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+The Project Gutenberg EBook of Manon Lescaut, by Abbé Prévost
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Manon Lescaut
+
+Author: Abbé Prévost
+
+Release Date: March 14, 2006 [EBook #17983]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANON LESCAUT ***
+
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+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
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+
+
+
+
+Abbé Prévost
+MANON LESCAUT
+(1731)
+
+Table des matières
+
+AVIS DE L'AUTEUR
+PREMIERE PARTIE
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+
+
+AVIS DE L'AUTEUR
+
+DES
+
+Mémoires d'un Homme de Qualité
+
+
+Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes Mémoires les aventures du
+chevalier des Grieux, il m'a semblé que n'y ayant point un rapport
+nécessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction à les voir
+séparément. Un récit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps
+le fil de ma propre histoire. Tout éloigné que je suis de prétendre à la
+qualité d'écrivain exact, je n'ignore point qu'une narration doit être
+déchargée des circonstances qui la rendraient pesante et embarrassée.
+C'est le précepte d'Horace:
+
+ Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici
+ Pleraque differat, ac proesens in tempus omittat
+
+Il n'est pas même besoin d'une si grave autorité pour prouver une vérité
+si simple; car le bon sens est la première source de cette règle.
+
+Si le public a trouvé quelque chose d'agréable et d'intéressant dans
+l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins
+satisfait de cette addition. Il verra, dans la conduite de M. des
+Grieux, un exemple terrible de la force des passions. J'ai à peindre un
+jeune aveugle, qui refuse d'être heureux, pour se précipiter
+volontairement dans les dernières infortunes; qui, avec toutes les
+qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère, par choix, une
+vie obscure et vagabonde, à tous les avantages de la fortune et de la
+nature; qui prévoit ses malheurs, sans vouloir les éviter; qui les sent
+et qui en est accablé, sans profiter des remèdes qu'on lui offre sans
+cesse et qui peuvent à tous moments les finir; enfin un caractère
+ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons
+sentiments et d'actions mauvaises. Tel est le fond du tableau que je
+présente. Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de
+cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d'une lecture
+agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne puissent servir à
+l'instruction des moeurs; et c'est rendre, à mon avis, un service
+considérable au public, que de l'instruire en l'amusant.
+
+On ne peut réfléchir sur les préceptes de la morale, sans être étonné de
+les voir tout à la fois estimés et négligés; et l'on se demande la
+raison de cette bizarrerie du coeur humain, qui lui fait goûter des
+idées de bien et de perfection, dont il s'éloigne dans la pratique. Si
+les personnes d'un certain ordre d'esprit et de politesse veulent
+examiner quelle est la matière la plus commune de leurs conversations,
+ou même de leurs rêveries solitaires, il leur sera aisé de remarquer
+qu'elles tournent presque toujours sur quelques considérations morales.
+Les plus doux moments de leur vie sont ceux qu'ils passent, ou seuls, ou
+avec un ami, à s'entretenir à coeur ouvert des charmes de la vertu, des
+douceurs de l'amitié, des moyens d'arriver au bonheur des faiblesses de
+la nature qui nous en éloignent, et des remèdes qui peuvent les guérir
+Horace et Boileau marquent cet entretien comme un des plus beaux traits
+dont ils composent l'image d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il donc
+qu'on tombe si facilement de ces hautes spéculations et qu'on se
+retrouve sitôt au niveau du commun des hommes? Je suis trompé si la
+raison que je vais en apporter n'explique bien cette contradiction de
+nos idées et de notre conduite; c'est que, tous les préceptes de la
+morale n'étant que des principes vagues et généraux, il est très
+difficile d'en faire une application particulière au détail des moeurs
+et des actions: Mettons la chose dans un exemple. Les âmes bien nées
+sentent que la douceur et l'humanité sont des vertus aimables, et sont
+portées d'inclination à les pratiquer; mais sont-elles au moment de
+l'exercice, elles demeurent souvent suspendues. En est-ce réellement
+l'occasion? Sait-on bien qu'elle en doit être la mesure? Ne se
+trompe-t-on point sur l'objet? Cent difficultés arrêtent. On craint de
+devenir dupe en voulant être bien faisant et libéral; de passer pour
+faible en paraissant trop tendre et trop sensible; en un mot, d'excéder
+ou de ne pas remplir assez des devoirs qui sont renfermés d'une manière
+trop obscure dans les notions générales d'humanité et de douceur. Dans
+cette incertitude, il n'y a que l'expérience ou l'exemple qui puisse
+déterminer raisonnablement le penchant du coeur. Or l'expérience n'est
+point un avantage qu'il, soit libre à tout le monde de se donner; elle
+dépend des situations différentes où l'on se trouve placé par la
+fortune. Il ne reste donc que l'exemple qui puisse servir de règle à
+quantité de personnes dans l'exercice de la vertu. C'est précisément
+pour cette sorte de lecteurs que des ouvrages tels que celui-ci peuvent
+être d'une extrême utilité, du moins lorsqu'ils sont écrits par une
+personne d'honneur et de bon sens. Chaque fait qu'on y rapporte est un
+degré de lumière, une instruction qui supplée à l'expérience; chaque
+aventure est un modèle d'après lequel on peut se former; il n'y manque
+que d'être ajusté aux circonstances où l'on se trouve. L'ouvrage entier
+est un traité de morale, réduit agréablement en exercice.
+
+Un lecteur sévère s'offensera peut-être de me voir reprendre la plume, à
+mon âge, pour écrire des aventures de fortune et d'amour; mais, si la
+réflexion que je viens de faire est solide, elle me justifie; si elle
+est fausse, mon erreur sera mon excuse.
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je
+rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ
+six mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement
+de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait
+quelquefois à divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il
+m'était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m'avait prié
+d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la
+succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des
+prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin
+par Evreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le lendemain pour
+dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris,
+en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se
+précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une
+mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les
+chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de
+fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient
+qu'arriver. Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le
+tumulte; mais je tirai peu d'éclaircissement d'une populace curieuse,
+qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s'avançait
+toujours vers l'hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion.
+Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière, et le mousquet sur l'épaule,
+ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le
+priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien, monsieur me
+dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes
+compagnons, jusqu'au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour
+l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est, apparemment ce
+qui excite la curiosité de ces bons paysans. J'aurais passé après cette
+explication, si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille
+femme qui sortait de l'hôtellerie en joignant les mains, et criant que
+c'était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion.
+De quoi s'agit-il donc? lui dis-je. Ah! monsieur entrez, répondit-elle,
+et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le coeur! La
+curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai, à mon
+palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en
+effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui
+étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une
+dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en
+tout autre état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa
+tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si
+peu que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait
+néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour
+dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait
+pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment
+de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse
+bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et
+je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il
+ne put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de
+l'Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant général de Police.
+Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes
+actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle s'obstine
+à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la
+ménager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards
+pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses
+compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer qui pourrait vous
+instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce; il l'a suivie
+depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce
+soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où
+ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie
+profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était
+mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d'oeil, un homme
+qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se
+leva; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses
+mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté
+naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui
+dis-je, en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la
+curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît
+point faite pour le triste état où je la vois? Il me répondit
+honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle était sans se faire
+connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de
+demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables
+n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je
+l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de
+tous les hommes. J'ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté.
+Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont été inutiles; j'ai pris
+le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai
+avec elle; je passerai en Amérique. Mais ce qui est de la dernière
+inhumanité, ces lâches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne
+veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein était de les
+attaquer ouvertement, à quelques lieues de Paris. Je m'étais associé
+quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme
+considérable. Les traîtres m'ont laissé seul aux mains et sont partis
+avec mon argent. L'impossibilité de réussir par la force m'a fait mettre
+les armes bas. J'ai proposé aux archers de me permettre du moins de les
+suivre en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait
+consentir. Ils ont voulu être payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la
+liberté de parler à ma maîtresse. Ma bourse s'est épuisée en peu de
+temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me
+repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un
+instant, qu'ayant osé m'en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu
+l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour
+satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route
+à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à présent de
+monture.
+
+Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber
+quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus
+extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui
+dis-je, de me découvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous
+être utile à quelque chose, je m'offre volontiers à vous rendre service.
+Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l'espérance. Il faut
+que je me soumette à toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amérique.
+J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai écrit à un de mes amis
+qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Grâce. Je ne suis
+embarrassé que pour m'y conduire et pour procurer à cette pauvre
+créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa maîtresse, quelque
+soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre
+embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis
+fâché de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis
+d'or, sans que les gardes s'en aperçussent, car je jugeais bien que,
+s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus chèrement leurs
+secours. Il me vint même à l'esprit de faire marché avec eux pour
+obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa
+maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui
+en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce
+n'est pas, monsieur, répondit-il d'un air embarrassé, que nous refusions
+de le laisser parler à cette fille, mais il voudrait être sans cesse
+auprès d'elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu'il paye
+pour l'incommodité. Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous
+empêcher de la sentir. Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les
+lui donnai sur-le-champ: Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous
+échappe quelque friponnerie; car je vais laisser mon adresse à ce jeune
+homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le
+pouvoir de vous faire punir. Il m'en coûta six louis d'or. La bonne
+grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me
+remercia, achevèrent de me persuader qu'il était né quelque chose, et
+qu'il méritait ma libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant
+que de sortir. Elle me répondit avec une modestie si douce et si
+charmante, que je ne pus m'empêcher de faire, en sortant, mille
+réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes.
+
+Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de
+cette aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier
+tout à fait, jusqu'à ce que le hasard me fît renaître l'occasion d'en
+apprendre à fond toutes les circonstances. J'arrivais de Londres à
+Calais, avec le marquis de..., mon élève. Nous logeâmes, si je m'en
+souviens bien, au Lion d'Or, où quelques raisons nous obligèrent de
+passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'après-midi dans
+les rues, je crus apercevoir ce même jeune homme dont j'avais fait la
+rencontre à Pacy Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus
+pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un
+vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant,
+comme il avait la physionomie trop belle pour n'être pas reconnu
+facilement, je le remis aussitôt. Il faut, dis-je au marquis, que nous
+abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression,
+lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah! monsieur, s'écria-t-il en me
+baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon
+immortelle reconnaissance! Je lui demandai d'où il venait. Il me
+répondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu
+de l'Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en
+argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d'Or, où je suis logé. Je vous
+rejoindrai dans un moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience
+d'apprendre le détail de son infortune et les circonstances de son
+voyage d'Amérique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le
+laissât manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me
+raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si
+noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude,
+d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre, non
+seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes
+plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en me condamnant, vous ne
+pourrez pas vous empêcher de me plaindre.
+
+Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presque
+aussitôt après l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par conséquent,
+que rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis
+fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le
+jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc
+son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu'à la fin, rien qui ne soit de
+lui.
+
+J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens,
+où mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient
+envoyé. Je menais une vie si sage et si réglée, que mes maîtres me
+proposaient pour l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts
+extraordinaires pour mériter cet éloge, mais j'ai l'humeur naturellement
+douce et tranquille: je m'appliquais à l'étude par inclination, et l'on
+me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour
+le vice. Ma naissance, le succès de mes études et quelques agréments
+extérieurs m'avaient fait connaître et estimer de tous les honnêtes gens
+de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une approbation si
+générale, que Monsieur l'Évêque, qui y assistait, me proposa d'entrer
+dans l'état ecclésiastique, où je ne manquerais pas, disait-il, de
+m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes
+parents me destinaient. Ils me faisaient déjà porter la croix, avec le
+nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me préparais à
+retourner chez mon père, qui m'avait promis de m'envoyer bientôt à
+l'Académie. Mon seul regret, en quittant Amiens, était d'y laisser un
+ami avec lequel j'avais toujours été tendrement uni. Il était de
+quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés ensemble, mais
+le bien de sa maison étant des plus médiocres, il était obligé de
+prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer à Amiens après moi, pour y
+faire les études qui conviennent à cette profession. Il avait mille
+bonnes qualités. Vous le connaîtrez par les meilleures dans la suite de
+mon histoire, et surtout, par un zèle et une générosité en amitié qui
+surpassent les plus célèbres exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors
+suivi ses conseils, j'aurais toujours été sage et heureux. Si j'avais,
+du moins, profité de ses reproches dans le précipice où mes passions
+m'ont entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du naufrage de ma fortune
+et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses
+soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement
+récompensés par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait
+d'importunités.
+
+J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas! que ne le
+marquais-je un jour plus tôt! j'aurais porté chez mon père toute mon
+innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville,
+étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes
+arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où
+ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la
+curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt.
+Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour
+pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de
+conducteur s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle
+me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence
+des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je,
+dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai
+enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être
+excessivement timide et facile à déconcerter; mais loin d'être arrêté
+alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon coeur.
+Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses
+sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et
+si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
+ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse.
+L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans
+mon coeur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes
+désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes
+sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était
+malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son
+penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la
+suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention
+de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon
+éloquence scolastique purent me suggérer Elle n'affecta ni rigueur ni
+dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait
+que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était apparemment
+la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter La
+douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces
+paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma
+perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je
+l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur
+la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour
+la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse.
+Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors
+tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer; mais on ne ferait pas une
+divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai
+mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point
+trompeur à mon âge; elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la
+pouvoir mettre en liberté, elle croirait m'être redevable de quelque
+chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout
+entreprendre, mais, n'ayant point assez d'expérience pour imaginer tout
+d'un coup les moyens de la servir je m'en tenais à cette assurance
+générale, qui ne pouvait être d'un grand secours pour elle et pour moi.
+Son vieil Argus étant venu nous rejoindre, mes espérances allaient
+échouer si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du
+mien. Je fus surpris, à l'arrivée de son conducteur qu'elle m'appelât
+son cousin et que, sans paraître déconcertée le moins du monde, elle me
+dît que, puisqu'elle était assez heureuse pour me rencontrer à Amiens,
+elle remettait au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se
+procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens
+de cette ruse. Je lui proposai de se loger dans une hôtellerie, dont le
+maître, qui s'était établi à Amiens, après avoir été longtemps cocher de
+mon père, était dévoué entièrement à mes ordres. Je l'y conduisis
+moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer et
+que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait
+sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il
+était demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour
+à ma belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me défis de lui
+par une commission dont je le priai de se charger Ainsi j'eus le
+plaisir, en arrivant à l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon
+coeur. Je reconnus bientôt que j'étais moins enfant que je ne le
+croyais. Mon coeur s'ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je
+n'avais jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes
+veines. J'étais dans une espèce de transport, qui m'ôta pour quelque
+temps, la liberté de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux.
+Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait,
+parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir
+qu'elle n'était pas moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me
+trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa
+liberté. Elle voulut savoir qui j'étais, et cette connaissance augmenta
+son affection, parce qu'étant d'une naissance commune, elle se trouva
+flattée d'avoir fait la conquête d'un amant tel que moi. Nous nous
+entretînmes des moyens d'être l'un à l'autre. Après, quantité de
+réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voie que celle de la fuite.
+Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui était un homme à
+ménager quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferais
+préparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de
+grand matin à l'auberge avant qu'il fût éveillé; que nous nous
+déroberions secrètement, et que nous irions droit à Paris, où nous nous
+ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquante écus, qui étaient
+le fruit de mes petites épargnes; elle en avait à peu près le double.
+Nous nous imaginâmes, comme des enfants sans expérience, que cette somme
+ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas moins sur le succès de nos
+autres mesures.
+
+Après avoir soupé avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais
+ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangements
+furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le
+lendemain chez mon père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n'eus
+donc nulle peine à faire transporter ma malle, et à faire tenir une
+chaise prête pour cinq heures du matin, qui étaient le temps où les
+portes de la ville devaient être ouvertes; mais je trouvai un obstacle
+dont je ne me défiais point, et qui faillit de rompre entièrement mon
+dessein.
+
+Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans plus que moi, était un
+garçon d'un sens mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'aimait avec une
+tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que
+Mademoiselle Manon, mon empressement à la conduire, et le soin que
+j'avais eu de me défaire de lui en l'éloignant, lui firent naître
+quelques soupçons de mon amour Il n'avait osé revenir à l'auberge, où il
+m'avait laissé, de peur de m'offenser par son retour; mais il était allé
+m'attendre à mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fût dix
+heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'aperçut facilement de la
+contrainte qu'elle me causait. Je suis sûr me dit-il sans déguisement,
+que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois à
+votre air. Je lui répondis assez brusquement que je n'étais pas obligé
+de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous
+m'avez toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de
+confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui
+découvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui
+fis l'entière confidence de ma passion. Il la reçut avec une apparence
+de mécontentement qui me fit frémir. Je me repentis surtout de
+l'indiscrétion avec laquelle je lui avais découvert le dessein de ma
+fuite. Il me dit qu'il était trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y
+opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me représenter d'abord tout
+ce qu'il croyait capable de m'en détourner mais que, si je ne renonçais
+pas ensuite à cette misérable résolution, il avertirait des personnes
+qui pourraient l'arrêter à coup sûr Il me tint là-dessus un discours
+sérieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la
+menace de me dénoncer si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec
+plus de sagesse et de raison. J'étais au désespoir de m'être trahi si
+mal à propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert extrêmement l'esprit
+depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas
+découvert que mon dessein devait s'exécuter le lendemain, et je résolus
+de le tromper à la faveur d'une équivoque: Tiberge, lui dis-je, j'ai cru
+jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par
+cette confidence, il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé,
+mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise à
+former au hasard. Venez me prendre demain à neuf heures, je vous ferai
+voir s'il se peut, ma maîtresse, et vous jugerez si elle mérite que je
+fasse cette démarche pour elle. Il me laissa seul, après mille
+protestations d'amitié. J'employai la nuit à mettre ordre à mes
+affaires, et m'étant rendu à l'hôtellerie de Mademoiselle Manon vers la
+pointe du jour je la trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre,
+qui donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aperçu, elle vint m'ouvrir
+elle-même. Nous sortîmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre équipage
+que son linge, dont je me chargeai moi-même. La chaise était en état de
+partir; nous nous éloignâmes aussitôt de la ville. Je rapporterai, dans
+la suite, quelle fut la conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperçut que je
+l'avais trompé. Son zèle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez à
+quel excès il le porta, et combien je devrais verser de larmes en
+songeant quelle en atoujours été la récompense.
+
+Nous nous hâtâmes tellement d'avancer que nous arrivâmes à Saint-Denis
+avant la nuit. J'avais couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne
+nous avait guère permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux;
+mais lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c'est-à-dire presque en
+sûreté, nous prîmes le temps de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé
+depuis notre départ d'Amiens. Quelque passionné que je fusse pour Manon,
+elle sut me persuader qu'elle ne l'était pas moins pour moi. Nous étions
+si peu réservés dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience
+d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes nous
+regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils étaient surpris de
+voir deux enfants de notre âge, qui paraissaient s'aimer jusqu'à la
+fureur. Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis; nous
+fraudâmes les droits de l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y
+avoir fait réflexion. Il est sûr que, du naturel tendre et constant dont
+je suis, j'étais heureux pour toute ma vie, si Manon m'eût été fidèle.
+Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités
+aimables. Son esprit, son coeur sa douceur et sa beauté formaient une
+chaîne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur à
+n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon désespoir a pu
+faire ma félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes,
+par cette même constance dont je devais attendre le plus doux de tous
+les sorts, et les plus parfaites récompenses de l'amour.
+
+Nous prîmes un appartement meublé à Paris. Ce fut dans la rue V... et,
+pour mon malheur auprès de la maison de M. de B..., célèbre fermier
+général. Trois semaines se passèrent, pendant lesquelles j'avais été si
+rempli de ma passion que j'avais peu songé à ma famille et au chagrin
+que mon père avait dû ressentir de mon absence. Cependant, comme la
+débauche n'avait nulle part à ma conduite, et que Manon se comportait
+aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillité où nous vivions servit à
+me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir. Je résolus de me
+réconcilier, s'il était possible, avec mon père. Ma maîtresse était si
+aimable que je ne doutai point qu'elle ne pût lui plaire, si je trouvais
+moyen de lui faire connaître sa sagesse et son mérite: en un mot, je me
+flattai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser ayant été désabusé de
+l'espérance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce
+projet à Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et
+du devoir celui de la nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque
+chose, car nos fonds étaient extrêmement altérés, et je commençais à
+revenir de l'opinion qu'ils étaient inépuisables. Manon reçut froidement
+cette proposition. Cependant, les difficultés qu'elle y opposa n'étant
+prises que de sa tendresse même et de la crainte de me perdre, si mon
+père n'entrait point dans notre dessein après avoir connu le lieu de
+notre retraite, je n'eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu'on se
+préparait à me porter. À l'objection de la nécessité, elle répondit
+qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle
+trouverait, après cela, des ressources dans l'affection de quelques
+parents à qui elle écrirait en province. Elle adoucit son refus par des
+caresses si tendres et si passionnées, que moi, qui ne vivais que dans
+elle, et qui n'avais pas la moindre défiance de son coeur, j'applaudis à
+toutes ses réponses et à toutes ses résolutions. Je lui avais laissé la
+disposition de notre bourse, et le soin de payer notre dépense
+ordinaire. Je m'aperçus, peu après, que notre table était mieux servie,
+et qu'elle s'était donné quelques ajustements d'un prix considérable.
+Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester à peine douze ou quinze
+pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette augmentation apparente
+de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'être sans embarras. Ne vous
+ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je
+l'aimais avec trop de simplicité pour m'alarmer facilement.
+
+Un jour que j'étais sorti l'après-midi, et que je l'avais avertie que je
+serais dehors plus longtemps qu'à l'ordinaire, je fus étonné qu'à mon
+retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous
+n'étions servis que par une petite bonne qui était à peu près de notre
+âge. Étant venue m'ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tardé si
+longtemps. Elle me répondit, d'un air embarrassé, qu'elle ne m'avait
+point entendu frapper Je n'avais frappé qu'une fois; je lui dis: mais,
+si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc venue m'ouvrir?
+Cette question la déconcerta si fort, que, n'ayant point assez de
+présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en m'assurant
+que ce n'était point sa faute, et que madame lui avait défendu d'ouvrir
+la porte jusqu'à ce que M. de B... fût sorti par l'autre escalier qui
+répondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force
+d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prétexte
+d'une affaire, et j'ordonnai à cet enfant de dire à sa maîtresse que je
+retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaître qu'elle
+m'eût parlé de M. de B...
+
+Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant
+l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient.
+J'entrai dans le premier café et m'y étant assis près d'une table,
+j'appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait
+dans mon coeur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je
+voulais le considérer comme une illusion, et je fus prêt deux ou trois
+fois de retourner au logis, sans marquer que j'y eusse fait attention.
+Il me paraissait si impossible que Manon m'eût trahi, que je craignais
+de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais, cela était sûr; je
+ne lui avais pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avais reçu
+d'elle; pourquoi l'aurais-je accusée d'être moins sincère et moins
+constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y
+avait que trois heures qu'elle m'avait accablé de ses plus tendres
+caresses et qu'elle avait reçu les miennes avec transport; je ne
+connaissais pas mieux mon coeur que le sien. Non, non, repris-je, il
+n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne
+vis que pour elle. Elle sait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas là
+un sujet de me haïr.
+
+Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de
+l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me
+semblaient surpasser nos richesses présentes. Cela paraissait sentir les
+libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait
+marquée pour des ressources qui m'étaient inconnues! J'avais peine à
+donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon coeur le
+souhaitait. D'un autre côté, je ne l'avais presque pas perdue de vue
+depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades,
+divertissements, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre; mon
+Dieu! un instant de séparation nous aurait trop affligés. Il fallait
+nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts
+d'inquiétude sans cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul
+moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi. A la fin, je crus
+avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M. de B..., dis-je en
+moi-même, est un homme qui fait de grosses affaires, et qui a de grandes
+relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui
+faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui; il est
+venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un
+jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en
+aurait-elle parlé si j'étais rentré à l'ordinaire, au lieu de venir ici
+m'affliger; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en
+parlerai moi-même.
+
+Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de
+diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis.
+J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien.
+J'étais tenté d'abord de lui découvrir mes conjectures, que je regardais
+plus que jamais comme certaines; je me retins, dans l'espérance qu'il
+lui arriverait peut-être de me prévenir en m'apprenant tout ce qui
+s'était passé. On nous servit à souper. Je me mis à table d'un air fort
+gai; mais à la lumière de la chandelle qui était entre elle et moi, je
+crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma
+chère maîtresse. Cette pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses
+regards s'attachaient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avaient
+accoutumé. Je ne pouvais démêler si c'était de l'amour ou de la
+compassion, quoiqu'il me parût que c'était un sentiment doux et
+languissant. Je la regardai avec la même attention; et peut-être
+n'avait-elle pas moins de peine à juger de la situation de mon coeur par
+mes regards. Nous ne pensions ni à parler, ni à manger. Enfin, je vis
+tomber des larmes de ses beaux yeux: perfides larmes! Ah Dieux!
+m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon; vous êtes affligée jusqu'à
+pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me
+répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude. Je me
+levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de
+l'amour, de me découvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-même en
+essuyant les siens; j'étais plus mort que vif. Un barbare aurait été
+attendri des témoignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps
+que j'étais ainsi tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs
+personnes qui montaient l'escalier. On frappa doucement à la porte.
+Manon me donna un baiser et s'échappant de mes bras, elle entra
+rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussitôt sur elle. Je me
+figurai qu'étant un peu en désordre, elle voulait se cacher aux yeux des
+étrangers qui avaient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même. A peine
+avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus
+pour les laquais de mon père. Ils ne me firent point de violence; mais
+deux d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisième visita mes
+poches, dont il tira un petit couteau qui était le seul fer que j'eusse
+sur moi. Ils me demandèrent pardon de la nécessité où ils étaient de me
+manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par
+l'ordre de mon père, et que mon frère aîné m'attendait en bas dans un
+carrosse. J'étais si troublé, que je me laissai conduire sans résister
+et sans répondre. Mon frère était effectivement à m'attendre. On me mit
+dans le carrosse, auprès de lui, et le cocher, qui avait ses ordres,
+nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère m'embrassa
+tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir
+dont j'avais besoin, pour rêver à mon infortune.
+
+J'y trouvai d'abord tant d'obscurité que je ne voyais pas de jour à la
+moindre conjecture. J'étais trahi cruellement. Mais par qui? Tiberge fut
+le premier qui me vint à l'esprit. Traître! disais-je, c'est fait de ta
+vie si mes soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il
+ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par conséquent,
+l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon coeur n'osait se
+rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue
+comme accablée, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donné en se
+retirant, me paraissaient bien une énigme; mais je me sentais porté à
+l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et dans le
+temps que je me désespérais de l'accident qui m'arrachait à elle,
+j'avais la crédulité de m'imaginer qu'elle était encore plus à plaindre
+que moi. Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avais
+été aperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de
+connaissance, qui en avaient donné avis à mon père. Cette pensée me
+consola. Je comptais d'en être quitte pour des reproches ou pour
+quelques mauvais traitements, qu'il me faudrait essuyer de l'autorité
+paternelle. Je résolus de les souffrir avec patience, et de promettre
+tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter l'occasion de
+retourner plus promptement à Paris, et d'aller rendre la vie et la joie
+à ma chère Manon.
+
+Nous arrivâmes, en peu de temps, à Saint-Denis. Mon frère, surpris de
+mon silence, s'imagina que c'était un effet de ma crainte. Il entreprit
+de me consoler en m'assurant que je n'avais rien à redouter de la
+sévérité de mon père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement
+dans le devoir et à mériter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit
+passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les
+trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut
+de me voir dans la même hôtellerie où je m'étais arrêté avec Manon, en
+venant d'Amiens à Paris. L'hôte et les domestiques me reconnurent, et
+devinèrent en même temps la vérité de mon histoire. J'entendis dire à
+l'hôte: Ah! c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six semaines,
+avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle était
+charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient! Pardi, c'est
+dommage qu'on les ait séparés. Je feignais de ne rien entendre, et je me
+laissais voir le moins qu'il m'était possible. Mon frère avait, à
+Saint-Denis, une chaise à deux, dans laquelle nous partîmes de grand
+matin, et nous arrivâmes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon père
+avant moi, pour le prévenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle
+douceur je m'étais laissé conduire, de sorte que j'en fus reçu moins
+durement que je ne m'y étais attendu. Il se contenta de me faire
+quelques reproches généraux sur la faute que j'avais commise en
+m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il
+me dit que j'avais bien mérité ce qui venait de m'arriver, en me livrant
+à une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence, mais
+qu'il espérait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne
+pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes idées. Je
+remerciai mon père de la bonté qu'il avait de me pardonner, et je lui
+promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je
+triomphais au fond du coeur, car de la manière dont les choses
+s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la liberté de me
+dérober de la maison, même avant la fin de la nuit.
+
+On se mit à table pour souper; on me railla sur ma conquête d'Amiens, et
+sur ma fuite avec cette fidèle maîtresse. Je reçus les coups de bonne
+grâce. J'étais même charmé qu'il me fût permis de m'entretenir de ce qui
+m'occupait continuellement l'esprit. Mais, quelques mots lâchés par mon
+père me firent prêter l'oreille avec la dernière attention: il parla de
+perfidie et de service intéressé, rendu par Monsieur B... Je demeurai
+interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de
+s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon frère, pour lui demander
+s'il ne m'avait pas raconté toute l'histoire. Mon frère lui répondit que
+je lui avais paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru que
+j'eusse besoin de ce remède pour me guérir de ma folie. Je remarquai que
+mon père balançait s'il achèverait de s'expliquer Je l'en suppliai si
+instamment, qu'il me satisfit, ou plutôt, qu'il m'assassina cruellement
+par le plus terrible de tous les récits.
+
+Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicité de croire que
+je fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis hardiment que j'en étais si
+sûr que rien ne pouvait m'en donner la moindre défiance. Ha! ha! ha!
+s'écria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une
+jolie dupe, et j'aime à te voir dans ces sentiments-là. C'est grand
+dommage, mon pauvre Chevalier de te faire entrer dans l'Ordre de Malte,
+puisque tu as tant de disposition à faire un mari patient et commode. Il
+ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il appelait ma sottise
+et ma crédulité. Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua
+de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis
+mon départ d'Amiens, Manon m'avait aimé environ douze jours: car
+ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous
+sommes au 29 du présent; il y en a onze que Monsieur B... m'a écrit; je
+suppose qu'il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance
+avec ta maîtresse; ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu'il
+y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu
+plus ou moins. Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent. J'écoutais
+tout avec un saisissement de coeur auquel j'appréhendais de ne pouvoir
+résister jusqu'à la fin de cette triste comédie. Tu sauras donc, reprit
+mon père, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagné le coeur de ta
+princesse, car il se moque de moi, de prétendre me persuader que c'est
+par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever.
+C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas
+connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles! Il a su d'elle que
+tu es mon fils, et pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le
+lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais, en me faisant entendre
+qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me
+faciliter les moyens de te saisir au collet, et c'est par sa direction
+et celle de ta maîtresse même que ton frère a trouvé le moment de te
+prendre sans vert. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe.
+Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier; mais tu ne sais pas
+conserver tes conquêtes.
+
+Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque
+mot m'avait percé le coeur Je me levai de table, et je n'avais pas fait
+quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans
+sentiment et sans connaissance. On me les rappela par se prompts
+secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la
+bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus
+touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec
+toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans
+l'entendre. Je me jetai à ses genoux, je le conjurai, en joignant les
+mains, de me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B... Non,
+disais-je, il n'a pas gagné le coeur de Manon, il lui a fait violence;
+il l'a séduite par un charme ou par un poison; il l'a peut-être forcée
+brutalement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas bien? Il l'aura menacée, le
+poignard à la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il
+pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse! Ô dieux! dieux!
+serait-il possible que Manon m'eût trahi, et qu'elle eût cessé de
+m'aimer!
+
+Comme je parlais toujours de retourner promptement à Paris, et que je me
+levais même à tous moments pour cela, mon père vit bien que, dans le
+transport où j'étais, rien ne serait capable de m'arrêter il me
+conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques avec moi
+pour me garder à vue. Je ne me possédais point. J'aurais donné mille
+vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que,
+m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait pas aisément de
+sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres, ne
+voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai
+doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, à
+faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je
+les pressai, je les caressai, je les menaçai; mais cette tentative fut
+encore inutile.
+
+Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir, et je me jetai
+sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la
+nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture
+qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut
+la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il
+m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par
+respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent, pendant lesquels
+je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuait
+toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens
+et m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que je ne
+l'estimais plus; comment aurais-je estimé la plus volage et la plus
+perfide de toutes les créatures? Mais son image, ses traits charmants
+que je portais au fond du coeur, y subsistaient toujours. Je le sentais
+bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais même, après tant de honte
+et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier
+l'ingrate Manon.
+
+Mon père était surpris de me voir toujours si fortement touché. Il me
+connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa
+trahison ne me la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venait
+moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les
+femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa
+tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me
+dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'à présent, de te faire porter la croix de
+Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce
+côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une
+qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses là-dessus. Je
+lui répondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et
+qu'après le malheur qui venait de m'arriver je les détestais toutes
+également. Je t'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui
+ressemblera à Manon, et qui sera plus fidèle. Ah! si vous avez quelque
+bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr,
+mon cher père, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une
+si noire et si cruelle lâcheté. C'est le perfide B... qui nous trompe,
+vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère, si
+vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes un enfant,
+repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point,
+après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré
+à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter si vous
+êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop
+clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me
+faisait prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas! repris-je, après
+un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux
+objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en
+versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant.
+Ma crédulité ne leur coûtait guère à tromper. Mais je sais bien ce que
+j'ai à faire pour me venger. Mon père voulut savoir quel était mon
+dessein. J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à la maison de
+B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement
+fit rire mon père et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement
+dans ma prison.
+
+J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de
+changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une
+alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de
+désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit.
+Tantôt je ne considérais en elle que la plus aimable de toutes les
+filles, et je languissais du désir de la revoir; tantôt je n'y
+apercevais qu'une lâche et perfide maîtresse, et je faisais mille
+serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres,
+qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous
+mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un goût
+infini pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la
+suite. Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la
+clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient
+paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième
+livre de L'Énéide; je le destine à voir le jour et je me flatte que le
+public en sera satisfait. Hélas! disais-je en le faisant, c'était un
+coeur tel que le mien qu'il fallait à la fidèle Didon.
+
+Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport
+avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son
+affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une
+simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens
+qui sont à peu près du même âge. Je le trouvai si changé et si formé,
+depuis cinq ou six mois que j'avais passés sans le voir, que sa figure
+et le ton de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en
+conseiller sage, plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où
+j'étais tombé. Il me félicita de ma guérison, qu'il croyait avancée;
+enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir
+les yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai avec étonnement. Il
+s'en aperçut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne
+soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux
+examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupté, mais le
+Ciel m'avait donné, en même temps, du goût pour la vertu. Je me suis
+servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je
+n'ai pas tardé longtemps à découvrir leurs différences. Le secours du
+Ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris
+auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient,
+ajouta-t-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est
+uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence
+de votre coeur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne
+puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter
+du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a causé
+tant de douleur, que je n'ai pas goûté, depuis, un seul moment de
+satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. Il me
+raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais
+parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre; mais
+qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été
+impossible de me joindre; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une
+demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serais
+arrêté à Paris, il y avait passé six semaines à me chercher inutilement;
+qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me
+trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la Comédie;
+qu'elle y était dans une parure si éclatante qu'il s'était imaginé
+qu'elle devait cette fortune à un nouvel amant; qu'il avait suivi son
+carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique
+qu'elle était entretenue par les libéralités de Monsieur B... Je ne
+m'arrêtai point là, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour
+apprendre d'elle-même ce que vous étiez devenu; elle me quitta
+brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de
+revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre
+aventure et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai
+pas voulu vous voir, sans être assuré de vous trouver plus tranquille.
+
+Vous avez donc vu Manon, lui répondis-je en soupirant. Hélas! vous êtes
+plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. Il me fit
+des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour
+elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur
+mes inclinations, qu'il me fit naître dès cette première visite, une
+forte envie de renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour
+entrer dans l'état ecclésiastique.
+
+Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne
+m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'Évêque
+d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et les présages heureux
+qu'il avait formés en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti.
+La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage
+et chrétienne, disais-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion,
+qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour.
+Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez
+que mon coeur ne désirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu
+d'inquiétudes que de désirs. Je formai là-dessus, d'avance, un système
+de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée,
+avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une
+bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux
+et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais
+un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui
+m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma
+curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des
+hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne
+seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait
+extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement,
+je sentais que mon coeur attendit encore quelque chose, et que, pour
+n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait
+être avec Manon.
+
+Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans
+le dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occasion d'en faire
+l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser
+ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque
+manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réserverait que le
+droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui
+tendaient moins à me dégoûter de mon projet, qu'à me le faire embrasser
+avec connaissance. Le renouvellement de l'année scolastique approchait.
+Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de
+Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour
+commencer les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du
+diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un bénéfice considérable avant
+notre départ.
+
+Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion, ne fit aucune
+difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit
+ecclésiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des
+Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant
+d'application, que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois.
+J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du
+jour. Ma réputation eut tant d'éclat, qu'on me félicitait déjà sur les
+dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicité,
+mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas
+plus négligée; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge
+était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu
+plusieurs fois répandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il
+nommait ma conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à
+changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'étonnement; une passion les
+fait naître, une autre passion peut les détruire; mais quand je pense à
+la sainteté de celles qui m'avaient conduit à Saint-Sulpice et à la joie
+intérieure que le Ciel m'y faisait goûter en les exécutant, je suis
+effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai
+que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle
+des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se
+trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable
+de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me
+croyais absolument délivré des faiblesses de l'amour. Il me semblait que
+j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart
+d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans
+excepter ceux qui m'auraient été offerts par Manon. Cependant, un
+instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut
+d'autant plus irréparable que, me trouvant tout d'un coup au même degré
+de profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux désordres où je tombai me
+portèrent bien plus loin vers le fond de l'abîme.
+
+J'avais passé près d'un an à Paris, sans m'informer des affaires de
+Manon. Il m'en avait d'abord coûté beaucoup pour me faire cette
+violence; mais les conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres
+réflexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois
+s'étaient écoulés si tranquillement que je me croyais sur le point
+d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le temps
+arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'École de
+Théologie. Je fis prier plusieurs personnes de considération de
+m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les
+quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne
+le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de
+curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais
+pu démêler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre intérêt à un
+nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres
+dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu
+de peine à me remettre.
+
+Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a,
+dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont
+cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de
+gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint
+m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir
+J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante!
+j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que
+je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses
+charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin,
+si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut
+un enchantement.
+
+Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le
+dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec
+tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque
+temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit
+la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un
+ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine;
+mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour
+elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans
+sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait
+beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans
+lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait
+être exprimé.
+
+Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant
+l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je
+n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier
+douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me répéta, en
+pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa
+perfidie. Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore. Je prétends
+mourir répondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il
+est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle! repris-je en
+versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir.
+Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier; car
+mon coeur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces
+derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser.
+Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les
+noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y
+répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la
+situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je
+sentais renaître! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive
+lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée: on se croit
+transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur
+secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les
+environs.
+
+Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les
+miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne
+m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour.
+Il vous était bien facile de tromper un coeur dont vous étiez la
+souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à
+vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres
+et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe
+que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté.
+Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène
+aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus
+charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai
+souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.
+
+Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle
+s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments,
+qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon! lui dis-je,
+avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es
+trop adorable pour une créature. Je me sens le coeur emporté par une
+délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice
+est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je
+le prévois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux; mais de quelles
+pertes ne serai-je pas consolé par ton amour! Les faveurs de la fortune
+ne me touchent point; la gloire me paraît une fumée; tous mes projets de
+vie ecclésiastique étaient de folles imaginations; enfin tous les biens
+différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables,
+puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon coeur contre un seul
+de tes regards.
+
+En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus
+être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B... Elle
+m'apprit que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour
+elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire
+en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionné aux
+faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de
+tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire
+vivre commodément; qu'il l'avait éblouie par de si magnifiques
+promesses, qu'elle s'était laissé ébranler par degrés; que je devais
+juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé
+voir des témoignages, la veille de notre séparation; que, malgré
+l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais
+goûté de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait
+point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de
+mes manières, mais parce qu'au milieu même des plaisirs qu'il lui
+procurait sans cesse, elle portait, au fond du coeur le souvenir de mon
+amour et le remords de son infidélité. Elle me parla de Tiberge et de la
+confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans le
+coeur ajouta-t-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos,
+sans pouvoir soutenir un moment sa présence. Elle continua de me
+raconter par quels moyens elle avait été instruite de mon séjour à
+Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne.
+Elle m'assura qu'elle avait été si agitée, pendant la dispute, qu'elle
+avait eu beaucoup de peine, non seulement à retenir ses larmes, mais ses
+gémissements mêmes et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le
+point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la
+dernière, pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement
+de son coeur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au
+séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas
+disposé à lui pardonner.
+
+Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas
+touché? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour
+Manon tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel
+ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit
+qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous
+arranger dans un lieu plus sûr. Je consentis à toutes ses volontés sans
+réplique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de
+la rue. Je m'échappai un moment après, sans être aperçu du portier. Je
+montai avec elle. Nous passâmes à la friperie. Je repris les galons et
+l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais sans un sou; et dans la
+crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-Sulpice,
+elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre pour y
+prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs, était médiocre, et elle assez
+riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait
+abandonner. Nous conférâmes, chez le fripier même, sur le parti que nous
+allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me
+faisait de B..., elle résolut de ne pas garder avec lui le moindre
+ménagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont à
+lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et près de soixante
+mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné
+nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans
+crainte à Paris, en prenant une maison commode où nous vivrons
+heureusement. Je lui représentai que, s'il n'y avait point de péril pour
+elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tôt ou
+tard d'être reconnu, et qui serais continuellement exposé au malheur que
+j'avais déjà essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à
+quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point
+de hasards, que je ne méprisasse pour lui plaire; cependant, nous
+trouvâmes un tempérament raisonnable, qui fut de louer une maison dans
+quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la
+ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes
+Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur-le-champ chez
+elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Tuileries. Elle
+revint une heure après, dans un carrosse de louage, avec une fille qui
+la servait, et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait de
+précieux était renfermé.
+
+Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit
+à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du
+moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de
+notre goût.
+
+Mon bonheur me parut d'abord établi d'une manière inébranlable. Manon
+était la douceur et la complaisance même. Elle avait pour moi des
+attentions si délicates, que je me crus trop parfaitement dédommagé de
+toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu
+d'expérience, nous raisonnâmes sur la solidité de notre fortune.
+Soixante mille francs, qui faisaient le fond de nos richesses, n'étaient
+pas une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une longue vie.
+Nous n'étions pas disposés d'ailleurs à resserrer trop notre dépense. La
+première vertu de Manon, non plus que la mienne, n'était pas l'économie.
+Voici le plan que je me proposai: Soixante mille francs, lui dis-je,
+peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus nous suffiront
+chaque année, si nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mènerons
+une vie honnête, mais simple. Notre unique dépense sera pour l'entretien
+d'un carrosse, et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez
+l'Opéra: nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous
+bornerons tellement que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il
+est impossible que, dans l'espace de dix ans, il n'arrive point de
+changement dans ma famille; mon père est âgé, il peut mourir. Je me
+trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres
+craintes.
+
+Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie, si nous
+eussions été assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos
+résolutions ne durèrent guère plus d'un mois. Manon était passionnée
+pour le plaisir; je l'étais pour elle. Il nous naissait, à tous moments,
+de nouvelles occasions de dépense; et loin de regretter les sommes
+qu'elle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui
+procurer tout ce que je croyais propre à lui plaire. Notre demeure de
+Chaillot commença même à lui devenir à charge. L'hiver approchait; tout
+le monde retournait à la ville, et la campagne devenait déserte. Elle me
+proposa de reprendre une maison à Paris. Je n'y consentis point; mais,
+pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y
+louer un appartement meublé, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il
+nous arriverait de quitter trop tard l'assemblée où nous allions
+plusieurs fois la semaine, car l'incommodité de revenir si tard à
+Chaillot était le prétexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter.
+Nous nous donnâmes ainsi deux logements, l'un à la ville, et l'autre à
+la campagne. Ce changement mit bientôt le dernier désordre dans nos
+affaires, en faisant naître deux aventures qui causèrent notre ruine.
+
+Manon avait un frère, qui était garde du corps. Il se trouva
+malheureusement logé, à Paris, dans la même rue que nous. Il reconnut sa
+soeur, en la voyant le matin à sa fenêtre. Il accourut aussitôt chez
+nous. C'était un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans
+notre chambre en jurant horriblement, et comme il savait une partie des
+aventures de sa soeur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'étais
+sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un bonheur pour lui ou
+pour moi, qui n'étais rien moins que disposé à souffrir une insulte. Je
+ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fit
+juger qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me
+raconta la scène fâcheuse qu'elle venait d'essuyer et les menaces
+brutales de son frère. J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru
+sur-le-champ à la vengeance si elle ne m'eût arrêté par ses larmes.
+Pendant que je m'entretenais avec elle de cette aventure, le garde du
+corps rentra dans la chambre où nous étions, sans s'être fait annoncer.
+Je ne l'aurais pas reçu aussi civilement que je fis si je l'eusse connu;
+mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le temps de dire à Manon
+qu'il venait lui faire des excuses de son comportement; qu'il l'avait
+crue dans le désordre, et que cette opinion avait allumé sa colère; mais
+que, s'étant informé qui j'étais, d'un de nos domestiques, il avait
+appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient désirer
+de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venait d'un
+de mes laquais, eût quelque chose de bizarre et de choquant, je reçus
+son compliment avec honnêteté. Je crus faire plaisir à Manon. Elle
+paraissait charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retînmes à
+dîner. Il se rendit, en peu de moments, si familier que nous ayant
+entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous
+tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce
+fut une prise de possession, car il s'accoutuma bientôt à nous voir avec
+tant de plaisir qu'il fit sa maison de la nôtre et qu'il se rendit le
+maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait
+son frère, et sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le
+pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot, et de les y
+traiter à nos dépens. Il se fit habiller magnifiquement à nos frais. Il
+nous engagea même à payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur
+cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'à feindre de ne pas
+m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps, des sommes
+considérables. Il est vrai, qu'étant grand joueur il avait la fidélité
+de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait; mais la
+nôtre était trop médiocre pour fournir longtemps à des dépenses si peu
+modérées. J'étais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour
+nous délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna
+cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.
+
+Nous étions demeurés un jour à Paris, pour y coucher comme il nous
+arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule à Chaillot dans
+ces occasions, vint m'avertir, le matin, que le feu avait pris, pendant
+la nuit, dans ma maison, et qu'on avait eu beaucoup de difficulté à
+l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque
+dommage; elle me répondit qu'il y avait eu une si grande confusion,
+causée par la multitude d'étrangers qui étaient venus au secours,
+qu'elle ne pouvait être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent,
+qui était renfermé dans une petite caisse. Je me rendis promptement à
+Chaillot. Diligence inutile; la caisse avait déjà disparu. J'éprouvai
+alors qu'on peut aimer l'argent sans être avare. Cette perte me pénétra
+d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout
+d'un coup à quels nouveaux malheurs j'allais me trouver exposé;
+l'indigence était le moindre. Je connaissais Manon; je n'avais déjà que
+trop éprouvé que, quelque fidèle et quelque attachée qu'elle me fût dans
+la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la misère.
+Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier: Je
+la perdrai, m'écriai-je. Malheureux Chevalier tu vas donc perdre encore
+tout ce que tu aimes! Cette pensée me jeta dans un trouble si affreux,
+que je balançai, pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de
+finir tous mes maux par la mort. Cependant, je conservai assez de
+présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait
+nulle ressource. Le Ciel me fit naître une idée, qui arrêta mon
+désespoir. Je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre
+perte à Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je
+pourrais fournir assez honnêtement à son entretien pour l'empêcher de
+sentir la nécessité. J'ai compté, disais-je pour me consoler que vingt
+mille écus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que les dix ans
+soient écoulés, et que nul des changements que j'espérais ne soit arrivé
+dans ma famille. Quel parti prendrais-je? Je ne le sais pas trop bien,
+mais, ce que je ferais alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui?
+Combien de personnes vivent à Paris, qui n'ont ni mon esprit, ni mes
+qualités naturelles, et qui doivent néanmoins leur entretien à leurs
+talents, tels qu'ils les ont! La Providence, ajoutais-je, en
+réfléchissant sur les différents états de la vie, n'a-t-elle pas arrangé
+les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des
+sots: cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or il y a là-dedans
+une justice admirable: s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils
+seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les
+qualités du corps et de l'âme sont accordées à ceux-ci, comme des moyens
+pour se tirer de là misère et de la pauvreté. Les uns prennent part aux
+richesses des grands en servant à leurs plaisirs: ils en font des dupes;
+d'autres servent à leur instruction: ils tâchent d'en faire d'honnêtes
+gens; il est rare, à la vérité, qu'ils y réussissent, mais ce n'est pas
+là le but de la divine Sagesse: ils tirent toujours un fruit de leurs
+besoins, qui est de vivre aux dépens de ceux qu'ils instruisent, et de
+quelque façon qu'on le prenne, c'est un fond excellent de revenu pour
+les petits, que la sottise des riches et des grands.
+
+Ces pensées me remirent un peu le coeur et la tête. Je résolus d'abord
+d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connaissait
+parfaitement Paris, et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnaître
+que ce n'était ni de son bien ni de la paye du roi qu'il tirait son plus
+clair revenu. Il me restait à peine vingt pistoles qui s'étaient
+trouvées heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui
+expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai s'il y avait
+pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim, ou de me
+casser la tête de désespoir. Il me répondit que se casser la tête était
+la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantité de
+gens d'esprit qui s'y voyaient réduits, quand ils ne voulaient pas faire
+usage de leurs talents; que c'était à moi d'examiner de quoi j'étais
+capable; qu'il m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes
+mes entreprises.
+
+Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je; mes besoins
+demanderaient un remède plus présent, car que voulez-vous que je dise à
+Manon? A propos de Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse?
+N'avez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inquiétudes quand
+vous le voudrez? Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle
+et moi. Il me coupa la réponse que cette impertinence méritait, pour
+continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille écus à
+partager entre nous, si je voulais suivre son conseil; qu'il connaissait
+un seigneur si libéral sur le chapitre des plaisirs, qu'il était sûr que
+mille écus ne lui coûteraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille
+telle que Manon. Je l'arrêtai. J'avais meilleure opinion de vous, lui
+répondis-je; je m'étais figuré que le motif que vous aviez eu, pour
+m'accorder votre amitié, était un sentiment tout opposé à celui où vous
+êtes maintenant. Il me confessa impudemment qu'il avait toujours pensé
+de même, et que, sa soeur ayant une fois violé les lois de son sexe,
+quoique en faveur de l'homme qu'il aimait le plus, il ne s'était
+réconcilié avec elle que dans l'espérance de tirer parti de sa mauvaise
+conduite. Il me fut aisé de juger que jusqu'alors nous avions été ses
+dupes. Quelque émotion néanmoins que ce discours m'eût causée, le besoin
+que j'avais de lui m'obligea de répondre, en riant, que son conseil
+était une dernière ressource qu'il fallait remettre à l'extrémité. Je le
+priai de m'ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma
+jeunesse et de la figure avantageuse que j'avais reçue de la nature,
+pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et libérale. Je ne
+goûtai pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu infidèle à Manon. Je
+lui parlai du jeu, comme du moyen le plus facile, et le plus convenable
+à ma situation. Il me dit que le jeu, à la vérité, était une ressource,
+mais que cela demandait d'être expliqué; qu'entreprendre de jouer
+simplement, avec les espérances communes, c'était le vrai moyen
+d'achever ma perte; que de prétendre exercer seul, et sans être soutenu,
+les petits moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune,
+était un métier trop dangereux; qu'il y avait une troisième voie, qui
+était celle de l'association, mais que ma jeunesse lui faisait craindre
+que messieurs les Confédérés ne me jugeassent point encore les qualités
+propres à la Ligue. Il me promit néanmoins ses bons offices auprès
+d'eux; et ce que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit quelque
+argent, lorsque je me trouverais pressé du besoin. L'unique grâce que je
+lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre à Manon
+de la perte que j'avais faite, et du sujet de notre conversation.
+
+Je sortis de chez lui, moins satisfait encore que je n'y étais entré; je
+me repentis même de lui avoir confié mon secret. Il n'avait rien fait,
+pour moi, que je n'eusse pu obtenir de même sans cette ouverture, et je
+craignais mortellement qu'il ne manquât à la promesse qu'il m'avait
+faite de ne rien découvrir à Manon. J'avais lieu d'appréhender aussi,
+par la déclaration de ses sentiments, qu'il ne formât le dessein de
+tirer parti d'elle, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes
+mains, ou, du moins, en lui conseillant de me quitter pour s'attacher à
+quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis là-dessus mille
+réflexions, qui n'aboutirent qu'à me tourmenter et à renouveler le
+désespoir où j'avais été le matin. Il me vint plusieurs fois à l'esprit
+d'écrire à mon père, et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir
+de lui quelque secours d'argent; mais je me rappelai aussitôt que,
+malgré toute sa bonté, il m'avait resserré six mois dans une étroite
+prison, pour ma première faute; j'étais bien sûr qu'après un éclat tel
+que l'avait dû causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiterait
+beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette confusion de pensées en
+produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que
+je m'étonnai de n'avoir pas eue plus tôt, ce fut de recourir à mon ami
+Tiberge, dans lequel j'étais bien certain de retrouver toujours le même
+fond de zèle et d'amitié. Rien n'est plus admirable, et ne fait plus
+d'honneur à la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux
+personnes dont on connaît parfaitement la probité. On sent qu'il n'y a
+point de risque à courir. Si elles ne sont pas toujours en état d'offrir
+du secours, on est sûr qu'on en obtiendra du moins de la bonté et de la
+compassion. Le coeur, qui se ferme avec tant de soin au reste des
+hommes, s'ouvre naturellement en leur présence, comme une fleur
+s'épanouit à la lumière du soleil, dont elle n'attend qu'une douce
+influence.
+
+Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'être souvenu si
+à propos de Tiberge, et je résolus de chercher les moyens de le voir
+avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui
+écrire un mot, et lui marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui
+recommandais le silence et la discrétion, comme un des plus importants
+services qu'il pût me rendre dans la situation de mes affaires. La joie
+que l'espérance de le voir m'inspirait effaça les traces du chagrin que
+Manon n'aurait pas manqué d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de
+notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait pas
+l'alarmer; et Paris étant le lieu du monde où elle se voyait avec le
+plus de plaisir elle ne fut pas fâchée de m'entendre dire qu'il était à
+propos d'y demeurer jusqu'à ce qu'on eût réparé à Chaillot quelques
+légers effets de l'incendie. Une heure après, je reçus la réponse de
+Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de l'assignation. J'y
+courus avec impatience. Je sentais néanmoins quelque honte d'aller
+paraître aux yeux d'un ami, dont la seule présence devait être un
+reproche de mes désordres, mais l'opinion que j'avais de la bonté de son
+coeur et l'intérêt de Manon soutinrent ma hardiesse.
+
+Je l'avais prié de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y était
+avant moi. Il vint m'embrasser, aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il me tint
+serré longtemps entre ses bras, et je sentis mon visage mouillé de ses
+larmes. Je lui dis que je ne me présentais à lui qu'avec confusion, et
+que je portais dans le coeur un vif sentiment de mon ingratitude; que la
+première chose dont je le conjurais était de m'apprendre s'il m'était
+encore permis de le regarder comme mon ami, après avoir mérité si
+justement de perdre son estime et son affection. Il me répondit, du ton
+le plus tendre, que rien n'était capable de le faire renoncer à cette
+qualité; que mes malheurs mêmes, et si je lui permettais de le dire, mes
+fautes et mes désordres, avaient redoublé sa tendresse pour moi; mais
+que c'était une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la
+sent pour une personne chère, qu'on voit toucher à sa perte sans pouvoir
+la secourir.
+
+Nous nous assîmes sur un banc. Hélas! lui dis-je, avec un soupir parti
+du fond du coeur votre compassion doit être excessive, mon cher Tiberge;
+si vous m'assurez qu'elle est égale à mes peines. J'ai honte de vous les
+laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse, mais
+l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que
+vous faites pour en être attendri. Il me demanda, comme une marque
+d'amitié, de lui raconter sans déguisement ce qui m'était arrivé depuis
+mon départ de Saint-Sulpice. Je le satisfis; et loin d'altérer quelque
+chose à la vérité, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus
+excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle
+m'inspirait. Je la lui représentai comme un de ces coups particuliers du
+destin qui s'attache à la ruine d'un misérable, et dont il est aussi
+impossible à la vertu de se défendre qu'il l'a été à la sagesse de les
+prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes
+craintes, du désespoir où j'étais deux heures avant que de le voir et de
+celui dans lequel j'allais retomber, si j'étais abandonné par mes amis
+aussi impitoyablement que par la fortune; enfin, j'attendris tellement
+le bon Tiberge, que je le vis aussi affligé par la compassion que je
+l'étais par le sentiment de mes peines. Il ne se lassait point de
+m'embrasser et de m'exhorter à prendre du courage et de la consolation,
+mais, comme il supposait toujours qu'il fallait me séparer de Manon, je
+lui fis entendre nettement que c'était cette séparation même que je
+regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'étais disposé
+à souffrir, non seulement le dernier excès de la misère, mais la mort la
+plus cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que
+tous mes maux ensemble.
+
+Expliquez-vous donc, me dit-il: quelle espèce de secours suis-je capable
+de vous donner si vous vous révoltez contre toutes mes propositions? Je
+n'osais lui déclarer que c'était de sa bourse que j'avais besoin. Il le
+comprit pourtant à la fin, et m'ayant confessé qu'il croyait m'entendre,
+il demeura quelque temps suspendu, avec l'air d'une personne qui
+balance. Ne croyez pas, reprit-il bientôt, que ma rêverie vienne d'un
+refroidissement de zèle et d'amitié. Mais à quelle alternative me
+réduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous
+voulez accepter ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car
+n'est-ce, pas prendre part à votre désordre, que de vous y faire
+persévérer? Cependant, continua-t-il après avoir réfléchi un moment, je
+m'imagine que c'est peut-être l'état violent où l'indigence vous jette,
+qui ne vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti;
+il faut un esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je
+trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi,
+mon cher Chevalier ajouta-t-il en m'embrassant, d'y mettre seulement une
+condition: c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que
+vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener à la
+vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de
+vos passions qui vous écarte. Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il
+souhaitait, et je le priai de plaindre la malignité de mon sort, qui me
+faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena
+aussitôt chez un banquier de sa connaissance, qui m'avança cent pistoles
+sur son billet, car il n'était rien moins qu'en argent comptant. J'ai
+déjà dit qu'il n'était pas riche. Son bénéfice valait mille écus, mais,
+comme c'était la première année qu'il le possédait, il n'avait encore
+rien touché du revenu: c'était sur les fruits futurs qu'il me faisait
+cette avance.
+
+Je sentis tout le prix de sa générosité. J'en fus touché, jusqu'au point
+de déplorer l'aveuglement d'un amour fatal, qui me faisait violer tous
+les devoirs. La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour
+s'élever dans mon coeur contre ma passion, et j'aperçus du moins, dans
+cet instant de lumière, la honte et l'indignité de mes chaînes. Mais ce
+combat fut léger et dura peu. La vue de Manon m'aurait fait précipiter
+du ciel, et je m'étonnai, en me retrouvant près d'elle, que j'eusse pu
+traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si
+charmant.
+
+Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille
+n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent, mais elle ne pouvait
+être tranquille un moment, avec la crainte d'en manquer. C'était du
+plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu
+toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans qu'il en coûte. Elle ne
+s'informait pas même quel était le fonds de nos richesses, pourvu
+qu'elle pût passer agréablement la journée, de sorte que, n'étant ni
+excessivement livrée au jeu ni capable d'être éblouie par le faste des
+grandes dépenses, rien n'était plus facile que de la satisfaire, en lui
+faisant naître tous les jours des amusements de son goût. Mais c'était
+une chose si nécessaire pour elle, d'être ainsi occupée par le plaisir
+qu'il n'y avait pas le moindre fond à faire, sans cela, sur son humeur
+et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse
+le seul, comme elle en convenait volontiers, qui pût lui faire goûter
+parfaitement les douceurs de l'amour j'étais presque certain que sa
+tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait
+préféré à toute la terre avec une fortune médiocre; mais je ne doutais
+nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque nouveau B... lorsqu'il ne
+me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir. Je
+résolus donc de régler si bien ma dépense particulière que je fusse
+toujours en état de fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille
+choses nécessaires que de la borner même pour le superflu. Le carrosse
+m'effrayait plus que tout le reste; car il n'y avait point d'apparence
+de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je découvris ma peine à
+M. Lescaut. Je ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent pistoles
+d'un ami. Il me répéta que, si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne
+désespérait point qu'en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs
+pour traiter ses associés, je ne pusse être admis, à sa recommandation,
+dans la Ligue de l'Industrie. Quelque répugnance que j'eusse à tromper
+je me laissai entraîner par une cruelle nécessité.
+
+M. Lescaut me présenta, le soir même, comme un de ses parents; il ajouta
+que j'étais d'autant mieux disposé à réussir que j'avais besoin des plus
+grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connaître que ma
+misère n'était pas celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étais
+dans le dessein de leur donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les
+traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma
+figure et de mes heureuses dispositions. On prétendit qu'il y avait
+beaucoup à espérer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la
+physionomie qui sentait l'honnête homme, personne ne se défierait de mes
+artifices. Enfin, on rendit grâce à M. Lescaut d'avoir procuré à l'Ordre
+un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner,
+pendant quelques jours, les instructions nécessaires. Le principal
+théâtre de mes exploits devait être l'hôtel de Transylvanie, où il y
+avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de
+cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit de
+M. le prince de R..., qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses
+officiers étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte? Je profitai
+en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup
+d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et m'aidant fort
+bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez légèrement
+pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans affectation
+quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort
+les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des
+sommes considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec
+mes associés. Je ne craignis plus, alors, de découvrir à Manon notre
+perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse
+nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air
+d'opulence et de sécurité.
+
+Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce temps-là, de me rendre de
+fréquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommençait sans
+cesse à me représenter le tort que je faisais à ma conscience, à mon
+honneur et à ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié, et quoique je
+n'eusse pas la moindre disposition à les suivre, je lui savais bon gré
+de son zèle, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le
+raillais agréablement, dans la présence même de Manon, et je l'exhortais
+à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres
+prêtres, qui savent accorder fort bien une maîtresse avec un bénéfice.
+Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et
+dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si
+belle cause. Il prenait patience. Il la poussa même assez loin; mais
+lorsqu'il vit que mes richesses augmentaient, et que non seulement je
+lui avais restitué ses cent pistoles, mais qu'ayant loué une nouvelle
+maison et doublé ma dépense, j'allais me replonger plus que jamais dans
+les plaisirs, il changea entièrement de ton et de manières. Il se
+plaignit de mon endurcissement; il me menaça des châtiments du Ciel, et
+il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent guère à m'arriver.
+Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent à
+l'entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes.
+Vous les avez acquises injustement; elles vous seront ravies de même. La
+plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir
+tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont été inutiles;
+je ne prévois que trop qu'ils vous seraient bientôt importuns. Adieu,
+ingrat et faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'évanouir comme
+une ombre! Puissent votre fortune et votre argent périr sans ressource,
+et vous rester seul et nu, pour sentir la vanité des biens qui vous ont
+follement enivré! C'est alors que vous me trouverez disposé à vous aimer
+et à vous servir mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et
+je déteste la vie que vous menez. Ce fut dans ma chambre, aux yeux de
+Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour se
+retirer. Je voulus le retenir mais je fus arrêté par Manon, qui me dit
+que c'était un fou qu'il fallait laisser sortir.
+
+Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je
+remarque ainsi les diverses occasions où mon coeur sentit un retour vers
+le bien, parce que c'est à ce souvenir que j'ai dû ensuite une partie de
+ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les
+caresses de Manon dissipèrent, en un moment, le chagrin que cette scène
+m'avait causé. Nous continuâmes de mener une vie toute composée de
+plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre
+affection; Vénus et la Fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux
+et plus tendres. Dieux! pourquoi nommer le monde un lieu de misères,
+puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices? Mais, hélas! leur
+faible est de passer trop vite. Quelle autre félicité voudrait-on se
+proposer si elles étaient de nature à durer toujours? Les nôtres eurent
+le sort commun, c'est-à-dire de durer peu, et d'être suivies par des
+regrets amers. J'avais fait, au jeu, des gains si considérables, que je
+pensais à placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient
+pas mes succès, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon,
+devant lesquels nous nous entretenions souvent sans défiance. Cette
+fille était jolie; mon valet en était amoureux. Ils avaient affaire à
+des maîtres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginèrent pouvoir tromper
+aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent si
+malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un état dont il ne
+nous a jamais été possible de nous relever.
+
+M. Lescaut nous ayant un jour donné à souper, il était environ minuit
+lorsque nous retournâmes au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa
+femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils
+n'avaient point été vus dans la maison depuis huit heures, et qu'ils
+étaient sortis après avoir fait transporter quelques caisses, suivant
+les ordres qu'ils disaient avoir reçus de moi. Je pressentis une partie
+de la vérité, mais je ne formai point de soupçons qui ne fussent
+surpassés par ce que j'aperçus en entrant dans ma chambre. La serrure de
+mon cabinet avait été forcée, et mon argent enlevé, avec tous mes
+habits. Dans le temps que je réfléchissais, seul, sur cet accident,
+Manon vint, tout effrayée, m'apprendre qu'on avait fait le même ravage
+dans son appartement. Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un
+effort extraordinaire de raison qui m'empêcha de me livrer aux cris et
+aux pleurs. La crainte de communiquer mon désespoir à Manon me fit
+affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis, en badinant, que
+je me vengerais sur quelque dupe à l'hôtel de Transylvanie. Cependant,
+elle me sembla si sensible à notre malheur que sa tristesse eut bien
+plus de force pour m'affliger, que ma joie feinte n'en avait eu pour
+l'empêcher d'être trop abattue. Nous sommes perdus! me dit-elle, les
+larmes aux yeux. Je m'efforçai en vain de la consoler par mes caresses;
+mes propres pleurs trahissaient mon désespoir et ma consternation. En
+effet, nous étions ruinés si absolument, qu'il ne nous restait pas une
+chemise.
+
+Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me
+conseilla d'aller à l'heure même, chez M. le Lieutenant de Police et M.
+le Grand Prévôt de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand
+malheur; car outre que cette démarche et celles que je fis faire à ces
+deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps à
+Lescaut d'entretenir sa soeur, et de lui inspirer, pendant mon absence,
+une horrible résolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux
+voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit
+envisager tant d'avantages à se mettre à sa solde, que, troublée comme
+elle était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit
+de lui persuader cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et
+l'exécution remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de
+G... M... Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'était
+couchée dans son appartement, et elle avait donné ordre à son laquais de
+me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser
+seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta, après m'avoir offert
+quelques pistoles que j'acceptai. Il était près de quatre heures,
+lorsque je me mis au lit, et m'y étant encore occupé longtemps des
+moyens de rétablir ma fortune, je m'endormis si tard, que je ne pus me
+réveiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement pour
+aller m'informer de la santé de Manon; on me dit qu'elle était sortie,
+une heure auparavant, avec son frère, qui l'était venu prendre dans un
+carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me
+parût mystérieuse, je me fis violence pour suspendre mes soupçons. Je
+laissai couler quelques heures, que je passai à lire. Enfin, n'étant
+plus le maître de mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos
+appartements. J'aperçus, dans celui de Manon, une lettre cachetée qui
+était sur sa table. L'adresse était à moi, et l'écriture de sa main. Je
+l'ouvris avec un frisson mortel; elle était dans ces termes:
+
+Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon coeur et qu'il
+n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime;
+mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l'état où nous
+sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-tu qu'on
+puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain? La faim me causerait
+quelque méprise fatale; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en
+croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte là-dessus; mais
+laisse-moi, pour quelque temps, le ménagement de notre fortune. Malheur
+à qui va tomber dans mes filets! Je travaille pour rendre mon Chevalier
+riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et
+qu'elle a pleuré de la nécessité de te quitter.
+
+Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à
+décrire car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiments
+je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on
+n'a rien éprouvé qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux
+autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée; et l'on a peine à se les bien
+démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie
+à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucun sentiment
+connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est
+certain qu'il devait y entrer de la douleur du dépit, de la jalousie et
+de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour! Elle
+m'aime, je le veux croire; mais ne faudrait-il pas, m'écriai-je, qu'elle
+fût un monstre pour me haïr? Quels droits eut-on jamais sur un coeur que
+je n'aie pas sur le sien? Que me reste-t-il à faire pour elle, après
+tout ce que je lui ai sacrifié? Cependant elle m'abandonne! et l'ingrate
+se croit à couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de
+m'aimer! Elle appréhende la faim. Dieu d'amour! quelle grossièreté de
+sentiments! et que c'est répondre mal à ma délicatesse! Je ne l'ai pas
+appréhendée, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renonçant à
+ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père; moi qui me suis
+retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses
+caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien
+de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitté, du moins,
+sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander quelles peines
+cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu
+l'esprit pour s'y exposer volontairement.
+
+Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne
+m'attendais pas. Ce fut celle de Lescaut. Bourreau! lui dis-je en
+mettant l'épée à la main, où est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mouvement
+l'effraya; il me répondit que, si c'était ainsi que je le recevais
+lorsqu'il venait me rendre compte du service le plus considérable qu'il
+eût pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied
+chez moi. Je courus à la porte de la chambre, que je fermai
+soigneusement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que
+tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des
+fables. Il faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. Là! que
+vous êtes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens
+vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous
+reconnaîtrez peut-être que vous m'avez quelque obligation. Je voulus
+être éclairci sur-le-champ.
+
+Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et
+surtout l'idée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre
+équipage, l'avait prié de lui procurer la connaissance de M. de G...
+M..., qui passait pour un homme généreux. Il n'eut garde de me dire que
+le conseil était venu de lui, ni qu'il eût préparé les voies, avant que
+de l'y conduire. Je l'y ai menée ce matin, continua-t-il, et cet honnête
+homme a été si charmé de son mérite, qu'il l'a, invitée d'abord à lui
+tenir compagnie à sa maison de campagne, où il est allé passer quelques
+jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un coup de quel
+avantage cela pouvait être pour vous, je lui ai fait entendre
+adroitement que Manon avait essuyé des pertes considérables, et j'ai
+tellement piqué sa générosité, qu'il a commencé par lui faire un présent
+de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela était honnête pour le
+présent, mais que l'avenir amènerait à ma soeur de grands besoins;
+qu'elle s'était chargée, d'ailleurs, du soin d'un jeune frère, qui nous
+était resté sur les bras après la mort de nos père et mère, et que, s'il
+la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce
+pauvre enfant qu'elle regardait comme la moitié d'elle-même. Ce récit
+n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est engagé à louer une maison
+commode, pour vous et pour Manon, car c'est vous même qui êtes ce pauvre
+petit frère orphelin. Il a promis de vous meubler proprement, et de vous
+fournir tous les mois, quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je
+compte bien, quatre mille huit cents à la fin de chaque année. Il a
+laissé ordre à son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de
+chercher une maison, et de la tenir prête pour son retour. Vous reverrez
+alors Manon, qui m'a chargé de vous embrasser mille fois pour elle, et
+de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais.
+
+Je m'assis, en rêvant à cette bizarre disposition de mon sort. Je me
+trouvai dans un partage de sentiments, et par conséquent dans une
+incertitude si difficile à terminer que je demeurai longtemps sans
+répondre à quantité de questions que Lescaut me faisait l'une sur
+l'autre. Ce fut, dans ce moment, que l'honneur et la vertu me firent
+sentir encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux, en
+soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon père, vers Saint-Sulpice
+et vers tous les lieux où j'avais vécu dans l'innocence. Par quel
+immense espace n'étais-je pas séparé de cet heureux état! Je ne le
+voyais plus que de loin, comme une ombre qui s'attirait encore mes
+regrets et mes désirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par
+quelle fatalité, disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une
+passion innocente; comment s'est-il changé, pour moi, en une source de
+misères et de désordres? Qui m'empêchait de vivre tranquille et vertueux
+avec Manon? Pourquoi ne l'épousais-je point, avant que d'obtenir rien de
+son amour? Mon père, qui m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas
+consenti si je l'en eusse pressé avec des instances légitimes? Ah! mon
+père l'aurait chérie lui-même, comme une fille charmante, trop digne
+d'être la femme de son fils; je serais heureux avec l'amour de Manon,
+avec l'affection de mon père, avec l'estime des honnêtes gens, avec les
+biens de la fortune et la tranquillité de la vertu. Revers funeste! Quel
+est l'infâme personnage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai
+partager... Mais y a-t-il à balancer si c'est Manon qui l'a réglé, et si
+je la perds sans cette complaisance? Monsieur Lescaut, m'écriai-je en
+fermant les yeux, comme pour écarter de si chagrinantes réflexions, si
+vous avez eu dessein de me servir je vous rends grâces. Vous auriez pu
+prendre une voie plus honnête; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas?
+Ne pensons donc plus qu'à profiter de vos soins et à remplir votre
+projet. Lescaut, à qui ma colère, suivie d'un fort long silence, avait
+causé de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout différent
+de celui qu'il avait appréhendé sans doute; il n'était rien moins que
+brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se
+hâta-t-il de me répondre, c'est un fort bon service que je vous ai
+rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne
+vous y attendez. Nous concertâmes de quelle manière nous pourrions
+prévenir les défiances que M. de G... M... pouvait concevoir de notre
+fraternité, en me voyant plus grand et un peu plus âgé peut-être qu'il
+ne se l'imaginait. Nous ne trouvâmes point d'autre moyen, que de prendre
+devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que
+j'étais dans le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique, et que
+j'allais pour cela tous les jours au collège. Nous résolûmes aussi que
+je me mettrais fort mal, la première fois que je serais admis à
+l'honneur de le saluer. Il revint à la ville trois ou quatre jours
+après; il conduisit lui-même Manon dans la maison que son intendant
+avait eu soin de préparer. Elle fit avertir aussitôt Lescaut de son
+retour; et celui-ci m'en ayant donné avis, nous nous rendîmes tous deux
+chez elle. Le vieil amant en était déjà sorti. Malgré la résignation
+avec laquelle je m'étais soumis à ses volontés, je ne pus réprimer le
+murmure de mon coeur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant.
+La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout à fait sur le chagrin de
+son infidélité. Elle, au contraire, paraissait transportée du plaisir de
+me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus
+m'empêcher de laisser échapper les noms de perfide et d'infidèle, que
+j'accompagnai d'autant de soupirs. Elle me railla d'abord de ma
+simplicité; mais, lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours
+tristement sur elle, et la peine que j'avais à digérer un changement si
+contraire à mon humeur et à mes désirs, elle passa seule dans son
+cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai tout en pleurs; je
+lui demandai ce qui les causait. Il t'est bien aisé de le voir, me
+dit-elle, comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'à
+te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule
+caresse, depuis une heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec
+la majesté du Grand Turc au Sérail.
+
+Écoutez, Manon, lui répondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher
+que j'ai le coeur mortellement affligé. Je ne parle point à présent des
+alarmes où votre fuite imprévue m'a jeté, ni de la cruauté que vous avez
+eue de m'abandonner sans un mot de consolation, après avoir passé la
+nuit dans un autre lit que moi. Le charme de votre présence m'en ferait
+bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans
+soupirs, et même sans larmes, continuai-je en en versant quelques-unes à
+la triste et malheureuse vie que vous voulez que je mène dans cette
+maison? Laissons ma naissance et mon honneur à part: ce ne sont plus des
+raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel
+que le mien; mais cet amour même, ne vous imaginez-vous pas qu'il gémit
+de se voir si mal récompensé, ou plutôt traité si cruellement par une
+ingrate et dure maîtresse?... Elle m'interrompit: tenez, dit-elle, mon
+Chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me
+percent le coeur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous
+blesse. J'avais espéré que vous consentiriez au projet que j'avais fait
+pour rétablir un peu notre fortune, et c'était pour ménager votre
+délicatesse que j'avais commencé à l'exécuter sans votre participation;
+mais j'y renonce, puisque vous ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle
+ne me demandait qu'un peu de complaisance, pour le reste du jour;
+qu'elle avait déjà reçu deux cents pistoles de son vieil amant, et qu'il
+lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles avec
+d'autres bijoux, et par dessus cela, la moitié de la pension annuelle
+qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de
+recevoir ses présents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des
+avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l'ai remis jusqu'à
+présent à la ville. Il est vrai qu'il m'a baisé plus d'un million de
+fois les mains; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point
+trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix à ses
+richesses et à son âge.
+
+Sa résolution me fut beaucoup plus agréable que l'espérance des cinq
+mille livres. J'eus lieu de reconnaître que mon coeur n'avait point
+encore perdu tout sentiment d'honneur puisqu'il était si satisfait
+d'échapper à l'infamie. Mais j'étais né pour les courtes joies et les
+longues douleurs. La Fortune ne me délivrera d'un précipice que pour me
+faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqué à Manon, par mille
+caresses, combien je me croyais heureux de son changement, je lui dis
+qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent
+de concert. Il en murmura d'abord; mais les quatre ou cinq mille livres
+d'argent comptant le firent entrer gaîment dans nos vues. Il fut donc
+réglé que nous nous trouverions tous à souper avec M. de G... M..., et
+cela pour deux raisons: l'une, pour nous donner le plaisir d'une scène
+agréable en me faisant passer pour un écolier, frère de Manon; l'autre,
+pour empêcher ce vieux libertin de s'émanciper trop avec ma maîtresse,
+par le droit qu'il croirait s'être acquis en payant si libéralement
+d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait
+à la chambre où il comptait de passer la nuit; et Manon, au lieu de le
+suivre, nous promit de sortir et de la venir passer avec moi. Lescaut se
+chargea du soin d'avoir exactement un carrosse à la porte.
+
+L'heure du souper étant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre
+longtemps. Lescaut était avec sa soeur dans la salle. Le premier
+compliment du vieillard fut d'offrir à sa belle un collier des bracelets
+et des pendants de perles, qui valaient au moins mille écus. Il lui
+compta ensuite, en beaux louis d'or la somme de deux mille quatre cents
+livres, qui faisaient la moitié de la pension. Il assaisonna son présent
+de quantité de douceurs dans le goût de la vieille Cour Manon ne put lui
+refuser quelques baisers; c'était autant de droits qu'elle acquérait sur
+l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'étais à la porte, où je
+prêtais l'oreille, en attendant que Lescaut m'avertît d'entrer.
+
+Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l'argent et les
+bijoux, et me conduisant vers M. de G... M..., il m'ordonna de lui faire
+la révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez,
+monsieur lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien
+éloigné, comme vous voyez, d'avoir les airs de Paris; mais nous espérons
+qu'un peu d'usage le façonnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent
+monsieur ajouta-t-il, en se tournant vers moi; faites bien votre profit
+d'un si bon modèle. Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir Il me
+donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'étais
+un joli garçon, mais qu'il fallait être sur mes gardes à Paris, où les
+jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l'assura
+que j'étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire
+prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de petites chapelles. Je
+lui trouve de l'air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le
+menton avec la main. Je répondis d'un air niais: Monsieur, c'est que nos
+deux chairs se touchent de bien proche; aussi, j'aime ma soeur Manon
+comme un autre moi-même. L'entendez-vous? dit-il à Lescaut, il a de
+l'esprit. C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de
+monde. Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les
+églises, et je crois bien que j'en trouverai, à Paris, de plus sots que
+moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province.
+Toute notre conversation fut à peu près du même goût, pendant le souper
+Manon, qui était badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter tout
+par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui
+raconter sa propre histoire, et le mauvais sort lui le menaçait. Lescaut
+et Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son
+portrait au naturel; mais l'amour-propre l'empêcha de s'y reconnaître,
+et je l'achevai si adroitement, qu'il fut le premier à le trouver fort
+risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu
+sur cette ridicule scène. Enfin, l'heure du sommeil étant arrivée, il
+parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi; on
+le conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte d'un
+besoin, nous vint joindre à la porte. Le carrosse, qui nous attendait
+trois ou quatre maisons plus bas, s'avança pour nous recevoir. Nous nous
+éloignâmes en un instant du quartier.
+
+Quoiqu'à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce
+n'était pas la plus injuste que je crusse avoir à me reprocher J'avais
+plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous
+profitâmes aussi peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la
+plus légère de ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie.
+
+M. de G... M... ne tarda pas longtemps à s'apercevoir qu'il était dupé.
+Je ne sais s'il fit, dès le soir même, quelques démarches pour nous
+découvrir, mais il eut assez de crédit pour n'en pas faire longtemps
+d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur
+de Paris et sur l'éloignement qu'il y avait de notre quartier au sien.
+Non seulement il fut informé de notre demeure et de nos affaires
+présentes, mais il apprit aussi qui j'étais, la vie que j'avais menée à
+Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B..., la tromperie qu'elle lui
+avait faite, en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre
+histoire. Il prit là-dessus la résolution de nous faire arrêter et de
+nous traiter moins comme des criminels que comme de fieffés libertins.
+Nous étions encore au lit, lorsqu'un exempt de police entra dans notre
+chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de
+notre argent, ou plutôt de celui de M. de G... M..., et nous ayant fait
+lever brusquement, ils nous conduisirent à la porte, où nous trouvâmes
+deux carrosses, dans l'un desquels la pauvre Manon fut enlevée sans
+explication, et moi traîné dans l'autre à Saint-Lazare. Il faut avoir
+éprouvé de tels revers, pour juger du désespoir qu'ils peuvent causer.
+Nos gardes eurent la dureté de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni
+de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle était devenue. Ce
+fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas su d'abord, car une
+catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens et, peut-être, la
+vie.
+
+Ma malheureuse maîtresse fut donc enlevée, à mes yeux, et menée dans une
+retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une créature toute
+charmante, qui eût occupé le premier trône du monde, si tous les hommes
+eussent eu mes yeux et mon coeur! On ne l'y traita pas barbarement; mais
+elle fut resserrée dans une étroite prison, seule, et condamnée à
+remplir tous les jours une certaine tâche de travail, comme une
+condition nécessaire pour obtenir quelque dégoûtante nourriture. Je
+n'appris ce triste détail que longtemps après, lorsque j'eus essuyé
+moi-même plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pénitence. Mes gardes ne
+m'ayant point averti non plus du lieu où ils avaient ordre de me
+conduire, je ne connus mon destin qu'à la porte de Saint-Lazare.
+J'aurais préféré la mort, dans ce moment, à l'état où je me crus prêt de
+tomber. J'avais de terribles idées de cette maison. Ma frayeur augmenta
+lorsqu'en entrant les gardes visitèrent une seconde fois mes poches,
+pour s'assurer qu'il ne me restait ni armes, ni moyen de défense. Le
+supérieur parut à l'instant; il était prévenu sur mon arrivée; il me
+salua avec beaucoup de douceur Mon Père, lui dis-je, point d'indignités.
+Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. Non, non, monsieur me
+répondit-il; vous prendrez une conduite sage, et nous serons contents
+l'un de l'autre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le
+suivis sans résistance. Les archers nous accompagnèrent jusqu'à la
+porte, et le supérieur y étant entré avec moi, leur fit signe de se
+retirer. Je suis donc votre prisonnier! lui dis-je. Eh bien, mon Père,
+que prétendez-vous faire de moi? Il me dit qu'il était charmé de me voir
+prendre un ton raisonnable; que son devoir serait de travailler à
+m'inspirer le goût de la vertu et de la religion, et le mien, de
+profiter de ses exhortations et de ses conseils; que, pour peu que je
+voulusse répondre aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouverais
+que du plaisir dans ma solitude. Ah! du plaisir! repris-je; vous ne
+savez pas, mon Père, l'unique chose qui est capable de m'en faire
+goûter! Je le sais, reprit-il; mais j'espère que votre inclination
+changera. Sa réponse me fit comprendre qu'il était instruit de mes
+aventures, et peut-être de mon nom. Je le priai de m'éclaircir. Il me
+dit naturellement qu'on l'avait informé de tout.
+
+Cette connaissance fut le plus rude de tous mes châtiments. Je me mis à
+verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques d'un affreux
+désespoir. Je ne pouvais me consoler d'une humiliation qui allait me
+rendre la fable de toutes les personnes de ma connaissance, et la honte
+de ma famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond
+abattement sans être capable de rien entendre, ni de m'occuper d'autre
+chose que de mon opprobre. Le souvenir même de Manon n'ajoutait rien à
+ma douleur. Il n'y entrait, du moins, que comme un sentiment qui avait
+précédé cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon âme était
+la honte et la confusion. Il y a peu de personnes qui connaissent la
+force de ces mouvements particuliers du coeur. Le commun des hommes
+n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur
+vie se passe, et où toutes leurs agitations se réduisent. Ôtez-leur
+l'amour et la haine, le plaisir et la douleur l'espérance et la crainte,
+ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractère plus noble
+peuvent être remuées de mille façons différentes; il semble qu'elles
+aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées et des
+sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature; et comme
+elles ont un sentiment de cette grandeur qui les élève au-dessus du
+vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De là vient
+qu'elles souffrent si impatiemment le mépris et la risée, et que la
+honte est une de leurs plus violentes passions.
+
+J'avais ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma tristesse parut si
+excessive au supérieur qu'en appréhendant les suites, il crut devoir me
+traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitait deux ou
+trois fois le jour. Il me prenait souvent avec lui, pour faire un tour
+de jardin, et son zèle s'épuisait en exhortations et en avis salutaires.
+Je les recevais avec douceur; je lui marquais même de la reconnaissance.
+Il en tirait l'espoir de ma conversion. Vous êtes d'un naturel si doux
+et si aimable, me dit-il un jour que je ne puis comprendre les désordres
+dont on vous accuse. Deux choses m'étonnent: l'une, comment, avec de si
+bonnes qualités, vous avez pu vous livrer à l'excès du libertinage; et
+l'autre que j'admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes
+conseils et mes instructions, après avoir vécu plusieurs années dans
+l'habitude du désordre. Si c'est repentir vous êtes un exemple signalé
+des miséricordes du Ciel; si c'est bonté naturelle, vous avez du moins
+un excellent fond de caractère, qui me fait espérer que nous n'aurons
+pas besoin de vous retenir ici longtemps, pour vous ramener à une vie
+honnête et réglée. Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je
+résolus de l'augmenter par une conduite qui pût le satisfaire
+entièrement, persuadé que c'était le plus sûr moyen d'abréger ma prison.
+Je lui demandai des livres. Il fut surpris que, m'ayant laissé le choix
+de ceux que je voulais lire, je me déterminai pour quelques auteurs
+sérieux. Je feignis de m'appliquer à l'étude avec le dernier
+attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des
+preuves du changement qu'il désirait.
+
+Cependant il n'était qu'extérieur. Je dois le confesser à ma honte, je
+jouai, à Saint-Lazare, un personnage d'hypocrite. Au lieu d'étudier,
+quand j'étais seul, je ne m'occupais qu'à gémir de ma destinée; je
+maudissais ma prison et la tyrannie qui m'y retenait. Je n'eus pas
+plutôt quelque relâche du côté de cet accablement où m'avait jeté la
+confusion, que je retombai dans les tourments de l'amour L'absence de
+Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la revoir jamais
+étaient l'unique objet de mes tristes méditations. Je me la figurais
+dans les bras de G... M..., car c'était la pensée que j'avais eue
+d'abord; et, loin de m'imaginer qu'il lui eût fait le même traitement
+qu'à moi, j'étais persuadé qu'il ne m'avait fait éloigner que pour la
+posséder tranquillement. Je passais ainsi des jours et des nuits dont la
+longueur me paraissait éternelle. Je n'avais d'espérance que dans le
+succès de mon hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les
+discours du supérieur pour m'assurer de ce qu'il pensait de moi, et je
+me faisais une étude de lui plaire, comme à l'arbitre de ma destinée. Il
+me fut aisé de reconnaître que j'étais parfaitement dans ses bonnes
+grâces. Je ne doutai plus qu'il ne fût disposé à me rendre service. Je
+pris un jour la hardiesse de lui demander si c'était de lui que mon
+élargissement dépendait. Il me dit qu'il n'en était pas absolument le
+maître, mais que, sur son témoignage, il espérait que M. de G... M..., à
+la sollicitation duquel M. le Lieutenant général de Police m'avait fait
+renfermer consentirait à me rendre la liberté. Puis-je me flatter
+repris-je doucement, que deux mois de prison, que j'ai déjà essuyés, lui
+paraîtront une expiation suffisante? Il me promit de lui en parler si je
+le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office. Il
+m'apprit, deux jours après, que G... M... avait été si touché du bien
+qu'il avait entendu de moi, que non seulement il paraissait être dans le
+dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avait même marqué
+beaucoup d'envie de me connaître plus particulièrement, et qu'il se
+proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa présence ne
+pût m'être agréable, je la regardais comme un acheminement prochain à ma
+liberté.
+
+Il vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et
+moins sot qu'il ne l'avait eu dans la maison de Manon. Il me tint
+quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta, pour
+justifier apparemment ses propres désordres, qu'il était permis à la
+faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature
+exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux méritaient
+d'être punis. Je l'écoutai avec un air de soumission dont il parut
+satisfait. Je ne m'offensai pas même de lui entendre lâcher quelques
+railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Manon, et sur les petites
+chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'avais dû faire un grand
+nombre à Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir à cette
+pieuse occupation. Mais il lui échappa, malheureusement pour lui et pour
+moi-même, de me dire que Manon en aurait fait aussi, sans doute, de fort
+jolies à l'Hôpital. Malgré le frémissement que le nom d'Hôpital me
+causa, j'eus encore le pouvoir de le prier, avec douceur de s'expliquer
+Hé oui! reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse à
+l'Hôpital Général, et je souhaite qu'elle en ait tiré autant de profit
+que vous à Saint-Lazare.
+
+Quand j'aurais eu une prison éternelle, ou la mort même présente à mes
+yeux, je n'aurais pas été le maître de mon transport, à cette affreuse
+nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage que j'en perdis
+la moitié de mes forces. J'en eus assez néanmoins pour le renverser par
+terre, et pour le prendre à la gorge. Je l'étranglais, lorsque le bruit
+de sa chute, et quelques cris aigus, que je lui laissais à peine la
+liberté de pousser attirèrent le supérieur et plusieurs religieux dans
+ma chambre. On le délivra de mes mains. J'avais presque perdu moi-même
+la force et la respiration. Ô Dieu! m'écriai-je, en poussant mille
+soupirs; justice du Ciel! faut-il que je vive un moment, après une telle
+infamie? Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de
+m'assassiner. On m'arrêta. Mon désespoir, mes cris et mes larmes
+passaient toute imagination. Je fis des choses si étonnantes, que tous
+les assistants, qui en ignoraient la cause, se regardaient les uns les
+autres avec autant de frayeur que de surprise. M. de G... M... rajustait
+pendant ce temps-là sa perruque et sa cravate, et dans le dépit d'avoir
+été si maltraité, il ordonnait au supérieur de me resserrer plus
+étroitement que jamais, et de me punir par tous les châtiments qu'on
+sait être propres à Saint-Lazare. Non, monsieur lui dit le supérieur; ce
+n'est point avec une personne de la naissance de M. le Chevalier que
+nous en usons de cette manière. Il est si doux, d'ailleurs, et si
+honnête, que j'ai peine à comprendre qu'il se soit porté à cet excès
+sans de fortes raisons. Cette réponse acheva de déconcerter M. de G...
+M... Il sortit en disant qu'il saurait faire plier et le supérieur et
+moi, et tous ceux qui oseraient lui résister.
+
+Le supérieur, ayant ordonné à ses religieux de le conduire, demeura seul
+avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d'où venait ce
+désordre. Ô mon Père, lui dis-je, en continuant de pleurer comme un
+enfant, figurez-vous la plus horrible cruauté, imaginez-vous la plus
+détestable de toutes les barbaries, c'est l'action que l'indigne G...
+M... a eu la lâcheté de commettre. Oh! il m'a percé le coeur Je n'en
+reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant.
+Vous êtes bon, vous aurez pitié de moi. Je lui fis un récit abrégé de la
+longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon, de la situation
+florissante de notre fortune avant que nous eussions été dépouillés par
+nos propres domestiques, des offres que G... M... avait faites à ma
+maîtresse, de la conclusion de leur marché, et de la manière dont il
+avait été rompu. Je lui représentai les choses, à la vérité, du côté le
+plus favorable pour nous. Voilà, continuai-je, de quelle source est venu
+le zèle de M. de G... M... pour ma conversion. Il a eu le crédit de me
+faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je lui pardonne,
+mais, mon Père, ce n'est pas tout: il a fait enlever cruellement la plus
+chère moitié de moi-même, il l'a fait mettre honteusement à l'Hôpital,
+il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. À
+l'Hôpital, mon Père! Ô Ciel! ma charmante maîtresse, ma chère reine à
+l'Hôpital, comme la plus infâme de toutes les créatures! Où trouverai-je
+assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte? Le bon Père,
+me voyant dans cet excès d'affliction, entreprit de me consoler. Il me
+dit qu'il n'avait jamais compris mon aventure de la manière dont je la
+racontais; qu'il avait su, à la vérité, que je vivais dans le désordre,
+mais qu'il s'était figuré que ce qui avait obligé M. de G... M... d'y
+prendre intérêt, était quelque liaison d'estime et d'amitié avec ma
+famille; qu'il ne s'en était expliqué à lui-même que sur ce pied; que ce
+que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes
+affaires, et qu'il ne doutait point que le récit qu'il avait dessein
+d'en faire à M. le Lieutenant général de Police ne pût contribuer à ma
+liberté. Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pensé à
+donner de mes nouvelles à ma famille, puisqu'elle n'avait point eu de
+part à ma captivité. Je satisfis à cette objection par quelques raisons
+prises de la douleur que j'avais appréhendé de causer à mon père, et de
+la honte que j'en aurais ressentie moi-même. Enfin il me promit d'aller
+de ce pas chez le Lieutenant de Police, ne fût-ce, ajouta-t-il, que pour
+prévenir quelque chose de pis, de la part de M. de G... M.... qui est
+sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez considéré
+pour se faire redouter.
+
+J'attendis le retour du Père avec toutes les agitations d'un malheureux
+qui touche au moment de sa sentence. C'était pour moi un supplice
+inexprimable de me représenter Manon à l'Hôpital. Outre l'infamie de
+cette demeure, j'ignorais de quelle manière elle y était traitée, et le
+souvenir de quelques particularités que j'avais entendues de cette
+maison d'horreur renouvelait à tous moments mes transports. J'étais
+tellement résolu de la secourir à quelque prix et par quelque moyen que
+ce pût être, que j'aurais mis le feu à Saint-Lazare, s'il m'eût été
+impossible d'en sortir autrement. Je réfléchis donc sur les voies que
+j'avais à prendre, s'il arrivait que le Lieutenant général de Police
+continuât de m'y retenir malgré moi. Je mis mon industrie à toutes les
+épreuves; je parcourus toutes les possibilités. Je ne vis rien qui pût
+m'assurer d'une évasion certaine, et je craignis d'être renfermé plus
+étroitement si je faisais une tentative malheureuse. Je me rappelai le
+nom de quelques amis, de qui je pouvais espérer du secours; mais quel
+moyen de leur faire savoir ma situation? Enfin, je crus avoir formé un
+plan si adroit qu'il pourrait réussir et je remis à l'arranger encore
+mieux après le retour du Père supérieur, si l'inutilité de sa démarche
+me le rendait nécessaire. Il ne tarda point à revenir. Je ne vis pas,
+sur son visage, les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle.
+J'ai parlé, me dit-il, à M. le Lieutenant général de Police, mais je lui
+ai parlé trop tard. M. de G... M... l'est allé voir en sortant d'ici, et
+l'a si fort prévenu contre vous, qu'il était sur le point de m'envoyer
+de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage.
+
+Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru
+s'adoucir beaucoup, et riant un peu de l'incontinence du vieux M. de
+G... M..., il m'a dit qu'il fallait vous laisser ici six mois pour le
+satisfaire; d'autant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait
+vous être inutile. Il m'a recommandé de vous traiter honnêtement, et je
+vous réponds que vous ne vous plaindrez point de mes manières. Cette
+explication du bon supérieur fut assez longue pour me donner le temps de
+faire une sage réflexion. Je conçus que je m'exposerais à renverser mes
+desseins si je lui marquais trop d'empressement pour ma liberté. Je lui
+témoignai, au contraire, que dans la nécessité de demeurer c'était une
+douce consolation pour moi d'avoir quelque part à son estime. Je le
+priai ensuite, sans affectation, de m'accorder une grâce, qui n'était de
+nulle importance pour personne, et qui servirait beaucoup à ma
+tranquillité; c'était de faire avertir un de mes amis, un saint
+ecclésiastique qui demeurait à Saint-Sulpice, que j'étais à
+Saint-Lazare, et de permettre que je reçusse quelquefois sa visite.
+Cette faveur me fut accordée sans délibérer. C'était mon ami Tiberge
+dont il était question; non que j'espérasse de lui les secours
+nécessaires pour ma liberté, mais je voulais l'y faire servir comme un
+instrument éloigné, sans qu'il en eût même connaissance. En un mot,
+voici mon projet: je voulais écrire à Lescaut et le charger, lui et nos
+amis communs, du soin de me délivrer. La première difficulté était de
+lui faire tenir ma lettre; ce devait être l'office de Tiberge.
+Cependant, comme il le connaissait pour le frère de ma maîtresse, je
+craignais qu'il n'eût peine à se charger de cette commission. Mon
+dessein était de renfermer ma lettre à Lescaut dans une autre lettre que
+je devais adresser à un honnête homme de ma connaissance, en le priant
+de rendre promptement la première à son adresse, et comme il était
+nécessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je
+voulais lui marquer de venir à Saint-Lazare, et de demander à me voir
+sous le nom de mon frère aîné, qui était venu exprès à Paris pour
+prendre connaissance de mes affaires. Je remettais à convenir avec lui
+des moyens qui nous paraîtraient les plus expéditifs et les plus sûrs.
+Le Père supérieur fit avertir Tiberge du désir que j'avais de
+l'entretenir. Ce fidèle ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il
+ignorât mon aventure; il savait que j'étais à Saint-Lazare, et peut-être
+n'avait-il pas été fâché de cette disgrâce qu'il croyait capable de me
+ramener au devoir Il accourut aussitôt à ma chambre.
+
+Notre entretien fut plein d'amitié. Il voulut être informé de mes
+dispositions. Je lui ouvris mon coeur sans réserve, excepté sur le
+dessein de ma fuite. Ce n'est pas à vos yeux, cher ami, lui dis-je, que
+je veux paraître ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici
+un ami sage et réglé dans ses désirs, un libertin réveillé par les
+châtiments du Ciel, en un mot un coeur dégagé de l'amour et revenu des
+charmes de sa Manon, vous avez jugé trop favorablement de moi. Vous me
+revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre mois: toujours tendre,
+et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne me
+lasse point de chercher mon bonheur.
+
+Il me répondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable; qu'on
+voyait bien des pécheurs qui s'enivraient du faux bonheur du vice
+jusqu'à le préférer hautement à celui de la vertu; mais que c'était, du
+moins, à des images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils étaient
+les dupes de l'apparence; mais que, de reconnaître, comme je le faisais,
+que l'objet de mes attachements n'était propre qu'à me rendre coupable
+et malheureux, et de continuer à me précipiter volontairement dans
+l'infortune et dans le crime, c'était une contradiction d'idées et de
+conduite qui ne faisait pas honneur à ma raison.
+
+Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre, lorsqu'on n'oppose
+rien à vos armes! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous
+prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de
+peines, de traverses et d'inquiétudes? Quel nom donnerez-vous à la
+prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans? Direz-vous,
+comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur
+pour l'âme? Vous n'oseriez le dire; c'est un paradoxe insoutenable. Ce
+bonheur, que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines, ou pour
+parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers desquels
+on tend à la félicité. Or si la force de l'imagination fait trouver du
+plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme
+heureux qu'on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et
+d'insensée, dans ma conduite, une disposition toute semblable? J'aime
+Manon; je tends au travers de mille douleurs à vivre heureux et
+tranquille auprès d'elle. La voie par où je marche est malheureuse; mais
+l'espérance d'arriver à mon terme y répand toujours de la douceur et je
+me croirai trop bien payé, par un moment passé avec elle, de tous les
+chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc
+égales de votre côté et du mien; ou s'il y a quelque différence, elle
+est encore à mon avantage, car le bonheur que j'espère est proche, et
+l'autre est éloigné; le mien est de la nature des peines, c'est-à-dire
+sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est
+certaine que par la foi.
+
+Tiberge parut effrayé de ce raisonnement. Il recula de deux pas, en me
+disant, de l'air le plus sérieux, que, non seulement ce que je venais de
+dire blessait le bon sens, mais que c'était un malheureux sophisme
+d'impiété et d'irréligion: car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme
+de vos peines avec celui qui est proposé par la religion, est une idée
+des plus libertines et des plus monstrueuses.
+
+J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais prenez-y garde, ce
+n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein
+d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction, dans la
+persévérance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouvé
+que, si c'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est
+à cet égard seulement que j'ai traité les choses d'égales, et je
+soutiens encore qu'elles le sont. Répondrez-vous que le terme de la
+vertu est infiniment supérieur à celui de l'amour? Qui refuse d'en
+convenir? Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la
+force qu'ils ont, l'un et l'autre, pour faire supporter les peines?
+Jugeons-en par l'effet. Combien trouve-t-on de déserteurs de la sévère
+vertu, et combien en trouverez-vous peu de l'amour? Répondrez-vous
+encore que, s'il y a des peines dans l'exercice du bien, elles ne sont
+pas infaillibles et nécessaires; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de
+croix, et qu'on voit quantité de personnes vertueuses mener une vie
+douce et tranquille? Je vous dirai de même qu'il y a des amours
+paisibles et fortunées, et, ce qui fait encore une différence qui m'est
+extrêmement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez
+souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies, au lieu
+que la religion veut qu'on s'attende à une pratique triste et
+mortifiante. Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zèle prêt à
+se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a
+point de plus mauvaise méthode pour dégoûter un coeur de l'amour, que de
+lui en décrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans
+l'exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes faits, il est
+certain que notre félicité consiste dans le plaisir; je défie qu'on s'en
+forme une autre idée; or le coeur n'a pas besoin de se consulter
+longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux
+de l'amour. Il s'aperçoit bientôt qu'on le trompe lorsqu'on lui en
+promet ailleurs de plus charmants, et cette tromperie le dispose à se
+défier des promesses les plus solides. Prédicateurs, qui voulez me
+ramener à la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement nécessaire,
+mais ne me déguisez pas qu'elle est sévère et pénible. Établissez bien
+que les délices de l'amour sont passagères, qu'elles sont défendues,
+qu'elles seront suivies par d'éternelles peines, et ce qui fera
+peut-être encore plus d'impression sur moi, que, plus elles sont douces
+et charmantes, plus le Ciel sera magnifique à récompenser un si grand
+sacrifice, mais confessez qu'avec des coeurs tels que nous les avons,
+elles sont ici-bas nos plus parfaites félicités.
+
+Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur à Tiberge. Il convint
+qu'il y avait quelque chose de raisonnable dans mes pensées. La seule
+objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'entrais pas du
+moins dans mes propres principes, en sacrifiant mon amour à l'espérance
+de cette rémunération dont je me faisais une si grande idée. Ô cher ami!
+lui répondis-je, c'est ici que je reconnais ma misère et ma faiblesse.
+Hélas! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne! mais l'action
+est-elle en mon pouvoir? De quels secours n'aurais-je pas besoin pour
+oublier les charmes de Manon? Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense
+que voici encore un de nos jansénistes. Je ne sais ce que je suis,
+répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut être; mais
+je n'éprouve que trop la vérité de ce qu'ils disent.
+
+Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. Il
+comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignité dans mes
+désordres. Son amitié en fut plus disposée, dans la suite, à me donner
+des secours, sans lesquels j'aurais péri infailliblement de misère.
+Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais
+de m'échapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma
+lettre. Je l'avais préparée, avant qu'il fût venu, et je ne manquai
+point de prétextes pour colorer la nécessité où j'étais d'écrire. Il eut
+la fidélité de la porter exactement, et Lescaut reçut, avant la fin du
+jour, celle qui était pour lui.
+
+Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de
+mon frère. Ma joie fut extrême en l'apercevant dans ma chambre. J'en
+fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je;
+apprenez-moi d'abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un
+bon conseil pour rompre mes fers. Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa
+soeur depuis le jour qui avait précédé mon emprisonnement, qu'il n'avait
+appris son sort et le mien qu'à force d'informations et de soins; que,
+s'étant présenté deux ou trois fois à l'Hôpital, on lui avait refusé la
+liberté de lui parler. Malheureux G... M...! m'écriai-je, que tu me le
+paieras cher!
+
+Pour ce qui regarde votre délivrance, continua Lescaut, c'est une
+entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous passâmes hier la
+soirée, deux de mes amis et moi, à observer toutes les parties
+extérieures de cette maison, et nous jugeâmes que, vos fenêtres étant
+sur une cour entourée de bâtiments, comme vous nous l'aviez marqué, il y
+aurait bien de la difficulté à vous tirer de là. Vous êtes d'ailleurs au
+troisième étage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni
+échelles. Je ne vois donc nulle ressource du côté du dehors. C'est dans
+la maison même qu'il faudrait imaginer quelque artifice. Non, repris-je;
+j'ai tout examiné, surtout depuis que ma clôture est un peu moins
+rigoureuse, par l'indulgence du supérieur. La porte de ma chambre ne se
+ferme plus avec la clef, j'ai la liberté de me promener dans les
+galeries des religieux; mais tous les escaliers sont bouchés par des
+portes épaisses, qu'on a soin de tenir fermées la nuit et le jour de
+sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver.
+Attendez, repris-je, après avoir un peu réfléchi sur une idée qui me
+parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet? Aisément, me dit
+Lescaut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? Je l'assurai que j'avais si
+peu dessein de tuer qu'il n'était pas même nécessaire que le pistolet
+fût chargé. Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de
+vous trouver le soir, à onze heures, vis-à-vis de la porte de cette
+maison, avec deux ou trois de nos amis. J'espère que je pourrai vous y
+rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui
+dis qu'une entreprise, telle que je la méditais, ne pouvait paraître
+raisonnable qu'après avoir réussi. Je le priai d'abréger sa visite, afin
+qu'il trouvât plus de facilité à me revoir le lendemain. Il fut admis
+avec aussi peu de peine que la première fois. Son air était grave, il
+n'y a personne qui ne l'eût pris pour un homme d'honneur.
+
+Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma liberté, je ne doutai
+presque plus du succès de mon projet. Il était bizarre et hardi; mais de
+quoi n'étais-je pas capable, avec les motifs qui m'animaient? J'avais
+remarqué, depuis qu'il m'était permis de sortir de ma chambre et de me
+promener dans les galeries, que le portier apportait chaque jour au soir
+les clefs de toutes les portes au supérieur et qu'il régnait ensuite un
+profond silence dans la maison, qui marquait que tout le monde était
+retiré. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de
+communication, de ma chambre à celle de ce Père. Ma résolution était de
+lui prendre ses clefs, en l'épouvantant avec mon pistolet s'il faisait
+difficulté de me les donner et de m'en servir pour gagner la rue. J'en
+attendis le temps avec impatience. Le portier vint à l'heure ordinaire,
+c'est-à-dire un peu après neuf heures. J'en laissai passer encore une,
+pour m'assurer que tous les religieux et les domestiques étaient
+endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allumée. Je
+frappai d'abord doucement à la porte du Père, pour l'éveiller sans
+bruit. Il m'entendit au second coup, et s'imaginant, sans doute, que
+c'était quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de
+secours, il se leva pour m'ouvrir Il eut, néanmoins, la précaution de
+demander au travers de la porte, qui c'était et ce qu'on voulait de lui.
+Je fus obligé de me nommer; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui
+faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ah! c'est vous, mon
+cher fils, me dit-il, en ouvrant la porte; qu'est-ce donc qui vous amène
+si tard? J'entrai dans sa chambre, et l'ayant tiré à l'autre bout opposé
+à la porte, je lui déclarai qu'il m'était impossible de demeurer plus
+longtemps à Saint-Lazare; que la nuit était un temps commode pour sortir
+sans être aperçu, et que j'attendais de son amitié qu'il consentirait à
+m'ouvrir les portes, ou à me prêter ses clefs pour les ouvrir moi-même.
+
+Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me
+considérer sans me répondre. Comme je n'en avais pas à perdre, je repris
+la parole pour lui dire que j'étais fort touché de toutes ses bontés,
+mais que, la liberté étant le plus cher de tous les biens, surtout pour
+moi à qui on la ravissait injustement, j'étais résolu de me la procurer
+cette nuit même, à quelque prix que ce fût; et de peur qu'il ne lui prît
+envie d'élever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une
+honnête raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps. Un
+pistolet! me dit-il. Quoi! mon fils, vous voulez m'ôter la vie, pour
+reconnaître la considération que j'ai eue pour vous? Dieu ne plaise, lui
+répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans
+cette nécessité; mais je veux être libre, et j'y suis si résolu que, si
+mon projet manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais,
+mon cher fils, reprit-il d'un air pâle et effrayé, que vous ai-je fait?
+quelle raison avez-vous de vouloir ma mort? Eh non! répliquai-je avec
+impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer si vous voulez vivre.
+Ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aperçus les
+clefs qui étaient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre,
+en faisant le moins de bruit qu'il pourrait. Il fut obligé de s'y
+résoudre. À mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me
+répétait avec un soupir: Ah! mon fils, ah! qui l'aurait cru? Point de
+bruit, mon Père, répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous
+arrivâmes à une espèce de barrière, qui est avant la grande porte de la
+rue. Je me croyais déjà libre, et j'étais derrière le Père, avec ma
+chandelle dans une main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il
+s'empressait d'ouvrir un domestique, qui couchait dans une petite
+chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met
+la tête à sa porte. Le bon Père le crut apparemment capable de
+m'arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de venir à son
+secours. C'était un puissant coquin, qui s'élança sur moi sans balancer
+Je ne le marchandai point; je lui lâchai le coup au milieu de la
+poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-je assez
+fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d'achever
+ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n'osa refuser de
+l'ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, à quatre pas, Lescaut
+qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
+
+Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer
+un pistolet. C'est votre faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous
+chargé? Cependant je le remerciai d'avoir eu cette précaution, sans
+laquelle j'étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes
+passer la nuit chez un traiteur où je me remis un peu de la mauvaise
+chère que j'avais faite depuis près de trois mois. Je ne pus néanmoins
+m'y livrer au plaisir. Je souffrais mortellement sans Manon. Il faut la
+délivrer dis-je à mes trois amis. Je n'ai souhaité la liberté que dans
+cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse; pour moi, j'y
+emploierai jusqu'à ma vie. Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de
+prudence, me représenta qu'il fallait aller bride en main; que mon
+évasion de Saint-Lazare, et le malheur qui m'était arrivé en sortant,
+causeraient infailliblement du bruit; que le Lieutenant général de
+Police me ferait chercher, et qu'il avait les bras longs; enfin, que si
+je ne voulais pas être exposé à quelque chose de pis que Saint-Lazare,
+il était à propos de me tenir couvert et renfermé pendant quelques
+jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de
+s'éteindre. Son conseil était sage, mais il aurait fallu l'être aussi
+pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagement ne s'accordait pas avec
+ma passion. Toute ma complaisance se réduisit à lui promettre que je
+passerais le jour suivant à dormir. Il m'enferma dans sa chambre, où je
+demeurai jusqu'au soir.
+
+J'employai une partie de ce temps à former des projets et des expédients
+pour secourir Manon. J'étais bien persuadé que sa prison était encore
+plus impénétrable que n'avait été la mienne. Il n'était pas question de
+force et de violence, il fallait de l'artifice; mais la déesse même de
+l'invention n'aurait pas su par où commencer. J'y vis si peu de jour que
+je remis à considérer mieux les choses lorsque j'aurais pris quelques
+informations sur l'arrangement intérieur de l'Hôpital.
+
+Aussitôt que la nuit m'eut rendu la liberté, je priai Lescaut de
+m'accompagner. Nous liâmes conversation avec un des portiers, qui nous
+parut homme de bon sens. Je feignis d'être un étranger qui avait entendu
+parler avec admiration de l'Hôpital Général, et de l'ordre qui s'y
+observe. Je l'interrogeai sur les plus minces détails, et de
+circonstances en circonstances, nous tombâmes sur les administrateurs,
+dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualités. Les réponses
+qu'il me fit sur ce dernier article me firent naître une pensée dont je
+m'applaudis aussitôt, et que je ne tardai point à mettre en oeuvre. Je
+lui demandai, comme une chose essentielle à mon dessein, si ces
+messieurs avaient des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait m'en rendre un
+compte certain, mais que, pour M. de T., qui était un des principaux, il
+lui connaissait un fils en âge d'être marié, qui était venu plusieurs
+fois à l'Hôpital avec son père. Cette assurance me suffisait. Je rompis
+presque aussitôt notre entretien, et je fis part à Lescaut, en
+retournant chez lui, du dessein que j'avais conçu. Je m'imagine, lui
+dis-je, que M. de T... le fils, qui est riche et de bonne famille, est
+dans un certain goût de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens de
+son âge. Il ne saurait être ennemi des femmes, ni ridicule au point de
+refuser ses services pour une affaire d'amour; J'ai formé le dessein de
+l'intéresser à la liberté de Manon. S'il est honnête homme, et qu'il ait
+des sentiments, il nous accordera son secours par générosité. S'il n'est
+point capable d'être conduit par ce motif, il fera du moins quelque
+chose pour une fille aimable, ne fût-ce que par l'espérance d'avoir part
+à ses faveurs. Je ne veux pas différer de le voir ajoutai-je, plus
+longtemps que jusqu'à demain. Je me sens si consolé par ce projet, que
+j'en tire un bon augure. Lescaut convint lui-même qu'il y avait de la
+vraisemblance dans mes idées, et que nous pouvions espérer quelque chose
+par cette voie. J'en passai la nuit moins tristement.
+
+Le matin étant venu, je m'habillai le plus proprement qu'il me fut
+possible, dans l'état d'indigence où j'étais, et je me fis conduire dans
+un fiacre à la maison de. M. de T... Il fut surpris de recevoir la
+visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa physionomie et de ses
+civilités. Je m'expliquai naturellement avec lui, et pour échauffer ses
+sentiments naturels, je lui parlai de ma passion et du mérite de ma
+maîtresse comme de deux choses qui ne pouvaient être égalées que l'une
+par l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'eût jamais vu Manon, il avait
+entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissait de celle qui avait été
+la maîtresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne fût informé
+de la part que j'avais eue à cette aventure, et pour le gagner de plus
+en plus, en me faisant un mérite de ma confiance, je lui racontai le
+détail de tout ce qui était arrivé à Manon et à moi. Vous voyez,
+monsieur continuai-je, que l'intérêt de ma vie et celui de mon coeur
+sont maintenant entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que
+l'autre. Je n'ai point de réserve avec vous, parce que je suis informé
+de votre générosité, et que la ressemblance de nos âges me fait espérer
+qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. Il parut fort
+sensible à cette marque d'ouverture et de candeur. Sa réponse fut celle
+d'un homme qui a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donne
+pas toujours et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettait ma
+visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amitié
+comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'efforcerait de
+la mériter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre
+Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un crédit médiocre et mal
+assuré; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de
+faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes
+bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crédit que je ne
+l'aurais été d'une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je
+trouvai, dans la modération de ses offres, une marque de franchise dont
+je fus charmé. En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La
+seule promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout entreprendre
+pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments, d'une manière
+qui le persuada aussi que je n'étais pas d'un mauvais naturel. Nous nous
+embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes amis, sans autre raison que
+la bonté de nos coeurs et une simple disposition qui porte un homme
+tendre et généreux à aimer un autre homme qui lui ressemble. Il poussa
+les marques de son estime bien plus loin, car, ayant combiné mes
+aventures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me
+trouver à mon aise, il m'offrit sa bourse, et il me pressa de
+l'accepter. Je ne l'acceptai point; mais je lui dis: C'est trop, mon
+cher Monsieur. Si, avec tant de bonté et d'amitié, vous me faites revoir
+ma chère Manon, je vous suis attaché pour toute ma vie. Si vous me
+rendez tout à fait cette chère créature, je ne croirai pas être quitte
+en versant tout mon sang pour vous servir.
+
+Nous ne nous séparâmes qu'après être convenus du temps et du lieu où
+nous devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me
+remettre plus loin que l'après-midi du même jour. Je l'attendis dans un
+café, où il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous prîmes
+ensemble le chemin de l'Hôpital. Mes genoux étaient tremblants en
+traversant les cours. Puissance d'amour! disais-je, je reverrai donc
+l'idole de mon coeur, l'objet de tant de pleurs et d'inquiétudes! Ciel!
+conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'à elle, et disposez après
+cela de ma fortune et de mes jours; je n'ai plus d'autre grâce à vous
+demander.
+
+M. de T... parla à quelques concierges de la maison qui s'empressèrent
+de lui offrir tout ce qui dépendait d'eux pour sa satisfaction. Il se
+fit montrer le quartier où Manon avait sa chambre, et l'on nous y
+conduisit avec une clef d'une grandeur effroyable, qui servit à ouvrir
+sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui était celui qu'on
+avait chargé du soin de la servir, de quelle manière elle avait passé le
+temps dans cette demeure. Il nous dit que c'était une douceur angélique;
+qu'il n'avait jamais reçu d'elle un mot de dureté; qu'elle avait versé
+continuellement des larmes pendant les six premières semaines après son
+arrivée, mais que, depuis quelque temps, elle paraissait prendre son
+malheur avec plus de patience, et qu'elle était occupée à coudre du
+matin jusqu'au soir à la réserve de quelques heures qu'elle employait à
+la lecture. Je lui demandai encore si elle avait été entretenue
+proprement. Il m'assura que le nécessaire, du moins, ne lui avait jamais
+manqué.
+
+Nous approchâmes de sa porte. Mon coeur battait violemment. Je dis à M.
+de T...: Entrez seul et prévenez-la sur ma visite, car j'appréhende
+qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous
+fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis néanmoins leurs
+discours. Il lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consolation,
+qu'il était de mes amis, et qu'il prenait beaucoup d'intérêt à notre
+bonheur Elle lui demanda, avec le plus vif empressement, si elle
+apprendrait de lui ce que j'étais devenu. Il lui promit de m'amener à
+ses pieds, aussi tendre, aussi fidèle qu'elle pouvait le désirer Quand?
+reprit-elle. Aujourd'hui même, lui dit-il; ce bienheureux moment ne
+tardera point; il va paraître à l'instant si vous le souhaitez. Elle
+comprit que j'étais à la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accourait avec
+précipitation. Nous nous embrassâmes avec cette effusion de tendresse
+qu'une absence de trois mois fait trouver si charmante à de parfaits
+amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour
+répétés languissamment de part et d'autre, formèrent, pendant un quart
+d'heure, une scène qui attendrissait M. de T... Je vous porte envie, me
+dit-il, en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel
+je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. Aussi
+mépriserais-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour
+m'assurer le bonheur d'être aimé d'elle.
+
+Tout le teste d'une conversation si désirée ne pouvait manquer d'être
+infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui
+appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de
+l'état où elle était, et de celui d'où je ne faisais que sortir M. de
+T... nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment
+pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne pas rendre cette
+première entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilité à nous
+en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine à nous faire goûter ce
+conseil; Manon, surtout, ne pouvait se résoudre à me laisser partir.
+Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise; elle me retenait par les
+habits et par les mains. Hélas! dans quel lieu me laissez-vous!
+disait-elle. Qui peut m'assurer de vous revoir? M. de T... lui promit de
+la venir voir souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agréablement,
+il ne faut plus l'appeler l'Hôpital; c'est Versailles, depuis qu'une
+personne qui mérite l'empire de tous les coeurs y est renfermée.
+
+Je fis, en sortant, quelques libéralités au valet qui la servait, pour
+l'engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avait l'âme moins
+basse et moins dure que ses pareils. Il avait été témoin de notre
+entrevue; ce tendre spectacle l'avait touché. Un louis d'or, dont je lui
+fis présent, acheva de me l'attacher. Il me prit à l'écart, en
+descendant dans les cours. Monsieur, me dit-il, si vous me voulez
+prendre à votre service, ou me donner une honnête récompense pour me
+dédommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me
+sera facile de délivrer Mademoiselle Manon. J'ouvris l'oreille à cette
+proposition, et quoique je fusse dépourvu de tout, je lui fis des
+promesses fort au-dessus de ses désirs. Je comptais bien qu'il me serait
+toujours aisé de récompenser un homme de cette étoffe. Sois persuadé,
+lui dis-je, mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que
+ta fortune est aussi assurée que la mienne. Je voulus savoir quels
+moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me dit-il, que de lui
+ouvrir le soir la porte de sa chambre, et de vous la conduire jusqu'à
+celle de la rue, où il faudra que vous soyez prêt à la recevoir; Je lui
+demandai s'il n'était point à craindre qu'elle ne fût reconnue en
+traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque
+danger mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose. Quoique
+je fusse ravi de le voir si résolu, j'appelai M. de T... pour lui
+communiquer ce projet, et la seule raison qui semblait pouvoir le rendre
+douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu'elle
+pouvait absolument s'échapper de cette manière; mais, si elle est
+reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée en fuyant, c'est peut-être
+fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait donc quitter
+Paris sur-le-champ, car vous ne seriez jamais assez caché aux
+recherches. On les redoublerait, autant par rapport à vous qu'à elle. Un
+homme s'échappe aisément, quand il est seul, mais il est presque
+impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. Quelque solide que
+me parût ce raisonnement, il ne put l'emporter, dans mon esprit, sur un
+espoir si proche de mettre Manon en liberté.
+
+Je le dis à M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence
+et de témérité à l'amour. J'ajoutai que mon dessein était, en effet, de
+quitter Paris, pour m'arrêter, comme j'avais déjà fait, dans quelque
+village voisin. Nous convînmes donc, avec le valet, de ne pas remettre
+son entreprise plus loin qu'au jour suivant, et pour la rendre aussi
+certaine qu'il était en notre pouvoir, nous résolûmes d'apporter des
+habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'était pas
+aisé de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en
+trouver le moyen. Je priai seulement M. de T... de mettre le lendemain
+deux vestes légères l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le
+reste.
+
+Nous retournâmes le matin à l'Hôpital. J'avais avec moi, pour Manon, du
+linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps, un surtout qui
+ne laissait rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu'un
+moment dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes; je
+lui donnai mon juste-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il
+ne se trouva rien de manque à son ajustement, excepté la culotte que
+j'avais malheureusement oubliée. L'oubli de cette pièce nécessaire nous
+eût, sans doute, apprêtés à rire si l'embarras où il nous mettait eût
+été moins sérieux. J'étais au désespoir qu'une bagatelle de cette nature
+fût capable de nous arrêter Cependant, je pris mon parti, qui fut de
+sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne à Manon. Mon surtout
+était long, et je me mis, à l'aide de quelques épingles, en état de
+passer décemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur
+insupportable. Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes un peu
+au-dessous de la porte de l'Hôpital, dans un carrosse. Nous n'y fûmes
+pas longtemps sans voir Manon paraître avec son conducteur. Notre
+portière étant ouverte, ils montèrent tous deux à l'instant. Je reçus ma
+chère maîtresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le
+cocher me demanda où il fallait toucher. Touche au bout du monde, lui
+dis-je, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de
+Manon.
+
+Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de m'attirer un
+fâcheux embarras. Le cocher fit réflexion à mon langage, et lorsque je
+lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me
+répondit qu'il craignait que je ne l'engageasse dans une mauvaise
+affaire, qu'il voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait
+Manon, était une fille que j'enlevais de l'Hôpital, et qu'il n'était pas
+d'humeur à se perdre pour l'amour de moi. La délicatesse de ce coquin
+n'était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions
+trop près de l'Hôpital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il
+y a un louis d'or à gagner pour toi. Il m'aurait aidé, après cela, à
+brûler l'Hôpital même. Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut.
+Comme il était tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec promesse de
+nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous.
+
+Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras que nous
+n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je
+sentais ses larmes qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut
+descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau
+démêlé, dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir
+promis un louis, non seulement parce que le présent était excessif, mais
+par une autre raison bien plus forte, qui était l'impuissance de le
+payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir à
+la porte. Je lui dis à l'oreille dans quel embarras je me trouvais.
+Comme il était d'une humeur brusque, et nullement accoutumé à ménager un
+fiacre, il me répondit que je me moquais. Un louis d'or! ajouta-t-il.
+Vingt coups de canne à ce coquin-là! J'eus beau lui représenter
+doucement qu'il allait nous perdre, il m'arracha ma canne, avec l'air
+d'en vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci, à qui il était peut-être
+arrivé de tomber quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un
+mousquetaire, s'enfuit de peur, avec son carrosse, en criant que je
+l'avais trompé, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui répétai
+inutilement d'arrêter. Sa fuite me causa une extrême inquiétude. Je ne
+doutai point qu'il n'avertît le commissaire. Vous me perdez, dis-je à
+Lescaut. Je ne serais pas en sûreté chez vous; il faut nous éloigner
+pour le moment. Je prêtai le bras à Manon pour marcher et nous sortîmes
+promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie. C'est
+quelque chose d'admirable que la manière dont la Providence enchaîne les
+événements. À peine avions-nous marché cinq ou six minutes, qu'un homme,
+dont je ne découvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait
+sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu'il
+exécuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup de pistolet; il
+ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba,
+sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos
+secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d'être arrêté par
+le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J'enfilai, avec elle et le
+valet, la première petite rue qui croisait. Elle était si éperdue que
+j'avais de la peine à la soutenir. Enfin j'aperçus un fiacre au bout de
+la rue. Nous y montâmes, mais lorsque le cocher me demanda où il fallait
+nous conduire, je fus embarrassé à lui répondre. Je n'avais point
+d'asile assuré ni d'ami de confiance à qui j'osasse avoir recours.
+J'étais sans argent, n'ayant guère plus d'une demi pistole dans ma
+bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommodé Manon
+qu'elle était à demi pâmée près de moi. J'avais, d'ailleurs,
+l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étais pas encore
+sans appréhension de la part du guet. Quel parti prendre? Je me souvins
+heureusement de l'auberge de Chaillot, où j'avais passé quelques jours
+avec Manon, lorsque nous étions allés dans ce village pour y demeurer.
+J'espérai non seulement d'y être en sûreté, mais d'y pouvoir vivre
+quelque temps sans être pressé de payer. Mène-nous à Chaillot, dis-je au
+cocher. Il refusa d'y aller si tard, à moins d'une pistole: autre sujet
+d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs; c'était toute la somme
+qui restait dans ma bourse.
+
+Je consolais Manon, en avançant; mais, au fond, j'avais le désespoir
+dans le coeur. Je me serais donné mille fois la mort, si je n'eusse pas
+eu, dans mes bras, le seul bien qui m'attachait à la vie. Cette seule
+pensée me remettait. Je la tiens du moins, dirais-je; elle m'aime, elle
+est à moi. Tiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur.
+Je verrais périr tout l'univers sans y prendre intérêt. Pourquoi? Parce
+que je n'ai plus d'affection de reste. Ce sentiment était vrai;
+cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du
+monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite
+partie, pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour
+est plus fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les
+richesses, mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus
+désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré
+lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.
+
+Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à
+l'auberge comme des personnes de connaissance; on ne fut pas surpris de
+voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux
+environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis
+servir aussi proprement que si j'eusse été dans la meilleure fortune.
+Elle ignorait que je fusse mal en argent; je me gardai bien de lui en
+rien apprendre, étant résolu de retourner seul à Paris, le lendemain,
+pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.
+
+Elle me parut pâle et maigrie, en soupant. Je ne m'en étais point aperçu
+à l'Hôpital, parce que la chambre où je l'avais vue n'était pas des plus
+claires. Je lui demandai si ce n'était point encore un effet de la
+frayeur qu'elle avait eue en voyant assassiner son frère. Elle m'assura
+que, quelque touchée qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait
+que d'avoir essuyé pendant trois mois mon absence. Tu m'aimes donc
+extrêmement? lui répondis-je. Mille fois plus que je ne puis dire,
+reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais? ajoutai-je. Non,
+jamais, répliqua-t-elle; et cette assurance fut confirmée par tant de
+caresses et de serments, qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle
+pût jamais les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle était
+sincère; quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu'à ce
+point? Mais elle était encore plus volage, ou plutôt elle n'était plus
+rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même, lorsque, ayant devant
+les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans
+la pauvreté et dans le besoin. J'étais à la veille d'en avoir une
+dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la
+plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance
+et de ma fortune.
+
+Comme je la connaissais de cette humeur, je me hâtai le lendemain
+d'aller à Paris. La mort de son frère et la nécessité d'avoir du linge
+et des habits pour elle et pour moi étaient de si bonnes raisons que je
+n'eus pas besoin de prétextes. Je sortis de l'auberge, avec le dessein,
+dis-je à Manon et à mon hôte, de prendre un carrosse de louage; mais
+c'était une gasconnade. La nécessité m'obligeant d'aller à pied, je
+marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, où j'avais dessein de
+m'arrêter. Il fallait bien prendre un moment de solitude et de
+tranquillité pour m'arranger et prévoir ce que j'allais faire à Paris.
+
+Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de
+réflexions, qui se réduisirent peu à peu à trois principaux articles.
+J'avais besoin d'un secours présent, pour un nombre infini de nécessités
+présentes. J'avais à chercher quelque voie qui pût, du moins, m'ouvrir
+des espérances pour l'avenir et ce qui n'était pas de moindre
+importance, j'avais des informations et des mesures à prendre pour la
+sûreté de Manon et pour la mienne. Après m'être épuisé en projets et en
+combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d'en
+retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à couvert, dans une
+chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il serait
+temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux présents.
+
+Il était donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T...
+m'avait offert généreusement la sienne, mais j'avais une extrême
+répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage,
+que d'aller exposer sa misère à un étranger et de le prier de nous faire
+part de son bien! Il n'y a qu'une âme lâche qui en soit capable, par une
+bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indignité, ou un chrétien humble,
+par un excès de générosité qui le rend supérieur à cette honte. Je
+n'étais ni un homme lâche, ni un bon chrétien; j'aurais donné la moitié
+de mon sang pour éviter cette humiliation. Tiberge, disais-je, le bon
+Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il
+sera touché de ma misère; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra
+essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces; il me fera acheter
+ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang
+plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse qui me laissera du
+trouble et des remords. Bon! reprenais-je, il faut donc renoncer à tout
+espoir puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si
+éloigné de m'arrêter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la
+moitié de mon sang que d'en prendre une, c'est-à-dire tout mon sang
+plutôt que de les prendre toutes deux? Oui, mon sang tout entier,
+ajoutai-je, après une réflexion d'un moment; je le donnerais plus
+volontiers, sans doute, que de me réduire à de basses supplications.
+Mais il s'agit bien ici de mon sang! Il s'agit de la vie et de
+l'entretien de Manon, il s'agit de son amour et de sa fidélité. Qu'ai-je
+à mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle
+me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des
+choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter
+mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour
+l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me déterminer
+après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d'aller d'abord
+chez Tiberge, et de là chez M. de T...
+
+En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le
+payer; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis
+conduire au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir Tiberge que j'étais à
+l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris
+l'extrémité de mes besoins, sans nul détour. Il me demanda si les cent
+pistoles que je lui avais rendues me suffiraient, et, sans m'opposer un
+seul mot de difficulté, il me les alla chercher dans le moment, avec cet
+air ouvert et ce plaisir à donner qui c'est connu que de l'amour et de
+la véritable amitié. Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du
+succès de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à si bon marché,
+c'est-à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon impénitence. Mais je me
+trompais, en me croyant tout à fait quitte de ses reproches, car
+lorsqu'il eut achevé de me compter son argent et que je me préparais à
+le quitter il me pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avais
+point parlé de Manon; il ignorait qu'elle fût en liberté; ainsi sa
+morale ne tomba que sur la fuite téméraire de Saint-Lazare et sur la
+crainte où il était qu'au lieu de profiter des leçons de sagesse que j'y
+avais reçues, je ne reprisse le train du désordre. Il me dit qu'étant
+allé pour me visiter à Saint-Lazare, le lendemain de mon évasion, il
+avait été frappé au-delà de toute expression en apprenant la manière
+dont j'en étais sorti; qu'il avait eu là-dessus un entretien avec le
+Supérieur; que ce bon père n'était pas encore remis de son effroi; qu'il
+avait eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le Lieutenant général
+de Police les circonstances de mon départ, et qu'il avait empêché que la
+mort du portier ne fût connue au dehors; que je n'avais donc, de ce
+côté-là, nul sujet d'alarme, mais que, s'il me restait le moindre
+sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le Ciel
+donnait à mes affaires; que je devais commencer par écrire à mon père,
+et me remettre bien avec lui; et que, si je voulais suivre une fois son
+conseil, il était d'avis que je quittasse Paris, pour retourner dans le
+sein de ma famille.
+
+J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avait là bien des choses
+satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n'avoir rien à craindre du
+côté de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre.
+En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre
+idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquais
+même qu'il avait évité de me parler d'elle, dans l'opinion, apparemment,
+qu'elle me tenait moins au coeur puisque je paraissais si tranquille sur
+son sujet. Je résolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins
+d'écrire à mon père, comme il me le conseillait, et de lui témoigner que
+j'étais disposé à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses
+volontés. Mon espérance était de l'engager à m'envoyer de l'argent, sous
+prétexte de faire mes exercices à l'Académie, car j'aurais eu peine à
+lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'état
+ecclésiastique. Et dans le fond, je n'avais nul éloignement pour ce que
+je voulais lui promettre. J'étais bien aise, au contraire, de
+m'appliquer à quelque chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce
+dessein pourrait s'accorder avec mon amour Je faisais mon compte de
+vivre avec ma maîtresse et de faire en même temps mes exercices; cela
+était fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces idées que je
+promis à Tiberge de faire partir le jour même, une lettre pour mon père.
+J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture, en le quittant, et
+j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise, qu'en relisant ma
+lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du coeur paternel.
+
+Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir
+quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en
+allant chez M. de T... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma
+liberté, pour laquelle mon ami m'avait assuré qu'il ne me restait rien à
+craindre. Cependant il me revint tout d'un coup à l'esprit que ses
+assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j'avais, outre cela,
+l'affaire de l'Hôpital sur les bras, sans compter la mort de Lescaut,
+dans laquelle j'étais mêlé, du moins comme témoin. Ce souvenir m'effraya
+si vivement que je me retirai dans la première allée, d'où je fis
+appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T..., que je fis rire de
+ma frayeur. Elle me parut risible à moi-même, lorsqu'il m'eut appris que
+je n'avais rien à craindre du côté de l'Hôpital, ni de celui de Lescaut.
+Il me dit que, dans la pensée qu'on pourrait le soupçonner d'avoir eu
+part à l'enlèvement de Manon, il était allé le matin à l'Hôpital, et
+qu'il avait demandé à la voir en feignant d'ignorer ce qui était arrivé;
+qu'on était si éloigné de nous accuser, ou lui, ou moi, qu'on s'était
+empressé, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une
+étrange nouvelle, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie que Manon
+eût pris le parti de fuir avec un valet: qu'il s'était contenté de
+répondre froidement qu'il n'en était pas surpris, et qu'on fait tout
+pour la liberté. Il continua de me raconter qu'il était allé de là chez
+Lescaut, dans l'espérance de m'y trouver avec ma charmante maîtresse;
+que l'hôte de la maison, qui était un carrossier, lui avait protesté
+qu'il n'avait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'était pas étonnant que
+nous n'eussions point paru chez lui, si c'était pour Lescaut que nous
+devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait
+d'être tué à peu près dans le même temps. Sur quoi, il n'avait pas
+refusé d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de
+cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps, des amis
+de Lescaut, l'était venu voir et lui avait proposé de jouer. Lescaut
+avait gagné si rapidement que l'autre s'était trouvé cent écus de moins
+en une heure, c'est-à-dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait
+sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme
+qu'il avait perdue; et sur quelques difficultés nées à cette occasion,
+ils s'étaient querellés avec une animosité extrême. Lescaut avait refusé
+de sortir pour mettre l'épée à la main, et l'autre avait juré, en le
+quittant, de lui casser la tête: ce qu'il avait exécuté le soir même. M.
+de T... eut l'honnêteté d'ajouter qu'il avait été fort inquiet par
+rapport à nous et qu'il continuait de m'offrir ses services. Je ne
+balançai point à lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de
+trouver bon qu'il allât souper avec nous.
+
+Comme il ne me restait qu'à prendre du linge et des habits pour Manon,
+je lui dis que nous pouvions partir à l'heure même, s'il voulait avoir
+la complaisance de s'arrêter un moment avec moi chez quelques marchands.
+Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue
+d'intéresser sa générosité, ou si ce fut par le simple mouvement d'une
+belle âme, mais ayant consenti à partir aussitôt, il me mena chez les
+marchands qui fournissaient sa maison; il me fit choisir plusieurs
+étoffes d'un prix plus considérable que je ne me l'étais proposé, et
+lorsque je me disposais à les payer il défendit absolument aux marchands
+de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne grâce que
+je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin
+de Chaillot, où j'arrivai avec moins d'inquiétude que je n'en étais
+parti.
+
+Le chevalier des Grieux ayant employé plus d'une heure à ce récit, je le
+priai de prendre un peu de relâche, et de nous tenir compagnie à souper
+Notre attention lui fit juger que nous l'avions écouté avec plaisir. Il
+nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus
+intéressant dans la suite de son histoire, et lorsque nous eûmes fini de
+souper il continua dans ces termes.
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+Ma présence et les politesses de M. de T... dissipèrent tout ce qui
+pouvait rester de chagrin à Manon. Oublions nos terreurs passées, ma
+chère âme, lui dis-je en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux
+que jamais. Après tout, l'amour est un bon maître; la fortune ne saurait
+nous causer autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs. Notre
+souper fut une vraie scène de joie. J'étais plus fier et plus content,
+avec Manon et mes cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris
+avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens
+qu'on a de satisfaire ses désirs. Je n'en avais pas un seul à remplir;
+l'avenir même me causait peu d'embarras. J'étais presque sûr que mon
+père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à
+Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrais en droit
+d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le
+fond de mes richesses n'était que de cent pistoles. C'était assez pour
+attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me
+pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par les ressources du
+jeu.
+
+Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma
+situation; et la force de l'honneur autant qu'un reste de ménagement
+pour la police, me faisait remettre de jour en jour à renouer avec les
+associés de l'hôtel de T..., je me réduisis à jouer dans quelques
+assemblées moins décriées, où ma faveur du sort m'épargna l'humiliation
+d'avoir recours à l'industrie. J'allais passer à la ville une partie de
+l'après-midi, et je revenais souper à Chaillot, accompagné fort souvent
+de M. de T..., dont l'amitié croissait de jour en jour pour nous. Manon
+trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia, dans le voisinage,
+avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées. La
+promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement
+leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient réglé les bornes,
+fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l'air au
+bois de Boulogne, et le soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus
+belle, plus contente, et plus passionnée que jamais.
+
+Il s'éleva néanmoins quelques nuages, qui semblèrent menacer l'édifice
+de mon bonheur. Mais ils furent nettement dissipés, et l'humeur folâtre
+de Manon rendit le dénouement si comique, que je trouve encore de la
+douceur dans un souvenir qui me représente sa tendresse et les agréments
+de son esprit.
+
+Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour à l'écart
+pour me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avait un secret
+d'importance à me communiquer. Je l'encourageai à parler librement.
+Après quelques détours, il me fit entendre qu'un seigneur étranger
+semblait avoir pris beaucoup d'amour pour Mademoiselle Manon. Le trouble
+de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. En a-t-elle pour lui?
+interrompis-je plus brusquement que la prudence ne permettait pour
+m'éclaircir. Ma vivacité l'effraya. Il me répondit, d'un air inquiet,
+que sa pénétration n'avait pas été si loin, mais qu'ayant observé,
+depuis plusieurs jours, que cet étranger venait assidûment au bois de
+Boulogne, qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul
+dans les contre-allées, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de
+rencontrer mademoiselle, il lui était venu à l'esprit de faire quelque
+liaison avec ses gens, pour apprendre le nom de leur maître; qu'ils le
+traitaient de prince italien, et qu'ils le soupçonnaient eux-mêmes de
+quelque aventure galante; qu'il n'avait pu se procurer d'autres
+lumières, ajouta-t-il en tremblant, parce que le Prince, étant alors
+sorti du bois, s'était approché familièrement de lui, et lui avait
+demandé son nom; après quoi, comme s'il eût deviné qu'il était à notre
+service, il l'avait félicité d'appartenir à la plus charmante personne
+du monde.
+
+J'attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des
+excuses timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je
+le pressai en vain de continuer sans déguisement. Il me protesta qu'il
+ne savait rien de plus, et que, ce qu'il venait de me raconter étant
+arrivé le jour précédent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le
+rassurai, non seulement par des éloges, mais par une honnête récompense,
+et sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je lui recommandai,
+d'un ton plus tranquille, de veiller sur toutes les démarches de
+l'étranger.
+
+Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvait lui avoir
+fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques
+réflexions, je revins de mes alarmes, jusqu'à regretter d'avoir donné
+cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d'être
+aimée. Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conquête; et
+quelle vie allais-je mener si j'étais capable d'ouvrir si facilement
+l'entrée de mon coeur à la jalousie? Je retournai à Paris le jour
+suivant, sans avoir formé d'autre dessein que de hâter le progrès de ma
+fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en état de quitter
+Chaillot au premier sujet d'inquiétude. Le soir, je n'appris rien de
+nuisible à mon repos. L'étranger avait reparu au bois de Boulogne, et
+prenant droit de ce qui s'y était passé la veille pour se rapprocher de
+mon confident, il lui avait parlé de son amour, mais dans des termes qui
+ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrogé sur
+mille détails. Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par
+des promesses considérables, et tirant une lettre qu'il tenait prête, il
+lui avait offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre à sa
+maîtresse.
+
+Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus
+orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon,
+pendant sa promenade, s'était écartée un moment de ses compagnes, et que
+l'étranger, qui la suivait à peu de distance, s'étant approché d'elle au
+signe qu'elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu'il
+avait reçue avec des transports de joie. Il n'avait eu le temps de les
+exprimer qu'en baisant amoureusement les caractères, parce qu'elle
+s'était aussitôt dérobée. Mais elle avait paru d'une gaieté
+extraordinaire pendant le reste du jour, et depuis qu'elle était rentrée
+au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonnée. Je frémis, sans doute,
+à chaque mot. Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes
+yeux ne t'aient pas trompé? Il prit le Ciel à témoin de sa bonne foi. Je
+ne sais à quoi les tourments de mon coeur m'auraient porté si Manon, qui
+m'avait entendu rentrer ne fût venue au-devant de moi avec un air
+d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma
+réponse pour m'accabler de caresses, et lorsqu'elle se vit seule avec
+moi, elle me fit des reproches fort vifs de l'habitude que je prenais de
+revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté de continuer, elle
+me dit que, depuis trois semaines, je n'avais pas passé une journée
+entière avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues absences;
+qu'elle me demandait du moins un jour, par intervalles; et que, dès le
+lendemain, elle voulait me voir près d'elle du matin au soir. J'y serai,
+n'en doutez pas, lui répondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu
+d'attention pour mon chagrin, et dans le mouvement de sa joie, qui me
+parut en effet d'une vivacité singulière, elle me fit mille peintures
+plaisantes de la manière dont elle avait passé le jour. Étrange fille!
+me disais-je à moi-même; que dois-je attendre de ce prélude? L'aventure
+de nôtre première séparation me revint à l'esprit. Cependant je croyais
+voir dans le fond de sa joie et de ses caresses, un air de vérité qui
+s'accordait avec les apparences.
+
+Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse, dont je ne pus me
+défendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir
+faite au jeu. J'avais regardé comme un extrême avantage que l'idée de ne
+pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue d'elle-même. C'était
+gagner du temps pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes
+sortes de craintes pour le lendemain, et si je ne remarquais rien qui
+m'obligeât de faire éclater mes découvertes, j'étais déjà résolu de
+transporter, le jour d'après, mon établissement à la ville, dans un
+quartier où je n'eusse rien à démêler avec les princes. Cet arrangement
+me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne m'ôtait pas la
+douleur d'avoir à trembler pour une nouvelle infidélité.
+
+À mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour dans notre
+appartement, elle ne prétendait pas que j'en eusse l'air plus négligé,
+et qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommodés de ses propres
+mains. Je les avais fort beaux. C'était un amusement qu'elle s'était
+donné plusieurs fois; mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en
+avais jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir
+devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle
+imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait
+tourner souvent le visage vers elle, et s'appuyant des deux mains sur
+mes épaules, elle me regardait avec une curiosité avide. Ensuite,
+exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait
+reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous
+occupa jusqu'à l'heure du dîner. Le goût qu'elle y avait pris m'avait
+paru si naturel, et sa gaieté sentait si peu l'artifice, que ne pouvant
+concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire
+trahison, je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon coeur et de me
+décharger d'un fardeau qui commençait à me peser. Mais je me flattais, à
+chaque instant, que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais
+d'avance un délicieux triomphe.
+
+Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et
+ma complaisance me faisait céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint
+l'avertir que le prince de... demandait à la voir Ce nom m'échauffa
+jusqu'au transport. Quoi donc? m'écriai-je en la repoussant. Qui? Quel
+prince? Elle ne répondit point à mes questions. Faites-le monter,
+dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi: Cher amant, toi
+que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur je te demande un moment de
+complaisance, un moment, un seul moment. Je t'en aimerai mille fois
+plus. Je t'en saurai gré toute ma vie.
+
+L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses
+instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec mépris.
+Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une
+main mes cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de
+l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me
+traîner dans cet état jusqu'à la porte du cabinet, et l'ouvrant du
+genou, elle offrit à l'étranger, que le bruit semblait avoir arrêté au
+milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu
+d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis mais d'assez mauvaise mine.
+Dans l'embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une
+profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche.
+Elle lui présenta son miroir: Voyez, monsieur lui dit-elle,
+regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour.
+Voici l'homme que j'aime, et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites
+la comparaison vous-même. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon coeur
+apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous déclare qu'aux yeux de
+votre servante très humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un
+des cheveux que je tiens.
+
+Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je
+faisais des efforts inutiles pour me dégager, et prenant pitié d'un
+homme de considération, je me sentais porté à réparer ce petit outrage
+par mes politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse,
+que je trouvai un peu grossière, me fit perdre cette disposition.
+Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire forcé, j'ouvre en
+effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'étais
+figuré. Il se retira aussitôt sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant,
+d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valaient pas mieux
+que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion, à lui
+faire prendre une meilleure idée du beau sexe.
+
+Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la
+chambre de longs éclats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus
+touché, jusqu'au fond du coeur, d'un sacrifice que je ne pouvais
+attribuer qu'à l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je
+lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, après l'avoir
+observée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait
+deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en
+faire une déclaration ouverte, accompagnée de son nom et de tous ses
+titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui
+la conduisait avec ses compagnes; qu'il lui promettait, au-delà des
+monts, une brillante fortune et des adorations éternelles; qu'elle était
+revenue à Chaillot dans la résolution de me communiquer cette aventure,
+mais qu'ayant conçu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle
+n'avait pu résister à son imagination; qu'elle avait offert au Prince
+italien, par une réponse flatteuse, la liberté de la voir chez elle, et
+qu'elle s'était fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan,
+sans m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot
+des lumières qui m'étaient venues par une autre voie, et l'ivresse de
+l'amour triomphant me fit tout approuver.
+
+J'ai remarqué, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me
+frapper de ses plus rudes châtiments, le temps où ma fortune me semblait
+le mieux établie. Je me croyais si heureux, avec l'amitié de M. de T...
+et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que
+j'eusse à craindre quelque nouveau malheur Cependant, il s'en préparait
+un si funeste, qu'il m'a réduit à l'état où vous m'avez vu à Pacy, et
+par degrés à des extrémités si déplorables que vous aurez peine à croire
+mon récit fidèle.
+
+Un jour que nous avions M. de T... à souper nous entendîmes le bruit
+d'un carrosse qui s'arrêtait à la porte de l'hôtellerie. La curiosité
+nous fit désirer de savoir qui pouvait arriver à cette heure. On nous
+dit que c'était le jeune G... M..., c'est-à-dire le fils de notre plus
+cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m'avait mis à Saint-Lazare et
+Manon à l'Hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. C'est le
+Ciel qui me l'amène, dis-je à M. de T..., pour le punir de la lâcheté de
+son père. Il ne m'échappera pas que nous n'ayons mesuré nos épées. M. de
+T..., qui le connaissait et qui était même de ses meilleurs amis,
+s'efforça de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il m'assura
+que c'était un jeune homme très aimable, et si peu capable d'avoir eu
+part à l'action de son père que je ne le verrais pas moi-même un moment
+sans lui accorder mon estime et sans désirer la sienne. Après avoir
+ajouté mille choses à son avantage, il me pria de consentir qu'il allât
+lui proposer de venir prendre place avec nous, et de s'accommoder du
+reste de notre souper. Il prévint l'objection du péril où c'était
+exposer Manon que de découvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en
+protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous
+connaîtrait, nous n'aurions point de plus zélé défenseur. Je ne fis
+difficulté de rien, après de telles assurances. M. de T... ne nous
+l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous étions.
+Il entra d'un air qui nous prévint effectivement en sa faveur. Il
+m'embrassa. Nous nous assîmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous,
+appartenait, et il mangea d'un appétit qui fit honneur à notre souper
+Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus sérieuse. Il baissa
+les yeux pour nous parler de l'excès où son père s'était porté contre
+nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. Je les abrège, nous
+dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte.
+Si elles étaient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien
+plus dans la suite, car il n'eut pas passé une demi-heure dans cet
+entretien, que je m'aperçus de l'impression que les charmes de Manon
+faisaient sur lui. Ses regards et ses manières s'attendrirent par
+degrés. Il ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours, mais,
+sans être aidé de la jalousie, j'avais trop d'expérience en amour pour
+ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il nous tint compagnie
+pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après s'être
+félicité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de
+venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le
+matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse.
+
+Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant à la jalousie. J'avais
+plus de crédulité que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante
+créature était si absolument maîtresse de mon âme que je n'avais pas un
+seul petit sentiment qui ne fût de l'estime et de l'amour. Loin de lui
+faire un crime d'avoir plu au jeune G... M..., j'étais ravi de l'effet
+de ses charmes, et je m'applaudissais d'être aimé d'une fille que tout
+le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui
+communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés, pendant quelques jours, du
+soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller
+à la comédie sans appréhender d'être reconnus. M. de T... revint nous
+voir avant la fin de la semaine. Nous le consultâmes là-dessus. Il vit
+bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes
+d'y aller le même soir avec lui.
+
+Cependant cette résolution ne put s'exécuter, car m'ayant tiré aussitôt
+en particulier: Je suis, me dit-il, dans le dernier embarras depuis que
+je ne vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une
+suite. G... M... aime votre maîtresse. Il m'en a fait confidence. Je
+suis son intime ami, et disposé en tout à le servir; mais je ne suis pas
+moins le vôtre. J'ai considéré que ses intentions sont injustes et je
+les ai condamnées. J'aurais gardé son secret s'il n'avait dessein
+d'employer pour plaire, que les voies communes, mais il est bien informé
+de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'où, qu'elle aime l'abondance
+et les plaisirs, et comme il jouit déjà d'un bien considérable, il m'a
+déclaré qu'il veut la tenter d'abord par un très gros présent et par
+l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurais
+peut-être eu beaucoup plus de violence à me faire pour le trahir mais la
+justice s'est jointe en votre faveur à l'amitié; d'autant plus qu'ayant
+été la cause imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis
+obligé de prévenir les effets du mal que j'ai causé.
+
+Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui
+avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon
+était tel que G... M... se le figurait, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait
+supporter le nom de la pauvreté. Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est
+question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de
+m'abandonner pour un autre. Je suis en état de ne la laisser manquer de
+rien, et je compte que ma fortune va croître de jour en jour. Je ne
+crains qu'une chose, ajoutai-je, c'est que G... M... ne se serve de la
+connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais
+office. M. de T... m'assura que je devais être sans appréhension de ce
+côté-là que G... M... était capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne
+l'était point d'une bassesse; que s'il avait la lâcheté d'en commettre
+une, il serait le premier lui qui parlait, à l'en punir et à réparer par
+là le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion. Je vous suis obligé de
+ce sentiment, repris-je, mais le mal serait fait et le remède fort
+incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prévenir, en quittant
+Chaillot pour prendre une autre demeure. Oui, reprit M. de T... Mais
+vous aurez peine à le faire aussi promptement qu'il faudrait, car G...
+M... doit être ici à midi; il me le dit hier et c'est ce qui m'a porté à
+venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver à tout
+moment.
+
+Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un oeil plus
+sérieux. Comme il me semblait impossible d'éviter la visite de G...
+M..., et qu'il me le serait aussi, sans doute, d'empêcher qu'il ne
+s'ouvrît à Manon, je pris le parti de la prévenir moi-même sur le
+dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai que, me sachant instruit des
+propositions qu'il lui ferait, et les recevant à mes yeux, elle aurait
+assez de force pour les rejeter. Je découvris ma pensée à M. de T...,
+qui me répondit que cela était extrêmement délicat. Je l'avoue, lui
+dis-je, mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une
+maîtresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y
+aurait que la grandeur des offres qui pût l'éblouir, et je vous ai dit
+qu'elle ne connaît point l'intérêt. Elle aime ses aises, mais elle
+m'aime aussi, et, dans la situation où sont mes affaires, je ne saurais
+croire qu'elle me préfère le fils d'un homme qui l'a mise à l'Hôpital.
+En un mot, je persistai dans mon dessein, et m'étant retiré à l'écart
+avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais
+d'apprendre.
+
+Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me
+promit de recevoir les offres de G... M... d'une manière qui lui ôterait
+l'envie de les renouveler. Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par
+une brusquerie. Il peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne,
+ajoutai-je en riant, comment te défaire d'un amant désagréable ou
+incommode. Elle reprit, après avoir un peu rêvé: Il me vient un dessein
+admirable, s'écria-t-elle, et je suis toute glorieuse de l'invention.
+G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi; il faut nous venger du
+père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'écouter
+accepter ses présents, et me moquer de lui. Le projet est joli, lui
+dis-je, mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin
+qui nous a conduits droit à l'Hôpital. J'eus beau lui représenter le
+péril de cette entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien
+prendre nos mesures, et elle répondit à toutes mes objections.
+Donnez-moi un amant qui n'entre point aveuglément dans tous les caprices
+d'une maîtresse adorée, et je conviendrai que j'eus tort de céder si
+facilement. La résolution fut prise de faire une dupe de G... M..., et
+par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne.
+
+Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des
+compliments fort recherchés sur la liberté qu'il prenait de venir dîner
+avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait
+promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques
+affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu'il n'y
+eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le coeur, nous
+nous mîmes à table avec un air de confiance et d'amitié. G... M...
+trouva aisément l'occasion de déclarer ses sentiments à Manon. Je ne dus
+pas lui paraître gênant, car je m'absentai exprès pendant quelques
+minutes. Je m'aperçus, à mon retour qu'on ne l'avait pas désespéré par
+un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde.
+J'affectai de le paraître aussi. Il riait intérieurement de ma
+simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout l'après-midi, nous fûmes
+l'un pour l'autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant
+son départ, un moment d'entretien particulier avec Manon, de sorte qu'il
+eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chère.
+
+Aussitôt qu'il fut monté en carrosse avec M. de T..., Manon accourut à
+moi, les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta
+ses discours et ses propositions, sans y changer un mot. Ils se
+réduisaient à ceci: il l'adorait. Il voulait partager avec elle quarante
+mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu'il
+attendait après la mort de son père. Elle allait être maîtresse de son
+coeur et de sa fortune, et, pour gage de ses bienfaits, il était prêt à
+lui donner un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois
+laquais et un cuisinier. Voilà un fils, dis-je à Manon, bien autrement
+généreux que son père. Parlons de bonne foi, ajoutai-je; cette offre ne
+vous tente-t-elle point? Moi? répondit-elle, en ajustant à sa pensée
+deux vers de Racine:
+
+ _Moi! vous me soupçonnez de cette perfidie?_
+ _Moi! je pourrais souffrir un visage odieux,_
+ _Qui rappelle toujours l'Hôpital à mes yeux?_
+
+ Non, repris-je, en continuant la parodie:
+
+ _J'aurais peine à penser que l'Hôpital, Madame,_
+ _Fût un trait dont l'Amour l'eût gravé dans votre âme._
+
+Mais c'en est un bien séduisant qu'un hôtel meublé avec un carrosse et
+trois laquais; et l'amour en a peu d'aussi forts. Elle me protesta que
+son coeur était à moi pour toujours, et qu'il ne recevrait jamais
+d'autres traits que les miens. Les promesses qu'il m'a faites, me
+dit-elle, sont un aiguillon de vengeance, plutôt qu'un trait d'amour. Je
+lui demandai si elle était dans le dessein d'accepter l'hôtel et le
+carrosse. Elle me répondit qu'elle n'en voulait qu'à son argent. La
+difficulté était d'obtenir l'un sans l'autre. Nous résolûmes d'attendre
+l'entière explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il
+avait promis de lui écrire. Elle la reçut en effet le lendemain, par un
+laquais sans livrée, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui
+parler sans témoins. Elle lui dit d'attendre sa réponse, et elle vint
+m'apporter aussitôt sa lettre. Nous l'ouvrîmes ensemble. Outre les lieux
+communs de tendresse, elle contenait le détail des promesses de mon
+rival. Il ne bornait point sa dépense. Il s'engageait à lui compter dix
+mille francs, en prenant possession de l'hôtel, et à réparer tellement
+les diminutions de cette somme, qu'elle l'eût toujours devant elle en
+argent comptant. Le jour de l'inauguration n'était pas reculé trop loin:
+il ne lui en demandait que deux pour les préparatifs, et il lui marquait
+le nom de la rue et de l'hôtel, où il lui promettait de l'attendre
+l'après-midi du second jour si elle pouvait se dérober de mes mains.
+C'était l'unique point sur lequel il la conjurait de le tirer
+d'inquiétude; il paraissait sûr de tout le reste, mais il ajoutait que,
+si elle prévoyait de la difficulté à m'échapper, il trouverait le moyen
+de rendre sa fuite aisée.
+
+G... M... était plus fin que son père; il voulait tenir sa proie avant
+que de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite que Manon
+avait à tenir Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entreprise
+de la tête et je lui en représentai tous les dangers. Rien ne fut
+capable d'ébranler sa résolution.
+
+Elle fit une courte réponse à G... M..., pour l'assurer qu'elle ne
+trouverait pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et
+qu'il pouvait l'attendre avec certitude. Nous réglâmes ensuite que je
+partirais sur-le-champ pour aller louer un nouveau logement dans quelque
+village, de l'autre côté de Paris, et que je transporterais avec moi
+notre petit équipage; que le lendemain après-midi, qui était le temps de
+son assignation, elle se rendrait de bonne heure à Paris; qu'après avoir
+reçu les présents de G... M..., elle le prierait instamment de la
+conduire à la Comédie; qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle
+pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet,
+qu'elle voulait mener avec elle. C'était toujours le même qui l'avait
+délivrée de l'Hôpital, et qui nous était infiniment attaché. Je devais
+me trouver avec un fiacre, à l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs, et
+l'y laisser vers les sept heures, pour m'avancer dans l'obscurité à la
+porte de la Comédie. Manon me promettait d'inventer des prétextes pour
+sortir un instant de sa loge, et de l'employer à descendre pour me
+rejoindre. L'exécution du reste était facile. Nous aurions regagné mon
+fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg
+Saint-Antoine, qui était le chemin de notre nouvelle demeure.
+
+Ce dessein, tout extravagant qu'il était, nous parut assez bien arrangé.
+Mais il y avait, dans le fond, une folle imprudence à s'imaginer que,
+quand il eût réussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais
+pu nous mettre à couvert des suites. Cependant, nous nous exposâmes avec
+la plus téméraire confiance. Manon partit avec Marcel: c'est ainsi que
+se nommait notre valet. Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en
+l'embrassant: Manon, ne me trompez point; me serez-vous fidèle? Elle se
+plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvela tous ses
+serments.
+
+Son compte était d'arriver à Paris sur les trois heures. Je partis après
+elle. J'allais me morfondre, le reste de l'après-midi, dans le café de
+Féré, au pont Saint-Michel; j'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis
+alors pour prendre un fiacre, que je postai, suivant notre projet, à
+l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs; ensuite je gagnai à pied la
+porte de la Comédie. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel, qui
+devait être à m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu
+dans une foule de laquais, et l'oeil ouvert sur tous les passants.
+Enfin, sept heures étant sonnées, sans que j'eusse rien aperçu qui eût
+rapport à nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller voir si
+je découvrirais Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y étaient ni
+l'un ni l'autre. Je retournai à la porte, où je passai encore un quart
+d'heure, transporté d'impatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu
+paraître, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arrêter à la moindre
+résolution. Le cocher, m'ayant aperçu, vint quelques pas au-devant de
+moi pour me dire, d'un air mystérieux, qu'une jolie demoiselle
+m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demandé,
+à des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais
+revenir elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point à m'attendre.
+Je me figurai aussitôt que c'était Manon. J'approchai; mais je vis un
+joli petit visage, qui n'était pas le sien. C'était une étrangère, qui
+me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler à M. le
+chevalier des Grieux. Je lui dis que c'était mon nom. J'ai une lettre à
+vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amène, et
+par quel rapport j'ai l'avantage de connaître votre nom. Je la priai de
+me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me
+suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part. De qui
+vient cette lettre? lui dis-je en montant: elle me remit à la lecture.
+
+Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marquait:
+G... M... l'avait reçue avec une politesse et une magnificence au-delà
+de toutes ses idées. Il l'avait comblée de présents; il lui faisait
+envisager un sort de reine. Elle m'assurait néanmoins qu'elle ne
+m'oubliait pas dans cette nouvelle splendeur; mais que, n'ayant pu faire
+consentir G... M... à la mener ce soir à la Comédie, elle remettait à un
+autre jour le plaisir de me voir; et que, pour me consoler un peu de la
+peine qu'elle prévoyait que cette nouvelle pouvait me causer, elle avait
+trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui
+serait la porteuse de son billet. Signé, votre fidèle amante, MANON
+LESCAUT.
+
+Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans
+cette lettre, que demeurant suspendu quelque temps entre la colère et la
+douleur j'entrepris de faire un effort pour oublier éternellement mon
+ingrate et parjure maîtresse. Je jetai les yeux sur la fille qui était
+devant moi: elle était extrêmement jolie, et j'aurais souhaité qu'elle
+l'eût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tour. Mais je
+n'y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint
+de la composition de l'Amour, enfin ce fonds inépuisable de charmes que
+la nature avait prodigués à la perfide Manon. Non, non, lui dis-je en
+cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort bien
+qu'elle vous faisait faire une démarche inutile. Retournez à elle, et
+dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en
+jouisse, s'il se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour et je
+renonce en même temps à toutes les femmes, qui ne sauraient être aussi
+aimables qu'elle, et qui sont, sans doute, aussi lâches et d'aussi
+mauvaise foi. Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer
+sans prétendre davantage à Manon, et la jalousie mortelle qui me
+déchirait le coeur se déguisant en une morne et sombre tranquillité, je
+me crus d'autant plus proche de ma guérison que je ne sentais nul de ces
+mouvements violents dont j'avais été agité dans les mêmes occasions.
+Hélas! j'étais la dupe de l'amour autant que je croyais l'être de G...
+M... et de Manon.
+
+Cette fille qui m'avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre
+l'escalier me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapportât à M. de
+G... M... et à la dame qui était avec lui. Je rentrai dans la chambre à
+cette question, et par un changement incroyable à ceux qui n'ont jamais
+senti de passions violentes, je me trouvai, tout d'un coup, de la
+tranquillité où je croyais être, dans un transport terrible de fureur.
+Va, lui dis-je, rapporte au traître G... M... et à sa perfide maîtresse
+le désespoir où ta maudite lettre m'a jeté, mais apprends-leur qu'ils
+n'en riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma
+propre main. Je me jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d'un côté, et
+ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes amères commencèrent à
+couler de mes yeux. L'accès de rage que je venais de sentir se changea
+dans une profonde douleur; je ne fis plus que pleurer en poussant des
+gémissements et des soupirs. Approche, mon enfant, approche, m'écriai-je
+en parlant à la jeune fille; approche, puisque c'est toi qu'on envoie
+pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et
+le désespoir, contre l'envie de se donner la mort à soi-même, après
+avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche,
+continuai-je, en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides et
+incertains. Viens essuyer mes larmes, viens rendre la paix à mon coeur,
+viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume à l'être d'une
+autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrais peut-être t'aimer à
+mon tour. Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et
+qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, était
+extraordinairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha
+néanmoins pour me faire quelques caresses, mais je l'écartai aussitôt,
+en la repoussant de mes mains. Que veux-tu de moi? lui dis-je. Ah! tu es
+une femme, tu es d'un sexe que je déteste et que je ne puis plus
+souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque
+trahison. Va-t'en et laisse-moi seul ici. Elle me fit une révérence,
+sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de
+s'arrêter Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à
+quel dessein tu as été envoyée ici. Comment as-tu découvert mon nom et
+le lieu où tu pouvais me trouver?
+
+Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M...; qu'il
+l'avait envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui
+l'avait avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle
+l'avait trouvé qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils
+l'avaient chargée tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avait
+apportée, après lui avoir appris qu'elle me trouverait dans un carrosse
+au bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s'ils ne lui avaient rien
+dit de plus. Elle me répondit, en rougissant, qu'ils lui avaient fait
+espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. On t'a trompée, lui
+dis-je; ma pauvre fille, on t'a trompée. Tu es une femme, il te faut un
+homme; mais il t'en faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas
+ici que tu le peux trouver Retourne, retourne à M. de G... M... Il a
+tout ce qu'il faut pour être aimé des belles; il a des hôtels meublés et
+des équipages à donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour et de la
+constance à offrir les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de
+ma simplicité.
+
+J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les
+passions qui m'agitaient tour à tour cédaient ou emportaient le dessus.
+Cependant, à force de me tourmenter mes transports diminuèrent assez
+pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière
+infortune à celles que j'avais déjà essuyées dans le même genre, et je
+ne trouvai pas qu'il y eût plus à désespérer que dans les premières. Je
+connaissais Manon; pourquoi m'affliger tant d'un malheur que j'avais dû
+prévoir? Pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du remède? Il
+était encore temps. Je devais du moins n'y pas épargner mes soins, si je
+ne voulais avoir à me reprocher d'avoir contribué, par ma négligence, à
+mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui
+pouvaient m'ouvrir un chemin à l'espérance.
+
+Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'était
+un parti désespéré, qui n'était propre qu'à me perdre et qui n'avait pas
+la moindre apparence de succès. Mais il me semblait que si j'eusse pu me
+procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagné infailliblement
+quelque chose sur son coeur. J'en connaissais si bien tous les endroits
+sensibles! J'étais si sûr d'être aimé d'elle! Cette bizarrerie même de
+m'avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j'aurais parié qu'elle
+venait de son invention, et que c'était un effet de sa compassion pour
+mes peines. Je résolus d'employer toute mon industrie pour la voir Parmi
+quantité de voies que j'examinai l'une après l'autre, je m'arrêtai à
+celle-ci. M. de T... avait commencé à me rendre service avec trop
+d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son
+zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager à
+faire appeler G... M..., sous le prétexte d'une affaire importante. Il
+ne me fallait qu'une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était
+de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me
+serait aisé dans l'absence de G... M... Cette résolution m'ayant rendu
+plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille, qui était encore
+avec moi, et pour lui ôter l'envie de retourner chez ceux qui me
+l'avaient envoyée, je pris son adresse, en lui faisant espérer que
+j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me
+fis conduire à grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y
+trouver J'avais eu, là-dessus, de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit
+au fait de mes peines et du service que je venais lui demander. Il fut
+si étonné d'apprendre que G... M... avait pu séduire Manon, qu'ignorant
+que j'avais eu part moi-même à mon malheur il m'offrit généreusement de
+rassembler tous ses amis, pour employer leurs bras et leurs épées à la
+délivrance de ma maîtresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait
+être pernicieux à Manon et à moi. Réservons notre sang, lui dis-je, pour
+l'extrémité. Je médite une voie plus douce et dont je n'espère pas moins
+de succès. Il s'engagea, sans exception, à faire tout ce que je
+demanderais de lui; et lui ayant répété qu'il ne s'agissait que de faire
+avertir G... M... qu'il avait à lui parler et de le tenir dehors une
+heure ou deux, il partit aussitôt avec moi pour me satisfaire.
+
+Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l'arrêter
+si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple,
+daté d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitôt,
+pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de délai.
+J'observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai
+sans peine dans la maison, n'y étant connu que de Manon et de Marcel,
+qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là avec G...
+M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante, pour laquelle
+vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent, que vous venez de
+perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre
+parole, avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à
+son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein.
+
+M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans
+un cabaret, où il écrivit promptement sa lettre.
+
+J'allai me placer à quelques pas de la maison de Manon. Je vis arriver
+le porteur du message, et G... M... sortir à pied, un moment après,
+suivi d'un laquais. Lui ayant laissé le temps de s'éloigner de la rue,
+je m'avançai à la porte de mon infidèle, et malgré toute ma colère, je
+frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce fut
+Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je
+n'eusse rien à craindre des autres domestiques, je lui demandais tout
+bas s'il pouvait me conduire dans la chambre où était Manon, sans que je
+fusse aperçu. Il me dit que cela était aisé en montant doucement par le
+grand escalier. Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche
+d'empêcher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. Je pénétrai
+sans obstacle jusqu'à l'appartement.
+
+Manon était occupée à lire. Ce fut là que j'eus lieu d'admirer le
+caractère de cette étrange fille. Loin d'être effrayée et de paraître
+timide en m'apercevant, elle ne donna que ces marques légères de
+surprise dont on n'est pas le maître à la vue d'une personne qu'on croit
+éloignée. Ah! c'est vous, mon amour, me dit-elle en venant m'embrasser
+avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu! que vous êtes hardi! Qui vous
+aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu? Je me dégageai de ses bras, et
+loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis
+deux ou trois pas en arrière pour m'éloigner d'elle. Ce mouvement ne
+laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle
+était et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J'étais,
+dans le fond, si charmé de la revoir, qu'avec tant de justes sujets de
+colère, j'avais à peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller.
+Cependant mon coeur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je
+le rappelais vivement à ma mémoire, pour exciter mon dépit, et je
+tâchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de
+l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu'elle remarqua
+mon agitation, je la vis trembler apparemment par un effet de sa
+crainte.
+
+Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah! Manon, lui dis-je d'un ton tendre,
+infidèle et parjure Manon! par où commencerai-je à me plaindre? Je vous
+vois pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à vos moindres
+peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais,
+Manon, je vous le dis, j'ai le coeur percé de la douleur de votre
+trahison. Ce sont là des coups qu'on ne porte point à un amant, quand on
+n'a pas résolu sa mort. Voici la troisième fois, Manon, je les ai bien
+comptées; il est impossible que cela s'oublie. C'est à vous de
+considérer, à l'heure même, quel parti vous voulez prendre, car mon
+triste coeur n'est plus à l'épreuve d'un si cruel traitement. Je sens
+qu'il succombe et qu'il est prêt à se fendre de douleur. Je n'en puis
+plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une chaise; j'ai à peine la force de
+parler et de me soutenir.
+
+Elle ne me répondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se laissa
+tomber à genoux et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son
+visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de
+ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'étais-je point agité! Ah!
+Manon, Manon, repris-je avec un soupir il est bien tard de me donner des
+larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que
+vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma
+présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux,
+voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un
+malheureux qu'on a trahi, et qu'on abandonne cruellement. Elle baisait
+mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore,
+fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments? Amante
+mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me
+jurais encore aujourd'hui? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une
+infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement? C'est
+donc le panure qui est récompensé! Le désespoir et l'abandon sont pour
+la constance et la fidélité.
+
+Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amère, que j'en
+laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en aperçut au
+changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je
+sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant
+de douleur et d'émotion; mais que le Ciel me punisse si j'ai cru l'être,
+ou si j'ai eu la pensée de le devenir! Ce discours me parut si dépourvu
+de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d'un vif mouvement de
+colère. Horrible dissimulation! m'écriai-je. Je vois mieux que jamais
+que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est à présent que je
+connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-je en
+me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais le
+moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je
+t'honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton nouvel amant,
+aime-le, déteste-moi, renonce à l'honneur au bon sens; je m'en ris, tout
+m'est égal.
+
+Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à genoux près de
+la chaise d'où je m'étais levé, elle me regardait en tremblant et sans
+oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la
+tête, et tenant les yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que
+j'eusse perdu tous sentiments d'humanité pour m'endurcir contre tant de
+charmes. J'étais si éloigné d'avoir cette force barbare que, passant
+tout d'un coup à l'extrémité opposée, je retournai vers elle, ou plutôt,
+je m'y précipitai sans réflexion. Je la pris entre mes bras, je lui
+donnai mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de mon emportement.
+Je confessai que j'étais un brutal, et que je ne méritais pas le bonheur
+d'être aimé d'une fille comme elle. Je la fis asseoir et, m'étant mis à
+genoux à mon tour, je la conjurai de m'écouter en cet état. Là, tout ce
+qu'un amant soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de
+plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui
+demandai en grâce de prononcer qu'elle me pardonnait. Elle laissa tomber
+ses bras sur mon cou, en disant que c'était elle-même qui avait besoin
+de ma bonté pour me faire oublier les chagrins qu'elle me causait, et
+qu'elle commençait à craindre avec raison que je goûtasse point ce
+qu'elle avait à me dire pour se justifier. Moi! interrompis-je aussitôt,
+ah! je ne vous demande point de justification. J'approuve tout ce que
+vous avez fait. Ce n'est point à moi d'exiger des raisons de votre
+conduite; trop content, trop heureux, si ma chère Manon ne m'ôte point
+la tendresse de son coeur! Mais, continuai-je, en réfléchissant sur
+l'état de mon sort, toute-puissante Manon! vous qui faites à votre gré
+mes joies et mes douleurs, après vous avoir satisfaite par mes
+humiliations et par les marques de mon repentir ne me sera-t-il point
+permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de
+vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour
+que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon rival?
+
+Elle fut quelque temps à méditer sa réponse: Mon Chevalier, me dit-elle,
+en reprenant un air tranquille, si vous vous étiez d'abord expliqué si
+nettement, vous vous seriez épargné bien du trouble et à moi une scène
+bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je
+l'aurais guérie en m'offrant à vous suivre sur-le-champ au bout du
+monde. Mais je me suis figuré que c'était la lettre que je vous ai
+écrite sous les yeux de M. de G... M... et la fille que nous vous avons
+envoyée qui causaient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu
+regarder ma lettre comme une raillerie et cette fille, en vous imaginant
+qu'elle était allée vous trouver de ma part, comme âne déclaration que
+je renonçais à vous pour m'attacher à G... M... C'est cette pensée qui
+m'a jetée tout d'un coup dans la consternation, car, quelque innocente
+que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'étaient
+pas favorables. Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon
+juge, après que je vous aurai expliqué la vérité du fait.
+
+Elle m'apprit alors tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait
+trouvé G... M..., qui l'attendait dans le lieu où nous étions. Il
+l'avait reçue effectivement comme la première princesse du monde. Il lui
+avait montré tous les appartements, qui étaient d'un goût et d'une
+propreté admirables. Il lui avait compté dix mille livres dans son
+cabinet, et il y avait ajouté quelques bijoux, parmi lesquels étaient le
+collier et les bracelets de perles qu'elle avait déjà eus de son père.
+Il l'avait menée de là dans un salon qu'elle n'avait pas encore vu, où
+elle avait trouvé une collation exquise. Il l'avait fait servir par les
+nouveaux domestiques qu'il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la
+regarder désormais comme leur maîtresse. Enfin, il lui avait fait voir
+le carrosse, les chevaux et tout le reste de ses présents; après quoi,
+il lui avait proposé une partie de jeu, pour attendre le souper Je vous
+avoue, continua-t-elle, que j'ai été frappée de cette magnificence. J'ai
+fait réflexion que ce serait dommage de nous priver tout d'un coup de
+tant de biens, en me contentant d'emporter les dix mille francs et les
+bijoux, que c'était une fortune toute faite pour vous et pour moi, et
+que nous pourrions vivre agréablement aux dépens de G... M... Au lieu de
+lui proposer la Comédie, je me suis mis dans la tête de le sonder sur
+votre sujet, pour pressentir quelles facilités nous aurions à nous voir
+en supposant l'exécution de mon système. Je l'ai trouvé d'un caractère
+fort traitable. Il m'a demandé ce que je pensais de vous, et si je
+n'avais pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que vous
+étiez si aimable et que vous en aviez toujours usé si honnêtement avec
+moi, qu'il n'était pas naturel que je pusse vous haïr. Il a confessé que
+vous aviez du mérite, et qu'il s'était senti porté à désirer votre
+amitié. Il a voulu savoir de quelle manière je croyais que vous
+prendriez mon départ, surtout lorsque vous viendriez à savoir que
+j'étais entre ses mains. Je lui ai répondu que la date de notre amour
+était déjà si ancienne qu'il avait eu le temps de se refroidir un peu,
+que vous n'étiez pas d'ailleurs fort à votre aise, et que vous ne
+regarderiez peut-être pas ma perte comme un grand malheur parce qu'elle
+vous déchargerait d'un fardeau qui vous pesait sur les bras. J'ai ajouté
+qu'étant tout à fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je
+n'avais pas fait difficulté de vous dire que je venais à Paris pour
+quelques affaires, que vous y aviez consenti et qu'y étant venu
+vous-même, vous n'aviez pas paru extrêmement inquiet, lorsque je vous
+avais quitté. Si je croyais, m'a-t-il dit, qu'il fût d'humeur à bien
+vivre avec moi, je serais le premier à lui offrir mes services et mes
+civilités. Je l'ai assuré que, du caractère dont je vous connaissais, je
+ne doutais point que vous n'y répondissiez honnêtement, surtout, lui
+ai-je dit, s'il pouvait vous servir dans vos affaires, qui étaient fort
+dérangées depuis que vous étiez mal avec votre famille. Il m'a
+interrompue, pour me protester qu'il vous rendrait tous les services qui
+dépendraient de lui, et que, si vous vouliez même vous embarquer dans un
+autre amour il vous procurerait une jolie maîtresse, qu'il avait quittée
+pour s'attacher à moi. J'ai applaudi à son idée, ajouta-t-elle, pour
+prévenir plus parfaitement tous ses soupçons, et me confirmant de plus
+en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouvoir trouver le
+moyen de vous en informer de peur que vous ne fussiez trop alarmé
+lorsque vous me verriez manquer à notre assignation. C'est dans cette
+vue que je lui ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse dès
+le soir même, afin d'avoir une occasion de vous écrire; j'étais obligée
+d'avoir recours à cette adresse, parce que je ne pouvais espérer qu'il
+me laissât libre un moment. Il a ri de ma proposition. Il a appelé son
+laquais, et lui ayant demandé s'il pourrait retrouver sur-le-champ son
+ancienne maîtresse, il l'a envoyé de côté et d'autre pour la chercher.
+Il s'imaginait que c'était à Chaillot qu'il fallait qu'elle allât vous
+trouver mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous avais promis
+de vous rejoindre à la Comédie, ou que, si quelque raison m'empêchait
+d'y aller vous vous étiez engagé à m'attendre dans un carrosse au bout
+de la rue Saint-André; qu'il valait mieux, par conséquent, vous envoyer
+là votre nouvelle amante, ne fût-ce que pour vous empêcher de vous y
+morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il était à
+propos de vous écrire un mot pour vous avertir de cet échange, que vous
+auriez peine à comprendre sans cela. Il y a consenti, mais j'ai été
+obligée d'écrire en sa présence, et je me suis bien gardée de
+m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre. Voilà, ajouta Manon, de
+quelle manière les choses se sont passées. Je ne vous déguise rien, ni
+de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je l'ai
+trouvée jolie, et comme je ne doutais point que mon absence ne vous
+causât de la peine, c'était sincèrement que je souhaitais qu'elle pût
+servir à vous désennuyer quelques moments, car la fidélité que je
+souhaite de vous est celle du coeur. J'aurais été ravie de pouvoir vous
+envoyer Marcel, mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire
+de ce que j'avais à vous faire savoir. Elle conclut enfin son récit, en
+m'apprenant l'embarras où G... M... s'était trouvé en recevant le billet
+de M. de T... Il a balancé, me dit-elle, s'il devait me quitter et il
+m'a assuré que son retour ne tarderait point. C'est ce qui fait que je
+ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j'ai marqué de la
+surprise à votre arrivée.
+
+J'écoutai ce discours avec beaucoup de patience. J'y trouvais assurément
+quantité de traits cruels et mortifiants pour moi, car le dessein de son
+infidélité était si clair qu'elle n'avait pas même eu le soin de me le
+déguiser. Elle ne pouvait espérer que G... M... la laissât, toute la
+nuit, comme une vestale. C'était donc avec lui qu'elle comptait de la
+passer. Quel aveu pour un amant! Cependant, je considérai que j'étais
+cause en partie de sa faute, par la connaissance que je lui avais donnée
+d'abord des sentiments que G... M... avait pour elle, et par la
+complaisance que j'avais eue d'entrer aveuglément dans le plan téméraire
+de son aventure. D'ailleurs, par un tour naturel de génie qui m'est
+particulier je fus touché de l'ingénuité de son récit, et de cette
+manière bonne et ouverte avec laquelle elle me racontait jusqu'aux
+circonstances dont j'étais le plus offensé. Elle pèche sans malice,
+disais-je en moi-même; elle est légère et imprudente, mais elle est
+droite et sincère. Ajoutez que l'amour suffisait seul pour me fermer les
+yeux sur toutes ses fautes. J'étais trop satisfait de l'espérance de
+l'enlever le soir même à mon rival. Je lui dis néanmoins: Et la nuit,
+avec qui l'auriez-vous passée? Cette question, que je lui fis
+tristement, l'embarrassa. Elle ne me répondit que par des mais et des si
+interrompus. J'eus pitié de sa peine, et rompant ce discours, je lui
+déclarai naturellement que j'attendais d'elle qu'elle me suivît à
+l'heure même. Je le veux bien, me dit-elle; mais vous n'approuvez donc
+pas mon projet? Ah! n'est-ce pas assez, repartis-je, que j'approuve tout
+ce que vous avez fait jusqu'à présent? Quoi! nous n'emporterons pas même
+les dix mille francs? répliqua-t-elle. Il me les a donnés. Ils sont à
+moi. Je lui conseillai d'abandonner tout, et de ne penser qu'à nous
+éloigner promptement, car quoiqu'il y eût à peine une demi-heure que
+j'étais avec elle, je craignais le retour de G... M... Cependant, elle
+me fit de si pressantes instances pour me faire consentir à ne pas
+sortir les mains vides, que je crus lui devoir accorder quelque chose
+après avoir tant obtenu d'elle.
+
+Dans le temps que nous nous préparions au départ, j'entendis frapper à
+la porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne fût G... M..., et
+dans le trouble où cette pensée me jeta, je dis à Manon que c'était un
+homme mort s'il paraissait. Effectivement, je n'étais pas assez revenu
+de mes transports pour me modérer à sa vue. Marcel finit ma peine en
+m'apportant un billet qu'il avait reçu pour moi à la porte. Il était de
+M. de T... Il me marquait que, G... M... étant allé lui chercher de
+l'argent à sa maison, il profitait de son absence pour me communiquer
+une pensée fort plaisante: qu'il lui semblait que je ne pouvais me
+venger plus agréablement de mon rival qu'en mangeant son souper et en
+couchant, cette nuit même, dans le lit qu'il espérait d'occuper avec ma
+maîtresse; que cela lui paraissait assez facile, si je pouvais m'assurer
+de trois ou quatre hommes qui eussent assez de résolution pour l'arrêter
+dans la rue, et de fidélité pour le garder à vue jusqu'au lendemain;
+que, pour lui, il promettait de l'amuser encore une heure pour le moins,
+par des raisons qu'il tenait prêtes pour son retour. Je montrai ce
+billet à Manon, et je lui appris de quelle ruse je m'étais servi pour
+m'introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de T...
+lui parurent admirables. Nous en rîmes à notre aise pendant quelques
+moments. Mais, lorsque je lui parlai de la dernière comme d'un badinage,
+je fus surpris qu'elle insistât sérieusement à me la proposer comme une
+chose dont l'idée la ravissait. En vain lui demandai-je où elle voulait
+que je trouvasse, tout d'un coup, des gens propres à arrêter G... M...
+et à le garder fidèlement. Elle me dit qu'il fallait du moins tenter
+puisque M. de T... nous garantissait encore une heure, et pour réponse à
+mes autres objections, elle me dit que je faisais le tyran et que je
+n'avais pas de complaisance pour elle. Elle ne trouvait rien de si joli
+que ce projet. Vous aurez son couvert à souper me répétait-elle, vous
+coucherez dans ses draps, et, demain, de grand matin, vous enlèverez sa
+maîtresse et son argent. Vous serez bien vengé du père et du fils.
+
+Je cédai à ses instances, malgré les mouvements secrets de mon coeur qui
+semblaient me présager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le
+dessein de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut
+m'avait mis en liaison, de se charger du soin d'arrêter G... M... Je
+n'en trouvai qu'un au logis, mais c'était un homme entreprenant, qui
+n'eut pas plus tôt su de quoi il était question qu'il m'assura du
+succès. Il me demanda seulement dix pistoles, pour récompenser trois
+soldats aux gardes, qu'il prit la résolution d'employer en se mettant à
+leur tête. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en
+moins d'un quart d'heure. Je l'attendais à sa maison, et lorsqu'il fut
+de retour avec ses associés, je le conduisis moi-même au coin d'une rue
+par laquelle G... M... devait nécessairement rentrer dans celle de
+Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter mais de le garder si
+étroitement jusqu'à sept heures du matin, que je pusse être assuré qu'il
+ne lui échapperait pas. Il me dit que son dessein était de le conduire à
+sa chambre et de l'obliger à se déshabiller ou même à se coucher dans
+son lit, tandis que lui et ses trois braves passeraient la nuit à boire
+et à jouer. Je demeurai avec eux jusqu'au moment où je vis paraître G...
+M..., et je me retirai alors quelques pas au-dessous, dans un endroit
+obscur pour être témoin d'une scène si extraordinaire. Le garde du corps
+l'aborda, le pistolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en
+voulait ni à sa vie ni à son argent, mais que, s'il faisait la moindre
+difficulté de le suivre, ou s'il jetait le moindre cri, il allait lui
+brûler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu par trois soldats, et
+craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je
+le vis emmener comme un mouton. Je retournai aussitôt chez Manon, et
+pour ôter tout soupçon aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu'il ne
+fallait pas attendre M. de G... M... pour souper qu'il lui était survenu
+des affaires qui le retenaient malgré lui, et qu'il m'avait prié de
+venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que je regardais
+comme une grande faveur auprès d'une si belle dame. Elle seconda fort
+adroitement mon dessein. Nous nous mîmes à table. Nous y prîmes un air
+grave, pendant que les laquais demeurèrent à nous servir. Enfin, les
+ayant congédiés, nous passâmes une des plus charmantes soirées de notre
+vie. J'ordonnai en secret à Marcel de chercher un fiacre et de l'avertir
+de se trouver le lendemain à la porte, avant six heures du matin. Je
+feignis de quitter Manon vers minuit; mais étant rentré doucement, par
+le secours de Marcel, je me préparai à occuper le lit de G... M...,
+comme j'avais rempli sa place à table. Pendant ce temps-là, notre
+mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions dans le délire du
+plaisir et le glaive était suspendu sur nos têtes. Le fil qui le
+soutenait allait se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les
+circonstances de notre ruine, il faut en éclaircir la cause.
+
+G... M... était suivi d'un laquais, lorsqu'il avait été arrêté par le
+garde du corps. Ce garçon, effrayé de l'aventure de son maître, retourna
+en fuyant sur ses pas, et la première démarche qu'il fit, pour le
+secourir, fut d'aller avertir le vieux G... M... de ce qui venait
+d'arriver. Une si fâcheuse nouvelle ne pouvait manquer de l'alarmer
+beaucoup: il n'avait que ce fils, et sa vivacité était extrême pour son
+âge. Il voulut savoir d'abord du laquais tout ce que son fils avait fait
+l'après-midi, s'il s'était querellé avec quelqu'un, s'il avait pris part
+au démêlé d'un autre, s'il s'était trouvé dans quelque maison suspecte.
+Celui-ci, qui croyait son maître dans le dernier danger et qui
+s'imaginait ne devoir plus rien ménager pour lui procurer du secours,
+découvrit tout ce qu'il savait de son amour pour Manon et la dépense
+qu'il avait faite pour elle, la manière dont il avait passé l'après-midi
+dans sa maison jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie et le
+malheur de son retour. C'en fut assez pour faire soupçonner au vieillard
+que l'affaire de son fils était une querelle d'amour. Quoiqu'il fût au
+moins dix heures et demie du soin il ne balança point à se rendre
+aussitôt chez M. le Lieutenant de Police. Il le pria de faire donner des
+ordres particuliers à toutes les escouades du guet, et lui en ayant
+demandé une pour se faire accompagner; il courut lui-même vers la rue où
+son fils avait été arrêté. Il visita tous les endroits de la ville où il
+espérait de le pouvoir trouver, et n'ayant pu découvrir ses traces, il
+se fit conduire enfin à la maison de sa maîtresse, où il se figura qu'il
+pouvait être retourné.
+
+J'allais me mettre au lit, lorsqu'il arriva. La porte de la chambre
+étant fermée, je n'entendis point frapper à celle de la rue; mais il
+entra suivi de deux archers, et s'étant informé inutilement de ce
+qu'était devenu son fils, il lui prit envie de voir sa maîtresse, pour
+tirer d'elle quelque lumière. Il monte à l'appartement, toujours
+accompagné de ses archers. Nous étions prêts à nous mettre au lit. Il
+ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue. Ô Dieu! c'est le
+vieux G... M..., dis-je à Manon. Je saute sur mon épée; elle était
+malheureusement embarrassée dans mon ceinturon. Les archers, qui virent
+mon mouvement, s'approchèrent aussitôt pour me la saisir. Un homme en
+chemise est sans résistance. Ils m'ôtèrent tous les moyens de me
+défendre.
+
+G... M..., quoique troublé par ce spectacle, ne tarda point à me
+reconnaître. Il remit encore plus aisément Manon. Est-ce une illusion?
+nous dit-il gravement; ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon
+Lescaut? J'étais si enragé de honte et de douleur, que je ne lui fis pas
+de réponse. Il parut rouler pendant quelque temps, diverses pensées dans
+sa tête, et comme si elles eussent allumé tout d'un coup sa colère, il
+s'écria en s'adressant à moi: Ah! malheureux, je suis sûr que tu as tué
+mon fils! Cette injure me piqua vivement. Vieux scélérat, lui
+répondis-je avec fierté, si j'avais eu à tuer quelqu'un de ta famille,
+c'est par toi que j'aurais commencé. Tenez-le bien, dit-il aux archers.
+Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils; je le ferai pendre
+demain, s'il ne m'apprend tout à l'heure ce qu'il en a fait. Tu me feras
+pendre? repris-je. Infâme! ce sont tes pareils qu'il faut chercher au
+gibet. Apprends que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le
+tien. Oui, ajoutai-je, je sais ce qui est arrivé à ton fils, et si tu
+m'irrites davantage, je le ferai étrangler avant qu'il soit demain, et
+je te promets le même sort après lui.
+
+Je commis une imprudence en lui confessant que je savais où était son
+fils; mais l'excès de ma colère me fit faire cette indiscrétion. Il
+appela aussitôt cinq ou six autres archers, qui l'attendaient à la
+porte, et il leur ordonna de s'assurer de tous les domestiques de la
+maison. Ah! monsieur le chevalier reprit-il d'un ton railleur vous savez
+où est mon fils et vous le ferez étrangler, dites-vous? Comptez que nous
+y mettrons bon ordre. Je sentis aussitôt la faute que j'avais commise.
+Il s'approcha de Manon, qui était assise sur le lit en pleurant; il lui
+dit quelques galanteries ironiques sur l'empire qu'elle avait sur le
+père et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisait. Ce vieux
+monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarités avec elle.
+Garde-toi de la toucher! m'écriai-je, il n'y aurait rien de sacré qui te
+pût sauver de mes mains. Il sortit en laissant trois archers dans la
+chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos
+habits.
+
+Je ne sais quels étaient alors ses desseins sur nous. Peut-être
+eussions-nous obtenu la liberté en lui apprenant où était son fils. Je
+méditais, en m'habillant, si ce n'était pas le meilleur parti. Mais,
+s'il était dans cette disposition en quittant notre chambre, elle était
+bien changée lorsqu'il y revint. Il était allé interroger les
+domestiques de Manon, que les archers avaient arrêtés. Il ne put rien
+apprendre de ceux qu'elle avait reçus de son fils, mais, lorsqu'il sut
+que Marcel nous avait servis auparavant, il résolut de le faire parler
+en l'intimidant par des menaces.
+
+C'était un garçon fidèle, mais simple et grossier. Le souvenir de ce
+qu'il avait fait à l'Hôpital, pour délivrer Manon, joint à la terreur
+que G... M... lui inspirait, fit tant d'impression sur son esprit faible
+qu'il s'imagina qu'on allait le conduire à la potence ou sur la roue. Il
+promit de découvrir tout ce qui était venu à sa connaissance, si l'on
+voulait lui sauver la vie. G... M... se persuada là-dessus qu'il y avait
+quelque chose, dans nos affaires, de plus sérieux et de plus criminel
+qu'il n'avait eu lieu jusque-là de se le figurer. Il offrit à Marcel,
+non seulement la vie, mais des récompenses pour sa confession. Ce
+malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous
+n'avions pas fait difficulté de nous entretenir devant lui, parce qu'il
+devait y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait
+entièrement les changements que nous y avions faits à Paris; mais il
+avait été informé, en partant de Chaillot, du plan de l'entreprise et du
+rôle qu'il y devait jouer. Il lui déclara donc que notre vue était de
+duper son fils, et que Manon devait recevoir ou avait déjà reçu, dix
+mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneraient jamais aux
+héritiers de la maison de G... M...
+
+Après cette découverte, le vieillard emporté remonta brusquement dans
+notre chambre. Il passa, sans parler dans le cabinet, où il n'eut pas de
+peine à trouver la somme et les bijoux. Il revint à nous avec un visage
+enflammé, et, nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il
+nous accabla de reproches outrageants. Il fit voir de près, à Manon, le
+collier de perles et les bracelets. Les reconnaissez-vous? lui dit-il
+avec un sourire moqueur. Ce n'était pas la première fois que vous les
+eussiez vus. Les mêmes, sur ma foi. Ils étaient de votre goût, ma belle;
+je me le persuade aisément. Les pauvres enfants! ajouta-t-il. Ils sont
+bien aimables, en effet, l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons.
+Mon coeur crevait de rage à ce discours insultant. J'aurais donné, pour
+être libre un moment... Juste Ciel! que n'aurais-je pas donné! Enfin, je
+me fis violence pour lui dire, avec une modération qui n'était qu'un
+raffinement de fureur: Finissons, monsieur, ces insolentes railleries.
+De quoi est-il question? Voyons, que prétendez-vous faire de nous? Il
+est question, monsieur le chevalier, me répondit-il, d'aller de ce pas
+au Châtelet. Il fera jour demain; nous verrons plus clair dans nos
+affaires, et j'espère que vous me ferez la grâce, à la fin, de
+m'apprendre où est mon fils.
+
+Je compris, sans beaucoup de réflexions, que c'était une chose d'une
+terrible conséquence pour nous d'être une fois renfermés au Châtelet.
+J'en prévis, en tremblant, tous les dangers. Malgré toute ma fierté, je
+reconnus qu'il fallait plier sous le poids de ma fortune et flatter mon
+plus cruel ennemi, pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je
+le priai, d'un ton honnête, de m'écouter un moment. Je me rends justice,
+monsieur lui dis-je. Je confesse que la jeunesse m'a fait commettre de
+grandes fautes, et que vous en êtes assez blessé pour vous plaindre.
+Mais, si vous connaissez la force de l'amour, si vous pouvez juger de ce
+que souffre un malheureux jeune homme à qui l'on enlève tout ce qu'il
+aime, vous me trouverez peut-être pardonnable d'avoir cherché le plaisir
+d'une petite vengeance, ou du moins, vous me croirez assez puni par
+l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de
+supplice pour me forcer de vous découvrir où est Monsieur votre fils. Il
+est en sûreté. Mon dessein n'a pas été de lui nuire ni de vous offenser.
+Je suis prêt à vous nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit,
+si vous me faites la grâce de nous accorder la liberté. Ce vieux tigre,
+loin d'être touché de ma prière, me tourna le dos en riant. Il lâcha
+seulement quelques mots, pour me faire comprendre qu'il savait notre
+dessein jusqu'à l'origine. Pour ce qui regardait son fils, il ajouta
+brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne l'avais pas
+assassiné. Conduisez-les au Petit-Châtelet, dit-il aux archers, et
+prenez garde que le Chevalier ne vous échappe. C'est un rusé, qui s'est
+déjà sauvé de Saint-Lazare.
+
+Il sortit, et me laissa dans l'état que vous pouvez vous imaginer. Ô
+ciel! m'écriai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui
+viennent de ta main, mais qu'un malheureux coquin ait le pouvoir de me
+traiter avec cette tyrannie, c'est ce qui me réduit au dernier
+désespoir. Les archers nous prièrent de ne pas les faire attendre plus
+longtemps. Ils avaient un carrosse à la porte. Je tendis la main à Manon
+pour descendre. Venez, ma chère reine, lui dis-je, venez vous soumettre
+à toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-être au Ciel de nous
+rendre quelque jour plus heureux.
+
+Nous partîmes dans le même carrosse. Elle se mit dans mes bras. Je ne
+lui avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de
+l'arrivée de G... M...; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me
+dit mille tendresses en se reprochant d'être la cause de mon malheur. Je
+l'assurai que je ne me plaindrais jamais de mon sort, tant qu'elle ne
+cesserait pas de m'aimer. Ce n'est pas moi qui suis à plaindre,
+continuai-je. Quelques mois de prison ne m'effraient nullement, et je
+préférerai toujours le Châtelet à Saint-Lazare. Mais c'est pour toi, ma
+chère âme, que mon coeur s'intéresse. Quel sort pour une créature si
+charmante! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus
+parfait de vos ouvrages? Pourquoi ne sommes-nous pas nés l'un et
+l'autre, avec des qualités conformes à notre misère? Nous avons reçu de
+l'esprit, du goût, des sentiments. Hélas! quel triste usage en
+faisons-nous, tandis que tant d'âmes basses et dignes de notre sort
+jouissent de toutes les faveurs de la fortune! Ces réflexions me
+pénétraient de douleur; mais ce n'était rien en comparaison de celles
+qui regardaient l'avenir car je séchais de crainte pour Manon. Elle
+avait déjà été à l'Hôpital, et, quand elle en fût sortie par la bonne
+porte, je savais que les rechutes en ce genre étaient d'une conséquence
+extrêmement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs;
+j'appréhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser
+l'avertir du danger et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du
+moins, de mon amour qui était presque le seul sentiment que j'osasse
+exprimer Manon, lui dis-je, parlez sincèrement; m'aimerez-vous toujours?
+Elle me répondit qu'elle était bien malheureuse que j'en pusse douter.
+Hé bien, repris-je, je n'en doute point, et je veux braver tous nos
+ennemis avec cette assurance. J'emploierai ma famille pour sortir du
+Châtelet; et tout mon sang ne sera utile à rien si je ne vous en tire
+pas aussitôt que je serai libre.
+
+Nous arrivâmes à la prison. On nous mit chacun dans un lieu séparé. Ce
+coup me fut moins rude, parce que je l'avais prévu. Je recommandai Manon
+au concierge, en lui apprenant que j'étais un homme de quelque
+distinction, et lui promettant une récompense considérable. J'embrassai
+ma chère maîtresse, avant que de la quitter. Je la conjurai de ne pas
+s'affliger excessivement et de ne rien craindre tant que je serais au
+monde. Je n'étais pas sans argent; je lui en donnai une partie et je
+payai au concierge, sur ce qui me restait, un mois de grosse pension
+d'avance pour elle et pour moi.
+
+Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans une chambre proprement
+meublée, et l'on m'assura que Manon en avait une pareille. Je m'occupai
+aussitôt des moyens de hâter ma liberté. Il était clair qu'il n'y avait
+rien d'absolument criminel dans mon affaire, et supposant même que le
+dessein de notre vol fût prouvé par la déposition de Marcel, je savais
+fort bien qu'on ne punit point les simples volontés. Je résolus d'écrire
+promptement à mon père, pour le prier de venir en personne à Paris.
+J'avais bien moins de honte, comme je l'ai dit, d'être au Châtelet qu'à
+Saint-Lazare; d'ailleurs, quoique je conservasse tout le respect dû à
+l'autorité paternelle, l'âge et l'expérience avaient diminué beaucoup ma
+timidité. J'écrivis donc, et l'on ne fit pas difficulté, au Châtelet, de
+laisser sortir ma lettre; mais c'était une peine que j'aurais pu
+m'épargner si j'avais su que mon père devait arriver le lendemain à
+Paris. Il avait reçu celle que je lui avais écrite huit jours
+auparavant. Il en avait ressenti une joie extrême; mais, de quelque
+espérance que je l'eusse flatté au sujet de ma conversion, il n'avait
+pas cru devoir s'arrêter tout à fait à mes promesses.
+
+Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon changement par ses
+yeux, et de régler sa conduite sur la sincérité de mon repentir. Il
+arriva le lendemain de mon emprisonnement. Sa première visite fut celle
+qu'il rendit à Tiberge, à qui je l'avais prié d'adresser sa réponse. Il
+ne put savoir de lui ni ma demeure ni ma condition présente; il en
+apprit seulement mes principales aventures, depuis que je m'étais
+échappé de Saint-Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des
+dispositions que je lui avais marquées pour le bien, dans notre dernière
+entrevue. Il ajouta qu'il me croyait entièrement dégagé de Manon, mais
+qu'il était surpris, néanmoins, que je ne lui eusse pas donné de mes
+nouvelles depuis huit jours. Mon père n'était pas dupe; il comprit qu'il
+y avait quelque chose qui échappait à la pénétration de Tiberge, dans le
+silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins pour découvrir
+mes traces que, deux jours après son arrivée, il apprit que j'étais au
+Châtelet.
+
+Avant que de recevoir sa visite, à laquelle j'étais fort éloigné de
+m'attendre sitôt, je reçus celle de M. le Lieutenant général de Police,
+ou pour expliquer les choses par leur nom, je subis l'interrogatoire. Il
+me fit quelques reproches, mais ils n'étaient ni durs ni désobligeants.
+Il me dit, avec douceur, qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que
+j'avais manqué de sagesse en me faisant un ennemi tel que M. de G...
+M...; qu'à la vérité il était aisé de remarquer qu'il y avait, dans mon
+affaire, plus d'imprudence et de légèreté que de malice; mais que
+c'était néanmoins la seconde fois que je me trouvais sujet à son
+tribunal, et qu'il avait espéré que je fusse devenu plus sage, après
+avoir pris deux ou trois mois de leçons à Saint-Lazare. Charmé d'avoir
+affaire à un juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d'une manière si
+respectueuse et si modérée, qu'il parut extrêmement satisfait de mes
+réponses. Il me dit que je ne devais pas me livrer trop au chagrin, et
+qu'il se sentait disposé à me rendre service, en faveur de ma naissance
+et de ma jeunesse. Je me hasardai à lui recommander Manon, et à lui
+faire l'éloge de sa douceur et de son bon naturel. Il me répondit, en
+riant, qu'il ne l'avait point encore vue, mais qu'on la représentait
+comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse que
+je lui dis mille choses passionnées pour la défense de la pauvre
+maîtresse, et je ne pus m'empêcher de répandre quelques larmes. Il
+ordonna qu'on me reconduisît à ma chambre. Amour, Amour! s'écria ce
+grave magistrat en me voyant sortir ne te réconcilieras-tu jamais avec
+la sagesse?
+
+J'étais à m'entretenir tristement de mes idées, et à réfléchir sur la
+conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant général de Police,
+lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre: c'était mon père.
+Quoique je dusse être à demi préparé à cette vue, puisque je m'y
+attendais quelques jours plus tard, je ne laissai pas d'en être frappé
+si vivement que je me serais précipité au fond de la terre, si elle
+s'était entr'ouverte à mes pieds. J'allai l'embrasser, avec toutes les
+marques d'une extrême confusion. Il s'assit sans que ni lui ni moi
+eussions encore ouvert la bouche.
+
+Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête découverte:
+Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Grâce au
+scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai découvert le
+lieu de votre demeure.
+
+C'est l'avantage d'un mérite tel que le vôtre de ne pouvoir demeurer
+caché. Vous allez à la renommée par un chemin infaillible. J'espère que
+le terme en sera bientôt la Grève, et que vous aurez, effectivement, la
+gloire d'y être exposé à l'admiration de tout le monde.
+
+Je ne répondis rien. Il continua: Qu'un père est malheureux, lorsque,
+après avoir aimé tendrement un fils et n'avoir rien épargné pour en
+faire un honnête homme, il n'y trouve, à la fin, qu'un fripon qui le
+déshonore! On se console d'un malheur de fortune: le temps l'efface, et
+le chagrin diminue; mais quel remède contre un mal qui augmente tous les
+jours, tel que les désordres d'un fils vicieux qui a perdu tous
+sentiments d'honneur? Tu ne dis rien, malheureux, ajouta-t-il; voyez
+cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite; ne le
+prendrait-on pas pour le plus honnête homme de sa race?
+
+Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais une partie de ces
+outrages, il me parut néanmoins que c'était les porter à l'excès. Je
+crus qu'il m'était permis d'expliquer naturellement ma pensée. Je vous
+assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant
+vous n'est nullement affectée; c'est la situation naturelle d'un fils
+bien né, qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité. Je
+ne prétends pas non plus passer pour l'homme le plus réglé de notre
+race. Je me connais digne de vos reproches, mais je vous conjure d'y
+mettre un peu plus de bonté et de ne pas me traiter comme le plus infâme
+de tous les hommes. Je ne mérite pas des noms si durs. C'est l'amour
+vous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion! Hélas!
+n'en connaissez-vous pas la force, et se peut-il que votre sang, qui est
+la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs? L'amour m'a
+rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle et, peut-être, trop
+complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante; voilà mes
+crimes. En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshonore? Allons, mon cher
+père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours
+été plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé,
+comme vous pensez, à l'honneur et au devoir et qui est mille fois plus à
+plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques
+larmes en finissant ces paroles.
+
+Un coeur de père est le chef-d'oeuvre de la nature; elle y règne, pour
+ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les
+ressorts. Le mien, qui était avec cela homme d'esprit et de goût, fut si
+touché du tour que j'avais donné à mes excuses qu'il ne fut pas le
+maître de me cacher ce changement. Viens, mon pauvre chevalier, me
+dit-il, viens m'embrasser; tu me fais pitié. Je l'embrassai; il me serra
+d'une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son coeur. Mais
+quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici?
+Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. Comme il n'y avait
+rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer
+absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un
+certain monde, et qu'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans
+le siècle où nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse à s'attirer la
+fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que
+j'avais menée. À chaque faute dont je lui faisais l'aveu, j'avais soin
+de joindre des exemples célèbres, pour en diminuer la honte. Je vis avec
+une maîtresse, lui disais-je, sans être lié par les cérémonies du
+mariage: M. le duc de... en entretient deux, aux yeux de tout Paris; M.
+de... en a une depuis dix ans, qu'il aime avec une fidélité qu'il n'a
+jamais eue pour sa femme; les deux tiers des honnêtes gens de France se
+font honneur d'en avoir. J'ai usé de quelque supercherie au jeu: M. le
+marquis de... et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le
+prince de... et M. le duc de... sont les chefs d'une bande de chevaliers
+du même Ordre. Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux
+G... M..., j'aurais pu prouver aussi facilement que je n'étais pas sans
+modèles; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner
+moi-même, avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer l'exemple, de
+sorte que je priai mon père de pardonner cette faiblesse aux deux
+violentes passions qui m'avaient agité, la vengeance et l'amour. Il me
+demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts
+moyens d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter
+l'éclat. Je lui appris les sentiments de bonté que le Lieutenant général
+de Police avait pour moi. Si vous trouvez quelques difficultés, lui
+dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G... M...; ainsi, je
+crois qu'il serait à propos que vous prissiez la peine de les voir. Il
+me le promit. Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut
+point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte où j'étais de
+le révolter par cette proposition, et de lui faire naître quelque
+dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore à savoir si cette
+crainte n'a pas causé mes plus grandes infortunes en m'empêchant de
+tenir les dispositions de mon père, et de faire des efforts pour lui en
+inspirer de favorables à ma malheureuse maîtresse. J'aurais peut-être
+excité encore une fois sa pitié. Je l'aurais mis en garde contre les
+impressions qu'il allait recevoir trop facilement du vieux G... M... Que
+sais-je? Ma mauvaise destinée l'aurait peut-être emporté sur tous mes
+efforts, mais je n'aurais eu qu'elle, du moins, et la cruauté de mes
+ennemis, à accuser de mon malheur.
+
+En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le
+trouva avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la
+liberté. Je n'ai jamais su les particularités de leur conversation, mais
+il ne m'a été que trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils
+allèrent ensemble, je dis les deux pères, chez M. le Lieutenant général
+de Police, auquel ils demandèrent deux grâces: l'une, de me faire sortir
+sur-le-champ du Châtelet; l'autre, d'enfermer Manon pour le reste de ses
+jours, ou de l'envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à
+embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississippi. M. le
+Lieutenant général de Police leur donna sa parole de faire partir Manon
+par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon père vinrent aussitôt
+m'apporter ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit un
+compliment civil sur le passé, et m'ayant félicité sur le bonheur que
+j'avais d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses
+leçons et de ses exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses
+de l'injure prétendue que j'avais faite à sa famille, et de le remercier
+de s'être employé avec lui pour mon élargissement. Nous sortîmes
+ensemble, sans avoir dit un mot de ma maîtresse. Je n'osai même parler
+d'elle aux guichetiers en leur présence. Hélas! mes tristes
+recommandations eussent été bien inutiles! L'ordre cruel était venu en
+même temps que celui de ma délivrance. Cette fille infortunée fut
+conduite, une heure après, à l'Hôpital, pour y être associée à quelques
+malheureuses qui étaient condamnées à subir le même sort. Mon père
+m'ayant obligé de le suivre à la maison où il avait pris sa demeure, il
+était presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me
+dérober de ses yeux pour retourner au Châtelet. Je n'avais dessein que
+de faire tenir quelques rafraîchissements à Manon, et de la recommander
+au concierge, car je ne me promettais pas que la liberté de la voir me
+fût accordée. Je n'avais point encore eu le temps, non plus, de
+réfléchir aux moyens de la délivrer.
+
+Je demandai à parler au concierge. Il avait été content de ma libéralité
+et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre
+service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait
+beaucoup de regret parce qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris point
+ce langage. Nous nous entretînmes quelques moments sans nous entendre. À
+la fin, s'apercevant que j'avais besoin d'une explication, il me la
+donna, telle que j'ai déjà eu horreur de vous la dire, et que j'ai
+encore de la répéter. Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus
+subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de coeur si
+douloureuse, qu'à l'instant que je perdis la connaissance, je me crus
+délivré de la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de cette
+pensée lorsque je revins à moi. Je tournai mes regards vers toutes les
+parties de la chambre et sur moi-même, pour m'assurer si je portais
+encore la malheureuse qualité d'homme vivant. Il est certain qu'en ne
+suivant que le mouvement naturel qui fait chercher à se délivrer de ses
+peines, rien ne pouvait me paraître plus doux que la mort, dans ce
+moment de désespoir et de consternation. La religion même ne pouvait me
+faire envisager rien de plus insupportable, après la vie, que les
+convulsions cruelles dont j'étais tourmenté. Cependant, par un miracle
+propre à l'amour, je retrouvai bientôt assez de force pour remercier le
+Ciel de m'avoir rendu la connaissance et la raison. Ma mort n'eût été
+utile qu'à moi. Manon avait besoin de ma vie pour la délivrer pour la
+secourir pour la venger. Je jurai de m'y employer sans ménagement.
+
+Le concierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du
+meilleur de mes amis. Je reçus ses services avec une vive
+reconnaissance. Hélas! lui dis-je, vous êtes donc touché de mes peines?
+Tout le monde m'abandonne. Mon père même est sans doute un de mes plus
+cruels persécuteurs. Personne n'a pitié de moi. Vous seul, dans le
+séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez de la compassion
+pour le plus misérable de tous, les hommes! Il me conseillait de ne
+point paraître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j'étais.
+Laissez, laissez, répondis-je en sortant; je vous reverrai plus tôt que
+vous ne pensez. Préparez-moi le plus noir de vos cachots; je vais
+travailler à le mériter. En effet, mes premières résolutions n'allaient
+à rien moins qu'à me défaire des deux G... M... et du Lieutenant général
+de Police, et fondre ensuite à main armée sur l'Hôpital, avec tous ceux
+que je pourrais engager dans ma querelle. Mon père lui-même eût à peine
+été respecté, dans une vengeance qui me paraissait si juste, car le
+concierge ne m'avait pas caché que lui et G... M... étaient les auteurs
+de ma perte. Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que
+l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place
+peu à peu à des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis eût
+été d'une faible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé sans doute à
+me voir ôter tous les moyens de la secourir D'ailleurs, aurais-je eu
+recours à un lâche assassinat? Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir à
+la vengeance? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour
+travailler d'abord à la délivrance de Manon, remettant tout le reste
+après le succès de cette importante entreprise. Il me restait peu
+d'argent. C'était, néanmoins, un fondement nécessaire, par lequel il
+fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse
+attendre: M. de T..., mon père et Tiberge. Il y avait peu d'apparence
+d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avais honte de fatiguer
+l'autre par mes importunités. Mais ce n'est point dans le désespoir
+qu'on garde des ménagements. J'allai sur-le-champ au Séminaire de
+Saint-Sulpice, sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler
+Tiberge. Ses premières paroles me firent comprendre qu'il ignorait
+encore mes dernières aventures. Cette idée me fit changer le dessein que
+j'avais, de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai, en général, du
+plaisir que j'avais eu de revoir mon père, et je le priai ensuite de me
+prêter quelque argent, sous prétexte de payer, avant mon départ de
+Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me
+présenta aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que
+j'y trouvai. Je lui offris mon billet; il était trop généreux pour
+l'accepter.
+
+Je tournai de là chez M. de T... Je n'eus point de réserve avec lui. Je
+lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines: il en savait déjà
+jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre
+l'aventure du jeune G... M...; il m'écouta néanmoins, et il me plaignit
+beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de
+délivrer Manon, il me répondit tristement qu'il y voyait si peu de jour,
+qu'à moins d'un secours extraordinaire du Ciel, il fallait renoncer à
+l'espérance, qu'il avait passé exprès à l'Hôpital, depuis qu'elle y
+était renfermée, qu'il n'avait pu obtenir lui-même la liberté de la
+voir; que les ordres du Lieutenant général de Police étaient de la
+dernière rigueur et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande
+où elle devait entrer était destinée à partir le surlendemain du jour où
+nous étions. J'étais si consterné de son discours qu'il eût pu parler
+une heure sans que j'eusse pensé à l'interrompre. Il continua de me dire
+qu'il ne m'était point allé voir au Châtelet, pour se donner plus de
+facilité à me servir lorsqu'on le croirait sans liaison avec moi; que,
+depuis quelques heures que j'en étais sorti, il avait eu le chagrin
+d'ignorer où je m'étais retiré, et qu'il avait souhaité de me voir
+promptement pour me donner le seul conseil dont il semblait que je pusse
+espérer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil dangereux,
+auquel il me priait de cacher éternellement qu'il eût part: c'était de
+choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de
+Manon lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point
+que je lui parlasse de mon indigence. Voilà cent pistoles, me dit-il, en
+me présentant une bourse, qui pourront vous être de quelque usage. Vous
+me les remettrez, lorsque la fortune aura rétabli vos affaires. Il
+ajouta que, si le soin de sa réputation lui eût permis d'entreprendre
+lui-même la délivrance de ma maîtresse, il m'eût offert son bras et son
+épée.
+
+Cette excessive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour
+lui marquer ma reconnaissance, toute la vivacité que mon affliction me
+laissait de reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien à espérer par la
+voie des intercessions, auprès du Lieutenant général de Police. Il me
+dit qu'il y avait pensé, mais qu'il croyait cette ressource inutile,
+parce qu'une grâce de cette nature ne pouvait se demander sans motif, et
+qu'il ne voyait pas bien quel motif on pouvait employer pour se faire un
+intercesseur d'une personne grave et puissante; que, si l'on pouvait se
+flatter de quelque chose de ce côté-là, ce ne pouvait être qu'en faisant
+changer de sentiment à M. de G... M... et à mon père, et en les
+engageant à prier eux-mêmes M. le Lieutenant général de Police de
+révoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner
+le jeune G... M..., quoiqu'il le crût un peu refroidi à son égard par
+quelques soupçons qu'il avait conçus de lui à l'occasion de notre
+affaire, et il m'exhorta à ne rien omettre, de mon côté, pour fléchir
+l'esprit de mon père.
+
+Ce n'était pas une légère entreprise pour moi, je ne dis pas seulement
+par la difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais
+par une autre raison qui me faisait même redouter ses approches: je
+m'étais dérobé de son logement contre ses ordres, et j'étais fort résolu
+de n'y pas retourner depuis que j'avais appris la triste destinée de
+Manon. J'appréhendais avec sujet qu'il ne me fît retenir malgré moi, et
+qu'il ne me reconduisît de même en province. Mon frère aîné avait usé
+autrefois de cette méthode. Il est vrai que j'étais devenu plus âgé,
+mais l'âge était une faible raison contre la force. Cependant je trouvai
+une voie qui me sauvait du danger; c'était de le faire appeler dans un
+endroit public, et de m'annoncer à lui sous un autre nom. Je pris
+aussitôt ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M... et moi au
+Luxembourg, d'où j'envoyai avertir mon père qu'un gentilhomme de ses
+serviteurs était à l'attendre. Je craignais qu'il n'eût quelque peine à
+venir parce que la nuit approchait. Il parut néanmoins peu après, suivi
+de son laquais. Je le priai de prendre une allée où nous puissions être
+seuls. Nous fîmes cent pas, pour le moins, sans parler. Il s'imaginait
+bien, sans doute, que tant de préparations ne s'étaient pas faites sans
+un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la méditais.
+
+Enfin, j'ouvris la bouche. Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous êtes
+un bon père. Vous m'avez comblé de grâces et vous m'avez pardonné un
+nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est-il témoin que j'ai pour
+vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux.
+Mais il me semble... que votre rigueur... Hé bien! ma rigueur?
+interrompit mon père, qui trouvait sans doute que je parlais lentement
+pour son impatience. Ah! monsieur repris-je, il me semble que votre
+rigueur est extrême, dans le traitement que vous avez fait à la
+malheureuse Manon. Vous vous en êtes rapporté à M. de G... M... Sa haine
+vous l'a représentée sous les plus noires couleurs. Vous vous êtes formé
+d'elle une affreuse idée. Cependant, c'est la plus douce et la plus
+aimable créature qui fût jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous
+inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus sûr qu'elle
+est charmante, que je le suis qu'elle vous l'aurait paru. Vous auriez
+pris parti pour elle; vous auriez détesté les noirs artifices de G...
+M...; vous auriez eu compassion d'elle et de moi. Hélas! j'en suis sûr
+Votre coeur n'est pas insensible; vous vous seriez laissé attendrir. Il
+m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne
+m'aurait pas permis de finir sitôt. Il voulut savoir à quoi j'avais
+dessein d'en venir par un discours si passionné. À vous demander la vie,
+répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois
+pour l'Amérique. Non, non, me dit-il d'un ton sévère; j'aime mieux te
+voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. N'allons donc pas plus
+loin! m'écriai-je en l'arrêtant par le bras; ôtez-la-moi, cette vie
+odieuse et insupportable, car dans le désespoir où vous me jetez, la
+mort sera une faveur pour moi. C'est un présent digne de la main d'un
+père.
+
+Je ne te donnerai que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien
+des pères qui n'auraient pas attendu, si longtemps pour être eux-mêmes
+tes bourreaux, mais c'est ma bonté excessive qui t'a perdu.
+
+Je me jetai à ses genoux. Ah! s'il vous en reste encore, lui dis-je en
+les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez
+que je suis votre fils... Hélas! souvenez-vous de ma mère. Vous l'aimiez
+si tendrement! Auriez-vous souffert qu'on l'eût arrachée de vos bras?
+Vous l'auriez défendue jusqu'à la mort. Les autres n'ont-ils pas un
+coeur comme vous? Peut-on être barbare, après avoir une fois éprouvé ce
+que c'est que la tendresse et la douleur?
+
+Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d'une voix irritée; ce
+souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de
+douleur si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien,
+ajouta-t-il; il m'importune, et ne me fera point changer de résolution.
+Je retourne au logis; je t'ordonne de me suivre. Le ton sec et dur avec
+lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son coeur était
+inflexible. Je m'éloignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui
+prît envie de m'arrêter de ses propres mains. N'augmentez pas mon
+désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible
+que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, après la dureté
+avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma
+mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera
+peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. Comme je me
+tournais pour le quitter: Tu refuses donc de me suivre? s'écria-t-il
+avec une vive colère. Va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et
+rebelle. Adieu, lui dis-je dans mon transport, adieu, père barbare et
+dénaturé.
+
+Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un
+furieux jusqu'à la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux
+et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes. Ô Ciel!
+disais-je, serez-vous aussi impitoyable que les hommes? Je n'ai plus de
+secours à attendre que de vous. M. de T... n'était point encore retourné
+chez lui, mais il revint après que je l'y eus attendu quelques moments.
+Sa négociation n'avait pas réussi mieux que la mienne. Il me le dit d'un
+visage abattu. Le jeune G... M..., quoique moins irrité que son père
+contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le
+solliciter en notre faveur. Il s'en était défendu par la crainte qu'il
+avait lui-même de ce vieillard vindicatif, qui s'était déjà fort emporté
+contre lui en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne
+me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en
+avait tracé le plan; j'y réduisis toutes mes espérances. Elles sont bien
+incertaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus consolante pour
+moi est celle de périr du moins dans l'entreprise. Je le quittai en le
+priant de me secourir par ses voeux, et je ne pensai plus qu'à
+m'associer des camarades à qui je pusse communiquer une étincelle de mon
+courage et de ma résolution.
+
+Le premier qui s'offrit à mon esprit, fut le même garde du corps que
+j'avais employé pour arrêter G... M... J'avais dessein aussi d'aller
+passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre,
+pendant l'après-midi, pour me procurer un logement. Je le trouvai seul.
+Il eut de la joie de me voir sorti du Châtelet. Il m'offrit
+affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvait me
+rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les
+difficultés, mais il fut assez généreux pour entreprendre de les
+surmonter. Nous employâmes une partie de la nuit à raisonner sur mon
+dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes, dont il s'était servi
+dans la dernière occasion, comme de trois braves à l'épreuve. M. de T...
+m'avait informé exactement du nombre des archers qui devaient conduire
+Manon; ils n'étaient que six. Cinq hommes hardis et résolus suffisaient
+pour donner l'épouvante à ces misérables, qui ne sont point capables de
+se défendre honorablement lorsqu'ils peuvent éviter le péril du combat
+par une lâcheté. Comme je ne manquais point d'argent, le garde du corps
+me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de notre
+attaque. Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et
+chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces
+préparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui
+n'oseraient paraître dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du
+régiment. Je lui mis entre les mains les cent pistoles que j'avais
+reçues de M. de T... Elles furent employées, le lendemain, jusqu'au
+dernier sol. Les trois soldats passèrent en revue devant moi. Je les
+animai par de grandes promesses, et pour leur ôter toute défiance, je
+commençai par leur faire présent, à chacun, de dix pistoles. Le jour de
+l'exécution étant venu, j'en envoyai un de grand matin à l'Hôpital, pour
+s'instruire, par ses propres yeux, du moment auquel les archers
+partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris cette précaution
+que par un excès d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle
+avait été absolument nécessaire. J'avais compté sur quelques fausses
+informations qu'on m'avait données de leur route, et, m'étant persuadé
+que c'était à La Rochelle que cette déplorable troupe devait être
+embarquée, j'aurais perdu mes peines à l'attendre sur le chemin
+d'Orléans. Cependant, je fus informé, par le rapport du soldat aux
+gardes qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'était du
+Havre-de-Grâce qu'elle devait partir pour l'Amérique.
+
+Nous nous rendîmes aussitôt à la Porte Saint-Honoré, observant de
+marcher par des rues différentes. Nous nous réunîmes au bout du
+faubourg. Nos chevaux étaient frais. Nous ne tardâmes point à découvrir
+les six gardes et les deux misérables voitures que vous vîtes à Pacy, il
+y a deux ans. Ce spectacle faillit de m'ôter la force et la
+connaissance. Ô fortune, m'écriai-je, fortune cruelle! accorde-moi ici,
+du moins, là mort ou la victoire. Nous tînmes conseil un moment sur la
+manière dont nous ferions notre attaque. Les archers n'étaient guère
+plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper en
+passant au travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin
+tournait. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les
+surprendre en fondant tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pensée et
+je fus le premier à piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejeté
+impitoyablement mes voeux. Les archers, voyant cinq cavaliers accourir
+vers eux, ne doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer. Ils se
+mirent en défense, en préparant leurs baïonnettes et leurs fusils d'un
+air assez résolu. Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du
+corps et moi, ôta tout d'un coup le courage à nos trois lâches
+compagnons. Ils s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entre eux
+quelques mots que je n'entendis point, ils tournèrent la tête de leurs
+chevaux, pour reprendre le chemin de Paris à bride abattue. Dieux! me
+dit le garde du corps, qui paraissait aussi éperdu que moi de cette
+infâme désertion, qu'allons-nous faire? Nous ne sommes que deux. J'avais
+perdu la voix, de fureur et d'étonnement. Je m'arrêtai, incertain si ma
+première vengeance ne devait pas s'employer à la poursuite et au
+châtiment des lâches qui m'abandonnaient. Je les regardais fuir et je
+jetais les yeux, de l'autre côté, sur les archers. S'il m'eût été
+possible de me partager, j'aurais fondu tout à la fois sur ces deux
+objets de ma rage; je les dévorais tous ensemble. Le garde du corps, qui
+jugeait de mon incertitude par le mouvement égaré de mes yeux, me pria
+d'écouter son conseil. N'étant que deux, me dit-il, il y aurait de la
+folie à attaquer six hommes aussi bien armés que nous et qui paraissent
+nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris et tâcher de
+réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient
+faire de grandes journées avec deux pesantes voitures; nous les
+rejoindrons demain sans peine.
+
+Je fis un moment de réflexion sur ce parti, mais, ne voyant de tous
+côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement
+désespérée. Ce fut de remercier mon compagnon de ses services, et, loin
+d'attaquer les archers, je résolus d'aller avec soumission, les prier de
+me recevoir dans leur troupe pour accompagner Manon avec eux jusqu'au
+Havre-de-Grâce et passer ensuite au-delà des mers avec elle. Tout le
+monde me persécute ou me trahit, dis-je au garde du corps. Je n'ai plus
+de fond à faire sur personne. Je n'attends plus rien, ni de la fortune,
+ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble; il ne me reste
+plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux à toute espérance.
+Puisse le Ciel récompenser votre générosité! Adieu, je vais aider mon
+mauvais sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement.
+Il fit inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le
+priai de me laisser suivre mes résolutions et de me quitter
+sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que
+notre dessein était de les attaquer.
+
+J'allai seul vers eux, d'un pas lent et le visage si consterné qu'ils ne
+durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient
+néanmoins en défense. Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je, en les
+abordant; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des
+grâces. Je les priai de continuer leur chemin sans défiance et je leur
+appris, en marchant, les faveurs que j'attendais d'eux. Ils consultèrent
+ensemble de quelle manière ils devaient recevoir cette ouverture. Le
+chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me répondit que les
+ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives étaient d'une
+extrême rigueur; que je lui paraissais néanmoins si joli homme que lui
+et ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir; mais que je
+devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me
+restait environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi
+consistait le fond de ma bourse. Hé bien! me dit l'archer nous en
+userons généreusement. Il ne vous coûtera qu'un écu par heure pour
+entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus; c'est le prix
+courant de Paris. Je ne leur avais pas parlé de Manon en particulier
+parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils
+s'imaginèrent d'abord que ce n'était qu'une fantaisie de jeune homme qui
+me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures; mais
+lorsqu'ils crurent s'être aperçus que j'étais amoureux, ils augmentèrent
+tellement le tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de
+Mantes, où nous avions couché, le jour que nous arrivâmes à Pacy.
+
+Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon
+pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque
+j'eus obtenu des gardes la liberté d'approcher de son chariot? Ah! les
+expressions ne rendent jamais qu'à demi les sentiments du coeur. Mais
+figurez-vous ma pauvre maîtresse enchaînée par le milieu du corps,
+assise sur quelques poignées de paille, la tête appuyée languissamment
+sur un côté de la voiture, le visage pâle et mouillé d'un ruisseau de
+larmes qui se faisaient un passage au travers de ses paupières,
+quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n'avait pas même
+eu la curiosité de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses
+gardes, qui craignaient d'être attaqués. Son linge était sale et
+dérangé, ses mains délicates exposées à l'injure de l'air; enfin, tout
+ce composé charmant, cette figure capable de ramener l'univers à
+l'idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables.
+J'employai quelque temps à la considérer en allant à cheval à côté du
+chariot. J'étais si peu à moi-même que je fus sur le point, plusieurs
+fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations
+fréquentes m'attirèrent d'elle quelques regards. Elle me reconnut, et je
+remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter
+hors de la voiture pour venir à moi; mais, étant retenue par sa chaîne,
+elle retomba dans sa première attitude. Je priai les archers d'arrêter
+un moment par compassion; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon
+cheval pour m'asseoir auprès d'elle. Elle était si languissante et si
+affaiblie qu'elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni
+remuer ses mains. Je les mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs,
+et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l'un et
+l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu
+d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque nous eûmes
+retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu. Il semblait que la honte
+et la douleur eussent altéré les organes de sa voix; le son en était
+faible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et de
+la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir
+du moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque
+je l'eus assurée que rien n'était capable de me séparer d'elle et que
+j'étais disposé à la suivre jusqu'à l'extrémité du monde pour prendre
+soin d'elle, pour la servir pour l'aimer et pour attacher
+inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se
+livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que j'appréhendai
+quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion. Tous les mouvements
+de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés sur
+moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force d'achever
+quelques mots qu'elle commençait. Il lui en échappait néanmoins
+quelques-uns. C'étaient des marques d'admiration sur mon amour, de
+tendres plaintes de son excès, des doutes qu'elle pût être assez
+heureuse pour m'avoir inspiré une passion si parfaite, des instances
+pour me faire renoncer au dessein de la suivre et chercher ailleurs un
+bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais espérer avec
+elle.
+
+En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans
+ses regards et dans la certitude que j'avais de son affection. J'avais
+perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime; mais j'étais
+maître du coeur de Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe,
+vivre en Amérique, que m'importait-il en quel endroit vivre, si j'étais
+sûr d'y être heureux en y vivant avec ma maîtresse? Tout l'univers
+n'est-il pas la patrie de deux amants fidèles? Ne trouvent-ils pas l'un
+dans l'autre, père, mère, parents, amis, richesses et félicité? Si
+quelque chose me causait de l'inquiétude, c'était la crainte de voir
+Manon exposée aux besoins de l'indigence. Je me supposais déjà, avec
+elle, dans une région inculte et habitée par des sauvages. Je suis bien
+sûr disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M...
+et mon père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les
+relations qu'on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la nature.
+Ils ne connaissent ni les fureurs de l'avarice, qui possèdent G... M...,
+ni les idées fantastiques de l'honneur qui m'ont fait un ennemi de mon
+père. Ils ne troubleront point deux amants qu'ils verront vivre avec
+autant de simplicité qu'eux. J'étais donc tranquille de ce côté-là. Mais
+je ne me formais point des idées romanesques par rapport aux besoins
+communs de la vie. J'avais éprouvé trop souvent qu'il y a des nécessités
+insupportables, surtout pour une fille délicate qui est accoutumée à une
+vie commode et abondante. J'étais au désespoir d'avoir épuisé
+inutilement ma bourse et que le peu d'argent qui me restait fût encore
+sur le point de m'être ravi par la friponnerie des archers. Je concevais
+qu'avec une petite somme j'aurais pu espérer non seulement de me
+soutenir quelque temps contre la misère en Amérique, où l'argent était
+rare, mais d'y former même quelque entreprise pour un établissement
+durable. Cette considération me fit naître la pensée d'écrire à Tiberge,
+que j'avais toujours trouvé si prompt à m'offrir les secours de
+l'amitié. J'écrivis, dès la première ville où nous passâmes. Je ne lui
+apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je
+prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce, où je lui confessais
+que j'étais allé conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles.
+Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste.
+Vous voyez bien que c'est la dernière fois que j'importune votre
+affection et que, ma malheureuse maîtresse m'étant enlevée pour
+toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui
+adoucissent son sort et mes mortels regrets.
+
+Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent découvert la
+violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs
+moindres faveurs, ils me réduisirent bientôt à la dernière indigence.
+L'amour d'ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je
+m'oubliais du matin au soir près de Manon, et ce n'était plus par heure
+que le temps m'était mesuré, c'était par la longueur entière des jours.
+Enfin, ma bourse étant tout à fait vide, je me trouvai exposé aux
+caprices et à la brutalité de six misérables, qui me traitaient avec une
+hauteur insupportable. Vous en fûtes témoin à Pacy. Votre rencontre fut
+un heureux moment de relâche, qui me fut accordé par la fortune. Votre
+pitié, à la vue de mes peines, fut ma seule recommandation auprès de
+votre coeur généreux. Le secours, que vous m'accordâtes libéralement,
+servit à me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse
+avec plus de fidélité que je ne l'espérais.
+
+Nous arrivâmes au Havre. J'allai d'abord à la poste. Tiberge n'avait
+point encore eu le temps de me répondre. Je m'informai exactement quel
+jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux
+jours après, et par une étrange disposition de mon mauvais sort, il se
+trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel
+j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous représenter mon désespoir Quoi!
+m'écriai-je, dans le malheur même, il faudra toujours que je sois
+distingué par des excès! Manon répondit: Hélas! une vie si malheureuse
+mérite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher
+Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères! Irons-nous
+les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans
+doute, à d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un
+supplice? Mourons, me répéta-t-elle; ou du moins, donne-moi la mort, et
+va chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse. Non,
+non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'être
+malheureux avec vous. Son discours me fit trembler. Je jugeai qu'elle
+était accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre un air plus
+tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de désespoir.
+Je résolus de tenir la même conduite à l'avenir; et j'ai éprouvé, dans
+la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage à une femme
+que l'intrépidité d'un homme qu'elle aime.
+
+Lorsque j'eus perdu l'espérance de recevoir du secours de Tiberge, je
+vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint à ce qui me restait
+encore de vos libéralités, me composa la petite somme de dix-sept
+pistoles. J'en employai sept à l'achat de quelques soulagements
+nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le
+fondement de notre fortune et de nos espérances en Amérique. Je n'eus
+point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors
+des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la
+colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste
+de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour
+Tiberge. Elle était touchante et capable de l'attendrir sans doute, au
+dernier point, puisqu'elle lui fit prendre une résolution qui ne pouvait
+venir que d'un fond infini de tendresse et de générosité pour un ami
+malheureux.
+
+Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable.
+J'obtins du capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la
+bonté de nous regarder d'un autre oeil que le commun de nos misérables
+associés. Je l'avais pris en particulier dès le premier jour, et, pour
+m'attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une
+partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un
+mensonge honteux en lui disant que j'étais marié à Manon. Il feignit de
+le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en reçûmes des marques
+pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir
+honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire
+respecter des compagnons de notre misère. J'avais une attention
+continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon.
+Elle le remarquait bien, et cette vue, jointe au vif ressentiment de
+l'étrange extrémité où je m'étais réduit pour elle, la rendait si tendre
+et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que
+c'était, entre elle et moi, une perpétuelle émulation de services et
+d'amour. Je ne regrettais point l'Europe. Au contraire, plus nous
+avancions vers l'Amérique, plus je sentais mon coeur s'élargir et
+devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des
+nécessités absolues de la vie, j'aurais remercié la fortune d'avoir
+donné un tour si favorable à nos malheurs.
+
+Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage
+désiré. Le pays ne nous offrit rien d'agréable à la première vue.
+C'étaient des campagnes stériles et inhabitées, où l'on voyait à peine
+quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle trace
+d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques
+pièces de notre artillerie, nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir
+une troupe de citoyens du Nouvel Orléans, qui s'approchèrent de nous
+avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas découvert la ville.
+Elle est cachée, de ce côté-là, par une petite colline. Nous fûmes reçus
+comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitants s'empressaient
+pour nous faire mille questions sur l'état de la France et sur les
+différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme
+leurs frères et comme de chers compagnons qui venaient partager leur
+misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux,
+mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu'on nous
+avait vanté jusqu'alors comme une bonne ville, n'était qu'un assemblage
+de quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six
+cents personnes. La maison du Gouverneur nous parut un peu distinguée
+par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par quelques
+ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé.
+
+Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint longtemps en secret
+avec le capitaine, et, revenant ensuite à nous, il considéra, l'une
+après l'autre, toutes les filles qui étaient arrivées par le vaisseau.
+Elles étaient au nombre de trente, car nous en avions trouvé au Havre
+une autre bande, qui s'était jointe à la nôtre. Le Gouverneur, les ayant
+longtemps examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui
+languissaient dans l'attente d'une épouse. Il donna les plus jolies aux
+principaux et le reste fut tiré au sort. Il n'avait point encore parlé à
+Manon, mais, lorsqu'il eut ordonné aux autres de se retirer il nous fit
+demeurer elle et moi. J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous
+êtes mariés et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes
+d'esprit et de mérite. Je n'entre point dans les raisons qui ont causé
+votre malheur mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre
+que votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre
+sort, et vous contribuerez vous-même à me faire trouver quelque agrément
+dans ce lieu sauvage et désert. Je lui répondis de la manière que je
+crus la plus propre à confirmer l'idée qu'il avait de nous. Il donna
+quelques ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et
+il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse,
+pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions, en
+public, sur le fond de nos aventures. La conversation fut générale, et,
+malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de
+contribuer à la rendre agréable.
+
+Le soir il nous fit conduire au logement qu'on nous avait préparé. Nous
+trouvâmes une misérable cabane, composée de planches et de boue, qui
+consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier
+au-dessus. Il y avait fait mettre cinq ou six chaises et quelques
+commodités nécessaires à la vie. Manon parut effrayée à la vue d'une si
+triste demeure. C'était pour moi qu'elle s'affligeait, beaucoup plus que
+pour elle-même. Elle s'assit, lorsque nous fûmes seuls, et elle se mit à
+pleurer amèrement. J'entrepris d'abord de la consoler, mais lorsqu'elle
+m'eut fait entendre que c'était moi seul qu'elle plaignait, et qu'elle
+ne considérait, dans nos malheurs communs, que ce que j'avais à
+souffrir, j'affectai de montrer assez de courage, et même assez de joie
+pour lui en inspirer. De quoi me plaindrais-je? lui dis-je. Je possède
+tout ce que je désire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Quel autre bonheur me
+suis-je jamais proposé? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne
+la trouve pas si désespérée. Le Gouverneur est un homme civil; il nous a
+marqué de la considération; il ne permettra pas que nous manquions du
+nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté de notre cabane et la
+grossièreté de nos meubles, vous avez pu remarquer qu'il y a peu de
+personnes ici qui paraissent mieux logées et mieux meublées que nous. Et
+puis, tu es une chimiste admirable, ajoutai-je en l'embrassant, tu
+transformes tout en or.
+
+Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me répondit-elle,
+car s'il n'y eut jamais d'amour tel que le vôtre, il est impossible
+aussi d'être aimé plus tendrement que vous l'êtes. Je me rends justice,
+continua-t-elle. Je sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux
+attachement que vous avez pour moi. Je vous ai causé des chagrins, que
+vous n'avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J'ai été légère et
+volage, et même en vous aimant éperdument, comme j'ai toujours fait, je
+n'étais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire combien je suis
+changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre
+départ de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet.
+J'ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez commencé à les partager.
+Je n'ai pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me
+console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne
+cesse point de me reprocher mes inconstances et de m'attendrir en
+admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui
+n'en était pas digne, et qui ne payerait pas bien de tout son sang,
+ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié des peines qu'elle
+vous a causées.
+
+Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le prononça firent sur moi
+une impression si étonnante, que je crus sentir une espèce de division
+dans mon âme. Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chère Manon. Je
+n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton
+affection; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. Ô Dieu!
+m'écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assuré du coeur de
+Manon. Il est tel que je l'ai souhaité pour être heureux; je ne puis
+plus cesser de l'être à présent. Voilà ma félicité bien établie. Elle
+l'est, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais où je
+puis compter aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces
+charmantes idées, qui changèrent ma cabane en un palais digne du premier
+roi du monde. L'Amérique me parut un lieu de délices après cela. C'est
+au Nouvel Orléans qu'il faut venir, disais-je souvent à Manon, quand on
+veut goûter les vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu'on s'aime sans
+intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent
+chercher de l'or; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouvé des
+trésors bien plus estimables.
+
+Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du Gouverneur. Il eut la bonté,
+quelques semaines après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui
+vint à vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne fût pas bien distingué, je
+l'acceptai comme une faveur du Ciel. Il me mettait en état de vivre sans
+être à charge à personne. Je pris un valet pour moi et une servante pour
+Manon. Notre petite fortune s'arrangea. J'étais réglé dans ma conduite;
+Manon ne l'était pas moins. Nous ne laissions point échapper l'occasion
+de rendre service et de faire du bien à nos voisins. Cette disposition
+officieuse et la douceur de nos manières nous attirèrent la confiance et
+l'affection de toute la colonie. Nous fûmes en peu de temps si
+considérés, que nous passions pour les premières personnes de la ville
+après le Gouverneur.
+
+L'innocence de nos occupations, et la tranquillité où nous étions
+continuellement, servirent à nous faire rappeler insensiblement des
+idées de religion. Manon n'avait jamais été une fille impie. Je n'étais
+pas non plus de ces libertins outrés, qui font gloire d'ajouter
+l'irréligion à la dépravation des moeurs. L'amour et la jeunesse avaient
+causé tous nos désordres. L'expérience commençait à nous tenir lieu
+d'âge; elle fit sur nous le même effet que les années. Nos
+conversations, qui étaient toujours réfléchies, nous mirent
+insensiblement dans le goût d'un amour vertueux. Je fus le premier qui
+proposai ce changement à Manon. Je connaissais les principes de son
+coeur. Elle était droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité
+qui dispose toujours à la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait
+une chose à notre bonheur. C'est, lui dis-je, de le faire approuver du
+Ciel. Nous avons l'âme trop belle, et le coeur trop bien fait, l'un et
+l'autre, pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y
+avoir vécu en France, où il nous était également impossible de cesser de
+nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime; mais en
+Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n'avons plus à
+ménager les lois arbitraires du rang et de la bienséance, où l'on nous
+croit même mariés, qui empêche que nous ne le soyons bientôt
+effectivement et que nous n'anoblissions notre amour par des serments
+que la religion autorise? Pour moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de
+nouveau en vous offrant mon coeur et ma main, mais je suis prêt à vous
+en renouveler le don au pied d'un autel. Il me parut que ce discours la
+pénétrait de joie. Croiriez-vous, me répondit-elle, que j'y ai pensé
+mille fois, depuis que nous sommes en Amérique? La crainte de vous
+déplaire m'a fait renfermer ce désir dans mon coeur. Je n'ai point la
+présomption d'aspirer à la qualité de votre épouse. Ah! Manon,
+répliquai-je, tu serais bientôt celle d'un roi, si le Ciel m'avait fait
+naître avec une couronne. Ne balançons plus. Nous n'avons nul obstacle à
+redouter. J'en veux parler dès aujourd'hui au Gouverneur et lui avouer
+que nous l'avons trompé jusqu'à ce jour. Laissons craindre aux amants
+vulgaires, ajoutai-je, les chaînes indissolubles du mariage. Ils ne les
+craindraient pas s'ils étaient sûrs, comme nous, de porter toujours
+celles de l'amour. Je laissai Manon au comble de la joie, après cette
+résolution.
+
+Je suis persuadé qu'il n'y a point d'honnête homme au monde qui n'eût
+approuvé mes vues dans les circonstances où j'étais, c'est-à-dire
+asservi fatalement à une passion que je ne pouvais vaincre et combattu
+par des remords que je ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il
+quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice, si je gémis de la rigueur
+du Ciel à rejeter un dessein que je n'avais formé que pour lui plaire?
+Hélas! que dis-je, à le rejeter? Il l'a puni comme un crime. Il m'avait
+souffert avec patience tandis que je marchais aveuglément dans la route
+du vice, et ses plus rudes châtiments m'étaient réservés lorsque je
+commençais à retourner à la vertu. Je crains de manquer de force pour
+achever le récit du plus funeste événement qui fût jamais.
+
+J'allai chez le Gouverneur comme j'en étais convenu avec Manon, pour le
+prier de consentir à la cérémonie de notre mariage. Je me serais bien
+gardé d'en parler, à lui ni à personne, si j'eusse pu me promettre que
+son aumônier, qui était alors le seul prêtre de la ville, m'eût rendu ce
+service sans sa participation; mais, n'osant espérer qu'il voulût
+s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agir ouvertement. Le
+Gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement
+cher. C'était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il
+n'était point marié. La beauté de Manon l'avait touché dès le jour de
+notre arrivée; et les occasions sans nombre qu'il avait eues de la voir,
+pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu'il
+se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé,
+avec son oncle et toute la ville; que j'étais réellement marié, il
+s'était rendu maître de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien
+éclater et son zèle s'était même déclaré pour moi, dans plusieurs
+occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son oncle, lorsque
+j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui m'obligeât de lui faire
+un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point difficulté de
+m'expliquer en sa présence. Le Gouverneur m'écouta avec sa bonté
+ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit
+avec plaisir, et, lorsque je le priai d'assister à la cérémonie que je
+méditais, il eut la générosité de s'engager à faire toute la dépense de
+la fête. Je me retirai fort content.
+
+Une heure après, je vis entrer l'aumônier chez moi. Je m'imaginai qu'il
+venait me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, après
+m'avoir salué froidement, il me déclara, en deux mots, que M. le
+Gouverneur me défendait d'y penser, et qu'il avait d'autres vues sur
+Manon. D'autres vues sur Manon! lui dis-je, avec un mortel saisissement
+de coeur, et quelles vues donc, Monsieur l'aumônier? Il me répondit que
+je n'ignorais pas que M. le Gouverneur était le maître; que Manon ayant
+été envoyée de France pour la colonie, c'était à lui à disposer d'elle;
+qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait mariée,
+mais, qu'ayant appris de moi-même qu'elle ne l'était point, il jugeait à
+propos de la donner à M. Synnelet, qui en était amoureux. Ma vivacité
+l'emporta sur ma prudence. J'ordonnai fièrement à l'aumônier de sortir
+de ma maison, en jurant que le Gouverneur, Synnelet et toute la ville
+ensemble n'oseraient porter la main sur ma femme, ou ma maîtresse, comme
+ils voudraient l'appeler.
+
+Je fis part aussitôt à Manon du funeste message que je venais de
+recevoir. Nous jugeâmes que Synnelet avait séduit l'esprit de son oncle
+depuis mon retour et que c'était l'effet de quelque dessein médité
+depuis longtemps. Ils étaient les plus forts. Nous nous trouvions dans
+le Nouvel Orléans comme au milieu de la mer c'est-à-dire séparés du
+reste du monde par des espaces immenses. Où fuir? dans un pays inconnu,
+désert, ou habité par des bêtes féroces, et par des sauvages aussi
+barbares qu'elles? J'étais estimé dans la ville, mais je ne pouvais
+espérer d'émouvoir assez le peuple en ma faveur pour en espérer un
+secours proportionné au mal. Il eût fallu de l'argent; j'étais pauvre.
+D'ailleurs, le succès d'une émotion populaire était incertain, et si la
+fortune nous eût manqué, notre malheur serait devenu sans remède. Je
+roulais toutes ces pensées dans ma tête. J'en communiquais une partie à
+Manon. J'en formais de nouvelles sans écouter sa réponse. Je prenais un
+parti; je le rejetais pour en prendre un autre. Je parlais seul, je
+répondais tout haut à mes pensées; enfin j'étais dans une agitation que
+je ne saurais comparer à rien parce qu'il n'y en eut jamais d'égale.
+Manon avait les yeux sur moi. Elle jugeait, par mon trouble, de la
+grandeur du péril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette
+tendre fille n'osait pas même ouvrir la bouche pour m'exprimer ses
+craintes. Après une infinité de réflexions, je m'arrêtai à la résolution
+d'aller trouver le Gouverneur pour m'efforcer de le toucher par des
+considérations d'honneur et par le souvenir de mon respect et de son
+affection. Manon voulut s'opposer à ma sortie. Elle me disait, les
+larmes aux yeux: Vous allez à la mort. Ils vont vous tuer Je ne vous
+reverrai plus. Je veux mourir avant vous. Il fallut beaucoup d'efforts
+pour la persuader de la nécessité où j'étais de sortir et de celle qu'il
+y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me
+reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'était sur
+elle-même que devaient tomber toute la colère du Ciel et la rage de nos
+ennemis.
+
+Je me rendis au fort. Le Gouverneur était avec son aumônier Je
+m'abaissai, pour le toucher, à des soumissions qui m'auraient fait
+mourir de honte si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le
+pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur
+un coeur qui n'est pas celui d'un tigre féroce et cruel. Ce barbare ne
+fit à mes plaintes que deux réponses, qu'il répéta cent fois: Manon, me
+dit-il, dépendait de lui; il avait donné sa parole à son neveu. J'étais
+résolu de me modérer jusqu'à l'extrémité. Je me contentai de lui dire
+que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je
+consentirais plutôt qu'à la perte de ma maîtresse.
+
+Je fus trop persuadé, en sortant, que je n'avais rien à espérer de cet
+opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille fois pour son neveu.
+Cependant, je persistai dans le dessein de conserver jusqu'à la fin un
+air de modération, résolu, si l'on en venait aux excès d'injustice, de
+donner à l'Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles scènes
+que l'amour ait jamais produites. Je retournais chez moi, en méditant
+sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait hâter ma ruine, me fit
+rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées.
+J'ai dit qu'il était brave; il vint à moi. Ne me cherchez-vous pas? me
+dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prévu
+qu'il faudrait se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le
+plus heureux. Je lui répondis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que
+ma mort qui pût finir nos différends. Nous nous écartâmes d'une centaine
+de pas hors de la ville. Nos épées se croisèrent; je le blessai et je le
+désarmai presque en même temps. Il fut si enragé de son malheur qu'il
+refusa de me demander la vie et de renoncer à Manon. J'avais peut-être
+le droit de lui ôter tout d'un coup l'un et l'autre, mais un sang
+généreux ne se dément jamais. Je lui jetai son épée. Recommençons, lui
+dis-je, et songez que c'est sans quartier Il m'attaqua avec une furie
+inexprimable. Je dois confesser que je n'étais pas fort dans les armes,
+n'ayant eu que trois mois de salle à Paris. L'amour conduisait mon épée.
+Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre, mais je le
+pris sur le temps et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba à
+mes pieds sans mouvement.
+
+Malgré la joie que donne la victoire après un combat mortel, je
+réfléchis aussitôt sur les conséquences de cette mort. Il n'y avait,
+pour moi, ni grâce ni délai de supplice à espérer. Connaissant, comme je
+faisais, la passion du Gouverneur pour son neveu, j'étais certain que ma
+mort ne serait pas différée d'une heure après la connaissance de la
+sienne. Quelque pressante que fût cette crainte, elle n'était pas la
+plus forte cause de mon inquiétude. Manon, l'intérêt de Manon, son péril
+et la nécessité de la perdre, me troublaient jusqu'à répandre de
+l'obscurité sur mes yeux et à m'empêcher de reconnaître le lieu où
+j'étais. Je regrettai le sort de Synnelet. Une prompte mort me semblait
+le seul remède de mes peines. Cependant, ce fut cette pensée même qui me
+fit rappeler vivement mes esprits et qui me rendit capable de prendre
+une résolution. Quoi! je veux mourir, m'écriai-je, pour finir mes
+peines? Il y en a donc que j'appréhende plus que la perte de ce que
+j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux plus cruelles extrémités pour secourir
+ma maîtresse, et remettons à mourir après les avoir souffertes
+inutilement. Je repris le chemin de la ville. J'entrai chez moi. J'y
+trouvai Manon à demi morte de frayeur et d'inquiétude. Ma présence la
+ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible accident qui venait de
+m'arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras, au récit de la
+mort de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure à
+lui faire retrouver le sentiment..
+
+J'étais à demi mort moi-même. Je ne voyais pas le moindre jour à sa
+sûreté, ni à la mienne. Manon, que ferons-nous? lui dis-je lorsqu'elle
+eut repris un peu de force. Hélas! qu'allons-nous faire? Il faut
+nécessairement que je m'éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville?
+Oui, demeurez-y. Vous pouvez encore y être heureuse; et moi je vais,
+loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre les griffes
+des bêtes féroces. Elle se leva malgré sa faiblesse; elle me prit la
+main pour me conduire vers la porte. Fuyons ensemble, me dit-elle, ne
+perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir été trouvé par
+hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous éloigner. Mais, chère
+Manon! repris-je tout éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller.
+Voyez-vous quelque ressource? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez de
+vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête au
+Gouverneur? Cette proposition ne fit qu'augmenter son ardeur à partir.
+Il fallut la suivre. J'eus encore assez de présence d'esprit, en
+sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avais dans ma
+chambre et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes
+poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étaient dans la chambre
+voisine, que nous partions pour la promenade du soir, nous avions cette
+coutume tous les jours, et nous nous éloignâmes de la ville, plus
+promptement que la délicatesse de Manon ne semblait le permettre.
+
+Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le lieu de notre
+retraite, je ne laissais pas d'avoir deux espérances, sans lesquelles
+j'aurais préféré la mort à l'incertitude de ce qui pouvait arriver à
+Manon. J'avais acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix
+mois que j'étais en Amérique, pour ne pas ignorer de quelle manière on
+apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains, sans
+courir à une mort certaine. J'avais même appris quelques mots de leur
+langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions
+que j'avais eues de les voir. Avec cette triste ressource, j'en avais
+une autre du côté des Anglais qui ont, comme nous, des établissements
+dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'étais effrayé de
+l'éloignement. Nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de
+stériles campagnes de plusieurs journées de largeur, et quelques
+montagnes si hautes et si escarpées que le chemin en paraissait
+difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me
+flattais, néanmoins, que nous pourrions tirer parti de ces deux
+ressources: des sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglais pour
+nous recevoir dans leurs habitations.
+
+Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
+c'est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
+constamment de s'arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me
+confessa qu'il lui était impossible d'avancer davantage. Il était déjà
+nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu
+trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de
+changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant
+notre départ. Je m'opposai en vain à ses volontés. J'aurais achevé de
+l'accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de me
+croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
+conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je
+reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut
+satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas
+son tour! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la
+terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré
+elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de
+moins incommode. J'échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
+chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d'elle,
+et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu!
+que mes voeux étaient vifs et sincères! et par quel rigoureux jugement
+aviez-vous résolu de ne les pas exaucer!
+
+Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous
+raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée
+à le pleurer Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon
+âme semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de
+l'exprimer.
+
+Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma
+chère maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans
+la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour,
+en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les
+approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et,
+faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix
+faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce
+discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y
+répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs
+fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains,
+dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent
+connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi
+que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses
+dernières expressions. Je la perdis; je reçus d'elle des marques d'amour
+au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous
+apprendre de ce fatal et déplorable événement.
+
+Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
+assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie
+languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais
+plus heureuse.
+
+Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage
+et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais
+je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait
+exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je
+formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse.
+J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et
+la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour
+me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais
+apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le
+triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile
+d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne
+couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais
+j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse.
+J'y plaçai l'idole de mon coeur après avoir pris soin de l'envelopper de
+tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans
+cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois, avec toute l'ardeur du
+plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai
+longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes
+forces recommençant à s'affaiblir et craignant d'en manquer tout à fait
+avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein
+de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable.
+Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et
+fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le
+secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous
+paraîtra difficile à croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce
+lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir
+de ma bouche. La consternation profonde où j'étais et le dessein
+déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du
+désespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la
+posture où j'étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et
+de sentiment qui me restait.
+
+Après ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de
+si peu d'importance, qu'elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien
+prendre à l'écouter. Le corps de Synnelet ayant été rapporté à la ville
+et ses plaies visitées avec soin, il se trouva, non seulement qu'il
+n'était pas mort, mais qu'il n'avait pas même reçu de blessure
+dangereuse. Il apprit à son oncle de quelle manière les choses s'étaient
+passées entre nous, et sa générosité le porta sur-le-champ à publier les
+effets de la mienne. On me fit chercher, et mon absence, avec Manon, me
+fit soupçonner d'avoir pris le parti de la fuite. Il était trop tard
+pour envoyer sur mes traces; mais le lendemain et le jour suivant furent
+employés à me poursuivre. On me trouva, sans apparence de vie, sur la
+fosse de Manon, et ceux qui me découvrirent en cet état, me voyant
+presque nu et sanglant de ma blessure, ne doutèrent point que je n'eusse
+été volé et assassiné. Ils me portèrent à la ville. Le mouvement du
+transport réveilla mes sens. Les soupirs que je poussai, en ouvrant les
+yeux et en gémissant de me retrouver parmi les vivants, firent connaître
+que j'étais encore en état de recevoir du secours. On m'en donna de trop
+heureux. Je ne laissai pas d'être renfermé dans une étroite prison. Mon
+procès fut instruit, et, comme Manon ne paraissait point, on m'accusa de
+m'être défait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je
+racontai naturellement ma pitoyable aventure. Synnelet, malgré les
+transports de douleur où ce récit le jeta, eut la générosité de
+solliciter ma grâce. Il l'obtint. J'étais si faible qu'on fut obligé de
+me transporter de la prison dans mon lit, où je fus retenu pendant trois
+mois par une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait point.
+J'invoquais continuellement la mort et je m'obstinai longtemps à rejeter
+tous les remèdes. Mais le Ciel, après m'avoir puni avec tant de rigueur
+avait dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses châtiments. Il
+m'éclaira de ses lumières, qui me firent rappeler des idées dignes de ma
+naissance et de mon éducation. La tranquillité ayant commencé de
+renaître un peu dans mon âme, ce changement fut suivi de près par ma
+guérison. Je me livrai entièrement aux inspirations de l'honneur, et je
+continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les vaisseaux de
+France qui vont, une fois chaque année, dans cette partie de l'Amérique.
+J'étais résolu de retourner dans ma patrie pour y réparer, par une vie
+sage et réglée, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin de
+faire transporter le corps de ma chère maîtresse dans un lieu honorable.
+
+Ce fut environ six semaines après mon rétablissement que, me promenant
+seul, un jour sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires
+de commerce amenaient au Nouvel Orléans. J'étais attentif au
+débarquement de l'équipage. Je fus frappé d'une surprise extrême en
+reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s'avançaient vers la ville. Ce
+fidèle ami me remit de loin, malgré les changements que la tristesse
+avait faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage
+avait été le désir de me voir et de m'engager à retourner en France;
+qu'ayant reçu la lettre que je lui avais écrite du Havre, il s'y était
+rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais; qu'il
+avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon départ et qu'il
+serait parti sur le champ pour me suivre, s'il eût trouvé un vaisseau
+prêt à faire voile; qu'il en avait cherché pendant plusieurs mois dans
+divers ports et qu'en ayant enfin rencontré un, à Saint-Malo, qui levait
+l'ancre pour la Martinique, il s'y était embarqué, dans l'espérance de
+se procurer de là un passage facile au Nouvel Orléans; que, le vaisseau
+malouin ayant été pris en chemin par des corsaires espagnols et conduit
+dans une de leurs îles, il s'était échappé par adresse; et qu'après
+diverses courses, il avait trouvé l'occasion du petit bâtiment qui
+venait d'arriver pour se rendre heureusement près de moi.
+
+Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si généreux et
+si constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le maître de tout ce
+que je possédais. Je lui appris tout ce qui m'était arrivé depuis mon
+départ de France, et pour lui causer une joie à laquelle il ne
+s'attendait pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu'il avait
+jetées autrefois dans mon coeur commençaient à produire des fruits dont
+il allait être satisfait. Il me protesta qu'une si douce assurance le
+dédommageait de toutes les fatigues de son voyage.
+
+Nous avons passé deux mois ensemble au Nouvel Orléans, pour attendre
+l'arrivée des vaisseaux de France, et nous étant enfin mis en mer nous
+prîmes terre, il y a quinze jours, au Havre-de-Grâce. J'écrivis à ma
+famille en arrivant. J'ai appris, par la réponse de mon frère aîné, la
+triste nouvelle de la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec trop
+de raison, que mes égarements n'aient contribué. Le vent étant favorable
+pour Calais, je me suis embarqué aussitôt, dans le dessein de me rendre
+à quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, où
+mon frère m'écrit qu'il doit attendre mon arrivée.
+
+FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Manon Lescaut, by Abbé Prévost
+
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+electronic works
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Manon Lescaut, by Abbé Prévost
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Manon Lescaut
+
+Author: Abbé Prévost
+
+Release Date: March 14, 2006 [EBook #17983]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANON LESCAUT ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>Abb&eacute; Pr&eacute;vost</h1>
+<h1>MANON LESCAUT</h1>
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+<h3><a name="table" id="table">Table des mati&egrave;res</a></h3>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#AVIS_DE_LAUTEUR_DES"><b>AVIS DE L'AUTEUR</b></a><br />
+<a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIERE PARTIE</b></a><br />
+<a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXIEME PARTIE</b></a><br />
+</td></tr>
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+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVIS_DE_LAUTEUR_DES" id="AVIS_DE_LAUTEUR_DES"></a><a href="#table">AVIS DE L'AUTEUR</a></h2>
+<h2><a href="#table">DES</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M&eacute;moires d'un Homme de Qualit&eacute;</a></h3>
+
+
+<p>Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes M&eacute;moires les aventures du
+chevalier des Grieux, il m'a sembl&eacute; que n'y ayant point un rapport
+n&eacute;cessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction &agrave; les voir
+s&eacute;par&eacute;ment. Un r&eacute;cit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps
+le fil de ma propre histoire. Tout &eacute;loign&eacute; que je suis de pr&eacute;tendre &agrave; la
+qualit&eacute; d'&eacute;crivain exact, je n'ignore point qu'une narration doit &ecirc;tre
+d&eacute;charg&eacute;e des circonstances qui la rendraient pesante et embarrass&eacute;e.
+C'est le pr&eacute;cepte d'Horace:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pleraque differat, ac proesens in tempus omittat</span><br />
+</p>
+
+<p>Il n'est pas m&ecirc;me besoin d'une si grave autorit&eacute; pour prouver une v&eacute;rit&eacute;
+si simple; car le bon sens est la premi&egrave;re source de cette r&egrave;gle.</p>
+
+<p>Si le public a trouv&eacute; quelque chose d'agr&eacute;able et d'int&eacute;ressant dans
+l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins
+satisfait de cette addition. Il verra, dans la conduite de M. des
+Grieux, un exemple terrible de la force des passions. J'ai &agrave; peindre un
+jeune aveugle, qui refuse d'&ecirc;tre heureux, pour se pr&eacute;cipiter
+volontairement dans les derni&egrave;res infortunes; qui, avec toutes les
+qualit&eacute;s dont se forme le plus brillant m&eacute;rite, pr&eacute;f&egrave;re, par choix, une
+vie obscure et vagabonde, &agrave; tous les avantages de la fortune et de la
+nature; qui pr&eacute;voit ses malheurs, sans vouloir les &eacute;viter; qui les sent
+et qui en est accabl&eacute;, sans profiter des rem&egrave;des qu'on lui offre sans
+cesse et qui peuvent &agrave; tous moments les finir; enfin un caract&egrave;re
+ambigu, un m&eacute;lange de vertus et de vices, un contraste perp&eacute;tuel de bons
+sentiments et d'actions mauvaises. Tel est le fond du tableau que je
+pr&eacute;sente. Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de
+cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d'une lecture
+agr&eacute;able, on y trouvera peu d'&eacute;v&eacute;nements qui ne puissent servir &agrave;
+l'instruction des m&oelig;urs; et c'est rendre, &agrave; mon avis, un service
+consid&eacute;rable au public, que de l'instruire en l'amusant.</p>
+
+<p>On ne peut r&eacute;fl&eacute;chir sur les pr&eacute;ceptes de la morale, sans &ecirc;tre &eacute;tonn&eacute; de
+les voir tout &agrave; la fois estim&eacute;s et n&eacute;glig&eacute;s; et l'on se demande la
+raison de cette bizarrerie du c&oelig;ur humain, qui lui fait go&ucirc;ter des
+id&eacute;es de bien et de perfection, dont il s'&eacute;loigne dans la pratique. Si
+les personnes d'un certain ordre d'esprit et de politesse veulent
+examiner quelle est la mati&egrave;re la plus commune de leurs conversations,
+ou m&ecirc;me de leurs r&ecirc;veries solitaires, il leur sera ais&eacute; de remarquer
+qu'elles tournent presque toujours sur quelques consid&eacute;rations morales.
+Les plus doux moments de leur vie sont ceux qu'ils passent, ou seuls, ou
+avec un ami, &agrave; s'entretenir &agrave; c&oelig;ur ouvert des charmes de la vertu, des
+douceurs de l'amiti&eacute;, des moyens d'arriver au bonheur des faiblesses de
+la nature qui nous en &eacute;loignent, et des rem&egrave;des qui peuvent les gu&eacute;rir
+Horace et Boileau marquent cet entretien comme un des plus beaux traits
+dont ils composent l'image d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il donc
+qu'on tombe si facilement de ces hautes sp&eacute;culations et qu'on se
+retrouve sit&ocirc;t au niveau du commun des hommes? Je suis tromp&eacute; si la
+raison que je vais en apporter n'explique bien cette contradiction de
+nos id&eacute;es et de notre conduite; c'est que, tous les pr&eacute;ceptes de la
+morale n'&eacute;tant que des principes vagues et g&eacute;n&eacute;raux, il est tr&egrave;s
+difficile d'en faire une application particuli&egrave;re au d&eacute;tail des m&oelig;urs
+et des actions: Mettons la chose dans un exemple. Les &acirc;mes bien n&eacute;es
+sentent que la douceur et l'humanit&eacute; sont des vertus aimables, et sont
+port&eacute;es d'inclination &agrave; les pratiquer; mais sont-elles au moment de
+l'exercice, elles demeurent souvent suspendues. En est-ce r&eacute;ellement
+l'occasion? Sait-on bien qu'elle en doit &ecirc;tre la mesure? Ne se
+trompe-t-on point sur l'objet? Cent difficult&eacute;s arr&ecirc;tent. On craint de
+devenir dupe en voulant &ecirc;tre bien faisant et lib&eacute;ral; de passer pour
+faible en paraissant trop tendre et trop sensible; en un mot, d'exc&eacute;der
+ou de ne pas remplir assez des devoirs qui sont renferm&eacute;s d'une mani&egrave;re
+trop obscure dans les notions g&eacute;n&eacute;rales d'humanit&eacute; et de douceur. Dans
+cette incertitude, il n'y a que l'exp&eacute;rience ou l'exemple qui puisse
+d&eacute;terminer raisonnablement le penchant du c&oelig;ur. Or l'exp&eacute;rience n'est
+point un avantage qu'il, soit libre &agrave; tout le monde de se donner; elle
+d&eacute;pend des situations diff&eacute;rentes o&ugrave; l'on se trouve plac&eacute; par la
+fortune. Il ne reste donc que l'exemple qui puisse servir de r&egrave;gle &agrave;
+quantit&eacute; de personnes dans l'exercice de la vertu. C'est pr&eacute;cis&eacute;ment
+pour cette sorte de lecteurs que des ouvrages tels que celui-ci peuvent
+&ecirc;tre d'une extr&ecirc;me utilit&eacute;, du moins lorsqu'ils sont &eacute;crits par une
+personne d'honneur et de bon sens. Chaque fait qu'on y rapporte est un
+degr&eacute; de lumi&egrave;re, une instruction qui suppl&eacute;e &agrave; l'exp&eacute;rience; chaque
+aventure est un mod&egrave;le d'apr&egrave;s lequel on peut se former; il n'y manque
+que d'&ecirc;tre ajust&eacute; aux circonstances o&ugrave; l'on se trouve. L'ouvrage entier
+est un trait&eacute; de morale, r&eacute;duit agr&eacute;ablement en exercice.</p>
+
+<p>Un lecteur s&eacute;v&egrave;re s'offensera peut-&ecirc;tre de me voir reprendre la plume, &agrave;
+mon &acirc;ge, pour &eacute;crire des aventures de fortune et d'amour; mais, si la
+r&eacute;flexion que je viens de faire est solide, elle me justifie; si elle
+est fausse, mon erreur sera mon excuse.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a><a href="#table">PREMIERE PARTIE</a></h2>
+
+
+<p>Je suis oblig&eacute; de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie o&ugrave; je
+rencontrai pour la premi&egrave;re fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ
+six mois avant mon d&eacute;part pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement
+de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait
+quelquefois &agrave; divers petits voyages, que j'abr&eacute;geais autant qu'il
+m'&eacute;tait possible. Je revenais un jour de Rouen, o&ugrave; elle m'avait pri&eacute;
+d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la
+succession de quelques terres auxquelles je lui avais laiss&eacute; des
+pr&eacute;tentions du c&ocirc;t&eacute; de mon grand-p&egrave;re maternel. Ayant repris mon chemin
+par Evreux, o&ugrave; je couchai la premi&egrave;re nuit, j'arrivai le lendemain pour
+d&icirc;ner &agrave; Pacy, qui en est &eacute;loign&eacute; de cinq ou six lieues. Je fus surpris,
+en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se
+pr&eacute;cipitaient de leurs maisons pour courir en foule &agrave; la porte d'une
+mauvaise h&ocirc;tellerie, devant laquelle &eacute;taient deux chariots couverts. Les
+chevaux, qui &eacute;taient encore attel&eacute;s et qui paraissaient fumants de
+fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient
+qu'arriver. Je m'arr&ecirc;tai un moment pour m'informer d'o&ugrave; venait le
+tumulte; mais je tirai peu d'&eacute;claircissement d'une populace curieuse,
+qui ne faisait nulle attention &agrave; mes demandes, et qui s'avan&ccedil;ait
+toujours vers l'h&ocirc;tellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion.
+Enfin, un archer rev&ecirc;tu d'une bandouli&egrave;re, et le mousquet sur l'&eacute;paule,
+ayant paru &agrave; la porte, je lui fis signe de la main de venir &agrave; moi. Je le
+priai de m'apprendre le sujet de ce d&eacute;sordre. Ce n'est rien, monsieur me
+dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes
+compagnons, jusqu'au Havre-de-Gr&acirc;ce, o&ugrave; nous les ferons embarquer pour
+l'Am&eacute;rique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est, apparemment ce
+qui excite la curiosit&eacute; de ces bons paysans. J'aurais pass&eacute; apr&egrave;s cette
+explication, si je n'eusse &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; par les exclamations d'une vieille
+femme qui sortait de l'h&ocirc;tellerie en joignant les mains, et criant que
+c'&eacute;tait une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion.
+De quoi s'agit-il donc? lui dis-je. Ah! monsieur entrez, r&eacute;pondit-elle,
+et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le c&oelig;ur! La
+curiosit&eacute; me fit descendre de mon cheval, que je laissai, &agrave; mon
+palefrenier. J'entrai avec peine, en per&ccedil;ant la foule, et je vis, en
+effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui
+&eacute;taient encha&icirc;n&eacute;es six par six par le milieu du corps, il y en avait une
+dont l'air et la figure &eacute;taient si peu conformes &agrave; sa condition, qu'en
+tout autre &eacute;tat je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa
+tristesse et la salet&eacute; de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si
+peu que sa vue m'inspira du respect et de la piti&eacute;. Elle t&acirc;chait
+n&eacute;anmoins de se tourner, autant que sa cha&icirc;ne pouvait le permettre, pour
+d&eacute;rober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait
+pour se cacher &eacute;tait si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment
+de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse
+bande &eacute;taient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et
+je lui demandai quelques lumi&egrave;res sur le sort de cette belle fille. Il
+ne put m'en donner que de fort g&eacute;n&eacute;rales. Nous l'avons tir&eacute;e de
+l'H&ocirc;pital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police.
+Il n'y a pas d'apparence qu'elle y e&ucirc;t &eacute;t&eacute; renferm&eacute;e pour ses bonnes
+actions. Je l'ai interrog&eacute;e plusieurs fois sur la route, elle s'obstine
+&agrave; ne me rien r&eacute;pondre. Mais, quoique je n'aie pas re&ccedil;u ordre de la
+m&eacute;nager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques &eacute;gards
+pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses
+compagnes. Voil&agrave; un jeune homme, ajouta l'archer qui pourrait vous
+instruire mieux que moi sur la cause de sa disgr&acirc;ce; il l'a suivie
+depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce
+soit son fr&egrave;re ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre o&ugrave;
+ce jeune homme &eacute;tait assis. Il paraissait enseveli dans une r&ecirc;verie
+profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il &eacute;tait
+mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d'&oelig;il, un homme
+qui a de la naissance et de l'&eacute;ducation. Je m'approchai de lui. Il se
+leva; et je d&eacute;couvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses
+mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis port&eacute;
+naturellement &agrave; lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui
+dis-je, en m'asseyant pr&egrave;s de lui. Voulez-vous bien satisfaire la
+curiosit&eacute; que j'ai de conna&icirc;tre cette belle personne, qui ne me para&icirc;t
+point faite pour le triste &eacute;tat o&ugrave; je la vois? Il me r&eacute;pondit
+honn&ecirc;tement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle &eacute;tait sans se faire
+conna&icirc;tre lui-m&ecirc;me, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de
+demeurer inconnu. Je puis vous dire, n&eacute;anmoins, ce que ces mis&eacute;rables
+n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je
+l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortun&eacute; de
+tous les hommes. J'ai tout employ&eacute;, &agrave; Paris, pour obtenir sa libert&eacute;.
+Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont &eacute;t&eacute; inutiles; j'ai pris
+le parti de la suivre, d&ucirc;t-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai
+avec elle; je passerai en Am&eacute;rique. Mais ce qui est de la derni&egrave;re
+inhumanit&eacute;, ces l&acirc;ches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne
+veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein &eacute;tait de les
+attaquer ouvertement, &agrave; quelques lieues de Paris. Je m'&eacute;tais associ&eacute;
+quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme
+consid&eacute;rable. Les tra&icirc;tres m'ont laiss&eacute; seul aux mains et sont partis
+avec mon argent. L'impossibilit&eacute; de r&eacute;ussir par la force m'a fait mettre
+les armes bas. J'ai propos&eacute; aux archers de me permettre du moins de les
+suivre en leur offrant de les r&eacute;compenser. Le d&eacute;sir du gain les y a fait
+consentir. Ils ont voulu &ecirc;tre pay&eacute;s chaque fois qu'ils m'ont accord&eacute; la
+libert&eacute; de parler &agrave; ma ma&icirc;tresse. Ma bourse s'est &eacute;puis&eacute;e en peu de
+temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me
+repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un
+instant, qu'ayant os&eacute; m'en approcher malgr&eacute; leurs menaces, ils ont eu
+l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis oblig&eacute;, pour
+satisfaire leur avarice et pour me mettre en &eacute;tat de continuer la route
+&agrave; pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'&agrave; pr&eacute;sent de
+monture.</p>
+
+<p>Quoiqu'il par&ucirc;t faire assez tranquillement ce r&eacute;cit, il laissa tomber
+quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus
+extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui
+dis-je, de me d&eacute;couvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous
+&ecirc;tre utile &agrave; quelque chose, je m'offre volontiers &agrave; vous rendre service.
+H&eacute;las! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour &agrave; l'esp&eacute;rance. Il faut
+que je me soumette &agrave; toute la rigueur de mon sort. J'irai en Am&eacute;rique.
+J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai &eacute;crit &agrave; un de mes amis
+qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Gr&acirc;ce. Je ne suis
+embarrass&eacute; que pour m'y conduire et pour procurer &agrave; cette pauvre
+cr&eacute;ature, ajouta-t-il en regardant tristement sa ma&icirc;tresse, quelque
+soulagement sur la route. H&eacute; bien, lui dis-je, je vais finir votre
+embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis
+f&acirc;ch&eacute; de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis
+d'or, sans que les gardes s'en aper&ccedil;ussent, car je jugeais bien que,
+s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus ch&egrave;rement leurs
+secours. Il me vint m&ecirc;me &agrave; l'esprit de faire march&eacute; avec eux pour
+obtenir au jeune amant la libert&eacute; de parler continuellement &agrave; sa
+ma&icirc;tresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui
+en fis la proposition. Il en parut honteux, malgr&eacute; son effronterie. Ce
+n'est pas, monsieur, r&eacute;pondit-il d'un air embarrass&eacute;, que nous refusions
+de le laisser parler &agrave; cette fille, mais il voudrait &ecirc;tre sans cesse
+aupr&egrave;s d'elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu'il paye
+pour l'incommodit&eacute;. Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous
+emp&ecirc;cher de la sentir. Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les
+lui donnai sur-le-champ: Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous
+&eacute;chappe quelque friponnerie; car je vais laisser mon adresse &agrave; ce jeune
+homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le
+pouvoir de vous faire punir. Il m'en co&ucirc;ta six louis d'or. La bonne
+gr&acirc;ce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me
+remercia, achev&egrave;rent de me persuader qu'il &eacute;tait n&eacute; quelque chose, et
+qu'il m&eacute;ritait ma lib&eacute;ralit&eacute;. Je dis quelques mots &agrave; sa ma&icirc;tresse avant
+que de sortir. Elle me r&eacute;pondit avec une modestie si douce et si
+charmante, que je ne pus m'emp&ecirc;cher de faire, en sortant, mille
+r&eacute;flexions sur le caract&egrave;re incompr&eacute;hensible des femmes.</p>
+
+<p>&Eacute;tant retourn&eacute; &agrave; ma solitude, je ne fus point inform&eacute; de la suite de
+cette aventure. Il se passa pr&egrave;s de deux ans, qui me la firent oublier
+tout &agrave; fait, jusqu'&agrave; ce que le hasard me f&icirc;t rena&icirc;tre l'occasion d'en
+apprendre &agrave; fond toutes les circonstances. J'arrivais de Londres &agrave;
+Calais, avec le marquis de..., mon &eacute;l&egrave;ve. Nous loge&acirc;mes, si je m'en
+souviens bien, au Lion d'Or, o&ugrave; quelques raisons nous oblig&egrave;rent de
+passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'apr&egrave;s-midi dans
+les rues, je crus apercevoir ce m&ecirc;me jeune homme dont j'avais fait la
+rencontre &agrave; Pacy Il &eacute;tait en fort mauvais &eacute;quipage, et beaucoup plus
+p&acirc;le que je ne l'avais vu la premi&egrave;re fois. Il portait sur le bras un
+vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant,
+comme il avait la physionomie trop belle pour n'&ecirc;tre pas reconnu
+facilement, je le remis aussit&ocirc;t. Il faut, dis-je au marquis, que nous
+abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression,
+lorsqu'il m'eut remis &agrave; son tour. Ah! monsieur, s'&eacute;cria-t-il en me
+baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon
+immortelle reconnaissance! Je lui demandai d'o&ugrave; il venait. Il me
+r&eacute;pondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Gr&acirc;ce, o&ugrave; il &eacute;tait revenu
+de l'Am&eacute;rique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en
+argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d'Or, o&ugrave; je suis log&eacute;. Je vous
+rejoindrai dans un moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience
+d'apprendre le d&eacute;tail de son infortune et les circonstances de son
+voyage d'Am&eacute;rique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le
+laiss&acirc;t manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me
+raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si
+noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude,
+d'avoir quelque chose de r&eacute;serv&eacute; pour vous. Je veux vous apprendre, non
+seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes d&eacute;sordres et mes
+plus honteuses faiblesses. Je suis s&ucirc;r qu'en me condamnant, vous ne
+pourrez pas vous emp&ecirc;cher de me plaindre.</p>
+
+<p>Je dois avertir ici le lecteur que j'&eacute;crivis son histoire presque
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par cons&eacute;quent,
+que rien n'est plus exact et plus fid&egrave;le que cette narration. Je dis
+fid&egrave;le jusque dans la relation des r&eacute;flexions et des sentiments que le
+jeune aventurier exprimait de la meilleure gr&acirc;ce du monde. Voici donc
+son r&eacute;cit, auquel je ne m&ecirc;lerai, jusqu'&agrave; la fin, rien qui ne soit de
+lui.</p>
+
+<p>J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes &eacute;tudes de philosophie &agrave; Amiens,
+o&ugrave; mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient
+envoy&eacute;. Je menais une vie si sage et si r&eacute;gl&eacute;e, que mes ma&icirc;tres me
+proposaient pour l'exemple du coll&egrave;ge. Non que je fisse des efforts
+extraordinaires pour m&eacute;riter cet &eacute;loge, mais j'ai l'humeur naturellement
+douce et tranquille: je m'appliquais &agrave; l'&eacute;tude par inclination, et l'on
+me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour
+le vice. Ma naissance, le succ&egrave;s de mes &eacute;tudes et quelques agr&eacute;ments
+ext&eacute;rieurs m'avaient fait conna&icirc;tre et estimer de tous les honn&ecirc;tes gens
+de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une approbation si
+g&eacute;n&eacute;rale, que Monsieur l'&Eacute;v&ecirc;que, qui y assistait, me proposa d'entrer
+dans l'&eacute;tat eccl&eacute;siastique, o&ugrave; je ne manquerais pas, disait-il, de
+m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes
+parents me destinaient. Ils me faisaient d&eacute;j&agrave; porter la croix, avec le
+nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me pr&eacute;parais &agrave;
+retourner chez mon p&egrave;re, qui m'avait promis de m'envoyer bient&ocirc;t &agrave;
+l'Acad&eacute;mie. Mon seul regret, en quittant Amiens, &eacute;tait d'y laisser un
+ami avec lequel j'avais toujours &eacute;t&eacute; tendrement uni. Il &eacute;tait de
+quelques ann&eacute;es plus &acirc;g&eacute; que moi. Nous avions &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s ensemble, mais
+le bien de sa maison &eacute;tant des plus m&eacute;diocres, il &eacute;tait oblig&eacute; de
+prendre l'&eacute;tat eccl&eacute;siastique, et de demeurer &agrave; Amiens apr&egrave;s moi, pour y
+faire les &eacute;tudes qui conviennent &agrave; cette profession. Il avait mille
+bonnes qualit&eacute;s. Vous le conna&icirc;trez par les meilleures dans la suite de
+mon histoire, et surtout, par un z&egrave;le et une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; en amiti&eacute; qui
+surpassent les plus c&eacute;l&egrave;bres exemples de l'antiquit&eacute;. Si j'eusse alors
+suivi ses conseils, j'aurais toujours &eacute;t&eacute; sage et heureux. Si j'avais,
+du moins, profit&eacute; de ses reproches dans le pr&eacute;cipice o&ugrave; mes passions
+m'ont entra&icirc;n&eacute;, j'aurais sauv&eacute; quelque chose du naufrage de ma fortune
+et de ma r&eacute;putation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses
+soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement
+r&eacute;compens&eacute;s par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait
+d'importunit&eacute;s.</p>
+
+<p>J'avais marqu&eacute; le temps de mon d&eacute;part d'Amiens. H&eacute;las! que ne le
+marquais-je un jour plus t&ocirc;t! j'aurais port&eacute; chez mon p&egrave;re toute mon
+innocence. La veille m&ecirc;me de celui que je devais quitter cette ville,
+&eacute;tant &agrave; me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous v&icirc;mes
+arriver le coche d'Arras, et nous le suiv&icirc;mes jusqu'&agrave; l'h&ocirc;tellerie o&ugrave;
+ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la
+curiosit&eacute;. Il en sortit quelques femmes, qui se retir&egrave;rent aussit&ocirc;t.
+Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arr&ecirc;ta seule dans la cour
+pendant qu'un homme d'un &acirc;ge avanc&eacute;, qui paraissait lui servir de
+conducteur s'empressait pour faire tirer son &eacute;quipage des paniers. Elle
+me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pens&eacute; &agrave; la diff&eacute;rence
+des sexes, ni regard&eacute; une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je,
+dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai
+enflamm&eacute; tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le d&eacute;faut d'&ecirc;tre
+excessivement timide et facile &agrave; d&eacute;concerter; mais loin d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;
+alors par cette faiblesse, je m'avan&ccedil;ai vers la ma&icirc;tresse de mon c&oelig;ur.
+Quoiqu'elle f&ucirc;t encore moins &acirc;g&eacute;e que moi, elle re&ccedil;ut mes politesses
+sans para&icirc;tre embarrass&eacute;e. Je lui demandai ce qui l'amenait &agrave; Amiens et
+si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me r&eacute;pondit
+ing&eacute;nument qu'elle y &eacute;tait envoy&eacute;e par ses parents pour &ecirc;tre religieuse.
+L'amour me rendait d&eacute;j&agrave; si &eacute;clair&eacute;, depuis un moment qu'il &eacute;tait dans
+mon c&oelig;ur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes
+d&eacute;sirs. Je lui parlai d'une mani&egrave;re qui lui fit comprendre mes
+sentiments, car elle &eacute;tait bien plus exp&eacute;riment&eacute;e que moi. C'&eacute;tait
+malgr&eacute; elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arr&ecirc;ter sans doute son
+penchant au plaisir qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; d&eacute;clar&eacute; et qui a caus&eacute;, dans la
+suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention
+de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon
+&eacute;loquence scolastique purent me sugg&eacute;rer Elle n'affecta ni rigueur ni
+d&eacute;dain. Elle me dit, apr&egrave;s un moment de silence, qu'elle ne pr&eacute;voyait
+que trop qu'elle allait &ecirc;tre malheureuse, mais que c'&eacute;tait apparemment
+la volont&eacute; du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'&eacute;viter La
+douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en pronon&ccedil;ant ces
+paroles, ou plut&ocirc;t, l'ascendant de ma destin&eacute;e qui m'entra&icirc;nait &agrave; ma
+perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma r&eacute;ponse. Je
+l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur
+la tendresse infinie qu'elle m'inspirait d&eacute;j&agrave;, j'emploierais ma vie pour
+la d&eacute;livrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse.
+Je me suis &eacute;tonn&eacute; mille fois, en y r&eacute;fl&eacute;chissant, d'o&ugrave; me venait alors
+tant de hardiesse et de facilit&eacute; &agrave; m'exprimer; mais on ne ferait pas une
+divinit&eacute; de l'amour, s'il n'op&eacute;rait souvent des prodiges. J'ajoutai
+mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point
+trompeur &agrave; mon &acirc;ge; elle me confessa que, si je voyais quelque jour &agrave; la
+pouvoir mettre en libert&eacute;, elle croirait m'&ecirc;tre redevable de quelque
+chose de plus cher que la vie. Je lui r&eacute;p&eacute;tai que j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; tout
+entreprendre, mais, n'ayant point assez d'exp&eacute;rience pour imaginer tout
+d'un coup les moyens de la servir je m'en tenais &agrave; cette assurance
+g&eacute;n&eacute;rale, qui ne pouvait &ecirc;tre d'un grand secours pour elle et pour moi.
+Son vieil Argus &eacute;tant venu nous rejoindre, mes esp&eacute;rances allaient
+&eacute;chouer si elle n'e&ucirc;t eu assez d'esprit pour suppl&eacute;er &agrave; la st&eacute;rilit&eacute; du
+mien. Je fus surpris, &agrave; l'arriv&eacute;e de son conducteur qu'elle m'appel&acirc;t
+son cousin et que, sans para&icirc;tre d&eacute;concert&eacute;e le moins du monde, elle me
+d&icirc;t que, puisqu'elle &eacute;tait assez heureuse pour me rencontrer &agrave; Amiens,
+elle remettait au lendemain son entr&eacute;e dans le couvent, afin de se
+procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens
+de cette ruse. Je lui proposai de se loger dans une h&ocirc;tellerie, dont le
+ma&icirc;tre, qui s'&eacute;tait &eacute;tabli &agrave; Amiens, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; longtemps cocher de
+mon p&egrave;re, &eacute;tait d&eacute;vou&eacute; enti&egrave;rement &agrave; mes ordres. Je l'y conduisis
+moi-m&ecirc;me, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer et
+que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien &agrave; cette sc&egrave;ne, me suivait
+sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il
+&eacute;tait demeur&eacute; &agrave; se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour
+&agrave; ma belle ma&icirc;tresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me d&eacute;fis de lui
+par une commission dont je le priai de se charger Ainsi j'eus le
+plaisir, en arrivant &agrave; l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon
+c&oelig;ur. Je reconnus bient&ocirc;t que j'&eacute;tais moins enfant que je ne le
+croyais. Mon c&oelig;ur s'ouvrit &agrave; mille sentiments de plaisir dont je
+n'avais jamais eu l'id&eacute;e. Une douce chaleur se r&eacute;pandit dans toutes mes
+veines. J'&eacute;tais dans une esp&egrave;ce de transport, qui m'&ocirc;ta pour quelque
+temps, la libert&eacute; de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux.
+Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait,
+parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir
+qu'elle n'&eacute;tait pas moins &eacute;mue que moi. Elle me confessa qu'elle me
+trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa
+libert&eacute;. Elle voulut savoir qui j'&eacute;tais, et cette connaissance augmenta
+son affection, parce qu'&eacute;tant d'une naissance commune, elle se trouva
+flatt&eacute;e d'avoir fait la conqu&ecirc;te d'un amant tel que moi. Nous nous
+entret&icirc;nmes des moyens d'&ecirc;tre l'un &agrave; l'autre. Apr&egrave;s, quantit&eacute; de
+r&eacute;flexions, nous ne trouv&acirc;mes point d'autre voie que celle de la fuite.
+Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui &eacute;tait un homme &agrave;
+m&eacute;nager quoiqu'il ne f&ucirc;t qu'un domestique. Nous r&eacute;gl&acirc;mes que je ferais
+pr&eacute;parer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de
+grand matin &agrave; l'auberge avant qu'il f&ucirc;t &eacute;veill&eacute;; que nous nous
+d&eacute;roberions secr&egrave;tement, et que nous irions droit &agrave; Paris, o&ugrave; nous nous
+ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquante &eacute;cus, qui &eacute;taient
+le fruit de mes petites &eacute;pargnes; elle en avait &agrave; peu pr&egrave;s le double.
+Nous nous imagin&acirc;mes, comme des enfants sans exp&eacute;rience, que cette somme
+ne finirait jamais, et nous ne compt&acirc;mes pas moins sur le succ&egrave;s de nos
+autres mesures.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir soup&eacute; avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais
+ressenti, je me retirai pour ex&eacute;cuter notre projet. Mes arrangements
+furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le
+lendemain chez mon p&egrave;re, mon petit &eacute;quipage &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pr&eacute;par&eacute;. Je n'eus
+donc nulle peine &agrave; faire transporter ma malle, et &agrave; faire tenir une
+chaise pr&ecirc;te pour cinq heures du matin, qui &eacute;taient le temps o&ugrave; les
+portes de la ville devaient &ecirc;tre ouvertes; mais je trouvai un obstacle
+dont je ne me d&eacute;fiais point, et qui faillit de rompre enti&egrave;rement mon
+dessein.</p>
+
+<p>Tiberge, quoique &acirc;g&eacute; seulement de trois ans plus que moi, &eacute;tait un
+gar&ccedil;on d'un sens m&ucirc;r et d'une conduite fort r&eacute;gl&eacute;e. Il m'aimait avec une
+tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que
+Mademoiselle Manon, mon empressement &agrave; la conduire, et le soin que
+j'avais eu de me d&eacute;faire de lui en l'&eacute;loignant, lui firent na&icirc;tre
+quelques soup&ccedil;ons de mon amour Il n'avait os&eacute; revenir &agrave; l'auberge, o&ugrave; il
+m'avait laiss&eacute;, de peur de m'offenser par son retour; mais il &eacute;tait all&eacute;
+m'attendre &agrave; mon logis, o&ugrave; je le trouvai en arrivant, quoiqu'il f&ucirc;t dix
+heures du soir. Sa pr&eacute;sence me chagrina. Il s'aper&ccedil;ut facilement de la
+contrainte qu'elle me causait. Je suis s&ucirc;r me dit-il sans d&eacute;guisement,
+que vous m&eacute;ditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois &agrave;
+votre air. Je lui r&eacute;pondis assez brusquement que je n'&eacute;tais pas oblig&eacute;
+de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous
+m'avez toujours trait&eacute; en ami, et cette qualit&eacute; suppose un peu de
+confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui
+d&eacute;couvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de r&eacute;serve avec lui, je lui
+fis l'enti&egrave;re confidence de ma passion. Il la re&ccedil;ut avec une apparence
+de m&eacute;contentement qui me fit fr&eacute;mir. Je me repentis surtout de
+l'indiscr&eacute;tion avec laquelle je lui avais d&eacute;couvert le dessein de ma
+fuite. Il me dit qu'il &eacute;tait trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y
+opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me repr&eacute;senter d'abord tout
+ce qu'il croyait capable de m'en d&eacute;tourner mais que, si je ne renon&ccedil;ais
+pas ensuite &agrave; cette mis&eacute;rable r&eacute;solution, il avertirait des personnes
+qui pourraient l'arr&ecirc;ter &agrave; coup s&ucirc;r Il me tint l&agrave;-dessus un discours
+s&eacute;rieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la
+menace de me d&eacute;noncer si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec
+plus de sagesse et de raison. J'&eacute;tais au d&eacute;sespoir de m'&ecirc;tre trahi si
+mal &agrave; propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert extr&ecirc;mement l'esprit
+depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas
+d&eacute;couvert que mon dessein devait s'ex&eacute;cuter le lendemain, et je r&eacute;solus
+de le tromper &agrave; la faveur d'une &eacute;quivoque: Tiberge, lui dis-je, j'ai cru
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent que vous &eacute;tiez mon ami, et j'ai voulu vous &eacute;prouver par
+cette confidence, il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas tromp&eacute;,
+mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise &agrave;
+former au hasard. Venez me prendre demain &agrave; neuf heures, je vous ferai
+voir s'il se peut, ma ma&icirc;tresse, et vous jugerez si elle m&eacute;rite que je
+fasse cette d&eacute;marche pour elle. Il me laissa seul, apr&egrave;s mille
+protestations d'amiti&eacute;. J'employai la nuit &agrave; mettre ordre &agrave; mes
+affaires, et m'&eacute;tant rendu &agrave; l'h&ocirc;tellerie de Mademoiselle Manon vers la
+pointe du jour je la trouvai qui m'attendait. Elle &eacute;tait &agrave; sa fen&ecirc;tre,
+qui donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aper&ccedil;u, elle vint m'ouvrir
+elle-m&ecirc;me. Nous sort&icirc;mes sans bruit. Elle n'avait point d'autre &eacute;quipage
+que son linge, dont je me chargeai moi-m&ecirc;me. La chaise &eacute;tait en &eacute;tat de
+partir; nous nous &eacute;loign&acirc;mes aussit&ocirc;t de la ville. Je rapporterai, dans
+la suite, quelle fut la conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aper&ccedil;ut que je
+l'avais tromp&eacute;. Son z&egrave;le n'en devint pas moins ardent. Vous verrez &agrave;
+quel exc&egrave;s il le porta, et combien je devrais verser de larmes en
+songeant quelle en atoujours &eacute;t&eacute; la r&eacute;compense.</p>
+
+<p>Nous nous h&acirc;t&acirc;mes tellement d'avancer que nous arriv&acirc;mes &agrave; Saint-Denis
+avant la nuit. J'avais couru &agrave; cheval &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la chaise, ce qui ne
+nous avait gu&egrave;re permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux;
+mais lorsque nous nous v&icirc;mes si proche de Paris, c'est-&agrave;-dire presque en
+s&ucirc;ret&eacute;, nous pr&icirc;mes le temps de nous rafra&icirc;chir, n'ayant rien mang&eacute;
+depuis notre d&eacute;part d'Amiens. Quelque passionn&eacute; que je fusse pour Manon,
+elle sut me persuader qu'elle ne l'&eacute;tait pas moins pour moi. Nous &eacute;tions
+si peu r&eacute;serv&eacute;s dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience
+d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos h&ocirc;tes nous
+regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils &eacute;taient surpris de
+voir deux enfants de notre &acirc;ge, qui paraissaient s'aimer jusqu'&agrave; la
+fureur. Nos projets de mariage furent oubli&eacute;s &agrave; Saint-Denis; nous
+fraud&acirc;mes les droits de l'&Eacute;glise, et nous nous trouv&acirc;mes &eacute;poux sans y
+avoir fait r&eacute;flexion. Il est s&ucirc;r que, du naturel tendre et constant dont
+je suis, j'&eacute;tais heureux pour toute ma vie, si Manon m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fid&egrave;le.
+Plus je la connaissais, plus je d&eacute;couvrais en elle de nouvelles qualit&eacute;s
+aimables. Son esprit, son c&oelig;ur sa douceur et sa beaut&eacute; formaient une
+cha&icirc;ne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur &agrave;
+n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon d&eacute;sespoir a pu
+faire ma f&eacute;licit&eacute;. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes,
+par cette m&ecirc;me constance dont je devais attendre le plus doux de tous
+les sorts, et les plus parfaites r&eacute;compenses de l'amour.</p>
+
+<p>Nous pr&icirc;mes un appartement meubl&eacute; &agrave; Paris. Ce fut dans la rue V... et,
+pour mon malheur aupr&egrave;s de la maison de M. de B..., c&eacute;l&egrave;bre fermier
+g&eacute;n&eacute;ral. Trois semaines se pass&egrave;rent, pendant lesquelles j'avais &eacute;t&eacute; si
+rempli de ma passion que j'avais peu song&eacute; &agrave; ma famille et au chagrin
+que mon p&egrave;re avait d&ucirc; ressentir de mon absence. Cependant, comme la
+d&eacute;bauche n'avait nulle part &agrave; ma conduite, et que Manon se comportait
+aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillit&eacute; o&ugrave; nous vivions servit &agrave;
+me faire rappeler peu &agrave; peu l'id&eacute;e de mon devoir. Je r&eacute;solus de me
+r&eacute;concilier, s'il &eacute;tait possible, avec mon p&egrave;re. Ma ma&icirc;tresse &eacute;tait si
+aimable que je ne doutai point qu'elle ne p&ucirc;t lui plaire, si je trouvais
+moyen de lui faire conna&icirc;tre sa sagesse et son m&eacute;rite: en un mot, je me
+flattai d'obtenir de lui la libert&eacute; de l'&eacute;pouser ayant &eacute;t&eacute; d&eacute;sabus&eacute; de
+l'esp&eacute;rance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce
+projet &agrave; Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et
+du devoir celui de la n&eacute;cessit&eacute; pouvait y entrer aussi pour quelque
+chose, car nos fonds &eacute;taient extr&ecirc;mement alt&eacute;r&eacute;s, et je commen&ccedil;ais &agrave;
+revenir de l'opinion qu'ils &eacute;taient in&eacute;puisables. Manon re&ccedil;ut froidement
+cette proposition. Cependant, les difficult&eacute;s qu'elle y opposa n'&eacute;tant
+prises que de sa tendresse m&ecirc;me et de la crainte de me perdre, si mon
+p&egrave;re n'entrait point dans notre dessein apr&egrave;s avoir connu le lieu de
+notre retraite, je n'eus pas le moindre soup&ccedil;on du coup cruel qu'on se
+pr&eacute;parait &agrave; me porter. &Agrave; l'objection de la n&eacute;cessit&eacute;, elle r&eacute;pondit
+qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle
+trouverait, apr&egrave;s cela, des ressources dans l'affection de quelques
+parents &agrave; qui elle &eacute;crirait en province. Elle adoucit son refus par des
+caresses si tendres et si passionn&eacute;es, que moi, qui ne vivais que dans
+elle, et qui n'avais pas la moindre d&eacute;fiance de son c&oelig;ur, j'applaudis &agrave;
+toutes ses r&eacute;ponses et &agrave; toutes ses r&eacute;solutions. Je lui avais laiss&eacute; la
+disposition de notre bourse, et le soin de payer notre d&eacute;pense
+ordinaire. Je m'aper&ccedil;us, peu apr&egrave;s, que notre table &eacute;tait mieux servie,
+et qu'elle s'&eacute;tait donn&eacute; quelques ajustements d'un prix consid&eacute;rable.
+Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester &agrave; peine douze ou quinze
+pistoles, je lui marquai mon &eacute;tonnement de cette augmentation apparente
+de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'&ecirc;tre sans embarras. Ne vous
+ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je
+l'aimais avec trop de simplicit&eacute; pour m'alarmer facilement.</p>
+
+<p>Un jour que j'&eacute;tais sorti l'apr&egrave;s-midi, et que je l'avais avertie que je
+serais dehors plus longtemps qu'&agrave; l'ordinaire, je fus &eacute;tonn&eacute; qu'&agrave; mon
+retour on me f&icirc;t attendre deux ou trois minutes &agrave; la porte. Nous
+n'&eacute;tions servis que par une petite bonne qui &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s de notre
+&acirc;ge. &Eacute;tant venue m'ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tard&eacute; si
+longtemps. Elle me r&eacute;pondit, d'un air embarrass&eacute;, qu'elle ne m'avait
+point entendu frapper Je n'avais frapp&eacute; qu'une fois; je lui dis: mais,
+si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi &ecirc;tes-vous donc venue m'ouvrir?
+Cette question la d&eacute;concerta si fort, que, n'ayant point assez de
+pr&eacute;sence d'esprit pour y r&eacute;pondre, elle se mit &agrave; pleurer en m'assurant
+que ce n'&eacute;tait point sa faute, et que madame lui avait d&eacute;fendu d'ouvrir
+la porte jusqu'&agrave; ce que M. de B... f&ucirc;t sorti par l'autre escalier qui
+r&eacute;pondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force
+d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous pr&eacute;texte
+d'une affaire, et j'ordonnai &agrave; cet enfant de dire &agrave; sa ma&icirc;tresse que je
+retournerais dans le moment, mais de ne pas faire conna&icirc;tre qu'elle
+m'e&ucirc;t parl&eacute; de M. de B...</p>
+
+<p>Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant
+l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient.
+J'entrai dans le premier caf&eacute; et m'y &eacute;tant assis pr&egrave;s d'une table,
+j'appuyai la t&ecirc;te sur mes deux mains pour y d&eacute;velopper ce qui se passait
+dans mon c&oelig;ur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je
+voulais le consid&eacute;rer comme une illusion, et je fus pr&ecirc;t deux ou trois
+fois de retourner au logis, sans marquer que j'y eusse fait attention.
+Il me paraissait si impossible que Manon m'e&ucirc;t trahi, que je craignais
+de lui faire injure en la soup&ccedil;onnant. Je l'adorais, cela &eacute;tait s&ucirc;r; je
+ne lui avais pas donn&eacute; plus de preuves d'amour que je n'en avais re&ccedil;u
+d'elle; pourquoi l'aurais-je accus&eacute;e d'&ecirc;tre moins sinc&egrave;re et moins
+constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y
+avait que trois heures qu'elle m'avait accabl&eacute; de ses plus tendres
+caresses et qu'elle avait re&ccedil;u les miennes avec transport; je ne
+connaissais pas mieux mon c&oelig;ur que le sien. Non, non, repris-je, il
+n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne
+vis que pour elle. Elle sait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas l&agrave;
+un sujet de me ha&iuml;r.</p>
+
+<p>Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de
+l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me
+semblaient surpasser nos richesses pr&eacute;sentes. Cela paraissait sentir les
+lib&eacute;ralit&eacute;s d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait
+marqu&eacute;e pour des ressources qui m'&eacute;taient inconnues! J'avais peine &agrave;
+donner &agrave; tant d'&eacute;nigmes un sens aussi favorable que mon c&oelig;ur le
+souhaitait. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, je ne l'avais presque pas perdue de vue
+depuis que nous &eacute;tions &agrave; Paris. Occupations, promenades,
+divertissements, nous avions toujours &eacute;t&eacute; l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre; mon
+Dieu! un instant de s&eacute;paration nous aurait trop afflig&eacute;s. Il fallait
+nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts
+d'inqui&eacute;tude sans cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul
+moment o&ugrave; Manon p&ucirc;t s'&ecirc;tre occup&eacute;e d'un autre que moi. A la fin, je crus
+avoir trouv&eacute; le d&eacute;nouement de ce myst&egrave;re. M. de B..., dis-je en
+moi-m&ecirc;me, est un homme qui fait de grosses affaires, et qui a de grandes
+relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui
+faire tenir quelque argent. Elle en a peut-&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u de lui; il est
+venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un
+jeu de me le cacher, pour me surprendre agr&eacute;ablement. Peut-&ecirc;tre m'en
+aurait-elle parl&eacute; si j'&eacute;tais rentr&eacute; &agrave; l'ordinaire, au lieu de venir ici
+m'affliger; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en
+parlerai moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de
+diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis.
+J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me re&ccedil;ut fort bien.
+J'&eacute;tais tent&eacute; d'abord de lui d&eacute;couvrir mes conjectures, que je regardais
+plus que jamais comme certaines; je me retins, dans l'esp&eacute;rance qu'il
+lui arriverait peut-&ecirc;tre de me pr&eacute;venir en m'apprenant tout ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute;. On nous servit &agrave; souper. Je me mis &agrave; table d'un air fort
+gai; mais &agrave; la lumi&egrave;re de la chandelle qui &eacute;tait entre elle et moi, je
+crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma
+ch&egrave;re ma&icirc;tresse. Cette pens&eacute;e m'en inspira aussi. Je remarquai que ses
+regards s'attachaient sur moi d'une autre fa&ccedil;on qu'ils n'avaient
+accoutum&eacute;. Je ne pouvais d&eacute;m&ecirc;ler si c'&eacute;tait de l'amour ou de la
+compassion, quoiqu'il me par&ucirc;t que c'&eacute;tait un sentiment doux et
+languissant. Je la regardai avec la m&ecirc;me attention; et peut-&ecirc;tre
+n'avait-elle pas moins de peine &agrave; juger de la situation de mon c&oelig;ur par
+mes regards. Nous ne pensions ni &agrave; parler, ni &agrave; manger. Enfin, je vis
+tomber des larmes de ses beaux yeux: perfides larmes! Ah Dieux!
+m'&eacute;criai-je, vous pleurez, ma ch&egrave;re Manon; vous &ecirc;tes afflig&eacute;e jusqu'&agrave;
+pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me
+r&eacute;pondit que par quelques soupirs qui augment&egrave;rent mon inqui&eacute;tude. Je me
+levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de
+l'amour, de me d&eacute;couvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-m&ecirc;me en
+essuyant les siens; j'&eacute;tais plus mort que vif. Un barbare aurait &eacute;t&eacute;
+attendri des t&eacute;moignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps
+que j'&eacute;tais ainsi tout occup&eacute; d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs
+personnes qui montaient l'escalier. On frappa doucement &agrave; la porte.
+Manon me donna un baiser et s'&eacute;chappant de mes bras, elle entra
+rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussit&ocirc;t sur elle. Je me
+figurai qu'&eacute;tant un peu en d&eacute;sordre, elle voulait se cacher aux yeux des
+&eacute;trangers qui avaient frapp&eacute;. J'allai leur ouvrir moi-m&ecirc;me. A peine
+avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus
+pour les laquais de mon p&egrave;re. Ils ne me firent point de violence; mais
+deux d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisi&egrave;me visita mes
+poches, dont il tira un petit couteau qui &eacute;tait le seul fer que j'eusse
+sur moi. Ils me demand&egrave;rent pardon de la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; ils &eacute;taient de me
+manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par
+l'ordre de mon p&egrave;re, et que mon fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; m'attendait en bas dans un
+carrosse. J'&eacute;tais si troubl&eacute;, que je me laissai conduire sans r&eacute;sister
+et sans r&eacute;pondre. Mon fr&egrave;re &eacute;tait effectivement &agrave; m'attendre. On me mit
+dans le carrosse, aupr&egrave;s de lui, et le cocher, qui avait ses ordres,
+nous conduisit &agrave; grand train jusqu'&agrave; Saint-Denis. Mon fr&egrave;re m'embrassa
+tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir
+dont j'avais besoin, pour r&ecirc;ver &agrave; mon infortune.</p>
+
+<p>J'y trouvai d'abord tant d'obscurit&eacute; que je ne voyais pas de jour &agrave; la
+moindre conjecture. J'&eacute;tais trahi cruellement. Mais par qui? Tiberge fut
+le premier qui me vint &agrave; l'esprit. Tra&icirc;tre! disais-je, c'est fait de ta
+vie si mes soup&ccedil;ons se trouvent justes. Cependant je fis r&eacute;flexion qu'il
+ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par cons&eacute;quent,
+l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon c&oelig;ur n'osait se
+rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue
+comme accabl&eacute;e, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donn&eacute; en se
+retirant, me paraissaient bien une &eacute;nigme; mais je me sentais port&eacute; &agrave;
+l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et dans le
+temps que je me d&eacute;sesp&eacute;rais de l'accident qui m'arrachait &agrave; elle,
+j'avais la cr&eacute;dulit&eacute; de m'imaginer qu'elle &eacute;tait encore plus &agrave; plaindre
+que moi. Le r&eacute;sultat de ma m&eacute;ditation fut de me persuader que j'avais
+&eacute;t&eacute; aper&ccedil;u dans les rues de Paris par quelques personnes de
+connaissance, qui en avaient donn&eacute; avis &agrave; mon p&egrave;re. Cette pens&eacute;e me
+consola. Je comptais d'en &ecirc;tre quitte pour des reproches ou pour
+quelques mauvais traitements, qu'il me faudrait essuyer de l'autorit&eacute;
+paternelle. Je r&eacute;solus de les souffrir avec patience, et de promettre
+tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter l'occasion de
+retourner plus promptement &agrave; Paris, et d'aller rendre la vie et la joie
+&agrave; ma ch&egrave;re Manon.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes, en peu de temps, &agrave; Saint-Denis. Mon fr&egrave;re, surpris de
+mon silence, s'imagina que c'&eacute;tait un effet de ma crainte. Il entreprit
+de me consoler en m'assurant que je n'avais rien &agrave; redouter de la
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de mon p&egrave;re, pourvu que je fusse dispos&eacute; &agrave; rentrer doucement
+dans le devoir et &agrave; m&eacute;riter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit
+passer la nuit &agrave; Saint-Denis, avec la pr&eacute;caution de faire coucher les
+trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut
+de me voir dans la m&ecirc;me h&ocirc;tellerie o&ugrave; je m'&eacute;tais arr&ecirc;t&eacute; avec Manon, en
+venant d'Amiens &agrave; Paris. L'h&ocirc;te et les domestiques me reconnurent, et
+devin&egrave;rent en m&ecirc;me temps la v&eacute;rit&eacute; de mon histoire. J'entendis dire &agrave;
+l'h&ocirc;te: Ah! c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six semaines,
+avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle &eacute;tait
+charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient! Pardi, c'est
+dommage qu'on les ait s&eacute;par&eacute;s. Je feignais de ne rien entendre, et je me
+laissais voir le moins qu'il m'&eacute;tait possible. Mon fr&egrave;re avait, &agrave;
+Saint-Denis, une chaise &agrave; deux, dans laquelle nous part&icirc;mes de grand
+matin, et nous arriv&acirc;mes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon p&egrave;re
+avant moi, pour le pr&eacute;venir en ma faveur en lui apprenant avec quelle
+douceur je m'&eacute;tais laiss&eacute; conduire, de sorte que j'en fus re&ccedil;u moins
+durement que je ne m'y &eacute;tais attendu. Il se contenta de me faire
+quelques reproches g&eacute;n&eacute;raux sur la faute que j'avais commise en
+m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma ma&icirc;tresse, il
+me dit que j'avais bien m&eacute;rit&eacute; ce qui venait de m'arriver, en me livrant
+&agrave; une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence, mais
+qu'il esp&eacute;rait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne
+pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes id&eacute;es. Je
+remerciai mon p&egrave;re de la bont&eacute; qu'il avait de me pardonner, et je lui
+promis de prendre une conduite plus soumise et plus r&eacute;gl&eacute;e. Je
+triomphais au fond du c&oelig;ur, car de la mani&egrave;re dont les choses
+s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la libert&eacute; de me
+d&eacute;rober de la maison, m&ecirc;me avant la fin de la nuit.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; table pour souper; on me railla sur ma conqu&ecirc;te d'Amiens, et
+sur ma fuite avec cette fid&egrave;le ma&icirc;tresse. Je re&ccedil;us les coups de bonne
+gr&acirc;ce. J'&eacute;tais m&ecirc;me charm&eacute; qu'il me f&ucirc;t permis de m'entretenir de ce qui
+m'occupait continuellement l'esprit. Mais, quelques mots l&acirc;ch&eacute;s par mon
+p&egrave;re me firent pr&ecirc;ter l'oreille avec la derni&egrave;re attention: il parla de
+perfidie et de service int&eacute;ress&eacute;, rendu par Monsieur B... Je demeurai
+interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de
+s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon fr&egrave;re, pour lui demander
+s'il ne m'avait pas racont&eacute; toute l'histoire. Mon fr&egrave;re lui r&eacute;pondit que
+je lui avais paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru que
+j'eusse besoin de ce rem&egrave;de pour me gu&eacute;rir de ma folie. Je remarquai que
+mon p&egrave;re balan&ccedil;ait s'il ach&egrave;verait de s'expliquer Je l'en suppliai si
+instamment, qu'il me satisfit, ou plut&ocirc;t, qu'il m'assassina cruellement
+par le plus terrible de tous les r&eacute;cits.</p>
+
+<p>Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicit&eacute; de croire que
+je fusse aim&eacute; de ma ma&icirc;tresse. Je lui dis hardiment que j'en &eacute;tais si
+s&ucirc;r que rien ne pouvait m'en donner la moindre d&eacute;fiance. Ha! ha! ha!
+s'&eacute;cria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une
+jolie dupe, et j'aime &agrave; te voir dans ces sentiments-l&agrave;. C'est grand
+dommage, mon pauvre Chevalier de te faire entrer dans l'Ordre de Malte,
+puisque tu as tant de disposition &agrave; faire un mari patient et commode. Il
+ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il appelait ma sottise
+et ma cr&eacute;dulit&eacute;. Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua
+de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis
+mon d&eacute;part d'Amiens, Manon m'avait aim&eacute; environ douze jours: car
+ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous
+sommes au 29 du pr&eacute;sent; il y en a onze que Monsieur B... m'a &eacute;crit; je
+suppose qu'il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance
+avec ta ma&icirc;tresse; ainsi, qui &ocirc;te onze et huit de trente-un jours qu'il
+y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu
+plus ou moins. L&agrave;-dessus, les &eacute;clats de rire recommenc&egrave;rent. J'&eacute;coutais
+tout avec un saisissement de c&oelig;ur auquel j'appr&eacute;hendais de ne pouvoir
+r&eacute;sister jusqu'&agrave; la fin de cette triste com&eacute;die. Tu sauras donc, reprit
+mon p&egrave;re, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagn&eacute; le c&oelig;ur de ta
+princesse, car il se moque de moi, de pr&eacute;tendre me persuader que c'est
+par un z&egrave;le d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; pour mon service qu'il a voulu te l'enlever.
+C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas
+connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles! Il a su d'elle que
+tu es mon fils, et pour se d&eacute;livrer de tes importunit&eacute;s, il m'a &eacute;crit le
+lieu de ta demeure et le d&eacute;sordre o&ugrave; tu vivais, en me faisant entendre
+qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me
+faciliter les moyens de te saisir au collet, et c'est par sa direction
+et celle de ta ma&icirc;tresse m&ecirc;me que ton fr&egrave;re a trouv&eacute; le moment de te
+prendre sans vert. F&eacute;licite-toi maintenant de la dur&eacute;e de ton triomphe.
+Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier; mais tu ne sais pas
+conserver tes conqu&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque
+mot m'avait perc&eacute; le c&oelig;ur Je me levai de table, et je n'avais pas fait
+quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans
+sentiment et sans connaissance. On me les rappela par se prompts
+secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la
+bouche pour prof&eacute;rer les plaintes les plus tristes et les plus
+touchantes. Mon p&egrave;re, qui m'a toujours aim&eacute; tendrement, s'employa avec
+toute son affection pour me consoler. Je l'&eacute;coutais, mais sans
+l'entendre. Je me jetai &agrave; ses genoux, je le conjurai, en joignant les
+mains, de me laisser retourner &agrave; Paris pour aller poignarder B... Non,
+disais-je, il n'a pas gagn&eacute; le c&oelig;ur de Manon, il lui a fait violence;
+il l'a s&eacute;duite par un charme ou par un poison; il l'a peut-&ecirc;tre forc&eacute;e
+brutalement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas bien? Il l'aura menac&eacute;e, le
+poignard &agrave; la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il
+pas fait pour me ravir une si charmante ma&icirc;tresse! &Ocirc; dieux! dieux!
+serait-il possible que Manon m'e&ucirc;t trahi, et qu'elle e&ucirc;t cess&eacute; de
+m'aimer!</p>
+
+<p>Comme je parlais toujours de retourner promptement &agrave; Paris, et que je me
+levais m&ecirc;me &agrave; tous moments pour cela, mon p&egrave;re vit bien que, dans le
+transport o&ugrave; j'&eacute;tais, rien ne serait capable de m'arr&ecirc;ter il me
+conduisit dans une chambre haute, o&ugrave; il laissa deux domestiques avec moi
+pour me garder &agrave; vue. Je ne me poss&eacute;dais point. J'aurais donn&eacute; mille
+vies pour &ecirc;tre seulement un quart d'heure &agrave; Paris. Je compris que,
+m'&eacute;tant d&eacute;clar&eacute; si ouvertement, on ne me permettrait pas ais&eacute;ment de
+sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fen&ecirc;tres, ne
+voyant nulle possibilit&eacute; de m'&eacute;chapper par cette voie, je m'adressai
+doucement &agrave; mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, &agrave;
+faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir &agrave; mon &eacute;vasion. Je
+les pressai, je les caressai, je les mena&ccedil;ai; mais cette tentative fut
+encore inutile.</p>
+
+<p>Je perdis alors toute esp&eacute;rance. Je r&eacute;solus de mourir, et je me jetai
+sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la
+nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture
+qu'on m'apporta le lendemain. Mon p&egrave;re vint me voir l'apr&egrave;s-midi. Il eut
+la bont&eacute; de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il
+m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par
+respect pour ses ordres. Quelques jours se pass&egrave;rent, pendant lesquels
+je ne pris rien qu'en sa pr&eacute;sence et pour lui ob&eacute;ir. Il continuait
+toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens
+et m'inspirer du m&eacute;pris pour l'infid&egrave;le Manon. Il est certain que je ne
+l'estimais plus; comment aurais-je estim&eacute; la plus volage et la plus
+perfide de toutes les cr&eacute;atures? Mais son image, ses traits charmants
+que je portais au fond du c&oelig;ur, y subsistaient toujours. Je le sentais
+bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais m&ecirc;me, apr&egrave;s tant de honte
+et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier
+l'ingrate Manon.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re &eacute;tait surpris de me voir toujours si fortement touch&eacute;. Il me
+connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa
+trahison ne me la f&icirc;t m&eacute;priser, il s'imagina que ma constance venait
+moins de cette passion en particulier que d'un penchant g&eacute;n&eacute;ral pour les
+femmes. Il s'attacha tellement &agrave; cette pens&eacute;e que, ne consultant que sa
+tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me
+dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, de te faire porter la croix de
+Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tourn&eacute;es de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une
+qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses l&agrave;-dessus. Je
+lui r&eacute;pondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et
+qu'apr&egrave;s le malheur qui venait de m'arriver je les d&eacute;testais toutes
+&eacute;galement. Je t'en chercherai une, reprit mon p&egrave;re en souriant, qui
+ressemblera &agrave; Manon, et qui sera plus fid&egrave;le. Ah! si vous avez quelque
+bont&eacute; pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez s&ucirc;r,
+mon cher p&egrave;re, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une
+si noire et si cruelle l&acirc;chet&eacute;. C'est le perfide B... qui nous trompe,
+vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sinc&egrave;re, si
+vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-m&ecirc;me. Vous &ecirc;tes un enfant,
+repartit mon p&egrave;re. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'&agrave; ce point,
+apr&egrave;s ce que je vous ai racont&eacute; d'elle? C'est elle-m&ecirc;me qui vous a livr&eacute;
+&agrave; votre fr&egrave;re. Vous devriez oublier jusqu'&agrave; son nom, et profiter si vous
+&ecirc;tes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop
+clairement qu'il avait raison. C'&eacute;tait un mouvement involontaire qui me
+faisait prendre ainsi le parti de mon infid&egrave;le. H&eacute;las! repris-je, apr&egrave;s
+un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux
+objet de la plus l&acirc;che de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en
+versant des larmes de d&eacute;pit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant.
+Ma cr&eacute;dulit&eacute; ne leur co&ucirc;tait gu&egrave;re &agrave; tromper. Mais je sais bien ce que
+j'ai &agrave; faire pour me venger. Mon p&egrave;re voulut savoir quel &eacute;tait mon
+dessein. J'irai &agrave; Paris, lui dis-je, je mettrai le feu &agrave; la maison de
+B..., et je le br&ucirc;lerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement
+fit rire mon p&egrave;re et ne servit qu'&agrave; me faire garder plus &eacute;troitement
+dans ma prison.</p>
+
+<p>J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de
+changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'&eacute;taient qu'une
+alternative perp&eacute;tuelle de haine et d'amour, d'esp&eacute;rance ou de
+d&eacute;sespoir, selon l'id&eacute;e sous laquelle Manon s'offrait &agrave; mon esprit.
+Tant&ocirc;t je ne consid&eacute;rais en elle que la plus aimable de toutes les
+filles, et je languissais du d&eacute;sir de la revoir; tant&ocirc;t je n'y
+apercevais qu'une l&acirc;che et perfide ma&icirc;tresse, et je faisais mille
+serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres,
+qui servirent &agrave; rendre un peu de tranquillit&eacute; &agrave; mon &acirc;me. Je relus tous
+mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un go&ucirc;t
+infini pour l'&eacute;tude. Vous verrez de quelle utilit&eacute; il me fut dans la
+suite. Les lumi&egrave;res que je devais &agrave; l'amour me firent trouver de la
+clart&eacute; dans quantit&eacute;s d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient
+paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatri&egrave;me
+livre de L'&Eacute;n&eacute;ide; je le destine &agrave; voir le jour et je me flatte que le
+public en sera satisfait. H&eacute;las! disais-je en le faisant, c'&eacute;tait un
+c&oelig;ur tel que le mien qu'il fallait &agrave; la fid&egrave;le Didon.</p>
+
+<p>Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport
+avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son
+affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une
+simple amiti&eacute; de coll&egrave;ge, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens
+qui sont &agrave; peu pr&egrave;s du m&ecirc;me &acirc;ge. Je le trouvai si chang&eacute; et si form&eacute;,
+depuis cinq ou six mois que j'avais pass&eacute;s sans le voir, que sa figure
+et le ton de son discours m'inspir&egrave;rent du respect. Il me parla en
+conseiller sage, plut&ocirc;t qu'en ami d'&eacute;cole. Il plaignit l'&eacute;garement o&ugrave;
+j'&eacute;tais tomb&eacute;. Il me f&eacute;licita de ma gu&eacute;rison, qu'il croyait avanc&eacute;e;
+enfin il m'exhorta &agrave; profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir
+les yeux sur la vanit&eacute; des plaisirs. Je le regardai avec &eacute;tonnement. Il
+s'en aper&ccedil;ut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne
+soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un s&eacute;rieux
+examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupt&eacute;, mais le
+Ciel m'avait donn&eacute;, en m&ecirc;me temps, du go&ucirc;t pour la vertu. Je me suis
+servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je
+n'ai pas tard&eacute; longtemps &agrave; d&eacute;couvrir leurs diff&eacute;rences. Le secours du
+Ciel s'est joint &agrave; mes r&eacute;flexions. J'ai con&ccedil;u pour le monde un m&eacute;pris
+auquel il n'y a rien d'&eacute;gal. Devineriez-vous ce qui m'y retient,
+ajouta-t-il, et ce qui m'emp&ecirc;che de courir &agrave; la solitude? C'est
+uniquement la tendre amiti&eacute; que j'ai pour vous. Je connais l'excellence
+de votre c&oelig;ur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne
+puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait &eacute;carter
+du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a caus&eacute;
+tant de douleur, que je n'ai pas go&ucirc;t&eacute;, depuis, un seul moment de
+satisfaction. Jugez-en par les d&eacute;marches qu'elle m'a fait faire. Il me
+raconta qu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre aper&ccedil;u que je l'avais tromp&eacute; et que j'&eacute;tais
+parti avec ma ma&icirc;tresse, il &eacute;tait mont&eacute; &agrave; cheval pour me suivre; mais
+qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait &eacute;t&eacute;
+impossible de me joindre; qu'il &eacute;tait arriv&eacute; n&eacute;anmoins &agrave; Saint-Denis une
+demi-heure apr&egrave;s mon d&eacute;part; qu'&eacute;tant bien certain que je me serais
+arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Paris, il y avait pass&eacute; six semaines &agrave; me chercher inutilement;
+qu'il allait dans tous les lieux o&ugrave; il se flattait de pouvoir me
+trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma ma&icirc;tresse &agrave; la Com&eacute;die;
+qu'elle y &eacute;tait dans une parure si &eacute;clatante qu'il s'&eacute;tait imagin&eacute;
+qu'elle devait cette fortune &agrave; un nouvel amant; qu'il avait suivi son
+carrosse jusqu'&agrave; sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique
+qu'elle &eacute;tait entretenue par les lib&eacute;ralit&eacute;s de Monsieur B... Je ne
+m'arr&ecirc;tai point l&agrave;, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour
+apprendre d'elle-m&ecirc;me ce que vous &eacute;tiez devenu; elle me quitta
+brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus oblig&eacute; de
+revenir en province sans aucun autre &eacute;claircissement. J'y appris votre
+aventure et la consternation extr&ecirc;me qu'elle vous a caus&eacute;e; mais je n'ai
+pas voulu vous voir, sans &ecirc;tre assur&eacute; de vous trouver plus tranquille.</p>
+
+<p>Vous avez donc vu Manon, lui r&eacute;pondis-je en soupirant. H&eacute;las! vous &ecirc;tes
+plus heureux que moi, qui suis condamn&eacute; &agrave; ne la revoir jamais. Il me fit
+des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour
+elle. Il me flatta si adroitement sur la bont&eacute; de mon caract&egrave;re et sur
+mes inclinations, qu'il me fit na&icirc;tre d&egrave;s cette premi&egrave;re visite, une
+forte envie de renoncer comme lui &agrave; tous les plaisirs du si&egrave;cle pour
+entrer dans l'&eacute;tat eccl&eacute;siastique.</p>
+
+<p>Je go&ucirc;tai tellement cette id&eacute;e que, lorsque je me trouvai seul, je ne
+m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'&Eacute;v&ecirc;que
+d'Amiens, qui m'avait donn&eacute; le m&ecirc;me conseil, et les pr&eacute;sages heureux
+qu'il avait form&eacute;s en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti.
+La pi&eacute;t&eacute; se m&ecirc;la aussi dans mes consid&eacute;rations. Je m&egrave;nerai une vie sage
+et chr&eacute;tienne, disais-je; je m'occuperai de l'&eacute;tude et de la religion,
+qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour.
+Je m&eacute;priserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez
+que mon c&oelig;ur ne d&eacute;sirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu
+d'inqui&eacute;tudes que de d&eacute;sirs. Je formai l&agrave;-dessus, d'avance, un syst&egrave;me
+de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison &eacute;cart&eacute;e,
+avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une
+biblioth&egrave;que compos&eacute;e de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux
+et de bon sens, une table propre, mais frugale et mod&eacute;r&eacute;e. J'y joignais
+un commerce de lettres avec un ami qui ferait son s&eacute;jour &agrave; Paris, et qui
+m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma
+curiosit&eacute; que pour me faire un divertissement des folles agitations des
+hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes pr&eacute;tentions ne
+seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait
+extr&ecirc;mement mes inclinations. Mais, &agrave; la fin d'un si sage arrangement,
+je sentais que mon c&oelig;ur attendit encore quelque chose, et que, pour
+n'avoir rien &agrave; d&eacute;sirer dans la plus charmante solitude, il y fallait
+&ecirc;tre avec Manon.</p>
+
+<p>Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fr&eacute;quentes visites, dans
+le dessein qu'il m'avait inspir&eacute;, je pris l'occasion d'en faire
+l'ouverture &agrave; mon p&egrave;re. Il me d&eacute;clara que son intention &eacute;tait de laisser
+ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque
+mani&egrave;re que je voulusse disposer de moi, il ne se r&eacute;serverait que le
+droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui
+tendaient moins &agrave; me d&eacute;go&ucirc;ter de mon projet, qu'&agrave; me le faire embrasser
+avec connaissance. Le renouvellement de l'ann&eacute;e scolastique approchait.
+Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au s&eacute;minaire de
+Saint-Sulpice, lui pour achever ses &eacute;tudes de th&eacute;ologie, et moi pour
+commencer les miennes. Son m&eacute;rite, qui &eacute;tait connu de l'&eacute;v&ecirc;que du
+dioc&egrave;se, lui fit obtenir de ce pr&eacute;lat un b&eacute;n&eacute;fice consid&eacute;rable avant
+notre d&eacute;part.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, me croyant tout &agrave; fait revenu de ma passion, ne fit aucune
+difficult&eacute; de me laisser partir. Nous arriv&acirc;mes &agrave; Paris. L'habit
+eccl&eacute;siastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abb&eacute; des
+Grieux celle de chevalier. Je m'attachai &agrave; l'&eacute;tude avec tant
+d'application, que je fis des progr&egrave;s extraordinaires en peu de mois.
+J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du
+jour. Ma r&eacute;putation eut tant d'&eacute;clat, qu'on me f&eacute;licitait d&eacute;j&agrave; sur les
+dignit&eacute;s que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicit&eacute;,
+mon nom fut couch&eacute; sur la feuille des b&eacute;n&eacute;fices. La pi&eacute;t&eacute; n'&eacute;tait pas
+plus n&eacute;glig&eacute;e; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge
+&eacute;tait charm&eacute; de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu
+plusieurs fois r&eacute;pandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il
+nommait ma conversion. Que les r&eacute;solutions humaines soient sujettes &agrave;
+changer, c'est ce qui ne m'a jamais caus&eacute; d'&eacute;tonnement; une passion les
+fait na&icirc;tre, une autre passion peut les d&eacute;truire; mais quand je pense &agrave;
+la saintet&eacute; de celles qui m'avaient conduit &agrave; Saint-Sulpice et &agrave; la joie
+int&eacute;rieure que le Ciel m'y faisait go&ucirc;ter en les ex&eacute;cutant, je suis
+effray&eacute; de la facilit&eacute; avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai
+que les secours c&eacute;lestes sont &agrave; tous moments d'une force &eacute;gale &agrave; celle
+des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se
+trouve emport&eacute; tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable
+de la moindre r&eacute;sistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me
+croyais absolument d&eacute;livr&eacute; des faiblesses de l'amour. Il me semblait que
+j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart
+d'heure de m&eacute;ditation chr&eacute;tienne, &agrave; tous les plaisirs des sens, sans
+excepter ceux qui m'auraient &eacute;t&eacute; offerts par Manon. Cependant, un
+instant malheureux me fit retomber dans le pr&eacute;cipice, et ma chute fut
+d'autant plus irr&eacute;parable que, me trouvant tout d'un coup au m&ecirc;me degr&eacute;
+de profondeur d'o&ugrave; j'&eacute;tais sorti, les nouveaux d&eacute;sordres o&ugrave; je tombai me
+port&egrave;rent bien plus loin vers le fond de l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>J'avais pass&eacute; pr&egrave;s d'un an &agrave; Paris, sans m'informer des affaires de
+Manon. Il m'en avait d'abord co&ucirc;t&eacute; beaucoup pour me faire cette
+violence; mais les conseils toujours pr&eacute;sents de Tiberge, et mes propres
+r&eacute;flexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois
+s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s si tranquillement que je me croyais sur le point
+d'oublier &eacute;ternellement cette charmante et perfide cr&eacute;ature. Le temps
+arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'&Eacute;cole de
+Th&eacute;ologie. Je fis prier plusieurs personnes de consid&eacute;ration de
+m'honorer de leur pr&eacute;sence. Mon nom fut ainsi r&eacute;pandu dans tous les
+quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infid&egrave;le. Elle ne
+le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abb&eacute;; mais un reste de
+curiosit&eacute;, ou peut-&ecirc;tre quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais
+pu d&eacute;m&ecirc;ler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre int&eacute;r&ecirc;t &agrave; un
+nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres
+dames. Elle fut pr&eacute;sente &agrave; mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu
+de peine &agrave; me remettre.</p>
+
+<p>Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a,
+dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, o&ugrave; elles sont
+cach&eacute;es derri&egrave;re une jalousie. Je retournai &agrave; Saint-Sulpice, couvert de
+gloire et charg&eacute; de compliments. Il &eacute;tait six heures du soir. On vint
+m'avertir, un moment apr&egrave;s mon retour, qu'une dame demandait &agrave; me voir
+J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante!
+j'y trouvai Manon. C'&eacute;tait elle, mais plus aimable et plus brillante que
+je ne l'avais jamais vue. Elle &eacute;tait dans sa dix-huiti&egrave;me ann&eacute;e. Ses
+charmes surpassaient tout ce qu'on peut d&eacute;crire. C'&eacute;tait un air si fin,
+si doux, si engageant, l'air de l'Amour m&ecirc;me. Toute sa figure me parut
+un enchantement.</p>
+
+<p>Je demeurai interdit &agrave; sa vue, et ne pouvant conjecturer quel &eacute;tait le
+dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baiss&eacute;s et avec
+tremblement, qu'elle s'expliqu&acirc;t. Son embarras fut, pendant quelque
+temps, &eacute;gal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit
+la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un
+ton timide, qu'elle confessait que son infid&eacute;lit&eacute; m&eacute;ritait ma haine;
+mais que, s'il &eacute;tait vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour
+elle, il y avait eu, aussi, bien de la duret&eacute; &agrave; laisser passer deux ans
+sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait
+beaucoup encore &agrave; la voir dans l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait en ma pr&eacute;sence, sans
+lui dire une parole. Le d&eacute;sordre de mon &acirc;me, en l'&eacute;coutant, ne saurait
+&ecirc;tre exprim&eacute;.</p>
+
+<p>Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps &agrave; demi tourn&eacute;, n'osant
+l'envisager directement. Je commen&ccedil;ai plusieurs fois une r&eacute;ponse, que je
+n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'&eacute;crier
+douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me r&eacute;p&eacute;ta, en
+pleurant &agrave; chaudes larmes, qu'elle ne pr&eacute;tendait point justifier sa
+perfidie. Que pr&eacute;tendez-vous donc? m'&eacute;criai-je encore. Je pr&eacute;tends
+mourir r&eacute;pondit-elle, si vous ne me rendez votre c&oelig;ur, sans lequel il
+est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infid&egrave;le! repris-je en
+versant moi-m&ecirc;me des pleurs, que je m'effor&ccedil;ai en vain de retenir.
+Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste &agrave; te sacrifier; car
+mon c&oelig;ur n'a jamais cess&eacute; d'&ecirc;tre &agrave; toi. &Agrave; peine eus-je achev&eacute; ces
+derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser.
+Elle m'accabla de mille caresses passionn&eacute;es. Elle m'appela par tous les
+noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y
+r&eacute;pondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la
+situation tranquille o&ugrave; j'avais &eacute;t&eacute;, aux mouvements tumultueux que je
+sentais rena&icirc;tre! J'en &eacute;tais &eacute;pouvant&eacute;. Je fr&eacute;missais, comme il arrive
+lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne &eacute;cart&eacute;e: on se croit
+transport&eacute; dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur
+secr&egrave;te, dont on ne se remet qu'apr&egrave;s avoir consid&eacute;r&eacute; longtemps tous les
+environs.</p>
+
+<p>Nous nous ass&icirc;mes l'un pr&egrave;s de l'autre. Je pris ses mains dans les
+miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un &oelig;il triste, je ne
+m'&eacute;tais pas attendu &agrave; la noire trahison dont vous avez pay&eacute; mon amour.
+Il vous &eacute;tait bien facile de tromper un c&oelig;ur dont vous &eacute;tiez la
+souveraine absolue, et qui mettait toute sa f&eacute;licit&eacute; &agrave; vous plaire et &agrave;
+vous ob&eacute;ir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouv&eacute; d'aussi tendres
+et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait gu&egrave;re de la m&ecirc;me trempe
+que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regrett&eacute;.
+Quel fond dois-je faire sur ce retour de bont&eacute; qui vous ram&egrave;ne
+aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous &ecirc;tes plus
+charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai
+souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fid&egrave;le.</p>
+
+<p>Elle me r&eacute;pondit des choses si touchantes sur son repentir et elle
+s'engagea &agrave; la fid&eacute;lit&eacute; par tant de protestations et de serments,
+qu'elle m'attendrit &agrave; un degr&eacute; inexprimable. Ch&egrave;re Manon! lui dis-je,
+avec un m&eacute;lange profane d'expressions amoureuses et th&eacute;ologiques, tu es
+trop adorable pour une cr&eacute;ature. Je me sens le c&oelig;ur emport&eacute; par une
+d&eacute;lectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la libert&eacute; &agrave; Saint-Sulpice
+est une chim&egrave;re. Je vais perdre ma fortune et ma r&eacute;putation pour toi, je
+le pr&eacute;vois bien; je lis ma destin&eacute;e dans tes beaux yeux; mais de quelles
+pertes ne serai-je pas consol&eacute; par ton amour! Les faveurs de la fortune
+ne me touchent point; la gloire me para&icirc;t une fum&eacute;e; tous mes projets de
+vie eccl&eacute;siastique &eacute;taient de folles imaginations; enfin tous les biens
+diff&eacute;rents de ceux que j'esp&egrave;re avec toi sont des biens m&eacute;prisables,
+puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon c&oelig;ur contre un seul
+de tes regards.</p>
+
+<p>En lui promettant n&eacute;anmoins un oubli g&eacute;n&eacute;ral de ses fautes, je voulus
+&ecirc;tre inform&eacute; de quelle mani&egrave;re elle s'&eacute;tait laiss&eacute; s&eacute;duire par B... Elle
+m'apprit que, l'ayant vue &agrave; sa fen&ecirc;tre, il &eacute;tait devenu passionn&eacute; pour
+elle; qu'il avait fait sa d&eacute;claration en fermier g&eacute;n&eacute;ral, c'est-&agrave;-dire
+en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionn&eacute; aux
+faveurs; qu'elle avait capitul&eacute; d'abord, mais sans autre dessein que de
+tirer de lui quelque somme consid&eacute;rable qui p&ucirc;t servir &agrave; nous faire
+vivre commod&eacute;ment; qu'il l'avait &eacute;blouie par de si magnifiques
+promesses, qu'elle s'&eacute;tait laiss&eacute; &eacute;branler par degr&eacute;s; que je devais
+juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laiss&eacute;
+voir des t&eacute;moignages, la veille de notre s&eacute;paration; que, malgr&eacute;
+l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais
+go&ucirc;t&eacute; de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait
+point, me dit-elle, la d&eacute;licatesse de mes sentiments et l'agr&eacute;ment de
+mes mani&egrave;res, mais parce qu'au milieu m&ecirc;me des plaisirs qu'il lui
+procurait sans cesse, elle portait, au fond du c&oelig;ur le souvenir de mon
+amour et le remords de son infid&eacute;lit&eacute;. Elle me parla de Tiberge et de la
+confusion extr&ecirc;me que sa visite lui avait caus&eacute;e. Un coup d'&eacute;p&eacute;e dans le
+c&oelig;ur ajouta-t-elle, m'aurait moins &eacute;mu le sang. Je lui tournai le dos,
+sans pouvoir soutenir un moment sa pr&eacute;sence. Elle continua de me
+raconter par quels moyens elle avait &eacute;t&eacute; instruite de mon s&eacute;jour &agrave;
+Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne.
+Elle m'assura qu'elle avait &eacute;t&eacute; si agit&eacute;e, pendant la dispute, qu'elle
+avait eu beaucoup de peine, non seulement &agrave; retenir ses larmes, mais ses
+g&eacute;missements m&ecirc;mes et ses cris, qui avaient &eacute;t&eacute; plus d'une fois sur le
+point d'&eacute;clater. Enfin, elle me dit qu'elle &eacute;tait sortie de ce lieu la
+derni&egrave;re, pour cacher son d&eacute;sordre, et que, ne suivant que le mouvement
+de son c&oelig;ur et l'imp&eacute;tuosit&eacute; de ses d&eacute;sirs, elle &eacute;tait venue droit au
+s&eacute;minaire, avec la r&eacute;solution d'y mourir si elle ne me trouvait pas
+dispos&eacute; &agrave; lui pardonner.</p>
+
+<p>O&ugrave; trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'e&ucirc;t pas
+touch&eacute;? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifi&eacute; pour
+Manon tous les &eacute;v&ecirc;ch&eacute;s du monde chr&eacute;tien. Je lui demandai quel nouvel
+ordre elle jugeait &agrave; propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit
+qu'il fallait sur-le-champ sortir du s&eacute;minaire, et remettre &agrave; nous
+arranger dans un lieu plus s&ucirc;r. Je consentis &agrave; toutes ses volont&eacute;s sans
+r&eacute;plique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de
+la rue. Je m'&eacute;chappai un moment apr&egrave;s, sans &ecirc;tre aper&ccedil;u du portier. Je
+montai avec elle. Nous pass&acirc;mes &agrave; la friperie. Je repris les galons et
+l'&eacute;p&eacute;e. Manon fournit aux frais, car j'&eacute;tais sans un sou; et dans la
+crainte que je ne trouvasse de l'obstacle &agrave; ma sortie de Saint-Sulpice,
+elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment &agrave; ma chambre pour y
+prendre mon argent. Mon tr&eacute;sor d'ailleurs, &eacute;tait m&eacute;diocre, et elle assez
+riche des lib&eacute;ralit&eacute;s de B... pour m&eacute;priser ce qu'elle me faisait
+abandonner. Nous conf&eacute;r&acirc;mes, chez le fripier m&ecirc;me, sur le parti que nous
+allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me
+faisait de B..., elle r&eacute;solut de ne pas garder avec lui le moindre
+m&eacute;nagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont &agrave;
+lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et pr&egrave;s de soixante
+mille francs que j'ai tir&eacute;s de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donn&eacute;
+nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans
+crainte &agrave; Paris, en prenant une maison commode o&ugrave; nous vivrons
+heureusement. Je lui repr&eacute;sentai que, s'il n'y avait point de p&eacute;ril pour
+elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point t&ocirc;t ou
+tard d'&ecirc;tre reconnu, et qui serais continuellement expos&eacute; au malheur que
+j'avais d&eacute;j&agrave; essuy&eacute;. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret &agrave;
+quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point
+de hasards, que je ne m&eacute;prisasse pour lui plaire; cependant, nous
+trouv&acirc;mes un temp&eacute;rament raisonnable, qui fut de louer une maison dans
+quelque village voisin de Paris, d'o&ugrave; il nous serait ais&eacute; d'aller &agrave; la
+ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous chois&icirc;mes
+Chaillot, qui n'en est pas &eacute;loign&eacute;. Manon retourna sur-le-champ chez
+elle. J'allai l'attendre &agrave; la petite porte du jardin des Tuileries. Elle
+revint une heure apr&egrave;s, dans un carrosse de louage, avec une fille qui
+la servait, et quelques malles o&ugrave; ses habits et tout ce qu'elle avait de
+pr&eacute;cieux &eacute;tait renferm&eacute;.</p>
+
+<p>Nous ne tard&acirc;mes point &agrave; gagner Chaillot. Nous loge&acirc;mes la premi&egrave;re nuit
+&agrave; l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du
+moins un appartement commode. Nous en trouv&acirc;mes, d&egrave;s le lendemain, un de
+notre go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Mon bonheur me parut d'abord &eacute;tabli d'une mani&egrave;re in&eacute;branlable. Manon
+&eacute;tait la douceur et la complaisance m&ecirc;me. Elle avait pour moi des
+attentions si d&eacute;licates, que je me crus trop parfaitement d&eacute;dommag&eacute; de
+toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu
+d'exp&eacute;rience, nous raisonn&acirc;mes sur la solidit&eacute; de notre fortune.
+Soixante mille francs, qui faisaient le fond de nos richesses, n'&eacute;taient
+pas une somme qui p&ucirc;t s'&eacute;tendre autant que le cours d'une longue vie.
+Nous n'&eacute;tions pas dispos&eacute;s d'ailleurs &agrave; resserrer trop notre d&eacute;pense. La
+premi&egrave;re vertu de Manon, non plus que la mienne, n'&eacute;tait pas l'&eacute;conomie.
+Voici le plan que je me proposai: Soixante mille francs, lui dis-je,
+peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille &eacute;cus nous suffiront
+chaque ann&eacute;e, si nous continuons de vivre &agrave; Chaillot. Nous y m&egrave;nerons
+une vie honn&ecirc;te, mais simple. Notre unique d&eacute;pense sera pour l'entretien
+d'un carrosse, et pour les spectacles. Nous nous r&eacute;glerons. Vous aimez
+l'Op&eacute;ra: nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous
+bornerons tellement que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il
+est impossible que, dans l'espace de dix ans, il n'arrive point de
+changement dans ma famille; mon p&egrave;re est &acirc;g&eacute;, il peut mourir. Je me
+trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres
+craintes.</p>
+
+<p>Cet arrangement n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; la plus folle action de ma vie, si nous
+eussions &eacute;t&eacute; assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos
+r&eacute;solutions ne dur&egrave;rent gu&egrave;re plus d'un mois. Manon &eacute;tait passionn&eacute;e
+pour le plaisir; je l'&eacute;tais pour elle. Il nous naissait, &agrave; tous moments,
+de nouvelles occasions de d&eacute;pense; et loin de regretter les sommes
+qu'elle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier &agrave; lui
+procurer tout ce que je croyais propre &agrave; lui plaire. Notre demeure de
+Chaillot commen&ccedil;a m&ecirc;me &agrave; lui devenir &agrave; charge. L'hiver approchait; tout
+le monde retournait &agrave; la ville, et la campagne devenait d&eacute;serte. Elle me
+proposa de reprendre une maison &agrave; Paris. Je n'y consentis point; mais,
+pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y
+louer un appartement meubl&eacute;, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il
+nous arriverait de quitter trop tard l'assembl&eacute;e o&ugrave; nous allions
+plusieurs fois la semaine, car l'incommodit&eacute; de revenir si tard &agrave;
+Chaillot &eacute;tait le pr&eacute;texte qu'elle apportait pour le vouloir quitter.
+Nous nous donn&acirc;mes ainsi deux logements, l'un &agrave; la ville, et l'autre &agrave;
+la campagne. Ce changement mit bient&ocirc;t le dernier d&eacute;sordre dans nos
+affaires, en faisant na&icirc;tre deux aventures qui caus&egrave;rent notre ruine.</p>
+
+<p>Manon avait un fr&egrave;re, qui &eacute;tait garde du corps. Il se trouva
+malheureusement log&eacute;, &agrave; Paris, dans la m&ecirc;me rue que nous. Il reconnut sa
+s&oelig;ur, en la voyant le matin &agrave; sa fen&ecirc;tre. Il accourut aussit&ocirc;t chez
+nous. C'&eacute;tait un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans
+notre chambre en jurant horriblement, et comme il savait une partie des
+aventures de sa s&oelig;ur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'&eacute;tais
+sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un bonheur pour lui ou
+pour moi, qui n'&eacute;tais rien moins que dispos&eacute; &agrave; souffrir une insulte. Je
+ne retournai au logis qu'apr&egrave;s son d&eacute;part. La tristesse de Manon me fit
+juger qu'il s'&eacute;tait pass&eacute; quelque chose d'extraordinaire. Elle me
+raconta la sc&egrave;ne f&acirc;cheuse qu'elle venait d'essuyer et les menaces
+brutales de son fr&egrave;re. J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru
+sur-le-champ &agrave; la vengeance si elle ne m'e&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute; par ses larmes.
+Pendant que je m'entretenais avec elle de cette aventure, le garde du
+corps rentra dans la chambre o&ugrave; nous &eacute;tions, sans s'&ecirc;tre fait annoncer.
+Je ne l'aurais pas re&ccedil;u aussi civilement que je fis si je l'eusse connu;
+mais, nous ayant salu&eacute;s d'un air riant, il eut le temps de dire &agrave; Manon
+qu'il venait lui faire des excuses de son comportement; qu'il l'avait
+crue dans le d&eacute;sordre, et que cette opinion avait allum&eacute; sa col&egrave;re; mais
+que, s'&eacute;tant inform&eacute; qui j'&eacute;tais, d'un de nos domestiques, il avait
+appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient d&eacute;sirer
+de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venait d'un
+de mes laquais, e&ucirc;t quelque chose de bizarre et de choquant, je re&ccedil;us
+son compliment avec honn&ecirc;tet&eacute;. Je crus faire plaisir &agrave; Manon. Elle
+paraissait charm&eacute;e de le voir port&eacute; &agrave; se r&eacute;concilier. Nous le ret&icirc;nmes &agrave;
+d&icirc;ner. Il se rendit, en peu de moments, si familier que nous ayant
+entendus parler de notre retour &agrave; Chaillot, il voulut absolument nous
+tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce
+fut une prise de possession, car il s'accoutuma bient&ocirc;t &agrave; nous voir avec
+tant de plaisir qu'il fit sa maison de la n&ocirc;tre et qu'il se rendit le
+ma&icirc;tre, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait
+son fr&egrave;re, et sous pr&eacute;texte de la libert&eacute; fraternelle, il se mit sur le
+pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot, et de les y
+traiter &agrave; nos d&eacute;pens. Il se fit habiller magnifiquement &agrave; nos frais. Il
+nous engagea m&ecirc;me &agrave; payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur
+cette tyrannie, pour ne pas d&eacute;plaire &agrave; Manon, jusqu'&agrave; feindre de ne pas
+m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps, des sommes
+consid&eacute;rables. Il est vrai, qu'&eacute;tant grand joueur il avait la fid&eacute;lit&eacute;
+de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait; mais la
+n&ocirc;tre &eacute;tait trop m&eacute;diocre pour fournir longtemps &agrave; des d&eacute;penses si peu
+mod&eacute;r&eacute;es. J'&eacute;tais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour
+nous d&eacute;livrer de ses importunit&eacute;s, lorsqu'un funeste accident m'&eacute;pargna
+cette peine, en nous en causant une autre qui nous ab&icirc;ma sans ressource.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions demeur&eacute;s un jour &agrave; Paris, pour y coucher comme il nous
+arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule &agrave; Chaillot dans
+ces occasions, vint m'avertir, le matin, que le feu avait pris, pendant
+la nuit, dans ma maison, et qu'on avait eu beaucoup de difficult&eacute; &agrave;
+l'&eacute;teindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque
+dommage; elle me r&eacute;pondit qu'il y avait eu une si grande confusion,
+caus&eacute;e par la multitude d'&eacute;trangers qui &eacute;taient venus au secours,
+qu'elle ne pouvait &ecirc;tre assur&eacute;e de rien. Je tremblai pour notre argent,
+qui &eacute;tait renferm&eacute; dans une petite caisse. Je me rendis promptement &agrave;
+Chaillot. Diligence inutile; la caisse avait d&eacute;j&agrave; disparu. J'&eacute;prouvai
+alors qu'on peut aimer l'argent sans &ecirc;tre avare. Cette perte me p&eacute;n&eacute;tra
+d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout
+d'un coup &agrave; quels nouveaux malheurs j'allais me trouver expos&eacute;;
+l'indigence &eacute;tait le moindre. Je connaissais Manon; je n'avais d&eacute;j&agrave; que
+trop &eacute;prouv&eacute; que, quelque fid&egrave;le et quelque attach&eacute;e qu'elle me f&ucirc;t dans
+la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la mis&egrave;re.
+Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier: Je
+la perdrai, m'&eacute;criai-je. Malheureux Chevalier tu vas donc perdre encore
+tout ce que tu aimes! Cette pens&eacute;e me jeta dans un trouble si affreux,
+que je balan&ccedil;ai, pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de
+finir tous mes maux par la mort. Cependant, je conservai assez de
+pr&eacute;sence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait
+nulle ressource. Le Ciel me fit na&icirc;tre une id&eacute;e, qui arr&ecirc;ta mon
+d&eacute;sespoir. Je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre
+perte &agrave; Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je
+pourrais fournir assez honn&ecirc;tement &agrave; son entretien pour l'emp&ecirc;cher de
+sentir la n&eacute;cessit&eacute;. J'ai compt&eacute;, disais-je pour me consoler que vingt
+mille &eacute;cus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que les dix ans
+soient &eacute;coul&eacute;s, et que nul des changements que j'esp&eacute;rais ne soit arriv&eacute;
+dans ma famille. Quel parti prendrais-je? Je ne le sais pas trop bien,
+mais, ce que je ferais alors, qui m'emp&ecirc;che de le faire aujourd'hui?
+Combien de personnes vivent &agrave; Paris, qui n'ont ni mon esprit, ni mes
+qualit&eacute;s naturelles, et qui doivent n&eacute;anmoins leur entretien &agrave; leurs
+talents, tels qu'ils les ont! La Providence, ajoutais-je, en
+r&eacute;fl&eacute;chissant sur les diff&eacute;rents &eacute;tats de la vie, n'a-t-elle pas arrang&eacute;
+les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des
+sots: cela est clair &agrave; qui conna&icirc;t un peu le monde. Or il y a l&agrave;-dedans
+une justice admirable: s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils
+seraient trop heureux, et le reste des hommes trop mis&eacute;rable. Les
+qualit&eacute;s du corps et de l'&acirc;me sont accord&eacute;es &agrave; ceux-ci, comme des moyens
+pour se tirer de l&agrave; mis&egrave;re et de la pauvret&eacute;. Les uns prennent part aux
+richesses des grands en servant &agrave; leurs plaisirs: ils en font des dupes;
+d'autres servent &agrave; leur instruction: ils t&acirc;chent d'en faire d'honn&ecirc;tes
+gens; il est rare, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, qu'ils y r&eacute;ussissent, mais ce n'est pas
+l&agrave; le but de la divine Sagesse: ils tirent toujours un fruit de leurs
+besoins, qui est de vivre aux d&eacute;pens de ceux qu'ils instruisent, et de
+quelque fa&ccedil;on qu'on le prenne, c'est un fond excellent de revenu pour
+les petits, que la sottise des riches et des grands.</p>
+
+<p>Ces pens&eacute;es me remirent un peu le c&oelig;ur et la t&ecirc;te. Je r&eacute;solus d'abord
+d'aller consulter M. Lescaut, fr&egrave;re de Manon. Il connaissait
+parfaitement Paris, et je n'avais eu que trop d'occasions de reconna&icirc;tre
+que ce n'&eacute;tait ni de son bien ni de la paye du roi qu'il tirait son plus
+clair revenu. Il me restait &agrave; peine vingt pistoles qui s'&eacute;taient
+trouv&eacute;es heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui
+expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai s'il y avait
+pour moi un parti &agrave; choisir entre celui de mourir de faim, ou de me
+casser la t&ecirc;te de d&eacute;sespoir. Il me r&eacute;pondit que se casser la t&ecirc;te &eacute;tait
+la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantit&eacute; de
+gens d'esprit qui s'y voyaient r&eacute;duits, quand ils ne voulaient pas faire
+usage de leurs talents; que c'&eacute;tait &agrave; moi d'examiner de quoi j'&eacute;tais
+capable; qu'il m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes
+mes entreprises.</p>
+
+<p>Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je; mes besoins
+demanderaient un rem&egrave;de plus pr&eacute;sent, car que voulez-vous que je dise &agrave;
+Manon? A propos de Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse?
+N'avez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inqui&eacute;tudes quand
+vous le voudrez? Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle
+et moi. Il me coupa la r&eacute;ponse que cette impertinence m&eacute;ritait, pour
+continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille &eacute;cus &agrave;
+partager entre nous, si je voulais suivre son conseil; qu'il connaissait
+un seigneur si lib&eacute;ral sur le chapitre des plaisirs, qu'il &eacute;tait s&ucirc;r que
+mille &eacute;cus ne lui co&ucirc;teraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille
+telle que Manon. Je l'arr&ecirc;tai. J'avais meilleure opinion de vous, lui
+r&eacute;pondis-je; je m'&eacute;tais figur&eacute; que le motif que vous aviez eu, pour
+m'accorder votre amiti&eacute;, &eacute;tait un sentiment tout oppos&eacute; &agrave; celui o&ugrave; vous
+&ecirc;tes maintenant. Il me confessa impudemment qu'il avait toujours pens&eacute;
+de m&ecirc;me, et que, sa s&oelig;ur ayant une fois viol&eacute; les lois de son sexe,
+quoique en faveur de l'homme qu'il aimait le plus, il ne s'&eacute;tait
+r&eacute;concili&eacute; avec elle que dans l'esp&eacute;rance de tirer parti de sa mauvaise
+conduite. Il me fut ais&eacute; de juger que jusqu'alors nous avions &eacute;t&eacute; ses
+dupes. Quelque &eacute;motion n&eacute;anmoins que ce discours m'e&ucirc;t caus&eacute;e, le besoin
+que j'avais de lui m'obligea de r&eacute;pondre, en riant, que son conseil
+&eacute;tait une derni&egrave;re ressource qu'il fallait remettre &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;. Je le
+priai de m'ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma
+jeunesse et de la figure avantageuse que j'avais re&ccedil;ue de la nature,
+pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et lib&eacute;rale. Je ne
+go&ucirc;tai pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu infid&egrave;le &agrave; Manon. Je
+lui parlai du jeu, comme du moyen le plus facile, et le plus convenable
+&agrave; ma situation. Il me dit que le jeu, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, &eacute;tait une ressource,
+mais que cela demandait d'&ecirc;tre expliqu&eacute;; qu'entreprendre de jouer
+simplement, avec les esp&eacute;rances communes, c'&eacute;tait le vrai moyen
+d'achever ma perte; que de pr&eacute;tendre exercer seul, et sans &ecirc;tre soutenu,
+les petits moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune,
+&eacute;tait un m&eacute;tier trop dangereux; qu'il y avait une troisi&egrave;me voie, qui
+&eacute;tait celle de l'association, mais que ma jeunesse lui faisait craindre
+que messieurs les Conf&eacute;d&eacute;r&eacute;s ne me jugeassent point encore les qualit&eacute;s
+propres &agrave; la Ligue. Il me promit n&eacute;anmoins ses bons offices aupr&egrave;s
+d'eux; et ce que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit quelque
+argent, lorsque je me trouverais press&eacute; du besoin. L'unique gr&acirc;ce que je
+lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre &agrave; Manon
+de la perte que j'avais faite, et du sujet de notre conversation.</p>
+
+<p>Je sortis de chez lui, moins satisfait encore que je n'y &eacute;tais entr&eacute;; je
+me repentis m&ecirc;me de lui avoir confi&eacute; mon secret. Il n'avait rien fait,
+pour moi, que je n'eusse pu obtenir de m&ecirc;me sans cette ouverture, et je
+craignais mortellement qu'il ne manqu&acirc;t &agrave; la promesse qu'il m'avait
+faite de ne rien d&eacute;couvrir &agrave; Manon. J'avais lieu d'appr&eacute;hender aussi,
+par la d&eacute;claration de ses sentiments, qu'il ne form&acirc;t le dessein de
+tirer parti d'elle, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes
+mains, ou, du moins, en lui conseillant de me quitter pour s'attacher &agrave;
+quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis l&agrave;-dessus mille
+r&eacute;flexions, qui n'aboutirent qu'&agrave; me tourmenter et &agrave; renouveler le
+d&eacute;sespoir o&ugrave; j'avais &eacute;t&eacute; le matin. Il me vint plusieurs fois &agrave; l'esprit
+d'&eacute;crire &agrave; mon p&egrave;re, et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir
+de lui quelque secours d'argent; mais je me rappelai aussit&ocirc;t que,
+malgr&eacute; toute sa bont&eacute;, il m'avait resserr&eacute; six mois dans une &eacute;troite
+prison, pour ma premi&egrave;re faute; j'&eacute;tais bien s&ucirc;r qu'apr&egrave;s un &eacute;clat tel
+que l'avait d&ucirc; causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiterait
+beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette confusion de pens&eacute;es en
+produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que
+je m'&eacute;tonnai de n'avoir pas eue plus t&ocirc;t, ce fut de recourir &agrave; mon ami
+Tiberge, dans lequel j'&eacute;tais bien certain de retrouver toujours le m&ecirc;me
+fond de z&egrave;le et d'amiti&eacute;. Rien n'est plus admirable, et ne fait plus
+d'honneur &agrave; la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux
+personnes dont on conna&icirc;t parfaitement la probit&eacute;. On sent qu'il n'y a
+point de risque &agrave; courir. Si elles ne sont pas toujours en &eacute;tat d'offrir
+du secours, on est s&ucirc;r qu'on en obtiendra du moins de la bont&eacute; et de la
+compassion. Le c&oelig;ur, qui se ferme avec tant de soin au reste des
+hommes, s'ouvre naturellement en leur pr&eacute;sence, comme une fleur
+s'&eacute;panouit &agrave; la lumi&egrave;re du soleil, dont elle n'attend qu'une douce
+influence.</p>
+
+<p>Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'&ecirc;tre souvenu si
+&agrave; propos de Tiberge, et je r&eacute;solus de chercher les moyens de le voir
+avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui
+&eacute;crire un mot, et lui marquer un lieu propre &agrave; notre entretien. Je lui
+recommandais le silence et la discr&eacute;tion, comme un des plus importants
+services qu'il p&ucirc;t me rendre dans la situation de mes affaires. La joie
+que l'esp&eacute;rance de le voir m'inspirait effa&ccedil;a les traces du chagrin que
+Manon n'aurait pas manqu&eacute; d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de
+notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait pas
+l'alarmer; et Paris &eacute;tant le lieu du monde o&ugrave; elle se voyait avec le
+plus de plaisir elle ne fut pas f&acirc;ch&eacute;e de m'entendre dire qu'il &eacute;tait &agrave;
+propos d'y demeurer jusqu'&agrave; ce qu'on e&ucirc;t r&eacute;par&eacute; &agrave; Chaillot quelques
+l&eacute;gers effets de l'incendie. Une heure apr&egrave;s, je re&ccedil;us la r&eacute;ponse de
+Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de l'assignation. J'y
+courus avec impatience. Je sentais n&eacute;anmoins quelque honte d'aller
+para&icirc;tre aux yeux d'un ami, dont la seule pr&eacute;sence devait &ecirc;tre un
+reproche de mes d&eacute;sordres, mais l'opinion que j'avais de la bont&eacute; de son
+c&oelig;ur et l'int&eacute;r&ecirc;t de Manon soutinrent ma hardiesse.</p>
+
+<p>Je l'avais pri&eacute; de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y &eacute;tait
+avant moi. Il vint m'embrasser, aussit&ocirc;t qu'il m'eut aper&ccedil;u. Il me tint
+serr&eacute; longtemps entre ses bras, et je sentis mon visage mouill&eacute; de ses
+larmes. Je lui dis que je ne me pr&eacute;sentais &agrave; lui qu'avec confusion, et
+que je portais dans le c&oelig;ur un vif sentiment de mon ingratitude; que la
+premi&egrave;re chose dont je le conjurais &eacute;tait de m'apprendre s'il m'&eacute;tait
+encore permis de le regarder comme mon ami, apr&egrave;s avoir m&eacute;rit&eacute; si
+justement de perdre son estime et son affection. Il me r&eacute;pondit, du ton
+le plus tendre, que rien n'&eacute;tait capable de le faire renoncer &agrave; cette
+qualit&eacute;; que mes malheurs m&ecirc;mes, et si je lui permettais de le dire, mes
+fautes et mes d&eacute;sordres, avaient redoubl&eacute; sa tendresse pour moi; mais
+que c'&eacute;tait une tendresse m&ecirc;l&eacute;e de la plus vive douleur, telle qu'on la
+sent pour une personne ch&egrave;re, qu'on voit toucher &agrave; sa perte sans pouvoir
+la secourir.</p>
+
+<p>Nous nous ass&icirc;mes sur un banc. H&eacute;las! lui dis-je, avec un soupir parti
+du fond du c&oelig;ur votre compassion doit &ecirc;tre excessive, mon cher Tiberge;
+si vous m'assurez qu'elle est &eacute;gale &agrave; mes peines. J'ai honte de vous les
+laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse, mais
+l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que
+vous faites pour en &ecirc;tre attendri. Il me demanda, comme une marque
+d'amiti&eacute;, de lui raconter sans d&eacute;guisement ce qui m'&eacute;tait arriv&eacute; depuis
+mon d&eacute;part de Saint-Sulpice. Je le satisfis; et loin d'alt&eacute;rer quelque
+chose &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus
+excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle
+m'inspirait. Je la lui repr&eacute;sentai comme un de ces coups particuliers du
+destin qui s'attache &agrave; la ruine d'un mis&eacute;rable, et dont il est aussi
+impossible &agrave; la vertu de se d&eacute;fendre qu'il l'a &eacute;t&eacute; &agrave; la sagesse de les
+pr&eacute;voir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes
+craintes, du d&eacute;sespoir o&ugrave; j'&eacute;tais deux heures avant que de le voir et de
+celui dans lequel j'allais retomber, si j'&eacute;tais abandonn&eacute; par mes amis
+aussi impitoyablement que par la fortune; enfin, j'attendris tellement
+le bon Tiberge, que je le vis aussi afflig&eacute; par la compassion que je
+l'&eacute;tais par le sentiment de mes peines. Il ne se lassait point de
+m'embrasser et de m'exhorter &agrave; prendre du courage et de la consolation,
+mais, comme il supposait toujours qu'il fallait me s&eacute;parer de Manon, je
+lui fis entendre nettement que c'&eacute;tait cette s&eacute;paration m&ecirc;me que je
+regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'&eacute;tais dispos&eacute;
+&agrave; souffrir, non seulement le dernier exc&egrave;s de la mis&egrave;re, mais la mort la
+plus cruelle, avant que de recevoir un rem&egrave;de plus insupportable que
+tous mes maux ensemble.</p>
+
+<p>Expliquez-vous donc, me dit-il: quelle esp&egrave;ce de secours suis-je capable
+de vous donner si vous vous r&eacute;voltez contre toutes mes propositions? Je
+n'osais lui d&eacute;clarer que c'&eacute;tait de sa bourse que j'avais besoin. Il le
+comprit pourtant &agrave; la fin, et m'ayant confess&eacute; qu'il croyait m'entendre,
+il demeura quelque temps suspendu, avec l'air d'une personne qui
+balance. Ne croyez pas, reprit-il bient&ocirc;t, que ma r&ecirc;verie vienne d'un
+refroidissement de z&egrave;le et d'amiti&eacute;. Mais &agrave; quelle alternative me
+r&eacute;duisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous
+voulez accepter ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car
+n'est-ce, pas prendre part &agrave; votre d&eacute;sordre, que de vous y faire
+pers&eacute;v&eacute;rer? Cependant, continua-t-il apr&egrave;s avoir r&eacute;fl&eacute;chi un moment, je
+m'imagine que c'est peut-&ecirc;tre l'&eacute;tat violent o&ugrave; l'indigence vous jette,
+qui ne vous laisse pas assez de libert&eacute; pour choisir le meilleur parti;
+il faut un esprit tranquille pour go&ucirc;ter la sagesse et la v&eacute;rit&eacute;. Je
+trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi,
+mon cher Chevalier ajouta-t-il en m'embrassant, d'y mettre seulement une
+condition: c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que
+vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener &agrave; la
+vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de
+vos passions qui vous &eacute;carte. Je lui accordai sinc&egrave;rement tout ce qu'il
+souhaitait, et je le priai de plaindre la malignit&eacute; de mon sort, qui me
+faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena
+aussit&ocirc;t chez un banquier de sa connaissance, qui m'avan&ccedil;a cent pistoles
+sur son billet, car il n'&eacute;tait rien moins qu'en argent comptant. J'ai
+d&eacute;j&agrave; dit qu'il n'&eacute;tait pas riche. Son b&eacute;n&eacute;fice valait mille &eacute;cus, mais,
+comme c'&eacute;tait la premi&egrave;re ann&eacute;e qu'il le poss&eacute;dait, il n'avait encore
+rien touch&eacute; du revenu: c'&eacute;tait sur les fruits futurs qu'il me faisait
+cette avance.</p>
+
+<p>Je sentis tout le prix de sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. J'en fus touch&eacute;, jusqu'au point
+de d&eacute;plorer l'aveuglement d'un amour fatal, qui me faisait violer tous
+les devoirs. La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour
+s'&eacute;lever dans mon c&oelig;ur contre ma passion, et j'aper&ccedil;us du moins, dans
+cet instant de lumi&egrave;re, la honte et l'indignit&eacute; de mes cha&icirc;nes. Mais ce
+combat fut l&eacute;ger et dura peu. La vue de Manon m'aurait fait pr&eacute;cipiter
+du ciel, et je m'&eacute;tonnai, en me retrouvant pr&egrave;s d'elle, que j'eusse pu
+traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si
+charmant.</p>
+
+<p>Manon &eacute;tait une cr&eacute;ature d'un caract&egrave;re extraordinaire. Jamais fille
+n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent, mais elle ne pouvait
+&ecirc;tre tranquille un moment, avec la crainte d'en manquer. C'&eacute;tait du
+plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'e&ucirc;t jamais voulu
+toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans qu'il en co&ucirc;te. Elle ne
+s'informait pas m&ecirc;me quel &eacute;tait le fonds de nos richesses, pourvu
+qu'elle p&ucirc;t passer agr&eacute;ablement la journ&eacute;e, de sorte que, n'&eacute;tant ni
+excessivement livr&eacute;e au jeu ni capable d'&ecirc;tre &eacute;blouie par le faste des
+grandes d&eacute;penses, rien n'&eacute;tait plus facile que de la satisfaire, en lui
+faisant na&icirc;tre tous les jours des amusements de son go&ucirc;t. Mais c'&eacute;tait
+une chose si n&eacute;cessaire pour elle, d'&ecirc;tre ainsi occup&eacute;e par le plaisir
+qu'il n'y avait pas le moindre fond &agrave; faire, sans cela, sur son humeur
+et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aim&acirc;t tendrement, et que je fusse
+le seul, comme elle en convenait volontiers, qui p&ucirc;t lui faire go&ucirc;ter
+parfaitement les douceurs de l'amour j'&eacute;tais presque certain que sa
+tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &agrave; toute la terre avec une fortune m&eacute;diocre; mais je ne doutais
+nullement qu'elle ne m'abandonn&acirc;t pour quelque nouveau B... lorsqu'il ne
+me resterait que de la constance et de la fid&eacute;lit&eacute; &agrave; lui offrir. Je
+r&eacute;solus donc de r&eacute;gler si bien ma d&eacute;pense particuli&egrave;re que je fusse
+toujours en &eacute;tat de fournir aux siennes, et de me priver plut&ocirc;t de mille
+choses n&eacute;cessaires que de la borner m&ecirc;me pour le superflu. Le carrosse
+m'effrayait plus que tout le reste; car il n'y avait point d'apparence
+de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je d&eacute;couvris ma peine &agrave;
+M. Lescaut. Je ne lui avais point cach&eacute; que j'eusse re&ccedil;u cent pistoles
+d'un ami. Il me r&eacute;p&eacute;ta que, si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne
+d&eacute;sesp&eacute;rait point qu'en sacrifiant de bonne gr&acirc;ce une centaine de francs
+pour traiter ses associ&eacute;s, je ne pusse &ecirc;tre admis, &agrave; sa recommandation,
+dans la Ligue de l'Industrie. Quelque r&eacute;pugnance que j'eusse &agrave; tromper
+je me laissai entra&icirc;ner par une cruelle n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>M. Lescaut me pr&eacute;senta, le soir m&ecirc;me, comme un de ses parents; il ajouta
+que j'&eacute;tais d'autant mieux dispos&eacute; &agrave; r&eacute;ussir que j'avais besoin des plus
+grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire conna&icirc;tre que ma
+mis&egrave;re n'&eacute;tait pas celle d'un homme de n&eacute;ant, il leur dit que j'&eacute;tais
+dans le dessein de leur donner &agrave; souper. L'offre fut accept&eacute;e. Je les
+traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma
+figure et de mes heureuses dispositions. On pr&eacute;tendit qu'il y avait
+beaucoup &agrave; esp&eacute;rer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la
+physionomie qui sentait l'honn&ecirc;te homme, personne ne se d&eacute;fierait de mes
+artifices. Enfin, on rendit gr&acirc;ce &agrave; M. Lescaut d'avoir procur&eacute; &agrave; l'Ordre
+un novice de mon m&eacute;rite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner,
+pendant quelques jours, les instructions n&eacute;cessaires. Le principal
+th&eacute;&acirc;tre de mes exploits devait &ecirc;tre l'h&ocirc;tel de Transylvanie, o&ugrave; il y
+avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de
+cartes et de d&eacute;s dans la galerie. Cette acad&eacute;mie se tenait au profit de
+M. le prince de R..., qui demeurait alors &agrave; Clagny, et la plupart de ses
+officiers &eacute;taient de notre soci&eacute;t&eacute;. Le dirai-je &agrave; ma honte? Je profitai
+en peu de temps des le&ccedil;ons de mon ma&icirc;tre. J'acquis surtout beaucoup
+d'habilet&eacute; &agrave; faire une volte-face, &agrave; filer la carte, et m'aidant fort
+bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez l&eacute;g&egrave;rement
+pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans affectation
+quantit&eacute; d'honn&ecirc;tes joueurs. Cette adresse extraordinaire h&acirc;ta si fort
+les progr&egrave;s de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des
+sommes consid&eacute;rables, outre celles que je partageais de bonne foi avec
+mes associ&eacute;s. Je ne craignis plus, alors, de d&eacute;couvrir &agrave; Manon notre
+perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette f&acirc;cheuse
+nouvelle, je louai une maison garnie, o&ugrave; nous nous &eacute;tabl&icirc;mes avec un air
+d'opulence et de s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>Tiberge n'avait pas manqu&eacute;, pendant ce temps-l&agrave;, de me rendre de
+fr&eacute;quentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommen&ccedil;ait sans
+cesse &agrave; me repr&eacute;senter le tort que je faisais &agrave; ma conscience, &agrave; mon
+honneur et &agrave; ma fortune. Je recevais ses avis avec amiti&eacute;, et quoique je
+n'eusse pas la moindre disposition &agrave; les suivre, je lui savais bon gr&eacute;
+de son z&egrave;le, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le
+raillais agr&eacute;ablement, dans la pr&eacute;sence m&ecirc;me de Manon, et je l'exhortais
+&agrave; n'&ecirc;tre pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'&eacute;v&ecirc;ques et d'autres
+pr&ecirc;tres, qui savent accorder fort bien une ma&icirc;tresse avec un b&eacute;n&eacute;fice.
+Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et
+dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifi&eacute;es par une si
+belle cause. Il prenait patience. Il la poussa m&ecirc;me assez loin; mais
+lorsqu'il vit que mes richesses augmentaient, et que non seulement je
+lui avais restitu&eacute; ses cent pistoles, mais qu'ayant lou&eacute; une nouvelle
+maison et doubl&eacute; ma d&eacute;pense, j'allais me replonger plus que jamais dans
+les plaisirs, il changea enti&egrave;rement de ton et de mani&egrave;res. Il se
+plaignit de mon endurcissement; il me mena&ccedil;a des ch&acirc;timents du Ciel, et
+il me pr&eacute;dit une partie des malheurs qui ne tard&egrave;rent gu&egrave;re &agrave; m'arriver.
+Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent &agrave;
+l'entretien de vos d&eacute;sordres vous soient venues par des voies l&eacute;gitimes.
+Vous les avez acquises injustement; elles vous seront ravies de m&ecirc;me. La
+plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir
+tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont &eacute;t&eacute; inutiles;
+je ne pr&eacute;vois que trop qu'ils vous seraient bient&ocirc;t importuns. Adieu,
+ingrat et faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'&eacute;vanouir comme
+une ombre! Puissent votre fortune et votre argent p&eacute;rir sans ressource,
+et vous rester seul et nu, pour sentir la vanit&eacute; des biens qui vous ont
+follement enivr&eacute;! C'est alors que vous me trouverez dispos&eacute; &agrave; vous aimer
+et &agrave; vous servir mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et
+je d&eacute;teste la vie que vous menez. Ce fut dans ma chambre, aux yeux de
+Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour se
+retirer. Je voulus le retenir mais je fus arr&ecirc;t&eacute; par Manon, qui me dit
+que c'&eacute;tait un fou qu'il fallait laisser sortir.</p>
+
+<p>Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je
+remarque ainsi les diverses occasions o&ugrave; mon c&oelig;ur sentit un retour vers
+le bien, parce que c'est &agrave; ce souvenir que j'ai d&ucirc; ensuite une partie de
+ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les
+caresses de Manon dissip&egrave;rent, en un moment, le chagrin que cette sc&egrave;ne
+m'avait caus&eacute;. Nous continu&acirc;mes de mener une vie toute compos&eacute;e de
+plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre
+affection; V&eacute;nus et la Fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux
+et plus tendres. Dieux! pourquoi nommer le monde un lieu de mis&egrave;res,
+puisqu'on y peut go&ucirc;ter de si charmantes d&eacute;lices? Mais, h&eacute;las! leur
+faible est de passer trop vite. Quelle autre f&eacute;licit&eacute; voudrait-on se
+proposer si elles &eacute;taient de nature &agrave; durer toujours? Les n&ocirc;tres eurent
+le sort commun, c'est-&agrave;-dire de durer peu, et d'&ecirc;tre suivies par des
+regrets amers. J'avais fait, au jeu, des gains si consid&eacute;rables, que je
+pensais &agrave; placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient
+pas mes succ&egrave;s, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon,
+devant lesquels nous nous entretenions souvent sans d&eacute;fiance. Cette
+fille &eacute;tait jolie; mon valet en &eacute;tait amoureux. Ils avaient affaire &agrave;
+des ma&icirc;tres jeunes et faciles, qu'ils s'imagin&egrave;rent pouvoir tromper
+ais&eacute;ment. Ils en con&ccedil;urent le dessein, et ils l'ex&eacute;cut&egrave;rent si
+malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un &eacute;tat dont il ne
+nous a jamais &eacute;t&eacute; possible de nous relever.</p>
+
+<p>M. Lescaut nous ayant un jour donn&eacute; &agrave; souper, il &eacute;tait environ minuit
+lorsque nous retourn&acirc;mes au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa
+femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils
+n'avaient point &eacute;t&eacute; vus dans la maison depuis huit heures, et qu'ils
+&eacute;taient sortis apr&egrave;s avoir fait transporter quelques caisses, suivant
+les ordres qu'ils disaient avoir re&ccedil;us de moi. Je pressentis une partie
+de la v&eacute;rit&eacute;, mais je ne formai point de soup&ccedil;ons qui ne fussent
+surpass&eacute;s par ce que j'aper&ccedil;us en entrant dans ma chambre. La serrure de
+mon cabinet avait &eacute;t&eacute; forc&eacute;e, et mon argent enlev&eacute;, avec tous mes
+habits. Dans le temps que je r&eacute;fl&eacute;chissais, seul, sur cet accident,
+Manon vint, tout effray&eacute;e, m'apprendre qu'on avait fait le m&ecirc;me ravage
+dans son appartement. Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un
+effort extraordinaire de raison qui m'emp&ecirc;cha de me livrer aux cris et
+aux pleurs. La crainte de communiquer mon d&eacute;sespoir &agrave; Manon me fit
+affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis, en badinant, que
+je me vengerais sur quelque dupe &agrave; l'h&ocirc;tel de Transylvanie. Cependant,
+elle me sembla si sensible &agrave; notre malheur que sa tristesse eut bien
+plus de force pour m'affliger, que ma joie feinte n'en avait eu pour
+l'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre trop abattue. Nous sommes perdus! me dit-elle, les
+larmes aux yeux. Je m'effor&ccedil;ai en vain de la consoler par mes caresses;
+mes propres pleurs trahissaient mon d&eacute;sespoir et ma consternation. En
+effet, nous &eacute;tions ruin&eacute;s si absolument, qu'il ne nous restait pas une
+chemise.</p>
+
+<p>Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me
+conseilla d'aller &agrave; l'heure m&ecirc;me, chez M. le Lieutenant de Police et M.
+le Grand Pr&eacute;v&ocirc;t de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand
+malheur; car outre que cette d&eacute;marche et celles que je fis faire &agrave; ces
+deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps &agrave;
+Lescaut d'entretenir sa s&oelig;ur, et de lui inspirer, pendant mon absence,
+une horrible r&eacute;solution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux
+voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit
+envisager tant d'avantages &agrave; se mettre &agrave; sa solde, que, troubl&eacute;e comme
+elle &eacute;tait par notre disgr&acirc;ce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit
+de lui persuader cet honorable march&eacute; fut conclu avant mon retour, et
+l'ex&eacute;cution remise au lendemain, apr&egrave;s que Lescaut aurait pr&eacute;venu M. de
+G... M... Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'&eacute;tait
+couch&eacute;e dans son appartement, et elle avait donn&eacute; ordre &agrave; son laquais de
+me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser
+seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta, apr&egrave;s m'avoir offert
+quelques pistoles que j'acceptai. Il &eacute;tait pr&egrave;s de quatre heures,
+lorsque je me mis au lit, et m'y &eacute;tant encore occup&eacute; longtemps des
+moyens de r&eacute;tablir ma fortune, je m'endormis si tard, que je ne pus me
+r&eacute;veiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement pour
+aller m'informer de la sant&eacute; de Manon; on me dit qu'elle &eacute;tait sortie,
+une heure auparavant, avec son fr&egrave;re, qui l'&eacute;tait venu prendre dans un
+carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me
+par&ucirc;t myst&eacute;rieuse, je me fis violence pour suspendre mes soup&ccedil;ons. Je
+laissai couler quelques heures, que je passai &agrave; lire. Enfin, n'&eacute;tant
+plus le ma&icirc;tre de mon inqui&eacute;tude, je me promenai &agrave; grands pas dans nos
+appartements. J'aper&ccedil;us, dans celui de Manon, une lettre cachet&eacute;e qui
+&eacute;tait sur sa table. L'adresse &eacute;tait &agrave; moi, et l'&eacute;criture de sa main. Je
+l'ouvris avec un frisson mortel; elle &eacute;tait dans ces termes:</p>
+
+<p>Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon c&oelig;ur et qu'il
+n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la fa&ccedil;on dont je t'aime;
+mais ne vois-tu pas, ma pauvre ch&egrave;re &acirc;me, que, dans l'&eacute;tat o&ugrave; nous
+sommes r&eacute;duits, c'est une sotte vertu que la fid&eacute;lit&eacute;? Crois-tu qu'on
+puisse &ecirc;tre bien tendre lorsqu'on manque de pain? La faim me causerait
+quelque m&eacute;prise fatale; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en
+croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte l&agrave;-dessus; mais
+laisse-moi, pour quelque temps, le m&eacute;nagement de notre fortune. Malheur
+&agrave; qui va tomber dans mes filets! Je travaille pour rendre mon Chevalier
+riche et heureux. Mon fr&egrave;re t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et
+qu'elle a pleur&eacute; de la n&eacute;cessit&eacute; de te quitter.</p>
+
+<p>Je demeurai, apr&egrave;s cette lecture, dans un &eacute;tat qui me serait difficile &agrave;
+d&eacute;crire car j'ignore encore aujourd'hui par quelle esp&egrave;ce de sentiments
+je fus alors agit&eacute;. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on
+n'a rien &eacute;prouv&eacute; qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux
+autres, parce qu'ils n'en ont pas l'id&eacute;e; et l'on a peine &agrave; se les bien
+d&eacute;m&ecirc;ler &agrave; soi-m&ecirc;me, parce qu'&eacute;tant seules de leur esp&egrave;ce, cela ne se lie
+&agrave; rien dans la m&eacute;moire, et ne peut m&ecirc;me &ecirc;tre rapproch&eacute; d'aucun sentiment
+connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est
+certain qu'il devait y entrer de la douleur du d&eacute;pit, de la jalousie et
+de la honte. Heureux s'il n'y f&ucirc;t pas entr&eacute; encore plus d'amour! Elle
+m'aime, je le veux croire; mais ne faudrait-il pas, m'&eacute;criai-je, qu'elle
+f&ucirc;t un monstre pour me ha&iuml;r? Quels droits eut-on jamais sur un c&oelig;ur que
+je n'aie pas sur le sien? Que me reste-t-il &agrave; faire pour elle, apr&egrave;s
+tout ce que je lui ai sacrifi&eacute;? Cependant elle m'abandonne! et l'ingrate
+se croit &agrave; couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de
+m'aimer! Elle appr&eacute;hende la faim. Dieu d'amour! quelle grossi&egrave;ret&eacute; de
+sentiments! et que c'est r&eacute;pondre mal &agrave; ma d&eacute;licatesse! Je ne l'ai pas
+appr&eacute;hend&eacute;e, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renon&ccedil;ant &agrave;
+ma fortune et aux douceurs de la maison de mon p&egrave;re; moi qui me suis
+retranch&eacute; jusqu'au n&eacute;cessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses
+caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien
+de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitt&eacute;, du moins,
+sans me dire adieu. C'est &agrave; moi qu'il faut demander quelles peines
+cruelles on sent &agrave; se s&eacute;parer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu
+l'esprit pour s'y exposer volontairement.</p>
+
+<p>Mes plaintes furent interrompues par une visite &agrave; laquelle je ne
+m'attendais pas. Ce fut celle de Lescaut. Bourreau! lui dis-je en
+mettant l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, o&ugrave; est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mouvement
+l'effraya; il me r&eacute;pondit que, si c'&eacute;tait ainsi que je le recevais
+lorsqu'il venait me rendre compte du service le plus consid&eacute;rable qu'il
+e&ucirc;t pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied
+chez moi. Je courus &agrave; la porte de la chambre, que je fermai
+soigneusement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que
+tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des
+fables. Il faut d&eacute;fendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. L&agrave;! que
+vous &ecirc;tes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'am&egrave;ne. Je viens
+vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous
+reconna&icirc;trez peut-&ecirc;tre que vous m'avez quelque obligation. Je voulus
+&ecirc;tre &eacute;clairci sur-le-champ.</p>
+
+<p>Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la mis&egrave;re, et
+surtout l'id&eacute;e d'&ecirc;tre oblig&eacute;e tout d'un coup &agrave; la r&eacute;forme de notre
+&eacute;quipage, l'avait pri&eacute; de lui procurer la connaissance de M. de G...
+M..., qui passait pour un homme g&eacute;n&eacute;reux. Il n'eut garde de me dire que
+le conseil &eacute;tait venu de lui, ni qu'il e&ucirc;t pr&eacute;par&eacute; les voies, avant que
+de l'y conduire. Je l'y ai men&eacute;e ce matin, continua-t-il, et cet honn&ecirc;te
+homme a &eacute;t&eacute; si charm&eacute; de son m&eacute;rite, qu'il l'a, invit&eacute;e d'abord &agrave; lui
+tenir compagnie &agrave; sa maison de campagne, o&ugrave; il est all&eacute; passer quelques
+jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai p&eacute;n&eacute;tr&eacute; tout d'un coup de quel
+avantage cela pouvait &ecirc;tre pour vous, je lui ai fait entendre
+adroitement que Manon avait essuy&eacute; des pertes consid&eacute;rables, et j'ai
+tellement piqu&eacute; sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, qu'il a commenc&eacute; par lui faire un pr&eacute;sent
+de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela &eacute;tait honn&ecirc;te pour le
+pr&eacute;sent, mais que l'avenir am&egrave;nerait &agrave; ma s&oelig;ur de grands besoins;
+qu'elle s'&eacute;tait charg&eacute;e, d'ailleurs, du soin d'un jeune fr&egrave;re, qui nous
+&eacute;tait rest&eacute; sur les bras apr&egrave;s la mort de nos p&egrave;re et m&egrave;re, et que, s'il
+la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce
+pauvre enfant qu'elle regardait comme la moiti&eacute; d'elle-m&ecirc;me. Ce r&eacute;cit
+n'a pas manqu&eacute; de l'attendrir. Il s'est engag&eacute; &agrave; louer une maison
+commode, pour vous et pour Manon, car c'est vous m&ecirc;me qui &ecirc;tes ce pauvre
+petit fr&egrave;re orphelin. Il a promis de vous meubler proprement, et de vous
+fournir tous les mois, quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je
+compte bien, quatre mille huit cents &agrave; la fin de chaque ann&eacute;e. Il a
+laiss&eacute; ordre &agrave; son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de
+chercher une maison, et de la tenir pr&ecirc;te pour son retour. Vous reverrez
+alors Manon, qui m'a charg&eacute; de vous embrasser mille fois pour elle, et
+de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais.</p>
+
+<p>Je m'assis, en r&ecirc;vant &agrave; cette bizarre disposition de mon sort. Je me
+trouvai dans un partage de sentiments, et par cons&eacute;quent dans une
+incertitude si difficile &agrave; terminer que je demeurai longtemps sans
+r&eacute;pondre &agrave; quantit&eacute; de questions que Lescaut me faisait l'une sur
+l'autre. Ce fut, dans ce moment, que l'honneur et la vertu me firent
+sentir encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux, en
+soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon p&egrave;re, vers Saint-Sulpice
+et vers tous les lieux o&ugrave; j'avais v&eacute;cu dans l'innocence. Par quel
+immense espace n'&eacute;tais-je pas s&eacute;par&eacute; de cet heureux &eacute;tat! Je ne le
+voyais plus que de loin, comme une ombre qui s'attirait encore mes
+regrets et mes d&eacute;sirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par
+quelle fatalit&eacute;, disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une
+passion innocente; comment s'est-il chang&eacute;, pour moi, en une source de
+mis&egrave;res et de d&eacute;sordres? Qui m'emp&ecirc;chait de vivre tranquille et vertueux
+avec Manon? Pourquoi ne l'&eacute;pousais-je point, avant que d'obtenir rien de
+son amour? Mon p&egrave;re, qui m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas
+consenti si je l'en eusse press&eacute; avec des instances l&eacute;gitimes? Ah! mon
+p&egrave;re l'aurait ch&eacute;rie lui-m&ecirc;me, comme une fille charmante, trop digne
+d'&ecirc;tre la femme de son fils; je serais heureux avec l'amour de Manon,
+avec l'affection de mon p&egrave;re, avec l'estime des honn&ecirc;tes gens, avec les
+biens de la fortune et la tranquillit&eacute; de la vertu. Revers funeste! Quel
+est l'inf&acirc;me personnage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai
+partager... Mais y a-t-il &agrave; balancer si c'est Manon qui l'a r&eacute;gl&eacute;, et si
+je la perds sans cette complaisance? Monsieur Lescaut, m'&eacute;criai-je en
+fermant les yeux, comme pour &eacute;carter de si chagrinantes r&eacute;flexions, si
+vous avez eu dessein de me servir je vous rends gr&acirc;ces. Vous auriez pu
+prendre une voie plus honn&ecirc;te; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas?
+Ne pensons donc plus qu'&agrave; profiter de vos soins et &agrave; remplir votre
+projet. Lescaut, &agrave; qui ma col&egrave;re, suivie d'un fort long silence, avait
+caus&eacute; de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout diff&eacute;rent
+de celui qu'il avait appr&eacute;hend&eacute; sans doute; il n'&eacute;tait rien moins que
+brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se
+h&acirc;ta-t-il de me r&eacute;pondre, c'est un fort bon service que je vous ai
+rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne
+vous y attendez. Nous concert&acirc;mes de quelle mani&egrave;re nous pourrions
+pr&eacute;venir les d&eacute;fiances que M. de G... M... pouvait concevoir de notre
+fraternit&eacute;, en me voyant plus grand et un peu plus &acirc;g&eacute; peut-&ecirc;tre qu'il
+ne se l'imaginait. Nous ne trouv&acirc;mes point d'autre moyen, que de prendre
+devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que
+j'&eacute;tais dans le dessein d'entrer dans l'&eacute;tat eccl&eacute;siastique, et que
+j'allais pour cela tous les jours au coll&egrave;ge. Nous r&eacute;sol&ucirc;mes aussi que
+je me mettrais fort mal, la premi&egrave;re fois que je serais admis &agrave;
+l'honneur de le saluer. Il revint &agrave; la ville trois ou quatre jours
+apr&egrave;s; il conduisit lui-m&ecirc;me Manon dans la maison que son intendant
+avait eu soin de pr&eacute;parer. Elle fit avertir aussit&ocirc;t Lescaut de son
+retour; et celui-ci m'en ayant donn&eacute; avis, nous nous rend&icirc;mes tous deux
+chez elle. Le vieil amant en &eacute;tait d&eacute;j&agrave; sorti. Malgr&eacute; la r&eacute;signation
+avec laquelle je m'&eacute;tais soumis &agrave; ses volont&eacute;s, je ne pus r&eacute;primer le
+murmure de mon c&oelig;ur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant.
+La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout &agrave; fait sur le chagrin de
+son infid&eacute;lit&eacute;. Elle, au contraire, paraissait transport&eacute;e du plaisir de
+me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus
+m'emp&ecirc;cher de laisser &eacute;chapper les noms de perfide et d'infid&egrave;le, que
+j'accompagnai d'autant de soupirs. Elle me railla d'abord de ma
+simplicit&eacute;; mais, lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours
+tristement sur elle, et la peine que j'avais &agrave; dig&eacute;rer un changement si
+contraire &agrave; mon humeur et &agrave; mes d&eacute;sirs, elle passa seule dans son
+cabinet. Je la suivis un moment apr&egrave;s. Je l'y trouvai tout en pleurs; je
+lui demandai ce qui les causait. Il t'est bien ais&eacute; de le voir, me
+dit-elle, comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'&agrave;
+te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule
+caresse, depuis une heure que tu es ici, et tu as re&ccedil;u les miennes avec
+la majest&eacute; du Grand Turc au S&eacute;rail.</p>
+
+<p>&Eacute;coutez, Manon, lui r&eacute;pondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher
+que j'ai le c&oelig;ur mortellement afflig&eacute;. Je ne parle point &agrave; pr&eacute;sent des
+alarmes o&ugrave; votre fuite impr&eacute;vue m'a jet&eacute;, ni de la cruaut&eacute; que vous avez
+eue de m'abandonner sans un mot de consolation, apr&egrave;s avoir pass&eacute; la
+nuit dans un autre lit que moi. Le charme de votre pr&eacute;sence m'en ferait
+bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans
+soupirs, et m&ecirc;me sans larmes, continuai-je en en versant quelques-unes &agrave;
+la triste et malheureuse vie que vous voulez que je m&egrave;ne dans cette
+maison? Laissons ma naissance et mon honneur &agrave; part: ce ne sont plus des
+raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel
+que le mien; mais cet amour m&ecirc;me, ne vous imaginez-vous pas qu'il g&eacute;mit
+de se voir si mal r&eacute;compens&eacute;, ou plut&ocirc;t trait&eacute; si cruellement par une
+ingrate et dure ma&icirc;tresse?... Elle m'interrompit: tenez, dit-elle, mon
+Chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me
+percent le c&oelig;ur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous
+blesse. J'avais esp&eacute;r&eacute; que vous consentiriez au projet que j'avais fait
+pour r&eacute;tablir un peu notre fortune, et c'&eacute;tait pour m&eacute;nager votre
+d&eacute;licatesse que j'avais commenc&eacute; &agrave; l'ex&eacute;cuter sans votre participation;
+mais j'y renonce, puisque vous ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle
+ne me demandait qu'un peu de complaisance, pour le reste du jour;
+qu'elle avait d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u deux cents pistoles de son vieil amant, et qu'il
+lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles avec
+d'autres bijoux, et par dessus cela, la moiti&eacute; de la pension annuelle
+qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de
+recevoir ses pr&eacute;sents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des
+avantages que je lui ai donn&eacute;s sur moi, car je l'ai remis jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent &agrave; la ville. Il est vrai qu'il m'a bais&eacute; plus d'un million de
+fois les mains; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point
+trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix &agrave; ses
+richesses et &agrave; son &acirc;ge.</p>
+
+<p>Sa r&eacute;solution me fut beaucoup plus agr&eacute;able que l'esp&eacute;rance des cinq
+mille livres. J'eus lieu de reconna&icirc;tre que mon c&oelig;ur n'avait point
+encore perdu tout sentiment d'honneur puisqu'il &eacute;tait si satisfait
+d'&eacute;chapper &agrave; l'infamie. Mais j'&eacute;tais n&eacute; pour les courtes joies et les
+longues douleurs. La Fortune ne me d&eacute;livrera d'un pr&eacute;cipice que pour me
+faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqu&eacute; &agrave; Manon, par mille
+caresses, combien je me croyais heureux de son changement, je lui dis
+qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent
+de concert. Il en murmura d'abord; mais les quatre ou cinq mille livres
+d'argent comptant le firent entrer ga&icirc;ment dans nos vues. Il fut donc
+r&eacute;gl&eacute; que nous nous trouverions tous &agrave; souper avec M. de G... M..., et
+cela pour deux raisons: l'une, pour nous donner le plaisir d'une sc&egrave;ne
+agr&eacute;able en me faisant passer pour un &eacute;colier, fr&egrave;re de Manon; l'autre,
+pour emp&ecirc;cher ce vieux libertin de s'&eacute;manciper trop avec ma ma&icirc;tresse,
+par le droit qu'il croirait s'&ecirc;tre acquis en payant si lib&eacute;ralement
+d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait
+&agrave; la chambre o&ugrave; il comptait de passer la nuit; et Manon, au lieu de le
+suivre, nous promit de sortir et de la venir passer avec moi. Lescaut se
+chargea du soin d'avoir exactement un carrosse &agrave; la porte.</p>
+
+<p>L'heure du souper &eacute;tant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre
+longtemps. Lescaut &eacute;tait avec sa s&oelig;ur dans la salle. Le premier
+compliment du vieillard fut d'offrir &agrave; sa belle un collier des bracelets
+et des pendants de perles, qui valaient au moins mille &eacute;cus. Il lui
+compta ensuite, en beaux louis d'or la somme de deux mille quatre cents
+livres, qui faisaient la moiti&eacute; de la pension. Il assaisonna son pr&eacute;sent
+de quantit&eacute; de douceurs dans le go&ucirc;t de la vieille Cour Manon ne put lui
+refuser quelques baisers; c'&eacute;tait autant de droits qu'elle acqu&eacute;rait sur
+l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'&eacute;tais &agrave; la porte, o&ugrave; je
+pr&ecirc;tais l'oreille, en attendant que Lescaut m'avert&icirc;t d'entrer.</p>
+
+<p>Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serr&eacute; l'argent et les
+bijoux, et me conduisant vers M. de G... M..., il m'ordonna de lui faire
+la r&eacute;v&eacute;rence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez,
+monsieur lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien
+&eacute;loign&eacute;, comme vous voyez, d'avoir les airs de Paris; mais nous esp&eacute;rons
+qu'un peu d'usage le fa&ccedil;onnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent
+monsieur ajouta-t-il, en se tournant vers moi; faites bien votre profit
+d'un si bon mod&egrave;le. Le vieil amant parut prendre plaisir &agrave; me voir Il me
+donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'&eacute;tais
+un joli gar&ccedil;on, mais qu'il fallait &ecirc;tre sur mes gardes &agrave; Paris, o&ugrave; les
+jeunes gens se laissent aller facilement &agrave; la d&eacute;bauche. Lescaut l'assura
+que j'&eacute;tais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire
+pr&ecirc;tre, et que tout mon plaisir &eacute;tait &agrave; faire de petites chapelles. Je
+lui trouve de l'air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le
+menton avec la main. Je r&eacute;pondis d'un air niais: Monsieur, c'est que nos
+deux chairs se touchent de bien proche; aussi, j'aime ma s&oelig;ur Manon
+comme un autre moi-m&ecirc;me. L'entendez-vous? dit-il &agrave; Lescaut, il a de
+l'esprit. C'est dommage que cet enfant-l&agrave; n'ait pas un peu plus de
+monde. Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les
+&eacute;glises, et je crois bien que j'en trouverai, &agrave; Paris, de plus sots que
+moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province.
+Toute notre conversation fut &agrave; peu pr&egrave;s du m&ecirc;me go&ucirc;t, pendant le souper
+Manon, qui &eacute;tait badine, fut sur le point, plusieurs fois, de g&acirc;ter tout
+par ses &eacute;clats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui
+raconter sa propre histoire, et le mauvais sort lui le mena&ccedil;ait. Lescaut
+et Manon tremblaient pendant mon r&eacute;cit, surtout lorsque je faisais son
+portrait au naturel; mais l'amour-propre l'emp&ecirc;cha de s'y reconna&icirc;tre,
+et je l'achevai si adroitement, qu'il fut le premier &agrave; le trouver fort
+risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis &eacute;tendu
+sur cette ridicule sc&egrave;ne. Enfin, l'heure du sommeil &eacute;tant arriv&eacute;e, il
+parla d'amour et d'impatience. Nous nous retir&acirc;mes, Lescaut et moi; on
+le conduisit &agrave; sa chambre, et Manon, &eacute;tant sortie sous pr&eacute;texte d'un
+besoin, nous vint joindre &agrave; la porte. Le carrosse, qui nous attendait
+trois ou quatre maisons plus bas, s'avan&ccedil;a pour nous recevoir. Nous nous
+&eacute;loign&acirc;mes en un instant du quartier.</p>
+
+<p>Quoiqu'&agrave; mes propres yeux cette action f&ucirc;t une v&eacute;ritable friponnerie, ce
+n'&eacute;tait pas la plus injuste que je crusse avoir &agrave; me reprocher J'avais
+plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous
+profit&acirc;mes aussi peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la
+plus l&eacute;g&egrave;re de ces deux injustices f&ucirc;t la plus rigoureusement punie.</p>
+
+<p>M. de G... M... ne tarda pas longtemps &agrave; s'apercevoir qu'il &eacute;tait dup&eacute;.
+Je ne sais s'il fit, d&egrave;s le soir m&ecirc;me, quelques d&eacute;marches pour nous
+d&eacute;couvrir, mais il eut assez de cr&eacute;dit pour n'en pas faire longtemps
+d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur
+de Paris et sur l'&eacute;loignement qu'il y avait de notre quartier au sien.
+Non seulement il fut inform&eacute; de notre demeure et de nos affaires
+pr&eacute;sentes, mais il apprit aussi qui j'&eacute;tais, la vie que j'avais men&eacute;e &agrave;
+Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B..., la tromperie qu'elle lui
+avait faite, en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre
+histoire. Il prit l&agrave;-dessus la r&eacute;solution de nous faire arr&ecirc;ter et de
+nous traiter moins comme des criminels que comme de fieff&eacute;s libertins.
+Nous &eacute;tions encore au lit, lorsqu'un exempt de police entra dans notre
+chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de
+notre argent, ou plut&ocirc;t de celui de M. de G... M..., et nous ayant fait
+lever brusquement, ils nous conduisirent &agrave; la porte, o&ugrave; nous trouv&acirc;mes
+deux carrosses, dans l'un desquels la pauvre Manon fut enlev&eacute;e sans
+explication, et moi tra&icirc;n&eacute; dans l'autre &agrave; Saint-Lazare. Il faut avoir
+&eacute;prouv&eacute; de tels revers, pour juger du d&eacute;sespoir qu'ils peuvent causer.
+Nos gardes eurent la duret&eacute; de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni
+de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle &eacute;tait devenue. Ce
+fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas su d'abord, car une
+catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens et, peut-&ecirc;tre, la
+vie.</p>
+
+<p>Ma malheureuse ma&icirc;tresse fut donc enlev&eacute;e, &agrave; mes yeux, et men&eacute;e dans une
+retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une cr&eacute;ature toute
+charmante, qui e&ucirc;t occup&eacute; le premier tr&ocirc;ne du monde, si tous les hommes
+eussent eu mes yeux et mon c&oelig;ur! On ne l'y traita pas barbarement; mais
+elle fut resserr&eacute;e dans une &eacute;troite prison, seule, et condamn&eacute;e &agrave;
+remplir tous les jours une certaine t&acirc;che de travail, comme une
+condition n&eacute;cessaire pour obtenir quelque d&eacute;go&ucirc;tante nourriture. Je
+n'appris ce triste d&eacute;tail que longtemps apr&egrave;s, lorsque j'eus essuy&eacute;
+moi-m&ecirc;me plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse p&eacute;nitence. Mes gardes ne
+m'ayant point averti non plus du lieu o&ugrave; ils avaient ordre de me
+conduire, je ne connus mon destin qu'&agrave; la porte de Saint-Lazare.
+J'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; la mort, dans ce moment, &agrave; l'&eacute;tat o&ugrave; je me crus pr&ecirc;t de
+tomber. J'avais de terribles id&eacute;es de cette maison. Ma frayeur augmenta
+lorsqu'en entrant les gardes visit&egrave;rent une seconde fois mes poches,
+pour s'assurer qu'il ne me restait ni armes, ni moyen de d&eacute;fense. Le
+sup&eacute;rieur parut &agrave; l'instant; il &eacute;tait pr&eacute;venu sur mon arriv&eacute;e; il me
+salua avec beaucoup de douceur Mon P&egrave;re, lui dis-je, point d'indignit&eacute;s.
+Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. Non, non, monsieur me
+r&eacute;pondit-il; vous prendrez une conduite sage, et nous serons contents
+l'un de l'autre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le
+suivis sans r&eacute;sistance. Les archers nous accompagn&egrave;rent jusqu'&agrave; la
+porte, et le sup&eacute;rieur y &eacute;tant entr&eacute; avec moi, leur fit signe de se
+retirer. Je suis donc votre prisonnier! lui dis-je. Eh bien, mon P&egrave;re,
+que pr&eacute;tendez-vous faire de moi? Il me dit qu'il &eacute;tait charm&eacute; de me voir
+prendre un ton raisonnable; que son devoir serait de travailler &agrave;
+m'inspirer le go&ucirc;t de la vertu et de la religion, et le mien, de
+profiter de ses exhortations et de ses conseils; que, pour peu que je
+voulusse r&eacute;pondre aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouverais
+que du plaisir dans ma solitude. Ah! du plaisir! repris-je; vous ne
+savez pas, mon P&egrave;re, l'unique chose qui est capable de m'en faire
+go&ucirc;ter! Je le sais, reprit-il; mais j'esp&egrave;re que votre inclination
+changera. Sa r&eacute;ponse me fit comprendre qu'il &eacute;tait instruit de mes
+aventures, et peut-&ecirc;tre de mon nom. Je le priai de m'&eacute;claircir. Il me
+dit naturellement qu'on l'avait inform&eacute; de tout.</p>
+
+<p>Cette connaissance fut le plus rude de tous mes ch&acirc;timents. Je me mis &agrave;
+verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques d'un affreux
+d&eacute;sespoir. Je ne pouvais me consoler d'une humiliation qui allait me
+rendre la fable de toutes les personnes de ma connaissance, et la honte
+de ma famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond
+abattement sans &ecirc;tre capable de rien entendre, ni de m'occuper d'autre
+chose que de mon opprobre. Le souvenir m&ecirc;me de Manon n'ajoutait rien &agrave;
+ma douleur. Il n'y entrait, du moins, que comme un sentiment qui avait
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon &acirc;me &eacute;tait
+la honte et la confusion. Il y a peu de personnes qui connaissent la
+force de ces mouvements particuliers du c&oelig;ur. Le commun des hommes
+n'est sensible qu'&agrave; cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur
+vie se passe, et o&ugrave; toutes leurs agitations se r&eacute;duisent. &Ocirc;tez-leur
+l'amour et la haine, le plaisir et la douleur l'esp&eacute;rance et la crainte,
+ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caract&egrave;re plus noble
+peuvent &ecirc;tre remu&eacute;es de mille fa&ccedil;ons diff&eacute;rentes; il semble qu'elles
+aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des id&eacute;es et des
+sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature; et comme
+elles ont un sentiment de cette grandeur qui les &eacute;l&egrave;ve au-dessus du
+vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De l&agrave; vient
+qu'elles souffrent si impatiemment le m&eacute;pris et la ris&eacute;e, et que la
+honte est une de leurs plus violentes passions.</p>
+
+<p>J'avais ce triste avantage &agrave; Saint-Lazare. Ma tristesse parut si
+excessive au sup&eacute;rieur qu'en appr&eacute;hendant les suites, il crut devoir me
+traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitait deux ou
+trois fois le jour. Il me prenait souvent avec lui, pour faire un tour
+de jardin, et son z&egrave;le s'&eacute;puisait en exhortations et en avis salutaires.
+Je les recevais avec douceur; je lui marquais m&ecirc;me de la reconnaissance.
+Il en tirait l'espoir de ma conversion. Vous &ecirc;tes d'un naturel si doux
+et si aimable, me dit-il un jour que je ne puis comprendre les d&eacute;sordres
+dont on vous accuse. Deux choses m'&eacute;tonnent: l'une, comment, avec de si
+bonnes qualit&eacute;s, vous avez pu vous livrer &agrave; l'exc&egrave;s du libertinage; et
+l'autre que j'admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes
+conseils et mes instructions, apr&egrave;s avoir v&eacute;cu plusieurs ann&eacute;es dans
+l'habitude du d&eacute;sordre. Si c'est repentir vous &ecirc;tes un exemple signal&eacute;
+des mis&eacute;ricordes du Ciel; si c'est bont&eacute; naturelle, vous avez du moins
+un excellent fond de caract&egrave;re, qui me fait esp&eacute;rer que nous n'aurons
+pas besoin de vous retenir ici longtemps, pour vous ramener &agrave; une vie
+honn&ecirc;te et r&eacute;gl&eacute;e. Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je
+r&eacute;solus de l'augmenter par une conduite qui p&ucirc;t le satisfaire
+enti&egrave;rement, persuad&eacute; que c'&eacute;tait le plus s&ucirc;r moyen d'abr&eacute;ger ma prison.
+Je lui demandai des livres. Il fut surpris que, m'ayant laiss&eacute; le choix
+de ceux que je voulais lire, je me d&eacute;terminai pour quelques auteurs
+s&eacute;rieux. Je feignis de m'appliquer &agrave; l'&eacute;tude avec le dernier
+attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des
+preuves du changement qu'il d&eacute;sirait.</p>
+
+<p>Cependant il n'&eacute;tait qu'ext&eacute;rieur. Je dois le confesser &agrave; ma honte, je
+jouai, &agrave; Saint-Lazare, un personnage d'hypocrite. Au lieu d'&eacute;tudier,
+quand j'&eacute;tais seul, je ne m'occupais qu'&agrave; g&eacute;mir de ma destin&eacute;e; je
+maudissais ma prison et la tyrannie qui m'y retenait. Je n'eus pas
+plut&ocirc;t quelque rel&acirc;che du c&ocirc;t&eacute; de cet accablement o&ugrave; m'avait jet&eacute; la
+confusion, que je retombai dans les tourments de l'amour L'absence de
+Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la revoir jamais
+&eacute;taient l'unique objet de mes tristes m&eacute;ditations. Je me la figurais
+dans les bras de G... M..., car c'&eacute;tait la pens&eacute;e que j'avais eue
+d'abord; et, loin de m'imaginer qu'il lui e&ucirc;t fait le m&ecirc;me traitement
+qu'&agrave; moi, j'&eacute;tais persuad&eacute; qu'il ne m'avait fait &eacute;loigner que pour la
+poss&eacute;der tranquillement. Je passais ainsi des jours et des nuits dont la
+longueur me paraissait &eacute;ternelle. Je n'avais d'esp&eacute;rance que dans le
+succ&egrave;s de mon hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les
+discours du sup&eacute;rieur pour m'assurer de ce qu'il pensait de moi, et je
+me faisais une &eacute;tude de lui plaire, comme &agrave; l'arbitre de ma destin&eacute;e. Il
+me fut ais&eacute; de reconna&icirc;tre que j'&eacute;tais parfaitement dans ses bonnes
+gr&acirc;ces. Je ne doutai plus qu'il ne f&ucirc;t dispos&eacute; &agrave; me rendre service. Je
+pris un jour la hardiesse de lui demander si c'&eacute;tait de lui que mon
+&eacute;largissement d&eacute;pendait. Il me dit qu'il n'en &eacute;tait pas absolument le
+ma&icirc;tre, mais que, sur son t&eacute;moignage, il esp&eacute;rait que M. de G... M..., &agrave;
+la sollicitation duquel M. le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police m'avait fait
+renfermer consentirait &agrave; me rendre la libert&eacute;. Puis-je me flatter
+repris-je doucement, que deux mois de prison, que j'ai d&eacute;j&agrave; essuy&eacute;s, lui
+para&icirc;tront une expiation suffisante? Il me promit de lui en parler si je
+le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office. Il
+m'apprit, deux jours apr&egrave;s, que G... M... avait &eacute;t&eacute; si touch&eacute; du bien
+qu'il avait entendu de moi, que non seulement il paraissait &ecirc;tre dans le
+dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avait m&ecirc;me marqu&eacute;
+beaucoup d'envie de me conna&icirc;tre plus particuli&egrave;rement, et qu'il se
+proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa pr&eacute;sence ne
+p&ucirc;t m'&ecirc;tre agr&eacute;able, je la regardais comme un acheminement prochain &agrave; ma
+libert&eacute;.</p>
+
+<p>Il vint effectivement &agrave; Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et
+moins sot qu'il ne l'avait eu dans la maison de Manon. Il me tint
+quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta, pour
+justifier apparemment ses propres d&eacute;sordres, qu'il &eacute;tait permis &agrave; la
+faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature
+exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux m&eacute;ritaient
+d'&ecirc;tre punis. Je l'&eacute;coutai avec un air de soumission dont il parut
+satisfait. Je ne m'offensai pas m&ecirc;me de lui entendre l&acirc;cher quelques
+railleries sur ma fraternit&eacute; avec Lescaut et Manon, et sur les petites
+chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'avais d&ucirc; faire un grand
+nombre &agrave; Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir &agrave; cette
+pieuse occupation. Mais il lui &eacute;chappa, malheureusement pour lui et pour
+moi-m&ecirc;me, de me dire que Manon en aurait fait aussi, sans doute, de fort
+jolies &agrave; l'H&ocirc;pital. Malgr&eacute; le fr&eacute;missement que le nom d'H&ocirc;pital me
+causa, j'eus encore le pouvoir de le prier, avec douceur de s'expliquer
+H&eacute; oui! reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse &agrave;
+l'H&ocirc;pital G&eacute;n&eacute;ral, et je souhaite qu'elle en ait tir&eacute; autant de profit
+que vous &agrave; Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Quand j'aurais eu une prison &eacute;ternelle, ou la mort m&ecirc;me pr&eacute;sente &agrave; mes
+yeux, je n'aurais pas &eacute;t&eacute; le ma&icirc;tre de mon transport, &agrave; cette affreuse
+nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage que j'en perdis
+la moiti&eacute; de mes forces. J'en eus assez n&eacute;anmoins pour le renverser par
+terre, et pour le prendre &agrave; la gorge. Je l'&eacute;tranglais, lorsque le bruit
+de sa chute, et quelques cris aigus, que je lui laissais &agrave; peine la
+libert&eacute; de pousser attir&egrave;rent le sup&eacute;rieur et plusieurs religieux dans
+ma chambre. On le d&eacute;livra de mes mains. J'avais presque perdu moi-m&ecirc;me
+la force et la respiration. &Ocirc; Dieu! m'&eacute;criai-je, en poussant mille
+soupirs; justice du Ciel! faut-il que je vive un moment, apr&egrave;s une telle
+infamie? Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de
+m'assassiner. On m'arr&ecirc;ta. Mon d&eacute;sespoir, mes cris et mes larmes
+passaient toute imagination. Je fis des choses si &eacute;tonnantes, que tous
+les assistants, qui en ignoraient la cause, se regardaient les uns les
+autres avec autant de frayeur que de surprise. M. de G... M... rajustait
+pendant ce temps-l&agrave; sa perruque et sa cravate, et dans le d&eacute;pit d'avoir
+&eacute;t&eacute; si maltrait&eacute;, il ordonnait au sup&eacute;rieur de me resserrer plus
+&eacute;troitement que jamais, et de me punir par tous les ch&acirc;timents qu'on
+sait &ecirc;tre propres &agrave; Saint-Lazare. Non, monsieur lui dit le sup&eacute;rieur; ce
+n'est point avec une personne de la naissance de M. le Chevalier que
+nous en usons de cette mani&egrave;re. Il est si doux, d'ailleurs, et si
+honn&ecirc;te, que j'ai peine &agrave; comprendre qu'il se soit port&eacute; &agrave; cet exc&egrave;s
+sans de fortes raisons. Cette r&eacute;ponse acheva de d&eacute;concerter M. de G...
+M... Il sortit en disant qu'il saurait faire plier et le sup&eacute;rieur et
+moi, et tous ceux qui oseraient lui r&eacute;sister.</p>
+
+<p>Le sup&eacute;rieur, ayant ordonn&eacute; &agrave; ses religieux de le conduire, demeura seul
+avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d'o&ugrave; venait ce
+d&eacute;sordre. &Ocirc; mon P&egrave;re, lui dis-je, en continuant de pleurer comme un
+enfant, figurez-vous la plus horrible cruaut&eacute;, imaginez-vous la plus
+d&eacute;testable de toutes les barbaries, c'est l'action que l'indigne G...
+M... a eu la l&acirc;chet&eacute; de commettre. Oh! il m'a perc&eacute; le c&oelig;ur Je n'en
+reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant.
+Vous &ecirc;tes bon, vous aurez piti&eacute; de moi. Je lui fis un r&eacute;cit abr&eacute;g&eacute; de la
+longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon, de la situation
+florissante de notre fortune avant que nous eussions &eacute;t&eacute; d&eacute;pouill&eacute;s par
+nos propres domestiques, des offres que G... M... avait faites &agrave; ma
+ma&icirc;tresse, de la conclusion de leur march&eacute;, et de la mani&egrave;re dont il
+avait &eacute;t&eacute; rompu. Je lui repr&eacute;sentai les choses, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; le
+plus favorable pour nous. Voil&agrave;, continuai-je, de quelle source est venu
+le z&egrave;le de M. de G... M... pour ma conversion. Il a eu le cr&eacute;dit de me
+faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je lui pardonne,
+mais, mon P&egrave;re, ce n'est pas tout: il a fait enlever cruellement la plus
+ch&egrave;re moiti&eacute; de moi-m&ecirc;me, il l'a fait mettre honteusement &agrave; l'H&ocirc;pital,
+il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. &Agrave;
+l'H&ocirc;pital, mon P&egrave;re! &Ocirc; Ciel! ma charmante ma&icirc;tresse, ma ch&egrave;re reine &agrave;
+l'H&ocirc;pital, comme la plus inf&acirc;me de toutes les cr&eacute;atures! O&ugrave; trouverai-je
+assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte? Le bon P&egrave;re,
+me voyant dans cet exc&egrave;s d'affliction, entreprit de me consoler. Il me
+dit qu'il n'avait jamais compris mon aventure de la mani&egrave;re dont je la
+racontais; qu'il avait su, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, que je vivais dans le d&eacute;sordre,
+mais qu'il s'&eacute;tait figur&eacute; que ce qui avait oblig&eacute; M. de G... M... d'y
+prendre int&eacute;r&ecirc;t, &eacute;tait quelque liaison d'estime et d'amiti&eacute; avec ma
+famille; qu'il ne s'en &eacute;tait expliqu&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me que sur ce pied; que ce
+que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes
+affaires, et qu'il ne doutait point que le r&eacute;cit qu'il avait dessein
+d'en faire &agrave; M. le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police ne p&ucirc;t contribuer &agrave; ma
+libert&eacute;. Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pens&eacute; &agrave;
+donner de mes nouvelles &agrave; ma famille, puisqu'elle n'avait point eu de
+part &agrave; ma captivit&eacute;. Je satisfis &agrave; cette objection par quelques raisons
+prises de la douleur que j'avais appr&eacute;hend&eacute; de causer &agrave; mon p&egrave;re, et de
+la honte que j'en aurais ressentie moi-m&ecirc;me. Enfin il me promit d'aller
+de ce pas chez le Lieutenant de Police, ne f&ucirc;t-ce, ajouta-t-il, que pour
+pr&eacute;venir quelque chose de pis, de la part de M. de G... M.... qui est
+sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez consid&eacute;r&eacute;
+pour se faire redouter.</p>
+
+<p>J'attendis le retour du P&egrave;re avec toutes les agitations d'un malheureux
+qui touche au moment de sa sentence. C'&eacute;tait pour moi un supplice
+inexprimable de me repr&eacute;senter Manon &agrave; l'H&ocirc;pital. Outre l'infamie de
+cette demeure, j'ignorais de quelle mani&egrave;re elle y &eacute;tait trait&eacute;e, et le
+souvenir de quelques particularit&eacute;s que j'avais entendues de cette
+maison d'horreur renouvelait &agrave; tous moments mes transports. J'&eacute;tais
+tellement r&eacute;solu de la secourir &agrave; quelque prix et par quelque moyen que
+ce p&ucirc;t &ecirc;tre, que j'aurais mis le feu &agrave; Saint-Lazare, s'il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+impossible d'en sortir autrement. Je r&eacute;fl&eacute;chis donc sur les voies que
+j'avais &agrave; prendre, s'il arrivait que le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police
+continu&acirc;t de m'y retenir malgr&eacute; moi. Je mis mon industrie &agrave; toutes les
+&eacute;preuves; je parcourus toutes les possibilit&eacute;s. Je ne vis rien qui p&ucirc;t
+m'assurer d'une &eacute;vasion certaine, et je craignis d'&ecirc;tre renferm&eacute; plus
+&eacute;troitement si je faisais une tentative malheureuse. Je me rappelai le
+nom de quelques amis, de qui je pouvais esp&eacute;rer du secours; mais quel
+moyen de leur faire savoir ma situation? Enfin, je crus avoir form&eacute; un
+plan si adroit qu'il pourrait r&eacute;ussir et je remis &agrave; l'arranger encore
+mieux apr&egrave;s le retour du P&egrave;re sup&eacute;rieur, si l'inutilit&eacute; de sa d&eacute;marche
+me le rendait n&eacute;cessaire. Il ne tarda point &agrave; revenir. Je ne vis pas,
+sur son visage, les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle.
+J'ai parl&eacute;, me dit-il, &agrave; M. le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police, mais je lui
+ai parl&eacute; trop tard. M. de G... M... l'est all&eacute; voir en sortant d'ici, et
+l'a si fort pr&eacute;venu contre vous, qu'il &eacute;tait sur le point de m'envoyer
+de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru
+s'adoucir beaucoup, et riant un peu de l'incontinence du vieux M. de
+G... M..., il m'a dit qu'il fallait vous laisser ici six mois pour le
+satisfaire; d'autant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait
+vous &ecirc;tre inutile. Il m'a recommand&eacute; de vous traiter honn&ecirc;tement, et je
+vous r&eacute;ponds que vous ne vous plaindrez point de mes mani&egrave;res. Cette
+explication du bon sup&eacute;rieur fut assez longue pour me donner le temps de
+faire une sage r&eacute;flexion. Je con&ccedil;us que je m'exposerais &agrave; renverser mes
+desseins si je lui marquais trop d'empressement pour ma libert&eacute;. Je lui
+t&eacute;moignai, au contraire, que dans la n&eacute;cessit&eacute; de demeurer c'&eacute;tait une
+douce consolation pour moi d'avoir quelque part &agrave; son estime. Je le
+priai ensuite, sans affectation, de m'accorder une gr&acirc;ce, qui n'&eacute;tait de
+nulle importance pour personne, et qui servirait beaucoup &agrave; ma
+tranquillit&eacute;; c'&eacute;tait de faire avertir un de mes amis, un saint
+eccl&eacute;siastique qui demeurait &agrave; Saint-Sulpice, que j'&eacute;tais &agrave;
+Saint-Lazare, et de permettre que je re&ccedil;usse quelquefois sa visite.
+Cette faveur me fut accord&eacute;e sans d&eacute;lib&eacute;rer. C'&eacute;tait mon ami Tiberge
+dont il &eacute;tait question; non que j'esp&eacute;rasse de lui les secours
+n&eacute;cessaires pour ma libert&eacute;, mais je voulais l'y faire servir comme un
+instrument &eacute;loign&eacute;, sans qu'il en e&ucirc;t m&ecirc;me connaissance. En un mot,
+voici mon projet: je voulais &eacute;crire &agrave; Lescaut et le charger, lui et nos
+amis communs, du soin de me d&eacute;livrer. La premi&egrave;re difficult&eacute; &eacute;tait de
+lui faire tenir ma lettre; ce devait &ecirc;tre l'office de Tiberge.
+Cependant, comme il le connaissait pour le fr&egrave;re de ma ma&icirc;tresse, je
+craignais qu'il n'e&ucirc;t peine &agrave; se charger de cette commission. Mon
+dessein &eacute;tait de renfermer ma lettre &agrave; Lescaut dans une autre lettre que
+je devais adresser &agrave; un honn&ecirc;te homme de ma connaissance, en le priant
+de rendre promptement la premi&egrave;re &agrave; son adresse, et comme il &eacute;tait
+n&eacute;cessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je
+voulais lui marquer de venir &agrave; Saint-Lazare, et de demander &agrave; me voir
+sous le nom de mon fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, qui &eacute;tait venu expr&egrave;s &agrave; Paris pour
+prendre connaissance de mes affaires. Je remettais &agrave; convenir avec lui
+des moyens qui nous para&icirc;traient les plus exp&eacute;ditifs et les plus s&ucirc;rs.
+Le P&egrave;re sup&eacute;rieur fit avertir Tiberge du d&eacute;sir que j'avais de
+l'entretenir. Ce fid&egrave;le ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il
+ignor&acirc;t mon aventure; il savait que j'&eacute;tais &agrave; Saint-Lazare, et peut-&ecirc;tre
+n'avait-il pas &eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute; de cette disgr&acirc;ce qu'il croyait capable de me
+ramener au devoir Il accourut aussit&ocirc;t &agrave; ma chambre.</p>
+
+<p>Notre entretien fut plein d'amiti&eacute;. Il voulut &ecirc;tre inform&eacute; de mes
+dispositions. Je lui ouvris mon c&oelig;ur sans r&eacute;serve, except&eacute; sur le
+dessein de ma fuite. Ce n'est pas &agrave; vos yeux, cher ami, lui dis-je, que
+je veux para&icirc;tre ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici
+un ami sage et r&eacute;gl&eacute; dans ses d&eacute;sirs, un libertin r&eacute;veill&eacute; par les
+ch&acirc;timents du Ciel, en un mot un c&oelig;ur d&eacute;gag&eacute; de l'amour et revenu des
+charmes de sa Manon, vous avez jug&eacute; trop favorablement de moi. Vous me
+revoyez tel que vous me laiss&acirc;tes il y a quatre mois: toujours tendre,
+et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne me
+lasse point de chercher mon bonheur.</p>
+
+<p>Il me r&eacute;pondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable; qu'on
+voyait bien des p&eacute;cheurs qui s'enivraient du faux bonheur du vice
+jusqu'&agrave; le pr&eacute;f&eacute;rer hautement &agrave; celui de la vertu; mais que c'&eacute;tait, du
+moins, &agrave; des images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils &eacute;taient
+les dupes de l'apparence; mais que, de reconna&icirc;tre, comme je le faisais,
+que l'objet de mes attachements n'&eacute;tait propre qu'&agrave; me rendre coupable
+et malheureux, et de continuer &agrave; me pr&eacute;cipiter volontairement dans
+l'infortune et dans le crime, c'&eacute;tait une contradiction d'id&eacute;es et de
+conduite qui ne faisait pas honneur &agrave; ma raison.</p>
+
+<p>Tiberge, repris-je, qu'il vous est ais&eacute; de vaincre, lorsqu'on n'oppose
+rien &agrave; vos armes! Laissez-moi raisonner &agrave; mon tour. Pouvez-vous
+pr&eacute;tendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de
+peines, de traverses et d'inqui&eacute;tudes? Quel nom donnerez-vous &agrave; la
+prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans? Direz-vous,
+comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur
+pour l'&acirc;me? Vous n'oseriez le dire; c'est un paradoxe insoutenable. Ce
+bonheur, que vous relevez tant, est donc m&ecirc;l&eacute; de mille peines, ou pour
+parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers desquels
+on tend &agrave; la f&eacute;licit&eacute;. Or si la force de l'imagination fait trouver du
+plaisir dans ces maux m&ecirc;mes, parce qu'ils peuvent conduire &agrave; un terme
+heureux qu'on esp&egrave;re, pourquoi traitez-vous de contradictoire et
+d'insens&eacute;e, dans ma conduite, une disposition toute semblable? J'aime
+Manon; je tends au travers de mille douleurs &agrave; vivre heureux et
+tranquille aupr&egrave;s d'elle. La voie par o&ugrave; je marche est malheureuse; mais
+l'esp&eacute;rance d'arriver &agrave; mon terme y r&eacute;pand toujours de la douceur et je
+me croirai trop bien pay&eacute;, par un moment pass&eacute; avec elle, de tous les
+chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc
+&eacute;gales de votre c&ocirc;t&eacute; et du mien; ou s'il y a quelque diff&eacute;rence, elle
+est encore &agrave; mon avantage, car le bonheur que j'esp&egrave;re est proche, et
+l'autre est &eacute;loign&eacute;; le mien est de la nature des peines, c'est-&agrave;-dire
+sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est
+certaine que par la foi.</p>
+
+<p>Tiberge parut effray&eacute; de ce raisonnement. Il recula de deux pas, en me
+disant, de l'air le plus s&eacute;rieux, que, non seulement ce que je venais de
+dire blessait le bon sens, mais que c'&eacute;tait un malheureux sophisme
+d'impi&eacute;t&eacute; et d'irr&eacute;ligion: car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme
+de vos peines avec celui qui est propos&eacute; par la religion, est une id&eacute;e
+des plus libertines et des plus monstrueuses.</p>
+
+<p>J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais prenez-y garde, ce
+n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein
+d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction, dans la
+pers&eacute;v&eacute;rance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouv&eacute;
+que, si c'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est
+&agrave; cet &eacute;gard seulement que j'ai trait&eacute; les choses d'&eacute;gales, et je
+soutiens encore qu'elles le sont. R&eacute;pondrez-vous que le terme de la
+vertu est infiniment sup&eacute;rieur &agrave; celui de l'amour? Qui refuse d'en
+convenir? Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la
+force qu'ils ont, l'un et l'autre, pour faire supporter les peines?
+Jugeons-en par l'effet. Combien trouve-t-on de d&eacute;serteurs de la s&eacute;v&egrave;re
+vertu, et combien en trouverez-vous peu de l'amour? R&eacute;pondrez-vous
+encore que, s'il y a des peines dans l'exercice du bien, elles ne sont
+pas infaillibles et n&eacute;cessaires; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de
+croix, et qu'on voit quantit&eacute; de personnes vertueuses mener une vie
+douce et tranquille? Je vous dirai de m&ecirc;me qu'il y a des amours
+paisibles et fortun&eacute;es, et, ce qui fait encore une diff&eacute;rence qui m'est
+extr&ecirc;mement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez
+souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies, au lieu
+que la religion veut qu'on s'attende &agrave; une pratique triste et
+mortifiante. Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son z&egrave;le pr&ecirc;t &agrave;
+se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a
+point de plus mauvaise m&eacute;thode pour d&eacute;go&ucirc;ter un c&oelig;ur de l'amour, que de
+lui en d&eacute;crier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans
+l'exercice de la vertu. De la mani&egrave;re dont nous sommes faits, il est
+certain que notre f&eacute;licit&eacute; consiste dans le plaisir; je d&eacute;fie qu'on s'en
+forme une autre id&eacute;e; or le c&oelig;ur n'a pas besoin de se consulter
+longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux
+de l'amour. Il s'aper&ccedil;oit bient&ocirc;t qu'on le trompe lorsqu'on lui en
+promet ailleurs de plus charmants, et cette tromperie le dispose &agrave; se
+d&eacute;fier des promesses les plus solides. Pr&eacute;dicateurs, qui voulez me
+ramener &agrave; la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement n&eacute;cessaire,
+mais ne me d&eacute;guisez pas qu'elle est s&eacute;v&egrave;re et p&eacute;nible. &Eacute;tablissez bien
+que les d&eacute;lices de l'amour sont passag&egrave;res, qu'elles sont d&eacute;fendues,
+qu'elles seront suivies par d'&eacute;ternelles peines, et ce qui fera
+peut-&ecirc;tre encore plus d'impression sur moi, que, plus elles sont douces
+et charmantes, plus le Ciel sera magnifique &agrave; r&eacute;compenser un si grand
+sacrifice, mais confessez qu'avec des c&oelig;urs tels que nous les avons,
+elles sont ici-bas nos plus parfaites f&eacute;licit&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur &agrave; Tiberge. Il convint
+qu'il y avait quelque chose de raisonnable dans mes pens&eacute;es. La seule
+objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'entrais pas du
+moins dans mes propres principes, en sacrifiant mon amour &agrave; l'esp&eacute;rance
+de cette r&eacute;mun&eacute;ration dont je me faisais une si grande id&eacute;e. &Ocirc; cher ami!
+lui r&eacute;pondis-je, c'est ici que je reconnais ma mis&egrave;re et ma faiblesse.
+H&eacute;las! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne! mais l'action
+est-elle en mon pouvoir? De quels secours n'aurais-je pas besoin pour
+oublier les charmes de Manon? Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense
+que voici encore un de nos jans&eacute;nistes. Je ne sais ce que je suis,
+r&eacute;pliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut &ecirc;tre; mais
+je n'&eacute;prouve que trop la v&eacute;rit&eacute; de ce qu'ils disent.</p>
+
+<p>Cette conversation servit du moins &agrave; renouveler la piti&eacute; de mon ami. Il
+comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignit&eacute; dans mes
+d&eacute;sordres. Son amiti&eacute; en fut plus dispos&eacute;e, dans la suite, &agrave; me donner
+des secours, sans lesquels j'aurais p&eacute;ri infailliblement de mis&egrave;re.
+Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais
+de m'&eacute;chapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma
+lettre. Je l'avais pr&eacute;par&eacute;e, avant qu'il f&ucirc;t venu, et je ne manquai
+point de pr&eacute;textes pour colorer la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; j'&eacute;tais d'&eacute;crire. Il eut
+la fid&eacute;lit&eacute; de la porter exactement, et Lescaut re&ccedil;ut, avant la fin du
+jour, celle qui &eacute;tait pour lui.</p>
+
+<p>Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de
+mon fr&egrave;re. Ma joie fut extr&ecirc;me en l'apercevant dans ma chambre. J'en
+fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je;
+apprenez-moi d'abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un
+bon conseil pour rompre mes fers. Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa
+s&oelig;ur depuis le jour qui avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; mon emprisonnement, qu'il n'avait
+appris son sort et le mien qu'&agrave; force d'informations et de soins; que,
+s'&eacute;tant pr&eacute;sent&eacute; deux ou trois fois &agrave; l'H&ocirc;pital, on lui avait refus&eacute; la
+libert&eacute; de lui parler. Malheureux G... M...! m'&eacute;criai-je, que tu me le
+paieras cher!</p>
+
+<p>Pour ce qui regarde votre d&eacute;livrance, continua Lescaut, c'est une
+entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous pass&acirc;mes hier la
+soir&eacute;e, deux de mes amis et moi, &agrave; observer toutes les parties
+ext&eacute;rieures de cette maison, et nous juge&acirc;mes que, vos fen&ecirc;tres &eacute;tant
+sur une cour entour&eacute;e de b&acirc;timents, comme vous nous l'aviez marqu&eacute;, il y
+aurait bien de la difficult&eacute; &agrave; vous tirer de l&agrave;. Vous &ecirc;tes d'ailleurs au
+troisi&egrave;me &eacute;tage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni
+&eacute;chelles. Je ne vois donc nulle ressource du c&ocirc;t&eacute; du dehors. C'est dans
+la maison m&ecirc;me qu'il faudrait imaginer quelque artifice. Non, repris-je;
+j'ai tout examin&eacute;, surtout depuis que ma cl&ocirc;ture est un peu moins
+rigoureuse, par l'indulgence du sup&eacute;rieur. La porte de ma chambre ne se
+ferme plus avec la clef, j'ai la libert&eacute; de me promener dans les
+galeries des religieux; mais tous les escaliers sont bouch&eacute;s par des
+portes &eacute;paisses, qu'on a soin de tenir ferm&eacute;es la nuit et le jour de
+sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver.
+Attendez, repris-je, apr&egrave;s avoir un peu r&eacute;fl&eacute;chi sur une id&eacute;e qui me
+parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet? Ais&eacute;ment, me dit
+Lescaut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? Je l'assurai que j'avais si
+peu dessein de tuer qu'il n'&eacute;tait pas m&ecirc;me n&eacute;cessaire que le pistolet
+f&ucirc;t charg&eacute;. Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de
+vous trouver le soir, &agrave; onze heures, vis-&agrave;-vis de la porte de cette
+maison, avec deux ou trois de nos amis. J'esp&egrave;re que je pourrai vous y
+rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui
+dis qu'une entreprise, telle que je la m&eacute;ditais, ne pouvait para&icirc;tre
+raisonnable qu'apr&egrave;s avoir r&eacute;ussi. Je le priai d'abr&eacute;ger sa visite, afin
+qu'il trouv&acirc;t plus de facilit&eacute; &agrave; me revoir le lendemain. Il fut admis
+avec aussi peu de peine que la premi&egrave;re fois. Son air &eacute;tait grave, il
+n'y a personne qui ne l'e&ucirc;t pris pour un homme d'honneur.</p>
+
+<p>Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma libert&eacute;, je ne doutai
+presque plus du succ&egrave;s de mon projet. Il &eacute;tait bizarre et hardi; mais de
+quoi n'&eacute;tais-je pas capable, avec les motifs qui m'animaient? J'avais
+remarqu&eacute;, depuis qu'il m'&eacute;tait permis de sortir de ma chambre et de me
+promener dans les galeries, que le portier apportait chaque jour au soir
+les clefs de toutes les portes au sup&eacute;rieur et qu'il r&eacute;gnait ensuite un
+profond silence dans la maison, qui marquait que tout le monde &eacute;tait
+retir&eacute;. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de
+communication, de ma chambre &agrave; celle de ce P&egrave;re. Ma r&eacute;solution &eacute;tait de
+lui prendre ses clefs, en l'&eacute;pouvantant avec mon pistolet s'il faisait
+difficult&eacute; de me les donner et de m'en servir pour gagner la rue. J'en
+attendis le temps avec impatience. Le portier vint &agrave; l'heure ordinaire,
+c'est-&agrave;-dire un peu apr&egrave;s neuf heures. J'en laissai passer encore une,
+pour m'assurer que tous les religieux et les domestiques &eacute;taient
+endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allum&eacute;e. Je
+frappai d'abord doucement &agrave; la porte du P&egrave;re, pour l'&eacute;veiller sans
+bruit. Il m'entendit au second coup, et s'imaginant, sans doute, que
+c'&eacute;tait quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de
+secours, il se leva pour m'ouvrir Il eut, n&eacute;anmoins, la pr&eacute;caution de
+demander au travers de la porte, qui c'&eacute;tait et ce qu'on voulait de lui.
+Je fus oblig&eacute; de me nommer; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui
+faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ah! c'est vous, mon
+cher fils, me dit-il, en ouvrant la porte; qu'est-ce donc qui vous am&egrave;ne
+si tard? J'entrai dans sa chambre, et l'ayant tir&eacute; &agrave; l'autre bout oppos&eacute;
+&agrave; la porte, je lui d&eacute;clarai qu'il m'&eacute;tait impossible de demeurer plus
+longtemps &agrave; Saint-Lazare; que la nuit &eacute;tait un temps commode pour sortir
+sans &ecirc;tre aper&ccedil;u, et que j'attendais de son amiti&eacute; qu'il consentirait &agrave;
+m'ouvrir les portes, ou &agrave; me pr&ecirc;ter ses clefs pour les ouvrir moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps &agrave; me
+consid&eacute;rer sans me r&eacute;pondre. Comme je n'en avais pas &agrave; perdre, je repris
+la parole pour lui dire que j'&eacute;tais fort touch&eacute; de toutes ses bont&eacute;s,
+mais que, la libert&eacute; &eacute;tant le plus cher de tous les biens, surtout pour
+moi &agrave; qui on la ravissait injustement, j'&eacute;tais r&eacute;solu de me la procurer
+cette nuit m&ecirc;me, &agrave; quelque prix que ce f&ucirc;t; et de peur qu'il ne lui pr&icirc;t
+envie d'&eacute;lever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une
+honn&ecirc;te raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps. Un
+pistolet! me dit-il. Quoi! mon fils, vous voulez m'&ocirc;ter la vie, pour
+reconna&icirc;tre la consid&eacute;ration que j'ai eue pour vous? Dieu ne plaise, lui
+r&eacute;pondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans
+cette n&eacute;cessit&eacute;; mais je veux &ecirc;tre libre, et j'y suis si r&eacute;solu que, si
+mon projet manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais,
+mon cher fils, reprit-il d'un air p&acirc;le et effray&eacute;, que vous ai-je fait?
+quelle raison avez-vous de vouloir ma mort? Eh non! r&eacute;pliquai-je avec
+impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer si vous voulez vivre.
+Ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aper&ccedil;us les
+clefs qui &eacute;taient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre,
+en faisant le moins de bruit qu'il pourrait. Il fut oblig&eacute; de s'y
+r&eacute;soudre. &Agrave; mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me
+r&eacute;p&eacute;tait avec un soupir: Ah! mon fils, ah! qui l'aurait cru? Point de
+bruit, mon P&egrave;re, r&eacute;p&eacute;tais-je de mon c&ocirc;t&eacute; &agrave; tout moment. Enfin nous
+arriv&acirc;mes &agrave; une esp&egrave;ce de barri&egrave;re, qui est avant la grande porte de la
+rue. Je me croyais d&eacute;j&agrave; libre, et j'&eacute;tais derri&egrave;re le P&egrave;re, avec ma
+chandelle dans une main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il
+s'empressait d'ouvrir un domestique, qui couchait dans une petite
+chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se l&egrave;ve et met
+la t&ecirc;te &agrave; sa porte. Le bon P&egrave;re le crut apparemment capable de
+m'arr&ecirc;ter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de venir &agrave; son
+secours. C'&eacute;tait un puissant coquin, qui s'&eacute;lan&ccedil;a sur moi sans balancer
+Je ne le marchandai point; je lui l&acirc;chai le coup au milieu de la
+poitrine. Voil&agrave; de quoi vous &ecirc;tes cause, mon P&egrave;re, dis-je assez
+fi&egrave;rement &agrave; mon guide. Mais que cela ne vous emp&ecirc;che point d'achever
+ajoutai-je en le poussant vers la derni&egrave;re porte. Il n'osa refuser de
+l'ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, &agrave; quatre pas, Lescaut
+qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;loign&acirc;mes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer
+un pistolet. C'est votre faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous
+charg&eacute;? Cependant je le remerciai d'avoir eu cette pr&eacute;caution, sans
+laquelle j'&eacute;tais sans doute &agrave; Saint-Lazare pour longtemps. Nous all&acirc;mes
+passer la nuit chez un traiteur o&ugrave; je me remis un peu de la mauvaise
+ch&egrave;re que j'avais faite depuis pr&egrave;s de trois mois. Je ne pus n&eacute;anmoins
+m'y livrer au plaisir. Je souffrais mortellement sans Manon. Il faut la
+d&eacute;livrer dis-je &agrave; mes trois amis. Je n'ai souhait&eacute; la libert&eacute; que dans
+cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse; pour moi, j'y
+emploierai jusqu'&agrave; ma vie. Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de
+prudence, me repr&eacute;senta qu'il fallait aller bride en main; que mon
+&eacute;vasion de Saint-Lazare, et le malheur qui m'&eacute;tait arriv&eacute; en sortant,
+causeraient infailliblement du bruit; que le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de
+Police me ferait chercher, et qu'il avait les bras longs; enfin, que si
+je ne voulais pas &ecirc;tre expos&eacute; &agrave; quelque chose de pis que Saint-Lazare,
+il &eacute;tait &agrave; propos de me tenir couvert et renferm&eacute; pendant quelques
+jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de
+s'&eacute;teindre. Son conseil &eacute;tait sage, mais il aurait fallu l'&ecirc;tre aussi
+pour le suivre. Tant de lenteur et de m&eacute;nagement ne s'accordait pas avec
+ma passion. Toute ma complaisance se r&eacute;duisit &agrave; lui promettre que je
+passerais le jour suivant &agrave; dormir. Il m'enferma dans sa chambre, o&ugrave; je
+demeurai jusqu'au soir.</p>
+
+<p>J'employai une partie de ce temps &agrave; former des projets et des exp&eacute;dients
+pour secourir Manon. J'&eacute;tais bien persuad&eacute; que sa prison &eacute;tait encore
+plus imp&eacute;n&eacute;trable que n'avait &eacute;t&eacute; la mienne. Il n'&eacute;tait pas question de
+force et de violence, il fallait de l'artifice; mais la d&eacute;esse m&ecirc;me de
+l'invention n'aurait pas su par o&ugrave; commencer. J'y vis si peu de jour que
+je remis &agrave; consid&eacute;rer mieux les choses lorsque j'aurais pris quelques
+informations sur l'arrangement int&eacute;rieur de l'H&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que la nuit m'eut rendu la libert&eacute;, je priai Lescaut de
+m'accompagner. Nous li&acirc;mes conversation avec un des portiers, qui nous
+parut homme de bon sens. Je feignis d'&ecirc;tre un &eacute;tranger qui avait entendu
+parler avec admiration de l'H&ocirc;pital G&eacute;n&eacute;ral, et de l'ordre qui s'y
+observe. Je l'interrogeai sur les plus minces d&eacute;tails, et de
+circonstances en circonstances, nous tomb&acirc;mes sur les administrateurs,
+dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualit&eacute;s. Les r&eacute;ponses
+qu'il me fit sur ce dernier article me firent na&icirc;tre une pens&eacute;e dont je
+m'applaudis aussit&ocirc;t, et que je ne tardai point &agrave; mettre en &oelig;uvre. Je
+lui demandai, comme une chose essentielle &agrave; mon dessein, si ces
+messieurs avaient des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait m'en rendre un
+compte certain, mais que, pour M. de T., qui &eacute;tait un des principaux, il
+lui connaissait un fils en &acirc;ge d'&ecirc;tre mari&eacute;, qui &eacute;tait venu plusieurs
+fois &agrave; l'H&ocirc;pital avec son p&egrave;re. Cette assurance me suffisait. Je rompis
+presque aussit&ocirc;t notre entretien, et je fis part &agrave; Lescaut, en
+retournant chez lui, du dessein que j'avais con&ccedil;u. Je m'imagine, lui
+dis-je, que M. de T... le fils, qui est riche et de bonne famille, est
+dans un certain go&ucirc;t de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens de
+son &acirc;ge. Il ne saurait &ecirc;tre ennemi des femmes, ni ridicule au point de
+refuser ses services pour une affaire d'amour; J'ai form&eacute; le dessein de
+l'int&eacute;resser &agrave; la libert&eacute; de Manon. S'il est honn&ecirc;te homme, et qu'il ait
+des sentiments, il nous accordera son secours par g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. S'il n'est
+point capable d'&ecirc;tre conduit par ce motif, il fera du moins quelque
+chose pour une fille aimable, ne f&ucirc;t-ce que par l'esp&eacute;rance d'avoir part
+&agrave; ses faveurs. Je ne veux pas diff&eacute;rer de le voir ajoutai-je, plus
+longtemps que jusqu'&agrave; demain. Je me sens si consol&eacute; par ce projet, que
+j'en tire un bon augure. Lescaut convint lui-m&ecirc;me qu'il y avait de la
+vraisemblance dans mes id&eacute;es, et que nous pouvions esp&eacute;rer quelque chose
+par cette voie. J'en passai la nuit moins tristement.</p>
+
+<p>Le matin &eacute;tant venu, je m'habillai le plus proprement qu'il me fut
+possible, dans l'&eacute;tat d'indigence o&ugrave; j'&eacute;tais, et je me fis conduire dans
+un fiacre &agrave; la maison de. M. de T... Il fut surpris de recevoir la
+visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa physionomie et de ses
+civilit&eacute;s. Je m'expliquai naturellement avec lui, et pour &eacute;chauffer ses
+sentiments naturels, je lui parlai de ma passion et du m&eacute;rite de ma
+ma&icirc;tresse comme de deux choses qui ne pouvaient &ecirc;tre &eacute;gal&eacute;es que l'une
+par l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'e&ucirc;t jamais vu Manon, il avait
+entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissait de celle qui avait &eacute;t&eacute;
+la ma&icirc;tresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne f&ucirc;t inform&eacute;
+de la part que j'avais eue &agrave; cette aventure, et pour le gagner de plus
+en plus, en me faisant un m&eacute;rite de ma confiance, je lui racontai le
+d&eacute;tail de tout ce qui &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; Manon et &agrave; moi. Vous voyez,
+monsieur continuai-je, que l'int&eacute;r&ecirc;t de ma vie et celui de mon c&oelig;ur
+sont maintenant entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que
+l'autre. Je n'ai point de r&eacute;serve avec vous, parce que je suis inform&eacute;
+de votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, et que la ressemblance de nos &acirc;ges me fait esp&eacute;rer
+qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. Il parut fort
+sensible &agrave; cette marque d'ouverture et de candeur. Sa r&eacute;ponse fut celle
+d'un homme qui a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donne
+pas toujours et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettait ma
+visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amiti&eacute;
+comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'efforcerait de
+la m&eacute;riter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre
+Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un cr&eacute;dit m&eacute;diocre et mal
+assur&eacute;; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de
+faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes
+bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son cr&eacute;dit que je ne
+l'aurais &eacute;t&eacute; d'une pleine assurance de remplir tous mes d&eacute;sirs. Je
+trouvai, dans la mod&eacute;ration de ses offres, une marque de franchise dont
+je fus charm&eacute;. En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La
+seule promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout entreprendre
+pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments, d'une mani&egrave;re
+qui le persuada aussi que je n'&eacute;tais pas d'un mauvais naturel. Nous nous
+embrass&acirc;mes avec tendresse, et nous dev&icirc;nmes amis, sans autre raison que
+la bont&eacute; de nos c&oelig;urs et une simple disposition qui porte un homme
+tendre et g&eacute;n&eacute;reux &agrave; aimer un autre homme qui lui ressemble. Il poussa
+les marques de son estime bien plus loin, car, ayant combin&eacute; mes
+aventures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me
+trouver &agrave; mon aise, il m'offrit sa bourse, et il me pressa de
+l'accepter. Je ne l'acceptai point; mais je lui dis: C'est trop, mon
+cher Monsieur. Si, avec tant de bont&eacute; et d'amiti&eacute;, vous me faites revoir
+ma ch&egrave;re Manon, je vous suis attach&eacute; pour toute ma vie. Si vous me
+rendez tout &agrave; fait cette ch&egrave;re cr&eacute;ature, je ne croirai pas &ecirc;tre quitte
+en versant tout mon sang pour vous servir.</p>
+
+<p>Nous ne nous s&eacute;par&acirc;mes qu'apr&egrave;s &ecirc;tre convenus du temps et du lieu o&ugrave;
+nous devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me
+remettre plus loin que l'apr&egrave;s-midi du m&ecirc;me jour. Je l'attendis dans un
+caf&eacute;, o&ugrave; il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous pr&icirc;mes
+ensemble le chemin de l'H&ocirc;pital. Mes genoux &eacute;taient tremblants en
+traversant les cours. Puissance d'amour! disais-je, je reverrai donc
+l'idole de mon c&oelig;ur, l'objet de tant de pleurs et d'inqui&eacute;tudes! Ciel!
+conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'&agrave; elle, et disposez apr&egrave;s
+cela de ma fortune et de mes jours; je n'ai plus d'autre gr&acirc;ce &agrave; vous
+demander.</p>
+
+<p>M. de T... parla &agrave; quelques concierges de la maison qui s'empress&egrave;rent
+de lui offrir tout ce qui d&eacute;pendait d'eux pour sa satisfaction. Il se
+fit montrer le quartier o&ugrave; Manon avait sa chambre, et l'on nous y
+conduisit avec une clef d'une grandeur effroyable, qui servit &agrave; ouvrir
+sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui &eacute;tait celui qu'on
+avait charg&eacute; du soin de la servir, de quelle mani&egrave;re elle avait pass&eacute; le
+temps dans cette demeure. Il nous dit que c'&eacute;tait une douceur ang&eacute;lique;
+qu'il n'avait jamais re&ccedil;u d'elle un mot de duret&eacute;; qu'elle avait vers&eacute;
+continuellement des larmes pendant les six premi&egrave;res semaines apr&egrave;s son
+arriv&eacute;e, mais que, depuis quelque temps, elle paraissait prendre son
+malheur avec plus de patience, et qu'elle &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; coudre du
+matin jusqu'au soir &agrave; la r&eacute;serve de quelques heures qu'elle employait &agrave;
+la lecture. Je lui demandai encore si elle avait &eacute;t&eacute; entretenue
+proprement. Il m'assura que le n&eacute;cessaire, du moins, ne lui avait jamais
+manqu&eacute;.</p>
+
+<p>Nous approch&acirc;mes de sa porte. Mon c&oelig;ur battait violemment. Je dis &agrave; M.
+de T...: Entrez seul et pr&eacute;venez-la sur ma visite, car j'appr&eacute;hende
+qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous
+fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis n&eacute;anmoins leurs
+discours. Il lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consolation,
+qu'il &eacute;tait de mes amis, et qu'il prenait beaucoup d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; notre
+bonheur Elle lui demanda, avec le plus vif empressement, si elle
+apprendrait de lui ce que j'&eacute;tais devenu. Il lui promit de m'amener &agrave;
+ses pieds, aussi tendre, aussi fid&egrave;le qu'elle pouvait le d&eacute;sirer Quand?
+reprit-elle. Aujourd'hui m&ecirc;me, lui dit-il; ce bienheureux moment ne
+tardera point; il va para&icirc;tre &agrave; l'instant si vous le souhaitez. Elle
+comprit que j'&eacute;tais &agrave; la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accourait avec
+pr&eacute;cipitation. Nous nous embrass&acirc;mes avec cette effusion de tendresse
+qu'une absence de trois mois fait trouver si charmante &agrave; de parfaits
+amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s languissamment de part et d'autre, form&egrave;rent, pendant un quart
+d'heure, une sc&egrave;ne qui attendrissait M. de T... Je vous porte envie, me
+dit-il, en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel
+je ne pr&eacute;f&eacute;rasse une ma&icirc;tresse si belle et si passionn&eacute;e. Aussi
+m&eacute;priserais-je tous les empires du monde, lui r&eacute;pondis-je, pour
+m'assurer le bonheur d'&ecirc;tre aim&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>Tout le teste d'une conversation si d&eacute;sir&eacute;e ne pouvait manquer d'&ecirc;tre
+infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui
+appris les miennes. Nous pleur&acirc;mes am&egrave;rement en nous entretenant de
+l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait, et de celui d'o&ugrave; je ne faisais que sortir M. de
+T... nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment
+pour finir nos mis&egrave;res. Il nous conseilla de ne pas rendre cette
+premi&egrave;re entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilit&eacute; &agrave; nous
+en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine &agrave; nous faire go&ucirc;ter ce
+conseil; Manon, surtout, ne pouvait se r&eacute;soudre &agrave; me laisser partir.
+Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise; elle me retenait par les
+habits et par les mains. H&eacute;las! dans quel lieu me laissez-vous!
+disait-elle. Qui peut m'assurer de vous revoir? M. de T... lui promit de
+la venir voir souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agr&eacute;ablement,
+il ne faut plus l'appeler l'H&ocirc;pital; c'est Versailles, depuis qu'une
+personne qui m&eacute;rite l'empire de tous les c&oelig;urs y est renferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Je fis, en sortant, quelques lib&eacute;ralit&eacute;s au valet qui la servait, pour
+l'engager &agrave; lui rendre ses soins avec z&egrave;le. Ce gar&ccedil;on avait l'&acirc;me moins
+basse et moins dure que ses pareils. Il avait &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de notre
+entrevue; ce tendre spectacle l'avait touch&eacute;. Un louis d'or, dont je lui
+fis pr&eacute;sent, acheva de me l'attacher. Il me prit &agrave; l'&eacute;cart, en
+descendant dans les cours. Monsieur, me dit-il, si vous me voulez
+prendre &agrave; votre service, ou me donner une honn&ecirc;te r&eacute;compense pour me
+d&eacute;dommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me
+sera facile de d&eacute;livrer Mademoiselle Manon. J'ouvris l'oreille &agrave; cette
+proposition, et quoique je fusse d&eacute;pourvu de tout, je lui fis des
+promesses fort au-dessus de ses d&eacute;sirs. Je comptais bien qu'il me serait
+toujours ais&eacute; de r&eacute;compenser un homme de cette &eacute;toffe. Sois persuad&eacute;,
+lui dis-je, mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que
+ta fortune est aussi assur&eacute;e que la mienne. Je voulus savoir quels
+moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me dit-il, que de lui
+ouvrir le soir la porte de sa chambre, et de vous la conduire jusqu'&agrave;
+celle de la rue, o&ugrave; il faudra que vous soyez pr&ecirc;t &agrave; la recevoir; Je lui
+demandai s'il n'&eacute;tait point &agrave; craindre qu'elle ne f&ucirc;t reconnue en
+traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque
+danger mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose. Quoique
+je fusse ravi de le voir si r&eacute;solu, j'appelai M. de T... pour lui
+communiquer ce projet, et la seule raison qui semblait pouvoir le rendre
+douteux. Il y trouva plus de difficult&eacute; que moi. Il convint qu'elle
+pouvait absolument s'&eacute;chapper de cette mani&egrave;re; mais, si elle est
+reconnue, continua-t-il, si elle est arr&ecirc;t&eacute;e en fuyant, c'est peut-&ecirc;tre
+fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait donc quitter
+Paris sur-le-champ, car vous ne seriez jamais assez cach&eacute; aux
+recherches. On les redoublerait, autant par rapport &agrave; vous qu'&agrave; elle. Un
+homme s'&eacute;chappe ais&eacute;ment, quand il est seul, mais il est presque
+impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. Quelque solide que
+me par&ucirc;t ce raisonnement, il ne put l'emporter, dans mon esprit, sur un
+espoir si proche de mettre Manon en libert&eacute;.</p>
+
+<p>Je le dis &agrave; M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence
+et de t&eacute;m&eacute;rit&eacute; &agrave; l'amour. J'ajoutai que mon dessein &eacute;tait, en effet, de
+quitter Paris, pour m'arr&ecirc;ter, comme j'avais d&eacute;j&agrave; fait, dans quelque
+village voisin. Nous conv&icirc;nmes donc, avec le valet, de ne pas remettre
+son entreprise plus loin qu'au jour suivant, et pour la rendre aussi
+certaine qu'il &eacute;tait en notre pouvoir, nous r&eacute;sol&ucirc;mes d'apporter des
+habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'&eacute;tait pas
+ais&eacute; de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en
+trouver le moyen. Je priai seulement M. de T... de mettre le lendemain
+deux vestes l&eacute;g&egrave;res l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le
+reste.</p>
+
+<p>Nous retourn&acirc;mes le matin &agrave; l'H&ocirc;pital. J'avais avec moi, pour Manon, du
+linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps, un surtout qui
+ne laissait rien voir de trop enfl&eacute; dans mes poches. Nous ne f&ucirc;mes qu'un
+moment dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes; je
+lui donnai mon juste-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il
+ne se trouva rien de manque &agrave; son ajustement, except&eacute; la culotte que
+j'avais malheureusement oubli&eacute;e. L'oubli de cette pi&egrave;ce n&eacute;cessaire nous
+e&ucirc;t, sans doute, appr&ecirc;t&eacute;s &agrave; rire si l'embarras o&ugrave; il nous mettait e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; moins s&eacute;rieux. J'&eacute;tais au d&eacute;sespoir qu'une bagatelle de cette nature
+f&ucirc;t capable de nous arr&ecirc;ter Cependant, je pris mon parti, qui fut de
+sortir moi-m&ecirc;me sans culotte. Je laissai la mienne &agrave; Manon. Mon surtout
+&eacute;tait long, et je me mis, &agrave; l'aide de quelques &eacute;pingles, en &eacute;tat de
+passer d&eacute;cemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur
+insupportable. Enfin, la nuit &eacute;tant venue, nous nous rend&icirc;mes un peu
+au-dessous de la porte de l'H&ocirc;pital, dans un carrosse. Nous n'y f&ucirc;mes
+pas longtemps sans voir Manon para&icirc;tre avec son conducteur. Notre
+porti&egrave;re &eacute;tant ouverte, ils mont&egrave;rent tous deux &agrave; l'instant. Je re&ccedil;us ma
+ch&egrave;re ma&icirc;tresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le
+cocher me demanda o&ugrave; il fallait toucher. Touche au bout du monde, lui
+dis-je, et m&egrave;ne-moi quelque part o&ugrave; je ne puisse jamais &ecirc;tre s&eacute;par&eacute; de
+Manon.</p>
+
+<p>Ce transport, dont je ne fus pas le ma&icirc;tre, faillit de m'attirer un
+f&acirc;cheux embarras. Le cocher fit r&eacute;flexion &agrave; mon langage, et lorsque je
+lui dis ensuite le nom de la rue o&ugrave; nous voulions &ecirc;tre conduits, il me
+r&eacute;pondit qu'il craignait que je ne l'engageasse dans une mauvaise
+affaire, qu'il voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait
+Manon, &eacute;tait une fille que j'enlevais de l'H&ocirc;pital, et qu'il n'&eacute;tait pas
+d'humeur &agrave; se perdre pour l'amour de moi. La d&eacute;licatesse de ce coquin
+n'&eacute;tait qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous &eacute;tions
+trop pr&egrave;s de l'H&ocirc;pital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il
+y a un louis d'or &agrave; gagner pour toi. Il m'aurait aid&eacute;, apr&egrave;s cela, &agrave;
+br&ucirc;ler l'H&ocirc;pital m&ecirc;me. Nous gagn&acirc;mes la maison o&ugrave; demeurait Lescaut.
+Comme il &eacute;tait tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec promesse de
+nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous.</p>
+
+<p>Je tenais Manon si &eacute;troitement serr&eacute;e entre mes bras que nous
+n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je
+sentais ses larmes qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut
+descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau
+d&eacute;m&ecirc;l&eacute;, dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir
+promis un louis, non seulement parce que le pr&eacute;sent &eacute;tait excessif, mais
+par une autre raison bien plus forte, qui &eacute;tait l'impuissance de le
+payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir &agrave;
+la porte. Je lui dis &agrave; l'oreille dans quel embarras je me trouvais.
+Comme il &eacute;tait d'une humeur brusque, et nullement accoutum&eacute; &agrave; m&eacute;nager un
+fiacre, il me r&eacute;pondit que je me moquais. Un louis d'or! ajouta-t-il.
+Vingt coups de canne &agrave; ce coquin-l&agrave;! J'eus beau lui repr&eacute;senter
+doucement qu'il allait nous perdre, il m'arracha ma canne, avec l'air
+d'en vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci, &agrave; qui il &eacute;tait peut-&ecirc;tre
+arriv&eacute; de tomber quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un
+mousquetaire, s'enfuit de peur, avec son carrosse, en criant que je
+l'avais tromp&eacute;, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui r&eacute;p&eacute;tai
+inutilement d'arr&ecirc;ter. Sa fuite me causa une extr&ecirc;me inqui&eacute;tude. Je ne
+doutai point qu'il n'avert&icirc;t le commissaire. Vous me perdez, dis-je &agrave;
+Lescaut. Je ne serais pas en s&ucirc;ret&eacute; chez vous; il faut nous &eacute;loigner
+pour le moment. Je pr&ecirc;tai le bras &agrave; Manon pour marcher et nous sort&icirc;mes
+promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie. C'est
+quelque chose d'admirable que la mani&egrave;re dont la Providence encha&icirc;ne les
+&eacute;v&eacute;nements. &Agrave; peine avions-nous march&eacute; cinq ou six minutes, qu'un homme,
+dont je ne d&eacute;couvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait
+sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu'il
+ex&eacute;cuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui l&acirc;chant un coup de pistolet; il
+ira souper ce soir avec les anges. Il se d&eacute;roba aussit&ocirc;t. Lescaut tomba,
+sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos
+secours &eacute;taient inutiles &agrave; un cadavre, et je craignais d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; par
+le guet, qui ne pouvait tarder &agrave; para&icirc;tre. J'enfilai, avec elle et le
+valet, la premi&egrave;re petite rue qui croisait. Elle &eacute;tait si &eacute;perdue que
+j'avais de la peine &agrave; la soutenir. Enfin j'aper&ccedil;us un fiacre au bout de
+la rue. Nous y mont&acirc;mes, mais lorsque le cocher me demanda o&ugrave; il fallait
+nous conduire, je fus embarrass&eacute; &agrave; lui r&eacute;pondre. Je n'avais point
+d'asile assur&eacute; ni d'ami de confiance &agrave; qui j'osasse avoir recours.
+J'&eacute;tais sans argent, n'ayant gu&egrave;re plus d'une demi pistole dans ma
+bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommod&eacute; Manon
+qu'elle &eacute;tait &agrave; demi p&acirc;m&eacute;e pr&egrave;s de moi. J'avais, d'ailleurs,
+l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'&eacute;tais pas encore
+sans appr&eacute;hension de la part du guet. Quel parti prendre? Je me souvins
+heureusement de l'auberge de Chaillot, o&ugrave; j'avais pass&eacute; quelques jours
+avec Manon, lorsque nous &eacute;tions all&eacute;s dans ce village pour y demeurer.
+J'esp&eacute;rai non seulement d'y &ecirc;tre en s&ucirc;ret&eacute;, mais d'y pouvoir vivre
+quelque temps sans &ecirc;tre press&eacute; de payer. M&egrave;ne-nous &agrave; Chaillot, dis-je au
+cocher. Il refusa d'y aller si tard, &agrave; moins d'une pistole: autre sujet
+d'embarras. Enfin nous conv&icirc;nmes de six francs; c'&eacute;tait toute la somme
+qui restait dans ma bourse.</p>
+
+<p>Je consolais Manon, en avan&ccedil;ant; mais, au fond, j'avais le d&eacute;sespoir
+dans le c&oelig;ur. Je me serais donn&eacute; mille fois la mort, si je n'eusse pas
+eu, dans mes bras, le seul bien qui m'attachait &agrave; la vie. Cette seule
+pens&eacute;e me remettait. Je la tiens du moins, dirais-je; elle m'aime, elle
+est &agrave; moi. Tiberge a beau dire, ce n'est pas l&agrave; un fant&ocirc;me de bonheur.
+Je verrais p&eacute;rir tout l'univers sans y prendre int&eacute;r&ecirc;t. Pourquoi? Parce
+que je n'ai plus d'affection de reste. Ce sentiment &eacute;tait vrai;
+cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du
+monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite
+partie, pour m&eacute;priser encore plus souverainement tout le reste. L'amour
+est plus fort que l'abondance, plus fort que les tr&eacute;sors et les
+richesses, mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus
+d&eacute;sesp&eacute;rant, pour un amant d&eacute;licat, que de se voir ramen&eacute; par l&agrave;, malgr&eacute;
+lui, &agrave; la grossi&egrave;ret&eacute; des &acirc;mes les plus basses.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait onze heures quand nous arriv&acirc;mes &agrave; Chaillot. Nous f&ucirc;mes re&ccedil;us &agrave;
+l'auberge comme des personnes de connaissance; on ne fut pas surpris de
+voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutum&eacute;, &agrave; Paris et aux
+environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis
+servir aussi proprement que si j'eusse &eacute;t&eacute; dans la meilleure fortune.
+Elle ignorait que je fusse mal en argent; je me gardai bien de lui en
+rien apprendre, &eacute;tant r&eacute;solu de retourner seul &agrave; Paris, le lendemain,
+pour chercher quelque rem&egrave;de &agrave; cette f&acirc;cheuse esp&egrave;ce de maladie.</p>
+
+<p>Elle me parut p&acirc;le et maigrie, en soupant. Je ne m'en &eacute;tais point aper&ccedil;u
+&agrave; l'H&ocirc;pital, parce que la chambre o&ugrave; je l'avais vue n'&eacute;tait pas des plus
+claires. Je lui demandai si ce n'&eacute;tait point encore un effet de la
+frayeur qu'elle avait eue en voyant assassiner son fr&egrave;re. Elle m'assura
+que, quelque touch&eacute;e qu'elle f&ucirc;t de cet accident, sa p&acirc;leur ne venait
+que d'avoir essuy&eacute; pendant trois mois mon absence. Tu m'aimes donc
+extr&ecirc;mement? lui r&eacute;pondis-je. Mille fois plus que je ne puis dire,
+reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais? ajoutai-je. Non,
+jamais, r&eacute;pliqua-t-elle; et cette assurance fut confirm&eacute;e par tant de
+caresses et de serments, qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle
+p&ucirc;t jamais les oublier. J'ai toujours &eacute;t&eacute; persuad&eacute; qu'elle &eacute;tait
+sinc&egrave;re; quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu'&agrave; ce
+point? Mais elle &eacute;tait encore plus volage, ou plut&ocirc;t elle n'&eacute;tait plus
+rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-m&ecirc;me, lorsque, ayant devant
+les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans
+la pauvret&eacute; et dans le besoin. J'&eacute;tais &agrave; la veille d'en avoir une
+derni&egrave;re preuve qui a surpass&eacute; toutes les autres, et qui a produit la
+plus &eacute;trange aventure qui soit jamais arriv&eacute;e &agrave; un homme de ma naissance
+et de ma fortune.</p>
+
+<p>Comme je la connaissais de cette humeur, je me h&acirc;tai le lendemain
+d'aller &agrave; Paris. La mort de son fr&egrave;re et la n&eacute;cessit&eacute; d'avoir du linge
+et des habits pour elle et pour moi &eacute;taient de si bonnes raisons que je
+n'eus pas besoin de pr&eacute;textes. Je sortis de l'auberge, avec le dessein,
+dis-je &agrave; Manon et &agrave; mon h&ocirc;te, de prendre un carrosse de louage; mais
+c'&eacute;tait une gasconnade. La n&eacute;cessit&eacute; m'obligeant d'aller &agrave; pied, je
+marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, o&ugrave; j'avais dessein de
+m'arr&ecirc;ter. Il fallait bien prendre un moment de solitude et de
+tranquillit&eacute; pour m'arranger et pr&eacute;voir ce que j'allais faire &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de
+r&eacute;flexions, qui se r&eacute;duisirent peu &agrave; peu &agrave; trois principaux articles.
+J'avais besoin d'un secours pr&eacute;sent, pour un nombre infini de n&eacute;cessit&eacute;s
+pr&eacute;sentes. J'avais &agrave; chercher quelque voie qui p&ucirc;t, du moins, m'ouvrir
+des esp&eacute;rances pour l'avenir et ce qui n'&eacute;tait pas de moindre
+importance, j'avais des informations et des mesures &agrave; prendre pour la
+s&ucirc;ret&eacute; de Manon et pour la mienne. Apr&egrave;s m'&ecirc;tre &eacute;puis&eacute; en projets et en
+combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore &agrave; propos d'en
+retrancher les deux derniers. Nous n'&eacute;tions pas mal &agrave; couvert, dans une
+chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il serait
+temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux pr&eacute;sents.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T...
+m'avait offert g&eacute;n&eacute;reusement la sienne, mais j'avais une extr&ecirc;me
+r&eacute;pugnance &agrave; le remettre moi-m&ecirc;me sur cette mati&egrave;re. Quel personnage,
+que d'aller exposer sa mis&egrave;re &agrave; un &eacute;tranger et de le prier de nous faire
+part de son bien! Il n'y a qu'une &acirc;me l&acirc;che qui en soit capable, par une
+bassesse qui l'emp&ecirc;che d'en sentir l'indignit&eacute;, ou un chr&eacute;tien humble,
+par un exc&egrave;s de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qui le rend sup&eacute;rieur &agrave; cette honte. Je
+n'&eacute;tais ni un homme l&acirc;che, ni un bon chr&eacute;tien; j'aurais donn&eacute; la moiti&eacute;
+de mon sang pour &eacute;viter cette humiliation. Tiberge, disais-je, le bon
+Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il
+sera touch&eacute; de ma mis&egrave;re; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra
+essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces; il me fera acheter
+ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang
+plut&ocirc;t que de m'exposer &agrave; cette sc&egrave;ne f&acirc;cheuse qui me laissera du
+trouble et des remords. Bon! reprenais-je, il faut donc renoncer &agrave; tout
+espoir puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si
+&eacute;loign&eacute; de m'arr&ecirc;ter &agrave; ces deux-l&agrave;, que je verserais plus volontiers la
+moiti&eacute; de mon sang que d'en prendre une, c'est-&agrave;-dire tout mon sang
+plut&ocirc;t que de les prendre toutes deux? Oui, mon sang tout entier,
+ajoutai-je, apr&egrave;s une r&eacute;flexion d'un moment; je le donnerais plus
+volontiers, sans doute, que de me r&eacute;duire &agrave; de basses supplications.
+Mais il s'agit bien ici de mon sang! Il s'agit de la vie et de
+l'entretien de Manon, il s'agit de son amour et de sa fid&eacute;lit&eacute;. Qu'ai-je
+&agrave; mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'&agrave; pr&eacute;sent. Elle
+me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des
+choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour &eacute;viter
+mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour
+l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps &agrave; me d&eacute;terminer
+apr&egrave;s ce raisonnement. Je continuai mon chemin, r&eacute;solu d'aller d'abord
+chez Tiberge, et de l&agrave; chez M. de T...</p>
+
+<p>En entrant &agrave; Paris, je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le
+payer; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis
+conduire au Luxembourg, d'o&ugrave; j'envoyai avertir Tiberge que j'&eacute;tais &agrave;
+l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris
+l'extr&eacute;mit&eacute; de mes besoins, sans nul d&eacute;tour. Il me demanda si les cent
+pistoles que je lui avais rendues me suffiraient, et, sans m'opposer un
+seul mot de difficult&eacute;, il me les alla chercher dans le moment, avec cet
+air ouvert et ce plaisir &agrave; donner qui c'est connu que de l'amour et de
+la v&eacute;ritable amiti&eacute;. Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du
+succ&egrave;s de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue &agrave; si bon march&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire sans qu'il m'e&ucirc;t querell&eacute; sur mon imp&eacute;nitence. Mais je me
+trompais, en me croyant tout &agrave; fait quitte de ses reproches, car
+lorsqu'il eut achev&eacute; de me compter son argent et que je me pr&eacute;parais &agrave;
+le quitter il me pria de faire avec lui un tour d'all&eacute;e. Je ne lui avais
+point parl&eacute; de Manon; il ignorait qu'elle f&ucirc;t en libert&eacute;; ainsi sa
+morale ne tomba que sur la fuite t&eacute;m&eacute;raire de Saint-Lazare et sur la
+crainte o&ugrave; il &eacute;tait qu'au lieu de profiter des le&ccedil;ons de sagesse que j'y
+avais re&ccedil;ues, je ne reprisse le train du d&eacute;sordre. Il me dit qu'&eacute;tant
+all&eacute; pour me visiter &agrave; Saint-Lazare, le lendemain de mon &eacute;vasion, il
+avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; au-del&agrave; de toute expression en apprenant la mani&egrave;re
+dont j'en &eacute;tais sorti; qu'il avait eu l&agrave;-dessus un entretien avec le
+Sup&eacute;rieur; que ce bon p&egrave;re n'&eacute;tait pas encore remis de son effroi; qu'il
+avait eu n&eacute;anmoins la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de d&eacute;guiser &agrave; M. le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral
+de Police les circonstances de mon d&eacute;part, et qu'il avait emp&ecirc;ch&eacute; que la
+mort du portier ne f&ucirc;t connue au dehors; que je n'avais donc, de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, nul sujet d'alarme, mais que, s'il me restait le moindre
+sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le Ciel
+donnait &agrave; mes affaires; que je devais commencer par &eacute;crire &agrave; mon p&egrave;re,
+et me remettre bien avec lui; et que, si je voulais suivre une fois son
+conseil, il &eacute;tait d'avis que je quittasse Paris, pour retourner dans le
+sein de ma famille.</p>
+
+<p>J'&eacute;coutai son discours jusqu'&agrave; la fin. Il y avait l&agrave; bien des choses
+satisfaisantes. Je fus ravi, premi&egrave;rement, de n'avoir rien &agrave; craindre du
+c&ocirc;t&eacute; de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre.
+En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre
+id&eacute;e de la d&eacute;livrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquais
+m&ecirc;me qu'il avait &eacute;vit&eacute; de me parler d'elle, dans l'opinion, apparemment,
+qu'elle me tenait moins au c&oelig;ur puisque je paraissais si tranquille sur
+son sujet. Je r&eacute;solus, sinon de retourner dans ma famille, du moins
+d'&eacute;crire &agrave; mon p&egrave;re, comme il me le conseillait, et de lui t&eacute;moigner que
+j'&eacute;tais dispos&eacute; &agrave; rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses
+volont&eacute;s. Mon esp&eacute;rance &eacute;tait de l'engager &agrave; m'envoyer de l'argent, sous
+pr&eacute;texte de faire mes exercices &agrave; l'Acad&eacute;mie, car j'aurais eu peine &agrave;
+lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner &agrave; l'&eacute;tat
+eccl&eacute;siastique. Et dans le fond, je n'avais nul &eacute;loignement pour ce que
+je voulais lui promettre. J'&eacute;tais bien aise, au contraire, de
+m'appliquer &agrave; quelque chose d'honn&ecirc;te et de raisonnable, autant que ce
+dessein pourrait s'accorder avec mon amour Je faisais mon compte de
+vivre avec ma ma&icirc;tresse et de faire en m&ecirc;me temps mes exercices; cela
+&eacute;tait fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces id&eacute;es que je
+promis &agrave; Tiberge de faire partir le jour m&ecirc;me, une lettre pour mon p&egrave;re.
+J'entrai effectivement dans un bureau d'&eacute;criture, en le quittant, et
+j'&eacute;crivis d'une mani&egrave;re si tendre et si soumise, qu'en relisant ma
+lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du c&oelig;ur paternel.</p>
+
+<p>Quoique je fusse en &eacute;tat de prendre et de payer un fiacre apr&egrave;s avoir
+quitt&eacute; Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fi&egrave;rement &agrave; pied en
+allant chez M. de T... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma
+libert&eacute;, pour laquelle mon ami m'avait assur&eacute; qu'il ne me restait rien &agrave;
+craindre. Cependant il me revint tout d'un coup &agrave; l'esprit que ses
+assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j'avais, outre cela,
+l'affaire de l'H&ocirc;pital sur les bras, sans compter la mort de Lescaut,
+dans laquelle j'&eacute;tais m&ecirc;l&eacute;, du moins comme t&eacute;moin. Ce souvenir m'effraya
+si vivement que je me retirai dans la premi&egrave;re all&eacute;e, d'o&ugrave; je fis
+appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T..., que je fis rire de
+ma frayeur. Elle me parut risible &agrave; moi-m&ecirc;me, lorsqu'il m'eut appris que
+je n'avais rien &agrave; craindre du c&ocirc;t&eacute; de l'H&ocirc;pital, ni de celui de Lescaut.
+Il me dit que, dans la pens&eacute;e qu'on pourrait le soup&ccedil;onner d'avoir eu
+part &agrave; l'enl&egrave;vement de Manon, il &eacute;tait all&eacute; le matin &agrave; l'H&ocirc;pital, et
+qu'il avait demand&eacute; &agrave; la voir en feignant d'ignorer ce qui &eacute;tait arriv&eacute;;
+qu'on &eacute;tait si &eacute;loign&eacute; de nous accuser, ou lui, ou moi, qu'on s'&eacute;tait
+empress&eacute;, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une
+&eacute;trange nouvelle, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie que Manon
+e&ucirc;t pris le parti de fuir avec un valet: qu'il s'&eacute;tait content&eacute; de
+r&eacute;pondre froidement qu'il n'en &eacute;tait pas surpris, et qu'on fait tout
+pour la libert&eacute;. Il continua de me raconter qu'il &eacute;tait all&eacute; de l&agrave; chez
+Lescaut, dans l'esp&eacute;rance de m'y trouver avec ma charmante ma&icirc;tresse;
+que l'h&ocirc;te de la maison, qui &eacute;tait un carrossier, lui avait protest&eacute;
+qu'il n'avait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'&eacute;tait pas &eacute;tonnant que
+nous n'eussions point paru chez lui, si c'&eacute;tait pour Lescaut que nous
+devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait
+d'&ecirc;tre tu&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s dans le m&ecirc;me temps. Sur quoi, il n'avait pas
+refus&eacute; d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de
+cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps, des amis
+de Lescaut, l'&eacute;tait venu voir et lui avait propos&eacute; de jouer. Lescaut
+avait gagn&eacute; si rapidement que l'autre s'&eacute;tait trouv&eacute; cent &eacute;cus de moins
+en une heure, c'est-&agrave;-dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait
+sans un sou, avait pri&eacute; Lescaut de lui pr&ecirc;ter la moiti&eacute; de la somme
+qu'il avait perdue; et sur quelques difficult&eacute;s n&eacute;es &agrave; cette occasion,
+ils s'&eacute;taient querell&eacute;s avec une animosit&eacute; extr&ecirc;me. Lescaut avait refus&eacute;
+de sortir pour mettre l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, et l'autre avait jur&eacute;, en le
+quittant, de lui casser la t&ecirc;te: ce qu'il avait ex&eacute;cut&eacute; le soir m&ecirc;me. M.
+de T... eut l'honn&ecirc;tet&eacute; d'ajouter qu'il avait &eacute;t&eacute; fort inquiet par
+rapport &agrave; nous et qu'il continuait de m'offrir ses services. Je ne
+balan&ccedil;ai point &agrave; lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de
+trouver bon qu'il all&acirc;t souper avec nous.</p>
+
+<p>Comme il ne me restait qu'&agrave; prendre du linge et des habits pour Manon,
+je lui dis que nous pouvions partir &agrave; l'heure m&ecirc;me, s'il voulait avoir
+la complaisance de s'arr&ecirc;ter un moment avec moi chez quelques marchands.
+Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue
+d'int&eacute;resser sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, ou si ce fut par le simple mouvement d'une
+belle &acirc;me, mais ayant consenti &agrave; partir aussit&ocirc;t, il me mena chez les
+marchands qui fournissaient sa maison; il me fit choisir plusieurs
+&eacute;toffes d'un prix plus consid&eacute;rable que je ne me l'&eacute;tais propos&eacute;, et
+lorsque je me disposais &agrave; les payer il d&eacute;fendit absolument aux marchands
+de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne gr&acirc;ce que
+je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous pr&icirc;mes ensemble le chemin
+de Chaillot, o&ugrave; j'arrivai avec moins d'inqui&eacute;tude que je n'en &eacute;tais
+parti.</p>
+
+<p>Le chevalier des Grieux ayant employ&eacute; plus d'une heure &agrave; ce r&eacute;cit, je le
+priai de prendre un peu de rel&acirc;che, et de nous tenir compagnie &agrave; souper
+Notre attention lui fit juger que nous l'avions &eacute;cout&eacute; avec plaisir. Il
+nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus
+int&eacute;ressant dans la suite de son histoire, et lorsque nous e&ucirc;mes fini de
+souper il continua dans ces termes.</p>
+
+<h3>FIN DE LA PREMIERE PARTIE.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a><a href="#table">DEUXIEME PARTIE</a></h2>
+
+
+<p>Ma pr&eacute;sence et les politesses de M. de T... dissip&egrave;rent tout ce qui
+pouvait rester de chagrin &agrave; Manon. Oublions nos terreurs pass&eacute;es, ma
+ch&egrave;re &acirc;me, lui dis-je en arrivant, et recommen&ccedil;ons &agrave; vivre plus heureux
+que jamais. Apr&egrave;s tout, l'amour est un bon ma&icirc;tre; la fortune ne saurait
+nous causer autant de peines qu'il nous fait go&ucirc;ter de plaisirs. Notre
+souper fut une vraie sc&egrave;ne de joie. J'&eacute;tais plus fier et plus content,
+avec Manon et mes cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris
+avec ses tr&eacute;sors entass&eacute;s. Il faut compter ses richesses par les moyens
+qu'on a de satisfaire ses d&eacute;sirs. Je n'en avais pas un seul &agrave; remplir;
+l'avenir m&ecirc;me me causait peu d'embarras. J'&eacute;tais presque s&ucirc;r que mon
+p&egrave;re ne ferait pas difficult&eacute; de me donner de quoi vivre honorablement &agrave;
+Paris, parce qu'&eacute;tant dans ma vingti&egrave;me ann&eacute;e, j'entrais en droit
+d'exiger ma part du bien de ma m&egrave;re. Je ne cachai point &agrave; Manon que le
+fond de mes richesses n'&eacute;tait que de cent pistoles. C'&eacute;tait assez pour
+attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me
+pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par les ressources du
+jeu.</p>
+
+<p>Ainsi, pendant les premi&egrave;res semaines, je ne pensai qu'&agrave; jouir de ma
+situation; et la force de l'honneur autant qu'un reste de m&eacute;nagement
+pour la police, me faisait remettre de jour en jour &agrave; renouer avec les
+associ&eacute;s de l'h&ocirc;tel de T..., je me r&eacute;duisis &agrave; jouer dans quelques
+assembl&eacute;es moins d&eacute;cri&eacute;es, o&ugrave; ma faveur du sort m'&eacute;pargna l'humiliation
+d'avoir recours &agrave; l'industrie. J'allais passer &agrave; la ville une partie de
+l'apr&egrave;s-midi, et je revenais souper &agrave; Chaillot, accompagn&eacute; fort souvent
+de M. de T..., dont l'amiti&eacute; croissait de jour en jour pour nous. Manon
+trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia, dans le voisinage,
+avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramen&eacute;es. La
+promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement
+leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient r&eacute;gl&eacute; les bornes,
+fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l'air au
+bois de Boulogne, et le soir, &agrave; mon retour, je retrouvais Manon plus
+belle, plus contente, et plus passionn&eacute;e que jamais.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;leva n&eacute;anmoins quelques nuages, qui sembl&egrave;rent menacer l'&eacute;difice
+de mon bonheur. Mais ils furent nettement dissip&eacute;s, et l'humeur fol&acirc;tre
+de Manon rendit le d&eacute;nouement si comique, que je trouve encore de la
+douceur dans un souvenir qui me repr&eacute;sente sa tendresse et les agr&eacute;ments
+de son esprit.</p>
+
+<p>Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour &agrave; l'&eacute;cart
+pour me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avait un secret
+d'importance &agrave; me communiquer. Je l'encourageai &agrave; parler librement.
+Apr&egrave;s quelques d&eacute;tours, il me fit entendre qu'un seigneur &eacute;tranger
+semblait avoir pris beaucoup d'amour pour Mademoiselle Manon. Le trouble
+de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. En a-t-elle pour lui?
+interrompis-je plus brusquement que la prudence ne permettait pour
+m'&eacute;claircir. Ma vivacit&eacute; l'effraya. Il me r&eacute;pondit, d'un air inquiet,
+que sa p&eacute;n&eacute;tration n'avait pas &eacute;t&eacute; si loin, mais qu'ayant observ&eacute;,
+depuis plusieurs jours, que cet &eacute;tranger venait assid&ucirc;ment au bois de
+Boulogne, qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul
+dans les contre-all&eacute;es, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de
+rencontrer mademoiselle, il lui &eacute;tait venu &agrave; l'esprit de faire quelque
+liaison avec ses gens, pour apprendre le nom de leur ma&icirc;tre; qu'ils le
+traitaient de prince italien, et qu'ils le soup&ccedil;onnaient eux-m&ecirc;mes de
+quelque aventure galante; qu'il n'avait pu se procurer d'autres
+lumi&egrave;res, ajouta-t-il en tremblant, parce que le Prince, &eacute;tant alors
+sorti du bois, s'&eacute;tait approch&eacute; famili&egrave;rement de lui, et lui avait
+demand&eacute; son nom; apr&egrave;s quoi, comme s'il e&ucirc;t devin&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; notre
+service, il l'avait f&eacute;licit&eacute; d'appartenir &agrave; la plus charmante personne
+du monde.</p>
+
+<p>J'attendais impatiemment la suite de ce r&eacute;cit. Il le finit par des
+excuses timides, que je n'attribuai qu'&agrave; mes imprudentes agitations. Je
+le pressai en vain de continuer sans d&eacute;guisement. Il me protesta qu'il
+ne savait rien de plus, et que, ce qu'il venait de me raconter &eacute;tant
+arriv&eacute; le jour pr&eacute;c&eacute;dent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le
+rassurai, non seulement par des &eacute;loges, mais par une honn&ecirc;te r&eacute;compense,
+et sans lui marquer la moindre d&eacute;fiance de Manon, je lui recommandai,
+d'un ton plus tranquille, de veiller sur toutes les d&eacute;marches de
+l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvait lui avoir
+fait supprimer une partie de la v&eacute;rit&eacute;. Cependant, apr&egrave;s quelques
+r&eacute;flexions, je revins de mes alarmes, jusqu'&agrave; regretter d'avoir donn&eacute;
+cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime &agrave; Manon d'&ecirc;tre
+aim&eacute;e. Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conqu&ecirc;te; et
+quelle vie allais-je mener si j'&eacute;tais capable d'ouvrir si facilement
+l'entr&eacute;e de mon c&oelig;ur &agrave; la jalousie? Je retournai &agrave; Paris le jour
+suivant, sans avoir form&eacute; d'autre dessein que de h&acirc;ter le progr&egrave;s de ma
+fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en &eacute;tat de quitter
+Chaillot au premier sujet d'inqui&eacute;tude. Le soir, je n'appris rien de
+nuisible &agrave; mon repos. L'&eacute;tranger avait reparu au bois de Boulogne, et
+prenant droit de ce qui s'y &eacute;tait pass&eacute; la veille pour se rapprocher de
+mon confident, il lui avait parl&eacute; de son amour, mais dans des termes qui
+ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrog&eacute; sur
+mille d&eacute;tails. Enfin, il avait tent&eacute; de le mettre dans ses int&eacute;r&ecirc;ts par
+des promesses consid&eacute;rables, et tirant une lettre qu'il tenait pr&ecirc;te, il
+lui avait offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre &agrave; sa
+ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Deux jours se pass&egrave;rent sans aucun autre incident. Le troisi&egrave;me fut plus
+orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon,
+pendant sa promenade, s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;e un moment de ses compagnes, et que
+l'&eacute;tranger, qui la suivait &agrave; peu de distance, s'&eacute;tant approch&eacute; d'elle au
+signe qu'elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu'il
+avait re&ccedil;ue avec des transports de joie. Il n'avait eu le temps de les
+exprimer qu'en baisant amoureusement les caract&egrave;res, parce qu'elle
+s'&eacute;tait aussit&ocirc;t d&eacute;rob&eacute;e. Mais elle avait paru d'une gaiet&eacute;
+extraordinaire pendant le reste du jour, et depuis qu'elle &eacute;tait rentr&eacute;e
+au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonn&eacute;e. Je fr&eacute;mis, sans doute,
+&agrave; chaque mot. Es-tu bien s&ucirc;r, dis-je tristement &agrave; mon valet, que tes
+yeux ne t'aient pas tromp&eacute;? Il prit le Ciel &agrave; t&eacute;moin de sa bonne foi. Je
+ne sais &agrave; quoi les tourments de mon c&oelig;ur m'auraient port&eacute; si Manon, qui
+m'avait entendu rentrer ne f&ucirc;t venue au-devant de moi avec un air
+d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma
+r&eacute;ponse pour m'accabler de caresses, et lorsqu'elle se vit seule avec
+moi, elle me fit des reproches fort vifs de l'habitude que je prenais de
+revenir si tard. Mon silence lui laissant la libert&eacute; de continuer, elle
+me dit que, depuis trois semaines, je n'avais pas pass&eacute; une journ&eacute;e
+enti&egrave;re avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues absences;
+qu'elle me demandait du moins un jour, par intervalles; et que, d&egrave;s le
+lendemain, elle voulait me voir pr&egrave;s d'elle du matin au soir. J'y serai,
+n'en doutez pas, lui r&eacute;pondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu
+d'attention pour mon chagrin, et dans le mouvement de sa joie, qui me
+parut en effet d'une vivacit&eacute; singuli&egrave;re, elle me fit mille peintures
+plaisantes de la mani&egrave;re dont elle avait pass&eacute; le jour. &Eacute;trange fille!
+me disais-je &agrave; moi-m&ecirc;me; que dois-je attendre de ce pr&eacute;lude? L'aventure
+de n&ocirc;tre premi&egrave;re s&eacute;paration me revint &agrave; l'esprit. Cependant je croyais
+voir dans le fond de sa joie et de ses caresses, un air de v&eacute;rit&eacute; qui
+s'accordait avec les apparences.</p>
+
+<p>Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse, dont je ne pus me
+d&eacute;fendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir
+faite au jeu. J'avais regard&eacute; comme un extr&ecirc;me avantage que l'id&eacute;e de ne
+pas quitter Chaillot le jour suivant f&ucirc;t venue d'elle-m&ecirc;me. C'&eacute;tait
+gagner du temps pour mes d&eacute;lib&eacute;rations. Ma pr&eacute;sence &eacute;loignait toutes
+sortes de craintes pour le lendemain, et si je ne remarquais rien qui
+m'oblige&acirc;t de faire &eacute;clater mes d&eacute;couvertes, j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; r&eacute;solu de
+transporter, le jour d'apr&egrave;s, mon &eacute;tablissement &agrave; la ville, dans un
+quartier o&ugrave; je n'eusse rien &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler avec les princes. Cet arrangement
+me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne m'&ocirc;tait pas la
+douleur d'avoir &agrave; trembler pour une nouvelle infid&eacute;lit&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; mon r&eacute;veil, Manon me d&eacute;clara que, pour passer le jour dans notre
+appartement, elle ne pr&eacute;tendait pas que j'en eusse l'air plus n&eacute;glig&eacute;,
+et qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommod&eacute;s de ses propres
+mains. Je les avais fort beaux. C'&eacute;tait un amusement qu'elle s'&eacute;tait
+donn&eacute; plusieurs fois; mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en
+avais jamais vu prendre. Je fus oblig&eacute;, pour la satisfaire, de m'asseoir
+devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle
+imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait
+tourner souvent le visage vers elle, et s'appuyant des deux mains sur
+mes &eacute;paules, elle me regardait avec une curiosit&eacute; avide. Ensuite,
+exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait
+reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous
+occupa jusqu'&agrave; l'heure du d&icirc;ner. Le go&ucirc;t qu'elle y avait pris m'avait
+paru si naturel, et sa gaiet&eacute; sentait si peu l'artifice, que ne pouvant
+concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire
+trahison, je fus tent&eacute; plusieurs fois de lui ouvrir mon c&oelig;ur et de me
+d&eacute;charger d'un fardeau qui commen&ccedil;ait &agrave; me peser. Mais je me flattais, &agrave;
+chaque instant, que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais
+d'avance un d&eacute;licieux triomphe.</p>
+
+<p>Nous rentr&acirc;mes dans son cabinet. Elle se mit &agrave; rajuster mes cheveux, et
+ma complaisance me faisait c&eacute;der &agrave; toutes ses volont&eacute;s, lorsqu'on vint
+l'avertir que le prince de... demandait &agrave; la voir Ce nom m'&eacute;chauffa
+jusqu'au transport. Quoi donc? m'&eacute;criai-je en la repoussant. Qui? Quel
+prince? Elle ne r&eacute;pondit point &agrave; mes questions. Faites-le monter,
+dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi: Cher amant, toi
+que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur je te demande un moment de
+complaisance, un moment, un seul moment. Je t'en aimerai mille fois
+plus. Je t'en saurai gr&eacute; toute ma vie.</p>
+
+<p>L'indignation et la surprise me li&egrave;rent la langue. Elle r&eacute;p&eacute;tait ses
+instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec m&eacute;pris.
+Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une
+main mes cheveux, qui &eacute;taient flottants sur mes &eacute;paules, elle prit de
+l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me
+tra&icirc;ner dans cet &eacute;tat jusqu'&agrave; la porte du cabinet, et l'ouvrant du
+genou, elle offrit &agrave; l'&eacute;tranger, que le bruit semblait avoir arr&ecirc;t&eacute; au
+milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu
+d'&eacute;tonnement. Je vis un homme fort bien mis mais d'assez mauvaise mine.
+Dans l'embarras o&ugrave; le jetait cette sc&egrave;ne, il ne laissa pas de faire une
+profonde r&eacute;v&eacute;rence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche.
+Elle lui pr&eacute;senta son miroir: Voyez, monsieur lui dit-elle,
+regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour.
+Voici l'homme que j'aime, et que j'ai jur&eacute; d'aimer toute ma vie. Faites
+la comparaison vous-m&ecirc;me. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon c&oelig;ur
+apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous d&eacute;clare qu'aux yeux de
+votre servante tr&egrave;s humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un
+des cheveux que je tiens.</p>
+
+<p>Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment m&eacute;dit&eacute;e, je
+faisais des efforts inutiles pour me d&eacute;gager, et prenant piti&eacute; d'un
+homme de consid&eacute;ration, je me sentais port&eacute; &agrave; r&eacute;parer ce petit outrage
+par mes politesses. Mais, s'&eacute;tant remis assez facilement, sa r&eacute;ponse,
+que je trouvai un peu grossi&egrave;re, me fit perdre cette disposition.
+Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire forc&eacute;, j'ouvre en
+effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'&eacute;tais
+figur&eacute;. Il se retira aussit&ocirc;t sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant,
+d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valaient pas mieux
+que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion, &agrave; lui
+faire prendre une meilleure id&eacute;e du beau sexe.</p>
+
+<p>Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la
+chambre de longs &eacute;clats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus
+touch&eacute;, jusqu'au fond du c&oelig;ur, d'un sacrifice que je ne pouvais
+attribuer qu'&agrave; l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je
+lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, apr&egrave;s l'avoir
+observ&eacute;e pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait
+deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en
+faire une d&eacute;claration ouverte, accompagn&eacute;e de son nom et de tous ses
+titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui
+la conduisait avec ses compagnes; qu'il lui promettait, au-del&agrave; des
+monts, une brillante fortune et des adorations &eacute;ternelles; qu'elle &eacute;tait
+revenue &agrave; Chaillot dans la r&eacute;solution de me communiquer cette aventure,
+mais qu'ayant con&ccedil;u que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle
+n'avait pu r&eacute;sister &agrave; son imagination; qu'elle avait offert au Prince
+italien, par une r&eacute;ponse flatteuse, la libert&eacute; de la voir chez elle, et
+qu'elle s'&eacute;tait fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan,
+sans m'en avoir fait na&icirc;tre le moindre soup&ccedil;on. Je ne lui dis pas un mot
+des lumi&egrave;res qui m'&eacute;taient venues par une autre voie, et l'ivresse de
+l'amour triomphant me fit tout approuver.</p>
+
+<p>J'ai remarqu&eacute;, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me
+frapper de ses plus rudes ch&acirc;timents, le temps o&ugrave; ma fortune me semblait
+le mieux &eacute;tablie. Je me croyais si heureux, avec l'amiti&eacute; de M. de T...
+et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que
+j'eusse &agrave; craindre quelque nouveau malheur Cependant, il s'en pr&eacute;parait
+un si funeste, qu'il m'a r&eacute;duit &agrave; l'&eacute;tat o&ugrave; vous m'avez vu &agrave; Pacy, et
+par degr&eacute;s &agrave; des extr&eacute;mit&eacute;s si d&eacute;plorables que vous aurez peine &agrave; croire
+mon r&eacute;cit fid&egrave;le.</p>
+
+<p>Un jour que nous avions M. de T... &agrave; souper nous entend&icirc;mes le bruit
+d'un carrosse qui s'arr&ecirc;tait &agrave; la porte de l'h&ocirc;tellerie. La curiosit&eacute;
+nous fit d&eacute;sirer de savoir qui pouvait arriver &agrave; cette heure. On nous
+dit que c'&eacute;tait le jeune G... M..., c'est-&agrave;-dire le fils de notre plus
+cruel ennemi, de ce vieux d&eacute;bauch&eacute; qui m'avait mis &agrave; Saint-Lazare et
+Manon &agrave; l'H&ocirc;pital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. C'est le
+Ciel qui me l'am&egrave;ne, dis-je &agrave; M. de T..., pour le punir de la l&acirc;chet&eacute; de
+son p&egrave;re. Il ne m'&eacute;chappera pas que nous n'ayons mesur&eacute; nos &eacute;p&eacute;es. M. de
+T..., qui le connaissait et qui &eacute;tait m&ecirc;me de ses meilleurs amis,
+s'effor&ccedil;a de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il m'assura
+que c'&eacute;tait un jeune homme tr&egrave;s aimable, et si peu capable d'avoir eu
+part &agrave; l'action de son p&egrave;re que je ne le verrais pas moi-m&ecirc;me un moment
+sans lui accorder mon estime et sans d&eacute;sirer la sienne. Apr&egrave;s avoir
+ajout&eacute; mille choses &agrave; son avantage, il me pria de consentir qu'il all&acirc;t
+lui proposer de venir prendre place avec nous, et de s'accommoder du
+reste de notre souper. Il pr&eacute;vint l'objection du p&eacute;ril o&ugrave; c'&eacute;tait
+exposer Manon que de d&eacute;couvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en
+protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous
+conna&icirc;trait, nous n'aurions point de plus z&eacute;l&eacute; d&eacute;fenseur. Je ne fis
+difficult&eacute; de rien, apr&egrave;s de telles assurances. M. de T... ne nous
+l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous &eacute;tions.
+Il entra d'un air qui nous pr&eacute;vint effectivement en sa faveur. Il
+m'embrassa. Nous nous ass&icirc;mes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous,
+appartenait, et il mangea d'un app&eacute;tit qui fit honneur &agrave; notre souper
+Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus s&eacute;rieuse. Il baissa
+les yeux pour nous parler de l'exc&egrave;s o&ugrave; son p&egrave;re s'&eacute;tait port&eacute; contre
+nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. Je les abr&egrave;ge, nous
+dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte.
+Si elles &eacute;taient sinc&egrave;res d&egrave;s le commencement, elles le devinrent bien
+plus dans la suite, car il n'eut pas pass&eacute; une demi-heure dans cet
+entretien, que je m'aper&ccedil;us de l'impression que les charmes de Manon
+faisaient sur lui. Ses regards et ses mani&egrave;res s'attendrirent par
+degr&eacute;s. Il ne laissa rien &eacute;chapper n&eacute;anmoins dans ses discours, mais,
+sans &ecirc;tre aid&eacute; de la jalousie, j'avais trop d'exp&eacute;rience en amour pour
+ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il nous tint compagnie
+pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+f&eacute;licit&eacute; de notre connaissance, et nous avoir demand&eacute; la permission de
+venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le
+matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse.</p>
+
+<p>Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant &agrave; la jalousie. J'avais
+plus de cr&eacute;dulit&eacute; que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante
+cr&eacute;ature &eacute;tait si absolument ma&icirc;tresse de mon &acirc;me que je n'avais pas un
+seul petit sentiment qui ne f&ucirc;t de l'estime et de l'amour. Loin de lui
+faire un crime d'avoir plu au jeune G... M..., j'&eacute;tais ravi de l'effet
+de ses charmes, et je m'applaudissais d'&ecirc;tre aim&eacute; d'une fille que tout
+le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas m&ecirc;me &agrave; propos de lui
+communiquer mes soup&ccedil;ons. Nous f&ucirc;mes occup&eacute;s, pendant quelques jours, du
+soin de faire ajuster ses habits, et &agrave; d&eacute;lib&eacute;rer si nous pouvions aller
+&agrave; la com&eacute;die sans appr&eacute;hender d'&ecirc;tre reconnus. M. de T... revint nous
+voir avant la fin de la semaine. Nous le consult&acirc;mes l&agrave;-dessus. Il vit
+bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir &agrave; Manon. Nous r&eacute;sol&ucirc;mes
+d'y aller le m&ecirc;me soir avec lui.</p>
+
+<p>Cependant cette r&eacute;solution ne put s'ex&eacute;cuter, car m'ayant tir&eacute; aussit&ocirc;t
+en particulier: Je suis, me dit-il, dans le dernier embarras depuis que
+je ne vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une
+suite. G... M... aime votre ma&icirc;tresse. Il m'en a fait confidence. Je
+suis son intime ami, et dispos&eacute; en tout &agrave; le servir; mais je ne suis pas
+moins le v&ocirc;tre. J'ai consid&eacute;r&eacute; que ses intentions sont injustes et je
+les ai condamn&eacute;es. J'aurais gard&eacute; son secret s'il n'avait dessein
+d'employer pour plaire, que les voies communes, mais il est bien inform&eacute;
+de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'o&ugrave;, qu'elle aime l'abondance
+et les plaisirs, et comme il jouit d&eacute;j&agrave; d'un bien consid&eacute;rable, il m'a
+d&eacute;clar&eacute; qu'il veut la tenter d'abord par un tr&egrave;s gros pr&eacute;sent et par
+l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses &eacute;gales, j'aurais
+peut-&ecirc;tre eu beaucoup plus de violence &agrave; me faire pour le trahir mais la
+justice s'est jointe en votre faveur &agrave; l'amiti&eacute;; d'autant plus qu'ayant
+&eacute;t&eacute; la cause imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis
+oblig&eacute; de pr&eacute;venir les effets du mal que j'ai caus&eacute;.</p>
+
+<p>Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui
+avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caract&egrave;re de Manon
+&eacute;tait tel que G... M... se le figurait, c'est-&agrave;-dire qu'elle ne pouvait
+supporter le nom de la pauvret&eacute;. Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est
+question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de
+m'abandonner pour un autre. Je suis en &eacute;tat de ne la laisser manquer de
+rien, et je compte que ma fortune va cro&icirc;tre de jour en jour. Je ne
+crains qu'une chose, ajoutai-je, c'est que G... M... ne se serve de la
+connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais
+office. M. de T... m'assura que je devais &ecirc;tre sans appr&eacute;hension de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; que G... M... &eacute;tait capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne
+l'&eacute;tait point d'une bassesse; que s'il avait la l&acirc;chet&eacute; d'en commettre
+une, il serait le premier lui qui parlait, &agrave; l'en punir et &agrave; r&eacute;parer par
+l&agrave; le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion. Je vous suis oblig&eacute; de
+ce sentiment, repris-je, mais le mal serait fait et le rem&egrave;de fort
+incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le pr&eacute;venir, en quittant
+Chaillot pour prendre une autre demeure. Oui, reprit M. de T... Mais
+vous aurez peine &agrave; le faire aussi promptement qu'il faudrait, car G...
+M... doit &ecirc;tre ici &agrave; midi; il me le dit hier et c'est ce qui m'a port&eacute; &agrave;
+venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver &agrave; tout
+moment.</p>
+
+<p>Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un &oelig;il plus
+s&eacute;rieux. Comme il me semblait impossible d'&eacute;viter la visite de G...
+M..., et qu'il me le serait aussi, sans doute, d'emp&ecirc;cher qu'il ne
+s'ouvr&icirc;t &agrave; Manon, je pris le parti de la pr&eacute;venir moi-m&ecirc;me sur le
+dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai que, me sachant instruit des
+propositions qu'il lui ferait, et les recevant &agrave; mes yeux, elle aurait
+assez de force pour les rejeter. Je d&eacute;couvris ma pens&eacute;e &agrave; M. de T...,
+qui me r&eacute;pondit que cela &eacute;tait extr&ecirc;mement d&eacute;licat. Je l'avoue, lui
+dis-je, mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'&ecirc;tre s&ucirc;r d'une
+ma&icirc;tresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y
+aurait que la grandeur des offres qui p&ucirc;t l'&eacute;blouir, et je vous ai dit
+qu'elle ne conna&icirc;t point l'int&eacute;r&ecirc;t. Elle aime ses aises, mais elle
+m'aime aussi, et, dans la situation o&ugrave; sont mes affaires, je ne saurais
+croire qu'elle me pr&eacute;f&egrave;re le fils d'un homme qui l'a mise &agrave; l'H&ocirc;pital.
+En un mot, je persistai dans mon dessein, et m'&eacute;tant retir&eacute; &agrave; l'&eacute;cart
+avec Manon, je lui d&eacute;clarai naturellement tout ce que je venais
+d'apprendre.</p>
+
+<p>Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me
+promit de recevoir les offres de G... M... d'une mani&egrave;re qui lui &ocirc;terait
+l'envie de les renouveler. Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par
+une brusquerie. Il peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne,
+ajoutai-je en riant, comment te d&eacute;faire d'un amant d&eacute;sagr&eacute;able ou
+incommode. Elle reprit, apr&egrave;s avoir un peu r&ecirc;v&eacute;: Il me vient un dessein
+admirable, s'&eacute;cria-t-elle, et je suis toute glorieuse de l'invention.
+G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi; il faut nous venger du
+p&egrave;re, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'&eacute;couter
+accepter ses pr&eacute;sents, et me moquer de lui. Le projet est joli, lui
+dis-je, mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin
+qui nous a conduits droit &agrave; l'H&ocirc;pital. J'eus beau lui repr&eacute;senter le
+p&eacute;ril de cette entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien
+prendre nos mesures, et elle r&eacute;pondit &agrave; toutes mes objections.
+Donnez-moi un amant qui n'entre point aveugl&eacute;ment dans tous les caprices
+d'une ma&icirc;tresse ador&eacute;e, et je conviendrai que j'eus tort de c&eacute;der si
+facilement. La r&eacute;solution fut prise de faire une dupe de G... M..., et
+par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne.</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes para&icirc;tre son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des
+compliments fort recherch&eacute;s sur la libert&eacute; qu'il prenait de venir d&icirc;ner
+avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait
+promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques
+affaires pour se dispenser de venir dans la m&ecirc;me voiture. Quoiqu'il n'y
+e&ucirc;t pas un seul de nous qui ne port&acirc;t la trahison dans le c&oelig;ur, nous
+nous m&icirc;mes &agrave; table avec un air de confiance et d'amiti&eacute;. G... M...
+trouva ais&eacute;ment l'occasion de d&eacute;clarer ses sentiments &agrave; Manon. Je ne dus
+pas lui para&icirc;tre g&ecirc;nant, car je m'absentai expr&egrave;s pendant quelques
+minutes. Je m'aper&ccedil;us, &agrave; mon retour qu'on ne l'avait pas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; par
+un exc&egrave;s de rigueur. Il &eacute;tait de la meilleure humeur du monde.
+J'affectai de le para&icirc;tre aussi. Il riait int&eacute;rieurement de ma
+simplicit&eacute;, et moi de la sienne. Pendant tout l'apr&egrave;s-midi, nous f&ucirc;mes
+l'un pour l'autre une sc&egrave;ne fort agr&eacute;able. Je lui m&eacute;nageai encore, avant
+son d&eacute;part, un moment d'entretien particulier avec Manon, de sorte qu'il
+eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne ch&egrave;re.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'il fut mont&eacute; en carrosse avec M. de T..., Manon accourut &agrave;
+moi, les bras ouverts, et m'embrassa en &eacute;clatant de rire. Elle me r&eacute;p&eacute;ta
+ses discours et ses propositions, sans y changer un mot. Ils se
+r&eacute;duisaient &agrave; ceci: il l'adorait. Il voulait partager avec elle quarante
+mille livres de rente dont il jouissait d&eacute;j&agrave;, sans compter ce qu'il
+attendait apr&egrave;s la mort de son p&egrave;re. Elle allait &ecirc;tre ma&icirc;tresse de son
+c&oelig;ur et de sa fortune, et, pour gage de ses bienfaits, il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave;
+lui donner un carrosse, un h&ocirc;tel meubl&eacute;, une femme de chambre, trois
+laquais et un cuisinier. Voil&agrave; un fils, dis-je &agrave; Manon, bien autrement
+g&eacute;n&eacute;reux que son p&egrave;re. Parlons de bonne foi, ajoutai-je; cette offre ne
+vous tente-t-elle point? Moi? r&eacute;pondit-elle, en ajustant &agrave; sa pens&eacute;e
+deux vers de Racine:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Moi! vous me soup&ccedil;onnez de cette perfidie?</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Moi! je pourrais souffrir un visage odieux,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui rappelle toujours l'H&ocirc;pital &agrave; mes yeux?</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Non, repris-je, en continuant la parodie:</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'aurais peine &agrave; penser que l'H&ocirc;pital, Madame,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>F&ucirc;t un trait dont l'Amour l'e&ucirc;t grav&eacute; dans votre &acirc;me.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Mais c'en est un bien s&eacute;duisant qu'un h&ocirc;tel meubl&eacute; avec un carrosse et
+trois laquais; et l'amour en a peu d'aussi forts. Elle me protesta que
+son c&oelig;ur &eacute;tait &agrave; moi pour toujours, et qu'il ne recevrait jamais
+d'autres traits que les miens. Les promesses qu'il m'a faites, me
+dit-elle, sont un aiguillon de vengeance, plut&ocirc;t qu'un trait d'amour. Je
+lui demandai si elle &eacute;tait dans le dessein d'accepter l'h&ocirc;tel et le
+carrosse. Elle me r&eacute;pondit qu'elle n'en voulait qu'&agrave; son argent. La
+difficult&eacute; &eacute;tait d'obtenir l'un sans l'autre. Nous r&eacute;sol&ucirc;mes d'attendre
+l'enti&egrave;re explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il
+avait promis de lui &eacute;crire. Elle la re&ccedil;ut en effet le lendemain, par un
+laquais sans livr&eacute;e, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui
+parler sans t&eacute;moins. Elle lui dit d'attendre sa r&eacute;ponse, et elle vint
+m'apporter aussit&ocirc;t sa lettre. Nous l'ouvr&icirc;mes ensemble. Outre les lieux
+communs de tendresse, elle contenait le d&eacute;tail des promesses de mon
+rival. Il ne bornait point sa d&eacute;pense. Il s'engageait &agrave; lui compter dix
+mille francs, en prenant possession de l'h&ocirc;tel, et &agrave; r&eacute;parer tellement
+les diminutions de cette somme, qu'elle l'e&ucirc;t toujours devant elle en
+argent comptant. Le jour de l'inauguration n'&eacute;tait pas recul&eacute; trop loin:
+il ne lui en demandait que deux pour les pr&eacute;paratifs, et il lui marquait
+le nom de la rue et de l'h&ocirc;tel, o&ugrave; il lui promettait de l'attendre
+l'apr&egrave;s-midi du second jour si elle pouvait se d&eacute;rober de mes mains.
+C'&eacute;tait l'unique point sur lequel il la conjurait de le tirer
+d'inqui&eacute;tude; il paraissait s&ucirc;r de tout le reste, mais il ajoutait que,
+si elle pr&eacute;voyait de la difficult&eacute; &agrave; m'&eacute;chapper, il trouverait le moyen
+de rendre sa fuite ais&eacute;e.</p>
+
+<p>G... M... &eacute;tait plus fin que son p&egrave;re; il voulait tenir sa proie avant
+que de compter ses esp&egrave;ces. Nous d&eacute;lib&eacute;r&acirc;mes sur la conduite que Manon
+avait &agrave; tenir Je fis encore des efforts pour lui &ocirc;ter cette entreprise
+de la t&ecirc;te et je lui en repr&eacute;sentai tous les dangers. Rien ne fut
+capable d'&eacute;branler sa r&eacute;solution.</p>
+
+<p>Elle fit une courte r&eacute;ponse &agrave; G... M..., pour l'assurer qu'elle ne
+trouverait pas de difficult&eacute; &agrave; se rendre &agrave; Paris le jour marqu&eacute;, et
+qu'il pouvait l'attendre avec certitude. Nous r&eacute;gl&acirc;mes ensuite que je
+partirais sur-le-champ pour aller louer un nouveau logement dans quelque
+village, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de Paris, et que je transporterais avec moi
+notre petit &eacute;quipage; que le lendemain apr&egrave;s-midi, qui &eacute;tait le temps de
+son assignation, elle se rendrait de bonne heure &agrave; Paris; qu'apr&egrave;s avoir
+re&ccedil;u les pr&eacute;sents de G... M..., elle le prierait instamment de la
+conduire &agrave; la Com&eacute;die; qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle
+pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet,
+qu'elle voulait mener avec elle. C'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me qui l'avait
+d&eacute;livr&eacute;e de l'H&ocirc;pital, et qui nous &eacute;tait infiniment attach&eacute;. Je devais
+me trouver avec un fiacre, &agrave; l'entr&eacute;e de la rue Saint-Andr&eacute;-des-Arcs, et
+l'y laisser vers les sept heures, pour m'avancer dans l'obscurit&eacute; &agrave; la
+porte de la Com&eacute;die. Manon me promettait d'inventer des pr&eacute;textes pour
+sortir un instant de sa loge, et de l'employer &agrave; descendre pour me
+rejoindre. L'ex&eacute;cution du reste &eacute;tait facile. Nous aurions regagn&eacute; mon
+fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg
+Saint-Antoine, qui &eacute;tait le chemin de notre nouvelle demeure.</p>
+
+<p>Ce dessein, tout extravagant qu'il &eacute;tait, nous parut assez bien arrang&eacute;.
+Mais il y avait, dans le fond, une folle imprudence &agrave; s'imaginer que,
+quand il e&ucirc;t r&eacute;ussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais
+pu nous mettre &agrave; couvert des suites. Cependant, nous nous expos&acirc;mes avec
+la plus t&eacute;m&eacute;raire confiance. Manon partit avec Marcel: c'est ainsi que
+se nommait notre valet. Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en
+l'embrassant: Manon, ne me trompez point; me serez-vous fid&egrave;le? Elle se
+plaignit tendrement de ma d&eacute;fiance, et elle me renouvela tous ses
+serments.</p>
+
+<p>Son compte &eacute;tait d'arriver &agrave; Paris sur les trois heures. Je partis apr&egrave;s
+elle. J'allais me morfondre, le reste de l'apr&egrave;s-midi, dans le caf&eacute; de
+F&eacute;r&eacute;, au pont Saint-Michel; j'y demeurai jusqu'&agrave; la nuit. J'en sortis
+alors pour prendre un fiacre, que je postai, suivant notre projet, &agrave;
+l'entr&eacute;e de la rue Saint-Andr&eacute;-des-Arcs; ensuite je gagnai &agrave; pied la
+porte de la Com&eacute;die. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel, qui
+devait &ecirc;tre &agrave; m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu
+dans une foule de laquais, et l'&oelig;il ouvert sur tous les passants.
+Enfin, sept heures &eacute;tant sonn&eacute;es, sans que j'eusse rien aper&ccedil;u qui e&ucirc;t
+rapport &agrave; nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller voir si
+je d&eacute;couvrirais Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y &eacute;taient ni
+l'un ni l'autre. Je retournai &agrave; la porte, o&ugrave; je passai encore un quart
+d'heure, transport&eacute; d'impatience et d'inqui&eacute;tude. N'ayant rien vu
+para&icirc;tre, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arr&ecirc;ter &agrave; la moindre
+r&eacute;solution. Le cocher, m'ayant aper&ccedil;u, vint quelques pas au-devant de
+moi pour me dire, d'un air myst&eacute;rieux, qu'une jolie demoiselle
+m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demand&eacute;,
+&agrave; des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais
+revenir elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point &agrave; m'attendre.
+Je me figurai aussit&ocirc;t que c'&eacute;tait Manon. J'approchai; mais je vis un
+joli petit visage, qui n'&eacute;tait pas le sien. C'&eacute;tait une &eacute;trang&egrave;re, qui
+me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler &agrave; M. le
+chevalier des Grieux. Je lui dis que c'&eacute;tait mon nom. J'ai une lettre &agrave;
+vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'am&egrave;ne, et
+par quel rapport j'ai l'avantage de conna&icirc;tre votre nom. Je la priai de
+me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me
+suivre, et elle me conseilla de demander une chambre &agrave; part. De qui
+vient cette lettre? lui dis-je en montant: elle me remit &agrave; la lecture.</p>
+
+<p>Je reconnus la main de Manon. Voici &agrave; peu pr&egrave;s ce qu'elle me marquait:
+G... M... l'avait re&ccedil;ue avec une politesse et une magnificence au-del&agrave;
+de toutes ses id&eacute;es. Il l'avait combl&eacute;e de pr&eacute;sents; il lui faisait
+envisager un sort de reine. Elle m'assurait n&eacute;anmoins qu'elle ne
+m'oubliait pas dans cette nouvelle splendeur; mais que, n'ayant pu faire
+consentir G... M... &agrave; la mener ce soir &agrave; la Com&eacute;die, elle remettait &agrave; un
+autre jour le plaisir de me voir; et que, pour me consoler un peu de la
+peine qu'elle pr&eacute;voyait que cette nouvelle pouvait me causer, elle avait
+trouv&eacute; le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui
+serait la porteuse de son billet. Sign&eacute;, votre fid&egrave;le amante, MANON
+LESCAUT.</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans
+cette lettre, que demeurant suspendu quelque temps entre la col&egrave;re et la
+douleur j'entrepris de faire un effort pour oublier &eacute;ternellement mon
+ingrate et parjure ma&icirc;tresse. Je jetai les yeux sur la fille qui &eacute;tait
+devant moi: elle &eacute;tait extr&ecirc;mement jolie, et j'aurais souhait&eacute; qu'elle
+l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; assez pour me rendre parjure et infid&egrave;le &agrave; mon tour. Mais je
+n'y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint
+de la composition de l'Amour, enfin ce fonds in&eacute;puisable de charmes que
+la nature avait prodigu&eacute;s &agrave; la perfide Manon. Non, non, lui dis-je en
+cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort bien
+qu'elle vous faisait faire une d&eacute;marche inutile. Retournez &agrave; elle, et
+dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en
+jouisse, s'il se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour et je
+renonce en m&ecirc;me temps &agrave; toutes les femmes, qui ne sauraient &ecirc;tre aussi
+aimables qu'elle, et qui sont, sans doute, aussi l&acirc;ches et d'aussi
+mauvaise foi. Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer
+sans pr&eacute;tendre davantage &agrave; Manon, et la jalousie mortelle qui me
+d&eacute;chirait le c&oelig;ur se d&eacute;guisant en une morne et sombre tranquillit&eacute;, je
+me crus d'autant plus proche de ma gu&eacute;rison que je ne sentais nul de ces
+mouvements violents dont j'avais &eacute;t&eacute; agit&eacute; dans les m&ecirc;mes occasions.
+H&eacute;las! j'&eacute;tais la dupe de l'amour autant que je croyais l'&ecirc;tre de G...
+M... et de Manon.</p>
+
+<p>Cette fille qui m'avait apport&eacute; la lettre, me voyant pr&ecirc;t &agrave; descendre
+l'escalier me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapport&acirc;t &agrave; M. de
+G... M... et &agrave; la dame qui &eacute;tait avec lui. Je rentrai dans la chambre &agrave;
+cette question, et par un changement incroyable &agrave; ceux qui n'ont jamais
+senti de passions violentes, je me trouvai, tout d'un coup, de la
+tranquillit&eacute; o&ugrave; je croyais &ecirc;tre, dans un transport terrible de fureur.
+Va, lui dis-je, rapporte au tra&icirc;tre G... M... et &agrave; sa perfide ma&icirc;tresse
+le d&eacute;sespoir o&ugrave; ta maudite lettre m'a jet&eacute;, mais apprends-leur qu'ils
+n'en riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma
+propre main. Je me jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d'un c&ocirc;t&eacute;, et
+ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes am&egrave;res commenc&egrave;rent &agrave;
+couler de mes yeux. L'acc&egrave;s de rage que je venais de sentir se changea
+dans une profonde douleur; je ne fis plus que pleurer en poussant des
+g&eacute;missements et des soupirs. Approche, mon enfant, approche, m'&eacute;criai-je
+en parlant &agrave; la jeune fille; approche, puisque c'est toi qu'on envoie
+pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et
+le d&eacute;sespoir, contre l'envie de se donner la mort &agrave; soi-m&ecirc;me, apr&egrave;s
+avoir tu&eacute; deux perfides qui ne m&eacute;ritent pas de vivre. Oui, approche,
+continuai-je, en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides et
+incertains. Viens essuyer mes larmes, viens rendre la paix &agrave; mon c&oelig;ur,
+viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume &agrave; l'&ecirc;tre d'une
+autre que de mon infid&egrave;le. Tu es jolie, je pourrais peut-&ecirc;tre t'aimer &agrave;
+mon tour. Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et
+qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, &eacute;tait
+extraordinairement surprise d'une si &eacute;trange sc&egrave;ne. Elle s'approcha
+n&eacute;anmoins pour me faire quelques caresses, mais je l'&eacute;cartai aussit&ocirc;t,
+en la repoussant de mes mains. Que veux-tu de moi? lui dis-je. Ah! tu es
+une femme, tu es d'un sexe que je d&eacute;teste et que je ne puis plus
+souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque
+trahison. Va-t'en et laisse-moi seul ici. Elle me fit une r&eacute;v&eacute;rence,
+sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de
+s'arr&ecirc;ter Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, &agrave;
+quel dessein tu as &eacute;t&eacute; envoy&eacute;e ici. Comment as-tu d&eacute;couvert mon nom et
+le lieu o&ugrave; tu pouvais me trouver?</p>
+
+<p>Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M...; qu'il
+l'avait envoy&eacute; chercher &agrave; cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui
+l'avait avertie, elle &eacute;tait all&eacute;e dans une grande maison, o&ugrave; elle
+l'avait trouv&eacute; qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils
+l'avaient charg&eacute;e tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avait
+apport&eacute;e, apr&egrave;s lui avoir appris qu'elle me trouverait dans un carrosse
+au bout de la rue Saint-Andr&eacute;. Je lui demandai s'ils ne lui avaient rien
+dit de plus. Elle me r&eacute;pondit, en rougissant, qu'ils lui avaient fait
+esp&eacute;rer que je la prendrais pour me tenir compagnie. On t'a tromp&eacute;e, lui
+dis-je; ma pauvre fille, on t'a tromp&eacute;e. Tu es une femme, il te faut un
+homme; mais il t'en faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas
+ici que tu le peux trouver Retourne, retourne &agrave; M. de G... M... Il a
+tout ce qu'il faut pour &ecirc;tre aim&eacute; des belles; il a des h&ocirc;tels meubl&eacute;s et
+des &eacute;quipages &agrave; donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour et de la
+constance &agrave; offrir les femmes m&eacute;prisent ma mis&egrave;re et font leur jouet de
+ma simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les
+passions qui m'agitaient tour &agrave; tour c&eacute;daient ou emportaient le dessus.
+Cependant, &agrave; force de me tourmenter mes transports diminu&egrave;rent assez
+pour faire place &agrave; quelques r&eacute;flexions. Je comparai cette derni&egrave;re
+infortune &agrave; celles que j'avais d&eacute;j&agrave; essuy&eacute;es dans le m&ecirc;me genre, et je
+ne trouvai pas qu'il y e&ucirc;t plus &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer que dans les premi&egrave;res. Je
+connaissais Manon; pourquoi m'affliger tant d'un malheur que j'avais d&ucirc;
+pr&eacute;voir? Pourquoi ne pas m'employer plut&ocirc;t &agrave; chercher du rem&egrave;de? Il
+&eacute;tait encore temps. Je devais du moins n'y pas &eacute;pargner mes soins, si je
+ne voulais avoir &agrave; me reprocher d'avoir contribu&eacute;, par ma n&eacute;gligence, &agrave;
+mes propres peines. Je me mis l&agrave;-dessus &agrave; consid&eacute;rer tous les moyens qui
+pouvaient m'ouvrir un chemin &agrave; l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'&eacute;tait
+un parti d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, qui n'&eacute;tait propre qu'&agrave; me perdre et qui n'avait pas
+la moindre apparence de succ&egrave;s. Mais il me semblait que si j'eusse pu me
+procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagn&eacute; infailliblement
+quelque chose sur son c&oelig;ur. J'en connaissais si bien tous les endroits
+sensibles! J'&eacute;tais si s&ucirc;r d'&ecirc;tre aim&eacute; d'elle! Cette bizarrerie m&ecirc;me de
+m'avoir envoy&eacute; une jolie fille pour me consoler, j'aurais pari&eacute; qu'elle
+venait de son invention, et que c'&eacute;tait un effet de sa compassion pour
+mes peines. Je r&eacute;solus d'employer toute mon industrie pour la voir Parmi
+quantit&eacute; de voies que j'examinai l'une apr&egrave;s l'autre, je m'arr&ecirc;tai &agrave;
+celle-ci. M. de T... avait commenc&eacute; &agrave; me rendre service avec trop
+d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sinc&eacute;rit&eacute; et de son
+z&egrave;le. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager &agrave;
+faire appeler G... M..., sous le pr&eacute;texte d'une affaire importante. Il
+ne me fallait qu'une demi-heure pour parler &agrave; Manon. Mon dessein &eacute;tait
+de me faire introduire dans sa chambre m&ecirc;me, et je crus que cela me
+serait ais&eacute; dans l'absence de G... M... Cette r&eacute;solution m'ayant rendu
+plus tranquille, je payai lib&eacute;ralement la jeune fille, qui &eacute;tait encore
+avec moi, et pour lui &ocirc;ter l'envie de retourner chez ceux qui me
+l'avaient envoy&eacute;e, je pris son adresse, en lui faisant esp&eacute;rer que
+j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me
+fis conduire &agrave; grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y
+trouver J'avais eu, l&agrave;-dessus, de l'inqui&eacute;tude en chemin. Un mot le mit
+au fait de mes peines et du service que je venais lui demander. Il fut
+si &eacute;tonn&eacute; d'apprendre que G... M... avait pu s&eacute;duire Manon, qu'ignorant
+que j'avais eu part moi-m&ecirc;me &agrave; mon malheur il m'offrit g&eacute;n&eacute;reusement de
+rassembler tous ses amis, pour employer leurs bras et leurs &eacute;p&eacute;es &agrave; la
+d&eacute;livrance de ma ma&icirc;tresse. Je lui fis comprendre que cet &eacute;clat pouvait
+&ecirc;tre pernicieux &agrave; Manon et &agrave; moi. R&eacute;servons notre sang, lui dis-je, pour
+l'extr&eacute;mit&eacute;. Je m&eacute;dite une voie plus douce et dont je n'esp&egrave;re pas moins
+de succ&egrave;s. Il s'engagea, sans exception, &agrave; faire tout ce que je
+demanderais de lui; et lui ayant r&eacute;p&eacute;t&eacute; qu'il ne s'agissait que de faire
+avertir G... M... qu'il avait &agrave; lui parler et de le tenir dehors une
+heure ou deux, il partit aussit&ocirc;t avec moi pour me satisfaire.</p>
+
+<p>Nous cherch&acirc;mes de quel exp&eacute;dient il pourrait se servir pour l'arr&ecirc;ter
+si longtemps. Je lui conseillai de lui &eacute;crire d'abord un billet simple,
+dat&eacute; d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussit&ocirc;t,
+pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de d&eacute;lai.
+J'observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai
+sans peine dans la maison, n'y &eacute;tant connu que de Manon et de Marcel,
+qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-l&agrave; avec G...
+M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante, pour laquelle
+vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent, que vous venez de
+perdre le v&ocirc;tre au jeu, et que vous avez jou&eacute; beaucoup plus sur votre
+parole, avec le m&ecirc;me malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener &agrave;
+son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour ex&eacute;cuter mon dessein.</p>
+
+<p>M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans
+un cabaret, o&ugrave; il &eacute;crivit promptement sa lettre.</p>
+
+<p>J'allai me placer &agrave; quelques pas de la maison de Manon. Je vis arriver
+le porteur du message, et G... M... sortir &agrave; pied, un moment apr&egrave;s,
+suivi d'un laquais. Lui ayant laiss&eacute; le temps de s'&eacute;loigner de la rue,
+je m'avan&ccedil;ai &agrave; la porte de mon infid&egrave;le, et malgr&eacute; toute ma col&egrave;re, je
+frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce fut
+Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je
+n'eusse rien &agrave; craindre des autres domestiques, je lui demandais tout
+bas s'il pouvait me conduire dans la chambre o&ugrave; &eacute;tait Manon, sans que je
+fusse aper&ccedil;u. Il me dit que cela &eacute;tait ais&eacute; en montant doucement par le
+grand escalier. Allons donc promptement, lui dis-je, et t&acirc;che
+d'emp&ecirc;cher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. Je p&eacute;n&eacute;trai
+sans obstacle jusqu'&agrave; l'appartement.</p>
+
+<p>Manon &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; lire. Ce fut l&agrave; que j'eus lieu d'admirer le
+caract&egrave;re de cette &eacute;trange fille. Loin d'&ecirc;tre effray&eacute;e et de para&icirc;tre
+timide en m'apercevant, elle ne donna que ces marques l&eacute;g&egrave;res de
+surprise dont on n'est pas le ma&icirc;tre &agrave; la vue d'une personne qu'on croit
+&eacute;loign&eacute;e. Ah! c'est vous, mon amour, me dit-elle en venant m'embrasser
+avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu! que vous &ecirc;tes hardi! Qui vous
+aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu? Je me d&eacute;gageai de ses bras, et
+loin de r&eacute;pondre &agrave; ses caresses, je la repoussai avec d&eacute;dain, et je fis
+deux ou trois pas en arri&egrave;re pour m'&eacute;loigner d'elle. Ce mouvement ne
+laissa pas de la d&eacute;concerter. Elle demeura dans la situation o&ugrave; elle
+&eacute;tait et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J'&eacute;tais,
+dans le fond, si charm&eacute; de la revoir, qu'avec tant de justes sujets de
+col&egrave;re, j'avais &agrave; peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller.
+Cependant mon c&oelig;ur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je
+le rappelais vivement &agrave; ma m&eacute;moire, pour exciter mon d&eacute;pit, et je
+t&acirc;chais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de
+l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu'elle remarqua
+mon agitation, je la vis trembler apparemment par un effet de sa
+crainte.</p>
+
+<p>Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah! Manon, lui dis-je d'un ton tendre,
+infid&egrave;le et parjure Manon! par o&ugrave; commencerai-je &agrave; me plaindre? Je vous
+vois p&acirc;le et tremblante, et je suis encore si sensible &agrave; vos moindres
+peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais,
+Manon, je vous le dis, j'ai le c&oelig;ur perc&eacute; de la douleur de votre
+trahison. Ce sont l&agrave; des coups qu'on ne porte point &agrave; un amant, quand on
+n'a pas r&eacute;solu sa mort. Voici la troisi&egrave;me fois, Manon, je les ai bien
+compt&eacute;es; il est impossible que cela s'oublie. C'est &agrave; vous de
+consid&eacute;rer, &agrave; l'heure m&ecirc;me, quel parti vous voulez prendre, car mon
+triste c&oelig;ur n'est plus &agrave; l'&eacute;preuve d'un si cruel traitement. Je sens
+qu'il succombe et qu'il est pr&ecirc;t &agrave; se fendre de douleur. Je n'en puis
+plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une chaise; j'ai &agrave; peine la force de
+parler et de me soutenir.</p>
+
+<p>Elle ne me r&eacute;pondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se laissa
+tomber &agrave; genoux et elle appuya sa t&ecirc;te sur les miens, en cachant son
+visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de
+ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'&eacute;tais-je point agit&eacute;! Ah!
+Manon, Manon, repris-je avec un soupir il est bien tard de me donner des
+larmes, lorsque vous avez caus&eacute; ma mort. Vous affectez une tristesse que
+vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma
+pr&eacute;sence, qui a toujours &eacute;t&eacute; importune &agrave; vos plaisirs. Ouvrez les yeux,
+voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un
+malheureux qu'on a trahi, et qu'on abandonne cruellement. Elle baisait
+mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore,
+fille ingrate et sans foi, o&ugrave; sont vos promesses et vos serments? Amante
+mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me
+jurais encore aujourd'hui? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une
+infid&egrave;le se rit de vous, apr&egrave;s vous avoir attest&eacute; si saintement? C'est
+donc le panure qui est r&eacute;compens&eacute;! Le d&eacute;sespoir et l'abandon sont pour
+la constance et la fid&eacute;lit&eacute;.</p>
+
+<p>Ces paroles furent accompagn&eacute;es d'une r&eacute;flexion si am&egrave;re, que j'en
+laissai &eacute;chapper malgr&eacute; moi quelques larmes. Manon s'en aper&ccedil;ut au
+changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je
+sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant
+de douleur et d'&eacute;motion; mais que le Ciel me punisse si j'ai cru l'&ecirc;tre,
+ou si j'ai eu la pens&eacute;e de le devenir! Ce discours me parut si d&eacute;pourvu
+de sens et de bonne foi, que je ne pus me d&eacute;fendre d'un vif mouvement de
+col&egrave;re. Horrible dissimulation! m'&eacute;criai-je. Je vois mieux que jamais
+que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est &agrave; pr&eacute;sent que je
+connais ton mis&eacute;rable caract&egrave;re. Adieu, l&acirc;che cr&eacute;ature, continuai-je en
+me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir d&eacute;sormais le
+moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-m&ecirc;me si je
+t'honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton nouvel amant,
+aime-le, d&eacute;teste-moi, renonce &agrave; l'honneur au bon sens; je m'en ris, tout
+m'est &eacute;gal.</p>
+
+<p>Elle fut si &eacute;pouvant&eacute;e de ce transport, que, demeurant &agrave; genoux pr&egrave;s de
+la chaise d'o&ugrave; je m'&eacute;tais lev&eacute;, elle me regardait en tremblant et sans
+oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la
+t&ecirc;te, et tenant les yeux fix&eacute;s sur elle. Mais il aurait fallu que
+j'eusse perdu tous sentiments d'humanit&eacute; pour m'endurcir contre tant de
+charmes. J'&eacute;tais si &eacute;loign&eacute; d'avoir cette force barbare que, passant
+tout d'un coup &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e, je retournai vers elle, ou plut&ocirc;t,
+je m'y pr&eacute;cipitai sans r&eacute;flexion. Je la pris entre mes bras, je lui
+donnai mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de mon emportement.
+Je confessai que j'&eacute;tais un brutal, et que je ne m&eacute;ritais pas le bonheur
+d'&ecirc;tre aim&eacute; d'une fille comme elle. Je la fis asseoir et, m'&eacute;tant mis &agrave;
+genoux &agrave; mon tour, je la conjurai de m'&eacute;couter en cet &eacute;tat. L&agrave;, tout ce
+qu'un amant soumis et passionn&eacute; peut imaginer de plus respectueux et de
+plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui
+demandai en gr&acirc;ce de prononcer qu'elle me pardonnait. Elle laissa tomber
+ses bras sur mon cou, en disant que c'&eacute;tait elle-m&ecirc;me qui avait besoin
+de ma bont&eacute; pour me faire oublier les chagrins qu'elle me causait, et
+qu'elle commen&ccedil;ait &agrave; craindre avec raison que je go&ucirc;tasse point ce
+qu'elle avait &agrave; me dire pour se justifier. Moi! interrompis-je aussit&ocirc;t,
+ah! je ne vous demande point de justification. J'approuve tout ce que
+vous avez fait. Ce n'est point &agrave; moi d'exiger des raisons de votre
+conduite; trop content, trop heureux, si ma ch&egrave;re Manon ne m'&ocirc;te point
+la tendresse de son c&oelig;ur! Mais, continuai-je, en r&eacute;fl&eacute;chissant sur
+l'&eacute;tat de mon sort, toute-puissante Manon! vous qui faites &agrave; votre gr&eacute;
+mes joies et mes douleurs, apr&egrave;s vous avoir satisfaite par mes
+humiliations et par les marques de mon repentir ne me sera-t-il point
+permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de
+vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour
+que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon rival?</p>
+
+<p>Elle fut quelque temps &agrave; m&eacute;diter sa r&eacute;ponse: Mon Chevalier, me dit-elle,
+en reprenant un air tranquille, si vous vous &eacute;tiez d'abord expliqu&eacute; si
+nettement, vous vous seriez &eacute;pargn&eacute; bien du trouble et &agrave; moi une sc&egrave;ne
+bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je
+l'aurais gu&eacute;rie en m'offrant &agrave; vous suivre sur-le-champ au bout du
+monde. Mais je me suis figur&eacute; que c'&eacute;tait la lettre que je vous ai
+&eacute;crite sous les yeux de M. de G... M... et la fille que nous vous avons
+envoy&eacute;e qui causaient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu
+regarder ma lettre comme une raillerie et cette fille, en vous imaginant
+qu'elle &eacute;tait all&eacute;e vous trouver de ma part, comme &acirc;ne d&eacute;claration que
+je renon&ccedil;ais &agrave; vous pour m'attacher &agrave; G... M... C'est cette pens&eacute;e qui
+m'a jet&eacute;e tout d'un coup dans la consternation, car, quelque innocente
+que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'&eacute;taient
+pas favorables. Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon
+juge, apr&egrave;s que je vous aurai expliqu&eacute; la v&eacute;rit&eacute; du fait.</p>
+
+<p>Elle m'apprit alors tout ce qui lui &eacute;tait arriv&eacute; depuis qu'elle avait
+trouv&eacute; G... M..., qui l'attendait dans le lieu o&ugrave; nous &eacute;tions. Il
+l'avait re&ccedil;ue effectivement comme la premi&egrave;re princesse du monde. Il lui
+avait montr&eacute; tous les appartements, qui &eacute;taient d'un go&ucirc;t et d'une
+propret&eacute; admirables. Il lui avait compt&eacute; dix mille livres dans son
+cabinet, et il y avait ajout&eacute; quelques bijoux, parmi lesquels &eacute;taient le
+collier et les bracelets de perles qu'elle avait d&eacute;j&agrave; eus de son p&egrave;re.
+Il l'avait men&eacute;e de l&agrave; dans un salon qu'elle n'avait pas encore vu, o&ugrave;
+elle avait trouv&eacute; une collation exquise. Il l'avait fait servir par les
+nouveaux domestiques qu'il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la
+regarder d&eacute;sormais comme leur ma&icirc;tresse. Enfin, il lui avait fait voir
+le carrosse, les chevaux et tout le reste de ses pr&eacute;sents; apr&egrave;s quoi,
+il lui avait propos&eacute; une partie de jeu, pour attendre le souper Je vous
+avoue, continua-t-elle, que j'ai &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e de cette magnificence. J'ai
+fait r&eacute;flexion que ce serait dommage de nous priver tout d'un coup de
+tant de biens, en me contentant d'emporter les dix mille francs et les
+bijoux, que c'&eacute;tait une fortune toute faite pour vous et pour moi, et
+que nous pourrions vivre agr&eacute;ablement aux d&eacute;pens de G... M... Au lieu de
+lui proposer la Com&eacute;die, je me suis mis dans la t&ecirc;te de le sonder sur
+votre sujet, pour pressentir quelles facilit&eacute;s nous aurions &agrave; nous voir
+en supposant l'ex&eacute;cution de mon syst&egrave;me. Je l'ai trouv&eacute; d'un caract&egrave;re
+fort traitable. Il m'a demand&eacute; ce que je pensais de vous, et si je
+n'avais pas eu quelque regret &agrave; vous quitter. Je lui ai dit que vous
+&eacute;tiez si aimable et que vous en aviez toujours us&eacute; si honn&ecirc;tement avec
+moi, qu'il n'&eacute;tait pas naturel que je pusse vous ha&iuml;r. Il a confess&eacute; que
+vous aviez du m&eacute;rite, et qu'il s'&eacute;tait senti port&eacute; &agrave; d&eacute;sirer votre
+amiti&eacute;. Il a voulu savoir de quelle mani&egrave;re je croyais que vous
+prendriez mon d&eacute;part, surtout lorsque vous viendriez &agrave; savoir que
+j'&eacute;tais entre ses mains. Je lui ai r&eacute;pondu que la date de notre amour
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; si ancienne qu'il avait eu le temps de se refroidir un peu,
+que vous n'&eacute;tiez pas d'ailleurs fort &agrave; votre aise, et que vous ne
+regarderiez peut-&ecirc;tre pas ma perte comme un grand malheur parce qu'elle
+vous d&eacute;chargerait d'un fardeau qui vous pesait sur les bras. J'ai ajout&eacute;
+qu'&eacute;tant tout &agrave; fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je
+n'avais pas fait difficult&eacute; de vous dire que je venais &agrave; Paris pour
+quelques affaires, que vous y aviez consenti et qu'y &eacute;tant venu
+vous-m&ecirc;me, vous n'aviez pas paru extr&ecirc;mement inquiet, lorsque je vous
+avais quitt&eacute;. Si je croyais, m'a-t-il dit, qu'il f&ucirc;t d'humeur &agrave; bien
+vivre avec moi, je serais le premier &agrave; lui offrir mes services et mes
+civilit&eacute;s. Je l'ai assur&eacute; que, du caract&egrave;re dont je vous connaissais, je
+ne doutais point que vous n'y r&eacute;pondissiez honn&ecirc;tement, surtout, lui
+ai-je dit, s'il pouvait vous servir dans vos affaires, qui &eacute;taient fort
+d&eacute;rang&eacute;es depuis que vous &eacute;tiez mal avec votre famille. Il m'a
+interrompue, pour me protester qu'il vous rendrait tous les services qui
+d&eacute;pendraient de lui, et que, si vous vouliez m&ecirc;me vous embarquer dans un
+autre amour il vous procurerait une jolie ma&icirc;tresse, qu'il avait quitt&eacute;e
+pour s'attacher &agrave; moi. J'ai applaudi &agrave; son id&eacute;e, ajouta-t-elle, pour
+pr&eacute;venir plus parfaitement tous ses soup&ccedil;ons, et me confirmant de plus
+en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouvoir trouver le
+moyen de vous en informer de peur que vous ne fussiez trop alarm&eacute;
+lorsque vous me verriez manquer &agrave; notre assignation. C'est dans cette
+vue que je lui ai propos&eacute; de vous envoyer cette nouvelle ma&icirc;tresse d&egrave;s
+le soir m&ecirc;me, afin d'avoir une occasion de vous &eacute;crire; j'&eacute;tais oblig&eacute;e
+d'avoir recours &agrave; cette adresse, parce que je ne pouvais esp&eacute;rer qu'il
+me laiss&acirc;t libre un moment. Il a ri de ma proposition. Il a appel&eacute; son
+laquais, et lui ayant demand&eacute; s'il pourrait retrouver sur-le-champ son
+ancienne ma&icirc;tresse, il l'a envoy&eacute; de c&ocirc;t&eacute; et d'autre pour la chercher.
+Il s'imaginait que c'&eacute;tait &agrave; Chaillot qu'il fallait qu'elle all&acirc;t vous
+trouver mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous avais promis
+de vous rejoindre &agrave; la Com&eacute;die, ou que, si quelque raison m'emp&ecirc;chait
+d'y aller vous vous &eacute;tiez engag&eacute; &agrave; m'attendre dans un carrosse au bout
+de la rue Saint-Andr&eacute;; qu'il valait mieux, par cons&eacute;quent, vous envoyer
+l&agrave; votre nouvelle amante, ne f&ucirc;t-ce que pour vous emp&ecirc;cher de vous y
+morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il &eacute;tait &agrave;
+propos de vous &eacute;crire un mot pour vous avertir de cet &eacute;change, que vous
+auriez peine &agrave; comprendre sans cela. Il y a consenti, mais j'ai &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute;e d'&eacute;crire en sa pr&eacute;sence, et je me suis bien gard&eacute;e de
+m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre. Voil&agrave;, ajouta Manon, de
+quelle mani&egrave;re les choses se sont pass&eacute;es. Je ne vous d&eacute;guise rien, ni
+de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je l'ai
+trouv&eacute;e jolie, et comme je ne doutais point que mon absence ne vous
+caus&acirc;t de la peine, c'&eacute;tait sinc&egrave;rement que je souhaitais qu'elle p&ucirc;t
+servir &agrave; vous d&eacute;sennuyer quelques moments, car la fid&eacute;lit&eacute; que je
+souhaite de vous est celle du c&oelig;ur. J'aurais &eacute;t&eacute; ravie de pouvoir vous
+envoyer Marcel, mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire
+de ce que j'avais &agrave; vous faire savoir. Elle conclut enfin son r&eacute;cit, en
+m'apprenant l'embarras o&ugrave; G... M... s'&eacute;tait trouv&eacute; en recevant le billet
+de M. de T... Il a balanc&eacute;, me dit-elle, s'il devait me quitter et il
+m'a assur&eacute; que son retour ne tarderait point. C'est ce qui fait que je
+ne vous vois point ici sans inqui&eacute;tude, et que j'ai marqu&eacute; de la
+surprise &agrave; votre arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>J'&eacute;coutai ce discours avec beaucoup de patience. J'y trouvais assur&eacute;ment
+quantit&eacute; de traits cruels et mortifiants pour moi, car le dessein de son
+infid&eacute;lit&eacute; &eacute;tait si clair qu'elle n'avait pas m&ecirc;me eu le soin de me le
+d&eacute;guiser. Elle ne pouvait esp&eacute;rer que G... M... la laiss&acirc;t, toute la
+nuit, comme une vestale. C'&eacute;tait donc avec lui qu'elle comptait de la
+passer. Quel aveu pour un amant! Cependant, je consid&eacute;rai que j'&eacute;tais
+cause en partie de sa faute, par la connaissance que je lui avais donn&eacute;e
+d'abord des sentiments que G... M... avait pour elle, et par la
+complaisance que j'avais eue d'entrer aveugl&eacute;ment dans le plan t&eacute;m&eacute;raire
+de son aventure. D'ailleurs, par un tour naturel de g&eacute;nie qui m'est
+particulier je fus touch&eacute; de l'ing&eacute;nuit&eacute; de son r&eacute;cit, et de cette
+mani&egrave;re bonne et ouverte avec laquelle elle me racontait jusqu'aux
+circonstances dont j'&eacute;tais le plus offens&eacute;. Elle p&egrave;che sans malice,
+disais-je en moi-m&ecirc;me; elle est l&eacute;g&egrave;re et imprudente, mais elle est
+droite et sinc&egrave;re. Ajoutez que l'amour suffisait seul pour me fermer les
+yeux sur toutes ses fautes. J'&eacute;tais trop satisfait de l'esp&eacute;rance de
+l'enlever le soir m&ecirc;me &agrave; mon rival. Je lui dis n&eacute;anmoins: Et la nuit,
+avec qui l'auriez-vous pass&eacute;e? Cette question, que je lui fis
+tristement, l'embarrassa. Elle ne me r&eacute;pondit que par des mais et des si
+interrompus. J'eus piti&eacute; de sa peine, et rompant ce discours, je lui
+d&eacute;clarai naturellement que j'attendais d'elle qu'elle me suiv&icirc;t &agrave;
+l'heure m&ecirc;me. Je le veux bien, me dit-elle; mais vous n'approuvez donc
+pas mon projet? Ah! n'est-ce pas assez, repartis-je, que j'approuve tout
+ce que vous avez fait jusqu'&agrave; pr&eacute;sent? Quoi! nous n'emporterons pas m&ecirc;me
+les dix mille francs? r&eacute;pliqua-t-elle. Il me les a donn&eacute;s. Ils sont &agrave;
+moi. Je lui conseillai d'abandonner tout, et de ne penser qu'&agrave; nous
+&eacute;loigner promptement, car quoiqu'il y e&ucirc;t &agrave; peine une demi-heure que
+j'&eacute;tais avec elle, je craignais le retour de G... M... Cependant, elle
+me fit de si pressantes instances pour me faire consentir &agrave; ne pas
+sortir les mains vides, que je crus lui devoir accorder quelque chose
+apr&egrave;s avoir tant obtenu d'elle.</p>
+
+<p>Dans le temps que nous nous pr&eacute;parions au d&eacute;part, j'entendis frapper &agrave;
+la porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne f&ucirc;t G... M..., et
+dans le trouble o&ugrave; cette pens&eacute;e me jeta, je dis &agrave; Manon que c'&eacute;tait un
+homme mort s'il paraissait. Effectivement, je n'&eacute;tais pas assez revenu
+de mes transports pour me mod&eacute;rer &agrave; sa vue. Marcel finit ma peine en
+m'apportant un billet qu'il avait re&ccedil;u pour moi &agrave; la porte. Il &eacute;tait de
+M. de T... Il me marquait que, G... M... &eacute;tant all&eacute; lui chercher de
+l'argent &agrave; sa maison, il profitait de son absence pour me communiquer
+une pens&eacute;e fort plaisante: qu'il lui semblait que je ne pouvais me
+venger plus agr&eacute;ablement de mon rival qu'en mangeant son souper et en
+couchant, cette nuit m&ecirc;me, dans le lit qu'il esp&eacute;rait d'occuper avec ma
+ma&icirc;tresse; que cela lui paraissait assez facile, si je pouvais m'assurer
+de trois ou quatre hommes qui eussent assez de r&eacute;solution pour l'arr&ecirc;ter
+dans la rue, et de fid&eacute;lit&eacute; pour le garder &agrave; vue jusqu'au lendemain;
+que, pour lui, il promettait de l'amuser encore une heure pour le moins,
+par des raisons qu'il tenait pr&ecirc;tes pour son retour. Je montrai ce
+billet &agrave; Manon, et je lui appris de quelle ruse je m'&eacute;tais servi pour
+m'introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de T...
+lui parurent admirables. Nous en r&icirc;mes &agrave; notre aise pendant quelques
+moments. Mais, lorsque je lui parlai de la derni&egrave;re comme d'un badinage,
+je fus surpris qu'elle insist&acirc;t s&eacute;rieusement &agrave; me la proposer comme une
+chose dont l'id&eacute;e la ravissait. En vain lui demandai-je o&ugrave; elle voulait
+que je trouvasse, tout d'un coup, des gens propres &agrave; arr&ecirc;ter G... M...
+et &agrave; le garder fid&egrave;lement. Elle me dit qu'il fallait du moins tenter
+puisque M. de T... nous garantissait encore une heure, et pour r&eacute;ponse &agrave;
+mes autres objections, elle me dit que je faisais le tyran et que je
+n'avais pas de complaisance pour elle. Elle ne trouvait rien de si joli
+que ce projet. Vous aurez son couvert &agrave; souper me r&eacute;p&eacute;tait-elle, vous
+coucherez dans ses draps, et, demain, de grand matin, vous enl&egrave;verez sa
+ma&icirc;tresse et son argent. Vous serez bien veng&eacute; du p&egrave;re et du fils.</p>
+
+<p>Je c&eacute;dai &agrave; ses instances, malgr&eacute; les mouvements secrets de mon c&oelig;ur qui
+semblaient me pr&eacute;sager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le
+dessein de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut
+m'avait mis en liaison, de se charger du soin d'arr&ecirc;ter G... M... Je
+n'en trouvai qu'un au logis, mais c'&eacute;tait un homme entreprenant, qui
+n'eut pas plus t&ocirc;t su de quoi il &eacute;tait question qu'il m'assura du
+succ&egrave;s. Il me demanda seulement dix pistoles, pour r&eacute;compenser trois
+soldats aux gardes, qu'il prit la r&eacute;solution d'employer en se mettant &agrave;
+leur t&ecirc;te. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en
+moins d'un quart d'heure. Je l'attendais &agrave; sa maison, et lorsqu'il fut
+de retour avec ses associ&eacute;s, je le conduisis moi-m&ecirc;me au coin d'une rue
+par laquelle G... M... devait n&eacute;cessairement rentrer dans celle de
+Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter mais de le garder si
+&eacute;troitement jusqu'&agrave; sept heures du matin, que je pusse &ecirc;tre assur&eacute; qu'il
+ne lui &eacute;chapperait pas. Il me dit que son dessein &eacute;tait de le conduire &agrave;
+sa chambre et de l'obliger &agrave; se d&eacute;shabiller ou m&ecirc;me &agrave; se coucher dans
+son lit, tandis que lui et ses trois braves passeraient la nuit &agrave; boire
+et &agrave; jouer. Je demeurai avec eux jusqu'au moment o&ugrave; je vis para&icirc;tre G...
+M..., et je me retirai alors quelques pas au-dessous, dans un endroit
+obscur pour &ecirc;tre t&eacute;moin d'une sc&egrave;ne si extraordinaire. Le garde du corps
+l'aborda, le pistolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en
+voulait ni &agrave; sa vie ni &agrave; son argent, mais que, s'il faisait la moindre
+difficult&eacute; de le suivre, ou s'il jetait le moindre cri, il allait lui
+br&ucirc;ler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu par trois soldats, et
+craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de r&eacute;sistance. Je
+le vis emmener comme un mouton. Je retournai aussit&ocirc;t chez Manon, et
+pour &ocirc;ter tout soup&ccedil;on aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu'il ne
+fallait pas attendre M. de G... M... pour souper qu'il lui &eacute;tait survenu
+des affaires qui le retenaient malgr&eacute; lui, et qu'il m'avait pri&eacute; de
+venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que je regardais
+comme une grande faveur aupr&egrave;s d'une si belle dame. Elle seconda fort
+adroitement mon dessein. Nous nous m&icirc;mes &agrave; table. Nous y pr&icirc;mes un air
+grave, pendant que les laquais demeur&egrave;rent &agrave; nous servir. Enfin, les
+ayant cong&eacute;di&eacute;s, nous pass&acirc;mes une des plus charmantes soir&eacute;es de notre
+vie. J'ordonnai en secret &agrave; Marcel de chercher un fiacre et de l'avertir
+de se trouver le lendemain &agrave; la porte, avant six heures du matin. Je
+feignis de quitter Manon vers minuit; mais &eacute;tant rentr&eacute; doucement, par
+le secours de Marcel, je me pr&eacute;parai &agrave; occuper le lit de G... M...,
+comme j'avais rempli sa place &agrave; table. Pendant ce temps-l&agrave;, notre
+mauvais g&eacute;nie travaillait &agrave; nous perdre. Nous &eacute;tions dans le d&eacute;lire du
+plaisir et le glaive &eacute;tait suspendu sur nos t&ecirc;tes. Le fil qui le
+soutenait allait se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les
+circonstances de notre ruine, il faut en &eacute;claircir la cause.</p>
+
+<p>G... M... &eacute;tait suivi d'un laquais, lorsqu'il avait &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; par le
+garde du corps. Ce gar&ccedil;on, effray&eacute; de l'aventure de son ma&icirc;tre, retourna
+en fuyant sur ses pas, et la premi&egrave;re d&eacute;marche qu'il fit, pour le
+secourir, fut d'aller avertir le vieux G... M... de ce qui venait
+d'arriver. Une si f&acirc;cheuse nouvelle ne pouvait manquer de l'alarmer
+beaucoup: il n'avait que ce fils, et sa vivacit&eacute; &eacute;tait extr&ecirc;me pour son
+&acirc;ge. Il voulut savoir d'abord du laquais tout ce que son fils avait fait
+l'apr&egrave;s-midi, s'il s'&eacute;tait querell&eacute; avec quelqu'un, s'il avait pris part
+au d&eacute;m&ecirc;l&eacute; d'un autre, s'il s'&eacute;tait trouv&eacute; dans quelque maison suspecte.
+Celui-ci, qui croyait son ma&icirc;tre dans le dernier danger et qui
+s'imaginait ne devoir plus rien m&eacute;nager pour lui procurer du secours,
+d&eacute;couvrit tout ce qu'il savait de son amour pour Manon et la d&eacute;pense
+qu'il avait faite pour elle, la mani&egrave;re dont il avait pass&eacute; l'apr&egrave;s-midi
+dans sa maison jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie et le
+malheur de son retour. C'en fut assez pour faire soup&ccedil;onner au vieillard
+que l'affaire de son fils &eacute;tait une querelle d'amour. Quoiqu'il f&ucirc;t au
+moins dix heures et demie du soin il ne balan&ccedil;a point &agrave; se rendre
+aussit&ocirc;t chez M. le Lieutenant de Police. Il le pria de faire donner des
+ordres particuliers &agrave; toutes les escouades du guet, et lui en ayant
+demand&eacute; une pour se faire accompagner; il courut lui-m&ecirc;me vers la rue o&ugrave;
+son fils avait &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;. Il visita tous les endroits de la ville o&ugrave; il
+esp&eacute;rait de le pouvoir trouver, et n'ayant pu d&eacute;couvrir ses traces, il
+se fit conduire enfin &agrave; la maison de sa ma&icirc;tresse, o&ugrave; il se figura qu'il
+pouvait &ecirc;tre retourn&eacute;.</p>
+
+<p>J'allais me mettre au lit, lorsqu'il arriva. La porte de la chambre
+&eacute;tant ferm&eacute;e, je n'entendis point frapper &agrave; celle de la rue; mais il
+entra suivi de deux archers, et s'&eacute;tant inform&eacute; inutilement de ce
+qu'&eacute;tait devenu son fils, il lui prit envie de voir sa ma&icirc;tresse, pour
+tirer d'elle quelque lumi&egrave;re. Il monte &agrave; l'appartement, toujours
+accompagn&eacute; de ses archers. Nous &eacute;tions pr&ecirc;ts &agrave; nous mettre au lit. Il
+ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue. &Ocirc; Dieu! c'est le
+vieux G... M..., dis-je &agrave; Manon. Je saute sur mon &eacute;p&eacute;e; elle &eacute;tait
+malheureusement embarrass&eacute;e dans mon ceinturon. Les archers, qui virent
+mon mouvement, s'approch&egrave;rent aussit&ocirc;t pour me la saisir. Un homme en
+chemise est sans r&eacute;sistance. Ils m'&ocirc;t&egrave;rent tous les moyens de me
+d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>G... M..., quoique troubl&eacute; par ce spectacle, ne tarda point &agrave; me
+reconna&icirc;tre. Il remit encore plus ais&eacute;ment Manon. Est-ce une illusion?
+nous dit-il gravement; ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon
+Lescaut? J'&eacute;tais si enrag&eacute; de honte et de douleur, que je ne lui fis pas
+de r&eacute;ponse. Il parut rouler pendant quelque temps, diverses pens&eacute;es dans
+sa t&ecirc;te, et comme si elles eussent allum&eacute; tout d'un coup sa col&egrave;re, il
+s'&eacute;cria en s'adressant &agrave; moi: Ah! malheureux, je suis s&ucirc;r que tu as tu&eacute;
+mon fils! Cette injure me piqua vivement. Vieux sc&eacute;l&eacute;rat, lui
+r&eacute;pondis-je avec fiert&eacute;, si j'avais eu &agrave; tuer quelqu'un de ta famille,
+c'est par toi que j'aurais commenc&eacute;. Tenez-le bien, dit-il aux archers.
+Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils; je le ferai pendre
+demain, s'il ne m'apprend tout &agrave; l'heure ce qu'il en a fait. Tu me feras
+pendre? repris-je. Inf&acirc;me! ce sont tes pareils qu'il faut chercher au
+gibet. Apprends que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le
+tien. Oui, ajoutai-je, je sais ce qui est arriv&eacute; &agrave; ton fils, et si tu
+m'irrites davantage, je le ferai &eacute;trangler avant qu'il soit demain, et
+je te promets le m&ecirc;me sort apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>Je commis une imprudence en lui confessant que je savais o&ugrave; &eacute;tait son
+fils; mais l'exc&egrave;s de ma col&egrave;re me fit faire cette indiscr&eacute;tion. Il
+appela aussit&ocirc;t cinq ou six autres archers, qui l'attendaient &agrave; la
+porte, et il leur ordonna de s'assurer de tous les domestiques de la
+maison. Ah! monsieur le chevalier reprit-il d'un ton railleur vous savez
+o&ugrave; est mon fils et vous le ferez &eacute;trangler, dites-vous? Comptez que nous
+y mettrons bon ordre. Je sentis aussit&ocirc;t la faute que j'avais commise.
+Il s'approcha de Manon, qui &eacute;tait assise sur le lit en pleurant; il lui
+dit quelques galanteries ironiques sur l'empire qu'elle avait sur le
+p&egrave;re et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisait. Ce vieux
+monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarit&eacute;s avec elle.
+Garde-toi de la toucher! m'&eacute;criai-je, il n'y aurait rien de sacr&eacute; qui te
+p&ucirc;t sauver de mes mains. Il sortit en laissant trois archers dans la
+chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos
+habits.</p>
+
+<p>Je ne sais quels &eacute;taient alors ses desseins sur nous. Peut-&ecirc;tre
+eussions-nous obtenu la libert&eacute; en lui apprenant o&ugrave; &eacute;tait son fils. Je
+m&eacute;ditais, en m'habillant, si ce n'&eacute;tait pas le meilleur parti. Mais,
+s'il &eacute;tait dans cette disposition en quittant notre chambre, elle &eacute;tait
+bien chang&eacute;e lorsqu'il y revint. Il &eacute;tait all&eacute; interroger les
+domestiques de Manon, que les archers avaient arr&ecirc;t&eacute;s. Il ne put rien
+apprendre de ceux qu'elle avait re&ccedil;us de son fils, mais, lorsqu'il sut
+que Marcel nous avait servis auparavant, il r&eacute;solut de le faire parler
+en l'intimidant par des menaces.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un gar&ccedil;on fid&egrave;le, mais simple et grossier. Le souvenir de ce
+qu'il avait fait &agrave; l'H&ocirc;pital, pour d&eacute;livrer Manon, joint &agrave; la terreur
+que G... M... lui inspirait, fit tant d'impression sur son esprit faible
+qu'il s'imagina qu'on allait le conduire &agrave; la potence ou sur la roue. Il
+promit de d&eacute;couvrir tout ce qui &eacute;tait venu &agrave; sa connaissance, si l'on
+voulait lui sauver la vie. G... M... se persuada l&agrave;-dessus qu'il y avait
+quelque chose, dans nos affaires, de plus s&eacute;rieux et de plus criminel
+qu'il n'avait eu lieu jusque-l&agrave; de se le figurer. Il offrit &agrave; Marcel,
+non seulement la vie, mais des r&eacute;compenses pour sa confession. Ce
+malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous
+n'avions pas fait difficult&eacute; de nous entretenir devant lui, parce qu'il
+devait y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait
+enti&egrave;rement les changements que nous y avions faits &agrave; Paris; mais il
+avait &eacute;t&eacute; inform&eacute;, en partant de Chaillot, du plan de l'entreprise et du
+r&ocirc;le qu'il y devait jouer. Il lui d&eacute;clara donc que notre vue &eacute;tait de
+duper son fils, et que Manon devait recevoir ou avait d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u, dix
+mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneraient jamais aux
+h&eacute;ritiers de la maison de G... M...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette d&eacute;couverte, le vieillard emport&eacute; remonta brusquement dans
+notre chambre. Il passa, sans parler dans le cabinet, o&ugrave; il n'eut pas de
+peine &agrave; trouver la somme et les bijoux. Il revint &agrave; nous avec un visage
+enflamm&eacute;, et, nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il
+nous accabla de reproches outrageants. Il fit voir de pr&egrave;s, &agrave; Manon, le
+collier de perles et les bracelets. Les reconnaissez-vous? lui dit-il
+avec un sourire moqueur. Ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois que vous les
+eussiez vus. Les m&ecirc;mes, sur ma foi. Ils &eacute;taient de votre go&ucirc;t, ma belle;
+je me le persuade ais&eacute;ment. Les pauvres enfants! ajouta-t-il. Ils sont
+bien aimables, en effet, l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons.
+Mon c&oelig;ur crevait de rage &agrave; ce discours insultant. J'aurais donn&eacute;, pour
+&ecirc;tre libre un moment... Juste Ciel! que n'aurais-je pas donn&eacute;! Enfin, je
+me fis violence pour lui dire, avec une mod&eacute;ration qui n'&eacute;tait qu'un
+raffinement de fureur: Finissons, monsieur, ces insolentes railleries.
+De quoi est-il question? Voyons, que pr&eacute;tendez-vous faire de nous? Il
+est question, monsieur le chevalier, me r&eacute;pondit-il, d'aller de ce pas
+au Ch&acirc;telet. Il fera jour demain; nous verrons plus clair dans nos
+affaires, et j'esp&egrave;re que vous me ferez la gr&acirc;ce, &agrave; la fin, de
+m'apprendre o&ugrave; est mon fils.</p>
+
+<p>Je compris, sans beaucoup de r&eacute;flexions, que c'&eacute;tait une chose d'une
+terrible cons&eacute;quence pour nous d'&ecirc;tre une fois renferm&eacute;s au Ch&acirc;telet.
+J'en pr&eacute;vis, en tremblant, tous les dangers. Malgr&eacute; toute ma fiert&eacute;, je
+reconnus qu'il fallait plier sous le poids de ma fortune et flatter mon
+plus cruel ennemi, pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je
+le priai, d'un ton honn&ecirc;te, de m'&eacute;couter un moment. Je me rends justice,
+monsieur lui dis-je. Je confesse que la jeunesse m'a fait commettre de
+grandes fautes, et que vous en &ecirc;tes assez bless&eacute; pour vous plaindre.
+Mais, si vous connaissez la force de l'amour, si vous pouvez juger de ce
+que souffre un malheureux jeune homme &agrave; qui l'on enl&egrave;ve tout ce qu'il
+aime, vous me trouverez peut-&ecirc;tre pardonnable d'avoir cherch&eacute; le plaisir
+d'une petite vengeance, ou du moins, vous me croirez assez puni par
+l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de
+supplice pour me forcer de vous d&eacute;couvrir o&ugrave; est Monsieur votre fils. Il
+est en s&ucirc;ret&eacute;. Mon dessein n'a pas &eacute;t&eacute; de lui nuire ni de vous offenser.
+Je suis pr&ecirc;t &agrave; vous nommer le lieu o&ugrave; il passe tranquillement la nuit,
+si vous me faites la gr&acirc;ce de nous accorder la libert&eacute;. Ce vieux tigre,
+loin d'&ecirc;tre touch&eacute; de ma pri&egrave;re, me tourna le dos en riant. Il l&acirc;cha
+seulement quelques mots, pour me faire comprendre qu'il savait notre
+dessein jusqu'&agrave; l'origine. Pour ce qui regardait son fils, il ajouta
+brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne l'avais pas
+assassin&eacute;. Conduisez-les au Petit-Ch&acirc;telet, dit-il aux archers, et
+prenez garde que le Chevalier ne vous &eacute;chappe. C'est un rus&eacute;, qui s'est
+d&eacute;j&agrave; sauv&eacute; de Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Il sortit, et me laissa dans l'&eacute;tat que vous pouvez vous imaginer. &Ocirc;
+ciel! m'&eacute;criai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui
+viennent de ta main, mais qu'un malheureux coquin ait le pouvoir de me
+traiter avec cette tyrannie, c'est ce qui me r&eacute;duit au dernier
+d&eacute;sespoir. Les archers nous pri&egrave;rent de ne pas les faire attendre plus
+longtemps. Ils avaient un carrosse &agrave; la porte. Je tendis la main &agrave; Manon
+pour descendre. Venez, ma ch&egrave;re reine, lui dis-je, venez vous soumettre
+&agrave; toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-&ecirc;tre au Ciel de nous
+rendre quelque jour plus heureux.</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes dans le m&ecirc;me carrosse. Elle se mit dans mes bras. Je ne
+lui avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de
+l'arriv&eacute;e de G... M...; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me
+dit mille tendresses en se reprochant d'&ecirc;tre la cause de mon malheur. Je
+l'assurai que je ne me plaindrais jamais de mon sort, tant qu'elle ne
+cesserait pas de m'aimer. Ce n'est pas moi qui suis &agrave; plaindre,
+continuai-je. Quelques mois de prison ne m'effraient nullement, et je
+pr&eacute;f&eacute;rerai toujours le Ch&acirc;telet &agrave; Saint-Lazare. Mais c'est pour toi, ma
+ch&egrave;re &acirc;me, que mon c&oelig;ur s'int&eacute;resse. Quel sort pour une cr&eacute;ature si
+charmante! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus
+parfait de vos ouvrages? Pourquoi ne sommes-nous pas n&eacute;s l'un et
+l'autre, avec des qualit&eacute;s conformes &agrave; notre mis&egrave;re? Nous avons re&ccedil;u de
+l'esprit, du go&ucirc;t, des sentiments. H&eacute;las! quel triste usage en
+faisons-nous, tandis que tant d'&acirc;mes basses et dignes de notre sort
+jouissent de toutes les faveurs de la fortune! Ces r&eacute;flexions me
+p&eacute;n&eacute;traient de douleur; mais ce n'&eacute;tait rien en comparaison de celles
+qui regardaient l'avenir car je s&eacute;chais de crainte pour Manon. Elle
+avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; &agrave; l'H&ocirc;pital, et, quand elle en f&ucirc;t sortie par la bonne
+porte, je savais que les rechutes en ce genre &eacute;taient d'une cons&eacute;quence
+extr&ecirc;mement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs;
+j'appr&eacute;hendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser
+l'avertir du danger et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du
+moins, de mon amour qui &eacute;tait presque le seul sentiment que j'osasse
+exprimer Manon, lui dis-je, parlez sinc&egrave;rement; m'aimerez-vous toujours?
+Elle me r&eacute;pondit qu'elle &eacute;tait bien malheureuse que j'en pusse douter.
+H&eacute; bien, repris-je, je n'en doute point, et je veux braver tous nos
+ennemis avec cette assurance. J'emploierai ma famille pour sortir du
+Ch&acirc;telet; et tout mon sang ne sera utile &agrave; rien si je ne vous en tire
+pas aussit&ocirc;t que je serai libre.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes &agrave; la prison. On nous mit chacun dans un lieu s&eacute;par&eacute;. Ce
+coup me fut moins rude, parce que je l'avais pr&eacute;vu. Je recommandai Manon
+au concierge, en lui apprenant que j'&eacute;tais un homme de quelque
+distinction, et lui promettant une r&eacute;compense consid&eacute;rable. J'embrassai
+ma ch&egrave;re ma&icirc;tresse, avant que de la quitter. Je la conjurai de ne pas
+s'affliger excessivement et de ne rien craindre tant que je serais au
+monde. Je n'&eacute;tais pas sans argent; je lui en donnai une partie et je
+payai au concierge, sur ce qui me restait, un mois de grosse pension
+d'avance pour elle et pour moi.</p>
+
+<p>Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans une chambre proprement
+meubl&eacute;e, et l'on m'assura que Manon en avait une pareille. Je m'occupai
+aussit&ocirc;t des moyens de h&acirc;ter ma libert&eacute;. Il &eacute;tait clair qu'il n'y avait
+rien d'absolument criminel dans mon affaire, et supposant m&ecirc;me que le
+dessein de notre vol f&ucirc;t prouv&eacute; par la d&eacute;position de Marcel, je savais
+fort bien qu'on ne punit point les simples volont&eacute;s. Je r&eacute;solus d'&eacute;crire
+promptement &agrave; mon p&egrave;re, pour le prier de venir en personne &agrave; Paris.
+J'avais bien moins de honte, comme je l'ai dit, d'&ecirc;tre au Ch&acirc;telet qu'&agrave;
+Saint-Lazare; d'ailleurs, quoique je conservasse tout le respect d&ucirc; &agrave;
+l'autorit&eacute; paternelle, l'&acirc;ge et l'exp&eacute;rience avaient diminu&eacute; beaucoup ma
+timidit&eacute;. J'&eacute;crivis donc, et l'on ne fit pas difficult&eacute;, au Ch&acirc;telet, de
+laisser sortir ma lettre; mais c'&eacute;tait une peine que j'aurais pu
+m'&eacute;pargner si j'avais su que mon p&egrave;re devait arriver le lendemain &agrave;
+Paris. Il avait re&ccedil;u celle que je lui avais &eacute;crite huit jours
+auparavant. Il en avait ressenti une joie extr&ecirc;me; mais, de quelque
+esp&eacute;rance que je l'eusse flatt&eacute; au sujet de ma conversion, il n'avait
+pas cru devoir s'arr&ecirc;ter tout &agrave; fait &agrave; mes promesses.</p>
+
+<p>Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon changement par ses
+yeux, et de r&eacute;gler sa conduite sur la sinc&eacute;rit&eacute; de mon repentir. Il
+arriva le lendemain de mon emprisonnement. Sa premi&egrave;re visite fut celle
+qu'il rendit &agrave; Tiberge, &agrave; qui je l'avais pri&eacute; d'adresser sa r&eacute;ponse. Il
+ne put savoir de lui ni ma demeure ni ma condition pr&eacute;sente; il en
+apprit seulement mes principales aventures, depuis que je m'&eacute;tais
+&eacute;chapp&eacute; de Saint-Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des
+dispositions que je lui avais marqu&eacute;es pour le bien, dans notre derni&egrave;re
+entrevue. Il ajouta qu'il me croyait enti&egrave;rement d&eacute;gag&eacute; de Manon, mais
+qu'il &eacute;tait surpris, n&eacute;anmoins, que je ne lui eusse pas donn&eacute; de mes
+nouvelles depuis huit jours. Mon p&egrave;re n'&eacute;tait pas dupe; il comprit qu'il
+y avait quelque chose qui &eacute;chappait &agrave; la p&eacute;n&eacute;tration de Tiberge, dans le
+silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins pour d&eacute;couvrir
+mes traces que, deux jours apr&egrave;s son arriv&eacute;e, il apprit que j'&eacute;tais au
+Ch&acirc;telet.</p>
+
+<p>Avant que de recevoir sa visite, &agrave; laquelle j'&eacute;tais fort &eacute;loign&eacute; de
+m'attendre sit&ocirc;t, je re&ccedil;us celle de M. le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police,
+ou pour expliquer les choses par leur nom, je subis l'interrogatoire. Il
+me fit quelques reproches, mais ils n'&eacute;taient ni durs ni d&eacute;sobligeants.
+Il me dit, avec douceur, qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que
+j'avais manqu&eacute; de sagesse en me faisant un ennemi tel que M. de G...
+M...; qu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute; il &eacute;tait ais&eacute; de remarquer qu'il y avait, dans mon
+affaire, plus d'imprudence et de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; que de malice; mais que
+c'&eacute;tait n&eacute;anmoins la seconde fois que je me trouvais sujet &agrave; son
+tribunal, et qu'il avait esp&eacute;r&eacute; que je fusse devenu plus sage, apr&egrave;s
+avoir pris deux ou trois mois de le&ccedil;ons &agrave; Saint-Lazare. Charm&eacute; d'avoir
+affaire &agrave; un juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d'une mani&egrave;re si
+respectueuse et si mod&eacute;r&eacute;e, qu'il parut extr&ecirc;mement satisfait de mes
+r&eacute;ponses. Il me dit que je ne devais pas me livrer trop au chagrin, et
+qu'il se sentait dispos&eacute; &agrave; me rendre service, en faveur de ma naissance
+et de ma jeunesse. Je me hasardai &agrave; lui recommander Manon, et &agrave; lui
+faire l'&eacute;loge de sa douceur et de son bon naturel. Il me r&eacute;pondit, en
+riant, qu'il ne l'avait point encore vue, mais qu'on la repr&eacute;sentait
+comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse que
+je lui dis mille choses passionn&eacute;es pour la d&eacute;fense de la pauvre
+ma&icirc;tresse, et je ne pus m'emp&ecirc;cher de r&eacute;pandre quelques larmes. Il
+ordonna qu'on me reconduis&icirc;t &agrave; ma chambre. Amour, Amour! s'&eacute;cria ce
+grave magistrat en me voyant sortir ne te r&eacute;concilieras-tu jamais avec
+la sagesse?</p>
+
+<p>J'&eacute;tais &agrave; m'entretenir tristement de mes id&eacute;es, et &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur la
+conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police,
+lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre: c'&eacute;tait mon p&egrave;re.
+Quoique je dusse &ecirc;tre &agrave; demi pr&eacute;par&eacute; &agrave; cette vue, puisque je m'y
+attendais quelques jours plus tard, je ne laissai pas d'en &ecirc;tre frapp&eacute;
+si vivement que je me serais pr&eacute;cipit&eacute; au fond de la terre, si elle
+s'&eacute;tait entr'ouverte &agrave; mes pieds. J'allai l'embrasser, avec toutes les
+marques d'une extr&ecirc;me confusion. Il s'assit sans que ni lui ni moi
+eussions encore ouvert la bouche.</p>
+
+<p>Comme je demeurais debout, les yeux baiss&eacute;s et la t&ecirc;te d&eacute;couverte:
+Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Gr&acirc;ce au
+scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai d&eacute;couvert le
+lieu de votre demeure.</p>
+
+<p>C'est l'avantage d'un m&eacute;rite tel que le v&ocirc;tre de ne pouvoir demeurer
+cach&eacute;. Vous allez &agrave; la renomm&eacute;e par un chemin infaillible. J'esp&egrave;re que
+le terme en sera bient&ocirc;t la Gr&egrave;ve, et que vous aurez, effectivement, la
+gloire d'y &ecirc;tre expos&eacute; &agrave; l'admiration de tout le monde.</p>
+
+<p>Je ne r&eacute;pondis rien. Il continua: Qu'un p&egrave;re est malheureux, lorsque,
+apr&egrave;s avoir aim&eacute; tendrement un fils et n'avoir rien &eacute;pargn&eacute; pour en
+faire un honn&ecirc;te homme, il n'y trouve, &agrave; la fin, qu'un fripon qui le
+d&eacute;shonore! On se console d'un malheur de fortune: le temps l'efface, et
+le chagrin diminue; mais quel rem&egrave;de contre un mal qui augmente tous les
+jours, tel que les d&eacute;sordres d'un fils vicieux qui a perdu tous
+sentiments d'honneur? Tu ne dis rien, malheureux, ajouta-t-il; voyez
+cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite; ne le
+prendrait-on pas pour le plus honn&ecirc;te homme de sa race?</p>
+
+<p>Quoique je fusse oblig&eacute; de reconna&icirc;tre que je m&eacute;ritais une partie de ces
+outrages, il me parut n&eacute;anmoins que c'&eacute;tait les porter &agrave; l'exc&egrave;s. Je
+crus qu'il m'&eacute;tait permis d'expliquer naturellement ma pens&eacute;e. Je vous
+assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie o&ugrave; vous me voyez devant
+vous n'est nullement affect&eacute;e; c'est la situation naturelle d'un fils
+bien n&eacute;, qui respecte infiniment son p&egrave;re, et surtout un p&egrave;re irrit&eacute;. Je
+ne pr&eacute;tends pas non plus passer pour l'homme le plus r&eacute;gl&eacute; de notre
+race. Je me connais digne de vos reproches, mais je vous conjure d'y
+mettre un peu plus de bont&eacute; et de ne pas me traiter comme le plus inf&acirc;me
+de tous les hommes. Je ne m&eacute;rite pas des noms si durs. C'est l'amour
+vous le savez, qui a caus&eacute; toutes mes fautes. Fatale passion! H&eacute;las!
+n'en connaissez-vous pas la force, et se peut-il que votre sang, qui est
+la source du mien, n'ait jamais ressenti les m&ecirc;mes ardeurs? L'amour m'a
+rendu trop tendre, trop passionn&eacute;, trop fid&egrave;le et, peut-&ecirc;tre, trop
+complaisant pour les d&eacute;sirs d'une ma&icirc;tresse toute charmante; voil&agrave; mes
+crimes. En voyez-vous l&agrave; quelqu'un qui vous d&eacute;shonore? Allons, mon cher
+p&egrave;re, ajoutai-je tendrement, un peu de piti&eacute; pour un fils qui a toujours
+&eacute;t&eacute; plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renonc&eacute;,
+comme vous pensez, &agrave; l'honneur et au devoir et qui est mille fois plus &agrave;
+plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques
+larmes en finissant ces paroles.</p>
+
+<p>Un c&oelig;ur de p&egrave;re est le chef-d'&oelig;uvre de la nature; elle y r&egrave;gne, pour
+ainsi parler, avec complaisance, et elle en r&egrave;gle elle-m&ecirc;me tous les
+ressorts. Le mien, qui &eacute;tait avec cela homme d'esprit et de go&ucirc;t, fut si
+touch&eacute; du tour que j'avais donn&eacute; &agrave; mes excuses qu'il ne fut pas le
+ma&icirc;tre de me cacher ce changement. Viens, mon pauvre chevalier, me
+dit-il, viens m'embrasser; tu me fais piti&eacute;. Je l'embrassai; il me serra
+d'une mani&egrave;re qui me fit juger de ce qui se passait dans son c&oelig;ur. Mais
+quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici?
+Explique-moi toutes tes affaires sans d&eacute;guisement. Comme il n'y avait
+rien, apr&egrave;s tout, dans le gros de ma conduite, qui p&ucirc;t me d&eacute;shonorer
+absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un
+certain monde, et qu'une ma&icirc;tresse ne passe point pour une infamie dans
+le si&egrave;cle o&ugrave; nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse &agrave; s'attirer la
+fortune du jeu, je fis sinc&egrave;rement &agrave; mon p&egrave;re le d&eacute;tail de la vie que
+j'avais men&eacute;e. &Agrave; chaque faute dont je lui faisais l'aveu, j'avais soin
+de joindre des exemples c&eacute;l&egrave;bres, pour en diminuer la honte. Je vis avec
+une ma&icirc;tresse, lui disais-je, sans &ecirc;tre li&eacute; par les c&eacute;r&eacute;monies du
+mariage: M. le duc de... en entretient deux, aux yeux de tout Paris; M.
+de... en a une depuis dix ans, qu'il aime avec une fid&eacute;lit&eacute; qu'il n'a
+jamais eue pour sa femme; les deux tiers des honn&ecirc;tes gens de France se
+font honneur d'en avoir. J'ai us&eacute; de quelque supercherie au jeu: M. le
+marquis de... et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le
+prince de... et M. le duc de... sont les chefs d'une bande de chevaliers
+du m&ecirc;me Ordre. Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux
+G... M..., j'aurais pu prouver aussi facilement que je n'&eacute;tais pas sans
+mod&egrave;les; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner
+moi-m&ecirc;me, avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer l'exemple, de
+sorte que je priai mon p&egrave;re de pardonner cette faiblesse aux deux
+violentes passions qui m'avaient agit&eacute;, la vengeance et l'amour. Il me
+demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts
+moyens d'obtenir ma libert&eacute;, et d'une mani&egrave;re qui p&ucirc;t lui faire &eacute;viter
+l'&eacute;clat. Je lui appris les sentiments de bont&eacute; que le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral
+de Police avait pour moi. Si vous trouvez quelques difficult&eacute;s, lui
+dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G... M...; ainsi, je
+crois qu'il serait &agrave; propos que vous prissiez la peine de les voir. Il
+me le promit. Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut
+point un d&eacute;faut de hardiesse, mais un effet de la crainte o&ugrave; j'&eacute;tais de
+le r&eacute;volter par cette proposition, et de lui faire na&icirc;tre quelque
+dessein funeste &agrave; elle et &agrave; moi. Je suis encore &agrave; savoir si cette
+crainte n'a pas caus&eacute; mes plus grandes infortunes en m'emp&ecirc;chant de
+tenir les dispositions de mon p&egrave;re, et de faire des efforts pour lui en
+inspirer de favorables &agrave; ma malheureuse ma&icirc;tresse. J'aurais peut-&ecirc;tre
+excit&eacute; encore une fois sa piti&eacute;. Je l'aurais mis en garde contre les
+impressions qu'il allait recevoir trop facilement du vieux G... M... Que
+sais-je? Ma mauvaise destin&eacute;e l'aurait peut-&ecirc;tre emport&eacute; sur tous mes
+efforts, mais je n'aurais eu qu'elle, du moins, et la cruaut&eacute; de mes
+ennemis, &agrave; accuser de mon malheur.</p>
+
+<p>En me quittant, mon p&egrave;re alla faire une visite &agrave; M. de G... M... Il le
+trouva avec son fils, &agrave; qui le garde du corps avait honn&ecirc;tement rendu la
+libert&eacute;. Je n'ai jamais su les particularit&eacute;s de leur conversation, mais
+il ne m'a &eacute;t&eacute; que trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils
+all&egrave;rent ensemble, je dis les deux p&egrave;res, chez M. le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral
+de Police, auquel ils demand&egrave;rent deux gr&acirc;ces: l'une, de me faire sortir
+sur-le-champ du Ch&acirc;telet; l'autre, d'enfermer Manon pour le reste de ses
+jours, ou de l'envoyer en Am&eacute;rique. On commen&ccedil;ait, dans le m&ecirc;me temps, &agrave;
+embarquer quantit&eacute; de gens sans aveu pour le Mississippi. M. le
+Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police leur donna sa parole de faire partir Manon
+par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon p&egrave;re vinrent aussit&ocirc;t
+m'apporter ensemble la nouvelle de ma libert&eacute;. M. de G... M... me fit un
+compliment civil sur le pass&eacute;, et m'ayant f&eacute;licit&eacute; sur le bonheur que
+j'avais d'avoir un tel p&egrave;re, il m'exhorta &agrave; profiter d&eacute;sormais de ses
+le&ccedil;ons et de ses exemples. Mon p&egrave;re m'ordonna de lui faire des excuses
+de l'injure pr&eacute;tendue que j'avais faite &agrave; sa famille, et de le remercier
+de s'&ecirc;tre employ&eacute; avec lui pour mon &eacute;largissement. Nous sort&icirc;mes
+ensemble, sans avoir dit un mot de ma ma&icirc;tresse. Je n'osai m&ecirc;me parler
+d'elle aux guichetiers en leur pr&eacute;sence. H&eacute;las! mes tristes
+recommandations eussent &eacute;t&eacute; bien inutiles! L'ordre cruel &eacute;tait venu en
+m&ecirc;me temps que celui de ma d&eacute;livrance. Cette fille infortun&eacute;e fut
+conduite, une heure apr&egrave;s, &agrave; l'H&ocirc;pital, pour y &ecirc;tre associ&eacute;e &agrave; quelques
+malheureuses qui &eacute;taient condamn&eacute;es &agrave; subir le m&ecirc;me sort. Mon p&egrave;re
+m'ayant oblig&eacute; de le suivre &agrave; la maison o&ugrave; il avait pris sa demeure, il
+&eacute;tait presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me
+d&eacute;rober de ses yeux pour retourner au Ch&acirc;telet. Je n'avais dessein que
+de faire tenir quelques rafra&icirc;chissements &agrave; Manon, et de la recommander
+au concierge, car je ne me promettais pas que la libert&eacute; de la voir me
+f&ucirc;t accord&eacute;e. Je n'avais point encore eu le temps, non plus, de
+r&eacute;fl&eacute;chir aux moyens de la d&eacute;livrer.</p>
+
+<p>Je demandai &agrave; parler au concierge. Il avait &eacute;t&eacute; content de ma lib&eacute;ralit&eacute;
+et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition &agrave; me rendre
+service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait
+beaucoup de regret parce qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris point
+ce langage. Nous nous entret&icirc;nmes quelques moments sans nous entendre. &Agrave;
+la fin, s'apercevant que j'avais besoin d'une explication, il me la
+donna, telle que j'ai d&eacute;j&agrave; eu horreur de vous la dire, et que j'ai
+encore de la r&eacute;p&eacute;ter. Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus
+subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de c&oelig;ur si
+douloureuse, qu'&agrave; l'instant que je perdis la connaissance, je me crus
+d&eacute;livr&eacute; de la vie pour toujours. Il me resta m&ecirc;me quelque chose de cette
+pens&eacute;e lorsque je revins &agrave; moi. Je tournai mes regards vers toutes les
+parties de la chambre et sur moi-m&ecirc;me, pour m'assurer si je portais
+encore la malheureuse qualit&eacute; d'homme vivant. Il est certain qu'en ne
+suivant que le mouvement naturel qui fait chercher &agrave; se d&eacute;livrer de ses
+peines, rien ne pouvait me para&icirc;tre plus doux que la mort, dans ce
+moment de d&eacute;sespoir et de consternation. La religion m&ecirc;me ne pouvait me
+faire envisager rien de plus insupportable, apr&egrave;s la vie, que les
+convulsions cruelles dont j'&eacute;tais tourment&eacute;. Cependant, par un miracle
+propre &agrave; l'amour, je retrouvai bient&ocirc;t assez de force pour remercier le
+Ciel de m'avoir rendu la connaissance et la raison. Ma mort n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+utile qu'&agrave; moi. Manon avait besoin de ma vie pour la d&eacute;livrer pour la
+secourir pour la venger. Je jurai de m'y employer sans m&eacute;nagement.</p>
+
+<p>Le concierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du
+meilleur de mes amis. Je re&ccedil;us ses services avec une vive
+reconnaissance. H&eacute;las! lui dis-je, vous &ecirc;tes donc touch&eacute; de mes peines?
+Tout le monde m'abandonne. Mon p&egrave;re m&ecirc;me est sans doute un de mes plus
+cruels pers&eacute;cuteurs. Personne n'a piti&eacute; de moi. Vous seul, dans le
+s&eacute;jour de la duret&eacute; et de la barbarie, vous marquez de la compassion
+pour le plus mis&eacute;rable de tous, les hommes! Il me conseillait de ne
+point para&icirc;tre dans la rue sans &ecirc;tre un peu remis du trouble o&ugrave; j'&eacute;tais.
+Laissez, laissez, r&eacute;pondis-je en sortant; je vous reverrai plus t&ocirc;t que
+vous ne pensez. Pr&eacute;parez-moi le plus noir de vos cachots; je vais
+travailler &agrave; le m&eacute;riter. En effet, mes premi&egrave;res r&eacute;solutions n'allaient
+&agrave; rien moins qu'&agrave; me d&eacute;faire des deux G... M... et du Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral
+de Police, et fondre ensuite &agrave; main arm&eacute;e sur l'H&ocirc;pital, avec tous ceux
+que je pourrais engager dans ma querelle. Mon p&egrave;re lui-m&ecirc;me e&ucirc;t &agrave; peine
+&eacute;t&eacute; respect&eacute;, dans une vengeance qui me paraissait si juste, car le
+concierge ne m'avait pas cach&eacute; que lui et G... M... &eacute;taient les auteurs
+de ma perte. Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que
+l'air eut un peu rafra&icirc;chi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place
+peu &agrave; peu &agrave; des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; d'une faible utilit&eacute; pour Manon, et elle m'e&ucirc;t expos&eacute; sans doute &agrave;
+me voir &ocirc;ter tous les moyens de la secourir D'ailleurs, aurais-je eu
+recours &agrave; un l&acirc;che assassinat? Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir &agrave;
+la vengeance? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour
+travailler d'abord &agrave; la d&eacute;livrance de Manon, remettant tout le reste
+apr&egrave;s le succ&egrave;s de cette importante entreprise. Il me restait peu
+d'argent. C'&eacute;tait, n&eacute;anmoins, un fondement n&eacute;cessaire, par lequel il
+fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse
+attendre: M. de T..., mon p&egrave;re et Tiberge. Il y avait peu d'apparence
+d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avais honte de fatiguer
+l'autre par mes importunit&eacute;s. Mais ce n'est point dans le d&eacute;sespoir
+qu'on garde des m&eacute;nagements. J'allai sur-le-champ au S&eacute;minaire de
+Saint-Sulpice, sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler
+Tiberge. Ses premi&egrave;res paroles me firent comprendre qu'il ignorait
+encore mes derni&egrave;res aventures. Cette id&eacute;e me fit changer le dessein que
+j'avais, de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai, en g&eacute;n&eacute;ral, du
+plaisir que j'avais eu de revoir mon p&egrave;re, et je le priai ensuite de me
+pr&ecirc;ter quelque argent, sous pr&eacute;texte de payer, avant mon d&eacute;part de
+Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me
+pr&eacute;senta aussit&ocirc;t sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que
+j'y trouvai. Je lui offris mon billet; il &eacute;tait trop g&eacute;n&eacute;reux pour
+l'accepter.</p>
+
+<p>Je tournai de l&agrave; chez M. de T... Je n'eus point de r&eacute;serve avec lui. Je
+lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines: il en savait d&eacute;j&agrave;
+jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre
+l'aventure du jeune G... M...; il m'&eacute;couta n&eacute;anmoins, et il me plaignit
+beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de
+d&eacute;livrer Manon, il me r&eacute;pondit tristement qu'il y voyait si peu de jour,
+qu'&agrave; moins d'un secours extraordinaire du Ciel, il fallait renoncer &agrave;
+l'esp&eacute;rance, qu'il avait pass&eacute; expr&egrave;s &agrave; l'H&ocirc;pital, depuis qu'elle y
+&eacute;tait renferm&eacute;e, qu'il n'avait pu obtenir lui-m&ecirc;me la libert&eacute; de la
+voir; que les ordres du Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police &eacute;taient de la
+derni&egrave;re rigueur et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande
+o&ugrave; elle devait entrer &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; partir le surlendemain du jour o&ugrave;
+nous &eacute;tions. J'&eacute;tais si constern&eacute; de son discours qu'il e&ucirc;t pu parler
+une heure sans que j'eusse pens&eacute; &agrave; l'interrompre. Il continua de me dire
+qu'il ne m'&eacute;tait point all&eacute; voir au Ch&acirc;telet, pour se donner plus de
+facilit&eacute; &agrave; me servir lorsqu'on le croirait sans liaison avec moi; que,
+depuis quelques heures que j'en &eacute;tais sorti, il avait eu le chagrin
+d'ignorer o&ugrave; je m'&eacute;tais retir&eacute;, et qu'il avait souhait&eacute; de me voir
+promptement pour me donner le seul conseil dont il semblait que je pusse
+esp&eacute;rer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil dangereux,
+auquel il me priait de cacher &eacute;ternellement qu'il e&ucirc;t part: c'&eacute;tait de
+choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de
+Manon lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point
+que je lui parlasse de mon indigence. Voil&agrave; cent pistoles, me dit-il, en
+me pr&eacute;sentant une bourse, qui pourront vous &ecirc;tre de quelque usage. Vous
+me les remettrez, lorsque la fortune aura r&eacute;tabli vos affaires. Il
+ajouta que, si le soin de sa r&eacute;putation lui e&ucirc;t permis d'entreprendre
+lui-m&ecirc;me la d&eacute;livrance de ma ma&icirc;tresse, il m'e&ucirc;t offert son bras et son
+&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette excessive g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour
+lui marquer ma reconnaissance, toute la vivacit&eacute; que mon affliction me
+laissait de reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien &agrave; esp&eacute;rer par la
+voie des intercessions, aupr&egrave;s du Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police. Il me
+dit qu'il y avait pens&eacute;, mais qu'il croyait cette ressource inutile,
+parce qu'une gr&acirc;ce de cette nature ne pouvait se demander sans motif, et
+qu'il ne voyait pas bien quel motif on pouvait employer pour se faire un
+intercesseur d'une personne grave et puissante; que, si l'on pouvait se
+flatter de quelque chose de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, ce ne pouvait &ecirc;tre qu'en faisant
+changer de sentiment &agrave; M. de G... M... et &agrave; mon p&egrave;re, et en les
+engageant &agrave; prier eux-m&ecirc;mes M. le Lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de Police de
+r&eacute;voquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner
+le jeune G... M..., quoiqu'il le cr&ucirc;t un peu refroidi &agrave; son &eacute;gard par
+quelques soup&ccedil;ons qu'il avait con&ccedil;us de lui &agrave; l'occasion de notre
+affaire, et il m'exhorta &agrave; ne rien omettre, de mon c&ocirc;t&eacute;, pour fl&eacute;chir
+l'esprit de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une l&eacute;g&egrave;re entreprise pour moi, je ne dis pas seulement
+par la difficult&eacute; que je devais naturellement trouver &agrave; le vaincre, mais
+par une autre raison qui me faisait m&ecirc;me redouter ses approches: je
+m'&eacute;tais d&eacute;rob&eacute; de son logement contre ses ordres, et j'&eacute;tais fort r&eacute;solu
+de n'y pas retourner depuis que j'avais appris la triste destin&eacute;e de
+Manon. J'appr&eacute;hendais avec sujet qu'il ne me f&icirc;t retenir malgr&eacute; moi, et
+qu'il ne me reconduis&icirc;t de m&ecirc;me en province. Mon fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; avait us&eacute;
+autrefois de cette m&eacute;thode. Il est vrai que j'&eacute;tais devenu plus &acirc;g&eacute;,
+mais l'&acirc;ge &eacute;tait une faible raison contre la force. Cependant je trouvai
+une voie qui me sauvait du danger; c'&eacute;tait de le faire appeler dans un
+endroit public, et de m'annoncer &agrave; lui sous un autre nom. Je pris
+aussit&ocirc;t ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M... et moi au
+Luxembourg, d'o&ugrave; j'envoyai avertir mon p&egrave;re qu'un gentilhomme de ses
+serviteurs &eacute;tait &agrave; l'attendre. Je craignais qu'il n'e&ucirc;t quelque peine &agrave;
+venir parce que la nuit approchait. Il parut n&eacute;anmoins peu apr&egrave;s, suivi
+de son laquais. Je le priai de prendre une all&eacute;e o&ugrave; nous puissions &ecirc;tre
+seuls. Nous f&icirc;mes cent pas, pour le moins, sans parler. Il s'imaginait
+bien, sans doute, que tant de pr&eacute;parations ne s'&eacute;taient pas faites sans
+un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la m&eacute;ditais.</p>
+
+<p>Enfin, j'ouvris la bouche. Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous &ecirc;tes
+un bon p&egrave;re. Vous m'avez combl&eacute; de gr&acirc;ces et vous m'avez pardonn&eacute; un
+nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est-il t&eacute;moin que j'ai pour
+vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux.
+Mais il me semble... que votre rigueur... H&eacute; bien! ma rigueur?
+interrompit mon p&egrave;re, qui trouvait sans doute que je parlais lentement
+pour son impatience. Ah! monsieur repris-je, il me semble que votre
+rigueur est extr&ecirc;me, dans le traitement que vous avez fait &agrave; la
+malheureuse Manon. Vous vous en &ecirc;tes rapport&eacute; &agrave; M. de G... M... Sa haine
+vous l'a repr&eacute;sent&eacute;e sous les plus noires couleurs. Vous vous &ecirc;tes form&eacute;
+d'elle une affreuse id&eacute;e. Cependant, c'est la plus douce et la plus
+aimable cr&eacute;ature qui f&ucirc;t jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous
+inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus s&ucirc;r qu'elle
+est charmante, que je le suis qu'elle vous l'aurait paru. Vous auriez
+pris parti pour elle; vous auriez d&eacute;test&eacute; les noirs artifices de G...
+M...; vous auriez eu compassion d'elle et de moi. H&eacute;las! j'en suis s&ucirc;r
+Votre c&oelig;ur n'est pas insensible; vous vous seriez laiss&eacute; attendrir. Il
+m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne
+m'aurait pas permis de finir sit&ocirc;t. Il voulut savoir &agrave; quoi j'avais
+dessein d'en venir par un discours si passionn&eacute;. &Agrave; vous demander la vie,
+r&eacute;pondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois
+pour l'Am&eacute;rique. Non, non, me dit-il d'un ton s&eacute;v&egrave;re; j'aime mieux te
+voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. N'allons donc pas plus
+loin! m'&eacute;criai-je en l'arr&ecirc;tant par le bras; &ocirc;tez-la-moi, cette vie
+odieuse et insupportable, car dans le d&eacute;sespoir o&ugrave; vous me jetez, la
+mort sera une faveur pour moi. C'est un pr&eacute;sent digne de la main d'un
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>Je ne te donnerai que ce que tu m&eacute;rites, r&eacute;pliqua-t-il. Je connais bien
+des p&egrave;res qui n'auraient pas attendu, si longtemps pour &ecirc;tre eux-m&ecirc;mes
+tes bourreaux, mais c'est ma bont&eacute; excessive qui t'a perdu.</p>
+
+<p>Je me jetai &agrave; ses genoux. Ah! s'il vous en reste encore, lui dis-je en
+les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez
+que je suis votre fils... H&eacute;las! souvenez-vous de ma m&egrave;re. Vous l'aimiez
+si tendrement! Auriez-vous souffert qu'on l'e&ucirc;t arrach&eacute;e de vos bras?
+Vous l'auriez d&eacute;fendue jusqu'&agrave; la mort. Les autres n'ont-ils pas un
+c&oelig;ur comme vous? Peut-on &ecirc;tre barbare, apr&egrave;s avoir une fois &eacute;prouv&eacute; ce
+que c'est que la tendresse et la douleur?</p>
+
+<p>Ne me parle pas davantage de ta m&egrave;re, reprit-il d'une voix irrit&eacute;e; ce
+souvenir &eacute;chauffe mon indignation. Tes d&eacute;sordres la feraient mourir de
+douleur si elle e&ucirc;t assez v&eacute;cu pour les voir. Finissons cet entretien,
+ajouta-t-il; il m'importune, et ne me fera point changer de r&eacute;solution.
+Je retourne au logis; je t'ordonne de me suivre. Le ton sec et dur avec
+lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son c&oelig;ur &eacute;tait
+inflexible. Je m'&eacute;loignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui
+pr&icirc;t envie de m'arr&ecirc;ter de ses propres mains. N'augmentez pas mon
+d&eacute;sespoir, lui dis-je, en me for&ccedil;ant de vous d&eacute;sob&eacute;ir. Il est impossible
+que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, apr&egrave;s la duret&eacute;
+avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un &eacute;ternel adieu. Ma
+mort, que vous apprendrez bient&ocirc;t, ajoutai-je tristement, vous fera
+peut-&ecirc;tre reprendre pour moi des sentiments de p&egrave;re. Comme je me
+tournais pour le quitter: Tu refuses donc de me suivre? s'&eacute;cria-t-il
+avec une vive col&egrave;re. Va, cours &agrave; ta perte. Adieu, fils ingrat et
+rebelle. Adieu, lui dis-je dans mon transport, adieu, p&egrave;re barbare et
+d&eacute;natur&eacute;.</p>
+
+<p>Je sortis aussit&ocirc;t du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un
+furieux jusqu'&agrave; la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux
+et les mains pour invoquer toutes les puissances c&eacute;lestes. &Ocirc; Ciel!
+disais-je, serez-vous aussi impitoyable que les hommes? Je n'ai plus de
+secours &agrave; attendre que de vous. M. de T... n'&eacute;tait point encore retourn&eacute;
+chez lui, mais il revint apr&egrave;s que je l'y eus attendu quelques moments.
+Sa n&eacute;gociation n'avait pas r&eacute;ussi mieux que la mienne. Il me le dit d'un
+visage abattu. Le jeune G... M..., quoique moins irrit&eacute; que son p&egrave;re
+contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le
+solliciter en notre faveur. Il s'en &eacute;tait d&eacute;fendu par la crainte qu'il
+avait lui-m&ecirc;me de ce vieillard vindicatif, qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; fort emport&eacute;
+contre lui en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne
+me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en
+avait trac&eacute; le plan; j'y r&eacute;duisis toutes mes esp&eacute;rances. Elles sont bien
+incertaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus consolante pour
+moi est celle de p&eacute;rir du moins dans l'entreprise. Je le quittai en le
+priant de me secourir par ses v&oelig;ux, et je ne pensai plus qu'&agrave;
+m'associer des camarades &agrave; qui je pusse communiquer une &eacute;tincelle de mon
+courage et de ma r&eacute;solution.</p>
+
+<p>Le premier qui s'offrit &agrave; mon esprit, fut le m&ecirc;me garde du corps que
+j'avais employ&eacute; pour arr&ecirc;ter G... M... J'avais dessein aussi d'aller
+passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre,
+pendant l'apr&egrave;s-midi, pour me procurer un logement. Je le trouvai seul.
+Il eut de la joie de me voir sorti du Ch&acirc;telet. Il m'offrit
+affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvait me
+rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les
+difficult&eacute;s, mais il fut assez g&eacute;n&eacute;reux pour entreprendre de les
+surmonter. Nous employ&acirc;mes une partie de la nuit &agrave; raisonner sur mon
+dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes, dont il s'&eacute;tait servi
+dans la derni&egrave;re occasion, comme de trois braves &agrave; l'&eacute;preuve. M. de T...
+m'avait inform&eacute; exactement du nombre des archers qui devaient conduire
+Manon; ils n'&eacute;taient que six. Cinq hommes hardis et r&eacute;solus suffisaient
+pour donner l'&eacute;pouvante &agrave; ces mis&eacute;rables, qui ne sont point capables de
+se d&eacute;fendre honorablement lorsqu'ils peuvent &eacute;viter le p&eacute;ril du combat
+par une l&acirc;chet&eacute;. Comme je ne manquais point d'argent, le garde du corps
+me conseilla de ne rien &eacute;pargner pour assurer le succ&egrave;s de notre
+attaque. Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et
+chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces
+pr&eacute;paratifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui
+n'oseraient para&icirc;tre dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du
+r&eacute;giment. Je lui mis entre les mains les cent pistoles que j'avais
+re&ccedil;ues de M. de T... Elles furent employ&eacute;es, le lendemain, jusqu'au
+dernier sol. Les trois soldats pass&egrave;rent en revue devant moi. Je les
+animai par de grandes promesses, et pour leur &ocirc;ter toute d&eacute;fiance, je
+commen&ccedil;ai par leur faire pr&eacute;sent, &agrave; chacun, de dix pistoles. Le jour de
+l'ex&eacute;cution &eacute;tant venu, j'en envoyai un de grand matin &agrave; l'H&ocirc;pital, pour
+s'instruire, par ses propres yeux, du moment auquel les archers
+partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris cette pr&eacute;caution
+que par un exc&egrave;s d'inqui&eacute;tude et de pr&eacute;voyance, il se trouva qu'elle
+avait &eacute;t&eacute; absolument n&eacute;cessaire. J'avais compt&eacute; sur quelques fausses
+informations qu'on m'avait donn&eacute;es de leur route, et, m'&eacute;tant persuad&eacute;
+que c'&eacute;tait &agrave; La Rochelle que cette d&eacute;plorable troupe devait &ecirc;tre
+embarqu&eacute;e, j'aurais perdu mes peines &agrave; l'attendre sur le chemin
+d'Orl&eacute;ans. Cependant, je fus inform&eacute;, par le rapport du soldat aux
+gardes qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'&eacute;tait du
+Havre-de-Gr&acirc;ce qu'elle devait partir pour l'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Nous nous rend&icirc;mes aussit&ocirc;t &agrave; la Porte Saint-Honor&eacute;, observant de
+marcher par des rues diff&eacute;rentes. Nous nous r&eacute;un&icirc;mes au bout du
+faubourg. Nos chevaux &eacute;taient frais. Nous ne tard&acirc;mes point &agrave; d&eacute;couvrir
+les six gardes et les deux mis&eacute;rables voitures que vous v&icirc;tes &agrave; Pacy, il
+y a deux ans. Ce spectacle faillit de m'&ocirc;ter la force et la
+connaissance. &Ocirc; fortune, m'&eacute;criai-je, fortune cruelle! accorde-moi ici,
+du moins, l&agrave; mort ou la victoire. Nous t&icirc;nmes conseil un moment sur la
+mani&egrave;re dont nous ferions notre attaque. Les archers n'&eacute;taient gu&egrave;re
+plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper en
+passant au travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin
+tournait. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les
+surprendre en fondant tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pens&eacute;e et
+je fus le premier &agrave; piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejet&eacute;
+impitoyablement mes v&oelig;ux. Les archers, voyant cinq cavaliers accourir
+vers eux, ne dout&egrave;rent point que ce ne f&ucirc;t pour les attaquer. Ils se
+mirent en d&eacute;fense, en pr&eacute;parant leurs ba&iuml;onnettes et leurs fusils d'un
+air assez r&eacute;solu. Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du
+corps et moi, &ocirc;ta tout d'un coup le courage &agrave; nos trois l&acirc;ches
+compagnons. Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent comme de concert, et, s'&eacute;tant dit entre eux
+quelques mots que je n'entendis point, ils tourn&egrave;rent la t&ecirc;te de leurs
+chevaux, pour reprendre le chemin de Paris &agrave; bride abattue. Dieux! me
+dit le garde du corps, qui paraissait aussi &eacute;perdu que moi de cette
+inf&acirc;me d&eacute;sertion, qu'allons-nous faire? Nous ne sommes que deux. J'avais
+perdu la voix, de fureur et d'&eacute;tonnement. Je m'arr&ecirc;tai, incertain si ma
+premi&egrave;re vengeance ne devait pas s'employer &agrave; la poursuite et au
+ch&acirc;timent des l&acirc;ches qui m'abandonnaient. Je les regardais fuir et je
+jetais les yeux, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, sur les archers. S'il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+possible de me partager, j'aurais fondu tout &agrave; la fois sur ces deux
+objets de ma rage; je les d&eacute;vorais tous ensemble. Le garde du corps, qui
+jugeait de mon incertitude par le mouvement &eacute;gar&eacute; de mes yeux, me pria
+d'&eacute;couter son conseil. N'&eacute;tant que deux, me dit-il, il y aurait de la
+folie &agrave; attaquer six hommes aussi bien arm&eacute;s que nous et qui paraissent
+nous attendre de pied ferme. Il faut retourner &agrave; Paris et t&acirc;cher de
+r&eacute;ussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient
+faire de grandes journ&eacute;es avec deux pesantes voitures; nous les
+rejoindrons demain sans peine.</p>
+
+<p>Je fis un moment de r&eacute;flexion sur ce parti, mais, ne voyant de tous
+c&ocirc;t&eacute;s que des sujets de d&eacute;sespoir, je pris une r&eacute;solution v&eacute;ritablement
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Ce fut de remercier mon compagnon de ses services, et, loin
+d'attaquer les archers, je r&eacute;solus d'aller avec soumission, les prier de
+me recevoir dans leur troupe pour accompagner Manon avec eux jusqu'au
+Havre-de-Gr&acirc;ce et passer ensuite au-del&agrave; des mers avec elle. Tout le
+monde me pers&eacute;cute ou me trahit, dis-je au garde du corps. Je n'ai plus
+de fond &agrave; faire sur personne. Je n'attends plus rien, ni de la fortune,
+ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble; il ne me reste
+plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux &agrave; toute esp&eacute;rance.
+Puisse le Ciel r&eacute;compenser votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;! Adieu, je vais aider mon
+mauvais sort &agrave; consommer ma ruine, en y courant moi-m&ecirc;me volontairement.
+Il fit inutilement ses efforts pour m'engager &agrave; retourner &agrave; Paris. Je le
+priai de me laisser suivre mes r&eacute;solutions et de me quitter
+sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que
+notre dessein &eacute;tait de les attaquer.</p>
+
+<p>J'allai seul vers eux, d'un pas lent et le visage si constern&eacute; qu'ils ne
+durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient
+n&eacute;anmoins en d&eacute;fense. Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je, en les
+abordant; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des
+gr&acirc;ces. Je les priai de continuer leur chemin sans d&eacute;fiance et je leur
+appris, en marchant, les faveurs que j'attendais d'eux. Ils consult&egrave;rent
+ensemble de quelle mani&egrave;re ils devaient recevoir cette ouverture. Le
+chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me r&eacute;pondit que les
+ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives &eacute;taient d'une
+extr&ecirc;me rigueur; que je lui paraissais n&eacute;anmoins si joli homme que lui
+et ses compagnons se rel&acirc;cheraient un peu de leur devoir; mais que je
+devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en co&ucirc;t&acirc;t quelque chose. Il me
+restait environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi
+consistait le fond de ma bourse. H&eacute; bien! me dit l'archer nous en
+userons g&eacute;n&eacute;reusement. Il ne vous co&ucirc;tera qu'un &eacute;cu par heure pour
+entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus; c'est le prix
+courant de Paris. Je ne leur avais pas parl&eacute; de Manon en particulier
+parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils
+s'imagin&egrave;rent d'abord que ce n'&eacute;tait qu'une fantaisie de jeune homme qui
+me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces cr&eacute;atures; mais
+lorsqu'ils crurent s'&ecirc;tre aper&ccedil;us que j'&eacute;tais amoureux, ils augment&egrave;rent
+tellement le tribut, que ma bourse se trouva &eacute;puis&eacute;e en partant de
+Mantes, o&ugrave; nous avions couch&eacute;, le jour que nous arriv&acirc;mes &agrave; Pacy.</p>
+
+<p>Vous dirai-je quel fut le d&eacute;plorable sujet de mes entretiens avec Manon
+pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque
+j'eus obtenu des gardes la libert&eacute; d'approcher de son chariot? Ah! les
+expressions ne rendent jamais qu'&agrave; demi les sentiments du c&oelig;ur. Mais
+figurez-vous ma pauvre ma&icirc;tresse encha&icirc;n&eacute;e par le milieu du corps,
+assise sur quelques poign&eacute;es de paille, la t&ecirc;te appuy&eacute;e languissamment
+sur un c&ocirc;t&eacute; de la voiture, le visage p&acirc;le et mouill&eacute; d'un ruisseau de
+larmes qui se faisaient un passage au travers de ses paupi&egrave;res,
+quoiqu'elle e&ucirc;t continuellement les yeux ferm&eacute;s. Elle n'avait pas m&ecirc;me
+eu la curiosit&eacute; de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses
+gardes, qui craignaient d'&ecirc;tre attaqu&eacute;s. Son linge &eacute;tait sale et
+d&eacute;rang&eacute;, ses mains d&eacute;licates expos&eacute;es &agrave; l'injure de l'air; enfin, tout
+ce compos&eacute; charmant, cette figure capable de ramener l'univers &agrave;
+l'idol&acirc;trie, paraissait dans un d&eacute;sordre et un abattement inexprimables.
+J'employai quelque temps &agrave; la consid&eacute;rer en allant &agrave; cheval &agrave; c&ocirc;t&eacute; du
+chariot. J'&eacute;tais si peu &agrave; moi-m&ecirc;me que je fus sur le point, plusieurs
+fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations
+fr&eacute;quentes m'attir&egrave;rent d'elle quelques regards. Elle me reconnut, et je
+remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se pr&eacute;cipiter
+hors de la voiture pour venir &agrave; moi; mais, &eacute;tant retenue par sa cha&icirc;ne,
+elle retomba dans sa premi&egrave;re attitude. Je priai les archers d'arr&ecirc;ter
+un moment par compassion; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon
+cheval pour m'asseoir aupr&egrave;s d'elle. Elle &eacute;tait si languissante et si
+affaiblie qu'elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni
+remuer ses mains. Je les mouillais pendant ce temps-l&agrave; de mes pleurs,
+et, ne pouvant prof&eacute;rer moi-m&ecirc;me une seule parole, nous &eacute;tions l'un et
+l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu
+d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque nous e&ucirc;mes
+retrouv&eacute; la libert&eacute; de parler. Manon parla peu. Il semblait que la honte
+et la douleur eussent alt&eacute;r&eacute; les organes de sa voix; le son en &eacute;tait
+faible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oubli&eacute;e, et de
+la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir
+du moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque
+je l'eus assur&eacute;e que rien n'&eacute;tait capable de me s&eacute;parer d'elle et que
+j'&eacute;tais dispos&eacute; &agrave; la suivre jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du monde pour prendre
+soin d'elle, pour la servir pour l'aimer et pour attacher
+ins&eacute;parablement ma mis&eacute;rable destin&eacute;e &agrave; la sienne, cette pauvre fille se
+livra &agrave; des sentiments si tendres et si douloureux, que j'appr&eacute;hendai
+quelque chose pour sa vie d'une si violente &eacute;motion. Tous les mouvements
+de son &acirc;me semblaient se r&eacute;unir dans ses yeux. Elle les tenait fix&eacute;s sur
+moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force d'achever
+quelques mots qu'elle commen&ccedil;ait. Il lui en &eacute;chappait n&eacute;anmoins
+quelques-uns. C'&eacute;taient des marques d'admiration sur mon amour, de
+tendres plaintes de son exc&egrave;s, des doutes qu'elle p&ucirc;t &ecirc;tre assez
+heureuse pour m'avoir inspir&eacute; une passion si parfaite, des instances
+pour me faire renoncer au dessein de la suivre et chercher ailleurs un
+bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais esp&eacute;rer avec
+elle.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma f&eacute;licit&eacute; dans
+ses regards et dans la certitude que j'avais de son affection. J'avais
+perdu, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, tout ce que le reste des hommes estime; mais j'&eacute;tais
+ma&icirc;tre du c&oelig;ur de Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe,
+vivre en Am&eacute;rique, que m'importait-il en quel endroit vivre, si j'&eacute;tais
+s&ucirc;r d'y &ecirc;tre heureux en y vivant avec ma ma&icirc;tresse? Tout l'univers
+n'est-il pas la patrie de deux amants fid&egrave;les? Ne trouvent-ils pas l'un
+dans l'autre, p&egrave;re, m&egrave;re, parents, amis, richesses et f&eacute;licit&eacute;? Si
+quelque chose me causait de l'inqui&eacute;tude, c'&eacute;tait la crainte de voir
+Manon expos&eacute;e aux besoins de l'indigence. Je me supposais d&eacute;j&agrave;, avec
+elle, dans une r&eacute;gion inculte et habit&eacute;e par des sauvages. Je suis bien
+s&ucirc;r disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M...
+et mon p&egrave;re. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les
+relations qu'on en fait sont fid&egrave;les, ils suivent les lois de la nature.
+Ils ne connaissent ni les fureurs de l'avarice, qui poss&egrave;dent G... M...,
+ni les id&eacute;es fantastiques de l'honneur qui m'ont fait un ennemi de mon
+p&egrave;re. Ils ne troubleront point deux amants qu'ils verront vivre avec
+autant de simplicit&eacute; qu'eux. J'&eacute;tais donc tranquille de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. Mais
+je ne me formais point des id&eacute;es romanesques par rapport aux besoins
+communs de la vie. J'avais &eacute;prouv&eacute; trop souvent qu'il y a des n&eacute;cessit&eacute;s
+insupportables, surtout pour une fille d&eacute;licate qui est accoutum&eacute;e &agrave; une
+vie commode et abondante. J'&eacute;tais au d&eacute;sespoir d'avoir &eacute;puis&eacute;
+inutilement ma bourse et que le peu d'argent qui me restait f&ucirc;t encore
+sur le point de m'&ecirc;tre ravi par la friponnerie des archers. Je concevais
+qu'avec une petite somme j'aurais pu esp&eacute;rer non seulement de me
+soutenir quelque temps contre la mis&egrave;re en Am&eacute;rique, o&ugrave; l'argent &eacute;tait
+rare, mais d'y former m&ecirc;me quelque entreprise pour un &eacute;tablissement
+durable. Cette consid&eacute;ration me fit na&icirc;tre la pens&eacute;e d'&eacute;crire &agrave; Tiberge,
+que j'avais toujours trouv&eacute; si prompt &agrave; m'offrir les secours de
+l'amiti&eacute;. J'&eacute;crivis, d&egrave;s la premi&egrave;re ville o&ugrave; nous pass&acirc;mes. Je ne lui
+apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je
+pr&eacute;voyais que je me trouverais au Havre-de-Gr&acirc;ce, o&ugrave; je lui confessais
+que j'&eacute;tais all&eacute; conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles.
+Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le ma&icirc;tre de la poste.
+Vous voyez bien que c'est la derni&egrave;re fois que j'importune votre
+affection et que, ma malheureuse ma&icirc;tresse m'&eacute;tant enlev&eacute;e pour
+toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui
+adoucissent son sort et mes mortels regrets.</p>
+
+<p>Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent d&eacute;couvert la
+violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs
+moindres faveurs, ils me r&eacute;duisirent bient&ocirc;t &agrave; la derni&egrave;re indigence.
+L'amour d'ailleurs, ne me permettait gu&egrave;re de m&eacute;nager ma bourse. Je
+m'oubliais du matin au soir pr&egrave;s de Manon, et ce n'&eacute;tait plus par heure
+que le temps m'&eacute;tait mesur&eacute;, c'&eacute;tait par la longueur enti&egrave;re des jours.
+Enfin, ma bourse &eacute;tant tout &agrave; fait vide, je me trouvai expos&eacute; aux
+caprices et &agrave; la brutalit&eacute; de six mis&eacute;rables, qui me traitaient avec une
+hauteur insupportable. Vous en f&ucirc;tes t&eacute;moin &agrave; Pacy. Votre rencontre fut
+un heureux moment de rel&acirc;che, qui me fut accord&eacute; par la fortune. Votre
+piti&eacute;, &agrave; la vue de mes peines, fut ma seule recommandation aupr&egrave;s de
+votre c&oelig;ur g&eacute;n&eacute;reux. Le secours, que vous m'accord&acirc;tes lib&eacute;ralement,
+servit &agrave; me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse
+avec plus de fid&eacute;lit&eacute; que je ne l'esp&eacute;rais.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes au Havre. J'allai d'abord &agrave; la poste. Tiberge n'avait
+point encore eu le temps de me r&eacute;pondre. Je m'informai exactement quel
+jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux
+jours apr&egrave;s, et par une &eacute;trange disposition de mon mauvais sort, il se
+trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel
+j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous repr&eacute;senter mon d&eacute;sespoir Quoi!
+m'&eacute;criai-je, dans le malheur m&ecirc;me, il faudra toujours que je sois
+distingu&eacute; par des exc&egrave;s! Manon r&eacute;pondit: H&eacute;las! une vie si malheureuse
+m&eacute;rite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher
+Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos mis&egrave;res! Irons-nous
+les tra&icirc;ner dans un pays inconnu, o&ugrave; nous devons nous attendre, sans
+doute, &agrave; d'horribles extr&eacute;mit&eacute;s, puisqu'on a voulu m'en faire un
+supplice? Mourons, me r&eacute;p&eacute;ta-t-elle; ou du moins, donne-moi la mort, et
+va chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse. Non,
+non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'&ecirc;tre
+malheureux avec vous. Son discours me fit trembler. Je jugeai qu'elle
+&eacute;tait accabl&eacute;e de ses maux. Je m'effor&ccedil;ai de prendre un air plus
+tranquille, pour lui &ocirc;ter ces funestes pens&eacute;es de mort et de d&eacute;sespoir.
+Je r&eacute;solus de tenir la m&ecirc;me conduite &agrave; l'avenir; et j'ai &eacute;prouv&eacute;, dans
+la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage &agrave; une femme
+que l'intr&eacute;pidit&eacute; d'un homme qu'elle aime.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus perdu l'esp&eacute;rance de recevoir du secours de Tiberge, je
+vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint &agrave; ce qui me restait
+encore de vos lib&eacute;ralit&eacute;s, me composa la petite somme de dix-sept
+pistoles. J'en employai sept &agrave; l'achat de quelques soulagements
+n&eacute;cessaires &agrave; Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le
+fondement de notre fortune et de nos esp&eacute;rances en Am&eacute;rique. Je n'eus
+point de peine &agrave; me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors
+des jeunes gens qui fussent dispos&eacute;s &agrave; se joindre volontairement &agrave; la
+colonie. Le passage et la nourriture me furent accord&eacute;s gratis. La poste
+de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour
+Tiberge. Elle &eacute;tait touchante et capable de l'attendrir sans doute, au
+dernier point, puisqu'elle lui fit prendre une r&eacute;solution qui ne pouvait
+venir que d'un fond infini de tendresse et de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; pour un ami
+malheureux.</p>
+
+<p>Nous m&icirc;mes &agrave; la voile. Le vent ne cessa point de nous &ecirc;tre favorable.
+J'obtins du capitaine un lieu &agrave; part pour Manon et pour moi. Il eut la
+bont&eacute; de nous regarder d'un autre &oelig;il que le commun de nos mis&eacute;rables
+associ&eacute;s. Je l'avais pris en particulier d&egrave;s le premier jour, et, pour
+m'attirer de lui quelque consid&eacute;ration, je lui avais d&eacute;couvert une
+partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un
+mensonge honteux en lui disant que j'&eacute;tais mari&eacute; &agrave; Manon. Il feignit de
+le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en re&ccedil;&ucirc;mes des marques
+pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir
+honn&ecirc;tement, et les &eacute;gards qu'il eut pour nous servirent &agrave; nous faire
+respecter des compagnons de notre mis&egrave;re. J'avais une attention
+continuelle &agrave; ne pas laisser souffrir la moindre incommodit&eacute; &agrave; Manon.
+Elle le remarquait bien, et cette vue, jointe au vif ressentiment de
+l'&eacute;trange extr&eacute;mit&eacute; o&ugrave; je m'&eacute;tais r&eacute;duit pour elle, la rendait si tendre
+et si passionn&eacute;e, si attentive aussi &agrave; mes plus l&eacute;gers besoins, que
+c'&eacute;tait, entre elle et moi, une perp&eacute;tuelle &eacute;mulation de services et
+d'amour. Je ne regrettais point l'Europe. Au contraire, plus nous
+avancions vers l'Am&eacute;rique, plus je sentais mon c&oelig;ur s'&eacute;largir et
+devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des
+n&eacute;cessit&eacute;s absolues de la vie, j'aurais remerci&eacute; la fortune d'avoir
+donn&eacute; un tour si favorable &agrave; nos malheurs.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une navigation de deux mois, nous abord&acirc;mes enfin au rivage
+d&eacute;sir&eacute;. Le pays ne nous offrit rien d'agr&eacute;able &agrave; la premi&egrave;re vue.
+C'&eacute;taient des campagnes st&eacute;riles et inhabit&eacute;es, o&ugrave; l'on voyait &agrave; peine
+quelques roseaux et quelques arbres d&eacute;pouill&eacute;s par le vent. Nulle trace
+d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques
+pi&egrave;ces de notre artillerie, nous ne f&ucirc;mes pas longtemps sans apercevoir
+une troupe de citoyens du Nouvel Orl&eacute;ans, qui s'approch&egrave;rent de nous
+avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas d&eacute;couvert la ville.
+Elle est cach&eacute;e, de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, par une petite colline. Nous f&ucirc;mes re&ccedil;us
+comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitants s'empressaient
+pour nous faire mille questions sur l'&eacute;tat de la France et sur les
+diff&eacute;rentes provinces o&ugrave; ils &eacute;taient n&eacute;s. Ils nous embrassaient comme
+leurs fr&egrave;res et comme de chers compagnons qui venaient partager leur
+mis&egrave;re et leur solitude. Nous pr&icirc;mes le chemin de la ville avec eux,
+mais nous f&ucirc;mes surpris de d&eacute;couvrir, en avan&ccedil;ant, que ce qu'on nous
+avait vant&eacute; jusqu'alors comme une bonne ville, n'&eacute;tait qu'un assemblage
+de quelques pauvres cabanes. Elles &eacute;taient habit&eacute;es par cinq ou six
+cents personnes. La maison du Gouverneur nous parut un peu distingu&eacute;e
+par sa hauteur et par sa situation. Elle est d&eacute;fendue par quelques
+ouvrages de terre, autour desquels r&egrave;gne un large foss&eacute;.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes d'abord pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; lui. Il s'entretint longtemps en secret
+avec le capitaine, et, revenant ensuite &agrave; nous, il consid&eacute;ra, l'une
+apr&egrave;s l'autre, toutes les filles qui &eacute;taient arriv&eacute;es par le vaisseau.
+Elles &eacute;taient au nombre de trente, car nous en avions trouv&eacute; au Havre
+une autre bande, qui s'&eacute;tait jointe &agrave; la n&ocirc;tre. Le Gouverneur, les ayant
+longtemps examin&eacute;es, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui
+languissaient dans l'attente d'une &eacute;pouse. Il donna les plus jolies aux
+principaux et le reste fut tir&eacute; au sort. Il n'avait point encore parl&eacute; &agrave;
+Manon, mais, lorsqu'il eut ordonn&eacute; aux autres de se retirer il nous fit
+demeurer elle et moi. J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous
+&ecirc;tes mari&eacute;s et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes
+d'esprit et de m&eacute;rite. Je n'entre point dans les raisons qui ont caus&eacute;
+votre malheur mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre
+que votre figure me le promet, je n'&eacute;pargnerai rien pour adoucir votre
+sort, et vous contribuerez vous-m&ecirc;me &agrave; me faire trouver quelque agr&eacute;ment
+dans ce lieu sauvage et d&eacute;sert. Je lui r&eacute;pondis de la mani&egrave;re que je
+crus la plus propre &agrave; confirmer l'id&eacute;e qu'il avait de nous. Il donna
+quelques ordres pour nous faire pr&eacute;parer un logement dans la ville, et
+il nous retint &agrave; souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse,
+pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions, en
+public, sur le fond de nos aventures. La conversation fut g&eacute;n&eacute;rale, et,
+malgr&eacute; notre tristesse, nous nous effor&ccedil;&acirc;mes, Manon et moi, de
+contribuer &agrave; la rendre agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Le soir il nous fit conduire au logement qu'on nous avait pr&eacute;par&eacute;. Nous
+trouv&acirc;mes une mis&eacute;rable cabane, compos&eacute;e de planches et de boue, qui
+consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier
+au-dessus. Il y avait fait mettre cinq ou six chaises et quelques
+commodit&eacute;s n&eacute;cessaires &agrave; la vie. Manon parut effray&eacute;e &agrave; la vue d'une si
+triste demeure. C'&eacute;tait pour moi qu'elle s'affligeait, beaucoup plus que
+pour elle-m&ecirc;me. Elle s'assit, lorsque nous f&ucirc;mes seuls, et elle se mit &agrave;
+pleurer am&egrave;rement. J'entrepris d'abord de la consoler, mais lorsqu'elle
+m'eut fait entendre que c'&eacute;tait moi seul qu'elle plaignait, et qu'elle
+ne consid&eacute;rait, dans nos malheurs communs, que ce que j'avais &agrave;
+souffrir, j'affectai de montrer assez de courage, et m&ecirc;me assez de joie
+pour lui en inspirer. De quoi me plaindrais-je? lui dis-je. Je poss&egrave;de
+tout ce que je d&eacute;sire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Quel autre bonheur me
+suis-je jamais propos&eacute;? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne
+la trouve pas si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Le Gouverneur est un homme civil; il nous a
+marqu&eacute; de la consid&eacute;ration; il ne permettra pas que nous manquions du
+n&eacute;cessaire. Pour ce qui regarde la pauvret&eacute; de notre cabane et la
+grossi&egrave;ret&eacute; de nos meubles, vous avez pu remarquer qu'il y a peu de
+personnes ici qui paraissent mieux log&eacute;es et mieux meubl&eacute;es que nous. Et
+puis, tu es une chimiste admirable, ajoutai-je en l'embrassant, tu
+transformes tout en or.</p>
+
+<p>Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me r&eacute;pondit-elle,
+car s'il n'y eut jamais d'amour tel que le v&ocirc;tre, il est impossible
+aussi d'&ecirc;tre aim&eacute; plus tendrement que vous l'&ecirc;tes. Je me rends justice,
+continua-t-elle. Je sens bien que je n'ai jamais m&eacute;rit&eacute; ce prodigieux
+attachement que vous avez pour moi. Je vous ai caus&eacute; des chagrins, que
+vous n'avez pu me pardonner sans une bont&eacute; extr&ecirc;me. J'ai &eacute;t&eacute; l&eacute;g&egrave;re et
+volage, et m&ecirc;me en vous aimant &eacute;perdument, comme j'ai toujours fait, je
+n'&eacute;tais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire combien je suis
+chang&eacute;e. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre
+d&eacute;part de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet.
+J'ai cess&eacute; de les sentir aussit&ocirc;t que vous avez commenc&eacute; &agrave; les partager.
+Je n'ai pleur&eacute; que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me
+console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne
+cesse point de me reprocher mes inconstances et de m'attendrir en
+admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui
+n'en &eacute;tait pas digne, et qui ne payerait pas bien de tout son sang,
+ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moiti&eacute; des peines qu'elle
+vous a caus&eacute;es.</p>
+
+<p>Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le pronon&ccedil;a firent sur moi
+une impression si &eacute;tonnante, que je crus sentir une esp&egrave;ce de division
+dans mon &acirc;me. Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma ch&egrave;re Manon. Je
+n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton
+affection; je ne suis point accoutum&eacute; &agrave; ces exc&egrave;s de joie. &Ocirc; Dieu!
+m'&eacute;criai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assur&eacute; du c&oelig;ur de
+Manon. Il est tel que je l'ai souhait&eacute; pour &ecirc;tre heureux; je ne puis
+plus cesser de l'&ecirc;tre &agrave; pr&eacute;sent. Voil&agrave; ma f&eacute;licit&eacute; bien &eacute;tablie. Elle
+l'est, reprit-elle, si vous la faites d&eacute;pendre de moi, et je sais o&ugrave; je
+puis compter aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces
+charmantes id&eacute;es, qui chang&egrave;rent ma cabane en un palais digne du premier
+roi du monde. L'Am&eacute;rique me parut un lieu de d&eacute;lices apr&egrave;s cela. C'est
+au Nouvel Orl&eacute;ans qu'il faut venir, disais-je souvent &agrave; Manon, quand on
+veut go&ucirc;ter les vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu'on s'aime sans
+int&eacute;r&ecirc;t, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent
+chercher de l'or; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouv&eacute; des
+tr&eacute;sors bien plus estimables.</p>
+
+<p>Nous cultiv&acirc;mes soigneusement l'amiti&eacute; du Gouverneur. Il eut la bont&eacute;,
+quelques semaines apr&egrave;s notre arriv&eacute;e, de me donner un petit emploi qui
+vint &agrave; vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne f&ucirc;t pas bien distingu&eacute;, je
+l'acceptai comme une faveur du Ciel. Il me mettait en &eacute;tat de vivre sans
+&ecirc;tre &agrave; charge &agrave; personne. Je pris un valet pour moi et une servante pour
+Manon. Notre petite fortune s'arrangea. J'&eacute;tais r&eacute;gl&eacute; dans ma conduite;
+Manon ne l'&eacute;tait pas moins. Nous ne laissions point &eacute;chapper l'occasion
+de rendre service et de faire du bien &agrave; nos voisins. Cette disposition
+officieuse et la douceur de nos mani&egrave;res nous attir&egrave;rent la confiance et
+l'affection de toute la colonie. Nous f&ucirc;mes en peu de temps si
+consid&eacute;r&eacute;s, que nous passions pour les premi&egrave;res personnes de la ville
+apr&egrave;s le Gouverneur.</p>
+
+<p>L'innocence de nos occupations, et la tranquillit&eacute; o&ugrave; nous &eacute;tions
+continuellement, servirent &agrave; nous faire rappeler insensiblement des
+id&eacute;es de religion. Manon n'avait jamais &eacute;t&eacute; une fille impie. Je n'&eacute;tais
+pas non plus de ces libertins outr&eacute;s, qui font gloire d'ajouter
+l'irr&eacute;ligion &agrave; la d&eacute;pravation des m&oelig;urs. L'amour et la jeunesse avaient
+caus&eacute; tous nos d&eacute;sordres. L'exp&eacute;rience commen&ccedil;ait &agrave; nous tenir lieu
+d'&acirc;ge; elle fit sur nous le m&ecirc;me effet que les ann&eacute;es. Nos
+conversations, qui &eacute;taient toujours r&eacute;fl&eacute;chies, nous mirent
+insensiblement dans le go&ucirc;t d'un amour vertueux. Je fus le premier qui
+proposai ce changement &agrave; Manon. Je connaissais les principes de son
+c&oelig;ur. Elle &eacute;tait droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualit&eacute;
+qui dispose toujours &agrave; la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait
+une chose &agrave; notre bonheur. C'est, lui dis-je, de le faire approuver du
+Ciel. Nous avons l'&acirc;me trop belle, et le c&oelig;ur trop bien fait, l'un et
+l'autre, pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y
+avoir v&eacute;cu en France, o&ugrave; il nous &eacute;tait &eacute;galement impossible de cesser de
+nous aimer et de nous satisfaire par une voie l&eacute;gitime; mais en
+Am&eacute;rique, o&ugrave; nous ne d&eacute;pendons que de nous-m&ecirc;mes, o&ugrave; nous n'avons plus &agrave;
+m&eacute;nager les lois arbitraires du rang et de la biens&eacute;ance, o&ugrave; l'on nous
+croit m&ecirc;me mari&eacute;s, qui emp&ecirc;che que nous ne le soyons bient&ocirc;t
+effectivement et que nous n'anoblissions notre amour par des serments
+que la religion autorise? Pour moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de
+nouveau en vous offrant mon c&oelig;ur et ma main, mais je suis pr&ecirc;t &agrave; vous
+en renouveler le don au pied d'un autel. Il me parut que ce discours la
+p&eacute;n&eacute;trait de joie. Croiriez-vous, me r&eacute;pondit-elle, que j'y ai pens&eacute;
+mille fois, depuis que nous sommes en Am&eacute;rique? La crainte de vous
+d&eacute;plaire m'a fait renfermer ce d&eacute;sir dans mon c&oelig;ur. Je n'ai point la
+pr&eacute;somption d'aspirer &agrave; la qualit&eacute; de votre &eacute;pouse. Ah! Manon,
+r&eacute;pliquai-je, tu serais bient&ocirc;t celle d'un roi, si le Ciel m'avait fait
+na&icirc;tre avec une couronne. Ne balan&ccedil;ons plus. Nous n'avons nul obstacle &agrave;
+redouter. J'en veux parler d&egrave;s aujourd'hui au Gouverneur et lui avouer
+que nous l'avons tromp&eacute; jusqu'&agrave; ce jour. Laissons craindre aux amants
+vulgaires, ajoutai-je, les cha&icirc;nes indissolubles du mariage. Ils ne les
+craindraient pas s'ils &eacute;taient s&ucirc;rs, comme nous, de porter toujours
+celles de l'amour. Je laissai Manon au comble de la joie, apr&egrave;s cette
+r&eacute;solution.</p>
+
+<p>Je suis persuad&eacute; qu'il n'y a point d'honn&ecirc;te homme au monde qui n'e&ucirc;t
+approuv&eacute; mes vues dans les circonstances o&ugrave; j'&eacute;tais, c'est-&agrave;-dire
+asservi fatalement &agrave; une passion que je ne pouvais vaincre et combattu
+par des remords que je ne devais point &eacute;touffer. Mais se trouvera-t-il
+quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice, si je g&eacute;mis de la rigueur
+du Ciel &agrave; rejeter un dessein que je n'avais form&eacute; que pour lui plaire?
+H&eacute;las! que dis-je, &agrave; le rejeter? Il l'a puni comme un crime. Il m'avait
+souffert avec patience tandis que je marchais aveugl&eacute;ment dans la route
+du vice, et ses plus rudes ch&acirc;timents m'&eacute;taient r&eacute;serv&eacute;s lorsque je
+commen&ccedil;ais &agrave; retourner &agrave; la vertu. Je crains de manquer de force pour
+achever le r&eacute;cit du plus funeste &eacute;v&eacute;nement qui f&ucirc;t jamais.</p>
+
+<p>J'allai chez le Gouverneur comme j'en &eacute;tais convenu avec Manon, pour le
+prier de consentir &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie de notre mariage. Je me serais bien
+gard&eacute; d'en parler, &agrave; lui ni &agrave; personne, si j'eusse pu me promettre que
+son aum&ocirc;nier, qui &eacute;tait alors le seul pr&ecirc;tre de la ville, m'e&ucirc;t rendu ce
+service sans sa participation; mais, n'osant esp&eacute;rer qu'il voul&ucirc;t
+s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agir ouvertement. Le
+Gouverneur avait un neveu, nomm&eacute; Synnelet, qui lui &eacute;tait extr&ecirc;mement
+cher. C'&eacute;tait un homme de trente ans, brave, mais emport&eacute; et violent. Il
+n'&eacute;tait point mari&eacute;. La beaut&eacute; de Manon l'avait touch&eacute; d&egrave;s le jour de
+notre arriv&eacute;e; et les occasions sans nombre qu'il avait eues de la voir,
+pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflamm&eacute; sa passion, qu'il
+se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il &eacute;tait persuad&eacute;,
+avec son oncle et toute la ville; que j'&eacute;tais r&eacute;ellement mari&eacute;, il
+s'&eacute;tait rendu ma&icirc;tre de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien
+&eacute;clater et son z&egrave;le s'&eacute;tait m&ecirc;me d&eacute;clar&eacute; pour moi, dans plusieurs
+occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son oncle, lorsque
+j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui m'oblige&acirc;t de lui faire
+un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point difficult&eacute; de
+m'expliquer en sa pr&eacute;sence. Le Gouverneur m'&eacute;couta avec sa bont&eacute;
+ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit
+avec plaisir, et, lorsque je le priai d'assister &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie que je
+m&eacute;ditais, il eut la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de s'engager &agrave; faire toute la d&eacute;pense de
+la f&ecirc;te. Je me retirai fort content.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, je vis entrer l'aum&ocirc;nier chez moi. Je m'imaginai qu'il
+venait me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, apr&egrave;s
+m'avoir salu&eacute; froidement, il me d&eacute;clara, en deux mots, que M. le
+Gouverneur me d&eacute;fendait d'y penser, et qu'il avait d'autres vues sur
+Manon. D'autres vues sur Manon! lui dis-je, avec un mortel saisissement
+de c&oelig;ur, et quelles vues donc, Monsieur l'aum&ocirc;nier? Il me r&eacute;pondit que
+je n'ignorais pas que M. le Gouverneur &eacute;tait le ma&icirc;tre; que Manon ayant
+&eacute;t&eacute; envoy&eacute;e de France pour la colonie, c'&eacute;tait &agrave; lui &agrave; disposer d'elle;
+qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait mari&eacute;e,
+mais, qu'ayant appris de moi-m&ecirc;me qu'elle ne l'&eacute;tait point, il jugeait &agrave;
+propos de la donner &agrave; M. Synnelet, qui en &eacute;tait amoureux. Ma vivacit&eacute;
+l'emporta sur ma prudence. J'ordonnai fi&egrave;rement &agrave; l'aum&ocirc;nier de sortir
+de ma maison, en jurant que le Gouverneur, Synnelet et toute la ville
+ensemble n'oseraient porter la main sur ma femme, ou ma ma&icirc;tresse, comme
+ils voudraient l'appeler.</p>
+
+<p>Je fis part aussit&ocirc;t &agrave; Manon du funeste message que je venais de
+recevoir. Nous juge&acirc;mes que Synnelet avait s&eacute;duit l'esprit de son oncle
+depuis mon retour et que c'&eacute;tait l'effet de quelque dessein m&eacute;dit&eacute;
+depuis longtemps. Ils &eacute;taient les plus forts. Nous nous trouvions dans
+le Nouvel Orl&eacute;ans comme au milieu de la mer c'est-&agrave;-dire s&eacute;par&eacute;s du
+reste du monde par des espaces immenses. O&ugrave; fuir? dans un pays inconnu,
+d&eacute;sert, ou habit&eacute; par des b&ecirc;tes f&eacute;roces, et par des sauvages aussi
+barbares qu'elles? J'&eacute;tais estim&eacute; dans la ville, mais je ne pouvais
+esp&eacute;rer d'&eacute;mouvoir assez le peuple en ma faveur pour en esp&eacute;rer un
+secours proportionn&eacute; au mal. Il e&ucirc;t fallu de l'argent; j'&eacute;tais pauvre.
+D'ailleurs, le succ&egrave;s d'une &eacute;motion populaire &eacute;tait incertain, et si la
+fortune nous e&ucirc;t manqu&eacute;, notre malheur serait devenu sans rem&egrave;de. Je
+roulais toutes ces pens&eacute;es dans ma t&ecirc;te. J'en communiquais une partie &agrave;
+Manon. J'en formais de nouvelles sans &eacute;couter sa r&eacute;ponse. Je prenais un
+parti; je le rejetais pour en prendre un autre. Je parlais seul, je
+r&eacute;pondais tout haut &agrave; mes pens&eacute;es; enfin j'&eacute;tais dans une agitation que
+je ne saurais comparer &agrave; rien parce qu'il n'y en eut jamais d'&eacute;gale.
+Manon avait les yeux sur moi. Elle jugeait, par mon trouble, de la
+grandeur du p&eacute;ril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-m&ecirc;me, cette
+tendre fille n'osait pas m&ecirc;me ouvrir la bouche pour m'exprimer ses
+craintes. Apr&egrave;s une infinit&eacute; de r&eacute;flexions, je m'arr&ecirc;tai &agrave; la r&eacute;solution
+d'aller trouver le Gouverneur pour m'efforcer de le toucher par des
+consid&eacute;rations d'honneur et par le souvenir de mon respect et de son
+affection. Manon voulut s'opposer &agrave; ma sortie. Elle me disait, les
+larmes aux yeux: Vous allez &agrave; la mort. Ils vont vous tuer Je ne vous
+reverrai plus. Je veux mourir avant vous. Il fallut beaucoup d'efforts
+pour la persuader de la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; j'&eacute;tais de sortir et de celle qu'il
+y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me
+reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'&eacute;tait sur
+elle-m&ecirc;me que devaient tomber toute la col&egrave;re du Ciel et la rage de nos
+ennemis.</p>
+
+<p>Je me rendis au fort. Le Gouverneur &eacute;tait avec son aum&ocirc;nier Je
+m'abaissai, pour le toucher, &agrave; des soumissions qui m'auraient fait
+mourir de honte si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le
+pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur
+un c&oelig;ur qui n'est pas celui d'un tigre f&eacute;roce et cruel. Ce barbare ne
+fit &agrave; mes plaintes que deux r&eacute;ponses, qu'il r&eacute;p&eacute;ta cent fois: Manon, me
+dit-il, d&eacute;pendait de lui; il avait donn&eacute; sa parole &agrave; son neveu. J'&eacute;tais
+r&eacute;solu de me mod&eacute;rer jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;. Je me contentai de lui dire
+que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, &agrave; laquelle je
+consentirais plut&ocirc;t qu'&agrave; la perte de ma ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Je fus trop persuad&eacute;, en sortant, que je n'avais rien &agrave; esp&eacute;rer de cet
+opini&acirc;tre vieillard, qui se serait damn&eacute; mille fois pour son neveu.
+Cependant, je persistai dans le dessein de conserver jusqu'&agrave; la fin un
+air de mod&eacute;ration, r&eacute;solu, si l'on en venait aux exc&egrave;s d'injustice, de
+donner &agrave; l'Am&eacute;rique une des plus sanglantes et des plus horribles sc&egrave;nes
+que l'amour ait jamais produites. Je retournais chez moi, en m&eacute;ditant
+sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait h&acirc;ter ma ruine, me fit
+rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pens&eacute;es.
+J'ai dit qu'il &eacute;tait brave; il vint &agrave; moi. Ne me cherchez-vous pas? me
+dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien pr&eacute;vu
+qu'il faudrait se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le
+plus heureux. Je lui r&eacute;pondis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que
+ma mort qui p&ucirc;t finir nos diff&eacute;rends. Nous nous &eacute;cart&acirc;mes d'une centaine
+de pas hors de la ville. Nos &eacute;p&eacute;es se crois&egrave;rent; je le blessai et je le
+d&eacute;sarmai presque en m&ecirc;me temps. Il fut si enrag&eacute; de son malheur qu'il
+refusa de me demander la vie et de renoncer &agrave; Manon. J'avais peut-&ecirc;tre
+le droit de lui &ocirc;ter tout d'un coup l'un et l'autre, mais un sang
+g&eacute;n&eacute;reux ne se d&eacute;ment jamais. Je lui jetai son &eacute;p&eacute;e. Recommen&ccedil;ons, lui
+dis-je, et songez que c'est sans quartier Il m'attaqua avec une furie
+inexprimable. Je dois confesser que je n'&eacute;tais pas fort dans les armes,
+n'ayant eu que trois mois de salle &agrave; Paris. L'amour conduisait mon &eacute;p&eacute;e.
+Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre, mais je le
+pris sur le temps et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba &agrave;
+mes pieds sans mouvement.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la joie que donne la victoire apr&egrave;s un combat mortel, je
+r&eacute;fl&eacute;chis aussit&ocirc;t sur les cons&eacute;quences de cette mort. Il n'y avait,
+pour moi, ni gr&acirc;ce ni d&eacute;lai de supplice &agrave; esp&eacute;rer. Connaissant, comme je
+faisais, la passion du Gouverneur pour son neveu, j'&eacute;tais certain que ma
+mort ne serait pas diff&eacute;r&eacute;e d'une heure apr&egrave;s la connaissance de la
+sienne. Quelque pressante que f&ucirc;t cette crainte, elle n'&eacute;tait pas la
+plus forte cause de mon inqui&eacute;tude. Manon, l'int&eacute;r&ecirc;t de Manon, son p&eacute;ril
+et la n&eacute;cessit&eacute; de la perdre, me troublaient jusqu'&agrave; r&eacute;pandre de
+l'obscurit&eacute; sur mes yeux et &agrave; m'emp&ecirc;cher de reconna&icirc;tre le lieu o&ugrave;
+j'&eacute;tais. Je regrettai le sort de Synnelet. Une prompte mort me semblait
+le seul rem&egrave;de de mes peines. Cependant, ce fut cette pens&eacute;e m&ecirc;me qui me
+fit rappeler vivement mes esprits et qui me rendit capable de prendre
+une r&eacute;solution. Quoi! je veux mourir, m'&eacute;criai-je, pour finir mes
+peines? Il y en a donc que j'appr&eacute;hende plus que la perte de ce que
+j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux plus cruelles extr&eacute;mit&eacute;s pour secourir
+ma ma&icirc;tresse, et remettons &agrave; mourir apr&egrave;s les avoir souffertes
+inutilement. Je repris le chemin de la ville. J'entrai chez moi. J'y
+trouvai Manon &agrave; demi morte de frayeur et d'inqui&eacute;tude. Ma pr&eacute;sence la
+ranima. Je ne pouvais lui d&eacute;guiser le terrible accident qui venait de
+m'arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras, au r&eacute;cit de la
+mort de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure &agrave;
+lui faire retrouver le sentiment..</p>
+
+<p>J'&eacute;tais &agrave; demi mort moi-m&ecirc;me. Je ne voyais pas le moindre jour &agrave; sa
+s&ucirc;ret&eacute;, ni &agrave; la mienne. Manon, que ferons-nous? lui dis-je lorsqu'elle
+eut repris un peu de force. H&eacute;las! qu'allons-nous faire? Il faut
+n&eacute;cessairement que je m'&eacute;loigne. Voulez-vous demeurer dans la ville?
+Oui, demeurez-y. Vous pouvez encore y &ecirc;tre heureuse; et moi je vais,
+loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre les griffes
+des b&ecirc;tes f&eacute;roces. Elle se leva malgr&eacute; sa faiblesse; elle me prit la
+main pour me conduire vers la porte. Fuyons ensemble, me dit-elle, ne
+perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir &eacute;t&eacute; trouv&eacute; par
+hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous &eacute;loigner. Mais, ch&egrave;re
+Manon! repris-je tout &eacute;perdu, dites-moi donc o&ugrave; nous pouvons aller.
+Voyez-vous quelque ressource? Ne vaut-il pas mieux que vous t&acirc;chiez de
+vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma t&ecirc;te au
+Gouverneur? Cette proposition ne fit qu'augmenter son ardeur &agrave; partir.
+Il fallut la suivre. J'eus encore assez de pr&eacute;sence d'esprit, en
+sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avais dans ma
+chambre et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes
+poches. Nous d&icirc;mes &agrave; nos domestiques, qui &eacute;taient dans la chambre
+voisine, que nous partions pour la promenade du soir, nous avions cette
+coutume tous les jours, et nous nous &eacute;loign&acirc;mes de la ville, plus
+promptement que la d&eacute;licatesse de Manon ne semblait le permettre.</p>
+
+<p>Quoique je ne fusse pas sorti de mon irr&eacute;solution sur le lieu de notre
+retraite, je ne laissais pas d'avoir deux esp&eacute;rances, sans lesquelles
+j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; la mort &agrave; l'incertitude de ce qui pouvait arriver &agrave;
+Manon. J'avais acquis assez de connaissance du pays, depuis pr&egrave;s de dix
+mois que j'&eacute;tais en Am&eacute;rique, pour ne pas ignorer de quelle mani&egrave;re on
+apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains, sans
+courir &agrave; une mort certaine. J'avais m&ecirc;me appris quelques mots de leur
+langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions
+que j'avais eues de les voir. Avec cette triste ressource, j'en avais
+une autre du c&ocirc;t&eacute; des Anglais qui ont, comme nous, des &eacute;tablissements
+dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'&eacute;tais effray&eacute; de
+l'&eacute;loignement. Nous avions &agrave; traverser, jusqu'&agrave; leurs colonies, de
+st&eacute;riles campagnes de plusieurs journ&eacute;es de largeur, et quelques
+montagnes si hautes et si escarp&eacute;es que le chemin en paraissait
+difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me
+flattais, n&eacute;anmoins, que nous pourrions tirer parti de ces deux
+ressources: des sauvages pour aider &agrave; nous conduire, et des Anglais pour
+nous recevoir dans leurs habitations.</p>
+
+<p>Nous march&acirc;mes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
+c'est-&agrave;-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
+constamment de s'arr&ecirc;ter plus t&ocirc;t. Accabl&eacute;e enfin de lassitude, elle me
+confessa qu'il lui &eacute;tait impossible d'avancer davantage. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+nuit. Nous nous ass&icirc;mes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu
+trouver un arbre pour nous mettre &agrave; couvert. Son premier soin fut de
+changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pans&eacute;e elle-m&ecirc;me avant
+notre d&eacute;part. Je m'opposai en vain &agrave; ses volont&eacute;s. J'aurais achev&eacute; de
+l'accabler mortellement, si je lui eusse refus&eacute; la satisfaction de me
+croire &agrave; mon aise et sans danger, avant que de penser &agrave; sa propre
+conservation. Je me soumis durant quelques moments &agrave; ses d&eacute;sirs. Je
+re&ccedil;us ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut
+satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas
+son tour! Je me d&eacute;pouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la
+terre moins dure en les &eacute;tendant sous elle. Je la fis consentir, malgr&eacute;
+elle, &agrave; me voir employer &agrave; son usage tout ce que je pus imaginer de
+moins incommode. J'&eacute;chauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
+chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit enti&egrave;re &agrave; veiller pr&egrave;s d'elle,
+et &agrave; prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. &Ocirc; Dieu!
+que mes v&oelig;ux &eacute;taient vifs et sinc&egrave;res! et par quel rigoureux jugement
+aviez-vous r&eacute;solu de ne les pas exaucer!</p>
+
+<p>Pardonnez, si j'ach&egrave;ve en peu de mots un r&eacute;cit qui me tue. Je vous
+raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destin&eacute;e
+&agrave; le pleurer Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma m&eacute;moire, mon
+&acirc;me semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de
+l'exprimer.</p>
+
+<p>Nous avions pass&eacute; tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma
+ch&egrave;re ma&icirc;tresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans
+la crainte de troubler son sommeil. Je m'aper&ccedil;us d&egrave;s le point du jour,
+en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les
+approchai de mon sein, pour les &eacute;chauffer. Elle sentit ce mouvement, et,
+faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix
+faible, qu'elle se croyait &agrave; sa derni&egrave;re heure. Je ne pris d'abord ce
+discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y
+r&eacute;pondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs
+fr&eacute;quents, son silence &agrave; mes interrogations, le serrement de ses mains,
+dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent
+conna&icirc;tre que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi
+que je vous d&eacute;crive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses
+derni&egrave;res expressions. Je la perdis; je re&ccedil;us d'elle des marques d'amour
+au moment m&ecirc;me qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous
+apprendre de ce fatal et d&eacute;plorable &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>Mon &acirc;me ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
+assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie tra&icirc;n&eacute;, depuis, une vie
+languissante et mis&eacute;rable. Je renonce volontairement &agrave; la mener jamais
+plus heureuse.</p>
+
+<p>Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attach&eacute;e sur le visage
+et sur les mains de ma ch&egrave;re Manon. Mon dessein &eacute;tait d'y mourir; mais
+je fis r&eacute;flexion, au commencement du second jour, que son corps serait
+expos&eacute;, apr&egrave;s mon tr&eacute;pas, &agrave; devenir la p&acirc;ture des b&ecirc;tes sauvages. Je
+formai la r&eacute;solution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse.
+J'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le je&ucirc;ne et
+la douleur m'avaient caus&eacute;, que j'eus besoin de quantit&eacute; d'efforts pour
+me tenir debout. Je fus oblig&eacute; de recourir aux liqueurs que j'avais
+apport&eacute;es. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le
+triste office que j'allais ex&eacute;cuter. Il ne m'&eacute;tait pas difficile
+d'ouvrir la terre, dans le lieu o&ugrave; je me trouvais. C'&eacute;tait une campagne
+couverte de sable. Je rompis mon &eacute;p&eacute;e, pour m'en servir &agrave; creuser, mais
+j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse.
+J'y pla&ccedil;ai l'idole de mon c&oelig;ur apr&egrave;s avoir pris soin de l'envelopper de
+tous mes habits, pour emp&ecirc;cher le sable de la toucher. Je ne la mis dans
+cet &eacute;tat qu'apr&egrave;s l'avoir embrass&eacute;e mille fois, avec toute l'ardeur du
+plus parfait amour. Je m'assis encore pr&egrave;s d'elle. Je la consid&eacute;rai
+longtemps. Je ne pouvais me r&eacute;soudre &agrave; fermer la fosse. Enfin, mes
+forces recommen&ccedil;ant &agrave; s'affaiblir et craignant d'en manquer tout &agrave; fait
+avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein
+de la terre ce qu'elle avait port&eacute; de plus parfait et de plus aimable.
+Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourn&eacute; vers le sable, et
+fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le
+secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous
+para&icirc;tra difficile &agrave; croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce
+lugubre minist&egrave;re, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir
+de ma bouche. La consternation profonde o&ugrave; j'&eacute;tais et le dessein
+d&eacute;termin&eacute; de mourir avaient coup&eacute; le cours &agrave; toutes les expressions du
+d&eacute;sespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la
+posture o&ugrave; j'&eacute;tais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et
+de sentiment qui me restait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de
+si peu d'importance, qu'elle ne m&eacute;rite pas la peine que vous voulez bien
+prendre &agrave; l'&eacute;couter. Le corps de Synnelet ayant &eacute;t&eacute; rapport&eacute; &agrave; la ville
+et ses plaies visit&eacute;es avec soin, il se trouva, non seulement qu'il
+n'&eacute;tait pas mort, mais qu'il n'avait pas m&ecirc;me re&ccedil;u de blessure
+dangereuse. Il apprit &agrave; son oncle de quelle mani&egrave;re les choses s'&eacute;taient
+pass&eacute;es entre nous, et sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; le porta sur-le-champ &agrave; publier les
+effets de la mienne. On me fit chercher, et mon absence, avec Manon, me
+fit soup&ccedil;onner d'avoir pris le parti de la fuite. Il &eacute;tait trop tard
+pour envoyer sur mes traces; mais le lendemain et le jour suivant furent
+employ&eacute;s &agrave; me poursuivre. On me trouva, sans apparence de vie, sur la
+fosse de Manon, et ceux qui me d&eacute;couvrirent en cet &eacute;tat, me voyant
+presque nu et sanglant de ma blessure, ne dout&egrave;rent point que je n'eusse
+&eacute;t&eacute; vol&eacute; et assassin&eacute;. Ils me port&egrave;rent &agrave; la ville. Le mouvement du
+transport r&eacute;veilla mes sens. Les soupirs que je poussai, en ouvrant les
+yeux et en g&eacute;missant de me retrouver parmi les vivants, firent conna&icirc;tre
+que j'&eacute;tais encore en &eacute;tat de recevoir du secours. On m'en donna de trop
+heureux. Je ne laissai pas d'&ecirc;tre renferm&eacute; dans une &eacute;troite prison. Mon
+proc&egrave;s fut instruit, et, comme Manon ne paraissait point, on m'accusa de
+m'&ecirc;tre d&eacute;fait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je
+racontai naturellement ma pitoyable aventure. Synnelet, malgr&eacute; les
+transports de douleur o&ugrave; ce r&eacute;cit le jeta, eut la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de
+solliciter ma gr&acirc;ce. Il l'obtint. J'&eacute;tais si faible qu'on fut oblig&eacute; de
+me transporter de la prison dans mon lit, o&ugrave; je fus retenu pendant trois
+mois par une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait point.
+J'invoquais continuellement la mort et je m'obstinai longtemps &agrave; rejeter
+tous les rem&egrave;des. Mais le Ciel, apr&egrave;s m'avoir puni avec tant de rigueur
+avait dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses ch&acirc;timents. Il
+m'&eacute;claira de ses lumi&egrave;res, qui me firent rappeler des id&eacute;es dignes de ma
+naissance et de mon &eacute;ducation. La tranquillit&eacute; ayant commenc&eacute; de
+rena&icirc;tre un peu dans mon &acirc;me, ce changement fut suivi de pr&egrave;s par ma
+gu&eacute;rison. Je me livrai enti&egrave;rement aux inspirations de l'honneur, et je
+continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les vaisseaux de
+France qui vont, une fois chaque ann&eacute;e, dans cette partie de l'Am&eacute;rique.
+J'&eacute;tais r&eacute;solu de retourner dans ma patrie pour y r&eacute;parer, par une vie
+sage et r&eacute;gl&eacute;e, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin de
+faire transporter le corps de ma ch&egrave;re ma&icirc;tresse dans un lieu honorable.</p>
+
+<p>Ce fut environ six semaines apr&egrave;s mon r&eacute;tablissement que, me promenant
+seul, un jour sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires
+de commerce amenaient au Nouvel Orl&eacute;ans. J'&eacute;tais attentif au
+d&eacute;barquement de l'&eacute;quipage. Je fus frapp&eacute; d'une surprise extr&ecirc;me en
+reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s'avan&ccedil;aient vers la ville. Ce
+fid&egrave;le ami me remit de loin, malgr&eacute; les changements que la tristesse
+avait faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage
+avait &eacute;t&eacute; le d&eacute;sir de me voir et de m'engager &agrave; retourner en France;
+qu'ayant re&ccedil;u la lettre que je lui avais &eacute;crite du Havre, il s'y &eacute;tait
+rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais; qu'il
+avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon d&eacute;part et qu'il
+serait parti sur le champ pour me suivre, s'il e&ucirc;t trouv&eacute; un vaisseau
+pr&ecirc;t &agrave; faire voile; qu'il en avait cherch&eacute; pendant plusieurs mois dans
+divers ports et qu'en ayant enfin rencontr&eacute; un, &agrave; Saint-Malo, qui levait
+l'ancre pour la Martinique, il s'y &eacute;tait embarqu&eacute;, dans l'esp&eacute;rance de
+se procurer de l&agrave; un passage facile au Nouvel Orl&eacute;ans; que, le vaisseau
+malouin ayant &eacute;t&eacute; pris en chemin par des corsaires espagnols et conduit
+dans une de leurs &icirc;les, il s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; par adresse; et qu'apr&egrave;s
+diverses courses, il avait trouv&eacute; l'occasion du petit b&acirc;timent qui
+venait d'arriver pour se rendre heureusement pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si g&eacute;n&eacute;reux et
+si constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le ma&icirc;tre de tout ce
+que je poss&eacute;dais. Je lui appris tout ce qui m'&eacute;tait arriv&eacute; depuis mon
+d&eacute;part de France, et pour lui causer une joie &agrave; laquelle il ne
+s'attendait pas, je lui d&eacute;clarai que les semences de vertu qu'il avait
+jet&eacute;es autrefois dans mon c&oelig;ur commen&ccedil;aient &agrave; produire des fruits dont
+il allait &ecirc;tre satisfait. Il me protesta qu'une si douce assurance le
+d&eacute;dommageait de toutes les fatigues de son voyage.</p>
+
+<p>Nous avons pass&eacute; deux mois ensemble au Nouvel Orl&eacute;ans, pour attendre
+l'arriv&eacute;e des vaisseaux de France, et nous &eacute;tant enfin mis en mer nous
+pr&icirc;mes terre, il y a quinze jours, au Havre-de-Gr&acirc;ce. J'&eacute;crivis &agrave; ma
+famille en arrivant. J'ai appris, par la r&eacute;ponse de mon fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, la
+triste nouvelle de la mort de mon p&egrave;re, &agrave; laquelle je tremble, avec trop
+de raison, que mes &eacute;garements n'aient contribu&eacute;. Le vent &eacute;tant favorable
+pour Calais, je me suis embarqu&eacute; aussit&ocirc;t, dans le dessein de me rendre
+&agrave; quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, o&ugrave;
+mon fr&egrave;re m'&eacute;crit qu'il doit attendre mon arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Manon Lescaut, by Abbé Prévost
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MANON LESCAUT ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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