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+The Project Gutenberg EBook of L'illustre comédien, ou Le martyre de
+Sainct Genest, by Nicolas Mary
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'illustre comédien, ou Le martyre de Sainct Genest
+
+Author: Nicolas Mary
+
+Release Date: March 14, 2006 [EBook #17984]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRE COMÉDIEN, OU LE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+ L'ILLUSTRE
+ COMEDIEN,
+ OU
+ LE MARTYRE
+ DE
+ SAINCT GENEST.
+
+
+ TRAGEDIE.
+
+
+ [EX DOLORE
+ GAUDIUM]
+
+
+ À PARIS,
+
+ Chez CARDIN BESONGNE, au Palais,
+ au haut de la Montée de la saincte Chappelle,
+ aux Roses Vermeilles.
+
+ M. DC. XLV.
+
+ _AVEC PRIVILEGE DU ROY._
+
+
+
+
+
+ Advis au Lecteur.
+
+_L'Autheur ayant esté commandé par son Altesse Royalle de le suivre en son
+Voyage de Bourbon, n'a peu estre present à l'impression de ce livre, ny
+mesme faire son Epistre liminaire: ce que le Lecteur excusera quand il
+sçaura que nous avons eu le soin de faire voir les espreuves à un Seigneur
+de condition qui nous l'a rendu fort correct._
+
+
+
+
+ _Extraict du Privilege du Roy._
+
+Par grace & Privilege du Roy donné à Paris le dernier Avril 1645. signé
+par le Roy en son Conseil, CROISET, il est permis à Cardin Besongne,
+Marchand Libraire à Paris, d'imprimer, vendre & distribuer un livre
+intitulé, _L'Illustre Comedien, ou le Martyre de sainct Genest_: Et
+deffences sont faites à toutes sortes de personnes que ce soit de
+l'imprimer ny faire imprimer, vendre ny debiter pendant le temps de sept
+ans, sur peine de mil livres d'amende, & de tous despens dommages &
+interests, comme plus amplement est contenu par lesdites lettres de
+Privilege.
+
+
+_Achevé d'imprimer le 8. May 1645._
+
+
+
+
+LES ACTEURS.
+
+DIOCLETIAN, Empereur Romain.
+AQUILLIN, Favory de l'Empereur.
+RUTILE, Conseiller d'Estat de l'Empereur.
+GENEST, Comedien.
+ARISTIDE, Confident de Genest.
+ANTHENOR, Pere de Genest.
+PAMPHILIE, Maistresse de Genest.
+LUCIANE, Soeur d'Anthenor.
+DEUX GARDES.
+
+_La Scene est à Rome dans une Salle du Palais de l'Empereur._
+
+
+
+
+ L'ILLUSTRE COMEDIEN,
+ OU
+ LE MARTYRE DE SAINCT GENEST.
+
+ TRAGEDIE.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER.
+
+
+ SCENE PREMIERE.
+
+ Diocletian. Aquillin. Rutile. & deux Gardes.
+
+
+ AQUILLIN.
+
+ Ta puissance, Cesar, est en fin sans seconde.
+ Rome en te couronnant te soubsmet tout le monde,
+ Et rend en mesme temps ton sort si glorieux,
+ Que tu ne connois plus de Rivaux que les Dieux:
+ Comme eux tu peux tout perdre, & comme eux tout absoudre,
+ Tes aigles icy bas sont armez d'une foudre,
+ Qu'au gré de tes desirs tu peux mettre en tes mains,
+ Et comme Jupiter en punit les humains:
+ Vous commandez tous deux avec mesme advantage,
+ S'il regne dans le Ciel, la terre est ton partage,
+ Et si cent deitez en reverent les loix,
+ Tu voids quand il te plaist à tes pieds mille Roys,
+ Dont le pouvoir defere à ta grandeur supréme,
+ Et se change en respect devant ton diadesme,
+ Les perses sont deffaits, Carinus est soubsmis,
+ Horsmis quelques Chrestiens tu n'as plus d'ennemis,
+ Et cette secte impie alors qu'elle conspire,
+ Ne s'attaque qu'aux Dieux & non à ton Empire.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ C'est en vain Aquillin que tu penses flatter,
+ Un mal que cet Empire a lieu de redouter,
+ Puis qu'en choquant les Dieux protecteurs des couronnes,
+ Il sappe de l'Estat les plus fermes colonnes:
+ Je suis grand, il est vray, tout flechit soubs mes loix,
+ Et parmy mes sujets je puis compter des Roys,
+ Mais si dans Rome mesme une secte me brave,
+ C'est paroistre Empereur, & souffrir en esclave;
+ C'est tenant asservy le reste des humains,
+ Au milieu de ma Cour avoir des souverains.
+ Leur projet me dis-tu ne tend pas à l'Empire,
+ Ils n'en veulent qu'aux Dieux, quel mal peut estre pire?
+ Et pourquoy penses-tu que ces audacieux,
+ Considerent les Roys s'ils mesprisent les Dieux?
+ Non, non, ce mal est grand dez qu'il commence à naistre
+ Il le faut estouffer pour l'empescher de croistre,
+ Et venger par l'effect de nos justes arrests
+ De la Terre & des Cieux les communs interests.
+
+ RUTILE.
+
+ Suspends un peu, Seigneur, un decret si severe,
+ Donne quelque relache à ta juste colere,
+ Espargne Rome enfin, & par d'autres moyens
+ Au respect de tes loix range ses citoyens:
+ Tes boureaux ont sur eux assez fait de carnages
+ Les gesnes ont assez exercé leurs courages,
+ Et jusqu'icy tes yeux (equitable Empereur)
+ N'ont desja que trop veu de spectacles d'horreur:
+ Ce n'est pas que je sois du party des rebelles,
+ J'ay trop d'aversion pour les sectes nouvelles,
+ Comme toy je condamne, & je hay les Chrestiens,
+ Tes desirs sont mes voeux & mes dieux sont les tiens,
+ Mais comme les erreurs de cette troupe infame
+ Sont enfin des deffaux qui s'attachent à l'ame,
+ Je treuve que l'on fait d'inutiles efforts
+ Pour guerir les esprits d'en affliger les corps,
+ Cette superieure & plus noble partie
+ Par des effets si bas n'est point assujettie
+ Elle brave ses fers, & rit de sa prison,
+ Pour suivre seulement les loix de la raison:
+ Elle seule la dompte, elle seule est sa Reine,
+ Et sur elle, elle seule agit en souveraine;
+ Pour ranger les Chrestiens aux termes du devoir
+ Une fois, ô Cesar, sers toy de son pouvoir:
+ Faits agir la raison, laisse agir les exemples,
+ Tasche par la douceur de les mener aux Temples,
+ Et sans plus les forcer, donne leur le loisir,
+ D'examiner un peu ce qu'ils doivent choisir.
+ L'aspect de tes boureaux rend leur ame interdite,
+ Le fer les effarouche, & le sang les irrite,
+ Au lieu que ta bonté peut remettre leurs sens
+ Et faire offrir aux Dieux des voeux & de l'encens.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Rutile, ton conseil promet de belles choses:
+ Mais fais voir les effets de ce que tu proposes,
+ Et puis que les tourmens ont si peu reussy,
+ Tente ce beau moyen dont tu parles icy,
+ Je commets à tes soings cette affaire importante,
+ Ton esprit est adroit, & ta langue eloquente,
+ Tu n'auras pas fait peu si calmant ma fureur
+ Tu peux par tes raisons vaincre aussi leur erreur.
+
+ AQUILLIN.
+
+ L'espoir en est fort beau, mais l'effet difficile.
+
+ RUTILE.
+
+ Il est vray que l'effort en peut estre inutile,
+ Et je ne voudrois pas respondre absolument
+ Qu'il ayt selon nos voeux un bel evenement:
+ Mais on peut sans hazard esprouver cette voye,
+ Et ce fidele advis que le ciel vous envoye
+ Pour calmer doucement les esprits furieux,
+ Et les ranger apres au service des Dieux.
+ Ces arbitres prudens des affaires du monde,
+ Bien qu'ils soient tout-puissans, veulent qu'on les seconde,
+ Et se servent souvent des objets moins parfaits
+ Pour produire icy bas d'admirables effets.
+ Sçache donc, ô Cesar, quelle est mon entreprise,
+ Tu la croiras d'abord digne qu'on la mesprise,
+ Mais si ta Majesté la peze meurement,
+ Elle en verra l'adresse avec estonnement.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Quel peut estre ce rare & nouveau stratageme
+ Dont tu veux te servir.
+
+ RUTILE.
+
+ Tu le verras toy-mesme.
+ Et pourveu qu'à mes soins tu vueilles consentir,
+ Je pourray m'acquitter & te bien divertir.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Que faut-il pour dompter ces coeurs opiniâtres.
+
+ RUTILE.
+
+ Changer les eschaffauts en superbes Theatres,
+ Et là, leur faire voir dans la derision
+ L'erreur & les abus de leur Religion,
+ Tu sçais combien, Genest, cet Illustre Comique
+ A de grace & d'addresse en tout ce qu'il pratique,
+ Et qu'au gré de sa voix, & de ses actions,
+ Il peut comme il luy plaist changer nos passions,
+ Esgayer nos esprits, les rendre solitaires,
+ Amoureux, mesprisans, pitoyables, coleres,
+ Et par un souverain & merveilleux pouvoir
+ Imprimer en nos coeurs tout ce qu'il nous fait voir,
+ Commande luy, Seigneur, d'exposer sur la scene
+ Les superstitions d'une trouppe peu saine
+ Qui se nourrit d'espoir, & pour de faux appas,
+ Quitte l'heur qui la suit & qui luy tend les bras,
+ Si tu doutes encor des traits de ta science
+ Tu peux dans ton Palais en faire experience,
+ Et par un coup d'essay de cét art merveilleux
+ En toy-mesme esprouver ce qu'il pourra sur eux.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Je le veux. Aquillin, faites qu'on me l'amene,
+ Despeschez.
+
+ AQUILLIN.
+
+ J'obeis.
+
+ RUTILE.
+
+ Sans qu'il ayt cette peine
+ Ce Garde que voila le peut faire avancer.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Est-il là?
+
+ RUTILE.
+
+ Ouy, Seigneur, je le viens de laisser
+ Avec ses compagnons dans la sale prochaine
+ Où depuis quelque temps je croy qu'il se promene
+ Attendant les moyens & la commodité
+ De se venir offrir à vostre Majesté.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Qu'il entre.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Garde, allez.
+
+ RUTILE.
+
+ Cette Troupe est fort belle,
+ Et de plus, pour vous plaire elle a beaucoup de zele.
+
+ UN GARDE.
+
+ Le voila.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Qu'il advance.
+
+
+
+ SCENE II.
+
+ Genest. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide. Diocletian.
+ Aquillin. Rutile. Un Garde.
+
+
+ GENEST.
+
+ Invincible Empereur,
+ Puis que ta Majesté nous accorde l'honneur,
+ De donner quelquefois aux esbas du Theatre
+ Cette presence Auguste & que Rome idolatre,
+ Souffre aujourd'huy, Seigneur, que j'expose à tes yeux,
+ Quelques foibles crayons de tes faits glorieux,
+ Et que par le recit de tes hautes merveilles
+ Du peuple & de ta Cour nous charmions les oreilles.
+ Je ne puis, ô Cesar, t'offrir rien de plus beau,
+ Qu'en faisant de toy-mesme un Illustre tableau,
+ Sans que j'aye recours aux communes Histoires,
+ Permets moy de parler de tes belles Victoires,
+ Et d'apprendre aux Romains par tes rares exploits,
+ Combien ils sont heureux de vivre soubs tes loix:
+ Permets moy d'estaler tes qualitez diverses,
+ Tant de fameux lauriers emportez sur les Perses,
+ Les Barbares deffaits, Carinus surmonté,
+ Et tout le monde en fin, ou soubsmis, ou dompté,
+ Dans un si noble employ me rendant admirable,
+ Je te rendray, Seigneur, à chacun adorable,
+ Mesme à tes envieux tu paroistras parfait.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Non, Amy, de ton art, je veux un autre effet,
+ La Renommée icy parle assez de ma gloire,
+ Et Rome de mes faits ne perd point la memoire,
+ Rutile vous dira quelle est ma volonté.
+ Donnez ordre, Aquillin, que tout soit appresté,
+ Qu'il ne leur manque rien.
+
+
+
+ SCENE III.
+
+ Rutile. Genest. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide.
+
+
+ RUTILE.
+
+ Si vous desirez plaire,
+ Apprenez, mes amis, ce que vous devez faire,
+ Cesar est ennemy de ces lâches mortels,
+ Qui refusent l'encens qu'on doit à nos autels,
+ Et d'un nouveau Prophete approuvant l'imposture
+ L'adorent comme autheur de toute la nature.
+ Faites voir leurs abus, descouvrez leur erreur,
+ Rendez les des humains & la honte, & l'horreur,
+ Mocquez-vous de leur foy, riez de leurs mysteres,
+ Des superstitions de leurs regles austeres,
+ Et des appas trompeurs de tant d'illusions
+ Qui seduisent leurs sens & leurs opinions.
+ Rendez-les en un mot de tout poinct ridicules:
+ Mais d'ailleurs exaltez Jupiter, nos Hercules,
+ Nos Mars, nos Apollons, & tous les autres Dieux
+ Qu'ont icy de tout temps adoré nos ayeux.
+ Je ne vous puis donner de conseil plus utile.
+
+ GENEST.
+
+ Ny prescrire d'employ qui nous soit plus facile,
+ Ces Rebelles, des Dieux & des hommes hays,
+ M'ont fait abandonner mon Pere, & mon Pays,
+ Où ne pouvant souffrir leurs coupables maximes
+ Je me suis par ma fuitte affranchy de leurs crimes
+ De sorte que contre eux justement animé,
+ Je feray voir l'abus dont ce peuple est charmé:
+ Et que le vain espoir qui le flatte & le lie
+ N'est rien qu'une chimere, un songe, une folie,
+ Qui s'estans emparez de ces foibles esprits
+ Les rend de l'univers la fable & le mespris.
+ Est-il rien de plaisant comme l'erreur extreme
+ D'un mystere nouveau qu'ils appellent Baptéme,
+ Où de trois gouttes d'eau legerement lavez,
+ Ils se pensent desja dans les cieux eslevez?
+ Certes on ne peut trop admirer leurs manies
+ De croire que deux mots, & des ceremonies
+ Puissent en un moment les rendre glorieux,
+ Au point que d'aspirer au partage des Cieux.
+ C'est par cette action si digne de risée,
+ Et des meilleurs esprits de tout temps mesprisée
+ Que je veux commencer les divertissemens,
+ Que l'Empereur attend de nos raisonnemens,
+ Nous ne sçaurions choisir de plus belle matiere.
+ C'est là que me donnant une libre cariere,
+ Je mettray les Chrestiens en un si mauvais point
+ Qu'ils seront insensez s'ils ne se changent point.
+ Ces moyens, quoy que doux, peuvent plus que les gesnes,
+ Et la honte souvent fait bien plus que les peines.
+
+ RUTILE.
+
+ C'est ce qu'à l'Empereur j'ay pû faire esperer,
+ Ne perdez point de temps, allez vous preparer,
+ Et taschez de remplir une si belle attente.
+
+ GENEST.
+
+ Nous rendrons sur ce poinct sa Majesté contente.
+
+ RUTILE.
+
+ Si Cesar est content, vous le serez aussi.
+
+ GENEST.
+
+ Nous pouvons sans sortir nous concerter icy,
+ Et sans qu'il soit besoin d'aprests ny de theatre,
+ Icy mesme Cesar de nostre art idolatre
+ Peut voir nos actions avec tant de plaisirs
+ Qu'ils passeront l'espoir & vaincront ses desirs.
+
+ RUTILE.
+
+ Le permettent les Dieux! mais adieu, je vous laisse.
+
+ GENEST.
+
+ Dans deux heures au plus vous verrez nostre adresse.
+
+
+
+ SCENE IV.
+
+ Genest. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide.
+
+
+ GENEST.
+
+ Amys, c'est à ce coup qu'il faut que nos esprits
+ Devant un Empereur se disputent le prix,
+ Et que chacun de nous amoureux de la gloire
+ Tasche sur son Rival d'emporter la victoire.
+ Cet employ glorieux peut changer nostre sort,
+ Combattons ses rigueurs par un illustre effort,
+ Et par une action qui ne soit pas commune
+ Acquerons pour amis Cesar, & la Fortune.
+ Ce bon heur aujourd'huy ne depend pas de nous,
+ Vous sçavez comme moy ce qu'on attend de vous,
+ Et sans beaucoup resver il nous sera facile
+ De reduire en effects les advis de Rutile.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Mais quelle Histoire enfin peut servir de sujet
+ Et propre & convenable à ce rare projet?
+
+ ARISTIDE.
+
+ Celle d'Ardaleon, ou celle de Porphire,
+ Qui tous deux bien aymez des maistres de l'Empire,
+ Furent par les Chrestiens tellement abusez
+ Qu'ils suivirent des voeux qu'ils avoient mesprisez,
+ Et par une folie à nulle autre seconde
+ Se rendirent l'opprobre & la fable du monde.
+
+ LUCIANE.
+
+ Tous deux ont exercé nostre profession.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Et le baptesme fut la premiere action
+ Qui flattant de ces fous la ridicule envie
+ Leur fit perdre à tous deux & les biens & la vie.
+
+ GENEST.
+
+ Des principes pareils ont souvent chez les grands
+ Produit à leurs autheurs des succez differents,
+ Nous pouvons profiter icy de leur exemple,
+ Et les suivre au Theatre, & non pas dans le Temple
+ Où leur aveuglement leur fit trouver dans l'eau,
+ Le funeste poison qui les mit au tombeau.
+ Mais sans chercher si loing le secours d'une Histoire
+ Qui nous pourroit charger l'esprit & la memoire:
+ Nous pouvons rencontrer dans nostre propre sort,
+ De quoy plaire à Cesar qui nous prisera fort
+ Si par un trait adroit & de haute industrie,
+ Il sçait que nous aurons quitté nostre Patrie,
+ Nos parens & nos biens pour venir en ces lieux,
+ Loing de ses ennemis rendre hommage à ses dieux.
+ Voicy donc quel sera l'ordre de ce mystere,
+ Il faudra qu'Anthenor represente mon Pere:
+ Et que par un flatteur, quoy que faux entretien,
+ Il feigne qu'il me veut aussi rendre Chrestien.
+ Ma soeur qui me portoit à cette loy prophane
+ Avoit, vous le sçavez, de l'air de Luciane,
+ Qui sçaura je m'asseure en cette occasion,
+ Imiter son humeur & son affection.
+ Aristide d'ailleurs pour vaincre sa folie,
+ Se dira parmy nous frere de Pamphilie,
+ Et me conjurera par l'esclat de ses yeux,
+ De ne la point trahir, aussi bien que nos Dieux.
+ Voila sur ce sujet tout ce qui vous regarde,
+ Le reste. Mais que veut Aquillin, & ce Garde?
+
+
+
+ SCENE V.
+
+ Aquillin. Genest. Pamphilie. Luciane. Aristide. Anthenor.
+ Un Garde tenant des presens.
+
+
+ AQUILLIN.
+
+ Le Ciel vous ayme Amis, la fortune vous rit,
+ Le peuple vous admire, & Cesar vous cherit,
+ Ce que je vous apporte en sont de bonnes marques,
+ Recevez ces presens du plus grand des Monarques,
+ Et croyez toutesfois que ces rares bienfaits
+ Ne sont de ses bontez que les moindres effets.
+
+ GENEST.
+
+ Ces magnifiques dons d'une illustre personne,
+ Marquent la dignité de la main qui les donne,
+ Et nous n'ignorons pas qu'il est en son pouvoir
+ De porter ses bienfaits plus loing que nostre espoir,
+ Mais de tant de faveurs dont Cesar nous accable,
+ Sa presence nous est la plus considerable,
+ Et le soing de luy plaire en ma profession,
+ Borne tous mes desirs & mon ambition.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Il n'en est point icy qui ne parle de mesme,
+ Envers sa Majesté nostre zele est extréme,
+ Et tous esgalement nous nous sentons ravir:
+ À l'inclination qu'il a de le servir.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Tant de civilitez veulent que je confesse,
+ Que nostre cour n'a pas toute la politesse,
+ Puis qu'on la void en vous en un point si parfait,
+ Que quiconque vous parle en admire l'effect.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Ha! Seigneur, il suffit de vostre bien-veillance,
+ Sans que vous confondiez avec vostre esloquence,
+ Ceux que tant de faveurs & de bienfaits receûs,
+ De Cesar & de vous rendent assez confus.
+
+ LUCIANE.
+
+ Ouy Seigneur...
+
+ AQUILLIN.
+
+ Brisons là: mes yeux & mes oreilles,
+ Charmez d'ouir & voir tant de rares merveilles,
+ Font qu'insensiblement m'arrestant en ces lieux,
+ Je vous derobe un temps qui vous est precieux.
+ L'Empereur vous attend.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Rien plus ne nous arreste.
+
+ GENEST.
+
+ Vous pouvez l'asseurer que nostre bande est preste,
+ Et que nous n'attendons que son commandement,
+ Pour luy donner icy du divertissement.
+
+
+ _Fin du premier Acte._
+
+
+
+
+ ACTE SECOND.
+
+
+ SCENE PREMIERE.
+
+ Diocletian. Aquillin. Rutile. & suitte.
+
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Rutile, nous verrons si cette haute estime,
+ Où tu mets nos acteurs est juste & legitime,
+ Et si ces grands esprits que tu tiens si parfaits,
+ Produiront sur le mien de semblables effets.
+ Si l'on croit tes discours, ma cour n'a point de grace,
+ Que la leur aisement ne surmonte, & n'efface,
+ Et mesme l'on diroit que les perfections,
+ Naissent de leur parole, & de leurs actions.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Quelque approbation que Rutile leur donne,
+ Son sentiment est juste & n'a rien qui m'estonne:
+ Bien que quelques brutaux ayent leur art à mespris,
+ Il n'admet point pourtant de vulgaires esprits,
+ De corps mal composez, & de qui l'apparence,
+ Ne puisse au moins donner quelque belle esperance.
+ Le Theatre est severe, & veut des qualitez,
+ Qui puissent faire aux grands admirer ses beautez:
+ Le charme de la voix est sa moindre partie,
+ Si de l'intelligence elle n'est assortie,
+ Et le geste pour elle est un foible secours,
+ Si ce rayon divin ne regle ses discours,
+ Outre le jugement, l'adresse, & la memoire,
+ L'asseurance est aussi necessaire à sa gloire,
+ Et la propreté mesme en son habillement,
+ N'est point pour un acteur un petit ornement.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Hé bien nous en verrons bien tost l'experience:
+ Faites les commencer, & qu'on preste silence.
+
+
+
+ SCENE II.
+
+ Luciane. Genest.
+
+
+ LUCIANE.
+
+ Ha! mon frere, si rien ne vous peut esmouvoir,
+ Considerez des pleurs.
+
+ GENEST.
+
+ Qui seront sans pouvoir.
+ Ha! c'est trop, levez vous, c'est en vain Luciane
+ Que l'on croit me porter à cette loy prophane,
+ Dont un nouveau Prophete, & trop foible Docteur,
+ Se rendit autresfois le ridicule Autheur,
+ Je ne me repais point de ces vaines chimeres,
+ Dont il sçeût esblouyr les esprits des nos peres,
+ Je sçay mieux me servir des droits de ma raison:
+ Et parmy le nectar discerner le poison.
+
+ LUCIANE.
+
+ Pleûst au Ciel!
+
+ GENEST.
+
+ Vos souhaits aussi bien que vos larmes,
+ Pour vaincre mon esprit sont d'inutiles armes.
+ Croyez vous pour me voir de parens obsedé:
+ Que par de vains transports je sois persuadé?
+ Non non, mon Jugement plus ferme, & plus solide,
+ Ne sçauroit escouter un conseil si perfide,
+ Pour suivre un inconnu qui fut mis aux liens,
+ Et dans son triste sort abandonné des siens.
+
+ LUCIANE.
+
+ Mais cet abandonné que vostre esprit abhorre,
+ Est ce Dieu tout puissant que le Ciel mesme adore,
+ Qui comble tout de gloire à son auguste aspect,
+ Et fait trembler là haut les Anges de respect.
+ Il naquit sans grandeur, sans esclat, & sans lustre;
+ Mais dans l'obscurité son berceau fut illustre,
+ Puis qu'à peine il parut qu'on redouta ses loix,
+ Et qu'encor tout enfant il fit trembler des Roys.
+ Si des siecles passez nous croyons les plus sages,
+ Des Princes d'Orient il reçeut les hommages,
+ Et l'astre qui guida ces Mages en ce lieu,
+ Fit bien voir que c'estoit la demeure d'un Dieu.
+ Il vescut, dites vous, ainsi qu'on le raconte,
+ Dedans l'ignominie, & mourut dans la honte,
+ Abandonné des siens, trahy, desadvoué,
+ Sur un infame bois honteusement cloué;
+ Mais c'est par ce moyen si difficile à croire,
+ Qu'il pretend sur sa honte establir vostre gloire,
+ Et par l'unique prix de son sang precieux
+ Qu'il vous veut acheter le partage des Cieux.
+
+ GENEST.
+
+ Que d'un trompeur espoir vostre ame est possedée,
+ S'il n'a pour fondement que cette vaine idée!
+ Et qu'un bonheur est faux, quand par un triste effort
+ La honte le produit aussi bien que la mort.
+ Rangez-vous du party de ces hautes puissances
+ Qui donnent à nos voeux d'illustres recompences,
+ Qui se font adorer en cent climats divers,
+ Et rendent nos Cesars Maistres de l'Univers.
+ Nous ne sçaurions faillir en suivant leurs exemples;
+ Comme dans leurs Palais suivons-les dans les Temples,
+ Et puis que le destin nous a faits leurs sujets,
+ N'ayons pas en nos voeux de differents objets.
+ Mais changeons de discours: Anthenor qui s'advance,
+ Ne prendroit pas plaisir à cette conference:
+ Sans doute que blessé d'un mesme traict que vous,
+ Il me vient assaillir, & seconder vos coups.
+
+
+
+ SCENE III.
+
+ Anthenor. Genest. Luciane.
+
+
+ ANTHENOR.
+
+ Hé bien, s'est-il rendu ce rebelle courage?
+
+ LUCIANE.
+
+ Aussi peu qu'un Rocher qui battu de l'orage
+ Mesprise les assauts, & de l'onde & du vent,
+ Et paroit à nos yeux plus ferme que devant.
+
+ GENEST.
+
+ Cette comparaison n'est pas mal assortie,
+ Mon coeur & le Rocher ont de la sympathie,
+ Car si l'un par les vents ne se peut esmouvoir,
+ Les souspirs ont sur l'autre aussi peu de pouvoir.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Ha, mon fils! si ce coeur te permets de connoistre
+ Que celuy qui te parle est l'autheur de ton estre,
+ Fust-il cent fois plus ferme, & plus dur qu'un Rocher,
+ Cette obligation a droit de le toucher.
+
+ GENEST.
+
+ Ouy, je vous dois le jour, je vous dois ma naissance,
+ Et ce corps pour ce droict vous doit obeissance:
+ Mais l'esprit qui m'anime, & que je tiens des Cieux
+ Est un noble tribut que je ne dois qu'aux Dieux.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Mais à ce Dieu puissant...
+
+ GENEST.
+
+ Qui n'est qu'une chimere
+ Qu'autrefois vous blasmiez.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Qu'à present je revere.
+
+ GENEST.
+
+ Dites plutost un Dieu que vous avez resvé.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Un Dieu par qui tout vit, & tout est conservé,
+ Et qui pour te donner une immortelle vie
+ Voulut bien qu'icy bas elle luy fust ravie.
+
+ GENEST.
+
+ Pour moy? je desadvoue un si puissant effort,
+ Et ne tiens pas ma vie un effet de sa mort.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Horrible impieté! detestable blasphéme!
+
+ GENEST.
+
+ Mais qu'on peut effacer avec l'eau du Baptéme.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Ouy, mon fils, vien m'y suivre.
+
+ GENEST.
+
+ Ha! ne me pressez pas.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Quoy d'un si beau sentier tu retires tes pas?
+
+ GENEST.
+
+ Ouy, je m'en veux tirer comme d'un precipice,
+ Où vous avez dessein qu'avec vous je perisse.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Mais plutost où je veux te sauver avec moy.
+
+ GENEST.
+
+ Ayez soing de vous seul, & me laissez.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Pourquoy?
+
+ GENEST.
+
+ Parce qu'importuné de vos contes frivoles
+ Je me lasse d'ouyr tant de vaines paroles.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Hé bien, puis que ma voix ne te peut esmouvoir,
+ Cessant de m'escouter, cesse aussi de me voir:
+ Va, Monstre, je suivray la loy que tu me donnes,
+ Et t'abandonneray comme tu m'abandonnes.
+
+ LUCIANE.
+
+ Mon frere!
+
+ ANTHENOR.
+
+ Laissez-là cet objet odieux
+ Implorer à loisir le secours de ses dieux:
+ Ils vont en un haut poinct eslever sa fortune,
+ Et vostre affection le choque, & l'importune.
+
+
+
+ SCENE IV.
+
+ Genest. Pamphilie. Aristide.
+
+
+ GENEST.
+
+ Cet orage, Anthenor, touche peu mes esprits,
+ Comme je l'attendois il ne m'a pas surpris,
+ Et depuis quelque temps j'ay bien pû me resoudre
+ En ayant veu l'esclair, d'ouyr gronder la foudre.
+ Mais ainsi que l'esclat du celeste flambeau
+ Qu'on voit apres l'orage & plus clair, & plus beau,
+ Les divines clartez des yeux de Pamphilie
+ Viennent chasser l'horreur de ma melancholie,
+ Et par les doux regards de ces astres d'amour
+ Dans mon adversité me rendre un plus beau jour.
+ Exemple merveilleux d'une rare constance,
+ Cher objet de mes voeux, & de mon esperance,
+ C'est de vous seule enfin qui gouvernez mon sort
+ Que j'attends desormais ou ma vie ou ma mort.
+ Tout me trahit, Madame, & tout me persecute,
+ Aux plus grands des malheurs le ciel m'a mis en butte,
+ Et leurs traits toutesfois me sembleroient bien doux
+ S'ils me laissoient l'honneur d'estre estimé de vous.
+ Cet espoir tient encor ma fortune en balance,
+ Luy seul est le secours qui reste en ma deffence,
+ Et comme vostre coeur est grand & genereux,
+ Je n'oze pas encor me dire malheureux.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Quel est vostre malheur, & quelle est cette crainte?
+ Desja sans les sçavoir j'en partage l'atteinte,
+ Et mon amour est tel que vous luy feriez tort
+ De le croire sujet aux caprices du sort.
+ Vos rares qualitez, vos voeux, & vostre flame
+ L'ont depuis trop long-temps imprimé dans mon ame,
+ Et malgré vos soupçons je vous puis asseurer,
+ Qu'il n'est point de malheur qui le puisse alterer.
+ Mais enfin dictes nous quelle est vostre infortune?
+
+ GENEST.
+
+ C'est une passion à mes veux importune,
+ Un zele sans raison, un desir dereglé,
+ Et le pouvoir enfin d'un esprit aveuglé.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Un pere asseurement vous veut porter au change?
+ Et que soubs d'autres loix l'inconstance vous range?
+
+ GENEST.
+
+ Il le veut, Pamphilie, il le veut: mais apprends
+ Que d'injustes desirs me sont indifferends,
+ Et qu'avant que mon coeur consente à cette envie,
+ Mon amour à tes pieds immolera ma vie.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Je ne souhaitte pas un si funeste effet,
+ Et peut estre son choix est-il assez parfait
+ Pour porter son esprit à ces douces contraintes
+ Qui causent vos transports, & peut estre vos feintes.
+
+ GENEST.
+
+ Ha! de tous les malheurs dont je ressens les coups,
+ Voila le plus sensible, & plus rude de tous!
+ Quoy? quand tout m'est fatal, lors que tout m'abandonne,
+ Pamphilie elle mesme aujourd'huy me soupçonne?
+ Non non, Madame, non, ne me soupçonnez pas,
+ D'avoir voulu trahir mes voeux, ny vos appas;
+ Ce change malheureux que mon pere m'ordonne,
+ Regarde nos autels, & non vostre personne;
+ Il ne m'empesche pas que j'adore vos yeux,
+ Mais il veut pour le sien que je quitte nos Dieux,
+ Et que suivant l'abus de son erreur extréme,
+ Contre mes sentimens je le suive au baptéme.
+ Mais plutot que je change ou d'amour, ou de loy,
+ Plutost que je viole ou mes voeux, ou ma foy,
+ Que ces puissantes mains qui gouvernent la foudre,
+ D'un rouge traict de feu me reduisent en poudre.
+ Puissé-je estre des Dieux, & des hommes l'horreur,
+ De tous les elemens esprouver la fureur,
+ Et si jusqu'à ce point mon jugement s'oublie,
+ Que je sois à jamais hay de Pamphilie.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Quoy, c'est là le sujet qui te trouble si fort?
+ C'est là l'occasion qui cause ton transport?
+ Et l'importunité d'une soeur, & d'un Pere,
+ Est le mal qui t'afflige, & qui te desespere?
+ Tesmoigne, cher Amy, tesmoigne plus de coeur,
+ Mesprise leurs discours, & brave leur rigueur;
+ C'est dedans les malheurs, & les plus grands orages,
+ Que se font admirer les plus fermes courages.
+ Laisse, laisse esclatter ce foudre, & ces esclairs,
+ Dont les traits impuissans ne frapent que les airs,
+ Les Dieux interessez en ces vaines menaces,
+ Arresteront bientot le cours de tes disgraces,
+ Et quand mesme le sort les voudroit achever,
+ Il ne t'abaisseroit que pour te relever,
+ Que pour rendre dans peu ton ame plus contente,
+ Ta fortune plus haute, & bien plus esclattante,
+ Et te faire advouer qu'il ne t'est rigoureux,
+ Que pour te faire un jour plus grand, & plus heureux.
+ Tous les jours le Soleil sort d'une couche noire,
+ Et la honte est souvent un chemin à la gloire.
+ Il est vray que chocquant un injuste pouvoir,
+ Tu peux perdre tes biens, mais non pas ton espoir,
+ Puis que des immortels la haute providence
+ Peut donner à ta perte une ample recompence,
+ Et te faire trouver loing d'un pere irrité
+ Les fruicts de ton courage, & de ta pieté.
+
+ GENEST.
+
+ Aristide croy moy; le soin de ma fortune,
+ N'est point dans mes malheurs ce qui plus m'importune,
+ Puis que comme tu dis, je puis trouver ailleurs,
+ Et de plus doux espoirs, & des destins meilleurs.
+ Mais comment penses tu que l'amour qui me lie,
+ Me permette jamais de quitter Pamphilie?
+ Peux tu t'imaginer qu'il soit en mon pouvoir,
+ L'aymant infiniment de vivre sans la voir?
+ Non, non, loing des attraits de ses graces divines,
+ Les plus aymables fleurs me seroient des espines,
+ Je hayrois un trosne, & des sceptres offerts
+ Me plairoient beaucoup moins que l'honneur de mes fers.
+ Mais si la cruauté d'un pere inexorable,
+ A moy mesme aujourd'huy me rend mesconnoissable,
+ S'il faut que je demeure en ce funeste Estat,
+ Qui m'oste mes Amis, mes biens, & mon esclat,
+ (Pardonnez ce discours à ma melancholie,)
+ Que deviendront nos feux aymable Pamphilie?
+ Je sçay que vostre coeur est grand, & genereux,
+ Mais quoy, vous estes femme, & je suis malheureux.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Il est vray, je suis femme, & je le tiens à gloire,
+ Puis qu'aujourd'huy ce nom releve ma victoire,
+ Et faict voir en mon sexe un esprit assez fort,
+ Pour vaincre mieux que vous les malices du sort,
+ Je ne rediray point icy que je vous ayme,
+ Qu'ainsi que vos vertus mon amour est extréme,
+ Mes yeux & mes souspirs vous l'ont dit mille fois,
+ Et vous l'ont exprimé beaucoup mieux que ma voix:
+ Mais de quelques rigueurs dont le sort vous accable,
+ Fussiez vous en un point encor plus deplorable,
+ Je vous puis asseurer que ma fidelité
+ Sera jusqu'au tombeau sans inegalité.
+
+ GENEST.
+
+ He! bien, je croiray donc dans le mal qui m'afflige,
+ Que la nature en vous aura faict un prodige,
+ Et qu'en vous faisant naistre elle aura mis au jour,
+ Un miracle parfaict de constance, & d'amour,
+ Bien qu'en cette bonté dont mon ame se flatte,
+ Vostre adresse plutot que mon bon heur esclatte,
+ Je veux bien toutesfois pour calmer ma fureur,
+ Decevoir mon esprit d'une si douce erreur.
+ Ouy, Madame, je veux que mon ame soit vaine,
+ Jusqu'à vous croire atteinte, & sensible à ma peine,
+ Et me persuader qu'un feu si bien espris,
+ Au delà de vos jours touchera vos esprits;
+ Mais encor qu'à ce point vous soyez genereuse,
+ Pouray-je consentir à vous voir malheureuse,
+ Et que tacitement il vous soit imputé:
+ Que sans moy vous seriez dans la prosperité?
+ Ha! Madame? souffrez qu'en ce desordre extréme,
+ Ma raison une fois parle contre moy-mesme,
+ Et qu'agissant pour vous, elle monstre en ce jour,
+ Par un estrange effect un veritable amour.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Ta flame, cher Amy, nous est assez connue:
+ Je voids en tes discours ton ame toute nue,
+ Et parmy l'embaras de tant de passions
+ Je descouvre aisément tes inclinations.
+ Je sçay bien que ton coeur & constant & fidele,
+ Pour l'objet qu'il adore a tousjours mesme zele,
+ Et que tu trouverois un Empire importun,
+ Si ce rare bonheur ne nous estoit commun,
+ Mais je sçay bien aussi que ton noble courage,
+ A peine à consentir qu'il ayt quelque advantage,
+ Et ces deux mouvemens succedans tour à tour,
+ Font combattre ta gloire avecque ton amour.
+ Mais veux tu t'affranchir de cette incertitude,
+ Qui nourit tes transports, & ton inquietude:
+ Escoute les conseils que je te veux donner:
+ Tu nous dis qu'Anthenor te veut abandonner,
+ Et te priver à tort des droits de ton partage,
+ Si tu ne suis l'erreur où son ame s'engage,
+ Dy luy pour parvenir au but où tu pretens:
+ Que tu rendras ses voeux, & ses desirs contens;
+ Et feints pour cét effect par un beau stratagéme,
+ Que tu veux comme luy recevoir le baptéme.
+ Suivant l'opinion de leur bizare loy,
+ Leurs mysteres sont vains quand on manque de foy;
+ De sorte qu'en ton coeur mesprisant leurs manies,
+ Tu n'auras observé que des ceremonies,
+ Qui n'ayans pas rendu le baptéme parfait:
+ N'auront produit en toy qu'un ridicule effect.
+ Acquiers toy de vrays biens avec de faux hommages:
+ Un peu d'eau, Cher Amy, calme de grands orages;
+ Fay que celle qui nuit à tous ses partizans,
+ Pour toy seule aujourd'hui produise des presens,
+ Et se rende pareille apres ton entreprise,
+ A la pluye envoyée à la fille d'Acrise.
+
+ GENEST.
+
+ L'effect de ce conseil offenceroit les Dieux.
+
+ ARISTIDE.
+
+ L'effect de ce conseil leur sera glorieux,
+ Puis qu'à l'aversion de cette loy nouvelle,
+ Tu joindras les mespris que ton coeur a pour elle,
+ Reservant à l'honneur de nos sacrez autels:
+ Une ame toute pure, & des voeux immortels.
+
+ GENEST.
+
+ À quoy me resoudray-je, aymable Pamphilie?
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Je crains.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Que craignez vous?
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Tout.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Dieux! quelle folie?
+ Vous craignez, dites vous, Quoy? que deux gouttes d'eau
+ De son ardente amour esteignent le flambeau?
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Non, mais que cette erreur à la fin ne luy plaise,
+ Et qu'elle n'ayt pour nous une suitte mauvaise.
+
+ GENEST.
+
+ Ha! ne me croyez pas d'un esprit si peu sain.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Vous pouvez donc agir, & suivre ce dessein.
+
+ GENEST.
+
+ Il faut adroitement conduire ceste affaire.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Laissez m'en le soucy, je verray vostre Pere,
+ Et je sçauray si bien mesnager ses esprits,
+ Qu'aveuglé de l'appas du dessein entrepris,
+ Il ne pourra jamais à travers mon adresse,
+ Se douter seulement du piege qu'on luy dresse;
+ Cependant finissant de si longs entretiens
+ Allez tous deux m'attendre au Temple des Chrestiens.
+
+
+ _Fin du second Acte._
+
+
+
+
+ ACTE TROISIEME.
+
+
+ SCENE PREMIERE.
+
+ Diocletian. Aquillin. Rutile.
+
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Rutile, je l'advoue, ils sont incomparables,
+ Et tous en leurs projets me semblent admirables;
+ Que l'accord de leurs voix, & de leurs actions,
+ Exprime adroittement toutes leurs passions!
+ Qu'ils se sçavent bien plaindre, ou feindre une colere!
+ Que l'amour en leur bouche est capable de plaire!
+ Et que leur industrie a de grace & d'appas
+ À dépeindre un tourment qu'ils ne ressentent pas!
+ N'as tu point remarqué ce qu'a dit Luciane
+ En faveur des Chrestiens & de leur loy prophane?
+ Elle en a soustenu l'erreur avec tant d'art,
+ Que j'ay creû quelque temps qu'elle parloit sans fard,
+ Et que le trait dont lors elle sembloit atteinte,
+ Estoit un pur effect, & non pas une feinte.
+
+ RUTILE.
+
+ Il est vrai, mais, Seigneur, n'as-tu pas entendu,
+ Ce que Genest a dit quand il s'est deffendu?
+ Avec combien d'esprit, d'adresse, & de courage,
+ Il a de nos autels conservé l'advantage?
+ Et par quel art enfin, & quelle invention,
+ Il se porte au mespris de leur religion?
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Ouy, sa subtilité n'eût jamais de pareilles.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Attends un peu, Seigneur, tu verras des merveilles
+ Qui raviront tes sens avecque tant d'appas,
+ Que mesme en les voyant tu ne le croiras pas.
+
+
+
+ SCENE II.
+
+ Diocletian. Aquillin. Rutile, & suitte. Genest. Pamphilie.
+ Aristide. Luciane. Anthenor.
+
+
+ GENEST.
+
+ Où suis-je? Qu'ay-je veu? Quelle divine flame,
+ Vient d'esblouïr mes yeux, & d'esclairer mon ame?
+ Quel rayon de lumiere espurant mes esprits,
+ A dissippé l'erreur qui les avoit surpris?
+ Je croy, je suis Chrestien; & cette grace extréme,
+ Dont je sens les effects est celle du Baptéme.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Chrestien? Qui vous l'a faict?
+
+ GENEST.
+
+ Je le suis.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Resvez vous?
+
+ GENEST.
+
+ Un Ange m'a faict tel.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Devant qui?
+
+ GENEST.
+
+ Devant tous.
+
+ LUCIANE.
+
+ Personne toutesfois n'a veu cette adventure.
+
+ RUTILE, _à l'Empereur_.
+
+ Il leur va debiter quelque estrange imposture.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Qu'il feint bien!
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Il est vray qu'on ne peut feindre mieux,
+ Et qu'il charme l'oreille aussi bien que les yeux.
+
+ GENEST.
+
+ Quoy, vous n'avez pas veu cette clarté brillante,
+ Dont l'effect merveilleux surpassant mon attente,
+ Avecque tant d'eclat a paru dans ce lieu
+ Alors qu'il a reçeu le ministre d'un Dieu.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Quel Ministre? Quel Dieu? Tu nous contes des fables.
+
+ GENEST.
+
+ Non, Amys, je vous dis des choses veritables,
+ Nagueres quand icy j'ay paru devant vous:
+ Les yeux levez au Ciel, teste nue, à genoux,
+ Je voyois, ô merveille à peine concevable!
+ À travers ce lambris un prodige admirable,
+ Un Ange mille fois plus beau que le Soleil,
+ Et qui me promettant un bonheur sans pareil,
+ M'a dit qu'il ne venoit, si je le voulois croire,
+ Que pour me revestir des rayons de sa gloire.
+ Lors tous mes sens ravis d'un espoir si charmant:
+ Ont porté mon esprit à ce consentement,
+ Qui remplissant mon coeur d'une joye infinie
+ A fait voir à mes yeux cette ceremonie,
+ L'Ange, dont la presence estonnoit mon esprit,
+ En l'une de ses mains tenoit un livre escrit,
+ Où la bonté du Ciel secondant mon envie,
+ Je lisois aisément les crimes de ma vie,
+ Mais avec un peu d'eau que l'autre main versoit,
+ Je voyoit aussi-tost que l'escrit s'effaçoit,
+ Et que par un effect qui passe la nature,
+ Mon coeur estoit plus calme, & mon ame plus pure.
+ Voila ce que j'ay veu, voila ce que je sens,
+ Et qui produit en moy des transports si puissans.
+ Loing de moy desormais estres imaginaires,
+ Fleaux des foibles esprits, & des Ames vulgaires,
+ Faux Dieux, ce n'est plus vous aujourd'huy que je crains,
+ Ny ce foudre impuissant que l'on peint en vos mains:
+ Je ne vous connois plus, allez, je vous deteste,
+ Et mon coeur embrazé d'une flame celeste,
+ Adore un Dieu vivant dont l'extréme pouvoir,
+ Se faict craindre par tout, & par tout se faict voir.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Cette feinte, Aquillin commence à me desplaire,
+ Qu'on cesse.
+
+ GENEST.
+
+ Il n'est pas temps, ô Cesar! de me taire;
+ Ce Seigneur des Seigneurs, & ce grand Roy des Roys,
+ De qui tout l'univers doit reverer les loix,
+ Soubs qui l'Enfer fremit, & que le Ciel adore,
+ Veut que je continue, & que je parle encore,
+ Sçache donc, Empereur, que ce Dieu souverain
+ De qui j'ay ressenty la puissance, & la main,
+ Lors que je me pensois rire de ses oracles,
+ Vient d'operer en moy le plus grand des miracles,
+ Changeant un idolatre en son adorateur,
+ Et faisant un sujet de son persecuteur.
+ Ne pensant divertir, ô prodiges estranges!
+ Que de simples mortels, j'ay resjouy des Anges,
+ Et dedans le dessein de complaire à tes yeux,
+ J'ay pleû sans y penser à l'Empereur des Cieux.
+ Il est vray que privé de ses graces extrémes,
+ J'ay tantost contre luy vomy mille blasphémes,
+ Mais dans ces faux discours que ma langue estaloit,
+ Ce n'estoit que l'Enfer, & non moy qui parloit,
+ Ce commun Ennemy de tout ce qui respire,
+ Qui par le crime seul establit son Empire:
+ Ayant trompé mes sens, & seduit ma raison,
+ M'avoit mis dans le coeur ce dangereux poison:
+ Mais enfin de mon Dieu les bontez infinies,
+ Ont toutes ces horreurs de mon Ame bannies,
+ Et je veux, ô Cesar! qu'on sçache à l'advenir,
+ Que je n'ay plus de voix qu'affin de le benir,
+ Qu'affin de publier aux deux bouts de la terre,
+ Qu'il est seul souverain, seul maistre du tonnerre,
+ Des cieux, des elemens, des Anges, des mortels,
+ Et digne seul enfin, & d'encens, & d'autels.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Il a perdu le sens, & son ame troublée,
+ Rend comme son esprit sa langue dereglée.
+
+ GENEST.
+
+ Non, non, mon jugement ne fut jamais plus sain
+ Qu'alors qu'il a chocqué tes Dieux, & ton dessein,
+ Et si je l'ay perdu, c'est lors que mes paroles
+ D'un accent criminel ont flatté tes idoles.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Ha! ne m'irrite pas, insolent, c'est assez.
+ Ou l'on te traittera comme les insensez.
+
+ GENEST.
+
+ Ce traittement n'est pas celuy que je souhaitte,
+ Car on me traitteroit ainsi que l'on te traitte.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ On me traitte en Cesar, en Empereur Romain.
+
+ GENEST.
+
+ On te traitte en esclave, & non en souverain,
+ Puis que loing d'escouter cette bonté supréme,
+ Ce Dieu de qui les Roys tiennent leur diadéme,
+ Souvent tu rens hommage au gré d'un courtizan,
+ À l'ouvrage imparfaict d'un chetif Artizan,
+ Qui suivant son caprice, ou celuy de ces traistres,
+ Te compose des Dieux, & te donne des Maistres.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Voyez l'audacieux! il croit possible encor,
+ Faire sur un Theatre ou l'Achile, ou l'Hector.
+
+ GENEST.
+
+ Non, non, par ma raison mon ame mieux guidée,
+ Ne souffre plus en elle une si vaine Idée,
+ Je me connois, Cesar, je sçais ce que je suis.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Mais sçais-tu bien aussi, traistre, ce que je puis?
+
+ GENEST.
+
+ Ouy, ton pouvoir n'est pas un effect que j'ignore,
+ Je sçay que l'on te craint, & que Rome t'adore,
+ Mais je sçay bien aussi ce qu'un Dieu me prescrit:
+ Tu peux tout sur mon corps, & rien sur mon esprit.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Nous allons esprouver cette haute constance.
+
+ GENEST.
+
+ Tu peux dés à present en faire experience.
+ Commande à tes boureaux qu'ils m'accablent de fers.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Perfide, ils t'apprendront le respect que tu pers,
+ Si tu ne te resous à changer de langage.
+
+ GENEST.
+
+ On ne change jamais quand on a du courage.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Si faut-il toutesfois ou changer ou perir.
+
+ GENEST.
+
+ He! bien me voila prest, Tyran, allons mourir.
+ Apportez, apportez ces bienheureuses chaines,
+ Instrumens de ma gloire ainsi que de mes peines,
+
+ _Luy rejettant son Escharpe._
+
+ Et reprends desormais ces liens odieux,
+ Qui me rendoient naguere esclave de tes Dieux.
+ Que ceux qui n'ont pas veu les divines merveilles,
+ Qui viennent de ravir mes yeux & mes oreilles,
+ De tes vaines grandeurs se rendent partizans,
+ Et d'un oeil envieux regardent tes presens.
+ Pour moy qui viens de voir de plus illustres marques,
+ Du pouvoir de celuy qui commande aux Monarques,
+ Je n'ay plus de desirs qui soient si criminels;
+ Tes dons sont passagers, les siens sont eternels,
+ Ses faveurs sont d'un Dieu, tes caresses d'un homme;
+ Et les honneurs du Ciel valent bien ceux de Rome.
+ Parle donc, Empereur, & haste mes tourmens;
+ Tu differes ma gloire, & mes contentemens,
+ Fay souffrir à mon corps les peines les plus dures,
+ Irrite tes boureaux, invente des tortures,
+ Et par un sentiment qui ne t'est pas nouveau
+ Qu'un deluge de sang te venge d'un peu d'eau,
+ Dont le divin effect m'a donné tant de graces,
+ Qu'à tes yeux aujourd'huy je brave tes menaces.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Tu me braves, mutin, mais de ta trahison,
+ Et la flame, & le fer me feront la raison!
+ Qu'on l'oste de mes yeux, soldats, que l'on l'entraine;
+ Faictes qu'en mesme temps on l'applique à la gesne,
+ Et qu'il ressente là de si vives douleurs,
+ Qu'il estime la mort moindre que ses malheurs.
+ Va les suivre, Rutile, & voy s'il est possible,
+ De reprimer l'orgueil de ce coeur invincible:
+ Menace, flatte, prie, importune, promets,
+ Offre luy des tresors, ouy, je te le permets,
+ Des charges, des honneurs, & tout ce qui dans Rome,
+ Peut le mieux assouvir l'esperance d'un homme.
+ S'il se veut reconnoistre, & quitter son erreur,
+ Son remords peut encor desarmer ma fureur;
+ Mais s'il s'obstine plus à faire le rebelle:
+ Qu'on l'expose aux ardeurs d'une flame cruelle,
+ Qui sur son corps perfide agissant peu à peu,
+ Avec mille douleurs le brule à petit feu.
+
+ RUTILE.
+
+ J'observeray cét ordre.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Allez.
+
+
+
+ SCENE III.
+
+ Diocletian. Aquillin. Anthenor. Pamphilie. Luciane. Aristide.
+
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Lasches complices!
+ C'est vous que je destine aux plus aspres suplices:
+ Vous l'avez suborné, vos propos l'ont seduit,
+ Mais de vos trahisons vous recevrez le fruit,
+ Ouy, je me vengeray d'un si sensible outrage,
+ Sans qu'on respecte en vous ny le sexe, ny l'âge,
+ Sans qu'aucune pitié flechisse mon couroux.
+ Aquillin.
+
+ LUCIANE.
+
+ Ha! Seigneur, j'embrasse tes genoux.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Importune.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Cesar.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ C'est en vain que vos larmes,
+ À ma juste rigueur pensent oster les armes;
+ Apres m'avoir bravé dans mon propre Palais,
+ Quelle grace osez vous esperer desormais?
+ Auriez vous bien pensé qu'apres tant d'insolence
+ Il suffise aujourd'huy d'implorer ma clemence?
+ Non, non, des crimes tels ne sont jamais remis
+ Aussi facilement qu'ils ont esté commis,
+ Et vostre impunité feroit des temeraires
+ Si je ne vous donnois des chastimens severes,
+ Il faut donc...
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Ha, Cesar! Quel extreme malheur
+ Nous peut rendre aujourd'huy suspects à ta grandeur?
+ Qu'avons-nous fait, Seigneur, qui chocque ta puissance?
+ Sommes-nous criminels par nostre obeïssance?
+ Tu nous as commandé, nous t'avons obey:
+ Suivre tes volontez est-ce t'avoir trahy?
+ Quel est donc le forfait qui nous rend si coupables?
+ De quelles trahisons nous penses-tu capables?
+ Nous n'avons point chocqué ny les Dieux ny l'Estat,
+ Et nostre seul malheur est tout nostre attentat.
+ Ce n'est pas que je veuille en parlant de la sorte
+ Arrester les effets du courroux qui t'emporte
+ Au deplorable poinct où m'a mise le sort,
+ Je ne me promets plus de calme ny de port,
+ Et je croirois avoir une trop lasche envie
+ Si ma voix te parloit en faveur de ma vie:
+ Non, n'attends point de moy des sentimens si bas;
+ Prononce si tu veux l'arrest de mon trespas,
+ Tu me verras mourir & constante & contente;
+ Mais espargne, ô Cesar, une troupe innocente,
+ Qui dans tous ses desseins a tousjours prudemment
+ Regardé son devoir, & ton contentement.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Quoy donc, vostre devoir consiste à me desplaire?
+ À promettre une chose, & tenir le contraire?
+ À venir suborner un sujet à mes yeux,
+ Et le forcer enfin d'abandonner nos Dieux?
+ Vous appellez peut estre une telle impudence
+ Un divertissement, un jeu plein d'innocence?
+ Mais croyez si ce traict se passe impunément
+ Que je suis sans memoire & sans ressentiment:
+ Non, non, perfides, non; apres un tel outrage
+ Ne vous figurez pas que je sois sans courage;
+ Ainsi que vostre sort vostre crime vous joint,
+ Qu'un destin different ne vous separe point,
+ Vous avez mesme but & mesme intelligence,
+ Et vous esprouverez une mesme vengeance.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Cesar, au nom des Dieux, escoute moy parler,
+ Voy quels sont les objets que tu veux immoler;
+ Si ton juste courroux demande des victimes,
+ Prends garde pour le moins qu'elles soient legitimes,
+ Et qu'un injuste arrest aussi prompt que cruel,
+ Ne perde l'innocent avec le criminel.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Il est vray qu'on pouroit avec quelque apparence,
+ Mettre entre leurs forfaits beaucoup de difference,
+ Anthenor, & sa fille...
+
+ ANTHENOR.
+
+ Invincible Empereur,
+ Permets qu'en quatre mots je te tire d'erreur,
+ Luciane, Seigneur, ne fut jamais ma fille,
+ Je n'eûs jamais d'enfans, je n'ay point de famille,
+ Et bien que nous ayons imité les Chrestiens,
+ Nous n'avons point pourtant d'autres Dieux que les tiens.
+ Tous ces noms supposez & de fils, & de pere,
+ Ses desirs simulez, & sa feinte colere,
+ N'estoient que des effets que nous avoit prescrits,
+ Ce traistre dont le change estonne nos esprits.
+
+ LUCIANE.
+
+ Non, Seigneur, si Genest contre nostre esperance,
+ A perdu le respect, & changé de creance,
+ Luy seul a faict son crime, & luy seul aujourd'huy,
+ En cette occasion doit respondre de luy,
+ Nous n'avons jamais pris de part en son audace,
+ Et nous n'en devons point avoir en sa disgrace,
+ Qu'il fasse l'insensé, l'insolent, le mutin,
+ Faut-il que son malheur change nostre destin?
+ Et devons nous icy passer pour ses complices,
+ Si nous n'avons jamais approuvé ses caprices?
+ Dez l'instant qu'il s'est mis du party des Chrestiens,
+ Nous avons separé nos interests des siens,
+ Et de ses passions nos ames desunies,
+ Ont plaint en mesme temps & blamé ses manies,
+ Condamné son orgueil, detesté sa fureur,
+ Et veû son insolence avec beaucoup d'horreur.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ De qui donc teniez vous ces coupables maximes,
+ Qui tantot des Chrestiens authorisoient les crimes?
+
+ LUCIANE.
+
+ D'un desir curieux qui ne te peut chocquer,
+ Puis que je ne l'avois qu'affin de m'en mocquer,
+ Et qu'encor aujourd'huy ces Illustres mensonges,
+ Passent dans mon esprit seulement pour des songes.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Si tu repugnes tant aux abus des Chrestiens,
+ Fay nous voir des effets du discours que tu tiens,
+ Va t'en trouver Genest, & t'efforce d'abattre,
+ Par de vives raisons ce coeur opiniatre.
+ L'adresse de l'esprit jointe aux graces du corps,
+ Faict ordinairement d'admirables efforts:
+ Employe un peu tes yeux au secours de ta bouche,
+ Il n'est point de mutins qu'un bel objet ne touche;
+ Desja mon courroux cesse, & cede à tes attraits,
+ Fay que Genest encor en ressente les traits,
+ Et que son coeur vaincu par de si belles armes,
+ Nous rende redevable au pouvoir de tes charmes.
+
+ LUCIANE.
+
+ Je suis preste, ô Cesar! de suivre aveuglément,
+ Et tes intentions, & ton commandement,
+ Bien que je ne sois pas assez presomptueuse
+ Pour en ozer attendre une fin glorieuse:
+ Pourtant, puis qu'il te plaist, je ne m'en deffends pas,
+ Et j'emploiray l'adresse au deffaut des appas:
+ Mais enfin souvien toy, Seigneur, que Pamphilie,
+ A sur luy dez long-temps sa puissance establie,
+ Et que l'heureux effort de ce coup glorieux,
+ Appartient à sa langue aussi bien qu'à ses yeux.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Ha! change de discours, & cesse Luciane,
+ De vanter un pouvoir dont l'effect te condamne:
+ Son funeste projet ne m'a que trop appris,
+ Que je suis à ses yeux un objet de mespris,
+ Et que la passion que tu crois qui le dompte
+ N'est plus qu'un foible feu qui ne luit qu'à ma honte,
+ Que veux tu donc enfin que je fasse aujourd'huy?
+ Quoy? que ma lacheté m'abaisse contre luy?
+ Qu'apres son changement je flatte son audace?
+ Que je verse des pleurs? Que j'implore sa grace?
+ Non, non, sa trahison le rend trop odieux,
+ Et je me veux venger aussi bien que nos Dieux.
+ Cesar, si cet ingrat ne change de courage,
+ Espargne tes boureaux, il suffit de ma rage,
+ Tu ne le peux fraper d'un coup plus inhumain;
+ Laisse donc desormais cét office à ma main,
+ Et tu reconnoistras que le fer, & la flame,
+ N'ont rien de comparable au couroux d'une femme,
+ À qui par imprudence, ou par legereté,
+ On a manqué d'amour, ou de fidelité.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ J'approuve ton courage aussi bien que ton zele;
+ He bien! ne vas point voir cet Amant infidele;
+ Mais si dans sa fureur il demeure obstiné,
+ Je veux qu'à ton courroux il soit abandonné,
+ Que tout chargé de fers à tes pieds on l'ameine,
+ Et puis s'il ne se rend, qu'on l'immole à ta hayne.
+
+
+ _Fin du troisiesme Acte._
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIESME.
+
+
+ SCENE PREMIERE.
+
+ Pamphilie. Aristide.
+
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Quoy, rien ne peut flechir ce courage obstiné?
+
+ ARISTIDE.
+
+ Non, bientost devant vous il doit estre amené,
+ Je vous en donne advis.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Où?
+
+ ARISTIDE.
+
+ Dedans cette salle,
+ Affin que s'il se peut, cette ame desloyale
+ Renonce son erreur dedans les mesmes lieux,
+ Où son crime a chocqué l'Empereur & les Dieux.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Comment le sçavez vous?
+
+ ARISTIDE.
+
+ De l'ordre de Rutile,
+ Qui voyant qu'on prenoit une peine inutile,
+ Et que tous nos efforts agissoient vainement,
+ Pour guerir cet esprit de son aveuglément,
+ M'a dit qu'il vous alloit envoyer ce rebelle,
+ Et que je vous en vinsse apporter la nouvelle,
+ Affin que vostre esprit se puisse preparer,
+ À luy lancer des traicts qu'il ne puisse parer.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ En cette occasion que feray-je Aristide?
+
+ ARISTIDE.
+
+ Vous sçavez mieux que moy l'humeur de ce Perfide.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Il m'a pourtant trompée autant & plus que vous.
+
+ ARISTIDE.
+
+ C'est de vous seule aussi dont il craint le courroux.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Il me craint.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Je le crois.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Et sur quelle apparence?
+ Ne me traitte-t-il pas avec indifference,
+ Et ne luy suis-je pas un objet de mespris?
+
+ ARISTIDE.
+
+ Vostre nom toutesfois touche encor ses esprits,
+ Car il n'a pu jamais au recit de vos charmes,
+ Estouffer ses soupirs ny retenir ses larmes.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Apres ses trahisons & des mespris si grands,
+ Ses pleurs & ses souspirs sont de foibles garands:
+ Il a changé l'ingrat, & quoy que l'on presume,
+ Ce qu'il fit par amour il le fait par coustume.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Pour complaire à Cesar, il le faut esprouver,
+ C'est l'ordre de Rutile.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ He bien va le trouver
+ Et dis que pour dompter ce superbe courage,
+ Ma hayne & mon amour mettront tout en usage.
+ Va laisse moy resver à ce fascheux soucy.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Adieu, dans un moment vous le verrez icy.
+
+
+
+ SCENE II.
+
+
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Aveugles Tyrans de mon ame,
+ Qui regnez sur moy tour à tour,
+ Hayne, mespris, vengeance, Amour,
+ Où se termineront mes fureurs, ou ma flame?
+ Hayne, dois-je suivre tes loix?
+ Amour dois-je escouter ta voix?
+ Dois-je courir à la vengeance?
+ Ou par un plus noble mespris,
+ Chercheray-je mon allegeance
+ Dans l'oubly des ardeurs dont mon coeur est epris?
+
+ Ha! dieux que je suis incertaine,
+ De mon choix, & de mes desirs,
+ Que de larmes, & de souspirs,
+ S'opposeroient encore à la fin de ma peine!
+ Non mes yeux ne le voyons pas,
+ Laissons le trainer au trespas,
+ Rendons nostre hayne assouvie;
+ Ou puis qu'il vous nommoit à tort,
+ Jadis les Astres de sa vie,
+ Soyez doresnavant les flambeaux de sa mort.
+
+ Mais, Helas! quelle est mon envie?
+ Quel est mon aveugle transport?
+ Puis-je consentir à sa mort,
+ Sans qu'au mesme moment je renonce à ma vie?
+ Non, retire toy ma fureur,
+ Malgré son crime & son erreur,
+ Je sens bien encor que je l'ayme,
+ Et je reconnois aujourd'huy,
+ Que je t'arme contre moy-mesme,
+ Lors que ma cruauté t'anime contre luy.
+
+ Mais voicy cét ingrat, cachons nostre foiblesse,
+ Ha! cet abord me tue.
+
+
+
+ SCENE III.
+
+ Pamphilie. Genest. Deux gardes.
+
+
+ PAMPHILIE.
+
+ He bien! ame traistresse,
+ Te voila dans les fers, & ces honteux liens,
+ Sont plus chers à tes yeux & plus doux que les miens?
+ Peut estre qu'à ton coeur mon joug estoit trop rude,
+ Je payois tes devoirs avec ingratitude,
+ Je recevois tes voeux avec trop de froideur,
+ Ou je t'importunois d'une trop vive ardeur.
+ Ha! je l'avois bien dit, que tes lasches contraintes,
+ Non plus que tes souspirs n'estoient rien que des feintes,
+ Et que ton desespoir conceû hors de saison,
+ Tendoit secrettement à quelque trahison!
+ Mais ne presume pas, desloyal, que j'endure,
+ Que l'on fasse à mes voeux cette sensible injure,
+ Je veux qu'un châtiment aussi rude que prompt,
+ Dans ton perfide sang en efface l'affront,
+ Et montre que par moy ton destin sera pire:
+ Que pour avoir chocqué ny les Dieux ny l'Empire.
+
+ GENEST.
+
+ He bien! executez cét illustre courroux;
+ C'est pour ce sujet seul que je suis devant vous.
+ Me voila prest Madame, & victime enchaisnée,
+ Sans regret, à vos pieds j'attends ma destinée:
+ Vos yeux pour cét effect aydans vostre rigueur,
+ Montreront à vos mains le chemin de mon coeur,
+ Ou s'ils ne veulent pas se donner cette peine,
+ Armez vous, le voila, frappez belle inhumaine,
+ Aussi bien de vos Dieux les foudres impuissans,
+ Ont ils de foibles traits pour estonner mes sens,
+ Achevez, Pamphilie, achevez vostre ouvrage,
+ Mon coeur ne tremble point pour un si foible orage,
+ Vous le voyez naguere amoureux & brulant,
+ Pour vous mieux contenter voyez le tout sanglant,
+ Mais si je puis encore esperer quelque grace,
+ Souffrez qu'auparavant le coup qui me menace,
+ J'ose vous demander quel estrange forfaict,
+ Vous anime, Madame, à ce cruel effect?
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Quel forfaict, desloyal? ô Dieux quelle impudence!
+ Il est la vertu mesme; & la mesme innocence,
+ Il n'a jamais manqué ny d'amour ny de foy,
+ Il n'a jamais trahy ny l'Empereur ny moy,
+ Il ne parla jamais en faveur du Baptesme,
+ Sa bouche n'a jamais proferé de blasphéme,
+ Des crimes, justes Dieux! il n'en a point commis,
+ Et vous avez grand tort d'estre ses ennemis:
+ Insolent, est-ce ainsi que tu veux qu'on te flatte?
+
+ GENEST.
+
+ Non, non, que contre moy vostre courroux esclatte,
+ Et s'il ne suffit pas pour vous vanger assez,
+ Joignez y l'Empereur & vos Dieux offencez,
+ Mais quand vous me traittez de traistre & de parjure,
+ Je ne sçaurois souffrir l'une ny l'autre injure,
+ Veu qu'icy malgré vous les cieux me sont tesmoins,
+ Que jamais mon amour ne les merita moins,
+ Il est vray qu'autrefois je meritois ce blame,
+ Quand pour flatter vos yeux je trahissois vostre ame,
+ Et portois vos esprits à des impressions,
+ Qui n'estoient en effect que des illusions,
+ Ouy, je vous trahissois, quand mon ame aveuglée,
+ Ne concevoit pour vous qu'une ardeur dereglée,
+ Et subornant mon coeur par d'injustes desirs,
+ Vous aymoit beaucoup moins que ses propres plaisirs,
+ Mais, Madame, aujourd'huy que ma flame est plus pure,
+ Que le feu n'est là haut au lieu de sa nature,
+ Qu'un veritable amour me porte à vous cherir,
+ Jusqu'à vouloir pour vous tout quitter & mourir;
+ Me pouvez vous sans tort appeller infidele,
+ Traistre, parjure, ingrat, inconstant, & rebelle?
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Quels noms penses tu donc qu'on te doive donner,
+ Quand on te void tout fuir, & tout abandonner?
+ Quand pressé des vapeurs de ta melancolie,
+ Pour des illusions tu quittes Pamphilie?
+ Quand tu pers tout respect? quand tu changes de loy?
+ Quand tu trahis tes Dieux, & ton Prince, & ta foy?
+
+ GENEST.
+
+ Ha! que la trahison est innocente & belle!
+ Et la fidelité blamable & criminelle,
+ Quand leur effect regarde un Tyran, & des Dieux,
+ Qui n'ont rien que d'horrible & de pernicieux,
+ Qu'il est doux de sortir d'un joug si detestable,
+ Pour entrer soubs les loix d'un Monarque adorable
+ Qui tient dedans les Cieux son Palais & sa Cour;
+ Et qui n'est que douceur, que justice, & qu'amour.
+ Ha! si vous connoissiez, ma chere Pamphilie,
+ La nuit où vostre erreur vous tient ensevelie,
+ Et si par le secours de cét astre charmant,
+ Dont l'esclat m'a tiré de mon aveuglement,
+ Vous pouviez recevoir un rayon de la grace,
+ Qui met dedans mon coeur une si noble audace
+ Qu'au prix de vostre sort vous beniriez le mien,
+ Que vous estimeriez le bonheur d'un Chrestien?
+ Et que pour en porter les glorieuses marques,
+ Vous feriez peu d'estat de celles des Monarques.
+ C'est par ce beau moyen que je veux en ce jour,
+ Vous témoigner, Madame, un veritable amour,
+ Et vous faire advouer que je ne fus volage,
+ Qu'affin de vous cherir à present davantage,
+ Seigneur, si ta bonté daigne escouter mes voeux,
+ Accorde à Pamphilie.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Arreste malheureux,
+ Que veux tu demander?
+
+ GENEST.
+
+ Que sa bonté supréme,
+ Sauve l'autre moitié qui reste de moy-mesme,
+ Et souffre pour le moins qu'auparavant ma mort,
+ Je luy tende la main pour la mener au port.
+ Si j'obstiens dessus vous cette illustre victoire,
+ Que son heureux effect augmentera ma gloire!
+ Que mon sort sera doux, que je mouray content,
+ Si je puis achever ce dessein important,
+ Ne le differons point, escoutez moy Madame.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Tu fais de vains efforts pour seduire mon ame.
+
+ GENEST.
+
+ Ha! croyez seulement, & lors le Roy des Cieux
+ Levera le bandeau qui vous couvre les yeux,
+ Et vous descouvrira ces clartez nompareilles,
+ Dont on ne sçauroit trop admirer les merveilles,
+ Servez vous aujourd'huy du flambeau de la foy.
+ Ou s'il vous esblouit, du moins escoutez moy:
+ Mais examinez bien le poids de mes paroles,
+ Dites moy quels effects produisent vos idoles?
+ Qu'ont elles icy bas jamais executé,
+ Qui marque leur puissance, ou leur divinité?
+ Pensez vous que des Dieux de bois, d'or ou de pierre,
+ Et dont l'estre est borné dans l'ombre qui l'enserre,
+ Des Dieux qui ne sont rien que corps inanimez,
+ Que la main d'un mortel & le fer ont formez,
+ Ayent pu d'une parolle en miracles feconde,
+ Créer l'homme, le Ciel, l'air, & la terre & l'onde,
+ Regler les elemens, semer d'astres les Cieux,
+ Faire tant de beautez qui brillent à nos yeux,
+ Et par tout establir cet ordre incomparable,
+ Qui maintient l'Univers & le rend admirable,
+ Non, non, tous ces demons, tous ces Dieux impuissans,
+ À qui si vainement vous offrez vos encens,
+ N'ont jamais, quelque appuy qu'ait eu leur imposture,
+ Produit un seul atosme en toute la nature,
+ Et cét ouvrage enfin si grand & si parfaict,
+ De ce Dieu que j'adore est un illustre effect,
+ Ouy, Madame, il en est & l'auteur & le maistre,
+ Je l'ignorois tantost, il me l'a faict connoistre,
+ Et pourveu que vostre ame ayt desir de le voir,
+ Cette mesme faveur est en vostre pouvoir,
+ Ne la refusez point, ma chere Pamphilie,
+ Que par elle vostre ame à la mienne s'allie,
+ Et souffrez qu'aujourd'huy par un si beau lien,
+ J'unisse pour jamais vostre coeur & le mien,
+ Voyez combien pour vous mon amour est extréme.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Tu m'aimes.
+
+ GENEST.
+
+ Ouy, Madame, & bien plus que moy-mesme,
+ Puisque pour vous sauver & pour vous acquerir,
+ Quelques rudes tourmens qu'il me faille souffrir,
+ Quelque suplice affreux que la rage desploye,
+ On m'y verra courir avec beaucoup de joye,
+ Pourveu que par mon sang je vous puisse achepter,
+ Un bonheur qu'avec moy vous devez souhaiter.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Helas!
+
+ GENEST.
+
+ Vous souspirez, ha! sans doute la crainte,
+ Combat vostre desir, & le tient en contrainte,
+ Vous redoutez la mort, un Tyran vous faict peur.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Non, non, ne pense pas que je manque de coeur,
+ Ce souspirs qu'a produit une sainte tendresse
+ Montre mon repentir, & non pas ma foiblesse,
+ Je te suy, cher Amant, je te cede, & je croy;
+ Ton Dieu regne en mon coeur, & triomphe de moy.
+ Desja de ce bonheur je suis toute ravie,
+ Et regardant tes fers avec un oeil d'envie,
+ Je brule qu'un Tyran n'ordonne à ses boureaux,
+ De passer en mes mains ces illustres fardeaux.
+ Ne pouvant les ravir qu'au moins je les soustienne,
+ Ouy ces fers sont mes fers, cette chaine est la mienne,
+ Puisque par les effects d'une douce rigueur,
+ Elle passe à present de tes mains à mon coeur.
+
+ GENEST.
+
+ Pamphilie, ô transports qui me comblez de gloire!
+
+
+
+ SCENE IV.
+
+ Diocletian. Aquillin. Rutile. Genest. Anthenor. Aristide.
+ Luciane. & les Gardes.
+
+
+ RUTILE, _à l'Empereur_.
+
+ Seigneur elle a sans doute emporté la victoire,
+ Une visible joye esclatte dans ses yeux.
+
+ DIOCLETIAN, _à Pamphilie_.
+
+ He bien! qu'avez vous faict en faveur de nos Dieux.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Plus que je ne devois.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ C'est orgueilleux peut estre,
+ À peine de fleschir & de se reconnoistre.
+ Et d'autant que vos voeux ne sont pas achevez,
+ Vous dites avoir faict plus que vous ne devez.
+ Il est vray qu'on fait trop pour un esprit coupable,
+ Alors qu'il ne veut pas se rendre raisonnable,
+ Et qu'au mesme moment qu'il refuse à ceder,
+ Une extréme rigueur le doit persuader:
+ Mais quoy que vos raisons combattans ce rebelle,
+ N'ayent pas rendu son coeur plus humble ou plus fidelle,
+ Je ne veux point pourtant vous desrober le prix
+ Que nous devons aux soins que vous en avez pris,
+ Comme vous, Anthenor, Luciane, Aristide,
+ Ont fait de vains efforts aupres de ce perfide,
+ Et j'ay rendu pourtant leur sort si glorieux
+ Qu'ils ne se plaindront pas ny de moy ny des Dieux.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Non, Seigneur, le haut rang où nous met ta puissance
+ Tesmoigne ta grandeur & ta magnificence,
+ Et nous serions ingrats envers les Dieux & toy
+ Si nous manquions jamais ou de zele ou de foy:
+ Ouy, commande, Cesar, nous suivrons ton envie,
+ Fallust-il mille fois exposer nostre vie,
+ Et chercher au plus fort des plus aspres combas
+ Parmy tes ennemis un glorieux trespas.
+ Admire avecque nous, admire Pamphilie,
+ Les adorables noeuds dont l'Empereur nous lie,
+ Son Espargne est pour nous prodigue de presens,
+ Nous sommes honorez parmi ses Courtisans,
+ Et par une bonté qu'à peine je puis croire
+ Nous passons du neant au faiste de la gloire.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Esclave volontaire, & timide flateur,
+ Qui mesme des deffauts te rends adorateur,
+ J'ay honte de penser à la bassesse infame
+ Qui pour un faux bonheur te fait trahir ton ame,
+ Au lieu de te flatter d'un credit si puissant
+ N'avance qu'avec peur dans un pas si glissant,
+ Aux pieds des grands Rochers sont les grands precipices,
+ Et souvent le regret suit de prés les delices.
+ Plaints au lieu d'admirer ces presents criminels,
+ Qui te vont procurer des malheurs eternels,
+ Et d'un coeur genereux rejette cette pompe
+ Dont le funeste esclat vous seduit & vous trompe,
+ Ou si tu ne peux pas detacher tes desirs
+ De ces honteux honneurs, de ces lasches plaisirs,
+ Adore si tu veux la chaine qui te lie,
+ Mais voicy les liens que cherit Pamphilie.
+ Liens que tu devrois comme moy desirer,
+ Et soubs qui nous serions trop heureux d'expirer.
+ Ouy, voila mon espoir, voila ma recompence,
+ Accorde les, Cesar, à mon impatience,
+ Et par ce beau present que tu dois à mes voeux
+ Tu feras plus pour moy que tu n'as fait pour eux.
+ Je suis Chrestienne.
+
+ LUCIANE.
+
+ Helas!
+
+ ANTHENOR.
+
+ Le traistre l'a charmée.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ De quelle rage, ô Dieux, est mon ame enflammée!
+ Quoy? loing de nous servir on se mocque de nous?
+ On nous joue? on nous brave? ha! c'est trop, mon couroux,
+ C'est trop se retenir, lance, lance la foudre,
+ Frappe ces insolens, & les reduits en poudre
+ Va, Rutile.
+
+ RUTILE.
+
+ Où, Seigneur?
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Emmener ce mutin,
+ Tu sçais mon ordre.
+
+ RUTILE.
+
+ Allons.
+
+ GENEST.
+
+ Ô trop heureux destin!
+ Ma Pamphilie, Adieu.
+
+
+
+ SCENE V.
+
+ Diocletian. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide. Aquillin.
+
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Quoy donc, on nous separe?
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Non, non, vous le suivrez.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Pourquoy donc, ô Barbare!
+ Ne me permets-tu point d'accompagner ses pas?
+ Croy-tu que tes grandeurs ayent pour moy des appas.
+ Non, non, ce faux bonheur flatte peu mon envie,
+ Il va finir ses jours, finis aussi ma vie,
+ Aussi bien verras-tu, quoy qu'il faille endurer,
+ Que ce qu'amour a joint ne se peut separer.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Tu ferois beaucoup mieux d'implorer ma clemence.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Ta fureur a pour moy trop peu de violence:
+ Quelle raison, Tyran, en retarde l'effet?
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ C'est donc là ton desir? il sera satisfait,
+ Mais apres ce refus n'espere plus de grace,
+ Un mesme sort suivra vostre commune audace,
+ Et puis qu'un mesme crime a bien pû vous unir,
+ Un mesme chastiment vous peut aussi punir.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Comme mesmes tourmens, nous aurons mesme gloire.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Mais avant le combat tu chantes la victoire,
+ La mort aux plus hardis donne de la terreur.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Les lasches comme toy l'ont tousjours en horreur,
+ Son seul nom te fait peur, mais un noble courage
+ En affronte les traicts sans changer de visage.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Tu te fies peut estre au secours de ce Dieu
+ Qu'un fourbe comme luy t'a promis en ce lieu:
+ Mais ton espoir est vain en ce peril extreme,
+ Il feroit plus pour toy qu'il ne fit pour luy-mesme,
+ S'il t'ostoit d'un trespas qu'il ne pût eviter
+ Et que de mon pouvoir tu devrois redouter.
+
+ PAMPHILIE.
+
+ Collosse de boue & d'argile,
+ Qu'idolatre un peuple fragile,
+ Ozes-tu bien tenir ce propos criminel?
+ Ozes-tu mesurer ta grandeur à la sienne,
+ Et ne connois-tu pas, miserable mortel,
+ Qu'il faut que sa bonté soustienne
+ Que ce Dieu te peut mettre en poudre dés demain
+ En retirant sa main?
+
+ Vous qu'il a faits à son image,
+ Roys qui luy ravissez l'hommage
+ Qu'on rend à ses Autels par un juste devoir,
+ Pour un petit bandeau qui couronne vos testes
+ Osez-vous, orgueilleux, oublier son pouvoir,
+ Et sans connoistre qui vous estes
+ Faire comparaison de vostre qualité
+ Avec sa Majesté?
+
+ Est-ce à vous petits Salmonées
+ À gouverner les destinées?
+ Est-ce à vous à regir les hommes & leur sort?
+ Avez-vous le pouvoir de leur rendre la vie
+ Vous qui prenez celuy de leur donner la mort
+ Pour satisfaire à vostre envie,
+ Et quel droit vous permet d'affermir vos projets
+ Du sang de ses subjets?
+
+ La terre qu'il a suspendue,
+ A-t-elle dans son estendue,
+ Des corps que vostre voix puisse faire mouvoir?
+ Et vous qui ne sçauriez en toute la nature,
+ Produire un seul atosme avec vostre pouvoir,
+ Vous deffaites sa creature,
+ Tous les jours à ses yeux vous brisez inhumains
+ L'ouvrage de ses mains.
+
+ Mais le sang qui se mesle aux larmes
+ De ceux qui tombent soubs tes armes
+ Pousse leurs justes cris jusqu'à son tribunal,
+ Ses sujets oppressez reclament sa justice,
+ Et leur plainte va faire ouvrir son arsenal
+ Pour en tirer un tel supplice,
+ Que tu seras contraint d'advouer en ce lieu
+ Que luy seul est ton Dieu.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Et mon juste couroux te fera reconnoistre
+ Que je suis malgré luy ton Seigneur, & ton Maistre:
+ Despeschez, Aquillin, qu'on l'oste promptement,
+ Et qu'on l'aille esgorger aux yeux de son Amant.
+
+
+ _Fin du quatriesme Acte._
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIESME.
+
+
+ SCENE PREMIERE.
+
+ Anthenor. Luciane. Aristide.
+
+
+ ANTHENOR.
+
+ Si proche d'adjouster à tant de recompences,
+ L'effect de vos desirs, & de vos esperances,
+ Dans un si haut degré de gloire & de faveur
+ Qui vous rend Aristide aujourd'huy si resveur?
+ Quel soudain changement abat vostre courage?
+ Vous regardez les Cieux, vous changez de visage,
+ Vous soupirez,
+
+ ARISTIDE.
+
+ Helas!
+
+ ANTHENOR.
+
+ À quelle occasion,
+ Pouvez vous tesmoigner tant d'alteration,
+ Le destin qui vous fut autresfois si contraire,
+ N'a pour vous desormais ny hayne, ny colere,
+ Et la bonté des Dieux vous l'a rendu si doux,
+ Que vos prosperitez produisent des jaloux.
+ Que vous manque-t-il plus pour un bonheur extreme?
+ L'empereur vous cherit, Luciane vous ayme,
+ Et ce divin object de vos affections
+ Respond avec ardeur à vos intentions:
+ Qui peut donc vous causer cette humeur importune,
+ Et qui convient si mal avec vostre fortune?
+ Cher Aristide au moins tirez nous de soucy,
+ Obligez Anthenor, & Luciane aussi.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Ha! que cette demande est ridicule & vaine!
+ Pouvez-vous ignorer le sujet de ma peine?
+ Les traits qui m'ont blessé ne vous touchent-ils pas?
+ Vostre Compagne, ô Dieux! est proche du trespas,
+ Et celuy qui pour vous avoit tantost des charmes
+ L'accompagne à la mort, & vos yeux sont sans larmes.
+ Ô ciel, qu'un foible effort change nostre destin
+ S'il ne peut estre ferme & constant un matin!
+ Quoy donc, brave Genest, & rare Pamphilie,
+ On vous laisse mourir, de plus on vous oublie!
+ Et par des laschetez que je ne puis souffrir
+ On censure mes pleurs quand je vous voids perir,
+ Mesme on veut que mon front tesmoigne de la joye.
+ Mais que plutost le Ciel à vos yeux me foudroye,
+ Et perce de ses traits cét insensible coeur
+ Qu'on m'impute jamais une telle rigueur.
+ Non, non, ce coeur est grand, mais il n'est point barbare,
+ Et le sort des objets de qui l'on nous separe
+ Est trop infortuné pour ne pas arracher
+ Des regrets qu'ils pourroient attendre d'un Rocher.
+
+ LUCIANE.
+
+ Certes ces sentimens ont beaucoup de tendresse,
+ Et si je ne me trompe encore plus d'adresse,
+ Puis qu'ils sçavent si bien desguiser en ce jour
+ D'un masque de pitié ta feinte, & ton amour.
+ Mais c'est en vain ingrat que ton ame insensée
+ Presume me cacher le traict qui l'a blessée,
+ Ton alteration ne me fait que trop voir
+ La cause de ta flame & de ton desespoir,
+ Quand par des coups si grands un coeur se sent atteindre
+ Il est bien malaisé de souffrir & de feindre,
+ La langue quelquefois peut bien dissimuler,
+ Mais quand elle se tait, les yeux sçavent parler,
+ Et le coeur trop pressé des ardeurs de sa flame
+ Montre par ses souspirs les blessures de l'ame.
+
+ ARISTIDE.
+
+ C'est ainsi qu'autresfois n'osant vous declarer
+ L'ardeur qui me faisoit sans cesse souspirer,
+ Mes yeux & mes transports vous firent reconnoistre
+ Bien mieux que mes discours que vous l'avez fait naistre.
+
+ LUCIANE.
+
+ C'est ainsi qu'autrefois tes feintes passions
+ Trompoient mon innocence, & mes affections:
+ C'est ainsi qu'autrefois Luciane abusée,
+ N'estoit à ton esprit qu'un objet de risée,
+ Cependant que ton coeur autre-part arresté,
+ Brusloit secretement pour une autre beauté:
+ Mais enfin aujourd'huy ma raison mieux reglée
+ Dechire le bandeau qui m'avoit aveuglée,
+ Et s'il me reste encor quelque feu dans le sein,
+ J'en conserve l'ardeur pour un autre dessein.
+ Ayme, ayme desloyal, ayme ta Pamphilie,
+ Suy mesme apres sa mort la chaine qui te lie,
+ Et si ta lascheté n'empesche un coup si beau,
+ Va, malheureux amant la rejoindre au tombeau:
+ Va, que differes-tu? ne croy plus me surprendre.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Ha! Madame, escoutez.
+
+ LUCIANE.
+
+ Je ne te puis entendre.
+ Je n'ay que trop ouy ce langage trompeur
+ Qui m'avoit cy-devant mis l'amour dans le coeur,
+ Et qui par les effets d'un trop visible outrage
+ Y produit à present le despit & la rage.
+ Mais suy moy, deloyal, tu verras mon projet,
+ Tu n'as jusques icy regretté qu'un objet,
+ Tu pourras bien encore en regretter un autre,
+ Tu sçais le sort de l'un, viens apprendre le nostre,
+ Et si comme tu dis ton coeur est genereux
+ Vien par un noble effort les imiter tous deux,
+ Adieu.
+
+
+
+ SCENE II.
+
+ Aristide. Anthenor.
+
+
+ ARISTIDE.
+
+ De quelle foudre est mon ame frappée,
+ Quoy donc pour une plainte à ma bouche eschappée,
+ Et quelques sentimens d'une juste pitié
+ Qu'exigeoit de mon coeur une longue amitié,
+ Luciane, bons Dieux, me traitte de perfide?
+ Attendez, belle ingratte, attendez Aristide,
+ Et son coeur arraché que vous blasmez à tort
+ Vous fera voir au moins mon amour par ma mort.
+ Mais je l'appelle en vain, allons, allons la suivre,
+ Et la desabusons, ou bien cessons de vivre.
+ Allons.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Ha! moderez ce transport qui vous nuit,
+ Laissez, laissez passer ce torrent qui s'enfuit:
+ Son orgueil s'enfleroit par vostre resistance,
+ Et porteroit son cours à plus de violence:
+ Souffrez que sa fureur se puisse reposer,
+ Vous verrez ces grands flots d'eux mesme s'appaiser,
+ Et faire succeder à ce facheux orage
+ Un calme dont l'effet vous plaira davantage
+ Provenant d'un esprit vaincu par la raison
+ Que par mille transports produits hors de saison.
+
+ ARISTIDE.
+
+ Ha! tu ne connois pas combien cette inhumaine
+ A l'humeur orgueilleuse, insensible & hautaine,
+ On ne la dompte pas ainsi facilement;
+ Ce mespris serviroit à son ressentiment,
+ Et luy feroit sans doute un certain tesmoignage
+ De tout ce qu'elle croit à mon desavantage.
+ Allons donc, aussi bien avec cette fureur,
+ Ne veux-je point paroistre aux yeux de l'Empereur,
+ Le voila, passons viste.
+
+ ANTHENOR.
+
+ Allons.
+
+
+
+ SCENE III.
+
+ Diocletian. Rutile. & suitte.
+
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Enfin, Rutile,
+ Les tourmens n'ont produit qu'un effet inutile,
+ Et ce desesperé souffre sans murmurer
+ Tout ce que sans mourir on sçauroit endurer?
+
+ RUTILE.
+
+ Ouy, Cesar, il endure & brave les supplices.
+ On diroit que son coeur y trouve des delices,
+ Et qu'alors que son sang coule de tous costez
+ Il nage dans un bain parmy des voluptez.
+ Il n'est point de tourment qu'on n'ait mis en usage,
+ Il les a tous soufferts sans changer de visage,
+ Et la flame & le fer qui l'ont sçeu dechirer,
+ N'ont pas pû seulement le faire souspirer.
+ Son courage s'augmente, & s'accroit par les gesnes,
+ Les boureaux plus que luy sont touchez de ses peines,
+ Et tandis que chacun plaint ou pleure son sort,
+ Luy seul void sans trembler l'appareil de sa mort.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Sans doute il s'est muny de la force des charmes:
+ Mais qu'a fait Pamphilie en ses tristes alarmes?
+
+ RUTILE.
+
+ Te le pourray-je dire, & pourras-tu l'ouïr?
+ Il faut ou te desplaire, ou te desobeïr:
+ Et je crains, ô Cesar, que mon obeïssance
+ Ne soit contrainte icy de commettre une offence,
+ Si ma bouche te fait le recit ennuyeux
+ E'un spectacle où j'ay peine à bien croire mes yeux.
+ Pourtant puis qu'il te plaist, escoute une advanture
+ Inouye & nouvelle à toute la nature.
+ Suivant l'ordre & l'arrest par toy-mesme donnez,
+ Desja nos criminels au suplice menez,
+ Et suivis des boureaux & de la populace,
+ Estoient l'un devant l'autre exposez sur la place,
+ Quand Genest destournant ses yeux de toutes parts,
+ A dessus Pamphilie arresté ses regards,
+ Qui sans estre troublée, & sans parestre emeue,
+ A mutuellement sur luy jetté la veue:
+ Ces muets truchemens des esprits plus adroits,
+ Ayant faict quelque temps l'office de leur voix,
+ Ont fait tréve à la fin & permis à leur langue,
+ De proferer tout haut cette triste harangue.
+ Voids, a dit Pamphilie, ô merveilleux vainqueur,
+ Voids, ô mon cher Amant, si je manque de coeur,
+ Si proche du trespas regarde si je tremble.
+ Non, non, je ne crains rien, mourons, mourons ensemble,
+ Et puis qu'un sainct Hymen nous doit joindre là haut,
+ Que nostre sang versé sur ce cher eschaffaut
+ En signe les accords, & soit le premier gage
+ Que nous aurons donné de nostre mariage.
+ Ces fers nous tiendront lieu de joyaux precieux,
+ Ce funebre appareil de lit delicieux,
+ Les boureaux d'Officiers, & toute l'assistance
+ De pompe, d'ornement, & de magnificence.
+ À ces mots son amant d'un visage serain
+ A reparty des yeux, & luy tendant la main
+ A fait connoistre assez qu'il avoit agreable
+ De ce superbe objet la constance admirable:
+ Enfin estans tous deux en estat de souffrir
+ On les void à l'envy l'un & l'autre s'offrir,
+ Et comme en un combat plein d'honneur & de gloire
+ Se disputer tous deux cette triste victoire
+ Dont le sanglant effet estonne les esprits,
+ Et de qui le trespas est la fin & le prix.
+ D'abord pour effrayer cette jeune arrogante,
+ L'executeur en main prend une torche ardente,
+ Et sur Genest enfin commençant ses efforts
+ Fait agir sans pitié la flame sur son corps,
+ Le feu court, & produit un effet pitoyable;
+ Il touche tout le monde horsmis ce miserable,
+ Qui d'une vive ardeur à demy consumé
+ Semble au lieu d'en mourir en paroistre animé.
+ Nous restons tous confus, le boureau perd courage.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Et je creve en mon coeur de despit & de rage
+ Que de mes propres mains ne le puis-je estouffer.
+
+ RUTILE.
+
+ Alors apres la flame on a recours au fer,
+ À coup d'ongles d'acier un Soldat le dechire,
+ Le sang jallit à flots sur celuy qui le tire:
+ Mais la mesme couleur dont chaque objet rougit
+ Sur le peuple estonné differemment agit.
+ Quelques-uns de pitié sentent leur ame atteinte,
+ Les autres sont touchez ou d'horreur, ou de crainte,
+ Et parmi tant de gens interdits à ce point,
+ Le coupable est le seul qui ne s'en emeut point.
+ Voyant de ce costé nos ordonnances vaines,
+ Nous exposons l'ingrat à de nouvelles peines,
+ Et pour le tourmenter avec plus de rigueur
+ Nous cherchons par ses yeux le chemin de son coeur.
+ Mais inutilement nous tentons cette voye,
+ Comme luy Pamphilie en tressaille de joye,
+ Et voyant approcher les boureaux sans horreur
+ Tasche par ses discours d'exciter leur fureur.
+ On diroit que d'abord cette beauté les charme,
+ Que malgré leur rigueur sa grace les desarme,
+ Et que ce fier orgueil qu'on void en son aspect
+ Loing de les irriter leur donne du respect.
+ Toutesfois leur devoir ou ma voix les anime,
+ Et de leur deité faisant une victime,
+ L'un d'eux hausse le bras, & d'un soudain effort
+ Acheve en un moment & sa vie & son sort.
+ Genest s'impatiente, & brule de la suivre,
+ Il dit que de ses maux le plus grand est de vivre,
+ Et je crois, ô Cesar, qu'il n'en faut pas douter:
+ Mais d'ailleurs s'il ne meurt il est à redouter;
+ Et je crains que le peuple esmeu de sa constance
+ Ne se porte à la fin à quelque violence,
+ Voila l'occasion qui me rameine icy.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Retourne, & sur le champ qu'on l'expedie aussi,
+ Delivre promptement Rome de cette peste
+ Avant qu'à nos Estats elle soit plus funeste.
+ Va.
+
+ RUTILE.
+
+ J'obey, Seigneur.
+
+
+
+ SCENE IV.
+
+ Diocletian. & suitte.
+
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Quoy donc ces enragez
+ Ayment mieux estre ensemble en public esgorgez,
+ Que d'adorer nos Dieux, que d'implorer ma grace,
+ Et parmy les douceurs d'une heureuse bonace
+ Vivre dans les plaisirs, les honneurs, & les biens?
+ Ha! Dieux, quelle fureur agite les Chrestiens?
+ Ils respandent leur sang, ils prodiguent leur vie,
+ Et dez qu'un faux espoir a charmé ces impies
+ Il n'est point de supplice, il n'est point de tourment
+ Qui les puisse tirer de leur aveuglement.
+ Si faut-il toutesfois ou dompter leur audace,
+ Ou jusques au dernier en esteindre la race.
+ Mais que veut Aquillin? il paroit tout esmeu.
+
+
+
+ SCENE V.
+
+ Diocletian. Aquillin. & suitte.
+
+
+ AQUILLIN.
+
+ Cesar, je suis confus apres ce que j'ay veu.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Qu'est-ce donc? parle-tost, qu'est-ce que tu consultes?
+ Les Chrestiens ont-ils fait naistre quelques tumultes?
+ Quelques seditieux se sont-ils revoltez
+ Au mespris de mon ordre & de mes volontez?
+ Parle, ne me tiens pas plus long-temps en balance.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Non, Seigneur, tout le peuple ayme ou craint ta puissance,
+ Et la peur du trespas, ou le respect des Dieux,
+ Tiendra dans le devoir les plus audacieux.
+ Aussi n'est-ce pas là le sujet qui me trouble,
+ Mais un triste accident.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Quel? ma crainte redouble.
+ Je tremble en mesme temps, & brusle de sçavoir
+ Quels estranges malheurs te peuvent esmouvoir.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Rends le calme à tes sens, & bannis cette crainte
+ Dont icy sans sujet ta belle ame est atteinte:
+ Ce que j'ay veu, Cesar, me touche au dernier point,
+ Mais ce triste accident ne te regarde point,
+ Si la compassion peut estre ne t'engage
+ À plaindre comme moy ceux qu'un excez de rage
+ Dans le Tibre à mes yeux vient de faire perir,
+ Sans que jamais aucun les ait pû secourir.
+ Apres avoir conduit Pamphilie à la place
+ Où son trespas devoit expier son audace,
+ Je retournois icy quand j'ay veu devant moy
+ Un spectacle d'horreur, de tendresse & d'effroy.
+ De quelque desplaisir Luciane blessée
+ S'est du plus haut du pont dans le Tybre eslancée,
+ Où son corps quelques temps roulant au gré des flots,
+ A fait quoy que tout mort naistre d'autres complots,
+ Aristide voyant par un malheur extréme,
+ Perir ce qu'il aymoit à l'esgal de luy-mesme,
+ Veut suivre son destin, & par un mesme effort,
+ Cherche dessoubs les eaux une pareille mort.
+ Anthenor qui prevoit un projet si funeste,
+ Oppose à sa fureur la vigueur qui luy reste,
+ Mais comme elle est plus forte en un corps furieux,
+ Le desespoir d'un seul les emporte touts deux,
+ Attachez l'un à l'autre ils tombent soubs les ondes,
+ Leur cheute fait ouvrir leurs entrailles profondes,
+ Qui les ayant trois fois & rendus & repris,
+ Pour jamais à la fin estouffent leurs esprits,
+ Voila ce que j'ay veu, juge s'il est possible
+ De voir un tel malheur & paroistre insensible,
+ Non, Cesar, & quiconque a du coeur & des yeux,
+ Ne void point sans pitié ces coups prodigieux.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Je l'advoue avec toy, cette estrange adventure
+ Auroit esté sensible à l'ame la plus dure,
+ Et le coeur d'un barbare en cette occasion,
+ Eust eu tes sentimens, & ta compassion,
+ Mais oublie, Aquillin, une pitié si tendre,
+ Dont pour quelques sujets tu n'as pu te deffendre,
+ Et reserve ta voix, tes souspirs, & tes pleurs,
+ À plaindre desormais l'excez de mes malheurs,
+ Ouy, ouy garde à mon sort ta pitié toute entiere,
+ Elle ne peut avoir de plus ample matiere.
+ Puis que ceux que le ciel void d'un oeil rigoureux
+ Peuvent au prix de moy se reputer heureux.
+ Ouy, malgré mes grandeurs & les pompes de Rome,
+ Je connois, Aquillin, enfin que je suis homme,
+ Mais homme abandonné, mais un homme odieux,
+ Mais un homme l'horreur des hommes & des Dieux.
+
+ AQUILLIN.
+
+ Que dites vous, Seigneur, quelle douleur si forte
+ Peut si soudainement vous troubler de la sorte?
+ Tout vous craint, tout flechit, tout revere vos loix,
+ Et seul vous commandez à la Royne des roys,
+ Chassez donc la frayeur dont vostre ame est atteinte,
+ Le trosne est un azile où ne va pas la crainte,
+ Tout le monde sur vous ayant les yeux ouvers
+ Vous ne sçauriez perir qu'avec tout l'univers.
+
+ DIOCLETIAN.
+
+ Ha! que pour me guerir du mal qui me possede
+ Un langage flatteur est un foible remede,
+ Et que pour m'arracher aux douleurs que je sens
+ Les soins de mes sujets sont des soins impuissans.
+ En vain je porte un sceptre, en vain une couronne,
+ En vain un monde entier me suit & m'environne,
+ En vain je suis Monarque, & Monarque vainqueur,
+ Si tous mes ennemis sont desja dans mon coeur,
+ Si je sens en mon ame une guerre cruelle,
+ Si je me suis moy-mesme à moy-mesme rebelle,
+ Et si par tout en fin je traine avecque moy
+ L'horreur, le desespoir, le remords & l'effroy,
+ Tout me paroit fatal, tout me semble funeste,
+ Le jour troublé d'esclairs, l'air infecté de peste,
+ Le ciel rouge de feux, & la terre de sang,
+ Le Soleil sans lumiere & sorty de son rang.
+ Ô Dieux! ne vois-tu pas ces fantosmes terribles
+ Qui font autour de moy des hurlemens horribles?
+ Entends-tu comme moy ces longs gemissemens
+ Dont les tristes accens troublent mes sentimens?
+ Ô rage, ô desespoir, ô douleur qui me tue!
+ Mais quel astre nouveau brille dans cette nue?
+ Quelle divinité plus belle que le jour
+ Daigne encore esclairer ce funeste sejour?
+ Ha! ma douleur s'appaise & ma frayeur s'oublie,
+ Au ciel je vois Genest avecque Pamphilie,
+ De mille beaux objets tous deux environnez,
+ Tous deux la palme en main, & tous deux couronnez.
+ Cheres ombres, pardon, & du ciel où vous estes
+ Calmez de mon esprit les horribles tempestes,
+ Je fus en vostre endroit cruel, & furieux;
+ Mais je vous vay ranger au nombre de nos dieux.
+ Je vay vous eslever d'illustres mausolées
+ Qui toucheront du faiste aux voultes estoilées,
+ Et serviront de marque aux siecles à venir,
+ Et de vostre innocence, & de mon repentir.
+ Mais, helas! tout à coup ces clartez disparoissent,
+ Mon desespoir revient, & mes craintes renaissent:
+ Ô Dieux, injustes Dieux, qui voyez mes ennuis,
+ Qui voyez mes tourmens, & l'horreur où je suis,
+ Moderez, inhumains, les douleurs que j'endure,
+ J'ay vangé vos autels, j'ay vangé vostre injure,
+ Et si vous ne voulez qu'on vous croye impuissans
+ Vous devez appaiser les tourmens que je sens.
+ Mais s'il faut, Dieux ingrats, enfin que je perisse,
+ Achevez vos rigueurs, & hastez mon supplice.
+
+
+ FIN.
+
+
+
+
+
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+Sainct Genest, by Nicolas Mary
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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