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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17983-8.txt b/17983-8.txt new file mode 100644 index 0000000..cd675d1 --- /dev/null +++ b/17983-8.txt @@ -0,0 +1,5617 @@ +The Project Gutenberg EBook of Manon Lescaut, by Abbé Prévost + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Manon Lescaut + +Author: Abbé Prévost + +Release Date: March 14, 2006 [EBook #17983] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANON LESCAUT *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Abbé Prévost +MANON LESCAUT +(1731) + +Table des matières + +AVIS DE L'AUTEUR +PREMIERE PARTIE +DEUXIEME PARTIE + + + + + +AVIS DE L'AUTEUR + +DES + +Mémoires d'un Homme de Qualité + + +Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes Mémoires les aventures du +chevalier des Grieux, il m'a semblé que n'y ayant point un rapport +nécessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction à les voir +séparément. Un récit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps +le fil de ma propre histoire. Tout éloigné que je suis de prétendre à la +qualité d'écrivain exact, je n'ignore point qu'une narration doit être +déchargée des circonstances qui la rendraient pesante et embarrassée. +C'est le précepte d'Horace: + + Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici + Pleraque differat, ac proesens in tempus omittat + +Il n'est pas même besoin d'une si grave autorité pour prouver une vérité +si simple; car le bon sens est la première source de cette règle. + +Si le public a trouvé quelque chose d'agréable et d'intéressant dans +l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins +satisfait de cette addition. Il verra, dans la conduite de M. des +Grieux, un exemple terrible de la force des passions. J'ai à peindre un +jeune aveugle, qui refuse d'être heureux, pour se précipiter +volontairement dans les dernières infortunes; qui, avec toutes les +qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère, par choix, une +vie obscure et vagabonde, à tous les avantages de la fortune et de la +nature; qui prévoit ses malheurs, sans vouloir les éviter; qui les sent +et qui en est accablé, sans profiter des remèdes qu'on lui offre sans +cesse et qui peuvent à tous moments les finir; enfin un caractère +ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons +sentiments et d'actions mauvaises. Tel est le fond du tableau que je +présente. Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de +cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d'une lecture +agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne puissent servir à +l'instruction des moeurs; et c'est rendre, à mon avis, un service +considérable au public, que de l'instruire en l'amusant. + +On ne peut réfléchir sur les préceptes de la morale, sans être étonné de +les voir tout à la fois estimés et négligés; et l'on se demande la +raison de cette bizarrerie du coeur humain, qui lui fait goûter des +idées de bien et de perfection, dont il s'éloigne dans la pratique. Si +les personnes d'un certain ordre d'esprit et de politesse veulent +examiner quelle est la matière la plus commune de leurs conversations, +ou même de leurs rêveries solitaires, il leur sera aisé de remarquer +qu'elles tournent presque toujours sur quelques considérations morales. +Les plus doux moments de leur vie sont ceux qu'ils passent, ou seuls, ou +avec un ami, à s'entretenir à coeur ouvert des charmes de la vertu, des +douceurs de l'amitié, des moyens d'arriver au bonheur des faiblesses de +la nature qui nous en éloignent, et des remèdes qui peuvent les guérir +Horace et Boileau marquent cet entretien comme un des plus beaux traits +dont ils composent l'image d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il donc +qu'on tombe si facilement de ces hautes spéculations et qu'on se +retrouve sitôt au niveau du commun des hommes? Je suis trompé si la +raison que je vais en apporter n'explique bien cette contradiction de +nos idées et de notre conduite; c'est que, tous les préceptes de la +morale n'étant que des principes vagues et généraux, il est très +difficile d'en faire une application particulière au détail des moeurs +et des actions: Mettons la chose dans un exemple. Les âmes bien nées +sentent que la douceur et l'humanité sont des vertus aimables, et sont +portées d'inclination à les pratiquer; mais sont-elles au moment de +l'exercice, elles demeurent souvent suspendues. En est-ce réellement +l'occasion? Sait-on bien qu'elle en doit être la mesure? Ne se +trompe-t-on point sur l'objet? Cent difficultés arrêtent. On craint de +devenir dupe en voulant être bien faisant et libéral; de passer pour +faible en paraissant trop tendre et trop sensible; en un mot, d'excéder +ou de ne pas remplir assez des devoirs qui sont renfermés d'une manière +trop obscure dans les notions générales d'humanité et de douceur. Dans +cette incertitude, il n'y a que l'expérience ou l'exemple qui puisse +déterminer raisonnablement le penchant du coeur. Or l'expérience n'est +point un avantage qu'il, soit libre à tout le monde de se donner; elle +dépend des situations différentes où l'on se trouve placé par la +fortune. Il ne reste donc que l'exemple qui puisse servir de règle à +quantité de personnes dans l'exercice de la vertu. C'est précisément +pour cette sorte de lecteurs que des ouvrages tels que celui-ci peuvent +être d'une extrême utilité, du moins lorsqu'ils sont écrits par une +personne d'honneur et de bon sens. Chaque fait qu'on y rapporte est un +degré de lumière, une instruction qui supplée à l'expérience; chaque +aventure est un modèle d'après lequel on peut se former; il n'y manque +que d'être ajusté aux circonstances où l'on se trouve. L'ouvrage entier +est un traité de morale, réduit agréablement en exercice. + +Un lecteur sévère s'offensera peut-être de me voir reprendre la plume, à +mon âge, pour écrire des aventures de fortune et d'amour; mais, si la +réflexion que je viens de faire est solide, elle me justifie; si elle +est fausse, mon erreur sera mon excuse. + + + + +PREMIERE PARTIE + + +Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je +rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ +six mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement +de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait +quelquefois à divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il +m'était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m'avait prié +d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la +succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des +prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin +par Evreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le lendemain pour +dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris, +en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se +précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une +mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les +chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de +fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient +qu'arriver. Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le +tumulte; mais je tirai peu d'éclaircissement d'une populace curieuse, +qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s'avançait +toujours vers l'hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion. +Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière, et le mousquet sur l'épaule, +ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le +priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien, monsieur me +dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes +compagnons, jusqu'au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour +l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est, apparemment ce +qui excite la curiosité de ces bons paysans. J'aurais passé après cette +explication, si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille +femme qui sortait de l'hôtellerie en joignant les mains, et criant que +c'était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion. +De quoi s'agit-il donc? lui dis-je. Ah! monsieur entrez, répondit-elle, +et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le coeur! La +curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai, à mon +palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en +effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui +étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une +dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en +tout autre état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa +tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si +peu que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait +néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour +dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait +pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment +de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse +bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et +je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il +ne put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de +l'Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant général de Police. +Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes +actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle s'obstine +à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la +ménager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards +pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses +compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer qui pourrait vous +instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce; il l'a suivie +depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce +soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où +ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie +profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était +mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d'oeil, un homme +qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se +leva; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses +mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté +naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui +dis-je, en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la +curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît +point faite pour le triste état où je la vois? Il me répondit +honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle était sans se faire +connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de +demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables +n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je +l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de +tous les hommes. J'ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté. +Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont été inutiles; j'ai pris +le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai +avec elle; je passerai en Amérique. Mais ce qui est de la dernière +inhumanité, ces lâches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne +veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein était de les +attaquer ouvertement, à quelques lieues de Paris. Je m'étais associé +quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme +considérable. Les traîtres m'ont laissé seul aux mains et sont partis +avec mon argent. L'impossibilité de réussir par la force m'a fait mettre +les armes bas. J'ai proposé aux archers de me permettre du moins de les +suivre en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait +consentir. Ils ont voulu être payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la +liberté de parler à ma maîtresse. Ma bourse s'est épuisée en peu de +temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me +repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un +instant, qu'ayant osé m'en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu +l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour +satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route +à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à présent de +monture. + +Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber +quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus +extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui +dis-je, de me découvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous +être utile à quelque chose, je m'offre volontiers à vous rendre service. +Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l'espérance. Il faut +que je me soumette à toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amérique. +J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai écrit à un de mes amis +qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Grâce. Je ne suis +embarrassé que pour m'y conduire et pour procurer à cette pauvre +créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa maîtresse, quelque +soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre +embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis +fâché de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis +d'or, sans que les gardes s'en aperçussent, car je jugeais bien que, +s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus chèrement leurs +secours. Il me vint même à l'esprit de faire marché avec eux pour +obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa +maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui +en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce +n'est pas, monsieur, répondit-il d'un air embarrassé, que nous refusions +de le laisser parler à cette fille, mais il voudrait être sans cesse +auprès d'elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu'il paye +pour l'incommodité. Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous +empêcher de la sentir. Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les +lui donnai sur-le-champ: Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous +échappe quelque friponnerie; car je vais laisser mon adresse à ce jeune +homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le +pouvoir de vous faire punir. Il m'en coûta six louis d'or. La bonne +grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me +remercia, achevèrent de me persuader qu'il était né quelque chose, et +qu'il méritait ma libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant +que de sortir. Elle me répondit avec une modestie si douce et si +charmante, que je ne pus m'empêcher de faire, en sortant, mille +réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes. + +Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de +cette aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier +tout à fait, jusqu'à ce que le hasard me fît renaître l'occasion d'en +apprendre à fond toutes les circonstances. J'arrivais de Londres à +Calais, avec le marquis de..., mon élève. Nous logeâmes, si je m'en +souviens bien, au Lion d'Or, où quelques raisons nous obligèrent de +passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'après-midi dans +les rues, je crus apercevoir ce même jeune homme dont j'avais fait la +rencontre à Pacy Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus +pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un +vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant, +comme il avait la physionomie trop belle pour n'être pas reconnu +facilement, je le remis aussitôt. Il faut, dis-je au marquis, que nous +abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression, +lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah! monsieur, s'écria-t-il en me +baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon +immortelle reconnaissance! Je lui demandai d'où il venait. Il me +répondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu +de l'Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en +argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d'Or, où je suis logé. Je vous +rejoindrai dans un moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience +d'apprendre le détail de son infortune et les circonstances de son +voyage d'Amérique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le +laissât manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me +raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si +noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude, +d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre, non +seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes +plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en me condamnant, vous ne +pourrez pas vous empêcher de me plaindre. + +Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presque +aussitôt après l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par conséquent, +que rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis +fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le +jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc +son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu'à la fin, rien qui ne soit de +lui. + +J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens, +où mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient +envoyé. Je menais une vie si sage et si réglée, que mes maîtres me +proposaient pour l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts +extraordinaires pour mériter cet éloge, mais j'ai l'humeur naturellement +douce et tranquille: je m'appliquais à l'étude par inclination, et l'on +me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour +le vice. Ma naissance, le succès de mes études et quelques agréments +extérieurs m'avaient fait connaître et estimer de tous les honnêtes gens +de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une approbation si +générale, que Monsieur l'Évêque, qui y assistait, me proposa d'entrer +dans l'état ecclésiastique, où je ne manquerais pas, disait-il, de +m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes +parents me destinaient. Ils me faisaient déjà porter la croix, avec le +nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me préparais à +retourner chez mon père, qui m'avait promis de m'envoyer bientôt à +l'Académie. Mon seul regret, en quittant Amiens, était d'y laisser un +ami avec lequel j'avais toujours été tendrement uni. Il était de +quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés ensemble, mais +le bien de sa maison étant des plus médiocres, il était obligé de +prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer à Amiens après moi, pour y +faire les études qui conviennent à cette profession. Il avait mille +bonnes qualités. Vous le connaîtrez par les meilleures dans la suite de +mon histoire, et surtout, par un zèle et une générosité en amitié qui +surpassent les plus célèbres exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors +suivi ses conseils, j'aurais toujours été sage et heureux. Si j'avais, +du moins, profité de ses reproches dans le précipice où mes passions +m'ont entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du naufrage de ma fortune +et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses +soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement +récompensés par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait +d'importunités. + +J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas! que ne le +marquais-je un jour plus tôt! j'aurais porté chez mon père toute mon +innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, +étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes +arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où +ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la +curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. +Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour +pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de +conducteur s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle +me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence +des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, +dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai +enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être +excessivement timide et facile à déconcerter; mais loin d'être arrêté +alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon coeur. +Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses +sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et +si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit +ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. +L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans +mon coeur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes +désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes +sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était +malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son +penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la +suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention +de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon +éloquence scolastique purent me suggérer Elle n'affecta ni rigueur ni +dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait +que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était apparemment +la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter La +douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces +paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma +perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je +l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur +la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour +la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse. +Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors +tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer; mais on ne ferait pas une +divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai +mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point +trompeur à mon âge; elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la +pouvoir mettre en liberté, elle croirait m'être redevable de quelque +chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout +entreprendre, mais, n'ayant point assez d'expérience pour imaginer tout +d'un coup les moyens de la servir je m'en tenais à cette assurance +générale, qui ne pouvait être d'un grand secours pour elle et pour moi. +Son vieil Argus étant venu nous rejoindre, mes espérances allaient +échouer si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du +mien. Je fus surpris, à l'arrivée de son conducteur qu'elle m'appelât +son cousin et que, sans paraître déconcertée le moins du monde, elle me +dît que, puisqu'elle était assez heureuse pour me rencontrer à Amiens, +elle remettait au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se +procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens +de cette ruse. Je lui proposai de se loger dans une hôtellerie, dont le +maître, qui s'était établi à Amiens, après avoir été longtemps cocher de +mon père, était dévoué entièrement à mes ordres. Je l'y conduisis +moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer et +que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait +sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il +était demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour +à ma belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me défis de lui +par une commission dont je le priai de se charger Ainsi j'eus le +plaisir, en arrivant à l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon +coeur. Je reconnus bientôt que j'étais moins enfant que je ne le +croyais. Mon coeur s'ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je +n'avais jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes +veines. J'étais dans une espèce de transport, qui m'ôta pour quelque +temps, la liberté de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux. +Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait, +parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir +qu'elle n'était pas moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me +trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa +liberté. Elle voulut savoir qui j'étais, et cette connaissance augmenta +son affection, parce qu'étant d'une naissance commune, elle se trouva +flattée d'avoir fait la conquête d'un amant tel que moi. Nous nous +entretînmes des moyens d'être l'un à l'autre. Après, quantité de +réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voie que celle de la fuite. +Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui était un homme à +ménager quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferais +préparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de +grand matin à l'auberge avant qu'il fût éveillé; que nous nous +déroberions secrètement, et que nous irions droit à Paris, où nous nous +ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquante écus, qui étaient +le fruit de mes petites épargnes; elle en avait à peu près le double. +Nous nous imaginâmes, comme des enfants sans expérience, que cette somme +ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas moins sur le succès de nos +autres mesures. + +Après avoir soupé avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais +ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangements +furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le +lendemain chez mon père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n'eus +donc nulle peine à faire transporter ma malle, et à faire tenir une +chaise prête pour cinq heures du matin, qui étaient le temps où les +portes de la ville devaient être ouvertes; mais je trouvai un obstacle +dont je ne me défiais point, et qui faillit de rompre entièrement mon +dessein. + +Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans plus que moi, était un +garçon d'un sens mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'aimait avec une +tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que +Mademoiselle Manon, mon empressement à la conduire, et le soin que +j'avais eu de me défaire de lui en l'éloignant, lui firent naître +quelques soupçons de mon amour Il n'avait osé revenir à l'auberge, où il +m'avait laissé, de peur de m'offenser par son retour; mais il était allé +m'attendre à mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fût dix +heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'aperçut facilement de la +contrainte qu'elle me causait. Je suis sûr me dit-il sans déguisement, +que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois à +votre air. Je lui répondis assez brusquement que je n'étais pas obligé +de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous +m'avez toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de +confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui +découvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui +fis l'entière confidence de ma passion. Il la reçut avec une apparence +de mécontentement qui me fit frémir. Je me repentis surtout de +l'indiscrétion avec laquelle je lui avais découvert le dessein de ma +fuite. Il me dit qu'il était trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y +opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me représenter d'abord tout +ce qu'il croyait capable de m'en détourner mais que, si je ne renonçais +pas ensuite à cette misérable résolution, il avertirait des personnes +qui pourraient l'arrêter à coup sûr Il me tint là-dessus un discours +sérieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la +menace de me dénoncer si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec +plus de sagesse et de raison. J'étais au désespoir de m'être trahi si +mal à propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert extrêmement l'esprit +depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas +découvert que mon dessein devait s'exécuter le lendemain, et je résolus +de le tromper à la faveur d'une équivoque: Tiberge, lui dis-je, j'ai cru +jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par +cette confidence, il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé, +mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise à +former au hasard. Venez me prendre demain à neuf heures, je vous ferai +voir s'il se peut, ma maîtresse, et vous jugerez si elle mérite que je +fasse cette démarche pour elle. Il me laissa seul, après mille +protestations d'amitié. J'employai la nuit à mettre ordre à mes +affaires, et m'étant rendu à l'hôtellerie de Mademoiselle Manon vers la +pointe du jour je la trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre, +qui donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aperçu, elle vint m'ouvrir +elle-même. Nous sortîmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre équipage +que son linge, dont je me chargeai moi-même. La chaise était en état de +partir; nous nous éloignâmes aussitôt de la ville. Je rapporterai, dans +la suite, quelle fut la conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperçut que je +l'avais trompé. Son zèle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez à +quel excès il le porta, et combien je devrais verser de larmes en +songeant quelle en atoujours été la récompense. + +Nous nous hâtâmes tellement d'avancer que nous arrivâmes à Saint-Denis +avant la nuit. J'avais couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne +nous avait guère permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux; +mais lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c'est-à-dire presque en +sûreté, nous prîmes le temps de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé +depuis notre départ d'Amiens. Quelque passionné que je fusse pour Manon, +elle sut me persuader qu'elle ne l'était pas moins pour moi. Nous étions +si peu réservés dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience +d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes nous +regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils étaient surpris de +voir deux enfants de notre âge, qui paraissaient s'aimer jusqu'à la +fureur. Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis; nous +fraudâmes les droits de l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y +avoir fait réflexion. Il est sûr que, du naturel tendre et constant dont +je suis, j'étais heureux pour toute ma vie, si Manon m'eût été fidèle. +Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités +aimables. Son esprit, son coeur sa douceur et sa beauté formaient une +chaîne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur à +n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon désespoir a pu +faire ma félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes, +par cette même constance dont je devais attendre le plus doux de tous +les sorts, et les plus parfaites récompenses de l'amour. + +Nous prîmes un appartement meublé à Paris. Ce fut dans la rue V... et, +pour mon malheur auprès de la maison de M. de B..., célèbre fermier +général. Trois semaines se passèrent, pendant lesquelles j'avais été si +rempli de ma passion que j'avais peu songé à ma famille et au chagrin +que mon père avait dû ressentir de mon absence. Cependant, comme la +débauche n'avait nulle part à ma conduite, et que Manon se comportait +aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillité où nous vivions servit à +me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir. Je résolus de me +réconcilier, s'il était possible, avec mon père. Ma maîtresse était si +aimable que je ne doutai point qu'elle ne pût lui plaire, si je trouvais +moyen de lui faire connaître sa sagesse et son mérite: en un mot, je me +flattai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser ayant été désabusé de +l'espérance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce +projet à Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et +du devoir celui de la nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque +chose, car nos fonds étaient extrêmement altérés, et je commençais à +revenir de l'opinion qu'ils étaient inépuisables. Manon reçut froidement +cette proposition. Cependant, les difficultés qu'elle y opposa n'étant +prises que de sa tendresse même et de la crainte de me perdre, si mon +père n'entrait point dans notre dessein après avoir connu le lieu de +notre retraite, je n'eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu'on se +préparait à me porter. À l'objection de la nécessité, elle répondit +qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle +trouverait, après cela, des ressources dans l'affection de quelques +parents à qui elle écrirait en province. Elle adoucit son refus par des +caresses si tendres et si passionnées, que moi, qui ne vivais que dans +elle, et qui n'avais pas la moindre défiance de son coeur, j'applaudis à +toutes ses réponses et à toutes ses résolutions. Je lui avais laissé la +disposition de notre bourse, et le soin de payer notre dépense +ordinaire. Je m'aperçus, peu après, que notre table était mieux servie, +et qu'elle s'était donné quelques ajustements d'un prix considérable. +Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester à peine douze ou quinze +pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette augmentation apparente +de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'être sans embarras. Ne vous +ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je +l'aimais avec trop de simplicité pour m'alarmer facilement. + +Un jour que j'étais sorti l'après-midi, et que je l'avais avertie que je +serais dehors plus longtemps qu'à l'ordinaire, je fus étonné qu'à mon +retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous +n'étions servis que par une petite bonne qui était à peu près de notre +âge. Étant venue m'ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tardé si +longtemps. Elle me répondit, d'un air embarrassé, qu'elle ne m'avait +point entendu frapper Je n'avais frappé qu'une fois; je lui dis: mais, +si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc venue m'ouvrir? +Cette question la déconcerta si fort, que, n'ayant point assez de +présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en m'assurant +que ce n'était point sa faute, et que madame lui avait défendu d'ouvrir +la porte jusqu'à ce que M. de B... fût sorti par l'autre escalier qui +répondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force +d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prétexte +d'une affaire, et j'ordonnai à cet enfant de dire à sa maîtresse que je +retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaître qu'elle +m'eût parlé de M. de B... + +Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant +l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient. +J'entrai dans le premier café et m'y étant assis près d'une table, +j'appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait +dans mon coeur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je +voulais le considérer comme une illusion, et je fus prêt deux ou trois +fois de retourner au logis, sans marquer que j'y eusse fait attention. +Il me paraissait si impossible que Manon m'eût trahi, que je craignais +de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais, cela était sûr; je +ne lui avais pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avais reçu +d'elle; pourquoi l'aurais-je accusée d'être moins sincère et moins +constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y +avait que trois heures qu'elle m'avait accablé de ses plus tendres +caresses et qu'elle avait reçu les miennes avec transport; je ne +connaissais pas mieux mon coeur que le sien. Non, non, repris-je, il +n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne +vis que pour elle. Elle sait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas là +un sujet de me haïr. + +Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de +l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me +semblaient surpasser nos richesses présentes. Cela paraissait sentir les +libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait +marquée pour des ressources qui m'étaient inconnues! J'avais peine à +donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon coeur le +souhaitait. D'un autre côté, je ne l'avais presque pas perdue de vue +depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades, +divertissements, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre; mon +Dieu! un instant de séparation nous aurait trop affligés. Il fallait +nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts +d'inquiétude sans cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul +moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi. A la fin, je crus +avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M. de B..., dis-je en +moi-même, est un homme qui fait de grosses affaires, et qui a de grandes +relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui +faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui; il est +venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un +jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en +aurait-elle parlé si j'étais rentré à l'ordinaire, au lieu de venir ici +m'affliger; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en +parlerai moi-même. + +Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de +diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis. +J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien. +J'étais tenté d'abord de lui découvrir mes conjectures, que je regardais +plus que jamais comme certaines; je me retins, dans l'espérance qu'il +lui arriverait peut-être de me prévenir en m'apprenant tout ce qui +s'était passé. On nous servit à souper. Je me mis à table d'un air fort +gai; mais à la lumière de la chandelle qui était entre elle et moi, je +crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma +chère maîtresse. Cette pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses +regards s'attachaient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avaient +accoutumé. Je ne pouvais démêler si c'était de l'amour ou de la +compassion, quoiqu'il me parût que c'était un sentiment doux et +languissant. Je la regardai avec la même attention; et peut-être +n'avait-elle pas moins de peine à juger de la situation de mon coeur par +mes regards. Nous ne pensions ni à parler, ni à manger. Enfin, je vis +tomber des larmes de ses beaux yeux: perfides larmes! Ah Dieux! +m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon; vous êtes affligée jusqu'à +pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me +répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude. Je me +levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de +l'amour, de me découvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-même en +essuyant les siens; j'étais plus mort que vif. Un barbare aurait été +attendri des témoignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps +que j'étais ainsi tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs +personnes qui montaient l'escalier. On frappa doucement à la porte. +Manon me donna un baiser et s'échappant de mes bras, elle entra +rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussitôt sur elle. Je me +figurai qu'étant un peu en désordre, elle voulait se cacher aux yeux des +étrangers qui avaient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même. A peine +avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus +pour les laquais de mon père. Ils ne me firent point de violence; mais +deux d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisième visita mes +poches, dont il tira un petit couteau qui était le seul fer que j'eusse +sur moi. Ils me demandèrent pardon de la nécessité où ils étaient de me +manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par +l'ordre de mon père, et que mon frère aîné m'attendait en bas dans un +carrosse. J'étais si troublé, que je me laissai conduire sans résister +et sans répondre. Mon frère était effectivement à m'attendre. On me mit +dans le carrosse, auprès de lui, et le cocher, qui avait ses ordres, +nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère m'embrassa +tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir +dont j'avais besoin, pour rêver à mon infortune. + +J'y trouvai d'abord tant d'obscurité que je ne voyais pas de jour à la +moindre conjecture. J'étais trahi cruellement. Mais par qui? Tiberge fut +le premier qui me vint à l'esprit. Traître! disais-je, c'est fait de ta +vie si mes soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il +ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par conséquent, +l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon coeur n'osait se +rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue +comme accablée, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donné en se +retirant, me paraissaient bien une énigme; mais je me sentais porté à +l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et dans le +temps que je me désespérais de l'accident qui m'arrachait à elle, +j'avais la crédulité de m'imaginer qu'elle était encore plus à plaindre +que moi. Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avais +été aperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de +connaissance, qui en avaient donné avis à mon père. Cette pensée me +consola. Je comptais d'en être quitte pour des reproches ou pour +quelques mauvais traitements, qu'il me faudrait essuyer de l'autorité +paternelle. Je résolus de les souffrir avec patience, et de promettre +tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter l'occasion de +retourner plus promptement à Paris, et d'aller rendre la vie et la joie +à ma chère Manon. + +Nous arrivâmes, en peu de temps, à Saint-Denis. Mon frère, surpris de +mon silence, s'imagina que c'était un effet de ma crainte. Il entreprit +de me consoler en m'assurant que je n'avais rien à redouter de la +sévérité de mon père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement +dans le devoir et à mériter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit +passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les +trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut +de me voir dans la même hôtellerie où je m'étais arrêté avec Manon, en +venant d'Amiens à Paris. L'hôte et les domestiques me reconnurent, et +devinèrent en même temps la vérité de mon histoire. J'entendis dire à +l'hôte: Ah! c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six semaines, +avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle était +charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient! Pardi, c'est +dommage qu'on les ait séparés. Je feignais de ne rien entendre, et je me +laissais voir le moins qu'il m'était possible. Mon frère avait, à +Saint-Denis, une chaise à deux, dans laquelle nous partîmes de grand +matin, et nous arrivâmes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon père +avant moi, pour le prévenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle +douceur je m'étais laissé conduire, de sorte que j'en fus reçu moins +durement que je ne m'y étais attendu. Il se contenta de me faire +quelques reproches généraux sur la faute que j'avais commise en +m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il +me dit que j'avais bien mérité ce qui venait de m'arriver, en me livrant +à une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence, mais +qu'il espérait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne +pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes idées. Je +remerciai mon père de la bonté qu'il avait de me pardonner, et je lui +promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je +triomphais au fond du coeur, car de la manière dont les choses +s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la liberté de me +dérober de la maison, même avant la fin de la nuit. + +On se mit à table pour souper; on me railla sur ma conquête d'Amiens, et +sur ma fuite avec cette fidèle maîtresse. Je reçus les coups de bonne +grâce. J'étais même charmé qu'il me fût permis de m'entretenir de ce qui +m'occupait continuellement l'esprit. Mais, quelques mots lâchés par mon +père me firent prêter l'oreille avec la dernière attention: il parla de +perfidie et de service intéressé, rendu par Monsieur B... Je demeurai +interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de +s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon frère, pour lui demander +s'il ne m'avait pas raconté toute l'histoire. Mon frère lui répondit que +je lui avais paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru que +j'eusse besoin de ce remède pour me guérir de ma folie. Je remarquai que +mon père balançait s'il achèverait de s'expliquer Je l'en suppliai si +instamment, qu'il me satisfit, ou plutôt, qu'il m'assassina cruellement +par le plus terrible de tous les récits. + +Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicité de croire que +je fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis hardiment que j'en étais si +sûr que rien ne pouvait m'en donner la moindre défiance. Ha! ha! ha! +s'écria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une +jolie dupe, et j'aime à te voir dans ces sentiments-là. C'est grand +dommage, mon pauvre Chevalier de te faire entrer dans l'Ordre de Malte, +puisque tu as tant de disposition à faire un mari patient et commode. Il +ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il appelait ma sottise +et ma crédulité. Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua +de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis +mon départ d'Amiens, Manon m'avait aimé environ douze jours: car +ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous +sommes au 29 du présent; il y en a onze que Monsieur B... m'a écrit; je +suppose qu'il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance +avec ta maîtresse; ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu'il +y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu +plus ou moins. Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent. J'écoutais +tout avec un saisissement de coeur auquel j'appréhendais de ne pouvoir +résister jusqu'à la fin de cette triste comédie. Tu sauras donc, reprit +mon père, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagné le coeur de ta +princesse, car il se moque de moi, de prétendre me persuader que c'est +par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever. +C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas +connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles! Il a su d'elle que +tu es mon fils, et pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le +lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais, en me faisant entendre +qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me +faciliter les moyens de te saisir au collet, et c'est par sa direction +et celle de ta maîtresse même que ton frère a trouvé le moment de te +prendre sans vert. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe. +Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier; mais tu ne sais pas +conserver tes conquêtes. + +Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque +mot m'avait percé le coeur Je me levai de table, et je n'avais pas fait +quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans +sentiment et sans connaissance. On me les rappela par se prompts +secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la +bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus +touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec +toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans +l'entendre. Je me jetai à ses genoux, je le conjurai, en joignant les +mains, de me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B... Non, +disais-je, il n'a pas gagné le coeur de Manon, il lui a fait violence; +il l'a séduite par un charme ou par un poison; il l'a peut-être forcée +brutalement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas bien? Il l'aura menacée, le +poignard à la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il +pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse! Ô dieux! dieux! +serait-il possible que Manon m'eût trahi, et qu'elle eût cessé de +m'aimer! + +Comme je parlais toujours de retourner promptement à Paris, et que je me +levais même à tous moments pour cela, mon père vit bien que, dans le +transport où j'étais, rien ne serait capable de m'arrêter il me +conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques avec moi +pour me garder à vue. Je ne me possédais point. J'aurais donné mille +vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que, +m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait pas aisément de +sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres, ne +voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai +doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, à +faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je +les pressai, je les caressai, je les menaçai; mais cette tentative fut +encore inutile. + +Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir, et je me jetai +sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la +nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture +qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut +la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il +m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par +respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent, pendant lesquels +je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuait +toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens +et m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que je ne +l'estimais plus; comment aurais-je estimé la plus volage et la plus +perfide de toutes les créatures? Mais son image, ses traits charmants +que je portais au fond du coeur, y subsistaient toujours. Je le sentais +bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais même, après tant de honte +et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier +l'ingrate Manon. + +Mon père était surpris de me voir toujours si fortement touché. Il me +connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa +trahison ne me la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venait +moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les +femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa +tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me +dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'à présent, de te faire porter la croix de +Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce +côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une +qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses là-dessus. Je +lui répondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et +qu'après le malheur qui venait de m'arriver je les détestais toutes +également. Je t'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui +ressemblera à Manon, et qui sera plus fidèle. Ah! si vous avez quelque +bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr, +mon cher père, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une +si noire et si cruelle lâcheté. C'est le perfide B... qui nous trompe, +vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère, si +vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes un enfant, +repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point, +après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré +à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter si vous +êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop +clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me +faisait prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas! repris-je, après +un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux +objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en +versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant. +Ma crédulité ne leur coûtait guère à tromper. Mais je sais bien ce que +j'ai à faire pour me venger. Mon père voulut savoir quel était mon +dessein. J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à la maison de +B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement +fit rire mon père et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement +dans ma prison. + +J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de +changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une +alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de +désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit. +Tantôt je ne considérais en elle que la plus aimable de toutes les +filles, et je languissais du désir de la revoir; tantôt je n'y +apercevais qu'une lâche et perfide maîtresse, et je faisais mille +serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres, +qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous +mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un goût +infini pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la +suite. Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la +clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient +paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième +livre de L'Énéide; je le destine à voir le jour et je me flatte que le +public en sera satisfait. Hélas! disais-je en le faisant, c'était un +coeur tel que le mien qu'il fallait à la fidèle Didon. + +Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport +avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son +affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une +simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens +qui sont à peu près du même âge. Je le trouvai si changé et si formé, +depuis cinq ou six mois que j'avais passés sans le voir, que sa figure +et le ton de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en +conseiller sage, plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où +j'étais tombé. Il me félicita de ma guérison, qu'il croyait avancée; +enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir +les yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai avec étonnement. Il +s'en aperçut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne +soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux +examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupté, mais le +Ciel m'avait donné, en même temps, du goût pour la vertu. Je me suis +servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je +n'ai pas tardé longtemps à découvrir leurs différences. Le secours du +Ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris +auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient, +ajouta-t-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est +uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence +de votre coeur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne +puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter +du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a causé +tant de douleur, que je n'ai pas goûté, depuis, un seul moment de +satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. Il me +raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais +parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre; mais +qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été +impossible de me joindre; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une +demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serais +arrêté à Paris, il y avait passé six semaines à me chercher inutilement; +qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me +trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la Comédie; +qu'elle y était dans une parure si éclatante qu'il s'était imaginé +qu'elle devait cette fortune à un nouvel amant; qu'il avait suivi son +carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique +qu'elle était entretenue par les libéralités de Monsieur B... Je ne +m'arrêtai point là, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour +apprendre d'elle-même ce que vous étiez devenu; elle me quitta +brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de +revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre +aventure et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai +pas voulu vous voir, sans être assuré de vous trouver plus tranquille. + +Vous avez donc vu Manon, lui répondis-je en soupirant. Hélas! vous êtes +plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. Il me fit +des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour +elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur +mes inclinations, qu'il me fit naître dès cette première visite, une +forte envie de renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour +entrer dans l'état ecclésiastique. + +Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne +m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'Évêque +d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et les présages heureux +qu'il avait formés en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti. +La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage +et chrétienne, disais-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion, +qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour. +Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez +que mon coeur ne désirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu +d'inquiétudes que de désirs. Je formai là-dessus, d'avance, un système +de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée, +avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une +bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux +et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais +un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui +m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma +curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des +hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne +seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait +extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement, +je sentais que mon coeur attendit encore quelque chose, et que, pour +n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait +être avec Manon. + +Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans +le dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occasion d'en faire +l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser +ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque +manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réserverait que le +droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui +tendaient moins à me dégoûter de mon projet, qu'à me le faire embrasser +avec connaissance. Le renouvellement de l'année scolastique approchait. +Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de +Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour +commencer les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du +diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un bénéfice considérable avant +notre départ. + +Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion, ne fit aucune +difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit +ecclésiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des +Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant +d'application, que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois. +J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du +jour. Ma réputation eut tant d'éclat, qu'on me félicitait déjà sur les +dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicité, +mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas +plus négligée; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge +était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu +plusieurs fois répandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il +nommait ma conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à +changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'étonnement; une passion les +fait naître, une autre passion peut les détruire; mais quand je pense à +la sainteté de celles qui m'avaient conduit à Saint-Sulpice et à la joie +intérieure que le Ciel m'y faisait goûter en les exécutant, je suis +effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai +que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle +des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se +trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable +de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me +croyais absolument délivré des faiblesses de l'amour. Il me semblait que +j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart +d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans +excepter ceux qui m'auraient été offerts par Manon. Cependant, un +instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut +d'autant plus irréparable que, me trouvant tout d'un coup au même degré +de profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux désordres où je tombai me +portèrent bien plus loin vers le fond de l'abîme. + +J'avais passé près d'un an à Paris, sans m'informer des affaires de +Manon. Il m'en avait d'abord coûté beaucoup pour me faire cette +violence; mais les conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres +réflexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois +s'étaient écoulés si tranquillement que je me croyais sur le point +d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le temps +arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'École de +Théologie. Je fis prier plusieurs personnes de considération de +m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les +quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne +le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de +curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais +pu démêler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre intérêt à un +nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres +dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu +de peine à me remettre. + +Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a, +dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont +cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de +gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint +m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir +J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante! +j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que +je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses +charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin, +si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut +un enchantement. + +Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le +dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec +tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque +temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit +la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un +ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine; +mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour +elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans +sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait +beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans +lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait +être exprimé. + +Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant +l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je +n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier +douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me répéta, en +pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa +perfidie. Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore. Je prétends +mourir répondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il +est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle! repris-je en +versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir. +Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier; car +mon coeur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces +derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. +Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les +noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y +répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la +situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je +sentais renaître! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive +lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée: on se croit +transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur +secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les +environs. + +Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les +miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne +m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. +Il vous était bien facile de tromper un coeur dont vous étiez la +souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à +vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres +et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe +que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté. +Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène +aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus +charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai +souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle. + +Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle +s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, +qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon! lui dis-je, +avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es +trop adorable pour une créature. Je me sens le coeur emporté par une +délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice +est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je +le prévois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux; mais de quelles +pertes ne serai-je pas consolé par ton amour! Les faveurs de la fortune +ne me touchent point; la gloire me paraît une fumée; tous mes projets de +vie ecclésiastique étaient de folles imaginations; enfin tous les biens +différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables, +puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon coeur contre un seul +de tes regards. + +En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus +être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B... Elle +m'apprit que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour +elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire +en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionné aux +faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de +tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire +vivre commodément; qu'il l'avait éblouie par de si magnifiques +promesses, qu'elle s'était laissé ébranler par degrés; que je devais +juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé +voir des témoignages, la veille de notre séparation; que, malgré +l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais +goûté de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait +point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de +mes manières, mais parce qu'au milieu même des plaisirs qu'il lui +procurait sans cesse, elle portait, au fond du coeur le souvenir de mon +amour et le remords de son infidélité. Elle me parla de Tiberge et de la +confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans le +coeur ajouta-t-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos, +sans pouvoir soutenir un moment sa présence. Elle continua de me +raconter par quels moyens elle avait été instruite de mon séjour à +Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne. +Elle m'assura qu'elle avait été si agitée, pendant la dispute, qu'elle +avait eu beaucoup de peine, non seulement à retenir ses larmes, mais ses +gémissements mêmes et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le +point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la +dernière, pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement +de son coeur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au +séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas +disposé à lui pardonner. + +Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas +touché? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour +Manon tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel +ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit +qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous +arranger dans un lieu plus sûr. Je consentis à toutes ses volontés sans +réplique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de +la rue. Je m'échappai un moment après, sans être aperçu du portier. Je +montai avec elle. Nous passâmes à la friperie. Je repris les galons et +l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais sans un sou; et dans la +crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-Sulpice, +elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre pour y +prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs, était médiocre, et elle assez +riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait +abandonner. Nous conférâmes, chez le fripier même, sur le parti que nous +allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me +faisait de B..., elle résolut de ne pas garder avec lui le moindre +ménagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont à +lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et près de soixante +mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné +nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans +crainte à Paris, en prenant une maison commode où nous vivrons +heureusement. Je lui représentai que, s'il n'y avait point de péril pour +elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tôt ou +tard d'être reconnu, et qui serais continuellement exposé au malheur que +j'avais déjà essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à +quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point +de hasards, que je ne méprisasse pour lui plaire; cependant, nous +trouvâmes un tempérament raisonnable, qui fut de louer une maison dans +quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la +ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes +Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur-le-champ chez +elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Tuileries. Elle +revint une heure après, dans un carrosse de louage, avec une fille qui +la servait, et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait de +précieux était renfermé. + +Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit +à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du +moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de +notre goût. + +Mon bonheur me parut d'abord établi d'une manière inébranlable. Manon +était la douceur et la complaisance même. Elle avait pour moi des +attentions si délicates, que je me crus trop parfaitement dédommagé de +toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu +d'expérience, nous raisonnâmes sur la solidité de notre fortune. +Soixante mille francs, qui faisaient le fond de nos richesses, n'étaient +pas une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une longue vie. +Nous n'étions pas disposés d'ailleurs à resserrer trop notre dépense. La +première vertu de Manon, non plus que la mienne, n'était pas l'économie. +Voici le plan que je me proposai: Soixante mille francs, lui dis-je, +peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus nous suffiront +chaque année, si nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mènerons +une vie honnête, mais simple. Notre unique dépense sera pour l'entretien +d'un carrosse, et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez +l'Opéra: nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous +bornerons tellement que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il +est impossible que, dans l'espace de dix ans, il n'arrive point de +changement dans ma famille; mon père est âgé, il peut mourir. Je me +trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres +craintes. + +Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie, si nous +eussions été assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos +résolutions ne durèrent guère plus d'un mois. Manon était passionnée +pour le plaisir; je l'étais pour elle. Il nous naissait, à tous moments, +de nouvelles occasions de dépense; et loin de regretter les sommes +qu'elle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui +procurer tout ce que je croyais propre à lui plaire. Notre demeure de +Chaillot commença même à lui devenir à charge. L'hiver approchait; tout +le monde retournait à la ville, et la campagne devenait déserte. Elle me +proposa de reprendre une maison à Paris. Je n'y consentis point; mais, +pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y +louer un appartement meublé, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il +nous arriverait de quitter trop tard l'assemblée où nous allions +plusieurs fois la semaine, car l'incommodité de revenir si tard à +Chaillot était le prétexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter. +Nous nous donnâmes ainsi deux logements, l'un à la ville, et l'autre à +la campagne. Ce changement mit bientôt le dernier désordre dans nos +affaires, en faisant naître deux aventures qui causèrent notre ruine. + +Manon avait un frère, qui était garde du corps. Il se trouva +malheureusement logé, à Paris, dans la même rue que nous. Il reconnut sa +soeur, en la voyant le matin à sa fenêtre. Il accourut aussitôt chez +nous. C'était un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans +notre chambre en jurant horriblement, et comme il savait une partie des +aventures de sa soeur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'étais +sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un bonheur pour lui ou +pour moi, qui n'étais rien moins que disposé à souffrir une insulte. Je +ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fit +juger qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me +raconta la scène fâcheuse qu'elle venait d'essuyer et les menaces +brutales de son frère. J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru +sur-le-champ à la vengeance si elle ne m'eût arrêté par ses larmes. +Pendant que je m'entretenais avec elle de cette aventure, le garde du +corps rentra dans la chambre où nous étions, sans s'être fait annoncer. +Je ne l'aurais pas reçu aussi civilement que je fis si je l'eusse connu; +mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le temps de dire à Manon +qu'il venait lui faire des excuses de son comportement; qu'il l'avait +crue dans le désordre, et que cette opinion avait allumé sa colère; mais +que, s'étant informé qui j'étais, d'un de nos domestiques, il avait +appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient désirer +de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venait d'un +de mes laquais, eût quelque chose de bizarre et de choquant, je reçus +son compliment avec honnêteté. Je crus faire plaisir à Manon. Elle +paraissait charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retînmes à +dîner. Il se rendit, en peu de moments, si familier que nous ayant +entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous +tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce +fut une prise de possession, car il s'accoutuma bientôt à nous voir avec +tant de plaisir qu'il fit sa maison de la nôtre et qu'il se rendit le +maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait +son frère, et sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le +pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot, et de les y +traiter à nos dépens. Il se fit habiller magnifiquement à nos frais. Il +nous engagea même à payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur +cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'à feindre de ne pas +m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps, des sommes +considérables. Il est vrai, qu'étant grand joueur il avait la fidélité +de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait; mais la +nôtre était trop médiocre pour fournir longtemps à des dépenses si peu +modérées. J'étais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour +nous délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna +cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource. + +Nous étions demeurés un jour à Paris, pour y coucher comme il nous +arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule à Chaillot dans +ces occasions, vint m'avertir, le matin, que le feu avait pris, pendant +la nuit, dans ma maison, et qu'on avait eu beaucoup de difficulté à +l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque +dommage; elle me répondit qu'il y avait eu une si grande confusion, +causée par la multitude d'étrangers qui étaient venus au secours, +qu'elle ne pouvait être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent, +qui était renfermé dans une petite caisse. Je me rendis promptement à +Chaillot. Diligence inutile; la caisse avait déjà disparu. J'éprouvai +alors qu'on peut aimer l'argent sans être avare. Cette perte me pénétra +d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout +d'un coup à quels nouveaux malheurs j'allais me trouver exposé; +l'indigence était le moindre. Je connaissais Manon; je n'avais déjà que +trop éprouvé que, quelque fidèle et quelque attachée qu'elle me fût dans +la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la misère. +Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier: Je +la perdrai, m'écriai-je. Malheureux Chevalier tu vas donc perdre encore +tout ce que tu aimes! Cette pensée me jeta dans un trouble si affreux, +que je balançai, pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de +finir tous mes maux par la mort. Cependant, je conservai assez de +présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait +nulle ressource. Le Ciel me fit naître une idée, qui arrêta mon +désespoir. Je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre +perte à Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je +pourrais fournir assez honnêtement à son entretien pour l'empêcher de +sentir la nécessité. J'ai compté, disais-je pour me consoler que vingt +mille écus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que les dix ans +soient écoulés, et que nul des changements que j'espérais ne soit arrivé +dans ma famille. Quel parti prendrais-je? Je ne le sais pas trop bien, +mais, ce que je ferais alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui? +Combien de personnes vivent à Paris, qui n'ont ni mon esprit, ni mes +qualités naturelles, et qui doivent néanmoins leur entretien à leurs +talents, tels qu'ils les ont! La Providence, ajoutais-je, en +réfléchissant sur les différents états de la vie, n'a-t-elle pas arrangé +les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des +sots: cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or il y a là-dedans +une justice admirable: s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils +seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les +qualités du corps et de l'âme sont accordées à ceux-ci, comme des moyens +pour se tirer de là misère et de la pauvreté. Les uns prennent part aux +richesses des grands en servant à leurs plaisirs: ils en font des dupes; +d'autres servent à leur instruction: ils tâchent d'en faire d'honnêtes +gens; il est rare, à la vérité, qu'ils y réussissent, mais ce n'est pas +là le but de la divine Sagesse: ils tirent toujours un fruit de leurs +besoins, qui est de vivre aux dépens de ceux qu'ils instruisent, et de +quelque façon qu'on le prenne, c'est un fond excellent de revenu pour +les petits, que la sottise des riches et des grands. + +Ces pensées me remirent un peu le coeur et la tête. Je résolus d'abord +d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connaissait +parfaitement Paris, et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnaître +que ce n'était ni de son bien ni de la paye du roi qu'il tirait son plus +clair revenu. Il me restait à peine vingt pistoles qui s'étaient +trouvées heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui +expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai s'il y avait +pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim, ou de me +casser la tête de désespoir. Il me répondit que se casser la tête était +la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantité de +gens d'esprit qui s'y voyaient réduits, quand ils ne voulaient pas faire +usage de leurs talents; que c'était à moi d'examiner de quoi j'étais +capable; qu'il m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes +mes entreprises. + +Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je; mes besoins +demanderaient un remède plus présent, car que voulez-vous que je dise à +Manon? A propos de Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse? +N'avez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inquiétudes quand +vous le voudrez? Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle +et moi. Il me coupa la réponse que cette impertinence méritait, pour +continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille écus à +partager entre nous, si je voulais suivre son conseil; qu'il connaissait +un seigneur si libéral sur le chapitre des plaisirs, qu'il était sûr que +mille écus ne lui coûteraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille +telle que Manon. Je l'arrêtai. J'avais meilleure opinion de vous, lui +répondis-je; je m'étais figuré que le motif que vous aviez eu, pour +m'accorder votre amitié, était un sentiment tout opposé à celui où vous +êtes maintenant. Il me confessa impudemment qu'il avait toujours pensé +de même, et que, sa soeur ayant une fois violé les lois de son sexe, +quoique en faveur de l'homme qu'il aimait le plus, il ne s'était +réconcilié avec elle que dans l'espérance de tirer parti de sa mauvaise +conduite. Il me fut aisé de juger que jusqu'alors nous avions été ses +dupes. Quelque émotion néanmoins que ce discours m'eût causée, le besoin +que j'avais de lui m'obligea de répondre, en riant, que son conseil +était une dernière ressource qu'il fallait remettre à l'extrémité. Je le +priai de m'ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma +jeunesse et de la figure avantageuse que j'avais reçue de la nature, +pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et libérale. Je ne +goûtai pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu infidèle à Manon. Je +lui parlai du jeu, comme du moyen le plus facile, et le plus convenable +à ma situation. Il me dit que le jeu, à la vérité, était une ressource, +mais que cela demandait d'être expliqué; qu'entreprendre de jouer +simplement, avec les espérances communes, c'était le vrai moyen +d'achever ma perte; que de prétendre exercer seul, et sans être soutenu, +les petits moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune, +était un métier trop dangereux; qu'il y avait une troisième voie, qui +était celle de l'association, mais que ma jeunesse lui faisait craindre +que messieurs les Confédérés ne me jugeassent point encore les qualités +propres à la Ligue. Il me promit néanmoins ses bons offices auprès +d'eux; et ce que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit quelque +argent, lorsque je me trouverais pressé du besoin. L'unique grâce que je +lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre à Manon +de la perte que j'avais faite, et du sujet de notre conversation. + +Je sortis de chez lui, moins satisfait encore que je n'y étais entré; je +me repentis même de lui avoir confié mon secret. Il n'avait rien fait, +pour moi, que je n'eusse pu obtenir de même sans cette ouverture, et je +craignais mortellement qu'il ne manquât à la promesse qu'il m'avait +faite de ne rien découvrir à Manon. J'avais lieu d'appréhender aussi, +par la déclaration de ses sentiments, qu'il ne formât le dessein de +tirer parti d'elle, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes +mains, ou, du moins, en lui conseillant de me quitter pour s'attacher à +quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis là-dessus mille +réflexions, qui n'aboutirent qu'à me tourmenter et à renouveler le +désespoir où j'avais été le matin. Il me vint plusieurs fois à l'esprit +d'écrire à mon père, et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir +de lui quelque secours d'argent; mais je me rappelai aussitôt que, +malgré toute sa bonté, il m'avait resserré six mois dans une étroite +prison, pour ma première faute; j'étais bien sûr qu'après un éclat tel +que l'avait dû causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiterait +beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette confusion de pensées en +produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que +je m'étonnai de n'avoir pas eue plus tôt, ce fut de recourir à mon ami +Tiberge, dans lequel j'étais bien certain de retrouver toujours le même +fond de zèle et d'amitié. Rien n'est plus admirable, et ne fait plus +d'honneur à la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux +personnes dont on connaît parfaitement la probité. On sent qu'il n'y a +point de risque à courir. Si elles ne sont pas toujours en état d'offrir +du secours, on est sûr qu'on en obtiendra du moins de la bonté et de la +compassion. Le coeur, qui se ferme avec tant de soin au reste des +hommes, s'ouvre naturellement en leur présence, comme une fleur +s'épanouit à la lumière du soleil, dont elle n'attend qu'une douce +influence. + +Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'être souvenu si +à propos de Tiberge, et je résolus de chercher les moyens de le voir +avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui +écrire un mot, et lui marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui +recommandais le silence et la discrétion, comme un des plus importants +services qu'il pût me rendre dans la situation de mes affaires. La joie +que l'espérance de le voir m'inspirait effaça les traces du chagrin que +Manon n'aurait pas manqué d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de +notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait pas +l'alarmer; et Paris étant le lieu du monde où elle se voyait avec le +plus de plaisir elle ne fut pas fâchée de m'entendre dire qu'il était à +propos d'y demeurer jusqu'à ce qu'on eût réparé à Chaillot quelques +légers effets de l'incendie. Une heure après, je reçus la réponse de +Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de l'assignation. J'y +courus avec impatience. Je sentais néanmoins quelque honte d'aller +paraître aux yeux d'un ami, dont la seule présence devait être un +reproche de mes désordres, mais l'opinion que j'avais de la bonté de son +coeur et l'intérêt de Manon soutinrent ma hardiesse. + +Je l'avais prié de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y était +avant moi. Il vint m'embrasser, aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il me tint +serré longtemps entre ses bras, et je sentis mon visage mouillé de ses +larmes. Je lui dis que je ne me présentais à lui qu'avec confusion, et +que je portais dans le coeur un vif sentiment de mon ingratitude; que la +première chose dont je le conjurais était de m'apprendre s'il m'était +encore permis de le regarder comme mon ami, après avoir mérité si +justement de perdre son estime et son affection. Il me répondit, du ton +le plus tendre, que rien n'était capable de le faire renoncer à cette +qualité; que mes malheurs mêmes, et si je lui permettais de le dire, mes +fautes et mes désordres, avaient redoublé sa tendresse pour moi; mais +que c'était une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la +sent pour une personne chère, qu'on voit toucher à sa perte sans pouvoir +la secourir. + +Nous nous assîmes sur un banc. Hélas! lui dis-je, avec un soupir parti +du fond du coeur votre compassion doit être excessive, mon cher Tiberge; +si vous m'assurez qu'elle est égale à mes peines. J'ai honte de vous les +laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse, mais +l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que +vous faites pour en être attendri. Il me demanda, comme une marque +d'amitié, de lui raconter sans déguisement ce qui m'était arrivé depuis +mon départ de Saint-Sulpice. Je le satisfis; et loin d'altérer quelque +chose à la vérité, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus +excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle +m'inspirait. Je la lui représentai comme un de ces coups particuliers du +destin qui s'attache à la ruine d'un misérable, et dont il est aussi +impossible à la vertu de se défendre qu'il l'a été à la sagesse de les +prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes +craintes, du désespoir où j'étais deux heures avant que de le voir et de +celui dans lequel j'allais retomber, si j'étais abandonné par mes amis +aussi impitoyablement que par la fortune; enfin, j'attendris tellement +le bon Tiberge, que je le vis aussi affligé par la compassion que je +l'étais par le sentiment de mes peines. Il ne se lassait point de +m'embrasser et de m'exhorter à prendre du courage et de la consolation, +mais, comme il supposait toujours qu'il fallait me séparer de Manon, je +lui fis entendre nettement que c'était cette séparation même que je +regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'étais disposé +à souffrir, non seulement le dernier excès de la misère, mais la mort la +plus cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que +tous mes maux ensemble. + +Expliquez-vous donc, me dit-il: quelle espèce de secours suis-je capable +de vous donner si vous vous révoltez contre toutes mes propositions? Je +n'osais lui déclarer que c'était de sa bourse que j'avais besoin. Il le +comprit pourtant à la fin, et m'ayant confessé qu'il croyait m'entendre, +il demeura quelque temps suspendu, avec l'air d'une personne qui +balance. Ne croyez pas, reprit-il bientôt, que ma rêverie vienne d'un +refroidissement de zèle et d'amitié. Mais à quelle alternative me +réduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous +voulez accepter ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car +n'est-ce, pas prendre part à votre désordre, que de vous y faire +persévérer? Cependant, continua-t-il après avoir réfléchi un moment, je +m'imagine que c'est peut-être l'état violent où l'indigence vous jette, +qui ne vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti; +il faut un esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je +trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi, +mon cher Chevalier ajouta-t-il en m'embrassant, d'y mettre seulement une +condition: c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que +vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener à la +vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de +vos passions qui vous écarte. Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il +souhaitait, et je le priai de plaindre la malignité de mon sort, qui me +faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena +aussitôt chez un banquier de sa connaissance, qui m'avança cent pistoles +sur son billet, car il n'était rien moins qu'en argent comptant. J'ai +déjà dit qu'il n'était pas riche. Son bénéfice valait mille écus, mais, +comme c'était la première année qu'il le possédait, il n'avait encore +rien touché du revenu: c'était sur les fruits futurs qu'il me faisait +cette avance. + +Je sentis tout le prix de sa générosité. J'en fus touché, jusqu'au point +de déplorer l'aveuglement d'un amour fatal, qui me faisait violer tous +les devoirs. La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour +s'élever dans mon coeur contre ma passion, et j'aperçus du moins, dans +cet instant de lumière, la honte et l'indignité de mes chaînes. Mais ce +combat fut léger et dura peu. La vue de Manon m'aurait fait précipiter +du ciel, et je m'étonnai, en me retrouvant près d'elle, que j'eusse pu +traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si +charmant. + +Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille +n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent, mais elle ne pouvait +être tranquille un moment, avec la crainte d'en manquer. C'était du +plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu +toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans qu'il en coûte. Elle ne +s'informait pas même quel était le fonds de nos richesses, pourvu +qu'elle pût passer agréablement la journée, de sorte que, n'étant ni +excessivement livrée au jeu ni capable d'être éblouie par le faste des +grandes dépenses, rien n'était plus facile que de la satisfaire, en lui +faisant naître tous les jours des amusements de son goût. Mais c'était +une chose si nécessaire pour elle, d'être ainsi occupée par le plaisir +qu'il n'y avait pas le moindre fond à faire, sans cela, sur son humeur +et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse +le seul, comme elle en convenait volontiers, qui pût lui faire goûter +parfaitement les douceurs de l'amour j'étais presque certain que sa +tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait +préféré à toute la terre avec une fortune médiocre; mais je ne doutais +nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque nouveau B... lorsqu'il ne +me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir. Je +résolus donc de régler si bien ma dépense particulière que je fusse +toujours en état de fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille +choses nécessaires que de la borner même pour le superflu. Le carrosse +m'effrayait plus que tout le reste; car il n'y avait point d'apparence +de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je découvris ma peine à +M. Lescaut. Je ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent pistoles +d'un ami. Il me répéta que, si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne +désespérait point qu'en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs +pour traiter ses associés, je ne pusse être admis, à sa recommandation, +dans la Ligue de l'Industrie. Quelque répugnance que j'eusse à tromper +je me laissai entraîner par une cruelle nécessité. + +M. Lescaut me présenta, le soir même, comme un de ses parents; il ajouta +que j'étais d'autant mieux disposé à réussir que j'avais besoin des plus +grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connaître que ma +misère n'était pas celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étais +dans le dessein de leur donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les +traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma +figure et de mes heureuses dispositions. On prétendit qu'il y avait +beaucoup à espérer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la +physionomie qui sentait l'honnête homme, personne ne se défierait de mes +artifices. Enfin, on rendit grâce à M. Lescaut d'avoir procuré à l'Ordre +un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner, +pendant quelques jours, les instructions nécessaires. Le principal +théâtre de mes exploits devait être l'hôtel de Transylvanie, où il y +avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de +cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit de +M. le prince de R..., qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses +officiers étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte? Je profitai +en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup +d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et m'aidant fort +bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez légèrement +pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans affectation +quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort +les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des +sommes considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec +mes associés. Je ne craignis plus, alors, de découvrir à Manon notre +perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse +nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air +d'opulence et de sécurité. + +Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce temps-là, de me rendre de +fréquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommençait sans +cesse à me représenter le tort que je faisais à ma conscience, à mon +honneur et à ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié, et quoique je +n'eusse pas la moindre disposition à les suivre, je lui savais bon gré +de son zèle, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le +raillais agréablement, dans la présence même de Manon, et je l'exhortais +à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres +prêtres, qui savent accorder fort bien une maîtresse avec un bénéfice. +Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et +dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si +belle cause. Il prenait patience. Il la poussa même assez loin; mais +lorsqu'il vit que mes richesses augmentaient, et que non seulement je +lui avais restitué ses cent pistoles, mais qu'ayant loué une nouvelle +maison et doublé ma dépense, j'allais me replonger plus que jamais dans +les plaisirs, il changea entièrement de ton et de manières. Il se +plaignit de mon endurcissement; il me menaça des châtiments du Ciel, et +il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent guère à m'arriver. +Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent à +l'entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes. +Vous les avez acquises injustement; elles vous seront ravies de même. La +plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir +tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont été inutiles; +je ne prévois que trop qu'ils vous seraient bientôt importuns. Adieu, +ingrat et faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'évanouir comme +une ombre! Puissent votre fortune et votre argent périr sans ressource, +et vous rester seul et nu, pour sentir la vanité des biens qui vous ont +follement enivré! C'est alors que vous me trouverez disposé à vous aimer +et à vous servir mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et +je déteste la vie que vous menez. Ce fut dans ma chambre, aux yeux de +Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour se +retirer. Je voulus le retenir mais je fus arrêté par Manon, qui me dit +que c'était un fou qu'il fallait laisser sortir. + +Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je +remarque ainsi les diverses occasions où mon coeur sentit un retour vers +le bien, parce que c'est à ce souvenir que j'ai dû ensuite une partie de +ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les +caresses de Manon dissipèrent, en un moment, le chagrin que cette scène +m'avait causé. Nous continuâmes de mener une vie toute composée de +plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre +affection; Vénus et la Fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux +et plus tendres. Dieux! pourquoi nommer le monde un lieu de misères, +puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices? Mais, hélas! leur +faible est de passer trop vite. Quelle autre félicité voudrait-on se +proposer si elles étaient de nature à durer toujours? Les nôtres eurent +le sort commun, c'est-à-dire de durer peu, et d'être suivies par des +regrets amers. J'avais fait, au jeu, des gains si considérables, que je +pensais à placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient +pas mes succès, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon, +devant lesquels nous nous entretenions souvent sans défiance. Cette +fille était jolie; mon valet en était amoureux. Ils avaient affaire à +des maîtres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginèrent pouvoir tromper +aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent si +malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un état dont il ne +nous a jamais été possible de nous relever. + +M. Lescaut nous ayant un jour donné à souper, il était environ minuit +lorsque nous retournâmes au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa +femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils +n'avaient point été vus dans la maison depuis huit heures, et qu'ils +étaient sortis après avoir fait transporter quelques caisses, suivant +les ordres qu'ils disaient avoir reçus de moi. Je pressentis une partie +de la vérité, mais je ne formai point de soupçons qui ne fussent +surpassés par ce que j'aperçus en entrant dans ma chambre. La serrure de +mon cabinet avait été forcée, et mon argent enlevé, avec tous mes +habits. Dans le temps que je réfléchissais, seul, sur cet accident, +Manon vint, tout effrayée, m'apprendre qu'on avait fait le même ravage +dans son appartement. Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un +effort extraordinaire de raison qui m'empêcha de me livrer aux cris et +aux pleurs. La crainte de communiquer mon désespoir à Manon me fit +affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis, en badinant, que +je me vengerais sur quelque dupe à l'hôtel de Transylvanie. Cependant, +elle me sembla si sensible à notre malheur que sa tristesse eut bien +plus de force pour m'affliger, que ma joie feinte n'en avait eu pour +l'empêcher d'être trop abattue. Nous sommes perdus! me dit-elle, les +larmes aux yeux. Je m'efforçai en vain de la consoler par mes caresses; +mes propres pleurs trahissaient mon désespoir et ma consternation. En +effet, nous étions ruinés si absolument, qu'il ne nous restait pas une +chemise. + +Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me +conseilla d'aller à l'heure même, chez M. le Lieutenant de Police et M. +le Grand Prévôt de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand +malheur; car outre que cette démarche et celles que je fis faire à ces +deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps à +Lescaut d'entretenir sa soeur, et de lui inspirer, pendant mon absence, +une horrible résolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux +voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit +envisager tant d'avantages à se mettre à sa solde, que, troublée comme +elle était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit +de lui persuader cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et +l'exécution remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de +G... M... Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'était +couchée dans son appartement, et elle avait donné ordre à son laquais de +me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser +seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta, après m'avoir offert +quelques pistoles que j'acceptai. Il était près de quatre heures, +lorsque je me mis au lit, et m'y étant encore occupé longtemps des +moyens de rétablir ma fortune, je m'endormis si tard, que je ne pus me +réveiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement pour +aller m'informer de la santé de Manon; on me dit qu'elle était sortie, +une heure auparavant, avec son frère, qui l'était venu prendre dans un +carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me +parût mystérieuse, je me fis violence pour suspendre mes soupçons. Je +laissai couler quelques heures, que je passai à lire. Enfin, n'étant +plus le maître de mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos +appartements. J'aperçus, dans celui de Manon, une lettre cachetée qui +était sur sa table. L'adresse était à moi, et l'écriture de sa main. Je +l'ouvris avec un frisson mortel; elle était dans ces termes: + +Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon coeur et qu'il +n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime; +mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l'état où nous +sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-tu qu'on +puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain? La faim me causerait +quelque méprise fatale; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en +croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte là-dessus; mais +laisse-moi, pour quelque temps, le ménagement de notre fortune. Malheur +à qui va tomber dans mes filets! Je travaille pour rendre mon Chevalier +riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et +qu'elle a pleuré de la nécessité de te quitter. + +Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à +décrire car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiments +je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on +n'a rien éprouvé qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux +autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée; et l'on a peine à se les bien +démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie +à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucun sentiment +connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est +certain qu'il devait y entrer de la douleur du dépit, de la jalousie et +de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour! Elle +m'aime, je le veux croire; mais ne faudrait-il pas, m'écriai-je, qu'elle +fût un monstre pour me haïr? Quels droits eut-on jamais sur un coeur que +je n'aie pas sur le sien? Que me reste-t-il à faire pour elle, après +tout ce que je lui ai sacrifié? Cependant elle m'abandonne! et l'ingrate +se croit à couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de +m'aimer! Elle appréhende la faim. Dieu d'amour! quelle grossièreté de +sentiments! et que c'est répondre mal à ma délicatesse! Je ne l'ai pas +appréhendée, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renonçant à +ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père; moi qui me suis +retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses +caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien +de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitté, du moins, +sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander quelles peines +cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu +l'esprit pour s'y exposer volontairement. + +Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne +m'attendais pas. Ce fut celle de Lescaut. Bourreau! lui dis-je en +mettant l'épée à la main, où est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mouvement +l'effraya; il me répondit que, si c'était ainsi que je le recevais +lorsqu'il venait me rendre compte du service le plus considérable qu'il +eût pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied +chez moi. Je courus à la porte de la chambre, que je fermai +soigneusement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que +tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des +fables. Il faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. Là! que +vous êtes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens +vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous +reconnaîtrez peut-être que vous m'avez quelque obligation. Je voulus +être éclairci sur-le-champ. + +Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et +surtout l'idée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre +équipage, l'avait prié de lui procurer la connaissance de M. de G... +M..., qui passait pour un homme généreux. Il n'eut garde de me dire que +le conseil était venu de lui, ni qu'il eût préparé les voies, avant que +de l'y conduire. Je l'y ai menée ce matin, continua-t-il, et cet honnête +homme a été si charmé de son mérite, qu'il l'a, invitée d'abord à lui +tenir compagnie à sa maison de campagne, où il est allé passer quelques +jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un coup de quel +avantage cela pouvait être pour vous, je lui ai fait entendre +adroitement que Manon avait essuyé des pertes considérables, et j'ai +tellement piqué sa générosité, qu'il a commencé par lui faire un présent +de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela était honnête pour le +présent, mais que l'avenir amènerait à ma soeur de grands besoins; +qu'elle s'était chargée, d'ailleurs, du soin d'un jeune frère, qui nous +était resté sur les bras après la mort de nos père et mère, et que, s'il +la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce +pauvre enfant qu'elle regardait comme la moitié d'elle-même. Ce récit +n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est engagé à louer une maison +commode, pour vous et pour Manon, car c'est vous même qui êtes ce pauvre +petit frère orphelin. Il a promis de vous meubler proprement, et de vous +fournir tous les mois, quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je +compte bien, quatre mille huit cents à la fin de chaque année. Il a +laissé ordre à son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de +chercher une maison, et de la tenir prête pour son retour. Vous reverrez +alors Manon, qui m'a chargé de vous embrasser mille fois pour elle, et +de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais. + +Je m'assis, en rêvant à cette bizarre disposition de mon sort. Je me +trouvai dans un partage de sentiments, et par conséquent dans une +incertitude si difficile à terminer que je demeurai longtemps sans +répondre à quantité de questions que Lescaut me faisait l'une sur +l'autre. Ce fut, dans ce moment, que l'honneur et la vertu me firent +sentir encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux, en +soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon père, vers Saint-Sulpice +et vers tous les lieux où j'avais vécu dans l'innocence. Par quel +immense espace n'étais-je pas séparé de cet heureux état! Je ne le +voyais plus que de loin, comme une ombre qui s'attirait encore mes +regrets et mes désirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par +quelle fatalité, disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une +passion innocente; comment s'est-il changé, pour moi, en une source de +misères et de désordres? Qui m'empêchait de vivre tranquille et vertueux +avec Manon? Pourquoi ne l'épousais-je point, avant que d'obtenir rien de +son amour? Mon père, qui m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas +consenti si je l'en eusse pressé avec des instances légitimes? Ah! mon +père l'aurait chérie lui-même, comme une fille charmante, trop digne +d'être la femme de son fils; je serais heureux avec l'amour de Manon, +avec l'affection de mon père, avec l'estime des honnêtes gens, avec les +biens de la fortune et la tranquillité de la vertu. Revers funeste! Quel +est l'infâme personnage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai +partager... Mais y a-t-il à balancer si c'est Manon qui l'a réglé, et si +je la perds sans cette complaisance? Monsieur Lescaut, m'écriai-je en +fermant les yeux, comme pour écarter de si chagrinantes réflexions, si +vous avez eu dessein de me servir je vous rends grâces. Vous auriez pu +prendre une voie plus honnête; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas? +Ne pensons donc plus qu'à profiter de vos soins et à remplir votre +projet. Lescaut, à qui ma colère, suivie d'un fort long silence, avait +causé de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout différent +de celui qu'il avait appréhendé sans doute; il n'était rien moins que +brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se +hâta-t-il de me répondre, c'est un fort bon service que je vous ai +rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne +vous y attendez. Nous concertâmes de quelle manière nous pourrions +prévenir les défiances que M. de G... M... pouvait concevoir de notre +fraternité, en me voyant plus grand et un peu plus âgé peut-être qu'il +ne se l'imaginait. Nous ne trouvâmes point d'autre moyen, que de prendre +devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que +j'étais dans le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique, et que +j'allais pour cela tous les jours au collège. Nous résolûmes aussi que +je me mettrais fort mal, la première fois que je serais admis à +l'honneur de le saluer. Il revint à la ville trois ou quatre jours +après; il conduisit lui-même Manon dans la maison que son intendant +avait eu soin de préparer. Elle fit avertir aussitôt Lescaut de son +retour; et celui-ci m'en ayant donné avis, nous nous rendîmes tous deux +chez elle. Le vieil amant en était déjà sorti. Malgré la résignation +avec laquelle je m'étais soumis à ses volontés, je ne pus réprimer le +murmure de mon coeur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant. +La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout à fait sur le chagrin de +son infidélité. Elle, au contraire, paraissait transportée du plaisir de +me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus +m'empêcher de laisser échapper les noms de perfide et d'infidèle, que +j'accompagnai d'autant de soupirs. Elle me railla d'abord de ma +simplicité; mais, lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours +tristement sur elle, et la peine que j'avais à digérer un changement si +contraire à mon humeur et à mes désirs, elle passa seule dans son +cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai tout en pleurs; je +lui demandai ce qui les causait. Il t'est bien aisé de le voir, me +dit-elle, comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'à +te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule +caresse, depuis une heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec +la majesté du Grand Turc au Sérail. + +Écoutez, Manon, lui répondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher +que j'ai le coeur mortellement affligé. Je ne parle point à présent des +alarmes où votre fuite imprévue m'a jeté, ni de la cruauté que vous avez +eue de m'abandonner sans un mot de consolation, après avoir passé la +nuit dans un autre lit que moi. Le charme de votre présence m'en ferait +bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans +soupirs, et même sans larmes, continuai-je en en versant quelques-unes à +la triste et malheureuse vie que vous voulez que je mène dans cette +maison? Laissons ma naissance et mon honneur à part: ce ne sont plus des +raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel +que le mien; mais cet amour même, ne vous imaginez-vous pas qu'il gémit +de se voir si mal récompensé, ou plutôt traité si cruellement par une +ingrate et dure maîtresse?... Elle m'interrompit: tenez, dit-elle, mon +Chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me +percent le coeur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous +blesse. J'avais espéré que vous consentiriez au projet que j'avais fait +pour rétablir un peu notre fortune, et c'était pour ménager votre +délicatesse que j'avais commencé à l'exécuter sans votre participation; +mais j'y renonce, puisque vous ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle +ne me demandait qu'un peu de complaisance, pour le reste du jour; +qu'elle avait déjà reçu deux cents pistoles de son vieil amant, et qu'il +lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles avec +d'autres bijoux, et par dessus cela, la moitié de la pension annuelle +qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de +recevoir ses présents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des +avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l'ai remis jusqu'à +présent à la ville. Il est vrai qu'il m'a baisé plus d'un million de +fois les mains; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point +trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix à ses +richesses et à son âge. + +Sa résolution me fut beaucoup plus agréable que l'espérance des cinq +mille livres. J'eus lieu de reconnaître que mon coeur n'avait point +encore perdu tout sentiment d'honneur puisqu'il était si satisfait +d'échapper à l'infamie. Mais j'étais né pour les courtes joies et les +longues douleurs. La Fortune ne me délivrera d'un précipice que pour me +faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqué à Manon, par mille +caresses, combien je me croyais heureux de son changement, je lui dis +qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent +de concert. Il en murmura d'abord; mais les quatre ou cinq mille livres +d'argent comptant le firent entrer gaîment dans nos vues. Il fut donc +réglé que nous nous trouverions tous à souper avec M. de G... M..., et +cela pour deux raisons: l'une, pour nous donner le plaisir d'une scène +agréable en me faisant passer pour un écolier, frère de Manon; l'autre, +pour empêcher ce vieux libertin de s'émanciper trop avec ma maîtresse, +par le droit qu'il croirait s'être acquis en payant si libéralement +d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait +à la chambre où il comptait de passer la nuit; et Manon, au lieu de le +suivre, nous promit de sortir et de la venir passer avec moi. Lescaut se +chargea du soin d'avoir exactement un carrosse à la porte. + +L'heure du souper étant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre +longtemps. Lescaut était avec sa soeur dans la salle. Le premier +compliment du vieillard fut d'offrir à sa belle un collier des bracelets +et des pendants de perles, qui valaient au moins mille écus. Il lui +compta ensuite, en beaux louis d'or la somme de deux mille quatre cents +livres, qui faisaient la moitié de la pension. Il assaisonna son présent +de quantité de douceurs dans le goût de la vieille Cour Manon ne put lui +refuser quelques baisers; c'était autant de droits qu'elle acquérait sur +l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'étais à la porte, où je +prêtais l'oreille, en attendant que Lescaut m'avertît d'entrer. + +Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l'argent et les +bijoux, et me conduisant vers M. de G... M..., il m'ordonna de lui faire +la révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez, +monsieur lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien +éloigné, comme vous voyez, d'avoir les airs de Paris; mais nous espérons +qu'un peu d'usage le façonnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent +monsieur ajouta-t-il, en se tournant vers moi; faites bien votre profit +d'un si bon modèle. Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir Il me +donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'étais +un joli garçon, mais qu'il fallait être sur mes gardes à Paris, où les +jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l'assura +que j'étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire +prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de petites chapelles. Je +lui trouve de l'air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le +menton avec la main. Je répondis d'un air niais: Monsieur, c'est que nos +deux chairs se touchent de bien proche; aussi, j'aime ma soeur Manon +comme un autre moi-même. L'entendez-vous? dit-il à Lescaut, il a de +l'esprit. C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de +monde. Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les +églises, et je crois bien que j'en trouverai, à Paris, de plus sots que +moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province. +Toute notre conversation fut à peu près du même goût, pendant le souper +Manon, qui était badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter tout +par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui +raconter sa propre histoire, et le mauvais sort lui le menaçait. Lescaut +et Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son +portrait au naturel; mais l'amour-propre l'empêcha de s'y reconnaître, +et je l'achevai si adroitement, qu'il fut le premier à le trouver fort +risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu +sur cette ridicule scène. Enfin, l'heure du sommeil étant arrivée, il +parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi; on +le conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte d'un +besoin, nous vint joindre à la porte. Le carrosse, qui nous attendait +trois ou quatre maisons plus bas, s'avança pour nous recevoir. Nous nous +éloignâmes en un instant du quartier. + +Quoiqu'à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce +n'était pas la plus injuste que je crusse avoir à me reprocher J'avais +plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous +profitâmes aussi peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la +plus légère de ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie. + +M. de G... M... ne tarda pas longtemps à s'apercevoir qu'il était dupé. +Je ne sais s'il fit, dès le soir même, quelques démarches pour nous +découvrir, mais il eut assez de crédit pour n'en pas faire longtemps +d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur +de Paris et sur l'éloignement qu'il y avait de notre quartier au sien. +Non seulement il fut informé de notre demeure et de nos affaires +présentes, mais il apprit aussi qui j'étais, la vie que j'avais menée à +Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B..., la tromperie qu'elle lui +avait faite, en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre +histoire. Il prit là-dessus la résolution de nous faire arrêter et de +nous traiter moins comme des criminels que comme de fieffés libertins. +Nous étions encore au lit, lorsqu'un exempt de police entra dans notre +chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de +notre argent, ou plutôt de celui de M. de G... M..., et nous ayant fait +lever brusquement, ils nous conduisirent à la porte, où nous trouvâmes +deux carrosses, dans l'un desquels la pauvre Manon fut enlevée sans +explication, et moi traîné dans l'autre à Saint-Lazare. Il faut avoir +éprouvé de tels revers, pour juger du désespoir qu'ils peuvent causer. +Nos gardes eurent la dureté de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni +de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle était devenue. Ce +fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas su d'abord, car une +catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens et, peut-être, la +vie. + +Ma malheureuse maîtresse fut donc enlevée, à mes yeux, et menée dans une +retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une créature toute +charmante, qui eût occupé le premier trône du monde, si tous les hommes +eussent eu mes yeux et mon coeur! On ne l'y traita pas barbarement; mais +elle fut resserrée dans une étroite prison, seule, et condamnée à +remplir tous les jours une certaine tâche de travail, comme une +condition nécessaire pour obtenir quelque dégoûtante nourriture. Je +n'appris ce triste détail que longtemps après, lorsque j'eus essuyé +moi-même plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pénitence. Mes gardes ne +m'ayant point averti non plus du lieu où ils avaient ordre de me +conduire, je ne connus mon destin qu'à la porte de Saint-Lazare. +J'aurais préféré la mort, dans ce moment, à l'état où je me crus prêt de +tomber. J'avais de terribles idées de cette maison. Ma frayeur augmenta +lorsqu'en entrant les gardes visitèrent une seconde fois mes poches, +pour s'assurer qu'il ne me restait ni armes, ni moyen de défense. Le +supérieur parut à l'instant; il était prévenu sur mon arrivée; il me +salua avec beaucoup de douceur Mon Père, lui dis-je, point d'indignités. +Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. Non, non, monsieur me +répondit-il; vous prendrez une conduite sage, et nous serons contents +l'un de l'autre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le +suivis sans résistance. Les archers nous accompagnèrent jusqu'à la +porte, et le supérieur y étant entré avec moi, leur fit signe de se +retirer. Je suis donc votre prisonnier! lui dis-je. Eh bien, mon Père, +que prétendez-vous faire de moi? Il me dit qu'il était charmé de me voir +prendre un ton raisonnable; que son devoir serait de travailler à +m'inspirer le goût de la vertu et de la religion, et le mien, de +profiter de ses exhortations et de ses conseils; que, pour peu que je +voulusse répondre aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouverais +que du plaisir dans ma solitude. Ah! du plaisir! repris-je; vous ne +savez pas, mon Père, l'unique chose qui est capable de m'en faire +goûter! Je le sais, reprit-il; mais j'espère que votre inclination +changera. Sa réponse me fit comprendre qu'il était instruit de mes +aventures, et peut-être de mon nom. Je le priai de m'éclaircir. Il me +dit naturellement qu'on l'avait informé de tout. + +Cette connaissance fut le plus rude de tous mes châtiments. Je me mis à +verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques d'un affreux +désespoir. Je ne pouvais me consoler d'une humiliation qui allait me +rendre la fable de toutes les personnes de ma connaissance, et la honte +de ma famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond +abattement sans être capable de rien entendre, ni de m'occuper d'autre +chose que de mon opprobre. Le souvenir même de Manon n'ajoutait rien à +ma douleur. Il n'y entrait, du moins, que comme un sentiment qui avait +précédé cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon âme était +la honte et la confusion. Il y a peu de personnes qui connaissent la +force de ces mouvements particuliers du coeur. Le commun des hommes +n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur +vie se passe, et où toutes leurs agitations se réduisent. Ôtez-leur +l'amour et la haine, le plaisir et la douleur l'espérance et la crainte, +ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractère plus noble +peuvent être remuées de mille façons différentes; il semble qu'elles +aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées et des +sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature; et comme +elles ont un sentiment de cette grandeur qui les élève au-dessus du +vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De là vient +qu'elles souffrent si impatiemment le mépris et la risée, et que la +honte est une de leurs plus violentes passions. + +J'avais ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma tristesse parut si +excessive au supérieur qu'en appréhendant les suites, il crut devoir me +traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitait deux ou +trois fois le jour. Il me prenait souvent avec lui, pour faire un tour +de jardin, et son zèle s'épuisait en exhortations et en avis salutaires. +Je les recevais avec douceur; je lui marquais même de la reconnaissance. +Il en tirait l'espoir de ma conversion. Vous êtes d'un naturel si doux +et si aimable, me dit-il un jour que je ne puis comprendre les désordres +dont on vous accuse. Deux choses m'étonnent: l'une, comment, avec de si +bonnes qualités, vous avez pu vous livrer à l'excès du libertinage; et +l'autre que j'admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes +conseils et mes instructions, après avoir vécu plusieurs années dans +l'habitude du désordre. Si c'est repentir vous êtes un exemple signalé +des miséricordes du Ciel; si c'est bonté naturelle, vous avez du moins +un excellent fond de caractère, qui me fait espérer que nous n'aurons +pas besoin de vous retenir ici longtemps, pour vous ramener à une vie +honnête et réglée. Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je +résolus de l'augmenter par une conduite qui pût le satisfaire +entièrement, persuadé que c'était le plus sûr moyen d'abréger ma prison. +Je lui demandai des livres. Il fut surpris que, m'ayant laissé le choix +de ceux que je voulais lire, je me déterminai pour quelques auteurs +sérieux. Je feignis de m'appliquer à l'étude avec le dernier +attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des +preuves du changement qu'il désirait. + +Cependant il n'était qu'extérieur. Je dois le confesser à ma honte, je +jouai, à Saint-Lazare, un personnage d'hypocrite. Au lieu d'étudier, +quand j'étais seul, je ne m'occupais qu'à gémir de ma destinée; je +maudissais ma prison et la tyrannie qui m'y retenait. Je n'eus pas +plutôt quelque relâche du côté de cet accablement où m'avait jeté la +confusion, que je retombai dans les tourments de l'amour L'absence de +Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la revoir jamais +étaient l'unique objet de mes tristes méditations. Je me la figurais +dans les bras de G... M..., car c'était la pensée que j'avais eue +d'abord; et, loin de m'imaginer qu'il lui eût fait le même traitement +qu'à moi, j'étais persuadé qu'il ne m'avait fait éloigner que pour la +posséder tranquillement. Je passais ainsi des jours et des nuits dont la +longueur me paraissait éternelle. Je n'avais d'espérance que dans le +succès de mon hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les +discours du supérieur pour m'assurer de ce qu'il pensait de moi, et je +me faisais une étude de lui plaire, comme à l'arbitre de ma destinée. Il +me fut aisé de reconnaître que j'étais parfaitement dans ses bonnes +grâces. Je ne doutai plus qu'il ne fût disposé à me rendre service. Je +pris un jour la hardiesse de lui demander si c'était de lui que mon +élargissement dépendait. Il me dit qu'il n'en était pas absolument le +maître, mais que, sur son témoignage, il espérait que M. de G... M..., à +la sollicitation duquel M. le Lieutenant général de Police m'avait fait +renfermer consentirait à me rendre la liberté. Puis-je me flatter +repris-je doucement, que deux mois de prison, que j'ai déjà essuyés, lui +paraîtront une expiation suffisante? Il me promit de lui en parler si je +le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office. Il +m'apprit, deux jours après, que G... M... avait été si touché du bien +qu'il avait entendu de moi, que non seulement il paraissait être dans le +dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avait même marqué +beaucoup d'envie de me connaître plus particulièrement, et qu'il se +proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa présence ne +pût m'être agréable, je la regardais comme un acheminement prochain à ma +liberté. + +Il vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et +moins sot qu'il ne l'avait eu dans la maison de Manon. Il me tint +quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta, pour +justifier apparemment ses propres désordres, qu'il était permis à la +faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature +exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux méritaient +d'être punis. Je l'écoutai avec un air de soumission dont il parut +satisfait. Je ne m'offensai pas même de lui entendre lâcher quelques +railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Manon, et sur les petites +chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'avais dû faire un grand +nombre à Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir à cette +pieuse occupation. Mais il lui échappa, malheureusement pour lui et pour +moi-même, de me dire que Manon en aurait fait aussi, sans doute, de fort +jolies à l'Hôpital. Malgré le frémissement que le nom d'Hôpital me +causa, j'eus encore le pouvoir de le prier, avec douceur de s'expliquer +Hé oui! reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse à +l'Hôpital Général, et je souhaite qu'elle en ait tiré autant de profit +que vous à Saint-Lazare. + +Quand j'aurais eu une prison éternelle, ou la mort même présente à mes +yeux, je n'aurais pas été le maître de mon transport, à cette affreuse +nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage que j'en perdis +la moitié de mes forces. J'en eus assez néanmoins pour le renverser par +terre, et pour le prendre à la gorge. Je l'étranglais, lorsque le bruit +de sa chute, et quelques cris aigus, que je lui laissais à peine la +liberté de pousser attirèrent le supérieur et plusieurs religieux dans +ma chambre. On le délivra de mes mains. J'avais presque perdu moi-même +la force et la respiration. Ô Dieu! m'écriai-je, en poussant mille +soupirs; justice du Ciel! faut-il que je vive un moment, après une telle +infamie? Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de +m'assassiner. On m'arrêta. Mon désespoir, mes cris et mes larmes +passaient toute imagination. Je fis des choses si étonnantes, que tous +les assistants, qui en ignoraient la cause, se regardaient les uns les +autres avec autant de frayeur que de surprise. M. de G... M... rajustait +pendant ce temps-là sa perruque et sa cravate, et dans le dépit d'avoir +été si maltraité, il ordonnait au supérieur de me resserrer plus +étroitement que jamais, et de me punir par tous les châtiments qu'on +sait être propres à Saint-Lazare. Non, monsieur lui dit le supérieur; ce +n'est point avec une personne de la naissance de M. le Chevalier que +nous en usons de cette manière. Il est si doux, d'ailleurs, et si +honnête, que j'ai peine à comprendre qu'il se soit porté à cet excès +sans de fortes raisons. Cette réponse acheva de déconcerter M. de G... +M... Il sortit en disant qu'il saurait faire plier et le supérieur et +moi, et tous ceux qui oseraient lui résister. + +Le supérieur, ayant ordonné à ses religieux de le conduire, demeura seul +avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d'où venait ce +désordre. Ô mon Père, lui dis-je, en continuant de pleurer comme un +enfant, figurez-vous la plus horrible cruauté, imaginez-vous la plus +détestable de toutes les barbaries, c'est l'action que l'indigne G... +M... a eu la lâcheté de commettre. Oh! il m'a percé le coeur Je n'en +reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant. +Vous êtes bon, vous aurez pitié de moi. Je lui fis un récit abrégé de la +longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon, de la situation +florissante de notre fortune avant que nous eussions été dépouillés par +nos propres domestiques, des offres que G... M... avait faites à ma +maîtresse, de la conclusion de leur marché, et de la manière dont il +avait été rompu. Je lui représentai les choses, à la vérité, du côté le +plus favorable pour nous. Voilà, continuai-je, de quelle source est venu +le zèle de M. de G... M... pour ma conversion. Il a eu le crédit de me +faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je lui pardonne, +mais, mon Père, ce n'est pas tout: il a fait enlever cruellement la plus +chère moitié de moi-même, il l'a fait mettre honteusement à l'Hôpital, +il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. À +l'Hôpital, mon Père! Ô Ciel! ma charmante maîtresse, ma chère reine à +l'Hôpital, comme la plus infâme de toutes les créatures! Où trouverai-je +assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte? Le bon Père, +me voyant dans cet excès d'affliction, entreprit de me consoler. Il me +dit qu'il n'avait jamais compris mon aventure de la manière dont je la +racontais; qu'il avait su, à la vérité, que je vivais dans le désordre, +mais qu'il s'était figuré que ce qui avait obligé M. de G... M... d'y +prendre intérêt, était quelque liaison d'estime et d'amitié avec ma +famille; qu'il ne s'en était expliqué à lui-même que sur ce pied; que ce +que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes +affaires, et qu'il ne doutait point que le récit qu'il avait dessein +d'en faire à M. le Lieutenant général de Police ne pût contribuer à ma +liberté. Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pensé à +donner de mes nouvelles à ma famille, puisqu'elle n'avait point eu de +part à ma captivité. Je satisfis à cette objection par quelques raisons +prises de la douleur que j'avais appréhendé de causer à mon père, et de +la honte que j'en aurais ressentie moi-même. Enfin il me promit d'aller +de ce pas chez le Lieutenant de Police, ne fût-ce, ajouta-t-il, que pour +prévenir quelque chose de pis, de la part de M. de G... M.... qui est +sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez considéré +pour se faire redouter. + +J'attendis le retour du Père avec toutes les agitations d'un malheureux +qui touche au moment de sa sentence. C'était pour moi un supplice +inexprimable de me représenter Manon à l'Hôpital. Outre l'infamie de +cette demeure, j'ignorais de quelle manière elle y était traitée, et le +souvenir de quelques particularités que j'avais entendues de cette +maison d'horreur renouvelait à tous moments mes transports. J'étais +tellement résolu de la secourir à quelque prix et par quelque moyen que +ce pût être, que j'aurais mis le feu à Saint-Lazare, s'il m'eût été +impossible d'en sortir autrement. Je réfléchis donc sur les voies que +j'avais à prendre, s'il arrivait que le Lieutenant général de Police +continuât de m'y retenir malgré moi. Je mis mon industrie à toutes les +épreuves; je parcourus toutes les possibilités. Je ne vis rien qui pût +m'assurer d'une évasion certaine, et je craignis d'être renfermé plus +étroitement si je faisais une tentative malheureuse. Je me rappelai le +nom de quelques amis, de qui je pouvais espérer du secours; mais quel +moyen de leur faire savoir ma situation? Enfin, je crus avoir formé un +plan si adroit qu'il pourrait réussir et je remis à l'arranger encore +mieux après le retour du Père supérieur, si l'inutilité de sa démarche +me le rendait nécessaire. Il ne tarda point à revenir. Je ne vis pas, +sur son visage, les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle. +J'ai parlé, me dit-il, à M. le Lieutenant général de Police, mais je lui +ai parlé trop tard. M. de G... M... l'est allé voir en sortant d'ici, et +l'a si fort prévenu contre vous, qu'il était sur le point de m'envoyer +de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage. + +Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru +s'adoucir beaucoup, et riant un peu de l'incontinence du vieux M. de +G... M..., il m'a dit qu'il fallait vous laisser ici six mois pour le +satisfaire; d'autant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait +vous être inutile. Il m'a recommandé de vous traiter honnêtement, et je +vous réponds que vous ne vous plaindrez point de mes manières. Cette +explication du bon supérieur fut assez longue pour me donner le temps de +faire une sage réflexion. Je conçus que je m'exposerais à renverser mes +desseins si je lui marquais trop d'empressement pour ma liberté. Je lui +témoignai, au contraire, que dans la nécessité de demeurer c'était une +douce consolation pour moi d'avoir quelque part à son estime. Je le +priai ensuite, sans affectation, de m'accorder une grâce, qui n'était de +nulle importance pour personne, et qui servirait beaucoup à ma +tranquillité; c'était de faire avertir un de mes amis, un saint +ecclésiastique qui demeurait à Saint-Sulpice, que j'étais à +Saint-Lazare, et de permettre que je reçusse quelquefois sa visite. +Cette faveur me fut accordée sans délibérer. C'était mon ami Tiberge +dont il était question; non que j'espérasse de lui les secours +nécessaires pour ma liberté, mais je voulais l'y faire servir comme un +instrument éloigné, sans qu'il en eût même connaissance. En un mot, +voici mon projet: je voulais écrire à Lescaut et le charger, lui et nos +amis communs, du soin de me délivrer. La première difficulté était de +lui faire tenir ma lettre; ce devait être l'office de Tiberge. +Cependant, comme il le connaissait pour le frère de ma maîtresse, je +craignais qu'il n'eût peine à se charger de cette commission. Mon +dessein était de renfermer ma lettre à Lescaut dans une autre lettre que +je devais adresser à un honnête homme de ma connaissance, en le priant +de rendre promptement la première à son adresse, et comme il était +nécessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je +voulais lui marquer de venir à Saint-Lazare, et de demander à me voir +sous le nom de mon frère aîné, qui était venu exprès à Paris pour +prendre connaissance de mes affaires. Je remettais à convenir avec lui +des moyens qui nous paraîtraient les plus expéditifs et les plus sûrs. +Le Père supérieur fit avertir Tiberge du désir que j'avais de +l'entretenir. Ce fidèle ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il +ignorât mon aventure; il savait que j'étais à Saint-Lazare, et peut-être +n'avait-il pas été fâché de cette disgrâce qu'il croyait capable de me +ramener au devoir Il accourut aussitôt à ma chambre. + +Notre entretien fut plein d'amitié. Il voulut être informé de mes +dispositions. Je lui ouvris mon coeur sans réserve, excepté sur le +dessein de ma fuite. Ce n'est pas à vos yeux, cher ami, lui dis-je, que +je veux paraître ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici +un ami sage et réglé dans ses désirs, un libertin réveillé par les +châtiments du Ciel, en un mot un coeur dégagé de l'amour et revenu des +charmes de sa Manon, vous avez jugé trop favorablement de moi. Vous me +revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre mois: toujours tendre, +et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne me +lasse point de chercher mon bonheur. + +Il me répondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable; qu'on +voyait bien des pécheurs qui s'enivraient du faux bonheur du vice +jusqu'à le préférer hautement à celui de la vertu; mais que c'était, du +moins, à des images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils étaient +les dupes de l'apparence; mais que, de reconnaître, comme je le faisais, +que l'objet de mes attachements n'était propre qu'à me rendre coupable +et malheureux, et de continuer à me précipiter volontairement dans +l'infortune et dans le crime, c'était une contradiction d'idées et de +conduite qui ne faisait pas honneur à ma raison. + +Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre, lorsqu'on n'oppose +rien à vos armes! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous +prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de +peines, de traverses et d'inquiétudes? Quel nom donnerez-vous à la +prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans? Direz-vous, +comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur +pour l'âme? Vous n'oseriez le dire; c'est un paradoxe insoutenable. Ce +bonheur, que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines, ou pour +parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers desquels +on tend à la félicité. Or si la force de l'imagination fait trouver du +plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme +heureux qu'on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et +d'insensée, dans ma conduite, une disposition toute semblable? J'aime +Manon; je tends au travers de mille douleurs à vivre heureux et +tranquille auprès d'elle. La voie par où je marche est malheureuse; mais +l'espérance d'arriver à mon terme y répand toujours de la douceur et je +me croirai trop bien payé, par un moment passé avec elle, de tous les +chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc +égales de votre côté et du mien; ou s'il y a quelque différence, elle +est encore à mon avantage, car le bonheur que j'espère est proche, et +l'autre est éloigné; le mien est de la nature des peines, c'est-à-dire +sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est +certaine que par la foi. + +Tiberge parut effrayé de ce raisonnement. Il recula de deux pas, en me +disant, de l'air le plus sérieux, que, non seulement ce que je venais de +dire blessait le bon sens, mais que c'était un malheureux sophisme +d'impiété et d'irréligion: car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme +de vos peines avec celui qui est proposé par la religion, est une idée +des plus libertines et des plus monstrueuses. + +J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais prenez-y garde, ce +n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein +d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction, dans la +persévérance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouvé +que, si c'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est +à cet égard seulement que j'ai traité les choses d'égales, et je +soutiens encore qu'elles le sont. Répondrez-vous que le terme de la +vertu est infiniment supérieur à celui de l'amour? Qui refuse d'en +convenir? Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la +force qu'ils ont, l'un et l'autre, pour faire supporter les peines? +Jugeons-en par l'effet. Combien trouve-t-on de déserteurs de la sévère +vertu, et combien en trouverez-vous peu de l'amour? Répondrez-vous +encore que, s'il y a des peines dans l'exercice du bien, elles ne sont +pas infaillibles et nécessaires; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de +croix, et qu'on voit quantité de personnes vertueuses mener une vie +douce et tranquille? Je vous dirai de même qu'il y a des amours +paisibles et fortunées, et, ce qui fait encore une différence qui m'est +extrêmement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez +souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies, au lieu +que la religion veut qu'on s'attende à une pratique triste et +mortifiante. Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zèle prêt à +se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a +point de plus mauvaise méthode pour dégoûter un coeur de l'amour, que de +lui en décrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans +l'exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes faits, il est +certain que notre félicité consiste dans le plaisir; je défie qu'on s'en +forme une autre idée; or le coeur n'a pas besoin de se consulter +longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux +de l'amour. Il s'aperçoit bientôt qu'on le trompe lorsqu'on lui en +promet ailleurs de plus charmants, et cette tromperie le dispose à se +défier des promesses les plus solides. Prédicateurs, qui voulez me +ramener à la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement nécessaire, +mais ne me déguisez pas qu'elle est sévère et pénible. Établissez bien +que les délices de l'amour sont passagères, qu'elles sont défendues, +qu'elles seront suivies par d'éternelles peines, et ce qui fera +peut-être encore plus d'impression sur moi, que, plus elles sont douces +et charmantes, plus le Ciel sera magnifique à récompenser un si grand +sacrifice, mais confessez qu'avec des coeurs tels que nous les avons, +elles sont ici-bas nos plus parfaites félicités. + +Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur à Tiberge. Il convint +qu'il y avait quelque chose de raisonnable dans mes pensées. La seule +objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'entrais pas du +moins dans mes propres principes, en sacrifiant mon amour à l'espérance +de cette rémunération dont je me faisais une si grande idée. Ô cher ami! +lui répondis-je, c'est ici que je reconnais ma misère et ma faiblesse. +Hélas! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne! mais l'action +est-elle en mon pouvoir? De quels secours n'aurais-je pas besoin pour +oublier les charmes de Manon? Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense +que voici encore un de nos jansénistes. Je ne sais ce que je suis, +répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut être; mais +je n'éprouve que trop la vérité de ce qu'ils disent. + +Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. Il +comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignité dans mes +désordres. Son amitié en fut plus disposée, dans la suite, à me donner +des secours, sans lesquels j'aurais péri infailliblement de misère. +Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais +de m'échapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma +lettre. Je l'avais préparée, avant qu'il fût venu, et je ne manquai +point de prétextes pour colorer la nécessité où j'étais d'écrire. Il eut +la fidélité de la porter exactement, et Lescaut reçut, avant la fin du +jour, celle qui était pour lui. + +Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de +mon frère. Ma joie fut extrême en l'apercevant dans ma chambre. J'en +fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je; +apprenez-moi d'abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un +bon conseil pour rompre mes fers. Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa +soeur depuis le jour qui avait précédé mon emprisonnement, qu'il n'avait +appris son sort et le mien qu'à force d'informations et de soins; que, +s'étant présenté deux ou trois fois à l'Hôpital, on lui avait refusé la +liberté de lui parler. Malheureux G... M...! m'écriai-je, que tu me le +paieras cher! + +Pour ce qui regarde votre délivrance, continua Lescaut, c'est une +entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous passâmes hier la +soirée, deux de mes amis et moi, à observer toutes les parties +extérieures de cette maison, et nous jugeâmes que, vos fenêtres étant +sur une cour entourée de bâtiments, comme vous nous l'aviez marqué, il y +aurait bien de la difficulté à vous tirer de là. Vous êtes d'ailleurs au +troisième étage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni +échelles. Je ne vois donc nulle ressource du côté du dehors. C'est dans +la maison même qu'il faudrait imaginer quelque artifice. Non, repris-je; +j'ai tout examiné, surtout depuis que ma clôture est un peu moins +rigoureuse, par l'indulgence du supérieur. La porte de ma chambre ne se +ferme plus avec la clef, j'ai la liberté de me promener dans les +galeries des religieux; mais tous les escaliers sont bouchés par des +portes épaisses, qu'on a soin de tenir fermées la nuit et le jour de +sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver. +Attendez, repris-je, après avoir un peu réfléchi sur une idée qui me +parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet? Aisément, me dit +Lescaut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? Je l'assurai que j'avais si +peu dessein de tuer qu'il n'était pas même nécessaire que le pistolet +fût chargé. Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de +vous trouver le soir, à onze heures, vis-à-vis de la porte de cette +maison, avec deux ou trois de nos amis. J'espère que je pourrai vous y +rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui +dis qu'une entreprise, telle que je la méditais, ne pouvait paraître +raisonnable qu'après avoir réussi. Je le priai d'abréger sa visite, afin +qu'il trouvât plus de facilité à me revoir le lendemain. Il fut admis +avec aussi peu de peine que la première fois. Son air était grave, il +n'y a personne qui ne l'eût pris pour un homme d'honneur. + +Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma liberté, je ne doutai +presque plus du succès de mon projet. Il était bizarre et hardi; mais de +quoi n'étais-je pas capable, avec les motifs qui m'animaient? J'avais +remarqué, depuis qu'il m'était permis de sortir de ma chambre et de me +promener dans les galeries, que le portier apportait chaque jour au soir +les clefs de toutes les portes au supérieur et qu'il régnait ensuite un +profond silence dans la maison, qui marquait que tout le monde était +retiré. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de +communication, de ma chambre à celle de ce Père. Ma résolution était de +lui prendre ses clefs, en l'épouvantant avec mon pistolet s'il faisait +difficulté de me les donner et de m'en servir pour gagner la rue. J'en +attendis le temps avec impatience. Le portier vint à l'heure ordinaire, +c'est-à-dire un peu après neuf heures. J'en laissai passer encore une, +pour m'assurer que tous les religieux et les domestiques étaient +endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allumée. Je +frappai d'abord doucement à la porte du Père, pour l'éveiller sans +bruit. Il m'entendit au second coup, et s'imaginant, sans doute, que +c'était quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de +secours, il se leva pour m'ouvrir Il eut, néanmoins, la précaution de +demander au travers de la porte, qui c'était et ce qu'on voulait de lui. +Je fus obligé de me nommer; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui +faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ah! c'est vous, mon +cher fils, me dit-il, en ouvrant la porte; qu'est-ce donc qui vous amène +si tard? J'entrai dans sa chambre, et l'ayant tiré à l'autre bout opposé +à la porte, je lui déclarai qu'il m'était impossible de demeurer plus +longtemps à Saint-Lazare; que la nuit était un temps commode pour sortir +sans être aperçu, et que j'attendais de son amitié qu'il consentirait à +m'ouvrir les portes, ou à me prêter ses clefs pour les ouvrir moi-même. + +Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me +considérer sans me répondre. Comme je n'en avais pas à perdre, je repris +la parole pour lui dire que j'étais fort touché de toutes ses bontés, +mais que, la liberté étant le plus cher de tous les biens, surtout pour +moi à qui on la ravissait injustement, j'étais résolu de me la procurer +cette nuit même, à quelque prix que ce fût; et de peur qu'il ne lui prît +envie d'élever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une +honnête raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps. Un +pistolet! me dit-il. Quoi! mon fils, vous voulez m'ôter la vie, pour +reconnaître la considération que j'ai eue pour vous? Dieu ne plaise, lui +répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans +cette nécessité; mais je veux être libre, et j'y suis si résolu que, si +mon projet manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais, +mon cher fils, reprit-il d'un air pâle et effrayé, que vous ai-je fait? +quelle raison avez-vous de vouloir ma mort? Eh non! répliquai-je avec +impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer si vous voulez vivre. +Ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aperçus les +clefs qui étaient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre, +en faisant le moins de bruit qu'il pourrait. Il fut obligé de s'y +résoudre. À mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me +répétait avec un soupir: Ah! mon fils, ah! qui l'aurait cru? Point de +bruit, mon Père, répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous +arrivâmes à une espèce de barrière, qui est avant la grande porte de la +rue. Je me croyais déjà libre, et j'étais derrière le Père, avec ma +chandelle dans une main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il +s'empressait d'ouvrir un domestique, qui couchait dans une petite +chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met +la tête à sa porte. Le bon Père le crut apparemment capable de +m'arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de venir à son +secours. C'était un puissant coquin, qui s'élança sur moi sans balancer +Je ne le marchandai point; je lui lâchai le coup au milieu de la +poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-je assez +fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d'achever +ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n'osa refuser de +l'ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, à quatre pas, Lescaut +qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse. + +Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer +un pistolet. C'est votre faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous +chargé? Cependant je le remerciai d'avoir eu cette précaution, sans +laquelle j'étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes +passer la nuit chez un traiteur où je me remis un peu de la mauvaise +chère que j'avais faite depuis près de trois mois. Je ne pus néanmoins +m'y livrer au plaisir. Je souffrais mortellement sans Manon. Il faut la +délivrer dis-je à mes trois amis. Je n'ai souhaité la liberté que dans +cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse; pour moi, j'y +emploierai jusqu'à ma vie. Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de +prudence, me représenta qu'il fallait aller bride en main; que mon +évasion de Saint-Lazare, et le malheur qui m'était arrivé en sortant, +causeraient infailliblement du bruit; que le Lieutenant général de +Police me ferait chercher, et qu'il avait les bras longs; enfin, que si +je ne voulais pas être exposé à quelque chose de pis que Saint-Lazare, +il était à propos de me tenir couvert et renfermé pendant quelques +jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de +s'éteindre. Son conseil était sage, mais il aurait fallu l'être aussi +pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagement ne s'accordait pas avec +ma passion. Toute ma complaisance se réduisit à lui promettre que je +passerais le jour suivant à dormir. Il m'enferma dans sa chambre, où je +demeurai jusqu'au soir. + +J'employai une partie de ce temps à former des projets et des expédients +pour secourir Manon. J'étais bien persuadé que sa prison était encore +plus impénétrable que n'avait été la mienne. Il n'était pas question de +force et de violence, il fallait de l'artifice; mais la déesse même de +l'invention n'aurait pas su par où commencer. J'y vis si peu de jour que +je remis à considérer mieux les choses lorsque j'aurais pris quelques +informations sur l'arrangement intérieur de l'Hôpital. + +Aussitôt que la nuit m'eut rendu la liberté, je priai Lescaut de +m'accompagner. Nous liâmes conversation avec un des portiers, qui nous +parut homme de bon sens. Je feignis d'être un étranger qui avait entendu +parler avec admiration de l'Hôpital Général, et de l'ordre qui s'y +observe. Je l'interrogeai sur les plus minces détails, et de +circonstances en circonstances, nous tombâmes sur les administrateurs, +dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualités. Les réponses +qu'il me fit sur ce dernier article me firent naître une pensée dont je +m'applaudis aussitôt, et que je ne tardai point à mettre en oeuvre. Je +lui demandai, comme une chose essentielle à mon dessein, si ces +messieurs avaient des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait m'en rendre un +compte certain, mais que, pour M. de T., qui était un des principaux, il +lui connaissait un fils en âge d'être marié, qui était venu plusieurs +fois à l'Hôpital avec son père. Cette assurance me suffisait. Je rompis +presque aussitôt notre entretien, et je fis part à Lescaut, en +retournant chez lui, du dessein que j'avais conçu. Je m'imagine, lui +dis-je, que M. de T... le fils, qui est riche et de bonne famille, est +dans un certain goût de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens de +son âge. Il ne saurait être ennemi des femmes, ni ridicule au point de +refuser ses services pour une affaire d'amour; J'ai formé le dessein de +l'intéresser à la liberté de Manon. S'il est honnête homme, et qu'il ait +des sentiments, il nous accordera son secours par générosité. S'il n'est +point capable d'être conduit par ce motif, il fera du moins quelque +chose pour une fille aimable, ne fût-ce que par l'espérance d'avoir part +à ses faveurs. Je ne veux pas différer de le voir ajoutai-je, plus +longtemps que jusqu'à demain. Je me sens si consolé par ce projet, que +j'en tire un bon augure. Lescaut convint lui-même qu'il y avait de la +vraisemblance dans mes idées, et que nous pouvions espérer quelque chose +par cette voie. J'en passai la nuit moins tristement. + +Le matin étant venu, je m'habillai le plus proprement qu'il me fut +possible, dans l'état d'indigence où j'étais, et je me fis conduire dans +un fiacre à la maison de. M. de T... Il fut surpris de recevoir la +visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa physionomie et de ses +civilités. Je m'expliquai naturellement avec lui, et pour échauffer ses +sentiments naturels, je lui parlai de ma passion et du mérite de ma +maîtresse comme de deux choses qui ne pouvaient être égalées que l'une +par l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'eût jamais vu Manon, il avait +entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissait de celle qui avait été +la maîtresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne fût informé +de la part que j'avais eue à cette aventure, et pour le gagner de plus +en plus, en me faisant un mérite de ma confiance, je lui racontai le +détail de tout ce qui était arrivé à Manon et à moi. Vous voyez, +monsieur continuai-je, que l'intérêt de ma vie et celui de mon coeur +sont maintenant entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que +l'autre. Je n'ai point de réserve avec vous, parce que je suis informé +de votre générosité, et que la ressemblance de nos âges me fait espérer +qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. Il parut fort +sensible à cette marque d'ouverture et de candeur. Sa réponse fut celle +d'un homme qui a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donne +pas toujours et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettait ma +visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amitié +comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'efforcerait de +la mériter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre +Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un crédit médiocre et mal +assuré; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de +faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes +bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crédit que je ne +l'aurais été d'une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je +trouvai, dans la modération de ses offres, une marque de franchise dont +je fus charmé. En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La +seule promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout entreprendre +pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments, d'une manière +qui le persuada aussi que je n'étais pas d'un mauvais naturel. Nous nous +embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes amis, sans autre raison que +la bonté de nos coeurs et une simple disposition qui porte un homme +tendre et généreux à aimer un autre homme qui lui ressemble. Il poussa +les marques de son estime bien plus loin, car, ayant combiné mes +aventures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me +trouver à mon aise, il m'offrit sa bourse, et il me pressa de +l'accepter. Je ne l'acceptai point; mais je lui dis: C'est trop, mon +cher Monsieur. Si, avec tant de bonté et d'amitié, vous me faites revoir +ma chère Manon, je vous suis attaché pour toute ma vie. Si vous me +rendez tout à fait cette chère créature, je ne croirai pas être quitte +en versant tout mon sang pour vous servir. + +Nous ne nous séparâmes qu'après être convenus du temps et du lieu où +nous devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me +remettre plus loin que l'après-midi du même jour. Je l'attendis dans un +café, où il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous prîmes +ensemble le chemin de l'Hôpital. Mes genoux étaient tremblants en +traversant les cours. Puissance d'amour! disais-je, je reverrai donc +l'idole de mon coeur, l'objet de tant de pleurs et d'inquiétudes! Ciel! +conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'à elle, et disposez après +cela de ma fortune et de mes jours; je n'ai plus d'autre grâce à vous +demander. + +M. de T... parla à quelques concierges de la maison qui s'empressèrent +de lui offrir tout ce qui dépendait d'eux pour sa satisfaction. Il se +fit montrer le quartier où Manon avait sa chambre, et l'on nous y +conduisit avec une clef d'une grandeur effroyable, qui servit à ouvrir +sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui était celui qu'on +avait chargé du soin de la servir, de quelle manière elle avait passé le +temps dans cette demeure. Il nous dit que c'était une douceur angélique; +qu'il n'avait jamais reçu d'elle un mot de dureté; qu'elle avait versé +continuellement des larmes pendant les six premières semaines après son +arrivée, mais que, depuis quelque temps, elle paraissait prendre son +malheur avec plus de patience, et qu'elle était occupée à coudre du +matin jusqu'au soir à la réserve de quelques heures qu'elle employait à +la lecture. Je lui demandai encore si elle avait été entretenue +proprement. Il m'assura que le nécessaire, du moins, ne lui avait jamais +manqué. + +Nous approchâmes de sa porte. Mon coeur battait violemment. Je dis à M. +de T...: Entrez seul et prévenez-la sur ma visite, car j'appréhende +qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous +fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis néanmoins leurs +discours. Il lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consolation, +qu'il était de mes amis, et qu'il prenait beaucoup d'intérêt à notre +bonheur Elle lui demanda, avec le plus vif empressement, si elle +apprendrait de lui ce que j'étais devenu. Il lui promit de m'amener à +ses pieds, aussi tendre, aussi fidèle qu'elle pouvait le désirer Quand? +reprit-elle. Aujourd'hui même, lui dit-il; ce bienheureux moment ne +tardera point; il va paraître à l'instant si vous le souhaitez. Elle +comprit que j'étais à la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accourait avec +précipitation. Nous nous embrassâmes avec cette effusion de tendresse +qu'une absence de trois mois fait trouver si charmante à de parfaits +amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour +répétés languissamment de part et d'autre, formèrent, pendant un quart +d'heure, une scène qui attendrissait M. de T... Je vous porte envie, me +dit-il, en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel +je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. Aussi +mépriserais-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour +m'assurer le bonheur d'être aimé d'elle. + +Tout le teste d'une conversation si désirée ne pouvait manquer d'être +infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui +appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de +l'état où elle était, et de celui d'où je ne faisais que sortir M. de +T... nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment +pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne pas rendre cette +première entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilité à nous +en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine à nous faire goûter ce +conseil; Manon, surtout, ne pouvait se résoudre à me laisser partir. +Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise; elle me retenait par les +habits et par les mains. Hélas! dans quel lieu me laissez-vous! +disait-elle. Qui peut m'assurer de vous revoir? M. de T... lui promit de +la venir voir souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agréablement, +il ne faut plus l'appeler l'Hôpital; c'est Versailles, depuis qu'une +personne qui mérite l'empire de tous les coeurs y est renfermée. + +Je fis, en sortant, quelques libéralités au valet qui la servait, pour +l'engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avait l'âme moins +basse et moins dure que ses pareils. Il avait été témoin de notre +entrevue; ce tendre spectacle l'avait touché. Un louis d'or, dont je lui +fis présent, acheva de me l'attacher. Il me prit à l'écart, en +descendant dans les cours. Monsieur, me dit-il, si vous me voulez +prendre à votre service, ou me donner une honnête récompense pour me +dédommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me +sera facile de délivrer Mademoiselle Manon. J'ouvris l'oreille à cette +proposition, et quoique je fusse dépourvu de tout, je lui fis des +promesses fort au-dessus de ses désirs. Je comptais bien qu'il me serait +toujours aisé de récompenser un homme de cette étoffe. Sois persuadé, +lui dis-je, mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que +ta fortune est aussi assurée que la mienne. Je voulus savoir quels +moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me dit-il, que de lui +ouvrir le soir la porte de sa chambre, et de vous la conduire jusqu'à +celle de la rue, où il faudra que vous soyez prêt à la recevoir; Je lui +demandai s'il n'était point à craindre qu'elle ne fût reconnue en +traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque +danger mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose. Quoique +je fusse ravi de le voir si résolu, j'appelai M. de T... pour lui +communiquer ce projet, et la seule raison qui semblait pouvoir le rendre +douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu'elle +pouvait absolument s'échapper de cette manière; mais, si elle est +reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée en fuyant, c'est peut-être +fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait donc quitter +Paris sur-le-champ, car vous ne seriez jamais assez caché aux +recherches. On les redoublerait, autant par rapport à vous qu'à elle. Un +homme s'échappe aisément, quand il est seul, mais il est presque +impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. Quelque solide que +me parût ce raisonnement, il ne put l'emporter, dans mon esprit, sur un +espoir si proche de mettre Manon en liberté. + +Je le dis à M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence +et de témérité à l'amour. J'ajoutai que mon dessein était, en effet, de +quitter Paris, pour m'arrêter, comme j'avais déjà fait, dans quelque +village voisin. Nous convînmes donc, avec le valet, de ne pas remettre +son entreprise plus loin qu'au jour suivant, et pour la rendre aussi +certaine qu'il était en notre pouvoir, nous résolûmes d'apporter des +habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'était pas +aisé de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en +trouver le moyen. Je priai seulement M. de T... de mettre le lendemain +deux vestes légères l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le +reste. + +Nous retournâmes le matin à l'Hôpital. J'avais avec moi, pour Manon, du +linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps, un surtout qui +ne laissait rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu'un +moment dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes; je +lui donnai mon juste-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il +ne se trouva rien de manque à son ajustement, excepté la culotte que +j'avais malheureusement oubliée. L'oubli de cette pièce nécessaire nous +eût, sans doute, apprêtés à rire si l'embarras où il nous mettait eût +été moins sérieux. J'étais au désespoir qu'une bagatelle de cette nature +fût capable de nous arrêter Cependant, je pris mon parti, qui fut de +sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne à Manon. Mon surtout +était long, et je me mis, à l'aide de quelques épingles, en état de +passer décemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur +insupportable. Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes un peu +au-dessous de la porte de l'Hôpital, dans un carrosse. Nous n'y fûmes +pas longtemps sans voir Manon paraître avec son conducteur. Notre +portière étant ouverte, ils montèrent tous deux à l'instant. Je reçus ma +chère maîtresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le +cocher me demanda où il fallait toucher. Touche au bout du monde, lui +dis-je, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de +Manon. + +Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de m'attirer un +fâcheux embarras. Le cocher fit réflexion à mon langage, et lorsque je +lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me +répondit qu'il craignait que je ne l'engageasse dans une mauvaise +affaire, qu'il voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait +Manon, était une fille que j'enlevais de l'Hôpital, et qu'il n'était pas +d'humeur à se perdre pour l'amour de moi. La délicatesse de ce coquin +n'était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions +trop près de l'Hôpital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il +y a un louis d'or à gagner pour toi. Il m'aurait aidé, après cela, à +brûler l'Hôpital même. Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut. +Comme il était tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec promesse de +nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous. + +Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras que nous +n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je +sentais ses larmes qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut +descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau +démêlé, dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir +promis un louis, non seulement parce que le présent était excessif, mais +par une autre raison bien plus forte, qui était l'impuissance de le +payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir à +la porte. Je lui dis à l'oreille dans quel embarras je me trouvais. +Comme il était d'une humeur brusque, et nullement accoutumé à ménager un +fiacre, il me répondit que je me moquais. Un louis d'or! ajouta-t-il. +Vingt coups de canne à ce coquin-là! J'eus beau lui représenter +doucement qu'il allait nous perdre, il m'arracha ma canne, avec l'air +d'en vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci, à qui il était peut-être +arrivé de tomber quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un +mousquetaire, s'enfuit de peur, avec son carrosse, en criant que je +l'avais trompé, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui répétai +inutilement d'arrêter. Sa fuite me causa une extrême inquiétude. Je ne +doutai point qu'il n'avertît le commissaire. Vous me perdez, dis-je à +Lescaut. Je ne serais pas en sûreté chez vous; il faut nous éloigner +pour le moment. Je prêtai le bras à Manon pour marcher et nous sortîmes +promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie. C'est +quelque chose d'admirable que la manière dont la Providence enchaîne les +événements. À peine avions-nous marché cinq ou six minutes, qu'un homme, +dont je ne découvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait +sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu'il +exécuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup de pistolet; il +ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba, +sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos +secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d'être arrêté par +le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J'enfilai, avec elle et le +valet, la première petite rue qui croisait. Elle était si éperdue que +j'avais de la peine à la soutenir. Enfin j'aperçus un fiacre au bout de +la rue. Nous y montâmes, mais lorsque le cocher me demanda où il fallait +nous conduire, je fus embarrassé à lui répondre. Je n'avais point +d'asile assuré ni d'ami de confiance à qui j'osasse avoir recours. +J'étais sans argent, n'ayant guère plus d'une demi pistole dans ma +bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommodé Manon +qu'elle était à demi pâmée près de moi. J'avais, d'ailleurs, +l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étais pas encore +sans appréhension de la part du guet. Quel parti prendre? Je me souvins +heureusement de l'auberge de Chaillot, où j'avais passé quelques jours +avec Manon, lorsque nous étions allés dans ce village pour y demeurer. +J'espérai non seulement d'y être en sûreté, mais d'y pouvoir vivre +quelque temps sans être pressé de payer. Mène-nous à Chaillot, dis-je au +cocher. Il refusa d'y aller si tard, à moins d'une pistole: autre sujet +d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs; c'était toute la somme +qui restait dans ma bourse. + +Je consolais Manon, en avançant; mais, au fond, j'avais le désespoir +dans le coeur. Je me serais donné mille fois la mort, si je n'eusse pas +eu, dans mes bras, le seul bien qui m'attachait à la vie. Cette seule +pensée me remettait. Je la tiens du moins, dirais-je; elle m'aime, elle +est à moi. Tiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur. +Je verrais périr tout l'univers sans y prendre intérêt. Pourquoi? Parce +que je n'ai plus d'affection de reste. Ce sentiment était vrai; +cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du +monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite +partie, pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour +est plus fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les +richesses, mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus +désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré +lui, à la grossièreté des âmes les plus basses. + +Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à +l'auberge comme des personnes de connaissance; on ne fut pas surpris de +voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux +environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis +servir aussi proprement que si j'eusse été dans la meilleure fortune. +Elle ignorait que je fusse mal en argent; je me gardai bien de lui en +rien apprendre, étant résolu de retourner seul à Paris, le lendemain, +pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie. + +Elle me parut pâle et maigrie, en soupant. Je ne m'en étais point aperçu +à l'Hôpital, parce que la chambre où je l'avais vue n'était pas des plus +claires. Je lui demandai si ce n'était point encore un effet de la +frayeur qu'elle avait eue en voyant assassiner son frère. Elle m'assura +que, quelque touchée qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait +que d'avoir essuyé pendant trois mois mon absence. Tu m'aimes donc +extrêmement? lui répondis-je. Mille fois plus que je ne puis dire, +reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais? ajoutai-je. Non, +jamais, répliqua-t-elle; et cette assurance fut confirmée par tant de +caresses et de serments, qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle +pût jamais les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle était +sincère; quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu'à ce +point? Mais elle était encore plus volage, ou plutôt elle n'était plus +rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même, lorsque, ayant devant +les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans +la pauvreté et dans le besoin. J'étais à la veille d'en avoir une +dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la +plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance +et de ma fortune. + +Comme je la connaissais de cette humeur, je me hâtai le lendemain +d'aller à Paris. La mort de son frère et la nécessité d'avoir du linge +et des habits pour elle et pour moi étaient de si bonnes raisons que je +n'eus pas besoin de prétextes. Je sortis de l'auberge, avec le dessein, +dis-je à Manon et à mon hôte, de prendre un carrosse de louage; mais +c'était une gasconnade. La nécessité m'obligeant d'aller à pied, je +marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, où j'avais dessein de +m'arrêter. Il fallait bien prendre un moment de solitude et de +tranquillité pour m'arranger et prévoir ce que j'allais faire à Paris. + +Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de +réflexions, qui se réduisirent peu à peu à trois principaux articles. +J'avais besoin d'un secours présent, pour un nombre infini de nécessités +présentes. J'avais à chercher quelque voie qui pût, du moins, m'ouvrir +des espérances pour l'avenir et ce qui n'était pas de moindre +importance, j'avais des informations et des mesures à prendre pour la +sûreté de Manon et pour la mienne. Après m'être épuisé en projets et en +combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d'en +retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à couvert, dans une +chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il serait +temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux présents. + +Il était donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T... +m'avait offert généreusement la sienne, mais j'avais une extrême +répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage, +que d'aller exposer sa misère à un étranger et de le prier de nous faire +part de son bien! Il n'y a qu'une âme lâche qui en soit capable, par une +bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indignité, ou un chrétien humble, +par un excès de générosité qui le rend supérieur à cette honte. Je +n'étais ni un homme lâche, ni un bon chrétien; j'aurais donné la moitié +de mon sang pour éviter cette humiliation. Tiberge, disais-je, le bon +Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il +sera touché de ma misère; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra +essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces; il me fera acheter +ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang +plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse qui me laissera du +trouble et des remords. Bon! reprenais-je, il faut donc renoncer à tout +espoir puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si +éloigné de m'arrêter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la +moitié de mon sang que d'en prendre une, c'est-à-dire tout mon sang +plutôt que de les prendre toutes deux? Oui, mon sang tout entier, +ajoutai-je, après une réflexion d'un moment; je le donnerais plus +volontiers, sans doute, que de me réduire à de basses supplications. +Mais il s'agit bien ici de mon sang! Il s'agit de la vie et de +l'entretien de Manon, il s'agit de son amour et de sa fidélité. Qu'ai-je +à mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle +me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des +choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter +mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour +l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me déterminer +après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d'aller d'abord +chez Tiberge, et de là chez M. de T... + +En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le +payer; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis +conduire au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir Tiberge que j'étais à +l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris +l'extrémité de mes besoins, sans nul détour. Il me demanda si les cent +pistoles que je lui avais rendues me suffiraient, et, sans m'opposer un +seul mot de difficulté, il me les alla chercher dans le moment, avec cet +air ouvert et ce plaisir à donner qui c'est connu que de l'amour et de +la véritable amitié. Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du +succès de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à si bon marché, +c'est-à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon impénitence. Mais je me +trompais, en me croyant tout à fait quitte de ses reproches, car +lorsqu'il eut achevé de me compter son argent et que je me préparais à +le quitter il me pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avais +point parlé de Manon; il ignorait qu'elle fût en liberté; ainsi sa +morale ne tomba que sur la fuite téméraire de Saint-Lazare et sur la +crainte où il était qu'au lieu de profiter des leçons de sagesse que j'y +avais reçues, je ne reprisse le train du désordre. Il me dit qu'étant +allé pour me visiter à Saint-Lazare, le lendemain de mon évasion, il +avait été frappé au-delà de toute expression en apprenant la manière +dont j'en étais sorti; qu'il avait eu là-dessus un entretien avec le +Supérieur; que ce bon père n'était pas encore remis de son effroi; qu'il +avait eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le Lieutenant général +de Police les circonstances de mon départ, et qu'il avait empêché que la +mort du portier ne fût connue au dehors; que je n'avais donc, de ce +côté-là, nul sujet d'alarme, mais que, s'il me restait le moindre +sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le Ciel +donnait à mes affaires; que je devais commencer par écrire à mon père, +et me remettre bien avec lui; et que, si je voulais suivre une fois son +conseil, il était d'avis que je quittasse Paris, pour retourner dans le +sein de ma famille. + +J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avait là bien des choses +satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n'avoir rien à craindre du +côté de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre. +En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre +idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquais +même qu'il avait évité de me parler d'elle, dans l'opinion, apparemment, +qu'elle me tenait moins au coeur puisque je paraissais si tranquille sur +son sujet. Je résolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins +d'écrire à mon père, comme il me le conseillait, et de lui témoigner que +j'étais disposé à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses +volontés. Mon espérance était de l'engager à m'envoyer de l'argent, sous +prétexte de faire mes exercices à l'Académie, car j'aurais eu peine à +lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'état +ecclésiastique. Et dans le fond, je n'avais nul éloignement pour ce que +je voulais lui promettre. J'étais bien aise, au contraire, de +m'appliquer à quelque chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce +dessein pourrait s'accorder avec mon amour Je faisais mon compte de +vivre avec ma maîtresse et de faire en même temps mes exercices; cela +était fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces idées que je +promis à Tiberge de faire partir le jour même, une lettre pour mon père. +J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture, en le quittant, et +j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise, qu'en relisant ma +lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du coeur paternel. + +Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir +quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en +allant chez M. de T... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma +liberté, pour laquelle mon ami m'avait assuré qu'il ne me restait rien à +craindre. Cependant il me revint tout d'un coup à l'esprit que ses +assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j'avais, outre cela, +l'affaire de l'Hôpital sur les bras, sans compter la mort de Lescaut, +dans laquelle j'étais mêlé, du moins comme témoin. Ce souvenir m'effraya +si vivement que je me retirai dans la première allée, d'où je fis +appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T..., que je fis rire de +ma frayeur. Elle me parut risible à moi-même, lorsqu'il m'eut appris que +je n'avais rien à craindre du côté de l'Hôpital, ni de celui de Lescaut. +Il me dit que, dans la pensée qu'on pourrait le soupçonner d'avoir eu +part à l'enlèvement de Manon, il était allé le matin à l'Hôpital, et +qu'il avait demandé à la voir en feignant d'ignorer ce qui était arrivé; +qu'on était si éloigné de nous accuser, ou lui, ou moi, qu'on s'était +empressé, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une +étrange nouvelle, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie que Manon +eût pris le parti de fuir avec un valet: qu'il s'était contenté de +répondre froidement qu'il n'en était pas surpris, et qu'on fait tout +pour la liberté. Il continua de me raconter qu'il était allé de là chez +Lescaut, dans l'espérance de m'y trouver avec ma charmante maîtresse; +que l'hôte de la maison, qui était un carrossier, lui avait protesté +qu'il n'avait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'était pas étonnant que +nous n'eussions point paru chez lui, si c'était pour Lescaut que nous +devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait +d'être tué à peu près dans le même temps. Sur quoi, il n'avait pas +refusé d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de +cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps, des amis +de Lescaut, l'était venu voir et lui avait proposé de jouer. Lescaut +avait gagné si rapidement que l'autre s'était trouvé cent écus de moins +en une heure, c'est-à-dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait +sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme +qu'il avait perdue; et sur quelques difficultés nées à cette occasion, +ils s'étaient querellés avec une animosité extrême. Lescaut avait refusé +de sortir pour mettre l'épée à la main, et l'autre avait juré, en le +quittant, de lui casser la tête: ce qu'il avait exécuté le soir même. M. +de T... eut l'honnêteté d'ajouter qu'il avait été fort inquiet par +rapport à nous et qu'il continuait de m'offrir ses services. Je ne +balançai point à lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de +trouver bon qu'il allât souper avec nous. + +Comme il ne me restait qu'à prendre du linge et des habits pour Manon, +je lui dis que nous pouvions partir à l'heure même, s'il voulait avoir +la complaisance de s'arrêter un moment avec moi chez quelques marchands. +Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue +d'intéresser sa générosité, ou si ce fut par le simple mouvement d'une +belle âme, mais ayant consenti à partir aussitôt, il me mena chez les +marchands qui fournissaient sa maison; il me fit choisir plusieurs +étoffes d'un prix plus considérable que je ne me l'étais proposé, et +lorsque je me disposais à les payer il défendit absolument aux marchands +de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne grâce que +je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin +de Chaillot, où j'arrivai avec moins d'inquiétude que je n'en étais +parti. + +Le chevalier des Grieux ayant employé plus d'une heure à ce récit, je le +priai de prendre un peu de relâche, et de nous tenir compagnie à souper +Notre attention lui fit juger que nous l'avions écouté avec plaisir. Il +nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus +intéressant dans la suite de son histoire, et lorsque nous eûmes fini de +souper il continua dans ces termes. + +FIN DE LA PREMIERE PARTIE. + + + + +DEUXIEME PARTIE + + +Ma présence et les politesses de M. de T... dissipèrent tout ce qui +pouvait rester de chagrin à Manon. Oublions nos terreurs passées, ma +chère âme, lui dis-je en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux +que jamais. Après tout, l'amour est un bon maître; la fortune ne saurait +nous causer autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs. Notre +souper fut une vraie scène de joie. J'étais plus fier et plus content, +avec Manon et mes cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris +avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens +qu'on a de satisfaire ses désirs. Je n'en avais pas un seul à remplir; +l'avenir même me causait peu d'embarras. J'étais presque sûr que mon +père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à +Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrais en droit +d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le +fond de mes richesses n'était que de cent pistoles. C'était assez pour +attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me +pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par les ressources du +jeu. + +Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma +situation; et la force de l'honneur autant qu'un reste de ménagement +pour la police, me faisait remettre de jour en jour à renouer avec les +associés de l'hôtel de T..., je me réduisis à jouer dans quelques +assemblées moins décriées, où ma faveur du sort m'épargna l'humiliation +d'avoir recours à l'industrie. J'allais passer à la ville une partie de +l'après-midi, et je revenais souper à Chaillot, accompagné fort souvent +de M. de T..., dont l'amitié croissait de jour en jour pour nous. Manon +trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia, dans le voisinage, +avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées. La +promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement +leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient réglé les bornes, +fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l'air au +bois de Boulogne, et le soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus +belle, plus contente, et plus passionnée que jamais. + +Il s'éleva néanmoins quelques nuages, qui semblèrent menacer l'édifice +de mon bonheur. Mais ils furent nettement dissipés, et l'humeur folâtre +de Manon rendit le dénouement si comique, que je trouve encore de la +douceur dans un souvenir qui me représente sa tendresse et les agréments +de son esprit. + +Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour à l'écart +pour me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avait un secret +d'importance à me communiquer. Je l'encourageai à parler librement. +Après quelques détours, il me fit entendre qu'un seigneur étranger +semblait avoir pris beaucoup d'amour pour Mademoiselle Manon. Le trouble +de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. En a-t-elle pour lui? +interrompis-je plus brusquement que la prudence ne permettait pour +m'éclaircir. Ma vivacité l'effraya. Il me répondit, d'un air inquiet, +que sa pénétration n'avait pas été si loin, mais qu'ayant observé, +depuis plusieurs jours, que cet étranger venait assidûment au bois de +Boulogne, qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul +dans les contre-allées, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de +rencontrer mademoiselle, il lui était venu à l'esprit de faire quelque +liaison avec ses gens, pour apprendre le nom de leur maître; qu'ils le +traitaient de prince italien, et qu'ils le soupçonnaient eux-mêmes de +quelque aventure galante; qu'il n'avait pu se procurer d'autres +lumières, ajouta-t-il en tremblant, parce que le Prince, étant alors +sorti du bois, s'était approché familièrement de lui, et lui avait +demandé son nom; après quoi, comme s'il eût deviné qu'il était à notre +service, il l'avait félicité d'appartenir à la plus charmante personne +du monde. + +J'attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des +excuses timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je +le pressai en vain de continuer sans déguisement. Il me protesta qu'il +ne savait rien de plus, et que, ce qu'il venait de me raconter étant +arrivé le jour précédent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le +rassurai, non seulement par des éloges, mais par une honnête récompense, +et sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je lui recommandai, +d'un ton plus tranquille, de veiller sur toutes les démarches de +l'étranger. + +Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvait lui avoir +fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques +réflexions, je revins de mes alarmes, jusqu'à regretter d'avoir donné +cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d'être +aimée. Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conquête; et +quelle vie allais-je mener si j'étais capable d'ouvrir si facilement +l'entrée de mon coeur à la jalousie? Je retournai à Paris le jour +suivant, sans avoir formé d'autre dessein que de hâter le progrès de ma +fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en état de quitter +Chaillot au premier sujet d'inquiétude. Le soir, je n'appris rien de +nuisible à mon repos. L'étranger avait reparu au bois de Boulogne, et +prenant droit de ce qui s'y était passé la veille pour se rapprocher de +mon confident, il lui avait parlé de son amour, mais dans des termes qui +ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrogé sur +mille détails. Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par +des promesses considérables, et tirant une lettre qu'il tenait prête, il +lui avait offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre à sa +maîtresse. + +Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus +orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon, +pendant sa promenade, s'était écartée un moment de ses compagnes, et que +l'étranger, qui la suivait à peu de distance, s'étant approché d'elle au +signe qu'elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu'il +avait reçue avec des transports de joie. Il n'avait eu le temps de les +exprimer qu'en baisant amoureusement les caractères, parce qu'elle +s'était aussitôt dérobée. Mais elle avait paru d'une gaieté +extraordinaire pendant le reste du jour, et depuis qu'elle était rentrée +au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonnée. Je frémis, sans doute, +à chaque mot. Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes +yeux ne t'aient pas trompé? Il prit le Ciel à témoin de sa bonne foi. Je +ne sais à quoi les tourments de mon coeur m'auraient porté si Manon, qui +m'avait entendu rentrer ne fût venue au-devant de moi avec un air +d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma +réponse pour m'accabler de caresses, et lorsqu'elle se vit seule avec +moi, elle me fit des reproches fort vifs de l'habitude que je prenais de +revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté de continuer, elle +me dit que, depuis trois semaines, je n'avais pas passé une journée +entière avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues absences; +qu'elle me demandait du moins un jour, par intervalles; et que, dès le +lendemain, elle voulait me voir près d'elle du matin au soir. J'y serai, +n'en doutez pas, lui répondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu +d'attention pour mon chagrin, et dans le mouvement de sa joie, qui me +parut en effet d'une vivacité singulière, elle me fit mille peintures +plaisantes de la manière dont elle avait passé le jour. Étrange fille! +me disais-je à moi-même; que dois-je attendre de ce prélude? L'aventure +de nôtre première séparation me revint à l'esprit. Cependant je croyais +voir dans le fond de sa joie et de ses caresses, un air de vérité qui +s'accordait avec les apparences. + +Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse, dont je ne pus me +défendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir +faite au jeu. J'avais regardé comme un extrême avantage que l'idée de ne +pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue d'elle-même. C'était +gagner du temps pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes +sortes de craintes pour le lendemain, et si je ne remarquais rien qui +m'obligeât de faire éclater mes découvertes, j'étais déjà résolu de +transporter, le jour d'après, mon établissement à la ville, dans un +quartier où je n'eusse rien à démêler avec les princes. Cet arrangement +me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne m'ôtait pas la +douleur d'avoir à trembler pour une nouvelle infidélité. + +À mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour dans notre +appartement, elle ne prétendait pas que j'en eusse l'air plus négligé, +et qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommodés de ses propres +mains. Je les avais fort beaux. C'était un amusement qu'elle s'était +donné plusieurs fois; mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en +avais jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir +devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle +imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait +tourner souvent le visage vers elle, et s'appuyant des deux mains sur +mes épaules, elle me regardait avec une curiosité avide. Ensuite, +exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait +reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous +occupa jusqu'à l'heure du dîner. Le goût qu'elle y avait pris m'avait +paru si naturel, et sa gaieté sentait si peu l'artifice, que ne pouvant +concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire +trahison, je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon coeur et de me +décharger d'un fardeau qui commençait à me peser. Mais je me flattais, à +chaque instant, que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais +d'avance un délicieux triomphe. + +Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et +ma complaisance me faisait céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint +l'avertir que le prince de... demandait à la voir Ce nom m'échauffa +jusqu'au transport. Quoi donc? m'écriai-je en la repoussant. Qui? Quel +prince? Elle ne répondit point à mes questions. Faites-le monter, +dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi: Cher amant, toi +que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur je te demande un moment de +complaisance, un moment, un seul moment. Je t'en aimerai mille fois +plus. Je t'en saurai gré toute ma vie. + +L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses +instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec mépris. +Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une +main mes cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de +l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me +traîner dans cet état jusqu'à la porte du cabinet, et l'ouvrant du +genou, elle offrit à l'étranger, que le bruit semblait avoir arrêté au +milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu +d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis mais d'assez mauvaise mine. +Dans l'embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une +profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche. +Elle lui présenta son miroir: Voyez, monsieur lui dit-elle, +regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour. +Voici l'homme que j'aime, et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites +la comparaison vous-même. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon coeur +apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous déclare qu'aux yeux de +votre servante très humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un +des cheveux que je tiens. + +Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je +faisais des efforts inutiles pour me dégager, et prenant pitié d'un +homme de considération, je me sentais porté à réparer ce petit outrage +par mes politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse, +que je trouvai un peu grossière, me fit perdre cette disposition. +Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire forcé, j'ouvre en +effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'étais +figuré. Il se retira aussitôt sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant, +d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valaient pas mieux +que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion, à lui +faire prendre une meilleure idée du beau sexe. + +Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la +chambre de longs éclats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus +touché, jusqu'au fond du coeur, d'un sacrifice que je ne pouvais +attribuer qu'à l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je +lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, après l'avoir +observée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait +deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en +faire une déclaration ouverte, accompagnée de son nom et de tous ses +titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui +la conduisait avec ses compagnes; qu'il lui promettait, au-delà des +monts, une brillante fortune et des adorations éternelles; qu'elle était +revenue à Chaillot dans la résolution de me communiquer cette aventure, +mais qu'ayant conçu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle +n'avait pu résister à son imagination; qu'elle avait offert au Prince +italien, par une réponse flatteuse, la liberté de la voir chez elle, et +qu'elle s'était fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan, +sans m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot +des lumières qui m'étaient venues par une autre voie, et l'ivresse de +l'amour triomphant me fit tout approuver. + +J'ai remarqué, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me +frapper de ses plus rudes châtiments, le temps où ma fortune me semblait +le mieux établie. Je me croyais si heureux, avec l'amitié de M. de T... +et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que +j'eusse à craindre quelque nouveau malheur Cependant, il s'en préparait +un si funeste, qu'il m'a réduit à l'état où vous m'avez vu à Pacy, et +par degrés à des extrémités si déplorables que vous aurez peine à croire +mon récit fidèle. + +Un jour que nous avions M. de T... à souper nous entendîmes le bruit +d'un carrosse qui s'arrêtait à la porte de l'hôtellerie. La curiosité +nous fit désirer de savoir qui pouvait arriver à cette heure. On nous +dit que c'était le jeune G... M..., c'est-à-dire le fils de notre plus +cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m'avait mis à Saint-Lazare et +Manon à l'Hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. C'est le +Ciel qui me l'amène, dis-je à M. de T..., pour le punir de la lâcheté de +son père. Il ne m'échappera pas que nous n'ayons mesuré nos épées. M. de +T..., qui le connaissait et qui était même de ses meilleurs amis, +s'efforça de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il m'assura +que c'était un jeune homme très aimable, et si peu capable d'avoir eu +part à l'action de son père que je ne le verrais pas moi-même un moment +sans lui accorder mon estime et sans désirer la sienne. Après avoir +ajouté mille choses à son avantage, il me pria de consentir qu'il allât +lui proposer de venir prendre place avec nous, et de s'accommoder du +reste de notre souper. Il prévint l'objection du péril où c'était +exposer Manon que de découvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en +protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous +connaîtrait, nous n'aurions point de plus zélé défenseur. Je ne fis +difficulté de rien, après de telles assurances. M. de T... ne nous +l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous étions. +Il entra d'un air qui nous prévint effectivement en sa faveur. Il +m'embrassa. Nous nous assîmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous, +appartenait, et il mangea d'un appétit qui fit honneur à notre souper +Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus sérieuse. Il baissa +les yeux pour nous parler de l'excès où son père s'était porté contre +nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. Je les abrège, nous +dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte. +Si elles étaient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien +plus dans la suite, car il n'eut pas passé une demi-heure dans cet +entretien, que je m'aperçus de l'impression que les charmes de Manon +faisaient sur lui. Ses regards et ses manières s'attendrirent par +degrés. Il ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours, mais, +sans être aidé de la jalousie, j'avais trop d'expérience en amour pour +ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il nous tint compagnie +pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après s'être +félicité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de +venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le +matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse. + +Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant à la jalousie. J'avais +plus de crédulité que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante +créature était si absolument maîtresse de mon âme que je n'avais pas un +seul petit sentiment qui ne fût de l'estime et de l'amour. Loin de lui +faire un crime d'avoir plu au jeune G... M..., j'étais ravi de l'effet +de ses charmes, et je m'applaudissais d'être aimé d'une fille que tout +le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui +communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés, pendant quelques jours, du +soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller +à la comédie sans appréhender d'être reconnus. M. de T... revint nous +voir avant la fin de la semaine. Nous le consultâmes là-dessus. Il vit +bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes +d'y aller le même soir avec lui. + +Cependant cette résolution ne put s'exécuter, car m'ayant tiré aussitôt +en particulier: Je suis, me dit-il, dans le dernier embarras depuis que +je ne vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une +suite. G... M... aime votre maîtresse. Il m'en a fait confidence. Je +suis son intime ami, et disposé en tout à le servir; mais je ne suis pas +moins le vôtre. J'ai considéré que ses intentions sont injustes et je +les ai condamnées. J'aurais gardé son secret s'il n'avait dessein +d'employer pour plaire, que les voies communes, mais il est bien informé +de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'où, qu'elle aime l'abondance +et les plaisirs, et comme il jouit déjà d'un bien considérable, il m'a +déclaré qu'il veut la tenter d'abord par un très gros présent et par +l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurais +peut-être eu beaucoup plus de violence à me faire pour le trahir mais la +justice s'est jointe en votre faveur à l'amitié; d'autant plus qu'ayant +été la cause imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis +obligé de prévenir les effets du mal que j'ai causé. + +Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui +avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon +était tel que G... M... se le figurait, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait +supporter le nom de la pauvreté. Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est +question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de +m'abandonner pour un autre. Je suis en état de ne la laisser manquer de +rien, et je compte que ma fortune va croître de jour en jour. Je ne +crains qu'une chose, ajoutai-je, c'est que G... M... ne se serve de la +connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais +office. M. de T... m'assura que je devais être sans appréhension de ce +côté-là que G... M... était capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne +l'était point d'une bassesse; que s'il avait la lâcheté d'en commettre +une, il serait le premier lui qui parlait, à l'en punir et à réparer par +là le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion. Je vous suis obligé de +ce sentiment, repris-je, mais le mal serait fait et le remède fort +incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prévenir, en quittant +Chaillot pour prendre une autre demeure. Oui, reprit M. de T... Mais +vous aurez peine à le faire aussi promptement qu'il faudrait, car G... +M... doit être ici à midi; il me le dit hier et c'est ce qui m'a porté à +venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver à tout +moment. + +Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un oeil plus +sérieux. Comme il me semblait impossible d'éviter la visite de G... +M..., et qu'il me le serait aussi, sans doute, d'empêcher qu'il ne +s'ouvrît à Manon, je pris le parti de la prévenir moi-même sur le +dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai que, me sachant instruit des +propositions qu'il lui ferait, et les recevant à mes yeux, elle aurait +assez de force pour les rejeter. Je découvris ma pensée à M. de T..., +qui me répondit que cela était extrêmement délicat. Je l'avoue, lui +dis-je, mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une +maîtresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y +aurait que la grandeur des offres qui pût l'éblouir, et je vous ai dit +qu'elle ne connaît point l'intérêt. Elle aime ses aises, mais elle +m'aime aussi, et, dans la situation où sont mes affaires, je ne saurais +croire qu'elle me préfère le fils d'un homme qui l'a mise à l'Hôpital. +En un mot, je persistai dans mon dessein, et m'étant retiré à l'écart +avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais +d'apprendre. + +Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me +promit de recevoir les offres de G... M... d'une manière qui lui ôterait +l'envie de les renouveler. Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par +une brusquerie. Il peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne, +ajoutai-je en riant, comment te défaire d'un amant désagréable ou +incommode. Elle reprit, après avoir un peu rêvé: Il me vient un dessein +admirable, s'écria-t-elle, et je suis toute glorieuse de l'invention. +G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi; il faut nous venger du +père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'écouter +accepter ses présents, et me moquer de lui. Le projet est joli, lui +dis-je, mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin +qui nous a conduits droit à l'Hôpital. J'eus beau lui représenter le +péril de cette entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien +prendre nos mesures, et elle répondit à toutes mes objections. +Donnez-moi un amant qui n'entre point aveuglément dans tous les caprices +d'une maîtresse adorée, et je conviendrai que j'eus tort de céder si +facilement. La résolution fut prise de faire une dupe de G... M..., et +par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne. + +Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des +compliments fort recherchés sur la liberté qu'il prenait de venir dîner +avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait +promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques +affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu'il n'y +eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le coeur, nous +nous mîmes à table avec un air de confiance et d'amitié. G... M... +trouva aisément l'occasion de déclarer ses sentiments à Manon. Je ne dus +pas lui paraître gênant, car je m'absentai exprès pendant quelques +minutes. Je m'aperçus, à mon retour qu'on ne l'avait pas désespéré par +un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde. +J'affectai de le paraître aussi. Il riait intérieurement de ma +simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout l'après-midi, nous fûmes +l'un pour l'autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant +son départ, un moment d'entretien particulier avec Manon, de sorte qu'il +eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chère. + +Aussitôt qu'il fut monté en carrosse avec M. de T..., Manon accourut à +moi, les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta +ses discours et ses propositions, sans y changer un mot. Ils se +réduisaient à ceci: il l'adorait. Il voulait partager avec elle quarante +mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu'il +attendait après la mort de son père. Elle allait être maîtresse de son +coeur et de sa fortune, et, pour gage de ses bienfaits, il était prêt à +lui donner un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois +laquais et un cuisinier. Voilà un fils, dis-je à Manon, bien autrement +généreux que son père. Parlons de bonne foi, ajoutai-je; cette offre ne +vous tente-t-elle point? Moi? répondit-elle, en ajustant à sa pensée +deux vers de Racine: + + _Moi! vous me soupçonnez de cette perfidie?_ + _Moi! je pourrais souffrir un visage odieux,_ + _Qui rappelle toujours l'Hôpital à mes yeux?_ + + Non, repris-je, en continuant la parodie: + + _J'aurais peine à penser que l'Hôpital, Madame,_ + _Fût un trait dont l'Amour l'eût gravé dans votre âme._ + +Mais c'en est un bien séduisant qu'un hôtel meublé avec un carrosse et +trois laquais; et l'amour en a peu d'aussi forts. Elle me protesta que +son coeur était à moi pour toujours, et qu'il ne recevrait jamais +d'autres traits que les miens. Les promesses qu'il m'a faites, me +dit-elle, sont un aiguillon de vengeance, plutôt qu'un trait d'amour. Je +lui demandai si elle était dans le dessein d'accepter l'hôtel et le +carrosse. Elle me répondit qu'elle n'en voulait qu'à son argent. La +difficulté était d'obtenir l'un sans l'autre. Nous résolûmes d'attendre +l'entière explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il +avait promis de lui écrire. Elle la reçut en effet le lendemain, par un +laquais sans livrée, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui +parler sans témoins. Elle lui dit d'attendre sa réponse, et elle vint +m'apporter aussitôt sa lettre. Nous l'ouvrîmes ensemble. Outre les lieux +communs de tendresse, elle contenait le détail des promesses de mon +rival. Il ne bornait point sa dépense. Il s'engageait à lui compter dix +mille francs, en prenant possession de l'hôtel, et à réparer tellement +les diminutions de cette somme, qu'elle l'eût toujours devant elle en +argent comptant. Le jour de l'inauguration n'était pas reculé trop loin: +il ne lui en demandait que deux pour les préparatifs, et il lui marquait +le nom de la rue et de l'hôtel, où il lui promettait de l'attendre +l'après-midi du second jour si elle pouvait se dérober de mes mains. +C'était l'unique point sur lequel il la conjurait de le tirer +d'inquiétude; il paraissait sûr de tout le reste, mais il ajoutait que, +si elle prévoyait de la difficulté à m'échapper, il trouverait le moyen +de rendre sa fuite aisée. + +G... M... était plus fin que son père; il voulait tenir sa proie avant +que de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite que Manon +avait à tenir Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entreprise +de la tête et je lui en représentai tous les dangers. Rien ne fut +capable d'ébranler sa résolution. + +Elle fit une courte réponse à G... M..., pour l'assurer qu'elle ne +trouverait pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et +qu'il pouvait l'attendre avec certitude. Nous réglâmes ensuite que je +partirais sur-le-champ pour aller louer un nouveau logement dans quelque +village, de l'autre côté de Paris, et que je transporterais avec moi +notre petit équipage; que le lendemain après-midi, qui était le temps de +son assignation, elle se rendrait de bonne heure à Paris; qu'après avoir +reçu les présents de G... M..., elle le prierait instamment de la +conduire à la Comédie; qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle +pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet, +qu'elle voulait mener avec elle. C'était toujours le même qui l'avait +délivrée de l'Hôpital, et qui nous était infiniment attaché. Je devais +me trouver avec un fiacre, à l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs, et +l'y laisser vers les sept heures, pour m'avancer dans l'obscurité à la +porte de la Comédie. Manon me promettait d'inventer des prétextes pour +sortir un instant de sa loge, et de l'employer à descendre pour me +rejoindre. L'exécution du reste était facile. Nous aurions regagné mon +fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg +Saint-Antoine, qui était le chemin de notre nouvelle demeure. + +Ce dessein, tout extravagant qu'il était, nous parut assez bien arrangé. +Mais il y avait, dans le fond, une folle imprudence à s'imaginer que, +quand il eût réussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais +pu nous mettre à couvert des suites. Cependant, nous nous exposâmes avec +la plus téméraire confiance. Manon partit avec Marcel: c'est ainsi que +se nommait notre valet. Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en +l'embrassant: Manon, ne me trompez point; me serez-vous fidèle? Elle se +plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvela tous ses +serments. + +Son compte était d'arriver à Paris sur les trois heures. Je partis après +elle. J'allais me morfondre, le reste de l'après-midi, dans le café de +Féré, au pont Saint-Michel; j'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis +alors pour prendre un fiacre, que je postai, suivant notre projet, à +l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs; ensuite je gagnai à pied la +porte de la Comédie. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel, qui +devait être à m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu +dans une foule de laquais, et l'oeil ouvert sur tous les passants. +Enfin, sept heures étant sonnées, sans que j'eusse rien aperçu qui eût +rapport à nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller voir si +je découvrirais Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y étaient ni +l'un ni l'autre. Je retournai à la porte, où je passai encore un quart +d'heure, transporté d'impatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu +paraître, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arrêter à la moindre +résolution. Le cocher, m'ayant aperçu, vint quelques pas au-devant de +moi pour me dire, d'un air mystérieux, qu'une jolie demoiselle +m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demandé, +à des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais +revenir elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point à m'attendre. +Je me figurai aussitôt que c'était Manon. J'approchai; mais je vis un +joli petit visage, qui n'était pas le sien. C'était une étrangère, qui +me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler à M. le +chevalier des Grieux. Je lui dis que c'était mon nom. J'ai une lettre à +vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amène, et +par quel rapport j'ai l'avantage de connaître votre nom. Je la priai de +me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me +suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part. De qui +vient cette lettre? lui dis-je en montant: elle me remit à la lecture. + +Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marquait: +G... M... l'avait reçue avec une politesse et une magnificence au-delà +de toutes ses idées. Il l'avait comblée de présents; il lui faisait +envisager un sort de reine. Elle m'assurait néanmoins qu'elle ne +m'oubliait pas dans cette nouvelle splendeur; mais que, n'ayant pu faire +consentir G... M... à la mener ce soir à la Comédie, elle remettait à un +autre jour le plaisir de me voir; et que, pour me consoler un peu de la +peine qu'elle prévoyait que cette nouvelle pouvait me causer, elle avait +trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui +serait la porteuse de son billet. Signé, votre fidèle amante, MANON +LESCAUT. + +Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans +cette lettre, que demeurant suspendu quelque temps entre la colère et la +douleur j'entrepris de faire un effort pour oublier éternellement mon +ingrate et parjure maîtresse. Je jetai les yeux sur la fille qui était +devant moi: elle était extrêmement jolie, et j'aurais souhaité qu'elle +l'eût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tour. Mais je +n'y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint +de la composition de l'Amour, enfin ce fonds inépuisable de charmes que +la nature avait prodigués à la perfide Manon. Non, non, lui dis-je en +cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort bien +qu'elle vous faisait faire une démarche inutile. Retournez à elle, et +dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en +jouisse, s'il se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour et je +renonce en même temps à toutes les femmes, qui ne sauraient être aussi +aimables qu'elle, et qui sont, sans doute, aussi lâches et d'aussi +mauvaise foi. Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer +sans prétendre davantage à Manon, et la jalousie mortelle qui me +déchirait le coeur se déguisant en une morne et sombre tranquillité, je +me crus d'autant plus proche de ma guérison que je ne sentais nul de ces +mouvements violents dont j'avais été agité dans les mêmes occasions. +Hélas! j'étais la dupe de l'amour autant que je croyais l'être de G... +M... et de Manon. + +Cette fille qui m'avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre +l'escalier me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapportât à M. de +G... M... et à la dame qui était avec lui. Je rentrai dans la chambre à +cette question, et par un changement incroyable à ceux qui n'ont jamais +senti de passions violentes, je me trouvai, tout d'un coup, de la +tranquillité où je croyais être, dans un transport terrible de fureur. +Va, lui dis-je, rapporte au traître G... M... et à sa perfide maîtresse +le désespoir où ta maudite lettre m'a jeté, mais apprends-leur qu'ils +n'en riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma +propre main. Je me jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d'un côté, et +ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes amères commencèrent à +couler de mes yeux. L'accès de rage que je venais de sentir se changea +dans une profonde douleur; je ne fis plus que pleurer en poussant des +gémissements et des soupirs. Approche, mon enfant, approche, m'écriai-je +en parlant à la jeune fille; approche, puisque c'est toi qu'on envoie +pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et +le désespoir, contre l'envie de se donner la mort à soi-même, après +avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche, +continuai-je, en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides et +incertains. Viens essuyer mes larmes, viens rendre la paix à mon coeur, +viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume à l'être d'une +autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrais peut-être t'aimer à +mon tour. Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et +qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, était +extraordinairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha +néanmoins pour me faire quelques caresses, mais je l'écartai aussitôt, +en la repoussant de mes mains. Que veux-tu de moi? lui dis-je. Ah! tu es +une femme, tu es d'un sexe que je déteste et que je ne puis plus +souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque +trahison. Va-t'en et laisse-moi seul ici. Elle me fit une révérence, +sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de +s'arrêter Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à +quel dessein tu as été envoyée ici. Comment as-tu découvert mon nom et +le lieu où tu pouvais me trouver? + +Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M...; qu'il +l'avait envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui +l'avait avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle +l'avait trouvé qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils +l'avaient chargée tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avait +apportée, après lui avoir appris qu'elle me trouverait dans un carrosse +au bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s'ils ne lui avaient rien +dit de plus. Elle me répondit, en rougissant, qu'ils lui avaient fait +espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. On t'a trompée, lui +dis-je; ma pauvre fille, on t'a trompée. Tu es une femme, il te faut un +homme; mais il t'en faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas +ici que tu le peux trouver Retourne, retourne à M. de G... M... Il a +tout ce qu'il faut pour être aimé des belles; il a des hôtels meublés et +des équipages à donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour et de la +constance à offrir les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de +ma simplicité. + +J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les +passions qui m'agitaient tour à tour cédaient ou emportaient le dessus. +Cependant, à force de me tourmenter mes transports diminuèrent assez +pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière +infortune à celles que j'avais déjà essuyées dans le même genre, et je +ne trouvai pas qu'il y eût plus à désespérer que dans les premières. Je +connaissais Manon; pourquoi m'affliger tant d'un malheur que j'avais dû +prévoir? Pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du remède? Il +était encore temps. Je devais du moins n'y pas épargner mes soins, si je +ne voulais avoir à me reprocher d'avoir contribué, par ma négligence, à +mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui +pouvaient m'ouvrir un chemin à l'espérance. + +Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'était +un parti désespéré, qui n'était propre qu'à me perdre et qui n'avait pas +la moindre apparence de succès. Mais il me semblait que si j'eusse pu me +procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagné infailliblement +quelque chose sur son coeur. J'en connaissais si bien tous les endroits +sensibles! J'étais si sûr d'être aimé d'elle! Cette bizarrerie même de +m'avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j'aurais parié qu'elle +venait de son invention, et que c'était un effet de sa compassion pour +mes peines. Je résolus d'employer toute mon industrie pour la voir Parmi +quantité de voies que j'examinai l'une après l'autre, je m'arrêtai à +celle-ci. M. de T... avait commencé à me rendre service avec trop +d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son +zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager à +faire appeler G... M..., sous le prétexte d'une affaire importante. Il +ne me fallait qu'une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était +de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me +serait aisé dans l'absence de G... M... Cette résolution m'ayant rendu +plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille, qui était encore +avec moi, et pour lui ôter l'envie de retourner chez ceux qui me +l'avaient envoyée, je pris son adresse, en lui faisant espérer que +j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me +fis conduire à grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y +trouver J'avais eu, là-dessus, de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit +au fait de mes peines et du service que je venais lui demander. Il fut +si étonné d'apprendre que G... M... avait pu séduire Manon, qu'ignorant +que j'avais eu part moi-même à mon malheur il m'offrit généreusement de +rassembler tous ses amis, pour employer leurs bras et leurs épées à la +délivrance de ma maîtresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait +être pernicieux à Manon et à moi. Réservons notre sang, lui dis-je, pour +l'extrémité. Je médite une voie plus douce et dont je n'espère pas moins +de succès. Il s'engagea, sans exception, à faire tout ce que je +demanderais de lui; et lui ayant répété qu'il ne s'agissait que de faire +avertir G... M... qu'il avait à lui parler et de le tenir dehors une +heure ou deux, il partit aussitôt avec moi pour me satisfaire. + +Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l'arrêter +si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple, +daté d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitôt, +pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de délai. +J'observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai +sans peine dans la maison, n'y étant connu que de Manon et de Marcel, +qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là avec G... +M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante, pour laquelle +vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent, que vous venez de +perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre +parole, avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à +son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein. + +M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans +un cabaret, où il écrivit promptement sa lettre. + +J'allai me placer à quelques pas de la maison de Manon. Je vis arriver +le porteur du message, et G... M... sortir à pied, un moment après, +suivi d'un laquais. Lui ayant laissé le temps de s'éloigner de la rue, +je m'avançai à la porte de mon infidèle, et malgré toute ma colère, je +frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce fut +Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je +n'eusse rien à craindre des autres domestiques, je lui demandais tout +bas s'il pouvait me conduire dans la chambre où était Manon, sans que je +fusse aperçu. Il me dit que cela était aisé en montant doucement par le +grand escalier. Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche +d'empêcher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. Je pénétrai +sans obstacle jusqu'à l'appartement. + +Manon était occupée à lire. Ce fut là que j'eus lieu d'admirer le +caractère de cette étrange fille. Loin d'être effrayée et de paraître +timide en m'apercevant, elle ne donna que ces marques légères de +surprise dont on n'est pas le maître à la vue d'une personne qu'on croit +éloignée. Ah! c'est vous, mon amour, me dit-elle en venant m'embrasser +avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu! que vous êtes hardi! Qui vous +aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu? Je me dégageai de ses bras, et +loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis +deux ou trois pas en arrière pour m'éloigner d'elle. Ce mouvement ne +laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle +était et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J'étais, +dans le fond, si charmé de la revoir, qu'avec tant de justes sujets de +colère, j'avais à peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller. +Cependant mon coeur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je +le rappelais vivement à ma mémoire, pour exciter mon dépit, et je +tâchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de +l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu'elle remarqua +mon agitation, je la vis trembler apparemment par un effet de sa +crainte. + +Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah! Manon, lui dis-je d'un ton tendre, +infidèle et parjure Manon! par où commencerai-je à me plaindre? Je vous +vois pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à vos moindres +peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais, +Manon, je vous le dis, j'ai le coeur percé de la douleur de votre +trahison. Ce sont là des coups qu'on ne porte point à un amant, quand on +n'a pas résolu sa mort. Voici la troisième fois, Manon, je les ai bien +comptées; il est impossible que cela s'oublie. C'est à vous de +considérer, à l'heure même, quel parti vous voulez prendre, car mon +triste coeur n'est plus à l'épreuve d'un si cruel traitement. Je sens +qu'il succombe et qu'il est prêt à se fendre de douleur. Je n'en puis +plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une chaise; j'ai à peine la force de +parler et de me soutenir. + +Elle ne me répondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se laissa +tomber à genoux et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son +visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de +ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'étais-je point agité! Ah! +Manon, Manon, repris-je avec un soupir il est bien tard de me donner des +larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que +vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma +présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, +voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un +malheureux qu'on a trahi, et qu'on abandonne cruellement. Elle baisait +mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore, +fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments? Amante +mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me +jurais encore aujourd'hui? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une +infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement? C'est +donc le panure qui est récompensé! Le désespoir et l'abandon sont pour +la constance et la fidélité. + +Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amère, que j'en +laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en aperçut au +changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je +sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant +de douleur et d'émotion; mais que le Ciel me punisse si j'ai cru l'être, +ou si j'ai eu la pensée de le devenir! Ce discours me parut si dépourvu +de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d'un vif mouvement de +colère. Horrible dissimulation! m'écriai-je. Je vois mieux que jamais +que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est à présent que je +connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-je en +me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais le +moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je +t'honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton nouvel amant, +aime-le, déteste-moi, renonce à l'honneur au bon sens; je m'en ris, tout +m'est égal. + +Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à genoux près de +la chaise d'où je m'étais levé, elle me regardait en tremblant et sans +oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la +tête, et tenant les yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que +j'eusse perdu tous sentiments d'humanité pour m'endurcir contre tant de +charmes. J'étais si éloigné d'avoir cette force barbare que, passant +tout d'un coup à l'extrémité opposée, je retournai vers elle, ou plutôt, +je m'y précipitai sans réflexion. Je la pris entre mes bras, je lui +donnai mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de mon emportement. +Je confessai que j'étais un brutal, et que je ne méritais pas le bonheur +d'être aimé d'une fille comme elle. Je la fis asseoir et, m'étant mis à +genoux à mon tour, je la conjurai de m'écouter en cet état. Là, tout ce +qu'un amant soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de +plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui +demandai en grâce de prononcer qu'elle me pardonnait. Elle laissa tomber +ses bras sur mon cou, en disant que c'était elle-même qui avait besoin +de ma bonté pour me faire oublier les chagrins qu'elle me causait, et +qu'elle commençait à craindre avec raison que je goûtasse point ce +qu'elle avait à me dire pour se justifier. Moi! interrompis-je aussitôt, +ah! je ne vous demande point de justification. J'approuve tout ce que +vous avez fait. Ce n'est point à moi d'exiger des raisons de votre +conduite; trop content, trop heureux, si ma chère Manon ne m'ôte point +la tendresse de son coeur! Mais, continuai-je, en réfléchissant sur +l'état de mon sort, toute-puissante Manon! vous qui faites à votre gré +mes joies et mes douleurs, après vous avoir satisfaite par mes +humiliations et par les marques de mon repentir ne me sera-t-il point +permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de +vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour +que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon rival? + +Elle fut quelque temps à méditer sa réponse: Mon Chevalier, me dit-elle, +en reprenant un air tranquille, si vous vous étiez d'abord expliqué si +nettement, vous vous seriez épargné bien du trouble et à moi une scène +bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je +l'aurais guérie en m'offrant à vous suivre sur-le-champ au bout du +monde. Mais je me suis figuré que c'était la lettre que je vous ai +écrite sous les yeux de M. de G... M... et la fille que nous vous avons +envoyée qui causaient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu +regarder ma lettre comme une raillerie et cette fille, en vous imaginant +qu'elle était allée vous trouver de ma part, comme âne déclaration que +je renonçais à vous pour m'attacher à G... M... C'est cette pensée qui +m'a jetée tout d'un coup dans la consternation, car, quelque innocente +que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'étaient +pas favorables. Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon +juge, après que je vous aurai expliqué la vérité du fait. + +Elle m'apprit alors tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait +trouvé G... M..., qui l'attendait dans le lieu où nous étions. Il +l'avait reçue effectivement comme la première princesse du monde. Il lui +avait montré tous les appartements, qui étaient d'un goût et d'une +propreté admirables. Il lui avait compté dix mille livres dans son +cabinet, et il y avait ajouté quelques bijoux, parmi lesquels étaient le +collier et les bracelets de perles qu'elle avait déjà eus de son père. +Il l'avait menée de là dans un salon qu'elle n'avait pas encore vu, où +elle avait trouvé une collation exquise. Il l'avait fait servir par les +nouveaux domestiques qu'il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la +regarder désormais comme leur maîtresse. Enfin, il lui avait fait voir +le carrosse, les chevaux et tout le reste de ses présents; après quoi, +il lui avait proposé une partie de jeu, pour attendre le souper Je vous +avoue, continua-t-elle, que j'ai été frappée de cette magnificence. J'ai +fait réflexion que ce serait dommage de nous priver tout d'un coup de +tant de biens, en me contentant d'emporter les dix mille francs et les +bijoux, que c'était une fortune toute faite pour vous et pour moi, et +que nous pourrions vivre agréablement aux dépens de G... M... Au lieu de +lui proposer la Comédie, je me suis mis dans la tête de le sonder sur +votre sujet, pour pressentir quelles facilités nous aurions à nous voir +en supposant l'exécution de mon système. Je l'ai trouvé d'un caractère +fort traitable. Il m'a demandé ce que je pensais de vous, et si je +n'avais pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que vous +étiez si aimable et que vous en aviez toujours usé si honnêtement avec +moi, qu'il n'était pas naturel que je pusse vous haïr. Il a confessé que +vous aviez du mérite, et qu'il s'était senti porté à désirer votre +amitié. Il a voulu savoir de quelle manière je croyais que vous +prendriez mon départ, surtout lorsque vous viendriez à savoir que +j'étais entre ses mains. Je lui ai répondu que la date de notre amour +était déjà si ancienne qu'il avait eu le temps de se refroidir un peu, +que vous n'étiez pas d'ailleurs fort à votre aise, et que vous ne +regarderiez peut-être pas ma perte comme un grand malheur parce qu'elle +vous déchargerait d'un fardeau qui vous pesait sur les bras. J'ai ajouté +qu'étant tout à fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je +n'avais pas fait difficulté de vous dire que je venais à Paris pour +quelques affaires, que vous y aviez consenti et qu'y étant venu +vous-même, vous n'aviez pas paru extrêmement inquiet, lorsque je vous +avais quitté. Si je croyais, m'a-t-il dit, qu'il fût d'humeur à bien +vivre avec moi, je serais le premier à lui offrir mes services et mes +civilités. Je l'ai assuré que, du caractère dont je vous connaissais, je +ne doutais point que vous n'y répondissiez honnêtement, surtout, lui +ai-je dit, s'il pouvait vous servir dans vos affaires, qui étaient fort +dérangées depuis que vous étiez mal avec votre famille. Il m'a +interrompue, pour me protester qu'il vous rendrait tous les services qui +dépendraient de lui, et que, si vous vouliez même vous embarquer dans un +autre amour il vous procurerait une jolie maîtresse, qu'il avait quittée +pour s'attacher à moi. J'ai applaudi à son idée, ajouta-t-elle, pour +prévenir plus parfaitement tous ses soupçons, et me confirmant de plus +en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouvoir trouver le +moyen de vous en informer de peur que vous ne fussiez trop alarmé +lorsque vous me verriez manquer à notre assignation. C'est dans cette +vue que je lui ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse dès +le soir même, afin d'avoir une occasion de vous écrire; j'étais obligée +d'avoir recours à cette adresse, parce que je ne pouvais espérer qu'il +me laissât libre un moment. Il a ri de ma proposition. Il a appelé son +laquais, et lui ayant demandé s'il pourrait retrouver sur-le-champ son +ancienne maîtresse, il l'a envoyé de côté et d'autre pour la chercher. +Il s'imaginait que c'était à Chaillot qu'il fallait qu'elle allât vous +trouver mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous avais promis +de vous rejoindre à la Comédie, ou que, si quelque raison m'empêchait +d'y aller vous vous étiez engagé à m'attendre dans un carrosse au bout +de la rue Saint-André; qu'il valait mieux, par conséquent, vous envoyer +là votre nouvelle amante, ne fût-ce que pour vous empêcher de vous y +morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il était à +propos de vous écrire un mot pour vous avertir de cet échange, que vous +auriez peine à comprendre sans cela. Il y a consenti, mais j'ai été +obligée d'écrire en sa présence, et je me suis bien gardée de +m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre. Voilà, ajouta Manon, de +quelle manière les choses se sont passées. Je ne vous déguise rien, ni +de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je l'ai +trouvée jolie, et comme je ne doutais point que mon absence ne vous +causât de la peine, c'était sincèrement que je souhaitais qu'elle pût +servir à vous désennuyer quelques moments, car la fidélité que je +souhaite de vous est celle du coeur. J'aurais été ravie de pouvoir vous +envoyer Marcel, mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire +de ce que j'avais à vous faire savoir. Elle conclut enfin son récit, en +m'apprenant l'embarras où G... M... s'était trouvé en recevant le billet +de M. de T... Il a balancé, me dit-elle, s'il devait me quitter et il +m'a assuré que son retour ne tarderait point. C'est ce qui fait que je +ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j'ai marqué de la +surprise à votre arrivée. + +J'écoutai ce discours avec beaucoup de patience. J'y trouvais assurément +quantité de traits cruels et mortifiants pour moi, car le dessein de son +infidélité était si clair qu'elle n'avait pas même eu le soin de me le +déguiser. Elle ne pouvait espérer que G... M... la laissât, toute la +nuit, comme une vestale. C'était donc avec lui qu'elle comptait de la +passer. Quel aveu pour un amant! Cependant, je considérai que j'étais +cause en partie de sa faute, par la connaissance que je lui avais donnée +d'abord des sentiments que G... M... avait pour elle, et par la +complaisance que j'avais eue d'entrer aveuglément dans le plan téméraire +de son aventure. D'ailleurs, par un tour naturel de génie qui m'est +particulier je fus touché de l'ingénuité de son récit, et de cette +manière bonne et ouverte avec laquelle elle me racontait jusqu'aux +circonstances dont j'étais le plus offensé. Elle pèche sans malice, +disais-je en moi-même; elle est légère et imprudente, mais elle est +droite et sincère. Ajoutez que l'amour suffisait seul pour me fermer les +yeux sur toutes ses fautes. J'étais trop satisfait de l'espérance de +l'enlever le soir même à mon rival. Je lui dis néanmoins: Et la nuit, +avec qui l'auriez-vous passée? Cette question, que je lui fis +tristement, l'embarrassa. Elle ne me répondit que par des mais et des si +interrompus. J'eus pitié de sa peine, et rompant ce discours, je lui +déclarai naturellement que j'attendais d'elle qu'elle me suivît à +l'heure même. Je le veux bien, me dit-elle; mais vous n'approuvez donc +pas mon projet? Ah! n'est-ce pas assez, repartis-je, que j'approuve tout +ce que vous avez fait jusqu'à présent? Quoi! nous n'emporterons pas même +les dix mille francs? répliqua-t-elle. Il me les a donnés. Ils sont à +moi. Je lui conseillai d'abandonner tout, et de ne penser qu'à nous +éloigner promptement, car quoiqu'il y eût à peine une demi-heure que +j'étais avec elle, je craignais le retour de G... M... Cependant, elle +me fit de si pressantes instances pour me faire consentir à ne pas +sortir les mains vides, que je crus lui devoir accorder quelque chose +après avoir tant obtenu d'elle. + +Dans le temps que nous nous préparions au départ, j'entendis frapper à +la porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne fût G... M..., et +dans le trouble où cette pensée me jeta, je dis à Manon que c'était un +homme mort s'il paraissait. Effectivement, je n'étais pas assez revenu +de mes transports pour me modérer à sa vue. Marcel finit ma peine en +m'apportant un billet qu'il avait reçu pour moi à la porte. Il était de +M. de T... Il me marquait que, G... M... étant allé lui chercher de +l'argent à sa maison, il profitait de son absence pour me communiquer +une pensée fort plaisante: qu'il lui semblait que je ne pouvais me +venger plus agréablement de mon rival qu'en mangeant son souper et en +couchant, cette nuit même, dans le lit qu'il espérait d'occuper avec ma +maîtresse; que cela lui paraissait assez facile, si je pouvais m'assurer +de trois ou quatre hommes qui eussent assez de résolution pour l'arrêter +dans la rue, et de fidélité pour le garder à vue jusqu'au lendemain; +que, pour lui, il promettait de l'amuser encore une heure pour le moins, +par des raisons qu'il tenait prêtes pour son retour. Je montrai ce +billet à Manon, et je lui appris de quelle ruse je m'étais servi pour +m'introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de T... +lui parurent admirables. Nous en rîmes à notre aise pendant quelques +moments. Mais, lorsque je lui parlai de la dernière comme d'un badinage, +je fus surpris qu'elle insistât sérieusement à me la proposer comme une +chose dont l'idée la ravissait. En vain lui demandai-je où elle voulait +que je trouvasse, tout d'un coup, des gens propres à arrêter G... M... +et à le garder fidèlement. Elle me dit qu'il fallait du moins tenter +puisque M. de T... nous garantissait encore une heure, et pour réponse à +mes autres objections, elle me dit que je faisais le tyran et que je +n'avais pas de complaisance pour elle. Elle ne trouvait rien de si joli +que ce projet. Vous aurez son couvert à souper me répétait-elle, vous +coucherez dans ses draps, et, demain, de grand matin, vous enlèverez sa +maîtresse et son argent. Vous serez bien vengé du père et du fils. + +Je cédai à ses instances, malgré les mouvements secrets de mon coeur qui +semblaient me présager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le +dessein de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut +m'avait mis en liaison, de se charger du soin d'arrêter G... M... Je +n'en trouvai qu'un au logis, mais c'était un homme entreprenant, qui +n'eut pas plus tôt su de quoi il était question qu'il m'assura du +succès. Il me demanda seulement dix pistoles, pour récompenser trois +soldats aux gardes, qu'il prit la résolution d'employer en se mettant à +leur tête. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en +moins d'un quart d'heure. Je l'attendais à sa maison, et lorsqu'il fut +de retour avec ses associés, je le conduisis moi-même au coin d'une rue +par laquelle G... M... devait nécessairement rentrer dans celle de +Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter mais de le garder si +étroitement jusqu'à sept heures du matin, que je pusse être assuré qu'il +ne lui échapperait pas. Il me dit que son dessein était de le conduire à +sa chambre et de l'obliger à se déshabiller ou même à se coucher dans +son lit, tandis que lui et ses trois braves passeraient la nuit à boire +et à jouer. Je demeurai avec eux jusqu'au moment où je vis paraître G... +M..., et je me retirai alors quelques pas au-dessous, dans un endroit +obscur pour être témoin d'une scène si extraordinaire. Le garde du corps +l'aborda, le pistolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en +voulait ni à sa vie ni à son argent, mais que, s'il faisait la moindre +difficulté de le suivre, ou s'il jetait le moindre cri, il allait lui +brûler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu par trois soldats, et +craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je +le vis emmener comme un mouton. Je retournai aussitôt chez Manon, et +pour ôter tout soupçon aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu'il ne +fallait pas attendre M. de G... M... pour souper qu'il lui était survenu +des affaires qui le retenaient malgré lui, et qu'il m'avait prié de +venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que je regardais +comme une grande faveur auprès d'une si belle dame. Elle seconda fort +adroitement mon dessein. Nous nous mîmes à table. Nous y prîmes un air +grave, pendant que les laquais demeurèrent à nous servir. Enfin, les +ayant congédiés, nous passâmes une des plus charmantes soirées de notre +vie. J'ordonnai en secret à Marcel de chercher un fiacre et de l'avertir +de se trouver le lendemain à la porte, avant six heures du matin. Je +feignis de quitter Manon vers minuit; mais étant rentré doucement, par +le secours de Marcel, je me préparai à occuper le lit de G... M..., +comme j'avais rempli sa place à table. Pendant ce temps-là, notre +mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions dans le délire du +plaisir et le glaive était suspendu sur nos têtes. Le fil qui le +soutenait allait se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les +circonstances de notre ruine, il faut en éclaircir la cause. + +G... M... était suivi d'un laquais, lorsqu'il avait été arrêté par le +garde du corps. Ce garçon, effrayé de l'aventure de son maître, retourna +en fuyant sur ses pas, et la première démarche qu'il fit, pour le +secourir, fut d'aller avertir le vieux G... M... de ce qui venait +d'arriver. Une si fâcheuse nouvelle ne pouvait manquer de l'alarmer +beaucoup: il n'avait que ce fils, et sa vivacité était extrême pour son +âge. Il voulut savoir d'abord du laquais tout ce que son fils avait fait +l'après-midi, s'il s'était querellé avec quelqu'un, s'il avait pris part +au démêlé d'un autre, s'il s'était trouvé dans quelque maison suspecte. +Celui-ci, qui croyait son maître dans le dernier danger et qui +s'imaginait ne devoir plus rien ménager pour lui procurer du secours, +découvrit tout ce qu'il savait de son amour pour Manon et la dépense +qu'il avait faite pour elle, la manière dont il avait passé l'après-midi +dans sa maison jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie et le +malheur de son retour. C'en fut assez pour faire soupçonner au vieillard +que l'affaire de son fils était une querelle d'amour. Quoiqu'il fût au +moins dix heures et demie du soin il ne balança point à se rendre +aussitôt chez M. le Lieutenant de Police. Il le pria de faire donner des +ordres particuliers à toutes les escouades du guet, et lui en ayant +demandé une pour se faire accompagner; il courut lui-même vers la rue où +son fils avait été arrêté. Il visita tous les endroits de la ville où il +espérait de le pouvoir trouver, et n'ayant pu découvrir ses traces, il +se fit conduire enfin à la maison de sa maîtresse, où il se figura qu'il +pouvait être retourné. + +J'allais me mettre au lit, lorsqu'il arriva. La porte de la chambre +étant fermée, je n'entendis point frapper à celle de la rue; mais il +entra suivi de deux archers, et s'étant informé inutilement de ce +qu'était devenu son fils, il lui prit envie de voir sa maîtresse, pour +tirer d'elle quelque lumière. Il monte à l'appartement, toujours +accompagné de ses archers. Nous étions prêts à nous mettre au lit. Il +ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue. Ô Dieu! c'est le +vieux G... M..., dis-je à Manon. Je saute sur mon épée; elle était +malheureusement embarrassée dans mon ceinturon. Les archers, qui virent +mon mouvement, s'approchèrent aussitôt pour me la saisir. Un homme en +chemise est sans résistance. Ils m'ôtèrent tous les moyens de me +défendre. + +G... M..., quoique troublé par ce spectacle, ne tarda point à me +reconnaître. Il remit encore plus aisément Manon. Est-ce une illusion? +nous dit-il gravement; ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon +Lescaut? J'étais si enragé de honte et de douleur, que je ne lui fis pas +de réponse. Il parut rouler pendant quelque temps, diverses pensées dans +sa tête, et comme si elles eussent allumé tout d'un coup sa colère, il +s'écria en s'adressant à moi: Ah! malheureux, je suis sûr que tu as tué +mon fils! Cette injure me piqua vivement. Vieux scélérat, lui +répondis-je avec fierté, si j'avais eu à tuer quelqu'un de ta famille, +c'est par toi que j'aurais commencé. Tenez-le bien, dit-il aux archers. +Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils; je le ferai pendre +demain, s'il ne m'apprend tout à l'heure ce qu'il en a fait. Tu me feras +pendre? repris-je. Infâme! ce sont tes pareils qu'il faut chercher au +gibet. Apprends que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le +tien. Oui, ajoutai-je, je sais ce qui est arrivé à ton fils, et si tu +m'irrites davantage, je le ferai étrangler avant qu'il soit demain, et +je te promets le même sort après lui. + +Je commis une imprudence en lui confessant que je savais où était son +fils; mais l'excès de ma colère me fit faire cette indiscrétion. Il +appela aussitôt cinq ou six autres archers, qui l'attendaient à la +porte, et il leur ordonna de s'assurer de tous les domestiques de la +maison. Ah! monsieur le chevalier reprit-il d'un ton railleur vous savez +où est mon fils et vous le ferez étrangler, dites-vous? Comptez que nous +y mettrons bon ordre. Je sentis aussitôt la faute que j'avais commise. +Il s'approcha de Manon, qui était assise sur le lit en pleurant; il lui +dit quelques galanteries ironiques sur l'empire qu'elle avait sur le +père et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisait. Ce vieux +monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarités avec elle. +Garde-toi de la toucher! m'écriai-je, il n'y aurait rien de sacré qui te +pût sauver de mes mains. Il sortit en laissant trois archers dans la +chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos +habits. + +Je ne sais quels étaient alors ses desseins sur nous. Peut-être +eussions-nous obtenu la liberté en lui apprenant où était son fils. Je +méditais, en m'habillant, si ce n'était pas le meilleur parti. Mais, +s'il était dans cette disposition en quittant notre chambre, elle était +bien changée lorsqu'il y revint. Il était allé interroger les +domestiques de Manon, que les archers avaient arrêtés. Il ne put rien +apprendre de ceux qu'elle avait reçus de son fils, mais, lorsqu'il sut +que Marcel nous avait servis auparavant, il résolut de le faire parler +en l'intimidant par des menaces. + +C'était un garçon fidèle, mais simple et grossier. Le souvenir de ce +qu'il avait fait à l'Hôpital, pour délivrer Manon, joint à la terreur +que G... M... lui inspirait, fit tant d'impression sur son esprit faible +qu'il s'imagina qu'on allait le conduire à la potence ou sur la roue. Il +promit de découvrir tout ce qui était venu à sa connaissance, si l'on +voulait lui sauver la vie. G... M... se persuada là-dessus qu'il y avait +quelque chose, dans nos affaires, de plus sérieux et de plus criminel +qu'il n'avait eu lieu jusque-là de se le figurer. Il offrit à Marcel, +non seulement la vie, mais des récompenses pour sa confession. Ce +malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous +n'avions pas fait difficulté de nous entretenir devant lui, parce qu'il +devait y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait +entièrement les changements que nous y avions faits à Paris; mais il +avait été informé, en partant de Chaillot, du plan de l'entreprise et du +rôle qu'il y devait jouer. Il lui déclara donc que notre vue était de +duper son fils, et que Manon devait recevoir ou avait déjà reçu, dix +mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneraient jamais aux +héritiers de la maison de G... M... + +Après cette découverte, le vieillard emporté remonta brusquement dans +notre chambre. Il passa, sans parler dans le cabinet, où il n'eut pas de +peine à trouver la somme et les bijoux. Il revint à nous avec un visage +enflammé, et, nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il +nous accabla de reproches outrageants. Il fit voir de près, à Manon, le +collier de perles et les bracelets. Les reconnaissez-vous? lui dit-il +avec un sourire moqueur. Ce n'était pas la première fois que vous les +eussiez vus. Les mêmes, sur ma foi. Ils étaient de votre goût, ma belle; +je me le persuade aisément. Les pauvres enfants! ajouta-t-il. Ils sont +bien aimables, en effet, l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons. +Mon coeur crevait de rage à ce discours insultant. J'aurais donné, pour +être libre un moment... Juste Ciel! que n'aurais-je pas donné! Enfin, je +me fis violence pour lui dire, avec une modération qui n'était qu'un +raffinement de fureur: Finissons, monsieur, ces insolentes railleries. +De quoi est-il question? Voyons, que prétendez-vous faire de nous? Il +est question, monsieur le chevalier, me répondit-il, d'aller de ce pas +au Châtelet. Il fera jour demain; nous verrons plus clair dans nos +affaires, et j'espère que vous me ferez la grâce, à la fin, de +m'apprendre où est mon fils. + +Je compris, sans beaucoup de réflexions, que c'était une chose d'une +terrible conséquence pour nous d'être une fois renfermés au Châtelet. +J'en prévis, en tremblant, tous les dangers. Malgré toute ma fierté, je +reconnus qu'il fallait plier sous le poids de ma fortune et flatter mon +plus cruel ennemi, pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je +le priai, d'un ton honnête, de m'écouter un moment. Je me rends justice, +monsieur lui dis-je. Je confesse que la jeunesse m'a fait commettre de +grandes fautes, et que vous en êtes assez blessé pour vous plaindre. +Mais, si vous connaissez la force de l'amour, si vous pouvez juger de ce +que souffre un malheureux jeune homme à qui l'on enlève tout ce qu'il +aime, vous me trouverez peut-être pardonnable d'avoir cherché le plaisir +d'une petite vengeance, ou du moins, vous me croirez assez puni par +l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de +supplice pour me forcer de vous découvrir où est Monsieur votre fils. Il +est en sûreté. Mon dessein n'a pas été de lui nuire ni de vous offenser. +Je suis prêt à vous nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit, +si vous me faites la grâce de nous accorder la liberté. Ce vieux tigre, +loin d'être touché de ma prière, me tourna le dos en riant. Il lâcha +seulement quelques mots, pour me faire comprendre qu'il savait notre +dessein jusqu'à l'origine. Pour ce qui regardait son fils, il ajouta +brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne l'avais pas +assassiné. Conduisez-les au Petit-Châtelet, dit-il aux archers, et +prenez garde que le Chevalier ne vous échappe. C'est un rusé, qui s'est +déjà sauvé de Saint-Lazare. + +Il sortit, et me laissa dans l'état que vous pouvez vous imaginer. Ô +ciel! m'écriai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui +viennent de ta main, mais qu'un malheureux coquin ait le pouvoir de me +traiter avec cette tyrannie, c'est ce qui me réduit au dernier +désespoir. Les archers nous prièrent de ne pas les faire attendre plus +longtemps. Ils avaient un carrosse à la porte. Je tendis la main à Manon +pour descendre. Venez, ma chère reine, lui dis-je, venez vous soumettre +à toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-être au Ciel de nous +rendre quelque jour plus heureux. + +Nous partîmes dans le même carrosse. Elle se mit dans mes bras. Je ne +lui avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de +l'arrivée de G... M...; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me +dit mille tendresses en se reprochant d'être la cause de mon malheur. Je +l'assurai que je ne me plaindrais jamais de mon sort, tant qu'elle ne +cesserait pas de m'aimer. Ce n'est pas moi qui suis à plaindre, +continuai-je. Quelques mois de prison ne m'effraient nullement, et je +préférerai toujours le Châtelet à Saint-Lazare. Mais c'est pour toi, ma +chère âme, que mon coeur s'intéresse. Quel sort pour une créature si +charmante! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus +parfait de vos ouvrages? Pourquoi ne sommes-nous pas nés l'un et +l'autre, avec des qualités conformes à notre misère? Nous avons reçu de +l'esprit, du goût, des sentiments. Hélas! quel triste usage en +faisons-nous, tandis que tant d'âmes basses et dignes de notre sort +jouissent de toutes les faveurs de la fortune! Ces réflexions me +pénétraient de douleur; mais ce n'était rien en comparaison de celles +qui regardaient l'avenir car je séchais de crainte pour Manon. Elle +avait déjà été à l'Hôpital, et, quand elle en fût sortie par la bonne +porte, je savais que les rechutes en ce genre étaient d'une conséquence +extrêmement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs; +j'appréhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser +l'avertir du danger et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du +moins, de mon amour qui était presque le seul sentiment que j'osasse +exprimer Manon, lui dis-je, parlez sincèrement; m'aimerez-vous toujours? +Elle me répondit qu'elle était bien malheureuse que j'en pusse douter. +Hé bien, repris-je, je n'en doute point, et je veux braver tous nos +ennemis avec cette assurance. J'emploierai ma famille pour sortir du +Châtelet; et tout mon sang ne sera utile à rien si je ne vous en tire +pas aussitôt que je serai libre. + +Nous arrivâmes à la prison. On nous mit chacun dans un lieu séparé. Ce +coup me fut moins rude, parce que je l'avais prévu. Je recommandai Manon +au concierge, en lui apprenant que j'étais un homme de quelque +distinction, et lui promettant une récompense considérable. J'embrassai +ma chère maîtresse, avant que de la quitter. Je la conjurai de ne pas +s'affliger excessivement et de ne rien craindre tant que je serais au +monde. Je n'étais pas sans argent; je lui en donnai une partie et je +payai au concierge, sur ce qui me restait, un mois de grosse pension +d'avance pour elle et pour moi. + +Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans une chambre proprement +meublée, et l'on m'assura que Manon en avait une pareille. Je m'occupai +aussitôt des moyens de hâter ma liberté. Il était clair qu'il n'y avait +rien d'absolument criminel dans mon affaire, et supposant même que le +dessein de notre vol fût prouvé par la déposition de Marcel, je savais +fort bien qu'on ne punit point les simples volontés. Je résolus d'écrire +promptement à mon père, pour le prier de venir en personne à Paris. +J'avais bien moins de honte, comme je l'ai dit, d'être au Châtelet qu'à +Saint-Lazare; d'ailleurs, quoique je conservasse tout le respect dû à +l'autorité paternelle, l'âge et l'expérience avaient diminué beaucoup ma +timidité. J'écrivis donc, et l'on ne fit pas difficulté, au Châtelet, de +laisser sortir ma lettre; mais c'était une peine que j'aurais pu +m'épargner si j'avais su que mon père devait arriver le lendemain à +Paris. Il avait reçu celle que je lui avais écrite huit jours +auparavant. Il en avait ressenti une joie extrême; mais, de quelque +espérance que je l'eusse flatté au sujet de ma conversion, il n'avait +pas cru devoir s'arrêter tout à fait à mes promesses. + +Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon changement par ses +yeux, et de régler sa conduite sur la sincérité de mon repentir. Il +arriva le lendemain de mon emprisonnement. Sa première visite fut celle +qu'il rendit à Tiberge, à qui je l'avais prié d'adresser sa réponse. Il +ne put savoir de lui ni ma demeure ni ma condition présente; il en +apprit seulement mes principales aventures, depuis que je m'étais +échappé de Saint-Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des +dispositions que je lui avais marquées pour le bien, dans notre dernière +entrevue. Il ajouta qu'il me croyait entièrement dégagé de Manon, mais +qu'il était surpris, néanmoins, que je ne lui eusse pas donné de mes +nouvelles depuis huit jours. Mon père n'était pas dupe; il comprit qu'il +y avait quelque chose qui échappait à la pénétration de Tiberge, dans le +silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins pour découvrir +mes traces que, deux jours après son arrivée, il apprit que j'étais au +Châtelet. + +Avant que de recevoir sa visite, à laquelle j'étais fort éloigné de +m'attendre sitôt, je reçus celle de M. le Lieutenant général de Police, +ou pour expliquer les choses par leur nom, je subis l'interrogatoire. Il +me fit quelques reproches, mais ils n'étaient ni durs ni désobligeants. +Il me dit, avec douceur, qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que +j'avais manqué de sagesse en me faisant un ennemi tel que M. de G... +M...; qu'à la vérité il était aisé de remarquer qu'il y avait, dans mon +affaire, plus d'imprudence et de légèreté que de malice; mais que +c'était néanmoins la seconde fois que je me trouvais sujet à son +tribunal, et qu'il avait espéré que je fusse devenu plus sage, après +avoir pris deux ou trois mois de leçons à Saint-Lazare. Charmé d'avoir +affaire à un juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d'une manière si +respectueuse et si modérée, qu'il parut extrêmement satisfait de mes +réponses. Il me dit que je ne devais pas me livrer trop au chagrin, et +qu'il se sentait disposé à me rendre service, en faveur de ma naissance +et de ma jeunesse. Je me hasardai à lui recommander Manon, et à lui +faire l'éloge de sa douceur et de son bon naturel. Il me répondit, en +riant, qu'il ne l'avait point encore vue, mais qu'on la représentait +comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse que +je lui dis mille choses passionnées pour la défense de la pauvre +maîtresse, et je ne pus m'empêcher de répandre quelques larmes. Il +ordonna qu'on me reconduisît à ma chambre. Amour, Amour! s'écria ce +grave magistrat en me voyant sortir ne te réconcilieras-tu jamais avec +la sagesse? + +J'étais à m'entretenir tristement de mes idées, et à réfléchir sur la +conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant général de Police, +lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre: c'était mon père. +Quoique je dusse être à demi préparé à cette vue, puisque je m'y +attendais quelques jours plus tard, je ne laissai pas d'en être frappé +si vivement que je me serais précipité au fond de la terre, si elle +s'était entr'ouverte à mes pieds. J'allai l'embrasser, avec toutes les +marques d'une extrême confusion. Il s'assit sans que ni lui ni moi +eussions encore ouvert la bouche. + +Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête découverte: +Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Grâce au +scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai découvert le +lieu de votre demeure. + +C'est l'avantage d'un mérite tel que le vôtre de ne pouvoir demeurer +caché. Vous allez à la renommée par un chemin infaillible. J'espère que +le terme en sera bientôt la Grève, et que vous aurez, effectivement, la +gloire d'y être exposé à l'admiration de tout le monde. + +Je ne répondis rien. Il continua: Qu'un père est malheureux, lorsque, +après avoir aimé tendrement un fils et n'avoir rien épargné pour en +faire un honnête homme, il n'y trouve, à la fin, qu'un fripon qui le +déshonore! On se console d'un malheur de fortune: le temps l'efface, et +le chagrin diminue; mais quel remède contre un mal qui augmente tous les +jours, tel que les désordres d'un fils vicieux qui a perdu tous +sentiments d'honneur? Tu ne dis rien, malheureux, ajouta-t-il; voyez +cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite; ne le +prendrait-on pas pour le plus honnête homme de sa race? + +Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais une partie de ces +outrages, il me parut néanmoins que c'était les porter à l'excès. Je +crus qu'il m'était permis d'expliquer naturellement ma pensée. Je vous +assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant +vous n'est nullement affectée; c'est la situation naturelle d'un fils +bien né, qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité. Je +ne prétends pas non plus passer pour l'homme le plus réglé de notre +race. Je me connais digne de vos reproches, mais je vous conjure d'y +mettre un peu plus de bonté et de ne pas me traiter comme le plus infâme +de tous les hommes. Je ne mérite pas des noms si durs. C'est l'amour +vous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion! Hélas! +n'en connaissez-vous pas la force, et se peut-il que votre sang, qui est +la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs? L'amour m'a +rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle et, peut-être, trop +complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante; voilà mes +crimes. En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshonore? Allons, mon cher +père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours +été plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé, +comme vous pensez, à l'honneur et au devoir et qui est mille fois plus à +plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques +larmes en finissant ces paroles. + +Un coeur de père est le chef-d'oeuvre de la nature; elle y règne, pour +ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les +ressorts. Le mien, qui était avec cela homme d'esprit et de goût, fut si +touché du tour que j'avais donné à mes excuses qu'il ne fut pas le +maître de me cacher ce changement. Viens, mon pauvre chevalier, me +dit-il, viens m'embrasser; tu me fais pitié. Je l'embrassai; il me serra +d'une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son coeur. Mais +quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici? +Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. Comme il n'y avait +rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer +absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un +certain monde, et qu'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans +le siècle où nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse à s'attirer la +fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que +j'avais menée. À chaque faute dont je lui faisais l'aveu, j'avais soin +de joindre des exemples célèbres, pour en diminuer la honte. Je vis avec +une maîtresse, lui disais-je, sans être lié par les cérémonies du +mariage: M. le duc de... en entretient deux, aux yeux de tout Paris; M. +de... en a une depuis dix ans, qu'il aime avec une fidélité qu'il n'a +jamais eue pour sa femme; les deux tiers des honnêtes gens de France se +font honneur d'en avoir. J'ai usé de quelque supercherie au jeu: M. le +marquis de... et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le +prince de... et M. le duc de... sont les chefs d'une bande de chevaliers +du même Ordre. Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux +G... M..., j'aurais pu prouver aussi facilement que je n'étais pas sans +modèles; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner +moi-même, avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer l'exemple, de +sorte que je priai mon père de pardonner cette faiblesse aux deux +violentes passions qui m'avaient agité, la vengeance et l'amour. Il me +demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts +moyens d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter +l'éclat. Je lui appris les sentiments de bonté que le Lieutenant général +de Police avait pour moi. Si vous trouvez quelques difficultés, lui +dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G... M...; ainsi, je +crois qu'il serait à propos que vous prissiez la peine de les voir. Il +me le promit. Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut +point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte où j'étais de +le révolter par cette proposition, et de lui faire naître quelque +dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore à savoir si cette +crainte n'a pas causé mes plus grandes infortunes en m'empêchant de +tenir les dispositions de mon père, et de faire des efforts pour lui en +inspirer de favorables à ma malheureuse maîtresse. J'aurais peut-être +excité encore une fois sa pitié. Je l'aurais mis en garde contre les +impressions qu'il allait recevoir trop facilement du vieux G... M... Que +sais-je? Ma mauvaise destinée l'aurait peut-être emporté sur tous mes +efforts, mais je n'aurais eu qu'elle, du moins, et la cruauté de mes +ennemis, à accuser de mon malheur. + +En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le +trouva avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la +liberté. Je n'ai jamais su les particularités de leur conversation, mais +il ne m'a été que trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils +allèrent ensemble, je dis les deux pères, chez M. le Lieutenant général +de Police, auquel ils demandèrent deux grâces: l'une, de me faire sortir +sur-le-champ du Châtelet; l'autre, d'enfermer Manon pour le reste de ses +jours, ou de l'envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à +embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississippi. M. le +Lieutenant général de Police leur donna sa parole de faire partir Manon +par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon père vinrent aussitôt +m'apporter ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit un +compliment civil sur le passé, et m'ayant félicité sur le bonheur que +j'avais d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses +leçons et de ses exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses +de l'injure prétendue que j'avais faite à sa famille, et de le remercier +de s'être employé avec lui pour mon élargissement. Nous sortîmes +ensemble, sans avoir dit un mot de ma maîtresse. Je n'osai même parler +d'elle aux guichetiers en leur présence. Hélas! mes tristes +recommandations eussent été bien inutiles! L'ordre cruel était venu en +même temps que celui de ma délivrance. Cette fille infortunée fut +conduite, une heure après, à l'Hôpital, pour y être associée à quelques +malheureuses qui étaient condamnées à subir le même sort. Mon père +m'ayant obligé de le suivre à la maison où il avait pris sa demeure, il +était presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me +dérober de ses yeux pour retourner au Châtelet. Je n'avais dessein que +de faire tenir quelques rafraîchissements à Manon, et de la recommander +au concierge, car je ne me promettais pas que la liberté de la voir me +fût accordée. Je n'avais point encore eu le temps, non plus, de +réfléchir aux moyens de la délivrer. + +Je demandai à parler au concierge. Il avait été content de ma libéralité +et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre +service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait +beaucoup de regret parce qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris point +ce langage. Nous nous entretînmes quelques moments sans nous entendre. À +la fin, s'apercevant que j'avais besoin d'une explication, il me la +donna, telle que j'ai déjà eu horreur de vous la dire, et que j'ai +encore de la répéter. Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus +subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de coeur si +douloureuse, qu'à l'instant que je perdis la connaissance, je me crus +délivré de la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de cette +pensée lorsque je revins à moi. Je tournai mes regards vers toutes les +parties de la chambre et sur moi-même, pour m'assurer si je portais +encore la malheureuse qualité d'homme vivant. Il est certain qu'en ne +suivant que le mouvement naturel qui fait chercher à se délivrer de ses +peines, rien ne pouvait me paraître plus doux que la mort, dans ce +moment de désespoir et de consternation. La religion même ne pouvait me +faire envisager rien de plus insupportable, après la vie, que les +convulsions cruelles dont j'étais tourmenté. Cependant, par un miracle +propre à l'amour, je retrouvai bientôt assez de force pour remercier le +Ciel de m'avoir rendu la connaissance et la raison. Ma mort n'eût été +utile qu'à moi. Manon avait besoin de ma vie pour la délivrer pour la +secourir pour la venger. Je jurai de m'y employer sans ménagement. + +Le concierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du +meilleur de mes amis. Je reçus ses services avec une vive +reconnaissance. Hélas! lui dis-je, vous êtes donc touché de mes peines? +Tout le monde m'abandonne. Mon père même est sans doute un de mes plus +cruels persécuteurs. Personne n'a pitié de moi. Vous seul, dans le +séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez de la compassion +pour le plus misérable de tous, les hommes! Il me conseillait de ne +point paraître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j'étais. +Laissez, laissez, répondis-je en sortant; je vous reverrai plus tôt que +vous ne pensez. Préparez-moi le plus noir de vos cachots; je vais +travailler à le mériter. En effet, mes premières résolutions n'allaient +à rien moins qu'à me défaire des deux G... M... et du Lieutenant général +de Police, et fondre ensuite à main armée sur l'Hôpital, avec tous ceux +que je pourrais engager dans ma querelle. Mon père lui-même eût à peine +été respecté, dans une vengeance qui me paraissait si juste, car le +concierge ne m'avait pas caché que lui et G... M... étaient les auteurs +de ma perte. Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que +l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place +peu à peu à des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis eût +été d'une faible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé sans doute à +me voir ôter tous les moyens de la secourir D'ailleurs, aurais-je eu +recours à un lâche assassinat? Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir à +la vengeance? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour +travailler d'abord à la délivrance de Manon, remettant tout le reste +après le succès de cette importante entreprise. Il me restait peu +d'argent. C'était, néanmoins, un fondement nécessaire, par lequel il +fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse +attendre: M. de T..., mon père et Tiberge. Il y avait peu d'apparence +d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avais honte de fatiguer +l'autre par mes importunités. Mais ce n'est point dans le désespoir +qu'on garde des ménagements. J'allai sur-le-champ au Séminaire de +Saint-Sulpice, sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler +Tiberge. Ses premières paroles me firent comprendre qu'il ignorait +encore mes dernières aventures. Cette idée me fit changer le dessein que +j'avais, de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai, en général, du +plaisir que j'avais eu de revoir mon père, et je le priai ensuite de me +prêter quelque argent, sous prétexte de payer, avant mon départ de +Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me +présenta aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que +j'y trouvai. Je lui offris mon billet; il était trop généreux pour +l'accepter. + +Je tournai de là chez M. de T... Je n'eus point de réserve avec lui. Je +lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines: il en savait déjà +jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre +l'aventure du jeune G... M...; il m'écouta néanmoins, et il me plaignit +beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de +délivrer Manon, il me répondit tristement qu'il y voyait si peu de jour, +qu'à moins d'un secours extraordinaire du Ciel, il fallait renoncer à +l'espérance, qu'il avait passé exprès à l'Hôpital, depuis qu'elle y +était renfermée, qu'il n'avait pu obtenir lui-même la liberté de la +voir; que les ordres du Lieutenant général de Police étaient de la +dernière rigueur et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande +où elle devait entrer était destinée à partir le surlendemain du jour où +nous étions. J'étais si consterné de son discours qu'il eût pu parler +une heure sans que j'eusse pensé à l'interrompre. Il continua de me dire +qu'il ne m'était point allé voir au Châtelet, pour se donner plus de +facilité à me servir lorsqu'on le croirait sans liaison avec moi; que, +depuis quelques heures que j'en étais sorti, il avait eu le chagrin +d'ignorer où je m'étais retiré, et qu'il avait souhaité de me voir +promptement pour me donner le seul conseil dont il semblait que je pusse +espérer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil dangereux, +auquel il me priait de cacher éternellement qu'il eût part: c'était de +choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de +Manon lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point +que je lui parlasse de mon indigence. Voilà cent pistoles, me dit-il, en +me présentant une bourse, qui pourront vous être de quelque usage. Vous +me les remettrez, lorsque la fortune aura rétabli vos affaires. Il +ajouta que, si le soin de sa réputation lui eût permis d'entreprendre +lui-même la délivrance de ma maîtresse, il m'eût offert son bras et son +épée. + +Cette excessive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour +lui marquer ma reconnaissance, toute la vivacité que mon affliction me +laissait de reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien à espérer par la +voie des intercessions, auprès du Lieutenant général de Police. Il me +dit qu'il y avait pensé, mais qu'il croyait cette ressource inutile, +parce qu'une grâce de cette nature ne pouvait se demander sans motif, et +qu'il ne voyait pas bien quel motif on pouvait employer pour se faire un +intercesseur d'une personne grave et puissante; que, si l'on pouvait se +flatter de quelque chose de ce côté-là, ce ne pouvait être qu'en faisant +changer de sentiment à M. de G... M... et à mon père, et en les +engageant à prier eux-mêmes M. le Lieutenant général de Police de +révoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner +le jeune G... M..., quoiqu'il le crût un peu refroidi à son égard par +quelques soupçons qu'il avait conçus de lui à l'occasion de notre +affaire, et il m'exhorta à ne rien omettre, de mon côté, pour fléchir +l'esprit de mon père. + +Ce n'était pas une légère entreprise pour moi, je ne dis pas seulement +par la difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais +par une autre raison qui me faisait même redouter ses approches: je +m'étais dérobé de son logement contre ses ordres, et j'étais fort résolu +de n'y pas retourner depuis que j'avais appris la triste destinée de +Manon. J'appréhendais avec sujet qu'il ne me fît retenir malgré moi, et +qu'il ne me reconduisît de même en province. Mon frère aîné avait usé +autrefois de cette méthode. Il est vrai que j'étais devenu plus âgé, +mais l'âge était une faible raison contre la force. Cependant je trouvai +une voie qui me sauvait du danger; c'était de le faire appeler dans un +endroit public, et de m'annoncer à lui sous un autre nom. Je pris +aussitôt ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M... et moi au +Luxembourg, d'où j'envoyai avertir mon père qu'un gentilhomme de ses +serviteurs était à l'attendre. Je craignais qu'il n'eût quelque peine à +venir parce que la nuit approchait. Il parut néanmoins peu après, suivi +de son laquais. Je le priai de prendre une allée où nous puissions être +seuls. Nous fîmes cent pas, pour le moins, sans parler. Il s'imaginait +bien, sans doute, que tant de préparations ne s'étaient pas faites sans +un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la méditais. + +Enfin, j'ouvris la bouche. Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous êtes +un bon père. Vous m'avez comblé de grâces et vous m'avez pardonné un +nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est-il témoin que j'ai pour +vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux. +Mais il me semble... que votre rigueur... Hé bien! ma rigueur? +interrompit mon père, qui trouvait sans doute que je parlais lentement +pour son impatience. Ah! monsieur repris-je, il me semble que votre +rigueur est extrême, dans le traitement que vous avez fait à la +malheureuse Manon. Vous vous en êtes rapporté à M. de G... M... Sa haine +vous l'a représentée sous les plus noires couleurs. Vous vous êtes formé +d'elle une affreuse idée. Cependant, c'est la plus douce et la plus +aimable créature qui fût jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous +inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus sûr qu'elle +est charmante, que je le suis qu'elle vous l'aurait paru. Vous auriez +pris parti pour elle; vous auriez détesté les noirs artifices de G... +M...; vous auriez eu compassion d'elle et de moi. Hélas! j'en suis sûr +Votre coeur n'est pas insensible; vous vous seriez laissé attendrir. Il +m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne +m'aurait pas permis de finir sitôt. Il voulut savoir à quoi j'avais +dessein d'en venir par un discours si passionné. À vous demander la vie, +répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois +pour l'Amérique. Non, non, me dit-il d'un ton sévère; j'aime mieux te +voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. N'allons donc pas plus +loin! m'écriai-je en l'arrêtant par le bras; ôtez-la-moi, cette vie +odieuse et insupportable, car dans le désespoir où vous me jetez, la +mort sera une faveur pour moi. C'est un présent digne de la main d'un +père. + +Je ne te donnerai que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien +des pères qui n'auraient pas attendu, si longtemps pour être eux-mêmes +tes bourreaux, mais c'est ma bonté excessive qui t'a perdu. + +Je me jetai à ses genoux. Ah! s'il vous en reste encore, lui dis-je en +les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez +que je suis votre fils... Hélas! souvenez-vous de ma mère. Vous l'aimiez +si tendrement! Auriez-vous souffert qu'on l'eût arrachée de vos bras? +Vous l'auriez défendue jusqu'à la mort. Les autres n'ont-ils pas un +coeur comme vous? Peut-on être barbare, après avoir une fois éprouvé ce +que c'est que la tendresse et la douleur? + +Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d'une voix irritée; ce +souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de +douleur si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien, +ajouta-t-il; il m'importune, et ne me fera point changer de résolution. +Je retourne au logis; je t'ordonne de me suivre. Le ton sec et dur avec +lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son coeur était +inflexible. Je m'éloignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui +prît envie de m'arrêter de ses propres mains. N'augmentez pas mon +désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible +que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, après la dureté +avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma +mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera +peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. Comme je me +tournais pour le quitter: Tu refuses donc de me suivre? s'écria-t-il +avec une vive colère. Va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et +rebelle. Adieu, lui dis-je dans mon transport, adieu, père barbare et +dénaturé. + +Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un +furieux jusqu'à la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux +et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes. Ô Ciel! +disais-je, serez-vous aussi impitoyable que les hommes? Je n'ai plus de +secours à attendre que de vous. M. de T... n'était point encore retourné +chez lui, mais il revint après que je l'y eus attendu quelques moments. +Sa négociation n'avait pas réussi mieux que la mienne. Il me le dit d'un +visage abattu. Le jeune G... M..., quoique moins irrité que son père +contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le +solliciter en notre faveur. Il s'en était défendu par la crainte qu'il +avait lui-même de ce vieillard vindicatif, qui s'était déjà fort emporté +contre lui en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne +me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en +avait tracé le plan; j'y réduisis toutes mes espérances. Elles sont bien +incertaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus consolante pour +moi est celle de périr du moins dans l'entreprise. Je le quittai en le +priant de me secourir par ses voeux, et je ne pensai plus qu'à +m'associer des camarades à qui je pusse communiquer une étincelle de mon +courage et de ma résolution. + +Le premier qui s'offrit à mon esprit, fut le même garde du corps que +j'avais employé pour arrêter G... M... J'avais dessein aussi d'aller +passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre, +pendant l'après-midi, pour me procurer un logement. Je le trouvai seul. +Il eut de la joie de me voir sorti du Châtelet. Il m'offrit +affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvait me +rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les +difficultés, mais il fut assez généreux pour entreprendre de les +surmonter. Nous employâmes une partie de la nuit à raisonner sur mon +dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes, dont il s'était servi +dans la dernière occasion, comme de trois braves à l'épreuve. M. de T... +m'avait informé exactement du nombre des archers qui devaient conduire +Manon; ils n'étaient que six. Cinq hommes hardis et résolus suffisaient +pour donner l'épouvante à ces misérables, qui ne sont point capables de +se défendre honorablement lorsqu'ils peuvent éviter le péril du combat +par une lâcheté. Comme je ne manquais point d'argent, le garde du corps +me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de notre +attaque. Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et +chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces +préparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui +n'oseraient paraître dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du +régiment. Je lui mis entre les mains les cent pistoles que j'avais +reçues de M. de T... Elles furent employées, le lendemain, jusqu'au +dernier sol. Les trois soldats passèrent en revue devant moi. Je les +animai par de grandes promesses, et pour leur ôter toute défiance, je +commençai par leur faire présent, à chacun, de dix pistoles. Le jour de +l'exécution étant venu, j'en envoyai un de grand matin à l'Hôpital, pour +s'instruire, par ses propres yeux, du moment auquel les archers +partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris cette précaution +que par un excès d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle +avait été absolument nécessaire. J'avais compté sur quelques fausses +informations qu'on m'avait données de leur route, et, m'étant persuadé +que c'était à La Rochelle que cette déplorable troupe devait être +embarquée, j'aurais perdu mes peines à l'attendre sur le chemin +d'Orléans. Cependant, je fus informé, par le rapport du soldat aux +gardes qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'était du +Havre-de-Grâce qu'elle devait partir pour l'Amérique. + +Nous nous rendîmes aussitôt à la Porte Saint-Honoré, observant de +marcher par des rues différentes. Nous nous réunîmes au bout du +faubourg. Nos chevaux étaient frais. Nous ne tardâmes point à découvrir +les six gardes et les deux misérables voitures que vous vîtes à Pacy, il +y a deux ans. Ce spectacle faillit de m'ôter la force et la +connaissance. Ô fortune, m'écriai-je, fortune cruelle! accorde-moi ici, +du moins, là mort ou la victoire. Nous tînmes conseil un moment sur la +manière dont nous ferions notre attaque. Les archers n'étaient guère +plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper en +passant au travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin +tournait. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les +surprendre en fondant tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pensée et +je fus le premier à piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejeté +impitoyablement mes voeux. Les archers, voyant cinq cavaliers accourir +vers eux, ne doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer. Ils se +mirent en défense, en préparant leurs baïonnettes et leurs fusils d'un +air assez résolu. Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du +corps et moi, ôta tout d'un coup le courage à nos trois lâches +compagnons. Ils s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entre eux +quelques mots que je n'entendis point, ils tournèrent la tête de leurs +chevaux, pour reprendre le chemin de Paris à bride abattue. Dieux! me +dit le garde du corps, qui paraissait aussi éperdu que moi de cette +infâme désertion, qu'allons-nous faire? Nous ne sommes que deux. J'avais +perdu la voix, de fureur et d'étonnement. Je m'arrêtai, incertain si ma +première vengeance ne devait pas s'employer à la poursuite et au +châtiment des lâches qui m'abandonnaient. Je les regardais fuir et je +jetais les yeux, de l'autre côté, sur les archers. S'il m'eût été +possible de me partager, j'aurais fondu tout à la fois sur ces deux +objets de ma rage; je les dévorais tous ensemble. Le garde du corps, qui +jugeait de mon incertitude par le mouvement égaré de mes yeux, me pria +d'écouter son conseil. N'étant que deux, me dit-il, il y aurait de la +folie à attaquer six hommes aussi bien armés que nous et qui paraissent +nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris et tâcher de +réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient +faire de grandes journées avec deux pesantes voitures; nous les +rejoindrons demain sans peine. + +Je fis un moment de réflexion sur ce parti, mais, ne voyant de tous +côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement +désespérée. Ce fut de remercier mon compagnon de ses services, et, loin +d'attaquer les archers, je résolus d'aller avec soumission, les prier de +me recevoir dans leur troupe pour accompagner Manon avec eux jusqu'au +Havre-de-Grâce et passer ensuite au-delà des mers avec elle. Tout le +monde me persécute ou me trahit, dis-je au garde du corps. Je n'ai plus +de fond à faire sur personne. Je n'attends plus rien, ni de la fortune, +ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble; il ne me reste +plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux à toute espérance. +Puisse le Ciel récompenser votre générosité! Adieu, je vais aider mon +mauvais sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement. +Il fit inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le +priai de me laisser suivre mes résolutions et de me quitter +sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que +notre dessein était de les attaquer. + +J'allai seul vers eux, d'un pas lent et le visage si consterné qu'ils ne +durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient +néanmoins en défense. Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je, en les +abordant; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des +grâces. Je les priai de continuer leur chemin sans défiance et je leur +appris, en marchant, les faveurs que j'attendais d'eux. Ils consultèrent +ensemble de quelle manière ils devaient recevoir cette ouverture. Le +chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me répondit que les +ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives étaient d'une +extrême rigueur; que je lui paraissais néanmoins si joli homme que lui +et ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir; mais que je +devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me +restait environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi +consistait le fond de ma bourse. Hé bien! me dit l'archer nous en +userons généreusement. Il ne vous coûtera qu'un écu par heure pour +entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus; c'est le prix +courant de Paris. Je ne leur avais pas parlé de Manon en particulier +parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils +s'imaginèrent d'abord que ce n'était qu'une fantaisie de jeune homme qui +me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures; mais +lorsqu'ils crurent s'être aperçus que j'étais amoureux, ils augmentèrent +tellement le tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de +Mantes, où nous avions couché, le jour que nous arrivâmes à Pacy. + +Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon +pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque +j'eus obtenu des gardes la liberté d'approcher de son chariot? Ah! les +expressions ne rendent jamais qu'à demi les sentiments du coeur. Mais +figurez-vous ma pauvre maîtresse enchaînée par le milieu du corps, +assise sur quelques poignées de paille, la tête appuyée languissamment +sur un côté de la voiture, le visage pâle et mouillé d'un ruisseau de +larmes qui se faisaient un passage au travers de ses paupières, +quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n'avait pas même +eu la curiosité de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses +gardes, qui craignaient d'être attaqués. Son linge était sale et +dérangé, ses mains délicates exposées à l'injure de l'air; enfin, tout +ce composé charmant, cette figure capable de ramener l'univers à +l'idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables. +J'employai quelque temps à la considérer en allant à cheval à côté du +chariot. J'étais si peu à moi-même que je fus sur le point, plusieurs +fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations +fréquentes m'attirèrent d'elle quelques regards. Elle me reconnut, et je +remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter +hors de la voiture pour venir à moi; mais, étant retenue par sa chaîne, +elle retomba dans sa première attitude. Je priai les archers d'arrêter +un moment par compassion; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon +cheval pour m'asseoir auprès d'elle. Elle était si languissante et si +affaiblie qu'elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni +remuer ses mains. Je les mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs, +et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l'un et +l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu +d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque nous eûmes +retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu. Il semblait que la honte +et la douleur eussent altéré les organes de sa voix; le son en était +faible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et de +la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir +du moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque +je l'eus assurée que rien n'était capable de me séparer d'elle et que +j'étais disposé à la suivre jusqu'à l'extrémité du monde pour prendre +soin d'elle, pour la servir pour l'aimer et pour attacher +inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se +livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que j'appréhendai +quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion. Tous les mouvements +de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés sur +moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force d'achever +quelques mots qu'elle commençait. Il lui en échappait néanmoins +quelques-uns. C'étaient des marques d'admiration sur mon amour, de +tendres plaintes de son excès, des doutes qu'elle pût être assez +heureuse pour m'avoir inspiré une passion si parfaite, des instances +pour me faire renoncer au dessein de la suivre et chercher ailleurs un +bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais espérer avec +elle. + +En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans +ses regards et dans la certitude que j'avais de son affection. J'avais +perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime; mais j'étais +maître du coeur de Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe, +vivre en Amérique, que m'importait-il en quel endroit vivre, si j'étais +sûr d'y être heureux en y vivant avec ma maîtresse? Tout l'univers +n'est-il pas la patrie de deux amants fidèles? Ne trouvent-ils pas l'un +dans l'autre, père, mère, parents, amis, richesses et félicité? Si +quelque chose me causait de l'inquiétude, c'était la crainte de voir +Manon exposée aux besoins de l'indigence. Je me supposais déjà, avec +elle, dans une région inculte et habitée par des sauvages. Je suis bien +sûr disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M... +et mon père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les +relations qu'on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la nature. +Ils ne connaissent ni les fureurs de l'avarice, qui possèdent G... M..., +ni les idées fantastiques de l'honneur qui m'ont fait un ennemi de mon +père. Ils ne troubleront point deux amants qu'ils verront vivre avec +autant de simplicité qu'eux. J'étais donc tranquille de ce côté-là. Mais +je ne me formais point des idées romanesques par rapport aux besoins +communs de la vie. J'avais éprouvé trop souvent qu'il y a des nécessités +insupportables, surtout pour une fille délicate qui est accoutumée à une +vie commode et abondante. J'étais au désespoir d'avoir épuisé +inutilement ma bourse et que le peu d'argent qui me restait fût encore +sur le point de m'être ravi par la friponnerie des archers. Je concevais +qu'avec une petite somme j'aurais pu espérer non seulement de me +soutenir quelque temps contre la misère en Amérique, où l'argent était +rare, mais d'y former même quelque entreprise pour un établissement +durable. Cette considération me fit naître la pensée d'écrire à Tiberge, +que j'avais toujours trouvé si prompt à m'offrir les secours de +l'amitié. J'écrivis, dès la première ville où nous passâmes. Je ne lui +apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je +prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce, où je lui confessais +que j'étais allé conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles. +Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste. +Vous voyez bien que c'est la dernière fois que j'importune votre +affection et que, ma malheureuse maîtresse m'étant enlevée pour +toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui +adoucissent son sort et mes mortels regrets. + +Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent découvert la +violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs +moindres faveurs, ils me réduisirent bientôt à la dernière indigence. +L'amour d'ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je +m'oubliais du matin au soir près de Manon, et ce n'était plus par heure +que le temps m'était mesuré, c'était par la longueur entière des jours. +Enfin, ma bourse étant tout à fait vide, je me trouvai exposé aux +caprices et à la brutalité de six misérables, qui me traitaient avec une +hauteur insupportable. Vous en fûtes témoin à Pacy. Votre rencontre fut +un heureux moment de relâche, qui me fut accordé par la fortune. Votre +pitié, à la vue de mes peines, fut ma seule recommandation auprès de +votre coeur généreux. Le secours, que vous m'accordâtes libéralement, +servit à me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse +avec plus de fidélité que je ne l'espérais. + +Nous arrivâmes au Havre. J'allai d'abord à la poste. Tiberge n'avait +point encore eu le temps de me répondre. Je m'informai exactement quel +jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux +jours après, et par une étrange disposition de mon mauvais sort, il se +trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel +j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous représenter mon désespoir Quoi! +m'écriai-je, dans le malheur même, il faudra toujours que je sois +distingué par des excès! Manon répondit: Hélas! une vie si malheureuse +mérite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher +Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères! Irons-nous +les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans +doute, à d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un +supplice? Mourons, me répéta-t-elle; ou du moins, donne-moi la mort, et +va chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse. Non, +non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'être +malheureux avec vous. Son discours me fit trembler. Je jugeai qu'elle +était accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre un air plus +tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de désespoir. +Je résolus de tenir la même conduite à l'avenir; et j'ai éprouvé, dans +la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage à une femme +que l'intrépidité d'un homme qu'elle aime. + +Lorsque j'eus perdu l'espérance de recevoir du secours de Tiberge, je +vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint à ce qui me restait +encore de vos libéralités, me composa la petite somme de dix-sept +pistoles. J'en employai sept à l'achat de quelques soulagements +nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le +fondement de notre fortune et de nos espérances en Amérique. Je n'eus +point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors +des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la +colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste +de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour +Tiberge. Elle était touchante et capable de l'attendrir sans doute, au +dernier point, puisqu'elle lui fit prendre une résolution qui ne pouvait +venir que d'un fond infini de tendresse et de générosité pour un ami +malheureux. + +Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable. +J'obtins du capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la +bonté de nous regarder d'un autre oeil que le commun de nos misérables +associés. Je l'avais pris en particulier dès le premier jour, et, pour +m'attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une +partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un +mensonge honteux en lui disant que j'étais marié à Manon. Il feignit de +le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en reçûmes des marques +pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir +honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire +respecter des compagnons de notre misère. J'avais une attention +continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon. +Elle le remarquait bien, et cette vue, jointe au vif ressentiment de +l'étrange extrémité où je m'étais réduit pour elle, la rendait si tendre +et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que +c'était, entre elle et moi, une perpétuelle émulation de services et +d'amour. Je ne regrettais point l'Europe. Au contraire, plus nous +avancions vers l'Amérique, plus je sentais mon coeur s'élargir et +devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des +nécessités absolues de la vie, j'aurais remercié la fortune d'avoir +donné un tour si favorable à nos malheurs. + +Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage +désiré. Le pays ne nous offrit rien d'agréable à la première vue. +C'étaient des campagnes stériles et inhabitées, où l'on voyait à peine +quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle trace +d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques +pièces de notre artillerie, nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir +une troupe de citoyens du Nouvel Orléans, qui s'approchèrent de nous +avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas découvert la ville. +Elle est cachée, de ce côté-là, par une petite colline. Nous fûmes reçus +comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitants s'empressaient +pour nous faire mille questions sur l'état de la France et sur les +différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme +leurs frères et comme de chers compagnons qui venaient partager leur +misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux, +mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu'on nous +avait vanté jusqu'alors comme une bonne ville, n'était qu'un assemblage +de quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six +cents personnes. La maison du Gouverneur nous parut un peu distinguée +par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par quelques +ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé. + +Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint longtemps en secret +avec le capitaine, et, revenant ensuite à nous, il considéra, l'une +après l'autre, toutes les filles qui étaient arrivées par le vaisseau. +Elles étaient au nombre de trente, car nous en avions trouvé au Havre +une autre bande, qui s'était jointe à la nôtre. Le Gouverneur, les ayant +longtemps examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui +languissaient dans l'attente d'une épouse. Il donna les plus jolies aux +principaux et le reste fut tiré au sort. Il n'avait point encore parlé à +Manon, mais, lorsqu'il eut ordonné aux autres de se retirer il nous fit +demeurer elle et moi. J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous +êtes mariés et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes +d'esprit et de mérite. Je n'entre point dans les raisons qui ont causé +votre malheur mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre +que votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre +sort, et vous contribuerez vous-même à me faire trouver quelque agrément +dans ce lieu sauvage et désert. Je lui répondis de la manière que je +crus la plus propre à confirmer l'idée qu'il avait de nous. Il donna +quelques ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et +il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse, +pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions, en +public, sur le fond de nos aventures. La conversation fut générale, et, +malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de +contribuer à la rendre agréable. + +Le soir il nous fit conduire au logement qu'on nous avait préparé. Nous +trouvâmes une misérable cabane, composée de planches et de boue, qui +consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier +au-dessus. Il y avait fait mettre cinq ou six chaises et quelques +commodités nécessaires à la vie. Manon parut effrayée à la vue d'une si +triste demeure. C'était pour moi qu'elle s'affligeait, beaucoup plus que +pour elle-même. Elle s'assit, lorsque nous fûmes seuls, et elle se mit à +pleurer amèrement. J'entrepris d'abord de la consoler, mais lorsqu'elle +m'eut fait entendre que c'était moi seul qu'elle plaignait, et qu'elle +ne considérait, dans nos malheurs communs, que ce que j'avais à +souffrir, j'affectai de montrer assez de courage, et même assez de joie +pour lui en inspirer. De quoi me plaindrais-je? lui dis-je. Je possède +tout ce que je désire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Quel autre bonheur me +suis-je jamais proposé? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne +la trouve pas si désespérée. Le Gouverneur est un homme civil; il nous a +marqué de la considération; il ne permettra pas que nous manquions du +nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté de notre cabane et la +grossièreté de nos meubles, vous avez pu remarquer qu'il y a peu de +personnes ici qui paraissent mieux logées et mieux meublées que nous. Et +puis, tu es une chimiste admirable, ajoutai-je en l'embrassant, tu +transformes tout en or. + +Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me répondit-elle, +car s'il n'y eut jamais d'amour tel que le vôtre, il est impossible +aussi d'être aimé plus tendrement que vous l'êtes. Je me rends justice, +continua-t-elle. Je sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux +attachement que vous avez pour moi. Je vous ai causé des chagrins, que +vous n'avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J'ai été légère et +volage, et même en vous aimant éperdument, comme j'ai toujours fait, je +n'étais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire combien je suis +changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre +départ de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet. +J'ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez commencé à les partager. +Je n'ai pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me +console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne +cesse point de me reprocher mes inconstances et de m'attendrir en +admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui +n'en était pas digne, et qui ne payerait pas bien de tout son sang, +ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié des peines qu'elle +vous a causées. + +Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le prononça firent sur moi +une impression si étonnante, que je crus sentir une espèce de division +dans mon âme. Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chère Manon. Je +n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton +affection; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. Ô Dieu! +m'écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assuré du coeur de +Manon. Il est tel que je l'ai souhaité pour être heureux; je ne puis +plus cesser de l'être à présent. Voilà ma félicité bien établie. Elle +l'est, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais où je +puis compter aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces +charmantes idées, qui changèrent ma cabane en un palais digne du premier +roi du monde. L'Amérique me parut un lieu de délices après cela. C'est +au Nouvel Orléans qu'il faut venir, disais-je souvent à Manon, quand on +veut goûter les vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu'on s'aime sans +intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent +chercher de l'or; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouvé des +trésors bien plus estimables. + +Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du Gouverneur. Il eut la bonté, +quelques semaines après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui +vint à vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne fût pas bien distingué, je +l'acceptai comme une faveur du Ciel. Il me mettait en état de vivre sans +être à charge à personne. Je pris un valet pour moi et une servante pour +Manon. Notre petite fortune s'arrangea. J'étais réglé dans ma conduite; +Manon ne l'était pas moins. Nous ne laissions point échapper l'occasion +de rendre service et de faire du bien à nos voisins. Cette disposition +officieuse et la douceur de nos manières nous attirèrent la confiance et +l'affection de toute la colonie. Nous fûmes en peu de temps si +considérés, que nous passions pour les premières personnes de la ville +après le Gouverneur. + +L'innocence de nos occupations, et la tranquillité où nous étions +continuellement, servirent à nous faire rappeler insensiblement des +idées de religion. Manon n'avait jamais été une fille impie. Je n'étais +pas non plus de ces libertins outrés, qui font gloire d'ajouter +l'irréligion à la dépravation des moeurs. L'amour et la jeunesse avaient +causé tous nos désordres. L'expérience commençait à nous tenir lieu +d'âge; elle fit sur nous le même effet que les années. Nos +conversations, qui étaient toujours réfléchies, nous mirent +insensiblement dans le goût d'un amour vertueux. Je fus le premier qui +proposai ce changement à Manon. Je connaissais les principes de son +coeur. Elle était droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité +qui dispose toujours à la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait +une chose à notre bonheur. C'est, lui dis-je, de le faire approuver du +Ciel. Nous avons l'âme trop belle, et le coeur trop bien fait, l'un et +l'autre, pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y +avoir vécu en France, où il nous était également impossible de cesser de +nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime; mais en +Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n'avons plus à +ménager les lois arbitraires du rang et de la bienséance, où l'on nous +croit même mariés, qui empêche que nous ne le soyons bientôt +effectivement et que nous n'anoblissions notre amour par des serments +que la religion autorise? Pour moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de +nouveau en vous offrant mon coeur et ma main, mais je suis prêt à vous +en renouveler le don au pied d'un autel. Il me parut que ce discours la +pénétrait de joie. Croiriez-vous, me répondit-elle, que j'y ai pensé +mille fois, depuis que nous sommes en Amérique? La crainte de vous +déplaire m'a fait renfermer ce désir dans mon coeur. Je n'ai point la +présomption d'aspirer à la qualité de votre épouse. Ah! Manon, +répliquai-je, tu serais bientôt celle d'un roi, si le Ciel m'avait fait +naître avec une couronne. Ne balançons plus. Nous n'avons nul obstacle à +redouter. J'en veux parler dès aujourd'hui au Gouverneur et lui avouer +que nous l'avons trompé jusqu'à ce jour. Laissons craindre aux amants +vulgaires, ajoutai-je, les chaînes indissolubles du mariage. Ils ne les +craindraient pas s'ils étaient sûrs, comme nous, de porter toujours +celles de l'amour. Je laissai Manon au comble de la joie, après cette +résolution. + +Je suis persuadé qu'il n'y a point d'honnête homme au monde qui n'eût +approuvé mes vues dans les circonstances où j'étais, c'est-à-dire +asservi fatalement à une passion que je ne pouvais vaincre et combattu +par des remords que je ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il +quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice, si je gémis de la rigueur +du Ciel à rejeter un dessein que je n'avais formé que pour lui plaire? +Hélas! que dis-je, à le rejeter? Il l'a puni comme un crime. Il m'avait +souffert avec patience tandis que je marchais aveuglément dans la route +du vice, et ses plus rudes châtiments m'étaient réservés lorsque je +commençais à retourner à la vertu. Je crains de manquer de force pour +achever le récit du plus funeste événement qui fût jamais. + +J'allai chez le Gouverneur comme j'en étais convenu avec Manon, pour le +prier de consentir à la cérémonie de notre mariage. Je me serais bien +gardé d'en parler, à lui ni à personne, si j'eusse pu me promettre que +son aumônier, qui était alors le seul prêtre de la ville, m'eût rendu ce +service sans sa participation; mais, n'osant espérer qu'il voulût +s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agir ouvertement. Le +Gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement +cher. C'était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il +n'était point marié. La beauté de Manon l'avait touché dès le jour de +notre arrivée; et les occasions sans nombre qu'il avait eues de la voir, +pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu'il +se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé, +avec son oncle et toute la ville; que j'étais réellement marié, il +s'était rendu maître de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien +éclater et son zèle s'était même déclaré pour moi, dans plusieurs +occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son oncle, lorsque +j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui m'obligeât de lui faire +un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point difficulté de +m'expliquer en sa présence. Le Gouverneur m'écouta avec sa bonté +ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit +avec plaisir, et, lorsque je le priai d'assister à la cérémonie que je +méditais, il eut la générosité de s'engager à faire toute la dépense de +la fête. Je me retirai fort content. + +Une heure après, je vis entrer l'aumônier chez moi. Je m'imaginai qu'il +venait me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, après +m'avoir salué froidement, il me déclara, en deux mots, que M. le +Gouverneur me défendait d'y penser, et qu'il avait d'autres vues sur +Manon. D'autres vues sur Manon! lui dis-je, avec un mortel saisissement +de coeur, et quelles vues donc, Monsieur l'aumônier? Il me répondit que +je n'ignorais pas que M. le Gouverneur était le maître; que Manon ayant +été envoyée de France pour la colonie, c'était à lui à disposer d'elle; +qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait mariée, +mais, qu'ayant appris de moi-même qu'elle ne l'était point, il jugeait à +propos de la donner à M. Synnelet, qui en était amoureux. Ma vivacité +l'emporta sur ma prudence. J'ordonnai fièrement à l'aumônier de sortir +de ma maison, en jurant que le Gouverneur, Synnelet et toute la ville +ensemble n'oseraient porter la main sur ma femme, ou ma maîtresse, comme +ils voudraient l'appeler. + +Je fis part aussitôt à Manon du funeste message que je venais de +recevoir. Nous jugeâmes que Synnelet avait séduit l'esprit de son oncle +depuis mon retour et que c'était l'effet de quelque dessein médité +depuis longtemps. Ils étaient les plus forts. Nous nous trouvions dans +le Nouvel Orléans comme au milieu de la mer c'est-à-dire séparés du +reste du monde par des espaces immenses. Où fuir? dans un pays inconnu, +désert, ou habité par des bêtes féroces, et par des sauvages aussi +barbares qu'elles? J'étais estimé dans la ville, mais je ne pouvais +espérer d'émouvoir assez le peuple en ma faveur pour en espérer un +secours proportionné au mal. Il eût fallu de l'argent; j'étais pauvre. +D'ailleurs, le succès d'une émotion populaire était incertain, et si la +fortune nous eût manqué, notre malheur serait devenu sans remède. Je +roulais toutes ces pensées dans ma tête. J'en communiquais une partie à +Manon. J'en formais de nouvelles sans écouter sa réponse. Je prenais un +parti; je le rejetais pour en prendre un autre. Je parlais seul, je +répondais tout haut à mes pensées; enfin j'étais dans une agitation que +je ne saurais comparer à rien parce qu'il n'y en eut jamais d'égale. +Manon avait les yeux sur moi. Elle jugeait, par mon trouble, de la +grandeur du péril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette +tendre fille n'osait pas même ouvrir la bouche pour m'exprimer ses +craintes. Après une infinité de réflexions, je m'arrêtai à la résolution +d'aller trouver le Gouverneur pour m'efforcer de le toucher par des +considérations d'honneur et par le souvenir de mon respect et de son +affection. Manon voulut s'opposer à ma sortie. Elle me disait, les +larmes aux yeux: Vous allez à la mort. Ils vont vous tuer Je ne vous +reverrai plus. Je veux mourir avant vous. Il fallut beaucoup d'efforts +pour la persuader de la nécessité où j'étais de sortir et de celle qu'il +y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me +reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'était sur +elle-même que devaient tomber toute la colère du Ciel et la rage de nos +ennemis. + +Je me rendis au fort. Le Gouverneur était avec son aumônier Je +m'abaissai, pour le toucher, à des soumissions qui m'auraient fait +mourir de honte si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le +pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur +un coeur qui n'est pas celui d'un tigre féroce et cruel. Ce barbare ne +fit à mes plaintes que deux réponses, qu'il répéta cent fois: Manon, me +dit-il, dépendait de lui; il avait donné sa parole à son neveu. J'étais +résolu de me modérer jusqu'à l'extrémité. Je me contentai de lui dire +que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je +consentirais plutôt qu'à la perte de ma maîtresse. + +Je fus trop persuadé, en sortant, que je n'avais rien à espérer de cet +opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille fois pour son neveu. +Cependant, je persistai dans le dessein de conserver jusqu'à la fin un +air de modération, résolu, si l'on en venait aux excès d'injustice, de +donner à l'Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles scènes +que l'amour ait jamais produites. Je retournais chez moi, en méditant +sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait hâter ma ruine, me fit +rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées. +J'ai dit qu'il était brave; il vint à moi. Ne me cherchez-vous pas? me +dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prévu +qu'il faudrait se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le +plus heureux. Je lui répondis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que +ma mort qui pût finir nos différends. Nous nous écartâmes d'une centaine +de pas hors de la ville. Nos épées se croisèrent; je le blessai et je le +désarmai presque en même temps. Il fut si enragé de son malheur qu'il +refusa de me demander la vie et de renoncer à Manon. J'avais peut-être +le droit de lui ôter tout d'un coup l'un et l'autre, mais un sang +généreux ne se dément jamais. Je lui jetai son épée. Recommençons, lui +dis-je, et songez que c'est sans quartier Il m'attaqua avec une furie +inexprimable. Je dois confesser que je n'étais pas fort dans les armes, +n'ayant eu que trois mois de salle à Paris. L'amour conduisait mon épée. +Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre, mais je le +pris sur le temps et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba à +mes pieds sans mouvement. + +Malgré la joie que donne la victoire après un combat mortel, je +réfléchis aussitôt sur les conséquences de cette mort. Il n'y avait, +pour moi, ni grâce ni délai de supplice à espérer. Connaissant, comme je +faisais, la passion du Gouverneur pour son neveu, j'étais certain que ma +mort ne serait pas différée d'une heure après la connaissance de la +sienne. Quelque pressante que fût cette crainte, elle n'était pas la +plus forte cause de mon inquiétude. Manon, l'intérêt de Manon, son péril +et la nécessité de la perdre, me troublaient jusqu'à répandre de +l'obscurité sur mes yeux et à m'empêcher de reconnaître le lieu où +j'étais. Je regrettai le sort de Synnelet. Une prompte mort me semblait +le seul remède de mes peines. Cependant, ce fut cette pensée même qui me +fit rappeler vivement mes esprits et qui me rendit capable de prendre +une résolution. Quoi! je veux mourir, m'écriai-je, pour finir mes +peines? Il y en a donc que j'appréhende plus que la perte de ce que +j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux plus cruelles extrémités pour secourir +ma maîtresse, et remettons à mourir après les avoir souffertes +inutilement. Je repris le chemin de la ville. J'entrai chez moi. J'y +trouvai Manon à demi morte de frayeur et d'inquiétude. Ma présence la +ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible accident qui venait de +m'arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras, au récit de la +mort de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure à +lui faire retrouver le sentiment.. + +J'étais à demi mort moi-même. Je ne voyais pas le moindre jour à sa +sûreté, ni à la mienne. Manon, que ferons-nous? lui dis-je lorsqu'elle +eut repris un peu de force. Hélas! qu'allons-nous faire? Il faut +nécessairement que je m'éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville? +Oui, demeurez-y. Vous pouvez encore y être heureuse; et moi je vais, +loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre les griffes +des bêtes féroces. Elle se leva malgré sa faiblesse; elle me prit la +main pour me conduire vers la porte. Fuyons ensemble, me dit-elle, ne +perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir été trouvé par +hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous éloigner. Mais, chère +Manon! repris-je tout éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller. +Voyez-vous quelque ressource? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez de +vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête au +Gouverneur? Cette proposition ne fit qu'augmenter son ardeur à partir. +Il fallut la suivre. J'eus encore assez de présence d'esprit, en +sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avais dans ma +chambre et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes +poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étaient dans la chambre +voisine, que nous partions pour la promenade du soir, nous avions cette +coutume tous les jours, et nous nous éloignâmes de la ville, plus +promptement que la délicatesse de Manon ne semblait le permettre. + +Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le lieu de notre +retraite, je ne laissais pas d'avoir deux espérances, sans lesquelles +j'aurais préféré la mort à l'incertitude de ce qui pouvait arriver à +Manon. J'avais acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix +mois que j'étais en Amérique, pour ne pas ignorer de quelle manière on +apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains, sans +courir à une mort certaine. J'avais même appris quelques mots de leur +langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions +que j'avais eues de les voir. Avec cette triste ressource, j'en avais +une autre du côté des Anglais qui ont, comme nous, des établissements +dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'étais effrayé de +l'éloignement. Nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de +stériles campagnes de plusieurs journées de largeur, et quelques +montagnes si hautes et si escarpées que le chemin en paraissait +difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me +flattais, néanmoins, que nous pourrions tirer parti de ces deux +ressources: des sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglais pour +nous recevoir dans leurs habitations. + +Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, +c'est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa +constamment de s'arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me +confessa qu'il lui était impossible d'avancer davantage. Il était déjà +nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu +trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de +changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant +notre départ. Je m'opposai en vain à ses volontés. J'aurais achevé de +l'accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de me +croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre +conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je +reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut +satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas +son tour! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la +terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré +elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de +moins incommode. J'échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la +chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d'elle, +et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu! +que mes voeux étaient vifs et sincères! et par quel rigoureux jugement +aviez-vous résolu de ne les pas exaucer! + +Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous +raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée +à le pleurer Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon +âme semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de +l'exprimer. + +Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma +chère maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans +la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, +en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les +approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, +faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix +faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce +discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y +répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs +fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, +dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent +connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi +que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses +dernières expressions. Je la perdis; je reçus d'elle des marques d'amour +au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous +apprendre de ce fatal et déplorable événement. + +Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, +assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie +languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais +plus heureuse. + +Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage +et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais +je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait +exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je +formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. +J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et +la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour +me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais +apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le +triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile +d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne +couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais +j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse. +J'y plaçai l'idole de mon coeur après avoir pris soin de l'envelopper de +tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans +cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois, avec toute l'ardeur du +plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai +longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes +forces recommençant à s'affaiblir et craignant d'en manquer tout à fait +avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein +de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. +Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et +fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le +secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous +paraîtra difficile à croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce +lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir +de ma bouche. La consternation profonde où j'étais et le dessein +déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du +désespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la +posture où j'étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et +de sentiment qui me restait. + +Après ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de +si peu d'importance, qu'elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien +prendre à l'écouter. Le corps de Synnelet ayant été rapporté à la ville +et ses plaies visitées avec soin, il se trouva, non seulement qu'il +n'était pas mort, mais qu'il n'avait pas même reçu de blessure +dangereuse. Il apprit à son oncle de quelle manière les choses s'étaient +passées entre nous, et sa générosité le porta sur-le-champ à publier les +effets de la mienne. On me fit chercher, et mon absence, avec Manon, me +fit soupçonner d'avoir pris le parti de la fuite. Il était trop tard +pour envoyer sur mes traces; mais le lendemain et le jour suivant furent +employés à me poursuivre. On me trouva, sans apparence de vie, sur la +fosse de Manon, et ceux qui me découvrirent en cet état, me voyant +presque nu et sanglant de ma blessure, ne doutèrent point que je n'eusse +été volé et assassiné. Ils me portèrent à la ville. Le mouvement du +transport réveilla mes sens. Les soupirs que je poussai, en ouvrant les +yeux et en gémissant de me retrouver parmi les vivants, firent connaître +que j'étais encore en état de recevoir du secours. On m'en donna de trop +heureux. Je ne laissai pas d'être renfermé dans une étroite prison. Mon +procès fut instruit, et, comme Manon ne paraissait point, on m'accusa de +m'être défait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je +racontai naturellement ma pitoyable aventure. Synnelet, malgré les +transports de douleur où ce récit le jeta, eut la générosité de +solliciter ma grâce. Il l'obtint. J'étais si faible qu'on fut obligé de +me transporter de la prison dans mon lit, où je fus retenu pendant trois +mois par une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait point. +J'invoquais continuellement la mort et je m'obstinai longtemps à rejeter +tous les remèdes. Mais le Ciel, après m'avoir puni avec tant de rigueur +avait dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses châtiments. Il +m'éclaira de ses lumières, qui me firent rappeler des idées dignes de ma +naissance et de mon éducation. La tranquillité ayant commencé de +renaître un peu dans mon âme, ce changement fut suivi de près par ma +guérison. Je me livrai entièrement aux inspirations de l'honneur, et je +continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les vaisseaux de +France qui vont, une fois chaque année, dans cette partie de l'Amérique. +J'étais résolu de retourner dans ma patrie pour y réparer, par une vie +sage et réglée, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin de +faire transporter le corps de ma chère maîtresse dans un lieu honorable. + +Ce fut environ six semaines après mon rétablissement que, me promenant +seul, un jour sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires +de commerce amenaient au Nouvel Orléans. J'étais attentif au +débarquement de l'équipage. Je fus frappé d'une surprise extrême en +reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s'avançaient vers la ville. Ce +fidèle ami me remit de loin, malgré les changements que la tristesse +avait faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage +avait été le désir de me voir et de m'engager à retourner en France; +qu'ayant reçu la lettre que je lui avais écrite du Havre, il s'y était +rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais; qu'il +avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon départ et qu'il +serait parti sur le champ pour me suivre, s'il eût trouvé un vaisseau +prêt à faire voile; qu'il en avait cherché pendant plusieurs mois dans +divers ports et qu'en ayant enfin rencontré un, à Saint-Malo, qui levait +l'ancre pour la Martinique, il s'y était embarqué, dans l'espérance de +se procurer de là un passage facile au Nouvel Orléans; que, le vaisseau +malouin ayant été pris en chemin par des corsaires espagnols et conduit +dans une de leurs îles, il s'était échappé par adresse; et qu'après +diverses courses, il avait trouvé l'occasion du petit bâtiment qui +venait d'arriver pour se rendre heureusement près de moi. + +Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si généreux et +si constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le maître de tout ce +que je possédais. Je lui appris tout ce qui m'était arrivé depuis mon +départ de France, et pour lui causer une joie à laquelle il ne +s'attendait pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu'il avait +jetées autrefois dans mon coeur commençaient à produire des fruits dont +il allait être satisfait. Il me protesta qu'une si douce assurance le +dédommageait de toutes les fatigues de son voyage. + +Nous avons passé deux mois ensemble au Nouvel Orléans, pour attendre +l'arrivée des vaisseaux de France, et nous étant enfin mis en mer nous +prîmes terre, il y a quinze jours, au Havre-de-Grâce. J'écrivis à ma +famille en arrivant. J'ai appris, par la réponse de mon frère aîné, la +triste nouvelle de la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec trop +de raison, que mes égarements n'aient contribué. Le vent étant favorable +pour Calais, je me suis embarqué aussitôt, dans le dessein de me rendre +à quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, où +mon frère m'écrit qu'il doit attendre mon arrivée. + +FIN DE LA DEUXIEME PARTIE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Manon Lescaut, by Abbé Prévost + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANON LESCAUT *** + +***** This file should be named 17983-8.txt or 17983-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/8/17983/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Manon Lescaut + +Author: Abbé Prévost + +Release Date: March 14, 2006 [EBook #17983] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANON LESCAUT *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Abbé Prévost</h1> +<h1>MANON LESCAUT</h1> +<h3>(1731)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3><a name="table" id="table">Table des matières</a></h3> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#AVIS_DE_LAUTEUR_DES"><b>AVIS DE L'AUTEUR</b></a><br /> +<a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIERE PARTIE</b></a><br /> +<a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXIEME PARTIE</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AVIS_DE_LAUTEUR_DES" id="AVIS_DE_LAUTEUR_DES"></a><a href="#table">AVIS DE L'AUTEUR</a></h2> +<h2><a href="#table">DES</a></h2> + +<h3><a href="#table">Mémoires d'un Homme de Qualité</a></h3> + + +<p>Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes Mémoires les aventures du +chevalier des Grieux, il m'a semblé que n'y ayant point un rapport +nécessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction à les voir +séparément. Un récit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps +le fil de ma propre histoire. Tout éloigné que je suis de prétendre à la +qualité d'écrivain exact, je n'ignore point qu'une narration doit être +déchargée des circonstances qui la rendraient pesante et embarrassée. +C'est le précepte d'Horace:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pleraque differat, ac proesens in tempus omittat</span><br /> +</p> + +<p>Il n'est pas même besoin d'une si grave autorité pour prouver une vérité +si simple; car le bon sens est la première source de cette règle.</p> + +<p>Si le public a trouvé quelque chose d'agréable et d'intéressant dans +l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins +satisfait de cette addition. Il verra, dans la conduite de M. des +Grieux, un exemple terrible de la force des passions. J'ai à peindre un +jeune aveugle, qui refuse d'être heureux, pour se précipiter +volontairement dans les dernières infortunes; qui, avec toutes les +qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère, par choix, une +vie obscure et vagabonde, à tous les avantages de la fortune et de la +nature; qui prévoit ses malheurs, sans vouloir les éviter; qui les sent +et qui en est accablé, sans profiter des remèdes qu'on lui offre sans +cesse et qui peuvent à tous moments les finir; enfin un caractère +ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons +sentiments et d'actions mauvaises. Tel est le fond du tableau que je +présente. Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de +cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d'une lecture +agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne puissent servir à +l'instruction des mœurs; et c'est rendre, à mon avis, un service +considérable au public, que de l'instruire en l'amusant.</p> + +<p>On ne peut réfléchir sur les préceptes de la morale, sans être étonné de +les voir tout à la fois estimés et négligés; et l'on se demande la +raison de cette bizarrerie du cœur humain, qui lui fait goûter des +idées de bien et de perfection, dont il s'éloigne dans la pratique. Si +les personnes d'un certain ordre d'esprit et de politesse veulent +examiner quelle est la matière la plus commune de leurs conversations, +ou même de leurs rêveries solitaires, il leur sera aisé de remarquer +qu'elles tournent presque toujours sur quelques considérations morales. +Les plus doux moments de leur vie sont ceux qu'ils passent, ou seuls, ou +avec un ami, à s'entretenir à cœur ouvert des charmes de la vertu, des +douceurs de l'amitié, des moyens d'arriver au bonheur des faiblesses de +la nature qui nous en éloignent, et des remèdes qui peuvent les guérir +Horace et Boileau marquent cet entretien comme un des plus beaux traits +dont ils composent l'image d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il donc +qu'on tombe si facilement de ces hautes spéculations et qu'on se +retrouve sitôt au niveau du commun des hommes? Je suis trompé si la +raison que je vais en apporter n'explique bien cette contradiction de +nos idées et de notre conduite; c'est que, tous les préceptes de la +morale n'étant que des principes vagues et généraux, il est très +difficile d'en faire une application particulière au détail des mœurs +et des actions: Mettons la chose dans un exemple. Les âmes bien nées +sentent que la douceur et l'humanité sont des vertus aimables, et sont +portées d'inclination à les pratiquer; mais sont-elles au moment de +l'exercice, elles demeurent souvent suspendues. En est-ce réellement +l'occasion? Sait-on bien qu'elle en doit être la mesure? Ne se +trompe-t-on point sur l'objet? Cent difficultés arrêtent. On craint de +devenir dupe en voulant être bien faisant et libéral; de passer pour +faible en paraissant trop tendre et trop sensible; en un mot, d'excéder +ou de ne pas remplir assez des devoirs qui sont renfermés d'une manière +trop obscure dans les notions générales d'humanité et de douceur. Dans +cette incertitude, il n'y a que l'expérience ou l'exemple qui puisse +déterminer raisonnablement le penchant du cœur. Or l'expérience n'est +point un avantage qu'il, soit libre à tout le monde de se donner; elle +dépend des situations différentes où l'on se trouve placé par la +fortune. Il ne reste donc que l'exemple qui puisse servir de règle à +quantité de personnes dans l'exercice de la vertu. C'est précisément +pour cette sorte de lecteurs que des ouvrages tels que celui-ci peuvent +être d'une extrême utilité, du moins lorsqu'ils sont écrits par une +personne d'honneur et de bon sens. Chaque fait qu'on y rapporte est un +degré de lumière, une instruction qui supplée à l'expérience; chaque +aventure est un modèle d'après lequel on peut se former; il n'y manque +que d'être ajusté aux circonstances où l'on se trouve. L'ouvrage entier +est un traité de morale, réduit agréablement en exercice.</p> + +<p>Un lecteur sévère s'offensera peut-être de me voir reprendre la plume, à +mon âge, pour écrire des aventures de fortune et d'amour; mais, si la +réflexion que je viens de faire est solide, elle me justifie; si elle +est fausse, mon erreur sera mon excuse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a><a href="#table">PREMIERE PARTIE</a></h2> + + +<p>Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je +rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ +six mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement +de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait +quelquefois à divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il +m'était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m'avait prié +d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la +succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des +prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin +par Evreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le lendemain pour +dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris, +en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se +précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une +mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les +chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de +fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient +qu'arriver. Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le +tumulte; mais je tirai peu d'éclaircissement d'une populace curieuse, +qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s'avançait +toujours vers l'hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion. +Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière, et le mousquet sur l'épaule, +ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le +priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien, monsieur me +dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes +compagnons, jusqu'au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour +l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est, apparemment ce +qui excite la curiosité de ces bons paysans. J'aurais passé après cette +explication, si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille +femme qui sortait de l'hôtellerie en joignant les mains, et criant que +c'était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion. +De quoi s'agit-il donc? lui dis-je. Ah! monsieur entrez, répondit-elle, +et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le cœur! La +curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai, à mon +palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en +effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui +étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une +dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en +tout autre état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa +tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si +peu que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait +néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour +dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait +pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment +de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse +bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et +je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il +ne put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de +l'Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant général de Police. +Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes +actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle s'obstine +à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la +ménager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards +pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses +compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer qui pourrait vous +instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce; il l'a suivie +depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce +soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où +ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie +profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était +mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d'œil, un homme +qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se +leva; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses +mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté +naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui +dis-je, en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la +curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît +point faite pour le triste état où je la vois? Il me répondit +honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle était sans se faire +connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de +demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables +n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je +l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de +tous les hommes. J'ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté. +Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont été inutiles; j'ai pris +le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai +avec elle; je passerai en Amérique. Mais ce qui est de la dernière +inhumanité, ces lâches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne +veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein était de les +attaquer ouvertement, à quelques lieues de Paris. Je m'étais associé +quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme +considérable. Les traîtres m'ont laissé seul aux mains et sont partis +avec mon argent. L'impossibilité de réussir par la force m'a fait mettre +les armes bas. J'ai proposé aux archers de me permettre du moins de les +suivre en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait +consentir. Ils ont voulu être payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la +liberté de parler à ma maîtresse. Ma bourse s'est épuisée en peu de +temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me +repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un +instant, qu'ayant osé m'en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu +l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour +satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route +à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à présent de +monture.</p> + +<p>Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber +quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus +extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui +dis-je, de me découvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous +être utile à quelque chose, je m'offre volontiers à vous rendre service. +Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l'espérance. Il faut +que je me soumette à toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amérique. +J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai écrit à un de mes amis +qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Grâce. Je ne suis +embarrassé que pour m'y conduire et pour procurer à cette pauvre +créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa maîtresse, quelque +soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre +embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis +fâché de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis +d'or, sans que les gardes s'en aperçussent, car je jugeais bien que, +s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus chèrement leurs +secours. Il me vint même à l'esprit de faire marché avec eux pour +obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa +maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui +en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce +n'est pas, monsieur, répondit-il d'un air embarrassé, que nous refusions +de le laisser parler à cette fille, mais il voudrait être sans cesse +auprès d'elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu'il paye +pour l'incommodité. Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous +empêcher de la sentir. Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les +lui donnai sur-le-champ: Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous +échappe quelque friponnerie; car je vais laisser mon adresse à ce jeune +homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le +pouvoir de vous faire punir. Il m'en coûta six louis d'or. La bonne +grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me +remercia, achevèrent de me persuader qu'il était né quelque chose, et +qu'il méritait ma libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant +que de sortir. Elle me répondit avec une modestie si douce et si +charmante, que je ne pus m'empêcher de faire, en sortant, mille +réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes.</p> + +<p>Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de +cette aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier +tout à fait, jusqu'à ce que le hasard me fît renaître l'occasion d'en +apprendre à fond toutes les circonstances. J'arrivais de Londres à +Calais, avec le marquis de..., mon élève. Nous logeâmes, si je m'en +souviens bien, au Lion d'Or, où quelques raisons nous obligèrent de +passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'après-midi dans +les rues, je crus apercevoir ce même jeune homme dont j'avais fait la +rencontre à Pacy Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus +pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un +vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant, +comme il avait la physionomie trop belle pour n'être pas reconnu +facilement, je le remis aussitôt. Il faut, dis-je au marquis, que nous +abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression, +lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah! monsieur, s'écria-t-il en me +baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon +immortelle reconnaissance! Je lui demandai d'où il venait. Il me +répondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu +de l'Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en +argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d'Or, où je suis logé. Je vous +rejoindrai dans un moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience +d'apprendre le détail de son infortune et les circonstances de son +voyage d'Amérique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le +laissât manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me +raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si +noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude, +d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre, non +seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes +plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en me condamnant, vous ne +pourrez pas vous empêcher de me plaindre.</p> + +<p>Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presque +aussitôt après l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par conséquent, +que rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis +fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le +jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc +son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu'à la fin, rien qui ne soit de +lui.</p> + +<p>J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens, +où mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient +envoyé. Je menais une vie si sage et si réglée, que mes maîtres me +proposaient pour l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts +extraordinaires pour mériter cet éloge, mais j'ai l'humeur naturellement +douce et tranquille: je m'appliquais à l'étude par inclination, et l'on +me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour +le vice. Ma naissance, le succès de mes études et quelques agréments +extérieurs m'avaient fait connaître et estimer de tous les honnêtes gens +de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une approbation si +générale, que Monsieur l'Évêque, qui y assistait, me proposa d'entrer +dans l'état ecclésiastique, où je ne manquerais pas, disait-il, de +m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes +parents me destinaient. Ils me faisaient déjà porter la croix, avec le +nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me préparais à +retourner chez mon père, qui m'avait promis de m'envoyer bientôt à +l'Académie. Mon seul regret, en quittant Amiens, était d'y laisser un +ami avec lequel j'avais toujours été tendrement uni. Il était de +quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés ensemble, mais +le bien de sa maison étant des plus médiocres, il était obligé de +prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer à Amiens après moi, pour y +faire les études qui conviennent à cette profession. Il avait mille +bonnes qualités. Vous le connaîtrez par les meilleures dans la suite de +mon histoire, et surtout, par un zèle et une générosité en amitié qui +surpassent les plus célèbres exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors +suivi ses conseils, j'aurais toujours été sage et heureux. Si j'avais, +du moins, profité de ses reproches dans le précipice où mes passions +m'ont entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du naufrage de ma fortune +et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses +soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement +récompensés par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait +d'importunités.</p> + +<p>J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas! que ne le +marquais-je un jour plus tôt! j'aurais porté chez mon père toute mon +innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, +étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes +arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où +ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la +curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. +Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour +pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de +conducteur s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle +me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence +des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, +dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai +enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être +excessivement timide et facile à déconcerter; mais loin d'être arrêté +alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. +Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses +sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et +si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit +ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. +L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans +mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes +désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes +sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était +malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son +penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la +suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention +de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon +éloquence scolastique purent me suggérer Elle n'affecta ni rigueur ni +dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait +que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était apparemment +la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter La +douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces +paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma +perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je +l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur +la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour +la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse. +Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors +tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer; mais on ne ferait pas une +divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai +mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point +trompeur à mon âge; elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la +pouvoir mettre en liberté, elle croirait m'être redevable de quelque +chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout +entreprendre, mais, n'ayant point assez d'expérience pour imaginer tout +d'un coup les moyens de la servir je m'en tenais à cette assurance +générale, qui ne pouvait être d'un grand secours pour elle et pour moi. +Son vieil Argus étant venu nous rejoindre, mes espérances allaient +échouer si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du +mien. Je fus surpris, à l'arrivée de son conducteur qu'elle m'appelât +son cousin et que, sans paraître déconcertée le moins du monde, elle me +dît que, puisqu'elle était assez heureuse pour me rencontrer à Amiens, +elle remettait au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se +procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens +de cette ruse. Je lui proposai de se loger dans une hôtellerie, dont le +maître, qui s'était établi à Amiens, après avoir été longtemps cocher de +mon père, était dévoué entièrement à mes ordres. Je l'y conduisis +moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer et +que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait +sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il +était demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour +à ma belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me défis de lui +par une commission dont je le priai de se charger Ainsi j'eus le +plaisir, en arrivant à l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon +cœur. Je reconnus bientôt que j'étais moins enfant que je ne le +croyais. Mon cœur s'ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je +n'avais jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes +veines. J'étais dans une espèce de transport, qui m'ôta pour quelque +temps, la liberté de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux. +Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait, +parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir +qu'elle n'était pas moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me +trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa +liberté. Elle voulut savoir qui j'étais, et cette connaissance augmenta +son affection, parce qu'étant d'une naissance commune, elle se trouva +flattée d'avoir fait la conquête d'un amant tel que moi. Nous nous +entretînmes des moyens d'être l'un à l'autre. Après, quantité de +réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voie que celle de la fuite. +Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui était un homme à +ménager quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferais +préparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de +grand matin à l'auberge avant qu'il fût éveillé; que nous nous +déroberions secrètement, et que nous irions droit à Paris, où nous nous +ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquante écus, qui étaient +le fruit de mes petites épargnes; elle en avait à peu près le double. +Nous nous imaginâmes, comme des enfants sans expérience, que cette somme +ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas moins sur le succès de nos +autres mesures.</p> + +<p>Après avoir soupé avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais +ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangements +furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le +lendemain chez mon père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n'eus +donc nulle peine à faire transporter ma malle, et à faire tenir une +chaise prête pour cinq heures du matin, qui étaient le temps où les +portes de la ville devaient être ouvertes; mais je trouvai un obstacle +dont je ne me défiais point, et qui faillit de rompre entièrement mon +dessein.</p> + +<p>Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans plus que moi, était un +garçon d'un sens mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'aimait avec une +tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que +Mademoiselle Manon, mon empressement à la conduire, et le soin que +j'avais eu de me défaire de lui en l'éloignant, lui firent naître +quelques soupçons de mon amour Il n'avait osé revenir à l'auberge, où il +m'avait laissé, de peur de m'offenser par son retour; mais il était allé +m'attendre à mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fût dix +heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'aperçut facilement de la +contrainte qu'elle me causait. Je suis sûr me dit-il sans déguisement, +que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois à +votre air. Je lui répondis assez brusquement que je n'étais pas obligé +de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous +m'avez toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de +confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui +découvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui +fis l'entière confidence de ma passion. Il la reçut avec une apparence +de mécontentement qui me fit frémir. Je me repentis surtout de +l'indiscrétion avec laquelle je lui avais découvert le dessein de ma +fuite. Il me dit qu'il était trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y +opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me représenter d'abord tout +ce qu'il croyait capable de m'en détourner mais que, si je ne renonçais +pas ensuite à cette misérable résolution, il avertirait des personnes +qui pourraient l'arrêter à coup sûr Il me tint là-dessus un discours +sérieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la +menace de me dénoncer si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec +plus de sagesse et de raison. J'étais au désespoir de m'être trahi si +mal à propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert extrêmement l'esprit +depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas +découvert que mon dessein devait s'exécuter le lendemain, et je résolus +de le tromper à la faveur d'une équivoque: Tiberge, lui dis-je, j'ai cru +jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par +cette confidence, il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé, +mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise à +former au hasard. Venez me prendre demain à neuf heures, je vous ferai +voir s'il se peut, ma maîtresse, et vous jugerez si elle mérite que je +fasse cette démarche pour elle. Il me laissa seul, après mille +protestations d'amitié. J'employai la nuit à mettre ordre à mes +affaires, et m'étant rendu à l'hôtellerie de Mademoiselle Manon vers la +pointe du jour je la trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre, +qui donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aperçu, elle vint m'ouvrir +elle-même. Nous sortîmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre équipage +que son linge, dont je me chargeai moi-même. La chaise était en état de +partir; nous nous éloignâmes aussitôt de la ville. Je rapporterai, dans +la suite, quelle fut la conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperçut que je +l'avais trompé. Son zèle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez à +quel excès il le porta, et combien je devrais verser de larmes en +songeant quelle en atoujours été la récompense.</p> + +<p>Nous nous hâtâmes tellement d'avancer que nous arrivâmes à Saint-Denis +avant la nuit. J'avais couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne +nous avait guère permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux; +mais lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c'est-à-dire presque en +sûreté, nous prîmes le temps de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé +depuis notre départ d'Amiens. Quelque passionné que je fusse pour Manon, +elle sut me persuader qu'elle ne l'était pas moins pour moi. Nous étions +si peu réservés dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience +d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes nous +regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils étaient surpris de +voir deux enfants de notre âge, qui paraissaient s'aimer jusqu'à la +fureur. Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis; nous +fraudâmes les droits de l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y +avoir fait réflexion. Il est sûr que, du naturel tendre et constant dont +je suis, j'étais heureux pour toute ma vie, si Manon m'eût été fidèle. +Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités +aimables. Son esprit, son cœur sa douceur et sa beauté formaient une +chaîne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur à +n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon désespoir a pu +faire ma félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes, +par cette même constance dont je devais attendre le plus doux de tous +les sorts, et les plus parfaites récompenses de l'amour.</p> + +<p>Nous prîmes un appartement meublé à Paris. Ce fut dans la rue V... et, +pour mon malheur auprès de la maison de M. de B..., célèbre fermier +général. Trois semaines se passèrent, pendant lesquelles j'avais été si +rempli de ma passion que j'avais peu songé à ma famille et au chagrin +que mon père avait dû ressentir de mon absence. Cependant, comme la +débauche n'avait nulle part à ma conduite, et que Manon se comportait +aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillité où nous vivions servit à +me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir. Je résolus de me +réconcilier, s'il était possible, avec mon père. Ma maîtresse était si +aimable que je ne doutai point qu'elle ne pût lui plaire, si je trouvais +moyen de lui faire connaître sa sagesse et son mérite: en un mot, je me +flattai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser ayant été désabusé de +l'espérance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce +projet à Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et +du devoir celui de la nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque +chose, car nos fonds étaient extrêmement altérés, et je commençais à +revenir de l'opinion qu'ils étaient inépuisables. Manon reçut froidement +cette proposition. Cependant, les difficultés qu'elle y opposa n'étant +prises que de sa tendresse même et de la crainte de me perdre, si mon +père n'entrait point dans notre dessein après avoir connu le lieu de +notre retraite, je n'eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu'on se +préparait à me porter. À l'objection de la nécessité, elle répondit +qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle +trouverait, après cela, des ressources dans l'affection de quelques +parents à qui elle écrirait en province. Elle adoucit son refus par des +caresses si tendres et si passionnées, que moi, qui ne vivais que dans +elle, et qui n'avais pas la moindre défiance de son cœur, j'applaudis à +toutes ses réponses et à toutes ses résolutions. Je lui avais laissé la +disposition de notre bourse, et le soin de payer notre dépense +ordinaire. Je m'aperçus, peu après, que notre table était mieux servie, +et qu'elle s'était donné quelques ajustements d'un prix considérable. +Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester à peine douze ou quinze +pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette augmentation apparente +de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'être sans embarras. Ne vous +ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je +l'aimais avec trop de simplicité pour m'alarmer facilement.</p> + +<p>Un jour que j'étais sorti l'après-midi, et que je l'avais avertie que je +serais dehors plus longtemps qu'à l'ordinaire, je fus étonné qu'à mon +retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous +n'étions servis que par une petite bonne qui était à peu près de notre +âge. Étant venue m'ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tardé si +longtemps. Elle me répondit, d'un air embarrassé, qu'elle ne m'avait +point entendu frapper Je n'avais frappé qu'une fois; je lui dis: mais, +si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc venue m'ouvrir? +Cette question la déconcerta si fort, que, n'ayant point assez de +présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en m'assurant +que ce n'était point sa faute, et que madame lui avait défendu d'ouvrir +la porte jusqu'à ce que M. de B... fût sorti par l'autre escalier qui +répondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force +d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prétexte +d'une affaire, et j'ordonnai à cet enfant de dire à sa maîtresse que je +retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaître qu'elle +m'eût parlé de M. de B...</p> + +<p>Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant +l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient. +J'entrai dans le premier café et m'y étant assis près d'une table, +j'appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait +dans mon cœur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je +voulais le considérer comme une illusion, et je fus prêt deux ou trois +fois de retourner au logis, sans marquer que j'y eusse fait attention. +Il me paraissait si impossible que Manon m'eût trahi, que je craignais +de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais, cela était sûr; je +ne lui avais pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avais reçu +d'elle; pourquoi l'aurais-je accusée d'être moins sincère et moins +constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y +avait que trois heures qu'elle m'avait accablé de ses plus tendres +caresses et qu'elle avait reçu les miennes avec transport; je ne +connaissais pas mieux mon cœur que le sien. Non, non, repris-je, il +n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne +vis que pour elle. Elle sait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas là +un sujet de me haïr.</p> + +<p>Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de +l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me +semblaient surpasser nos richesses présentes. Cela paraissait sentir les +libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait +marquée pour des ressources qui m'étaient inconnues! J'avais peine à +donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon cœur le +souhaitait. D'un autre côté, je ne l'avais presque pas perdue de vue +depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades, +divertissements, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre; mon +Dieu! un instant de séparation nous aurait trop affligés. Il fallait +nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts +d'inquiétude sans cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul +moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi. A la fin, je crus +avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M. de B..., dis-je en +moi-même, est un homme qui fait de grosses affaires, et qui a de grandes +relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui +faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui; il est +venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un +jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en +aurait-elle parlé si j'étais rentré à l'ordinaire, au lieu de venir ici +m'affliger; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en +parlerai moi-même.</p> + +<p>Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de +diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis. +J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien. +J'étais tenté d'abord de lui découvrir mes conjectures, que je regardais +plus que jamais comme certaines; je me retins, dans l'espérance qu'il +lui arriverait peut-être de me prévenir en m'apprenant tout ce qui +s'était passé. On nous servit à souper. Je me mis à table d'un air fort +gai; mais à la lumière de la chandelle qui était entre elle et moi, je +crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma +chère maîtresse. Cette pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses +regards s'attachaient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avaient +accoutumé. Je ne pouvais démêler si c'était de l'amour ou de la +compassion, quoiqu'il me parût que c'était un sentiment doux et +languissant. Je la regardai avec la même attention; et peut-être +n'avait-elle pas moins de peine à juger de la situation de mon cœur par +mes regards. Nous ne pensions ni à parler, ni à manger. Enfin, je vis +tomber des larmes de ses beaux yeux: perfides larmes! Ah Dieux! +m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon; vous êtes affligée jusqu'à +pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me +répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude. Je me +levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de +l'amour, de me découvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-même en +essuyant les siens; j'étais plus mort que vif. Un barbare aurait été +attendri des témoignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps +que j'étais ainsi tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs +personnes qui montaient l'escalier. On frappa doucement à la porte. +Manon me donna un baiser et s'échappant de mes bras, elle entra +rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussitôt sur elle. Je me +figurai qu'étant un peu en désordre, elle voulait se cacher aux yeux des +étrangers qui avaient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même. A peine +avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus +pour les laquais de mon père. Ils ne me firent point de violence; mais +deux d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisième visita mes +poches, dont il tira un petit couteau qui était le seul fer que j'eusse +sur moi. Ils me demandèrent pardon de la nécessité où ils étaient de me +manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par +l'ordre de mon père, et que mon frère aîné m'attendait en bas dans un +carrosse. J'étais si troublé, que je me laissai conduire sans résister +et sans répondre. Mon frère était effectivement à m'attendre. On me mit +dans le carrosse, auprès de lui, et le cocher, qui avait ses ordres, +nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère m'embrassa +tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir +dont j'avais besoin, pour rêver à mon infortune.</p> + +<p>J'y trouvai d'abord tant d'obscurité que je ne voyais pas de jour à la +moindre conjecture. J'étais trahi cruellement. Mais par qui? Tiberge fut +le premier qui me vint à l'esprit. Traître! disais-je, c'est fait de ta +vie si mes soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il +ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par conséquent, +l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon cœur n'osait se +rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue +comme accablée, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donné en se +retirant, me paraissaient bien une énigme; mais je me sentais porté à +l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et dans le +temps que je me désespérais de l'accident qui m'arrachait à elle, +j'avais la crédulité de m'imaginer qu'elle était encore plus à plaindre +que moi. Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avais +été aperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de +connaissance, qui en avaient donné avis à mon père. Cette pensée me +consola. Je comptais d'en être quitte pour des reproches ou pour +quelques mauvais traitements, qu'il me faudrait essuyer de l'autorité +paternelle. Je résolus de les souffrir avec patience, et de promettre +tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter l'occasion de +retourner plus promptement à Paris, et d'aller rendre la vie et la joie +à ma chère Manon.</p> + +<p>Nous arrivâmes, en peu de temps, à Saint-Denis. Mon frère, surpris de +mon silence, s'imagina que c'était un effet de ma crainte. Il entreprit +de me consoler en m'assurant que je n'avais rien à redouter de la +sévérité de mon père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement +dans le devoir et à mériter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit +passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les +trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut +de me voir dans la même hôtellerie où je m'étais arrêté avec Manon, en +venant d'Amiens à Paris. L'hôte et les domestiques me reconnurent, et +devinèrent en même temps la vérité de mon histoire. J'entendis dire à +l'hôte: Ah! c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six semaines, +avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle était +charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient! Pardi, c'est +dommage qu'on les ait séparés. Je feignais de ne rien entendre, et je me +laissais voir le moins qu'il m'était possible. Mon frère avait, à +Saint-Denis, une chaise à deux, dans laquelle nous partîmes de grand +matin, et nous arrivâmes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon père +avant moi, pour le prévenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle +douceur je m'étais laissé conduire, de sorte que j'en fus reçu moins +durement que je ne m'y étais attendu. Il se contenta de me faire +quelques reproches généraux sur la faute que j'avais commise en +m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il +me dit que j'avais bien mérité ce qui venait de m'arriver, en me livrant +à une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence, mais +qu'il espérait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne +pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes idées. Je +remerciai mon père de la bonté qu'il avait de me pardonner, et je lui +promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je +triomphais au fond du cœur, car de la manière dont les choses +s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la liberté de me +dérober de la maison, même avant la fin de la nuit.</p> + +<p>On se mit à table pour souper; on me railla sur ma conquête d'Amiens, et +sur ma fuite avec cette fidèle maîtresse. Je reçus les coups de bonne +grâce. J'étais même charmé qu'il me fût permis de m'entretenir de ce qui +m'occupait continuellement l'esprit. Mais, quelques mots lâchés par mon +père me firent prêter l'oreille avec la dernière attention: il parla de +perfidie et de service intéressé, rendu par Monsieur B... Je demeurai +interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de +s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon frère, pour lui demander +s'il ne m'avait pas raconté toute l'histoire. Mon frère lui répondit que +je lui avais paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru que +j'eusse besoin de ce remède pour me guérir de ma folie. Je remarquai que +mon père balançait s'il achèverait de s'expliquer Je l'en suppliai si +instamment, qu'il me satisfit, ou plutôt, qu'il m'assassina cruellement +par le plus terrible de tous les récits.</p> + +<p>Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicité de croire que +je fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis hardiment que j'en étais si +sûr que rien ne pouvait m'en donner la moindre défiance. Ha! ha! ha! +s'écria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une +jolie dupe, et j'aime à te voir dans ces sentiments-là. C'est grand +dommage, mon pauvre Chevalier de te faire entrer dans l'Ordre de Malte, +puisque tu as tant de disposition à faire un mari patient et commode. Il +ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il appelait ma sottise +et ma crédulité. Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua +de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis +mon départ d'Amiens, Manon m'avait aimé environ douze jours: car +ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous +sommes au 29 du présent; il y en a onze que Monsieur B... m'a écrit; je +suppose qu'il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance +avec ta maîtresse; ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu'il +y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu +plus ou moins. Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent. J'écoutais +tout avec un saisissement de cœur auquel j'appréhendais de ne pouvoir +résister jusqu'à la fin de cette triste comédie. Tu sauras donc, reprit +mon père, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagné le cœur de ta +princesse, car il se moque de moi, de prétendre me persuader que c'est +par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever. +C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas +connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles! Il a su d'elle que +tu es mon fils, et pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le +lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais, en me faisant entendre +qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me +faciliter les moyens de te saisir au collet, et c'est par sa direction +et celle de ta maîtresse même que ton frère a trouvé le moment de te +prendre sans vert. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe. +Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier; mais tu ne sais pas +conserver tes conquêtes.</p> + +<p>Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque +mot m'avait percé le cœur Je me levai de table, et je n'avais pas fait +quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans +sentiment et sans connaissance. On me les rappela par se prompts +secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la +bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus +touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec +toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans +l'entendre. Je me jetai à ses genoux, je le conjurai, en joignant les +mains, de me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B... Non, +disais-je, il n'a pas gagné le cœur de Manon, il lui a fait violence; +il l'a séduite par un charme ou par un poison; il l'a peut-être forcée +brutalement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas bien? Il l'aura menacée, le +poignard à la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il +pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse! Ô dieux! dieux! +serait-il possible que Manon m'eût trahi, et qu'elle eût cessé de +m'aimer!</p> + +<p>Comme je parlais toujours de retourner promptement à Paris, et que je me +levais même à tous moments pour cela, mon père vit bien que, dans le +transport où j'étais, rien ne serait capable de m'arrêter il me +conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques avec moi +pour me garder à vue. Je ne me possédais point. J'aurais donné mille +vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que, +m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait pas aisément de +sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres, ne +voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai +doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, à +faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je +les pressai, je les caressai, je les menaçai; mais cette tentative fut +encore inutile.</p> + +<p>Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir, et je me jetai +sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la +nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture +qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut +la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il +m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par +respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent, pendant lesquels +je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuait +toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens +et m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que je ne +l'estimais plus; comment aurais-je estimé la plus volage et la plus +perfide de toutes les créatures? Mais son image, ses traits charmants +que je portais au fond du cœur, y subsistaient toujours. Je le sentais +bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais même, après tant de honte +et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier +l'ingrate Manon.</p> + +<p>Mon père était surpris de me voir toujours si fortement touché. Il me +connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa +trahison ne me la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venait +moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les +femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa +tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me +dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'à présent, de te faire porter la croix de +Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce +côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une +qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses là-dessus. Je +lui répondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et +qu'après le malheur qui venait de m'arriver je les détestais toutes +également. Je t'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui +ressemblera à Manon, et qui sera plus fidèle. Ah! si vous avez quelque +bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr, +mon cher père, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une +si noire et si cruelle lâcheté. C'est le perfide B... qui nous trompe, +vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère, si +vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes un enfant, +repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point, +après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré +à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter si vous +êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop +clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me +faisait prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas! repris-je, après +un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux +objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en +versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant. +Ma crédulité ne leur coûtait guère à tromper. Mais je sais bien ce que +j'ai à faire pour me venger. Mon père voulut savoir quel était mon +dessein. J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à la maison de +B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement +fit rire mon père et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement +dans ma prison.</p> + +<p>J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de +changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une +alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de +désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit. +Tantôt je ne considérais en elle que la plus aimable de toutes les +filles, et je languissais du désir de la revoir; tantôt je n'y +apercevais qu'une lâche et perfide maîtresse, et je faisais mille +serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres, +qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous +mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un goût +infini pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la +suite. Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la +clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient +paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième +livre de L'Énéide; je le destine à voir le jour et je me flatte que le +public en sera satisfait. Hélas! disais-je en le faisant, c'était un +cœur tel que le mien qu'il fallait à la fidèle Didon.</p> + +<p>Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport +avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son +affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une +simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens +qui sont à peu près du même âge. Je le trouvai si changé et si formé, +depuis cinq ou six mois que j'avais passés sans le voir, que sa figure +et le ton de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en +conseiller sage, plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où +j'étais tombé. Il me félicita de ma guérison, qu'il croyait avancée; +enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir +les yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai avec étonnement. Il +s'en aperçut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne +soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux +examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupté, mais le +Ciel m'avait donné, en même temps, du goût pour la vertu. Je me suis +servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je +n'ai pas tardé longtemps à découvrir leurs différences. Le secours du +Ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris +auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient, +ajouta-t-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est +uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence +de votre cœur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne +puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter +du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a causé +tant de douleur, que je n'ai pas goûté, depuis, un seul moment de +satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. Il me +raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais +parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre; mais +qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été +impossible de me joindre; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une +demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serais +arrêté à Paris, il y avait passé six semaines à me chercher inutilement; +qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me +trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la Comédie; +qu'elle y était dans une parure si éclatante qu'il s'était imaginé +qu'elle devait cette fortune à un nouvel amant; qu'il avait suivi son +carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique +qu'elle était entretenue par les libéralités de Monsieur B... Je ne +m'arrêtai point là, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour +apprendre d'elle-même ce que vous étiez devenu; elle me quitta +brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de +revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre +aventure et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai +pas voulu vous voir, sans être assuré de vous trouver plus tranquille.</p> + +<p>Vous avez donc vu Manon, lui répondis-je en soupirant. Hélas! vous êtes +plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. Il me fit +des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour +elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur +mes inclinations, qu'il me fit naître dès cette première visite, une +forte envie de renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour +entrer dans l'état ecclésiastique.</p> + +<p>Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne +m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'Évêque +d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et les présages heureux +qu'il avait formés en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti. +La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage +et chrétienne, disais-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion, +qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour. +Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez +que mon cœur ne désirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu +d'inquiétudes que de désirs. Je formai là-dessus, d'avance, un système +de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée, +avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une +bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux +et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais +un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui +m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma +curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des +hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne +seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait +extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement, +je sentais que mon cœur attendit encore quelque chose, et que, pour +n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait +être avec Manon.</p> + +<p>Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans +le dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occasion d'en faire +l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser +ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque +manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réserverait que le +droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui +tendaient moins à me dégoûter de mon projet, qu'à me le faire embrasser +avec connaissance. Le renouvellement de l'année scolastique approchait. +Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de +Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour +commencer les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du +diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un bénéfice considérable avant +notre départ.</p> + +<p>Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion, ne fit aucune +difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit +ecclésiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des +Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant +d'application, que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois. +J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du +jour. Ma réputation eut tant d'éclat, qu'on me félicitait déjà sur les +dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicité, +mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas +plus négligée; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge +était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu +plusieurs fois répandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il +nommait ma conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à +changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'étonnement; une passion les +fait naître, une autre passion peut les détruire; mais quand je pense à +la sainteté de celles qui m'avaient conduit à Saint-Sulpice et à la joie +intérieure que le Ciel m'y faisait goûter en les exécutant, je suis +effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai +que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle +des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se +trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable +de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me +croyais absolument délivré des faiblesses de l'amour. Il me semblait que +j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart +d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans +excepter ceux qui m'auraient été offerts par Manon. Cependant, un +instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut +d'autant plus irréparable que, me trouvant tout d'un coup au même degré +de profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux désordres où je tombai me +portèrent bien plus loin vers le fond de l'abîme.</p> + +<p>J'avais passé près d'un an à Paris, sans m'informer des affaires de +Manon. Il m'en avait d'abord coûté beaucoup pour me faire cette +violence; mais les conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres +réflexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois +s'étaient écoulés si tranquillement que je me croyais sur le point +d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le temps +arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'École de +Théologie. Je fis prier plusieurs personnes de considération de +m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les +quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne +le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de +curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais +pu démêler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre intérêt à un +nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres +dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu +de peine à me remettre.</p> + +<p>Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a, +dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont +cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de +gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint +m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir +J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante! +j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que +je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses +charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin, +si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut +un enchantement.</p> + +<p>Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le +dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec +tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque +temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit +la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un +ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine; +mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour +elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans +sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait +beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans +lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait +être exprimé.</p> + +<p>Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant +l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je +n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier +douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me répéta, en +pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa +perfidie. Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore. Je prétends +mourir répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il +est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle! repris-je en +versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir. +Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier; car +mon cœur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces +derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. +Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les +noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y +répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la +situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je +sentais renaître! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive +lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée: on se croit +transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur +secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les +environs.</p> + +<p>Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les +miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un œil triste, je ne +m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. +Il vous était bien facile de tromper un cœur dont vous étiez la +souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à +vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres +et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe +que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté. +Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène +aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus +charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai +souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.</p> + +<p>Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle +s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, +qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon! lui dis-je, +avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es +trop adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté par une +délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice +est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je +le prévois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux; mais de quelles +pertes ne serai-je pas consolé par ton amour! Les faveurs de la fortune +ne me touchent point; la gloire me paraît une fumée; tous mes projets de +vie ecclésiastique étaient de folles imaginations; enfin tous les biens +différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables, +puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon cœur contre un seul +de tes regards.</p> + +<p>En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus +être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B... Elle +m'apprit que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour +elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire +en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionné aux +faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de +tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire +vivre commodément; qu'il l'avait éblouie par de si magnifiques +promesses, qu'elle s'était laissé ébranler par degrés; que je devais +juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé +voir des témoignages, la veille de notre séparation; que, malgré +l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais +goûté de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait +point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de +mes manières, mais parce qu'au milieu même des plaisirs qu'il lui +procurait sans cesse, elle portait, au fond du cœur le souvenir de mon +amour et le remords de son infidélité. Elle me parla de Tiberge et de la +confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans le +cœur ajouta-t-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos, +sans pouvoir soutenir un moment sa présence. Elle continua de me +raconter par quels moyens elle avait été instruite de mon séjour à +Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne. +Elle m'assura qu'elle avait été si agitée, pendant la dispute, qu'elle +avait eu beaucoup de peine, non seulement à retenir ses larmes, mais ses +gémissements mêmes et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le +point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la +dernière, pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement +de son cœur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au +séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas +disposé à lui pardonner.</p> + +<p>Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas +touché? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour +Manon tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel +ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit +qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous +arranger dans un lieu plus sûr. Je consentis à toutes ses volontés sans +réplique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de +la rue. Je m'échappai un moment après, sans être aperçu du portier. Je +montai avec elle. Nous passâmes à la friperie. Je repris les galons et +l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais sans un sou; et dans la +crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-Sulpice, +elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre pour y +prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs, était médiocre, et elle assez +riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait +abandonner. Nous conférâmes, chez le fripier même, sur le parti que nous +allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me +faisait de B..., elle résolut de ne pas garder avec lui le moindre +ménagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont à +lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et près de soixante +mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné +nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans +crainte à Paris, en prenant une maison commode où nous vivrons +heureusement. Je lui représentai que, s'il n'y avait point de péril pour +elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tôt ou +tard d'être reconnu, et qui serais continuellement exposé au malheur que +j'avais déjà essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à +quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point +de hasards, que je ne méprisasse pour lui plaire; cependant, nous +trouvâmes un tempérament raisonnable, qui fut de louer une maison dans +quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la +ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes +Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur-le-champ chez +elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Tuileries. Elle +revint une heure après, dans un carrosse de louage, avec une fille qui +la servait, et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait de +précieux était renfermé.</p> + +<p>Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit +à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du +moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de +notre goût.</p> + +<p>Mon bonheur me parut d'abord établi d'une manière inébranlable. Manon +était la douceur et la complaisance même. Elle avait pour moi des +attentions si délicates, que je me crus trop parfaitement dédommagé de +toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu +d'expérience, nous raisonnâmes sur la solidité de notre fortune. +Soixante mille francs, qui faisaient le fond de nos richesses, n'étaient +pas une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une longue vie. +Nous n'étions pas disposés d'ailleurs à resserrer trop notre dépense. La +première vertu de Manon, non plus que la mienne, n'était pas l'économie. +Voici le plan que je me proposai: Soixante mille francs, lui dis-je, +peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus nous suffiront +chaque année, si nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mènerons +une vie honnête, mais simple. Notre unique dépense sera pour l'entretien +d'un carrosse, et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez +l'Opéra: nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous +bornerons tellement que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il +est impossible que, dans l'espace de dix ans, il n'arrive point de +changement dans ma famille; mon père est âgé, il peut mourir. Je me +trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres +craintes.</p> + +<p>Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie, si nous +eussions été assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos +résolutions ne durèrent guère plus d'un mois. Manon était passionnée +pour le plaisir; je l'étais pour elle. Il nous naissait, à tous moments, +de nouvelles occasions de dépense; et loin de regretter les sommes +qu'elle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui +procurer tout ce que je croyais propre à lui plaire. Notre demeure de +Chaillot commença même à lui devenir à charge. L'hiver approchait; tout +le monde retournait à la ville, et la campagne devenait déserte. Elle me +proposa de reprendre une maison à Paris. Je n'y consentis point; mais, +pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y +louer un appartement meublé, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il +nous arriverait de quitter trop tard l'assemblée où nous allions +plusieurs fois la semaine, car l'incommodité de revenir si tard à +Chaillot était le prétexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter. +Nous nous donnâmes ainsi deux logements, l'un à la ville, et l'autre à +la campagne. Ce changement mit bientôt le dernier désordre dans nos +affaires, en faisant naître deux aventures qui causèrent notre ruine.</p> + +<p>Manon avait un frère, qui était garde du corps. Il se trouva +malheureusement logé, à Paris, dans la même rue que nous. Il reconnut sa +sœur, en la voyant le matin à sa fenêtre. Il accourut aussitôt chez +nous. C'était un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans +notre chambre en jurant horriblement, et comme il savait une partie des +aventures de sa sœur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'étais +sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un bonheur pour lui ou +pour moi, qui n'étais rien moins que disposé à souffrir une insulte. Je +ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fit +juger qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me +raconta la scène fâcheuse qu'elle venait d'essuyer et les menaces +brutales de son frère. J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru +sur-le-champ à la vengeance si elle ne m'eût arrêté par ses larmes. +Pendant que je m'entretenais avec elle de cette aventure, le garde du +corps rentra dans la chambre où nous étions, sans s'être fait annoncer. +Je ne l'aurais pas reçu aussi civilement que je fis si je l'eusse connu; +mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le temps de dire à Manon +qu'il venait lui faire des excuses de son comportement; qu'il l'avait +crue dans le désordre, et que cette opinion avait allumé sa colère; mais +que, s'étant informé qui j'étais, d'un de nos domestiques, il avait +appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient désirer +de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venait d'un +de mes laquais, eût quelque chose de bizarre et de choquant, je reçus +son compliment avec honnêteté. Je crus faire plaisir à Manon. Elle +paraissait charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retînmes à +dîner. Il se rendit, en peu de moments, si familier que nous ayant +entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous +tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce +fut une prise de possession, car il s'accoutuma bientôt à nous voir avec +tant de plaisir qu'il fit sa maison de la nôtre et qu'il se rendit le +maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait +son frère, et sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le +pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot, et de les y +traiter à nos dépens. Il se fit habiller magnifiquement à nos frais. Il +nous engagea même à payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur +cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'à feindre de ne pas +m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps, des sommes +considérables. Il est vrai, qu'étant grand joueur il avait la fidélité +de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait; mais la +nôtre était trop médiocre pour fournir longtemps à des dépenses si peu +modérées. J'étais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour +nous délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna +cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.</p> + +<p>Nous étions demeurés un jour à Paris, pour y coucher comme il nous +arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule à Chaillot dans +ces occasions, vint m'avertir, le matin, que le feu avait pris, pendant +la nuit, dans ma maison, et qu'on avait eu beaucoup de difficulté à +l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque +dommage; elle me répondit qu'il y avait eu une si grande confusion, +causée par la multitude d'étrangers qui étaient venus au secours, +qu'elle ne pouvait être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent, +qui était renfermé dans une petite caisse. Je me rendis promptement à +Chaillot. Diligence inutile; la caisse avait déjà disparu. J'éprouvai +alors qu'on peut aimer l'argent sans être avare. Cette perte me pénétra +d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout +d'un coup à quels nouveaux malheurs j'allais me trouver exposé; +l'indigence était le moindre. Je connaissais Manon; je n'avais déjà que +trop éprouvé que, quelque fidèle et quelque attachée qu'elle me fût dans +la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la misère. +Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier: Je +la perdrai, m'écriai-je. Malheureux Chevalier tu vas donc perdre encore +tout ce que tu aimes! Cette pensée me jeta dans un trouble si affreux, +que je balançai, pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de +finir tous mes maux par la mort. Cependant, je conservai assez de +présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait +nulle ressource. Le Ciel me fit naître une idée, qui arrêta mon +désespoir. Je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre +perte à Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je +pourrais fournir assez honnêtement à son entretien pour l'empêcher de +sentir la nécessité. J'ai compté, disais-je pour me consoler que vingt +mille écus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que les dix ans +soient écoulés, et que nul des changements que j'espérais ne soit arrivé +dans ma famille. Quel parti prendrais-je? Je ne le sais pas trop bien, +mais, ce que je ferais alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui? +Combien de personnes vivent à Paris, qui n'ont ni mon esprit, ni mes +qualités naturelles, et qui doivent néanmoins leur entretien à leurs +talents, tels qu'ils les ont! La Providence, ajoutais-je, en +réfléchissant sur les différents états de la vie, n'a-t-elle pas arrangé +les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des +sots: cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or il y a là-dedans +une justice admirable: s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils +seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les +qualités du corps et de l'âme sont accordées à ceux-ci, comme des moyens +pour se tirer de là misère et de la pauvreté. Les uns prennent part aux +richesses des grands en servant à leurs plaisirs: ils en font des dupes; +d'autres servent à leur instruction: ils tâchent d'en faire d'honnêtes +gens; il est rare, à la vérité, qu'ils y réussissent, mais ce n'est pas +là le but de la divine Sagesse: ils tirent toujours un fruit de leurs +besoins, qui est de vivre aux dépens de ceux qu'ils instruisent, et de +quelque façon qu'on le prenne, c'est un fond excellent de revenu pour +les petits, que la sottise des riches et des grands.</p> + +<p>Ces pensées me remirent un peu le cœur et la tête. Je résolus d'abord +d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connaissait +parfaitement Paris, et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnaître +que ce n'était ni de son bien ni de la paye du roi qu'il tirait son plus +clair revenu. Il me restait à peine vingt pistoles qui s'étaient +trouvées heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui +expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai s'il y avait +pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim, ou de me +casser la tête de désespoir. Il me répondit que se casser la tête était +la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantité de +gens d'esprit qui s'y voyaient réduits, quand ils ne voulaient pas faire +usage de leurs talents; que c'était à moi d'examiner de quoi j'étais +capable; qu'il m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes +mes entreprises.</p> + +<p>Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je; mes besoins +demanderaient un remède plus présent, car que voulez-vous que je dise à +Manon? A propos de Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse? +N'avez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inquiétudes quand +vous le voudrez? Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle +et moi. Il me coupa la réponse que cette impertinence méritait, pour +continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille écus à +partager entre nous, si je voulais suivre son conseil; qu'il connaissait +un seigneur si libéral sur le chapitre des plaisirs, qu'il était sûr que +mille écus ne lui coûteraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille +telle que Manon. Je l'arrêtai. J'avais meilleure opinion de vous, lui +répondis-je; je m'étais figuré que le motif que vous aviez eu, pour +m'accorder votre amitié, était un sentiment tout opposé à celui où vous +êtes maintenant. Il me confessa impudemment qu'il avait toujours pensé +de même, et que, sa sœur ayant une fois violé les lois de son sexe, +quoique en faveur de l'homme qu'il aimait le plus, il ne s'était +réconcilié avec elle que dans l'espérance de tirer parti de sa mauvaise +conduite. Il me fut aisé de juger que jusqu'alors nous avions été ses +dupes. Quelque émotion néanmoins que ce discours m'eût causée, le besoin +que j'avais de lui m'obligea de répondre, en riant, que son conseil +était une dernière ressource qu'il fallait remettre à l'extrémité. Je le +priai de m'ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma +jeunesse et de la figure avantageuse que j'avais reçue de la nature, +pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et libérale. Je ne +goûtai pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu infidèle à Manon. Je +lui parlai du jeu, comme du moyen le plus facile, et le plus convenable +à ma situation. Il me dit que le jeu, à la vérité, était une ressource, +mais que cela demandait d'être expliqué; qu'entreprendre de jouer +simplement, avec les espérances communes, c'était le vrai moyen +d'achever ma perte; que de prétendre exercer seul, et sans être soutenu, +les petits moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune, +était un métier trop dangereux; qu'il y avait une troisième voie, qui +était celle de l'association, mais que ma jeunesse lui faisait craindre +que messieurs les Confédérés ne me jugeassent point encore les qualités +propres à la Ligue. Il me promit néanmoins ses bons offices auprès +d'eux; et ce que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit quelque +argent, lorsque je me trouverais pressé du besoin. L'unique grâce que je +lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre à Manon +de la perte que j'avais faite, et du sujet de notre conversation.</p> + +<p>Je sortis de chez lui, moins satisfait encore que je n'y étais entré; je +me repentis même de lui avoir confié mon secret. Il n'avait rien fait, +pour moi, que je n'eusse pu obtenir de même sans cette ouverture, et je +craignais mortellement qu'il ne manquât à la promesse qu'il m'avait +faite de ne rien découvrir à Manon. J'avais lieu d'appréhender aussi, +par la déclaration de ses sentiments, qu'il ne formât le dessein de +tirer parti d'elle, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes +mains, ou, du moins, en lui conseillant de me quitter pour s'attacher à +quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis là-dessus mille +réflexions, qui n'aboutirent qu'à me tourmenter et à renouveler le +désespoir où j'avais été le matin. Il me vint plusieurs fois à l'esprit +d'écrire à mon père, et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir +de lui quelque secours d'argent; mais je me rappelai aussitôt que, +malgré toute sa bonté, il m'avait resserré six mois dans une étroite +prison, pour ma première faute; j'étais bien sûr qu'après un éclat tel +que l'avait dû causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiterait +beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette confusion de pensées en +produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que +je m'étonnai de n'avoir pas eue plus tôt, ce fut de recourir à mon ami +Tiberge, dans lequel j'étais bien certain de retrouver toujours le même +fond de zèle et d'amitié. Rien n'est plus admirable, et ne fait plus +d'honneur à la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux +personnes dont on connaît parfaitement la probité. On sent qu'il n'y a +point de risque à courir. Si elles ne sont pas toujours en état d'offrir +du secours, on est sûr qu'on en obtiendra du moins de la bonté et de la +compassion. Le cœur, qui se ferme avec tant de soin au reste des +hommes, s'ouvre naturellement en leur présence, comme une fleur +s'épanouit à la lumière du soleil, dont elle n'attend qu'une douce +influence.</p> + +<p>Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'être souvenu si +à propos de Tiberge, et je résolus de chercher les moyens de le voir +avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui +écrire un mot, et lui marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui +recommandais le silence et la discrétion, comme un des plus importants +services qu'il pût me rendre dans la situation de mes affaires. La joie +que l'espérance de le voir m'inspirait effaça les traces du chagrin que +Manon n'aurait pas manqué d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de +notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait pas +l'alarmer; et Paris étant le lieu du monde où elle se voyait avec le +plus de plaisir elle ne fut pas fâchée de m'entendre dire qu'il était à +propos d'y demeurer jusqu'à ce qu'on eût réparé à Chaillot quelques +légers effets de l'incendie. Une heure après, je reçus la réponse de +Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de l'assignation. J'y +courus avec impatience. Je sentais néanmoins quelque honte d'aller +paraître aux yeux d'un ami, dont la seule présence devait être un +reproche de mes désordres, mais l'opinion que j'avais de la bonté de son +cœur et l'intérêt de Manon soutinrent ma hardiesse.</p> + +<p>Je l'avais prié de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y était +avant moi. Il vint m'embrasser, aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il me tint +serré longtemps entre ses bras, et je sentis mon visage mouillé de ses +larmes. Je lui dis que je ne me présentais à lui qu'avec confusion, et +que je portais dans le cœur un vif sentiment de mon ingratitude; que la +première chose dont je le conjurais était de m'apprendre s'il m'était +encore permis de le regarder comme mon ami, après avoir mérité si +justement de perdre son estime et son affection. Il me répondit, du ton +le plus tendre, que rien n'était capable de le faire renoncer à cette +qualité; que mes malheurs mêmes, et si je lui permettais de le dire, mes +fautes et mes désordres, avaient redoublé sa tendresse pour moi; mais +que c'était une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la +sent pour une personne chère, qu'on voit toucher à sa perte sans pouvoir +la secourir.</p> + +<p>Nous nous assîmes sur un banc. Hélas! lui dis-je, avec un soupir parti +du fond du cœur votre compassion doit être excessive, mon cher Tiberge; +si vous m'assurez qu'elle est égale à mes peines. J'ai honte de vous les +laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse, mais +l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que +vous faites pour en être attendri. Il me demanda, comme une marque +d'amitié, de lui raconter sans déguisement ce qui m'était arrivé depuis +mon départ de Saint-Sulpice. Je le satisfis; et loin d'altérer quelque +chose à la vérité, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus +excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle +m'inspirait. Je la lui représentai comme un de ces coups particuliers du +destin qui s'attache à la ruine d'un misérable, et dont il est aussi +impossible à la vertu de se défendre qu'il l'a été à la sagesse de les +prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes +craintes, du désespoir où j'étais deux heures avant que de le voir et de +celui dans lequel j'allais retomber, si j'étais abandonné par mes amis +aussi impitoyablement que par la fortune; enfin, j'attendris tellement +le bon Tiberge, que je le vis aussi affligé par la compassion que je +l'étais par le sentiment de mes peines. Il ne se lassait point de +m'embrasser et de m'exhorter à prendre du courage et de la consolation, +mais, comme il supposait toujours qu'il fallait me séparer de Manon, je +lui fis entendre nettement que c'était cette séparation même que je +regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'étais disposé +à souffrir, non seulement le dernier excès de la misère, mais la mort la +plus cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que +tous mes maux ensemble.</p> + +<p>Expliquez-vous donc, me dit-il: quelle espèce de secours suis-je capable +de vous donner si vous vous révoltez contre toutes mes propositions? Je +n'osais lui déclarer que c'était de sa bourse que j'avais besoin. Il le +comprit pourtant à la fin, et m'ayant confessé qu'il croyait m'entendre, +il demeura quelque temps suspendu, avec l'air d'une personne qui +balance. Ne croyez pas, reprit-il bientôt, que ma rêverie vienne d'un +refroidissement de zèle et d'amitié. Mais à quelle alternative me +réduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous +voulez accepter ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car +n'est-ce, pas prendre part à votre désordre, que de vous y faire +persévérer? Cependant, continua-t-il après avoir réfléchi un moment, je +m'imagine que c'est peut-être l'état violent où l'indigence vous jette, +qui ne vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti; +il faut un esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je +trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi, +mon cher Chevalier ajouta-t-il en m'embrassant, d'y mettre seulement une +condition: c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que +vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener à la +vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de +vos passions qui vous écarte. Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il +souhaitait, et je le priai de plaindre la malignité de mon sort, qui me +faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena +aussitôt chez un banquier de sa connaissance, qui m'avança cent pistoles +sur son billet, car il n'était rien moins qu'en argent comptant. J'ai +déjà dit qu'il n'était pas riche. Son bénéfice valait mille écus, mais, +comme c'était la première année qu'il le possédait, il n'avait encore +rien touché du revenu: c'était sur les fruits futurs qu'il me faisait +cette avance.</p> + +<p>Je sentis tout le prix de sa générosité. J'en fus touché, jusqu'au point +de déplorer l'aveuglement d'un amour fatal, qui me faisait violer tous +les devoirs. La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour +s'élever dans mon cœur contre ma passion, et j'aperçus du moins, dans +cet instant de lumière, la honte et l'indignité de mes chaînes. Mais ce +combat fut léger et dura peu. La vue de Manon m'aurait fait précipiter +du ciel, et je m'étonnai, en me retrouvant près d'elle, que j'eusse pu +traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si +charmant.</p> + +<p>Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille +n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent, mais elle ne pouvait +être tranquille un moment, avec la crainte d'en manquer. C'était du +plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu +toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans qu'il en coûte. Elle ne +s'informait pas même quel était le fonds de nos richesses, pourvu +qu'elle pût passer agréablement la journée, de sorte que, n'étant ni +excessivement livrée au jeu ni capable d'être éblouie par le faste des +grandes dépenses, rien n'était plus facile que de la satisfaire, en lui +faisant naître tous les jours des amusements de son goût. Mais c'était +une chose si nécessaire pour elle, d'être ainsi occupée par le plaisir +qu'il n'y avait pas le moindre fond à faire, sans cela, sur son humeur +et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse +le seul, comme elle en convenait volontiers, qui pût lui faire goûter +parfaitement les douceurs de l'amour j'étais presque certain que sa +tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait +préféré à toute la terre avec une fortune médiocre; mais je ne doutais +nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque nouveau B... lorsqu'il ne +me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir. Je +résolus donc de régler si bien ma dépense particulière que je fusse +toujours en état de fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille +choses nécessaires que de la borner même pour le superflu. Le carrosse +m'effrayait plus que tout le reste; car il n'y avait point d'apparence +de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je découvris ma peine à +M. Lescaut. Je ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent pistoles +d'un ami. Il me répéta que, si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne +désespérait point qu'en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs +pour traiter ses associés, je ne pusse être admis, à sa recommandation, +dans la Ligue de l'Industrie. Quelque répugnance que j'eusse à tromper +je me laissai entraîner par une cruelle nécessité.</p> + +<p>M. Lescaut me présenta, le soir même, comme un de ses parents; il ajouta +que j'étais d'autant mieux disposé à réussir que j'avais besoin des plus +grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connaître que ma +misère n'était pas celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étais +dans le dessein de leur donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les +traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma +figure et de mes heureuses dispositions. On prétendit qu'il y avait +beaucoup à espérer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la +physionomie qui sentait l'honnête homme, personne ne se défierait de mes +artifices. Enfin, on rendit grâce à M. Lescaut d'avoir procuré à l'Ordre +un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner, +pendant quelques jours, les instructions nécessaires. Le principal +théâtre de mes exploits devait être l'hôtel de Transylvanie, où il y +avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de +cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit de +M. le prince de R..., qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses +officiers étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte? Je profitai +en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup +d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et m'aidant fort +bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez légèrement +pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans affectation +quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort +les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des +sommes considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec +mes associés. Je ne craignis plus, alors, de découvrir à Manon notre +perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse +nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air +d'opulence et de sécurité.</p> + +<p>Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce temps-là, de me rendre de +fréquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommençait sans +cesse à me représenter le tort que je faisais à ma conscience, à mon +honneur et à ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié, et quoique je +n'eusse pas la moindre disposition à les suivre, je lui savais bon gré +de son zèle, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le +raillais agréablement, dans la présence même de Manon, et je l'exhortais +à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres +prêtres, qui savent accorder fort bien une maîtresse avec un bénéfice. +Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et +dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si +belle cause. Il prenait patience. Il la poussa même assez loin; mais +lorsqu'il vit que mes richesses augmentaient, et que non seulement je +lui avais restitué ses cent pistoles, mais qu'ayant loué une nouvelle +maison et doublé ma dépense, j'allais me replonger plus que jamais dans +les plaisirs, il changea entièrement de ton et de manières. Il se +plaignit de mon endurcissement; il me menaça des châtiments du Ciel, et +il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent guère à m'arriver. +Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent à +l'entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes. +Vous les avez acquises injustement; elles vous seront ravies de même. La +plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir +tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont été inutiles; +je ne prévois que trop qu'ils vous seraient bientôt importuns. Adieu, +ingrat et faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'évanouir comme +une ombre! Puissent votre fortune et votre argent périr sans ressource, +et vous rester seul et nu, pour sentir la vanité des biens qui vous ont +follement enivré! C'est alors que vous me trouverez disposé à vous aimer +et à vous servir mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et +je déteste la vie que vous menez. Ce fut dans ma chambre, aux yeux de +Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour se +retirer. Je voulus le retenir mais je fus arrêté par Manon, qui me dit +que c'était un fou qu'il fallait laisser sortir.</p> + +<p>Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je +remarque ainsi les diverses occasions où mon cœur sentit un retour vers +le bien, parce que c'est à ce souvenir que j'ai dû ensuite une partie de +ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les +caresses de Manon dissipèrent, en un moment, le chagrin que cette scène +m'avait causé. Nous continuâmes de mener une vie toute composée de +plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre +affection; Vénus et la Fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux +et plus tendres. Dieux! pourquoi nommer le monde un lieu de misères, +puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices? Mais, hélas! leur +faible est de passer trop vite. Quelle autre félicité voudrait-on se +proposer si elles étaient de nature à durer toujours? Les nôtres eurent +le sort commun, c'est-à-dire de durer peu, et d'être suivies par des +regrets amers. J'avais fait, au jeu, des gains si considérables, que je +pensais à placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient +pas mes succès, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon, +devant lesquels nous nous entretenions souvent sans défiance. Cette +fille était jolie; mon valet en était amoureux. Ils avaient affaire à +des maîtres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginèrent pouvoir tromper +aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent si +malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un état dont il ne +nous a jamais été possible de nous relever.</p> + +<p>M. Lescaut nous ayant un jour donné à souper, il était environ minuit +lorsque nous retournâmes au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa +femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils +n'avaient point été vus dans la maison depuis huit heures, et qu'ils +étaient sortis après avoir fait transporter quelques caisses, suivant +les ordres qu'ils disaient avoir reçus de moi. Je pressentis une partie +de la vérité, mais je ne formai point de soupçons qui ne fussent +surpassés par ce que j'aperçus en entrant dans ma chambre. La serrure de +mon cabinet avait été forcée, et mon argent enlevé, avec tous mes +habits. Dans le temps que je réfléchissais, seul, sur cet accident, +Manon vint, tout effrayée, m'apprendre qu'on avait fait le même ravage +dans son appartement. Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un +effort extraordinaire de raison qui m'empêcha de me livrer aux cris et +aux pleurs. La crainte de communiquer mon désespoir à Manon me fit +affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis, en badinant, que +je me vengerais sur quelque dupe à l'hôtel de Transylvanie. Cependant, +elle me sembla si sensible à notre malheur que sa tristesse eut bien +plus de force pour m'affliger, que ma joie feinte n'en avait eu pour +l'empêcher d'être trop abattue. Nous sommes perdus! me dit-elle, les +larmes aux yeux. Je m'efforçai en vain de la consoler par mes caresses; +mes propres pleurs trahissaient mon désespoir et ma consternation. En +effet, nous étions ruinés si absolument, qu'il ne nous restait pas une +chemise.</p> + +<p>Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me +conseilla d'aller à l'heure même, chez M. le Lieutenant de Police et M. +le Grand Prévôt de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand +malheur; car outre que cette démarche et celles que je fis faire à ces +deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps à +Lescaut d'entretenir sa sœur, et de lui inspirer, pendant mon absence, +une horrible résolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux +voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit +envisager tant d'avantages à se mettre à sa solde, que, troublée comme +elle était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit +de lui persuader cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et +l'exécution remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de +G... M... Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'était +couchée dans son appartement, et elle avait donné ordre à son laquais de +me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser +seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta, après m'avoir offert +quelques pistoles que j'acceptai. Il était près de quatre heures, +lorsque je me mis au lit, et m'y étant encore occupé longtemps des +moyens de rétablir ma fortune, je m'endormis si tard, que je ne pus me +réveiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement pour +aller m'informer de la santé de Manon; on me dit qu'elle était sortie, +une heure auparavant, avec son frère, qui l'était venu prendre dans un +carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me +parût mystérieuse, je me fis violence pour suspendre mes soupçons. Je +laissai couler quelques heures, que je passai à lire. Enfin, n'étant +plus le maître de mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos +appartements. J'aperçus, dans celui de Manon, une lettre cachetée qui +était sur sa table. L'adresse était à moi, et l'écriture de sa main. Je +l'ouvris avec un frisson mortel; elle était dans ces termes:</p> + +<p>Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon cœur et qu'il +n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime; +mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l'état où nous +sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-tu qu'on +puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain? La faim me causerait +quelque méprise fatale; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en +croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte là-dessus; mais +laisse-moi, pour quelque temps, le ménagement de notre fortune. Malheur +à qui va tomber dans mes filets! Je travaille pour rendre mon Chevalier +riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et +qu'elle a pleuré de la nécessité de te quitter.</p> + +<p>Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à +décrire car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiments +je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on +n'a rien éprouvé qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux +autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée; et l'on a peine à se les bien +démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie +à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucun sentiment +connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est +certain qu'il devait y entrer de la douleur du dépit, de la jalousie et +de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour! Elle +m'aime, je le veux croire; mais ne faudrait-il pas, m'écriai-je, qu'elle +fût un monstre pour me haïr? Quels droits eut-on jamais sur un cœur que +je n'aie pas sur le sien? Que me reste-t-il à faire pour elle, après +tout ce que je lui ai sacrifié? Cependant elle m'abandonne! et l'ingrate +se croit à couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de +m'aimer! Elle appréhende la faim. Dieu d'amour! quelle grossièreté de +sentiments! et que c'est répondre mal à ma délicatesse! Je ne l'ai pas +appréhendée, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renonçant à +ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père; moi qui me suis +retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses +caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien +de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitté, du moins, +sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander quelles peines +cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu +l'esprit pour s'y exposer volontairement.</p> + +<p>Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne +m'attendais pas. Ce fut celle de Lescaut. Bourreau! lui dis-je en +mettant l'épée à la main, où est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mouvement +l'effraya; il me répondit que, si c'était ainsi que je le recevais +lorsqu'il venait me rendre compte du service le plus considérable qu'il +eût pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied +chez moi. Je courus à la porte de la chambre, que je fermai +soigneusement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que +tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des +fables. Il faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. Là! que +vous êtes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens +vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous +reconnaîtrez peut-être que vous m'avez quelque obligation. Je voulus +être éclairci sur-le-champ.</p> + +<p>Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et +surtout l'idée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre +équipage, l'avait prié de lui procurer la connaissance de M. de G... +M..., qui passait pour un homme généreux. Il n'eut garde de me dire que +le conseil était venu de lui, ni qu'il eût préparé les voies, avant que +de l'y conduire. Je l'y ai menée ce matin, continua-t-il, et cet honnête +homme a été si charmé de son mérite, qu'il l'a, invitée d'abord à lui +tenir compagnie à sa maison de campagne, où il est allé passer quelques +jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un coup de quel +avantage cela pouvait être pour vous, je lui ai fait entendre +adroitement que Manon avait essuyé des pertes considérables, et j'ai +tellement piqué sa générosité, qu'il a commencé par lui faire un présent +de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela était honnête pour le +présent, mais que l'avenir amènerait à ma sœur de grands besoins; +qu'elle s'était chargée, d'ailleurs, du soin d'un jeune frère, qui nous +était resté sur les bras après la mort de nos père et mère, et que, s'il +la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce +pauvre enfant qu'elle regardait comme la moitié d'elle-même. Ce récit +n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est engagé à louer une maison +commode, pour vous et pour Manon, car c'est vous même qui êtes ce pauvre +petit frère orphelin. Il a promis de vous meubler proprement, et de vous +fournir tous les mois, quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je +compte bien, quatre mille huit cents à la fin de chaque année. Il a +laissé ordre à son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de +chercher une maison, et de la tenir prête pour son retour. Vous reverrez +alors Manon, qui m'a chargé de vous embrasser mille fois pour elle, et +de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais.</p> + +<p>Je m'assis, en rêvant à cette bizarre disposition de mon sort. Je me +trouvai dans un partage de sentiments, et par conséquent dans une +incertitude si difficile à terminer que je demeurai longtemps sans +répondre à quantité de questions que Lescaut me faisait l'une sur +l'autre. Ce fut, dans ce moment, que l'honneur et la vertu me firent +sentir encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux, en +soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon père, vers Saint-Sulpice +et vers tous les lieux où j'avais vécu dans l'innocence. Par quel +immense espace n'étais-je pas séparé de cet heureux état! Je ne le +voyais plus que de loin, comme une ombre qui s'attirait encore mes +regrets et mes désirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par +quelle fatalité, disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une +passion innocente; comment s'est-il changé, pour moi, en une source de +misères et de désordres? Qui m'empêchait de vivre tranquille et vertueux +avec Manon? Pourquoi ne l'épousais-je point, avant que d'obtenir rien de +son amour? Mon père, qui m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas +consenti si je l'en eusse pressé avec des instances légitimes? Ah! mon +père l'aurait chérie lui-même, comme une fille charmante, trop digne +d'être la femme de son fils; je serais heureux avec l'amour de Manon, +avec l'affection de mon père, avec l'estime des honnêtes gens, avec les +biens de la fortune et la tranquillité de la vertu. Revers funeste! Quel +est l'infâme personnage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai +partager... Mais y a-t-il à balancer si c'est Manon qui l'a réglé, et si +je la perds sans cette complaisance? Monsieur Lescaut, m'écriai-je en +fermant les yeux, comme pour écarter de si chagrinantes réflexions, si +vous avez eu dessein de me servir je vous rends grâces. Vous auriez pu +prendre une voie plus honnête; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas? +Ne pensons donc plus qu'à profiter de vos soins et à remplir votre +projet. Lescaut, à qui ma colère, suivie d'un fort long silence, avait +causé de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout différent +de celui qu'il avait appréhendé sans doute; il n'était rien moins que +brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se +hâta-t-il de me répondre, c'est un fort bon service que je vous ai +rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne +vous y attendez. Nous concertâmes de quelle manière nous pourrions +prévenir les défiances que M. de G... M... pouvait concevoir de notre +fraternité, en me voyant plus grand et un peu plus âgé peut-être qu'il +ne se l'imaginait. Nous ne trouvâmes point d'autre moyen, que de prendre +devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que +j'étais dans le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique, et que +j'allais pour cela tous les jours au collège. Nous résolûmes aussi que +je me mettrais fort mal, la première fois que je serais admis à +l'honneur de le saluer. Il revint à la ville trois ou quatre jours +après; il conduisit lui-même Manon dans la maison que son intendant +avait eu soin de préparer. Elle fit avertir aussitôt Lescaut de son +retour; et celui-ci m'en ayant donné avis, nous nous rendîmes tous deux +chez elle. Le vieil amant en était déjà sorti. Malgré la résignation +avec laquelle je m'étais soumis à ses volontés, je ne pus réprimer le +murmure de mon cœur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant. +La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout à fait sur le chagrin de +son infidélité. Elle, au contraire, paraissait transportée du plaisir de +me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus +m'empêcher de laisser échapper les noms de perfide et d'infidèle, que +j'accompagnai d'autant de soupirs. Elle me railla d'abord de ma +simplicité; mais, lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours +tristement sur elle, et la peine que j'avais à digérer un changement si +contraire à mon humeur et à mes désirs, elle passa seule dans son +cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai tout en pleurs; je +lui demandai ce qui les causait. Il t'est bien aisé de le voir, me +dit-elle, comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'à +te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule +caresse, depuis une heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec +la majesté du Grand Turc au Sérail.</p> + +<p>Écoutez, Manon, lui répondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher +que j'ai le cœur mortellement affligé. Je ne parle point à présent des +alarmes où votre fuite imprévue m'a jeté, ni de la cruauté que vous avez +eue de m'abandonner sans un mot de consolation, après avoir passé la +nuit dans un autre lit que moi. Le charme de votre présence m'en ferait +bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans +soupirs, et même sans larmes, continuai-je en en versant quelques-unes à +la triste et malheureuse vie que vous voulez que je mène dans cette +maison? Laissons ma naissance et mon honneur à part: ce ne sont plus des +raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel +que le mien; mais cet amour même, ne vous imaginez-vous pas qu'il gémit +de se voir si mal récompensé, ou plutôt traité si cruellement par une +ingrate et dure maîtresse?... Elle m'interrompit: tenez, dit-elle, mon +Chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me +percent le cœur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous +blesse. J'avais espéré que vous consentiriez au projet que j'avais fait +pour rétablir un peu notre fortune, et c'était pour ménager votre +délicatesse que j'avais commencé à l'exécuter sans votre participation; +mais j'y renonce, puisque vous ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle +ne me demandait qu'un peu de complaisance, pour le reste du jour; +qu'elle avait déjà reçu deux cents pistoles de son vieil amant, et qu'il +lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles avec +d'autres bijoux, et par dessus cela, la moitié de la pension annuelle +qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de +recevoir ses présents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des +avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l'ai remis jusqu'à +présent à la ville. Il est vrai qu'il m'a baisé plus d'un million de +fois les mains; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point +trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix à ses +richesses et à son âge.</p> + +<p>Sa résolution me fut beaucoup plus agréable que l'espérance des cinq +mille livres. J'eus lieu de reconnaître que mon cœur n'avait point +encore perdu tout sentiment d'honneur puisqu'il était si satisfait +d'échapper à l'infamie. Mais j'étais né pour les courtes joies et les +longues douleurs. La Fortune ne me délivrera d'un précipice que pour me +faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqué à Manon, par mille +caresses, combien je me croyais heureux de son changement, je lui dis +qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent +de concert. Il en murmura d'abord; mais les quatre ou cinq mille livres +d'argent comptant le firent entrer gaîment dans nos vues. Il fut donc +réglé que nous nous trouverions tous à souper avec M. de G... M..., et +cela pour deux raisons: l'une, pour nous donner le plaisir d'une scène +agréable en me faisant passer pour un écolier, frère de Manon; l'autre, +pour empêcher ce vieux libertin de s'émanciper trop avec ma maîtresse, +par le droit qu'il croirait s'être acquis en payant si libéralement +d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait +à la chambre où il comptait de passer la nuit; et Manon, au lieu de le +suivre, nous promit de sortir et de la venir passer avec moi. Lescaut se +chargea du soin d'avoir exactement un carrosse à la porte.</p> + +<p>L'heure du souper étant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre +longtemps. Lescaut était avec sa sœur dans la salle. Le premier +compliment du vieillard fut d'offrir à sa belle un collier des bracelets +et des pendants de perles, qui valaient au moins mille écus. Il lui +compta ensuite, en beaux louis d'or la somme de deux mille quatre cents +livres, qui faisaient la moitié de la pension. Il assaisonna son présent +de quantité de douceurs dans le goût de la vieille Cour Manon ne put lui +refuser quelques baisers; c'était autant de droits qu'elle acquérait sur +l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'étais à la porte, où je +prêtais l'oreille, en attendant que Lescaut m'avertît d'entrer.</p> + +<p>Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l'argent et les +bijoux, et me conduisant vers M. de G... M..., il m'ordonna de lui faire +la révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez, +monsieur lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien +éloigné, comme vous voyez, d'avoir les airs de Paris; mais nous espérons +qu'un peu d'usage le façonnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent +monsieur ajouta-t-il, en se tournant vers moi; faites bien votre profit +d'un si bon modèle. Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir Il me +donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'étais +un joli garçon, mais qu'il fallait être sur mes gardes à Paris, où les +jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l'assura +que j'étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire +prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de petites chapelles. Je +lui trouve de l'air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le +menton avec la main. Je répondis d'un air niais: Monsieur, c'est que nos +deux chairs se touchent de bien proche; aussi, j'aime ma sœur Manon +comme un autre moi-même. L'entendez-vous? dit-il à Lescaut, il a de +l'esprit. C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de +monde. Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les +églises, et je crois bien que j'en trouverai, à Paris, de plus sots que +moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province. +Toute notre conversation fut à peu près du même goût, pendant le souper +Manon, qui était badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter tout +par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui +raconter sa propre histoire, et le mauvais sort lui le menaçait. Lescaut +et Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son +portrait au naturel; mais l'amour-propre l'empêcha de s'y reconnaître, +et je l'achevai si adroitement, qu'il fut le premier à le trouver fort +risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu +sur cette ridicule scène. Enfin, l'heure du sommeil étant arrivée, il +parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi; on +le conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte d'un +besoin, nous vint joindre à la porte. Le carrosse, qui nous attendait +trois ou quatre maisons plus bas, s'avança pour nous recevoir. Nous nous +éloignâmes en un instant du quartier.</p> + +<p>Quoiqu'à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce +n'était pas la plus injuste que je crusse avoir à me reprocher J'avais +plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous +profitâmes aussi peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la +plus légère de ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie.</p> + +<p>M. de G... M... ne tarda pas longtemps à s'apercevoir qu'il était dupé. +Je ne sais s'il fit, dès le soir même, quelques démarches pour nous +découvrir, mais il eut assez de crédit pour n'en pas faire longtemps +d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur +de Paris et sur l'éloignement qu'il y avait de notre quartier au sien. +Non seulement il fut informé de notre demeure et de nos affaires +présentes, mais il apprit aussi qui j'étais, la vie que j'avais menée à +Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B..., la tromperie qu'elle lui +avait faite, en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre +histoire. Il prit là-dessus la résolution de nous faire arrêter et de +nous traiter moins comme des criminels que comme de fieffés libertins. +Nous étions encore au lit, lorsqu'un exempt de police entra dans notre +chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de +notre argent, ou plutôt de celui de M. de G... M..., et nous ayant fait +lever brusquement, ils nous conduisirent à la porte, où nous trouvâmes +deux carrosses, dans l'un desquels la pauvre Manon fut enlevée sans +explication, et moi traîné dans l'autre à Saint-Lazare. Il faut avoir +éprouvé de tels revers, pour juger du désespoir qu'ils peuvent causer. +Nos gardes eurent la dureté de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni +de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle était devenue. Ce +fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas su d'abord, car une +catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens et, peut-être, la +vie.</p> + +<p>Ma malheureuse maîtresse fut donc enlevée, à mes yeux, et menée dans une +retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une créature toute +charmante, qui eût occupé le premier trône du monde, si tous les hommes +eussent eu mes yeux et mon cœur! On ne l'y traita pas barbarement; mais +elle fut resserrée dans une étroite prison, seule, et condamnée à +remplir tous les jours une certaine tâche de travail, comme une +condition nécessaire pour obtenir quelque dégoûtante nourriture. Je +n'appris ce triste détail que longtemps après, lorsque j'eus essuyé +moi-même plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pénitence. Mes gardes ne +m'ayant point averti non plus du lieu où ils avaient ordre de me +conduire, je ne connus mon destin qu'à la porte de Saint-Lazare. +J'aurais préféré la mort, dans ce moment, à l'état où je me crus prêt de +tomber. J'avais de terribles idées de cette maison. Ma frayeur augmenta +lorsqu'en entrant les gardes visitèrent une seconde fois mes poches, +pour s'assurer qu'il ne me restait ni armes, ni moyen de défense. Le +supérieur parut à l'instant; il était prévenu sur mon arrivée; il me +salua avec beaucoup de douceur Mon Père, lui dis-je, point d'indignités. +Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. Non, non, monsieur me +répondit-il; vous prendrez une conduite sage, et nous serons contents +l'un de l'autre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le +suivis sans résistance. Les archers nous accompagnèrent jusqu'à la +porte, et le supérieur y étant entré avec moi, leur fit signe de se +retirer. Je suis donc votre prisonnier! lui dis-je. Eh bien, mon Père, +que prétendez-vous faire de moi? Il me dit qu'il était charmé de me voir +prendre un ton raisonnable; que son devoir serait de travailler à +m'inspirer le goût de la vertu et de la religion, et le mien, de +profiter de ses exhortations et de ses conseils; que, pour peu que je +voulusse répondre aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouverais +que du plaisir dans ma solitude. Ah! du plaisir! repris-je; vous ne +savez pas, mon Père, l'unique chose qui est capable de m'en faire +goûter! Je le sais, reprit-il; mais j'espère que votre inclination +changera. Sa réponse me fit comprendre qu'il était instruit de mes +aventures, et peut-être de mon nom. Je le priai de m'éclaircir. Il me +dit naturellement qu'on l'avait informé de tout.</p> + +<p>Cette connaissance fut le plus rude de tous mes châtiments. Je me mis à +verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques d'un affreux +désespoir. Je ne pouvais me consoler d'une humiliation qui allait me +rendre la fable de toutes les personnes de ma connaissance, et la honte +de ma famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond +abattement sans être capable de rien entendre, ni de m'occuper d'autre +chose que de mon opprobre. Le souvenir même de Manon n'ajoutait rien à +ma douleur. Il n'y entrait, du moins, que comme un sentiment qui avait +précédé cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon âme était +la honte et la confusion. Il y a peu de personnes qui connaissent la +force de ces mouvements particuliers du cœur. Le commun des hommes +n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur +vie se passe, et où toutes leurs agitations se réduisent. Ôtez-leur +l'amour et la haine, le plaisir et la douleur l'espérance et la crainte, +ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractère plus noble +peuvent être remuées de mille façons différentes; il semble qu'elles +aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées et des +sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature; et comme +elles ont un sentiment de cette grandeur qui les élève au-dessus du +vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De là vient +qu'elles souffrent si impatiemment le mépris et la risée, et que la +honte est une de leurs plus violentes passions.</p> + +<p>J'avais ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma tristesse parut si +excessive au supérieur qu'en appréhendant les suites, il crut devoir me +traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitait deux ou +trois fois le jour. Il me prenait souvent avec lui, pour faire un tour +de jardin, et son zèle s'épuisait en exhortations et en avis salutaires. +Je les recevais avec douceur; je lui marquais même de la reconnaissance. +Il en tirait l'espoir de ma conversion. Vous êtes d'un naturel si doux +et si aimable, me dit-il un jour que je ne puis comprendre les désordres +dont on vous accuse. Deux choses m'étonnent: l'une, comment, avec de si +bonnes qualités, vous avez pu vous livrer à l'excès du libertinage; et +l'autre que j'admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes +conseils et mes instructions, après avoir vécu plusieurs années dans +l'habitude du désordre. Si c'est repentir vous êtes un exemple signalé +des miséricordes du Ciel; si c'est bonté naturelle, vous avez du moins +un excellent fond de caractère, qui me fait espérer que nous n'aurons +pas besoin de vous retenir ici longtemps, pour vous ramener à une vie +honnête et réglée. Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je +résolus de l'augmenter par une conduite qui pût le satisfaire +entièrement, persuadé que c'était le plus sûr moyen d'abréger ma prison. +Je lui demandai des livres. Il fut surpris que, m'ayant laissé le choix +de ceux que je voulais lire, je me déterminai pour quelques auteurs +sérieux. Je feignis de m'appliquer à l'étude avec le dernier +attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des +preuves du changement qu'il désirait.</p> + +<p>Cependant il n'était qu'extérieur. Je dois le confesser à ma honte, je +jouai, à Saint-Lazare, un personnage d'hypocrite. Au lieu d'étudier, +quand j'étais seul, je ne m'occupais qu'à gémir de ma destinée; je +maudissais ma prison et la tyrannie qui m'y retenait. Je n'eus pas +plutôt quelque relâche du côté de cet accablement où m'avait jeté la +confusion, que je retombai dans les tourments de l'amour L'absence de +Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la revoir jamais +étaient l'unique objet de mes tristes méditations. Je me la figurais +dans les bras de G... M..., car c'était la pensée que j'avais eue +d'abord; et, loin de m'imaginer qu'il lui eût fait le même traitement +qu'à moi, j'étais persuadé qu'il ne m'avait fait éloigner que pour la +posséder tranquillement. Je passais ainsi des jours et des nuits dont la +longueur me paraissait éternelle. Je n'avais d'espérance que dans le +succès de mon hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les +discours du supérieur pour m'assurer de ce qu'il pensait de moi, et je +me faisais une étude de lui plaire, comme à l'arbitre de ma destinée. Il +me fut aisé de reconnaître que j'étais parfaitement dans ses bonnes +grâces. Je ne doutai plus qu'il ne fût disposé à me rendre service. Je +pris un jour la hardiesse de lui demander si c'était de lui que mon +élargissement dépendait. Il me dit qu'il n'en était pas absolument le +maître, mais que, sur son témoignage, il espérait que M. de G... M..., à +la sollicitation duquel M. le Lieutenant général de Police m'avait fait +renfermer consentirait à me rendre la liberté. Puis-je me flatter +repris-je doucement, que deux mois de prison, que j'ai déjà essuyés, lui +paraîtront une expiation suffisante? Il me promit de lui en parler si je +le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office. Il +m'apprit, deux jours après, que G... M... avait été si touché du bien +qu'il avait entendu de moi, que non seulement il paraissait être dans le +dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avait même marqué +beaucoup d'envie de me connaître plus particulièrement, et qu'il se +proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa présence ne +pût m'être agréable, je la regardais comme un acheminement prochain à ma +liberté.</p> + +<p>Il vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et +moins sot qu'il ne l'avait eu dans la maison de Manon. Il me tint +quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta, pour +justifier apparemment ses propres désordres, qu'il était permis à la +faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature +exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux méritaient +d'être punis. Je l'écoutai avec un air de soumission dont il parut +satisfait. Je ne m'offensai pas même de lui entendre lâcher quelques +railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Manon, et sur les petites +chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'avais dû faire un grand +nombre à Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir à cette +pieuse occupation. Mais il lui échappa, malheureusement pour lui et pour +moi-même, de me dire que Manon en aurait fait aussi, sans doute, de fort +jolies à l'Hôpital. Malgré le frémissement que le nom d'Hôpital me +causa, j'eus encore le pouvoir de le prier, avec douceur de s'expliquer +Hé oui! reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse à +l'Hôpital Général, et je souhaite qu'elle en ait tiré autant de profit +que vous à Saint-Lazare.</p> + +<p>Quand j'aurais eu une prison éternelle, ou la mort même présente à mes +yeux, je n'aurais pas été le maître de mon transport, à cette affreuse +nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage que j'en perdis +la moitié de mes forces. J'en eus assez néanmoins pour le renverser par +terre, et pour le prendre à la gorge. Je l'étranglais, lorsque le bruit +de sa chute, et quelques cris aigus, que je lui laissais à peine la +liberté de pousser attirèrent le supérieur et plusieurs religieux dans +ma chambre. On le délivra de mes mains. J'avais presque perdu moi-même +la force et la respiration. Ô Dieu! m'écriai-je, en poussant mille +soupirs; justice du Ciel! faut-il que je vive un moment, après une telle +infamie? Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de +m'assassiner. On m'arrêta. Mon désespoir, mes cris et mes larmes +passaient toute imagination. Je fis des choses si étonnantes, que tous +les assistants, qui en ignoraient la cause, se regardaient les uns les +autres avec autant de frayeur que de surprise. M. de G... M... rajustait +pendant ce temps-là sa perruque et sa cravate, et dans le dépit d'avoir +été si maltraité, il ordonnait au supérieur de me resserrer plus +étroitement que jamais, et de me punir par tous les châtiments qu'on +sait être propres à Saint-Lazare. Non, monsieur lui dit le supérieur; ce +n'est point avec une personne de la naissance de M. le Chevalier que +nous en usons de cette manière. Il est si doux, d'ailleurs, et si +honnête, que j'ai peine à comprendre qu'il se soit porté à cet excès +sans de fortes raisons. Cette réponse acheva de déconcerter M. de G... +M... Il sortit en disant qu'il saurait faire plier et le supérieur et +moi, et tous ceux qui oseraient lui résister.</p> + +<p>Le supérieur, ayant ordonné à ses religieux de le conduire, demeura seul +avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d'où venait ce +désordre. Ô mon Père, lui dis-je, en continuant de pleurer comme un +enfant, figurez-vous la plus horrible cruauté, imaginez-vous la plus +détestable de toutes les barbaries, c'est l'action que l'indigne G... +M... a eu la lâcheté de commettre. Oh! il m'a percé le cœur Je n'en +reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant. +Vous êtes bon, vous aurez pitié de moi. Je lui fis un récit abrégé de la +longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon, de la situation +florissante de notre fortune avant que nous eussions été dépouillés par +nos propres domestiques, des offres que G... M... avait faites à ma +maîtresse, de la conclusion de leur marché, et de la manière dont il +avait été rompu. Je lui représentai les choses, à la vérité, du côté le +plus favorable pour nous. Voilà, continuai-je, de quelle source est venu +le zèle de M. de G... M... pour ma conversion. Il a eu le crédit de me +faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je lui pardonne, +mais, mon Père, ce n'est pas tout: il a fait enlever cruellement la plus +chère moitié de moi-même, il l'a fait mettre honteusement à l'Hôpital, +il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. À +l'Hôpital, mon Père! Ô Ciel! ma charmante maîtresse, ma chère reine à +l'Hôpital, comme la plus infâme de toutes les créatures! Où trouverai-je +assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte? Le bon Père, +me voyant dans cet excès d'affliction, entreprit de me consoler. Il me +dit qu'il n'avait jamais compris mon aventure de la manière dont je la +racontais; qu'il avait su, à la vérité, que je vivais dans le désordre, +mais qu'il s'était figuré que ce qui avait obligé M. de G... M... d'y +prendre intérêt, était quelque liaison d'estime et d'amitié avec ma +famille; qu'il ne s'en était expliqué à lui-même que sur ce pied; que ce +que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes +affaires, et qu'il ne doutait point que le récit qu'il avait dessein +d'en faire à M. le Lieutenant général de Police ne pût contribuer à ma +liberté. Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pensé à +donner de mes nouvelles à ma famille, puisqu'elle n'avait point eu de +part à ma captivité. Je satisfis à cette objection par quelques raisons +prises de la douleur que j'avais appréhendé de causer à mon père, et de +la honte que j'en aurais ressentie moi-même. Enfin il me promit d'aller +de ce pas chez le Lieutenant de Police, ne fût-ce, ajouta-t-il, que pour +prévenir quelque chose de pis, de la part de M. de G... M.... qui est +sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez considéré +pour se faire redouter.</p> + +<p>J'attendis le retour du Père avec toutes les agitations d'un malheureux +qui touche au moment de sa sentence. C'était pour moi un supplice +inexprimable de me représenter Manon à l'Hôpital. Outre l'infamie de +cette demeure, j'ignorais de quelle manière elle y était traitée, et le +souvenir de quelques particularités que j'avais entendues de cette +maison d'horreur renouvelait à tous moments mes transports. J'étais +tellement résolu de la secourir à quelque prix et par quelque moyen que +ce pût être, que j'aurais mis le feu à Saint-Lazare, s'il m'eût été +impossible d'en sortir autrement. Je réfléchis donc sur les voies que +j'avais à prendre, s'il arrivait que le Lieutenant général de Police +continuât de m'y retenir malgré moi. Je mis mon industrie à toutes les +épreuves; je parcourus toutes les possibilités. Je ne vis rien qui pût +m'assurer d'une évasion certaine, et je craignis d'être renfermé plus +étroitement si je faisais une tentative malheureuse. Je me rappelai le +nom de quelques amis, de qui je pouvais espérer du secours; mais quel +moyen de leur faire savoir ma situation? Enfin, je crus avoir formé un +plan si adroit qu'il pourrait réussir et je remis à l'arranger encore +mieux après le retour du Père supérieur, si l'inutilité de sa démarche +me le rendait nécessaire. Il ne tarda point à revenir. Je ne vis pas, +sur son visage, les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle. +J'ai parlé, me dit-il, à M. le Lieutenant général de Police, mais je lui +ai parlé trop tard. M. de G... M... l'est allé voir en sortant d'ici, et +l'a si fort prévenu contre vous, qu'il était sur le point de m'envoyer +de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage.</p> + +<p>Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru +s'adoucir beaucoup, et riant un peu de l'incontinence du vieux M. de +G... M..., il m'a dit qu'il fallait vous laisser ici six mois pour le +satisfaire; d'autant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait +vous être inutile. Il m'a recommandé de vous traiter honnêtement, et je +vous réponds que vous ne vous plaindrez point de mes manières. Cette +explication du bon supérieur fut assez longue pour me donner le temps de +faire une sage réflexion. Je conçus que je m'exposerais à renverser mes +desseins si je lui marquais trop d'empressement pour ma liberté. Je lui +témoignai, au contraire, que dans la nécessité de demeurer c'était une +douce consolation pour moi d'avoir quelque part à son estime. Je le +priai ensuite, sans affectation, de m'accorder une grâce, qui n'était de +nulle importance pour personne, et qui servirait beaucoup à ma +tranquillité; c'était de faire avertir un de mes amis, un saint +ecclésiastique qui demeurait à Saint-Sulpice, que j'étais à +Saint-Lazare, et de permettre que je reçusse quelquefois sa visite. +Cette faveur me fut accordée sans délibérer. C'était mon ami Tiberge +dont il était question; non que j'espérasse de lui les secours +nécessaires pour ma liberté, mais je voulais l'y faire servir comme un +instrument éloigné, sans qu'il en eût même connaissance. En un mot, +voici mon projet: je voulais écrire à Lescaut et le charger, lui et nos +amis communs, du soin de me délivrer. La première difficulté était de +lui faire tenir ma lettre; ce devait être l'office de Tiberge. +Cependant, comme il le connaissait pour le frère de ma maîtresse, je +craignais qu'il n'eût peine à se charger de cette commission. Mon +dessein était de renfermer ma lettre à Lescaut dans une autre lettre que +je devais adresser à un honnête homme de ma connaissance, en le priant +de rendre promptement la première à son adresse, et comme il était +nécessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je +voulais lui marquer de venir à Saint-Lazare, et de demander à me voir +sous le nom de mon frère aîné, qui était venu exprès à Paris pour +prendre connaissance de mes affaires. Je remettais à convenir avec lui +des moyens qui nous paraîtraient les plus expéditifs et les plus sûrs. +Le Père supérieur fit avertir Tiberge du désir que j'avais de +l'entretenir. Ce fidèle ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il +ignorât mon aventure; il savait que j'étais à Saint-Lazare, et peut-être +n'avait-il pas été fâché de cette disgrâce qu'il croyait capable de me +ramener au devoir Il accourut aussitôt à ma chambre.</p> + +<p>Notre entretien fut plein d'amitié. Il voulut être informé de mes +dispositions. Je lui ouvris mon cœur sans réserve, excepté sur le +dessein de ma fuite. Ce n'est pas à vos yeux, cher ami, lui dis-je, que +je veux paraître ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici +un ami sage et réglé dans ses désirs, un libertin réveillé par les +châtiments du Ciel, en un mot un cœur dégagé de l'amour et revenu des +charmes de sa Manon, vous avez jugé trop favorablement de moi. Vous me +revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre mois: toujours tendre, +et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne me +lasse point de chercher mon bonheur.</p> + +<p>Il me répondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable; qu'on +voyait bien des pécheurs qui s'enivraient du faux bonheur du vice +jusqu'à le préférer hautement à celui de la vertu; mais que c'était, du +moins, à des images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils étaient +les dupes de l'apparence; mais que, de reconnaître, comme je le faisais, +que l'objet de mes attachements n'était propre qu'à me rendre coupable +et malheureux, et de continuer à me précipiter volontairement dans +l'infortune et dans le crime, c'était une contradiction d'idées et de +conduite qui ne faisait pas honneur à ma raison.</p> + +<p>Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre, lorsqu'on n'oppose +rien à vos armes! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous +prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de +peines, de traverses et d'inquiétudes? Quel nom donnerez-vous à la +prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans? Direz-vous, +comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur +pour l'âme? Vous n'oseriez le dire; c'est un paradoxe insoutenable. Ce +bonheur, que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines, ou pour +parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers desquels +on tend à la félicité. Or si la force de l'imagination fait trouver du +plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme +heureux qu'on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et +d'insensée, dans ma conduite, une disposition toute semblable? J'aime +Manon; je tends au travers de mille douleurs à vivre heureux et +tranquille auprès d'elle. La voie par où je marche est malheureuse; mais +l'espérance d'arriver à mon terme y répand toujours de la douceur et je +me croirai trop bien payé, par un moment passé avec elle, de tous les +chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc +égales de votre côté et du mien; ou s'il y a quelque différence, elle +est encore à mon avantage, car le bonheur que j'espère est proche, et +l'autre est éloigné; le mien est de la nature des peines, c'est-à-dire +sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est +certaine que par la foi.</p> + +<p>Tiberge parut effrayé de ce raisonnement. Il recula de deux pas, en me +disant, de l'air le plus sérieux, que, non seulement ce que je venais de +dire blessait le bon sens, mais que c'était un malheureux sophisme +d'impiété et d'irréligion: car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme +de vos peines avec celui qui est proposé par la religion, est une idée +des plus libertines et des plus monstrueuses.</p> + +<p>J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais prenez-y garde, ce +n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein +d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction, dans la +persévérance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouvé +que, si c'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est +à cet égard seulement que j'ai traité les choses d'égales, et je +soutiens encore qu'elles le sont. Répondrez-vous que le terme de la +vertu est infiniment supérieur à celui de l'amour? Qui refuse d'en +convenir? Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la +force qu'ils ont, l'un et l'autre, pour faire supporter les peines? +Jugeons-en par l'effet. Combien trouve-t-on de déserteurs de la sévère +vertu, et combien en trouverez-vous peu de l'amour? Répondrez-vous +encore que, s'il y a des peines dans l'exercice du bien, elles ne sont +pas infaillibles et nécessaires; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de +croix, et qu'on voit quantité de personnes vertueuses mener une vie +douce et tranquille? Je vous dirai de même qu'il y a des amours +paisibles et fortunées, et, ce qui fait encore une différence qui m'est +extrêmement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez +souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies, au lieu +que la religion veut qu'on s'attende à une pratique triste et +mortifiante. Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zèle prêt à +se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a +point de plus mauvaise méthode pour dégoûter un cœur de l'amour, que de +lui en décrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans +l'exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes faits, il est +certain que notre félicité consiste dans le plaisir; je défie qu'on s'en +forme une autre idée; or le cœur n'a pas besoin de se consulter +longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux +de l'amour. Il s'aperçoit bientôt qu'on le trompe lorsqu'on lui en +promet ailleurs de plus charmants, et cette tromperie le dispose à se +défier des promesses les plus solides. Prédicateurs, qui voulez me +ramener à la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement nécessaire, +mais ne me déguisez pas qu'elle est sévère et pénible. Établissez bien +que les délices de l'amour sont passagères, qu'elles sont défendues, +qu'elles seront suivies par d'éternelles peines, et ce qui fera +peut-être encore plus d'impression sur moi, que, plus elles sont douces +et charmantes, plus le Ciel sera magnifique à récompenser un si grand +sacrifice, mais confessez qu'avec des cœurs tels que nous les avons, +elles sont ici-bas nos plus parfaites félicités.</p> + +<p>Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur à Tiberge. Il convint +qu'il y avait quelque chose de raisonnable dans mes pensées. La seule +objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'entrais pas du +moins dans mes propres principes, en sacrifiant mon amour à l'espérance +de cette rémunération dont je me faisais une si grande idée. Ô cher ami! +lui répondis-je, c'est ici que je reconnais ma misère et ma faiblesse. +Hélas! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne! mais l'action +est-elle en mon pouvoir? De quels secours n'aurais-je pas besoin pour +oublier les charmes de Manon? Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense +que voici encore un de nos jansénistes. Je ne sais ce que je suis, +répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut être; mais +je n'éprouve que trop la vérité de ce qu'ils disent.</p> + +<p>Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. Il +comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignité dans mes +désordres. Son amitié en fut plus disposée, dans la suite, à me donner +des secours, sans lesquels j'aurais péri infailliblement de misère. +Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais +de m'échapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma +lettre. Je l'avais préparée, avant qu'il fût venu, et je ne manquai +point de prétextes pour colorer la nécessité où j'étais d'écrire. Il eut +la fidélité de la porter exactement, et Lescaut reçut, avant la fin du +jour, celle qui était pour lui.</p> + +<p>Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de +mon frère. Ma joie fut extrême en l'apercevant dans ma chambre. J'en +fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je; +apprenez-moi d'abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un +bon conseil pour rompre mes fers. Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa +sœur depuis le jour qui avait précédé mon emprisonnement, qu'il n'avait +appris son sort et le mien qu'à force d'informations et de soins; que, +s'étant présenté deux ou trois fois à l'Hôpital, on lui avait refusé la +liberté de lui parler. Malheureux G... M...! m'écriai-je, que tu me le +paieras cher!</p> + +<p>Pour ce qui regarde votre délivrance, continua Lescaut, c'est une +entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous passâmes hier la +soirée, deux de mes amis et moi, à observer toutes les parties +extérieures de cette maison, et nous jugeâmes que, vos fenêtres étant +sur une cour entourée de bâtiments, comme vous nous l'aviez marqué, il y +aurait bien de la difficulté à vous tirer de là. Vous êtes d'ailleurs au +troisième étage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni +échelles. Je ne vois donc nulle ressource du côté du dehors. C'est dans +la maison même qu'il faudrait imaginer quelque artifice. Non, repris-je; +j'ai tout examiné, surtout depuis que ma clôture est un peu moins +rigoureuse, par l'indulgence du supérieur. La porte de ma chambre ne se +ferme plus avec la clef, j'ai la liberté de me promener dans les +galeries des religieux; mais tous les escaliers sont bouchés par des +portes épaisses, qu'on a soin de tenir fermées la nuit et le jour de +sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver. +Attendez, repris-je, après avoir un peu réfléchi sur une idée qui me +parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet? Aisément, me dit +Lescaut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? Je l'assurai que j'avais si +peu dessein de tuer qu'il n'était pas même nécessaire que le pistolet +fût chargé. Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de +vous trouver le soir, à onze heures, vis-à-vis de la porte de cette +maison, avec deux ou trois de nos amis. J'espère que je pourrai vous y +rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui +dis qu'une entreprise, telle que je la méditais, ne pouvait paraître +raisonnable qu'après avoir réussi. Je le priai d'abréger sa visite, afin +qu'il trouvât plus de facilité à me revoir le lendemain. Il fut admis +avec aussi peu de peine que la première fois. Son air était grave, il +n'y a personne qui ne l'eût pris pour un homme d'honneur.</p> + +<p>Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma liberté, je ne doutai +presque plus du succès de mon projet. Il était bizarre et hardi; mais de +quoi n'étais-je pas capable, avec les motifs qui m'animaient? J'avais +remarqué, depuis qu'il m'était permis de sortir de ma chambre et de me +promener dans les galeries, que le portier apportait chaque jour au soir +les clefs de toutes les portes au supérieur et qu'il régnait ensuite un +profond silence dans la maison, qui marquait que tout le monde était +retiré. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de +communication, de ma chambre à celle de ce Père. Ma résolution était de +lui prendre ses clefs, en l'épouvantant avec mon pistolet s'il faisait +difficulté de me les donner et de m'en servir pour gagner la rue. J'en +attendis le temps avec impatience. Le portier vint à l'heure ordinaire, +c'est-à-dire un peu après neuf heures. J'en laissai passer encore une, +pour m'assurer que tous les religieux et les domestiques étaient +endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allumée. Je +frappai d'abord doucement à la porte du Père, pour l'éveiller sans +bruit. Il m'entendit au second coup, et s'imaginant, sans doute, que +c'était quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de +secours, il se leva pour m'ouvrir Il eut, néanmoins, la précaution de +demander au travers de la porte, qui c'était et ce qu'on voulait de lui. +Je fus obligé de me nommer; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui +faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ah! c'est vous, mon +cher fils, me dit-il, en ouvrant la porte; qu'est-ce donc qui vous amène +si tard? J'entrai dans sa chambre, et l'ayant tiré à l'autre bout opposé +à la porte, je lui déclarai qu'il m'était impossible de demeurer plus +longtemps à Saint-Lazare; que la nuit était un temps commode pour sortir +sans être aperçu, et que j'attendais de son amitié qu'il consentirait à +m'ouvrir les portes, ou à me prêter ses clefs pour les ouvrir moi-même.</p> + +<p>Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me +considérer sans me répondre. Comme je n'en avais pas à perdre, je repris +la parole pour lui dire que j'étais fort touché de toutes ses bontés, +mais que, la liberté étant le plus cher de tous les biens, surtout pour +moi à qui on la ravissait injustement, j'étais résolu de me la procurer +cette nuit même, à quelque prix que ce fût; et de peur qu'il ne lui prît +envie d'élever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une +honnête raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps. Un +pistolet! me dit-il. Quoi! mon fils, vous voulez m'ôter la vie, pour +reconnaître la considération que j'ai eue pour vous? Dieu ne plaise, lui +répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans +cette nécessité; mais je veux être libre, et j'y suis si résolu que, si +mon projet manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais, +mon cher fils, reprit-il d'un air pâle et effrayé, que vous ai-je fait? +quelle raison avez-vous de vouloir ma mort? Eh non! répliquai-je avec +impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer si vous voulez vivre. +Ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aperçus les +clefs qui étaient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre, +en faisant le moins de bruit qu'il pourrait. Il fut obligé de s'y +résoudre. À mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me +répétait avec un soupir: Ah! mon fils, ah! qui l'aurait cru? Point de +bruit, mon Père, répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous +arrivâmes à une espèce de barrière, qui est avant la grande porte de la +rue. Je me croyais déjà libre, et j'étais derrière le Père, avec ma +chandelle dans une main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il +s'empressait d'ouvrir un domestique, qui couchait dans une petite +chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met +la tête à sa porte. Le bon Père le crut apparemment capable de +m'arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de venir à son +secours. C'était un puissant coquin, qui s'élança sur moi sans balancer +Je ne le marchandai point; je lui lâchai le coup au milieu de la +poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-je assez +fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d'achever +ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n'osa refuser de +l'ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, à quatre pas, Lescaut +qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.</p> + +<p>Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer +un pistolet. C'est votre faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous +chargé? Cependant je le remerciai d'avoir eu cette précaution, sans +laquelle j'étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes +passer la nuit chez un traiteur où je me remis un peu de la mauvaise +chère que j'avais faite depuis près de trois mois. Je ne pus néanmoins +m'y livrer au plaisir. Je souffrais mortellement sans Manon. Il faut la +délivrer dis-je à mes trois amis. Je n'ai souhaité la liberté que dans +cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse; pour moi, j'y +emploierai jusqu'à ma vie. Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de +prudence, me représenta qu'il fallait aller bride en main; que mon +évasion de Saint-Lazare, et le malheur qui m'était arrivé en sortant, +causeraient infailliblement du bruit; que le Lieutenant général de +Police me ferait chercher, et qu'il avait les bras longs; enfin, que si +je ne voulais pas être exposé à quelque chose de pis que Saint-Lazare, +il était à propos de me tenir couvert et renfermé pendant quelques +jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de +s'éteindre. Son conseil était sage, mais il aurait fallu l'être aussi +pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagement ne s'accordait pas avec +ma passion. Toute ma complaisance se réduisit à lui promettre que je +passerais le jour suivant à dormir. Il m'enferma dans sa chambre, où je +demeurai jusqu'au soir.</p> + +<p>J'employai une partie de ce temps à former des projets et des expédients +pour secourir Manon. J'étais bien persuadé que sa prison était encore +plus impénétrable que n'avait été la mienne. Il n'était pas question de +force et de violence, il fallait de l'artifice; mais la déesse même de +l'invention n'aurait pas su par où commencer. J'y vis si peu de jour que +je remis à considérer mieux les choses lorsque j'aurais pris quelques +informations sur l'arrangement intérieur de l'Hôpital.</p> + +<p>Aussitôt que la nuit m'eut rendu la liberté, je priai Lescaut de +m'accompagner. Nous liâmes conversation avec un des portiers, qui nous +parut homme de bon sens. Je feignis d'être un étranger qui avait entendu +parler avec admiration de l'Hôpital Général, et de l'ordre qui s'y +observe. Je l'interrogeai sur les plus minces détails, et de +circonstances en circonstances, nous tombâmes sur les administrateurs, +dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualités. Les réponses +qu'il me fit sur ce dernier article me firent naître une pensée dont je +m'applaudis aussitôt, et que je ne tardai point à mettre en œuvre. Je +lui demandai, comme une chose essentielle à mon dessein, si ces +messieurs avaient des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait m'en rendre un +compte certain, mais que, pour M. de T., qui était un des principaux, il +lui connaissait un fils en âge d'être marié, qui était venu plusieurs +fois à l'Hôpital avec son père. Cette assurance me suffisait. Je rompis +presque aussitôt notre entretien, et je fis part à Lescaut, en +retournant chez lui, du dessein que j'avais conçu. Je m'imagine, lui +dis-je, que M. de T... le fils, qui est riche et de bonne famille, est +dans un certain goût de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens de +son âge. Il ne saurait être ennemi des femmes, ni ridicule au point de +refuser ses services pour une affaire d'amour; J'ai formé le dessein de +l'intéresser à la liberté de Manon. S'il est honnête homme, et qu'il ait +des sentiments, il nous accordera son secours par générosité. S'il n'est +point capable d'être conduit par ce motif, il fera du moins quelque +chose pour une fille aimable, ne fût-ce que par l'espérance d'avoir part +à ses faveurs. Je ne veux pas différer de le voir ajoutai-je, plus +longtemps que jusqu'à demain. Je me sens si consolé par ce projet, que +j'en tire un bon augure. Lescaut convint lui-même qu'il y avait de la +vraisemblance dans mes idées, et que nous pouvions espérer quelque chose +par cette voie. J'en passai la nuit moins tristement.</p> + +<p>Le matin étant venu, je m'habillai le plus proprement qu'il me fut +possible, dans l'état d'indigence où j'étais, et je me fis conduire dans +un fiacre à la maison de. M. de T... Il fut surpris de recevoir la +visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa physionomie et de ses +civilités. Je m'expliquai naturellement avec lui, et pour échauffer ses +sentiments naturels, je lui parlai de ma passion et du mérite de ma +maîtresse comme de deux choses qui ne pouvaient être égalées que l'une +par l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'eût jamais vu Manon, il avait +entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissait de celle qui avait été +la maîtresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne fût informé +de la part que j'avais eue à cette aventure, et pour le gagner de plus +en plus, en me faisant un mérite de ma confiance, je lui racontai le +détail de tout ce qui était arrivé à Manon et à moi. Vous voyez, +monsieur continuai-je, que l'intérêt de ma vie et celui de mon cœur +sont maintenant entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que +l'autre. Je n'ai point de réserve avec vous, parce que je suis informé +de votre générosité, et que la ressemblance de nos âges me fait espérer +qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. Il parut fort +sensible à cette marque d'ouverture et de candeur. Sa réponse fut celle +d'un homme qui a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donne +pas toujours et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettait ma +visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amitié +comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'efforcerait de +la mériter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre +Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un crédit médiocre et mal +assuré; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de +faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes +bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crédit que je ne +l'aurais été d'une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je +trouvai, dans la modération de ses offres, une marque de franchise dont +je fus charmé. En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La +seule promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout entreprendre +pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments, d'une manière +qui le persuada aussi que je n'étais pas d'un mauvais naturel. Nous nous +embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes amis, sans autre raison que +la bonté de nos cœurs et une simple disposition qui porte un homme +tendre et généreux à aimer un autre homme qui lui ressemble. Il poussa +les marques de son estime bien plus loin, car, ayant combiné mes +aventures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me +trouver à mon aise, il m'offrit sa bourse, et il me pressa de +l'accepter. Je ne l'acceptai point; mais je lui dis: C'est trop, mon +cher Monsieur. Si, avec tant de bonté et d'amitié, vous me faites revoir +ma chère Manon, je vous suis attaché pour toute ma vie. Si vous me +rendez tout à fait cette chère créature, je ne croirai pas être quitte +en versant tout mon sang pour vous servir.</p> + +<p>Nous ne nous séparâmes qu'après être convenus du temps et du lieu où +nous devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me +remettre plus loin que l'après-midi du même jour. Je l'attendis dans un +café, où il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous prîmes +ensemble le chemin de l'Hôpital. Mes genoux étaient tremblants en +traversant les cours. Puissance d'amour! disais-je, je reverrai donc +l'idole de mon cœur, l'objet de tant de pleurs et d'inquiétudes! Ciel! +conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'à elle, et disposez après +cela de ma fortune et de mes jours; je n'ai plus d'autre grâce à vous +demander.</p> + +<p>M. de T... parla à quelques concierges de la maison qui s'empressèrent +de lui offrir tout ce qui dépendait d'eux pour sa satisfaction. Il se +fit montrer le quartier où Manon avait sa chambre, et l'on nous y +conduisit avec une clef d'une grandeur effroyable, qui servit à ouvrir +sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui était celui qu'on +avait chargé du soin de la servir, de quelle manière elle avait passé le +temps dans cette demeure. Il nous dit que c'était une douceur angélique; +qu'il n'avait jamais reçu d'elle un mot de dureté; qu'elle avait versé +continuellement des larmes pendant les six premières semaines après son +arrivée, mais que, depuis quelque temps, elle paraissait prendre son +malheur avec plus de patience, et qu'elle était occupée à coudre du +matin jusqu'au soir à la réserve de quelques heures qu'elle employait à +la lecture. Je lui demandai encore si elle avait été entretenue +proprement. Il m'assura que le nécessaire, du moins, ne lui avait jamais +manqué.</p> + +<p>Nous approchâmes de sa porte. Mon cœur battait violemment. Je dis à M. +de T...: Entrez seul et prévenez-la sur ma visite, car j'appréhende +qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous +fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis néanmoins leurs +discours. Il lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consolation, +qu'il était de mes amis, et qu'il prenait beaucoup d'intérêt à notre +bonheur Elle lui demanda, avec le plus vif empressement, si elle +apprendrait de lui ce que j'étais devenu. Il lui promit de m'amener à +ses pieds, aussi tendre, aussi fidèle qu'elle pouvait le désirer Quand? +reprit-elle. Aujourd'hui même, lui dit-il; ce bienheureux moment ne +tardera point; il va paraître à l'instant si vous le souhaitez. Elle +comprit que j'étais à la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accourait avec +précipitation. Nous nous embrassâmes avec cette effusion de tendresse +qu'une absence de trois mois fait trouver si charmante à de parfaits +amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour +répétés languissamment de part et d'autre, formèrent, pendant un quart +d'heure, une scène qui attendrissait M. de T... Je vous porte envie, me +dit-il, en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel +je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. Aussi +mépriserais-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour +m'assurer le bonheur d'être aimé d'elle.</p> + +<p>Tout le teste d'une conversation si désirée ne pouvait manquer d'être +infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui +appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de +l'état où elle était, et de celui d'où je ne faisais que sortir M. de +T... nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment +pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne pas rendre cette +première entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilité à nous +en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine à nous faire goûter ce +conseil; Manon, surtout, ne pouvait se résoudre à me laisser partir. +Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise; elle me retenait par les +habits et par les mains. Hélas! dans quel lieu me laissez-vous! +disait-elle. Qui peut m'assurer de vous revoir? M. de T... lui promit de +la venir voir souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agréablement, +il ne faut plus l'appeler l'Hôpital; c'est Versailles, depuis qu'une +personne qui mérite l'empire de tous les cœurs y est renfermée.</p> + +<p>Je fis, en sortant, quelques libéralités au valet qui la servait, pour +l'engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avait l'âme moins +basse et moins dure que ses pareils. Il avait été témoin de notre +entrevue; ce tendre spectacle l'avait touché. Un louis d'or, dont je lui +fis présent, acheva de me l'attacher. Il me prit à l'écart, en +descendant dans les cours. Monsieur, me dit-il, si vous me voulez +prendre à votre service, ou me donner une honnête récompense pour me +dédommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me +sera facile de délivrer Mademoiselle Manon. J'ouvris l'oreille à cette +proposition, et quoique je fusse dépourvu de tout, je lui fis des +promesses fort au-dessus de ses désirs. Je comptais bien qu'il me serait +toujours aisé de récompenser un homme de cette étoffe. Sois persuadé, +lui dis-je, mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que +ta fortune est aussi assurée que la mienne. Je voulus savoir quels +moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me dit-il, que de lui +ouvrir le soir la porte de sa chambre, et de vous la conduire jusqu'à +celle de la rue, où il faudra que vous soyez prêt à la recevoir; Je lui +demandai s'il n'était point à craindre qu'elle ne fût reconnue en +traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque +danger mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose. Quoique +je fusse ravi de le voir si résolu, j'appelai M. de T... pour lui +communiquer ce projet, et la seule raison qui semblait pouvoir le rendre +douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu'elle +pouvait absolument s'échapper de cette manière; mais, si elle est +reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée en fuyant, c'est peut-être +fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait donc quitter +Paris sur-le-champ, car vous ne seriez jamais assez caché aux +recherches. On les redoublerait, autant par rapport à vous qu'à elle. Un +homme s'échappe aisément, quand il est seul, mais il est presque +impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. Quelque solide que +me parût ce raisonnement, il ne put l'emporter, dans mon esprit, sur un +espoir si proche de mettre Manon en liberté.</p> + +<p>Je le dis à M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence +et de témérité à l'amour. J'ajoutai que mon dessein était, en effet, de +quitter Paris, pour m'arrêter, comme j'avais déjà fait, dans quelque +village voisin. Nous convînmes donc, avec le valet, de ne pas remettre +son entreprise plus loin qu'au jour suivant, et pour la rendre aussi +certaine qu'il était en notre pouvoir, nous résolûmes d'apporter des +habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'était pas +aisé de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en +trouver le moyen. Je priai seulement M. de T... de mettre le lendemain +deux vestes légères l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le +reste.</p> + +<p>Nous retournâmes le matin à l'Hôpital. J'avais avec moi, pour Manon, du +linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps, un surtout qui +ne laissait rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu'un +moment dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes; je +lui donnai mon juste-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il +ne se trouva rien de manque à son ajustement, excepté la culotte que +j'avais malheureusement oubliée. L'oubli de cette pièce nécessaire nous +eût, sans doute, apprêtés à rire si l'embarras où il nous mettait eût +été moins sérieux. J'étais au désespoir qu'une bagatelle de cette nature +fût capable de nous arrêter Cependant, je pris mon parti, qui fut de +sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne à Manon. Mon surtout +était long, et je me mis, à l'aide de quelques épingles, en état de +passer décemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur +insupportable. Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes un peu +au-dessous de la porte de l'Hôpital, dans un carrosse. Nous n'y fûmes +pas longtemps sans voir Manon paraître avec son conducteur. Notre +portière étant ouverte, ils montèrent tous deux à l'instant. Je reçus ma +chère maîtresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le +cocher me demanda où il fallait toucher. Touche au bout du monde, lui +dis-je, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de +Manon.</p> + +<p>Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de m'attirer un +fâcheux embarras. Le cocher fit réflexion à mon langage, et lorsque je +lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me +répondit qu'il craignait que je ne l'engageasse dans une mauvaise +affaire, qu'il voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait +Manon, était une fille que j'enlevais de l'Hôpital, et qu'il n'était pas +d'humeur à se perdre pour l'amour de moi. La délicatesse de ce coquin +n'était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions +trop près de l'Hôpital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il +y a un louis d'or à gagner pour toi. Il m'aurait aidé, après cela, à +brûler l'Hôpital même. Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut. +Comme il était tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec promesse de +nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous.</p> + +<p>Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras que nous +n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je +sentais ses larmes qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut +descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau +démêlé, dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir +promis un louis, non seulement parce que le présent était excessif, mais +par une autre raison bien plus forte, qui était l'impuissance de le +payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir à +la porte. Je lui dis à l'oreille dans quel embarras je me trouvais. +Comme il était d'une humeur brusque, et nullement accoutumé à ménager un +fiacre, il me répondit que je me moquais. Un louis d'or! ajouta-t-il. +Vingt coups de canne à ce coquin-là! J'eus beau lui représenter +doucement qu'il allait nous perdre, il m'arracha ma canne, avec l'air +d'en vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci, à qui il était peut-être +arrivé de tomber quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un +mousquetaire, s'enfuit de peur, avec son carrosse, en criant que je +l'avais trompé, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui répétai +inutilement d'arrêter. Sa fuite me causa une extrême inquiétude. Je ne +doutai point qu'il n'avertît le commissaire. Vous me perdez, dis-je à +Lescaut. Je ne serais pas en sûreté chez vous; il faut nous éloigner +pour le moment. Je prêtai le bras à Manon pour marcher et nous sortîmes +promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie. C'est +quelque chose d'admirable que la manière dont la Providence enchaîne les +événements. À peine avions-nous marché cinq ou six minutes, qu'un homme, +dont je ne découvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait +sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu'il +exécuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup de pistolet; il +ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba, +sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos +secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d'être arrêté par +le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J'enfilai, avec elle et le +valet, la première petite rue qui croisait. Elle était si éperdue que +j'avais de la peine à la soutenir. Enfin j'aperçus un fiacre au bout de +la rue. Nous y montâmes, mais lorsque le cocher me demanda où il fallait +nous conduire, je fus embarrassé à lui répondre. Je n'avais point +d'asile assuré ni d'ami de confiance à qui j'osasse avoir recours. +J'étais sans argent, n'ayant guère plus d'une demi pistole dans ma +bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommodé Manon +qu'elle était à demi pâmée près de moi. J'avais, d'ailleurs, +l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étais pas encore +sans appréhension de la part du guet. Quel parti prendre? Je me souvins +heureusement de l'auberge de Chaillot, où j'avais passé quelques jours +avec Manon, lorsque nous étions allés dans ce village pour y demeurer. +J'espérai non seulement d'y être en sûreté, mais d'y pouvoir vivre +quelque temps sans être pressé de payer. Mène-nous à Chaillot, dis-je au +cocher. Il refusa d'y aller si tard, à moins d'une pistole: autre sujet +d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs; c'était toute la somme +qui restait dans ma bourse.</p> + +<p>Je consolais Manon, en avançant; mais, au fond, j'avais le désespoir +dans le cœur. Je me serais donné mille fois la mort, si je n'eusse pas +eu, dans mes bras, le seul bien qui m'attachait à la vie. Cette seule +pensée me remettait. Je la tiens du moins, dirais-je; elle m'aime, elle +est à moi. Tiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur. +Je verrais périr tout l'univers sans y prendre intérêt. Pourquoi? Parce +que je n'ai plus d'affection de reste. Ce sentiment était vrai; +cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du +monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite +partie, pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour +est plus fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les +richesses, mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus +désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré +lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.</p> + +<p>Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à +l'auberge comme des personnes de connaissance; on ne fut pas surpris de +voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux +environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis +servir aussi proprement que si j'eusse été dans la meilleure fortune. +Elle ignorait que je fusse mal en argent; je me gardai bien de lui en +rien apprendre, étant résolu de retourner seul à Paris, le lendemain, +pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.</p> + +<p>Elle me parut pâle et maigrie, en soupant. Je ne m'en étais point aperçu +à l'Hôpital, parce que la chambre où je l'avais vue n'était pas des plus +claires. Je lui demandai si ce n'était point encore un effet de la +frayeur qu'elle avait eue en voyant assassiner son frère. Elle m'assura +que, quelque touchée qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait +que d'avoir essuyé pendant trois mois mon absence. Tu m'aimes donc +extrêmement? lui répondis-je. Mille fois plus que je ne puis dire, +reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais? ajoutai-je. Non, +jamais, répliqua-t-elle; et cette assurance fut confirmée par tant de +caresses et de serments, qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle +pût jamais les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle était +sincère; quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu'à ce +point? Mais elle était encore plus volage, ou plutôt elle n'était plus +rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même, lorsque, ayant devant +les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans +la pauvreté et dans le besoin. J'étais à la veille d'en avoir une +dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la +plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance +et de ma fortune.</p> + +<p>Comme je la connaissais de cette humeur, je me hâtai le lendemain +d'aller à Paris. La mort de son frère et la nécessité d'avoir du linge +et des habits pour elle et pour moi étaient de si bonnes raisons que je +n'eus pas besoin de prétextes. Je sortis de l'auberge, avec le dessein, +dis-je à Manon et à mon hôte, de prendre un carrosse de louage; mais +c'était une gasconnade. La nécessité m'obligeant d'aller à pied, je +marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, où j'avais dessein de +m'arrêter. Il fallait bien prendre un moment de solitude et de +tranquillité pour m'arranger et prévoir ce que j'allais faire à Paris.</p> + +<p>Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de +réflexions, qui se réduisirent peu à peu à trois principaux articles. +J'avais besoin d'un secours présent, pour un nombre infini de nécessités +présentes. J'avais à chercher quelque voie qui pût, du moins, m'ouvrir +des espérances pour l'avenir et ce qui n'était pas de moindre +importance, j'avais des informations et des mesures à prendre pour la +sûreté de Manon et pour la mienne. Après m'être épuisé en projets et en +combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d'en +retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à couvert, dans une +chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il serait +temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux présents.</p> + +<p>Il était donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T... +m'avait offert généreusement la sienne, mais j'avais une extrême +répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage, +que d'aller exposer sa misère à un étranger et de le prier de nous faire +part de son bien! Il n'y a qu'une âme lâche qui en soit capable, par une +bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indignité, ou un chrétien humble, +par un excès de générosité qui le rend supérieur à cette honte. Je +n'étais ni un homme lâche, ni un bon chrétien; j'aurais donné la moitié +de mon sang pour éviter cette humiliation. Tiberge, disais-je, le bon +Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il +sera touché de ma misère; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra +essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces; il me fera acheter +ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang +plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse qui me laissera du +trouble et des remords. Bon! reprenais-je, il faut donc renoncer à tout +espoir puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si +éloigné de m'arrêter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la +moitié de mon sang que d'en prendre une, c'est-à-dire tout mon sang +plutôt que de les prendre toutes deux? Oui, mon sang tout entier, +ajoutai-je, après une réflexion d'un moment; je le donnerais plus +volontiers, sans doute, que de me réduire à de basses supplications. +Mais il s'agit bien ici de mon sang! Il s'agit de la vie et de +l'entretien de Manon, il s'agit de son amour et de sa fidélité. Qu'ai-je +à mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle +me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des +choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter +mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour +l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me déterminer +après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d'aller d'abord +chez Tiberge, et de là chez M. de T...</p> + +<p>En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le +payer; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis +conduire au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir Tiberge que j'étais à +l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris +l'extrémité de mes besoins, sans nul détour. Il me demanda si les cent +pistoles que je lui avais rendues me suffiraient, et, sans m'opposer un +seul mot de difficulté, il me les alla chercher dans le moment, avec cet +air ouvert et ce plaisir à donner qui c'est connu que de l'amour et de +la véritable amitié. Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du +succès de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à si bon marché, +c'est-à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon impénitence. Mais je me +trompais, en me croyant tout à fait quitte de ses reproches, car +lorsqu'il eut achevé de me compter son argent et que je me préparais à +le quitter il me pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avais +point parlé de Manon; il ignorait qu'elle fût en liberté; ainsi sa +morale ne tomba que sur la fuite téméraire de Saint-Lazare et sur la +crainte où il était qu'au lieu de profiter des leçons de sagesse que j'y +avais reçues, je ne reprisse le train du désordre. Il me dit qu'étant +allé pour me visiter à Saint-Lazare, le lendemain de mon évasion, il +avait été frappé au-delà de toute expression en apprenant la manière +dont j'en étais sorti; qu'il avait eu là-dessus un entretien avec le +Supérieur; que ce bon père n'était pas encore remis de son effroi; qu'il +avait eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le Lieutenant général +de Police les circonstances de mon départ, et qu'il avait empêché que la +mort du portier ne fût connue au dehors; que je n'avais donc, de ce +côté-là, nul sujet d'alarme, mais que, s'il me restait le moindre +sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le Ciel +donnait à mes affaires; que je devais commencer par écrire à mon père, +et me remettre bien avec lui; et que, si je voulais suivre une fois son +conseil, il était d'avis que je quittasse Paris, pour retourner dans le +sein de ma famille.</p> + +<p>J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avait là bien des choses +satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n'avoir rien à craindre du +côté de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre. +En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre +idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquais +même qu'il avait évité de me parler d'elle, dans l'opinion, apparemment, +qu'elle me tenait moins au cœur puisque je paraissais si tranquille sur +son sujet. Je résolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins +d'écrire à mon père, comme il me le conseillait, et de lui témoigner que +j'étais disposé à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses +volontés. Mon espérance était de l'engager à m'envoyer de l'argent, sous +prétexte de faire mes exercices à l'Académie, car j'aurais eu peine à +lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'état +ecclésiastique. Et dans le fond, je n'avais nul éloignement pour ce que +je voulais lui promettre. J'étais bien aise, au contraire, de +m'appliquer à quelque chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce +dessein pourrait s'accorder avec mon amour Je faisais mon compte de +vivre avec ma maîtresse et de faire en même temps mes exercices; cela +était fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces idées que je +promis à Tiberge de faire partir le jour même, une lettre pour mon père. +J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture, en le quittant, et +j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise, qu'en relisant ma +lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du cœur paternel.</p> + +<p>Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir +quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en +allant chez M. de T... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma +liberté, pour laquelle mon ami m'avait assuré qu'il ne me restait rien à +craindre. Cependant il me revint tout d'un coup à l'esprit que ses +assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j'avais, outre cela, +l'affaire de l'Hôpital sur les bras, sans compter la mort de Lescaut, +dans laquelle j'étais mêlé, du moins comme témoin. Ce souvenir m'effraya +si vivement que je me retirai dans la première allée, d'où je fis +appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T..., que je fis rire de +ma frayeur. Elle me parut risible à moi-même, lorsqu'il m'eut appris que +je n'avais rien à craindre du côté de l'Hôpital, ni de celui de Lescaut. +Il me dit que, dans la pensée qu'on pourrait le soupçonner d'avoir eu +part à l'enlèvement de Manon, il était allé le matin à l'Hôpital, et +qu'il avait demandé à la voir en feignant d'ignorer ce qui était arrivé; +qu'on était si éloigné de nous accuser, ou lui, ou moi, qu'on s'était +empressé, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une +étrange nouvelle, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie que Manon +eût pris le parti de fuir avec un valet: qu'il s'était contenté de +répondre froidement qu'il n'en était pas surpris, et qu'on fait tout +pour la liberté. Il continua de me raconter qu'il était allé de là chez +Lescaut, dans l'espérance de m'y trouver avec ma charmante maîtresse; +que l'hôte de la maison, qui était un carrossier, lui avait protesté +qu'il n'avait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'était pas étonnant que +nous n'eussions point paru chez lui, si c'était pour Lescaut que nous +devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait +d'être tué à peu près dans le même temps. Sur quoi, il n'avait pas +refusé d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de +cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps, des amis +de Lescaut, l'était venu voir et lui avait proposé de jouer. Lescaut +avait gagné si rapidement que l'autre s'était trouvé cent écus de moins +en une heure, c'est-à-dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait +sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme +qu'il avait perdue; et sur quelques difficultés nées à cette occasion, +ils s'étaient querellés avec une animosité extrême. Lescaut avait refusé +de sortir pour mettre l'épée à la main, et l'autre avait juré, en le +quittant, de lui casser la tête: ce qu'il avait exécuté le soir même. M. +de T... eut l'honnêteté d'ajouter qu'il avait été fort inquiet par +rapport à nous et qu'il continuait de m'offrir ses services. Je ne +balançai point à lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de +trouver bon qu'il allât souper avec nous.</p> + +<p>Comme il ne me restait qu'à prendre du linge et des habits pour Manon, +je lui dis que nous pouvions partir à l'heure même, s'il voulait avoir +la complaisance de s'arrêter un moment avec moi chez quelques marchands. +Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue +d'intéresser sa générosité, ou si ce fut par le simple mouvement d'une +belle âme, mais ayant consenti à partir aussitôt, il me mena chez les +marchands qui fournissaient sa maison; il me fit choisir plusieurs +étoffes d'un prix plus considérable que je ne me l'étais proposé, et +lorsque je me disposais à les payer il défendit absolument aux marchands +de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne grâce que +je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin +de Chaillot, où j'arrivai avec moins d'inquiétude que je n'en étais +parti.</p> + +<p>Le chevalier des Grieux ayant employé plus d'une heure à ce récit, je le +priai de prendre un peu de relâche, et de nous tenir compagnie à souper +Notre attention lui fit juger que nous l'avions écouté avec plaisir. Il +nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus +intéressant dans la suite de son histoire, et lorsque nous eûmes fini de +souper il continua dans ces termes.</p> + +<h3>FIN DE LA PREMIERE PARTIE.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a><a href="#table">DEUXIEME PARTIE</a></h2> + + +<p>Ma présence et les politesses de M. de T... dissipèrent tout ce qui +pouvait rester de chagrin à Manon. Oublions nos terreurs passées, ma +chère âme, lui dis-je en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux +que jamais. Après tout, l'amour est un bon maître; la fortune ne saurait +nous causer autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs. Notre +souper fut une vraie scène de joie. J'étais plus fier et plus content, +avec Manon et mes cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris +avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens +qu'on a de satisfaire ses désirs. Je n'en avais pas un seul à remplir; +l'avenir même me causait peu d'embarras. J'étais presque sûr que mon +père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à +Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrais en droit +d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le +fond de mes richesses n'était que de cent pistoles. C'était assez pour +attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me +pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par les ressources du +jeu.</p> + +<p>Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma +situation; et la force de l'honneur autant qu'un reste de ménagement +pour la police, me faisait remettre de jour en jour à renouer avec les +associés de l'hôtel de T..., je me réduisis à jouer dans quelques +assemblées moins décriées, où ma faveur du sort m'épargna l'humiliation +d'avoir recours à l'industrie. J'allais passer à la ville une partie de +l'après-midi, et je revenais souper à Chaillot, accompagné fort souvent +de M. de T..., dont l'amitié croissait de jour en jour pour nous. Manon +trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia, dans le voisinage, +avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées. La +promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement +leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient réglé les bornes, +fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l'air au +bois de Boulogne, et le soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus +belle, plus contente, et plus passionnée que jamais.</p> + +<p>Il s'éleva néanmoins quelques nuages, qui semblèrent menacer l'édifice +de mon bonheur. Mais ils furent nettement dissipés, et l'humeur folâtre +de Manon rendit le dénouement si comique, que je trouve encore de la +douceur dans un souvenir qui me représente sa tendresse et les agréments +de son esprit.</p> + +<p>Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour à l'écart +pour me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avait un secret +d'importance à me communiquer. Je l'encourageai à parler librement. +Après quelques détours, il me fit entendre qu'un seigneur étranger +semblait avoir pris beaucoup d'amour pour Mademoiselle Manon. Le trouble +de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. En a-t-elle pour lui? +interrompis-je plus brusquement que la prudence ne permettait pour +m'éclaircir. Ma vivacité l'effraya. Il me répondit, d'un air inquiet, +que sa pénétration n'avait pas été si loin, mais qu'ayant observé, +depuis plusieurs jours, que cet étranger venait assidûment au bois de +Boulogne, qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul +dans les contre-allées, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de +rencontrer mademoiselle, il lui était venu à l'esprit de faire quelque +liaison avec ses gens, pour apprendre le nom de leur maître; qu'ils le +traitaient de prince italien, et qu'ils le soupçonnaient eux-mêmes de +quelque aventure galante; qu'il n'avait pu se procurer d'autres +lumières, ajouta-t-il en tremblant, parce que le Prince, étant alors +sorti du bois, s'était approché familièrement de lui, et lui avait +demandé son nom; après quoi, comme s'il eût deviné qu'il était à notre +service, il l'avait félicité d'appartenir à la plus charmante personne +du monde.</p> + +<p>J'attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des +excuses timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je +le pressai en vain de continuer sans déguisement. Il me protesta qu'il +ne savait rien de plus, et que, ce qu'il venait de me raconter étant +arrivé le jour précédent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le +rassurai, non seulement par des éloges, mais par une honnête récompense, +et sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je lui recommandai, +d'un ton plus tranquille, de veiller sur toutes les démarches de +l'étranger.</p> + +<p>Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvait lui avoir +fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques +réflexions, je revins de mes alarmes, jusqu'à regretter d'avoir donné +cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d'être +aimée. Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conquête; et +quelle vie allais-je mener si j'étais capable d'ouvrir si facilement +l'entrée de mon cœur à la jalousie? Je retournai à Paris le jour +suivant, sans avoir formé d'autre dessein que de hâter le progrès de ma +fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en état de quitter +Chaillot au premier sujet d'inquiétude. Le soir, je n'appris rien de +nuisible à mon repos. L'étranger avait reparu au bois de Boulogne, et +prenant droit de ce qui s'y était passé la veille pour se rapprocher de +mon confident, il lui avait parlé de son amour, mais dans des termes qui +ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrogé sur +mille détails. Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par +des promesses considérables, et tirant une lettre qu'il tenait prête, il +lui avait offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre à sa +maîtresse.</p> + +<p>Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus +orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon, +pendant sa promenade, s'était écartée un moment de ses compagnes, et que +l'étranger, qui la suivait à peu de distance, s'étant approché d'elle au +signe qu'elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu'il +avait reçue avec des transports de joie. Il n'avait eu le temps de les +exprimer qu'en baisant amoureusement les caractères, parce qu'elle +s'était aussitôt dérobée. Mais elle avait paru d'une gaieté +extraordinaire pendant le reste du jour, et depuis qu'elle était rentrée +au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonnée. Je frémis, sans doute, +à chaque mot. Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes +yeux ne t'aient pas trompé? Il prit le Ciel à témoin de sa bonne foi. Je +ne sais à quoi les tourments de mon cœur m'auraient porté si Manon, qui +m'avait entendu rentrer ne fût venue au-devant de moi avec un air +d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma +réponse pour m'accabler de caresses, et lorsqu'elle se vit seule avec +moi, elle me fit des reproches fort vifs de l'habitude que je prenais de +revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté de continuer, elle +me dit que, depuis trois semaines, je n'avais pas passé une journée +entière avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues absences; +qu'elle me demandait du moins un jour, par intervalles; et que, dès le +lendemain, elle voulait me voir près d'elle du matin au soir. J'y serai, +n'en doutez pas, lui répondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu +d'attention pour mon chagrin, et dans le mouvement de sa joie, qui me +parut en effet d'une vivacité singulière, elle me fit mille peintures +plaisantes de la manière dont elle avait passé le jour. Étrange fille! +me disais-je à moi-même; que dois-je attendre de ce prélude? L'aventure +de nôtre première séparation me revint à l'esprit. Cependant je croyais +voir dans le fond de sa joie et de ses caresses, un air de vérité qui +s'accordait avec les apparences.</p> + +<p>Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse, dont je ne pus me +défendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir +faite au jeu. J'avais regardé comme un extrême avantage que l'idée de ne +pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue d'elle-même. C'était +gagner du temps pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes +sortes de craintes pour le lendemain, et si je ne remarquais rien qui +m'obligeât de faire éclater mes découvertes, j'étais déjà résolu de +transporter, le jour d'après, mon établissement à la ville, dans un +quartier où je n'eusse rien à démêler avec les princes. Cet arrangement +me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne m'ôtait pas la +douleur d'avoir à trembler pour une nouvelle infidélité.</p> + +<p>À mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour dans notre +appartement, elle ne prétendait pas que j'en eusse l'air plus négligé, +et qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommodés de ses propres +mains. Je les avais fort beaux. C'était un amusement qu'elle s'était +donné plusieurs fois; mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en +avais jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir +devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle +imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait +tourner souvent le visage vers elle, et s'appuyant des deux mains sur +mes épaules, elle me regardait avec une curiosité avide. Ensuite, +exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait +reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous +occupa jusqu'à l'heure du dîner. Le goût qu'elle y avait pris m'avait +paru si naturel, et sa gaieté sentait si peu l'artifice, que ne pouvant +concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire +trahison, je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon cœur et de me +décharger d'un fardeau qui commençait à me peser. Mais je me flattais, à +chaque instant, que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais +d'avance un délicieux triomphe.</p> + +<p>Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et +ma complaisance me faisait céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint +l'avertir que le prince de... demandait à la voir Ce nom m'échauffa +jusqu'au transport. Quoi donc? m'écriai-je en la repoussant. Qui? Quel +prince? Elle ne répondit point à mes questions. Faites-le monter, +dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi: Cher amant, toi +que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur je te demande un moment de +complaisance, un moment, un seul moment. Je t'en aimerai mille fois +plus. Je t'en saurai gré toute ma vie.</p> + +<p>L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses +instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec mépris. +Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une +main mes cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de +l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me +traîner dans cet état jusqu'à la porte du cabinet, et l'ouvrant du +genou, elle offrit à l'étranger, que le bruit semblait avoir arrêté au +milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu +d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis mais d'assez mauvaise mine. +Dans l'embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une +profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche. +Elle lui présenta son miroir: Voyez, monsieur lui dit-elle, +regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour. +Voici l'homme que j'aime, et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites +la comparaison vous-même. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon cœur +apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous déclare qu'aux yeux de +votre servante très humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un +des cheveux que je tiens.</p> + +<p>Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je +faisais des efforts inutiles pour me dégager, et prenant pitié d'un +homme de considération, je me sentais porté à réparer ce petit outrage +par mes politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse, +que je trouvai un peu grossière, me fit perdre cette disposition. +Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire forcé, j'ouvre en +effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'étais +figuré. Il se retira aussitôt sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant, +d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valaient pas mieux +que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion, à lui +faire prendre une meilleure idée du beau sexe.</p> + +<p>Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la +chambre de longs éclats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus +touché, jusqu'au fond du cœur, d'un sacrifice que je ne pouvais +attribuer qu'à l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je +lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, après l'avoir +observée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait +deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en +faire une déclaration ouverte, accompagnée de son nom et de tous ses +titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui +la conduisait avec ses compagnes; qu'il lui promettait, au-delà des +monts, une brillante fortune et des adorations éternelles; qu'elle était +revenue à Chaillot dans la résolution de me communiquer cette aventure, +mais qu'ayant conçu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle +n'avait pu résister à son imagination; qu'elle avait offert au Prince +italien, par une réponse flatteuse, la liberté de la voir chez elle, et +qu'elle s'était fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan, +sans m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot +des lumières qui m'étaient venues par une autre voie, et l'ivresse de +l'amour triomphant me fit tout approuver.</p> + +<p>J'ai remarqué, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me +frapper de ses plus rudes châtiments, le temps où ma fortune me semblait +le mieux établie. Je me croyais si heureux, avec l'amitié de M. de T... +et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que +j'eusse à craindre quelque nouveau malheur Cependant, il s'en préparait +un si funeste, qu'il m'a réduit à l'état où vous m'avez vu à Pacy, et +par degrés à des extrémités si déplorables que vous aurez peine à croire +mon récit fidèle.</p> + +<p>Un jour que nous avions M. de T... à souper nous entendîmes le bruit +d'un carrosse qui s'arrêtait à la porte de l'hôtellerie. La curiosité +nous fit désirer de savoir qui pouvait arriver à cette heure. On nous +dit que c'était le jeune G... M..., c'est-à-dire le fils de notre plus +cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m'avait mis à Saint-Lazare et +Manon à l'Hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. C'est le +Ciel qui me l'amène, dis-je à M. de T..., pour le punir de la lâcheté de +son père. Il ne m'échappera pas que nous n'ayons mesuré nos épées. M. de +T..., qui le connaissait et qui était même de ses meilleurs amis, +s'efforça de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il m'assura +que c'était un jeune homme très aimable, et si peu capable d'avoir eu +part à l'action de son père que je ne le verrais pas moi-même un moment +sans lui accorder mon estime et sans désirer la sienne. Après avoir +ajouté mille choses à son avantage, il me pria de consentir qu'il allât +lui proposer de venir prendre place avec nous, et de s'accommoder du +reste de notre souper. Il prévint l'objection du péril où c'était +exposer Manon que de découvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en +protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous +connaîtrait, nous n'aurions point de plus zélé défenseur. Je ne fis +difficulté de rien, après de telles assurances. M. de T... ne nous +l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous étions. +Il entra d'un air qui nous prévint effectivement en sa faveur. Il +m'embrassa. Nous nous assîmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous, +appartenait, et il mangea d'un appétit qui fit honneur à notre souper +Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus sérieuse. Il baissa +les yeux pour nous parler de l'excès où son père s'était porté contre +nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. Je les abrège, nous +dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte. +Si elles étaient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien +plus dans la suite, car il n'eut pas passé une demi-heure dans cet +entretien, que je m'aperçus de l'impression que les charmes de Manon +faisaient sur lui. Ses regards et ses manières s'attendrirent par +degrés. Il ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours, mais, +sans être aidé de la jalousie, j'avais trop d'expérience en amour pour +ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il nous tint compagnie +pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après s'être +félicité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de +venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le +matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse.</p> + +<p>Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant à la jalousie. J'avais +plus de crédulité que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante +créature était si absolument maîtresse de mon âme que je n'avais pas un +seul petit sentiment qui ne fût de l'estime et de l'amour. Loin de lui +faire un crime d'avoir plu au jeune G... M..., j'étais ravi de l'effet +de ses charmes, et je m'applaudissais d'être aimé d'une fille que tout +le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui +communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés, pendant quelques jours, du +soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller +à la comédie sans appréhender d'être reconnus. M. de T... revint nous +voir avant la fin de la semaine. Nous le consultâmes là-dessus. Il vit +bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes +d'y aller le même soir avec lui.</p> + +<p>Cependant cette résolution ne put s'exécuter, car m'ayant tiré aussitôt +en particulier: Je suis, me dit-il, dans le dernier embarras depuis que +je ne vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une +suite. G... M... aime votre maîtresse. Il m'en a fait confidence. Je +suis son intime ami, et disposé en tout à le servir; mais je ne suis pas +moins le vôtre. J'ai considéré que ses intentions sont injustes et je +les ai condamnées. J'aurais gardé son secret s'il n'avait dessein +d'employer pour plaire, que les voies communes, mais il est bien informé +de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'où, qu'elle aime l'abondance +et les plaisirs, et comme il jouit déjà d'un bien considérable, il m'a +déclaré qu'il veut la tenter d'abord par un très gros présent et par +l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurais +peut-être eu beaucoup plus de violence à me faire pour le trahir mais la +justice s'est jointe en votre faveur à l'amitié; d'autant plus qu'ayant +été la cause imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis +obligé de prévenir les effets du mal que j'ai causé.</p> + +<p>Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui +avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon +était tel que G... M... se le figurait, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait +supporter le nom de la pauvreté. Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est +question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de +m'abandonner pour un autre. Je suis en état de ne la laisser manquer de +rien, et je compte que ma fortune va croître de jour en jour. Je ne +crains qu'une chose, ajoutai-je, c'est que G... M... ne se serve de la +connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais +office. M. de T... m'assura que je devais être sans appréhension de ce +côté-là que G... M... était capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne +l'était point d'une bassesse; que s'il avait la lâcheté d'en commettre +une, il serait le premier lui qui parlait, à l'en punir et à réparer par +là le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion. Je vous suis obligé de +ce sentiment, repris-je, mais le mal serait fait et le remède fort +incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prévenir, en quittant +Chaillot pour prendre une autre demeure. Oui, reprit M. de T... Mais +vous aurez peine à le faire aussi promptement qu'il faudrait, car G... +M... doit être ici à midi; il me le dit hier et c'est ce qui m'a porté à +venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver à tout +moment.</p> + +<p>Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un œil plus +sérieux. Comme il me semblait impossible d'éviter la visite de G... +M..., et qu'il me le serait aussi, sans doute, d'empêcher qu'il ne +s'ouvrît à Manon, je pris le parti de la prévenir moi-même sur le +dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai que, me sachant instruit des +propositions qu'il lui ferait, et les recevant à mes yeux, elle aurait +assez de force pour les rejeter. Je découvris ma pensée à M. de T..., +qui me répondit que cela était extrêmement délicat. Je l'avoue, lui +dis-je, mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une +maîtresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y +aurait que la grandeur des offres qui pût l'éblouir, et je vous ai dit +qu'elle ne connaît point l'intérêt. Elle aime ses aises, mais elle +m'aime aussi, et, dans la situation où sont mes affaires, je ne saurais +croire qu'elle me préfère le fils d'un homme qui l'a mise à l'Hôpital. +En un mot, je persistai dans mon dessein, et m'étant retiré à l'écart +avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais +d'apprendre.</p> + +<p>Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me +promit de recevoir les offres de G... M... d'une manière qui lui ôterait +l'envie de les renouveler. Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par +une brusquerie. Il peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne, +ajoutai-je en riant, comment te défaire d'un amant désagréable ou +incommode. Elle reprit, après avoir un peu rêvé: Il me vient un dessein +admirable, s'écria-t-elle, et je suis toute glorieuse de l'invention. +G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi; il faut nous venger du +père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'écouter +accepter ses présents, et me moquer de lui. Le projet est joli, lui +dis-je, mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin +qui nous a conduits droit à l'Hôpital. J'eus beau lui représenter le +péril de cette entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien +prendre nos mesures, et elle répondit à toutes mes objections. +Donnez-moi un amant qui n'entre point aveuglément dans tous les caprices +d'une maîtresse adorée, et je conviendrai que j'eus tort de céder si +facilement. La résolution fut prise de faire une dupe de G... M..., et +par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne.</p> + +<p>Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des +compliments fort recherchés sur la liberté qu'il prenait de venir dîner +avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait +promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques +affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu'il n'y +eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le cœur, nous +nous mîmes à table avec un air de confiance et d'amitié. G... M... +trouva aisément l'occasion de déclarer ses sentiments à Manon. Je ne dus +pas lui paraître gênant, car je m'absentai exprès pendant quelques +minutes. Je m'aperçus, à mon retour qu'on ne l'avait pas désespéré par +un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde. +J'affectai de le paraître aussi. Il riait intérieurement de ma +simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout l'après-midi, nous fûmes +l'un pour l'autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant +son départ, un moment d'entretien particulier avec Manon, de sorte qu'il +eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chère.</p> + +<p>Aussitôt qu'il fut monté en carrosse avec M. de T..., Manon accourut à +moi, les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta +ses discours et ses propositions, sans y changer un mot. Ils se +réduisaient à ceci: il l'adorait. Il voulait partager avec elle quarante +mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu'il +attendait après la mort de son père. Elle allait être maîtresse de son +cœur et de sa fortune, et, pour gage de ses bienfaits, il était prêt à +lui donner un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois +laquais et un cuisinier. Voilà un fils, dis-je à Manon, bien autrement +généreux que son père. Parlons de bonne foi, ajoutai-je; cette offre ne +vous tente-t-elle point? Moi? répondit-elle, en ajustant à sa pensée +deux vers de Racine:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Moi! vous me soupçonnez de cette perfidie?</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Moi! je pourrais souffrir un visage odieux,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui rappelle toujours l'Hôpital à mes yeux?</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Non, repris-je, en continuant la parodie:</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>J'aurais peine à penser que l'Hôpital, Madame,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Fût un trait dont l'Amour l'eût gravé dans votre âme.</i></span><br /> +</p> + +<p>Mais c'en est un bien séduisant qu'un hôtel meublé avec un carrosse et +trois laquais; et l'amour en a peu d'aussi forts. Elle me protesta que +son cœur était à moi pour toujours, et qu'il ne recevrait jamais +d'autres traits que les miens. Les promesses qu'il m'a faites, me +dit-elle, sont un aiguillon de vengeance, plutôt qu'un trait d'amour. Je +lui demandai si elle était dans le dessein d'accepter l'hôtel et le +carrosse. Elle me répondit qu'elle n'en voulait qu'à son argent. La +difficulté était d'obtenir l'un sans l'autre. Nous résolûmes d'attendre +l'entière explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il +avait promis de lui écrire. Elle la reçut en effet le lendemain, par un +laquais sans livrée, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui +parler sans témoins. Elle lui dit d'attendre sa réponse, et elle vint +m'apporter aussitôt sa lettre. Nous l'ouvrîmes ensemble. Outre les lieux +communs de tendresse, elle contenait le détail des promesses de mon +rival. Il ne bornait point sa dépense. Il s'engageait à lui compter dix +mille francs, en prenant possession de l'hôtel, et à réparer tellement +les diminutions de cette somme, qu'elle l'eût toujours devant elle en +argent comptant. Le jour de l'inauguration n'était pas reculé trop loin: +il ne lui en demandait que deux pour les préparatifs, et il lui marquait +le nom de la rue et de l'hôtel, où il lui promettait de l'attendre +l'après-midi du second jour si elle pouvait se dérober de mes mains. +C'était l'unique point sur lequel il la conjurait de le tirer +d'inquiétude; il paraissait sûr de tout le reste, mais il ajoutait que, +si elle prévoyait de la difficulté à m'échapper, il trouverait le moyen +de rendre sa fuite aisée.</p> + +<p>G... M... était plus fin que son père; il voulait tenir sa proie avant +que de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite que Manon +avait à tenir Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entreprise +de la tête et je lui en représentai tous les dangers. Rien ne fut +capable d'ébranler sa résolution.</p> + +<p>Elle fit une courte réponse à G... M..., pour l'assurer qu'elle ne +trouverait pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et +qu'il pouvait l'attendre avec certitude. Nous réglâmes ensuite que je +partirais sur-le-champ pour aller louer un nouveau logement dans quelque +village, de l'autre côté de Paris, et que je transporterais avec moi +notre petit équipage; que le lendemain après-midi, qui était le temps de +son assignation, elle se rendrait de bonne heure à Paris; qu'après avoir +reçu les présents de G... M..., elle le prierait instamment de la +conduire à la Comédie; qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle +pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet, +qu'elle voulait mener avec elle. C'était toujours le même qui l'avait +délivrée de l'Hôpital, et qui nous était infiniment attaché. Je devais +me trouver avec un fiacre, à l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs, et +l'y laisser vers les sept heures, pour m'avancer dans l'obscurité à la +porte de la Comédie. Manon me promettait d'inventer des prétextes pour +sortir un instant de sa loge, et de l'employer à descendre pour me +rejoindre. L'exécution du reste était facile. Nous aurions regagné mon +fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg +Saint-Antoine, qui était le chemin de notre nouvelle demeure.</p> + +<p>Ce dessein, tout extravagant qu'il était, nous parut assez bien arrangé. +Mais il y avait, dans le fond, une folle imprudence à s'imaginer que, +quand il eût réussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais +pu nous mettre à couvert des suites. Cependant, nous nous exposâmes avec +la plus téméraire confiance. Manon partit avec Marcel: c'est ainsi que +se nommait notre valet. Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en +l'embrassant: Manon, ne me trompez point; me serez-vous fidèle? Elle se +plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvela tous ses +serments.</p> + +<p>Son compte était d'arriver à Paris sur les trois heures. Je partis après +elle. J'allais me morfondre, le reste de l'après-midi, dans le café de +Féré, au pont Saint-Michel; j'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis +alors pour prendre un fiacre, que je postai, suivant notre projet, à +l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs; ensuite je gagnai à pied la +porte de la Comédie. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel, qui +devait être à m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu +dans une foule de laquais, et l'œil ouvert sur tous les passants. +Enfin, sept heures étant sonnées, sans que j'eusse rien aperçu qui eût +rapport à nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller voir si +je découvrirais Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y étaient ni +l'un ni l'autre. Je retournai à la porte, où je passai encore un quart +d'heure, transporté d'impatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu +paraître, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arrêter à la moindre +résolution. Le cocher, m'ayant aperçu, vint quelques pas au-devant de +moi pour me dire, d'un air mystérieux, qu'une jolie demoiselle +m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demandé, +à des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais +revenir elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point à m'attendre. +Je me figurai aussitôt que c'était Manon. J'approchai; mais je vis un +joli petit visage, qui n'était pas le sien. C'était une étrangère, qui +me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler à M. le +chevalier des Grieux. Je lui dis que c'était mon nom. J'ai une lettre à +vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amène, et +par quel rapport j'ai l'avantage de connaître votre nom. Je la priai de +me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me +suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part. De qui +vient cette lettre? lui dis-je en montant: elle me remit à la lecture.</p> + +<p>Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marquait: +G... M... l'avait reçue avec une politesse et une magnificence au-delà +de toutes ses idées. Il l'avait comblée de présents; il lui faisait +envisager un sort de reine. Elle m'assurait néanmoins qu'elle ne +m'oubliait pas dans cette nouvelle splendeur; mais que, n'ayant pu faire +consentir G... M... à la mener ce soir à la Comédie, elle remettait à un +autre jour le plaisir de me voir; et que, pour me consoler un peu de la +peine qu'elle prévoyait que cette nouvelle pouvait me causer, elle avait +trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui +serait la porteuse de son billet. Signé, votre fidèle amante, MANON +LESCAUT.</p> + +<p>Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans +cette lettre, que demeurant suspendu quelque temps entre la colère et la +douleur j'entrepris de faire un effort pour oublier éternellement mon +ingrate et parjure maîtresse. Je jetai les yeux sur la fille qui était +devant moi: elle était extrêmement jolie, et j'aurais souhaité qu'elle +l'eût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tour. Mais je +n'y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint +de la composition de l'Amour, enfin ce fonds inépuisable de charmes que +la nature avait prodigués à la perfide Manon. Non, non, lui dis-je en +cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort bien +qu'elle vous faisait faire une démarche inutile. Retournez à elle, et +dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en +jouisse, s'il se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour et je +renonce en même temps à toutes les femmes, qui ne sauraient être aussi +aimables qu'elle, et qui sont, sans doute, aussi lâches et d'aussi +mauvaise foi. Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer +sans prétendre davantage à Manon, et la jalousie mortelle qui me +déchirait le cœur se déguisant en une morne et sombre tranquillité, je +me crus d'autant plus proche de ma guérison que je ne sentais nul de ces +mouvements violents dont j'avais été agité dans les mêmes occasions. +Hélas! j'étais la dupe de l'amour autant que je croyais l'être de G... +M... et de Manon.</p> + +<p>Cette fille qui m'avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre +l'escalier me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapportât à M. de +G... M... et à la dame qui était avec lui. Je rentrai dans la chambre à +cette question, et par un changement incroyable à ceux qui n'ont jamais +senti de passions violentes, je me trouvai, tout d'un coup, de la +tranquillité où je croyais être, dans un transport terrible de fureur. +Va, lui dis-je, rapporte au traître G... M... et à sa perfide maîtresse +le désespoir où ta maudite lettre m'a jeté, mais apprends-leur qu'ils +n'en riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma +propre main. Je me jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d'un côté, et +ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes amères commencèrent à +couler de mes yeux. L'accès de rage que je venais de sentir se changea +dans une profonde douleur; je ne fis plus que pleurer en poussant des +gémissements et des soupirs. Approche, mon enfant, approche, m'écriai-je +en parlant à la jeune fille; approche, puisque c'est toi qu'on envoie +pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et +le désespoir, contre l'envie de se donner la mort à soi-même, après +avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche, +continuai-je, en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides et +incertains. Viens essuyer mes larmes, viens rendre la paix à mon cœur, +viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume à l'être d'une +autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrais peut-être t'aimer à +mon tour. Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et +qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, était +extraordinairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha +néanmoins pour me faire quelques caresses, mais je l'écartai aussitôt, +en la repoussant de mes mains. Que veux-tu de moi? lui dis-je. Ah! tu es +une femme, tu es d'un sexe que je déteste et que je ne puis plus +souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque +trahison. Va-t'en et laisse-moi seul ici. Elle me fit une révérence, +sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de +s'arrêter Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à +quel dessein tu as été envoyée ici. Comment as-tu découvert mon nom et +le lieu où tu pouvais me trouver?</p> + +<p>Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M...; qu'il +l'avait envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui +l'avait avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle +l'avait trouvé qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils +l'avaient chargée tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avait +apportée, après lui avoir appris qu'elle me trouverait dans un carrosse +au bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s'ils ne lui avaient rien +dit de plus. Elle me répondit, en rougissant, qu'ils lui avaient fait +espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. On t'a trompée, lui +dis-je; ma pauvre fille, on t'a trompée. Tu es une femme, il te faut un +homme; mais il t'en faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas +ici que tu le peux trouver Retourne, retourne à M. de G... M... Il a +tout ce qu'il faut pour être aimé des belles; il a des hôtels meublés et +des équipages à donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour et de la +constance à offrir les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de +ma simplicité.</p> + +<p>J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les +passions qui m'agitaient tour à tour cédaient ou emportaient le dessus. +Cependant, à force de me tourmenter mes transports diminuèrent assez +pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière +infortune à celles que j'avais déjà essuyées dans le même genre, et je +ne trouvai pas qu'il y eût plus à désespérer que dans les premières. Je +connaissais Manon; pourquoi m'affliger tant d'un malheur que j'avais dû +prévoir? Pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du remède? Il +était encore temps. Je devais du moins n'y pas épargner mes soins, si je +ne voulais avoir à me reprocher d'avoir contribué, par ma négligence, à +mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui +pouvaient m'ouvrir un chemin à l'espérance.</p> + +<p>Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'était +un parti désespéré, qui n'était propre qu'à me perdre et qui n'avait pas +la moindre apparence de succès. Mais il me semblait que si j'eusse pu me +procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagné infailliblement +quelque chose sur son cœur. J'en connaissais si bien tous les endroits +sensibles! J'étais si sûr d'être aimé d'elle! Cette bizarrerie même de +m'avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j'aurais parié qu'elle +venait de son invention, et que c'était un effet de sa compassion pour +mes peines. Je résolus d'employer toute mon industrie pour la voir Parmi +quantité de voies que j'examinai l'une après l'autre, je m'arrêtai à +celle-ci. M. de T... avait commencé à me rendre service avec trop +d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son +zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager à +faire appeler G... M..., sous le prétexte d'une affaire importante. Il +ne me fallait qu'une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était +de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me +serait aisé dans l'absence de G... M... Cette résolution m'ayant rendu +plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille, qui était encore +avec moi, et pour lui ôter l'envie de retourner chez ceux qui me +l'avaient envoyée, je pris son adresse, en lui faisant espérer que +j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me +fis conduire à grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y +trouver J'avais eu, là-dessus, de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit +au fait de mes peines et du service que je venais lui demander. Il fut +si étonné d'apprendre que G... M... avait pu séduire Manon, qu'ignorant +que j'avais eu part moi-même à mon malheur il m'offrit généreusement de +rassembler tous ses amis, pour employer leurs bras et leurs épées à la +délivrance de ma maîtresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait +être pernicieux à Manon et à moi. Réservons notre sang, lui dis-je, pour +l'extrémité. Je médite une voie plus douce et dont je n'espère pas moins +de succès. Il s'engagea, sans exception, à faire tout ce que je +demanderais de lui; et lui ayant répété qu'il ne s'agissait que de faire +avertir G... M... qu'il avait à lui parler et de le tenir dehors une +heure ou deux, il partit aussitôt avec moi pour me satisfaire.</p> + +<p>Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l'arrêter +si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple, +daté d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitôt, +pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de délai. +J'observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai +sans peine dans la maison, n'y étant connu que de Manon et de Marcel, +qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là avec G... +M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante, pour laquelle +vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent, que vous venez de +perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre +parole, avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à +son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein.</p> + +<p>M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans +un cabaret, où il écrivit promptement sa lettre.</p> + +<p>J'allai me placer à quelques pas de la maison de Manon. Je vis arriver +le porteur du message, et G... M... sortir à pied, un moment après, +suivi d'un laquais. Lui ayant laissé le temps de s'éloigner de la rue, +je m'avançai à la porte de mon infidèle, et malgré toute ma colère, je +frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce fut +Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je +n'eusse rien à craindre des autres domestiques, je lui demandais tout +bas s'il pouvait me conduire dans la chambre où était Manon, sans que je +fusse aperçu. Il me dit que cela était aisé en montant doucement par le +grand escalier. Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche +d'empêcher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. Je pénétrai +sans obstacle jusqu'à l'appartement.</p> + +<p>Manon était occupée à lire. Ce fut là que j'eus lieu d'admirer le +caractère de cette étrange fille. Loin d'être effrayée et de paraître +timide en m'apercevant, elle ne donna que ces marques légères de +surprise dont on n'est pas le maître à la vue d'une personne qu'on croit +éloignée. Ah! c'est vous, mon amour, me dit-elle en venant m'embrasser +avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu! que vous êtes hardi! Qui vous +aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu? Je me dégageai de ses bras, et +loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis +deux ou trois pas en arrière pour m'éloigner d'elle. Ce mouvement ne +laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle +était et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J'étais, +dans le fond, si charmé de la revoir, qu'avec tant de justes sujets de +colère, j'avais à peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller. +Cependant mon cœur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je +le rappelais vivement à ma mémoire, pour exciter mon dépit, et je +tâchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de +l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu'elle remarqua +mon agitation, je la vis trembler apparemment par un effet de sa +crainte.</p> + +<p>Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah! Manon, lui dis-je d'un ton tendre, +infidèle et parjure Manon! par où commencerai-je à me plaindre? Je vous +vois pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à vos moindres +peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais, +Manon, je vous le dis, j'ai le cœur percé de la douleur de votre +trahison. Ce sont là des coups qu'on ne porte point à un amant, quand on +n'a pas résolu sa mort. Voici la troisième fois, Manon, je les ai bien +comptées; il est impossible que cela s'oublie. C'est à vous de +considérer, à l'heure même, quel parti vous voulez prendre, car mon +triste cœur n'est plus à l'épreuve d'un si cruel traitement. Je sens +qu'il succombe et qu'il est prêt à se fendre de douleur. Je n'en puis +plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une chaise; j'ai à peine la force de +parler et de me soutenir.</p> + +<p>Elle ne me répondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se laissa +tomber à genoux et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son +visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de +ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'étais-je point agité! Ah! +Manon, Manon, repris-je avec un soupir il est bien tard de me donner des +larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que +vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma +présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, +voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un +malheureux qu'on a trahi, et qu'on abandonne cruellement. Elle baisait +mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore, +fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments? Amante +mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me +jurais encore aujourd'hui? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une +infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement? C'est +donc le panure qui est récompensé! Le désespoir et l'abandon sont pour +la constance et la fidélité.</p> + +<p>Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amère, que j'en +laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en aperçut au +changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je +sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant +de douleur et d'émotion; mais que le Ciel me punisse si j'ai cru l'être, +ou si j'ai eu la pensée de le devenir! Ce discours me parut si dépourvu +de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d'un vif mouvement de +colère. Horrible dissimulation! m'écriai-je. Je vois mieux que jamais +que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est à présent que je +connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-je en +me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais le +moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je +t'honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton nouvel amant, +aime-le, déteste-moi, renonce à l'honneur au bon sens; je m'en ris, tout +m'est égal.</p> + +<p>Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à genoux près de +la chaise d'où je m'étais levé, elle me regardait en tremblant et sans +oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la +tête, et tenant les yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que +j'eusse perdu tous sentiments d'humanité pour m'endurcir contre tant de +charmes. J'étais si éloigné d'avoir cette force barbare que, passant +tout d'un coup à l'extrémité opposée, je retournai vers elle, ou plutôt, +je m'y précipitai sans réflexion. Je la pris entre mes bras, je lui +donnai mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de mon emportement. +Je confessai que j'étais un brutal, et que je ne méritais pas le bonheur +d'être aimé d'une fille comme elle. Je la fis asseoir et, m'étant mis à +genoux à mon tour, je la conjurai de m'écouter en cet état. Là, tout ce +qu'un amant soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de +plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui +demandai en grâce de prononcer qu'elle me pardonnait. Elle laissa tomber +ses bras sur mon cou, en disant que c'était elle-même qui avait besoin +de ma bonté pour me faire oublier les chagrins qu'elle me causait, et +qu'elle commençait à craindre avec raison que je goûtasse point ce +qu'elle avait à me dire pour se justifier. Moi! interrompis-je aussitôt, +ah! je ne vous demande point de justification. J'approuve tout ce que +vous avez fait. Ce n'est point à moi d'exiger des raisons de votre +conduite; trop content, trop heureux, si ma chère Manon ne m'ôte point +la tendresse de son cœur! Mais, continuai-je, en réfléchissant sur +l'état de mon sort, toute-puissante Manon! vous qui faites à votre gré +mes joies et mes douleurs, après vous avoir satisfaite par mes +humiliations et par les marques de mon repentir ne me sera-t-il point +permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de +vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour +que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon rival?</p> + +<p>Elle fut quelque temps à méditer sa réponse: Mon Chevalier, me dit-elle, +en reprenant un air tranquille, si vous vous étiez d'abord expliqué si +nettement, vous vous seriez épargné bien du trouble et à moi une scène +bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je +l'aurais guérie en m'offrant à vous suivre sur-le-champ au bout du +monde. Mais je me suis figuré que c'était la lettre que je vous ai +écrite sous les yeux de M. de G... M... et la fille que nous vous avons +envoyée qui causaient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu +regarder ma lettre comme une raillerie et cette fille, en vous imaginant +qu'elle était allée vous trouver de ma part, comme âne déclaration que +je renonçais à vous pour m'attacher à G... M... C'est cette pensée qui +m'a jetée tout d'un coup dans la consternation, car, quelque innocente +que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'étaient +pas favorables. Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon +juge, après que je vous aurai expliqué la vérité du fait.</p> + +<p>Elle m'apprit alors tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait +trouvé G... M..., qui l'attendait dans le lieu où nous étions. Il +l'avait reçue effectivement comme la première princesse du monde. Il lui +avait montré tous les appartements, qui étaient d'un goût et d'une +propreté admirables. Il lui avait compté dix mille livres dans son +cabinet, et il y avait ajouté quelques bijoux, parmi lesquels étaient le +collier et les bracelets de perles qu'elle avait déjà eus de son père. +Il l'avait menée de là dans un salon qu'elle n'avait pas encore vu, où +elle avait trouvé une collation exquise. Il l'avait fait servir par les +nouveaux domestiques qu'il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la +regarder désormais comme leur maîtresse. Enfin, il lui avait fait voir +le carrosse, les chevaux et tout le reste de ses présents; après quoi, +il lui avait proposé une partie de jeu, pour attendre le souper Je vous +avoue, continua-t-elle, que j'ai été frappée de cette magnificence. J'ai +fait réflexion que ce serait dommage de nous priver tout d'un coup de +tant de biens, en me contentant d'emporter les dix mille francs et les +bijoux, que c'était une fortune toute faite pour vous et pour moi, et +que nous pourrions vivre agréablement aux dépens de G... M... Au lieu de +lui proposer la Comédie, je me suis mis dans la tête de le sonder sur +votre sujet, pour pressentir quelles facilités nous aurions à nous voir +en supposant l'exécution de mon système. Je l'ai trouvé d'un caractère +fort traitable. Il m'a demandé ce que je pensais de vous, et si je +n'avais pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que vous +étiez si aimable et que vous en aviez toujours usé si honnêtement avec +moi, qu'il n'était pas naturel que je pusse vous haïr. Il a confessé que +vous aviez du mérite, et qu'il s'était senti porté à désirer votre +amitié. Il a voulu savoir de quelle manière je croyais que vous +prendriez mon départ, surtout lorsque vous viendriez à savoir que +j'étais entre ses mains. Je lui ai répondu que la date de notre amour +était déjà si ancienne qu'il avait eu le temps de se refroidir un peu, +que vous n'étiez pas d'ailleurs fort à votre aise, et que vous ne +regarderiez peut-être pas ma perte comme un grand malheur parce qu'elle +vous déchargerait d'un fardeau qui vous pesait sur les bras. J'ai ajouté +qu'étant tout à fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je +n'avais pas fait difficulté de vous dire que je venais à Paris pour +quelques affaires, que vous y aviez consenti et qu'y étant venu +vous-même, vous n'aviez pas paru extrêmement inquiet, lorsque je vous +avais quitté. Si je croyais, m'a-t-il dit, qu'il fût d'humeur à bien +vivre avec moi, je serais le premier à lui offrir mes services et mes +civilités. Je l'ai assuré que, du caractère dont je vous connaissais, je +ne doutais point que vous n'y répondissiez honnêtement, surtout, lui +ai-je dit, s'il pouvait vous servir dans vos affaires, qui étaient fort +dérangées depuis que vous étiez mal avec votre famille. Il m'a +interrompue, pour me protester qu'il vous rendrait tous les services qui +dépendraient de lui, et que, si vous vouliez même vous embarquer dans un +autre amour il vous procurerait une jolie maîtresse, qu'il avait quittée +pour s'attacher à moi. J'ai applaudi à son idée, ajouta-t-elle, pour +prévenir plus parfaitement tous ses soupçons, et me confirmant de plus +en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouvoir trouver le +moyen de vous en informer de peur que vous ne fussiez trop alarmé +lorsque vous me verriez manquer à notre assignation. C'est dans cette +vue que je lui ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse dès +le soir même, afin d'avoir une occasion de vous écrire; j'étais obligée +d'avoir recours à cette adresse, parce que je ne pouvais espérer qu'il +me laissât libre un moment. Il a ri de ma proposition. Il a appelé son +laquais, et lui ayant demandé s'il pourrait retrouver sur-le-champ son +ancienne maîtresse, il l'a envoyé de côté et d'autre pour la chercher. +Il s'imaginait que c'était à Chaillot qu'il fallait qu'elle allât vous +trouver mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous avais promis +de vous rejoindre à la Comédie, ou que, si quelque raison m'empêchait +d'y aller vous vous étiez engagé à m'attendre dans un carrosse au bout +de la rue Saint-André; qu'il valait mieux, par conséquent, vous envoyer +là votre nouvelle amante, ne fût-ce que pour vous empêcher de vous y +morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il était à +propos de vous écrire un mot pour vous avertir de cet échange, que vous +auriez peine à comprendre sans cela. Il y a consenti, mais j'ai été +obligée d'écrire en sa présence, et je me suis bien gardée de +m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre. Voilà, ajouta Manon, de +quelle manière les choses se sont passées. Je ne vous déguise rien, ni +de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je l'ai +trouvée jolie, et comme je ne doutais point que mon absence ne vous +causât de la peine, c'était sincèrement que je souhaitais qu'elle pût +servir à vous désennuyer quelques moments, car la fidélité que je +souhaite de vous est celle du cœur. J'aurais été ravie de pouvoir vous +envoyer Marcel, mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire +de ce que j'avais à vous faire savoir. Elle conclut enfin son récit, en +m'apprenant l'embarras où G... M... s'était trouvé en recevant le billet +de M. de T... Il a balancé, me dit-elle, s'il devait me quitter et il +m'a assuré que son retour ne tarderait point. C'est ce qui fait que je +ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j'ai marqué de la +surprise à votre arrivée.</p> + +<p>J'écoutai ce discours avec beaucoup de patience. J'y trouvais assurément +quantité de traits cruels et mortifiants pour moi, car le dessein de son +infidélité était si clair qu'elle n'avait pas même eu le soin de me le +déguiser. Elle ne pouvait espérer que G... M... la laissât, toute la +nuit, comme une vestale. C'était donc avec lui qu'elle comptait de la +passer. Quel aveu pour un amant! Cependant, je considérai que j'étais +cause en partie de sa faute, par la connaissance que je lui avais donnée +d'abord des sentiments que G... M... avait pour elle, et par la +complaisance que j'avais eue d'entrer aveuglément dans le plan téméraire +de son aventure. D'ailleurs, par un tour naturel de génie qui m'est +particulier je fus touché de l'ingénuité de son récit, et de cette +manière bonne et ouverte avec laquelle elle me racontait jusqu'aux +circonstances dont j'étais le plus offensé. Elle pèche sans malice, +disais-je en moi-même; elle est légère et imprudente, mais elle est +droite et sincère. Ajoutez que l'amour suffisait seul pour me fermer les +yeux sur toutes ses fautes. J'étais trop satisfait de l'espérance de +l'enlever le soir même à mon rival. Je lui dis néanmoins: Et la nuit, +avec qui l'auriez-vous passée? Cette question, que je lui fis +tristement, l'embarrassa. Elle ne me répondit que par des mais et des si +interrompus. J'eus pitié de sa peine, et rompant ce discours, je lui +déclarai naturellement que j'attendais d'elle qu'elle me suivît à +l'heure même. Je le veux bien, me dit-elle; mais vous n'approuvez donc +pas mon projet? Ah! n'est-ce pas assez, repartis-je, que j'approuve tout +ce que vous avez fait jusqu'à présent? Quoi! nous n'emporterons pas même +les dix mille francs? répliqua-t-elle. Il me les a donnés. Ils sont à +moi. Je lui conseillai d'abandonner tout, et de ne penser qu'à nous +éloigner promptement, car quoiqu'il y eût à peine une demi-heure que +j'étais avec elle, je craignais le retour de G... M... Cependant, elle +me fit de si pressantes instances pour me faire consentir à ne pas +sortir les mains vides, que je crus lui devoir accorder quelque chose +après avoir tant obtenu d'elle.</p> + +<p>Dans le temps que nous nous préparions au départ, j'entendis frapper à +la porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne fût G... M..., et +dans le trouble où cette pensée me jeta, je dis à Manon que c'était un +homme mort s'il paraissait. Effectivement, je n'étais pas assez revenu +de mes transports pour me modérer à sa vue. Marcel finit ma peine en +m'apportant un billet qu'il avait reçu pour moi à la porte. Il était de +M. de T... Il me marquait que, G... M... étant allé lui chercher de +l'argent à sa maison, il profitait de son absence pour me communiquer +une pensée fort plaisante: qu'il lui semblait que je ne pouvais me +venger plus agréablement de mon rival qu'en mangeant son souper et en +couchant, cette nuit même, dans le lit qu'il espérait d'occuper avec ma +maîtresse; que cela lui paraissait assez facile, si je pouvais m'assurer +de trois ou quatre hommes qui eussent assez de résolution pour l'arrêter +dans la rue, et de fidélité pour le garder à vue jusqu'au lendemain; +que, pour lui, il promettait de l'amuser encore une heure pour le moins, +par des raisons qu'il tenait prêtes pour son retour. Je montrai ce +billet à Manon, et je lui appris de quelle ruse je m'étais servi pour +m'introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de T... +lui parurent admirables. Nous en rîmes à notre aise pendant quelques +moments. Mais, lorsque je lui parlai de la dernière comme d'un badinage, +je fus surpris qu'elle insistât sérieusement à me la proposer comme une +chose dont l'idée la ravissait. En vain lui demandai-je où elle voulait +que je trouvasse, tout d'un coup, des gens propres à arrêter G... M... +et à le garder fidèlement. Elle me dit qu'il fallait du moins tenter +puisque M. de T... nous garantissait encore une heure, et pour réponse à +mes autres objections, elle me dit que je faisais le tyran et que je +n'avais pas de complaisance pour elle. Elle ne trouvait rien de si joli +que ce projet. Vous aurez son couvert à souper me répétait-elle, vous +coucherez dans ses draps, et, demain, de grand matin, vous enlèverez sa +maîtresse et son argent. Vous serez bien vengé du père et du fils.</p> + +<p>Je cédai à ses instances, malgré les mouvements secrets de mon cœur qui +semblaient me présager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le +dessein de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut +m'avait mis en liaison, de se charger du soin d'arrêter G... M... Je +n'en trouvai qu'un au logis, mais c'était un homme entreprenant, qui +n'eut pas plus tôt su de quoi il était question qu'il m'assura du +succès. Il me demanda seulement dix pistoles, pour récompenser trois +soldats aux gardes, qu'il prit la résolution d'employer en se mettant à +leur tête. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en +moins d'un quart d'heure. Je l'attendais à sa maison, et lorsqu'il fut +de retour avec ses associés, je le conduisis moi-même au coin d'une rue +par laquelle G... M... devait nécessairement rentrer dans celle de +Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter mais de le garder si +étroitement jusqu'à sept heures du matin, que je pusse être assuré qu'il +ne lui échapperait pas. Il me dit que son dessein était de le conduire à +sa chambre et de l'obliger à se déshabiller ou même à se coucher dans +son lit, tandis que lui et ses trois braves passeraient la nuit à boire +et à jouer. Je demeurai avec eux jusqu'au moment où je vis paraître G... +M..., et je me retirai alors quelques pas au-dessous, dans un endroit +obscur pour être témoin d'une scène si extraordinaire. Le garde du corps +l'aborda, le pistolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en +voulait ni à sa vie ni à son argent, mais que, s'il faisait la moindre +difficulté de le suivre, ou s'il jetait le moindre cri, il allait lui +brûler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu par trois soldats, et +craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je +le vis emmener comme un mouton. Je retournai aussitôt chez Manon, et +pour ôter tout soupçon aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu'il ne +fallait pas attendre M. de G... M... pour souper qu'il lui était survenu +des affaires qui le retenaient malgré lui, et qu'il m'avait prié de +venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que je regardais +comme une grande faveur auprès d'une si belle dame. Elle seconda fort +adroitement mon dessein. Nous nous mîmes à table. Nous y prîmes un air +grave, pendant que les laquais demeurèrent à nous servir. Enfin, les +ayant congédiés, nous passâmes une des plus charmantes soirées de notre +vie. J'ordonnai en secret à Marcel de chercher un fiacre et de l'avertir +de se trouver le lendemain à la porte, avant six heures du matin. Je +feignis de quitter Manon vers minuit; mais étant rentré doucement, par +le secours de Marcel, je me préparai à occuper le lit de G... M..., +comme j'avais rempli sa place à table. Pendant ce temps-là, notre +mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions dans le délire du +plaisir et le glaive était suspendu sur nos têtes. Le fil qui le +soutenait allait se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les +circonstances de notre ruine, il faut en éclaircir la cause.</p> + +<p>G... M... était suivi d'un laquais, lorsqu'il avait été arrêté par le +garde du corps. Ce garçon, effrayé de l'aventure de son maître, retourna +en fuyant sur ses pas, et la première démarche qu'il fit, pour le +secourir, fut d'aller avertir le vieux G... M... de ce qui venait +d'arriver. Une si fâcheuse nouvelle ne pouvait manquer de l'alarmer +beaucoup: il n'avait que ce fils, et sa vivacité était extrême pour son +âge. Il voulut savoir d'abord du laquais tout ce que son fils avait fait +l'après-midi, s'il s'était querellé avec quelqu'un, s'il avait pris part +au démêlé d'un autre, s'il s'était trouvé dans quelque maison suspecte. +Celui-ci, qui croyait son maître dans le dernier danger et qui +s'imaginait ne devoir plus rien ménager pour lui procurer du secours, +découvrit tout ce qu'il savait de son amour pour Manon et la dépense +qu'il avait faite pour elle, la manière dont il avait passé l'après-midi +dans sa maison jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie et le +malheur de son retour. C'en fut assez pour faire soupçonner au vieillard +que l'affaire de son fils était une querelle d'amour. Quoiqu'il fût au +moins dix heures et demie du soin il ne balança point à se rendre +aussitôt chez M. le Lieutenant de Police. Il le pria de faire donner des +ordres particuliers à toutes les escouades du guet, et lui en ayant +demandé une pour se faire accompagner; il courut lui-même vers la rue où +son fils avait été arrêté. Il visita tous les endroits de la ville où il +espérait de le pouvoir trouver, et n'ayant pu découvrir ses traces, il +se fit conduire enfin à la maison de sa maîtresse, où il se figura qu'il +pouvait être retourné.</p> + +<p>J'allais me mettre au lit, lorsqu'il arriva. La porte de la chambre +étant fermée, je n'entendis point frapper à celle de la rue; mais il +entra suivi de deux archers, et s'étant informé inutilement de ce +qu'était devenu son fils, il lui prit envie de voir sa maîtresse, pour +tirer d'elle quelque lumière. Il monte à l'appartement, toujours +accompagné de ses archers. Nous étions prêts à nous mettre au lit. Il +ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue. Ô Dieu! c'est le +vieux G... M..., dis-je à Manon. Je saute sur mon épée; elle était +malheureusement embarrassée dans mon ceinturon. Les archers, qui virent +mon mouvement, s'approchèrent aussitôt pour me la saisir. Un homme en +chemise est sans résistance. Ils m'ôtèrent tous les moyens de me +défendre.</p> + +<p>G... M..., quoique troublé par ce spectacle, ne tarda point à me +reconnaître. Il remit encore plus aisément Manon. Est-ce une illusion? +nous dit-il gravement; ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon +Lescaut? J'étais si enragé de honte et de douleur, que je ne lui fis pas +de réponse. Il parut rouler pendant quelque temps, diverses pensées dans +sa tête, et comme si elles eussent allumé tout d'un coup sa colère, il +s'écria en s'adressant à moi: Ah! malheureux, je suis sûr que tu as tué +mon fils! Cette injure me piqua vivement. Vieux scélérat, lui +répondis-je avec fierté, si j'avais eu à tuer quelqu'un de ta famille, +c'est par toi que j'aurais commencé. Tenez-le bien, dit-il aux archers. +Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils; je le ferai pendre +demain, s'il ne m'apprend tout à l'heure ce qu'il en a fait. Tu me feras +pendre? repris-je. Infâme! ce sont tes pareils qu'il faut chercher au +gibet. Apprends que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le +tien. Oui, ajoutai-je, je sais ce qui est arrivé à ton fils, et si tu +m'irrites davantage, je le ferai étrangler avant qu'il soit demain, et +je te promets le même sort après lui.</p> + +<p>Je commis une imprudence en lui confessant que je savais où était son +fils; mais l'excès de ma colère me fit faire cette indiscrétion. Il +appela aussitôt cinq ou six autres archers, qui l'attendaient à la +porte, et il leur ordonna de s'assurer de tous les domestiques de la +maison. Ah! monsieur le chevalier reprit-il d'un ton railleur vous savez +où est mon fils et vous le ferez étrangler, dites-vous? Comptez que nous +y mettrons bon ordre. Je sentis aussitôt la faute que j'avais commise. +Il s'approcha de Manon, qui était assise sur le lit en pleurant; il lui +dit quelques galanteries ironiques sur l'empire qu'elle avait sur le +père et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisait. Ce vieux +monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarités avec elle. +Garde-toi de la toucher! m'écriai-je, il n'y aurait rien de sacré qui te +pût sauver de mes mains. Il sortit en laissant trois archers dans la +chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos +habits.</p> + +<p>Je ne sais quels étaient alors ses desseins sur nous. Peut-être +eussions-nous obtenu la liberté en lui apprenant où était son fils. Je +méditais, en m'habillant, si ce n'était pas le meilleur parti. Mais, +s'il était dans cette disposition en quittant notre chambre, elle était +bien changée lorsqu'il y revint. Il était allé interroger les +domestiques de Manon, que les archers avaient arrêtés. Il ne put rien +apprendre de ceux qu'elle avait reçus de son fils, mais, lorsqu'il sut +que Marcel nous avait servis auparavant, il résolut de le faire parler +en l'intimidant par des menaces.</p> + +<p>C'était un garçon fidèle, mais simple et grossier. Le souvenir de ce +qu'il avait fait à l'Hôpital, pour délivrer Manon, joint à la terreur +que G... M... lui inspirait, fit tant d'impression sur son esprit faible +qu'il s'imagina qu'on allait le conduire à la potence ou sur la roue. Il +promit de découvrir tout ce qui était venu à sa connaissance, si l'on +voulait lui sauver la vie. G... M... se persuada là-dessus qu'il y avait +quelque chose, dans nos affaires, de plus sérieux et de plus criminel +qu'il n'avait eu lieu jusque-là de se le figurer. Il offrit à Marcel, +non seulement la vie, mais des récompenses pour sa confession. Ce +malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous +n'avions pas fait difficulté de nous entretenir devant lui, parce qu'il +devait y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait +entièrement les changements que nous y avions faits à Paris; mais il +avait été informé, en partant de Chaillot, du plan de l'entreprise et du +rôle qu'il y devait jouer. Il lui déclara donc que notre vue était de +duper son fils, et que Manon devait recevoir ou avait déjà reçu, dix +mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneraient jamais aux +héritiers de la maison de G... M...</p> + +<p>Après cette découverte, le vieillard emporté remonta brusquement dans +notre chambre. Il passa, sans parler dans le cabinet, où il n'eut pas de +peine à trouver la somme et les bijoux. Il revint à nous avec un visage +enflammé, et, nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il +nous accabla de reproches outrageants. Il fit voir de près, à Manon, le +collier de perles et les bracelets. Les reconnaissez-vous? lui dit-il +avec un sourire moqueur. Ce n'était pas la première fois que vous les +eussiez vus. Les mêmes, sur ma foi. Ils étaient de votre goût, ma belle; +je me le persuade aisément. Les pauvres enfants! ajouta-t-il. Ils sont +bien aimables, en effet, l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons. +Mon cœur crevait de rage à ce discours insultant. J'aurais donné, pour +être libre un moment... Juste Ciel! que n'aurais-je pas donné! Enfin, je +me fis violence pour lui dire, avec une modération qui n'était qu'un +raffinement de fureur: Finissons, monsieur, ces insolentes railleries. +De quoi est-il question? Voyons, que prétendez-vous faire de nous? Il +est question, monsieur le chevalier, me répondit-il, d'aller de ce pas +au Châtelet. Il fera jour demain; nous verrons plus clair dans nos +affaires, et j'espère que vous me ferez la grâce, à la fin, de +m'apprendre où est mon fils.</p> + +<p>Je compris, sans beaucoup de réflexions, que c'était une chose d'une +terrible conséquence pour nous d'être une fois renfermés au Châtelet. +J'en prévis, en tremblant, tous les dangers. Malgré toute ma fierté, je +reconnus qu'il fallait plier sous le poids de ma fortune et flatter mon +plus cruel ennemi, pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je +le priai, d'un ton honnête, de m'écouter un moment. Je me rends justice, +monsieur lui dis-je. Je confesse que la jeunesse m'a fait commettre de +grandes fautes, et que vous en êtes assez blessé pour vous plaindre. +Mais, si vous connaissez la force de l'amour, si vous pouvez juger de ce +que souffre un malheureux jeune homme à qui l'on enlève tout ce qu'il +aime, vous me trouverez peut-être pardonnable d'avoir cherché le plaisir +d'une petite vengeance, ou du moins, vous me croirez assez puni par +l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de +supplice pour me forcer de vous découvrir où est Monsieur votre fils. Il +est en sûreté. Mon dessein n'a pas été de lui nuire ni de vous offenser. +Je suis prêt à vous nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit, +si vous me faites la grâce de nous accorder la liberté. Ce vieux tigre, +loin d'être touché de ma prière, me tourna le dos en riant. Il lâcha +seulement quelques mots, pour me faire comprendre qu'il savait notre +dessein jusqu'à l'origine. Pour ce qui regardait son fils, il ajouta +brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne l'avais pas +assassiné. Conduisez-les au Petit-Châtelet, dit-il aux archers, et +prenez garde que le Chevalier ne vous échappe. C'est un rusé, qui s'est +déjà sauvé de Saint-Lazare.</p> + +<p>Il sortit, et me laissa dans l'état que vous pouvez vous imaginer. Ô +ciel! m'écriai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui +viennent de ta main, mais qu'un malheureux coquin ait le pouvoir de me +traiter avec cette tyrannie, c'est ce qui me réduit au dernier +désespoir. Les archers nous prièrent de ne pas les faire attendre plus +longtemps. Ils avaient un carrosse à la porte. Je tendis la main à Manon +pour descendre. Venez, ma chère reine, lui dis-je, venez vous soumettre +à toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-être au Ciel de nous +rendre quelque jour plus heureux.</p> + +<p>Nous partîmes dans le même carrosse. Elle se mit dans mes bras. Je ne +lui avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de +l'arrivée de G... M...; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me +dit mille tendresses en se reprochant d'être la cause de mon malheur. Je +l'assurai que je ne me plaindrais jamais de mon sort, tant qu'elle ne +cesserait pas de m'aimer. Ce n'est pas moi qui suis à plaindre, +continuai-je. Quelques mois de prison ne m'effraient nullement, et je +préférerai toujours le Châtelet à Saint-Lazare. Mais c'est pour toi, ma +chère âme, que mon cœur s'intéresse. Quel sort pour une créature si +charmante! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus +parfait de vos ouvrages? Pourquoi ne sommes-nous pas nés l'un et +l'autre, avec des qualités conformes à notre misère? Nous avons reçu de +l'esprit, du goût, des sentiments. Hélas! quel triste usage en +faisons-nous, tandis que tant d'âmes basses et dignes de notre sort +jouissent de toutes les faveurs de la fortune! Ces réflexions me +pénétraient de douleur; mais ce n'était rien en comparaison de celles +qui regardaient l'avenir car je séchais de crainte pour Manon. Elle +avait déjà été à l'Hôpital, et, quand elle en fût sortie par la bonne +porte, je savais que les rechutes en ce genre étaient d'une conséquence +extrêmement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs; +j'appréhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser +l'avertir du danger et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du +moins, de mon amour qui était presque le seul sentiment que j'osasse +exprimer Manon, lui dis-je, parlez sincèrement; m'aimerez-vous toujours? +Elle me répondit qu'elle était bien malheureuse que j'en pusse douter. +Hé bien, repris-je, je n'en doute point, et je veux braver tous nos +ennemis avec cette assurance. J'emploierai ma famille pour sortir du +Châtelet; et tout mon sang ne sera utile à rien si je ne vous en tire +pas aussitôt que je serai libre.</p> + +<p>Nous arrivâmes à la prison. On nous mit chacun dans un lieu séparé. Ce +coup me fut moins rude, parce que je l'avais prévu. Je recommandai Manon +au concierge, en lui apprenant que j'étais un homme de quelque +distinction, et lui promettant une récompense considérable. J'embrassai +ma chère maîtresse, avant que de la quitter. Je la conjurai de ne pas +s'affliger excessivement et de ne rien craindre tant que je serais au +monde. Je n'étais pas sans argent; je lui en donnai une partie et je +payai au concierge, sur ce qui me restait, un mois de grosse pension +d'avance pour elle et pour moi.</p> + +<p>Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans une chambre proprement +meublée, et l'on m'assura que Manon en avait une pareille. Je m'occupai +aussitôt des moyens de hâter ma liberté. Il était clair qu'il n'y avait +rien d'absolument criminel dans mon affaire, et supposant même que le +dessein de notre vol fût prouvé par la déposition de Marcel, je savais +fort bien qu'on ne punit point les simples volontés. Je résolus d'écrire +promptement à mon père, pour le prier de venir en personne à Paris. +J'avais bien moins de honte, comme je l'ai dit, d'être au Châtelet qu'à +Saint-Lazare; d'ailleurs, quoique je conservasse tout le respect dû à +l'autorité paternelle, l'âge et l'expérience avaient diminué beaucoup ma +timidité. J'écrivis donc, et l'on ne fit pas difficulté, au Châtelet, de +laisser sortir ma lettre; mais c'était une peine que j'aurais pu +m'épargner si j'avais su que mon père devait arriver le lendemain à +Paris. Il avait reçu celle que je lui avais écrite huit jours +auparavant. Il en avait ressenti une joie extrême; mais, de quelque +espérance que je l'eusse flatté au sujet de ma conversion, il n'avait +pas cru devoir s'arrêter tout à fait à mes promesses.</p> + +<p>Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon changement par ses +yeux, et de régler sa conduite sur la sincérité de mon repentir. Il +arriva le lendemain de mon emprisonnement. Sa première visite fut celle +qu'il rendit à Tiberge, à qui je l'avais prié d'adresser sa réponse. Il +ne put savoir de lui ni ma demeure ni ma condition présente; il en +apprit seulement mes principales aventures, depuis que je m'étais +échappé de Saint-Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des +dispositions que je lui avais marquées pour le bien, dans notre dernière +entrevue. Il ajouta qu'il me croyait entièrement dégagé de Manon, mais +qu'il était surpris, néanmoins, que je ne lui eusse pas donné de mes +nouvelles depuis huit jours. Mon père n'était pas dupe; il comprit qu'il +y avait quelque chose qui échappait à la pénétration de Tiberge, dans le +silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins pour découvrir +mes traces que, deux jours après son arrivée, il apprit que j'étais au +Châtelet.</p> + +<p>Avant que de recevoir sa visite, à laquelle j'étais fort éloigné de +m'attendre sitôt, je reçus celle de M. le Lieutenant général de Police, +ou pour expliquer les choses par leur nom, je subis l'interrogatoire. Il +me fit quelques reproches, mais ils n'étaient ni durs ni désobligeants. +Il me dit, avec douceur, qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que +j'avais manqué de sagesse en me faisant un ennemi tel que M. de G... +M...; qu'à la vérité il était aisé de remarquer qu'il y avait, dans mon +affaire, plus d'imprudence et de légèreté que de malice; mais que +c'était néanmoins la seconde fois que je me trouvais sujet à son +tribunal, et qu'il avait espéré que je fusse devenu plus sage, après +avoir pris deux ou trois mois de leçons à Saint-Lazare. Charmé d'avoir +affaire à un juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d'une manière si +respectueuse et si modérée, qu'il parut extrêmement satisfait de mes +réponses. Il me dit que je ne devais pas me livrer trop au chagrin, et +qu'il se sentait disposé à me rendre service, en faveur de ma naissance +et de ma jeunesse. Je me hasardai à lui recommander Manon, et à lui +faire l'éloge de sa douceur et de son bon naturel. Il me répondit, en +riant, qu'il ne l'avait point encore vue, mais qu'on la représentait +comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse que +je lui dis mille choses passionnées pour la défense de la pauvre +maîtresse, et je ne pus m'empêcher de répandre quelques larmes. Il +ordonna qu'on me reconduisît à ma chambre. Amour, Amour! s'écria ce +grave magistrat en me voyant sortir ne te réconcilieras-tu jamais avec +la sagesse?</p> + +<p>J'étais à m'entretenir tristement de mes idées, et à réfléchir sur la +conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant général de Police, +lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre: c'était mon père. +Quoique je dusse être à demi préparé à cette vue, puisque je m'y +attendais quelques jours plus tard, je ne laissai pas d'en être frappé +si vivement que je me serais précipité au fond de la terre, si elle +s'était entr'ouverte à mes pieds. J'allai l'embrasser, avec toutes les +marques d'une extrême confusion. Il s'assit sans que ni lui ni moi +eussions encore ouvert la bouche.</p> + +<p>Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête découverte: +Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Grâce au +scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai découvert le +lieu de votre demeure.</p> + +<p>C'est l'avantage d'un mérite tel que le vôtre de ne pouvoir demeurer +caché. Vous allez à la renommée par un chemin infaillible. J'espère que +le terme en sera bientôt la Grève, et que vous aurez, effectivement, la +gloire d'y être exposé à l'admiration de tout le monde.</p> + +<p>Je ne répondis rien. Il continua: Qu'un père est malheureux, lorsque, +après avoir aimé tendrement un fils et n'avoir rien épargné pour en +faire un honnête homme, il n'y trouve, à la fin, qu'un fripon qui le +déshonore! On se console d'un malheur de fortune: le temps l'efface, et +le chagrin diminue; mais quel remède contre un mal qui augmente tous les +jours, tel que les désordres d'un fils vicieux qui a perdu tous +sentiments d'honneur? Tu ne dis rien, malheureux, ajouta-t-il; voyez +cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite; ne le +prendrait-on pas pour le plus honnête homme de sa race?</p> + +<p>Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais une partie de ces +outrages, il me parut néanmoins que c'était les porter à l'excès. Je +crus qu'il m'était permis d'expliquer naturellement ma pensée. Je vous +assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant +vous n'est nullement affectée; c'est la situation naturelle d'un fils +bien né, qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité. Je +ne prétends pas non plus passer pour l'homme le plus réglé de notre +race. Je me connais digne de vos reproches, mais je vous conjure d'y +mettre un peu plus de bonté et de ne pas me traiter comme le plus infâme +de tous les hommes. Je ne mérite pas des noms si durs. C'est l'amour +vous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion! Hélas! +n'en connaissez-vous pas la force, et se peut-il que votre sang, qui est +la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs? L'amour m'a +rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle et, peut-être, trop +complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante; voilà mes +crimes. En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshonore? Allons, mon cher +père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours +été plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé, +comme vous pensez, à l'honneur et au devoir et qui est mille fois plus à +plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques +larmes en finissant ces paroles.</p> + +<p>Un cœur de père est le chef-d'œuvre de la nature; elle y règne, pour +ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les +ressorts. Le mien, qui était avec cela homme d'esprit et de goût, fut si +touché du tour que j'avais donné à mes excuses qu'il ne fut pas le +maître de me cacher ce changement. Viens, mon pauvre chevalier, me +dit-il, viens m'embrasser; tu me fais pitié. Je l'embrassai; il me serra +d'une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son cœur. Mais +quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici? +Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. Comme il n'y avait +rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer +absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un +certain monde, et qu'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans +le siècle où nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse à s'attirer la +fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que +j'avais menée. À chaque faute dont je lui faisais l'aveu, j'avais soin +de joindre des exemples célèbres, pour en diminuer la honte. Je vis avec +une maîtresse, lui disais-je, sans être lié par les cérémonies du +mariage: M. le duc de... en entretient deux, aux yeux de tout Paris; M. +de... en a une depuis dix ans, qu'il aime avec une fidélité qu'il n'a +jamais eue pour sa femme; les deux tiers des honnêtes gens de France se +font honneur d'en avoir. J'ai usé de quelque supercherie au jeu: M. le +marquis de... et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le +prince de... et M. le duc de... sont les chefs d'une bande de chevaliers +du même Ordre. Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux +G... M..., j'aurais pu prouver aussi facilement que je n'étais pas sans +modèles; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner +moi-même, avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer l'exemple, de +sorte que je priai mon père de pardonner cette faiblesse aux deux +violentes passions qui m'avaient agité, la vengeance et l'amour. Il me +demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts +moyens d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter +l'éclat. Je lui appris les sentiments de bonté que le Lieutenant général +de Police avait pour moi. Si vous trouvez quelques difficultés, lui +dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G... M...; ainsi, je +crois qu'il serait à propos que vous prissiez la peine de les voir. Il +me le promit. Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut +point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte où j'étais de +le révolter par cette proposition, et de lui faire naître quelque +dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore à savoir si cette +crainte n'a pas causé mes plus grandes infortunes en m'empêchant de +tenir les dispositions de mon père, et de faire des efforts pour lui en +inspirer de favorables à ma malheureuse maîtresse. J'aurais peut-être +excité encore une fois sa pitié. Je l'aurais mis en garde contre les +impressions qu'il allait recevoir trop facilement du vieux G... M... Que +sais-je? Ma mauvaise destinée l'aurait peut-être emporté sur tous mes +efforts, mais je n'aurais eu qu'elle, du moins, et la cruauté de mes +ennemis, à accuser de mon malheur.</p> + +<p>En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le +trouva avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la +liberté. Je n'ai jamais su les particularités de leur conversation, mais +il ne m'a été que trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils +allèrent ensemble, je dis les deux pères, chez M. le Lieutenant général +de Police, auquel ils demandèrent deux grâces: l'une, de me faire sortir +sur-le-champ du Châtelet; l'autre, d'enfermer Manon pour le reste de ses +jours, ou de l'envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à +embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississippi. M. le +Lieutenant général de Police leur donna sa parole de faire partir Manon +par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon père vinrent aussitôt +m'apporter ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit un +compliment civil sur le passé, et m'ayant félicité sur le bonheur que +j'avais d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses +leçons et de ses exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses +de l'injure prétendue que j'avais faite à sa famille, et de le remercier +de s'être employé avec lui pour mon élargissement. Nous sortîmes +ensemble, sans avoir dit un mot de ma maîtresse. Je n'osai même parler +d'elle aux guichetiers en leur présence. Hélas! mes tristes +recommandations eussent été bien inutiles! L'ordre cruel était venu en +même temps que celui de ma délivrance. Cette fille infortunée fut +conduite, une heure après, à l'Hôpital, pour y être associée à quelques +malheureuses qui étaient condamnées à subir le même sort. Mon père +m'ayant obligé de le suivre à la maison où il avait pris sa demeure, il +était presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me +dérober de ses yeux pour retourner au Châtelet. Je n'avais dessein que +de faire tenir quelques rafraîchissements à Manon, et de la recommander +au concierge, car je ne me promettais pas que la liberté de la voir me +fût accordée. Je n'avais point encore eu le temps, non plus, de +réfléchir aux moyens de la délivrer.</p> + +<p>Je demandai à parler au concierge. Il avait été content de ma libéralité +et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre +service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait +beaucoup de regret parce qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris point +ce langage. Nous nous entretînmes quelques moments sans nous entendre. À +la fin, s'apercevant que j'avais besoin d'une explication, il me la +donna, telle que j'ai déjà eu horreur de vous la dire, et que j'ai +encore de la répéter. Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus +subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de cœur si +douloureuse, qu'à l'instant que je perdis la connaissance, je me crus +délivré de la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de cette +pensée lorsque je revins à moi. Je tournai mes regards vers toutes les +parties de la chambre et sur moi-même, pour m'assurer si je portais +encore la malheureuse qualité d'homme vivant. Il est certain qu'en ne +suivant que le mouvement naturel qui fait chercher à se délivrer de ses +peines, rien ne pouvait me paraître plus doux que la mort, dans ce +moment de désespoir et de consternation. La religion même ne pouvait me +faire envisager rien de plus insupportable, après la vie, que les +convulsions cruelles dont j'étais tourmenté. Cependant, par un miracle +propre à l'amour, je retrouvai bientôt assez de force pour remercier le +Ciel de m'avoir rendu la connaissance et la raison. Ma mort n'eût été +utile qu'à moi. Manon avait besoin de ma vie pour la délivrer pour la +secourir pour la venger. Je jurai de m'y employer sans ménagement.</p> + +<p>Le concierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du +meilleur de mes amis. Je reçus ses services avec une vive +reconnaissance. Hélas! lui dis-je, vous êtes donc touché de mes peines? +Tout le monde m'abandonne. Mon père même est sans doute un de mes plus +cruels persécuteurs. Personne n'a pitié de moi. Vous seul, dans le +séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez de la compassion +pour le plus misérable de tous, les hommes! Il me conseillait de ne +point paraître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j'étais. +Laissez, laissez, répondis-je en sortant; je vous reverrai plus tôt que +vous ne pensez. Préparez-moi le plus noir de vos cachots; je vais +travailler à le mériter. En effet, mes premières résolutions n'allaient +à rien moins qu'à me défaire des deux G... M... et du Lieutenant général +de Police, et fondre ensuite à main armée sur l'Hôpital, avec tous ceux +que je pourrais engager dans ma querelle. Mon père lui-même eût à peine +été respecté, dans une vengeance qui me paraissait si juste, car le +concierge ne m'avait pas caché que lui et G... M... étaient les auteurs +de ma perte. Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que +l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place +peu à peu à des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis eût +été d'une faible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé sans doute à +me voir ôter tous les moyens de la secourir D'ailleurs, aurais-je eu +recours à un lâche assassinat? Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir à +la vengeance? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour +travailler d'abord à la délivrance de Manon, remettant tout le reste +après le succès de cette importante entreprise. Il me restait peu +d'argent. C'était, néanmoins, un fondement nécessaire, par lequel il +fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse +attendre: M. de T..., mon père et Tiberge. Il y avait peu d'apparence +d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avais honte de fatiguer +l'autre par mes importunités. Mais ce n'est point dans le désespoir +qu'on garde des ménagements. J'allai sur-le-champ au Séminaire de +Saint-Sulpice, sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler +Tiberge. Ses premières paroles me firent comprendre qu'il ignorait +encore mes dernières aventures. Cette idée me fit changer le dessein que +j'avais, de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai, en général, du +plaisir que j'avais eu de revoir mon père, et je le priai ensuite de me +prêter quelque argent, sous prétexte de payer, avant mon départ de +Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me +présenta aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que +j'y trouvai. Je lui offris mon billet; il était trop généreux pour +l'accepter.</p> + +<p>Je tournai de là chez M. de T... Je n'eus point de réserve avec lui. Je +lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines: il en savait déjà +jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre +l'aventure du jeune G... M...; il m'écouta néanmoins, et il me plaignit +beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de +délivrer Manon, il me répondit tristement qu'il y voyait si peu de jour, +qu'à moins d'un secours extraordinaire du Ciel, il fallait renoncer à +l'espérance, qu'il avait passé exprès à l'Hôpital, depuis qu'elle y +était renfermée, qu'il n'avait pu obtenir lui-même la liberté de la +voir; que les ordres du Lieutenant général de Police étaient de la +dernière rigueur et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande +où elle devait entrer était destinée à partir le surlendemain du jour où +nous étions. J'étais si consterné de son discours qu'il eût pu parler +une heure sans que j'eusse pensé à l'interrompre. Il continua de me dire +qu'il ne m'était point allé voir au Châtelet, pour se donner plus de +facilité à me servir lorsqu'on le croirait sans liaison avec moi; que, +depuis quelques heures que j'en étais sorti, il avait eu le chagrin +d'ignorer où je m'étais retiré, et qu'il avait souhaité de me voir +promptement pour me donner le seul conseil dont il semblait que je pusse +espérer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil dangereux, +auquel il me priait de cacher éternellement qu'il eût part: c'était de +choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de +Manon lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point +que je lui parlasse de mon indigence. Voilà cent pistoles, me dit-il, en +me présentant une bourse, qui pourront vous être de quelque usage. Vous +me les remettrez, lorsque la fortune aura rétabli vos affaires. Il +ajouta que, si le soin de sa réputation lui eût permis d'entreprendre +lui-même la délivrance de ma maîtresse, il m'eût offert son bras et son +épée.</p> + +<p>Cette excessive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour +lui marquer ma reconnaissance, toute la vivacité que mon affliction me +laissait de reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien à espérer par la +voie des intercessions, auprès du Lieutenant général de Police. Il me +dit qu'il y avait pensé, mais qu'il croyait cette ressource inutile, +parce qu'une grâce de cette nature ne pouvait se demander sans motif, et +qu'il ne voyait pas bien quel motif on pouvait employer pour se faire un +intercesseur d'une personne grave et puissante; que, si l'on pouvait se +flatter de quelque chose de ce côté-là, ce ne pouvait être qu'en faisant +changer de sentiment à M. de G... M... et à mon père, et en les +engageant à prier eux-mêmes M. le Lieutenant général de Police de +révoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner +le jeune G... M..., quoiqu'il le crût un peu refroidi à son égard par +quelques soupçons qu'il avait conçus de lui à l'occasion de notre +affaire, et il m'exhorta à ne rien omettre, de mon côté, pour fléchir +l'esprit de mon père.</p> + +<p>Ce n'était pas une légère entreprise pour moi, je ne dis pas seulement +par la difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais +par une autre raison qui me faisait même redouter ses approches: je +m'étais dérobé de son logement contre ses ordres, et j'étais fort résolu +de n'y pas retourner depuis que j'avais appris la triste destinée de +Manon. J'appréhendais avec sujet qu'il ne me fît retenir malgré moi, et +qu'il ne me reconduisît de même en province. Mon frère aîné avait usé +autrefois de cette méthode. Il est vrai que j'étais devenu plus âgé, +mais l'âge était une faible raison contre la force. Cependant je trouvai +une voie qui me sauvait du danger; c'était de le faire appeler dans un +endroit public, et de m'annoncer à lui sous un autre nom. Je pris +aussitôt ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M... et moi au +Luxembourg, d'où j'envoyai avertir mon père qu'un gentilhomme de ses +serviteurs était à l'attendre. Je craignais qu'il n'eût quelque peine à +venir parce que la nuit approchait. Il parut néanmoins peu après, suivi +de son laquais. Je le priai de prendre une allée où nous puissions être +seuls. Nous fîmes cent pas, pour le moins, sans parler. Il s'imaginait +bien, sans doute, que tant de préparations ne s'étaient pas faites sans +un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la méditais.</p> + +<p>Enfin, j'ouvris la bouche. Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous êtes +un bon père. Vous m'avez comblé de grâces et vous m'avez pardonné un +nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est-il témoin que j'ai pour +vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux. +Mais il me semble... que votre rigueur... Hé bien! ma rigueur? +interrompit mon père, qui trouvait sans doute que je parlais lentement +pour son impatience. Ah! monsieur repris-je, il me semble que votre +rigueur est extrême, dans le traitement que vous avez fait à la +malheureuse Manon. Vous vous en êtes rapporté à M. de G... M... Sa haine +vous l'a représentée sous les plus noires couleurs. Vous vous êtes formé +d'elle une affreuse idée. Cependant, c'est la plus douce et la plus +aimable créature qui fût jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous +inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus sûr qu'elle +est charmante, que je le suis qu'elle vous l'aurait paru. Vous auriez +pris parti pour elle; vous auriez détesté les noirs artifices de G... +M...; vous auriez eu compassion d'elle et de moi. Hélas! j'en suis sûr +Votre cœur n'est pas insensible; vous vous seriez laissé attendrir. Il +m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne +m'aurait pas permis de finir sitôt. Il voulut savoir à quoi j'avais +dessein d'en venir par un discours si passionné. À vous demander la vie, +répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois +pour l'Amérique. Non, non, me dit-il d'un ton sévère; j'aime mieux te +voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. N'allons donc pas plus +loin! m'écriai-je en l'arrêtant par le bras; ôtez-la-moi, cette vie +odieuse et insupportable, car dans le désespoir où vous me jetez, la +mort sera une faveur pour moi. C'est un présent digne de la main d'un +père.</p> + +<p>Je ne te donnerai que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien +des pères qui n'auraient pas attendu, si longtemps pour être eux-mêmes +tes bourreaux, mais c'est ma bonté excessive qui t'a perdu.</p> + +<p>Je me jetai à ses genoux. Ah! s'il vous en reste encore, lui dis-je en +les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez +que je suis votre fils... Hélas! souvenez-vous de ma mère. Vous l'aimiez +si tendrement! Auriez-vous souffert qu'on l'eût arrachée de vos bras? +Vous l'auriez défendue jusqu'à la mort. Les autres n'ont-ils pas un +cœur comme vous? Peut-on être barbare, après avoir une fois éprouvé ce +que c'est que la tendresse et la douleur?</p> + +<p>Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d'une voix irritée; ce +souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de +douleur si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien, +ajouta-t-il; il m'importune, et ne me fera point changer de résolution. +Je retourne au logis; je t'ordonne de me suivre. Le ton sec et dur avec +lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son cœur était +inflexible. Je m'éloignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui +prît envie de m'arrêter de ses propres mains. N'augmentez pas mon +désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible +que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, après la dureté +avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma +mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera +peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. Comme je me +tournais pour le quitter: Tu refuses donc de me suivre? s'écria-t-il +avec une vive colère. Va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et +rebelle. Adieu, lui dis-je dans mon transport, adieu, père barbare et +dénaturé.</p> + +<p>Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un +furieux jusqu'à la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux +et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes. Ô Ciel! +disais-je, serez-vous aussi impitoyable que les hommes? Je n'ai plus de +secours à attendre que de vous. M. de T... n'était point encore retourné +chez lui, mais il revint après que je l'y eus attendu quelques moments. +Sa négociation n'avait pas réussi mieux que la mienne. Il me le dit d'un +visage abattu. Le jeune G... M..., quoique moins irrité que son père +contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le +solliciter en notre faveur. Il s'en était défendu par la crainte qu'il +avait lui-même de ce vieillard vindicatif, qui s'était déjà fort emporté +contre lui en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne +me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en +avait tracé le plan; j'y réduisis toutes mes espérances. Elles sont bien +incertaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus consolante pour +moi est celle de périr du moins dans l'entreprise. Je le quittai en le +priant de me secourir par ses vœux, et je ne pensai plus qu'à +m'associer des camarades à qui je pusse communiquer une étincelle de mon +courage et de ma résolution.</p> + +<p>Le premier qui s'offrit à mon esprit, fut le même garde du corps que +j'avais employé pour arrêter G... M... J'avais dessein aussi d'aller +passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre, +pendant l'après-midi, pour me procurer un logement. Je le trouvai seul. +Il eut de la joie de me voir sorti du Châtelet. Il m'offrit +affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvait me +rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les +difficultés, mais il fut assez généreux pour entreprendre de les +surmonter. Nous employâmes une partie de la nuit à raisonner sur mon +dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes, dont il s'était servi +dans la dernière occasion, comme de trois braves à l'épreuve. M. de T... +m'avait informé exactement du nombre des archers qui devaient conduire +Manon; ils n'étaient que six. Cinq hommes hardis et résolus suffisaient +pour donner l'épouvante à ces misérables, qui ne sont point capables de +se défendre honorablement lorsqu'ils peuvent éviter le péril du combat +par une lâcheté. Comme je ne manquais point d'argent, le garde du corps +me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de notre +attaque. Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et +chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces +préparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui +n'oseraient paraître dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du +régiment. Je lui mis entre les mains les cent pistoles que j'avais +reçues de M. de T... Elles furent employées, le lendemain, jusqu'au +dernier sol. Les trois soldats passèrent en revue devant moi. Je les +animai par de grandes promesses, et pour leur ôter toute défiance, je +commençai par leur faire présent, à chacun, de dix pistoles. Le jour de +l'exécution étant venu, j'en envoyai un de grand matin à l'Hôpital, pour +s'instruire, par ses propres yeux, du moment auquel les archers +partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris cette précaution +que par un excès d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle +avait été absolument nécessaire. J'avais compté sur quelques fausses +informations qu'on m'avait données de leur route, et, m'étant persuadé +que c'était à La Rochelle que cette déplorable troupe devait être +embarquée, j'aurais perdu mes peines à l'attendre sur le chemin +d'Orléans. Cependant, je fus informé, par le rapport du soldat aux +gardes qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'était du +Havre-de-Grâce qu'elle devait partir pour l'Amérique.</p> + +<p>Nous nous rendîmes aussitôt à la Porte Saint-Honoré, observant de +marcher par des rues différentes. Nous nous réunîmes au bout du +faubourg. Nos chevaux étaient frais. Nous ne tardâmes point à découvrir +les six gardes et les deux misérables voitures que vous vîtes à Pacy, il +y a deux ans. Ce spectacle faillit de m'ôter la force et la +connaissance. Ô fortune, m'écriai-je, fortune cruelle! accorde-moi ici, +du moins, là mort ou la victoire. Nous tînmes conseil un moment sur la +manière dont nous ferions notre attaque. Les archers n'étaient guère +plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper en +passant au travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin +tournait. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les +surprendre en fondant tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pensée et +je fus le premier à piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejeté +impitoyablement mes vœux. Les archers, voyant cinq cavaliers accourir +vers eux, ne doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer. Ils se +mirent en défense, en préparant leurs baïonnettes et leurs fusils d'un +air assez résolu. Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du +corps et moi, ôta tout d'un coup le courage à nos trois lâches +compagnons. Ils s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entre eux +quelques mots que je n'entendis point, ils tournèrent la tête de leurs +chevaux, pour reprendre le chemin de Paris à bride abattue. Dieux! me +dit le garde du corps, qui paraissait aussi éperdu que moi de cette +infâme désertion, qu'allons-nous faire? Nous ne sommes que deux. J'avais +perdu la voix, de fureur et d'étonnement. Je m'arrêtai, incertain si ma +première vengeance ne devait pas s'employer à la poursuite et au +châtiment des lâches qui m'abandonnaient. Je les regardais fuir et je +jetais les yeux, de l'autre côté, sur les archers. S'il m'eût été +possible de me partager, j'aurais fondu tout à la fois sur ces deux +objets de ma rage; je les dévorais tous ensemble. Le garde du corps, qui +jugeait de mon incertitude par le mouvement égaré de mes yeux, me pria +d'écouter son conseil. N'étant que deux, me dit-il, il y aurait de la +folie à attaquer six hommes aussi bien armés que nous et qui paraissent +nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris et tâcher de +réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient +faire de grandes journées avec deux pesantes voitures; nous les +rejoindrons demain sans peine.</p> + +<p>Je fis un moment de réflexion sur ce parti, mais, ne voyant de tous +côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement +désespérée. Ce fut de remercier mon compagnon de ses services, et, loin +d'attaquer les archers, je résolus d'aller avec soumission, les prier de +me recevoir dans leur troupe pour accompagner Manon avec eux jusqu'au +Havre-de-Grâce et passer ensuite au-delà des mers avec elle. Tout le +monde me persécute ou me trahit, dis-je au garde du corps. Je n'ai plus +de fond à faire sur personne. Je n'attends plus rien, ni de la fortune, +ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble; il ne me reste +plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux à toute espérance. +Puisse le Ciel récompenser votre générosité! Adieu, je vais aider mon +mauvais sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement. +Il fit inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le +priai de me laisser suivre mes résolutions et de me quitter +sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que +notre dessein était de les attaquer.</p> + +<p>J'allai seul vers eux, d'un pas lent et le visage si consterné qu'ils ne +durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient +néanmoins en défense. Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je, en les +abordant; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des +grâces. Je les priai de continuer leur chemin sans défiance et je leur +appris, en marchant, les faveurs que j'attendais d'eux. Ils consultèrent +ensemble de quelle manière ils devaient recevoir cette ouverture. Le +chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me répondit que les +ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives étaient d'une +extrême rigueur; que je lui paraissais néanmoins si joli homme que lui +et ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir; mais que je +devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me +restait environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi +consistait le fond de ma bourse. Hé bien! me dit l'archer nous en +userons généreusement. Il ne vous coûtera qu'un écu par heure pour +entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus; c'est le prix +courant de Paris. Je ne leur avais pas parlé de Manon en particulier +parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils +s'imaginèrent d'abord que ce n'était qu'une fantaisie de jeune homme qui +me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures; mais +lorsqu'ils crurent s'être aperçus que j'étais amoureux, ils augmentèrent +tellement le tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de +Mantes, où nous avions couché, le jour que nous arrivâmes à Pacy.</p> + +<p>Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon +pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque +j'eus obtenu des gardes la liberté d'approcher de son chariot? Ah! les +expressions ne rendent jamais qu'à demi les sentiments du cœur. Mais +figurez-vous ma pauvre maîtresse enchaînée par le milieu du corps, +assise sur quelques poignées de paille, la tête appuyée languissamment +sur un côté de la voiture, le visage pâle et mouillé d'un ruisseau de +larmes qui se faisaient un passage au travers de ses paupières, +quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n'avait pas même +eu la curiosité de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses +gardes, qui craignaient d'être attaqués. Son linge était sale et +dérangé, ses mains délicates exposées à l'injure de l'air; enfin, tout +ce composé charmant, cette figure capable de ramener l'univers à +l'idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables. +J'employai quelque temps à la considérer en allant à cheval à côté du +chariot. J'étais si peu à moi-même que je fus sur le point, plusieurs +fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations +fréquentes m'attirèrent d'elle quelques regards. Elle me reconnut, et je +remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter +hors de la voiture pour venir à moi; mais, étant retenue par sa chaîne, +elle retomba dans sa première attitude. Je priai les archers d'arrêter +un moment par compassion; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon +cheval pour m'asseoir auprès d'elle. Elle était si languissante et si +affaiblie qu'elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni +remuer ses mains. Je les mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs, +et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l'un et +l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu +d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque nous eûmes +retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu. Il semblait que la honte +et la douleur eussent altéré les organes de sa voix; le son en était +faible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et de +la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir +du moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque +je l'eus assurée que rien n'était capable de me séparer d'elle et que +j'étais disposé à la suivre jusqu'à l'extrémité du monde pour prendre +soin d'elle, pour la servir pour l'aimer et pour attacher +inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se +livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que j'appréhendai +quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion. Tous les mouvements +de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés sur +moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force d'achever +quelques mots qu'elle commençait. Il lui en échappait néanmoins +quelques-uns. C'étaient des marques d'admiration sur mon amour, de +tendres plaintes de son excès, des doutes qu'elle pût être assez +heureuse pour m'avoir inspiré une passion si parfaite, des instances +pour me faire renoncer au dessein de la suivre et chercher ailleurs un +bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais espérer avec +elle.</p> + +<p>En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans +ses regards et dans la certitude que j'avais de son affection. J'avais +perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime; mais j'étais +maître du cœur de Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe, +vivre en Amérique, que m'importait-il en quel endroit vivre, si j'étais +sûr d'y être heureux en y vivant avec ma maîtresse? Tout l'univers +n'est-il pas la patrie de deux amants fidèles? Ne trouvent-ils pas l'un +dans l'autre, père, mère, parents, amis, richesses et félicité? Si +quelque chose me causait de l'inquiétude, c'était la crainte de voir +Manon exposée aux besoins de l'indigence. Je me supposais déjà, avec +elle, dans une région inculte et habitée par des sauvages. Je suis bien +sûr disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M... +et mon père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les +relations qu'on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la nature. +Ils ne connaissent ni les fureurs de l'avarice, qui possèdent G... M..., +ni les idées fantastiques de l'honneur qui m'ont fait un ennemi de mon +père. Ils ne troubleront point deux amants qu'ils verront vivre avec +autant de simplicité qu'eux. J'étais donc tranquille de ce côté-là. Mais +je ne me formais point des idées romanesques par rapport aux besoins +communs de la vie. J'avais éprouvé trop souvent qu'il y a des nécessités +insupportables, surtout pour une fille délicate qui est accoutumée à une +vie commode et abondante. J'étais au désespoir d'avoir épuisé +inutilement ma bourse et que le peu d'argent qui me restait fût encore +sur le point de m'être ravi par la friponnerie des archers. Je concevais +qu'avec une petite somme j'aurais pu espérer non seulement de me +soutenir quelque temps contre la misère en Amérique, où l'argent était +rare, mais d'y former même quelque entreprise pour un établissement +durable. Cette considération me fit naître la pensée d'écrire à Tiberge, +que j'avais toujours trouvé si prompt à m'offrir les secours de +l'amitié. J'écrivis, dès la première ville où nous passâmes. Je ne lui +apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je +prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce, où je lui confessais +que j'étais allé conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles. +Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste. +Vous voyez bien que c'est la dernière fois que j'importune votre +affection et que, ma malheureuse maîtresse m'étant enlevée pour +toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui +adoucissent son sort et mes mortels regrets.</p> + +<p>Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent découvert la +violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs +moindres faveurs, ils me réduisirent bientôt à la dernière indigence. +L'amour d'ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je +m'oubliais du matin au soir près de Manon, et ce n'était plus par heure +que le temps m'était mesuré, c'était par la longueur entière des jours. +Enfin, ma bourse étant tout à fait vide, je me trouvai exposé aux +caprices et à la brutalité de six misérables, qui me traitaient avec une +hauteur insupportable. Vous en fûtes témoin à Pacy. Votre rencontre fut +un heureux moment de relâche, qui me fut accordé par la fortune. Votre +pitié, à la vue de mes peines, fut ma seule recommandation auprès de +votre cœur généreux. Le secours, que vous m'accordâtes libéralement, +servit à me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse +avec plus de fidélité que je ne l'espérais.</p> + +<p>Nous arrivâmes au Havre. J'allai d'abord à la poste. Tiberge n'avait +point encore eu le temps de me répondre. Je m'informai exactement quel +jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux +jours après, et par une étrange disposition de mon mauvais sort, il se +trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel +j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous représenter mon désespoir Quoi! +m'écriai-je, dans le malheur même, il faudra toujours que je sois +distingué par des excès! Manon répondit: Hélas! une vie si malheureuse +mérite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher +Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères! Irons-nous +les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans +doute, à d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un +supplice? Mourons, me répéta-t-elle; ou du moins, donne-moi la mort, et +va chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse. Non, +non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'être +malheureux avec vous. Son discours me fit trembler. Je jugeai qu'elle +était accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre un air plus +tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de désespoir. +Je résolus de tenir la même conduite à l'avenir; et j'ai éprouvé, dans +la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage à une femme +que l'intrépidité d'un homme qu'elle aime.</p> + +<p>Lorsque j'eus perdu l'espérance de recevoir du secours de Tiberge, je +vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint à ce qui me restait +encore de vos libéralités, me composa la petite somme de dix-sept +pistoles. J'en employai sept à l'achat de quelques soulagements +nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le +fondement de notre fortune et de nos espérances en Amérique. Je n'eus +point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors +des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la +colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste +de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour +Tiberge. Elle était touchante et capable de l'attendrir sans doute, au +dernier point, puisqu'elle lui fit prendre une résolution qui ne pouvait +venir que d'un fond infini de tendresse et de générosité pour un ami +malheureux.</p> + +<p>Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable. +J'obtins du capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la +bonté de nous regarder d'un autre œil que le commun de nos misérables +associés. Je l'avais pris en particulier dès le premier jour, et, pour +m'attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une +partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un +mensonge honteux en lui disant que j'étais marié à Manon. Il feignit de +le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en reçûmes des marques +pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir +honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire +respecter des compagnons de notre misère. J'avais une attention +continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon. +Elle le remarquait bien, et cette vue, jointe au vif ressentiment de +l'étrange extrémité où je m'étais réduit pour elle, la rendait si tendre +et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que +c'était, entre elle et moi, une perpétuelle émulation de services et +d'amour. Je ne regrettais point l'Europe. Au contraire, plus nous +avancions vers l'Amérique, plus je sentais mon cœur s'élargir et +devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des +nécessités absolues de la vie, j'aurais remercié la fortune d'avoir +donné un tour si favorable à nos malheurs.</p> + +<p>Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage +désiré. Le pays ne nous offrit rien d'agréable à la première vue. +C'étaient des campagnes stériles et inhabitées, où l'on voyait à peine +quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle trace +d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques +pièces de notre artillerie, nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir +une troupe de citoyens du Nouvel Orléans, qui s'approchèrent de nous +avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas découvert la ville. +Elle est cachée, de ce côté-là, par une petite colline. Nous fûmes reçus +comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitants s'empressaient +pour nous faire mille questions sur l'état de la France et sur les +différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme +leurs frères et comme de chers compagnons qui venaient partager leur +misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux, +mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu'on nous +avait vanté jusqu'alors comme une bonne ville, n'était qu'un assemblage +de quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six +cents personnes. La maison du Gouverneur nous parut un peu distinguée +par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par quelques +ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé.</p> + +<p>Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint longtemps en secret +avec le capitaine, et, revenant ensuite à nous, il considéra, l'une +après l'autre, toutes les filles qui étaient arrivées par le vaisseau. +Elles étaient au nombre de trente, car nous en avions trouvé au Havre +une autre bande, qui s'était jointe à la nôtre. Le Gouverneur, les ayant +longtemps examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui +languissaient dans l'attente d'une épouse. Il donna les plus jolies aux +principaux et le reste fut tiré au sort. Il n'avait point encore parlé à +Manon, mais, lorsqu'il eut ordonné aux autres de se retirer il nous fit +demeurer elle et moi. J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous +êtes mariés et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes +d'esprit et de mérite. Je n'entre point dans les raisons qui ont causé +votre malheur mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre +que votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre +sort, et vous contribuerez vous-même à me faire trouver quelque agrément +dans ce lieu sauvage et désert. Je lui répondis de la manière que je +crus la plus propre à confirmer l'idée qu'il avait de nous. Il donna +quelques ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et +il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse, +pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions, en +public, sur le fond de nos aventures. La conversation fut générale, et, +malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de +contribuer à la rendre agréable.</p> + +<p>Le soir il nous fit conduire au logement qu'on nous avait préparé. Nous +trouvâmes une misérable cabane, composée de planches et de boue, qui +consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier +au-dessus. Il y avait fait mettre cinq ou six chaises et quelques +commodités nécessaires à la vie. Manon parut effrayée à la vue d'une si +triste demeure. C'était pour moi qu'elle s'affligeait, beaucoup plus que +pour elle-même. Elle s'assit, lorsque nous fûmes seuls, et elle se mit à +pleurer amèrement. J'entrepris d'abord de la consoler, mais lorsqu'elle +m'eut fait entendre que c'était moi seul qu'elle plaignait, et qu'elle +ne considérait, dans nos malheurs communs, que ce que j'avais à +souffrir, j'affectai de montrer assez de courage, et même assez de joie +pour lui en inspirer. De quoi me plaindrais-je? lui dis-je. Je possède +tout ce que je désire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Quel autre bonheur me +suis-je jamais proposé? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne +la trouve pas si désespérée. Le Gouverneur est un homme civil; il nous a +marqué de la considération; il ne permettra pas que nous manquions du +nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté de notre cabane et la +grossièreté de nos meubles, vous avez pu remarquer qu'il y a peu de +personnes ici qui paraissent mieux logées et mieux meublées que nous. Et +puis, tu es une chimiste admirable, ajoutai-je en l'embrassant, tu +transformes tout en or.</p> + +<p>Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me répondit-elle, +car s'il n'y eut jamais d'amour tel que le vôtre, il est impossible +aussi d'être aimé plus tendrement que vous l'êtes. Je me rends justice, +continua-t-elle. Je sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux +attachement que vous avez pour moi. Je vous ai causé des chagrins, que +vous n'avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J'ai été légère et +volage, et même en vous aimant éperdument, comme j'ai toujours fait, je +n'étais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire combien je suis +changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre +départ de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet. +J'ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez commencé à les partager. +Je n'ai pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me +console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne +cesse point de me reprocher mes inconstances et de m'attendrir en +admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui +n'en était pas digne, et qui ne payerait pas bien de tout son sang, +ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié des peines qu'elle +vous a causées.</p> + +<p>Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le prononça firent sur moi +une impression si étonnante, que je crus sentir une espèce de division +dans mon âme. Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chère Manon. Je +n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton +affection; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. Ô Dieu! +m'écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assuré du cœur de +Manon. Il est tel que je l'ai souhaité pour être heureux; je ne puis +plus cesser de l'être à présent. Voilà ma félicité bien établie. Elle +l'est, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais où je +puis compter aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces +charmantes idées, qui changèrent ma cabane en un palais digne du premier +roi du monde. L'Amérique me parut un lieu de délices après cela. C'est +au Nouvel Orléans qu'il faut venir, disais-je souvent à Manon, quand on +veut goûter les vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu'on s'aime sans +intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent +chercher de l'or; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouvé des +trésors bien plus estimables.</p> + +<p>Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du Gouverneur. Il eut la bonté, +quelques semaines après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui +vint à vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne fût pas bien distingué, je +l'acceptai comme une faveur du Ciel. Il me mettait en état de vivre sans +être à charge à personne. Je pris un valet pour moi et une servante pour +Manon. Notre petite fortune s'arrangea. J'étais réglé dans ma conduite; +Manon ne l'était pas moins. Nous ne laissions point échapper l'occasion +de rendre service et de faire du bien à nos voisins. Cette disposition +officieuse et la douceur de nos manières nous attirèrent la confiance et +l'affection de toute la colonie. Nous fûmes en peu de temps si +considérés, que nous passions pour les premières personnes de la ville +après le Gouverneur.</p> + +<p>L'innocence de nos occupations, et la tranquillité où nous étions +continuellement, servirent à nous faire rappeler insensiblement des +idées de religion. Manon n'avait jamais été une fille impie. Je n'étais +pas non plus de ces libertins outrés, qui font gloire d'ajouter +l'irréligion à la dépravation des mœurs. L'amour et la jeunesse avaient +causé tous nos désordres. L'expérience commençait à nous tenir lieu +d'âge; elle fit sur nous le même effet que les années. Nos +conversations, qui étaient toujours réfléchies, nous mirent +insensiblement dans le goût d'un amour vertueux. Je fus le premier qui +proposai ce changement à Manon. Je connaissais les principes de son +cœur. Elle était droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité +qui dispose toujours à la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait +une chose à notre bonheur. C'est, lui dis-je, de le faire approuver du +Ciel. Nous avons l'âme trop belle, et le cœur trop bien fait, l'un et +l'autre, pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y +avoir vécu en France, où il nous était également impossible de cesser de +nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime; mais en +Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n'avons plus à +ménager les lois arbitraires du rang et de la bienséance, où l'on nous +croit même mariés, qui empêche que nous ne le soyons bientôt +effectivement et que nous n'anoblissions notre amour par des serments +que la religion autorise? Pour moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de +nouveau en vous offrant mon cœur et ma main, mais je suis prêt à vous +en renouveler le don au pied d'un autel. Il me parut que ce discours la +pénétrait de joie. Croiriez-vous, me répondit-elle, que j'y ai pensé +mille fois, depuis que nous sommes en Amérique? La crainte de vous +déplaire m'a fait renfermer ce désir dans mon cœur. Je n'ai point la +présomption d'aspirer à la qualité de votre épouse. Ah! Manon, +répliquai-je, tu serais bientôt celle d'un roi, si le Ciel m'avait fait +naître avec une couronne. Ne balançons plus. Nous n'avons nul obstacle à +redouter. J'en veux parler dès aujourd'hui au Gouverneur et lui avouer +que nous l'avons trompé jusqu'à ce jour. Laissons craindre aux amants +vulgaires, ajoutai-je, les chaînes indissolubles du mariage. Ils ne les +craindraient pas s'ils étaient sûrs, comme nous, de porter toujours +celles de l'amour. Je laissai Manon au comble de la joie, après cette +résolution.</p> + +<p>Je suis persuadé qu'il n'y a point d'honnête homme au monde qui n'eût +approuvé mes vues dans les circonstances où j'étais, c'est-à-dire +asservi fatalement à une passion que je ne pouvais vaincre et combattu +par des remords que je ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il +quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice, si je gémis de la rigueur +du Ciel à rejeter un dessein que je n'avais formé que pour lui plaire? +Hélas! que dis-je, à le rejeter? Il l'a puni comme un crime. Il m'avait +souffert avec patience tandis que je marchais aveuglément dans la route +du vice, et ses plus rudes châtiments m'étaient réservés lorsque je +commençais à retourner à la vertu. Je crains de manquer de force pour +achever le récit du plus funeste événement qui fût jamais.</p> + +<p>J'allai chez le Gouverneur comme j'en étais convenu avec Manon, pour le +prier de consentir à la cérémonie de notre mariage. Je me serais bien +gardé d'en parler, à lui ni à personne, si j'eusse pu me promettre que +son aumônier, qui était alors le seul prêtre de la ville, m'eût rendu ce +service sans sa participation; mais, n'osant espérer qu'il voulût +s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agir ouvertement. Le +Gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement +cher. C'était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il +n'était point marié. La beauté de Manon l'avait touché dès le jour de +notre arrivée; et les occasions sans nombre qu'il avait eues de la voir, +pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu'il +se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé, +avec son oncle et toute la ville; que j'étais réellement marié, il +s'était rendu maître de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien +éclater et son zèle s'était même déclaré pour moi, dans plusieurs +occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son oncle, lorsque +j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui m'obligeât de lui faire +un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point difficulté de +m'expliquer en sa présence. Le Gouverneur m'écouta avec sa bonté +ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit +avec plaisir, et, lorsque je le priai d'assister à la cérémonie que je +méditais, il eut la générosité de s'engager à faire toute la dépense de +la fête. Je me retirai fort content.</p> + +<p>Une heure après, je vis entrer l'aumônier chez moi. Je m'imaginai qu'il +venait me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, après +m'avoir salué froidement, il me déclara, en deux mots, que M. le +Gouverneur me défendait d'y penser, et qu'il avait d'autres vues sur +Manon. D'autres vues sur Manon! lui dis-je, avec un mortel saisissement +de cœur, et quelles vues donc, Monsieur l'aumônier? Il me répondit que +je n'ignorais pas que M. le Gouverneur était le maître; que Manon ayant +été envoyée de France pour la colonie, c'était à lui à disposer d'elle; +qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait mariée, +mais, qu'ayant appris de moi-même qu'elle ne l'était point, il jugeait à +propos de la donner à M. Synnelet, qui en était amoureux. Ma vivacité +l'emporta sur ma prudence. J'ordonnai fièrement à l'aumônier de sortir +de ma maison, en jurant que le Gouverneur, Synnelet et toute la ville +ensemble n'oseraient porter la main sur ma femme, ou ma maîtresse, comme +ils voudraient l'appeler.</p> + +<p>Je fis part aussitôt à Manon du funeste message que je venais de +recevoir. Nous jugeâmes que Synnelet avait séduit l'esprit de son oncle +depuis mon retour et que c'était l'effet de quelque dessein médité +depuis longtemps. Ils étaient les plus forts. Nous nous trouvions dans +le Nouvel Orléans comme au milieu de la mer c'est-à-dire séparés du +reste du monde par des espaces immenses. Où fuir? dans un pays inconnu, +désert, ou habité par des bêtes féroces, et par des sauvages aussi +barbares qu'elles? J'étais estimé dans la ville, mais je ne pouvais +espérer d'émouvoir assez le peuple en ma faveur pour en espérer un +secours proportionné au mal. Il eût fallu de l'argent; j'étais pauvre. +D'ailleurs, le succès d'une émotion populaire était incertain, et si la +fortune nous eût manqué, notre malheur serait devenu sans remède. Je +roulais toutes ces pensées dans ma tête. J'en communiquais une partie à +Manon. J'en formais de nouvelles sans écouter sa réponse. Je prenais un +parti; je le rejetais pour en prendre un autre. Je parlais seul, je +répondais tout haut à mes pensées; enfin j'étais dans une agitation que +je ne saurais comparer à rien parce qu'il n'y en eut jamais d'égale. +Manon avait les yeux sur moi. Elle jugeait, par mon trouble, de la +grandeur du péril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette +tendre fille n'osait pas même ouvrir la bouche pour m'exprimer ses +craintes. Après une infinité de réflexions, je m'arrêtai à la résolution +d'aller trouver le Gouverneur pour m'efforcer de le toucher par des +considérations d'honneur et par le souvenir de mon respect et de son +affection. Manon voulut s'opposer à ma sortie. Elle me disait, les +larmes aux yeux: Vous allez à la mort. Ils vont vous tuer Je ne vous +reverrai plus. Je veux mourir avant vous. Il fallut beaucoup d'efforts +pour la persuader de la nécessité où j'étais de sortir et de celle qu'il +y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me +reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'était sur +elle-même que devaient tomber toute la colère du Ciel et la rage de nos +ennemis.</p> + +<p>Je me rendis au fort. Le Gouverneur était avec son aumônier Je +m'abaissai, pour le toucher, à des soumissions qui m'auraient fait +mourir de honte si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le +pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur +un cœur qui n'est pas celui d'un tigre féroce et cruel. Ce barbare ne +fit à mes plaintes que deux réponses, qu'il répéta cent fois: Manon, me +dit-il, dépendait de lui; il avait donné sa parole à son neveu. J'étais +résolu de me modérer jusqu'à l'extrémité. Je me contentai de lui dire +que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je +consentirais plutôt qu'à la perte de ma maîtresse.</p> + +<p>Je fus trop persuadé, en sortant, que je n'avais rien à espérer de cet +opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille fois pour son neveu. +Cependant, je persistai dans le dessein de conserver jusqu'à la fin un +air de modération, résolu, si l'on en venait aux excès d'injustice, de +donner à l'Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles scènes +que l'amour ait jamais produites. Je retournais chez moi, en méditant +sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait hâter ma ruine, me fit +rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées. +J'ai dit qu'il était brave; il vint à moi. Ne me cherchez-vous pas? me +dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prévu +qu'il faudrait se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le +plus heureux. Je lui répondis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que +ma mort qui pût finir nos différends. Nous nous écartâmes d'une centaine +de pas hors de la ville. Nos épées se croisèrent; je le blessai et je le +désarmai presque en même temps. Il fut si enragé de son malheur qu'il +refusa de me demander la vie et de renoncer à Manon. J'avais peut-être +le droit de lui ôter tout d'un coup l'un et l'autre, mais un sang +généreux ne se dément jamais. Je lui jetai son épée. Recommençons, lui +dis-je, et songez que c'est sans quartier Il m'attaqua avec une furie +inexprimable. Je dois confesser que je n'étais pas fort dans les armes, +n'ayant eu que trois mois de salle à Paris. L'amour conduisait mon épée. +Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre, mais je le +pris sur le temps et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba à +mes pieds sans mouvement.</p> + +<p>Malgré la joie que donne la victoire après un combat mortel, je +réfléchis aussitôt sur les conséquences de cette mort. Il n'y avait, +pour moi, ni grâce ni délai de supplice à espérer. Connaissant, comme je +faisais, la passion du Gouverneur pour son neveu, j'étais certain que ma +mort ne serait pas différée d'une heure après la connaissance de la +sienne. Quelque pressante que fût cette crainte, elle n'était pas la +plus forte cause de mon inquiétude. Manon, l'intérêt de Manon, son péril +et la nécessité de la perdre, me troublaient jusqu'à répandre de +l'obscurité sur mes yeux et à m'empêcher de reconnaître le lieu où +j'étais. Je regrettai le sort de Synnelet. Une prompte mort me semblait +le seul remède de mes peines. Cependant, ce fut cette pensée même qui me +fit rappeler vivement mes esprits et qui me rendit capable de prendre +une résolution. Quoi! je veux mourir, m'écriai-je, pour finir mes +peines? Il y en a donc que j'appréhende plus que la perte de ce que +j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux plus cruelles extrémités pour secourir +ma maîtresse, et remettons à mourir après les avoir souffertes +inutilement. Je repris le chemin de la ville. J'entrai chez moi. J'y +trouvai Manon à demi morte de frayeur et d'inquiétude. Ma présence la +ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible accident qui venait de +m'arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras, au récit de la +mort de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure à +lui faire retrouver le sentiment..</p> + +<p>J'étais à demi mort moi-même. Je ne voyais pas le moindre jour à sa +sûreté, ni à la mienne. Manon, que ferons-nous? lui dis-je lorsqu'elle +eut repris un peu de force. Hélas! qu'allons-nous faire? Il faut +nécessairement que je m'éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville? +Oui, demeurez-y. Vous pouvez encore y être heureuse; et moi je vais, +loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre les griffes +des bêtes féroces. Elle se leva malgré sa faiblesse; elle me prit la +main pour me conduire vers la porte. Fuyons ensemble, me dit-elle, ne +perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir été trouvé par +hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous éloigner. Mais, chère +Manon! repris-je tout éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller. +Voyez-vous quelque ressource? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez de +vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête au +Gouverneur? Cette proposition ne fit qu'augmenter son ardeur à partir. +Il fallut la suivre. J'eus encore assez de présence d'esprit, en +sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avais dans ma +chambre et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes +poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étaient dans la chambre +voisine, que nous partions pour la promenade du soir, nous avions cette +coutume tous les jours, et nous nous éloignâmes de la ville, plus +promptement que la délicatesse de Manon ne semblait le permettre.</p> + +<p>Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le lieu de notre +retraite, je ne laissais pas d'avoir deux espérances, sans lesquelles +j'aurais préféré la mort à l'incertitude de ce qui pouvait arriver à +Manon. J'avais acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix +mois que j'étais en Amérique, pour ne pas ignorer de quelle manière on +apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains, sans +courir à une mort certaine. J'avais même appris quelques mots de leur +langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions +que j'avais eues de les voir. Avec cette triste ressource, j'en avais +une autre du côté des Anglais qui ont, comme nous, des établissements +dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'étais effrayé de +l'éloignement. Nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de +stériles campagnes de plusieurs journées de largeur, et quelques +montagnes si hautes et si escarpées que le chemin en paraissait +difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me +flattais, néanmoins, que nous pourrions tirer parti de ces deux +ressources: des sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglais pour +nous recevoir dans leurs habitations.</p> + +<p>Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, +c'est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa +constamment de s'arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me +confessa qu'il lui était impossible d'avancer davantage. Il était déjà +nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu +trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de +changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant +notre départ. Je m'opposai en vain à ses volontés. J'aurais achevé de +l'accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de me +croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre +conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je +reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut +satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas +son tour! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la +terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré +elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de +moins incommode. J'échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la +chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d'elle, +et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu! +que mes vœux étaient vifs et sincères! et par quel rigoureux jugement +aviez-vous résolu de ne les pas exaucer!</p> + +<p>Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous +raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée +à le pleurer Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon +âme semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de +l'exprimer.</p> + +<p>Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma +chère maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans +la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, +en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les +approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, +faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix +faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce +discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y +répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs +fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, +dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent +connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi +que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses +dernières expressions. Je la perdis; je reçus d'elle des marques d'amour +au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous +apprendre de ce fatal et déplorable événement.</p> + +<p>Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, +assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie +languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais +plus heureuse.</p> + +<p>Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage +et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais +je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait +exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je +formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. +J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et +la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour +me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais +apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le +triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile +d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne +couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais +j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse. +J'y plaçai l'idole de mon cœur après avoir pris soin de l'envelopper de +tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans +cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois, avec toute l'ardeur du +plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai +longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes +forces recommençant à s'affaiblir et craignant d'en manquer tout à fait +avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein +de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. +Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et +fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le +secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous +paraîtra difficile à croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce +lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir +de ma bouche. La consternation profonde où j'étais et le dessein +déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du +désespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la +posture où j'étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et +de sentiment qui me restait.</p> + +<p>Après ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de +si peu d'importance, qu'elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien +prendre à l'écouter. Le corps de Synnelet ayant été rapporté à la ville +et ses plaies visitées avec soin, il se trouva, non seulement qu'il +n'était pas mort, mais qu'il n'avait pas même reçu de blessure +dangereuse. Il apprit à son oncle de quelle manière les choses s'étaient +passées entre nous, et sa générosité le porta sur-le-champ à publier les +effets de la mienne. On me fit chercher, et mon absence, avec Manon, me +fit soupçonner d'avoir pris le parti de la fuite. Il était trop tard +pour envoyer sur mes traces; mais le lendemain et le jour suivant furent +employés à me poursuivre. On me trouva, sans apparence de vie, sur la +fosse de Manon, et ceux qui me découvrirent en cet état, me voyant +presque nu et sanglant de ma blessure, ne doutèrent point que je n'eusse +été volé et assassiné. Ils me portèrent à la ville. Le mouvement du +transport réveilla mes sens. Les soupirs que je poussai, en ouvrant les +yeux et en gémissant de me retrouver parmi les vivants, firent connaître +que j'étais encore en état de recevoir du secours. On m'en donna de trop +heureux. Je ne laissai pas d'être renfermé dans une étroite prison. Mon +procès fut instruit, et, comme Manon ne paraissait point, on m'accusa de +m'être défait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je +racontai naturellement ma pitoyable aventure. Synnelet, malgré les +transports de douleur où ce récit le jeta, eut la générosité de +solliciter ma grâce. Il l'obtint. J'étais si faible qu'on fut obligé de +me transporter de la prison dans mon lit, où je fus retenu pendant trois +mois par une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait point. +J'invoquais continuellement la mort et je m'obstinai longtemps à rejeter +tous les remèdes. Mais le Ciel, après m'avoir puni avec tant de rigueur +avait dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses châtiments. Il +m'éclaira de ses lumières, qui me firent rappeler des idées dignes de ma +naissance et de mon éducation. La tranquillité ayant commencé de +renaître un peu dans mon âme, ce changement fut suivi de près par ma +guérison. Je me livrai entièrement aux inspirations de l'honneur, et je +continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les vaisseaux de +France qui vont, une fois chaque année, dans cette partie de l'Amérique. +J'étais résolu de retourner dans ma patrie pour y réparer, par une vie +sage et réglée, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin de +faire transporter le corps de ma chère maîtresse dans un lieu honorable.</p> + +<p>Ce fut environ six semaines après mon rétablissement que, me promenant +seul, un jour sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires +de commerce amenaient au Nouvel Orléans. J'étais attentif au +débarquement de l'équipage. Je fus frappé d'une surprise extrême en +reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s'avançaient vers la ville. Ce +fidèle ami me remit de loin, malgré les changements que la tristesse +avait faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage +avait été le désir de me voir et de m'engager à retourner en France; +qu'ayant reçu la lettre que je lui avais écrite du Havre, il s'y était +rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais; qu'il +avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon départ et qu'il +serait parti sur le champ pour me suivre, s'il eût trouvé un vaisseau +prêt à faire voile; qu'il en avait cherché pendant plusieurs mois dans +divers ports et qu'en ayant enfin rencontré un, à Saint-Malo, qui levait +l'ancre pour la Martinique, il s'y était embarqué, dans l'espérance de +se procurer de là un passage facile au Nouvel Orléans; que, le vaisseau +malouin ayant été pris en chemin par des corsaires espagnols et conduit +dans une de leurs îles, il s'était échappé par adresse; et qu'après +diverses courses, il avait trouvé l'occasion du petit bâtiment qui +venait d'arriver pour se rendre heureusement près de moi.</p> + +<p>Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si généreux et +si constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le maître de tout ce +que je possédais. Je lui appris tout ce qui m'était arrivé depuis mon +départ de France, et pour lui causer une joie à laquelle il ne +s'attendait pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu'il avait +jetées autrefois dans mon cœur commençaient à produire des fruits dont +il allait être satisfait. Il me protesta qu'une si douce assurance le +dédommageait de toutes les fatigues de son voyage.</p> + +<p>Nous avons passé deux mois ensemble au Nouvel Orléans, pour attendre +l'arrivée des vaisseaux de France, et nous étant enfin mis en mer nous +prîmes terre, il y a quinze jours, au Havre-de-Grâce. J'écrivis à ma +famille en arrivant. J'ai appris, par la réponse de mon frère aîné, la +triste nouvelle de la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec trop +de raison, que mes égarements n'aient contribué. Le vent étant favorable +pour Calais, je me suis embarqué aussitôt, dans le dessein de me rendre +à quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, où +mon frère m'écrit qu'il doit attendre mon arrivée.</p> + +<p>FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.</p> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Manon Lescaut, by Abbé Prévost + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANON LESCAUT *** + +***** This file should be named 17983-h.htm or 17983-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/8/17983/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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