exclamation les brandebourgs de sa polonaise. + +--Mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, je comprends toute votre +émotion, il faut vous donner le temps de vous remettre; je veux aussi +préparer le jeune homme à cette entrevue tant désirée, car je présume +qu'il n'est pas moins impatient que vous. + +--Je le crois, dit Cavalcanti. + +--Eh bien, dans un petit quart d'heure nous sommes à vous. + +--Vous me l'amenez donc? vous poussez donc la bonté jusqu'à me le +présenter vous-même? + +--Non, je ne veux point me placer entre un père et son fils, vous serez +seuls, monsieur le major; mais soyez tranquille, au cas même où la voix +du sang resterait muette, il n'y aurait pas à vous tromper: il entrera +par cette porte. C'est un beau jeune homme blond, un peu trop blond +peut-être, de manières toutes prévenantes; vous verrez. + +--À propos, dit le major, vous savez que je n'ai emporté avec moi que +les deux mille francs que ce bon abbé Busoni m'avait fait passer. +Là-dessus j'ai fait le voyage, et.... + +--Et vous avez besoin d'argent... c'est trop juste, cher monsieur +Cavalcanti. Tenez, voici pour faire un compte, huit billets de mille +francs.» + +Les yeux du major brillèrent comme des escarboucles. + +«C'est quarante mille francs que je vous redois, dit Monte-Cristo. + +--Votre Excellence veut-elle un reçu? dit le major en glissant les +billets dans la poche intérieure de sa polonaise. + +--À quoi bon? dit le comte. + +--Mais pour vous décharger vis-à-vis de l'abbé Busoni. + +--Eh bien, vous me donnerez un reçu général en touchant les quarante +derniers mille francs. Entre honnêtes gens, de pareilles précautions +sont inutiles. + +--Ah! oui, c'est vrai, dit le major, entre honnêtes gens. + +--Maintenant, un dernier mot, marquis. + +--Dites. + +--Vous permettez une petite recommandation, n'est-ce pas? + +--Comment donc! Je la demande. + +--Il n'y aurait pas de mal que vous quittassiez cette polonaise. + +--Vraiment! dit le major en regardant le vêtement avec une certaine +complaisance. + +--Oui, cela se porte encore à Via-Reggio, mais à Paris il y a déjà +longtemps que ce costume, quelque élégant qu'il soit, a passé de mode. + +--C'est fâcheux, dit le Lucquois. + +--Oh! si vous y tenez, vous le reprendrez en vous en allant. + +--Mais que mettrai-je? + +--Ce que vous trouverez dans vos malles. + +--Comment, dans mes malles! je n'ai qu'un portemanteau. + +--Avec vous sans doute. À quoi bon s'embarrasser? D'ailleurs, un vieux +soldat aime à marcher en leste équipage. + +--Voilà justement pourquoi.... + +--Mais vous êtes homme de précaution, et vous avez envoyé vos malles en +avant. Elles sont arrivées hier à l'hôtel des Princes, rue Richelieu. +C'est là que vous avez retenu votre logement. + +--Alors dans ces malles? + +--Je présume que vous avez eu la précaution de faire enfermer par votre +valet de chambre tout ce qu'il vous faut: habits de ville, habits +d'uniforme. Dans les grandes circonstances, vous mettrez l'habit +d'uniforme, cela fait bien. N'oubliez pas votre croix. On s'en moque +encore en France, mais on en porte toujours. + +--Très bien, très bien, très bien! dit le major qui marchait +d'éblouissements en éblouissements. + +--Et maintenant, dit Monte-Cristo, que votre coeur est affermi contre les +émotions trop vives, préparez-vous, cher monsieur Cavalcanti, à revoir +votre fils Andrea.» + +Et faisant un charmant salut au Lucquois, ravi, en extase, Monte-Cristo +disparut derrière la tapisserie. + + +FIN DU TOME DEUXIÈME. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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Il se vit dans +une grotte, s'avança du côté de l'ouverture, et à travers la porte +cintrée aperçut un ciel bleu et une mer d'azur. L'air et l'eau +resplendissaient aux rayons du soleil du matin; sur le rivage, les +matelots étaient assis causant et riant; à dix pas en mer la barque se +balançait gracieusement sur son ancre.</p> + +<p>Alors il savoura quelque temps cette brise fraîche qui lui passait sur +le front; il écouta le bruit affaibli de la vague qui se mouvait sur le +bord et laissait sur les roches une dentelle d'écume blanche comme de +l'argent; il se laissa aller sans réfléchir, sans penser à ce charme +divin qu'il y a dans les choses de la nature, surtout lorsqu'on sort +d'un rêve fantastique; puis peu à peu cette vie du dehors, si calme, si +pure, si grande, lui rappela l'invraisemblance de son sommeil, et les +souvenirs commencèrent à rentrer dans sa mémoire.</p> + +<p>Il se souvint de son arrivée dans l'île, de sa présentation à un chef de +contrebandiers, d'un palais souterrain plein de splendeurs, d'un souper +excellent et d'une cuillerée de haschich.</p> + +<p>Seulement, en face de cette réalité de plein jour, il lui semblait qu'il +y avait au moins un an que toutes ces choses s'étaient passées, tant le +rêve qu'il avait fait était vivant dans sa pensée et prenait +d'importance dans son esprit. Aussi de temps en temps son imagination +faisait asseoir au milieu des matelots, ou traverser un rocher, ou se +balancer sur la barque, une de ces ombres qui avaient étoilé sa nuit de +leurs baisers. Du reste, il avait la tête parfaitement libre et le corps +parfaitement reposé: aucune lourdeur dans le cerveau, mais, au +contraire, un certain bien-être général, une faculté d'absorber l'air et +le soleil plus grande que jamais.</p> + +<p>Il s'approcha donc gaiement de ses matelots.</p> + +<p>Dès qu'ils le revirent ils se levèrent, et le patron s'approcha de lui.</p> + +<p>«Le seigneur Simbad, lui dit-il, nous a chargés de tous ses compliments +pour Votre Excellence, et nous a dit de lui exprimer le regret qu'il a +de ne pouvoir prendre congé d'elle; mais il espère que vous l'excuserez +quand vous saurez qu'une affaire très pressante l'appelle à Malaga.</p> + +<p>—Ah çà! mon cher Gaetano, dit Franz, tout cela est donc véritablement +une réalité: il existe un homme qui m'a reçu dans cette île, qui m'y a +donné une hospitalité royale, et qui est parti pendant mon sommeil?</p> + +<p>—Il existe si bien, que voilà son petit yacht qui s'éloigne, toutes +voiles dehors, et que, si vous voulez prendre votre lunette d'approche, +vous reconnaîtrez selon toute probabilité, votre hôte au milieu de son +équipage.»</p> + +<p>Et, en disant ces paroles, Gaetano étendait le bras dans la direction +d'un petit bâtiment qui faisait voile vers la pointe méridionale de la +Corse.</p> + +<p>Franz tira sa lunette, la mit à son point de vue, et la dirigea vers +l'endroit indiqué.</p> + +<p>Gaetano ne se trompait pas. Sur l'arrière du bâtiment, le mystérieux +étranger se tenait debout tourné de son côté, et tenant comme lui une +lunette à la main; il avait en tout point le costume sous lequel il +était apparu la veille à son convive, et agitait son mouchoir en signe +d'adieu.</p> + +<p>Franz lui rendit son salut en tirant à son tour son mouchoir et en +l'agitant comme il agitait le sien.</p> + +<p>Au bout d'une seconde, un léger nuage de fumée se dessina à la poupe du +bâtiment, se détacha gracieusement de l'arrière et monta lentement vers +le ciel; puis une faible détonation arriva jusqu'à Franz.</p> + +<p>«Tenez, entendez-vous, dit Gaetano, le voilà qui vous dit adieu!»</p> + +<p>Le jeune homme prit sa carabine et la déchargea en l'air, mais sans +espérance que le bruit pût franchir la distance qui séparait le yacht de +la côte.</p> + +<p>«Qu'ordonne Votre Excellence? dit Gaetano.</p> + +<p>—D'abord que vous m'allumiez une torche.</p> + +<p>—Ah! oui, je comprends, reprit le patron, pour chercher l'entrée de +l'appartement enchanté. Bien du plaisir, Excellence, si la chose vous +amuse, et je vais vous donner la torche demandée. Moi aussi, j'ai été +possédé de l'idée qui vous tient, et je m'en suis passé la fantaisie +trois ou quatre fois; mais j'ai fini par y renoncer. Giovanni, +ajouta-t-il, allume une torche et apporte-la à Son Excellence.»</p> + +<p>Giovanni obéit. Franz prit la torche et entra dans le souterrain, suivi +de Gaetano.</p> + +<p>Il reconnut la place où il s'était réveillé à son lit de bruyères encore +tout froissé; mais il eut beau promener sa torche sur toute la surface +extérieure de la grotte il ne vit rien, si ce n'est, à des traces de +fumée, que d'autres avant lui avaient déjà tenté inutilement la même +investigation.</p> + +<p>Cependant il ne laissa pas un pied de cette muraille granitique, +impénétrable comme l'avenir, sans l'examiner; il ne vit pas une gerçure +qu'il n'y introduisît la lame de son couteau de chasse; il ne remarqua +pas un point saillant qu'il n'appuyât dessus, dans l'espoir qu'il +céderait; mais tout fut inutile, et il perdit, sans aucun résultat, deux +heures à cette recherche.</p> + +<p>Au bout de ce temps, il y renonça; Gaetano était triomphant.</p> + +<p>Quand Franz revint sur la plage, le yacht n'apparaissait plus que comme +un petit point blanc à l'horizon, il eut recours à sa lunette, mais même +avec l'instrument il était impossible de rien distinguer.</p> + +<p>Gaetano lui rappela qu'il était venu pour chasser des chèvres, ce qu'il +avait complètement oublié. Il prit son fusil et se mit à parcourir l'île +de l'air d'un homme qui accomplit un devoir plutôt qu'il ne prend un +plaisir, et au bout d'un quart d'heure il avait tué une chèvre et deux +chevreaux. Mais ces chèvres, quoique sauvages et alertes comme des +chamois, avaient une trop grande ressemblance avec nos chèvres +domestiques, et Franz ne les regardait pas comme un gibier.</p> + +<p>Puis des idées bien autrement puissantes préoccupaient son esprit. +Depuis la veille il était véritablement le héros d'un conte des <i>Mille +et une Nuits</i>, et invinciblement il était ramené vers la grotte.</p> + +<p>Alors, malgré l'inutilité de sa première perquisition, il en recommença +une seconde, après avoir dit à Gaetano de faire rôtir un des deux +chevreaux. Cette seconde visite dura assez longtemps, car lorsqu'il +revint le chevreau était rôti et le déjeuner était prêt.</p> + +<p>Franz s'assit à l'endroit où la veille, on était venu l'inviter à souper +de la part de cet hôte mystérieux, et il aperçut encore comme une +mouette bercée au sommet d'une vague, le petit yacht qui continuait de +s'avancer vers la Corse.</p> + +<p>«Mais, dit-il à Gaetano, vous m'avez annoncé que le seigneur Simbad +faisait voile pour Malaga, tandis qu'il me semble à moi qu'il se dirige +directement vers Porto-Vecchio.</p> + +<p>—Ne vous rappelez-vous plus, reprit le patron, que parmi les gens de +son équipage je vous ai dit qu'il y avait pour le moment deux bandits +corses?</p> + +<p>—C'est vrai! et il va les jeter sur la côte? dit Franz.</p> + +<p>—Justement. Ah! c'est un individu, s'écria Gaetano, qui ne craint ni +Dieu ni diable, à ce qu'on dit, et qui se dérangera de cinquante lieues +de sa route pour rendre service à un pauvre homme.</p> + +<p>—Mais ce genre de service pourrait bien le brouiller avec les autorités +du pays où il exerce ce genre de philanthropie, dit Franz.</p> + +<p>—Ah! bien, dit Gaetano en riant, qu'est-ce que ça lui fait, à lui, les +autorités! il s'en moque pas mal! On n'a qu'à essayer de le poursuivre. +D'abord son yacht n'est pas un navire, c'est un oiseau, et il rendrait +trois nœuds sur douze à une frégate; et puis il n'a qu'à se jeter +lui-même à la côte, est-ce qu'il ne trouvera pas partout des amis?»</p> + +<p>Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que le seigneur +Simbad, l'hôte de Franz, avait l'honneur d'être en relation avec les +contrebandiers et les bandits de toutes les côtes de la Méditerranée; ce +qui ne laissait pas que d'établir pour lui une position assez étrange.</p> + +<p>Quant à Franz, rien ne le retenait plus à Monte-Cristo, il avait perdu +tout espoir de trouver le secret de la grotte, il se hâta donc de +déjeuner en ordonnant à ses hommes de tenir leur barque prête pour le +moment où il aurait fini.</p> + +<p>Une demi-heure après, il était à bord. </p> + +<p>Il jeta un dernier regard sur le yacht; il était prêt à disparaître +dans le golfe de Porto-Vecchio.</p> + +<p>Il donna le signal du départ.</p> + +<p>Au moment où la barque se mettait en mouvement, le yacht disparaissait. +Avec lui s'effaçait la dernière réalité de la nuit précédente: aussi +souper, Simbad, haschich et statues, tout commençait, pour Franz, à se +fondre dans le même rêve. La barque marcha toute la journée et toute la +nuit; et le lendemain, quand le soleil se leva, c'était l'île de +Monte-Cristo qui avait disparu à son tour. Une fois que Franz eut touché +la terre, il oublia, momentanément du moins, les événements qui venaient +de se passer pour terminer ses affaires de plaisir et de politesse à +Florence, et ne s'occuper que de rejoindre son compagnon, qui +l'attendait à Rome.</p> + +<p>Il partit donc, et le samedi soir il arriva à la place de la Douane par +la malle-poste.</p> + +<p>L'appartement, comme nous l'avons dit, était retenu d'avance, il n'y +avait donc plus qu'à rejoindre l'hôtel de maître Pastrini; ce qui +n'était pas chose très facile, car la foule encombrait les rues, et Rome +était déjà en proie à cette rumeur sourde et fébrile qui précède les +grands événements. Or, à Rome, il y a quatre grands événements par an: +le carnaval, la semaine sainte, la Fête-Dieu et la Saint-Pierre.</p> + +<p>Tout le reste de l'année, la ville retombe dans sa morne apathie, état +intermédiaire entre la vie et la mort, qui la rend semblable à une +espèce de station entre ce monde et l'autre, station sublime, halte +pleine de poésie et de caractère que Franz avait déjà faite cinq ou six +fois, et qu'à chaque fois il avait trouvée plus merveilleuse et plus +fantastique encore.</p> + +<p>Enfin, il traversa cette foule toujours plus grossissante et plus agitée +et atteignit l'hôtel. Sur sa première demande, il lui fut répondu, avec +cette impertinence particulière aux cochers de fiacre retenus et aux +aubergistes au complet, qu'il n'y avait plus de place pour lui à l'hôtel +de Londres. Alors il envoya sa carte à maître Pastrini, et se fit +réclamer d'Albert de Morcerf. Le moyen réussi, et maître Pastrini +accourut lui-même, s'excusant d'avoir fait attendre Son Excellence, +grondant ses garçons, prenant le bougeoir de la main du cicérone qui +s'était déjà emparé du voyageur, et se préparait à le mener près +d'Albert, quand celui-ci vint à sa rencontre.</p> + +<p>L'appartement retenu se composait de deux petites chambres et d'un +cabinet. Les deux chambres donnaient sur la rue, circonstance que maître +Pastrini fit valoir comme y ajoutant un mérite inappréciable. Le reste +de l'étage était loué à un personnage fort riche, que l'on croyait +Sicilien ou Maltais; l'hôtelier ne put pas dire au juste à laquelle des +deux nations appartenait ce voyageur.</p> + +<p>«C'est fort bien, maître Pastrini, dit Franz, mais il nous faudrait tout +de suite un souper quelconque pour ce soir, et une calèche pour demain +et les jours suivants.</p> + +<p>—Quant au souper, répondit l'aubergiste, vous allez être servis à +l'instant même; mais quant à la calèche....</p> + +<p>—Comment! quant à la calèche! s'écria Albert. Un instant, un instant! +ne plaisantons pas, maître Pastrini! il nous faut une calèche.</p> + +<p>—Monsieur, dit l'aubergiste, on fera tout ce qu'on pourra pour vous en +avoir une. Voilà tout ce que je puis vous dire.</p> + +<p>—Et quand aurons-nous la réponse? demanda Franz.</p> + +<p>—Demain matin, répondit l'aubergiste.</p> + +<p>—Que diable! dit Albert, on la paiera plus cher, voilà tout: on sait ce +que c'est; chez Drake ou Aaron vingt-cinq francs pour les jours +ordinaires et trente ou trente-cinq francs pour les dimanches et fêtes; +mettez cinq francs par jour de courtage, cela fera quarante et n'en +parlons plus.</p> + +<p>—J'ai bien peur que ces messieurs, même en offrant le double, ne +puissent pas s'en procurer.</p> + +<p>—Alors qu'on fasse mettre des chevaux à la mienne; elle est un peu +écornée par le voyage, mais n'importe.</p> + +<p>—On ne trouvera pas de chevaux.»</p> + +<p>Albert regarda Franz en homme auquel on fait une réponse qui lui paraît +incompréhensible.</p> + +<p>«Comprenez-vous cela, Franz! pas de chevaux, dit-il; mais des chevaux de +poste, ne pourrait-on pas en avoir?</p> + +<p>—Ils sont tous loués depuis quinze jours, et il ne reste maintenant que +ceux absolument nécessaires au service.</p> + +<p>—Que dites-vous de cela? demanda Franz.</p> + +<p>—Je dis que; lorsqu'une chose passe mon intelligence, j'ai l'habitude +de ne pas m'appesantir sur cette chose et de passer à une autre. Le +souper est-il prêt, maître Pastrini?</p> + +<p>—Oui, Excellence.</p> + +<p>—Eh bien, soupons d'abord.</p> + +<p>—Mais la calèche et les chevaux? dit Franz.</p> + +<p>—Soyez tranquille, cher ami, ils viendront tout seuls; il ne s'agira +que d'y mettre le prix.»</p> + +<p>Et Morcerf, avec cette admirable philosophie qui ne croit rien +impossible tant qu'elle sent sa bourse ronde ou son portefeuille garni, +soupa, se coucha, s'endormit sur les deux oreilles, et rêva qu'il +courait le carnaval dans une calèche à six chevaux.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#table">XXXIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Bandits romains.</a></h3> + +<p>Le lendemain, Franz se réveilla le premier, et aussitôt réveillé, sonna.</p> + +<p>Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque maître Pastrini +entra en personne.</p> + +<p>«Eh bien, dit l'hôte triomphant, et sans même attendre que Franz +l'interrogeât, je m'en doutais bien hier, Excellence, quand je ne +voulais rien vous promettre; vous vous y êtes pris trop tard, et il n'y +a plus une seule calèche à Rome: pour les trois derniers jours, +s'entend.</p> + +<p>—Oui, reprit Franz, c'est-à-dire pour ceux où elle est absolument +nécessaire.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda Albert en entrant, pas de calèche?</p> + +<p>—Justement, mon cher ami, répondit Franz, et vous avez deviné du +premier coup.</p> + +<p>—Eh bien, voilà une jolie ville que votre ville éternelle!</p> + +<p>—C'est-à-dire, Excellence, reprit maître Pastrini, qui désirait +maintenir la capitale du monde chrétien dans une certaine dignité à +l'égard de ses voyageurs, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de calèche à +partir de dimanche matin jusqu'à mardi soir, mais d'ici là vous en +trouverez cinquante si vous voulez.</p> + +<p>—Ah! c'est déjà quelque chose, dit Albert; nous sommes aujourd'hui +jeudi; qui sait, d'ici à dimanche, ce qui peut arriver?</p> + +<p>—Il arrivera dix à douze mille voyageurs, répondit Franz, lesquels +rendront la difficulté plus grande encore.</p> + +<p>—Mon ami, dit Morcerf, jouissons du présent et n'assombrissons pas +l'avenir.</p> + +<p>—Au moins, demanda Franz, nous pourrons avoir une fenêtre?</p> + +<p>—Sur quoi?</p> + +<p>—Sur la rue du Cours, parbleu!</p> + +<p>—Ah! bien oui, une fenêtre! s'exclama maître Pastrini; impossible; de +toute impossibilité! Il en restait une au cinquième étage du palais +Doria, et elle a été louée à un prince russe pour vingt sequins par +jour.»</p> + +<p>Les deux jeunes gens se regardaient d'un air stupéfait.</p> + +<p>«Eh bien, mon cher, dit Franz à Albert, savez-vous ce qu'il y a de mieux +à faire? c'est de nous en aller passer le carnaval à Venise; au moins +là, si nous ne trouvons pas de voiture, nous trouverons des gondoles.</p> + +<p>—Ah! ma foi non! s'écria Albert, j'ai décidé que je verrais le +carnaval à Rome, et je l'y verrai, fût-ce sur des échasses.</p> + +<p>—Tiens! s'écria Franz, c'est une idée triomphante, surtout pour +éteindre les moccoletti, nous nous déguiserons en polichinelles vampires +ou en habitants des Landes, et nous aurons un succès fou.</p> + +<p>—Leurs Excellences désirent-elles toujours une voiture jusqu'à +dimanche?</p> + +<p>—Parbleu! dit Albert, est-ce que vous croyez que nous allons courir les +rues de Rome à pied, comme des clercs d'huissier?</p> + +<p>—Je vais m'empresser d'exécuter les ordres de Leurs Excellences, dit +maître Pastrini: seulement je les préviens que la voiture leur coûtera +six piastres par jour.</p> + +<p>—Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, moi qui ne suis pas +notre voisin le millionnaire, je vous préviens à mon tour, qu'attendu +que c'est la quatrième fois que je viens à Rome, je sais le prix des +calèches, jours ordinaires, dimanches et fêtes. Nous vous donnerons +douze piastres pour aujourd'hui, demain et après-demain, et vous aurez +encore un fort joli bénéfice.</p> + +<p>—Cependant, Excellence!... dit maître Pastrini, essayant de se +rebeller.</p> + +<p>—Allez, mon cher hôte, allez, dit Franz, ou je vais moi-même faire mon +prix avec votre <i>affettatore</i>, qui est le mien aussi, c'est un vieil ami +à moi, qui m'a déjà pas mal volé d'argent dans sa vie, et qui, dans +l'espérance de m'en voler encore, en passera par un prix moindre que +celui que je vous offre: vous perdrez donc la différence et ce sera +votre faute.</p> + +<p>—Ne prenez pas cette peine, Excellence, dit maître Pastrini, avec ce +sourire du spéculateur italien qui s'avoue vaincu, je ferai de mon +mieux, et j'espère que vous serez content.</p> + +<p>—À merveille! voilà ce qui s'appelle parler. Quand voulez-vous la +voiture?</p> + +<p>—Dans une heure.</p> + +<p>—Dans une heure elle sera à la porte.»</p> + +<p>Une heure après, effectivement, la voiture attendait les deux jeunes +gens: c'était un modeste fiacre que, vu la solennité de la circonstance, +on avait élevé au rang de calèche; mais, quelque médiocre apparence +qu'il eût, les deux jeunes gens se fussent trouvés bien heureux d'avoir +un pareil véhicule pour les trois derniers jours.</p> + +<p>«Excellence! cria le cicérone en voyant Franz mettre le nez à la +fenêtre, faut-il faire approcher le carrosse du palais?»</p> + +<p>Si habitué que fût Franz à l'emphase italienne, son premier mouvement +fut de regarder autour de lui mais c'était bien à lui-même que ces +paroles s'adressaient.</p> + +<p>Franz était l'Excellence; le carrosse, c'était le fiacre; le palais, +c'était l'hôtel de Londres.</p> + +<p>Tout le génie laudatif de la nation était dans cette seule phrase.</p> + +<p>Franz et Albert descendirent. Le carrosse s'approcha du palais. Leurs +Excellences allongèrent leurs jambes sur les banquettes, le cicérone +sauta sur le siège de derrière.</p> + +<p>«Où Leurs Excellences veulent-elles qu'on les conduise?</p> + +<p>—Mais, à Saint-Pierre d'abord, et au Colisée ensuite», dit Albert en +véritable Parisien.</p> + +<p>Mais Albert ne savait pas une chose: c'est qu'il faut un jour pour voir +Saint-Pierre, et un mois pour l'étudier: la journée se passa donc rien +qu'à voir Saint-Pierre.</p> + +<p>Tout à coup, les deux amis s'aperçurent que le jour baissait.</p> + +<p>Franz tira sa montre, il était quatre heures et demie.</p> + +<p>On reprit aussitôt le chemin de l'hôtel. À la porte, Franz donna l'ordre +au cocher de se tenir prêt à huit heures. Il voulait faire voir à Albert +le Colisée au clair de lune, comme il lui avait fait voir Saint-Pierre +au grand jour. Lorsqu'on fait voir à un ami une ville qu'on a déjà vue, +on y met la même coquetterie qu'à montrer une femme dont on a été +l'amant.</p> + +<p>En conséquence, Franz traça au cocher son itinéraire; il devait sortir +par la porte del Popolo, longer la muraille extérieure et rentrer par la +porte San-Giovanni. Ainsi le Colisée leur apparaissait sans préparation +aucune, et sans que le Capitole, le Forum, l'arc de Septime Sévère, le +temple d'Antonin et Faustine et la Via Sacra eussent servi de degrés +placés sur sa route pour le rapetisser.</p> + +<p>On se mit à table: maître Pastrini avait promis à ses hôtes un festin +excellent; il leur donna un dîner passable: il n'y avait rien à dire.</p> + +<p>À la fin du dîner, il entra lui-même: Franz crut d'abord que c'était +pour recevoir ses compliments et s'apprêtait à les lui faire, lorsqu'aux +premiers mots il l'interrompit:</p> + +<p>«Excellence, dit-il, je suis flatté de votre approbation; mais ce +n'était pas pour cela que j'étais monté chez vous....</p> + +<p>—Était-ce pour nous dire que vous aviez trouvé une voiture? demanda +Albert en allumant son cigare.</p> + +<p>—Encore moins, et même, Excellence, vous ferez bien de n'y plus penser +et d'en prendre votre parti. À Rome, les choses se peuvent ou ne se +peuvent pas. Quand on vous a dit qu'elles ne se pouvaient pas, c'est +fini.</p> + +<p>—À Paris, c'est bien plus commode: quand cela ne se peut pas, on paie +le double et l'on a à l'instant même ce que l'on demande.</p> + +<p>—J'entends dire cela à tous les Français, dit maître Pastrini un peu +piqué, ce qui fait que je ne comprends pas comment ils voyagent.</p> + +<p>—Mais aussi, dit Albert en poussant flegmatiquement sa fumée au plafond +et en se renversant balancé sur les deux pieds de derrière de son +fauteuil, ce sont les fous et les niais comme nous qui voyagent; les +gens sensés ne quittent pas leur hôtel de la rue du Helder, le boulevard +de Gand et le café de Paris.»</p> + +<p>Il va sans dire qu'Albert demeurait dans la rue susdite, faisait tous +les jours sa promenade fashionable, et dînait quotidiennement dans le +seul café où l'on dîne, quand toutefois on est en bons termes avec les +garçons.</p> + +<p>Maître Pastrini resta un instant silencieux, il était évident qu'il +méditait la réponse, qui sans doute ne lui paraissait pas parfaitement +claire.</p> + +<p>«Mais enfin, dit Franz à son tour, interrompant les réflexions +géographiques de son hôte, vous étiez venu dans un but quelconque; +voulez-vous nous exposer l'objet de votre visite?</p> + +<p>—Ah! c'est juste; le voici: vous avez commandé la calèche pour huit +heures?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Vous avez l'intention de visiter il Colosseo?</p> + +<p>—C'est-à-dire le Colisée?</p> + +<p>—C'est exactement la même chose.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Vous avez dit à votre cocher de sortir par la porte del Popolo, de +faire le tour des murs et de rentrer par la porte San-Giovanni?</p> + +<p>—Ce sont mes propres paroles.</p> + +<p>—Eh bien, cet itinéraire est impossible.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Ou du moins fort dangereux.</p> + +<p>—Dangereux! et pourquoi?</p> + +<p>—À cause du fameux Luigi Vampa.</p> + +<p>—D'abord, mon cher hôte, qu'est-ce que le fameux Luigi Vampa? demanda +Albert; il peut être très fameux à Rome, mais je vous préviens qu'il est +ignoré à Paris.</p> + +<p>—Comment! vous ne le connaissez pas?</p> + +<p>—Je n'ai pas cet honneur.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais entendu prononcer son nom?</p> + +<p>—Jamais. </p> + +<p>—Eh bien, c'est un bandit auprès duquel les Deseraris et les Gasparone +sont des espèces d'enfants de chœur.</p> + +<p>—Attention, Albert! s'écria Franz, voilà donc enfin un bandit!</p> + +<p>—Je vous préviens, mon cher hôte, que je ne croirai pas un mot de ce +que vous allez nous dire. Ce point arrêté entre nous, parlez tant que +vous voudrez, je vous écoute. «Il y avait une fois...» Eh bien, allez +donc!»</p> + +<p>Maître Pastrini se retourna du côté de Franz, qui lui paraissait le plus +raisonnable des deux jeunes gens. Il faut rendre justice au brave homme: +il avait logé bien des Français dans sa vie, mais jamais il n'avait +compris certain côté de leur esprit.</p> + +<p>«Excellence, dit-il fort gravement, s'adressant, comme nous l'avons dit, +à Franz, si vous me regardez comme un menteur, il est inutile que je +vous dise ce que je voulais vous dire; je puis cependant vous affirmer +que c'était dans l'intérêt de Vos Excellences.</p> + +<p>—Albert ne vous dit pas que vous êtes un menteur, mon cher monsieur +Pastrini, reprit Franz, il vous dit qu'il ne vous croira pas, voilà +tout. Mais, moi, je vous croirai, soyez tranquille; parlez donc.</p> + +<p>—Cependant, Excellence, vous comprenez bien que si l'on met en doute ma +véracité...</p> + +<p>—Mon cher, reprit Franz, vous êtes plus susceptible que Cassandre, qui +cependant était prophétesse, et que personne n'écoutait; tandis que +vous, au moins, vous êtes sûr de la moitié de votre auditoire. Voyons, +asseyez-vous, et dites-nous ce que c'est que M. Vampa.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, Excellence, c'est un bandit, comme nous n'en avons +pas encore vu depuis le fameux Mastrilla.</p> + +<p>—Eh bien, quel rapport a ce bandit avec l'ordre que j'ai donné à mon +cocher de sortir par la porte del Popolo et de rentrer par la porte +San-Giovanni?</p> + +<p>—Il y a, répondit maître Pastrini, que vous pourrez bien sortir par +l'une, mais que je doute que vous rentriez par l'autre.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda Franz.</p> + +<p>—Parce que, la nuit venue, on n'est plus en sûreté à cinquante pas des +portes.</p> + +<p>—D'honneur? s'écria Albert.</p> + +<p>—Monsieur le vicomte, dit maître Pastrini, toujours blessé jusqu'au +fond du cœur du doute émis par Albert sur sa véracité, ce que je dis +n'est pas pour vous, c'est pour votre compagnon de voyage, qui connaît +Rome, lui, et qui sait qu'on ne badine pas avec ces choses-là.</p> + +<p>—Mon cher, dit Albert s'adressant à Franz, voici une aventure +admirable toute trouvée: nous bourrons notre calèche de pistolets, de +tromblons et de fusils à deux coups. Luigi Vampa vient pour nous +arrêter, nous l'arrêtons. Nous le ramenons à Rome; nous en faisons +hommage à Sa Sainteté, qui nous demande ce qu'elle peut faire pour +reconnaître un si grand service. Alors nous réclamons purement et +simplement un carrosse et deux chevaux de ses écuries, et nous voyons le +carnaval en voiture; sans compter que probablement le peuple romain, +reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous proclame, comme Curtius +et Horatius Coclès, les sauveurs de la patrie.»</p> + +<p>Pendant qu'Albert déduisait cette proposition, maître Pastrini faisait +une figure qu'on essayerait vainement de décrire.</p> + +<p>«Et d'abord, demanda Franz à Albert, où prendrez-vous ces pistolets, ces +tromblons, ces fusils à deux coups dont vous voulez farcir votre +voiture?</p> + +<p>—Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, dit-il, car à la +Terracine, on m'a pris jusqu'à mon couteau poignard; et à vous?</p> + +<p>—À moi, on m'en a fait autant à Aqua-Pendente.</p> + +<p>—Ah çà! mon cher hôte, dit Albert en allumant son second cigare au +reste de son premier, savez-vous que c'est très commode pour les voleurs +cette mesure-là, et qu'elle m'a tout l'air d'avoir été prise de compte à +demi avec eux?»</p> + +<p>Sans doute maître Pastrini trouva la plaisanterie compromettante, car il +n'y répondit qu'à moitié et encore en adressant la parole à Franz, comme +au seul être raisonnable avec lequel il pût convenablement s'entendre.</p> + +<p>«Son Excellence sait que ce n'est pas l'habitude de se défendre quand on +est attaqué par des bandits.</p> + +<p>—Comment! s'écria Albert, dont le courage se révoltait à l'idée de se +laisser dévaliser sans rien dire; comment! ce n'est pas l'habitude?</p> + +<p>—Non, car toute défense serait inutile. Que voulez-vous faire contre +une douzaine de bandits qui sortent d'un fossé, d'une masure ou d'un +aqueduc, et qui vous couchent en joue tous à la fois?</p> + +<p>—Eh sacrebleu! je veux me faire tuer!» s'écria Albert.</p> + +<p>L'aubergiste se tourna vers Franz d'un air qui voulait dire: Décidément, +Excellence, votre camarade est fou.</p> + +<p>«Mon cher Albert, reprit Franz, votre réponse est sublime, et vaut le +<i>Qu'il mourût</i> du vieux Corneille: seulement, quand Horace répondait +cela, il s'agissait du salut de Rome, et la chose en valait la peine. +Mais quant à nous, remarquez qu'il s'agit simplement d'un caprice à +satisfaire, et qu'il serait ridicule, pour un caprice, de risquer notre +vie.</p> + +<p>—Ah! <i>per Bacco</i>! s'écria maître Pastrini, à la bonne heure, voilà ce +qui s'appelle parler.»</p> + +<p>Albert se versa un verre de <i>lacryma Christi</i>, qu'il but à petits +coups, en grommelant des paroles inintelligibles.</p> + +<p>«Eh bien, maître Pastrini, reprit Franz, maintenant que voilà mon +compagnon calmé, et que vous avez pu apprécier mes dispositions +pacifiques, maintenant, voyons qu'est-ce que le seigneur Luigi Vampa? +Est-il berger ou patricien? est-il jeune ou vieux? est-il petit ou +grand? Dépeignez-nous le, afin que si nous le rencontrions par hasard +dans le monde, comme Jean Sbogar ou Lara, nous puissions au moins le +reconnaître.</p> + +<p>—Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu'à moi, Excellence, pour +avoir des détails exacts, car j'ai connu Luigi Vampa tout enfant; et, un +jour que j'étais tombé moi-même entre ses mains, en allant de Ferentino +à Alatri, il se souvint, heureusement pour moi, de notre ancienne +connaissance; il me laissa aller, non seulement sans me faire payer de +rançon, mais encore après m'avoir fait cadeau d'une fort belle montre et +m'avoir raconté son histoire.</p> + +<p>—Voyons la montre», dit Albert.</p> + +<p>Maître Pastrini tira de son gousset une magnifique Breguet portant le +nom de son auteur, le timbre de Paris et une couronne de comte.</p> + +<p>«Voilà, dit-il.</p> + +<p>—Peste! fit Albert, je vous en fais mon compliment; j'ai la pareille à +peu près—il tira sa montre de la poche de son gilet—et elle m'a coûté +trois mille francs.</p> + +<p>—Voyons l'histoire, dit Franz à son tour, en tirant un fauteuil et en +faisant signe à maître Pastrini de s'asseoir.</p> + +<p>—Leurs Excellences permettent? dit l'hôte.</p> + +<p>—Pardieu! dit Albert, vous n'êtes pas un prédicateur, mon cher, pour +parler debout.»</p> + +<p>L'hôtelier s'assit, après avoir fait à chacun de ses futurs auditeurs un +salut respectueux, lequel avait pour but d'indiquer qu'il était prêt à +leur donner sur Luigi Vampa les renseignements qu'ils demandaient.</p> + +<p>«Ah çà, fit Franz, arrêtant maître Pastrini au moment où il ouvrait la +bouche, vous dites que vous avez connu Luigi Vampa tout enfant; c'est +donc encore un jeune homme?</p> + +<p>—Comment, un jeune homme! je crois bien; il a vingt-deux ans à peine! +Oh! c'est un gaillard qui ira loin, soyez tranquille!</p> + +<p>—Que dites-vous de cela, Albert? c'est beau, à vingt-deux ans, de +s'être déjà fait une réputation, dit Franz.</p> + +<p>—Oui, certes, et, à son âge, Alexandre, César et Napoléon, qui depuis +ont fait un certain bruit dans le monde, n'étaient pas si avancés que +lui.</p> + +<p>—Ainsi, reprit Franz, s'adressant à son hôte, le héros dont nous allons +entendre l'histoire n'a que vingt-deux ans. </p> + +<p>—À peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.</p> + +<p>—Est-il grand ou petit?</p> + +<p>—De taille moyenne: à peu près comme Son Excellence, dit l'hôte en +montrant Albert.</p> + +<p>—Merci de la comparaison, dit celui-ci en s'inclinant.</p> + +<p>—Allez toujours, maître Pastrini, reprit Franz, souriant de la +susceptibilité de son ami. Et à quelle classe de la société +appartenait-il?</p> + +<p>—C'était un simple petit pâtre attaché à la ferme du comte de +San-Felice, située entre Palestrina et le lac de Gabri. Il était né à +Pampinara, et était entré à l'âge de cinq ans au service du comte. Son +père, berger lui-même à Anagni, avait un petit troupeau à lui; et vivait +de la laine de ses moutons et de la récolte faite avec le lait de ses +brebis, qu'il venait vendre à Rome.</p> + +<p>«Tout enfant, le petit Vampa avait un caractère étrange. Un jour, à +l'âge de sept ans, il était venu trouver le curé de Palestrina, et +l'avait prié de lui apprendre à lire. C'était chose difficile; car le +jeune pâtre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon curé allait +tous les jours dire la messe dans un pauvre petit bourg trop peu +considérable pour payer un prêtre, et qui, n'ayant pas même de nom, +était connu sous celui dell'Borgo. Il offrit à Luigi de se trouver sur +son chemin à l'heure de son retour et de lui donner ainsi sa leçon, le +prévenant que cette leçon serait courte et qu'il eût par conséquent à en +profiter.</p> + +<p>«L'enfant accepta avec joie.</p> + +<p>«Tous les jours, Luigi menait paître son troupeau sur la route de +Palestrina au Borgo; tous les jours, à neuf heures du matin, le curé +passait, le prêtre et l'enfant s'asseyaient sur le revers d'un fossé, et +le petit pâtre prenait sa leçon dans le bréviaire du curé.</p> + +<p>«Au bout de trois mois, il savait lire.</p> + +<p>«Ce n'était pas tout, il lui fallait maintenant apprendre à écrire.</p> + +<p>«Le prêtre fit faire par un professeur d'écriture de Rome trois +alphabets: un en gros, un en moyen, et un en fin, et il lui montra qu'en +suivant cet alphabet sur une ardoise il pouvait, à l'aide d'une pointe +de fer, apprendre à écrire.</p> + +<p>«Le même soir, lorsque le troupeau fut rentré à la ferme, le petit Vampa +courut chez le serrurier de Palestrina, prit un gros clou, le forgea, le +martela, l'arrondit, et en fit une espèce de stylet antique.</p> + +<p>«Le lendemain, il avait réuni une provision d'ardoises et se mettait à +l'œuvre.</p> + +<p>«Au bout de trois mois, il savait écrire.</p> + +<p>«Le curé, étonné de cette profonde intelligence et touché de cette +aptitude, lui fit cadeau de plusieurs cahiers de papier, d'un paquet de +plumes et d'un canif.</p> + +<p>«Ce fut une nouvelle étude à faire, mais étude qui n'était rien auprès +de la première. Huit jours après, il maniait la plume comme il maniait +le stylet.</p> + +<p>«Le curé raconta cette anecdote au comte de San-Felice, qui voulut voir +le petit pâtre, le fit lire et écrire devant lui, ordonna à son +intendant de le faire manger avec les domestiques, et lui donna deux +piastres par mois.</p> + +<p>«Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des crayons.</p> + +<p>«En effet, il avait appliqué à tous les objets cette facilité +d'imitation qu'il avait, et, comme Giotto enfant, il dessinait sur ses +ardoises ses brebis, les arbres, les maisons.</p> + +<p>«Puis, avec la pointe de son canif, il commença à tailler le bois et à +lui donner toutes sortes de formes. C'est ainsi que Pinelli, le +sculpteur populaire, avait commencé.</p> + +<p>«Une jeune fille de six ou sept ans, c'est-à-dire un peu plus jeune que +Vampa, gardait de son côté les brebis dans une ferme voisine de +Palestrina; elle était orpheline, née à Valmontone, et s'appelait +Teresa.</p> + +<p>«Les deux enfants se rencontraient, s'asseyaient l'un près de l'autre, +laissaient leurs troupeaux se mêler et paître ensemble, causaient, +riaient et jouaient puis, le soir, on démêlait les moutons du comte de +San-Felice d'avec ceux du baron de Cervetri, et les enfants se +quittaient pour revenir à leur ferme respective, en se promettant de se +retrouver le lendemain matin.</p> + +<p>«Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient ainsi côte à côte.</p> + +<p>«Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa onze.</p> + +<p>«Cependant, leurs instincts naturels se développaient.</p> + +<p>«À côté du goût des arts que Luigi avait poussé aussi loin qu'il le +pouvait faire dans l'isolement, il était triste par boutade, ardent par +secousse, colère par caprice, railleur toujours. Aucun des jeunes +garçons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone n'avait pu non +seulement prendre aucune influence sur lui, mais encore devenir son +compagnon. Son tempérament volontaire, toujours disposé à exiger sans +jamais vouloir se plier à aucune concession, écartait de lui tout +mouvement amical, toute démonstration sympathique. Teresa seule +commandait d'un mot, d'un regard, d'un geste à ce caractère entier qui +pliait sous la main d'une femme, et qui, sous celle de quelque homme que +ce fût, se serait raidi jusqu'à rompre.</p> + +<p>«Teresa était, au contraire, vive, alerte et gaie, mais coquette à +l'excès, les deux piastres que donnait à Luigi l'intendant du comte de +San-Felice, le prix de tous les petits ouvrages sculptés qu'il vendait +aux marchands de joujoux de Rome passaient en boucles d'oreilles de +perles, en colliers de verre, en aiguilles d'or. Aussi, grâce à cette +prodigalité de son jeune ami, Teresa était-elle la plus belle et la plus +élégante paysanne des environs de Rome.</p> + +<p>«Les deux enfants continuèrent à grandir, passant toutes leurs journées +ensemble, et se livrant sans combat aux instincts de leur nature +primitive. Aussi, dans leurs conversations, dans leurs souhaits, dans +leurs rêves, Vampa se voyait toujours capitaine de vaisseau, général +d'armée ou gouverneur d'une province; Teresa se voyait riche, vêtue des +plus belles robes et suivie de domestiques en livrée, puis, quand ils +avaient passé toute la journée à broder leur avenir de ces folles et +brillantes arabesques, ils se séparaient pour ramener chacun leurs +moutons dans leur étable, et redescendre, de la hauteur de leurs songes, +à l'humilité de leur position réelle.</p> + +<p>«Un jour, le jeune berger dit à l'intendant du comte qu'il avait vu un +loup sortir des montagnes de la Sabine et rôder autour de son troupeau. +L'intendant lui donna un fusil: c'est ce que voulait Vampa.</p> + +<p>«Ce fusil se trouva par hasard être un excellent canon de Brescia, +portant la balle comme une carabine anglaise; seulement un jour le +comte, en assommant un renard blessé, en avait cassé la crosse et l'on +avait jeté le fusil au rebut.</p> + +<p>«Cela n'était pas une difficulté pour un sculpteur comme Vampa. Il +examina la couche primitive, calcula ce qu'il fallait y changer pour la +mettre à son coup d'œil, et fit une autre crosse chargée d'ornements si +merveilleux que, s'il eût voulu aller vendre à la ville le bois seul, il +en eût certainement tiré quinze ou vingt piastres.</p> + +<p>«Mais il n'avait garde d'agir ainsi: un fusil avait longtemps été le +rêve du jeune homme. Dans tous les pays où l'indépendance est substituée +à la liberté, le premier besoin qu'éprouve tout cœur fort, toute +organisation puissante, est celui d'une arme qui assure en même temps +l'attaque et la défense, et qui faisant celui qui la porte terrible, le +fait souvent redouté.</p> + +<p>«À partir de ce moment, Vampa donna tous les instants qui lui restèrent +à l'exercice du fusil; il acheta de la poudre et des balles, et tout lui +devint un but: le tronc de l'olivier, triste, chétif et gris, qui pousse +au versant des montagnes de la Sabine; le renard qui, le soir, sortait +de son terrier pour commencer sa chasse nocturne, et l'aigle qui planait +dans l'air. Bientôt il devint si adroit, que Teresa surmontait la +crainte qu'elle avait éprouvée d'abord en entendant la détonation, et +s'amusa à voir son jeune compagnon placer la balle de son fusil où il +voulait la mettre, avec autant de justesse que s'il l'eût poussée avec +la main.</p> + +<p>«Un soir, un loup sortit effectivement d'un bois de sapins près duquel +les deux jeunes gens avaient l'habitude de demeurer: le loup n'avait pas +fait dix pas en plaine qu'il était mort.</p> + +<p>«Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur ses épaules et le +rapporta à la ferme.</p> + +<p>«Tous ces détails donnaient à Luigi une certaine réputation aux +alentours de la ferme; l'homme supérieur partout où il se trouve, se +crée une clientèle d'admirateurs. On parlait dans les environs de ce +jeune pâtre comme du plus adroit, du plus fort et du plus brave +contadino qui fût à dix lieues à la ronde; et quoique de son côté +Teresa, dans un cercle plus étendu encore, passât pour une des plus +jolies filles de la Sabine, personne ne s'avisait de lui dire un mot +d'amour, car on la savait aimée par Vampa.</p> + +<p>«Et cependant les deux jeunes gens ne s'étaient jamais dit qu'ils +s'aimaient. Ils avaient poussé l'un à côté de l'autre comme deux arbres +qui mêlent leurs racines sous le sol, leurs branches dans l'air, leur +parfum dans le ciel; seulement leur désir de se voir était le même; ce +désir était devenu un besoin, et ils comprenaient plutôt la mort qu'une +séparation d'un seul jour.</p> + +<p>«Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept.</p> + +<p>«Vers ces temps, on commença de parler beaucoup d'une bande de brigands +qui s'organisait dans les monts Lepini. Le brigandage n'a jamais été +sérieusement extirpé dans le voisinage de Rome. Il manque de chefs +parfois, mais quand un chef se présente, il est rare qu'il lui manque +une bande.</p> + +<p>«Le célèbre Cucumetto, traqué dans les Abruzzes chassé du royaume de +Naples, où il avait soutenu une véritable guerre, avait traversé +Garigliano comme Manfred, et était venu entre Sonnino et Juperno se +réfugier sur les bords de l'Amasine.</p> + +<p>«C'était lui qui s'occupait à réorganiser une troupe, et qui marchait +sur les traces de Decesaris et de Gasparone, qu'il espérait bientôt +surpasser. Plusieurs jeunes gens de Palestrina, de Frascati et de +Pampinara disparurent. On s'inquiéta d'eux d'abord puis bientôt on sut +qu'ils étaient allés rejoindre la bande de Cucumetto.</p> + +<p>«Au bout de quelque temps, Cucumetto devint l'objet de l'attention +générale. On citait de ce chef de bandits des traits d'audace +extraordinaires et de brutalité révoltante.</p> + +<p>«Un jour, il enleva une jeune fille: c'était la fille de l'arpenteur de +Frosinone. Les lois des bandits sont positives: une jeune fille est à +celui qui l'enlève d'abord, puis les autres la tirent au sort, et la +malheureuse sert aux plaisirs de toute la troupe jusqu'à ce que les +bandits l'abandonnent ou qu'elle meure.</p> + +<p>«Lorsque les parents sont assez riches pour la racheter, on envoie un +messager qui traite de la rançon; la tête de la prisonnière répond de la +sécurité de l'émissaire. Si la rançon est refusée, la prisonnière est +condamnée irrévocablement.</p> + +<p>«La jeune fille avait son amant dans la troupe de Cucumetto: il +s'appelait Carlini.</p> + +<p>«En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les bras vers lui et se +crut sauvée. Mais le pauvre Carlini, en la reconnaissant, lui, sentit +son cœur se briser, car il se doutait bien du sort qui attendait sa +maîtresse.</p> + +<p>«Cependant, comme il était le favori de Cucumetto, comme il avait +partagé ses dangers depuis trois ans, comme il lui avait sauvé la vie +en abattant d'un coup de pistolet un carabinier qui avait déjà le sabre +levé sur sa tête, il espéra que Cucumetto aurait quelque pitié de lui.</p> + +<p>«Il prit donc le chef à part, tandis que la jeune fille, assise contre +le tronc d'un grand pin qui s'élevait au milieu d'une clairière de la +forêt, s'était fait un voile de la coiffure pittoresque des paysannes +romaines et cachait son visage aux regards luxurieux des bandits.</p> + +<p>«Là, il lui raconta tout, ses amours avec la prisonnière, leurs serments +de fidélité, et comment chaque nuit, depuis qu'ils étaient dans les +environs, ils se donnaient rendez-vous dans une ruine.</p> + +<p>«Ce soir-là justement, Cucumetto avait envoyé Carlini dans un village +voisin, il n'avait pu se trouver au rendez-vous; mais Cucumetto s'y +était trouvé par hasard, disait-il, et c'est alors qu'il avait enlevé la +jeune fille.</p> + +<p>«Carlini supplia son chef de faire une exception en sa faveur et de +respecter Rita, lui disant que le père était riche et qu'il payerait une +bonne rançon.</p> + +<p>«Cucumetto parut se rendre aux prières de son ami, et le chargea de +trouver un berger qu'on pût envoyer chez le père de Rita à Frosinone.</p> + +<p>«Alors Carlini s'approcha tout joyeux de la jeune fille, lui dit qu'elle +était sauvée, et l'invita à écrire à son père une lettre dans laquelle +elle racontait ce qui lui était arrivé, et lui annoncerait que sa rançon +était fixée à trois cents piastres.</p> + +<p>«On donnait pour tout délai au père douze heures, c'est-à-dire jusqu'au +lendemain neuf heures du matin.</p> + +<p>«La lettre écrite, Carlini s'en empara aussitôt et courut dans la plaine +pour chercher un messager.</p> + +<p>«Il trouva un jeune pâtre qui parquait son troupeau. Les messagers +naturels des bandits sont les bergers, qui vivent entre la ville et la +montagne, entre la vie sauvage et la vie civilisée.</p> + +<p>«Le jeune berger partit aussitôt, promettant d'être avant une heure à +Frosinone.</p> + +<p>«Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa maîtresse et lui annoncer +cette bonne nouvelle.</p> + +<p>«Il trouva la troupe dans la clairière, où elle soupait joyeusement des +provisions que les bandits levaient sur les paysans comme un tribut +seulement; au milieu de ces gais convives, il chercha vainement +Cucumetto et Rita.</p> + +<p>«Il demanda où ils étaient, les bandits répondirent par un grand éclat +de rire. Une sueur froide coula sur le front de Carlini, et il sentit +l'angoisse qui le prenait aux cheveux.</p> + +<p>«Il renouvela sa question. Un des convives remplit un verre de vin +d'Orvieto et le lui tendit en disant: </p> + +<p>«—À la santé du brave Cucumetto et de la belle Rita!</p> + +<p>«En ce moment, Carlini crut entendre un cri de femme. Il devina tout. Il +prit le verre, le brisa sur la face de celui qui le lui présentait, et +s'élança dans la direction du cri.</p> + +<p>«Au bout de cent pas, au détour d'un buisson, il trouva Rita évanouie +entre les bras de Cucumetto.</p> + +<p>«En apercevant Carlini, Cucumetto se releva tenant un pistolet de chaque +main.</p> + +<p>«Les deux bandits se regardèrent un instant: l'un le sourire de la +luxure sur les lèvres, l'autre la pâleur de la mort sur le front.</p> + +<p>«On eût cru qu'il allait se passer entre ces deux hommes quelque chose +de terrible. Mais peu à peu les traits de Carlini se détendirent, sa +main, qu'il avait portée à un des pistolets de sa ceinture, retomba près +de lui pendante à son côté.</p> + +<p>«Rita était couchée entre eux deux.</p> + +<p>«La lune éclairait cette scène.</p> + +<p>«—Eh bien, lui dit Cucumetto, as-tu fait la commission dont tu t'étais +chargé?</p> + +<p>«—Oui, capitaine, répondit Carlini, et demain, avant neuf heures, le +père de Rita sera ici avec l'argent.</p> + +<p>«—À merveille. En attendant, nous allons passer une joyeuse nuit. Cette +jeune fille est charmante, et tu as, en vérité, bon goût, maître +Carlini. Aussi comme je ne suis pas égoïste nous allons retourner auprès +des camarades et tirer au sort à qui elle appartiendra maintenant.</p> + +<p>«—Ainsi vous êtes décidé à l'abandonner à la loi commune? demanda +Carlini.</p> + +<p>«—Et pourquoi ferait-on exception en sa faveur?</p> + +<p>«—J'avais cru qu'à ma prière....</p> + +<p>«—Et qu'es-tu plus que les autres?</p> + +<p>«—C'est juste.</p> + +<p>«—Mais sois tranquille, reprit Cucumetto en riant, un peu plus tôt, un +peu plus tard, ton tour viendra.</p> + +<p>«Les dents de Carlini se serraient à se briser.</p> + +<p>«—Allons, dit Cucumetto en faisant un pas vers les convives, viens-tu?</p> + +<p>«—Je vous suis....</p> + +<p>«Cucumetto s'éloigna sans perdre de vue Carlini, car sans doute il +craignait qu'il ne le frappât par derrière. Mais rien dans le bandit ne +dénonçait une intention hostile.</p> + +<p>«Il était debout, les bras croisés, près de Rita toujours évanouie.</p> + +<p>«Un instant, l'idée de Cucumetto fut que le jeune homme allait la +prendre dans ses bras et fuir avec elle. Mais peu lui importait +maintenant, il avait eu de Rita ce qu'il voulait; et quant à l'argent, +trois cents piastres réparties à la troupe faisaient une si pauvre somme +qu'il s'en souciait médiocrement.</p> + +<p>«Il continua donc sa route vers la clairière; mais, à son grand +étonnement, Carlini y arriva presque aussitôt que lui.</p> + +<p>«—Le tirage au sort! le tirage au sort! crièrent tous les bandits en +apercevant le chef.</p> + +<p>«Et les yeux de tous ces hommes brillèrent d'ivresse et de lascivité, +tandis que la flamme du foyer jetait sur toute leur personne une lueur +rougeâtre qui les faisait ressembler à des démons.</p> + +<p>«Ce qu'ils demandaient était juste; aussi le chef fit-il de la tête un +signe annonçant qu'il acquiesçait à leur demande. On mit tous les noms +dans un chapeau, celui de Carlini comme ceux des autres, et le plus +jeune de la bande tira de l'urne improvisée un bulletin.</p> + +<p>«Ce bulletin portait le nom de Diavolaccio.</p> + +<p>«C'était celui-là même qui avait proposé à Carlini la santé du chef, et +à qui Carlini avait répondu en lui brisant le verre sur la figure.</p> + +<p>«Une large blessure ouverte de la tempe à la bouche, laissait couler le +sang à flots.</p> + +<p>«Diavolaccio, se voyant ainsi favorisé de la fortune, poussa un éclat de +rire.</p> + +<p>«—Capitaine, dit-il, tout à l'heure Carlini n'a pas voulu boire à votre +santé, proposez-lui de boire à la mienne; il aura peut-être plus de +condescendance pour vous que pour moi.»</p> + +<p>«Chacun s'attendait à une explosion de la part de Carlini; mais au grand +étonnement de tous, il prit un verre d'une main, un fiasco de l'autre, +puis, remplissant le verre:</p> + +<p>«—À ta santé, Diavolaccio, dit-il d'une voix parfaitement calme.</p> + +<p>«Et il avala le contenu du verre sans que sa main tremblât. Puis, +s'asseyant près du feu:</p> + +<p>«—Ma part de souper! dit-il; la course que je viens de faire m'a donné +de l'appétit.</p> + +<p>«—Vive Carlini! s'écrièrent les brigands.</p> + +<p>«—À la bonne heure, voilà ce qui s'appelle prendre la chose en bon +compagnon. </p> + +<p>«Et tous reformèrent le cercle autour du foyer, tandis que Diavolaccio +s'éloignait.</p> + +<p>«Carlini mangeait et buvait, comme si rien ne s'était passé.</p> + +<p>«Les bandits le regardaient avec étonnement, ne comprenant rien à cette +impassibilité, lorsqu'ils entendirent derrière eux retentir sur le sol +un pas alourdi.</p> + +<p>«Ils se retournèrent et aperçurent Diavolaccio tenant la jeune fille +entre ses bras.</p> + +<p>«Elle avait la tête renversée, et ses longs cheveux pendaient jusqu'à +terre.</p> + +<p>«À mesure qu'ils entraient dans le cercle de la lumière projetée par le +foyer, on s'apercevait de la pâleur de la jeune fille et de la pâleur du +bandit.</p> + +<p>«Cette apparition avait quelque chose de si étrange et de si solennel, +que chacun se leva, excepté Carlini, qui resta assis et continua de +boire et de manger, comme si rien ne se passait autour de lui.</p> + +<p>«Diavolaccio continuait de s'avancer au milieu du plus profond silence, +et déposa Rita aux pieds du capitaine.</p> + +<p>«Alors tout le monde put reconnaître la cause de cette pâleur de la +jeune fille et de cette pâleur du bandit: Rita avait un couteau enfoncé +jusqu'au manche au-dessous de la mamelle gauche.</p> + +<p>«Tous les yeux se portèrent sur Carlini: la gaine était vide à sa +ceinture.</p> + +<p>«—Ah! ah! dit le chef, je comprends maintenant pourquoi Carlini était +resté en arrière.</p> + +<p>«Toute nature sauvage est apte à apprécier une action forte; quoique +peut-être aucun des bandits n'eût fait ce que venait de faire Carlini, +tous comprirent ce qu'il avait fait.</p> + +<p>«—Eh bien, dit Carlini en se levant à son tour et en s'approchant du +cadavre, la main sur la crosse d'un de ses pistolets, y a-t-il encore +quelqu'un qui me dispute cette femme?</p> + +<p>«—Non, dit le chef, elle est à toi!»</p> + +<p>«Alors Carlini la prit à son tour dans ses bras, et l'emporta hors du +cercle de lumière que projetait la flamme du foyer.</p> + +<p>«Cucumetto disposa les sentinelles comme d'habitude, et les bandits se +couchèrent, enveloppés dans leurs manteaux, autour du foyer.</p> + +<p>«À minuit, la sentinelle donna l'éveil, et en un instant le chef et ses +compagnons furent sur pied.</p> + +<p>«C'était le père de Rita, qui arrivait lui-même, portant la rançon de sa +fille. </p> + +<p>«—Tiens, dit-il à Cucumetto en lui tendant un sac d'argent, voici trois +cents pistoles, rends-moi mon enfant.</p> + +<p>«Mais le chef, sans prendre l'argent, lui fit signe de le suivre. Le +vieillard obéit; tous deux s'éloignèrent sous les arbres, à travers les +branches desquels filtraient les rayons de la lune. Enfin Cucumetto +s'arrêta étendant la main et montrant au vieillard deux personnes +groupées au pied d'un arbre:</p> + +<p>«—Tiens, lui dit-il, demande ta fille à Carlini, c'est lui qui t'en +rendra compte.</p> + +<p>«Et il s'en retourna vers ses compagnons.</p> + +<p>«Le vieillard resta immobile et les yeux fixes. Il sentait que quelque +malheur inconnu, immense, inouï, planait sur sa tête.</p> + +<p>«Enfin, il fit quelques pas vers le groupe informe dont il ne pouvait se +rendre compte.</p> + +<p>«Au bruit qu'il faisait en s'avançant vers lui, Carlini releva la tête, +et les formes des deux personnages commencèrent à apparaître plus +distinctes aux yeux du vieillard.</p> + +<p>«Une femme était couchée à terre, la tête posée sur les genoux d'un +homme assis et qui se tenait penché vers elle; c'était en se relevant +que cet homme avait découvert le visage de la femme qu'il tenait serrée +contre sa poitrine.</p> + +<p>«Le vieillard reconnut sa fille, et Carlini reconnut le vieillard.</p> + +<p>«—Je t'attendais, dit le bandit au père de Rita.</p> + +<p>«—Misérable! dit le vieillard, qu'as-tu fait?</p> + +<p>«Et il regardait avec terreur Rita, pâle, immobile, ensanglantée, avec +un couteau dans la poitrine.</p> + +<p>«Un rayon de la lune frappait sur elle et l'éclairait de sa lueur +blafarde.</p> + +<p>«—Cucumetto avait violé ta fille, dit le bandit, et, comme je l'aimais, +je l'ai tuée; car, après lui, elle allait servir de jouet à toute la +bande.</p> + +<p>«Le vieillard ne prononça point une parole, seulement il devint pâle +comme un spectre.</p> + +<p>«—Maintenant, dit Carlini, si j'ai eu tort, venge-la.</p> + +<p>«Et il arracha le couteau du sein de la jeune fille et, se levant, il +l'alla offrir d'une main au vieillard tandis que de l'autre il écartait +sa veste et lui présentait sa poitrine nue.</p> + +<p>«—Tu as bien fait, lui dit le vieillard d'une voix sourde. +Embrasse-moi, mon fils.</p> + +<p>«Carlini se jeta en sanglotant dans les bras du père de sa maîtresse. +C'étaient les premières larmes que versait cet homme de sang.</p> + +<p>«—Maintenant, dit le vieillard à Carlini, aide-moi à enterrer ma fille.</p> + +<p>«Carlini alla chercher deux pioches, et le père et l'amant se mirent à +creuser la terre au pied d'un chêne dont les branches touffues devaient +recouvrir la tombe de la jeune fille.</p> + +<p>«Quand la tombe fut creusée, le père l'embrassa le premier, l'amant +ensuite; puis, l'un la prenant par les pieds, l'autre par-dessous les +épaules, ils la descendirent dans la fosse.</p> + +<p>«Puis ils s'agenouillèrent des deux côtés et dirent les prières des +morts.</p> + +<p>«Puis, lorsqu'ils eurent fini, ils repoussèrent la terre sur le cadavre +jusqu'à ce que la fosse fût comblée.</p> + +<p>«Alors, lui tendant la main:</p> + +<p>«—Je te remercie, mon fils! dit le vieillard à Carlini; maintenant, +laisse-moi seul.</p> + +<p>«—Mais cependant... dit celui-ci.</p> + +<p>«—Laisse-moi, je te l'ordonne.</p> + +<p>«Carlini obéit, alla rejoindre ses camarades, s'enveloppa dans son +manteau, et bientôt parut aussi profondément endormi que les autres.</p> + +<p>«Il avait été décidé la veille que l'on changerait de campement.</p> + +<p>«Une heure avant le jour Cucumetto éveilla ses hommes et l'ordre fut +donné de partir.</p> + +<p>«Mais Carlini ne voulut pas quitter la forêt sans savoir ce qu'était +devenu le père de Rita.</p> + +<p>«Il se dirigea vers l'endroit où il l'avait laissé.</p> + +<p>«Il trouva le vieillard pendu à une des branches du chêne qui ombrageait +la tombe de sa fille.</p> + +<p>«Il fit alors sur le cadavre de l'un et sur la fosse de l'autre le +serment de les venger tous deux.</p> + +<p>«Mais il ne put tenir ce serment; car, deux jours après dans une +rencontre avec les carabiniers romains, Carlini fut tué.</p> + +<p>«Seulement, on s'étonna que, faisant face à l'ennemi, il eût reçu une +balle entre les deux épaules.</p> + +<p>«L'étonnement cessa quand un des bandits eut fait remarquer à ses +camarades que Cucumetto était placé dix pas en arrière de Carlini +lorsque Carlini était tombé.</p> + +<p>«Le matin du départ de la forêt de Frosinone, il avait suivi Carlini +dans l'obscurité, avait entendu le serment qu'il avait fait, et, en +homme de précaution, il avait pris l'avance.</p> + +<p>«On racontait encore sur ce terrible chef de bande dix autres histoires +non moins curieuses que celle-ci.</p> + +<p>«Ainsi, de Fondi à Pérouse, tout le monde tremblait au seul nom de +Cucumetto.</p> + +<p>«Ces histoires avaient souvent été l'objet des conversations de Luigi et +de Teresa.</p> + +<p>«La jeune fille tremblait fort à tous ces récits; mais Vampa la +rassurait avec un sourire, frappant son bon fusil, qui portait si bien +la balle; puis, si elle n'était pas rassurée, il lui montrait à cent pas +quelque corbeau perché sur une branche morte, le mettait en joue, +lâchait la détente, et l'animal, frappé, tombait au pied de l'arbre.</p> + +<p>«Néanmoins, le temps s'écoulait: les deux jeunes gens avaient arrêté +qu'ils se marieraient lorsqu'ils auraient, Vampa vingt ans, et Teresa +dix-neuf.</p> + +<p>«Ils étaient orphelins tous deux; ils n'avaient de permission à demander +qu'à leur maître; ils l'avaient demandée et obtenue.</p> + +<p>«Un jour qu'ils causaient de leur projet d'avenir, ils entendirent deux +ou trois coups de feu; puis tout à coup un homme sortit du bois près +duquel les deux jeunes gens avaient l'habitude de faire paître leurs +troupeaux, et accourut vers eux.</p> + +<p>«Arrivé à la portée de la voix:</p> + +<p>«—Je suis poursuivi! leur cria-t-il; pouvez-vous me cacher?</p> + +<p>«Les deux jeunes gens reconnurent bien que ce fugitif devait être +quelque bandit; mais il y a entre le paysan et le bandit romain une +sympathie innée qui fait que le premier est toujours prêt à rendre +service au second.</p> + +<p>«Vampa, sans rien dire, courut donc à la pierre qui bouchait l'entrée de +leur grotte, démasqua cette entrée en tirant la pierre à lui, fit signe +au fugitif de se réfugier dans cet asile inconnu de tous, repoussa la +pierre sur lui et revint s'asseoir près de Teresa.</p> + +<p>«Presque aussitôt, quatre carabiniers à cheval apparurent à la lisière +du bois; trois paraissaient être à la recherche du fugitif, le quatrième +traînait par le cou un bandit prisonnier.</p> + +<p>«Les trois carabiniers explorèrent le pays d'un coup d'œil, aperçurent +les deux jeunes gens, accoururent à eux au galop, et les interrogèrent.</p> + +<p>«Ils n'avaient rien vu.</p> + +<p>«—C'est fâcheux, dit le brigadier, car celui que nous cherchons, c'est +le chef.</p> + +<p>«—Cucumetto? ne purent s'empêcher de s'écrier ensemble Luigi et Teresa.</p> + +<p>«—Oui, répondit le brigadier; et comme sa tête est mise à prix à mille +écus romains, il y en aurait eu cinq cents pour vous si vous nous aviez +aidés à le prendre.</p> + +<p>«Les deux jeunes gens échangèrent un regard. Le brigadier eut un instant +d'espérance. Cinq cents écus romains font trois mille francs, et trois +mille francs sont une fortune pour deux pauvres orphelins qui vont se +marier.</p> + +<p>«—Oui, c'est fâcheux, dit Vampa, mais nous ne l'avons pas vu.</p> + +<p>«Alors les carabiniers battirent le pays dans des directions +différentes, mais inutilement.</p> + +<p>«Puis, successivement, ils disparurent.</p> + +<p>«Alors Vampa alla tirer la pierre, et Cucumetto sortit.</p> + +<p>«Il avait vu, à travers les jours de la porte de granit, les deux jeunes +gens causer avec les carabiniers; il s'était douté du sujet de leur +conversation, il avait lu sur le visage de Luigi et de Teresa +l'inébranlable résolution de ne point le livrer et tira de sa poche une +bourse pleine d'or et la leur offrit.</p> + +<p>«Mais Vampa releva la tête avec fierté; quant à Teresa, ses yeux +brillèrent en pensant à tout ce qu'elle pourrait acheter de riches +bijoux et beaux habits avec cette bourse pleine d'or.</p> + +<p>«Cucumetto était un Satan fort habile: il avait pris la forme d'un +bandit au lieu de celle d'un serpent; il surprit ce regard, reconnut +dans Teresa une digne fille d'Ève, et rentra dans la forêt en se +retournant plusieurs fois sous prétexte de saluer ses libérateurs.</p> + +<p>«Plusieurs jours s'écoulèrent sans que l'on revit Cucumetto, sans qu'on +entendit reparler de lui.</p> + +<p>«Le temps du carnaval approchait. Le comte de San-Felice annonça un +grand bal masqué où tout ce que Rome avait de plus élégant fut invité.</p> + +<p>«Teresa avait grande envie de voir ce bal. Luigi demanda à son +protecteur l'intendant la permission pour elle et pour lui d'y assister +cachés parmi les serviteurs de la maison. Cette permission lui fut +accordée.</p> + +<p>«Ce bal était surtout donné par le comte pour faire plaisir à sa fille +Carmela, qu'il adorait.</p> + +<p>«Carmela était juste de l'âge et de la taille de Teresa, et Teresa était +au moins aussi belle que Carmela.</p> + +<p>«Le soir du bal, Teresa mit sa plus belle toilette, ses plus riches +aiguilles, ses plus brillantes verroteries. Elle avait le costume des +femmes de Frascati.</p> + +<p>«Luigi avait l'habit si pittoresque du paysan romain les jours de fête.</p> + +<p>«Tous deux se mêlèrent, comme on l'avait permis, aux serviteurs et aux +paysans.</p> + +<p>«La fête était magnifique. Non seulement la villa était ardemment +illuminée, mais des milliers de lanternes de couleur étaient suspendues +aux arbres du jardin. Aussi bientôt le palais eut-il débordé sur les +terrasses et les terrasses dans les allées.</p> + +<p>«À chaque carrefour il y avait un orchestre, des buffets et des +rafraîchissements; les promeneurs s'arrêtaient, les quadrilles se +formaient et l'on dansait là où il plaisait de danser.</p> + +<p>«Carmela était vêtue en femme de Sonino. Elle avait son bonnet tout +brodé de perles, les aiguilles de ses cheveux étaient d'or et de +diamants, sa ceinture était de soie turque à grandes fleurs brochées, +son surtout et son jupon étaient de cachemire, son tablier était de +mousseline des Indes; les boutons de son corset étaient autant de +pierreries.</p> + +<p>«Deux autres de ses compagnes étaient vêtues, l'une en femme de Nettuno, +l'autre en femme de la Riccia.</p> + +<p>«Quatre jeunes gens des plus riches et des plus nobles familles de Rome +les accompagnaient avec cette liberté italienne qui a son égale dans +aucun autre pays du monde: ils étaient vêtus de leur côté en paysans +d'Albano, de Velletri, de Civita-Castellana et de Sora.</p> + +<p>«Il va sans dire que ces costumes de paysans, comme ceux de paysannes, +étaient resplendissant d'or et de pierreries.</p> + +<p>«Il vint à Carmela l'idée de faire un quadrille uniforme, seulement il +manquait une femme.</p> + +<p>«Carmela regardait tout autour d'elle, pas une de ses invitées n'avait +un costume analogue au sien et à ceux de ses compagnes.</p> + +<p>«Le comte San-Felice lui montra, au milieu des paysannes, Teresa appuyée +au bras de Luigi.</p> + +<p>«—Est-ce que vous permettez, mon père? dit Carmela.</p> + +<p>«—Sans doute, répondit le comte, ne sommes-nous pas en carnaval! </p> + +<p>«Carmela se pencha vers un jeune homme qui l'accompagnait en causant, et +lui dit quelques mots tout en lui montrant du doigt la jeune fille.</p> + +<p>«Le jeune homme suivit des yeux la jolie main qui lui servait de +conductrice, fit un geste d'obéissance et vint inviter Teresa à figurer +au quadrille dirigé par la fille du comte.</p> + +<p>«Teresa sentit comme une flamme qui lui passait sur le visage. Elle +interrogea du regard Luigi: il n'y avait pas moyen de refuser. Luigi +laissa lentement glisser le bras de Teresa, qu'il tenait sous le sien, +et Teresa, s'éloignant conduite par son élégant cavalier, vint prendre, +toute tremblante, sa place au quadrille aristocratique. </p> + +<p>«Certes, aux yeux d'un artiste, l'exact et sévère costume de Teresa eût +eu un bien autre caractère que celui de Carmela et des ses compagnes, +mais Teresa était une jeune fille frivole et coquette; les broderies de +la mousseline, les palmes de la ceinture, l'éclat du cachemire +l'éblouissaient, le reflet des saphirs et des diamants la rendaient +folle.</p> + +<p>«De son côté Luigi sentait naître en lui un sentiment inconnu: c'était +comme une douleur sourde qui le mordait au cœur d'abord, et de là, +toute frémissante, courait par ses veines et s'emparait de tout son +corps; il suivit des yeux les moindres mouvements de Teresa et de son +cavalier; lorsque leurs mains se touchaient il ressentait comme des +éblouissements, ses artères battaient avec violence, et l'on eût dit +que le son d'une cloche vibrait à ses oreilles. Lorsqu'ils se parlaient, +quoique Teresa écoutât, timide et les yeux baissés, les discours de son +cavalier, comme Luigi lisait dans les yeux ardents du beau jeune homme +que ces discours étaient des louanges, il lui semblait que la terre +tournait sous lui et que toutes les voix de l'enfer lui soufflaient des +idées de meurtre et d'assassinat. Alors, craignant de se laisser +emporter à sa folie, il se cramponnait d'une main à la charmille contre +laquelle il était debout, et de l'autre il serrait d'un mouvement +convulsif le poignard au manche sculpté qui était passé dans sa ceinture +et que, sans s'en apercevoir, il tirait quelquefois presque entier du +fourreau.</p> + +<p>«Luigi était jaloux! il sentait qu'emportée par sa nature coquette et +orgueilleuse Teresa pouvait lui échapper. </p> + +<p>«Et cependant la jeune paysanne, timide et presque effrayée d'abord, +s'était bientôt remise. Nous avons dit que Teresa était belle. Ce n'est +pas tout, Teresa était gracieuse, de cette grâce sauvage bien autrement +puissante que notre grâce minaudière et affectée.</p> + +<p>«Elle eut presque les honneurs du quadrille, et si elle fut envieuse de +la fille du comte de San-Felice, nous n'oserions pas dire que Carmela ne +fut pas jalouse d'elle.</p> + +<p>«Aussi fût-ce avec force compliments que son beau cavalier la +reconduisit à la place où il l'avait prise, et où l'attendait Luigi. </p> + +<p>«Deux ou trois fois, pendant la contredanse, la jeune fille avait jeté +un regard sur lui, et à chaque fois elle l'avait vu pâle et les traits +crispés. Une fois même la lame de son couteau, à moitié tirée de sa +gaine, avait ébloui ses yeux comme un sinistre éclair.</p> + +<p>«Ce fut donc presque en tremblant qu'elle reprit le bras de son amant.</p> + +<p>«Le quadrille avait eu le plus grand succès, et il était évident qu'il +était question d'en faire une seconde édition; Carmela seule s'y +opposait; mais le comte de San-Felice pria sa fille si tendrement, +qu'elle finit par consentir.</p> + +<p>«Aussitôt un des cavaliers s'avança pour inviter Teresa, sans laquelle +il était impossible que la contredanse eût lieu; mais la jeune fille +avait déjà disparu.</p> + +<p>«En effet, Luigi ne s'était pas senti la force de supporter une seconde +épreuve; et, moitié par persuasion, moitié par force, il avait entraîné +Teresa vers un autre point du jardin. Teresa avait cédé bien malgré +elle; mais elle avait vu à la figure bouleversée du jeune homme, elle +comprenait à son silence entrecoupé de tressaillements nerveux, que +quelque chose d'étrange se passait en lui. Elle-même n'était pas exempte +d'une agitation intérieure, et sans avoir cependant rien fait de mal, +elle comprenait que Luigi était en droit de lui faire des reproches: sur +quoi? elle l'ignorait; mais elle ne sentait pas moins que ces reproches +seraient mérités. </p> + +<p>«Cependant, au grand étonnement de Teresa, Luigi demeura muet, et pas +une parole n'entrouvrit ses lèvres pendant tout le reste de la soirée. +Seulement, lorsque le froid de la nuit eut chassé les invités des +jardins et que les portes de la villa se furent refermées sur eux pour +une fête intérieure, il reconduisit Teresa; puis, comme elle allait +rentrer chez elle:</p> + +<p>«—Teresa, dit-il, à quoi pensais-tu lorsque tu dansais en face de la +jeune comtesse de San-Felice?</p> + +<p>«—Je pensais, répondit la jeune fille dans toute la franchise de son +âme, que je donnerais la moitié de ma vie pour avoir un costume comme +celui qu'elle portait.</p> + +<p>«—Et que te disait ton cavalier?</p> + +<p>«—Il me disait qu'il ne tiendrait qu'à moi de l'avoir, et que je +n'avais qu'un mot à dire pour cela.</p> + +<p>«—Il avait raison, répondit Luigi. Le désires-tu aussi ardemment que tu +le dis?</p> + +<p>«—Oui.</p> + +<p>«—Eh bien tu l'auras!</p> + +<p>«La jeune fille, étonnée, leva la tête pour le questionner; mais son +visage était si sombre et si terrible que la parole se glaça sur ses +lèvres.</p> + +<p>«D'ailleurs, en disant ces paroles, Luigi s'était éloigné.</p> + +<p>«Teresa le suivit des yeux dans la nuit tant qu'elle put l'apercevoir. +Puis, lorsqu'il eut disparu, elle rentra chez elle en soupirant.</p> + +<p>«Cette même nuit, il arriva un grand événement par l'imprudence sans +doute de quelque domestique qui avait négligé d'éteindre les lumières; +le feu prit à la villa San-Felice, juste dans les dépendances de +l'appartement de la belle Carmela. Réveillée au milieu de la nuit par la +lueur des flammes, elle avait sauté au bas de son lit, s'était +enveloppée de sa robe de chambre, et avait essayé de fuir par la porte; +mais le corridor par lequel il fallait passer était déjà la proie de +l'incendie. Alors elle était rentrée dans sa chambre, appelant à grands +cris du secours, quand tout à coup sa fenêtre, située à vingt pieds du +sol, s'était ouverte; un jeune paysan s'était élancé dans l'appartement, +l'avait prise dans ses bras, et, avec une force et une adresse +surhumaines l'avait transportée sur le gazon de la pelouse, où elle +s'était évanouie. Lorsqu'elle avait repris ses sens, son père était +devant elle. Tous les serviteurs l'entouraient, lui portant des secours. +Une aile tout entière de la villa était brûlée; mais qu'importait, +puisque Carmela était saine et sauve.</p> + +<p>«On chercha partout son libérateur, mais son libérateur ne reparut +point; on le demanda à tout le monde, mais personne ne l'avait vu. Quant +à Carmela, elle était si troublée qu'elle ne l'avait point reconnu.</p> + +<p>«Au reste, comme le comte était immensément riche, à part le danger +qu'avait couru Carmela, et qui lui parut, par la manière miraculeuse +dont elle y avait échappé, plutôt une nouvelle faveur de la Providence +qu'un malheur réel, la perte occasionnée par les flammes fut peu de +chose pour lui.</p> + +<p>«Le lendemain, à l'heure habituelle, les deux jeunes gens se +retrouvèrent à la lisière de la forêt. Luigi était arrivé le premier. Il +vint au-devant de la jeune fille avec une grande gaieté; il semblait +avoir complètement oublié la scène de la veille. Teresa était +visiblement pensive, mais en voyant Luigi ainsi disposé, elle affecta de +son côté l'insouciance rieuse qui était le fond de son caractère quand +quelque passion ne le venait pas troubler.</p> + +<p>«Luigi prit le bras de Teresa sous le sien, et la conduisit jusqu'à la +porte de la grotte. Là il s'arrêta. La jeune fille, comprenant qu'il y +avait quelque chose d'extraordinaire, le regarda fixement.</p> + +<p>«—Teresa, dit Luigi, hier soir tu m'as dit que tu donnerais tout au +monde pour avoir un costume pareil à celui de la fille du comte?</p> + +<p>«—Oui, dit Teresa, avec étonnement, mais j'étais folle de faire un +pareil souhait.</p> + +<p>«—Et moi, je t'ai répondu: C'est bien, tu l'auras.</p> + +<p>«—Oui, reprit la jeune fille, dont l'étonnement croissait à chaque +parole de Luigi; mais tu as répondu cela sans doute pour me faire +plaisir.</p> + +<p>«—Je ne t'ai jamais rien promis que je ne te l'aie donné, Teresa, dit +orgueilleusement Luigi; entre dans la grotte et habille-toi.</p> + +<p>«À ces mots, il tira la pierre, et montra à Teresa la grotte éclairée +par deux bougies qui brûlaient de chaque côté d'un magnifique miroir; +sur la table rustique, faite par Luigi, étaient étalés le collier de +perles et les épingles de diamants; sur une chaise à côté était déposé +le reste du costume. </p> + +<p>«Teresa poussa un cri de joie, et, sans s'informer d'où venait ce +costume, sans prendre le temps de remercier Luigi, elle s'élança dans la +grotte transformée en cabinet de toilette.</p> + +<p>«Derrière elle Luigi repoussa la pierre, car il venait d'apercevoir, sur +la crête d'une petite colline qui empêchait que de la place où il était +on ne vît Palestrina, un voyageur à cheval, qui s'arrêta un instant +comme incertain de sa route, se dessinant sur l'azur du ciel avec cette +netteté de contour particulière aux lointains des pays méridionaux.</p> + +<p>«En apercevant Luigi, le voyageur mit son cheval au galop, et vint à +lui.</p> + +<p>«Luigi ne s'était pas trompé; le voyageur, qui allait de Palestrina à +Tivoli, était dans le doute de son chemin.</p> + +<p>«Le jeune homme le lui indiqua; mais, comme à un quart de mille de là la +route se divisait en trois sentiers, et qu'arrivé à ces trois sentiers +le voyageur pouvait de nouveau s'égarer, il pria Luigi de lui servir de +guide.</p> + +<p>«Luigi détacha son manteau et le déposa à terre, jeta sur son épaule sa +carabine, et, dégagé ainsi du lourd vêtement, marcha devant le voyageur +de ce pas rapide du montagnard que le pas d'un cheval a peine à suivre.</p> + +<p>«En dix minutes, Luigi et le voyageur furent à l'espèce de carrefour +indiqué par le jeune pâtre.</p> + +<p>«Arrivés là, d'un geste majestueux comme celui d'un empereur, il étendit +la main vers celle des trois routes que le voyageur devait suivre:</p> + +<p>«—Voilà votre chemin, dit-il, Excellence, vous n'avez plus à vous +tromper maintenant.</p> + +<p>«—Et toi, voici ta récompense, dit le voyageur en offrant au jeune +pâtre quelques pièces de menue monnaie.</p> + +<p>«—Merci, dit Luigi en retirant sa main; je rends un service, je ne le +vends pas.</p> + +<p>«—Mais», dit le voyageur, qui paraissait du reste habitué à cette +différence entre la servilité de l'homme des villes et l'orgueil du +campagnard, «si tu refuses un salaire, tu acceptes au moins un cadeau.</p> + +<p>«—Ah! oui, c'est autre chose.</p> + +<p>«—Eh bien, dit le voyageur, prends ces deux sequins de Venise, et +donne-les à ta fiancée pour en faire une paire de boucles d'oreilles.</p> + +<p>«—Et vous, alors, prenez ce poignard, dit le jeune pâtre, vous n'en +trouveriez pas un dont la poignée fût mieux sculptée d'Albano à +Civita-Castellana. </p> + +<p>«—J'accepte, dit le voyageur; mais alors, c'est moi qui suis ton +obligé, car ce poignard vaut plus de deux sequins.</p> + +<p>«—Pour un marchand peut-être, mais pour moi, qui l'ai sculpté moi-même, +il vaut à peine une piastre.</p> + +<p>«—Comment t'appelles-tu? demanda le voyageur.</p> + +<p>«—Luigi Vampa, répondit le pâtre du même air qu'il eût répondu: +Alexandre, roi de Macédoine. Et vous?</p> + +<p>«—Moi, dit le voyageur, je m'appelle Simbad le marin.»</p> + +<p>Franz d'Épinay jeta un cri de surprise. </p> + +<p>«Simbad le marin! dit-il.</p> + +<p>—Oui, reprit le narrateur, c'est le nom que le voyageur donna à Vampa +comme étant le sien.</p> + +<p>—Eh bien, mais, qu'avez-vous à dire contre ce nom? interrompit Albert; +c'est un fort beau nom, et les aventures du patron de ce monsieur m'ont, +je dois l'avouer, fort amusé dans ma jeunesse.»</p> + +<p>Franz n'insista pas davantage. Ce nom de Simbad le marin, comme on le +comprend bien, avait réveillé en lui tout un monde de souvenirs, comme +avait fait la veille celui du comte de Monte-Cristo. </p> + +<p>«Continuez, dit-il à l'hôte.</p> + +<p>—Vampa mit dédaigneusement les deux sequins dans sa poche, et reprit +lentement le chemin par lequel il était venu. Arrivé à deux ou trois +cents pas de la grotte, il crut entendre un cri.</p> + +<p>«Il s'arrêta, écoutant de quel côté venait ce cri.</p> + +<p>«Au bout d'une seconde, il entendit son nom prononcé distinctement.</p> + +<p>«L'appel venait du côté de la grotte.</p> + +<p>«Il bondit comme un chamois, armant son fusil tout en courant, et +parvint en moins d'une minute au sommet de la colline opposée à celle +où il avait aperçu le voyageur.</p> + +<p>«Là, les cris: Au secours! arrivèrent à lui plus distincts.</p> + +<p>«Il jeta les yeux sur l'espace qu'il dominait; un homme enlevait Teresa, +comme le centaure Nessus Déjanire.</p> + +<p>«Cet homme, qui se dirigeait vers le bois, était déjà aux trois quarts +du chemin de la grotte à la forêt.</p> + +<p>«Vampa mesura l'intervalle; cet homme avait deux cents pas d'avance au +moins sur lui, il n'y avait pas de chance de le rejoindre avant qu'il +eût gagné le bois. </p> + +<p>«Le jeune pâtre s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine. Il +appuya la crosse de son fusil à l'épaule, leva lentement le canon dans +la direction du ravisseur, le suivit une seconde dans sa course et fit +feu.</p> + +<p>«Le ravisseur s'arrêta court; ses genoux plièrent et il tomba entraînant +Teresa dans sa chute.</p> + +<p>«Mais Teresa se releva aussitôt; quant au fugitif, il resta couché, se +débattant dans les convulsions de l'agonie.</p> + +<p>«Vampa s'élança aussitôt vers Teresa, car à dix pas du moribond les +jambes lui avaient manqué à son tour, et elle était retombée à genoux: +le jeune homme avait cette crainte terrible que la balle qui venait +d'abattre son ennemi n'eût en même temps blessé sa fiancée.</p> + +<p>«Heureusement il n'en était rien, c'était la terreur seule qui avait +paralysé les forces de Teresa. Lorsque Luigi se fut bien assuré qu'elle +était saine et sauve, il se retourna vers le blessé.</p> + +<p>«Il venait d'expirer les poings fermés, la bouche contractée par la +douleur, et les cheveux hérissés sous la sueur de l'agonie.</p> + +<p>«Ses yeux étaient restés ouverts et menaçants.</p> + +<p>«Vampa s'approcha du cadavre, et reconnut Cucumetto. </p> + +<p>«Depuis le jour où le bandit avait été sauvé par les deux jeunes gens, +il était devenu amoureux de Teresa et avait juré que la jeune fille +serait à lui. Depuis ce jour il l'avait épiée; et, profitant du moment +où son amant l'avait laissée seule pour indiquer le chemin au voyageur, +il l'avait enlevée et la croyait déjà à lui, lorsque la balle de Vampa, +guidée par le coup d'œil infaillible du jeune pâtre, lui avait traversé +le cœur.</p> + +<p>«Vampa le regarda un instant sans que la moindre émotion se trahît sur +son visage, tandis qu'au contraire Teresa, toute tremblante encore, +n'osait se rapprocher du bandit mort qu'à petits pas, et jetait en +hésitant un coup d'œil sur le cadavre par-dessus l'épaule de son amant.</p> + +<p>«Au bout d'un instant, Vampa se retourna vers sa maîtresse:</p> + +<p>«—Ah! ah! dit-il, c'est bien, tu es habillée; à mon tour de faire ma +toilette.</p> + +<p>«En effet, Teresa était revêtue de la tête aux pieds du costume de la +fille du comte de San-Felice.</p> + +<p>«Vampa prit le corps de Cucumetto entre ses bras, l'emporta dans la +grotte, tandis qu'à son tour Teresa restait dehors.</p> + +<p>«Si un second voyageur fût alors passé, il eût vu une chose étrange: +c'était une bergère gardant ses brebis avec une robe de cachemire, des +boucles d'oreilles et un collier de perles, des épingles de diamants et +des boutons de saphirs, d'émeraudes et de rubis.</p> + +<p>«Sans doute, il se fût cru revenu au temps de Florian, et eût affirmé, +en revenant à Paris, qu'il avait rencontré la bergère des Alpes assise +au pied des monts Sabins.</p> + +<p>«Au bout d'un quart d'heure, Vampa sortit à son tour de la grotte. Son +costume n'était pas moins élégant, dans son genre, que celui de Teresa.</p> + +<p>«Il avait une veste de velours grenat à boutons d'or ciselé, un gilet de +soie tout couvert de broderies, une écharpe romaine nouée autour du cou, +une cartouchière toute piquée d'or et de soie rouge et verte; des +culottes de velours bleu de ciel attachées au-dessous du genou par des +boucles de diamants, des guêtres de peau de daim bariolées de mille +arabesques, et un chapeau où flottaient des rubans de toutes couleurs; +deux montres pendaient à sa ceinture, et un magnifique poignard était +passé à sa cartouchière.</p> + +<p>«Teresa jeta un cri d'admiration. Vampa, sous cet habit, ressemblait à +une peinture de Léopold Robert ou de Schnetz.</p> + +<p>«Il avait revêtu le costume complet de Cucumetto.</p> + +<p>«Le jeune homme s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur sa fiancée, et +un sourire d'orgueil passa sur sa bouche.</p> + +<p>«—Maintenant, dit-il à Teresa, es-tu prête à partager ma fortune +quelle qu'elle soit?</p> + +<p>«—Oh oui! s'écria la jeune fille avec enthousiasme.</p> + +<p>«—À me suivre partout où j'irai?</p> + +<p>«—Au bout du monde.</p> + +<p>«—Alors, prends mon bras et partons, car nous n'avons pas de temps à +perdre.»</p> + +<p>«La jeune fille passa son bras sous celui de son amant, sans même lui +demander où il la conduisait; car, en ce moment, il lui paraissait beau, +fier et puissant comme un dieu.</p> + +<p>«Et tous deux s'avancèrent dans la forêt, dont au bout de quelques +minutes, ils eurent franchi la lisière.</p> + +<p>«Il va sans dire que tous les sentiers de la montagne étaient connus de +Vampa; il avança donc dans la forêt sans hésiter un seul instant, +quoiqu'il n'y eût aucun chemin frayé, mais seulement reconnaissant la +route qu'il devait suivre à la seule inspection des arbres et des +buissons; ils marchèrent ainsi une heure et demie à peu près.</p> + +<p>«Au bout de ce temps, ils étaient arrivés à l'endroit le plus touffu du +bois. Un torrent dont le lit était à sec conduisait dans une gorge +profonde. Vampa prit cet étrange chemin, qui, encaissé entre deux rives +et rembruni par l'ombre épaisse des pins, semblait, moins la descente +facile, ce sentier de l'Averne dont parle Virgile.</p> + +<p>«Teresa, redevenue craintive à l'aspect de ce lieu sauvage et désert, se +serrait contre son guide, sans dire une parole; mais comme elle le +voyait marcher toujours d'un pas égal, comme un calme profond rayonnait +sur son visage, elle avait elle-même la force de dissimuler son émotion.</p> + +<p>«Tout à coup, à dix pas d'eux, un homme sembla se détacher d'un arbre +derrière lequel il était caché, et mettait Vampa en joue:</p> + +<p>«—Pas un pas de plus! cria-t-il, ou tu es mort.</p> + +<p>«—Allons donc», dit Vampa en levant la main avec un geste de mépris; +tandis que Teresa, ne dissimulant plus sa terreur, se pressait contre +lui, «est-ce que les loups se déchirent entre eux!</p> + +<p>«—Qui es-tu? demanda la sentinelle.</p> + +<p>«—Je suis Luigi Vampa, le berger de la ferme de San-Felice.</p> + +<p>«—Que veux-tu?</p> + +<p>«—Je veux parler à tes compagnons qui sont à la clairière de Rocca +Bianca.</p> + +<p>«—Alors, suis-moi, dit la sentinelle, ou plutôt, puisque tu sais où +cela est, marche devant.</p> + +<p>«Vampa sourit d'un air de mépris à cette précaution du bandit, passa +devant avec Teresa et continua son chemin du même pas ferme et +tranquille qui l'avait conduit jusque-là.</p> + +<p>«Au bout de cinq minutes, le bandit leur fit signe de s'arrêter.</p> + +<p>«Les deux jeunes gens obéirent.</p> + +<p>«Le bandit imita trois fois le cri du corbeau.</p> + +<p>«Un croassement répondit à ce triple appel.</p> + +<p>«—C'est bien, dit le bandit. Maintenant tu peux continuer ta route.» </p> + +<p>«Luigi et Teresa se remirent en chemin.</p> + +<p>«Mais à mesure qu'ils avançaient, Teresa, tremblante se serrait contre +son amant; en effet, à travers les arbres, on voyait apparaître des +armes et étinceler des canons de fusil.</p> + +<p>«La clairière de Rocca Bianca était au sommet d'une petite montagne qui +autrefois sans doute avait été un volcan, volcan éteint avant que Rémus +et Romulus eussent déserté Albe pour venir bâtir Rome.</p> + +<p>«Teresa et Luigi atteignirent le sommet et se trouvèrent au même instant +en face d'une vingtaine de bandits.</p> + +<p>«—Voici un jeune homme qui vous cherche et qui désire vous parler, dit +la sentinelle.</p> + +<p>«—Et que veut-il nous dire? demanda celui qui, en l'absence du chef, +faisait l'intérim du capitaine.</p> + +<p>«—Je veux dire que je m'ennuie de faire le métier de berger, dit Vampa.</p> + +<p>«—Ah! je comprends, dit le lieutenant, et tu viens nous demander à être +admis dans nos rangs?</p> + +<p>«—Qu'il soit le bienvenu! crièrent plusieurs bandits de Ferrusino, de +Pampinara et d'Anagni, qui avaient reconnu Luigi Vampa.</p> + +<p>«—Oui, seulement je viens vous demander une autre chose que d'être +votre compagnon.</p> + +<p>«—Et que viens-tu nous demander? dirent les bandits avec étonnement.</p> + +<p>«—Je viens vous demander à être votre capitaine, dit le jeune homme.</p> + +<p>«Les bandits éclatèrent de rire.</p> + +<p>«—Et qu'as-tu fait pour aspirer à cet honneur? demanda le lieutenant. </p> + +<p>«—J'ai tué votre chef Cucumetto, dont voici la dépouille, dit Luigi, et +j'ai mis le feu à la villa de San-Felice pour donner une robe de noce à +ma fiancée.</p> + +<p>«Une heure après, Luigi Vampa était élu capitaine en remplacement de +Cucumetto.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher Albert, dit Franz en se retournant vers son ami, que +pensez-vous maintenant du citoyen Luigi Vampa?</p> + +<p>—Je dis que c'est un mythe, répondit Albert, et qu'il n'a jamais +existé.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est qu'un mythe? demanda Pastrini.</p> + +<p>—Ce serait trop long à vous expliquer, mon cher hôte, répondit Franz. +Et vous dites donc que maître Vampa exerce en ce moment sa profession +aux environs de Rome?</p> + +<p>—Et avec une hardiesse dont jamais bandit avant lui n'avait donné +l'exemple.</p> + +<p>—La police a tenté vainement de s'en emparer, alors?</p> + +<p>—Que voulez-vous! il est d'accord à la fois avec les bergers de la +plaine, les pêcheurs du Tibre et les contrebandiers de la côte. On le +cherche dans la montagne, il est sur le fleuve; on le poursuit sur le +fleuve, il gagne la pleine mer; puis tout à coup, quand on le croit +réfugié dans l'île del Giglio, del Guanouti ou de Monte-Cristo, on le +voit reparaître à Albano, à Tivoli ou à la Riccia.</p> + +<p>—Et quelle est sa manière de procéder à l'égard des voyageurs?</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! c'est bien simple. Selon la distance où l'on est de la +ville, il leur donne huit heures, douze heures, un jour, pour payer leur +rançon; puis, ce temps écoulé, il accorde une heure de grâce. À la +soixantième minute de cette heure, s'il n'a pas l'argent, il fait sauter +la cervelle du prisonnier d'un coup de pistolet, ou lui plante son +poignard dans le cœur, et tout est dit.</p> + +<p>—Eh bien, Albert, demanda Franz à son compagnon, êtes-vous toujours +disposé à aller au Colisée par les boulevards extérieurs?</p> + +<p>—Parfaitement, dit Albert, si la route est plus pittoresque.»</p> + +<p>En ce moment, neuf heures sonnèrent, la porte s'ouvrit et notre cocher +parut.</p> + +<p>«Excellences, dit-il, la voiture vous attend.</p> + +<p>—Eh bien, dit Franz, en ce cas, au Colisée!</p> + +<p>—Par la porte del Popolo, Excellences, ou par les rues?</p> + +<p>—Par les rues, morbleu! par les rues! s'écria Franz. </p> + +<p>—Ah! mon cher! dit Albert en se levant à son tour et en allumant son +troisième cigare, en vérité, je vous croyais plus brave que cela.»</p> + +<p>Sur ce, les deux jeunes gens descendirent l'escalier et montèrent en +voiture.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#table">XXXIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Apparition. </a></h3> + +<p>Franz avait trouvé un terme moyen pour qu'Albert arrivât au Colisée sans +passer devant aucune ruine antique, et par conséquent sans que les +préparations graduelles ôtassent au colosse une seule coudée de ses +gigantesques proportions. C'était de suivre la via Sistinia, de couper à +angle droit devant Sainte-Marie-Majeure, et d'arriver par la via Urbana +et San Pietro in Vincoli jusqu'à la via del Colosseo.</p> + +<p>Cet itinéraire offrait d'ailleurs un autre avantage: c'était celui de ne +distraire en rien Franz de l'impression produite sur lui par l'histoire +qu'avait racontée maître Pastrini, et dans laquelle se trouvait mêlé son +mystérieux amphitryon de Monte-Cristo. Aussi s'était-il accoudé dans son +coin et était-il retombé dans ces mille interrogatoires sans fin qu'il +s'était faits à lui-même et dont pas un ne lui avait donné une réponse +satisfaisante.</p> + +<p>Une chose, au reste, lui avait encore rappelé son ami Simbad le marin: +c'étaient ces mystérieuses relations entre les brigands et les matelots. +Ce qu'avait dit maître Pastrini du refuge que trouvait Vampa sur les +barques des pécheurs et des contrebandiers rappelait à Franz ces deux +bandits corses qu'il avait trouvés soupant avec l'équipage du petit +yacht, lequel s'était détourné de son chemin et avait abordé à +Porto-Vecchio, dans le seul but de les remettre à terre. Le nom que se +donnait son hôte de Monte-Cristo, prononcé par son hôte de l'hôtel +d'Espagne, lui prouvait qu'il jouait le même rôle philanthropique sur +les côtes de Piombino, de Civita-Vecchia, d'Ostie et de Gaëte que sur +celles de Corse, de Toscane et d'Espagne; et comme lui-même, autant que +pouvait se le rappeler Franz, avait parlé de Tunis et de Palerme, +c'était une preuve qu'il embrassait un cercle de relations assez étendu.</p> + +<p>Mais si puissantes que fussent sur l'esprit du jeune homme toutes ces +réflexions, elles s'évanouirent à l'instant où il vit s'élever devant +lui le spectre sombre et gigantesque du Colisée, à travers les +ouvertures duquel la lune projetait ces longs et pâles rayons qui +tombent des yeux des fantômes. La voiture arrêta à quelques pas de la +Mesa Sudans. Le cocher vint ouvrir la portière; les deux jeunes gens +sautèrent à bas de la voiture et se trouvèrent en face d'un cicérone qui +semblait sortir de dessous terre.</p> + +<p>Comme celui de l'hôtel les avait suivis, cela leur en faisait deux.</p> + +<p>Impossible, au reste, d'éviter à Rome ce luxe des guides outre le +cicérone général qui s'empare de vous au moment où vous mettez le pied +sur le seuil de la porte de l'hôtel, et qui ne vous abandonne plus que +le jour où vous mettez le pied hors de la ville, il y a encore un +cicérone spécial attaché à chaque monument, et je dirai presque à chaque +fraction du monument. Qu'on juge donc si l'on doit manquer de ciceroni +au Colosseo, c'est-à-dire au monument par excellence, qui faisait dire à +Martial:</p> + +<p>«Que Memphis cesse de nous vanter les barbares miracles de ses +pyramides, que l'on ne chante plus les merveilles de Babylone; tout doit +céder devant l'immense travail de l'amphithéâtre des Césars, toutes les +voix de la renommée doivent se réunir pour vanter ce monument.»</p> + +<p>Franz et Albert n'essayèrent point de se soustraire à la tyrannie +cicéronienne. Au reste, cela serait d'autant plus difficile que ce sont +les guides seulement qui ont le droit de parcourir le monument avec des +torches. Ils ne firent donc aucune résistance, et se livrèrent pieds et +poings liés à leurs conducteurs.</p> + +<p>Franz connaissait cette promenade pour l'avoir faite dix fois déjà. Mais +comme son compagnon, plus novice, mettait pour la première fois le pied +dans le monument de Flavius Vespasien, je dois l'avouer à sa louange, +malgré le caquetage ignorant de ses guides, il était fortement +impressionné. C'est qu'en effet on n'a aucune idée, quand on ne l'a pas +vue, de la majesté d'une pareille ruine, dont toutes les proportions +sont doublées encore par la mystérieuse clarté de cette lune méridionale +dont les rayons semblent un crépuscule d'Occident.</p> + +<p>Aussi à peine Franz le penseur eut-il fait cent pas sous les portiques +intérieurs, qu'abandonnant Albert à ses guides, qui ne voulaient pas +renoncer au droit imprescriptible de lui faire voir dans tous leurs +détails la Fosse des Lions, la Loge des Gladiateurs, le Podium des +Césars, il prit un escalier à moitié ruiné et, leur laissant continuer +leur route symétrique, il alla tout simplement s'asseoir à l'ombre d'une +colonne, en face d'une échancrure qui lui permettait d'embrasser le +géant de granit dans toute sa majestueuse étendue.</p> + +<p>Franz était là depuis un quart d'heure à peu près, perdu, comme je l'ai +dit, dans l'ombre d'une colonne, occupé à regarder Albert, qui, +accompagné de ses deux porteurs de torches, venait de sortir d'un +vomitorium placé à l'autre extrémité du Colisée, et lesquels, pareils à +des ombres qui suivent un feu follet, descendaient de gradin en gradin +vers les places réservées aux vestales, lorsqu'il lui sembla entendre +rouler dans les profondeurs du monument une pierre détachée de +l'escalier situé en face de celui qu'il venait de prendre pour arriver à +l'endroit où il était assis. Ce n'est pas chose rare sans doute qu'une +pierre qui se détache sous le pied du temps et va rouler dans l'abîme; +mais, cette fois, il lui semblait que c'était aux pieds d'un homme que +la pierre avait cédé et qu'un bruit de pas arrivait jusqu'à lui, quoique +celui qui l'occasionnait fît tout ce qu'il put pour l'assourdir.</p> + +<p>En effet, au bout d'un instant, un homme parut sortant graduellement de +l'ombre à mesure qu'il montait l'escalier, dont l'orifice, situé en face +de Franz, était éclairé par la lune, mais dont les degrés, à mesure +qu'on les descendait, s'enfonçaient dans l'obscurité.</p> + +<p>Ce pouvait être un voyageur comme lui, préférant une méditation +solitaire au bavardage insignifiant de ses guides, et par conséquent son +apparition n'avait rien qui pût le surprendre; mais à l'hésitation avec +laquelle il monta les dernières marches, à la façon dont, arrivé sur la +plate-forme, il s'arrêta et parut écouter, il était évident qu'il était +venu là dans un but particulier et qu'il attendait quelqu'un.</p> + +<p>Par un mouvement instinctif, Franz s'effaça le plus qu'il put derrière +la colonne.</p> + +<p>À dix pieds du sol où ils se trouvaient tous deux, la voûte était +enfoncée, et une ouverture ronde, pareille à celle d'un puits, +permettait d'apercevoir le ciel tout constellé d'étoiles.</p> + +<p>Autour de cette ouverture, qui donnait peut-être déjà depuis des +centaines d'années passage aux rayons de la lune, poussaient des +broussailles dont les vertes et frêles découpures se détachaient en +vigueur sur l'azur mat du firmament, tandis que de grandes lianes et de +puissants jets de lierre pendaient de cette terrasse supérieure et se +balançaient sous la voûte, pareils à des cordages flottants.</p> + +<p>Le personnage dont l'arrivée mystérieuse avait attiré l'attention de +Franz était placé dans une demi-teinte qui ne lui permettait pas de +distinguer ses traits, mais qui cependant n'était pas assez obscure pour +l'empêcher de détailler son costume: il était enveloppé d'un grand +manteau brun dont un des pans, rejeté sur son épaule gauche, lui cachait +le bas du visage, tandis que son chapeau à larges bords en couvrait la +partie supérieure. L'extrémité seule de ses vêtements se trouvait +éclairée par la lumière oblique qui passait par l'ouverture, et qui +permettait de distinguer un pantalon noir encadrant coquettement une +botte vernie.</p> + +<p>Cet homme appartenait évidemment, sinon à l'aristocratie, du moins à la +haute société.</p> + +<p>Il était là depuis quelques minutes et commençait à donner des signes +visibles d'impatience, lorsqu'un léger bruit se fit entendre sur la +terrasse supérieure.</p> + +<p>Au même instant une ombre parut intercepter la lumière, un homme apparut +à l'orifice de l'ouverture, plongea son regard perçant dans les +ténèbres, et aperçut l'homme au manteau; aussitôt il saisit une poignée +de ces lianes pendantes et de ces lierres flottants, se laissa glisser, +et, arrivé à trois ou quatre pieds du sol sauta légèrement à terre. +Celui-ci avait le costume d'un Transtévère complet.</p> + +<p>«Excusez-moi, Excellence, dit-il en dialecte romain, je vous ai fait +attendre. Cependant, je ne suis en retard que de quelques minutes. Dix +heures viennent de sonner à Saint-Jean-de-Latran.</p> + +<p>—C'est moi qui étais en avance et non vous qui étiez en retard, +répondit l'étranger dans le plus pur toscan; ainsi pas de cérémonie: +d'ailleurs m'eussiez-vous fait attendre, que je me serais bien douté que +c'était par quelque motif indépendant de votre volonté.</p> + +<p>—Et vous auriez eu raison, Excellence, je viens du château Saint-Ange, +et j'ai eu toutes les peines du monde à parler à Beppo.</p> + +<p>—Qu'est-ce que Beppo?</p> + +<p>—Beppo est un employé de la prison, à qui je fais une petite rente +pour savoir ce qui se passe dans l'intérieur du château de Sa Sainteté.</p> + +<p>—Ah! ah! je vois que vous êtes homme de précaution, mon cher!</p> + +<p>—Que voulez-vous, Excellence! on ne sait pas ce qui peut arriver; +peut-être moi aussi serai-je un jour pris au filet comme ce pauvre +Peppino; et aurai-je besoin d'un rat pour ronger quelques mailles de ma +prison.</p> + +<p>—Bref, qu'avez-vous appris?</p> + +<p>—Il y aura deux exécutions mardi à deux heures comme c'est l'habitude à +Rome lors des ouvertures des grandes fêtes. Un condamné sera +<i>mazzolato</i>, c'est un misérable qui a tué un prêtre qui l'avait élevé, +et qui ne mérite aucun intérêt. L'autre sera <i>decapitato</i>, et celui-là, +c'est le pauvre Peppino.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher, vous inspirez une si grande terreur, non +seulement au gouvernement pontifical mais encore aux royaumes voisins +qu'on veut absolument faire un exemple.</p> + +<p>—Mais Peppino ne fait pas même partie de ma bande; c'est un pauvre +berger qui n'a commis d'autre crime que de nous fournir des vivres.</p> + +<p>—Ce qui le constitue parfaitement votre complice. Aussi, voyez qu'on a +des égards pour lui: au lieu de l'assommer, comme vous le serez, si +jamais on vous met la main dessus, on se contentera de le guillotiner. +Au reste, cela variera les plaisirs du peuple, et il y aura spectacle +pour tous les goûts.</p> + +<p>—Sans compter celui que je lui ménage et auquel il ne s'attend pas, +reprit le Transtévère.</p> + +<p>—Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, reprit l'homme au manteau, +que vous me paraissez tout disposé à faire quelque sottise.</p> + +<p>—Je suis disposé à tout pour empêcher l'exécution du pauvre diable qui +est dans l'embarras pour m'avoir servi; par la Madone! je me regarderai +comme un lâche, si je ne faisais pas quelque chose pour ce brave garçon.</p> + +<p>—Et que ferez-vous?</p> + +<p>—Je placerai une vingtaine d'hommes autour de l'échafaud, et, au moment +où on l'amènera, au signal que je donnerai, nous nous élancerons le +poignard au poing sur l'escorte, et nous l'enlèverons.</p> + +<p>—Cela me paraît fort chanceux, et je crois décidément que mon projet +vaut mieux que le vôtre.</p> + +<p>—Et quel est votre projet, Excellence?</p> + +<p>—Je donnerai dix mille piastres à quelqu'un que je sais, et qui +obtiendra que l'exécution de Peppino soit remise à l'année prochaine; +puis, dans le courant de l'année, je donnerai mille autres piastres à un +autre quelqu'un que je sais encore, et le ferai évader de prison.</p> + +<p>—Êtes-vous sûr de réussir?</p> + +<p>—Pardieu! dit en français l'homme au manteau.</p> + +<p>—Plaît-il? demanda le Transtévère.</p> + +<p>—Je dis, mon cher, que j'en ferai plus à moi seul avec mon or que vous +et tous vos gens avec leurs poignards, leurs pistolets, leurs carabines +et leurs tromblons. Laissez-moi donc faire.</p> + +<p>—À merveille; mais si vous échouez, nous nous tiendrons toujours +prêts.</p> + +<p>—Tenez-vous toujours prêts, si c'est votre plaisir mais soyez certain +que j'aurai sa grâce.</p> + +<p>—C'est après-demain mardi, faites-y attention. Vous n'avez plus que +demain.</p> + +<p>—Eh bien, mais le jour se compose de vingt-quatre heures, chaque heure +se compose de soixante minutes, chaque minute de soixante secondes; en +quatre-vingt-six mille quatre cents secondes on fait bien des choses.</p> + +<p>—Si vous avez réussi, Excellence, comment le saurons-nous? </p> + +<p>—C'est bien simple. J'ai loué les trois dernières fenêtres du café +Rospoli; si j'ai obtenu le sursis, les deux fenêtres du coin seront +tendues en damas jaune mais celle du milieu sera tendue en damas blanc +avec une croix rouge.</p> + +<p>—À merveille. Et par qui ferez-vous passer la grâce?</p> + +<p>—Envoyez-moi un de vos hommes déguisé en pénitent et je la lui +donnerai. Grâce à son costume, il arrivera jusqu'au pied de l'échafaud +et remettra la bulle au chef de la confrérie, qui la remettra au +bourreau. En attendant, faites savoir cette nouvelle à Peppino; qu'il +n'aille pas mourir de peur ou devenir fou, ce qui serait cause que nous +aurions fait pour lui une dépense inutile. </p> + +<p>—Écoutez, Excellence, dit le paysan, je vous suis bien dévoué, et vous +en êtes convaincu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je l'espère, au moins.</p> + +<p>—Eh bien, si vous sauvez Peppino ce sera plus que du dévouement à +l'avenir, ce sera de l'obéissance.</p> + +<p>—Fais attention à ce que tu dis là, mon cher! je te le rappellerai +peut-être un jour, car peut-être un jour moi aussi, j'aurai besoin de +toi....</p> + +<p>—Eh bien, alors, Excellence, vous me trouverez à l'heure du besoin +comme je vous aurai trouvé à cette même heure; alors, fussiez-vous à +l'autre bout du monde, vous n'aurez qu'à m'écrire: «Fais cela», et je le +ferai, foi de....</p> + +<p>—Chut! dit l'inconnu, j'entends du bruit.</p> + +<p>—Ce sont des voyageurs qui visitent le Colisée aux flambeaux.</p> + +<p>—Il est inutile qu'ils nous trouvent ensemble. Ces mouchards de guides +pourraient vous reconnaître; et, si honorable que soit votre amitié, mon +cher ami, si on nous savait liés comme nous le sommes, cette liaison, +j'en ai bien peur, me ferait perdre quelque peu de mon crédit.</p> + +<p>—Ainsi, si vous avez le sursis?</p> + +<p>—La fenêtre du milieu tendue en damas avec une croix rouge.</p> + +<p>—Si vous ne l'avez pas?...</p> + +<p>—Trois tentures jaunes.</p> + +<p>—Et alors?...</p> + +<p>—Alors, mon cher ami, jouez du poignard tout à votre aise, je vous le +permets, et je serai là pour vous voir faire.</p> + +<p>—Adieu, Excellence, je compte sur vous, comptez sur moi.»</p> + +<p>À ces mots le Transtévère disparut par l'escalier, tandis que +l'inconnu, se couvrant plus que jamais le visage de son manteau, passa +à deux pas de Franz et descendit dans l'arène par les gradins +extérieurs.</p> + +<p>Une seconde après, Franz entendit son nom retentir sous les voûtes: +c'était Albert qui l'appelait.</p> + +<p>Il attendit pour répondre que les deux hommes fussent éloignés, ne se +souciant pas de leur apprendre qu'ils avaient eu un témoin qui, s'il +n'avait pas vu leur visage, n'avait pas perdu un mot de leur entretien.</p> + +<p>Dix minutes après, Franz roulait vers l'hôtel d'Espagne, écoutant avec +une distraction fort impertinente la savante dissertation qu'Albert +faisait, d'après Pline et Calpurnius, sur les filets garnis de pointes +de fer qui empêchaient les animaux féroces de s'élancer sur les +spectateurs.</p> + +<p>Il le laissait aller sans le contredire; il avait hâte de se trouver +seul pour penser sans distraction à ce qui venait de se passer devant +lui.</p> + +<p>De ces deux hommes, l'un lui était certainement étranger, et c'était la +première fois qu'il le voyait et l'entendait, mais il n'en était pas +ainsi de l'autre; et, quoique Franz n'eût pas distingué son visage +constamment enseveli dans l'ombre ou caché par son manteau, les accents +de cette voix l'avaient trop frappé la première fois qu'il les avait +entendus pour qu'ils pussent jamais retentir devant lui sans qu'il les +reconnût. </p> + +<p>Il y avait surtout dans les intonations railleuses quelque chose de +strident et de métallique qui l'avait fait tressaillir dans les ruines +du Colisée comme dans la grotte de Monte-Cristo.</p> + +<p>Aussi était-il bien convaincu que cet homme n'était autre que Simbad le +marin.</p> + +<p>Aussi, en toute autre circonstance, la curiosité que lui avait inspirée +cet homme eût été si grande qu'il se serait fait reconnaître à lui, mais +dans cette occasion, la conversation qu'il venait d'entendre était trop +intime pour qu'il ne fût pas retenu par la crainte très sensée que son +apparition ne lui serait pas agréable. Il l'avait donc laissé +s'éloigner, comme on l'a vu, mais en se promettant, s'il le rencontrait +une autre fois, de ne pas laisser échapper cette seconde occasion comme +il avait fait de la première.</p> + +<p>Franz était trop préoccupé pour bien dormir. Sa nuit fut employée à +passer et repasser dans son esprit toutes les circonstances qui se +rattachaient à l'homme de la grotte et à l'inconnu du Colisée, et qui +tendaient à faire de ces deux personnages le même individu; et plus +Franz y pensait, plus il s'affermissait dans cette opinion.</p> + +<p>Il s'endormit au jour, et ce qui fit qu'il ne s'éveilla que fort tard. +Albert, en véritable Parisien, avait déjà pris ses précautions pour la +soirée. Il avait envoyé chercher une loge au théâtre Argentina. </p> + +<p>Franz avait plusieurs lettres à écrire en France, il abandonna donc pour +toute la journée la voiture à Albert.</p> + +<p>À cinq heures, Albert rentra; il avait porté ses lettres de +recommandation, avait des invitations pour toutes ses soirées et avait +vu Rome.</p> + +<p>Une journée avait suffi à Albert pour faire tout cela.</p> + +<p>Et encore avait-il eu le temps de s'informer de la pièce qu'on jouait et +des acteurs qui la joueraient.</p> + +<p>La pièce avait pour titre: <i>Parisiana</i>; les acteurs avaient nom: +Coselli, Moriani et la Spech. </p> + +<p>Nos deux jeunes gens n'étaient pas si malheureux, comme on le voit: ils +allaient assister à la représentation d'un des meilleurs opéras de +l'auteur de <i>Lucia di Lammermoor</i>, joué par trois des artistes les plus +renommés de l'Italie.</p> + +<p>Albert n'avait jamais pu s'habituer aux théâtres ultramontains, à +l'orchestre desquels on ne va pas, et qui n'ont ni balcons, ni loges +découvertes; c'était dur pour un homme qui avait sa stalle aux Bouffes +et sa part de la loge infernale à l'Opéra.</p> + +<p>Ce qui n'empêchait pas Albert de faire des toilettes flamboyantes toutes +les fois qu'il allait à l'Opéra avec Franz; toilettes perdues; car, il +faut l'avouer à la honte d'un des représentants les plus dignes de +notre fashion, depuis quatre mois qu'il sillonnait l'Italie en tous +sens, Albert n'avait pas eu une seule aventure.</p> + +<p>Albert essayait quelquefois de plaisanter à cet endroit; mais au fond il +était singulièrement mortifié, lui, Albert de Morcerf, un des jeunes +gens les plus courus, d'en être encore pour ses frais. La chose était +d'autant plus pénible que, selon l'habitude modeste de nos chers +compatriotes, Albert était parti de Paris avec cette conviction qu'il +allait avoir en Italie les plus grands succès, et qu'il viendrait faire +les délices du boulevard de Gand du récit de ses bonnes fortunes.</p> + +<p>Hélas! il n'en avait rien été: les charmantes comtesses génoises, +florentines et napolitaines s'en étaient tenues, non pas à leurs maris, +mais à leurs amants, et Albert avait acquis cette cruelle conviction, +que les Italiennes ont du moins sur les Françaises l'avantage d'être +fidèles à leur infidélité.</p> + +<p>Je ne veux pas dire qu'en Italie, comme partout, il n'y ait pas des +exceptions.</p> + +<p>Et cependant Albert était non seulement un cavalier parfaitement +élégant, mais encore un homme de beaucoup d'esprit; de plus il était +vicomte: de nouvelle noblesse, c'est vrai; mais aujourd'hui qu'on ne +fait plus ses preuves, qu'importe qu'on date de 1399 ou de 1815! +Par-dessus tout cela il avait cinquante mille livres de rente. C'était +plus qu'il n'en faut, comme on le voit, pour être à la mode à Paris. +C'était donc quelque peu humiliant de n'avoir encore été sérieusement +remarqué par personne dans aucune des villes où il avait passé.</p> + +<p>Mais aussi comptait-il se rattraper à Rome, le carnaval étant, dans tous +les pays de la terre qui célèbrent cette estimable institution, une +époque de liberté où les plus sévères se laissent entraîner à quelque +acte de folie. Or, comme le carnaval s'ouvrait le lendemain, il était +fort important qu'Albert lançât son prospectus avant cette ouverture.</p> + +<p>Albert avait donc, dans cette intention, loué une des loges les plus +apparentes du théâtre, et fait, pour s'y rendre, une toilette +irréprochable. C'était au premier rang, qui remplace chez nous la +galerie. Au reste, les trois premiers étages sont aussi aristocratiques +les uns que les autres, et on les appelle pour cette raison les rangs +nobles.</p> + +<p>D'ailleurs cette loge, où l'on pouvait tenir à douze sans être serrés, +avait coûté aux deux amis un peu moins cher qu'une loge de quatre +personnes à l'Ambigu.</p> + +<p>Albert avait encore un autre espoir, c'est que s'il arrivait à prendre +place dans le cœur d'une belle Romaine, cela le conduirait +naturellement à conquérir un <i>posto</i> dans la voiture, et par conséquent +à voir le carnaval du haut d'un véhicule aristocratique ou d'un balcon +princier.</p> + +<p>Toutes ces considérations rendaient donc Albert plus sémillant qu'il ne +l'avait jamais été. Il tournait le dos aux acteurs, se penchant à +moitié hors de la loge et lorgnant toutes les jolies femmes avec une +jumelle de six pouces de long.</p> + +<p>Ce qui n'amenait pas une seule jolie femme à récompenser d'un seul +regard, même de curiosité, tout le mouvement que se donnait Albert.</p> + +<p>En effet, chacun causait de ses affaires, de ses amours, de ses +plaisirs, du carnaval qui s'ouvrait le lendemain de la semaine sainte +prochaine, sans faire attention un seul instant ni aux acteurs, ni à la +pièce, à l'exception des moments indiqués, où chacun alors se +retournait, soit pour entendre une portion du récitatif de Coselli, soit +pour applaudir quelque trait brillant de Moriani, soit pour crier bravo +à la Spech; puis les conversations particulières reprenaient leur train +habituel. </p> + +<p>Vers la fin du premier acte, la porte d'une loge restée vide jusque-là +s'ouvrit, et Franz vit entrer une personne à laquelle il avait eu +l'honneur d'être présenté à Paris et qu'il croyait encore en France. +Albert vit le mouvement que fit son ami à cette apparition, et se +retournant vers lui:</p> + +<p>«Est-ce que vous connaissez cette femme? dit-il.</p> + +<p>—Oui; comment la trouvez-vous?</p> + +<p>—Charmante, mon cher, et blonde. Oh! les adorables cheveux! C'est une +Française?</p> + +<p>—C'est une Vénitienne.</p> + +<p>—Et vous l'appelez?</p> + +<p>—La comtesse G...</p> + +<p>—Oh! je la connais de nom, s'écria Albert; on la dit aussi spirituelle +que jolie. Parbleu, quand je pense que j'aurais pu me faire présenter à +elle au dernier bal de Mme de Villefort, où elle était, et que j'ai +négligé cela: je suis un grand niais!</p> + +<p>—Voulez-vous que je répare ce tort? demanda Franz.</p> + +<p>—Comment! vous la connaissez assez pour me conduire dans sa loge? </p> + +<p>—J'ai eu l'honneur de lui parler trois ou quatre fois dans ma vie; +mais, vous le savez, c'est strictement assez pour ne pas commettre une +inconvenance.»</p> + +<p>En ce moment la comtesse aperçut Franz et lui fit de la main un signe +gracieux, auquel il répondit par une respectueuse inclination de tête.</p> + +<p>«Ah çà! mais il me semble que vous êtes au mieux avec elle? dit Albert.</p> + +<p>—Eh bien, voilà ce qui vous trompe et ce qui nous fera faire sans +cesse, à nous autres Français, mille sottises à l'étranger: c'est de +tout soumettre à nos points de vue parisiens; en Espagne, et en Italie +surtout, ne jugez jamais de l'intimité des gens sur la liberté des +rapports. Nous nous sommes trouvés en sympathie avec la comtesse, voilà +tout.</p> + +<p>—En sympathie de cœur? demanda Albert en riant.</p> + +<p>—Non, d'esprit, voilà tout, répondit sérieusement Franz.</p> + +<p>—Et à quelle occasion?</p> + +<p>—À l'occasion d'une promenade au Colisée pareille à celle que nous +avons faite ensemble.</p> + +<p>—Au clair de la lune? </p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Seuls?</p> + +<p>—À peu près!</p> + +<p>—Et vous avez parlé...</p> + +<p>—Des morts.</p> + +<p>—Ah! s'écria Albert, c'était en vérité fort récréatif. Eh bien, moi, je +vous promets que si j'ai le bonheur d'être le cavalier de la belle +comtesse dans une pareille promenade, je ne lui parlerai que des +vivants. </p> + +<p>—Et vous aurez peut-être tort.</p> + +<p>—En attendant, vous allez me présenter à elle comme vous me l'avez +promis?</p> + +<p>—Aussitôt la toile baissée.</p> + +<p>—Que ce diable de premier acte est long!</p> + +<p>—Écoutez le finale, il est fort beau, et Coselli le chante +admirablement.</p> + +<p>—Oui, mais quelle tournure! </p> + +<p>—La Spech y est on ne peut plus dramatique.</p> + +<p>—Vous comprenez que lorsqu'on a entendu la Sontag et la Malibran....</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas la méthode de Moriani excellente?</p> + +<p>—Je n'aime pas les bruns qui chantent blond.</p> + +<p>—Ah! mon cher, dit Franz en se retournant, tandis qu'Albert continuait +de lorgner, en vérité vous êtes par trop difficile!»</p> + +<p>Enfin la toile tomba à la grande satisfaction du vicomte de Morcerf, qui +prit son chapeau, donna un coup de main rapide à ses cheveux, à sa +cravate et à ses manchettes, et fit observer à Franz qu'il l'attendait.</p> + +<p>Comme de son côté, la comtesse, que Franz interrogeait des yeux, lui fit +comprendre par un signe, qu'il serait le bienvenu, Franz ne mit aucun +retard à satisfaire l'empressement d'Albert, et faisant—suivi de son +compagnon qui profitait du voyage pour rectifier les faux plis que les +mouvements avaient pu imprimer à son col de chemise et au revers de son +habit—le tour de l'hémicycle, il vint frapper à la loge n° 4, qui était +celle qu'occupait la comtesse.</p> + +<p>Aussitôt le jeune homme qui était assis à côté d'elle sur le devant de +la loge se leva, cédant sa place, selon l'habitude italienne, au +nouveau venu, qui doit la céder à son tour lorsqu'une autre visite +arrive.</p> + +<p>Franz présenta Albert à la comtesse comme un de nos jeunes gens les plus +distingués par sa position sociale et par son esprit; ce qui, +d'ailleurs, était vrai; car à Paris, et dans le milieu où vivait Albert, +c'était un cavalier irréprochable. Il ajouta que, désespéré de n'avoir +pas su profiter du séjour de la comtesse à Paris pour se faire présenter +à elle, il l'avait chargé de réparer cette faute, mission dont il +s'acquittait en priant la comtesse, près de laquelle il aurait eu besoin +lui-même d'un introducteur, d'excuser son indiscrétion.</p> + +<p>La comtesse répondit en faisant un charmant salut à Albert et en tendant +la main à Franz. </p> + +<p>Albert, invité par elle, prit la place vide sur le devant, et Franz +s'assit au second rang derrière la comtesse.</p> + +<p>Albert avait trouvé un excellent sujet de conversation: c'était Paris, +il parlait à la comtesse de leurs connaissances communes. Franz comprit +qu'il était sur le terrain. Il le laissa aller, et, lui demandant sa +gigantesque lorgnette, il se mit à son tour à explorer la salle.</p> + +<p>Seule sur le devant d'une loge, placée au troisième rang en face d'eux, +était une femme admirablement belle, vêtue d'un costume grec, qu'elle +portait avec tant d'aisance qu'il était évident que c'était son costume +naturel. </p> + +<p>Derrière elle, dans l'ombre, se dessinait la forme d'un homme dont il +était impossible de distinguer le visage.</p> + +<p>Franz interrompit la conversation d'Albert et de la comtesse pour +demander à cette dernière si elle connaissait la belle Albanaise qui +était si digne d'attirer non seulement l'attention des hommes, mais +encore des femmes.</p> + +<p>«Non, dit-elle; tout ce que je sais, c'est qu'elle est à Rome depuis le +commencement de la saison; car, à l'ouverture du théâtre, je l'ai vue où +elle est, et depuis un mois elle n'a pas manqué une seule +représentation, tantôt accompagnée de l'homme qui est avec elle en ce +moment, tantôt suivie simplement d'un domestique noir. </p> + +<p>—Comment la trouvez-vous, comtesse?</p> + +<p>—Extrêmement belle. Medora devait ressembler à cette femme.»</p> + +<p>Franz et la comtesse échangèrent un sourire. Elle se remit à causer avec +Albert, et Franz à lorgner son Albanaise.</p> + +<p>La toile se leva sur le ballet. C'était un de ces bons ballets italiens +mis en scène par le fameux Henri qui s'était fait, comme chorégraphe, en +Italie, une réputation colossale, que le malheureux est venu perdre au +théâtre nautique; un de ces ballets où tout le monde, depuis le premier +sujet jusqu'au dernier comparse, prend une part si active à l'action, +que cent cinquante personnes font à la fois le même geste et lèvent +ensemble ou le même bras ou la même jambe.</p> + +<p>On appelait ce ballet <i>Poliska</i>.</p> + +<p>Franz était trop préoccupé de sa belle Grecque pour s'occuper du ballet, +si intéressant qu'il fût. Quant à elle, elle prenait un plaisir visible +à ce spectacle, plaisir qui faisait une opposition suprême avec +l'insouciance profonde de celui qui l'accompagnait, et qui, tant que +dura le chef-d'œuvre chorégraphique, ne fit pas un mouvement, +paraissant, malgré le bruit infernal que menaient les trompettes, les +cymbales et les chapeaux chinois à l'orchestre, goûter les célestes +douceurs d'un sommeil paisible et radieux.</p> + +<p>Enfin le ballet finit, et la toile tomba au milieu des applaudissements +frénétiques d'un parterre enivré.</p> + +<p>Grâce à cette habitude de couper l'opéra par un ballet, les entractes +sont très courts en Italie, les chanteurs ayant le temps de se reposer +et de changer de costume tandis que les danseurs exécutent leurs +pirouettes et confectionnent leurs entrechats.</p> + +<p>L'ouverture du second acte commença; aux premiers coups d'archet, Franz +vit le dormeur se soulever lentement et se rapprocher de la Grecque, qui +se retourna pour lui adresser quelques paroles, et s'accouda de nouveau +sur le devant de la loge.</p> + +<p>La figure de son interlocuteur était toujours dans l'ombre, et Franz ne +pouvait distinguer aucun de ses traits.</p> + +<p>La toile se leva, l'attention de Franz fut nécessairement attirée par +les acteurs, et ses yeux quittèrent un instant la loge de la belle +Grecque pour se porter vers la scène.</p> + +<p>L'acte s'ouvre, comme on sait, par le duo du rêve: Parisina, couchée, +laisse échapper devant Azzo le secret de son amour pour Ugo; l'époux +trahi passe par toutes les fureurs de la jalousie, jusqu'à ce que, +convaincu que sa femme lui est infidèle, il la réveille pour lui +annoncer sa prochaine vengeance.</p> + +<p>Ce duo est un des plus beaux, des plus expressifs et des plus terribles +qui soient sortis de la plume féconde de Donizetti. Franz l'entendait +pour la troisième fois, et quoiqu'il ne passât pas pour un mélomane +enragé, il produisit sur lui un effet profond. Il allait en conséquence +joindre ses applaudissements à ceux de la salle, lorsque ses mains, +prêtes à se réunir, restèrent écartées, et que le bravo qui s'échappait +de sa bouche expira sur ses lèvres.</p> + +<p>L'homme de la loge s'était levé tout debout, et, sa tête se trouvant +dans la lumière, Franz venait de retrouver le mystérieux habitant de +Monte-Cristo, celui dont la veille il lui avait si bien semblé +reconnaître la taille et la voix dans les ruines du Colisée.</p> + +<p>Il n'y avait plus de doute, l'étrange voyageur habitait Rome.</p> + +<p>Sans doute l'expression de la figure de Franz était en harmonie avec le +trouble que cette apparition jetait dans son esprit, car la comtesse le +regarda, éclata de rire, et lui demanda ce qu'il avait.</p> + +<p>«Madame la comtesse, répondit Franz, je vous ai demandé tout à l'heure +si vous connaissiez cette femme albanaise: maintenant je vous demanderai +si vous connaissez son mari.</p> + +<p>—Pas plus qu'elle, répondit la comtesse.</p> + +<p>—Vous ne l'avez jamais remarqué?</p> + +<p>—Voilà bien une question à la française! Vous savez bien que, pour nous +autres Italiennes, il n'y a pas d'autre homme au monde que celui que +nous aimons!</p> + +<p>—C'est juste, répondit Franz.</p> + +<p>—En tout cas, dit-elle en appliquant les jumelles d'Albert à ses yeux +et en les dirigeant vers la loge, ce doit être quelque nouveau déterré, +quelque trépassé sorti du tombeau avec la permission du fossoyeur car il +me semble affreusement pâle.</p> + +<p>—Il est toujours comme cela, répondit Franz.</p> + +<p>—Vous le connaissez donc? demanda la comtesse; alors c'est moi qui vous +demanderai qui il est.</p> + +<p>—Je crois l'avoir déjà vu, et il me semble le reconnaître.</p> + +<p>—En effet, dit-elle en faisant un mouvement de ses belles épaules comme +si un frisson lui passait dans les veines, je comprends que lorsqu'on a +une fois vu un pareil homme on ne l'oublie jamais.»</p> + +<p>L'effet que Franz avait éprouvé n'était donc pas une impression +particulière, puisqu'une autre personne le ressentait comme lui.</p> + +<p>«Eh bien, demanda Franz à la comtesse après qu'elle eut pris sur elle de +le lorgner une seconde fois que pensez-vous de cet homme?</p> + +<p>—Que cela me paraît être Lord Ruthwen en chair et en os.»</p> + +<p>En effet, ce nouveau souvenir de Byron frappa Franz: si un homme +pouvait lui faire croire à l'existence des vampires, c'était cet homme.</p> + +<p>«Il faut que je sache qui il est, dit Franz en se levant.</p> + +<p>—Oh! non, s'écria la comtesse; non, ne me quittez pas, je compte sur +vous pour me reconduire, et je vous garde.</p> + +<p>—Comment! véritablement, lui dit Franz en se penchant à son oreille, +vous avez peur?</p> + +<p>—Écoutez, lui dit-elle, Byron m'a juré qu'il croyait aux vampires, il +m'a dit qu'il en avait vu, il m'a dépeint leur visage, eh bien! c'est +absolument cela: ces cheveux noirs, ces grands yeux brillant d'une +flamme étrange, cette pâleur mortelle; puis, remarquez qu'il n'est pas +avec une femme comme toutes les femmes, il est avec une étrangère... une +Grecque, une schismatique... sans doute quelque magicienne comme lui. Je +vous en prie, n'y allez pas. Demain mettez-vous à sa recherche si bon +vous semble, mais aujourd'hui je vous déclare que je vous garde.»</p> + +<p>Franz insista.</p> + +<p>«Écoutez, dit-elle en se levant, je m'en vais, je ne puis rester jusqu'à +la fin du spectacle, j'ai du monde chez moi: serez-vous assez peu galant +pour me refuser votre compagnie?»</p> + +<p>Il n'y avait d'autre réponse à faire que de prendre son chapeau, +d'ouvrir la porte et de présenter son bras à la comtesse.</p> + +<p>C'est ce qu'il fit.</p> + +<p>La comtesse était véritablement fort émue; et Franz lui-même ne pouvait +échapper à une certaine terreur superstitieuse, d'autant plus naturelle +que ce qui était chez la comtesse le produit d'une sensation +instinctive, était chez lui le résultat d'un souvenir.</p> + +<p>Il sentit qu'elle tremblait en montant en voiture.</p> + +<p>Il la reconduisit jusque chez elle: il n'y avait personne, et elle +n'était aucunement attendue; il lui en fit le reproche.</p> + +<p>«En vérité, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et j'ai besoin d'être +seule; la vue de cet homme m'a toute bouleversée.»</p> + +<p>Franz essaya de rire.</p> + +<p>«Ne riez pas, lui dit-elle; d'ailleurs vous n'en avez pas envie. Puis +promettez-moi une chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Promettez-la-moi.</p> + +<p>—Tout ce que vous voudrez, excepté de renoncer à découvrir quel est cet +homme. J'ai des motifs que je ne puis vous dire pour désirer savoir qui +il est, d'où il vient et où il va. </p> + +<p>—D'où il vient, je l'ignore; mais où il va, je puis vous le dire: il va +en enfer à coup sûr.</p> + +<p>—Revenons à la promesse que vous vouliez exiger de moi, comtesse, dit +Franz.</p> + +<p>—Ah! c'est de rentrer directement à l'hôtel et de ne pas chercher ce +soir à voir cet homme. Il y a certaines affinités entre les personnes +que l'on quitte et les personnes que l'on rejoint. Ne servez pas de +conducteur entre cet homme et moi. Demain courez après lui si bon vous +semble, mais ne me le présentez jamais, si vous ne voulez pas me faire +mourir de peur. Sur ce, bonsoir, tâchez de dormir, moi, je sais bien qui +ne dormira pas.» </p> + +<p>Et à ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant indécis de savoir si +elle s'était amusée à ses dépens ou si elle avait véritablement ressenti +la crainte qu'elle avait exprimée.</p> + +<p>En rentrant à l'hôtel, Franz trouva Albert en robe de chambre, en +pantalon à pied, voluptueusement étendu sur un fauteuil et fumant son +cigare.</p> + +<p>«Ah! c'est vous! lui dit-il; ma foi, je ne vous attendais que demain.</p> + +<p>—Mon cher Albert, répondit Franz, je suis heureux de trouver l'occasion +de vous dire une fois pour toutes que vous avez la plus fausse idée des +femmes italiennes; il me semble pourtant que vos mécomptes amoureux +auraient dû vous la faire perdre.</p> + +<p>—Que voulez-vous! ces diablesses de femmes, c'est à n'y rien +comprendre! Elles vous donnent la main, elles vous la serrent; elles +vous parlent tout bas, elles se font reconduire chez elles: avec le +quart de ces manières de faire, une Parisienne se perdrait de +réputation.</p> + +<p>—Eh! justement, c'est parce qu'elles n'ont rien à cacher, c'est parce +qu'elles vivent au grand soleil, que les femmes y mettent si peu de +façons dans le beau pays où résonne le si, comme dit Dante. D'ailleurs, +vous avez bien vu que la comtesse a eu véritablement peur.</p> + +<p>—Peur de quoi? de cet honnête monsieur qui était en face de nous avec +cette jolie Grecque? Mais j'ai voulu en avoir le cœur net quand ils +sont sortis, et je les ai croisés dans le corridor. Je ne sais pas où +diable vous avez pris toutes vos idées de l'autre monde! C'est un fort +beau garçon qui est fort bien mis, et qui a tout l'air de se faire +habiller en France chez Blin ou chez Humann; un peu pâle, c'est vrai, +mais vous savez que la pâleur est un cachet de distinction.»</p> + +<p>Franz sourit, Albert avait de grandes prétentions à être pâle.</p> + +<p>«Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les idées de la comtesse +sur cet homme n'ont pas le sens commun. A-t-il parlé près de vous, et +avez-vous entendu quelques-unes de ses paroles? </p> + +<p>—Il a parlé, mais en romaïque. J'ai reconnu l'idiome à quelques mots +grecs défigurés. Il faut vous dire, mon cher, qu'au collège j'étais très +fort en grec.</p> + +<p>—Ainsi il parlait le romaïque?</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Plus de doute, murmura Franz, c'est lui.</p> + +<p>—Vous dites?...</p> + +<p>—Rien. Que faisiez-vous donc là?</p> + +<p>—Je vous ménageais une surprise.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Vous savez qu'il est impossible de se procurer une calèche?</p> + +<p>—Pardieu! puisque nous avons fait inutilement tout ce qu'il était +humainement possible de faire pour cela.</p> + +<p>—Eh bien, j'ai eu une idée merveilleuse.»</p> + +<p>Franz regarda Albert en homme qui n'avait pas grande confiance dans son +imagination.</p> + +<p>«Mon cher, dit Albert, vous m'honorez là d'un regard qui mériterait +bien que je vous demandasse réparation.</p> + +<p>—Je suis prêt à vous la faire, cher ami, si l'idée est aussi ingénieuse +que vous le dites.</p> + +<p>—Écoutez.</p> + +<p>—J'écoute.</p> + +<p>—Il n'y a pas moyen de se procurer de voiture, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ni de chevaux? </p> + +<p>—Pas davantage.</p> + +<p>—Mais l'on peut se procurer une charrette?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Une paire de bœufs?</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher! voilà notre affaire. Je vais faire décorer la +charrette, nous nous habillons en moissonneurs napolitains, et nous +représentons au naturel le magnifique tableau de Léopold Robert. Si +pour plus grande ressemblance, la comtesse veut prendre le costume d'une +femme de Pouzzole ou de Sorrente, cela complétera la mascarade, et elle +est assez belle pour qu'on la prenne pour l'original de la Femme à +l'Enfant.</p> + +<p>—Pardieu! s'écria Franz, pour cette fois vous avez raison, monsieur +Albert, et voilà une idée véritablement heureuse.</p> + +<p>—Et toute nationale, renouvelée des rois fainéants, mon cher, rien que +cela! Ah! messieurs les Romains, vous croyez qu'on courra à pied par vos +rues comme des lazzaroni, et cela parce que vous manquez de calèches et +de chevaux; eh bien! on en inventera.</p> + +<p>—Et avez-vous déjà fait part à quelqu'un de cette triomphante +imagination? </p> + +<p>—À notre hôte. En rentrant, je l'ai fait monter et lui ai exposé mes +désirs. Il m'a assuré que rien n'était plus facile; je voulais faire +dorer les cornes des bœufs, mais il m'a dit que cela demandait trois +jours: il faudra donc nous passer de cette superfluité.</p> + +<p>—Et où est-il?</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Notre hôte?</p> + +<p>—En quête de la chose. Demain il serait déjà peut-être un peu tard.</p> + +<p>—De sorte qu'il va nous rendre réponse ce soir même?</p> + +<p>—Je l'attends.»</p> + +<p>En ce moment la porte s'ouvrit, et maître Pastrini passa la tête.</p> + +<p>«<i>Permesso</i>? dit-il.</p> + +<p>—Certainement que c'est permis! s'écria Franz.</p> + +<p>—Eh bien, dit Albert, nous avez-vous trouvé la charrette requise et les +bœufs demandés?</p> + +<p>—J'ai trouvé mieux que cela, répondit-il d'un air parfaitement +satisfait de lui-même.</p> + +<p>—Ah! mon cher hôte, prenez garde, dit Albert, le mieux est l'ennemi du +bien.</p> + +<p>—Que Vos Excellences s'en rapportent à moi, dit maître Pastrini d'un +ton capable.</p> + +<p>—Mais enfin qu'y a-t-il? demanda Franz à son tour.</p> + +<p>—Vous savez, dit l'aubergiste, que le comte de Monte-Cristo habite sur +le même carré que vous?</p> + +<p>—Je le crois bien, dit Albert, puisque c'est grâce à lui que nous +sommes logés comme deux étudiants de la rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet.</p> + +<p>—Eh bien, il sait l'embarras dans lequel vous vous trouvez, et vous +fait offrir deux places dans sa voiture et deux places à ses fenêtres du +palais Rospoli.»</p> + +<p>Albert et Franz se regardèrent.</p> + +<p>«Mais, demanda Albert, devons-nous accepter l'offre de cet étranger, +d'un homme que nous ne connaissons pas?</p> + +<p>—Quel homme est-ce que ce comte de Monte-Cristo? demanda Franz à son +hôte. </p> + +<p>—Un très grand seigneur sicilien ou maltais, je ne sais pas au juste, +mais noble comme un Borghèse et riche comme une mine d'or.</p> + +<p>—Il me semble, dit Franz à Albert, que, si cet homme était d'aussi +bonnes manières que le dit notre hôte, il aurait dû nous faire parvenir +son invitation d'une autre façon, soit en nous écrivant, soit....</p> + +<p>En ce moment on frappa à la porte.</p> + +<p>«Entrez», dit Franz.</p> + +<p>Un domestique, vêtu d'une livrée parfaitement élégante, parut sur le +seuil de la chambre. </p> + +<p>«De la part du comte de Monte-Cristo, pour M. Franz d'Épinay et pour M. +le vicomte Albert de Morcerf», dit-il.</p> + +<p>Et il présenta à l'hôte deux cartes, que celui-ci remit aux jeunes gens.</p> + +<p>«M. le comte de Monte-Cristo, continua le domestique, fait demander à +ces messieurs la permission de se présenter en voisin demain matin chez +eux; il aura l'honneur de s'informer auprès de ces messieurs à quelle +heure ils seront visibles.</p> + +<p>—Ma foi, dit Albert à Franz, il n'y a rien à y reprendre, tout y est. </p> + +<p>—Dites au comte, répondit Franz, que c'est nous qui aurons l'honneur de +lui faire notre visite.</p> + +<p>Le domestique se retira.</p> + +<p>«Voilà ce qui s'appelle faire assaut d'élégance, dit Albert; allons, +décidément vous aviez raison, maître Pastrini, et c'est un homme tout à +fait comme il faut que votre comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>—Alors vous acceptez son offre? dit l'hôte.</p> + +<p>—Ma foi, oui, répondit Albert. Cependant, je vous l'avoue, je regrette +notre charrette et les moissonneurs; et, s'il n'y avait pas la fenêtre +du palais Rospoli pour faire compensation à ce que nous perdons, je +crois que j'en reviendrais à ma première idée: qu'en dites-vous, Franz?</p> + +<p>—Je dis que ce sont aussi les fenêtres du palais Rospoli qui me +décident», répondit Franz à Albert.</p> + +<p>En effet, cette offre de deux places à une fenêtre du palais Rospoli +avait rappelé à Franz la conversation qu'il avait entendue dans les +ruines du Colisée entre son inconnu et son Transtévère, conversation +dans laquelle l'engagement avait été pris par l'homme au manteau +d'obtenir la grâce du condamné. Or, si l'homme au manteau était, comme +tout portait Franz à le croire, le même que celui dont l'apparition dans +la salle Argentina l'avait si fort préoccupé, il le reconnaîtrait sans +aucun doute, et alors rien ne l'empêcherait de satisfaire sa curiosité +à son égard.</p> + +<p>Franz passa une partie de la nuit à rêver à ses deux apparitions et à +désirer le lendemain. En effet, le lendemain tout devait s'éclaircir; et +cette fois, à moins que son hôte de Monte-Cristo ne possédât l'anneau de +Gygès et, grâce à cet anneau, la faculté de se rendre invisible, il +était évident qu'il ne lui échapperait pas. Aussi fut-il éveillé avant +huit heures.</p> + +<p>Quant à Albert, comme il n'avait pas les mêmes motifs que Franz d'être +matinal, il dormait encore de son mieux.</p> + +<p>Franz fit appeler son hôte, qui se présenta avec son obséquiosité +ordinaire.</p> + +<p>«Maître Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir aujourd'hui une +exécution?</p> + +<p>—Oui, Excellence; mais si vous me demandez cela pour avoir une fenêtre, +vous vous y prenez bien tard.</p> + +<p>—Non, reprit Franz; d'ailleurs, si je tenais absolument à voir ce +spectacle, je trouverais place, je pense, sur le mont Pincio.</p> + +<p>—Oh! je présumais que Votre Excellence ne voudrait pas se compromettre +avec toute la canaille, dont c'est en quelque sorte l'amphithéâtre +naturel.</p> + +<p>—Il est probable que je n'irai pas, dit Franz; mais je désirerais +avoir quelques détails.</p> + +<p>—Lesquels?</p> + +<p>—Je voudrais savoir le nombre des condamnés, leurs noms et le genre de +leur supplice.</p> + +<p>—Cela tombe à merveille, Excellence! on vient justement de m'apporter +les <i>tavolette</i>.</p> + +<p>—Qu'est-ce que les <i>tavolette</i>?</p> + +<p>—Les <i>tavolette</i> sont des tablettes en bois que l'on accroche à tous +les coins de rue la veille des exécutions, et sur lesquelles on colle +les noms des condamnés, la cause de leur condamnation et le mode de +leur supplice. Cet avis a pour but d'inviter les fidèles à prier Dieu de +donner aux coupables un repentir sincère.</p> + +<p>—Et l'on vous apporte ces <i>tavolette</i> pour que vous joigniez vos +prières à celles des fidèles? demanda Franz d'un air de doute.</p> + +<p>—Non, Excellence; je me suis entendu avec le colleur, et il m'apporte +cela comme il m'apporte les affiches de spectacles, afin que si +quelques-uns de mes voyageurs désirent assister à l'exécution, ils +soient prévenus.</p> + +<p>—Ah! mais c'est une attention tout à fait délicate! s'écria Franz.</p> + +<p>—Oh! dit maître Pastrini en souriant, je puis me vanter de faire tout +ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles étrangers qui +m'honorent de leur confiance.</p> + +<p>—C'est ce que je vois, mon hôte! et c'est ce que je répéterai à qui +voudra l'entendre, soyez en bien certain. En attendant, je désirerais +lire une de ces <i>tavolette</i>.</p> + +<p>—C'est bien facile, dit l'hôte en ouvrant la porte, j'en ai fait mettre +une sur le carré.»</p> + +<p>Il sortit, détacha la <i>tavoletta</i>, et la présenta à Franz.</p> + +<p>Voici la traduction littérale de l'affiche patibulaire:</p> + +<p>«On fait savoir à tous que le mardi 22 février, premier jour de +carnaval, seront, par arrêt du tribunal de la Rota, exécutés, sur la +place del Popolo le nommé Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur la +personne très respectable et très vénérée de don César Terlini, chanoine +de l'église de Saint-Jean de Latran, et le nommé Peppino, dit <i>Rocca +Priori</i>, convaincu de complicité avec le détestable bandit Luigi Vampa et +les hommes de sa troupe.</p> + +<p>«Le premier sera <i>mazzolato</i>.</p> + +<p>«Et le second <i>decapitato</i>.</p> + +<p>«Les âmes charitables sont priées de demander à Dieu un repentir sincère +pour ces deux malheureux condamnés.» </p> + +<p>C'était bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les ruines du +Colisée, et rien n'était changé au programme: les noms des condamnés, la +cause de leur supplice et le genre de leur exécution étaient exactement +les mêmes.</p> + +<p>Ainsi, selon toute probabilité, le Transtévère n'était autre que le +bandit Luigi Vampa, et l'homme au manteau Simbad le marin, qui, à Rome +comme à Porto-Vecchio, et à Tunis, poursuivait le cours de ses +philanthropiques expéditions.</p> + +<p>Cependant le temps s'écoulait, il était neuf heures, et Franz allait +réveiller Albert, lorsque à son grand étonnement il le vit sortir tout +habillé de sa chambre. Le carnaval lui avait trotté par la tête, et +l'avait éveillé plus matin que son ami ne l'espérait.</p> + +<p>«Eh bien, dit Franz à son hôte, maintenant que nous voilà prêts tous +deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que nous puissions nous +présenter chez le comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Oh! bien certainement! répondit-il; le comte de Monte-Cristo a +l'habitude d'être très matinal, et je suis sûr qu'il y a plus de deux +heures déjà qu'il est levé.</p> + +<p>—Et vous croyez qu'il n'y a pas d'indiscrétion à se présenter chez lui +maintenant?</p> + +<p>—Aucune. </p> + +<p>—En ce cas, Albert, si vous êtes prêt....</p> + +<p>—Entièrement prêt, dit Albert.</p> + +<p>—Allons remercier notre voisin de sa courtoisie.</p> + +<p>—Allons!</p> + +<p>Franz et Albert n'avaient que le carré à traverser, l'aubergiste les +devança et sonna pour eux; un domestique vint ouvrir.</p> + +<p>«<i>I Signori Francesi</i>», dit l'hôte.</p> + +<p>Le domestique s'inclina et leur fit signe d'entrer. </p> + +<p>Ils traversèrent deux pièces meublées avec un luxe, qu'ils ne croyaient +pas trouver dans l'hôtel de maître Pastrini, et ils arrivèrent enfin +dans un salon d'une élégance parfaite. Un tapis de Turquie était tendu +sur le parquet, et les meubles les plus confortables offraient leurs +coussins rebondis et leurs dossiers renversés. De magnifiques tableaux +de maîtres, entremêlés de trophées d'armes splendides, étaient suspendus +aux murailles, et de grandes portières de tapisserie flottaient devant +les portes.</p> + +<p>«Si Leurs Excellences veulent s'asseoir, dit le domestique, je vais +prévenir M. le comte.»</p> + +<p>Et il disparut par une des portes.</p> + +<p>Au moment où cette porte s'ouvrit, le son d'une <i>guzla</i> arriva +jusqu'aux deux amis, mais s'éteignit aussitôt: la porte, refermée +presque en même temps qu'ouverte, n'avait pour ainsi dire laissé +pénétrer dans le salon qu'une bouffée d'harmonie.</p> + +<p>Franz et Albert échangèrent un regard et reportèrent les yeux sur les +meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela, à la seconde vue, +leur parut encore plus magnifique qu'à la première.</p> + +<p>«Eh bien, demanda Franz à son ami, que dites-vous de cela?</p> + +<p>—Ma foi, mon cher, je dis qu'il faut que notre voisin soit quelque +agent de change qui a joué à la baisse sur les fonds espagnols, ou +quelque prince qui voyage incognito. </p> + +<p>—Chut! lui dit Franz; c'est ce que nous allons savoir, car le voilà.»</p> + +<p>En effet, le bruit d'une porte tournant sur ses gonds venait d'arriver +jusqu'aux visiteurs; et presque aussitôt la tapisserie, se soulevant, +donna passage au propriétaire de toutes ces richesses.</p> + +<p>Albert s'avança au-devant de lui, mais Franz resta cloué à sa place.</p> + +<p>Celui qui venait d'entrer n'était autre que l'homme au manteau du +Colisée, l'inconnu de la loge, l'hôte mystérieux de Monte-Cristo.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#table">XXXV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La mazzolata.</a></h3> + +<p>«Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez toutes mes +excuses de ce que je me suis laissé prévenir, mais en me présentant de +meilleure heure chez vous, j'aurais craint d'être indiscret. D'ailleurs +vous m'avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu à votre +disposition.</p> + +<p>—Nous avons, Franz et moi, mille remerciements à vous présenter, +monsieur le comte, dit Albert; vous nous tirez véritablement d'un grand +embarras, et nous étions en train d'inventer les véhicules les plus +fantastiques au moment où votre gracieuse invitation nous est parvenue.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux +jeunes gens de s'asseoir sur un divan, c'est la faute de cet imbécile de +Pastrini, si je vous ai laissés si longtemps dans la détresse! Il ne +m'avait pas dit un mot de votre embarras, à moi qui, seul et isolé comme +je le suis ici, ne cherchais qu'une occasion de faire connaissance avec +mes voisins. Du moment où j'ai appris que je pouvais vous être bon à +quelque chose, vous avez vu avec quel empressement j'ai saisi cette +occasion de vous présenter mes compliments.» </p> + +<p>Les deux jeunes gens s'inclinèrent. Franz n'avait pas encore trouvé un +seul mot à dire; il n'avait encore pris aucune résolution, et, comme +rien n'indiquait dans le comte sa volonté de le reconnaître ou le désir +d'être reconnu de lui, il ne savait pas s'il devait, par un mot +quelconque, faire allusion au passé, ou laisser le temps à l'avenir de +lui apporter de nouvelles preuves. D'ailleurs, sûr que c'était lui qui +était la veille dans la loge, il ne pouvait répondre aussi positivement +que ce fût lui qui la surveille, était au Colisée, il résolut donc de +laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe. +D'ailleurs il avait une supériorité sur lui, il était maître de son +secret, tandis qu'au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur +Franz, qui n'avait rien à cacher. </p> + +<p>Cependant il résolut de faire tomber la conversation sur un point qui +pouvait, en attendant, amener toujours l'éclaircissement de certains +doutes.</p> + +<p>«Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places dans +votre voiture et des places à vos fenêtres du palais Rospoli; +maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer +un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo?</p> + +<p>—Ah! oui, c'est vrai, dit le comte d'un air distrait et en regardant +Morcerf avec une attention soutenue; n'y a-t-il pas, place del Popolo, +quelque chose comme une exécution?</p> + +<p>—Oui, répondit Franz, voyant qu'il venait de lui-même où il voulait +l'amener.</p> + +<p>—Attendez, attendez, je crois avoir dit hier à mon intendant de +s'occuper de cela; peut-être pourrai-je vous rendre encore ce petit +service.»</p> + +<p>Il allongea la main vers un cordon de sonnette, qu'il tira trois fois.</p> + +<p>«Vous êtes-vous préoccupé jamais, dit-il à Franz, de l'emploi du temps +et du moyen de simplifier les allées et venues des domestiques? Moi, +j'en ai fait une étude: quand je sonne une fois, c'est pour mon valet de +chambre; deux fois, c'est pour mon maître d'hôtel; trois fois, c'est +pour mon intendant. De cette façon, je ne perds ni une minute ni une +parole. Tenez, voici notre homme.»</p> + +<p>On vit alors entrer un individu de quarante-cinq à cinquante ans, qui +parut à Franz ressembler comme deux gouttes d'eau au contrebandier qui +l'avait introduit dans la grotte, mais qui ne parut pas le moins du +monde le reconnaître. Il vit que le mot était donné.</p> + +<p>«Monsieur Bertuccio, dit le comte, vous êtes-vous occupé, comme je vous +l'avais ordonné hier, de me procurer une fenêtre sur la place del +Popolo?</p> + +<p>—Oui, Excellence, répondit l'intendant, mais il était bien tard.</p> + +<p>—Comment! dit le comte en fronçant le sourcil, ne vous ai-je pas dit +que je voulais en avoir une?</p> + +<p>—Et Votre Excellence en a une aussi, celle qui était louée au prince +Lobanieff; mais j'ai été obligé de la payer cent....</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, monsieur Bertuccio, faites grâce à ces +messieurs de tous ces détails de ménage; vous avez la fenêtre, c'est +tout ce qu'il faut. Donnez l'adresse de la maison au cocher, et +tenez-vous sur l'escalier pour nous conduire: cela suffit; allez.</p> + +<p>L'intendant salua et fit un pas pour se retirer.</p> + +<p>«Ah! reprit le comte, faites-moi le plaisir de demander à Pastrini s'il +a reçu la <i>tavoletta</i>, et s'il veut m'envoyer le programme de +l'exécution.</p> + +<p>—C'est inutile, reprit Franz, tirant son calepin de sa poche; j'ai eu +ces tablettes sous les yeux, je les ai copiées et les voici.</p> + +<p>—C'est bien; alors monsieur Bertuccio, vous pouvez vous retirer, je +n'ai plus besoin de vous. Qu'on nous prévienne seulement quand le +déjeuner sera servi. Ces messieurs, continua-t-il en se retournant vers +les deux amis, me font-ils l'honneur de déjeuner avec moi?</p> + +<p>—Mais, en vérité, monsieur le comte, dit Albert, ce serait abuser.</p> + +<p>—Non pas, au contraire, vous me faites grand plaisir, vous me rendrez +tout cela un jour à Paris, l'un ou l'autre et peut-être tous les deux. +Monsieur Bertuccio, vous ferez mettre trois couverts.»</p> + +<p>Il prit le calepin des mains de Franz.</p> + +<p>«Nous disons donc, continua-t-il du ton dont il eût lu les <i>Petites +Affiches</i>, que «seront exécutés, aujourd'hui 22 février, le nommé Andrea +Rondolo, coupable d'assassinat sur la personne très respectable et très +vénérée de don César Torlini, chanoine de l'église Saint-Jean-de-Latran, +et le nommé Peppino, dit <i>Rocca Priori</i>, convaincu de complicité avec +le détestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe...»</p> + +<p>—Hum! «Le premier sera <i>mazzolato</i>, le second <i>decapitato</i>.» Oui, en +effet, reprit le comte, c'était bien comme cela que la chose devait se +passer d'abord; mais je crois que depuis hier il est survenu, quelque +changement dans l'ordre et la marche de la cérémonie.</p> + +<p>—Bah! dit Franz.</p> + +<p>—Oui, hier chez le cardinal Rospigliosi, où j'ai passé la soirée, il +était question de quelque chose comme d'un sursis accordé à l'un des +deux condamnés.</p> + +<p>—À Andrea Rondolo? demanda Franz.</p> + +<p>—Non... reprit négligemment le comte; à l'autre (il jeta un coup d'œil +sur le calepin comme pour se rappeler le nom), à Peppino, dit <i>Rocca +Priori</i>. Cela vous prive d'une guillotinade, mais il vous reste la +<i>mazzolata</i> qui est un supplice fort curieux quand on le voit pour la +première fois, et même pour la seconde; tandis que l'autre, que vous +devez connaître d'ailleurs, est trop simple, trop uni: il n'y a rien +d'inattendu. La <i>mandaïa</i> ne se trompe pas, elle ne tremble pas, ne +frappe pas à faux, ne s'y reprend pas à trente fois comme le soldat qui +coupait la tête au comte de Chalais, et auquel, au reste, Richelieu +avait peut-être recommandé le patient. Ah! Tenez, ajouta le comte d'un +ton méprisant, ne me parlez pas des Européens pour les supplices, ils +n'y entendent rien et en sont véritablement à l'enfance ou plutôt à la +vieillesse de la cruauté.</p> + +<p>—En vérité, monsieur le comte, répondit Franz, on croirait que vous +avez fait une étude comparée des supplices chez les différents peuples +du monde.</p> + +<p>—Il y en a peu du moins que je n'aie vus, reprit froidement le comte.</p> + +<p>—Et vous avez trouvé du plaisir à assister à ces horribles spectacles?</p> + +<p>—Mon premier sentiment a été la répulsion, le second l'indifférence, le +troisième la curiosité. </p> + +<p>—La curiosité! le mot est terrible, savez-vous?</p> + +<p>—Pourquoi? Il n'y a guère dans la vie qu'une préoccupation grave; c'est +la mort, eh bien! n'est-il pas curieux d'étudier de quelles façons +différentes l'âme peut sortir du corps, et comment, selon les +caractères, les tempéraments et même les mœurs du pays, les individus +supportent ce suprême passage de l'être au néant? Quant à moi, je vous +réponds d'une chose: c'est que plus on a vu mourir, plus il devient +facile de mourir: ainsi, à mon avis, la mort est peut-être un supplice, +mais n'est pas une expiation.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas bien, dit Franz; expliquez-vous, car je ne +puis vous dire à quel point ce que vous me dites là pique ma curiosité.</p> + +<p>—Écoutez, dit le comte; et son visage s'infiltra de fiel, comme le +visage d'un autre se colore de sang. Si un homme eût fait périr, par des +tortures inouïes, au milieu des tourments sans fin, votre père, votre +mère, votre maîtresse, un de ces êtres enfin qui, lorsqu'on les déracine +de votre cœur, y laissent un vide éternel et une plaie toujours +sanglante, croiriez-vous la réparation que vous accorde la société +suffisante, parce que le fer de la guillotine a passé entre la base de +l'occipital et les muscles trapèzes du meurtrier, et parce que celui qui +vous a fait ressentir des années de souffrances morales, a éprouvé +quelques secondes de douleurs physiques?</p> + +<p>—Oui, je le sais, reprit Franz, la justice humaine est insuffisante +comme consolatrice: elle peut verser le sang en échange du sang, voilà +tout; il faut lui demander ce qu'elle peut et pas autre chose.</p> + +<p>—Et encore je vous pose là un cas matériel, reprit le comte, celui où +la société, attaquée par la mort d'un individu dans la base sur laquelle +elle repose, venge la mort par la mort; mais n'y a-t-il pas des millions +de douleurs dont les entrailles de l'homme peuvent être déchirées sans +que la société s'en occupe le moins du monde sans qu'elle lui offre le +moyen insuffisant de vengeance dont nous parlions tout à l'heure? N'y +a-t-il pas des crimes pour lesquels le pal des Turcs, les auges des +Persans, les nerfs roulés des Iroquois seraient des supplices trop doux, +et que cependant la société indifférente laisse sans châtiment?... +Répondez, n'y a-t-il pas de ces crimes? </p> + +<p>—Oui, reprit Franz, et c'est pour les punir que le duel est toléré.</p> + +<p>—Ah! le duel, s'écria le comte, plaisante manière, sur mon âme, +d'arriver à son but, quand le but est la vengeance! Un homme vous a +enlevé votre maîtresse, un homme a séduit votre femme, un homme a +déshonoré votre fille; d'une vie tout entière, qui avait le droit +d'attendre de Dieu la part de bonheur qu'il a promise à tout être humain +en le créant, il a fait une existence de douleur, de misère ou +d'infamie, et vous vous croyez vengé parce qu'à cet homme, qui vous a +mis le délire dans l'esprit et le désespoir dans le cœur, vous avez +donné un coup d'épée dans la poitrine ou logé une balle dans la tête? +Allons donc! Sans compter que c'est lui qui souvent sort triomphant de +la lutte, lavé aux yeux du monde et en quelque sorte absous par Dieu. +Non, non, continua le comte, si j'avais jamais à me venger, ce n'est pas +ainsi que je me vengerais.</p> + +<p>—Ainsi, vous désapprouvez le duel? ainsi vous ne vous battriez pas en +duel? demanda à son tour Albert, étonné d'entendre émettre une si +étrange théorie.</p> + +<p>—Oh! si fait! dit le comte. Entendons-nous: je me battrais en duel pour +une misère, pour une insulte, pour un démenti, pour un soufflet, et cela +avec d'autant plus d'insouciance que, grâce à l'adresse que j'ai acquise +à tous les exercices du corps et à la lente habitude que j'ai prise du +danger, je serais à peu près sûr de tuer mon homme. Oh! si fait! je me +battrais en duel pour tout cela; mais pour une douleur lente, profonde, +infinie, éternelle, je rendrais, s'il était possible, une douleur +pareille à celle que l'on m'aurait faite: œil pour œil, dent pour +dent, comme disent les Orientaux, nos maîtres en toutes choses, ces élus +de la création qui ont su se faire une vie de rêves et un paradis de +réalités.</p> + +<p>—Mais, dit Franz au comte, avec cette théorie qui vous constitue juge +et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous +teniez dans une mesure où vous échappiez éternellement vous-même à la +puissance de la loi. La haine est aveugle, la colère étourdie, et celui +qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer.</p> + +<p>—Oui, s'il est pauvre et maladroit, non, s'il est millionnaire et +habile. D'ailleurs le pis-aller pour lui est ce dernier supplice dont +nous parlions tout à l'heure, celui que la philanthropique révolution +française a substitué à l'écartèlement et à la roue. Eh bien! qu'est-ce +que le supplice, s'il s'est vengé? En vérité, je suis presque fâché que, +selon toute probabilité, ce misérable Peppino ne soit pas <i>decapitato</i>, +comme ils disent, vous verriez le temps que cela dure, et si c'est +véritablement la peine d'en parler. Mais, d'honneur, messieurs, nous +avons là une singulière conversation pour un jour de carnaval. Comment +donc cela est-il venu? Ah! je me le rappelle! vous m'avez demandé une +place à ma fenêtre; eh bien, soit, vous l'aurez; mais mettons-nous à +table d'abord, car voilà qu'on vient nous annoncer que nous sommes +servis.»</p> + +<p>En effet, un domestique ouvrit une des quatre portes du salon et fit +entendre les paroles sacramentelles:</p> + +<p>«<i>Al suo commodo</i>!»</p> + +<p>Les deux jeunes gens se levèrent et passèrent dans la salle à manger.</p> + +<p>Pendant le déjeuner, qui était excellent et servi avec une recherche +infinie, Franz chercha des yeux le regard d'Albert, afin d'y lire +l'impression qu'il ne doutait pas qu'eussent produite en lui les paroles +de leur hôte; mais, soit que dans son insouciance habituelle il ne leur +eût pas prêté une grande attention, soit que la concession que le comte +de Monte-Cristo lui avait faite à l'endroit du duel l'eût raccommodé +avec lui, soit enfin que les antécédents que nous avons racontés, connus +de Franz seul, eussent doublé pour lui seul l'effet des théories du +comte, il ne s'aperçut pas que son compagnon fût préoccupé le moins du +monde; tout au contraire, il faisait honneur au repas en homme condamné +depuis quatre ou cinq mois à la cuisine italienne, c'est-à-dire l'une +des plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, il effleurait à +peine chaque plat; on eût dit qu'en se mettant à table avec ses convives +il accomplissait un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur +départ pour se faire servir quelque mets étrange ou particulier.</p> + +<p>Cela rappelait malgré lui à Franz l'effroi que le comte avait inspiré à +la comtesse G..., et la conviction où il l'avait laissée que le comte, +l'homme qu'il lui avait montré dans la loge en face d'elle, était un +vampire.</p> + +<p>À la fin du déjeuner, Franz tira sa montre.</p> + +<p>«Eh bien, lui dit le comte, que faites-vous donc?</p> + +<p>—Vous nous excuserez, monsieur le comte, répondit Franz, mais nous +avons encore mille choses à faire.</p> + +<p>—Lesquelles?</p> + +<p>—Nous n'avons pas de déguisements, et aujourd'hui le déguisement est de +rigueur.</p> + +<p>—Ne vous occupez donc pas de cela. Nous avons à ce que je crois, place +del Popolo, une chambre particulière; j'y ferai porter les costumes que +vous voudrez bien m'indiquer, et nous nous masquerons séance tenante.</p> + +<p>—Après l'exécution? s'écria Franz.</p> + +<p>—Sans doute, après, pendant ou avant, comme vous voudrez.</p> + +<p>—En face de l'échafaud?</p> + +<p>—L'échafaud fait partie de la fête.</p> + +<p>—Tenez, monsieur le comte, j'ai réfléchi, dit Franz; décidément je vous +remercie de votre obligeance, mais je me contenterai d'accepter une +place dans votre voiture, une place à la fenêtre du palais Rospoli, et +je vous laisserai libre de disposer de ma place à la fenêtre de la +piazza del Popolo.</p> + +<p>—Mais vous perdez, je vous en préviens, une chose fort curieuse, +répondit le comte.</p> + +<p>—Vous me le raconterez, reprit Franz, et je suis convaincu que dans +votre bouche le récit m'impressionnera presque autant que la vue +pourrait le faire. D'ailleurs, plus d'une fois déjà j'ai voulu prendre +sur moi d'assister à une exécution, et je n'ai jamais pu m'y décider; et +vous, Albert?</p> + +<p>—Moi, répondit le vicomte, j'ai vu exécuter Castaing; mais je crois +que j'étais un peu gris ce jour-là. C'était le jour de ma sortie du +collège, et nous avions passé la nuit je ne sais à quel cabaret.</p> + +<p>—D'ailleurs, ce n'est pas une raison, parce que vous n'avez pas fait +une chose à Paris, pour que vous ne la fassiez pas à l'étranger: quand +on voyage, c'est pour s'instruire; quand on change de lieu, c'est pour +voir. Songez donc quelle figure vous ferez quand on vous demandera: +Comment exécute-t-on à Rome? et que vous répondrez: Je ne sais pas. Et +puis, on dit que le condamné est un infâme coquin, un drôle qui a tué à +coups de chenet un bon chanoine qui l'avait élevé comme son fils. Que +diable! quand on tue un homme d'Église, on prend une arme plus +convenable qu'un chenet, surtout quand cet homme d'église est peut-être +notre père. Si vous voyagiez en Espagne, vous iriez voir les combats de +taureaux, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que c'est un combat que nous +allons voir; souvenez-vous des anciens Romains du Cirque, des chasses où +l'on tuait trois cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez-vous +donc de ces quatre-vingt mille spectateurs qui battaient des mains, de +ces sages matrones qui conduisaient là leurs filles à marier, et de ces +charmantes vestales aux mains blanches qui faisaient avec le pouce un +charmant petit signe qui voulait dire: Allons, pas de paresse! +achevez-moi cet homme-là qui est aux trois quarts mort.</p> + +<p>—Y allez-vous, Albert? dit Franz.</p> + +<p>—Ma foi, oui, mon cher! J'étais comme vous mais l'éloquence du comte me +décide. </p> + +<p>—Allons-y donc, puisque vous le voulez, dit Franz; mais en me rendant +place del Popolo, je désire passer par la rue du Cours; est-ce possible, +monsieur le comte?</p> + +<p>—À pied, oui; en voiture, non.</p> + +<p>—Eh bien, j'irai à pied.</p> + +<p>—Il est bien nécessaire que vous passiez par la rue du Cours?</p> + +<p>—Oui, j'ai quelque chose à y voir.</p> + +<p>—Eh bien, passons par la rue du Cours, nous enverrons la voiture nous +attendre sur la piazza del Popolo, par la strada del Babuino; +d'ailleurs je ne suis pas fâché non plus de passer par la rue du Cours +pour voir si des ordres que j'ai donnés ont été exécutés.</p> + +<p>—Excellence, dit le domestique en ouvrant la porte, un homme vêtu en +pénitent demande à vous parler.</p> + +<p>—Ah! oui, dit le comte, je sais ce que c'est. Messieurs, voulez-vous +repasser au salon, vous trouverez sur la table du milieu d'excellents +cigares de la Havane, je vous y rejoins dans un instant.»</p> + +<p>Les deux jeunes gens se levèrent et sortirent par une porte, tandis que +le comte, après leur avoir renouvelé ses excuses, sortait par l'autre. +Albert, qui était un grand amateur, et qui, depuis qu'il était en +Italie, ne comptait pas comme un mince sacrifice celui d'être privé des +cigares du café de Paris, s'approcha de la table et poussa un cri de +joie en apercevant de véritables puros.</p> + +<p>«Eh bien, lui demanda Franz, que pensez-vous du comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Ce que j'en pense! dit Albert visiblement étonné que son compagnon lui +fît une pareille question; je pense que c'est un homme charmant, qui +fait à merveille les honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, beaucoup +étudié, beaucoup réfléchi, qui est, comme Brutus, de l'école stoïque, +et, ajouta-t-il en poussant amoureusement une bouffée de fumée qui monta +en spirale vers le plafond, et qui par-dessus tout cela possède +d'excellents cigares.»</p> + +<p>C'était l'opinion d'Albert sur le comte; or, comme Franz savait +qu'Albert avait la prétention de ne se faire une opinion sur les hommes +et sur les choses qu'après de mûres réflexions, il ne tenta pas de rien +changer à la sienne.</p> + +<p>«Mais, dit-il, avez-vous remarqué une chose singulière?</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—L'attention avec laquelle il vous regardait.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous.»</p> + +<p>Albert réfléchit.</p> + +<p>«Ah! dit-il en poussant un soupir, rien d'étonnant à cela. Je suis +depuis près d'un an absent de Paris, je dois avoir des habits de l'autre +monde. Le comte m'aura pris pour un provincial; détrompez-le, cher ami, +et dites-lui, je vous prie, à la première occasion, qu'il n'en est +rien.»</p> + +<p>Franz sourit; un instant après le comte rentra.</p> + +<p>«Me voici, messieurs, dit-il, et tout à vous, les ordres sont donnés; la +voiture va de son côté place del Popolo, et nous allons nous y rendre +du nôtre, si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez donc +quelques-uns de ces cigares, monsieur de Morcerf.</p> + +<p>—Ma foi, avec grand plaisir, dit Albert, car vos cigares italiens sont +encore pires que ceux de la régie. Quand vous viendrez à Paris, je vous +rendrai tout cela.</p> + +<p>—Ce n'est pas de refus; je compte y aller quelque jour, et, puisque +vous le permettez, j'irai frapper à votre porte. Allons, messieurs, +allons, nous n'avons pas de temps à perdre; il est midi et demi, +partons.»</p> + +<p>Tous trois descendirent. Alors le cocher prit les derniers ordres de son +maître, et suivit la via del Babuino, tandis que les piétons remontaient +par la place d'Espagne et par la via Frattina, qui les conduisait tout +droit entre le palais Fiano et le palais Rospoli.</p> + +<p>Tous les regards de Franz furent pour les fenêtres de ce dernier palais, +il n'avait pas oublié le signal convenu dans le Colisée entre l'homme au +manteau et le Transtévère.</p> + +<p>«Quelles sont vos fenêtres? demanda-t-il au comte du ton le plus naturel +qu'il pût prendre.</p> + +<p>—Les trois dernières», répondit-il avec une négligence qui n'avait rien +d'affecté; car il ne pouvait deviner dans quel but cette question lui +était faite.</p> + +<p>Les yeux de Franz se portèrent rapidement sur les trois fenêtres. Les +fenêtres latérales étaient tendues en damas jaune, et celle du milieu en +damas blanc avec une croix rouge.</p> + +<p>L'homme au manteau avait tenu sa parole au Transtévère, et il n'y avait +plus de doute: l'homme au manteau, c'était bien le comte.</p> + +<p>Les trois fenêtres étaient encore vides.</p> + +<p>Au reste, de tous côtés se faisaient les préparatifs; on plaçait des +chaises, on dressait des échafaudages, on tendait des fenêtres. Les +masques ne pouvaient paraître, les voitures ne pouvaient circuler qu'au +son de la cloche; mais on sentait les masques derrière toutes les +fenêtres, les voitures derrière toutes les portes. </p> + +<p>Franz, Albert et le comte continuèrent de descendre la rue du Cours. À +mesure qu'ils approchaient de la place du Peuple, la foule devenait plus +épaisse et au-dessus des têtes de cette foule, on voyait s'élever deux +choses: l'obélisque surmonté d'une croix qui indique le centre de la +place, et, en avant de l'obélisque, juste au point de correspondance +visuelle des trois rues del Babuino, del Corso et di Ripetta, les deux +poutres suprêmes de l'échafaud, entre lesquelles brillait le fer arrondi +de la mandaïa.</p> + +<p>À l'angle de la rue on trouva l'intendant du comte, qui attendait son +maître.</p> + +<p>La fenêtre louée à ce prix exorbitant sans doute dont le comte n'avait +point voulu faire part à ses invités, appartenait au second étage du +grand palais, situé entre la rue del Babuino et le monte Pincio; +c'était, comme nous l'avons dit, une espèce de cabinet de toilette +donnant dans une chambre à coucher; en fermant la porte de la chambre à +coucher, les locataires du cabinet étaient chez eux; sur les chaises on +avait déposé des costumes de paillasse en satin blanc et bleu des plus +élégants.</p> + +<p>«Comme vous m'avez laissé le choix des costumes, dit le comte aux deux +amis, je vous ai fait préparer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y aura +de mieux porté cette année; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus commode +pour les confettis, attendu que la farine n'y paraît pas.»</p> + +<p>Franz n'entendit que fort imparfaitement les paroles du comte, et il +n'apprécia peut-être pas à sa valeur cette nouvelle gracieuseté; car +toute son attention était attirée par le spectacle que présentait la +piazza del Popolo, et par l'instrument terrible qui en faisait à cette +heure le principal ornement.</p> + +<p>C'était la première fois que Franz apercevait une guillotine; nous +disons guillotine, car la mandaïa romaine est taillée à peu près sur le +même patron que notre instrument de mort. Le couteau, qui a la forme +d'un croissant qui couperait par la partie convexe, tombe de moins haut, +voilà tout.</p> + +<p>Deux hommes, assis sur la planche à bascule où l'on couche le condamné, +déjeunaient en attendant, et mangeaient, autant que Franz pût le voir, +du pain et des saucisses; l'un d'eux souleva la planche, en tira un +flacon de vin, but un coup et passa le flacon à son camarade; ces deux +hommes, c'étaient les aides du bourreau!</p> + +<p>À ce seul aspect, Franz avait senti la sueur poindre à la racine de ses +cheveux.</p> + +<p>Les condamnés, transportés la veille au soir des Carceri Nuove dans la +petite église Sainte-Marie-del-Popolo, avaient passé la nuit, assistés +chacun de deux prêtres, dans une chapelle ardente fermée d'une grille, +devant laquelle se promenaient des sentinelles relevées d'heure en +heure.</p> + +<p>Une double haie de carabiniers placés de chaque côté de la porte de +l'église s'étendait jusqu'à l'échafaud, autour duquel elle +s'arrondissait, laissant libre un chemin de dix pieds de large à peu +près, et autour de la guillotine un espace d'une centaine de pas de +circonférence. Tout le reste de la place était pavé de têtes d'hommes et +de femmes. Beaucoup de femmes tenaient leurs enfants sur leurs épaules. +Ces enfants, qui dépassaient la foule de tout le torse, étaient +admirablement placés.</p> + +<p>Le monte Pincio semblait un vaste amphithéâtre dont tous les gradins +eussent été chargés de spectateurs; les balcons des deux églises qui +font l'angle de la rue del Babuino et de la rue di Ripetta regorgeaient +de curieux privilégiés; les marches des péristyles semblaient un flot +mouvant et bariolé qu'une marée incessante poussait vers le portique: +chaque aspérité de la muraille qui pouvait donner place à un homme avait +sa statue vivante.</p> + +<p>Ce que disait le comte est donc vrai, ce qu'il y a de plus curieux dans +la vie est le spectacle de la mort.</p> + +<p>Et cependant, au lieu du silence que semblait commander la solennité du +spectacle, un grand bruit montait de cette foule, bruit composé de +rires, de huées et de cris joyeux; il était évident encore, comme +l'avait dit le comte que cette exécution n'était rien autre chose, pour +tout le peuple, que le commencement du carnaval.</p> + +<p>Tout à coup ce bruit cessa comme par enchantement, la porte de l'église +venait de s'ouvrir.</p> + +<p>Une confrérie de pénitents, dont chaque membre était vêtu d'un sac gris +percé aux yeux seulement, et tenait un cierge allumé à la main, parut +d'abord; en tête marchait le chef de la confrérie.</p> + +<p>Derrière les pénitents venait un homme de haute taille. Cet homme était +nu, à l'exception d'un caleçon de toile au côté gauche duquel était +attaché un grand couteau caché dans sa gaine; il portait sur l'épaule +droite une lourde masse de fer. Cet homme, c'était le bourreau.</p> + +<p>Il avait en outre des sandales attachées au bas de la jambe par des +cordes.</p> + +<p>Derrière le bourreau marchaient, dans l'ordre où ils devaient être +exécutés, d'abord Peppino et ensuite Andrea.</p> + +<p>Chacun était accompagné de deux prêtres.</p> + +<p>Ni l'un ni l'autre n'avait les yeux bandés.</p> + +<p>Peppino marchait d'un pas assez ferme; sans doute il avait eu avis de ce +qui se préparait pour lui.</p> + +<p>Andrea était soutenu sous chaque bras par un prêtre.</p> + +<p>Tous deux baisaient de temps en temps le crucifix que leur présentait le +confesseur.</p> + +<p>Franz sentit, rien qu'à cette vue, les jambes qui lui manquaient; il +regarda Albert. Il était pâle comme sa chemise, et par un mouvement +machinal il jeta loin de lui son cigare, quoiqu'il ne l'eût fumé qu'à +moitié.</p> + +<p>Le comte seul paraissait impassible. Il y avait même plus, une légère +teinte rouge semblait vouloir percer la pâleur livide de ses joues.</p> + +<p>Son nez se dilatait comme celui d'un animal féroce qui flaire le sang, +et ses lèvres, légèrement écartées, laissaient voir ses dents blanches, +petites et aiguës comme celles d'un chacal.</p> + +<p>Et cependant, malgré tout cela, son visage avait une expression de +douceur souriante que Franz ne lui avait jamais vue; ses yeux noirs +surtout étaient admirables de mansuétude et de velouté.</p> + +<p>Cependant les deux condamnés continuaient de marcher vers l'échafaud, et +à mesure qu'ils avançaient on pouvait distinguer les traits de leur +visage. Peppino était un beau garçon de vingt-quatre à vingt-six ans, au +teint hâlé par le soleil, au regard libre et sauvage. Il portait la tête +haute et semblait flairer le vent pour voir de quel côté lui viendrait +son libérateur.</p> + +<p>Andrea était gros et court: son visage, bassement cruel, n'indiquait pas +d'âge; il pouvait cependant avoir trente ans à peu près. Dans la prison, +il avait laissé pousser sa barbe. Sa tête retombait sur une de ses +épaules, ses jambes pliaient sous lui: tout son être paraissait obéir à +un mouvement machinal dans lequel sa volonté n'était déjà plus rien. </p> + +<p>«Il me semble, dit Franz au comte, que vous m'avez annoncé qu'il n'y +aurait qu'une exécution.</p> + +<p>—Je vous ai dit la vérité, répondit-il froidement.</p> + +<p>—Cependant voici deux condamnés.</p> + +<p>—Oui; mais de ces deux condamnés l'un touche à la mort, et l'autre a +encore de longues années à vivre.</p> + +<p>—Il me semble que si la grâce doit venir, il n'y a plus de temps à +perdre.</p> + +<p>—Aussi la voilà qui vient; regardez», dit le Comte.</p> + +<p>En effet, au moment où Peppino arrivait au pied de la mandaïa, un +pénitent, qui semblait être en retard, perça la haie sans que les +soldats fissent obstacle à son passage, et, s'avançant vers le chef de +la confrérie, lui remit un papier plié en quatre.</p> + +<p>Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun de ces détails; le chef +de la confrérie déplia le papier, le lut et leva la main.</p> + +<p>«Le Seigneur soit béni et Sa Sainteté soit louée! dit-il à haute et +intelligible voix. Il y a grâce de la vie pour l'un des condamnés.</p> + +<p>—Grâce! s'écria le peuple d'un seul cri; il y a grâce!» </p> + +<p>À ce mot de grâce, Andrea sembla bondir et redressa la tête.</p> + +<p>«Grâce pour qui?» cria-t-il.</p> + +<p>Peppino resta immobile, muet et haletant.</p> + +<p>«Il y a grâce de la peine de mort pour Peppino Rocca Priori», dit le +chef de la confrérie.</p> + +<p>Et il passa le papier au capitaine commandant les carabiniers, lequel, +après l'avoir lu, le lui rendit.</p> + +<p>«Grâce pour Peppino! s'écria Andrea, entièrement tiré de l'état de +torpeur où il semblait être plongé; pourquoi grâce pour lui et pas pour +moi? nous devions mourir ensemble; on m'avait promis qu'il mourrait +avant moi, on n'a pas le droit de me faire mourir seul, je ne le veux +pas!»</p> + +<p>Et il s'arracha au bras des deux prêtres, se tordant, hurlant, rugissant +et faisant des efforts insensés pour rompre les cordes qui lui liaient +les mains.</p> + +<p>Le bourreau fit signe à ses deux aides, qui sautèrent en bas de +l'échafaud et vinrent s'emparer du condamné.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il donc?» demanda Franz au comte.</p> + +<p>Car, comme tout cela se passait en patois romain, il n'avait pas très +bien compris.</p> + +<p>«Ce qu'il y a? dit le comte, ne comprenez-vous pas bien? Il y a que +cette créature humaine qui va mourir est furieuse de ce que son +semblable ne meure pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle +le déchirerait avec ses ongles et avec ses dents plutôt que de le +laisser jouir de la vie dont elle va être privée. Ô hommes! hommes! race +de crocodiles! comme dit Karl Moor, s'écria le comte en étendant les +deux poings vers toute cette foule, que je vous reconnais bien là, et +qu'en tout temps vous êtes bien dignes de vous-mêmes!»</p> + +<p>En effet, Andrea et les deux aides du bourreau se roulaient dans la +poussière, le condamné criant toujours: «Il doit mourir, je veux qu'il +meure! On n'a pas le droit de me tuer tout seul!» </p> + +<p>«Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des deux +jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon âme, c'est curieux, +voilà un homme qui était résigné à son sort, qui marchait à l'échafaud, +qui allait mourir comme un lâche, c'est vrai, mais enfin il allait +mourir sans résistance et sans récrimination: savez-vous ce qui lui +donnait quelque force? savez-vous ce qui le consolait? savez-vous ce qui +lui faisait prendre son supplice en patience? c'est qu'un autre +partageait son angoisse; c'est qu'un autre allait mourir comme lui; +c'est qu'un autre allait mourir avant lui! Menez deux moutons à la +boucherie, deux bœufs à l'abattoir, et faites comprendre à l'un d'eux +que son compagnon ne mourra pas, le mouton bêlera de joie, le bœuf +mugira de plaisir mais l'homme, l'homme que Dieu a fait à son image, +l'homme à qui Dieu a imposé pour première, pour unique, pour suprême +loi, l'amour de son prochain, l'homme à qui Dieu a donné une voix pour +exprimer sa pensée, quel sera son premier cri quand il apprendra que son +camarade est sauvé? un blasphème. Honneur à l'homme, ce chef-d'œuvre de +la nature, ce roi de la création!»</p> + +<p>Et le comte éclata de rire, mais d'un rire terrible qui indiquait qu'il +avait dû horriblement souffrir pour en arriver à rire ainsi.</p> + +<p>Cependant la lutte continuait, et c'était quelque chose d'affreux à +voir. Les deux valets portaient Andrea sur l'échafaud; tout le peuple +avait pris parti contre lui, et vingt mille voix criaient d'un seul cri: +«À mort! à mort!»</p> + +<p>Franz se rejeta en arrière; mais le comte ressaisit son bras et le +retint devant la fenêtre.</p> + +<p>«Que faites-vous donc? lui dit-il; de la pitié? elle est, ma foi, bien +placée! Si vous entendiez crier au chien enragé, vous prendriez votre +fusil, vous vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans miséricorde à +bout portant la pauvre bête, qui, au bout du compte ne serait coupable +que d'avoir été mordue par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a +fait: et voilà que vous avez pitié d'un homme qu'aucun autre homme n'a +mordu, et qui cependant a tué son bienfaiteur, et qui maintenant, ne +pouvant plus tuer parce qu'il a les mains liées, veut à toute force voir +mourir son compagnon de captivité, son camarade d'infortune! Non, non, +regardez, regardez.»</p> + +<p>La recommandation était devenue presque inutile, Franz était comme +fasciné par l'horrible spectacle. Les deux valets avaient porté le +condamné sur l'échafaud, et là, malgré ses efforts, ses morsures, ses +cris, ils l'avaient forcé de se mettre à genoux. Pendant ce temps, le +bourreau s'était placé de côté et la masse en arrêt; alors, sur un +signe, les deux aides s'écartèrent. Le condamné voulut se relever, mais +avant qu'il en eût le temps, la masse s'abattit sur sa tempe gauche; on +entendit un bruit sourd et mat, le patient tomba comme un bœuf, la face +contre terre, puis d'un contrecoup, se retourna sur le dos. Alors le +bourreau laissa tomber sa masse, tira le couteau de sa ceinture, d'un +seul coup lui ouvrit la gorge et, montant aussitôt sur son ventre, se +mit à le pétrir avec ses pieds.</p> + +<p>À chaque pression, un jet de sang s'élançait du cou du condamné. </p> + +<p>Pour cette fois, Franz n'y put tenir plus longtemps; il se rejeta en +arrière, et alla tomber sur un fauteuil à moitié évanoui.</p> + +<p>Albert, les yeux fermés, resta debout, mais cramponné aux rideaux de la +fenêtre.</p> + +<p>Le comte était debout et triomphant comme le mauvais ange.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#table">XXXVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">La carnaval de Rome.</a></h3> + +<p>Quand Franz revint à lui, il trouva Albert qui buvait un verre d'eau +dont sa pâleur indiquait qu'il avait grand besoin, et le comte qui +passait déjà son costume de paillasse. Il jeta machinalement les yeux +sur la place; tout avait disparu, échafaud, bourreaux, victimes; il ne +restait plus que le peuple, bruyant, affairé, joyeux; la cloche du monte +Citorio, qui ne retentit que pour la mort du pape et l'ouverture de la +mascherata, sonnait à pleines volées.</p> + +<p>«Eh bien, demanda-t-il au comte, que s'est-il donc passé?</p> + +<p>—Rien, absolument rien, dit-il, comme vous voyez; seulement le +carnaval est commencé, habillons nous vite.</p> + +<p>—En effet, répondit Franz au comte, il ne reste de toute cette horrible +scène que la trace d'un rêve.</p> + +<p>—C'est que ce n'est pas autre chose qu'un rêve, qu'un cauchemar, que +vous avez eu.</p> + +<p>—Oui, moi; mais le condamné?</p> + +<p>—C'est un rêve aussi; seulement il est resté endormi, lui, tandis que +vous vous êtes réveillé, vous; et qui peut dire lequel de vous deux est +le privilégié?</p> + +<p>—Mais Peppino, demanda Franz, qu'est-il devenu?</p> + +<p>—Peppino est un garçon de sens qui n'a pas le moindre amour-propre, et +qui, contre l'habitude des hommes qui sont furieux lorsqu'on ne s'occupe +pas d'eux, a été enchanté, lui, de voir que l'attention générale se +portait sur son camarade; il a en conséquence profité de cette +distraction pour se glisser dans la foule et disparaître, sans même +remercier les dignes prêtres qui l'avaient accompagné. Décidément, +l'homme est un animal fort ingrat et fort égoïste.... Mais +habillez-vous; tenez, vous voyez que M. de Morcerf vous donne +l'exemple.»</p> + +<p>En effet, Albert passait machinalement son pantalon de taffetas +par-dessus son pantalon noir et ses bottes vernies.</p> + +<p>«Eh bien! Albert, demanda Franz, êtes-vous bien en train de faire des +folies? Voyons, répondez franchement.</p> + +<p>—Non, dit-il, mais en vérité je suis aise maintenant d'avoir vu une +pareille chose, et je comprends ce que disait M. le comte: c'est que, +lorsqu'on a pu s'habituer une fois à un pareil spectacle, ce soit le +seul qui donne encore des émotions.</p> + +<p>—Sans compter que c'est en ce moment-là seulement qu'on peut faire des +études de caractères, dit le comte; sur la première marche de +l'échafaud, la mort arrache le masque qu'on a porté toute la vie, et le +véritable visage apparaît. Il faut en convenir, celui d'Andrea n'était +pas beau à voir.... Le hideux coquin!... Habillons-nous, messieurs, +habillons-nous!» </p> + +<p>Il eût été ridicule à Franz de faire la petite maîtresse et de ne pas +suivre l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons. Il passa donc à +son tour son costume et mit son masque, qui n'était certainement pas +plus pâle que son visage.</p> + +<p>La toilette achevée, on descendit. La voiture attendait à la porte, +pleine de confetti et de bouquets.</p> + +<p>On prit la file.</p> + +<p>Il est difficile de se faire l'idée d'une opposition plus complète que +celle qui venait de s'opérer. Au lieu de ce spectacle de mort sombre et +silencieux, la place del Popolo présentait l'aspect d'une folle et +bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, débordant de tous les +côtés, s'échappant par les portes, descendant par les fenêtres; les +voitures débouchaient à tous des coins de rue, chargées de pierrots, +d'arlequins, de dominos, de marquis, de Transtévères, de grotesques, de +chevaliers, de paysans: tout cela criant, gesticulant, lançant des œufs +pleins de farine, des confetti, des bouquets; attaquant de la parole et +du projectile amis et étrangers, connus et inconnus, sans que personne +ait le droit de s'en fâcher, sans que pas un fasse autre chose que d'en +rire.</p> + +<p>Franz et Albert étaient comme des hommes que, pour les distraire d'un +violent chagrin, on conduirait dans une orgie, et qui, à mesure qu'ils +boivent et qu'ils s'enivrent, sentent un voile s'épaissir entre le passé +et le présent. Ils voyaient toujours, ou plutôt ils continuaient de +sentir en eux le reflet de ce qu'ils avaient vu. Mais peu à peu +l'ivresse générale les gagna: il leur sembla que leur raison chancelante +allait les abandonner; ils éprouvaient un besoin étrange de prendre leur +part de ce bruit, de ce mouvement, de ce vertige. Une poignée de +confetti qui arriva à Morcerf d'une voiture voisine, et qui, en le +couvrant de poussière, ainsi que ses deux compagnons, piqua son cou et +toute la portion du visage que ne garantissait pas le masque, comme si +on lui eût jeté un cent d'épingles, acheva de le pousser à la lutte +générale dans laquelle étaient déjà engagés tous les masques qu'ils +rencontraient. Il se leva à son tour dans la voiture, il puisa à pleines +mains dans les sacs, et, avec toute la vigueur et l'adresse dont il +était capable, il envoya à son tour œufs et dragées à ses voisins.</p> + +<p>Dès lors, le combat était engagé. Le souvenir de ce qu'ils avaient vu +une demi-heure auparavant s'effaça tout à fait de l'esprit des deux +jeunes gens, tant le spectacle bariolé, mouvant, insensé, qu'ils avaient +sous les yeux était venu leur faire diversion. Quant au comte de +Monte-Cristo, il n'avait jamais, comme nous l'avons dit, paru +impressionné un seul instant.</p> + +<p>En effet, qu'on se figure cette grande et belle rue du Cours, bordée +d'un bout à l'autre de palais à quatre ou cinq étages avec tous leurs +balcons garnis de tapisseries, avec toutes leurs fenêtres drapées; à ces +balcons et à ces fenêtres, trois cent mille spectateurs, Romains, +Italiens, étrangers venus des quatre parties du monde: toutes les +aristocraties réunies, aristocraties de naissance, d'argent, de génie; +des femmes charmantes, qui, subissant elles-mêmes l'influence de ce +spectacle, se courbent sur les balcons, se penchent hors des fenêtres, +font pleuvoir sur les voitures qui passent une grêle de confetti qu'on +leur rend en bouquets; l'atmosphère tout épaissie de dragées qui +descendent et de fleurs qui montent; puis sur le pavé des rues une foule +joyeuse, incessante; folle, avec des costumes insensés: des choux +gigantesques qui se promènent, des têtes de buffles qui mugissent sur +des corps d'hommes, des chiens qui semblent marcher sur les pieds de +derrière; au milieu de tout cela un masque qui se soulève, et, dans +cette tentation de saint Antoine rêvée par Callot, quelque Astarté qui +montre une ravissante figure qu'on veut suivre et de laquelle on est +séparé par des espèces de démons pareils à ceux qu'on voit dans ses +rêves, et l'on aura une faible idée de ce qu'est le carnaval de Rome.</p> + +<p>Au second tour le comte fit arrêter la voiture et demanda à ses +compagnons la permission de les quitter, laissant sa voiture à leur +disposition. Franz leva les yeux: on était en face du palais Rospoli; et +à la fenêtre du milieu, à celle qui était drapée d'une pièce de damas +blanc avec une croix rouge était un domino bleu, sous lequel +l'imagination de Franz se représenta sans peine la belle Grecque du +théâtre Argentina.</p> + +<p>«Messieurs, dit le comte en sautant à terre, quand vous serez las d'être +acteurs et que vous voudrez redevenir spectateurs, vous savez que vous +avez place à mes fenêtres. En attendant, disposez de mon cocher, de ma +voiture et de mes domestiques.»</p> + +<p>Nous avons oublié de dire que le cocher du comte était gravement vêtu +d'une peau d'ours noir, exactement pareille à celle d'Odry dans <i>l'Ours +et le Pacha</i>, et que les deux laquais qui se tenaient debout derrière la +calèche possédaient des costumes de singe vert, parfaitement adaptés à +leurs tailles, et des masques à ressorts avec lesquels ils faisaient la +grimace aux passants.</p> + +<p>Franz remercia le comte de son offre obligeante: quant à Albert, il +était en coquetterie avec une pleine voiture de paysannes romaines, +arrêtée, comme celle du comte, par un de ces repos si communs dans les +files et qu'il écrasait de bouquets.</p> + +<p>Malheureusement pour lui la file reprit son mouvement, et tandis qu'il +descendait vers la place del Popolo, la voiture qui avait attiré son +attention remontait vers le palais de Venise.</p> + +<p>«Ah! mon cher! dit-il à Franz, vous n'avez pas vu?...</p> + +<p>—Quoi? demanda Franz.</p> + +<p>—Tenez, cette calèche qui s'en va toute chargée de paysannes romaines.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, je suis sûr que ce sont des femmes charmantes.</p> + +<p>—Quel malheur que vous soyez masqué, mon cher Albert, dit Franz, +c'était le moment de vous rattraper de vos désappointements amoureux!</p> + +<p>—Oh! répondit-il moitié riant, moitié convaincu, j'espère bien que le +carnaval ne se passera pas sans m'apporter quelque dédommagement.»</p> + +<p>Malgré cette espérance d'Albert, toute la journée se passa sans autre +aventure que la rencontre, deux ou trois fois renouvelée, de la calèche +aux paysannes romaines. À l'une de ces rencontres, soit hasard, soit +calcul d'Albert, son masque se détacha.</p> + +<p>À cette rencontre, il prit le reste du bouquet et le jeta dans la +calèche.</p> + +<p>Sans doute une des femmes charmantes qu'Albert devinait sous le costume +coquet de paysannes fut touchée de cette galanterie, car à son tour, +lorsque la voiture des deux amis repassa, elle y jeta un bouquet de +violettes.</p> + +<p>Albert se précipita sur le bouquet. Comme Franz n'avait aucun motif de +croire qu'il était à son adresse, il laissa Albert s'en emparer. Albert +le mit victorieusement à sa boutonnière, et la voiture continua sa +course triomphante.</p> + +<p>«Eh bien, lui dit Franz, voilà un commencement d'aventure!</p> + +<p>—Riez tant que vous voudrez, répondit-il, mais en vérité je crois que +oui; aussi je ne quitte plus ce bouquet.</p> + +<p>—Pardieu, je crois bien! dit Franz en riant, c'est un signe de +reconnaissance.» </p> + +<p>La plaisanterie, au reste, prit bientôt un caractère de réalité, car +lorsque, toujours conduits par la file, Franz et Albert croisèrent de +nouveau la voiture des <i>contadine</i>, celle qui avait jeté le bouquet à +Albert battit des mains en le voyant à sa boutonnière.</p> + +<p>«Bravo, mon cher! bravo! lui dit Franz, voilà qui se prépare à +merveille! Voulez-vous que je vous quitte et vous est-il plus agréable +d'être seul?</p> + +<p>—Non, dit-il, ne brusquons rien; je ne veux pas me laisser prendre +comme un sot à une première démonstration, à un rendez-vous sous +l'horloge comme nous disons pour le bal de l'Opéra. Si la belle +paysanne a envie d'aller plus loin, nous la retrouvons demain ou plutôt +elle nous retrouvera. Alors elle me donnera signe d'existence, et je +verrai ce que j'aurai à faire.</p> + +<p>—En vérité, mon cher Albert, dit Franz, vous êtes sage comme Nestor et +prudent comme Ulysse; et si votre Circé parvient à vous changer en une +bête quelconque, il faudra qu'elle soit bien adroite ou bien puissante.»</p> + +<p>Albert avait raison. La belle inconnue avait résolu sans doute de ne pas +pousser plus loin l'intrigue ce jour-là; car, quoique les jeunes gens +fissent encore plusieurs tours, ils ne revirent pas la calèche qu'ils +cherchaient des yeux: elle avait disparu sans doute par une des rues +adjacentes.</p> + +<p>Alors ils revinrent au palais Rospoli, mais le comte aussi avait +disparu avec le domino bleu. Les deux fenêtres tendues en damas jaune +continuaient, au reste, d'être occupées par des personnes qu'il avait +sans doute invitées.</p> + +<p>En ce moment, la même cloche qui avait sonné l'ouverture de la +mascherata sonna la retraite. La file du Corso se rompit aussitôt, et en +un instant toutes les voitures disparurent dans les rues transversales.</p> + +<p>Franz et Albert étaient en ce moment en face de la via delle Maratte.</p> + +<p>Le cocher l'enfila sans rien dire, et, gagnant la place d'Espagne en +longeant le palais Poli, il s'arrêta devant l'hôtel.</p> + +<p>Maître Pastrini vint recevoir ses hôtes sur le seuil de la porte.</p> + +<p>Le premier soin de Franz fut de s'informer du comte et d'exprimer le +regret de ne l'avoir pas repris à temps, mais Pastrini le rassura en lui +disant que le comte de Monte-Cristo avait commandé une seconde voiture +pour lui, et que cette voiture était allée le chercher à quatre heures +au palais Rospoli. Il était en outre chargé, de sa part, d'offrir aux +deux amis la clef de sa loge au théâtre Argentina.</p> + +<p>Franz interrogea Albert sur ses dispositions, mais Albert avait de +grands projets à mettre à exécution avant de penser à aller au théâtre; +en conséquence, au lieu de répondre, il s'informa si maître Pastrini +pourrait lui procurer un tailleur.</p> + +<p>«Un tailleur, demanda notre hôte, et pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour nous faire d'ici à demain des habits de paysans romains, aussi +élégants que possible», dit Albert.</p> + +<p>Maître Pastrini secoua la tête.</p> + +<p>«Vous faire d'ici à demain deux habits! s'écria-t-il, voilà bien, j'en +demande pardon à Vos Excellences, une demande à la française; deux +habits! quand d'ici à huit jours vous ne trouveriez certainement pas un +tailleur qui consentît à coudre six boutons à un gilet, lui +payassiez-vous ces boutons un écu la pièce! </p> + +<p>—Alors il faut donc renoncer à se procurer les habits que je désire?</p> + +<p>—Non, parce que nous aurons ces habits tout faits. Laissez-moi +m'occuper de cela, et demain vous trouverez en vous éveillant une +collection de chapeaux, de vestes et de culottes dont vous serez +satisfaits.</p> + +<p>—Mon cher, dit Franz à Albert, rapportons-nous-en à notre hôte, il nous +a déjà prouvé qu'il était homme de ressources; dînons donc +tranquillement, et après le dîner allons voir <i>l'Italienne à Alger</i>.</p> + +<p>—Va pour l'<i>Italienne à Alger</i>, dit Albert; mais songez, maître +Pastrini, que moi et monsieur, continua-t-il en désignant Franz, nous +mettons la plus haute importance à avoir demain les habits que nous vous +avons demandés.»</p> + +<p>L'aubergiste affirma une dernière fois à ses hôtes qu'ils n'avaient à +s'inquiéter de rien et qu'ils seraient servis à leurs souhaits; sur quoi +Franz et Albert remontèrent pour se débarrasser de leurs costumes de +paillasses.</p> + +<p>Albert, en dépouillant le sien, serra avec le plus grand soin son +bouquet de violettes: c'était son signe de reconnaissance pour le +lendemain.</p> + +<p>Les deux amis se mirent à table; mais, tout en dînant, Albert ne put +s'empêcher de remarquer la différence notable qui existait entre les +mérites respectifs du cuisinier de maître Pastrini et celui du comte de +Monte-Cristo. Or, la vérité força Franz d'avouer, malgré les préventions +qu'il paraissait avoir contre le comte, que le parallèle n'était point à +l'avantage du chef de maître Pastrini.</p> + +<p>Au dessert, le domestique s'informa de l'heure à laquelle les jeunes +gens désiraient la voiture. Albert et Franz se regardèrent, craignant +véritablement d'être indiscrets. Le domestique les comprit.</p> + +<p>«Son Excellence le comte de Monte-Cristo, leur dit-il, a donné des +ordres positifs pour que la voiture demeurât toute la journée aux ordres +de Leurs Seigneuries; Leurs Seigneuries peuvent donc disposer sans +crainte d'être indiscrètes.»</p> + +<p>Les jeunes gens résolurent de profiter jusqu'au bout de la courtoisie du +comte, et ordonnèrent d'atteler, tandis qu'ils allaient substituer une +toilette du soir à leur toilette de la journée, tant soit peu froissée +par les combats nombreux auxquels ils s'étaient livrés.</p> + +<p>Cette précaution prise, ils se rendirent au théâtre Argentina, et +s'installèrent dans la loge du comte.</p> + +<p>Pendant le premier acte, la comtesse G... entra dans la sienne; son +premier regard se dirigea du côté où la veille elle avait vu le comte, +de sorte qu'elle aperçut Franz et Albert dans la loge de celui sur le +compte duquel elle avait exprimé, il y avait vingt-quatre heures, à +Franz, une si étrange opinion.</p> + +<p>Sa lorgnette était dirigée sur lui avec un tel acharnement, que Franz +vit bien qu'il y aurait de la cruauté à tarder plus longtemps de +satisfaire sa curiosité; aussi, usant du privilège accordé aux +spectateurs des théâtres italiens, qui consiste à faire des salles de +spectacle leurs salons de réception, les deux amis quittèrent-ils leur +loge pour aller présenter leurs hommages à la comtesse.</p> + +<p>À peine furent-ils entrés dans sa loge qu'elle fit signe à Franz de se +mettre à la place d'honneur.</p> + +<p>Albert, à son tour, se plaça derrière. </p> + +<p>«Eh bien, dit-elle, donnant à peine à Franz le temps de s'asseoir, il +paraît que vous n'avez rien eu de plus pressé que de faire connaissance +avec le nouveau Lord Ruthwen, et que vous voilà les meilleurs amis du +monde?</p> + +<p>—Sans que nous soyons si avancés que vous le dites dans une intimité +réciproque, je ne puis nier, madame la comtesse, répondit Franz, que +nous n'ayons toute la journée abusé de son obligeance.</p> + +<p>—Comment, toute la journée?</p> + +<p>—Ma foi, c'est le mot: ce matin nous avons accepté son déjeuner, +pendant toute la mascherata nous avons couru le Corso dans sa voiture, +enfin ce soir nous venons au spectacle dans sa loge. </p> + +<p>—Vous le connaissez donc?</p> + +<p>—Oui et non.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—C'est toute une longue histoire.</p> + +<p>—Que vous me raconterez?</p> + +<p>—Elle vous ferait trop peur.</p> + +<p>—Raison de plus. </p> + +<p>—Attendez au moins que cette histoire ait un dénouement.</p> + +<p>—Soit, j'aime les histoires complètes. En attendant, comment vous +êtes-vous trouvés en contact? qui vous a présentés à lui?</p> + +<p>—Personne; c'est lui au contraire qui s'est fait présenter à nous.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Hier soir, en vous quittant.</p> + +<p>—Par quel intermédiaire?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! par l'intermédiaire très prosaïque de notre hôte!</p> + +<p>—Il loge donc hôtel d'Espagne, comme vous?</p> + +<p>—Non seulement dans le même hôtel, mais sur le même carré.</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-il? car sans doute vous savez son nom?</p> + +<p>—Parfaitement, le comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ce nom-là? ce n'est pas un nom de race.</p> + +<p>—Non, c'est le nom d'une île qu'il a achetée.</p> + +<p>—Et il est comte?</p> + +<p>—Comte toscan.</p> + +<p>—Enfin, nous avalerons celui-là avec les autres, reprit la comtesse, +qui était d'une des plus vieilles familles des environs de Venise; et +quel homme est-ce d'ailleurs?</p> + +<p>—Demandez au vicomte de Morcerf.</p> + +<p>—Vous entendez, monsieur, on me renvoie à vous, dit la comtesse.</p> + +<p>—Nous serions difficiles si nous ne le trouvions pas charmant, madame, +répondit Albert; un ami de dix ans n'eût pas fait pour nous plus qu'il +n'a fait, et cela avec une grâce, une délicatesse, une courtoisie qui +indiquent véritablement un homme du monde.</p> + +<p>—Allons, dit la comtesse en riant, vous verrez que mon vampire sera +tout bonnement quelque nouvel enrichi qui veut se faire pardonner ses +millions, et qui aura pris le regard de Lara pour qu'on ne le confonde +pas avec M. de Rothschild. Et elle, l'avez-vous vue?</p> + +<p>—Qui elle? demanda Franz en souriant.</p> + +<p>—La belle Grecque d'hier.</p> + +<p>—Non. Nous avons, je crois bien, entendu le son de sa guzla, mais elle +est restée parfaitement invisible. </p> + +<p>—C'est-à-dire, quand vous dites invisible, mon cher Franz, dit Albert, +c'est tout bonnement pour faire du mystérieux. Pour qui prenez-vous donc +ce domino bleu qui était à la fenêtre tendue de damas blanc?</p> + +<p>—Et où était cette fenêtre tendue de damas blanc? demanda la comtesse.</p> + +<p>—Au palais Rospoli.</p> + +<p>—Le comte avait donc trois fenêtres au palais Rospoli?</p> + +<p>—Oui. Êtes-vous passée rue du Cours?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien, avez-vous remarqué deux fenêtres tendues de damas jaune et +une fenêtre tendue de damas blanc avec une croix rouge? Ces trois +fenêtres étaient au comte.</p> + +<p>—Ah çà! mais c'est donc un nabab que cet homme? Savez-vous ce que +valent trois fenêtres comme celles-là pour huit jours de carnaval, et au +palais Rospoli, c'est-à-dire dans la plus belle situation du Corso?</p> + +<p>—Deux ou trois cents écus romains.</p> + +<p>—Dites deux ou trois mille. </p> + +<p>—Ah, diable.</p> + +<p>—Et est-ce son île qui lui fait ce beau revenu?</p> + +<p>—Son île? elle ne rapporte pas un bajocco.</p> + +<p>—Pourquoi l'a-t-il achetée alors?</p> + +<p>—Par fantaisie.</p> + +<p>—C'est donc un original?</p> + +<p>—Le fait est, dit Albert, qu'il m'a paru assez excentrique. S'il +habitait Paris, s'il fréquentait nos spectacles, je vous dirais, mon +cher, ou que c'est un mauvais plaisant qui pose, ou que c'est un pauvre +diable que la littérature a perdu; en vérité, il a fait ce matin deux ou +trois sorties dignes de Didier ou d'Antony.»</p> + +<p>En ce moment une visite entra, et, selon l'usage, Franz céda sa place au +nouveau venu; cette circonstance, outre le déplacement, eut encore pour +résultat de changer le sujet de la conversation.</p> + +<p>Une heure après, les deux amis rentraient à l'hôtel. Maître Pastrini +s'était déjà occupé de leurs déguisements du lendemain et il leur promit +qu'ils seraient satisfaits de son intelligente activité.</p> + +<p>En effet, le lendemain à neuf heures il entrait dans la chambre de +Franz avec un tailleur chargé de huit ou dix costumes de paysans +romains. Les deux amis en choisirent deux pareils, qui allaient à peu +près leur taille, et chargèrent leur hôte de leur faire coudre une +vingtaine de mètres de rubans à chacun de leurs chapeaux, et de leur +procurer deux de ces charmantes écharpes de soie aux bandes +transversales et aux vives couleurs dont les hommes du peuple, dans les +jours de fête, ont l'habitude de se serrer la taille.</p> + +<p>Albert avait hâte de voir comment son nouvel habit lui irait: c'était +une veste et une culotte de velours bleu, des bas à coins brodés, des +souliers à boucles et un gilet de soie. Albert ne pouvait, au reste, que +gagner à ce costume pittoresque; et lorsque sa ceinture eut serré sa +taille élégante, lorsque son chapeau légèrement incliné de côté, laissa +tomber sur son épaule des flots de rubans, Franz fut forcé d'avouer que +le costume est souvent pour beaucoup dans la supériorité physique que +nous accordons à certains peuples. Les Turcs, si pittoresques autrefois +avec leurs longues robes aux vives couleurs, ne sont-ils pas hideux +maintenant avec leurs redingotes bleues boutonnées et leurs calottes +grecques qui leur donnent l'air de bouteilles de vin à cachet rouge?</p> + +<p>Franz fit ses compliments à Albert, qui, au reste, debout devant la +glace, se souriait avec un air de satisfaction qui n'avait rien +d'équivoque.</p> + +<p>Ils en étaient là lorsque le comte de Monte-Cristo entra.</p> + +<p>«Messieurs, leur dit-il, comme, si agréable que soit un compagnon de +plaisir, la liberté est plus agréable encore, je viens vous dire que +pour aujourd'hui et les jours suivants je laisse à votre disposition la +voiture dont vous vous êtes servis hier. Notre hôte a dû vous dire que +j'en avais trois ou quatre en pension chez lui, vous ne m'en privez donc +pas: usez-en librement, soit pour aller à votre plaisir, soit pour aller +à vos affaires. Notre rendez-vous, si nous avons quelque chose à nous +dire, sera au palais Rospoli.»</p> + +<p>Les deux jeunes gens voulurent lui faire quelque observation, mais ils +n'avaient véritablement aucune bonne raison de refuser une offre qui +d'ailleurs leur était agréable. Ils finirent donc par accepter.</p> + +<p>Le comte de Monte-Cristo resta un quart d'heure à peu près avec eux, +parlant de toutes choses avec une facilité extrême. Il était, comme on a +déjà pu le remarquer, fort au courant de la littérature de tous les +pays. Un coup d'œil jeté sur les murailles de son salon avait prouvé à +Franz et à Albert qu'il était amateur de tableaux. Quelques mots sans +prétention, qu'il laissa tomber en passant, leur prouvèrent que les +sciences ne lui étaient pas étrangères; il paraissait surtout s'être +particulièrement occupé de chimie.</p> + +<p>Les deux amis n'avaient pas la prétention de rendre au comte le déjeuner +qu'il leur avait donné; ç'eût été une trop mauvaise plaisanterie à lui +faire que lui offrir, en échange de son excellente table, l'ordinaire +fort médiocre de maître Pastrini. Ils le lui dirent tout franchement, et +il reçut leurs excuses en homme qui appréciait leur délicatesse.</p> + +<p>Albert était ravi des manières du comte, que sa science seule +l'empêchait de reconnaître pour un véritable gentilhomme. La liberté de +disposer entièrement de la voiture le comblait surtout de joie: il avait +ses vues sur ses gracieuses paysannes; et, comme elles lui étaient +apparues la veille dans une voiture fort élégante, il n'était pas fâché +de continuer à paraître sur ce point avec elles sur un pied d'égalité.</p> + +<p>À une heure et demie, les deux jeunes gens descendirent; le cocher et +les laquais avaient eu l'idée de mettre leurs habits de livrées sur +leurs peaux de bêtes, ce qui leur donnait une tournure encore plus +grotesque que la veille, et ce qui leur valut tous les compliments de +Franz et d'Albert. </p> + +<p>Albert avait attaché sentimentalement son bouquet de violettes fanées à +sa boutonnière.</p> + +<p>Au premier son de cloche, ils partirent et se précipitèrent dans la rue +du Cours par la via Vittoria.</p> + +<p>Au second tour, un bouquet de violettes fraîches, parti d'une calèche +chargée de paillassines, et qui vint tomber dans la calèche du comte, +indiqua à Albert que, comme lui et son ami, les paysannes de la veille +avaient changé de costume, et que, soit par hasard, soit par un +sentiment pareil à celui qui l'avait fait agir, tandis qu'il avait +galamment pris leur costume, elles, de leur côté, avaient pris le sien.</p> + +<p>Albert mit le bouquet frais à la place de l'autre, mais il garda le +bouquet fané dans sa main; et, quand il croisa de nouveau la calèche, il +le porta amoureusement à ses lèvres: action qui parut récréer beaucoup +non seulement celle qui le lui avait jeté, mais encore ses folles +compagnes.</p> + +<p>La journée fut non moins animée que la veille: il est probable même +qu'un profond observateur y eût encore reconnu une augmentation de bruit +et de gaieté. Un instant on aperçut le comte à la fenêtre; mais lorsque +la voiture repassa il avait déjà disparu.</p> + +<p>Il va sans dire que l'échange de coquetteries entre Albert et la +paillassine aux bouquets de violettes dura toute la journée. </p> + +<p>Le soir, en rentrant, Franz trouva une lettre de l'ambassade; on lui +annonçait qu'il aurait l'honneur d'être reçu le lendemain par Sa +Sainteté. À chaque voyage précédent qu'il avait fait à Rome, il avait +sollicité et obtenu la même faveur; et, autant par religion que par +reconnaissance, il n'avait pas voulu toucher barre dans la capitale du +monde chrétien sans mettre son respectueux hommage aux pieds d'un des +successeurs de saint Pierre qui a donné le rare exemple de toutes les +vertus.</p> + +<p>Il ne s'agissait donc pas pour lui, ce jour-là, de songer au carnaval; +car, malgré la bonté dont il entoure sa grandeur, c'est toujours avec un +respect plein de profonde émotion que l'on s'apprête à s'incliner devant +ce noble et saint vieillard qu'on nomme Grégoire XVI. </p> + +<p>En sortant du Vatican, Franz revint droit à l'hôtel en évitant même de +passer par la rue du Cours. Il emportait un trésor de pieuses pensées, +pour lesquelles le contact des folles joies de la mascherata eût été une +profanation.</p> + +<p>À cinq heures dix minutes, Albert rentra. Il était au comble de la joie; +la paillassine avait repris son costume de paysanne, et en croisant la +calèche d'Albert elle avait levé son masque.</p> + +<p>Elle était charmante.</p> + +<p>Franz fit à Albert ses compliments bien sincères; il les reçut en homme +à qui ils sont dus. Il avait reconnu, disait-il, à certains signes +d'élégance inimitable, que sa belle inconnue devait appartenir à la plus +haute aristocratie.</p> + +<p>Il était décidé à lui écrire le lendemain.</p> + +<p>Franz, tout en recevant cette confidence, remarqua qu'Albert paraissait +avoir quelque chose à lui demander, et que cependant il hésitait à lui +adresser cette demande. Il insista, en lui déclarant d'avance qu'il +était prêt à faire, au profit de son bonheur, tous les sacrifices qui +seraient en son pouvoir. Albert se fit prier tout juste le temps +qu'exigeait une amicale politesse: puis enfin il avoua à Franz qu'il lui +rendrait service en lui abandonnant pour le lendemain la calèche à lui +tout seul.</p> + +<p>Albert attribuait à l'absence de son ami l'extrême bonté qu'avait eue +la belle paysanne de soulever son masque.</p> + +<p>On comprend que Franz n'était pas assez égoïste pour arrêter Albert au +milieu d'une aventure qui promettait à la fois d'être si agréable pour +sa curiosité et si flatteuse pour son amour-propre. Il connaissait assez +la parfaite indiscrétion de son digne ami pour être sûr qu'il le +tiendrait au courant des moindres détails de sa bonne fortune; et comme, +depuis deux ou trois ans qu'il parcourait l'Italie en tous sens, il +n'avait jamais eu la chance même d'ébaucher semblable intrigue pour son +compte, Franz n'était pas fâché d'apprendre comment les choses se +passaient en pareil cas.</p> + +<p>Il promit donc à Albert qu'il se contenterait le lendemain de regarder +le spectacle des fenêtres du palais Rospoli.</p> + +<p>En effet, le lendemain il vit passer et repasser Albert. Il avait un +énorme bouquet que sans doute il avait chargé d'être le porteur de son +épître amoureuse. Cette probabilité se chargea en certitude quand Franz +revit le même bouquet, remarquable par un cercle de camélias blancs, +entre les mains d'une charmante paillassine habillée de satin rose.</p> + +<p>Aussi le soir ce n'était plus de la joie, c'était du délire. Albert ne +doutait pas que la belle inconnue ne lui répondit par la même voie. +Franz alla au-devant de ses désirs en lui disant que tout ce bruit le +fatiguait, et qu'il était décidé à employer la journée du lendemain à +revoir son album et à prendre des notes.</p> + +<p>Au reste, Albert ne s'était pas trompé dans ses prévisions: le +lendemain au soir Franz le vit entrer d'un seul bond dans sa chambre, +secouant machinalement un carré de papier qu'il tenait par un de ses +angles.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, m'étais-je trompé?</p> + +<p>—Elle a répondu? s'écria Franz.</p> + +<p>—Lisez.»</p> + +<p>Ce mot fut prononcé avec une intonation impossible à rendre. Franz prit +le billet et lut:</p> + +<p>«Mardi soir, à sept heures, descendez de votre voiture en face de la +via dei Pontefici, et suivez la paysanne romaine qui vous arrachera +votre moccoletto. Lorsque vous arriverez sur la première marche de +l'église de San-Giacomo, ayez soin, pour qu'elle puisse vous +reconnaître, de nouer un ruban rose sur l'épaule de votre costume de +paillasse.</p> + +<p>«D'ici là vous ne me verrez plus.</p> + +<p>«Constance et discrétion.»</p> + +<p>«Eh bien, dit-il à Franz, lorsque celui-ci eut terminé cette lecture, +que pensez-vous de cela, cher ami?</p> + +<p>—Mais je pense, répondit Franz, que la chose prend tout le caractère +d'une aventure fort agréable.</p> + +<p>—C'est mon avis aussi, dit Albert, et j'ai grand peur que vous n'alliez +seul au bal du duc de Bracciano.»</p> + +<p>Franz et Albert avaient reçu le matin même chacun une invitation du +célèbre banquier romain.</p> + +<p>«Prenez garde, mon cher Albert, dit Franz, toute l'aristocratie sera +chez le duc; et si votre belle inconnue est véritablement de +l'aristocratie, elle ne pourra se dispenser d'y paraître.</p> + +<p>—Qu'elle y paraisse ou non, je maintiens mon opinion sur elle, continua +Albert. Vous avez lu le billet? </p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous savez la pauvre éducation que reçoivent en Italie les femmes du +mezzo cito?»</p> + +<p>On appelle ainsi la bourgeoisie.</p> + +<p>«Oui, répondit encore Franz.</p> + +<p>—Eh bien, relisez ce billet, examinez l'écriture et cherchez-moi une +faute ou de langue ou d'orthographe.»</p> + +<p>En effet, l'écriture était charmante et l'orthographe irréprochable. </p> + +<p>«Vous êtes prédestiné, dit Franz à Albert en lui rendant pour la seconde +fois le billet.</p> + +<p>—Riez tant que vous voudrez, plaisantez tout à votre aise, reprit +Albert, je suis amoureux.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! vous m'effrayez! s'écria Franz, et je vois que non +seulement j'irai seul au bal du duc de Bracciano, mais encore que je +pourrais bien retourner seul à Florence.</p> + +<p>—Le fait est que si mon inconnue est aussi aimable qu'elle est belle, +je vous déclare que je me fixe à Rome pour six semaines au moins. +J'adore Rome, et d'ailleurs j'ai toujours eu un goût marqué pour +l'archéologie.</p> + +<p>—Allons, encore une rencontre ou deux comme celle-là, et je ne +désespère pas de vous voir membre de l'Académie des Inscriptions et +Belles-Lettres.»</p> + +<p>Sans doute Albert allait discuter sérieusement ses droits au fauteuil +académique, mais on vint annoncer aux deux jeunes gens qu'ils étaient +servis. Or, l'amour chez Albert n'était nullement contraire à l'appétit. +Il s'empressa donc, ainsi que son ami, de se mettre à table, quitte à +reprendre la discussion après le dîner.</p> + +<p>Après le dîner, on annonça le comte de Monte-Cristo. Depuis deux jours +les jeunes gens ne l'avaient pas aperçu. Une affaire, avait dit maître +Pastrini, l'avait appelé à Civita-Vecchia. Il était parti la veille au +soir, et se trouvait de retour depuis une heure seulement.</p> + +<p>Le comte fut charmant; soit qu'il s'observât, soit que l'occasion +n'éveillât point chez lui les fibres acrimonieuses que certaines +circonstances avaient déjà fait résonner deux ou trois fois dans ses +amères paroles, il fut à peu près comme tout le monde. Cet homme était +pour Franz une véritable énigme. Le comte ne pouvait douter que le jeune +voyageur ne l'eût reconnu; et cependant, pas une seule parole, depuis +leur nouvelle rencontre ne semblait indiquer dans sa bouche qu'il se +rappelât l'avoir vu ailleurs. De son côté, quelque envie qu'eut Franz de +faire allusion à leur première entrevue, la crainte d'être désagréable à +un homme qui l'avait comblé, lui et son ami, de prévenances, le +retenait; il continua donc de rester sur la même réserve que lui.</p> + +<p>Il avait appris que les deux amis avaient voulu faire prendre une loge +dans le théâtre Argentina, et qu'il leur avait répondu que tout était +loué.</p> + +<p>En conséquence, il leur apportait la clef de la sienne; du moins c'était +le motif apparent de sa visite.</p> + +<p>Franz et Albert firent quelques difficultés, alléguant la crainte de +l'en priver lui-même, mais le comte leur répondit qu'allant ce soir-là +au théâtre Palli, sa loge au théâtre Argentina serait perdue s'ils n'en +profitaient pas.</p> + +<p>Cette assurance détermina les deux amis à accepter.</p> + +<p>Franz s'était peu à peu habitué à cette pâleur du comte qui l'avait si +fort frappé la première fois qu'il l'avait vu. Il ne pouvait s'empêcher +de rendre justice à la beauté de sa tête sévère, dont la pâleur était le +seul défaut ou peut-être la principale qualité. Véritable héros de +Byron, Franz ne pouvait, nous ne dirons pas le voir, mais seulement +songer à lui sans qu'il se représentât ce visage sombre sur les épaules +de Manfred ou sous la toque de Lara. Il avait ce pli du front qui +indique la présence incessante d'une pensée amère, il avait ces yeux +ardents qui lisent au plus profond des âmes; il avait cette lèvre +hautaine et moqueuse qui donne aux paroles qui s'en échappent ce +caractère particulier qui fait qu'elles se gravent profondément dans la +mémoire de ceux qui les écoutent. </p> + +<p>Le comte n'était plus jeune; il avait quarante ans au moins, et +cependant on comprenait à merveille qu'il était fait pour l'emporter sur +les jeunes gens avec lesquels il se trouverait. En réalité, c'est que, +par une dernière ressemblance avec les héros fantastiques du poète +anglais, le comte semblait avoir le don de la fascination.</p> + +<p>Albert ne tarissait pas sur le bonheur que lui et Franz avaient eu de +rencontrer un pareil homme. Franz était moins enthousiaste, et cependant +il subissait l'influence qu'exerce tout homme supérieur sur l'esprit de +ceux qui l'entourent.</p> + +<p>Il pensait à ce projet qu'avait déjà deux ou trois fois manifesté le +comte d'aller à Paris, et il ne doutait pas qu'avec son caractère +excentrique, son visage caractérisé et sa fortune colossale le comte n'y +produisit le plus grand effet.</p> + +<p>Et cependant il ne désirait pas se trouver à Paris quand il y viendrait.</p> + +<p>La soirée se passa comme les soirées se passent d'habitude au théâtre en +Italie, non pas à écouter les chanteurs, mais à faire des visites et à +causer. La comtesse G... voulait ramener la conversation sur le comte, +mais Franz lui annonça qu'il avait quelque chose de beaucoup plus +nouveau à lui apprendre, et, malgré les démonstrations de fausse +modestie auxquelles se livra Albert, il raconta à la comtesse le grand +événement qui, depuis trois jours, formait l'objet de la préoccupation +des deux amis. </p> + +<p>Comme ces intrigues ne sont pas rares en Italie, du moins s'il faut en +croire les voyageurs, la comtesse ne fit pas le moins du monde +l'incrédule, et félicita Albert sur les commencements d'une aventure qui +promettait de se terminer d'une façon si satisfaisante.</p> + +<p>On se quitta en se promettant de se retrouver au bal du duc de +Bracciano, auquel Rome entière était invitée.</p> + +<p>La dame au bouquet tint sa promesse: ni le lendemain ni le surlendemain +elle ne donna à Albert signe d'existence.</p> + +<p>Enfin arriva le mardi, le dernier et le plus bruyant des jours du +carnaval. Le mardi, les théâtres s'ouvrent à dix heures du matin; car, +passé huit heures du soir, on entre dans le carême. Le mardi, tout ce +qui, faute de temps, d'argent ou d'enthousiasme, n'a pas pris part +encore aux fêtes précédentes, se mêle à la bacchanale, se laisse +entraîner par l'orgie, et apporte sa part de bruit et de mouvement au +mouvement et au bruit général.</p> + +<p>Depuis deux heures jusqu'à cinq heures, Franz et Albert suivirent la +file, échangeant des poignées de confetti avec les voitures de la file +opposée et les piétons qui circulaient entre les pieds des chevaux, +entre les roues des carrosses, sans qu'il survînt au milieu de cette +affreuse cohue un seul accident, une seule dispute, une seule rixe. Les +Italiens sont le peuple par excellence sous ce rapport. Les fêtes sont +pour eux de véritables fêtes. L'auteur de cette histoire, qui a habité +l'Italie cinq ou six ans, ne se rappelle pas avoir jamais vu une +solennité troublée par un seul de ces événements qui servent toujours de +corollaire aux nôtres.</p> + +<p>Albert triomphait dans son costume de paillasse. Il avait sur l'épaule +un nœud de ruban rose dont les extrémités lui tombaient jusqu'aux +jarrets. Pour n'amener aucune confusion entre lui et Franz celui-ci +avait conservé son costume de paysan romain.</p> + +<p>Plus la journée s'avançait, plus le tumulte devenait grand; il n'y avait +pas sur tous ces pavés, dans toutes ces voitures, à toutes ces fenêtres, +une bouche qui restât muette, un bras qui demeurât oisif, c'était +véritablement un orage humain composé d'un tonnerre de cris et d'une +grêle de dragées, de bouquets, d'œufs, d'oranges, de fleurs.</p> + +<p>À trois heures, le bruit de boîtes tirées à la fois sur la place du +Peuple et au palais de Venise, perçant à grand-peine cet horrible +tumulte, annonça que les courses allaient commencer.</p> + +<p>Les courses, comme les moccoli, sont un des épisodes particuliers des +derniers jours du carnaval. Au bruit de ces boîtes, les voitures +rompirent à l'instant même leurs rangs et se réfugièrent chacune dans la +rue transversale la plus proche de l'endroit où elles se trouvaient.</p> + +<p>Toutes ces évolutions se font, au reste, avec une inconcevable adresse +et une merveilleuse rapidité, et cela sans que la police se préoccupe le +moins du monde d'assigner à chacun son poste ou de tracer à chacun sa +route.</p> + +<p>Les piétons se collèrent contre les palais, puis on entendit un grand +bruit de chevaux et de fourreaux de sabre.</p> + +<p>Une escouade de carabiniers sur quinze de front parcourait au galop et +dans toute sa largeur la rue du Cours, qu'elle balayait pour faire place +aux barberi. Lorsque l'escouade arriva au palais de Venise, le +retentissement d'une autre batterie de boîtes annonça que la rue était +libre.</p> + +<p>Presque aussitôt, au milieu d'une clameur immense, universelle, inouïe, +on vit passer comme des ombres sept ou huit chevaux excités par les +clameurs de trois cent mille personnes et par les châtaignes de fer qui +leur bondissent sur le dos; puis le canon du château Saint-Ange tira +trois coups: c'était pour annoncer que le numéro trois avait gagné.</p> + +<p>Aussitôt sans autre signal que celui-là, les voitures se remirent en +mouvement, refluant vers le Corso, débordant par toutes les rues comme +des torrents un instant contenus qui se rejettent tous ensemble dans le +lit du fleuve qu'ils alimentent, et le flot immense reprit, plus rapide +que jamais, son cours entre les deux rives de granit.</p> + +<p>Seulement un nouvel élément de bruit et de mouvement s'était encore mêlé +à cette foule: les marchands de moccoli venaient d'entrer en scène.</p> + +<p>Les moccoli ou moccoletti sont des bougies qui varient de grosseur, +depuis le cierge pascal jusqu'au rat de cave, et qui éveillent chez les +acteurs de la grande scène qui termine le carnaval romain deux +préoccupations opposées:</p> + +<p>1º Celle de conserver allumé son moccoletto;</p> + +<p>2º Celle d'éteindre le moccoletto des autres.</p> + +<p>Il en est du moccoletto comme de la vie: l'homme n'a encore trouvé qu'un +moyen de la transmettre; et ce moyen il le tient de Dieu.</p> + +<p>Mais il a découvert mille moyens de l'ôter; il est vrai que pour cette +suprême opération le diable lui est quelque peu venu en aide. </p> + +<p>Le moccoletto s'allume en l'approchant d'une lumière quelconque.</p> + +<p>Mais qui décrira les mille moyens inventés pour éteindre le moccoletto, +les soufflets gigantesques, les éteignoirs monstres, les éventails +surhumains?</p> + +<p>Chacun se hâta donc d'acheter des moccoletti, Franz et Albert comme les +autres.</p> + +<p>La nuit s'approchait rapidement; et déjà, au cri de: <i>Moccoli</i>! répété +par les voix stridentes d'un millier d'industriels, deux ou trois +étoiles commencèrent à briller au-dessus de la foule. Ce fut comme un +signal.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, cinquante mille lumières scintillèrent +descendant du palais de Venise à la place du Peuple, et remontant de la +place du Peuple au palais de Venise.</p> + +<p>On eût dit la fête des feux follets.</p> + +<p>On ne peut se faire une idée de cet aspect si on ne l'a pas vu.</p> + +<p>Supposez toutes les étoiles se détachant du ciel et venant se mêler sur +la terre à une danse insensée.</p> + +<p>Le tout accompagné de cris comme jamais oreille humaine n'en a entendu +sur le reste de la surface du globe.</p> + +<p>C'est en ce moment surtout qu'il n'y a plus de distinction sociale. Le +facchino s'attache au prince, le prince au Transtévère, le Transtévère +au bourgeois chacun soufflant, éteignant, rallumant. Si le vieil Éole +apparaissait en ce moment, il serait proclamé roi des moccoli, et +Aquilon héritier présomptif de la couronne.</p> + +<p>Cette course folle et flamboyante dura deux heures à peu près; la rue du +Cours était éclairée comme en plein jour, on distinguait les traits des +spectateurs jusqu'au troisième et quatrième étage.</p> + +<p>De cinq minutes en cinq minutes Albert tirait sa montre; enfin elle +marqua sept heures.</p> + +<p>Les deux amis se trouvaient justement à la hauteur de la via dei +Pontefici; Albert sauta à bas de la calèche, son moccoletto à la main.</p> + +<p>Deux ou trois masques voulurent s'approcher de lui pour l'éteindre ou le +lui arracher, mais, en habile boxeur, Albert les envoya les uns après +les autres rouler à dix pas de lui en continuant sa course vers l'église +de San-Giacomo.</p> + +<p>Les degrés étaient chargés de curieux et de masques qui luttaient à qui +s'arracherait le flambeau des mains. Franz suivait des yeux Albert, et +le vit mettre le pied sur la première marche; puis presque aussitôt un +masque, portant le costume bien connu de la paysanne au bouquet, +allongea le bras, et, sans que cette fois il fît aucune résistance, lui +enleva le moccoletto. </p> + +<p>Franz était trop loin pour entendre les paroles qu'ils échangèrent, mais +sans doute elles n'eurent rien d'hostile, car il vit s'éloigner Albert +et la paysanne bras dessus, bras dessous.</p> + +<p>Quelque temps il les suivit au milieu de la foule, mais à la via Macello +il les perdit de vue.</p> + +<p>Tout à coup le son de la cloche qui donne le signal de la clôture du +carnaval retentit, et au même instant tous les moccoli s'éteignirent +comme par enchantement. On eût dit qu'une seule et immense bouffée de +vent avait tout anéanti.</p> + +<p>Franz se trouva dans l'obscurité la plus profonde.</p> + +<p>Du même coup tous les cris cessèrent, comme si le souffle puissant qui +avait emporté les lumières emportait en même temps le bruit.</p> + +<p>On n'entendit plus que le roulement des carrosses qui ramenaient les +masques chez eux; on ne vit plus que les rares lumières qui brillaient +derrière les fenêtres.</p> + +<p>Le carnaval était fini.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#table">XXXVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les catacombes de Saint-Sébastien.</a></h3> + +<p>Peut-être, de sa vie, Franz n'avait-il éprouvé une impression si +tranchée, un passage si rapide de la gaieté à la tristesse, que dans ce +moment; on eût dit que Rome, sous le souffle magique de quelque démon de +la nuit, venait de se changer en un vaste tombeau. Par un hasard qui +ajoutait encore à l'intensité des ténèbres, la lune, qui était dans sa +décroissance ne devait se lever que vers les onze heures du soir; les +rues que le jeune homme traversait étaient donc plongées dans la plus +profonde obscurité. Au reste, le trajet était court; au bout de dix +minutes, sa voiture ou plutôt celle du comte s'arrêta devant l'hôtel de +Londres.</p> + +<p>Le dîner attendait; mais comme Albert avait prévenu qu'il ne comptait +pas rentrer de sitôt, Franz se mit à table sans lui.</p> + +<p>Maître Pastrini, qui avait l'habitude de les voir dîner ensemble, +s'informa des causes de son absence; mais Franz se contenta de répondre +qu'Albert avait reçu la surveille une invitation à laquelle il s'était +rendu. L'extinction subite des moccoletti, cette obscurité qui avait +remplacé la lumière, ce silence qui avait succédé au bruit, avaient +laissé dans l'esprit de Franz une certaine tristesse qui n'était pas +exempte d'inquiétude. Il dîna donc fort silencieusement malgré +l'officieuse sollicitude de son hôte, qui entra deux ou trois fois pour +s'informer s'il n'avait besoin de rien.</p> + +<p>Franz était résolu à attendre Albert aussi tard que possible. Il demanda +donc la voiture pour onze heures seulement, en priant maître Pastrini de +le faire prévenir à l'instant même si Albert reparaissait à l'hôtel pour +quelque chose que ce fût. À onze heures, Albert n'était pas rentré. +Franz s'habilla et partit, en prévenant son hôte qu'il passait la nuit +chez le duc de Bracciano.</p> + +<p>La maison du duc de Bracciano est une des plus charmantes maisons de +Rome; sa femme, une des dernières héritières des Colonna, en fait les +honneurs d'une façon parfaite: il en résulte que les fêtes qu'il donne +ont une célébrité européenne. Franz et Albert étaient arrivés à Rome +avec des lettres de recommandation pour lui; aussi sa première question +fut-elle pour demander à Franz ce qu'était devenu son compagnon de +voyage. Franz lui répondit qu'il l'avait quitté au moment où on allait +éteindre les moccoli, et qu'il l'avait perdu de vue à la via Macello.</p> + +<p>«Alors il n'est pas rentré? demanda le duc.</p> + +<p>—Je l'ai attendu jusqu'à cette heure, répondit Franz.</p> + +<p>—Et savez-vous où il allait?</p> + +<p>—Non, pas précisément; cependant je crois qu'il s'agissait de quelque +chose comme un rendez-vous.</p> + +<p>—Diable! dit le duc, c'est un mauvais jour, ou plutôt c'est une +mauvaise nuit pour s'attarder, n'est-ce pas, madame la comtesse?»</p> + +<p>Ces derniers mots s'adressaient à la comtesse G... qui venait d'arriver, +et qui se promenait au bras de M. Torlonia, frère du duc.</p> + +<p>«Je trouve au contraire que c'est une charmante nuit, répondit la +comtesse; et ceux qui sont ici ne se plaindront que d'une chose, c'est +qu'elle passera trop vite.</p> + +<p>—Aussi, reprit le duc en souriant, je ne parle pas des personnes qui +sont ici, elles ne courent d'autres dangers, les hommes que de devenir +amoureux de vous, les femmes de tomber malades de jalousie en vous +voyant si belle; je parle de ceux qui courent les rues de Rome.</p> + +<p>—Eh! bon Dieu, demanda la comtesse, qui court les rues de Rome à cette +heure-ci, à moins que ce ne soit pour aller au bal?</p> + +<p>—Notre ami Albert de Morcerf, madame la comtesse, que j'ai quitté à la +poursuite de son inconnue vers les sept heures du soir, dit Franz, et +que je n'ai pas revu depuis.</p> + +<p>—Comment! et vous ne savez pas où il est?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Et a-t-il des armes?</p> + +<p>—Il est en paillasse.</p> + +<p>—Vous n'auriez pas dû le laisser aller, dit le duc à Franz, vous qui +connaissez Rome mieux que lui.</p> + +<p>—Oh! bien oui, autant aurait valu essayer d'arrêter le numéro trois des +barberi qui a gagné aujourd'hui le prix de la course, répondit Franz; +et puis, d'ailleurs, que voulez-vous qu'il lui arrive?</p> + +<p>—Qui sait! la nuit est très sombre, et le Tibre est bien près de la via +Macello.»</p> + +<p>Franz sentit un frisson qui lui courait dans les veines en voyant +l'esprit du duc et de la comtesse si bien d'accord avec ses inquiétudes +personnelles.</p> + +<p>«Aussi ai-je prévenu à l'hôtel que j'avais l'honneur de passer la nuit +chez vous, monsieur le duc, dit Franz, et on doit venir m'annoncer son +retour.</p> + +<p>—Tenez, dit le duc, je crois justement que voilà un de mes domestiques +qui vous cherche.»</p> + +<p>Le duc ne se trompait pas; en apercevant Franz, le domestique s'approcha +de lui:</p> + +<p>«Excellence, dit-il, le maître de l'hôtel de Londres vous fait prévenir +qu'un homme vous attend chez lui avec une lettre du vicomte de Morcerf.</p> + +<p>—Avec une lettre du vicomte! s'écria Franz.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et quel est cet homme? </p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Pourquoi n'est-il point venu me l'apporter ici?</p> + +<p>—Le messager ne m'a donné aucune explication.</p> + +<p>—Et où est le messager?</p> + +<p>—Il est parti aussitôt qu'il m'a vu entrer dans la salle du bal pour +vous prévenir.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit la comtesse à Franz, allez vite. Pauvre jeune homme, +il lui est peut-être arrivé quelque accident. </p> + +<p>—J'y cours, dit Franz.</p> + +<p>—Vous reverrons-nous pour nous donner des nouvelles? demanda la +comtesse.</p> + +<p>—Oui, si la chose n'est pas grave; sinon, je ne réponds pas de ce que +je vais devenir moi-même.</p> + +<p>—En tout cas, de la prudence, dit la comtesse.</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille.»</p> + +<p>Franz prit son chapeau et partit en toute hâte. Il avait renvoyé sa +voiture en lui donnant l'ordre pour deux heures; mais, par bonheur, le +palais Bracciano, qui donne d'un côté rue du Cours et de l'autre place +des Saints-Apôtres, est à dix minutes de chemin à peine de l'hôtel de +Londres. En approchant de l'hôtel, Franz vit un homme debout au milieu +de la rue, il ne douta pas un seul instant que ce ne fût le messager +d'Albert. Cet homme était lui-même enveloppé d'un grand manteau. Il alla +à lui; mais au grand étonnement de Franz, ce fut cet homme qui lui +adressa la parole le premier.</p> + +<p>«Que me voulez-vous, Excellence? dit-il en faisant un pas en arrière +comme un homme qui désire demeurer sur ses gardes.</p> + +<p>—N'est-ce pas vous, demanda Franz, qui m'apportez une lettre du vicomte +de Morcerf? </p> + +<p>—C'est Votre Excellence qui loge à l'hôtel de Pastrini?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est Votre Excellence qui est le compagnon de voyage du vicomte?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment s'appelle Votre Excellence?</p> + +<p>—Le baron Franz d'Épinay.</p> + +<p>—C'est bien à Votre Excellence alors que cette lettre est adressée.</p> + +<p>—Y a-t-il une réponse? demanda Franz en lui prenant la lettre des +mains.</p> + +<p>—Oui, du moins votre ami l'espère bien.</p> + +<p>—Montez chez moi, alors, je vous la donnerai.</p> + +<p>—J'aime mieux l'attendre ici, dit en riant le messager.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Votre Excellence comprendra la chose quand elle aura lu la lettre.</p> + +<p>—Alors je vous retrouverai ici?</p> + +<p>—Sans aucun doute.»</p> + +<p>Franz rentra; sur l'escalier il rencontra maître Pastrini.</p> + +<p>«Eh bien? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Eh bien quoi? répondit Franz.</p> + +<p>—Vous avez vu l'homme qui désirait vous parler de la part de votre ami? +demanda-t-il à Franz.</p> + +<p>—Oui, je l'ai vu, répondit celui-ci, et il m'a remis cette lettre. +Faites allumer chez moi, je vous prie.»</p> + +<p>L'aubergiste donna l'ordre à un domestique de précéder Franz avec une +bougie. Le jeune homme avait trouvé à maître Pastrini un air effaré, et +cet air ne lui avait donné qu'un désir plus grand de lire la lettre +d'Albert: il s'approcha de la bougie aussitôt qu'elle fut allumée, et +déplia le papier. La lettre était écrite de la main d'Albert et signée +par lui. Franz la relut deux fois, tant il était loin de s'attendre à ce +qu'elle contenait.</p> + +<p>La voici textuellement reproduite:</p> + +<p><i>«Cher ami, aussitôt la présente reçue, ayez l'obligeance de prendre +dans mon portefeuille, que vous trouverez dans le tiroir carré du +secrétaire, la lettre de crédit; joignez-y la vôtre si elle n'est pas +suffisante. Courez chez Torlonia, prenez-y à l'instant même quatre mille +piastres et remettez-les au porteur. Il est urgent que cette somme me +soit adressée sans aucun retard.</i></p> + +<p>«<i>Je n'insiste pas davantage, comptant sur vous comme vous pourriez +compter sur moi.</i></p> + +<p>«<i>P.-S. I believe now to italian banditti.</i></p> + +<p>«<i>Votre ami,</i></p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">«ALBERT DE MORCERF.»</span> +</p> + +<p>Au-dessous de ces lignes étaient écrits d'une main étrangère ces +quelques mots italiens:</p> + +<p><i>»Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie +mani, alle sette il comte Alberto avrà cessato di vivere.</i></p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 8em;">«LUIGI VAMPA.»</span> +</p> + +<p class="noindent"> +[Si, à six heures du matin, les quatre mille +piastres ne sont point entre mes mains, à sept heures, +le vicomte Albert de Morcerf aura cessé d'exister.]</p> + +<p>Cette seconde signature expliqua tout à Franz, qui comprit la +répugnance du messager à monter chez lui; la rue lui paraissait plus +sûre que la chambre de Franz. Albert était tombé entre les mains du +fameux chef de bandits à l'existence duquel il s'était si longtemps +refusé de croire.</p> + +<p>Il n'y avait pas de temps à perdre. Il courut au secrétaire, l'ouvrit, +dans le tiroir indiqué trouva le portefeuille, et dans le portefeuille +la lettre de crédit: elle était en tout de six mille piastres, mais sur +ces six mille piastres Albert en avait déjà dépensé trois mille. Quant à +Franz, il n'avait aucune lettre de crédit; comme il habitait Florence, +et qu'il était venu à Rome pour passer sept à huit jours seulement, il +avait pris une centaine de louis, et de ces cent louis il en restait +cinquante tout au plus. </p> + +<p>Il s'en fallait donc de sept à huit cents piastres pour qu'à eux deux +Franz et Albert pussent réunir la somme demandée. Il est vrai que Franz +pouvait compter, dans un cas pareil, sur l'obligeance de MM. Torlonia.</p> + +<p>Il se préparait donc à retourner au palais Bracciano sans perdre un +instant, quand tout à coup une idée lumineuse traversa son esprit.</p> + +<p>Il songea au comte de Monte-Cristo. Franz allait donner l'ordre qu'on +fît venir maître Pastrini, lorsqu'il le vit apparaître en personne sur +le seuil de sa porte.</p> + +<p>«Mon cher monsieur Pastrini, lui dit-il vivement, croyez-vous que le +comte soit chez lui?</p> + +<p>—Oui, Excellence, il vient de rentrer.</p> + +<p>—A-t-il eu le temps de se mettre au lit?</p> + +<p>—J'en doute.</p> + +<p>—Alors, sonnez à sa porte, je vous prie, et demandez-lui pour moi la +permission de me présenter chez lui.»</p> + +<p>Maître Pastrini s'empressa de suivre les instructions qu'on lui donnait; +cinq minutes après il était de retour.</p> + +<p>«Le comte attend Votre Excellence», dit-il.</p> + +<p>Franz traversa le carré, un domestique l'introduisit chez le comte. Il +était dans un petit cabinet que Franz n'avait pas encore vu, et qui +était entouré de divans. Le comte vint au-devant de lui.</p> + +<p>«Eh! quel bon vent vous amène à cette heure, lui dit-il; viendriez-vous +me demander à souper, par hasard? Ce serait pardieu bien aimable à vous.</p> + +<p>—Non, je viens pour vous parler d'une affaire grave.</p> + +<p>—D'une affaire! dit le comte en regardant Franz de ce regard profond +qui lui était habituel; et de quelle affaire? </p> + +<p>—Sommes-nous seuls?»</p> + +<p>Le comte alla à la porte et revint.</p> + +<p>«Parfaitement seuls», dit-il.</p> + +<p>Franz lui présenta la lettre d'Albert.</p> + +<p>«Lisez», lui dit-il.</p> + +<p>Le comte lut la lettre.</p> + +<p>«Ah! ah! fit-il. </p> + +<p>—Avez-vous pris connaissance du post-scriptum?</p> + +<p>—Oui, dit-il, je vois bien:</p> + +<p>«<i>Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie +mani, alle sette il comte Alberto avrà cessato di vivere.</i></p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 8em;">«LUIGI VAMPA.»</span> +</p> + +<p>«Que dites-vous de cela? demanda Franz.</p> + +<p>—Avez-vous la somme qu'on vous a demandée?</p> + +<p>—Oui, moins huit cents piastres.»</p> + +<p>Le comte alla à son secrétaire, l'ouvrit, et faisant glisser un tiroir +plein d'or:</p> + +<p>«J'espère, dit-il à Franz, que vous ne me ferez pas l'injure de vous +adresser à un autre qu'à moi?</p> + +<p>—Vous voyez, au contraire, que je suis venu droit à vous, dit Franz.</p> + +<p>—Et je vous en remercie; prenez.»</p> + +<p>Et il fit signe à Franz de puiser dans le tiroir. </p> + +<p>«Est-il bien nécessaire d'envoyer cette somme à Luigi Vampa? demanda le +jeune homme en regardant à son tour fixement le comte.</p> + +<p>—Dame! fit-il, jugez-en vous-même, le post-scriptum est précis.</p> + +<p>—Il me semble que si vous vous donniez la peine de chercher, vous +trouveriez quelque moyen qui simplifierait beaucoup la négociation, dit +Franz.</p> + +<p>—Et lequel? demanda le comte étonné.</p> + +<p>—Par exemple, si nous allions trouver Luigi Vampa ensemble, je suis sûr +qu'il ne vous refuserait pas la liberté d'Albert.</p> + +<p>—À moi? et quelle influence voulez-vous que j'aie sur ce bandit?</p> + +<p>—Ne venez-vous pas de lui rendre un de ces services qui ne s'oublient +point?</p> + +<p>—Et lequel?</p> + +<p>—Ne venez-vous pas de sauver la vie à Peppino?</p> + +<p>—Ah! ah! qui vous a dit cela?</p> + +<p>—Que vous importe? Je le sais.»</p> + +<p>Le comte resta un instant muet et les sourcils froncés. </p> + +<p>«Et si j'allais trouver Vampa, vous m'accompagneriez?</p> + +<p>—Si ma compagnie ne vous était pas trop désagréable.</p> + +<p>—Eh bien, soit; le temps est beau, une promenade dans la campagne de +Rome ne peut que nous faire du bien.</p> + +<p>—Faut-il prendre des armes?</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—De l'argent?</p> + +<p>—C'est inutile. Où est l'homme qui a apporté ce billet? </p> + +<p>—Dans la rue.</p> + +<p>—Il attend la réponse?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il faut un peu savoir où nous allons; je vais l'appeler.</p> + +<p>—Inutile, il n'a pas voulu monter.</p> + +<p>—Chez vous, peut-être; mais, chez moi, il ne fera pas de difficultés.»</p> + +<p>Le comte alla à la fenêtre du cabinet qui donnait sur la rue, et siffla +d'une certaine façon. L'homme au manteau se détacha de la muraille et +s'avança jusqu'au milieu de la rue.</p> + +<p>«<i>Salite!»</i> dit le comte, du ton dont il aurait donné un ordre à un +domestique.</p> + +<p>Le messager obéit sans retard, sans hésitation, avec empressement même, +et, franchissant les quatre marches du perron, entra dans l'hôtel. Cinq +secondes après, il était à la porte du cabinet.</p> + +<p>«Ah! c'est toi, Peppino!» dit le comte.</p> + +<p>Mais Peppino, au lieu de répondre, se jeta à genoux, saisit la main du +comte et y appliqua ses lèvres à plusieurs reprises. </p> + +<p>«Ah! ah! dit le comte, tu n'as pas encore oublié que je t'ai sauvé la +vie! C'est étrange, il y a pourtant, aujourd'hui huit jours de cela.</p> + +<p>—Non, Excellence, et je ne l'oublierai jamais, répondit Peppino avec +l'accent d'une profonde reconnaissance.</p> + +<p>—Jamais, c'est bien long! mais enfin c'est déjà beaucoup que tu le +croies. Relève-toi et réponds.»</p> + +<p>Peppino jeta un coup d'œil inquiet sur Franz.</p> + +<p>«Oh! tu peux parler devant Son Excellence, dit-il, c'est un de mes +amis.</p> + +<p>«Vous permettez que je vous donne ce titre, dit en français le comte en +se tournant du côté de Franz; il est nécessaire pour exciter la +confiance de cet homme.</p> + +<p>—Vous pouvez parler devant moi, reprit Franz, je suis un ami du comte.</p> + +<p>—À la bonne heure, dit Peppino en se retournant à son tour vers le +comte; que Votre Excellence m'interroge, et je répondrai.</p> + +<p>—Comment le vicomte Albert est-il tombé entre les mains de Luigi?</p> + +<p>—Excellence, la calèche du Français a croisé plusieurs fois celle où +était Teresa.</p> + +<p>—La maîtresse du chef?</p> + +<p>—Oui. Le Français lui a fait les yeux doux, Teresa s'est amusée à lui +répondre; le Français lui a jeté des bouquets, elle lui en a rendu: tout +cela, bien entendu, du consentement du chef, qui était dans la même +calèche.</p> + +<p>—Comment! s'écria Franz, Luigi Vampa était dans la calèche des +paysannes romaines?</p> + +<p>—C'était lui qui conduisait, déguisé en cocher, répondit Peppino. </p> + +<p>—Après? demanda le comte.</p> + +<p>—Eh bien, après, le Français se démasqua; Teresa toujours du +consentement du chef, en fit autant; le Français demanda un rendez-vous, +Teresa accorda le rendez-vous demandé; seulement, au lieu de Teresa, ce +fut Beppo qui se trouva sur les marches de l'église San-Giacomo.</p> + +<p>—Comment! interrompit encore Franz, cette paysanne qui lui a arraché +son moccoletto?...</p> + +<p>—C'était un jeune garçon de quinze ans, répondit Peppino; mais il n'y a +pas de honte pour votre ami à y avoir été pris; Beppo en a attrapé bien +d'autres, allez.</p> + +<p>—Et Beppo l'a conduit hors des murs? dit le comte.</p> + +<p>—Justement, une calèche attendait au bout de la via Macello; Beppo est +monté dedans en invitant le Français à le suivre; il ne se l'est pas +fait dire deux fois. Il a galamment offert la droite à Beppo, et s'est +placé près de lui. Beppo lui a annoncé alors qu'il allait le conduire à +une villa située à une lieue de Rome. Le Français a assuré Beppo qu'il +était prêt à le suivre au bout du monde. Aussitôt le cocher a remonté la +rue di Ripetta, a gagné la porte San-Paolo; et à deux cents pas dans la +campagne, comme le Français devenait trop entreprenant, ma foi, Beppo +lui a mis une paire de pistolets sur la gorge; aussitôt le cocher a +arrêté ses chevaux, s'est retourné sur son siège et en a fait autant. En +même temps quatre des nôtres, qui étaient cachés sur les bords de +l'Almo, se sont élancés aux portières. Le Français avait bonne envie de +se détendre, il a même un peu étranglé Beppo, à ce que j'ai entendu +dire, mais il n'y avait rien à faire contre cinq hommes armés. Il a bien +fallu se rendre; on l'a fait descendre de voiture, on a suivi les bords +de la petite rivière, et on l'a conduit à Teresa et à Luigi, qui +l'attendaient dans les catacombes de Saint-Sébastien.</p> + +<p>—Eh bien, mais, dit le comte en se tournant du côté de Franz, il me +semble qu'elle en vaut bien une autre, cette histoire. Qu'en dites-vous, +vous qui êtes connaisseur?</p> + +<p>—Je dis que je la trouverais fort drôle, répondit Franz, si elle était +arrivée à un autre qu'à ce pauvre Albert.</p> + +<p>—Le fait est, dit le comte, que si vous ne m'aviez pas trouvé là, +c'était une bonne fortune qui coûtait un peu cher à votre ami; mais, +rassurez-vous, il en sera quitte pour la peur.</p> + +<p>—Et nous allons toujours le chercher? demanda Franz.</p> + +<p>—Pardieu! d'autant plus qu'il est dans un endroit fort pittoresque. +Connaissez-vous les catacombes de Saint-Sébastien?</p> + +<p>—Non, je n'y suis jamais descendu, mais je me promettais d'y descendre +un jour.</p> + +<p>—Eh bien, voici l'occasion toute trouvée et il serait difficile d'en +rencontrer une autre meilleure. Avez-vous votre voiture?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Cela ne fait rien; on a l'habitude de m'en tenir une tout attelée, +nuit et jour.</p> + +<p>—Tout attelée?</p> + +<p>—Oui, je suis un être fort capricieux; il faut vous dire que parfois en +me levant, à la fin de mon dîner, au milieu de la nuit, il me prend +l'envie de partir pour un point du monde quelconque, et je pars.»</p> + +<p>Le comte sonna un coup, son valet de chambre parut.</p> + +<p>«Faites sortir la voiture de la remise, dit-il, et ôtez en les pistolets +qui sont dans les poches, il est inutile de réveiller le cocher, Ali +conduira.»</p> + +<p>Au bout d'un instant on entendit le bruit de la voiture qui s'arrêtait +devant la porte.</p> + +<p>Le comte tira sa montre.</p> + +<p>«Minuit et demi, dit-il, nous aurions pu partir d'ici à cinq heures du +matin et arriver encore à temps; mais peut-être ce retard aurait-il fait +passer une mauvaise nuit à votre compagnon, il vaut donc mieux aller +tout courant le tirer des mains des infidèles. Êtes-vous toujours +décidé à m'accompagner?</p> + +<p>—Plus que jamais.</p> + +<p>—Eh bien, venez alors.»</p> + +<p>Franz et le comte sortirent, suivis de Peppino.</p> + +<p>À la porte, ils trouvèrent la voiture. Ali était sur le siège. Franz +reconnut l'esclave muet de la grotte de Monte-Cristo.</p> + +<p>Franz et le comte montèrent dans la voiture, qui était un coupé, Peppino +se plaça près d'Ali, et l'on partit au galop. Ali avait reçu des ordres +d'avance, car il prit la rue du Cours, traversa le Campo Vaccino, +remonta la strada San-Gregorio et arriva à la porte Saint-Sébastien; là +le concierge voulut faire quelques difficultés, mais le comte de +Monte-Cristo présenta une autorisation du gouverneur de Rome d'entrer +dans la ville et d'en sortir à toute heure du jour et de la nuit; la +herse fut donc levée, le concierge reçut un louis pour sa peine, et l'on +passa.</p> + +<p>La route que suivait la voiture était l'ancienne voie Appienne, toute +bordée de tombeaux. De temps en temps, au clair de la lune qui +commençait à se lever, il semblait à Franz voir comme une sentinelle se +détacher d'une ruine, mais aussitôt, à un signe échangé entre Peppino et +cette sentinelle, elle rentrait dans l'ombre et disparaissait.</p> + +<p>Un peu avant le cirque de Caracalla, la voiture s'arrêta, Peppino vint +ouvrir la portière, et le comte et Franz descendirent.</p> + +<p>«Dans dix minutes, dit le comte à son compagnon, nous serons arrivés.»</p> + +<p>Puis il prit Peppino à part, lui donna un ordre tout bas, et Peppino +partit après s'être muni d'une torche que l'on tira du coffre du coupé.</p> + +<p>Cinq minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Franz vit le berger +s'enfoncer par un petit sentier au milieu des mouvements de terrain qui +forment le sol convulsionné de la plaine de Rome, et disparaître dans +ces hautes herbes rougeâtres qui semblent la crinière hérissée de +quelque lion gigantesque. </p> + +<p>«Maintenant, dit le comte, suivons-le.»</p> + +<p>Franz et le comte s'engagèrent à leur tour dans le même sentier qui, au +bout de cent pas, les conduisit par une pente inclinée au fond d'une +petite vallée.</p> + +<p>Bientôt on aperçut deux hommes causant dans l'ombre.</p> + +<p>«Devons-nous continuer d'avancer? demanda Franz au comte, ou faut-il +attendre?</p> + +<p>—Marchons; Peppino doit avoir prévenu la sentinelle de notre arrivée.»</p> + +<p>En effet, l'un de ces deux hommes était Peppino, l'autre était un +bandit placé en vedette.</p> + +<p>Franz et le comte s'approchèrent; le bandit salua.</p> + +<p>«Excellence, dit Peppino en s'adressant au comte, si vous voulez me +suivre, l'ouverture des catacombes est à deux pas d'ici.</p> + +<p>—C'est bien, dit le comte, marche devant.»</p> + +<p>En effet, derrière un massif de buissons et au milieu de quelques roches +s'offrait une ouverture par laquelle un homme pouvait à peine passer.</p> + +<p>Peppino se glissa le premier par cette gerçure, mais à peine eut-il +fait quelques pas que le passage souterrain s'élargit. Alors il +s'arrêta, alluma sa torche et se retourna pour voir s'il était suivi.</p> + +<p>Le comte s'était engagé le premier dans une espèce de soupirail, et +Franz venait après lui.</p> + +<p>Le terrain s'enfonçait par une pente douce et s'élargissait à mesure que +l'on avançait; mais cependant Franz et le comte étaient encore forcés de +marcher courbés et eussent eu peine à passer deux de front. Ils firent +encore cent cinquante pas ainsi, puis ils furent arrêtés par le cri de: +<i>Qui vive</i>?</p> + +<p>En même temps ils virent au milieu de l'obscurité briller sur le canon +d'une carabine le reflet de leur propre torche.</p> + +<p>«<i>Ami</i>!» dit Peppino.</p> + +<p>Et il s'avança seul et dit quelques mots à voix basse à cette seconde +sentinelle, qui, comme la première, salua en faisant signe aux visiteurs +nocturnes qu'ils pouvaient continuer leur chemin.</p> + +<p>Derrière la sentinelle était un escalier d'une vingtaine de marches; +Franz et le comte descendirent les vingt marches, et se trouvèrent dans +une espèce de carrefour mortuaire. Cinq routes divergeaient comme les +rayons d'une étoile, et les parois des murailles creusées de niches +superposées ayant la forme de cercueils, indiquaient que l'on était +entré enfin dans les catacombes.</p> + +<p>Dans l'une de ces cavités, dont il était impossible de distinguer +l'étendue, on voyait, le jour, quelques reflets de lumière.</p> + +<p>Le comte posa la main sur l'épaule de Franz.</p> + +<p>«Voulez-vous voir un camp de bandits au repos? lui dit-il.</p> + +<p>—Certainement, répondit Franz.</p> + +<p>—Eh bien, venez avec moi.... Peppino, éteins la torche.»</p> + +<p>Peppino obéit, et Franz et le comte se trouvèrent dans la plus profonde +obscurité; seulement, à cinquante pas à peu près en avant d'eux, +continuèrent de danser le long des murailles quelques lueurs rougeâtres +devenues encore plus visibles depuis que Peppino avait éteint sa torche.</p> + +<p>Ils avancèrent silencieusement, le comte guidant Franz comme s'il avait +eu cette singulière faculté de voir dans les ténèbres. Au reste, Franz +lui-même distinguait plus facilement son chemin à mesure qu'il +s'approchait de ces reflets qui leur servaient de guides.</p> + +<p>Trois arcades, dont celle du milieu servait de porte, leur donnaient +passage.</p> + +<p>Ces arcades s'ouvraient d'un côté sur le corridor où étaient le comte +et Franz, et de l'autre sur une grande chambre carrée tout entourée de +niches pareilles à celles dont nous avons déjà parlé. Au milieu de cette +chambre s'élevaient quatre pierres qui autrefois avaient servi d'autel, +comme l'indiquait la croix qui les surmontait encore.</p> + +<p>Une seule lampe, posée sur un fût de colonne, éclairait d'une lumière +pâle et vacillante l'étrange scène qui s'offrait aux yeux des deux +visiteurs cachés dans l'ombre.</p> + +<p>Un homme était assis, le coude appuyé sur cette colonne, et lisait, +tournant le dos aux arcades par l'ouverture desquelles les nouveaux +arrivés le regardaient.</p> + +<p>C'était le chef de la bande, Luigi Vampa. </p> + +<p>Tout autour de lui, groupés selon leur caprice, couchés dans leurs +manteaux ou adossés à une espèce de banc de pierre qui régnait tout +autour du columbarium, on distinguait une vingtaine de brigands; chacun +avait sa carabine à portée de la main.</p> + +<p>Au fond, silencieuse, à peine visible et pareille à une ombre, une +sentinelle se promenait de long en large devant une espèce d'ouverture +qu'on ne distinguait que parce que les ténèbres semblaient plus épaisses +en cet endroit.</p> + +<p>Lorsque le comte crut que Franz avait suffisamment réjoui ses regards de +ce pittoresque tableau, il porta le doigt à ses lèvres pour lui +recommander le silence, et montant les trois marches qui conduisaient du +corridor au columbarium, il entra dans la chambre par l'arcade du +milieu et s'avança vers Vampa, qui était si profondément plongé dans sa +lecture qu'il n'entendit point le bruit de ses pas.</p> + +<p>«Qui vive?» cria la sentinelle moins préoccupée, et qui vit à la lueur +de la lampe une espèce d'ombre qui grandissait derrière son chef.</p> + +<p>À ce cri Vampa se leva vivement, tirant du même coup un pistolet de sa +ceinture.</p> + +<p>En un instant tous les bandits furent sur pied, et vingt canons de +carabine se dirigèrent sur le comte.</p> + +<p>«Eh bien, dit tranquillement celui-ci d'une voix parfaitement calme et +sans qu'un seul muscle de son visage bougeât; eh bien, mon cher Vampa, +il me semble que voilà bien des frais pour recevoir un ami!</p> + +<p>—Armes bas!» cria le chef en faisant un signe impératif d'une main, +tandis que de l'autre il ôtait respectueusement son chapeau.</p> + +<p>Puis se retournant vers le singulier personnage qui dominait toute cette +scène:</p> + +<p>«Pardon, monsieur le comte, lui dit-il, mais j'étais si loin de +m'attendre à l'honneur de votre visite, que je ne vous ai pas reconnu.</p> + +<p>—Il paraît que vous avez la mémoire courte en toute chose, Vampa, dit +le comte, et que non seulement vous oubliez le visage des gens, mais +encore les conditions faites avec eux.</p> + +<p>—Et quelles conditions ai-je donc oubliées, monsieur le comte? demanda +le bandit en homme qui, s'il a commis une erreur, ne demande pas mieux +que de la réparer.</p> + +<p>—N'a-t-il pas été convenu, dit le comte, que non seulement ma personne, +mais encore celle de mes amis, vous seraient sacrées?</p> + +<p>—Et en quoi ai-je manqué au traité, Excellence?</p> + +<p>—Vous avez enlevé ce soir et vous avez transporté ici le vicomte +Albert de Morcerf; eh bien, continua le comte avec un accent qui fit +frissonner Franz, ce jeune homme est <i>de mes amis</i>, ce jeune homme loge +dans le même hôtel que moi, ce jeune homme a fait Corso pendant huit +jours dans ma propre calèche, et cependant, je vous le répète, vous +l'avez enlevé, vous l'avez transporté ici, et, ajouta le comte en tirant +la lettre de sa poche, vous l'avez mis à rançon comme s'il était le +premier venu.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu de cela, vous autres? dit le chef +en se tournant vers ses hommes, qui reculèrent tous devant son regard; +pourquoi m'avez-vous exposé ainsi à manquer à ma parole envers un homme +comme M. le comte, qui tient notre vie à tous entre ses mains? Par le +sang du Christ! si je croyais qu'un de vous eût su que le jeune homme +était l'ami de Son Excellence, je lui brûlerais la cervelle de ma propre +main. </p> + +<p>—Eh bien, dit le comte en se retournant du côté de Franz, je vous avais +bien dit qu'il y avait quelque erreur là-dessous.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas seul? demanda Vampa avec inquiétude.</p> + +<p>—Je suis avec la personne à qui cette lettre était adressée, et à qui +j'ai voulu prouver que Luigi Vampa est un homme de parole. Venez, +Excellence, dit-il à Franz, voilà Luigi Vampa qui va vous dire lui-même +qu'il est désespéré de l'erreur qu'il vient de commettre.»</p> + +<p>Franz s'approcha; le chef fit quelques pas au-devant de Franz.</p> + +<p>«Soyez le bienvenu parmi nous, Excellence, lui dit-il; vous avez +entendu ce que vient de dire le comte, et ce que je lui ai répondu: +j'ajouterai que je ne voudrais pas, pour les quatre mille piastres +auxquelles j'avais fixé la rançon de votre ami, que pareille chose fût +arrivée.</p> + +<p>—Mais, dit Franz en regardant tout autour de lui avec inquiétude, où +donc est le prisonnier? je ne le vois pas.</p> + +<p>—Il ne lui est rien arrivé, j'espère! demanda le comte en fronçant le +sourcil.</p> + +<p>—Le prisonnier est là, dit Vampa en montrant de la main l'enfoncement +devant lequel se promenait le bandit en faction, et je vais lui annoncer +moi-même qu'il est libre.» </p> + +<p>Le chef s'avança vers l'endroit désigné par lui comme servant de prison +à Albert, et Franz et le comte le suivirent.</p> + +<p>«Que fait le prisonnier? demanda Vampa à la sentinelle.</p> + +<p>—Ma foi, capitaine, répondit celle-ci, je n'en sais rien; depuis plus +d'une heure, je ne l'ai pas entendu remuer.</p> + +<p>—Venez, Excellence!» dit Vampa.</p> + +<p>Le comte et Franz montèrent sept ou huit marches, toujours précédés par +le chef, qui tira un verrou et poussa une porte.</p> + +<p>Alors, à la lueur d'une lampe pareille à celle qui éclairait le +columbarium, on put voir Albert, enveloppé d'un manteau que lui avait +prêté un des bandits, couché dans un coin et dormant du plus profond +sommeil.</p> + +<p>«Allons! dit le comte souriant de ce sourire qui lui était particulier, +pas mal pour un homme qui devait être fusillé à sept heures du matin.»</p> + +<p>Vampa regardait Albert endormi avec une certaine admiration; on voyait +qu'il n'était pas insensible à cette preuve de courage.</p> + +<p>«Vous avez raison, monsieur le comte, dit-il, cet homme doit être de vos +amis.»</p> + +<p>Puis s'approchant d'Albert et lui touchant l'épaule:</p> + +<p>«Excellence! dit-il, vous plaît-il de vous éveiller?»</p> + +<p>Albert étendit les bras, se frotta les paupières et ouvrit les yeux.</p> + +<p>«Ah! ah! dit-il, c'est vous, capitaine! pardieu, vous auriez bien dû me +laisser dormir; je faisais un rêve charmant: je rêvais que je dansais le +galop chez Torlonia avec la comtesse G...!»</p> + +<p>Il tira sa montre, qu'il avait gardée pour juger lui-même le temps +écoulé.</p> + +<p>«Une heure et demie du matin! dit-il, mais pourquoi diable +m'éveillez-vous à cette heure-ci?</p> + +<p>—Pour vous dire que vous êtes libre, Excellence.</p> + +<p>—Mon cher, reprit Albert avec une liberté d'esprit parfaite, retenez +bien à l'avenir cette maxime de Napoléon le Grand: «Ne m'éveillez que +pour les mauvaises nouvelles.» Si vous m'aviez laissé dormir, j'achevais +mon galop, et je vous en aurais été reconnaissant toute ma vie.... On a +donc payé ma rançon?</p> + +<p>—Non, Excellence.</p> + +<p>—Eh bien, alors, comment suis-je libre?</p> + +<p>—Quelqu'un, à qui je n'ai rien à refuser, est venu vous réclamer.</p> + +<p>—Jusqu'ici?</p> + +<p>—Jusqu'ici.</p> + +<p>—Ah! pardieu, ce quelqu'un-là est bien aimable!»</p> + +<p>Albert regarda tout autour de lui et aperçut Franz.</p> + +<p>«Comment, lui dit-il, c'est vous, mon cher Franz, qui poussez le +dévouement jusque-là?</p> + +<p>—Non, pas moi, répondit Franz, mais notre voisin, M. le comte de +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Ah pardieu! monsieur le comte, dit gaiement Albert en rajustant sa +cravate et ses manchettes, vous êtes un homme véritablement précieux, et +j'espère que vous me regarderez comme votre éternel obligé, d'abord pour +l'affaire de la voiture, ensuite pour celle-ci!» et il tendit la main au +comte, qui frissonna au moment de lui donner la sienne, mais qui +cependant la lui donna.</p> + +<p>Le bandit regardait toute cette scène d'un air stupéfait; il était +évidemment habitué à voir ses prisonniers trembler devant lui, et voilà +qu'il y en avait un dont l'humeur railleuse n'avait subi aucune +altération: quant à Franz, il était enchanté qu'Albert eût soutenu, même +vis-à-vis d'un bandit, l'honneur national. </p> + +<p>«Mon cher Albert, lui dit-il, si vous voulez vous hâter, nous aurons +encore le temps d'aller finir la nuit chez Torlonia; vous prendrez votre +galop où vous l'avez interrompu, de sorte que vous ne garderez aucune +rancune au seigneur Luigi, qui s'est véritablement, dans toute cette +affaire, conduit en galant homme.</p> + +<p>—Ah! vraiment, dit-il, vous avez raison, et nous pourrons y être à deux +heures. Seigneur Luigi, continua Albert, y a-t-il quelque autre +formalité à remplir pour prendre congé de Votre Excellence?</p> + +<p>—Aucune, monsieur, répondit le bandit, et vous êtes libre comme l'air.</p> + +<p>—En ce cas, bonne et joyeuse vie; venez, messieurs, venez!</p> + +<p>Et Albert, suivi de Franz et du comte, descendit l'escalier et traversa +la grande salle carrée; tous les bandits étaient debout et le chapeau à +la main.</p> + +<p>«Peppino, dit le chef, donne-moi la torche.</p> + +<p>—Eh bien, que faites-vous donc? demanda le comte.</p> + +<p>—Je vous reconduis, dit le capitaine; c'est bien le moindre honneur que +je puisse rendre à Votre Excellence.»</p> + +<p>Et prenant la torche allumée des mains du pâtre, il marcha devant ses +hôtes, non pas comme un valet qui accomplit une œuvre de servilité, +mais comme un roi qui précède des ambassadeurs.</p> + +<p>Arrivé à la porte il s'inclina.</p> + +<p>«Et maintenant, monsieur le comte, dit-il, je vous renouvelle mes +excuses, et j'espère que vous ne me gardez aucun ressentiment de ce qui +vient d'arriver?</p> + +<p>—Non, mon cher Vampa, dit le comte; d'ailleurs vous rachetez vos +erreurs d'une façon si galante, qu'on est presque tenté de vous savoir +gré de les avoir commises.</p> + +<p>—Messieurs! reprit le chef en se retournant du côté des jeunes gens, +peut-être l'offre ne vous paraîtra-t-elle pas bien attrayante; mais, +s'il vous prenait jamais envie de me faire une seconde visite, partout +où je serai vous serez les bienvenus.»</p> + +<p>Franz et Albert saluèrent. Le comte sortit le premier, Albert ensuite, +Franz restait le dernier.</p> + +<p>«Votre Excellence a quelque chose à me demander? dit Vampa en souriant.</p> + +<p>—Oui, je l'avoue, répondit Franz, je serais curieux de savoir quel +était l'ouvrage que vous lisiez avec tant d'attention quand nous sommes +arrivés.</p> + +<p>—Les <i>Commentaires de César</i>, dit le bandit, c'est mon livre de +prédilection. </p> + +<p>—Eh bien, ne venez-vous pas? demanda Albert.</p> + +<p>—Si fait, répondit Franz, me voilà!»</p> + +<p>Et il sortit à son tour du soupirail.</p> + +<p>On fit quelques pas dans la plaine.</p> + +<p>«Ah! pardon! dit Albert en revenant en arrière, voulez-vous permettre, +capitaine?</p> + +<p>Et il alluma son cigare à la torche de Vampa.</p> + +<p>«Maintenant, monsieur le comte, dit-il, la plus grande diligence +possible! je tiens énormément à aller finir ma nuit chez le duc de +Bracciano.»</p> + +<p>On retrouva la voiture où on l'avait laissée; le comte dit un seul mot +arabe à Ali, et les chevaux partirent à fond de train.</p> + +<p>Il était deux heures juste à la montre d'Albert quand les deux amis +rentrèrent dans la salle de danse.</p> + +<p>Leur retour fit événement; mais, comme ils entraient ensemble, toutes +les inquiétudes que l'on avait pu concevoir sur Albert cessèrent à +l'instant même.</p> + +<p>«Madame, dit le vicomte de Morcerf en s'avançant vers la comtesse, hier +vous avez eu la bonté de me promettre un galop, je viens un peu tard +réclamer cette gracieuse promesse; mais voilà mon ami, dont vous +connaissez la véracité, qui vous affirmera qu'il n'y a pas de ma faute.»</p> + +<p>Et comme en ce moment la musique donnait le signal de la valse, Albert +passa son bras autour de la taille de la comtesse et disparut avec elle +dans le tourbillon des danseurs.</p> + +<p>Pendant ce temps Franz songeait au singulier frissonnement qui avait +passé par tout le corps du comte de Monte-Cristo au moment où il avait +été en quelque sorte forcé de donner la main à Albert.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#table">XXXVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le rendez-vous.</a></h3> + +<p>Le lendemain, en se levant, le premier mot d'Albert fut pour proposer à +Franz d'aller faire une visite au comte; il l'avait déjà remercié la +veille, mais il comprenait qu'un service comme celui qu'il lui avait +rendu valait bien deux remerciements.</p> + +<p>Franz, qu'un attrait mêlé de terreur attirait vers le comte de +Monte-Cristo, ne voulut pas le laisser aller seul chez cet homme et +l'accompagna; tous deux furent introduits dans le salon: cinq minutes +après, le comte parut.</p> + +<p>«Monsieur le comte, lui dit Albert en allant à lui, permettez-moi de +vous répéter ce matin ce que je vous ai mal dit hier: c'est que je +n'oublierai jamais dans quelle circonstance vous m'êtes venu en aide, et +que je me souviendrai toujours que je vous dois la vie ou à peu près.</p> + +<p>—Mon cher voisin, répondit le comte en riant, vous vous exagérez vos +obligations envers moi. Vous me devez une petite économie d'une +vingtaine de mille francs sur votre budget de voyage et voilà tout; vous +voyez bien que ce n'est pas la peine d'en parler. De votre côté, +ajouta-t-il, recevez tous mes compliments, vous avez été adorable de +sans-gêne et de laisser-aller.</p> + +<p>—Que voulez-vous, comte, dit Albert; je me suis figuré que je m'étais +fait une mauvaise querelle et qu'un duel s'en était suivi, et j'ai voulu +faire comprendre une chose à ces bandits: c'est qu'on se bat dans tous +les pays du monde, mais qu'il n'y a que les Français qui se battent en +riant. Néanmoins, comme mon obligation vis-à-vis de vous n'en est pas +moins grande, je viens vous demander si, par moi, par mes amis et par +mes connaissances, je ne pourrais pas vous être bon à quelque chose. Mon +père, le comte de Morcerf, qui est d'origine espagnole, a une haute +position en France et en Espagne, je viens me mettre, moi et tous les +gens qui m'aiment, à votre disposition.</p> + +<p>—Eh bien, dit le comte, je vous avoue, monsieur de Morcerf, que +j'attendais votre offre et que je l'accepte de grand cœur. J'avais +déjà jeté mon dévolu sur vous pour vous demander un grand service.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Je n'ai jamais été à Paris! je ne connais pas Paris....</p> + +<p>—Vraiment! s'écria Albert, vous avez pu vivre jusqu'à présent sans voir +Paris? c'est incroyable!</p> + +<p>—C'est ainsi, cependant; mais je sens comme vous qu'une plus longue +ignorance de la capitale du monde intelligent est chose impossible. Il y +a plus: peut-être même aurais-je fait ce voyage indispensable depuis +longtemps, si j'avais connu quelqu'un qui pût m'introduire dans ce monde +où je n'avais aucune relation. </p> + +<p>—Oh! un homme comme vous! s'écria Albert.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon, mais comme je ne me reconnais à moi-même d'autre +mérite que de pouvoir faire concurrence comme millionnaire à M. Aguado +ou à M. Rothschild, et que je ne vais pas à Paris pour jouer à la +Bourse, cette petite circonstance m'a retenu. Maintenant votre offre me +décide. Voyons, vous engagez-vous, mon cher monsieur de Morcerf (le +comte accompagna ces mots d'un singulier sourire), vous engagez-vous, +lorsque j'irai en France, à m'ouvrir les portes de ce monde où je serai +aussi étranger qu'un Huron ou qu'un Cochinchinois?</p> + +<p>—Oh! quant à cela, monsieur le comte, à merveille et de grand cœur! +répondit Albert; et d'autant plus volontiers (mon cher Franz, ne vous +moquez pas trop de moi!) que je suis rappelé à Paris par une lettre que +je reçois ce matin même et où il est question pour moi d'une alliance +avec une maison fort agréable et qui a les meilleures relations dans le +monde parisien.</p> + +<p>—Alliance par mariage? dit Franz en riant.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui! Ainsi, quand vous reviendrez à Paris vous me +trouverez homme posé et peut-être père de famille. Cela ira bien à ma +gravité naturelle, n'est-ce pas? En tout cas, comte, je vous le répète, +moi et les miens sommes à vous corps et âme.</p> + +<p>—J'accepte, dit le comte, car je vous jure qu'il ne me manquait que +cette occasion pour réaliser des projets que je rumine depuis +longtemps.»</p> + +<p>Franz ne douta point un instant que ces projets ne fussent ceux dont le +comte avait laissé échapper un mot dans la grotte de Monte-Cristo, et il +regarda le comte pendant qu'il disait ces paroles pour essayer de saisir +sur sa physionomie quelque révélation de ces projets qui le conduisaient +à Paris; mais il était bien difficile de pénétrer dans l'âme de cet +homme, surtout lorsqu'il la voilait avec un sourire.</p> + +<p>«Mais, voyons, comte, reprit Albert enchanté d'avoir à produire un homme +comme Monte-Cristo, n'est-ce pas là un de ces projets en l'air, comme on +en fait mille en voyage, et qui, bâtis sur du sable, sont emportés au +premier souffle du vent? </p> + +<p>—Non, d'honneur, dit le comte; je veux aller à Paris, il faut que j'y +aille.</p> + +<p>—Et quand cela?</p> + +<p>—Mais quand y serez-vous vous-même?</p> + +<p>—Moi, dit Albert; oh! mon Dieu! dans quinze jours ou trois semaines au +plus tard; le temps de revenir.</p> + +<p>—Eh bien, dit le comte, je vous donne trois mois; vous voyez que je +vous fais la mesure large.</p> + +<p>—Et dans trois mois, s'écria Albert avec joie, vous venez frapper à ma +porte?</p> + +<p>—Voulez-vous un rendez-vous jour pour jour, heure pour heure? dit le +comte, je vous préviens que je suis d'une exactitude désespérante.</p> + +<p>—Jour pour jour, heure pour heure, dit Albert; cela me va à merveille.</p> + +<p>—Eh bien, soit. Il étendit la main vers un calendrier suspendu près de +la glace. Nous sommes aujourd'hui, dit-il, le 21 février (il tira sa +montre); il est dix heures et demie du matin. Voulez-vous m'attendre le +21 mai prochain, à dix heures et demie du matin? </p> + +<p>—À merveille! dit Albert, le déjeuner sera prêt.</p> + +<p>—Vous demeurez?</p> + +<p>—Rue du Helder, n° 27.</p> + +<p>—Vous êtes chez vous en garçon, je ne vous gênerai pas?</p> + +<p>—J'habite dans l'hôtel de mon père, mais un pavillon au fond de la cour +entièrement séparé.</p> + +<p>—Bien.»</p> + +<p>Le comte prit ses tablettes et écrivit: «Rue du Helder, n° 27, 21 mai, +à dix heures et demie du matin.»</p> + +<p>«Et maintenant, dit le comte en remettant ses tablettes dans sa poche, +soyez tranquille, l'aiguille de votre pendule ne sera pas plus exacte +que moi.</p> + +<p>—Je vous reverrai avant mon départ? demanda Albert.</p> + +<p>—C'est selon: quand partez-vous?</p> + +<p>—Je pars demain, à cinq heures du soir.</p> + +<p>—En ce cas, je vous dis adieu. J'ai affaire à Naples et ne serai de +retour ici que samedi soir ou dimanche matin. Et vous, demanda le comte +à Franz, partez-vous aussi, monsieur le baron? </p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pour la France?</p> + +<p>—Non, pour Venise. Je reste encore un an ou deux en Italie.</p> + +<p>—Nous ne nous verrons donc pas à Paris?</p> + +<p>—Je crains de ne pas avoir cet honneur.</p> + +<p>—Allons, messieurs, bon voyage», dit le comte aux deux amis en leur +tendant à chacun une main.</p> + +<p>C'était la première fois que Franz touchait la main de cet homme; il +tressaillit, car elle était glacée comme celle d'un mort.</p> + +<p>«Une dernière fois, dit Albert, c'est bien arrêté, sur parole d'honneur, +n'est-ce pas? rue du Helder, n° 27, le 21 mai, à dix heures et demie du +matin?</p> + +<p>—Le 21 mai, à dix heures et demie du matin, rue du Helder, n° 27», +reprit le comte.</p> + +<p>Sur quoi les deux jeunes gens saluèrent le comte et sortirent.</p> + +<p>«Qu'avez-vous donc? dit en rentrant chez lui Albert à Franz, vous avez +l'air tout soucieux.</p> + +<p>—Oui, dit Franz, je vous l'avoue, le comte est un homme singulier, et +je vois avec inquiétude ce rendez-vous qu'il vous a donné à Paris.</p> + +<p>—Ce rendez-vous... avec inquiétude! Ah çà! mais êtes-vous fou, mon cher +Franz? s'écria Albert.</p> + +<p>—Que voulez-vous, dit Franz, fou ou non, c'est ainsi.</p> + +<p>—Écoutez, reprit Albert, et je suis bien aise que l'occasion se +présente de vous dire cela, mais je vous ai toujours trouvé assez froid +pour le comte, que, de son côté, j'ai toujours trouvé parfait, au +contraire, pour nous. Avez-vous quelque chose de particulier contre lui?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—L'aviez-vous vu déjà quelque part avant de le rencontrer ici?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Me promettez-vous de ne pas dire un mot de ce que je vais vous +raconter?</p> + +<p>—Je vous le promets.</p> + +<p>—Parole d'honneur? </p> + +<p>—Parole d'honneur.</p> + +<p>—C'est bien. Écoutez donc.</p> + +<p>Et alors Franz raconta à Albert son excursion à l'île de Monte-Cristo, +comment il y avait trouvé un équipage de contrebandiers, et au milieu de +cet équipage deux bandits corses. Il s'appesantit sur toutes les +circonstances de l'hospitalité féerique que le comte lui avait donnée +dans sa grotte des <i>Mille et une Nuits</i>; il lui raconta le souper, le +haschich, les statues, la réalité et le rêve, et comment à son réveil il +ne restait plus comme preuve et comme souvenir de tous ces événements +que ce petit yacht, faisant à l'horizon voile pour Porto-Vecchio. </p> + +<p>Puis il passa à Rome, à la nuit du Colisée, à la conversation qu'il +avait entendue entre lui et Vampa, conversation relative à Peppino, et +dans laquelle le comte avait promis d'obtenir la grâce du bandit, +promesse qu'il avait si bien tenue, ainsi que nos lecteurs ont pu en +juger.</p> + +<p>Enfin, il en arriva à l'aventure de la nuit précédente, à l'embarras où +il s'était trouvé en voyant qu'il lui manquait pour compléter la somme +six ou sept cents piastres; enfin à l'idée qu'il avait eue de s'adresser +au comte, idée qui avait eu à la fois un résultat si pittoresque et si +satisfaisant.</p> + +<p>Albert écoutait Franz de toutes ses oreilles.</p> + +<p>«Eh bien, lui dit-il quand il eut fini, où voyez-vous dans tout cela +quelque chose à reprendre? Le comte est voyageur, le comte a un bâtiment +à lui, parce qu'il est riche. Allez à Portsmouth ou à Southampton, vous +verrez les ports encombrés de yachts appartenant à de riches Anglais qui +ont la même fantaisie. Pour savoir où s'arrêter dans ses excursions, +pour ne pas manger cette affreuse cuisine qui nous empoisonne, moi +depuis quatre mois, vous depuis quatre ans pour ne pas coucher dans ces +abominables lits où l'on ne peut dormir, il se fait meubler un +pied-à-terre à Monte-Cristo: quand son pied-à-terre est meublé, il +craint que le gouvernement toscan ne lui donne congé et que ses dépenses +ne soient perdues, alors il achète l'île et en prend le nom. Mon cher, +fouillez dans votre souvenir, et dites-moi combien de gens de votre +connaissance prennent le nom des propriétés qu'ils n'ont jamais eues. </p> + +<p>—Mais, dit Franz à Albert, les bandits corses qui se trouvent dans son +équipage?</p> + +<p>—Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Vous savez mieux que personne, +n'est-ce pas, que les bandits corses ne sont pas des voleurs, mais +purement et simplement des fugitifs que quelque vendetta a exilés de +leur ville ou de leur village; on peut donc les voir sans se +compromettre: quant à moi, je déclare que si jamais je vais en Corse, +avant de me faire présenter au gouverneur et au préfet, je me fais +présenter aux bandits de Colomba, si toutefois on peut mettre la main +dessus; je les trouve charmants.</p> + +<p>—Mais Vampa et sa troupe, reprit Franz; ceux-là sont des bandits qui +arrêtent pour voler; vous ne le niez pas, je l'espère. Que dites-vous +de l'influence du comte sur de pareils hommes?</p> + +<p>—Je dirai, mon cher, que, comme selon toute probabilité je dois la vie +à cette influence, ce n'est point à moi à la critiquer de trop près. +Ainsi donc, au lieu de lui en faire comme vous un crime capital, vous +trouverez bon que je l'excuse, sinon de m'avoir sauvé la vie, ce qui est +peut-être un peu exagéré mais du moins de m'avoir épargné quatre mille +piastres, qui font bel et bien vingt-quatre mille livres de notre +monnaie, somme à laquelle on ne m'aurait certes pas estimé en France; ce +qui prouve, ajouta Albert en riant, que nul n'est prophète en son pays.</p> + +<p>—Eh bien, voilà justement; de quel pays est le comte? quelle langue +parle-t-il? quels sont ses moyens d'existence? d'où lui vient son +immense fortune? quelle a été cette première partie de sa vie +mystérieuse et inconnue qui a répandu sur la seconde cette teinte sombre +et misanthropique? Voilà, à votre place, ce que je voudrais savoir.</p> + +<p>—Mon cher Franz, reprit Albert, quand en recevant ma lettre vous avez +vu que nous avions besoin de l'influence du comte, vous avez été lui +dire: «Albert de Morcerf, mon ami, court un danger; aidez-moi à le tirer +de ce danger!» n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors, vous a-t-il demandé: «Qu'est-ce que M. Albert de Morcerf? d'où +lui vient son nom? d'où lui vient sa fortune? quels sont ses moyens +d'existence? quel est son pays? où est-il né?» Vous a-t-il demandé tout +cela, dites?</p> + +<p>—Non, je l'avoue.</p> + +<p>—Il est venu, voilà tout. Il m'a tiré des mains de M. Vampa; où, malgré +mes apparences pleines de désinvolture, comme vous dites, je faisais +fort mauvaise figure, je l'avoue. Eh bien, mon cher, quand en échange +d'un pareil service il me demande de faire pour lui ce qu'on fait tous +les jours pour le premier prince russe ou italien qui passe par Paris, +c'est-à-dire de le présenter dans le monde, vous voulez que je lui +refuse cela! Allons donc vous êtes fou.»</p> + +<p>Il faut dire que, contre l'habitude, toutes les bonnes raisons étaient +cette fois du côté d'Albert.</p> + +<p>«Enfin, reprit Franz avec un soupir, faites comme vous voudrez, mon cher +vicomte; car tout ce que vous me dites là est fort spécieux, je l'avoue; +mais il n'en est pas moins vrai que le comte de Monte-Cristo est un +homme étrange.</p> + +<p>—Le comte de Monte-Cristo est un philanthrope. Il ne vous a pas dit +dans quel but il venait à Paris. Eh bien, il vient pour concourir aux +prix Montyon; et s'il ne lui faut que ma voix pour qu'il les obtienne, +et l'influence de ce monsieur si laid qui les fait obtenir, eh bien, je +lui donnerai l'une et je lui garantirai l'autre. Sur ce, mon cher Franz, +ne parlons plus de cela, mettons-nous à table et allons faire une +dernière visite à Saint-Pierre.»</p> + +<p>Il fut fait comme disait Albert, et le lendemain, à cinq heures de +l'après-midi, les deux jeunes gens se quittaient, Albert de Morcerf pour +revenir à Paris, Franz d'Épinay pour aller passer une quinzaine de jours +à Venise.</p> + +<p>Mais, avant de monter en voiture, Albert remit encore au garçon de +l'hôtel, tant il avait peur que son convive ne manquât au rendez-vous, +une carte pour le comte de Monte-Cristo, sur laquelle au-dessous de ces +mots: «Vicomte Albert de Morcerf», il y avait écrit au crayon:</p> + +<p><i>21 mai, à dix heures et demie du matin, 27, rue du Helder.</i></p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#table">XXXIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les convives.</a></h3> + +<p>Dans cette maison de la rue du Helder, où Albert de Morcerf avait donné +rendez-vous, à Rome, au comte de Monte-Cristo, tout se préparait dans la +matinée du 21 mai pour faire honneur à la parole du jeune homme.</p> + +<p>Albert de Morcerf habitait un pavillon situé à l'angle d'une grande cour +et faisant face à un autre bâtiment destiné aux communs. Deux fenêtres +de ce pavillon seulement donnaient sur la rue, les autres étaient +percées, trois sur la cour et deux autres en retour sur le jardin.</p> + +<p>Entre cette cour et ce jardin s'élevait, bâtie avec le mauvais goût de +l'architecture impériale, l'habitation fashionable et vaste du comte et +de la comtesse de Morcerf.</p> + +<p>Sur toute la largeur de la propriété régnait, donnant sur la rue, un mur +surmonté, de distance en distance, de vases de fleurs, et coupé au +milieu par une grande grille aux lances dorées, qui servait aux entrées +d'apparat; une petite porte presque accolée à la loge du concierge +donnait passage aux gens de service ou aux maîtres entrant ou sortant à +pied.</p> + +<p>On devinait, dans ce choix du pavillon destiné à l'habitation d'Albert, +la délicate prévoyance d'une mère qui, ne voulant pas se séparer de son +fils, avait cependant compris qu'un jeune homme de l'âge du vicomte +avait besoin de sa liberté tout entière. On y reconnaissait aussi, d'un +autre côté, nous devons le dire, l'intelligent égoïsme du jeune homme, +épris de cette vie libre et oisive, qui est celle des fils de famille, +et qu'on lui dorait comme à l'oiseau sa cage.</p> + +<p>Par les deux fenêtres donnant sur la rue, Albert de Morcerf pouvait +faire ses explorations au-dehors. La vue du dehors est si nécessaire aux +jeunes gens qui veulent toujours voir le monde traverser leur horizon, +cet horizon ne fût-il que celui de la rue! Puis son exploration faite, +si cette exploration paraissait mériter un examen plus approfondi, +Albert de Morcerf pouvait, pour se livrer à ses recherches, sortir par +une petite porte faisant pendant à celle que nous avons indiquée près de +la loge du portier, et qui mérite une mention particulière.</p> + +<p>C'était une petite porte qu'on eût dit oubliée de tout le monde depuis +le jour où la maison avait été bâtie, et qu'on eût cru condamnée à tout +jamais, tant elle semblait discrète et poudreuse, mais dont la serrure +et les gonds, soigneusement huilés, annonçaient une pratique mystérieuse +et suivie. Cette petite porte sournoise faisait concurrence aux deux +autres et se moquait du concierge, à la vigilance et à la juridiction +duquel elle échappait, s'ouvrant comme la fameuse porte de la caverne +des <i>Mille et une Nuits</i>, comme la Sésame enchantée d'Ali-Baba, au moyen +de quelques mots cabalistiques, ou de quelques grattements convenus, +prononcés par les plus douces voix ou opérés par les doigts les plus +effilés du monde.</p> + +<p>Au bout d'un corridor vaste et calme, auquel communiquait cette petite +porte et qui faisait antichambre, s'ouvrait, à droite, la salle à manger +d'Albert donnant sur la cour, et, à gauche, son petit salon donnant sur +le jardin. Des massifs, des plantes grimpantes s'élargissant en éventail +devant les fenêtres, cachaient à la cour et au jardin l'intérieur de ces +deux pièces, les seules placées au rez-de-chaussée comme elles +l'étaient, où pussent pénétrer les regards indiscrets.</p> + +<p>Au premier, ces deux pièces se répétaient, enrichies d'une troisième, +prise sur l'antichambre. Ces trois pièces étaient un salon, une chambre +à coucher et un boudoir. </p> + +<p>Le salon d'en bas n'était qu'une espèce de divan algérien destiné aux +fumeurs.</p> + +<p>Le boudoir du premier donnait dans la chambre à coucher, et, par une +porte invisible, communiquait avec l'escalier. On voit que toutes les +mesures de précaution étaient prises.</p> + +<p>Au-dessus de ce premier étage régnait un vaste atelier, que l'on avait +agrandi en jetant bas murailles et cloisons, pandémonium que l'artiste +disputait au dandy. Là se réfugiaient et s'entassaient tous les caprices +successifs d'Albert, les cors de chasse, les basses, les flûtes, un +orchestre complet, car Albert avait eu un instant, non pas le goût, mais +la fantaisie de la musique; les chevalets, les palettes, les pastels, +car à la fantaisie de la musique avait succédé la fatuité de la +peinture; enfin les fleurets, les gants de boxe, les espadons et les +cannes de tout genre; car enfin, suivant les traditions des jeunes gens +à la mode de l'époque où nous sommes arrivés, Albert de Morcerf +cultivait, avec infiniment plus de persévérance qu'il n'avait fait de la +musique et de la peinture, ces trois arts qui complètent l'éducation +léonine, c'est-à-dire l'escrime, la boxe et le bâton, et il recevait +successivement dans cette pièce, destinée à tous les exercices du corps, +Grisier, Cooks et Charles Leboucher.</p> + +<p>Le reste des meubles de cette pièce privilégiée étaient de vieux bahuts +du temps de François I<sup>er</sup>, bahuts pleins de porcelaines de Chine, de +vases du Japon, de faïences de Luca della Robbia et de plats de Bernard +de Palissy; d'antiques fauteuils où s'étaient peut-être assis Henri IV +ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car deux de ces fauteuils, ornés d'un +écusson sculpté où brillaient sur l'azur les trois fleurs de lis de +France surmontées d'une couronne royale, sortaient visiblement des +garde-meubles du Louvre, ou tout au moins de celui de quelque château +royal. Sur ces fauteuils aux fonds sombres et sévères, étaient jetées +pêle-mêle de riches étoffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la +Perse ou écloses sous les doigts des femmes de Calcutta ou de +Chandernagor. Ce que faisaient là ces étoffes, on n'eût pas pu le dire; +elles attendaient, en récréant les yeux, une destination inconnue à leur +propriétaire lui-même, et, en attendant, elles illuminaient +l'appartement de leurs reflets soyeux et dorés.</p> + +<p>À la place la plus apparente se dressait un piano, taillé par Roller et +Blanchet dans du bois de rose, piano à la taille de nos salons de +Lilliputiens, renfermant cependant un orchestre dans son étroite et +sonore cavité, et gémissant sous le poids des chefs-d'œuvre de +Beethoven, de Weber, de Mozart, d'Haydn, de Grétry et de Porpora.</p> + +<p>Puis, partout, le long des murailles, au-dessus des portes, au plafond, +des épées, des poignards, des criks, des masses, des haches, des armures +complètes dorées, damasquinées, incrustées; des herbiers, des blocs de +minéraux, des oiseaux bourrés de crin, ouvrant pour un vol immobile +leurs ailes couleur de feu et leur bec qu'ils ne ferment jamais.</p> + +<p>Il va sans dire que cette pièce était la pièce de prédilection d'Albert.</p> + +<p>Cependant, le jour du rendez-vous, le jeune homme, en demi-toilette, +avait établi son quartier général dans le petit salon du +rez-de-chaussée. Là, sur une table entourée à distance d'un divan large +et moelleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac jaune de +Pétersbourg, jusqu'au tabac noir du Sinaï, en passant par le maryland, +le porto-rico et le latakiéh, resplendissaient dans les pots de faïence +craquelée qu'adorent les Hollandais. À côté d'eux, dans des cases de +bois odorant, étaient rangés, par ordre de taille et de qualité, les +puros, les régalias, les havanes et les manilles; enfin dans une armoire +tout ouverte, une collection de pipes allemandes, de chibouques aux +bouquins d'ambre, ornées de corail, et de narguilés incrustés d'or, aux +longs tuyaux de maroquin roulés comme des serpents, attendaient le +caprice ou la sympathie des fumeurs. Albert avait présidé lui-même à +l'arrangement ou plutôt au désordre symétrique qu'après le café, les +convives d'un déjeuner moderne aiment à contempler à travers la vapeur +qui s'échappe de leur bouche et qui monte au plafond en longues et +capricieuses spirales.</p> + +<p>À dix heures moins un quart, un valet de chambre entra. C'était un petit +groom de quinze ans, ne parlant qu'anglais et répondant au nom de John, +tout le domestique de Morcerf. Bien entendu que dans les jours +ordinaires le cuisinier de l'hôtel était à sa disposition, et que dans +les grandes occasions le chasseur du comte l'était également.</p> + +<p>Ce valet de chambre, qui s'appelait Germain et qui jouissait de la +confiance entière de son jeune maître, tenait à la main une liasse de +journaux qu'il déposa sur une table, et un paquet de lettres qu'il remit +à Albert.</p> + +<p>Albert jeta un coup d'œil distrait sur ces différentes missives, en +choisit deux aux écritures fines et aux enveloppes parfumées, les +décacheta et les lut avec une certaine attention.</p> + +<p>«Comment sont venues ces lettres? demanda-t-il.</p> + +<p>—L'une est venue par la poste, l'autre a été apportée par le valet de +chambre de Mme Danglars.</p> + +<p>—Faites dire à Mme Danglars que j'accepte la place qu'elle m'offre dans +sa loge.... Attendez donc... puis, dans la journée, vous passerez chez +Rosa; vous lui direz que j'irai, comme elle m'y invite, souper avec +elle en sortant de l'Opéra, et vous lui porterez six bouteilles de vins +assortis, de Chypre, de Xérès, de Malaga, et un baril d'huîtres +d'Ostende.... Prenez les huîtres chez Borel, et dites surtout que c'est +pour moi.</p> + +<p>—À quelle heure monsieur veut-il être servi?</p> + +<p>—Quelle heure avons-nous?</p> + +<p>—Dix heures moins un quart.</p> + +<p>—Eh bien, servez pour dix heures et demie précises. Debray sera +peut-être forcé d'aller à son ministère.... Et d'ailleurs... (Albert +consulta ses tablettes), c'est bien l'heure que j'ai indiquée au comte, +le 21 mai, à dix heures et demie du matin, et quoique je ne fasse pas +grand fond sur sa promesse, je veux être exact. À propos, savez-vous si +Mme la comtesse est levée?</p> + +<p>—Si monsieur le vicomte le désire, je m'en informerai.</p> + +<p>—Oui... vous lui demanderez une de ses caves à liqueurs, la mienne est +incomplète, et vous lui direz que j'aurai l'honneur de passer chez elle +vers trois heures, et que je lui fais demander la permission de lui +présenter quelqu'un.»</p> + +<p>Le valet sorti, Albert se jeta sur le divan, déchira l'enveloppe de deux +ou trois journaux, regarda les spectacles, fit la grimace en +reconnaissant que l'on jouait un opéra et non un ballet, chercha +vainement dans les annonces de parfumerie un opiat pour les dents dont +on lui avait parlé, et rejeta l'une après l'autre les trois feuilles les +plus courues de Paris, en murmurant au milieu d'un bâillement prolongé:</p> + +<p>«En vérité, ces journaux deviennent de plus en plus assommants.»</p> + +<p>En ce moment une voiture légère s'arrêta devant la porte, et un instant +après le valet de chambre rentra pour annoncer M. Lucien Debray. Un +grand jeune homme blond, pâle, à l'œil gris et assuré, aux lèvres +minces et froides, à l'habit bleu aux boutons d'or ciselés, à la cravate +blanche, au lorgnon d'écaille suspendu par un fil de soie, et que, par +un effort du nerf sourcilier et du nerf zygomatique, il parvenait à +fixer de temps en temps dans la cavité de son œil droit, entra sans +sourire, sans parler et d'un air demi-officiel.</p> + +<p>«Bonjour, Lucien.... Bonjour! dit Albert. Ah! vous m'effrayez, mon cher, +avec votre exactitude! Que dis-je? exactitude! Vous que je n'attendais +que le dernier, vous arrivez à dix heures moins cinq minutes, lorsque le +rendez-vous définitif n'est qu'à dix heures et demie! C'est miraculeux! +Le ministère serait-il renversé, par hasard?</p> + +<p>—Non, très cher, dit le jeune homme en s'incrustant dans le divan; +rassurez-vous, nous chancelons toujours, mais nous ne tombons jamais, et +je commence à croire que nous passons tout bonnement à l'inamovibilité, +sans compter que les affaires de la Péninsule vont nous consolider tout +à fait.</p> + +<p>—Ah! oui, c'est vrai, vous chassez don Carlos d'Espagne.</p> + +<p>—Non pas, très cher, ne confondons point, nous le ramenons de l'autre +côté de la frontière de France, et nous lui offrons une hospitalité +royale à Bourges.</p> + +<p>—À Bourges?</p> + +<p>—Oui, il n'a pas à se plaindre, que diable! Bourges est la capitale du +roi Charles VII. Comment! vous ne saviez pas cela? C'est connu depuis +hier de tout Paris, et avant-hier la chose avait déjà transpiré à la +Bourse, car M. Danglars (je ne sais point par quel moyen cet homme sait +les nouvelles en même temps que nous), car M. Danglars a joué à la +hausse et a gagné un million.</p> + +<p>—Et vous, un ruban nouveau, à ce qu'il paraît; car je vois un liséré +bleu ajouté à votre brochette?</p> + +<p>—Heu! ils m'ont envoyé la plaque de Charles III, répondit négligemment +Debray.</p> + +<p>—Allons ne faites donc pas l'indifférent, et avouez que la chose vous a +fait plaisir à recevoir.</p> + +<p>—Ma foi, oui, comme complément de toilette, une plaque fait bien sur un +habit noir boutonné, c'est élégant.</p> + +<p>—Et, dit Morcerf en souriant, on a l'air du prince de Galles ou du duc +de Reichstadt.</p> + +<p>—Voilà donc pourquoi vous me voyez si matin, très cher.</p> + +<p>—Parce que vous avez la plaque de Charles III et que vous vouliez +m'annoncer cette bonne nouvelle?</p> + +<p>—Non; parce que j'ai passé la nuit à expédier des lettres: vingt-cinq +dépêches diplomatiques. Rentré chez moi ce matin au jour, j'ai voulu +dormir; mais le mal de tête m'a pris, et je me suis relevé pour monter à +cheval une heure. À Boulogne, l'ennui et la faim m'ont saisi, deux +ennemis qui vont rarement ensemble, et qui cependant se sont ligués +contre moi: une espèce d'alliance carlos-républicaine; je me suis alors +souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voilà: j'ai faim, +nourrissez-moi; je m'ennuie, amusez-moi.</p> + +<p>—C'est mon devoir d'amphitryon, cher ami», dit Albert en sonnant le +valet de chambre, tandis que Lucien faisait sauter, avec le bout de sa +badine à pomme d'or incrustée de turquoise, les journaux dépliés. +«Germain, un verre de xérès et un biscuit. En attendant, mon cher +Lucien, voici des cigares de contrebande, bien entendu; je vous engage à +en goûter et à inviter votre ministre à nous en vendre de pareils, au +lieu de ces espèces de feuilles de noyer qu'il condamne les bons +citoyens à fumer.</p> + +<p>—Peste! je m'en garderais bien. Du moment où ils vous viendraient du +gouvernement vous n'en voudriez plus et les trouveriez exécrables. +D'ailleurs, cela ne regarde point l'intérieur, cela regarde les +finances: adressez-vous à M. Humann, section des contributions +indirectes, corridor A, n° 26.</p> + +<p>—En vérité, dit Albert, vous m'étonnez par l'étendue de vos +connaissances. Mais prenez donc un cigare!</p> + +<p>—Ah! cher vicomte, dit Lucien en allumant un manille à une bougie rose +brûlant dans un bougeoir de vermeil et en se renversant sur le divan, +ah! cher vicomte, que vous êtes heureux de n'avoir rien à faire! En +vérité, vous ne connaissez pas votre bonheur!</p> + +<p>—Et que feriez-vous donc, mon cher pacificateur de royaumes, reprit +Morcerf avec une légère ironie, si vous ne faisiez rien? Comment! +secrétaire particulier d'un ministre, lancé à la fois dans la grande +cabale européenne et dans les petites intrigues de Paris; ayant des +rois, et, mieux que cela, des reines à protéger, des partis à réunir, +des élections à diriger; faisant plus de votre cabinet avec votre plume +et votre télégraphe, que Napoléon ne faisait de ses champs de bataille +avec son épée et ses victoires; possédant vingt-cinq mille livres de +rente en dehors de votre place; un cheval dont Château-Renaud vous a +offert quatre cents louis, et que vous n'avez pas voulu donner; un +tailleur qui ne vous manque jamais un pantalon; ayant l'Opéra, le +Jockey-Club et le théâtre des Variétés, vous ne trouvez pas dans tout +cela de quoi vous distraire? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—En vous faisant faire une connaissance nouvelle.</p> + +<p>—En homme ou en femme?</p> + +<p>—En homme.</p> + +<p>—Oh! j'en connais déjà beaucoup!</p> + +<p>—Mais vous n'en connaissez pas comme celui dont je vous parle.</p> + +<p>—D'où vient-il donc? du bout du monde?</p> + +<p>—De plus loin peut-être.</p> + +<p>—Ah diable! j'espère qu'il n'apporte pas notre déjeuner? </p> + +<p>—Non, soyez tranquille, notre déjeuner se confectionne dans les +cuisines maternelles. Mais vous avez donc faim?</p> + +<p>—Oui, je l'avoue, si humiliant que cela soit à dire. Mais j'ai dîné +hier chez M. de Villefort; et avez-vous remarqué cela, cher ami? on dîne +très mal chez tous ces gens du parquet; on dirait toujours qu'ils ont +des remords.</p> + +<p>—Ah! pardieu, dépréciez les dîners des autres, avec cela qu'on dîne +bien chez vos ministres.</p> + +<p>—Oui, mais nous n'invitons pas les gens comme il faut, au moins; et si +nous n'étions pas obligés de faire les honneurs de notre table à +quelques croquants qui pensent et surtout qui votent bien, nous nous +garderions comme de la peste de dîner chez nous, je vous prie de croire.</p> + +<p>—Alors, mon cher, prenez un second verre de xérès et un autre biscuit.</p> + +<p>—Volontiers, votre vin d'Espagne est excellent; vous voyez bien que +nous avons eu tout à fait raison de pacifier ce pays-là.</p> + +<p>—Oui, mais don Carlos?</p> + +<p>—Eh bien, don Carlos boira du vin de Bordeaux et dans dix ans nous +marierons son fils à la petite reine.</p> + +<p>—Ce qui vous vaudra la Toison d'or, si vous êtes encore au ministère.</p> + +<p>—Je crois, Albert, que vous avez adopté pour système ce matin de me +nourrir de fumée.</p> + +<p>—Eh! c'est encore ce qui amuse le mieux l'estomac, convenez-en; mais, +tenez, justement j'entends la voix de Beauchamp dans l'antichambre, vous +vous disputerez, cela vous fera prendre patience.</p> + +<p>—À propos de quoi?</p> + +<p>—À propos de journaux. </p> + +<p>—Oh! cher ami, dit Lucien avec un souverain mépris, est-ce que je lis +les journaux!</p> + +<p>—Raison de plus, alors vous vous disputerez bien davantage.</p> + +<p>—M. Beauchamp! annonça le valet de chambre.</p> + +<p>—Entrez, entrez! plume terrible! dit Albert en se levant et en allant +au-devant du jeune homme. Tenez, voici Debray qui vous déteste sans vous +lire, à ce qu'il dit du moins.</p> + +<p>—Il a bien raison, dit Beauchamp, c'est comme moi, je le critique sans +savoir ce qu'il fait. Bonjour, commandeur.</p> + +<p>—Ah! vous savez déjà cela, répondit le secrétaire particulier en +échangeant avec le journaliste une poignée de main et un sourire.</p> + +<p>—Pardieu! reprit Beauchamp.</p> + +<p>—Et qu'en dit-on dans le monde?</p> + +<p>—Dans quel monde? Nous avons beaucoup de mondes en l'an de grâce 1838.</p> + +<p>—Eh! dans le monde critico-politique, dont vous êtes un des lions.</p> + +<p>—Mais on dit que c'est chose fort juste, et que vous semez assez de +rouge pour qu'il pousse un peu de bleu.</p> + +<p>—Allons, allons, pas mal, dit Lucien: pourquoi n'êtes vous pas des +nôtres, mon cher Beauchamp? Ayant de l'esprit comme vous en avez, vous +feriez fortune en trois ou quatre ans.</p> + +<p>—Aussi, je n'attends qu'une chose pour suivre votre conseil: c'est un +ministère qui soit assuré pour six mois. Maintenant, un seul mot, mon +cher Albert, car aussi bien faut-il que je laisse respirer le pauvre +Lucien. Déjeunons-nous ou dînons-nous? J'ai la Chambre, moi. Tout n'est +pas rose, comme vous le voyez, dans notre métier.</p> + +<p>—On déjeunera seulement; nous n'attendons plus que deux personnes, et +l'on se mettra à table aussitôt qu'elles seront arrivées.</p> + +<p>—Et quelles sortes de personnes attendez-vous à déjeuner? dit +Beauchamp.</p> + +<p>—Un gentilhomme et un diplomate, reprit Albert.</p> + +<p>—Alors c'est l'affaire de deux petites heures pour le gentilhomme et de +deux grandes heures pour le diplomate. Je reviendrai au dessert. +Gardez-moi des fraises, du café et des cigares. Je mangerai une +côtelette à la Chambre.</p> + +<p>—N'en faites rien, Beauchamp, car le gentilhomme fût-il un Montmorency, +et le diplomate un Metternich, nous déjeunerons à dix heures et demie +précises; en attendant faites comme Debray, goûtez mon xérès et mes +biscuits.</p> + +<p>—Allons donc, soit, je reste. Il faut absolument que je me distraie ce +matin.</p> + +<p>—Bon, vous voilà comme Debray! Il me semble cependant que lorsque le +ministère est triste l'opposition doit être gaie.</p> + +<p>—Ah! voyez-vous, cher ami, c'est que vous ne savez point ce qui me +menace. J'entendrai ce matin un discours de M. Danglars à la Chambre des +députés, et ce soir, chez sa femme, une tragédie d'un pair de France. Le +diable emporte le gouvernement constitutionnel! et puisque nous avions +le choix, à ce qu'on dit, comment avons-nous choisi celui-là? </p> + +<p>—Je comprends; vous avez besoin de faire provision d'hilarité.</p> + +<p>—Ne dites donc pas de mal des discours de M. Danglars, dit Debray: il +vote pour vous, il fait de l'opposition.</p> + +<p>—Voilà, pardieu, bien le mal! aussi j'attends que vous l'envoyiez +discourir au Luxembourg pour en rire tout à mon aise.</p> + +<p>—Mon cher, dit Albert à Beauchamp, on voit bien que les affaires +d'Espagne sont arrangées, vous êtes ce matin d'une aigreur révoltante. +Rappelez-vous donc que la chronique parisienne parle d'un mariage entre +moi et Mlle Eugénie Danglars. Je ne puis donc pas, en conscience, vous +laisser mal parler de l'éloquence d'un homme qui doit me dire un jour: +«Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux millions à ma fille.»</p> + +<p>—Allons donc! dit Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais. Le roi a pu +le faire baron, il pourra le faire pair, mais il ne le fera point +gentilhomme, et le comte de Morcerf est une épée trop aristocratique +pour consentir, moyennant deux pauvres millions, à une mésalliance. Le +vicomte de Morcerf ne doit épouser qu'une marquise.</p> + +<p>—Deux millions! c'est cependant joli! reprit Morcerf.</p> + +<p>—C'est le capital social d'un théâtre de boulevard ou d'un chemin de +fer du jardin des Plantes à la Râpée.</p> + +<p>—Laissez-le dire, Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et +mariez-vous. Vous épousez l'étiquette d'un sac, n'est-ce pas? eh bien, +que vous importe! mieux vaut alors sur cette étiquette un blason de +moins et un zéro de plus; vous avez sept merlettes dans vos armes, vous +en donnerez trois à votre femme et il vous en restera encore quatre. +C'est une de plus qu'a M. de Guise, qui a failli être roi de France, et +dont le cousin germain était empereur d'Allemagne.</p> + +<p>—Ma foi, je crois que vous avez raison, Lucien, répondit distraitement +Albert.</p> + +<p>—Et certainement! D'ailleurs tout millionnaire est noble comme un +bâtard, c'est-à-dire qu'il peut l'être.</p> + +<p>—Chut! ne dites pas cela, Debray, reprit en riant Beauchamp, car voici +Château-Renaud qui, pour vous guérir de votre manie de paradoxer, vous +passera au travers du corps l'épée de Renaud de Montauban, son ancêtre.</p> + +<p>—Il dérogerait alors, répondit Lucien, car je suis vilain et très +vilain.</p> + +<p>—Bon! s'écria Beauchamp, voilà le ministère qui chante du Béranger, où +allons-nous, mon Dieu?</p> + +<p>—M. de Château-Renaud! M. Maximilien Morrel! dit le valet de chambre, +en annonçant deux nouveaux convives.</p> + +<p>—Complets alors! dit Beauchamp, et nous allons déjeuner; car, si je ne +me trompe, vous n'attendiez plus que deux personnes, Albert?</p> + +<p>—Morrel! murmura Albert surpris; Morrel! qu'est-ce que cela?»</p> + +<p>Mais avant qu'il eût achevé, M. de Château-Renaud, beau jeune homme de +trente ans, gentilhomme des pieds à la tête, c'est-à-dire avec la figure +d'un Guiche et l'esprit d'un Mortemart, avait pris Albert par la main:</p> + +<p>«Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous présenter M. le capitaine +de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon sauveur. Au reste, +l'homme se présente assez bien par lui-même. Saluez mon héros, vicomte.»</p> + +<p>Et il se rangea pour démasquer ce grand et noble jeune homme au front +large, à l'œil perçant, aux moustaches noires, que nos lecteurs se +rappellent avoir vu à Marseille, dans une circonstance assez dramatique +pour qu'ils ne l'aient point encore oublié. Un riche uniforme, +demi-français, demi-oriental, admirablement porté faisait valoir sa +large poitrine décorée de la croix de la Légion d'honneur, et ressortir +la cambrure hardie de sa taille. Le jeune officier s'inclina avec une +politesse d'élégance; Morrel était gracieux dans chacun de ses +mouvements, parce qu'il était fort.</p> + +<p>«Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le baron de +Château-Renaud savait d'avance tout le plaisir qu'il me procurait en me +faisant faire votre connaissance; vous êtes de ses amis, monsieur, soyez +des nôtres. </p> + +<p>—Très bien, dit Château-Renaud, et souhaitez, mon cher vicomte, que le +cas échéant il fasse pour vous ce qu'il a fait pour moi.</p> + +<p>—Et qu'a-t-il donc fait? demanda Albert.</p> + +<p>—Oh! dit Morrel, cela ne vaut pas la peine d'en parler, et monsieur +exagère.</p> + +<p>—Comment! dit Château-Renaud, cela ne vaut pas la peine d'en parler! La +vie ne vaut pas la peine qu'on en parle!... En vérité, c'est par trop +philosophique ce que vous dites là, mon cher monsieur Morrel.... Bon +pour vous qui exposez votre vie tous les jours, mais pour moi qui +l'expose une fois par hasard....</p> + +<p>—Ce que je vois de plus clair dans tout cela, baron, c'est que M. le +capitaine Morrel vous a sauvé la vie.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui, tout bonnement, reprit Château-Renaud.</p> + +<p>—Et à quelle occasion? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Beauchamp, mon ami, vous saurez que je meurs de faim, dit Debray, ne +donnez donc pas dans les histoires.</p> + +<p>—Eh bien, mais, dit Beauchamp, je n'empêche pas qu'on se mette à table, +moi.... Château-Renaud nous racontera cela à table.</p> + +<p>—Messieurs, dit Morcerf, il n'est encore que dix heures un quart, +remarquez bien cela, et nous attendons un dernier convive.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, un diplomate, reprit Debray.</p> + +<p>—Un diplomate, ou autre chose, je n'en sais rien, ce que je sais, c'est +que pour mon compte je l'ai chargé d'une ambassade qu'il a si bien +terminée à ma satisfaction, qui si j'avais été roi, je l'eusse fait à +l'instant même chevalier de tous mes ordres, eussé-je eu à la fois la +disposition de la Toison d'or et de la Jarretière.</p> + +<p>—Alors, puisqu'on ne se met point encore à table, dit Debray, +versez-vous un verre de xérès comme nous avons fait, et racontez-nous +cela, baron.</p> + +<p>—Vous savez tous que l'idée m'était venue d'aller en Afrique.</p> + +<p>—C'est un chemin que vos ancêtres vous ont tracé, mon cher +Château-Renaud, répondit galamment Morcerf.</p> + +<p>—Oui, mais je doute que cela fût, comme eux, pour délivrer le tombeau +du Christ.</p> + +<p>—Et vous avez raison, Beauchamp, dit le jeune aristocrate; c'était tout +bonnement pour faire le coup de pistolet en amateur. Le duel me répugne, +comme vous savez, depuis que deux témoins, que j'avais choisis pour +accommoder une affaire, m'ont forcé de casser le bras à un de mes +meilleurs amis... eh pardieu! à ce pauvre Franz d'Épinay, que vous +connaissez tous. </p> + +<p>—Ah oui! c'est vrai, dit Debray, vous vous êtes battu dans le temps... +À quel propos?</p> + +<p>—Le diable m'emporte si je m'en souviens! dit Château-Renaud; mais ce +que je me rappelle parfaitement, c'est qu'ayant honte de laisser dormir +un talent comme le mien, j'ai voulu essayer sur les Arabes des pistolets +neufs dont on venait de me faire cadeau. En conséquence je m'embarquai +pour Oran; d'Oran je gagnai Constantine, et j'arrivai juste pour voir +lever le siège. Je me mis en retraite comme les autres. Pendant +quarante-huit heures je supportai assez bien la pluie le jour, la neige +la nuit; enfin, dans la troisième matinée, mon cheval mourut de froid. +Pauvre bête! accoutumée aux couvertures et au poêle de l'écurie... un +cheval arabe qui seulement s'est trouvé un peu dépaysé en rencontrant +dix degrés de froid en Arabie.</p> + +<p>—C'est pour cela que vous voulez m'acheter mon cheval anglais, dit +Debray; vous supposez qu'il supportera mieux le froid que votre arabe.</p> + +<p>—Vous vous trompez, car j'ai fait vœu de ne plus retourner en Afrique.</p> + +<p>—Vous avez donc eu bien peur? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Ma foi, oui, je l'avoue, répondit Château-Renaud; et il y avait de +quoi! Mon cheval était donc mort; je faisais ma retraite à pied; six +Arabes vinrent au galop pour me couper la tête, j'en abattis deux de +mes deux coups de fusil, deux de mes deux coups de pistolet, mouches +pleines; mais il en restait deux, et j'étais désarmé. L'un me prit par +les cheveux, c'est pour cela que je les porte courts maintenant, on ne +sait pas ce qui peut arriver, l'autre m'enveloppa le cou de son yatagan, +et je sentais déjà le froid aigu du fer, quand monsieur, que vous voyez, +chargea à son tour sur eux, tua celui qui me tenait par les cheveux d'un +coup de pistolet, et fendit la tête de celui qui s'apprêtait à me couper +la gorge d'un coup de sabre. Monsieur s'était donné pour tâche de sauver +un homme ce jour-là, le hasard a voulu que ce fût moi; quand je serai +riche, je ferai faire par Klagmann ou par Marochetti une statue du +Hasard.</p> + +<p>—Oui, dit en souriant Morrel, c'était le 5 septembre, c'est-à-dire +l'anniversaire d'un jour où mon père fut miraculeusement sauvé; aussi, +autant qu'il est en mon pouvoir, je célèbre tous les ans ce jour-là par +quelque action....</p> + +<p>—Héroïque, n'est-ce pas? interrompit Château-Renaud; bref, je fus +l'élu, mais ce n'est pas tout. Après m'avoir sauvé du fer, il me sauva +du froid, en me donnant, non pas la moitié de son manteau, comme faisait +saint Martin, mais en me le donnant tout entier; puis de la faim, en +partageant avec moi, devinez quoi?</p> + +<p>—Un pâté de chez Félix? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Non pas, son cheval, dont nous mangeâmes chacun un morceau de grand +appétit: c'était dur.</p> + +<p>—Le cheval? demanda en riant Morcerf.</p> + +<p>—Non, le sacrifice, répondit Château-Renaud. Demandez à Debray s'il +sacrifierait son anglais pour un étranger?</p> + +<p>—Pour un étranger, non, dit Debray mais pour un ami, peut-être.</p> + +<p>—Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron, dit +Morrel; d'ailleurs, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, héroïsme ou +non, sacrifice ou non, ce jour-là je devais une offrande à la mauvaise +fortune en récompense de la faveur que nous avait faite autrefois la +bonne.</p> + +<p>—Cette histoire à laquelle M. Morrel fait allusion, continua +Château-Renaud, est toute une admirable histoire qu'il vous racontera +un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample connaissance; pour +aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la mémoire. À quelle heure +déjeunez-vous, Albert.</p> + +<p>—À dix heures et demie.</p> + +<p>—Précises? demanda Debray en tirant sa montre.</p> + +<p>—Oh! vous m'accorderez bien les cinq minutes de grâce, dit Morcerf, +car, moi aussi, j'attends un sauveur.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À moi, parbleu! répondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse +pas me sauver comme un autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent +la tête! Notre déjeuner est un déjeuner philanthropique, et nous aurons +à notre table, je l'espère du moins, deux bienfaiteurs de l'humanité.</p> + +<p>—Comment ferons-nous? dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon?</p> + +<p>—Eh bien, mais on le donnera à quelqu'un qui n'aura rien fait pour +l'avoir, dit Beauchamp. C'est de cette façon-là que d'ordinaire +l'Académie se tire d'embarras.</p> + +<p>—Et d'où vient-il? demanda Debray; excusez l'insistance; vous avez +déjà, je le sais bien, répondu à cette question, mais assez vaguement +pour que je me permette de la poser une seconde fois. </p> + +<p>—En vérité, dit Albert, je n'en sais rien. Quand je l'ai invité, il y a +trois mois de cela, il était à Rome; mais depuis ce temps-là, qui peut +dire le chemin qu'il a fait!</p> + +<p>—Et le croyez-vous capable d'être exact? demanda Debray.</p> + +<p>—Je le crois capable de tout, répondit Morcerf.</p> + +<p>—Faites attention qu'avec les cinq minutes de grâce, nous n'avons plus +que dix minutes.</p> + +<p>—Eh bien, j'en profiterai pour vous dire un mot de mon convive.</p> + +<p>—Pardon, dit Beauchamp, y a-t-il matière à un feuilleton dans ce que +vous allez nous raconter?</p> + +<p>—Oui, certes, dit Morcerf, et des plus curieux, même.</p> + +<p>—Dites alors, car je vois bien que je manquerai la Chambre; il faut +bien que je me rattrape.</p> + +<p>—J'étais à Rome au carnaval dernier.</p> + +<p>—Nous savons cela, dit Beauchamp.</p> + +<p>—Oui, mais ce que vous ne savez pas, c'est que j'avais été enlevé par +des brigands.</p> + +<p>—Il n'y a pas de brigands, dit Debray.</p> + +<p>—Si fait, il y en a, et de hideux même, c'est-à-dire d'admirables, car +je les ai trouvés beaux à faire peur.</p> + +<p>—Voyons, mon cher Albert, dit Debray, avouez que votre cuisinier est en +retard, que les huîtres ne sont pas arrivées de Marennes ou d'Ostende, +et qu'à l'exemple de Mme de Maintenon, vous voulez remplacer le plat par +un comte. Dites-le, mon cher, nous sommes d'assez bonne compagnie pour +vous le pardonner et pour écouter votre histoire, toute fabuleuse +qu'elle promet d'être.</p> + +<p>—Et, moi, je vous dis, toute fabuleuse qu'elle est, que je vous la +donne pour vraie d'un bout à l'autre. Les brigands m'avaient donc enlevé +et m'avaient conduit dans un endroit fort triste qu'on appelle les +catacombes de Saint-Sébastien.</p> + +<p>—Je connais cela, dit Château-Renaud, j'ai manqué d'y attraper la +fièvre.</p> + +<p>—Et, moi, j'ai fait mieux que cela, dit Morcerf, je l'ai eue +réellement. On m'avait annoncé que j'étais prisonnier sauf rançon, une +misère, quatre mille écus romains, vingt-six mille livres tournois. +Malheureusement je n'en avais plus que quinze cents; j'étais au bout de +mon voyage et mon crédit était épuisé. J'écrivis à Franz. Et, pardieu! +tenez, Franz en était, et vous pouvez lui demander si je mens d'une +virgule; j'écrivis à Franz que s'il n'arrivait pas à six heures du matin +avec les quatre mille écus, à six heures dix minutes j'aurais rejoint +les bienheureux saints et les glorieux martyrs dans la compagnie +desquels j'avais eu l'honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c'est le +nom de mon chef de brigands, m'aurait, je vous prie de le croire, tenu +scrupuleusement parole.</p> + +<p>—Mais Franz arriva avec les quatre mille écus? dit Château-Renaud. Que +diable! on n'est pas embarrassé pour quatre mille écus quand on +s'appelle Franz d'Épinay ou Albert de Morcerf.</p> + +<p>—Non, il arriva purement et simplement accompagné du convive que je +vous annonce et que j'espère vous présenter.</p> + +<p>—Ah çà! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un +Persée délivrant Andromède?</p> + +<p>—Non, c'est un homme de ma taille à peu près.</p> + +<p>—Armé jusqu'aux dents?</p> + +<p>—Il n'avait pas même une aiguille à tricoter.</p> + +<p>—Mais il traita de votre rançon?</p> + +<p>—Il dit deux mots à l'oreille du chef, et je fus libre.</p> + +<p>—On lui fit même des excuses de vous avoir arrêté, dit Beauchamp.</p> + +<p>—Justement, dit Morcerf. </p> + +<p>—Ah çà! mais c'était donc l'Arioste que cet homme?</p> + +<p>—Non, c'était tout simplement le comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>—On ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo, dit Debray.</p> + +<p>—Je ne crois pas, ajouta Château-Renaud avec le sang-froid d'un homme +qui connaît sur le bout du doigt son nobilaire européen; qui est-ce qui +connaît quelque part un comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—Il vient peut-être de Terre Sainte, dit Beauchamp; un de ses aïeux +aura possédé le Calvaire, comme les Mortemart la mer Morte.</p> + +<p>—Pardon, dit Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer +d'embarras, messieurs; Monte-Cristo est une petite île dont j'ai +souvent entendu parler aux marins qu'employait mon père: un grain de +sable au milieu de la Méditerranée, un atome dans l'infini.</p> + +<p>—C'est parfaitement cela, monsieur! dit Albert. Eh bien, de ce grain de +sable, de cet atome, est seigneur et roi celui dont je vous parle; il +aura acheté ce brevet de comte quelque part en Toscane.</p> + +<p>—Il est donc riche, votre comte?</p> + +<p>—Ma foi, je le crois.</p> + +<p>—Mais cela doit se voir, ce me semble? </p> + +<p>—Voilà ce qui vous trompe, Debray.</p> + +<p>—Je ne vous comprends plus.</p> + +<p>—Avez-vous lu les <i>Mille et une Nuits</i>?</p> + +<p>—Parbleu! belle question!</p> + +<p>—Eh bien, savez-vous donc si les gens qu'on y voit sont riches ou +pauvres? si leurs grains de blé ne sont pas des rubis ou des diamants? +Ils ont l'air de misérables pêcheurs, n'est-ce pas? vous les traitez +comme tels, et tout à coup ils vous ouvrent quelque caverne mystérieuse, +où vous trouvez un trésor à acheter l'Inde.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Après, mon comte de Monte-Cristo est un de ces pêcheurs-là. Il a même +un nom tiré de la chose, il s'appelle Simbad le marin et possède une +caverne pleine d'or.</p> + +<p>—Et vous avez vu cette caverne, Morcerf? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Non, pas moi, Franz. Mais, chut! il ne faut pas dire un mot de cela +devant lui. Franz y est descendu les yeux bandés, et il a été servi par +des muets et par des femmes près desquelles, à ce qu'il paraît, +Cléopâtre n'est qu'une lorette. Seulement des femmes il n'en est pas +bien sûr, vu qu'elles ne sont entrées qu'après qu'il eut mangé du +haschich; de sorte qu'il se pourrait bien que ce qu'il a pris pour des +femmes fût tout bonnement un quadrille de statues.»</p> + +<p>Les jeunes gens regardèrent Morcerf d'un œil qui voulait dire:</p> + +<p>«Ah çà, mon cher, devenez-vous insensé, ou vous moquez-vous de nous?</p> + +<p>—En effet, dit Morrel pensif, j'ai entendu raconter encore par un vieux +marin nommé Penelon quelque chose de pareil à ce que dit là M. de +Morcerf.</p> + +<p>—Ah! fit Albert, c'est bien heureux que M. Morrel me vienne en aide. +Cela vous contrarie, n'est-ce pas, qu'il jette ainsi un peloton de fil +dans mon labyrinthe? </p> + +<p>—Pardon, cher ami, dit Debray, c'est que vous nous racontez des choses +si invraisemblables....</p> + +<p>—Ah parbleu! parce que vos ambassadeurs, vos consuls ne vous en parlent +pas! Ils n'ont pas le temps, il faut bien qu'ils molestent leurs +compatriotes qui voyagent.</p> + +<p>—Ah! bon, voilà que vous vous fâchez, et que vous tombez sur nos +pauvres agents. Eh! mon Dieu! avec quoi voulez-vous qu'ils vous +protègent? la Chambre leur rogne tous les jours leurs appointements; +c'est au point qu'on n'en trouve plus. Voulez-vous être ambassadeur, +Albert? je vous fais nommer à Constantinople.</p> + +<p>—Non pas! pour que le sultan, à la première démonstration que je ferai +en faveur de Méhémet-Ali, m'envoie le cordon et que mes secrétaires +m'étranglent.</p> + +<p>—Vous voyez bien, dit Debray.</p> + +<p>—Oui, mais tout cela n'empêche pas mon comte de Monte-Cristo d'exister!</p> + +<p>—Pardieu! tout le monde existe, le beau miracle!</p> + +<p>—Tout le monde existe, sans doute, mais pas dans des conditions +pareilles. Tout le monde n'a pas des esclaves noirs, des galeries +princières, des armes comme à la casauba, des chevaux de six mille +francs pièce, des maîtresses grecques! </p> + +<p>—L'avez-vous vue, la maîtresse grecque?</p> + +<p>—Oui, je l'ai vue et entendue. Vue au théâtre Valle, entendue un jour +que j'ai déjeuné chez le comte.</p> + +<p>—Il mange donc, votre homme extraordinaire?</p> + +<p>—Ma foi, s'il mange, c'est si peu, que ce n'est point la peine d'en +parler.</p> + +<p>—Vous verrez que c'est un vampire.</p> + +<p>—Riez si vous voulez. C'était l'opinion de la comtesse G..., qui, +comme vous le savez, a connu Lord Ruthwen.</p> + +<p>—Ah! joli! dit Beauchamp, voilà pour un homme non journaliste le +pendant du fameux serpent de mer du <i>Constitutionnel</i>; un vampire, c'est +parfait!</p> + +<p>—Oeil fauve dont la prunelle diminue et se dilate à volonté, dit +Debray; angle facial développé, front magnifique, teint livide, barbe +noire, dents blanches et aiguës, politesse toute pareille.</p> + +<p>—Eh bien, c'est justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le signalement +est tracé trait pour trait. Oui, politesse aiguë et incisive. Cet homme +m'a souvent donné le frisson; un jour entre autres, que nous regardions +ensemble une exécution, j'ai cru que j'allais me trouver mal, bien plus +de le voir et de l'entendre causer froidement sur tous les supplices de +la terre, que de voir le bourreau remplir son office et que d'entendre +les cris du patient.</p> + +<p>—Ne vous a-t-il pas conduit un peu dans les ruines du Colisée pour vous +sucer le sang, Morcerf? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Ou, après vous avoir délivré, ne vous a-t-il pas fait signer quelque +parchemin couleur de feu, par lequel vous lui cédiez votre âme, comme +Ésaü son droit d'aînesse?</p> + +<p>—Raillez! raillez tant que vous voudrez, messieurs! dit Morcerf un peu +piqué. Quand je vous regarde, vous autres beaux Parisiens, habitués du +boulevard de Gand, promeneurs du bois de Boulogne, et que je me +rappelle cet homme, eh bien, il me semble que nous ne sommes pas de la +même espèce.</p> + +<p>—Je m'en flatte! dit Beauchamp.</p> + +<p>—Toujours est-il, ajouta Château-Renaud, que votre comte de +Monte-Cristo est un galant homme dans ses moments perdus, sauf toutefois +ses petits arrangements avec les bandits italiens.</p> + +<p>—Eh! il n'y a pas de bandits italiens! dit Debray.</p> + +<p>—Pas de vampires! ajouta Beauchamp.</p> + +<p>—Pas de comte de Monte-Cristo, ajouta Debray. Tenez, cher Albert, voilà +dix heures et demie qui sonnent. </p> + +<p>—Avouez que vous avez eu le cauchemar, et allons déjeuner», dit +Beauchamp.</p> + +<p>Mais la vibration de la pendule ne s'était pas encore éteinte, lorsque +la porte s'ouvrit, et que Germain annonça:</p> + +<p>«Son Excellence le comte de Monte-Cristo!»</p> + +<p>Tous les auditeurs firent malgré eux un bond qui dénotait la +préoccupation que le récit de Morcerf avait infiltrée dans leurs âmes. +Albert lui-même ne put se défendre d'une émotion soudaine.</p> + +<p>On n'avait entendu ni voiture dans la rue, ni pas dans l'antichambre; la +porte elle-même s'était ouverte sans bruit. </p> + +<p>Le comte parut sur le seuil, vêtu avec la plus grande simplicité, mais +le <i>lion</i> le plus exigeant n'eût rien trouvé à reprendre à sa toilette. +Tout était d'un goût exquis, tout sortait des mains des plus élégants +fournisseurs, habits, chapeau et linge.</p> + +<p>Il paraissait âgé de trente-cinq ans à peine, et, ce qui frappa tout le +monde, ce fut son extrême ressemblance avec le portrait qu'avait tracé +de lui Debray.</p> + +<p>Le comte s'avança en souriant au milieu du salon, et vint droit à +Albert, qui, marchant au-devant de lui, lui offrit la main avec +empressement.</p> + +<p>«L'exactitude, dit Monte-Cristo, est la politesse des rois, à ce qu'a +prétendu, je crois, un de nos souverains. Mais quelle que soit leur +bonne volonté, elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant +j'espère, mon cher vicomte, que vous excuserez, en faveur de ma bonne +volonté, les deux ou trois secondes de retard que je crois avoir mises à +paraître au rendez-vous. Cinq cents lieues ne se font pas sans quelque +contrariété, surtout en France, où il est défendu, à ce qu'il paraît, de +battre les postillons.</p> + +<p>—Monsieur le comte, répondit Albert, j'étais en train d'annoncer votre +visite à quelques-uns de mes amis que j'ai réunis à l'occasion de la +promesse que vous avez bien voulu me faire, et que j'ai l'honneur de +vous présenter. Ce sont M. le comte de Château-Renaud, dont la noblesse +remonte aux Douze pairs, et dont les ancêtres ont eu leur place à la +Table Ronde; M. Lucien Debray, secrétaire particulier du ministre de +l'intérieur; M. Beauchamp, terrible journaliste, l'effroi du +gouvernement français, mais dont peut-être, malgré sa célébrité +nationale, vous n'avez jamais entendu parler en Italie, attendu que son +journal n'y entre pas; enfin M. Maximilien Morrel, capitaine de spahis.»</p> + +<p>À ce nom, le comte, qui avait jusque-là salué courtoisement, mais avec +une froideur et une impassibilité tout anglaises, fit malgré lui un pas +en avant, et un léger ton de vermillon passa comme l'éclair sur ses +joues pâles.</p> + +<p>«Monsieur porte l'uniforme des nouveaux vainqueurs français, dit-il, +c'est un bel uniforme.» </p> + +<p>On n'eût pas pu dire quel était le sentiment qui donnait à la voix du +comte une si profonde vibration et qui faisait briller, comme malgré +lui, son œil si beau, si calme et si limpide, quand il n'avait point un +motif quelconque pour le voiler.</p> + +<p>«Vous n'aviez jamais vu nos Africains, monsieur? dit Albert.</p> + +<p>—Jamais, répliqua le comte, redevenu parfaitement libre de lui.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, sous cet uniforme bat un des cœurs les plus braves +et les plus nobles de l'armée.</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, interrompit Morrel.</p> + +<p>—Laissez-moi dire, capitaine.... Et nous venons, continua Albert, +d'apprendre de monsieur un fait si héroïque, que, quoique je l'aie vu +aujourd'hui pour la première fois, je réclame de lui la faveur de vous +le présenter comme mon ami.»</p> + +<p>Et l'on put encore, à ces paroles, remarquer chez Monte-Cristo ce regard +étrange de fixité, cette rougeur furtive et ce léger tremblement de la +paupière qui, chez lui, décelaient l'émotion.</p> + +<p>«Ah! Monsieur est un noble cœur, dit le comte, tant mieux!»</p> + +<p>Cette espèce d'exclamation, qui répondait à la propre pensée du comte +plutôt qu'à ce que venait de dire Albert, surprit tout le monde et +surtout Morrel, qui regarda Monte-Cristo avec étonnement. Mais en même +temps l'intonation était si douce et pour ainsi dire si suave que, +quelque étrange que fût cette exclamation, il n'y avait pas moyen de +s'en fâcher.</p> + +<p>«Pourquoi en douterait-il? dit Beauchamp à Château-Renaud.</p> + +<p>—En vérité, répondit celui-ci, qui, avec son habitude du monde et la +netteté de son œil aristocratique, avait pénétré de Monte-Cristo tout +ce qui était pénétrable en lui, en vérité Albert ne nous a point +trompés, et c'est un singulier personnage que le comte; qu'en +dites-vous, Morrel?</p> + +<p>—Ma foi, dit celui-ci, il a l'œil franc et la voix sympathique, de +sorte qu'il me plaît, malgré la réflexion bizarre qu'il vient de faire à +mon endroit. </p> + +<p>—Messieurs, dit Albert, Germain m'annonce que vous êtes servis. Mon +cher comte, permettez-moi de vous montrer le chemin.»</p> + +<p>On passa silencieusement dans la salle à manger. Chacun prit sa place.</p> + +<p>«Messieurs, dit le comte en s'asseyant, permettez-moi un aveu qui sera +mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai faire: je suis +étranger, mais étranger à tel point que c'est la première fois que je +viens à Paris. La vie française m'est donc parfaitement inconnue, et je +n'ai guère jusqu'à présent pratiqué que la vie orientale, la plus +antipathique aux bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de +m'excuser si vous trouvez en moi quelque chose de trop turc, de trop +napolitain ou de trop arabe. Cela dit, messieurs, déjeunons.</p> + +<p>—Comme il dit tout cela! murmura Beauchamp; c'est décidément un grand +seigneur.</p> + +<p>—Un grand seigneur, ajouta Debray.</p> + +<p>—Un grand seigneur de tous les pays, monsieur Debray», dit +Château-Renaud.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#table">XL</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le déjeuner.</a></h3> + +<p>Le comte, on se le rappelle, était un sobre convive. Albert en fit la +remarque en témoignant la crainte que, dès son commencement, la vie +parisienne ne déplût au voyageur par son côté le plus matériel, mais en +même temps le plus nécessaire.</p> + +<p>«Mon cher comte, dit-il, vous me voyez atteint d'une crainte, c'est que +la cuisine de la rue du Helder ne vous plaise pas autant que celle de la +place d'Espagne. J'aurais dû vous demander votre goût et vous faire +préparer quelques plats à votre fantaisie.</p> + +<p>—Si vous me connaissiez davantage, monsieur, répondit en souriant le +comte, vous ne vous préoccuperiez pas d'un soin presque humiliant pour +un voyageur comme moi, qui a successivement vécu avec du macaroni à +Naples, de la polenta à Milan, de l'olla podrida à Valence, du pilau à +Constantinople, du karrick dans l'Inde, et des nids d'hirondelle dans la +Chine. Il n'y a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi. Je mange +de tout et partout, seulement je mange peu; et aujourd'hui que vous me +reprochez ma sobriété, je suis dans mon jour d'appétit, car depuis hier +matin je n'ai point mangé.</p> + +<p>—Comment, depuis hier matin! s'écrièrent les convives; vous n'avez +point mangé depuis vingt-quatre heures?</p> + +<p>—Non, répondit Monte-Cristo; j'avais été obligé de m'écarter de ma +route et de prendre des renseignements aux environs de Nîmes, de sorte +que j'étais un peu en retard, et je n'ai pas voulu m'arrêter.</p> + +<p>—Et vous avez mangé dans votre voiture? demanda Morcerf.</p> + +<p>—Non, j'ai dormi comme cela m'arrive quand je m'ennuie sans avoir le +courage de me distraire, ou quand j'ai faim sans avoir envie de manger.</p> + +<p>—Mais vous commandez donc au sommeil, monsieur? demanda Morrel.</p> + +<p>—À peu près.</p> + +<p>—Vous avez une recette pour cela?</p> + +<p>—Infaillible.</p> + +<p>—Voilà qui serait excellent pour nous autres Africains, qui n'avons pas +toujours de quoi manger, et qui avons rarement de quoi boire, dit +Morrel.</p> + +<p>—Oui, dit Monte-Cristo; malheureusement ma recette, excellente pour un +homme comme moi, qui mène une vie tout exceptionnelle, serait fort +dangereuse appliquée à une armée, qui ne se réveillerait plus quand on +aurait besoin d'elle.</p> + +<p>—Et peut-on savoir quelle est cette recette? demanda Debray.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui, dit Monte-Cristo, je n'en fais pas de secret: +c'est un mélange d'excellent opium que j'ai été chercher moi-même à +Canton pour être certain de l'avoir pur, et du meilleur haschich qui se +récolte en Orient, c'est-à-dire entre le Tigre et l'Euphrate; on réunit +ces deux ingrédients en portions égales, et on fait des espèces de +pilules qui s'avalent au moment où l'on en a besoin. Dix minutes après +l'effet est produit. Demandez à M. le baron Franz d'Épinay, je crois +qu'il en a goûté un jour.</p> + +<p>—Oui, répondit Morcerf, il m'en a dit quelques mots et il en a gardé +même un fort agréable souvenir.</p> + +<p>—Mais dit Beauchamp, qui en sa qualité de journaliste était fort +incrédule, vous portez donc toujours cette drogue sur vous? </p> + +<p>—Toujours, répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Serait-il indiscret de vous demander à voir ces précieuses pilules? +continua Beauchamp, espérant prendre l'étranger en défaut.</p> + +<p>—Non, monsieur», répondit le comte.</p> + +<p>Et il tira de sa poche une merveilleuse bonbonnière creusée dans une +seule émeraude et fermée par un écrou d'or qui, en se dévissant, donnait +passage à une petite boule de couleur verdâtre et de la grosseur d'un +pois. Cette boule avait une odeur âcre et pénétrante; il y en avait +quatre ou cinq pareilles dans l'émeraude, et elle pouvait en contenir +une douzaine. </p> + +<p>La bonbonnière fit le tour de la table, mais c'était bien plus pour +examiner cette admirable émeraude que pour voir ou pour flairer les +pilules, que les convives se la faisaient passer.</p> + +<p>«Et c'est votre cuisinier qui vous prépare ce régal? demanda Beauchamp.</p> + +<p>—Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, je ne livre pas comme cela mes +jouissances réelles à la merci de mains indignes. Je suis assez bon +chimiste, et je prépare mes pilules moi-même.</p> + +<p>—Voilà une admirable émeraude et la plus grosse que j'aie jamais vue, +quoique ma mère ait quelques bijoux de famille assez remarquables, dit +Château-Renaud.</p> + +<p>—J'en avais trois pareilles, reprit Monte-Cristo: j'ai donné l'une au +Grand Seigneur, qui l'a fait monter sur son sabre; l'autre à notre +saint-père le pape, qui l'a fait incruster sur sa tiare en face d'une +émeraude à peu près pareille, mais moins belle cependant, qui avait été +donnée à son prédécesseur, Pie VII, par l'empereur Napoléon; j'ai gardé +la troisième pour moi, et je l'ai fait creuser, ce qui lui a ôté la +moitié de sa valeur, mais ce qui l'a rendue plus commode pour l'usage +que j'en voulais faire.»</p> + +<p>Chacun regardait Monte-Cristo avec étonnement; il parlait avec tant de +simplicité, qu'il était évident qu'il disait la vérité ou qu'il était +fou; cependant l'émeraude qui était restée entre ses mains faisait que +l'on penchait naturellement vers la première supposition.</p> + +<p>«Et que vous ont donné ces deux souverains en échange de ce magnifique +cadeau? demanda Debray.</p> + +<p>—Le Grand Seigneur, la liberté d'une femme, répondit le comte; notre +saint-père le pape, la vie d'un homme. De sorte qu'une fois dans mon +existence j'ai été aussi puissant que si Dieu m'eût fait naître sur les +marches d'un trône.</p> + +<p>—Et c'est Peppino que vous avez délivré, n'est-ce pas? s'écria Morcerf; +c'est à lui que vous avez fait l'application de votre droit de grâce?</p> + +<p>—Peut-être, dit Monte-Cristo en souriant. </p> + +<p>—Monsieur le comte, vous ne vous faites pas l'idée du plaisir que +j'éprouve à vous entendre parler ainsi! dit Morcerf. Je vous avais +annoncé d'avance à mes amis comme un homme fabuleux, comme un enchanteur +des Mille et une Nuits; comme un sorcier du Moyen Âge; mais les +Parisiens sont gens tellement subtils en paradoxes, qu'ils prennent pour +des caprices de l'imagination les vérités les plus incontestables, quand +ces vérités ne rentrent pas dans toutes les conditions de leur existence +quotidienne. Par exemple, voici Debray qui lit, et Beauchamp qui imprime +tous les jours qu'on a arrêté et qu'on a dévalisé sur le boulevard un +membre du Jockey-Club attardé; qu'on a assassiné quatre personnes rue +Saint-Denis ou faubourg Saint-Germain; qu'on a arrêté dix, quinze, vingt +voleurs, soit dans un café du boulevard du Temple, soit dans les +Thermes de Julien, et qui contestent l'existence des bandits des +Maremmes, de la campagne de Rome ou des marais Pontins. Dites-leur donc +vous-même, je vous en prie, monsieur le comte, que j'ai été pris par ces +bandits, et que, sans votre généreuse intercession, j'attendrais, selon +toute probabilité, aujourd'hui, la résurrection éternelle dans les +catacombes de Saint-Sébastien, au lieu de leur donner à dîner dans mon +indigne petite maison de la rue du Helder.</p> + +<p>—Bah! dit Monte-Cristo, vous m'aviez promis de ne jamais me parler de +cette misère.</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, monsieur le comte! s'écria Morcerf, c'est quelque +autre à qui vous aurez rendu le même service qu'à moi et que vous aurez +confondu avec moi. Parlons-en, au contraire, je vous en prie; car si +vous vous décidez à parler de cette circonstance, peut-être non +seulement me redirez-vous un peu de ce que je sais, mais encore beaucoup +de ce que je ne sais pas.</p> + +<p>—Mais il me semble, dit en souriant le comte, que vous avez joué dans +toute cette affaire un rôle assez important pour savoir aussi bien que +moi ce qui s'est passé.</p> + +<p>—Voulez-vous me promettre, si je dis tout ce que je sais, dit Morcerf, +de dire à votre tour tout ce que je ne sais pas?</p> + +<p>—C'est trop juste, répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Morcerf, dût mon amour-propre en souffrir, je me suis +cru pendant trois jours l'objet des agaceries d'un masque que je prenais +pour quelque descendante des Tullie ou des Poppée, tandis que j'étais +tout purement et simplement l'objet des agaceries d'une contadîne; et +remarquez que je dis contadîne pour ne pas dire paysanne. Ce que je +sais, c'est que, comme un niais, plus niais encore que celui dont je +parlais tout à l'heure, j'ai pris pour cette paysanne un jeune bandit de +quinze ou seize ans, au menton imberbe, à la taille fine, qui, au moment +où je voulais m'émanciper jusqu'à déposer un baiser sur sa chaste +épaule, m'a mis le pistolet sous la gorge, et, avec l'aide de sept ou +huit de ses compagnons, m'a conduit ou plutôt traîné au fond des +catacombes de Saint-Sébastien, où j'ai trouvé un chef de bandits fort +lettré, ma foi, lequel lisait les <i>Commentaires de César</i>, et qui a +daigné interrompre sa lecture pour me dire que si le lendemain, à six +heures du matin, je n'avais pas versé quatre mille écus dans sa caisse, +le lendemain à six heures et un quart j'aurais parfaitement cessé +d'exister. La lettre existe, elle est entre les mains de Franz, signée +de moi, avec un post-scriptum de maître Luigi Vampa. Si vous en doutez, +j'écris à Franz, qui fera légaliser les signatures. Voilà ce que je +sais. Maintenant, ce que je ne sais pas, c'est comment vous êtes +parvenu, monsieur le comte, à frapper d'un si grand respect les bandits +de Rome, qui respectent si peu de chose. Je vous avoue que, Franz et +moi, nous en fûmes ravis d'admiration.</p> + +<p>—Rien de plus simple, monsieur, répondit le comte, je connaissais le +fameux Vampa depuis plus de dix ans. Tout jeune et quand il était encore +berger, un jour que je lui donnai je ne sais plus quelle monnaie d'or +parce qu'il m'avait montré mon chemin, il me donna, lui, pour ne rien +devoir à moi, un poignard sculpté par lui et que vous avez dû voir dans +ma collection d'armes. Plus tard, soit qu'il eût oublié cet échange de +petits cadeaux qui eût dû entretenir l'amitié entre nous, soit qu'il ne +m'eût pas reconnu, il tenta de m'arrêter; mais ce fut moi tout au +contraire qui le pris avec une douzaine de ses gens. Je pouvais le +livrer à la justice romaine, qui est expéditive et qui se serait encore +hâtée en sa faveur, mais je n'en fis rien. Je le renvoyai, lui et les +siens.</p> + +<p>—À la condition qu'ils ne pécheraient plus, dit le journaliste en +riant. Je vois avec plaisir qu'ils ont scrupuleusement tenu leur parole.</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, à la simple condition qu'ils me +respecteraient toujours, moi et les miens. Peut-être ce que je vais vous +dire vous paraîtra-t-il étrange, à vous, messieurs les socialistes, les +progressifs, les humanitaires; mais je ne m'occupe jamais de mon +prochain, mais je n'essaye jamais de protéger la société qui ne me +protège pas, et, je dirai même plus, qui généralement ne s'occupe de moi +que pour me nuire; et, en les supprimant dans mon estime et en gardant +la neutralité vis-à-vis d'eux, c'est encore la société et mon prochain +qui me doivent du retour.</p> + +<p>—À la bonne heure! s'écria Château-Renaud, voilà le premier homme +courageux que j'entends prêcher loyalement et brutalement l'égoïsme: +c'est très beau, cela! bravo, monsieur le comte!</p> + +<p>—C'est franc du moins, dit Morrel; mais je suis sûr que monsieur le +comte ne s'est pas repenti d'avoir manqué une fois aux principes qu'il +vient cependant de nous exposer d'une façon si absolue.</p> + +<p>—Comment ai-je manqué à ces principes, monsieur?» demanda Monte-Cristo, +qui de temps en temps ne pouvait s'empêcher de regarder Maximilien avec +tant d'attention, que deux ou trois fois déjà le hardi jeune homme avait +baissé les yeux devant le regard clair et limpide du comte.</p> + +<p>«Mais il me semble, reprit Morrel, qu'en délivrant M. de Morcerf que +vous ne connaissiez pas, vous serviez votre prochain et la société.</p> + +<p>—Dont il fait le plus bel ornement, dit gravement Beauchamp en vidant +d'un seul trait un verre de vin de Champagne.</p> + +<p>—Monsieur le comte! s'écria Morcerf, vous voilà pris par le +raisonnement, vous, c'est-à-dire un des plus rudes logiciens que je +connaisse; et vous allez voir qu'il va vous être clairement démontré +tout à l'heure que, loin d'être un égoïste, vous êtes au contraire un +philanthrope. Ah! monsieur le comte, vous vous dites Oriental, Levantin, +Malais, Indien, Chinois, sauvage; vous vous appelez Monte-Cristo de +votre nom de famille, Simbad le marin de votre nom de baptême, et voilà +que du jour où vous mettez le pied à Paris vous possédez d'instinct le +plus grand mérite ou le plus grand défaut de nos excentriques Parisiens, +c'est-à-dire que vous usurpez les vices que vous n'avez pas et que vous +cachez les vertus que vous avez!</p> + +<p>—Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, je ne vois pas dans tout ce que +j'ai dit ou fait un seul mot qui me vaille, de votre part et de celle de +ces messieurs le prétendu éloge que je viens de recevoir. Vous n'étiez +pas un étranger pour moi, puisque je vous connaissais, puisque je vous +avais cédé deux chambres, puisque je vous avais donné à déjeuner, +puisque je vous avais prêté une de mes voitures, puisque nous avions vu +passer les masques ensemble dans la rue du Cours, et puisque nous avions +regardé d'une fenêtre de la place del Popolo cette exécution qui vous a +si fort impressionné que vous avez failli vous trouver mal. Or, je le +demande à tous ces messieurs, pouvais-je laisser mon hôte entre les mains +de ces affreux bandits, comme vous les appelez? D'ailleurs, vous le +savez, j'avais, en vous sauvant, une arrière-pensée qui était de me +servir de vous pour m'introduire dans les salons de Paris quand je +viendrais visiter la France. Quelque temps vous avez pu considérer cette +résolution comme un projet vague et fugitif; mais aujourd'hui, vous le +voyez, c'est une bonne et belle réalité, à laquelle il faut vous +soumettre sous peine de manquer à votre parole.</p> + +<p>—Et je la tiendrai, dit Morcerf; mais je crains bien que vous ne soyez +fort désenchanté, mon cher comte, vous, habitué aux sites accidentés, +aux événements pittoresques, aux fantastiques horizons. Chez nous, pas +le moindre épisode du genre de ceux auxquels votre vie aventureuse vous +a habitué. Notre Chimborazzo, c'est Montmartre; notre Himalaya, c'est le +mont Valérien; notre Grand-Désert, c'est la plaine de Grenelle, encore y +perce-t-on un puits artésien pour que les caravanes y trouvent de +l'eau. Nous avons des voleurs, beaucoup même, quoique nous n'en ayons +pas autant qu'on le dit, mais ces voleurs redoutent infiniment davantage +le plus petit mouchard que le plus grand seigneur; enfin, la France est +un pays si prosaïque, et Paris une ville si fort civilisée, que vous ne +trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq départements, je +dis quatre-vingt-cinq départements, car, bien entendu, j'excepte la +Corse de la France, que vous ne trouverez pas dans nos quatre-vingt-cinq +départements la moindre montagne sur laquelle il n'y ait un télégraphe, +et la moindre grotte un peu noire dans laquelle un commissaire de police +n'ait fait poser un bec de gaz. Il n'y a donc qu'un seul service que je +puisse vous rendre, mon cher comte, et pour celui-là je me mets à votre +disposition: vous présenter partout, ou vous faire présenter par mes +amis, cela va sans dire. D'ailleurs, vous n'avez besoin de personne +pour cela; avec votre nom, votre fortune et votre esprit (Monte-Cristo +s'inclina avec un sourire légèrement ironique), on se présente partout +soi-même, et l'on est bien reçu partout. Je ne peux donc en réalité vous +être bon qu'à une chose. Si quelque habitude de la vie parisienne +quelque expérience du confortable, quelque connaissance de nos bazars +peuvent me recommander à vous, je me mets à votre disposition pour vous +trouver une maison convenable. Je n'ose vous proposer de partager mon +logement comme j'ai partagé le vôtre à Rome, moi qui ne professe pas +l'égoïsme, mais qui suis égoïste par excellence; car chez moi, excepté +moi, il ne tiendrait pas une ombre, à moins que cette ombre ne fût celle +d'une femme.</p> + +<p>—Ah! fit le comte, voici une réserve toute conjugale. Vous m'avez en +effet, monsieur, dit à Rome quelques mots d'un mariage ébauché; dois-je +vous féliciter sur votre prochain bonheur?</p> + +<p>—La chose est toujours à l'état de projet, monsieur le comte.</p> + +<p>—Et qui dit projet, reprit Debray, veut dire éventualité.</p> + +<p>—Non pas! dit Morcerf; mon père y tient, et j'espère bien, avant peu, +vous présenter, sinon ma femme, du moins ma future: mademoiselle Eugénie +Danglars.</p> + +<p>—Eugénie Danglars! reprit Monte-Cristo; attendez donc: son père +n'est-il pas M. le baron Danglars?</p> + +<p>—Oui, répondit Morcerf; mais baron de nouvelle création. </p> + +<p>—Oh! qu'importe? répondit Monte-Cristo, s'il a rendu à l'État des +services qui lui aient mérité cette distinction.</p> + +<p>—D'énormes, dit Beauchamp. Il a, quoique libéral dans l'âme, complété +en 1829 un emprunt de six millions pour le roi Charles X, qui l'a, ma +foi, fait baron et chevalier de la Légion d'honneur, de sorte qu'il +porte le ruban, non pas à la poche de son gilet, comme on pourrait le +croire, mais bel et bien à la boutonnière de son habit.</p> + +<p>—Ah! dit Morcerf en riant, Beauchamp, Beauchamp, gardez cela pour <i>Le +Corsaire et Le Charivari</i> mais devant moi épargnez mon futur beau-père.»</p> + +<p>Puis se retournant vers Monte-Cristo:</p> + +<p>«Mais vous avez tout à l'heure prononcé son nom comme quelqu'un qui +connaîtrait le baron? dit-il.</p> + +<p>—Je ne le connais pas, dit négligemment Monte-Cristo; mais je ne +tarderai pas probablement à faire sa connaissance, attendu que j'ai un +crédit ouvert sur lui par les maisons Richard et Blount de Londres, +Arstein et Eskeles de Vienne, et Thomson et French de Rome.»</p> + +<p>Et en prononçant ces deux derniers noms, Monte-Cristo regarda du coin de +l'œil Maximilien Morrel.</p> + +<p>Si l'étranger s'était attendu à produire de l'effet sur Maximilien +Morrel, il ne s'était pas trompé. Maximilien tressaillit comme s'il eût +reçu une commotion électrique.</p> + +<p>«Thomson et French, dit-il: connaissez-vous cette maison, monsieur?</p> + +<p>—Ce sont mes banquiers dans la capitale du monde chrétien, répondit +tranquillement le comte; puis-je vous être bon à quelque chose auprès +d'eux.</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, vous pourriez nous aider peut-être dans des +recherches jusqu'à présent infructueuses; cette maison a autrefois rendu +un service à la nôtre, et a toujours, je ne sais pourquoi, nié nous +avoir rendu ce service. </p> + +<p>—À vos ordres, monsieur, répondit Monte-Cristo en s'inclinant.</p> + +<p>—Mais dit Morcerf, nous nous sommes singulièrement écartés, à propos de +M. Danglars, du sujet de notre conversation. Il était question de +trouver une habitation convenable au comte de Monte-Cristo; voyons, +messieurs, cotisons-nous pour avoir une idée. Où logerons-nous cet hôte +nouveau du Grand-Paris?</p> + +<p>—Faubourg Saint-Germain, dit Château-Renaud: monsieur trouvera là un +charmant petit hôtel entre cour, et jardin.</p> + +<p>—Bah! Château-Renaud, dit Debray, vous ne connaissez que votre triste +et maussade faubourg Saint-Germain, ne l'écoutez pas, monsieur le +comte, logez-vous Chaussée-d'Antin: c'est le véritable centre de Paris.»</p> + +<p>—Boulevard de l'Opéra, dit Beauchamp; au premier, une maison à balcon. +Monsieur le comte y fera apporter des coussins de drap d'argent, et +verra, en fumant sa chibouque, ou en avalant ses pilules, toute la +capitale défiler sous ses yeux.</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas d'idées, vous, Morrel, dit Château-Renaud, que +vous ne proposez rien?</p> + +<p>—Si fait, dit en souriant le jeune homme; au contraire, j'en ai une, +mais j'attendais que monsieur se laissât tenter par quelqu'une des +offres brillantes qu'on vient de lui faire. Maintenant, comme il n'a pas +répondu, je crois pouvoir lui offrir un appartement dans un petit hôtel +tout charmant, tout Pompadour, que ma sœur vient de louer depuis un an +dans la rue Meslay.</p> + +<p>—Vous avez une sœur? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et une excellente sœur.</p> + +<p>—Mariée?</p> + +<p>—Depuis bientôt neuf ans.</p> + +<p>—Heureuse? demanda de nouveau le comte.</p> + +<p>—Aussi heureuse qu'il est permis à une créature humaine de l'être, +répondit Maximilien: elle a épousé l'homme qu'elle aimait, celui qui +nous est resté fidèle dans notre mauvaise fortune: Emmanuel Herbault.»</p> + +<p>Monte-Cristo sourit imperceptiblement.</p> + +<p>«J'habite là pendant mon semestre, continua Maximilien, et je serai, +avec mon beau-frère Emmanuel, à la disposition de monsieur le comte pour +tous les renseignements dont il aura besoin.</p> + +<p>—Un moment! s'écria Albert avant que Monte-Cristo eût eu le temps de +répondre, prenez garde à ce que vous faites, monsieur Morrel, vous allez +claquemurer un voyageur, Simbad le marin, dans la vie de famille; un +homme qui est venu pour voir Paris vous allez en faire un patriarche. </p> + +<p>—Oh! que non pas, répondit Morrel en souriant, ma sœur a vingt-cinq +ans, mon beau-frère en a trente: ils sont jeunes, gais et heureux; +d'ailleurs monsieur le comte sera chez lui, et il ne rencontrera ses +hôtes qu'autant qu'il lui plaira de descendre chez eux.</p> + +<p>—Merci, monsieur, merci, dit Monte-Cristo, je me contenterai d'être +présenté par vous à votre sœur et à votre beau-frère, si vous voulez +bien me faire cet honneur; mais je n'ai accepté l'offre d'aucun de ces +messieurs, attendu que j'ai déjà mon habitation toute prête.</p> + +<p>—Comment! s'écria Morcerf, vous allez donc descendre à l'hôtel? Ce +sera fort maussade pour vous, cela.</p> + +<p>—Étais-je donc si mal à Rome? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Parbleu! à Rome, dit Morcerf, vous aviez dépensé cinquante mille +piastres pour vous faire meubler un appartement; mais je présume que +vous n'êtes pas disposé à renouveler tous les jours une pareille +dépense.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela qui m'a arrêté, répondit Monte-Cristo; mais j'étais +résolu d'avoir une maison à Paris, une maison à moi, j'entends. J'ai +envoyé d'avance mon valet de chambre et il a dû acheter cette maison et +me la faire meubler.</p> + +<p>—Mais dites-nous donc que vous avez un valet de chambre qui connaît +Paris! s'écria Beauchamp.</p> + +<p>—C'est la première fois comme moi qu'il vient en France; il est Noir et +ne parle pas, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Alors, c'est Ali? demanda Albert au milieu de la surprise générale.</p> + +<p>—Oui, monsieur, c'est Ali lui-même, mon Nubien, mon muet, que vous avez +vu à Rome, je crois.</p> + +<p>—Oui, certainement, répondit Morcerf, je me le rappelle à merveille. +Mais comment avez-vous chargé un Nubien de vous acheter une maison à +Paris, et un muet de vous la meubler? Il aura fait toutes choses de +travers le pauvre malheureux.</p> + +<p>—Détrompez-vous, monsieur, je suis certain, au contraire, qu'il aura +choisi toutes choses selon mon goût; car, vous le savez, mon goût n'est +pas celui de tout le monde. Il est arrivé il y a huit jours; il aura +couru toute la ville avec cet instinct que pourrait avoir un bon chien +chassant tout seul; il connaît mes caprices, mes fantaisies, mes +besoins; il aura tout organisé à ma guise. Il savait que j'arriverais +aujourd'hui à dix heures; depuis neuf heures il m'attendait à la +barrière de Fontainebleau; il m'a remis ce papier; c'est ma nouvelle +adresse: tenez, lisez.»</p> + +<p>Et Monte-Cristo passa un papier à Albert.</p> + +<p>«Champs-Élysées, 30, lut Morcerf. </p> + +<p>—Ah! voilà qui est vraiment original! ne put s'empêcher de dire +Beauchamp.</p> + +<p>—Et très princier, ajouta Château-Renaud.</p> + +<p>—Comment! vous ne connaissez pas votre maison? demanda Debray.</p> + +<p>—Non, dit Monte-Cristo, je vous ai déjà dit que je ne voulais pas +manquer l'heure. J'ai fait ma toilette dans ma voiture et je suis +descendu à la porte du vicomte.»</p> + +<p>Les jeunes gens se regardèrent; ils ne savaient si c'était une comédie +jouée par Monte-Cristo; mais tout ce qui sortait de la bouche de cet +homme avait, malgré son caractère original, un tel cachet de simplicité, +que l'on ne pouvait supposer qu'il dût mentir. D'ailleurs pourquoi +aurait-il menti?</p> + +<p>«Il faudra donc nous contenter, dit Beauchamp, de rendre à M. le comte +tous les petits services qui seront en notre pouvoir. Moi, en ma qualité +de journaliste, je lui ouvre tous les théâtres de Paris.</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit en souriant Monte-Cristo; mon intendant a déjà +l'ordre de me louer une loge dans chacun d'eux.</p> + +<p>—Et votre intendant est-il aussi un Nubien, un muet? demanda Debray.</p> + +<p>—Non, monsieur, c'est tout bonnement un compatriote à vous, si tant +est cependant qu'un Corse soit compatriote de quelqu'un: mais vous le +connaissez, monsieur de Morcerf.</p> + +<p>—Serait-ce par hasard le brave signor Bertuccio, qui s'entend si bien à +louer les fenêtres?</p> + +<p>—Justement, et vous l'avez vu chez moi le jour où j'ai eu l'honneur de +vous recevoir à déjeuner. C'est un fort brave homme, qui a été un peu +soldat, un peu contrebandier, un peu de tout ce qu'on peut être enfin. +Je ne jurerais même pas qu'il n'a point eu quelques démêlés avec la +police pour une misère, quelque chose comme un coup de couteau.</p> + +<p>—Et vous avez choisi cet honnête citoyen du monde pour votre +intendant, monsieur le comte? dit Debray, combien vous vole-t-il par an?</p> + +<p>—Eh bien, parole d'honneur, dit le comte, pas plus qu'un autre, j'en +suis sûr; mais il fait mon affaire, ne connaît pas d'impossibilité, et +je le garde.</p> + +<p>—Alors, dit Château-Renaud, vous voilà avec une maison montée: vous +avez un hôtel aux Champs-Élysées, domestiques, intendant, il ne vous +manque plus qu'une maîtresse.»</p> + +<p>Albert sourit, il songeait à la belle Grecque qu'il avait vue dans la +loge du comte au théâtre Valle et au théâtre Argentina.</p> + +<p>«J'ai mieux que cela, dit Monte-Cristo: j'ai une esclave. Vous louez +vos maîtresses au théâtre de l'Opéra, au théâtre du Vaudeville, au +théâtre des Variétés; moi, j'ai acheté la mienne à Constantinople; cela +m'a coûté plus, mais, sous ce rapport-là, je n'ai plus besoin de +m'inquiéter de rien.</p> + +<p>—Mais vous oubliez, dit en riant Debray, que nous sommes, comme l'a dit +le roi Charles, francs de nom, francs de nature; qu'en mettant le pied +sur la terre de France, votre esclave est devenue libre?</p> + +<p>—Qui le lui dira? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Mais, dame! le premier venu.</p> + +<p>—Elle ne parle que le romaïque.</p> + +<p>—Alors c'est autre chose.</p> + +<p>—Mais la verrons-nous, au moins? demanda Beauchamp, ou, ayant déjà un +muet, avez-vous aussi des eunuques?</p> + +<p>—Ma foi non, dit Monte-Cristo, je ne pousse pas l'orientalisme +jusque-là: tout ce qui m'entoure est libre de me quitter, et en me +quittant n'aura plus besoin de moi ni de personne; voilà peut-être +pourquoi on ne me quitte pas.»</p> + +<p>Depuis longtemps on était passé au dessert et aux cigares.</p> + +<p>«Mon cher, dit Debray en se levant, il est deux heures et demie, votre +convive est charmant, mais il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte, +et quelquefois même pour la mauvaise; il faut que je retourne à mon +ministère. Je parlerai du comte au ministre, et il faudra bien que nous +sachions qui il est.</p> + +<p>—Prenez garde, dit Morcerf, les plus malins y ont renoncé.</p> + +<p>—Bah! nous avons trois millions pour notre police: il est vrai qu'ils +sont presque toujours dépensés à l'avance; mais n'importe; il restera +toujours bien une cinquantaine de mille francs à mettre à cela.</p> + +<p>—Et quand vous saurez qui il est, vous me le direz?</p> + +<p>—Je vous le promets. Au revoir, Albert; messieurs, votre très humble.»</p> + +<p>Et, en sortant, Debray cria très haut dans l'antichambre:</p> + +<p>«Faites avancer!</p> + +<p>—Bon, dit Beauchamp à Albert, je n'irai pas à la Chambre, mais j'ai à +offrir à mes lecteurs mieux qu'un discours de M. Danglars.</p> + +<p>—De grâce, Beauchamp, dit Morcerf, pas un mot, je vous en supplie; ne +m'ôtez pas le mérite de le présenter et de l'expliquer: N'est-ce pas +qu'il est curieux?</p> + +<p>—Il est mieux que cela, répondit Château-Renaud, et c'est vraiment un +des hommes les plus extraordinaires que j'aie vus de ma vie. Venez-vous, +Morrel?</p> + +<p>—Le temps de donner ma carte à M. le comte, qui veut bien me promettre +de venir nous faire une petite visite, rue Meslay, 14.</p> + +<p>—Soyez sûr que je n'y manquerai pas, monsieur», dit en s'inclinant le +comte.</p> + +<p>Et Maximilien Morrel sortit avec le baron de Château-Renaud, laissant +Monte-Cristo seul avec Morcerf.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#table">XLI</a></h2> + +<h3><a href="#table">La présentation.</a></h3> + +<p>Quand Albert se trouva en tête-à-tête avec Monte-Cristo:</p> + +<p>«Monsieur le comte, lui dit-il, permettez-moi de commencer avec vous mon +métier de cicérone en vous donnant le spécimen d'un appartement de +garçon. Habitué aux palais d'Italie, ce sera pour vous une étude à faire +que de calculer dans combien de pieds carrés peut vivre un des jeunes +gens de Paris qui ne passent pas pour être les plus mal logés. À mesure +que nous passerons d'une chambre à l'autre, nous ouvrirons les fenêtres +pour que vous respiriez.»</p> + +<p>Monte-Cristo connaissait déjà la salle à manger et le salon du +rez-de-chaussée. Albert le conduisit d'abord à son atelier; c'était, on +se le rappelle, sa pièce de prédilection.</p> + +<p>Monte-Cristo était un digne appréciateur de toutes les choses qu'Albert +avait entassées dans cette pièce: vieux bahuts, porcelaines du Japon, +étoffes d'Orient, verroteries de Venise, armes de tous les pays du +monde, tout lui était familier, et, au premier coup d'œil, il +reconnaissait le siècle, le pays et l'origine.</p> + +<p>Morcerf avait cru être l'explicateur, et c'était lui au contraire qui +faisait, sous la direction du comte, un cours d'archéologie, de +minéralogie et d'histoire naturelle. On descendit au premier. Albert +introduisit son hôte dans le salon. Ce salon était tapissé des œuvres +des peintres modernes; il y avait des paysages de Dupré, aux longs +roseaux, aux arbres élancés, aux vaches beuglantes et aux ciels +merveilleux; il y avait des cavaliers arabes de Delacroix, aux longs +burnous blancs, aux ceintures brillantes, aux armes damasquinées, dont +les chevaux se mordaient avec rage, tandis que les hommes se déchiraient +avec des masses de fer, des aquarelles de Boulanger, représentant tout +<i>Notre-Dame de Paris</i> avec cette vigueur qui fait du peintre l'émule du +poète; il y avait des toiles de Diaz, qui fait les fleurs plus belles +que les fleurs, le soleil plus brillant que le soleil; des dessins de +Decamps, aussi colorés que ceux de Salvator Rosa, mais plus poétiques; +des pastels de Giraud et de Muller, représentant des enfants aux têtes +d'ange, des femmes aux traits de vierge; des croquis arrachés à l'album +du voyage d'Orient de Dauzats, qui avaient été crayonnés en quelques +secondes sur la selle d'un chameau ou sous le dôme d'une mosquée; enfin +tout ce que l'art moderne peut donner en échange et en dédommagement de +l'art perdu et envolé avec les siècles précédents.</p> + +<p>Albert s'attendait à montrer, cette fois du moins, quelque chose de +nouveau à l'étrange voyageur; mais à son grand étonnement, celui-ci, +sans avoir besoin de chercher les signatures, dont quelques-unes +d'ailleurs n'étaient présentes que par des initiales, appliqua à +l'instant même le nom de chaque auteur à son œuvre, de façon qu'il +était facile de voir que non seulement chacun de ces noms lui était +connu, mais encore que chacun de ces talents avait été apprécié et +étudié par lui.</p> + +<p>Du salon on passa dans la chambre à coucher. C'était à la fois un modèle +d'élégance et de goût sévère: là un seul portrait, mais signé Léopold +Robert, resplendissait dans son cadre d'or mat.</p> + +<p>Ce portrait attira tout d'abord les regards du comte de Monte-Cristo, +car il fit trois pas rapides dans la chambre et s'arrêta tout à coup +devant lui.</p> + +<p>C'était celui d'une jeune femme de vingt-cinq à vingt-six ans, au teint +brun, au regard de feu, voilé sous une paupière languissante; elle +portait le costume pittoresque des pêcheuses catalanes avec son corset +rouge et noir et ses aiguilles d'or piquées dans les cheveux; elle +regardait la mer, et sa silhouette élégante se détachait sur le double +azur des flots et du ciel.</p> + +<p>Il faisait sombre dans la chambre, sans quoi Albert eût pu voir la +pâleur livide qui s'étendit sur les joues du comte, et surprendre le +frisson nerveux qui effleura ses épaules et sa poitrine.</p> + +<p>Il se fit un instant de silence, pendant lequel Monte-Cristo demeura +l'œil obstinément fixé sur cette peinture.</p> + +<p>«Vous avez là une belle maîtresse, vicomte, dit Monte-Cristo d'une voix +parfaitement calme, et ce costume, costume de bal sans doute, lui sied +vraiment à ravir.</p> + +<p>—Ah! monsieur, dit Albert, voilà une méprise que je ne vous +pardonnerais pas, si à côté de ce portrait vous en eussiez vu quelque +autre. Vous ne connaissez pas ma mère, monsieur; c'est elle que vous +voyez dans ce cadre; elle se fit peindre ainsi, il y a six ou huit ans. +Ce costume est un costume de fantaisie, à ce qu'il paraît, et la +ressemblance est si grande, que je crois encore voir ma mère telle +qu'elle était en 1830. La comtesse fit faire ce portrait pendant une +absence du comte. Sans doute elle croyait lui préparer pour son retour +une gracieuse surprise; mais, chose bizarre, ce portrait déplut à mon +père; et la valeur de la peinture, qui est, comme vous le voyez, une des +belles toiles de Léopold Robert, ne put le faire passer sur l'antipathie +dans laquelle il l'avait prise. Il est vrai de dire entre nous, mon cher +comte, que M. de Morcerf est un des pairs les plus assidus au +Luxembourg, un général renommé pour la théorie, mais un amateur d'art +des plus médiocres; il n'en est pas de même de ma mère, qui peint d'une +façon remarquable, et qui, estimant trop une pareille œuvre pour s'en +séparer tout à fait, me l'a donnée pour que chez moi elle fût moins +exposée à déplaire à M. de Morcerf, dont je vous ferai voir à son tour +le portrait peint par Gros. Pardonnez-moi si je vous parle ainsi ménage +et famille, mais, comme je vais avoir l'honneur de vous conduire chez le +comte, je vous dis cela pour qu'il ne vous échappe pas de vanter ce +portrait devant lui. Au reste, il a une funeste influence; car il est +bien rare que ma mère vienne chez moi sans le regarder, et plus rare +encore qu'elle le regarde sans pleurer. Le nuage qu'amena l'apparition +de cette peinture dans l'hôtel est du reste le seul qui se soit élevé +entre le comte et la comtesse, qui, quoique mariés depuis plus de vingt +ans, sont encore unis comme au premier jour.»</p> + +<p>Monte-Cristo jeta un regard rapide sur Albert, comme pour chercher une +intention cachée à ses paroles; mais il était évident que le jeune homme +les avait dites dans toute la simplicité de son âme.</p> + +<p>«Maintenant, dit Albert, vous avez vu toutes mes richesses, monsieur le +comte, permettez-moi de vous les offrir, si indignes qu'elles soient; +regardez-vous comme étant ici chez vous, et, pour vous mettre plus à +votre aise encore, veuillez m'accompagner jusque chez M. de Morcerf, à +qui j'ai écrit de Rome le service que vous m'avez rendu, à qui j'ai +annoncé la visite que vous m'aviez promise; et, je puis le dire, le +comte et la comtesse attendaient avec impatience qu'il leur fût permis +de vous remercier. Vous êtes un peu blasé sur toutes choses, je le sais, +monsieur le comte, et les scènes de famille n'ont pas sur Simbad le +marin beaucoup d'action: vous avez vu d'autres scènes! Cependant +acceptez que je vous propose, comme initiation à la vie parisienne, la +vie de politesses, de visites et de présentations.»</p> + +<p>Monte-Cristo s'inclina pour répondre; il acceptait la proposition sans +enthousiasme et sans regrets, comme une des convenances de société dont +tout homme comme il faut se fait un devoir. Albert appela son valet de +chambre, et lui ordonna d'aller prévenir M. et Mme de Morcerf de +l'arrivée prochaine du comte de Monte-Cristo.</p> + +<p>Albert le suivit avec le comte.</p> + +<p>En arrivant dans l'antichambre du comte, on voyait au-dessus de la porte +qui donnait dans le salon un écusson qui, par son entourage riche et son +harmonie avec l'ornementation de la pièce, indiquait l'importance que +le propriétaire de l'hôtel attachait à ce blason.</p> + +<p>Monte-Cristo s'arrêta devant ce blason, qu'il examina avec attention.</p> + +<p>«D'azur à sept merlettes d'or posées en bande. C'est sans doute l'écusson +de votre famille, monsieur? demanda-t-il. À part la connaissance des +pièces du blason qui me permet de le déchiffrer, je suis fort ignorant +en matière héraldique, moi, comte de hasard, fabriqué par la Toscane à +l'aide d'une commanderie de Saint-Étienne, et qui me fusse passé d'être +grand seigneur si l'on ne m'eût répété que, lorsqu'on voyage beaucoup, +c'est chose absolument nécessaire. Car enfin il faut bien, ne fût-ce que +pour que les douaniers ne vous visitent pas, avoir quelque chose sur +les panneaux de sa voiture. Excusez-moi donc si je vous fais une +pareille question.</p> + +<p>—Elle n'est aucunement indiscrète, monsieur, dit Morcerf avec la +simplicité de la conviction, et vous aviez deviné juste: ce sont nos +armes, c'est-à-dire celles du chef de mon père; mais elles sont, comme +vous voyez, accolées à un écusson qui est de gueule à la tour d'argent, +et qui est du chef de ma mère; par les femmes je suis Espagnol, mais la +maison de Morcerf est française, et, à ce que j'ai entendu dire, même +une des plus anciennes du Midi de la France.</p> + +<p>—Oui, reprit Monte-Cristo, c'est ce qu'indiquent les merlettes. Presque +tous les pèlerins armés qui tentèrent ou qui firent la conquête de la +Terre Sainte prirent pour armes ou des croix, signe de la mission à la +quelle ils s'étaient voués, ou des oiseaux voyageurs, symbole du long +voyage qu'ils allaient entreprendre et qu'ils espéraient accomplir sur +les ailes de la foi. Un de vos aïeux paternels aura été de quelqu'une de +vos croisades, et, en supposant que ce ne soit que celle de saint Louis, +cela nous fait déjà remonter au treizième siècle, ce qui est encore fort +joli.</p> + +<p>—C'est possible, dit Morcerf: il y a quelque part dans le cabinet de +mon père un arbre généalogique qui nous dira cela, et sur lequel j'avais +autrefois des commentaires qui eussent fort édifié d'Hozier et Jaucourt. +À présent, je n'y pense plus; cependant je vous dirai, monsieur le +comte, et ceci rentre dans mes attributions de cicérone, que l'on +commence à s'occuper beaucoup de ces choses-là sous notre gouvernement +populaire.</p> + +<p>—Eh bien, alors, votre gouvernement aurait bien dû choisir dans son +passé quelque chose de mieux que ces deux pancartes que j'ai remarquées +sur vos monuments, et qui n'ont aucun sens héraldique. Quant à vous, +vicomte, reprit Monte-Cristo en revenant à Morcerf, vous êtes plus +heureux que votre gouvernement, car vos armes sont vraiment belles et +parlent à l'imagination. Oui, c'est bien cela, vous êtes à la fois de +Provence et d'Espagne; c'est ce qui explique, si le portrait que vous +m'avez montré est ressemblant, cette belle couleur brune que j'admirais +si fort sur le visage de la noble Catalane.»</p> + +<p>Il eût fallu être Oedipe ou le Sphinx lui-même pour deviner l'ironie que +mit le comte dans ces paroles, empreintes en apparence de la plus grande +politesse; aussi Morcerf le remercia-t-il d'un sourire, et, passant le +premier pour lui montrer le chemin, poussa-t-il la porte qui s'ouvrait +au-dessous de ses armes, et qui, ainsi que nous l'avons dit, donnait +dans le salon.</p> + +<p>Dans l'endroit le plus apparent de ce salon se voyait aussi un portrait; +c'était celui d'un homme de trente-cinq à trente-huit ans, vêtu d'un +uniforme d'officier général, portant cette double épaulette en torsade, +signe des grades supérieurs, le ruban de la Légion d'honneur au cou, ce +qui indiquait qu'il était commandeur, et sur la poitrine, à droite, la +plaque de grand officier de l'ordre du Sauveur, et, à gauche, celle de +grand-croix de Charles III, ce qui indiquait que la personne représentée +par ce portrait avait dû faire les guerres de Grèce et d'Espagne, ou, ce +qui revient absolument au même en matière de cordons, avoir rempli +quelque mission diplomatique dans les deux pays. </p> + +<p>Monte-Cristo était occupé à détailler ce portrait avec non moins de soin +qu'il avait fait de l'autre, lorsqu'une porte latérale s'ouvrit, et +qu'il se trouva en face du comte de Morcerf lui-même.</p> + +<p>C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, mais qui en paraissait +au moins cinquante, et dont la moustache et les sourcils noirs +tranchaient étrangement avec des cheveux presque blancs coupés en brosse +à la mode militaire; il était vêtu en bourgeois et portait à sa +boutonnière un ruban dont les différents liserés rappelaient les +différents ordres dont il était décoré. Cet homme entra d'un pas assez +noble et avec une sorte d'empressement. Monte-Cristo le vit venir à lui +sans faire un seul pas; on eût dit que ses pieds étaient cloués au +parquet comme ses yeux sur le visage du comte de Morcerf.</p> + +<p>«Mon père, dit le jeune homme, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur +le comte de Monte-Cristo, ce généreux ami que j'ai eu le bonheur de +rencontrer dans les circonstances difficiles que vous savez.</p> + +<p>—Monsieur est le bienvenu parmi nous, dit le comte de Morcerf en +saluant Monte-Cristo avec un sourire, et il a rendu à notre maison, en +lui conservant son unique héritier, un service qui sollicitera +éternellement notre reconnaissance.»</p> + +<p>Et en disant ces paroles le comte de Morcerf indiquait un fauteuil à +Monte-Cristo, en même temps que lui-même s'asseyait en face de la +fenêtre. </p> + +<p>Quant à Monte-Cristo, tout en prenant le fauteuil désigné par le comte +de Morcerf, il s'arrangea de manière à demeurer caché dans l'ombre des +grands rideaux de velours, et à lire de là sur les traits empreints de +fatigue et de soucis du comte toute une histoire de secrètes douleurs +écrites dans chacune de ses rides venues avec le temps.</p> + +<p>«Madame la comtesse, dit Morcerf, était à sa toilette lorsque le vicomte +l'a fait prévenir de la visite qu'elle allait avoir le bonheur de +recevoir; elle va descendre, et dans dix minutes elle sera au salon.</p> + +<p>—C'est beaucoup d'honneur pour moi, dit Monte-Cristo, d'être ainsi, +dès le jour de mon arrivée à Paris, mis en rapport avec un homme dont le +mérite égale la réputation, et pour lequel la fortune, juste une fois, +n'a pas fait d'erreur; mais n'a-t-elle pas encore, dans les plaines de +la Mitidja ou dans les montagnes de l'Atlas, un bâton de maréchal à vous +offrir?</p> + +<p>—Oh! répliqua Morcerf en rougissant un peu, j'ai quitté le service, +monsieur. Nommé pair sous la Restauration, j'étais de la première +campagne, et je servais sous les ordres du maréchal de Bourmont; je +pouvais donc prétendre à un commandement supérieur, et qui sait ce qui +fût arrivé si la branche aînée fût restée sur le trône! Mais la +révolution de Juillet était, à ce qu'il paraît, assez glorieuse pour se +permettre d'être ingrate; elle le fut pour tout service qui ne datait +pas de la période impériale; je donnai donc ma démission, car, lorsqu'on +a gagné ses épaulettes sur le champ de bataille, on ne sait guère +manœuvrer sur le terrain glissant des salons; j'ai quitté l'épée, je me +suis jeté dans la politique, je me voue à l'industrie, j'étudie les arts +utiles. Pendant les vingt années que j'étais resté au service, j'en +avais bien eu le désir, mais je n'en avais pas eu le temps.</p> + +<p>—Ce sont de pareilles choses qui entretiennent la supériorité de votre +nation sur les autres pays, monsieur, répondit Monte-Cristo; gentilhomme +issu de grande maison, possédant une belle fortune, vous avez d'abord +consenti à gagner les premiers grades en soldat obscur, c'est fort rare; +puis, devenu général, pair de France, commandeur de la Légion d'honneur, +vous consentez à recommencer un second apprentissage, sans autre espoir, +sans autre récompense que celle d'être un jour utile à vos +semblables.... Ah! monsieur, voilà qui est vraiment beau; je dirai +plus, voilà qui est sublime.»</p> + +<p>Albert regardait et écoutait Monte-Cristo avec étonnement; il n'était +pas habitué à le voir s'élever à de pareilles idées d'enthousiasme.</p> + +<p>«Hélas! continua l'étranger, sans doute pour faire disparaître +l'imperceptible nuage que ces paroles venaient de faire passer sur le +front de Morcerf, nous ne faisons pas ainsi en Italie, nous croissons +selon notre race et notre espèce, et nous gardons même feuillage, même +taille, et souvent même inutilité toute notre vie.</p> + +<p>—Mais, monsieur, répondit le comte de Morcerf, pour un homme de votre +mérite, l'Italie n'est pas une patrie, et la France ne sera peut-être +pas ingrate pour tout le monde; elle traite mal ses enfants, mais +d'habitude elle accueille grandement les étrangers.</p> + +<p>—Eh! mon père, dit Albert avec un sourire, on voit bien que vous ne +connaissez pas M. le comte de Monte-Cristo. Ses satisfactions à lui sont +en dehors de ce monde; il n'aspire point aux honneurs, et en prend +seulement ce qui peut tenir sur un passeport.</p> + +<p>—Voilà, à mon égard, l'expression la plus juste que j'aie jamais +entendue, répondit l'étranger.</p> + +<p>—Monsieur a été le maître de son avenir, dit le comte de Morcerf avec +un soupir, et il a choisi le chemin de fleurs.</p> + +<p>—Justement, monsieur, répliqua Monte-Cristo avec un de ces sourires +qu'un peintre ne rendra jamais, et qu'un physiologiste désespéra +toujours d'analyser.</p> + +<p>—Si je n'eusse craint de fatiguer monsieur le comte, dit le général, +évidemment charmé des manières de Monte-Cristo, je l'eusse emmené à la +Chambre; il y a aujourd'hui séance curieuse pour quiconque ne connaît +pas nos sénateurs modernes.</p> + +<p>—Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me +renouveler cette offre une autre fois; mais aujourd'hui l'on m'a flatté +de l'espoir d'être présenté à Mme la comtesse, et j'attendrai.</p> + +<p>—Ah! voici ma mère!» s'écria le vicomte.</p> + +<p>En effet, Monte-Cristo, en se retournant vivement, vit Mme de Morcerf à +l'entrée du salon, au seuil de la porte opposée à celle par laquelle +était entré son mari: immobile et pâle, elle laissa, lorsque +Monte-Cristo se retourna de son côté, tomber son bras qui, on ne sait +pourquoi, s'était appuyé sur le chambranle doré, elle était là depuis +quelques secondes, et avait entendu les dernières paroles prononcées par +le visiteur ultramontain.</p> + +<p>Celui-ci se leva et salua profondément la comtesse, qui s'inclina à son +tour, muette et cérémonieuse.</p> + +<p>«Eh, mon Dieu! madame, demanda le comte, qu'avez vous donc? serait-ce +par hasard la chaleur de ce salon qui vous fait mal?</p> + +<p>—Souffrez-vous, ma mère?» s'écria le vicomte en s'élançant au-devant +de Mercédès.</p> + +<p>Elle les remercia tous deux avec un sourire.</p> + +<p>«Non, dit-elle, mais j'ai éprouvé quelque émotion en voyant pour la +première fois celui sans l'intervention duquel nous serions en ce moment +dans les larmes et dans le deuil. Monsieur, continua la comtesse en +s'avançant avec la majesté d'une reine, je vous dois la vie de mon fils, +et pour ce bienfait je vous bénis. Maintenant je vous rends grâce pour +le plaisir que vous me faites en me procurant l'occasion de vous +remercier comme je vous ai béni, c'est-à-dire du fond du cœur.»</p> + +<p>Le comte s'inclina encore, mais plus profondément que la première fois; +il était plus pâle encore que Mercédès.</p> + +<p>«Madame, dit-il, M. le comte et vous me récompensez trop généreusement +d'une action bien simple. Sauver un homme, épargner un tourment à un +père, ménager la sensibilité d'une femme, ce n'est point faire une bonne +œuvre, c'est faire acte d'humanité.»</p> + +<p>À ces mots, prononcés avec une douceur et une politesse exquises, Mme de +Morcerf répondit avec un accent profond:</p> + +<p>«Il est bien heureux pour mon fils, monsieur, de vous avoir pour ami, et +je remercie Dieu qui a fait les choses ainsi.»</p> + +<p>Et Mercédès leva ses beaux yeux au ciel avec une gratitude si infinie, +que le comte crut y voir trembler deux larmes.</p> + +<p>M. de Morcerf s'approcha d'elle.</p> + +<p>«Madame, dit-il, j'ai déjà fait mes excuses à M. le comte d'être obligé +de le quitter, et vous les lui renouvellerez, je vous prie. La séance +ouvre à deux heures, il en est trois, et je dois parler.</p> + +<p>—Allez, monsieur, je tâcherai de faire oublier votre absence à notre +hôte, dit la comtesse avec le même accent de sensibilité. Monsieur le +comte, continua-t-elle en se retournant vers Monte-Cristo, nous fera-t-il +l'honneur de passer le reste de la journée avec nous?</p> + +<p>—Merci, madame, et vous me voyez, croyez-le bien, on ne peut plus +reconnaissant de votre offre; mais je suis descendu ce matin à votre +porte, de ma voiture de voyage. Comment suis-je installé à Paris, je +l'ignore; où le suis-je, je le sais à peine. C'est une inquiétude +légère, je le sais, mais appréciable cependant.</p> + +<p>—Nous aurons ce plaisir une autre fois, au moins vous nous le +promettez?» demanda la comtesse.</p> + +<p>Monte-Cristo s'inclina sans répondre, mais le geste pouvait passer pour +un assentiment.</p> + +<p>«Alors, je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse, car je ne +veux pas que ma reconnaissance devienne ou une indiscrétion ou une +importunité.</p> + +<p>—Mon cher comte, dit Albert, si vous le voulez bien, je vais essayer +de vous rendre à Paris votre gracieuse politesse de Rome, et mettre mon +coupé à votre disposition jusqu'à ce que vous ayez eu le temps de monter +vos équipages.</p> + +<p>—Merci mille fois de votre obligeance, vicomte, dit Monte-Cristo, mais +je présume que M. Bertuccio aura convenablement employé les quatre +heures et demie que je viens de lui laisser, et que je trouverai à la +porte une voiture quelconque tout attelée.»</p> + +<p>Albert était habitué à ces façons de la part du comte: il savait qu'il +était, comme Néron, à la recherche de l'impossible, et il ne s'étonnait +plus de rien; seulement, il voulut juger par lui-même de quelle façon +ses ordres avaient été exécutés, il l'accompagna donc jusqu'à la porte +de l'hôtel.</p> + +<p>Monte-Cristo ne s'était pas trompé: dès qu'il avait paru dans +l'antichambre du comte de Morcerf, un valet de pied, le même qui à Rome +était venu apporter la carte du comte aux deux jeunes gens et leur +annoncer sa visite, s'était élancé hors du péristyle, de sorte qu'en +arrivant au perron l'illustre voyageur trouva effectivement sa voiture +qui l'attendait.</p> + +<p>C'était un coupé sortant des ateliers de Keller, et un attelage dont +Drake avait, à la connaissance de tous les lions de Paris, refusé la +veille encore dix-huit mille francs.</p> + +<p>«Monsieur, dit le comte à Albert, je ne vous propose pas de +m'accompagner jusque chez moi, et je ne pourrais vous montrer qu'une +maison improvisée, et j'ai, vous le savez, sous le rapport des +improvisations, une réputation à ménager. Accordez-moi un jour et +permettez-moi alors de vous inviter. Je serai plus sûr de ne pas manquer +aux lois de l'hospitalité.</p> + +<p>—Si vous me demandez un jour, monsieur le comte, je suis tranquille, ce +ne sera plus une maison que vous me montrerez, ce sera un palais. +Décidément, vous avez quelque génie à votre disposition.</p> + +<p>—Ma foi, laissez-le croire, dit Monte-Cristo en mettant le pied sur les +degrés garnis de velours de son splendide équipage, cela me fera quelque +bien auprès des dames.»</p> + +<p>Et il s'élança dans sa voiture, qui se referma derrière lui, et partit +au galop, mais pas si rapidement que le comte n'aperçut le mouvement +imperceptible qui fit trembler le rideau du salon où il avait laissé Mme +de Morcerf.</p> + +<p>Lorsque Albert rentra chez sa mère, il trouva la comtesse au boudoir, +plongée dans un grand fauteuil de velours: toute la chambre, noyée +d'ombre, ne laissait apercevoir que la paillette étincelante attachée çà +et là au ventre de quelque potiche ou à l'angle de quelque cadre d'or.</p> + +<p>Albert ne put voir le visage de la comtesse perdu dans un nuage de gaze +qu'elle avait roulée autour de ses cheveux comme une auréole de vapeur; +mais il lui sembla que sa voix était altérée: il distingua aussi, parmi +les parfums des roses et des héliotropes de la jardinière, la trace +âpre et mordante des sels de vinaigre; sur une des coupes ciselées de la +cheminée en effet, le flacon de la comtesse, sorti de sa gaine de +chagrin, attira l'attention inquiète du jeune homme.</p> + +<p>«Souffrez-vous, ma mère? s'écria-t-il en entrant, et vous seriez-vous +trouvée mal pendant mon absence?</p> + +<p>—Moi? non pas, Albert; mais, vous comprenez, ces roses, ces tubéreuses +et ces fleurs d'oranger dégagent pendant ces premières chaleurs, +auxquelles on n'est pas habitué, de si violents parfums.</p> + +<p>—Alors, ma mère, dit Morcerf en portant la main à la sonnette, il faut +les faire porter dans votre antichambre. Vous êtes vraiment indisposée; +déjà tantôt, quand vous êtes entrée, vous étiez fort pâle.</p> + +<p>—J'étais pâle, dites-vous, Albert?</p> + +<p>—D'une pâleur qui vous sied à merveille, ma mère, mais qui ne nous a +pas moins effrayés pour cela, mon père et moi.</p> + +<p>—Votre père vous en a-t-il parlé? demanda vivement Mercédès.</p> + +<p>—Non, madame, mais c'est à vous-même, souvenez-vous, qu'il a fait cette +observation.</p> + +<p>—Je ne me souviens pas», dit la comtesse.</p> + +<p>Un valet entra: il venait au bruit de la sonnette tirée par Albert.</p> + +<p>«Portez ces fleurs dans l'antichambre ou dans le cabinet de toilette, +dit le vicomte; elles font mal à Mme la comtesse.</p> + +<p>Le valet obéit.</p> + +<p>Il y eut un assez long silence, et qui dura pendant tout le temps que se +fit le déménagement.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo? demanda la comtesse quand le +domestique fut sorti emportant le dernier vase de fleurs, est-ce un nom +de famille, un nom de terre, un titre simple? </p> + +<p>—C'est, je crois, un titre, ma mère, et voilà tout. Le comte a acheté +une île dans l'archipel toscan, et a, d'après ce qu'il a dit lui-même ce +matin, fondé une commanderie. Vous savez que cela se fait ainsi pour +Saint-Étienne de Florence, pour Saint-Georges-Constantinien de Parme, et +même pour l'ordre de Malte. Au reste, il n'a aucune prétention à la +noblesse et s'appelle un comte de hasard, quoique l'opinion générale de +Rome soit que le comte est un très grand seigneur.</p> + +<p>—Ses manières sont excellentes, dit la comtesse, du moins d'après ce +que j'ai pu en juger par les courts instants pendant lesquels il est +resté ici.</p> + +<p>—Oh! parfaites, ma mère, si parfaites même qu'elles surpassent de +beaucoup tout ce que j'ai connu de plus aristocratique dans les trois +noblesses les plus fières de l'Europe, c'est-à-dire dans la noblesse +anglaise, dans la noblesse espagnole et dans la noblesse allemande.»</p> + +<p>La comtesse réfléchit un instant, puis après cette courte hésitation +elle reprit:</p> + +<p>«Vous avez vu, mon cher Albert, c'est une question de mère que je vous +adresse là, vous le comprenez, vous avez vu M. de Monte-Cristo dans son +intérieur; vous avez de la perspicacité, vous avez l'habitude du monde, +plus de tact qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge; croyez-vous que le +comte soit ce qu'il paraît réellement être? </p> + +<p>—Et que paraît-il?</p> + +<p>—Vous l'avez dit vous-même à l'instant, un grand seigneur.</p> + +<p>—Je vous ai dit, ma mère, qu'on le tenait pour tel.</p> + +<p>—Mais qu'en pensez-vous, vous, Albert?</p> + +<p>—Je n'ai pas, je vous l'avouerai, d'opinion bien arrêtée sur lui; je le +crois Maltais.</p> + +<p>—Je ne vous interroge pas sur son origine; je vous interroge sur sa +personne.</p> + +<p>—Ah! sur sa personne, c'est autre chose; et j'ai vu tant de choses +étranges de lui, que si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je +vous répondrai que je le regarderais volontiers comme un des hommes de +Byron, que le malheur a marqué d'un sceau fatal; quelque Manfred, +quelque Lara, quelque Werner; comme un de ces débris enfin de quelque +vieille famille qui, déshérités de leur fortune paternelle, en ont +trouvé une par la force de leur génie aventureux qui les a mis au-dessus +des lois de la société.</p> + +<p>—Vous dites?...</p> + +<p>—Je dis que Monte-Cristo est une île au milieu de la Méditerranée, sans +habitants, sans garnison, repaire de contrebandiers de toutes nations, +de pirates de tous pays. Qui sait si ces dignes industriels ne payent +pas à leur seigneur un droit d'asile?</p> + +<p>—C'est possible, dit la comtesse rêveuse.</p> + +<p>—Mais n'importe, reprit le jeune homme, contrebandier ou non, vous en +conviendrez, ma mère, puisque vous l'avez vu, M. le comte de +Monte-Cristo est un homme remarquable et qui aura les plus grands succès +dans les salons de Paris. Et tenez, ce matin même, chez moi, il a +commencé son entrée dans le monde en frappant de stupéfaction jusqu'à +Château-Renaud.</p> + +<p>—Et quel âge peut avoir le comte? demanda Mercédès, attachant +visiblement une grande importance à cette question.</p> + +<p>—Il a trente-cinq à trente-six ans, ma mère.</p> + +<p>—Si jeune! c'est impossible, dit Mercédès répondant en même temps à ce +que lui disait Albert et à ce que lui disait sa propre pensée.</p> + +<p>—C'est la vérité, cependant. Trois ou quatre fois il m'a dit, et certes +sans préméditation, à telle époque j'avais cinq ans, à telle autre +j'avais dix ans, à telle autre douze; moi, que la curiosité tenait +éveillé sur ces détails, je rapprochais les dates, et jamais je ne l'ai +trouvé en défaut. L'âge de cet homme singulier, qui n'a pas d'âge, est +donc, j'en suis sûr, de trente-cinq ans. Au surplus, rappelez-vous, ma +mère, combien son œil est vif, combien ses cheveux sont noirs et +combien son front, quoique pâle, est exempt de rides; c'est une nature +non seulement vigoureuse, mais encore jeune.»</p> + +<p>La comtesse baissa la tête comme sous un flot trop lourd d'amères +pensées.</p> + +<p>«Et cet homme s'est pris d'amitié pour vous, Albert? demanda-t-elle avec +un frissonnement nerveux.</p> + +<p>—Je le crois, madame.</p> + +<p>—Et vous... l'aimez-vous aussi?</p> + +<p>—Il me plaît, madame, quoi qu'en dise Franz d'Épinay, qui voulait le +faire passer à mes yeux pour un homme revenant de l'autre monde.»</p> + +<p>La comtesse fit un mouvement de terreur.</p> + +<p>«Albert, dit-elle d'une voix altérée, je vous ai toujours mis en garde +contre les nouvelles connaissances. Maintenant vous êtes homme, et vous +pourriez me donner des conseils à moi-même; cependant je vous répète: +Soyez prudent, Albert.</p> + +<p>—Encore faudrait-il, chère mère, pour que le conseil me fût profitable, +que je susse d'avance de quoi me méfier. Le comte ne joue jamais, le +comte ne boit que de l'eau dorée par une goutte de vin d'Espagne; le +comte s'est annoncé si riche que, sans se faire rire au nez, il ne +pourrait m'emprunter d'argent: que voulez-vous que je craigne de la part +du comte? </p> + +<p>—Vous avez raison, dit la comtesse, et mes terreurs sont folles, ayant +pour objet surtout un homme qui vous a sauvé la vie. À propos, votre +père l'a-t-il bien reçu, Albert? Il est important que nous soyons plus +que convenables avec le comte. M. de Morcerf est parfois occupé, ses +affaires le rendent soucieux, et il se pourrait que, sans le vouloir....</p> + +<p>—Mon père a été parfait, madame, interrompit Albert; je dirai plus: il +a paru infiniment flatté de deux ou trois compliments des plus adroits +que le comte lui a glissés avec autant de bonheur que d'à-propos, comme +s'il l'eût connu depuis trente ans. Chacune de ces petites flèches +louangeuses a dû chatouiller mon père, ajouta Albert en riant, de sorte +qu'ils se sont quittés les meilleurs amis du monde, que M. de Morcerf +voulait même l'emmener à la Chambre pour lui faire entendre son +discours.»</p> + +<p>La comtesse ne répondit pas; elle était absorbée dans une rêverie si +profonde que ses yeux s'étaient fermés peu à peu. Le jeune homme, debout +devant elle, la regardait avec cet amour filial plus tendre et plus +affectueux chez les enfants dont les mères sont jeunes et belles encore; +puis, après avoir vu ses yeux se fermer, il l'écouta respirer un instant +dans sa douce immobilité, et, la croyant assoupie, il s'éloigna sur la +pointe du pied, poussant avec précaution la porte de la chambre où il +laissait sa mère.</p> + +<p>«Ce diable d'homme, murmura-t-il en secouant la tête, je lui ai bien +prédit là-bas qu'il ferait sensation dans le monde: je mesure son effet +sur un thermomètre infaillible. Ma mère l'a remarqué, donc il faut +qu'il soit bien remarquable.»</p> + +<p>Et il descendit à ses écuries, non sans un dépit secret de ce que, sans +y avoir même songé, le comte de Monte-Cristo avait mis la main sur un +attelage qui renvoyait ses bais au numéro 2 dans l'esprit des +connaisseurs.</p> + +<p>«Décidément, dit-il, les hommes ne sont pas égaux; il faudra que je prie +mon père de développer ce théorème à la Chambre haute.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XLII" id="XLII"></a><a href="#table">XLII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Monsieur Bertuccio.</a></h3> + +<p>Pendant ce temps le comte était arrivé chez lui; il avait mis six +minutes pour faire le chemin. Ces six minutes avaient suffi pour qu'il +fût vu de vingt jeunes gens qui, connaissant le prix de l'attelage +qu'ils n'avaient pu acheter eux-mêmes, avaient mis leur monture au galop +pour entrevoir le splendide seigneur qui se donnait des chevaux de dix +mille francs la pièce.</p> + +<p>La maison choisie par Ali, et qui devait servir de résidence de ville à +Monte-Cristo, était située à droite en montant les Champs-Élysées, +placée entre cour et jardin; un massif fort touffu, qui s'élevait au +milieu de la cour, masquait une partie de la façade, autour de ce +massif s'avançaient, pareilles à deux bras, deux allées qui, s'étendant +à droite et à gauche, amenaient à partir de la grille, les voitures à un +double perron supportant à chaque marche un vase de porcelaine plein de +fleurs. Cette maison, isolée au milieu d'un large espace, avait, outre +l'entrée principale, une autre entrée donnant sur la rue de Ponthieu.</p> + +<p>Avant même que le cocher eût hélé le concierge, la grille massive roula +sur ses gonds; on avait vu venir le comte, et à Paris comme à Rome, +comme partout, il était servi avec la rapidité de l'éclair. Le cocher +entra donc, décrivit le demi-cercle sans avoir ralenti son allure, et la +grille était refermée déjà que les roues criaient encore sur le sable de +l'allée.</p> + +<p>Au côté gauche du perron la voiture s'arrêta; deux hommes parurent à la +portière: l'un était Ali, qui sourit à son maître avec une incroyable +franchise de joie, et qui se trouva payé par un simple regard de +Monte-Cristo.</p> + +<p>L'autre salua humblement et présenta son bras au comte pour l'aider à +descendre de la voiture.</p> + +<p>«Merci, monsieur Bertuccio, dit le comte en sautant légèrement les trois +degrés du marchepied; et le notaire?</p> + +<p>—Il est dans le petit salon, Excellence, répondit Bertuccio.</p> + +<p>—Et les cartes de visite que je vous ai dit de faire graver dès que +vous auriez le numéro de la maison? </p> + +<p>—Monsieur le comte, c'est déjà fait; j'ai été chez le meilleur graveur +du Palais-Royal, qui a exécuté la planche devant moi; la première carte +tirée a été portée à l'instant même, selon votre ordre, à M. le baron +Danglars, député, rue de la Chaussée-d'Antin, n° 7; les autres sont sur +la cheminée de la chambre à coucher de Votre Excellence.</p> + +<p>—Bien. Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Quatre heures.»</p> + +<p>Monte-Cristo donna ses gants, son chapeau et sa canne à ce même laquais +français qui s'était élancé hors de l'antichambre du comte de Morcerf +pour appeler la voiture, puis il passa dans le petit salon conduit par +Bertuccio, qui lui montra le chemin.</p> + +<p>«Voilà de pauvres marbres dans cette antichambre, dit Monte-Cristo, +j'espère bien qu'on m'enlèvera tout cela.»</p> + +<p>Bertuccio s'inclina.</p> + +<p>Comme l'avait dit l'intendant, le notaire attendait dans le petit salon.</p> + +<p>C'était une honnête figure de deuxième clerc de Paris, élevé à la +dignité infranchissable de tabellion de la banlieue. </p> + +<p>«Monsieur est le notaire chargé de vendre la maison de campagne que je +veux acheter? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte, répliqua le notaire.</p> + +<p>—L'acte de vente est-il prêt?</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte.</p> + +<p>—L'avez-vous apporté?</p> + +<p>—Le voici.</p> + +<p>—Parfaitement. Et où est cette maison que j'achète», demanda +négligemment Monte-Cristo, s'adressant moitié à Bertuccio, moitié au +notaire.</p> + +<p>L'intendant fit un geste qui signifiait: Je ne sais pas.</p> + +<p>Le notaire regarda Monte-Cristo avec étonnement.</p> + +<p>«Comment, dit-il, monsieur le comte ne sait pas où est la maison qu'il +achète?</p> + +<p>—Non, ma foi, dit le comte.</p> + +<p>—Monsieur le comte ne la connaît pas?</p> + +<p>—Et comment diable la connaîtrais-je? j'arrive de Cadix ce matin, je +ne suis jamais venu à Paris, c'est même la première fois que je mets le +pied en France.</p> + +<p>—Alors c'est autre chose, répondit le notaire; la maison que monsieur +le comte achète est située à Auteuil.»</p> + +<p>À ces mots, Bertuccio pâlit visiblement.</p> + +<p>«Et où prenez-vous Auteuil? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—À deux pas d'ici, monsieur le comte, dit le notaire, un peu après +Passy, dans une situation charmante, au milieu du bois de Boulogne. </p> + +<p>—Si près que cela! dit Monte-Cristo, mais ce n'est pas la campagne. +Comment diable m'avez-vous été choisir une maison à la porte de Paris, +monsieur Bertuccio?</p> + +<p>—Moi! s'écria l'intendant avec un étrange empressement; non, certes, ce +n'est pas moi que monsieur le comte a chargé de choisir cette maison; +que monsieur le comte veuille bien se rappeler, chercher dans sa +mémoire, interroger ses souvenirs.</p> + +<p>—Ah! c'est juste, dit Monte-Cristo; je me rappelle maintenant! j'ai lu +cette annonce dans un Journal, et je me suis laissé séduire par ce titre +menteur: <i>Maison de campagne</i>.</p> + +<p>—Il est encore temps, dit vivement Bertuccio, et si Votre Excellence +veut me charger de chercher partout ailleurs, je lui trouverai ce qu'il +y aura de mieux, soit à Enghien, soit à Fontenay-aux-Roses, soit à +Bellevue.</p> + +<p>—Non, ma foi, dit insoucieusement Monte-Cristo; puisque j'ai celle-là, +je la garderai.</p> + +<p>—Et monsieur a raison, dit vivement le notaire, qui craignait de perdre +ses honoraires. C'est une charmante propriété: eaux vives, bois touffus, +habitation confortable, quoique abandonnée depuis longtemps; sans +compter le mobilier, qui, si vieux qu'il soit, a de la valeur, surtout +aujourd'hui que l'on recherche les antiquailles. Pardon, mais je crois +que monsieur le comte a le goût de son époque. </p> + +<p>—Dites toujours, fit Monte-Cristo; c'est convenable, alors.</p> + +<p>—Ah! monsieur, c'est mieux que cela, c'est magnifique!</p> + +<p>—Peste! ne manquons pas une pareille occasion, dit Monte-Cristo; le +contrat, s'il vous plaît, monsieur le notaire?»</p> + +<p>Et il signa rapidement, après avoir jeté un regard à l'endroit de l'acte +où étaient désignés la situation de la maison et les noms des +propriétaires.</p> + +<p>«Bertuccio, dit-il, donnez cinquante-cinq mille francs à monsieur.»</p> + +<p>L'intendant sortit d'un pas mal assuré, et revint avec une liasse de +billets de banque que le notaire compta en homme qui a l'habitude de ne +recevoir son argent qu'après la purge légale.</p> + +<p>«Et maintenant, demanda le comte, toutes les formalités sont-elles +remplies?</p> + +<p>—Toutes, monsieur le comte.</p> + +<p>—Avez-vous les clefs?</p> + +<p>—Elles sont aux mains du concierge qui garde la maison; mais voici +l'ordre que je lui ai donné d'installer monsieur dans sa propriété. </p> + +<p>—Fort bien.»</p> + +<p>Et Monte-Cristo fit au notaire un signe de tête qui voulait dire:</p> + +<p>«Je n'ai plus besoin de vous, allez-vous-en.»</p> + +<p>«Mais, hasarda l'honnête tabellion, monsieur le comte s'est trompé, il +me semble; ce n'est que cinquante mille francs, tout compris.</p> + +<p>—Et vos honoraires?</p> + +<p>—Se trouvent payés moyennant cette somme, monsieur le comte.</p> + +<p>—Mais n'êtes-vous pas venu d'Auteuil ici?</p> + +<p>—Oui, sans doute.</p> + +<p>—Eh bien, il faut bien vous payer votre dérangement», dit le comte.</p> + +<p>Et il le congédia du geste.</p> + +<p>Le notaire sortit à reculons et en saluant jusqu'à terre; c'était la +première fois, depuis le jour où il avait pris ses inscriptions, qu'il +rencontrait un pareil client.</p> + +<p>«Conduisez monsieur», dit le comte à Bertuccio.</p> + +<p>Et l'intendant sortit derrière le notaire.</p> + +<p>À peine le comte fut-il seul qu'il sortit de sa poche un portefeuille à +serrure, qu'il ouvrit avec une petite clef attachée à son cou et qui ne +le quittait jamais.</p> + +<p>Après avoir cherché un instant, il s'arrêta à un feuillet qui portait +quelques notes, confronta ces notes avec l'acte de vente déposé sur la +table, et, recueillant ses souvenirs:</p> + +<p>«Auteuil, rue de la Fontaine, n° 28; c'est bien cela, dit-il; maintenant +dois-je m'en rapporter à un aveu arraché par la terreur religieuse ou +par la terreur physique? Au reste, dans une heure je saurai tout. +Bertuccio! cria-t-il en frappant avec une espèce de petit marteau à +manche pliant sur un timbre qui rendit un son aigu et prolongé pareil à +celui d'un tam-tam, Bertuccio!»</p> + +<p>L'intendant parut sur le seuil.</p> + +<p>«Monsieur Bertuccio, dit le comte, ne m'avez-vous pas dit autrefois que +vous aviez voyagé en France?</p> + +<p>—Dans certaines parties de la France, oui, Excellence.</p> + +<p>—Vous connaissez les environs de Paris, sans doute?</p> + +<p>—Non, Excellence, non, répondit l'intendant avec une sorte de +tremblement nerveux que Monte-Cristo, connaisseur en fait d'émotions, +attribua avec raison à une vive inquiétude. </p> + +<p>—C'est fâcheux, dit-il, que vous n'ayez jamais visité les environs de +Paris, car je veux aller ce soir même voir ma nouvelle propriété, et en +venant avec moi vous m'eussiez donné sans doute d'utiles renseignements.</p> + +<p>—À Auteuil? s'écria Bertuccio dont le teint cuivré devint presque +livide. Moi, aller à Auteuil!</p> + +<p>—Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant que vous veniez à Auteuil, je vous le +demande? Quand je demeurerai à Auteuil, il faudra bien que vous y +veniez, puisque vous faites partie de la maison.»</p> + +<p>Bertuccio baissa la tête devant le regard impérieux du maître, et il +demeura immobile et sans réponse.</p> + +<p>«Ah çà! mais, que vous arrive-t-il. Vous allez donc me faire sonner une +seconde fois pour la voiture?» dit Monte-Cristo du ton que Louis XIV mit +à prononcer le fameux: «J'ai failli attendre!»</p> + +<p>Bertuccio ne fit qu'un bond du petit salon à l'antichambre, et cria +d'une voix rauque:</p> + +<p>«Les chevaux de son Excellence!»</p> + +<p>Monte-Cristo écrivit deux ou trois lettres; comme il cachetait la +dernière, l'intendant reparut.</p> + +<p>«La voiture de son Excellence est à la porte, dit-il. </p> + +<p>—Eh bien, prenez vos gants et votre chapeau, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Est-ce que je vais avec monsieur le comte? s'écria Bertuccio.</p> + +<p>—Sans doute, il faut bien que vous donniez vos ordres, puisque je +compte habiter cette maison.»</p> + +<p>Il était sans exemple que l'on eût répliqué à une injonction du comte; +aussi l'intendant, sans faire aucune objection, suivit-il son maître, +qui monta dans la voiture et lui fit signe de le suivre. L'intendant +s'assit respectueusement sur la banquette du devant.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a><a href="#table">XLIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La maison d'Auteuil.</a></h3> + +<p>Monte-Cristo avait remarqué qu'en descendant le perron, Bertuccio +s'était signé à la manière des Corses, c'est-à-dire en coupant l'air en +croix avec le pouce, et qu'en prenant sa place dans la voiture il avait +marmotté tout bas une courte prière. Tout autre qu'un homme curieux eût +eu pitié de la singulière répugnance manifestée par le digne intendant +pour la promenade méditée <i>extra muros</i> par le comte; mais, à ce qu'il +paraît, celui-ci était trop curieux pour dispenser Bertuccio de ce +petit voyage.</p> + +<p>En vingt minutes on fut à Auteuil. L'émotion de l'intendant avait été +toujours croissant. En entrant dans le village, Bertuccio, rencogné dans +l'angle de la voiture, commença à examiner avec une émotion fiévreuse +chacune des maisons devant lesquelles on passait.</p> + +<p>«Vous ferez arrêter rue de la Fontaine, au n° 28», dit le comte en +fixant impitoyablement son regard sur l'intendant, auquel il donnait cet +ordre.</p> + +<p>La sueur monta au visage de Bertuccio; cependant il obéit, et, se +penchant en dehors de la voiture, il cria au cocher: </p> + +<p>«Rue de la Fontaine, n° 28.»</p> + +<p>Ce n° 28 était situé à l'extrémité du village. Pendant le voyage, la +nuit était venue, ou plutôt un nuage noir tout chargé d'électricité +donnait à ces ténèbres prématurées l'apparence et la solennité d'un +épisode dramatique.</p> + +<p>La voiture s'arrêta et le valet de pied se précipita à la portière, +qu'il ouvrit.</p> + +<p>«Eh bien, dit le comte, vous ne descendez pas, monsieur Bertuccio? vous +restez donc dans la voiture alors? Mais à quoi diable songez-vous donc +ce soir?»</p> + +<p>Bertuccio se précipita par la portière et présenta son épaule au comte +qui, cette fois, s'appuya dessus et descendit un à un les trois degrés +du marchepied.</p> + +<p>«Frappez, dit le comte, et annoncez-moi.»</p> + +<p>Bertuccio frappa, la porte s'ouvrit et le concierge parut.</p> + +<p>«Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est votre nouveau maître, brave homme», dit le valet de pied.</p> + +<p>Et il tendit au concierge le billet de reconnaissance donné par le +notaire. </p> + +<p>«La maison est donc vendue? demanda le concierge, et c'est monsieur qui +vient l'habiter?</p> + +<p>—Oui, mon ami, dit le comte, et je tâcherai que vous n'ayez pas à +regretter votre ancien maître.</p> + +<p>—Oh! monsieur, dit le concierge, je n'aurai pas à le regretter +beaucoup, car nous le voyons bien rarement; il y a plus de cinq ans +qu'il n'est venu, et il a, ma foi! bien fait de vendre une maison qui ne +lui rapportait absolument rien.</p> + +<p>—Et comment se nommait votre ancien maître? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—M. le marquis de Saint-Méran; ah! il n'a pas vendu la maison ce +qu'elle lui a coûté, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Le marquis de Saint-Méran! reprit Monte-Cristo; mais il me semble que +ce nom ne m'est pas inconnu, dit le comte; le marquis de Saint-Méran....</p> + +<p>Et il parut chercher.</p> + +<p>«Un vieux gentilhomme, continua le concierge, un fidèle serviteur des +Bourbons, il avait une fille unique qu'il avait mariée à M. de +Villefort, qui a été procureur du roi à Nîmes et ensuite à Versailles.»</p> + +<p>Monte-Cristo jeta un regard qui rencontra Bertuccio plus livide que le +mur contre lequel il s'appuyait pour ne pas tomber.</p> + +<p>«Et cette fille n'est-elle pas morte? demanda Monte-Cristo; il me semble +que j'ai entendu dire cela.</p> + +<p>—Oui, monsieur, il y a vingt et un ans, et depuis ce temps-là nous +n'avons pas revu trois fois le pauvre cher marquis.</p> + +<p>—Merci, merci, dit Monte-Cristo, jugeant à la prostration de +l'intendant qu'il ne pouvait tendre davantage cette corde sans risquer +de la briser; merci! Donnez-moi de la lumière, brave homme.</p> + +<p>—Accompagnerai-je monsieur? </p> + +<p>—Non, c'est inutile, Bertuccio m'éclairera.</p> + +<p>Et Monte-Cristo accompagna ces paroles du don de deux pièces d'or qui +soulevèrent une explosion de bénédictions et de soupirs.</p> + +<p>«Ah! monsieur! dit le concierge après avoir cherché inutilement sur le +rebord de la cheminée et sur les planches y attenantes, c'est que je +n'ai pas de bougies ici.</p> + +<p>—Prenez une des lanternes de la voiture, Bertuccio, et montrez-moi les +appartements», dit le comte.</p> + +<p>L'intendant obéit sans observation, mais il était facile à voir, au +tremblement de la main qui tenait la lanterne, ce qu'il lui en coûtait +pour obéir.</p> + +<p>On parcourut un rez-de-chaussée assez vaste; un premier étage composé +d'un salon, d'une salle de bain et de deux chambres à coucher. Par une +de ces chambres à coucher, on arrivait à un escalier tournant dont +l'extrémité aboutissait au jardin.</p> + +<p>«Tiens, voilà un escalier de dégagement, dit le comte, c'est assez +commode. Éclairez-moi, monsieur Bertuccio; passez devant, et allons où +cet escalier nous conduira.</p> + +<p>—Monsieur, dit Bertuccio, il va au jardin.</p> + +<p>—Et comment savez-vous cela, je vous prie? </p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il doit y aller.</p> + +<p>—Eh bien, assurons-nous-en.»</p> + +<p>Bertuccio poussa un soupir et marcha devant. L'escalier aboutissait +effectivement au jardin.</p> + +<p>À la porte extérieure l'intendant s'arrêta.</p> + +<p>«Allons donc, monsieur Bertuccio!» dit le comte.</p> + +<p>Mais celui auquel il s'adressait était abasourdi, stupide, anéanti. Ses +yeux égarés cherchaient tout autour de lui comme les traces d'un passé +terrible, et de ses mains crispées il semblait essayer de repousser des +souvenirs affreux.</p> + +<p>«Eh bien? insista le comte.</p> + +<p>—Non! non! s'écria Bertuccio en posant la main à l'angle du mur +intérieur; non, monsieur, je n'irai pas plus loin, c'est impossible!</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire? articula la voix irrésistible de Monte-Cristo.</p> + +<p>—Mais vous voyez bien, monsieur, s'écria l'intendant, que cela n'est +point naturel; qu'ayant une maison à acheter à Paris, vous l'achetiez +justement à Auteuil, et que l'achetant à Auteuil, cette maison soit le +n° 28 de la rue de la Fontaine! Ah! pourquoi ne vous ai-je pas tout dit +là-bas, monseigneur. Vous n'auriez certes pas exigé que je vinsse. +J'espérais que la maison de monsieur le comte serait une autre maison +que celle-ci. Comme s'il n'y avait d'autre maison à Auteuil que celle de +l'assassinat!</p> + +<p>—Oh! oh! fit Monte-Cristo s'arrêtant tout à coup, quel vilain mot +venez-vous de prononcer là! Diable d'homme! Corse enraciné! toujours des +mystères ou des superstitions! Voyons, prenez cette lanterne et visitons +le jardin; avec moi vous n'aurez pas peur, j'espère!»</p> + +<p>Bertuccio ramassa la lanterne et obéit.</p> + +<p>La porte en s'ouvrant, découvrit un ciel blafard dans lequel la lune +s'efforçait vainement de lutter contre une mer de nuages qui la +couvraient de leurs flots sombres qu'elle illuminait un instant, et qui +allaient ensuite se perdre, plus sombres encore, dans les profondeurs de +l'infini.</p> + +<p>L'intendant voulut appuyer sur la gauche.</p> + +<p>«Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, à quoi bon suivre les allées? +voici une belle pelouse, allons devant nous.»</p> + +<p>Bertuccio essuya la sueur qui coulait de son front, mais obéit; +cependant, il continuait de prendre à gauche. Monte-Cristo, au +contraire, appuyait à droite. Arrivé près d'un massif d'arbres, il +s'arrêta. </p> + +<p>L'intendant n'y put tenir.</p> + +<p>«Éloignez-vous, monsieur! s'écria-t-il, éloignez-vous, je vous en +supplie, vous êtes justement à la place!</p> + +<p>—À quelle place?</p> + +<p>—À la place même où il est tombé.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Bertuccio, dit Monte-Cristo en riant, revenez à +vous, je vous y engage; nous ne sommes pas ici à Sartène ou à Corte. +Ceci n'est point un maquis, mais un jardin anglais, mal entretenu, j'en +conviens, mais qu'il ne faut pas calomnier pour cela. </p> + +<p>—Monsieur, ne restez pas là! ne restez pas là! je vous en supplie.</p> + +<p>—Je crois que vous devenez fou, maître Bertuccio, dit froidement le +comte; si cela est, prévenez-moi car je vous ferai enfermer dans quelque +maison de santé avant qu'il arrive un malheur.</p> + +<p>—Hélas! Excellence, dit Bertuccio en secouant la tête et en joignant +les mains avec une attitude qui eût fait rire le comte, si des pensées +d'un intérêt supérieur ne l'eussent captivé en ce moment et rendu fort +attentif aux moindres expansions de cette conscience timorée. Hélas! +Excellence, le malheur est arrivé.</p> + +<p>—Monsieur Bertuccio, dit le comte, je suis fort aise de vous dire que, +tout en gesticulant, vous vous tordez les bras, et que vous roulez des +yeux comme un possédé du corps duquel le diable ne veut pas sortir; or, +j'ai presque toujours remarqué que le diable le plus entêté à rester à +son poste, c'est un secret. Je vous savais Corse, je vous savais sombre +et ruminant toujours quelque vieille histoire de vendetta, et je vous +passais cela en Italie, parce qu'en Italie ces sortes de choses sont de +mise, mais en France on trouve généralement l'assassinat de fort mauvais +goût: il y a des gendarmes qui s'en occupent, des juges qui le +condamnent et des échafauds qui le vengent.»</p> + +<p>Bertuccio joignit les mains et, comme en exécutant ces différentes +évolutions il ne quittait point sa lanterne, la lumière éclaira son +visage bouleversé. </p> + +<p>Monte-Cristo l'examina du même œil qu'à Rome il avait examiné le +supplice d'Andrea; puis, d'un ton de voix qui fit courir un nouveau +frisson par le corps du pauvre intendant:</p> + +<p>«L'abbé Busoni m'avait donc menti, dit-il, lorsque après son voyage en +France, en 1829, il vous envoya vers moi, muni d'une lettre de +recommandation dans laquelle il me recommandait vos précieuses qualités. +Eh bien, je vais écrire à l'abbé; je le rendrai responsable de son +protégé, et je saurai sans doute ce que c'est que toute cette affaire +d'assassinat. Seulement, je vous préviens, monsieur Bertuccio, que +lorsque je vis dans un pays, j'ai l'habitude de me conformer à ses lois, +et que je n'ai pas envie de me brouiller pour vous avec la justice de +France. </p> + +<p>—Oh! ne faites pas cela, Excellence, je vous ai servi fidèlement, +n'est-ce pas? s'écria Bertuccio au désespoir, j'ai toujours été honnête +homme, et j'ai même, le plus que j'ai pu, fait de bonnes actions.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, reprit le comte, mais pourquoi diable êtes-vous +agité de la sorte? C'est mauvais signe: une conscience pure n'amène pas +tant de pâleur sur les joues, tant de fièvre dans les mains d'un +homme....</p> + +<p>—Mais, monsieur le comte, reprit en hésitant Bertuccio, ne m'avez-vous +pas dit vous-même que M. l'abbé Busoni, qui a entendu ma confession dans +les prisons de Nîmes, vous avait prévenu, en m'envoyant chez vous, que +j'avais un lourd reproche à me faire? </p> + +<p>—Oui, mais comme il vous adressait à moi en me disant que vous feriez +un excellent intendant, j'ai cru que vous aviez volé, voilà tout!</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte! fit Bertuccio avec mépris.</p> + +<p>—Ou que, comme vous étiez Corse, vous n'aviez pu résister au désir de +faire une peau, comme on dit dans le pays par antiphrase, quand au +contraire on en défait une.</p> + +<p>—Eh bien, oui, monseigneur, oui, mon bon seigneur, c'est cela! s'écria +Bertuccio en se jetant aux genoux du comte; oui, c'est une vengeance, je +le jure, une simple vengeance. </p> + +<p>—Je comprends, mais ce que je ne comprends pas, c'est que ce soit cette +maison justement qui vous galvanise à ce point.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, n'est-ce pas bien naturel, reprit Bertuccio, +puisque c'est dans cette maison que la vengeance s'est accomplie?</p> + +<p>—Quoi! ma maison!</p> + +<p>—Oh! monseigneur, elle n'était pas encore à vous, répondit naïvement +Bertuccio.</p> + +<p>—Mais à qui donc était-elle? à M. le marquis de Saint-Méran, nous a +dit, je crois, le concierge. Que diable aviez-vous donc à vous venger du +marquis de Saint-Méran? </p> + +<p>—Oh! ce n'était pas de lui, monseigneur, c'était d'un autre.</p> + +<p>—Voilà une étrange rencontre, dit Monte-Cristo paraissant céder à ses +réflexions, que vous vous trouviez comme cela par hasard, sans +préparation aucune, dans une maison où s'est passée une scène qui vous +donne de si affreux remords.</p> + +<p>—Monseigneur, dit l'intendant, c'est la fatalité qui amène tout cela, +j'en suis bien sûr: d'abord, vous achetez une maison juste à Auteuil, +cette maison est celle où j'ai commis un assassinat; vous descendez au +jardin juste par l'escalier où il est descendu; vous vous arrêtez juste +à l'endroit où il reçut le coup; à deux pas, sous ce platane, était la +fosse où il venait d'enterrer l'enfant: tout cela n'est pas du hasard, +non, car en ce cas le hasard ressemblerait trop à la Providence.</p> + +<p>—Eh bien, voyons, monsieur le Corse, supposons que ce soit la +Providence; je suppose toujours tout ce qu'on veut, moi; d'ailleurs aux +esprits malades il faut faire des concessions. Voyons, rappelez vos +esprits et racontez-moi cela.</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais raconté qu'une fois, et c'était à l'abbé Busoni. De +pareilles choses, ajouta Bertuccio en secouant la tête, ne se disent que +sous le sceau de la confession.</p> + +<p>—Alors, mon cher Bertuccio, dit le comte, vous trouverez bon que je +vous renvoie à votre confesseur; vous vous ferez avec lui chartreux ou +bernardin, et vous causerez de vos secrets. Mais, moi, j'ai peur d'un +hôte effrayé par de pareils fantômes; je n'aime point que mes gens +n'osent point se promener le soir dans mon jardin. Puis, je l'avoue, je +serais peu curieux de quelque visite de commissaire de police; car, +apprenez ceci, maître Bertuccio: en Italie, on ne paie la justice que si +elle se tait, mais en France on ne la paie au contraire que quand elle +parle. Peste! je vous croyais bien un peu Corse, beaucoup contrebandier, +fort habile intendant, mais je vois que vous avez encore d'autres cordes +à votre arc. Vous n'êtes plus à moi, monsieur Bertuccio.</p> + +<p>—Oh! monseigneur! monseigneur! s'écria l'intendant frappé de terreur à +cette menace; oh! s'il ne tient qu'à cela que je demeure à votre +service, je parlerai, je dirai tout; et si je vous quitte, eh bien, +alors ce sera pour marcher à l'échafaud. </p> + +<p>—C'est différent alors, dit Monte-Cristo; mais si vous voulez mentir, +réfléchissez-y: mieux vaut que vous ne parliez pas du tout.</p> + +<p>—Non, monsieur, je vous le jure sur le salut de mon âme, je vous dirai +tout! car l'abbé Busoni lui-même n'a su qu'une partie de mon secret. +Mais d'abord, je vous en supplie, éloignez-vous de ce platane; tenez, la +lune va blanchir ce nuage, et là, placé comme vous l'êtes, enveloppé de +ce manteau qui me cache votre taille et qui ressemble à celui de M. de +Villefort!...</p> + +<p>—Comment! s'écria Monte-Cristo, c'est M. de Villefort....</p> + +<p>—Votre excellence le connaît? </p> + +<p>—L'ancien procureur du roi de Nîmes?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qui avait épousé la fille du marquis de Saint-Méran?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et qui avait dans le barreau la réputation du plus honnête, du plus +sévère, du plus rigide magistrat.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, s'écria Bertuccio, cet homme à la réputation +irréprochable....</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'était un infâme.</p> + +<p>—Bah! dit Monte-Cristo, impossible.</p> + +<p>—Cela est pourtant comme je vous le dis.</p> + +<p>—Ah! vraiment! dit Monte-Cristo, et vous en avez la preuve?</p> + +<p>—Je l'avais du moins.</p> + +<p>—Et vous l'avez perdue, maladroit?</p> + +<p>—Oui; mais en cherchant bien on peut la retrouver.</p> + +<p>—En vérité! dit le comte, contez-moi cela, monsieur Bertuccio, car cela +commence véritablement à m'intéresser.»</p> + +<p>Et le comte, en chantonnant un petit air de la <i>Lucia</i>, alla s'asseoir +sur un banc, tandis que Bertuccio le suivait en rappelant ses souvenirs.</p> + +<p>Bertuccio resta debout devant lui.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a><a href="#table">XLIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La vendetta.</a></h3> + +<p>«D'où monsieur le comte désire-t-il que je reprenne les choses? demanda +Bertuccio.</p> + +<p>—Mais d'où vous voudrez, dit Monte-Cristo, puisque je ne sais absolument +rien.</p> + +<p>—Je croyais cependant que M. l'abbé Busoni avait dit à Votre +Excellence....</p> + +<p>—Oui, quelques détails sans doute, mais sept ou huit ans ont passé +là-dessus, et j'ai oublié tout cela.</p> + +<p>—Alors je puis donc, sans crainte d'ennuyer Votre Excellence....</p> + +<p>—Allez, monsieur Bertuccio, allez, vous me tiendrez lieu de journal du +soir.</p> + +<p>—Les choses remontent à 1815.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Monte-Cristo, ce n'est pas hier, 1815.</p> + +<p>—Non, monsieur, et cependant les moindres détails me sont aussi +présents à la mémoire que si nous étions seulement au lendemain. J'avais +un frère, un frère aîné, qui était au service de l'empereur. Il était +devenu lieutenant dans un régiment composé entièrement de Corses. Ce +frère était mon unique ami; nous étions restés orphelins, moi à cinq +ans, lui à dix-huit, il m'avait élevé comme si j'eusse été son fils. En +1814, sous les Bourbons, il s'était marié; l'Empereur revint de l'île +d'Elbe, mon frère reprit aussitôt du service, et, blessé légèrement à +Waterloo, il se retira avec l'armée derrière la Loire.</p> + +<p>—Mais c'est l'histoire des Cent-Jours que vous me faites là, monsieur +Bertuccio, dit le comte, et elle est déjà faite, si je ne me trompe.</p> + +<p>—Excusez-moi, Excellence, mais ces premiers détails sont nécessaires, +et vous m'avez promis d'être patient.</p> + +<p>—Allez! allez! je n'ai qu'une parole.</p> + +<p>—Un jour, nous reçûmes une lettre, il faut vous dire que nous habitions +le petit village de Rogliano, à l'extrémité du cap Corse: cette lettre +était de mon frère; il nous disait que l'armée était licenciée et qu'il +revenait par Châteauroux, Clermont-Ferrand, le Puy et Nîmes; si j'avais +quelque argent, il me priait de le lui faire tenir à Nîmes, chez un +aubergiste de notre connaissance, avec lequel j'avais quelques +relations.</p> + +<p>—De contrebande, reprit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! monsieur le comte, il faut bien.</p> + +<p>—Certainement, continuez donc. </p> + +<p>—J'aimais tendrement mon frère, je vous l'ai dit, Excellence; aussi je +résolus non pas de lui envoyer l'argent, mais de le lui porter moi-même. +Je possédais un millier de francs, j'en laissai cinq cents à Assunta, +c'était ma belle-sœur; je pris les cinq cents autres, et je me mis en +route pour Nîmes. C'était chose facile, j'avais ma barque, un chargement +à faire en mer; tout secondait mon projet. Mais le chargement fait, le +vent devint contraire, de sorte que nous fûmes quatre ou cinq jours sans +pouvoir entrer dans le Rhône. Enfin nous y parvînmes; nous remontâmes +jusqu'à Arles; je laissai la barque entre Bellegarde et Beaucaire, et je +pris le chemin de Nîmes.</p> + +<p>—Nous arrivons, n'est-ce pas? </p> + +<p>—Oui, monsieur: excusez-moi, mais, comme Votre Excellence le verra, je +ne lui dis que les choses absolument nécessaires. Or, c'était le moment +où avaient lieu les fameux massacres du Midi. Il y avait là deux ou +trois brigands que l'on appelait Trestaillon, Truphemy et Graffan, qui +égorgeaient dans les rues tous ceux qu'on soupçonnait de bonapartisme. +Sans doute, monsieur le comte a entendu parler de ces assassinats?</p> + +<p>—Vaguement, j'étais fort loin de la France à cette époque. Continuez.</p> + +<p>—En entrant à Nîmes, on marchait littéralement dans le sang; à chaque +pas on rencontrait des cadavres: les assassins, organisés par bandes, +tuaient, pillaient et brûlaient. </p> + +<p>«À la vue de ce carnage, un frisson me prit, non pas pour moi; moi, +simple pêcheur corse, je n'avais pas grand-chose à craindre; au +contraire, ce temps-là, c'était notre bon temps, à nous autres +contrebandiers, mais pour mon frère, pour mon frère soldat de l'Empire, +revenant de l'armée de la Loire avec son uniforme et ses épaulettes, et +qui par conséquent, avait tout à craindre.</p> + +<p>«Je courus chez notre aubergiste. Mes pressentiments ne m'avaient pas +trompé: mon frère était arrivé la veille à Nîmes, et à la porte même de +celui à qui il venait demander l'hospitalité, il avait été assassiné.</p> + +<p>«Je fis tout au monde pour connaître les meurtriers; mais personne +n'osa me dire leurs noms, tant ils étaient redoutés. Je songeai alors à +cette justice française, dont on m'avait tant parlé, qui ne redoute +rien, elle, et je me présentai chez le procureur du roi.</p> + +<p>—Et ce procureur du roi se nommait Villefort? demanda négligemment +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oui, Excellence: il venait de Marseille, où il avait été substitut. +Son zèle lui avait valu de l'avancement. Il était un des premiers, +disait-on, qui eussent annoncé au gouvernement le débarquement de l'île +d'Elbe.</p> + +<p>—Donc, reprit Monte-Cristo, vous vous présentâtes chez lui.</p> + +<p>«—Monsieur, lui dis-je, mon frère a été assassiné hier dans les rues +de Nîmes, je ne sais point par qui, mais c'est votre mission de le +savoir. Vous êtes ici chef de la justice, et c'est à la justice de +venger ceux qu'elle n'a pas su défendre.</p> + +<p>«—Et qu'était votre frère? demanda le procureur du roi....</p> + +<p>«—Lieutenant au bataillon corse.</p> + +<p>«—Un soldat de l'usurpateur, alors?</p> + +<p>«—Un soldat des armées françaises.</p> + +<p>«—Eh bien, répliqua-t-il, il s'est servi et il a péri par l'épée.</p> + +<p>«—Vous vous trompez, monsieur; il a péri par le poignard.</p> + +<p>«—Que voulez-vous que j'y fasse? répondit le magistrat.</p> + +<p>«—Mais je vous l'ai dit: je veux que vous le vengiez.</p> + +<p>«—Et de qui?</p> + +<p>«—De ses assassins.</p> + +<p>«—Est-ce que je les connais, moi?</p> + +<p>«—Faites-les chercher. </p> + +<p>«—Pour quoi faire? Votre frère aura eu quelque querelle et se sera +battu en duel. Tous ces anciens soldats se portent à des excès qui leur +réussissaient sous l'Empire, mais qui tournent mal pour eux maintenant; +or, nos gens du Midi n'aiment ni les soldats, ni les excès.</p> + +<p>«—Monsieur, repris-je, ce n'est pas pour moi que je vous prie. Moi, je +pleurerai ou je me vengerai voilà tout; mais mon pauvre frère avait une +femme. S'il m'arrivait malheur à mon tour, cette pauvre créature +mourrait de faim, car le travail seul de mon frère la faisait vivre. +Obtenez pour elle une petite pension du gouvernement.</p> + +<p>«—Chaque révolution a ses catastrophes, répondit M. de Villefort; +votre frère a été victime de celle-ci, c'est un malheur, et le +gouvernement ne doit rien à votre famille pour cela. Si nous avions à +juger toutes les vengeances que les partisans de l'usurpateur ont +exercées sur les partisans du roi quand à leur tour ils disposaient du +pouvoir, votre frère serait peut-être aujourd'hui condamné à mort. Ce +qui s'accomplit est chose toute naturelle, car c'est la loi des +représailles.</p> + +<p>«—Eh quoi! monsieur, m'écriai-je, il est possible que vous me parliez +ainsi, vous, un magistrat!...</p> + +<p>«—Tous ces Corses sont fous, ma parole d'honneur! répondit M. de +Villefort, et ils croient encore que leur compatriote est empereur. Vous +vous trompez de temps, mon cher; il fallait venir me dire cela il y a +deux mois. Aujourd'hui il est trop tard; allez-vous-en donc, et si vous +ne vous en allez pas, moi, je vais vous faire reconduire.</p> + +<p>«Je le regardai un instant pour voir si par une nouvelle supplication il +y avait quelque chose à espérer. Cet homme était de pierre. Je +m'approchai de lui:</p> + +<p>«—Eh bien, lui dis-je à demi-voix, puisque vous connaissez les Corses, +vous devez savoir comment ils tiennent leur parole. Vous trouvez qu'on a +bien fait de tuer mon frère qui était bonapartiste, parce que vous êtes +royaliste, vous; eh bien, moi, qui suis bonapartiste aussi, je vous +déclare une chose: c'est que je vous tuerai, vous. À partir de ce moment +je vous déclare la vendetta; ainsi, tenez-vous bien, et gardez-vous de +votre mieux, car la première fois que nous nous trouverons face à face, +c'est que votre dernière heure sera venue.</p> + +<p>«Et là-dessus, avant qu'il fût revenu de sa surprise, j'ouvris la porte +et je m'enfuis.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Monte-Cristo, avec votre honnête figure, vous faites de +ces choses-là, monsieur Bertuccio, et à un procureur du roi, encore! Fi +donc! et savait-il au moins ce que cela voulait dire ce mot <i>vendetta</i>?</p> + +<p>—Il le savait si bien qu'à partir de ce moment il ne sortit plus seul +et se calfeutra chez lui, me faisant chercher partout. Heureusement +j'étais si bien caché qu'il ne put me trouver. Alors la peur le prit, +il trembla de rester plus longtemps à Nîmes; il sollicita son changement +de résidence, et, comme c'était en effet un homme influent, il fut nommé +à Versailles; mais, vous le savez, il n'y a pas de distance pour un +Corse qui a juré de se venger de son ennemi, et sa voiture, si bien +menée qu'elle fût, n'a jamais eu plus d'une demi-journée d'avance sur +moi, qui cependant la suivis à pied.</p> + +<p>«L'important n'était pas de le tuer, cent fois j'en avais trouvé +l'occasion; mais il fallait le tuer sans être découvert et surtout sans +être arrêté. Désormais je ne m'appartenais plus: j'avais à protéger et à +nourrir ma belle-sœur. Pendant trois mois je guettai M. de Villefort; +pendant trois mois il ne fit pas un pas, une démarche, une promenade, +que mon regard ne le suivît là où il allait. Enfin, je découvris qu'il +venait mystérieusement à Auteuil: je le suivis encore et je le vis +entrer dans cette maison où nous sommes, seulement, au lieu d'entrer +comme tout le monde par la grande porte de la rue, il venait soit à +cheval, soit en voiture, laissait voiture ou cheval à l'auberge, et +entrait par cette petite porte que vous voyez là.»</p> + +<p>Monte-Cristo fit de la tête un signe qui prouvait qu'au milieu de +l'obscurité il distinguait en effet l'entrée indiquée par Bertuccio.</p> + +<p>«Je n'avais plus besoin de rester à Versailles, je me fixai à Auteuil et +je m'informai. Si je voulais le prendre, c'était évidemment là qu'il me +fallait tendre mon piège.</p> + +<p>«La maison appartenait, comme le concierge l'a dit à Votre Excellence, +à M. de Saint-Méran, beau-père de Villefort. M. de Saint-Méran habitait +Marseille; par conséquent, cette campagne lui était inutile; aussi +disait-on qu'il venait de la louer à une jeune veuve que l'on ne +connaissait que sous le nom de la baronne.</p> + +<p>«En effet, un soir, en regardant par-dessus le mur, je vis une femme +jeune et belle qui se promenait seule dans ce jardin, que nulle fenêtre +étrangère ne dominait; elle regardait fréquemment du côté de la petite +porte, et je compris que ce soir-là elle attendait M. de Villefort. +Lorsqu'elle fut assez près de moi pour que malgré l'obscurité je pusse +distinguer ses traits, je vis une belle jeune femme de dix-huit à +dix-neuf ans, grande et blonde. Comme elle était en simple peignoir et +que rien ne gênait sa taille, je pus remarquer qu'elle était enceinte +et que sa grossesse même paraissait avancée.</p> + +<p>«Quelques moments après, on ouvrit la petite porte; un homme entra; la +jeune femme courut le plus vite qu'elle put à sa rencontre, ils se +jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassèrent tendrement et +regagnèrent ensemble la maison.</p> + +<p>«Cet homme, c'était M. de Villefort. Je jugeai qu'en sortant, surtout +s'il sortait la nuit, il devait traverser seul le jardin dans toute sa +longueur.</p> + +<p>—Et, demanda le comte, avez-vous su depuis le nom de cette femme?</p> + +<p>—Non, Excellence, répondit Bertuccio; vous allez voir que je n'eus pas +le temps de l'apprendre.</p> + +<p>—Continuez.</p> + +<p>—Ce soir-là, reprit Bertuccio, j'aurais pu tuer peut-être le procureur +du roi; mais je ne connaissais pas encore assez le jardin dans tous ses +détails. Je craignis de ne pas le tuer raide, et, si quelqu'un accourait +à ses cris, de ne pouvoir fuir. Je remis la partie au prochain +rendez-vous, et, pour que rien ne m'échappât, je pris une petite chambre +donnant sur la rue que longeait le mur du jardin.</p> + +<p>«Trois jours après, vers sept heures du soir, je vis sortir de la maison +un domestique à cheval qui prit au galop le chemin qui conduisait à la +route de Sèvres; je présumai qu'il allait à Versailles. Je ne me +trompais pas. Trois heures après, l'homme revint tout couvert de +poussière; son message était terminé.</p> + +<p>«Dix minutes après, un autre homme à pied, enveloppé d'un manteau, +ouvrit la petite porte du jardin, qui se referma sur lui.</p> + +<p>«Je descendis rapidement. Quoique je n'eusse pas vu le visage de +Villefort, je le reconnus au battement de mon cœur: je traversai la +rue, je gagnai une borne placée à l'angle du mur et à l'aide de laquelle +j'avais regardé une première fois dans le jardin.</p> + +<p>«Cette fois je ne me contentai pas de regarder, je tirai mon couteau de +ma poche, je m'assurai que la pointe était bien affilée, et je sautai +par-dessus le mur.</p> + +<p>«Mon premier soin fut de courir à la porte; il avait laissé la clef en +dedans, en prenant la simple précaution de donner un double tour à la +serrure.</p> + +<p>Rien n'entravait donc ma fuite de ce côté-là. Je me mis à étudier les +localités. Le jardin formait un carré long, une pelouse de fin gazon +anglais s'étendait au milieu, aux angles de cette pelouse étaient des +massifs d'arbres au feuillage touffu et tout entremêlé de fleurs +d'automne.</p> + +<p>«Pour se rendre de la maison à la petite porte, ou de la petite porte à +la maison, soit qu'il entrât, soit qu'il sortît, M. de Villefort était +obligé de passer près d'un de ces massifs. </p> + +<p>«On était à la fin de septembre; le vent soufflait avec force; un peu de +lune pâle, et voilée à chaque instant par de gros nuages qui glissaient +rapidement au ciel, blanchissait le sable des allées qui conduisaient à +la maison, mais ne pouvait percer l'obscurité de ces massifs touffus +dans lesquels un homme pouvait demeurer caché sans qu'il y eût crainte +qu'on ne l'aperçût.</p> + +<p>«Je me cachai dans celui le plus près duquel devait passer Villefort; à +peine y étais-je, qu'au milieu des bouffées de vent qui courbaient les +arbres au-dessus de mon front, je crus distinguer comme des +gémissements. Mais vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, monsieur le +comte, que celui qui attend le moment de commettre un assassinat croit +toujours entendre pousser des cris sourds dans l'air. Deux heures +s'écoulèrent pendant lesquelles, à plusieurs reprises, je crus entendre +les mêmes gémissements. Minuit sonna.</p> + +<p>«Comme le dernier son vibrait encore lugubre et retentissant, j'aperçus +une lueur illuminant les fenêtres de l'escalier dérobé par lequel nous +sommes descendus tout à l'heure.</p> + +<p>«La porte s'ouvrit, et l'homme au manteau reparut. C'était le moment +terrible; mais depuis si longtemps je m'étais préparé à ce moment, que +rien en moi ne faiblit: je tirai mon couteau, je l'ouvris et je me tins +prêt.</p> + +<p>«L'homme au manteau vint droit à moi, mais à mesure qu'il avançait dans +l'espace découvert, je croyais remarquer qu'il tenait une arme de la +main droite: j'eus peur, non pas d'une lutte, mais d'un insuccès. +Lorsqu'il fut à quelques pas de moi seulement, je reconnus que ce que +j'avais pris pour une arme n'était rien autre chose qu'une bêche.</p> + +<p>«Je n'avais pas encore pu deviner dans quel but M. de Villefort tenait +une bêche à la main, lorsqu'il s'arrêta sur la lisière du massif, jeta +un regard autour de lui, et se mit à creuser un trou dans la terre. Ce +fut alors que je m'aperçus qu'il y avait quelque chose dans son manteau, +qu'il venait de déposer sur la pelouse pour être plus libre de ses +mouvements.</p> + +<p>«Alors, je l'avoue, un peu de curiosité se glissa dans ma haine: je +voulus voir ce que venait faire là Villefort; je restai immobile, sans +haleine, j'attendis.</p> + +<p>«Puis une idée m'était venue, qui se confirma en voyant le procureur du +roi tirer de son manteau un petit coffre long de deux pieds et large de +six à huit pouces.</p> + +<p>«Je le laissai déposer le coffre dans le trou, sur lequel il repoussa la +terre; puis, sur cette terre fraîche, il appuya ses pieds pour faire +disparaître la trace de l'œuvre nocturne. Je m'élançai alors sur lui et +je lui enfonçai mon couteau dans la poitrine en lui disant:</p> + +<p>«—Je suis Giovanni Bertuccio! ta mort pour mon frère, ton trésor pour +sa veuve: tu vois bien que ma vengeance est plus complète que je ne +l'espérais. </p> + +<p>«Je ne sais s'il entendit ces paroles; je ne le crois pas, car il tomba +sans pousser un cri; je sentis les flots de son sang rejaillir brûlants +sur mes mains et sur mon visage; mais j'étais ivre, j'étais en délire; +ce sang me rafraîchissait au lieu de me brûler. En une seconde, j'eus +déterré le coffret à l'aide de la bêche; puis, pour qu'on ne vît pas que +je l'avais enlevé, je comblai à mon tour le trou, je jetai la bêche +par-dessus le mur, je m'élançai par la porte, que je fermai à double +tour en dehors et dont j'emportai la clef.</p> + +<p>—Bon! dit Monte-Cristo, c'était, à ce que je vois, un petit assassinat +doublé de vol.</p> + +<p>—Non, Excellence, répondit Bertuccio, c'était une vendetta suivie de +restitution.</p> + +<p>—Et la somme était ronde, au moins?</p> + +<p>—Ce n'était pas de l'argent.</p> + +<p>—Ah! oui, je me rappelle, dit Monte-Cristo n'avez-vous pas parlé d'un +enfant?</p> + +<p>—Justement, Excellence. Je courus jusqu'à la rivière, je m'assis sur le +talus, et, pressé de savoir ce que contenait le coffre, je fis sauter la +serrure avec mon couteau.</p> + +<p>«Dans un lange de fine batiste était enveloppé un enfant qui venait de +naître; son visage empourpré, ses mains violettes annonçaient qu'il +avait dû succomber à une asphyxie causée par des ligaments naturels +roulés autour de son cou; cependant, comme il n'était pas froid encore, +j'hésitai à le jeter dans cette eau qui coulait à mes pieds. En effet, +au bout d'un instant je crus sentir un léger battement vers la région du +cœur; je dégageai son cou du cordon qui l'enveloppait, et, comme +j'avais été infirmier à l'hôpital de Bastia, je fis ce qu'aurait pu +faire un médecin en pareille circonstance, c'est-à-dire que je lui +insufflai courageusement de l'air dans les poumons, qu'après un quart +d'heure d'efforts inouïs je le vis respirer, et j'entendis un cri +s'échapper de sa poitrine.</p> + +<p>«À mon tour, je jetai un cri, mais un cri de joie. Dieu ne me maudit +donc pas, me dis-je, puisqu'il permet que je rende la vie à une créature +humaine en échange de la vie que j'ai ôtée à une autre!</p> + +<p>—Et que fîtes-vous donc de cet enfant? demanda Monte-Cristo; c'était un +bagage assez embarrassant pour un homme qui avait besoin de fuir.</p> + +<p>—Aussi n'eus-je point un instant l'idée de le garder. Mais je savais +qu'il existait à Paris un hospice où on reçoit ces pauvres créatures. En +passant à la barrière, je déclarai avoir trouvé cet enfant sur la route +et je m'informai. Le coffre était là qui faisait foi; les langes de +batiste indiquaient que l'enfant appartenait à des parents riches; le +sang dont j'étais couvert pouvait aussi bien appartenir à l'enfant qu'à +tout autre individu. On ne me fit aucune objection; on m'indiqua +l'hospice, qui était situé tout au bout de la rue d'Enfer, et, après +avoir pris la précaution de couper le lange en deux, de manière qu'une +des deux lettres qui le marquaient continuât d'envelopper le corps de +l'enfant, je déposai mon fardeau dans le tour, je sonnai et je m'enfuis +à toutes jambes. Quinze jours après, j'étais de retour à Rogliano, et je +disais à Assunta:</p> + +<p>«—Console-toi, ma sœur; Israël est mort, mais je l'ai vengé.</p> + +<p>«Alors elle me demanda l'explication de ces paroles, et je lui racontai +tout ce qui s'était passé.</p> + +<p>«—Giovanni, me dit Assunta, tu aurais dû rapporter cet enfant, nous lui +eussions tenu lieu des parents qu'il a perdus, nous l'eussions appelé +Benedetto, et en faveur de cette bonne action Dieu nous eût bénis +effectivement.</p> + +<p>«Pour toute réponse je lui donnai la moitié de lange que j'avais +conservée, afin de faire réclamer l'enfant si nous étions plus riches.</p> + +<p>—Et de quelles lettres était marqué ce lange? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—D'un H et d'un N surmontés d'un tortil de baron.</p> + +<p>—Je crois, Dieu me pardonne! que vous vous servez de termes de blason, +monsieur Bertuccio! Où diable avez-vous fait vos études héraldiques?</p> + +<p>—À votre service, monsieur le comte, où l'on apprend toutes choses.</p> + +<p>—Continuez, je suis curieux de savoir deux choses.</p> + +<p>—Lesquelles, monseigneur?</p> + +<p>—Ce que devint ce petit garçon; ne m'avez-vous pas dit que c'était un +petit garçon, monsieur Bertuccio?</p> + +<p>—Non, Excellence; je ne me rappelle pas avoir parlé de cela.</p> + +<p>—Ah! je croyais avoir entendu, je me serai trompé. </p> + +<p>—Non, vous ne vous êtes pas trompé, car c'était effectivement un petit +garçon; mais Votre Excellence désirait, disait-elle, savoir deux choses: +quelle est la seconde?</p> + +<p>—La seconde était le crime dont vous étiez accusé quand vous demandâtes +un confesseur, et que l'abbé Busoni alla vous trouver sur cette demande +dans la prison de Nîmes.</p> + +<p>—Peut-être ce récit sera-t-il bien long, Excellence.</p> + +<p>—Qu'importe? il est dix heures à peine, vous savez que je ne dors pas, +et je suppose que de votre côté vous n'avez pas grande envie de dormir.»</p> + +<p>Bertuccio s'inclina et reprit sa narration.</p> + +<p>«Moitié pour chasser les souvenirs qui m'assiégeaient, moitié pour +subvenir aux besoins de la pauvre veuve, je me remis avec ardeur à ce +métier de contrebandier, devenu plus facile par le relâchement des lois +qui suit toujours les révolutions. Les côtes du Midi, surtout, étaient +mal gardées, à cause des émeutes éternelles qui avaient lieu, tantôt à +Avignon, tantôt à Nîmes, tantôt à Uzès. Nous profitâmes de cette espèce +de trêve qui nous était accordée par le gouvernement pour lier des +relations avec tout le littoral. Depuis l'assassinat de mon frère dans +les rues de Nîmes, je n'avais pas voulu rentrer dans cette ville. Il en +résulta que l'aubergiste avec lequel nous faisions des affaires, voyant +que nous ne voulions plus venir à lui, était venu à nous et avait fondé +une succursale de son auberge sur la route de Bellegarde à Beaucaire, à +l'enseigne du <i>Pont du Gard</i>. Nous avions ainsi, soit du côté +d'Aigues-Mortes, soit aux Martigues, soit à Bouc, une douzaine +d'entrepôts où nous déposions nos marchandises et où, au besoin, nous +trouvions un refuge contre les douaniers et les gendarmes. C'est un +métier qui rapporte beaucoup que celui de contrebandier, lorsqu'on y +applique une certaine intelligence secondée par quelque vigueur; quant à +moi, je vivais dans les montagnes ayant maintenant une double raison de +craindre gendarmes et douaniers, attendu que toute comparution devant +les juges pouvait amener une enquête, que cette enquête est toujours une +excursion dans le passé, et que dans mon passé, à moi, on pouvait +rencontrer maintenant quelque chose plus grave que des cigares entrés en +contrebande ou des barils d'eau-de-vie circulant sans laissez-passer. +Aussi, préférant mille fois la mort à une arrestation, j'accomplissais +des choses étonnantes, et qui, plus d'une fois, me donnèrent cette +preuve, que le trop grand soin que nous prenons de notre corps est à peu +près le seul obstacle à la réussite de ceux de nos projets qui ont +besoin d'une décision rapide et d'une exécution vigoureuse et +déterminée. En effet une fois qu'on a fait le sacrifice de sa vie, on +n'est plus l'égal des autres hommes, ou plutôt les autres hommes ne sont +plus vos égaux, et quiconque a pris cette résolution sent, à l'instant +même, décupler ses forces et s'agrandir son horizon.</p> + +<p>—De la philosophie, monsieur Bertuccio! interrompit le comte; mais vous +avez donc fait un peu de tout dans votre vie?</p> + +<p>—Oh! pardon, Excellence! </p> + +<p>—Non! non! c'est que la philosophie à dix heures et demie du soir, +c'est un peu tard. Mais je n'ai pas d'autre observation à faire, attendu +que je la trouve exacte, ce qu'on ne peut pas dire de toutes les +philosophies.</p> + +<p>—Mes courses devinrent donc de plus en plus étendues, de plus en plus +fructueuses. Assunta était ménagère, et notre petite fortune +s'arrondissait. Un jour que je partais pour une course:</p> + +<p>«—Va, dit-elle, et à ton retour je te ménage une surprise.</p> + +<p>«Je l'interrogeais inutilement: elle ne voulut rien me dire et je +partis. </p> + +<p>«La course dura près de six semaines; nous avions été à Lucques charger +de l'huile, et à Livourne prendre des cotons anglais; notre débarquement +se fit sans événement contraire, nous réalisâmes nos bénéfices et nous +revînmes tout joyeux.</p> + +<p>«En rentrant dans la maison, la première chose que je vis à l'endroit le +plus apparent de la chambre d'Assunta dans un berceau somptueux +relativement au reste de l'appartement, fut un enfant de sept à huit +mois. Je jetai un cri de joie. Les seuls moments de tristesse que +j'eusse éprouvés depuis l'assassinat du procureur du roi m'avaient été +causés par l'abandon de cet enfant. Il va sans dire que de remords de +l'assassinat lui-même je n'en avais point eu.</p> + +<p>«La pauvre Assunta avait tout deviné: elle avait profité de mon +absence, et, munie de la moitié du lange, ayant inscrit, pour ne point +l'oublier, le jour et l'heure précis où l'enfant avait été déposé à +l'hospice, elle était partie pour Paris et avait été elle-même le +réclamer. Aucune objection ne lui avait été faite, et l'enfant lui avait +été remis.</p> + +<p>«Ah! j'avoue, monsieur le comte, qu'en voyant cette pauvre créature +dormant dans son berceau, ma poitrine se gonfla, et que des larmes +sortirent de mes yeux.</p> + +<p>«—En vérité, Assunta, m'écriai-je, tu es une digne femme, et la +Providence te bénira.</p> + +<p>—Ceci, dit Monte-Cristo, est moins exact que votre philosophie; il est +vrai que ce n'est que la foi.</p> + +<p>—Hélas! Excellence, reprit Bertuccio, vous avez bien raison, et ce fut +cet enfant lui-même que Dieu chargea de ma punition. Jamais nature plus +perverse ne se déclara plus prématurément, et cependant on ne dira pas +qu'il fut mal élevé, car ma sœur le traitait comme le fils d'un prince; +c'était un garçon d'une figure charmante, avec des yeux d'un bleu clair +comme ces tons de faïences chinoises qui s'harmonisent si bien avec le +blanc laiteux du ton général; seulement ses cheveux d'un blond trop vif +donnaient à sa figure un caractère étrange, qui doublait la vivacité de +son regard et la malice de son sourire. Malheureusement il y a un +proverbe qui dit que le roux est tout bon ou tout mauvais; le proverbe +ne mentit pas pour Benedetto, et dès sa jeunesse il se montra tout +mauvais. Il est vrai aussi que la douceur de sa mère encouragea ses +premiers penchants; l'enfant, pour qui ma pauvre sœur allait au marché +de la ville, située à quatre ou cinq lieues de là, acheter les premiers +fruits et les sucreries les plus délicates, préférait aux oranges de +Palma et aux conserves de Gênes les châtaignes volées au voisin en +franchissant les haies, ou les pommes séchées dans son grenier, tandis +qu'il avait à sa disposition les châtaignes et les pommes de notre +verger.</p> + +<p>«Un jour, Benedetto pouvait avoir cinq ou six ans, le voisin Wasilio, +qui, selon les habitudes de notre pays, n'enfermait ni sa bourse ni ses +bijoux, car, monsieur le comte le sait aussi bien que personne, en Corse +il n'y a pas de voleurs, le voisin Wasilio se plaignit à nous qu'un +louis avait disparu de sa bourse; on crut qu'il avait mal compté, mais +lui prétendait être sûr de son fait. Ce jour-là Benedetto avait quitté +la maison dès le matin, et c'était une grande inquiétude chez nous, +lorsque le soir nous le vîmes revenir traînant un singe qu'il avait +trouvé, disait-il, tout enchaîné au pied d'un arbre.</p> + +<p>«Depuis un mois la passion du méchant enfant, qui ne savait quelle chose +s'imaginer, était d'avoir un singe. Un bateleur qui était passé à +Rogliano, et qui avait plusieurs de ces animaux dont les exercices +l'avaient fort réjoui, lui avait inspiré sans doute cette malheureuse +fantaisie.</p> + +<p>«—On ne trouve pas de singe dans nos bois, lui dis-je, et surtout de +singe enchaîné; avoue-moi donc comment tu t'es procuré celui-ci.</p> + +<p>«Benedetto soutint son mensonge, et l'accompagna de détails qui +faisaient plus d'honneur à son imagination qu'à sa véracité; je +m'irritai, il se mit à rire; je le menaçai, il fit deux pas en arrière.</p> + +<p>«—Tu ne peux pas me battre, dit-il, tu n'en as pas le droit, tu n'es +pas mon père.</p> + +<p>«Nous ignorâmes toujours qui lui avait révélé ce fatal secret, que nous +lui avions caché cependant avec tant de soin; quoi qu'il en soit, cette +réponse, dans laquelle l'enfant se révéla tout entier, m'épouvanta +presque, mon bras levé retomba effectivement sans toucher le coupable; +l'enfant triompha, et cette victoire lui donna une telle audace qu'à +partir de ce moment tout l'argent d'Assunta, dont l'amour semblait +augmenter pour lui à mesure qu'il en était moins digne, passa en +caprices qu'elle ne savait pas combattre, en folies qu'elle n'avait pas +le courage d'empêcher. Quand j'étais à Rogliano, les choses marchaient +encore assez convenablement; mais dès que j'étais parti, c'était +Benedetto qui était devenu le maître de la maison, et tout tournait à +mal. Âgé de onze ans à peine, tous ses camarades étaient choisis parmi +des jeunes gens de dix-huit ou vingt ans, les plus mauvais sujets de +Bastia et de Corte, et déjà, pour quelques espiègleries qui méritaient +un nom plus sérieux, la justice nous avait donné des avertissements.</p> + +<p>«Je fus effrayé; toute information pouvait avoir des suites funestes: +j'allais justement être forcé de m'éloigner de la Corse pour une +expédition importante. Je réfléchis longtemps, et, dans le pressentiment +d'éviter quelque malheur, je me décidai à emmener Benedetto avec moi. +J'espérais que la vie active et rude de contrebandier, la discipline +sévère du bord, changeraient ce caractère prêt à se corrompre, s'il +n'était pas déjà affreusement corrompu.</p> + +<p>«Je tirai donc Benedetto à part et lui fis la proposition de me suivre, +en entourant cette proposition de toutes les promesses qui peuvent +séduire un enfant de douze ans.</p> + +<p>«Il me laissa aller jusqu'au bout, et lorsque j'eus finis, éclatant de +rire: </p> + +<p>«—Êtes-vous fou, mon oncle? dit-il (il m'appelait ainsi quand il était +de belle humeur); moi changer la vie que je mène contre celle que vous +menez, ma bonne et excellente paresse contre l'horrible travail que vous +vous êtes imposé! passer la nuit au froid, le jour au chaud; se cacher +sans cesse; quand on se montre recevoir des coups de fusil, et tout cela +pour gagner un peu d'argent! L'argent, j'en ai tant que j'en veux! mère +Assunta m'en donne quand je lui en demande. Vous voyez donc bien que je +serais un imbécile si j'acceptais ce que vous me proposez.</p> + +<p>«J'étais stupéfait de cette audace et de ce raisonnement. Benedetto +retourna jouer avec ses camarades, et je le vis de loin me montrant à +eux comme un idiot.</p> + +<p>—Charmant enfant! murmura Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oh! s'il eût été à moi, répondit Bertuccio, s'il eût été mon fils, ou +tout au moins mon neveu, je l'eusse bien ramené au droit sentier, car la +conscience donne la force. Mais l'idée que j'allais battre un enfant +dont j'avais tué le père me rendait toute correction impossible. Je +donnai de bons conseils à ma sœur, qui, dans nos discussions, prenait +sans cesse la défense du petit malheureux, et comme elle m'avoua que +plusieurs fois des sommes assez considérables lui avaient manqué, je lui +indiquai un endroit où elle pouvait cacher notre petit trésor. Quant à +moi, ma résolution était prise. Benedetto savait parfaitement lire, +écrire et compter, car lorsqu'il voulait s'adonner par hasard au +travail, il apprenait en un jour ce que les autres apprenaient en une +semaine. Ma résolution, dis-je, était prise; je devais l'engager comme +secrétaire sur quelque navire au long cours, et, sans le prévenir de +rien, le faire prendre un beau matin et le faire transporter à bord; de +cette façon, et en le recommandant au capitaine, tout son avenir +dépendait de lui. Ce plan arrêté, je partis pour la France.</p> + +<p>«Toutes nos opérations devaient cette fois s'exécuter dans le golfe du +Lion, et ces opérations devenaient de plus en plus difficiles, car nous +étions en 1829. La tranquillité était parfaitement rétablie, et par +conséquent le service des côtes était redevenu plus régulier et plus +sévère que jamais. Cette surveillance était encore augmentée +momentanément par la foire de Beaucaire, qui venait de s'ouvrir.</p> + +<p>«Les commencements de notre expédition s'exécutèrent sans encombre. +Nous amarrâmes notre barque, qui avait un double fond dans lequel nous +cachions nos marchandises de contrebande, au milieu d'une quantité de +bateaux qui bordaient les deux rives du Rhône, depuis Beaucaire jusqu'à +Arles. Arrivés là, nous commençâmes à décharger nuitamment nos +marchandises prohibées, et à les faire passer dans la ville par +l'intermédiaire des gens qui étaient en relations avec nous, ou des +aubergistes chez lesquels nous faisions des dépôts. Soit que la réussite +nous eût rendus imprudents, soit que nous ayons été trahis, un soir, +vers les cinq heures de l'après-midi, comme nous allions nous mettre à +goûter, notre petit mousse accourut tout effaré en disant qu'il avait vu +une escouade de douaniers se diriger de notre côté. Ce n'était pas +précisément l'escouade qui nous effrayait: à chaque instant, surtout +dans ce moment-là, des compagnies entières rôdaient sur les bords du +Rhône; mais c'étaient les précautions qu'au dire de l'enfant cette +escouade prenait pour ne pas être vue. En un instant nous fûmes sur +pied, mais il était déjà trop tard; notre barque, évidemment l'objet des +recherches, était entourée. Parmi les douaniers, je remarquai quelques +gendarmes; et, aussi timide à la vue de ceux-ci que j'étais brave +ordinairement à la vue de tout autre corps militaire, je descendis dans +la cale, et, me glissant par un sabord, je me laissai couler dans le +fleuve, puis je nageai entre deux eaux, ne respirant qu'à de longs +intervalles, si bien que je gagnai sans être vu une tranchée que l'on +venait de faire, et qui communiquait du Rhône au canal qui se rend de +Beaucaire à Aigues-Mortes. Une fois arrivé là, j'étais sauvé, car je +pouvais suivre sans être vu cette tranchée. Je gagnai donc le canal sans +accident. Ce n'était pas par hasard et sans préméditation que j'avais +suivi ce chemin; j'ai déjà parlé à Votre Excellence d'un aubergiste de +Nîmes qui avait établi sur la route de Bellegarde à Beaucaire une petite +hôtellerie.</p> + +<p>—Oui, dit Monte-Cristo, je me souviens parfaitement. Ce digne homme, si +je ne me trompe, était même votre associé.</p> + +<p>—C'est cela, répondit Bertuccio; mais depuis sept ou huit ans, il avait +cédé son établissement à un ancien tailleur de Marseille qui, après +s'être ruiné dans son état, avait voulu essayer de faire sa fortune dans +un autre. Il va sans dire que les petits arrangements que nous avions +faits avec le premier propriétaire furent maintenus avec le second; +c'était donc à cet homme que je comptais demander asile.</p> + +<p>—Et comment se nommait cet homme? demanda le comte, qui paraissait +commencer à reprendre quelque intérêt au récit de Bertuccio.</p> + +<p>—Il s'appelait Gaspard Caderousse, il était marié à une femme du +village de la Carconte, et que nous ne connaissions pas sous un autre +nom que celui de son village; c'était une pauvre femme atteinte de la +fièvre des marais, qui s'en allait mourant de langueur. Quant à l'homme, +c'était un robuste gaillard de quarante à quarante-cinq ans, qui plus +d'une fois nous avait, dans des circonstances difficiles, donné des +preuves de sa présence d'esprit et de son courage.</p> + +<p>—Et vous dites, demanda Monte-Cristo, que ces choses se passaient vers +l'année....</p> + +<p>—1829, monsieur le comte.</p> + +<p>—En quel mois?</p> + +<p>—Au mois de juin.</p> + +<p>—Au commencement ou à la fin.</p> + +<p>—C'était le 3 au soir.</p> + +<p>—Ah! fit Monte-Cristo, le 3 juin 1829... Bien, continuez.</p> + +<p>—C'était donc à Caderousse que je comptais demander asile; mais, comme +d'habitude, et même dans les circonstances ordinaires, nous n'entrions +pas chez lui par la porte qui donnait sur la route, je résolus de ne pas +déroger à cette coutume, j'enjambai la haie du jardin, je me glissai en +rampant à travers les oliviers rabougris et les figuiers sauvages, et je +gagnai, dans la crainte que Caderousse n'eût quelque voyageur dans son +auberge, une espèce de soupente dans laquelle plus d'une fois j'avais +passé la nuit aussi bien que dans le meilleur lit. Cette soupente +n'était séparée de la salle commune du rez-de-chaussée de l'auberge que +par une cloison en planches dans laquelle des jours avaient été ménagés +à notre intention, afin que de là nous pussions guetter le moment +opportun de faire reconnaître que nous étions dans le voisinage. Je +comptais, si Caderousse était seul, le prévenir de mon arrivée, achever +chez lui le repas interrompu par l'apparition des douaniers, et +profiter de l'orage qui se préparait pour regagner les bords du Rhône et +m'assurer de ce qu'étaient devenus la barque et ceux qui la montaient. +Je me glissai donc dans la soupente et bien m'en prit, car à ce moment +même Caderousse rentrait chez lui avec un inconnu.</p> + +<p>«Je me tins coi et j'attendis, non point dans l'intention de surprendre +les secrets de mon hôte, mais parce que je ne pouvais faire autrement; +d'ailleurs, dix fois même chose était déjà arrivée.</p> + +<p>«L'homme qui accompagnait Caderousse était évidemment étranger au Midi +de la France: c'était un de ces négociants forains qui viennent vendre +des bijoux à la foire de Beaucaire et qui, pendant un mois que dure +cette foire, où affluent des marchands et des acquéreurs de toutes les +parties de l'Europe, font quelquefois pour cent ou cent cinquante mille +francs d'affaires.</p> + +<p>«Caderousse entra vivement et le premier. Puis voyant la salle d'en bas +vide comme d'habitude et simplement gardée par son chien, il appela sa +femme.</p> + +<p>«—Hé! la Carconte, dit-il, ce digne homme de prêtre ne nous avait pas +trompés; le diamant était bon.</p> + +<p>«Une exclamation joyeuse se fit entendre, et presque aussitôt l'escalier +craqua sous un pas alourdi par la faiblesse et la maladie.</p> + +<p>«—Qu'est-ce que tu dis? demanda la femme plus pâle qu'une morte.</p> + +<p>«—Je dis que le diamant était bon, que voilà monsieur, un des premiers +bijoutiers de Paris, qui est prêt à nous en donner cinquante mille +francs. Seulement, pour être sûr que le diamant est bien à nous, il +demande que tu lui racontes, comme je l'ai déjà fait, de quelle façon +miraculeuse le diamant est tombé entre nos mains. En attendant, +monsieur, asseyez-vous, s'il vous plaît, et comme le temps est lourd, je +vais aller chercher de quoi vous rafraîchir.</p> + +<p>«Le bijoutier examinait avec attention l'intérieur de l'auberge et la +pauvreté bien visible de ceux qui allaient lui vendre un diamant qui +semblait sortir de l'écrin d'un prince.</p> + +<p>«—Racontez, madame, dit-il, voulant sans doute profiter de l'absence +du mari pour qu'aucun signe de la part de celui-ci n'influençât la +femme, et pour voir si les deux récits cadreraient bien l'un avec +l'autre.</p> + +<p>«—Eh! mon Dieu! dit la femme avec volubilité, c'est une bénédiction du +ciel à laquelle nous étions loin de nous attendre. Imaginez-vous, mon +cher monsieur, que mon mari a été lié en 1814 ou 1815 avec un marin +nommé Edmond Dantès: ce pauvre garçon, que Caderousse avait complètement +oublié ne l'a pas oublié, lui, et lui a laissé en mourant le diamant que +vous venez de voir.</p> + +<p>«—Mais comment était-il devenu possesseur de ce diamant? demanda le +bijoutier. Il l'avait donc avant d'entrer en prison? </p> + +<p>«—Non, monsieur, répondit la femme, mais en prison il a fait, à ce +qu'il paraît, la connaissance d'un Anglais très riche; et comme en +prison son compagnon de chambre est tombé malade, et que Dantès en prit +les mêmes soins que si c'était son frère, l'Anglais, en sortant de +captivité, laissa au pauvre Dantès, qui, moins heureux que lui, est mort +en prison, ce diamant qu'il nous a légué à son tour en mourant, et qu'il +a chargé le digne abbé qui est venu ce matin de nous remettre.</p> + +<p>«—C'est bien la même chose, murmura le bijoutier, et, au bout du compte +l'histoire peut être vraie, tout invraisemblable qu'elle paraisse au +premier abord. Il n'y a donc que le prix sur lequel nous ne sommes pas +d'accord.</p> + +<p>«—Comment! pas d'accord, dit Caderousse; je croyais que vous aviez +consenti au prix que j'en demandais.</p> + +<p>«—C'est-à-dire, reprit le bijoutier, que j'en ai offert quarante mille +francs.</p> + +<p>«—Quarante mille! s'écria la Carconte; nous ne le donnerons +certainement pas pour ce prix-là. L'abbé nous a dit qu'il valait +cinquante mille francs, et sans la monture encore.</p> + +<p>«—Et comment se nommait cet abbé? demanda l'infatigable questionneur.</p> + +<p>«—L'abbé Busoni, répondit la femme. </p> + +<p>«—C'était donc un étranger?</p> + +<p>«—C'était un Italien des environs de Mantoue, je crois.</p> + +<p>«—Montrez-moi ce diamant, reprit le bijoutier, que je le revoie une +seconde fois; souvent on juge mal les pierres à une première vue.»</p> + +<p>«Caderousse tira de sa poche un petit étui de chagrin noir, l'ouvrit et +le passa au bijoutier. À la vue du diamant, qui était gros comme une +petite noisette, je me le rappelle comme si je le voyais encore, les +yeux de la Carconte étincelèrent de cupidité.</p> + +<p>—Et que pensiez-vous de tout cela, monsieur l'écouteur aux portes? +demanda Monte-Cristo; ajoutiez-vous foi à cette belle fable?</p> + +<p>—Oui, Excellence; je ne regardais pas Caderousse comme un méchant +homme, et je le croyais incapable d'avoir commis un crime ou même un +vol.</p> + +<p>—Cela fait plus honneur à votre cœur qu'à votre expérience, monsieur +Bertuccio. Aviez-vous connu cet Edmond Dantès dont il était question?</p> + +<p>—Non, Excellence, je n'en avais jamais entendu parler jusqu'alors, et +je n'en ai jamais entendu reparler depuis qu'une seule fois par l'abbé +Busoni lui-même, quand je le vis dans les prisons de Nîmes. </p> + +<p>—Bien! continuez.</p> + +<p>—Le bijoutier prit la bague des mains de Caderousse, et tira de sa +poche une petite pince en acier et une petite paire de balances de +cuivre; puis, écartant les crampons d'or qui retenaient la pierre dans +la bague, il fit sortir le diamant de son alvéole, et le pesa +minutieusement dans les balances.</p> + +<p>«—J'irai jusqu'à quarante-cinq mille francs, dit-il, mais je ne +donnerai pas un sou avec; d'ailleurs, comme c'était ce que valait le +diamant, j'ai pris juste cette somme sur moi.</p> + +<p>«—Oh! qu'à cela ne tienne, dit Caderousse, je retournerai avec vous à +Beaucaire pour chercher les cinq autres mille francs.</p> + +<p>«—Non, dit le bijoutier en rendant l'anneau et le diamant à Caderousse; +non, cela ne vaut pas davantage, et encore je suis fâché d'avoir offert +cette somme, attendu qu'il y a dans la pierre un défaut que je n'avais +pas vu d'abord; mais n'importe, je n'ai qu'une parole, j'ai dit +quarante-cinq mille francs, je ne m'en dédis pas.</p> + +<p>«—Au moins remettez le diamant dans la bague», dit aigrement la +Carconte.</p> + +<p>«—C'est juste, dit le bijoutier.</p> + +<p>«Et il replaça la pierre dans le chaton. </p> + +<p>«—Bon, bon, bon, dit Caderousse remettant l'étui dans sa poche, on le +vendra à un autre.</p> + +<p>«—Oui, reprit le bijoutier, mais un autre ne sera pas si facile que +moi; un autre ne se contentera pas des renseignements que vous m'avez +donnés; il n'est pas naturel qu'un homme comme vous possède un diamant +de cinquante mille francs; il ira prévenir les magistrats, il faudra +retrouver l'abbé Busoni, et les abbés qui donnent des diamants de deux +mille louis sont rares; la justice commencera par mettre la main dessus, +on vous enverra en prison, et si vous êtes reconnu innocent, qu'on vous +mette dehors après trois ou quatre mois de captivité, la bague se sera +égarée au greffe, ou l'on vous donnera une pierre fausse qui vaudra +trois francs au lieu d'un diamant qui en vaut cinquante mille, +cinquante-cinq mille peut-être, mais que, vous en conviendrez, mon brave +homme, on court certains risques à acheter.»</p> + +<p>«Caderousse et sa femme s'interrogèrent du regard.</p> + +<p>«—Non, dit Caderousse, nous ne sommes pas assez riches pour perdre cinq +mille francs.</p> + +<p>«—Comme vous voudrez, mon cher ami, dit le bijoutier; j'avais +cependant, comme vous le voyez, apporté de la belle monnaie.</p> + +<p>«Et il tira d'une de ses poches une poignée d'or qu'il fit briller aux +yeux éblouis de l'aubergiste, et, de l'autre, un paquet de billets de +banque. </p> + +<p>«Un rude combat se livrait visiblement dans l'esprit de Caderousse: il +était évident que ce petit étui de chagrin qu'il tournait et retournait +dans sa main ne lui paraissait pas correspondre comme valeur à la somme +énorme qui fascinait ses yeux. Il se retourna vers sa femme.</p> + +<p>«—Qu'en dis-tu? lui demanda-t-il tout bas.</p> + +<p>«—Donne, donne, dit-elle; s'il retourne à Beaucaire sans le diamant, il +nous dénoncera! et, comme il le dit, qui sait si nous pourrons jamais +remettre la main sur l'abbé Busoni.</p> + +<p>«—Eh bien, soit, dit Caderousse, prenez donc le diamant pour +quarante-cinq mille francs; mais ma femme veut une chaîne d'or, et moi +une paire de boucles d'argent.</p> + +<p>«Le bijoutier tira de sa poche une boîte longue et plate qui contenait +plusieurs échantillons des objets demandés.</p> + +<p>«—Tenez, dit-il, je suis rond en affaires; choisissez.</p> + +<p>«La femme choisit une chaîne d'or qui pouvait valoir cinq louis, et le +mari une paire de boucles qui pouvait valoir quinze francs.</p> + +<p>«—J'espère que vous ne vous plaindrez pas, dit le bijoutier.</p> + +<p>«—L'abbé avait dit qu'il valait cinquante mille francs, murmura +Caderousse. </p> + +<p>«—Allons, allons, donnez donc! Quel homme terrible! reprit le bijoutier +en lui tirant des mains le diamant, je lui compte quarante-cinq mille +francs, deux mille cinq cents livres de rente, c'est-à-dire une fortune +comme je voudrais bien en avoir une, moi, et il n'est pas encore +content.</p> + +<p>«—Et les quarante-cinq mille francs, demanda Caderousse d'une voix +rauque; voyons, où sont-ils?</p> + +<p>«—Les voilà, dit le bijoutier.</p> + +<p>«Et il compta sur la table quinze mille francs en or et trente mille +francs en billets de banque. </p> + +<p>«—Attendez que j'allume la lampe, dit la Carconte, il n'y fait plus +clair, et on pourrait se tromper.</p> + +<p>«En effet, la nuit était venue pendant cette discussion, et, avec la +nuit, l'orage qui menaçait depuis une demi-heure. On entendait gronder +sourdement le tonnerre dans le lointain; mais ni le bijoutier, ni +Caderousse, ni la Carconte, ne paraissaient s'en occuper, possédés +qu'ils étaient tous les trois du démon du gain. Moi-même, j'éprouvais +une étrange fascination à la vue de tout cet or et de tous ces billets. +Il me semblait que je faisais un rêve, et, comme il arrive dans un rêve, +je me sentais enchaîné à ma place.</p> + +<p>«Caderousse compta et recompta l'or et les billets, puis il les passa à +sa femme, qui les compta et recompta à son tour.</p> + +<p>«Pendant ce temps, le bijoutier faisait miroiter le diamant sous les +rayons de la lampe, et le diamant jetait des éclairs qui lui faisaient +oublier ceux qui, précurseurs de l'orage, commençaient à enflammer les +fenêtres.</p> + +<p>«—Eh bien, le compte y est-il? demanda le bijoutier.</p> + +<p>«—Oui, dit Caderousse; donne le portefeuille et cherche un sac, +Carconte.</p> + +<p>«La Carconte alla à une armoire et revint apportant un vieux +portefeuille de cuir, duquel on tira quelques lettres graisseuses à la +place desquelles on remit les billets, et un sac dans lequel étaient +enfermés deux ou trois écus de six livres, qui composaient probablement +toute la fortune du misérable ménage.</p> + +<p>«—Là, dit Caderousse, quoique vous nous ayez soulevé une dizaine de +mille francs peut-être, voulez-vous souper avec nous? c'est de bon +cœur.</p> + +<p>«—Merci, dit le bijoutier, il doit se faire tard, et il faut que je +retourne à Beaucaire; ma femme serait inquiète»; il tira sa montre. +«Morbleu! s'écria-t-il, neuf heures bientôt, je ne serai pas à Beaucaire +avant minuit. Adieu, mes petits enfants; s'il vous revient par hasard +des abbés Busoni, pensez à moi.</p> + +<p>«—Dans huit jours, vous ne serez plus à Beaucaire, dit Caderousse, +puisque la foire finit la semaine prochaine.</p> + +<p>«—Non, mais cela ne fait rien; écrivez-moi à Paris, à M. Joannès, au +Palais-Royal, galerie de Pierre, n° 45, je ferai le voyage exprès si +cela en vaut la peine.</p> + +<p>«Un coup de tonnerre retentit, accompagné d'un éclair si violent qu'il +effaça presque la clarté de la lampe.</p> + +<p>«—Oh! oh! dit Caderousse, vous allez partir par ce temps-là?</p> + +<p>«—Oh! je n'ai pas peur du tonnerre, dit le bijoutier.</p> + +<p>«—Et des voleurs? demanda la Carconte. La route n'est jamais bien sûre +pendant la foire.</p> + +<p>«—Oh! quant aux voleurs, dit Joannès, voilà pour eux.</p> + +<p>«Et il tira de sa poche une paire de petits pistolets chargés jusqu'à la +gueule.</p> + +<p>«—Voilà, dit-il, des chiens qui aboient et mordent en même temps: c'est +pour les deux premiers qui auraient envie de votre diamant, père +Caderousse.</p> + +<p>«Caderousse et sa femme échangèrent un regard sombre. Il paraît qu'ils +avaient en même temps quelque terrible pensée.</p> + +<p>«—Alors, bon voyage! dit Caderousse. </p> + +<p>«—Merci!» dit le bijoutier.</p> + +<p>«Il prit sa canne qu'il avait posée contre un vieux bahut, et sortit. Au +moment où il ouvrit la porte, une telle bouffée de vent entra qu'elle +faillit éteindre la lampe.</p> + +<p>«—Oh! dit-il, il va faire un joli temps, et deux lieues de pays à faire +avec ce temps-là!</p> + +<p>«—Restez, dit Caderousse, vous coucherez ici.</p> + +<p>«—Oui, restez, dit la Carconte d'une voix tremblante, nous aurons bien +soin de vous. </p> + +<p>«—Non pas, il faut que j'aille coucher à Beaucaire. Adieu.»</p> + +<p>«Caderousse alla lentement jusqu'au seuil.</p> + +<p>«—Il ne fait ni ciel ni terre, dit le bijoutier déjà hors de la maison. +Faut-il prendre à droite ou à gauche?</p> + +<p>«—À droite, dit Caderousse; il n'y a pas à s'y tromper, la route est +bordée d'arbres de chaque côté.</p> + +<p>«—Bon, j'y suis, dit la voix presque perdue dans le lointain.</p> + +<p>«—Ferme donc la porte, dit la Carconte, je n'aime pas les portes +ouvertes quand il tonne. </p> + +<p>«—Et quand il y a de l'argent dans la maison, n'est-ce pas?» dit +Caderousse en donnant un double tour à la serrure.</p> + +<p>«Il rentra, alla à l'armoire, retira le sac et le portefeuille, et tous +deux se mirent à recompter pour la troisième fois leur or et leurs +billets. Je n'ai jamais vu expression pareille à ces deux visages dont +cette maigre lampe éclairait la cupidité. La femme surtout était +hideuse; le tremblement fiévreux qui l'animait habituellement avait +redoublé. Son visage de pâle était devenu livide; ses yeux caves +flamboyaient.</p> + +<p>«—Pourquoi donc, demanda-t-elle d'une voix sourde, lui avais-tu offert +de coucher ici?</p> + +<p>«—Mais, répondit Caderousse en tressaillant, pour... pour qu'il n'eût +pas la peine de retourner à Beaucaire.</p> + +<p>«—Ah! dit la femme avec une expression impossible à rendre, je croyais +que c'était pour autre chose, moi.</p> + +<p>«—Femme! femme! s'écria Caderousse, pourquoi as-tu de pareilles idées, +et pourquoi les ayant ne les gardes-tu pas pour toi?</p> + +<p>«—C'est égal, dit la Carconte après un instant de silence, tu n'es pas +un homme.</p> + +<p>«—Comment cela? fit Caderousse.</p> + +<p>«—Si tu avais été un homme, il ne serait pas sorti.</p> + +<p>«—Femme!</p> + +<p>«—Ou bien il n'arriverait pas à Beaucaire.</p> + +<p>«—Femme!</p> + +<p>«—La route fait un coude et il est obligé de suivre la route, tandis +qu'il y a le long du canal un chemin qui raccourcit.</p> + +<p>«—Femme, tu offenses le Bon Dieu. Tiens, écoute....</p> + +<p>«En effet, on entendit un effroyable coup de tonnerre en même temps +qu'un éclair bleuâtre enflammait toute la salle, et la foudre, +décroissant lentement, sembla s'éloigner comme à regret de la maison +maudite.</p> + +<p>«—Jésus! dit la Carconte en se signant.</p> + +<p>«Au même instant, et au milieu de ce silence de terreur qui suit +ordinairement les coups de tonnerre, on entendit frapper à la porte.</p> + +<p>«Caderousse et sa femme tressaillirent et se regardèrent épouvantés.</p> + +<p>«—Qui va là? s'écria Caderousse en se levant et en réunissant en un +seul tas l'or et les billets épars sur la table et qu'il couvrit de ses +deux mains.</p> + +<p>«—Moi! dit une voix.</p> + +<p>«—Qui, vous?</p> + +<p>«—Et pardieu! Joannès le bijoutier.</p> + +<p>«—Eh bien, que disais-tu donc, reprit la Carconte avec un effroyable +sourire, que j'offensais le Bon Dieu!... Voilà le Bon Dieu qui nous le +renvoie.</p> + +<p>«Caderousse retomba pâle et haletant sur sa chaise. La Carconte, au +contraire, se leva, et alla d'un pas ferme à la porte qu'elle ouvrit. </p> + +<p>«—Entrez donc, cher monsieur Joannès, dit-elle.</p> + +<p>«—Ma foi, dit le bijoutier ruisselant de pluie, il paraît que le diable +ne veut pas que je retourne à Beaucaire ce soir. Les plus courtes folies +sont les meilleures, mon cher monsieur Caderousse; vous m'avez offert +l'hospitalité, je l'accepte et je reviens coucher chez vous.»</p> + +<p>Caderousse balbutia quelques mots en essuyant la sueur qui coulait sur +son front. La Carconte referma la porte à double tour derrière le +bijoutier.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XLV" id="XLV"></a><a href="#table">XLV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La pluie de sang.</a></h3> + +<p>«En entrant, le bijoutier jeta un regard interrogateur autour de lui; +mais rien ne semblait faire naître les soupçons s'il n'en avait pas, +rien ne semblait les confirmer s'il en avait.</p> + +<p>«Caderousse tenait toujours des deux mains ses billets et son or. La +Carconte souriait à son hôte le plus agréablement qu'elle pouvait.</p> + +<p>«—Ah! ah! dit le bijoutier, il paraît que vous aviez peur de ne pas +avoir votre compte, que vous repassiez votre trésor après mon départ.</p> + +<p>«—Non pas, dit Caderousse; mais l'événement qui nous en fait possesseur +est si inattendu que nous n'y pouvons croire, et que, lorsque nous +n'avons pas la preuve matérielle sous les yeux, nous croyons faire +encore un rêve.»</p> + +<p>«Le bijoutier sourit.</p> + +<p>«—Est-ce que vous avez des voyageurs dans votre auberge? demanda-t-il.</p> + +<p>«—Non, répondit Caderousse, nous ne donnons point à coucher; nous +sommes trop près de la ville, et personne ne s'arrête.</p> + +<p>«—Alors, je vais vous gêner horriblement?</p> + +<p>«—Nous gêner, vous! mon cher monsieur! dit gracieusement la Carconte, +pas du tout, je vous jure.</p> + +<p>«—Voyons, où me mettez-vous?</p> + +<p>«—Dans la chambre là-haut.</p> + +<p>«—Mais n'est-ce pas votre chambre?</p> + +<p>«—Oh! n'importe; nous avons un second lit dans la pièce à côté de +celle-ci.</p> + +<p>«Caderousse regarda avec étonnement sa femme. Le bijoutier chantonna un +petit air en se chauffant le dos à un fagot que la Carconte venait +d'allumer dans la cheminée pour sécher son hôte.</p> + +<p>«Pendant ce temps, elle apportait sur un coin de la table où elle avait +étendu une serviette les maigres restes d'un dîner, auxquels elle +joignit deux ou trois œufs frais.</p> + +<p>«Caderousse avait renfermé de nouveau les billets dans son portefeuille, +son or dans un sac, et le tout dans son armoire. Il se promenait de long +en large, sombre et pensif, levant de temps en temps la tête sur le +bijoutier, qui se tenait tout fumant devant l'âtre, et qui, à mesure +qu'il se séchait d'un côté, se tournait de l'autre.</p> + +<p>«—Là, dit la Carconte en posant une bouteille de vin sur la table, +quand vous voudrez souper tout est prêt.</p> + +<p>«—Et vous? demanda Joannès.</p> + +<p>«—Moi, je ne souperai pas, répondit Caderousse.</p> + +<p>«—Nous avons dîné très tard, se hâta de dire la Carconte.</p> + +<p>«—Je vais donc souper seul? fit le bijoutier.</p> + +<p>«—Nous vous servirons, répondit la Carconte avec un empressement qui +ne lui était pas habituel, même envers ses hôtes payants.</p> + +<p>«De temps en temps Caderousse lançait sur elle un regard rapide comme un +éclair.</p> + +<p>«L'orage continuait.</p> + +<p>«—Entendez-vous, entendez-vous? dit la Carconte; vous avez, ma foi, +bien fait de revenir.</p> + +<p>«—Ce qui n'empêche pas, dit le bijoutier, que si, pendant mon souper, +l'ouragan s'apaise, je me remettrai en route.</p> + +<p>«—C'est le mistral, dit Caderousse en secouant la tête; nous en avons +pour jusqu'à demain.</p> + +<p>«Et il poussa un soupir.</p> + +<p>«—Ma foi, dit le bijoutier en se mettant à table, tant pis pour ceux +qui sont dehors.</p> + +<p>«—Oui, reprit la Carconte, ils passeront une mauvaise nuit.</p> + +<p>«Le bijoutier commença de souper, et la Carconte continua d'avoir pour +lui tous les petits soins d'une hôtesse attentive; elle d'ordinaire si +quinteuse et si revêche, elle était devenue un modèle de prévenance et +de politesse. Si le bijoutier l'eût connue auparavant, un si grand +changement l'eût certes étonné et n'eût pas manqué de lui inspirer +quelque soupçon. Quant à Caderousse, il ne disait pas une parole, +continuant sa promenade et paraissant hésiter même à regarder son hôte.</p> + +<p>«Lorsque le souper fut terminé, Caderousse alla lui-même ouvrir la +porte.</p> + +<p>«—Je crois que l'orage se calme, dit-il.</p> + +<p>«Mais en ce moment, comme pour lui donner un démenti, un coup de +tonnerre terrible ébranla la maison, et une bouffée de vent mêlée de +pluie entra, qui éteignit la lampe.</p> + +<p>«Caderousse referma la porte; sa femme alluma une chandelle au brasier +mourant. </p> + +<p>«—Tenez, dit-elle au bijoutier, vous devez être fatigué; j'ai mis des +draps blancs au lit, montez vous coucher et dormez bien.</p> + +<p>«Joannès resta encore un instant pour s'assurer que l'ouragan ne se +calmait point, et lorsqu'il eut acquis la certitude que le tonnerre et +la pluie ne faisaient qu'aller en augmentant, il souhaita le bonjour à +ses hôtes et monta l'escalier.</p> + +<p>«Il passait au-dessus de ma tête, et j'entendais chaque marche craquer +sous ses pas.</p> + +<p>«La Carconte le suivit d'un œil avide, tandis qu'au contraire +Caderousse lui tournait le dos et ne regardait pas même de son côté. </p> + +<p>«Tous ces détails, qui sont revenus à mon esprit depuis ce temps-là, ne +me frappèrent point au moment où ils se passaient sous mes yeux; il n'y +avait, à tout prendre, rien que de naturel dans ce qui arrivait, et, à +part l'histoire du diamant qui me paraissait un peu invraisemblable, +tout allait de source. Aussi comme j'étais écrasé de fatigue, que je +comptais profiter moi-même du premier répit que la tempête donnerait aux +éléments, je résolus de dormir quelques heures et de m'éloigner au +milieu de la nuit.</p> + +<p>«J'entendais dans la pièce au-dessus le bijoutier, qui prenait de son +côté toutes ses dispositions pour passer la meilleure nuit possible. +Bientôt son lit craqua sous lui; il venait de se coucher. </p> + +<p>«Je sentais mes yeux qui se fermaient malgré moi, et comme je n'avais +conçu aucun soupçon, je ne tentai point de lutter contre le sommeil; je +jetai un dernier regard sur l'intérieur de la cuisine. Caderousse était +assis à côté d'une longue table, sur un de ces bancs de bois qui, dans +les auberges de village, remplacent les chaises; il me tournait le dos, +de sorte que je ne pouvais voir sa physionomie; d'ailleurs eût-il été +dans la position contraire, la chose m'eût encore été impossible, +attendu qu'il tenait sa tête ensevelie dans ses deux mains.</p> + +<p>«La Carconte le regarda quelque temps, haussa les épaules et vint +s'asseoir en face de lui.</p> + +<p>«En ce moment la flamme mourante gagna un reste de bois sec oublié par +elle; une lueur un peu plus vive éclaira le sombre intérieur.... La +Carconte tenait ses yeux fixés sur son mari, et comme celui-ci restait +toujours dans la même position, je la vis étendre vers lui sa main +crochue, et elle le toucha au front.</p> + +<p>«Caderousse tressaillit. Il me sembla que la femme remuait les lèvres, +mais, soit qu'elle parlât tout à fait bas, soit que mes sens fussent +déjà engourdis par le sommeil, le bruit de sa parole n'arriva point +jusqu'à moi. Je ne voyais même plus qu'à travers un brouillard et avec +ce doute précurseur du sommeil pendant lequel on croit que l'on commence +un rêve. Enfin mes yeux se fermèrent, et je perdis conscience de +moi-même.</p> + +<p>«J'étais au plus profond de mon sommeil, lorsque je fus réveillé par un +coup de pistolet, suivi d'un cri terrible. Quelques pas chancelants +retentirent sur le plancher de la chambre, et une masse inerte vint +s'abattre dans l'escalier, juste au-dessus de ma tête.</p> + +<p>«Je n'étais pas encore bien maître de moi. J'entendais des gémissements, +puis des cris étouffés comme ceux qui accompagnent une lutte.</p> + +<p>«Un dernier cri, plus prolongé que les autres et qui dégénéra en +gémissements, vint me tirer complètement de ma léthargie.</p> + +<p>«Je me soulevai sur un bras, j'ouvris les yeux, qui ne virent rien dans +les ténèbres, et je portai la main à mon front, sur lequel il me +semblait que dégouttait à travers les planches de l'escalier une pluie +tiède et abondante.</p> + +<p>«Le plus profond silence avait succédé à ce bruit affreux. J'entendis +les pas d'un homme qui marchait au-dessus de ma tête, ses pas firent +craquer l'escalier. L'homme descendit dans la salle inférieure, +s'approcha de la cheminée et alluma une chandelle.</p> + +<p>«Cet homme, c'était Caderousse; il avait le visage pâle, et sa chemise +était tout ensanglantée.</p> + +<p>«La chandelle allumée, il remonta rapidement l'escalier, et j'entendis +de nouveau ses pas rapides et inquiets.</p> + +<p>«Un instant après il redescendit. Il tenait à la main l'écrin; il +s'assura que le diamant était bien dedans, chercha un instant dans +laquelle de ses poches il le mettrait; puis, sans doute, ne considérant +point sa poche comme une cachette assez sûre, il le roula dans son +mouchoir rouge, qu'il tourna autour de son cou.</p> + +<p>«Puis il courut à l'armoire, en tira ses billets et son or, mit les uns +dans le gousset de son pantalon, l'autre dans la poche de sa veste, prit +deux ou trois chemises, et, s'élançant vers la porte, il disparut dans +l'obscurité. Alors tout devint clair et lucide pour moi; je me reprochai +ce qui venait d'arriver, comme si j'eusse été le vrai coupable. Il me +sembla entendre des gémissements: le malheureux bijoutier pouvait n'être +pas mort; peut-être était-il en mon pouvoir, en lui portant secours, de +réparer une partie du mal non pas que j'avais fait, mais que j'avais +laissé faire. J'appuyai mes épaules contre une de ces planches mal +jointes qui séparaient l'espèce de tambour dans lequel j'étais couché de +la salle inférieure; les planches cédèrent, et je me trouvai dans la +maison.</p> + +<p>«Je courus à la chandelle, et je m'élançai dans l'escalier; un corps le +barrait en travers, c'était le cadavre de la Carconte.</p> + +<p>«Le coup de pistolet que j'avais entendu avait été tiré sur elle: elle +avait la gorge traversée de part en part, et outre sa double blessure +qui coulait à flots, elle vomissait le sang par la bouche. Elle était +tout à fait morte. J'enjambai par-dessus son corps, et je passai.</p> + +<p>«La chambre offrait l'aspect du plus affreux désordre. Deux ou trois +meubles étaient renversés; les draps, auxquels le malheureux bijoutier +s'était cramponné, traînaient par la chambre: lui-même était couché à +terre, la tête appuyée contre le mur, nageant dans une mare de sang qui +s'échappait de trois larges blessures reçues dans la poitrine.</p> + +<p>«Dans la quatrième était resté un long couteau de cuisine, dont on ne +voyait que le manche.</p> + +<p>«Je marchai sur le second pistolet qui n'était point parti, la poudre +étant probablement mouillée.</p> + +<p>«Je m'approchai du bijoutier; il n'était pas mort effectivement: au +bruit que je fis, à l'ébranlement du plancher surtout, il rouvrit des +yeux hagards, parvint à les fixer un instant sur moi, remua les lèvres +comme s'il voulait parler, et expira.</p> + +<p>«Cet affreux spectacle m'avait rendu presque insensé; du moment où je ne +pouvais plus porter de secours à personne je n'éprouvais plus qu'un +besoin, celui de fuir. Je me précipitai dans l'escalier, en enfonçant +mes mains dans mes cheveux et en poussant un rugissement de terreur.</p> + +<p>«Dans la salle inférieure, il y avait cinq ou six douaniers et deux ou +trois gendarmes, toute une troupe armée.</p> + +<p>«On s'empara de moi; je n'essayai même pas de faire résistance, je +n'étais plus le maître de mes sens. J'essayai de parler, je poussai +quelques cris inarticulés, voilà tout.</p> + +<p>«Je vis que les douaniers et les gendarmes me montraient du doigt; +j'abaissai les yeux sur moi-même, j'étais tout couvert de sang. Cette +pluie tiède que j'avais sentie tomber sur moi à travers les planches de +l'escalier, c'était le sang de la Carconte.</p> + +<p>«Je montrai du doigt l'endroit où j'étais caché.</p> + +<p>«—Que veut-il dire? demanda un gendarme.</p> + +<p>«Un douanier alla voir.</p> + +<p>«—Il veut dire qu'il est passé par là, répondit-il.</p> + +<p>«Et il montra le trou par lequel j'avais passé effectivement. </p> + +<p>«Alors, je compris qu'on me prenait pour l'assassin. Je retrouvai la +voix, je retrouvai la force; je me dégageai des mains des deux hommes +qui me tenaient, en m'écriant:</p> + +<p>«—Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi!</p> + +<p>«Deux gendarmes me mirent en joue avec leurs carabines.</p> + +<p>«—Si tu fais un mouvement, dirent-ils, tu es mort.</p> + +<p>«—Mais, m'écriai-je, puisque je vous répète que ce n'est pas moi!</p> + +<p>«—Tu conteras ta petite histoire aux juges de Nîmes, répondirent-ils. +En attendant, suis-nous; et si nous avons un conseil à te donner, c'est +de ne pas faire résistance.</p> + +<p>«Ce n'était point mon intention, j'étais brisé par l'étonnement et par +la terreur. On me mit les menottes, on m'attacha à la queue d'un cheval, +et l'on me conduisit à Nîmes.</p> + +<p>«J'avais été suivi par un douanier; il m'avait perdu de vue aux environs +de la maison, il s'était douté que j'y passerais la nuit; il avait été +prévenir ses compagnons, et ils étaient arrivés juste pour entendre le +coup de pistolet et pour me prendre au milieu de telles preuves de +culpabilité, que je compris tout de suite la peine que j'aurais à faire +reconnaître mon innocence.</p> + +<p>«Aussi, ne m'attachai-je qu'à une chose: ma première demande au juge +d'instruction fut pour le prier de faire chercher partout un certain +abbé Busoni, qui s'était arrêté dans la journée à l'auberge du +Pont-du-Gard. Si Caderousse avait inventé une histoire, si cet abbé +n'existait pas, il était évident que j'étais perdu, à moins que +Caderousse ne fût pris à son tour et n'avouât tout.</p> + +<p>«Deux mois s'écoulèrent pendant lesquels, je dois le dire à la louange +de mon juge, toutes les recherches furent faites pour retrouver celui +que je lui demandais. J'avais déjà perdu tout espoir. Caderousse n'avait +point été pris. J'allais être jugé à la première session, lorsque le 8 +septembre, c'est-à-dire trois mois et cinq jours après l'événement, +l'abbé Busoni, sur lequel je n'espérais plus, se présenta à la geôle, +disant qu'il avait appris qu'un prisonnier désirait lui parler. Il +avait su, disait-il, la chose à Marseille, et il s'empressait de se +rendre à mon désir.</p> + +<p>«Vous comprenez avec quelle ardeur je le reçus; je lui racontai tout ce +dont j'avais été témoin, j'abordai avec inquiétude l'histoire du +diamant; contre mon attente elle était vraie de point en point; contre +mon attente encore, il ajouta une foi entière à tout ce que je lui dis. +Ce fut alors qu'entraîné par sa douce charité, reconnaissant en lui une +profonde connaissance des mœurs de mon pays, pensant que le pardon du +seul crime que j'eusse commis pouvait peut-être descendre de ses lèvres +si charitables, je lui racontai, sous le sceau de la confession, +l'aventure d'Auteuil dans tous ses détails. Ce que j'avais fait par +entraînement obtint le même résultat que si je l'eusse fait par calcul, +l'aveu de ce premier assassinat, que rien ne me forçait de lui révéler, +lui prouva que je n'avais pas commis le second, et il me quitta en +m'ordonnant d'espérer, et en promettant de faire tout ce qui serait en +son pouvoir pour convaincre mes juges de mon innocence.</p> + +<p>«J'eus la preuve qu'en effet il s'était occupé de moi quand je vis ma +prison s'adoucir graduellement, et quand j'appris qu'on attendrait pour +me juger les assises qui devaient suivre celles pour lesquelles on se +rassemblait.</p> + +<p>«Dans cet intervalle, la Providence permit que Caderousse fût pris à +l'étranger et ramené en France. Il avoua tout, rejetant la préméditation +et surtout l'instigation sur sa femme. Il fut condamné aux galères +perpétuelles, et moi mis en liberté. </p> + +<p>—Et ce fut alors, dit Monte-Cristo, que vous vous présentâtes chez moi +porteur d'une lettre de l'abbé Busoni?</p> + +<p>—Oui, Excellence, il avait pris à moi un intérêt visible.</p> + +<p>«—Votre état de contrebandier vous perdra, me dit-il; si vous sortez +d'ici, quittez-le.</p> + +<p>«—Mais mon père, demandai-je, comment voulez-vous que je vive et que je +fasse vivre ma pauvre sœur?</p> + +<p>«—Un de mes pénitents, me répondit-il, a une grande estime pour moi, et +m'a chargé de lui chercher un homme de confiance. Voulez-vous être cet +homme? je vous adresserai à lui.</p> + +<p>«—Ô mon père! m'écriai-je, que de bonté!</p> + +<p>«—Mais vous me jurez que je n'aurai jamais à me repentir.»</p> + +<p>«J'étendis la main pour faire serment.</p> + +<p>«—C'est inutile, dit-il, je connais et j'aime les Corses, voici ma +recommandation.</p> + +<p>«Et il écrivit les quelques lignes que je vous remis, et sur lesquelles +Votre Excellence eut la bonté de me prendre à son service. Maintenant je +le demande avec orgueil à Votre Excellence, a-t-elle jamais eu à se +plaindre de moi? </p> + +<p>—Non, répondit le comte; et, je le confesse avec plaisir, vous êtes un +bon serviteur, Bertuccio, quoique vous manquiez de confiance.</p> + +<p>—Moi, monsieur le comte!</p> + +<p>—Oui, vous. Comment se fait-il que vous ayez une sœur et un fils +adoptif, et que, cependant vous ne m'ayez jamais parlé ni de l'une ni de +l'autre!</p> + +<p>—Hélas! Excellence, c'est qu'il me reste à vous dire la partie la plus +triste de ma vie. Je partis pour la Corse. J'avais hâte, vous le +comprenez bien, de revoir et de consoler ma pauvre sœur; mais quand +j'arrivai à Rogliano, je trouvai la maison en deuil; il y avait eu une +scène horrible et dont les voisins gardent encore le souvenir! Ma pauvre +sœur, selon mes conseils, résistait aux exigences de Benedetto, qui, à +chaque instant, voulait se faire donner tout l'argent qu'il y avait à la +maison. Un matin, il la menaça, et disparut pendant toute la journée. +Elle pleura, car cette chère Assunta avait pour le misérable un cœur de +mère. Le soir vint, elle l'attendit sans se coucher. Lorsque, à onze +heures, il rentra avec deux de ses amis, compagnons ordinaires de toutes +ses folies, alors elle lui tendit les bras; mais eux s'emparèrent +d'elle, et l'un des trois, je tremble que ce ne soit cet infernal +enfant, l'un des trois s'écria:</p> + +<p>«—Jouons à la question, et il faudra bien qu'elle avoue où est son +argent. </p> + +<p>«Justement le voisin Wasilio était à Bastia; sa femme seule était restée +à la maison. Nul, excepté elle, ne pouvait ni voir ni entendre ce qui se +passait chez ma sœur. Deux retinrent la pauvre Assunta, qui ne pouvant +croire à la possibilité d'un pareil crime, souriait à ceux qui allaient +devenir ses bourreaux, le troisième alla barricader portes et fenêtres, +puis il revint, et tous trois réunis, étouffant les cris que la terreur +lui arrachait devant ces préparatifs plus sérieux, approchèrent les +pieds d'Assunta du brasier sur lequel ils comptaient pour lui faire +avouer où était caché notre petit trésor; mais, dans la lutte, le feu +prit à ses vêtements: ils lâchèrent alors la patiente, pour ne pas être +brûlés eux-mêmes. Tout en flammes elle courut à la porte, mais la porte +était fermée.</p> + +<p>«Elle s'élança vers la fenêtre, mais la fenêtre était barricadée. Alors +la voisine entendit des cris affreux: c'était Assunta qui appelait au +secours. Bientôt sa voix fut étouffée; les cris devinrent des +gémissements, et le lendemain, après une nuit de terreur et d'angoisses +quand la femme de Wasilio se hasarda de sortir de chez elle et fit +ouvrir la porte de notre maison par le juge, on trouva Assunta à moitié +brûlée, mais respirant encore, les armoires forcées, l'argent disparu. +Quant à Benedetto, il avait quitté Rogliano pour n'y plus revenir; +depuis ce jour je ne l'ai pas revu, et je n'ai pas même entendu parler +de lui.</p> + +<p>«Ce fut, reprit Bertuccio, après avoir appris ces tristes nouvelles, que +j'allai à Votre Excellence. Je n'avais plus à vous parler de Benedetto, +puisqu'il avait disparu, ni de ma sœur, puisqu'elle était morte.</p> + +<p>—Et qu'avez-vous pensé de cet événement? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Que c'était le châtiment du crime que j'avais commis, répondit +Bertuccio. Ah! ces Villefort, c'était une race maudite.</p> + +<p>—Je le crois, murmura le comte avec un accent lugubre.</p> + +<p>—Et maintenant, n'est-ce pas, reprit Bertuccio, Votre Excellence +comprend que cette maison que je n'ai pas revue depuis, que ce jardin où +je me suis retrouvé tout à coup, que cette place où j'ai tué un homme, +ont pu me causer ces sombres émotions dont vous avez voulu connaître la +source; car enfin je ne suis pas bien sûr que devant moi, là, à mes +pieds, M. de Villefort ne soit pas couché dans la fosse qu'il avait +creusé pour son enfant.</p> + +<p>—En effet, tout est possible, dit Monte-Cristo en se levant du banc où +il était assis; même, ajouta-t-il tout bas, que le procureur du roi ne +soit pas mort. L'abbé Busoni a bien fait de vous envoyer à moi. Vous +avez bien fait de me raconter votre histoire, car je n'aurai pas de +mauvaises pensées à votre sujet. Quant à ce Benedetto si mal nommé, +n'avez-vous jamais essayé de retrouver sa trace? n'avez-vous jamais +cherché à savoir ce qu'il était devenu?</p> + +<p>—Jamais, si j'avais su où il était, au lieu d'aller à lui, j'aurais fui +comme devant un monstre. Non heureusement, jamais je n'en ai entendu +parler par qui que ce soit au monde, j'espère qu'il est mort.</p> + +<p>—N'espérez pas, Bertuccio, dit le comte; les méchants ne meurent pas +ainsi, car Dieu semble les prendre sous sa garde pour en faire +l'instrument de ses vengeances.</p> + +<p>—Soit, dit Bertuccio. Tout ce que je demande au ciel seulement, c'est +de ne le revoir jamais. Maintenant, continua l'intendant en baissant la +tête, vous savez tout, monsieur le comte; vous êtes mon juge ici-bas +comme Dieu le sera là-haut; ne me direz-vous point quelques paroles de +consolation?</p> + +<p>—Vous avez raison, en effet, et je puis vous dire ce que vous dirait +l'abbé Busoni: celui que vous avez frappé, ce Villefort, méritait un +châtiment pour ce qu'il avait fait à vous et peut-être pour autre chose +encore. Benedetto, s'il vit, servira, comme je vous l'ai dit, à quelque +vengeance divine, puis sera puni à son tour. Quant à vous, vous n'avez +en réalité qu'un reproche à vous adresser: demandez-vous pourquoi, ayant +enlevé cet enfant à la mort, vous ne l'avez pas rendu à sa mère: là est +le crime, Bertuccio.</p> + +<p>—Oui, monsieur, là est le crime et le véritable crime, car en cela j'ai +été un lâche. Une fois que j'eus rappelé l'enfant à la vie, je n'avais +qu'une chose à faire, vous l'avez dit, c'était de le renvoyer à sa mère. +Mais, pour cela, il me fallait faire des recherches, attirer +l'attention, me livrer peut-être; je n'ai pas voulu mourir, je tenais à +la vie par ma sœur, par l'amour-propre inné chez nous autres de rester +entiers et victorieux dans notre vengeance; et puis enfin, peut-être, +tenais-je simplement à la vie par l'amour même de la vie. Oh! moi, je ne +suis pas un brave comme mon pauvre frère!»</p> + +<p>Bertuccio cacha son visage dans ses deux mains, et Monte-Cristo attacha +sur lui un long et indéfinissable regard.</p> + +<p>Puis, après un instant de silence, rendu plus solennel encore par +l'heure et par le lieu:</p> + +<p>«Pour terminer dignement cet entretien, qui sera le dernier sur ces +aventures, monsieur Bertuccio, dit le comte avec un accent de mélancolie +qui ne lui était pas habituel, retenez bien mes paroles, je les ai +souvent entendu prononcer par l'abbé Busoni lui-même: À tous maux il est +deux remèdes: le temps et le silence. Maintenant, monsieur Bertuccio, +laissez-moi me promener un instant dans ce jardin. Ce qui est une +émotion poignante pour vous, acteur dans cette scène, sera pour moi une +sensation presque douce et qui donnera un double prix à cette propriété. +Les arbres, voyez-vous, monsieur Bertuccio ne plaisent que parce qu'ils +font de l'ombre, et l'ombre elle-même ne plaît que parce qu'elle est +pleine de rêveries et de visions. Voilà que j'ai acheté un jardin +croyant acheter un simple enclos fermé de murs, et point du tout, tout à +coup cet enclos se trouve être un jardin tout plein de fantômes, qui +n'étaient point portés sur le contrat. Or, j'aime les fantômes; je n'ai +jamais entendu dire que les morts eussent fait en six mille ans autant +de mal que les vivants en font en un jour. Rentrez donc, monsieur +Bertuccio, et allez dormir en paix. Si votre confesseur, au moment +suprême, est moins indulgent que ne le fut l'abbé Busoni, faites-moi +venir si je suis encore de ce monde, je vous trouverai des paroles qui +berceront doucement votre âme au moment où elle sera prête à se mettre +en route pour faire ce rude voyage qu'on appelle l'éternité.»</p> + +<p>Bertuccio s'inclina respectueusement devant le comte, et s'éloigna en +poussant un soupir.</p> + +<p>Monte-Cristo resta seul; et, faisant quatre pas en avant:</p> + +<p>«Ici, près de ce platane, murmura-t-il, la fosse où l'enfant fut déposé: +là-bas, la petite porte par laquelle on entrait dans le jardin; à cet +angle, l'escalier dérobé qui conduit à la chambre à coucher. Je ne crois +pas avoir besoin d'inscrire tout cela sur mes tablettes, car voilà +devant mes yeux, autour de moi, sous mes pieds, le plan en relief, le +plan vivant.»</p> + +<p>Et le comte, après un dernier tour dans ce jardin, alla retrouver sa +voiture. Bertuccio, qui le voyait rêveur, monta sans rien dire sur le +siège auprès du cocher.</p> + +<p>La voiture reprit le chemin de Paris.</p> + +<p>Le soir même, à son arrivée à la maison des Champs-Élysées, le comte de +Monte-Cristo visita toute l'habitation comme eût pu le faire un homme +familiarisé avec elle depuis de longues années; pas une seule fois, +quoiqu'il marchât le premier, il n'ouvrit une porte pour une autre, et +ne prit un escalier ou un corridor qui ne le conduisît pas directement +où il comptait aller. Ali l'accompagnait dans cette revue nocturne. Le +comte donna à Bertuccio plusieurs ordres pour l'embellissement ou la +distribution nouvelle du logis, et tirant sa montre, il dit au Nubien +attentif:</p> + +<p>«Il est onze heures et demie, Haydée ne peut tarder à arriver. A-t-on +prévenu les femmes françaises?»</p> + +<p>Ali étendit la main vers l'appartement destiné à la belle Grecque, et +qui était tellement isolé qu'en cachant la porte derrière une tapisserie +on pouvait visiter toute la maison sans se douter qu'il y eût là un +salon et deux chambres habités; Ali, disons-nous donc, étendit la main +vers l'appartement, montra le nombre trois avec les doigts de sa main +gauche, et sur cette même main, mise à plat, appuyant sa tête, ferma les +yeux en guise de sommeil. </p> + +<p>«Ah! fit Monte-Cristo, habitué à ce langage, elles sont trois qui +attendent dans la chambre à coucher, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, fit Ali en agitant la tête de haut en bas.</p> + +<p>—Madame sera fatiguée ce soir, continua Monte-Cristo, et sans doute +elle voudra dormir; qu'on ne la fasse pas parler: les suivantes +françaises doivent seulement saluer leur nouvelle maîtresse et se +retirer; vous veillerez à ce que la suivante grecque ne communique pas +avec les suivantes françaises.»</p> + +<p>Ali s'inclina. Bientôt on entendit héler le concierge; la grille +s'ouvrit, une voiture roula dans l'allée et s'arrêta devant le perron. +Le comte descendit; la portière était déjà ouverte; il tendit la main à +une jeune femme enveloppée d'une mante de soie verte toute brodée d'or +qui lui couvrait la tête.</p> + +<p>La jeune femme prit la main qu'on lui tendait, la baisa avec un certain +amour mêlé de respect, et quelques mots furent échangés, tendrement de +la part de la jeune femme et avec une douce gravité de la part du comte, +dans cette langue sonore que le vieil Homère a mise dans la bouche de +ses dieux.</p> + +<p>Alors, précédé d'Ali qui portait un flambeau de cire rose, la jeune +femme, laquelle n'était autre que cette belle Grecque, compagne +ordinaire de Monte-Cristo en Italie, fut conduite à son appartement, +puis le comte se retira dans le pavillon qu'il s'était réservé. </p> + +<p>À minuit et demi, toutes les lumières étaient éteintes dans la maison, +et l'on eût pu croire que tout le monde dormait.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a><a href="#table">XLVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le crédit illimité.</a></h3> + +<p>Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi une calèche attelée de +deux magnifiques chevaux anglais s'arrêta devant la porte de +Monte-Cristo; un homme vêtu d'un habit bleu, à boutons de soie de même +couleur, d'un gilet blanc sillonné par une énorme chaîne d'or et d'un +pantalon couleur noisette, coiffé de cheveux si noirs et descendant si +bas sur les sourcils, qu'on eût pu hésiter à les croire naturels tant +ils semblaient peu en harmonie avec celles des rides inférieures qu'ils +ne parvenaient point à cacher; un homme enfin de cinquante à +cinquante-cinq ans, et qui cherchait à en paraître quarante, passa sa +tête par la portière d'un coupé sur le panneau duquel était peinte une +couronne de baron, et envoya son groom demander au concierge si le comte +de Monte-Cristo était chez lui.</p> + +<p>En attendant, cet homme considérait, avec une attention si minutieuse +qu'elle devenait presque impertinente, l'extérieur de la maison, ce que +l'on pouvait distinguer du jardin, et la livrée de quelques domestiques +que l'on pouvait apercevoir allant et venant. L'œil de cet homme était +vif, mais plutôt rusé que spirituel. Ses lèvres étaient si minces, qu'au +lieu de saillir en dehors elles rentraient dans la bouche; enfin la +largeur et la proéminence des pommettes, signe infaillible d'astuce, la +dépression du front, le renflement de l'occiput, qui dépassait de +beaucoup de larges oreilles des moins aristocratiques, contribuaient à +donner, pour tout physionomiste, un caractère presque repoussant à la +figure de ce personnage fort recommandable aux yeux du vulgaire par ses +chevaux magnifiques, l'énorme diamant qu'il portait à sa chemise et le +ruban rouge qui s'étendait d'une boutonnière à l'autre de son habit.</p> + +<p>Le groom frappa au carreau du concierge et demanda:</p> + +<p>«N'est-ce point ici que demeure M. le comte de Monte-Cristo?</p> + +<p>—C'est ici que demeure Son Excellence, répondit le concierge, mais...»</p> + +<p>Il consulta Ali du regard.</p> + +<p>Ali fit un signe négatif.</p> + +<p>«Mais?... demanda le groom.</p> + +<p>—Mais Son Excellence n'est pas visible, répondit le concierge.</p> + +<p>—En ce cas, voici la carte de mon maître, M. le baron Danglars. Vous +la remettrez au comte de Monte-Cristo, et vous lui direz qu'en allant à +la Chambre mon maître s'est détourné pour avoir l'honneur de le voir.</p> + +<p>—Je ne parle pas à Son Excellence, dit le concierge; le valet de +chambre fera la commission.»</p> + +<p>Le groom retourna vers la voiture.</p> + +<p>«Eh bien?» demanda Danglars.</p> + +<p>L'enfant, assez honteux de la leçon qu'il venait de recevoir, apporta à +son maître la réponse qu'il avait reçue du concierge.</p> + +<p>«Oh! fit celui-ci, c'est donc un prince que ce monsieur, qu'on +l'appelle Excellence, et qu'il n'y ait que son valet de chambre qui ait +le droit de lui parler; n'importe, puisqu'il a un crédit sur moi, il +faudra bien que je le voie quand il voudra de l'argent.»</p> + +<p>Et Danglars se rejeta dans le fond de sa voiture en criant au cocher, de +manière qu'on pût l'entendre de l'autre côté de la route:</p> + +<p>«À la Chambre des députés!»</p> + +<p>Au travers d'une jalousie de son pavillon, Monte-Cristo, prévenu à +temps, avait vu le baron et l'avait étudié, à l'aide d'une excellente +lorgnette, avec non moins d'attention que M. Danglars en avait mis +lui-même à analyser la maison, le jardin et les livrées.</p> + +<p>«Décidément, fit-il avec un geste de dégoût et en faisant rentrer les +tuyaux de sa lunette dans leur fourreau d'ivoire, décidément c'est une +laide créature que cet homme; comment, dès la première fois qu'on le +voit, ne reconnaît-on pas le serpent au front aplati, le vautour au +crâne bombé et la buse au bec tranchant!</p> + +<p>«Ali!» cria-t-il, puis il frappa un coup sur le timbre de cuivre. Ali +parut. «Appelez Bertuccio», dit-il.</p> + +<p>Au même moment Bertuccio entra.</p> + +<p>«Votre Excellence me faisait demander? dit l'intendant. </p> + +<p>—Oui, monsieur, dit le comte. Avez-vous vu les chevaux qui viennent de +s'arrêter devant ma porte?</p> + +<p>—Certainement, Excellence, ils sont même fort beaux.</p> + +<p>—Comment se fait-il, dit Monte-Cristo en fronçant le sourcil, quand je +vous ai demandé les deux plus beaux chevaux de Paris, qu'il y ait à +Paris deux autres chevaux aussi beaux que les miens, et que ces chevaux +ne soient pas dans mes écuries?»</p> + +<p>Au froncement de sourcil et à l'intonation sévère de cette voix, Ali +baissa la tête.</p> + +<p>«Ce n'est pas ta faute, bon Ali, dit en arabe le comte avec une douceur +qu'on n'aurait pas cru pouvoir rencontrer ni dans sa voix, ni sur son +visage; tu ne te connais pas en chevaux anglais, toi.»</p> + +<p>La sérénité reparut sur les traits d'Ali.</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit Bertuccio, les chevaux dont vous me parlez +n'étaient pas à vendre.</p> + +<p>Monte-Cristo haussa les épaules:</p> + +<p>«Sachez, monsieur l'intendant, que tout est toujours à vendre pour qui +sait y mettre le prix.</p> + +<p>—M. Danglars les a payés seize mille francs, monsieur le comte. </p> + +<p>—Eh bien, il fallait lui en offrir trente-deux mille; il est banquier, +et un banquier ne manque jamais une occasion de doubler son capital.</p> + +<p>—Monsieur le comte parle-t-il sérieusement?» demanda Bertuccio.</p> + +<p>Monte-Cristo regarda l'intendant en homme étonné qu'on ose lui faire une +question.</p> + +<p>«Ce soir, dit-il, j'ai une visite à rendre; je veux que ces deux chevaux +soient attelés à ma voiture avec un harnais neuf.»</p> + +<p>Bertuccio se retira en saluant; près de la porte, il s'arrêta: </p> + +<p>«À quelle heure, dit-il, Son Excellence compte-t-elle faire cette +visite?</p> + +<p>—À cinq heures, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Je ferai observer à Votre Excellence qu'il est deux heures, hasarda +l'intendant.</p> + +<p>—Je le sais», se contenta de répondre Monte-Cristo.</p> + +<p>Puis se retournant vers Ali:</p> + +<p>«Faites passer tous les chevaux devant madame, dit-il, qu'elle choisisse +l'attelage qui lui conviendra le mieux, et qu'elle me fasse dire si +elle veut dîner avec moi: dans ce cas on servira chez elle; allez; en +descendant, vous m'enverrez le valet de chambre.»</p> + +<p>Ali venait à peine de disparaître, que le valet de chambre entra à son +tour.</p> + +<p>«Monsieur Baptistin, dit le comte, depuis un an vous êtes à mon service; +c'est le temps d'épreuve que j'impose d'ordinaire à mes gens: vous me +convenez.»</p> + +<p>Baptistin s'inclina.</p> + +<p>«Reste à savoir si je vous conviens. </p> + +<p>—Oh! monsieur le comte! se hâta de dire Baptistin.</p> + +<p>—Écoutez jusqu'au bout, reprit le comte. Vous gagnez par an quinze +cents francs, c'est-à-dire les appointements d'un bon et brave officier +qui risque tous les jours sa vie; vous avez une table telle que beaucoup +de chefs de bureau, malheureux serviteurs infiniment plus occupés que +vous, en désireraient une pareille. Domestique, vous avez vous-même des +domestiques qui ont soin de votre linge et de vos effets. Outre vos +quinze cents francs de gages, vous me volez, sur les achats que vous +faites pour ma toilette, à peu près quinze cents autres francs par an.</p> + +<p>—Oh! Excellence!</p> + +<p>—Je ne m'en plains pas, monsieur Baptistin, c'est raisonnable; +cependant je désire que cela s'arrête là. Vous ne retrouveriez donc +nulle part un poste pareil à celui que votre bonne fortune vous a donné. +Je ne bats jamais mes gens, je ne jure jamais, je ne me mets jamais en +colère, je pardonne toujours une erreur, jamais une négligence ou un +oubli. Mes ordres sont d'ordinaire courts, mais clairs et précis; j'aime +mieux les répéter à deux fois et même à trois, que de les voir mal +interprétés. Je suis assez riche pour savoir tout ce que je veux savoir, +et je suis fort curieux, je vous en préviens. Si j'apprenais donc que +vous ayez parlé de moi en bien ou en mal, commenté mes actions, +surveillé ma conduite, vous sortiriez de chez moi à l'instant même. Je +n'avertis jamais mes domestiques qu'une seule fois; vous voilà averti, +allez!» </p> + +<p>Baptistin s'inclina et fit trois ou quatre pas pour se retirer.</p> + +<p>«À propos, reprit le comte, j'oubliais de vous dire que, chaque année, +je place une certaine somme sur la tête de mes gens. Ceux que je renvoie +perdent nécessairement cet argent, qui profite à ceux qui restent et qui +y auront droit après ma mort. Voilà un an que vous êtes chez moi, votre +fortune est commencée, continuez-la.»</p> + +<p>Cette allocution, faite devant Ali, qui demeurait impassible, attendu +qu'il n'entendait pas un mot de français, produisit sur M. Baptistin un +effet que comprendront tous ceux qui ont étudié la psychologie du +domestique français.</p> + +<p>«Je tâcherai de me conformer en tous points aux désirs de Votre +Excellence, dit-il; d'ailleurs je me modèlerai sur M. Ali.</p> + +<p>—Oh! pas du tout, dit le comte avec une froideur de marbre. Ali a +beaucoup de défauts mêlés à ses qualités; ne prenez donc pas exemple sur +lui, car Ali est une exception; il n'a pas de gages, ce n'est pas un +domestique, c'est mon esclave, c'est mon chien; s'il manquait à son +devoir, je ne le chasserais pas, lui, je le tuerais.»</p> + +<p>Baptistin ouvrit de grands yeux.</p> + +<p>«Vous doutez?» dit Monte-Cristo.</p> + +<p>Et il répéta à Ali les mêmes paroles qu'il venait de dire en français à +Baptistin.</p> + +<p>Ali écouta, sourit, s'approcha de son maître, mit un genou à terre, et +lui baisa respectueusement la main.</p> + +<p>Ce petit corollaire de la leçon mit le comble à la stupéfaction de M. +Baptistin.</p> + +<p>Le comte fit signe à Baptistin de sortir, et à Ali de le suivre. Tous +deux passèrent dans son cabinet, et là ils causèrent longtemps.</p> + +<p>À cinq heures, le comte frappa trois coups sur son timbre. Un coup +appelait Ali, deux coups Baptistin, trois coups Bertuccio. </p> + +<p>L'intendant entra.</p> + +<p>«Mes chevaux! dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Ils sont à la voiture, Excellence, répliqua Bertuccio. +Accompagnerai-je monsieur le comte?</p> + +<p>—Non, le cocher, Baptistin et Ali, voilà tout.»</p> + +<p>Le comte descendit et vit attelés à sa voiture, les chevaux qu'il avait +admirés le matin à la voiture de Danglars.</p> + +<p>En passant près d'eux il leur jeta un coup d'œil.</p> + +<p>«Ils sont beaux, en effet, dit-il, et vous avez bien fait de les +acheter, seulement c'était un peu tard.</p> + +<p>—Excellence, dit Bertuccio, j'ai eu bien de la peine à les avoir, et +ils ont coûté bien cher.</p> + +<p>—Les chevaux en sont-ils moins beaux? demanda le comte en haussant les +épaules.</p> + +<p>—Si Votre Excellence est satisfaite, dit Bertuccio, tout est bien. Où +va Votre Excellence?</p> + +<p>—Rue de la Chaussée-d'Antin, chez M. le baron Danglars.»</p> + +<p>Cette conversation se passait sur le haut du perron. Bertuccio fit un +pas pour descendre la première marche.</p> + +<p>«Attendez, monsieur, dit Monte-Cristo en l'arrêtant. J'ai besoin d'une +terre sur le bord de la mer, en Normandie, par exemple, entre le Havre +et Boulogne. Je vous donne de l'espace, comme vous voyez. Il faudrait +que, dans cette acquisition, il y eût un petit port, une petite crique, +une petite baie, où puisse entrer et se tenir ma corvette; elle ne tire +que quinze pieds d'eau. Le bâtiment sera toujours prêt à mettre à la +mer, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'il me plaise de lui donner +le signal. Vous vous informerez chez tous les notaires d'une propriété +dans les conditions que je vous explique; quand vous en aurez +connaissance, vous irez la visiter, et si vous êtes content, vous +l'achèterez à votre nom. La corvette doit être en route pour Fécamp, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Le soir même où nous avons quitté Marseille, je l'ai vu mettre à la +mer.</p> + +<p>—Et le yacht?</p> + +<p>—Le yacht a ordre de demeurer aux Martigues.</p> + +<p>—Bien! Vous correspondrez de temps en temps avec les deux patrons qui +les commandent, afin qu'ils ne s'endorment pas.</p> + +<p>—Et pour le bateau à vapeur?</p> + +<p>—Qui est à Chalons?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Même ordres que pour les deux navires à voiles.</p> + +<p>—Bien!</p> + +<p>—Aussitôt cette propriété achetée, j'aurai des relais de dix lieues en +dix lieues sur la route du Nord et sur la route du Midi.</p> + +<p>—Votre Excellence peut compter sur moi.»</p> + +<p>Le comte fit un signe de satisfaction, descendit les degrés, sauta dans +sa voiture, qui, entraînée au trot du magnifique attelage, ne s'arrêta +que devant l'hôtel du banquier. Danglars présidait une commission nommée +pour un chemin de fer, lorsqu'on vint lui annoncer la visite du comte +de Monte-Cristo. La séance, au reste, était presque finie.</p> + +<p>Au nom du comte, il se leva.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses collègues, dont plusieurs +étaient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre, +pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison +Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo, +en lui ouvrant chez moi un crédit illimité. C'est la plaisanterie la +plus drôle que mes correspondants de l'étranger se soient encore permise +vis-à-vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosité m'a saisi et +me tient encore; je suis passé ce matin chez le prétendu comte. Si +c'était un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche. +Monsieur n'était pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des +façons d'altesse ou de jolie femme que se donne là maître Monte-Cristo? +Au reste, la maison située aux Champs-Élysées et qui est à lui, je m'en +suis informé, m'a paru propre. Mais un crédit illimité, reprit Danglars +en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui +le crédit est ouvert. J'ai donc hâte de voir notre homme. Je me crois +mystifié. Mais ils ne savent point là-bas à qui ils ont affaire; rira +bien qui rira le dernier.»</p> + +<p>En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les +narines de M. le baron, celui-ci quitta ses hôtes et passa dans un salon +blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chaussée-d'Antin.</p> + +<p>C'est là qu'il avait ordonné d'introduire le visiteur pour l'éblouir du +premier coup.</p> + +<p>Le comte était debout, considérant quelques copies de l'Albane et du +Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui, +toutes copies qu'elles étaient, juraient fort avec les chicorées d'or de +toutes couleurs qui garnissaient les plafonds.</p> + +<p>Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna.</p> + +<p>Danglars salua légèrement de la tête, et fit signe au comte de s'asseoir +dans un fauteuil de bois doré garni de satin blanc broché d'or.</p> + +<p>Le comte s'assit.</p> + +<p>«C'est à monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler?</p> + +<p>—Et moi, répondit le comte, à monsieur le baron Danglars, chevalier de +la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés?»</p> + +<p>Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvés sur la carte +du baron.</p> + +<p>Danglars sentit la botte et se mordit les lèvres.</p> + +<p>«Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donné du premier +coup le titre sous lequel vous m'avez été annoncé; mais, vous le savez, +nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un +représentant des intérêts du peuple.</p> + +<p>—De sorte, répondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de +vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres, +comte.</p> + +<p>—Ah! je n'y tiens pas même pour moi, monsieur, répondit négligemment +Danglars; ils m'ont nommé baron et fait chevalier de la Légion d'honneur +pour quelques services rendus, mais....</p> + +<p>—Mais vous avez abdiqué vos titres, comme ont fait autrefois MM. de +Montmorency et de Lafayette? C'était un bel exemple à suivre, monsieur.</p> + +<p>—Pas tout à fait, cependant, reprit Danglars embarrassé; pour les +domestiques, vous comprenez....</p> + +<p>—Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les +journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants, +citoyen. Ce sont des nuances très applicables au gouvernement +constitutionnel. Je comprends parfaitement.»</p> + +<p>Danglars se pinça les lèvres: il vit que, sur ce terrain-là, il n'était +pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain +qui lui était plus familier.</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reçu une lettre d'avis +de la maison Thomson et French. </p> + +<p>—J'en suis charmé, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter +comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des +pays où il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus. +J'en suis charmé, dis-je; je n'aurai pas besoin de me présenter +moi-même, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc, +disiez-vous, reçu une lettre d'avis?</p> + +<p>—Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement +compris le sens.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—Et j'avais même eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander +quelques explications.</p> + +<p>—Faites, monsieur, me voilà, j'écoute et suis prêt à vous entendre.</p> + +<p>—Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans +sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre à M. le comte de +Monte-Cristo un crédit illimité sur ma maison.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur là-dedans?</p> + +<p>—Rien, monsieur; seulement le mot <i>illimité</i>...</p> + +<p>—Eh bien, ce mot n'est-il pas français?... Vous comprenez, ce sont des +Anglo-Allemands qui écrivent.</p> + +<p>—Oh! si fait, monsieur, et du côté de la syntaxe il n'y a rien à +redire, mais il n'en est pas de même du côté de la comptabilité.</p> + +<p>—Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air +le plus naïf qu'il put prendre, n'est point parfaitement sûre, à votre +avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai +quelques fonds placés chez elle.</p> + +<p>—Ah! parfaitement sûre, répondit Danglars avec un sourire presque +railleur; mais le sens du mot illimité, en matière de finances, est +tellement vague....</p> + +<p>—Qu'il est illimité, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague, +c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi.</p> + +<p>—Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison Thomson et +French est disposée à faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas +à suivre son exemple.</p> + +<p>—Comment cela, monsieur le comte?</p> + +<p>—Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans +chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme +sage, comme il disait tout à l'heure. </p> + +<p>—Monsieur, répondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore +compté avec ma caisse.</p> + +<p>—Alors, répondit froidement Monte-Cristo, il paraît que c'est moi qui +commencerai.</p> + +<p>—Qui vous dit cela?</p> + +<p>—Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent +fort à des hésitations...»</p> + +<p>Danglars se mordit les lèvres; c'était la seconde fois qu'il était battu +par cet homme et cette fois sur un terrain qui était le sien. Sa +politesse railleuse n'était qu'affectée, et touchait à cet extrême si +voisin qui est l'impertinence.</p> + +<p>Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grâce du monde, et +possédait, quand il le voulait, un certain air naïf qui lui donnait bien +des avantages.</p> + +<p>«Enfin, monsieur, dit Danglars après un moment de silence, je vais +essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-même la +somme que vous comptez toucher chez moi.</p> + +<p>—Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo décidé à ne pas perdre un pouce de +terrain dans la discussion, si j'ai demandé un crédit illimité sur vous, +c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.»</p> + +<p>Le banquier crut que le moment était venu enfin de prendre le dessus; il +se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire:</p> + +<p>«Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de désirer; vous pourrez vous +convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limité qu'il +est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander +un million....</p> + +<p>—Plaît-il? fit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Je dis un million, répéta Danglars avec l'aplomb de la sottise.</p> + +<p>—Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il +ne m'eût fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crédit +pour une pareille misère. Un million? mais j'ai toujours un million dans +mon portefeuille ou dans mon nécessaire de voyage.»</p> + +<p>Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet où étaient ses cartes de visite +deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le +Trésor.</p> + +<p>Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de +massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit +sur Monte-Cristo deux yeux hébétés dont la prunelle se dilata +effroyablement.</p> + +<p>«Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous défiez de la +maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prévu le +cas, et, quoique assez étranger aux affaires, j'ai pris mes précautions. +Voici donc deux autres lettres pareilles à celle qui vous est adressée, +l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron +de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M. +Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous ôterai toute préoccupation, +en me présentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons.»</p> + +<p>C'en était fait, Danglars était vaincu; il ouvrit avec un tremblement +visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du +bout des doigts le comte, vérifia l'authenticité des signatures avec une +minutie qui eût été insultante pour Monte-Cristo, s'il n'eût pas fait la +part de l'égarement du banquier.</p> + +<p>«Oh! monsieur, voilà trois signatures qui valent bien des millions, dit +Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or +personnifiée en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crédits +illimités sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout +en cessant d'être défiant, on peut demeurer encore étonné.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas une maison comme la vôtre qui s'étonnerait ainsi, dit +Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer +quelque argent, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parlez, monsieur le comte; je suis à vos ordres. </p> + +<p>—Eh bien, reprit Monte-Cristo, à présent que nous nous entendons, car +nous nous entendons, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Danglars fit un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>«Et vous n'avez plus aucune défiance? continua Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte! s'écria le banquier, je n'en ai jamais eu.</p> + +<p>—Non; vous désiriez une preuve, voilà tout. Eh bien, répéta le comte, +maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus +aucune défiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme générale pour +la première année: six millions, par exemple. </p> + +<p>—Six millions, soit! dit Danglars suffoqué.</p> + +<p>—S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons +plus; mais je ne compte rester qu'une année en France, et pendant cette +année je ne crois pas dépasser ce chiffre... enfin nous verrons.... +Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain, +je serai chez moi jusqu'à midi, et d'ailleurs, si je n'y étais pas, je +laisserais un reçu à mon intendant.</p> + +<p>—L'argent sera chez vous demain à dix heures du matin, monsieur le +comte, répondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque, +ou de l'argent? </p> + +<p>—Or et billets par moitié, s'il vous plaît.</p> + +<p>Et le comte se leva.</p> + +<p>«Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars à son +tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles +fortunes de l'Europe, et cependant la vôtre, qui me paraît considérable, +m'était, je l'avoue, tout à fait inconnue; elle est récente?</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort +vieille date: c'était une espèce de trésor de famille auquel il était +défendu de toucher, et dont les intérêts accumulés ont triplé le +capital; l'époque fixée par le testateur est révolue depuis quelques +années seulement: ce n'est donc que depuis quelques années que j'en use, +et votre ignorance à ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la +connaîtrez mieux dans quelque temps.»</p> + +<p>Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires pâles qui faisaient +si grand-peur à Franz d'Épinay.</p> + +<p>«Avec vos goûts et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous +allez déployer dans la capitale un luxe qui va nous écraser tous, nous +autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez +amateur, car lorsque je suis entré vous regardiez mes tableaux, je vous +demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux +anciens, tous tableaux de maîtres garantis comme tels; je n'aime pas +les modernes.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, car ils ont en général un grand défaut: +c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens.</p> + +<p>—Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de +Canova, tous artistes étrangers? Comme vous voyez, je n'apprécie pas les +artistes français.</p> + +<p>—Vous avez le droit d'être injuste avec eux, monsieur, ce sont vos +compatriotes.</p> + +<p>—Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure +connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez +toutefois, de vous présenter à Mme la baronne Danglars; excusez mon +empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque +partie de la famille.»</p> + +<p>Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le +financier voulait bien lui faire.</p> + +<p>Danglars sonna; un laquais, vêtu d'une livrée éclatante, parut.</p> + +<p>«Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars.</p> + +<p>—Oui, monsieur le baron, répondit le laquais.</p> + +<p>—Seule? </p> + +<p>—Non, madame a du monde.</p> + +<p>—Ce ne sera pas indiscret de vous présenter devant quelqu'un, n'est-ce +pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito?</p> + +<p>—Non, monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me +reconnais pas ce droit-là.</p> + +<p>—Et qui est près de madame? M. Debray?» demanda Danglars avec une +bonhomie qui fit sourire intérieurement Monte-Cristo, déjà renseigné sur +les transparents secrets d'intérieur du financier.</p> + +<p>«M. Debray, oui, monsieur le baron», répondit le laquais.</p> + +<p>Danglars fit un signe de tête.</p> + +<p>Puis se tournant vers Monte-Cristo:</p> + +<p>«M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami à nous, secrétaire intime +du ministre de l'intérieur; quant à ma femme, elle a dérogé en +m'épousant, car elle appartient à une ancienne famille, c'est une +demoiselle de Servières, veuve en premières noces de M. le colonel +marquis de Nargonne.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'honneur de connaître Mme Danglars; mais j'ai déjà +rencontré M. Lucien Debray.</p> + +<p>—Bah! dit Danglars, où donc cela? </p> + +<p>—Chez M. de Morcerf.</p> + +<p>—Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars.</p> + +<p>—Nous nous sommes trouvés ensemble à Rome à l'époque du carnaval.</p> + +<p>—Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose +comme une aventure singulière avec des bandits, des voleurs dans les +ruines? Il a été tiré de là miraculeusement. Je crois qu'il a raconté +quelque chose de tout cela à ma femme et à ma fille à son retour +d'Italie.</p> + +<p>—Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais. </p> + +<p>—Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant.</p> + +<p>—Et moi, je vous suis», dit Monte-Cristo.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a><a href="#table">XLVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'attelage gris pommelé.</a></h3> + +<p>Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements +remarquables par leur lourde somptuosité et leur fastueux mauvais goût, +et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pièce octogone tendue +de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils étaient +en vieux bois doré et en vieilles étoffes; les dessus des portes +représentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis +pastels en médaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement, +faisaient de cette petite chambre la seule de l'hôtel qui eût quelque +caractère; il est vrai qu'elle avait échappé au plan général arrêté +entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus +éminentes célébrités de l'Empire, et que c'était la baronne et Lucien +Debray seulement qui s'en étaient réservé la décoration. Aussi M. +Danglars, grand admirateur de l'antique à la manière dont le comprenait +le Directoire, méprisait-il fort ce coquet petit réduit, où, au reste, +il n'était admis en général qu'à la condition qu'il ferait excuser sa +présence en amenant quelqu'un; ce n'était donc pas en réalité Danglars +qui présentait, c'était au contraire lui qui était présenté et qui était +bien ou mal reçu selon que le visage du visiteur était agréable ou +désagréable à la baronne.</p> + +<p>Mme Danglars, dont la beauté pouvait encore être citée, malgré ses +trente-six ans, était à son piano, petit chef-d'œuvre de marqueterie, +tandis que Lucien Debray, assis devant une table à ouvrage, feuilletait +un album.</p> + +<p>Lucien avait déjà, avant son arrivée, eu le temps de raconter à la +baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le +déjeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses +convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il fût, n'était +pas encore effacée chez Debray, et les renseignements qu'il avait donnés +à la baronne sur le comte s'en étaient ressentis. La curiosité de Mme +Danglars, excitée par les anciens détails venus de Morcerf et les +nouveaux détails venus de Lucien, était donc portée à son comble. Aussi +cet arrangement de piano et d'album n'était-il qu'une de ces petites +ruses du monde à l'aide desquelles on voile les plus fortes précautions. +La baronne reçut en conséquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de +sa part n'était pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en échange +de son salut, une cérémonieuse, mais en même temps gracieuse révérence.</p> + +<p>Lucien, de son côté, échangea avec le comte un salut de +demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimité. </p> + +<p>«Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous présente M. le +comte de Monte-Cristo, qui m'est adressé par mes correspondants de Rome +avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot à en dire +et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles +dames; il vient à Paris avec l'intention d'y rester un an et de dépenser +six millions pendant cette année; cela promet une série de bals, de +dîners, de médianoches, dans lesquels j'espère que M. le comte ne nous +oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mêmes dans nos petites +fêtes.»</p> + +<p>Quoique la présentation fût assez grossièrement louangeuse, c'est, en +général, une chose si rare qu'un homme venant à Paris pour dépenser en +une année la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un +coup d'œil qui n'était pas dépourvu d'un certain intérêt.</p> + +<p>«Et vous êtes arrivé, monsieur?... demanda la baronne.</p> + +<p>—Depuis hier matin, madame.</p> + +<p>—Et vous venez, selon votre habitude, à ce qu'on m'a dit, du bout du +monde?</p> + +<p>—De Cadix cette fois, madame, purement et simplement.</p> + +<p>—Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est détestable l'été; +il n'y a plus ni bals, ni réunions, ni fêtes. L'Opéra italien est à +Londres, l'Opéra français est partout, excepté à Paris; et quant au +Théâtre-Français, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste +donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au +Champ-de-Mars et à Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte?</p> + +<p>—Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait à Paris, si +j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur +les habitudes françaises.</p> + +<p>—Vous êtes amateur de chevaux, monsieur le comte?</p> + +<p>—J'ai passé une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux, +vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des +chevaux et la beauté des femmes. </p> + +<p>—Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez dû avoir la +galanterie de mettre les femmes les premières.</p> + +<p>—Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout à l'heure je +souhaitais un précepteur qui pût me guider dans les habitudes +françaises.»</p> + +<p>En ce moment la camériste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et +s'approchant de sa maîtresse, lui glissa quelques mots à l'oreille.</p> + +<p>Mme Danglars pâlit.</p> + +<p>«Impossible! dit-elle.</p> + +<p>—C'est l'exacte vérité, cependant, madame», répondit la camériste.</p> + +<p>Mme Danglars se retourna du côté de son mari.</p> + +<p>«Est-ce vrai, monsieur?</p> + +<p>—Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agité.</p> + +<p>—Ce que me dit cette fille....</p> + +<p>—Et que vous dit-elle?</p> + +<p>—Elle me dit qu'au moment où mon cocher a été pour mettre mes chevaux +à ma voiture, il ne les a pas trouvés à l'écurie; que signifie cela, je +vous le demande?</p> + +<p>—Madame, dit Danglars, écoutez-moi.</p> + +<p>—Oh! je vous écoute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que +vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais +commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne, +M. le baron Danglars a dix chevaux à l'écurie; parmi ces dix chevaux, il +y en a deux qui sont à moi, des chevaux charmants, les plus beaux +chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris +pommelé! Eh bien, au moment où Mme de Villefort m'emprunte ma voiture, +où je la lui promets pour aller demain au Bois, voilà les deux chevaux +qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouvé à gagner dessus +quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race, +mon Dieu! que celle des spéculateurs!</p> + +<p>—Madame, répondit Danglars, les chevaux étaient trop vifs, ils avaient +quatre ans à peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles.</p> + +<p>—Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois +à mon service le meilleur cocher de Paris, à moins toutefois que vous ne +l'ayez vendu avec les chevaux.</p> + +<p>—Chère amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux même, s'il y +en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille +terreur.»</p> + +<p>La baronne haussa les épaules avec un air de profond mépris. Danglars ne +parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant +vers Monte-Cristo:</p> + +<p>«En vérité, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt, monsieur le +comte, dit-il; vous montez votre maison?</p> + +<p>—Mais oui, dit le comte.</p> + +<p>—Je vous les eusse proposés. Imaginez-vous que je les ai donnés pour +rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en défaire: ce sont des +chevaux de jeune homme. </p> + +<p>—Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai acheté ce matin +d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous êtes +amateur, je crois?»</p> + +<p>Pendant que Debray s'approchait de la fenêtre, Danglars s'approcha de sa +femme.</p> + +<p>«Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un +prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de +se ruiner qui m'a envoyé ce matin son intendant, mais le fait est que +j'ai gagné seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en +donnerai quatre mille, et deux mille à Eugénie.»</p> + +<p>Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard écrasant.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! s'écria Debray.</p> + +<p>—Quoi donc? demanda la baronne.</p> + +<p>—Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux +attelés à la voiture du comte.</p> + +<p>—Mes gris pommelé!» s'écria Mme Danglars.</p> + +<p>Et elle s'élança vers la fenêtre.</p> + +<p>«En effet, ce sont eux», dit-elle. </p> + +<p>Danglars était stupéfait.</p> + +<p>«Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'étonnement.</p> + +<p>—C'est incroyable!» murmura le banquier.</p> + +<p>La baronne dit deux mots à l'oreille de Debray, qui s'approcha à son +tour de Monte-Cristo.</p> + +<p>«La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son +attelage.</p> + +<p>—Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon +intendant m'a faite, et... qui m'a coûté trente mille francs, je +crois.»</p> + +<p>Debray alla reporter la réponse à la baronne.</p> + +<p>Danglars était si pâle et si décontenancé, que le comte eut l'air de le +prendre en pitié.</p> + +<p>«Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prévenance +de votre part n'a pas touché un instant la baronne; ingrate n'est pas le +mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime +toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est +toujours de les laisser faire à leur tête; si elles se la brisent, au +moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles.» </p> + +<p>Danglars ne répondit rien, il prévoyait dans un prochain avenir une +scène désastreuse; déjà le sourcil de Mme la baronne s'était froncé, et +comme celui de Jupiter olympien, présageait un orage; Debray, qui le +sentait grossir prétexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne +voulait pas gâter la position qu'il voulait conquérir en demeurant plus +longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron à la colère +de sa femme.</p> + +<p>«Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant, j'en suis arrivé où j'en voulais +venir; voilà que je tiens dans mes mains la paix du ménage et que je +vais gagner d'un seul coup le cœur de monsieur et le cœur de madame; +quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point été +présenté à Mlle Eugénie Danglars, que j'eusse été cependant fort aise de +connaître. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui était particulier, +nous voici à Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour +plus tard!...»</p> + +<p>Sur cette réflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui.</p> + +<p>Deux heures après, Mme Danglars reçut une lettre charmante du comte de +Monte-Cristo, dans laquelle il lui déclarait que, ne voulant pas +commencer ses débuts dans le monde parisien en désespérant une jolie +femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux.</p> + +<p>Ils avaient le même harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au +centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait +fait coudre un diamant. </p> + +<p>Danglars, aussi, eut sa lettre.</p> + +<p>Le comte lui demandait la permission de passer à la baronne ce caprice +de millionnaire, le priant d'excuser les façons orientales dont le +renvoi des chevaux était accompagné.</p> + +<p>Pendant la soirée, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagné d'Ali.</p> + +<p>Le lendemain vers trois heures, Ali, appelé par un coup de timbre entra +dans le cabinet du comte.</p> + +<p>«Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parlé de ton adresse à lancer le +lasso?»</p> + +<p>Ali fit signe que oui et se redressa fièrement.</p> + +<p>«Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrêterais un bœuf?»</p> + +<p>Ali fit signe de la tête que oui.</p> + +<p>«Un tigre?»</p> + +<p>Ali fit le même signe.</p> + +<p>«Un lion?»</p> + +<p>Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement +étranglé.</p> + +<p>«Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chassé le lion?»</p> + +<p>Ali fit un signe de tête orgueilleux.</p> + +<p>«Mais arrêterais-tu, dans leur course, deux chevaux?»</p> + +<p>Ali sourit.</p> + +<p>«Eh bien, écoute, dit Monte-Cristo. Tout à l'heure une voiture passera +emportée par deux chevaux gris pommelé, les mêmes que j'avais hier. +Dusses-tu te faire écraser, il faut que tu arrêtes cette voiture devant +ma porte.» </p> + +<p>Ali descendit dans la rue et traça devant la porte une ligne sur le +pavé: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des +yeux.</p> + +<p>Le comte lui frappa doucement sur l'épaule: c'était sa manière de +remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui +formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo +rentrait sans plus s'occuper de rien.</p> + +<p>Cependant, vers cinq heures, c'est-à-dire l'heure où le comte attendait +la voiture, on eût pu voir naître en lui les signes presque +imperceptibles d'une légère impatience: il se promenait dans une chambre +donnant sur la rue, prêtant l'oreille par intervalles, et de temps en +temps se rapprochant de la fenêtre, par laquelle il apercevait Ali +poussant des bouffées de tabac avec une régularité indiquant que le +Nubien était tout à cette importante occupation.</p> + +<p>Tout à coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait +avec la rapidité de la foudre; puis une calèche apparut dont le cocher +essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avançaient furieux, +hérissés, bondissant avec des élans insensés.</p> + +<p>Dans la calèche, une jeune femme et un enfant de sept à huit ans, se +tenant embrassés, avaient perdu par l'excès de la terreur jusqu'à la +force de pousser un cri; il eût suffi d'une pierre sous la roue ou d'un +arbre accroché pour briser tout à fait la voiture, qui craquait. La +voiture tenait le milieu du pavé, et on entendait dans la rue les cris +de terreur de ceux qui la voyaient venir.</p> + +<p>Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance, +enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se +laisse entraîner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion; +mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchaîné s'abat, tombe +sur la flèche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval +resté debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de +répit pour sauter en bas de son siège; mais déjà Ali a saisi les naseaux +du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de +douleur, s'est allongé convulsivement près de son compagnon.</p> + +<p>Il a fallu à tout cela le temps qu'il faut à la balle pour frapper le +but.</p> + +<p>Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle +l'accident est arrivé, un homme se soit élancé suivi de plusieurs +serviteurs. Au moment où le cocher ouvre la portière, il enlève de la +calèche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de +l'autre elle serre contre sa poitrine son fils évanoui. Monte-Cristo les +emporta tous les deux dans le salon, et les déposant sur un canapé:</p> + +<p>«Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous êtes sauvée.»</p> + +<p>La femme revint à elle, et pour réponse elle lui présenta son fils, avec +un regard plus éloquent que toutes les prières. </p> + +<p>En effet, l'enfant était toujours évanoui.</p> + +<p>«Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais, +soyez tranquille, il ne lui est arrivé aucun mal, et c'est la peur seule +qui l'a mis dans cet état.</p> + +<p>—Oh! monsieur, s'écria la mère, ne me dites-vous pas cela pour me +rassurer? Voyez comme il est pâle! Mon fils, mon enfant! mon Édouard! +réponds donc à ta mère! Ah! monsieur! envoyez chercher un médecin. Ma +fortune à qui me rend mon fils!»</p> + +<p>Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mère éplorée; et, +ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohème, incrusté d'or, +contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une +seule goutte sur les lèvres de l'enfant.</p> + +<p>L'enfant, quoique toujours pâle, rouvrit aussitôt les yeux.</p> + +<p>À cette vue, la joie de la mère fut presque un délire.</p> + +<p>«Où suis-je? s'écria-t-elle, et à qui dois-je tant de bonheur après une +si cruelle épreuve?</p> + +<p>—Vous êtes, madame, répondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux +d'avoir pu vous épargner un chagrin.</p> + +<p>—Oh! maudite curiosité! dit la dame. Tout Paris parlait de ces +magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les +essayer.</p> + +<p>—Comment! s'écria le comte avec une surprise admirablement jouée, ces +chevaux sont ceux de la baronne?</p> + +<p>—Oui, monsieur, la connaissez-vous?</p> + +<p>—Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir +sauvée du péril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce péril, +c'est à moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais acheté hier ces +chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je +les lui ai renvoyés hier en la priant de les accepter de ma main.</p> + +<p>—Mais alors vous êtes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a +tant parlé hier?</p> + +<p>—Oui, madame, fit le comte.</p> + +<p>—Moi, monsieur, je suis Mme Héloïse de Villefort.»</p> + +<p>Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement +inconnu.</p> + +<p>«Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Héloïse car enfin il +vous devra notre vie à tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son +fils. Assurément, sans votre généreux serviteur, ce cher enfant et moi, +nous étions tués.</p> + +<p>—Hélas! madame! je frémis encore du péril que vous avez couru.</p> + +<p>—Oh! j'espère que vous me permettrez de récompenser dignement le +dévouement de cet homme.</p> + +<p>—Madame, répondit Monte-Cristo, ne me gâtez pas Ali, je vous prie, ni +par des louanges, ni par des récompenses: ce sont des habitudes que je +ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il +me sert, et c'est son devoir de me servir.</p> + +<p>—Mais il a risqué sa vie, dit Mme de Villefort, à qui ce ton de maître +imposait singulièrement.</p> + +<p>—J'ai sauvé cette vie, madame, répondit Monte-Cristo, par conséquent +elle m'appartient.» </p> + +<p>Mme de Villefort se tut: peut-être réfléchissait-elle à cet homme qui, +du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits.</p> + +<p>Pendant cet instant de silence, le comte put considérer à son aise +l'enfant que sa mère couvrait de baisers. Il était petit, grêle, blanc +de peau comme les enfants roux, et cependant une forêt de cheveux noirs, +rebelles à toute frisure, couvrait son front bombé, et, tombant sur ses +épaules en encadrant son visage, redoublait la vivacité de ses yeux +pleins de malice sournoise et de juvénile méchanceté; sa bouche, à peine +redevenue vermeille, était fine de lèvres et large d'ouverture; les +traits de cet enfant de huit ans annonçaient déjà douze ans au moins. +Son premier mouvement fut de se débarrasser par une brusque secousse +des bras de sa mère, et d'aller ouvrir le coffret d'où le comte avait +tiré le flacon d'élixir; puis aussitôt, sans en demander la permission à +personne, et en enfant habitué à satisfaire tous ses caprices, il se mit +à déboucher les fioles.</p> + +<p>«Ne touchez pas à cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de +ces liqueurs sont dangereuses, non seulement à boire, mais même à +respirer.»</p> + +<p>Mme de Villefort pâlit et arrêta le bras de son fils qu'elle ramena vers +elle; mais, sa crainte calmée, elle jeta aussitôt sur le coffret un +court mais expressif regard que le comte saisit au passage.</p> + +<p>En ce moment Ali entra.</p> + +<p>Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus près +d'elle encore:</p> + +<p>«Édouard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a été bien courageux, +car il a exposé sa vie pour arrêter les chevaux qui nous emportaient et +la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans +lui, à cette heure, serions-nous morts tous les deux.»</p> + +<p>L'enfant allongea les lèvres et tourna dédaigneusement la tête.</p> + +<p>«Il est trop laid», dit-il.</p> + +<p>Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses +espérances; quant à Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une +modération qui n'eût, certes, pas été du goût de Jean-Jacques Rousseau +si le petit Édouard se fût appelé Émile.</p> + +<p>«Vois-tu, dit en arabe le comte à Ali, cette dame prie son fils de te +remercier pour la vie que tu leur as sauvée à tous deux, et l'enfant +répond que tu es trop laid.»</p> + +<p>Ali détourna un instant sa tête intelligente et regarda l'enfant sans +expression apparente; mais un simple frémissement de sa narine apprit à +Monte-Cristo que l'Arabe venait d'être blessé au cœur.</p> + +<p>«Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer, +est-ce votre demeure habituelle que cette maison?</p> + +<p>—Non, madame, répondit le comte, c'est une espèce de pied-à-terre que +j'ai acheté: j'habite avenue des Champs-Élysées, n° 30. Mais je vois que +vous êtes tout à fait remise, et que vous désirez vous retirer. Je viens +d'ordonner qu'on attelle ces mêmes chevaux à ma voiture, et Ali, ce +garçon si laid, dit-il en souriant à l'enfant, va avoir l'honneur de +vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour +faire raccommoder la calèche. Aussitôt cette besogne indispensable +terminée, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme +Danglars.</p> + +<p>—Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mêmes chevaux je n'oserai jamais +m'en aller. </p> + +<p>—Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils +vont devenir doux comme des agneaux.»</p> + +<p>En effet, Ali s'était approché des chevaux qu'on avait remis sur leurs +jambes avec beaucoup de peine. Il tenait à la main une petite éponge +imbibée de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes +des chevaux, couverts de sueur et d'écume, et presque aussitôt ils se +mirent à souffler bruyamment et à frissonner de tout leur corps durant +quelques secondes.</p> + +<p>Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les débris de la voiture et le +bruit de l'événement avaient attirée devant la maison, Ali fit atteler +les chevaux au coupé du comte, rassembla les rênes, monta sur le siège, +et, au grand étonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux +emportés comme par un tourbillon, il fut obligé d'user vigoureusement du +fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris +pommelé, maintenant stupides, pétrifiés, morts, qu'un trot si mal assuré +et si languissant qu'il fallut près de deux heures à Mme de Villefort +pour regagner le faubourg Saint-Honoré, où elle demeurait.</p> + +<p>À peine arrivée chez elle, et les premières émotions de famille +apaisées, elle écrivit le billet suivant à Mme Danglars:</p> + +<p>«Chère Hermine,</p> + +<p>«Je viens d'être miraculeusement sauvée avec mon fils par ce même comte +de Monte-Cristo dont nous avons tant parlé hier soir, et que j'étais +loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parlé de +lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empêcher de railler de toute +la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet +enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux +s'étaient emportés au Ranelagh comme s'ils eussent été pris de frénésie, +et nous allions probablement être mis en morceaux, mon pauvre Édouard et +moi, contre le premier arbre de la route ou la première borne du +village, quand un Arabe, un Nègre, un Nubien, un homme noir enfin, au +service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrêté l'élan des +chevaux, au risque d'être brisé lui-même, et c'est vraiment un miracle +qu'il ne l'ait pas été. Alors le comte est accouru, nous a emportés chez +lui, Édouard et moi, et là a rappelé mon fils à la vie. C'est dans sa +propre voiture que j'ai été ramenée à l'hôtel; la vôtre vous sera +renvoyée demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet +accident; ils sont comme hébétés; on dirait qu'ils ne peuvent se +pardonner à eux-mêmes de s'être laissé dompter par un homme. Le comte +m'a chargée de vous dire que deux jours de repos sur la litière et de +l'orge pour toute nourriture les remettront dans un état aussi +florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier.</p> + +<p>«Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je réfléchis, +c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les +caprices de votre attelage; car c'est à l'un de ces caprices que je dois +d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre étranger me paraît, à +part les millions dont il dispose, un problème si curieux et si +intéressant, que je compte l'étudier à tout prix, dussé-je recommencer +une promenade au Bois avec vos propres chevaux.</p> + +<p>«Édouard a supporté l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est +évanoui, mais il n'a pas poussé un cri auparavant et n'a pas versé une +larme après. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais +il y a une âme de fer dans ce pauvre petit corps si frêle et si délicat.</p> + +<p>«Notre chère Valentine dit bien des choses à votre chère Eugénie; moi, +je vous embrasse de tout cœur.</p> + +<p> +«HÉLOÏSE DE VILLEFORT.»<br /> +</p> + +<p>«P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une façon quelconque avec ce +comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens +d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espère bien +qu'il la lui rendra.»</p> + +<p>Le soir, l'événement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les +conversations: Albert le racontait à sa mère, Château-Renaud au +Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-même fit au +comte la galanterie, dans son journal, d'un <i>fait divers</i> de vingt +lignes, qui posa le noble étranger en héros auprès de toutes les femmes +de l'aristocratie.</p> + +<p>Beaucoup de gens allèrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin +d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre +alors de sa bouche tous les détails de cette pittoresque aventure. </p> + +<p>Quant à M. de Villefort, comme l'avait dit Héloïse, il prit un habit +noir, des gants blancs, sa plus belle livrée, et monta dans son carrosse +qui vint, le même soir, s'arrêter à la porte du numéro 30 de la maison +des Champs-Élysées.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a><a href="#table">XLVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Idéologie.</a></h3> + +<p>Si le comte de Monte-Cristo eût vécu depuis longtemps dans le monde +parisien, il eût apprécié en toute sa valeur la démarche que faisait +près de lui M. de Villefort.</p> + +<p>Bien en cour, que le roi régnant fût de la branche aînée ou de la +branche cadette, que le ministre gouvernant fût doctrinaire, libéral ou +conservateur; réputé habile par tous, comme on répute généralement +habiles les gens qui n'ont jamais éprouvé d'échecs politiques; haï de +beaucoup, mais chaudement protégé par quelques-uns sans cependant être +aimé de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la +magistrature, et se tenait à cette hauteur comme un Harlay ou comme un +Molé. Son salon, régénéré par une jeune femme et par une fille de son +premier mariage à peine âgée de dix-huit ans, n'en était pas moins un de +ces salons sévères de Paris où l'on observe le culte des traditions et +la religion de l'étiquette. La politesse froide, la fidélité absolue +aux principes gouvernementaux, un mépris profond des théories et des +théoriciens, la haine profonde des idéologues, tels étaient les éléments +de la vie intérieure et publique affichés par M. de Villefort.</p> + +<p>M. de Villefort n'était pas seulement magistrat, c'était presque un +diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours +avec dignité et déférence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il +savait tant de choses que non seulement on le ménageait toujours, mais +encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-être n'en eût-il pas été +ainsi si l'on eût pu se débarrasser de M. de Villefort; mais il +habitait, comme ces seigneurs féodaux rebelles à leur suzerain, une +forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'était sa charge de +procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les +avantages, et qu'il n'eût quittée que pour se faire élire député et pour +remplacer ainsi la neutralité par de l'opposition.</p> + +<p>En général, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme +visitait pour lui: c'était chose reçue dans le monde, où l'on mettait +sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui +n'était en réalité qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence +d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: <i>Fais semblant de +t'estimer, et on t'estimera</i>, axiome plus utile cent fois dans notre +société que celui des Grecs: <i>Connais-toi toi-même</i>, remplacé de nos +jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connaître les +autres.</p> + +<p>Pour ses amis, M. de Villefort était un protecteur puissant, pour ses +ennemis, c'était un adversaire sourd, mais acharné; pour les +indifférents, c'était la statue de la loi faite homme: abord hautain, +physionomie impassible, regard terne et dépoli, ou insolemment perçant +et scrutateur, tel était l'homme dont quatre révolutions habilement +entassées l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis cimenté le +piédestal.</p> + +<p>M. de Villefort avait la réputation d'être l'homme le moins curieux et +le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y +paraissait qu'un quart d'heure, c'est-à-dire quarante-cinq minutes de +moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux +théâtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais +rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de +lui choisir des joueurs dignes de lui: c'était quelque ambassadeur, +quelque archevêque, quelque prince, quelque président, ou enfin quelque +duchesse douairière.</p> + +<p>Voilà quel était l'homme dont la voiture venait de s'arrêter devant la +porte de Monte-Cristo.</p> + +<p>Le valet de chambre annonça M. de Villefort au moment où le comte, +incliné sur une grande table, suivait sur une carte un itinéraire de +Saint-Pétersbourg en Chine.</p> + +<p>Le procureur du roi entra du même pas grave et compassé qu'il entrait au +tribunal; c'était bien le même homme, ou plutôt la suite du même homme +que nous avons vu autrefois substitut à Marseille. La nature, +conséquente avec ses principes, n'avait rien changé pour lui au cours +qu'elle devait suivre. De mince, il était devenu maigre, de pâle il +était devenu jaune; ses yeux enfoncés étaient caves, et ses lunettes aux +branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la +figure; excepté sa cravate blanche, le reste de son costume était +parfaitement noir, et cette couleur funèbre n'était tranchée que par le +léger liséré de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnière +et qui semblait une ligne de sang tracée au pinceau.</p> + +<p>Si maître de lui que fût Monte-Cristo, il examina avec une visible +curiosité, en lui rendant son salut, le magistrat qui, défiant par +habitude et peu crédule surtout quant aux merveilles sociales, était +plus disposé à voir dans le noble étranger—c'était ainsi qu'on appelait +déjà Monte-Cristo—un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau +théâtre, ou un malfaiteur en état de rupture de ban, qu'un prince du +Saint-Siège ou un sultan des <i>Mille et une Nuits</i>.</p> + +<p>«Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affecté par les +magistrats dans leurs périodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne +veulent pas se défaire dans la conversation, monsieur, le service +signalé que vous avez rendu hier à ma femme et à mon fils me fait un +devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous +exprimer toute ma reconnaissance.»</p> + +<p>Et, en prononçant ces paroles, l'œil sévère du magistrat n'avait rien +perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il +les avait articulées avec sa voix de procureur général, avec cette +raideur inflexible de cou et d'épaules qui faisait comme nous le +répétons, dire à ses flatteurs qu'il était la statue vivante de la loi.</p> + +<p>«Monsieur, répliqua le comte à son tour avec une froideur glaciale, je +suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils à sa mère, car on dit que +le sentiment de la maternité est le plus saint de tous, et ce bonheur +qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont +l'exécution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne +prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si précieuse qu'elle +soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intérieure.»</p> + +<p>Villefort, étonné de cette sortie à laquelle il ne s'attendait pas, +tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous +l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lèvre dédaigneuse indiqua +que dès l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un +gentilhomme bien civil.</p> + +<p>Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher à quelque chose la +conversation tombée, et qui semblait s'être brisée en tombant.</p> + +<p>Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment où il était +entré, et il reprit:</p> + +<p>«Vous vous occupez de géographie, monsieur? C'est une riche étude, pour +vous surtout qui, à ce qu'on assure, avez vu autant de pays qu'il y en a +de gravés sur cet atlas.</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit le comte, j'ai voulu faire sur l'espèce +humaine, prise en masse, ce que vous pratiquez chaque jour sur des +exceptions, c'est-à-dire une étude physiologique. J'ai pensé qu'il me +serait plus facile de descendre ensuite du tout à la partie, que de la +partie au tout. C'est un axiome algébrique qui veut que l'on procède du +connu à l'inconnu, et non de l'inconnu au connu.... Mais asseyez-vous +donc, monsieur, je vous en supplie.»</p> + +<p>Et Monte-Cristo indiqua de la main au procureur du roi un fauteuil que +celui-ci fut obligé de prendre la peine d'avancer lui-même, tandis que +lui n'eut que celle de se laisser retomber dans celui sur lequel il +était agenouillé quand le procureur du roi était entré; de cette façon le +comte se trouva à demi tourné vers son visiteur, ayant le dos à la +fenêtre et le coude appuyé sur la carte géographique qui faisait, pour +le moment, l'objet de la conversation, conversation qui prenait, comme +elle l'avait fait chez Morcerf et chez Danglars, une tournure tout à +fait analogue, sinon à la situation, du moins aux personnages.</p> + +<p>«Ah! vous philosophez, reprit Villefort après un instant de silence, +pendant lequel, comme un athlète qui rencontre un rude adversaire, il +avait fait provision de force. Eh bien, monsieur, parole d'honneur! si, +comme vous, je n'avais rien à faire, je chercherais une moins triste +occupation.</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur, reprit Monte-Cristo, et l'homme est une laide +chenille pour celui qui l'étudie au microscope solaire. Mais vous venez +de dire, je crois, que je n'avais rien à faire. Voyons, par hasard, +croyez-vous avoir quelque chose à faire, vous, monsieur? ou, pour parler +plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de +s'appeler quelque chose?»</p> + +<p>L'étonnement de Villefort redoubla à ce second coup si rudement porté +par cet étrange adversaire; il y avait longtemps que le magistrat ne +s'était entendu dire un paradoxe de cette force, ou plutôt, pour parler +plus exactement, c'était la première fois qu'il l'entendait.</p> + +<p>Le procureur du roi se mit à l'œuvre pour répondre.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, vous êtes étranger, et, vous le dites vous-même, je +crois, une portion de votre vie s'est écoulée dans les pays orientaux; +vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expéditive en ces +contrées barbares, a chez nous des allures prudentes et compassées. </p> + +<p>—Si fait, monsieur, si fait; c'est le <i>pede claudo</i> antique. Je sais +tout cela, car c'est surtout de la justice de tous les pays que je me +suis occupé, c'est la procédure criminelle de toutes les nations que +j'ai comparée à la justice naturelle; et, je dois le dire, monsieur, +c'est encore cette loi des peuples primitifs, c'est-à-dire la loi du +talion, que j'ai le plus trouvée selon le cœur de Dieu.</p> + +<p>—Si cette loi était adoptée, monsieur, dit le procureur du roi, elle +simplifierait fort nos codes, et c'est pour le coup que nos magistrats +n'auraient, comme vous le disiez tout à l'heure, plus grand-chose à +faire.</p> + +<p>—Cela viendra peut-être, dit Monte-Cristo, vous savez que les +inventions humaines marchent du composé au simple, et que le simple est +toujours la perfection.</p> + +<p>—En attendant, monsieur, dit le magistrat, nos codes existent avec +leurs articles contradictoires, tirés des coutumes gauloises, des lois +romaines, des usages francs; or, la connaissance de toutes ces lois-là, +vous en conviendrez, ne s'acquiert pas sans de longs travaux, et il faut +une longue étude pour acquérir cette connaissance, et une grande +puissance de tête, cette connaissance une fois acquise, pour ne pas +l'oublier.</p> + +<p>—Je suis de cet avis-là, monsieur; mais tout ce que vous savez, vous, à +l'égard de ce code français, je le sais moi, non seulement à l'égard du +code de toutes les nations: les lois anglaises, turques, japonaises, +hindoues, me sont aussi familières que les lois françaises; et j'avais +donc raison de dire que, relativement (vous savez que tout est relatif, +monsieur), que relativement à tout ce que j'ai fait, vous avez bien peu +de chose à faire, et que relativement à ce que j'ai appris, vous avez +encore bien des choses à apprendre.</p> + +<p>—Mais dans quel but avez-vous appris tout cela?» reprit Villefort +étonné.</p> + +<p>Monte-Cristo sourit.</p> + +<p>«Bien, monsieur, dit-il; je vois que, malgré la réputation qu'on vous a +faite d'homme supérieur, vous voyez toute chose au point de vue +matériel et vulgaire de la société, commençant à l'homme et, finissant à +l'homme, c'est-à-dire au point de vue le plus restreint et le plus +étroit qu'il ait été permis à l'intelligence humaine d'embrasser.</p> + +<p>—Expliquez-vous, monsieur, dit Villefort de plus en plus étonné, je ne +vous comprends pas... très bien.</p> + +<p>—Je dis, monsieur, que, les yeux fixés sur l'organisation sociale des +nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l'ouvrier +sublime qui la fait agir, je dis que vous ne reconnaissez devant vous et +autour de vous que les titulaires des places dont les brevets ont été +signés par des ministres ou par un roi, et que les hommes que Dieu a mis +au-dessus des titulaires, des ministres et des rois, en leur donnant une +mission à poursuivre au lieu d'une place à remplir, je dis que ceux-là +échappent à votre courte vue. C'est le propre de la faiblesse humaine +aux organes débiles et incomplets. Tobie prenait l'ange qui venait lui +rendre la vue pour un jeune homme ordinaire. Les nations prenaient +Attila, qui devait les anéantir, pour un conquérant comme tous les +conquérants et il a fallu que tous révélassent leurs missions célestes +pour qu'on les reconnût; il a fallu que l'un dit: «Je suis l'ange du +Seigneur»; et l'autre: «Je suis le marteau de Dieu», pour que l'essence +divine de tous deux fût révélée.</p> + +<p>—Alors, dit Villefort de plus en plus étonné et croyant parler à un +illuminé ou à un fou, vous vous regardez comme un de ces êtres +extraordinaires que vous venez de citer? </p> + +<p>—Pourquoi pas? dit froidement Monte-Cristo.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, reprit Villefort abasourdi mais vous m'excuserez si, +en me présentant chez vous, j'ignorais me présenter chez un homme dont +les connaissances et dont l'esprit dépassent de si loin les +connaissances ordinaires et l'esprit habituel des hommes. Ce n'est point +l'usage chez nous, malheureux corrompus de la civilisation, que les +gentilshommes possesseurs comme vous d'une fortune immense, du moins à +ce qu'on assure, remarquez que je n'interroge pas, que seulement je +répète, ce n'est pas l'usage, dis-je, que ces privilégiés des richesses +perdent leur temps à des spéculations sociales, à des rêves +philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a +déshérités des biens de la terre. </p> + +<p>—Eh! monsieur, reprit le comte, en êtes-vous donc arrivé à la situation +éminente que vous occupez sans avoir admis, et même sans avoir rencontré +des exceptions, et n'exercez-vous jamais votre regard, qui aurait +cependant tant besoin de finesse et de sûreté, à deviner d'un seul coup +sur quel homme est tombé votre regard? Un magistrat ne devrait-il pas +être, non pas le meilleur applicateur de la loi, non pas le plus rusé +interprète des obscurités de la chicane, mais une sonde d'acier pour +éprouver les cœurs, mais une pierre de touche pour essuyer l'or dont +chaque âme est toujours faite avec plus ou moins d'alliage?</p> + +<p>—Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai +jamais entendu parler personne comme vous faites. </p> + +<p>—C'est que vous êtes constamment resté enfermé dans le cercle des +conditions générales, et que vous n'avez jamais osé vous élever d'un +coup d'aile dans les sphères supérieures que Dieu a peuplées d'êtres +invisibles ou exceptionnels.</p> + +<p>—Et vous admettez, monsieur, que ces sphères existent, et que les êtres +exceptionnels et invisibles se mêlent à nous?</p> + +<p>—Pourquoi pas? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans +lequel vous ne pourriez pas vivre?</p> + +<p>—Alors, nous ne voyons pas ces êtres dont vous parlez?</p> + +<p>—Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matérialisent, +vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous +répondent.</p> + +<p>—Ah! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien être +prévenu quand un de ces êtres se trouvera en contact avec moi.</p> + +<p>—Vous avez été servi à votre guise, monsieur; car vous avez été prévenu +tout à l'heure, et maintenant: encore, je vous préviens.</p> + +<p>—Ainsi vous-même?</p> + +<p>—Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que, +jusqu'à ce jour, aucun homme ne s'est trouvé dans une position +semblable à la mienne. Les royaumes des rois sont limités, soit par des +montagnes, soit par des rivières, soit par un changement de mœurs, soit +par une mutation de langage. Mon royaume, à moi, est grand comme le +monde, car je ne suis ni Italien, ni Français, ni Hindou, ni Américain, +ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu +naître. Dieu seul sait quelle contrée me verra mourir. J'adopte tous les +usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Français, vous, +n'est-ce pas, car je parle français avec la même facilité et la même +pureté que vous? eh bien! Ali, mon Nubien, me croit Arabe; Bertuccio, +mon intendant, me croit Romain; Haydée, mon esclave, me croit Grec. Donc +vous comprenez, n'étant d'aucun pays, ne demandant protection à aucun +gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frère, pas un seul +des scrupules qui arrêtent les puissants ou des obstacles qui paralysent +les faibles ne me paralyse ou ne m'arrête. Je n'ai que deux +adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je +les soumets: c'est la distance et le temps. Le troisième, et le plus +terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-là seule peut +m'arrêter dans le chemin où je marche, et avant que j'aie atteint le but +auquel je tends: tout le reste, je l'ai calculé. Ce que les hommes +appellent les chances du sort, c'est-à-dire la ruine, le changement, les +éventualités, je les ai toutes prévues; et si quelques-unes peuvent +m'atteindre, aucune ne peut me renverser. À moins que je ne meure, je +serai toujours ce que je suis; voilà pourquoi je vous dis des choses que +vous n'avez jamais entendues, même de la bouche des rois, car les rois +ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur. Qui est-ce qui ne +se dit pas, dans une société aussi ridiculement organisée que la nôtre: +«Peut-être un jour aurai-je affaire au procureur du roi!» </p> + +<p>—Mais vous-même, monsieur, pouvez-vous dire cela, car, du moment où +vous habitez la France, vous êtes naturellement soumis aux lois +françaises.</p> + +<p>—Je le sais, monsieur, répondit Monte-Cristo; mais quand je dois aller +dans un pays, je commence à étudier, par des moyens qui me sont propres, +tous les hommes dont je puis avoir quelque chose à espérer ou à +craindre, et j'arrive à les connaître aussi bien, et même mieux +peut-être qu'ils ne se connaissent eux-mêmes. Cela amène ce résultat que +le procureur du roi, quel qu'il fût, à qui j'aurais affaire, serait +certainement plus embarrassé que moi-même.</p> + +<p>—Ce qui veut dire, reprit avec hésitation Villefort, que la nature +humaine étant faible, tout homme selon vous, a commis des... fautes?</p> + +<p>—Des fautes... ou des crimes, répondit négligemment Monte-Cristo.</p> + +<p>—Et que vous seul, parmi les hommes que vous ne reconnaissez pas pour +vos frères, vous l'avez dit vous-même, reprit Villefort d'une voix +légèrement altérée, et que vous seul êtes parfait?</p> + +<p>—Non point parfait, répondit le comte; impénétrable, voilà tout. Mais +brisons là-dessus, monsieur, si la conversation vous déplaît; je ne suis +pas plus menacé de votre justice que vous ne l'êtes de ma double vue. </p> + +<p>—Non, non, monsieur! dit vivement Villefort, qui sans doute craignait +de paraître abandonner le terrain; non! Par votre brillante et presque +sublime conversation, vous m'avez élevé au-dessus des niveaux +ordinaires; nous ne causons plus, nous dissertons. Or, vous savez +combien les théologiens en chaire de Sorbonne, ou les philosophes dans +leurs disputes, se disent parfois de cruelles vérités: supposons que +nous faisons de la théologie sociale et de la philosophie théologique, +je vous dirai donc celle-ci, toute rude qu'elle est: Mon frère, vous +sacrifiez à l'orgueil; vous êtes au-dessus des autres, mais au-dessus de +vous il y a Dieu.</p> + +<p>—Au-dessus de tous, monsieur! répondit Monte-Cristo avec un accent si +profond que Villefort frissonna involontairement. J'ai mon orgueil pour +les hommes, serpents toujours prêts à se dresser contre celui qui les +dépasse du front sans les écraser du pied. Mais je dépose cet orgueil +devant Dieu, qui m'a tiré du néant pour me faire ce que je suis.</p> + +<p>—Alors, monsieur le comte, je vous admire, dit Villefort, qui pour la +première fois dans cet étrange dialogue venait d'employer cette formule +aristocratique vis-à-vis de l'étranger qu'il n'avait jusque-là appelé +que monsieur. Oui, je vous le dis, si vous êtes réellement fort, +réellement supérieur, réellement saint ou impénétrable, ce qui, vous +avez raison, revient à peu près au même, soyez superbe, monsieur; c'est +la loi des dominations. Mais vous avez bien cependant une ambition +quelconque?</p> + +<p>—J'en ai une, monsieur.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Moi aussi, comme cela est arrivé à tout homme une fois dans sa vie, +j'ai été enlevé par Satan sur la plus haute montagne de la terre; arrivé +là, il me montra le monde tout entier, et, comme il avait dit autrefois +au Christ, il me dit à moi: «Voyons, enfant des hommes, pour m'adorer +que veux-tu?» Alors j'ai réfléchi longtemps, car depuis longtemps une +terrible ambition dévorait effectivement mon cœur; puis je lui +répondis: «Écoute, j'ai toujours entendu parler de la Providence, et +cependant je ne l'ai jamais vue, ni rien qui lui ressemble, ce qui me +fait croire qu'elle n'existe pas; je veux être la Providence, car ce que +je sais de plus beau, de plus grand et de plus sublime au monde, c'est +de récompenser et de punir.» Mais Satan baissa la tête et poussa un +soupir. «Tu te trompes, dit-il, la Providence existe; seulement tu ne la +vois pas, parce que, fille de Dieu, elle est invisible comme son père. +Tu n'as rien vu qui lui ressemble, parce qu'elle procède par des +ressorts cachés et marche par des voies obscures; tout ce que je puis +faire pour toi, c'est de te rendre un des agents de cette Providence.» +Le marché fut fait; j'y perdrai peut-être mon âme mais n'importe, reprit +Monte-Cristo, et le marché serait à refaire que je le ferais encore.»</p> + +<p>Villefort regardait Monte-Cristo avec un sublime étonnement.</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit-il, avez-vous des parents?</p> + +<p>—Non, monsieur, je suis seul au monde.</p> + +<p>—Tant pis!</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Parce que vous auriez pu voir un spectacle propre à briser votre +orgueil. Vous ne craignez que la mort, dites-vous?</p> + +<p>—Je ne dis pas que je la craigne, je dis qu'elle seule peut m'arrêter.</p> + +<p>—Et la vieillesse?</p> + +<p>—Ma mission sera remplie avant que je sois vieux.</p> + +<p>—Et la folie?</p> + +<p>—J'ai manqué de devenir fou, et vous connaissez l'axiome: <i>non bis in +idem</i>; c'est un axiome criminel, et qui, par conséquent, est de votre +ressort.</p> + +<p>—Monsieur, reprit Villefort, il y a encore autre chose à craindre que +la mort, que la vieillesse ou que la folie: il y a, par exemple, +l'apoplexie, ce coup de foudre qui vous frappe sans vous détruire, et +après lequel, cependant, tout est fini. C'est toujours vous, et +cependant vous n'êtes plus vous; vous qui touchiez, comme Ariel, à +l'ange, vous n'êtes plus qu'une masse inerte qui, comme Caliban, touche +à la bête; cela s'appelle tout bonnement, comme je vous le disais, dans +la langue humaine, une apoplexie. Venez, s'il vous plaît, continuer +cette conversation chez moi, monsieur le comte, un jour que vous aurez +envie de rencontrer un adversaire capable de vous comprendre et avide de +vous réfuter, et je vous montrerai mon père, M. Noirtier de Villefort, +un des plus fougueux jacobins de la Révolution française, c'est-à-dire +la plus brillante audace mise au service de la plus vigoureuse +organisation; un homme qui, comme vous, n'avait peut-être pas vu tous +les royaumes de la terre, mais avait aidé à bouleverser un des plus +puissants; un homme qui, comme vous, se prétendait un des envoyés, non +pas de Dieu, mais de l'Être suprême, non pas de la Providence, mais de +la Fatalité; eh bien, monsieur, la rupture d'un vaisseau sanguin dans +un lobe du cerveau a brisé tout cela, non pas en un jour, non pas en une +heure, mais en une seconde. La veille, M. Noirtier, ancien jacobin, +ancien sénateur, ancien carbonaro, riant de la guillotine, riant du +canon, riant du poignard, M. Noirtier, jouant avec les révolutions. M. +Noirtier, pour qui la France n'était qu'un vaste échiquier duquel pions, +tours, cavaliers et reine devaient disparaître pourvu que le roi fût +mat, M. Noirtier, si redoutable, était le lendemain <i>ce pauvre monsieur +Noirtier</i> vieillard immobile, livré aux volontés de l'être le plus +faible de la maison, c'est-à-dire de sa petite-fille Valentine; un +cadavre muet et glacé enfin, qui ne vit sans souffrance que pour donner +le temps à la matière d'arriver sans secousse à son entière +décomposition.</p> + +<p>—Hélas! monsieur, dit Monte-Cristo, ce spectacle n'est étrange ni à +mes yeux ni à ma pensée; je suis quelque peu médecin, et j'ai, comme mes +confrères, cherché plus d'une fois l'âme dans la matière vivante ou dans +la matière morte; et, comme la Providence, elle est restée invisible à +mes yeux, quoique présente à mon cœur. Cent auteurs, depuis Socrate, +depuis Sénèque, depuis saint Augustin, depuis Gall, ont fait en prose ou +en vers le rapprochement que vous venez de faire; mais cependant je +comprends que les souffrances d'un père puissent opérer de grands +changements dans l'esprit de son fils. J'irai, monsieur, puisque vous +voulez bien m'y engager, contempler au profit de mon humilité ce +terrible spectacle qui doit fort attrister votre maison.</p> + +<p>—Cela serait sans doute, si Dieu ne m'avait point donné une large +compensation. En face du vieillard qui descend en se traînant vers la +tombe sont deux enfants qui entrent dans la vie: Valentine, une fille de +mon premier mariage avec mademoiselle de Saint-Méran, et Édouard, ce +fils à qui vous avez sauvé la vie.</p> + +<p>—Et que concluez-vous de cette compensation, monsieur? demanda +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Je conclus, monsieur, répondit Villefort, que mon père, égaré par les +passions, a commis quelques-unes de ces fautes qui échappent à la +justice humaine, mais qui relèvent de la justice de Dieu, et que Dieu, +ne voulant punir qu'une seule personne, n'a frappé que lui seul.»</p> + +<p>Monte-Cristo, le sourire sur les lèvres, poussa au fond du cœur un +rugissement qui eût fait fuir Villefort, si Villefort eût pu l'entendre.</p> + +<p>«Adieu, monsieur, reprit le magistrat, qui depuis quelque temps déjà +s'était levé et parlait debout, je vous quitte, emportant de vous un +souvenir d'estime qui, je l'espère, pourra vous être agréable lorsque +vous me connaîtrez mieux, car je ne suis point un homme banal, tant s'en +faut. Vous vous êtes fait d'ailleurs dans Mme de Villefort une amie +éternelle.»</p> + +<p>Le comte salua et se contenta de reconduire jusqu'à la porte de son +cabinet seulement Villefort, lequel regagna sa voiture précédé de deux +laquais qui, sur un signe de leur maître, s'empressaient de la lui +ouvrir. </p> + +<p>Puis, quand le procureur du roi eut disparu:</p> + +<p>«Allons, dit Monte-Cristo en tirant avec effort un sourire de sa +poitrine oppressée; allons, assez de poison comme cela, et maintenant +que mon cœur en est plein, allons chercher l'antidote.»</p> + +<p>Et frappant un coup sur le timbre retentissant:</p> + +<p>«Je monte chez madame, dit-il à Ali; que dans une demi-heure la voiture +soit prête!»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a><a href="#table">XLIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Haydée.</a></h3> + +<p>On se rappelle quelles étaient les nouvelles ou plutôt les anciennes +connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay: +c'étaient Maximilien, Julie et Emmanuel.</p> + +<p>L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques +moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant +dans l'enfer où il s'était volontairement engagé, avait répandu, à +partir du moment où il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante +sérénité sur le visage du comte, et Ali, qui était accouru au bruit du +timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'était +retiré sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne +pas effaroucher les bonnes pensées qu'il croyait voir voltiger autour de +son maître.</p> + +<p>Il était midi: le comte s'était réservé une heure pour monter chez +Haydée; on eût dit que la joie ne pouvait rentrer tout à coup dans cette +âme si longtemps brisée, et qu'elle avait besoin de se préparer aux +émotions douces, comme les autres âmes ont besoin de se préparer aux +émotions violentes.</p> + +<p>La jeune Grecque était, comme nous l'avons dit, dans un appartement +entièrement séparé de l'appartement du comte. Cet appartement était tout +entier meublé à la manière orientale; c'est-à-dire que les parquets +étaient couverts d'épais tapis de Turquie, que des étoffes de brocart +retombaient le long des murailles, et que dans chaque pièce, un large +divan régnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui +se déplaçaient à la volonté de ceux qui en usaient.</p> + +<p>Haydée avait trois femmes françaises et une femme grecque. Les trois +femmes françaises se tenaient dans la première pièce, prêtes à accourir +au bruit d'une petite sonnette d'or et à obéir aux ordres de l'esclave +romaïque, laquelle savait assez de français pour transmettre les +volontés de sa maîtresse à ses trois caméristes, auxquelles Monte-Cristo +avait recommandé d'avoir pour Haydée les égards que l'on aurait pour une +reine.</p> + +<p>La jeune fille était dans la pièce la plus reculée de son appartement, +c'est-à-dire dans une espèce de boudoir rond, éclairé seulement par le +haut, et dans lequel le jour ne pénétrait qu'à travers des carreaux de +verre rose. Elle était couchée à terre sur des coussins de satin bleu +brochés d'argent, à demi renversée en arrière sur le divan, encadrant sa +tête avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle +fixait à travers ses lèvres le tube de corail dans lequel était enchâssé +le tuyau flexible d'un narguilé, qui ne laissait arriver la vapeur à sa +bouche que parfumée par l'eau de benjoin, à travers laquelle sa douce +aspiration la forçait de passer.</p> + +<p>Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, eût été pour une +Française d'une coquetterie peut-être un peu affectée.</p> + +<p>Quant à sa toilette, c'était celle des femmes épirotes, c'est-à-dire un +caleçon de satin blanc broché de fleurs roses, et qui laissait à +découvert deux pieds d'enfant qu'on eût crus de marbre de Paros, si on +ne les eût vus se jouer avec deux petites sandales à la pointe +recourbée, brodée d'or et de perles; une veste à longues raies bleues et +blanches, à larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnières +d'argent et des boutons de perles; enfin une espèce de corset laissant, +par sa coupe ouverte en cœur, voir le cou et tout le haut de la +poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de +diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleçon, ils étaient +perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges +soyeuses qui font l'ambition de nos élégantes Parisiennes.</p> + +<p>La tête était coiffée d'une petite calotte d'or brodée de perles, +inclinée sur le côté, et au-dessous de la calotte, du côté où elle +inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mêlée +à des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus.</p> + +<p>Quant à la beauté de ce visage, c'était la beauté grecque dans toute la +perfection de son type, avec ses grands yeux noirs veloutés, son nez +droit, ses lèvres de corail et ses dents de perles.</p> + +<p>Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse était répandue +avec tout son éclat et tout son parfum; Haydée pouvait avoir dix-neuf ou +vingt ans.</p> + +<p>Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander à Haydée la +permission d'entrer auprès d'elle.</p> + +<p>Pour toute réponse, Haydée fit signe à la suivante de relever la +tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carré encadra +la jeune fille couchée comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avança.</p> + +<p>Haydée se souleva sur le coude qui tenait le narguilé, et tendant au +comte sa main en même temps qu'elle l'accueillait avec un sourire:</p> + +<p>«Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et +d'Athènes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi? +N'es-tu plus mon maître, ne suis-je plus ton esclave?»</p> + +<p>Monte-Cristo sourit à son tour.</p> + +<p>«Haydée, dit-il, vous savez....</p> + +<p>—Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune +Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir, +mais non pas me dire vous.</p> + +<p>—Haydée, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par +conséquent que tu es libre.</p> + +<p>—Libre de quoi faire? demanda la jeune fille.</p> + +<p>—Libre de me quitter. </p> + +<p>—Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je?</p> + +<p>—Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde.</p> + +<p>—Je ne veux voir personne.</p> + +<p>—Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais +quelqu'un qui te plût, je ne serais pas assez injuste....</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aimé +que mon père et toi.</p> + +<p>—Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as guère parlé qu'à +ton père et à moi. </p> + +<p>—Eh bien, qu'ai-je besoin de parler à d'autres? Mon père m'appelait <i>sa +joie</i>; toi, tu m'appelles <i>ton amour</i>, et tous deux vous m'appelez +<i>votre enfant</i>.</p> + +<p>—Tu te rappelles ton père, Haydée?»</p> + +<p>La jeune fille sourit.</p> + +<p>«Il est là et là, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son +cœur.</p> + +<p>—Et moi, où suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo.</p> + +<p>—Toi, dit-elle, tu es partout.»</p> + +<p>Monte-Cristo prit la main d'Haydée pour la baiser; mais la naïve enfant +retira sa main et présenta son front.</p> + +<p>«Maintenant, Haydée, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es +maîtresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter à +ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand +tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attelée pour toi; Ali +et Myrto t'accompagneront partout et seront à tes ordres; seulement, une +seule chose, je te prie.</p> + +<p>—Dis.</p> + +<p>—Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton passé; ne +prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre père ni celui de ta +pauvre mère.</p> + +<p>—Je te l'ai déjà dit, seigneur, je ne verrai personne.</p> + +<p>—Écoute, Haydée; peut-être cette réclusion tout orientale sera-t-elle +impossible à Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord +comme tu l'as fait à Rome, à Florence, à Milan et à Madrid; cela te +servira toujours, que tu continues à vivre ici ou que tu retournes en +Orient.»</p> + +<p>La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et répondit:</p> + +<p>«Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon +seigneur?</p> + +<p>—Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi +qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la +fleur qui quitte l'arbre.</p> + +<p>—Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Haydée, car je suis sûre que +je ne pourrais pas vivre sans toi.</p> + +<p>—Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras +jeune encore.</p> + +<p>—Mon père avait une longue barbe blanche, cela ne m'empêchait point de +l'aimer; mon père avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que +tous les jeunes hommes que je voyais.</p> + +<p>—Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici?</p> + +<p>—Te verrai-je?</p> + +<p>—Tous les jours.</p> + +<p>—Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur?</p> + +<p>—Je crains que tu ne t'ennuies.</p> + +<p>—Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je +me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de +grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec +le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le cœur trois +sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de +l'amour et de la reconnaissance.</p> + +<p>—Tu es une digne fille de l'Épire, Haydée, gracieuse et poétique, et +l'on voit que tu descends de cette famille de déesses qui est née dans +ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta +jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton père, moi, je +t'aime comme mon enfant.</p> + +<p>—Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon père comme je t'aime; +mon amour pour toi est un autre amour: mon père est mort et je ne suis +pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais.» </p> + +<p>Le comte tendit la main à la jeune fille avec un sourire de profonde +tendresse; elle y imprima ses lèvres comme d'habitude.</p> + +<p>Et le comte, ainsi disposé à l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel +et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare:</p> + +<p>«La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le +vendangeur qui le cueille après l'avoir vu lentement mûrir.»</p> + +<p>Selon ses ordres, la voiture était prête. Il y monta, et la voiture, +comme toujours, partit au galop.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="L" id="L"></a><a href="#table">L</a></h2> + +<h3><a href="#table">La famille Morrel.</a></h3> + +<p>Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n° 7.</p> + +<p>La maison était blanche, riante et précédée d'une cour dans laquelle +deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs.</p> + +<p>Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux +Coclès. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un œil, et +que depuis neuf ans cet œil avait encore considérablement faibli, +Coclès ne reconnut pas le comte.</p> + +<p>Les voitures, pour s'arrêter devant l'entrée, devaient tourner, afin +d'éviter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille, +magnificence qui avait excité bien des jalousies dans le quartier, et +qui était cause qu'on appelait cette maison le <i>Petit-Versailles</i>.</p> + +<p>Inutile de dire que dans le bassin manœuvraient une foule de poissons +rouges et jaunes.</p> + +<p>La maison, élevée au-dessus d'un étage de cuisines et caveaux, avait, +outre le rez-de-chaussée, deux étages pleins et des combles; les jeunes +gens l'avaient achetée avec les dépendances, qui consistaient en un +immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le +jardin lui-même. Emmanuel avait, du premier coup d'œil, vu dans cette +disposition une petite spéculation à faire; il s'était réservé la +maison, la moitié du jardin, et avait tiré une ligne, c'est-à-dire qu'il +avait bâti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait loués à bail +avec les pavillons et la portion du jardin qui y était afférente; de +sorte qu'il se trouvait logé pour une somme assez modique, et aussi bien +clos chez lui que le plus minutieux propriétaire d'un hôtel du faubourg +Saint-Germain.</p> + +<p>La salle à manger était de chêne, le salon d'acajou et de velours bleu; +la chambre à coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre +un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon +de musique pour Julie, qui n'était pas musicienne.</p> + +<p>Le second étage tout entier était consacré à Maximilien: il y avait là +une répétition exacte du logement de sa sœur, la salle à manger +seulement avait été convertie en une salle de billard où il amenait ses +amis.</p> + +<p>Il surveillait lui-même le pansage de son cheval, et fumait son cigare à +l'entrée du jardin quand la voiture du comte s'arrêta à la porte.</p> + +<p>Coclès ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'élançant de +son siège, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel étaient +visibles pour le comte de Monte-Cristo. </p> + +<p>«Pour le comte de Monte-Cristo! s'écria Morrel en jetant son cigare et +en s'élançant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous +sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte, +de ne pas avoir oublié votre promesse.»</p> + +<p>Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que +celui-ci ne put se méprendre à la franchise de la manifestation, et il +vit bien qu'il avait été attendu avec impatience et reçu avec +empressement.</p> + +<p>«Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un +homme comme vous ne doit pas être annoncé par un domestique, ma sœur +est dans son jardin, elle casse des roses fanées; mon frère lit ses +deux journaux, <i>La Presse</i> et <i>les Débats</i>, à six pas d'elle, car +partout où l'on voit Mme Herbault, on n'a qu'à regarder dans un rayon de +quatre mètres, M. Emmanuel s'y trouve, et réciproquement, comme on dit à +l'École polytechnique.»</p> + +<p>Le bruit des pas fit lever la tête à une jeune femme de vingt à +vingt-cinq ans, vêtue d'une robe de chambre de soie, et épluchant avec +un soin tout particulier un rosier noisette.</p> + +<p>Cette femme, c'était notre petite Julie, devenue, comme le lui avait +prédit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel +Herbault.</p> + +<p>Elle poussa un cri en voyant un étranger. Maximilien se mit à rire. </p> + +<p>«Ne te dérange pas, ma sœur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis +deux ou trois jours à Paris, mais il sait déjà ce que c'est qu'une +rentière du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre.</p> + +<p>—Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon +frère, qui n'a pas pour sa pauvre sœur la moindre coquetterie.... +Penelon!... Penelon!...»</p> + +<p>Un vieillard qui bêchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa +bêche en terre et s'approcha, la casquette à la main, en dissimulant du +mieux qu'il le pouvait une chique enfoncée momentanément dans les +profondeurs de ses joues. Quelques mèches blanches argentaient sa +chevelure encore épaisse, tandis que son teint bronzé et son œil hardi +et vif annonçaient le vieux marin, bruni au soleil de l'équateur et hâlé +au souffle des tempêtes.</p> + +<p>«Je crois que vous m'avez hélé, mademoiselle Julie, dit-il, me voilà.»</p> + +<p>Penelon avait conservé l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle +Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault.</p> + +<p>«Penelon, dit Julie, allez prévenir M. Emmanuel de la bonne visite qui +nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.»</p> + +<p>Puis se tournant vers Monte-Cristo:</p> + +<p>«Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'élança derrière un +massif et gagna la maison par une allée latérale.</p> + +<p>«Ah çà! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperçois avec +douleur que je fais révolution dans votre famille.</p> + +<p>—Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous là-bas le mari qui, +de son côté, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on +vous connaît rue Meslay, vous étiez annoncé, je vous prie de le croire.</p> + +<p>—Vous me paraissez avoir là, monsieur, une heureuse famille, dit le +comte, répondant à sa propre pensée.</p> + +<p>—Oh! oui, je vous en réponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne +leur manque rien pour être heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils +s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se +figurent, eux qui ont cependant côtoyé tant d'immenses fortunes, ils se +figurent posséder la richesse des Rothschild.</p> + +<p>—C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit +Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pénétra le cœur de +Maximilien comme eût pu le faire la voix d'un tendre père; mais ils ne +s'arrêteront pas là, nos jeunes gens, ils deviendront à leur tour +millionnaires. Monsieur votre beau-frère est avocat... médecin?...</p> + +<p>—Il était négociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon +pauvre père. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de +fortune; j'en avais une moitié et ma sœur l'autre, car nous n'étions +que deux enfants. Son mari, qui l'avait épousée sans avoir d'autre +patrimoine que sa noble probité, son intelligence de premier ordre et sa +réputation sans tache, a voulu posséder autant que sa femme. Il a +travaillé jusqu'à ce qu'il eût amassé deux cent cinquante mille francs; +six ans ont suffi. C'était, je vous le jure monsieur le comte, un +touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis, +destinés par leur capacité à la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien +voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans à +faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi +Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser à tant de +courageuse abnégation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme, +qui achevait de payer l'échéance.</p> + +<p>«—Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient +de me remettre Coclès et qui complète les deux cent cinquante mille +francs que nous avons fixés comme limite de nos gains. Seras-tu contente +de ce peu dont il va falloir nous contenter désormais? Écoute, la maison +fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille +francs de bénéfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientèle, +trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M. +Delaunay, qui nous les offre en échange de notre fonds qu'il veut +réunir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait à faire.</p> + +<p>«—Mon ami, dit ma sœur, la maison Morrel ne peut être tenue que par un +Morrel. Sauver à tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom +de notre père, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs?</p> + +<p>«—Je le pensais, répondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton +avis.</p> + +<p>«—Eh bien, mon ami, le voilà. Toutes nos rentrées sont faites, tous nos +billets sont payés; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de +cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et +fermons-le.» Ce qui fut fait à l'instant même. Il était trois heures: à +trois heures un quart, un client se présenta pour faire assurer le +passage de deux navires; c'était un bénéfice de quinze mille francs +comptant.</p> + +<p>«—Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance à +notre confrère M. Delaunay. Quant à nous, nous avons quitté les +affaires.</p> + +<p>«—Et depuis quand? demanda le client étonné.</p> + +<p>«—Depuis un quart d'heure.</p> + +<p>«Et voilà, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma sœur +et mon beau-frère n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.» </p> + +<p>Maximilien achevait à peine sa narration pendant laquelle le cœur du +comte s'était dilaté de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restauré +d'un chapeau et d'une redingote.</p> + +<p>Il salua en homme qui connaît la qualité du visiteur; puis, après avoir +fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la +maison.</p> + +<p>Le salon était déjà embaumé de fleurs contenues à grand-peine dans un +immense vase du Japon à anses naturelles. Julie, convenablement vêtue et +coquettement coiffée (elle avait accompli ce tour de force en dix +minutes), se présenta pour recevoir le comte à son entrée. </p> + +<p>On entendait caqueter les oiseaux d'une volière voisine; les branches +des faux ébéniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes +les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite +respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des +maîtres.</p> + +<p>Le comte depuis son entrée dans la maison s'était déjà imprégné de ce +bonheur; aussi restait-il muet, rêveur, oubliant qu'on l'attendait pour +reprendre la conversation interrompue après les premiers compliments.</p> + +<p>Il s'aperçut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant +avec effort à sa rêverie:</p> + +<p>«Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une émotion qui doit vous étonner, +vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que je rencontre ici, mais +pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage +humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari.</p> + +<p>—Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, répliqua Julie; mais +nous avons été longtemps à souffrir, et peu de gens ont acheté leur +bonheur aussi cher que nous.»</p> + +<p>La curiosité se peignit sur les traits du comte.</p> + +<p>«Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre +jour Château-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte, +habitué à voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y +aurait peu d'intérêt dans ce tableau d'intérieur. Toutefois nous avons, +comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs, +quoiqu'elles fussent renfermées dans ce petit cadre....</p> + +<p>—Et Dieu vous a versé, comme il le fait pour tous, la consolation sur +la souffrance? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte, dit Julie; nous pouvons le dire, car il a +fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses élus; il nous a envoyé un +de ses anges.»</p> + +<p>Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de +dissimuler son émotion en portant son mouchoir à sa bouche.</p> + +<p>«Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien +désiré, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de +vivre; de même que ceux-là ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui +n'ont jamais livré leur vie à la merci de quatre planches jetées sur une +mer en fureur.»</p> + +<p>Monte-Cristo se leva, et, sans rien répondre, car au tremblement de sa +voix on eût pu reconnaître l'émotion dont il était agité, il se mit à +parcourir pas à pas le salon.</p> + +<p>«Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit +Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux.</p> + +<p>—Non, non, répondit Monte-Cristo fort pâle et comprimant d'une main +les battements de son cœur, tandis que, de l'autre, il montrait au +jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait +précieusement couchée sur un coussin de velours noir. Je me demandais +seulement à quoi sert cette bourse, qui, d'un côté, contient un papier, +ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.»</p> + +<p>Maximilien prit un air grave et répondit:</p> + +<p>«Ceci, monsieur le comte, c'est le plus précieux de nos trésors de +famille.</p> + +<p>—En effet, ce diamant est assez beau, répliqua Monte-Cristo. </p> + +<p>—Oh! mon frère ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit +estimée cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous +dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de +l'ange dont nous vous parlions tout à l'heure.</p> + +<p>—Voilà ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois +pas demander, madame, répliqua Monte-Cristo en s'inclinant; +pardonnez-moi, je n'ai pas voulu être indiscret.</p> + +<p>—Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le +comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous étendre sur ce +sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle +cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi à la vue. Oh! nous +voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un +tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous révélât sa présence.</p> + +<p>—Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix étouffée.</p> + +<p>—Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en +baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touché la main d'un +homme par lequel mon père a été sauvé de la mort, nous de la ruine, et +notre nom de la honte; d'un homme grâce auquel nous autres, pauvres +enfants voués à la misère et aux larmes, nous pouvons entendre +aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre—et +Maximilien tirant un billet de la bourse le présenta au comte—cette +lettre fut écrite par lui un jour où mon père avait pris une résolution +bien désespérée, et ce diamant fut donné en dot à ma sœur par ce +généreux inconnu.»</p> + +<p>Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indéfinissable +expression de bonheur, c'était le billet que nos lecteurs connaissent, +adressé à Julie et signé Simbad le marin.</p> + +<p>—Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est +resté inconnu pour vous?</p> + +<p>—Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce +n'est pas faute cependant d'avoir demandé à Dieu cette faveur, reprit +Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystérieuse +direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a été conduit par +une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur.</p> + +<p>—Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour +cette main comme je baise la bourse qu'elle a touchée. Il y a quatre +ans, Penelon était à Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave +marin que vous avez vu une bêche à la main, et qui, de contremaître, +s'est fait jardinier. Penelon, étant donc à Trieste, vit sur le quai un +Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui +vint chez mon père le 5 juin 1829, et qui m'écrivit ce billet le 5 +septembre. C'était bien le même, à ce qu'il assure, mais il n'osa point +lui parler.</p> + +<p>—Un Anglais! fit Monte-Cristo rêveur et qui s'inquiétait de chaque +regard de Julie; un Anglais, dites-vous? </p> + +<p>—Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se présenta chez nous comme +mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voilà pourquoi, +lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et +French étaient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du +Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829; +avez-vous connu cet Anglais?</p> + +<p>—Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French +avait constamment nié vous avoir rendu ce service?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers +votre père de quelque bonne action qu'il aurait oubliée lui-même, +aurait pris ce prétexte pour lui rendre un service?</p> + +<p>—Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, même un +miracle.</p> + +<p>—Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Il n'a laissé d'autre nom, répondit Julie en regardant le comte avec +une profonde attention, que le nom qu'il a signé au bas du billet: +Simbad le marin.</p> + +<p>—Ce qui n'est pas un nom évidemment, mais un pseudonyme.»</p> + +<p>Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de +saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix:</p> + +<p>«Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille à peu près, +un peu plus grand peut-être, un peu plus mince, emprisonné dans une +haute cravate, boutonné, corseté, sanglé et toujours le crayon à la +main?</p> + +<p>—Oh! mais vous le connaissez donc? s'écria Julie les yeux étincelants +de joie.</p> + +<p>—Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord +Wilmore qui semait ainsi des traits de générosité.</p> + +<p>—Sans se faire connaître! </p> + +<p>—C'était un homme bizarre qui ne croyait pas à la reconnaissance.</p> + +<p>—Oh! s'écria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, à +quoi croit-il donc, le malheureux!</p> + +<p>—Il n'y croyait pas, du moins à l'époque où je l'ai connu, dit +Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'âme avait remué jusqu'à +la dernière fibre; mais depuis ce temps peut-être a-t-il eu quelque +preuve que la reconnaissance existait.</p> + +<p>—Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel.</p> + +<p>—Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'écria Julie, dites, dites, +pouvez-vous nous mener à lui, nous le montrer, nous dire où il est? Dis +donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il +faudrait bien qu'il crût à la mémoire du cœur.»</p> + +<p>Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore +quelques pas dans le salon.</p> + +<p>«Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose +de cet homme, dites-nous ce que vous en savez!</p> + +<p>—Hélas! dit Monte-Cristo en comprimant l'émotion de sa voix, si c'est +Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le +retrouviez. Je l'ai quitté il y a deux ou trois ans à Palerme et il +partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il +en revienne jamais.</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous êtes cruel!» s'écria Julie avec effroi.</p> + +<p>Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme.</p> + +<p>«Madame, dit gravement Monte-Cristo en dévorant du regard les deux +perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore +avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les +larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.»</p> + +<p>Et il tendit la main à Julie, qui lui donna la sienne, entraînée +qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte.</p> + +<p>«Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant à une dernière espérance, +il avait un pays, une famille, des parents, il était connu enfin? Est-ce +que nous ne pourrions pas...?</p> + +<p>—Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne bâtissez point de +douces chimères sur cette parole que j'ai laissé échapper. Non, Lord +Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il était mon +ami, je connaissais tous ses secrets, il m'eût raconté celui-là.</p> + +<p>—Et il ne vous en a rien dit? s'écria Julie.</p> + +<p>—Rien. </p> + +<p>—Jamais un mot qui pût vous faire supposer?...</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Cependant vous l'avez nommé tout de suite.</p> + +<p>—Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose.</p> + +<p>—Ma sœur, ma sœur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a +raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon père: «Ce +n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.»</p> + +<p>Monte-Cristo tressaillit. </p> + +<p>«Votre père vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement.</p> + +<p>—Mon père, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon père +croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante +superstition, monsieur, que celle-là, et comme, tout en n'y croyant pas +moi-même, j'étais loin de vouloir détruire cette croyance dans son noble +cœur! Aussi combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom +d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut près de mourir, +lorsque l'approche de l'éternité eût donné à son esprit quelque chose de +l'illumination de la tombe, cette pensée, qui n'avait jusque-là été +qu'un doute, devint une conviction, et les dernières paroles qu'il +prononça en mourant furent celles-ci: «Maximilien, c'était Edmond +Dantès!»</p> + +<p>La pâleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant, +devint effrayante à ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au +cœur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il eût oublié +l'heure, prit son chapeau, présenta à Mme Herbault un compliment brusque +et embarrassé, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien:</p> + +<p>«Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes +devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre +accueil, car voici la première fois que je me suis oublié depuis bien +des années.»</p> + +<p>Et il sortit à grands pas.</p> + +<p>«C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel.</p> + +<p>—Oui, répondit Maximilien, mais je crois qu'il a un cœur excellent, et +je suis sûr qu'il nous aime.</p> + +<p>—Et moi! dit Julie, sa voix m'a été au cœur, et deux ou trois fois il +m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je l'entendais.»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LI" id="LI"></a><a href="#table">LI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Pyrame et Thisbé.</a></h3> + +<p>Aux deux tiers du faubourg Saint-Honoré, derrière un bel hôtel, +remarquable entre les remarquables habitations de ce riche quartier, +s'étend un vaste jardin dont les marronniers touffus dépassent les +énormes murailles, hautes comme des remparts, et laissent, quand vient +le printemps, tomber leurs fleurs roses et blanches dans deux vases de +pierre cannelée placés parallèlement sur deux pilastres quadrangulaires +dans lesquels s'enchâsse une grille de fer du temps de Louis XIII.</p> + +<p>Cette entrée grandiose est condamnée, malgré les magnifiques géraniums +qui poussent dans les deux vases et qui balancent au vent leurs feuilles +marbrées et leurs fleurs de pourpre, depuis que les propriétaires de +l'hôtel, et cela date de longtemps déjà, se sont restreints à la +possession de l'hôtel, de la cour plantée d'arbres qui donne sur le +faubourg, et du jardin que ferme cette grille, laquelle donnait +autrefois sur un magnifique potager d'un arpent annexé à la propriété. +Mais le démon de la spéculation ayant tiré une ligne, c'est-à-dire une +rue à l'extrémité de ce potager, et la rue, avant d'exister, ayant déjà +grâce à une plaque de fer bruni, reçu un nom, on pensa pouvoir vendre ce +potager pour bâtir sur la rue, et faire concurrence à cette grande +artère de Paris qu'on appelle le faubourg Saint-Honoré.</p> + +<p>Mais, en matière de spéculation, l'homme propose et l'argent dispose; la +rue baptisée mourut au berceau; l'acquéreur du potager, après l'avoir +parfaitement payé, ne put trouver à le revendre la somme qu'il en +voulait, et, en attendant une hausse de prix, qui ne peut manquer, un +jour ou l'autre, de l'indemniser bien au-delà de ses pertes passées et +de son capital au repos, il se contenta de louer cet enclos à des +maraîchers, moyennant la somme de cinq cent francs par an.</p> + +<p>C'est de l'argent placé à un demi pour cent, ce qui n'est pas cher par +le temps qui court, où il y a tant de gens qui le placent à cinquante, +et qui trouvent encore que l'argent est d'un bien pauvre rapport.</p> + +<p>Néanmoins, comme nous l'avons dit, la grille du jardin, qui autrefois +donnait sur le potager, est condamnée, et la rouille ronge ses gonds; il +y a même plus: pour que d'ignobles maraîchers ne souillent pas de leurs +regards vulgaires l'intérieur de l'enclos aristocratique, une cloison +de planches est appliquée aux barreaux jusqu'à la hauteur de six pieds. +Il est vrai que les planches ne sont pas si bien jointes qu'on ne puisse +glisser un regard furtif entre les intervalles; mais cette maison est +une maison sévère, et qui ne craint point les indiscrétions.</p> + +<p>Dans ce potager, au lieu de choux, de carottes, de radis, de pois et de +melons, poussent de grandes luzernes, seule culture qui annonce que l'on +songe encore à ce lieu abandonné. Une petite porte basse, s'ouvrant sur +la rue projetée, donne entrée en ce terrain clos de murs, que ses +locataires viennent d'abandonner à cause de sa stérilité et qui, depuis +huit jours, au lieu de rapporter un demi pour cent, qui comme par le +passé, ne rapporte plus rien du tout. </p> + +<p>Du côté de l'hôtel, les marronniers dont nous avons parlé couronnent la +muraille, ce qui n'empêche pas d'autres arbres luxuriants et fleuris de +glisser dans leurs intervalles leurs branches avides d'air. À un angle +où le feuillage devient tellement touffu qu'à peine si la lumière y +pénètre, un large banc de pierre et des sièges de jardin indiquent un +lieu de réunion ou une retraite favorite à quelque habitant de l'hôtel +situé à cent pas, et que l'on aperçoit à peine à travers le rempart de +verdure qui l'enveloppe. Enfin, le choix de cet asile mystérieux est à +la fois justifié par l'absence du soleil, par la fraîcheur éternelle +même pendant les jours les plus brûlants de l'été, par le gazouillement +des oiseaux et par l'éloignement de la maison et de la rue, c'est-à-dire +des affaires et du bruit.</p> + +<p>Vers le soir d'une des plus chaudes journées que le printemps eût +encore accordées aux habitants de Paris, il y avait sur ce banc de +pierre un livre, une ombrelle, un panier à ouvrage et un mouchoir de +batiste dont la broderie était commencée; et non loin de ce banc, près +de la grille, debout devant les planches, l'œil appliqué à la cloison à +claire-voie, une jeune femme, dont le regard plongeait par une fente +dans le jardin désert que nous connaissons.</p> + +<p>Presque au même moment, la petite porte de ce terrain se refermait sans +bruit, et un jeune homme, grand, vigoureux, vêtu d'une blouse de toile +écrue, d'une casquette de velours, mais dont les moustaches, la barbe et +les cheveux noirs extrêmement soignés juraient quelque peu avec ce +costume populaire, après un rapide coup d'œil jeté autour de lui pour +s'assurer que personne ne l'épiait, passant par cette porte, qu'il +referma derrière lui, se dirigeait d'un pas précipité vers la grille.</p> + +<p>À la vue de celui qu'elle attendait, mais non pas probablement sous ce +costume, la jeune fille eut peur et se rejeta en arrière.</p> + +<p>Et cependant déjà, à travers les fentes de la porte, le jeune homme, +avec ce regard qui n'appartient qu'aux amants, avait vu flotter la robe +blanche et la longue ceinture bleue. Il s'élança vers la cloison, et +appliquant sa bouche à une ouverture:</p> + +<p>«N'ayez pas peur, Valentine, dit-il, c'est moi.»</p> + +<p>La jeune fille s'approcha. </p> + +<p>«Oh! monsieur, dit-elle, pourquoi donc êtes-vous venu si tard +aujourd'hui? Savez-vous que l'on va dîner bientôt, et qu'il m'a fallu +bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour me débarrasser de +ma belle-mère, qui m'épie, de ma femme de chambre qui m'espionne, et de +mon frère qui me tourmente pour venir travailler ici à cette broderie, +qui, j'en ai bien peur, ne sera pas finie de longtemps? Puis, quand vous +vous serez excusé sur votre retard, vous me direz quel est ce nouveau +costume qu'il vous a plu d'adopter et qui presque a été cause que je ne +vous ai pas reconnu.</p> + +<p>—Chère Valentine, dit le jeune homme, vous êtes trop au-dessus de mon +amour pour que j'ose vous en parler, et cependant, toutes les fois que +je vous vois, j'ai besoin de vous dire que je vous adore, afin que +l'écho de mes propres paroles me caresse doucement le cœur lorsque je +ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie: elle +est toute charmante, car elle me prouve, je n'ose pas dire que vous +m'attendiez, mais que vous pensiez à moi. Vous vouliez savoir la cause +de mon retard et le motif de mon déguisement; je vais vous les dire, et +j'espère que vous les excuserez: j'ai fait choix d'un état....</p> + +<p>—D'un état!... Que voulez-vous dire, Maximilien? Et sommes-nous donc +assez heureux pour que vous parliez de ce qui nous regarde en +plaisantant?</p> + +<p>—Oh! Dieu me préserve, dit le jeune homme, de plaisanter avec ce qui +est ma vie; mais fatigué d'être un coureur de champs et un escaladeur +de murailles, sérieusement effrayé de l'idée que vous me fîtes naître +l'autre soir que votre père me ferait juger un jour comme voleur, ce qui +compromettrait l'honneur de l'armée française tout entière, non moins +effrayé de la possibilité que l'on s'étonne de voir éternellement +tourner autour de ce terrain, où il n'y a pas la plus petite citadelle à +assiéger ou le plus petit blockhaus à défendre, un capitaine de spahis, +je me suis fait maraîcher, et j'ai adopté le costume de ma profession.</p> + +<p>—Bon, quelle folie!</p> + +<p>—C'est au contraire la chose la plus sage, je crois, que j'aie faite de +ma vie, car elle nous donne toute sécurité.</p> + +<p>—Voyons, expliquez-vous.</p> + +<p>—Eh bien, j'ai été trouver le propriétaire de cet enclos; le bail avec +les anciens locataires était fini, et je le lui ai loué à nouveau. Toute +cette luzerne que vous voyez m'appartient, Valentine; rien ne m'empêche +de me faire bâtir une cabane dans les foins et de vivre désormais à +vingt pas de vous. Oh! ma joie et mon bonheur, je ne puis les contenir. +Comprenez-vous, Valentine, que l'on parvienne à payer ces choses-là? +C'est impossible, n'est-ce pas? Eh bien, toute cette félicité, tout ce +bonheur, toute cette joie, pour lesquels j'eusse donné dix ans de ma +vie, me coûtent, devinez combien?... Cinq cents francs par an, payables +par trimestre. Ainsi, vous le voyez, désormais plus rien à craindre. Je +suis ici chez moi, je puis mettre des échelles contre mon mur et +regarder par-dessus, et j'ai, sans crainte qu'une patrouille vienne me +déranger, le droit de vous dire que je vous aime, tant que votre fierté +ne se blessera pas d'entendre sortir ce mot de la bouche d'un pauvre +journalier vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette.»</p> + +<p>Valentine poussa un petit cri de surprise joyeuse; puis tout à coup:</p> + +<p>«Hélas, Maximilien, dit-elle tristement et comme si un nuage jaloux +était soudain venu voiler le rayon de soleil qui illuminait son cœur, +maintenant nous serons trop libres, notre bonheur nous fera tenter Dieu; +nous abuserons de notre sécurité, et notre sécurité nous perdra.</p> + +<p>—Pouvez-vous me dire cela, mon amie, à moi qui, depuis que je vous +connais, vous prouve chaque jour que j'ai subordonné mes pensées et ma +vie à votre vie et à vos pensées? Qui vous a donné confiance en moi? mon +bonheur, n'est-ce pas? Quand vous m'avez dit qu'un vague instinct vous +assurait que vous couriez quelque grand danger, j'ai mis mon dévouement +à votre service, sans vous demander d'autre récompense que le bonheur de +vous servir. Depuis ce temps, vous ai-je, par un mot, par un signe, +donné l'occasion de vous repentir de m'avoir distingué au milieu de ceux +qui eussent été heureux de mourir pour vous? Vous m'avez dit, pauvre +enfant, que vous étiez fiancée à M. d'Épinay, que votre père avait +décidé cette alliance, c'est-à-dire qu'elle était certaine, car tout ce +que veut M. de Villefort arrive infailliblement. Eh bien, je suis resté +dans l'ombre, attendant tout, non pas de ma volonté, non pas de la +vôtre, mais des événements, de la Providence, de Dieu, et cependant +vous m'aimez, vous avez eu pitié de moi, Valentine, et vous me l'avez +dit; merci pour cette douce parole que je ne vous demande que de me +répéter de temps en temps, et qui me fera tout oublier.</p> + +<p>—Et voilà ce qui vous a enhardi, Maximilien, voilà ce qui me fait à la +fois une vie bien douce et bien malheureuse, au point que je me demande +souvent lequel vaut mieux pour moi, du chagrin que me causait autrefois +la rigueur de ma belle-mère et sa préférence aveugle pour son enfant, ou +du bonheur plein de dangers que je goûte en vous voyant.</p> + +<p>—Du danger! s'écria Maximilien; pouvez-vous dire un mot si dur et si +injuste? Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis que moi? Vous m'avez +permis de vous adresser quelquefois la parole, Valentine, mais vous +m'avez défendu de vous suivre; j'ai obéi. Depuis que j'ai trouvé le +moyen de me glisser dans cet enclos, de causer avec vous à travers cette +porte, d'être enfin si près de vous sans vous voir, ai-je jamais, +dites-le-moi, demandé à toucher le bas de votre robe à travers ces +grilles? Ai-je jamais fait un pas pour franchir ce mur, ridicule +obstacle pour ma jeunesse et ma force? Jamais un reproche sur votre +rigueur, jamais un désir exprimé tout haut; j'ai été rivé à ma parole +comme un chevalier des temps passés. Avouez cela du moins, pour que je +ne vous croie pas injuste.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Valentine, en passant entre deux planches le bout d'un +de ses doigts effilés sur lequel Maximilien posa ses lèvres; c'est vrai, +vous êtes un honnête ami. Mais enfin vous n'avez agi qu'avec le +sentiment de votre intérêt, mon cher Maximilien; vous saviez bien que, +du jour où l'esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre. +Vous m'avez promis l'amitié d'un frère, à moi qui n'ai pas d'amis, à moi +que mon père oublie, à moi que ma belle-mère persécute, et qui n'ai pour +consolation que le vieillard immobile, muet, glacé, dont la main ne peut +serrer ma main, dont l'œil seul peut me parler, et dont le cœur bat +sans doute pour moi d'un reste de chaleur. Dérision amère du sort qui me +fait ennemie et victime de tous ceux qui sont plus forts que moi, et qui +me donne un cadavre pour soutien et pour ami! Oh! vraiment, Maximilien, +je vous le répète, je suis bien malheureuse, et vous avez raison de +m'aimer pour moi et non pour vous.</p> + +<p>—Valentine, dit le jeune homme avec une émotion profonde, je ne dirai +pas que je n'aime que vous au monde, car j'aime aussi ma sœur et mon +beau-frère, mais c'est d'un amour doux et calme, qui ne ressemble en +rien au sentiment que j'éprouve pour vous: quand je pense à vous, mon +sang bout, ma poitrine se gonfle, mon cœur déborde; mais cette force, +cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai à vous aimer +seulement jusqu'au jour où vous me direz de les employer à vous servir. +M. Franz d'Épinay sera absent un an encore, dit-on; en un an, que de +chances favorables peuvent nous servir, que d'événements peuvent nous +seconder! Espérons donc toujours, c'est si bon et si doux d'espérer! +Mais en attendant, vous, Valentine, vous qui me reprochez mon égoïsme, +qu'avez-vous été pour moi? La belle et froide statue de la Vénus +pudique. En échange de ce dévouement, de cette obéissance, de cette +retenue, que m'avez-vous promis, vous? rien; que m'avez-vous accordé? +bien peu de chose. Vous me parlez de M. d'Épinay, votre fiancé, et vous +soupirez à cette idée d'être un jour à lui. Voyons, Valentine, est-ce là +tout ce que vous avez dans l'âme? Quoi! je vous engage ma vie, je vous +donne mon âme, je vous consacre jusqu'au plus insignifiant battement de +mon cœur, et quand je suis tout à vous, moi, quand je me dis tout bas +que je mourrai si je vous perds, vous ne vous épouvantez pas, vous, à la +seule idée d'appartenir à un autre! Oh! Valentine! Valentine, si j'étais +ce que vous êtes, si je me sentais aimé comme vous êtes sûre que je vous +aime, déjà cent fois j'eusse passé ma main entre les barreaux de cette +grille, et j'eusse serré la main du pauvre Maximilien en lui disant: «À +vous, à vous seul, Maximilien, dans ce monde et dans l'autre.»</p> + +<p>Valentine ne répondit rien, mais le jeune homme l'entendit soupirer et +pleurer.</p> + +<p>La réaction fut prompte sur Maximilien.</p> + +<p>«Oh! s'écria-t-il, Valentine! Valentine! oubliez mes paroles, s'il y a +dans mes paroles quelque chose qui ait pu vous blesser!</p> + +<p>—Non, dit-elle, vous avez raison; mais ne voyez-vous pas que je suis +une pauvre créature, abandonnée dans une maison presque étrangère, car +mon père m'est presque un étranger, et dont la volonté a été brisée +depuis dix ans, jour par jour, heure par heure, minute par minute, par +la volonté de fer des maîtres qui pèsent sur moi? Personne ne voit ce +que je souffre et je ne l'ai dit à personne qu'à vous. En apparence, et +aux yeux de tout le monde, tout m'est bon, tout m'est affectueux; en +réalité, tout m'est hostile. Le monde dit: «M. de Villefort est trop +grave et trop sévère pour être bien tendre envers sa fille; mais elle a +eu du moins le bonheur de retrouver dans Mme de Villefort une seconde +mère.» Eh bien, le monde se trompe, mon père m'abandonne avec +indifférence, et ma belle-mère me hait avec un acharnement d'autant plus +terrible qu'il est voilé par un éternel sourire.</p> + +<p>—Vous haïr! vous, Valentine! et comment peut-on vous haïr?</p> + +<p>—Hélas! mon ami, dit Valentine, je suis forcée d'avouer que cette haine +pour moi vient d'un sentiment presque naturel. Elle adore son fils, mon +frère Édouard.</p> + +<p>—Eh bien? </p> + +<p>—Eh bien, cela me semble étrange de mêler à ce que nous disions une +question d'argent, eh! bien, mon ami, je crois que sa haine vient de là +du moins. Comme elle n'a pas de fortune de son côté, que moi je suis +déjà riche du chef de ma mère, et que cette fortune sera encore plus que +doublée par celle de M. et de Mme de Saint-Méran, qui doit me revenir un +jour, eh bien, je crois qu'elle est envieuse. Oh! mon Dieu! si je +pouvais lui donner la moitié de cette fortune et me retrouver chez M. de +Villefort comme une fille dans la maison de son père, certes je le +ferais à l'instant même.</p> + +<p>—Pauvre Valentine!</p> + +<p>—Oui, je me sens enchaînée, et en même temps je me sens si faible, +qu'il me semble que ces liens me soutiennent, et que j'ai peur de les +rompre. D'ailleurs, mon père n'est pas un homme dont on puisse +enfreindre impunément les ordres: il est puissant contre moi, il le +serait contre vous, il le serait contre le roi lui-même, protégé qu'il +est par un irréprochable passé et par une position presque inattaquable. +Oh! Maximilien! je vous le jure, je ne lutte pas, parce que c'est vous +autant que moi que je crains de briser dans cette lutte.</p> + +<p>—Mais enfin, Valentine, reprit Maximilien, pourquoi désespérer ainsi, +et voir l'avenir toujours sombre?</p> + +<p>—Ah! mon ami, parce que je le juge par le passé.</p> + +<p>—Voyons cependant, si je ne suis pas un parti illustre au point de vue +aristocratique, je tiens cependant, par beaucoup de points, au monde +dans lequel vous vivez; le temps où il y avait deux Frances dans la +France n'existe plus; les plus hautes familles de la monarchie se sont +fondues dans les familles de l'Empire: l'aristocratie de la lance a +épousé la noblesse du canon. Eh bien, moi, j'appartiens à cette +dernière: j'ai un bel avenir dans l'armée, je jouis d'une fortune +bornée, mais indépendante; la mémoire de mon père, enfin, est vénérée +dans notre pays comme celle d'un des plus honnêtes négociants qui aient +existé. Je dis notre pays, Valentine, parce que vous êtes presque de +Marseille.</p> + +<p>—Ne me parlez pas de Marseille, Maximilien, ce seul mot me rappelle ma +bonne mère, cet ange que tout le monde a regretté, et qui, après avoir +veillé sur sa fille pendant son court séjour sur la terre, veille encore +sur elle, je l'espère du moins, pendant son éternel séjour au ciel. Oh! +si ma pauvre mère vivait, Maximilien, je n'aurais plus rien à craindre; +je lui dirais que je vous aime, et elle nous protégerait.</p> + +<p>—Hélas! Valentine, reprit Maximilien, si elle vivait, je ne vous +connaîtrais pas sans doute, car, vous l'avez dit, vous seriez heureuse +si elle vivait, et Valentine heureuse m'eût regardé bien dédaigneusement +du haut de sa grandeur.</p> + +<p>—Ah! mon ami, s'écria Valentine, c'est vous qui êtes injuste à votre +tour.... Mais, dites-moi....</p> + +<p>—Que voulez-vous que je vous dise? reprit Maximilien, voyant que +Valentine hésitait.</p> + +<p>—Dites-moi, continua la jeune fille, est-ce qu'autrefois à Marseille il +y a eu quelque sujet de mésintelligence entre votre père et le mien?</p> + +<p>—Non, pas que je sache, répondit Maximilien, ce n'est que votre père +était un partisan plus que zélé des Bourbons, et le mien un homme dévoué +à l'Empereur. C'est, je le présume, tout ce qu'il y a jamais eu de +dissidence entre eux. Mais pourquoi cette question, Valentine?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, reprit la jeune fille, car vous devez tout +savoir. Eh bien, c'était le jour où votre nomination d'officier de la +Légion d'honneur fut publiée dans le journal. Nous étions tous chez mon +grand-père, M. Noirtier, et de plus il y avait encore M. Danglars, vous +savez ce banquier dont les chevaux ont avant-hier failli tuer ma mère et +mon frère? Je lisais le journal tout haut à mon grand-père pendant que +ces messieurs causaient du mariage de mademoiselle Danglars. Lorsque +j'en vins au paragraphe qui vous concernait et que j'avais déjà lu, car +dès la veille au matin vous m'aviez annoncé cette bonne nouvelle; +lorsque j'en vins, dis-je, au paragraphe qui vous concernait, j'étais +bien heureuse... mais aussi bien tremblante d'être forcée de prononcer +tout haut votre nom et certainement je l'eusse omis sans la crainte que +j'éprouvais qu'on interprétât mal mon silence; donc je rassemblai tout +mon courage, et je lus.</p> + +<p>—Chère Valentine! </p> + +<p>—Eh bien, aussitôt que résonna votre nom, mon père tourna la tête. +J'étais si persuadée (voyez comme je suis folle!) que tout le monde +allait être frappé de ce nom comme d'un coup de foudre, que je crus voir +tressaillir mon père et même (pour celui-là c'était une illusion, j'en +suis sûre), et même M. Danglars.</p> + +<p>«—Morrel, dit mon père, attendez donc!» (Il fronça le sourcil.) +«Serait-ce un de ces Morrel de Marseille, un de ces enragés +bonapartistes qui nous ont donné tant de mal en 1815?</p> + +<p>«—Oui, répondit M. Danglars; je crois même que c'est le fils de +l'ancien armateur.»</p> + +<p>—Vraiment! fit Maximilien. Et que répondit votre père, dites, +Valentine?</p> + +<p>—Oh! une chose affreuse et que je n'ose vous redire.</p> + +<p>—Dites toujours, reprit Maximilien en souriant.</p> + +<p>«—Leur Empereur, continua-t-il en fronçant le sourcil, savait les +mettre à leur place, tous ces fanatiques: il les appelait de la chair à +canon, et c'était le seul nom qu'ils méritassent. Je vois avec joie que +le gouvernement nouveau remet en vigueur ce salutaire principe. Quand ce +ne serait que pour cela qu'il garde l'Algérie, j'en féliciterais le +gouvernement, quoiqu'elle nous coûte un peu cher.</p> + +<p>—C'est en effet d'une politique assez brutale, dit Maximilien. Mais ne +rougissez point, chère amie, de ce qu'a dit là M. de Villefort; mon +brave père ne cédait en rien au vôtre sur ce point, et il répétait sans +cesse: «Pourquoi donc l'Empereur, qui fait tant de belles choses, ne +fait-il pas un régiment de juges et d'avocats, et ne les envoie-t-il pas +toujours au premier feu?» Vous le voyez, chère amie, les partis se +valent pour le pittoresque de l'expression et pour la douceur de la +pensée. Mais M. Danglars, que dit-il à cette sortie du procureur du roi?</p> + +<p>—Oh! lui se mit à rire de ce rire sournois qui lui est particulier et +que je trouve féroce; puis ils se levèrent l'instant d'après et +partirent. Je vis alors seulement que mon grand-père était tout agité. +Il faut vous dire, Maximilien, que, moi seule, je devine ses agitations, +à ce pauvre paralytique, et je me doutais d'ailleurs que la +conversation qui avait eu lieu devant lui (car on ne fait plus attention +à lui, pauvre grand-père!) l'avait fort impressionné, attendu qu'on +avait dit du mal de son Empereur, et que, à ce qu'il paraît, il a été +fanatique de l'Empereur.</p> + +<p>—C'est, en effet, dit Maximilien, un des noms connus de l'empire: il a +été sénateur, et, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, +Valentine, il fut près de toutes les conspirations bonapartistes que +l'on fit sous la Restauration.</p> + +<p>—Oui, j'entends quelquefois dire tout bas de ces choses-là qui me +semblent étranges: le grand-père bonapartiste, le père royaliste; enfin, +que voulez-vous?... Je me retournai donc vers lui. Il me montrait le +journal du regard.</p> + +<p>«—Qu'avez-vous, papa? lui dis-je; êtes-vous content?»</p> + +<p>Il me fit de la tête signe que oui.</p> + +<p>«—De ce que mon père vient de dire? demandai-je.»</p> + +<p>Il fit signe que non.</p> + +<p>«—De ce que M. Danglars a dit?»</p> + +<p>Il fit signe que non encore.</p> + +<p>«—C'est donc de ce que M. Morrel, je n'osai pas dire Maximilien, est +nommé officier de la Légion d'honneur?»</p> + +<p>Il fit signe que oui.</p> + +<p>—Le croiriez-vous, Maximilien? il était content que vous fussiez nommé +officier de la Légion d'honneur, lui qui ne vous connaît pas. C'est +peut-être de la folie de sa part, car il tourne, dit-on, à l'enfance: +mais je l'aime bien pour ce oui-là.</p> + +<p>—C'est bizarre, pensa Maximilien. Votre père me haïrait donc, tandis +qu'au contraire votre grand-père... Étranges choses que ces amours et +ces haines de parti!</p> + +<p>—Chut! s'écria tout à coup Valentine. Cachez-vous, sauvez-vous; on +vient!»</p> + +<p>Maximilien sauta sur une bêche et se mit à retourner impitoyablement la +luzerne.</p> + +<p>«Mademoiselle! Mademoiselle! cria une voix derrière les arbres, Mme de +Villefort vous cherche partout et vous appelle; il y a une visite au +salon.</p> + +<p>—Une visite! dit Valentine tout agitée; et qui nous fait cette visite?</p> + +<p>—Un grand seigneur, un prince, à ce qu'on dit, M. le comte de +Monte-Cristo.</p> + +<p>—J'y vais», dit tout haut Valentine.</p> + +<p>Ce nom fit tressaillir de l'autre côté de la grille celui à qui le <i>j'y +vais</i> de Valentine servait d'adieu à la fin de chaque entrevue.</p> + +<p>«Tiens! se dit Maximilien en s'appuyant tout pensif sur sa bêche, +comment le comte de Monte-Cristo connaît-il M. de Villefort?»</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LII" id="LII"></a><a href="#table">LII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Toxicologie.</a></h3> + +<p>C'était bien réellement M. le comte de Monte-Cristo qui venait d'entrer +chez Mme de Villefort, dans l'intention de rendre à M. le procureur du +roi la visite qu'il lui avait faite, et à ce nom toute la maison, comme +on le comprend bien, avait été mise en émoi.</p> + +<p>Mme de Villefort, qui était au salon lorsqu'on annonça le comte, fit +aussitôt venir son fils pour que l'enfant réitérât ses remerciements au +comte, et Édouard, qui n'avait cessé d'entendre parler depuis deux jours +du grand personnage, se hâta d'accourir, non par obéissance pour sa +mère, non pour remercier le comte, mais par curiosité et pour faire +quelque remarque à l'aide de laquelle il pût placer un de ces lazzis +qui faisaient dire à sa mère: «Ô le méchant enfant! Mais il faut bien +que je lui pardonne, il a tant d'esprit!»</p> + +<p>Après les premières politesses d'usage, le comte s'informa de M. de +Villefort.</p> + +<p>«Mon mari dîne chez M. le Chancelier, répondit la jeune femme; il vient +de partir à l'instant même, et il regrettera bien, j'en suis sûre, +d'avoir été privé du bonheur de vous voir.»</p> + +<p>Deux visiteurs qui avaient précédé le comte dans le salon, et qui le +dévoraient des yeux se retirèrent après le temps raisonnable exigé à la +fois par la politesse et par la curiosité. </p> + +<p>«À propos, que fait donc ta sœur Valentine? dit Mme de Villefort à +Édouard; qu'on la prévienne afin que j'aie l'honneur de la présenter à +M. le comte.</p> + +<p>—Vous avez une fille, madame? demanda le comte, mais ce doit être une +enfant?</p> + +<p>—C'est la fille de M. de Villefort, répliqua la jeune femme; une fille +d'un premier mariage, une grande et belle personne.</p> + +<p>—Mais mélancolique», interrompit le jeune Édouard en arrachant, pour en +faire une aigrette à son chapeau, les plumes de la queue d'un magnifique +ara qui criait de douleur sur son perchoir doré.</p> + +<p>Mme de Villefort se contenta de dire:</p> + +<p>«Silence, Édouard!</p> + +<p>«Ce jeune étourdi a presque raison, et répète là ce qu'il m'a bien des +fois entendue dire avec douleur car Mlle de Villefort est, malgré tout +ce que nous pouvons faire pour la distraire, d'un caractère triste et +d'une humeur taciturne qui nuisent souvent à l'effet de sa beauté. Mais +elle ne vient pas; Édouard, voyez donc pourquoi cela.</p> + +<p>—Parce qu'on la cherche où elle n'est pas.</p> + +<p>—Où la cherche-t-on? </p> + +<p>—Chez grand-papa Noirtier.</p> + +<p>—Et elle n'est pas là, vous croyez?</p> + +<p>—Non, non, non, non, non, elle n'y est pas, répondit Édouard en +chantonnant.</p> + +<p>—Et où est-elle? Si vous le savez, dites-le.</p> + +<p>—Elle est sous le grand marronnier», continua le méchant garçon, en +présentant, malgré les cris de sa mère, des mouches vivantes au +perroquet, qui paraissait fort friand de cette sorte de gibier.</p> + +<p>Mme de Villefort étendait la main pour sonner, et pour indiquer à la +femme de chambre le lieu où elle trouverait Valentine, lorsque celle-ci +entra. Elle semblait triste, en effet, et en la regardant attentivement +on eût même pu voir dans ses yeux des traces de larmes.</p> + +<p>Valentine, que nous avons, entraîné par la rapidité du récit, présentée +à nos lecteurs sans la faire connaître, était une grande et svelte jeune +fille de dix-neuf ans, aux cheveux châtain clair, aux yeux bleu foncé, à +la démarche languissante et empreinte de cette exquise distinction qui +caractérisait sa mère; ses mains blanches et effilées, son cou nacré, +ses joues marbrées de fugitives couleurs, lui donnaient au premier +aspect l'air d'une de ces belles Anglaises qu'on a comparées assez +poétiquement dans leurs allures à des cygnes qui se mirent. </p> + +<p>Elle entra donc, et, voyant près de sa mère l'étranger dont elle avait +tant entendu parler déjà, elle salua sans aucune minauderie de jeune +fille et sans baisser les yeux, avec une grâce qui redoubla l'attention +du comte.</p> + +<p>Celui-ci se leva.</p> + +<p>«Mlle de Villefort, ma belle-fille, dit Mme de Villefort à Monte-Cristo, +en se penchant sur son sofa et en montrant de la main Valentine.</p> + +<p>—Et monsieur le comte de Monte-Cristo, roi de la Chine, empereur de la +Cochinchine», dit le jeune drôle en lançant un regard sournois à sa +sœur. </p> + +<p>Pour cette fois, Mme de Villefort pâlit, et faillit s'irriter contre ce +fléau domestique qui répondait au nom d'Édouard; mais, tout au +contraire, le comte sourit et parut regarder l'enfant avec complaisance, +ce qui porta au comble la joie et l'enthousiasme de sa mère.</p> + +<p>«Mais, madame, reprit le comte en renouant la conversation et en +regardant tour à tour Mme de Villefort et Valentine, est-ce que je n'ai +pas déjà eu l'honneur de vous voir quelque part, vous et mademoiselle? +Tout à l'heure j'y songeais déjà; et quand mademoiselle est entrée, sa +vue a été une lueur de plus jetée sur un souvenir confus, pardonnez-moi +ce mot.</p> + +<p>—Cela n'est pas probable, monsieur; Mlle de Villefort aime peu le +monde, et nous sortons rarement, dit la jeune femme.</p> + +<p>—Aussi n'est-ce point dans le monde que j'ai vu mademoiselle, ainsi que +vous, madame, ainsi que ce charmant espiègle. Le monde parisien, +d'ailleurs, m'est absolument inconnu, car, je crois avoir eu l'honneur +de vous le dire, je suis à Paris depuis quelques jours. Non, si vous +permettez que je me rappelle... attendez...»</p> + +<p>Le comte mit sa main sur son front comme pour concentrer tous ses +souvenirs:</p> + +<p>«Non, c'est au-dehors... c'est... je ne sais pas... mais il me semble +que ce souvenir est inséparable d'un beau soleil et d'une espèce de +fête religieuse... mademoiselle tenait des fleurs à la main; l'enfant +courait après un beau paon dans un jardin, et vous, madame, vous étiez +sous une treille en berceau.... Aidez-moi donc, madame; est-ce que les +choses que je vous dis là ne vous rappellent rien?</p> + +<p>—Non, en vérité, répondit Mme de Villefort; et cependant il me semble, +monsieur, que si je vous avais rencontré quelque part, votre souvenir +serait resté présent à ma mémoire.</p> + +<p>—Monsieur le comte nous a vus peut-être en Italie, dit timidement +Valentine.</p> + +<p>—En effet, en Italie... c'est possible, dit Monte-Cristo. Vous avez +voyagé en Italie, mademoiselle?</p> + +<p>—Madame et moi, nous y allâmes il y a deux ans. Les médecins +craignaient pour ma poitrine et m'avaient recommandé l'air de Naples. +Nous passâmes par Bologne, par Pérouse et par Rome.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, mademoiselle, s'écria Monte-Cristo, comme si cette +simple indication suffisait à fixer tous ses souvenirs. C'est à Pérouse, +le jour de la Fête-Dieu, dans le jardin de l'hôtellerie de la Poste, où +le hasard nous a réunis, vous, mademoiselle, votre fils et moi, que je +me rappelle avoir eu l'honneur de vous voir.</p> + +<p>—Je me rappelle parfaitement Pérouse, monsieur, et l'hôtellerie de la +Poste, et la fête dont vous me parlez, dit Mme de Villefort; mais j'ai +beau interroger mes souvenirs; et, j'ai honte de mon peu de mémoire, je +ne me souviens pas d'avoir eu l'honneur de vous voir.</p> + +<p>—C'est étrange, ni moi non plus, dit Valentine en levant ses beaux yeux +sur Monte-Cristo.</p> + +<p>—Ah! moi, je m'en souviens, dit Édouard.</p> + +<p>—Je vais vous aider, madame, reprit le comte. La journée avait été +brûlante; vous attendiez des chevaux qui n'arrivaient pas à cause de la +solennité. Mademoiselle s'éloigna dans les profondeurs du jardin, et +votre fils disparut, courant après l'oiseau.</p> + +<p>—Je l'ai attrapé, maman; tu sais, dit Édouard, je lui ai arraché trois +plumes de la queue.</p> + +<p>—Vous, madame, vous demeurâtes sous le berceau de vigne; ne vous +souvient-il plus, pendant que vous étiez assise sur un banc de pierre et +pendant que, comme je vous l'ai dit, Mlle de Villefort et monsieur votre +fils étaient absents, d'avoir causé assez longtemps avec quelqu'un?</p> + +<p>—Oui vraiment, oui, dit la jeune femme en rougissant, je m'en souviens, +avec un homme enveloppé d'un long manteau de laine... avec un médecin, +je crois.</p> + +<p>—Justement, madame; cet homme, c'était moi; depuis quinze jours +j'habitais dans cette hôtellerie j'avais guéri mon valet de chambre de +la fièvre et mon hôte de la jaunisse, de sorte que l'on me regardait +comme un grand docteur. Nous causâmes longtemps, madame, de choses +différentes, du Pérugin, de Raphaël, des mœurs, des costumes, de cette +fameuse aqua-tofana, dont quelques personnes, vous avait-on dit, je +crois, conservaient encore le secret à Pérouse.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, dit vivement Mme de Villefort avec une certaine +inquiétude, je me rappelle.</p> + +<p>—Je ne sais plus ce que vous me dîtes en détail, madame, reprit le +comte avec une parfaite tranquillité, mais je me souviens parfaitement +que, partageant à mon sujet l'erreur générale, vous me consultâtes sur +la santé de Mlle de Villefort.</p> + +<p>—Mais cependant, monsieur, vous étiez bien réellement médecin, dit Mme +de Villefort, puisque vous avez guéri des malades.</p> + +<p>—Molière ou Beaumarchais vous répondraient, madame, que c'est justement +parce que je ne l'étais pas que j'ai, non point guéri mes malades, mais +que mes malades ont guéri; moi, je me contenterai de vous dire que j'ai +assez étudié à fond la chimie et les sciences naturelles, mais en +amateur seulement... vous comprenez.»</p> + +<p>En ce moment six heures sonnèrent.</p> + +<p>«Voilà six heures, dit Mme de Villefort, visiblement agitée; +n'allez-vous pas voir, Valentine, si votre grand-père est prêt à +dîner?»</p> + +<p>Valentine se leva, et, saluant le comte, elle sortit de la chambre sans +prononcer un mot.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu, madame, serait-ce donc à cause de moi que vous congédiez +Mlle de Villefort? dit le comte lorsque Valentine fut partie.</p> + +<p>—Pas le moins du monde, reprit vivement la jeune femme, mais c'est +l'heure à laquelle nous faisons faire à M. Noirtier le triste repas qui +soutient sa triste existence. Vous savez, monsieur, dans quel état +lamentable est le père de mon mari?</p> + +<p>—Oui, madame, M. de Villefort m'en a parlé; une paralysie, je crois.</p> + +<p>—Hélas! oui; il y a chez ce pauvre vieillard absence complète du +mouvement, l'âme seule veille dans cette machine humaine, et encore pâle +et tremblante, et comme une lampe prête à s'éteindre. Mais pardon, +monsieur, de vous entretenir de nos infortunes domestiques, je vous ai +interrompu au moment où vous me disiez que vous étiez un habile +chimiste.</p> + +<p>—Oh! je ne disais pas cela, madame, répondit le comte avec un sourire; +bien au contraire, j'ai étudié la chimie parce que, décidé à vivre +particulièrement en Orient, j'ai voulu suivre l'exemple du roi +Mithridate.</p> + +<p>—<i>Mithridates, rex Ponticus</i>, dit l'étourdi en découpant des +silhouettes dans un magnifique album, le même qui déjeunait tous les +matins avec une tasse de poison à la crème.</p> + +<p>—Édouard! méchant enfant! s'écria Mme de Villefort en arrachant le +livre mutilé des mains de son fils, vous êtes insupportable, vous nous +étourdissez. Laissez-nous, et allez rejoindre votre sœur Valentine chez +bon-papa Noirtier.</p> + +<p>—L'album... dit Édouard.</p> + +<p>—Comment, l'album?</p> + +<p>—Oui: je veux l'album....</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous découpé les dessins?</p> + +<p>—Parce que cela m'amuse.</p> + +<p>—Allez-vous-en! allez!</p> + +<p>—Je ne m'en irai pas si l'on ne me donne pas l'album, fit, en +s'établissant dans un grand fauteuil, l'enfant, fidèle à son habitude de +ne jamais céder.</p> + +<p>—Tenez, et laissez-nous tranquilles», dit Mme de Villefort.</p> + +<p>Et elle donna l'album à Édouard, qui partit accompagné de sa mère.</p> + +<p>Le comte suivit des yeux Mme de Villefort.</p> + +<p>«Voyons si elle fermera la porte derrière lui», murmura-t-il.</p> + +<p>Mme de Villefort ferma la porte avec le plus grand soin derrière +l'enfant; le comte ne parut pas s'en apercevoir.</p> + +<p>Puis, en jetant un dernier regard autour d'elle, la jeune femme revint +s'asseoir sur sa causeuse.</p> + +<p>«Permettez-moi de vous faire observer, madame, dit le comte avec cette +bonhomie que nous lui connaissons, que vous êtes bien sévère pour ce +charmant espiègle.</p> + +<p>—Il le faut bien, monsieur, répliqua Mme de Villefort avec un +véritable aplomb de mère.</p> + +<p>—C'est son Cornelius Nepos que récitait M. Édouard en parlant du roi +Mithridate, dit le comte, et vous l'avez interrompu dans une citation +qui prouve que son précepteur n'a point perdu son temps avec lui, et que +votre fils est fort avancé pour son âge.</p> + +<p>—Le fait est, monsieur le comte, répondit la mère flattée doucement, +qu'il a une grande facilité et qu'il apprend tout ce qu'il veut. Il n'a +qu'un défaut, c'est d'être très volontaire; mais, à propos de ce qu'il +disait, est-ce que vous croyez, par exemple, monsieur le comte, que +Mithridate usât de ces précautions et que ces précautions pussent être +efficaces?</p> + +<p>—J'y crois si bien, madame, que, moi qui vous parle, j'en ai usé pour +ne pas être empoisonné à Naples, à Palerme et à Smyrne, c'est-à-dire +dans trois occasions où, sans cette précaution, j'aurais pu laisser ma +vie.</p> + +<p>—Et le moyen vous a réussi?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai; je me rappelle que vous m'avez déjà raconté quelque +chose de pareil à Pérouse.</p> + +<p>—Vraiment! fit le comte avec une surprise admirablement jouée; je ne me +rappelle pas, moi.</p> + +<p>—Je vous demandais si les poisons agissaient également et avec une +semblable énergie sur les hommes du Nord et sur les hommes du Midi, et +vous me répondîtes même que les tempéraments froids et lymphatiques des +Septentrionaux ne présentaient pas la même aptitude que la riche et +énergique nature des gens du Midi.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Monte-Cristo; j'ai vu des Russes dévorer, sans être +incommodés, des substances végétales qui eussent tué infailliblement un +Napolitain ou un Arabe.</p> + +<p>—Ainsi, vous le croyez, le résultat serait encore plus sûr chez nous +qu'en Orient, et au milieu de nos brouillards et de nos pluies, un homme +s'habituerait plus facilement que sous une chaude latitude à cette +absorption progressive du poison? </p> + +<p>—Certainement; bien entendu, toutefois, qu'on ne sera prémuni que +contre le poison auquel on se sera habitué.</p> + +<p>—Oui, je comprends; et comment vous habitueriez-vous, vous, par +exemple, ou plutôt comment vous êtes-vous habitué?</p> + +<p>—C'est bien facile. Supposez que vous sachiez d'avance de quel poison +on doit user contre vous.... Supposez que ce poison soit de la... +brucine, exemple....</p> + +<p>—La brucine se tire de la fausse angusture, je crois, dit Mme de +Villefort.</p> + +<p>—Justement, madame, répondit Monte-Cristo; mais je crois qu'il ne me +reste pas grand-chose à vous apprendre; recevez mes compliments: de +pareilles connaissances sont rares chez les femmes.</p> + +<p>—Oh! je l'avoue, dit Mme de Villefort, j'ai la plus violente passion +pour les sciences occultes qui parlent à l'imagination comme une poésie, +et se résolvent en chiffres comme une équation algébrique; mais +continuez, je vous prie: ce que vous me dites m'intéresse au plus haut +point.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Monte-Cristo, supposez que ce poison soit de la +brucine, par exemple, et que vous en preniez un milligramme le premier +jour, deux milligrammes le second, eh bien, au bout de dix jours vous +aurez un centigramme; au bout de vingt jours, en augmentant d'un autre +milligramme, vous aurez trois centigrammes, c'est-à-dire une dose que +vous supporterez sans inconvénient, et qui serait déjà fort dangereuse +pour une autre personne qui n'aurait pas pris les mêmes précautions que +vous; enfin, au bout d'un mois, en buvant de l'eau dans la même carafe, +vous tuerez la personne qui aura bu cette eau en même temps que vous, +sans vous apercevoir autrement que par un simple malaise qu'il y ait eu +une substance vénéneuse quelconque mêlée à cette eau.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas d'autre contrepoison?</p> + +<p>—Je n'en connais pas.</p> + +<p>—J'avais souvent lu et relu cette histoire de Mithridate, dit Mme de +Villefort pensive, et je l'avais prise pour une fable. </p> + +<p>—Non, madame; contre l'habitude de l'histoire, c'est une vérité. Mais +ce que vous me dites là, madame, ce que vous me demandez n'est point le +résultat d'une question capricieuse, puisqu'il y a deux ans déjà vous +m'avez fait des questions pareilles, et que vous me dites que depuis +longtemps cette histoire de Mithridate vous préoccupait.</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur, les deux études favorites de ma jeunesse ont été +la botanique et la minéralogie, et puis, quand j'ai su plus tard que +l'emploi des simples expliquait souvent toute l'histoire des peuples et +toute la vie des individus d'Orient, comme les fleurs expliquent toute +leur pensée amoureuse, j'ai regretté de n'être pas homme pour devenir un +Flamel, un Fontana ou un Cabanis. </p> + +<p>—D'autant plus, madame, reprit Monte-Cristo, que les Orientaux ne se +bornent point, comme Mithridate, à se faire des poisons une cuirasse, +ils s'en font aussi un poignard; la science devient entre leurs mains +non seulement une arme défensive, mais encore fort souvent offensive; +l'une sert contre leurs souffrances physiques, l'autre contre leurs +ennemis; avec l'opium, avec la belladone, avec la fausse angusture, le +bois de couleuvre, le laurier-cerise, ils endorment ceux qui voudraient +les réveiller. Il n'est pas une de ces femmes, égyptienne, turque ou +grecque, qu'ici vous appelez de bonnes femmes, qui ne sache en fait de +chimie de quoi stupéfier un médecin, et en fait de psychologie de quoi +épouvanter un confesseur.</p> + +<p>—Vraiment! dit Mme de Villefort, dont les yeux brillaient d'un feu +étrange à cette conversation.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! oui, madame, continua Monte-Cristo, les drames secrets +de l'Orient se nouent et se dénouent ainsi, depuis la plante qui fait +aimer jusqu'à la plante qui fait mourir; depuis le breuvage qui ouvre le +ciel jusqu'à celui qui vous plonge un homme dans l'enfer. Il y a autant +de nuances de tous genres qu'il y a de caprices et de bizarreries dans +la nature humaine, physique et morale; et je dirai plus, l'art de ces +chimistes sait accommoder admirablement le remède et le mal à ses +besoins d'amour ou à ses désirs de vengeance.</p> + +<p>—Mais, monsieur, reprit la jeune femme, ces sociétés orientales au +milieu desquelles vous avez passé une partie de votre existence sont +donc fantastiques comme les contes qui nous viennent de leur beau pays? +un homme y peut donc être supprimé impunément? c'est donc en réalité la +Bagdad ou la Bassora de M. Galland? Les sultans et les vizirs qui +régissent ces sociétés, et qui constituent ce qu'on appelle en France le +gouvernement, sont donc sérieusement des Haroun-al-Raschid et des +Giaffar qui non seulement pardonnent à un empoisonneur, mais encore le +font premier ministre si le crime a été ingénieux, et qui, dans ce cas, +en font graver l'histoire en lettres d'or pour se divertir aux heures de +leur ennui?</p> + +<p>—Non, madame, le fantastique n'existe plus même en Orient: il y a +là-bas aussi, déguisés sous d'autres noms et cachés sous d'autres +costumes, des commissaires de police, des juges d'instruction, des +procureurs du roi et des experts. On y pend, on y décapite et l'on y +empale très agréablement les criminels; mais ceux-ci en fraudeurs +adroits, ont su dépister la justice humaine et assurer le succès de +leurs entreprises par des combinaisons habiles. Chez nous, un niais +possédé du démon de la haine ou de la cupidité, qui a un ennemi à +détruire ou un grand-parent à annihiler, s'en va chez un épicier, lui +donne un faux nom qui le fait découvrir bien mieux que son nom +véritable, et achète, sous prétexte que les rats l'empêchent de dormir, +cinq à six grammes d'arsenic; s'il est très adroit, il va chez cinq ou +six épiciers, et n'en est que cinq ou six fois mieux reconnu; puis, +quand il possède son spécifique, il administre à son ennemi, à son +grand-parent, une dose d'arsenic qui ferait crever un mammouth ou un +mastodonte, et qui, sans rime ni raison, fait pousser à la victime des +hurlements qui mettent tout le quartier en émoi. Alors arrive une nuée +d'agents de police et de gendarmes, on envoie chercher un médecin qui +ouvre le mort et récolte dans son estomac et dans ses entrailles +l'arsenic à la cuiller. Le lendemain, cent journaux racontent le fait +avec le nom de la victime et du meurtrier. Dès le soir même, l'épicier +ou les épiciers vient ou viennent dire: «C'est moi qui ai vendu +l'arsenic à monsieur.» Et plutôt que de ne pas reconnaître l'acquéreur, +ils en reconnaîtront vingt; alors le niais criminel est pris, +emprisonné, interrogé, confronté, confondu, condamné et guillotiné; ou +si c'est une femme de quelque valeur, on l'enferme pour la vie. Voilà +comme vos Septentrionaux entendent la chimie, madame. Desrues cependant +était plus fort que cela, je dois l'avouer.</p> + +<p>—Que voulez-vous! monsieur, dit en riant la jeune femme, on fait ce +qu'on peut. Tout le monde n'a pas le secret des Médicis ou des Borgia.</p> + +<p>—Maintenant, dit le comte en haussant les épaules, voulez-vous que je +vous dise ce qui cause toutes ces inepties? C'est que sur vos théâtres, +à ce dont j'ai pu juger du moins en lisant les pièces qu'on y joue, on +voit toujours des gens avaler le contenu d'une fiole ou mordre le chaton +d'une bague et tomber raides morts: cinq minutes après, le rideau +baisse; les spectateurs sont dispersés. On ignore les suites du meurtre; +on ne voit jamais ni le commissaire de police avec son écharpe, ni le +caporal avec ses quatre hommes, et cela autorise beaucoup de pauvres +cerveaux à croire que les choses se passent ainsi. Mais sortez un peu de +France, allez soit à Alep soit au Caire, soit seulement à Naples et à +Rome, et vous verrez passer par la rue des gens droits, frais et roses +dont le Diable boiteux, s'il vous effleurait de son manteau, pourrait +vous dire: «Ce monsieur est empoisonné depuis trois semaines, et il sera +tout à fait mort dans un mois.»</p> + +<p>—Mais alors, dit Mme de Villefort, ils ont donc retrouvé le secret de +cette fameuse aqua-tofana que l'on me disait perdu à Pérouse.</p> + +<p>—Eh, mon Dieu! madame, est-ce que quelque chose se perd chez les +hommes! Les arts se déplacent et font le tour du monde; les choses +changent de nom, voilà tout, et le vulgaire s'y trompe; mais c'est +toujours le même résultat, le poison porte particulièrement sur tel ou +tel organe; l'un sur l'estomac, l'autre sur le cerveau, l'autre sur les +intestins. Eh bien, le poison détermine une toux, cette toux une +fluxion de poitrine ou telle autre maladie cataloguée au livre de la +science, ce qui ne l'empêche pas d'être parfaitement mortelle, et qui, +ne le fût-elle pas, le deviendrait grâce aux remèdes que lui +administrent les naïfs médecins, en général fort mauvais chimistes, et +qui tourneront pour ou contre la maladie, comme il vous plaira, et voilà +un homme tué avec art et dans toutes les règles, sur lequel la justice +n'a rien à apprendre, comme disait un horrible chimiste de mes amis, +l'excellent abbé Ademonte de Taormine, en Sicile, lequel avait fort +étudié ces phénomènes nationaux.</p> + +<p>—C'est effrayant, mais c'est admirable, dit la jeune femme immobile +d'attention; je croyais, je l'avoue, toutes ces histoires des inventions +du Moyen Âge?</p> + +<p>—Oui, sans doute, mais qui se sont encore perfectionnées de nos jours. +À quoi donc voulez-vous que servent le temps, les encouragements, les +médailles, les croix, les prix Montyon, si ce n'est pour mener la +société vers sa plus grande perfection? Or, l'homme ne sera parfait que +lorsqu'il saura créer et détruire comme Dieu, il sait déjà détruire, +c'est la moitié du chemin de fait.</p> + +<p>—De sorte, reprit Mme de Villefort revenant invariablement à son but, +que les poisons des Borgia, des Médicis, des René, des Ruggieri, et plus +tard probablement du baron de Trenk, dont ont tant abusé le drame +moderne et le roman....</p> + +<p>—Étaient des objets d'art, madame, pas autre chose, répondit le comte. +Croyez-vous que le vrai savant s'adresse banalement à l'individu même? +Non pas. La science aime les ricochets, les tours de force, la +fantaisie, si l'on peut dire cela. Ainsi, par exemple cet excellent abbé +Adelmonte, dont je vous parlais tout à l'heure, avait fait, sous ce +rapport, des expériences étonnantes.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Oui, je vous en citerai une seule. Il avait un fort beau jardin plein +de légumes, de fleurs et de fruits; parmi ces légumes, il choisissait le +plus honnête de tous, un chou, par exemple. Pendant trois jours il +arrosait ce chou avec une dissolution d'arsenic; le troisième jour, le +chou tombait malade et jaunissait, c'était le moment de le couper; pour +tous il paraissait mûr et conservait son apparence honnête: pour l'abbé +Adelmonte seul il était empoisonné. Alors, il apportait le chou chez +lui, prenait un lapin—l'abbé Adelmonte avait une collection de lapins, +de chats et de cochons d'Inde qui ne le cédait en rien à sa collection +de légumes, de fleurs et de fruits—l'abbé Adelmonte prenait donc un +lapin et lui faisait manger une feuille de chou, le lapin mourait. Quel +est le juge d'instruction qui oserait trouver à redire à cela, et quel +est le procureur du roi qui s'est jamais avisé de dresser contre M. +Magendie ou M. Flourens un réquisitoire à propos des lapins, des cochons +d'Inde et des chats qu'ils ont tués? Aucun. Voilà donc le lapin mort +sans que la justice s'en inquiète. Ce lapin mort, l'abbé Adelmonte le +fait vider par sa cuisinière et jette les intestins sur un fumier. Sur +ce fumier, il y a une poule, elle becquette ces intestins, tombe malade +à son tour et meurt le lendemain. Au moment où elle se débat dans les +convulsions de l'agonie, un vautour passe (il y a beaucoup de vautours +dans le pays d'Adelmonte), celui-là fond sur le cadavre, l'emporte sur +un rocher et en dîne. Trois jours après, le pauvre vautour, qui, depuis +ce repas, s'est trouvé constamment indisposé, se sent pris d'un +étourdissement au plus haut de la nue; il roule dans le vide et vient +tomber lourdement dans votre vivier; le brochet, l'anguille et la murène +mangent goulûment, vous savez cela, ils mordent le vautour.... Eh bien, +supposez que le lendemain l'on serve sur votre table cette anguille, ce +brochet ou cette murène, empoisonnés à la quatrième génération, votre +convive, lui, sera empoisonné à la cinquième et mourra au bout de huit +ou dix jours de douleurs d'entrailles, de maux de cœur, d'abcès au +pylore. On fera l'autopsie, et les médecins diront: «Le sujet est mort +d'une tumeur au foie ou d'une fièvre typhoïde.»</p> + +<p>—Mais, dit Mme de Villefort, toutes ces circonstances, que vous +enchaînez les unes aux autres peuvent être rompues par le moindre +accident; le vautour peut ne pas passer à temps ou tomber à cent pas du +vivier.</p> + +<p>—Ah! voilà justement où est l'art: pour être un grand chimiste en +Orient, il faut diriger le hasard; on y arrive.»</p> + +<p>Mme de Villefort était rêveuse et écoutait.</p> + +<p>«Mais, dit-elle, l'arsenic est indélébile; de quelque façon qu'on +l'absorbe, il se retrouvera dans le corps de l'homme, du moment où il +sera entré en quantité suffisante pour donner la mort.</p> + +<p>—Bien! s'écria Monte-Cristo, bien! voilà justement ce que je dis à ce +bon Adelmonte.</p> + +<p>«Il réfléchit, sourit, et me répondit par un proverbe sicilien, qui est +aussi, je crois, un proverbe français: «Mon enfant, le monde n'a pas été +fait en un jour, mais en sept; revenez dimanche.»</p> + +<p>«Le dimanche suivant, je revins; au lieu d'avoir arrosé son chou avec de +l'arsenic, il l'avait arrosé avec une dissolution de sel à bas de +strychnine, <i>strychnos colubrina</i>, comme disent les savants. Cette fois +le chou n'avait pas l'air malade le moins du monde; aussi le lapin ne +s'en défia-t-il point, aussi cinq minutes après le lapin était-il mort; +la poule mangea le lapin, et le lendemain elle était trépassée. Alors +nous fîmes les vautours, nous emportâmes la poule et nous l'ouvrîmes. +Cette fois tous les symptômes particuliers avaient disparu, et il ne +restait que les symptômes généraux. Aucune indication particulière dans +aucun organe; exaspération du système nerveux, voilà tout, et trace de +congestion cérébrale, pas davantage; la poule n'avait pas été +empoisonnée, elle était morte d'apoplexie. C'est un cas rare chez les +poules, je le sais bien, mais fort commun chez les hommes.»</p> + +<p>Mme de Villefort paraissait de plus en plus rêveuse.</p> + +<p>«C'est bien heureux, dit-elle, que de pareilles substances ne puissent +être préparées que par des chimistes, car, en vérité, la moitié du monde +empoisonnerait l'autre.</p> + +<p>—Par des chimistes ou des personnes qui s'occupent de chimie, répondit +négligemment Monte-Cristo.</p> + +<p>—Et puis, dit Mme de Villefort s'arrachant elle-même et avec effort à +ses pensées, si savamment préparé qu'il soit, le crime est toujours le +crime: et s'il échappe à l'investigation humaine, il n'échappe pas au +regard de Dieu. Les Orientaux sont plus forts que nous sur les cas de +conscience, et ont prudemment supprimé l'enfer; voilà tout.</p> + +<p>—Eh! madame, ceci est un scrupule qui doit naturellement naître dans +une âme honnête comme la vôtre, mais qui en serait bientôt déraciné par +le raisonnement. Le mauvais côté de la pensée humaine sera toujours +résumé par ce paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, vous savez: «Le +mandarin qu'on tue à cinq mille lieues en levant le bout du doigt.» La +vie de l'homme se passe à faire de ces choses-là, et son intelligence +s'épuise à les rêver. Vous trouvez fort peu de gens qui s'en aillent +brutalement planter un couteau dans le cœur de leur semblable ou qui +administrent, pour le faire disparaître de la surface du globe, cette +quantité d'arsenic que nous disions tout à l'heure. C'est là réellement +une excentricité ou une bêtise. Pour en arriver là, il faut que le sang +se chauffe à trente-six degrés, que le pouls batte à quatre-vingt-dix +pulsations, et que l'âme sorte de ses limites ordinaires; mais si, +passant, comme cela se pratique en philologie, du mot au synonyme +mitigé, vous faites une simple élimination; au lieu de commettre un +ignoble assassinat, si vous écartez purement et simplement de votre +chemin celui qui vous gêne, et cela sans choc, sans violence, sans +l'appareil de ces souffrances, qui, devenant un supplice, font de la +victime un martyr, et de celui qui agit un carnifex dans toute la force +du mot; s'il n'y a ni sang, ni hurlements, ni contorsions, ni surtout +cette horrible et compromettante instantanéité de l'accomplissement, +alors vous échappez au coup de la loi humaine qui vous dit: «Ne trouble +pas la société!» Voilà comment procèdent et réussissent les gens +d'Orient, personnages graves et flegmatiques, qui s'inquiètent peu des +questions de temps dans les conjonctures d'une certaine importance.</p> + +<p>—Il reste la conscience, dit Mme de Villefort d'une voix émue et avec +un soupir étouffé.</p> + +<p>—Oui, dit Monte-Cristo, oui, heureusement, il reste la conscience, sans +quoi l'on serait fort malheureux. Après toute action un peu vigoureuse, +c'est la conscience qui nous sauve car elle nous fournit mille bonnes +excuses dont seuls nous sommes juges; et ces raisons, si excellentes +qu'elles soient pour nous conserver le sommeil, seraient peut-être +médiocres devant un tribunal pour nous conserver la vie. Ainsi Richard +III, par exemple, a dû être merveilleusement servi par la conscience +après la suppression des deux enfants d'Édouard IV, en effet, il pouvait +se dire: «Ces deux enfants d'un roi cruel et persécuteur, et qui +avaient hérité les vices de leur père, que moi seul ai su reconnaître +dans leurs inclinations juvéniles; ces deux enfants me gênaient pour +faire la félicité du peuple anglais, dont ils eussent infailliblement +fait le malheur.» Ainsi fut servie par sa conscience Lady Macbeth, qui +voulait, quoi qu'en ait dit Shakespeare, donner un trône, non à son +mari, mais à son fils. Ah! l'amour maternel est une si grande vertu, un +si puissant mobile, qu'il fait excuser bien des choses; aussi, après la +mort de Duncan, Lady Macbeth eut-elle été fort malheureuse sans sa +conscience.»</p> + +<p>Mme de Villefort absorbait avec avidité ces effrayantes maximes et ces +horribles paradoxes débités par le comte avec cette naïve ironie qui lui +était particulière.</p> + +<p>Puis après un instant de silence:</p> + +<p>«Savez-vous, dit-elle, monsieur le comte, que vous êtes un terrible +argumentateur, et que vous voyez le monde sous un jour quelque peu +livide! Est-ce donc en regardant l'humanité à travers les alambics et +les cornues que vous l'avez jugée telle? Car vous aviez raison, vous +êtes un grand chimiste, et cet élixir que vous avez fait prendre à mon +fils, et qui l'a si rapidement rappelé à la vie....</p> + +<p>—Oh! ne vous y fiez pas, madame, dit Monte-Cristo, une goutte de cet +élixir a suffi pour rappeler à la vie cet enfant qui se mourait, mais +trois gouttes eussent poussé le sang à ses poumons de manière à lui +donner des battements de cœur; six lui eussent coupé la respiration, et +causé une syncope beaucoup plus grave que celle dans laquelle il se +trouvait; dix enfin l'eussent foudroyé. Vous savez, madame, comme je +l'ai écarté vivement de ces flacons auxquels il avait l'imprudence de +toucher?</p> + +<p>—C'est donc un poison terrible?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, non! D'abord, admettons ceci, que le mot poison n'existe +pas, puisqu'on se sert en médecine des poisons les plus violents, qui +deviennent, par la façon dont ils sont administrés, des remèdes +salutaires.</p> + +<p>—Qu'était-ce donc alors?</p> + +<p>—C'était une savante préparation de mon ami, cet excellent abbé +Adelmonte, et dont il m'a appris à me servir.</p> + +<p>—Oh! dit Mme de Villefort, ce doit être un excellent antispasmodique.</p> + +<p>—Souverain, madame, vous l'avez vu, répondit le comte, et j'en fais un +usage fréquent, avec toute la prudence possible, bien entendu, +ajouta-t-il en riant.</p> + +<p>—Je le crois, répliqua sur le même ton Mme de Villefort. Quant à moi, +si nerveuse et si prompte à m'évanouir, j'aurais besoin d'un docteur +Adelmonte pour m'inventer des moyens de respirer librement et me +tranquilliser sur la crainte que j'éprouve de mourir un beau jour +suffoquée. En attendant, comme la chose est difficile à trouver en +France, et que votre abbé n'est probablement pas disposé à faire pour +moi le voyage de Paris, je m'en tiens aux antispasmodiques de M. +Planche, et la menthe et les gouttes d'Hoffmann jouent chez moi un grand +rôle. Tenez, voici des pastilles que je me fais faire exprès; elles sont +à double dose.»</p> + +<p>Monte-Cristo ouvrit la boîte d'écaille que lui présentait la jeune +femme, et respira l'odeur des pastilles en amateur digne d'apprécier +cette préparation.</p> + +<p>«Elles sont exquises, dit-il, mais soumises à la nécessité de la +déglutition, fonction qui souvent est impossible à accomplir de la part +de la personne évanouie. J'aime mieux mon spécifique.</p> + +<p>—Mais, bien certainement, moi aussi, je le préférerais d'après les +effets que j'en ai vus surtout; mais c'est un secret sans doute, et je +ne suis pas assez indiscrète pour vous le demander.</p> + +<p>—Mais moi, madame, dit Monte-Cristo en se levant, je suis assez galant +pour vous l'offrir.</p> + +<p>—Oh! monsieur.</p> + +<p>—Seulement rappelez-vous une chose: c'est qu'à petite dose c'est un +remède, à forte dose c'est un poison. Une goutte rend la vie, comme vous +l'avez vu; cinq ou six tueraient infailliblement, et d'une façon +d'autant plus terrible, qu'étendues dans un verre de vin, elles n'en +changeraient aucunement le goût. Mais je m'arrête, madame, j'aurais +presque l'air de vous conseiller.»</p> + +<p>Six heures et demie venaient de sonner, on annonça une amie de Mme de +Villefort, qui venait dîner avec elle.</p> + +<p>«Si j'avais l'honneur de vous voir pour la troisième ou quatrième fois, +monsieur le comte, au lieu de vous voir pour la seconde, dit Mme de +Villefort; si j'avais l'honneur d'être votre amie, au lieu d'avoir tout +bonnement le bonheur d'être votre obligée, j'insisterais pour vous +retenir à dîner, et je ne me laisserais pas battre par un premier refus.</p> + +<p>—Mille grâces, madame, répondit Monte-Cristo, j'ai moi-même un +engagement auquel je ne puis manquer. J'ai promis de conduire au +spectacle une princesse grecque de mes amies, qui n'a pas encore vu le +Grand Opéra, et qui compte sur moi pour l'y mener.</p> + +<p>—Allez, monsieur, mais n'oubliez pas ma recette.</p> + +<p>—Comment donc, madame! il faudrait pour cela oublier l'heure de +conversation que je viens de passer près de vous: ce qui est tout à fait +impossible.</p> + +<p>Monte-Cristo salua et sortit.</p> + +<p>Mme de Villefort demeura rêveuse.</p> + +<p>«Voilà un homme étrange, dit-elle, et qui m'a tout l'air de s'appeler, +de son nom de baptême, Adelmonte.»</p> + +<p>Quant à Monte-Cristo, le résultat avait dépassé son attente.</p> + +<p>«Allons, dit-il en s'en allant, voilà une bonne terre, je suis convaincu +que le grain qu'on y laisse tomber n'y avorte pas.»</p> + +<p>Et le lendemain, fidèle à sa promesse, il envoya la recette demandée.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LIII" id="LIII"></a><a href="#table">LIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Robert le diable.</a></h3> + +<p>La raison de l'Opéra était d'autant meilleure à donner qu'il y avait ce +soir-là solennité à l'Académie royale de musique. Levasseur, après une +longue indisposition, rentrait par le rôle de Bertram, et, comme +toujours, l'œuvre du maestro à la mode avait attiré la plus brillante +société de Paris.</p> + +<p>Morcerf, comme la plupart des jeunes gens riches, avait sa stalle +d'orchestre, plus dix loges de personnes de sa connaissance auxquelles +il pouvait aller demander une place sans compter celle à laquelle il +avait droit dans la loge des lions.</p> + +<p>Château-Renaud avait la stalle voisine de la sienne.</p> + +<p>Beauchamp, en sa qualité de journaliste, était roi de la salle et avait +sa place partout.</p> + +<p>Ce soir-là, Lucien Debray avait la disposition de la loge du ministre, +et il l'avait offerte au comte de Morcerf, lequel, sur le refus de +Mercédès, l'avait envoyée à Danglars, en lui faisant dire qu'il irait +probablement faire dans la soirée une visite à la baronne et à sa fille, +si ces dames voulaient bien accepter la loge qu'il leur proposait. Ces +dames n'avaient eu garde de refuser. Nul n'est friand de loges qui ne +coûtent rien comme un millionnaire.</p> + +<p>Quant à Danglars, il avait déclaré que ses principes politiques et sa +qualité de député de l'opposition ne lui permettaient pas d'aller dans +la loge du ministre. En conséquence, la baronne avait écrit à Lucien de +la venir prendre, attendu qu'elle ne pouvait pas aller à l'Opéra seule +avec Eugénie.</p> + +<p>En effet, si les deux femmes y eussent été seules, on eût, certes, +trouvé cela fort mauvais; tandis que Mlle Danglars allant à l'Opéra avec +sa mère et l'amant de sa mère il n'y avait rien à dire: il faut bien +prendre le monde comme il est fait.</p> + +<p>La toile se leva, comme d'habitude, sur une salle à peu près vide. C'est +encore une habitude de notre fashion parisienne, d'arriver au spectacle +quand le spectacle est commencé: il en résulte que le premier acte se +passe, de la part des spectateurs arrivés, non pas à regarder ou à +écouter la pièce, mais à regarder entrer les spectateurs qui arrivent, +et à ne rien entendre que le bruit des portes et celui des +conversations.</p> + +<p>«Tiens! dit tout à coup Albert en voyant s'ouvrir une loge de côté de +premier rang, tiens! la comtesse G...»</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que la comtesse G...? demanda Château-Renaud.</p> + +<p>—Oh! par exemple, baron, voici une question que je ne vous pardonne +pas; vous demandez ce que c'est que la comtesse G...?</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, dit Château-Renaud, n'est-ce pas cette charmante +Vénitienne?</p> + +<p>—Justement.»</p> + +<p>En ce moment la comtesse G... aperçut Albert et échangea avec lui un +salut accompagné d'un sourire.</p> + +<p>«Vous la connaissez? dit Château-Renaud.</p> + +<p>—Oui, fit Albert; je lui ai été présenté à Rome par Franz.</p> + +<p>—Voudrez-vous me rendre à Paris le même service que Franz vous a rendu +à Rome?</p> + +<p>—Bien volontiers. </p> + +<p>—Chut!» cria le public.</p> + +<p>Les deux jeunes gens continuèrent leur conversation, sans paraître +s'inquiéter le moins du monde du désir que paraissait éprouver le +parterre d'entendre la musique.</p> + +<p>«Elle était aux courses du Champ-de-Mars, dit Château-Renaud.</p> + +<p>—Aujourd'hui?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tiens! au fait, il y avait courses. Étiez-vous engagé?</p> + +<p>—Oh! pour une misère, pour cinquante louis.</p> + +<p>—Et qui a gagné?</p> + +<p>—Nautilus; je pariais pour lui.</p> + +<p>—Mais il y avait trois courses?</p> + +<p>—Oui. Il y avait le prix du Jockey-Club, une coupe d'or. Il s'est même +passé une chose assez bizarre.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Chut donc! cria le public.</p> + +<p>—Laquelle? répéta Albert.</p> + +<p>—C'est un cheval et un jockey complètement inconnus qui ont gagné cette +course.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui, personne n'avait fait attention à un cheval inscrit +sous le nom de <i>Vampa</i> et à un jockey inscrit sous le nom de <i>Job</i>, +quand on a vu s'avancer tout à coup un admirable alezan et un jockey +gros comme le poing; on a été obligé de lui fourrer vingt livres de +plomb dans ses poches, ce qui ne l'a pas empêché d'arriver au but trois +longueurs de cheval avant <i>Ariel et Barbaro</i>, qui couraient avec lui.</p> + +<p>—Et l'on n'a pas su à qui appartenaient le cheval et le jockey?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous dites que ce cheval était inscrit sous le nom de....</p> + +<p>—<i>Vampa</i>.</p> + +<p>—Alors, dit Albert, je suis plus avancé que vous, je sais à qui il +appartenait, moi.</p> + +<p>—Silence donc!» cria pour la troisième fois le parterre.</p> + +<p>Cette fois la levée de boucliers était si grande, que les deux jeunes +gens s'aperçurent enfin que c'était à eux que le public s'adressait. Ils +se retournèrent un instant, cherchant dans cette foule un homme qui prit +la responsabilité de ce qu'ils regardaient comme une impertinence; mais +personne ne réitéra l'invitation, et ils se retournèrent vers la scène. +En ce moment la loge du ministre s'ouvrait, et Mme Danglars, sa fille et +Lucien Debray prenaient leurs places.</p> + +<p>«Ah! ah! dit Château-Renaud, voilà des personnes de votre connaissance, +vicomte. Que diable regardez-vous donc à droite? On vous cherche.»</p> + +<p>Albert se retourna et ses yeux rencontrèrent effectivement ceux de la +baronne Danglars, qui lui fit avec son éventail un petit salut. Quant à +Mlle Eugénie, ce fut à peine si ses grands yeux noirs daignèrent +s'abaisser jusqu'à l'orchestre.</p> + +<p>«En vérité, mon cher, dit Château-Renaud, je ne comprends point, à part +la mésalliance, et je ne crois point que ce soit cela qui vous préoccupe +beaucoup; je ne comprends pas, dis-je, à part la mésalliance, ce que +vous pouvez avoir contre Mlle Danglars; c'est en vérité une fort belle +personne.</p> + +<p>—Fort belle, certainement, dit Albert; mais je vous avoue qu'en fait de +beauté j'aimerais mieux quelque chose de plus doux, de plus suave, de +plus féminin, enfin.</p> + +<p>—Voilà bien les jeunes gens, dit Château-Renaud qui, en sa qualité +d'homme de trente ans, prenait avec Morcerf des airs paternels; ils ne +sont jamais satisfaits. Comment, mon cher! on vous trouve une fiancée +bâtie sur le modèle de la Diane chasseresse et vous n'êtes pas content!</p> + +<p>—Eh bien, justement, j'aurais mieux aimé quelque chose dans le genre de +la Vénus de Milo ou de Capoue. Cette Diane chasseresse, toujours au +milieu de ses nymphes, m'épouvante un peu, j'ai peur qu'elle ne me +traite en Actéon.»</p> + +<p>En effet, un coup d'œil jeté sur la jeune fille pouvait presque +expliquer le sentiment que venait d'avouer Morcerf. Mlle Danglars était +belle, mais, comme l'avait dit Albert, d'une beauté un peu arrêtée: ses +cheveux étaient d'un beau noir, mais dans leurs ondes naturelles on +remarquait une certaine rébellion à la main qui voulait leur imposer sa +volonté; ses yeux, noirs comme ses cheveux, encadrés sous de magnifiques +sourcils qui n'avaient qu'un défaut, celui de se froncer quelquefois, +étaient surtout remarquables par une expression de fermeté qu'on était +étonné de trouver dans le regard d'une femme; son nez avait les +proportions exactes qu'un statuaire eût données à celui de Junon: sa +bouche seule était trop grande, mais garnie de belles dents que +faisaient ressortir encore des lèvres dont le carmin trop vif tranchait +avec la pâleur de son teint; enfin un signe noir placé au coin de la +bouche, et plus large que ne le sont d'ordinaire ces sortes de caprices +de la nature, achevait de donner à cette physionomie ce caractère décidé +qui effrayait quelque peu Morcerf.</p> + +<p>D'ailleurs, tout le reste de la personne d'Eugénie s'alliait avec cette +tête que nous venons d'essayer de décrire. C'était, comme l'avait dit +Château-Renaud, la Diane chasseresse, mais avec quelque chose encore de +plus ferme et de plus musculeux dans sa beauté.</p> + +<p>Quant à l'éducation, qu'elle avait reçue, s'il y avait un reproche à lui +faire, c'est que, comme certains points de sa physionomie, elle semblait +un peu appartenir à un autre sexe. En effet, elle parlait deux ou trois +langues, dessinait facilement, faisait des vers et composait de la +musique; elle était surtout passionnée pour ce dernier art, qu'elle +étudiait avec une de ses amies de pension, jeune personne sans fortune, +mais ayant toutes les dispositions possibles pour devenir, à ce que l'on +assurait, une excellente cantatrice. Un grand compositeur portait, +disait-on, à cette dernière, un intérêt presque paternel, et la faisait +travailler avec l'espoir qu'elle trouverait un jour une fortune dans sa +voix.</p> + +<p>Cette possibilité que Mlle Louise d'Armilly, c'était le nom de la jeune +virtuose, entrât un jour au théâtre faisait que Mlle Danglars, quoique +la recevant chez elle, ne se montrait point en public en sa compagnie. +Du reste, sans avoir dans la maison du banquier la position indépendante +d'une amie, Louise avait une position supérieure à celle des +institutrices ordinaires.</p> + +<p>Quelques secondes après l'entrée de Mme Danglars dans sa loge, la toile +avait baissé et, grâce à cette faculté, laissée par la longueur des +entractes, de se promener au foyer ou de faire des visites pendant une +demi-heure, l'orchestre s'était à peu près dégarni.</p> + +<p>Morcerf et Château-Renaud étaient sortis des premiers. Un instant Mme +Danglars avait pensé que cet empressement d'Albert avait pour but de lui +venir présenter ses compliments, et elle s'était penchée à l'oreille de +sa fille pour lui annoncer cette visite, mais celle-ci s'était +contentée de secouer la tête en souriant; et en même temps, comme pour +prouver combien la dénégation d'Eugénie était fondée, Morcerf apparut +dans une loge de côté du premier rang. Cette loge était celle de la +comtesse G...</p> + +<p>«Ah! vous voilà, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui tendant la +main avec toute la cordialité d'une vieille connaissance; c'est bien +aimable à vous de m'avoir reconnue, et surtout de m'avoir donné la +préférence pour votre première visite.</p> + +<p>—Croyez, madame, répondit Albert, que si j'eusse su votre arrivée à +Paris et connu votre adresse, je n'eusse point attendu si tard. Mais +veuillez me permettre de vous présenter M. le baron de Château-Renaud, +mon ami, un des rares gentilshommes qui restent encore en France, et par +lequel je viens d'apprendre que vous étiez aux courses du +Champ-de-Mars.»</p> + +<p>Château-Renaud salua.</p> + +<p>«Ah! vous étiez aux courses, monsieur? dit vivement la comtesse.</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Eh bien, reprit vivement Mme G..., pouvez-vous me dire à qui +appartenait le cheval qui a gagné le prix du Jockey-Club?</p> + +<p>—Non, madame, dit Château-Renaud, et je faisais tout à l'heure la même +question à Albert.</p> + +<p>—Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse? demanda Albert.</p> + +<p>—À quoi?</p> + +<p>—À connaître le maître du cheval?</p> + +<p>—Infiniment. Imaginez-vous.... Mais sauriez-vous qui, par hasard, +vicomte?</p> + +<p>—Madame, vous alliez raconter une histoire: imaginez-vous, avez-vous +dit.</p> + +<p>—Eh bien, imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et ce joli petit +jockey à casaque rose m'avaient, à la première vue, inspiré une si vive +sympathie, que je faisais des vœux pour l'un et pour l'autre, +exactement comme si j'avais engagé sur eux la moitié de ma fortune; +aussi, lorsque je les vis arriver au but, devançant les autres coureurs +de trois longueurs de cheval, je fus si joyeuse que je me mis à battre +des mains comme une folle. Figurez-vous mon étonnement lorsque, en +rentrant chez moi, je rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose! +Je crus que le vainqueur de la course demeurait par hasard dans la même +maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la première +chose que je vis fut la coupe d'or qui formait le prix gagné par le +cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait un petit papier +sur lequel étaient écrits ces mots: «À la comtesse G..., Lord Ruthwen.»</p> + +<p>—C'est justement cela, dit Morcerf.</p> + +<p>—Comment! c'est justement cela; que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire que c'est Lord Ruthwen en personne.</p> + +<p>—Quel Lord Ruthwen?</p> + +<p>—Le nôtre, le vampire, celui du théâtre Argentina.</p> + +<p>—Vraiment! s'écria la comtesse; il est donc ici?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Et vous le voyez? vous le recevez? vous allez chez lui?</p> + +<p>—C'est mon ami intime, et M. de Château-Renaud lui-même a l'honneur de +le connaître.</p> + +<p>—Qui peut vous faire croire que c'est lui qui a gagné?</p> + +<p>—Son cheval inscrit sous le nom de <i>Vampa</i>...</p> + +<p>—Eh bien, après?</p> + +<p>—Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux bandit qui m'avait +fait prisonnier?</p> + +<p>—Ah! c'est vrai.</p> + +<p>—Et des mains duquel le comte m'a miraculeusement tiré?</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Il s'appelait <i>Vampa</i>. Vous voyez bien que c'est lui.</p> + +<p>—Mais pourquoi m'a-t-il envoyé cette coupe, à moi?</p> + +<p>—D'abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort parlé de +vous, comme vous pouvez le croire; ensuite parce qu'il aura été enchanté +de retrouver une compatriote, et heureux de l'intérêt que cette +compatriote prenait à lui.</p> + +<p>—J'espère bien que vous ne lui avez jamais raconté les folies que nous +avons dites à son sujet!</p> + +<p>—Ma foi, je n'en jurerais pas, et cette façon de vous offrir cette +coupe sous le nom de Lord Ruthwen....</p> + +<p>—Mais c'est affreux, il va m'en vouloir mortellement.</p> + +<p>—Son procédé est-il celui d'un ennemi?</p> + +<p>—Non, je l'avoue.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Ainsi, il est à Paris?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et quelle sensation a-t-il faite?</p> + +<p>—Mais, dit Albert, on en a parlé huit jours, puis sont arrivés le +couronnement de la reine d'Angleterre et le vol des diamants de Mlle +Mars, et l'on n'a plus parlé que de cela.</p> + +<p>—Mon cher, dit Château-Renaud, on voit bien que le comte est votre ami, +vous le traitez en conséquence. Ne croyez pas ce que vous dit Albert, +madame la comtesse, il n'est au contraire question que du comte de +Monte-Cristo à Paris. Il a d'abord débuté par envoyer à Mme Danglars des +chevaux de trente mille francs; puis il a sauvé la vie à Mme de +Villefort; puis il a gagné la course du Jockey-Club à ce qu'il paraît. +Je maintiens au contraire, moi, quoi qu'en dise Morcerf, qu'on s'occupe +encore du comte en ce moment, et qu'on ne s'occupera même plus que de +lui dans un mois, s'il veut continuer de faire de l'excentricité, ce +qui, au reste, paraît être sa manière de vivre ordinaire.</p> + +<p>—C'est possible, dit Morcerf; en attendant, qui donc a repris la loge +de l'ambassadeur de Russie?</p> + +<p>—Laquelle? demanda la comtesse.</p> + +<p>—L'entre-colonne du premier rang; elle me semble parfaitement remise à +neuf.</p> + +<p>—En effet, dit Château-Renaud. Est-ce qu'il y avait quelqu'un pendant le +premier acte?</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Dans cette loge?</p> + +<p>—Non, reprit la comtesse, je n'ai vu personne; ainsi, continua-t-elle, +revenant à la première conversation, vous croyez que c'est votre comte +de Monte-Cristo qui a gagné le prix?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Et qui m'a envoyé cette coupe?</p> + +<p>—Sans aucun doute.</p> + +<p>—Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j'ai fort envie de +la lui renvoyer.</p> + +<p>—Oh! n'en faites rien; il vous en enverrait une autre, taillée dans +quelque saphir ou creusée dans quelque rubis. Ce sont ses manières +d'agir; que voulez-vous, il faut le prendre comme il est.»</p> + +<p>En ce moment on entendit la sonnette qui annonçait que le deuxième acte +allait commencer. Albert se leva pour regagner sa place.</p> + +<p>«Vous verrai-je? demanda la comtesse.</p> + +<p>—Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai m'informer si je +puis vous être bon à quelque chose à Paris.</p> + +<p>—Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de Rivoli, 22, +je suis chez moi pour mes amis. Vous voilà prévenus.»</p> + +<p>Les jeunes gens saluèrent et sortirent.</p> + +<p>En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les yeux +fixés sur un seul point de la salle; leurs regards suivirent la +direction générale, et s'arrêtèrent sur l'ancienne loge de l'ambassadeur +de Russie. Un homme habillé de noir, de trente-cinq à quarante ans, +venait d'y entrer avec une femme vêtue d'un costume oriental. La femme +était de la plus grande beauté, et le costume d'une telle richesse que +comme nous l'avons dit, tous les yeux s'étaient à l'instant tournés vers +elle.</p> + +<p>«Eh! dit Albert, c'est Monte-Cristo et sa Grecque.»</p> + +<p>En effet, c'était le comte et Haydée.</p> + +<p>Au bout d'un instant, la jeune femme était l'objet de l'attention non +seulement du parterre, mais de toute la salle; les femmes se penchaient +hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des lustres cette +cascade de diamants.</p> + +<p>Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui indique +dans les masses assemblées un grand événement. Personne ne songea à +crier silence. Cette femme si jeune, si belle, si éblouissante, était le +plus curieux spectacle qu'on pût voir.</p> + +<p>Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement à Albert que la +baronne désirait avoir sa visite dans l'entracte suivant.</p> + +<p>Morcerf était de trop bon goût pour se faire attendre quand on lui +indiquait clairement qu'il était attendu. L'acte fini, il se hâta donc +de monter dans l'avant-scène.</p> + +<p>Il salua les deux dames et tendit la main à Debray.</p> + +<p>La baronne l'accueillit avec un charmant sourire et Eugénie avec sa +froideur habituelle.</p> + +<p>«Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme à bout, et qui vous +appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui m'écrase de questions +sur le comte, et qui veut que je sache d'où il est, d'où il vient, où il +va; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi, et pour me tirer d'affaire, +j'ai dit: «Demandez tout cela à Morcerf, il connaît son Monte-Cristo sur +le bout du doigt»; alors on vous a fait signe.</p> + +<p>—N'est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu'on a un +demi-million de fonds secrets à sa disposition on ne soit pas mieux +instruit que cela?</p> + +<p>—Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j'avais un +demi-million à ma disposition, je l'emploierais à autre chose qu'à +prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n'a d'autre mérite +à mes yeux que d'être deux fois riche comme un nabab; mais j'ai passé la +parole à mon ami Morcerf; arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde +plus.</p> + +<p>—Un nabab ne m'eût certainement pas envoyé une paire de chevaux de +trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles, de cinq mille +francs chacun.</p> + +<p>—Oh! les diamants, dit en riant Morcerf, c'est sa manie. Je crois que, +pareil à Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et qu'il en sème +sur son chemin comme le petit Poucet faisait de ses cailloux.</p> + +<p>—Il aura trouvé quelque mine, dit Mme Danglars; vous savez qu'il a un +crédit illimité sur la maison du baron?</p> + +<p>—Non, je ne le savais pas, répondit Albert, mais cela doit être.</p> + +<p>—Et qu'il a annoncé à M. Danglars qu'il comptait rester un an à Paris +et y dépenser six millions?</p> + +<p>—C'est le schah de Perse qui voyage incognito.</p> + +<p>—Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugénie, avez-vous remarqué comme +elle est belle?</p> + +<p>—En vérité, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire si bonne +justice aux personnes de votre sexe.»</p> + +<p>Lucien approcha son lorgnon de son œil.</p> + +<p>«Charmante! dit-il.</p> + +<p>—Et cette femme, M. de Morcerf sait-il qui elle est?</p> + +<p>—Mademoiselle, dit Albert, répondant à cette interpellation presque +directe, je le sais à peu près, comme tout ce qui regarde le personnage +mystérieux dont nous nous occupons. Cette femme est une Grecque.</p> + +<p>—Cela se voit facilement à son costume, et vous ne m'apprenez là que ce +que toute la salle sait déjà comme nous.</p> + +<p>—Je suis fâché, dit Morcerf, d'être un cicérone si ignorant, mais je +dois avouer que là se bornent mes connaissances; je sais, en outre +qu'elle est musicienne, car un jour que j'ai déjeuné chez le comte, j'ai +entendu les sons d'une guzla qui ne pouvaient venir certainement que +d'elle.</p> + +<p>—Il reçoit donc, votre comte? demanda Mme Danglars.</p> + +<p>—Et d'une façon splendide, je vous le jure.</p> + +<p>—Il faut que je pousse Danglars à lui offrir quelque dîner, quelque +bal, afin qu'il nous les rende.</p> + +<p>—Comment, vous irez chez lui? dit Debray en riant.</p> + +<p>—Pourquoi pas? avec mon mari!</p> + +<p>—Mais il est garçon, ce mystérieux comte.</p> + +<p>—Vous voyez bien que non, dit en riant à son tour la baronne, en +montrant la belle Grecque.</p> + +<p>—Cette femme est une esclave, à ce qu'il nous a dit lui-même, vous +rappelez-vous, Morcerf? à votre déjeuner?</p> + +<p>—Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne qu'elle a bien plutôt l'air +d'une princesse.</p> + +<p>—Des <i>Mille et une Nuits</i>.</p> + +<p>—Des <i>Mille et une Nuits</i>, je ne dis pas; mais qu'est-ce qui fait les +princesses, mon cher? ce sont les diamants, et celle-ci en est couverte.</p> + +<p>—Elle en a même trop, dit Eugénie; elle serait plus belle sans cela, +car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de forme.</p> + +<p>—Oh! l'artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se +passionne?</p> + +<p>—J'aime tout ce qui est beau, dit Eugénie.</p> + +<p>—Mais que dites-vous du comte alors? dit Debray, il me semble qu'il +n'est pas mal non plus.</p> + +<p>—Le comte? dit Eugénie, comme si elle n'eût point encore pensé à le +regarder, le comte, il est bien pâle.</p> + +<p>—Justement, dit Morcerf, c'est dans cette pâleur qu'est le secret que +nous cherchons. La comtesse G... prétend, vous le savez, que c'est un +vampire.</p> + +<p>—Elle est donc de retour, la comtesse G...? demanda la baronne.</p> + +<p>—Dans cette loge de côté, dit Eugénie, presque en face de nous, ma +mère; cette femme, avec ces admirables cheveux blonds, c'est elle.</p> + +<p>—Oh! oui, dit Mme Danglars; vous ne savez pas ce que vous devriez +faire, Morcerf?</p> + +<p>—Ordonnez, madame.</p> + +<p>—Vous devriez aller faire une visite à votre comte de Monte-Cristo et +nous l'amener.</p> + +<p>—Pourquoi faire? dit Eugénie.</p> + +<p>—Mais pour que nous lui parlions; n'es-tu pas curieuse de le voir?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Étrange enfant! murmura la baronne.</p> + +<p>—Oh! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-même. Tenez, il vous +a vue, madame, et il vous salue.»</p> + +<p>La baronne rendit au comte son salut, accompagné d'un charmant sourire.</p> + +<p>«Allons, dit Morcerf, je me sacrifie; je vous quitte et vais voir s'il +n'y a pas moyen de lui parler.</p> + +<p>—Allez dans sa loge; c'est bien simple.</p> + +<p>—Mais je ne suis pas présenté.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À la belle Grecque.</p> + +<p>—C'est une esclave, dites-vous?</p> + +<p>—Oui, mais vous prétendez, vous, que c'est une princesse.... Non. +J'espère que lorsqu'il me verra sortir il sortira.</p> + +<p>—C'est possible. Allez!</p> + +<p>—J'y vais.»</p> + +<p>Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment où il passait devant +la loge du comte, la porte s'ouvrit; le comte dit quelques mots en arabe +à Ali, qui se tenait dans le corridor, et prit le bras de Morcerf.</p> + +<p>Ali referma la porte, et se tint debout devant elle; il y avait dans le +corridor un rassemblement autour du Nubien.</p> + +<p>«En vérité, dit Monte-Cristo, votre Paris est une étrange ville, et vos +Parisiens un singulier peuple. On dirait que c'est la première fois +qu'ils voient un Nubien. Regardez-les donc se presser autour de ce +pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut dire. Je vous réponds d'une +chose, par exemple, c'est qu'un Parisien peut aller à Tunis, à +Constantinople, à Bagdad ou au Caire, on ne fera pas cercle autour de +lui.</p> + +<p>—C'est que vos Orientaux sont des gens sensés, et qu'ils ne regardent +que ce qui vaut la peine d'être vu; mais croyez-moi, Ali ne jouit de +cette popularité que parce qu'il vous appartient, et qu'en ce moment +vous êtes l'homme à la mode.</p> + +<p>—Vraiment! et qui me vaut cette faveur?</p> + +<p>—Parbleu! vous-même. Vous donnez des attelages de mille louis; vous +sauvez la vie à des femmes de procureur du roi; vous faites courir, +sous le nom de major Brack, des chevaux pur sang et des jockeys gros +comme des ouistitis; enfin, vous gagnez des coupes d'or, et vous les +envoyez aux jolies femmes.</p> + +<p>—Et qui diable vous a conté toutes ces folies?</p> + +<p>—Dame! la première, Mme Danglars, qui meurt d'envie de vous voir dans +sa loge, ou plutôt qu'on vous y voie; la seconde, le journal de +Beauchamp, et la troisième, ma propre imaginative. Pourquoi appelez-vous +votre cheval <i>Vampa</i>, si vous voulez garder l'incognito?</p> + +<p>—Ah! c'est vrai! dit le comte, c'est une imprudence. Mais dites-moi +donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois à l'Opéra? Je +l'ai cherché des yeux, et je ne l'ai aperçu nulle part.</p> + +<p>—Il viendra ce soir.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Dans la loge de la baronne, je crois.</p> + +<p>—Cette charmante personne qui est avec elle, c'est sa fille?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je vous en fais mon compliment.»</p> + +<p>Morcerf sourit.</p> + +<p>«Nous reparlerons de cela plus tard et en détail, dit-il. Que dites-vous +de la musique?</p> + +<p>—De quelle musique?</p> + +<p>—Mais de celle que vous venez d'entendre.</p> + +<p>—Je dis que c'est de fort belle musique pour de la musique composée par +un compositeur humain, et chantée par des oiseaux à deux pieds et sans +plumes, comme disait feu Diogène.</p> + +<p>—Ah çà! mais, mon cher comte, il semblerait que vous pourriez entendre +à votre caprice les sept chœurs du paradis?</p> + +<p>—Mais c'est un peu de cela. Quand je veux entendre d'admirable musique, +vicomte, de la musique comme jamais l'oreille mortelle n'en a entendu, +je dors.</p> + +<p>—Eh bien, mais, vous êtes à merveille ici; dormez, mon cher comte, +dormez, l'Opéra n'a pas été inventé pour autre chose.</p> + +<p>—Non, en vérité, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que je dorme +du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le silence, et +puis une certaine préparation....</p> + +<p>—Ah! le fameux haschich?</p> + +<p>—Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la musique, venez +souper avec moi.</p> + +<p>—Mais j'en ai déjà entendu en y allant déjeuner, dit Morcerf.</p> + +<p>—À Rome?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ah! c'était la guzla d'Haydée. Oui, la pauvre exilée s'amuse +quelquefois à me jouer des airs de son pays.»</p> + +<p>Morcerf n'insista pas davantage; de son côté, le comte se tut.</p> + +<p>En ce moment la sonnette retentit.</p> + +<p>«Vous m'excusez? dit le comte en reprenant le chemin de sa loge.</p> + +<p>—Comment donc!</p> + +<p>—Emportez bien des choses pour la comtesse G... de la part de son +vampire.</p> + +<p>—Et à la baronne?</p> + +<p>—Dites-lui que j'aurai l'honneur, si elle le permet, d'aller lui +présenter mes hommages dans la soirée.»</p> + +<p>Le troisième acte commença. Pendant le troisième acte le comte de +Morcerf vint, comme il l'avait promis, rejoindre Mme Danglars.</p> + +<p>Le comte n'était point un de ces hommes qui font révolution dans une +salle; aussi personne ne s'aperçut-il de son arrivée que ceux dans la +loge desquels il venait prendre une place.</p> + +<p>Monte-Cristo le vit cependant, et un léger sourire effleura ses lèvres.</p> + +<p>Quant à Haydée, elle ne voyait rien tant que la toile était levée; comme +toutes les natures primitives, elle adorait tout ce qui parle à +l'oreille et à la vue.</p> + +<p>Le troisième acte s'écoula comme d'habitude; Mlles Noblet, Julia et +Leroux exécutèrent leurs entrechats ordinaires; le prince de Grenade +fut défié par Robert-Mario; enfin ce majestueux roi que vous savez fit +le tour de la salle pour montrer son manteau de velours, en tenant sa +fille par la main; puis la toile tomba, et la salle se dégorgea aussitôt +dans le foyer et les corridors.</p> + +<p>Le comte sortit de sa loge, et un instant après apparut dans celle de la +baronne Danglars.</p> + +<p>La baronne ne put s'empêcher de jeter un cri de surprise légèrement mêlé +de joie.</p> + +<p>«Ah! venez donc, monsieur le comte! s'écria-t-elle, car, en vérité, +j'avais hâte de joindre mes grâces verbales aux remerciements écrits que +je vous ai déjà faits.</p> + +<p>—Oh! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette misère? je +l'avais déjà oubliée, moi.</p> + +<p>—Oui, mais ce qu'on n'oublie pas, monsieur le comte, c'est que vous +avez le lendemain sauvé ma bonne amie Mme de Villefort du danger que lui +faisaient courir ces mêmes chevaux.</p> + +<p>—Cette fois encore, madame, je ne mérite pas vos remerciements; c'est +Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de rendre à Mme de Villefort cet +éminent service.</p> + +<p>—Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tiré mon fils des +bandits romains?</p> + +<p>—Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la main que le +général lui tendait, non; cette fois je prends les remerciements pour +mon compte; mais vous me les avez déjà faits, je les ai déjà reçus, et, +en vérité, je suis honteux de vous retrouver encore si reconnaissant. +Faites-moi donc l'honneur, je vous prie, madame la baronne, de me +présenter à mademoiselle votre fille.</p> + +<p>—Oh! vous êtes tout présenté, de nom du moins, car il y a deux ou trois +jours que nous ne parlons que de vous. Eugénie, continua la baronne en +se retournant vers sa fille, monsieur le comte de Monte-Cristo!»</p> + +<p>Le comte s'inclina: Mlle Danglars fit un léger mouvement de tête.</p> + +<p>«Vous êtes là avec une admirable personne, monsieur le comte, dit +Eugénie; est-ce votre fille?</p> + +<p>—Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo étonné de cette extrême ingénuité +ou de cet étonnant aplomb, c'est une pauvre Grecque dont je suis le +tuteur. </p> + +<p>—Et qui se nomme?...</p> + +<p>—Haydée, répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Une Grecque! murmura le comte de Morcerf.</p> + +<p>—Oui, comte, dit Mme Danglars; et dites-moi si vous avez jamais vu à la +cour d'Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement servi, un aussi +admirable costume que celui que nous avons là devant les yeux.</p> + +<p>—Ah! dit Monte-Cristo, vous avez servi à Janina, monsieur le comte?</p> + +<p>—J'ai été général-inspecteur des troupes du pacha, répondit Morcerf, et +mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des libéralités de +l'illustre chef albanais.</p> + +<p>—Regardez donc! insista Mme Danglars.</p> + +<p>—Où cela? balbutia Morcerf.</p> + +<p>—Tenez!» dit Monte-Cristo.</p> + +<p>Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui hors la +loge.</p> + +<p>En ce moment, Haydée, qui cherchait le comte des yeux, aperçut sa tête +pâle près de celle de M. de Morcerf, qu'il tenait embrassé.</p> + +<p>Cette vue produisit sur la jeune fille l'effet de la tête de Méduse; +elle fit un mouvement en avant comme pour les dévorer tous deux du +regard, puis, presque aussitôt, elle se rejeta en arrière en poussant un +faible cri, qui fut cependant entendu des personnes qui étaient les plus +proches d'elle et d'Ali, qui aussitôt ouvrit la porte.</p> + +<p>«Tiens, dit Eugénie, que vient-il donc d'arriver à votre pupille, +monsieur le comte? On dirait qu'elle se trouve mal.</p> + +<p>—En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point, mademoiselle: +Haydée est très nerveuse et par conséquent très sensible aux odeurs: un +parfum qui lui est antipathique suffit pour la faire évanouir; mais, +ajouta le comte en tirant un flacon de sa poche, j'ai là le remède.»</p> + +<p>Et, après avoir salué la baronne et sa fille d'un seul et même salut, il +échangea une dernière poignée de main avec le comte et avec Debray, et +sortit de la loge de Mme Danglars. </p> + +<p>Quand il entra dans la sienne, Haydée était encore fort pâle; à peine +parut-il qu'elle lui saisit la main. Monte-Cristo s'aperçut que les +mains de la jeune fille étaient humides et glacées à la fois.</p> + +<p>«Avec qui donc causais-tu là, seigneur? demanda la jeune fille.</p> + +<p>—Mais, répondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui a été au +service de ton illustre père, et qui avoue lui devoir sa fortune.</p> + +<p>—Ah! le misérable! s'écria Haydée, c'est lui qui l'a vendu aux Turcs; +et cette fortune, c'est le prix de sa trahison. Ne savais-tu donc pas +cela, mon cher seigneur?</p> + +<p>—J'avais bien déjà entendu dire quelques mots de cette histoire en +Épire, dit Monte-Cristo, mais j'en ignore les détails. Viens, ma fille, +tu me les donneras, ce doit être curieux.</p> + +<p>—Oh! oui, viens, viens; il me semble que je mourrais si je restais plus +longtemps en face de cet homme.»</p> + +<p>Et Haydée, se levant vivement, s'enveloppa de son burnous de cachemire +blanc brodé de perles et de corail, et sortit vivement au moment où la +toile se levait.</p> + +<p>«Voyez si cet homme fait rien comme un autre! dit la comtesse G... à +Albert, qui était retourné près d'elle; il écoute religieusement le +troisième acte de <i>Robert</i>, et il s'en va au moment où le quatrième va +commencer.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LIV" id="LIV"></a><a href="#table">LIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La hausse et la baisse.</a></h3> + +<p>Quelques jours après cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire +visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-Élysées, qui +avait déjà pris cette allure de palais, que le comte, grâce à son +immense fortune, donnait à ses habitations même les plus passagères.</p> + +<p>Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui +avait déjà apportés une lettre signée baronne Danglars, née Herminie de +Servieux.</p> + +<p>Albert était accompagné de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de +son ami quelques compliments qui n'étaient pas officiels sans doute, +mais dont, grâce à la finesse de son coup d'œil, le comte ne pouvait +suspecter la source.</p> + +<p>Il lui sembla même que Lucien venait le voir, mû par un double sentiment +de curiosité, et que la moitié de ce sentiment émanait de la rue de la +Chaussée-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se +tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connaître par ses propres yeux +l'intérieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs, +et qui allait à l'Opéra avec une esclave grecque portant un million de +diamants, avait chargé les yeux par lesquels elle avait l'habitude de +voir de lui donner des renseignements sur cet intérieur.</p> + +<p>Mais le comte ne parut pas soupçonner la moindre corrélation entre la +visite de Lucien et la curiosité de la baronne.</p> + +<p>«Vous êtes en rapports presque continuels avec le baron Danglars? +demanda-t-il à Albert de Morcerf.</p> + +<p>—Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit.</p> + +<p>—Cela tient donc toujours?</p> + +<p>—Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrangée.»</p> + +<p>Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot mêlé à la conversation lui +donnait le droit d'y demeurer étranger, plaça son lorgnon d'écaille dans +son œil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit à faire le tour +de la chambre en examinant les armes et les tableaux.</p> + +<p>«Ah! dit Monte-Cristo; mais, à vous entendre, je n'avais pas cru à une +si prompte solution.</p> + +<p>—Que voulez-vous? les choses marchent sans qu'on s'en doute; pendant +que vous ne songez pas à elles, elles songent à vous; et quand vous vous +retournez vous êtes étonné du chemin qu'elles ont fait. Mon père et M. +Danglars ont servi ensemble en Espagne, mon père dans l'armée, M. +Danglars dans les vivres. C'est là que mon père, ruiné par la +Révolution, et M. Danglars, qui n'avait, lui, jamais eu de patrimoine, +ont jeté les fondements, mon père, de sa fortune politique et militaire, +qui est belle, M. Danglars, de sa fortune politique et financière, qui +est admirable.</p> + +<p>—Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la visite que +je lui ai faite, M. Danglars m'a parlé de cela; et, continua-t-il en +jetant un coup d'œil sur Lucien, qui feuilletait un album, et elle est +jolie, Mlle Eugénie? car je crois me rappeler que c'est Eugénie qu'elle +s'appelle. </p> + +<p>—Fort jolie, ou plutôt fort belle, répondit Albert, mais d'une beauté +que je n'apprécie pas. Je suis un indigne!</p> + +<p>—Vous en parlez déjà comme si vous étiez son mari!</p> + +<p>—Oh! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir à son tour ce que +faisait Lucien.</p> + +<p>—Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous ne me +paraissez pas enthousiaste de ce mariage!</p> + +<p>—Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela m'épouvante.</p> + +<p>—Bah! dit Monte-Cristo, voilà une belle raison; n'êtes-vous pas riche +vous-même?</p> + +<p>—Mon père a quelque chose comme une cinquantaine de mille livres de +rente, et m'en donnera peut-être dix ou douze en me mariant.</p> + +<p>—Le fait est que c'est modeste, dit le comte, à Paris surtout; mais +tout n'est pas dans la fortune en ce monde, et c'est bien quelque chose +aussi qu'un beau nom et une haute position sociale. Votre nom est +célèbre, votre position magnifique, et puis le comte de Morcerf est un +soldat, et l'on aime à voir s'allier cette intégrité de Bayard à la +pauvreté de Duguesclin; le désintéressement est le plus beau rayon de +soleil auquel puisse reluire une noble épée. Moi, tout au contraire, je +trouve cette union on ne peut plus sortable: Mlle Danglars vous +enrichira et vous l'anoblirez!»</p> + +<p>Albert secoua la tête et demeura pensif.</p> + +<p>«Il y a encore autre chose, dit-il.</p> + +<p>—J'avoue, reprit Monte-Cristo, que j'ai peine à comprendre cette +répugnance pour une jeune fille riche et belle.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit Morcerf, cette répugnance, si répugnance il y a, ne +vient pas toute de mon côté.</p> + +<p>—Mais de quel côté donc? car vous m'avez dit que votre père désirait ce +mariage.</p> + +<p>—Du côté de ma mère, et ma mère est un œil prudent et sûr. Eh bien, +elle ne sourit pas à cette union; elle a je ne sais quelle prévention +contre les Danglars.</p> + +<p>—Oh! dit le comte avec un ton un peu forcé, cela se conçoit; Mme la +comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse +en personne, hésite un peu à toucher une main roturière, épaisse et +brutale: c'est naturel.</p> + +<p>—Je ne sais si c'est cela, en effet, dit Albert; mais ce que je sais, +c'est qu'il me semble que ce mariage, s'il se fait, la rendra +malheureuse. Déjà l'on devait s'assembler pour parler d'affaires il y a +six semaines mais j'ai été tellement pris de migraines....</p> + +<p>—Réelles? dit le comte en souriant.</p> + +<p>—Oh! bien réelles, la peur sans doute... que l'on a remis le +rendez-vous à deux mois. Rien ne presse, vous comprenez; je n'ai pas +encore vingt et un ans, et Eugénie n'en a que dix-sept; mais les deux +mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s'exécuter. Vous ne pouvez +vous imaginer, mon cher comte, combien je suis embarrassé... Ah! que +vous êtes heureux d'être libre!</p> + +<p>—Eh bien, mais soyez libre aussi; qui vous en empêche, je vous le +demande un peu?</p> + +<p>—Oh! ce serait une trop grande déception pour mon père si je n'épouse +pas Mlle Danglars.</p> + +<p>—Épousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement d'épaules.</p> + +<p>—Oui, dit Morcerf; mais pour ma mère ce ne sera pas de la déception, +mais de la douleur.</p> + +<p>—Alors ne l'épousez pas, fit le comte.</p> + +<p>—Je verrai, j'essaierai, vous me donnerez un conseil, n'est-ce pas? et, +s'il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras. Oh! pour ne pas +faire de peine à mon excellente mère, je me brouillerais avec le comte, +je crois.»</p> + +<p>Monte-Cristo se détourna; il semblait ému.</p> + +<p>«Eh! dit-il à Debray, assis dans un fauteuil profond à l'extrémité du +salon, et qui tenait de la main droite un crayon et de la gauche un +carnet, que faites-vous donc, un croquis d'après le Poussin?</p> + +<p>—Moi? dit-il tranquillement, oh! bien oui! un croquis, j'aime trop la +peinture pour cela! Non pas, je fais tout l'opposé de la peinture, je +fais des chiffres.</p> + +<p>—Des chiffres? </p> + +<p>—Oui, je calcule; cela vous regarde indirectement, vicomte; je calcule +ce que la maison Danglars a gagné sur la dernière hausse d'Haïti: de +deux cent six le fonds est monté à quatre cent neuf en trois jours, et +le prudent banquier avait acheté beaucoup à deux cent six. Il a dû +gagner trois cent mille livres.</p> + +<p>—Ce n'est pas son meilleur coup, dit Morcerf; n'a-t-il pas gagné un +million cette année avec les bons d'Espagne?</p> + +<p>—Écoutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-Cristo qui +vous dira comme les Italiens:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Danaro e santità</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Metà della metà</i></span> +</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">[Argent et sainteté,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Moitié de la moitié.]</span></p> + +<p>Et c'est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles +histoires, je hausse les épaules.</p> + +<p>—Mais vous parliez d'Haïti? dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oh! Haïti, c'est autre chose; Haïti, c'est l'écarté de l'agiotage +français. On peut aimer la bouillotte, chérir le whist, raffoler du +boston, et se lasser cependant de tout cela; mais on en revient toujours +à l'écarté: c'est un hors-d'œuvre. Ainsi M. Danglars a vendu hier à +quatre cent six et empoché trois cent mille francs; s'il eût attendu à +aujourd'hui, le fonds retombait à deux cent cinq, et au lieu de gagner +trois cent mille francs, il en perdait vingt ou vingt-cinq mille.</p> + +<p>—Et pourquoi le fonds est-il retombé de quatre cent neuf à deux cent +cinq? demanda Monte-Cristo. Je vous demande pardon, je suis fort +ignorant de toutes ces intrigues de Bourse.</p> + +<p>—Parce que, répondit en riant Albert, les nouvelles se suivent et ne se +ressemblent pas.</p> + +<p>—Ah! diable, fit le comte, M. Danglars joue à gagner ou à perdre trois +cent mille francs en un jour. Ah çà! mais il est donc énormément riche?</p> + +<p>—Ce n'est pas lui qui joue! s'écria vivement Lucien, c'est Mme +Danglars; elle est véritablement intrépide.</p> + +<p>—Mais vous qui êtes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le peu de +stabilité des nouvelles, puisque vous êtes à la source, vous devriez +l'empêcher, dit Morcerf avec un sourire.</p> + +<p>—Comment le pourrais-je, si son mari ne réussit pas? demanda Lucien. +Vous connaissez le caractère de la baronne, personne n'a d'influence sur +elle, et elle ne fait absolument que ce qu'elle veut.</p> + +<p>—Oh! si j'étais à votre place! dit Albert.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Je la guérirais, moi; ce serait un service à rendre à son futur +gendre.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Ah pardieu! c'est bien facile, je lui donnerais une leçon.</p> + +<p>—Une leçon?</p> + +<p>—Oui. Votre position de secrétaire du ministre vous donne une grande +autorité pour les nouvelles; vous n'ouvrez pas la bouche que les agents +de change ne sténographient au plus vite vos paroles; faites-lui perdre +une centaine de mille francs coup sur coup, et cela la rendra prudente.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, balbutia Lucien.</p> + +<p>—C'est cependant limpide, répondit le jeune homme avec une naïveté qui +n'avait rien d'affecté; annoncez-lui un beau matin quelque chose +d'inouï, une nouvelle télégraphique que vous seul puissiez savoir; que +Henri IV, par exemple, a été vu hier chez Gabrielle; cela fera monter +les fonds, elle établira son coup de bourse là-dessus, et elle perdra +certainement lorsque Beauchamp écrira le lendemain dans son journal: +«C'est à tort que les gens bien informés prétendent que le roi Henri IV +a été vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est complètement inexact; le +roi Henri IV n'a pas quitté le pont Neuf.»</p> + +<p>Lucien se mit à rire du bout des lèvres. Monte-Cristo, quoique +indifférent en apparence, n'avait pas perdu un mot de cet entretien, et +son œil perçant avait même cru lire un secret dans l'embarras du +secrétaire intime.</p> + +<p>Il résulta de cet embarras de Lucien, qui avait complètement échappé à +Albert, que Lucien abrégea sa visite.</p> + +<p>Il se sentait évidemment mal à l'aise. Le comte lui dit en le +reconduisant quelques mots à voix basse auxquels il répondit:</p> + +<p>«Bien volontiers, monsieur le comte, j'accepte.»</p> + +<p>Le comte revint au jeune de Morcerf.</p> + +<p>«Ne pensez-vous pas, en y réfléchissant, lui dit-il, que vous avez eu +tort de parler comme vous l'avez fait de votre belle-mère devant M. +Debray?</p> + +<p>—Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas d'avance ce +mot-là.</p> + +<p>—Vraiment, et sans exagération, la comtesse est à ce point contraire à +ce mariage?</p> + +<p>—À ce point que la baronne vient rarement à la maison, et que ma mère, +je crois, n'a pas été deux fois dans sa vie chez madame Danglars.</p> + +<p>—Alors, dit le comte, me voilà enhardi à vous parler à cœur ouvert: M. +Danglars est mon banquier, M. de Villefort m'a comblé de politesse en +remerciement d'un service qu'un heureux hasard m'a mis à même de lui +rendre. Je devine sous tout cela une avalanche de dîners et de raouts. +Or, pour ne pas paraître brocher fastueusement sur le tout, et même pour +avoir le mérite de prendre les devants, si vous voulez, j'ai projeté de +réunir dans ma maison de campagne d'Auteuil M. et Mme Danglars, M. et +Mme de Villefort. Si je vous invite à ce dîner, ainsi que M. le comte et +Mme la comtesse de Morcerf, cela n'aura-t-il pas l'air d'une espèce de +rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la comtesse de Morcerf +n'envisagera-t-elle point la chose ainsi, surtout si M. le baron +Danglars me fait l'honneur d'amener sa fille? Alors votre mère me +prendra en horreur, et je ne veux aucunement de cela, moi; je tiens, au +contraire, et dites-le-lui toutes les fois que l'occasion s'en +présentera, à rester au mieux dans son esprit.</p> + +<p>—Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d'y mettre avec moi cette +franchise, et j'accepte l'exclusion que vous me proposez. Vous dites que +vous tenez à rester au mieux dans l'esprit de ma mère, où vous êtes déjà +à merveille.</p> + +<p>—Vous croyez? fit Monte-Cristo avec intérêt.</p> + +<p>—Oh! j'en suis sûr. Quand vous nous avez quittés l'autre jour, nous +avons causé une heure de vous mais j'en reviens à ce que nous disions. +Eh bien, si ma mère pouvait savoir cette attention de votre part, et je +me hasarderai à la lui dire, je suis sûr qu'elle vous en serait on ne +peut plus reconnaissante. Il est vrai que de son côté, mon père serait +furieux.»</p> + +<p>Le comte se mit à rire. </p> + +<p>«Eh bien, dit-il à Morcerf, vous voilà prévenu. Mais j'y pense, il n'y +aura pas que votre père qui sera furieux; M. et Mme Danglars vont me +considérer comme un homme de fort mauvaise façon. Ils savent que je vous +vois avec une certaine intimité, que vous êtes même ma plus ancienne +connaissance parisienne et ils ne vous trouveront pas chez moi; ils me +demanderont pourquoi je ne vous ai pas invité. Songez au moins à vous +munir d'un engagement antérieur qui ait quelque apparence de +probabilité, et dont vous me ferez part au moyen d'un petit mot. Vous le +savez, avec les banquiers les écrits sont seuls valables.</p> + +<p>—Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma mère veut +aller respirer l'air de la mer. À quel jour est fixé votre dîner?</p> + +<p>—À samedi.</p> + +<p>—Nous sommes à mardi, bien; demain soir nous partons; après-demain nous +serons au Tréport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous êtes un homme +charmant de mettre ainsi les gens à leur aise!</p> + +<p>—Moi! en vérité vous me tenez pour plus que je ne vaux; je désire vous +être agréable, voilà tout.</p> + +<p>—Quel jour avez-vous fait vos invitations?</p> + +<p>—Aujourd'hui même.</p> + +<p>—Bien! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous quittons +Paris demain, ma mère et moi. Je ne vous ai pas vu; par conséquent je ne +sais rien de votre dîner.</p> + +<p>—Fou que vous êtes! et M. Debray, qui vient de vous voir chez moi, lui!</p> + +<p>—Ah! c'est juste.</p> + +<p>—Au contraire, je vous ai vu et invité ici sans cérémonie, et vous +m'avez tout naïvement répondu que vous ne pouviez pas être mon convive, +parce que vous partiez pour le Tréport.</p> + +<p>—Eh bien, voilà qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir ma mère +avant demain?</p> + +<p>—Avant demain, c'est difficile; puis je tomberais au milieu de vos +préparatifs de départ.</p> + +<p>—Eh bien, faites mieux que cela; vous n'étiez qu'un homme charmant, +vous serez un homme adorable. </p> + +<p>—Que faut-il que je fasse pour arriver à cette sublimité?</p> + +<p>—Ce qu'il faut que vous fassiez?</p> + +<p>—Je le demande.</p> + +<p>—Vous êtes aujourd'hui libre comme l'air; venez dîner avec moi: nous +serons en petit comité, vous, ma mère et moi seulement. Vous avez à +peine aperçu ma mère; mais vous la verrez de près. C'est une femme fort +remarquable, et je ne regrette qu'une chose: c'est que sa pareille +n'existe pas avec vingt ans de moins; il y aurait bientôt, je vous le +jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant à mon père, vous +ne le trouverez pas: il est de commission ce soir et dîne chez le grand +référendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le monde +tout entier, vous nous raconterez vos aventures; vous nous direz +l'histoire de cette belle Grecque qui était l'autre soir avec vous à +l'Opéra, que vous appelez votre esclave et que vous traitez comme une +princesse. Nous parlerons italien, espagnol. Voyons, acceptez; ma mère +vous remerciera.</p> + +<p>—Mille grâces, dit le comte; l'invitation est des plus gracieuses, et +je regrette vivement de ne pouvoir l'accepter. Je ne suis pas libre +comme vous le pensiez, et j'ai au contraire un rendez-vous des plus +importants.</p> + +<p>—Ah! prenez garde; vous m'avez appris tout à l'heure comment, en fait +de dîner, on se décharge d'une chose désagréable. Il me faut une preuve. +Je ne suis heureusement pas banquier comme M. Danglars; mais je suis, je +vous en préviens, aussi incrédule que lui.</p> + +<p>—Aussi vais-je vous la donner», dit le comte.</p> + +<p>Et il sonna.</p> + +<p>«Hum! fit Morcerf, voilà déjà deux fois que vous refusez de dîner avec +ma mère. C'est un parti pris, comte.»</p> + +<p>Monte-Cristo tressaillit.</p> + +<p>«Oh! vous ne le croyez pas, dit-il; d'ailleurs voici ma preuve qui +vient.»</p> + +<p>Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant.</p> + +<p>«Je n'étais pas prévenu de votre visite, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Dame! vous êtes un homme si extraordinaire que je n'en répondrais pas.</p> + +<p>—Je ne pouvais point deviner que vous m'inviteriez à dîner, au moins.</p> + +<p>—Oh! quant à cela, c'est probable.</p> + +<p>—Eh bien, écoutez, Baptistin... que vous ai-je dit ce matin quand je +vous ai appelé dans mon cabinet de travail?</p> + +<p>—De faire fermer la porte de M. le comte une fois cinq heures sonnées.</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte... dit Albert.</p> + +<p>—Non, non, je veux absolument me débarrasser de cette réputation +mystérieuse que vous m'avez faite, mon cher vicomte. Il est trop +difficile de jouer éternellement le Manfred. Je veux vivre dans une +maison de verre. Ensuite.... Continuez, Baptistin.</p> + +<p>—Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo Cavalcanti et son +fils.</p> + +<p>—Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un homme de la plus +vieille noblesse d'Italie et dont Dante a pris la peine d'être le +d'Hozier.... Vous vous rappelez ou vous ne vous rappelez pas, dans le +dixième chant de l'Enfer; de plus, son fils, un charmant jeune homme de +votre âge à peu près, vicomte, portant le même titre que vous, et qui +fait son entrée dans le monde parisien avec les millions de son père. Le +major m'amène ce soir son fils Andrea, le contino, comme nous disons en +Italie. Il me le confie. Je le pousserai s'il a quelque mérite. Vous +m'aiderez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Sans doute! C'est donc un ancien ami à vous que ce major Cavalcanti? +demanda Albert.</p> + +<p>—Pas du tout, c'est un digne seigneur, très poli, très modeste, très +discret, comme il y en a une foule en Italie, des descendants très +descendus des vieilles familles. Je l'ai vu plusieurs fois, soit à +Florence, soit à Bologne, soit à Lucques, et il m'a prévenu de son +arrivée. Les connaissances de voyage sont exigeantes: elles réclament de +vous, en tout lieu, l'amitié qu'on leur a témoignée une fois par hasard; +comme si l'homme civilisé, qui sait vivre une heure avec n'importe qui, +n'avait pas toujours son arrière-pensée! Ce bon major Cavalcanti va +revoir Paris, qu'il n'a vu qu'en passant, sous l'Empire, en allant se +faire geler à Moscou. Je lui donnerai un bon dîner, il me laissera son +fils; je lui promettrai de veiller sur lui; je lui laisserai faire +toutes les folies qu'il lui conviendra de faire, et nous serons +quittes.</p> + +<p>—À merveille! dit Albert, et je vois que vous êtes un précieux mentor. +Adieu donc, nous serons de retour dimanche. À propos, j'ai reçu des +nouvelles de Franz.</p> + +<p>—Ah! vraiment! dit Monte-Cristo; et se plaît-il toujours en Italie?</p> + +<p>—Je pense que oui; cependant il vous y regrette. Il dit que vous étiez +le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne sais même pas +s'il ne va point jusqu'à dire qu'il y pleut.</p> + +<p>—Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz?</p> + +<p>—Au contraire, il persiste à vous croire fantastique au premier chef; +voilà pourquoi il vous regrette.</p> + +<p>—Charmant jeune homme! dit Monte-Cristo, et pour lequel je me suis +senti une vive sympathie le premier soir où je l'ai vu cherchant un +souper quelconque, et il a bien voulu accepter le mien. C'est, je crois, +le fils du général d'Épinay?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Le même qui a été si misérablement assassiné en 1815?</p> + +<p>—Par les bonapartistes.</p> + +<p>—C'est cela! Ma foi, je l'aime! N'y a-t-il pas pour lui aussi des +projets de mariage?</p> + +<p>—Oui, il doit épouser Mlle de Villefort.</p> + +<p>—C'est vrai?</p> + +<p>—Comme moi je dois épouser Mlle Danglars, reprit Albert en riant.</p> + +<p>—Vous riez....</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pourquoi riez-vous?</p> + +<p>—Je ris parce qu'il me semble voir de ce côté-là autant de sympathie +pour le mariage qu'il y en a d'un autre côté entre Mlle Danglars et moi. +Mais vraiment, mon cher comte, nous causons de femmes comme les femmes +causent d'hommes; c'est impardonnable!»</p> + +<p>Albert se leva.</p> + +<p>«Vous vous en allez?</p> + +<p>—La question est bonne! il y a deux heures que je vous assomme, et vous +avez la politesse de me demander si je m'en vais! En vérité, comte, vous +êtes l'homme le plus poli de la terre! Et vos domestiques, comme ils +sont dressés! M. Baptistin surtout! je n'ai jamais pu en avoir un comme +cela. Les miens semblent tous prendre exemple sur ceux du +Théâtre-Français, qui justement parce qu'ils n'ont qu'un mot à dire, +viennent toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous défaites de +M. Baptistin, je vous demande la préférence.</p> + +<p>—C'est dit, vicomte.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, attendez: faites bien mes compliments à votre +discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti; et si par +hasard il tenait à établir son fils, trouvez-lui une femme bien riche, +bien noble, du chef de sa mère, du moins, et bien baronne du chef de son +père. Je vous y aiderai, moi.</p> + +<p>—Oh! oh! répondit Monte-Cristo, en vérité, vous en êtes là?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ma foi, il ne faut jurer de rien.</p> + +<p>—Ah! comte, s'écria Morcerf, quel service vous me rendriez, et comme je +vous aimerais cent fois davantage encore si, grâce à vous, je restais +garçon, ne fût-ce que dix ans.</p> + +<p>—Tout est possible», répondit gravement Monte-Cristo.</p> + +<p>Et prenant congé d'Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois sur +son timbre.</p> + +<p>Bertuccio parut.</p> + +<p>«Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reçois samedi dans ma +maison d'Auteuil.»</p> + +<p>Bertuccio eut un léger frisson.</p> + +<p>«Bien, monsieur, dit-il.</p> + +<p>—J'ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit préparé +convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins peut être fort +belle.</p> + +<p>—Il faudrait tout changer pour en arriver là, monsieur le comte, car +les tentures ont vieilli.</p> + +<p>—Changez donc tout, à l'exception d'une seule, celle de la chambre à +coucher de damas rouge: vous la laisserez même absolument telle qu'elle +est.»</p> + +<p>Bertuccio s'inclina.</p> + +<p>«Vous ne toucherez pas au jardin non plus; mais de la cour, par exemple, +faites-en tout ce que vous voudrez; il me sera même agréable qu'on ne la +puisse pas reconnaître.</p> + +<p>—Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit content; je +serais plus rassuré cependant si monsieur le comte me voulait dire ses +intentions pour le dîner.</p> + +<p>—En vérité, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, depuis que vous +êtes à Paris je vous trouve dépaysé, trembleur; mais vous ne me +connaissez donc plus?</p> + +<p>—Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reçoit!</p> + +<p>—Je n'en sais rien encore, et vous n'avez pas besoin de le savoir non +plus. Lucullus dîne chez Lucullus, voilà tout.»</p> + +<p>Bertuccio s'inclina et sortit.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="LV" id="LV"></a><a href="#table">LV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le major Cavalcanti.</a></h3> + +<p>Ni le comte ni Baptistin n'avaient menti en annonçant à Morcerf cette +visite du major Lucquois, qui servait à Monte-Cristo de prétexte pour +refuser le dîner qui lui était offert.</p> + +<p>Sept heures venaient de sonner, et M. Bertuccio, selon l'ordre qu'il en +avait reçu, était parti depuis deux heures pour Auteuil, lorsqu'un +fiacre s'arrêta à la porte de l'hôtel, et sembla s'enfuir tout honteux +aussitôt qu'il eut déposé près de la grille un homme de cinquante-deux +ans environ, vêtu d'une de ces redingotes vertes à brandebourgs noirs +dont l'espèce est impérissable, à ce qu'il paraît, en Europe. Un large +pantalon de drap bleu, une botte encore assez propre, quoique d'un +vernis incertain et un peu trop épaisse de semelle, des gants de daim, +un chapeau se rapprochant pour la forme d'un chapeau de gendarme, un col +noir, brodé d'un liséré blanc, qui, si son propriétaire ne l'eût porté +de sa pleine et entière volonté, eût pu passer pour un carcan: tel était +le costume pittoresque sous lequel se présenta le personnage qui sonna à +la grille en demandant si ce n'était point au n° 30 de l'avenue des +Champs-Élysées que demeurait M. le comte de Monte-Cristo, et qui, sur la +réponse affirmative du concierge, entra, ferma la porte derrière lui et +se dirigea vers le perron.</p> + +<p>La tête petite et anguleuse de cet homme, ses cheveux blanchissants, sa +moustache épaisse et grise le firent reconnaître par Baptistin, qui +avait l'exact signalement du visiteur et qui l'attendait au bas du +vestibule. Aussi, à peine eut-il prononcé son nom devant le serviteur +intelligent, que Monte-Cristo était prévenu de son arrivée.</p> + +<p>On introduisit l'étranger dans le salon le plus simple. Le comte l'y +attendait et alla au-devant de lui d'un air riant.</p> + +<p>«Ah! cher monsieur, dit-il, soyez le bienvenu. Je vous attendais.</p> + +<p>—Vraiment, dit le Lucquois, Votre Excellence m'attendait.</p> + +<p>—Oui, j'avais été prévenu de votre arrivée pour aujourd'hui à sept +heures.</p> + +<p>—De mon arrivée? Ainsi vous étiez prévenu?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Ah! tant mieux! Je craignais, je l'avoue, que l'on n'eût oublié cette +petite précaution.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—De vous prévenir.</p> + +<p>—Oh! non pas!</p> + +<p>—Mais vous êtes sûr de ne pas vous tromper?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—C'est bien moi que Votre Excellence attendait aujourd'hui à sept +heures?</p> + +<p>—C'est bien vous. D'ailleurs, vérifions.</p> + +<p>—Oh! si vous m'attendiez, dit le Lucquois, ce n'est pas la peine.</p> + +<p>—Si fait! si fait!» dit Monte-Cristo.</p> + +<p>Le Lucquois parut légèrement inquiet.</p> + +<p>«Voyons, dit Monte-Cristo, n'êtes-vous pas monsieur le marquis +Bartolomeo Cavalcanti?</p> + +<p>—Bartolomeo Cavalcanti, répéta le Lucquois joyeux, c'est bien cela.</p> + +<p>—Ex-major au service d'Autriche?</p> + +<p>—Était-ce major que j'étais? demanda timidement le vieux militaire.</p> + +<p>—Oui, dit Monte-Cristo, c'était major. C'est le nom que l'on donne en +France au grade que vous occupiez en Italie.</p> + +<p>—Bon, dit le Lucquois, je ne demande pas mieux, moi, vous comprenez....</p> + +<p>—D'ailleurs, vous ne venez pas ici de votre propre mouvement, reprit +Monte-Cristo.</p> + +<p>—Oh! bien certainement.</p> + +<p>—Vous m'êtes adressé par quelqu'un.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Par cet excellent abbé Busoni?</p> + +<p>—C'est cela! s'écria le major joyeux.</p> + +<p>—Et vous avez une lettre?</p> + +<p>—La voilà.</p> + +<p>—Eh pardieu! vous voyez bien. Donnez donc.»</p> + +<p>Et Monte-Cristo prit la lettre qu'il ouvrit et qu'il lut.</p> + +<p>Le major regardait le comte avec de gros yeux étonnés qui se portaient +curieusement sur chaque partie de l'appartement, mais qui revenaient +invariablement à son propriétaire.</p> + +<p>«C'est bien cela... ce cher abbé, «le major Cavalcanti, un digne +praticien de Lucques, descendant des Cavalcanti de Florence, continua +Monte-Cristo tout en lisant, jouissant d'une fortune d'un demi-million +de revenu.» </p> + +<p>Monte-Cristo leva les yeux de dessus le papier et salua.</p> + +<p>«D'un demi-million, dit-il; peste! mon cher monsieur Cavalcanti.</p> + +<p>—Y a-t-il un demi-million? demanda le Lucquois.</p> + +<p>—En toutes lettres; et cela doit être, l'abbé Busoni est l'homme qui +connaît le mieux toutes les grandes fortunes de l'Europe.</p> + +<p>—Va pour un demi-million, dit le Lucquois; mais, ma parole d'honneur, +je ne croyais pas que cela montât si haut.</p> + +<p>—Parce que vous avez un intendant qui vous vole; que voulez-vous, cher +monsieur Cavalcanti, il faut bien passer par là!</p> + +<p>—Vous venez de m'éclairer, dit gravement le Lucquois, je mettrai le +drôle à la porte.»</p> + +<p>Monte-Cristo continua:</p> + +<p>—«Et auquel il ne manquerait qu'une chose pour être heureux».</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui! une seule, dit le Lucquois avec un soupir.</p> + +<p>—«De retrouver un fils adoré.»</p> + +<p>—Un fils adoré!</p> + +<p>—«Enlevé dans sa jeunesse, soit par un ennemi de sa noble famille, soit +par des Bohémiens.»</p> + +<p>—À l'âge de cinq ans, monsieur, dit le Lucquois avec un profond soupir +et en levant les yeux au ciel.</p> + +<p>—Pauvre père!» dit Monte-Cristo.</p> + +<p>Le comte continua:</p> + +<p>—«Je lui rends l'espoir, je lui rends la vie, monsieur le comte, en lui +annonçant que ce fils, que depuis quinze ans il cherche vainement, vous +pouvez le lui faire retrouver.»</p> + +<p>Le Lucquois regarda Monte-Cristo avec une indéfinissable expression +d'inquiétude.</p> + +<p>«Je le puis», répondit Monte-Cristo.</p> + +<p>Le major se redressa.</p> + +<p>«Ah! ah! dit-il, la lettre était donc vraie jusqu'au bout? </p> + +<p>—En aviez-vous douté, cher monsieur Bartolomeo?</p> + +<p>—Non pas, jamais! Comment donc! un homme grave, un homme revêtu d'un +caractère religieux comme l'abbé Busoni, ne se serait pas permis une +plaisanterie pareille; mais vous n'avez pas tout lu, Excellence.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, il y a un <i>post-scriptum</i>.</p> + +<p>—Oui, répéta le Lucquois... il...y... a... un... <i>post-scriptum</i>.</p> + +<p>—«Pour ne point causer au major Cavalcanti l'embarras de déplacer des +fonds chez son banquier, je lui envoie une traite de deux mille francs +pour ses frais de voyage, et le crédit sur vous de la somme de +quarante-huit mille francs que vous restez me redevoir.»</p> + +<p>Le major suivit des yeux ce <i>post-scriptum</i> avec une visible anxiété.</p> + +<p>«Bon! se contenta de dire le comte.</p> + +<p>—Il a dit bon, murmura le Lucquois. Ainsi... monsieur... reprit-il.</p> + +<p>—Ainsi?... demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Ainsi, le <i>post-scriptum</i>...</p> + +<p>—Eh bien, le <i>post-scriptum</i>?...</p> + +<p>—Est accueilli par vous aussi favorablement que le reste de la lettre?</p> + +<p>—Certainement. Nous sommes en compte, l'abbé Busoni et moi; je ne sais +pas si c'est quarante-huit mille livres précisément que je reste lui +redevoir, nous n'en sommes pas entre nous à quelques billets de banque. +Ah çà! vous attachiez donc une si grande importance à ce post-scriptum, +cher monsieur Cavalcanti?</p> + +<p>—Je vous avouerai, répondit le Lucquois, que plein de confiance dans la +signature de l'abbé Busoni, je ne m'étais pas muni d'autres fonds; de +sorte que si cette ressource m'eût manqué, je me serais trouvé fort +embarrassé à Paris.</p> + +<p>—Est-ce qu'un homme comme vous est embarrassé quelque part? dit +Monte-Cristo; allons donc!</p> + +<p>—Dame! ne connaissant personne, fit le Lucquois.</p> + +<p>—Mais on vous connaît, vous.</p> + +<p>—Oui, l'on me connaît, de sorte que....</p> + +<p>—Achevez, cher monsieur Cavalcanti!</p> + +<p>—De sorte que vous me remettrez ces quarante-huit mille livres?</p> + +<p>—À votre première réquisition.»</p> + +<p>Le major roulait de gros yeux ébahis.</p> + +<p>«Mais asseyez-vous donc, dit Monte-Cristo: en vérité, je ne sais ce que +je fais... je vous tiens debout depuis un quart d'heure.</p> + +<p>—Ne faites pas attention.»</p> + +<p>Le major tira un fauteuil et s'assit.</p> + +<p>«Maintenant, dit le comte, voulez-vous prendre quelque chose; un verre +de xérès, de porto, d'alicante?</p> + +<p>—D'alicante, puisque vous le voulez bien, c'est mon vin de +prédilection.</p> + +<p>—J'en ai d'excellent. Avec un biscuit, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Avec un biscuit, puisque vous m'y forcez.»</p> + +<p>Monte-Cristo sonna; Baptistin parut.</p> + +<p>Le comte s'avança vers lui.</p> + +<p>«Eh bien?... demanda-t-il tout bas.</p> + +<p>—Le jeune homme est là, répondit le valet de chambre sur le même ton.</p> + +<p>—Bien; où l'avez-vous fait entrer?</p> + +<p>—Dans le salon bleu, comme l'avait ordonné Son Excellence.</p> + +<p>—À merveille. Apportez du vin d'Alicante et des biscuits.»</p> + +<p>Baptistin sortit.</p> + +<p>«En vérité, dit le Lucquois, je vous donne une peine qui me remplit de +confusion. </p> + +<p>—Allons donc!» dit Monte-Cristo.</p> + +<p>Baptistin rentra avec les verres, le vin et les biscuits.</p> + +<p>Le comte emplit un verre et versa dans le second quelques gouttes +seulement du rubis liquide que contenait la bouteille, toute couverte de +toiles d'araignée et de tous les autres signes qui indiquent la +vieillesse du vin bien plus sûrement que ne le font les rides pour +l'homme.</p> + +<p>Le major ne se trompa point au partage, il prit le verre plein et un +biscuit. Le comte ordonna à Baptistin de poser le plateau à la portée de +la main de son hôte, qui commença par goûter l'alicante du bout de ses +lèvres, fit une grimace de satisfaction, et introduisit délicatement le +biscuit dans le verre.</p> + +<p>«Ainsi, monsieur, dit Monte-Cristo, vous habitiez Lucques, vous étiez +riche, vous êtes noble, vous jouissiez de la considération générale, +vous aviez tout ce qui peut rendre un homme heureux.</p> + +<p>—Tout, Excellence, dit le major en engloutissant son biscuit, tout +absolument.</p> + +<p>—Et il ne manquait qu'une chose à votre bonheur?</p> + +<p>—Qu'une seule, dit le Lucquois.</p> + +<p>—C'était de retrouver votre enfant?</p> + +<p>—Ah! fit le major en prenant un second biscuit; mais aussi cela me +manquait bien.»</p> + +<p>Le digne Lucquois leva les yeux et tenta un effort pour soupirer.</p> + +<p>«Maintenant, voyons, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, +qu'était-ce que ce fils tant regretté? car on m'avait dit, à moi, que +vous étiez resté célibataire.</p> + +<p>—On le croyait, monsieur, dit le major, et moi-même....</p> + +<p>—Oui, reprit Monte-Cristo, et vous-même aviez accrédité ce bruit. Un +péché de jeunesse que vous vouliez cacher à tous les yeux.»</p> + +<p>Le Lucquois se redressa, prit son air le plus calme et le plus digne, en +même temps qu'il baissait modestement les yeux, soit pour assurer sa +contenance, soit pour aider à son imagination, tout en regardant en +dessous le comte, dont le sourire stéréotypé sur les lèvres annonçait +toujours la même bienveillante curiosité.</p> + +<p>«Oui, monsieur, dit-il, je voulais cacher cette faute à tous les yeux.»</p> + +<p>—Pas pour vous, dit Monte-Cristo, car un homme est au-dessus de ces +choses-là.</p> + +<p>—Oh! non, pas pour moi certainement, dit le major avec un sourire et en +hochant la tête.</p> + +<p>—Mais pour sa mère, dit le comte.</p> + +<p>—Pour sa mère! s'écria le Lucquois en prenant un troisième biscuit, +pour sa pauvre mère!</p> + +<p>—Buvez donc, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo en versant au +Lucquois un second verre d'alicante; l'émotion vous étouffe.</p> + +<p>—Pour sa pauvre mère! murmura le Lucquois en essayant si la puissance +de la volonté ne pourrait pas en agissant sur la glande lacrymale, +mouiller le coin de son œil d'une fausse larme.</p> + +<p>—Qui appartenait à l'une des premières familles d'Italie, je crois?</p> + +<p>—Patricienne de Fiesole, monsieur le comte, patricienne de Fiesole!</p> + +<p>—Et se nommant?</p> + +<p>—Vous désirez savoir son nom?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo, c'est inutile que vous me le disiez, +je le connais.</p> + +<p>—Monsieur le comte sait tout, dit le Lucquois en s'inclinant.</p> + +<p>—Olivia Corsinari, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Olivia Corsinari.</p> + +<p>—Marquise?</p> + +<p>—Marquise.</p> + +<p>—Et vous avez fini par l'épouser cependant, malgré les oppositions de +la famille?</p> + +<p>—Mon Dieu! oui, j'ai fini par là.</p> + +<p>—Et, reprit Monte-Cristo, vous apportez vos papiers bien en règle?</p> + +<p>—Quels papiers? demanda le Lucquois.</p> + +<p>—Mais votre acte de mariage avec Olivia Corsinari, et l'acte de +naissance de l'enfant.</p> + +<p>—L'acte de naissance de l'enfant?</p> + +<p>—L'acte de naissance d'Andrea Cavalcanti, de votre fils; ne +s'appelle-t-il pas Andrea?</p> + +<p>—Je crois que oui, dit le Lucquois.</p> + +<p>—Comment! vous le croyez?</p> + +<p>—Dame! je n'ose pas affirmer, il y a si longtemps qu'il est perdu.</p> + +<p>—C'est juste, dit Monte-Cristo. Enfin vous avez tous ces papiers?</p> + +<p>—Monsieur le comte, c'est avec regret que je vous annonce que, n'étant +pas prévenu de me munir de ces pièces, j'ai négligé de les prendre avec +moi.</p> + +<p>—Ah! diable, fit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Étaient-elles donc tout à fait nécessaires?</p> + +<p>—Indispensables!»</p> + +<p>Lucquois se gratta le front.</p> + +<p>«Ah! <i>per Bacco</i>! dit-il, indispensables!</p> + +<p>—Sans doute; si l'on allait élever ici quelque doute sur la validité de +votre mariage, sur la légitimité de votre enfant!</p> + +<p>—C'est juste, dit le Lucquois, on pourrait élever des doutes.</p> + +<p>—Ce serait fâcheux pour ce jeune homme.</p> + +<p>—Ce serait fatal.</p> + +<p>—Cela pourrait lui faire manquer quelque magnifique mariage.</p> + +<p>—<i>O peccato</i>!</p> + +<p>—En France, vous comprenez, on est sévère; il ne suffit pas, comme en +Italie, d'aller trouver un prêtre et de lui dire: «Nous nous aimons, +unissez-nous.» Il y a mariage civil en France, et, pour se marier +civilement, il faut des pièces qui constatent l'identité.</p> + +<p>—Voilà le malheur: ces papiers, je ne les ai pas.</p> + +<p>—Heureusement que je les ai, moi, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui?</p> + +<p>—Vous les avez?</p> + +<p>—Je les ai.</p> + +<p>—Ah! par exemple, dit le Lucquois, qui, voyant le but de son voyage +manqué par l'absence de ses papiers, craignait que cet oubli n'amenât +quelque difficulté au sujet des quarante-huit mille livres; ah! par +exemple, voilà un bonheur! Oui, reprit-il, voilà un bonheur, car je n'y +eusse pas songé, moi.</p> + +<p>—Pardieu! je crois bien, on ne songe pas à tout. Mais heureusement +l'abbé Busoni y a songé pour vous.</p> + +<p>—Voyez-vous, ce cher abbé!</p> + +<p>—C'est un homme de précaution.</p> + +<p>—C'est un homme admirable, dit le Lucquois; et il vous les a envoyés?</p> + +<p>—Les voici.»</p> + +<p>Le Lucquois joignit les mains en signe d'admiration.</p> + +<p>«Vous avez épousé Olivia Corsinari dans l'église de Sainte-Paule de +Monte-Catini; voici le certificat du prêtre.</p> + +<p>—Oui, ma foi! le voilà, dit le major en le regardant avec étonnement.</p> + +<p>—Et voici l'acte de baptême d'Andrea Cavalcanti, délivré par le curé de +Saravezza.</p> + +<p>—Tout est en règle, dit le major.</p> + +<p>—Alors prenez ces papiers, dont je n'ai que faire, vous les donnerez à +votre fils qui les gardera soigneusement.</p> + +<p>—Je le crois bien!... S'il les perdait....</p> + +<p>—Eh bien, s'il les perdait? demanda Monte-Cristo.</p> + +<p>—Eh bien, reprit le Lucquois, on serait obligé d'écrire là-bas, et ce +serait fort long de s'en procurer d'autres.</p> + +<p>—En effet, ce serait difficile, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Presque impossible, répondit le Lucquois.</p> + +<p>—Je suis bien aise que vous compreniez la valeur de ces papiers.</p> + +<p>—C'est-à-dire que je les regarde comme impayables.</p> + +<p>—Maintenant, dit Monte-Cristo, quant à la mère du jeune homme?...</p> + +<p>—Quant à la mère du jeune homme... répéta le major avec inquiétude.</p> + +<p>—Quant à la marquise Corsinari?</p> + +<p>—Mon Dieu! dit le Lucquois, sous les pas duquel les difficultés +semblaient naître, est-ce qu'on aurait besoin d'elle?</p> + +<p>—Non, monsieur, reprit Monte-Cristo; d'ailleurs, n'a-t-elle point?...</p> + +<p>—Si fait, si fait, dit le major, elle a....</p> + +<p>—Payé son tribut à la nature?...</p> + +<p>—Hélas! oui, dit vivement le Lucquois.</p> + +<p>—J'ai su cela, reprit Monte-Cristo; elle est morte il y a dix ans.</p> + +<p>—Et je pleure encore sa mort, monsieur, dit le major en tirant de sa +poche un mouchoir à carreaux et en s'essuyant alternativement d'abord +l'œil gauche et ensuite l'œil droit.</p> + +<p>—Que voulez-vous, dit Monte-Cristo, nous sommes tous mortels. +Maintenant vous comprenez, cher monsieur Cavalcanti, vous comprenez +qu'il est inutile qu'on sache en France que vous êtes séparé de votre +fils depuis quinze ans. Toutes ces histoires de Bohémiens qui enlèvent +les enfants n'ont pas de vogue chez nous. Vous l'avez envoyé faire son +éducation dans un collège de province, et vous voulez qu'il achève cette +éducation dans le monde parisien. Voilà pourquoi vous avez quitté +Via-Reggio, que vous habitiez depuis la mort de votre femme. Cela +suffira.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Très bien, alors.</p> + +<p>—Si l'on apprenait quelque chose de cette séparation....</p> + +<p>—Ah! oui. Que dirais-je?</p> + +<p>—Qu'un précepteur infidèle, vendu aux ennemis de votre famille....</p> + +<p>—Aux Corsinari?</p> + +<p>—Certainement... avait enlevé cet enfant pour que votre nom s'éteignît.</p> + +<p>—C'est juste, puisqu'il est fils unique.</p> + +<p>—Eh bien, maintenant que tout est arrêté, que vos souvenirs, remis à +neuf, ne vous trahiront pas, vous avez deviné sans doute que je vous ai +ménagé une surprise?</p> + +<p>—Agréable? demanda le Lucquois.</p> + +<p>—Ah! dit Monte-Cristo, je vois bien qu'on ne trompe pas plus l'œil que +le cœur d'un père.</p> + +<p>—Hum! fit le major.</p> + +<p>—On vous a fait quelque révélation indiscrète, ou plutôt vous avez +deviné qu'il était là.</p> + +<p>—Qui, là?</p> + +<p>—Votre enfant, votre fils, votre Andrea.</p> + +<p>—Je l'ai deviné, répondit le Lucquois avec le plus grand flegme du +monde: ainsi il est ici?</p> + +<p>—Ici même, dit Monte-Cristo; en entrant tout à l'heure, le valet de +chambre m'a prévenu de son arrivée.</p> + +<p>—Ah! fort bien! ah! fort bien! dit le major en resserrant à chaque +exclamation les brandebourgs de sa polonaise.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, je comprends toute votre +émotion, il faut vous donner le temps de vous remettre; je veux aussi +préparer le jeune homme à cette entrevue tant désirée, car je présume +qu'il n'est pas moins impatient que vous.</p> + +<p>—Je le crois, dit Cavalcanti.</p> + +<p>—Eh bien, dans un petit quart d'heure nous sommes à vous.</p> + +<p>—Vous me l'amenez donc? vous poussez donc la bonté jusqu'à me le +présenter vous-même?</p> + +<p>—Non, je ne veux point me placer entre un père et son fils, vous serez +seuls, monsieur le major; mais soyez tranquille, au cas même où la voix +du sang resterait muette, il n'y aurait pas à vous tromper: il entrera +par cette porte. C'est un beau jeune homme blond, un peu trop blond +peut-être, de manières toutes prévenantes; vous verrez.</p> + +<p>—À propos, dit le major, vous savez que je n'ai emporté avec moi que +les deux mille francs que ce bon abbé Busoni m'avait fait passer. +Là-dessus j'ai fait le voyage, et....</p> + +<p>—Et vous avez besoin d'argent... c'est trop juste, cher monsieur +Cavalcanti. Tenez, voici pour faire un compte, huit billets de mille +francs.»</p> + +<p>Les yeux du major brillèrent comme des escarboucles.</p> + +<p>«C'est quarante mille francs que je vous redois, dit Monte-Cristo.</p> + +<p>—Votre Excellence veut-elle un reçu? dit le major en glissant les +billets dans la poche intérieure de sa polonaise.</p> + +<p>—À quoi bon? dit le comte.</p> + +<p>—Mais pour vous décharger vis-à-vis de l'abbé Busoni.</p> + +<p>—Eh bien, vous me donnerez un reçu général en touchant les quarante +derniers mille francs. Entre honnêtes gens, de pareilles précautions +sont inutiles.</p> + +<p>—Ah! oui, c'est vrai, dit le major, entre honnêtes gens.</p> + +<p>—Maintenant, un dernier mot, marquis.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Vous permettez une petite recommandation, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comment donc! Je la demande.</p> + +<p>—Il n'y aurait pas de mal que vous quittassiez cette polonaise.</p> + +<p>—Vraiment! dit le major en regardant le vêtement avec une certaine +complaisance.</p> + +<p>—Oui, cela se porte encore à Via-Reggio, mais à Paris il y a déjà +longtemps que ce costume, quelque élégant qu'il soit, a passé de mode.</p> + +<p>—C'est fâcheux, dit le Lucquois.</p> + +<p>—Oh! si vous y tenez, vous le reprendrez en vous en allant.</p> + +<p>—Mais que mettrai-je?</p> + +<p>—Ce que vous trouverez dans vos malles.</p> + +<p>—Comment, dans mes malles! je n'ai qu'un portemanteau.</p> + +<p>—Avec vous sans doute. À quoi bon s'embarrasser? D'ailleurs, un vieux +soldat aime à marcher en leste équipage.</p> + +<p>—Voilà justement pourquoi....</p> + +<p>—Mais vous êtes homme de précaution, et vous avez envoyé vos malles en +avant. Elles sont arrivées hier à l'hôtel des Princes, rue Richelieu. +C'est là que vous avez retenu votre logement.</p> + +<p>—Alors dans ces malles?</p> + +<p>—Je présume que vous avez eu la précaution de faire enfermer par votre +valet de chambre tout ce qu'il vous faut: habits de ville, habits +d'uniforme. Dans les grandes circonstances, vous mettrez l'habit +d'uniforme, cela fait bien. N'oubliez pas votre croix. On s'en moque +encore en France, mais on en porte toujours.</p> + +<p>—Très bien, très bien, très bien! dit le major qui marchait +d'éblouissements en éblouissements.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Monte-Cristo, que votre cœur est affermi contre les +émotions trop vives, préparez-vous, cher monsieur Cavalcanti, à revoir +votre fils Andrea.»</p> + +<p>Et faisant un charmant salut au Lucquois, ravi, en extase, Monte-Cristo +disparut derrière la tapisserie.</p> + +<h3>FIN DU TOME DEUXIÈME.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome II + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 15, 2006 [EBook #17990] +[Last updated: November 19, 2020] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Alexandre Dumas + +LE COMTE DE MONTE-CRISTO + +Tome II (1845-1846) + + + + +Table des matires + + +XXXII Rveil. +XXXIII Bandits romains. +XXXIV Apparition. +XXXV La mazzolata. +XXXVI La carnaval de Rome. +XXXVII Les catacombes de Saint-Sbastien. +XXXVIII Le rendez-vous. +XXXIX Les convives. +XL Le djeuner. +XLI La prsentation. +XLII Monsieur Bertuccio. +XLIII La maison d'Auteuil. +XLIV La vendetta. +XLV La pluie de sang. +XLVI Le crdit illimit. +XLVII L'attelage gris pommel. +XLVIII Idologie. +XLIX Hayde. +L La famille Morrel. +LI Pyrame et Thisb. +LII Toxicologie. +LIII Robert le diable. +LIV La hausse et la baisse. +LV Le major Cavalcanti. + + + + +XXXII + +Rveil. + + +Lorsque Franz revint lui, les objets extrieurs semblaient une seconde +partie de son rve; il se crut dans un spulcre o pntrait peine, +comme un regard de piti, un rayon de soleil; il tendit la main et +sentit de la pierre; il se mit sur son sant: il tait couch dans son +burnous, sur un lit de bruyres sches fort doux et fort odorifrant. + +Toute vision avait disparu, et, comme si les statues n'eussent t que +des ombres sorties de leurs tombeaux pendant son rve, elles s'taient +enfuies son rveil. + +Il fit quelques pas vers le point d'o venait le jour; toute +l'agitation du songe succdait le calme de la ralit. Il se vit dans +une grotte, s'avana du ct de l'ouverture, et travers la porte +cintre aperut un ciel bleu et une mer d'azur. L'air et l'eau +resplendissaient aux rayons du soleil du matin; sur le rivage, les +matelots taient assis causant et riant; dix pas en mer la barque se +balanait gracieusement sur son ancre. + +Alors il savoura quelque temps cette brise frache qui lui passait sur +le front; il couta le bruit affaibli de la vague qui se mouvait sur le +bord et laissait sur les roches une dentelle d'cume blanche comme de +l'argent; il se laissa aller sans rflchir, sans penser ce charme +divin qu'il y a dans les choses de la nature, surtout lorsqu'on sort +d'un rve fantastique; puis peu peu cette vie du dehors, si calme, si +pure, si grande, lui rappela l'invraisemblance de son sommeil, et les +souvenirs commencrent rentrer dans sa mmoire. + +Il se souvint de son arrive dans l'le, de sa prsentation un chef de +contrebandiers, d'un palais souterrain plein de splendeurs, d'un souper +excellent et d'une cuillere de haschich. + +Seulement, en face de cette ralit de plein jour, il lui semblait qu'il +y avait au moins un an que toutes ces choses s'taient passes, tant le +rve qu'il avait fait tait vivant dans sa pense et prenait +d'importance dans son esprit. Aussi de temps en temps son imagination +faisait asseoir au milieu des matelots, ou traverser un rocher, ou se +balancer sur la barque, une de ces ombres qui avaient toil sa nuit de +leurs baisers. Du reste, il avait la tte parfaitement libre et le corps +parfaitement repos: aucune lourdeur dans le cerveau, mais, au +contraire, un certain bien-tre gnral, une facult d'absorber l'air et +le soleil plus grande que jamais. + +Il s'approcha donc gaiement de ses matelots. + +Ds qu'ils le revirent ils se levrent, et le patron s'approcha de lui. + +Le seigneur Simbad, lui dit-il, nous a chargs de tous ses compliments +pour Votre Excellence, et nous a dit de lui exprimer le regret qu'il a +de ne pouvoir prendre cong d'elle; mais il espre que vous l'excuserez +quand vous saurez qu'une affaire trs pressante l'appelle Malaga. + +--Ah ! mon cher Gaetano, dit Franz, tout cela est donc vritablement +une ralit: il existe un homme qui m'a reu dans cette le, qui m'y a +donn une hospitalit royale, et qui est parti pendant mon sommeil? + +--Il existe si bien, que voil son petit yacht qui s'loigne, toutes +voiles dehors, et que, si vous voulez prendre votre lunette d'approche, +vous reconnatrez selon toute probabilit, votre hte au milieu de son +quipage. + +Et, en disant ces paroles, Gaetano tendait le bras dans la direction +d'un petit btiment qui faisait voile vers la pointe mridionale de la +Corse. + +Franz tira sa lunette, la mit son point de vue, et la dirigea vers +l'endroit indiqu. + +Gaetano ne se trompait pas. Sur l'arrire du btiment, le mystrieux +tranger se tenait debout tourn de son ct, et tenant comme lui une +lunette la main; il avait en tout point le costume sous lequel il +tait apparu la veille son convive, et agitait son mouchoir en signe +d'adieu. + +Franz lui rendit son salut en tirant son tour son mouchoir et en +l'agitant comme il agitait le sien. + +Au bout d'une seconde, un lger nuage de fume se dessina la poupe du +btiment, se dtacha gracieusement de l'arrire et monta lentement vers +le ciel; puis une faible dtonation arriva jusqu' Franz. + +Tenez, entendez-vous, dit Gaetano, le voil qui vous dit adieu! + +Le jeune homme prit sa carabine et la dchargea en l'air, mais sans +esprance que le bruit pt franchir la distance qui sparait le yacht de +la cte. + +Qu'ordonne Votre Excellence? dit Gaetano. + +--D'abord que vous m'allumiez une torche. + +--Ah! oui, je comprends, reprit le patron, pour chercher l'entre de +l'appartement enchant. Bien du plaisir, Excellence, si la chose vous +amuse, et je vais vous donner la torche demande. Moi aussi, j'ai t +possd de l'ide qui vous tient, et je m'en suis pass la fantaisie +trois ou quatre fois; mais j'ai fini par y renoncer. Giovanni, +ajouta-t-il, allume une torche et apporte-la Son Excellence. + +Giovanni obit. Franz prit la torche et entra dans le souterrain, suivi +de Gaetano. + +Il reconnut la place o il s'tait rveill son lit de bruyres encore +tout froiss; mais il eut beau promener sa torche sur toute la surface +extrieure de la grotte il ne vit rien, si ce n'est, des traces de +fume, que d'autres avant lui avaient dj tent inutilement la mme +investigation. + +Cependant il ne laissa pas un pied de cette muraille granitique, +impntrable comme l'avenir, sans l'examiner; il ne vit pas une gerure +qu'il n'y introduist la lame de son couteau de chasse; il ne remarqua +pas un point saillant qu'il n'appuyt dessus, dans l'espoir qu'il +cderait; mais tout fut inutile, et il perdit, sans aucun rsultat, deux +heures cette recherche. + +Au bout de ce temps, il y renona; Gaetano tait triomphant. + +Quand Franz revint sur la plage, le yacht n'apparaissait plus que comme +un petit point blanc l'horizon, il eut recours sa lunette, mais mme +avec l'instrument il tait impossible de rien distinguer. + +Gaetano lui rappela qu'il tait venu pour chasser des chvres, ce qu'il +avait compltement oubli. Il prit son fusil et se mit parcourir l'le +de l'air d'un homme qui accomplit un devoir plutt qu'il ne prend un +plaisir, et au bout d'un quart d'heure il avait tu une chvre et deux +chevreaux. Mais ces chvres, quoique sauvages et alertes comme des +chamois, avaient une trop grande ressemblance avec nos chvres +domestiques, et Franz ne les regardait pas comme un gibier. + +Puis des ides bien autrement puissantes proccupaient son esprit. +Depuis la veille il tait vritablement le hros d'un conte des _Mille +et une Nuits_, et invinciblement il tait ramen vers la grotte. + +Alors, malgr l'inutilit de sa premire perquisition, il en recommena +une seconde, aprs avoir dit Gaetano de faire rtir un des deux +chevreaux. Cette seconde visite dura assez longtemps, car lorsqu'il +revint le chevreau tait rti et le djeuner tait prt. + +Franz s'assit l'endroit o la veille, on tait venu l'inviter souper +de la part de cet hte mystrieux, et il aperut encore comme une +mouette berce au sommet d'une vague, le petit yacht qui continuait de +s'avancer vers la Corse. + +Mais, dit-il Gaetano, vous m'avez annonc que le seigneur Simbad +faisait voile pour Malaga, tandis qu'il me semble moi qu'il se dirige +directement vers Porto-Vecchio. + +--Ne vous rappelez-vous plus, reprit le patron, que parmi les gens de +son quipage je vous ai dit qu'il y avait pour le moment deux bandits +corses? + +--C'est vrai! et il va les jeter sur la cte? dit Franz. + +--Justement. Ah! c'est un individu, s'cria Gaetano, qui ne craint ni +Dieu ni diable, ce qu'on dit, et qui se drangera de cinquante lieues +de sa route pour rendre service un pauvre homme. + +--Mais ce genre de service pourrait bien le brouiller avec les autorits +du pays o il exerce ce genre de philanthropie, dit Franz. + +--Ah! bien, dit Gaetano en riant, qu'est-ce que a lui fait, lui, les +autorits! il s'en moque pas mal! On n'a qu' essayer de le poursuivre. +D'abord son yacht n'est pas un navire, c'est un oiseau, et il rendrait +trois noeuds sur douze une frgate; et puis il n'a qu' se jeter +lui-mme la cte, est-ce qu'il ne trouvera pas partout des amis? + +Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que le seigneur +Simbad, l'hte de Franz, avait l'honneur d'tre en relation avec les +contrebandiers et les bandits de toutes les ctes de la Mditerrane; ce +qui ne laissait pas que d'tablir pour lui une position assez trange. + +Quant Franz, rien ne le retenait plus Monte-Cristo, il avait perdu +tout espoir de trouver le secret de la grotte, il se hta donc de +djeuner en ordonnant ses hommes de tenir leur barque prte pour le +moment o il aurait fini. + +Une demi-heure aprs, il tait bord. + +Il jeta un dernier regard sur le yacht; il tait prt disparatre +dans le golfe de Porto-Vecchio. + +Il donna le signal du dpart. + +Au moment o la barque se mettait en mouvement, le yacht disparaissait. +Avec lui s'effaait la dernire ralit de la nuit prcdente: aussi +souper, Simbad, haschich et statues, tout commenait, pour Franz, se +fondre dans le mme rve. La barque marcha toute la journe et toute la +nuit; et le lendemain, quand le soleil se leva, c'tait l'le de +Monte-Cristo qui avait disparu son tour. Une fois que Franz eut touch +la terre, il oublia, momentanment du moins, les vnements qui venaient +de se passer pour terminer ses affaires de plaisir et de politesse +Florence, et ne s'occuper que de rejoindre son compagnon, qui +l'attendait Rome. + +Il partit donc, et le samedi soir il arriva la place de la Douane par +la malle-poste. + +L'appartement, comme nous l'avons dit, tait retenu d'avance, il n'y +avait donc plus qu' rejoindre l'htel de matre Pastrini; ce qui +n'tait pas chose trs facile, car la foule encombrait les rues, et Rome +tait dj en proie cette rumeur sourde et fbrile qui prcde les +grands vnements. Or, Rome, il y a quatre grands vnements par an: +le carnaval, la semaine sainte, la Fte-Dieu et la Saint-Pierre. + +Tout le reste de l'anne, la ville retombe dans sa morne apathie, tat +intermdiaire entre la vie et la mort, qui la rend semblable une +espce de station entre ce monde et l'autre, station sublime, halte +pleine de posie et de caractre que Franz avait dj faite cinq ou six +fois, et qu' chaque fois il avait trouve plus merveilleuse et plus +fantastique encore. + +Enfin, il traversa cette foule toujours plus grossissante et plus agite +et atteignit l'htel. Sur sa premire demande, il lui fut rpondu, avec +cette impertinence particulire aux cochers de fiacre retenus et aux +aubergistes au complet, qu'il n'y avait plus de place pour lui l'htel +de Londres. Alors il envoya sa carte matre Pastrini, et se fit +rclamer d'Albert de Morcerf. Le moyen russi, et matre Pastrini +accourut lui-mme, s'excusant d'avoir fait attendre Son Excellence, +grondant ses garons, prenant le bougeoir de la main du cicrone qui +s'tait dj empar du voyageur, et se prparait le mener prs +d'Albert, quand celui-ci vint sa rencontre. + +L'appartement retenu se composait de deux petites chambres et d'un +cabinet. Les deux chambres donnaient sur la rue, circonstance que matre +Pastrini fit valoir comme y ajoutant un mrite inapprciable. Le reste +de l'tage tait lou un personnage fort riche, que l'on croyait +Sicilien ou Maltais; l'htelier ne put pas dire au juste laquelle des +deux nations appartenait ce voyageur. + +C'est fort bien, matre Pastrini, dit Franz, mais il nous faudrait tout +de suite un souper quelconque pour ce soir, et une calche pour demain +et les jours suivants. + +--Quant au souper, rpondit l'aubergiste, vous allez tre servis +l'instant mme; mais quant la calche.... + +--Comment! quant la calche! s'cria Albert. Un instant, un instant! +ne plaisantons pas, matre Pastrini! il nous faut une calche. + +--Monsieur, dit l'aubergiste, on fera tout ce qu'on pourra pour vous en +avoir une. Voil tout ce que je puis vous dire. + +--Et quand aurons-nous la rponse? demanda Franz. + +--Demain matin, rpondit l'aubergiste. + +--Que diable! dit Albert, on la paiera plus cher, voil tout: on sait ce +que c'est; chez Drake ou Aaron vingt-cinq francs pour les jours +ordinaires et trente ou trente-cinq francs pour les dimanches et ftes; +mettez cinq francs par jour de courtage, cela fera quarante et n'en +parlons plus. + +--J'ai bien peur que ces messieurs, mme en offrant le double, ne +puissent pas s'en procurer. + +--Alors qu'on fasse mettre des chevaux la mienne; elle est un peu +corne par le voyage, mais n'importe. + +--On ne trouvera pas de chevaux. + +Albert regarda Franz en homme auquel on fait une rponse qui lui parat +incomprhensible. + +Comprenez-vous cela, Franz! pas de chevaux, dit-il; mais des chevaux de +poste, ne pourrait-on pas en avoir? + +--Ils sont tous lous depuis quinze jours, et il ne reste maintenant que +ceux absolument ncessaires au service. + +--Que dites-vous de cela? demanda Franz. + +--Je dis que; lorsqu'une chose passe mon intelligence, j'ai l'habitude +de ne pas m'appesantir sur cette chose et de passer une autre. Le +souper est-il prt, matre Pastrini? + +--Oui, Excellence. + +--Eh bien, soupons d'abord. + +--Mais la calche et les chevaux? dit Franz. + +--Soyez tranquille, cher ami, ils viendront tout seuls; il ne s'agira +que d'y mettre le prix. + +Et Morcerf, avec cette admirable philosophie qui ne croit rien +impossible tant qu'elle sent sa bourse ronde ou son portefeuille garni, +soupa, se coucha, s'endormit sur les deux oreilles, et rva qu'il +courait le carnaval dans une calche six chevaux. + + + + +XXXIII + +Bandits romains. + + +Le lendemain, Franz se rveilla le premier, et aussitt rveill, sonna. + +Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque matre Pastrini +entra en personne. + +Eh bien, dit l'hte triomphant, et sans mme attendre que Franz +l'interroget, je m'en doutais bien hier, Excellence, quand je ne +voulais rien vous promettre; vous vous y tes pris trop tard, et il n'y +a plus une seule calche Rome: pour les trois derniers jours, +s'entend. + +--Oui, reprit Franz, c'est--dire pour ceux o elle est absolument +ncessaire. + +--Qu'y a-t-il? demanda Albert en entrant, pas de calche? + +--Justement, mon cher ami, rpondit Franz, et vous avez devin du +premier coup. + +--Eh bien, voil une jolie ville que votre ville ternelle! + +--C'est--dire, Excellence, reprit matre Pastrini, qui dsirait +maintenir la capitale du monde chrtien dans une certaine dignit +l'gard de ses voyageurs, c'est--dire qu'il n'y a plus de calche +partir de dimanche matin jusqu' mardi soir, mais d'ici l vous en +trouverez cinquante si vous voulez. + +--Ah! c'est dj quelque chose, dit Albert; nous sommes aujourd'hui +jeudi; qui sait, d'ici dimanche, ce qui peut arriver? + +--Il arrivera dix douze mille voyageurs, rpondit Franz, lesquels +rendront la difficult plus grande encore. + +--Mon ami, dit Morcerf, jouissons du prsent et n'assombrissons pas +l'avenir. + +--Au moins, demanda Franz, nous pourrons avoir une fentre? + +--Sur quoi? + +--Sur la rue du Cours, parbleu! + +--Ah! bien oui, une fentre! s'exclama matre Pastrini; impossible; de +toute impossibilit! Il en restait une au cinquime tage du palais +Doria, et elle a t loue un prince russe pour vingt sequins par +jour. + +Les deux jeunes gens se regardaient d'un air stupfait. + +Eh bien, mon cher, dit Franz Albert, savez-vous ce qu'il y a de mieux + faire? c'est de nous en aller passer le carnaval Venise; au moins +l, si nous ne trouvons pas de voiture, nous trouverons des gondoles. + +--Ah! ma foi non! s'cria Albert, j'ai dcid que je verrais le +carnaval Rome, et je l'y verrai, ft-ce sur des chasses. + +--Tiens! s'cria Franz, c'est une ide triomphante, surtout pour +teindre les moccoletti, nous nous dguiserons en polichinelles vampires +ou en habitants des Landes, et nous aurons un succs fou. + +--Leurs Excellences dsirent-elles toujours une voiture jusqu' +dimanche? + +--Parbleu! dit Albert, est-ce que vous croyez que nous allons courir les +rues de Rome pied, comme des clercs d'huissier? + +--Je vais m'empresser d'excuter les ordres de Leurs Excellences, dit +matre Pastrini: seulement je les prviens que la voiture leur cotera +six piastres par jour. + +--Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, moi qui ne suis pas +notre voisin le millionnaire, je vous prviens mon tour, qu'attendu +que c'est la quatrime fois que je viens Rome, je sais le prix des +calches, jours ordinaires, dimanches et ftes. Nous vous donnerons +douze piastres pour aujourd'hui, demain et aprs-demain, et vous aurez +encore un fort joli bnfice. + +--Cependant, Excellence!... dit matre Pastrini, essayant de se +rebeller. + +--Allez, mon cher hte, allez, dit Franz, ou je vais moi-mme faire mon +prix avec votre _affettatore_, qui est le mien aussi, c'est un vieil ami + moi, qui m'a dj pas mal vol d'argent dans sa vie, et qui, dans +l'esprance de m'en voler encore, en passera par un prix moindre que +celui que je vous offre: vous perdrez donc la diffrence et ce sera +votre faute. + +--Ne prenez pas cette peine, Excellence, dit matre Pastrini, avec ce +sourire du spculateur italien qui s'avoue vaincu, je ferai de mon +mieux, et j'espre que vous serez content. + +-- merveille! voil ce qui s'appelle parler. Quand voulez-vous la +voiture? + +--Dans une heure. + +--Dans une heure elle sera la porte. + +Une heure aprs, effectivement, la voiture attendait les deux jeunes +gens: c'tait un modeste fiacre que, vu la solennit de la circonstance, +on avait lev au rang de calche; mais, quelque mdiocre apparence +qu'il et, les deux jeunes gens se fussent trouvs bien heureux d'avoir +un pareil vhicule pour les trois derniers jours. + +Excellence! cria le cicrone en voyant Franz mettre le nez la +fentre, faut-il faire approcher le carrosse du palais? + +Si habitu que ft Franz l'emphase italienne, son premier mouvement +fut de regarder autour de lui mais c'tait bien lui-mme que ces +paroles s'adressaient. + +Franz tait l'Excellence; le carrosse, c'tait le fiacre; le palais, +c'tait l'htel de Londres. + +Tout le gnie laudatif de la nation tait dans cette seule phrase. + +Franz et Albert descendirent. Le carrosse s'approcha du palais. Leurs +Excellences allongrent leurs jambes sur les banquettes, le cicrone +sauta sur le sige de derrire. + +O Leurs Excellences veulent-elles qu'on les conduise? + +--Mais, Saint-Pierre d'abord, et au Colise ensuite, dit Albert en +vritable Parisien. + +Mais Albert ne savait pas une chose: c'est qu'il faut un jour pour voir +Saint-Pierre, et un mois pour l'tudier: la journe se passa donc rien +qu' voir Saint-Pierre. + +Tout coup, les deux amis s'aperurent que le jour baissait. + +Franz tira sa montre, il tait quatre heures et demie. + +On reprit aussitt le chemin de l'htel. la porte, Franz donna l'ordre +au cocher de se tenir prt huit heures. Il voulait faire voir Albert +le Colise au clair de lune, comme il lui avait fait voir Saint-Pierre +au grand jour. Lorsqu'on fait voir un ami une ville qu'on a dj vue, +on y met la mme coquetterie qu' montrer une femme dont on a t +l'amant. + +En consquence, Franz traa au cocher son itinraire; il devait sortir +par la porte del Popolo, longer la muraille extrieure et rentrer par la +porte San-Giovanni. Ainsi le Colise leur apparaissait sans prparation +aucune, et sans que le Capitole, le Forum, l'arc de Septime Svre, le +temple d'Antonin et Faustine et la Via Sacra eussent servi de degrs +placs sur sa route pour le rapetisser. + +On se mit table: matre Pastrini avait promis ses htes un festin +excellent; il leur donna un dner passable: il n'y avait rien dire. + + la fin du dner, il entra lui-mme: Franz crut d'abord que c'tait +pour recevoir ses compliments et s'apprtait les lui faire, lorsqu'aux +premiers mots il l'interrompit: + +Excellence, dit-il, je suis flatt de votre approbation; mais ce +n'tait pas pour cela que j'tais mont chez vous.... + +--tait-ce pour nous dire que vous aviez trouv une voiture? demanda +Albert en allumant son cigare. + +--Encore moins, et mme, Excellence, vous ferez bien de n'y plus penser +et d'en prendre votre parti. Rome, les choses se peuvent ou ne se +peuvent pas. Quand on vous a dit qu'elles ne se pouvaient pas, c'est +fini. + +-- Paris, c'est bien plus commode: quand cela ne se peut pas, on paie +le double et l'on a l'instant mme ce que l'on demande. + +--J'entends dire cela tous les Franais, dit matre Pastrini un peu +piqu, ce qui fait que je ne comprends pas comment ils voyagent. + +--Mais aussi, dit Albert en poussant flegmatiquement sa fume au plafond +et en se renversant balanc sur les deux pieds de derrire de son +fauteuil, ce sont les fous et les niais comme nous qui voyagent; les +gens senss ne quittent pas leur htel de la rue du Helder, le boulevard +de Gand et le caf de Paris. + +Il va sans dire qu'Albert demeurait dans la rue susdite, faisait tous +les jours sa promenade fashionable, et dnait quotidiennement dans le +seul caf o l'on dne, quand toutefois on est en bons termes avec les +garons. + +Matre Pastrini resta un instant silencieux, il tait vident qu'il +mditait la rponse, qui sans doute ne lui paraissait pas parfaitement +claire. + +Mais enfin, dit Franz son tour, interrompant les rflexions +gographiques de son hte, vous tiez venu dans un but quelconque; +voulez-vous nous exposer l'objet de votre visite? + +--Ah! c'est juste; le voici: vous avez command la calche pour huit +heures? + +--Parfaitement. + +--Vous avez l'intention de visiter il Colosseo? + +--C'est--dire le Colise? + +--C'est exactement la mme chose. + +--Soit. + +--Vous avez dit votre cocher de sortir par la porte del Popolo, de +faire le tour des murs et de rentrer par la porte San-Giovanni? + +--Ce sont mes propres paroles. + +--Eh bien, cet itinraire est impossible. + +--Impossible! + +--Ou du moins fort dangereux. + +--Dangereux! et pourquoi? + +-- cause du fameux Luigi Vampa. + +--D'abord, mon cher hte, qu'est-ce que le fameux Luigi Vampa? demanda +Albert; il peut tre trs fameux Rome, mais je vous prviens qu'il est +ignor Paris. + +--Comment! vous ne le connaissez pas? + +--Je n'ai pas cet honneur. + +--Vous n'avez jamais entendu prononcer son nom? + +--Jamais. + +--Eh bien, c'est un bandit auprs duquel les Deseraris et les Gasparone +sont des espces d'enfants de choeur. + +--Attention, Albert! s'cria Franz, voil donc enfin un bandit! + +--Je vous prviens, mon cher hte, que je ne croirai pas un mot de ce +que vous allez nous dire. Ce point arrt entre nous, parlez tant que +vous voudrez, je vous coute. Il y avait une fois... Eh bien, allez +donc! + +Matre Pastrini se retourna du ct de Franz, qui lui paraissait le plus +raisonnable des deux jeunes gens. Il faut rendre justice au brave homme: +il avait log bien des Franais dans sa vie, mais jamais il n'avait +compris certain ct de leur esprit. + +Excellence, dit-il fort gravement, s'adressant, comme nous l'avons dit, + Franz, si vous me regardez comme un menteur, il est inutile que je +vous dise ce que je voulais vous dire; je puis cependant vous affirmer +que c'tait dans l'intrt de Vos Excellences. + +--Albert ne vous dit pas que vous tes un menteur, mon cher monsieur +Pastrini, reprit Franz, il vous dit qu'il ne vous croira pas, voil +tout. Mais, moi, je vous croirai, soyez tranquille; parlez donc. + +--Cependant, Excellence, vous comprenez bien que si l'on met en doute ma +vracit... + +--Mon cher, reprit Franz, vous tes plus susceptible que Cassandre, qui +cependant tait prophtesse, et que personne n'coutait; tandis que +vous, au moins, vous tes sr de la moiti de votre auditoire. Voyons, +asseyez-vous, et dites-nous ce que c'est que M. Vampa. + +--Je vous l'ai dit, Excellence, c'est un bandit, comme nous n'en avons +pas encore vu depuis le fameux Mastrilla. + +--Eh bien, quel rapport a ce bandit avec l'ordre que j'ai donn mon +cocher de sortir par la porte del Popolo et de rentrer par la porte +San-Giovanni? + +--Il y a, rpondit matre Pastrini, que vous pourrez bien sortir par +l'une, mais que je doute que vous rentriez par l'autre. + +--Pourquoi cela? demanda Franz. + +--Parce que, la nuit venue, on n'est plus en sret cinquante pas des +portes. + +--D'honneur? s'cria Albert. + +--Monsieur le vicomte, dit matre Pastrini, toujours bless jusqu'au +fond du coeur du doute mis par Albert sur sa vracit, ce que je dis +n'est pas pour vous, c'est pour votre compagnon de voyage, qui connat +Rome, lui, et qui sait qu'on ne badine pas avec ces choses-l. + +--Mon cher, dit Albert s'adressant Franz, voici une aventure +admirable toute trouve: nous bourrons notre calche de pistolets, de +tromblons et de fusils deux coups. Luigi Vampa vient pour nous +arrter, nous l'arrtons. Nous le ramenons Rome; nous en faisons +hommage Sa Saintet, qui nous demande ce qu'elle peut faire pour +reconnatre un si grand service. Alors nous rclamons purement et +simplement un carrosse et deux chevaux de ses curies, et nous voyons le +carnaval en voiture; sans compter que probablement le peuple romain, +reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous proclame, comme Curtius +et Horatius Cocls, les sauveurs de la patrie. + +Pendant qu'Albert dduisait cette proposition, matre Pastrini faisait +une figure qu'on essayerait vainement de dcrire. + +Et d'abord, demanda Franz Albert, o prendrez-vous ces pistolets, ces +tromblons, ces fusils deux coups dont vous voulez farcir votre +voiture? + +--Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, dit-il, car la +Terracine, on m'a pris jusqu' mon couteau poignard; et vous? + +-- moi, on m'en a fait autant Aqua-Pendente. + +--Ah ! mon cher hte, dit Albert en allumant son second cigare au +reste de son premier, savez-vous que c'est trs commode pour les voleurs +cette mesure-l, et qu'elle m'a tout l'air d'avoir t prise de compte +demi avec eux? + +Sans doute matre Pastrini trouva la plaisanterie compromettante, car il +n'y rpondit qu' moiti et encore en adressant la parole Franz, comme +au seul tre raisonnable avec lequel il pt convenablement s'entendre. + +Son Excellence sait que ce n'est pas l'habitude de se dfendre quand on +est attaqu par des bandits. + +--Comment! s'cria Albert, dont le courage se rvoltait l'ide de se +laisser dvaliser sans rien dire; comment! ce n'est pas l'habitude? + +--Non, car toute dfense serait inutile. Que voulez-vous faire contre +une douzaine de bandits qui sortent d'un foss, d'une masure ou d'un +aqueduc, et qui vous couchent en joue tous la fois? + +--Eh sacrebleu! je veux me faire tuer! s'cria Albert. + +L'aubergiste se tourna vers Franz d'un air qui voulait dire: Dcidment, +Excellence, votre camarade est fou. + +Mon cher Albert, reprit Franz, votre rponse est sublime, et vaut le +_Qu'il mourt_ du vieux Corneille: seulement, quand Horace rpondait +cela, il s'agissait du salut de Rome, et la chose en valait la peine. +Mais quant nous, remarquez qu'il s'agit simplement d'un caprice +satisfaire, et qu'il serait ridicule, pour un caprice, de risquer notre +vie. + +--Ah! _per Bacco_! s'cria matre Pastrini, la bonne heure, voil ce +qui s'appelle parler. + +Albert se versa un verre de _lacryma Christi_, qu'il but petits +coups, en grommelant des paroles inintelligibles. + +Eh bien, matre Pastrini, reprit Franz, maintenant que voil mon +compagnon calm, et que vous avez pu apprcier mes dispositions +pacifiques, maintenant, voyons qu'est-ce que le seigneur Luigi Vampa? +Est-il berger ou patricien? est-il jeune ou vieux? est-il petit ou +grand? Dpeignez-nous le, afin que si nous le rencontrions par hasard +dans le monde, comme Jean Sbogar ou Lara, nous puissions au moins le +reconnatre. + +--Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu' moi, Excellence, pour +avoir des dtails exacts, car j'ai connu Luigi Vampa tout enfant; et, un +jour que j'tais tomb moi-mme entre ses mains, en allant de Ferentino + Alatri, il se souvint, heureusement pour moi, de notre ancienne +connaissance; il me laissa aller, non seulement sans me faire payer de +ranon, mais encore aprs m'avoir fait cadeau d'une fort belle montre et +m'avoir racont son histoire. + +--Voyons la montre, dit Albert. + +Matre Pastrini tira de son gousset une magnifique Breguet portant le +nom de son auteur, le timbre de Paris et une couronne de comte. + +Voil, dit-il. + +--Peste! fit Albert, je vous en fais mon compliment; j'ai la pareille +peu prs--il tira sa montre de la poche de son gilet--et elle m'a cot +trois mille francs. + +--Voyons l'histoire, dit Franz son tour, en tirant un fauteuil et en +faisant signe matre Pastrini de s'asseoir. + +--Leurs Excellences permettent? dit l'hte. + +--Pardieu! dit Albert, vous n'tes pas un prdicateur, mon cher, pour +parler debout. + +L'htelier s'assit, aprs avoir fait chacun de ses futurs auditeurs un +salut respectueux, lequel avait pour but d'indiquer qu'il tait prt +leur donner sur Luigi Vampa les renseignements qu'ils demandaient. + +Ah , fit Franz, arrtant matre Pastrini au moment o il ouvrait la +bouche, vous dites que vous avez connu Luigi Vampa tout enfant; c'est +donc encore un jeune homme? + +--Comment, un jeune homme! je crois bien; il a vingt-deux ans peine! +Oh! c'est un gaillard qui ira loin, soyez tranquille! + +--Que dites-vous de cela, Albert? c'est beau, vingt-deux ans, de +s'tre dj fait une rputation, dit Franz. + +--Oui, certes, et, son ge, Alexandre, Csar et Napolon, qui depuis +ont fait un certain bruit dans le monde, n'taient pas si avancs que +lui. + +--Ainsi, reprit Franz, s'adressant son hte, le hros dont nous allons +entendre l'histoire n'a que vingt-deux ans. + +-- peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. + +--Est-il grand ou petit? + +--De taille moyenne: peu prs comme Son Excellence, dit l'hte en +montrant Albert. + +--Merci de la comparaison, dit celui-ci en s'inclinant. + +--Allez toujours, matre Pastrini, reprit Franz, souriant de la +susceptibilit de son ami. Et quelle classe de la socit +appartenait-il? + +--C'tait un simple petit ptre attach la ferme du comte de +San-Felice, situe entre Palestrina et le lac de Gabri. Il tait n +Pampinara, et tait entr l'ge de cinq ans au service du comte. Son +pre, berger lui-mme Anagni, avait un petit troupeau lui; et vivait +de la laine de ses moutons et de la rcolte faite avec le lait de ses +brebis, qu'il venait vendre Rome. + +Tout enfant, le petit Vampa avait un caractre trange. Un jour, +l'ge de sept ans, il tait venu trouver le cur de Palestrina, et +l'avait pri de lui apprendre lire. C'tait chose difficile; car le +jeune ptre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon cur allait +tous les jours dire la messe dans un pauvre petit bourg trop peu +considrable pour payer un prtre, et qui, n'ayant pas mme de nom, +tait connu sous celui dell'Borgo. Il offrit Luigi de se trouver sur +son chemin l'heure de son retour et de lui donner ainsi sa leon, le +prvenant que cette leon serait courte et qu'il et par consquent en +profiter. + +L'enfant accepta avec joie. + +Tous les jours, Luigi menait patre son troupeau sur la route de +Palestrina au Borgo; tous les jours, neuf heures du matin, le cur +passait, le prtre et l'enfant s'asseyaient sur le revers d'un foss, et +le petit ptre prenait sa leon dans le brviaire du cur. + +Au bout de trois mois, il savait lire. + +Ce n'tait pas tout, il lui fallait maintenant apprendre crire. + +Le prtre fit faire par un professeur d'criture de Rome trois +alphabets: un en gros, un en moyen, et un en fin, et il lui montra qu'en +suivant cet alphabet sur une ardoise il pouvait, l'aide d'une pointe +de fer, apprendre crire. + +Le mme soir, lorsque le troupeau fut rentr la ferme, le petit Vampa +courut chez le serrurier de Palestrina, prit un gros clou, le forgea, le +martela, l'arrondit, et en fit une espce de stylet antique. + +Le lendemain, il avait runi une provision d'ardoises et se mettait +l'oeuvre. + +Au bout de trois mois, il savait crire. + +Le cur, tonn de cette profonde intelligence et touch de cette +aptitude, lui fit cadeau de plusieurs cahiers de papier, d'un paquet de +plumes et d'un canif. + +Ce fut une nouvelle tude faire, mais tude qui n'tait rien auprs +de la premire. Huit jours aprs, il maniait la plume comme il maniait +le stylet. + +Le cur raconta cette anecdote au comte de San-Felice, qui voulut voir +le petit ptre, le fit lire et crire devant lui, ordonna son +intendant de le faire manger avec les domestiques, et lui donna deux +piastres par mois. + +Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des crayons. + +En effet, il avait appliqu tous les objets cette facilit +d'imitation qu'il avait, et, comme Giotto enfant, il dessinait sur ses +ardoises ses brebis, les arbres, les maisons. + +Puis, avec la pointe de son canif, il commena tailler le bois et +lui donner toutes sortes de formes. C'est ainsi que Pinelli, le +sculpteur populaire, avait commenc. + +Une jeune fille de six ou sept ans, c'est--dire un peu plus jeune que +Vampa, gardait de son ct les brebis dans une ferme voisine de +Palestrina; elle tait orpheline, ne Valmontone, et s'appelait +Teresa. + +Les deux enfants se rencontraient, s'asseyaient l'un prs de l'autre, +laissaient leurs troupeaux se mler et patre ensemble, causaient, +riaient et jouaient puis, le soir, on dmlait les moutons du comte de +San-Felice d'avec ceux du baron de Cervetri, et les enfants se +quittaient pour revenir leur ferme respective, en se promettant de se +retrouver le lendemain matin. + +Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient ainsi cte cte. + +Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa onze. + +Cependant, leurs instincts naturels se dveloppaient. + + ct du got des arts que Luigi avait pouss aussi loin qu'il le +pouvait faire dans l'isolement, il tait triste par boutade, ardent par +secousse, colre par caprice, railleur toujours. Aucun des jeunes +garons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone n'avait pu non +seulement prendre aucune influence sur lui, mais encore devenir son +compagnon. Son temprament volontaire, toujours dispos exiger sans +jamais vouloir se plier aucune concession, cartait de lui tout +mouvement amical, toute dmonstration sympathique. Teresa seule +commandait d'un mot, d'un regard, d'un geste ce caractre entier qui +pliait sous la main d'une femme, et qui, sous celle de quelque homme que +ce ft, se serait raidi jusqu' rompre. + +Teresa tait, au contraire, vive, alerte et gaie, mais coquette +l'excs, les deux piastres que donnait Luigi l'intendant du comte de +San-Felice, le prix de tous les petits ouvrages sculpts qu'il vendait +aux marchands de joujoux de Rome passaient en boucles d'oreilles de +perles, en colliers de verre, en aiguilles d'or. Aussi, grce cette +prodigalit de son jeune ami, Teresa tait-elle la plus belle et la plus +lgante paysanne des environs de Rome. + +Les deux enfants continurent grandir, passant toutes leurs journes +ensemble, et se livrant sans combat aux instincts de leur nature +primitive. Aussi, dans leurs conversations, dans leurs souhaits, dans +leurs rves, Vampa se voyait toujours capitaine de vaisseau, gnral +d'arme ou gouverneur d'une province; Teresa se voyait riche, vtue des +plus belles robes et suivie de domestiques en livre, puis, quand ils +avaient pass toute la journe broder leur avenir de ces folles et +brillantes arabesques, ils se sparaient pour ramener chacun leurs +moutons dans leur table, et redescendre, de la hauteur de leurs songes, + l'humilit de leur position relle. + +Un jour, le jeune berger dit l'intendant du comte qu'il avait vu un +loup sortir des montagnes de la Sabine et rder autour de son troupeau. +L'intendant lui donna un fusil: c'est ce que voulait Vampa. + +Ce fusil se trouva par hasard tre un excellent canon de Brescia, +portant la balle comme une carabine anglaise; seulement un jour le +comte, en assommant un renard bless, en avait cass la crosse et l'on +avait jet le fusil au rebut. + +Cela n'tait pas une difficult pour un sculpteur comme Vampa. Il +examina la couche primitive, calcula ce qu'il fallait y changer pour la +mettre son coup d'oeil, et fit une autre crosse charge d'ornements si +merveilleux que, s'il et voulu aller vendre la ville le bois seul, il +en et certainement tir quinze ou vingt piastres. + +Mais il n'avait garde d'agir ainsi: un fusil avait longtemps t le +rve du jeune homme. Dans tous les pays o l'indpendance est substitue + la libert, le premier besoin qu'prouve tout coeur fort, toute +organisation puissante, est celui d'une arme qui assure en mme temps +l'attaque et la dfense, et qui faisant celui qui la porte terrible, le +fait souvent redout. + + partir de ce moment, Vampa donna tous les instants qui lui restrent + l'exercice du fusil; il acheta de la poudre et des balles, et tout lui +devint un but: le tronc de l'olivier, triste, chtif et gris, qui pousse +au versant des montagnes de la Sabine; le renard qui, le soir, sortait +de son terrier pour commencer sa chasse nocturne, et l'aigle qui planait +dans l'air. Bientt il devint si adroit, que Teresa surmontait la +crainte qu'elle avait prouve d'abord en entendant la dtonation, et +s'amusa voir son jeune compagnon placer la balle de son fusil o il +voulait la mettre, avec autant de justesse que s'il l'et pousse avec +la main. + +Un soir, un loup sortit effectivement d'un bois de sapins prs duquel +les deux jeunes gens avaient l'habitude de demeurer: le loup n'avait pas +fait dix pas en plaine qu'il tait mort. + +Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur ses paules et le +rapporta la ferme. + +Tous ces dtails donnaient Luigi une certaine rputation aux +alentours de la ferme; l'homme suprieur partout o il se trouve, se +cre une clientle d'admirateurs. On parlait dans les environs de ce +jeune ptre comme du plus adroit, du plus fort et du plus brave +contadino qui ft dix lieues la ronde; et quoique de son ct +Teresa, dans un cercle plus tendu encore, passt pour une des plus +jolies filles de la Sabine, personne ne s'avisait de lui dire un mot +d'amour, car on la savait aime par Vampa. + +Et cependant les deux jeunes gens ne s'taient jamais dit qu'ils +s'aimaient. Ils avaient pouss l'un ct de l'autre comme deux arbres +qui mlent leurs racines sous le sol, leurs branches dans l'air, leur +parfum dans le ciel; seulement leur dsir de se voir tait le mme; ce +dsir tait devenu un besoin, et ils comprenaient plutt la mort qu'une +sparation d'un seul jour. + +Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept. + +Vers ces temps, on commena de parler beaucoup d'une bande de brigands +qui s'organisait dans les monts Lepini. Le brigandage n'a jamais t +srieusement extirp dans le voisinage de Rome. Il manque de chefs +parfois, mais quand un chef se prsente, il est rare qu'il lui manque +une bande. + +Le clbre Cucumetto, traqu dans les Abruzzes chass du royaume de +Naples, o il avait soutenu une vritable guerre, avait travers +Garigliano comme Manfred, et tait venu entre Sonnino et Juperno se +rfugier sur les bords de l'Amasine. + +C'tait lui qui s'occupait rorganiser une troupe, et qui marchait +sur les traces de Decesaris et de Gasparone, qu'il esprait bientt +surpasser. Plusieurs jeunes gens de Palestrina, de Frascati et de +Pampinara disparurent. On s'inquita d'eux d'abord puis bientt on sut +qu'ils taient alls rejoindre la bande de Cucumetto. + +Au bout de quelque temps, Cucumetto devint l'objet de l'attention +gnrale. On citait de ce chef de bandits des traits d'audace +extraordinaires et de brutalit rvoltante. + +Un jour, il enleva une jeune fille: c'tait la fille de l'arpenteur de +Frosinone. Les lois des bandits sont positives: une jeune fille est +celui qui l'enlve d'abord, puis les autres la tirent au sort, et la +malheureuse sert aux plaisirs de toute la troupe jusqu' ce que les +bandits l'abandonnent ou qu'elle meure. + +Lorsque les parents sont assez riches pour la racheter, on envoie un +messager qui traite de la ranon; la tte de la prisonnire rpond de la +scurit de l'missaire. Si la ranon est refuse, la prisonnire est +condamne irrvocablement. + +La jeune fille avait son amant dans la troupe de Cucumetto: il +s'appelait Carlini. + +En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les bras vers lui et se +crut sauve. Mais le pauvre Carlini, en la reconnaissant, lui, sentit +son coeur se briser, car il se doutait bien du sort qui attendait sa +matresse. + +Cependant, comme il tait le favori de Cucumetto, comme il avait +partag ses dangers depuis trois ans, comme il lui avait sauv la vie +en abattant d'un coup de pistolet un carabinier qui avait dj le sabre +lev sur sa tte, il espra que Cucumetto aurait quelque piti de lui. + +Il prit donc le chef part, tandis que la jeune fille, assise contre +le tronc d'un grand pin qui s'levait au milieu d'une clairire de la +fort, s'tait fait un voile de la coiffure pittoresque des paysannes +romaines et cachait son visage aux regards luxurieux des bandits. + +L, il lui raconta tout, ses amours avec la prisonnire, leurs serments +de fidlit, et comment chaque nuit, depuis qu'ils taient dans les +environs, ils se donnaient rendez-vous dans une ruine. + +Ce soir-l justement, Cucumetto avait envoy Carlini dans un village +voisin, il n'avait pu se trouver au rendez-vous; mais Cucumetto s'y +tait trouv par hasard, disait-il, et c'est alors qu'il avait enlev la +jeune fille. + +Carlini supplia son chef de faire une exception en sa faveur et de +respecter Rita, lui disant que le pre tait riche et qu'il payerait une +bonne ranon. + +Cucumetto parut se rendre aux prires de son ami, et le chargea de +trouver un berger qu'on pt envoyer chez le pre de Rita Frosinone. + +Alors Carlini s'approcha tout joyeux de la jeune fille, lui dit qu'elle +tait sauve, et l'invita crire son pre une lettre dans laquelle +elle racontait ce qui lui tait arriv, et lui annoncerait que sa ranon +tait fixe trois cents piastres. + +On donnait pour tout dlai au pre douze heures, c'est--dire jusqu'au +lendemain neuf heures du matin. + +La lettre crite, Carlini s'en empara aussitt et courut dans la plaine +pour chercher un messager. + +Il trouva un jeune ptre qui parquait son troupeau. Les messagers +naturels des bandits sont les bergers, qui vivent entre la ville et la +montagne, entre la vie sauvage et la vie civilise. + +Le jeune berger partit aussitt, promettant d'tre avant une heure +Frosinone. + +Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa matresse et lui annoncer +cette bonne nouvelle. + +Il trouva la troupe dans la clairire, o elle soupait joyeusement des +provisions que les bandits levaient sur les paysans comme un tribut +seulement; au milieu de ces gais convives, il chercha vainement +Cucumetto et Rita. + +Il demanda o ils taient, les bandits rpondirent par un grand clat +de rire. Une sueur froide coula sur le front de Carlini, et il sentit +l'angoisse qui le prenait aux cheveux. + +Il renouvela sa question. Un des convives remplit un verre de vin +d'Orvieto et le lui tendit en disant: + +-- la sant du brave Cucumetto et de la belle Rita! + +En ce moment, Carlini crut entendre un cri de femme. Il devina tout. Il +prit le verre, le brisa sur la face de celui qui le lui prsentait, et +s'lana dans la direction du cri. + +Au bout de cent pas, au dtour d'un buisson, il trouva Rita vanouie +entre les bras de Cucumetto. + +En apercevant Carlini, Cucumetto se releva tenant un pistolet de chaque +main. + +Les deux bandits se regardrent un instant: l'un le sourire de la +luxure sur les lvres, l'autre la pleur de la mort sur le front. + +On et cru qu'il allait se passer entre ces deux hommes quelque chose +de terrible. Mais peu peu les traits de Carlini se dtendirent, sa +main, qu'il avait porte un des pistolets de sa ceinture, retomba prs +de lui pendante son ct. + +Rita tait couche entre eux deux. + +La lune clairait cette scne. + +--Eh bien, lui dit Cucumetto, as-tu fait la commission dont tu t'tais +charg? + +--Oui, capitaine, rpondit Carlini, et demain, avant neuf heures, le +pre de Rita sera ici avec l'argent. + +-- merveille. En attendant, nous allons passer une joyeuse nuit. Cette +jeune fille est charmante, et tu as, en vrit, bon got, matre +Carlini. Aussi comme je ne suis pas goste nous allons retourner auprs +des camarades et tirer au sort qui elle appartiendra maintenant. + +--Ainsi vous tes dcid l'abandonner la loi commune? demanda +Carlini. + +--Et pourquoi ferait-on exception en sa faveur? + +--J'avais cru qu' ma prire.... + +--Et qu'es-tu plus que les autres? + +--C'est juste. + +--Mais sois tranquille, reprit Cucumetto en riant, un peu plus tt, un +peu plus tard, ton tour viendra. + +Les dents de Carlini se serraient se briser. + +--Allons, dit Cucumetto en faisant un pas vers les convives, viens-tu? + +--Je vous suis.... + +Cucumetto s'loigna sans perdre de vue Carlini, car sans doute il +craignait qu'il ne le frappt par derrire. Mais rien dans le bandit ne +dnonait une intention hostile. + +Il tait debout, les bras croiss, prs de Rita toujours vanouie. + +Un instant, l'ide de Cucumetto fut que le jeune homme allait la +prendre dans ses bras et fuir avec elle. Mais peu lui importait +maintenant, il avait eu de Rita ce qu'il voulait; et quant l'argent, +trois cents piastres rparties la troupe faisaient une si pauvre somme +qu'il s'en souciait mdiocrement. + +Il continua donc sa route vers la clairire; mais, son grand +tonnement, Carlini y arriva presque aussitt que lui. + +--Le tirage au sort! le tirage au sort! crirent tous les bandits en +apercevant le chef. + +Et les yeux de tous ces hommes brillrent d'ivresse et de lascivit, +tandis que la flamme du foyer jetait sur toute leur personne une lueur +rougetre qui les faisait ressembler des dmons. + +Ce qu'ils demandaient tait juste; aussi le chef fit-il de la tte un +signe annonant qu'il acquiesait leur demande. On mit tous les noms +dans un chapeau, celui de Carlini comme ceux des autres, et le plus +jeune de la bande tira de l'urne improvise un bulletin. + +Ce bulletin portait le nom de Diavolaccio. + +C'tait celui-l mme qui avait propos Carlini la sant du chef, et + qui Carlini avait rpondu en lui brisant le verre sur la figure. + +Une large blessure ouverte de la tempe la bouche, laissait couler le +sang flots. + +Diavolaccio, se voyant ainsi favoris de la fortune, poussa un clat de +rire. + +--Capitaine, dit-il, tout l'heure Carlini n'a pas voulu boire votre +sant, proposez-lui de boire la mienne; il aura peut-tre plus de +condescendance pour vous que pour moi. + +Chacun s'attendait une explosion de la part de Carlini; mais au grand +tonnement de tous, il prit un verre d'une main, un fiasco de l'autre, +puis, remplissant le verre: + +-- ta sant, Diavolaccio, dit-il d'une voix parfaitement calme. + +Et il avala le contenu du verre sans que sa main tremblt. Puis, +s'asseyant prs du feu: + +--Ma part de souper! dit-il; la course que je viens de faire m'a donn +de l'apptit. + +--Vive Carlini! s'crirent les brigands. + +-- la bonne heure, voil ce qui s'appelle prendre la chose en bon +compagnon. + +Et tous reformrent le cercle autour du foyer, tandis que Diavolaccio +s'loignait. + +Carlini mangeait et buvait, comme si rien ne s'tait pass. + +Les bandits le regardaient avec tonnement, ne comprenant rien cette +impassibilit, lorsqu'ils entendirent derrire eux retentir sur le sol +un pas alourdi. + +Ils se retournrent et aperurent Diavolaccio tenant la jeune fille +entre ses bras. + +Elle avait la tte renverse, et ses longs cheveux pendaient jusqu' +terre. + + mesure qu'ils entraient dans le cercle de la lumire projete par le +foyer, on s'apercevait de la pleur de la jeune fille et de la pleur du +bandit. + +Cette apparition avait quelque chose de si trange et de si solennel, +que chacun se leva, except Carlini, qui resta assis et continua de +boire et de manger, comme si rien ne se passait autour de lui. + +Diavolaccio continuait de s'avancer au milieu du plus profond silence, +et dposa Rita aux pieds du capitaine. + +Alors tout le monde put reconnatre la cause de cette pleur de la +jeune fille et de cette pleur du bandit: Rita avait un couteau enfonc +jusqu'au manche au-dessous de la mamelle gauche. + +Tous les yeux se portrent sur Carlini: la gaine tait vide sa +ceinture. + +--Ah! ah! dit le chef, je comprends maintenant pourquoi Carlini tait +rest en arrire. + +Toute nature sauvage est apte apprcier une action forte; quoique +peut-tre aucun des bandits n'et fait ce que venait de faire Carlini, +tous comprirent ce qu'il avait fait. + +--Eh bien, dit Carlini en se levant son tour et en s'approchant du +cadavre, la main sur la crosse d'un de ses pistolets, y a-t-il encore +quelqu'un qui me dispute cette femme? + +--Non, dit le chef, elle est toi! + +Alors Carlini la prit son tour dans ses bras, et l'emporta hors du +cercle de lumire que projetait la flamme du foyer. + +Cucumetto disposa les sentinelles comme d'habitude, et les bandits se +couchrent, envelopps dans leurs manteaux, autour du foyer. + + minuit, la sentinelle donna l'veil, et en un instant le chef et ses +compagnons furent sur pied. + +C'tait le pre de Rita, qui arrivait lui-mme, portant la ranon de sa +fille. + +--Tiens, dit-il Cucumetto en lui tendant un sac d'argent, voici trois +cents pistoles, rends-moi mon enfant. + +Mais le chef, sans prendre l'argent, lui fit signe de le suivre. Le +vieillard obit; tous deux s'loignrent sous les arbres, travers les +branches desquels filtraient les rayons de la lune. Enfin Cucumetto +s'arrta tendant la main et montrant au vieillard deux personnes +groupes au pied d'un arbre: + +--Tiens, lui dit-il, demande ta fille Carlini, c'est lui qui t'en +rendra compte. + +Et il s'en retourna vers ses compagnons. + +Le vieillard resta immobile et les yeux fixes. Il sentait que quelque +malheur inconnu, immense, inou, planait sur sa tte. + +Enfin, il fit quelques pas vers le groupe informe dont il ne pouvait se +rendre compte. + +Au bruit qu'il faisait en s'avanant vers lui, Carlini releva la tte, +et les formes des deux personnages commencrent apparatre plus +distinctes aux yeux du vieillard. + +Une femme tait couche terre, la tte pose sur les genoux d'un +homme assis et qui se tenait pench vers elle; c'tait en se relevant +que cet homme avait dcouvert le visage de la femme qu'il tenait serre +contre sa poitrine. + +Le vieillard reconnut sa fille, et Carlini reconnut le vieillard. + +--Je t'attendais, dit le bandit au pre de Rita. + +--Misrable! dit le vieillard, qu'as-tu fait? + +Et il regardait avec terreur Rita, ple, immobile, ensanglante, avec +un couteau dans la poitrine. + +Un rayon de la lune frappait sur elle et l'clairait de sa lueur +blafarde. + +--Cucumetto avait viol ta fille, dit le bandit, et, comme je l'aimais, +je l'ai tue; car, aprs lui, elle allait servir de jouet toute la +bande. + +Le vieillard ne pronona point une parole, seulement il devint ple +comme un spectre. + +--Maintenant, dit Carlini, si j'ai eu tort, venge-la. + +Et il arracha le couteau du sein de la jeune fille et, se levant, il +l'alla offrir d'une main au vieillard tandis que de l'autre il cartait +sa veste et lui prsentait sa poitrine nue. + +--Tu as bien fait, lui dit le vieillard d'une voix sourde. +Embrasse-moi, mon fils. + +Carlini se jeta en sanglotant dans les bras du pre de sa matresse. +C'taient les premires larmes que versait cet homme de sang. + +--Maintenant, dit le vieillard Carlini, aide-moi enterrer ma fille. + +Carlini alla chercher deux pioches, et le pre et l'amant se mirent +creuser la terre au pied d'un chne dont les branches touffues devaient +recouvrir la tombe de la jeune fille. + +Quand la tombe fut creuse, le pre l'embrassa le premier, l'amant +ensuite; puis, l'un la prenant par les pieds, l'autre par-dessous les +paules, ils la descendirent dans la fosse. + +Puis ils s'agenouillrent des deux cts et dirent les prires des +morts. + +Puis, lorsqu'ils eurent fini, ils repoussrent la terre sur le cadavre +jusqu' ce que la fosse ft comble. + +Alors, lui tendant la main: + +--Je te remercie, mon fils! dit le vieillard Carlini; maintenant, +laisse-moi seul. + +--Mais cependant... dit celui-ci. + +--Laisse-moi, je te l'ordonne. + +Carlini obit, alla rejoindre ses camarades, s'enveloppa dans son +manteau, et bientt parut aussi profondment endormi que les autres. + +Il avait t dcid la veille que l'on changerait de campement. + +Une heure avant le jour Cucumetto veilla ses hommes et l'ordre fut +donn de partir. + +Mais Carlini ne voulut pas quitter la fort sans savoir ce qu'tait +devenu le pre de Rita. + +Il se dirigea vers l'endroit o il l'avait laiss. + +Il trouva le vieillard pendu une des branches du chne qui ombrageait +la tombe de sa fille. + +Il fit alors sur le cadavre de l'un et sur la fosse de l'autre le +serment de les venger tous deux. + +Mais il ne put tenir ce serment; car, deux jours aprs dans une +rencontre avec les carabiniers romains, Carlini fut tu. + +Seulement, on s'tonna que, faisant face l'ennemi, il et reu une +balle entre les deux paules. + +L'tonnement cessa quand un des bandits eut fait remarquer ses +camarades que Cucumetto tait plac dix pas en arrire de Carlini +lorsque Carlini tait tomb. + +Le matin du dpart de la fort de Frosinone, il avait suivi Carlini +dans l'obscurit, avait entendu le serment qu'il avait fait, et, en +homme de prcaution, il avait pris l'avance. + +On racontait encore sur ce terrible chef de bande dix autres histoires +non moins curieuses que celle-ci. + +Ainsi, de Fondi Prouse, tout le monde tremblait au seul nom de +Cucumetto. + +Ces histoires avaient souvent t l'objet des conversations de Luigi et +de Teresa. + +La jeune fille tremblait fort tous ces rcits; mais Vampa la +rassurait avec un sourire, frappant son bon fusil, qui portait si bien +la balle; puis, si elle n'tait pas rassure, il lui montrait cent pas +quelque corbeau perch sur une branche morte, le mettait en joue, +lchait la dtente, et l'animal, frapp, tombait au pied de l'arbre. + +Nanmoins, le temps s'coulait: les deux jeunes gens avaient arrt +qu'ils se marieraient lorsqu'ils auraient, Vampa vingt ans, et Teresa +dix-neuf. + +Ils taient orphelins tous deux; ils n'avaient de permission demander +qu' leur matre; ils l'avaient demande et obtenue. + +Un jour qu'ils causaient de leur projet d'avenir, ils entendirent deux +ou trois coups de feu; puis tout coup un homme sortit du bois prs +duquel les deux jeunes gens avaient l'habitude de faire patre leurs +troupeaux, et accourut vers eux. + +Arriv la porte de la voix: + +--Je suis poursuivi! leur cria-t-il; pouvez-vous me cacher? + +Les deux jeunes gens reconnurent bien que ce fugitif devait tre +quelque bandit; mais il y a entre le paysan et le bandit romain une +sympathie inne qui fait que le premier est toujours prt rendre +service au second. + +Vampa, sans rien dire, courut donc la pierre qui bouchait l'entre de +leur grotte, dmasqua cette entre en tirant la pierre lui, fit signe +au fugitif de se rfugier dans cet asile inconnu de tous, repoussa la +pierre sur lui et revint s'asseoir prs de Teresa. + +Presque aussitt, quatre carabiniers cheval apparurent la lisire +du bois; trois paraissaient tre la recherche du fugitif, le quatrime +tranait par le cou un bandit prisonnier. + +Les trois carabiniers explorrent le pays d'un coup d'oeil, aperurent +les deux jeunes gens, accoururent eux au galop, et les interrogrent. + +Ils n'avaient rien vu. + +--C'est fcheux, dit le brigadier, car celui que nous cherchons, c'est +le chef. + +--Cucumetto? ne purent s'empcher de s'crier ensemble Luigi et Teresa. + +--Oui, rpondit le brigadier; et comme sa tte est mise prix mille +cus romains, il y en aurait eu cinq cents pour vous si vous nous aviez +aids le prendre. + +Les deux jeunes gens changrent un regard. Le brigadier eut un instant +d'esprance. Cinq cents cus romains font trois mille francs, et trois +mille francs sont une fortune pour deux pauvres orphelins qui vont se +marier. + +--Oui, c'est fcheux, dit Vampa, mais nous ne l'avons pas vu. + +Alors les carabiniers battirent le pays dans des directions +diffrentes, mais inutilement. + +Puis, successivement, ils disparurent. + +Alors Vampa alla tirer la pierre, et Cucumetto sortit. + +Il avait vu, travers les jours de la porte de granit, les deux jeunes +gens causer avec les carabiniers; il s'tait dout du sujet de leur +conversation, il avait lu sur le visage de Luigi et de Teresa +l'inbranlable rsolution de ne point le livrer et tira de sa poche une +bourse pleine d'or et la leur offrit. + +Mais Vampa releva la tte avec fiert; quant Teresa, ses yeux +brillrent en pensant tout ce qu'elle pourrait acheter de riches +bijoux et beaux habits avec cette bourse pleine d'or. + +Cucumetto tait un Satan fort habile: il avait pris la forme d'un +bandit au lieu de celle d'un serpent; il surprit ce regard, reconnut +dans Teresa une digne fille d've, et rentra dans la fort en se +retournant plusieurs fois sous prtexte de saluer ses librateurs. + +Plusieurs jours s'coulrent sans que l'on revit Cucumetto, sans qu'on +entendit reparler de lui. + +Le temps du carnaval approchait. Le comte de San-Felice annona un +grand bal masqu o tout ce que Rome avait de plus lgant fut invit. + +Teresa avait grande envie de voir ce bal. Luigi demanda son +protecteur l'intendant la permission pour elle et pour lui d'y assister +cachs parmi les serviteurs de la maison. Cette permission lui fut +accorde. + +Ce bal tait surtout donn par le comte pour faire plaisir sa fille +Carmela, qu'il adorait. + +Carmela tait juste de l'ge et de la taille de Teresa, et Teresa tait +au moins aussi belle que Carmela. + +Le soir du bal, Teresa mit sa plus belle toilette, ses plus riches +aiguilles, ses plus brillantes verroteries. Elle avait le costume des +femmes de Frascati. + +Luigi avait l'habit si pittoresque du paysan romain les jours de fte. + +Tous deux se mlrent, comme on l'avait permis, aux serviteurs et aux +paysans. + +La fte tait magnifique. Non seulement la villa tait ardemment +illumine, mais des milliers de lanternes de couleur taient suspendues +aux arbres du jardin. Aussi bientt le palais eut-il dbord sur les +terrasses et les terrasses dans les alles. + + chaque carrefour il y avait un orchestre, des buffets et des +rafrachissements; les promeneurs s'arrtaient, les quadrilles se +formaient et l'on dansait l o il plaisait de danser. + +Carmela tait vtue en femme de Sonino. Elle avait son bonnet tout +brod de perles, les aiguilles de ses cheveux taient d'or et de +diamants, sa ceinture tait de soie turque grandes fleurs broches, +son surtout et son jupon taient de cachemire, son tablier tait de +mousseline des Indes; les boutons de son corset taient autant de +pierreries. + +Deux autres de ses compagnes taient vtues, l'une en femme de Nettuno, +l'autre en femme de la Riccia. + +Quatre jeunes gens des plus riches et des plus nobles familles de Rome +les accompagnaient avec cette libert italienne qui a son gale dans +aucun autre pays du monde: ils taient vtus de leur ct en paysans +d'Albano, de Velletri, de Civita-Castellana et de Sora. + +Il va sans dire que ces costumes de paysans, comme ceux de paysannes, +taient resplendissant d'or et de pierreries. + +Il vint Carmela l'ide de faire un quadrille uniforme, seulement il +manquait une femme. + +Carmela regardait tout autour d'elle, pas une de ses invites n'avait +un costume analogue au sien et ceux de ses compagnes. + +Le comte San-Felice lui montra, au milieu des paysannes, Teresa appuye +au bras de Luigi. + +--Est-ce que vous permettez, mon pre? dit Carmela. + +--Sans doute, rpondit le comte, ne sommes-nous pas en carnaval! + +Carmela se pencha vers un jeune homme qui l'accompagnait en causant, et +lui dit quelques mots tout en lui montrant du doigt la jeune fille. + +Le jeune homme suivit des yeux la jolie main qui lui servait de +conductrice, fit un geste d'obissance et vint inviter Teresa figurer +au quadrille dirig par la fille du comte. + +Teresa sentit comme une flamme qui lui passait sur le visage. Elle +interrogea du regard Luigi: il n'y avait pas moyen de refuser. Luigi +laissa lentement glisser le bras de Teresa, qu'il tenait sous le sien, +et Teresa, s'loignant conduite par son lgant cavalier, vint prendre, +toute tremblante, sa place au quadrille aristocratique. + +Certes, aux yeux d'un artiste, l'exact et svre costume de Teresa et +eu un bien autre caractre que celui de Carmela et des ses compagnes, +mais Teresa tait une jeune fille frivole et coquette; les broderies de +la mousseline, les palmes de la ceinture, l'clat du cachemire +l'blouissaient, le reflet des saphirs et des diamants la rendaient +folle. + +De son ct Luigi sentait natre en lui un sentiment inconnu: c'tait +comme une douleur sourde qui le mordait au coeur d'abord, et de l, +toute frmissante, courait par ses veines et s'emparait de tout son +corps; il suivit des yeux les moindres mouvements de Teresa et de son +cavalier; lorsque leurs mains se touchaient il ressentait comme des +blouissements, ses artres battaient avec violence, et l'on et dit +que le son d'une cloche vibrait ses oreilles. Lorsqu'ils se parlaient, +quoique Teresa coutt, timide et les yeux baisss, les discours de son +cavalier, comme Luigi lisait dans les yeux ardents du beau jeune homme +que ces discours taient des louanges, il lui semblait que la terre +tournait sous lui et que toutes les voix de l'enfer lui soufflaient des +ides de meurtre et d'assassinat. Alors, craignant de se laisser +emporter sa folie, il se cramponnait d'une main la charmille contre +laquelle il tait debout, et de l'autre il serrait d'un mouvement +convulsif le poignard au manche sculpt qui tait pass dans sa ceinture +et que, sans s'en apercevoir, il tirait quelquefois presque entier du +fourreau. + +Luigi tait jaloux! il sentait qu'emporte par sa nature coquette et +orgueilleuse Teresa pouvait lui chapper. + +Et cependant la jeune paysanne, timide et presque effraye d'abord, +s'tait bientt remise. Nous avons dit que Teresa tait belle. Ce n'est +pas tout, Teresa tait gracieuse, de cette grce sauvage bien autrement +puissante que notre grce minaudire et affecte. + +Elle eut presque les honneurs du quadrille, et si elle fut envieuse de +la fille du comte de San-Felice, nous n'oserions pas dire que Carmela ne +fut pas jalouse d'elle. + +Aussi ft-ce avec force compliments que son beau cavalier la +reconduisit la place o il l'avait prise, et o l'attendait Luigi. + +Deux ou trois fois, pendant la contredanse, la jeune fille avait jet +un regard sur lui, et chaque fois elle l'avait vu ple et les traits +crisps. Une fois mme la lame de son couteau, moiti tire de sa +gaine, avait bloui ses yeux comme un sinistre clair. + +Ce fut donc presque en tremblant qu'elle reprit le bras de son amant. + +Le quadrille avait eu le plus grand succs, et il tait vident qu'il +tait question d'en faire une seconde dition; Carmela seule s'y +opposait; mais le comte de San-Felice pria sa fille si tendrement, +qu'elle finit par consentir. + +Aussitt un des cavaliers s'avana pour inviter Teresa, sans laquelle +il tait impossible que la contredanse et lieu; mais la jeune fille +avait dj disparu. + +En effet, Luigi ne s'tait pas senti la force de supporter une seconde +preuve; et, moiti par persuasion, moiti par force, il avait entran +Teresa vers un autre point du jardin. Teresa avait cd bien malgr +elle; mais elle avait vu la figure bouleverse du jeune homme, elle +comprenait son silence entrecoup de tressaillements nerveux, que +quelque chose d'trange se passait en lui. Elle-mme n'tait pas exempte +d'une agitation intrieure, et sans avoir cependant rien fait de mal, +elle comprenait que Luigi tait en droit de lui faire des reproches: sur +quoi? elle l'ignorait; mais elle ne sentait pas moins que ces reproches +seraient mrits. + +Cependant, au grand tonnement de Teresa, Luigi demeura muet, et pas +une parole n'entrouvrit ses lvres pendant tout le reste de la soire. +Seulement, lorsque le froid de la nuit eut chass les invits des +jardins et que les portes de la villa se furent refermes sur eux pour +une fte intrieure, il reconduisit Teresa; puis, comme elle allait +rentrer chez elle: + +--Teresa, dit-il, quoi pensais-tu lorsque tu dansais en face de la +jeune comtesse de San-Felice? + +--Je pensais, rpondit la jeune fille dans toute la franchise de son +me, que je donnerais la moiti de ma vie pour avoir un costume comme +celui qu'elle portait. + +--Et que te disait ton cavalier? + +--Il me disait qu'il ne tiendrait qu' moi de l'avoir, et que je +n'avais qu'un mot dire pour cela. + +--Il avait raison, rpondit Luigi. Le dsires-tu aussi ardemment que tu +le dis? + +--Oui. + +--Eh bien tu l'auras! + +La jeune fille, tonne, leva la tte pour le questionner; mais son +visage tait si sombre et si terrible que la parole se glaa sur ses +lvres. + +D'ailleurs, en disant ces paroles, Luigi s'tait loign. + +Teresa le suivit des yeux dans la nuit tant qu'elle put l'apercevoir. +Puis, lorsqu'il eut disparu, elle rentra chez elle en soupirant. + +Cette mme nuit, il arriva un grand vnement par l'imprudence sans +doute de quelque domestique qui avait nglig d'teindre les lumires; +le feu prit la villa San-Felice, juste dans les dpendances de +l'appartement de la belle Carmela. Rveille au milieu de la nuit par la +lueur des flammes, elle avait saut au bas de son lit, s'tait +enveloppe de sa robe de chambre, et avait essay de fuir par la porte; +mais le corridor par lequel il fallait passer tait dj la proie de +l'incendie. Alors elle tait rentre dans sa chambre, appelant grands +cris du secours, quand tout coup sa fentre, situe vingt pieds du +sol, s'tait ouverte; un jeune paysan s'tait lanc dans l'appartement, +l'avait prise dans ses bras, et, avec une force et une adresse +surhumaines l'avait transporte sur le gazon de la pelouse, o elle +s'tait vanouie. Lorsqu'elle avait repris ses sens, son pre tait +devant elle. Tous les serviteurs l'entouraient, lui portant des secours. +Une aile tout entire de la villa tait brle; mais qu'importait, +puisque Carmela tait saine et sauve. + +On chercha partout son librateur, mais son librateur ne reparut +point; on le demanda tout le monde, mais personne ne l'avait vu. Quant + Carmela, elle tait si trouble qu'elle ne l'avait point reconnu. + +Au reste, comme le comte tait immensment riche, part le danger +qu'avait couru Carmela, et qui lui parut, par la manire miraculeuse +dont elle y avait chapp, plutt une nouvelle faveur de la Providence +qu'un malheur rel, la perte occasionne par les flammes fut peu de +chose pour lui. + +Le lendemain, l'heure habituelle, les deux jeunes gens se +retrouvrent la lisire de la fort. Luigi tait arriv le premier. Il +vint au-devant de la jeune fille avec une grande gaiet; il semblait +avoir compltement oubli la scne de la veille. Teresa tait +visiblement pensive, mais en voyant Luigi ainsi dispos, elle affecta de +son ct l'insouciance rieuse qui tait le fond de son caractre quand +quelque passion ne le venait pas troubler. + +Luigi prit le bras de Teresa sous le sien, et la conduisit jusqu' la +porte de la grotte. L il s'arrta. La jeune fille, comprenant qu'il y +avait quelque chose d'extraordinaire, le regarda fixement. + +--Teresa, dit Luigi, hier soir tu m'as dit que tu donnerais tout au +monde pour avoir un costume pareil celui de la fille du comte? + +--Oui, dit Teresa, avec tonnement, mais j'tais folle de faire un +pareil souhait. + +--Et moi, je t'ai rpondu: C'est bien, tu l'auras. + +--Oui, reprit la jeune fille, dont l'tonnement croissait chaque +parole de Luigi; mais tu as rpondu cela sans doute pour me faire +plaisir. + +--Je ne t'ai jamais rien promis que je ne te l'aie donn, Teresa, dit +orgueilleusement Luigi; entre dans la grotte et habille-toi. + + ces mots, il tira la pierre, et montra Teresa la grotte claire +par deux bougies qui brlaient de chaque ct d'un magnifique miroir; +sur la table rustique, faite par Luigi, taient tals le collier de +perles et les pingles de diamants; sur une chaise ct tait dpos +le reste du costume. + +Teresa poussa un cri de joie, et, sans s'informer d'o venait ce +costume, sans prendre le temps de remercier Luigi, elle s'lana dans la +grotte transforme en cabinet de toilette. + +Derrire elle Luigi repoussa la pierre, car il venait d'apercevoir, sur +la crte d'une petite colline qui empchait que de la place o il tait +on ne vt Palestrina, un voyageur cheval, qui s'arrta un instant +comme incertain de sa route, se dessinant sur l'azur du ciel avec cette +nettet de contour particulire aux lointains des pays mridionaux. + +En apercevant Luigi, le voyageur mit son cheval au galop, et vint +lui. + +Luigi ne s'tait pas tromp; le voyageur, qui allait de Palestrina +Tivoli, tait dans le doute de son chemin. + +Le jeune homme le lui indiqua; mais, comme un quart de mille de l la +route se divisait en trois sentiers, et qu'arriv ces trois sentiers +le voyageur pouvait de nouveau s'garer, il pria Luigi de lui servir de +guide. + +Luigi dtacha son manteau et le dposa terre, jeta sur son paule sa +carabine, et, dgag ainsi du lourd vtement, marcha devant le voyageur +de ce pas rapide du montagnard que le pas d'un cheval a peine suivre. + +En dix minutes, Luigi et le voyageur furent l'espce de carrefour +indiqu par le jeune ptre. + +Arrivs l, d'un geste majestueux comme celui d'un empereur, il tendit +la main vers celle des trois routes que le voyageur devait suivre: + +--Voil votre chemin, dit-il, Excellence, vous n'avez plus vous +tromper maintenant. + +--Et toi, voici ta rcompense, dit le voyageur en offrant au jeune +ptre quelques pices de menue monnaie. + +--Merci, dit Luigi en retirant sa main; je rends un service, je ne le +vends pas. + +--Mais, dit le voyageur, qui paraissait du reste habitu cette +diffrence entre la servilit de l'homme des villes et l'orgueil du +campagnard, si tu refuses un salaire, tu acceptes au moins un cadeau. + +--Ah! oui, c'est autre chose. + +--Eh bien, dit le voyageur, prends ces deux sequins de Venise, et +donne-les ta fiance pour en faire une paire de boucles d'oreilles. + +--Et vous, alors, prenez ce poignard, dit le jeune ptre, vous n'en +trouveriez pas un dont la poigne ft mieux sculpte d'Albano +Civita-Castellana. + +--J'accepte, dit le voyageur; mais alors, c'est moi qui suis ton +oblig, car ce poignard vaut plus de deux sequins. + +--Pour un marchand peut-tre, mais pour moi, qui l'ai sculpt moi-mme, +il vaut peine une piastre. + +--Comment t'appelles-tu? demanda le voyageur. + +--Luigi Vampa, rpondit le ptre du mme air qu'il et rpondu: +Alexandre, roi de Macdoine. Et vous? + +--Moi, dit le voyageur, je m'appelle Simbad le marin. + +Franz d'pinay jeta un cri de surprise. + +Simbad le marin! dit-il. + +--Oui, reprit le narrateur, c'est le nom que le voyageur donna Vampa +comme tant le sien. + +--Eh bien, mais, qu'avez-vous dire contre ce nom? interrompit Albert; +c'est un fort beau nom, et les aventures du patron de ce monsieur m'ont, +je dois l'avouer, fort amus dans ma jeunesse. + +Franz n'insista pas davantage. Ce nom de Simbad le marin, comme on le +comprend bien, avait rveill en lui tout un monde de souvenirs, comme +avait fait la veille celui du comte de Monte-Cristo. + +Continuez, dit-il l'hte. + +--Vampa mit ddaigneusement les deux sequins dans sa poche, et reprit +lentement le chemin par lequel il tait venu. Arriv deux ou trois +cents pas de la grotte, il crut entendre un cri. + +Il s'arrta, coutant de quel ct venait ce cri. + +Au bout d'une seconde, il entendit son nom prononc distinctement. + +L'appel venait du ct de la grotte. + +Il bondit comme un chamois, armant son fusil tout en courant, et +parvint en moins d'une minute au sommet de la colline oppose celle +o il avait aperu le voyageur. + +L, les cris: Au secours! arrivrent lui plus distincts. + +Il jeta les yeux sur l'espace qu'il dominait; un homme enlevait Teresa, +comme le centaure Nessus Djanire. + +Cet homme, qui se dirigeait vers le bois, tait dj aux trois quarts +du chemin de la grotte la fort. + +Vampa mesura l'intervalle; cet homme avait deux cents pas d'avance au +moins sur lui, il n'y avait pas de chance de le rejoindre avant qu'il +et gagn le bois. + +Le jeune ptre s'arrta comme si ses pieds eussent pris racine. Il +appuya la crosse de son fusil l'paule, leva lentement le canon dans +la direction du ravisseur, le suivit une seconde dans sa course et fit +feu. + +Le ravisseur s'arrta court; ses genoux plirent et il tomba entranant +Teresa dans sa chute. + +Mais Teresa se releva aussitt; quant au fugitif, il resta couch, se +dbattant dans les convulsions de l'agonie. + +Vampa s'lana aussitt vers Teresa, car dix pas du moribond les +jambes lui avaient manqu son tour, et elle tait retombe genoux: +le jeune homme avait cette crainte terrible que la balle qui venait +d'abattre son ennemi n'et en mme temps bless sa fiance. + +Heureusement il n'en tait rien, c'tait le terreur seule qui avait +paralys les forces de Teresa. Lorsque Luigi se fut bien assur qu'elle +tait saine et sauve, il se retourna vers le bless. + +Il venait d'expirer les poings ferms, la bouche contracte par la +douleur, et les cheveux hrisss sous la sueur de l'agonie. + +Ses yeux taient rests ouverts et menaants. + +Vampa s'approcha du cadavre, et reconnut Cucumetto. + +Depuis le jour o le bandit avait t sauv par les deux jeunes gens, +il tait devenu amoureux de Teresa et avait jur que la jeune fille +serait lui. Depuis ce jour il l'avait pie; et, profitant du moment +o son amant l'avait laisse seule pour indiquer le chemin au voyageur, +il l'avait enleve et la croyait dj lui, lorsque la balle de Vampa, +guide par le coup d'oeil infaillible du jeune ptre, lui avait travers +le coeur. + +Vampa le regarda un instant sans que la moindre motion se traht sur +son visage, tandis qu'au contraire Teresa, toute tremblante encore, +n'osait se rapprocher du bandit mort qu' petits pas, et jetait en +hsitant un coup d'oeil sur le cadavre par-dessus l'paule de son amant. + +Au bout d'un instant, Vampa se retourna vers sa matresse: + +--Ah! ah! dit-il, c'est bien, tu es habille; mon tour de faire ma +toilette. + +En effet, Teresa tait revtue de la tte aux pieds du costume de la +fille du comte de San-Felice. + +Vampa prit le corps de Cucumetto entre ses bras, l'emporta dans la +grotte, tandis qu' son tour Teresa restait dehors. + +Si un second voyageur ft alors pass, il et vu une chose trange: +c'tait une bergre gardant ses brebis avec une robe de cachemire, des +boucles d'oreilles et un collier de perles, des pingles de diamants et +des boutons de saphirs, d'meraudes et de rubis. + +Sans doute, il se ft cru revenu au temps de Florian, et et affirm, +en revenant Paris, qu'il avait rencontr la bergre des Alpes assise +au pied des monts Sabins. + +Au bout d'un quart d'heure, Vampa sortit son tour de la grotte. Son +costume n'tait pas moins lgant, dans son genre, que celui de Teresa. + +Il avait une veste de velours grenat boutons d'or cisel, un gilet de +soie tout couvert de broderies, une charpe romaine noue autour du cou, +une cartouchire toute pique d'or et de soie rouge et verte; des +culottes de velours bleu de ciel attaches au-dessous du genou par des +boucles de diamants, des gutres de peau de daim barioles de mille +arabesques, et un chapeau o flottaient des rubans de toutes couleurs; +deux montres pendaient sa ceinture, et un magnifique poignard tait +pass sa cartouchire. + +Teresa jeta un cri d'admiration. Vampa, sous cet habit, ressemblait +une peinture de Lopold Robert ou de Schnetz. + +Il avait revtu le costume complet de Cucumetto. + +Le jeune homme s'aperut de l'effet qu'il produisait sur sa fiance, et +un sourire d'orgueil passa sur sa bouche. + +--Maintenant, dit-il Teresa, es-tu prte partager ma fortune +quelle qu'elle soit? + +--Oh oui! s'cria la jeune fille avec enthousiasme. + +-- me suivre partout o j'irai? + +--Au bout du monde. + +--Alors, prends mon bras et partons, car nous n'avons pas de temps +perdre. + +La jeune fille passa son bras sous celui de son amant, sans mme lui +demander o il la conduisait; car, en ce moment, il lui paraissait beau, +fier et puissant comme un dieu. + +Et tous deux s'avancrent dans la fort, dont au bout de quelques +minutes, ils eurent franchi la lisire. + +Il va sans dire que tous les sentiers de la montagne taient connus de +Vampa; il avana donc dans la fort sans hsiter un seul instant, +quoiqu'il n'y et aucun chemin fray, mais seulement reconnaissant la +route qu'il devait suivre la seule inspection des arbres et des +buissons; ils marchrent ainsi une heure et demie peu prs. + +Au bout de ce temps, ils taient arrivs l'endroit le plus touffu du +bois. Un torrent dont le lit tait sec conduisait dans une gorge +profonde. Vampa prit cet trange chemin, qui, encaiss entre deux rives +et rembruni par l'ombre paisse des pins, semblait, moins la descente +facile, ce sentier de l'Averne dont parle Virgile. + +Teresa, redevenue craintive l'aspect de ce lieu sauvage et dsert, se +serrait contre son guide, sans dire une parole; mais comme elle le +voyait marcher toujours d'un pas gal, comme un calme profond rayonnait +sur son visage, elle avait elle-mme la force de dissimuler son motion. + +Tout coup, dix pas d'eux, un homme sembla se dtacher d'un arbre +derrire lequel il tait cach, et mettait Vampa en joue: + +--Pas un pas de plus! cria-t-il, ou tu es mort. + +--Allons donc, dit Vampa en levant la main avec un geste de mpris; +tandis que Teresa, ne dissimulant plus sa terreur, se pressait contre +lui, est-ce que les loups se dchirent entre eux! + +--Qui es-tu? demanda la sentinelle. + +--Je suis Luigi Vampa, le berger de la ferme de San-Felice. + +--Que veux-tu? + +--Je veux parler tes compagnons qui sont la clairire de Rocca +Bianca. + +--Alors, suis-moi, dit la sentinelle, ou plutt, puisque tu sais o +cela est, marche devant. + +Vampa sourit d'un air de mpris cette prcaution du bandit, passa +devant avec Teresa et continua son chemin du mme pas ferme et +tranquille qui l'avait conduit jusque-l. + +Au bout de cinq minutes, le bandit leur fit signe de s'arrter. + +Les deux jeunes gens obirent. + +Le bandit imita trois fois le cri du corbeau. + +Un croassement rpondit ce triple appel. + +--C'est bien, dit le bandit. Maintenant tu peux continuer ta route. + +Luigi et Teresa se remirent en chemin. + +Mais mesure qu'ils avanaient, Teresa, tremblante se serrait contre +son amant; en effet, travers les arbres, on voyait apparatre des +armes et tinceler des canons de fusil. + +La clairire de Rocca Bianca tait au sommet d'une petite montagne qui +autrefois sans doute avait t un volcan, volcan teint avant que Rmus +et Romulus eussent dsert Albe pour venir btir Rome. + +Teresa et Luigi atteignirent le sommet et se trouvrent au mme instant +en face d'une vingtaine de bandits. + +--Voici un jeune homme qui vous cherche et qui dsire vous parler, dit +la sentinelle. + +--Et que veut-il nous dire? demanda celui qui, en l'absence du chef, +faisait l'intrim du capitaine. + +--Je veux dire que je m'ennuie de faire le mtier de berger, dit Vampa. + +--Ah! je comprends, dit le lieutenant, et tu viens nous demander tre +admis dans nos rangs? + +--Qu'il soit le bienvenu! crirent plusieurs bandits de Ferrusino, de +Pampinara et d'Anagni, qui avaient reconnu Luigi Vampa. + +--Oui, seulement je viens vous demander une autre chose que d'tre +votre compagnon. + +--Et que viens-tu nous demander? dirent les bandits avec tonnement. + +--Je viens vous demander tre votre capitaine, dit le jeune homme. + +Les bandits clatrent de rire. + +--Et qu'as-tu fait pour aspirer cet honneur? demanda le lieutenant. + +--J'ai tu votre chef Cucumetto, dont voici la dpouille, dit Luigi, et +j'ai mis le feu la villa de San-Felice pour donner une robe de noce +ma fiance. + +Une heure aprs, Luigi Vampa tait lu capitaine en remplacement de +Cucumetto. + +--Eh bien, mon cher Albert, dit Franz en se retournant vers son ami, que +pensez-vous maintenant du citoyen Luigi Vampa? + +--Je dis que c'est un mythe, rpondit Albert, et qu'il n'a jamais +exist. + +--Qu'est-ce que c'est qu'un mythe? demanda Pastrini. + +--Ce serait trop long vous expliquer, mon cher hte, rpondit Franz. +Et vous dites donc que matre Vampa exerce en ce moment sa profession +aux environs de Rome? + +--Et avec une hardiesse dont jamais bandit avant lui n'avait donn +l'exemple. + +--La police a tent vainement de s'en emparer, alors? + +--Que voulez-vous! il est d'accord la fois avec les bergers de la +plaine, les pcheurs du Tibre et les contrebandiers de la cte. On le +cherche dans la montagne, il est sur le fleuve; on le poursuit sur le +fleuve, il gagne la pleine mer; puis tout coup, quand on le croit +rfugi dans l'le del Giglio, del Guanouti ou de Monte-Cristo, on le +voit reparatre Albano, Tivoli ou la Riccia. + +--Et quelle est sa manire de procder l'gard des voyageurs? + +--Ah! mon Dieu! c'est bien simple. Selon la distance o l'on est de la +ville, il leur donne huit heures, douze heures, un jour, pour payer leur +ranon; puis, ce temps coul, il accorde une heure de grce. la +soixantime minute de cette heure, s'il n'a pas l'argent, il fait sauter +la cervelle du prisonnier d'un coup de pistolet, ou lui plante son +poignard dans le coeur, et tout est dit. + +--Eh bien, Albert, demanda Franz son compagnon, tes-vous toujours +dispos aller au Colise par les boulevards extrieurs? + +--Parfaitement, dit Albert, si la route est plus pittoresque. + +En ce moment, neuf heures sonnrent, la porte s'ouvrit et notre cocher +parut. + +Excellences, dit-il, la voiture vous attend. + +--Eh bien, dit Franz, en ce cas, au Colise! + +--Par la porte del Popolo, Excellences, ou par les rues? + +--Par les rues, morbleu! par les rues! s'cria Franz. + +--Ah! mon cher! dit Albert en se levant son tour et en allumant son +troisime cigare, en vrit, je vous croyais plus brave que cela. + +Sur ce, les deux jeunes gens descendirent l'escalier et montrent en +voiture. + + + + +XXXIV + +Apparition. + + +Franz avait trouv un terme moyen pour qu'Albert arrivt au Colise sans +passer devant aucune ruine antique, et par consquent sans que les +prparations graduelles tassent au colosse une seule coude de ses +gigantesques proportions. C'tait de suivre la via Sistinia, de couper +angle droit devant Sainte-Marie-Majeure, et d'arriver par la via Urbana +et San Pietro in Vincoli jusqu' la via del Colosseo. + +Cet itinraire offrait d'ailleurs un autre avantage: c'tait celui de ne +distraire en rien Franz de l'impression produite sur lui par l'histoire +qu'avait raconte matre Pastrini, et dans laquelle se trouvait ml son +mystrieux amphitryon de Monte-Cristo. Aussi s'tait-il accoud dans son +coin et tait-il retomb dans ces mille interrogatoires sans fin qu'il +s'tait faits lui-mme et dont pas un ne lui avait donn une rponse +satisfaisante. + +Une chose, au reste, lui avait encore rappel son ami Simbad le marin: +c'taient ces mystrieuses relations entre les brigands et les matelots. +Ce qu'avait dit matre Pastrini du refuge que trouvait Vampa sur les +barques des pcheurs et des contrebandiers rappelait Franz ces deux +bandits corses qu'il avait trouvs soupant avec l'quipage du petit +yacht, lequel s'tait dtourn de son chemin et avait abord +Porto-Vecchio, dans le seul but de les remettre terre. Le nom que se +donnait son hte de Monte-Cristo, prononc par son hte de l'htel +d'Espagne, lui prouvait qu'il jouait le mme rle philanthropique sur +les ctes de Piombino, de Civita-Vecchia, d'Ostie et de Gate que sur +celles de Corse, de Toscane et d'Espagne; et comme lui-mme, autant que +pouvait se le rappeler Franz, avait parl de Tunis et de Palerme, +c'tait une preuve qu'il embrassait un cercle de relations assez tendu. + +Mais si puissantes que fussent sur l'esprit du jeune homme toutes ces +rflexions, elles s'vanouirent l'instant o il vit s'lever devant +lui le spectre sombre et gigantesque du Colise, travers les +ouvertures duquel la lune projetait ces longs et ples rayons qui +tombent des yeux des fantmes. La voiture arrta quelques pas de la +Mesa Sudans. Le cocher vint ouvrir la portire; les deux jeunes gens +sautrent bas de la voiture et se trouvrent en face d'un cicrone qui +semblait sortir de dessous terre. + +Comme celui de l'htel les avait suivis, cela leur en faisait deux. + +Impossible, au reste, d'viter Rome ce luxe des guides outre le +cicrone gnral qui s'empare de vous au moment o vous mettez le pied +sur le seuil de la porte de l'htel, et qui ne vous abandonne plus que +le jour o vous mettez le pied hors de la ville, il y a encore un +cicrone spcial attach chaque monument, et je dirai presque chaque +fraction du monument. Qu'on juge donc si l'on doit manquer de ciceroni +au Colosseo, c'est--dire au monument par excellence, qui faisait dire +Martial: + +Que Memphis cesse de nous vanter les barbares miracles de ses +pyramides, que l'on ne chante plus les merveilles de Babylone; tout doit +cder devant l'immense travail de l'amphithtre des Csars, toutes les +voix de la renomme doivent se runir pour vanter ce monument. + +Franz et Albert n'essayrent point de se soustraire la tyrannie +cicronienne. Au reste, cela serait d'autant plus difficile que ce sont +les guides seulement qui ont le droit de parcourir le monument avec des +torches. Ils ne firent donc aucune rsistance, et se livrrent pieds et +poings lis leurs conducteurs. + +Franz connaissait cette promenade pour l'avoir faite dix fois dj. Mais +comme son compagnon, plus novice, mettait pour la premire fois le pied +dans le monument de Flavius Vespasien, je dois l'avouer sa louange, +malgr le caquetage ignorant de ses guides, il tait fortement +impressionn. C'est qu'en effet on n'a aucune ide, quand on ne l'a pas +vue, de la majest d'une pareille ruine, dont toutes les proportions +sont doubles encore par la mystrieuse clart de cette lune mridionale +dont les rayons semblent un crpuscule d'Occident. + +Aussi peine Franz le penseur eut-il fait cent pas sous les portiques +intrieurs, qu'abandonnant Albert ses guides, qui ne voulaient pas +renoncer au droit imprescriptible de lui faire voir dans tous leurs +dtails la Fosse des Lions, la Loge des Gladiateurs, le Podium des +Csars, il prit un escalier moiti ruin et, leur laissant continuer +leur route symtrique, il alla tout simplement s'asseoir l'ombre d'une +colonne, en face d'une chancrure qui lui permettait d'embrasser le +gant de granit dans toute sa majestueuse tendue. + +Franz tait l depuis un quart d'heure peu prs, perdu, comme je l'ai +dit, dans l'ombre d'une colonne, occup regarder Albert, qui, +accompagn de ses deux porteurs de torches, venait de sortir d'un +vomitorium plac l'autre extrmit du Colise, et lesquels, pareils +des ombres qui suivent un feu follet, descendaient de gradin en gradin +vers les places rserves aux vestales, lorsqu'il lui sembla entendre +rouler dans les profondeurs du monument une pierre dtache de +l'escalier situ en face de celui qu'il venait de prendre pour arriver +l'endroit o il tait assis. Ce n'est pas chose rare sans doute qu'une +pierre qui se dtache sous le pied du temps et va rouler dans l'abme; +mais, cette fois, il lui semblait que c'tait aux pieds d'un homme que +la pierre avait cd et qu'un bruit de pas arrivait jusqu' lui, quoique +celui qui l'occasionnait ft tout ce qu'il put pour l'assourdir. + +En effet, au bout d'un instant, un homme parut sortant graduellement de +l'ombre mesure qu'il montait l'escalier, dont l'orifice, situ en face +de Franz, tait clair par la lune, mais dont les degrs, mesure +qu'on les descendait, s'enfonaient dans l'obscurit. + +Ce pouvait tre un voyageur comme lui, prfrant une mditation +solitaire au bavardage insignifiant de ses guides, et par consquent son +apparition n'avait rien qui pt le surprendre; mais l'hsitation avec +laquelle il monta les dernires marches, la faon dont, arriv sur la +plate-forme, il s'arrta et parut couter, il tait vident qu'il tait +venu l dans un but particulier et qu'il attendait quelqu'un. + +Par un mouvement instinctif, Franz s'effaa le plus qu'il put derrire +la colonne. + + dix pieds du sol o ils se trouvaient tous deux, la vote tait +enfonce, et une ouverture ronde, pareille celle d'un puits, +permettait d'apercevoir le ciel tout constell d'toiles. + +Autour de cette ouverture, qui donnait peut-tre dj depuis des +centaines d'annes passage aux rayons de la lune, poussaient des +broussailles dont les vertes et frles dcoupures se dtachaient en +vigueur sur l'azur mat du firmament, tandis que de grandes lianes et de +puissants jets de lierre pendaient de cette terrasse suprieure et se +balanaient sous la vote, pareils des cordages flottants. + +Le personnage dont l'arrive mystrieuse avait attir l'attention de +Franz tait plac dans une demi-teinte qui ne lui permettait pas de +distinguer ses traits, mais qui cependant n'tait pas assez obscure pour +l'empcher de dtailler son costume: il tait envelopp d'un grand +manteau brun dont un des pans, rejet sur son paule gauche, lui cachait +le bas du visage, tandis que son chapeau larges bords en couvrait la +partie suprieure. L'extrmit seule de ses vtements se trouvait +claire par la lumire oblique qui passait par l'ouverture, et qui +permettait de distinguer un pantalon noir encadrant coquettement une +botte vernie. + +Cet homme appartenait videmment, sinon l'aristocratie, du moins la +haute socit. + +Il tait l depuis quelques minutes et commenait donner des signes +visibles d'impatience, lorsqu'un lger bruit se fit entendre sur la +terrasse suprieure. + +Au mme instant une ombre parut intercepter la lumire, un homme apparut + l'orifice de l'ouverture, plongea son regard perant dans les +tnbres, et aperut l'homme au manteau; aussitt il saisit une poigne +de ces lianes pendantes et de ces lierres flottants, se laissa glisser, +et, arriv trois ou quatre pieds du sol sauta lgrement terre. +Celui-ci avait le costume d'un Transtvre complet. + +Excusez-moi, Excellence, dit-il en dialecte romain, je vous ai fait +attendre. Cependant, je ne suis en retard que de quelques minutes. Dix +heures viennent de sonner Saint-Jean-de-Latran. + +--C'est moi qui tais en avance et non vous qui tiez en retard, +rpondit l'tranger dans le plus pur toscan; ainsi pas de crmonie: +d'ailleurs m'eussiez-vous fait attendre, que je me serais bien dout que +c'tait par quelque motif indpendant de votre volont. + +--Et vous auriez eu raison, Excellence, je viens du chteau Saint-Ange, +et j'ai eu toutes les peines du monde parler Beppo. + +--Qu'est-ce que Beppo? + +--Beppo est un employ de la prison, qui je fais une petite rente +pour savoir ce qui se passe dans l'intrieur du chteau de Sa Saintet. + +--Ah! ah! je vois que vous tes homme de prcaution, mon cher! + +--Que voulez-vous, Excellence! on ne sait pas ce qui peut arriver; +peut-tre moi aussi serai-je un jour pris au filet comme ce pauvre +Peppino; et aurai-je besoin d'un rat pour ronger quelques mailles de ma +prison. + +--Bref, qu'avez-vous appris? + +--Il y aura deux excutions mardi deux heures comme c'est l'habitude +Rome lors des ouvertures des grandes ftes. Un condamn sera +_mazzolato_, c'est un misrable qui a tu un prtre qui l'avait lev, +et qui ne mrite aucun intrt. L'autre sera _decapitato_, et celui-l, +c'est le pauvre Peppino. + +--Que voulez-vous, mon cher, vous inspirez une si grande terreur, non +seulement au gouvernement pontifical mais encore aux royaumes voisins +qu'on veut absolument faire un exemple. + +--Mais Peppino ne fait pas mme partie de ma bande; c'est un pauvre +berger qui n'a commis d'autre crime que de nous fournir des vivres. + +--Ce qui le constitue parfaitement votre complice. Aussi, voyez qu'on a +des gards pour lui: au lieu de l'assommer, comme vous le serez, si +jamais on vous met la main dessus, on se contentera de le guillotiner. +Au reste, cela variera les plaisirs du peuple, et il y aura spectacle +pour tous les gots. + +--Sans compter celui que je lui mnage et auquel il ne s'attend pas, +reprit le Transtvre. + +--Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, reprit l'homme au manteau, +que vous me paraissez tout dispos faire quelque sottise. + +--Je suis dispos tout pour empcher l'excution du pauvre diable qui +est dans l'embarras pour m'avoir servi; par la Madone! je me regarderai +comme un lche, si je ne faisais pas quelque chose pour ce brave garon. + + +--Et que ferez-vous? + +--Je placerai une vingtaine d'hommes autour de l'chafaud, et, au moment +o on l'amnera, au signal que je donnerai, nous nous lancerons le +poignard au poing sur l'escorte, et nous l'enlverons. + +--Cela me parat fort chanceux, et je crois dcidment que mon projet +vaut mieux que le vtre. + +--Et quel est votre projet, Excellence? + +--Je donnerai dix mille piastres quelqu'un que je sais, et qui +obtiendra que l'excution de Peppino soit remise l'anne prochaine; +puis, dans le courant de l'anne, je donnerai mille autres piastres un +autre quelqu'un que je sais encore, et le ferai vader de prison. + +--tes-vous sr de russir? + +--Pardieu! dit en franais l'homme au manteau. + +--Plat-il? demanda le Transtvre. + +--Je dis, mon cher, que j'en ferai plus moi seul avec mon or que vous +et tous vos gens avec leurs poignards, leurs pistolets, leurs carabines +et leurs tromblons. Laissez-moi donc faire. + +-- merveille; mais si vous chouez, nous nous tiendrons toujours +prts. + +--Tenez-vous toujours prts, si c'est votre plaisir mais soyez certain +que j'aurai sa grce. + +--C'est aprs-demain mardi, faites-y attention. Vous n'avez plus que +demain. + +--Eh bien, mais le jour se compose de vingt-quatre heures, chaque heure +se compose de soixante minutes, chaque minute de soixante secondes; en +quatre-vingt-six mille quatre cents secondes on fait bien des choses. + +--Si vous avez russi, Excellence, comment le saurons-nous? + +--C'est bien simple. J'ai lou les trois dernires fentres du caf +Rospoli; si j'ai obtenu le sursis, les deux fentres du coin seront +tendues en damas jaune mais celle du milieu sera tendue en damas blanc +avec une croix rouge. + +-- merveille. Et par qui ferez-vous passer la grce? + +--Envoyez-moi un de vos hommes dguis en pnitent et je la lui +donnerai. Grce son costume, il arrivera jusqu'au pied de l'chafaud +et remettra la bulle au chef de la confrrie, qui la remettra au +bourreau. En attendant, faites savoir cette nouvelle Peppino; qu'il +n'aille pas mourir de peur ou devenir fou, ce qui serait cause que nous +aurions fait pour lui une dpense inutile. + +--coutez, Excellence, dit le paysan, je vous suis bien dvou, et vous +en tes convaincu, n'est-ce pas? + +--Je l'espre, au moins. + +--Eh bien, si vous sauvez Peppino ce sera plus que du dvouement +l'avenir, ce sera de l'obissance. + +--Fais attention ce que tu dis l, mon cher! je te le rappellerai +peut-tre un jour, car peut-tre un jour moi aussi, j'aurai besoin de +toi.... + +--Eh bien, alors, Excellence, vous me trouverez l'heure du besoin +comme je vous aurai trouv cette mme heure; alors, fussiez-vous +l'autre bout du monde, vous n'aurez qu' m'crire: Fais cela, et je le +ferai, foi de.... + +--Chut! dit l'inconnu, j'entends du bruit. + +--Ce sont des voyageurs qui visitent le Colise aux flambeaux. + +--Il est inutile qu'ils nous trouvent ensemble. Ces mouchards de guides +pourraient vous reconnatre; et, si honorable que soit votre amiti, mon +cher ami, si on nous savait lis comme nous le sommes, cette liaison, +j'en ai bien peur, me ferait perdre quelque peu de mon crdit. + +--Ainsi, si vous avez le sursis? + +--La fentre du milieu tendue en damas avec une croix rouge. + +--Si vous ne l'avez pas?... + +--Trois tentures jaunes. + +--Et alors?... + +--Alors, mon cher ami, jouez du poignard tout votre aise, je vous le +permets, et je serai l pour vous voir faire. + +--Adieu, Excellence, je compte sur vous, comptez sur moi. + + ces mots le Transtvre disparut par l'escalier, tandis que +l'inconnu, se couvrant plus que jamais le visage de son manteau, passa + deux pas de Franz et descendit dans l'arne par les gradins +extrieurs. + +Une seconde aprs, Franz entendit son nom retentir sous les votes: +c'tait Albert qui l'appelait. + +Il attendit pour rpondre que les deux hommes fussent loigns, ne se +souciant pas de leur apprendre qu'ils avaient eu un tmoin qui, s'il +n'avait pas vu leur visage, n'avait pas perdu un mot de leur entretien. + +Dix minutes aprs, Franz roulait vers l'htel d'Espagne, coutant avec +une distraction fort impertinente la savante dissertation qu'Albert +faisait, d'aprs Pline et Calpurnius, sur les filets garnis de pointes +de fer qui empchaient les animaux froces de s'lancer sur les +spectateurs. + +Il le laissait aller sans le contredire; il avait hte de se trouver +seul pour penser sans distraction ce qui venait de se passer devant +lui. + +De ces deux hommes, l'un lui tait certainement tranger, et c'tait la +premire fois qu'il le voyait et l'entendait, mais il n'en tait pas +ainsi de l'autre; et, quoique Franz n'et pas distingu son visage +constamment enseveli dans l'ombre ou cach par son manteau, les accents +de cette voix l'avaient trop frapp la premire fois qu'il les avait +entendus pour qu'ils pussent jamais retentir devant lui sans qu'il les +reconnt. + +Il y avait surtout dans les intonations railleuses quelque chose de +strident et de mtallique qui l'avait fait tressaillir dans les ruines +du Colise comme dans la grotte de Monte-Cristo. + +Aussi tait-il bien convaincu que cet homme n'tait autre que Simbad le +marin. + +Aussi, en toute autre circonstance, la curiosit que lui avait inspire +cet homme et t si grande qu'il se serait fait reconnatre lui, mais +dans cette occasion, la conversation qu'il venait d'entendre tait trop +intime pour qu'il ne ft pas retenu par la crainte trs sense que son +apparition ne lui serait pas agrable. Il l'avait donc laiss +s'loigner, comme on l'a vu, mais en se promettant, s'il le rencontrait +une autre fois, de ne pas laisser chapper cette seconde occasion comme +il avait fait de la premire. + +Franz tait trop proccup pour bien dormir. Sa nuit fut employe +passer et repasser dans son esprit toutes les circonstances qui se +rattachaient l'homme de la grotte et l'inconnu du Colise, et qui +tendaient faire de ces deux personnages le mme individu; et plus +Franz y pensait, plus il s'affermissait dans cette opinion. + +Il s'endormit au jour, et ce qui fit qu'il ne s'veilla que fort tard. +Albert, en vritable Parisien, avait dj pris ses prcautions pour la +soire. Il avait envoy chercher une loge au thtre Argentina. + +Franz avait plusieurs lettres crire en France, il abandonna donc pour +toute la journe la voiture Albert. + + cinq heures, Albert rentra; il avait port ses lettres de +recommandation, avait des invitations pour toutes ses soires et avait +vu Rome. + +Une journe avait suffi Albert pour faire tout cela. + +Et encore avait-il eu le temps de s'informer de la pice qu'on jouait et +des acteurs qui la joueraient. + +La pice avait pour titre: _Parisiana_; les acteurs avaient nom: +Coselli, Moriani et la Spech. + +Nos deux jeunes gens n'taient pas si malheureux, comme on le voit: ils +allaient assister la reprsentation d'un des meilleurs opras de +l'auteur de _Lucia di Lammermoor_, jou par trois des artistes les plus +renomms de l'Italie. + +Albert n'avait jamais pu s'habituer aux thtres ultramontains, +l'orchestre desquels on ne va pas, et qui n'ont ni balcons, ni loges +dcouvertes; c'tait dur pour un homme qui avait sa stalle aux Bouffes +et sa part de la loge infernale l'Opra. + +Ce qui n'empchait pas Albert de faire des toilettes flamboyantes toutes +les fois qu'il allait l'Opra avec Franz; toilettes perdues; car, il +faut l'avouer la honte d'un des reprsentants les plus dignes de +notre fashion, depuis quatre mois qu'il sillonnait l'Italie en tous +sens, Albert n'avait pas eu une seule aventure. + +Albert essayait quelquefois de plaisanter cet endroit; mais au fond il +tait singulirement mortifi, lui, Albert de Morcerf, un des jeunes +gens les plus courus, d'en tre encore pour ses frais. La chose tait +d'autant plus pnible que, selon l'habitude modeste de nos chers +compatriotes, Albert tait parti de Paris avec cette conviction qu'il +allait avoir en Italie les plus grands succs, et qu'il viendrait faire +les dlices du boulevard de Gand du rcit de ses bonnes fortunes. + +Hlas! il n'en avait rien t: les charmantes comtesses gnoises, +florentines et napolitaines s'en taient tenues, non pas leurs maris, +mais leurs amants, et Albert avait acquis cette cruelle conviction, +que les Italiennes ont du moins sur les Franaises l'avantage d'tre +fidles leur infidlit. + +Je ne veux pas dire qu'en Italie, comme partout, il n'y ait pas des +exceptions. + +Et cependant Albert tait non seulement un cavalier parfaitement +lgant, mais encore un homme de beaucoup d'esprit; de plus il tait +vicomte: de nouvelle noblesse, c'est vrai; mais aujourd'hui qu'on ne +fait plus ses preuves, qu'importe qu'on date de 1399 ou de 1815! +Par-dessus tout cela il avait cinquante mille livres de rente. C'tait +plus qu'il n'en faut, comme on le voit, pour tre la mode Paris. +C'tait donc quelque peu humiliant de n'avoir encore t srieusement +remarqu par personne dans aucune des villes o il avait pass. + +Mais aussi comptait-il se rattraper Rome, le carnaval tant, dans tous +les pays de la terre qui clbrent cette estimable institution, une +poque de libert o les plus svres se laissent entraner quelque +acte de folie. Or, comme le carnaval s'ouvrait le lendemain, il tait +fort important qu'Albert lant son prospectus avant cette ouverture. + +Albert avait donc, dans cette intention, lou une des loges les plus +apparentes du thtre, et fait, pour s'y rendre, une toilette +irrprochable. C'tait au premier rang, qui remplace chez nous la +galerie. Au reste, les trois premiers tages sont aussi aristocratiques +les uns que les autres, et on les appelle pour cette raison les rangs +nobles. + +D'ailleurs cette loge, o l'on pouvait tenir douze sans tre serrs, +avait cot aux deux amis un peu moins cher qu'une loge de quatre +personnes l'Ambigu. + +Albert avait encore un autre espoir, c'est que s'il arrivait prendre +place dans le coeur d'une belle Romaine, cela le conduirait +naturellement conqurir un _posto_ dans la voiture, et par consquent + voir le carnaval du haut d'un vhicule aristocratique ou d'un balcon +princier. + +Toutes ces considrations rendaient donc Albert plus smillant qu'il ne +l'avait jamais t. Il tournait le dos aux acteurs, se penchant +moiti hors de la loge et lorgnant toutes les jolies femmes avec une +jumelle de six pouces de long. + +Ce qui n'amenait pas une seule jolie femme rcompenser d'un seul +regard, mme de curiosit, tout le mouvement que se donnait Albert. + +En effet, chacun causait de ses affaires, de ses amours, de ses +plaisirs, du carnaval qui s'ouvrait le lendemain de la semaine sainte +prochaine, sans faire attention un seul instant ni aux acteurs, ni la +pice, l'exception des moments indiqus, o chacun alors se +retournait, soit pour entendre une portion du rcitatif de Coselli, soit +pour applaudir quelque trait brillant de Moriani, soit pour crier bravo + la Spech; puis les conversations particulires reprenaient leur train +habituel. + +Vers la fin du premier acte, la porte d'une loge reste vide jusque-l +s'ouvrit, et Franz vit entrer une personne laquelle il avait eu +l'honneur d'tre prsent Paris et qu'il croyait encore en France. +Albert vit le mouvement que fit son ami cette apparition, et se +retournant vers lui: + +Est-ce que vous connaissez cette femme? dit-il. + +--Oui; comment la trouvez-vous? + +--Charmante, mon cher, et blonde. Oh! les adorables cheveux! C'est une +Franaise? + +--C'est une Vnitienne. + +--Et vous l'appelez? + +--La comtesse G... + +--Oh! je la connais de nom, s'cria Albert; on la dit aussi spirituelle +que jolie. Parbleu, quand je pense que j'aurais pu me faire prsenter +elle au dernier bal de Mme de Villefort, o elle tait, et que j'ai +nglig cela: je suis un grand niais! + +--Voulez-vous que je rpare ce tort? demanda Franz. + +--Comment! vous la connaissez assez pour me conduire dans sa loge? + +--J'ai eu l'honneur de lui parler trois ou quatre fois dans ma vie; +mais, vous le savez, c'est strictement assez pour ne pas commettre une +inconvenance. + +En ce moment la comtesse aperut Franz et lui fit de la main un signe +gracieux, auquel il rpondit par une respectueuse inclination de tte. + +Ah ! mais il me semble que vous tes au mieux avec elle? dit Albert. + +--Eh bien, voil ce qui vous trompe et ce qui nous fera faire sans +cesse, nous autres Franais, mille sottises l'tranger: c'est de +tout soumettre nos points de vue parisiens; en Espagne, et en Italie +surtout, ne jugez jamais de l'intimit des gens sur la libert des +rapports. Nous nous sommes trouvs en sympathie avec la comtesse, voil +tout. + +--En sympathie de coeur? demanda Albert en riant. + +--Non, d'esprit, voil tout, rpondit srieusement Franz. + +--Et quelle occasion? + +-- l'occasion d'une promenade au Colise pareille celle que nous +avons faite ensemble. + +--Au clair de la lune? + +--Oui. + +--Seuls? + +-- peu prs! + +--Et vous avez parl... + +--Des morts. + +--Ah! s'cria Albert, c'tait en vrit fort rcratif. Eh bien, moi, je +vous promets que si j'ai le bonheur d'tre le cavalier de la belle +comtesse dans une pareille promenade, je ne lui parlerai que des +vivants. + +--Et vous aurez peut-tre tort. + +--En attendant, vous allez me prsenter elle comme vous me l'avez +promis? + +--Aussitt la toile baisse. + +--Que ce diable de premier acte est long! + +--coutez le finale, il est fort beau, et Coselli le chante +admirablement. + +--Oui, mais quelle tournure! + +--La Spech y est on ne peut plus dramatique. + +--Vous comprenez que lorsqu'on a entendu la Sontag et la Malibran.... + +--Ne trouvez-vous pas la mthode de Moriani excellente? + +--Je n'aime pas les bruns qui chantent blond. + +--Ah! mon cher, dit Franz en se retournant, tandis qu'Albert continuait +de lorgner, en vrit vous tes par trop difficile! + +Enfin la toile tomba la grande satisfaction du vicomte de Morcerf, qui +prit son chapeau, donna un coup de main rapide ses cheveux, sa +cravate et ses manchettes, et fit observer Franz qu'il l'attendait. + +Comme de son ct, la comtesse, que Franz interrogeait des yeux, lui fit +comprendre par un signe, qu'il serait le bienvenu, Franz ne mit aucun +retard satisfaire l'empressement d'Albert, et faisant--suivi de son +compagnon qui profitait du voyage pour rectifier les faux plis que les +mouvements avaient pu imprimer son col de chemise et au revers de son +habit--le tour de l'hmicycle, il vint frapper la loge n 4, qui tait +celle qu'occupait la comtesse. + +Aussitt le jeune homme qui tait assis ct d'elle sur le devant de +la loge se leva, cdant sa place, selon l'habitude italienne, au +nouveau venu, qui doit la cder son tour lorsqu'une autre visite +arrive. + +Franz prsenta Albert la comtesse comme un de nos jeunes gens les plus +distingus par sa position sociale et par son esprit; ce qui, +d'ailleurs, tait vrai; car Paris, et dans le milieu o vivait Albert, +c'tait un cavalier irrprochable. Il ajouta que, dsespr de n'avoir +pas su profiter du sjour de la comtesse Paris pour se faire prsenter + elle, il l'avait charg de rparer cette faute, mission dont il +s'acquittait en priant la comtesse, prs de laquelle il aurait eu besoin +lui-mme d'un introducteur, d'excuser son indiscrtion. + +La comtesse rpondit en faisant un charmant salut Albert et en tendant +la main Franz. + +Albert, invit par elle, prit la place vide sur le devant, et Franz +s'assit au second rang derrire la comtesse. + +Albert avait trouv un excellent sujet de conversation: c'tait Paris, +il parlait la comtesse de leurs connaissances communes. Franz comprit +qu'il tait sur le terrain. Il le laissa aller, et, lui demandant sa +gigantesque lorgnette, il se mit son tour explorer la salle. + +Seule sur le devant d'une loge, place au troisime rang en face d'eux, +tait une femme admirablement belle, vtue d'un costume grec, qu'elle +portait avec tant d'aisance qu'il tait vident que c'tait son costume +naturel. + +Derrire elle, dans l'ombre, se dessinait la forme d'un homme dont il +tait impossible de distinguer le visage. + +Franz interrompit la conversation d'Albert et de la comtesse pour +demander cette dernire si elle connaissait la belle Albanaise qui +tait si digne d'attirer non seulement l'attention des hommes, mais +encore des femmes. + +Non, dit-elle; tout ce que je sais, c'est qu'elle est Rome depuis le +commencement de la saison; car, l'ouverture du thtre, je l'ai vue o +elle est, et depuis un mois elle n'a pas manqu une seule +reprsentation, tantt accompagne de l'homme qui est avec elle en ce +moment, tantt suivie simplement d'un domestique noir. + +--Comment la trouvez-vous, comtesse? + +--Extrmement belle. Medora devait ressembler cette femme. + +Franz et la comtesse changrent un sourire. Elle se remit causer avec +Albert, et Franz lorgner son Albanaise. + +La toile se leva sur le ballet. C'tait un de ces bons ballets italiens +mis en scne par le fameux Henri qui s'tait fait, comme chorgraphe, en +Italie, une rputation colossale, que le malheureux est venu perdre au +thtre nautique; un de ces ballets o tout le monde, depuis le premier +sujet jusqu'au dernier comparse, prend une part si active l'action, +que cent cinquante personnes font la fois le mme geste et lvent +ensemble ou le mme bras ou la mme jambe. + +On appelait ce ballet _Poliska_. + +Franz tait trop proccup de sa belle Grecque pour s'occuper du ballet, +si intressant qu'il ft. Quant elle, elle prenait un plaisir visible + ce spectacle, plaisir qui faisait une opposition suprme avec +l'insouciance profonde de celui qui l'accompagnait, et qui, tant que +dura le chef-d'oeuvre chorgraphique, ne fit pas un mouvement, +paraissant, malgr le bruit infernal que menaient les trompettes, les +cymbales et les chapeaux chinois l'orchestre, goter les clestes +douceurs d'un sommeil paisible et radieux. + +Enfin le ballet finit, et la toile tomba au milieu des applaudissements +frntiques d'un parterre enivr. + +Grce cette habitude de couper l'opra par un ballet, les entractes +sont trs courts en Italie, les chanteurs ayant le temps de se reposer +et de changer de costume tandis que les danseurs excutent leurs +pirouettes et confectionnent leurs entrechats. + +L'ouverture du second acte commena; aux premiers coups d'archet, Franz +vit le dormeur se soulever lentement et se rapprocher de la Grecque, qui +se retourna pour lui adresser quelques paroles, et s'accouda de nouveau +sur le devant de la loge. + +La figure de son interlocuteur tait toujours dans l'ombre, et Franz ne +pouvait distinguer aucun de ses traits. + +La toile se leva, l'attention de Franz fut ncessairement attire par +les acteurs, et ses yeux quittrent un instant la loge de la belle +Grecque pour se porter vers la scne. + +L'acte s'ouvre, comme on sait, par le duo du rve: Parisina, couche, +laisse chapper devant Azzo le secret de son amour pour Ugo; l'poux +trahi passe par toutes les fureurs de la jalousie, jusqu' ce que, +convaincu que sa femme lui est infidle, il la rveille pour lui +annoncer sa prochaine vengeance. + +Ce duo est un des plus beaux, des plus expressifs et des plus terribles +qui soient sortis de la plume fconde de Donizetti. Franz l'entendait +pour la troisime fois, et quoiqu'il ne passt pas pour un mlomane +enrag, il produisit sur lui un effet profond. Il allait en consquence +joindre ses applaudissements ceux de la salle, lorsque ses mains, +prtes se runir, restrent cartes, et que le bravo qui s'chappait +de sa bouche expira sur ses lvres. + +L'homme de la loge s'tait lev tout debout, et, sa tte se trouvant +dans la lumire, Franz venait de retrouver le mystrieux habitant de +Monte-Cristo, celui dont la veille il lui avait si bien sembl +reconnatre la taille et la voix dans les ruines du Colise. + +Il n'y avait plus de doute, l'trange voyageur habitait Rome. + +Sans doute l'expression de la figure de Franz tait en harmonie avec le +trouble que cette apparition jetait dans son esprit, car la comtesse le +regarda, clata de rire, et lui demanda ce qu'il avait. + +Madame la comtesse, rpondit Franz, je vous ai demand tout l'heure +si vous connaissiez cette femme albanaise: maintenant je vous demanderai +si vous connaissez son mari. + +--Pas plus qu'elle, rpondit la comtesse. + +--Vous ne l'avez jamais remarqu? + +--Voil bien une question la franaise! Vous savez bien que, pour nous +autres Italiennes, il n'y a pas d'autre homme au monde que celui que +nous aimons! + +--C'est juste, rpondit Franz. + +--En tout cas, dit-elle en appliquant les jumelles d'Albert ses yeux +et en les dirigeant vers la loge, ce doit tre quelque nouveau dterr, +quelque trpass sorti du tombeau avec la permission du fossoyeur car il +me semble affreusement ple. + +--Il est toujours comme cela, rpondit Franz. + +--Vous le connaissez donc? demanda la comtesse; alors c'est moi qui vous +demanderai qui il est. + +--Je crois l'avoir dj vu, et il me semble le reconnatre. + +--En effet, dit-elle en faisant un mouvement de ses belles paules comme +si un frisson lui passait dans les veines, je comprends que lorsqu'on a +une fois vu un pareil homme on ne l'oublie jamais. + +L'effet que Franz avait prouv n'tait donc pas une impression +particulire, puisqu'une autre personne le ressentait comme lui. + +Eh bien, demanda Franz la comtesse aprs qu'elle eut pris sur elle de +le lorgner une seconde fois que pensez-vous de cet homme? + +--Que cela me parat tre Lord Ruthwen en chair et en os. + +En effet, ce nouveau souvenir de Byron frappa Franz: si un homme +pouvait lui faire croire l'existence des vampires, c'tait cet homme. + +Il faut que je sache qui il est, dit Franz en se levant. + +--Oh! non, s'cria la comtesse; non, ne me quittez pas, je compte sur +vous pour me reconduire, et je vous garde. + +--Comment! vritablement, lui dit Franz en se penchant son oreille, +vous avez peur? + +--coutez, lui dit-elle, Byron m'a jur qu'il croyait aux vampires, il +m'a dit qu'il en avait vu, il m'a dpeint leur visage, eh bien! c'est +absolument cela: ces cheveux noirs, ces grands yeux brillant d'une +flamme trange, cette pleur mortelle; puis, remarquez qu'il n'est pas +avec une femme comme toutes les femmes, il est avec une trangre... une +Grecque, une schismatique... sans doute quelque magicienne comme lui. Je +vous en prie, n'y allez pas. Demain mettez-vous sa recherche si bon +vous semble, mais aujourd'hui je vous dclare que je vous garde. + +Franz insista. + +coutez, dit-elle en se levant, je m'en vais, je ne puis rester jusqu' +la fin du spectacle, j'ai du monde chez moi: serez-vous assez peu galant +pour me refuser votre compagnie? + +Il n'y avait d'autre rponse faire que de prendre son chapeau, +d'ouvrir la porte et de prsenter son bras la comtesse. + +C'est ce qu'il fit. + +La comtesse tait vritablement fort mue; et Franz lui-mme ne pouvait +chapper une certaine terreur superstitieuse, d'autant plus naturelle +que ce qui tait chez la comtesse le produit d'une sensation +instinctive, tait chez lui le rsultat d'un souvenir. + +Il sentit qu'elle tremblait en montant en voiture. + +Il la reconduisit jusque chez elle: il n'y avait personne, et elle +n'tait aucunement attendue; il lui en fit le reproche. + +En vrit, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et j'ai besoin d'tre +seule; la vue de cet homme m'a toute bouleverse. + +Franz essaya de rire. + +Ne riez pas, lui dit-elle; d'ailleurs vous n'en avez pas envie. Puis +promettez-moi une chose. + +--Laquelle? + +--Promettez-la-moi. + +--Tout ce que vous voudrez, except de renoncer dcouvrir quel est cet +homme. J'ai des motifs que je ne puis vous dire pour dsirer savoir qui +il est, d'o il vient et o il va. + +--D'o il vient, je l'ignore; mais o il va, je puis vous le dire: il va +en enfer coup sr. + +--Revenons la promesse que vous vouliez exiger de moi, comtesse, dit +Franz. + +--Ah! c'est de rentrer directement l'htel et de ne pas chercher ce +soir voir cet homme. Il y a certaines affinits entre les personnes +que l'on quitte et les personnes que l'on rejoint. Ne servez pas de +conducteur entre cet homme et moi. Demain courez aprs lui si bon vous +semble, mais ne me le prsentez jamais, si vous ne voulez pas me faire +mourir de peur. Sur ce, bonsoir, tchez de dormir, moi, je sais bien qui +ne dormira pas. + +Et ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant indcis de savoir si +elle s'tait amuse ses dpens ou si elle avait vritablement ressenti +la crainte qu'elle avait exprime. + +En rentrant l'htel, Franz trouva Albert en robe de chambre, en +pantalon pied, voluptueusement tendu sur un fauteuil et fumant son +cigare. + +Ah! c'est vous! lui dit-il; ma foi, je ne vous attendais que demain. + +--Mon cher Albert, rpondit Franz, je suis heureux de trouver l'occasion +de vous dire une fois pour toutes que vous avez la plus fausse ide des +femmes italiennes; il me semble pourtant que vos mcomptes amoureux +auraient d vous la faire perdre. + +--Que voulez-vous! ces diablesses de femmes, c'est n'y rien +comprendre! Elles vous donnent la main, elles vous la serrent; elles +vous parlent tout bas, elles se font reconduire chez elles: avec le +quart de ces manires de faire, une Parisienne se perdrait de +rputation. + +--Eh! justement, c'est parce qu'elles n'ont rien cacher, c'est parce +qu'elles vivent au grand soleil, que les femmes y mettent si peu de +faons dans le beau pays o rsonne le si, comme dit Dante. D'ailleurs, +vous avez bien vu que la comtesse a eu vritablement peur. + +--Peur de quoi? de cet honnte monsieur qui tait en face de nous avec +cette jolie Grecque? Mais j'ai voulu en avoir le coeur net quand ils +sont sortis, et je les ai croiss dans le corridor. Je ne sais pas o +diable vous avez pris toutes vos ides de l'autre monde! C'est un fort +beau garon qui est fort bien mis, et qui a tout l'air de se faire +habiller en France chez Blin ou chez Humann; un peu ple, c'est vrai, +mais vous savez que la pleur est un cachet de distinction. + +Franz sourit, Albert avait de grandes prtentions tre ple. + +Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les ides de la comtesse +sur cet homme n'ont pas le sens commun. A-t-il parl prs de vous, et +avez-vous entendu quelques-unes de ses paroles? + +--Il a parl, mais en romaque. J'ai reconnu l'idiome quelques mots +grecs dfigurs. Il faut vous dire, mon cher, qu'au collge j'tais trs +fort en grec. + +--Ainsi il parlait le romaque? + +--C'est probable. + +--Plus de doute, murmura Franz, c'est lui. + +--Vous dites?... + +--Rien. Que faisiez-vous donc l? + +--Je vous mnageais une surprise. + +--Laquelle? + +--Vous savez qu'il est impossible de se procurer une calche? + +--Pardieu! puisque nous avons fait inutilement tout ce qu'il tait +humainement possible de faire pour cela. + +--Eh bien, j'ai eu une ide merveilleuse. + +Franz regarda Albert en homme qui n'avait pas grande confiance dans son +imagination. + +Mon cher, dit Albert, vous m'honorez l d'un regard qui mriterait +bien que je vous demandasse rparation. + +--Je suis prt vous la faire, cher ami, si l'ide est aussi ingnieuse +que vous le dites. + +--coutez. + +--J'coute. + +--Il n'y a pas moyen de se procurer de voiture, n'est-ce pas? + +--Non. + +--Ni de chevaux? + +--Pas davantage. + +--Mais l'on peut se procurer une charrette? + +--Peut-tre. + +--Une paire de boeufs? + +--C'est probable. + +--Eh bien, mon cher! voil notre affaire. Je vais faire dcorer la +charrette, nous nous habillons en moissonneurs napolitains, et nous +reprsentons au naturel le magnifique tableau de Lopold Robert. Si +pour plus grande ressemblance, la comtesse veut prendre le costume d'une +femme de Pouzzole ou de Sorrente, cela compltera la mascarade, et elle +est assez belle pour qu'on la prenne pour l'original de la Femme +l'Enfant. + +--Pardieu! s'cria Franz, pour cette fois vous avez raison, monsieur +Albert, et voil une ide vritablement heureuse. + +--Et toute nationale, renouvele des rois fainants, mon cher, rien que +cela! Ah! messieurs les Romains, vous croyez qu'on courra pied par vos +rues comme des lazzaroni, et cela parce que vous manquez de calches et +de chevaux; eh bien! on en inventera. + +--Et avez-vous dj fait part quelqu'un de cette triomphante +imagination? + +-- notre hte. En rentrant, je l'ai fait monter et lui ai expos mes +dsirs. Il m'a assur que rien n'tait plus facile; je voulais faire +dorer les cornes des boeufs, mais il m'a dit que cela demandait trois +jours: il faudra donc nous passer de cette superfluit. + +--Et o est-il? + +--Qui? + +--Notre hte? + +--En qute de la chose. Demain il serait dj peut-tre un peu tard. + +--De sorte qu'il va nous rendre rponse ce soir mme? + +--Je l'attends. + +En ce moment la porte s'ouvrit, et matre Pastrini passa la tte. + +_Permesso_? dit-il. + +--Certainement que c'est permis! s'cria Franz. + +--Eh bien, dit Albert, nous avez-vous trouv la charrette requise et les +boeufs demands? + +--J'ai trouv mieux que cela, rpondit-il d'un air parfaitement +satisfait de lui-mme. + +--Ah! mon cher hte, prenez garde, dit Albert, le mieux est l'ennemi du +bien. + +--Que Vos Excellences s'en rapportent moi, dit matre Pastrini d'un +ton capable. + +--Mais enfin qu'y a-t-il? demanda Franz son tour. + +--Vous savez, dit l'aubergiste, que le comte de Monte-Cristo habite sur +le mme carr que vous? + +--Je le crois bien, dit Albert, puisque c'est grce lui que nous +sommes logs comme deux tudiants de la rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet. + +--Eh bien, il sait l'embarras dans lequel vous vous trouvez, et vous +fait offrir deux places dans sa voiture et deux places ses fentres du +palais Rospoli. + +Albert et Franz se regardrent. + +Mais, demanda Albert, devons-nous accepter l'offre de cet tranger, +d'un homme que nous ne connaissons pas? + +--Quel homme est-ce que ce comte de Monte-Cristo? demanda Franz son +hte. + +--Un trs grand seigneur sicilien ou maltais, je ne sais pas au juste, +mais noble comme un Borghse et riche comme une mine d'or. + +--Il me semble, dit Franz Albert, que, si cet homme tait d'aussi +bonnes manires que le dit notre hte, il aurait d nous faire parvenir +son invitation d'une autre faon, soit en nous crivant, soit.... + +En ce moment on frappa la porte. + +Entrez, dit Franz. + +Un domestique, vtu d'une livre parfaitement lgante, parut sur le +seuil de la chambre. + +De la part du comte de Monte-Cristo, pour M. Franz d'pinay et pour M. +le vicomte Albert de Morcerf, dit-il. + +Et il prsenta l'hte deux cartes, que celui-ci remit aux jeunes gens. + +M. le comte de Monte-Cristo, continua le domestique, fait demander +ces messieurs la permission de se prsenter en voisin demain matin chez +eux; il aura l'honneur de s'informer auprs de ces messieurs quelle +heure ils seront visibles. + +--Ma foi, dit Albert Franz, il n'y a rien y reprendre, tout y est. + +--Dites au comte, rpondit Franz, que c'est nous qui aurons l'honneur de +lui faire notre visite. + +Le domestique se retira. + +Voil ce qui s'appelle faire assaut d'lgance, dit Albert; allons, +dcidment vous aviez raison, matre Pastrini, et c'est un homme tout +fait comme il faut que votre comte de Monte-Cristo. + +--Alors vous acceptez son offre? dit l'hte. + +--Ma foi, oui, rpondit Albert. Cependant, je vous l'avoue, je regrette +notre charrette et les moissonneurs; et, s'il n'y avait pas la fentre +du palais Rospoli pour faire compensation ce que nous perdons, je +crois que j'en reviendrais ma premire ide: qu'en dites-vous, Franz? + +--Je dis que ce sont aussi les fentres du palais Rospoli qui me +dcident, rpondit Franz Albert. + +En effet, cette offre de deux places une fentre du palais Rospoli +avait rappel Franz la conversation qu'il avait entendue dans les +ruines du Colise entre son inconnu et son Transtvre, conversation +dans laquelle l'engagement avait t pris par l'homme au manteau +d'obtenir la grce du condamn. Or, si l'homme au manteau tait, comme +tout portait Franz le croire, le mme que celui dont l'apparition dans +la salle Argentina l'avait si fort proccup, il le reconnatrait sans +aucun doute, et alors rien ne l'empcherait de satisfaire sa curiosit + son gard. + +Franz passa une partie de la nuit rver ses deux apparitions et +dsirer le lendemain. En effet, le lendemain tout devait s'claircir; et +cette fois, moins que son hte de Monte-Cristo ne possdt l'anneau de +Gygs et, grce cet anneau, la facult de se rendre invisible, il +tait vident qu'il ne lui chapperait pas. Aussi fut-il veill avant +huit heures. + +Quant Albert, comme il n'avait pas les mmes motifs que Franz d'tre +matinal, il dormait encore de son mieux. + +Franz fit appeler son hte, qui se prsenta avec son obsquiosit +ordinaire. + +Matre Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir aujourd'hui une +excution? + +--Oui, Excellence; mais si vous me demandez cela pour avoir une fentre, +vous vous y prenez bien tard. + +--Non, reprit Franz; d'ailleurs, si je tenais absolument voir ce +spectacle, je trouverais place, je pense, sur le mont Pincio. + +--Oh! je prsumais que Votre Excellence ne voudrait pas se compromettre +avec toute la canaille, dont c'est en quelque sorte l'amphithtre +naturel. + +--Il est probable que je n'irai pas, dit Franz; mais je dsirerais +avoir quelques dtails. + +--Lesquels? + +--Je voudrais savoir le nombre des condamns, leurs noms et le genre de +leur supplice. + +--Cela tombe merveille, Excellence! on vient justement de m'apporter +les _tavolette_. + +--Qu'est-ce que les _tavolette_? + +--Les _tavolette_ sont des tablettes en bois que l'on accroche tous +les coins de rue la veille des excutions, et sur lesquelles on colle +les noms des condamns, la cause de leur condamnation et le mode de +leur supplice. Cet avis a pour but d'inviter les fidles prier Dieu de +donner aux coupables un repentir sincre. + +--Et l'on vous apporte ces _tavolette_ pour que vous joigniez vos +prires celles des fidles? demanda Franz d'un air de doute. + +--Non, Excellence; je me suis entendu avec le colleur, et il m'apporte +cela comme il m'apporte les affiches de spectacles, afin que si +quelques-uns de mes voyageurs dsirent assister l'excution, ils +soient prvenus. + +--Ah! mais c'est une attention tout fait dlicate! s'cria Franz. + +--Oh! dit matre Pastrini en souriant, je puis me vanter de faire tout +ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles trangers qui +m'honorent de leur confiance. + +--C'est ce que je vois, mon hte! et c'est ce que je rpterai qui +voudra l'entendre, soyez en bien certain. En attendant, je dsirerais +lire une de ces _tavolette_. + +--C'est bien facile, dit l'hte en ouvrant la porte, j'en ai fait mettre +une sur le carr. + +Il sortit, dtacha la _tavoletta_, et la prsenta Franz. + +Voici la traduction littrale de l'affiche patibulaire: + +On fait savoir tous que le mardi 22 fvrier, premier jour de +carnaval, seront, par arrt du tribunal de la Rota, excuts, sur la +place del Popolo le nomm Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur la +personne trs respectable et trs vnre de don Csar Terlini, chanoine +de l'glise de Saint-Jean de Latran, et le nomm Peppino, dit _Rocca +Priori_, convaincu de complicit avec le dtestable bandit Luigi Vampa et +les hommes de sa troupe. + +Le premier sera _mazzolato_. + +Et le second _decapitato_. + +Les mes charitables sont pries de demander Dieu un repentir sincre +pour ces deux malheureux condamns. + +C'tait bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les ruines du +Colise, et rien n'tait chang au programme: les noms des condamns, la +cause de leur supplice et le genre de leur excution taient exactement +les mmes. + +Ainsi, selon toute probabilit, le Transtvre n'tait autre que le +bandit Luigi Vampa, et l'homme au manteau Simbad le marin, qui, Rome +comme Porto-Vecchio, et Tunis, poursuivait le cours de ses +philanthropiques expditions. + +Cependant le temps s'coulait, il tait neuf heures, et Franz allait +rveiller Albert, lorsque son grand tonnement il le vit sortir tout +habill de sa chambre. Le carnaval lui avait trott par la tte, et +l'avait veill plus matin que son ami ne l'esprait. + +Eh bien, dit Franz son hte, maintenant que nous voil prts tous +deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que nous puissions nous +prsenter chez le comte de Monte-Cristo? + +--Oh! bien certainement! rpondit-il; le comte de Monte-Cristo a +l'habitude d'tre trs matinal, et je suis sr qu'il y a plus de deux +heures dj qu'il est lev. + +--Et vous croyez qu'il n'y a pas d'indiscrtion se prsenter chez lui +maintenant? + +--Aucune. + +--En ce cas, Albert, si vous tes prt.... + +--Entirement prt, dit Albert. + +--Allons remercier notre voisin de sa courtoisie. + +--Allons! + +Franz et Albert n'avaient que le carr traverser, l'aubergiste les +devana et sonna pour eux; un domestique vint ouvrir. + +_I Signori Francesi_, dit l'hte. + +Le domestique s'inclina et leur fit signe d'entrer. + +Ils traversrent deux pices meubles avec un luxe, qu'ils ne croyaient +pas trouver dans l'htel de matre Pastrini, et ils arrivrent enfin +dans un salon d'une lgance parfaite. Un tapis de Turquie tait tendu +sur le parquet, et les meubles les plus confortables offraient leurs +coussins rebondis et leurs dossiers renverss. De magnifiques tableaux +de matres, entremls de trophes d'armes splendides, taient suspendus +aux murailles, et de grandes portires de tapisserie flottaient devant +les portes. + +Si Leurs Excellences veulent s'asseoir, dit le domestique, je vais +prvenir M. le comte. + +Et il disparut par une des portes. + +Au moment o cette porte s'ouvrit, le son d'une _guzla_ arriva +jusqu'aux deux amis, mais s'teignit aussitt: la porte, referme +presque en mme temps qu'ouverte, n'avait pour ainsi dire laiss +pntrer dans le salon qu'une bouffe d'harmonie. + +Franz et Albert changrent un regard et reportrent les yeux sur les +meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela, la seconde vue, +leur parut encore plus magnifique qu' la premire. + +Eh bien, demanda Franz son ami, que dites-vous de cela? + +--Ma foi, mon cher, je dis qu'il faut que notre voisin soit quelque +agent de change qui a jou la baisse sur les fonds espagnols, ou +quelque prince qui voyage incognito. + +--Chut! lui dit Franz; c'est ce que nous allons savoir, car le voil. + +En effet, le bruit d'une porte tournant sur ses gonds venait d'arriver +jusqu'aux visiteurs; et presque aussitt la tapisserie, se soulevant, +donna passage au propritaire de toutes ces richesses. + +Albert s'avana au-devant de lui, mais Franz resta clou sa place. + +Celui qui venait d'entrer n'tait autre que l'homme au manteau du +Colise, l'inconnu de la loge, l'hte mystrieux de Monte-Cristo. + + + + +XXXV + +La mazzolata. + + +Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez toutes mes +excuses de ce que je me suis laiss prvenir, mais en me prsentant de +meilleure heure chez vous, j'aurais craint d'tre indiscret. D'ailleurs +vous m'avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu votre +disposition. + +--Nous avons, Franz et moi, mille remerciements vous prsenter, +monsieur le comte, dit Albert; vous nous tirez vritablement d'un grand +embarras, et nous tions en train d'inventer les vhicules les plus +fantastiques au moment o votre gracieuse invitation nous est parvenue. + +--Eh! mon Dieu! messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux +jeunes gens de s'asseoir sur un divan, c'est la faute de cet imbcile de +Pastrini, si je vous ai laisss si longtemps dans la dtresse! Il ne +m'avait pas dit un mot de votre embarras, moi qui, seul et isol comme +je le suis ici, ne cherchais qu'une occasion de faire connaissance avec +mes voisins. Du moment o j'ai appris que je pouvais vous tre bon +quelque chose, vous avez vu avec quel empressement j'ai saisi cette +occasion de vous prsenter mes compliments. + +Les deux jeunes gens s'inclinrent. Franz n'avait pas encore trouv un +seul mot dire; il n'avait encore pris aucune rsolution, et, comme +rien n'indiquait dans le comte sa volont de le reconnatre ou le dsir +d'tre reconnu de lui, il ne savait pas s'il devait, par un mot +quelconque, faire allusion au pass, ou laisser le temps l'avenir de +lui apporter de nouvelles preuves. D'ailleurs, sr que c'tait lui qui +tait la veille dans la loge, il ne pouvait rpondre aussi positivement +que ce ft lui qui la surveille, tait au Colise, il rsolut donc de +laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe. +D'ailleurs il avait une supriorit sur lui, il tait matre de son +secret, tandis qu'au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur +Franz, qui n'avait rien cacher. + +Cependant il rsolut de faire tomber la conversation sur un point qui +pouvait, en attendant, amener toujours l'claircissement de certains +doutes. + +Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places dans +votre voiture et des places vos fentres du palais Rospoli; +maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer +un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo? + +--Ah! oui, c'est vrai, dit le comte d'un air distrait et en regardant +Morcerf avec une attention soutenue; n'y a-t-il pas, place del Popolo, +quelque chose comme une excution? + +--Oui, rpondit Franz, voyant qu'il venait de lui-mme o il voulait +l'amener. + +--Attendez, attendez, je crois avoir dit hier mon intendant de +s'occuper de cela; peut-tre pourrai-je vous rendre encore ce petit +service. + +Il allongea la main vers un cordon de sonnette, qu'il tira trois fois. + +Vous tes-vous proccup jamais, dit-il Franz, de l'emploi du temps +et du moyen de simplifier les alles et venues des domestiques? Moi, +j'en ai fait une tude: quand je sonne une fois, c'est pour mon valet de +chambre; deux fois, c'est pour mon matre d'htel; trois fois, c'est +pour mon intendant. De cette faon, je ne perds ni une minute ni une +parole. Tenez, voici notre homme. + +On vit alors entrer un individu de quarante-cinq cinquante ans, qui +parut Franz ressembler comme deux gouttes d'eau au contrebandier qui +l'avait introduit dans la grotte, mais qui ne parut pas le moins du +monde le reconnatre. Il vit que le mot tait donn. + +Monsieur Bertuccio, dit le comte, vous tes-vous occup, comme je vous +l'avais ordonn hier, de me procurer une fentre sur la place del +Popolo? + +--Oui, Excellence, rpondit l'intendant, mais il tait bien tard. + +--Comment! dit le comte en fronant le sourcil, ne vous ai-je pas dit +que je voulais en avoir une? + +--Et Votre Excellence en a une aussi, celle qui tait loue au prince +Lobanieff; mais j'ai t oblig de la payer cent.... + +--C'est bien, c'est bien, monsieur Bertuccio, faites grce ces +messieurs de tous ces dtails de mnage; vous avez la fentre, c'est +tout ce qu'il faut. Donnez l'adresse de la maison au cocher, et +tenez-vous sur l'escalier pour nous conduire: cela suffit; allez. + +L'intendant salua et fit un pas pour se retirer. + +Ah! reprit le comte, faites-moi le plaisir de demander Pastrini s'il +a reu la _tavoletta_, et s'il veut m'envoyer le programme de +l'excution. + +--C'est inutile, reprit Franz, tirant son calepin de sa poche; j'ai eu +ces tablettes sous les yeux, je les ai copies et les voici. + +--C'est bien; alors monsieur Bertuccio, vous pouvez vous retirer, je +n'ai plus besoin de vous. Qu'on nous prvienne seulement quand le +djeuner sera servi. Ces messieurs, continua-t-il en se retournant vers +les deux amis, me font-ils l'honneur de djeuner avec moi? + +--Mais, en vrit, monsieur le comte, dit Albert, ce serait abuser. + +--Non pas, au contraire, vous me faites grand plaisir, vous me rendrez +tout cela un jour Paris, l'un ou l'autre et peut-tre tous les deux. +Monsieur Bertuccio, vous ferez mettre trois couverts. + +Il prit le calepin des mains de Franz. + +Nous disons donc, continua-t-il du ton dont il et lu les _Petites +Affiches_, que seront excuts, aujourd'hui 22 fvrier, le nomm Andrea +Rondolo, coupable d'assassinat sur la personne trs respectable et trs +vnre de don Csar Torlini, chanoine de l'glise Saint-Jean-de-Latran, +et le nomm Peppino, dit _Rocca Priori_, convaincu de complicit avec +le dtestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe... + +--Hum! Le premier sera _mazzolato_, le second _decapitato_. Oui, en +effet, reprit le comte, c'tait bien comme cela que la chose devait se +passer d'abord; mais je crois que depuis hier il est survenu, quelque +changement dans l'ordre et la marche de la crmonie. + +--Bah! dit Franz. + +--Oui, hier chez le cardinal Rospigliosi, o j'ai pass la soire, il +tait question de quelque chose comme d'un sursis accord l'un des +deux condamns. + +-- Andrea Rondolo? demanda Franz. + +--Non... reprit ngligemment le comte; l'autre (il jeta un coup d'oeil +sur le calepin comme pour se rappeler le nom), Peppino, dit _Rocca +Priori_. Cela vous prive d'une guillotinade, mais il vous reste la +_mazzolata_ qui est un supplice fort curieux quand on le voit pour la +premire fois, et mme pour la seconde; tandis que l'autre, que vous +devez connatre d'ailleurs, est trop simple, trop uni: il n'y a rien +d'inattendu. La _mandaa_ ne se trompe pas, elle ne tremble pas, ne +frappe pas faux, ne s'y reprend pas trente fois comme le soldat qui +coupait la tte au comte de Chalais, et auquel, au reste, Richelieu +avait peut-tre recommand le patient. Ah! Tenez, ajouta le comte d'un +ton mprisant, ne me parlez pas des Europens pour les supplices, ils +n'y entendent rien et en sont vritablement l'enfance ou plutt la +vieillesse de la cruaut. + +--En vrit, monsieur le comte, rpondit Franz, on croirait que vous +avez fait une tude compare des supplices chez les diffrents peuples +du monde. + +--Il y en a peu du moins que je n'aie vus, reprit froidement le comte. + +--Et vous avez trouv du plaisir assister ces horribles spectacles? + +--Mon premier sentiment a t la rpulsion, le second l'indiffrence, le +troisime la curiosit. + +--La curiosit! le mot est terrible, savez-vous? + +--Pourquoi? Il n'y a gure dans la vie qu'une proccupation grave; c'est +la mort, eh bien! n'est-il pas curieux d'tudier de quelles faons +diffrentes l'me peut sortir du corps, et comment, selon les +caractres, les tempraments et mme les moeurs du pays, les individus +supportent ce suprme passage de l'tre au nant? Quant moi, je vous +rponds d'une chose: c'est que plus on a vu mourir, plus il devient +facile de mourir: ainsi, mon avis, la mort est peut-tre un supplice, +mais n'est pas une expiation. + +--Je ne vous comprends pas bien, dit Franz; expliquez-vous, car je ne +puis vous dire quel point ce que vous me dites l pique ma curiosit. + +--coutez, dit le comte; et son visage s'infiltra de fiel, comme le +visage d'un autre se colore de sang. Si un homme et fait prir, par des +tortures inoues, au milieu des tourments sans fin, votre pre, votre +mre, votre matresse, un de ces tres enfin qui, lorsqu'on les dracine +de votre coeur, y laissent un vide ternel et une plaie toujours +sanglante, croiriez-vous la rparation que vous accorde la socit +suffisante, parce que le fer de la guillotine a pass entre la base de +l'occipital et les muscles trapzes du meurtrier, et parce que celui qui +vous a fait ressentir des annes de souffrances morales, a prouv +quelques secondes de douleurs physiques? + +--Oui, je le sais, reprit Franz, la justice humaine est insuffisante +comme consolatrice: elle peut verser le sang en change du sang, voil +tout; il faut lui demander ce qu'elle peut et pas autre chose. + +--Et encore je vous pose l un cas matriel, reprit le comte, celui o +la socit, attaque par la mort d'un individu dans la base sur laquelle +elle repose, venge la mort par la mort; mais n'y a-t-il pas des millions +de douleurs dont les entrailles de l'homme peuvent tre dchires sans +que la socit s'en occupe le moins du monde sans qu'elle lui offre le +moyen insuffisant de vengeance dont nous parlions tout l'heure? N'y +a-t-il pas des crimes pour lesquels le pal des Turcs, les auges des +Persans, les nerfs rouls des Iroquois seraient des supplices trop doux, +et que cependant la socit indiffrente laisse sans chtiment?... +Rpondez, n'y a-t-il pas de ces crimes? + +--Oui, reprit Franz, et c'est pour les punir que le duel est tolr. + +--Ah! le duel, s'cria le comte, plaisante manire, sur mon me, +d'arriver son but, quand le but est la vengeance! Un homme vous a +enlev votre matresse, un homme a sduit votre femme, un homme a +dshonor votre fille; d'une vie tout entire, qui avait le droit +d'attendre de Dieu la part de bonheur qu'il a promise tout tre humain +en le crant, il a fait une existence de douleur, de misre ou +d'infamie, et vous vous croyez veng parce qu' cet homme, qui vous a +mis le dlire dans l'esprit et le dsespoir dans le coeur, vous avez +donn un coup d'pe dans la poitrine ou log une balle dans la tte? +Allons donc! Sans compter que c'est lui qui souvent sort triomphant de +la lutte, lav aux yeux du monde et en quelque sorte absous par Dieu. +Non, non, continua le comte, si j'avais jamais me venger, ce n'est pas +ainsi que je me vengerais. + +--Ainsi, vous dsapprouvez le duel? ainsi vous ne vous battriez pas en +duel? demanda son tour Albert, tonn d'entendre mettre une si +trange thorie. + +--Oh! si fait! dit le comte. Entendons-nous: je me battrais en duel pour +une misre, pour une insulte, pour un dmenti, pour un soufflet, et cela +avec d'autant plus d'insouciance que, grce l'adresse que j'ai acquise + tous les exercices du corps et la lente habitude que j'ai prise du +danger, je serais peu prs sr de tuer mon homme. Oh! si fait! je me +battrais en duel pour tout cela; mais pour une douleur lente, profonde, +infinie, ternelle, je rendrais, s'il tait possible, une douleur +pareille celle que l'on m'aurait faite: oeil pour oeil, dent pour +dent, comme disent les Orientaux, nos matres en toutes choses, ces lus +de la cration qui ont su se faire une vie de rves et un paradis de +ralits. + +--Mais, dit Franz au comte, avec cette thorie qui vous constitue juge +et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous +teniez dans une mesure o vous chappiez ternellement vous-mme la +puissance de la loi. La haine est aveugle, la colre tourdie, et celui +qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer. + +--Oui, s'il est pauvre et maladroit, non, s'il est millionnaire et +habile. D'ailleurs le pis-aller pour lui est ce dernier supplice dont +nous parlions tout l'heure, celui que la philanthropique rvolution +franaise a substitu l'cartlement et la roue. Eh bien! qu'est-ce +que le supplice, s'il s'est veng? En vrit, je suis presque fch que, +selon toute probabilit, ce misrable Peppino ne soit pas _decapitato_, +comme ils disent, vous verriez le temps que cela dure, et si c'est +vritablement la peine d'en parler. Mais, d'honneur, messieurs, nous +avons l une singulire conversation pour un jour de carnaval. Comment +donc cela est-il venu? Ah! je me le rappelle! vous m'avez demand une +place ma fentre; eh bien, soit, vous l'aurez; mais mettons-nous +table d'abord, car voil qu'on vient nous annoncer que nous sommes +servis. + +En effet, un domestique ouvrit une des quatre portes du salon et fit +entendre les paroles sacramentelles: + +_Al suo commodo_! + +Les deux jeunes gens se levrent et passrent dans la salle manger. + +Pendant le djeuner, qui tait excellent et servi avec une recherche +infinie, Franz chercha des yeux le regard d'Albert, afin d'y lire +l'impression qu'il ne doutait pas qu'eussent produite en lui les paroles +de leur hte; mais, soit que dans son insouciance habituelle il ne leur +et pas prt une grande attention, soit que la concession que le comte +de Monte-Cristo lui avait faite l'endroit du duel l'et raccommod +avec lui, soit enfin que les antcdents que nous avons raconts, connus +de Franz seul, eussent doubl pour lui seul l'effet des thories du +comte, il ne s'aperut pas que son compagnon ft proccup le moins du +monde; tout au contraire, il faisait honneur au repas en homme condamn +depuis quatre ou cinq mois la cuisine italienne, c'est--dire l'une +des plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, il effleurait +peine chaque plat; on et dit qu'en se mettant table avec ses convives +il accomplissait un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur +dpart pour se faire servir quelque mets trange ou particulier. + +Cela rappelait malgr lui Franz l'effroi que le comte avait inspir +la comtesse G..., et la conviction o il l'avait laisse que le comte, +l'homme qu'il lui avait montr dans la loge en face d'elle, tait un +vampire. + + la fin du djeuner, Franz tira sa montre. + +Eh bien, lui dit le comte, que faites-vous donc? + +--Vous nous excuserez, monsieur le comte, rpondit Franz, mais nous +avons encore mille choses faire. + +--Lesquelles? + +--Nous n'avons pas de dguisements, et aujourd'hui le dguisement est de +rigueur. + +--Ne vous occupez donc pas de cela. Nous avons ce que je crois, place +del Popolo, une chambre particulire; j'y ferai porter les costumes que +vous voudrez bien m'indiquer, et nous nous masquerons sance tenante. + +--Aprs l'excution? s'cria Franz. + +--Sans doute, aprs, pendant ou avant, comme vous voudrez. + +--En face de l'chafaud? + +--L'chafaud fait partie de la fte. + +--Tenez, monsieur le comte, j'ai rflchi, dit Franz; dcidment je vous +remercie de votre obligeance, mais je me contenterai d'accepter une +place dans votre voiture, une place la fentre du palais Rospoli, et +je vous laisserai libre de disposer de ma place la fentre de la +piazza del Popolo. + +--Mais vous perdez, je vous en prviens, une chose fort curieuse, +rpondit le comte. + +--Vous me le raconterez, reprit Franz, et je suis convaincu que dans +votre bouche le rcit m'impressionnera presque autant que la vue +pourrait le faire. D'ailleurs, plus d'une fois dj j'ai voulu prendre +sur moi d'assister une excution, et je n'ai jamais pu m'y dcider; et +vous, Albert? + +--Moi, rpondit le vicomte, j'ai vu excuter Castaing; mais je crois +que j'tais un peu gris ce jour-l. C'tait le jour de ma sortie du +collge, et nous avions pass la nuit je ne sais quel cabaret. + +--D'ailleurs, ce n'est pas une raison, parce que vous n'avez pas fait +une chose Paris, pour que vous ne la fassiez pas l'tranger: quand +on voyage, c'est pour s'instruire; quand on change de lieu, c'est pour +voir. Songez donc quelle figure vous ferez quand on vous demandera: +Comment excute-t-on Rome? et que vous rpondrez: Je ne sais pas. Et +puis, on dit que le condamn est un infme coquin, un drle qui a tu +coups de chenet un bon chanoine qui l'avait lev comme son fils. Que +diable! quand on tue un homme d'glise, on prend une arme plus +convenable qu'un chenet, surtout quand cet homme d'glise est peut-tre +notre pre. Si vous voyagiez en Espagne, vous iriez voir les combats de +taureaux, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que c'est un combat que nous +allons voir; souvenez-vous des anciens Romains du Cirque, des chasses o +l'on tuait trois cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez-vous +donc de ces quatre-vingt mille spectateurs qui battaient des mains, de +ces sages matrones qui conduisaient l leurs filles marier, et de ces +charmantes vestales aux mains blanches qui faisaient avec le pouce un +charmant petit signe qui voulait dire: Allons, pas de paresse! +achevez-moi cet homme-l qui est aux trois quarts mort. + +--Y allez-vous, Albert? dit Franz. + +--Ma foi, oui, mon cher! J'tais comme vous mais l'loquence du comte me +dcide. + +--Allons-y donc, puisque vous le voulez, dit Franz; mais en me rendant +place del Popolo, je dsire passer par la rue du Cours; est-ce possible, +monsieur le comte? + +-- pied, oui; en voiture, non. + +--Eh bien, j'irai pied. + +--Il est bien ncessaire que vous passiez par la rue du Cours? + +--Oui, j'ai quelque chose y voir. + +--Eh bien, passons par la rue du Cours, nous enverrons la voiture nous +attendre sur la piazza del Popolo, par la strada del Babuino; +d'ailleurs je ne suis pas fch non plus de passer par la rue du Cours +pour voir si des ordres que j'ai donns ont t excuts. + +--Excellence, dit le domestique en ouvrant la porte, un homme vtu en +pnitent demande vous parler. + +--Ah! oui, dit le comte, je sais ce que c'est. Messieurs, voulez-vous +repasser au salon, vous trouverez sur la table du milieu d'excellents +cigares de la Havane, je vous y rejoins dans un instant. + +Les deux jeunes gens se levrent et sortirent par une porte, tandis que +le comte, aprs leur avoir renouvel ses excuses, sortait par l'autre. +Albert, qui tait un grand amateur, et qui, depuis qu'il tait en +Italie, ne comptait pas comme un mince sacrifice celui d'tre priv des +cigares du caf de Paris, s'approcha de la table et poussa un cri de +joie en apercevant de vritables puros. + +Eh bien, lui demanda Franz, que pensez-vous du comte de Monte-Cristo? + +--Ce que j'en pense! dit Albert visiblement tonn que son compagnon lui +ft une pareille question; je pense que c'est un homme charmant, qui +fait merveille les honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, beaucoup +tudi, beaucoup rflchi, qui est, comme Brutus, de l'cole stoque, +et, ajouta-t-il en poussant amoureusement une bouffe de fume qui monta +en spirale vers le plafond, et qui par-dessus tout cela possde +d'excellents cigares. + +C'tait l'opinion d'Albert sur le comte; or, comme Franz savait +qu'Albert avait la prtention de ne se faire une opinion sur les hommes +et sur les choses qu'aprs de mres rflexions, il ne tenta pas de rien +changer la sienne. + +Mais, dit-il, avez-vous remarqu une chose singulire? + +--Laquelle? + +--L'attention avec laquelle il vous regardait. + +--Moi? + +--Oui, vous. + +Albert rflchit. + +Ah! dit-il en poussant un soupir, rien d'tonnant cela. Je suis +depuis prs d'un an absent de Paris, je dois avoir des habits de l'autre +monde. Le comte m'aura pris pour un provincial; dtrompez-le, cher ami, +et dites-lui, je vous prie, la premire occasion, qu'il n'en est +rien. + +Franz sourit; un instant aprs le comte rentra. + +Me voici, messieurs, dit-il, et tout vous, les ordres sont donns; la +voiture va de son ct place del Popolo, et nous allons nous y rendre +du ntre, si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez donc +quelques-uns de ces cigares, monsieur de Morcerf. + +--Ma foi, avec grand plaisir, dit Albert, car vos cigares italiens sont +encore pires que ceux de la rgie. Quand vous viendrez Paris, je vous +rendrai tout cela. + +--Ce n'est pas de refus; je compte y aller quelque jour, et, puisque +vous le permettez, j'irai frapper votre porte. Allons, messieurs, +allons, nous n'avons pas de temps perdre; il est midi et demi, +partons. + +Tous trois descendirent. Alors le cocher prit les derniers ordres de son +matre, et suivit la via del Babuino, tandis que les pitons remontaient +par la place d'Espagne et par la via Frattina, qui les conduisait tout +droit entre le palais Fiano et le palais Rospoli. + +Tous les regards de Franz furent pour les fentres de ce dernier palais, +il n'avait pas oubli le signal convenu dans le Colise entre l'homme au +manteau et le Transtvre. + +Quelles sont vos fentres? demanda-t-il au comte du ton le plus naturel +qu'il pt prendre. + +--Les trois dernires, rpondit-il avec une ngligence qui n'avait rien +d'affect; car il ne pouvait deviner dans quel but cette question lui +tait faite. + +Les yeux de Franz se portrent rapidement sur les trois fentres. Les +fentres latrales taient tendues en damas jaune, et celle du milieu en +damas blanc avec une croix rouge. + +L'homme au manteau avait tenu sa parole au Transtvre, et il n'y avait +plus de doute: l'homme au manteau, c'tait bien le comte. + +Les trois fentres taient encore vides. + +Au reste, de tous cts se faisaient les prparatifs; on plaait des +chaises, on dressait des chafaudages, on tendait des fentres. Les +masques ne pouvaient paratre, les voitures ne pouvaient circuler qu'au +son de la cloche; mais on sentait les masques derrire toutes les +fentres, les voitures derrire toutes les portes. + +Franz, Albert et le comte continurent de descendre la rue du Cours. +mesure qu'ils approchaient de la place du Peuple, la foule devenait plus +paisse et au-dessus des ttes de cette foule, on voyait s'lever deux +choses: l'oblisque surmont d'une croix qui indique le centre de la +place, et, en avant de l'oblisque, juste au point de correspondance +visuelle des trois rues del Babuino, del Corso et di Ripetta, les deux +poutres suprmes de l'chafaud, entre lesquelles brillait le fer arrondi +de la mandaa. + + l'angle de la rue on trouva l'intendant du comte, qui attendait son +matre. + +La fentre loue ce prix exorbitant sans doute dont le comte n'avait +point voulu faire part ses invits, appartenait au second tage du +grand palais, situ entre la rue del Babuino et le monte Pincio; +c'tait, comme nous l'avons dit, une espce de cabinet de toilette +donnant dans une chambre coucher; en fermant la porte de la chambre +coucher, les locataires du cabinet taient chez eux; sur les chaises on +avait dpos des costumes de paillasse en satin blanc et bleu des plus +lgants. + +Comme vous m'avez laiss le choix des costumes, dit le comte aux deux +amis, je vous ai fait prparer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y aura +de mieux port cette anne; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus commode +pour les confettis, attendu que la farine n'y parat pas. + +Franz n'entendit que fort imparfaitement les paroles du comte, et il +n'apprcia peut-tre pas sa valeur cette nouvelle gracieuset; car +toute son attention tait attire par le spectacle que prsentait la +piazza del Popolo, et par l'instrument terrible qui en faisait cette +heure le principal ornement. + +C'tait la premire fois que Franz apercevait une guillotine; nous +disons guillotine, car la mandaa romaine est taille peu prs sur le +mme patron que notre instrument de mort. Le couteau, qui a la forme +d'un croissant qui couperait par la partie convexe, tombe de moins haut, +voil tout. + +Deux hommes, assis sur la planche bascule o l'on couche le condamn, +djeunaient en attendant, et mangeaient, autant que Franz pt le voir, +du pain et des saucisses; l'un d'eux souleva la planche, en tira un +flacon de vin, but un coup et passa le flacon son camarade; ces deux +hommes, c'taient les aides du bourreau! + + ce seul aspect, Franz avait senti la sueur poindre la racine de ses +cheveux. + +Les condamns, transports la veille au soir des Carceri Nuove dans la +petite glise Sainte-Marie-del-Popolo, avaient pass la nuit, assists +chacun de deux prtres, dans une chapelle ardente ferme d'une grille, +devant laquelle se promenaient des sentinelles releves d'heure en +heure. + +Une double haie de carabiniers placs de chaque ct de la porte de +l'glise s'tendait jusqu' l'chafaud, autour duquel elle +s'arrondissait, laissant libre un chemin de dix pieds de large peu +prs, et autour de la guillotine un espace d'une centaine de pas de +circonfrence. Tout le reste de la place tait pav de ttes d'hommes et +de femmes. Beaucoup de femmes tenaient leurs enfants sur leurs paules. +Ces enfants, qui dpassaient la foule de tout le torse, taient +admirablement placs. + +Le monte Pincio semblait un vaste amphithtre dont tous les gradins +eussent t chargs de spectateurs; les balcons des deux glises qui +font l'angle de la rue del Babuino et de la rue di Ripetta regorgeaient +de curieux privilgis; les marches des pristyles semblaient un flot +mouvant et bariol qu'une mare incessante poussait vers le portique: +chaque asprit de la muraille qui pouvait donner place un homme avait +sa statue vivante. + +Ce que disait le comte est donc vrai, ce qu'il y a de plus curieux dans +la vie est le spectacle de la mort. + +Et cependant, au lieu du silence que semblait commander la solennit du +spectacle, un grand bruit montait de cette foule, bruit compos de +rires, de hues et de cris joyeux; il tait vident encore, comme +l'avait dit le comte que cette excution n'tait rien autre chose, pour +tout le peuple, que le commencement du carnaval. + +Tout coup ce bruit cessa comme par enchantement, la porte de l'glise +venait de s'ouvrir. + +Une confrrie de pnitents, dont chaque membre tait vtu d'un sac gris +perc aux yeux seulement, et tenait un cierge allum la main, parut +d'abord; en tte marchait le chef de la confrrie. + +Derrire les pnitents venait un homme de haute taille. Cet homme tait +nu, l'exception d'un caleon de toile au ct gauche duquel tait +attach un grand couteau cach dans sa gaine; il portait sur l'paule +droite une lourde masse de fer. Cet homme, c'tait le bourreau. + +Il avait en outre des sandales attaches au bas de la jambe par des +cordes. + +Derrire le bourreau marchaient, dans l'ordre o ils devaient tre +excuts, d'abord Peppino et ensuite Andrea. + +Chacun tait accompagn de deux prtres. + +Ni l'un ni l'autre n'avait les yeux bands. + +Peppino marchait d'un pas assez ferme; sans doute il avait eu avis de ce +qui se prparait pour lui. + +Andrea tait soutenu sous chaque bras par un prtre. + +Tous deux baisaient de temps en temps le crucifix que leur prsentait le +confesseur. + +Franz sentit, rien qu' cette vue, les jambes qui lui manquaient; il +regarda Albert. Il tait ple comme sa chemise, et par un mouvement +machinal il jeta loin de lui son cigare, quoiqu'il ne l'et fum qu' +moiti. + +Le comte seul paraissait impassible. Il y avait mme plus, une lgre +teinte rouge semblait vouloir percer la pleur livide de ses joues. + +Son nez se dilatait comme celui d'un animal froce qui flaire le sang, +et ses lvres, lgrement cartes, laissaient voir ses dents blanches, +petites et aigus comme celles d'un chacal. + +Et cependant, malgr tout cela, son visage avait une expression de +douceur souriante que Franz ne lui avait jamais vue; ses yeux noirs +surtout taient admirables de mansutude et de velout. + +Cependant les deux condamns continuaient de marcher vers l'chafaud, et + mesure qu'ils avanaient on pouvait distinguer les traits de leur +visage. Peppino tait un beau garon de vingt-quatre vingt-six ans, au +teint hl par le soleil, au regard libre et sauvage. Il portait la tte +haute et semblait flairer le vent pour voir de quel ct lui viendrait +son librateur. + +Andrea tait gros et court: son visage, bassement cruel, n'indiquait pas +d'ge; il pouvait cependant avoir trente ans peu prs. Dans la prison, +il avait laiss pousser sa barbe. Sa tte retombait sur une de ses +paules, ses jambes pliaient sous lui: tout son tre paraissait obir +un mouvement machinal dans lequel sa volont n'tait dj plus rien. + +Il me semble, dit Franz au comte, que vous m'avez annonc qu'il n'y +aurait qu'une excution. + +--Je vous ai dit la vrit, rpondit-il froidement. + +--Cependant voici deux condamns. + +--Oui; mais de ces deux condamns l'un touche la mort, et l'autre a +encore de longues annes vivre. + +--Il me semble que si la grce doit venir, il n'y a plus de temps +perdre. + +--Aussi la voil qui vient; regardez, dit le Comte. + +En effet, au moment o Peppino arrivait au pied de la mandaa, un +pnitent, qui semblait tre en retard, pera la haie sans que les +soldats fissent obstacle son passage, et, s'avanant vers le chef de +la confrrie, lui remit un papier pli en quatre. + +Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun de ces dtails; le chef +de la confrrie dplia le papier, le lut et leva la main. + +Le Seigneur soit bni et Sa Saintet soit loue! dit-il haute et +intelligible voix. Il y a grce de la vie pour l'un des condamns. + +--Grce! s'cria le peuple d'un seul cri; il y a grce! + + ce mot de grce, Andrea sembla bondir et redressa la tte. + +Grce pour qui? cria-t-il. + +Peppino resta immobile, muet et haletant. + +Il y a grce de la peine de mort pour Peppino Rocca Priori, dit le +chef de la confrrie. + +Et il passa le papier au capitaine commandant les carabiniers, lequel, +aprs l'avoir lu, le lui rendit. + +Grce pour Peppino! s'cria Andrea, entirement tir de l'tat de +torpeur o il semblait tre plong; pourquoi grce pour lui et pas pour +moi? nous devions mourir ensemble; on m'avait promis qu'il mourrait +avant moi, on n'a pas le droit de me faire mourir seul, je ne le veux +pas! + +Et il s'arracha au bras des deux prtres, se tordant, hurlant, rugissant +et faisant des efforts insenss pour rompre les cordes qui lui liaient +les mains. + +Le bourreau fit signe ses deux aides, qui sautrent en bas de +l'chafaud et vinrent s'emparer du condamn. + +Qu'y a-t-il donc? demanda Franz au comte. + +Car, comme tout cela se passait en patois romain, il n'avait pas trs +bien compris. + +Ce qu'il y a? dit le comte, ne comprenez-vous pas bien? Il y a que +cette crature humaine qui va mourir est furieuse de ce que son +semblable ne meure pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle +le dchirerait avec ses ongles et avec ses dents plutt que de le +laisser jouir de la vie dont elle va tre prive. hommes! hommes! race +de crocodiles! comme dit Karl Moor, s'cria le comte en tendant les +deux poings vers toute cette foule, que je vous reconnais bien l, et +qu'en tout temps vous tes bien dignes de vous-mmes! + +En effet, Andrea et les deux aides du bourreau se roulaient dans la +poussire, le condamn criant toujours: Il doit mourir, je veux qu'il +meure! On n'a pas le droit de me tuer tout seul! + +Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des deux +jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon me, c'est curieux, +voil un homme qui tait rsign son sort, qui marchait l'chafaud, +qui allait mourir comme un lche, c'est vrai, mais enfin il allait +mourir sans rsistance et sans rcrimination: savez-vous ce qui lui +donnait quelque force? savez-vous ce qui le consolait? savez-vous ce qui +lui faisait prendre son supplice en patience? c'est qu'un autre +partageait son angoisse; c'est qu'un autre allait mourir comme lui; +c'est qu'un autre allait mourir avant lui! Menez deux moutons la +boucherie, deux boeufs l'abattoir, et faites comprendre l'un d'eux +que son compagnon ne mourra pas, le mouton blera de joie, le boeuf +mugira de plaisir mais l'homme, l'homme que Dieu a fait son image, +l'homme qui Dieu a impos pour premire, pour unique, pour suprme +loi, l'amour de son prochain, l'homme qui Dieu a donn une voix pour +exprimer sa pense, quel sera son premier cri quand il apprendra que son +camarade est sauv? un blasphme. Honneur l'homme, ce chef-d'oeuvre de +la nature, ce roi de la cration! + +Et le comte clata de rire, mais d'un rire terrible qui indiquait qu'il +avait d horriblement souffrir pour en arriver rire ainsi. + +Cependant la lutte continuait, et c'tait quelque chose d'affreux +voir. Les deux valets portaient Andrea sur l'chafaud; tout le peuple +avait pris parti contre lui, et vingt mille voix criaient d'un seul cri: + mort! mort! + +Franz se rejeta en arrire; mais le comte ressaisit son bras et le +retint devant la fentre. + +Que faites-vous donc? lui dit-il; de la piti? elle est, ma foi, bien +place! Si vous entendiez crier au chien enrag, vous prendriez votre +fusil, vous vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans misricorde +bout portant la pauvre bte, qui, au bout du compte ne serait coupable +que d'avoir t mordue par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a +fait: et voil que vous avez piti d'un homme qu'aucun autre homme n'a +mordu, et qui cependant a tu son bienfaiteur, et qui maintenant, ne +pouvant plus tuer parce qu'il a les mains lies, veut toute force voir +mourir son compagnon de captivit, son camarade d'infortune! Non, non, +regardez, regardez. + +La recommandation tait devenue presque inutile, Franz tait comme +fascin par l'horrible spectacle. Les deux valets avaient port le +condamn sur l'chafaud, et l, malgr ses efforts, ses morsures, ses +cris, ils l'avaient forc de se mettre genoux. Pendant ce temps, le +bourreau s'tait plac de ct et la masse en arrt; alors, sur un +signe, les deux aides s'cartrent. Le condamn voulut se relever, mais +avant qu'il en et le temps, la masse s'abattit sur sa tempe gauche; on +entendit un bruit sourd et mat, le patient tomba comme un boeuf, la face +contre terre, puis d'un contrecoup, se retourna sur le dos. Alors le +bourreau laissa tomber sa masse, tira le couteau de sa ceinture, d'un +seul coup lui ouvrit la gorge et, montant aussitt sur son ventre, se +mit le ptrir avec ses pieds. + + chaque pression, un jet de sang s'lanait du cou du condamn. + +Pour cette fois, Franz n'y put tenir plus longtemps; il se rejeta en +arrire, et alla tomber sur un fauteuil moiti vanoui. + +Albert, les yeux ferms, resta debout, mais cramponn aux rideaux de la +fentre. + +Le comte tait debout et triomphant comme le mauvais ange. + + + + +XXXVI + +La carnaval de Rome. + + +Quand Franz revint lui, il trouva Albert qui buvait un verre d'eau +dont sa pleur indiquait qu'il avait grand besoin, et le comte qui +passait dj son costume de paillasse. Il jeta machinalement les yeux +sur la place; tout avait disparu, chafaud, bourreaux, victimes; il ne +restait plus que le peuple, bruyant, affair, joyeux; la cloche du monte +Citorio, qui ne retentit que pour la mort du pape et l'ouverture de la +mascherata, sonnait pleines voles. + +Eh bien, demanda-t-il au comte, que s'est-il donc pass? + +--Rien, absolument rien, dit-il, comme vous voyez; seulement le +carnaval est commenc, habillons nous vite. + +--En effet, rpondit Franz au comte, il ne reste de toute cette horrible +scne que la trace d'un rve. + +--C'est que ce n'est pas autre chose qu'un rve, qu'un cauchemar, que +vous avez eu. + +--Oui, moi; mais le condamn? + +--C'est un rve aussi; seulement il est rest endormi, lui, tandis que +vous vous tes rveill, vous; et qui peut dire lequel de vous deux est +le privilgi? + +--Mais Peppino, demanda Franz, qu'est-il devenu? + +--Peppino est un garon de sens qui n'a pas le moindre amour-propre, et +qui, contre l'habitude des hommes qui sont furieux lorsqu'on ne s'occupe +pas d'eux, a t enchant, lui, de voir que l'attention gnrale se +portait sur son camarade; il a en consquence profit de cette +distraction pour se glisser dans la foule et disparatre, sans mme +remercier les dignes prtres qui l'avaient accompagn. Dcidment, +l'homme est un animal fort ingrat et fort goste.... Mais +habillez-vous; tenez, vous voyez que M. de Morcerf vous donne +l'exemple. + +En effet, Albert passait machinalement son pantalon de taffetas +par-dessus son pantalon noir et ses bottes vernies. + +Eh bien! Albert, demanda Franz, tes-vous bien en train de faire des +folies? Voyons, rpondez franchement. + +--Non, dit-il, mais en vrit je suis aise maintenant d'avoir vu une +pareille chose, et je comprends ce que disait M. le comte: c'est que, +lorsqu'on a pu s'habituer une fois un pareil spectacle, ce soit le +seul qui donne encore des motions. + +--Sans compter que c'est en ce moment-l seulement qu'on peut faire des +tudes de caractres, dit le comte; sur la premire marche de +l'chafaud, la mort arrache le masque qu'on a port toute la vie, et le +vritable visage apparat. Il faut en convenir, celui d'Andrea n'tait +pas beau voir.... Le hideux coquin!... Habillons-nous, messieurs, +habillons-nous! + +Il et t ridicule Franz de faire la petite matresse et de ne pas +suivre l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons. Il passa donc +son tour son costume et mit son masque, qui n'tait certainement pas +plus ple que son visage. + +La toilette acheve, on descendit. La voiture attendait la porte, +pleine de confetti et de bouquets. + +On prit la file. + +Il est difficile de se faire l'ide d'une opposition plus complte que +celle qui venait de s'oprer. Au lieu de ce spectacle de mort sombre et +silencieux, la place del Popolo prsentait l'aspect d'une folle et +bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, dbordant de tous les +cts, s'chappant par les portes, descendant par les fentres; les +voitures dbouchaient tous des coins de rue, charges de pierrots, +d'arlequins, de dominos, de marquis, de Transtvres, de grotesques, de +chevaliers, de paysans: tout cela criant, gesticulant, lanant des oeufs +pleins de farine, des confetti, des bouquets; attaquant de la parole et +du projectile amis et trangers, connus et inconnus, sans que personne +ait le droit de s'en fcher, sans que pas un fasse autre chose que d'en +rire. + +Franz et Albert taient comme des hommes que, pour les distraire d'un +violent chagrin, on conduirait dans une orgie, et qui, mesure qu'ils +boivent et qu'ils s'enivrent, sentent un voile s'paissir entre le pass +et le prsent. Ils voyaient toujours, ou plutt ils continuaient de +sentir en eux le reflet de ce qu'ils avaient vu. Mais peu peu +l'ivresse gnrale les gagna: il leur sembla que leur raison chancelante +allait les abandonner; ils prouvaient un besoin trange de prendre leur +part de ce bruit, de ce mouvement, de ce vertige. Une poigne de +confetti qui arriva Morcerf d'une voiture voisine, et qui, en le +couvrant de poussire, ainsi que ses deux compagnons, piqua son cou et +toute la portion du visage que ne garantissait pas le masque, comme si +on lui et jet un cent d'pingles, acheva de le pousser la lutte +gnrale dans laquelle taient dj engags tous les masques qu'ils +rencontraient. Il se leva son tour dans la voiture, il puisa pleines +mains dans les sacs, et, avec toute la vigueur et l'adresse dont il +tait capable, il envoya son tour oeufs et drages ses voisins. + +Ds lors, le combat tait engag. Le souvenir de ce qu'ils avaient vu +une demi-heure auparavant s'effaa tout fait de l'esprit des deux +jeunes gens, tant le spectacle bariol, mouvant, insens, qu'ils avaient +sous les yeux tait venu leur faire diversion. Quant au comte de +Monte-Cristo, il n'avait jamais, comme nous l'avons dit, paru +impressionn un seul instant. + +En effet, qu'on se figure cette grande et belle rue du Cours, borde +d'un bout l'autre de palais quatre ou cinq tages avec tous leurs +balcons garnis de tapisseries, avec toutes leurs fentres drapes; ces +balcons et ces fentres, trois cent mille spectateurs, Romains, +Italiens, trangers venus des quatre parties du monde: toutes les +aristocraties runies, aristocraties de naissance, d'argent, de gnie; +des femmes charmantes, qui, subissant elles-mmes l'influence de ce +spectacle, se courbent sur les balcons, se penchent hors des fentres, +font pleuvoir sur les voitures qui passent une grle de confetti qu'on +leur rend en bouquets; l'atmosphre tout paissie de drages qui +descendent et de fleurs qui montent; puis sur le pav des rues une foule +joyeuse, incessante; folle, avec des costumes insenss: des choux +gigantesques qui se promnent, des ttes de buffles qui mugissent sur +des corps d'hommes, des chiens qui semblent marcher sur les pieds de +derrire; au milieu de tout cela un masque qui se soulve, et, dans +cette tentation de saint Antoine rve par Callot, quelque Astart qui +montre une ravissante figure qu'on veut suivre et de laquelle on est +spar par des espces de dmons pareils ceux qu'on voit dans ses +rves, et l'on aura une faible ide de ce qu'est le carnaval de Rome. + +Au second tour le comte fit arrter la voiture et demanda ses +compagnons la permission de les quitter, laissant sa voiture leur +disposition. Franz leva les yeux: on tait en face du palais Rospoli; et + la fentre du milieu, celle qui tait drape d'une pice de damas +blanc avec une croix rouge tait un domino bleu, sous lequel +l'imagination de Franz se reprsenta sans peine la belle Grecque du +thtre Argentina. + +Messieurs, dit le comte en sautant terre, quand vous serez las d'tre +acteurs et que vous voudrez redevenir spectateurs, vous savez que vous +avez place mes fentres. En attendant, disposez de mon cocher, de ma +voiture et de mes domestiques. + +Nous avons oubli de dire que le cocher du comte tait gravement vtu +d'une peau d'ours noir, exactement pareille celle d'Odry dans _l'Ours +et le Pacha_, et que les deux laquais qui se tenaient debout derrire la +calche possdaient des costumes de singe vert, parfaitement adapts +leurs tailles, et des masques ressorts avec lesquels ils faisaient la +grimace aux passants. + +Franz remercia le comte de son offre obligeante: quant Albert, il +tait en coquetterie avec une pleine voiture de paysannes romaines, +arrte, comme celle du comte, par un de ces repos si communs dans les +files et qu'il crasait de bouquets. + +Malheureusement pour lui la file reprit son mouvement, et tandis qu'il +descendait vers la place del Popolo, la voiture qui avait attir son +attention remontait vers le palais de Venise. + +Ah! mon cher! dit-il Franz, vous n'avez pas vu?... + +--Quoi? demanda Franz. + +--Tenez, cette calche qui s'en va toute charge de paysannes romaines. + +--Non. + +--Eh bien, je suis sr que ce sont des femmes charmantes. + +--Quel malheur que vous soyez masqu, mon cher Albert, dit Franz, +c'tait le moment de vous rattraper de vos dsappointements amoureux! + +--Oh! rpondit-il moiti riant, moiti convaincu, j'espre bien que le +carnaval ne se passera pas sans m'apporter quelque ddommagement. + +Malgr cette esprance d'Albert, toute la journe se passa sans autre +aventure que la rencontre, deux ou trois fois renouvele, de la calche +aux paysannes romaines. l'une de ces rencontres, soit hasard, soit +calcul d'Albert, son masque se dtacha. + + cette rencontre, il prit le reste du bouquet et le jeta dans la +calche. + +Sans doute une des femmes charmantes qu'Albert devinait sous le costume +coquet de paysannes fut touche de cette galanterie, car son tour, +lorsque la voiture des deux amis repassa, elle y jeta un bouquet de +violettes. + +Albert se prcipita sur le bouquet. Comme Franz n'avait aucun motif de +croire qu'il tait son adresse, il laissa Albert s'en emparer. Albert +le mit victorieusement sa boutonnire, et la voiture continua sa +course triomphante. + +Eh bien, lui dit Franz, voil un commencement d'aventure! + +--Riez tant que vous voudrez, rpondit-il, mais en vrit je crois que +oui; aussi je ne quitte plus ce bouquet. + +--Pardieu, je crois bien! dit Franz en riant, c'est un signe de +reconnaissance. + +La plaisanterie, au reste, prit bientt un caractre de ralit, car +lorsque, toujours conduits par la file, Franz et Albert croisrent de +nouveau la voiture des _contadine_, celle qui avait jet le bouquet +Albert battit des mains en le voyant sa boutonnire. + +Bravo, mon cher! bravo! lui dit Franz, voil qui se prpare +merveille! Voulez-vous que je vous quitte et vous est-il plus agrable +d'tre seul? + +--Non, dit-il, ne brusquons rien; je ne veux pas me laisser prendre +comme un sot une premire dmonstration, un rendez-vous sous +l'horloge comme nous disons pour le bal de l'Opra. Si la belle +paysanne a envie d'aller plus loin, nous la retrouvons demain ou plutt +elle nous retrouvera. Alors elle me donnera signe d'existence, et je +verrai ce que j'aurai faire. + +--En vrit, mon cher Albert, dit Franz, vous tes sage comme Nestor et +prudent comme Ulysse; et si votre Circ parvient vous changer en une +bte quelconque, il faudra qu'elle soit bien adroite ou bien puissante. + +Albert avait raison. La belle inconnue avait rsolu sans doute de ne pas +pousser plus loin l'intrigue ce jour-l; car, quoique les jeunes gens +fissent encore plusieurs tours, ils ne revirent pas la calche qu'ils +cherchaient des yeux: elle avait disparu sans doute par une des rues +adjacentes. + +Alors ils revinrent au palais Rospoli, mais le comte aussi avait +disparu avec le domino bleu. Les deux fentres tendues en damas jaune +continuaient, au reste, d'tre occupes par des personnes qu'il avait +sans doute invites. + +En ce moment, la mme cloche qui avait sonn l'ouverture de la +mascherata sonna la retraite. La file du Corso se rompit aussitt, et en +un instant toutes les voitures disparurent dans les rues transversales. + +Franz et Albert taient en ce moment en face de la via delle Maratte. + +Le cocher l'enfila sans rien dire, et, gagnant la place d'Espagne en +longeant le palais Poli, il s'arrta devant l'htel. + +Matre Pastrini vint recevoir ses htes sur le seuil de la porte. + +Le premier soin de Franz fut de s'informer du comte et d'exprimer le +regret de ne l'avoir pas repris temps, mais Pastrini le rassura en lui +disant que le comte de Monte-Cristo avait command une seconde voiture +pour lui, et que cette voiture tait alle le chercher quatre heures +au palais Rospoli. Il tait en outre charg, de sa part, d'offrir aux +deux amis la clef de sa loge au thtre Argentina. + +Franz interrogea Albert sur ses dispositions, mais Albert avait de +grands projets mettre excution avant de penser aller au thtre; +en consquence, au lieu de rpondre, il s'informa si matre Pastrini +pourrait lui procurer un tailleur. + +Un tailleur, demanda notre hte, et pour quoi faire? + +--Pour nous faire d'ici demain des habits de paysans romains, aussi +lgants que possible, dit Albert. + +Matre Pastrini secoua la tte. + +Vous faire d'ici demain deux habits! s'cria-t-il, voil bien, j'en +demande pardon Vos Excellences, une demande la franaise; deux +habits! quand d'ici huit jours vous ne trouveriez certainement pas un +tailleur qui consentt coudre six boutons un gilet, lui +payassiez-vous ces boutons un cu la pice! + +--Alors il faut donc renoncer se procurer les habits que je dsire? + +--Non, parce que nous aurons ces habits tout faits. Laissez-moi +m'occuper de cela, et demain vous trouverez en vous veillant une +collection de chapeaux, de vestes et de culottes dont vous serez +satisfaits. + +--Mon cher, dit Franz Albert, rapportons-nous-en notre hte, il nous +a dj prouv qu'il tait homme de ressources; dnons donc +tranquillement, et aprs le dner allons voir _l'Italienne Alger_. + +--Va pour l'_Italienne Alger_, dit Albert; mais songez, matre +Pastrini, que moi et monsieur, continua-t-il en dsignant Franz, nous +mettons la plus haute importance avoir demain les habits que nous vous +avons demands. + +L'aubergiste affirma une dernire fois ses htes qu'ils n'avaient +s'inquiter de rien et qu'ils seraient servis leurs souhaits; sur quoi +Franz et Albert remontrent pour se dbarrasser de leurs costumes de +paillasses. + +Albert, en dpouillant le sien, serra avec le plus grand soin son +bouquet de violettes: c'tait son signe de reconnaissance pour le +lendemain. + +Les deux amis se mirent table; mais, tout en dnant, Albert ne put +s'empcher de remarquer la diffrence notable qui existait entre les +mrites respectifs du cuisinier de matre Pastrini et celui du comte de +Monte-Cristo. Or, la vrit fora Franz d'avouer, malgr les prventions +qu'il paraissait avoir contre le comte, que le parallle n'tait point +l'avantage du chef de matre Pastrini. + +Au dessert, le domestique s'informa de l'heure laquelle les jeunes +gens dsiraient la voiture. Albert et Franz se regardrent, craignant +vritablement d'tre indiscrets. Le domestique les comprit. + +Son Excellence le comte de Monte-Cristo, leur dit-il, a donn des +ordres positifs pour que la voiture demeurt toute la journe aux ordres +de Leurs Seigneuries; Leurs Seigneuries peuvent donc disposer sans +crainte d'tre indiscrtes. + +Les jeunes gens rsolurent de profiter jusqu'au bout de la courtoisie du +comte, et ordonnrent d'atteler, tandis qu'ils allaient substituer une +toilette du soir leur toilette de la journe, tant soit peu froisse +par les combats nombreux auxquels ils s'taient livrs. + +Cette prcaution prise, ils se rendirent au thtre Argentina, et +s'installrent dans la loge du comte. + +Pendant le premier acte, la comtesse G... entra dans la sienne; son +premier regard se dirigea du ct o la veille elle avait vu le comte, +de sorte qu'elle aperut Franz et Albert dans la loge de celui sur le +compte duquel elle avait exprim, il y avait vingt-quatre heures, +Franz, une si trange opinion. + +Sa lorgnette tait dirige sur lui avec un tel acharnement, que Franz +vit bien qu'il y aurait de la cruaut tarder plus longtemps de +satisfaire sa curiosit; aussi, usant du privilge accord aux +spectateurs des thtres italiens, qui consiste faire des salles de +spectacle leurs salons de rception, les deux amis quittrent-ils leur +loge pour aller prsenter leurs hommages la comtesse. + + peine furent-ils entrs dans sa loge qu'elle fit signe Franz de se +mettre la place d'honneur. + +Albert, son tour, se plaa derrire. + +Eh bien, dit-elle, donnant peine Franz le temps de s'asseoir, il +parat que vous n'avez rien eu de plus press que de faire connaissance +avec le nouveau Lord Ruthwen, et que vous voil les meilleurs amis du +monde? + +--Sans que nous soyons si avancs que vous le dites dans une intimit +rciproque, je ne puis nier, madame la comtesse, rpondit Franz, que +nous n'ayons toute la journe abus de son obligeance. + +--Comment, toute la journe? + +--Ma foi, c'est le mot: ce matin nous avons accept son djeuner, +pendant toute la mascherata nous avons couru le Corso dans sa voiture, +enfin ce soir nous venons au spectacle dans sa loge. + +--Vous le connaissez donc? + +--Oui et non. + +--Comment cela? + +--C'est toute une longue histoire. + +--Que vous me raconterez? + +--Elle vous ferait trop peur. + +--Raison de plus. + +--Attendez au moins que cette histoire ait un dnouement. + +--Soit, j'aime les histoires compltes. En attendant, comment vous +tes-vous trouvs en contact? qui vous a prsents lui? + +--Personne; c'est lui au contraire qui s'est fait prsenter nous. + +--Quand cela? + +--Hier soir, en vous quittant. + +--Par quel intermdiaire? + +--Oh! mon Dieu! par l'intermdiaire trs prosaque de notre hte! + +--Il loge donc htel d'Espagne, comme vous? + +--Non seulement dans le mme htel, mais sur le mme carr. + +--Comment s'appelle-t-il? car sans doute vous savez son nom? + +--Parfaitement, le comte de Monte-Cristo. + +--Qu'est-ce que ce nom-l? ce n'est pas un nom de race. + +--Non, c'est le nom d'une le qu'il a achete. + +--Et il est comte? + +--Comte toscan. + +--Enfin, nous avalerons celui-l avec les autres, reprit la comtesse, +qui tait d'une des plus vieilles familles des environs de Venise; et +quel homme est-ce d'ailleurs? + +--Demandez au vicomte de Morcerf. + +--Vous entendez, monsieur, on me renvoie vous, dit la comtesse. + +--Nous serions difficiles si nous ne le trouvions pas charmant, madame, +rpondit Albert; un ami de dix ans n'et pas fait pour nous plus qu'il +n'a fait, et cela avec une grce, une dlicatesse, une courtoisie qui +indiquent vritablement un homme du monde. + +--Allons, dit la comtesse en riant, vous verrez que mon vampire sera +tout bonnement quelque nouvel enrichi qui veut se faire pardonner ses +millions, et qui aura pris le regard de Lara pour qu'on ne le confonde +pas avec M. de Rothschild. Et elle, l'avez-vous vue? + +--Qui elle? demanda Franz en souriant. + +--La belle Grecque d'hier. + +--Non. Nous avons, je crois bien, entendu le son de sa guzla, mais elle +est reste parfaitement invisible. + +--C'est--dire, quand vous dites invisible, mon cher Franz, dit Albert, +c'est tout bonnement pour faire du mystrieux. Pour qui prenez-vous donc +ce domino bleu qui tait la fentre tendue de damas blanc? + +--Et o tait cette fentre tendue de damas blanc? demanda la comtesse. + +--Au palais Rospoli. + +--Le comte avait donc trois fentres au palais Rospoli? + +--Oui. tes-vous passe rue du Cours? + +--Sans doute. + +--Eh bien, avez-vous remarqu deux fentres tendues de damas jaune et +une fentre tendue de damas blanc avec une croix rouge? Ces trois +fentres taient au comte. + +--Ah ! mais c'est donc un nabab que cet homme? Savez-vous ce que +valent trois fentres comme celles-l pour huit jours de carnaval, et au +palais Rospoli, c'est--dire dans la plus belle situation du Corso? + +--Deux ou trois cents cus romains. + +--Dites deux ou trois mille. + +--Ah, diable. + +--Et est-ce son le qui lui fait ce beau revenu? + +--Son le? elle ne rapporte pas un bajocco. + +--Pourquoi l'a-t-il achete alors? + +--Par fantaisie. + +--C'est donc un original? + +--Le fait est, dit Albert, qu'il m'a paru assez excentrique. S'il +habitait Paris, s'il frquentait nos spectacles, je vous dirais, mon +cher, ou que c'est un mauvais plaisant qui pose, ou que c'est un pauvre +diable que la littrature a perdu; en vrit, il a fait ce matin deux ou +trois sorties dignes de Didier ou d'Antony. + +En ce moment une visite entra, et, selon l'usage, Franz cda sa place au +nouveau venu; cette circonstance, outre le dplacement, eut encore pour +rsultat de changer le sujet de la conversation. + +Une heure aprs, les deux amis rentraient l'htel. Matre Pastrini +s'tait dj occup de leurs dguisements du lendemain et il leur promit +qu'ils seraient satisfaits de son intelligente activit. + +En effet, le lendemain neuf heures il entrait dans la chambre de +Franz avec un tailleur charg de huit ou dix costumes de paysans +romains. Les deux amis en choisirent deux pareils, qui allaient peu +prs leur taille, et chargrent leur hte de leur faire coudre une +vingtaine de mtres de rubans chacun de leurs chapeaux, et de leur +procurer deux de ces charmantes charpes de soie aux bandes +transversales et aux vives couleurs dont les hommes du peuple, dans les +jours de fte, ont l'habitude de se serrer la taille. + +Albert avait hte de voir comment son nouvel habit lui irait: c'tait +une veste et une culotte de velours bleu, des bas coins brods, des +souliers boucles et un gilet de soie. Albert ne pouvait, au reste, que +gagner ce costume pittoresque; et lorsque sa ceinture eut serr sa +taille lgante, lorsque son chapeau lgrement inclin de ct, laissa +tomber sur son paule des flots de rubans, Franz fut forc d'avouer que +le costume est souvent pour beaucoup dans la supriorit physique que +nous accordons certains peuples. Les Turcs, si pittoresques autrefois +avec leurs longues robes aux vives couleurs, ne sont-ils pas hideux +maintenant avec leurs redingotes bleues boutonnes et leurs calottes +grecques qui leur donnent l'air de bouteilles de vin cachet rouge? + +Franz fit ses compliments Albert, qui, au reste, debout devant la +glace, se souriait avec un air de satisfaction qui n'avait rien +d'quivoque. + +Ils en taient l lorsque le comte de Monte-Cristo entra. + +Messieurs, leur dit-il, comme, si agrable que soit un compagnon de +plaisir, la libert est plus agrable encore, je viens vous dire que +pour aujourd'hui et les jours suivants je laisse votre disposition la +voiture dont vous vous tes servis hier. Notre hte a d vous dire que +j'en avais trois ou quatre en pension chez lui, vous ne m'en privez donc +pas: usez-en librement, soit pour aller votre plaisir, soit pour aller + vos affaires. Notre rendez-vous, si nous avons quelque chose nous +dire, sera au palais Rospoli. + +Les deux jeunes gens voulurent lui faire quelque observation, mais ils +n'avaient vritablement aucune bonne raison de refuser une offre qui +d'ailleurs leur tait agrable. Ils finirent donc par accepter. + +Le comte de Monte-Cristo resta un quart d'heure peu prs avec eux, +parlant de toutes choses avec une facilit extrme. Il tait, comme on a +dj pu le remarquer, fort au courant de la littrature de tous les +pays. Un coup d'oeil jet sur les murailles de son salon avait prouv +Franz et Albert qu'il tait amateur de tableaux. Quelques mots sans +prtention, qu'il laissa tomber en passant, leur prouvrent que les +sciences ne lui taient pas trangres; il paraissait surtout s'tre +particulirement occup de chimie. + +Les deux amis n'avaient pas la prtention de rendre au comte le djeuner +qu'il leur avait donn; 'et t une trop mauvaise plaisanterie lui +faire que lui offrir, en change de son excellente table, l'ordinaire +fort mdiocre de matre Pastrini. Ils le lui dirent tout franchement, et +il reut leurs excuses en homme qui apprciait leur dlicatesse. + +Albert tait ravi des manires du comte, que sa science seule +l'empchait de reconnatre pour un vritable gentilhomme. La libert de +disposer entirement de la voiture le comblait surtout de joie: il avait +ses vues sur ses gracieuses paysannes; et, comme elles lui taient +apparues la veille dans une voiture fort lgante, il n'tait pas fch +de continuer paratre sur ce point avec elles sur un pied d'galit. + + une heure et demie, les deux jeunes gens descendirent; le cocher et +les laquais avaient eu l'ide de mettre leurs habits de livres sur +leurs peaux de btes, ce qui leur donnait une tournure encore plus +grotesque que la veille, et ce qui leur valut tous les compliments de +Franz et d'Albert. + +Albert avait attach sentimentalement son bouquet de violettes fanes +sa boutonnire. + +Au premier son de cloche, ils partirent et se prcipitrent dans la rue +du Cours par la via Vittoria. + +Au second tour, un bouquet de violettes fraches, parti d'une calche +charge de paillassines, et qui vint tomber dans la calche du comte, +indiqua Albert que, comme lui et son ami, les paysannes de la veille +avaient chang de costume, et que, soit par hasard, soit par un +sentiment pareil celui qui l'avait fait agir, tandis qu'il avait +galamment pris leur costume, elles, de leur ct, avaient pris le sien. + +Albert mit le bouquet frais la place de l'autre, mais il garda le +bouquet fan dans sa main; et, quand il croisa de nouveau la calche, il +le porta amoureusement ses lvres: action qui parut rcrer beaucoup +non seulement celle qui le lui avait jet, mais encore ses folles +compagnes. + +La journe fut non moins anime que la veille: il est probable mme +qu'un profond observateur y et encore reconnu une augmentation de bruit +et de gaiet. Un instant on aperut le comte la fentre; mais lorsque +la voiture repassa il avait dj disparu. + +Il va sans dire que l'change de coquetteries entre Albert et la +paillassine aux bouquets de violettes dura toute la journe. + +Le soir, en rentrant, Franz trouva une lettre de l'ambassade; on lui +annonait qu'il aurait l'honneur d'tre reu le lendemain par Sa +Saintet. chaque voyage prcdent qu'il avait fait Rome, il avait +sollicit et obtenu la mme faveur; et, autant par religion que par +reconnaissance, il n'avait pas voulu toucher barre dans la capitale du +monde chrtien sans mettre son respectueux hommage aux pieds d'un des +successeurs de saint Pierre qui a donn le rare exemple de toutes les +vertus. + +Il ne s'agissait donc pas pour lui, ce jour-l, de songer au carnaval; +car, malgr la bont dont il entoure sa grandeur, c'est toujours avec un +respect plein de profonde motion que l'on s'apprte s'incliner devant +ce noble et saint vieillard qu'on nomme Grgoire XVI. + +En sortant du Vatican, Franz revint droit l'htel en vitant mme de +passer par la rue du Cours. Il emportait un trsor de pieuses penses, +pour lesquelles le contact des folles joies de la mascherata et t une +profanation. + + cinq heures dix minutes, Albert rentra. Il tait au comble de la joie; +la paillassine avait repris son costume de paysanne, et en croisant la +calche d'Albert elle avait lev son masque. + +Elle tait charmante. + +Franz fit Albert ses compliments bien sincres; il les reut en homme + qui ils sont dus. Il avait reconnu, disait-il, certains signes +d'lgance inimitable, que sa belle inconnue devait appartenir la plus +haute aristocratie. + +Il tait dcid lui crire le lendemain. + +Franz, tout en recevant cette confidence, remarqua qu'Albert paraissait +avoir quelque chose lui demander, et que cependant il hsitait lui +adresser cette demande. Il insista, en lui dclarant d'avance qu'il +tait prt faire, au profit de son bonheur, tous les sacrifices qui +seraient en son pouvoir. Albert se fit prier tout juste le temps +qu'exigeait une amicale politesse: puis enfin il avoua Franz qu'il lui +rendrait service en lui abandonnant pour le lendemain la calche lui +tout seul. + +Albert attribuait l'absence de son ami l'extrme bont qu'avait eue +la belle paysanne de soulever son masque. + +On comprend que Franz n'tait pas assez goste pour arrter Albert au +milieu d'une aventure qui promettait la fois d'tre si agrable pour +sa curiosit et si flatteuse pour son amour-propre. Il connaissait assez +la parfaite indiscrtion de son digne ami pour tre sr qu'il le +tiendrait au courant des moindres dtails de sa bonne fortune; et comme, +depuis deux ou trois ans qu'il parcourait l'Italie en tous sens, il +n'avait jamais eu la chance mme d'baucher semblable intrigue pour son +compte, Franz n'tait pas fch d'apprendre comment les choses se +passaient en pareil cas. + +Il promit donc Albert qu'il se contenterait le lendemain de regarder +le spectacle des fentres du palais Rospoli. + +En effet, le lendemain il vit passer et repasser Albert. Il avait un +norme bouquet que sans doute il avait charg d'tre le porteur de son +ptre amoureuse. Cette probabilit se chargea en certitude quand Franz +revit le mme bouquet, remarquable par un cercle de camlias blancs, +entre les mains d'une charmante paillassine habille de satin rose. + +Aussi le soir ce n'tait plus de la joie, c'tait du dlire. Albert ne +doutait pas que la belle inconnue ne lui rpondit par la mme voie. +Franz alla au-devant de ses dsirs en lui disant que tout ce bruit le +fatiguait, et qu'il tait dcid employer la journe du lendemain +revoir son album et prendre des notes. + +Au reste, Albert ne s'tait pas tromp dans ses prvisions: le +lendemain au soir Franz le vit entrer d'un seul bond dans sa chambre, +secouant machinalement un carr de papier qu'il tenait par un de ses +angles. + +Eh bien, dit-il, m'tais-je tromp? + +--Elle a rpondu? s'cria Franz. + +--Lisez. + +Ce mot fut prononc avec une intonation impossible rendre. Franz prit +le billet et lut: + +Mardi soir, sept heures, descendez de votre voiture en face de la +via dei Pontefici, et suivez la paysanne romaine qui vous arrachera +votre moccoletto. Lorsque vous arriverez sur la premire marche de +l'glise de San-Giacomo, ayez soin, pour qu'elle puisse vous +reconnatre, de nouer un ruban rose sur l'paule de votre costume de +paillasse. + +D'ici l vous ne me verrez plus. + +Constance et discrtion. + +Eh bien, dit-il Franz, lorsque celui-ci eut termin cette lecture, +que pensez-vous de cela, cher ami? + +--Mais je pense, rpondit Franz, que la chose prend tout le caractre +d'une aventure fort agrable. + +--C'est mon avis aussi, dit Albert, et j'ai grand peur que vous n'alliez +seul au bal du duc de Bracciano. + +Franz et Albert avaient reu le matin mme chacun une invitation du +clbre banquier romain. + +Prenez garde, mon cher Albert, dit Franz, toute l'aristocratie sera +chez le duc; et si votre belle inconnue est vritablement de +l'aristocratie, elle ne pourra se dispenser d'y paratre. + +--Qu'elle y paraisse ou non, je maintiens mon opinion sur elle, continua +Albert. Vous avez lu le billet? + +--Oui. + +--Vous savez la pauvre ducation que reoivent en Italie les femmes du +mezzo cito? + +On appelle ainsi la bourgeoisie. + +Oui, rpondit encore Franz. + +--Eh bien, relisez ce billet, examinez l'criture et cherchez-moi une +faute ou de langue ou d'orthographe. + +En effet, l'criture tait charmante et l'orthographe irrprochable. + +Vous tes prdestin, dit Franz Albert en lui rendant pour la seconde +fois le billet. + +--Riez tant que vous voudrez, plaisantez tout votre aise, reprit +Albert, je suis amoureux. + +--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez! s'cria Franz, et je vois que non +seulement j'irai seul au bal du duc de Bracciano, mais encore que je +pourrais bien retourner seul Florence. + +--Le fait est que si mon inconnue est aussi aimable qu'elle est belle, +je vous dclare que je me fixe Rome pour six semaines au moins. +J'adore Rome, et d'ailleurs j'ai toujours eu un got marqu pour +l'archologie. + +--Allons, encore une rencontre ou deux comme celle-l, et je ne +dsespre pas de vous voir membre de l'Acadmie des Inscriptions et +Belles-Lettres. + +Sans doute Albert allait discuter srieusement ses droits au fauteuil +acadmique, mais on vint annoncer aux deux jeunes gens qu'ils taient +servis. Or, l'amour chez Albert n'tait nullement contraire l'apptit. +Il s'empressa donc, ainsi que son ami, de se mettre table, quitte +reprendre la discussion aprs le dner. + +Aprs le dner, on annona le comte de Monte-Cristo. Depuis deux jours +les jeunes gens ne l'avaient pas aperu. Une affaire, avait dit matre +Pastrini, l'avait appel Civita-Vecchia. Il tait parti la veille au +soir, et se trouvait de retour depuis une heure seulement. + +Le comte fut charmant; soit qu'il s'observt, soit que l'occasion +n'veillt point chez lui les fibres acrimonieuses que certaines +circonstances avaient dj fait rsonner deux ou trois fois dans ses +amres paroles, il fut peu prs comme tout le monde. Cet homme tait +pour Franz une vritable nigme. Le comte ne pouvait douter que le jeune +voyageur ne l'et reconnu; et cependant, pas une seule parole, depuis +leur nouvelle rencontre ne semblait indiquer dans sa bouche qu'il se +rappelt l'avoir vu ailleurs. De son ct, quelque envie qu'eut Franz de +faire allusion leur premire entrevue, la crainte d'tre dsagrable +un homme qui l'avait combl, lui et son ami, de prvenances, le +retenait; il continua donc de rester sur la mme rserve que lui. + +Il avait appris que les deux amis avaient voulu faire prendre une loge +dans le thtre Argentina, et qu'il leur avait rpondu que tout tait +lou. + +En consquence, il leur apportait la clef de la sienne; du moins c'tait +le motif apparent de sa visite. + +Franz et Albert firent quelques difficults, allguant la crainte de +l'en priver lui-mme, mais le comte leur rpondit qu'allant ce soir-l +au thtre Palli, sa loge au thtre Argentina serait perdue s'ils n'en +profitaient pas. + +Cette assurance dtermina les deux amis accepter. + +Franz s'tait peu peu habitu cette pleur du comte qui l'avait si +fort frapp la premire fois qu'il l'avait vu. Il ne pouvait s'empcher +de rendre justice la beaut de sa tte svre, dont la pleur tait le +seul dfaut ou peut-tre la principale qualit. Vritable hros de +Byron, Franz ne pouvait, nous ne dirons pas le voir, mais seulement +songer lui sans qu'il se reprsentt ce visage sombre sur les paules +de Manfred ou sous la toque de Lara. Il avait ce pli du front qui +indique la prsence incessante d'une pense amre, il avait ces yeux +ardents qui lisent au plus profond des mes; il avait cette lvre +hautaine et moqueuse qui donne aux paroles qui s'en chappent ce +caractre particulier qui fait qu'elles se gravent profondment dans la +mmoire de ceux qui les coutent. + +Le comte n'tait plus jeune; il avait quarante ans au moins, et +cependant on comprenait merveille qu'il tait fait pour l'emporter sur +les jeunes gens avec lesquels il se trouverait. En ralit, c'est que, +par une dernire ressemblance avec les hros fantastiques du pote +anglais, le comte semblait avoir le don de la fascination. + +Albert ne tarissait pas sur le bonheur que lui et Franz avaient eu de +rencontrer un pareil homme. Franz tait moins enthousiaste, et cependant +il subissait l'influence qu'exerce tout homme suprieur sur l'esprit de +ceux qui l'entourent. + +Il pensait ce projet qu'avait dj deux ou trois fois manifest le +comte d'aller Paris, et il ne doutait pas qu'avec son caractre +excentrique, son visage caractris et sa fortune colossale le comte n'y +produisit le plus grand effet. + +Et cependant il ne dsirait pas se trouver Paris quand il y viendrait. + +La soire se passa comme les soires se passent d'habitude au thtre en +Italie, non pas couter les chanteurs, mais faire des visites et +causer. La comtesse G... voulait ramener la conversation sur le comte, +mais Franz lui annona qu'il avait quelque chose de beaucoup plus +nouveau lui apprendre, et, malgr les dmonstrations de fausse +modestie auxquelles se livra Albert, il raconta la comtesse le grand +vnement qui, depuis trois jours, formait l'objet de la proccupation +des deux amis. + +Comme ces intrigues ne sont pas rares en Italie, du moins s'il faut en +croire les voyageurs, la comtesse ne fit pas le moins du monde +l'incrdule, et flicita Albert sur les commencements d'une aventure qui +promettait de se terminer d'une faon si satisfaisante. + +On se quitta en se promettant de se retrouver au bal du duc de +Bracciano, auquel Rome entire tait invite. + +La dame au bouquet tint sa promesse: ni le lendemain ni le surlendemain +elle ne donna Albert signe d'existence. + +Enfin arriva le mardi, le dernier et le plus bruyant des jours du +carnaval. Le mardi, les thtres s'ouvrent dix heures du matin; car, +pass huit heures du soir, on entre dans le carme. Le mardi, tout ce +qui, faute de temps, d'argent ou d'enthousiasme, n'a pas pris part +encore aux ftes prcdentes, se mle la bacchanale, se laisse +entraner par l'orgie, et apporte sa part de bruit et de mouvement au +mouvement et au bruit gnral. + +Depuis deux heures jusqu' cinq heures, Franz et Albert suivirent la +file, changeant des poignes de confetti avec les voitures de la file +oppose et les pitons qui circulaient entre les pieds des chevaux, +entre les roues des carrosses, sans qu'il survnt au milieu de cette +affreuse cohue un seul accident, une seule dispute, une seule rixe. Les +Italiens sont le peuple par excellence sous ce rapport. Les ftes sont +pour eux de vritables ftes. L'auteur de cette histoire, qui a habit +l'Italie cinq ou six ans, ne se rappelle pas avoir jamais vu une +solennit trouble par un seul de ces vnements qui servent toujours de +corollaire aux ntres. + +Albert triomphait dans son costume de paillasse. Il avait sur l'paule +un noeud de ruban rose dont les extrmits lui tombaient jusqu'aux +jarrets. Pour n'amener aucune confusion entre lui et Franz celui-ci +avait conserv son costume de paysan romain. + +Plus la journe s'avanait, plus le tumulte devenait grand; il n'y avait +pas sur tous ces pavs, dans toutes ces voitures, toutes ces fentres, +une bouche qui restt muette, un bras qui demeurt oisif, c'tait +vritablement un orage humain compos d'un tonnerre de cris et d'une +grle de drages, de bouquets, d'oeufs, d'oranges, de fleurs. + + trois heures, le bruit de botes tires la fois sur la place du +Peuple et au palais de Venise, perant grand-peine cet horrible +tumulte, annona que les courses allaient commencer. + +Les courses, comme les moccoli, sont un des pisodes particuliers des +derniers jours du carnaval. Au bruit de ces botes, les voitures +rompirent l'instant mme leurs rangs et se rfugirent chacune dans la +rue transversale la plus proche de l'endroit o elles se trouvaient. + +Toutes ces volutions se font, au reste, avec une inconcevable adresse +et une merveilleuse rapidit, et cela sans que la police se proccupe le +moins du monde d'assigner chacun son poste ou de tracer chacun sa +route. + +Les pitons se collrent contre les palais, puis on entendit un grand +bruit de chevaux et de fourreaux de sabre. + +Une escouade de carabiniers sur quinze de front parcourait au galop et +dans toute sa largeur la rue du Cours, qu'elle balayait pour faire place +aux barberi. Lorsque l'escouade arriva au palais de Venise, le +retentissement d'une autre batterie de botes annona que la rue tait +libre. + +Presque aussitt, au milieu d'une clameur immense, universelle, inoue, +on vit passer comme des ombres sept ou huit chevaux excits par les +clameurs de trois cent mille personnes et par les chtaignes de fer qui +leur bondissent sur le dos; puis le canon du chteau Saint-Ange tira +trois coups: c'tait pour annoncer que le numro trois avait gagn. + +Aussitt sans autre signal que celui-l, les voitures se remirent en +mouvement, refluant vers le Corso, dbordant par toutes les rues comme +des torrents un instant contenus qui se rejettent tous ensemble dans le +lit du fleuve qu'ils alimentent, et le flot immense reprit, plus rapide +que jamais, son cours entre les deux rives de granit. + +Seulement un nouvel lment de bruit et de mouvement s'tait encore ml + cette foule: les marchands de moccoli venaient d'entrer en scne. + +Les moccoli ou moccoletti sont des bougies qui varient de grosseur, +depuis le cierge pascal jusqu'au rat de cave, et qui veillent chez les +acteurs de la grande scne qui termine le carnaval romain deux +proccupations opposes: + +1 Celle de conserver allum son moccoletto; + +2 Celle d'teindre le moccoletto des autres. + +Il en est du moccoletto comme de la vie: l'homme n'a encore trouv qu'un +moyen de la transmettre; et ce moyen il le tient de Dieu. + +Mais il a dcouvert mille moyens de l'ter; il est vrai que pour cette +suprme opration le diable lui est quelque peu venu en aide. + +Le moccoletto s'allume en l'approchant d'une lumire quelconque. + +Mais qui dcrira les mille moyens invents pour teindre le moccoletto, +les soufflets gigantesques, les teignoirs monstres, les ventails +surhumains? + +Chacun se hta donc d'acheter des moccoletti, Franz et Albert comme les +autres. + +La nuit s'approchait rapidement; et dj, au cri de: _Moccoli_! rpt +par les voix stridentes d'un millier d'industriels, deux ou trois +toiles commencrent briller au-dessus de la foule. Ce fut comme un +signal. + +Au bout de dix minutes, cinquante mille lumires scintillrent +descendant du palais de Venise la place du Peuple, et remontant de la +place du Peuple au palais de Venise. + +On et dit la fte des feux follets. + +On ne peut se faire une ide de cet aspect si on ne l'a pas vu. + +Supposez toutes les toiles se dtachant du ciel et venant se mler sur +la terre une danse insense. + +Le tout accompagn de cris comme jamais oreille humaine n'en a entendu +sur le reste de la surface du globe. + +C'est en ce moment surtout qu'il n'y a plus de distinction sociale. Le +facchino s'attache au prince, le prince au Transtvre, le Transtvre +au bourgeois chacun soufflant, teignant, rallumant. Si le vieil ole +apparaissait en ce moment, il serait proclam roi des moccoli, et +Aquilon hritier prsomptif de la couronne. + +Cette course folle et flamboyante dura deux heures peu prs; la rue du +Cours tait claire comme en plein jour, on distinguait les traits des +spectateurs jusqu'au troisime et quatrime tage. + +De cinq minutes en cinq minutes Albert tirait sa montre; enfin elle +marqua sept heures. + +Les deux amis se trouvaient justement la hauteur de la via dei +Pontefici; Albert sauta bas de la calche, son moccoletto la main. + +Deux ou trois masques voulurent s'approcher de lui pour l'teindre ou le +lui arracher, mais, en habile boxeur, Albert les envoya les uns aprs +les autres rouler dix pas de lui en continuant sa course vers l'glise +de San-Giacomo. + +Les degrs taient chargs de curieux et de masques qui luttaient qui +s'arracherait le flambeau des mains. Franz suivait des yeux Albert, et +le vit mettre le pied sur la premire marche; puis presque aussitt un +masque, portant le costume bien connu de la paysanne au bouquet, +allongea le bras, et, sans que cette fois il ft aucune rsistance, lui +enleva le moccoletto. + +Franz tait trop loin pour entendre les paroles qu'ils changrent, mais +sans doute elles n'eurent rien d'hostile, car il vit s'loigner Albert +et la paysanne bras dessus, bras dessous. + +Quelque temps il les suivit au milieu de la foule, mais la via Macello +il les perdit de vue. + +Tout coup le son de la cloche qui donne le signal de la clture du +carnaval retentit, et au mme instant tous les moccoli s'teignirent +comme par enchantement. On et dit qu'une seule et immense bouffe de +vent avait tout ananti. + +Franz se trouva dans l'obscurit la plus profonde. + +Du mme coup tous les cris cessrent, comme si le souffle puissant qui +avait emport les lumires emportait en mme temps le bruit. + +On n'entendit plus que le roulement des carrosses qui ramenaient les +masques chez eux; on ne vit plus que les rares lumires qui brillaient +derrire les fentres. + +Le carnaval tait fini. + + + + +XXXVII + +Les catacombes de Saint-Sbastien. + + +Peut-tre, de sa vie, Franz n'avait-il prouv une impression si +tranche, un passage si rapide de la gaiet la tristesse, que dans ce +moment; on et dit que Rome, sous le souffle magique de quelque dmon de +la nuit, venait de se changer en un vaste tombeau. Par un hasard qui +ajoutait encore l'intensit des tnbres, la lune, qui tait dans sa +dcroissance ne devait se lever que vers les onze heures du soir; les +rues que le jeune homme traversait taient donc plonges dans la plus +profonde obscurit. Au reste, le trajet tait court; au bout de dix +minutes, sa voiture ou plutt celle du comte s'arrta devant l'htel de +Londres. + +Le dner attendait; mais comme Albert avait prvenu qu'il ne comptait +pas rentrer de sitt, Franz se mit table sans lui. + +Matre Pastrini, qui avait l'habitude de les voir dner ensemble, +s'informa des causes de son absence; mais Franz se contenta de rpondre +qu'Albert avait reu la surveille une invitation laquelle il s'tait +rendu. L'extinction subite des moccoletti, cette obscurit qui avait +remplac la lumire, ce silence qui avait succd au bruit, avaient +laiss dans l'esprit de Franz une certaine tristesse qui n'tait pas +exempte d'inquitude. Il dna donc fort silencieusement malgr +l'officieuse sollicitude de son hte, qui entra deux ou trois fois pour +s'informer s'il n'avait besoin de rien. + +Franz tait rsolu attendre Albert aussi tard que possible. Il demanda +donc la voiture pour onze heures seulement, en priant matre Pastrini de +le faire prvenir l'instant mme si Albert reparaissait l'htel pour +quelque chose que ce ft. onze heures, Albert n'tait pas rentr. +Franz s'habilla et partit, en prvenant son hte qu'il passait la nuit +chez le duc de Bracciano. + +La maison du duc de Bracciano est une des plus charmantes maisons de +Rome; sa femme, une des dernires hritires des Colonna, en fait les +honneurs d'une faon parfaite: il en rsulte que les ftes qu'il donne +ont une clbrit europenne. Franz et Albert taient arrivs Rome +avec des lettres de recommandation pour lui; aussi sa premire question +fut-elle pour demander Franz ce qu'tait devenu son compagnon de +voyage. Franz lui rpondit qu'il l'avait quitt au moment o on allait +teindre les moccoli, et qu'il l'avait perdu de vue la via Macello. + +Alors il n'est pas rentr? demanda le duc. + +--Je l'ai attendu jusqu' cette heure, rpondit Franz. + +--Et savez-vous o il allait? + +--Non, pas prcisment; cependant je crois qu'il s'agissait de quelque +chose comme un rendez-vous. + +--Diable! dit le duc, c'est un mauvais jour, ou plutt c'est une +mauvaise nuit pour s'attarder, n'est-ce pas, madame la comtesse? + +Ces derniers mots s'adressaient la comtesse G... qui venait d'arriver, +et qui se promenait au bras de M. Torlonia, frre du duc. + +Je trouve au contraire que c'est une charmante nuit, rpondit la +comtesse; et ceux qui sont ici ne se plaindront que d'une chose, c'est +qu'elle passera trop vite. + +--Aussi, reprit le duc en souriant, je ne parle pas des personnes qui +sont ici, elles ne courent d'autres dangers, les hommes que de devenir +amoureux de vous, les femmes de tomber malades de jalousie en vous +voyant si belle; je parle de ceux qui courent les rues de Rome. + +--Eh! bon Dieu, demanda la comtesse, qui court les rues de Rome cette +heure-ci, moins que ce ne soit pour aller au bal? + +--Notre ami Albert de Morcerf, madame la comtesse, que j'ai quitt la +poursuite de son inconnue vers les sept heures du soir, dit Franz, et +que je n'ai pas revu depuis. + +--Comment! et vous ne savez pas o il est? + +--Pas le moins du monde. + +--Et a-t-il des armes? + +--Il est en paillasse. + +--Vous n'auriez pas d le laisser aller, dit le duc Franz, vous qui +connaissez Rome mieux que lui. + +--Oh! bien oui, autant aurait valu essayer d'arrter le numro trois des +barberi qui a gagn aujourd'hui le prix de la course, rpondit Franz; +et puis, d'ailleurs, que voulez-vous qu'il lui arrive? + +--Qui sait! la nuit est trs sombre, et le Tibre est bien prs de la via +Macello. + +Franz sentit un frisson qui lui courait dans les veines en voyant +l'esprit du duc et de la comtesse si bien d'accord avec ses inquitudes +personnelles. + +Aussi ai-je prvenu l'htel que j'avais l'honneur de passer la nuit +chez vous, monsieur le duc, dit Franz, et on doit venir m'annoncer son +retour. + +--Tenez, dit le duc, je crois justement que voil un de mes domestiques +qui vous cherche. + +Le duc ne se trompait pas; en apercevant Franz, le domestique s'approcha +de lui: + +Excellence, dit-il, le matre de l'htel de Londres vous fait prvenir +qu'un homme vous attend chez lui avec une lettre du vicomte de Morcerf. + +--Avec une lettre du vicomte! s'cria Franz. + +--Oui. + +--Et quel est cet homme? + +--Je l'ignore. + +--Pourquoi n'est-il point venu me l'apporter ici? + +--Le messager ne m'a donn aucune explication. + +--Et o est le messager? + +--Il est parti aussitt qu'il m'a vu entrer dans la salle du bal pour +vous prvenir. + +--Oh! mon Dieu! dit la comtesse Franz, allez vite. Pauvre jeune homme, +il lui est peut-tre arriv quelque accident. + +--J'y cours, dit Franz. + +--Vous reverrons-nous pour nous donner des nouvelles? demanda la +comtesse. + +--Oui, si la chose n'est pas grave; sinon, je ne rponds pas de ce que +je vais devenir moi-mme. + +--En tout cas, de la prudence, dit la comtesse. + +--Oh! soyez tranquille. + +Franz prit son chapeau et partit en toute hte. Il avait renvoy sa +voiture en lui donnant l'ordre pour deux heures; mais, par bonheur, le +palais Bracciano, qui donne d'un ct rue du Cours et de l'autre place +des Saints-Aptres, est dix minutes de chemin peine de l'htel de +Londres. En approchant de l'htel, Franz vit un homme debout au milieu +de la rue, il ne douta pas un seul instant que ce ne ft le messager +d'Albert. Cet homme tait lui-mme envelopp d'un grand manteau. Il alla + lui; mais au grand tonnement de Franz, ce fut cet homme qui lui +adressa la parole le premier. + +Que me voulez-vous, Excellence? dit-il en faisant un pas en arrire +comme un homme qui dsire demeurer sur ses gardes. + +--N'est-ce pas vous, demanda Franz, qui m'apportez une lettre du vicomte +de Morcerf? + +--C'est Votre Excellence qui loge l'htel de Pastrini? + +--Oui. + +--C'est Votre Excellence qui est le compagnon de voyage du vicomte? + +--Oui. + +--Comment s'appelle Votre Excellence? + +--Le baron Franz d'pinay. + +--C'est bien Votre Excellence alors que cette lettre est adresse. + +--Y a-t-il une rponse? demanda Franz en lui prenant la lettre des +mains. + +--Oui, du moins votre ami l'espre bien. + +--Montez chez moi, alors, je vous la donnerai. + +--J'aime mieux l'attendre ici, dit en riant le messager. + +--Pourquoi cela? + +--Votre Excellence comprendra la chose quand elle aura lu la lettre. + +--Alors je vous retrouverai ici? + +--Sans aucun doute. + +Franz rentra; sur l'escalier il rencontra matre Pastrini. + +Eh bien? lui demanda-t-il. + +--Eh bien quoi? rpondit Franz. + +--Vous avez vu l'homme qui dsirait vous parler de la part de votre ami? +demanda-t-il Franz. + +--Oui, je l'ai vu, rpondit celui-ci, et il m'a remis cette lettre. +Faites allumer chez moi, je vous prie. + +L'aubergiste donna l'ordre un domestique de prcder Franz avec une +bougie. Le jeune homme avait trouv matre Pastrini un air effar, et +cet air ne lui avait donn qu'un dsir plus grand de lire la lettre +d'Albert: il s'approcha de la bougie aussitt qu'elle fut allume, et +dplia le papier. La lettre tait crite de la main d'Albert et signe +par lui. Franz la relut deux fois, tant il tait loin de s'attendre ce +qu'elle contenait. + +La voici textuellement reproduite: + +_Cher ami, aussitt la prsente reue, ayez l'obligeance de prendre +dans mon portefeuille, que vous trouverez dans le tiroir carr du +secrtaire, la lettre de crdit; joignez-y la vtre si elle n'est pas +suffisante. Courez chez Torlonia, prenez-y l'instant mme quatre mille +piastres et remettez-les au porteur. Il est urgent que cette somme me +soit adresse sans aucun retard._ + +_Je n'insiste pas davantage, comptant sur vous comme vous pourriez +compter sur moi._ + +_P.-S. I believe now to italian banditti._ + +_Votre ami,_ + + ALBERT DE MORCERF. + +Au-dessous de ces lignes taient crits d'une main trangre ces +quelques mots italiens: + +_Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie +mani, alle sette il comte Alberto avr cessato di vivere._[1] + + LUIGI VAMPA. + + +[Note 1: Si, six heures du matin, les quatre mille piastres ne +sont point entre mes mains, sept heures, le vicomte Albert de Morcerf +aura cess d'exister.] + +Cette seconde signature expliqua tout Franz, qui comprit la +rpugnance du messager monter chez lui; la rue lui paraissait plus +sre que la chambre de Franz. Albert tait tomb entre les mains du +fameux chef de bandits l'existence duquel il s'tait si longtemps +refus de croire. + +Il n'y avait pas de temps perdre. Il courut au secrtaire, l'ouvrit, +dans le tiroir indiqu trouva le portefeuille, et dans le portefeuille +la lettre de crdit: elle tait en tout de six mille piastres, mais sur +ces six mille piastres Albert en avait dj dpens trois mille. Quant +Franz, il n'avait aucune lettre de crdit; comme il habitait Florence, +et qu'il tait venu Rome pour passer sept huit jours seulement, il +avait pris une centaine de louis, et de ces cent louis il en restait +cinquante tout au plus. + +Il s'en fallait donc de sept huit cents piastres pour qu' eux deux +Franz et Albert pussent runir la somme demande. Il est vrai que Franz +pouvait compter, dans un cas pareil, sur l'obligeance de MM. Torlonia. + +Il se prparait donc retourner au palais Bracciano sans perdre un +instant, quand tout coup une ide lumineuse traversa son esprit. + +Il songea au comte de Monte-Cristo. Franz allait donner l'ordre qu'on +ft venir matre Pastrini, lorsqu'il le vit apparatre en personne sur +le seuil de sa porte. + +Mon cher monsieur Pastrini, lui dit-il vivement, croyez-vous que le +comte soit chez lui? + +--Oui, Excellence, il vient de rentrer. + +--A-t-il eu le temps de se mettre au lit? + +--J'en doute. + +--Alors, sonnez sa porte, je vous prie, et demandez-lui pour moi la +permission de me prsenter chez lui. + +Matre Pastrini s'empressa de suivre les instructions qu'on lui donnait; +cinq minutes aprs il tait de retour. + +Le comte attend Votre Excellence, dit-il. + +Franz traversa le carr, un domestique l'introduisit chez le comte. Il +tait dans un petit cabinet que Franz n'avait pas encore vu, et qui +tait entour de divans. Le comte vint au-devant de lui. + +Eh! quel bon vent vous amne cette heure, lui dit-il; viendriez-vous +me demander souper, par hasard? Ce serait pardieu bien aimable vous. + +--Non, je viens pour vous parler d'une affaire grave. + +--D'une affaire! dit le comte en regardant Franz de ce regard profond +qui lui tait habituel; et de quelle affaire? + +--Sommes-nous seuls? + +Le comte alla la porte et revint. + +Parfaitement seuls, dit-il. + +Franz lui prsenta la lettre d'Albert. + +Lisez, lui dit-il. + +Le comte lut la lettre. + +Ah! ah! fit-il. + +--Avez-vous pris connaissance du post-scriptum? + +--Oui, dit-il, je vois bien: + +_Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie +mani, alle sette il comte Alberto avr cessato di vivere._ + + LUIGI VAMPA. + +Que dites-vous de cela? demanda Franz. + +--Avez-vous la somme qu'on vous a demande? + +--Oui, moins huit cents piastres. + +Le comte alla son secrtaire, l'ouvrit, et faisant glisser un tiroir +plein d'or: + +J'espre, dit-il Franz, que vous ne me ferez pas l'injure de vous +adresser un autre qu' moi? + +--Vous voyez, au contraire, que je suis venu droit vous, dit Franz. + +--Et je vous en remercie; prenez. + +Et il fit signe Franz de puiser dans le tiroir. + +Est-il bien ncessaire d'envoyer cette somme Luigi Vampa? demanda le +jeune homme en regardant son tour fixement le comte. + +--Dame! fit-il, jugez-en vous-mme, le post-scriptum est prcis. + +--Il me semble que si vous vous donniez la peine de chercher, vous +trouveriez quelque moyen qui simplifierait beaucoup la ngociation, dit +Franz. + +--Et lequel? demanda le comte tonn. + +--Par exemple, si nous allions trouver Luigi Vampa ensemble, je suis sr +qu'il ne vous refuserait pas la libert d'Albert. + +-- moi? et quelle influence voulez-vous que j'aie sur ce bandit? + +--Ne venez-vous pas de lui rendre un de ces services qui ne s'oublient +point? + +--Et lequel? + +--Ne venez-vous pas de sauver la vie Peppino? + +--Ah! ah! qui vous a dit cela? + +--Que vous importe? Je le sais. + +Le comte resta un instant muet et les sourcils froncs. + +Et si j'allais trouver Vampa, vous m'accompagneriez? + +--Si ma compagnie ne vous tait pas trop dsagrable. + +--Eh bien, soit; le temps est beau, une promenade dans la campagne de +Rome ne peut que nous faire du bien. + +--Faut-il prendre des armes? + +--Pour quoi faire? + +--De l'argent? + +--C'est inutile. O est l'homme qui a apport ce billet? + +--Dans la rue. + +--Il attend la rponse? + +--Oui. + +--Il faut un peu savoir o nous allons; je vais l'appeler. + +--Inutile, il n'a pas voulu monter. + +--Chez vous, peut-tre; mais, chez moi, il ne fera pas de difficults. + +Le comte alla la fentre du cabinet qui donnait sur la rue, et siffla +d'une certaine faon. L'homme au manteau se dtacha de la muraille et +s'avana jusqu'au milieu de la rue. + +_Salite!_ dit le comte, du ton dont il aurait donn un ordre un +domestique. + +Le messager obit sans retard, sans hsitation, avec empressement mme, +et, franchissant les quatre marches du perron, entra dans l'htel. Cinq +secondes aprs, il tait la porte du cabinet. + +Ah! c'est toi, Peppino! dit le comte. + +Mais Peppino, au lieu de rpondre, se jeta genoux, saisit la main du +comte et y appliqua ses lvres plusieurs reprises. + +Ah! ah! dit le comte, tu n'as pas encore oubli que je t'ai sauv la +vie! C'est trange, il y a pourtant, aujourd'hui huit jours de cela. + +--Non, Excellence, et je ne l'oublierai jamais, rpondit Peppino avec +l'accent d'une profonde reconnaissance. + +--Jamais, c'est bien long! mais enfin c'est dj beaucoup que tu le +croies. Relve-toi et rponds. + +Peppino jeta un coup d'oeil inquiet sur Franz. + +Oh! tu peux parler devant Son Excellence, dit-il, c'est un de mes +amis. + +Vous permettez que je vous donne ce titre, dit en franais le comte en +se tournant du ct de Franz; il est ncessaire pour exciter la +confiance de cet homme. + +--Vous pouvez parler devant moi, reprit Franz, je suis un ami du comte. + +-- la bonne heure, dit Peppino en se retournant son tour vers le +comte; que Votre Excellence m'interroge, et je rpondrai. + +--Comment le vicomte Albert est-il tomb entre les mains de Luigi? + +--Excellence, la calche du Franais a crois plusieurs fois celle o +tait Teresa. + +--La matresse du chef? + +--Oui. Le Franais lui a fait les yeux doux, Teresa s'est amuse lui +rpondre; le Franais lui a jet des bouquets, elle lui en a rendu: tout +cela, bien entendu, du consentement du chef, qui tait dans la mme +calche. + +--Comment! s'cria Franz, Luigi Vampa tait dans la calche des +paysannes romaines? + +--C'tait lui qui conduisait, dguis en cocher, rpondit Peppino. + +--Aprs? demanda le comte. + +--Eh bien, aprs, le Franais se dmasqua; Teresa toujours du +consentement du chef, en fit autant; le Franais demanda un rendez-vous, +Teresa accorda le rendez-vous demand; seulement, au lieu de Teresa, ce +fut Beppo qui se trouva sur les marches de l'glise San-Giacomo. + +--Comment! interrompit encore Franz, cette paysanne qui lui a arrach +son moccoletto?... + +--C'tait un jeune garon de quinze ans, rpondit Peppino; mais il n'y a +pas de honte pour votre ami y avoir t pris; Beppo en a attrap bien +d'autres, allez. + +--Et Beppo l'a conduit hors des murs? dit le comte. + +--Justement, une calche attendait au bout de la via Macello; Beppo est +mont dedans en invitant le Franais le suivre; il ne se l'est pas +fait dire deux fois. Il a galamment offert la droite Beppo, et s'est +plac prs de lui. Beppo lui a annonc alors qu'il allait le conduire +une villa situe une lieue de Rome. Le Franais a assur Beppo qu'il +tait prt le suivre au bout du monde. Aussitt le cocher a remont la +rue di Ripetta, a gagn la porte San-Paolo; et deux cents pas dans la +campagne, comme le Franais devenait trop entreprenant, ma foi, Beppo +lui a mis une paire de pistolets sur la gorge; aussitt le cocher a +arrt ses chevaux, s'est retourn sur son sige et en a fait autant. En +mme temps quatre des ntres, qui taient cachs sur les bords de +l'Almo, se sont lancs aux portires. Le Franais avait bonne envie de +se dtendre, il a mme un peu trangl Beppo, ce que j'ai entendu +dire, mais il n'y avait rien faire contre cinq hommes arms. Il a bien +fallu se rendre; on l'a fait descendre de voiture, on a suivi les bords +de la petite rivire, et on l'a conduit Teresa et Luigi, qui +l'attendaient dans les catacombes de Saint-Sbastien. + +--Eh bien, mais, dit le comte en se tournant du ct de Franz, il me +semble qu'elle en vaut bien une autre, cette histoire. Qu'en dites-vous, +vous qui tes connaisseur? + +--Je dis que je la trouverais fort drle, rpondit Franz, si elle tait +arrive un autre qu' ce pauvre Albert. + +--Le fait est, dit le comte, que si vous ne m'aviez pas trouv l, +c'tait une bonne fortune qui cotait un peu cher votre ami; mais, +rassurez-vous, il en sera quitte pour la peur. + +--Et nous allons toujours le chercher? demanda Franz. + +--Pardieu! d'autant plus qu'il est dans un endroit fort pittoresque. +Connaissez-vous les catacombes de Saint-Sbastien? + +--Non, je n'y suis jamais descendu, mais je me promettais d'y descendre +un jour. + +--Eh bien, voici l'occasion toute trouve et il serait difficile d'en +rencontrer une autre meilleure. Avez-vous votre voiture? + +--Non. + +--Cela ne fait rien; on a l'habitude de m'en tenir une tout attele, +nuit et jour. + +--Tout attele? + +--Oui, je suis un tre fort capricieux; il faut vous dire que parfois en +me levant, la fin de mon dner, au milieu de la nuit, il me prend +l'envie de partir pour un point du monde quelconque, et je pars. + +Le comte sonna un coup, son valet de chambre parut. + +Faites sortir la voiture de la remise, dit-il, et tez en les pistolets +qui sont dans les poches, il est inutile de rveiller le cocher, Ali +conduira. + +Au bout d'un instant on entendit le bruit de la voiture qui s'arrtait +devant la porte. + +Le comte tira sa montre. + +Minuit et demi, dit-il, nous aurions pu partir d'ici cinq heures du +matin et arriver encore temps; mais peut-tre ce retard aurait-il fait +passer une mauvaise nuit votre compagnon, il vaut donc mieux aller +tout courant le tirer des mains des infidles. tes-vous toujours +dcid m'accompagner? + +--Plus que jamais. + +--Eh bien, venez alors. + +Franz et le comte sortirent, suivis de Peppino. + + la porte, ils trouvrent la voiture. Ali tait sur le sige. Franz +reconnut l'esclave muet de la grotte de Monte-Cristo. + +Franz et le comte montrent dans la voiture, qui tait un coup, Peppino +se plaa prs d'Ali, et l'on partit au galop. Ali avait reu des ordres +d'avance, car il prit la rue du Cours, traversa le Campo Vaccino, +remonta la strada San-Gregorio et arriva la porte Saint-Sbastien; l +le concierge voulut faire quelques difficults, mais le comte de +Monte-Cristo prsenta une autorisation du gouverneur de Rome d'entrer +dans la ville et d'en sortir toute heure du jour et de la nuit; la +herse fut donc leve, le concierge reut un louis pour sa peine, et l'on +passa. + +La route que suivait la voiture tait l'ancienne voie Appienne, toute +borde de tombeaux. De temps en temps, au clair de la lune qui +commenait se lever, il semblait Franz voir comme une sentinelle se +dtacher d'une ruine, mais aussitt, un signe chang entre Peppino et +cette sentinelle, elle rentrait dans l'ombre et disparaissait. + +Un peu avant le cirque de Caracalla, la voiture s'arrta, Peppino vint +ouvrir la portire, et le comte et Franz descendirent. + +Dans dix minutes, dit le comte son compagnon, nous serons arrivs. + +Puis il prit Peppino part, lui donna un ordre tout bas, et Peppino +partit aprs s'tre muni d'une torche que l'on tira du coffre du coup. + +Cinq minutes s'coulrent encore, pendant lesquelles Franz vit le berger +s'enfoncer par un petit sentier au milieu des mouvements de terrain qui +forment le sol convulsionn de la plaine de Rome, et disparatre dans +ces hautes herbes rougetres qui semblent la crinire hrisse de +quelque lion gigantesque. + +Maintenant, dit le comte, suivons-le. + +Franz et le comte s'engagrent leur tour dans le mme sentier qui, au +bout de cent pas, les conduisit par une pente incline au fond d'une +petite valle. + +Bientt on aperut deux hommes causant dans l'ombre. + +Devons-nous continuer d'avancer? demanda Franz au comte, ou faut-il +attendre? + +--Marchons; Peppino doit avoir prvenu la sentinelle de notre arrive. + +En effet, l'un de ces deux hommes tait Peppino, l'autre tait un +bandit plac en vedette. + +Franz et le comte s'approchrent; le bandit salua. + +Excellence, dit Peppino en s'adressant au comte, si vous voulez me +suivre, l'ouverture des catacombes est deux pas d'ici. + +--C'est bien, dit le comte, marche devant. + +En effet, derrire un massif de buissons et au milieu de quelques roches +s'offrait une ouverture par laquelle un homme pouvait peine passer. + +Peppino se glissa le premier par cette gerure, mais peine eut-il +fait quelques pas que le passage souterrain s'largit. Alors il +s'arrta, alluma sa torche et se retourna pour voir s'il tait suivi. + +Le comte s'tait engag le premier dans une espce de soupirail, et +Franz venait aprs lui. + +Le terrain s'enfonait par une pente douce et s'largissait mesure que +l'on avanait; mais cependant Franz et le comte taient encore forcs de +marcher courbs et eussent eu peine passer deux de front. Ils firent +encore cent cinquante pas ainsi, puis ils furent arrts par le cri de: +_Qui vive_? + +En mme temps ils virent au milieu de l'obscurit briller sur le canon +d'une carabine le reflet de leur propre torche. + +_Ami_! dit Peppino. + +Et il s'avana seul et dit quelques mots voix basse cette seconde +sentinelle, qui, comme la premire, salua en faisant signe aux visiteurs +nocturnes qu'ils pouvaient continuer leur chemin. + +Derrire la sentinelle tait un escalier d'une vingtaine de marches; +Franz et le comte descendirent les vingt marches, et se trouvrent dans +une espce de carrefour mortuaire. Cinq routes divergeaient comme les +rayons d'une toile, et les parois des murailles creuses de niches +superposes ayant la forme de cercueils, indiquaient que l'on tait +entr enfin dans les catacombes. + +Dans l'une de ces cavits, dont il tait impossible de distinguer +l'tendue, on voyait, le jour, quelques reflets de lumire. + +Le comte posa la main sur l'paule de Franz. + +Voulez-vous voir un camp de bandits au repos? lui dit-il. + +--Certainement, rpondit Franz. + +--Eh bien, venez avec moi.... Peppino, teins la torche. + +Peppino obit, et Franz et le comte se trouvrent dans la plus profonde +obscurit; seulement, cinquante pas peu prs en avant d'eux, +continurent de danser le long des murailles quelques lueurs rougetres +devenues encore plus visibles depuis que Peppino avait teint sa torche. + +Ils avancrent silencieusement, le comte guidant Franz comme s'il avait +eu cette singulire facult de voir dans les tnbres. Au reste, Franz +lui-mme distinguait plus facilement son chemin mesure qu'il +s'approchait de ces reflets qui leur servaient de guides. + +Trois arcades, dont celle du milieu servait de porte, leur donnaient +passage. + +Ces arcades s'ouvraient d'un ct sur le corridor o taient le comte +et Franz, et de l'autre sur une grande chambre carre tout entoure de +niches pareilles celles dont nous avons dj parl. Au milieu de cette +chambre s'levaient quatre pierres qui autrefois avaient servi d'autel, +comme l'indiquait la croix qui les surmontait encore. + +Une seule lampe, pose sur un ft de colonne, clairait d'une lumire +ple et vacillante l'trange scne qui s'offrait aux yeux des deux +visiteurs cachs dans l'ombre. + +Un homme tait assis, le coude appuy sur cette colonne, et lisait, +tournant le dos aux arcades par l'ouverture desquelles les nouveaux +arrivs le regardaient. + +C'tait le chef de la bande, Luigi Vampa. + +Tout autour de lui, groups selon leur caprice, couchs dans leurs +manteaux ou adosss une espce de banc de pierre qui rgnait tout +autour du columbarium, on distinguait une vingtaine de brigands; chacun +avait sa carabine porte de la main. + +Au fond, silencieuse, peine visible et pareille une ombre, une +sentinelle se promenait de long en large devant une espce d'ouverture +qu'on ne distinguait que parce que les tnbres semblaient plus paisses +en cet endroit. + +Lorsque le comte crut que Franz avait suffisamment rjoui ses regards de +ce pittoresque tableau, il porta le doigt ses lvres pour lui +recommander le silence, et montant les trois marches qui conduisaient du +corridor au columbarium, il entra dans la chambre par l'arcade du +milieu et s'avana vers Vampa, qui tait si profondment plong dans sa +lecture qu'il n'entendit point le bruit de ses pas. + +Qui vive? cria la sentinelle moins proccupe, et qui vit la lueur +de la lampe une espce d'ombre qui grandissait derrire son chef. + + ce cri Vampa se leva vivement, tirant du mme coup un pistolet de sa +ceinture. + +En un instant tous les bandits furent sur pied, et vingt canons de +carabine se dirigrent sur le comte. + +Eh bien, dit tranquillement celui-ci d'une voix parfaitement calme et +sans qu'un seul muscle de son visage bouget; eh bien, mon cher Vampa, +il me semble que voil bien des frais pour recevoir un ami! + +--Armes bas! cria le chef en faisant un signe impratif d'une main, +tandis que de l'autre il tait respectueusement son chapeau. + +Puis se retournant vers le singulier personnage qui dominait toute cette +scne: + +Pardon, monsieur le comte, lui dit-il, mais j'tais si loin de +m'attendre l'honneur de votre visite, que je ne vous ai pas reconnu. + +--Il parat que vous avez la mmoire courte en toute chose, Vampa, dit +le comte, et que non seulement vous oubliez le visage des gens, mais +encore les conditions faites avec eux. + +--Et quelles conditions ai-je donc oublies, monsieur le comte? demanda +le bandit en homme qui, s'il a commis une erreur, ne demande pas mieux +que de la rparer. + +--N'a-t-il pas t convenu, dit le comte, que non seulement ma personne, +mais encore celle de mes amis, vous seraient sacres? + +--Et en quoi ai-je manqu au trait, Excellence? + +--Vous avez enlev ce soir et vous avez transport ici le vicomte +Albert de Morcerf; eh bien, continua le comte avec un accent qui fit +frissonner Franz, ce jeune homme est _de mes amis_, ce jeune homme loge +dans le mme htel que moi, ce jeune homme a fait Corso pendant huit +jours dans ma propre calche, et cependant, je vous le rpte, vous +l'avez enlev, vous l'avez transport ici, et, ajouta le comte en tirant +la lettre de sa poche, vous l'avez mis ranon comme s'il tait le +premier venu. + +--Pourquoi ne m'avez-vous pas prvenu de cela, vous autres? dit le chef +en se tournant vers ses hommes, qui reculrent tous devant son regard; +pourquoi m'avez-vous expos ainsi manquer ma parole envers un homme +comme M. le comte, qui tient notre vie tous entre ses mains? Par le +sang du Christ! si je croyais qu'un de vous et su que le jeune homme +tait l'ami de Son Excellence, je lui brlerais la cervelle de ma propre +main. + +--Eh bien, dit le comte en se retournant du ct de Franz, je vous avais +bien dit qu'il y avait quelque erreur l-dessous. + +--N'tes-vous pas seul? demanda Vampa avec inquitude. + +--Je suis avec la personne qui cette lettre tait adresse, et qui +j'ai voulu prouver que Luigi Vampa est un homme de parole. Venez, +Excellence, dit-il Franz, voil Luigi Vampa qui va vous dire lui-mme +qu'il est dsespr de l'erreur qu'il vient de commettre. + +Franz s'approcha; le chef fit quelques pas au-devant de Franz. + +Soyez le bienvenu parmi nous, Excellence, lui dit-il; vous avez +entendu ce que vient de dire le comte, et ce que je lui ai rpondu: +j'ajouterai que je ne voudrais pas, pour les quatre mille piastres +auxquelles j'avais fix la ranon de votre ami, que pareille chose ft +arrive. + +--Mais, dit Franz en regardant tout autour de lui avec inquitude, o +donc est le prisonnier? je ne le vois pas. + +--Il ne lui est rien arriv, j'espre! demanda le comte en fronant le +sourcil. + +--Le prisonnier est l, dit Vampa en montrant de la main l'enfoncement +devant lequel se promenait le bandit en faction, et je vais lui annoncer +moi-mme qu'il est libre. + +Le chef s'avana vers l'endroit dsign par lui comme servant de prison + Albert, et Franz et le comte le suivirent. + +Que fait le prisonnier? demanda Vampa la sentinelle. + +--Ma foi, capitaine, rpondit celle-ci, je n'en sais rien; depuis plus +d'une heure, je ne l'ai pas entendu remuer. + +--Venez, Excellence! dit Vampa. + +Le comte et Franz montrent sept ou huit marches, toujours prcds par +le chef, qui tira un verrou et poussa une porte. + +Alors, la lueur d'une lampe pareille celle qui clairait le +columbarium, on put voir Albert, envelopp d'un manteau que lui avait +prt un des bandits, couch dans un coin et dormant du plus profond +sommeil. + +Allons! dit le comte souriant de ce sourire qui lui tait particulier, +pas mal pour un homme qui devait tre fusill sept heures du matin. + +Vampa regardait Albert endormi avec une certaine admiration; on voyait +qu'il n'tait pas insensible cette preuve de courage. + +Vous avez raison, monsieur le comte, dit-il, cet homme doit tre de vos +amis. + +Puis s'approchant d'Albert et lui touchant l'paule: + +Excellence! dit-il, vous plat-il de vous veiller? + +Albert tendit les bras, se frotta les paupires et ouvrit les yeux. + +Ah! ah! dit-il, c'est vous, capitaine! pardieu, vous auriez bien d me +laisser dormir; je faisais un rve charmant: je rvais que je dansais le +galop chez Torlonia avec la comtesse G...! + +Il tira sa montre, qu'il avait garde pour juger lui-mme le temps +coul. + +Une heure et demie du matin! dit-il, mais pourquoi diable +m'veillez-vous cette heure-ci? + +--Pour vous dire que vous tes libre, Excellence. + +--Mon cher, reprit Albert avec une libert d'esprit parfaite, retenez +bien l'avenir cette maxime de Napolon le Grand: Ne m'veillez que +pour les mauvaises nouvelles. Si vous m'aviez laiss dormir, j'achevais +mon galop, et je vous en aurais t reconnaissant toute ma vie.... On a +donc pay ma ranon? + +--Non, Excellence. + +--Eh bien, alors, comment suis-je libre? + +--Quelqu'un, qui je n'ai rien refuser, est venu vous rclamer. + +--Jusqu'ici? + +--Jusqu'ici. + +--Ah! pardieu, ce quelqu'un-l est bien aimable! + +Albert regarda tout autour de lui et aperut Franz. + +Comment, lui dit-il, c'est vous, mon cher Franz, qui poussez le +dvouement jusque-l? + +--Non, pas moi, rpondit Franz, mais notre voisin, M. le comte de +Monte-Cristo. + +--Ah pardieu! monsieur le comte, dit gaiement Albert en rajustant sa +cravate et ses manchettes, vous tes un homme vritablement prcieux, et +j'espre que vous me regarderez comme votre ternel oblig, d'abord pour +l'affaire de la voiture, ensuite pour celle-ci! et il tendit la main au +comte, qui frissonna au moment de lui donner la sienne, mais qui +cependant la lui donna. + +Le bandit regardait toute cette scne d'un air stupfait; il tait +videmment habitu voir ses prisonniers trembler devant lui, et voil +qu'il y en avait un dont l'humeur railleuse n'avait subi aucune +altration: quant Franz, il tait enchant qu'Albert et soutenu, mme +vis--vis d'un bandit, l'honneur national. + +Mon cher Albert, lui dit-il, si vous voulez vous hter, nous aurons +encore le temps d'aller finir la nuit chez Torlonia; vous prendrez votre +galop o vous l'avez interrompu, de sorte que vous ne garderez aucune +rancune au seigneur Luigi, qui s'est vritablement, dans toute cette +affaire, conduit en galant homme. + +--Ah! vraiment, dit-il, vous avez raison, et nous pourrons y tre deux +heures. Seigneur Luigi, continua Albert, y a-t-il quelque autre +formalit remplir pour prendre cong de Votre Excellence? + +--Aucune, monsieur, rpondit le bandit, et vous tes libre comme l'air. + +--En ce cas, bonne et joyeuse vie; venez, messieurs, venez! + +Et Albert, suivi de Franz et du comte, descendit l'escalier et traversa +la grande salle carre; tous les bandits taient debout et le chapeau +la main. + +Peppino, dit le chef, donne-moi la torche. + +--Eh bien, que faites-vous donc? demanda le comte. + +--Je vous reconduis, dit le capitaine; c'est bien le moindre honneur que +je puisse rendre Votre Excellence. + +Et prenant la torche allume des mains du ptre, il marcha devant ses +htes, non pas comme un valet qui accomplit une oeuvre de servilit, +mais comme un roi qui prcde des ambassadeurs. + +Arriv la porte il s'inclina. + +Et maintenant, monsieur le comte, dit-il, je vous renouvelle mes +excuses, et j'espre que vous ne me gardez aucun ressentiment de ce qui +vient d'arriver? + +--Non, mon cher Vampa, dit le comte; d'ailleurs vous rachetez vos +erreurs d'une faon si galante, qu'on est presque tent de vous savoir +gr de les avoir commises. + +--Messieurs! reprit le chef en se retournant du ct des jeunes gens, +peut-tre l'offre ne vous paratra-t-elle pas bien attrayante; mais, +s'il vous prenait jamais envie de me faire une seconde visite, partout +o je serai vous serez les bienvenus. + +Franz et Albert salurent. Le comte sortit le premier, Albert ensuite, +Franz restait le dernier. + +Votre Excellence a quelque chose me demander? dit Vampa en souriant. + +--Oui, je l'avoue, rpondit Franz, je serais curieux de savoir quel +tait l'ouvrage que vous lisiez avec tant d'attention quand nous sommes +arrivs. + +--Les _Commentaires de Csar_, dit le bandit, c'est mon livre de +prdilection. + +--Eh bien, ne venez-vous pas? demanda Albert. + +--Si fait, rpondit Franz, me voil! + +Et il sortit son tour du soupirail. + +On fit quelques pas dans la plaine. + +Ah! pardon! dit Albert en revenant en arrire, voulez-vous permettre, +capitaine? + +Et il alluma son cigare la torche de Vampa. + +Maintenant, monsieur le comte, dit-il, la plus grande diligence +possible! je tiens normment aller finir ma nuit chez le duc de +Bracciano. + +On retrouva la voiture o on l'avait laisse; le comte dit un seul mot +arabe Ali, et les chevaux partirent fond de train. + +Il tait deux heures juste la montre d'Albert quand les deux amis +rentrrent dans la salle de danse. + +Leur retour fit vnement; mais, comme ils entraient ensemble, toutes +les inquitudes que l'on avait pu concevoir sur Albert cessrent +l'instant mme. + +Madame, dit le vicomte de Morcerf en s'avanant vers la comtesse, hier +vous avez eu la bont de me promettre un galop, je viens un peu tard +rclamer cette gracieuse promesse; mais voil mon ami, dont vous +connaissez la vracit, qui vous affirmera qu'il n'y a pas de ma faute. + +Et comme en ce moment la musique donnait le signal de la valse, Albert +passa son bras autour de la taille de la comtesse et disparut avec elle +dans le tourbillon des danseurs. + +Pendant ce temps Franz songeait au singulier frissonnement qui avait +pass par tout le corps du comte de Monte-Cristo au moment o il avait +t en quelque sorte forc de donner la main Albert. + + + + +XXXVIII + +Le rendez-vous. + + +Le lendemain, en se levant, le premier mot d'Albert fut pour proposer +Franz d'aller faire une visite au comte; il l'avait dj remerci la +veille, mais il comprenait qu'un service comme celui qu'il lui avait +rendu valait bien deux remerciements. + +Franz, qu'un attrait ml de terreur attirait vers le comte de +Monte-Cristo, ne voulut pas le laisser aller seul chez cet homme et +l'accompagna; tous deux furent introduits dans le salon: cinq minutes +aprs, le comte parut. + +Monsieur le comte, lui dit Albert en allant lui, permettez-moi de +vous rpter ce matin ce que je vous ai mal dit hier: c'est que je +n'oublierai jamais dans quelle circonstance vous m'tes venu en aide, et +que je me souviendrai toujours que je vous dois la vie ou peu prs. + +--Mon cher voisin, rpondit le comte en riant, vous vous exagrez vos +obligations envers moi. Vous me devez une petite conomie d'une +vingtaine de mille francs sur votre budget de voyage et voil tout; vous +voyez bien que ce n'est pas la peine d'en parler. De votre ct, +ajouta-t-il, recevez tous mes compliments, vous avez t adorable de +sans-gne et de laisser-aller. + +--Que voulez-vous, comte, dit Albert; je me suis figur que je m'tais +fait une mauvaise querelle et qu'un duel s'en tait suivi, et j'ai voulu +faire comprendre une chose ces bandits: c'est qu'on se bat dans tous +les pays du monde, mais qu'il n'y a que les Franais qui se battent en +riant. Nanmoins, comme mon obligation vis--vis de vous n'en est pas +moins grande, je viens vous demander si, par moi, par mes amis et par +mes connaissances, je ne pourrais pas vous tre bon quelque chose. Mon +pre, le comte de Morcerf, qui est d'origine espagnole, a une haute +position en France et en Espagne, je viens me mettre, moi et tous les +gens qui m'aiment, votre disposition. + +--Eh bien, dit le comte, je vous avoue, monsieur de Morcerf, que +j'attendais votre offre et que je l'accepte de grand coeur. J'avais +dj jet mon dvolu sur vous pour vous demander un grand service. + +--Lequel? + +--Je n'ai jamais t Paris! je ne connais pas Paris.... + +--Vraiment! s'cria Albert, vous avez pu vivre jusqu' prsent sans voir +Paris? c'est incroyable! + +--C'est ainsi, cependant; mais je sens comme vous qu'une plus longue +ignorance de la capitale du monde intelligent est chose impossible. Il y +a plus: peut-tre mme aurais-je fait ce voyage indispensable depuis +longtemps, si j'avais connu quelqu'un qui pt m'introduire dans ce monde +o je n'avais aucune relation. + +--Oh! un homme comme vous! s'cria Albert. + +--Vous tes bien bon, mais comme je ne me reconnais moi-mme d'autre +mrite que de pouvoir faire concurrence comme millionnaire M. Aguado +ou M. Rothschild, et que je ne vais pas Paris pour jouer la +Bourse, cette petite circonstance m'a retenu. Maintenant votre offre me +dcide. Voyons, vous engagez-vous, mon cher monsieur de Morcerf (le +comte accompagna ces mots d'un singulier sourire), vous engagez-vous, +lorsque j'irai en France, m'ouvrir les portes de ce monde o je serai +aussi tranger qu'un Huron ou qu'un Cochinchinois? + +--Oh! quant cela, monsieur le comte, merveille et de grand coeur! +rpondit Albert; et d'autant plus volontiers (mon cher Franz, ne vous +moquez pas trop de moi!) que je suis rappel Paris par une lettre que +je reois ce matin mme et o il est question pour moi d'une alliance +avec une maison fort agrable et qui a les meilleures relations dans le +monde parisien. + +--Alliance par mariage? dit Franz en riant. + +--Oh! mon Dieu, oui! Ainsi, quand vous reviendrez Paris vous me +trouverez homme pos et peut-tre pre de famille. Cela ira bien ma +gravit naturelle, n'est-ce pas? En tout cas, comte, je vous le rpte, +moi et les miens sommes vous corps et me. + +--J'accepte, dit le comte, car je vous jure qu'il ne me manquait que +cette occasion pour raliser des projets que je rumine depuis +longtemps. + +Franz ne douta point un instant que ces projets ne fussent ceux dont le +comte avait laiss chapper un mot dans la grotte de Monte-Cristo, et il +regarda le comte pendant qu'il disait ces paroles pour essayer de saisir +sur sa physionomie quelque rvlation de ces projets qui le conduisaient + Paris; mais il tait bien difficile de pntrer dans l'me de cet +homme, surtout lorsqu'il la voilait avec un sourire. + +Mais, voyons, comte, reprit Albert enchant d'avoir produire un homme +comme Monte-Cristo, n'est-ce pas l un de ces projets en l'air, comme on +en fait mille en voyage, et qui, btis sur du sable, sont emports au +premier souffle du vent? + +--Non, d'honneur, dit le comte; je veux aller Paris, il faut que j'y +aille. + +--Et quand cela? + +--Mais quand y serez-vous vous-mme? + +--Moi, dit Albert; oh! mon Dieu! dans quinze jours ou trois semaines au +plus tard; le temps de revenir. + +--Eh bien, dit le comte, je vous donne trois mois; vous voyez que je +vous fais la mesure large. + +--Et dans trois mois, s'cria Albert avec joie, vous venez frapper ma +porte? + +--Voulez-vous un rendez-vous jour pour jour, heure pour heure? dit le +comte, je vous prviens que je suis d'une exactitude dsesprante. + +--Jour pour jour, heure pour heure, dit Albert; cela me va merveille. + +--Eh bien, soit. Il tendit la main vers un calendrier suspendu prs de +la glace. Nous sommes aujourd'hui, dit-il, le 21 fvrier (il tira sa +montre); il est dix heures et demie du matin. Voulez-vous m'attendre le +21 mai prochain, dix heures et demie du matin? + +-- merveille! dit Albert, le djeuner sera prt. + +--Vous demeurez? + +--Rue du Helder, n 27. + +--Vous tes chez vous en garon, je ne vous gnerai pas? + +--J'habite dans l'htel de mon pre, mais un pavillon au fond de la cour +entirement spar. + +--Bien. + +Le comte prit ses tablettes et crivit: Rue du Helder, n 27, 21 mai, + dix heures et demie du matin. + +Et maintenant, dit le comte en remettant ses tablettes dans sa poche, +soyez tranquille, l'aiguille de votre pendule ne sera pas plus exacte +que moi. + +--Je vous reverrai avant mon dpart? demanda Albert. + +--C'est selon: quand partez-vous? + +--Je pars demain, cinq heures du soir. + +--En ce cas, je vous dis adieu. J'ai affaire Naples et ne serai de +retour ici que samedi soir ou dimanche matin. Et vous, demanda le comte + Franz, partez-vous aussi, monsieur le baron? + +--Oui. + +--Pour la France? + +--Non, pour Venise. Je reste encore un an ou deux en Italie. + +--Nous ne nous verrons donc pas Paris? + +--Je crains de ne pas avoir cet honneur. + +--Allons, messieurs, bon voyage, dit le comte aux deux amis en leur +tendant chacun une main. + +C'tait la premire fois que Franz touchait la main de cet homme; il +tressaillit, car elle tait glace comme celle d'un mort. + +Une dernire fois, dit Albert, c'est bien arrt, sur parole d'honneur, +n'est-ce pas? rue du Helder, n 27, le 21 mai, dix heures et demie du +matin? + +--Le 21 mai, dix heures et demie du matin, rue du Helder, n 27, +reprit le comte. + +Sur quoi les deux jeunes gens salurent le comte et sortirent. + +Qu'avez-vous donc? dit en rentrant chez lui Albert Franz, vous avez +l'air tout soucieux. + +--Oui, dit Franz, je vous l'avoue, le comte est un homme singulier, et +je vois avec inquitude ce rendez-vous qu'il vous a donn Paris. + +--Ce rendez-vous... avec inquitude! Ah ! mais tes-vous fou, mon cher +Franz? s'cria Albert. + +--Que voulez-vous, dit Franz, fou ou non, c'est ainsi. + +--coutez, reprit Albert, et je suis bien aise que l'occasion se +prsente de vous dire cela, mais je vous ai toujours trouv assez froid +pour le comte, que, de son ct, j'ai toujours trouv parfait, au +contraire, pour nous. Avez-vous quelque chose de particulier contre lui? + + +--Peut-tre. + +--L'aviez-vous vu dj quelque part avant de le rencontrer ici? + +--Justement. + +--O cela? + +--Me promettez-vous de ne pas dire un mot de ce que je vais vous +raconter? + +--Je vous le promets. + +--Parole d'honneur? + +--Parole d'honneur. + +--C'est bien. coutez donc. + +Et alors Franz raconta Albert son excursion l'le de Monte-Cristo, +comment il y avait trouv un quipage de contrebandiers, et au milieu de +cet quipage deux bandits corses. Il s'appesantit sur toutes les +circonstances de l'hospitalit ferique que le comte lui avait donne +dans sa grotte des _Mille et une Nuits_; il lui raconta le souper, le +haschich, les statues, la ralit et le rve, et comment son rveil il +ne restait plus comme preuve et comme souvenir de tous ces vnements +que ce petit yacht, faisant l'horizon voile pour Porto-Vecchio. + +Puis il passa Rome, la nuit du Colise, la conversation qu'il +avait entendue entre lui et Vampa, conversation relative Peppino, et +dans laquelle le comte avait promis d'obtenir la grce du bandit, +promesse qu'il avait si bien tenue, ainsi que nos lecteurs ont pu en +juger. + +Enfin, il en arriva l'aventure de la nuit prcdente, l'embarras o +il s'tait trouv en voyant qu'il lui manquait pour complter la somme +six ou sept cents piastres; enfin l'ide qu'il avait eue de s'adresser +au comte, ide qui avait eu la fois un rsultat si pittoresque et si +satisfaisant. + +Albert coutait Franz de toutes ses oreilles. + +Eh bien, lui dit-il quand il eut fini, o voyez-vous dans tout cela +quelque chose reprendre? Le comte est voyageur, le comte a un btiment + lui, parce qu'il est riche. Allez Portsmouth ou Southampton, vous +verrez les ports encombrs de yachts appartenant de riches Anglais qui +ont la mme fantaisie. Pour savoir o s'arrter dans ses excursions, +pour ne pas manger cette affreuse cuisine qui nous empoisonne, moi +depuis quatre mois, vous depuis quatre ans pour ne pas coucher dans ces +abominables lits o l'on ne peut dormir, il se fait meubler un +pied--terre Monte-Cristo: quand son pied--terre est meubl, il +craint que le gouvernement toscan ne lui donne cong et que ses dpenses +ne soient perdues, alors il achte l'le et en prend le nom. Mon cher, +fouillez dans votre souvenir, et dites-moi combien de gens de votre +connaissance prennent le nom des proprits qu'ils n'ont jamais eues. + +--Mais, dit Franz Albert, les bandits corses qui se trouvent dans son +quipage? + +--Eh bien, qu'y a-t-il d'tonnant cela? Vous savez mieux que personne, +n'est-ce pas, que les bandits corses ne sont pas des voleurs, mais +purement et simplement des fugitifs que quelque vendetta a exils de +leur ville ou de leur village; on peut donc les voir sans se +compromettre: quant moi, je dclare que si jamais je vais en Corse, +avant de me faire prsenter au gouverneur et au prfet, je me fais +prsenter aux bandits de Colomba, si toutefois on peut mettre la main +dessus; je les trouve charmants. + +--Mais Vampa et sa troupe, reprit Franz; ceux-l sont des bandits qui +arrtent pour voler; vous ne le niez pas, je l'espre. Que dites-vous +de l'influence du comte sur de pareils hommes? + +--Je dirai, mon cher, que, comme selon toute probabilit je dois la vie + cette influence, ce n'est point moi la critiquer de trop prs. +Ainsi donc, au lieu de lui en faire comme vous un crime capital, vous +trouverez bon que je l'excuse, sinon de m'avoir sauv la vie, ce qui est +peut-tre un peu exagr mais du moins de m'avoir pargn quatre mille +piastres, qui font bel et bien vingt-quatre mille livres de notre +monnaie, somme laquelle on ne m'aurait certes pas estim en France; ce +qui prouve, ajouta Albert en riant, que nul n'est prophte en son pays. + +--Eh bien, voil justement; de quel pays est le comte? quelle langue +parle-t-il? quels sont ses moyens d'existence? d'o lui vient son +immense fortune? quelle a t cette premire partie de sa vie +mystrieuse et inconnue qui a rpandu sur la seconde cette teinte sombre +et misanthropique? Voil, votre place, ce que je voudrais savoir. + +--Mon cher Franz, reprit Albert, quand en recevant ma lettre vous avez +vu que nous avions besoin de l'influence du comte, vous avez t lui +dire: Albert de Morcerf, mon ami, court un danger; aidez-moi le tirer +de ce danger! n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Alors, vous a-t-il demand: Qu'est-ce que M. Albert de Morcerf? d'o +lui vient son nom? d'o lui vient sa fortune? quels sont ses moyens +d'existence? quel est son pays? o est-il n? Vous a-t-il demand tout +cela, dites? + +--Non, je l'avoue. + +--Il est venu, voil tout. Il m'a tir des mains de M. Vampa; o, malgr +mes apparences pleines de dsinvolture, comme vous dites, je faisais +fort mauvaise figure, je l'avoue. Eh bien, mon cher, quand en change +d'un pareil service il me demande de faire pour lui ce qu'on fait tous +les jours pour le premier prince russe ou italien qui passe par Paris, +c'est--dire de le prsenter dans le monde, vous voulez que je lui +refuse cela! Allons donc vous tes fou. + +Il faut dire que, contre l'habitude, toutes les bonnes raisons taient +cette fois du ct d'Albert. + +Enfin, reprit Franz avec un soupir, faites comme vous voudrez, mon cher +vicomte; car tout ce que vous me dites l est fort spcieux, je l'avoue; +mais il n'en est pas moins vrai que le comte de Monte-Cristo est un +homme trange. + +--Le comte de Monte-Cristo est un philanthrope. Il ne vous a pas dit +dans quel but il venait Paris. Eh bien, il vient pour concourir aux +prix Montyon; et s'il ne lui faut que ma voix pour qu'il les obtienne, +et l'influence de ce monsieur si laid qui les fait obtenir, eh bien, je +lui donnerai l'une et je lui garantirai l'autre. Sur ce, mon cher Franz, +ne parlons plus de cela, mettons-nous table et allons faire une +dernire visite Saint-Pierre. + +Il fut fait comme disait Albert, et le lendemain, cinq heures de +l'aprs-midi, les deux jeunes gens se quittaient, Albert de Morcerf pour +revenir Paris, Franz d'pinay pour aller passer une quinzaine de jours + Venise. + +Mais, avant de monter en voiture, Albert remit encore au garon de +l'htel, tant il avait peur que son convive ne manqut au rendez-vous, +une carte pour le comte de Monte-Cristo, sur laquelle au-dessous de ces +mots: Vicomte Albert de Morcerf, il y avait crit au crayon: + +_21 mai, dix heures et demie du matin, 27, rue du Helder._ + + + + +XXXIX + +Les convives. + + +Dans cette maison de la rue du Helder, o Albert de Morcerf avait donn +rendez-vous, Rome, au comte de Monte-Cristo, tout se prparait dans la +matine du 21 mai pour faire honneur la parole du jeune homme. + +Albert de Morcerf habitait un pavillon situ l'angle d'une grande cour +et faisant face un autre btiment destin aux communs. Deux fentres +de ce pavillon seulement donnaient sur la rue, les autres taient +perces, trois sur la cour et deux autres en retour sur le jardin. + +Entre cette cour et ce jardin s'levait, btie avec le mauvais got de +l'architecture impriale, l'habitation fashionable et vaste du comte et +de la comtesse de Morcerf. + +Sur toute la largeur de la proprit rgnait, donnant sur la rue, un mur +surmont, de distance en distance, de vases de fleurs, et coup au +milieu par une grande grille aux lances dores, qui servait aux entres +d'apparat; une petite porte presque accole la loge du concierge +donnait passage aux gens de service ou aux matres entrant ou sortant +pied. + +On devinait, dans ce choix du pavillon destin l'habitation d'Albert, +la dlicate prvoyance d'une mre qui, ne voulant pas se sparer de son +fils, avait cependant compris qu'un jeune homme de l'ge du vicomte +avait besoin de sa libert tout entire. On y reconnaissait aussi, d'un +autre ct, nous devons le dire, l'intelligent gosme du jeune homme, +pris de cette vie libre et oisive, qui est celle des fils de famille, +et qu'on lui dorait comme l'oiseau sa cage. + +Par les deux fentres donnant sur la rue, Albert de Morcerf pouvait +faire ses explorations au-dehors. La vue du dehors est si ncessaire aux +jeunes gens qui veulent toujours voir le monde traverser leur horizon, +cet horizon ne ft-il que celui de la rue! Puis son exploration faite, +si cette exploration paraissait mriter un examen plus approfondi, +Albert de Morcerf pouvait, pour se livrer ses recherches, sortir par +une petite porte faisant pendant celle que nous avons indique prs de +la loge du portier, et qui mrite une mention particulire. + +C'tait une petite porte qu'on et dit oublie de tout le monde depuis +le jour o la maison avait t btie, et qu'on et cru condamne tout +jamais, tant elle semblait discrte et poudreuse, mais dont la serrure +et les gonds, soigneusement huils, annonaient une pratique mystrieuse +et suivie. Cette petite porte sournoise faisait concurrence aux deux +autres et se moquait du concierge, la vigilance et la juridiction +duquel elle chappait, s'ouvrant comme la fameuse porte de la caverne +des _Mille et une Nuits_, comme la Ssame enchante d'Ali-Baba, au moyen +de quelques mots cabalistiques, ou de quelques grattements convenus, +prononcs par les plus douces voix ou oprs par les doigts les plus +effils du monde. + +Au bout d'un corridor vaste et calme, auquel communiquait cette petite +porte et qui faisait antichambre, s'ouvrait, droite, la salle manger +d'Albert donnant sur la cour, et, gauche, son petit salon donnant sur +le jardin. Des massifs, des plantes grimpantes s'largissant en ventail +devant les fentres, cachaient la cour et au jardin l'intrieur de ces +deux pices, les seules places au rez-de-chausse comme elles +l'taient, o pussent pntrer les regards indiscrets. + +Au premier, ces deux pices se rptaient, enrichies d'une troisime, +prise sur l'antichambre. Ces trois pices taient un salon, une chambre + coucher et un boudoir. + +Le salon d'en bas n'tait qu'une espce de divan algrien destin aux +fumeurs. + +Le boudoir du premier donnait dans la chambre coucher, et, par une +porte invisible, communiquait avec l'escalier. On voit que toutes les +mesures de prcaution taient prises. + +Au-dessus de ce premier tage rgnait un vaste atelier, que l'on avait +agrandi en jetant bas murailles et cloisons, pandmonium que l'artiste +disputait au dandy. L se rfugiaient et s'entassaient tous les caprices +successifs d'Albert, les cors de chasse, les basses, les fltes, un +orchestre complet, car Albert avait eu un instant, non pas le got, mais +la fantaisie de la musique; les chevalets, les palettes, les pastels, +car la fantaisie de la musique avait succd la fatuit de la +peinture; enfin les fleurets, les gants de boxe, les espadons et les +cannes de tout genre; car enfin, suivant les traditions des jeunes gens + la mode de l'poque o nous sommes arrivs, Albert de Morcerf +cultivait, avec infiniment plus de persvrance qu'il n'avait fait de la +musique et de la peinture, ces trois arts qui compltent l'ducation +lonine, c'est--dire l'escrime, la boxe et le bton, et il recevait +successivement dans cette pice, destine tous les exercices du corps, +Grisier, Cooks et Charles Leboucher. + +Le reste des meubles de cette pice privilgie taient de vieux bahuts +du temps de Franois Ier, bahuts pleins de porcelaines de Chine, de +vases du Japon, de faences de Luca della Robbia et de plats de Bernard +de Palissy; d'antiques fauteuils o s'taient peut-tre assis Henri IV +ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car deux de ces fauteuils, orns d'un +cusson sculpt o brillaient sur l'azur les trois fleurs de lis de +France surmontes d'une couronne royale, sortaient visiblement des +garde-meubles du Louvre, ou tout au moins de celui de quelque chteau +royal. Sur ces fauteuils aux fonds sombres et svres, taient jetes +ple-mle de riches toffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la +Perse ou closes sous les doigts des femmes de Calcutta ou de +Chandernagor. Ce que faisaient l ces toffes, on n'et pas pu le dire; +elles attendaient, en rcrant les yeux, une destination inconnue leur +propritaire lui-mme, et, en attendant, elles illuminaient +l'appartement de leurs reflets soyeux et dors. + + la place la plus apparente se dressait un piano, taill par Roller et +Blanchet dans du bois de rose, piano la taille de nos salons de +Lilliputiens, renfermant cependant un orchestre dans son troite et +sonore cavit, et gmissant sous le poids des chefs-d'oeuvre de +Beethoven, de Weber, de Mozart, d'Haydn, de Grtry et de Porpora. + +Puis, partout, le long des murailles, au-dessus des portes, au plafond, +des pes, des poignards, des criks, des masses, des haches, des armures +compltes dores, damasquines, incrustes; des herbiers, des blocs de +minraux, des oiseaux bourrs de crin, ouvrant pour un vol immobile +leurs ailes couleur de feu et leur bec qu'ils ne ferment jamais. + +Il va sans dire que cette pice tait la pice de prdilection d'Albert. + + +Cependant, le jour du rendez-vous, le jeune homme, en demi-toilette, +avait tabli son quartier gnral dans le petit salon du +rez-de-chausse. L, sur une table entoure distance d'un divan large +et moelleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac jaune de +Ptersbourg, jusqu'au tabac noir du Sina, en passant par le maryland, +le porto-rico et le latakih, resplendissaient dans les pots de faence +craquele qu'adorent les Hollandais. ct d'eux, dans des cases de +bois odorant, taient rangs, par ordre de taille et de qualit, les +puros, les rgalias, les havanes et les manilles; enfin dans une armoire +tout ouverte, une collection de pipes allemandes, de chibouques aux +bouquins d'ambre, ornes de corail, et de narguils incrusts d'or, aux +longs tuyaux de maroquin rouls comme des serpents, attendaient le +caprice ou la sympathie des fumeurs. Albert avait prsid lui-mme +l'arrangement ou plutt au dsordre symtrique qu'aprs le caf, les +convives d'un djeuner moderne aiment contempler travers la vapeur +qui s'chappe de leur bouche et qui monte au plafond en longues et +capricieuses spirales. + + dix heures moins un quart, un valet de chambre entra. C'tait un petit +groom de quinze ans, ne parlant qu'anglais et rpondant au nom de John, +tout le domestique de Morcerf. Bien entendu que dans les jours +ordinaires le cuisinier de l'htel tait sa disposition, et que dans +les grandes occasions le chasseur du comte l'tait galement. + +Ce valet de chambre, qui s'appelait Germain et qui jouissait de la +confiance entire de son jeune matre, tenait la main une liasse de +journaux qu'il dposa sur une table, et un paquet de lettres qu'il remit + Albert. + +Albert jeta un coup d'oeil distrait sur ces diffrentes missives, en +choisit deux aux critures fines et aux enveloppes parfumes, les +dcacheta et les lut avec une certaine attention. + +Comment sont venues ces lettres? demanda-t-il. + +--L'une est venue par la poste, l'autre a t apporte par le valet de +chambre de Mme Danglars. + +--Faites dire Mme Danglars que j'accepte la place qu'elle m'offre dans +sa loge.... Attendez donc... puis, dans la journe, vous passerez chez +Rosa; vous lui direz que j'irai, comme elle m'y invite, souper avec +elle en sortant de l'Opra, et vous lui porterez six bouteilles de vins +assortis, de Chypre, de Xrs, de Malaga, et un baril d'hutres +d'Ostende.... Prenez les hutres chez Borel, et dites surtout que c'est +pour moi. + +-- quelle heure monsieur veut-il tre servi? + +--Quelle heure avons-nous? + +--Dix heures moins un quart. + +--Eh bien, servez pour dix heures et demie prcises. Debray sera +peut-tre forc d'aller son ministre.... Et d'ailleurs... (Albert +consulta ses tablettes), c'est bien l'heure que j'ai indique au comte, +le 21 mai, dix heures et demie du matin, et quoique je ne fasse pas +grand fond sur sa promesse, je veux tre exact. propos, savez-vous si +Mme la comtesse est leve? + +--Si monsieur le vicomte le dsire, je m'en informerai. + +--Oui... vous lui demanderez une de ses caves liqueurs, la mienne est +incomplte, et vous lui direz que j'aurai l'honneur de passer chez elle +vers trois heures, et que je lui fais demander la permission de lui +prsenter quelqu'un. + +Le valet sorti, Albert se jeta sur le divan, dchira l'enveloppe de deux +ou trois journaux, regarda les spectacles, fit la grimace en +reconnaissant que l'on jouait un opra et non un ballet, chercha +vainement dans les annonces de parfumerie un opiat pour les dents dont +on lui avait parl, et rejeta l'une aprs l'autre les trois feuilles les +plus courues de Paris, en murmurant au milieu d'un billement prolong: + +En vrit, ces journaux deviennent de plus en plus assommants. + +En ce moment une voiture lgre s'arrta devant la porte, et un instant +aprs le valet de chambre rentra pour annoncer M. Lucien Debray. Un +grand jeune homme blond, ple, l'oeil gris et assur, aux lvres +minces et froides, l'habit bleu aux boutons d'or cisels, la cravate +blanche, au lorgnon d'caille suspendu par un fil de soie, et que, par +un effort du nerf sourcilier et du nerf zygomatique, il parvenait +fixer de temps en temps dans la cavit de son oeil droit, entra sans +sourire, sans parler et d'un air demi-officiel. + +Bonjour, Lucien.... Bonjour! dit Albert. Ah! vous m'effrayez, mon cher, +avec votre exactitude! Que dis-je? exactitude! Vous que je n'attendais +que le dernier, vous arrivez dix heures moins cinq minutes, lorsque le +rendez-vous dfinitif n'est qu' dix heures et demie! C'est miraculeux! +Le ministre serait-il renvers, par hasard? + +--Non, trs cher, dit le jeune homme en s'incrustant dans le divan; +rassurez-vous, nous chancelons toujours, mais nous ne tombons jamais, et +je commence croire que nous passons tout bonnement l'inamovibilit, +sans compter que les affaires de la Pninsule vont nous consolider tout + fait. + +--Ah! oui, c'est vrai, vous chassez don Carlos d'Espagne. + +--Non pas, trs cher, ne confondons point, nous le ramenons de l'autre +ct de la frontire de France, et nous lui offrons une hospitalit +royale Bourges. + +-- Bourges? + +--Oui, il n'a pas se plaindre, que diable! Bourges est la capitale du +roi Charles VII. Comment! vous ne saviez pas cela? C'est connu depuis +hier de tout Paris, et avant-hier la chose avait dj transpir la +Bourse, car M. Danglars (je ne sais point par quel moyen cet homme sait +les nouvelles en mme temps que nous), car M. Danglars a jou la +hausse et a gagn un million. + +--Et vous, un ruban nouveau, ce qu'il parat; car je vois un lisr +bleu ajout votre brochette? + +--Heu! ils m'ont envoy la plaque de Charles III, rpondit ngligemment +Debray. + +--Allons ne faites donc pas l'indiffrent, et avouez que la chose vous a +fait plaisir recevoir. + +--Ma foi, oui, comme complment de toilette, une plaque fait bien sur un +habit noir boutonn, c'est lgant. + +--Et, dit Morcerf en souriant, on a l'air du prince de Galles ou du duc +de Reichstadt. + +--Voil donc pourquoi vous me voyez si matin, trs cher. + +--Parce que vous avez la plaque de Charles III et que vous vouliez +m'annoncer cette bonne nouvelle? + +--Non; parce que j'ai pass la nuit expdier des lettres: vingt-cinq +dpches diplomatiques. Rentr chez moi ce matin au jour, j'ai voulu +dormir; mais le mal de tte m'a pris, et je me suis relev pour monter +cheval une heure. Boulogne, l'ennui et la faim m'ont saisi, deux +ennemis qui vont rarement ensemble, et qui cependant se sont ligus +contre moi: une espce d'alliance carlos-rpublicaine; je me suis alors +souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voil: j'ai faim, +nourrissez-moi; je m'ennuie, amusez-moi. + +--C'est mon devoir d'amphitryon, cher ami, dit Albert en sonnant le +valet de chambre, tandis que Lucien faisait sauter, avec le bout de sa +badine pomme d'or incruste de turquoise, les journaux dplis. +Germain, un verre de xrs et un biscuit. En attendant, mon cher +Lucien, voici des cigares de contrebande, bien entendu; je vous engage +en goter et inviter votre ministre nous en vendre de pareils, au +lieu de ces espces de feuilles de noyer qu'il condamne les bons +citoyens fumer. + +--Peste! je m'en garderais bien. Du moment o ils vous viendraient du +gouvernement vous n'en voudriez plus et les trouveriez excrables. +D'ailleurs, cela ne regarde point l'intrieur, cela regarde les +finances: adressez-vous M. Humann, section des contributions +indirectes, corridor A, n 26. + +--En vrit, dit Albert, vous m'tonnez par l'tendue de vos +connaissances. Mais prenez donc un cigare! + +--Ah! cher vicomte, dit Lucien en allumant un manille une bougie rose +brlant dans un bougeoir de vermeil et en se renversant sur le divan, +ah! cher vicomte, que vous tes heureux de n'avoir rien faire! En +vrit, vous ne connaissez pas votre bonheur! + +--Et que feriez-vous donc, mon cher pacificateur de royaumes, reprit +Morcerf avec une lgre ironie, si vous ne faisiez rien? Comment! +secrtaire particulier d'un ministre, lanc la fois dans la grande +cabale europenne et dans les petites intrigues de Paris; ayant des +rois, et, mieux que cela, des reines protger, des partis runir, +des lections diriger; faisant plus de votre cabinet avec votre plume +et votre tlgraphe, que Napolon ne faisait de ses champs de bataille +avec son pe et ses victoires; possdant vingt-cinq mille livres de +rente en dehors de votre place; un cheval dont Chteau-Renaud vous a +offert quatre cents louis, et que vous n'avez pas voulu donner; un +tailleur qui ne vous manque jamais un pantalon; ayant l'Opra, le +Jockey-Club et le thtre des Varits, vous ne trouvez pas dans tout +cela de quoi vous distraire? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi. + +--Comment cela? + +--En vous faisant faire une connaissance nouvelle. + +--En homme ou en femme? + +--En homme. + +--Oh! j'en connais dj beaucoup! + +--Mais vous n'en connaissez pas comme celui dont je vous parle. + +--D'o vient-il donc? du bout du monde? + +--De plus loin peut-tre. + +--Ah diable! j'espre qu'il n'apporte pas notre djeuner? + +--Non, soyez tranquille, notre djeuner se confectionne dans les +cuisines maternelles. Mais vous avez donc faim? + +--Oui, je l'avoue, si humiliant que cela soit dire. Mais j'ai dn +hier chez M. de Villefort; et avez-vous remarqu cela, cher ami? on dne +trs mal chez tous ces gens du parquet; on dirait toujours qu'ils ont +des remords. + +--Ah! pardieu, dprciez les dners des autres, avec cela qu'on dne +bien chez vos ministres. + +--Oui, mais nous n'invitons pas les gens comme il faut, au moins; et si +nous n'tions pas obligs de faire les honneurs de notre table +quelques croquants qui pensent et surtout qui votent bien, nous nous +garderions comme de la peste de dner chez nous, je vous prie de croire. + +--Alors, mon cher, prenez un second verre de xrs et un autre biscuit. + +--Volontiers, votre vin d'Espagne est excellent; vous voyez bien que +nous avons eu tout fait raison de pacifier ce pays-l. + +--Oui, mais don Carlos? + +--Eh bien, don Carlos boira du vin de Bordeaux et dans dix ans nous +marierons son fils la petite reine. + +--Ce qui vous vaudra la Toison d'or, si vous tes encore au ministre. + +--Je crois, Albert, que vous avez adopt pour systme ce matin de me +nourrir de fume. + +--Eh! c'est encore ce qui amuse le mieux l'estomac, convenez-en; mais, +tenez, justement j'entends la voix de Beauchamp dans l'antichambre, vous +vous disputerez, cela vous fera prendre patience. + +-- propos de quoi? + +-- propos de journaux. + +--Oh! cher ami, dit Lucien avec un souverain mpris, est-ce que je lis +les journaux! + +--Raison de plus, alors vous vous disputerez bien davantage. + +--M. Beauchamp! annona le valet de chambre. + +--Entrez, entrez! plume terrible! dit Albert en se levant et en allant +au-devant du jeune homme. Tenez, voici Debray qui vous dteste sans vous +lire, ce qu'il dit du moins. + +--Il a bien raison, dit Beauchamp, c'est comme moi, je le critique sans +savoir ce qu'il fait. Bonjour, commandeur. + +--Ah! vous savez dj cela, rpondit le secrtaire particulier en +changeant avec le journaliste une poigne de main et un sourire. + +--Pardieu! reprit Beauchamp. + +--Et qu'en dit-on dans le monde? + +--Dans quel monde? Nous avons beaucoup de mondes en l'an de grce 1838. + +--Eh! dans le monde critico-politique, dont vous tes un des lions. + +--Mais on dit que c'est chose fort juste, et que vous semez assez de +rouge pour qu'il pousse un peu de bleu. + +--Allons, allons, pas mal, dit Lucien: pourquoi n'tes vous pas des +ntres, mon cher Beauchamp? Ayant de l'esprit comme vous en avez, vous +feriez fortune en trois ou quatre ans. + +--Aussi, je n'attends qu'une chose pour suivre votre conseil: c'est un +ministre qui soit assur pour six mois. Maintenant, un seul mot, mon +cher Albert, car aussi bien faut-il que je laisse respirer le pauvre +Lucien. Djeunons-nous ou dnons-nous? J'ai la Chambre, moi. Tout n'est +pas rose, comme vous le voyez, dans notre mtier. + +--On djeunera seulement; nous n'attendons plus que deux personnes, et +l'on se mettra table aussitt qu'elles seront arrives. + +--Et quelles sortes de personnes attendez-vous djeuner? dit +Beauchamp. + +--Un gentilhomme et un diplomate, reprit Albert. + +--Alors c'est l'affaire de deux petites heures pour le gentilhomme et de +deux grandes heures pour le diplomate. Je reviendrai au dessert. +Gardez-moi des fraises, du caf et des cigares. Je mangerai une +ctelette la Chambre. + +--N'en faites rien, Beauchamp, car le gentilhomme ft-il un Montmorency, +et le diplomate un Metternich, nous djeunerons dix heures et demie +prcises; en attendant faites comme Debray, gotez mon xrs et mes +biscuits. + +--Allons donc, soit, je reste. Il faut absolument que je me distraie ce +matin. + +--Bon, vous voil comme Debray! Il me semble cependant que lorsque le +ministre est triste l'opposition doit tre gaie. + +--Ah! voyez-vous, cher ami, c'est que vous ne savez point ce qui me +menace. J'entendrai ce matin un discours de M. Danglars la Chambre des +dputs, et ce soir, chez sa femme, une tragdie d'un pair de France. Le +diable emporte le gouvernement constitutionnel! et puisque nous avions +le choix, ce qu'on dit, comment avons-nous choisi celui-l? + +--Je comprends; vous avez besoin de faire provision d'hilarit. + +--Ne dites donc pas de mal des discours de M. Danglars, dit Debray: il +vote pour vous, il fait de l'opposition. + +--Voil, pardieu, bien le mal! aussi j'attends que vous l'envoyiez +discourir au Luxembourg pour en rire tout mon aise. + +--Mon cher, dit Albert Beauchamp, on voit bien que les affaires +d'Espagne sont arranges, vous tes ce matin d'une aigreur rvoltante. +Rappelez-vous donc que la chronique parisienne parle d'un mariage entre +moi et Mlle Eugnie Danglars. Je ne puis donc pas, en conscience, vous +laisser mal parler de l'loquence d'un homme qui doit me dire un jour: +Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux millions ma fille. + +--Allons donc! dit Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais. Le roi a pu +le faire baron, il pourra le faire pair, mais il ne le fera point +gentilhomme, et le comte de Morcerf est une pe trop aristocratique +pour consentir, moyennant deux pauvres millions, une msalliance. Le +vicomte de Morcerf ne doit pouser qu'une marquise. + +--Deux millions! c'est cependant joli! reprit Morcerf. + +--C'est le capital social d'un thtre de boulevard ou d'un chemin de +fer du jardin des Plantes la Rpe. + +--Laissez-le dire, Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et +mariez-vous. Vous pousez l'tiquette d'un sac, n'est-ce pas? eh bien, +que vous importe! mieux vaut alors sur cette tiquette un blason de +moins et un zro de plus; vous avez sept merlettes dans vos armes, vous +en donnerez trois votre femme et il vous en restera encore quatre. +C'est une de plus qu'a M. de Guise, qui a failli tre roi de France, et +dont le cousin germain tait empereur d'Allemagne. + +--Ma foi, je crois que vous avez raison, Lucien, rpondit distraitement +Albert. + +--Et certainement! D'ailleurs tout millionnaire est noble comme un +btard, c'est--dire qu'il peut l'tre. + +--Chut! ne dites pas cela, Debray, reprit en riant Beauchamp, car voici +Chteau-Renaud qui, pour vous gurir de votre manie de paradoxer, vous +passera au travers du corps l'pe de Renaud de Montauban, son anctre. + +--Il drogerait alors, rpondit Lucien, car je suis vilain et trs +vilain. + +--Bon! s'cria Beauchamp, voil le ministre qui chante du Branger, o +allons-nous, mon Dieu? + +--M. de Chteau-Renaud! M. Maximilien Morrel! dit le valet de chambre, +en annonant deux nouveaux convives. + +--Complets alors! dit Beauchamp, et nous allons djeuner; car, si je ne +me trompe, vous n'attendiez plus que deux personnes, Albert? + +--Morrel! murmura Albert surpris; Morrel! qu'est-ce que cela? + +Mais avant qu'il et achev, M. de Chteau-Renaud, beau jeune homme de +trente ans, gentilhomme des pieds la tte, c'est--dire avec la figure +d'un Guiche et l'esprit d'un Mortemart, avait pris Albert par la main: + +Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous prsenter M. le capitaine +de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon sauveur. Au reste, +l'homme se prsente assez bien par lui-mme. Saluez mon hros, vicomte. + +Et il se rangea pour dmasquer ce grand et noble jeune homme au front +large, l'oeil perant, aux moustaches noires, que nos lecteurs se +rappellent avoir vu Marseille, dans une circonstance assez dramatique +pour qu'ils ne l'aient point encore oubli. Un riche uniforme, +demi-franais, demi-oriental, admirablement port faisait valoir sa +large poitrine dcore de la croix de la Lgion d'honneur, et ressortir +la cambrure hardie de sa taille. Le jeune officier s'inclina avec une +politesse d'lgance; Morrel tait gracieux dans chacun de ses +mouvements, parce qu'il tait fort. + +Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le baron de +Chteau-Renaud savait d'avance tout le plaisir qu'il me procurait en me +faisant faire votre connaissance; vous tes de ses amis, monsieur, soyez +des ntres. + +--Trs bien, dit Chteau-Renaud, et souhaitez, mon cher vicomte, que le +cas chant il fasse pour vous ce qu'il a fait pour moi. + +--Et qu'a-t-il donc fait? demanda Albert. + +--Oh! dit Morrel, cela ne vaut pas la peine d'en parler, et monsieur +exagre. + +--Comment! dit Chteau-Renaud, cela ne vaut pas la peine d'en parler! La +vie ne vaut pas la peine qu'on en parle!... En vrit, c'est par trop +philosophique ce que vous dites l, mon cher monsieur Morrel.... Bon +pour vous qui exposez votre vie tous les jours, mais pour moi qui +l'expose une fois par hasard.... + +--Ce que je vois de plus clair dans tout cela, baron, c'est que M. le +capitaine Morrel vous a sauv la vie. + +--Oh! mon Dieu, oui, tout bonnement, reprit Chteau-Renaud. + +--Et quelle occasion? demanda Beauchamp. + +--Beauchamp, mon ami, vous saurez que je meurs de faim, dit Debray, ne +donnez donc pas dans les histoires. + +--Eh bien, mais, dit Beauchamp, je n'empche pas qu'on se mette table, +moi.... Chteau-Renaud nous racontera cela table. + +--Messieurs, dit Morcerf, il n'est encore que dix heures un quart, +remarquez bien cela, et nous attendons un dernier convive. + +--Ah! c'est vrai, un diplomate, reprit Debray. + +--Un diplomate, ou autre chose, je n'en sais rien, ce que je sais, c'est +que pour mon compte je l'ai charg d'une ambassade qu'il a si bien +termine ma satisfaction, qui si j'avais t roi, je l'eusse fait +l'instant mme chevalier de tous mes ordres, euss-je eu la fois la +disposition de la Toison d'or et de la Jarretire. + +--Alors, puisqu'on ne se met point encore table, dit Debray, +versez-vous un verre de xrs comme nous avons fait, et racontez-nous +cela, baron. + +--Vous savez tous que l'ide m'tait venue d'aller en Afrique. + +--C'est un chemin que vos anctres vous ont trac, mon cher +Chteau-Renaud, rpondit galamment Morcerf. + +--Oui, mais je doute que cela ft, comme eux, pour dlivrer le tombeau +du Christ. + +--Et vous avez raison, Beauchamp, dit le jeune aristocrate; c'tait tout +bonnement pour faire le coup de pistolet en amateur. Le duel me rpugne, +comme vous savez, depuis que deux tmoins, que j'avais choisis pour +accommoder une affaire, m'ont forc de casser le bras un de mes +meilleurs amis... eh pardieu! ce pauvre Franz d'pinay, que vous +connaissez tous. + +--Ah oui! c'est vrai, dit Debray, vous vous tes battu dans le temps... + quel propos? + +--Le diable m'emporte si je m'en souviens! dit Chteau-Renaud; mais ce +que je me rappelle parfaitement, c'est qu'ayant honte de laisser dormir +un talent comme le mien, j'ai voulu essayer sur les Arabes des pistolets +neufs dont on venait de me faire cadeau. En consquence je m'embarquai +pour Oran; d'Oran je gagnai Constantine, et j'arrivai juste pour voir +lever le sige. Je me mis en retraite comme les autres. Pendant +quarante-huit heures je supportai assez bien la pluie le jour, la neige +la nuit; enfin, dans la troisime matine, mon cheval mourut de froid. +Pauvre bte! accoutume aux couvertures et au pole de l'curie... un +cheval arabe qui seulement s'est trouv un peu dpays en rencontrant +dix degrs de froid en Arabie. + +--C'est pour cela que vous voulez m'acheter mon cheval anglais, dit +Debray; vous supposez qu'il supportera mieux le froid que votre arabe. + +--Vous vous trompez, car j'ai fait voeu de ne plus retourner en Afrique. + +--Vous avez donc eu bien peur? demanda Beauchamp. + +--Ma foi, oui, je l'avoue, rpondit Chteau-Renaud; et il y avait de +quoi! Mon cheval tait donc mort; je faisais ma retraite pied; six +Arabes vinrent au galop pour me couper la tte, j'en abattis deux de +mes deux coups de fusil, deux de mes deux coups de pistolet, mouches +pleines; mais il en restait deux, et j'tais dsarm. L'un me prit par +les cheveux, c'est pour cela que je les porte courts maintenant, on ne +sait pas ce qui peut arriver, l'autre m'enveloppa le cou de son yatagan, +et je sentais dj le froid aigu du fer, quand monsieur, que vous voyez, +chargea son tour sur eux, tua celui qui me tenait par les cheveux d'un +coup de pistolet, et fendit la tte de celui qui s'apprtait me couper +la gorge d'un coup de sabre. Monsieur s'tait donn pour tche de sauver +un homme ce jour-l, le hasard a voulu que ce ft moi; quand je serai +riche, je ferai faire par Klagmann ou par Marochetti une statue du +Hasard. + +--Oui, dit en souriant Morrel, c'tait le 5 septembre, c'est--dire +l'anniversaire d'un jour o mon pre fut miraculeusement sauv; aussi, +autant qu'il est en mon pouvoir, je clbre tous les ans ce jour-l par +quelque action.... + +--Hroque, n'est-ce pas? interrompit Chteau-Renaud; bref, je fus +l'lu, mais ce n'est pas tout. Aprs m'avoir sauv du fer, il me sauva +du froid, en me donnant, non pas la moiti de son manteau, comme faisait +saint Martin, mais en me le donnant tout entier; puis de la faim, en +partageant avec moi, devinez quoi? + +--Un pt de chez Flix? demanda Beauchamp. + +--Non pas, son cheval, dont nous mangemes chacun un morceau de grand +apptit: c'tait dur. + +--Le cheval? demanda en riant Morcerf. + +--Non, le sacrifice, rpondit Chteau-Renaud. Demandez Debray s'il +sacrifierait son anglais pour un tranger? + +--Pour un tranger, non, dit Debray mais pour un ami, peut-tre. + +--Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron, dit +Morrel; d'ailleurs, j'ai dj eu l'honneur de vous le dire, hrosme ou +non, sacrifice ou non, ce jour-l je devais une offrande la mauvaise +fortune en rcompense de la faveur que nous avait faite autrefois la +bonne. + +--Cette histoire laquelle M. Morrel fait allusion, continua +Chteau-Renaud, est toute une admirable histoire qu'il vous racontera +un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample connaissance; pour +aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la mmoire. quelle heure +djeunez-vous, Albert. + +-- dix heures et demie. + +--Prcises? demanda Debray en tirant sa montre. + +--Oh! vous m'accorderez bien les cinq minutes de grce, dit Morcerf, +car, moi aussi, j'attends un sauveur. + +-- qui? + +-- moi, parbleu! rpondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse +pas me sauver comme un autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent +la tte! Notre djeuner est un djeuner philanthropique, et nous aurons + notre table, je l'espre du moins, deux bienfaiteurs de l'humanit. + +--Comment ferons-nous? dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon? + +--Eh bien, mais on le donnera quelqu'un qui n'aura rien fait pour +l'avoir, dit Beauchamp. C'est de cette faon-l que d'ordinaire +l'Acadmie se tire d'embarras. + +--Et d'o vient-il? demanda Debray; excusez l'insistance; vous avez +dj, je le sais bien, rpondu cette question, mais assez vaguement +pour que je me permette de la poser une seconde fois. + +--En vrit, dit Albert, je n'en sais rien. Quand je l'ai invit, il y a +trois mois de cela, il tait Rome; mais depuis ce temps-l, qui peut +dire le chemin qu'il a fait! + +--Et le croyez-vous capable d'tre exact? demanda Debray. + +--Je le crois capable de tout, rpondit Morcerf. + +--Faites attention qu'avec les cinq minutes de grce, nous n'avons plus +que dix minutes. + +--Eh bien, j'en profiterai pour vous dire un mot de mon convive. + +--Pardon, dit Beauchamp, y a-t-il matire un feuilleton dans ce que +vous allez nous raconter? + +--Oui, certes, dit Morcerf, et des plus curieux, mme. + +--Dites alors, car je vois bien que je manquerai la Chambre; il faut +bien que je me rattrape. + +--J'tais Rome au carnaval dernier. + +--Nous savons cela, dit Beauchamp. + +--Oui, mais ce que vous ne savez pas, c'est que j'avais t enlev par +des brigands. + +--Il n'y a pas de brigands, dit Debray. + +--Si fait, il y en a, et de hideux mme, c'est--dire d'admirables, car +je les ai trouvs beaux faire peur. + +--Voyons, mon cher Albert, dit Debray, avouez que votre cuisinier est en +retard, que les hutres ne sont pas arrives de Marennes ou d'Ostende, +et qu' l'exemple de Mme de Maintenon, vous voulez remplacer le plat par +un comte. Dites-le, mon cher, nous sommes d'assez bonne compagnie pour +vous le pardonner et pour couter votre histoire, toute fabuleuse +qu'elle promet d'tre. + +--Et, moi, je vous dis, toute fabuleuse qu'elle est, que je vous la +donne pour vraie d'un bout l'autre. Les brigands m'avaient donc enlev +et m'avaient conduit dans un endroit fort triste qu'on appelle les +catacombes de Saint-Sbastien. + +--Je connais cela, dit Chteau-Renaud, j'ai manqu d'y attraper la +fivre. + +--Et, moi, j'ai fait mieux que cela, dit Morcerf, je l'ai eue +rellement. On m'avait annonc que j'tais prisonnier sauf ranon, une +misre, quatre mille cus romains, vingt-six mille livres tournois. +Malheureusement je n'en avais plus que quinze cents; j'tais au bout de +mon voyage et mon crdit tait puis. J'crivis Franz. Et, pardieu! +tenez, Franz en tait, et vous pouvez lui demander si je mens d'une +virgule; j'crivis Franz que s'il n'arrivait pas six heures du matin +avec les quatre mille cus, six heures dix minutes j'aurais rejoint +les bienheureux saints et les glorieux martyrs dans la compagnie +desquels j'avais eu l'honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c'est le +nom de mon chef de brigands, m'aurait, je vous prie de le croire, tenu +scrupuleusement parole. + +--Mais Franz arriva avec les quatre mille cus? dit Chteau-Renaud. Que +diable! on n'est pas embarrass pour quatre mille cus quand on +s'appelle Franz d'pinay ou Albert de Morcerf. + +--Non, il arriva purement et simplement accompagn du convive que je +vous annonce et que j'espre vous prsenter. + +--Ah ! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un +Perse dlivrant Andromde? + +--Non, c'est un homme de ma taille peu prs. + +--Arm jusqu'aux dents? + +--Il n'avait pas mme une aiguille tricoter. + +--Mais il traita de votre ranon? + +--Il dit deux mots l'oreille du chef, et je fus libre. + +--On lui fit mme des excuses de vous avoir arrt, dit Beauchamp. + +--Justement, dit Morcerf. + +--Ah ! mais c'tait donc l'Arioste que cet homme? + +--Non, c'tait tout simplement le comte de Monte-Cristo. + +--On ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo, dit Debray. + +--Je ne crois pas, ajouta Chteau-Renaud avec le sang-froid d'un homme +qui connat sur le bout du doigt son nobilaire europen; qui est-ce qui +connat quelque part un comte de Monte-Cristo? + +--Il vient peut-tre de Terre Sainte, dit Beauchamp; un de ses aeux +aura possd le Calvaire, comme les Mortemart la mer Morte. + +--Pardon, dit Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer +d'embarras, messieurs; Monte-Cristo est une petite le dont j'ai +souvent entendu parler aux marins qu'employait mon pre: un grain de +sable au milieu de la Mditerrane, un atome dans l'infini. + +--C'est parfaitement cela, monsieur! dit Albert. Eh bien, de ce grain de +sable, de cet atome, est seigneur et roi celui dont je vous parle; il +aura achet ce brevet de comte quelque part en Toscane. + +--Il est donc riche, votre comte? + +--Ma foi, je le crois. + +--Mais cela doit se voir, ce me semble? + +--Voil ce qui vous trompe, Debray. + +--Je ne vous comprends plus. + +--Avez-vous lu les _Mille et une Nuits_? + +--Parbleu! belle question! + +--Eh bien, savez-vous donc si les gens qu'on y voit sont riches ou +pauvres? si leurs grains de bl ne sont pas des rubis ou des diamants? +Ils ont l'air de misrables pcheurs, n'est-ce pas? vous les traitez +comme tels, et tout coup ils vous ouvrent quelque caverne mystrieuse, +o vous trouvez un trsor acheter l'Inde. + +--Aprs? + +--Aprs, mon comte de Monte-Cristo est un de ces pcheurs-l. Il a mme +un nom tir de la chose, il s'appelle Simbad le marin et possde une +caverne pleine d'or. + +--Et vous avez vu cette caverne, Morcerf? demanda Beauchamp. + +--Non, pas moi, Franz. Mais, chut! il ne faut pas dire un mot de cela +devant lui. Franz y est descendu les yeux bands, et il a t servi par +des muets et par des femmes prs desquelles, ce qu'il parat, +Cloptre n'est qu'une lorette. Seulement des femmes il n'en est pas +bien sr, vu qu'elles ne sont entres qu'aprs qu'il eut mang du +haschich; de sorte qu'il se pourrait bien que ce qu'il a pris pour des +femmes ft tout bonnement un quadrille de statues. + +Les jeunes gens regardrent Morcerf d'un oeil qui voulait dire: + +Ah , mon cher, devenez-vous insens, ou vous moquez-vous de nous? + +--En effet, dit Morrel pensif, j'ai entendu raconter encore par un vieux +marin nomm Penelon quelque chose de pareil ce que dit l M. de +Morcerf. + +--Ah! fit Albert, c'est bien heureux que M. Morrel me vienne en aide. +Cela vous contrarie, n'est-ce pas, qu'il jette ainsi un peloton de fil +dans mon labyrinthe? + +--Pardon, cher ami, dit Debray, c'est que vous nous racontez des choses +si invraisemblables.... + +--Ah parbleu! parce que vos ambassadeurs, vos consuls ne vous en parlent +pas! Ils n'ont pas le temps, il faut bien qu'ils molestent leurs +compatriotes qui voyagent. + +--Ah! bon, voil que vous vous fchez, et que vous tombez sur nos +pauvres agents. Eh! mon Dieu! avec quoi voulez-vous qu'ils vous +protgent? la Chambre leur rogne tous les jours leurs appointements; +c'est au point qu'on n'en trouve plus. Voulez-vous tre ambassadeur, +Albert? je vous fais nommer Constantinople. + +--Non pas! pour que le sultan, la premire dmonstration que je ferai +en faveur de Mhmet-Ali, m'envoie le cordon et que mes secrtaires +m'tranglent. + +--Vous voyez bien, dit Debray. + +--Oui, mais tout cela n'empche pas mon comte de Monte-Cristo d'exister! + +--Pardieu! tout le monde existe, le beau miracle! + +--Tout le monde existe, sans doute, mais pas dans des conditions +pareilles. Tout le monde n'a pas des esclaves noirs, des galeries +princires, des armes comme la casauba, des chevaux de six mille +francs pice, des matresses grecques! + +--L'avez-vous vue, la matresse grecque? + +--Oui, je l'ai vue et entendue. Vue au thtre Valle, entendue un jour +que j'ai djeun chez le comte. + +--Il mange donc, votre homme extraordinaire? + +--Ma foi, s'il mange, c'est si peu, que ce n'est point la peine d'en +parler. + +--Vous verrez que c'est un vampire. + +--Riez si vous voulez. C'tait l'opinion de la comtesse G..., qui, +comme vous le savez, a connu Lord Ruthwen. + +--Ah! joli! dit Beauchamp, voil pour un homme non journaliste le +pendant du fameux serpent de mer du _constitutionnel_; un vampire, c'est +parfait! + +--Oeil fauve dont la prunelle diminue et se dilate volont, dit +Debray; angle facial dvelopp, front magnifique, teint livide, barbe +noire, dents blanches et aigus, politesse toute pareille. + +--Eh bien, c'est justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le signalement +est trac trait pour trait. Oui, politesse aigu et incisive. Cet homme +m'a souvent donn le frisson; un jour entre autres, que nous regardions +ensemble une excution, j'ai cru que j'allais me trouver mal, bien plus +de le voir et de l'entendre causer froidement sur tous les supplices de +la terre, que de voir le bourreau remplir son office et que d'entendre +les cris du patient. + +--Ne vous a-t-il pas conduit un peu dans les ruines du Colise pour vous +sucer le sang, Morcerf? demanda Beauchamp. + +--Ou, aprs vous avoir dlivr, ne vous a-t-il pas fait signer quelque +parchemin couleur de feu, par lequel vous lui cdiez votre me, comme +sa son droit d'anesse? + +--Raillez! raillez tant que vous voudrez, messieurs! dit Morcerf un peu +piqu. Quand je vous regarde, vous autres beaux Parisiens, habitus du +boulevard de Gand, promeneurs du bois de Boulogne, et que je me +rappelle cet homme, eh bien, il me semble que nous ne sommes pas de la +mme espce. + +--Je m'en flatte! dit Beauchamp. + +--Toujours est-il, ajouta Chteau-Renaud, que votre comte de +Monte-Cristo est un galant homme dans ses moments perdus, sauf toutefois +ses petits arrangements avec les bandits italiens. + +--Eh! il n'y a pas de bandits italiens! dit Debray. + +--Pas de vampires! ajouta Beauchamp. + +--Pas de comte de Monte-Cristo, ajouta Debray. Tenez, cher Albert, voil +dix heures et demie qui sonnent. + +--Avouez que vous avez eu le cauchemar, et allons djeuner, dit +Beauchamp. + +Mais la vibration de la pendule ne s'tait pas encore teinte, lorsque +la porte s'ouvrit, et que Germain annona: + +Son Excellence le comte de Monte-Cristo! + +Tous les auditeurs firent malgr eux un bond qui dnotait la +proccupation que le rcit de Morcerf avait infiltre dans leurs mes. +Albert lui-mme ne put se dfendre d'une motion soudaine. + +On n'avait entendu ni voiture dans la rue, ni pas dans l'antichambre; la +porte elle-mme s'tait ouverte sans bruit. + +Le comte parut sur le seuil, vtu avec la plus grande simplicit, mais +le _lion_ le plus exigeant n'et rien trouv reprendre sa toilette. +Tout tait d'un got exquis, tout sortait des mains des plus lgants +fournisseurs, habits, chapeau et linge. + +Il paraissait g de trente-cinq ans peine, et, ce qui frappa tout le +monde, ce fut son extrme ressemblance avec le portrait qu'avait trac +de lui Debray. + +Le comte s'avana en souriant au milieu du salon, et vint droit +Albert, qui, marchant au-devant de lui, lui offrit la main avec +empressement. + +L'exactitude, dit Monte-Cristo, est la politesse des rois, ce qu'a +prtendu, je crois, un de nos souverains. Mais quelle que soit leur +bonne volont, elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant +j'espre, mon cher vicomte, que vous excuserez, en faveur de ma bonne +volont, les deux ou trois secondes de retard que je crois avoir mises +paratre au rendez-vous. Cinq cents lieues ne se font pas sans quelque +contrarit, surtout en France, o il est dfendu, ce qu'il parat, de +battre les postillons. + +--Monsieur le comte, rpondit Albert, j'tais en train d'annoncer votre +visite quelques-uns de mes amis que j'ai runis l'occasion de la +promesse que vous avez bien voulu me faire, et que j'ai l'honneur de +vous prsenter. Ce sont M. le comte de Chteau-Renaud, dont la noblesse +remonte aux Douze pairs, et dont les anctres ont eu leur place la +Table Ronde; M. Lucien Debray, secrtaire particulier du ministre de +l'intrieur; M. Beauchamp, terrible journaliste, l'effroi du +gouvernement franais, mais dont peut-tre, malgr sa clbrit +nationale, vous n'avez jamais entendu parler en Italie, attendu que son +journal n'y entre pas; enfin M. Maximilien Morrel, capitaine de spahis. + + ce nom, le comte, qui avait jusque-l salu courtoisement, mais avec +une froideur et une impassibilit tout anglaises, fit malgr lui un pas +en avant, et un lger ton de vermillon passa comme l'clair sur ses +joues ples. + +Monsieur porte l'uniforme des nouveaux vainqueurs franais, dit-il, +c'est un bel uniforme. + +On n'et pas pu dire quel tait le sentiment qui donnait la voix du +comte une si profonde vibration et qui faisait briller, comme malgr +lui, son oeil si beau, si calme et si limpide, quand il n'avait point un +motif quelconque pour le voiler. + +Vous n'aviez jamais vu nos Africains, monsieur? dit Albert. + +--Jamais, rpliqua le comte, redevenu parfaitement libre de lui. + +--Eh bien, monsieur, sous cet uniforme bat un des coeurs les plus braves +et les plus nobles de l'arme. + +--Oh! monsieur le comte, interrompit Morrel. + +--Laissez-moi dire, capitaine.... Et nous venons, continua Albert, +d'apprendre de monsieur un fait si hroque, que, quoique je l'aie vu +aujourd'hui pour la premire fois, je rclame de lui la faveur de vous +le prsenter comme mon ami. + +Et l'on put encore, ces paroles, remarquer chez Monte-Cristo ce regard +trange de fixit, cette rougeur furtive et ce lger tremblement de la +paupire qui, chez lui, dcelaient l'motion. + +Ah! Monsieur est un noble coeur, dit le comte, tant mieux! + +Cette espce d'exclamation, qui rpondait la propre pense du comte +plutt qu' ce que venait de dire Albert, surprit tout le monde et +surtout Morrel, qui regarda Monte-Cristo avec tonnement. Mais en mme +temps l'intonation tait si douce et pour ainsi dire si suave que, +quelque trange que ft cette exclamation, il n'y avait pas moyen de +s'en fcher. + +Pourquoi en douterait-il? dit Beauchamp Chteau-Renaud. + +--En vrit, rpondit celui-ci, qui, avec son habitude du monde et la +nettet de son oeil aristocratique, avait pntr de Monte-Cristo tout +ce qui tait pntrable en lui, en vrit Albert ne nous a point +tromps, et c'est un singulier personnage que le comte; qu'en +dites-vous, Morrel? + +--Ma foi, dit celui-ci, il a l'oeil franc et la voix sympathique, de +sorte qu'il me plat, malgr la rflexion bizarre qu'il vient de faire +mon endroit. + +--Messieurs, dit Albert, Germain m'annonce que vous tes servis. Mon +cher comte, permettez-moi de vous montrer le chemin. + +On passa silencieusement dans la salle manger. Chacun prit sa place. + +Messieurs, dit le comte en s'asseyant, permettez-moi un aveu qui sera +mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai faire: je suis +tranger, mais tranger tel point que c'est la premire fois que je +viens Paris. La vie franaise m'est donc parfaitement inconnue, et je +n'ai gure jusqu' prsent pratiqu que la vie orientale, la plus +antipathique aux bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de +m'excuser si vous trouvez en moi quelque chose de trop turc, de trop +napolitain ou de trop arabe. Cela dit, messieurs, djeunons. + +--Comme il dit tout cela! murmura Beauchamp; c'est dcidment un grand +seigneur. + +--Un grand seigneur, ajouta Debray. + +--Un grand seigneur de tous les pays, monsieur Debray, dit +Chteau-Renaud. + + + + +XL + +Le djeuner. + + +Le comte, on se le rappelle, tait un sobre convive. Albert en fit la +remarque en tmoignant la crainte que, ds son commencement, la vie +parisienne ne dplt au voyageur par son ct le plus matriel, mais en +mme temps le plus ncessaire. + +Mon cher comte, dit-il, vous me voyez atteint d'une crainte, c'est que +la cuisine de la rue du Helder ne vous plaise pas autant que celle de la +place d'Espagne. J'aurais d vous demander votre got et vous faire +prparer quelques plats votre fantaisie. + +--Si vous me connaissiez davantage, monsieur, rpondit en souriant le +comte, vous ne vous proccuperiez pas d'un soin presque humiliant pour +un voyageur comme moi, qui a successivement vcu avec du macaroni +Naples, de la polenta Milan, de l'olla podrida Valence, du pilau +Constantinople, du karrick dans l'Inde, et des nids d'hirondelle dans la +Chine. Il n'y a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi. Je mange +de tout et partout, seulement je mange peu; et aujourd'hui que vous me +reprochez ma sobrit, je suis dans mon jour d'apptit, car depuis hier +matin je n'ai point mang. + +--Comment, depuis hier matin! s'crirent les convives; vous n'avez +point mang depuis vingt-quatre heures? + +--Non, rpondit Monte-Cristo; j'avais t oblig de m'carter de ma +route et de prendre des renseignements aux environs de Nmes, de sorte +que j'tais un peu en retard, et je n'ai pas voulu m'arrter. + +--Et vous avez mang dans votre voiture? demanda Morcerf. + +--Non, j'ai dormi comme cela m'arrive quand je m'ennuie sans avoir le +courage de me distraire, ou quand j'ai faim sans avoir envie de manger. + +--Mais vous commandez donc au sommeil, monsieur? demanda Morrel. + +-- peu prs. + +--Vous avez une recette pour cela? + +--Infaillible. + +--Voil qui serait excellent pour nous autres Africains, qui n'avons pas +toujours de quoi manger, et qui avons rarement de quoi boire, dit +Morrel. + +--Oui, dit Monte-Cristo; malheureusement ma recette, excellente pour un +homme comme moi, qui mne une vie tout exceptionnelle, serait fort +dangereuse applique une arme, qui ne se rveillerait plus quand on +aurait besoin d'elle. + +--Et peut-on savoir quelle est cette recette? demanda Debray. + +--Oh! mon Dieu, oui, dit Monte-Cristo, je n'en fais pas de secret: +c'est un mlange d'excellent opium que j'ai t chercher moi-mme +Canton pour tre certain de l'avoir pur, et du meilleur haschich qui se +rcolte en Orient, c'est--dire entre le Tigre et l'Euphrate; on runit +ces deux ingrdients en portions gales, et on fait des espces de +pilules qui s'avalent au moment o l'on en a besoin. Dix minutes aprs +l'effet est produit. Demandez M. le baron Franz d'pinay, je crois +qu'il en a got un jour. + +--Oui, rpondit Morcerf, il m'en a dit quelques mots et il en a gard +mme un fort agrable souvenir. + +--Mais dit Beauchamp, qui en sa qualit de journaliste tait fort +incrdule, vous portez donc toujours cette drogue sur vous? + +--Toujours, rpondit Monte-Cristo. + +--Serait-il indiscret de vous demander voir ces prcieuses pilules? +continua Beauchamp, esprant prendre l'tranger en dfaut. + +--Non, monsieur, rpondit le comte. + +Et il tira de sa poche une merveilleuse bonbonnire creuse dans une +seule meraude et ferme par un crou d'or qui, en se dvissant, donnait +passage une petite boule de couleur verdtre et de la grosseur d'un +pois. Cette boule avait une odeur cre et pntrante; il y en avait +quatre ou cinq pareilles dans l'meraude, et elle pouvait en contenir +une douzaine. + +La bonbonnire fit le tour de la table, mais c'tait bien plus pour +examiner cette admirable meraude que pour voir ou pour flairer les +pilules, que les convives se la faisaient passer. + +Et c'est votre cuisinier qui vous prpare ce rgal? demanda Beauchamp. + +--Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, je ne livre pas comme cela mes +jouissances relles la merci de mains indignes. Je suis assez bon +chimiste, et je prpare mes pilules moi-mme. + +--Voil une admirable meraude et la plus grosse que j'aie jamais vue, +quoique ma mre ait quelques bijoux de famille assez remarquables, dit +Chteau-Renaud. + +--J'en avais trois pareilles, reprit Monte-Cristo: j'ai donn l'une au +Grand Seigneur, qui l'a fait monter sur son sabre; l'autre notre +saint-pre le pape, qui l'a fait incruster sur sa tiare en face d'une +meraude peu prs pareille, mais moins belle cependant, qui avait t +donne son prdcesseur, Pie VII, par l'empereur Napolon; j'ai gard +la troisime pour moi, et je l'ai fait creuser, ce qui lui a t la +moiti de sa valeur, mais ce qui l'a rendue plus commode pour l'usage +que j'en voulais faire. + +Chacun regardait Monte-Cristo avec tonnement; il parlait avec tant de +simplicit, qu'il tait vident qu'il disait la vrit ou qu'il tait +fou; cependant l'meraude qui tait reste entre ses mains faisait que +l'on penchait naturellement vers la premire supposition. + +Et que vous ont donn ces deux souverains en change de ce magnifique +cadeau? demanda Debray. + +--Le Grand Seigneur, la libert d'une femme, rpondit le comte; notre +saint-pre le pape, la vie d'un homme. De sorte qu'une fois dans mon +existence j'ai t aussi puissant que si Dieu m'et fait natre sur les +marches d'un trne. + +--Et c'est Peppino que vous avez dlivr, n'est-ce pas? s'cria Morcerf; +c'est lui que vous avez fait l'application de votre droit de grce? + +--Peut-tre, dit Monte-Cristo en souriant. + +--Monsieur le comte, vous ne vous faites pas l'ide du plaisir que +j'prouve vous entendre parler ainsi! dit Morcerf. Je vous avais +annonc d'avance mes amis comme un homme fabuleux, comme un enchanteur +des Mille et une Nuits; comme un sorcier du Moyen ge; mais les +Parisiens sont gens tellement subtils en paradoxes, qu'ils prennent pour +des caprices de l'imagination les vrits les plus incontestables, quand +ces vrits ne rentrent pas dans toutes les conditions de leur existence +quotidienne. Par exemple, voici Debray qui lit, et Beauchamp qui imprime +tous les jours qu'on a arrt et qu'on a dvalis sur le boulevard un +membre du Jockey-Club attard; qu'on a assassin quatre personnes rue +Saint-Denis ou faubourg Saint-Germain; qu'on a arrt dix, quinze, vingt +voleurs, soit dans un caf du boulevard du Temple, soit dans les +Thermes de Julien, et qui contestent l'existence des bandits des +Maremmes, de la campagne de Rome ou des marais Pontins. Dites-leur donc +vous-mme, je vous en prie, monsieur le comte, que j'ai t pris par ces +bandits, et que, sans votre gnreuse intercession, j'attendrais, selon +toute probabilit, aujourd'hui, la rsurrection ternelle dans les +catacombes de Saint-Sbastien, au lieu de leur donner dner dans mon +indigne petite maison de la rue du Helder. + +--Bah! dit Monte-Cristo, vous m'aviez promis de ne jamais me parler de +cette misre. + +--Ce n'est pas moi, monsieur le comte! s'cria Morcerf, c'est quelque +autre qui vous aurez rendu le mme service qu' moi et que vous aurez +confondu avec moi. Parlons-en, au contraire, je vous en prie; car si +vous vous dcidez parler de cette circonstance, peut-tre non +seulement me redirez-vous un peu de ce que je sais, mais encore beaucoup +de ce que je ne sais pas. + +--Mais il me semble, dit en souriant le comte, que vous avez jou dans +toute cette affaire un rle assez important pour savoir aussi bien que +moi ce qui s'est pass. + +--Voulez-vous me promettre, si je dis tout ce que je sais, dit Morcerf, +de dire votre tour tout ce que je ne sais pas? + +--C'est trop juste, rpondit Monte-Cristo. + +--Eh bien, reprit Morcerf, dt mon amour-propre en souffrir, je me suis +cru pendant trois jours l'objet des agaceries d'un masque que je prenais +pour quelque descendante des Tullie ou des Poppe, tandis que j'tais +tout purement et simplement l'objet des agaceries d'une contadne; et +remarquez que je dis contadne pour ne pas dire paysanne. Ce que je +sais, c'est que, comme un niais, plus niais encore que celui dont je +parlais tout l'heure, j'ai pris pour cette paysanne un jeune bandit de +quinze ou seize ans, au menton imberbe, la taille fine, qui, au moment +o je voulais m'manciper jusqu' dposer un baiser sur sa chaste +paule, m'a mis le pistolet sous la gorge, et, avec l'aide de sept ou +huit de ses compagnons, m'a conduit ou plutt tran au fond des +catacombes de Saint-Sbastien, o j'ai trouv un chef de bandits fort +lettr, ma foi, lequel lisait les _Commentaires de Csar_, et qui a +daign interrompre sa lecture pour me dire que si le lendemain, six +heures du matin, je n'avais pas vers quatre mille cus dans sa caisse, +le lendemain six heures et un quart j'aurais parfaitement cess +d'exister. La lettre existe, elle est entre les mains de Franz, signe +de moi, avec un post-scriptum de matre Luigi Vampa. Si vous en doutez, +j'cris Franz, qui fera lgaliser les signatures. Voil ce que je +sais. Maintenant, ce que je ne sais pas, c'est comment vous tes +parvenu, monsieur le comte, frapper d'un si grand respect les bandits +de Rome, qui respectent si peu de chose. Je vous avoue que, Franz et +moi, nous en fmes ravis d'admiration. + +--Rien de plus simple, monsieur, rpondit le comte, je connaissais le +fameux Vampa depuis plus de dix ans. Tout jeune et quand il tait encore +berger, un jour que je lui donnai je ne sais plus quelle monnaie d'or +parce qu'il m'avait montr mon chemin, il me donna, lui, pour ne rien +devoir moi, un poignard sculpt par lui et que vous avez d voir dans +ma collection d'armes. Plus tard, soit qu'il et oubli cet change de +petits cadeaux qui et d entretenir l'amiti entre nous, soit qu'il ne +m'et pas reconnu, il tenta de m'arrter; mais ce fut moi tout au +contraire qui le pris avec une douzaine de ses gens. Je pouvais le +livrer la justice romaine, qui est expditive et qui se serait encore +hte en sa faveur, mais je n'en fis rien. Je le renvoyai, lui et les +siens. + +-- la condition qu'ils ne pcheraient plus, dit le journaliste en +riant. Je vois avec plaisir qu'ils ont scrupuleusement tenu leur parole. + +--Non, monsieur, rpondit Monte-Cristo, la simple condition qu'ils me +respecteraient toujours, moi et les miens. Peut-tre ce que je vais vous +dire vous paratra-t-il trange, vous, messieurs les socialistes, les +progressifs, les humanitaires; mais je ne m'occupe jamais de mon +prochain, mais je n'essaye jamais de protger la socit qui ne me +protge pas, et, je dirai mme plus, qui gnralement ne s'occupe de moi +que pour me nuire; et, en les supprimant dans mon estime et en gardant +la neutralit vis--vis d'eux, c'est encore la socit et mon prochain +qui me doivent du retour. + +-- la bonne heure! s'cria Chteau-Renaud, voil le premier homme +courageux que j'entends prcher loyalement et brutalement l'gosme: +c'est trs beau, cela! bravo, monsieur le comte! + +--C'est franc du moins, dit Morrel; mais je suis sr que monsieur le +comte ne s'est pas repenti d'avoir manqu une fois aux principes qu'il +vient cependant de nous exposer d'une faon si absolue. + +--Comment ai-je manqu ces principes, monsieur? demanda Monte-Cristo, +qui de temps en temps ne pouvait s'empcher de regarder Maximilien avec +tant d'attention, que deux ou trois fois dj le hardi jeune homme avait +baiss les yeux devant le regard clair et limpide du comte. + +Mais il me semble, reprit Morrel, qu'en dlivrant M. de Morcerf que +vous ne connaissiez pas, vous serviez votre prochain et la socit. + +--Dont il fait le plus bel ornement, dit gravement Beauchamp en vidant +d'un seul trait un verre de vin de Champagne. + +--Monsieur le comte! s'cria Morcerf, vous voil pris par le +raisonnement, vous, c'est--dire un des plus rudes logiciens que je +connaisse; et vous allez voir qu'il va vous tre clairement dmontr +tout l'heure que, loin d'tre un goste, vous tes au contraire un +philanthrope. Ah! monsieur le comte, vous vous dites Oriental, Levantin, +Malais, Indien, Chinois, sauvage; vous vous appelez Monte-Cristo de +votre nom de famille, Simbad le marin de votre nom de baptme, et voil +que du jour o vous mettez le pied Paris vous possdez d'instinct le +plus grand mrite ou le plus grand dfaut de nos excentriques Parisiens, +c'est--dire que vous usurpez les vices que vous n'avez pas et que vous +cachez les vertus que vous avez! + +--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, je ne vois pas dans tout ce que +j'ai dit ou fait un seul mot qui me vaille, de votre part et de celle de +ces messieurs le prtendu loge que je viens de recevoir. Vous n'tiez +pas un tranger pour moi, puisque je vous connaissais, puisque je vous +avais cd deux chambres, puisque je vous avais donn djeuner, +puisque je vous avais prt une de mes voitures, puisque nous avions vu +passer les masques ensemble dans la rue du Cours, et puisque nous avions +regard d'une fentre de la place del Popolo cette excution qui vous a +si fort impressionn que vous avez failli vous trouver mal. Or, je le +demande tous ces messieurs, pouvais-je laisser mon hte entre les mains +de ces affreux bandits, comme vous les appelez? D'ailleurs, vous le +savez, j'avais, en vous sauvant, une arrire-pense qui tait de me +servir de vous pour m'introduire dans les salons de Paris quand je +viendrais visiter la France. Quelque temps vous avez pu considrer cette +rsolution comme un projet vague et fugitif; mais aujourd'hui, vous le +voyez, c'est une bonne et belle ralit, laquelle il faut vous +soumettre sous peine de manquer votre parole. + +--Et je la tiendrai, dit Morcerf; mais je crains bien que vous ne soyez +fort dsenchant, mon cher comte, vous, habitu aux sites accidents, +aux vnements pittoresques, aux fantastiques horizons. Chez nous, pas +le moindre pisode du genre de ceux auxquels votre vie aventureuse vous +a habitu. Notre Chimborazzo, c'est Montmartre; notre Himalaya, c'est le +mont Valrien; notre Grand-Dsert, c'est la plaine de Grenelle, encore y +perce-t-on un puits artsien pour que les caravanes y trouvent de +l'eau. Nous avons des voleurs, beaucoup mme, quoique nous n'en ayons +pas autant qu'on le dit, mais ces voleurs redoutent infiniment davantage +le plus petit mouchard que le plus grand seigneur; enfin, la France est +un pays si prosaque, et Paris une ville si fort civilise, que vous ne +trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq dpartements, je +dis quatre-vingt-cinq dpartements, car, bien entendu, j'excepte la +Corse de la France, que vous ne trouverez pas dans nos quatre-vingt-cinq +dpartements la moindre montagne sur laquelle il n'y ait un tlgraphe, +et la moindre grotte un peu noire dans laquelle un commissaire de police +n'ait fait poser un bec de gaz. Il n'y a donc qu'un seul service que je +puisse vous rendre, mon cher comte, et pour celui-l je me mets votre +disposition: vous prsenter partout, ou vous faire prsenter par mes +amis, cela va sans dire. D'ailleurs, vous n'avez besoin de personne +pour cela; avec votre nom, votre fortune et votre esprit (Monte-Cristo +s'inclina avec un sourire lgrement ironique), on se prsente partout +soi-mme, et l'on est bien reu partout. Je ne peux donc en ralit vous +tre bon qu' une chose. Si quelque habitude de la vie parisienne +quelque exprience du confortable, quelque connaissance de nos bazars +peuvent me recommander vous, je me mets votre disposition pour vous +trouver une maison convenable. Je n'ose vous proposer de partager mon +logement comme j'ai partag le vtre Rome, moi qui ne professe pas +l'gosme, mais qui suis goste par excellence; car chez moi, except +moi, il ne tiendrait pas une ombre, moins que cette ombre ne ft celle +d'une femme. + +--Ah! fit le comte, voici une rserve toute conjugale. Vous m'avez en +effet, monsieur, dit Rome quelques mots d'un mariage bauch; dois-je +vous fliciter sur votre prochain bonheur? + +--La chose est toujours l'tat de projet, monsieur le comte. + +--Et qui dit projet, reprit Debray, veut dire ventualit. + +--Non pas! dit Morcerf; mon pre y tient, et j'espre bien, avant peu, +vous prsenter, sinon ma femme, du moins ma future: mademoiselle Eugnie +Danglars. + +--Eugnie Danglars! reprit Monte-Cristo; attendez donc: son pre +n'est-il pas M. le baron Danglars? + +--Oui, rpondit Morcerf; mais baron de nouvelle cration. + +--Oh! qu'importe? rpondit Monte-Cristo, s'il a rendu l'tat des +services qui lui aient mrit cette distinction. + +--D'normes, dit Beauchamp. Il a, quoique libral dans l'me, complt +en 1829 un emprunt de six millions pour le roi Charles X, qui l'a, ma +foi, fait baron et chevalier de la Lgion d'honneur, de sorte qu'il +porte le ruban, non pas la poche de son gilet, comme on pourrait le +croire, mais bel et bien la boutonnire de son habit. + +--Ah! dit Morcerf en riant, Beauchamp, Beauchamp, gardez cela pour _Le +Corsaire et Le Charivari_ mais devant moi pargnez mon futur beau-pre. + +Puis se retournant vers Monte-Cristo: + +Mais vous avez tout l'heure prononc son nom comme quelqu'un qui +connatrait le baron? dit-il. + +--Je ne le connais pas, dit ngligemment Monte-Cristo; mais je ne +tarderai pas probablement faire sa connaissance, attendu que j'ai un +crdit ouvert sur lui par les maisons Richard et Blount de Londres, +Arstein et Eskeles de Vienne, et Thomson et French de Rome. + +Et en prononant ces deux derniers noms, Monte-Cristo regarda du coin de +l'oeil Maximilien Morrel. + +Si l'tranger s'tait attendu produire de l'effet sur Maximilien +Morrel, il ne s'tait pas tromp. Maximilien tressaillit comme s'il et +reu une commotion lectrique. + +Thomson et French, dit-il: connaissez-vous cette maison, monsieur? + +--Ce sont mes banquiers dans la capitale du monde chrtien, rpondit +tranquillement le comte; puis-je vous tre bon quelque chose auprs +d'eux. + +--Oh! monsieur le comte, vous pourriez nous aider peut-tre dans des +recherches jusqu' prsent infructueuses; cette maison a autrefois rendu +un service la ntre, et a toujours, je ne sais pourquoi, ni nous +avoir rendu ce service. + +-- vos ordres, monsieur, rpondit Monte-Cristo en s'inclinant. + +--Mais dit Morcerf, nous nous sommes singulirement carts, propos de +M. Danglars, du sujet de notre conversation. Il tait question de +trouver une habitation convenable au comte de Monte-Cristo; voyons, +messieurs, cotisons-nous pour avoir une ide. O logerons-nous cet hte +nouveau du Grand-Paris? + +--Faubourg Saint-Germain, dit Chteau-Renaud: monsieur trouvera l un +charmant petit htel entre cour, et jardin. + +--Bah! Chteau-Renaud, dit Debray, vous ne connaissez que votre triste +et maussade faubourg Saint-Germain, ne l'coutez pas, monsieur le +comte, logez-vous Chausse-d'Antin: c'est le vritable centre de Paris. + +--Boulevard de l'Opra, dit Beauchamp; au premier, une maison balcon. +Monsieur le comte y fera apporter des coussins de drap d'argent, et +verra, en fumant sa chibouque, ou en avalant ses pilules, toute la +capitale dfiler sous ses yeux. + +--Vous n'avez donc pas d'ides, vous, Morrel, dit Chteau-Renaud, que +vous ne proposez rien? + +--Si fait, dit en souriant le jeune homme; au contraire, j'en ai une, +mais j'attendais que monsieur se laisst tenter par quelqu'une des +offres brillantes qu'on vient de lui faire. Maintenant, comme il n'a pas +rpondu, je crois pouvoir lui offrir un appartement dans un petit htel +tout charmant, tout Pompadour, que ma soeur vient de louer depuis un an +dans la rue Meslay. + +--Vous avez une soeur? demanda Monte-Cristo. + +--Oui, monsieur, et une excellente soeur. + +--Marie? + +--Depuis bientt neuf ans. + +--Heureuse? demanda de nouveau le comte. + +--Aussi heureuse qu'il est permis une crature humaine de l'tre, +rpondit Maximilien: elle a pous l'homme qu'elle aimait, celui qui +nous est rest fidle dans notre mauvaise fortune: Emmanuel Herbault. + +Monte-Cristo sourit imperceptiblement. + +J'habite l pendant mon semestre, continua Maximilien, et je serai, +avec mon beau-frre Emmanuel, la disposition de monsieur le comte pour +tous les renseignements dont il aura besoin. + +--Un moment! s'cria Albert avant que Monte-Cristo et eu le temps de +rpondre, prenez garde ce que vous faites, monsieur Morrel, vous allez +claquemurer un voyageur, Simbad le marin, dans la vie de famille; un +homme qui est venu pour voir Paris vous allez en faire un patriarche. + +--Oh! que non pas, rpondit Morrel en souriant, ma soeur a vingt-cinq +ans, mon beau-frre en a trente: ils sont jeunes, gais et heureux; +d'ailleurs monsieur le comte sera chez lui, et il ne rencontrera ses +htes qu'autant qu'il lui plaira de descendre chez eux. + +--Merci, monsieur, merci, dit Monte-Cristo, je me contenterai d'tre +prsent par vous votre soeur et votre beau-frre, si vous voulez +bien me faire cet honneur; mais je n'ai accept l'offre d'aucun de ces +messieurs, attendu que j'ai dj mon habitation toute prte. + +--Comment! s'cria Morcerf, vous allez donc descendre l'htel? Ce +sera fort maussade pour vous, cela. + +--tais-je donc si mal Rome? demanda Monte-Cristo. + +--Parbleu! Rome, dit Morcerf, vous aviez dpens cinquante mille +piastres pour vous faire meubler un appartement; mais je prsume que +vous n'tes pas dispos renouveler tous les jours une pareille +dpense. + +--Ce n'est pas cela qui m'a arrt, rpondit Monte-Cristo; mais j'tais +rsolu d'avoir une maison Paris, une maison moi, j'entends. J'ai +envoy d'avance mon valet de chambre et il a d acheter cette maison et +me la faire meubler. + +--Mais dites-nous donc que vous avez un valet de chambre qui connat +Paris! s'cria Beauchamp. + +--C'est la premire fois comme moi qu'il vient en France; il est Noir et +ne parle pas, dit Monte-Cristo. + +--Alors, c'est Ali? demanda Albert au milieu de la surprise gnrale. + +--Oui, monsieur, c'est Ali lui-mme, mon Nubien, mon muet, que vous avez +vu Rome, je crois. + +--Oui, certainement, rpondit Morcerf, je me le rappelle merveille. +Mais comment avez-vous charg un Nubien de vous acheter une maison +Paris, et un muet de vous la meubler? Il aura fait toutes choses de +travers le pauvre malheureux. + +--Dtrompez-vous, monsieur, je suis certain, au contraire, qu'il aura +choisi toutes choses selon mon got; car, vous le savez, mon got n'est +pas celui de tout le monde. Il est arriv il y a huit jours; il aura +couru toute la ville avec cet instinct que pourrait avoir un bon chien +chassant tout seul; il connat mes caprices, mes fantaisies, mes +besoins; il aura tout organis ma guise. Il savait que j'arriverais +aujourd'hui dix heures; depuis neuf heures il m'attendait la +barrire de Fontainebleau; il m'a remis ce papier; c'est ma nouvelle +adresse: tenez, lisez. + +Et Monte-Cristo passa un papier Albert. + +Champs-lyses, 30, lut Morcerf. + +--Ah! voil qui est vraiment original! ne put s'empcher de dire +Beauchamp. + +--Et trs princier, ajouta Chteau-Renaud. + +--Comment! vous ne connaissez pas votre maison? demanda Debray. + +--Non, dit Monte-Cristo, je vous ai dj dit que je ne voulais pas +manquer l'heure. J'ai fait ma toilette dans ma voiture et je suis +descendu la porte du vicomte. + +Les jeunes gens se regardrent; ils ne savaient si c'tait une comdie +joue par Monte-Cristo; mais tout ce qui sortait de la bouche de cet +homme avait, malgr son caractre original, un tel cachet de simplicit, +que l'on ne pouvait supposer qu'il dt mentir. D'ailleurs pourquoi +aurait-il menti? + +Il faudra donc nous contenter, dit Beauchamp, de rendre M. le comte +tous les petits services qui seront en notre pouvoir. Moi, en ma qualit +de journaliste, je lui ouvre tous les thtres de Paris. + +--Merci, monsieur, dit en souriant Monte-Cristo; mon intendant a dj +l'ordre de me louer une loge dans chacun d'eux. + +--Et votre intendant est-il aussi un Nubien, un muet? demanda Debray. + +--Non, monsieur, c'est tout bonnement un compatriote vous, si tant +est cependant qu'un Corse soit compatriote de quelqu'un: mais vous le +connaissez, monsieur de Morcerf. + +--Serait-ce par hasard le brave signor Bertuccio, qui s'entend si bien +louer les fentres? + +--Justement, et vous l'avez vu chez moi le jour o j'ai eu l'honneur de +vous recevoir djeuner. C'est un fort brave homme, qui a t un peu +soldat, un peu contrebandier, un peu de tout ce qu'on peut tre enfin. +Je ne jurerais mme pas qu'il n'a point eu quelques dmls avec la +police pour une misre, quelque chose comme un coup de couteau. + +--Et vous avez choisi cet honnte citoyen du monde pour votre +intendant, monsieur le comte? dit Debray, combien vous vole-t-il par an? + +--Eh bien, parole d'honneur, dit le comte, pas plus qu'un autre, j'en +suis sr; mais il fait mon affaire, ne connat pas d'impossibilit, et +je le garde. + +--Alors, dit Chteau-Renaud, vous voil avec une maison monte: vous +avez un htel aux Champs-lyses, domestiques, intendant, il ne vous +manque plus qu'une matresse. + +Albert sourit, il songeait la belle Grecque qu'il avait vue dans la +loge du comte au thtre Valle et au thtre Argentina. + +J'ai mieux que cela, dit Monte-Cristo: j'ai une esclave. Vous louez +vos matresses au thtre de l'Opra, au thtre du Vaudeville, au +thtre des Varits; moi, j'ai achet la mienne Constantinople; cela +m'a cot plus, mais, sous ce rapport-l, je n'ai plus besoin de +m'inquiter de rien. + +--Mais vous oubliez, dit en riant Debray, que nous sommes, comme l'a dit +le roi Charles, francs de nom, francs de nature; qu'en mettant le pied +sur la terre de France, votre esclave est devenue libre? + +--Qui le lui dira? demanda Monte-Cristo. + +--Mais, dame! le premier venu. + +--Elle ne parle que le romaque. + +--Alors c'est autre chose. + +--Mais la verrons-nous, au moins? demanda Beauchamp, ou, ayant dj un +muet, avez-vous aussi des eunuques? + +--Ma foi non, dit Monte-Cristo, je ne pousse pas l'orientalisme +jusque-l: tout ce qui m'entoure est libre de me quitter, et en me +quittant n'aura plus besoin de moi ni de personne; voil peut-tre +pourquoi on ne me quitte pas. + +Depuis longtemps on tait pass au dessert et aux cigares. + +Mon cher, dit Debray en se levant, il est deux heures et demie, votre +convive est charmant, mais il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte, +et quelquefois mme pour la mauvaise; il faut que je retourne mon +ministre. Je parlerai du comte au ministre, et il faudra bien que nous +sachions qui il est. + +--Prenez garde, dit Morcerf, les plus malins y ont renonc. + +--Bah! nous avons trois millions pour notre police: il est vrai qu'ils +sont presque toujours dpenss l'avance; mais n'importe; il restera +toujours bien une cinquantaine de mille francs mettre cela. + +--Et quand vous saurez qui il est, vous me le direz? + +--Je vous le promets. Au revoir, Albert; messieurs, votre trs humble. + +Et, en sortant, Debray cria trs haut dans l'antichambre: + +Faites avancer! + +--Bon, dit Beauchamp Albert, je n'irai pas la Chambre, mais j'ai +offrir mes lecteurs mieux qu'un discours de M. Danglars. + +--De grce, Beauchamp, dit Morcerf, pas un mot, je vous en supplie; ne +m'tez pas le mrite de le prsenter et de l'expliquer: N'est-ce pas +qu'il est curieux? + +--Il est mieux que cela, rpondit Chteau-Renaud, et c'est vraiment un +des hommes les plus extraordinaires que j'aie vus de ma vie. Venez-vous, +Morrel? + +--Le temps de donner ma carte M. le comte, qui veut bien me promettre +de venir nous faire une petite visite, rue Meslay, 14. + +--Soyez sr que je n'y manquerai pas, monsieur, dit en s'inclinant le +comte. + +Et Maximilien Morrel sortit avec le baron de Chteau-Renaud, laissant +Monte-Cristo seul avec Morcerf. + + + + +XLI + +La prsentation. + + +Quand Albert se trouva en tte--tte avec Monte-Cristo: + +Monsieur le comte, lui dit-il, permettez-moi de commencer avec vous mon +mtier de cicrone en vous donnant le spcimen d'un appartement de +garon. Habitu aux palais d'Italie, ce sera pour vous une tude faire +que de calculer dans combien de pieds carrs peut vivre un des jeunes +gens de Paris qui ne passent pas pour tre les plus mal logs. mesure +que nous passerons d'une chambre l'autre, nous ouvrirons les fentres +pour que vous respiriez. + +Monte-Cristo connaissait dj la salle manger et le salon du +rez-de-chausse. Albert le conduisit d'abord son atelier; c'tait, on +se le rappelle, sa pice de prdilection. + +Monte-Cristo tait un digne apprciateur de toutes les choses qu'Albert +avait entasses dans cette pice: vieux bahuts, porcelaines du Japon, +toffes d'Orient, verroteries de Venise, armes de tous les pays du +monde, tout lui tait familier, et, au premier coup d'oeil, il +reconnaissait le sicle, le pays et l'origine. + +Morcerf avait cru tre l'explicateur, et c'tait lui au contraire qui +faisait, sous la direction du comte, un cours d'archologie, de +minralogie et d'histoire naturelle. On descendit au premier. Albert +introduisit son hte dans le salon. Ce salon tait tapiss des oeuvres +des peintres modernes; il y avait des paysages de Dupr, aux longs +roseaux, aux arbres lancs, aux vaches beuglantes et aux ciels +merveilleux; il y avait des cavaliers arabes de Delacroix, aux longs +burnous blancs, aux ceintures brillantes, aux armes damasquines, dont +les chevaux se mordaient avec rage, tandis que les hommes se dchiraient +avec des masses de fer, des aquarelles de Boulanger, reprsentant tout +_Notre-Dame de Paris_ avec cette vigueur qui fait du peintre l'mule du +pote; il y avait des toiles de Diaz, qui fait les fleurs plus belles +que les fleurs, le soleil plus brillant que le soleil; des dessins de +Decamps, aussi colors que ceux de Salvator Rosa, mais plus potiques; +des pastels de Giraud et de Muller, reprsentant des enfants aux ttes +d'ange, des femmes aux traits de vierge; des croquis arrachs l'album +du voyage d'Orient de Dauzats, qui avaient t crayonns en quelques +secondes sur la selle d'un chameau ou sous le dme d'une mosque; enfin +tout ce que l'art moderne peut donner en change et en ddommagement de +l'art perdu et envol avec les sicles prcdents. + +Albert s'attendait montrer, cette fois du moins, quelque chose de +nouveau l'trange voyageur; mais son grand tonnement, celui-ci, +sans avoir besoin de chercher les signatures, dont quelques-unes +d'ailleurs n'taient prsentes que par des initiales, appliqua +l'instant mme le nom de chaque auteur son oeuvre, de faon qu'il +tait facile de voir que non seulement chacun de ces noms lui tait +connu, mais encore que chacun de ces talents avait t apprci et +tudi par lui. + +Du salon on passa dans la chambre coucher. C'tait la fois un modle +d'lgance et de got svre: l un seul portrait, mais sign Lopold +Robert, resplendissait dans son cadre d'or mat. + +Ce portrait attira tout d'abord les regards du comte de Monte-Cristo, +car il fit trois pas rapides dans la chambre et s'arrta tout coup +devant lui. + +C'tait celui d'une jeune femme de vingt-cinq vingt-six ans, au teint +brun, au regard de feu, voil sous une paupire languissante; elle +portait le costume pittoresque des pcheuses catalanes avec son corset +rouge et noir et ses aiguilles d'or piques dans les cheveux; elle +regardait la mer, et sa silhouette lgante se dtachait sur le double +azur des flots et du ciel. + +Il faisait sombre dans la chambre, sans quoi Albert et pu voir la +pleur livide qui s'tendit sur les joues du comte, et surprendre le +frisson nerveux qui effleura ses paules et sa poitrine. + +Il se fit un instant de silence, pendant lequel Monte-Cristo demeura +l'oeil obstinment fix sur cette peinture. + +Vous avez l une belle matresse, vicomte, dit Monte-Cristo d'une voix +parfaitement calme, et ce costume, costume de bal sans doute, lui sied +vraiment ravir. + +--Ah! monsieur, dit Albert, voil une mprise que je ne vous +pardonnerais pas, si ct de ce portrait vous en eussiez vu quelque +autre. Vous ne connaissez pas ma mre, monsieur; c'est elle que vous +voyez dans ce cadre; elle se fit peindre ainsi, il y a six ou huit ans. +Ce costume est un costume de fantaisie, ce qu'il parat, et la +ressemblance est si grande, que je crois encore voir ma mre telle +qu'elle tait en 1830. La comtesse fit faire ce portrait pendant une +absence du comte. Sans doute elle croyait lui prparer pour son retour +une gracieuse surprise; mais, chose bizarre, ce portrait dplut mon +pre; et la valeur de la peinture, qui est, comme vous le voyez, une des +belles toiles de Lopold Robert, ne put le faire passer sur l'antipathie +dans laquelle il l'avait prise. Il est vrai de dire entre nous, mon cher +comte, que M. de Morcerf est un des pairs les plus assidus au +Luxembourg, un gnral renomm pour la thorie, mais un amateur d'art +des plus mdiocres; il n'en est pas de mme de ma mre, qui peint d'une +faon remarquable, et qui, estimant trop une pareille oeuvre pour s'en +sparer tout fait, me l'a donne pour que chez moi elle ft moins +expose dplaire M. de Morcerf, dont je vous ferai voir son tour +le portrait peint par Gros. Pardonnez-moi si je vous parle ainsi mnage +et famille, mais, comme je vais avoir l'honneur de vous conduire chez le +comte, je vous dis cela pour qu'il ne vous chappe pas de vanter ce +portrait devant lui. Au reste, il a une funeste influence; car il est +bien rare que ma mre vienne chez moi sans le regarder, et plus rare +encore qu'elle le regarde sans pleurer. Le nuage qu'amena l'apparition +de cette peinture dans l'htel est du reste le seul qui se soit lev +entre le comte et la comtesse, qui, quoique maris depuis plus de vingt +ans, sont encore unis comme au premier jour. + +Monte-Cristo jeta un regard rapide sur Albert, comme pour chercher une +intention cache ses paroles; mais il tait vident que le jeune homme +les avait dites dans toute la simplicit de son me. + +Maintenant, dit Albert, vous avez vu toutes mes richesses, monsieur le +comte, permettez-moi de vous les offrir, si indignes qu'elles soient; +regardez-vous comme tant ici chez vous, et, pour vous mettre plus +votre aise encore, veuillez m'accompagner jusque chez M. de Morcerf, +qui j'ai crit de Rome le service que vous m'avez rendu, qui j'ai +annonc la visite que vous m'aviez promise; et, je puis le dire, le +comte et la comtesse attendaient avec impatience qu'il leur ft permis +de vous remercier. Vous tes un peu blas sur toutes choses, je le sais, +monsieur le comte, et les scnes de famille n'ont pas sur Simbad le +marin beaucoup d'action: vous avez vu d'autres scnes! Cependant +acceptez que je vous propose, comme initiation la vie parisienne, la +vie de politesses, de visites et de prsentations. + +Monte-Cristo s'inclina pour rpondre; il acceptait la proposition sans +enthousiasme et sans regrets, comme une des convenances de socit dont +tout homme comme il faut se fait un devoir. Albert appela son valet de +chambre, et lui ordonna d'aller prvenir M. et Mme de Morcerf de +l'arrive prochaine du comte de Monte-Cristo. + +Albert le suivit avec le comte. + +En arrivant dans l'antichambre du comte, on voyait au-dessus de la porte +qui donnait dans le salon un cusson qui, par son entourage riche et son +harmonie avec l'ornementation de la pice, indiquait l'importance que +le propritaire de l'htel attachait ce blason. + +Monte-Cristo s'arrta devant ce blason, qu'il examina avec attention. + +D'azur sept merlettes d'or poses en bande. C'est sans doute l'cusson +de votre famille, monsieur? demanda-t-il. part la connaissance des +pices du blason qui me permet de le dchiffrer, je suis fort ignorant +en matire hraldique, moi, comte de hasard, fabriqu par la Toscane +l'aide d'une commanderie de Saint-tienne, et qui me fusse pass d'tre +grand seigneur si l'on ne m'et rpt que, lorsqu'on voyage beaucoup, +c'est chose absolument ncessaire. Car enfin il faut bien, ne ft-ce que +pour que les douaniers ne vous visitent pas, avoir quelque chose sur +les panneaux de sa voiture. Excusez-moi donc si je vous fais une +pareille question. + +--Elle n'est aucunement indiscrte, monsieur, dit Morcerf avec la +simplicit de la conviction, et vous aviez devin juste: ce sont nos +armes, c'est--dire celles du chef de mon pre; mais elles sont, comme +vous voyez, accoles un cusson qui est de gueule la tour d'argent, +et qui est du chef de ma mre; par les femmes je suis Espagnol, mais la +maison de Morcerf est franaise, et, ce que j'ai entendu dire, mme +une des plus anciennes du Midi de la France. + +--Oui, reprit Monte-Cristo, c'est ce qu'indiquent les merlettes. Presque +tous les plerins arms qui tentrent ou qui firent la conqute de la +Terre Sainte prirent pour armes ou des croix, signe de la mission la +quelle ils s'taient vous, ou des oiseaux voyageurs, symbole du long +voyage qu'ils allaient entreprendre et qu'ils espraient accomplir sur +les ailes de la foi. Un de vos aeux paternels aura t de quelqu'une de +vos croisades, et, en supposant que ce ne soit que celle de saint Louis, +cela nous fait dj remonter au treizime sicle, ce qui est encore fort +joli. + +--C'est possible, dit Morcerf: il y a quelque part dans le cabinet de +mon pre un arbre gnalogique qui nous dira cela, et sur lequel j'avais +autrefois des commentaires qui eussent fort difi d'Hozier et Jaucourt. + prsent, je n'y pense plus; cependant je vous dirai, monsieur le +comte, et ceci rentre dans mes attributions de cicrone, que l'on +commence s'occuper beaucoup de ces choses-l sous notre gouvernement +populaire. + +--Eh bien, alors, votre gouvernement aurait bien d choisir dans son +pass quelque chose de mieux que ces deux pancartes que j'ai remarques +sur vos monuments, et qui n'ont aucun sens hraldique. Quant vous, +vicomte, reprit Monte-Cristo en revenant Morcerf, vous tes plus +heureux que votre gouvernement, car vos armes sont vraiment belles et +parlent l'imagination. Oui, c'est bien cela, vous tes la fois de +Provence et d'Espagne; c'est ce qui explique, si le portrait que vous +m'avez montr est ressemblant, cette belle couleur brune que j'admirais +si fort sur le visage de la noble Catalane. + +Il et fallu tre Oedipe ou le Sphinx lui-mme pour deviner l'ironie que +mit le comte dans ces paroles, empreintes en apparence de la plus grande +politesse; aussi Morcerf le remercia-t-il d'un sourire, et, passant le +premier pour lui montrer le chemin, poussa-t-il la porte qui s'ouvrait +au-dessous de ses armes, et qui, ainsi que nous l'avons dit, donnait +dans le salon. + +Dans l'endroit le plus apparent de ce salon se voyait aussi un portrait; +c'tait celui d'un homme de trente-cinq trente-huit ans, vtu d'un +uniforme d'officier gnral, portant cette double paulette en torsade, +signe des grades suprieurs, le ruban de la Lgion d'honneur au cou, ce +qui indiquait qu'il tait commandeur, et sur la poitrine, droite, la +plaque de grand officier de l'ordre du Sauveur, et, gauche, celle de +grand-croix de Charles III, ce qui indiquait que la personne reprsente +par ce portrait avait d faire les guerres de Grce et d'Espagne, ou, ce +qui revient absolument au mme en matire de cordons, avoir rempli +quelque mission diplomatique dans les deux pays. + +Monte-Cristo tait occup dtailler ce portrait avec non moins de soin +qu'il avait fait de l'autre, lorsqu'une porte latrale s'ouvrit, et +qu'il se trouva en face du comte de Morcerf lui-mme. + +C'tait un homme de quarante quarante-cinq ans, mais qui en paraissait +au moins cinquante, et dont la moustache et les sourcils noirs +tranchaient trangement avec des cheveux presque blancs coups en brosse + la mode militaire; il tait vtu en bourgeois et portait sa +boutonnire un ruban dont les diffrents lisers rappelaient les +diffrents ordres dont il tait dcor. Cet homme entra d'un pas assez +noble et avec une sorte d'empressement. Monte-Cristo le vit venir lui +sans faire un seul pas; on et dit que ses pieds taient clous au +parquet comme ses yeux sur le visage du comte de Morcerf. + +Mon pre, dit le jeune homme, j'ai l'honneur de vous prsenter monsieur +le comte de Monte-Cristo, ce gnreux ami que j'ai eu le bonheur de +rencontrer dans les circonstances difficiles que vous savez. + +--Monsieur est le bienvenu parmi nous, dit le comte de Morcerf en +saluant Monte-Cristo avec un sourire, et il a rendu notre maison, en +lui conservant son unique hritier, un service qui sollicitera +ternellement notre reconnaissance. + +Et en disant ces paroles le comte de Morcerf indiquait un fauteuil +Monte-Cristo, en mme temps que lui-mme s'asseyait en face de la +fentre. + +Quant Monte-Cristo, tout en prenant le fauteuil dsign par le comte +de Morcerf, il s'arrangea de manire demeurer cach dans l'ombre des +grands rideaux de velours, et lire de l sur les traits empreints de +fatigue et de soucis du comte toute une histoire de secrtes douleurs +crites dans chacune de ses rides venues avec le temps. + +Madame la comtesse, dit Morcerf, tait sa toilette lorsque le vicomte +l'a fait prvenir de la visite qu'elle allait avoir le bonheur de +recevoir; elle va descendre, et dans dix minutes elle sera au salon. + +--C'est beaucoup d'honneur pour moi, dit Monte-Cristo, d'tre ainsi, +ds le jour de mon arrive Paris, mis en rapport avec un homme dont le +mrite gale la rputation, et pour lequel la fortune, juste une fois, +n'a pas fait d'erreur; mais n'a-t-elle pas encore, dans les plaines de +la Mitidja ou dans les montagnes de l'Atlas, un bton de marchal vous +offrir? + +--Oh! rpliqua Morcerf en rougissant un peu, j'ai quitt le service, +monsieur. Nomm pair sous la Restauration, j'tais de la premire +campagne, et je servais sous les ordres du marchal de Bourmont; je +pouvais donc prtendre un commandement suprieur, et qui sait ce qui +ft arriv si la branche ane ft reste sur le trne! Mais la +rvolution de Juillet tait, ce qu'il parat, assez glorieuse pour se +permettre d'tre ingrate; elle le fut pour tout service qui ne datait +pas de la priode impriale; je donnai donc ma dmission, car, lorsqu'on +a gagn ses paulettes sur le champ de bataille, on ne sait gure +manoeuvrer sur le terrain glissant des salons; j'ai quitt l'pe, je me +suis jet dans la politique, je me voue l'industrie, j'tudie les arts +utiles. Pendant les vingt annes que j'tais rest au service, j'en +avais bien eu le dsir, mais je n'en avais pas eu le temps. + +--Ce sont de pareilles choses qui entretiennent la supriorit de votre +nation sur les autres pays, monsieur, rpondit Monte-Cristo; gentilhomme +issu de grande maison, possdant une belle fortune, vous avez d'abord +consenti gagner les premiers grades en soldat obscur, c'est fort rare; +puis, devenu gnral, pair de France, commandeur de la Lgion d'honneur, +vous consentez recommencer un second apprentissage, sans autre espoir, +sans autre rcompense que celle d'tre un jour utile vos +semblables.... Ah! monsieur, voil qui est vraiment beau; je dirai +plus, voil qui est sublime. + +Albert regardait et coutait Monte-Cristo avec tonnement; il n'tait +pas habitu le voir s'lever de pareilles ides d'enthousiasme. + +Hlas! continua l'tranger, sans doute pour faire disparatre +l'imperceptible nuage que ces paroles venaient de faire passer sur le +front de Morcerf, nous ne faisons pas ainsi en Italie, nous croissons +selon notre race et notre espce, et nous gardons mme feuillage, mme +taille, et souvent mme inutilit toute notre vie. + +--Mais, monsieur, rpondit le comte de Morcerf, pour un homme de votre +mrite, l'Italie n'est pas une patrie, et la France ne sera peut-tre +pas ingrate pour tout le monde; elle traite mal ses enfants, mais +d'habitude elle accueille grandement les trangers. + +--Eh! mon pre, dit Albert avec un sourire, on voit bien que vous ne +connaissez pas M. le comte de Monte-Cristo. Ses satisfactions lui sont +en dehors de ce monde; il n'aspire point aux honneurs, et en prend +seulement ce qui peut tenir sur un passeport. + +--Voil, mon gard, l'expression la plus juste que j'aie jamais +entendue, rpondit l'tranger. + +--Monsieur a t le matre de son avenir, dit le comte de Morcerf avec +un soupir, et il a choisi le chemin de fleurs. + +--Justement, monsieur, rpliqua Monte-Cristo avec un de ces sourires +qu'un peintre ne rendra jamais, et qu'un physiologiste dsespra +toujours d'analyser. + +--Si je n'eusse craint de fatiguer monsieur le comte, dit le gnral, +videmment charm des manires de Monte-Cristo, je l'eusse emmen la +Chambre; il y a aujourd'hui sance curieuse pour quiconque ne connat +pas nos snateurs modernes. + +--Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me +renouveler cette offre une autre fois; mais aujourd'hui l'on m'a flatt +de l'espoir d'tre prsent Mme la comtesse, et j'attendrai. + +--Ah! voici ma mre! s'cria le vicomte. + +En effet, Monte-Cristo, en se retournant vivement, vit Mme de Morcerf +l'entre du salon, au seuil de la porte oppose celle par laquelle +tait entr son mari: immobile et ple, elle laissa, lorsque +Monte-Cristo se retourna de son ct, tomber son bras qui, on ne sait +pourquoi, s'tait appuy sur le chambranle dor, elle tait l depuis +quelques secondes, et avait entendu les dernires paroles prononces par +le visiteur ultramontain. + +Celui-ci se leva et salua profondment la comtesse, qui s'inclina son +tour, muette et crmonieuse. + +Eh, mon Dieu! madame, demanda le comte, qu'avez vous donc? serait-ce +par hasard la chaleur de ce salon qui vous fait mal? + +--Souffrez-vous, ma mre? s'cria le vicomte en s'lanant au-devant +de Mercds. + +Elle les remercia tous deux avec un sourire. + +Non, dit-elle, mais j'ai prouv quelque motion en voyant pour la +premire fois celui sans l'intervention duquel nous serions en ce moment +dans les larmes et dans le deuil. Monsieur, continua la comtesse en +s'avanant avec la majest d'une reine, je vous dois la vie de mon fils, +et pour ce bienfait je vous bnis. Maintenant je vous rends grce pour +le plaisir que vous me faites en me procurant l'occasion de vous +remercier comme je vous ai bni, c'est--dire du fond du coeur. + +Le comte s'inclina encore, mais plus profondment que la premire fois; +il tait plus ple encore que Mercds. + +Madame, dit-il, M. le comte et vous me rcompensez trop gnreusement +d'une action bien simple. Sauver un homme, pargner un tourment un +pre, mnager la sensibilit d'une femme, ce n'est point faire une bonne +oeuvre, c'est faire acte d'humanit. + + ces mots, prononcs avec une douceur et une politesse exquises, Mme de +Morcerf rpondit avec un accent profond: + +Il est bien heureux pour mon fils, monsieur, de vous avoir pour ami, et +je remercie Dieu qui a fait les choses ainsi. + +Et Mercds leva ses beaux yeux au ciel avec une gratitude si infinie, +que le comte crut y voir trembler deux larmes. + +M. de Morcerf s'approcha d'elle. + +Madame, dit-il, j'ai dj fait mes excuses M. le comte d'tre oblig +de le quitter, et vous les lui renouvellerez, je vous prie. La sance +ouvre deux heures, il en est trois, et je dois parler. + +--Allez, monsieur, je tcherai de faire oublier votre absence notre +hte, dit la comtesse avec le mme accent de sensibilit. Monsieur le +comte, continua-t-elle en se retournant vers Monte-Cristo, nous fera-t-il +l'honneur de passer le reste de la journe avec nous? + +--Merci, madame, et vous me voyez, croyez-le bien, on ne peut plus +reconnaissant de votre offre; mais je suis descendu ce matin votre +porte, de ma voiture de voyage. Comment suis-je install Paris, je +l'ignore; o le suis-je, je le sais peine. C'est une inquitude +lgre, je le sais, mais apprciable cependant. + +--Nous aurons ce plaisir une autre fois, au moins vous nous le +promettez? demanda la comtesse. + +Monte-Cristo s'inclina sans rpondre, mais le geste pouvait passer pour +un assentiment. + +Alors, je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse, car je ne +veux pas que ma reconnaissance devienne ou une indiscrtion ou une +importunit. + +--Mon cher comte, dit Albert, si vous le voulez bien, je vais essayer +de vous rendre Paris votre gracieuse politesse de Rome, et mettre mon +coup votre disposition jusqu' ce que vous ayez eu le temps de monter +vos quipages. + +--Merci mille fois de votre obligeance, vicomte, dit Monte-Cristo, mais +je prsume que M. Bertuccio aura convenablement employ les quatre +heures et demie que je viens de lui laisser, et que je trouverai la +porte une voiture quelconque tout attele. + +Albert tait habitu ces faons de la part du comte: il savait qu'il +tait, comme Nron, la recherche de l'impossible, et il ne s'tonnait +plus de rien; seulement, il voulut juger par lui-mme de quelle faon +ses ordres avaient t excuts, il l'accompagna donc jusqu' la porte +de l'htel. + +Monte-Cristo ne s'tait pas tromp: ds qu'il avait paru dans +l'antichambre du comte de Morcerf, un valet de pied, le mme qui Rome +tait venu apporter la carte du comte aux deux jeunes gens et leur +annoncer sa visite, s'tait lanc hors du pristyle, de sorte qu'en +arrivant au perron l'illustre voyageur trouva effectivement sa voiture +qui l'attendait. + +C'tait un coup sortant des ateliers de Keller, et un attelage dont +Drake avait, la connaissance de tous les lions de Paris, refus la +veille encore dix-huit mille francs. + +Monsieur, dit le comte Albert, je ne vous propose pas de +m'accompagner jusque chez moi, et je ne pourrais vous montrer qu'une +maison improvise, et j'ai, vous le savez, sous le rapport des +improvisations, une rputation mnager. Accordez-moi un jour et +permettez-moi alors de vous inviter. Je serai plus sr de ne pas manquer +aux lois de l'hospitalit. + +--Si vous me demandez un jour, monsieur le comte, je suis tranquille, ce +ne sera plus une maison que vous me montrerez, ce sera un palais. +Dcidment, vous avez quelque gnie votre disposition. + +--Ma foi, laissez-le croire, dit Monte-Cristo en mettant le pied sur les +degrs garnis de velours de son splendide quipage, cela me fera quelque +bien auprs des dames. + +Et il s'lana dans sa voiture, qui se referma derrire lui, et partit +au galop, mais pas si rapidement que le comte n'aperut le mouvement +imperceptible qui fit trembler le rideau du salon o il avait laiss Mme +de Morcerf. + +Lorsque Albert rentra chez sa mre, il trouva la comtesse au boudoir, +plonge dans un grand fauteuil de velours: toute la chambre, noye +d'ombre, ne laissait apercevoir que la paillette tincelante attache +et l au ventre de quelque potiche ou l'angle de quelque cadre d'or. + +Albert ne put voir le visage de la comtesse perdu dans un nuage de gaze +qu'elle avait roule autour de ses cheveux comme une aurole de vapeur; +mais il lui sembla que sa voix tait altre: il distingua aussi, parmi +les parfums des roses et des hliotropes de la jardinire, la trace +pre et mordante des sels de vinaigre; sur une des coupes ciseles de la +chemine en effet, le flacon de la comtesse, sorti de sa gaine de +chagrin, attira l'attention inquite du jeune homme. + +Souffrez-vous, ma mre? s'cria-t-il en entrant, et vous seriez-vous +trouve mal pendant mon absence? + +--Moi? non pas, Albert; mais, vous comprenez, ces roses, ces tubreuses +et ces fleurs d'oranger dgagent pendant ces premires chaleurs, +auxquelles on n'est pas habitu, de si violents parfums. + +--Alors, ma mre, dit Morcerf en portant la main la sonnette, il faut +les faire porter dans votre antichambre. Vous tes vraiment indispose; +dj tantt, quand vous tes entre, vous tiez fort ple. + +--J'tais ple, dites-vous, Albert? + +--D'une pleur qui vous sied merveille, ma mre, mais qui ne nous a +pas moins effrays pour cela, mon pre et moi. + +--Votre pre vous en a-t-il parl? demanda vivement Mercds. + +--Non, madame, mais c'est vous-mme, souvenez-vous, qu'il a fait cette +observation. + +--Je ne me souviens pas, dit la comtesse. + +Un valet entra: il venait au bruit de la sonnette tire par Albert. + +Portez ces fleurs dans l'antichambre ou dans le cabinet de toilette, +dit le vicomte; elles font mal Mme la comtesse. + +Le valet obit. + +Il y eut un assez long silence, et qui dura pendant tout le temps que se +fit le dmnagement. + +Qu'est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo? demanda la comtesse quand le +domestique fut sorti emportant le dernier vase de fleurs, est-ce un nom +de famille, un nom de terre, un titre simple? + +--C'est, je crois, un titre, ma mre, et voil tout. Le comte a achet +une le dans l'archipel toscan, et a, d'aprs ce qu'il a dit lui-mme ce +matin, fond une commanderie. Vous savez que cela se fait ainsi pour +Saint-tienne de Florence, pour Saint-Georges-Constantinien de Parme, et +mme pour l'ordre de Malte. Au reste, il n'a aucune prtention la +noblesse et s'appelle un comte de hasard, quoique l'opinion gnrale de +Rome soit que le comte est un trs grand seigneur. + +--Ses manires sont excellentes, dit la comtesse, du moins d'aprs ce +que j'ai pu en juger par les courts instants pendant lesquels il est +rest ici. + +--Oh! parfaites, ma mre, si parfaites mme qu'elles surpassent de +beaucoup tout ce que j'ai connu de plus aristocratique dans les trois +noblesses les plus fires de l'Europe, c'est--dire dans la noblesse +anglaise, dans la noblesse espagnole et dans la noblesse allemande. + +La comtesse rflchit un instant, puis aprs cette courte hsitation +elle reprit: + +Vous avez vu, mon cher Albert, c'est une question de mre que je vous +adresse l, vous le comprenez, vous avez vu M. de Monte-Cristo dans son +intrieur; vous avez de la perspicacit, vous avez l'habitude du monde, +plus de tact qu'on n'en a d'ordinaire votre ge; croyez-vous que le +comte soit ce qu'il parat rellement tre? + +--Et que parat-il? + +--Vous l'avez dit vous-mme l'instant, un grand seigneur. + +--Je vous ai dit, ma mre, qu'on le tenait pour tel. + +--Mais qu'en pensez-vous, vous, Albert? + +--Je n'ai pas, je vous l'avouerai, d'opinion bien arrte sur lui; je le +crois Maltais. + +--Je ne vous interroge pas sur son origine; je vous interroge sur sa +personne. + +--Ah! sur sa personne, c'est autre chose; et j'ai vu tant de choses +tranges de lui, que si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je +vous rpondrai que je le regarderais volontiers comme un des hommes de +Byron, que le malheur a marqu d'un sceau fatal; quelque Manfred, +quelque Lara, quelque Werner; comme un de ces dbris enfin de quelque +vieille famille qui, dshrits de leur fortune paternelle, en ont +trouv une par la force de leur gnie aventureux qui les a mis au-dessus +des lois de la socit. + +--Vous dites?... + +--Je dis que Monte-Cristo est une le au milieu de la Mditerrane, sans +habitants, sans garnison, repaire de contrebandiers de toutes nations, +de pirates de tous pays. Qui sait si ces dignes industriels ne payent +pas leur seigneur un droit d'asile? + +--C'est possible, dit la comtesse rveuse. + +--Mais n'importe, reprit le jeune homme, contrebandier ou non, vous en +conviendrez, ma mre, puisque vous l'avez vu, M. le comte de +Monte-Cristo est un homme remarquable et qui aura les plus grands succs +dans les salons de Paris. Et tenez, ce matin mme, chez moi, il a +commenc son entre dans le monde en frappant de stupfaction jusqu' +Chteau-Renaud. + +--Et quel ge peut avoir le comte? demanda Mercds, attachant +visiblement une grande importance cette question. + +--Il a trente-cinq trente-six ans, ma mre. + +--Si jeune! c'est impossible, dit Mercds rpondant en mme temps ce +que lui disait Albert et ce que lui disait sa propre pense. + +--C'est la vrit, cependant. Trois ou quatre fois il m'a dit, et certes +sans prmditation, telle poque j'avais cinq ans, telle autre +j'avais dix ans, telle autre douze; moi, que la curiosit tenait +veill sur ces dtails, je rapprochais les dates, et jamais je ne l'ai +trouv en dfaut. L'ge de cet homme singulier, qui n'a pas d'ge, est +donc, j'en suis sr, de trente-cinq ans. Au surplus, rappelez-vous, ma +mre, combien son oeil est vif, combien ses cheveux sont noirs et +combien son front, quoique ple, est exempt de rides; c'est une nature +non seulement vigoureuse, mais encore jeune. + +La comtesse baissa la tte comme sous un flot trop lourd d'amres +penses. + +Et cet homme s'est pris d'amiti pour vous, Albert? demanda-t-elle avec +un frissonnement nerveux. + +--Je le crois, madame. + +--Et vous... l'aimez-vous aussi? + +--Il me plat, madame, quoi qu'en dise Franz d'pinay, qui voulait le +faire passer mes yeux pour un homme revenant de l'autre monde. + +La comtesse fit un mouvement de terreur. + +Albert, dit-elle d'une voix altre, je vous ai toujours mis en garde +contre les nouvelles connaissances. Maintenant vous tes homme, et vous +pourriez me donner des conseils moi-mme; cependant je vous rpte: +Soyez prudent, Albert. + +--Encore faudrait-il, chre mre, pour que le conseil me ft profitable, +que je susse d'avance de quoi me mfier. Le comte ne joue jamais, le +comte ne boit que de l'eau dore par une goutte de vin d'Espagne; le +comte s'est annonc si riche que, sans se faire rire au nez, il ne +pourrait m'emprunter d'argent: que voulez-vous que je craigne de la part +du comte? + +--Vous avez raison, dit la comtesse, et mes terreurs sont folles, ayant +pour objet surtout un homme qui vous a sauv la vie. propos, votre +pre l'a-t-il bien reu, Albert? Il est important que nous soyons plus +que convenables avec le comte. M. de Morcerf est parfois occup, ses +affaires le rendent soucieux, et il se pourrait que, sans le vouloir.... + +--Mon pre a t parfait, madame, interrompit Albert; je dirai plus: il +a paru infiniment flatt de deux ou trois compliments des plus adroits +que le comte lui a glisss avec autant de bonheur que d'-propos, comme +s'il l'et connu depuis trente ans. Chacune de ces petites flches +louangeuses a d chatouiller mon pre, ajouta Albert en riant, de sorte +qu'ils se sont quitts les meilleurs amis du monde, que M. de Morcerf +voulait mme l'emmener la Chambre pour lui faire entendre son +discours. + +La comtesse ne rpondit pas; elle tait absorbe dans une rverie si +profonde que ses yeux s'taient ferms peu peu. Le jeune homme, debout +devant elle, la regardait avec cet amour filial plus tendre et plus +affectueux chez les enfants dont les mres sont jeunes et belles encore; +puis, aprs avoir vu ses yeux se fermer, il l'couta respirer un instant +dans sa douce immobilit, et, la croyant assoupie, il s'loigna sur la +pointe du pied, poussant avec prcaution la porte de la chambre o il +laissait sa mre. + +Ce diable d'homme, murmura-t-il en secouant la tte, je lui ai bien +prdit l-bas qu'il ferait sensation dans le monde: je mesure son effet +sur un thermomtre infaillible. Ma mre l'a remarqu, donc il faut +qu'il soit bien remarquable. + +Et il descendit ses curies, non sans un dpit secret de ce que, sans +y avoir mme song, le comte de Monte-Cristo avait mis la main sur un +attelage qui renvoyait ses bais au numro 2 dans l'esprit des +connaisseurs. + +Dcidment, dit-il, les hommes ne sont pas gaux; il faudra que je prie +mon pre de dvelopper ce thorme la Chambre haute. + + + + +XLII + +Monsieur Bertuccio. + + +Pendant ce temps le comte tait arriv chez lui; il avait mis six +minutes pour faire le chemin. Ces six minutes avaient suffi pour qu'il +ft vu de vingt jeunes gens qui, connaissant le prix de l'attelage +qu'ils n'avaient pu acheter eux-mmes, avaient mis leur monture au galop +pour entrevoir le splendide seigneur qui se donnait des chevaux de dix +mille francs la pice. + +La maison choisie par Ali, et qui devait servir de rsidence de ville +Monte-Cristo, tait situe droite en montant les Champs-lyses, +place entre cour et jardin; un massif fort touffu, qui s'levait au +milieu de la cour, masquait une partie de la faade, autour de ce +massif s'avanaient, pareilles deux bras, deux alles qui, s'tendant + droite et gauche, amenaient partir de la grille, les voitures un +double perron supportant chaque marche un vase de porcelaine plein de +fleurs. Cette maison, isole au milieu d'un large espace, avait, outre +l'entre principale, une autre entre donnant sur la rue de Ponthieu. + +Avant mme que le cocher et hl le concierge, la grille massive roula +sur ses gonds; on avait vu venir le comte, et Paris comme Rome, +comme partout, il tait servi avec la rapidit de l'clair. Le cocher +entra donc, dcrivit le demi-cercle sans avoir ralenti son allure, et la +grille tait referme dj que les roues criaient encore sur le sable de +l'alle. + +Au ct gauche du perron la voiture s'arrta; deux hommes parurent la +portire: l'un tait Ali, qui sourit son matre avec une incroyable +franchise de joie, et qui se trouva pay par un simple regard de +Monte-Cristo. + +L'autre salua humblement et prsenta son bras au comte pour l'aider +descendre de la voiture. + +Merci, monsieur Bertuccio, dit le comte en sautant lgrement les trois +degrs du marchepied; et le notaire? + +--Il est dans le petit salon, Excellence, rpondit Bertuccio. + +--Et les cartes de visite que je vous ai dit de faire graver ds que +vous auriez le numro de la maison? + +--Monsieur le comte, c'est dj fait; j'ai t chez le meilleur graveur +du Palais-Royal, qui a excut la planche devant moi; la premire carte +tire a t porte l'instant mme, selon votre ordre, M. le baron +Danglars, dput, rue de la Chausse-d'Antin, n 7; les autres sont sur +la chemine de la chambre coucher de Votre Excellence. + +--Bien. Quelle heure est-il? + +--Quatre heures. + +Monte-Cristo donna ses gants, son chapeau et sa canne ce mme laquais +franais qui s'tait lanc hors de l'antichambre du comte de Morcerf +pour appeler la voiture, puis il passa dans le petit salon conduit par +Bertuccio, qui lui montra le chemin. + +Voil de pauvres marbres dans cette antichambre, dit Monte-Cristo, +j'espre bien qu'on m'enlvera tout cela. + +Bertuccio s'inclina. + +Comme l'avait dit l'intendant, le notaire attendait dans le petit salon. + +C'tait une honnte figure de deuxime clerc de Paris, lev la +dignit infranchissable de tabellion de la banlieue. + +Monsieur est le notaire charg de vendre la maison de campagne que je +veux acheter? demanda Monte-Cristo. + +--Oui, monsieur le comte, rpliqua le notaire. + +--L'acte de vente est-il prt? + +--Oui, monsieur le comte. + +--L'avez-vous apport? + +--Le voici. + +--Parfaitement. Et o est cette maison que j'achte, demanda +ngligemment Monte-Cristo, s'adressant moiti Bertuccio, moiti au +notaire. + +L'intendant fit un geste qui signifiait: Je ne sais pas. + +Le notaire regarda Monte-Cristo avec tonnement. + +Comment, dit-il, monsieur le comte ne sait pas o est la maison qu'il +achte? + +--Non, ma foi, dit le comte. + +--Monsieur le comte ne la connat pas? + +--Et comment diable la connatrais-je? j'arrive de Cadix ce matin, je +ne suis jamais venu Paris, c'est mme la premire fois que je mets le +pied en France. + +--Alors c'est autre chose, rpondit le notaire; la maison que monsieur +le comte achte est situe Auteuil. + + ces mots, Bertuccio plit visiblement. + +Et o prenez-vous Auteuil? demanda Monte-Cristo. + +-- deux pas d'ici, monsieur le comte, dit le notaire, un peu aprs +Passy, dans une situation charmante, au milieu du bois de Boulogne. + +--Si prs que cela! dit Monte-Cristo, mais ce n'est pas la campagne. +Comment diable m'avez-vous t choisir une maison la porte de Paris, +monsieur Bertuccio? + +--Moi! s'cria l'intendant avec un trange empressement; non, certes, ce +n'est pas moi que monsieur le comte a charg de choisir cette maison; +que monsieur le comte veuille bien se rappeler, chercher dans sa +mmoire, interroger ses souvenirs. + +--Ah! c'est juste, dit Monte-Cristo; je me rappelle maintenant! j'ai lu +cette annonce dans un Journal, et je me suis laiss sduire par ce titre +menteur: _Maison de campagne_. + +--Il est encore temps, dit vivement Bertuccio, et si Votre Excellence +veut me charger de chercher partout ailleurs, je lui trouverai ce qu'il +y aura de mieux, soit Enghien, soit Fontenay-aux-Roses, soit +Bellevue. + +--Non, ma foi, dit insoucieusement Monte-Cristo; puisque j'ai celle-l, +je la garderai. + +--Et monsieur a raison, dit vivement le notaire, qui craignait de perdre +ses honoraires. C'est une charmante proprit: eaux vives, bois touffus, +habitation confortable, quoique abandonne depuis longtemps; sans +compter le mobilier, qui, si vieux qu'il soit, a de la valeur, surtout +aujourd'hui que l'on recherche les antiquailles. Pardon, mais je crois +que monsieur le comte a le got de son poque. + +--Dites toujours, fit Monte-Cristo; c'est convenable, alors. + +--Ah! monsieur, c'est mieux que cela, c'est magnifique! + +--Peste! ne manquons pas une pareille occasion, dit Monte-Cristo; le +contrat, s'il vous plat, monsieur le notaire? + +Et il signa rapidement, aprs avoir jet un regard l'endroit de l'acte +o taient dsigns la situation de la maison et les noms des +propritaires. + +Bertuccio, dit-il, donnez cinquante-cinq mille francs monsieur. + +L'intendant sortit d'un pas mal assur, et revint avec une liasse de +billets de banque que le notaire compta en homme qui a l'habitude de ne +recevoir son argent qu'aprs la purge lgale. + +Et maintenant, demanda le comte, toutes les formalits sont-elles +remplies? + +--Toutes, monsieur le comte. + +--Avez-vous les clefs? + +--Elles sont aux mains du concierge qui garde la maison; mais voici +l'ordre que je lui ai donn d'installer monsieur dans sa proprit. + +--Fort bien. + +Et Monte-Cristo fit au notaire un signe de tte qui voulait dire: + +Je n'ai plus besoin de vous, allez-vous-en. + +Mais, hasarda l'honnte tabellion, monsieur le comte s'est tromp, il +me semble; ce n'est que cinquante mille francs, tout compris. + +--Et vos honoraires? + +--Se trouvent pays moyennant cette somme, monsieur le comte. + +--Mais n'tes-vous pas venu d'Auteuil ici? + +--Oui, sans doute. + +--Eh bien, il faut bien vous payer votre drangement, dit le comte. + +Et il le congdia du geste. + +Le notaire sortit reculons et en saluant jusqu' terre; c'tait la +premire fois, depuis le jour o il avait pris ses inscriptions, qu'il +rencontrait un pareil client. + +Conduisez monsieur, dit le comte Bertuccio. + +Et l'intendant sortit derrire le notaire. + + peine le comte fut-il seul qu'il sortit de sa poche un portefeuille +serrure, qu'il ouvrit avec une petite clef attache son cou et qui ne +le quittait jamais. + +Aprs avoir cherch un instant, il s'arrta un feuillet qui portait +quelques notes, confronta ces notes avec l'acte de vente dpos sur la +table, et, recueillant ses souvenirs: + +Auteuil, rue de la Fontaine, n 28; c'est bien cela, dit-il; maintenant +dois-je m'en rapporter un aveu arrach par la terreur religieuse ou +par la terreur physique? Au reste, dans une heure je saurai tout. +Bertuccio! cria-t-il en frappant avec une espce de petit marteau +manche pliant sur un timbre qui rendit un son aigu et prolong pareil +celui d'un tam-tam, Bertuccio! + +L'intendant parut sur le seuil. + +Monsieur Bertuccio, dit le comte, ne m'avez-vous pas dit autrefois que +vous aviez voyag en France? + +--Dans certaines parties de la France, oui, Excellence. + +--Vous connaissez les environs de Paris, sans doute? + +--Non, Excellence, non, rpondit l'intendant avec une sorte de +tremblement nerveux que Monte-Cristo, connaisseur en fait d'motions, +attribua avec raison une vive inquitude. + +--C'est fcheux, dit-il, que vous n'ayez jamais visit les environs de +Paris, car je veux aller ce soir mme voir ma nouvelle proprit, et en +venant avec moi vous m'eussiez donn sans doute d'utiles renseignements. + +-- Auteuil? s'cria Bertuccio dont le teint cuivr devint presque +livide. Moi, aller Auteuil! + +--Eh bien, qu'y a-t-il d'tonnant que vous veniez Auteuil, je vous le +demande? Quand je demeurerai Auteuil, il faudra bien que vous y +veniez, puisque vous faites partie de la maison. + +Bertuccio baissa la tte devant le regard imprieux du matre, et il +demeura immobile et sans rponse. + +Ah ! mais, que vous arrive-t-il. Vous allez donc me faire sonner une +seconde fois pour la voiture? dit Monte-Cristo du ton que Louis XIV mit + prononcer le fameux: J'ai failli attendre! + +Bertuccio ne fit qu'un bond du petit salon l'antichambre, et cria +d'une voix rauque: + +Les chevaux de son Excellence! + +Monte-Cristo crivit deux ou trois lettres; comme il cachetait la +dernire, l'intendant reparut. + +La voiture de son Excellence est la porte, dit-il. + +--Eh bien, prenez vos gants et votre chapeau, dit Monte-Cristo. + +--Est-ce que je vais avec monsieur le comte? s'cria Bertuccio. + +--Sans doute, il faut bien que vous donniez vos ordres, puisque je +compte habiter cette maison. + +Il tait sans exemple que l'on et rpliqu une injonction du comte; +aussi l'intendant, sans faire aucune objection, suivit-il son matre, +qui monta dans la voiture et lui fit signe de le suivre. L'intendant +s'assit respectueusement sur la banquette du devant. + + + + +XLIII + +La maison d'Auteuil. + + +Monte-Cristo avait remarqu qu'en descendant le perron, Bertuccio +s'tait sign la manire des Corses, c'est--dire en coupant l'air en +croix avec le pouce, et qu'en prenant sa place dans la voiture il avait +marmott tout bas une courte prire. Tout autre qu'un homme curieux et +eu piti de la singulire rpugnance manifeste par le digne intendant +pour la promenade mdite _extra muros_ par le comte; mais, ce qu'il +parat, celui-ci tait trop curieux pour dispenser Bertuccio de ce +petit voyage. + +En vingt minutes on fut Auteuil. L'motion de l'intendant avait t +toujours croissant. En entrant dans le village, Bertuccio, rencogn dans +l'angle de la voiture, commena examiner avec une motion fivreuse +chacune des maisons devant lesquelles on passait. + +Vous ferez arrter rue de la Fontaine, au n 28, dit le comte en +fixant impitoyablement son regard sur l'intendant, auquel il donnait cet +ordre. + +La sueur monta au visage de Bertuccio; cependant il obit, et, se +penchant en dehors de la voiture, il cria au cocher: + +Rue de la Fontaine, n 28. + +Ce n 28 tait situ l'extrmit du village. Pendant le voyage, la +nuit tait venue, ou plutt un nuage noir tout charg d'lectricit +donnait ces tnbres prmatures l'apparence et la solennit d'un +pisode dramatique. + +La voiture s'arrta et le valet de pied se prcipita la portire, +qu'il ouvrit. + +Eh bien, dit le comte, vous ne descendez pas, monsieur Bertuccio? vous +restez donc dans la voiture alors? Mais quoi diable songez-vous donc +ce soir? + +Bertuccio se prcipita par la portire et prsenta son paule au comte +qui, cette fois, s'appuya dessus et descendit un un les trois degrs +du marchepied. + +Frappez, dit le comte, et annoncez-moi. + +Bertuccio frappa, la porte s'ouvrit et le concierge parut. + +Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il. + +--C'est votre nouveau matre, brave homme, dit le valet de pied. + +Et il tendit au concierge le billet de reconnaissance donn par le +notaire. + +La maison est donc vendue? demanda le concierge, et c'est monsieur qui +vient l'habiter? + +--Oui, mon ami, dit le comte, et je tcherai que vous n'ayez pas +regretter votre ancien matre. + +--Oh! monsieur, dit le concierge, je n'aurai pas le regretter +beaucoup, car nous le voyons bien rarement; il y a plus de cinq ans +qu'il n'est venu, et il a, ma foi! bien fait de vendre une maison qui ne +lui rapportait absolument rien. + +--Et comment se nommait votre ancien matre? demanda Monte-Cristo. + +--M. le marquis de Saint-Mran; ah! il n'a pas vendu la maison ce +qu'elle lui a cot, j'en suis sr. + +--Le marquis de Saint-Mran! reprit Monte-Cristo; mais il me semble que +ce nom ne m'est pas inconnu, dit le comte; le marquis de Saint-Mran.... + +Et il parut chercher. + +Un vieux gentilhomme, continua le concierge, un fidle serviteur des +Bourbons, il avait une fille unique qu'il avait marie M. de +Villefort, qui a t procureur du roi Nmes et ensuite Versailles. + +Monte-Cristo jeta un regard qui rencontra Bertuccio plus livide que le +mur contre lequel il s'appuyait pour ne pas tomber. + +Et cette fille n'est-elle pas morte? demanda Monte-Cristo; il me semble +que j'ai entendu dire cela. + +--Oui, monsieur, il y a vingt et un ans, et depuis ce temps-l nous +n'avons pas revu trois fois le pauvre cher marquis. + +--Merci, merci, dit Monte-Cristo, jugeant la prostration de +l'intendant qu'il ne pouvait tendre davantage cette corde sans risquer +de la briser; merci! Donnez-moi de la lumire, brave homme. + +--Accompagnerai-je monsieur? + +--Non, c'est inutile, Bertuccio m'clairera. + +Et Monte-Cristo accompagna ces paroles du don de deux pices d'or qui +soulevrent une explosion de bndictions et de soupirs. + +Ah! monsieur! dit le concierge aprs avoir cherch inutilement sur le +rebord de la chemine et sur les planches y attenantes, c'est que je +n'ai pas de bougies ici. + +--Prenez une des lanternes de la voiture, Bertuccio, et montrez-moi les +appartements, dit le comte. + +L'intendant obit sans observation, mais il tait facile voir, au +tremblement de la main qui tenait la lanterne, ce qu'il lui en cotait +pour obir. + +On parcourut un rez-de-chausse assez vaste; un premier tage compos +d'un salon, d'une salle de bain et de deux chambres coucher. Par une +de ces chambres coucher, on arrivait un escalier tournant dont +l'extrmit aboutissait au jardin. + +Tiens, voil un escalier de dgagement, dit le comte, c'est assez +commode. clairez-moi, monsieur Bertuccio; passez devant, et allons o +cet escalier nous conduira. + +--Monsieur, dit Bertuccio, il va au jardin. + +--Et comment savez-vous cela, je vous prie? + +--C'est--dire qu'il doit y aller. + +--Eh bien, assurons-nous-en. + +Bertuccio poussa un soupir et marcha devant. L'escalier aboutissait +effectivement au jardin. + + la porte extrieure l'intendant s'arrta. + +Allons donc, monsieur Bertuccio! dit le comte. + +Mais celui auquel il s'adressait tait abasourdi, stupide, ananti. Ses +yeux gars cherchaient tout autour de lui comme les traces d'un pass +terrible, et de ses mains crispes il semblait essayer de repousser des +souvenirs affreux. + +Eh bien? insista le comte. + +--Non! non! s'cria Bertuccio en posant la main l'angle du mur +intrieur; non, monsieur, je n'irai pas plus loin, c'est impossible! + +--Qu'est-ce dire? articula la voix irrsistible de Monte-Cristo. + +--Mais vous voyez bien, monsieur, s'cria l'intendant, que cela n'est +point naturel; qu'ayant une maison acheter Paris, vous l'achetiez +justement Auteuil, et que l'achetant Auteuil, cette maison soit le +n 28 de la rue de la Fontaine! Ah! pourquoi ne vous ai-je pas tout dit +l-bas, monseigneur. Vous n'auriez certes pas exig que je vinsse. +J'esprais que la maison de monsieur le comte serait une autre maison +que celle-ci. Comme s'il n'y avait d'autre maison Auteuil que celle de +l'assassinat! + +--Oh! oh! fit Monte-Cristo s'arrtant tout coup, quel vilain mot +venez-vous de prononcer l! Diable d'homme! Corse enracin! toujours des +mystres ou des superstitions! Voyons, prenez cette lanterne et visitons +le jardin; avec moi vous n'aurez pas peur, j'espre! + +Bertuccio ramassa la lanterne et obit. + +La porte en s'ouvrant, dcouvrit un ciel blafard dans lequel la lune +s'efforait vainement de lutter contre une mer de nuages qui la +couvraient de leurs flots sombres qu'elle illuminait un instant, et qui +allaient ensuite se perdre, plus sombres encore, dans les profondeurs de +l'infini. + +L'intendant voulut appuyer sur la gauche. + +Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, quoi bon suivre les alles? +voici une belle pelouse, allons devant nous. + +Bertuccio essuya la sueur qui coulait de son front, mais obit; +cependant, il continuait de prendre gauche. Monte-Cristo, au +contraire, appuyait droite. Arriv prs d'un massif d'arbres, il +s'arrta. + +L'intendant n'y put tenir. + +loignez-vous, monsieur! s'cria-t-il, loignez-vous, je vous en +supplie, vous tes justement la place! + +-- quelle place? + +-- la place mme o il est tomb. + +--Mon cher monsieur Bertuccio, dit Monte-Cristo en riant, revenez +vous, je vous y engage; nous ne sommes pas ici Sartne ou Corte. +Ceci n'est point un maquis, mais un jardin anglais, mal entretenu, j'en +conviens, mais qu'il ne faut pas calomnier pour cela. + +--Monsieur, ne restez pas l! ne restez pas l! je vous en supplie. + +--Je crois que vous devenez fou, matre Bertuccio, dit froidement le +comte; si cela est, prvenez-moi car je vous ferai enfermer dans quelque +maison de sant avant qu'il arrive un malheur. + +--Hlas! Excellence, dit Bertuccio en secouant la tte et en joignant +les mains avec une attitude qui et fait rire le comte, si des penses +d'un intrt suprieur ne l'eussent captiv en ce moment et rendu fort +attentif aux moindres expansions de cette conscience timore. Hlas! +Excellence, le malheur est arriv. + +--Monsieur Bertuccio, dit le comte, je suis fort aise de vous dire que, +tout en gesticulant, vous vous tordez les bras, et que vous roulez des +yeux comme un possd du corps duquel le diable ne veut pas sortir; or, +j'ai presque toujours remarqu que le diable le plus entt rester +son poste, c'est un secret. Je vous savais Corse, je vous savais sombre +et ruminant toujours quelque vieille histoire de vendetta, et je vous +passais cela en Italie, parce qu'en Italie ces sortes de choses sont de +mise, mais en France on trouve gnralement l'assassinat de fort mauvais +got: il y a des gendarmes qui s'en occupent, des juges qui le +condamnent et des chafauds qui le vengent. + +Bertuccio joignit les mains et, comme en excutant ces diffrentes +volutions il ne quittait point sa lanterne, la lumire claira son +visage boulevers. + +Monte-Cristo l'examina du mme oeil qu' Rome il avait examin le +supplice d'Andrea; puis, d'un ton de voix qui fit courir un nouveau +frisson par le corps du pauvre intendant: + +L'abb Busoni m'avait donc menti, dit-il, lorsque aprs son voyage en +France, en 1829, il vous envoya vers moi, muni d'une lettre de +recommandation dans laquelle il me recommandait vos prcieuses qualits. +Eh bien, je vais crire l'abb; je le rendrai responsable de son +protg, et je saurai sans doute ce que c'est que toute cette affaire +d'assassinat. Seulement, je vous prviens, monsieur Bertuccio, que +lorsque je vis dans un pays, j'ai l'habitude de me conformer ses lois, +et que je n'ai pas envie de me brouiller pour vous avec la justice de +France. + +--Oh! ne faites pas cela, Excellence, je vous ai servi fidlement, +n'est-ce pas? s'cria Bertuccio au dsespoir, j'ai toujours t honnte +homme, et j'ai mme, le plus que j'ai pu, fait de bonnes actions. + +--Je ne dis pas non, reprit le comte, mais pourquoi diable tes-vous +agit de la sorte? C'est mauvais signe: une conscience pure n'amne pas +tant de pleur sur les joues, tant de fivre dans les mains d'un +homme.... + +--Mais, monsieur le comte, reprit en hsitant Bertuccio, ne m'avez-vous +pas dit vous-mme que M. l'abb Busoni, qui a entendu ma confession dans +les prisons de Nmes, vous avait prvenu, en m'envoyant chez vous, que +j'avais un lourd reproche me faire? + +--Oui, mais comme il vous adressait moi en me disant que vous feriez +un excellent intendant, j'ai cru que vous aviez vol, voil tout! + +--Oh! monsieur le comte! fit Bertuccio avec mpris. + +--Ou que, comme vous tiez Corse, vous n'aviez pu rsister au dsir de +faire une peau, comme on dit dans le pays par antiphrase, quand au +contraire on en dfait une. + +--Eh bien, oui, monseigneur, oui, mon bon seigneur, c'est cela! s'cria +Bertuccio en se jetant aux genoux du comte; oui, c'est une vengeance, je +le jure, une simple vengeance. + +--Je comprends, mais ce que je ne comprends pas, c'est que ce soit cette +maison justement qui vous galvanise ce point. + +--Mais, monseigneur, n'est-ce pas bien naturel, reprit Bertuccio, +puisque c'est dans cette maison que la vengeance s'est accomplie? + +--Quoi! ma maison! + +--Oh! monseigneur, elle n'tait pas encore vous, rpondit navement +Bertuccio. + +--Mais qui donc tait-elle? M. le marquis de Saint-Mran, nous a +dit, je crois, le concierge. Que diable aviez-vous donc vous venger du +marquis de Saint-Mran? + +--Oh! ce n'tait pas de lui, monseigneur, c'tait d'un autre. + +--Voil une trange rencontre, dit Monte-Cristo paraissant cder ses +rflexions, que vous vous trouviez comme cela par hasard, sans +prparation aucune, dans une maison o s'est passe une scne qui vous +donne de si affreux remords. + +--Monseigneur, dit l'intendant, c'est la fatalit qui amne tout cela, +j'en suis bien sr: d'abord, vous achetez une maison juste Auteuil, +cette maison est celle o j'ai commis un assassinat; vous descendez au +jardin juste par l'escalier o il est descendu; vous vous arrtez juste + l'endroit o il reut le coup; deux pas, sous ce platane, tait la +fosse o il venait d'enterrer l'enfant: tout cela n'est pas du hasard, +non, car en ce cas le hasard ressemblerait trop la Providence. + +--Eh bien, voyons, monsieur le Corse, supposons que ce soit la +Providence; je suppose toujours tout ce qu'on veut, moi; d'ailleurs aux +esprits malades il faut faire des concessions. Voyons, rappelez vos +esprits et racontez-moi cela. + +--Je ne l'ai jamais racont qu'une fois, et c'tait l'abb Busoni. De +pareilles choses, ajouta Bertuccio en secouant la tte, ne se disent que +sous le sceau de la confession. + +--Alors, mon cher Bertuccio, dit le comte, vous trouverez bon que je +vous renvoie votre confesseur; vous vous ferez avec lui chartreux ou +bernardin, et vous causerez de vos secrets. Mais, moi, j'ai peur d'un +hte effray par de pareils fantmes; je n'aime point que mes gens +n'osent point se promener le soir dans mon jardin. Puis, je l'avoue, je +serais peu curieux de quelque visite de commissaire de police; car, +apprenez ceci, matre Bertuccio: en Italie, on ne paie la justice que si +elle se tait, mais en France on ne la paie au contraire que quand elle +parle. Peste! je vous croyais bien un peu Corse, beaucoup contrebandier, +fort habile intendant, mais je vois que vous avez encore d'autres cordes + votre arc. Vous n'tes plus moi, monsieur Bertuccio. + +--Oh! monseigneur! monseigneur! s'cria l'intendant frapp de terreur +cette menace; oh! s'il ne tient qu' cela que je demeure votre +service, je parlerai, je dirai tout; et si je vous quitte, eh bien, +alors ce sera pour marcher l'chafaud. + +--C'est diffrent alors, dit Monte-Cristo; mais si vous voulez mentir, +rflchissez-y: mieux vaut que vous ne parliez pas du tout. + +--Non, monsieur, je vous le jure sur le salut de mon me, je vous dirai +tout! car l'abb Busoni lui-mme n'a su qu'une partie de mon secret. +Mais d'abord, je vous en supplie, loignez-vous de ce platane; tenez, la +lune va blanchir ce nuage, et l, plac comme vous l'tes, envelopp de +ce manteau qui me cache votre taille et qui ressemble celui de M. de +Villefort!... + +--Comment! s'cria Monte-Cristo, c'est M. de Villefort.... + +--Votre excellence le connat? + +--L'ancien procureur du roi de Nmes? + +--Oui. + +--Qui avait pous la fille du marquis de Saint-Mran? + +--Oui. + +--Et qui avait dans le barreau la rputation du plus honnte, du plus +svre, du plus rigide magistrat. + +--Eh bien, monsieur, s'cria Bertuccio, cet homme la rputation +irrprochable.... + +--Oui. + +--C'tait un infme. + +--Bah! dit Monte-Cristo, impossible. + +--Cela est pourtant comme je vous le dis. + +--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo, et vous en avez la preuve? + +--Je l'avais du moins. + +--Et vous l'avez perdue, maladroit? + +--Oui; mais en cherchant bien on peut la retrouver. + +--En vrit! dit le comte, contez-moi cela, monsieur Bertuccio, car cela +commence vritablement m'intresser. + +Et le comte, en chantonnant un petit air de la _Lucia_, alla s'asseoir +sur un banc, tandis que Bertuccio le suivait en rappelant ses souvenirs. + +Bertuccio resta debout devant lui. + + + + +XLIV + +La vendetta. + + +D'o monsieur le comte dsire-t-il que je reprenne les choses? demanda +Bertuccio. + +--Mais d'o vous voudrez, dit Monte-Cristo, puisque je ne sais absolument +rien. + +--Je croyais cependant que M. l'abb Busoni avait dit Votre +Excellence.... + +--Oui, quelques dtails sans doute, mais sept ou huit ans ont pass +l-dessus, et j'ai oubli tout cela. + +--Alors je puis donc, sans crainte d'ennuyer Votre Excellence.... + +--Allez, monsieur Bertuccio, allez, vous me tiendrez lieu de journal du +soir. + +--Les choses remontent 1815. + +--Ah! ah! fit Monte-Cristo, ce n'est pas hier, 1815. + +--Non, monsieur, et cependant les moindres dtails me sont aussi +prsents la mmoire que si nous tions seulement au lendemain. J'avais +un frre, un frre an, qui tait au service de l'empereur. Il tait +devenu lieutenant dans un rgiment compos entirement de Corses. Ce +frre tait mon unique ami; nous tions rests orphelins, moi cinq +ans, lui dix-huit, il m'avait lev comme si j'eusse t son fils. En +1814, sous les Bourbons, il s'tait mari; l'Empereur revint de l'le +d'Elbe, mon frre reprit aussitt du service, et, bless lgrement +Waterloo, il se retira avec l'arme derrire la Loire. + +--Mais c'est l'histoire des Cent-Jours que vous me faites l, monsieur +Bertuccio, dit le comte, et elle est dj faite, si je ne me trompe. + +--Excusez-moi, Excellence, mais ces premiers dtails sont ncessaires, +et vous m'avez promis d'tre patient. + +--Allez! allez! je n'ai qu'une parole. + +--Un jour, nous remes une lettre, il faut vous dire que nous habitions +le petit village de Rogliano, l'extrmit du cap Corse: cette lettre +tait de mon frre; il nous disait que l'arme tait licencie et qu'il +revenait par Chteauroux, Clermont-Ferrand, le Puy et Nmes; si j'avais +quelque argent, il me priait de le lui faire tenir Nmes, chez un +aubergiste de notre connaissance, avec lequel j'avais quelques +relations. + +--De contrebande, reprit Monte-Cristo. + +--Eh! mon Dieu! monsieur le comte, il faut bien. + +--Certainement, continuez donc. + +--J'aimais tendrement mon frre, je vous l'ai dit, Excellence; aussi je +rsolus non pas de lui envoyer l'argent, mais de le lui porter moi-mme. +Je possdais un millier de francs, j'en laissai cinq cents Assunta, +c'tait ma belle-soeur; je pris les cinq cents autres, et je me mis en +route pour Nmes. C'tait chose facile, j'avais ma barque, un chargement + faire en mer; tout secondait mon projet. Mais le chargement fait, le +vent devint contraire, de sorte que nous fmes quatre ou cinq jours sans +pouvoir entrer dans le Rhne. Enfin nous y parvnmes; nous remontmes +jusqu' Arles; je laissai la barque entre Bellegarde et Beaucaire, et je +pris le chemin de Nmes. + +--Nous arrivons, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur: excusez-moi, mais, comme Votre Excellence le verra, je +ne lui dis que les choses absolument ncessaires. Or, c'tait le moment +o avaient lieu les fameux massacres du Midi. Il y avait l deux ou +trois brigands que l'on appelait Trestaillon, Truphemy et Graffan, qui +gorgeaient dans les rues tous ceux qu'on souponnait de bonapartisme. +Sans doute, monsieur le comte a entendu parler de ces assassinats? + +--Vaguement, j'tais fort loin de la France cette poque. Continuez. + +--En entrant Nmes, on marchait littralement dans le sang; chaque +pas on rencontrait des cadavres: les assassins, organiss par bandes, +tuaient, pillaient et brlaient. + + la vue de ce carnage, un frisson me prit, non pas pour moi; moi, +simple pcheur corse, je n'avais pas grand-chose craindre; au +contraire, ce temps-l, c'tait notre bon temps, nous autres +contrebandiers, mais pour mon frre, pour mon frre soldat de l'Empire, +revenant de l'arme de la Loire avec son uniforme et ses paulettes, et +qui par consquent, avait tout craindre. + +Je courus chez notre aubergiste. Mes pressentiments ne m'avaient pas +tromp: mon frre tait arriv la veille Nmes, et la porte mme de +celui qui il venait demander l'hospitalit, il avait t assassin. + +Je fis tout au monde pour connatre les meurtriers; mais personne +n'osa me dire leurs noms, tant ils taient redouts. Je songeai alors +cette justice franaise, dont on m'avait tant parl, qui ne redoute +rien, elle, et je me prsentai chez le procureur du roi. + +--Et ce procureur du roi se nommait Villefort? demanda ngligemment +Monte-Cristo. + +--Oui, Excellence: il venait de Marseille, o il avait t substitut. +Son zle lui avait valu de l'avancement. Il tait un des premiers, +disait-on, qui eussent annonc au gouvernement le dbarquement de l'le +d'Elbe. + +--Donc, reprit Monte-Cristo, vous vous prsenttes chez lui. + +--Monsieur, lui dis-je, mon frre a t assassin hier dans les rues +de Nmes, je ne sais point par qui, mais c'est votre mission de le +savoir. Vous tes ici chef de la justice, et c'est la justice de +venger ceux qu'elle n'a pas su dfendre. + +--Et qu'tait votre frre? demanda le procureur du roi.... + +--Lieutenant au bataillon corse. + +--Un soldat de l'usurpateur, alors? + +--Un soldat des armes franaises. + +--Eh bien, rpliqua-t-il, il s'est servi et il a pri par l'pe. + +--Vous vous trompez, monsieur; il a pri par le poignard. + +--Que voulez-vous que j'y fasse? rpondit le magistrat. + +--Mais je vous l'ai dit: je veux que vous le vengiez. + +--Et de qui? + +--De ses assassins. + +--Est-ce que je les connais, moi? + +--Faites-les chercher. + +--Pour quoi faire? Votre frre aura eu quelque querelle et se sera +battu en duel. Tous ces anciens soldats se portent des excs qui leur +russissaient sous l'Empire, mais qui tournent mal pour eux maintenant; +or, nos gens du Midi n'aiment ni les soldats, ni les excs. + +--Monsieur, repris-je, ce n'est pas pour moi que je vous prie. Moi, je +pleurerai ou je me vengerai voil tout; mais mon pauvre frre avait une +femme. S'il m'arrivait malheur mon tour, cette pauvre crature +mourrait de faim, car le travail seul de mon frre la faisait vivre. +Obtenez pour elle une petite pension du gouvernement. + +--Chaque rvolution a ses catastrophes, rpondit M. de Villefort; +votre frre a t victime de celle-ci, c'est un malheur, et le +gouvernement ne doit rien votre famille pour cela. Si nous avions +juger toutes les vengeances que les partisans de l'usurpateur ont +exerces sur les partisans du roi quand leur tour ils disposaient du +pouvoir, votre frre serait peut-tre aujourd'hui condamn mort. Ce +qui s'accomplit est chose toute naturelle, car c'est la loi des +reprsailles. + +--Eh quoi! monsieur, m'criai-je, il est possible que vous me parliez +ainsi, vous, un magistrat!... + +--Tous ces Corses sont fous, ma parole d'honneur! rpondit M. de +Villefort, et ils croient encore que leur compatriote est empereur. Vous +vous trompez de temps, mon cher; il fallait venir me dire cela il y a +deux mois. Aujourd'hui il est trop tard; allez-vous-en donc, et si vous +ne vous en allez pas, moi, je vais vous faire reconduire. + +Je le regardai un instant pour voir si par une nouvelle supplication il +y avait quelque chose esprer. Cet homme tait de pierre. Je +m'approchai de lui: + +--Eh bien, lui dis-je demi-voix, puisque vous connaissez les Corses, +vous devez savoir comment ils tiennent leur parole. Vous trouvez qu'on a +bien fait de tuer mon frre qui tait bonapartiste, parce que vous tes +royaliste, vous; eh bien, moi, qui suis bonapartiste aussi, je vous +dclare une chose: c'est que je vous tuerai, vous. partir de ce moment +je vous dclare la vendetta; ainsi, tenez-vous bien, et gardez-vous de +votre mieux, car la premire fois que nous nous trouverons face face, +c'est que votre dernire heure sera venue. + +Et l-dessus, avant qu'il ft revenu de sa surprise, j'ouvris la porte +et je m'enfuis. + +--Ah! ah! dit Monte-Cristo, avec votre honnte figure, vous faites de +ces choses-l, monsieur Bertuccio, et un procureur du roi, encore! Fi +donc! et savait-il au moins ce que cela voulait dire ce mot _vendetta_? + +--Il le savait si bien qu' partir de ce moment il ne sortit plus seul +et se calfeutra chez lui, me faisant chercher partout. Heureusement +j'tais si bien cach qu'il ne put me trouver. Alors la peur le prit, +il trembla de rester plus longtemps Nmes; il sollicita son changement +de rsidence, et, comme c'tait en effet un homme influent, il fut nomm + Versailles; mais, vous le savez, il n'y a pas de distance pour un +Corse qui a jur de se venger de son ennemi, et sa voiture, si bien +mene qu'elle ft, n'a jamais eu plus d'une demi-journe d'avance sur +moi, qui cependant la suivis pied. + +L'important n'tait pas de le tuer, cent fois j'en avais trouv +l'occasion; mais il fallait le tuer sans tre dcouvert et surtout sans +tre arrt. Dsormais je ne m'appartenais plus: j'avais protger et +nourrir ma belle-soeur. Pendant trois mois je guettai M. de Villefort; +pendant trois mois il ne fit pas un pas, une dmarche, une promenade, +que mon regard ne le suivt l o il allait. Enfin, je dcouvris qu'il +venait mystrieusement Auteuil: je le suivis encore et je le vis +entrer dans cette maison o nous sommes, seulement, au lieu d'entrer +comme tout le monde par la grande porte de la rue, il venait soit +cheval, soit en voiture, laissait voiture ou cheval l'auberge, et +entrait par cette petite porte que vous voyez l. + +Monte-Cristo fit de la tte un signe qui prouvait qu'au milieu de +l'obscurit il distinguait en effet l'entre indique par Bertuccio. + +Je n'avais plus besoin de rester Versailles, je me fixai Auteuil et +je m'informai. Si je voulais le prendre, c'tait videmment l qu'il me +fallait tendre mon pige. + +La maison appartenait, comme le concierge l'a dit Votre Excellence, + M. de Saint-Mran, beau-pre de Villefort. M. de Saint-Mran habitait +Marseille; par consquent, cette campagne lui tait inutile; aussi +disait-on qu'il venait de la louer une jeune veuve que l'on ne +connaissait que sous le nom de la baronne. + +En effet, un soir, en regardant par-dessus le mur, je vis une femme +jeune et belle qui se promenait seule dans ce jardin, que nulle fentre +trangre ne dominait; elle regardait frquemment du ct de la petite +porte, et je compris que ce soir-l elle attendait M. de Villefort. +Lorsqu'elle fut assez prs de moi pour que malgr l'obscurit je pusse +distinguer ses traits, je vis une belle jeune femme de dix-huit +dix-neuf ans, grande et blonde. Comme elle tait en simple peignoir et +que rien ne gnait sa taille, je pus remarquer qu'elle tait enceinte +et que sa grossesse mme paraissait avance. + +Quelques moments aprs, on ouvrit la petite porte; un homme entra; la +jeune femme courut le plus vite qu'elle put sa rencontre, ils se +jetrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassrent tendrement et +regagnrent ensemble la maison. + +Cet homme, c'tait M. de Villefort. Je jugeai qu'en sortant, surtout +s'il sortait la nuit, il devait traverser seul le jardin dans toute sa +longueur. + +--Et, demanda le comte, avez-vous su depuis le nom de cette femme? + +--Non, Excellence, rpondit Bertuccio; vous allez voir que je n'eus pas +le temps de l'apprendre. + +--Continuez. + +--Ce soir-l, reprit Bertuccio, j'aurais pu tuer peut-tre le procureur +du roi; mais je ne connaissais pas encore assez le jardin dans tous ses +dtails. Je craignis de ne pas le tuer raide, et, si quelqu'un accourait + ses cris, de ne pouvoir fuir. Je remis la partie au prochain +rendez-vous, et, pour que rien ne m'chappt, je pris une petite chambre +donnant sur la rue que longeait le mur du jardin. + +Trois jours aprs, vers sept heures du soir, je vis sortir de la maison +un domestique cheval qui prit au galop le chemin qui conduisait la +route de Svres; je prsumai qu'il allait Versailles. Je ne me +trompais pas. Trois heures aprs, l'homme revint tout couvert de +poussire; son message tait termin. + +Dix minutes aprs, un autre homme pied, envelopp d'un manteau, +ouvrit la petite porte du jardin, qui se referma sur lui. + +Je descendis rapidement. Quoique je n'eusse pas vu le visage de +Villefort, je le reconnus au battement de mon coeur: je traversai la +rue, je gagnai une borne place l'angle du mur et l'aide de laquelle +j'avais regard une premire fois dans le jardin. + +Cette fois je ne me contentai pas de regarder, je tirai mon couteau de +ma poche, je m'assurai que la pointe tait bien affile, et je sautai +par-dessus le mur. + +Mon premier soin fut de courir la porte; il avait laiss la clef en +dedans, en prenant la simple prcaution de donner un double tour la +serrure. + +Rien n'entravait donc ma fuite de ce ct-l. Je me mis tudier les +localits. Le jardin formait un carr long, une pelouse de fin gazon +anglais s'tendait au milieu, aux angles de cette pelouse taient des +massifs d'arbres au feuillage touffu et tout entreml de fleurs +d'automne. + +Pour se rendre de la maison la petite porte, ou de la petite porte +la maison, soit qu'il entrt, soit qu'il sortt, M. de Villefort tait +oblig de passer prs d'un de ces massifs. + +On tait la fin de septembre; le vent soufflait avec force; un peu de +lune ple, et voile chaque instant par de gros nuages qui glissaient +rapidement au ciel, blanchissait le sable des alles qui conduisaient +la maison, mais ne pouvait percer l'obscurit de ces massifs touffus +dans lesquels un homme pouvait demeurer cach sans qu'il y et crainte +qu'on ne l'apert. + +Je me cachai dans celui le plus prs duquel devait passer Villefort; +peine y tais-je, qu'au milieu des bouffes de vent qui courbaient les +arbres au-dessus de mon front, je crus distinguer comme des +gmissements. Mais vous savez, ou plutt vous ne savez pas, monsieur le +comte, que celui qui attend le moment de commettre un assassinat croit +toujours entendre pousser des cris sourds dans l'air. Deux heures +s'coulrent pendant lesquelles, plusieurs reprises, je crus entendre +les mmes gmissements. Minuit sonna. + +Comme le dernier son vibrait encore lugubre et retentissant, j'aperus +une lueur illuminant les fentres de l'escalier drob par lequel nous +sommes descendus tout l'heure. + +La porte s'ouvrit, et l'homme au manteau reparut. C'tait le moment +terrible; mais depuis si longtemps je m'tais prpar ce moment, que +rien en moi ne faiblit: je tirai mon couteau, je l'ouvris et je me tins +prt. + +L'homme au manteau vint droit moi, mais mesure qu'il avanait dans +l'espace dcouvert, je croyais remarquer qu'il tenait une arme de la +main droite: j'eus peur, non pas d'une lutte, mais d'un insuccs. +Lorsqu'il fut quelques pas de moi seulement, je reconnus que ce que +j'avais pris pour une arme n'tait rien autre chose qu'une bche. + +Je n'avais pas encore pu deviner dans quel but M. de Villefort tenait +une bche la main, lorsqu'il s'arrta sur la lisire du massif, jeta +un regard autour de lui, et se mit creuser un trou dans la terre. Ce +fut alors que je m'aperus qu'il y avait quelque chose dans son manteau, +qu'il venait de dposer sur la pelouse pour tre plus libre de ses +mouvements. + +Alors, je l'avoue, un peu de curiosit se glissa dans ma haine: je +voulus voir ce que venait faire l Villefort; je restai immobile, sans +haleine, j'attendis. + +Puis une ide m'tait venue, qui se confirma en voyant le procureur du +roi tirer de son manteau un petit coffre long de deux pieds et large de +six huit pouces. + +Je le laissai dposer le coffre dans le trou, sur lequel il repoussa la +terre; puis, sur cette terre frache, il appuya ses pieds pour faire +disparatre la trace de l'oeuvre nocturne. Je m'lanai alors sur lui et +je lui enfonai mon couteau dans la poitrine en lui disant: + +--Je suis Giovanni Bertuccio! ta mort pour mon frre, ton trsor pour +sa veuve: tu vois bien que ma vengeance est plus complte que je ne +l'esprais. + +Je ne sais s'il entendit ces paroles; je ne le crois pas, car il tomba +sans pousser un cri; je sentis les flots de son sang rejaillir brlants +sur mes mains et sur mon visage; mais j'tais ivre, j'tais en dlire; +ce sang me rafrachissait au lieu de me brler. En une seconde, j'eus +dterr le coffret l'aide de la bche; puis, pour qu'on ne vt pas que +je l'avais enlev, je comblai mon tour le trou, je jetai la bche +par-dessus le mur, je m'lanai par la porte, que je fermai double +tour en dehors et dont j'emportai la clef. + +--Bon! dit Monte-Cristo, c'tait, ce que je vois, un petit assassinat +doubl de vol. + +--Non, Excellence, rpondit Bertuccio, c'tait une vendetta suivie de +restitution. + +--Et la somme tait ronde, au moins? + +--Ce n'tait pas de l'argent. + +--Ah! oui, je me rappelle, dit Monte-Cristo n'avez-vous pas parl d'un +enfant? + +--Justement, Excellence. Je courus jusqu' la rivire, je m'assis sur le +talus, et, press de savoir ce que contenait le coffre, je fis sauter la +serrure avec mon couteau. + +Dans un lange de fine batiste tait envelopp un enfant qui venait de +natre; son visage empourpr, ses mains violettes annonaient qu'il +avait d succomber une asphyxie cause par des ligaments naturels +rouls autour de son cou; cependant, comme il n'tait pas froid encore, +j'hsitai le jeter dans cette eau qui coulait mes pieds. En effet, +au bout d'un instant je crus sentir un lger battement vers la rgion du +coeur; je dgageai son cou du cordon qui l'enveloppait, et, comme +j'avais t infirmier l'hpital de Bastia, je fis ce qu'aurait pu +faire un mdecin en pareille circonstance, c'est--dire que je lui +insufflai courageusement de l'air dans les poumons, qu'aprs un quart +d'heure d'efforts inous je le vis respirer, et j'entendis un cri +s'chapper de sa poitrine. + + mon tour, je jetai un cri, mais un cri de joie. Dieu ne me maudit +donc pas, me dis-je, puisqu'il permet que je rende la vie une crature +humaine en change de la vie que j'ai te une autre! + +--Et que ftes-vous donc de cet enfant? demanda Monte-Cristo; c'tait un +bagage assez embarrassant pour un homme qui avait besoin de fuir. + +--Aussi n'eus-je point un instant l'ide de le garder. Mais je savais +qu'il existait Paris un hospice o on reoit ces pauvres cratures. En +passant la barrire, je dclarai avoir trouv cet enfant sur la route +et je m'informai. Le coffre tait l qui faisait foi; les langes de +batiste indiquaient que l'enfant appartenait des parents riches; le +sang dont j'tais couvert pouvait aussi bien appartenir l'enfant qu' +tout autre individu. On ne me fit aucune objection; on m'indiqua +l'hospice, qui tait situ tout au bout de la rue d'Enfer, et, aprs +avoir pris la prcaution de couper le lange en deux, de manire qu'une +des deux lettres qui le marquaient continut d'envelopper le corps de +l'enfant, je dposai mon fardeau dans le tour, je sonnai et je m'enfuis + toutes jambes. Quinze jours aprs, j'tais de retour Rogliano, et je +disais Assunta: + +--Console-toi, ma soeur; Isral est mort, mais je l'ai veng. + +Alors elle me demanda l'explication de ces paroles, et je lui racontai +tout ce qui s'tait pass. + +--Giovanni, me dit Assunta, tu aurais d rapporter cet enfant, nous lui +eussions tenu lieu des parents qu'il a perdus, nous l'eussions appel +Benedetto, et en faveur de cette bonne action Dieu nous et bnis +effectivement. + +Pour toute rponse je lui donnai la moiti de lange que j'avais +conserve, afin de faire rclamer l'enfant si nous tions plus riches. + +--Et de quelles lettres tait marqu ce lange? demanda Monte-Cristo. + +--D'un H et d'un N surmonts d'un tortil de baron. + +--Je crois, Dieu me pardonne! que vous vous servez de termes de blason, +monsieur Bertuccio! O diable avez-vous fait vos tudes hraldiques? + +-- votre service, monsieur le comte, o l'on apprend toutes choses. + +--Continuez, je suis curieux de savoir deux choses. + +--Lesquelles, monseigneur? + +--Ce que devint ce petit garon; ne m'avez-vous pas dit que c'tait un +petit garon, monsieur Bertuccio? + +--Non, Excellence; je ne me rappelle pas avoir parl de cela. + +--Ah! je croyais avoir entendu, je me serai tromp. + +--Non, vous ne vous tes pas tromp, car c'tait effectivement un petit +garon; mais Votre Excellence dsirait, disait-elle, savoir deux choses: +quelle est la seconde? + +--La seconde tait le crime dont vous tiez accus quand vous demandtes +un confesseur, et que l'abb Busoni alla vous trouver sur cette demande +dans la prison de Nmes. + +--Peut-tre ce rcit sera-t-il bien long, Excellence. + +--Qu'importe? il est dix heures peine, vous savez que je ne dors pas, +et je suppose que de votre ct vous n'avez pas grande envie de dormir. + + +Bertuccio s'inclina et reprit sa narration. + +Moiti pour chasser les souvenirs qui m'assigeaient, moiti pour +subvenir aux besoins de la pauvre veuve, je me remis avec ardeur ce +mtier de contrebandier, devenu plus facile par le relchement des lois +qui suit toujours les rvolutions. Les ctes du Midi, surtout, taient +mal gardes, cause des meutes ternelles qui avaient lieu, tantt +Avignon, tantt Nmes, tantt Uzs. Nous profitmes de cette espce +de trve qui nous tait accorde par le gouvernement pour lier des +relations avec tout le littoral. Depuis l'assassinat de mon frre dans +les rues de Nmes, je n'avais pas voulu rentrer dans cette ville. Il en +rsulta que l'aubergiste avec lequel nous faisions des affaires, voyant +que nous ne voulions plus venir lui, tait venu nous et avait fond +une succursale de son auberge sur la route de Bellegarde Beaucaire, +l'enseigne du _Pont du Gard_. Nous avions ainsi, soit du ct +d'Aigues-Mortes, soit aux Martigues, soit Bouc, une douzaine +d'entrepts o nous dposions nos marchandises et o, au besoin, nous +trouvions un refuge contre les douaniers et les gendarmes. C'est un +mtier qui rapporte beaucoup que celui de contrebandier, lorsqu'on y +applique une certaine intelligence seconde par quelque vigueur; quant +moi, je vivais dans les montagnes ayant maintenant une double raison de +craindre gendarmes et douaniers, attendu que toute comparution devant +les juges pouvait amener une enqute, que cette enqute est toujours une +excursion dans le pass, et que dans mon pass, moi, on pouvait +rencontrer maintenant quelque chose plus grave que des cigares entrs en +contrebande ou des barils d'eau-de-vie circulant sans laissez-passer. +Aussi, prfrant mille fois la mort une arrestation, j'accomplissais +des choses tonnantes, et qui, plus d'une fois, me donnrent cette +preuve, que le trop grand soin que nous prenons de notre corps est peu +prs le seul obstacle la russite de ceux de nos projets qui ont +besoin d'une dcision rapide et d'une excution vigoureuse et +dtermine. En effet une fois qu'on a fait le sacrifice de sa vie, on +n'est plus l'gal des autres hommes, ou plutt les autres hommes ne sont +plus vos gaux, et quiconque a pris cette rsolution sent, l'instant +mme, dcupler ses forces et s'agrandir son horizon. + +--De la philosophie, monsieur Bertuccio! interrompit le comte; mais vous +avez donc fait un peu de tout dans votre vie? + +--Oh! pardon, Excellence! + +--Non! non! c'est que la philosophie dix heures et demie du soir, +c'est un peu tard. Mais je n'ai pas d'autre observation faire, attendu +que je la trouve exacte, ce qu'on ne peut pas dire de toutes les +philosophies. + +--Mes courses devinrent donc de plus en plus tendues, de plus en plus +fructueuses. Assunta tait mnagre, et notre petite fortune +s'arrondissait. Un jour que je partais pour une course: + +--Va, dit-elle, et ton retour je te mnage une surprise. + +Je l'interrogeais inutilement: elle ne voulut rien me dire et je +partis. + +La course dura prs de six semaines; nous avions t Lucques charger +de l'huile, et Livourne prendre des cotons anglais; notre dbarquement +se fit sans vnement contraire, nous ralismes nos bnfices et nous +revnmes tout joyeux. + +En rentrant dans la maison, la premire chose que je vis l'endroit le +plus apparent de la chambre d'Assunta dans un berceau somptueux +relativement au reste de l'appartement, fut un enfant de sept huit +mois. Je jetai un cri de joie. Les seuls moments de tristesse que +j'eusse prouvs depuis l'assassinat du procureur du roi m'avaient t +causs par l'abandon de cet enfant. Il va sans dire que de remords de +l'assassinat lui-mme je n'en avais point eu. + +La pauvre Assunta avait tout devin: elle avait profit de mon +absence, et, munie de la moiti du lange, ayant inscrit, pour ne point +l'oublier, le jour et l'heure prcis o l'enfant avait t dpos +l'hospice, elle tait partie pour Paris et avait t elle-mme le +rclamer. Aucune objection ne lui avait t faite, et l'enfant lui avait +t remis. + +Ah! j'avoue, monsieur le comte, qu'en voyant cette pauvre crature +dormant dans son berceau, ma poitrine se gonfla, et que des larmes +sortirent de mes yeux. + +--En vrit, Assunta, m'criai-je, tu es une digne femme, et la +Providence te bnira. + +--Ceci, dit Monte-Cristo, est moins exact que votre philosophie; il est +vrai que ce n'est que la foi. + +--Hlas! Excellence, reprit Bertuccio, vous avez bien raison, et ce fut +cet enfant lui-mme que Dieu chargea de ma punition. Jamais nature plus +perverse ne se dclara plus prmaturment, et cependant on ne dira pas +qu'il fut mal lev, car ma soeur le traitait comme le fils d'un prince; +c'tait un garon d'une figure charmante, avec des yeux d'un bleu clair +comme ces tons de faences chinoises qui s'harmonisent si bien avec le +blanc laiteux du ton gnral; seulement ses cheveux d'un blond trop vif +donnaient sa figure un caractre trange, qui doublait la vivacit de +son regard et la malice de son sourire. Malheureusement il y a un +proverbe qui dit que le roux est tout bon ou tout mauvais; le proverbe +ne mentit pas pour Benedetto, et ds sa jeunesse il se montra tout +mauvais. Il est vrai aussi que la douceur de sa mre encouragea ses +premiers penchants; l'enfant, pour qui ma pauvre soeur allait au march +de la ville, situe quatre ou cinq lieues de l, acheter les premiers +fruits et les sucreries les plus dlicates, prfrait aux oranges de +Palma et aux conserves de Gnes les chtaignes voles au voisin en +franchissant les haies, ou les pommes sches dans son grenier, tandis +qu'il avait sa disposition les chtaignes et les pommes de notre +verger. + +Un jour, Benedetto pouvait avoir cinq ou six ans, le voisin Wasilio, +qui, selon les habitudes de notre pays, n'enfermait ni sa bourse ni ses +bijoux, car, monsieur le comte le sait aussi bien que personne, en Corse +il n'y a pas de voleurs, le voisin Wasilio se plaignit nous qu'un +louis avait disparu de sa bourse; on crut qu'il avait mal compt, mais +lui prtendait tre sr de son fait. Ce jour-l Benedetto avait quitt +la maison ds le matin, et c'tait une grande inquitude chez nous, +lorsque le soir nous le vmes revenir tranant un singe qu'il avait +trouv, disait-il, tout enchan au pied d'un arbre. + +Depuis un mois la passion du mchant enfant, qui ne savait quelle chose +s'imaginer, tait d'avoir un singe. Un bateleur qui tait pass +Rogliano, et qui avait plusieurs de ces animaux dont les exercices +l'avaient fort rjoui, lui avait inspir sans doute cette malheureuse +fantaisie. + +--On ne trouve pas de singe dans nos bois, lui dis-je, et surtout de +singe enchan; avoue-moi donc comment tu t'es procur celui-ci. + +Benedetto soutint son mensonge, et l'accompagna de dtails qui +faisaient plus d'honneur son imagination qu' sa vracit; je +m'irritai, il se mit rire; je le menaai, il fit deux pas en arrire. + +--Tu ne peux pas me battre, dit-il, tu n'en as pas le droit, tu n'es +pas mon pre. + +Nous ignormes toujours qui lui avait rvl ce fatal secret, que nous +lui avions cach cependant avec tant de soin; quoi qu'il en soit, cette +rponse, dans laquelle l'enfant se rvla tout entier, m'pouvanta +presque, mon bras lev retomba effectivement sans toucher le coupable; +l'enfant triompha, et cette victoire lui donna une telle audace qu' +partir de ce moment tout l'argent d'Assunta, dont l'amour semblait +augmenter pour lui mesure qu'il en tait moins digne, passa en +caprices qu'elle ne savait pas combattre, en folies qu'elle n'avait pas +le courage d'empcher. Quand j'tais Rogliano, les choses marchaient +encore assez convenablement; mais ds que j'tais parti, c'tait +Benedetto qui tait devenu le matre de la maison, et tout tournait +mal. g de onze ans peine, tous ses camarades taient choisis parmi +des jeunes gens de dix-huit ou vingt ans, les plus mauvais sujets de +Bastia et de Corte, et dj, pour quelques espigleries qui mritaient +un nom plus srieux, la justice nous avait donn des avertissements. + +Je fus effray; toute information pouvait avoir des suites funestes: +j'allais justement tre forc de m'loigner de la Corse pour une +expdition importante. Je rflchis longtemps, et, dans le pressentiment +d'viter quelque malheur, je me dcidai emmener Benedetto avec moi. +J'esprais que la vie active et rude de contrebandier, la discipline +svre du bord, changeraient ce caractre prt se corrompre, s'il +n'tait pas dj affreusement corrompu. + +Je tirai donc Benedetto part et lui fis la proposition de me suivre, +en entourant cette proposition de toutes les promesses qui peuvent +sduire un enfant de douze ans. + +Il me laissa aller jusqu'au bout, et lorsque j'eus finis, clatant de +rire: + +--tes-vous fou, mon oncle? dit-il (il m'appelait ainsi quand il tait +de belle humeur); moi changer la vie que je mne contre celle que vous +menez, ma bonne et excellente paresse contre l'horrible travail que vous +vous tes impos! passer la nuit au froid, le jour au chaud; se cacher +sans cesse; quand on se montre recevoir des coups de fusil, et tout cela +pour gagner un peu d'argent! L'argent, j'en ai tant que j'en veux! mre +Assunta m'en donne quand je lui en demande. Vous voyez donc bien que je +serais un imbcile si j'acceptais ce que vous me proposez. + +J'tais stupfait de cette audace et de ce raisonnement. Benedetto +retourna jouer avec ses camarades, et je le vis de loin me montrant +eux comme un idiot. + +--Charmant enfant! murmura Monte-Cristo. + +--Oh! s'il et t moi, rpondit Bertuccio, s'il et t mon fils, ou +tout au moins mon neveu, je l'eusse bien ramen au droit sentier, car la +conscience donne la force. Mais l'ide que j'allais battre un enfant +dont j'avais tu le pre me rendait toute correction impossible. Je +donnai de bons conseils ma soeur, qui, dans nos discussions, prenait +sans cesse la dfense du petit malheureux, et comme elle m'avoua que +plusieurs fois des sommes assez considrables lui avaient manqu, je lui +indiquai un endroit o elle pouvait cacher notre petit trsor. Quant +moi, ma rsolution tait prise. Benedetto savait parfaitement lire, +crire et compter, car lorsqu'il voulait s'adonner par hasard au +travail, il apprenait en un jour ce que les autres apprenaient en une +semaine. Ma rsolution, dis-je, tait prise; je devais l'engager comme +secrtaire sur quelque navire au long cours, et, sans le prvenir de +rien, le faire prendre un beau matin et le faire transporter bord; de +cette faon, et en le recommandant au capitaine, tout son avenir +dpendait de lui. Ce plan arrt, je partis pour la France. + +Toutes nos oprations devaient cette fois s'excuter dans le golfe du +Lion, et ces oprations devenaient de plus en plus difficiles, car nous +tions en 1829. La tranquillit tait parfaitement rtablie, et par +consquent le service des ctes tait redevenu plus rgulier et plus +svre que jamais. Cette surveillance tait encore augmente +momentanment par la foire de Beaucaire, qui venait de s'ouvrir. + +Les commencements de notre expdition s'excutrent sans encombre. +Nous amarrmes notre barque, qui avait un double fond dans lequel nous +cachions nos marchandises de contrebande, au milieu d'une quantit de +bateaux qui bordaient les deux rives du Rhne, depuis Beaucaire jusqu' +Arles. Arrivs l, nous commenmes dcharger nuitamment nos +marchandises prohibes, et les faire passer dans la ville par +l'intermdiaire des gens qui taient en relations avec nous, ou des +aubergistes chez lesquels nous faisions des dpts. Soit que la russite +nous et rendus imprudents, soit que nous ayons t trahis, un soir, +vers les cinq heures de l'aprs-midi, comme nous allions nous mettre +goter, notre petit mousse accourut tout effar en disant qu'il avait vu +une escouade de douaniers se diriger de notre ct. Ce n'tait pas +prcisment l'escouade qui nous effrayait: chaque instant, surtout +dans ce moment-l, des compagnies entires rdaient sur les bords du +Rhne; mais c'taient les prcautions qu'au dire de l'enfant cette +escouade prenait pour ne pas tre vue. En un instant nous fmes sur +pied, mais il tait dj trop tard; notre barque, videmment l'objet des +recherches, tait entoure. Parmi les douaniers, je remarquai quelques +gendarmes; et, aussi timide la vue de ceux-ci que j'tais brave +ordinairement la vue de tout autre corps militaire, je descendis dans +la cale, et, me glissant par un sabord, je me laissai couler dans le +fleuve, puis je nageai entre deux eaux, ne respirant qu' de longs +intervalles, si bien que je gagnai sans tre vu une tranche que l'on +venait de faire, et qui communiquait du Rhne au canal qui se rend de +Beaucaire Aigues-Mortes. Une fois arriv l, j'tais sauv, car je +pouvais suivre sans tre vu cette tranche. Je gagnai donc le canal sans +accident. Ce n'tait pas par hasard et sans prmditation que j'avais +suivi ce chemin; j'ai dj parl Votre Excellence d'un aubergiste de +Nmes qui avait tabli sur la route de Bellegarde Beaucaire une petite +htellerie. + +--Oui, dit Monte-Cristo, je me souviens parfaitement. Ce digne homme, si +je ne me trompe, tait mme votre associ. + +--C'est cela, rpondit Bertuccio; mais depuis sept ou huit ans, il avait +cd son tablissement un ancien tailleur de Marseille qui, aprs +s'tre ruin dans son tat, avait voulu essayer de faire sa fortune dans +un autre. Il va sans dire que les petits arrangements que nous avions +faits avec le premier propritaire furent maintenus avec le second; +c'tait donc cet homme que je comptais demander asile. + +--Et comment se nommait cet homme? demanda le comte, qui paraissait +commencer reprendre quelque intrt au rcit de Bertuccio. + +--Il s'appelait Gaspard Caderousse, il tait mari une femme du +village de la Carconte, et que nous ne connaissions pas sous un autre +nom que celui de son village; c'tait une pauvre femme atteinte de la +fivre des marais, qui s'en allait mourant de langueur. Quant l'homme, +c'tait un robuste gaillard de quarante quarante-cinq ans, qui plus +d'une fois nous avait, dans des circonstances difficiles, donn des +preuves de sa prsence d'esprit et de son courage. + +--Et vous dites, demanda Monte-Cristo, que ces choses se passaient vers +l'anne.... + +--1829, monsieur le comte. + +--En quel mois? + +--Au mois de juin. + +--Au commencement ou la fin. + +--C'tait le 3 au soir. + +--Ah! fit Monte-Cristo, le 3 juin 1829... Bien, continuez. + +--C'tait donc Caderousse que je comptais demander asile; mais, comme +d'habitude, et mme dans les circonstances ordinaires, nous n'entrions +pas chez lui par la porte qui donnait sur la route, je rsolus de ne pas +droger cette coutume, j'enjambai la haie du jardin, je me glissai en +rampant travers les oliviers rabougris et les figuiers sauvages, et je +gagnai, dans la crainte que Caderousse n'et quelque voyageur dans son +auberge, une espce de soupente dans laquelle plus d'une fois j'avais +pass la nuit aussi bien que dans le meilleur lit. Cette soupente +n'tait spare de la salle commune du rez-de-chausse de l'auberge que +par une cloison en planches dans laquelle des jours avaient t mnags + notre intention, afin que de l nous pussions guetter le moment +opportun de faire reconnatre que nous tions dans le voisinage. Je +comptais, si Caderousse tait seul, le prvenir de mon arrive, achever +chez lui le repas interrompu par l'apparition des douaniers, et +profiter de l'orage qui se prparait pour regagner les bords du Rhne et +m'assurer de ce qu'taient devenus la barque et ceux qui la montaient. +Je me glissai donc dans la soupente et bien m'en prit, car ce moment +mme Caderousse rentrait chez lui avec un inconnu. + +Je me tins coi et j'attendis, non point dans l'intention de surprendre +les secrets de mon hte, mais parce que je ne pouvais faire autrement; +d'ailleurs, dix fois mme chose tait dj arrive. + +L'homme qui accompagnait Caderousse tait videmment tranger au Midi +de la France: c'tait un de ces ngociants forains qui viennent vendre +des bijoux la foire de Beaucaire et qui, pendant un mois que dure +cette foire, o affluent des marchands et des acqureurs de toutes les +parties de l'Europe, font quelquefois pour cent ou cent cinquante mille +francs d'affaires. + +Caderousse entra vivement et le premier. Puis voyant la salle d'en bas +vide comme d'habitude et simplement garde par son chien, il appela sa +femme. + +--H! la Carconte, dit-il, ce digne homme de prtre ne nous avait pas +tromps; le diamant tait bon. + +Une exclamation joyeuse se fit entendre, et presque aussitt l'escalier +craqua sous un pas alourdi par la faiblesse et la maladie. + +--Qu'est-ce que tu dis? demanda la femme plus ple qu'une morte. + +--Je dis que le diamant tait bon, que voil monsieur, un des premiers +bijoutiers de Paris, qui est prt nous en donner cinquante mille +francs. Seulement, pour tre sr que le diamant est bien nous, il +demande que tu lui racontes, comme je l'ai dj fait, de quelle faon +miraculeuse le diamant est tomb entre nos mains. En attendant, +monsieur, asseyez-vous, s'il vous plat, et comme le temps est lourd, je +vais aller chercher de quoi vous rafrachir. + +Le bijoutier examinait avec attention l'intrieur de l'auberge et la +pauvret bien visible de ceux qui allaient lui vendre un diamant qui +semblait sortir de l'crin d'un prince. + +--Racontez, madame, dit-il, voulant sans doute profiter de l'absence +du mari pour qu'aucun signe de la part de celui-ci n'influent la +femme, et pour voir si les deux rcits cadreraient bien l'un avec +l'autre. + +--Eh! mon Dieu! dit la femme avec volubilit, c'est une bndiction du +ciel laquelle nous tions loin de nous attendre. Imaginez-vous, mon +cher monsieur, que mon mari a t li en 1814 ou 1815 avec un marin +nomm Edmond Dants: ce pauvre garon, que Caderousse avait compltement +oubli ne l'a pas oubli, lui, et lui a laiss en mourant le diamant que +vous venez de voir. + +--Mais comment tait-il devenu possesseur de ce diamant? demanda le +bijoutier. Il l'avait donc avant d'entrer en prison? + +--Non, monsieur, rpondit la femme, mais en prison il a fait, ce +qu'il parat, la connaissance d'un Anglais trs riche; et comme en +prison son compagnon de chambre est tomb malade, et que Dants en prit +les mmes soins que si c'tait son frre, l'Anglais, en sortant de +captivit, laissa au pauvre Dants, qui, moins heureux que lui, est mort +en prison, ce diamant qu'il nous a lgu son tour en mourant, et qu'il +a charg le digne abb qui est venu ce matin de nous remettre. + +--C'est bien la mme chose, murmura le bijoutier, et, au bout du compte +l'histoire peut tre vraie, tout invraisemblable qu'elle paraisse au +premier abord. Il n'y a donc que le prix sur lequel nous ne sommes pas +d'accord. + +--Comment! pas d'accord, dit Caderousse; je croyais que vous aviez +consenti au prix que j'en demandais. + +--C'est--dire, reprit le bijoutier, que j'en ai offert quarante mille +francs. + +--Quarante mille! s'cria la Carconte; nous ne le donnerons +certainement pas pour ce prix-l. L'abb nous a dit qu'il valait +cinquante mille francs, et sans la monture encore. + +--Et comment se nommait cet abb? demanda l'infatigable questionneur. + +--L'abb Busoni, rpondit la femme. + +--C'tait donc un tranger? + +--C'tait un Italien des environs de Mantoue, je crois. + +--Montrez-moi ce diamant, reprit le bijoutier, que je le revoie une +seconde fois; souvent on juge mal les pierres une premire vue. + +Caderousse tira de sa poche un petit tui de chagrin noir, l'ouvrit et +le passa au bijoutier. la vue du diamant, qui tait gros comme une +petite noisette, je me le rappelle comme si je le voyais encore, les +yeux de la Carconte tincelrent de cupidit. + +--Et que pensiez-vous de tout cela, monsieur l'couteur aux portes? +demanda Monte-Cristo; ajoutiez-vous foi cette belle fable? + +--Oui, Excellence; je ne regardais pas Caderousse comme un mchant +homme, et je le croyais incapable d'avoir commis un crime ou mme un +vol. + +--Cela fait plus honneur votre coeur qu' votre exprience, monsieur +Bertuccio. Aviez-vous connu cet Edmond Dants dont il tait question? + +--Non, Excellence, je n'en avais jamais entendu parler jusqu'alors, et +je n'en ai jamais entendu reparler depuis qu'une seule fois par l'abb +Busoni lui-mme, quand je le vis dans les prisons de Nmes. + +--Bien! continuez. + +--Le bijoutier prit la bague des mains de Caderousse, et tira de sa +poche une petite pince en acier et une petite paire de balances de +cuivre; puis, cartant les crampons d'or qui retenaient la pierre dans +la bague, il fit sortir le diamant de son alvole, et le pesa +minutieusement dans les balances. + +--J'irai jusqu' quarante-cinq mille francs, dit-il, mais je ne +donnerai pas un sou avec; d'ailleurs, comme c'tait ce que valait le +diamant, j'ai pris juste cette somme sur moi. + +--Oh! qu' cela ne tienne, dit Caderousse, je retournerai avec vous +Beaucaire pour chercher les cinq autres mille francs. + +--Non, dit le bijoutier en rendant l'anneau et le diamant Caderousse; +non, cela ne vaut pas davantage, et encore je suis fch d'avoir offert +cette somme, attendu qu'il y a dans la pierre un dfaut que je n'avais +pas vu d'abord; mais n'importe, je n'ai qu'une parole, j'ai dit +quarante-cinq mille francs, je ne m'en ddis pas. + +--Au moins remettez le diamant dans la bague, dit aigrement la +Carconte. + +--C'est juste, dit le bijoutier. + +Et il replaa la pierre dans le chaton. + +--Bon, bon, bon, dit Caderousse remettant l'tui dans sa poche, on le +vendra un autre. + +--Oui, reprit le bijoutier, mais un autre ne sera pas si facile que +moi; un autre ne se contentera pas des renseignements que vous m'avez +donns; il n'est pas naturel qu'un homme comme vous possde un diamant +de cinquante mille francs; il ira prvenir les magistrats, il faudra +retrouver l'abb Busoni, et les abbs qui donnent des diamants de deux +mille louis sont rares; la justice commencera par mettre la main dessus, +on vous enverra en prison, et si vous tes reconnu innocent, qu'on vous +mette dehors aprs trois ou quatre mois de captivit, la bague se sera +gare au greffe, ou l'on vous donnera une pierre fausse qui vaudra +trois francs au lieu d'un diamant qui en vaut cinquante mille, +cinquante-cinq mille peut-tre, mais que, vous en conviendrez, mon brave +homme, on court certains risques acheter. + +Caderousse et sa femme s'interrogrent du regard. + +--Non, dit Caderousse, nous ne sommes pas assez riches pour perdre cinq +mille francs. + +--Comme vous voudrez, mon cher ami, dit le bijoutier; j'avais +cependant, comme vous le voyez, apport de la belle monnaie. + +Et il tira d'une de ses poches une poigne d'or qu'il fit briller aux +yeux blouis de l'aubergiste, et, de l'autre, un paquet de billets de +banque. + +Un rude combat se livrait visiblement dans l'esprit de Caderousse: il +tait vident que ce petit tui de chagrin qu'il tournait et retournait +dans sa main ne lui paraissait pas correspondre comme valeur la somme +norme qui fascinait ses yeux. Il se retourna vers sa femme. + +--Qu'en dis-tu? lui demanda-t-il tout bas. + +--Donne, donne, dit-elle; s'il retourne Beaucaire sans le diamant, il +nous dnoncera! et, comme il le dit, qui sait si nous pourrons jamais +remettre la main sur l'abb Busoni. + +--Eh bien, soit, dit Caderousse, prenez donc le diamant pour +quarante-cinq mille francs; mais ma femme veut une chane d'or, et moi +une paire de boucles d'argent. + +Le bijoutier tira de sa poche une bote longue et plate qui contenait +plusieurs chantillons des objets demands. + +--Tenez, dit-il, je suis rond en affaires; choisissez. + +La femme choisit une chane d'or qui pouvait valoir cinq louis, et le +mari une paire de boucles qui pouvait valoir quinze francs. + +--J'espre que vous ne vous plaindrez pas, dit le bijoutier. + +--L'abb avait dit qu'il valait cinquante mille francs, murmura +Caderousse. + +--Allons, allons, donnez donc! Quel homme terrible! reprit le bijoutier +en lui tirant des mains le diamant, je lui compte quarante-cinq mille +francs, deux mille cinq cents livres de rente, c'est--dire une fortune +comme je voudrais bien en avoir une, moi, et il n'est pas encore +content. + +--Et les quarante-cinq mille francs, demanda Caderousse d'une voix +rauque; voyons, o sont-ils? + +--Les voil, dit le bijoutier. + +Et il compta sur la table quinze mille francs en or et trente mille +francs en billets de banque. + +--Attendez que j'allume la lampe, dit la Carconte, il n'y fait plus +clair, et on pourrait se tromper. + +En effet, la nuit tait venue pendant cette discussion, et, avec la +nuit, l'orage qui menaait depuis une demi-heure. On entendait gronder +sourdement le tonnerre dans le lointain; mais ni le bijoutier, ni +Caderousse, ni la Carconte, ne paraissaient s'en occuper, possds +qu'ils taient tous les trois du dmon du gain. Moi-mme, j'prouvais +une trange fascination la vue de tout cet or et de tous ces billets. +Il me semblait que je faisais un rve, et, comme il arrive dans un rve, +je me sentais enchan ma place. + +Caderousse compta et recompta l'or et les billets, puis il les passa +sa femme, qui les compta et recompta son tour. + +Pendant ce temps, le bijoutier faisait miroiter le diamant sous les +rayons de la lampe, et le diamant jetait des clairs qui lui faisaient +oublier ceux qui, prcurseurs de l'orage, commenaient enflammer les +fentres. + +--Eh bien, le compte y est-il? demanda le bijoutier. + +--Oui, dit Caderousse; donne le portefeuille et cherche un sac, +Carconte. + +La Carconte alla une armoire et revint apportant un vieux +portefeuille de cuir, duquel on tira quelques lettres graisseuses la +place desquelles on remit les billets, et un sac dans lequel taient +enferms deux ou trois cus de six livres, qui composaient probablement +toute la fortune du misrable mnage. + +--L, dit Caderousse, quoique vous nous ayez soulev une dizaine de +mille francs peut-tre, voulez-vous souper avec nous? c'est de bon +coeur. + +--Merci, dit le bijoutier, il doit se faire tard, et il faut que je +retourne Beaucaire; ma femme serait inquite; il tira sa montre. +Morbleu! s'cria-t-il, neuf heures bientt, je ne serai pas Beaucaire +avant minuit. Adieu, mes petits enfants; s'il vous revient par hasard +des abbs Busoni, pensez moi. + +--Dans huit jours, vous ne serez plus Beaucaire, dit Caderousse, +puisque la foire finit la semaine prochaine. + +--Non, mais cela ne fait rien; crivez-moi Paris, M. Joanns, au +Palais-Royal, galerie de Pierre, n 45, je ferai le voyage exprs si +cela en vaut la peine. + +Un coup de tonnerre retentit, accompagn d'un clair si violent qu'il +effaa presque la clart de la lampe. + +--Oh! oh! dit Caderousse, vous allez partir par ce temps-l? + +--Oh! je n'ai pas peur du tonnerre, dit le bijoutier. + +--Et des voleurs? demanda la Carconte. La route n'est jamais bien sre +pendant la foire. + +--Oh! quant aux voleurs, dit Joanns, voil pour eux. + +Et il tira de sa poche une paire de petits pistolets chargs jusqu' la +gueule. + +--Voil, dit-il, des chiens qui aboient et mordent en mme temps: c'est +pour les deux premiers qui auraient envie de votre diamant, pre +Caderousse. + +Caderousse et sa femme changrent un regard sombre. Il parat qu'ils +avaient en mme temps quelque terrible pense. + +--Alors, bon voyage! dit Caderousse. + +--Merci! dit le bijoutier. + +Il prit sa canne qu'il avait pose contre un vieux bahut, et sortit. Au +moment o il ouvrit la porte, une telle bouffe de vent entra qu'elle +faillit teindre la lampe. + +--Oh! dit-il, il va faire un joli temps, et deux lieues de pays faire +avec ce temps-l! + +--Restez, dit Caderousse, vous coucherez ici. + +--Oui, restez, dit la Carconte d'une voix tremblante, nous aurons bien +soin de vous. + +--Non pas, il faut que j'aille coucher Beaucaire. Adieu. + +Caderousse alla lentement jusqu'au seuil. + +--Il ne fait ni ciel ni terre, dit le bijoutier dj hors de la maison. +Faut-il prendre droite ou gauche? + +-- droite, dit Caderousse; il n'y a pas s'y tromper, la route est +borde d'arbres de chaque ct. + +--Bon, j'y suis, dit la voix presque perdue dans le lointain. + +--Ferme donc la porte, dit la Carconte, je n'aime pas les portes +ouvertes quand il tonne. + +--Et quand il y a de l'argent dans la maison, n'est-ce pas? dit +Caderousse en donnant un double tour la serrure. + +Il rentra, alla l'armoire, retira le sac et le portefeuille, et tous +deux se mirent recompter pour la troisime fois leur or et leurs +billets. Je n'ai jamais vu expression pareille ces deux visages dont +cette maigre lampe clairait la cupidit. La femme surtout tait +hideuse; le tremblement fivreux qui l'animait habituellement avait +redoubl. Son visage de ple tait devenu livide; ses yeux caves +flamboyaient. + +--Pourquoi donc, demanda-t-elle d'une voix sourde, lui avais-tu offert +de coucher ici? + +--Mais, rpondit Caderousse en tressaillant, pour... pour qu'il n'et +pas la peine de retourner Beaucaire. + +--Ah! dit la femme avec une expression impossible rendre, je croyais +que c'tait pour autre chose, moi. + +--Femme! femme! s'cria Caderousse, pourquoi as-tu de pareilles ides, +et pourquoi les ayant ne les gardes-tu pas pour toi? + +--C'est gal, dit la Carconte aprs un instant de silence, tu n'es pas +un homme. + +--Comment cela? fit Caderousse. + +--Si tu avais t un homme, il ne serait pas sorti. + +--Femme! + +--Ou bien il n'arriverait pas Beaucaire. + +--Femme! + +--La route fait un coude et il est oblig de suivre la route, tandis +qu'il y a le long du canal un chemin qui raccourcit. + +--Femme, tu offenses le Bon Dieu. Tiens, coute.... + +En effet, on entendit un effroyable coup de tonnerre en mme temps +qu'un clair bleutre enflammait toute la salle, et la foudre, +dcroissant lentement, sembla s'loigner comme regret de la maison +maudite. + +--Jsus! dit la Carconte en se signant. + +Au mme instant, et au milieu de ce silence de terreur qui suit +ordinairement les coups de tonnerre, on entendit frapper la porte. + +Caderousse et sa femme tressaillirent et se regardrent pouvants. + +--Qui va l? s'cria Caderousse en se levant et en runissant en un +seul tas l'or et les billets pars sur la table et qu'il couvrit de ses +deux mains. + +--Moi! dit une voix. + +--Qui, vous? + +--Et pardieu! Joanns le bijoutier. + +--Eh bien, que disais-tu donc, reprit la Carconte avec un effroyable +sourire, que j'offensais le Bon Dieu!... Voil le Bon Dieu qui nous le +renvoie. + +Caderousse retomba ple et haletant sur sa chaise. La Carconte, au +contraire, se leva, et alla d'un pas ferme la porte qu'elle ouvrit. + +--Entrez donc, cher monsieur Joanns, dit-elle. + +--Ma foi, dit le bijoutier ruisselant de pluie, il parat que le diable +ne veut pas que je retourne Beaucaire ce soir. Les plus courtes folies +sont les meilleures, mon cher monsieur Caderousse; vous m'avez offert +l'hospitalit, je l'accepte et je reviens coucher chez vous. + +Caderousse balbutia quelques mots en essuyant la sueur qui coulait sur +son front. La Carconte referma la porte double tour derrire le +bijoutier. + + + + +XLV + +La pluie de sang. + + +En entrant, le bijoutier jeta un regard interrogateur autour de lui; +mais rien ne semblait faire natre les soupons s'il n'en avait pas, +rien ne semblait les confirmer s'il en avait. + +Caderousse tenait toujours des deux mains ses billets et son or. La +Carconte souriait son hte le plus agrablement qu'elle pouvait. + +--Ah! ah! dit le bijoutier, il parat que vous aviez peur de ne pas +avoir votre compte, que vous repassiez votre trsor aprs mon dpart. + +--Non pas, dit Caderousse; mais l'vnement qui nous en fait possesseur +est si inattendu que nous n'y pouvons croire, et que, lorsque nous +n'avons pas la preuve matrielle sous les yeux, nous croyons faire +encore un rve. + +Le bijoutier sourit. + +--Est-ce que vous avez des voyageurs dans votre auberge? demanda-t-il. + +--Non, rpondit Caderousse, nous ne donnons point coucher; nous +sommes trop prs de la ville, et personne ne s'arrte. + +--Alors, je vais vous gner horriblement? + +--Nous gner, vous! mon cher monsieur! dit gracieusement la Carconte, +pas du tout, je vous jure. + +--Voyons, o me mettez-vous? + +--Dans la chambre l-haut. + +--Mais n'est-ce pas votre chambre? + +--Oh! n'importe; nous avons un second lit dans la pice ct de +celle-ci. + +Caderousse regarda avec tonnement sa femme. Le bijoutier chantonna un +petit air en se chauffant le dos un fagot que la Carconte venait +d'allumer dans la chemine pour scher son hte. + +Pendant ce temps, elle apportait sur un coin de la table o elle avait +tendu une serviette les maigres restes d'un dner, auxquels elle +joignit deux ou trois oeufs frais. + +Caderousse avait renferm de nouveau les billets dans son portefeuille, +son or dans un sac, et le tout dans son armoire. Il se promenait de long +en large, sombre et pensif, levant de temps en temps la tte sur le +bijoutier, qui se tenait tout fumant devant l'tre, et qui, mesure +qu'il se schait d'un ct, se tournait de l'autre. + +--L, dit la Carconte en posant une bouteille de vin sur la table, +quand vous voudrez souper tout est prt. + +--Et vous? demanda Joanns. + +--Moi, je ne souperai pas, rpondit Caderousse. + +--Nous avons dn trs tard, se hta de dire la Carconte. + +--Je vais donc souper seul? fit le bijoutier. + +--Nous vous servirons, rpondit la Carconte avec un empressement qui +ne lui tait pas habituel, mme envers ses htes payants. + +De temps en temps Caderousse lanait sur elle un regard rapide comme un +clair. + +L'orage continuait. + +--Entendez-vous, entendez-vous? dit la Carconte; vous avez, ma foi, +bien fait de revenir. + +--Ce qui n'empche pas, dit le bijoutier, que si, pendant mon souper, +l'ouragan s'apaise, je me remettrai en route. + +--C'est le mistral, dit Caderousse en secouant la tte; nous en avons +pour jusqu' demain. + +Et il poussa un soupir. + +--Ma foi, dit le bijoutier en se mettant table, tant pis pour ceux +qui sont dehors. + +--Oui, reprit la Carconte, ils passeront une mauvaise nuit. + +Le bijoutier commena de souper, et la Carconte continua d'avoir pour +lui tous les petits soins d'une htesse attentive; elle d'ordinaire si +quinteuse et si revche, elle tait devenue un modle de prvenance et +de politesse. Si le bijoutier l'et connue auparavant, un si grand +changement l'et certes tonn et n'et pas manqu de lui inspirer +quelque soupon. Quant Caderousse, il ne disait pas une parole, +continuant sa promenade et paraissant hsiter mme regarder son hte. + +Lorsque le souper fut termin, Caderousse alla lui-mme ouvrir la +porte. + +--Je crois que l'orage se calme, dit-il. + +Mais en ce moment, comme pour lui donner un dmenti, un coup de +tonnerre terrible branla la maison, et une bouffe de vent mle de +pluie entra, qui teignit la lampe. + +Caderousse referma la porte; sa femme alluma une chandelle au brasier +mourant. + +--Tenez, dit-elle au bijoutier, vous devez tre fatigu; j'ai mis des +draps blancs au lit, montez vous coucher et dormez bien. + +Joanns resta encore un instant pour s'assurer que l'ouragan ne se +calmait point, et lorsqu'il eut acquis la certitude que le tonnerre et +la pluie ne faisaient qu'aller en augmentant, il souhaita le bonjour +ses htes et monta l'escalier. + +Il passait au-dessus de ma tte, et j'entendais chaque marche craquer +sous ses pas. + +La Carconte le suivit d'un oeil avide, tandis qu'au contraire +Caderousse lui tournait le dos et ne regardait pas mme de son ct. + +Tous ces dtails, qui sont revenus mon esprit depuis ce temps-l, ne +me frapprent point au moment o ils se passaient sous mes yeux; il n'y +avait, tout prendre, rien que de naturel dans ce qui arrivait, et, +part l'histoire du diamant qui me paraissait un peu invraisemblable, +tout allait de source. Aussi comme j'tais cras de fatigue, que je +comptais profiter moi-mme du premier rpit que la tempte donnerait aux +lments, je rsolus de dormir quelques heures et de m'loigner au +milieu de la nuit. + +J'entendais dans la pice au-dessus le bijoutier, qui prenait de son +ct toutes ses dispositions pour passer la meilleure nuit possible. +Bientt son lit craqua sous lui; il venait de se coucher. + +Je sentais mes yeux qui se fermaient malgr moi, et comme je n'avais +conu aucun soupon, je ne tentai point de lutter contre le sommeil; je +jetai un dernier regard sur l'intrieur de la cuisine. Caderousse tait +assis ct d'une longue table, sur un de ces bancs de bois qui, dans +les auberges de village, remplacent les chaises; il me tournait le dos, +de sorte que je ne pouvais voir sa physionomie; d'ailleurs et-il t +dans la position contraire, la chose m'et encore t impossible, +attendu qu'il tenait sa tte ensevelie dans ses deux mains. + +La Carconte le regarda quelque temps, haussa les paules et vint +s'asseoir en face de lui. + +En ce moment la flamme mourante gagna un reste de bois sec oubli par +elle; une lueur un peu plus vive claira le sombre intrieur.... La +Carconte tenait ses yeux fixs sur son mari, et comme celui-ci restait +toujours dans la mme position, je la vis tendre vers lui sa main +crochue, et elle le toucha au front. + +Caderousse tressaillit. Il me sembla que la femme remuait les lvres, +mais, soit qu'elle parlt tout fait bas, soit que mes sens fussent +dj engourdis par le sommeil, le bruit de sa parole n'arriva point +jusqu' moi. Je ne voyais mme plus qu' travers un brouillard et avec +ce doute prcurseur du sommeil pendant lequel on croit que l'on commence +un rve. Enfin mes yeux se fermrent, et je perdis conscience de +moi-mme. + +J'tais au plus profond de mon sommeil, lorsque je fus rveill par un +coup de pistolet, suivi d'un cri terrible. Quelques pas chancelants +retentirent sur le plancher de la chambre, et une masse inerte vint +s'abattre dans l'escalier, juste au-dessus de ma tte. + +Je n'tais pas encore bien matre de moi. J'entendais des gmissements, +puis des cris touffs comme ceux qui accompagnent une lutte. + +Un dernier cri, plus prolong que les autres et qui dgnra en +gmissements, vint me tirer compltement de ma lthargie. + +Je me soulevai sur un bras, j'ouvris les yeux, qui ne virent rien dans +les tnbres, et je portai la main mon front, sur lequel il me +semblait que dgouttait travers les planches de l'escalier une pluie +tide et abondante. + +Le plus profond silence avait succd ce bruit affreux. J'entendis +les pas d'un homme qui marchait au-dessus de ma tte, ses pas firent +craquer l'escalier. L'homme descendit dans la salle infrieure, +s'approcha de la chemine et alluma une chandelle. + +Cet homme, c'tait Caderousse; il avait le visage ple, et sa chemise +tait tout ensanglante. + +La chandelle allume, il remonta rapidement l'escalier, et j'entendis +de nouveau ses pas rapides et inquiets. + +Un instant aprs il redescendit. Il tenait la main l'crin; il +s'assura que le diamant tait bien dedans, chercha un instant dans +laquelle de ses poches il le mettrait; puis, sans doute, ne considrant +point sa poche comme une cachette assez sre, il le roula dans son +mouchoir rouge, qu'il tourna autour de son cou. + +Puis il courut l'armoire, en tira ses billets et son or, mit les uns +dans le gousset de son pantalon, l'autre dans la poche de sa veste, prit +deux ou trois chemises, et, s'lanant vers la porte, il disparut dans +l'obscurit. Alors tout devint clair et lucide pour moi; je me reprochai +ce qui venait d'arriver, comme si j'eusse t le vrai coupable. Il me +sembla entendre des gmissements: le malheureux bijoutier pouvait n'tre +pas mort; peut-tre tait-il en mon pouvoir, en lui portant secours, de +rparer une partie du mal non pas que j'avais fait, mais que j'avais +laiss faire. J'appuyai mes paules contre une de ces planches mal +jointes qui sparaient l'espce de tambour dans lequel j'tais couch de +la salle infrieure; les planches cdrent, et je me trouvai dans la +maison. + +Je courus la chandelle, et je m'lanai dans l'escalier; un corps le +barrait en travers, c'tait le cadavre de la Carconte. + +Le coup de pistolet que j'avais entendu avait t tir sur elle: elle +avait la gorge traverse de part en part, et outre sa double blessure +qui coulait flots, elle vomissait le sang par la bouche. Elle tait +tout fait morte. J'enjambai par-dessus son corps, et je passai. + +La chambre offrait l'aspect du plus affreux dsordre. Deux ou trois +meubles taient renverss; les draps, auxquels le malheureux bijoutier +s'tait cramponn, tranaient par la chambre: lui-mme tait couch +terre, la tte appuye contre le mur, nageant dans une mare de sang qui +s'chappait de trois larges blessures reues dans la poitrine. + +Dans la quatrime tait rest un long couteau de cuisine, dont on ne +voyait que le manche. + +Je marchai sur le second pistolet qui n'tait point parti, la poudre +tant probablement mouille. + +Je m'approchai du bijoutier; il n'tait pas mort effectivement: au +bruit que je fis, l'branlement du plancher surtout, il rouvrit des +yeux hagards, parvint les fixer un instant sur moi, remua les lvres +comme s'il voulait parler, et expira. + +Cet affreux spectacle m'avait rendu presque insens; du moment o je ne +pouvais plus porter de secours personne je n'prouvais plus qu'un +besoin, celui de fuir. Je me prcipitai dans l'escalier, en enfonant +mes mains dans mes cheveux et en poussant un rugissement de terreur. + +Dans la salle infrieure, il y avait cinq ou six douaniers et deux ou +trois gendarmes, toute une troupe arme. + +On s'empara de moi; je n'essayai mme pas de faire rsistance, je +n'tais plus le matre de mes sens. J'essayai de parler, je poussai +quelques cris inarticuls, voil tout. + +Je vis que les douaniers et les gendarmes me montraient du doigt; +j'abaissai les yeux sur moi-mme, j'tais tout couvert de sang. Cette +pluie tide que j'avais sentie tomber sur moi travers les planches de +l'escalier, c'tait le sang de la Carconte. + +Je montrai du doigt l'endroit o j'tais cach. + +--Que veut-il dire? demanda un gendarme. + +Un douanier alla voir. + +--Il veut dire qu'il est pass par l, rpondit-il. + +Et il montra le trou par lequel j'avais pass effectivement. + +Alors, je compris qu'on me prenait pour l'assassin. Je retrouvai la +voix, je retrouvai la force; je me dgageai des mains des deux hommes +qui me tenaient, en m'criant: + +--Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! + +Deux gendarmes me mirent en joue avec leurs carabines. + +--Si tu fais un mouvement, dirent-ils, tu es mort. + +--Mais, m'criai-je, puisque je vous rpte que ce n'est pas moi! + +--Tu conteras ta petite histoire aux juges de Nmes, rpondirent-ils. +En attendant, suis-nous; et si nous avons un conseil te donner, c'est +de ne pas faire rsistance. + +Ce n'tait point mon intention, j'tais bris par l'tonnement et par +la terreur. On me mit les menottes, on m'attacha la queue d'un cheval, +et l'on me conduisit Nmes. + +J'avais t suivi par un douanier; il m'avait perdu de vue aux environs +de la maison, il s'tait dout que j'y passerais la nuit; il avait t +prvenir ses compagnons, et ils taient arrivs juste pour entendre le +coup de pistolet et pour me prendre au milieu de telles preuves de +culpabilit, que je compris tout de suite la peine que j'aurais faire +reconnatre mon innocence. + +Aussi, ne m'attachai-je qu' une chose: ma premire demande au juge +d'instruction fut pour le prier de faire chercher partout un certain +abb Busoni, qui s'tait arrt dans la journe l'auberge du +Pont-du-Gard. Si Caderousse avait invent une histoire, si cet abb +n'existait pas, il tait vident que j'tais perdu, moins que +Caderousse ne ft pris son tour et n'avout tout. + +Deux mois s'coulrent pendant lesquels, je dois le dire la louange +de mon juge, toutes les recherches furent faites pour retrouver celui +que je lui demandais. J'avais dj perdu tout espoir. Caderousse n'avait +point t pris. J'allais tre jug la premire session, lorsque le 8 +septembre, c'est--dire trois mois et cinq jours aprs l'vnement, +l'abb Busoni, sur lequel je n'esprais plus, se prsenta la gele, +disant qu'il avait appris qu'un prisonnier dsirait lui parler. Il +avait su, disait-il, la chose Marseille, et il s'empressait de se +rendre mon dsir. + +Vous comprenez avec quelle ardeur je le reus; je lui racontai tout ce +dont j'avais t tmoin, j'abordai avec inquitude l'histoire du +diamant; contre mon attente elle tait vraie de point en point; contre +mon attente encore, il ajouta une foi entire tout ce que je lui dis. +Ce fut alors qu'entran par sa douce charit, reconnaissant en lui une +profonde connaissance des moeurs de mon pays, pensant que le pardon du +seul crime que j'eusse commis pouvait peut-tre descendre de ses lvres +si charitables, je lui racontai, sous le sceau de la confession, +l'aventure d'Auteuil dans tous ses dtails. Ce que j'avais fait par +entranement obtint le mme rsultat que si je l'eusse fait par calcul, +l'aveu de ce premier assassinat, que rien ne me forait de lui rvler, +lui prouva que je n'avais pas commis le second, et il me quitta en +m'ordonnant d'esprer, et en promettant de faire tout ce qui serait en +son pouvoir pour convaincre mes juges de mon innocence. + +J'eus la preuve qu'en effet il s'tait occup de moi quand je vis ma +prison s'adoucir graduellement, et quand j'appris qu'on attendrait pour +me juger les assises qui devaient suivre celles pour lesquelles on se +rassemblait. + +Dans cet intervalle, la Providence permit que Caderousse ft pris +l'tranger et ramen en France. Il avoua tout, rejetant la prmditation +et surtout l'instigation sur sa femme. Il fut condamn aux galres +perptuelles, et moi mis en libert. + +--Et ce fut alors, dit Monte-Cristo, que vous vous prsenttes chez moi +porteur d'une lettre de l'abb Busoni? + +--Oui, Excellence, il avait pris moi un intrt visible. + +--Votre tat de contrebandier vous perdra, me dit-il; si vous sortez +d'ici, quittez-le. + +--Mais mon pre, demandai-je, comment voulez-vous que je vive et que je +fasse vivre ma pauvre soeur? + +--Un de mes pnitents, me rpondit-il, a une grande estime pour moi, et +m'a charg de lui chercher un homme de confiance. Voulez-vous tre cet +homme? je vous adresserai lui. + +-- mon pre! m'criai-je, que de bont! + +--Mais vous me jurez que je n'aurai jamais me repentir. + +J'tendis la main pour faire serment. + +--C'est inutile, dit-il, je connais et j'aime les Corses, voici ma +recommandation. + +Et il crivit les quelques lignes que je vous remis, et sur lesquelles +Votre Excellence eut la bont de me prendre son service. Maintenant je +le demande avec orgueil Votre Excellence, a-t-elle jamais eu se +plaindre de moi? + +--Non, rpondit le comte; et, je le confesse avec plaisir, vous tes un +bon serviteur, Bertuccio, quoique vous manquiez de confiance. + +--Moi, monsieur le comte! + +--Oui, vous. Comment se fait-il que vous ayez une soeur et un fils +adoptif, et que, cependant vous ne m'ayez jamais parl ni de l'une ni de +l'autre! + +--Hlas! Excellence, c'est qu'il me reste vous dire la partie la plus +triste de ma vie. Je partis pour la Corse. J'avais hte, vous le +comprenez bien, de revoir et de consoler ma pauvre soeur; mais quand +j'arrivai Rogliano, je trouvai la maison en deuil; il y avait eu une +scne horrible et dont les voisins gardent encore le souvenir! Ma pauvre +soeur, selon mes conseils, rsistait aux exigences de Benedetto, qui, +chaque instant, voulait se faire donner tout l'argent qu'il y avait la +maison. Un matin, il la menaa, et disparut pendant toute la journe. +Elle pleura, car cette chre Assunta avait pour le misrable un coeur de +mre. Le soir vint, elle l'attendit sans se coucher. Lorsque, onze +heures, il rentra avec deux de ses amis, compagnons ordinaires de toutes +ses folies, alors elle lui tendit les bras; mais eux s'emparrent +d'elle, et l'un des trois, je tremble que ce ne soit cet infernal +enfant, l'un des trois s'cria: + +--Jouons la question, et il faudra bien qu'elle avoue o est son +argent. + +Justement le voisin Wasilio tait Bastia; sa femme seule tait reste + la maison. Nul, except elle, ne pouvait ni voir ni entendre ce qui se +passait chez ma soeur. Deux retinrent la pauvre Assunta, qui ne pouvant +croire la possibilit d'un pareil crime, souriait ceux qui allaient +devenir ses bourreaux, le troisime alla barricader portes et fentres, +puis il revint, et tous trois runis, touffant les cris que la terreur +lui arrachait devant ces prparatifs plus srieux, approchrent les +pieds d'Assunta du brasier sur lequel ils comptaient pour lui faire +avouer o tait cach notre petit trsor; mais, dans la lutte, le feu +prit ses vtements: ils lchrent alors la patiente, pour ne pas tre +brls eux-mmes. Tout en flammes elle courut la porte, mais la porte +tait ferme. + +Elle s'lana vers la fentre, mais la fentre tait barricade. Alors +la voisine entendit des cris affreux: c'tait Assunta qui appelait au +secours. Bientt sa voix fut touffe; les cris devinrent des +gmissements, et le lendemain, aprs une nuit de terreur et d'angoisses +quand la femme de Wasilio se hasarda de sortir de chez elle et fit +ouvrir la porte de notre maison par le juge, on trouva Assunta moiti +brle, mais respirant encore, les armoires forces, l'argent disparu. +Quant Benedetto, il avait quitt Rogliano pour n'y plus revenir; +depuis ce jour je ne l'ai pas revu, et je n'ai pas mme entendu parler +de lui. + +Ce fut, reprit Bertuccio, aprs avoir appris ces tristes nouvelles, que +j'allai Votre Excellence. Je n'avais plus vous parler de Benedetto, +puisqu'il avait disparu, ni de ma soeur, puisqu'elle tait morte. + +--Et qu'avez-vous pens de cet vnement? demanda Monte-Cristo. + +--Que c'tait le chtiment du crime que j'avais commis, rpondit +Bertuccio. Ah! ces Villefort, c'tait une race maudite. + +--Je le crois, murmura le comte avec un accent lugubre. + +--Et maintenant, n'est-ce pas, reprit Bertuccio, Votre Excellence +comprend que cette maison que je n'ai pas revue depuis, que ce jardin o +je me suis retrouv tout coup, que cette place o j'ai tu un homme, +ont pu me causer ces sombres motions dont vous avez voulu connatre la +source; car enfin je ne suis pas bien sr que devant moi, l, mes +pieds, M. de Villefort ne soit pas couch dans la fosse qu'il avait +creus pour son enfant. + +--En effet, tout est possible, dit Monte-Cristo en se levant du banc o +il tait assis; mme, ajouta-t-il tout bas, que le procureur du roi ne +soit pas mort. L'abb Busoni a bien fait de vous envoyer moi. Vous +avez bien fait de me raconter votre histoire, car je n'aurai pas de +mauvaises penses votre sujet. Quant ce Benedetto si mal nomm, +n'avez-vous jamais essay de retrouver sa trace? n'avez-vous jamais +cherch savoir ce qu'il tait devenu? + +--Jamais, si j'avais su o il tait, au lieu d'aller lui, j'aurais fui +comme devant un monstre. Non heureusement, jamais je n'en ai entendu +parler par qui que ce soit au monde, j'espre qu'il est mort. + +--N'esprez pas, Bertuccio, dit le comte; les mchants ne meurent pas +ainsi, car Dieu semble les prendre sous sa garde pour en faire +l'instrument de ses vengeances. + +--Soit, dit Bertuccio. Tout ce que je demande au ciel seulement, c'est +de ne le revoir jamais. Maintenant, continua l'intendant en baissant la +tte, vous savez tout, monsieur le comte; vous tes mon juge ici-bas +comme Dieu le sera l-haut; ne me direz-vous point quelques paroles de +consolation? + +--Vous avez raison, en effet, et je puis vous dire ce que vous dirait +l'abb Busoni: celui que vous avez frapp, ce Villefort, mritait un +chtiment pour ce qu'il avait fait vous et peut-tre pour autre chose +encore. Benedetto, s'il vit, servira, comme je vous l'ai dit, quelque +vengeance divine, puis sera puni son tour. Quant vous, vous n'avez +en ralit qu'un reproche vous adresser: demandez-vous pourquoi, ayant +enlev cet enfant la mort, vous ne l'avez pas rendu sa mre: l est +le crime, Bertuccio. + +--Oui, monsieur, l est le crime et le vritable crime, car en cela j'ai +t un lche. Une fois que j'eus rappel l'enfant la vie, je n'avais +qu'une chose faire, vous l'avez dit, c'tait de le renvoyer sa mre. +Mais, pour cela, il me fallait faire des recherches, attirer +l'attention, me livrer peut-tre; je n'ai pas voulu mourir, je tenais +la vie par ma soeur, par l'amour-propre inn chez nous autres de rester +entiers et victorieux dans notre vengeance; et puis enfin, peut-tre, +tenais-je simplement la vie par l'amour mme de la vie. Oh! moi, je ne +suis pas un brave comme mon pauvre frre! + +Bertuccio cacha son visage dans ses deux mains, et Monte-Cristo attacha +sur lui un long et indfinissable regard. + +Puis, aprs un instant de silence, rendu plus solennel encore par +l'heure et par le lieu: + +Pour terminer dignement cet entretien, qui sera le dernier sur ces +aventures, monsieur Bertuccio, dit le comte avec un accent de mlancolie +qui ne lui tait pas habituel, retenez bien mes paroles, je les ai +souvent entendu prononcer par l'abb Busoni lui-mme: tous maux il est +deux remdes: le temps et le silence. Maintenant, monsieur Bertuccio, +laissez-moi me promener un instant dans ce jardin. Ce qui est une +motion poignante pour vous, acteur dans cette scne, sera pour moi une +sensation presque douce et qui donnera un double prix cette proprit. +Les arbres, voyez-vous, monsieur Bertuccio ne plaisent que parce qu'ils +font de l'ombre, et l'ombre elle-mme ne plat que parce qu'elle est +pleine de rveries et de visions. Voil que j'ai achet un jardin +croyant acheter un simple enclos ferm de murs, et point du tout, tout +coup cet enclos se trouve tre un jardin tout plein de fantmes, qui +n'taient point ports sur le contrat. Or, j'aime les fantmes; je n'ai +jamais entendu dire que les morts eussent fait en six mille ans autant +de mal que les vivants en font en un jour. Rentrez donc, monsieur +Bertuccio, et allez dormir en paix. Si votre confesseur, au moment +suprme, est moins indulgent que ne le fut l'abb Busoni, faites-moi +venir si je suis encore de ce monde, je vous trouverai des paroles qui +berceront doucement votre me au moment o elle sera prte se mettre +en route pour faire ce rude voyage qu'on appelle l'ternit. + +Bertuccio s'inclina respectueusement devant le comte, et s'loigna en +poussant un soupir. + +Monte-Cristo resta seul; et, faisant quatre pas en avant: + +Ici, prs de ce platane, murmura-t-il, la fosse o l'enfant fut dpos: +l-bas, la petite porte par laquelle on entrait dans le jardin; cet +angle, l'escalier drob qui conduit la chambre coucher. Je ne crois +pas avoir besoin d'inscrire tout cela sur mes tablettes, car voil +devant mes yeux, autour de moi, sous mes pieds, le plan en relief, le +plan vivant. + +Et le comte, aprs un dernier tour dans ce jardin, alla retrouver sa +voiture. Bertuccio, qui le voyait rveur, monta sans rien dire sur le +sige auprs du cocher. + +La voiture reprit le chemin de Paris. + +Le soir mme, son arrive la maison des Champs-lyses, le comte de +Monte-Cristo visita toute l'habitation comme et pu le faire un homme +familiaris avec elle depuis de longues annes; pas une seule fois, +quoiqu'il marcht le premier, il n'ouvrit une porte pour une autre, et +ne prit un escalier ou un corridor qui ne le conduist pas directement +o il comptait aller. Ali l'accompagnait dans cette revue nocturne. Le +comte donna Bertuccio plusieurs ordres pour l'embellissement ou la +distribution nouvelle du logis, et tirant sa montre, il dit au Nubien +attentif: + +Il est onze heures et demie, Hayde ne peut tarder arriver. A-t-on +prvenu les femmes franaises? + +Ali tendit la main vers l'appartement destin la belle Grecque, et +qui tait tellement isol qu'en cachant la porte derrire une tapisserie +on pouvait visiter toute la maison sans se douter qu'il y et l un +salon et deux chambres habits; Ali, disons-nous donc, tendit la main +vers l'appartement, montra le nombre trois avec les doigts de sa main +gauche, et sur cette mme main, mise plat, appuyant sa tte, ferma les +yeux en guise de sommeil. + +Ah! fit Monte-Cristo, habitu ce langage, elles sont trois qui +attendent dans la chambre coucher, n'est-ce pas? + +--Oui, fit Ali en agitant la tte de haut en bas. + +--Madame sera fatigue ce soir, continua Monte-Cristo, et sans doute +elle voudra dormir; qu'on ne la fasse pas parler: les suivantes +franaises doivent seulement saluer leur nouvelle matresse et se +retirer; vous veillerez ce que la suivante grecque ne communique pas +avec les suivantes franaises. + +Ali s'inclina. Bientt on entendit hler le concierge; la grille +s'ouvrit, une voiture roula dans l'alle et s'arrta devant le perron. +Le comte descendit; la portire tait dj ouverte; il tendit la main +une jeune femme enveloppe d'une mante de soie verte toute brode d'or +qui lui couvrait la tte. + +La jeune femme prit la main qu'on lui tendait, la baisa avec un certain +amour ml de respect, et quelques mots furent changs, tendrement de +la part de la jeune femme et avec une douce gravit de la part du comte, +dans cette langue sonore que le vieil Homre a mise dans la bouche de +ses dieux. + +Alors, prcd d'Ali qui portait un flambeau de cire rose, la jeune +femme, laquelle n'tait autre que cette belle Grecque, compagne +ordinaire de Monte-Cristo en Italie, fut conduite son appartement, +puis le comte se retira dans le pavillon qu'il s'tait rserv. + + minuit et demi, toutes les lumires taient teintes dans la maison, +et l'on et pu croire que tout le monde dormait. + + + + +XLVI + +Le crdit illimit. + + +Le lendemain, vers deux heures de l'aprs-midi une calche attele de +deux magnifiques chevaux anglais s'arrta devant la porte de +Monte-Cristo; un homme vtu d'un habit bleu, boutons de soie de mme +couleur, d'un gilet blanc sillonn par une norme chane d'or et d'un +pantalon couleur noisette, coiff de cheveux si noirs et descendant si +bas sur les sourcils, qu'on et pu hsiter les croire naturels tant +ils semblaient peu en harmonie avec celles des rides infrieures qu'ils +ne parvenaient point cacher; un homme enfin de cinquante +cinquante-cinq ans, et qui cherchait en paratre quarante, passa sa +tte par la portire d'un coup sur le panneau duquel tait peinte une +couronne de baron, et envoya son groom demander au concierge si le comte +de Monte-Cristo tait chez lui. + +En attendant, cet homme considrait, avec une attention si minutieuse +qu'elle devenait presque impertinente, l'extrieur de la maison, ce que +l'on pouvait distinguer du jardin, et la livre de quelques domestiques +que l'on pouvait apercevoir allant et venant. L'oeil de cet homme tait +vif, mais plutt rus que spirituel. Ses lvres taient si minces, qu'au +lieu de saillir en dehors elles rentraient dans la bouche; enfin la +largeur et la prominence des pommettes, signe infaillible d'astuce, la +dpression du front, le renflement de l'occiput, qui dpassait de +beaucoup de larges oreilles des moins aristocratiques, contribuaient +donner, pour tout physionomiste, un caractre presque repoussant la +figure de ce personnage fort recommandable aux yeux du vulgaire par ses +chevaux magnifiques, l'norme diamant qu'il portait sa chemise et le +ruban rouge qui s'tendait d'une boutonnire l'autre de son habit. + +Le groom frappa au carreau du concierge et demanda: + +N'est-ce point ici que demeure M. le comte de Monte-Cristo? + +--C'est ici que demeure Son Excellence, rpondit le concierge, mais... + +Il consulta Ali du regard. + +Ali fit un signe ngatif. + +Mais?... demanda le groom. + +--Mais Son Excellence n'est pas visible, rpondit le concierge. + +--En ce cas, voici la carte de mon matre, M. le baron Danglars. Vous +la remettrez au comte de Monte-Cristo, et vous lui direz qu'en allant +la Chambre mon matre s'est dtourn pour avoir l'honneur de le voir. + +--Je ne parle pas Son Excellence, dit le concierge; le valet de +chambre fera la commission. + +Le groom retourna vers la voiture. + +Eh bien? demanda Danglars. + +L'enfant, assez honteux de la leon qu'il venait de recevoir, apporta +son matre la rponse qu'il avait reue du concierge. + +Oh! fit celui-ci, c'est donc un prince que ce monsieur, qu'on +l'appelle Excellence, et qu'il n'y ait que son valet de chambre qui ait +le droit de lui parler; n'importe, puisqu'il a un crdit sur moi, il +faudra bien que je le voie quand il voudra de l'argent. + +Et Danglars se rejeta dans le fond de sa voiture en criant au cocher, de +manire qu'on pt l'entendre de l'autre ct de la route: + + la Chambre des dputs! + +Au travers d'une jalousie de son pavillon, Monte-Cristo, prvenu +temps, avait vu le baron et l'avait tudi, l'aide d'une excellente +lorgnette, avec non moins d'attention que M. Danglars en avait mis +lui-mme analyser la maison, le jardin et les livres. + +Dcidment, fit-il avec un geste de dgot et en faisant rentrer les +tuyaux de sa lunette dans leur fourreau d'ivoire, dcidment c'est une +laide crature que cet homme; comment, ds la premire fois qu'on le +voit, ne reconnat-on pas le serpent au front aplati, le vautour au +crne bomb et la buse au bec tranchant! + +Ali! cria-t-il, puis il frappa un coup sur le timbre de cuivre. Ali +parut. Appelez Bertuccio, dit-il. + +Au mme moment Bertuccio entra. + +Votre Excellence me faisait demander? dit l'intendant. + +--Oui, monsieur, dit le comte. Avez-vous vu les chevaux qui viennent de +s'arrter devant ma porte? + +--Certainement, Excellence, ils sont mme fort beaux. + +--Comment se fait-il, dit Monte-Cristo en fronant le sourcil, quand je +vous ai demand les deux plus beaux chevaux de Paris, qu'il y ait +Paris deux autres chevaux aussi beaux que les miens, et que ces chevaux +ne soient pas dans mes curies? + +Au froncement de sourcil et l'intonation svre de cette voix, Ali +baissa la tte. + +Ce n'est pas ta faute, bon Ali, dit en arabe le comte avec une douceur +qu'on n'aurait pas cru pouvoir rencontrer ni dans sa voix, ni sur son +visage; tu ne te connais pas en chevaux anglais, toi. + +La srnit reparut sur les traits d'Ali. + +Monsieur le comte, dit Bertuccio, les chevaux dont vous me parlez +n'taient pas vendre. + +Monte-Cristo haussa les paules: + +Sachez, monsieur l'intendant, que tout est toujours vendre pour qui +sait y mettre le prix. + +--M. Danglars les a pays seize mille francs, monsieur le comte. + +--Eh bien, il fallait lui en offrir trente-deux mille; il est banquier, +et un banquier ne manque jamais une occasion de doubler son capital. + +--Monsieur le comte parle-t-il srieusement? demanda Bertuccio. + +Monte-Cristo regarda l'intendant en homme tonn qu'on ose lui faire une +question. + +Ce soir, dit-il, j'ai une visite rendre; je veux que ces deux chevaux +soient attels ma voiture avec un harnais neuf. + +Bertuccio se retira en saluant; prs de la porte, il s'arrta: + + quelle heure, dit-il, Son Excellence compte-t-elle faire cette +visite? + +-- cinq heures, dit Monte-Cristo. + +--Je ferai observer Votre Excellence qu'il est deux heures, hasarda +l'intendant. + +--Je le sais, se contenta de rpondre Monte-Cristo. + +Puis se retournant vers Ali: + +Faites passer tous les chevaux devant madame, dit-il, qu'elle choisisse +l'attelage qui lui conviendra le mieux, et qu'elle me fasse dire si +elle veut dner avec moi: dans ce cas on servira chez elle; allez; en +descendant, vous m'enverrez le valet de chambre. + +Ali venait peine de disparatre, que le valet de chambre entra son +tour. + +Monsieur Baptistin, dit le comte, depuis un an vous tes mon service; +c'est le temps d'preuve que j'impose d'ordinaire mes gens: vous me +convenez. + +Baptistin s'inclina. + +Reste savoir si je vous conviens. + +--Oh! monsieur le comte! se hta de dire Baptistin. + +--coutez jusqu'au bout, reprit le comte. Vous gagnez par an quinze +cents francs, c'est--dire les appointements d'un bon et brave officier +qui risque tous les jours sa vie; vous avez une table telle que beaucoup +de chefs de bureau, malheureux serviteurs infiniment plus occups que +vous, en dsireraient une pareille. Domestique, vous avez vous-mme des +domestiques qui ont soin de votre linge et de vos effets. Outre vos +quinze cents francs de gages, vous me volez, sur les achats que vous +faites pour ma toilette, peu prs quinze cents autres francs par an. + +--Oh! Excellence! + +--Je ne m'en plains pas, monsieur Baptistin, c'est raisonnable; +cependant je dsire que cela s'arrte l. Vous ne retrouveriez donc +nulle part un poste pareil celui que votre bonne fortune vous a donn. +Je ne bats jamais mes gens, je ne jure jamais, je ne me mets jamais en +colre, je pardonne toujours une erreur, jamais une ngligence ou un +oubli. Mes ordres sont d'ordinaire courts, mais clairs et prcis; j'aime +mieux les rpter deux fois et mme trois, que de les voir mal +interprts. Je suis assez riche pour savoir tout ce que je veux savoir, +et je suis fort curieux, je vous en prviens. Si j'apprenais donc que +vous ayez parl de moi en bien ou en mal, comment mes actions, +surveill ma conduite, vous sortiriez de chez moi l'instant mme. Je +n'avertis jamais mes domestiques qu'une seule fois; vous voil averti, +allez! + +Baptistin s'inclina et fit trois ou quatre pas pour se retirer. + + propos, reprit le comte, j'oubliais de vous dire que, chaque anne, +je place une certaine somme sur la tte de mes gens. Ceux que je renvoie +perdent ncessairement cet argent, qui profite ceux qui restent et qui +y auront droit aprs ma mort. Voil un an que vous tes chez moi, votre +fortune est commence, continuez-la. + +Cette allocution, faite devant Ali, qui demeurait impassible, attendu +qu'il n'entendait pas un mot de franais, produisit sur M. Baptistin un +effet que comprendront tous ceux qui ont tudi la psychologie du +domestique franais. + +Je tcherai de me conformer en tous points aux dsirs de Votre +Excellence, dit-il; d'ailleurs je me modlerai sur M. Ali. + +--Oh! pas du tout, dit le comte avec une froideur de marbre. Ali a +beaucoup de dfauts mls ses qualits; ne prenez donc pas exemple sur +lui, car Ali est une exception; il n'a pas de gages, ce n'est pas un +domestique, c'est mon esclave, c'est mon chien; s'il manquait son +devoir, je ne le chasserais pas, lui, je le tuerais. + +Baptistin ouvrit de grands yeux. + +Vous doutez? dit Monte-Cristo. + +Et il rpta Ali les mmes paroles qu'il venait de dire en franais +Baptistin. + +Ali couta, sourit, s'approcha de son matre, mit un genou terre, et +lui baisa respectueusement la main. + +Ce petit corollaire de la leon mit le comble la stupfaction de M. +Baptistin. + +Le comte fit signe Baptistin de sortir, et Ali de le suivre. Tous +deux passrent dans son cabinet, et l ils causrent longtemps. + + cinq heures, le comte frappa trois coups sur son timbre. Un coup +appelait Ali, deux coups Baptistin, trois coups Bertuccio. + +L'intendant entra. + +Mes chevaux! dit Monte-Cristo. + +--Ils sont la voiture, Excellence, rpliqua Bertuccio. +Accompagnerai-je monsieur le comte? + +--Non, le cocher, Baptistin et Ali, voil tout. + +Le comte descendit et vit attels sa voiture, les chevaux qu'il avait +admirs le matin la voiture de Danglars. + +En passant prs d'eux il leur jeta un coup d'oeil. + +Ils sont beaux, en effet, dit-il, et vous avez bien fait de les +acheter, seulement c'tait un peu tard. + +--Excellence, dit Bertuccio, j'ai eu bien de la peine les avoir, et +ils ont cot bien cher. + +--Les chevaux en sont-ils moins beaux? demanda le comte en haussant les +paules. + +--Si Votre Excellence est satisfaite, dit Bertuccio, tout est bien. O +va Votre Excellence? + +--Rue de la Chausse-d'Antin, chez M. le baron Danglars. + +Cette conversation se passait sur le haut du perron. Bertuccio fit un +pas pour descendre la premire marche. + +Attendez, monsieur, dit Monte-Cristo en l'arrtant. J'ai besoin d'une +terre sur le bord de la mer, en Normandie, par exemple, entre le Havre +et Boulogne. Je vous donne de l'espace, comme vous voyez. Il faudrait +que, dans cette acquisition, il y et un petit port, une petite crique, +une petite baie, o puisse entrer et se tenir ma corvette; elle ne tire +que quinze pieds d'eau. Le btiment sera toujours prt mettre la +mer, quelque heure du jour ou de la nuit qu'il me plaise de lui donner +le signal. Vous vous informerez chez tous les notaires d'une proprit +dans les conditions que je vous explique; quand vous en aurez +connaissance, vous irez la visiter, et si vous tes content, vous +l'achterez votre nom. La corvette doit tre en route pour Fcamp, +n'est-ce pas? + +--Le soir mme o nous avons quitt Marseille, je l'ai vu mettre la +mer. + +--Et le yacht? + +--Le yacht a ordre de demeurer aux Martigues. + +--Bien! Vous correspondrez de temps en temps avec les deux patrons qui +les commandent, afin qu'ils ne s'endorment pas. + +--Et pour le bateau vapeur? + +--Qui est Chalons? + +--Oui. + +--Mme ordres que pour les deux navires voiles. + +--Bien! + +--Aussitt cette proprit achete, j'aurai des relais de dix lieues en +dix lieues sur la route du Nord et sur la route du Midi. + +--Votre Excellence peut compter sur moi. + +Le comte fit un signe de satisfaction, descendit les degrs, sauta dans +sa voiture, qui, entrane au trot du magnifique attelage, ne s'arrta +que devant l'htel du banquier. Danglars prsidait une commission nomme +pour un chemin de fer, lorsqu'on vint lui annoncer la visite du comte +de Monte-Cristo. La sance, au reste, tait presque finie. + +Au nom du comte, il se leva. + +Messieurs, dit-il en s'adressant ses collgues, dont plusieurs +taient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre, +pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison +Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo, +en lui ouvrant chez moi un crdit illimit. C'est la plaisanterie la +plus drle que mes correspondants de l'tranger se soient encore permise +vis--vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosit m'a saisi et +me tient encore; je suis pass ce matin chez le prtendu comte. Si +c'tait un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche. +Monsieur n'tait pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des +faons d'altesse ou de jolie femme que se donne l matre Monte-Cristo? +Au reste, la maison situe aux Champs-lyses et qui est lui, je m'en +suis inform, m'a paru propre. Mais un crdit illimit, reprit Danglars +en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui +le crdit est ouvert. J'ai donc hte de voir notre homme. Je me crois +mystifi. Mais ils ne savent point l-bas qui ils ont affaire; rira +bien qui rira le dernier. + +En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les +narines de M. le baron, celui-ci quitta ses htes et passa dans un salon +blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chausse-d'Antin. + +C'est l qu'il avait ordonn d'introduire le visiteur pour l'blouir du +premier coup. + +Le comte tait debout, considrant quelques copies de l'Albane et du +Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui, +toutes copies qu'elles taient, juraient fort avec les chicores d'or de +toutes couleurs qui garnissaient les plafonds. + +Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna. + +Danglars salua lgrement de la tte, et fit signe au comte de s'asseoir +dans un fauteuil de bois dor garni de satin blanc broch d'or. + +Le comte s'assit. + +C'est monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler? + +--Et moi, rpondit le comte, monsieur le baron Danglars, chevalier de +la Lgion d'honneur, membre de la Chambre des dputs? + +Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvs sur la carte +du baron. + +Danglars sentit la botte et se mordit les lvres. + +Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donn du premier +coup le titre sous lequel vous m'avez t annonc; mais, vous le savez, +nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un +reprsentant des intrts du peuple. + +--De sorte, rpondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de +vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres, +comte. + +--Ah! je n'y tiens pas mme pour moi, monsieur, rpondit ngligemment +Danglars; ils m'ont nomm baron et fait chevalier de la Lgion d'honneur +pour quelques services rendus, mais.... + +--Mais vous avez abdiqu vos titres, comme ont fait autrefois MM. de +Montmorency et de Lafayette? C'tait un bel exemple suivre, monsieur. + + +--Pas tout fait, cependant, reprit Danglars embarrass; pour les +domestiques, vous comprenez.... + +--Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les +journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants, +citoyen. Ce sont des nuances trs applicables au gouvernement +constitutionnel. Je comprends parfaitement. + +Danglars se pina les lvres: il vit que, sur ce terrain-l, il n'tait +pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain +qui lui tait plus familier. + +Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reu une lettre d'avis +de la maison Thomson et French. + +--J'en suis charm, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter +comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des +pays o il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus. +J'en suis charm, dis-je; je n'aurai pas besoin de me prsenter +moi-mme, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc, +disiez-vous, reu une lettre d'avis? + +--Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement +compris le sens. + +--Bah! + +--Et j'avais mme eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander +quelques explications. + +--Faites, monsieur, me voil, j'coute et suis prt vous entendre. + +--Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans +sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre M. le comte de +Monte-Cristo un crdit illimit sur ma maison. + +--Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur l-dedans? + +--Rien, monsieur; seulement le mot _illimit_... + +--Eh bien, ce mot n'est-il pas franais?... Vous comprenez, ce sont des +Anglo-Allemands qui crivent. + +--Oh! si fait, monsieur, et du ct de la syntaxe il n'y a rien +redire, mais il n'en est pas de mme du ct de la comptabilit. + +--Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air +le plus naf qu'il put prendre, n'est point parfaitement sre, votre +avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai +quelques fonds placs chez elle. + +--Ah! parfaitement sre, rpondit Danglars avec un sourire presque +railleur; mais le sens du mot illimit, en matire de finances, est +tellement vague.... + +--Qu'il est illimit, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo. + +--C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague, +c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi. + +--Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison Thomson et +French est dispose faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas + suivre son exemple. + +--Comment cela, monsieur le comte? + +--Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans +chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme +sage, comme il disait tout l'heure. + +--Monsieur, rpondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore +compt avec ma caisse. + +--Alors, rpondit froidement Monte-Cristo, il parat que c'est moi qui +commencerai. + +--Qui vous dit cela? + +--Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent +fort des hsitations... + +Danglars se mordit les lvres; c'tait la seconde fois qu'il tait battu +par cet homme et cette fois sur un terrain qui tait le sien. Sa +politesse railleuse n'tait qu'affecte, et touchait cet extrme si +voisin qui est l'impertinence. + +Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grce du monde, et +possdait, quand il le voulait, un certain air naf qui lui donnait bien +des avantages. + +Enfin, monsieur, dit Danglars aprs un moment de silence, je vais +essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-mme la +somme que vous comptez toucher chez moi. + +--Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo dcid ne pas perdre un pouce de +terrain dans la discussion, si j'ai demand un crdit illimit sur vous, +c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin. + + +Le banquier crut que le moment tait venu enfin de prendre le dessus; il +se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire: + +Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de dsirer; vous pourrez vous +convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limit qu'il +est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander +un million.... + +--Plat-il? fit Monte-Cristo. + +--Je dis un million, rpta Danglars avec l'aplomb de la sottise. + +--Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il +ne m'et fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crdit +pour une pareille misre. Un million? mais j'ai toujours un million dans +mon portefeuille ou dans mon ncessaire de voyage. + +Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet o taient ses cartes de visite +deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le +Trsor. + +Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de +massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit +sur Monte-Cristo deux yeux hbts dont la prunelle se dilata +effroyablement. + +Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous dfiez de la +maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prvu le +cas, et, quoique assez tranger aux affaires, j'ai pris mes prcautions. +Voici donc deux autres lettres pareilles celle qui vous est adresse, +l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron +de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M. +Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous terai toute proccupation, +en me prsentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons. + +C'en tait fait, Danglars tait vaincu; il ouvrit avec un tremblement +visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du +bout des doigts le comte, vrifia l'authenticit des signatures avec une +minutie qui et t insultante pour Monte-Cristo, s'il n'et pas fait la +part de l'garement du banquier. + +Oh! monsieur, voil trois signatures qui valent bien des millions, dit +Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or +personnifie en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crdits +illimits sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout +en cessant d'tre dfiant, on peut demeurer encore tonn. + +--Oh! ce n'est pas une maison comme la vtre qui s'tonnerait ainsi, dit +Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer +quelque argent, n'est-ce pas? + +--Parlez, monsieur le comte; je suis vos ordres. + +--Eh bien, reprit Monte-Cristo, prsent que nous nous entendons, car +nous nous entendons, n'est-ce pas? + +Danglars fit un signe de tte affirmatif. + +Et vous n'avez plus aucune dfiance? continua Monte-Cristo. + +--Oh! monsieur le comte! s'cria le banquier, je n'en ai jamais eu. + +--Non; vous dsiriez une preuve, voil tout. Eh bien, rpta le comte, +maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus +aucune dfiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme gnrale pour +la premire anne: six millions, par exemple. + +--Six millions, soit! dit Danglars suffoqu. + +--S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons +plus; mais je ne compte rester qu'une anne en France, et pendant cette +anne je ne crois pas dpasser ce chiffre... enfin nous verrons.... +Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain, +je serai chez moi jusqu' midi, et d'ailleurs, si je n'y tais pas, je +laisserais un reu mon intendant. + +--L'argent sera chez vous demain dix heures du matin, monsieur le +comte, rpondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque, +ou de l'argent? + +--Or et billets par moiti, s'il vous plat. + +Et le comte se leva. + +Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars son +tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles +fortunes de l'Europe, et cependant la vtre, qui me parat considrable, +m'tait, je l'avoue, tout fait inconnue; elle est rcente? + +--Non, monsieur, rpondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort +vieille date: c'tait une espce de trsor de famille auquel il tait +dfendu de toucher, et dont les intrts accumuls ont tripl le +capital; l'poque fixe par le testateur est rvolue depuis quelques +annes seulement: ce n'est donc que depuis quelques annes que j'en use, +et votre ignorance ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la +connatrez mieux dans quelque temps. + +Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires ples qui faisaient +si grand-peur Franz d'pinay. + +Avec vos gots et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous +allez dployer dans la capitale un luxe qui va nous craser tous, nous +autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez +amateur, car lorsque je suis entr vous regardiez mes tableaux, je vous +demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux +anciens, tous tableaux de matres garantis comme tels; je n'aime pas +les modernes. + +--Vous avez raison, monsieur, car ils ont en gnral un grand dfaut: +c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens. + +--Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de +Canova, tous artistes trangers? Comme vous voyez, je n'apprcie pas les +artistes franais. + +--Vous avez le droit d'tre injuste avec eux, monsieur, ce sont vos +compatriotes. + +--Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure +connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez +toutefois, de vous prsenter Mme la baronne Danglars; excusez mon +empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque +partie de la famille. + +Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le +financier voulait bien lui faire. + +Danglars sonna; un laquais, vtu d'une livre clatante, parut. + +Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars. + +--Oui, monsieur le baron, rpondit le laquais. + +--Seule? + +--Non, madame a du monde. + +--Ce ne sera pas indiscret de vous prsenter devant quelqu'un, n'est-ce +pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito? + +--Non, Monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me +reconnais pas ce droit-l. + +--Et qui est prs de madame? M. Debray? demanda Danglars avec une +bonhomie qui fit sourire intrieurement Monte-Cristo, dj renseign sur +les transparents secrets d'intrieur du financier. + +M. Debray, oui, monsieur le baron, rpondit le laquais. + +Danglars fit un signe de tte. + +Puis se tournant vers Monte-Cristo: + +M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami nous, secrtaire intime +du ministre de l'intrieur; quant ma femme, elle a drog en +m'pousant, car elle appartient une ancienne famille, c'est une +demoiselle de Servires, veuve en premires noces de M. le colonel +marquis de Nargonne. + +--Je n'ai pas l'honneur de connatre Mme Danglars; mais j'ai dj +rencontr M. Lucien Debray. + +--Bah! dit Danglars, o donc cela? + +--Chez M. de Morcerf. + +--Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars. + +--Nous nous sommes trouvs ensemble Rome l'poque du carnaval. + +--Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose +comme une aventure singulire avec des bandits, des voleurs dans les +ruines? Il a t tir de l miraculeusement. Je crois qu'il a racont +quelque chose de tout cela ma femme et ma fille son retour +d'Italie. + +--Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais. + +--Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant. + +--Et moi, je vous suis, dit Monte-Cristo. + + + + +XLVII + +L'attelage gris pommel. + + +Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements +remarquables par leur lourde somptuosit et leur fastueux mauvais got, +et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pice octogone tendue +de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils taient +en vieux bois dor et en vieilles toffes; les dessus des portes +reprsentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis +pastels en mdaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement, +faisaient de cette petite chambre la seule de l'htel qui et quelque +caractre; il est vrai qu'elle avait chapp au plan gnral arrt +entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus +minentes clbrits de l'Empire, et que c'tait la baronne et Lucien +Debray seulement qui s'en taient rserv la dcoration. Aussi M. +Danglars, grand admirateur de l'antique la manire dont le comprenait +le Directoire, mprisait-il fort ce coquet petit rduit, o, au reste, +il n'tait admis en gnral qu' la condition qu'il ferait excuser sa +prsence en amenant quelqu'un; ce n'tait donc pas en ralit Danglars +qui prsentait, c'tait au contraire lui qui tait prsent et qui tait +bien ou mal reu selon que le visage du visiteur tait agrable ou +dsagrable la baronne. + +Mme Danglars, dont la beaut pouvait encore tre cite, malgr ses +trente-six ans, tait son piano, petit chef-d'oeuvre de marqueterie, +tandis que Lucien Debray, assis devant une table ouvrage, feuilletait +un album. + +Lucien avait dj, avant son arrive, eu le temps de raconter la +baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le +djeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses +convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il ft, n'tait +pas encore efface chez Debray, et les renseignements qu'il avait donns + la baronne sur le comte s'en taient ressentis. La curiosit de Mme +Danglars, excite par les anciens dtails venus de Morcerf et les +nouveaux dtails venus de Lucien, tait donc porte son comble. Aussi +cet arrangement de piano et d'album n'tait-il qu'une de ces petites +ruses du monde l'aide desquelles on voile les plus fortes prcautions. +La baronne reut en consquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de +sa part n'tait pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en change +de son salut, une crmonieuse, mais en mme temps gracieuse rvrence. + +Lucien, de son ct, changea avec le comte un salut de +demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimit. + +Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous prsente M. le +comte de Monte-Cristo, qui m'est adress par mes correspondants de Rome +avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot en dire +et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles +dames; il vient Paris avec l'intention d'y rester un an et de dpenser +six millions pendant cette anne; cela promet une srie de bals, de +dners, de mdianoches, dans lesquels j'espre que M. le comte ne nous +oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mmes dans nos petites +ftes. + +Quoique la prsentation ft assez grossirement louangeuse, c'est, en +gnral, une chose si rare qu'un homme venant Paris pour dpenser en +une anne la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un +coup d'oeil qui n'tait pas dpourvu d'un certain intrt. + +Et vous tes arriv, monsieur?... demanda la baronne. + +--Depuis hier matin, madame. + +--Et vous venez, selon votre habitude, ce qu'on m'a dit, du bout du +monde? + +--De Cadix cette fois, madame, purement et simplement. + +--Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est dtestable l't; +il n'y a plus ni bals, ni runions, ni ftes. L'Opra italien est +Londres, l'Opra franais est partout, except Paris; et quant au +Thtre-Franais, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste +donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au +Champ-de-Mars et Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte? + +--Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait Paris, si +j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur +les habitudes franaises. + +--Vous tes amateur de chevaux, monsieur le comte? + +--J'ai pass une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux, +vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des +chevaux et la beaut des femmes. + +--Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez d avoir la +galanterie de mettre les femmes les premires. + +--Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout l'heure je +souhaitais un prcepteur qui pt me guider dans les habitudes +franaises. + +En ce moment la camriste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et +s'approchant de sa matresse, lui glissa quelques mots l'oreille. + +Mme Danglars plit. + +Impossible! dit-elle. + +--C'est l'exacte vrit, cependant, madame, rpondit la camriste. + +Mme Danglars se retourna du ct de son mari. + +Est-ce vrai, monsieur? + +--Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agit. + +--Ce que me dit cette fille.... + +--Et que vous dit-elle? + +--Elle me dit qu'au moment o mon cocher a t pour mettre mes chevaux + ma voiture, il ne les a pas trouvs l'curie; que signifie cela, je +vous le demande? + +--Madame, dit Danglars, coutez-moi. + +--Oh! je vous coute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que +vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais +commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne, +M. le baron Danglars a dix chevaux l'curie; parmi ces dix chevaux, il +y en a deux qui sont moi, des chevaux charmants, les plus beaux +chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris +pommel! Eh bien, au moment o Mme de Villefort m'emprunte ma voiture, +o je la lui promets pour aller demain au Bois, voil les deux chevaux +qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouv gagner dessus +quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race, +mon Dieu! que celle des spculateurs! + +--Madame, rpondit Danglars, les chevaux taient trop vifs, ils avaient +quatre ans peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles. + +--Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois + mon service le meilleur cocher de Paris, moins toutefois que vous ne +l'ayez vendu avec les chevaux. + +--Chre amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux mme, s'il y +en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille +terreur. + +La baronne haussa les paules avec un air de profond mpris. Danglars ne +parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant +vers Monte-Cristo: + +En vrit, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tt, monsieur le +comte, dit-il; vous montez votre maison? + +--Mais oui, dit le comte. + +--Je vous les eusse proposs. Imaginez-vous que je les ai donns pour +rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en dfaire: ce sont des +chevaux de jeune homme. + +--Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai achet ce matin +d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous tes +amateur, je crois? + +Pendant que Debray s'approchait de la fentre, Danglars s'approcha de sa +femme. + +Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un +prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de +se ruiner qui m'a envoy ce matin son intendant, mais le fait est que +j'ai gagn seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en +donnerai quatre mille, et deux mille Eugnie. + +Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard crasant. + +Oh! mon Dieu! s'cria Debray. + +--Quoi donc? demanda la baronne. + +--Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux +attels la voiture du comte. + +--Mes gris pommel! s'cria Mme Danglars. + +Et elle s'lana vers la fentre. + +En effet, ce sont eux, dit-elle. + +Danglars tait stupfait. + +Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'tonnement. + +--C'est incroyable! murmura le banquier. + +La baronne dit deux mots l'oreille de Debray, qui s'approcha son +tour de Monte-Cristo. + +La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son +attelage. + +--Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon +intendant m'a faite, et... qui m'a cot trente mille francs, je +crois. + +Debray alla reporter la rponse la baronne. + +Danglars tait si ple et si dcontenanc, que le comte eut l'air de le +prendre en piti. + +Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prvenance +de votre part n'a pas touch un instant la baronne; ingrate n'est pas le +mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime +toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est +toujours de les laisser faire leur tte; si elles se la brisent, au +moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu' elles. + +Danglars ne rpondit rien, il prvoyait dans un prochain avenir une +scne dsastreuse; dj le sourcil de Mme la baronne s'tait fronc, et +comme celui de Jupiter olympien, prsageait un orage; Debray, qui le +sentait grossir prtexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne +voulait pas gter la position qu'il voulait conqurir en demeurant plus +longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron la colre +de sa femme. + +Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant, j'en suis arriv o j'en voulais +venir; voil que je tiens dans mes mains la paix du mnage et que je +vais gagner d'un seul coup le coeur de monsieur et le coeur de madame; +quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point t +prsent Mlle Eugnie Danglars, que j'eusse t cependant fort aise de +connatre. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui tait particulier, +nous voici Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour +plus tard!... + +Sur cette rflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui. + +Deux heures aprs, Mme Danglars reut une lettre charmante du comte de +Monte-Cristo, dans laquelle il lui dclarait que, ne voulant pas +commencer ses dbuts dans le monde parisien en dsesprant une jolie +femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux. + +Ils avaient le mme harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au +centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait +fait coudre un diamant. + +Danglars, aussi, eut sa lettre. + +Le comte lui demandait la permission de passer la baronne ce caprice +de millionnaire, le priant d'excuser les faons orientales dont le +renvoi des chevaux tait accompagn. + +Pendant la soire, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagn d'Ali. + +Le lendemain vers trois heures, Ali, appel par un coup de timbre entra +dans le cabinet du comte. + +Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parl de ton adresse lancer le +lasso? + +Ali fit signe que oui et se redressa firement. + +Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrterais un boeuf? + +Ali fit signe de la tte que oui. + +Un tigre? + +Ali fit le mme signe. + +Un lion? + +Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement +trangl. + +Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chass le lion? + +Ali fit un signe de tte orgueilleux. + +Mais arrterais-tu, dans leur course, deux chevaux? + +Ali sourit. + +Eh bien, coute, dit Monte-Cristo. Tout l'heure une voiture passera +emporte par deux chevaux gris pommel, les mmes que j'avais hier. +Dusses-tu te faire craser, il faut que tu arrtes cette voiture devant +ma porte. + +Ali descendit dans la rue et traa devant la porte une ligne sur le +pav: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des +yeux. + +Le comte lui frappa doucement sur l'paule: c'tait sa manire de +remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui +formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo +rentrait sans plus s'occuper de rien. + +Cependant, vers cinq heures, c'est--dire l'heure o le comte attendait +la voiture, on et pu voir natre en lui les signes presque +imperceptibles d'une lgre impatience: il se promenait dans une chambre +donnant sur la rue, prtant l'oreille par intervalles, et de temps en +temps se rapprochant de la fentre, par laquelle il apercevait Ali +poussant des bouffes de tabac avec une rgularit indiquant que le +Nubien tait tout cette importante occupation. + +Tout coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait +avec la rapidit de la foudre; puis une calche apparut dont le cocher +essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avanaient furieux, +hrisss, bondissant avec des lans insenss. + +Dans la calche, une jeune femme et un enfant de sept huit ans, se +tenant embrasss, avaient perdu par l'excs de la terreur jusqu' la +force de pousser un cri; il et suffi d'une pierre sous la roue ou d'un +arbre accroch pour briser tout fait la voiture, qui craquait. La +voiture tenait le milieu du pav, et on entendait dans la rue les cris +de terreur de ceux qui la voyaient venir. + +Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance, +enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se +laisse entraner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion; +mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchan s'abat, tombe +sur la flche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval +rest debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de +rpit pour sauter en bas de son sige; mais dj Ali a saisi les naseaux +du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de +douleur, s'est allong convulsivement prs de son compagnon. + +Il a fallu tout cela le temps qu'il faut la balle pour frapper le +but. + +Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle +l'accident est arriv, un homme se soit lanc suivi de plusieurs +serviteurs. Au moment o le cocher ouvre la portire, il enlve de la +calche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de +l'autre elle serre contre sa poitrine son fils vanoui. Monte-Cristo les +emporta tous les deux dans le salon, et les dposant sur un canap: + +Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous tes sauve. + +La femme revint elle, et pour rponse elle lui prsenta son fils, avec +un regard plus loquent que toutes les prires. + +En effet, l'enfant tait toujours vanoui. + +Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais, +soyez tranquille, il ne lui est arriv aucun mal, et c'est la peur seule +qui l'a mis dans cet tat. + +--Oh! monsieur, s'cria la mre, ne me dites-vous pas cela pour me +rassurer? Voyez comme il est ple! Mon fils, mon enfant! mon douard! +rponds donc ta mre! Ah! monsieur! envoyez chercher un mdecin. Ma +fortune qui me rend mon fils! + +Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mre plore; et, +ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohme, incrust d'or, +contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une +seule goutte sur les lvres de l'enfant. + +L'enfant, quoique toujours ple, rouvrit aussitt les yeux. + + cette vue, la joie de la mre fut presque un dlire. + +O suis-je? s'cria-t-elle, et qui dois-je tant de bonheur aprs une +si cruelle preuve? + +--Vous tes, madame, rpondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux +d'avoir pu vous pargner un chagrin. + +--Oh! maudite curiosit! dit la dame. Tout Paris parlait de ces +magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les +essayer. + +--Comment! s'cria le comte avec une surprise admirablement joue, ces +chevaux sont ceux de la baronne? + +--Oui, monsieur, la connaissez-vous? + +--Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir +sauve du pril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce pril, +c'est moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais achet hier ces +chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je +les lui ai renvoys hier en la priant de les accepter de ma main. + +--Mais alors vous tes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a +tant parl hier? + +--Oui, madame, fit le comte. + +--Moi, monsieur, je suis Mme Hlose de Villefort. + +Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement +inconnu. + +Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Hlose car enfin il +vous devra notre vie tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son +fils. Assurment, sans votre gnreux serviteur, ce cher enfant et moi, +nous tions tus. + +--Hlas! madame! je frmis encore du pril que vous avez couru. + +--Oh! j'espre que vous me permettrez de rcompenser dignement le +dvouement de cet homme. + +--Madame, rpondit Monte-Cristo, ne me gtez pas Ali, je vous prie, ni +par des louanges, ni par des rcompenses: ce sont des habitudes que je +ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il +me sert, et c'est son devoir de me servir. + +--Mais il a risqu sa vie, dit Mme de Villefort, qui ce ton de matre +imposait singulirement. + +--J'ai sauv cette vie, madame, rpondit Monte-Cristo, par consquent +elle m'appartient. + +Mme de Villefort se tut: peut-tre rflchissait-elle cet homme qui, +du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits. + +Pendant cet instant de silence, le comte put considrer son aise +l'enfant que sa mre couvrait de baisers. Il tait petit, grle, blanc +de peau comme les enfants roux, et cependant une fort de cheveux noirs, +rebelles toute frisure, couvrait son front bomb, et, tombant sur ses +paules en encadrant son visage, redoublait la vivacit de ses yeux +pleins de malice sournoise et de juvnile mchancet; sa bouche, peine +redevenue vermeille, tait fine de lvres et large d'ouverture; les +traits de cet enfant de huit ans annonaient dj douze ans au moins. +Son premier mouvement fut de se dbarrasser par une brusque secousse +des bras de sa mre, et d'aller ouvrir le coffret d'o le comte avait +tir le flacon d'lixir; puis aussitt, sans en demander la permission +personne, et en enfant habitu satisfaire tous ses caprices, il se mit + dboucher les fioles. + +Ne touchez pas cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de +ces liqueurs sont dangereuses, non seulement boire, mais mme +respirer. + +Mme de Villefort plit et arrta le bras de son fils qu'elle ramena vers +elle; mais, sa crainte calme, elle jeta aussitt sur le coffret un +court mais expressif regard que le comte saisit au passage. + +En ce moment Ali entra. + +Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus prs +d'elle encore: + +douard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a t bien courageux, +car il a expos sa vie pour arrter les chevaux qui nous emportaient et +la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans +lui, cette heure, serions-nous morts tous les deux. + +L'enfant allongea les lvres et tourna ddaigneusement la tte. + +Il est trop laid, dit-il. + +Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses +esprances; quant Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une +modration qui n'et, certes, pas t du got de Jean-Jacques Rousseau +si le petit douard se ft appel mile. + +Vois-tu, dit en arabe le comte Ali, cette dame prie son fils de te +remercier pour la vie que tu leur as sauve tous deux, et l'enfant +rpond que tu es trop laid. + +Ali dtourna un instant sa tte intelligente et regarda l'enfant sans +expression apparente; mais un simple frmissement de sa narine apprit +Monte-Cristo que l'Arabe venait d'tre bless au coeur. + +Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer, +est-ce votre demeure habituelle que cette maison? + +--Non, madame, rpondit le comte, c'est une espce de pied--terre que +j'ai achet: j'habite avenue des Champs-lyses, n 30. Mais je vois que +vous tes tout fait remise, et que vous dsirez vous retirer. Je viens +d'ordonner qu'on attelle ces mmes chevaux ma voiture, et Ali, ce +garon si laid, dit-il en souriant l'enfant, va avoir l'honneur de +vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour +faire raccommoder la calche. Aussitt cette besogne indispensable +termine, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme +Danglars. + +--Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mmes chevaux je n'oserai jamais +m'en aller. + +--Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils +vont devenir doux comme des agneaux. + +En effet, Ali s'tait approch des chevaux qu'on avait remis sur leurs +jambes avec beaucoup de peine. Il tenait la main une petite ponge +imbibe de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes +des chevaux, couverts de sueur et d'cume, et presque aussitt ils se +mirent souffler bruyamment et frissonner de tout leur corps durant +quelques secondes. + +Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les dbris de la voiture et le +bruit de l'vnement avaient attire devant la maison, Ali fit atteler +les chevaux au coup du comte, rassembla les rnes, monta sur le sige, +et, au grand tonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux +emports comme par un tourbillon, il fut oblig d'user vigoureusement du +fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris +pommel, maintenant stupides, ptrifis, morts, qu'un trot si mal assur +et si languissant qu'il fallut prs de deux heures Mme de Villefort +pour regagner le faubourg Saint-Honor, o elle demeurait. + + peine arrive chez elle, et les premires motions de famille +apaises, elle crivit le billet suivant Mme Danglars: + +Chre Hermine, + +Je viens d'tre miraculeusement sauve avec mon fils par ce mme comte +de Monte-Cristo dont nous avons tant parl hier soir, et que j'tais +loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parl de +lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empcher de railler de toute +la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet +enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux +s'taient emports au Ranelagh comme s'ils eussent t pris de frnsie, +et nous allions probablement tre mis en morceaux, mon pauvre douard et +moi, contre le premier arbre de la route ou la premire borne du +village, quand un Arabe, un Ngre, un Nubien, un homme noir enfin, au +service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrt l'lan des +chevaux, au risque d'tre bris lui-mme, et c'est vraiment un miracle +qu'il ne l'ait pas t. Alors le comte est accouru, nous a emports chez +lui, douard et moi, et l a rappel mon fils la vie. C'est dans sa +propre voiture que j'ai t ramene l'htel; la vtre vous sera +renvoye demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet +accident; ils sont comme hbts; on dirait qu'ils ne peuvent se +pardonner eux-mmes de s'tre laiss dompter par un homme. Le comte +m'a charge de vous dire que deux jours de repos sur la litire et de +l'orge pour toute nourriture les remettront dans un tat aussi +florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier. + +Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je rflchis, +c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les +caprices de votre attelage; car c'est l'un de ces caprices que je dois +d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre tranger me parat, +part les millions dont il dispose, un problme si curieux et si +intressant, que je compte l'tudier tout prix, duss-je recommencer +une promenade au Bois avec vos propres chevaux. + +douard a support l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est +vanoui, mais il n'a pas pouss un cri auparavant et n'a pas vers une +larme aprs. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais +il y a une me de fer dans ce pauvre petit corps si frle et si dlicat. + +Notre chre Valentine dit bien des choses votre chre Eugnie; moi, +je vous embrasse de tout coeur. + +HLOSE DE VILLEFORT. + +P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une faon quelconque avec ce +comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens +d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espre bien +qu'il la lui rendra. + +Le soir, l'vnement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les +conversations: Albert le racontait sa mre, Chteau-Renaud au +Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-mme fit au +comte la galanterie, dans son journal, d'un _fait divers_ de vingt +lignes, qui posa le noble tranger en hros auprs de toutes les femmes +de l'aristocratie. + +Beaucoup de gens allrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin +d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre +alors de sa bouche tous les dtails de cette pittoresque aventure. + +Quant M. de Villefort, comme l'avait dit Hlose, il prit un habit +noir, des gants blancs, sa plus belle livre, et monta dans son carrosse +qui vint, le mme soir, s'arrter la porte du numro 30 de la maison +des Champs-lyses. + + + + +XLVIII + +Idologie. + + +Si le comte de Monte-Cristo et vcu depuis longtemps dans le monde +parisien, il et apprci en toute sa valeur la dmarche que faisait +prs de lui M. de Villefort. + +Bien en cour, que le roi rgnant ft de la branche ane ou de la +branche cadette, que le ministre gouvernant ft doctrinaire, libral ou +conservateur; rput habile par tous, comme on rpute gnralement +habiles les gens qui n'ont jamais prouv d'checs politiques; ha de +beaucoup, mais chaudement protg par quelques-uns sans cependant tre +aim de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la +magistrature, et se tenait cette hauteur comme un Harlay ou comme un +Mol. Son salon, rgnr par une jeune femme et par une fille de son +premier mariage peine ge de dix-huit ans, n'en tait pas moins un de +ces salons svres de Paris o l'on observe le culte des traditions et +la religion de l'tiquette. La politesse froide, la fidlit absolue +aux principes gouvernementaux, un mpris profond des thories et des +thoriciens, la haine profonde des idologues, tels taient les lments +de la vie intrieure et publique affichs par M. de Villefort. + +M. de Villefort n'tait pas seulement magistrat, c'tait presque un +diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours +avec dignit et dfrence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il +savait tant de choses que non seulement on le mnageait toujours, mais +encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-tre n'en et-il pas t +ainsi si l'on et pu se dbarrasser de M. de Villefort; mais il +habitait, comme ces seigneurs fodaux rebelles leur suzerain, une +forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'tait sa charge de +procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les +avantages, et qu'il n'et quitte que pour se faire lire dput et pour +remplacer ainsi la neutralit par de l'opposition. + +En gnral, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme +visitait pour lui: c'tait chose reue dans le monde, o l'on mettait +sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui +n'tait en ralit qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence +d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: _Fais semblant de +t'estimer, et on t'estimera_, axiome plus utile cent fois dans notre +socit que celui des Grecs: _Connais-toi toi-mme_, remplac de nos +jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connatre les +autres. + +Pour ses amis, M. de Villefort tait un protecteur puissant, pour ses +ennemis, c'tait un adversaire sourd, mais acharn; pour les +indiffrents, c'tait la statue de la loi faite homme: abord hautain, +physionomie impassible, regard terne et dpoli, ou insolemment perant +et scrutateur, tel tait l'homme dont quatre rvolutions habilement +entasses l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis ciment le +pidestal. + +M. de Villefort avait la rputation d'tre l'homme le moins curieux et +le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y +paraissait qu'un quart d'heure, c'est--dire quarante-cinq minutes de +moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux +thtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais +rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de +lui choisir des joueurs dignes de lui: c'tait quelque ambassadeur, +quelque archevque, quelque prince, quelque prsident, ou enfin quelque +duchesse douairire. + +Voil quel tait l'homme dont la voiture venait de s'arrter devant la +porte de Monte-Cristo. + +Le valet de chambre annona M. de Villefort au moment o le comte, +inclin sur une grande table, suivait sur une carte un itinraire de +Saint-Ptersbourg en Chine. + +Le procureur du roi entra du mme pas grave et compass qu'il entrait au +tribunal; c'tait bien le mme homme, ou plutt la suite du mme homme +que nous avons vu autrefois substitut Marseille. La nature, +consquente avec ses principes, n'avait rien chang pour lui au cours +qu'elle devait suivre. De mince, il tait devenu maigre, de ple il +tait devenu jaune; ses yeux enfoncs taient caves, et ses lunettes aux +branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la +figure; except sa cravate blanche, le reste de son costume tait +parfaitement noir, et cette couleur funbre n'tait tranche que par le +lger lisr de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnire +et qui semblait une ligne de sang trace au pinceau. + +Si matre de lui que ft Monte-Cristo, il examina avec une visible +curiosit, en lui rendant son salut, le magistrat qui, dfiant par +habitude et peu crdule surtout quant aux merveilles sociales, tait +plus dispos voir dans le noble tranger--c'tait ainsi qu'on appelait +dj Monte-Cristo--un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau +thtre, ou un malfaiteur en tat de rupture de ban, qu'un prince du +Saint-Sige ou un sultan des _Mille et une Nuits_. + +Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affect par les +magistrats dans leurs priodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne +veulent pas se dfaire dans la conversation, monsieur, le service +signal que vous avez rendu hier ma femme et mon fils me fait un +devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous +exprimer toute ma reconnaissance. + +Et, en prononant ces paroles, l'oeil svre du magistrat n'avait rien +perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il +les avait articules avec sa voix de procureur gnral, avec cette +raideur inflexible de cou et d'paules qui faisait comme nous le +rptons, dire ses flatteurs qu'il tait la statue vivante de la loi. + +Monsieur, rpliqua le comte son tour avec une froideur glaciale, je +suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils sa mre, car on dit que +le sentiment de la maternit est le plus saint de tous, et ce bonheur +qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont +l'excution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne +prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si prcieuse qu'elle +soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intrieure. + +Villefort, tonn de cette sortie laquelle il ne s'attendait pas, +tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous +l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lvre ddaigneuse indiqua +que ds l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un +gentilhomme bien civil. + +Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher quelque chose la +conversation tombe, et qui semblait s'tre brise en tombant. + +Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment o il tait +entr, et il reprit: + +Vous vous occupez de gographie, monsieur? C'est une riche tude, pour +vous surtout qui, ce qu'on assure, avez vu autant de pays qu'il y en a +de gravs sur cet atlas. + +--Oui, monsieur, rpondit le comte, j'ai voulu faire sur l'espce +humaine, prise en masse, ce que vous pratiquez chaque jour sur des +exceptions, c'est--dire une tude physiologique. J'ai pens qu'il me +serait plus facile de descendre ensuite du tout la partie, que de la +partie au tout. C'est un axiome algbrique qui veut que l'on procde du +connu l'inconnu, et non de l'inconnu au connu.... Mais asseyez-vous +donc, monsieur, je vous en supplie. + +Et Monte-Cristo indiqua de la main au procureur du roi un fauteuil que +celui-ci fut oblig de prendre la peine d'avancer lui-mme, tandis que +lui n'eut que celle de se laisser retomber dans celui sur lequel il +tait agenouill quand le procureur du roi tait entr; de cette faon le +comte se trouva demi tourn vers son visiteur, ayant le dos la +fentre et le coude appuy sur la carte gographique qui faisait, pour +le moment, l'objet de la conversation, conversation qui prenait, comme +elle l'avait fait chez Morcerf et chez Danglars, une tournure tout +fait analogue, sinon la situation, du moins aux personnages. + +Ah! vous philosophez, reprit Villefort aprs un instant de silence, +pendant lequel, comme un athlte qui rencontre un rude adversaire, il +avait fait provision de force. Eh bien, monsieur, parole d'honneur! si, +comme vous, je n'avais rien faire, je chercherais une moins triste +occupation. + +--C'est vrai, monsieur, reprit Monte-Cristo, et l'homme est une laide +chenille pour celui qui l'tudie au microscope solaire. Mais vous venez +de dire, je crois, que je n'avais rien faire. Voyons, par hasard, +croyez-vous avoir quelque chose faire, vous, monsieur? ou, pour parler +plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de +s'appeler quelque chose? + +L'tonnement de Villefort redoubla ce second coup si rudement port +par cet trange adversaire; il y avait longtemps que le magistrat ne +s'tait entendu dire un paradoxe de cette force, ou plutt, pour parler +plus exactement, c'tait la premire fois qu'il l'entendait. + +Le procureur du roi se mit l'oeuvre pour rpondre. + +Monsieur, dit-il, vous tes tranger, et, vous le dites vous-mme, je +crois, une portion de votre vie s'est coule dans les pays orientaux; +vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expditive en ces +contres barbares, a chez nous des allures prudentes et compasses. + +--Si fait, monsieur, si fait; c'est le _pede claudo_ antique. Je sais +tout cela, car c'est surtout de la justice de tous les pays que je me +suis occup, c'est la procdure criminelle de toutes les nations que +j'ai compare la justice naturelle; et, je dois le dire, monsieur, +c'est encore cette loi des peuples primitifs, c'est--dire la loi du +talion, que j'ai le plus trouve selon le coeur de Dieu. + +--Si cette loi tait adopte, monsieur, dit le procureur du roi, elle +simplifierait fort nos codes, et c'est pour le coup que nos magistrats +n'auraient, comme vous le disiez tout l'heure, plus grand-chose +faire. + +--Cela viendra peut-tre, dit Monte-Cristo, vous savez que les +inventions humaines marchent du compos au simple, et que le simple est +toujours la perfection. + +--En attendant, monsieur, dit le magistrat, nos codes existent avec +leurs articles contradictoires, tirs des coutumes gauloises, des lois +romaines, des usages francs; or, la connaissance de toutes ces lois-l, +vous en conviendrez, ne s'acquiert pas sans de longs travaux, et il faut +une longue tude pour acqurir cette connaissance, et une grande +puissance de tte, cette connaissance une fois acquise, pour ne pas +l'oublier. + +--Je suis de cet avis-l, monsieur; mais tout ce que vous savez, vous, +l'gard de ce code franais, je le sais moi, non seulement l'gard du +code de toutes les nations: les lois anglaises, turques, japonaises, +hindoues, me sont aussi familires que les lois franaises; et j'avais +donc raison de dire que, relativement (vous savez que tout est relatif, +monsieur), que relativement tout ce que j'ai fait, vous avez bien peu +de chose faire, et que relativement ce que j'ai appris, vous avez +encore bien des choses apprendre. + +--Mais dans quel but avez-vous appris tout cela? reprit Villefort +tonn. + +Monte-Cristo sourit. + +Bien, monsieur, dit-il; je vois que, malgr la rputation qu'on vous a +faite d'homme suprieur, vous voyez toute chose au point de vue +matriel et vulgaire de la socit, commenant l'homme et, finissant +l'homme, c'est--dire au point de vue le plus restreint et le plus +troit qu'il ait t permis l'intelligence humaine d'embrasser. + +--Expliquez-vous, monsieur, dit Villefort de plus en plus tonn, je ne +vous comprends pas... trs bien. + +--Je dis, monsieur, que, les yeux fixs sur l'organisation sociale des +nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l'ouvrier +sublime qui la fait agir, je dis que vous ne reconnaissez devant vous et +autour de vous que les titulaires des places dont les brevets ont t +signs par des ministres ou par un roi, et que les hommes que Dieu a mis +au-dessus des titulaires, des ministres et des rois, en leur donnant une +mission poursuivre au lieu d'une place remplir, je dis que ceux-l +chappent votre courte vue. C'est le propre de la faiblesse humaine +aux organes dbiles et incomplets. Tobie prenait l'ange qui venait lui +rendre la vue pour un jeune homme ordinaire. Les nations prenaient +Attila, qui devait les anantir, pour un conqurant comme tous les +conqurants et il a fallu que tous rvlassent leurs missions clestes +pour qu'on les reconnt; il a fallu que l'un dit: Je suis l'ange du +Seigneur; et l'autre: Je suis le marteau de Dieu, pour que l'essence +divine de tous deux ft rvle. + +--Alors, dit Villefort de plus en plus tonn et croyant parler un +illumin ou un fou, vous vous regardez comme un de ces tres +extraordinaires que vous venez de citer? + +--Pourquoi pas? dit froidement Monte-Cristo. + +--Pardon, monsieur, reprit Villefort abasourdi mais vous m'excuserez si, +en me prsentant chez vous, j'ignorais me prsenter chez un homme dont +les connaissances et dont l'esprit dpassent de si loin les +connaissances ordinaires et l'esprit habituel des hommes. Ce n'est point +l'usage chez nous, malheureux corrompus de la civilisation, que les +gentilshommes possesseurs comme vous d'une fortune immense, du moins +ce qu'on assure, remarquez que je n'interroge pas, que seulement je +rpte, ce n'est pas l'usage, dis-je, que ces privilgis des richesses +perdent leur temps des spculations sociales, des rves +philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a +dshrits des biens de la terre. + +--Eh! monsieur, reprit le comte, en tes-vous donc arriv la situation +minente que vous occupez sans avoir admis, et mme sans avoir rencontr +des exceptions, et n'exercez-vous jamais votre regard, qui aurait +cependant tant besoin de finesse et de sret, deviner d'un seul coup +sur quel homme est tomb votre regard? Un magistrat ne devrait-il pas +tre, non pas le meilleur applicateur de la loi, non pas le plus rus +interprte des obscurits de la chicane, mais une sonde d'acier pour +prouver les coeurs, mais une pierre de touche pour essuyer l'or dont +chaque me est toujours faite avec plus ou moins d'alliage? + +--Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai +jamais entendu parler personne comme vous faites. + +--C'est que vous tes constamment rest enferm dans le cercle des +conditions gnrales, et que vous n'avez jamais os vous lever d'un +coup d'aile dans les sphres suprieures que Dieu a peuples d'tres +invisibles ou exceptionnels. + +--Et vous admettez, monsieur, que ces sphres existent, et que les tres +exceptionnels et invisibles se mlent nous? + +--Pourquoi pas? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans +lequel vous ne pourriez pas vivre? + +--Alors, nous ne voyons pas ces tres dont vous parlez? + +--Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matrialisent, +vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous +rpondent. + +--Ah! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien tre +prvenu quand un de ces tres se trouvera en contact avec moi. + +--Vous avez t servi votre guise, monsieur; car vous avez t prvenu +tout l'heure, et maintenant: encore, je vous prviens. + +--Ainsi vous-mme? + +--Je suis un de ces tres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que, +jusqu' ce jour, aucun homme ne s'est trouv dans une position +semblable la mienne. Les royaumes des rois sont limits, soit par des +montagnes, soit par des rivires, soit par un changement de moeurs, soit +par une mutation de langage. Mon royaume, moi, est grand comme le +monde, car je ne suis ni Italien, ni Franais, ni Hindou, ni Amricain, +ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu +natre. Dieu seul sait quelle contre me verra mourir. J'adopte tous les +usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Franais, vous, +n'est-ce pas, car je parle franais avec la mme facilit et la mme +puret que vous? eh bien! Ali, mon Nubien, me croit Arabe; Bertuccio, +mon intendant, me croit Romain; Hayde, mon esclave, me croit Grec. Donc +vous comprenez, n'tant d'aucun pays, ne demandant protection aucun +gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frre, pas un seul +des scrupules qui arrtent les puissants ou des obstacles qui paralysent +les faibles ne me paralyse ou ne m'arrte. Je n'ai que deux +adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je +les soumets: c'est la distance et le temps. Le troisime, et le plus +terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-l seule peut +m'arrter dans le chemin o je marche, et avant que j'aie atteint le but +auquel je tends: tout le reste, je l'ai calcul. Ce que les hommes +appellent les chances du sort, c'est--dire la ruine, le changement, les +ventualits, je les ai toutes prvues; et si quelques-unes peuvent +m'atteindre, aucune ne peut me renverser. moins que je ne meure, je +serai toujours ce que je suis; voil pourquoi je vous dis des choses que +vous n'avez jamais entendues, mme de la bouche des rois, car les rois +ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur. Qui est-ce qui ne +se dit pas, dans une socit aussi ridiculement organise que la ntre: +Peut-tre un jour aurai-je affaire au procureur du roi! + +--Mais vous-mme, monsieur, pouvez-vous dire cela, car, du moment o +vous habitez la France, vous tes naturellement soumis aux lois +franaises. + +--Je le sais, monsieur, rpondit Monte-Cristo; mais quand je dois aller +dans un pays, je commence tudier, par des moyens qui me sont propres, +tous les hommes dont je puis avoir quelque chose esprer ou +craindre, et j'arrive les connatre aussi bien, et mme mieux +peut-tre qu'ils ne se connaissent eux-mmes. Cela amne ce rsultat que +le procureur du roi, quel qu'il ft, qui j'aurais affaire, serait +certainement plus embarrass que moi-mme. + +--Ce qui veut dire, reprit avec hsitation Villefort, que la nature +humaine tant faible, tout homme selon vous, a commis des... fautes? + +--Des fautes... ou des crimes, rpondit ngligemment Monte-Cristo. + +--Et que vous seul, parmi les hommes que vous ne reconnaissez pas pour +vos frres, vous l'avez dit vous-mme, reprit Villefort d'une voix +lgrement altre, et que vous seul tes parfait? + +--Non point parfait, rpondit le comte; impntrable, voil tout. Mais +brisons l-dessus, monsieur, si la conversation vous dplat; je ne suis +pas plus menac de votre justice que vous ne l'tes de ma double vue. + +--Non, non, monsieur! dit vivement Villefort, qui sans doute craignait +de paratre abandonner le terrain; non! Par votre brillante et presque +sublime conversation, vous m'avez lev au-dessus des niveaux +ordinaires; nous ne causons plus, nous dissertons. Or, vous savez +combien les thologiens en chaire de Sorbonne, ou les philosophes dans +leurs disputes, se disent parfois de cruelles vrits: supposons que +nous faisons de la thologie sociale et de la philosophie thologique, +je vous dirai donc celle-ci, toute rude qu'elle est: Mon frre, vous +sacrifiez l'orgueil; vous tes au-dessus des autres, mais au-dessus de +vous il y a Dieu. + +--Au-dessus de tous, monsieur! rpondit Monte-Cristo avec un accent si +profond que Villefort frissonna involontairement. J'ai mon orgueil pour +les hommes, serpents toujours prts se dresser contre celui qui les +dpasse du front sans les craser du pied. Mais je dpose cet orgueil +devant Dieu, qui m'a tir du nant pour me faire ce que je suis. + +--Alors, monsieur le comte, je vous admire, dit Villefort, qui pour la +premire fois dans cet trange dialogue venait d'employer cette formule +aristocratique vis--vis de l'tranger qu'il n'avait jusque-l appel +que monsieur. Oui, je vous le dis, si vous tes rellement fort, +rellement suprieur, rellement saint ou impntrable, ce qui, vous +avez raison, revient peu prs au mme, soyez superbe, monsieur; c'est +la loi des dominations. Mais vous avez bien cependant une ambition +quelconque? + +--J'en ai une, monsieur. + +--Laquelle? + +--Moi aussi, comme cela est arriv tout homme une fois dans sa vie, +j'ai t enlev par Satan sur la plus haute montagne de la terre; arriv +l, il me montra le monde tout entier, et, comme il avait dit autrefois +au Christ, il me dit moi: Voyons, enfant des hommes, pour m'adorer +que veux-tu? Alors j'ai rflchi longtemps, car depuis longtemps une +terrible ambition dvorait effectivement mon coeur; puis je lui +rpondis: coute, j'ai toujours entendu parler de la Providence, et +cependant je ne l'ai jamais vue, ni rien qui lui ressemble, ce qui me +fait croire qu'elle n'existe pas; je veux tre la Providence, car ce que +je sais de plus beau, de plus grand et de plus sublime au monde, c'est +de rcompenser et de punir. Mais Satan baissa la tte et poussa un +soupir. Tu te trompes, dit-il, la Providence existe; seulement tu ne la +vois pas, parce que, fille de Dieu, elle est invisible comme son pre. +Tu n'as rien vu qui lui ressemble, parce qu'elle procde par des +ressorts cachs et marche par des voies obscures; tout ce que je puis +faire pour toi, c'est de te rendre un des agents de cette Providence. +Le march fut fait; j'y perdrai peut-tre mon me mais n'importe, reprit +Monte-Cristo, et le march serait refaire que je le ferais encore. + +Villefort regardait Monte-Cristo avec un sublime tonnement. + +Monsieur le comte, dit-il, avez-vous des parents? + +--Non, monsieur, je suis seul au monde. + +--Tant pis! + +--Pourquoi? demanda Monte-Cristo. + +--Parce que vous auriez pu voir un spectacle propre briser votre +orgueil. Vous ne craignez que la mort, dites-vous? + +--Je ne dis pas que je la craigne, je dis qu'elle seule peut m'arrter. + +--Et la vieillesse? + +--Ma mission sera remplie avant que je sois vieux. + +--Et la folie? + +--J'ai manqu de devenir fou, et vous connaissez l'axiome: _non bis in +idem_; c'est un axiome criminel, et qui, par consquent, est de votre +ressort. + +--Monsieur, reprit Villefort, il y a encore autre chose craindre que +la mort, que la vieillesse ou que la folie: il y a, par exemple, +l'apoplexie, ce coup de foudre qui vous frappe sans vous dtruire, et +aprs lequel, cependant, tout est fini. C'est toujours vous, et +cependant vous n'tes plus vous; vous qui touchiez, comme Ariel, +l'ange, vous n'tes plus qu'une masse inerte qui, comme Caliban, touche + la bte; cela s'appelle tout bonnement, comme je vous le disais, dans +la langue humaine, une apoplexie. Venez, s'il vous plat, continuer +cette conversation chez moi, monsieur le comte, un jour que vous aurez +envie de rencontrer un adversaire capable de vous comprendre et avide de +vous rfuter, et je vous montrerai mon pre, M. Noirtier de Villefort, +un des plus fougueux jacobins de la Rvolution franaise, c'est--dire +la plus brillante audace mise au service de la plus vigoureuse +organisation; un homme qui, comme vous, n'avait peut-tre pas vu tous +les royaumes de la terre, mais avait aid bouleverser un des plus +puissants; un homme qui, comme vous, se prtendait un des envoys, non +pas de Dieu, mais de l'tre suprme, non pas de la Providence, mais de +la Fatalit; eh bien, monsieur, la rupture d'un vaisseau sanguin dans +un lobe du cerveau a bris tout cela, non pas en un jour, non pas en une +heure, mais en une seconde. La veille, M. Noirtier, ancien jacobin, +ancien snateur, ancien carbonaro, riant de la guillotine, riant du +canon, riant du poignard, M. Noirtier, jouant avec les rvolutions. M. +Noirtier, pour qui la France n'tait qu'un vaste chiquier duquel pions, +tours, cavaliers et reine devaient disparatre pourvu que le roi ft +mat, M. Noirtier, si redoutable, tait le lendemain _ce pauvre monsieur +Noirtier_ vieillard immobile, livr aux volonts de l'tre le plus +faible de la maison, c'est--dire de sa petite-fille Valentine; un +cadavre muet et glac enfin, qui ne vit sans souffrance que pour donner +le temps la matire d'arriver sans secousse son entire +dcomposition. + +--Hlas! monsieur, dit Monte-Cristo, ce spectacle n'est trange ni +mes yeux ni ma pense; je suis quelque peu mdecin, et j'ai, comme mes +confrres, cherch plus d'une fois l'me dans la matire vivante ou dans +la matire morte; et, comme la Providence, elle est reste invisible +mes yeux, quoique prsente mon coeur. Cent auteurs, depuis Socrate, +depuis Snque, depuis saint Augustin, depuis Gall, ont fait en prose ou +en vers le rapprochement que vous venez de faire; mais cependant je +comprends que les souffrances d'un pre puissent oprer de grands +changements dans l'esprit de son fils. J'irai, monsieur, puisque vous +voulez bien m'y engager, contempler au profit de mon humilit ce +terrible spectacle qui doit fort attrister votre maison. + +--Cela serait sans doute, si Dieu ne m'avait point donn une large +compensation. En face du vieillard qui descend en se tranant vers la +tombe sont deux enfants qui entrent dans la vie: Valentine, une fille de +mon premier mariage avec mademoiselle de Saint-Mran, et douard, ce +fils qui vous avez sauv la vie. + +--Et que concluez-vous de cette compensation, monsieur? demanda +Monte-Cristo. + +--Je conclus, monsieur, rpondit Villefort, que mon pre, gar par les +passions, a commis quelques-unes de ces fautes qui chappent la +justice humaine, mais qui relvent de la justice de Dieu, et que Dieu, +ne voulant punir qu'une seule personne, n'a frapp que lui seul. + +Monte-Cristo, le sourire sur les lvres, poussa au fond du coeur un +rugissement qui et fait fuir Villefort, si Villefort et pu l'entendre. + +Adieu, monsieur, reprit le magistrat, qui depuis quelque temps dj +s'tait lev et parlait debout, je vous quitte, emportant de vous un +souvenir d'estime qui, je l'espre, pourra vous tre agrable lorsque +vous me connatrez mieux, car je ne suis point un homme banal, tant s'en +faut. Vous vous tes fait d'ailleurs dans Mme de Villefort une amie +ternelle. + +Le comte salua et se contenta de reconduire jusqu' la porte de son +cabinet seulement Villefort, lequel regagna sa voiture prcd de deux +laquais qui, sur un signe de leur matre, s'empressaient de la lui +ouvrir. + +Puis, quand le procureur du roi eut disparu: + +Allons, dit Monte-Cristo en tirant avec effort un sourire de sa +poitrine oppresse; allons, assez de poison comme cela, et maintenant +que mon coeur en est plein, allons chercher l'antidote. + +Et frappant un coup sur le timbre retentissant: + +Je monte chez madame, dit-il Ali; que dans une demi-heure la voiture +soit prte! + + + + +XLIX + +Hayde. + + +On se rappelle quelles taient les nouvelles ou plutt les anciennes +connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay: +c'taient Maximilien, Julie et Emmanuel. + +L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques +moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant +dans l'enfer o il s'tait volontairement engag, avait rpandu, +partir du moment o il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante +srnit sur le visage du comte, et Ali, qui tait accouru au bruit du +timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'tait +retir sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne +pas effaroucher les bonnes penses qu'il croyait voir voltiger autour de +son matre. + +Il tait midi: le comte s'tait rserv une heure pour monter chez +Hayde; on et dit que la joie ne pouvait rentrer tout coup dans cette +me si longtemps brise, et qu'elle avait besoin de se prparer aux +motions douces, comme les autres mes ont besoin de se prparer aux +motions violentes. + +La jeune Grecque tait, comme nous l'avons dit, dans un appartement +entirement spar de l'appartement du comte. Cet appartement tait tout +entier meubl la manire orientale; c'est--dire que les parquets +taient couverts d'pais tapis de Turquie, que des toffes de brocart +retombaient le long des murailles, et que dans chaque pice, un large +divan rgnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui +se dplaaient la volont de ceux qui en usaient. + +Hayde avait trois femmes franaises et une femme grecque. Les trois +femmes franaises se tenaient dans la premire pice, prtes accourir +au bruit d'une petite sonnette d'or et obir aux ordres de l'esclave +romaque, laquelle savait assez de franais pour transmettre les +volonts de sa matresse ses trois camristes, auxquelles Monte-Cristo +avait recommand d'avoir pour Hayde les gards que l'on aurait pour une +reine. + +La jeune fille tait dans la pice la plus recule de son appartement, +c'est--dire dans une espce de boudoir rond, clair seulement par le +haut, et dans lequel le jour ne pntrait qu' travers des carreaux de +verre rose. Elle tait couche terre sur des coussins de satin bleu +brochs d'argent, demi renverse en arrire sur le divan, encadrant sa +tte avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle +fixait travers ses lvres le tube de corail dans lequel tait enchss +le tuyau flexible d'un narguil, qui ne laissait arriver la vapeur sa +bouche que parfume par l'eau de benjoin, travers laquelle sa douce +aspiration la forait de passer. + +Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, et t pour une +Franaise d'une coquetterie peut-tre un peu affecte. + +Quant sa toilette, c'tait celle des femmes pirotes, c'est--dire un +caleon de satin blanc broch de fleurs roses, et qui laissait +dcouvert deux pieds d'enfant qu'on et crus de marbre de Paros, si on +ne les et vus se jouer avec deux petites sandales la pointe +recourbe, brode d'or et de perles; une veste longues raies bleues et +blanches, larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnires +d'argent et des boutons de perles; enfin une espce de corset laissant, +par sa coupe ouverte en coeur, voir le cou et tout le haut de la +poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de +diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleon, ils taient +perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges +soyeuses qui font l'ambition de nos lgantes Parisiennes. + +La tte tait coiffe d'une petite calotte d'or brode de perles, +incline sur le ct, et au-dessous de la calotte, du ct o elle +inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mle + des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus. + +Quant la beaut de ce visage, c'tait la beaut grecque dans toute la +perfection de son type, avec ses grands yeux noirs velouts, son nez +droit, ses lvres de corail et ses dents de perles. + +Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse tait rpandue +avec tout son clat et tout son parfum; Hayde pouvait avoir dix-neuf ou +vingt ans. + +Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander Hayde la +permission d'entrer auprs d'elle. + +Pour toute rponse, Hayde fit signe la suivante de relever la +tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carr encadra +la jeune fille couche comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avana. + +Hayde se souleva sur le coude qui tenait le narguil, et tendant au +comte sa main en mme temps qu'elle l'accueillait avec un sourire: + +Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et +d'Athnes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi? +N'es-tu plus mon matre, ne suis-je plus ton esclave? + +Monte-Cristo sourit son tour. + +Hayde, dit-il, vous savez.... + +--Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune +Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir, +mais non pas me dire vous. + +--Hayde, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par +consquent que tu es libre. + +--Libre de quoi faire? demanda la jeune fille. + +--Libre de me quitter. + +--Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je? + +--Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde. + +--Je ne veux voir personne. + +--Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais +quelqu'un qui te plt, je ne serais pas assez injuste.... + +--Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aim +que mon pre et toi. + +--Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as gure parl qu' +ton pre et moi. + +--Eh bien, qu'ai-je besoin de parler d'autres? Mon pre m'appelait _sa +joie_; toi, tu m'appelles _ton amour_, et tous deux vous m'appelez +_votre enfant_. + +--Tu te rappelles ton pre, Hayde? + +La jeune fille sourit. + +Il est l et l, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son +coeur. + +--Et moi, o suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo. + +--Toi, dit-elle, tu es partout. + +Monte-Cristo prit la main d'Hayde pour la baiser; mais la nave enfant +retira sa main et prsenta son front. + +Maintenant, Hayde, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es +matresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter +ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand +tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attele pour toi; Ali +et Myrto t'accompagneront partout et seront tes ordres; seulement, une +seule chose, je te prie. + +--Dis. + +--Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton pass; ne +prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre pre ni celui de ta +pauvre mre. + +--Je te l'ai dj dit, seigneur, je ne verrai personne. + +--coute, Hayde; peut-tre cette rclusion tout orientale sera-t-elle +impossible Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord +comme tu l'as fait Rome, Florence, Milan et Madrid; cela te +servira toujours, que tu continues vivre ici ou que tu retournes en +Orient. + +La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et rpondit: + +Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon +seigneur? + +--Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi +qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la +fleur qui quitte l'arbre. + +--Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Hayde, car je suis sre que +je ne pourrais pas vivre sans toi. + +--Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras +jeune encore. + +--Mon pre avait une longue barbe blanche, cela ne m'empchait point de +l'aimer; mon pre avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que +tous les jeunes hommes que je voyais. + +--Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici? + +--Te verrai-je? + +--Tous les jours. + +--Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur? + +--Je crains que tu ne t'ennuies. + +--Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je +me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de +grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec +le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le coeur trois +sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de +l'amour et de la reconnaissance. + +--Tu es une digne fille de l'pire, Hayde, gracieuse et potique, et +l'on voit que tu descends de cette famille de desses qui est ne dans +ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta +jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton pre, moi, je +t'aime comme mon enfant. + +--Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon pre comme je t'aime; +mon amour pour toi est un autre amour: mon pre est mort et je ne suis +pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais. + +Le comte tendit la main la jeune fille avec un sourire de profonde +tendresse; elle y imprima ses lvres comme d'habitude. + +Et le comte, ainsi dispos l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel +et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare: + +La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le +vendangeur qui le cueille aprs l'avoir vu lentement mrir. + +Selon ses ordres, la voiture tait prte. Il y monta, et la voiture, +comme toujours, partit au galop. + + + + +L + +La famille Morrel. + + +Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n 7. + +La maison tait blanche, riante et prcde d'une cour dans laquelle +deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs. + +Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux +Cocls. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un oeil, et +que depuis neuf ans cet oeil avait encore considrablement faibli, +Cocls ne reconnut pas le comte. + +Les voitures, pour s'arrter devant l'entre, devaient tourner, afin +d'viter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille, +magnificence qui avait excit bien des jalousies dans le quartier, et +qui tait cause qu'on appelait cette maison le _Petit-Versailles_. + +Inutile de dire que dans le bassin manoeuvraient une foule de poissons +rouges et jaunes. + +La maison, leve au-dessus d'un tage de cuisines et caveaux, avait, +outre le rez-de-chausse, deux tages pleins et des combles; les jeunes +gens l'avaient achete avec les dpendances, qui consistaient en un +immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le +jardin lui-mme. Emmanuel avait, du premier coup d'oeil, vu dans cette +disposition une petite spculation faire; il s'tait rserv la +maison, la moiti du jardin, et avait tir une ligne, c'est--dire qu'il +avait bti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait lous bail +avec les pavillons et la portion du jardin qui y tait affrente; de +sorte qu'il se trouvait log pour une somme assez modique, et aussi bien +clos chez lui que le plus minutieux propritaire d'un htel du faubourg +Saint-Germain. + +La salle manger tait de chne, le salon d'acajou et de velours bleu; +la chambre coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre +un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon +de musique pour Julie, qui n'tait pas musicienne. + +Le second tage tout entier tait consacr Maximilien: il y avait l +une rptition exacte du logement de sa soeur, la salle manger +seulement avait t convertie en une salle de billard o il amenait ses +amis. + +Il surveillait lui-mme le pansage de son cheval, et fumait son cigare +l'entre du jardin quand la voiture du comte s'arrta la porte. + +Cocls ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'lanant de +son sige, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel taient +visibles pour le comte de Monte-Cristo. + +Pour le comte de Monte-Cristo! s'cria Morrel en jetant son cigare et +en s'lanant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous +sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte, +de ne pas avoir oubli votre promesse. + +Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que +celui-ci ne put se mprendre la franchise de la manifestation, et il +vit bien qu'il avait t attendu avec impatience et reu avec +empressement. + +Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un +homme comme vous ne doit pas tre annonc par un domestique, ma soeur +est dans son jardin, elle casse des roses fanes; mon frre lit ses +deux journaux, _La Presse_ et _les Dbats_, six pas d'elle, car +partout o l'on voit Mme Herbault, on n'a qu' regarder dans un rayon de +quatre mtres, M. Emmanuel s'y trouve, et rciproquement, comme on dit +l'cole polytechnique. + +Le bruit des pas fit lever la tte une jeune femme de vingt +vingt-cinq ans, vtue d'une robe de chambre de soie, et pluchant avec +un soin tout particulier un rosier noisette. + +Cette femme, c'tait notre petite Julie, devenue, comme le lui avait +prdit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel +Herbault. + +Elle poussa un cri en voyant un tranger. Maximilien se mit rire. + +Ne te drange pas, ma soeur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis +deux ou trois jours Paris, mais il sait dj ce que c'est qu'une +rentire du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre. + +--Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon +frre, qui n'a pas pour sa pauvre soeur la moindre coquetterie.... +Penelon!... Penelon!... + +Un vieillard qui bchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa +bche en terre et s'approcha, la casquette la main, en dissimulant du +mieux qu'il le pouvait une chique enfonce momentanment dans les +profondeurs de ses joues. Quelques mches blanches argentaient sa +chevelure encore paisse, tandis que son teint bronz et son oeil hardi +et vif annonaient le vieux marin, bruni au soleil de l'quateur et hl +au souffle des temptes. + +Je crois que vous m'avez hl, mademoiselle Julie, dit-il, me voil. + +Penelon avait conserv l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle +Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault. + +Penelon, dit Julie, allez prvenir M. Emmanuel de la bonne visite qui +nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon. + +Puis se tournant vers Monte-Cristo: + +Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas? + +Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'lana derrire un +massif et gagna la maison par une alle latrale. + +Ah ! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperois avec +douleur que je fais rvolution dans votre famille. + +--Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous l-bas le mari qui, +de son ct, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on +vous connat rue Meslay, vous tiez annonc, je vous prie de le croire. + + +--Vous me paraissez avoir l, monsieur, une heureuse famille, dit le +comte, rpondant sa propre pense. + +--Oh! oui, je vous en rponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne +leur manque rien pour tre heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils +s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se +figurent, eux qui ont cependant ctoy tant d'immenses fortunes, ils se +figurent possder la richesse des Rothschild. + +--C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit +Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pntra le coeur de +Maximilien comme et pu le faire la voix d'un tendre pre; mais ils ne +s'arrteront pas l, nos jeunes gens, ils deviendront leur tour +millionnaires. Monsieur votre beau-frre est avocat... mdecin?... + +--Il tait ngociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon +pauvre pre. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de +fortune; j'en avais une moiti et ma soeur l'autre, car nous n'tions +que deux enfants. Son mari, qui l'avait pouse sans avoir d'autre +patrimoine que sa noble probit, son intelligence de premier ordre et sa +rputation sans tache, a voulu possder autant que sa femme. Il a +travaill jusqu' ce qu'il et amass deux cent cinquante mille francs; +six ans ont suffi. C'tait, je vous le jure monsieur le comte, un +touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis, +destins par leur capacit la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien +voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans +faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi +Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser tant de +courageuse abngation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme, +qui achevait de payer l'chance. + +--Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient +de me remettre Cocls et qui complte les deux cent cinquante mille +francs que nous avons fixs comme limite de nos gains. Seras-tu contente +de ce peu dont il va falloir nous contenter dsormais? coute, la maison +fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille +francs de bnfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientle, +trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M. +Delaunay, qui nous les offre en change de notre fonds qu'il veut +runir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait faire. + +--Mon ami, dit ma soeur, la maison Morrel ne peut tre tenue que par un +Morrel. Sauver tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom +de notre pre, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs? + +--Je le pensais, rpondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton +avis. + +--Eh bien, mon ami, le voil. Toutes nos rentres sont faites, tous nos +billets sont pays; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de +cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et +fermons-le. Ce qui fut fait l'instant mme. Il tait trois heures: +trois heures un quart, un client se prsenta pour faire assurer le +passage de deux navires; c'tait un bnfice de quinze mille francs +comptant. + +--Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance +notre confrre M. Delaunay. Quant nous, nous avons quitt les +affaires. + +--Et depuis quand? demanda le client tonn. + +--Depuis un quart d'heure. + +Et voil, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma soeur +et mon beau-frre n'ont que vingt-cinq mille livres de rente. + +Maximilien achevait peine sa narration pendant laquelle le coeur du +comte s'tait dilat de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restaur +d'un chapeau et d'une redingote. + +Il salua en homme qui connat la qualit du visiteur; puis, aprs avoir +fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la +maison. + +Le salon tait dj embaum de fleurs contenues grand-peine dans un +immense vase du Japon anses naturelles. Julie, convenablement vtue et +coquettement coiffe (elle avait accompli ce tour de force en dix +minutes), se prsenta pour recevoir le comte son entre. + +On entendait caqueter les oiseaux d'une volire voisine; les branches +des faux bniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes +les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite +respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des +matres. + +Le comte depuis son entre dans la maison s'tait dj imprgn de ce +bonheur; aussi restait-il muet, rveur, oubliant qu'on l'attendait pour +reprendre la conversation interrompue aprs les premiers compliments. + +Il s'aperut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant +avec effort sa rverie: + +Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une motion qui doit vous tonner, +vous, accoutume cette paix et ce bonheur que je rencontre ici, mais +pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage +humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari. + +--Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, rpliqua Julie; mais +nous avons t longtemps souffrir, et peu de gens ont achet leur +bonheur aussi cher que nous. + +La curiosit se peignit sur les traits du comte. + +Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre +jour Chteau-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte, +habitu voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y +aurait peu d'intrt dans ce tableau d'intrieur. Toutefois nous avons, +comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs, +quoiqu'elles fussent renfermes dans ce petit cadre.... + +--Et Dieu vous a vers, comme il le fait pour tous, la consolation sur +la souffrance? demanda Monte-Cristo. + +--Oui, monsieur le comte, dit Julie; nous pouvons le dire, car il a +fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses lus; il nous a envoy un +de ses anges. + +Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de +dissimuler son motion en portant son mouchoir sa bouche. + +Ceux qui sont ns dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien +dsir, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de +vivre; de mme que ceux-l ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui +n'ont jamais livr leur vie la merci de quatre planches jetes sur une +mer en fureur. + +Monte-Cristo se leva, et, sans rien rpondre, car au tremblement de sa +voix on et pu reconnatre l'motion dont il tait agit, il se mit +parcourir pas pas le salon. + +Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit +Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux. + +--Non, non, rpondit Monte-Cristo fort ple et comprimant d'une main +les battements de son coeur, tandis que, de l'autre, il montrait au +jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait +prcieusement couche sur un coussin de velours noir. Je me demandais +seulement quoi sert cette bourse, qui, d'un ct, contient un papier, +ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant. + +Maximilien prit un air grave et rpondit: + +Ceci, monsieur le comte, c'est le plus prcieux de nos trsors de +famille. + +--En effet, ce diamant est assez beau, rpliqua Monte-Cristo. + +--Oh! mon frre ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit +estime cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous +dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de +l'ange dont nous vous parlions tout l'heure. + +--Voil ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois +pas demander, madame, rpliqua Monte-Cristo en s'inclinant; +pardonnez-moi, je n'ai pas voulu tre indiscret. + +--Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le +comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous tendre sur ce +sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle +cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi la vue. Oh! nous +voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un +tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous rvlt sa prsence. + +--Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix touffe. + +--Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en +baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touch la main d'un +homme par lequel mon pre a t sauv de la mort, nous de la ruine, et +notre nom de la honte; d'un homme grce auquel nous autres, pauvres +enfants vous la misre et aux larmes, nous pouvons entendre +aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre--et +Maximilien tirant un billet de la bourse le prsenta au comte--cette +lettre fut crite par lui un jour o mon pre avait pris une rsolution +bien dsespre, et ce diamant fut donn en dot ma soeur par ce +gnreux inconnu. + +Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indfinissable +expression de bonheur, c'tait le billet que nos lecteurs connaissent, +adress Julie et sign Simbad le marin. + +--Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est +rest inconnu pour vous? + +--Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce +n'est pas faute cependant d'avoir demand Dieu cette faveur, reprit +Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystrieuse +direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a t conduit par +une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur. + +--Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour +cette main comme je baise la bourse qu'elle a touche. Il y a quatre +ans, Penelon tait Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave +marin que vous avez vu une bche la main, et qui, de contrematre, +s'est fait jardinier. Penelon, tant donc Trieste, vit sur le quai un +Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui +vint chez mon pre le 5 juin 1829, et qui m'crivit ce billet le 5 +septembre. C'tait bien le mme, ce qu'il assure, mais il n'osa point +lui parler. + +--Un Anglais! fit Monte-Cristo rveur et qui s'inquitait de chaque +regard de Julie; un Anglais, dites-vous? + +--Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se prsenta chez nous comme +mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voil pourquoi, +lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et +French taient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du +Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829; +avez-vous connu cet Anglais? + +--Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French +avait constamment ni vous avoir rendu ce service? + +--Oui. + +--Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers +votre pre de quelque bonne action qu'il aurait oublie lui-mme, +aurait pris ce prtexte pour lui rendre un service? + +--Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, mme un +miracle. + +--Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo. + +--Il n'a laiss d'autre nom, rpondit Julie en regardant le comte avec +une profonde attention, que le nom qu'il a sign au bas du billet: +Simbad le marin. + +--Ce qui n'est pas un nom videmment, mais un pseudonyme. + +Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de +saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix: + +Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille peu prs, +un peu plus grand peut-tre, un peu plus mince, emprisonn dans une +haute cravate, boutonn, corset, sangl et toujours le crayon la +main? + +--Oh! mais vous le connaissez donc? s'cria Julie les yeux tincelants +de joie. + +--Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord +Wilmore qui semait ainsi des traits de gnrosit. + +--Sans se faire connatre! + +--C'tait un homme bizarre qui ne croyait pas la reconnaissance. + +--Oh! s'cria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, +quoi croit-il donc, le malheureux! + +--Il n'y croyait pas, du moins l'poque o je l'ai connu, dit +Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'me avait remu jusqu' +la dernire fibre; mais depuis ce temps peut-tre a-t-il eu quelque +preuve que la reconnaissance existait. + +--Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel. + +--Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'cria Julie, dites, dites, +pouvez-vous nous mener lui, nous le montrer, nous dire o il est? Dis +donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il +faudrait bien qu'il crt la mmoire du coeur. + +Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore +quelques pas dans le salon. + +Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose +de cet homme, dites-nous ce que vous en savez! + +--Hlas! dit Monte-Cristo en comprimant l'motion de sa voix, si c'est +Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le +retrouviez. Je l'ai quitt il y a deux ou trois ans Palerme et il +partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il +en revienne jamais. + +--Ah! monsieur, vous tes cruel! s'cria Julie avec effroi. + +Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme. + +Madame, dit gravement Monte-Cristo en dvorant du regard les deux +perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore +avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les +larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain. + +Et il tendit la main Julie, qui lui donna la sienne, entrane +qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte. + +Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant une dernire esprance, +il avait un pays, une famille, des parents, il tait connu enfin? Est-ce +que nous ne pourrions pas...? + +--Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne btissez point de +douces chimres sur cette parole que j'ai laiss chapper. Non, Lord +Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il tait mon +ami, je connaissais tous ses secrets, il m'et racont celui-l. + +--Et il ne vous en a rien dit? s'cria Julie. + +--Rien. + +--Jamais un mot qui pt vous faire supposer?... + +--Jamais. + +--Cependant vous l'avez nomm tout de suite. + +--Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose. + +--Ma soeur, ma soeur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a +raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon pre: Ce +n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur. + +Monte-Cristo tressaillit. + +Votre pre vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement. + +--Mon pre, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon pre +croyait un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante +superstition, monsieur, que celle-l, et comme, tout en n'y croyant pas +moi-mme, j'tais loin de vouloir dtruire cette croyance dans son noble +coeur! Aussi combien de fois y rva-t-il en prononant tout bas un nom +d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut prs de mourir, +lorsque l'approche de l'ternit et donn son esprit quelque chose de +l'illumination de la tombe, cette pense, qui n'avait jusque-l t +qu'un doute, devint une conviction, et les dernires paroles qu'il +pronona en mourant furent celles-ci: Maximilien, c'tait Edmond +Dants! + +La pleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant, +devint effrayante ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au +coeur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il et oubli +l'heure, prit son chapeau, prsenta Mme Herbault un compliment brusque +et embarrass, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien: + +Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes +devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre +accueil, car voici la premire fois que je me suis oubli depuis bien +des annes. + +Et il sortit grands pas. + +C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel. + +--Oui, rpondit Maximilien, mais je crois qu'il a un coeur excellent, et +je suis sr qu'il nous aime. + +--Et moi! dit Julie, sa voix m'a t au coeur, et deux ou trois fois il +m'a sembl que ce n'tait pas la premire fois que je l'entendais. + + + + +LI + +Pyrame et Thisb. + + +Aux deux tiers du faubourg Saint-Honor, derrire un bel htel, +remarquable entre les remarquables habitations de ce riche quartier, +s'tend un vaste jardin dont les marronniers touffus dpassent les +normes murailles, hautes comme des remparts, et laissent, quand vient +le printemps, tomber leurs fleurs roses et blanches dans deux vases de +pierre cannele placs paralllement sur deux pilastres quadrangulaires +dans lesquels s'enchsse une grille de fer du temps de Louis XIII. + +Cette entre grandiose est condamne, malgr les magnifiques graniums +qui poussent dans les deux vases et qui balancent au vent leurs feuilles +marbres et leurs fleurs de pourpre, depuis que les propritaires de +l'htel, et cela date de longtemps dj, se sont restreints la +possession de l'htel, de la cour plante d'arbres qui donne sur le +faubourg, et du jardin que ferme cette grille, laquelle donnait +autrefois sur un magnifique potager d'un arpent annex la proprit. +Mais le dmon de la spculation ayant tir une ligne, c'est--dire une +rue l'extrmit de ce potager, et la rue, avant d'exister, ayant dj +grce une plaque de fer bruni, reu un nom, on pensa pouvoir vendre ce +potager pour btir sur la rue, et faire concurrence cette grande +artre de Paris qu'on appelle le faubourg Saint-Honor. + +Mais, en matire de spculation, l'homme propose et l'argent dispose; la +rue baptise mourut au berceau; l'acqureur du potager, aprs l'avoir +parfaitement pay, ne put trouver le revendre la somme qu'il en +voulait, et, en attendant une hausse de prix, qui ne peut manquer, un +jour ou l'autre, de l'indemniser bien au-del de ses pertes passes et +de son capital au repos, il se contenta de louer cet enclos des +marachers, moyennant la somme de cinq cent francs par an. + +C'est de l'argent plac un demi pour cent, ce qui n'est pas cher par +le temps qui court, o il y a tant de gens qui le placent cinquante, +et qui trouvent encore que l'argent est d'un bien pauvre rapport. + +Nanmoins, comme nous l'avons dit, la grille du jardin, qui autrefois +donnait sur le potager, est condamne, et la rouille ronge ses gonds; il +y a mme plus: pour que d'ignobles marachers ne souillent pas de leurs +regards vulgaires l'intrieur de l'enclos aristocratique, une cloison +de planches est applique aux barreaux jusqu' la hauteur de six pieds. +Il est vrai que les planches ne sont pas si bien jointes qu'on ne puisse +glisser un regard furtif entre les intervalles; mais cette maison est +une maison svre, et qui ne craint point les indiscrtions. + +Dans ce potager, au lieu de choux, de carottes, de radis, de pois et de +melons, poussent de grandes luzernes, seule culture qui annonce que l'on +songe encore ce lieu abandonn. Une petite porte basse, s'ouvrant sur +la rue projete, donne entre en ce terrain clos de murs, que ses +locataires viennent d'abandonner cause de sa strilit et qui, depuis +huit jours, au lieu de rapporter un demi pour cent, qui comme par le +pass, ne rapporte plus rien du tout. + +Du ct de l'htel, les marronniers dont nous avons parl couronnent la +muraille, ce qui n'empche pas d'autres arbres luxuriants et fleuris de +glisser dans leurs intervalles leurs branches avides d'air. un angle +o le feuillage devient tellement touffu qu' peine si la lumire y +pntre, un large banc de pierre et des siges de jardin indiquent un +lieu de runion ou une retraite favorite quelque habitant de l'htel +situ cent pas, et que l'on aperoit peine travers le rempart de +verdure qui l'enveloppe. Enfin, le choix de cet asile mystrieux est +la fois justifi par l'absence du soleil, par la fracheur ternelle +mme pendant les jours les plus brlants de l't, par le gazouillement +des oiseaux et par l'loignement de la maison et de la rue, c'est--dire +des affaires et du bruit. + +Vers le soir d'une des plus chaudes journes que le printemps et +encore accordes aux habitants de Paris, il y avait sur ce banc de +pierre un livre, une ombrelle, un panier ouvrage et un mouchoir de +batiste dont la broderie tait commence; et non loin de ce banc, prs +de la grille, debout devant les planches, l'oeil appliqu la cloison +claire-voie, une jeune femme, dont le regard plongeait par une fente +dans le jardin dsert que nous connaissons. + +Presque au mme moment, la petite porte de ce terrain se refermait sans +bruit, et un jeune homme, grand, vigoureux, vtu d'une blouse de toile +crue, d'une casquette de velours, mais dont les moustaches, la barbe et +les cheveux noirs extrmement soigns juraient quelque peu avec ce +costume populaire, aprs un rapide coup d'oeil jet autour de lui pour +s'assurer que personne ne l'piait, passant par cette porte, qu'il +referma derrire lui, se dirigeait d'un pas prcipit vers la grille. + + la vue de celui qu'elle attendait, mais non pas probablement sous ce +costume, la jeune fille eut peur et se rejeta en arrire. + +Et cependant dj, travers les fentes de la porte, le jeune homme, +avec ce regard qui n'appartient qu'aux amants, avait vu flotter la robe +blanche et la longue ceinture bleue. Il s'lana vers la cloison, et +appliquant sa bouche une ouverture: + +N'ayez pas peur, Valentine, dit-il, c'est moi. + +La jeune fille s'approcha. + +Oh! monsieur, dit-elle, pourquoi donc tes-vous venu si tard +aujourd'hui? Savez-vous que l'on va dner bientt, et qu'il m'a fallu +bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour me dbarrasser de +ma belle-mre, qui m'pie, de ma femme de chambre qui m'espionne, et de +mon frre qui me tourmente pour venir travailler ici cette broderie, +qui, j'en ai bien peur, ne sera pas finie de longtemps? Puis, quand vous +vous serez excus sur votre retard, vous me direz quel est ce nouveau +costume qu'il vous a plu d'adopter et qui presque a t cause que je ne +vous ai pas reconnu. + +--Chre Valentine, dit le jeune homme, vous tes trop au-dessus de mon +amour pour que j'ose vous en parler, et cependant, toutes les fois que +je vous vois, j'ai besoin de vous dire que je vous adore, afin que +l'cho de mes propres paroles me caresse doucement le coeur lorsque je +ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie: elle +est toute charmante, car elle me prouve, je n'ose pas dire que vous +m'attendiez, mais que vous pensiez moi. Vous vouliez savoir la cause +de mon retard et le motif de mon dguisement; je vais vous les dire, et +j'espre que vous les excuserez: j'ai fait choix d'un tat.... + +--D'un tat!... Que voulez-vous dire, Maximilien? Et sommes-nous donc +assez heureux pour que vous parliez de ce qui nous regarde en +plaisantant? + +--Oh! Dieu me prserve, dit le jeune homme, de plaisanter avec ce qui +est ma vie; mais fatigu d'tre un coureur de champs et un escaladeur +de murailles, srieusement effray de l'ide que vous me ftes natre +l'autre soir que votre pre me ferait juger un jour comme voleur, ce qui +compromettrait l'honneur de l'arme franaise tout entire, non moins +effray de la possibilit que l'on s'tonne de voir ternellement +tourner autour de ce terrain, o il n'y a pas la plus petite citadelle +assiger ou le plus petit blockhaus dfendre, un capitaine de spahis, +je me suis fait maracher, et j'ai adopt le costume de ma profession. + +--Bon, quelle folie! + +--C'est au contraire la chose la plus sage, je crois, que j'aie faite de +ma vie, car elle nous donne toute scurit. + +--Voyons, expliquez-vous. + +--Eh bien, j'ai t trouver le propritaire de cet enclos; le bail avec +les anciens locataires tait fini, et je le lui ai lou nouveau. Toute +cette luzerne que vous voyez m'appartient, Valentine; rien ne m'empche +de me faire btir une cabane dans les foins et de vivre dsormais +vingt pas de vous. Oh! ma joie et mon bonheur, je ne puis les contenir. +Comprenez-vous, Valentine, que l'on parvienne payer ces choses-l? +C'est impossible, n'est-ce pas? Eh bien, toute cette flicit, tout ce +bonheur, toute cette joie, pour lesquels j'eusse donn dix ans de ma +vie, me cotent, devinez combien?... Cinq cents francs par an, payables +par trimestre. Ainsi, vous le voyez, dsormais plus rien craindre. Je +suis ici chez moi, je puis mettre des chelles contre mon mur et +regarder par-dessus, et j'ai, sans crainte qu'une patrouille vienne me +dranger, le droit de vous dire que je vous aime, tant que votre fiert +ne se blessera pas d'entendre sortir ce mot de la bouche d'un pauvre +journalier vtu d'une blouse et coiff d'une casquette. + +Valentine poussa un petit cri de surprise joyeuse; puis tout coup: + +Hlas, Maximilien, dit-elle tristement et comme si un nuage jaloux +tait soudain venu voiler le rayon de soleil qui illuminait son coeur, +maintenant nous serons trop libres, notre bonheur nous fera tenter Dieu; +nous abuserons de notre scurit, et notre scurit nous perdra. + +--Pouvez-vous me dire cela, mon amie, moi qui, depuis que je vous +connais, vous prouve chaque jour que j'ai subordonn mes penses et ma +vie votre vie et vos penses? Qui vous a donn confiance en moi? mon +bonheur, n'est-ce pas? Quand vous m'avez dit qu'un vague instinct vous +assurait que vous couriez quelque grand danger, j'ai mis mon dvouement + votre service, sans vous demander d'autre rcompense que le bonheur de +vous servir. Depuis ce temps, vous ai-je, par un mot, par un signe, +donn l'occasion de vous repentir de m'avoir distingu au milieu de ceux +qui eussent t heureux de mourir pour vous? Vous m'avez dit, pauvre +enfant, que vous tiez fiance M. d'pinay, que votre pre avait +dcid cette alliance, c'est--dire qu'elle tait certaine, car tout ce +que veut M. de Villefort arrive infailliblement. Eh bien, je suis rest +dans l'ombre, attendant tout, non pas de ma volont, non pas de la +vtre, mais des vnements, de la Providence, de Dieu, et cependant +vous m'aimez, vous avez eu piti de moi, Valentine, et vous me l'avez +dit; merci pour cette douce parole que je ne vous demande que de me +rpter de temps en temps, et qui me fera tout oublier. + +--Et voil ce qui vous a enhardi, Maximilien, voil ce qui me fait la +fois une vie bien douce et bien malheureuse, au point que je me demande +souvent lequel vaut mieux pour moi, du chagrin que me causait autrefois +la rigueur de ma belle-mre et sa prfrence aveugle pour son enfant, ou +du bonheur plein de dangers que je gote en vous voyant. + +--Du danger! s'cria Maximilien; pouvez-vous dire un mot si dur et si +injuste? Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis que moi? Vous m'avez +permis de vous adresser quelquefois la parole, Valentine, mais vous +m'avez dfendu de vous suivre; j'ai obi. Depuis que j'ai trouv le +moyen de me glisser dans cet enclos, de causer avec vous travers cette +porte, d'tre enfin si prs de vous sans vous voir, ai-je jamais, +dites-le-moi, demand toucher le bas de votre robe travers ces +grilles? Ai-je jamais fait un pas pour franchir ce mur, ridicule +obstacle pour ma jeunesse et ma force? Jamais un reproche sur votre +rigueur, jamais un dsir exprim tout haut; j'ai t riv ma parole +comme un chevalier des temps passs. Avouez cela du moins, pour que je +ne vous croie pas injuste. + +--C'est vrai, dit Valentine, en passant entre deux planches le bout d'un +de ses doigts effils sur lequel Maximilien posa ses lvres; c'est vrai, +vous tes un honnte ami. Mais enfin vous n'avez agi qu'avec le +sentiment de votre intrt, mon cher Maximilien; vous saviez bien que, +du jour o l'esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre. +Vous m'avez promis l'amiti d'un frre, moi qui n'ai pas d'amis, moi +que mon pre oublie, moi que ma belle-mre perscute, et qui n'ai pour +consolation que le vieillard immobile, muet, glac, dont la main ne peut +serrer ma main, dont l'oeil seul peut me parler, et dont le coeur bat +sans doute pour moi d'un reste de chaleur. Drision amre du sort qui me +fait ennemie et victime de tous ceux qui sont plus forts que moi, et qui +me donne un cadavre pour soutien et pour ami! Oh! vraiment, Maximilien, +je vous le rpte, je suis bien malheureuse, et vous avez raison de +m'aimer pour moi et non pour vous. + +--Valentine, dit le jeune homme avec une motion profonde, je ne dirai +pas que je n'aime que vous au monde, car j'aime aussi ma soeur et mon +beau-frre, mais c'est d'un amour doux et calme, qui ne ressemble en +rien au sentiment que j'prouve pour vous: quand je pense vous, mon +sang bout, ma poitrine se gonfle, mon coeur dborde; mais cette force, +cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai vous aimer +seulement jusqu'au jour o vous me direz de les employer vous servir. +M. Franz d'pinay sera absent un an encore, dit-on; en un an, que de +chances favorables peuvent nous servir, que d'vnements peuvent nous +seconder! Esprons donc toujours, c'est si bon et si doux d'esprer! +Mais en attendant, vous, Valentine, vous qui me reprochez mon gosme, +qu'avez-vous t pour moi? La belle et froide statue de la Vnus +pudique. En change de ce dvouement, de cette obissance, de cette +retenue, que m'avez-vous promis, vous? rien; que m'avez-vous accord? +bien peu de chose. Vous me parlez de M. d'pinay, votre fianc, et vous +soupirez cette ide d'tre un jour lui. Voyons, Valentine, est-ce l +tout ce que vous avez dans l'me? Quoi! je vous engage ma vie, je vous +donne mon me, je vous consacre jusqu'au plus insignifiant battement de +mon coeur, et quand je suis tout vous, moi, quand je me dis tout bas +que je mourrai si je vous perds, vous ne vous pouvantez pas, vous, la +seule ide d'appartenir un autre! Oh! Valentine! Valentine, si j'tais +ce que vous tes, si je me sentais aim comme vous tes sre que je vous +aime, dj cent fois j'eusse pass ma main entre les barreaux de cette +grille, et j'eusse serr la main du pauvre Maximilien en lui disant: +vous, vous seul, Maximilien, dans ce monde et dans l'autre. + +Valentine ne rpondit rien, mais le jeune homme l'entendit soupirer et +pleurer. + +La raction fut prompte sur Maximilien. + +Oh! s'cria-t-il, Valentine! Valentine! oubliez mes paroles, s'il y a +dans mes paroles quelque chose qui ait pu vous blesser! + +--Non, dit-elle, vous avez raison; mais ne voyez-vous pas que je suis +une pauvre crature, abandonne dans une maison presque trangre, car +mon pre m'est presque un tranger, et dont la volont a t brise +depuis dix ans, jour par jour, heure par heure, minute par minute, par +la volont de fer des matres qui psent sur moi? Personne ne voit ce +que je souffre et je ne l'ai dit personne qu' vous. En apparence, et +aux yeux de tout le monde, tout m'est bon, tout m'est affectueux; en +ralit, tout m'est hostile. Le monde dit: M. de Villefort est trop +grave et trop svre pour tre bien tendre envers sa fille; mais elle a +eu du moins le bonheur de retrouver dans Mme de Villefort une seconde +mre. Eh bien, le monde se trompe, mon pre m'abandonne avec +indiffrence, et ma belle-mre me hait avec un acharnement d'autant plus +terrible qu'il est voil par un ternel sourire. + +--Vous har! vous, Valentine! et comment peut-on vous har? + +--Hlas! mon ami, dit Valentine, je suis force d'avouer que cette haine +pour moi vient d'un sentiment presque naturel. Elle adore son fils, mon +frre douard. + +--Eh bien? + +--Eh bien, cela me semble trange de mler ce que nous disions une +question d'argent, eh! bien, mon ami, je crois que sa haine vient de l +du moins. Comme elle n'a pas de fortune de son ct, que moi je suis +dj riche du chef de ma mre, et que cette fortune sera encore plus que +double par celle de M. et de Mme de Saint-Mran, qui doit me revenir un +jour, eh bien, je crois qu'elle est envieuse. Oh! mon Dieu! si je +pouvais lui donner la moiti de cette fortune et me retrouver chez M. de +Villefort comme une fille dans la maison de son pre, certes je le +ferais l'instant mme. + +--Pauvre Valentine! + +--Oui, je me sens enchane, et en mme temps je me sens si faible, +qu'il me semble que ces liens me soutiennent, et que j'ai peur de les +rompre. D'ailleurs, mon pre n'est pas un homme dont on puisse +enfreindre impunment les ordres: il est puissant contre moi, il le +serait contre vous, il le serait contre le roi lui-mme, protg qu'il +est par un irrprochable pass et par une position presque inattaquable. +Oh! Maximilien! je vous le jure, je ne lutte pas, parce que c'est vous +autant que moi que je crains de briser dans cette lutte. + +--Mais enfin, Valentine, reprit Maximilien, pourquoi dsesprer ainsi, +et voir l'avenir toujours sombre? + +--Ah! mon ami, parce que je le juge par le pass. + +--Voyons cependant, si je ne suis pas un parti illustre au point de vue +aristocratique, je tiens cependant, par beaucoup de points, au monde +dans lequel vous vivez; le temps o il y avait deux Frances dans la +France n'existe plus; les plus hautes familles de la monarchie se sont +fondues dans les familles de l'Empire: l'aristocratie de la lance a +pous la noblesse du canon. Eh bien, moi, j'appartiens cette +dernire: j'ai un bel avenir dans l'arme, je jouis d'une fortune +borne, mais indpendante; la mmoire de mon pre, enfin, est vnre +dans notre pays comme celle d'un des plus honntes ngociants qui aient +exist. Je dis notre pays, Valentine, parce que vous tes presque de +Marseille. + +--Ne me parlez pas de Marseille, Maximilien, ce seul mot me rappelle ma +bonne mre, cet ange que tout le monde a regrett, et qui, aprs avoir +veill sur sa fille pendant son court sjour sur la terre, veille encore +sur elle, je l'espre du moins, pendant son ternel sjour au ciel. Oh! +si ma pauvre mre vivait, Maximilien, je n'aurais plus rien craindre; +je lui dirais que je vous aime, et elle nous protgerait. + +--Hlas! Valentine, reprit Maximilien, si elle vivait, je ne vous +connatrais pas sans doute, car, vous l'avez dit, vous seriez heureuse +si elle vivait, et Valentine heureuse m'et regard bien ddaigneusement +du haut de sa grandeur. + +--Ah! mon ami, s'cria Valentine, c'est vous qui tes injuste votre +tour.... Mais, dites-moi.... + +--Que voulez-vous que je vous dise? reprit Maximilien, voyant que +Valentine hsitait. + +--Dites-moi, continua la jeune fille, est-ce qu'autrefois Marseille il +y a eu quelque sujet de msintelligence entre votre pre et le mien? + +--Non, pas que je sache, rpondit Maximilien, ce n'est que votre pre +tait un partisan plus que zl des Bourbons, et le mien un homme dvou + l'Empereur. C'est, je le prsume, tout ce qu'il y a jamais eu de +dissidence entre eux. Mais pourquoi cette question, Valentine? + +--Je vais vous le dire, reprit la jeune fille, car vous devez tout +savoir. Eh bien, c'tait le jour o votre nomination d'officier de la +Lgion d'honneur fut publie dans le journal. Nous tions tous chez mon +grand-pre, M. Noirtier, et de plus il y avait encore M. Danglars, vous +savez ce banquier dont les chevaux ont avant-hier failli tuer ma mre et +mon frre? Je lisais le journal tout haut mon grand-pre pendant que +ces messieurs causaient du mariage de mademoiselle Danglars. Lorsque +j'en vins au paragraphe qui vous concernait et que j'avais dj lu, car +ds la veille au matin vous m'aviez annonc cette bonne nouvelle; +lorsque j'en vins, dis-je, au paragraphe qui vous concernait, j'tais +bien heureuse... mais aussi bien tremblante d'tre force de prononcer +tout haut votre nom et certainement je l'eusse omis sans la crainte que +j'prouvais qu'on interprtt mal mon silence; donc je rassemblai tout +mon courage, et je lus. + +--Chre Valentine! + +--Eh bien, aussitt que rsonna votre nom, mon pre tourna la tte. +J'tais si persuade (voyez comme je suis folle!) que tout le monde +allait tre frapp de ce nom comme d'un coup de foudre, que je crus voir +tressaillir mon pre et mme (pour celui-l c'tait une illusion, j'en +suis sre), et mme M. Danglars. + +--Morrel, dit mon pre, attendez donc! (Il frona le sourcil.) +Serait-ce un de ces Morrel de Marseille, un de ces enrags +bonapartistes qui nous ont donn tant de mal en 1815? + +--Oui, rpondit M. Danglars; je crois mme que c'est le fils de +l'ancien armateur. + +--Vraiment! fit Maximilien. Et que rpondit votre pre, dites, +Valentine? + +--Oh! une chose affreuse et que je n'ose vous redire. + +--Dites toujours, reprit Maximilien en souriant. + +--Leur Empereur, continua-t-il en fronant le sourcil, savait les +mettre leur place, tous ces fanatiques: il les appelait de la chair +canon, et c'tait le seul nom qu'ils mritassent. Je vois avec joie que +le gouvernement nouveau remet en vigueur ce salutaire principe. Quand ce +ne serait que pour cela qu'il garde l'Algrie, j'en fliciterais le +gouvernement, quoiqu'elle nous cote un peu cher. + +--C'est en effet d'une politique assez brutale, dit Maximilien. Mais ne +rougissez point, chre amie, de ce qu'a dit l M. de Villefort; mon +brave pre ne cdait en rien au vtre sur ce point, et il rptait sans +cesse: Pourquoi donc l'Empereur, qui fait tant de belles choses, ne +fait-il pas un rgiment de juges et d'avocats, et ne les envoie-t-il pas +toujours au premier feu? Vous le voyez, chre amie, les partis se +valent pour le pittoresque de l'expression et pour la douceur de la +pense. Mais M. Danglars, que dit-il cette sortie du procureur du roi? + +--Oh! lui se mit rire de ce rire sournois qui lui est particulier et +que je trouve froce; puis ils se levrent l'instant d'aprs et +partirent. Je vis alors seulement que mon grand-pre tait tout agit. +Il faut vous dire, Maximilien, que, moi seule, je devine ses agitations, + ce pauvre paralytique, et je me doutais d'ailleurs que la +conversation qui avait eu lieu devant lui (car on ne fait plus attention + lui, pauvre grand-pre!) l'avait fort impressionn, attendu qu'on +avait dit du mal de son Empereur, et que, ce qu'il parat, il a t +fanatique de l'Empereur. + +--C'est, en effet, dit Maximilien, un des noms connus de l'empire: il a +t snateur, et, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, +Valentine, il fut prs de toutes les conspirations bonapartistes que +l'on fit sous la Restauration. + +--Oui, j'entends quelquefois dire tout bas de ces choses-l qui me +semblent tranges: le grand-pre bonapartiste, le pre royaliste; enfin, +que voulez-vous?... Je me retournai donc vers lui. Il me montrait le +journal du regard. + +--Qu'avez-vous, papa? lui dis-je; tes-vous content? + +Il me fit de la tte signe que oui. + +--De ce que mon pre vient de dire? demandai-je. + +Il fit signe que non. + +--De ce que M. Danglars a dit? + +Il fit signe que non encore. + +--C'est donc de ce que M. Morrel, je n'osai pas dire Maximilien, est +nomm officier de la Lgion d'honneur? + +Il fit signe que oui. + +--Le croiriez-vous, Maximilien? il tait content que vous fussiez nomm +officier de la Lgion d'honneur, lui qui ne vous connat pas. C'est +peut-tre de la folie de sa part, car il tourne, dit-on, l'enfance: +mais je l'aime bien pour ce oui-l. + +--C'est bizarre, pensa Maximilien. Votre pre me harait donc, tandis +qu'au contraire votre grand-pre... tranges choses que ces amours et +ces haines de parti! + +--Chut! s'cria tout coup Valentine. Cachez-vous, sauvez-vous; on +vient! + +Maximilien sauta sur une bche et se mit retourner impitoyablement la +luzerne. + +Mademoiselle! Mademoiselle! cria une voix derrire les arbres, Mme de +Villefort vous cherche partout et vous appelle; il y a une visite au +salon. + +--Une visite! dit Valentine tout agite; et qui nous fait cette visite? + +--Un grand seigneur, un prince, ce qu'on dit, M. le comte de +Monte-Cristo. + +--J'y vais, dit tout haut Valentine. + +Ce nom fit tressaillir de l'autre ct de la grille celui qui le _j'y +vais_ de Valentine servait d'adieu la fin de chaque entrevue. + +Tiens! se dit Maximilien en s'appuyant tout pensif sur sa bche, +comment le comte de Monte-Cristo connat-il M. de Villefort? + + + + +LII + +Toxicologie. + + +C'tait bien rellement M. le comte de Monte-Cristo qui venait d'entrer +chez Mme de Villefort, dans l'intention de rendre M. le procureur du +roi la visite qu'il lui avait faite, et ce nom toute la maison, comme +on le comprend bien, avait t mise en moi. + +Mme de Villefort, qui tait au salon lorsqu'on annona le comte, fit +aussitt venir son fils pour que l'enfant ritrt ses remerciements au +comte, et douard, qui n'avait cess d'entendre parler depuis deux jours +du grand personnage, se hta d'accourir, non par obissance pour sa +mre, non pour remercier le comte, mais par curiosit et pour faire +quelque remarque l'aide de laquelle il pt placer un de ces lazzis +qui faisaient dire sa mre: le mchant enfant! Mais il faut bien +que je lui pardonne, il a tant d'esprit! + +Aprs les premires politesses d'usage, le comte s'informa de M. de +Villefort. + +Mon mari dne chez M. le Chancelier, rpondit la jeune femme; il vient +de partir l'instant mme, et il regrettera bien, j'en suis sre, +d'avoir t priv du bonheur de vous voir. + +Deux visiteurs qui avaient prcd le comte dans le salon, et qui le +dvoraient des yeux se retirrent aprs le temps raisonnable exig la +fois par la politesse et par la curiosit. + + propos, que fait donc ta soeur Valentine? dit Mme de Villefort +douard; qu'on la prvienne afin que j'aie l'honneur de la prsenter +M. le comte. + +--Vous avez une fille, madame? demanda le comte, mais ce doit tre une +enfant? + +--C'est la fille de M. de Villefort, rpliqua la jeune femme; une fille +d'un premier mariage, une grande et belle personne. + +--Mais mlancolique, interrompit le jeune douard en arrachant, pour en +faire une aigrette son chapeau, les plumes de la queue d'un magnifique +ara qui criait de douleur sur son perchoir dor. + +Mme de Villefort se contenta de dire: + +Silence, douard! + +Ce jeune tourdi a presque raison, et rpte l ce qu'il m'a bien des +fois entendue dire avec douleur car Mlle de Villefort est, malgr tout +ce que nous pouvons faire pour la distraire, d'un caractre triste et +d'une humeur taciturne qui nuisent souvent l'effet de sa beaut. Mais +elle ne vient pas; douard, voyez donc pourquoi cela. + +--Parce qu'on la cherche o elle n'est pas. + +--O la cherche-t-on? + +--Chez grand-papa Noirtier. + +--Et elle n'est pas l, vous croyez? + +--Non, non, non, non, non, elle n'y est pas, rpondit douard en +chantonnant. + +--Et o est-elle? Si vous le savez, dites-le. + +--Elle est sous le grand marronnier, continua le mchant garon, en +prsentant, malgr les cris de sa mre, des mouches vivantes au +perroquet, qui paraissait fort friand de cette sorte de gibier. + +Mme de Villefort tendait la main pour sonner, et pour indiquer la +femme de chambre le lieu o elle trouverait Valentine, lorsque celle-ci +entra. Elle semblait triste, en effet, et en la regardant attentivement +on et mme pu voir dans ses yeux des traces de larmes. + +Valentine, que nous avons, entran par la rapidit du rcit, prsente + nos lecteurs sans la faire connatre, tait une grande et svelte jeune +fille de dix-neuf ans, aux cheveux chtain clair, aux yeux bleu fonc, +la dmarche languissante et empreinte de cette exquise distinction qui +caractrisait sa mre; ses mains blanches et effiles, son cou nacr, +ses joues marbres de fugitives couleurs, lui donnaient au premier +aspect l'air d'une de ces belles Anglaises qu'on a compares assez +potiquement dans leurs allures des cygnes qui se mirent. + +Elle entra donc, et, voyant prs de sa mre l'tranger dont elle avait +tant entendu parler dj, elle salua sans aucune minauderie de jeune +fille et sans baisser les yeux, avec une grce qui redoubla l'attention +du comte. + +Celui-ci se leva. + +Mlle de Villefort, ma belle-fille, dit Mme de Villefort Monte-Cristo, +en se penchant sur son sofa et en montrant de la main Valentine. + +--Et monsieur le comte de Monte-Cristo, roi de la Chine, empereur de la +Cochinchine, dit le jeune drle en lanant un regard sournois sa +soeur. + +Pour cette fois, Mme de Villefort plit, et faillit s'irriter contre ce +flau domestique qui rpondait au nom d'douard; mais, tout au +contraire, le comte sourit et parut regarder l'enfant avec complaisance, +ce qui porta au comble la joie et l'enthousiasme de sa mre. + +Mais, madame, reprit le comte en renouant la conversation et en +regardant tour tour Mme de Villefort et Valentine, est-ce que je n'ai +pas dj eu l'honneur de vous voir quelque part, vous et mademoiselle? +Tout l'heure j'y songeais dj; et quand mademoiselle est entre, sa +vue a t une lueur de plus jete sur un souvenir confus, pardonnez-moi +ce mot. + +--Cela n'est pas probable, monsieur; Mlle de Villefort aime peu le +monde, et nous sortons rarement, dit la jeune femme. + +--Aussi n'est-ce point dans le monde que j'ai vu mademoiselle, ainsi que +vous, madame, ainsi que ce charmant espigle. Le monde parisien, +d'ailleurs, m'est absolument inconnu, car, je crois avoir eu l'honneur +de vous le dire, je suis Paris depuis quelques jours. Non, si vous +permettez que je me rappelle... attendez... + +Le comte mit sa main sur son front comme pour concentrer tous ses +souvenirs: + +Non, c'est au-dehors... c'est... je ne sais pas... mais il me semble +que ce souvenir est insparable d'un beau soleil et d'une espce de +fte religieuse... mademoiselle tenait des fleurs la main; l'enfant +courait aprs un beau paon dans un jardin, et vous, madame, vous tiez +sous une treille en berceau.... Aidez-moi donc, madame; est-ce que les +choses que je vous dis l ne vous rappellent rien? + +--Non, en vrit, rpondit Mme de Villefort; et cependant il me semble, +monsieur, que si je vous avais rencontr quelque part, votre souvenir +serait rest prsent ma mmoire. + +--Monsieur le comte nous a vus peut-tre en Italie, dit timidement +Valentine. + +--En effet, en Italie... c'est possible, dit Monte-Cristo. Vous avez +voyag en Italie, mademoiselle? + +--Madame et moi, nous y allmes il y a deux ans. Les mdecins +craignaient pour ma poitrine et m'avaient recommand l'air de Naples. +Nous passmes par Bologne, par Prouse et par Rome. + +--Ah! c'est vrai, mademoiselle, s'cria Monte-Cristo, comme si cette +simple indication suffisait fixer tous ses souvenirs. C'est Prouse, +le jour de la Fte-Dieu, dans le jardin de l'htellerie de la Poste, o +le hasard nous a runis, vous, mademoiselle, votre fils et moi, que je +me rappelle avoir eu l'honneur de vous voir. + +--Je me rappelle parfaitement Prouse, monsieur, et l'htellerie de la +Poste, et la fte dont vous me parlez, dit Mme de Villefort; mais j'ai +beau interroger mes souvenirs; et, j'ai honte de mon peu de mmoire, je +ne me souviens pas d'avoir eu l'honneur de vous voir. + +--C'est trange, ni moi non plus, dit Valentine en levant ses beaux yeux +sur Monte-Cristo. + +--Ah! moi, je m'en souviens, dit douard. + +--Je vais vous aider, madame, reprit le comte. La journe avait t +brlante; vous attendiez des chevaux qui n'arrivaient pas cause de la +solennit. Mademoiselle s'loigna dans les profondeurs du jardin, et +votre fils disparut, courant aprs l'oiseau. + +--Je l'ai attrap, maman; tu sais, dit douard, je lui ai arrach trois +plumes de la queue. + +--Vous, madame, vous demeurtes sous le berceau de vigne; ne vous +souvient-il plus, pendant que vous tiez assise sur un banc de pierre et +pendant que, comme je vous l'ai dit, Mlle de Villefort et monsieur votre +fils taient absents, d'avoir caus assez longtemps avec quelqu'un? + +--Oui vraiment, oui, dit la jeune femme en rougissant, je m'en souviens, +avec un homme envelopp d'un long manteau de laine... avec un mdecin, +je crois. + +--Justement, madame; cet homme, c'tait moi; depuis quinze jours +j'habitais dans cette htellerie j'avais guri mon valet de chambre de +la fivre et mon hte de la jaunisse, de sorte que l'on me regardait +comme un grand docteur. Nous causmes longtemps, madame, de choses +diffrentes, du Prugin, de Raphal, des moeurs, des costumes, de cette +fameuse aqua-tofana, dont quelques personnes, vous avait-on dit, je +crois, conservaient encore le secret Prouse. + +--Ah! c'est vrai, dit vivement Mme de Villefort avec une certaine +inquitude, je me rappelle. + +--Je ne sais plus ce que vous me dtes en dtail, madame, reprit le +comte avec une parfaite tranquillit, mais je me souviens parfaitement +que, partageant mon sujet l'erreur gnrale, vous me consulttes sur +la sant de Mlle de Villefort. + +--Mais cependant, monsieur, vous tiez bien rellement mdecin, dit Mme +de Villefort, puisque vous avez guri des malades. + +--Molire ou Beaumarchais vous rpondraient, madame, que c'est justement +parce que je ne l'tais pas que j'ai, non point guri mes malades, mais +que mes malades ont guri; moi, je me contenterai de vous dire que j'ai +assez tudi fond la chimie et les sciences naturelles, mais en +amateur seulement... vous comprenez. + +En ce moment six heures sonnrent. + +Voil six heures, dit Mme de Villefort, visiblement agite; +n'allez-vous pas voir, Valentine, si votre grand-pre est prt +dner? + +Valentine se leva, et, saluant le comte, elle sortit de la chambre sans +prononcer un mot. + +Oh! mon Dieu, madame, serait-ce donc cause de moi que vous congdiez +Mlle de Villefort? dit le comte lorsque Valentine fut partie. + +--Pas le moins du monde, reprit vivement la jeune femme, mais c'est +l'heure laquelle nous faisons faire M. Noirtier le triste repas qui +soutient sa triste existence. Vous savez, monsieur, dans quel tat +lamentable est le pre de mon mari? + +--Oui, madame, M. de Villefort m'en a parl; une paralysie, je crois. + +--Hlas! oui; il y a chez ce pauvre vieillard absence complte du +mouvement, l'me seule veille dans cette machine humaine, et encore ple +et tremblante, et comme une lampe prte s'teindre. Mais pardon, +monsieur, de vous entretenir de nos infortunes domestiques, je vous ai +interrompu au moment o vous me disiez que vous tiez un habile +chimiste. + +--Oh! je ne disais pas cela, madame, rpondit le comte avec un sourire; +bien au contraire, j'ai tudi la chimie parce que, dcid vivre +particulirement en Orient, j'ai voulu suivre l'exemple du roi +Mithridate. + +--_Mithridates, rex Ponticus_, dit l'tourdi en dcoupant des +silhouettes dans un magnifique album, le mme qui djeunait tous les +matins avec une tasse de poison la crme. + +--douard! mchant enfant! s'cria Mme de Villefort en arrachant le +livre mutil des mains de son fils, vous tes insupportable, vous nous +tourdissez. Laissez-nous, et allez rejoindre votre soeur Valentine chez +bon-papa Noirtier. + +--L'album... dit douard. + +--Comment, l'album? + +--Oui: je veux l'album.... + +--Pourquoi avez-vous dcoup les dessins? + +--Parce que cela m'amuse. + +--Allez-vous-en! allez! + +--Je ne m'en irai pas si l'on ne me donne pas l'album, fit, en +s'tablissant dans un grand fauteuil, l'enfant, fidle son habitude de +ne jamais cder. + +--Tenez, et laissez-nous tranquilles, dit Mme de Villefort. + +Et elle donna l'album douard, qui partit accompagn de sa mre. + +Le comte suivit des yeux Mme de Villefort. + +Voyons si elle fermera la porte derrire lui, murmura-t-il. + +Mme de Villefort ferma la porte avec le plus grand soin derrire +l'enfant; le comte ne parut pas s'en apercevoir. + +Puis, en jetant un dernier regard autour d'elle, la jeune femme revint +s'asseoir sur sa causeuse. + +Permettez-moi de vous faire observer, madame, dit le comte avec cette +bonhomie que nous lui connaissons, que vous tes bien svre pour ce +charmant espigle. + +--Il le faut bien, monsieur, rpliqua Mme de Villefort avec un +vritable aplomb de mre. + +--C'est son Cornelius Nepos que rcitait M. douard en parlant du roi +Mithridate, dit le comte, et vous l'avez interrompu dans une citation +qui prouve que son prcepteur n'a point perdu son temps avec lui, et que +votre fils est fort avanc pour son ge. + +--Le fait est, monsieur le comte, rpondit la mre flatte doucement, +qu'il a une grande facilit et qu'il apprend tout ce qu'il veut. Il n'a +qu'un dfaut, c'est d'tre trs volontaire; mais, propos de ce qu'il +disait, est-ce que vous croyez, par exemple, monsieur le comte, que +Mithridate ust de ces prcautions et que ces prcautions pussent tre +efficaces? + +--J'y crois si bien, madame, que, moi qui vous parle, j'en ai us pour +ne pas tre empoisonn Naples, Palerme et Smyrne, c'est--dire +dans trois occasions o, sans cette prcaution, j'aurais pu laisser ma +vie. + +--Et le moyen vous a russi? + +--Parfaitement. + +--Oui, c'est vrai; je me rappelle que vous m'avez dj racont quelque +chose de pareil Prouse. + +--Vraiment! fit le comte avec une surprise admirablement joue; je ne me +rappelle pas, moi. + +--Je vous demandais si les poisons agissaient galement et avec une +semblable nergie sur les hommes du Nord et sur les hommes du Midi, et +vous me rpondtes mme que les tempraments froids et lymphatiques des +Septentrionaux ne prsentaient pas la mme aptitude que la riche et +nergique nature des gens du Midi. + +--C'est vrai, dit Monte-Cristo; j'ai vu des Russes dvorer, sans tre +incommods, des substances vgtales qui eussent tu infailliblement un +Napolitain ou un Arabe. + +--Ainsi, vous le croyez, le rsultat serait encore plus sr chez nous +qu'en Orient, et au milieu de nos brouillards et de nos pluies, un homme +s'habituerait plus facilement que sous une chaude latitude cette +absorption progressive du poison? + +--Certainement; bien entendu, toutefois, qu'on ne sera prmuni que +contre le poison auquel on se sera habitu. + +--Oui, je comprends; et comment vous habitueriez-vous, vous, par +exemple, ou plutt comment vous tes-vous habitu? + +--C'est bien facile. Supposez que vous sachiez d'avance de quel poison +on doit user contre vous.... Supposez que ce poison soit de la... +brucine, exemple.... + +--La brucine se tire de la fausse angusture, je crois, dit Mme de +Villefort. + +--Justement, madame, rpondit Monte-Cristo; mais je crois qu'il ne me +reste pas grand-chose vous apprendre; recevez mes compliments: de +pareilles connaissances sont rares chez les femmes. + +--Oh! je l'avoue, dit Mme de Villefort, j'ai la plus violente passion +pour les sciences occultes qui parlent l'imagination comme une posie, +et se rsolvent en chiffres comme une quation algbrique; mais +continuez, je vous prie: ce que vous me dites m'intresse au plus haut +point. + +--Eh bien, reprit Monte-Cristo, supposez que ce poison soit de la +brucine, par exemple, et que vous en preniez un milligramme le premier +jour, deux milligrammes le second, eh bien, au bout de dix jours vous +aurez un centigramme; au bout de vingt jours, en augmentant d'un autre +milligramme, vous aurez trois centigrammes, c'est--dire une dose que +vous supporterez sans inconvnient, et qui serait dj fort dangereuse +pour une autre personne qui n'aurait pas pris les mmes prcautions que +vous; enfin, au bout d'un mois, en buvant de l'eau dans la mme carafe, +vous tuerez la personne qui aura bu cette eau en mme temps que vous, +sans vous apercevoir autrement que par un simple malaise qu'il y ait eu +une substance vnneuse quelconque mle cette eau. + +--Vous ne connaissez pas d'autre contrepoison? + +--Je n'en connais pas. + +--J'avais souvent lu et relu cette histoire de Mithridate, dit Mme de +Villefort pensive, et je l'avais prise pour une fable. + +--Non, madame; contre l'habitude de l'histoire, c'est une vrit. Mais +ce que vous me dites l, madame, ce que vous me demandez n'est point le +rsultat d'une question capricieuse, puisqu'il y a deux ans dj vous +m'avez fait des questions pareilles, et que vous me dites que depuis +longtemps cette histoire de Mithridate vous proccupait. + +--C'est vrai, monsieur, les deux tudes favorites de ma jeunesse ont t +la botanique et la minralogie, et puis, quand j'ai su plus tard que +l'emploi des simples expliquait souvent toute l'histoire des peuples et +toute la vie des individus d'Orient, comme les fleurs expliquent toute +leur pense amoureuse, j'ai regrett de n'tre pas homme pour devenir un +Flamel, un Fontana ou un Cabanis. + +--D'autant plus, madame, reprit Monte-Cristo, que les Orientaux ne se +bornent point, comme Mithridate, se faire des poisons une cuirasse, +ils s'en font aussi un poignard; la science devient entre leurs mains +non seulement une arme dfensive, mais encore fort souvent offensive; +l'une sert contre leurs souffrances physiques, l'autre contre leurs +ennemis; avec l'opium, avec la belladone, avec la fausse angusture, le +bois de couleuvre, le laurier-cerise, ils endorment ceux qui voudraient +les rveiller. Il n'est pas une de ces femmes, gyptienne, turque ou +grecque, qu'ici vous appelez de bonnes femmes, qui ne sache en fait de +chimie de quoi stupfier un mdecin, et en fait de psychologie de quoi +pouvanter un confesseur. + +--Vraiment! dit Mme de Villefort, dont les yeux brillaient d'un feu +trange cette conversation. + +--Eh! mon Dieu! oui, madame, continua Monte-Cristo, les drames secrets +de l'Orient se nouent et se dnouent ainsi, depuis la plante qui fait +aimer jusqu' la plante qui fait mourir; depuis le breuvage qui ouvre le +ciel jusqu' celui qui vous plonge un homme dans l'enfer. Il y a autant +de nuances de tous genres qu'il y a de caprices et de bizarreries dans +la nature humaine, physique et morale; et je dirai plus, l'art de ces +chimistes sait accommoder admirablement le remde et le mal ses +besoins d'amour ou ses dsirs de vengeance. + +--Mais, monsieur, reprit la jeune femme, ces socits orientales au +milieu desquelles vous avez pass une partie de votre existence sont +donc fantastiques comme les contes qui nous viennent de leur beau pays? +un homme y peut donc tre supprim impunment? c'est donc en ralit la +Bagdad ou la Bassora de M. Galland? Les sultans et les vizirs qui +rgissent ces socits, et qui constituent ce qu'on appelle en France le +gouvernement, sont donc srieusement des Haroun-al-Raschid et des +Giaffar qui non seulement pardonnent un empoisonneur, mais encore le +font premier ministre si le crime a t ingnieux, et qui, dans ce cas, +en font graver l'histoire en lettres d'or pour se divertir aux heures de +leur ennui? + +--Non, madame, le fantastique n'existe plus mme en Orient: il y a +l-bas aussi, dguiss sous d'autres noms et cachs sous d'autres +costumes, des commissaires de police, des juges d'instruction, des +procureurs du roi et des experts. On y pend, on y dcapite et l'on y +empale trs agrablement les criminels; mais ceux-ci en fraudeurs +adroits, ont su dpister la justice humaine et assurer le succs de +leurs entreprises par des combinaisons habiles. Chez nous, un niais +possd du dmon de la haine ou de la cupidit, qui a un ennemi +dtruire ou un grand-parent annihiler, s'en va chez un picier, lui +donne un faux nom qui le fait dcouvrir bien mieux que son nom +vritable, et achte, sous prtexte que les rats l'empchent de dormir, +cinq six grammes d'arsenic; s'il est trs adroit, il va chez cinq ou +six piciers, et n'en est que cinq ou six fois mieux reconnu; puis, +quand il possde son spcifique, il administre son ennemi, son +grand-parent, une dose d'arsenic qui ferait crever un mammouth ou un +mastodonte, et qui, sans rime ni raison, fait pousser la victime des +hurlements qui mettent tout le quartier en moi. Alors arrive une nue +d'agents de police et de gendarmes, on envoie chercher un mdecin qui +ouvre le mort et rcolte dans son estomac et dans ses entrailles +l'arsenic la cuiller. Le lendemain, cent journaux racontent le fait +avec le nom de la victime et du meurtrier. Ds le soir mme, l'picier +ou les piciers vient ou viennent dire: C'est moi qui ai vendu +l'arsenic monsieur. Et plutt que de ne pas reconnatre l'acqureur, +ils en reconnatront vingt; alors le niais criminel est pris, +emprisonn, interrog, confront, confondu, condamn et guillotin; ou +si c'est une femme de quelque valeur, on l'enferme pour la vie. Voil +comme vos Septentrionaux entendent la chimie, madame. Desrues cependant +tait plus fort que cela, je dois l'avouer. + +--Que voulez-vous! monsieur, dit en riant la jeune femme, on fait ce +qu'on peut. Tout le monde n'a pas le secret des Mdicis ou des Borgia. + +--Maintenant, dit le comte en haussant les paules, voulez-vous que je +vous dise ce qui cause toutes ces inepties? C'est que sur vos thtres, + ce dont j'ai pu juger du moins en lisant les pices qu'on y joue, on +voit toujours des gens avaler le contenu d'une fiole ou mordre le chaton +d'une bague et tomber raides morts: cinq minutes aprs, le rideau +baisse; les spectateurs sont disperss. On ignore les suites du meurtre; +on ne voit jamais ni le commissaire de police avec son charpe, ni le +caporal avec ses quatre hommes, et cela autorise beaucoup de pauvres +cerveaux croire que les choses se passent ainsi. Mais sortez un peu de +France, allez soit Alep soit au Caire, soit seulement Naples et +Rome, et vous verrez passer par la rue des gens droits, frais et roses +dont le Diable boiteux, s'il vous effleurait de son manteau, pourrait +vous dire: Ce monsieur est empoisonn depuis trois semaines, et il sera +tout fait mort dans un mois. + +--Mais alors, dit Mme de Villefort, ils ont donc retrouv le secret de +cette fameuse aqua-tofana que l'on me disait perdu Prouse. + +--Eh, mon Dieu! madame, est-ce que quelque chose se perd chez les +hommes! Les arts se dplacent et font le tour du monde; les choses +changent de nom, voil tout, et le vulgaire s'y trompe; mais c'est +toujours le mme rsultat, le poison porte particulirement sur tel ou +tel organe; l'un sur l'estomac, l'autre sur le cerveau, l'autre sur les +intestins. Eh bien, le poison dtermine une toux, cette toux une +fluxion de poitrine ou telle autre maladie catalogue au livre de la +science, ce qui ne l'empche pas d'tre parfaitement mortelle, et qui, +ne le ft-elle pas, le deviendrait grce aux remdes que lui +administrent les nafs mdecins, en gnral fort mauvais chimistes, et +qui tourneront pour ou contre la maladie, comme il vous plaira, et voil +un homme tu avec art et dans toutes les rgles, sur lequel la justice +n'a rien apprendre, comme disait un horrible chimiste de mes amis, +l'excellent abb Ademonte de Taormine, en Sicile, lequel avait fort +tudi ces phnomnes nationaux. + +--C'est effrayant, mais c'est admirable, dit la jeune femme immobile +d'attention; je croyais, je l'avoue, toutes ces histoires des inventions +du Moyen ge? + +--Oui, sans doute, mais qui se sont encore perfectionnes de nos jours. + quoi donc voulez-vous que servent le temps, les encouragements, les +mdailles, les croix, les prix Montyon, si ce n'est pour mener la +socit vers sa plus grande perfection? Or, l'homme ne sera parfait que +lorsqu'il saura crer et dtruire comme Dieu, il sait dj dtruire, +c'est la moiti du chemin de fait. + +--De sorte, reprit Mme de Villefort revenant invariablement son but, +que les poisons des Borgia, des Mdicis, des Ren, des Ruggieri, et plus +tard probablement du baron de Trenk, dont ont tant abus le drame +moderne et le roman.... + +--taient des objets d'art, madame, pas autre chose, rpondit le comte. +Croyez-vous que le vrai savant s'adresse banalement l'individu mme? +Non pas. La science aime les ricochets, les tours de force, la +fantaisie, si l'on peut dire cela. Ainsi, par exemple cet excellent abb +Adelmonte, dont je vous parlais tout l'heure, avait fait, sous ce +rapport, des expriences tonnantes. + +--Vraiment! + +--Oui, je vous en citerai une seule. Il avait un fort beau jardin plein +de lgumes, de fleurs et de fruits; parmi ces lgumes, il choisissait le +plus honnte de tous, un chou, par exemple. Pendant trois jours il +arrosait ce chou avec une dissolution d'arsenic; le troisime jour, le +chou tombait malade et jaunissait, c'tait le moment de le couper; pour +tous il paraissait mr et conservait son apparence honnte: pour l'abb +Adelmonte seul il tait empoisonn. Alors, il apportait le chou chez +lui, prenait un lapin--l'abb Adelmonte avait une collection de lapins, +de chats et de cochons d'Inde qui ne le cdait en rien sa collection +de lgumes, de fleurs et de fruits--l'abb Adelmonte prenait donc un +lapin et lui faisait manger une feuille de chou, le lapin mourait. Quel +est le juge d'instruction qui oserait trouver redire cela, et quel +est le procureur du roi qui s'est jamais avis de dresser contre M. +Magendie ou M. Flourens un rquisitoire propos des lapins, des cochons +d'Inde et des chats qu'ils ont tus? Aucun. Voil donc le lapin mort +sans que la justice s'en inquite. Ce lapin mort, l'abb Adelmonte le +fait vider par sa cuisinire et jette les intestins sur un fumier. Sur +ce fumier, il y a une poule, elle becquette ces intestins, tombe malade + son tour et meurt le lendemain. Au moment o elle se dbat dans les +convulsions de l'agonie, un vautour passe (il y a beaucoup de vautours +dans le pays d'Adelmonte), celui-l fond sur le cadavre, l'emporte sur +un rocher et en dne. Trois jours aprs, le pauvre vautour, qui, depuis +ce repas, s'est trouv constamment indispos, se sent pris d'un +tourdissement au plus haut de la nue; il roule dans le vide et vient +tomber lourdement dans votre vivier; le brochet, l'anguille et la murne +mangent goulment, vous savez cela, ils mordent le vautour.... Eh bien, +supposez que le lendemain l'on serve sur votre table cette anguille, ce +brochet ou cette murne, empoisonns la quatrime gnration, votre +convive, lui, sera empoisonn la cinquime et mourra au bout de huit +ou dix jours de douleurs d'entrailles, de maux de coeur, d'abcs au +pylore. On fera l'autopsie, et les mdecins diront: Le sujet est mort +d'une tumeur au foie ou d'une fivre typhode. + +--Mais, dit Mme de Villefort, toutes ces circonstances, que vous +enchanez les unes aux autres peuvent tre rompues par le moindre +accident; le vautour peut ne pas passer temps ou tomber cent pas du +vivier. + +--Ah! voil justement o est l'art: pour tre un grand chimiste en +Orient, il faut diriger le hasard; on y arrive. + +Mme de Villefort tait rveuse et coutait. + +Mais, dit-elle, l'arsenic est indlbile; de quelque faon qu'on +l'absorbe, il se retrouvera dans le corps de l'homme, du moment o il +sera entr en quantit suffisante pour donner la mort. + +--Bien! s'cria Monte-Cristo, bien! voil justement ce que je dis ce +bon Adelmonte. + +Il rflchit, sourit, et me rpondit par un proverbe sicilien, qui est +aussi, je crois, un proverbe franais: Mon enfant, le monde n'a pas t +fait en un jour, mais en sept; revenez dimanche. + +Le dimanche suivant, je revins; au lieu d'avoir arros son chou avec de +l'arsenic, il l'avait arros avec une dissolution de sel bas de +strychnine, _strychnos colubrina_, comme disent les savants. Cette fois +le chou n'avait pas l'air malade le moins du monde; aussi le lapin ne +s'en dfia-t-il point, aussi cinq minutes aprs le lapin tait-il mort; +la poule mangea le lapin, et le lendemain elle tait trpasse. Alors +nous fmes les vautours, nous emportmes la poule et nous l'ouvrmes. +Cette fois tous les symptmes particuliers avaient disparu, et il ne +restait que les symptmes gnraux. Aucune indication particulire dans +aucun organe; exaspration du systme nerveux, voil tout, et trace de +congestion crbrale, pas davantage; la poule n'avait pas t +empoisonne, elle tait morte d'apoplexie. C'est un cas rare chez les +poules, je le sais bien, mais fort commun chez les hommes. + +Mme de Villefort paraissait de plus en plus rveuse. + +C'est bien heureux, dit-elle, que de pareilles substances ne puissent +tre prpares que par des chimistes, car, en vrit, la moiti du monde +empoisonnerait l'autre. + +--Par des chimistes ou des personnes qui s'occupent de chimie, rpondit +ngligemment Monte-Cristo. + +--Et puis, dit Mme de Villefort s'arrachant elle-mme et avec effort +ses penses, si savamment prpar qu'il soit, le crime est toujours le +crime: et s'il chappe l'investigation humaine, il n'chappe pas au +regard de Dieu. Les Orientaux sont plus forts que nous sur les cas de +conscience, et ont prudemment supprim l'enfer; voil tout. + +--Eh! madame, ceci est un scrupule qui doit naturellement natre dans +une me honnte comme la vtre, mais qui en serait bientt dracin par +le raisonnement. Le mauvais ct de la pense humaine sera toujours +rsum par ce paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, vous savez: Le +mandarin qu'on tue cinq mille lieues en levant le bout du doigt. La +vie de l'homme se passe faire de ces choses-l, et son intelligence +s'puise les rver. Vous trouvez fort peu de gens qui s'en aillent +brutalement planter un couteau dans le coeur de leur semblable ou qui +administrent, pour le faire disparatre de la surface du globe, cette +quantit d'arsenic que nous disions tout l'heure. C'est l rellement +une excentricit ou une btise. Pour en arriver l, il faut que le sang +se chauffe trente-six degrs, que le pouls batte quatre-vingt-dix +pulsations, et que l'me sorte de ses limites ordinaires; mais si, +passant, comme cela se pratique en philologie, du mot au synonyme +mitig, vous faites une simple limination; au lieu de commettre un +ignoble assassinat, si vous cartez purement et simplement de votre +chemin celui qui vous gne, et cela sans choc, sans violence, sans +l'appareil de ces souffrances, qui, devenant un supplice, font de la +victime un martyr, et de celui qui agit un carnifex dans toute la force +du mot; s'il n'y a ni sang, ni hurlements, ni contorsions, ni surtout +cette horrible et compromettante instantanit de l'accomplissement, +alors vous chappez au coup de la loi humaine qui vous dit: Ne trouble +pas la socit! Voil comment procdent et russissent les gens +d'Orient, personnages graves et flegmatiques, qui s'inquitent peu des +questions de temps dans les conjonctures d'une certaine importance. + +--Il reste la conscience, dit Mme de Villefort d'une voix mue et avec +un soupir touff. + +--Oui, dit Monte-Cristo, oui, heureusement, il reste la conscience, sans +quoi l'on serait fort malheureux. Aprs toute action un peu vigoureuse, +c'est la conscience qui nous sauve car elle nous fournit mille bonnes +excuses dont seuls nous sommes juges; et ces raisons, si excellentes +qu'elles soient pour nous conserver le sommeil, seraient peut-tre +mdiocres devant un tribunal pour nous conserver la vie. Ainsi Richard +III, par exemple, a d tre merveilleusement servi par la conscience +aprs la suppression des deux enfants d'douard IV, en effet, il pouvait +se dire: Ces deux enfants d'un roi cruel et perscuteur, et qui +avaient hrit les vices de leur pre, que moi seul ai su reconnatre +dans leurs inclinations juvniles; ces deux enfants me gnaient pour +faire la flicit du peuple anglais, dont ils eussent infailliblement +fait le malheur. Ainsi fut servie par sa conscience Lady Macbeth, qui +voulait, quoi qu'en ait dit Shakespeare, donner un trne, non son +mari, mais son fils. Ah! l'amour maternel est une si grande vertu, un +si puissant mobile, qu'il fait excuser bien des choses; aussi, aprs la +mort de Duncan, Lady Macbeth eut-elle t fort malheureuse sans sa +conscience. + +Mme de Villefort absorbait avec avidit ces effrayantes maximes et ces +horribles paradoxes dbits par le comte avec cette nave ironie qui lui +tait particulire. + +Puis aprs un instant de silence: + +Savez-vous, dit-elle, monsieur le comte, que vous tes un terrible +argumentateur, et que vous voyez le monde sous un jour quelque peu +livide! Est-ce donc en regardant l'humanit travers les alambics et +les cornues que vous l'avez juge telle? Car vous aviez raison, vous +tes un grand chimiste, et cet lixir que vous avez fait prendre mon +fils, et qui l'a si rapidement rappel la vie.... + +--Oh! ne vous y fiez pas, madame, dit Monte-Cristo, une goutte de cet +lixir a suffi pour rappeler la vie cet enfant qui se mourait, mais +trois gouttes eussent pouss le sang ses poumons de manire lui +donner des battements de coeur; six lui eussent coup la respiration, et +caus une syncope beaucoup plus grave que celle dans laquelle il se +trouvait; dix enfin l'eussent foudroy. Vous savez, madame, comme je +l'ai cart vivement de ces flacons auxquels il avait l'imprudence de +toucher? + +--C'est donc un poison terrible? + +--Oh! mon Dieu, non! D'abord, admettons ceci, que le mot poison n'existe +pas, puisqu'on se sert en mdecine des poisons les plus violents, qui +deviennent, par la faon dont ils sont administrs, des remdes +salutaires. + +--Qu'tait-ce donc alors? + +--C'tait une savante prparation de mon ami, cet excellent abb +Adelmonte, et dont il m'a appris me servir. + +--Oh! dit Mme de Villefort, ce doit tre un excellent antispasmodique. + +--Souverain, madame, vous l'avez vu, rpondit le comte, et j'en fais un +usage frquent, avec toute la prudence possible, bien entendu, +ajouta-t-il en riant. + +--Je le crois, rpliqua sur le mme ton Mme de Villefort. Quant moi, +si nerveuse et si prompte m'vanouir, j'aurais besoin d'un docteur +Adelmonte pour m'inventer des moyens de respirer librement et me +tranquilliser sur la crainte que j'prouve de mourir un beau jour +suffoque. En attendant, comme la chose est difficile trouver en +France, et que votre abb n'est probablement pas dispos faire pour +moi le voyage de Paris, je m'en tiens aux antispasmodiques de M. +Planche, et la menthe et les gouttes d'Hoffmann jouent chez moi un grand +rle. Tenez, voici des pastilles que je me fais faire exprs; elles sont + double dose. + +Monte-Cristo ouvrit la bote d'caille que lui prsentait la jeune +femme, et respira l'odeur des pastilles en amateur digne d'apprcier +cette prparation. + +Elles sont exquises, dit-il, mais soumises la ncessit de la +dglutition, fonction qui souvent est impossible accomplir de la part +de la personne vanouie. J'aime mieux mon spcifique. + +--Mais, bien certainement, moi aussi, je le prfrerais d'aprs les +effets que j'en ai vus surtout; mais c'est un secret sans doute, et je +ne suis pas assez indiscrte pour vous le demander. + +--Mais moi, madame, dit Monte-Cristo en se levant, je suis assez galant +pour vous l'offrir. + +--Oh! monsieur. + +--Seulement rappelez-vous une chose: c'est qu' petite dose c'est un +remde, forte dose c'est un poison. Une goutte rend la vie, comme vous +l'avez vu; cinq ou six tueraient infailliblement, et d'une faon +d'autant plus terrible, qu'tendues dans un verre de vin, elles n'en +changeraient aucunement le got. Mais je m'arrte, madame, j'aurais +presque l'air de vous conseiller. + +Six heures et demie venaient de sonner, on annona une amie de Mme de +Villefort, qui venait dner avec elle. + +Si j'avais l'honneur de vous voir pour la troisime ou quatrime fois, +monsieur le comte, au lieu de vous voir pour la seconde, dit Mme de +Villefort; si j'avais l'honneur d'tre votre amie, au lieu d'avoir tout +bonnement le bonheur d'tre votre oblige, j'insisterais pour vous +retenir dner, et je ne me laisserais pas battre par un premier refus. + +--Mille grces, madame, rpondit Monte-Cristo, j'ai moi-mme un +engagement auquel je ne puis manquer. J'ai promis de conduire au +spectacle une princesse grecque de mes amies, qui n'a pas encore vu le +Grand Opra, et qui compte sur moi pour l'y mener. + +--Allez, monsieur, mais n'oubliez pas ma recette. + +--Comment donc, madame! il faudrait pour cela oublier l'heure de +conversation que je viens de passer prs de vous: ce qui est tout fait +impossible. + +Monte-Cristo salua et sortit. + +Mme de Villefort demeura rveuse. + +Voil un homme trange, dit-elle, et qui m'a tout l'air de s'appeler, +de son nom de baptme, Adelmonte. + +Quant Monte-Cristo, le rsultat avait dpass son attente. + +Allons, dit-il en s'en allant, voil une bonne terre, je suis convaincu +que le grain qu'on y laisse tomber n'y avorte pas. + +Et le lendemain, fidle sa promesse, il envoya la recette demande. + + + + +LIII + +Robert le diable. + + +La raison de l'Opra tait d'autant meilleure donner qu'il y avait ce +soir-l solennit l'Acadmie royale de musique. Levasseur, aprs une +longue indisposition, rentrait par le rle de Bertram, et, comme +toujours, l'oeuvre du maestro la mode avait attir la plus brillante +socit de Paris. + +Morcerf, comme la plupart des jeunes gens riches, avait sa stalle +d'orchestre, plus dix loges de personnes de sa connaissance auxquelles +il pouvait aller demander une place sans compter celle laquelle il +avait droit dans la loge des lions. + +Chteau-Renaud avait la stalle voisine de la sienne. + +Beauchamp, en sa qualit de journaliste, tait roi de la salle et avait +sa place partout. + +Ce soir-l, Lucien Debray avait la disposition de la loge du ministre, +et il l'avait offerte au comte de Morcerf, lequel, sur le refus de +Mercds, l'avait envoye Danglars, en lui faisant dire qu'il irait +probablement faire dans la soire une visite la baronne et sa fille, +si ces dames voulaient bien accepter la loge qu'il leur proposait. Ces +dames n'avaient eu garde de refuser. Nul n'est friand de loges qui ne +cotent rien comme un millionnaire. + +Quant Danglars, il avait dclar que ses principes politiques et sa +qualit de dput de l'opposition ne lui permettaient pas d'aller dans +la loge du ministre. En consquence, la baronne avait crit Lucien de +la venir prendre, attendu qu'elle ne pouvait pas aller l'Opra seule +avec Eugnie. + +En effet, si les deux femmes y eussent t seules, on et, certes, +trouv cela fort mauvais; tandis que Mlle Danglars allant l'Opra avec +sa mre et l'amant de sa mre il n'y avait rien dire: il faut bien +prendre le monde comme il est fait. + +La toile se leva, comme d'habitude, sur une salle peu prs vide. C'est +encore une habitude de notre fashion parisienne, d'arriver au spectacle +quand le spectacle est commenc: il en rsulte que le premier acte se +passe, de la part des spectateurs arrivs, non pas regarder ou +couter la pice, mais regarder entrer les spectateurs qui arrivent, +et ne rien entendre que le bruit des portes et celui des +conversations. + +Tiens! dit tout coup Albert en voyant s'ouvrir une loge de ct de +premier rang, tiens! la comtesse G... + +--Qu'est-ce que c'est que la comtesse G...? demanda Chteau-Renaud. + +--Oh! par exemple, baron, voici une question que je ne vous pardonne +pas; vous demandez ce que c'est que la comtesse G...? + +--Ah! c'est vrai, dit Chteau-Renaud, n'est-ce pas cette charmante +Vnitienne? + +--Justement. + +En ce moment la comtesse G... aperut Albert et changea avec lui un +salut accompagn d'un sourire. + +Vous la connaissez? dit Chteau-Renaud. + +--Oui, fit Albert; je lui ai t prsent Rome par Franz. + +--Voudrez-vous me rendre Paris le mme service que Franz vous a rendu + Rome? + +--Bien volontiers. + +--Chut! cria le public. + +Les deux jeunes gens continurent leur conversation, sans paratre +s'inquiter le moins du monde du dsir que paraissait prouver le +parterre d'entendre la musique. + +Elle tait aux courses du Champ-de-Mars, dit Chteau-Renaud. + +--Aujourd'hui? + +--Oui. + +--Tiens! au fait, il y avait courses. tiez-vous engag? + +--Oh! pour une misre, pour cinquante louis. + +--Et qui a gagn? + +--Nautilus; je pariais pour lui. + +--Mais il y avait trois courses? + +--Oui. Il y avait le prix du Jockey-Club, une coupe d'or. Il s'est mme +pass une chose assez bizarre. + +--Laquelle? + +--Chut donc! cria le public. + +--Laquelle? rpta Albert. + +--C'est un cheval et un jockey compltement inconnus qui ont gagn cette +course. + +--Comment? + +--Oh! mon Dieu, oui, personne n'avait fait attention un cheval inscrit +sous le nom de _Vampa_ et un jockey inscrit sous le nom de _Job_, +quand on a vu s'avancer tout coup un admirable alezan et un jockey +gros comme le poing; on a t oblig de lui fourrer vingt livres de +plomb dans ses poches, ce qui ne l'a pas empch d'arriver au but trois +longueurs de cheval avant _Ariel et Barbaro_, qui couraient avec lui. + +--Et l'on n'a pas su qui appartenaient le cheval et le jockey? + +--Non. + +--Vous dites que ce cheval tait inscrit sous le nom de.... + +--_Vampa_. + +--Alors, dit Albert, je suis plus avanc que vous, je sais qui il +appartenait, moi. + +--Silence donc! cria pour la troisime fois le parterre. + +Cette fois la leve de boucliers tait si grande, que les deux jeunes +gens s'aperurent enfin que c'tait eux que le public s'adressait. Ils +se retournrent un instant, cherchant dans cette foule un homme qui prit +la responsabilit de ce qu'ils regardaient comme une impertinence; mais +personne ne ritra l'invitation, et ils se retournrent vers la scne. +En ce moment la loge du ministre s'ouvrait, et Mme Danglars, sa fille et +Lucien Debray prenaient leurs places. + +Ah! ah! dit Chteau-Renaud, voil des personnes de votre connaissance, +vicomte. Que diable regardez-vous donc droite? On vous cherche. + +Albert se retourna et ses yeux rencontrrent effectivement ceux de la +baronne Danglars, qui lui fit avec son ventail un petit salut. Quant +Mlle Eugnie, ce fut peine si ses grands yeux noirs daignrent +s'abaisser jusqu' l'orchestre. + +En vrit, mon cher, dit Chteau-Renaud, je ne comprends point, part +la msalliance, et je ne crois point que ce soit cela qui vous proccupe +beaucoup; je ne comprends pas, dis-je, part la msalliance, ce que +vous pouvez avoir contre Mlle Danglars; c'est en vrit une fort belle +personne. + +--Fort belle, certainement, dit Albert; mais je vous avoue qu'en fait de +beaut j'aimerais mieux quelque chose de plus doux, de plus suave, de +plus fminin, enfin. + +--Voil bien les jeunes gens, dit Chteau-Renaud qui, en sa qualit +d'homme de trente ans, prenait avec Morcerf des airs paternels; ils ne +sont jamais satisfaits. Comment, mon cher! on vous trouve une fiance +btie sur le modle de la Diane chasseresse et vous n'tes pas content! + +--Eh bien, justement, j'aurais mieux aim quelque chose dans le genre de +la Vnus de Milo ou de Capoue. Cette Diane chasseresse, toujours au +milieu de ses nymphes, m'pouvante un peu, j'ai peur qu'elle ne me +traite en Acton. + +En effet, un coup d'oeil jet sur la jeune fille pouvait presque +expliquer le sentiment que venait d'avouer Morcerf. Mlle Danglars tait +belle, mais, comme l'avait dit Albert, d'une beaut un peu arrte: ses +cheveux taient d'un beau noir, mais dans leurs ondes naturelles on +remarquait une certaine rbellion la main qui voulait leur imposer sa +volont; ses yeux, noirs comme ses cheveux, encadrs sous de magnifiques +sourcils qui n'avaient qu'un dfaut, celui de se froncer quelquefois, +taient surtout remarquables par une expression de fermet qu'on tait +tonn de trouver dans le regard d'une femme; son nez avait les +proportions exactes qu'un statuaire et donnes celui de Junon: sa +bouche seule tait trop grande, mais garnie de belles dents que +faisaient ressortir encore des lvres dont le carmin trop vif tranchait +avec la pleur de son teint; enfin un signe noir plac au coin de la +bouche, et plus large que ne le sont d'ordinaire ces sortes de caprices +de la nature, achevait de donner cette physionomie ce caractre dcid +qui effrayait quelque peu Morcerf. + +D'ailleurs, tout le reste de la personne d'Eugnie s'alliait avec cette +tte que nous venons d'essayer de dcrire. C'tait, comme l'avait dit +Chteau-Renaud, la Diane chasseresse, mais avec quelque chose encore de +plus ferme et de plus musculeux dans sa beaut. + +Quant l'ducation, qu'elle avait reue, s'il y avait un reproche lui +faire, c'est que, comme certains points de sa physionomie, elle semblait +un peu appartenir un autre sexe. En effet, elle parlait deux ou trois +langues, dessinait facilement, faisait des vers et composait de la +musique; elle tait surtout passionne pour ce dernier art, qu'elle +tudiait avec une de ses amies de pension, jeune personne sans fortune, +mais ayant toutes les dispositions possibles pour devenir, ce que l'on +assurait, une excellente cantatrice. Un grand compositeur portait, +disait-on, cette dernire, un intrt presque paternel, et la faisait +travailler avec l'espoir qu'elle trouverait un jour une fortune dans sa +voix. + +Cette possibilit que Mlle Louise d'Armilly, c'tait le nom de la jeune +virtuose, entrt un jour au thtre faisait que Mlle Danglars, quoique +la recevant chez elle, ne se montrait point en public en sa compagnie. +Du reste, sans avoir dans la maison du banquier la position indpendante +d'une amie, Louise avait une position suprieure celle des +institutrices ordinaires. + +Quelques secondes aprs l'entre de Mme Danglars dans sa loge, la toile +avait baiss et, grce cette facult, laisse par la longueur des +entractes, de se promener au foyer ou de faire des visites pendant une +demi-heure, l'orchestre s'tait peu prs dgarni. + +Morcerf et Chteau-Renaud taient sortis des premiers. Un instant Mme +Danglars avait pens que cet empressement d'Albert avait pour but de lui +venir prsenter ses compliments, et elle s'tait penche l'oreille de +sa fille pour lui annoncer cette visite, mais celle-ci s'tait +contente de secouer la tte en souriant; et en mme temps, comme pour +prouver combien la dngation d'Eugnie tait fonde, Morcerf apparut +dans une loge de ct du premier rang. Cette loge tait celle de la +comtesse G... + +Ah! vous voil, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui tendant la +main avec toute la cordialit d'une vieille connaissance; c'est bien +aimable vous de m'avoir reconnue, et surtout de m'avoir donn la +prfrence pour votre premire visite. + +--Croyez, madame, rpondit Albert, que si j'eusse su votre arrive +Paris et connu votre adresse, je n'eusse point attendu si tard. Mais +veuillez me permettre de vous prsenter M. le baron de Chteau-Renaud, +mon ami, un des rares gentilshommes qui restent encore en France, et par +lequel je viens d'apprendre que vous tiez aux courses du +Champ-de-Mars. + +Chteau-Renaud salua. + +Ah! vous tiez aux courses, monsieur? dit vivement la comtesse. + +--Oui, madame. + +--Eh bien, reprit vivement Mme G..., pouvez-vous me dire qui +appartenait le cheval qui a gagn le prix du Jockey-Club? + +--Non, madame, dit Chteau-Renaud, et je faisais tout l'heure la mme +question Albert. + +--Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse? demanda Albert. + +-- quoi? + +-- connatre le matre du cheval? + +--Infiniment. Imaginez-vous.... Mais sauriez-vous qui, par hasard, +vicomte? + +--Madame, vous alliez raconter une histoire: imaginez-vous, avez-vous +dit. + +--Eh bien, imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et ce joli petit +jockey casaque rose m'avaient, la premire vue, inspir une si vive +sympathie, que je faisais des voeux pour l'un et pour l'autre, +exactement comme si j'avais engag sur eux la moiti de ma fortune; +aussi, lorsque je les vis arriver au but, devanant les autres coureurs +de trois longueurs de cheval, je fus si joyeuse que je me mis battre +des mains comme une folle. Figurez-vous mon tonnement lorsque, en +rentrant chez moi, je rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose! +Je crus que le vainqueur de la course demeurait par hasard dans la mme +maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la premire +chose que je vis fut la coupe d'or qui formait le prix gagn par le +cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait un petit papier +sur lequel taient crits ces mots: la comtesse G..., Lord Ruthwen. + +--C'est justement cela, dit Morcerf. + +--Comment! c'est justement cela; que voulez-vous dire? + +--Je veux dire que c'est Lord Ruthwen en personne. + +--Quel Lord Ruthwen? + +--Le ntre, le vampire, celui du thtre Argentina. + +--Vraiment! s'cria la comtesse; il est donc ici? + +--Parfaitement. + +--Et vous le voyez? vous le recevez? vous allez chez lui? + +--C'est mon ami intime, et M. de Chteau-Renaud lui-mme a l'honneur de +le connatre. + +--Qui peut vous faire croire que c'est lui qui a gagn? + +--Son cheval inscrit sous le nom de _Vampa_... + +--Eh bien, aprs? + +--Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux bandit qui m'avait +fait prisonnier? + +--Ah! c'est vrai. + +--Et des mains duquel le comte m'a miraculeusement tir? + +--Si fait. + +--Il s'appelait _Vampa_. Vous voyez bien que c'est lui. + +--Mais pourquoi m'a-t-il envoy cette coupe, moi? + +--D'abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort parl de +vous, comme vous pouvez le croire; ensuite parce qu'il aura t enchant +de retrouver une compatriote, et heureux de l'intrt que cette +compatriote prenait lui. + +--J'espre bien que vous ne lui avez jamais racont les folies que nous +avons dites son sujet! + +--Ma foi, je n'en jurerais pas, et cette faon de vous offrir cette +coupe sous le nom de Lord Ruthwen.... + +--Mais c'est affreux, il va m'en vouloir mortellement. + +--Son procd est-il celui d'un ennemi? + +--Non, je l'avoue. + +--Eh bien! + +--Ainsi, il est Paris? + +--Oui. + +--Et quelle sensation a-t-il faite? + +--Mais, dit Albert, on en a parl huit jours, puis sont arrivs le +couronnement de la reine d'Angleterre et le vol des diamants de Mlle +Mars, et l'on n'a plus parl que de cela. + +--Mon cher, dit Chteau-Renaud, on voit bien que le comte est votre ami, +vous le traitez en consquence. Ne croyez pas ce que vous dit Albert, +madame la comtesse, il n'est au contraire question que du comte de +Monte-Cristo Paris. Il a d'abord dbut par envoyer Mme Danglars des +chevaux de trente mille francs; puis il a sauv la vie Mme de +Villefort; puis il a gagn la course du Jockey-Club ce qu'il parat. +Je maintiens au contraire, moi, quoi qu'en dise Morcerf, qu'on s'occupe +encore du comte en ce moment, et qu'on ne s'occupera mme plus que de +lui dans un mois, s'il veut continuer de faire de l'excentricit, ce +qui, au reste, parat tre sa manire de vivre ordinaire. + +--C'est possible, dit Morcerf; en attendant, qui donc a repris la loge +de l'ambassadeur de Russie? + +--Laquelle? demanda la comtesse. + +--L'entre-colonne du premier rang; elle me semble parfaitement remise +neuf. + +--En effet, dit Chteau-Renaud. Est-ce qu'il y avait quelqu'un pendant le +premier acte? + +--O? + +--Dans cette loge? + +--Non, reprit la comtesse, je n'ai vu personne; ainsi, continua-t-elle, +revenant la premire conversation, vous croyez que c'est votre comte +de Monte-Cristo qui a gagn le prix? + +--J'en suis sr. + +--Et qui m'a envoy cette coupe? + +--Sans aucun doute. + +--Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j'ai fort envie de +la lui renvoyer. + +--Oh! n'en faites rien; il vous en enverrait une autre, taille dans +quelque saphir ou creuse dans quelque rubis. Ce sont ses manires +d'agir; que voulez-vous, il faut le prendre comme il est. + +En ce moment on entendit la sonnette qui annonait que le deuxime acte +allait commencer. Albert se leva pour regagner sa place. + +Vous verrai-je? demanda la comtesse. + +--Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai m'informer si je +puis vous tre bon quelque chose Paris. + +--Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de Rivoli, 22, +je suis chez moi pour mes amis. Vous voil prvenus. + +Les jeunes gens salurent et sortirent. + +En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les yeux +fixs sur un seul point de la salle; leurs regards suivirent la +direction gnrale, et s'arrtrent sur l'ancienne loge de l'ambassadeur +de Russie. Un homme habill de noir, de trente-cinq quarante ans, +venait d'y entrer avec une femme vtue d'un costume oriental. La femme +tait de la plus grande beaut, et le costume d'une telle richesse que +comme nous l'avons dit, tous les yeux s'taient l'instant tourns vers +elle. + +Eh! dit Albert, c'est Monte-Cristo et sa Grecque. + +En effet, c'tait le comte et Hayde. + +Au bout d'un instant, la jeune femme tait l'objet de l'attention non +seulement du parterre, mais de toute la salle; les femmes se penchaient +hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des lustres cette +cascade de diamants. + +Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui indique +dans les masses assembles un grand vnement. Personne ne songea +crier silence. Cette femme si jeune, si belle, si blouissante, tait le +plus curieux spectacle qu'on pt voir. + +Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement Albert que la +baronne dsirait avoir sa visite dans l'entracte suivant. + +Morcerf tait de trop bon got pour se faire attendre quand on lui +indiquait clairement qu'il tait attendu. L'acte fini, il se hta donc +de monter dans l'avant-scne. + +Il salua les deux dames et tendit la main Debray. + +La baronne l'accueillit avec un charmant sourire et Eugnie avec sa +froideur habituelle. + +Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme bout, et qui vous +appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui m'crase de questions +sur le comte, et qui veut que je sache d'o il est, d'o il vient, o il +va; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi, et pour me tirer d'affaire, +j'ai dit: Demandez tout cela Morcerf, il connat son Monte-Cristo sur +le bout du doigt; alors on vous a fait signe. + +--N'est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu'on a un +demi-million de fonds secrets sa disposition on ne soit pas mieux +instruit que cela? + +--Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j'avais un +demi-million ma disposition, je l'emploierais autre chose qu' +prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n'a d'autre mrite + mes yeux que d'tre deux fois riche comme un nabab; mais j'ai pass la +parole mon ami Morcerf; arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde +plus. + +--Un nabab ne m'et certainement pas envoy une paire de chevaux de +trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles, de cinq mille +francs chacun. + +--Oh! les diamants, dit en riant Morcerf, c'est sa manie. Je crois que, +pareil Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et qu'il en sme +sur son chemin comme le petit Poucet faisait de ses cailloux. + +--Il aura trouv quelque mine, dit Mme Danglars; vous savez qu'il a un +crdit illimit sur la maison du baron? + +--Non, je ne le savais pas, rpondit Albert, mais cela doit tre. + +--Et qu'il a annonc M. Danglars qu'il comptait rester un an Paris +et y dpenser six millions? + +--C'est le schah de Perse qui voyage incognito. + +--Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugnie, avez-vous remarqu comme +elle est belle? + +--En vrit, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire si bonne +justice aux personnes de votre sexe. + +Lucien approcha son lorgnon de son oeil. + +Charmante! dit-il. + +--Et cette femme, M. de Morcerf sait-il qui elle est? + +--Mademoiselle, dit Albert, rpondant cette interpellation presque +directe, je le sais peu prs, comme tout ce qui regarde le personnage +mystrieux dont nous nous occupons. Cette femme est une Grecque. + +--Cela se voit facilement son costume, et vous ne m'apprenez l que ce +que toute la salle sait dj comme nous. + +--Je suis fch, dit Morcerf, d'tre un cicrone si ignorant, mais je +dois avouer que l se bornent mes connaissances; je sais, en outre +qu'elle est musicienne, car un jour que j'ai djeun chez le comte, j'ai +entendu les sons d'une guzla qui ne pouvaient venir certainement que +d'elle. + +--Il reoit donc, votre comte? demanda Mme Danglars. + +--Et d'une faon splendide, je vous le jure. + +--Il faut que je pousse Danglars lui offrir quelque dner, quelque +bal, afin qu'il nous les rende. + +--Comment, vous irez chez lui? dit Debray en riant. + +--Pourquoi pas? avec mon mari! + +--Mais il est garon, ce mystrieux comte. + +--Vous voyez bien que non, dit en riant son tour la baronne, en +montrant la belle Grecque. + +--Cette femme est une esclave, ce qu'il nous a dit lui-mme, vous +rappelez-vous, Morcerf? votre djeuner? + +--Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne qu'elle a bien plutt l'air +d'une princesse. + +--Des _Mille et une Nuits_. + +--Des _Mille et une Nuits_, je ne dis pas; mais qu'est-ce qui fait les +princesses, mon cher? ce sont les diamants, et celle-ci en est couverte. + +--Elle en a mme trop, dit Eugnie; elle serait plus belle sans cela, +car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de forme. + +--Oh! l'artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se +passionne? + +--J'aime tout ce qui est beau, dit Eugnie. + +--Mais que dites-vous du comte alors? dit Debray, il me semble qu'il +n'est pas mal non plus. + +--Le comte? dit Eugnie, comme si elle n'et point encore pens le +regarder, le comte, il est bien ple. + +--Justement, dit Morcerf, c'est dans cette pleur qu'est le secret que +nous cherchons. La comtesse G... prtend, vous le savez, que c'est un +vampire. + +--Elle est donc de retour, la comtesse G...? demanda la baronne. + +--Dans cette loge de ct, dit Eugnie, presque en face de nous, ma +mre; cette femme, avec ces admirables cheveux blonds, c'est elle. + +--Oh! oui, dit Mme Danglars; vous ne savez pas ce que vous devriez +faire, Morcerf? + +--Ordonnez, madame. + +--Vous devriez aller faire une visite votre comte de Monte-Cristo et +nous l'amener. + +--Pourquoi faire? dit Eugnie. + +--Mais pour que nous lui parlions; n'es-tu pas curieuse de le voir? + +--Pas le moins du monde. + +--trange enfant! murmura la baronne. + +--Oh! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-mme. Tenez, il vous +a vue, madame, et il vous salue. + +La baronne rendit au comte son salut, accompagn d'un charmant sourire. + +Allons, dit Morcerf, je me sacrifie; je vous quitte et vais voir s'il +n'y a pas moyen de lui parler. + +--Allez dans sa loge; c'est bien simple. + +--Mais je ne suis pas prsent. + +-- qui? + +-- la belle Grecque. + +--C'est une esclave, dites-vous? + +--Oui, mais vous prtendez, vous, que c'est une princesse.... Non. +J'espre que lorsqu'il me verra sortir il sortira. + +--C'est possible. Allez! + +--J'y vais. + +Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment o il passait devant +la loge du comte, la porte s'ouvrit; le comte dit quelques mots en arabe + Ali, qui se tenait dans le corridor, et prit le bras de Morcerf. + +Ali referma la porte, et se tint debout devant elle; il y avait dans le +corridor un rassemblement autour du Nubien. + +En vrit, dit Monte-Cristo, votre Paris est une trange ville, et vos +Parisiens un singulier peuple. On dirait que c'est la premire fois +qu'ils voient un Nubien. Regardez-les donc se presser autour de ce +pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut dire. Je vous rponds d'une +chose, par exemple, c'est qu'un Parisien peut aller Tunis, +Constantinople, Bagdad ou au Caire, on ne fera pas cercle autour de +lui. + +--C'est que vos Orientaux sont des gens senss, et qu'ils ne regardent +que ce qui vaut la peine d'tre vu; mais croyez-moi, Ali ne jouit de +cette popularit que parce qu'il vous appartient, et qu'en ce moment +vous tes l'homme la mode. + +--Vraiment! et qui me vaut cette faveur? + +--Parbleu! vous-mme. Vous donnez des attelages de mille louis; vous +sauvez la vie des femmes de procureur du roi; vous faites courir, +sous le nom de major Brack, des chevaux pur sang et des jockeys gros +comme des ouistitis; enfin, vous gagnez des coupes d'or, et vous les +envoyez aux jolies femmes. + +--Et qui diable vous a cont toutes ces folies? + +--Dame! la premire, Mme Danglars, qui meurt d'envie de vous voir dans +sa loge, ou plutt qu'on vous y voie; la seconde, le journal de +Beauchamp, et la troisime, ma propre imaginative. Pourquoi appelez-vous +votre cheval _Vampa_, si vous voulez garder l'incognito? + +--Ah! c'est vrai! dit le comte, c'est une imprudence. Mais dites-moi +donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois l'Opra? Je +l'ai cherch des yeux, et je ne l'ai aperu nulle part. + +--Il viendra ce soir. + +--O cela? + +--Dans la loge de la baronne, je crois. + +--Cette charmante personne qui est avec elle, c'est sa fille? + +--Oui. + +--Je vous en fais mon compliment. + +Morcerf sourit. + +Nous reparlerons de cela plus tard et en dtail, dit-il. Que dites-vous +de la musique? + +--De quelle musique? + +--Mais de celle que vous venez d'entendre. + +--Je dis que c'est de fort belle musique pour de la musique compose par +un compositeur humain, et chante par des oiseaux deux pieds et sans +plumes, comme disait feu Diogne. + +--Ah ! mais, mon cher comte, il semblerait que vous pourriez entendre + votre caprice les sept choeurs du paradis? + +--Mais c'est un peu de cela. Quand je veux entendre d'admirable musique, +vicomte, de la musique comme jamais l'oreille mortelle n'en a entendu, +je dors. + +--Eh bien, mais, vous tes merveille ici; dormez, mon cher comte, +dormez, l'Opra n'a pas t invent pour autre chose. + +--Non, en vrit, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que je dorme +du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le silence, et +puis une certaine prparation.... + +--Ah! le fameux haschich? + +--Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la musique, venez +souper avec moi. + +--Mais j'en ai dj entendu en y allant djeuner, dit Morcerf. + +-- Rome? + +--Oui. + +--Ah! c'tait la guzla d'Hayde. Oui, la pauvre exile s'amuse +quelquefois me jouer des airs de son pays. + +Morcerf n'insista pas davantage; de son ct, le comte se tut. + +En ce moment la sonnette retentit. + +Vous m'excusez? dit le comte en reprenant le chemin de sa loge. + +--Comment donc! + +--Emportez bien des choses pour la comtesse G... de la part de son +vampire. + +--Et la baronne? + +--Dites-lui que j'aurai l'honneur, si elle le permet, d'aller lui +prsenter mes hommages dans la soire. + +Le troisime acte commena. Pendant le troisime acte le comte de +Morcerf vint, comme il l'avait promis, rejoindre Mme Danglars. + +Le comte n'tait point un de ces hommes qui font rvolution dans une +salle; aussi personne ne s'aperut-il de son arrive que ceux dans la +loge desquels il venait prendre une place. + +Monte-Cristo le vit cependant, et un lger sourire effleura ses lvres. + +Quant Hayde, elle ne voyait rien tant que la toile tait leve; comme +toutes les natures primitives, elle adorait tout ce qui parle +l'oreille et la vue. + +Le troisime acte s'coula comme d'habitude; Mlles Noblet, Julia et +Leroux excutrent leurs entrechats ordinaires; le prince de Grenade +fut dfi par Robert-Mario; enfin ce majestueux roi que vous savez fit +le tour de la salle pour montrer son manteau de velours, en tenant sa +fille par la main; puis la toile tomba, et la salle se dgorgea aussitt +dans le foyer et les corridors. + +Le comte sortit de sa loge, et un instant aprs apparut dans celle de la +baronne Danglars. + +La baronne ne put s'empcher de jeter un cri de surprise lgrement ml +de joie. + +Ah! venez donc, monsieur le comte! s'cria-t-elle, car, en vrit, +j'avais hte de joindre mes grces verbales aux remerciements crits que +je vous ai dj faits. + +--Oh! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette misre? je +l'avais dj oublie, moi. + +--Oui, mais ce qu'on n'oublie pas, monsieur le comte, c'est que vous +avez le lendemain sauv ma bonne amie Mme de Villefort du danger que lui +faisaient courir ces mmes chevaux. + +--Cette fois encore, madame, je ne mrite pas vos remerciements; c'est +Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de rendre Mme de Villefort cet +minent service. + +--Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tir mon fils des +bandits romains? + +--Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la main que le +gnral lui tendait, non; cette fois je prends les remerciements pour +mon compte; mais vous me les avez dj faits, je les ai dj reus, et, +en vrit, je suis honteux de vous retrouver encore si reconnaissant. +Faites-moi donc l'honneur, je vous prie, madame la baronne, de me +prsenter mademoiselle votre fille. + +--Oh! vous tes tout prsent, de nom du moins, car il y a deux ou trois +jours que nous ne parlons que de vous. Eugnie, continua la baronne en +se retournant vers sa fille, monsieur le comte de Monte-Cristo! + +Le comte s'inclina: Mlle Danglars fit un lger mouvement de tte. + +Vous tes l avec une admirable personne, monsieur le comte, dit +Eugnie; est-ce votre fille? + +--Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo tonn de cette extrme ingnuit +ou de cet tonnant aplomb, c'est une pauvre Grecque dont je suis le +tuteur. + +--Et qui se nomme?... + +--Hayde, rpondit Monte-Cristo. + +--Une Grecque! murmura le comte de Morcerf. + +--Oui, comte, dit Mme Danglars; et dites-moi si vous avez jamais vu la +cour d'Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement servi, un aussi +admirable costume que celui que nous avons l devant les yeux. + +--Ah! dit Monte-Cristo, vous avez servi Janina, monsieur le comte? + +--J'ai t gnral-inspecteur des troupes du pacha, rpondit Morcerf, et +mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des libralits de +l'illustre chef albanais. + +--Regardez donc! insista Mme Danglars. + +--O cela? balbutia Morcerf. + +--Tenez! dit Monte-Cristo. + +Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui hors la +loge. + +En ce moment, Hayde, qui cherchait le comte des yeux, aperut sa tte +ple prs de celle de M. de Morcerf, qu'il tenait embrass. + +Cette vue produisit sur la jeune fille l'effet de la tte de Mduse; +elle fit un mouvement en avant comme pour les dvorer tous deux du +regard, puis, presque aussitt, elle se rejeta en arrire en poussant un +faible cri, qui fut cependant entendu des personnes qui taient les plus +proches d'elle et d'Ali, qui aussitt ouvrit la porte. + +Tiens, dit Eugnie, que vient-il donc d'arriver votre pupille, +monsieur le comte? On dirait qu'elle se trouve mal. + +--En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point, mademoiselle: +Hayde est trs nerveuse et par consquent trs sensible aux odeurs: un +parfum qui lui est antipathique suffit pour la faire vanouir; mais, +ajouta le comte en tirant un flacon de sa poche, j'ai l le remde. + +Et, aprs avoir salu la baronne et sa fille d'un seul et mme salut, il +changea une dernire poigne de main avec le comte et avec Debray, et +sortit de la loge de Mme Danglars. + +Quand il entra dans la sienne, Hayde tait encore fort ple; peine +parut-il qu'elle lui saisit la main. Monte-Cristo s'aperut que les +mains de la jeune fille taient humides et glaces la fois. + +Avec qui donc causais-tu l, seigneur? demanda la jeune fille. + +--Mais, rpondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui a t au +service de ton illustre pre, et qui avoue lui devoir sa fortune. + +--Ah! le misrable! s'cria Hayde, c'est lui qui l'a vendu aux Turcs; +et cette fortune, c'est le prix de sa trahison. Ne savais-tu donc pas +cela, mon cher seigneur? + +--J'avais bien dj entendu dire quelques mots de cette histoire en +pire, dit Monte-Cristo, mais j'en ignore les dtails. Viens, ma fille, +tu me les donneras, ce doit tre curieux. + +--Oh! oui, viens, viens; il me semble que je mourrais si je restais plus +longtemps en face de cet homme. + +Et Hayde, se levant vivement, s'enveloppa de son burnous de cachemire +blanc brod de perles et de corail, et sortit vivement au moment o la +toile se levait. + +Voyez si cet homme fait rien comme un autre! dit la comtesse G... +Albert, qui tait retourn prs d'elle; il coute religieusement le +troisime acte de _Robert_, et il s'en va au moment o le quatrime va +commencer. + + + + +LIV + +La hausse et la baisse. + + +Quelques jours aprs cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire +visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-lyses, qui +avait dj pris cette allure de palais, que le comte, grce son +immense fortune, donnait ses habitations mme les plus passagres. + +Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui +avait dj apports une lettre signe baronne Danglars, ne Herminie de +Servieux. + +Albert tait accompagn de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de +son ami quelques compliments qui n'taient pas officiels sans doute, +mais dont, grce la finesse de son coup d'oeil, le comte ne pouvait +suspecter la source. + +Il lui sembla mme que Lucien venait le voir, m par un double sentiment +de curiosit, et que la moiti de ce sentiment manait de la rue de la +Chausse-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se +tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connatre par ses propres yeux +l'intrieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs, +et qui allait l'Opra avec une esclave grecque portant un million de +diamants, avait charg les yeux par lesquels elle avait l'habitude de +voir de lui donner des renseignements sur cet intrieur. + +Mais le comte ne parut pas souponner la moindre corrlation entre la +visite de Lucien et la curiosit de la baronne. + +Vous tes en rapports presque continuels avec le baron Danglars? +demanda-t-il Albert de Morcerf. + +--Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit. + +--Cela tient donc toujours? + +--Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrange. + +Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot ml la conversation lui +donnait le droit d'y demeurer tranger, plaa son lorgnon d'caille dans +son oeil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit faire le tour +de la chambre en examinant les armes et les tableaux. + +Ah! dit Monte-Cristo; mais, vous entendre, je n'avais pas cru une +si prompte solution. + +--Que voulez-vous? les choses marchent sans qu'on s'en doute; pendant +que vous ne songez pas elles, elles songent vous; et quand vous vous +retournez vous tes tonn du chemin qu'elles ont fait. Mon pre et M. +Danglars ont servi ensemble en Espagne, mon pre dans l'arme, M. +Danglars dans les vivres. C'est l que mon pre, ruin par la +Rvolution, et M. Danglars, qui n'avait, lui, jamais eu de patrimoine, +ont jet les fondements, mon pre, de sa fortune politique et militaire, +qui est belle, M. Danglars, de sa fortune politique et financire, qui +est admirable. + +--Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la visite que +je lui ai faite, M. Danglars m'a parl de cela; et, continua-t-il en +jetant un coup d'oeil sur Lucien, qui feuilletait un album, et elle est +jolie, Mlle Eugnie? car je crois me rappeler que c'est Eugnie qu'elle +s'appelle. + +--Fort jolie, ou plutt fort belle, rpondit Albert, mais d'une beaut +que je n'apprcie pas. Je suis un indigne! + +--Vous en parlez dj comme si vous tiez son mari! + +--Oh! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir son tour ce que +faisait Lucien. + +--Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous ne me +paraissez pas enthousiaste de ce mariage! + +--Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela m'pouvante. + +--Bah! dit Monte-Cristo, voil une belle raison; n'tes-vous pas riche +vous-mme? + +--Mon pre a quelque chose comme une cinquantaine de mille livres de +rente, et m'en donnera peut-tre dix ou douze en me mariant. + +--Le fait est que c'est modeste, dit le comte, Paris surtout; mais +tout n'est pas dans la fortune en ce monde, et c'est bien quelque chose +aussi qu'un beau nom et une haute position sociale. Votre nom est +clbre, votre position magnifique, et puis le comte de Morcerf est un +soldat, et l'on aime voir s'allier cette intgrit de Bayard la +pauvret de Duguesclin; le dsintressement est le plus beau rayon de +soleil auquel puisse reluire une noble pe. Moi, tout au contraire, je +trouve cette union on ne peut plus sortable: Mlle Danglars vous +enrichira et vous l'anoblirez! + +Albert secoua la tte et demeura pensif. + +Il y a encore autre chose, dit-il. + +--J'avoue, reprit Monte-Cristo, que j'ai peine comprendre cette +rpugnance pour une jeune fille riche et belle. + +--Oh! mon Dieu! dit Morcerf, cette rpugnance, si rpugnance il y a, ne +vient pas toute de mon ct. + +--Mais de quel ct donc? car vous m'avez dit que votre pre dsirait ce +mariage. + +--Du ct de ma mre, et ma mre est un oeil prudent et sr. Eh bien, +elle ne sourit pas cette union; elle a je ne sais quelle prvention +contre les Danglars. + +--Oh! dit le comte avec un ton un peu forc, cela se conoit; Mme la +comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse +en personne, hsite un peu toucher une main roturire, paisse et +brutale: c'est naturel. + +--Je ne sais si c'est cela, en effet, dit Albert; mais ce que je sais, +c'est qu'il me semble que ce mariage, s'il se fait, la rendra +malheureuse. Dj l'on devait s'assembler pour parler d'affaires il y a +six semaines mais j'ai t tellement pris de migraines.... + +--Relles? dit le comte en souriant. + +--Oh! bien relles, la peur sans doute... que l'on a remis le +rendez-vous deux mois. Rien ne presse, vous comprenez; je n'ai pas +encore vingt et un ans, et Eugnie n'en a que dix-sept; mais les deux +mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s'excuter. Vous ne pouvez +vous imaginer, mon cher comte, combien je suis embarrass... Ah! que +vous tes heureux d'tre libre! + +--Eh bien, mais soyez libre aussi; qui vous en empche, je vous le +demande un peu? + +--Oh! ce serait une trop grande dception pour mon pre si je n'pouse +pas Mlle Danglars. + +--pousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement d'paules. + +--Oui, dit Morcerf; mais pour ma mre ce ne sera pas de la dception, +mais de la douleur. + +--Alors ne l'pousez pas, fit le comte. + +--Je verrai, j'essaierai, vous me donnerez un conseil, n'est-ce pas? et, +s'il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras. Oh! pour ne pas +faire de peine mon excellente mre, je me brouillerais avec le comte, +je crois. + +Monte-Cristo se dtourna; il semblait mu. + +Eh! dit-il Debray, assis dans un fauteuil profond l'extrmit du +salon, et qui tenait de la main droite un crayon et de la gauche un +carnet, que faites-vous donc, un croquis d'aprs le Poussin? + +--Moi? dit-il tranquillement, oh! bien oui! un croquis, j'aime trop la +peinture pour cela! Non pas, je fais tout l'oppos de la peinture, je +fais des chiffres. + +--Des chiffres? + +--Oui, je calcule; cela vous regarde indirectement, vicomte; je calcule +ce que la maison Danglars a gagn sur la dernire hausse d'Hati: de +deux cent six le fonds est mont quatre cent neuf en trois jours, et +le prudent banquier avait achet beaucoup deux cent six. Il a d +gagner trois cent mille livres. + +--Ce n'est pas son meilleur coup, dit Morcerf; n'a-t-il pas gagn un +million cette anne avec les bons d'Espagne? + +--coutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-Cristo qui +vous dira comme les Italiens: + + _Danaro e santit_ + _Met della met_[2] + + +[Note 2: Argent et saintet, Moiti de la moiti.] + +Et c'est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles +histoires, je hausse les paules. + +--Mais vous parliez d'Hati? dit Monte-Cristo. + +--Oh! Hati, c'est autre chose; Hati, c'est l'cart de l'agiotage +franais. On peut aimer la bouillotte, chrir le whist, raffoler du +boston, et se lasser cependant de tout cela; mais on en revient toujours + l'cart: c'est un hors-d'oeuvre. Ainsi M. Danglars a vendu hier +quatre cent six et empoch trois cent mille francs; s'il et attendu +aujourd'hui, le fonds retombait deux cent cinq, et au lieu de gagner +trois cent mille francs, il en perdait vingt ou vingt-cinq mille. + +--Et pourquoi le fonds est-il retomb de quatre cent neuf deux cent +cinq? demanda Monte-Cristo. Je vous demande pardon, je suis fort +ignorant de toutes ces intrigues de Bourse. + +--Parce que, rpondit en riant Albert, les nouvelles se suivent et ne se +ressemblent pas. + +--Ah! diable, fit le comte, M. Danglars joue gagner ou perdre trois +cent mille francs en un jour. Ah ! mais il est donc normment riche? + +--Ce n'est pas lui qui joue! s'cria vivement Lucien, c'est Mme +Danglars; elle est vritablement intrpide. + +--Mais vous qui tes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le peu de +stabilit des nouvelles, puisque vous tes la source, vous devriez +l'empcher, dit Morcerf avec un sourire. + +--Comment le pourrais-je, si son mari ne russit pas? demanda Lucien. +Vous connaissez le caractre de la baronne, personne n'a d'influence sur +elle, et elle ne fait absolument que ce qu'elle veut. + +--Oh! si j'tais votre place! dit Albert. + +--Eh bien! + +--Je la gurirais, moi; ce serait un service rendre son futur +gendre. + +--Comment cela? + +--Ah pardieu! c'est bien facile, je lui donnerais une leon. + +--Une leon? + +--Oui. Votre position de secrtaire du ministre vous donne une grande +autorit pour les nouvelles; vous n'ouvrez pas la bouche que les agents +de change ne stnographient au plus vite vos paroles; faites-lui perdre +une centaine de mille francs coup sur coup, et cela la rendra prudente. + +--Je ne comprends pas, balbutia Lucien. + +--C'est cependant limpide, rpondit le jeune homme avec une navet qui +n'avait rien d'affect; annoncez-lui un beau matin quelque chose +d'inou, une nouvelle tlgraphique que vous seul puissiez savoir; que +Henri IV, par exemple, a t vu hier chez Gabrielle; cela fera monter +les fonds, elle tablira son coup de bourse l-dessus, et elle perdra +certainement lorsque Beauchamp crira le lendemain dans son journal: +C'est tort que les gens bien informs prtendent que le roi Henri IV +a t vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est compltement inexact; le +roi Henri IV n'a pas quitt le pont Neuf. + +Lucien se mit rire du bout des lvres. Monte-Cristo, quoique +indiffrent en apparence, n'avait pas perdu un mot de cet entretien, et +son oeil perant avait mme cru lire un secret dans l'embarras du +secrtaire intime. + +Il rsulta de cet embarras de Lucien, qui avait compltement chapp +Albert, que Lucien abrgea sa visite. + +Il se sentait videmment mal l'aise. Le comte lui dit en le +reconduisant quelques mots voix basse auxquels il rpondit: + +Bien volontiers, monsieur le comte, j'accepte. + +Le comte revint au jeune de Morcerf. + +Ne pensez-vous pas, en y rflchissant, lui dit-il, que vous avez eu +tort de parler comme vous l'avez fait de votre belle-mre devant M. +Debray? + +--Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas d'avance ce +mot-l. + +--Vraiment, et sans exagration, la comtesse est ce point contraire +ce mariage? + +-- ce point que la baronne vient rarement la maison, et que ma mre, +je crois, n'a pas t deux fois dans sa vie chez madame Danglars. + +--Alors, dit le comte, me voil enhardi vous parler coeur ouvert: M. +Danglars est mon banquier, M. de Villefort m'a combl de politesse en +remerciement d'un service qu'un heureux hasard m'a mis mme de lui +rendre. Je devine sous tout cela une avalanche de dners et de raouts. +Or, pour ne pas paratre brocher fastueusement sur le tout, et mme pour +avoir le mrite de prendre les devants, si vous voulez, j'ai projet de +runir dans ma maison de campagne d'Auteuil M. et Mme Danglars, M. et +Mme de Villefort. Si je vous invite ce dner, ainsi que M. le comte et +Mme la comtesse de Morcerf, cela n'aura-t-il pas l'air d'une espce de +rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la comtesse de Morcerf +n'envisagera-t-elle point la chose ainsi, surtout si M. le baron +Danglars me fait l'honneur d'amener sa fille? Alors votre mre me +prendra en horreur, et je ne veux aucunement de cela, moi; je tiens, au +contraire, et dites-le-lui toutes les fois que l'occasion s'en +prsentera, rester au mieux dans son esprit. + +--Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d'y mettre avec moi cette +franchise, et j'accepte l'exclusion que vous me proposez. Vous dites que +vous tenez rester au mieux dans l'esprit de ma mre, o vous tes dj + merveille. + +--Vous croyez? fit Monte-Cristo avec intrt. + +--Oh! j'en suis sr. Quand vous nous avez quitts l'autre jour, nous +avons caus une heure de vous mais j'en reviens ce que nous disions. +Eh bien, si ma mre pouvait savoir cette attention de votre part, et je +me hasarderai la lui dire, je suis sr qu'elle vous en serait on ne +peut plus reconnaissante. Il est vrai que de son ct, mon pre serait +furieux. + +Le comte se mit rire. + +Eh bien, dit-il Morcerf, vous voil prvenu. Mais j'y pense, il n'y +aura pas que votre pre qui sera furieux; M. et Mme Danglars vont me +considrer comme un homme de fort mauvaise faon. Ils savent que je vous +vois avec une certaine intimit, que vous tes mme ma plus ancienne +connaissance parisienne et ils ne vous trouveront pas chez moi; ils me +demanderont pourquoi je ne vous ai pas invit. Songez au moins vous +munir d'un engagement antrieur qui ait quelque apparence de +probabilit, et dont vous me ferez part au moyen d'un petit mot. Vous le +savez, avec les banquiers les crits sont seuls valables. + +--Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma mre veut +aller respirer l'air de la mer. quel jour est fix votre dner? + +-- samedi. + +--Nous sommes mardi, bien; demain soir nous partons; aprs-demain nous +serons au Trport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous tes un homme +charmant de mettre ainsi les gens leur aise! + +--Moi! en vrit vous me tenez pour plus que je ne vaux; je dsire vous +tre agrable, voil tout. + +--Quel jour avez-vous fait vos invitations? + +--Aujourd'hui mme. + +--Bien! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous quittons +Paris demain, ma mre et moi. Je ne vous ai pas vu; par consquent je ne +sais rien de votre dner. + +--Fou que vous tes! et M. Debray, qui vient de vous voir chez moi, lui! + +--Ah! c'est juste. + +--Au contraire, je vous ai vu et invit ici sans crmonie, et vous +m'avez tout navement rpondu que vous ne pouviez pas tre mon convive, +parce que vous partiez pour le Trport. + +--Eh bien, voil qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir ma mre +avant demain? + +--Avant demain, c'est difficile; puis je tomberais au milieu de vos +prparatifs de dpart. + +--Eh bien, faites mieux que cela; vous n'tiez qu'un homme charmant, +vous serez un homme adorable. + +--Que faut-il que je fasse pour arriver cette sublimit? + +--Ce qu'il faut que vous fassiez? + +--Je le demande. + +--Vous tes aujourd'hui libre comme l'air; venez dner avec moi: nous +serons en petit comit, vous, ma mre et moi seulement. Vous avez +peine aperu ma mre; mais vous la verrez de prs. C'est une femme fort +remarquable, et je ne regrette qu'une chose: c'est que sa pareille +n'existe pas avec vingt ans de moins; il y aurait bientt, je vous le +jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant mon pre, vous +ne le trouverez pas: il est de commission ce soir et dne chez le grand +rfrendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le monde +tout entier, vous nous raconterez vos aventures; vous nous direz +l'histoire de cette belle Grecque qui tait l'autre soir avec vous +l'Opra, que vous appelez votre esclave et que vous traitez comme une +princesse. Nous parlerons italien, espagnol. Voyons, acceptez; ma mre +vous remerciera. + +--Mille grces, dit le comte; l'invitation est des plus gracieuses, et +je regrette vivement de ne pouvoir l'accepter. Je ne suis pas libre +comme vous le pensiez, et j'ai au contraire un rendez-vous des plus +importants. + +--Ah! prenez garde; vous m'avez appris tout l'heure comment, en fait +de dner, on se dcharge d'une chose dsagrable. Il me faut une preuve. +Je ne suis heureusement pas banquier comme M. Danglars; mais je suis, je +vous en prviens, aussi incrdule que lui. + +--Aussi vais-je vous la donner, dit le comte. + +Et il sonna. + +Hum! fit Morcerf, voil dj deux fois que vous refusez de dner avec +ma mre. C'est un parti pris, comte. + +Monte-Cristo tressaillit. + +Oh! vous ne le croyez pas, dit-il; d'ailleurs voici ma preuve qui +vient. + +Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant. + +Je n'tais pas prvenu de votre visite, n'est-ce pas? + +--Dame! vous tes un homme si extraordinaire que je n'en rpondrais pas. + + +--Je ne pouvais point deviner que vous m'inviteriez dner, au moins. + +--Oh! quant cela, c'est probable. + +--Eh bien, coutez, Baptistin... que vous ai-je dit ce matin quand je +vous ai appel dans mon cabinet de travail? + +--De faire fermer la porte de M. le comte une fois cinq heures sonnes. + +--Ensuite? + +--Oh! monsieur le comte... dit Albert. + +--Non, non, je veux absolument me dbarrasser de cette rputation +mystrieuse que vous m'avez faite, mon cher vicomte. Il est trop +difficile de jouer ternellement le Manfred. Je veux vivre dans une +maison de verre. Ensuite.... Continuez, Baptistin. + +--Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo Cavalcanti et son +fils. + +--Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un homme de la plus +vieille noblesse d'Italie et dont Dante a pris la peine d'tre le +d'Hozier.... Vous vous rappelez ou vous ne vous rappelez pas, dans le +dixime chant de l'Enfer; de plus, son fils, un charmant jeune homme de +votre ge peu prs, vicomte, portant le mme titre que vous, et qui +fait son entre dans le monde parisien avec les millions de son pre. Le +major m'amne ce soir son fils Andrea, le contino, comme nous disons en +Italie. Il me le confie. Je le pousserai s'il a quelque mrite. Vous +m'aiderez, n'est-ce pas? + +--Sans doute! C'est donc un ancien ami vous que ce major Cavalcanti? +demanda Albert. + +--Pas du tout, c'est un digne seigneur, trs poli, trs modeste, trs +discret, comme il y en a une foule en Italie, des descendants trs +descendus des vieilles familles. Je l'ai vu plusieurs fois, soit +Florence, soit Bologne, soit Lucques, et il m'a prvenu de son +arrive. Les connaissances de voyage sont exigeantes: elles rclament de +vous, en tout lieu, l'amiti qu'on leur a tmoigne une fois par hasard; +comme si l'homme civilis, qui sait vivre une heure avec n'importe qui, +n'avait pas toujours son arrire-pense! Ce bon major Cavalcanti va +revoir Paris, qu'il n'a vu qu'en passant, sous l'Empire, en allant se +faire geler Moscou. Je lui donnerai un bon dner, il me laissera son +fils; je lui promettrai de veiller sur lui; je lui laisserai faire +toutes les folies qu'il lui conviendra de faire, et nous serons +quittes. + +-- merveille! dit Albert, et je vois que vous tes un prcieux mentor. +Adieu donc, nous serons de retour dimanche. propos, j'ai reu des +nouvelles de Franz. + +--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo; et se plat-il toujours en Italie? + +--Je pense que oui; cependant il vous y regrette. Il dit que vous tiez +le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne sais mme pas +s'il ne va point jusqu' dire qu'il y pleut. + +--Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz? + +--Au contraire, il persiste vous croire fantastique au premier chef; +voil pourquoi il vous regrette. + +--Charmant jeune homme! dit Monte-Cristo, et pour lequel je me suis +senti une vive sympathie le premier soir o je l'ai vu cherchant un +souper quelconque, et il a bien voulu accepter le mien. C'est, je crois, +le fils du gnral d'pinay? + +--Justement. + +--Le mme qui a t si misrablement assassin en 1815? + +--Par les bonapartistes. + +--C'est cela! Ma foi, je l'aime! N'y a-t-il pas pour lui aussi des +projets de mariage? + +--Oui, il doit pouser Mlle de Villefort. + +--C'est vrai? + +--Comme moi je dois pouser Mlle Danglars, reprit Albert en riant. + +--Vous riez.... + +--Oui. + +--Pourquoi riez-vous? + +--Je ris parce qu'il me semble voir de ce ct-l autant de sympathie +pour le mariage qu'il y en a d'un autre ct entre Mlle Danglars et moi. +Mais vraiment, mon cher comte, nous causons de femmes comme les femmes +causent d'hommes; c'est impardonnable! + +Albert se leva. + +Vous vous en allez? + +--La question est bonne! il y a deux heures que je vous assomme, et vous +avez la politesse de me demander si je m'en vais! En vrit, comte, vous +tes l'homme le plus poli de la terre! Et vos domestiques, comme ils +sont dresss! M. Baptistin surtout! je n'ai jamais pu en avoir un comme +cela. Les miens semblent tous prendre exemple sur ceux du +Thtre-Franais, qui justement parce qu'ils n'ont qu'un mot dire, +viennent toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous dfaites de +M. Baptistin, je vous demande la prfrence. + +--C'est dit, vicomte. + +--Ce n'est pas tout, attendez: faites bien mes compliments votre +discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti; et si par +hasard il tenait tablir son fils, trouvez-lui une femme bien riche, +bien noble, du chef de sa mre, du moins, et bien baronne du chef de son +pre. Je vous y aiderai, moi. + +--Oh! oh! rpondit Monte-Cristo, en vrit, vous en tes l? + +--Oui. + +--Ma foi, il ne faut jurer de rien. + +--Ah! comte, s'cria Morcerf, quel service vous me rendriez, et comme je +vous aimerais cent fois davantage encore si, grce vous, je restais +garon, ne ft-ce que dix ans. + +--Tout est possible, rpondit gravement Monte-Cristo. + +Et prenant cong d'Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois sur +son timbre. + +Bertuccio parut. + +Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reois samedi dans ma +maison d'Auteuil. + +Bertuccio eut un lger frisson. + +Bien, monsieur, dit-il. + +--J'ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit prpar +convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins peut tre fort +belle. + +--Il faudrait tout changer pour en arriver l, monsieur le comte, car +les tentures ont vieilli. + +--Changez donc tout, l'exception d'une seule, celle de la chambre +coucher de damas rouge: vous la laisserez mme absolument telle qu'elle +est. + +Bertuccio s'inclina. + +Vous ne toucherez pas au jardin non plus; mais de la cour, par exemple, +faites-en tout ce que vous voudrez; il me sera mme agrable qu'on ne la +puisse pas reconnatre. + +--Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit content; je +serais plus rassur cependant si monsieur le comte me voulait dire ses +intentions pour le dner. + +--En vrit, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, depuis que vous +tes Paris je vous trouve dpays, trembleur; mais vous ne me +connaissez donc plus? + +--Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reoit! + +--Je n'en sais rien encore, et vous n'avez pas besoin de le savoir non +plus. Lucullus dne chez Lucullus, voil tout. + +Bertuccio s'inclina et sortit. + + + + +LV + +Le major Cavalcanti. + + +Ni le comte ni Baptistin n'avaient menti en annonant Morcerf cette +visite du major Lucquois, qui servait Monte-Cristo de prtexte pour +refuser le dner qui lui tait offert. + +Sept heures venaient de sonner, et M. Bertuccio, selon l'ordre qu'il en +avait reu, tait parti depuis deux heures pour Auteuil, lorsqu'un +fiacre s'arrta la porte de l'htel, et sembla s'enfuir tout honteux +aussitt qu'il eut dpos prs de la grille un homme de cinquante-deux +ans environ, vtu d'une de ces redingotes vertes brandebourgs noirs +dont l'espce est imprissable, ce qu'il parat, en Europe. Un large +pantalon de drap bleu, une botte encore assez propre, quoique d'un +vernis incertain et un peu trop paisse de semelle, des gants de daim, +un chapeau se rapprochant pour la forme d'un chapeau de gendarme, un col +noir, brod d'un lisr blanc, qui, si son propritaire ne l'et port +de sa pleine et entire volont, et pu passer pour un carcan: tel tait +le costume pittoresque sous lequel se prsenta le personnage qui sonna +la grille en demandant si ce n'tait point au n 30 de l'avenue des +Champs-lyses que demeurait M. le comte de Monte-Cristo, et qui, sur la +rponse affirmative du concierge, entra, ferma la porte derrire lui et +se dirigea vers le perron. + +La tte petite et anguleuse de cet homme, ses cheveux blanchissants, sa +moustache paisse et grise le firent reconnatre par Baptistin, qui +avait l'exact signalement du visiteur et qui l'attendait au bas du +vestibule. Aussi, peine eut-il prononc son nom devant le serviteur +intelligent, que Monte-Cristo tait prvenu de son arrive. + +On introduisit l'tranger dans le salon le plus simple. Le comte l'y +attendait et alla au-devant de lui d'un air riant. + +Ah! cher monsieur, dit-il, soyez le bienvenu. Je vous attendais. + +--Vraiment, dit le Lucquois, Votre Excellence m'attendait. + +--Oui, j'avais t prvenu de votre arrive pour aujourd'hui sept +heures. + +--De mon arrive? Ainsi vous tiez prvenu? + +--Parfaitement. + +--Ah! tant mieux! Je craignais, je l'avoue, que l'on n'et oubli cette +petite prcaution. + +--Laquelle? + +--De vous prvenir. + +--Oh! non pas! + +--Mais vous tes sr de ne pas vous tromper? + +--J'en suis sr. + +--C'est bien moi que Votre Excellence attendait aujourd'hui sept +heures? + +--C'est bien vous. D'ailleurs, vrifions. + +--Oh! si vous m'attendiez, dit le Lucquois, ce n'est pas la peine. + +--Si fait! si fait! dit Monte-Cristo. + +Le Lucquois parut lgrement inquiet. + +Voyons, dit Monte-Cristo, n'tes-vous pas monsieur le marquis +Bartolomeo Cavalcanti? + +--Bartolomeo Cavalcanti, rpta le Lucquois joyeux, c'est bien cela. + +--Ex-major au service d'Autriche? + +--tait-ce major que j'tais? demanda timidement le vieux militaire. + +--Oui, dit Monte-Cristo, c'tait major. C'est le nom que l'on donne en +France au grade que vous occupiez en Italie. + +--Bon, dit le Lucquois, je ne demande pas mieux, moi, vous comprenez.... + +--D'ailleurs, vous ne venez pas ici de votre propre mouvement, reprit +Monte-Cristo. + +--Oh! bien certainement. + +--Vous m'tes adress par quelqu'un. + +--Oui. + +--Par cet excellent abb Busoni? + +--C'est cela! s'cria le major joyeux. + +--Et vous avez une lettre? + +--La voil. + +--Eh pardieu! vous voyez bien. Donnez donc. + +Et Monte-Cristo prit la lettre qu'il ouvrit et qu'il lut. + +Le major regardait le comte avec de gros yeux tonns qui se portaient +curieusement sur chaque partie de l'appartement, mais qui revenaient +invariablement son propritaire. + +C'est bien cela... ce cher abb, le major Cavalcanti, un digne +praticien de Lucques, descendant des Cavalcanti de Florence, continua +Monte-Cristo tout en lisant, jouissant d'une fortune d'un demi-million +de revenu. + +Monte-Cristo leva les yeux de dessus le papier et salua. + +D'un demi-million, dit-il; peste! mon cher monsieur Cavalcanti. + +--Y a-t-il un demi-million? demanda le Lucquois. + +--En toutes lettres; et cela doit tre, l'abb Busoni est l'homme qui +connat le mieux toutes les grandes fortunes de l'Europe. + +--Va pour un demi-million, dit le Lucquois; mais, ma parole d'honneur, +je ne croyais pas que cela montt si haut. + +--Parce que vous avez un intendant qui vous vole; que voulez-vous, cher +monsieur Cavalcanti, il faut bien passer par l! + +--Vous venez de m'clairer, dit gravement le Lucquois, je mettrai le +drle la porte. + +Monte-Cristo continua: + +--Et auquel il ne manquerait qu'une chose pour tre heureux. + +--Oh! mon Dieu, oui! une seule, dit le Lucquois avec un soupir. + +--De retrouver un fils ador. + +--Un fils ador! + +--Enlev dans sa jeunesse, soit par un ennemi de sa noble famille, soit +par des Bohmiens. + +-- l'ge de cinq ans, monsieur, dit le Lucquois avec un profond soupir +et en levant les yeux au ciel. + +--Pauvre pre! dit Monte-Cristo. + +Le comte continua: + +--Je lui rends l'espoir, je lui rends la vie, monsieur le comte, en lui +annonant que ce fils, que depuis quinze ans il cherche vainement, vous +pouvez le lui faire retrouver. + +Le Lucquois regarda Monte-Cristo avec une indfinissable expression +d'inquitude. + +Je le puis, rpondit Monte-Cristo. + +Le major se redressa. + +Ah! ah! dit-il, la lettre tait donc vraie jusqu'au bout? + +--En aviez-vous dout, cher monsieur Bartolomeo? + +--Non pas, jamais! Comment donc! un homme grave, un homme revtu d'un +caractre religieux comme l'abb Busoni, ne se serait pas permis une +plaisanterie pareille; mais vous n'avez pas tout lu, Excellence. + +--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, il y a un _post-scriptum_. + +--Oui, rpta le Lucquois... il...y... a... un... _post-scriptum_. + +--Pour ne point causer au major Cavalcanti l'embarras de dplacer des +fonds chez son banquier, je lui envoie une traite de deux mille francs +pour ses frais de voyage, et le crdit sur vous de la somme de +quarante-huit mille francs que vous restez me redevoir. + +Le major suivit des yeux ce _post-scriptum_ avec une visible anxit. + +Bon! se contenta de dire le comte. + +--Il a dit bon, murmura le Lucquois. Ainsi... monsieur... reprit-il. + +--Ainsi?... demanda Monte-Cristo. + +--Ainsi, le _post-scriptum_... + +--Eh bien, le _post-scriptum_?... + +--Est accueilli par vous aussi favorablement que le reste de la lettre? + +--Certainement. Nous sommes en compte, l'abb Busoni et moi; je ne sais +pas si c'est quarante-huit mille livres prcisment que je reste lui +redevoir, nous n'en sommes pas entre nous quelques billets de banque. +Ah ! vous attachiez donc une si grande importance ce post-scriptum, +cher monsieur Cavalcanti? + +--Je vous avouerai, rpondit le Lucquois, que plein de confiance dans la +signature de l'abb Busoni, je ne m'tais pas muni d'autres fonds; de +sorte que si cette ressource m'et manqu, je me serais trouv fort +embarrass Paris. + +--Est-ce qu'un homme comme vous est embarrass quelque part? dit +Monte-Cristo; allons donc! + +--Dame! ne connaissant personne, fit le Lucquois. + +--Mais on vous connat, vous. + +--Oui, l'on me connat, de sorte que.... + +--Achevez, cher monsieur Cavalcanti! + +--De sorte que vous me remettrez ces quarante-huit mille livres? + +-- votre premire rquisition. + +Le major roulait de gros yeux bahis. + +Mais asseyez-vous donc, dit Monte-Cristo: en vrit, je ne sais ce que +je fais... je vous tiens debout depuis un quart d'heure. + +--Ne faites pas attention. + +Le major tira un fauteuil et s'assit. + +Maintenant, dit le comte, voulez-vous prendre quelque chose; un verre +de xrs, de porto, d'alicante? + +--D'alicante, puisque vous le voulez bien, c'est mon vin de +prdilection. + +--J'en ai d'excellent. Avec un biscuit, n'est-ce pas? + +--Avec un biscuit, puisque vous m'y forcez. + +Monte-Cristo sonna; Baptistin parut. + +Le comte s'avana vers lui. + +Eh bien?... demanda-t-il tout bas. + +--Le jeune homme est l, rpondit le valet de chambre sur le mme ton. + +--Bien; o l'avez-vous fait entrer? + +--Dans le salon bleu, comme l'avait ordonn Son Excellence. + +-- merveille. Apportez du vin d'Alicante et des biscuits. + +Baptistin sortit. + +En vrit, dit le Lucquois, je vous donne une peine qui me remplit de +confusion. + +--Allons donc! dit Monte-Cristo. + +Baptistin rentra avec les verres, le vin et les biscuits. + +Le comte emplit un verre et versa dans le second quelques gouttes +seulement du rubis liquide que contenait la bouteille, toute couverte de +toiles d'araigne et de tous les autres signes qui indiquent la +vieillesse du vin bien plus srement que ne le font les rides pour +l'homme. + +Le major ne se trompa point au partage, il prit le verre plein et un +biscuit. Le comte ordonna Baptistin de poser le plateau la porte de +la main de son hte, qui commena par goter l'alicante du bout de ses +lvres, fit une grimace de satisfaction, et introduisit dlicatement le +biscuit dans le verre. + +Ainsi, monsieur, dit Monte-Cristo, vous habitiez Lucques, vous tiez +riche, vous tes noble, vous jouissiez de la considration gnrale, +vous aviez tout ce qui peut rendre un homme heureux. + +--Tout, Excellence, dit le major en engloutissant son biscuit, tout +absolument. + +--Et il ne manquait qu'une chose votre bonheur? + +--Qu'une seule, dit le Lucquois. + +--C'tait de retrouver votre enfant? + +--Ah! fit le major en prenant un second biscuit; mais aussi cela me +manquait bien. + +Le digne Lucquois leva les yeux et tenta un effort pour soupirer. + +Maintenant, voyons, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, +qu'tait-ce que ce fils tant regrett? car on m'avait dit, moi, que +vous tiez rest clibataire. + +--On le croyait, monsieur, dit le major, et moi-mme.... + +--Oui, reprit Monte-Cristo, et vous-mme aviez accrdit ce bruit. Un +pch de jeunesse que vous vouliez cacher tous les yeux. + +Le Lucquois se redressa, prit son air le plus calme et le plus digne, en +mme temps qu'il baissait modestement les yeux, soit pour assurer sa +contenance, soit pour aider son imagination, tout en regardant en +dessous le comte, dont le sourire strotyp sur les lvres annonait +toujours la mme bienveillante curiosit. + +Oui, monsieur, dit-il, je voulais cacher cette faute tous les yeux. + +--Pas pour vous, dit Monte-Cristo, car un homme est au-dessus de ces +choses-l. + +--Oh! non, pas pour moi certainement, dit le major avec un sourire et en +hochant la tte. + +--Mais pour sa mre, dit le comte. + +--Pour sa mre! s'cria le Lucquois en prenant un troisime biscuit, +pour sa pauvre mre! + +--Buvez donc, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo en versant au +Lucquois un second verre d'alicante; l'motion vous touffe. + +--Pour sa pauvre mre! murmura le Lucquois en essayant si la puissance +de la volont ne pourrait pas en agissant sur la glande lacrymale, +mouiller le coin de son oeil d'une fausse larme. + +--Qui appartenait l'une des premires familles d'Italie, je crois? + +--Patricienne de Fiesole, monsieur le comte, patricienne de Fiesole! + +--Et se nommant? + +--Vous dsirez savoir son nom? + +--Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo, c'est inutile que vous me le disiez, +je le connais. + +--Monsieur le comte sait tout, dit le Lucquois en s'inclinant. + +--Olivia Corsinari, n'est-ce pas? + +--Olivia Corsinari. + +--Marquise? + +--Marquise. + +--Et vous avez fini par l'pouser cependant, malgr les oppositions de +la famille? + +--Mon Dieu! oui, j'ai fini par l. + +--Et, reprit Monte-Cristo, vous apportez vos papiers bien en rgle? + +--Quels papiers? demanda le Lucquois. + +--Mais votre acte de mariage avec Olivia Corsinari, et l'acte de +naissance de l'enfant. + +--L'acte de naissance de l'enfant? + +--L'acte de naissance d'Andrea Cavalcanti, de votre fils; ne +s'appelle-t-il pas Andrea? + +--Je crois que oui, dit le Lucquois. + +--Comment! vous le croyez? + +--Dame! je n'ose pas affirmer, il y a si longtemps qu'il est perdu. + +--C'est juste, dit Monte-Cristo. Enfin vous avez tous ces papiers? + +--Monsieur le comte, c'est avec regret que je vous annonce que, n'tant +pas prvenu de me munir de ces pices, j'ai nglig de les prendre avec +moi. + +--Ah! diable, fit Monte-Cristo. + +--taient-elles donc tout fait ncessaires? + +--Indispensables! + +Lucquois se gratta le front. + +Ah! _per Bacco_! dit-il, indispensables! + +--Sans doute; si l'on allait lever ici quelque doute sur la validit de +votre mariage, sur la lgitimit de votre enfant! + +--C'est juste, dit le Lucquois, on pourrait lever des doutes. + +--Ce serait fcheux pour ce jeune homme. + +--Ce serait fatal. + +--Cela pourrait lui faire manquer quelque magnifique mariage. + +--_O peccato_! + +--En France, vous comprenez, on est svre; il ne suffit pas, comme en +Italie, d'aller trouver un prtre et de lui dire: Nous nous aimons, +unissez-nous. Il y a mariage civil en France, et, pour se marier +civilement, il faut des pices qui constatent l'identit. + +--Voil le malheur: ces papiers, je ne les ai pas. + +--Heureusement que je les ai, moi, dit Monte-Cristo. + +--Vous? + +--Oui? + +--Vous les avez? + +--Je les ai. + +--Ah! par exemple, dit le Lucquois, qui, voyant le but de son voyage +manqu par l'absence de ses papiers, craignait que cet oubli n'ament +quelque difficult au sujet des quarante-huit mille livres; ah! par +exemple, voil un bonheur! Oui, reprit-il, voil un bonheur, car je n'y +eusse pas song, moi. + +--Pardieu! je crois bien, on ne songe pas tout. Mais heureusement +l'abb Busoni y a song pour vous. + +--Voyez-vous, ce cher abb! + +--C'est un homme de prcaution. + +--C'est un homme admirable, dit le Lucquois; et il vous les a envoys? + +--Les voici. + +Le Lucquois joignit les mains en signe d'admiration. + +Vous avez pous Olivia Corsinari dans l'glise de Sainte-Paule de +Monte-Catini; voici le certificat du prtre. + +--Oui, ma foi! le voil, dit le major en le regardant avec tonnement. + +--Et voici l'acte de baptme d'Andrea Cavalcanti, dlivr par le cur de +Saravezza. + +--Tout est en rgle, dit le major. + +--Alors prenez ces papiers, dont je n'ai que faire, vous les donnerez +votre fils qui les gardera soigneusement. + +--Je le crois bien!... S'il les perdait.... + +--Eh bien, s'il les perdait? demanda Monte-Cristo. + +--Eh bien, reprit le Lucquois, on serait oblig d'crire l-bas, et ce +serait fort long de s'en procurer d'autres. + +--En effet, ce serait difficile, dit Monte-Cristo. + +--Presque impossible, rpondit le Lucquois. + +--Je suis bien aise que vous compreniez la valeur de ces papiers. + +--C'est--dire que je les regarde comme impayables. + +--Maintenant, dit Monte-Cristo, quant la mre du jeune homme?... + +--Quant la mre du jeune homme... rpta le major avec inquitude. + +--Quant la marquise Corsinari? + +--Mon Dieu! dit le Lucquois, sous les pas duquel les difficults +semblaient natre, est-ce qu'on aurait besoin d'elle? + +--Non, monsieur, reprit Monte-Cristo; d'ailleurs, n'a-t-elle point?... + +--Si fait, si fait, dit le major, elle a.... + +--Pay son tribut la nature?... + +--Hlas! oui, dit vivement le Lucquois. + +--J'ai su cela, reprit Monte-Cristo; elle est morte il y a dix ans. + +--Et je pleure encore sa mort, monsieur, dit le major en tirant de sa +poche un mouchoir carreaux et en s'essuyant alternativement d'abord +l'oeil gauche et ensuite l'oeil droit. + +--Que voulez-vous, dit Monte-Cristo, nous sommes tous mortels. +Maintenant vous comprenez, cher monsieur Cavalcanti, vous comprenez +qu'il est inutile qu'on sache en France que vous tes spar de votre +fils depuis quinze ans. Toutes ces histoires de Bohmiens qui enlvent +les enfants n'ont pas de vogue chez nous. Vous l'avez envoy faire son +ducation dans un collge de province, et vous voulez qu'il achve cette +ducation dans le monde parisien. Voil pourquoi vous avez quitt +Via-Reggio, que vous habitiez depuis la mort de votre femme. Cela +suffira. + +--Vous croyez? + +--Certainement. + +--Trs bien, alors. + +--Si l'on apprenait quelque chose de cette sparation.... + +--Ah! oui. Que dirais-je? + +--Qu'un prcepteur infidle, vendu aux ennemis de votre famille.... + +--Aux Corsinari? + +--Certainement... avait enlev cet enfant pour que votre nom s'teignt. + +--C'est juste, puisqu'il est fils unique. + +--Eh bien, maintenant que tout est arrt, que vos souvenirs, remis +neuf, ne vous trahiront pas, vous avez devin sans doute que je vous ai +mnag une surprise? + +--Agrable? demanda le Lucquois. + +--Ah! dit Monte-Cristo, je vois bien qu'on ne trompe pas plus l'oeil que +le coeur d'un pre. + +--Hum! fit le major. + +--On vous a fait quelque rvlation indiscrte, ou plutt vous avez +devin qu'il tait l. + +--Qui, l? + +--Votre enfant, votre fils, votre Andrea. + +--Je l'ai devin, rpondit le Lucquois avec le plus grand flegme du +monde: ainsi il est ici? + +--Ici mme, dit Monte-Cristo; en entrant tout l'heure, le valet de +chambre m'a prvenu de son arrive. + +--Ah! fort bien! ah! fort bien! dit le major en resserrant chaque +exclamation les brandebourgs de sa polonaise. + +--Mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, je comprends toute votre +motion, il faut vous donner le temps de vous remettre; je veux aussi +prparer le jeune homme cette entrevue tant dsire, car je prsume +qu'il n'est pas moins impatient que vous. + +--Je le crois, dit Cavalcanti. + +--Eh bien, dans un petit quart d'heure nous sommes vous. + +--Vous me l'amenez donc? vous poussez donc la bont jusqu' me le +prsenter vous-mme? + +--Non, je ne veux point me placer entre un pre et son fils, vous serez +seuls, monsieur le major; mais soyez tranquille, au cas mme o la voix +du sang resterait muette, il n'y aurait pas vous tromper: il entrera +par cette porte. C'est un beau jeune homme blond, un peu trop blond +peut-tre, de manires toutes prvenantes; vous verrez. + +-- propos, dit le major, vous savez que je n'ai emport avec moi que +les deux mille francs que ce bon abb Busoni m'avait fait passer. +L-dessus j'ai fait le voyage, et.... + +--Et vous avez besoin d'argent... c'est trop juste, cher monsieur +Cavalcanti. Tenez, voici pour faire un compte, huit billets de mille +francs. + +Les yeux du major brillrent comme des escarboucles. + +C'est quarante mille francs que je vous redois, dit Monte-Cristo. + +--Votre Excellence veut-elle un reu? dit le major en glissant les +billets dans la poche intrieure de sa polonaise. + +-- quoi bon? dit le comte. + +--Mais pour vous dcharger vis--vis de l'abb Busoni. + +--Eh bien, vous me donnerez un reu gnral en touchant les quarante +derniers mille francs. Entre honntes gens, de pareilles prcautions +sont inutiles. + +--Ah! oui, c'est vrai, dit le major, entre honntes gens. + +--Maintenant, un dernier mot, marquis. + +--Dites. + +--Vous permettez une petite recommandation, n'est-ce pas? + +--Comment donc! Je la demande. + +--Il n'y aurait pas de mal que vous quittassiez cette polonaise. + +--Vraiment! dit le major en regardant le vtement avec une certaine +complaisance. + +--Oui, cela se porte encore Via-Reggio, mais Paris il y a dj +longtemps que ce costume, quelque lgant qu'il soit, a pass de mode. + +--C'est fcheux, dit le Lucquois. + +--Oh! si vous y tenez, vous le reprendrez en vous en allant. + +--Mais que mettrai-je? + +--Ce que vous trouverez dans vos malles. + +--Comment, dans mes malles! je n'ai qu'un portemanteau. + +--Avec vous sans doute. quoi bon s'embarrasser? D'ailleurs, un vieux +soldat aime marcher en leste quipage. + +--Voil justement pourquoi.... + +--Mais vous tes homme de prcaution, et vous avez envoy vos malles en +avant. Elles sont arrives hier l'htel des Princes, rue Richelieu. +C'est l que vous avez retenu votre logement. + +--Alors dans ces malles? + +--Je prsume que vous avez eu la prcaution de faire enfermer par votre +valet de chambre tout ce qu'il vous faut: habits de ville, habits +d'uniforme. Dans les grandes circonstances, vous mettrez l'habit +d'uniforme, cela fait bien. N'oubliez pas votre croix. On s'en moque +encore en France, mais on en porte toujours. + +--Trs bien, trs bien, trs bien! dit le major qui marchait +d'blouissements en blouissements. + +--Et maintenant, dit Monte-Cristo, que votre coeur est affermi contre les +motions trop vives, prparez-vous, cher monsieur Cavalcanti, revoir +votre fils Andrea. + +Et faisant un charmant salut au Lucquois, ravi, en extase, Monte-Cristo +disparut derrire la tapisserie. + + +FIN DU TOME DEUXIME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome II, by +Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II *** + +***** This file should be named 17990-8.txt or 17990-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/9/17990/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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