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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17984-8.txt b/17984-8.txt new file mode 100644 index 0000000..218c79b --- /dev/null +++ b/17984-8.txt @@ -0,0 +1,3145 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'illustre comédien, ou Le martyre de +Sainct Genest, by Nicolas Mary + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'illustre comédien, ou Le martyre de Sainct Genest + +Author: Nicolas Mary + +Release Date: March 14, 2006 [EBook #17984] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRE COMÉDIEN, OU LE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + L'ILLUSTRE + COMEDIEN, + OU + LE MARTYRE + DE + SAINCT GENEST. + + + TRAGEDIE. + + + [EX DOLORE + GAUDIUM] + + + À PARIS, + + Chez CARDIN BESONGNE, au Palais, + au haut de la Montée de la saincte Chappelle, + aux Roses Vermeilles. + + M. DC. XLV. + + _AVEC PRIVILEGE DU ROY._ + + + + + + Advis au Lecteur. + +_L'Autheur ayant esté commandé par son Altesse Royalle de le suivre en son +Voyage de Bourbon, n'a peu estre present à l'impression de ce livre, ny +mesme faire son Epistre liminaire: ce que le Lecteur excusera quand il +sçaura que nous avons eu le soin de faire voir les espreuves à un Seigneur +de condition qui nous l'a rendu fort correct._ + + + + + _Extraict du Privilege du Roy._ + +Par grace & Privilege du Roy donné à Paris le dernier Avril 1645. signé +par le Roy en son Conseil, CROISET, il est permis à Cardin Besongne, +Marchand Libraire à Paris, d'imprimer, vendre & distribuer un livre +intitulé, _L'Illustre Comedien, ou le Martyre de sainct Genest_: Et +deffences sont faites à toutes sortes de personnes que ce soit de +l'imprimer ny faire imprimer, vendre ny debiter pendant le temps de sept +ans, sur peine de mil livres d'amende, & de tous despens dommages & +interests, comme plus amplement est contenu par lesdites lettres de +Privilege. + + +_Achevé d'imprimer le 8. May 1645._ + + + + +LES ACTEURS. + +DIOCLETIAN, Empereur Romain. +AQUILLIN, Favory de l'Empereur. +RUTILE, Conseiller d'Estat de l'Empereur. +GENEST, Comedien. +ARISTIDE, Confident de Genest. +ANTHENOR, Pere de Genest. +PAMPHILIE, Maistresse de Genest. +LUCIANE, Soeur d'Anthenor. +DEUX GARDES. + +_La Scene est à Rome dans une Salle du Palais de l'Empereur._ + + + + + L'ILLUSTRE COMEDIEN, + OU + LE MARTYRE DE SAINCT GENEST. + + TRAGEDIE. + + + + + ACTE PREMIER. + + + SCENE PREMIERE. + + Diocletian. Aquillin. Rutile. & deux Gardes. + + + AQUILLIN. + + Ta puissance, Cesar, est en fin sans seconde. + Rome en te couronnant te soubsmet tout le monde, + Et rend en mesme temps ton sort si glorieux, + Que tu ne connois plus de Rivaux que les Dieux: + Comme eux tu peux tout perdre, & comme eux tout absoudre, + Tes aigles icy bas sont armez d'une foudre, + Qu'au gré de tes desirs tu peux mettre en tes mains, + Et comme Jupiter en punit les humains: + Vous commandez tous deux avec mesme advantage, + S'il regne dans le Ciel, la terre est ton partage, + Et si cent deitez en reverent les loix, + Tu voids quand il te plaist à tes pieds mille Roys, + Dont le pouvoir defere à ta grandeur supréme, + Et se change en respect devant ton diadesme, + Les perses sont deffaits, Carinus est soubsmis, + Horsmis quelques Chrestiens tu n'as plus d'ennemis, + Et cette secte impie alors qu'elle conspire, + Ne s'attaque qu'aux Dieux & non à ton Empire. + + DIOCLETIAN. + + C'est en vain Aquillin que tu penses flatter, + Un mal que cet Empire a lieu de redouter, + Puis qu'en choquant les Dieux protecteurs des couronnes, + Il sappe de l'Estat les plus fermes colonnes: + Je suis grand, il est vray, tout flechit soubs mes loix, + Et parmy mes sujets je puis compter des Roys, + Mais si dans Rome mesme une secte me brave, + C'est paroistre Empereur, & souffrir en esclave; + C'est tenant asservy le reste des humains, + Au milieu de ma Cour avoir des souverains. + Leur projet me dis-tu ne tend pas à l'Empire, + Ils n'en veulent qu'aux Dieux, quel mal peut estre pire? + Et pourquoy penses-tu que ces audacieux, + Considerent les Roys s'ils mesprisent les Dieux? + Non, non, ce mal est grand dez qu'il commence à naistre + Il le faut estouffer pour l'empescher de croistre, + Et venger par l'effect de nos justes arrests + De la Terre & des Cieux les communs interests. + + RUTILE. + + Suspends un peu, Seigneur, un decret si severe, + Donne quelque relache à ta juste colere, + Espargne Rome enfin, & par d'autres moyens + Au respect de tes loix range ses citoyens: + Tes boureaux ont sur eux assez fait de carnages + Les gesnes ont assez exercé leurs courages, + Et jusqu'icy tes yeux (equitable Empereur) + N'ont desja que trop veu de spectacles d'horreur: + Ce n'est pas que je sois du party des rebelles, + J'ay trop d'aversion pour les sectes nouvelles, + Comme toy je condamne, & je hay les Chrestiens, + Tes desirs sont mes voeux & mes dieux sont les tiens, + Mais comme les erreurs de cette troupe infame + Sont enfin des deffaux qui s'attachent à l'ame, + Je treuve que l'on fait d'inutiles efforts + Pour guerir les esprits d'en affliger les corps, + Cette superieure & plus noble partie + Par des effets si bas n'est point assujettie + Elle brave ses fers, & rit de sa prison, + Pour suivre seulement les loix de la raison: + Elle seule la dompte, elle seule est sa Reine, + Et sur elle, elle seule agit en souveraine; + Pour ranger les Chrestiens aux termes du devoir + Une fois, ô Cesar, sers toy de son pouvoir: + Faits agir la raison, laisse agir les exemples, + Tasche par la douceur de les mener aux Temples, + Et sans plus les forcer, donne leur le loisir, + D'examiner un peu ce qu'ils doivent choisir. + L'aspect de tes boureaux rend leur ame interdite, + Le fer les effarouche, & le sang les irrite, + Au lieu que ta bonté peut remettre leurs sens + Et faire offrir aux Dieux des voeux & de l'encens. + + DIOCLETIAN. + + Rutile, ton conseil promet de belles choses: + Mais fais voir les effets de ce que tu proposes, + Et puis que les tourmens ont si peu reussy, + Tente ce beau moyen dont tu parles icy, + Je commets à tes soings cette affaire importante, + Ton esprit est adroit, & ta langue eloquente, + Tu n'auras pas fait peu si calmant ma fureur + Tu peux par tes raisons vaincre aussi leur erreur. + + AQUILLIN. + + L'espoir en est fort beau, mais l'effet difficile. + + RUTILE. + + Il est vray que l'effort en peut estre inutile, + Et je ne voudrois pas respondre absolument + Qu'il ayt selon nos voeux un bel evenement: + Mais on peut sans hazard esprouver cette voye, + Et ce fidele advis que le ciel vous envoye + Pour calmer doucement les esprits furieux, + Et les ranger apres au service des Dieux. + Ces arbitres prudens des affaires du monde, + Bien qu'ils soient tout-puissans, veulent qu'on les seconde, + Et se servent souvent des objets moins parfaits + Pour produire icy bas d'admirables effets. + Sçache donc, ô Cesar, quelle est mon entreprise, + Tu la croiras d'abord digne qu'on la mesprise, + Mais si ta Majesté la peze meurement, + Elle en verra l'adresse avec estonnement. + + DIOCLETIAN. + + Quel peut estre ce rare & nouveau stratageme + Dont tu veux te servir. + + RUTILE. + + Tu le verras toy-mesme. + Et pourveu qu'à mes soins tu vueilles consentir, + Je pourray m'acquitter & te bien divertir. + + DIOCLETIAN. + + Que faut-il pour dompter ces coeurs opiniâtres. + + RUTILE. + + Changer les eschaffauts en superbes Theatres, + Et là, leur faire voir dans la derision + L'erreur & les abus de leur Religion, + Tu sçais combien, Genest, cet Illustre Comique + A de grace & d'addresse en tout ce qu'il pratique, + Et qu'au gré de sa voix, & de ses actions, + Il peut comme il luy plaist changer nos passions, + Esgayer nos esprits, les rendre solitaires, + Amoureux, mesprisans, pitoyables, coleres, + Et par un souverain & merveilleux pouvoir + Imprimer en nos coeurs tout ce qu'il nous fait voir, + Commande luy, Seigneur, d'exposer sur la scene + Les superstitions d'une trouppe peu saine + Qui se nourrit d'espoir, & pour de faux appas, + Quitte l'heur qui la suit & qui luy tend les bras, + Si tu doutes encor des traits de ta science + Tu peux dans ton Palais en faire experience, + Et par un coup d'essay de cét art merveilleux + En toy-mesme esprouver ce qu'il pourra sur eux. + + DIOCLETIAN. + + Je le veux. Aquillin, faites qu'on me l'amene, + Despeschez. + + AQUILLIN. + + J'obeis. + + RUTILE. + + Sans qu'il ayt cette peine + Ce Garde que voila le peut faire avancer. + + DIOCLETIAN. + + Est-il là? + + RUTILE. + + Ouy, Seigneur, je le viens de laisser + Avec ses compagnons dans la sale prochaine + Où depuis quelque temps je croy qu'il se promene + Attendant les moyens & la commodité + De se venir offrir à vostre Majesté. + + DIOCLETIAN. + + Qu'il entre. + + AQUILLIN. + + Garde, allez. + + RUTILE. + + Cette Troupe est fort belle, + Et de plus, pour vous plaire elle a beaucoup de zele. + + UN GARDE. + + Le voila. + + DIOCLETIAN. + + Qu'il advance. + + + + SCENE II. + + Genest. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide. Diocletian. + Aquillin. Rutile. Un Garde. + + + GENEST. + + Invincible Empereur, + Puis que ta Majesté nous accorde l'honneur, + De donner quelquefois aux esbas du Theatre + Cette presence Auguste & que Rome idolatre, + Souffre aujourd'huy, Seigneur, que j'expose à tes yeux, + Quelques foibles crayons de tes faits glorieux, + Et que par le recit de tes hautes merveilles + Du peuple & de ta Cour nous charmions les oreilles. + Je ne puis, ô Cesar, t'offrir rien de plus beau, + Qu'en faisant de toy-mesme un Illustre tableau, + Sans que j'aye recours aux communes Histoires, + Permets moy de parler de tes belles Victoires, + Et d'apprendre aux Romains par tes rares exploits, + Combien ils sont heureux de vivre soubs tes loix: + Permets moy d'estaler tes qualitez diverses, + Tant de fameux lauriers emportez sur les Perses, + Les Barbares deffaits, Carinus surmonté, + Et tout le monde en fin, ou soubsmis, ou dompté, + Dans un si noble employ me rendant admirable, + Je te rendray, Seigneur, à chacun adorable, + Mesme à tes envieux tu paroistras parfait. + + DIOCLETIAN. + + Non, Amy, de ton art, je veux un autre effet, + La Renommée icy parle assez de ma gloire, + Et Rome de mes faits ne perd point la memoire, + Rutile vous dira quelle est ma volonté. + Donnez ordre, Aquillin, que tout soit appresté, + Qu'il ne leur manque rien. + + + + SCENE III. + + Rutile. Genest. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide. + + + RUTILE. + + Si vous desirez plaire, + Apprenez, mes amis, ce que vous devez faire, + Cesar est ennemy de ces lâches mortels, + Qui refusent l'encens qu'on doit à nos autels, + Et d'un nouveau Prophete approuvant l'imposture + L'adorent comme autheur de toute la nature. + Faites voir leurs abus, descouvrez leur erreur, + Rendez les des humains & la honte, & l'horreur, + Mocquez-vous de leur foy, riez de leurs mysteres, + Des superstitions de leurs regles austeres, + Et des appas trompeurs de tant d'illusions + Qui seduisent leurs sens & leurs opinions. + Rendez-les en un mot de tout poinct ridicules: + Mais d'ailleurs exaltez Jupiter, nos Hercules, + Nos Mars, nos Apollons, & tous les autres Dieux + Qu'ont icy de tout temps adoré nos ayeux. + Je ne vous puis donner de conseil plus utile. + + GENEST. + + Ny prescrire d'employ qui nous soit plus facile, + Ces Rebelles, des Dieux & des hommes hays, + M'ont fait abandonner mon Pere, & mon Pays, + Où ne pouvant souffrir leurs coupables maximes + Je me suis par ma fuitte affranchy de leurs crimes + De sorte que contre eux justement animé, + Je feray voir l'abus dont ce peuple est charmé: + Et que le vain espoir qui le flatte & le lie + N'est rien qu'une chimere, un songe, une folie, + Qui s'estans emparez de ces foibles esprits + Les rend de l'univers la fable & le mespris. + Est-il rien de plaisant comme l'erreur extreme + D'un mystere nouveau qu'ils appellent Baptéme, + Où de trois gouttes d'eau legerement lavez, + Ils se pensent desja dans les cieux eslevez? + Certes on ne peut trop admirer leurs manies + De croire que deux mots, & des ceremonies + Puissent en un moment les rendre glorieux, + Au point que d'aspirer au partage des Cieux. + C'est par cette action si digne de risée, + Et des meilleurs esprits de tout temps mesprisée + Que je veux commencer les divertissemens, + Que l'Empereur attend de nos raisonnemens, + Nous ne sçaurions choisir de plus belle matiere. + C'est là que me donnant une libre cariere, + Je mettray les Chrestiens en un si mauvais point + Qu'ils seront insensez s'ils ne se changent point. + Ces moyens, quoy que doux, peuvent plus que les gesnes, + Et la honte souvent fait bien plus que les peines. + + RUTILE. + + C'est ce qu'à l'Empereur j'ay pû faire esperer, + Ne perdez point de temps, allez vous preparer, + Et taschez de remplir une si belle attente. + + GENEST. + + Nous rendrons sur ce poinct sa Majesté contente. + + RUTILE. + + Si Cesar est content, vous le serez aussi. + + GENEST. + + Nous pouvons sans sortir nous concerter icy, + Et sans qu'il soit besoin d'aprests ny de theatre, + Icy mesme Cesar de nostre art idolatre + Peut voir nos actions avec tant de plaisirs + Qu'ils passeront l'espoir & vaincront ses desirs. + + RUTILE. + + Le permettent les Dieux! mais adieu, je vous laisse. + + GENEST. + + Dans deux heures au plus vous verrez nostre adresse. + + + + SCENE IV. + + Genest. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide. + + + GENEST. + + Amys, c'est à ce coup qu'il faut que nos esprits + Devant un Empereur se disputent le prix, + Et que chacun de nous amoureux de la gloire + Tasche sur son Rival d'emporter la victoire. + Cet employ glorieux peut changer nostre sort, + Combattons ses rigueurs par un illustre effort, + Et par une action qui ne soit pas commune + Acquerons pour amis Cesar, & la Fortune. + Ce bon heur aujourd'huy ne depend pas de nous, + Vous sçavez comme moy ce qu'on attend de vous, + Et sans beaucoup resver il nous sera facile + De reduire en effects les advis de Rutile. + + ANTHENOR. + + Mais quelle Histoire enfin peut servir de sujet + Et propre & convenable à ce rare projet? + + ARISTIDE. + + Celle d'Ardaleon, ou celle de Porphire, + Qui tous deux bien aymez des maistres de l'Empire, + Furent par les Chrestiens tellement abusez + Qu'ils suivirent des voeux qu'ils avoient mesprisez, + Et par une folie à nulle autre seconde + Se rendirent l'opprobre & la fable du monde. + + LUCIANE. + + Tous deux ont exercé nostre profession. + + PAMPHILIE. + + Et le baptesme fut la premiere action + Qui flattant de ces fous la ridicule envie + Leur fit perdre à tous deux & les biens & la vie. + + GENEST. + + Des principes pareils ont souvent chez les grands + Produit à leurs autheurs des succez differents, + Nous pouvons profiter icy de leur exemple, + Et les suivre au Theatre, & non pas dans le Temple + Où leur aveuglement leur fit trouver dans l'eau, + Le funeste poison qui les mit au tombeau. + Mais sans chercher si loing le secours d'une Histoire + Qui nous pourroit charger l'esprit & la memoire: + Nous pouvons rencontrer dans nostre propre sort, + De quoy plaire à Cesar qui nous prisera fort + Si par un trait adroit & de haute industrie, + Il sçait que nous aurons quitté nostre Patrie, + Nos parens & nos biens pour venir en ces lieux, + Loing de ses ennemis rendre hommage à ses dieux. + Voicy donc quel sera l'ordre de ce mystere, + Il faudra qu'Anthenor represente mon Pere: + Et que par un flatteur, quoy que faux entretien, + Il feigne qu'il me veut aussi rendre Chrestien. + Ma soeur qui me portoit à cette loy prophane + Avoit, vous le sçavez, de l'air de Luciane, + Qui sçaura je m'asseure en cette occasion, + Imiter son humeur & son affection. + Aristide d'ailleurs pour vaincre sa folie, + Se dira parmy nous frere de Pamphilie, + Et me conjurera par l'esclat de ses yeux, + De ne la point trahir, aussi bien que nos Dieux. + Voila sur ce sujet tout ce qui vous regarde, + Le reste. Mais que veut Aquillin, & ce Garde? + + + + SCENE V. + + Aquillin. Genest. Pamphilie. Luciane. Aristide. Anthenor. + Un Garde tenant des presens. + + + AQUILLIN. + + Le Ciel vous ayme Amis, la fortune vous rit, + Le peuple vous admire, & Cesar vous cherit, + Ce que je vous apporte en sont de bonnes marques, + Recevez ces presens du plus grand des Monarques, + Et croyez toutesfois que ces rares bienfaits + Ne sont de ses bontez que les moindres effets. + + GENEST. + + Ces magnifiques dons d'une illustre personne, + Marquent la dignité de la main qui les donne, + Et nous n'ignorons pas qu'il est en son pouvoir + De porter ses bienfaits plus loing que nostre espoir, + Mais de tant de faveurs dont Cesar nous accable, + Sa presence nous est la plus considerable, + Et le soing de luy plaire en ma profession, + Borne tous mes desirs & mon ambition. + + PAMPHILIE. + + Il n'en est point icy qui ne parle de mesme, + Envers sa Majesté nostre zele est extréme, + Et tous esgalement nous nous sentons ravir: + À l'inclination qu'il a de le servir. + + AQUILLIN. + + Tant de civilitez veulent que je confesse, + Que nostre cour n'a pas toute la politesse, + Puis qu'on la void en vous en un point si parfait, + Que quiconque vous parle en admire l'effect. + + ARISTIDE. + + Ha! Seigneur, il suffit de vostre bien-veillance, + Sans que vous confondiez avec vostre esloquence, + Ceux que tant de faveurs & de bienfaits receûs, + De Cesar & de vous rendent assez confus. + + LUCIANE. + + Ouy Seigneur... + + AQUILLIN. + + Brisons là: mes yeux & mes oreilles, + Charmez d'ouir & voir tant de rares merveilles, + Font qu'insensiblement m'arrestant en ces lieux, + Je vous derobe un temps qui vous est precieux. + L'Empereur vous attend. + + ANTHENOR. + + Rien plus ne nous arreste. + + GENEST. + + Vous pouvez l'asseurer que nostre bande est preste, + Et que nous n'attendons que son commandement, + Pour luy donner icy du divertissement. + + + _Fin du premier Acte._ + + + + + ACTE SECOND. + + + SCENE PREMIERE. + + Diocletian. Aquillin. Rutile. & suitte. + + + DIOCLETIAN. + + Rutile, nous verrons si cette haute estime, + Où tu mets nos acteurs est juste & legitime, + Et si ces grands esprits que tu tiens si parfaits, + Produiront sur le mien de semblables effets. + Si l'on croit tes discours, ma cour n'a point de grace, + Que la leur aisement ne surmonte, & n'efface, + Et mesme l'on diroit que les perfections, + Naissent de leur parole, & de leurs actions. + + AQUILLIN. + + Quelque approbation que Rutile leur donne, + Son sentiment est juste & n'a rien qui m'estonne: + Bien que quelques brutaux ayent leur art à mespris, + Il n'admet point pourtant de vulgaires esprits, + De corps mal composez, & de qui l'apparence, + Ne puisse au moins donner quelque belle esperance. + Le Theatre est severe, & veut des qualitez, + Qui puissent faire aux grands admirer ses beautez: + Le charme de la voix est sa moindre partie, + Si de l'intelligence elle n'est assortie, + Et le geste pour elle est un foible secours, + Si ce rayon divin ne regle ses discours, + Outre le jugement, l'adresse, & la memoire, + L'asseurance est aussi necessaire à sa gloire, + Et la propreté mesme en son habillement, + N'est point pour un acteur un petit ornement. + + DIOCLETIAN. + + Hé bien nous en verrons bien tost l'experience: + Faites les commencer, & qu'on preste silence. + + + + SCENE II. + + Luciane. Genest. + + + LUCIANE. + + Ha! mon frere, si rien ne vous peut esmouvoir, + Considerez des pleurs. + + GENEST. + + Qui seront sans pouvoir. + Ha! c'est trop, levez vous, c'est en vain Luciane + Que l'on croit me porter à cette loy prophane, + Dont un nouveau Prophete, & trop foible Docteur, + Se rendit autresfois le ridicule Autheur, + Je ne me repais point de ces vaines chimeres, + Dont il sçeût esblouyr les esprits des nos peres, + Je sçay mieux me servir des droits de ma raison: + Et parmy le nectar discerner le poison. + + LUCIANE. + + Pleûst au Ciel! + + GENEST. + + Vos souhaits aussi bien que vos larmes, + Pour vaincre mon esprit sont d'inutiles armes. + Croyez vous pour me voir de parens obsedé: + Que par de vains transports je sois persuadé? + Non non, mon Jugement plus ferme, & plus solide, + Ne sçauroit escouter un conseil si perfide, + Pour suivre un inconnu qui fut mis aux liens, + Et dans son triste sort abandonné des siens. + + LUCIANE. + + Mais cet abandonné que vostre esprit abhorre, + Est ce Dieu tout puissant que le Ciel mesme adore, + Qui comble tout de gloire à son auguste aspect, + Et fait trembler là haut les Anges de respect. + Il naquit sans grandeur, sans esclat, & sans lustre; + Mais dans l'obscurité son berceau fut illustre, + Puis qu'à peine il parut qu'on redouta ses loix, + Et qu'encor tout enfant il fit trembler des Roys. + Si des siecles passez nous croyons les plus sages, + Des Princes d'Orient il reçeut les hommages, + Et l'astre qui guida ces Mages en ce lieu, + Fit bien voir que c'estoit la demeure d'un Dieu. + Il vescut, dites vous, ainsi qu'on le raconte, + Dedans l'ignominie, & mourut dans la honte, + Abandonné des siens, trahy, desadvoué, + Sur un infame bois honteusement cloué; + Mais c'est par ce moyen si difficile à croire, + Qu'il pretend sur sa honte establir vostre gloire, + Et par l'unique prix de son sang precieux + Qu'il vous veut acheter le partage des Cieux. + + GENEST. + + Que d'un trompeur espoir vostre ame est possedée, + S'il n'a pour fondement que cette vaine idée! + Et qu'un bonheur est faux, quand par un triste effort + La honte le produit aussi bien que la mort. + Rangez-vous du party de ces hautes puissances + Qui donnent à nos voeux d'illustres recompences, + Qui se font adorer en cent climats divers, + Et rendent nos Cesars Maistres de l'Univers. + Nous ne sçaurions faillir en suivant leurs exemples; + Comme dans leurs Palais suivons-les dans les Temples, + Et puis que le destin nous a faits leurs sujets, + N'ayons pas en nos voeux de differents objets. + Mais changeons de discours: Anthenor qui s'advance, + Ne prendroit pas plaisir à cette conference: + Sans doute que blessé d'un mesme traict que vous, + Il me vient assaillir, & seconder vos coups. + + + + SCENE III. + + Anthenor. Genest. Luciane. + + + ANTHENOR. + + Hé bien, s'est-il rendu ce rebelle courage? + + LUCIANE. + + Aussi peu qu'un Rocher qui battu de l'orage + Mesprise les assauts, & de l'onde & du vent, + Et paroit à nos yeux plus ferme que devant. + + GENEST. + + Cette comparaison n'est pas mal assortie, + Mon coeur & le Rocher ont de la sympathie, + Car si l'un par les vents ne se peut esmouvoir, + Les souspirs ont sur l'autre aussi peu de pouvoir. + + ANTHENOR. + + Ha, mon fils! si ce coeur te permets de connoistre + Que celuy qui te parle est l'autheur de ton estre, + Fust-il cent fois plus ferme, & plus dur qu'un Rocher, + Cette obligation a droit de le toucher. + + GENEST. + + Ouy, je vous dois le jour, je vous dois ma naissance, + Et ce corps pour ce droict vous doit obeissance: + Mais l'esprit qui m'anime, & que je tiens des Cieux + Est un noble tribut que je ne dois qu'aux Dieux. + + ANTHENOR. + + Mais à ce Dieu puissant... + + GENEST. + + Qui n'est qu'une chimere + Qu'autrefois vous blasmiez. + + ANTHENOR. + + Qu'à present je revere. + + GENEST. + + Dites plutost un Dieu que vous avez resvé. + + ANTHENOR. + + Un Dieu par qui tout vit, & tout est conservé, + Et qui pour te donner une immortelle vie + Voulut bien qu'icy bas elle luy fust ravie. + + GENEST. + + Pour moy? je desadvoue un si puissant effort, + Et ne tiens pas ma vie un effet de sa mort. + + ANTHENOR. + + Horrible impieté! detestable blasphéme! + + GENEST. + + Mais qu'on peut effacer avec l'eau du Baptéme. + + ANTHENOR. + + Ouy, mon fils, vien m'y suivre. + + GENEST. + + Ha! ne me pressez pas. + + ANTHENOR. + + Quoy d'un si beau sentier tu retires tes pas? + + GENEST. + + Ouy, je m'en veux tirer comme d'un precipice, + Où vous avez dessein qu'avec vous je perisse. + + ANTHENOR. + + Mais plutost où je veux te sauver avec moy. + + GENEST. + + Ayez soing de vous seul, & me laissez. + + ANTHENOR. + + Pourquoy? + + GENEST. + + Parce qu'importuné de vos contes frivoles + Je me lasse d'ouyr tant de vaines paroles. + + ANTHENOR. + + Hé bien, puis que ma voix ne te peut esmouvoir, + Cessant de m'escouter, cesse aussi de me voir: + Va, Monstre, je suivray la loy que tu me donnes, + Et t'abandonneray comme tu m'abandonnes. + + LUCIANE. + + Mon frere! + + ANTHENOR. + + Laissez-là cet objet odieux + Implorer à loisir le secours de ses dieux: + Ils vont en un haut poinct eslever sa fortune, + Et vostre affection le choque, & l'importune. + + + + SCENE IV. + + Genest. Pamphilie. Aristide. + + + GENEST. + + Cet orage, Anthenor, touche peu mes esprits, + Comme je l'attendois il ne m'a pas surpris, + Et depuis quelque temps j'ay bien pû me resoudre + En ayant veu l'esclair, d'ouyr gronder la foudre. + Mais ainsi que l'esclat du celeste flambeau + Qu'on voit apres l'orage & plus clair, & plus beau, + Les divines clartez des yeux de Pamphilie + Viennent chasser l'horreur de ma melancholie, + Et par les doux regards de ces astres d'amour + Dans mon adversité me rendre un plus beau jour. + Exemple merveilleux d'une rare constance, + Cher objet de mes voeux, & de mon esperance, + C'est de vous seule enfin qui gouvernez mon sort + Que j'attends desormais ou ma vie ou ma mort. + Tout me trahit, Madame, & tout me persecute, + Aux plus grands des malheurs le ciel m'a mis en butte, + Et leurs traits toutesfois me sembleroient bien doux + S'ils me laissoient l'honneur d'estre estimé de vous. + Cet espoir tient encor ma fortune en balance, + Luy seul est le secours qui reste en ma deffence, + Et comme vostre coeur est grand & genereux, + Je n'oze pas encor me dire malheureux. + + PAMPHILIE. + + Quel est vostre malheur, & quelle est cette crainte? + Desja sans les sçavoir j'en partage l'atteinte, + Et mon amour est tel que vous luy feriez tort + De le croire sujet aux caprices du sort. + Vos rares qualitez, vos voeux, & vostre flame + L'ont depuis trop long-temps imprimé dans mon ame, + Et malgré vos soupçons je vous puis asseurer, + Qu'il n'est point de malheur qui le puisse alterer. + Mais enfin dictes nous quelle est vostre infortune? + + GENEST. + + C'est une passion à mes veux importune, + Un zele sans raison, un desir dereglé, + Et le pouvoir enfin d'un esprit aveuglé. + + PAMPHILIE. + + Un pere asseurement vous veut porter au change? + Et que soubs d'autres loix l'inconstance vous range? + + GENEST. + + Il le veut, Pamphilie, il le veut: mais apprends + Que d'injustes desirs me sont indifferends, + Et qu'avant que mon coeur consente à cette envie, + Mon amour à tes pieds immolera ma vie. + + PAMPHILIE. + + Je ne souhaitte pas un si funeste effet, + Et peut estre son choix est-il assez parfait + Pour porter son esprit à ces douces contraintes + Qui causent vos transports, & peut estre vos feintes. + + GENEST. + + Ha! de tous les malheurs dont je ressens les coups, + Voila le plus sensible, & plus rude de tous! + Quoy? quand tout m'est fatal, lors que tout m'abandonne, + Pamphilie elle mesme aujourd'huy me soupçonne? + Non non, Madame, non, ne me soupçonnez pas, + D'avoir voulu trahir mes voeux, ny vos appas; + Ce change malheureux que mon pere m'ordonne, + Regarde nos autels, & non vostre personne; + Il ne m'empesche pas que j'adore vos yeux, + Mais il veut pour le sien que je quitte nos Dieux, + Et que suivant l'abus de son erreur extréme, + Contre mes sentimens je le suive au baptéme. + Mais plutot que je change ou d'amour, ou de loy, + Plutost que je viole ou mes voeux, ou ma foy, + Que ces puissantes mains qui gouvernent la foudre, + D'un rouge traict de feu me reduisent en poudre. + Puissé-je estre des Dieux, & des hommes l'horreur, + De tous les elemens esprouver la fureur, + Et si jusqu'à ce point mon jugement s'oublie, + Que je sois à jamais hay de Pamphilie. + + ARISTIDE. + + Quoy, c'est là le sujet qui te trouble si fort? + C'est là l'occasion qui cause ton transport? + Et l'importunité d'une soeur, & d'un Pere, + Est le mal qui t'afflige, & qui te desespere? + Tesmoigne, cher Amy, tesmoigne plus de coeur, + Mesprise leurs discours, & brave leur rigueur; + C'est dedans les malheurs, & les plus grands orages, + Que se font admirer les plus fermes courages. + Laisse, laisse esclatter ce foudre, & ces esclairs, + Dont les traits impuissans ne frapent que les airs, + Les Dieux interessez en ces vaines menaces, + Arresteront bientot le cours de tes disgraces, + Et quand mesme le sort les voudroit achever, + Il ne t'abaisseroit que pour te relever, + Que pour rendre dans peu ton ame plus contente, + Ta fortune plus haute, & bien plus esclattante, + Et te faire advouer qu'il ne t'est rigoureux, + Que pour te faire un jour plus grand, & plus heureux. + Tous les jours le Soleil sort d'une couche noire, + Et la honte est souvent un chemin à la gloire. + Il est vray que chocquant un injuste pouvoir, + Tu peux perdre tes biens, mais non pas ton espoir, + Puis que des immortels la haute providence + Peut donner à ta perte une ample recompence, + Et te faire trouver loing d'un pere irrité + Les fruicts de ton courage, & de ta pieté. + + GENEST. + + Aristide croy moy; le soin de ma fortune, + N'est point dans mes malheurs ce qui plus m'importune, + Puis que comme tu dis, je puis trouver ailleurs, + Et de plus doux espoirs, & des destins meilleurs. + Mais comment penses tu que l'amour qui me lie, + Me permette jamais de quitter Pamphilie? + Peux tu t'imaginer qu'il soit en mon pouvoir, + L'aymant infiniment de vivre sans la voir? + Non, non, loing des attraits de ses graces divines, + Les plus aymables fleurs me seroient des espines, + Je hayrois un trosne, & des sceptres offerts + Me plairoient beaucoup moins que l'honneur de mes fers. + Mais si la cruauté d'un pere inexorable, + A moy mesme aujourd'huy me rend mesconnoissable, + S'il faut que je demeure en ce funeste Estat, + Qui m'oste mes Amis, mes biens, & mon esclat, + (Pardonnez ce discours à ma melancholie,) + Que deviendront nos feux aymable Pamphilie? + Je sçay que vostre coeur est grand, & genereux, + Mais quoy, vous estes femme, & je suis malheureux. + + PAMPHILIE. + + Il est vray, je suis femme, & je le tiens à gloire, + Puis qu'aujourd'huy ce nom releve ma victoire, + Et faict voir en mon sexe un esprit assez fort, + Pour vaincre mieux que vous les malices du sort, + Je ne rediray point icy que je vous ayme, + Qu'ainsi que vos vertus mon amour est extréme, + Mes yeux & mes souspirs vous l'ont dit mille fois, + Et vous l'ont exprimé beaucoup mieux que ma voix: + Mais de quelques rigueurs dont le sort vous accable, + Fussiez vous en un point encor plus deplorable, + Je vous puis asseurer que ma fidelité + Sera jusqu'au tombeau sans inegalité. + + GENEST. + + He! bien, je croiray donc dans le mal qui m'afflige, + Que la nature en vous aura faict un prodige, + Et qu'en vous faisant naistre elle aura mis au jour, + Un miracle parfaict de constance, & d'amour, + Bien qu'en cette bonté dont mon ame se flatte, + Vostre adresse plutot que mon bon heur esclatte, + Je veux bien toutesfois pour calmer ma fureur, + Decevoir mon esprit d'une si douce erreur. + Ouy, Madame, je veux que mon ame soit vaine, + Jusqu'à vous croire atteinte, & sensible à ma peine, + Et me persuader qu'un feu si bien espris, + Au delà de vos jours touchera vos esprits; + Mais encor qu'à ce point vous soyez genereuse, + Pouray-je consentir à vous voir malheureuse, + Et que tacitement il vous soit imputé: + Que sans moy vous seriez dans la prosperité? + Ha! Madame? souffrez qu'en ce desordre extréme, + Ma raison une fois parle contre moy-mesme, + Et qu'agissant pour vous, elle monstre en ce jour, + Par un estrange effect un veritable amour. + + ARISTIDE. + + Ta flame, cher Amy, nous est assez connue: + Je voids en tes discours ton ame toute nue, + Et parmy l'embaras de tant de passions + Je descouvre aisément tes inclinations. + Je sçay bien que ton coeur & constant & fidele, + Pour l'objet qu'il adore a tousjours mesme zele, + Et que tu trouverois un Empire importun, + Si ce rare bonheur ne nous estoit commun, + Mais je sçay bien aussi que ton noble courage, + A peine à consentir qu'il ayt quelque advantage, + Et ces deux mouvemens succedans tour à tour, + Font combattre ta gloire avecque ton amour. + Mais veux tu t'affranchir de cette incertitude, + Qui nourit tes transports, & ton inquietude: + Escoute les conseils que je te veux donner: + Tu nous dis qu'Anthenor te veut abandonner, + Et te priver à tort des droits de ton partage, + Si tu ne suis l'erreur où son ame s'engage, + Dy luy pour parvenir au but où tu pretens: + Que tu rendras ses voeux, & ses desirs contens; + Et feints pour cét effect par un beau stratagéme, + Que tu veux comme luy recevoir le baptéme. + Suivant l'opinion de leur bizare loy, + Leurs mysteres sont vains quand on manque de foy; + De sorte qu'en ton coeur mesprisant leurs manies, + Tu n'auras observé que des ceremonies, + Qui n'ayans pas rendu le baptéme parfait: + N'auront produit en toy qu'un ridicule effect. + Acquiers toy de vrays biens avec de faux hommages: + Un peu d'eau, Cher Amy, calme de grands orages; + Fay que celle qui nuit à tous ses partizans, + Pour toy seule aujourd'hui produise des presens, + Et se rende pareille apres ton entreprise, + A la pluye envoyée à la fille d'Acrise. + + GENEST. + + L'effect de ce conseil offenceroit les Dieux. + + ARISTIDE. + + L'effect de ce conseil leur sera glorieux, + Puis qu'à l'aversion de cette loy nouvelle, + Tu joindras les mespris que ton coeur a pour elle, + Reservant à l'honneur de nos sacrez autels: + Une ame toute pure, & des voeux immortels. + + GENEST. + + À quoy me resoudray-je, aymable Pamphilie? + + PAMPHILIE. + + Je crains. + + ARISTIDE. + + Que craignez vous? + + PAMPHILIE. + + Tout. + + ARISTIDE. + + Dieux! quelle folie? + Vous craignez, dites vous, Quoy? que deux gouttes d'eau + De son ardente amour esteignent le flambeau? + + PAMPHILIE. + + Non, mais que cette erreur à la fin ne luy plaise, + Et qu'elle n'ayt pour nous une suitte mauvaise. + + GENEST. + + Ha! ne me croyez pas d'un esprit si peu sain. + + PAMPHILIE. + + Vous pouvez donc agir, & suivre ce dessein. + + GENEST. + + Il faut adroitement conduire ceste affaire. + + ARISTIDE. + + Laissez m'en le soucy, je verray vostre Pere, + Et je sçauray si bien mesnager ses esprits, + Qu'aveuglé de l'appas du dessein entrepris, + Il ne pourra jamais à travers mon adresse, + Se douter seulement du piege qu'on luy dresse; + Cependant finissant de si longs entretiens + Allez tous deux m'attendre au Temple des Chrestiens. + + + _Fin du second Acte._ + + + + + ACTE TROISIEME. + + + SCENE PREMIERE. + + Diocletian. Aquillin. Rutile. + + + DIOCLETIAN. + + Rutile, je l'advoue, ils sont incomparables, + Et tous en leurs projets me semblent admirables; + Que l'accord de leurs voix, & de leurs actions, + Exprime adroittement toutes leurs passions! + Qu'ils se sçavent bien plaindre, ou feindre une colere! + Que l'amour en leur bouche est capable de plaire! + Et que leur industrie a de grace & d'appas + À dépeindre un tourment qu'ils ne ressentent pas! + N'as tu point remarqué ce qu'a dit Luciane + En faveur des Chrestiens & de leur loy prophane? + Elle en a soustenu l'erreur avec tant d'art, + Que j'ay creû quelque temps qu'elle parloit sans fard, + Et que le trait dont lors elle sembloit atteinte, + Estoit un pur effect, & non pas une feinte. + + RUTILE. + + Il est vrai, mais, Seigneur, n'as-tu pas entendu, + Ce que Genest a dit quand il s'est deffendu? + Avec combien d'esprit, d'adresse, & de courage, + Il a de nos autels conservé l'advantage? + Et par quel art enfin, & quelle invention, + Il se porte au mespris de leur religion? + + DIOCLETIAN. + + Ouy, sa subtilité n'eût jamais de pareilles. + + AQUILLIN. + + Attends un peu, Seigneur, tu verras des merveilles + Qui raviront tes sens avecque tant d'appas, + Que mesme en les voyant tu ne le croiras pas. + + + + SCENE II. + + Diocletian. Aquillin. Rutile, & suitte. Genest. Pamphilie. + Aristide. Luciane. Anthenor. + + + GENEST. + + Où suis-je? Qu'ay-je veu? Quelle divine flame, + Vient d'esblouïr mes yeux, & d'esclairer mon ame? + Quel rayon de lumiere espurant mes esprits, + A dissippé l'erreur qui les avoit surpris? + Je croy, je suis Chrestien; & cette grace extréme, + Dont je sens les effects est celle du Baptéme. + + PAMPHILIE. + + Chrestien? Qui vous l'a faict? + + GENEST. + + Je le suis. + + ARISTIDE. + + Resvez vous? + + GENEST. + + Un Ange m'a faict tel. + + ANTHENOR. + + Devant qui? + + GENEST. + + Devant tous. + + LUCIANE. + + Personne toutesfois n'a veu cette adventure. + + RUTILE, _à l'Empereur_. + + Il leur va debiter quelque estrange imposture. + + AQUILLIN. + + Qu'il feint bien! + + DIOCLETIAN. + + Il est vray qu'on ne peut feindre mieux, + Et qu'il charme l'oreille aussi bien que les yeux. + + GENEST. + + Quoy, vous n'avez pas veu cette clarté brillante, + Dont l'effect merveilleux surpassant mon attente, + Avecque tant d'eclat a paru dans ce lieu + Alors qu'il a reçeu le ministre d'un Dieu. + + ARISTIDE. + + Quel Ministre? Quel Dieu? Tu nous contes des fables. + + GENEST. + + Non, Amys, je vous dis des choses veritables, + Nagueres quand icy j'ay paru devant vous: + Les yeux levez au Ciel, teste nue, à genoux, + Je voyois, ô merveille à peine concevable! + À travers ce lambris un prodige admirable, + Un Ange mille fois plus beau que le Soleil, + Et qui me promettant un bonheur sans pareil, + M'a dit qu'il ne venoit, si je le voulois croire, + Que pour me revestir des rayons de sa gloire. + Lors tous mes sens ravis d'un espoir si charmant: + Ont porté mon esprit à ce consentement, + Qui remplissant mon coeur d'une joye infinie + A fait voir à mes yeux cette ceremonie, + L'Ange, dont la presence estonnoit mon esprit, + En l'une de ses mains tenoit un livre escrit, + Où la bonté du Ciel secondant mon envie, + Je lisois aisément les crimes de ma vie, + Mais avec un peu d'eau que l'autre main versoit, + Je voyoit aussi-tost que l'escrit s'effaçoit, + Et que par un effect qui passe la nature, + Mon coeur estoit plus calme, & mon ame plus pure. + Voila ce que j'ay veu, voila ce que je sens, + Et qui produit en moy des transports si puissans. + Loing de moy desormais estres imaginaires, + Fleaux des foibles esprits, & des Ames vulgaires, + Faux Dieux, ce n'est plus vous aujourd'huy que je crains, + Ny ce foudre impuissant que l'on peint en vos mains: + Je ne vous connois plus, allez, je vous deteste, + Et mon coeur embrazé d'une flame celeste, + Adore un Dieu vivant dont l'extréme pouvoir, + Se faict craindre par tout, & par tout se faict voir. + + DIOCLETIAN. + + Cette feinte, Aquillin commence à me desplaire, + Qu'on cesse. + + GENEST. + + Il n'est pas temps, ô Cesar! de me taire; + Ce Seigneur des Seigneurs, & ce grand Roy des Roys, + De qui tout l'univers doit reverer les loix, + Soubs qui l'Enfer fremit, & que le Ciel adore, + Veut que je continue, & que je parle encore, + Sçache donc, Empereur, que ce Dieu souverain + De qui j'ay ressenty la puissance, & la main, + Lors que je me pensois rire de ses oracles, + Vient d'operer en moy le plus grand des miracles, + Changeant un idolatre en son adorateur, + Et faisant un sujet de son persecuteur. + Ne pensant divertir, ô prodiges estranges! + Que de simples mortels, j'ay resjouy des Anges, + Et dedans le dessein de complaire à tes yeux, + J'ay pleû sans y penser à l'Empereur des Cieux. + Il est vray que privé de ses graces extrémes, + J'ay tantost contre luy vomy mille blasphémes, + Mais dans ces faux discours que ma langue estaloit, + Ce n'estoit que l'Enfer, & non moy qui parloit, + Ce commun Ennemy de tout ce qui respire, + Qui par le crime seul establit son Empire: + Ayant trompé mes sens, & seduit ma raison, + M'avoit mis dans le coeur ce dangereux poison: + Mais enfin de mon Dieu les bontez infinies, + Ont toutes ces horreurs de mon Ame bannies, + Et je veux, ô Cesar! qu'on sçache à l'advenir, + Que je n'ay plus de voix qu'affin de le benir, + Qu'affin de publier aux deux bouts de la terre, + Qu'il est seul souverain, seul maistre du tonnerre, + Des cieux, des elemens, des Anges, des mortels, + Et digne seul enfin, & d'encens, & d'autels. + + DIOCLETIAN. + + Il a perdu le sens, & son ame troublée, + Rend comme son esprit sa langue dereglée. + + GENEST. + + Non, non, mon jugement ne fut jamais plus sain + Qu'alors qu'il a chocqué tes Dieux, & ton dessein, + Et si je l'ay perdu, c'est lors que mes paroles + D'un accent criminel ont flatté tes idoles. + + DIOCLETIAN. + + Ha! ne m'irrite pas, insolent, c'est assez. + Ou l'on te traittera comme les insensez. + + GENEST. + + Ce traittement n'est pas celuy que je souhaitte, + Car on me traitteroit ainsi que l'on te traitte. + + DIOCLETIAN. + + On me traitte en Cesar, en Empereur Romain. + + GENEST. + + On te traitte en esclave, & non en souverain, + Puis que loing d'escouter cette bonté supréme, + Ce Dieu de qui les Roys tiennent leur diadéme, + Souvent tu rens hommage au gré d'un courtizan, + À l'ouvrage imparfaict d'un chetif Artizan, + Qui suivant son caprice, ou celuy de ces traistres, + Te compose des Dieux, & te donne des Maistres. + + DIOCLETIAN. + + Voyez l'audacieux! il croit possible encor, + Faire sur un Theatre ou l'Achile, ou l'Hector. + + GENEST. + + Non, non, par ma raison mon ame mieux guidée, + Ne souffre plus en elle une si vaine Idée, + Je me connois, Cesar, je sçais ce que je suis. + + DIOCLETIAN. + + Mais sçais-tu bien aussi, traistre, ce que je puis? + + GENEST. + + Ouy, ton pouvoir n'est pas un effect que j'ignore, + Je sçay que l'on te craint, & que Rome t'adore, + Mais je sçay bien aussi ce qu'un Dieu me prescrit: + Tu peux tout sur mon corps, & rien sur mon esprit. + + DIOCLETIAN. + + Nous allons esprouver cette haute constance. + + GENEST. + + Tu peux dés à present en faire experience. + Commande à tes boureaux qu'ils m'accablent de fers. + + DIOCLETIAN. + + Perfide, ils t'apprendront le respect que tu pers, + Si tu ne te resous à changer de langage. + + GENEST. + + On ne change jamais quand on a du courage. + + DIOCLETIAN. + + Si faut-il toutesfois ou changer ou perir. + + GENEST. + + He! bien me voila prest, Tyran, allons mourir. + Apportez, apportez ces bienheureuses chaines, + Instrumens de ma gloire ainsi que de mes peines, + + _Luy rejettant son Escharpe._ + + Et reprends desormais ces liens odieux, + Qui me rendoient naguere esclave de tes Dieux. + Que ceux qui n'ont pas veu les divines merveilles, + Qui viennent de ravir mes yeux & mes oreilles, + De tes vaines grandeurs se rendent partizans, + Et d'un oeil envieux regardent tes presens. + Pour moy qui viens de voir de plus illustres marques, + Du pouvoir de celuy qui commande aux Monarques, + Je n'ay plus de desirs qui soient si criminels; + Tes dons sont passagers, les siens sont eternels, + Ses faveurs sont d'un Dieu, tes caresses d'un homme; + Et les honneurs du Ciel valent bien ceux de Rome. + Parle donc, Empereur, & haste mes tourmens; + Tu differes ma gloire, & mes contentemens, + Fay souffrir à mon corps les peines les plus dures, + Irrite tes boureaux, invente des tortures, + Et par un sentiment qui ne t'est pas nouveau + Qu'un deluge de sang te venge d'un peu d'eau, + Dont le divin effect m'a donné tant de graces, + Qu'à tes yeux aujourd'huy je brave tes menaces. + + DIOCLETIAN. + + Tu me braves, mutin, mais de ta trahison, + Et la flame, & le fer me feront la raison! + Qu'on l'oste de mes yeux, soldats, que l'on l'entraine; + Faictes qu'en mesme temps on l'applique à la gesne, + Et qu'il ressente là de si vives douleurs, + Qu'il estime la mort moindre que ses malheurs. + Va les suivre, Rutile, & voy s'il est possible, + De reprimer l'orgueil de ce coeur invincible: + Menace, flatte, prie, importune, promets, + Offre luy des tresors, ouy, je te le permets, + Des charges, des honneurs, & tout ce qui dans Rome, + Peut le mieux assouvir l'esperance d'un homme. + S'il se veut reconnoistre, & quitter son erreur, + Son remords peut encor desarmer ma fureur; + Mais s'il s'obstine plus à faire le rebelle: + Qu'on l'expose aux ardeurs d'une flame cruelle, + Qui sur son corps perfide agissant peu à peu, + Avec mille douleurs le brule à petit feu. + + RUTILE. + + J'observeray cét ordre. + + DIOCLETIAN. + + Allez. + + + + SCENE III. + + Diocletian. Aquillin. Anthenor. Pamphilie. Luciane. Aristide. + + + DIOCLETIAN. + + Lasches complices! + C'est vous que je destine aux plus aspres suplices: + Vous l'avez suborné, vos propos l'ont seduit, + Mais de vos trahisons vous recevrez le fruit, + Ouy, je me vengeray d'un si sensible outrage, + Sans qu'on respecte en vous ny le sexe, ny l'âge, + Sans qu'aucune pitié flechisse mon couroux. + Aquillin. + + LUCIANE. + + Ha! Seigneur, j'embrasse tes genoux. + + DIOCLETIAN. + + Importune. + + ANTHENOR. + + Cesar. + + DIOCLETIAN. + + C'est en vain que vos larmes, + À ma juste rigueur pensent oster les armes; + Apres m'avoir bravé dans mon propre Palais, + Quelle grace osez vous esperer desormais? + Auriez vous bien pensé qu'apres tant d'insolence + Il suffise aujourd'huy d'implorer ma clemence? + Non, non, des crimes tels ne sont jamais remis + Aussi facilement qu'ils ont esté commis, + Et vostre impunité feroit des temeraires + Si je ne vous donnois des chastimens severes, + Il faut donc... + + PAMPHILIE. + + Ha, Cesar! Quel extreme malheur + Nous peut rendre aujourd'huy suspects à ta grandeur? + Qu'avons-nous fait, Seigneur, qui chocque ta puissance? + Sommes-nous criminels par nostre obeïssance? + Tu nous as commandé, nous t'avons obey: + Suivre tes volontez est-ce t'avoir trahy? + Quel est donc le forfait qui nous rend si coupables? + De quelles trahisons nous penses-tu capables? + Nous n'avons point chocqué ny les Dieux ny l'Estat, + Et nostre seul malheur est tout nostre attentat. + Ce n'est pas que je veuille en parlant de la sorte + Arrester les effets du courroux qui t'emporte + Au deplorable poinct où m'a mise le sort, + Je ne me promets plus de calme ny de port, + Et je croirois avoir une trop lasche envie + Si ma voix te parloit en faveur de ma vie: + Non, n'attends point de moy des sentimens si bas; + Prononce si tu veux l'arrest de mon trespas, + Tu me verras mourir & constante & contente; + Mais espargne, ô Cesar, une troupe innocente, + Qui dans tous ses desseins a tousjours prudemment + Regardé son devoir, & ton contentement. + + DIOCLETIAN. + + Quoy donc, vostre devoir consiste à me desplaire? + À promettre une chose, & tenir le contraire? + À venir suborner un sujet à mes yeux, + Et le forcer enfin d'abandonner nos Dieux? + Vous appellez peut estre une telle impudence + Un divertissement, un jeu plein d'innocence? + Mais croyez si ce traict se passe impunément + Que je suis sans memoire & sans ressentiment: + Non, non, perfides, non; apres un tel outrage + Ne vous figurez pas que je sois sans courage; + Ainsi que vostre sort vostre crime vous joint, + Qu'un destin different ne vous separe point, + Vous avez mesme but & mesme intelligence, + Et vous esprouverez une mesme vengeance. + + ARISTIDE. + + Cesar, au nom des Dieux, escoute moy parler, + Voy quels sont les objets que tu veux immoler; + Si ton juste courroux demande des victimes, + Prends garde pour le moins qu'elles soient legitimes, + Et qu'un injuste arrest aussi prompt que cruel, + Ne perde l'innocent avec le criminel. + + AQUILLIN. + + Il est vray qu'on pouroit avec quelque apparence, + Mettre entre leurs forfaits beaucoup de difference, + Anthenor, & sa fille... + + ANTHENOR. + + Invincible Empereur, + Permets qu'en quatre mots je te tire d'erreur, + Luciane, Seigneur, ne fut jamais ma fille, + Je n'eûs jamais d'enfans, je n'ay point de famille, + Et bien que nous ayons imité les Chrestiens, + Nous n'avons point pourtant d'autres Dieux que les tiens. + Tous ces noms supposez & de fils, & de pere, + Ses desirs simulez, & sa feinte colere, + N'estoient que des effets que nous avoit prescrits, + Ce traistre dont le change estonne nos esprits. + + LUCIANE. + + Non, Seigneur, si Genest contre nostre esperance, + A perdu le respect, & changé de creance, + Luy seul a faict son crime, & luy seul aujourd'huy, + En cette occasion doit respondre de luy, + Nous n'avons jamais pris de part en son audace, + Et nous n'en devons point avoir en sa disgrace, + Qu'il fasse l'insensé, l'insolent, le mutin, + Faut-il que son malheur change nostre destin? + Et devons nous icy passer pour ses complices, + Si nous n'avons jamais approuvé ses caprices? + Dez l'instant qu'il s'est mis du party des Chrestiens, + Nous avons separé nos interests des siens, + Et de ses passions nos ames desunies, + Ont plaint en mesme temps & blamé ses manies, + Condamné son orgueil, detesté sa fureur, + Et veû son insolence avec beaucoup d'horreur. + + DIOCLETIAN. + + De qui donc teniez vous ces coupables maximes, + Qui tantot des Chrestiens authorisoient les crimes? + + LUCIANE. + + D'un desir curieux qui ne te peut chocquer, + Puis que je ne l'avois qu'affin de m'en mocquer, + Et qu'encor aujourd'huy ces Illustres mensonges, + Passent dans mon esprit seulement pour des songes. + + DIOCLETIAN. + + Si tu repugnes tant aux abus des Chrestiens, + Fay nous voir des effets du discours que tu tiens, + Va t'en trouver Genest, & t'efforce d'abattre, + Par de vives raisons ce coeur opiniatre. + L'adresse de l'esprit jointe aux graces du corps, + Faict ordinairement d'admirables efforts: + Employe un peu tes yeux au secours de ta bouche, + Il n'est point de mutins qu'un bel objet ne touche; + Desja mon courroux cesse, & cede à tes attraits, + Fay que Genest encor en ressente les traits, + Et que son coeur vaincu par de si belles armes, + Nous rende redevable au pouvoir de tes charmes. + + LUCIANE. + + Je suis preste, ô Cesar! de suivre aveuglément, + Et tes intentions, & ton commandement, + Bien que je ne sois pas assez presomptueuse + Pour en ozer attendre une fin glorieuse: + Pourtant, puis qu'il te plaist, je ne m'en deffends pas, + Et j'emploiray l'adresse au deffaut des appas: + Mais enfin souvien toy, Seigneur, que Pamphilie, + A sur luy dez long-temps sa puissance establie, + Et que l'heureux effort de ce coup glorieux, + Appartient à sa langue aussi bien qu'à ses yeux. + + PAMPHILIE. + + Ha! change de discours, & cesse Luciane, + De vanter un pouvoir dont l'effect te condamne: + Son funeste projet ne m'a que trop appris, + Que je suis à ses yeux un objet de mespris, + Et que la passion que tu crois qui le dompte + N'est plus qu'un foible feu qui ne luit qu'à ma honte, + Que veux tu donc enfin que je fasse aujourd'huy? + Quoy? que ma lacheté m'abaisse contre luy? + Qu'apres son changement je flatte son audace? + Que je verse des pleurs? Que j'implore sa grace? + Non, non, sa trahison le rend trop odieux, + Et je me veux venger aussi bien que nos Dieux. + Cesar, si cet ingrat ne change de courage, + Espargne tes boureaux, il suffit de ma rage, + Tu ne le peux fraper d'un coup plus inhumain; + Laisse donc desormais cét office à ma main, + Et tu reconnoistras que le fer, & la flame, + N'ont rien de comparable au couroux d'une femme, + À qui par imprudence, ou par legereté, + On a manqué d'amour, ou de fidelité. + + DIOCLETIAN. + + J'approuve ton courage aussi bien que ton zele; + He bien! ne vas point voir cet Amant infidele; + Mais si dans sa fureur il demeure obstiné, + Je veux qu'à ton courroux il soit abandonné, + Que tout chargé de fers à tes pieds on l'ameine, + Et puis s'il ne se rend, qu'on l'immole à ta hayne. + + + _Fin du troisiesme Acte._ + + + + + ACTE QUATRIESME. + + + SCENE PREMIERE. + + Pamphilie. Aristide. + + + PAMPHILIE. + + Quoy, rien ne peut flechir ce courage obstiné? + + ARISTIDE. + + Non, bientost devant vous il doit estre amené, + Je vous en donne advis. + + PAMPHILIE. + + Où? + + ARISTIDE. + + Dedans cette salle, + Affin que s'il se peut, cette ame desloyale + Renonce son erreur dedans les mesmes lieux, + Où son crime a chocqué l'Empereur & les Dieux. + + PAMPHILIE. + + Comment le sçavez vous? + + ARISTIDE. + + De l'ordre de Rutile, + Qui voyant qu'on prenoit une peine inutile, + Et que tous nos efforts agissoient vainement, + Pour guerir cet esprit de son aveuglément, + M'a dit qu'il vous alloit envoyer ce rebelle, + Et que je vous en vinsse apporter la nouvelle, + Affin que vostre esprit se puisse preparer, + À luy lancer des traicts qu'il ne puisse parer. + + PAMPHILIE. + + En cette occasion que feray-je Aristide? + + ARISTIDE. + + Vous sçavez mieux que moy l'humeur de ce Perfide. + + PAMPHILIE. + + Il m'a pourtant trompée autant & plus que vous. + + ARISTIDE. + + C'est de vous seule aussi dont il craint le courroux. + + PAMPHILIE. + + Il me craint. + + ARISTIDE. + + Je le crois. + + PAMPHILIE. + + Et sur quelle apparence? + Ne me traitte-t-il pas avec indifference, + Et ne luy suis-je pas un objet de mespris? + + ARISTIDE. + + Vostre nom toutesfois touche encor ses esprits, + Car il n'a pu jamais au recit de vos charmes, + Estouffer ses soupirs ny retenir ses larmes. + + PAMPHILIE. + + Apres ses trahisons & des mespris si grands, + Ses pleurs & ses souspirs sont de foibles garands: + Il a changé l'ingrat, & quoy que l'on presume, + Ce qu'il fit par amour il le fait par coustume. + + ARISTIDE. + + Pour complaire à Cesar, il le faut esprouver, + C'est l'ordre de Rutile. + + PAMPHILIE. + + He bien va le trouver + Et dis que pour dompter ce superbe courage, + Ma hayne & mon amour mettront tout en usage. + Va laisse moy resver à ce fascheux soucy. + + ARISTIDE. + + Adieu, dans un moment vous le verrez icy. + + + + SCENE II. + + + + PAMPHILIE. + + Aveugles Tyrans de mon ame, + Qui regnez sur moy tour à tour, + Hayne, mespris, vengeance, Amour, + Où se termineront mes fureurs, ou ma flame? + Hayne, dois-je suivre tes loix? + Amour dois-je escouter ta voix? + Dois-je courir à la vengeance? + Ou par un plus noble mespris, + Chercheray-je mon allegeance + Dans l'oubly des ardeurs dont mon coeur est epris? + + Ha! dieux que je suis incertaine, + De mon choix, & de mes desirs, + Que de larmes, & de souspirs, + S'opposeroient encore à la fin de ma peine! + Non mes yeux ne le voyons pas, + Laissons le trainer au trespas, + Rendons nostre hayne assouvie; + Ou puis qu'il vous nommoit à tort, + Jadis les Astres de sa vie, + Soyez doresnavant les flambeaux de sa mort. + + Mais, Helas! quelle est mon envie? + Quel est mon aveugle transport? + Puis-je consentir à sa mort, + Sans qu'au mesme moment je renonce à ma vie? + Non, retire toy ma fureur, + Malgré son crime & son erreur, + Je sens bien encor que je l'ayme, + Et je reconnois aujourd'huy, + Que je t'arme contre moy-mesme, + Lors que ma cruauté t'anime contre luy. + + Mais voicy cét ingrat, cachons nostre foiblesse, + Ha! cet abord me tue. + + + + SCENE III. + + Pamphilie. Genest. Deux gardes. + + + PAMPHILIE. + + He bien! ame traistresse, + Te voila dans les fers, & ces honteux liens, + Sont plus chers à tes yeux & plus doux que les miens? + Peut estre qu'à ton coeur mon joug estoit trop rude, + Je payois tes devoirs avec ingratitude, + Je recevois tes voeux avec trop de froideur, + Ou je t'importunois d'une trop vive ardeur. + Ha! je l'avois bien dit, que tes lasches contraintes, + Non plus que tes souspirs n'estoient rien que des feintes, + Et que ton desespoir conceû hors de saison, + Tendoit secrettement à quelque trahison! + Mais ne presume pas, desloyal, que j'endure, + Que l'on fasse à mes voeux cette sensible injure, + Je veux qu'un châtiment aussi rude que prompt, + Dans ton perfide sang en efface l'affront, + Et montre que par moy ton destin sera pire: + Que pour avoir chocqué ny les Dieux ny l'Empire. + + GENEST. + + He bien! executez cét illustre courroux; + C'est pour ce sujet seul que je suis devant vous. + Me voila prest Madame, & victime enchaisnée, + Sans regret, à vos pieds j'attends ma destinée: + Vos yeux pour cét effect aydans vostre rigueur, + Montreront à vos mains le chemin de mon coeur, + Ou s'ils ne veulent pas se donner cette peine, + Armez vous, le voila, frappez belle inhumaine, + Aussi bien de vos Dieux les foudres impuissans, + Ont ils de foibles traits pour estonner mes sens, + Achevez, Pamphilie, achevez vostre ouvrage, + Mon coeur ne tremble point pour un si foible orage, + Vous le voyez naguere amoureux & brulant, + Pour vous mieux contenter voyez le tout sanglant, + Mais si je puis encore esperer quelque grace, + Souffrez qu'auparavant le coup qui me menace, + J'ose vous demander quel estrange forfaict, + Vous anime, Madame, à ce cruel effect? + + PAMPHILIE. + + Quel forfaict, desloyal? ô Dieux quelle impudence! + Il est la vertu mesme; & la mesme innocence, + Il n'a jamais manqué ny d'amour ny de foy, + Il n'a jamais trahy ny l'Empereur ny moy, + Il ne parla jamais en faveur du Baptesme, + Sa bouche n'a jamais proferé de blasphéme, + Des crimes, justes Dieux! il n'en a point commis, + Et vous avez grand tort d'estre ses ennemis: + Insolent, est-ce ainsi que tu veux qu'on te flatte? + + GENEST. + + Non, non, que contre moy vostre courroux esclatte, + Et s'il ne suffit pas pour vous vanger assez, + Joignez y l'Empereur & vos Dieux offencez, + Mais quand vous me traittez de traistre & de parjure, + Je ne sçaurois souffrir l'une ny l'autre injure, + Veu qu'icy malgré vous les cieux me sont tesmoins, + Que jamais mon amour ne les merita moins, + Il est vray qu'autrefois je meritois ce blame, + Quand pour flatter vos yeux je trahissois vostre ame, + Et portois vos esprits à des impressions, + Qui n'estoient en effect que des illusions, + Ouy, je vous trahissois, quand mon ame aveuglée, + Ne concevoit pour vous qu'une ardeur dereglée, + Et subornant mon coeur par d'injustes desirs, + Vous aymoit beaucoup moins que ses propres plaisirs, + Mais, Madame, aujourd'huy que ma flame est plus pure, + Que le feu n'est là haut au lieu de sa nature, + Qu'un veritable amour me porte à vous cherir, + Jusqu'à vouloir pour vous tout quitter & mourir; + Me pouvez vous sans tort appeller infidele, + Traistre, parjure, ingrat, inconstant, & rebelle? + + PAMPHILIE. + + Quels noms penses tu donc qu'on te doive donner, + Quand on te void tout fuir, & tout abandonner? + Quand pressé des vapeurs de ta melancolie, + Pour des illusions tu quittes Pamphilie? + Quand tu pers tout respect? quand tu changes de loy? + Quand tu trahis tes Dieux, & ton Prince, & ta foy? + + GENEST. + + Ha! que la trahison est innocente & belle! + Et la fidelité blamable & criminelle, + Quand leur effect regarde un Tyran, & des Dieux, + Qui n'ont rien que d'horrible & de pernicieux, + Qu'il est doux de sortir d'un joug si detestable, + Pour entrer soubs les loix d'un Monarque adorable + Qui tient dedans les Cieux son Palais & sa Cour; + Et qui n'est que douceur, que justice, & qu'amour. + Ha! si vous connoissiez, ma chere Pamphilie, + La nuit où vostre erreur vous tient ensevelie, + Et si par le secours de cét astre charmant, + Dont l'esclat m'a tiré de mon aveuglement, + Vous pouviez recevoir un rayon de la grace, + Qui met dedans mon coeur une si noble audace + Qu'au prix de vostre sort vous beniriez le mien, + Que vous estimeriez le bonheur d'un Chrestien? + Et que pour en porter les glorieuses marques, + Vous feriez peu d'estat de celles des Monarques. + C'est par ce beau moyen que je veux en ce jour, + Vous témoigner, Madame, un veritable amour, + Et vous faire advouer que je ne fus volage, + Qu'affin de vous cherir à present davantage, + Seigneur, si ta bonté daigne escouter mes voeux, + Accorde à Pamphilie. + + PAMPHILIE. + + Arreste malheureux, + Que veux tu demander? + + GENEST. + + Que sa bonté supréme, + Sauve l'autre moitié qui reste de moy-mesme, + Et souffre pour le moins qu'auparavant ma mort, + Je luy tende la main pour la mener au port. + Si j'obstiens dessus vous cette illustre victoire, + Que son heureux effect augmentera ma gloire! + Que mon sort sera doux, que je mouray content, + Si je puis achever ce dessein important, + Ne le differons point, escoutez moy Madame. + + PAMPHILIE. + + Tu fais de vains efforts pour seduire mon ame. + + GENEST. + + Ha! croyez seulement, & lors le Roy des Cieux + Levera le bandeau qui vous couvre les yeux, + Et vous descouvrira ces clartez nompareilles, + Dont on ne sçauroit trop admirer les merveilles, + Servez vous aujourd'huy du flambeau de la foy. + Ou s'il vous esblouit, du moins escoutez moy: + Mais examinez bien le poids de mes paroles, + Dites moy quels effects produisent vos idoles? + Qu'ont elles icy bas jamais executé, + Qui marque leur puissance, ou leur divinité? + Pensez vous que des Dieux de bois, d'or ou de pierre, + Et dont l'estre est borné dans l'ombre qui l'enserre, + Des Dieux qui ne sont rien que corps inanimez, + Que la main d'un mortel & le fer ont formez, + Ayent pu d'une parolle en miracles feconde, + Créer l'homme, le Ciel, l'air, & la terre & l'onde, + Regler les elemens, semer d'astres les Cieux, + Faire tant de beautez qui brillent à nos yeux, + Et par tout establir cet ordre incomparable, + Qui maintient l'Univers & le rend admirable, + Non, non, tous ces demons, tous ces Dieux impuissans, + À qui si vainement vous offrez vos encens, + N'ont jamais, quelque appuy qu'ait eu leur imposture, + Produit un seul atosme en toute la nature, + Et cét ouvrage enfin si grand & si parfaict, + De ce Dieu que j'adore est un illustre effect, + Ouy, Madame, il en est & l'auteur & le maistre, + Je l'ignorois tantost, il me l'a faict connoistre, + Et pourveu que vostre ame ayt desir de le voir, + Cette mesme faveur est en vostre pouvoir, + Ne la refusez point, ma chere Pamphilie, + Que par elle vostre ame à la mienne s'allie, + Et souffrez qu'aujourd'huy par un si beau lien, + J'unisse pour jamais vostre coeur & le mien, + Voyez combien pour vous mon amour est extréme. + + PAMPHILIE. + + Tu m'aimes. + + GENEST. + + Ouy, Madame, & bien plus que moy-mesme, + Puisque pour vous sauver & pour vous acquerir, + Quelques rudes tourmens qu'il me faille souffrir, + Quelque suplice affreux que la rage desploye, + On m'y verra courir avec beaucoup de joye, + Pourveu que par mon sang je vous puisse achepter, + Un bonheur qu'avec moy vous devez souhaiter. + + PAMPHILIE. + + Helas! + + GENEST. + + Vous souspirez, ha! sans doute la crainte, + Combat vostre desir, & le tient en contrainte, + Vous redoutez la mort, un Tyran vous faict peur. + + PAMPHILIE. + + Non, non, ne pense pas que je manque de coeur, + Ce souspirs qu'a produit une sainte tendresse + Montre mon repentir, & non pas ma foiblesse, + Je te suy, cher Amant, je te cede, & je croy; + Ton Dieu regne en mon coeur, & triomphe de moy. + Desja de ce bonheur je suis toute ravie, + Et regardant tes fers avec un oeil d'envie, + Je brule qu'un Tyran n'ordonne à ses boureaux, + De passer en mes mains ces illustres fardeaux. + Ne pouvant les ravir qu'au moins je les soustienne, + Ouy ces fers sont mes fers, cette chaine est la mienne, + Puisque par les effects d'une douce rigueur, + Elle passe à present de tes mains à mon coeur. + + GENEST. + + Pamphilie, ô transports qui me comblez de gloire! + + + + SCENE IV. + + Diocletian. Aquillin. Rutile. Genest. Anthenor. Aristide. + Luciane. & les Gardes. + + + RUTILE, _à l'Empereur_. + + Seigneur elle a sans doute emporté la victoire, + Une visible joye esclatte dans ses yeux. + + DIOCLETIAN, _à Pamphilie_. + + He bien! qu'avez vous faict en faveur de nos Dieux. + + PAMPHILIE. + + Plus que je ne devois. + + DIOCLETIAN. + + C'est orgueilleux peut estre, + À peine de fleschir & de se reconnoistre. + Et d'autant que vos voeux ne sont pas achevez, + Vous dites avoir faict plus que vous ne devez. + Il est vray qu'on fait trop pour un esprit coupable, + Alors qu'il ne veut pas se rendre raisonnable, + Et qu'au mesme moment qu'il refuse à ceder, + Une extréme rigueur le doit persuader: + Mais quoy que vos raisons combattans ce rebelle, + N'ayent pas rendu son coeur plus humble ou plus fidelle, + Je ne veux point pourtant vous desrober le prix + Que nous devons aux soins que vous en avez pris, + Comme vous, Anthenor, Luciane, Aristide, + Ont fait de vains efforts aupres de ce perfide, + Et j'ay rendu pourtant leur sort si glorieux + Qu'ils ne se plaindront pas ny de moy ny des Dieux. + + ARISTIDE. + + Non, Seigneur, le haut rang où nous met ta puissance + Tesmoigne ta grandeur & ta magnificence, + Et nous serions ingrats envers les Dieux & toy + Si nous manquions jamais ou de zele ou de foy: + Ouy, commande, Cesar, nous suivrons ton envie, + Fallust-il mille fois exposer nostre vie, + Et chercher au plus fort des plus aspres combas + Parmy tes ennemis un glorieux trespas. + Admire avecque nous, admire Pamphilie, + Les adorables noeuds dont l'Empereur nous lie, + Son Espargne est pour nous prodigue de presens, + Nous sommes honorez parmi ses Courtisans, + Et par une bonté qu'à peine je puis croire + Nous passons du neant au faiste de la gloire. + + PAMPHILIE. + + Esclave volontaire, & timide flateur, + Qui mesme des deffauts te rends adorateur, + J'ay honte de penser à la bassesse infame + Qui pour un faux bonheur te fait trahir ton ame, + Au lieu de te flatter d'un credit si puissant + N'avance qu'avec peur dans un pas si glissant, + Aux pieds des grands Rochers sont les grands precipices, + Et souvent le regret suit de prés les delices. + Plaints au lieu d'admirer ces presents criminels, + Qui te vont procurer des malheurs eternels, + Et d'un coeur genereux rejette cette pompe + Dont le funeste esclat vous seduit & vous trompe, + Ou si tu ne peux pas detacher tes desirs + De ces honteux honneurs, de ces lasches plaisirs, + Adore si tu veux la chaine qui te lie, + Mais voicy les liens que cherit Pamphilie. + Liens que tu devrois comme moy desirer, + Et soubs qui nous serions trop heureux d'expirer. + Ouy, voila mon espoir, voila ma recompence, + Accorde les, Cesar, à mon impatience, + Et par ce beau present que tu dois à mes voeux + Tu feras plus pour moy que tu n'as fait pour eux. + Je suis Chrestienne. + + LUCIANE. + + Helas! + + ANTHENOR. + + Le traistre l'a charmée. + + DIOCLETIAN. + + De quelle rage, ô Dieux, est mon ame enflammée! + Quoy? loing de nous servir on se mocque de nous? + On nous joue? on nous brave? ha! c'est trop, mon couroux, + C'est trop se retenir, lance, lance la foudre, + Frappe ces insolens, & les reduits en poudre + Va, Rutile. + + RUTILE. + + Où, Seigneur? + + DIOCLETIAN. + + Emmener ce mutin, + Tu sçais mon ordre. + + RUTILE. + + Allons. + + GENEST. + + Ô trop heureux destin! + Ma Pamphilie, Adieu. + + + + SCENE V. + + Diocletian. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide. Aquillin. + + + PAMPHILIE. + + Quoy donc, on nous separe? + + DIOCLETIAN. + + Non, non, vous le suivrez. + + PAMPHILIE. + + Pourquoy donc, ô Barbare! + Ne me permets-tu point d'accompagner ses pas? + Croy-tu que tes grandeurs ayent pour moy des appas. + Non, non, ce faux bonheur flatte peu mon envie, + Il va finir ses jours, finis aussi ma vie, + Aussi bien verras-tu, quoy qu'il faille endurer, + Que ce qu'amour a joint ne se peut separer. + + DIOCLETIAN. + + Tu ferois beaucoup mieux d'implorer ma clemence. + + PAMPHILIE. + + Ta fureur a pour moy trop peu de violence: + Quelle raison, Tyran, en retarde l'effet? + + DIOCLETIAN. + + C'est donc là ton desir? il sera satisfait, + Mais apres ce refus n'espere plus de grace, + Un mesme sort suivra vostre commune audace, + Et puis qu'un mesme crime a bien pû vous unir, + Un mesme chastiment vous peut aussi punir. + + PAMPHILIE. + + Comme mesmes tourmens, nous aurons mesme gloire. + + AQUILLIN. + + Mais avant le combat tu chantes la victoire, + La mort aux plus hardis donne de la terreur. + + PAMPHILIE. + + Les lasches comme toy l'ont tousjours en horreur, + Son seul nom te fait peur, mais un noble courage + En affronte les traicts sans changer de visage. + + DIOCLETIAN. + + Tu te fies peut estre au secours de ce Dieu + Qu'un fourbe comme luy t'a promis en ce lieu: + Mais ton espoir est vain en ce peril extreme, + Il feroit plus pour toy qu'il ne fit pour luy-mesme, + S'il t'ostoit d'un trespas qu'il ne pût eviter + Et que de mon pouvoir tu devrois redouter. + + PAMPHILIE. + + Collosse de boue & d'argile, + Qu'idolatre un peuple fragile, + Ozes-tu bien tenir ce propos criminel? + Ozes-tu mesurer ta grandeur à la sienne, + Et ne connois-tu pas, miserable mortel, + Qu'il faut que sa bonté soustienne + Que ce Dieu te peut mettre en poudre dés demain + En retirant sa main? + + Vous qu'il a faits à son image, + Roys qui luy ravissez l'hommage + Qu'on rend à ses Autels par un juste devoir, + Pour un petit bandeau qui couronne vos testes + Osez-vous, orgueilleux, oublier son pouvoir, + Et sans connoistre qui vous estes + Faire comparaison de vostre qualité + Avec sa Majesté? + + Est-ce à vous petits Salmonées + À gouverner les destinées? + Est-ce à vous à regir les hommes & leur sort? + Avez-vous le pouvoir de leur rendre la vie + Vous qui prenez celuy de leur donner la mort + Pour satisfaire à vostre envie, + Et quel droit vous permet d'affermir vos projets + Du sang de ses subjets? + + La terre qu'il a suspendue, + A-t-elle dans son estendue, + Des corps que vostre voix puisse faire mouvoir? + Et vous qui ne sçauriez en toute la nature, + Produire un seul atosme avec vostre pouvoir, + Vous deffaites sa creature, + Tous les jours à ses yeux vous brisez inhumains + L'ouvrage de ses mains. + + Mais le sang qui se mesle aux larmes + De ceux qui tombent soubs tes armes + Pousse leurs justes cris jusqu'à son tribunal, + Ses sujets oppressez reclament sa justice, + Et leur plainte va faire ouvrir son arsenal + Pour en tirer un tel supplice, + Que tu seras contraint d'advouer en ce lieu + Que luy seul est ton Dieu. + + DIOCLETIAN. + + Et mon juste couroux te fera reconnoistre + Que je suis malgré luy ton Seigneur, & ton Maistre: + Despeschez, Aquillin, qu'on l'oste promptement, + Et qu'on l'aille esgorger aux yeux de son Amant. + + + _Fin du quatriesme Acte._ + + + + + ACTE CINQUIESME. + + + SCENE PREMIERE. + + Anthenor. Luciane. Aristide. + + + ANTHENOR. + + Si proche d'adjouster à tant de recompences, + L'effect de vos desirs, & de vos esperances, + Dans un si haut degré de gloire & de faveur + Qui vous rend Aristide aujourd'huy si resveur? + Quel soudain changement abat vostre courage? + Vous regardez les Cieux, vous changez de visage, + Vous soupirez, + + ARISTIDE. + + Helas! + + ANTHENOR. + + À quelle occasion, + Pouvez vous tesmoigner tant d'alteration, + Le destin qui vous fut autresfois si contraire, + N'a pour vous desormais ny hayne, ny colere, + Et la bonté des Dieux vous l'a rendu si doux, + Que vos prosperitez produisent des jaloux. + Que vous manque-t-il plus pour un bonheur extreme? + L'empereur vous cherit, Luciane vous ayme, + Et ce divin object de vos affections + Respond avec ardeur à vos intentions: + Qui peut donc vous causer cette humeur importune, + Et qui convient si mal avec vostre fortune? + Cher Aristide au moins tirez nous de soucy, + Obligez Anthenor, & Luciane aussi. + + ARISTIDE. + + Ha! que cette demande est ridicule & vaine! + Pouvez-vous ignorer le sujet de ma peine? + Les traits qui m'ont blessé ne vous touchent-ils pas? + Vostre Compagne, ô Dieux! est proche du trespas, + Et celuy qui pour vous avoit tantost des charmes + L'accompagne à la mort, & vos yeux sont sans larmes. + Ô ciel, qu'un foible effort change nostre destin + S'il ne peut estre ferme & constant un matin! + Quoy donc, brave Genest, & rare Pamphilie, + On vous laisse mourir, de plus on vous oublie! + Et par des laschetez que je ne puis souffrir + On censure mes pleurs quand je vous voids perir, + Mesme on veut que mon front tesmoigne de la joye. + Mais que plutost le Ciel à vos yeux me foudroye, + Et perce de ses traits cét insensible coeur + Qu'on m'impute jamais une telle rigueur. + Non, non, ce coeur est grand, mais il n'est point barbare, + Et le sort des objets de qui l'on nous separe + Est trop infortuné pour ne pas arracher + Des regrets qu'ils pourroient attendre d'un Rocher. + + LUCIANE. + + Certes ces sentimens ont beaucoup de tendresse, + Et si je ne me trompe encore plus d'adresse, + Puis qu'ils sçavent si bien desguiser en ce jour + D'un masque de pitié ta feinte, & ton amour. + Mais c'est en vain ingrat que ton ame insensée + Presume me cacher le traict qui l'a blessée, + Ton alteration ne me fait que trop voir + La cause de ta flame & de ton desespoir, + Quand par des coups si grands un coeur se sent atteindre + Il est bien malaisé de souffrir & de feindre, + La langue quelquefois peut bien dissimuler, + Mais quand elle se tait, les yeux sçavent parler, + Et le coeur trop pressé des ardeurs de sa flame + Montre par ses souspirs les blessures de l'ame. + + ARISTIDE. + + C'est ainsi qu'autresfois n'osant vous declarer + L'ardeur qui me faisoit sans cesse souspirer, + Mes yeux & mes transports vous firent reconnoistre + Bien mieux que mes discours que vous l'avez fait naistre. + + LUCIANE. + + C'est ainsi qu'autrefois tes feintes passions + Trompoient mon innocence, & mes affections: + C'est ainsi qu'autrefois Luciane abusée, + N'estoit à ton esprit qu'un objet de risée, + Cependant que ton coeur autre-part arresté, + Brusloit secretement pour une autre beauté: + Mais enfin aujourd'huy ma raison mieux reglée + Dechire le bandeau qui m'avoit aveuglée, + Et s'il me reste encor quelque feu dans le sein, + J'en conserve l'ardeur pour un autre dessein. + Ayme, ayme desloyal, ayme ta Pamphilie, + Suy mesme apres sa mort la chaine qui te lie, + Et si ta lascheté n'empesche un coup si beau, + Va, malheureux amant la rejoindre au tombeau: + Va, que differes-tu? ne croy plus me surprendre. + + ARISTIDE. + + Ha! Madame, escoutez. + + LUCIANE. + + Je ne te puis entendre. + Je n'ay que trop ouy ce langage trompeur + Qui m'avoit cy-devant mis l'amour dans le coeur, + Et qui par les effets d'un trop visible outrage + Y produit à present le despit & la rage. + Mais suy moy, deloyal, tu verras mon projet, + Tu n'as jusques icy regretté qu'un objet, + Tu pourras bien encore en regretter un autre, + Tu sçais le sort de l'un, viens apprendre le nostre, + Et si comme tu dis ton coeur est genereux + Vien par un noble effort les imiter tous deux, + Adieu. + + + + SCENE II. + + Aristide. Anthenor. + + + ARISTIDE. + + De quelle foudre est mon ame frappée, + Quoy donc pour une plainte à ma bouche eschappée, + Et quelques sentimens d'une juste pitié + Qu'exigeoit de mon coeur une longue amitié, + Luciane, bons Dieux, me traitte de perfide? + Attendez, belle ingratte, attendez Aristide, + Et son coeur arraché que vous blasmez à tort + Vous fera voir au moins mon amour par ma mort. + Mais je l'appelle en vain, allons, allons la suivre, + Et la desabusons, ou bien cessons de vivre. + Allons. + + ANTHENOR. + + Ha! moderez ce transport qui vous nuit, + Laissez, laissez passer ce torrent qui s'enfuit: + Son orgueil s'enfleroit par vostre resistance, + Et porteroit son cours à plus de violence: + Souffrez que sa fureur se puisse reposer, + Vous verrez ces grands flots d'eux mesme s'appaiser, + Et faire succeder à ce facheux orage + Un calme dont l'effet vous plaira davantage + Provenant d'un esprit vaincu par la raison + Que par mille transports produits hors de saison. + + ARISTIDE. + + Ha! tu ne connois pas combien cette inhumaine + A l'humeur orgueilleuse, insensible & hautaine, + On ne la dompte pas ainsi facilement; + Ce mespris serviroit à son ressentiment, + Et luy feroit sans doute un certain tesmoignage + De tout ce qu'elle croit à mon desavantage. + Allons donc, aussi bien avec cette fureur, + Ne veux-je point paroistre aux yeux de l'Empereur, + Le voila, passons viste. + + ANTHENOR. + + Allons. + + + + SCENE III. + + Diocletian. Rutile. & suitte. + + + DIOCLETIAN. + + Enfin, Rutile, + Les tourmens n'ont produit qu'un effet inutile, + Et ce desesperé souffre sans murmurer + Tout ce que sans mourir on sçauroit endurer? + + RUTILE. + + Ouy, Cesar, il endure & brave les supplices. + On diroit que son coeur y trouve des delices, + Et qu'alors que son sang coule de tous costez + Il nage dans un bain parmy des voluptez. + Il n'est point de tourment qu'on n'ait mis en usage, + Il les a tous soufferts sans changer de visage, + Et la flame & le fer qui l'ont sçeu dechirer, + N'ont pas pû seulement le faire souspirer. + Son courage s'augmente, & s'accroit par les gesnes, + Les boureaux plus que luy sont touchez de ses peines, + Et tandis que chacun plaint ou pleure son sort, + Luy seul void sans trembler l'appareil de sa mort. + + DIOCLETIAN. + + Sans doute il s'est muny de la force des charmes: + Mais qu'a fait Pamphilie en ses tristes alarmes? + + RUTILE. + + Te le pourray-je dire, & pourras-tu l'ouïr? + Il faut ou te desplaire, ou te desobeïr: + Et je crains, ô Cesar, que mon obeïssance + Ne soit contrainte icy de commettre une offence, + Si ma bouche te fait le recit ennuyeux + E'un spectacle où j'ay peine à bien croire mes yeux. + Pourtant puis qu'il te plaist, escoute une advanture + Inouye & nouvelle à toute la nature. + Suivant l'ordre & l'arrest par toy-mesme donnez, + Desja nos criminels au suplice menez, + Et suivis des boureaux & de la populace, + Estoient l'un devant l'autre exposez sur la place, + Quand Genest destournant ses yeux de toutes parts, + A dessus Pamphilie arresté ses regards, + Qui sans estre troublée, & sans parestre emeue, + A mutuellement sur luy jetté la veue: + Ces muets truchemens des esprits plus adroits, + Ayant faict quelque temps l'office de leur voix, + Ont fait tréve à la fin & permis à leur langue, + De proferer tout haut cette triste harangue. + Voids, a dit Pamphilie, ô merveilleux vainqueur, + Voids, ô mon cher Amant, si je manque de coeur, + Si proche du trespas regarde si je tremble. + Non, non, je ne crains rien, mourons, mourons ensemble, + Et puis qu'un sainct Hymen nous doit joindre là haut, + Que nostre sang versé sur ce cher eschaffaut + En signe les accords, & soit le premier gage + Que nous aurons donné de nostre mariage. + Ces fers nous tiendront lieu de joyaux precieux, + Ce funebre appareil de lit delicieux, + Les boureaux d'Officiers, & toute l'assistance + De pompe, d'ornement, & de magnificence. + À ces mots son amant d'un visage serain + A reparty des yeux, & luy tendant la main + A fait connoistre assez qu'il avoit agreable + De ce superbe objet la constance admirable: + Enfin estans tous deux en estat de souffrir + On les void à l'envy l'un & l'autre s'offrir, + Et comme en un combat plein d'honneur & de gloire + Se disputer tous deux cette triste victoire + Dont le sanglant effet estonne les esprits, + Et de qui le trespas est la fin & le prix. + D'abord pour effrayer cette jeune arrogante, + L'executeur en main prend une torche ardente, + Et sur Genest enfin commençant ses efforts + Fait agir sans pitié la flame sur son corps, + Le feu court, & produit un effet pitoyable; + Il touche tout le monde horsmis ce miserable, + Qui d'une vive ardeur à demy consumé + Semble au lieu d'en mourir en paroistre animé. + Nous restons tous confus, le boureau perd courage. + + DIOCLETIAN. + + Et je creve en mon coeur de despit & de rage + Que de mes propres mains ne le puis-je estouffer. + + RUTILE. + + Alors apres la flame on a recours au fer, + À coup d'ongles d'acier un Soldat le dechire, + Le sang jallit à flots sur celuy qui le tire: + Mais la mesme couleur dont chaque objet rougit + Sur le peuple estonné differemment agit. + Quelques-uns de pitié sentent leur ame atteinte, + Les autres sont touchez ou d'horreur, ou de crainte, + Et parmi tant de gens interdits à ce point, + Le coupable est le seul qui ne s'en emeut point. + Voyant de ce costé nos ordonnances vaines, + Nous exposons l'ingrat à de nouvelles peines, + Et pour le tourmenter avec plus de rigueur + Nous cherchons par ses yeux le chemin de son coeur. + Mais inutilement nous tentons cette voye, + Comme luy Pamphilie en tressaille de joye, + Et voyant approcher les boureaux sans horreur + Tasche par ses discours d'exciter leur fureur. + On diroit que d'abord cette beauté les charme, + Que malgré leur rigueur sa grace les desarme, + Et que ce fier orgueil qu'on void en son aspect + Loing de les irriter leur donne du respect. + Toutesfois leur devoir ou ma voix les anime, + Et de leur deité faisant une victime, + L'un d'eux hausse le bras, & d'un soudain effort + Acheve en un moment & sa vie & son sort. + Genest s'impatiente, & brule de la suivre, + Il dit que de ses maux le plus grand est de vivre, + Et je crois, ô Cesar, qu'il n'en faut pas douter: + Mais d'ailleurs s'il ne meurt il est à redouter; + Et je crains que le peuple esmeu de sa constance + Ne se porte à la fin à quelque violence, + Voila l'occasion qui me rameine icy. + + DIOCLETIAN. + + Retourne, & sur le champ qu'on l'expedie aussi, + Delivre promptement Rome de cette peste + Avant qu'à nos Estats elle soit plus funeste. + Va. + + RUTILE. + + J'obey, Seigneur. + + + + SCENE IV. + + Diocletian. & suitte. + + + DIOCLETIAN. + + Quoy donc ces enragez + Ayment mieux estre ensemble en public esgorgez, + Que d'adorer nos Dieux, que d'implorer ma grace, + Et parmy les douceurs d'une heureuse bonace + Vivre dans les plaisirs, les honneurs, & les biens? + Ha! Dieux, quelle fureur agite les Chrestiens? + Ils respandent leur sang, ils prodiguent leur vie, + Et dez qu'un faux espoir a charmé ces impies + Il n'est point de supplice, il n'est point de tourment + Qui les puisse tirer de leur aveuglement. + Si faut-il toutesfois ou dompter leur audace, + Ou jusques au dernier en esteindre la race. + Mais que veut Aquillin? il paroit tout esmeu. + + + + SCENE V. + + Diocletian. Aquillin. & suitte. + + + AQUILLIN. + + Cesar, je suis confus apres ce que j'ay veu. + + DIOCLETIAN. + + Qu'est-ce donc? parle-tost, qu'est-ce que tu consultes? + Les Chrestiens ont-ils fait naistre quelques tumultes? + Quelques seditieux se sont-ils revoltez + Au mespris de mon ordre & de mes volontez? + Parle, ne me tiens pas plus long-temps en balance. + + AQUILLIN. + + Non, Seigneur, tout le peuple ayme ou craint ta puissance, + Et la peur du trespas, ou le respect des Dieux, + Tiendra dans le devoir les plus audacieux. + Aussi n'est-ce pas là le sujet qui me trouble, + Mais un triste accident. + + DIOCLETIAN. + + Quel? ma crainte redouble. + Je tremble en mesme temps, & brusle de sçavoir + Quels estranges malheurs te peuvent esmouvoir. + + AQUILLIN. + + Rends le calme à tes sens, & bannis cette crainte + Dont icy sans sujet ta belle ame est atteinte: + Ce que j'ay veu, Cesar, me touche au dernier point, + Mais ce triste accident ne te regarde point, + Si la compassion peut estre ne t'engage + À plaindre comme moy ceux qu'un excez de rage + Dans le Tibre à mes yeux vient de faire perir, + Sans que jamais aucun les ait pû secourir. + Apres avoir conduit Pamphilie à la place + Où son trespas devoit expier son audace, + Je retournois icy quand j'ay veu devant moy + Un spectacle d'horreur, de tendresse & d'effroy. + De quelque desplaisir Luciane blessée + S'est du plus haut du pont dans le Tybre eslancée, + Où son corps quelques temps roulant au gré des flots, + A fait quoy que tout mort naistre d'autres complots, + Aristide voyant par un malheur extréme, + Perir ce qu'il aymoit à l'esgal de luy-mesme, + Veut suivre son destin, & par un mesme effort, + Cherche dessoubs les eaux une pareille mort. + Anthenor qui prevoit un projet si funeste, + Oppose à sa fureur la vigueur qui luy reste, + Mais comme elle est plus forte en un corps furieux, + Le desespoir d'un seul les emporte touts deux, + Attachez l'un à l'autre ils tombent soubs les ondes, + Leur cheute fait ouvrir leurs entrailles profondes, + Qui les ayant trois fois & rendus & repris, + Pour jamais à la fin estouffent leurs esprits, + Voila ce que j'ay veu, juge s'il est possible + De voir un tel malheur & paroistre insensible, + Non, Cesar, & quiconque a du coeur & des yeux, + Ne void point sans pitié ces coups prodigieux. + + DIOCLETIAN. + + Je l'advoue avec toy, cette estrange adventure + Auroit esté sensible à l'ame la plus dure, + Et le coeur d'un barbare en cette occasion, + Eust eu tes sentimens, & ta compassion, + Mais oublie, Aquillin, une pitié si tendre, + Dont pour quelques sujets tu n'as pu te deffendre, + Et reserve ta voix, tes souspirs, & tes pleurs, + À plaindre desormais l'excez de mes malheurs, + Ouy, ouy garde à mon sort ta pitié toute entiere, + Elle ne peut avoir de plus ample matiere. + Puis que ceux que le ciel void d'un oeil rigoureux + Peuvent au prix de moy se reputer heureux. + Ouy, malgré mes grandeurs & les pompes de Rome, + Je connois, Aquillin, enfin que je suis homme, + Mais homme abandonné, mais un homme odieux, + Mais un homme l'horreur des hommes & des Dieux. + + AQUILLIN. + + Que dites vous, Seigneur, quelle douleur si forte + Peut si soudainement vous troubler de la sorte? + Tout vous craint, tout flechit, tout revere vos loix, + Et seul vous commandez à la Royne des roys, + Chassez donc la frayeur dont vostre ame est atteinte, + Le trosne est un azile où ne va pas la crainte, + Tout le monde sur vous ayant les yeux ouvers + Vous ne sçauriez perir qu'avec tout l'univers. + + DIOCLETIAN. + + Ha! que pour me guerir du mal qui me possede + Un langage flatteur est un foible remede, + Et que pour m'arracher aux douleurs que je sens + Les soins de mes sujets sont des soins impuissans. + En vain je porte un sceptre, en vain une couronne, + En vain un monde entier me suit & m'environne, + En vain je suis Monarque, & Monarque vainqueur, + Si tous mes ennemis sont desja dans mon coeur, + Si je sens en mon ame une guerre cruelle, + Si je me suis moy-mesme à moy-mesme rebelle, + Et si par tout en fin je traine avecque moy + L'horreur, le desespoir, le remords & l'effroy, + Tout me paroit fatal, tout me semble funeste, + Le jour troublé d'esclairs, l'air infecté de peste, + Le ciel rouge de feux, & la terre de sang, + Le Soleil sans lumiere & sorty de son rang. + Ô Dieux! ne vois-tu pas ces fantosmes terribles + Qui font autour de moy des hurlemens horribles? + Entends-tu comme moy ces longs gemissemens + Dont les tristes accens troublent mes sentimens? + Ô rage, ô desespoir, ô douleur qui me tue! + Mais quel astre nouveau brille dans cette nue? + Quelle divinité plus belle que le jour + Daigne encore esclairer ce funeste sejour? + Ha! ma douleur s'appaise & ma frayeur s'oublie, + Au ciel je vois Genest avecque Pamphilie, + De mille beaux objets tous deux environnez, + Tous deux la palme en main, & tous deux couronnez. + Cheres ombres, pardon, & du ciel où vous estes + Calmez de mon esprit les horribles tempestes, + Je fus en vostre endroit cruel, & furieux; + Mais je vous vay ranger au nombre de nos dieux. + Je vay vous eslever d'illustres mausolées + Qui toucheront du faiste aux voultes estoilées, + Et serviront de marque aux siecles à venir, + Et de vostre innocence, & de mon repentir. + Mais, helas! tout à coup ces clartez disparoissent, + Mon desespoir revient, & mes craintes renaissent: + Ô Dieux, injustes Dieux, qui voyez mes ennuis, + Qui voyez mes tourmens, & l'horreur où je suis, + Moderez, inhumains, les douleurs que j'endure, + J'ay vangé vos autels, j'ay vangé vostre injure, + Et si vous ne voulez qu'on vous croye impuissans + Vous devez appaiser les tourmens que je sens. + Mais s'il faut, Dieux ingrats, enfin que je perisse, + Achevez vos rigueurs, & hastez mon supplice. + + + FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'illustre comédien, ou Le martyre de +Sainct Genest, by Nicolas Mary + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRE COMÉDIEN, OU LE *** + +***** This file should be named 17984-8.txt or 17984-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/8/17984/ + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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