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+The Project Gutenberg EBook of Les caractères, by Jean de la Bruyère
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les caractères
+
+Author: Jean de la Bruyère
+
+Release Date: March 14, 2006 [EBook #17980]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARACTÈRES ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+Jean de La Bruyère
+
+LES CARACTÈRES
+1688
+Texte de la dernière édition revue et corrigée par l'auteur, publiée par
+E. Michallet, 1696.
+
+Table des matières
+
+LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE
+Discours sur Théophraste
+Les caractères de Théophraste
+De la dissimulation
+De la flatterie
+De l'impertinent ou du diseur de rien
+De la rusticité
+Du complaisant
+De l'image d'un coquin
+Du grand parleur
+Du débit des nouvelles
+De l'effronterie causée par l'avarice
+De l'épargne sordide
+De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien
+Du contre-temps
+De l'air empressé
+De la stupidité
+De la brutalité
+De la superstition
+De l'esprit chagrin
+De la défiance
+D'un vilain homme
+D'un homme incommode
+De la sotte vanité
+De l'avarice
+De l'ostentation
+De l'orgueil
+De la peur, ou du défaut de courage
+Des grands d'une république
+Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne.
+D'une tardive instruction
+De la médisance
+
+LES CARACTÈRES OU LES MOEURS DE CE SIÈCLE
+Préface
+Des ouvrages de l'esprit
+Du mérite personnel
+Des femmes
+Du coeur
+De la société et de la conversation
+Des biens de fortune
+De la ville
+De la cour
+Des grands
+Du souverain ou de la République
+De l'homme
+Des jugements
+De la mode
+De quelques usages
+De la chaire
+Des esprits forts
+
+DISCOURS DE RÉCEPTION À L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+Préface
+Discours prononcé dans l'académie française le lundi quinzième juin 1693
+
+
+
+LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE
+
+Discours sur Théophraste
+
+
+Je n'estime pas que l'homme soit capable de former dans son esprit un
+projet plus vain et plus chimérique, que de prétendre, en écrivant de
+quelque art ou de quelque science que ce soit, échapper à toute sorte de
+critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs.
+
+Car, sans m'étendre sur la différence des esprits des hommes, aussi
+prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait goûter aux uns
+les choses de spéculation et aux autres celles de pratique, qui fait que
+quelques-uns cherchent dans les livres à exercer leur imagination,
+quelques autres à former leur jugement, qu'entre ceux qui lisent,
+ceux-ci aiment à être forcés par la démonstration, et ceux-là veulent
+entendre délicatement, ou former des raisonnements et des conjectures,
+je me renferme seulement dans cette science qui décrit les moeurs, qui
+examine les hommes, et qui développe leurs caractères, et j'ose dire que
+sur les ouvrages qui traitent des choses qui les touchent de si près, et
+où il ne s'agit que d'eux-mêmes, ils sont encore extrêmement difficiles
+à contenter.
+
+Quelques savants ne goûtent que les apophtegmes des anciens et les
+exemples tirés des Romains, des Grecs, des Perses, des Égyptiens;
+l'histoire du monde présent leur est insipide; ils ne sont point touchés
+des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle
+attention à leurs moeurs. Les femmes, au contraire, les gens de la cour,
+et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition,
+indifférents pour toutes les choses qui les ont précédés, sont avides de
+celles qui se passent à leurs yeux et qui sont comme sous leur main: ils
+les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les
+personnes qui les entourent, si charmés des descriptions et des
+peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de
+ceux enfin qui leur ressemblent et à qui ils ne croient pas ressembler,
+que jusque dans la chaire l'on se croit obligé souvent de suspendre
+l'Évangile pour les prendre par leur faible, et les ramener à leurs
+devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée.
+
+La cour ou ne connaît pas la ville, ou, par le mépris qu'elle a pour
+elle, néglige d'en relever le ridicule, et n'est point frappée des
+images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la cour, comme
+c'est toujours avec les ménagements qui lui sont dus, la ville ne tire
+pas de cette ébauche de quoi remplir sa curiosité, et se faire une juste
+idée d'un pays où il faut même avoir vécu pour le connaître.
+
+D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la
+beauté ou de la délicatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les
+désigne, et où ils se reconnaissent eux-mêmes: ils se tirent d'embarras
+en le condamnant; et tels n'approuvent la satire, que lorsque,
+commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes, elle va
+mordre quelque autre.
+
+Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les goûts si différents
+des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des
+définitions, des divisions, des tables, et de la méthode: ils veulent
+qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en général, et cette vertu
+en particulier; quelle différence se trouve entre la valeur, la force et
+la magnanimité; les vices extrêmes par le défaut ou par l'excès entre
+lesquels chaque vertu se trouve placée, et duquel de ces deux extrêmes
+elle emprunte davantage; toute autre doctrine ne leur plaît pas. Les
+autres, contents que l'on réduise les moeurs aux passions et que l'on
+explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des
+artères, quittent un auteur de tout le reste.
+
+Il s'en trouve d'un troisième ordre qui, persuadés que toute doctrine
+des moeurs doit tendre à les réformer, à discerner les bonnes d'avec les
+mauvaises, et à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible
+et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de
+louable, se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui,
+supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et
+les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux moeurs du
+temps, corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de
+choses qui leur sont si familières, et dont néanmoins ils ne s'avisaient
+pas de tirer leur instruction.
+
+Tel est le traité des Caractères des moeurs que nous a laissé
+Théophraste. Il l'a puisé dans les Éthiques et dans les grandes Morales
+d'Aristote, dont il fut le disciple. Les excellentes définitions que
+l'on lit au commencement de chaque chapitre sont établies sur les idées
+et sur les principes de ce grand philosophe, et le fond des caractères
+qui y sont décrits est pris de la même source. Il est vrai qu'il se les
+rend propres par l'étendue qu'il leur donne, et par la satire ingénieuse
+qu'il en tire contre les vices des Grecs, et surtout des Athéniens.
+
+Ce livre ne peut guère passer que pour le commencement d'un plus long
+ouvrage que Théophraste avait entrepris. Le projet de ce philosophe,
+comme vous le remarquerez dans sa préface, était de traiter de toutes
+les vertus et de tous les vices; et comme il assure lui-même dans cet
+endroit qu'il commence un si grand dessein à l'âge de
+quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu'une prompte mort
+l'empêcha de le conduire à sa perfection. J'avoue que l'opinion commune
+a toujours été qu'il avait poussé sa vie au delà de cent ans, et saint
+Jérôme, dans une lettre qu'il écrit à Népotien, assure qu'il est mort à
+cent sept ans accomplis: de sorte que je ne doute point qu'il n'y ait eu
+une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de règle à
+Diogène Laërce, qui ne le fait vivre que quatre-vingt-quinze années, ou
+dans les premiers manuscrits qui ont été faits de cet historien, s'il
+est vrai d'ailleurs que les quatre-vingt-dix-neuf ans que cet auteur se
+donne dans cette préface se lisent également dans quatre manuscrits de
+la bibliothèque Palatine, où l'on a aussi trouvé les cinq derniers
+chapitres des Caractères de Théophraste qui manquaient aux anciennes
+impressions, et où l'on a vu deux titres, l'un: du Goût qu'on a pour les
+vicieux, et l'autre: du Gain sordide, qui sont seuls et dénués de leurs
+chapitres.
+
+Ainsi cet ouvrage n'est peut-être même qu'un simple fragment, mais
+cependant un reste précieux de l'antiquité, et un monument de la
+vivacité de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe
+dans un âge si avancé. En effet, il a toujours été lu comme un
+chef-d'oeuvre dans son genre: il ne se voit rien où le goût attique se
+fasse mieux remarquer et où l'élégance grecque éclate davantage; on l'a
+appelé un livre d'or. Les savants, faisant attention à la diversité des
+moeurs qui y sont traitées et à la manière naïve dont tous les caractères
+y sont exprimés, et la comparant d'ailleurs avec celle du poète
+Ménandre, disciple de Théophraste, et qui servit ensuite de modèle à
+Térence, qu'on a dans nos jours si heureusement imité, ne peuvent
+s'empêcher de reconnaître dans ce petit ouvrage la première source de
+tout le comique: je dis de celui qui est épuré des pointes, des
+obscénités, des équivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire
+les sages et les vertueux.
+
+Mais peut-être que pour relever le mérite de ce traité des Caractères et
+en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de
+celui de leur auteur. Il était d'Érasme, ville de Lesbos, fils d'un
+foulon; il eut pour premier maître dans son pays un certain Leucippe,
+qui était de la même ville que lui; de là il passa à l'école de Platon,
+et s'arrêta ensuite à celle d'Aristote, où il se distingua entre tous
+ses disciples. Ce nouveau maître, charmé de la facilité de son esprit et
+de la douceur de son élocution, lui changea son nom, qui était Tyrtame,
+en celui d'Euphraste, qui signifie celui qui parle bien; et ce nom ne
+répondant point assez à la haute estime qu'il avait de la beauté de son
+génie et de ses expressions, il l'appela Théophraste, c'est-à-dire un
+homme dont le langage est divin. Et il semble que Cicéron ait entré dans
+les sentiments de ce philosophe, lorsque dans le livre qu'il intitule
+Brutus ou des Orateurs illustres, il parle ainsi: «Qui est plus fécond
+et plus abondant que Platon? plus solide et plus ferme qu'Aristote? plus
+agréable et plus doux que Théophraste?» Et dans quelques-unes de ses
+épîtres à Atticus, on voit que, parlant du même Théophraste, il
+l'appelle son ami, que la lecture de ses livres lui était familière, et
+qu'il en faisait ses délices.
+
+Aristote disait de lui et de Callisthène, un autre de ses disciples, ce
+que Platon avait dit la première fois d'Aristote même et de Xénocrate:
+que Callisthène était lent à concevoir et avait l'esprit tardif, et que
+Théophraste au contraire l'avait si vif, si perçant, si pénétrant, qu'il
+comprenait d'abord d'une chose tout ce qui en pouvait être connu; que
+l'un avait besoin d'éperon pour être excité, et qu'il fallait à l'autre
+un frein pour le retenir.
+
+Il estimait en celui-ci sur toutes choses un caractère de douceur qui
+régnait également dans ses moeurs et dans son style. L'on raconte que les
+disciples d'Aristote, voyant leur maître avancé en âge et d'une santé
+fort affaiblie, le prièrent de leur nommer son successeur; que comme il
+avait deux hommes dans son école sur qui seuls ce choix pouvait tomber,
+Ménédème le Rhodien, et Théophraste d'Érèse, par un esprit de ménagement
+pour celui qu'il voulait exclure, il se déclara de cette manière: il
+feignit, peu de temps après que ses disciples lui eurent fait cette
+prière et en leur présence, que le vin dont il faisait un usage
+ordinaire lui était nuisible; il se fit apporter des vins de Rhodes et
+de Lesbos; il goûta de tous les deux, dit qu'ils ne démentaient point
+leur terroir, et que chacun dans son genre était excellent; que le
+premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de
+douceur et qu'il lui donnait la préférence. Quoi qu'il en soit de ce
+fait qu'on lit dans Aulu-Gelle, il est certain que lorsque Aristote,
+accusé par Eurymédon, prêtre de Cérès, d'avoir mal parlé des Dieux,
+craignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Athènes et se retirer à
+Chalcis, ville d'Eubée, il abandonna son école au Lesbien, lui confia
+ses écrits à condition de les tenir secrets; et c'est par Théophraste
+que sont venus jusques à nous les ouvrages de ce grand homme.
+
+Son nom devint si célèbre par toute la Grèce que, successeur d'Aristote,
+il put compter bientôt dans l'école qu'il lui avait laissée jusques à
+deux mille disciples. Il excita l'envie de Sophocle, fils d'Amphiclide,
+et qui pour lors était préteur: celui-ci, en effet son ennemi, mais sous
+prétexte d'une exacte police et d'empêcher les assemblées, fit une loi
+qui défendait, sur peine de la vie, à aucun philosophe d'enseigner dans
+les écoles. Ils obéirent; mais l'année suivante, Philon ayant succédé à
+Sophocle, qui était sorti de charge, le peuple d'Athènes abrogea cette
+loi odieuse que ce dernier avait faite, le condamna à une amende de cinq
+talents, rétablit Théophraste et le reste des philosophes.
+
+Plus heureux qu'Aristote, qui avait été contraint de céder à Eurymédon,
+il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les
+Athéniens, seulement à cause qu'il avait osé l'accuser d'impiété: tant
+était grande l'affection que ce peuple avait pour lui, et qu'il méritait
+par sa vertu.
+
+En effet, on lui rend ce témoignage qu'il avait une singulière prudence,
+qu'il était zélé pour le bien public, laborieux, officieux, affable,
+bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque, lorsque Érèse fut accablée
+de tyrans qui avaient usurpé la domination de leur pays, il se joignit à
+Phidias, son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les
+bannis, qui rentrèrent dans leur ville, en chassèrent les traîtres, et
+rendirent à toute l'île de Lesbos sa liberté.
+
+Tant de rares qualités ne lui acquirent pas seulement la bienveillance
+du peuple, mais encore l'estime et la familiarité des rois. Il fut ami
+de Cassandre, qui avait succédé à Aridée, frère d'Alexandre le Grand, au
+royaume de Macédoine; et Ptolomée, fils de Lagus et premier roi
+d'Égypte, entretint toujours un commerce étroit avec ce philosophe. Il
+mourut enfin accablé d'années et de fatigues, et il cessa tout à la fois
+de travailler et de vivre. Toute la Grèce le pleura, et tout le peuple
+athénien assista à ses funérailles.
+
+L'on raconte de lui que dans son extrême vieillesse, ne pouvant plus
+marcher à pied, il se faisait porter en litière par la ville, où il
+était vu du peuple, à qui il était si cher. L'on dit aussi que ses
+disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demandé
+s'il n'avait rien à leur recommander, il leur tint ce discours: «La vie
+nous séduit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de
+la gloire; mais à peine commence-t-on à vivre qu'il faut mourir. Il n'y
+a souvent rien de plus stérile que l'amour de la réputation. Cependant,
+mes disciples, contentez-vous: si vous négligez l'estime des hommes,
+vous vous épargnez à vous-mêmes de grands travaux; s'ils ne rebutent
+point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre
+récompense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de
+choses inutiles, et qu'il y en a peu qui mènent à une fin solide. Ce
+n'est point à moi à délibérer sur le parti que je dois prendre, il n'est
+plus temps: pour vous, qui avez à me survivre, vous ne sauriez peser
+trop sûrement ce que vous devez faire.» Et ce furent là ses dernières
+paroles.
+
+Cicéron, dans le troisième livre des Tusculanes, dit que Théophraste
+mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avait accordé aux cerfs
+et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile,
+lorsqu'elle n'avait donné aux hommes qu'une vie très courte, bien qu'il
+leur importe si fort de vivre longtemps; que si l'âge des hommes eût pu
+s'étendre à un plus grand nombre d'années, il serait arrivé que leur vie
+aurait été cultivée par une doctrine universelle, et qu'il n'y aurait eu
+dans le monde ni art ni science qui n'eût atteint sa perfection. Et
+saint Jérôme, dans l'endroit déjà cité, assure que Théophraste, à l'âge
+de cent sept ans, frappé de la maladie dont il mourut, regretta de
+sortir de la vie dans un temps où il ne faisait que commencer à être
+sage.
+
+Il avait coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les
+éprouver, mais les éprouver pour les aimer; que les amis doivent être
+communs entre les frères, comme tout est commun entre les amis; que l'on
+devait plutôt se fier à un cheval sans frein qu'à celui qui parle sans
+jugement; que la plus forte dépense que l'on puisse faire est celle du
+temps. Il dit un jour à un homme qui se taisait à table dans un festin:
+«Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler; mais s'il n'est
+pas ainsi, tu en sais beaucoup.» Voilà quelques-unes de ses maximes.
+
+Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous
+n'apprenons pas que nul ancien ait plus écrit que Théophraste. Diogène
+Laërce fait l'énumération de plus de deux cents traités différents et
+sur toutes sortes de sujets qu'il a composés. La plus grande partie
+s'est perdue par le malheur des temps, et l'autre se réduit à vingt
+traités, qui sont recueillis dans le volume de ses oeuvres. L'on y voit
+neuf livres de l'histoire des plantes, six livres de leurs causes. Il a
+écrit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps,
+des signes de la pluie, des signes de la tempête, des odeurs, de la
+sueur, du vertige, de la lassitude, du relâchement des nerfs, de la
+défaillance, des poissons qui vivent hors de l'eau, des animaux qui
+changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux
+sujets à l'envie, des caractères des moeurs. Voilà ce qui nous reste de
+ses écrits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction,
+peut répondre non seulement de la beauté de ceux que l'on vient de
+déduire, mais encore du mérite d'un nombre infini d'autres qui ne sont
+point venus jusqu'à nous.
+
+Que si quelques-uns se refroidissaient pour cet ouvrage moral par les
+choses qu'ils y voient, qui sont du temps auquel il a été écrit, et qui
+ne sont point selon leurs moeurs, que peuvent-ils faire de plus utile et
+de plus agréable pour eux que de se défaire de cette prévention pour
+leurs coutumes et leurs manières, qui, sans autre discussion, non
+seulement les leur fait trouver les meilleures de toutes, mais leur fait
+presque décider que tout ce qui n'y est pas conforme est méprisable, et
+qui les prive, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de
+l'instruction qu'ils en doivent attendre?
+
+Nous, qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques siècles.
+Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des
+charges, c'est-à-dire le pouvoir de protéger l'innocence, de punir le
+crime, et de faire justice à tout le monde, acheté à deniers comptants
+comme une métairie; la splendeur des partisans, gens si méprisés chez
+les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un
+grand royaume où il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni
+fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs,
+qui était pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours
+de la vie s'y passait presque à sortir de sa maison pour aller se
+renfermer dans celle d'un autre; que d'honnêtes femmes, qui n'étaient ni
+marchandes ni hôtelières, avaient leurs maisons ouvertes à ceux qui
+payaient pour y entrer; que l'on avait à choisir des dés, des cartes et
+de tous les jeux; que l'on mangeait dans ces maisons, et qu'elles
+étaient commodes à tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait
+dans la ville que pour y passer avec précipitation: nul entretien, nulle
+familiarité; que tout y était farouche et comme alarmé par le bruit des
+chars qu'il fallait éviter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues,
+comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on
+apprendra sans étonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillité
+publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des
+femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y
+avait presque personne qui n'eût à son côté de quoi pouvoir d'un seul
+coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront après nous, rebutés par
+des moeurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là
+de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique et de nos satires,
+pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par
+cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si
+travaillés, si réguliers, et de la connaissance du plus beau règne dont
+jamais l'histoire ait été embellie?
+
+Ayons donc pour les livres des anciens cette même indulgence que nous
+espérons nous-mêmes de la postérité, persuadés que les hommes n'ont
+point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles, qu'elles
+changent avec les temps, que nous sommes trop éloignés de celles qui ont
+passé, et trop proches de celles qui règnent encore, pour être dans la
+distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste
+discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos moeurs,
+ni la bienséance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence
+ne nous préviendront pas davantage contre la vie simple des Athéniens
+que contre celle des premiers hommes, grands par eux-mêmes, et
+indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées
+pour suppléer peut-être à cette véritable grandeur qui n'est plus.
+
+La nature se montrait en eux dans toute sa pureté et sa dignité, et
+n'était point encore souillée par la vanité, par le luxe, et par la
+sotte ambition. Un homme n'était honoré sur la terre qu'à cause de sa
+force ou de sa vertu; il n'était point riche par des charges ou des
+pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses
+serviteurs; sa nourriture était saine et naturelle, les fruits de la
+terre, le lait de ses animaux et de ses brebis; ses vêtements simples et
+uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une
+grande récolte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la
+paix dans sa famille. Rien n'est plus opposé à nos moeurs que toutes ces
+choses; mais l'éloignement des temps nous les fait goûter, ainsi que la
+distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations
+ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des
+nations étrangères.
+
+Ils racontent une religion, une police, une manière de se nourrir, de
+s'habiller, de bâtir et de faire la guerre, qu'on ne savait point, des
+moeurs que l'on ignorait. Celles qui approchent des nôtres nous touchent,
+celles qui s'en éloignent nous étonnent; mais toutes nous amusent. Moins
+rebutés par la barbarie des manières et des coutumes de peuples si
+éloignés, qu'instruits et même réjouis par leur nouveauté, il nous
+suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois, Nègres ou
+Abyssins.
+
+Or ceux dont Théophraste nous peint les moeurs dans ses Caractères
+étaient Athéniens, et nous sommes Français; et si nous joignons à la
+diversité des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que
+nous considérions que ce livre a pu être écrit la dernière année de la
+CXVe olympiade, trois cent quatorze ans avant l'ère chrétienne, et
+qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivait ce peuple d'Athènes
+dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnaître
+nous-mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que
+cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles soit si
+entière. En effet, les hommes n'ont point changé selon le coeur et selon
+les passions; ils sont encore tels qu'ils étaient alors et qu'ils sont
+marqués dans Théophraste: vains, dissimulés, flatteurs, intéressés,
+effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux.
+
+Il est vrai, Athènes était libre; c'était le centre d'une république;
+ses citoyens étaient égaux; ils ne rougissaient point l'un de l'autre;
+ils marchaient presque seuls et à pied dans une ville propre, paisible
+et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les marchés,
+achetaient eux-mêmes les choses nécessaires; l'émulation d'une cour ne
+les faisait point sortir d'une vie commune; ils réservaient leurs
+esclaves pour les bains, pour les repas, pour le service intérieur des
+maisons, pour les voyages; ils passaient une partie de leur vie dans les
+places, dans les temples, aux amphithéâtres, sur un port, sous des
+portiques, et au milieu d'une ville dont ils étaient également les
+maîtres. Là le peuple s'assemblait pour délibérer des affaires
+publiques; ici il s'entretenait avec les étrangers; ailleurs les
+philosophes tantôt enseignaient leur doctrine, tantôt conféraient avec
+leurs disciples. Ces lieux étaient tout à la fois la scène des plaisirs
+et des affaires. Il y avait dans ces moeurs quelque chose de simple et de
+populaire, et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue; mais cependant
+quels hommes en général que les Athéniens, et quelle ville qu'Athènes!
+quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle
+perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle
+politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage! Théophraste, le
+même Théophraste dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce
+parleur agréable, cet homme qui s'exprimait divinement, fut reconnu
+étranger et appelé de ce nom par une simple femme de qui il achetait des
+herbes au marché, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui
+manquait et que les Romains ont depuis appelé urbanité, qu'il n'était
+pas Athénien; et Cicéron rapporte que ce grand personnage demeura étonné
+de voir qu'ayant vieilli dans Athènes, possédant si parfaitement le
+langage attique et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant
+d'années, il ne s'était pu donner ce que le simple peuple avait
+naturellement et sans nulle peine. Que si l'on ne laisse pas de lire
+quelquefois, dans ce traité des Caractères, de certaines moeurs qu'on ne
+peut excuser et qui nous paraissent ridicules, il faut se souvenir
+qu'elles ont paru telles à Théophraste, qu'il les a regardées comme des
+vices dont il a fait une peinture naïve, qui fit honte aux Athéniens et
+qui servit à les corriger.
+
+Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui reçoivent froidement tout ce
+qui appartient aux étrangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs
+moeurs, on les ajoute à cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de
+suivre le projet de ce philosophe, soit parce qu'il est toujours
+pernicieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si c'est d'un
+ancien ou d'un auteur d'une grande réputation; soit encore parce que
+cette unique figure qu'on appelle description ou énumération, employée
+avec tant de succès dans ces vingt-huit chapitres des Caractères,
+pourrait en avoir un beaucoup moindre, si elle était traitée par un
+génie fort inférieur à celui de Théophraste.
+
+Au contraire, se ressouvenant que, parmi le grand nombre des traités de
+ce philosophe rapportés par Diogène Laërce, il s'en trouve un sous le
+titre de Proverbes, c'est-à-dire de pièces détachées, comme des
+réflexions ou des remarques, que le premier et le plus grand livre de
+morale qui ait été fait porte ce même nom dans les divines Écritures, on
+s'est trouvé excité par de si grands modèles à suivre selon ses forces
+une semblable manière d'écrire des moeurs; et l'on n'a point été détourné
+de son entreprise par deux ouvrages de morale qui sont dans les mains de
+tout le monde, et d'où, faute d'attention ou par un esprit de critique,
+quelques-uns pourraient penser que ces remarques sont imitées.
+
+L'un, par l'engagement de son auteur, fait servir la métaphysique à la
+religion, fait connaître l'âme, ses passions, ses vices, traite les
+grands et les sérieux motifs pour conduire à la vertu, et veut rendre
+l'homme chrétien. L'autre, qui est la production d'un esprit instruit
+par le commerce du monde et dont la délicatesse était égale à la
+pénétration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de
+tous ses faibles, l'attaque sans relâche, quelque part où il le trouve;
+et cette unique pensée, comme multipliée en mille manières différentes,
+a toujours, par le choix des mots et par la variété de l'expression, la
+grâce de la nouveauté.
+
+L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à la
+traduction des Caractères; il est tout différent des deux autres que je
+viens de toucher: moins sublime que le premier et moins délicat que le
+second, il ne tend qu'à rendre l'homme raisonnable, mais par des voies
+simples et communes, et en l'examinant indifféremment, sans beaucoup de
+méthode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les âges,
+les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le
+ridicule qui y sont attachés.
+
+L'on s'est plus appliqué aux vices de l'esprit, aux replis du coeur et à
+tout l'intérieur de l'homme que n'a fait Théophraste; et l'on peut dire
+que, comme ses Caractères, par mille choses extérieures qu'ils font
+remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses démarches,
+apprennent quel est son fond, et font remonter jusques à la source de
+son dérèglement, tout au contraire, les nouveaux Caractères, déployant
+d'abord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes,
+découvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que
+l'on prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire,
+et qu'on ne s'étonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont
+leur vie est toute remplie.
+
+Il faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est
+trouvé presque égal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne
+plaisent point assez, l'on permet d'en suppléer d'autres; mais à l'égard
+des titres des Caractères de Théophraste, la même liberté n'est pas
+accordée, parce qu'on n'est point maître du bien d'autrui. Il a fallu
+suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus
+proche de la diction grecque, et en même temps selon la plus exacte
+conformité avec leurs chapitres; ce qui n'est pas une chose facile,
+parce que souvent la signification d'un terme grec, traduit en français
+mot pour mot, n'est plus la même dans notre langue: par exemple, ironie
+est chez nous une raillerie dans la conversation, ou une figure de
+rhétorique, et chez Théophraste c'est quelque chose entre la fourberie
+et la dissimulation, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre, mais
+précisément ce qui est décrit dans le premier chapitre.
+
+Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes assez
+différents pour exprimer des choses qui le sont aussi et que nous ne
+saurions guère rendre que par un seul mot: cette pauvreté embarrasse. En
+effet, l'on remarque dans cet ouvrage grec trois espèces d'avarice, deux
+sortes d'importuns, des flatteurs de deux manières, et autant de grands
+parleurs: de sorte que les caractères de ces personnes semblent rentrer
+les uns dans les autres, au désavantage du titre; ils ne sont pas aussi
+toujours suivis et parfaitement conformes, parce que Théophraste,
+emporté quelquefois par le dessein qu'il a de faire des portraits, se
+trouve déterminé à ces changements par le caractère et les moeurs du
+personnage qu'il peint ou dont il fait la satire.
+
+Les définitions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs
+difficultés. Elles sont courtes et concises dans Théophraste, selon la
+forme du grec et le style d'Aristote, qui lui en a fourni les premières
+idées: on les a étendues dans la traduction pour les rendre
+intelligibles. Il se lit aussi dans ce traité des phrases qui ne sont
+pas achevées et qui forment un sens imparfait, auquel il a été facile de
+suppléer le véritable; il s'y trouve de différentes leçons, quelques
+endroits tout à fait interrompus, et qui pouvaient recevoir diverses
+explications; et pour ne point s'égarer dans ces doutes, on a suivi les
+meilleurs interprètes.
+
+Enfin, comme cet ouvrage n'est qu'une simple instruction sur les moeurs
+des hommes, et qu'il vise moins à les rendre savants qu'à les rendre
+sages, l'on s'est trouvé exempt de le charger de longues et curieuses
+observations, ou de doctes commentaires qui rendissent un compte exact
+de l'antiquité. L'on s'est contenté de mettre de petites notes à côté de
+certains endroits que l'on a cru le mériter, afin que nuls de ceux qui
+ont de la justesse, de la vivacité, et à qui il ne manque que d'avoir lu
+beaucoup, ne se reprochent pas même ce petit défaut, ne puissent être
+arrêtés dans la lecture des Caractères et douter un moment du sens de
+Théophraste.
+
+
+
+
+Les caractères de Théophraste[1]
+
+[Note: 1 Traduits du grec]
+
+
+J'ai admiré souvent, et j'avoue que je ne puis encore comprendre,
+quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce, étant
+placée sous un même ciel, et les Grecs nourris et élevés de la même
+manière, il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs.
+Puis donc, mon cher Polyclès, qu'à l'âge de quatre-vingt-dix neuf ans où
+je me trouve, j'ai assez vécu pour connaître les hommes; que j'ai vu
+d'ailleurs, pendant le cours de ma vie, toutes sortes de personnes et de
+divers tempéraments, et que je me suis toujours attaché à étudier les
+hommes vertueux, comme ceux qui n'étaient connus que par leurs vices, il
+semble que j'ai dû marquer les caractères des uns et des autres, et ne
+me pas contenter de peindre les Grecs en général, mais même de toucher
+ce qui est personnel, et ce que plusieurs d'entre eux paraissent avoir
+de plus familier. J'espère, mon cher Polyclès, que cet ouvrage sera
+utile à ceux qui viendront après nous: il leur tracera des modèles
+qu'ils pourront suivre; il leur apprendra à faire le discernement de
+ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l'émulation les
+portera à imiter leur sagesse et leurs vertus. Ainsi je vais entrer en
+matière: c'est à vous de pénétrer dans mon sens, et d'examiner avec
+attention si la vérité se trouve dans mes paroles; et sans faire une
+plus longue préface, je parlerai d'abord de la dissimulation, je
+définirai ce vice, je dirai ce que c'est qu'un homme dissimulé, je
+décrirai ses moeurs, et je traiterai ensuite des autres passions, suivant
+le projet que j'en ai fait.
+
+
+
+
+De la dissimulation
+
+
+La dissimulation n'est pas aisée à bien définir: si l'on se contente
+d'en faire une simple description, l'on peut dire que c'est un certain
+art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un
+homme dissimulé se comporte de cette manière: il aborde ses ennemis,
+leur parle, et leur fait croire par cette démarche qu'il ne les hait
+point; il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de
+secrètes embûches, et il s'afflige avec eux s'il leur est arrivé quelque
+disgrâce; il semble pardonner les discours offensants que l'on lui
+tient; il récite froidement les plus horribles choses que l'on lui aura
+dites contre sa réputation, et il emploie les paroles les plus
+flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris
+par les injures qu'ils en ont reçues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde
+avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une
+autre fois. Il cache soigneusement tout ce qu'il fait; et à l'entendre
+parler, on croirait toujours qu'il délibère. Il ne parle point
+indifféremment; il a ses raisons pour dire tantôt qu'il ne fait que
+revenir de la campagne, tantôt qu'il est arrivé à la ville fort tard, et
+quelquefois qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise santé. Il dit
+à celui qui lui emprunte de l'argent à intérêt, ou qui le prie de
+contribuer de sa part à une somme que ses amis consentent de lui prêter,
+qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si dénué d'argent; pendant
+qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en
+effet il ne vende rien. Souvent, après avoir écouté ce que l'on lui a
+dit, il veut faire croire qu'il n'y a pas eu la moindre attention; il
+feint de n'avoir pas aperçu les choses où il vient de jeter les yeux, ou
+s'il est convenu d'un fait, de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux
+qui lui parlent d'affaire que cette seule réponse: «J'y penserai.» Il
+sait de certaines choses, il en ignore d'autres, il est saisi
+d'admiration, d'autres fois il aura pensé comme vous sur cet événement,
+et cela selon ses différents intérêts. Son langage le plus ordinaire est
+celui-ci: «Je n'en crois rien, je ne comprends pas que cela puisse être,
+je ne sais où j'en suis»; ou bien: «Il me semble que je ne suis pas
+moi-même»; et ensuite: «Ce n'est pas ainsi qu'il me l'a fait entendre;
+voilà une chose merveilleuse et qui passe toute créance; contez cela à
+d'autres; dois-je vous croire? ou me persuaderai-je qu'il m'ait dit la
+vérité?», paroles doubles et artificieuses, dont il faut se défier comme
+de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces manières d'agir ne
+partent point d'une âme simple et droite, mais d'une mauvaise volonté,
+ou d'un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins à craindre.
+
+
+
+
+De la flatterie
+
+
+La flatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur. Si
+un flatteur se promène avec quelqu'un dans la place: «Remarquez-vous,
+lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'à
+vous seul. Hier il fut bien parlé de vous, et l'on ne tarissait point
+sur vos louanges: nous nous trouvâmes plus de trente personnes dans un
+endroit du Portique; et comme par la suite du discours l'on vint à
+tomber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la
+ville, tous d'une commune voix vous nommèrent, et il n'y en eut pas un
+seul qui vous refusât ses suffrages.» Il lui dit mille choses de cette
+nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à
+votre habit, de le prendre et de le souffler à terre. Si par hasard le
+vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos
+cheveux, il prend soin de vous les ôter; et vous souriant: «Il est
+merveilleux, dit-il, combien vous êtes blanchi depuis deux jours que je
+ne vous ai pas vu»; et il ajoute: «Voilà encore, pour un homme de votre
+âge, assez de cheveux noirs.» Si celui qu'il veut flatter prend la
+parole, il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents, et il
+les force d'approuver aveuglément tout ce qu'il avance, et dès qu'il a
+cessé de parler, il se récrie: «Cela est dit le mieux du monde, rien
+n'est plus heureusement rencontré.» D'autres fois, s'il lui arrive de
+faire à quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui
+applaudir, d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n'ait
+nulle envie de rire, il porte à sa bouche l'un des bouts de son manteau,
+comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il voulût s'empêcher d'éclater;
+et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit à ceux qu'il
+rencontre dans son chemin de s'arrêter jusqu'à ce qu'il soit passé. Il
+achète des fruits, et les porte chez ce citoyen; il les donne à ses
+enfants en sa présence; il les baise, il les caresse: «Voilà, dit-il, de
+jolis enfants et dignes d'un tel père.» S'il sort de sa maison, il le
+suit; s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui
+dit: «Votre pied est mieux fait que cela.» Il l'accompagne ensuite chez
+ses amis, ou plutôt il entre le premier dans leur maison, et leur dit:
+«Un tel me suit et vient vous rendre visite»; et retournant sur ses pas:
+«Je vous ai annoncé, dit-il, et l'on se fait un grand honneur de vous
+recevoir.» Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses
+les plus viles et qui ne conviennent qu'à des femmes. S'il est invité à
+souper, il est le premier des conviés à louer le vin; assis à table le
+plus proche de celui qui fait le repas, il lui répète souvent: «En
+vérité, vous faites une chère délicate»; et montrant aux autres l'un des
+mets qu'il soulève du plat: «Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand.»
+Il a soin de lui demander s'il a froid, s'il ne voudrait point une autre
+robe; et il s'empresse de le mieux couvrir. Il lui parle sans cesse à
+l'oreille; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il lui répond
+négligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il
+ne faut pas croire qu'au théâtre il oublie d'arracher des carreaux des
+mains du valet qui les distribue, pour les porter à sa place, et l'y
+faire asseoir plus mollement. J'ai dû dire aussi qu'avant qu'il sorte de
+sa maison, il en loue l'architecture, se récrie sur toutes choses, dit
+que les jardins sont bien plantés; et s'il aperçoit quelque part le
+portrait du maître, où il soit extrêmement flatté, il est touché de voir
+combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'oeuvre. En un
+mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard; mais il rapporte
+toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire à
+quelqu'un et d'acquérir ses bonnes grâces.
+
+
+
+
+De l'impertinent ou du diseur de rien
+
+
+La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contractée de
+parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant
+assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne connaît
+point, entre d'abord en matière, l'entretient de sa femme et lui fait
+son éloge, lui conte son songe; lui fait un long détail d'un repas où il
+s'est trouvé, sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il
+s'échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps
+présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent
+point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur
+la cherté du blé, sur le grand nombre d'étrangers qui sont dans la
+ville; il dit qu'au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer
+devient navigable; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la
+terre, et ferait espérer une bonne récolte; qu'il cultivera son champ
+l'année prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le siècle est dur,
+et qu'on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c'est
+Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l'autel de Cérès à
+la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le
+théâtre de la musique, quel est le quantième du mois; il lui dit qu'il a
+eu la veille une indigestion; et si cet homme à qui il parle a la
+patience de l'écouter, il ne partira pas d'auprès de lui: il lui
+annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le
+mois d'août, les Apaturies au mois d'octobre; et à la campagne, dans le
+mois de décembre, les Bacchanales. Il n'y a avec de si grands causeurs
+qu'un parti à prendre, qui est de fuir, si l'on veut du moins éviter la
+fièvre; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent
+pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires?
+
+
+
+
+De la rusticité
+
+
+Il semble que la rusticité n'est autre chose qu'une ignorance grossière
+des bienséances. L'on voit en effet des gens rustiques et sans réflexion
+sortir un jour de médecine, et se trouver en cet état dans un lieu
+public parmi le monde; ne pas faire la différence de l'odeur forte du
+thym ou de la marjolaine d'avec les parfums les plus délicieux; être
+chaussés large et grossièrement; parler haut et ne pouvoir se réduire à
+un ton de voix modéré; ne se pas fier à leurs amis sur les moindres
+affaires, pendant qu'ils s'en entretiennent avec leurs domestiques,
+jusques à rendre compte à leurs moindres valets de ce qui aura été dit
+dans une assemblée publique. On les voit assis, leur robe relevée
+jusqu'aux genoux et d'une manière indécente. Il ne leur arrive pas en
+toute leur vie de rien admirer, ni de paraître surpris des choses les
+plus extraordinaires que l'on rencontre sur les chemins; mais si c'est
+un boeuf, un âne, ou un vieux bouc, alors ils s'arrêtent et ne se lassent
+point de les contempler. Si quelquefois ils entrent dans leur cuisine,
+ils mangent avidement tout ce qu'ils y trouvent, boivent tout d'une
+haleine une grande tasse de vin pur; ils se cachent pour cela de leur
+servante, avec qui d'ailleurs ils vont au moulin, et entrent dans les
+plus petits détails du domestique. Ils interrompent leur souper, et se
+lèvent pour donner une poignée d'herbes aux bêtes de charrue qu'ils ont
+dans leurs étables. Heurte-t-on à leur porte pendant qu'ils dînent, ils
+sont attentifs et curieux. Vous remarquez toujours proche de leur table
+un gros chien de cour, qu'ils appellent à eux, qu'ils empoignent par la
+gueule, en disant: «Voilà celui qui garde la place, qui prend soin de la
+maison et de ceux qui sont dedans.» Ces gens, épineux dans les payements
+qu'on leur fait, rebutent un grand nombre de pièces qu'ils croient
+légères, ou qui ne brillent pas assez à leurs yeux, et qu'on est obligé
+de leur changer. Ils sont occupés pendant la nuit d'une charrue, d'un
+sac, d'une faux, d'une corbeille, et ils rêvent à qui ils ont prêté ces
+ustensiles; et lorsqu'ils marchent par la ville: «Combien vaut,
+demandent-ils aux premiers qu'ils rencontrent, le poisson salé? Les
+fourrures se vendent-elles bien? N'est-ce pas aujourd'hui que les jeux
+nous ramènent une nouvelle lune?» D'autres fois, ne sachant que dire,
+ils vous apprennent qu'ils vont se faire raser, et qu'ils ne sortent que
+pour cela. Ce sont ces mêmes personnes que l'on entend chanter dans le
+bain, qui mettent des clous à leurs souliers, et qui, se trouvant tout
+portés devant la boutique d'Archias, achètent eux-mêmes des viandes
+salées, et les apportent à la main en pleine rue.
+
+
+
+
+Du complaisant
+
+
+Pour faire une définition un peu exacte de cette affectation que
+quelques-uns ont de plaire à tout le monde, il faut dire que c'est une
+manière de vivre où l'on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et
+honnête que ce qui est agréable. Celui qui a cette passion, d'aussi loin
+qu'il aperçoit un homme dans la place, le salue en s'écriant: «Voilà ce
+qu'on appelle un homme de bien!», l'aborde, l'admire sur les moindres
+choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu'il ne lui échappe; et
+après avoir fait quelques pas avec lui, il lui demande avec empressement
+quel jour on pourra le voir, et enfin ne s'en sépare qu'en lui donnant
+mille éloges. Si quelqu'un le choisit pour arbitre dans un procès, il ne
+doit pas attendre de lui qu'il lui soit plus favorable qu'à son
+adversaire: comme il veut plaire à tous deux, il les ménagera également.
+C'est dans cette vue que, pour se concilier tous les étrangers qui sont
+dans la ville, il leur dit quelquefois qu'il leur trouve plus de raison
+et d'équité que dans ses concitoyens. S'il est prié d'un repas, il
+demande en entrant à celui qui l'a convié où sont ses enfants; et dès
+qu'ils paraissent, il se récrie sur la ressemblance qu'ils ont avec leur
+père, et que deux figues ne se ressemblent pas mieux; il les fait
+approcher de lui, il les baise, et, les ayant fait asseoir à ses deux
+côtés, il badine avec eux: «À qui est, dit-il, la petite bouteille? À
+qui est la jolie cognée?» Il les prend ensuite sur lui, et les laisse
+dormir sur son estomac, quoiqu'il en soit incommodé. Celui enfin qui
+veut plaire se fait raser souvent, a un fort grand soin de ses dents,
+change tous les jours d'habits, et les quitte presque tout neufs; il ne
+sort point en public qu'il ne soit parfumé; on ne le voit guère dans les
+salles publiques qu'auprès des comptoirs des banquiers; et dans les
+écoles, qu'aux endroits seulement où s'exercent les jeunes gens; et au
+théâtre, les jours de spectacle, que dans les meilleures places et tout
+proche des préteurs. Ces gens encore n'achètent jamais rien pour eux;
+mais ils envoient à Byzance toute sorte de bijoux précieux, des chiens
+de Sparte à Gyzique, et à Rhodes l'excellent miel du mont Hymette; et
+ils prennent soin que toute la ville soit informée qu'ils font ces
+emplettes. Leur maison est toujours remplie de mille choses curieuses
+qui font plaisir à voir, ou que l'on peut donner, comme des singes et
+des satyres, qu'ils savent nourrir, des pigeons de Sicile, des dés
+qu'ils font faire d'os de chèvre, des fioles pour des parfums, des
+cannes torses que l'on fait à Sparte, et des tapis de Perse à
+personnages. Ils ont chez eux jusques à un jeu de paume, et une arène
+propre à s'exercer à la lutte; et s'ils se promènent par la ville et
+qu'ils rencontrent en leur chemin des philosophes, des sophistes, des
+escrimeurs ou des musiciens, ils leur offrent leur maison pour s'y
+exercer chacun dans son art indifféremment: ils se trouvent présents à
+ces exercices; et se mêlant avec ceux qui viennent là pour regarder: «À
+qui croyez-vous qu'appartienne une si belle maison et cette arène si
+commode? Vous voyez, ajoutent-ils en leur montrant quelque homme
+puissant de la ville, celui qui en est le maître et qui en peut
+disposer.»
+
+
+
+
+De l'image d'un coquin
+
+
+Un coquin est celui à qui les choses les plus honteuses ne coûtent rien
+à dire ou à faire, qui jure volontiers et fait des serments en justice
+autant que l'on lui en demande, qui est perdu de réputation, que l'on
+outrage impunément, qui est un chicaneur de profession, un effronté, et
+qui se mêle de toutes sortes d'affaires. Un homme de ce caractère entre
+sans masque dans une danse comique; et même sans être ivre; et de
+sang-froid, il se distingue dans la danse la plus obscène par les
+postures les plus indécentes. C'est lui qui, dans ces lieux où l'on voit
+des prestiges, s'ingère de recueillir l'argent de chacun des
+spectateurs, et qui fait querelle à ceux qui, étant entrés par billets,
+croient ne devoir rien payer. Il est d'ailleurs de tous métiers; tantôt
+il tient une taverne, tantôt il est suppôt de quelque lieu infâme, une
+autre fois partisan: il n'y a point de sale commerce où il ne soit
+capable d'entrer; vous le verrez aujourd'hui crieur public, demain
+cuisinier ou brelandier: tout lui est propre. S'il a une mère, il la
+laisse mourir de faim. Il est sujet au larcin, et à se voir traîner par
+la ville dans une prison, sa demeure ordinaire, et où il passe une
+partie de sa vie. Ce sont ces sortes de gens que l'on voit se faire
+entourer du peuple, appeler ceux qui passent et se plaindre à eux avec
+une voix forte et enrouée, insulter ceux qui les contredisent: les uns
+fendent la presse pour les voir, pendant que les autres, contents de les
+avoir vus, se dégagent et poursuivent leur chemin sans vouloir les
+écouter; mais ces effrontés continuent de parler: ils disent à celui-ci
+le commencement d'un fait, quelque mot à cet autre; à peine peut-on
+tirer d'eux la moindre partie de ce dont il s'agit; et vous remarquerez
+qu'ils choisissent pour cela des jours d'assemblée publique, où il y a
+un grand concours de monde, qui se trouve le témoin de leur insolence.
+Toujours accablés de procès, que l'on intente contre eux ou qu'ils ont
+intentés à d'autres, de ceux dont ils se délivrent par de faux serments
+comme de ceux qui les obligent de comparaître, ils n'oublient jamais de
+porter leur boîte dans leur sein, et une liasse de papiers entre leurs
+mains. Vous les voyez dominer parmi de vils praticiens, à qui ils
+prêtent à usure, retirant chaque jour une obole et demie de chaque
+drachme; fréquenter les tavernes, parcourir les lieux où l'on débite le
+poisson frais ou salé, et consumer ainsi en bonne chère tout le profit
+qu'ils tirent de cette espèce de trafic. En un mot, ils sont querelleux
+et difficiles, ont sans cesse la bouche ouverte à la calomnie, ont une
+voix étourdissante, et qu'ils font retentir dans les marchés et dans les
+boutiques.
+
+
+
+
+Du grand parleur
+
+
+Ce que quelques-uns appellent babil est proprement une intempérance de
+langue qui ne permet pas à un homme de se taire. «Vous ne contez pas la
+chose comme elle est, dira quelqu'un de ces grands parleurs à quiconque
+veut l'entretenir de quelque affaire que ce soit: j'ai tout su, et si
+vous vous donnez la patience de m'écouter, je vous apprendrai tout»; et
+si cet autre continue de parler: «Vous avez déjà dit cela; songez,
+poursuit-il, à ne rien oublier. Fort bien; cela est ainsi, car vous
+m'avez heureusement remis dans le fait: voyez ce que c'est que de
+s'entendre les uns les autres»; et ensuite: «Mais que veux-je dire? Ah!
+j'oubliais une chose! oui, c'est cela même, et je voulais voir si vous
+tomberiez juste dans tout ce que j'en ai appris.» C'est par de telles ou
+semblables interruptions qu'il ne donne pas de loisir à celui qui lui
+parle de respirer; et lorsqu'il a comme assassiné de son babil chacun de
+ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans
+un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses sérieuses,
+et les met en fuite. De là il entre dans les écoles publiques et dans
+les lieux des exercices, où il amuse les maîtres par de vains discours,
+et empêche la jeunesse de profiter de leurs leçons. S'il échappe à
+quelqu'un de dire: «Je m'en vais», celui-ci se met à le suivre, et il ne
+l'abandonne point qu'il ne l'ait remis jusque dans sa maison. Si par
+hasard il a appris ce qui aura été dit dans une assemblée de ville, il
+court dans le même temps le divulguer. Il s'étend merveilleusement sur
+la fameuse bataille qui s'est donnée sous le gouvernement de l'orateur
+Aristophon, comme sur le combat célèbre que ceux de Lacédémone ont livré
+aux Athéniens sous la conduite de Lysandre. Il raconte une autre fois
+quels applaudissements a eus un discours qu'il a fait dans le public, en
+répète une grande partie, mêle dans ce récit ennuyeux des invectives
+contre le peuple, pendant que de ceux qui l'écoutent les uns
+s'endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d'un
+seul mot qu'il aura dit. Un grand causeur, en un mot, s'il est sur les
+tribunaux, ne laisse pas la liberté de juger; il ne permet pas que l'on
+mange à table; et s'il se trouve au théâtre, il empêche non seulement
+d'entendre, mais même de voir les acteurs. On lui fait avouer ingénument
+qu'il ne lui est pas possible de se taire, qu'il faut que sa langue se
+remue dans son palais comme le poisson dans l'eau, et que quand on
+l'accuserait d'être plus babillard qu'une hirondelle, il faut qu'il
+parle: aussi écoute-t-il froidement toutes les railleries que l'on fait
+de lui sur ce sujet; et jusques à ses propres enfants, s'ils commencent
+à s'abandonner au sommeil: «Faites-nous, lui disent-ils, un conte qui
+achève de nous endormir.»
+
+
+
+
+Du débit des nouvelles
+
+
+Un nouvelliste ou un conteur de fables est un homme qui arrange, selon
+son caprice, des discours et des faits remplis de fausseté; qui,
+lorsqu'il rencontre l'un de ses amis, compose son visage, et lui
+souriant: «D'où venez-vous ainsi? lui dit-il; que nous direz-vous de
+bon? n'y a-t-il rien de nouveau?» Et continuant de l'interroger: «Quoi
+donc? n'y a-t-il aucune nouvelle? cependant il y a des choses étonnantes
+à raconter.» Et sans lui donner le loisir de lui répondre: «Que
+dites-vous donc? poursuit-il; n'avez-vous rien entendu par la ville? Je
+vois bien que vous ne savez rien, et que je vais vous régaler de grandes
+nouveautés.» Alors, ou c'est un soldat, ou le fils d'Astée le joueur de
+flûte, ou Lycon l'ingénieur, tous gens qui arrivent fraîchement de
+l'armée, de qui il sait toutes choses; car il allègue pour témoins de ce
+qu'il avance des hommes obscurs qu'on ne peut trouver pour les
+convaincre de fausseté. Il assure donc que ces personnes lui on dit que
+le Roi et Polysperchon ont gagné la bataille, et que Cassandre, leur
+ennemi, est tombé vif entre leurs mains. Et lorsque quelqu'un lui dit:
+«Mais en vérité, cela est-il croyable?», il lui réplique que cette
+nouvelle se crie et se répand par toute la ville, que tous s'accordent à
+dire la même chose, que c'est tout ce qui se raconte du combat, et qu'il
+y a eu un grand carnage. Il ajoute qu'il a lu cet événement sur le
+visage de ceux qui gouvernent, qu'il y a un homme caché chez l'un de ces
+magistrats depuis cinq jours entiers, qui revient de la Macédoine, qui a
+tout vu et qui lui a tout dit. Ensuite, interrompant le fil de sa
+narration: «Que pensez-vous de ce succès?» demande-t-il à ceux qui
+l'écoutent. «Pauvre Cassandre! malheureux prince! s'écrie-t-il d'une
+manière touchante. Voyez ce que c'est que la fortune; car enfin
+Cassandre était puissant, et il avait avec lui de grandes forces. Ce que
+je vous dis, poursuit-il, est un secret qu'il faut garder pour vous
+seul», pendant qu'il court par toute la ville le débiter à qui le veut
+entendre. Je vous avoue que ces diseurs de nouvelles me donnent de
+l'admiration, et que je ne conçois pas quelle est la fin qu'ils se
+proposent; car pour ne rien dire de la bassesse qu'il y a à toujours
+mentir, je ne vois pas qu'ils puissent recueillir le moindre fruit de
+cette pratique. Au contraire, il est arrivé à quelques-uns de se laisser
+voler leurs habits dans un bain public, pendant qu'ils ne songeaient
+qu'à rassembler autour d'eux une foule de peuple, et à lui conter des
+nouvelles. Quelques autres, après avoir vaincu sur mer et sur terre dans
+le Portique, ont payé l'amende pour n'avoir pas comparu à une cause
+appelée. Enfin il s'en est trouvé qui, le jour même qu'ils ont pris une
+ville, du moins par leurs beaux discours, ont manqué de dîner. Je ne
+crois pas qu'il y ait rien de si misérable que la condition de ces
+personnes; car quelle est la boutique, quel est le portique, quel est
+l'endroit d'un marché public où ils ne passent tout le jour à rendre
+sourds ceux qui les écoutent, ou à les fatiguer par leurs mensonges?
+
+
+
+
+De l'effronterie causée par l'avarice
+
+
+Pour faire connaître ce vice, il faut dire que c'est un mépris de
+l'honneur dans la vue d'un vil intérêt. Un homme que l'avarice rend
+effronté ose emprunter une somme d'argent à celui à qui il en doit déjà,
+et qu'il lui retient avec injustice. Le jour même qu'il aura sacrifié
+aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des
+viandes consacrées, il les fait saler pour lui servir dans plusieurs
+repas, et va souper chez l'un de ses amis; et là, à table, à la vue de
+tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux
+dépens de son hôte, et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un
+quartier de pain: «Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne chère.» Il
+va lui-même au marché acheter des viandes cuites; et avant que de
+convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand, il
+lui fait ressouvenir qu'il lui a autrefois rendu service. Il fait
+ensuite peser ces viandes et il en entasse le plus qu'il peut; s'il en
+est empêché par celui qui les lui vend, il jette du moins quelque os
+dans la balance: si elle peut contenir tout, il est satisfait; sinon, il
+ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se dédommager,
+sourit, et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura reçu de
+quelques étrangers pour leur louer des places au théâtre, il trouve le
+secret d'avoir sa place franche au spectacle, et d'y envoyer le
+lendemain ses enfants et leur précepteur. Tout lui fait envie: il veut
+profiter des bons marchés, et demande hardiment au premier venu une
+chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouve-t-il dans une maison
+étrangère, il emprunte jusqu'à l'orge et à la paille; encore faut-il que
+celui qui les lui prête fasse les frais de les faire porter chez lui.
+Cet effronté, en un mot, entre sans payer dans un bain public, et là, en
+présence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le
+premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui
+est remplie d'eau, se la répand sur tout le corps: «Me voilà lavé,
+ajoute-t-il, autant que j'en ai besoin, et sans avoir obligation à
+personne», remet sa robe et disparaît.
+
+
+
+
+De l'épargne sordide
+
+
+Cette espèce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir
+ménager les plus petites choses sans aucune fin honnête. C'est dans cet
+esprit que quelques-uns, recevant tous les mois le loyer de leur maison,
+ne négligent pas d'aller eux-mêmes demander la moitié d'une obole qui
+manquait au dernier payement qu'on leur a fait; que d'autres, faisant
+l'effort de donner à manger chez eux, ne sont occupés pendant le repas
+qu'à compter le nombre de fois que chacun des conviés demande à boire.
+Ce sont eux encore dont la portion des prémices des viandes que l'on
+envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils apprécient
+les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon marché
+qu'un autre, en leur rendant compte, veuille se prévaloir, ils lui
+soutiennent toujours qu'il a acheté trop cher. Implacables à l'égard
+d'un valet qui aura laissé tomber un pot de terre, ou cassé par malheur
+quelque vase d'argile, ils lui déduisent cette perte sur sa nourriture;
+mais si leurs femmes ont perdu seulement un denier, il faut alors
+renverser toute une maison, déranger les lits; transporter des coffres,
+et chercher dans les recoins les plus cachés. Lorsqu'ils vendent, ils
+n'ont que cette unique chose en vue, qu'il n'y ait qu'à perdre pour
+celui qui achète. Il n'est permis à personne de cueillir une figue dans
+leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite
+branche de palmier, ou quelques olives qui seront tombées de l'arbre.
+Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les
+bornes, voient si l'on n'y a rien changé et si elles sont toujours les
+mêmes. Ils tirent intérêt de l'intérêt, et ce n'est qu'à cette condition
+qu'ils donnent du temps à leurs créanciers. S'ils ont invité à dîner
+quelques-uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple,
+ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a
+vus souvent aller eux-mêmes au marché pour ces repas, y trouver tout
+trop cher, et en revenir sans rien acheter. «Ne prenez pas l'habitude,
+disent-ils à leurs femmes, de prêter votre sel, votre orge, votre
+farine, ni même du cumin, de la marjolaine, des gâteaux pour l'autel, du
+coton, de la laine; car ces petits détails ne laissent pas de monter, à
+la fin d'une année, à une grosse somme.» Ces avares, en un mot, ont des
+trousseaux de clefs rouillées, dont ils ne se servent point, des
+cassettes où leur argent est en dépôt, qu'ils n'ouvrent jamais, et
+qu'ils laissent moisir dans un coin de leur cabinet; ils portent des
+habits qui leur sont trop courts et trop étroits; les plus petites
+fioles contiennent plus d'huile qu'il n'en faut pour les oindre; ils ont
+la tête rasée jusqu'au cuir, se déchaussent vers le milieu du jour pour
+épargner leurs souliers, vont trouver les foulons pour obtenir d'eux de
+ne pas épargner la craie dans la laine qu'ils leur ont donnée à
+préparer, afin, disent-ils, que leur étoffe se tache moins.
+
+
+
+
+De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien
+
+
+L'impudence est facile à définir: il suffit de dire que c'est une
+profession ouverte d'une plaisanterie outrée, comme de ce qu'il y a de
+plus honteux et de plus contraire à la bienséance. Celui-là, par
+exemple, est impudent, qui voyant venir vers lui une femme de condition,
+feint dans ce moment quelque besoin pour avoir occasion de se montrer à
+elle d'une manière déshonnête; qui se plaît à battre des mains au
+théâtre lorsque tout le monde se tait, ou y siffler les acteurs que les
+autres voient et écoutent avec plaisir; qui, couché sur le dos, pendant
+que toute l'assemblée garde un profond silence, fait entendre de sales
+hoquets qui obligent les spectateurs de tourner la tête et d'interrompre
+leur attention. Un homme de ce caractère achète en plein marché des
+noix, des pommes, toute sorte de fruits, les mange, cause debout avec la
+fruitière, appelle par leurs noms ceux qui passent sans presque les
+connaître, en arrête d'autres qui courent par la place et qui ont leurs
+affaires; et s'il voit venir quelque plaideur, il l'aborde, le raille et
+le félicite sur une cause importante qu'il vient de perdre. Il va
+lui-même choisir de la viande, et louer pour un souper des femmes qui
+jouent de la flûte; et montrant à ceux qu'il rencontre ce qu'il vient
+d'acheter, il les convie en riant d'en venir manger. On le voit
+s'arrêter devant la boutique d'un barbier ou d'un parfumeur, et là
+annoncer qu'il va faire un grand repas et s'enivrer. Si quelquefois il
+vend du vin, il le fait mêler, pour ses amis comme pour les autres sans
+distinction. Il ne permet pas à ses enfants d'aller à l'amphithéâtre
+avant que les jeux soient commencés et lorsque l'on paye pour être
+placé, mais seulement sur la fin du spectacle et quand l'architecte
+néglige les places et les donne pour rien. Étant envoyé avec quelques
+autres citoyens en ambassade, il laisse chez soi la somme que le public
+lui a donnée pour faire les frais de son voyage, et emprunte de l'argent
+de ses collègues; sa coutume alors est de charger son valet de fardeaux
+au delà de ce qu'il en peut porter, et de lui retrancher cependant de
+son ordinaire; et comme il arrive souvent que l'on fait dans les villes
+des présents aux ambassadeurs, il demande sa part pour la vendre. «Vous
+m'achetez toujours, dit-il au jeune esclave qui le sert dans le bain,
+une mauvaise huile, et qu'on ne peut supporter»: il se sert ensuite de
+l'huile d'un autre et épargne la sienne. Il envie à ses propres valets
+qui le suivent la plus petite pièce de monnaie qu'ils auront ramassée
+dans les rues, et il ne manque point d'en retenir sa part avec ce mot:
+Mercure est commun. Il fait pis: il distribue à ses domestique leurs
+provisions dans une certaine mesure dont le fond, creux par-dessous,
+s'enfonce en dedans et s'élève comme en pyramide; et quand elle est
+pleine, il la rase lui-même avec le rouleau le plus près qu'il peut... De
+même, s'il paye à quelqu'un trente mines qu'il lui doit, il fait si bien
+qu'il y manque quatre drachmes, dont il profite. Mais dans ces grands
+repas où il faut traiter toute une tribu, il fait recueillir par ceux de
+ses domestiques qui ont soin de la table le reste des viandes qui ont
+été servies, pour lui en rendre compte: il serait fâché de leur laisser
+une rave à demi mangée.
+
+
+
+
+Du contre-temps
+
+
+Cette ignorance du temps et de l'occasion est une manière d'aborder les
+gens ou d'agir avec eux toujours incommode et embarrassante. Un importun
+est celui qui choisit le moment que son ami est accablé de ses propres
+affaires, pour lui parler des siennes; qui va souper chez sa maîtresse,
+le soir même qu'elle a la fièvre; qui voyant que quelqu'un vient d'être
+condamné en justice de payer pour un autre pour qui il s'est obligé, le
+prie néanmoins de répondre pour lui; qui comparaît pour servir de témoin
+dans un procès que l'on vient de juger; qui prend le temps des noces où
+il est invité pour se déchaîner contre les femmes; qui entraîne à la
+promenade des gens à peine arrivés d'un long voyage et qui n'aspirent
+qu'à se reposer; fort capable d'amener des marchands pour offrir d'une
+chose plus qu'elle ne vaut, après qu'elle est vendue; de se lever au
+milieu d'une assemblée pour reprendre un fait dès ses commencements, et
+en instruire à fond ceux qui en ont les oreilles rebattues et qui le
+savent mieux que lui; souvent empressé pour engager dans une affaire des
+personnes qui, ne l'affectionnant point, n'osent pourtant refuser d'y
+entrer. S'il arrive que quelqu'un dans la ville doive faire un festin
+après avoir sacrifié, il va lui demander une portion des viandes qu'il a
+préparées. Une autre fois, s'il voit qu'un maître châtie devant lui son
+esclave: «J'ai perdu, dit-il, un des miens dans une pareille occasion:
+je le fis fouetter, il se désespéra et s'alla pendre.» Enfin, il n'est
+propre qu'à commettre de nouveau deux personnes qui veulent
+s'accommoder, s'ils l'ont fait arbitre de leur différend. C'est encore
+une action qui lui convient fort que d'aller prendre au milieu du repas,
+pour danser, un homme qui est de sang-froid et qui n'a bu que
+modérément.
+
+
+
+
+De l'air empressé
+
+
+Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou
+une vaine affectation de marquer aux autres de la bienveillance par ses
+paroles et par toute sa conduite. Les manières d'un homme empressé sont
+de prendre sur soi l'événement d'une affaire qui est au-dessus de ses
+forces, et dont il ne saurait sortir avec honneur; et dans une chose que
+toute une assemblée juge raisonnable, et où il ne se trouve pas la
+moindre difficulté, d'insister longtemps sur une légère circonstance,
+pour être ensuite de l'avis des autres; de faire beaucoup plus apporter
+de vin dans un repas qu'on n'en peut boire; d'entrer dans une querelle
+où il se trouve présent, d'une manière à l'échauffer davantage. Rien
+n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir à servir de guide
+dans un chemin détourné qu'il ne connaît pas, et dont il ne peut ensuite
+trouver l'issue; venir vers son général, et lui demander quand il doit
+ranger son armée en bataille, quel jour il faudra combattre, et s'il n'a
+point d'ordres à lui donner pour le lendemain; une autre fois
+s'approcher de son père: «Ma mère, lui dit-il mystérieusement, vient de
+se coucher et ne commence qu'à s'endormir»; s'il entre enfin dans la
+chambre d'un malade à qui son médecin a défendu le vin, dire qu'on peut
+essayer s'il ne lui fera point de mal, et le soutenir doucement pour lui
+en faire prendre. S'il apprend qu'une femme soit morte dans la ville, il
+s'ingère de faire son épitaphe; il y fait graver son nom, celui de son
+mari, de son père, de sa mère, son pays, son origine, avec cet éloge:
+ils avaient tous de la vertu. S'il est quelquefois obligé de jurer
+devant des juges qui exigent son serment: «Ce n'est pas, dit-il en
+perçant la foule pour paraître à l'audience, la première fois que cela
+m'est arrivé.»
+
+
+
+
+De la stupidité
+
+
+La stupidité est en nous une pesanteur d'esprit qui accompagne nos
+actions et nos discours. Un homme stupide, ayant lui-même calculé avec
+des jetons une certaine somme, demande à ceux qui le regardent faire à
+quoi elle se monte. S'il est obligé de paraître dans un jour prescrit
+devant ses juges pour se défendre dans un procès que l'on lui fait, il
+l'oublie entièrement et part pour la campagne. Il s'endort à un
+spectacle, et il ne se réveille que longtemps après qu'il est fini et
+que le peuple s'est retiré. Après s'être rempli de viandes le soir, il
+se lève la nuit pour une indigestion, va dans la rue se soulager, où il
+est mordu d'un chien du voisinage. Il cherche ce qu'on vient de lui
+donner, et qu'il a mis lui-même dans quelque endroit, où souvent il ne
+peut le retrouver. Lorsqu'on l'avertit de la mort de l'un de ses amis
+afin qu'il assiste à ses funérailles, il s'attriste, il pleure, il se
+désespère, et prenant une façon de parler pour une autre: «À la bonne
+heure», ajoute-t-il; ou une pareille sottise. Cette précaution qu'ont
+les personnes sages de ne pas donner sans témoin de l'argent à leurs
+créanciers, il l'a pour en recevoir de ses débiteurs. On le voit
+quereller son valet, dans le plus grand froid de l'hiver, pour ne lui
+avoir pas acheté des concombres. S'il s'avise un jour de faire exercer
+ses enfants à la lutte ou à la course, il ne leur permet pas de se
+retirer qu'ils ne soient tout en sueur et hors d'haleine. Il va cueillir
+lui-même des lentilles, les fait cuire, et oubliant qu'il y a mis du
+sel, il les sale une seconde fois, de sorte que personne n'en peut
+goûter. Dans le temps d'une pluie incommode, et dont tout le monde se
+plaint, il lui échappera de dire que l'eau du ciel est une chose
+délicieuse; et si on lui demande par hasard combien il a vu emporter de
+morts par la porte Sacrée: «Autant, répond-il, pensant peut-être à de
+l'argent ou à des grains, que je voudrais que vous et moi en puissions
+avoir.»
+
+
+
+
+De la brutalité
+
+
+La brutalité est une certaine dureté, et j'ose dire une férocité qui se
+rencontre dans nos manières d'agir, et qui passe même jusqu'à nos
+paroles. Si vous demandez à un homme brutal: «Qu'est devenu un tel?» il
+vous répond durement: «Ne me rompez point la tête.» Si vous le saluez,
+il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut. Si quelquefois il
+met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en
+demander le prix, il ne vous écoute pas; mais il dit fièrement à celui
+qui la marchande: «Qu'y trouvez-vous à dire?» Il se moque de la piété de
+ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une
+grande célébrité: «Si leurs prières, dit-il, vont jusques aux Dieux, et
+s'ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils
+les ont bien payés, et que ce n'est pas un présent du ciel.» Il est
+inexorable à celui qui sans dessein l'aura poussé légèrement, ou lui
+aura marché sur le pied: c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La
+première chose qu'il dit à un ami qui lui emprunte quelque argent, c'est
+qu'il ne lui en prêtera point: il va le trouver ensuite, et le lui donne
+de mauvaise grâce, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive
+jamais de se heurter à une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans
+lui donner de grandes malédictions. Il ne daigne pas attendre personne;
+et si l'on diffère un moment à se rendre au lieu dont l'on est convenu
+avec lui, il se retire. Il se distingue toujours par une grande
+singularité: il ne veut ni chanter à son tour, ni réciter dans un repas,
+ni même danser avec les autres. En un mot, on ne le voit guère dans les
+temples importuner les Dieux, et leur faire des voeux ou des sacrifices.
+
+
+
+
+De la superstition
+
+
+La superstition semble n'être autre chose qu'une crainte mal réglée de
+la Divinité. Un homme superstitieux, après avoir lavé ses mains et
+s'être purifié avec de l'eau lustrale, sort du temple, et se promène une
+grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il
+voit une belette, il s'arrête tout court, et il ne continue pas de
+marcher que quelqu'un n'ait passé avant lui par le même endroit que cet
+animal a traversé, ou qu'il n'ait jeté lui-même trois petites pierres
+dans le chemin, comme pour éloigner de lui ce mauvais présage. En
+quelque endroit de sa maison qu'il ait aperçu un serpent, il ne diffère
+pas d'y élever un autel; et dès qu'il remarque dans les carrefours de
+ces pierres que la dévotion du peuple y a consacrées, il s'en approche,
+verse dessus toute l'huile de sa fiole, plie les genoux devant elles, et
+les adore. Si un rat lui a rongé un sac de farine, il court au devin,
+qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pièce; mais bien
+loin d'être satisfait de sa réponse, effrayé d'une aventure si
+extraordinaire, il n'ose plus se servir de son sac et s'en défait. Son
+faible encore est de purifier sans fin la maison qu'il habite, d'éviter
+de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister à des funérailles, ou
+d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche; et lorsqu'il lui
+arrive d'avoir pendant son sommeil quelque vision, il va trouver les
+interprètes des songes, les devins et les augures, pour savoir d'eux à
+quel dieu ou à quelle déesse il doit sacrifier. Il est fort exact à
+visiter, sur la fin de chaque mois, les prêtres d'Orphée, pour se faire
+initier dans ses mystères; il y mène sa femme; ou si elle s'en excuse
+par d'autres soins, il y fait conduire ses enfants par une nourrice.
+Lorsqu'il marche par la ville, il ne manque guère de se laver toute la
+tête avec l'eau des fontaines qui sont dans les places; quelquefois il a
+recours à des prêtresses, qui le purifient d'une autre manière, en liant
+et étendant autour de son corps un petit chien ou de la squille. Enfin,
+s'il voit un homme frappé d'épilepsie, saisi d'horreur, il crache dans
+son propre sein, comme pour rejeter le malheur de cette rencontre.
+
+
+
+
+De l'esprit chagrin
+
+
+L'esprit chagrin fait que l'on n'est jamais content de personne, et que
+l'on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu'un fait un
+festin, et qu'il se souvienne d'envoyer un plat à un homme de cette
+humeur, il ne reçoit de lui pour tout remerciement que le reproche
+d'avoir été oublié: «Je n'étais pas digne, dit cet esprit querelleux, de
+boire de son vin, ni de manger à sa table.» Tout lui est suspect,
+jusques aux caresses que lui fait sa maîtresse: «Je doute fort, lui
+dit-il, que vous soyez sincère, et que toutes ces démonstrations
+d'amitié partent du coeur.» Après une grande sécheresse venant à
+pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s'en prend au
+ciel de ce qu'elle n'a pas commencé plus tôt. Si le hasard lui fait voir
+une bourse dans son chemin, il s'incline: «Il y a des gens, ajoute-t-il,
+qui ont du bonheur; pour moi, je n'ai jamais eu celui de trouver un
+trésor.» Une autre fois, ayant envie d'un esclave, il prie instamment
+celui à qui il appartient d'y mettre le prix; et dès que celui-ci,
+vaincu par ses importunités, le lui a vendu, il se repent de l'avoir
+acheté: «Ne suis-je pas trompé? demande-t-il, et exigerait-on si peu
+d'une chose qui serait sans défauts?» À ceux qui lui font les
+compliments ordinaires sur la naissance d'un fils et sur l'augmentation
+de sa famille: «Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que
+mon bien est diminué de la moitié.» Un homme chagrin, après avoir eu de
+ses juges ce qu'il demandait, et l'avoir emporté tout d'une voix sur son
+adversaire, se plaint encore de celui qui a écrit ou parlé pour lui, de
+ce qu'il n'a pas touché les meilleurs moyens de sa cause; ou lorsque ses
+amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un
+besoin pressant, si quelqu'un l'en félicite et le convie à mieux espérer
+de la fortune: «Comment, lui répond-il; puis-je être sensible à la
+moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent à chacun de
+ceux qui me l'ont prêté, et n'être pas encore quitte envers eux de la
+reconnaissance de leur bienfait?»
+
+
+
+
+De la défiance
+
+
+L'esprit de défiance nous fait croire que tout le monde est capable de
+nous tromper. Un homme défiant, par exemple, s'il envoie au marché l'un
+de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par
+un autre qui doit lui rapporter fidèlement combien elles ont coûté. Si
+quelquefois il porte de l'argent sur soi dans un voyage, il le calcule à
+chaque stade qu'il fait, pour voir s'il a son compte. Une autre fois,
+étant couché avec sa femme, il lui demande si elle a remarqué que son
+coffre-fort fût bien fermé, si sa cassette est toujours scellée, et si
+on a eu soin de bien fermer la porte du vestibule; et, bien qu'elle
+assure que tout est en bon état, l'inquiétude le prend, il se lève du
+lit, va en chemise et les pieds nus, avec la lampe qui brûle dans sa
+chambre, visiter lui-même tous les endroits de sa maison, et ce n'est
+qu'avec beaucoup de peine qu'il s'endort après cette recherche. Il mène
+avec lui des témoins quand il va demander ses arrérages, afin qu'il ne
+prenne pas un jour envie à ses débiteurs de lui dénier sa dette. Ce
+n'est point chez le foulon qui passe pour le meilleur ouvrier qu'il
+envoie teindre sa robe, mais chez celui qui consent de ne point la
+recevoir sans donner caution. Si quelqu'un se hasarde de lui emprunter
+quelques vases, il les lui refuse souvent; ou s'il les accorde, il ne
+les laisse pas enlever qu'ils ne soient pesés, il fait suivre celui qui
+les emporte, et envoie dès le lendemain prier qu'on les lui renvoie.
+A-t-il un esclave qu'il affectionne et qui l'accompagne dans la ville,
+il le fait marcher devant lui, de peur que s'il le perdait de vue, il ne
+lui échappât et ne prît la fuite. À un homme qui, emportant de chez lui
+quelque chose que ce soit, lui dirait: «Estimez cela, et mettez-le sur
+mon compte», il répondrait qu'il faut le laisser où on l'a pris, et
+qu'il a d'autres affaires que celle de courir après son argent.
+
+
+
+
+D'un vilain homme
+
+
+Ce caractère suppose toujours dans un homme une extrême malpropreté, et
+une négligence pour sa personne qui passe dans l'excès et qui blesse
+ceux qui s'en aperçoivent. Vous le verrez quelquefois tout couvert de
+lèpre, avec des ongles longs et malpropres, ne pas laisser de se mêler
+parmi le monde, et croire en être quitte pour dire que c'est une maladie
+de famille, et que son père et son aïeul y étaient sujets. Il a aux
+jambes des ulcères. On lui voit aux mains des poireaux et d'autres
+saletés, qu'il néglige de faire guérir; ou s'il pense à y remédier,
+c'est lorsque le mal, aigri par le temps, est devenu incurable. Il est
+hérissé de poil sous les aisselles et par tout le corps, comme une bête
+fauve; il a les dents noires, rongées, et telles que son abord ne se
+peut souffrir. Ce n'est pas tout: il crache ou il se mouche en mangeant;
+il parle la bouche pleine, fait en buvant des choses contre la
+bienséance; il ne se sert jamais au bain que d'une huile qui sent
+mauvais, et ne paraît guère dans une assemblée publique qu'avec une
+vieille robe et toute tachée. S'il est obligé d'accompagner sa mère chez
+les devins, il n'ouvre la bouche que pour dire des choses de mauvais
+augure. Une autre fois, dans le temple et en faisant des libations, il
+lui échappera des mains une coupe ou quelque autre vase; et il rira
+ensuite de cette aventure, comme s'il avait fait quelque chose de
+merveilleux. Un homme si extraordinaire ne sait point écouter un concert
+ou d'excellents joueurs de flûte; il bat des mains avec violence comme
+pour leur applaudir, ou bien il suit d'une voix désagréable le même air
+qu'ils jouent; il s'ennuie de la symphonie, et demande si elle ne doit
+pas bientôt finir. Enfin, si étant assis à table il veut cracher, c'est
+justement sur celui qui est derrière lui pour lui donner à boire.
+
+
+
+
+D'un homme incommode
+
+
+Ce qu'on appelle un fâcheux est celui qui, sans faire à quelqu'un un
+fort grand tort, ne laisse pas de l'embarrasser beaucoup; qui, entrant
+dans la chambre de son ami qui commence à s'endormir, le réveille pour
+l'entretenir de vains discours; qui, se trouvant sur le bord de la mer,
+sur le point qu'un homme est prêt de partir et de monter dans son
+vaisseau, l'arrête sans nul besoin, l'engage insensiblement à se
+promener avec lui sur le rivage; qui, arrachant un petit enfant du sein
+de sa nourrice pendant qu'il tette, lui fait avaler quelque chose qu'il
+a mâché, bat des mains devant lui, le caresse, et lui parle d'une voix
+contrefaite; qui choisit le temps du repas, et que le potage est sur la
+table, pour dire qu'ayant pris médecine depuis deux jours, il est allé
+par haut et par bas, et qu'une bile noire et recuite était mêlée dans
+ses déjections; qui, devant toute une assemblée, s'avise de demander à
+sa mère quel jour elle a accouché de lui; qui ne sachant que dire,
+apprend que l'eau de sa citerne est fraîche, qu'il croît dans son jardin
+de bonnes légumes, ou que sa maison est ouverte à tout le monde, comme
+une hôtellerie; qui s'empresse de faire connaître à ses hôtes un
+parasite qu'il a chez lui; qui l'invite à table à se mettre en bonne
+humeur, et à réjouir la compagnie.
+
+
+
+
+De la sotte vanité
+
+
+La sotte vanité semble être une passion inquiète de se faire valoir par
+les plus petites choses, ou de chercher dans les sujets les plus
+frivoles du nom et de la distinction. Ainsi un homme vain, s'il se
+trouve à un repas, affecte toujours de s'asseoir proche de celui qui l'a
+convié. Il consacre à Apollon la chevelure d'un fils qui lui vient de
+naître; et dès qu'il est parvenu à l'âge de puberté, il le conduit
+lui-même à Delphes, lui coupe les cheveux, et les dépose dans le temple
+comme un monument d'un voeu solennel qu'il a accompli. Il aime à se faire
+suivre par un More. S'il fait un payement, il affecte que ce soit dans
+une monnaie toute neuve, et qui ne vienne que d'être frappée. Après
+qu'il a immolé un boeuf devant quelque autel, il se fait réserver la peau
+du front de cet animal, il l'orne de rubans et de fleurs, et l'attache à
+l'endroit de sa maison le plus exposé à la vue de ceux qui passent, afin
+que personne du peuple n'ignore qu'il a sacrifié un boeuf. Une autre
+fois, au retour d'une cavalcade qu'il aura faite avec d'autres citoyens,
+il renvoie chez soi par un valet tout son équipage, et ne garde qu'une
+riche robe dont il est habillé, et qu'il traîne le reste du jour dans la
+place publique. S'il lui meurt un petit chien, il l'enterre, lui dresse
+une épitaphe avec ces mots: Il était de race de Malte. Il consacre un
+anneau à Esculape, qu'il use à force d'y pendre des couronnes de fleurs.
+Il se parfume tous les jours. Il remplit avec un grand faste tout le
+temps de sa magistrature; et sortant de charge, il rend compte au peuple
+avec ostentation des sacrifices qu'il a faits, comme du nombre et de la
+qualité des victimes qu'il a immolées. Alors, revêtu d'une robe blanche,
+et couronné de fleurs, il paraît dans l'assemblée du peuple: «Nous
+pouvons, dit-il, vous assurer, ô Athéniens, que pendant le temps de
+notre gouvernement nous avons sacrifié à Cybèle, et que nous lui avons
+rendu des honneurs tels que les mérite de nous la mère des Dieux:
+espérez donc toutes choses heureuses de cette déesse.» Après avoir parlé
+ainsi, il se retire dans sa maison, où il fait un long récit à sa femme
+de la manière dont tout lui a réussi au delà même de ses souhaits.
+
+
+
+
+De l'avarice
+
+
+Ce vice est dans l'homme un oubli de l'honneur et de la gloire, quand il
+s'agit d'éviter la moindre dépense. Si un avare a remporté le prix de la
+tragédie, il consacre à Bacchus des guirlandes ou des bandelettes faites
+d'écorce de bois, et il fait graver son nom sur un présent si
+magnifique. Quelquefois, dans les temps difficiles, le peuple est obligé
+de s'assembler pour régler une contribution capable de subvenir aux
+besoins de la République; alors il se lève et garde le silence, ou le
+plus souvent il fend la presse et se retire. Lorsqu'il marie sa fille,
+et qu'il sacrifie selon la coutume, il n'abandonne de la victime que les
+parties seules qui doivent être brûlées sur l'autel: il réserve les
+autres pour les vendre; et comme il manque de domestiques pour servir à
+table et être chargés du soin des noces, il loue des gens pour tout le
+temps de la fête, qui se nourrissent à leurs dépens, et à qui il donne
+une certaine somme. S'il est capitaine de galère, voulant ménager son
+lit, il se contente de coucher indifféremment avec les autres sur de la
+natte qu'il emprunte de son pilote. Vous verrez une autre fois cet homme
+sordide acheter en plein marché des viandes cuites, toutes sortes
+d'herbes, et les porter hardiment dans son sein et sous sa robe; s'il
+l'a un jour envoyée chez le teinturier pour la détacher, comme il n'en a
+pas une seconde pour sortir, il est obligé de garder la chambre. Il sait
+éviter dans la place la rencontre d'un ami pauvre qui pourrait lui
+demander, comme aux autres, quelque secours; il se détourne de lui, et
+reprend le chemin de sa maison. Il ne donne point de servantes à sa
+femme, content de lui en louer quelques-unes pour l'accompagner à la
+ville toutes les fois qu'elle sort. Enfin ne pensez pas que ce soit un
+autre que lui qui balaie le matin sa chambre, qui fasse son lit et le
+nettoie. Il faut ajouter qu'il porte un manteau usé, sale et tout
+couvert de taches; qu'en ayant honte lui-même, il le retourne quand il
+est obligé d'aller tenir sa place dans quelque assemblée.
+
+
+
+
+De l'ostentation
+
+
+Je n'estime pas que l'on puisse donner une idée plus juste de
+l'ostentation, qu'en disant que c'est dans l'homme une passion de faire
+montre d'un bien ou des avantages qu'il n'a pas. Celui en qui elle
+domine s'arrête dans l'endroit du Pirée où les marchands étalent, et où
+se trouve un plus grand nombre d'étrangers; il entre en matière avec
+eux, il leur dit qu'il a beaucoup d'argent sur la mer; il discourt avec
+eux des avantages de ce commerce, des gains immenses qu'il y a à espérer
+pour ceux qui y entrent, et de ceux surtout que lui qui leur parle y a
+faits. Il aborde dans un voyage le premier qu'il trouve sur son chemin,
+lui fait compagnie, et lui dit bientôt qu'il a servi sous Alexandre,
+quels beaux vases et tout enrichis de pierreries il a rapportés de
+l'Asie, quels excellents ouvriers s'y rencontrent, et combien ceux de
+l'Europe leur sont inférieurs. Il se vante, dans une autre occasion,
+d'une lettre qu'il a reçue d'Antipater, qui apprend que lui troisième
+est entré dans la Macédoine. Il dit une autre fois que bien que les
+magistrats lui aient permis tels transports de bois qu'il lui plairait
+sans payer de tribut, pour éviter néanmoins l'envie du peuple, il n'a
+point voulu user de ce privilège. Il ajoute que pendant une grande
+cherté de vivres, il a distribué aux pauvres citoyens d'Athènes jusqu'à
+la somme de cinq talents; et s'il parle à des gens qu'il ne connaît
+point, et dont il n'est pas mieux connu, il leur fait prendre des
+jetons, compter le nombre de ceux à qui il a fait ces largesses; et
+quoiqu'il monte à plus de six cents personnes, il leur donne à tous des
+noms convenables; et après avoir supputé les sommes particulières qu'il
+a données à chacun d'eux, il se trouve qu'il en résulte le double de ce
+qu'il pensait, et que dix talents y sont employés, «sans compter,
+poursuit-il, les galères que j'ai armées à mes dépens, et les charges
+publiques que j'ai exercées à mes frais et sans récompense». Cet homme
+fastueux va chez un fameux marchand de chevaux, fait sortir de l'écurie
+les plus beaux et les meilleurs, fait ses offres, comme s'il voulait les
+acheter. De même il visite les foires les plus célèbres, entre sous les
+tentes des marchands, se fait déployer une riche robe, et qui vaut
+jusqu'à deux talents; il sort en querellant son valet de ce qu'il ose le
+suivre sans porter de l'or sur lui pour les besoins où l'on se trouve.
+Enfin, s'il habite une maison dont il paye le loyer, il dit hardiment à
+quelqu'un qui l'ignore que c'est une maison de famille et qu'il a
+héritée de son père; mais qu'il veut s'en défaire, seulement parce
+qu'elle est trop petite pour le grand nombre d'étrangers qu'il retire
+chez lui.
+
+
+
+
+De l'orgueil
+
+
+Il faut définir l'orgueil une passion qui fait que de tout ce qui est au
+monde l'on n'estime que soi. Un homme fier et superbe n'écoute pas celui
+qui l'aborde dans la place pour lui parler de quelque affaire; mais sans
+s'arrêter, et se faisant suivre quelque temps, il lui dit enfin qu'on
+peut le voir après son souper. Si l'on a reçu de lui le moindre
+bienfait, il ne veut pas qu'on en perde jamais le souvenir: il le
+reprochera en pleine rue, à la vue de tout le monde. N'attendez pas de
+lui qu'en quelque endroit qu'il vous rencontre, il s'approche de vous et
+qu'il vous parle le premier; de même, au lieu d'expédier sur-le-champ
+des marchands ou des ouvriers, il ne feint point de les renvoyer au
+lendemain matin et à l'heure de son lever. Vous le voyez marcher dans
+les rues de la ville la tête baissée, sans daigner parler à personne de
+ceux qui vont et qui viennent. S'il se familiarise quelquefois jusques à
+inviter ses amis à un repas, il prétexte des raisons pour ne pas se
+mettre à table et manger avec eux, et il charge ses principaux
+domestiques du soin de les régaler. Il ne lui arrive point de rendre
+visite à personne sans prendre la précaution d'envoyer quelqu'un des
+siens pour avertir qu'il va venir. On ne le voit point chez lui
+lorsqu'il mange ou qu'il se parfume. Il ne se donne pas la peine de
+régler lui-même des parties; mais il dit négligemment à un valet de les
+calculer, de les arrêter et les passer à compte. Il ne sait point écrire
+dans une lettre: «Je vous prie de me faire ce plaisir ou de me rendre ce
+service», mais: «J'entends que cela soit ainsi; j'envoie un homme vers
+vous pour recevoir une telle chose; je ne veux pas que l'affaire se
+passe autrement; faites ce que je vous dis promptement et sans
+différer.» Voilà son style.
+
+
+
+
+De la peur, ou du défaut de courage
+
+
+Cette crainte est un mouvement de l'âme qui s'ébranle, ou qui cède en
+vue d'un péril vrai ou imaginaire, et l'homme timide est celui dont je
+vais faire la peinture. S'il lui arrive d'être sur la mer et s'il
+aperçoit de loin des dunes ou des promontoires, la peur lui fait croire
+que c'est le débris de quelques vaisseaux qui ont fait naufrage sur
+cette côte; aussi tremble-t-il au moindre flot qui s'élève, et il
+s'informe avec soin si tous ceux qui naviguent avec lui sont initiés.
+S'il vient à remarquer que le pilote fait une nouvelle manoeuvre, ou
+semble se détourner comme pour éviter un écueil, il l'interroge; il lui
+demande avec inquiétude s'il ne croit pas s'être écarté de sa route,
+s'il tient toujours la haute mer, et si les Dieux sont propices. Après
+cela il se met à raconter une vision qu'il a eue pendant la nuit, dont
+il est encore tout épouvanté, et qu'il prend pour un mauvais présage.
+Ensuite, ses frayeurs venant à croître, il se déshabille et ôte jusques
+à sa chemise pour pouvoir mieux se sauver à la nage, et après cette
+précaution il ne laisse pas de prier les nautoniers de le mettre à
+terre. Que si cet homme faible, dans une expédition militaire où il
+s'est engagé, entend dire que les ennemis sont proches, il appelle ses
+compagnons de guerre, observe leur contenance sur ce bruit qui court,
+leur dit qu'il est sans fondement, et que les coureurs n'ont pu
+discerner si ce qu'ils ont découvert à la campagne sont amis ou ennemis;
+mais si l'on n'en peut plus douter par les clameurs que l'on entend, et
+s'il a vu lui-même de loin le commencement du combat, et que quelques
+hommes aient paru tomber à ses yeux, alors feignant que la précipitation
+et le tumulte lui ont fait oublier ses armes, il court les quérir dans
+sa tente, où il cache son épée sous le chevet de son lit, et emploie
+beaucoup de temps à la chercher, pendant que d'un autre côté son valet
+va par ses ordres savoir des nouvelles des ennemis, observer quelle
+route ils ont prise et où en sont les affaires; et dès qu'il voit
+apporter au camp quelqu'un tout sanglant d'une blessure qu'il a reçue,
+il accourt vers lui, le console et l'encourage, étanche le sang qui
+coule de sa plaie, chasse les mouches qui l'importunent, ne lui refuse
+aucun secours, et se mêle de tout, excepté de combattre. Si pendant le
+temps qu'il est dans la chambre du malade, qu'il ne perd pas de vue, il
+entend la trompette qui sonne la charge: «Ah! dit-il avec imprécation,
+puisses-tu être pendu, maudit sonneur qui cornes incessamment, et fais
+un bruit enragé qui empêche ce pauvre homme de dormir!» Il arrive même
+que tout plein d'un sang qui n'est pas le sien, mais qui a rejailli sur
+lui de la plaie du blessé, il fait accroire à ceux qui reviennent du
+combat qu'il a couru un grand risque de sa vie pour sauver celle de son
+ami; il conduit vers lui ceux qui y prennent intérêt, ou comme ses
+parents, ou parce qu'ils sont d'un même pays, et là il ne rougit pas de
+leur raconter quand et de quelle manière il a tiré cet homme des ennemis
+et l'a apporté dans sa tente.
+
+
+
+
+Des grands d'une république
+
+
+La plus grande passion de ceux qui ont les premières places dans un État
+populaire n'est pas le désir du gain ou de l'accroissement de leurs
+revenus, mais une impatience de s'agrandir et de se fonder, s'il se
+pouvait, une souveraine puissance sur celle du peuple. S'il s'est
+assemblé pour délibérer à qui des citoyens il donnera la commission
+d'aider de ses soins le premier magistrat dans la conduite d'une fête ou
+d'un spectacle, cet homme ambitieux, et tel que je viens de le définir,
+se lève, demande cet emploi, et proteste que nul autre ne peut si bien
+s'en acquitter. Il n'approuve point la domination de plusieurs, et de
+tous les vers d'Homère il n'a retenu que celui-ci:
+
+
+
+
+Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne
+
+
+Son langage le plus ordinaire est tel: «Retirons-nous de cette multitude
+qui nous environne; tenons ensemble un conseil particulier où le peuple
+ne soit point admis; essayons même de lui fermer le chemin à la
+magistrature.» Et s'il se laisse prévenir contre une personne d'une
+condition privée, de qui il croie avoir reçu quelque injure: «Cela,
+dit-il, ne se peut souffrir, et il faut que lui ou moi abandonnions la
+ville.» Vous le voyez se promener dans la place, sur le milieu du jour,
+avec les ongles propres, la barbe et les cheveux en bon ordre, repousser
+fièrement ceux qui se trouvent sur ses pas, dire avec chagrin aux
+premiers qu'il rencontre que la ville est un lieu où il n'y a plus moyen
+de vivre, qu'il ne peut plus tenir contre l'horrible foule des
+plaideurs, ni supporter plus longtemps les longueurs, les crieries et
+les mensonges des avocats; qu'il commence à avoir honte de se trouver
+assis, dans une assemblée publique ou sur les tribunaux, auprès d'un
+homme mal habillé, sale, et qui dégoûte, et qu'il n'y a pas un seul de
+ces orateurs dévoués au peuple qui ne lui soit insupportable. Il ajoute
+que c'est Thésée qu'on peut appeler le premier auteur de tous ces maux;
+et il fait de pareils discours aux étrangers qui arrivent dans la ville,
+comme à ceux avec qui il sympathise de moeurs et de sentiments.
+
+
+
+
+D'une tardive instruction
+
+
+Il s'agit de décrire quelques inconvénients où tombent ceux qui, ayant
+méprisé dans leur jeunesse les sciences et les exercices, veulent
+réparer cette négligence dans un âge avancé par un travail souvent
+inutile. Ainsi un vieillard de soixante ans s'avise d'apprendre des vers
+par coeur, et de les réciter à table dans un festin, où, la mémoire
+venant à lui manquer, il a la confusion de demeurer court. Une autre
+fois il apprend de son propre fils les évolutions qu'il faut faire dans
+les rangs à droite ou à gauche, le maniement des armes, et quel est
+l'usage à la guerre de la lance et du bouclier. S'il monte un cheval que
+l'on lui a prêté, il le presse de l'éperon, veut le manier, et lui
+faisant faire des voltes ou des caracoles, il tombe lourdement et se
+casse la tête. On le voit tantôt, pour s'exercer au javelot, le lancer
+tout un jour contre l'homme de bois, tantôt tirer de l'arc et disputer
+avec son valet lequel des deux donnera mieux dans un blanc avec des
+flèches, vouloir d'abord apprendre de lui, se mettre ensuite à
+l'instruire et à le corriger comme s'il était le plus habile. Enfin se
+voyant tout nu au sortir d'un bain, il imite les postures d'un lutteur,
+et par le défaut d'habitude, il les fait de mauvaise grâce, et il
+s'agite d'une manière ridicule.
+
+
+
+
+De la médisance
+
+
+Je définis ainsi la médisance: une pente secrète de l'âme à penser mal
+de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles; et pour ce
+qui concerne le médisant, voici ses moeurs. Si on l'interroge sur quelque
+autre, et que l'on lui demande quel est cet homme, il fait d'abord sa
+généalogie: «Son père, dit-il, s'appelait Sosie, que l'on a connu dans
+le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate; il a été
+affranchi depuis ce temps, et reçu dans l'une des tribus de la ville;
+pour sa mère, c'était une noble Thracienne, car les femmes de Thrace,
+ajoute-t-il, se piquent la plupart d'une ancienne noblesse: celui-ci, né
+de si honnêtes gens, est un scélérat et qui ne mérite que le gibet.» Et
+retournant à la mère de cet homme qu'il peint avec de si belles
+couleurs: «Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui épient sur les
+grands chemins les jeunes gens au passage, et qui pour ainsi dire les
+enlèvent et les ravissent.» Dans une compagnie où il se trouve quelqu'un
+qui parle mal d'une personne absente, il relève la conversation: «Je
+suis, lui dit-il, de votre sentiment: cet homme m'est odieux, et je ne
+le puis souffrir. Qu'il est insupportable par sa physionomie! Y a-t-il
+un plus grand fripon et des manières plus extravagantes? Savez-vous
+combien il donne à sa femme pour la dépense de chaque repas? Trois
+oboles, et rien davantage; et croiriez-vous que dans les rigueurs de
+l'hiver et au mois de décembre il l'oblige de se laver avec de l'eau
+froide?» Si alors quelqu'un de ceux qui l'écoutent se lève et se retire,
+il parle de lui presque dans les mêmes termes. Nul de ses plus familiers
+amis n'est épargné; les morts mêmes dans le tombeau ne trouvent pas un
+asile contre sa mauvaise langue.
+
+
+
+
+LES CARACTÈRES OU LES MOEURS DE CE SIÈCLE
+
+Préface
+
+
+_Admonere voluimus, non mordere; prodesse, non laedere; consulere
+moribus hominum, non officere._
+
+ Érasme
+
+
+Je rends au public ce qu'il m'a prêté; j'ai emprunté de lui la matière
+de cet ouvrage: il est juste que, l'ayant achevé avec toute l'attention
+pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mérite de moi, je lui en
+fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai
+fait de lui d'après nature, et s'il se connaît quelques-uns des défauts
+que je touche, s'en corriger. (IV) C'est l'unique fin que l'on doit se
+proposer en écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins se
+promettre; mais comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne
+faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-être
+pires, s'ils venaient à manquer de censeurs ou de critiques; c'est ce
+qui fait que l'on prêche et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne
+sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'être applaudis; mais ils
+devraient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avaient cherché par leurs discours
+ou par leurs écrits que des éloges; outre que l'approbation la plus sûre
+et la moins équivoque est le changement de moeurs et la réformation de
+ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit
+écrire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne
+faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire
+recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand donc il s'est glissé
+dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n'ont ni le
+feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu'elles semblent y
+être admises pour la variété, pour délasser l'esprit, pour le rendre
+plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que d'ailleurs
+elles ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au
+simple peuple, qu'il n'est pas permis de négliger, le lecteur peut les
+condamner, et l'auteur les doit proscrire: voilà la règle. Il y en a une
+autre, et que j'ai intérêt que l'on veuille suivre, qui est de ne pas
+perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et dans toute la lecture
+de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les moeurs de ce siècle que
+je décris; (VIII) car bien que je les tire souvent de la cour de France
+et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à
+une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne
+perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s'écarte du plan que
+je me suis fait d'y peindre les hommes en général, comme des raisons qui
+entrent dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible
+des réflexions qui les composent. (IV) Après cette précaution si
+nécessaire, et dont on pénètre assez les conséquences, je crois pouvoir
+protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne
+interprétation, toute fausse application et toute censure, contre les
+froids plaisants et les lecteurs mal intentionnés: (V) il faut savoir
+lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni
+plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on le peut quelquefois, ce n'est
+pas assez, il faut encore le vouloir faire: sans ces conditions, qu'un
+auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits
+pour l'unique récompense de son travail, je doute qu'il doive continuer
+d'écrire, s'il préfère du moins sa propre satisfaction à l'utilité de
+plusieurs et au zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé
+dès l'année M.DC.LXXXX, et avant la cinquième édition, entre
+l'impatience de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleure
+forme par de nouveaux caractères, et la crainte de faire dire à
+quelques-uns: «Ne finiront-ils point, ces Caractères, et ne verrons-nous
+jamais autre chose de cet écrivain?» Des gens sages me disaient d'une
+part: «La matière est solide, utile, agréable, inépuisable; vivez
+longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez: que
+pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'année que les folies des
+hommes ne puissent vous fournir un volume.» D'autres, avec beaucoup de
+raison, me faisaient redouter les caprices de la multitude et la
+légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si grands sujets d'être
+content, et ne manquaient pas de me suggérer que personne presque depuis
+trente années ne lisant plus que pour lire, il fallait aux hommes, pour
+les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre; que cette
+indolence avait rempli les boutiques et peuplé le monde, depuis tout ce
+temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle
+ressource, sans règles et sans la moindre justesse, contraires aux moeurs
+et aux bienséances, écrits avec précipitation, et lus de même, seulement
+par leur nouveauté; et que si je ne savais qu'augmenter un livre
+raisonnable, le mieux que je pouvais faire était de me reposer. Je pris
+alors quelque chose de ces deux avis si opposés, et je gardai un
+tempérament qui les rapprochait: je ne feignis point d'ajouter quelques
+nouvelles remarques à celles qui avaient déjà grossi du double la
+première édition de mon ouvrage; mais afin que le public ne fût point
+obligé de parcourir ce qui était ancien pour passer à ce qu'il y avait
+de nouveau, et qu'il trouvât sous ses yeux ce qu'il avait seulement
+envie de lire, je pris soin de lui désigner cette seconde augmentation
+par une marque particulière; je crus aussi qu'il ne serait pas inutile
+de lui distinguer la première augmentation par une autre plus simple,
+qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères, et à aider son
+choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il pouvait
+craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoutais à toutes ces
+exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce genre.
+(VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole, en insérant
+dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles
+remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par
+la suppression entière de ces différences qui se voient par apostille,
+j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau qu'à laisser peut-être
+un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus régulier, à la
+postérité. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que j'ai voulu
+écrire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai
+ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le législateur; je sais
+même que j'aurais péché contre l'usage des maximes, qui veut qu'à la
+manière des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de
+ces remarques le sont, quelques autres sont plus étendues: on pense les
+choses d'une manière différente, et on les explique par un tour aussi
+tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore
+ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison,
+par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une
+peinture: de là procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions.
+Ceux enfin qui font des maximes veulent être crus: je consens, au
+contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien
+remarqué, pourvu que l'on remarque mieux, rends au public ce qu'il m'a
+prêté; j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage: il est juste que,
+l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis
+capable, et qu'il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut
+regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature, et
+s'il se connaît quelques-uns des défauts que je touche, s'en corriger.
+(IV) C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant, et le
+succès aussi que l'on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne
+se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur
+reprocher: ils seraient peut-être pires, s'ils venaient à manquer de
+censeurs ou de critiques; c'est ce qui fait que l'on prêche et que l'on
+écrit. L'orateur et l'écrivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont
+d'être applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avaient
+cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges; outre que
+l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de
+moeurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On
+ne doit parler, on ne doit écrire que pour l'instruction; et s'il arrive
+que l'on plaise, il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à
+insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand
+donc il s'est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques
+réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres,
+bien qu'elles semblent y être admises pour la variété, pour délasser
+l'esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va
+suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, familières,
+instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de
+négliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire:
+voilà la règle. Il y en a une autre, et que j'ai intérêt que l'on
+veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser
+toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les
+caractères ou les moeurs de ce siècle que je décris; (VIII) car bien que
+je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on
+ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer
+en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et
+de son utilité, ne s'écarte du plan que je me suis fait d'y peindre les
+hommes en général, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des
+chapitres et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les
+composent. (IV) Après cette précaution si nécessaire, et dont on pénètre
+assez les conséquences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin,
+toute plainte, toute maligne interprétation, toute fausse application et
+toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs mal
+intentionnés: (V) il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir
+rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on
+le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir
+faire: sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en
+droit d'exiger de certains esprits pour l'unique récompense de son
+travail, je doute qu'il doive continuer d'écrire, s'il préfère du moins
+sa propre satisfaction à l'utilité de plusieurs et au zèle de la vérité.
+J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé dès l'année M.DC.LXXXX, et avant la
+cinquième édition, entre l'impatience de donner à mon livre plus de
+rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caractères, et la crainte
+de faire dire à quelques-uns: «Ne finiront-ils point, ces Caractères, et
+ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain?» Des gens sages me
+disaient d'une part: «La matière est solide, utile, agréable,
+inépuisable; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant
+que vous vivrez: que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point
+d'année que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume.»
+D'autres, avec beaucoup de raison, me faisaient redouter les caprices de
+la multitude et la légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si
+grands sujets d'être content, et ne manquaient pas de me suggérer que
+personne presque depuis trente années ne lisant plus que pour lire, il
+fallait aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau
+titre; que cette indolence avait rempli les boutiques et peuplé le
+monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais
+style et de nulle ressource, sans règles et sans la moindre justesse,
+contraires aux moeurs et aux bienséances, écrits avec précipitation, et
+lus de même, seulement par leur nouveauté; et que si je ne savais
+qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvais faire était
+de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si opposés,
+et je gardai un tempérament qui les rapprochait: je ne feignis point
+d'ajouter quelques nouvelles remarques à celles qui avaient déjà grossi
+du double la première édition de mon ouvrage; mais afin que le public ne
+fût point obligé de parcourir ce qui était ancien pour passer à ce qu'il
+y avait de nouveau, et qu'il trouvât sous ses yeux ce qu'il avait
+seulement envie de lire, je pris soin de lui désigner cette seconde
+augmentation par une marque particulière; je crus aussi qu'il ne serait
+pas inutile de lui distinguer la première augmentation par une autre
+plus simple, qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères, et à
+aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il
+pouvait craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoutais à toutes
+ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce
+genre. (VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole, en
+insérant dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de
+nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les
+anciennes par la suppression entière de ces différences qui se voient
+par apostille, j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau qu'à
+laisser peut-être un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus
+régulier, à la postérité. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que
+j'ai voulu écrire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue
+que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le
+législateur; je sais même que j'aurais péché contre l'usage des maximes,
+qui veut qu'à la manière des oracles elles soient courtes et concises.
+Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus
+étendues: on pense les choses d'une manière différente, et on les
+explique par un tour aussi tout différent, par une sentence, par un
+raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un
+parallèle, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un
+seul trait, par une description, par une peinture: de là procède la
+longueur ou la brièveté de mes réflexions. Ceux enfin qui font des
+maximes veulent être crus: je consens, au contraire, que l'on dise de
+moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l'on remarque
+mieux.
+
+
+
+
+Des ouvrages de l'esprit
+
+
+1 (I)
+
+Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans
+qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le
+plus beau et le meilleur est enlevé; l'on ne fait que glaner après les
+anciens et les habiles d'entre les modernes.
+
+2 (I)
+
+Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir
+amener les autres à notre goût et à nos sentiments; c'est une trop
+grande entreprise.
+
+3 (I)
+
+C'est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule: il
+faut plus que de l'esprit pour être auteur. Un magistrat allait par son
+mérite à la première dignité, il était homme délié et pratique dans les
+affaires: il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le
+ridicule.
+
+4 (I)
+
+Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en
+faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis.
+
+5 (I)
+
+Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donné en
+feuilles sous le manteau aux conditions d'être rendu de même, s'il est
+médiocre, passe pour merveilleux; l'impression est l'écueil.
+
+6 (I)
+
+Si l'on ôte de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur,
+l'épître dédicatoire, la préface, la table, les approbations, il reste à
+peine assez de pages pour mériter le nom de livre.
+
+7 (I)
+
+Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable: la
+poésie, la musique, la peinture, le discours public.
+
+Quel supplice que celui d'entendre déclamer pompeusement un froid
+discours, ou prononcer de médiocres vers avec toute l'emphase d'un
+mauvais poète!
+
+8 (V)
+
+Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de longues suites de
+vers pompeux, qui semblent forts, élevés, et remplis de grands
+sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche
+ouverte, croit que cela lui plaît, et à mesure qu'il y comprend moins
+l'admire davantage; il n'a pas le temps de respirer, il a à peine celui
+de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma première
+jeunesse, que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les
+acteurs, pour le parterre et l'amphithéâtre, que leurs auteurs
+s'entendaient eux-mêmes, et qu'avec toute l'attention que je donnais à
+leur récit, j'avais tort de n'y rien entendre: je suis détrompé.
+
+9 (I)
+
+L'on n'a guère vu jusques à présent un chef-d'oeuvre d'esprit qui soit
+l'ouvrage de plusieurs: Homère a fait l'Iliade, Virgile l'Énéide,
+Tite-Live ses Décades, et l'Orateur romain ses Oraisons.
+
+10 (I)
+
+Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité
+dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui
+qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût
+défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des
+goûts avec fondement.
+
+11 (I)
+
+Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes; ou pour
+mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagné d'un goût
+sûr et d'une critique judicieuse.
+
+12 (I)
+
+La vie des héros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les
+actions des héros: ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux
+qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble
+matière, ou ces grands hommes à leurs historiens.
+
+13 (I)
+
+Amas d'épithètes, mauvaises louanges: ce sont les faits qui louent, et
+la manière de les raconter.
+
+14 (I)
+
+Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre.
+Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres
+écrivains que par leurs expressions et par leurs images: il faut
+exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.
+
+15
+
+(V) On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a
+entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit
+pour les palais et pour les temples; on a rappelé le dorique, l'ionique
+et le corinthien: ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de
+l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos
+portiques et dans nos péristyle. De même, on ne saurait en écrivant
+rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par
+leur imitation.
+
+(I) Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les
+sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et
+reprendre enfin le simple et le naturel!
+
+(IV) On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse,
+on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand
+enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève
+contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'un
+bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice.
+
+(IV) Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont
+inférieurs en deux manières, par raison et par exemple: il tire la
+raison de son goût particulier, et l'exemple de ses ouvrages.
+
+(IV) Il avoue que les anciens, quelque inégaux et peu corrects qu'ils
+soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils
+font lire sa critique.
+
+(IV) Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les
+modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause,
+tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l'antiquité: on les
+récuse.
+
+16
+
+(I) L'on devrait aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en savent assez
+pour les corriger et les estimer.
+
+(IV) Ne vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son ouvrage est un
+pédantisme.
+
+(IV) Il faut qu'un auteur reçoive avec une égale modestie les éloges et
+la critique que l'ont fait de ses ouvrages.
+
+17 (I)
+
+Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de
+nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre
+pas toujours en parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle
+existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point
+un homme d'esprit qui veut se faire entendre.
+
+Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l'expression
+qu'il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu'il a enfin
+trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui
+semblait devoir se présenter d'abord et sans effort.
+
+Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvrages:
+comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les
+occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les
+termes qu'ils ont le plus aimés.
+
+18 (I)
+
+La même justesse d'esprit qui nous fait écrire de bonnes choses nous
+fait appréhender qu'elles ne le soient pas assez pour mériter d'être
+lues.
+
+Un esprit médiocre croit écrire divinement; un bon esprit croit écrire
+raisonnablement.
+
+19 (I)
+
+«L'on m'a engagé, dit Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle: je l'ai fait.
+Ils l'ont saisi d'abord et avant qu'il ait eu le loisir de les trouver
+mauvais; il les a loués modestement en ma présence, et il ne les a pas
+loués depuis devant personne. Je l'excuse, et je n'en demande pas
+davantage à un auteur; je le plains même d'avoir écouté de belles choses
+qu'il n'a point faites.»
+
+Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur,
+ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent
+froids sur les conceptions d'autrui: personne presque, par la
+disposition de son esprit, de son coeur et de sa fortune, n'est en état
+de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage.
+
+20 (I)
+
+Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touchés de très
+belles choses.
+
+21
+
+(I) Bien des gens vont jusques à sentir le mérite d'un manuscrit qu'on
+leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur, jusques à ce qu'ils
+aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel
+sera son sort parmi les habiles: ils ne hasardent point leurs suffrages,
+et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude.
+Ils disent alors qu'ils ont les premiers approuvé cet ouvrage, et que le
+public est de leur avis.
+
+(VI) Ces gens laissent échapper les plus belles occasions de nous
+convaincre qu'ils ont de la capacité et des lumières, qu'ils savent
+juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un
+bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage, l'auteur
+ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui prévienne en sa
+faveur, il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en
+applaudissant à ses écrits; on ne vous demande pas, Zélotes, de vous
+récrier: C'est un chef-d'oeuvre de l'esprit; l'humanité ne va pas plus
+loin; c'est jusqu'où la parole humaine peut s'élever; on ne jugera à
+l'avenir du goût de quelqu'un qu'à proportion qu'il en aura pour cette
+pièce; phrase outrées, dégoûtantes, qui sentent la pension ou l'abbaye,
+nuisibles à cela même qui est louable et qu'on veut louer. Que ne
+disiez-vous seulement: «Voilà un bon livre»? Vous le dites, il est vrai,
+avec toute la France, avec les étrangers comme avec vos compatriotes,
+quand il est imprimé par toute l'Europe et qu'il est traduit en
+plusieurs langues: il n'est plus temps.
+
+22 (IV)
+
+Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits
+dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils altèrent encore par tout
+ce qu'ils y mettent du leur; et ces traits ainsi corrompus et défigurés,
+qui ne sont autre chose que leurs propres pensées et leurs expressions,
+ils les exposent à la censure, soutiennent qu'ils sont mauvais, et tout
+le monde convient qu'ils sont mauvais; mais l'endroit de l'ouvrage que
+ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, n'en
+est pas pire.
+
+23 (IV)
+
+«Que dites-vous du livre d'Hermodore?--Qu'il est mauvais, répond
+Anthime.--Qu'il est mauvais?--Qu'il est tel, continue-t-il, que ce
+n'est pas un livre, ou qui mérite du moins que le monde en parle.--Mais
+l'avez-vous lu?--Non», dit Anthime. Que n'ajoute-t-il que Fulvie et
+Mélanie l'ont condamné sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de
+Mélanie?
+
+24 (IV)
+
+Arsène, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et dans
+l'éloignement d'où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse;
+loué, exalté, et porté jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont
+promis de s'admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu'il
+a, posséder tout celui qu'on peut avoir, et qu'il n'aura jamais; occupé
+et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de
+prononcer quelques oracles; élevé par son caractère au-dessus des
+jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d'une vie
+suivie et uniforme, et il n'est responsable de ses inconstances qu'à ce
+cercle d'amis qui les idolâtrent: eux seuls savent juger, savent penser,
+savent écrire, doivent écrire; il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit
+si bien reçu dans le monde, et si universellement goûté des honnêtes
+gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire:
+incapable d'être corrigé par cette peinture qu'il ne lira point.
+
+25 (VI)
+
+Théocrine sait des choses assez inutiles; il a des sentiments toujours
+singuliers; il est moins profond que méthodique; il n'exerce que sa
+mémoire; il est abstrait, dédaigneux, et il semble toujours rire en
+lui-même de ceux qu'il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui
+lis mon ouvrage, il l'écoute. Est-il lu, il me parle du sien. «Et du
+vôtre, me direz-vous, qu'en pense-t-il?»--Je vous l'ai déjà dit, il me
+parle du sien.
+
+26 (IV)
+
+Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fondît tout entier au milieu
+de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui
+ôtent chacun l'endroit qui leur plaît le moins.
+
+27 (IV)
+
+C'est une expérience faite que, s'il se trouve dix personnes qui
+effacent d'un livre une expression ou un sentiment, l'on en fournit
+aisément un pareil nombre qui les réclame. Ceux-ci s'écrient: «Pourquoi
+supprimer cette pensée? elle est neuve, elle est belle, et le tour en
+est admirable»; et ceux-là affirment, au contraire, ou qu'ils auraient
+négligé cette pensée, ou qu'ils lui auraient donné un autre tour. «Il y
+a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontré et qui
+peint la chose au naturel; il y a un mot, disent les autres, qui est
+hasardé, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez
+peut-être faire entendre»; et c'est du même trait et du même mot que
+tous ces gens s'expliquent ainsi, et tous sont connaisseurs et passent
+pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors être de
+l'avis de ceux qui l'approuvent?
+
+28 (IV)
+
+Un auteur sérieux n'est pas obligé de remplir son esprit de toutes les
+extravagances, de toutes les saletés, de tous les mauvais mots que l'on
+peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au
+sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les
+supprimer. Il est convaincu que quelque scrupuleuse exactitude que l'on
+ait dans sa manière d'écrire, la raillerie froide des mauvais plaisants
+est un mal inévitable, et que les meilleures choses ne leur servent
+souvent qu'à leur faire rencontrer une sottise.
+
+29 (VIII)
+
+Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus, ce serait encore trop
+que les termes pour exprimer les sentiments: il faudrait leur parler par
+signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin qu'on apporte à
+être serré et concis, et quelque réputation qu'on ait d'être tel, ils
+vous trouvent diffus. Il faut leur laisser tout à suppléer, et n'écrire
+que pour eux seuls. Ils conçoivent une période par le mot qui la
+commence, et par une période tout un chapitre: leur avez-vous lu un seul
+endroit de l'ouvrage, c'est assez, ils sont dans le fait et entendent
+l'ouvrage. Un tissu d'énigmes leur serait une lecture divertissante; et
+c'est une perte pour eux que ce style estropié qui les enlève soit rare,
+et que peu d'écrivains s'en accommodent. Les comparaisons tirées d'un
+fleuve dont le cours, quoique rapide, est égal et uniforme, ou d'un
+embrasement qui, poussé par les vents, s'épand au loin dans une forêt où
+il consume les chênes et les pins, ne leur fournissent aucune idée de
+l'éloquence. Montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne, ou un
+éclair qui les éblouisse, ils vous quittent du bon et du beau.
+
+Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage, et un ouvrage parfait
+ou régulier! Je ne sais s'il s'en est encore trouvé de ce dernier genre.
+Il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand
+et le sublime, que d'éviter toute sorte de fautes. Le _Cid_ n'a eu qu'une
+voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l'admiration; il s'est
+vu plus fort que l'autorité et la politique, qui ont tenté vainement de
+le détruire; il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés
+d'opinions et de sentiments; les grands et le peuple: ils s'accordent
+tous à le savoir de mémoire, et à prévenir au théâtre les acteurs qui le
+récitent. Le _Cid_ enfin est l'un des plus beaux poèmes que l'on puisse
+faire; et l'une des meilleurs critiques qui aient été faites sur aucun
+sujet est celle du _Cid_.
+
+31 (VIII)
+
+Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des
+sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour
+juger l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier.
+
+32 (IV)
+
+Capys, qui s'érige en juge du beau style et qui croit écrire comme
+Bouhours et Rabutin, résiste à la voix (77) du peuple, et dit tout seul
+que Damis n'est pas un bon auteur. Damis cède à la multitude, et dit
+ingénument avec le public que Capys est froid écrivain.
+
+33 (IV)
+
+Le devoir du nouvelliste est de dire: «Il y a un tel livre qui court, et
+qui est imprimé chez Cramoisy en tel caractère, il est bien relié et en
+beau papier, il se vend tant»; il doit savoir jusques à l'enseigne du
+libraire qui le débite: sa folie est d'en vouloir faire la critique.
+
+Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique.
+
+Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se
+corrompt la nuit, et qu'il est obligé d'abandonner le matin à son
+réveil.
+
+34 (IV)
+
+Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses
+esprits à en démêler les vices et le ridicule; s'il donne quelque tour à
+ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une
+vérité qu'il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire
+l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient
+néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu
+son livre, et qu'il y a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs
+éloges, qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles. Il
+porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relevée: il
+demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les
+louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs.
+
+35 (IV)
+
+Les sots lisent un livre, et ne l'entendent point; les esprits médiocres
+croient l'entendre parfaitement; les grands esprits ne l'entendent
+quelquefois pas tout entier: ils trouvent obscur ce qui est obscur,
+comme ils trouvent clair ce qui est clair; les beaux esprits veulent
+trouver obscur ce qui ne l'est point, et ne pas entendre ce qui est fort
+intelligible.
+
+36 (IV)
+
+Un auteur cherche vainement à se faire admirer par son ouvrage. Les sots
+admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont
+en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments,
+rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent.
+
+37 (IV)
+
+Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit,
+plus de tour, plus d'agrément et plus de style que l'on en voit dans
+celles de Balzac[2] et de Voiture; elles sont vides de sentiments qui
+n'ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur
+naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire.
+Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent
+en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible
+recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles
+placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la
+nouveauté, semblent être faits seulement pour l'usage où elles les
+mettent; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout
+un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate;
+elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit
+naturellement, et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient
+toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes
+d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de
+mieux écrit.
+
+[Note: 2 Jean-Louis Guez de Balzac (1597?--1654) Les entretiens, Le Prince,
+Socrate chrétien.]
+
+38 (IV)
+
+Il n'a manqué à Térence que d'être moins froid: quelle pureté, quelle
+exactitude, quelle politesse, quelle élégance, quels caractères! Il n'a
+manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire
+purement: quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne
+plaisanterie, quelle imitation des moeurs, quelles images, et quel fléau
+du ridicule! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques!
+
+39 (V)
+
+J'ai lu Malherbe et Théophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec
+cette différence que le premier d'un style plein et uniforme, montre
+tout à la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf
+et de plus simple; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans
+choix, sans exactitude, d'une plume libre et inégale, tantôt charge ses
+descriptions, s'appesantit sur les détails: il fait une anatomie; tantôt
+il feint, il exagère, il passe le vrai dans la nature: il en fait le
+roman.
+
+40 (V)
+
+Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de
+mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et en prose.
+
+41 (V)
+
+Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard:
+il n'y a guère, entre ce premier et nous, que la différence de quelques
+mots.
+
+42 (V)
+
+Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne
+lui ont servi: ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection; ils
+l'ont exposé à la manquer pour toujours et n'y plus revenir. Il est
+étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient
+su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un
+plus grand poète que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que
+Belleau, Jodelle, et du Bartas, aient été sitôt suivis d'un Racan et
+d'un Malherbe, et que notre langue, à peine corrompue, se soit vue
+réparée.
+
+43 (V)
+
+Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs
+écrits: tous deux avaient assez de génie et de naturel pour pouvoir s'en
+passer, même à l'égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu'à rire
+dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible: son livre est une
+énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chimère, c'est
+le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou
+de quelque autre bête plus difforme; c'est un monstrueux assemblage
+d'une morale fine et ingénieuse, et d'une sale corruption. Où il est
+mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la
+canaille; où il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il
+peut être le mets des plus délicats.
+
+44 (V)
+
+Deux écrivains dans leurs ouvrages ont blâmé Montaigne, que je ne crois
+pas, aussi bien qu'eux, exempt de toute sorte de blâme: il paraît que
+tous deux ne l'ont estimé en nulle manière. L'un ne pensait pas assez
+pour goûter un auteur qui pense beaucoup; l'autre pense trop subtilement
+pour s'accommoder de pensées qui sont naturelles.
+
+45 (V)
+
+Un style grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin: on lit Amyot et
+Coeffeteau; lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac, pour les
+termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture, mais si ce
+dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel; n'est pas
+moderne, et ne ressemble en rien à nos écrivains, c'est qu'il leur a été
+plus facile de le négliger que de l'imiter; et que le petit nombre de
+ceux qui courent après lui ne peut l'atteindre.
+
+46 (I)
+
+Le H** G** est immédiatement au-dessous de rien. Il y a bien d'autres
+ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention à s'enrichir par
+un sot livre qu'il y a de sottise à l'acheter: c'est ignorer le goût du
+peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.
+
+47
+
+(I) L'on voit bien que l'Opéra est l'ébauche d'un grand spectacle; il en
+donne l'idée.
+
+(I) Je ne sais pas comment l'Opéra, avec une musique si parfaite et une
+dépense toute royale, a pu réussir à m'ennuyer.
+
+(I) Il y a des endroits dans l'Opéra qui laissent en désirer d'autres;
+il échappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle: c'est
+faute de théâtre, d'action, et de choses qui intéressent.
+
+(IV) L'Opéra jusques à ce jour n'est pas un poème, ce sont des vers; ni
+un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon ménage
+d'Amphion et de sa race: c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues
+par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais
+goût, que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement
+d'enfants, et qui ne convient qu'aux Marionnettes; elle augmente et
+embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion
+qui est tout le plaisir du théâtre; où elle jette encore le merveilleux.
+Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux Bérénices
+et à Pénélope: il en faut aux Opéras, et le propre de ce spectacle est
+de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal
+enchantement.
+
+48 (IV)
+
+Ils ont fait le théâtre, ces empressés, les machines, les ballets, les
+vers, la musique, tout le spectacle, jusqu'à la salle où s'est donné le
+spectacle, j'entends le toit et les quatre murs dès leurs fondements.
+Qui doute que la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la
+merveille du Labyrinthe ne soient encore de leur invention? J'en juge
+par le mouvement qu'ils se donnent, et par l'air content dont ils
+s'applaudissent sur tout le succès. Si je me trompe, et qu'ils n'aient
+contribué en rien à cette fête si superbe, si galante, si longtemps
+soutenue, et où un seul a suffi pour le projet et pour la dépense,
+j'admire deux choses: la tranquillité et le flegme de celui qui a tout
+remué, comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait.
+
+49 (IV)
+
+Les connaisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix
+délibérative et décisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se
+divisent en des partis contraires, dont chacun, poussé par un tout autre
+intérêt que par celui du public ou de l'équité, admire un certain poème
+ou une certaine musique, et siffle tout autre. Ils nuisent également,
+par cette chaleur à défendre leurs préventions, et à la faction opposée
+et à leur propre cabale; ils découragent par mille contradictions les
+poètes et les musiciens, retardent les progrès des sciences et des arts,
+en leur ôtant le fruit qu'ils pourraient tirer de l'émulation et de la
+liberté qu'auraient plusieurs excellents maîtres de faire, chacun dans
+leur genre et selon leur génie, de très bons ouvrages.
+
+50 (IV)
+
+D'où vient que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y
+pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que
+d'éclater sur le ridicule? Est-ce l'altération des traits qui nous
+retient? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus
+amère douleur, et l'on détourne son visage pour rire comme pour pleurer
+en la présence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une
+peine que l'on sent à laisser voir que l'on est tendre, et à marquer
+quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on
+soit la dupe? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts
+qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et
+qui se les défendent également, qu'attend-on d'une scène tragique?
+qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la vérité n'y règne-t-elle pas aussi
+vivement par ses images que dans le comique? l'âme ne va-t-elle pas
+jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'émouvoir?
+est-elle même si aisée à contenter? ne lui faut-il pas encore le
+vraisemblable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre
+s'élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit
+d'une comédie, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et
+très naïvement exécuté, aussi l'extrême violence que chacun se fait à
+contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir
+prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de
+pleurer tous franchement et de concert à la vue l'un de l'autre, et sans
+autre embarras que d'essuyer ses larmes, outre qu'après être convenu de
+s'y abandonner, on éprouverait encore qu'il y a souvent moins lieu de
+craindre de pleurer au théâtre que de s'y morfondre.
+
+51 (VI)
+
+Le poème tragique vous serre le coeur dès son commencement, vous laisse à
+peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous
+remettre, ou s'il vous donne quelque relâche, c'est pour vous replonger
+dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à
+la terreur par la pitié, ou réciproquement à la pitié par le terrible,
+vous mène par les larmes, par les sanglots, par l'incertitude, par
+l'espérance, par la crainte, par les surprises et par l'horreur jusqu'à
+la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de
+déclarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agréables, de
+mots doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi à
+la vérité d'une dernière scène où les mutins n'entendent aucune raison,
+et où, pour la bienséance, il y a enfin du sang répandu, et quelque
+malheureux à qui il en coûte la vie.
+
+52 (V)
+
+Ce n'est point assez que les moeurs du théâtre ne soient point mauvaises,
+il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir
+un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent,
+qu'il n'est ni permis au poète d'y faire attention, ni possible aux
+spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques
+scènes à un farceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique: comment
+pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la comédie? «Ces
+caractères, dit-on, sont naturels.» Ainsi, par cette règle, on occupera
+bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa
+garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit: y a-t-il rien de plus
+naturel? C'est le propre d'un efféminé de se lever tard, de passer une
+partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de
+se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire réponse.
+Mettez ce rôle sur la scène. Plus longtemps vous le ferez durer, un
+acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original; mais
+plus aussi il sera froid et insipide.
+
+53 (I)
+
+Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils
+sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de
+vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si
+parfaits caractères, que quand une jeune personne jette de là sa vue sur
+tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort
+au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit
+capable pour eux de la moindre faiblesse.
+
+54 (I)
+
+Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle: il a pour
+lors un caractère original et inimitable; mais il est inégal. Ses
+premières comédies sont sèches; languissantes, et ne laissaient pas
+espérer qu'il dût ensuite aller si loin; comme ses dernières font qu'on
+s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses
+meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les moeurs, un
+style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des
+négligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre
+en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est
+l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains
+vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de
+son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens,
+et enfin de ses dénouements; car il ne s'est pas toujours assujetti au
+goût des Grecs et à leur grande simplicité: il a aimé au contraire à
+charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec
+succès; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui
+se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a
+composés. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de
+Racine, et qui tendent un peu plus à une même chose; mais il est égal,
+soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite
+de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et
+dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans
+ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des
+anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de
+l'action; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi
+qu'à Corneille, ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande
+tendresse que celle qui est répandue dans tout le _Cid_, dans Polyeucte et
+dans les Horaces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en
+Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les
+tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur
+et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste, dans
+l'Andromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme l'Oedipe et les
+Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de
+faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par
+ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus
+ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler
+ainsi: «Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées,
+Racine se conforme aux nôtres; celui-là peint les hommes comme ils
+devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le
+premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter; il y
+a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce
+que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit;
+l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de
+plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le
+premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus
+délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles,
+des préceptes; et dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est
+plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus
+attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus
+naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus à
+Euripide».
+
+55
+
+(I) Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de
+parler seuls et longtemps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de
+la voix, et à la force des poumons. Les pédants ne l'admettent aussi que
+dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des
+figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des périodes.
+
+(I) Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité;
+et l'éloquence un don de l'âme, lequel nous rend maîtres du coeur et de
+l'esprit des autres; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur
+persuadons tout ce qui nous plaît.
+
+(I) L'éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre
+d'écrire. Elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois où
+on ne la cherche point.
+
+(IV) L'éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie.
+
+(IV) Qu'est-ce que le sublime? Il ne paraît pas qu'on l'ait défini.
+Est-ce une figure? Naît-il des figures, ou du moins de quelques figures?
+Tout genre d'écrire reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands
+sujets qui en soient capables? Peut-il briller autre chose dans
+l'églogue qu'un beau naturel, et dans les lettres familières comme dans
+les conversations qu'une grande délicatesse? ou plutôt le naturel et le
+délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la
+perfection? Qu'est-ce que le sublime? Où entre le sublime?
+
+(IV) Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases
+différentes qui signifient une même chose. L'antithèse est une
+opposition de deux vérités qui se donnent du jour l'une à l'autre. La
+métaphore ou la comparaison emprunte, d'une chose étrangère une image
+sensible et naturelle d'une vérité. L'hyperbole exprime au delà de la
+vérité pour ramener l'esprit à la mieux connaître. Le sublime ne peint
+que la vérité, mais en un sujet noble; il la peint tout entière, dans sa
+cause et dans son effet; il est l'expression ou l'image la plus digne de
+cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l'unique
+expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont éblouis de
+l'éclat de l'antithèse, et s'en servent. Les esprits justes, et qui
+aiment à faire des images qui soient précises, donnent naturellement
+dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et
+qu'une vaste imagination emporte hors des règles et de la justesse, ne
+peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, même entre
+les grands génies, que les plus élevés qui en soient capables.
+
+56 (VII)
+
+Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses
+lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est
+nouveau, qu'il lit pour la première fois, où il n'a nulle part, et que
+l'auteur aurait soumis à sa critique; et se persuader ensuite qu'on
+n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soi-même, mais
+parce qu'on est en effet intelligible.
+
+57 (IV)
+
+L'on n'écrit que pour être entendu; mais il faut du moins en écrivant
+faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et
+user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces
+termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides, et qui
+renferment un très beau sens. C'est faire de la pureté et de la clarté
+du discours un mauvais usage que de les faire servir à une matière
+aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté. Que
+sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses
+frivoles et puériles, quelquefois fades et communes, et d'être moins
+incertains de la pensée d'un auteur qu'ennuyés de son ouvrage?
+
+Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits, si l'on affecte
+une finesse de tour, et quelquefois une trop grande délicatesse, ce
+n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs.
+
+58 (IV)
+
+L'on a cette incommodité à essuyer dans la lecture des livres faits par
+des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la
+vérité. Les faits y sont déguisés, les raisons réciproques n'y sont
+point rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude;
+et, ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de
+termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d'un point
+de doctrine ou d'un fait contesté se font une querelle personnelle. Ces
+ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne méritent ni le cours
+prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli où
+ils tombent lorsque, le feu et la division venant à s'éteindre, ils
+deviennent des almanachs de l'autre année.
+
+59 (VII)
+
+La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire; et de
+quelques autres, c'est de n'écrire point.
+
+60 (IV)
+
+L'on écrit régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la
+construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug
+du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française; l'on a
+presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers
+rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a
+mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est
+capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.
+
+61 (IV)
+
+Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que
+l'art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage,
+par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses
+principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles
+si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime; ils marchent
+seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin,
+toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire
+quelquefois de l'irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, non
+seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les
+comprennent point, et voudraient encore moins les imiter; ils demeurent
+tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusques à un certain
+point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières; ils ne
+vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au delà; ils ne peuvent
+au plus qu'être les premiers d'une seconde classe, et exceller dans le
+médiocre.
+
+62 (V)
+
+Il y a des esprits, si je l'ose dire, inférieurs et subalternes, qui ne
+semblent faits que pour être le recueil, le registre, ou le magasin de
+toutes les productions des autres génies: ils sont plagiaires,
+traducteurs, compilateurs; ils ne pensent point, ils disent ce que les
+auteurs ont pensé; et comme le choix des pensées est invention, ils
+l'ont mauvais, peu juste, et qui les détermine plutôt à rapporter
+beaucoup de choses, que d'excellentes choses; ils n'ont rien d'original
+et qui soit à eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils
+n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science
+aride, dénuée d'agrément et d'utilité, qui ne tombe point dans la
+conversation, qui est hors de commerce, semblable à une monnaie qui n'a
+point de cours: on est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé
+de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et
+le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au
+pédantisme.
+
+63 (VII)
+
+La critique souvent n'est pas une science; c'est un métier, où il faut
+plus de santé que d'esprit, plus de travail que de capacité, plus
+d'habitude que de génie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de
+discernement que de lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains
+chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'écrivain.
+
+64 (VI)
+
+Je conseille à un auteur né copiste, et qui a l'extrême modestie de
+travailler d'après quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que ces
+sortes d'ouvrages où il entre de l'esprit, de l'imagination, ou même de
+l'érudition: s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il en approche,
+et il se fait lire. Il doit au contraire éviter comme un écueil de
+vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur, que le coeur fait parler, à
+qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi
+dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier:
+dangereux modèles et tout propres à faire tomber dans le froid, dans le
+bas et dans le ridicule ceux qui s'ingèrent de les suivre. En effet, je
+rirais d'un homme qui voudrait sérieusement parler mon ton de voix, ou
+me ressembler de visage.
+
+65 (I)
+
+Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire; les
+grands sujets lui sont défendus: il les entame quelquefois, et se
+détourne ensuite sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de
+son génie et de son style.
+
+66 (I)
+
+Il faut éviter le style vain et puéril, de peur de ressembler à Dorilas
+et Handburg: l'on peut au contraire en une sorte d'écrits hasarder de
+certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent
+vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à
+s'en servir ou à les entendre.
+
+67 (I)
+
+Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle songe plus à sa
+personne qu'à ses écrits: il faut toujours tendre à la perfection, et
+alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos
+contemporains, la postérité sait nous la rendre.
+
+68 (I)
+
+Il ne faut point mettre un ridicule où il n'y en a point: c'est se gâter
+le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres; mais le
+ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce,
+et d'une manière qui plaise et qui instruise.
+
+69 (I)
+
+Horace ou Despréaux l'a dit avant vous.--Je le crois sur votre parole;
+mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose
+vraie, et que d'autres encore penseront après moi?
+
+
+
+
+Du mérite personnel
+
+
+1 (I)
+
+Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite,
+n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse
+en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens
+se trouvent pour le remplacer?
+
+2 (I)
+
+De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand
+vous les voyez de fort près, c'est moins que rien; de loin, ils
+imposent.
+
+3
+
+(VI) Tout persuadé que je suis que ceux que l'on choisit pour de
+différents emplois, chacun selon son génie et sa profession, font bien,
+je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs
+personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feraient
+très bien; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de
+certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusques alors on
+n'avait pas attendu de fort grandes choses.
+
+(I) Combien d'hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies,
+sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne
+parle point, et dont on ne parlera jamais!
+
+4 (I)
+
+Quelle horrible peine a un homme qui est sans prôneurs et sans cabale,
+qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que
+beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers
+l'obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en
+crédit!
+
+5 (I)
+
+Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.
+
+Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de
+pénétrer ou de discerner les autres; de là vient qu'avec un grand mérite
+et une plus grande modestie l'on peut être longtemps ignoré.
+
+6 (I)
+
+Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les
+seules occasions: tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels
+de ce qu'ils auraient fait.
+
+7 (IV)
+
+Il est moins rare de trouver de l'esprit que des gens qui se servent du
+leur, ou qui fassent valoir celui des autres et le mettent à quelque
+usage.
+
+8 (VI)
+
+Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais
+que d'excellents; que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot,
+et qui prend sa scie pour raboter?
+
+9 (I)
+
+Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un
+grand nom: la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage.
+
+10 (V)
+
+Que faire d'Égésippe, qui demande un emploi? Le mettra-t-on dans les
+finances, ou dans les troupes? Cela est indifférent, et il faut que ce
+soit l'intérêt seul qui en décide; car il est aussi capable de manier de
+l'argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. «Il est
+propre à tout», disent ses amis, ce qui signifie toujours qu'il n'a pas
+plus de talent pour une chose que pour une autre, ou en d'autres termes,
+qu'il n'est propre à rien. Ainsi la plupart des hommes occupés d'eux
+seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir,
+croient faussement dans un âge plus avancé qu'il leur suffit d'être
+inutiles ou dans l'indigence, afin que la république soit engagée à les
+placer ou à les secourir; et ils profitent rarement de cette leçon si
+importante, que les hommes devraient employer les premières années de
+leur vie à devenir tels par leurs études et par leur travail que la
+république elle-même eût besoin de leur industrie et de leurs lumières,
+qu'ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice, et qu'elle
+se trouvât portée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à
+l'embellir.
+
+Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi: le
+reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres.
+
+11 (VII)
+
+Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais
+de soi seul, ou renoncer à se faire valoir: maxime inestimable et d'une
+ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, à
+ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend maîtres de leur fortune ou de
+leur repos: pernicieuse pour les grands, qui diminuerait leur cour, ou
+plutôt le nombre de leurs esclaves, qui ferait tomber leur morgue avec
+une partie de leur autorité, et les réduirait presque à leurs entremets
+et à leurs équipages; qui les priverait du plaisir qu'ils sentent à se
+faire prier, presser, solliciter, à faire attendre ou à refuser, à
+promettre et à ne pas donner; qui les traverserait dans le goût qu'ils
+ont quelquefois à mettre les sots en vue et à anéantir le mérite quand
+il leur arrive de le discerner; qui bannirait des cours les brigues, les
+cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie;
+qui ferait d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues,
+comme une pièce comique ou même tragique, dont les sages ne seraient que
+les spectateurs; qui remettrait de la dignité dans les différentes
+conditions des hommes, de la sérénité, sur leurs visages; qui étendrait
+leur liberté; qui réveillerait en eux, avec les talents naturels,
+l'habitude du travail et de l'exercice; qui les exciterait à
+l'émulation, au désir de la gloire, à l'amour de la vertu; qui, au lieu
+de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent onéreux à la république,
+en ferait ou de sages économes, ou d'excellents pères de famille, ou des
+juges intègres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des
+orateurs, ou des philosophes; et qui ne leur attirerait à tous nul autre
+inconvénient, que celui peut-être de laisser à leurs héritiers moins de
+trésors que de bons exemples.
+
+12 (I)
+
+Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit
+pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer
+chez soi, et à ne rien faire. Personne presque n'a assez de mérite pour
+jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du
+temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque
+cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer,
+parler, lire, et être tranquille s'appelât travailler.
+
+13 (I)
+
+Un homme de mérite, et qui est en place, n'est jamais incommode par sa
+vanité; il s'étourdit moins du poste qu'il occupe qu'il n'est humilié
+par un plus grand qu'il ne remplit pas et dont il se croit digne: plus
+capable d'inquiétude que de fierté ou de mépris pour les autres, il ne
+pèse qu'à soi-même.
+
+14 (IV)
+
+Il coûte à un homme de mérite de faire assidûment sa cour, mais par une
+raison bien opposée à celle que l'on pourrait croire: il n'est point tel
+sans une grande modestie, qui l'éloigne de penser qu'il fasse le moindre
+plaisir aux princes s'il se trouve sur leur passage, se poste devant
+leurs yeux, et leur montre son visage: il est plus proche de se
+persuader qu'il les importune, et il a besoin de toutes les raisons
+tirées de l'usage et de son devoir pour se résoudre à se montrer. Celui
+au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un
+glorieux, a du goût à se faire voir, et il fait sa cour avec d'autant
+plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont
+il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait lui-même.
+
+15 (I)
+
+Un honnête homme se paye par ses mains de l'application qu'il a à son
+devoir par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les
+éloges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois.
+
+16 (I)
+
+Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout à fait
+inégales, je dirais qu'un homme de coeur pense à remplir ses devoirs à
+peu près comme le couvreur songe à couvrir: ni l'un ni l'autre ne
+cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort
+pour eux est un inconvénient dans le métier, et jamais un obstacle. Le
+premier aussi n'est guère plus vain d'avoir paru à la tranchée, emporté
+un ouvrage ou forcé un retranchement, que celui-ci d'avoir monté sur de
+hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux
+appliqués qu'à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que
+l'on dise de lui qu'il a bien fait.
+
+17 (VIII)
+
+La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un
+tableau: elle lui donne de la force et du relief.
+
+Un extérieur simple est l'habit des hommes vulgaires, il est taillé pour
+eux et sur leur mesure; mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli
+leur vie de grandes actions: je les compare à une beauté négligée, mais
+plus piquante.
+
+Certains hommes, contents d'eux-mêmes, de quelque action ou de quelque
+ouvrage qui ne leur a pas mal réussi, et ayant ouï dire que la modestie
+sied bien aux grands hommes, osent être modestes, contrefont les simples
+et les naturels: semblables à ces gens d'une taille médiocre qui se
+baissent aux portes, de peur de se heurter.
+
+18 (VI)
+
+Votre fils est bègue: ne le faites pas monter sur la tribune. Votre
+fille est née pour le monde: ne l'enfermez pas parmi les vestales.
+Xanthus, votre affranchi, est faible et timide: ne différez pas,
+retirez-le des légions et de la milice. «Je veux l'avancer», dites-vous.
+Comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres et de
+possessions; servez-vous du temps; nous vivons dans un siècle où elles
+lui feront plus d'honneur que la vertu. «Il m'en coûterait trop»,
+ajoutez-vous. Parlez-vous sérieusement, Crassus? Songez-vous que c'est
+une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous
+aimez, et pour prévenir les honteuses suites d'un engagement où il n'est
+pas propre?
+
+19 (IV)
+
+Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache à
+eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et
+quand on se sent capable de les suivre dans leur disgrâce, il faut les
+cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande
+prospérité.
+
+20 (IV)
+
+S'il est ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le
+sommes-nous si peu de la vertu?
+
+21 (IV)
+
+S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'être
+tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez.
+
+22 (V)
+
+Il apparaît de temps en temps sur la surface de la terre des hommes
+rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualités
+éminentes jettent un éclat prodigieux. Semblables à ces étoiles
+extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins
+ce qu'elles deviennent après avoir disparu, ils n'ont ni aïeuls, ni
+descendants: ils composent seuls toute leur race.
+
+23 (IV)
+
+Le bon esprit nous découvre notre devoir, notre engagement à le faire,
+et s'il y a du péril, avec péril: il inspire le courage, ou il y
+supplée.
+
+24 (I)
+
+Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne toute la perfection
+dont il est capable, l'on en sort en quelque manière, et l'on s'égale à
+ce qu'il y a de plus noble et de plus relevé. V** est un peintre, C** un
+musicien, et l'auteur de Pyrame est un poète; mais Mignard est Mignard,
+Lulli est Lulli, et Corneille est Corneille.
+
+25 (I)
+
+Un homme libre, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit; peut
+s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde, et aller de
+pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est
+engagé: il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.
+
+26 (IV)
+
+Après le mérite personnel, il faut l'avouer, ce sont les éminentes
+dignités et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction
+et plus d'éclat; et qui ne sait être un Érasme doit penser à être
+évêque. Quelques-uns, pour étendre leur renommée, entassent sur leurs
+personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre,
+et ils auraient besoin d'une tiare; mais quel besoin a Trophime d'être
+cardinal?
+
+27
+
+(V) L'or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon.--Il éclate de
+même chez les marchands.--Il est habillé des plus belles étoffes.--Le
+sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce?--
+Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence.--
+Je loue donc le travail de l'ouvrier.--Si on lui demande quelle heure
+il est, il tire une montre qui est un chef-d'oeuvre; la garde de son épée
+est un onyx; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux,
+et qui est parfait; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles
+que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage, et il ne
+se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé
+une riche vieille.--Vous m'inspirez enfin de la curiosité; il faut voir
+du moins des choses si précieuses: envoyez-moi cet habit et ces bijoux
+de Philémon; je vous quitte de la personne.
+
+(I) Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand
+nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu
+penses que l'on t'en estime davantage: l'on écarte tout cet attirail qui
+t'est étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat.
+
+(I) Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner à celui qui, avec un
+grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s'en croit plus
+de naissance et plus d'esprit: il lit cela dans la contenance et dans
+les yeux de ceux qui lui parlent.
+
+28 (I)
+
+Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie
+ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac,
+le soulier de maroquin, la calotte de même, d'un beau grain, un collet
+bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil, qui
+avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique
+ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l'on
+voit Dieu, cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est
+ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté,
+lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte.
+
+29 (I)
+
+Chez nous le soldat est brave, et l'homme de robe est savant; nous
+n'allons pas plus loin. Chez les Romains l'homme de robe était brave, et
+le soldat était savant: un Romain était tout ensemble et le soldat et
+l'homme de robe.
+
+30 (I)
+
+Il semble que le héros est d'un seul métier, qui est celui de la guerre,
+et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe, ou de
+l'épée, ou du cabinet, ou de la cour: l'un et l'autre mis ensemble ne
+pèsent pas un homme de bien.
+
+31 (I)
+
+Dans la guerre, la distinction entre le héros et le grand homme est
+délicate: toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble
+néanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur,
+ferme dans les périls, intrépide; que l'autre excelle par un grand sens,
+par une vaste prévoyance, par une haute capacité, et par une longue
+expérience. Peut-être qu'Alexandre n'était qu'un héros, et que César
+était un grand homme.
+
+32 (VII)
+
+Aemile était né ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'à force
+de règles, de méditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premières
+années qu'à remplir des talents qui étaient naturels, et qu'à se livrer
+à son génie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plutôt il a su
+ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai-je que les jeux de son enfance ont
+été plusieurs victoires? Une vie accompagnée d'un extrême bonheur joint
+à une longue expérience serait illustre par les seules actions qu'il
+avait achevées dès sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se
+sont depuis offertes, il les a embrassées; et celles qui n'étaient pas,
+sa vertu et son étoile les ont fait naître: admirable même et par les
+choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a
+regardé comme un homme incapable de céder à l'ennemi, de plier sous le
+nombre ou sous les obstacles; comme une âme du premier ordre, pleine de
+ressources et de lumières, et qui voyait encore où personne ne voyait
+plus; comme celui qui, à la tête des légions, était pour elles un
+présage de la victoire, et qui valait seul plusieurs légions; qui était
+grand dans la prospérité, plus grand quand la fortune lui a été
+contraire (la levée d'un siège, une retraite, l'ont plus ennobli que ses
+triomphes; l'on ne met qu'après les batailles gagnées et les villes
+prises); qui était rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu
+dire: Je fuyais, avec la même grâce qu'il disait: Nous les battîmes; un
+homme dévoué à l'État, à sa famille, au chef de sa famille; sincère pour
+Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s'il lui eût
+été moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, à
+qui il n'a manqué que les moindres vertus.
+
+33 (I)
+
+Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la
+nature, et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du
+temps et des années. Le mérite chez eux devance l'âge. Ils naissent
+instruits, et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des
+hommes ne sort de l'enfance.
+
+34 (V)
+
+Les vues courtes, je veux dire les esprits bornés et resserrés dans leur
+petite sphère, ne peuvent comprendre cette universalité de talents que
+l'on remarque quelquefois dans un même sujet: où ils voient l'agréable,
+ils en excluent le solide; où ils croient découvrir les grâces du corps,
+l'agilité, la souplesse, la dextérité, ils ne veulent plus y admettre
+les dons de l'âme, la profondeur, la réflexion, la sagesse: ils ôtent de
+l'histoire de Socrate qu'il ait dansé.
+
+35 (V)
+
+Il n'y a guère d'homme si accompli et si nécessaire aux siens, qu'il
+n'ait de quoi se faire moins regretter.
+
+36 (I)
+
+Un homme d'esprit et d'un caractère simple et droit peut tomber dans
+quelque pièce; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et
+le choisir pour être sa dupe: cette confiance le rend moins
+précautionné, et les mauvais plaisants l'entament par cet endroit. Il
+n'y a qu'à perdre pour ceux qui en viendraient à une seconde charge: il
+n'est trompé qu'une fois.
+
+J'éviterai avec soin d'offenser personne, si je suis équitable; mais sur
+toutes choses un homme d'esprit, si j'aime le moins du monde mes
+intérêts.
+
+37 (I)
+
+Il n'y a rien de si délié, de si simple et de si imperceptible, où il
+n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n'entre, ni ne sort,
+ni ne s'assied, ni ne se lève, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes,
+comme un homme d'esprit.
+
+38 (V)
+
+Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me connaître; il
+prie des gens qu'il ne connaît point de le mener chez d'autres dont il
+n'est pas connu; il écrit à des femmes qu'il connaît de vue. Il
+s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent
+quel il est, et là, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir
+qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une
+autre fois dans une assemblée, se place où il se trouve, sans nulle
+attention aux autres, ni à soi-même; on l'ôte d'une place destinée à un
+ministre, il s'assied à celle du duc et pair; il est là précisément
+celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point.
+Chassez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe à la chaire du
+prédicateur; il regarde le monde indifféremment, sans embarras, sans
+pudeur; il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir.
+
+39 (VII)
+
+Celse est d'un rang médiocre, mais des grands le souffrent; il n'est pas
+savant, il a relation avec des savants; il a peu de mérite, mais il
+connaît des gens qui en ont beaucoup; il n'est pas habile, mais il a une
+langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter
+d'un lieu à un autre. C'est un homme né pour les allées et venues, pour
+écouter des propositions et les rapporter, pour en faire d'office, pour
+aller plus loin que sa commission et en être désavoué, pour réconcilier
+des gens qui se querellent à leur première entrevue; pour réussir dans
+une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la
+réussite, et pour détourner sur les autres la haine d'un mauvais succès.
+Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville; il ne fait
+rien, il dit ou il écoute ce que les autres font, il est nouvelliste; il
+sait même le secret des familles: il entre dans de plus hauts mystères:
+il vous dit pourquoi celui-ci est exilé, et pourquoi on rappelle cet
+autre; il connaît le fond et les causes de la brouillerie des deux
+frères, et de la rupture des deux ministres. N'a-t-il pas prédit aux
+premiers les tristes suites de leur mésintelligence? N'a-t-il pas dit de
+ceux-ci que leur union ne serait pas longue? N'était-il pas présent à de
+certaines paroles qui furent dites? N'entra-t-il pas dans une espèce de
+négociation? Le voulut-on croire? fut-il écouté? À qui parlez-vous de
+ces choses? Qui a eu plus de part que Celse à toutes ces intrigues de
+cour? Et si cela n'était ainsi, s'il ne l'avait du moins ou rêvé ou
+imaginé, songerait-il à vous le faire croire? aurait-il l'air important
+et mystérieux d'un homme revenu d'une ambassade?
+
+40 (VII)
+
+Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui. Il
+ne parle pas, il ne sent pas; il répète des sentiments et des discours,
+se sert même si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le
+premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa
+pensée, lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter.
+C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment
+d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui
+donnait, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous
+du sublime et de l'héroïque; et, incapable de savoir jusqu'où l'on peut
+avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que
+les hommes en sauraient avoir: aussi a-t-il l'air et le maintien de
+celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie à
+personne. Il se parle souvent à soi-même, et il ne s'en cache pas, ceux
+qui passent le voient, et qu'il semble toujours prendre un parti, ou
+décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez
+quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre
+le salut ou non; et pendant qu'il délibère, vous êtes déjà hors de
+portée. Sa vanité l'a fait honnête homme, l'a mis au-dessus de lui-même,
+l'a fait devenir ce qu'il n'était pas. L'on juge, en le voyant, qu'il
+n'est occupé que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et
+que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts
+sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler.
+
+41 (IV)
+
+Celui qui, logé chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les
+deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entre-sol n'en use pas
+ainsi par modestie; cet autre qui, pour conserver une taille fine,
+s'abstient du vin et ne fait qu'un seul repas n'est ni sobre ni
+tempérant; et d'un troisième qui, importuné d'un ami pauvre, lui donne
+enfin quelque secours, l'on dit qu'il achète son repos, et nullement
+qu'il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes,
+et le désintéressement y met la perfection.
+
+42 (IV)
+
+La fausse grandeur est farouche et inaccessible: comme elle sent son
+faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se
+fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce
+qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est
+libre, douce, familière, populaire; elle se laisse toucher et manier,
+elle ne perd rien à être vue de près; plus on la connaît, plus on
+l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans
+effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se
+relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les
+faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignité; on l'approche
+tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et
+facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous
+paraissent grands et très grands, sans nous faire sentir que nous sommes
+petits.
+
+43 (IV)
+
+Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même; il tend à de si
+grandes choses, qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors,
+des postes, la fortune et la faveur: il ne voit rien dans de si faibles
+avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son coeur, et
+pour mériter ses soins et ses désirs; il a même besoin d'efforts pour ne
+les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette
+sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute
+simple; mais les hommes ne l'accordent guère, et il s'en passe.
+
+44 (IV)
+
+Celui-là est bon qui fait du bien aux autres; s'il souffre pour le bien
+qu'il fait, il est très bon; s'il souffre de ceux à qui il a fait ce
+bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans
+le cas où ses souffrances viendraient à croître; et s'il en meurt, sa
+vertu ne saurait aller plus loin: elle est héroïque, elle est parfaite.
+
+
+
+
+Des femmes
+
+
+1 (I)
+
+Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme:
+leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les
+unes aux autres par les mêmes agréments qu'elles plaisent aux hommes:
+mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment
+entre elles l'aversion et l'antipathie.
+
+2 (I)
+
+Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au
+mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne
+va pas plus loin; un esprit éblouissant qui impose, et que l'on n'estime
+que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une
+grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui
+a sa source dans le coeur, et qui est comme une suite de leur haute
+naissance; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus
+qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et
+qui se montrent à ceux qui ont des yeux.
+
+3 (I)
+
+J'ai vu souhaiter d'être fille, et une belle fille, depuis treize ans
+jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme.
+
+4 (IV)
+
+Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d'une
+heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner;
+elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des
+manières affectées et par une mauvaise imitation: leur son de voix et
+leur démarche sont empruntés; elles se composent, elles se recherchent,
+regardent dans un miroir si elles s'éloignent assez de leur naturel. Ce
+n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins.
+
+5 (VII)
+
+Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler
+contre sa pensée; c'est plus aussi que le travestissement et la
+mascarade, où l'on ne se donne point pour ce que l'on paraît être, mais
+où l'on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer: c'est
+chercher à imposer aux yeux, et vouloir paraître selon l'extérieur
+contre la vérité; c'est une espèce de menterie.
+
+Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure
+exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et
+tête.
+
+6
+
+(V) Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et
+se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de
+s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur
+goût et leur caprice; mais si c'est aux hommes qu'elles désirent de
+plaire, si c'est pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent,
+j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les
+hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend
+affreuses et dégoûtantes; que le rouge seul les vieillit et les déguise;
+qu'ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage,
+qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les
+mâchoires; qu'ils protestent sérieusement contre tout l'artifice dont
+elles usent pour se rendre laides; et que, bien loin d'en répondre
+devant Dieu, il semble au contraire qu'il leur ait réservé ce dernier et
+infaillible moyen de guérir des femmes.
+
+(IV) Si les femmes étaient telles naturellement qu'elles le deviennent
+par un artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de
+leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé
+qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se
+fardent, elles seraient inconsolables.
+
+7 (VII)
+
+Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur
+l'opinion qu'elle a de sa beauté: elle regarde le temps et les années
+comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres
+femmes; elle oublie du moins que l'âge est écrit sur le visage. La même
+parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, défigure enfin sa personne,
+éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l'affectation
+l'accompagnent dans la douleur et dans la fièvre: elle meurt parée et en
+rubans de couleur.
+
+8 (VII)
+
+Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de
+jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus à une
+femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les années pour elle
+ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point: elle le croit
+ainsi, et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur
+son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas
+permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec
+ses mouches et son rouge, est ridicule.
+
+9 (IV)
+
+Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent; mais
+si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l'état où
+elles se trouvent; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir
+avec les indifférents; elles sentent le désordre où elles sont,
+s'ajustent en leur présence, ou disparaissent un moment, et reviennent
+parées.
+
+10 (I)
+
+Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la
+plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.
+
+11 (IV)
+
+L'agrément est arbitraire la beauté est quelque chose de plus réel et de
+plus indépendant du goût et de l'opinion.
+
+12 (I)
+
+L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite
+si éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler.
+
+13 (I)
+
+Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a
+au monde d'un commerce plus délicieux: l'on trouve en elle tout le
+mérite des deux sexes.
+
+14 (I)
+
+Il échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent
+beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites.
+Il n'échappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires;
+ils parlent, ils agissent, ils sont empressés, et persuadent moins.
+
+15 (IV)
+
+Le caprice est dans les femmes tout proche de la beauté, pour être son
+contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en
+guériraient pas sans remède.
+
+16 (I)
+
+Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur
+accordent: les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.
+
+17 (I)
+
+Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs
+qu'il a reçues d'elle.
+
+18 (I)
+
+Une femme qui n'a qu'un galant croit n'être point coquette; celle qui a
+plusieurs galants croit n'être que coquette.
+
+Telle femme évite d'être coquette par un ferme attachement à un seul,
+qui passe pour folle par son mauvais choix.
+
+19 (IV)
+
+Un ancien galant tient à si peu de chose, qu'il cède à un nouveau mari;
+et celui-ci dure si peu, qu'un nouveau galant qui survient lui rend le
+change.
+
+Un ancien galant craint ou méprise un nouveau rival, selon le caractère
+de la personne qu'il sert.
+
+Il ne manque souvent à un ancien galant, auprès d'une femme qui
+l'attache, que le nom de mari: c'est beaucoup, et il serait mille fois
+perdu sans cette circonstance.
+
+20 (IV)
+
+Il semble que la galanterie dans une femme ajoute à la coquetterie. Un
+homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu'un homme galant.
+L'homme coquet et la femme galante vont assez de pair.
+
+21 (I)
+
+Il y a peu de galanteries secrètes. Bien des femmes ne sont pas mieux
+désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.
+
+22 (V)
+
+Une femme galante veut qu'on l'aime; il suffit à une coquette d'être
+trouvée aimable et de passer pour belle. Celle-là cherche à engager;
+celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d'un
+engagement à un autre; la seconde a plusieurs amusements tout à la fois.
+Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; et dans
+l'autre, c'est la vanité et la légèreté. La galanterie est un faible du
+coeur, ou peut-être un vice de la complexion; la coquetterie est un
+dérèglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre et la
+coquette se fait haïr. L'on peut tirer de ces deux caractères de quoi en
+faire un troisième, le pire de tous.
+
+23 (V)
+
+Une femme faible est celle à qui l'on reproche une faute qui se la
+reproche à elle-même; dont le coeur combat la raison; qui veut guérir,
+qui ne guérira point, ou bien tard.
+
+24 (V)
+
+Une femme inconstante est celle qui n'aime plus; une légère, celle qui
+déjà en aime un autre; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce
+qu'elle aime; une indifférente, celle qui n'aime rien.
+
+25 (V)
+
+La perfidie, si je l'ose dire, est un mensonge de toute la personne:
+c'est dans une femme l'art de placer un mot ou une action qui donne le
+change, et quelquefois de mettre en oeuvre des serments et des promesses
+qui ne lui coûtent pas plus à faire qu'à violer.
+
+Une femme infidèle, si elle est connue pour telle de la personne
+intéressée, n'est qu'infidèle: s'il la croit fidèle, elle est perfide.
+
+On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu'elle guérit de la
+jalousie.
+
+26 (I)
+
+Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement à
+soutenir, également difficile à rompre et à dissimuler; il ne manque à
+l'un que le contrat, et à l'autre que le coeur.
+
+27 (I)
+
+À juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses
+dédains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un héros qui doive
+un jour la charmer. Son choix est fait: c'est un petit monstre qui
+manque d'esprit.
+
+28 (I)
+
+Il y a des femmes déjà flétries, qui par leur complexion ou par leur
+mauvais caractère sont naturellement la ressource des jeunes gens qui
+n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre, ou d'une
+femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a
+besoin d'une vieille.
+
+29 (IV)
+
+Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une ruelle, où il défait le
+magistrat même en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en
+baudrier, les écarte et devient maître de la place: il est écouté, il
+est aimé; on ne tient guère plus d'un moment contre une écharpe d'or et
+une plume blanche, contre un homme qui parle au Roi et voit les
+ministres. Il fait des jaloux et des jalouses: on l'admire, il fait
+envie: à quatre lieues de là, il fait pitié.
+
+30 (I)
+
+Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une
+femme de ville un homme de la cour.
+
+31 (I)
+
+À un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant,
+qui parle de soi avec confiance et des autres avec mépris, impétueux,
+altier, entreprenant, sans moeurs ni probité, de nul jugement et d'une
+imagination très libre, il ne lui manque plus, pour être adoré de bien
+des femmes, que de beaux traits et la taille belle.
+
+32 (I)
+
+Est-ce en vue du secret, ou par un goût hypocondre, que cette femme aime
+un valet, cette autre un moine, et Dorinne son médecin?
+
+33 (VII)
+
+Roscius entre sur la scène de bonne grâce: oui, Lélie; et j'ajoute
+encore qu'il a les jambes bien tournées, qu'il joue bien, et de longs
+rôles, et que pour déclamer parfaitement il ne lui manque, comme on le
+dit, que de parler avec la bouche; mais est-il le seul qui ait de
+l'agrément dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus
+noble et la plus honnête que l'on puisse faire? Roscius d'ailleurs ne
+peut être à vous, il est à une autre; et quand cela ne serait pas ainsi,
+il est retenu: Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit dégoûté de
+Messaline. Prenez Bathylle, Lélie: où trouverez-vous, je ne dis pas dans
+l'ordre des chevaliers, que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs
+un jeune homme qui s'élève si haut en dansant, et qui passe mieux la
+capriole? Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en
+avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber à terre?
+Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la
+presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu'il n'en agrée;
+mais vous avez Dracon, le joueur de flûte: nul autre de son métier
+n'enfle plus décemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le
+flageolet, car c'est une chose infinie que le nombre des instruments
+qu'il fait parler; plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants
+et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul
+repas? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous
+soupirez, Lélie: est-ce que Dracon aurait fait un choix, ou que
+malheureusement on vous aurait prévenue? Se serait-il enfin engagé à
+Césonie, qui l'a tant couru, qui lui a sacrifié une si grande foule
+d'amants, je dirai même toute la fleur des Romains? à Césonie, qui est
+d'une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si sérieuse?
+Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût
+qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics,
+et exposés par leur condition à la vue des autres. Que ferez-vous,
+lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé? Il reste encore Bronte,
+le questionnaire: le peuple ne parle que de sa force et de son adresse;
+c'est un jeune homme qui a les épaules larges et la taille ramassée, un
+nègre d'ailleurs, un homme noir.
+
+34 (I)
+
+Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon est
+un maçon; pour quelques autres plus retirées, un maçon est un homme, un
+jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint.
+
+35 (I)
+
+Quelques femmes donnent aux couvents et à leurs amants: galantes et
+bienfactrices, elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes
+et des oratoires où elles lisent des billets tendres, et où personne ne
+voit qu'elles ne prient point Dieu.
+
+36 (VII)
+
+Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? Est-ce une femme plus
+complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus
+appliquée à sa famille et à ses affaires, plus ardente et plus sincère
+pour ses amis; qui soit moins esclave de son humeur, moins attachée à
+ses intérêts; qui aime moins les commodités de la vie; je ne dis pas qui
+fasse des largesses à ses enfants qui sont déjà riches, mais qui,
+opulente elle-même et accablée du superflu, leur fournisse le
+nécessaire, et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit; qui
+soit plus exempte d'amour de soi-même et d'éloignement pour les autres;
+qui soit plus libre de tous attachements humains? «Non, dites-vous, ce
+n'est rien de toutes ces choses.» J'insiste, et je vous demande:
+«Qu'est-ce donc qu'une femme que l'on dirige?» Je vous entends, c'est
+une femme qui a un directeur.
+
+37 (I)
+
+Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une règle de
+conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour sur-arbitre?
+
+38 (I)
+
+Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre
+si uniment qu'elle s'en puisse passer.
+
+39 (I)
+
+Si une femme pouvait dire à son confesseur, avec ses autres faiblesses,
+celles qu'elle a pour son directeur; et le temps qu'elle perd dans son
+entretien, peut-être lui serait-il donné pour pénitence d'y renoncer.
+
+40 (V)
+
+Je voudrais qu'il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes
+saints qui ont été autrefois blessés des femmes: «Fuyez les femmes, ne
+les dirigez point, laissez à d'autres le soin de leur salut.»
+
+41 (I)
+
+C'est trop contre un mari d'être coquette et dévote; une femme devrait
+opter.
+
+42 (VI)
+
+J'ai différé à le dire, et j'en ai souffert; mais enfin il m'échappe, et
+j'espère même que ma franchise sera utile à celles qui n'ayant pas assez
+d'un confesseur pour leur conduite, n'usent d'aucun discernement dans le
+choix de leurs directeurs. Je ne sors pas d'admiration et d'étonnement à
+la vue de certains personnages que je ne nomme point; j'ouvre de fort
+grands yeux sur eux; je les contemple: ils parlent, je prête l'oreille;
+je m'informe, on me dit des faits, je les recueille; et je ne comprends
+pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diamétralement
+opposées au bon esprit, au sens droit, à l'expérience des affaires du
+monde, à la connaissance de l'homme, à la science de la religion et des
+moeurs, présument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de
+l'apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant
+capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du ministère des
+âmes, celui de tous le plus délicat et le plus sublime; et si au
+contraire ils se croient nés pour un emploi si relevé, si difficile, et
+accordé à si peu de personnes, et qu'ils se persuadent de ne faire en
+cela qu'exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire,
+je le comprends encore moins.
+
+Je vois bien que le goût qu'il y a à devenir le dépositaire du secret
+des familles, à se rendre nécessaire pour les réconciliations, à
+procurer des commissions ou à placer des domestiques, à trouver toutes
+les portes ouvertes dans les maisons des grands, à manger souvent à de
+bonnes tables, à se promener en carrosse dans une grande ville, et à
+faire de délicieuses retraites à la campagne, à voir plusieurs personnes
+de nom et de distinction s'intéresser à sa vie et à sa santé, et à
+ménager pour les autres et pour soi-même tous les intérêts humains, je
+vois bien, encore une fois, que cela seul a fait imaginer le spécieux et
+irrépréhensible prétexte du soin des âmes, et semé dans le monde cette
+pépinière intarissable de directeurs.
+
+43 (VI)
+
+La dévotion vient à quelques-uns, et surtout aux femmes, comme une
+passion, ou comme le faible d'un certain âge, ou comme un mode qu'il
+faut suivre. Elles comptaient autrefois une semaine par les jours de
+jeu, de spectacle, de concert, de mascarade, ou d'un joli sermon: elles
+allaient le lundi perdre leur argent chez Ismène, le mardi leur temps
+chez Climène, et le mercredi leur réputation chez Célimène; elles
+savaient dès la veille toute la joie qu'elles devaient avoir le jour
+d'après et le lendemain; elles jouissaient tout à la fois du plaisir
+présent et de celui qui ne leur pouvait manquer; elles auraient souhaité
+de les pouvoir rassembler tous en un seul jour: c'était alors leur
+unique inquiétude et tout le sujet de leurs distractions; et si elles se
+trouvaient quelquefois à l'Opéra, elles y regrettaient la comédie.
+Autres temps, autres moeurs: elles outrent l'austérité et la retraite;
+elles n'ouvrent plus les yeux qui leur sont donnés pour voir; elles ne
+mettent plus leurs sens à aucun usage; et chose incroyable! elles
+parlent peu; elles pensent encore et assez bien d'elles-mêmes, comme
+assez mal des autres; il y a chez elles une émulation de vertu et de
+réforme qui tient quelque chose de la jalousie; elles ne haïssent pas de
+primer dans ce nouveau genre de vie, comme elles faisaient dans celui
+qu'elles viennent de quitter par politique ou par dégoût. Elles se
+perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne chère et par
+l'oisiveté; et elles se perdent tristement par la présomption et par
+l'envie.
+
+44 (VII)
+
+Si j'épouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point; si une
+joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instruire;
+si une prude, elle ne sera point emportée; si une emportée, elle
+exercera ma patience; si une coquette, elle voudra me plaire; si une
+galante, elle le sera peut-être jusqu'à m'aimer; si une dévote,
+répondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu,
+et qui se trompe elle-même?
+
+45 (IV)
+
+Une femme est aisée à gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s'en
+donne la peine. Un seul même en gouverne plusieurs; il cultive leur
+esprit et leur mémoire, fixe et détermine leur religion; il entreprend
+même de régler leur coeur. Elles n'approuvent et ne désapprouvent, ne
+louent et ne condamnent, qu'après avoir consulté ses yeux et son visage.
+Il est le dépositaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs
+désirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours il les
+fait rompre avec leurs galants; il les brouille et les réconcilie avec
+leurs maris, et il profite des interrègnes. Il prend soin de leurs
+affaires, sollicite leurs procès, et voit leurs juges; il leur donne son
+médecin, son marchand, ses ouvriers; il s'ingère de les loger, de les
+meubler, et il ordonne de leur équipage. On le voit avec elles dans
+leurs carrosses, dans les rues d'une ville et aux promenades, ainsi que
+dans leur banc à un sermon, et dans leur loge à la comédie; il fait avec
+elles les mêmes visites; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les
+voyages; il a le plus commode appartement chez elles à la campagne. Il
+vieillit sans déchoir de son autorité: un peu d'esprit et beaucoup de
+temps à perdre lui suffit pour la conserver; les enfants, les héritiers,
+la bru, la nièce, les domestiques, tout en dépend. Il a commencé par se
+faire estimer; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si
+nécessaire, meurt sans qu'on le pleure; et dix femmes dont il était le
+tyran héritent par sa mort de la liberté.
+
+46 (V)
+
+Quelques femmes ont voulu cacher leur conduite sous les dehors de la
+modestie; et tout ce que chacune a pu gagner par une continuelle
+affectation, et qui ne s'est jamais démentie, a été de faire dire de
+soi: On l'aurait prise pour une vestale.
+
+47 (IV)
+
+C'est dans les femmes une violente preuve d'une réputation bien nette et
+bien établie, qu'elle ne soit pas même effleurée par la familiarité de
+quelques-unes qui ne leur ressemblent point; et qu'avec toute la pente
+qu'on a aux malignes explications, on ait recours à une tout autre
+raison de ce commerce qu'à celle de la convenance des moeurs.
+
+48 (VII)
+
+Un comique outre sur la scène ses personnages; un poète charge ses
+descriptions; un peintre qui fait d'après nature force et exagère une
+passion, un contraste, des attitudes; et celui qui copie, s'il ne mesure
+au compas les grandeurs et les proportions, grossit ses figures, donne à
+toutes les pièces qui entrent dans l'ordonnance de son tableau plus de
+volume que n'en ont celles de l'original: de même la pruderie est une
+imitation de la sagesse.
+
+Il y a une fausse modestie qui est vanité, une fausse gloire qui est
+légèreté, une fausse grandeur qui est petitesse; une fausse vertu qui
+est hypocrisie, une fausse sagesse qui est pruderie.
+
+Une femme prude paye de maintien et de parole; une femme sage paye de
+conduite. Celle-là suit son humeur et sa complexion, celle-ci sa raison
+et son coeur. L'une est sérieuse et austère; l'autre est dans les
+diverses rencontres précisément ce qu'il faut qu'elle soit. La première
+cache des faibles sous de plausibles dehors; la seconde couvre un riche
+fonds sous un air libre et naturel. La pruderie contraint l'esprit, ne
+cache ni l'âge ni la laideur; souvent elle les suppose: la sagesse au
+contraire pallie les défauts du corps, ennoblit l'esprit, ne rend la
+jeunesse que plus piquante et la beauté que plus périlleuse.
+
+49 (VII)
+
+Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas
+savantes? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur
+a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont
+lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs
+ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans
+cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou
+par la paresse de leur esprit ou par le soin de leur beauté, ou par une
+certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le
+talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main,
+ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par
+un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une
+curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un
+tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire? Mais à quelque cause
+que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont
+heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,
+aient sur eux cet avantage de moins.
+
+On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est
+ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort
+recherché; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui
+n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus
+qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.
+
+Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne
+m'informe plus du sexe, j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage
+ne songe guère à être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage,
+vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont
+détournées des sciences que par de certains défauts: concluez donc
+vous-même que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient
+sages, et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir
+savante, ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait
+pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage.
+
+50 (I)
+
+La neutralité entre des femmes qui nous sont également amies,
+quoiqu'elles aient rompu pour des intérêts où nous n'avons nulle part,
+est un point difficile: il faut choisir souvent entre elles, ou les
+perdre toutes deux.
+
+51 (I)
+
+Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants
+que son argent.
+
+52 (I)
+
+Il est étonnant de voir dans le coeur de certaines femmes quelque chose
+de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes, je veux dire
+l'ambition et le jeu: de telles femmes rendent les hommes chastes; elles
+n'ont de leur sexe que les habits.
+
+53 (I)
+
+Les femmes sont extrêmes: elles sont meilleures ou pires que les hommes.
+
+54 (I)
+
+La plupart des femmes n'ont guère de principes; elles se conduisent par
+le coeur, et dépendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment.
+
+55 (IV)
+
+Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes; mais les
+hommes l'emportent sur elles en amitié.
+
+Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point.
+
+56 (V)
+
+Il y a du péril à contrefaire. Lise, déjà vieille, veut rendre une jeune
+femme ridicule, et elle-même devient difforme; elle me fait peur. Elle
+use pour l'imiter de grimaces et de contorsions: la voilà aussi laide
+qu'il faut pour embellir celle dont elle se moque.
+
+57 (VII)
+
+On veut à la ville que bien des idiots et des idiotes aient de l'esprit;
+on veut à la cour que bien des gens manquent d'esprit qui en ont
+beaucoup; et entre les personnes de ce dernier genre une belle femme ne
+se sauve qu'à peine avec d'autres femmes.
+
+58 (I)
+
+Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme
+au contraire garde mieux son secret que celui d'autrui.
+
+59 (I)
+
+Il n'y a point dans le coeur d'une jeune personne un si violent amour
+auquel l'intérêt ou l'ambition n'ajoute quelque chose.
+
+60 (I)
+
+Il y a un temps où les filles les plus riches doivent prendre parti;
+elles n'en laissent guère échapper les premières occasions sans se
+préparer un long repentir: il semble que la réputation des biens diminue
+en elles avec celle de leur beauté. Tout favorise au contraire une jeune
+personne, jusques à l'opinion des hommes, qui aiment à lui accorder tous
+les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable.
+
+61 (I)
+
+Combien de filles à qui une grande beauté n'a jamais servi qu'à leur
+faire espérer une grande fortune!
+
+62 (VII)
+
+Les belles filles sont sujettes à venger ceux de leurs amants qu'elles
+ont maltraités, ou par de laids, ou par de vieux, ou par d'indignes
+maris.
+
+63 (IV)
+
+La plupart des femmes jugent du mérite et de la bonne mine d'un homme
+par l'impression qu'ils font sur elles, et n'accordent presque ni l'un
+ni l'autre à celui pour qui elles ne sentent rien.
+
+64 (IV)
+
+Un homme qui serait en peine de connaître s'il change, s'il commence à
+vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le
+ton dont elle lui parle: il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude
+école.
+
+65 (IV)
+
+Une femme qui n'a jamais les yeux que sur une même personne, ou qui les
+en détourne toujours, fait penser d'elle la même chose.
+
+66 (IV)
+
+Il coûte peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point: il coûte
+encore moins aux hommes de dire ce qu'ils sentent.
+
+67 (I)
+
+Il arrive quelquefois qu'une femme cache à un homme toute la passion
+qu'elle sent pour lui, pendant que de son côté il feint pour elle toute
+celle qu'il ne sent pas.
+
+68 (I)
+
+L'on suppose un homme indifférent, mais qui voudrait persuader à une
+femme une passion qu'il ne sent pas; et l'on demande s'il ne lui serait
+pas plus aisé d'imposer à celle dont il est aimé qu'à celle qui ne
+l'aime point.
+
+69 (I)
+
+Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu'il
+n'en ait pas ailleurs un véritable.
+
+70 (I)
+
+Un homme éclate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console; une
+femme fait moins de bruit quand elle est quittée, et demeure longtemps
+inconsolable.
+
+71
+
+(I) Les femmes guérissent de leur paresse par la vanité ou par l'amour.
+
+(IV) La paresse au contraire dans les femmes vives est le présage de
+l'amour.
+
+72 (IV)
+
+Il est fort sûr qu'une femme qui écrit avec emportement est emportée; il
+est moins clair qu'elle soit touchée. Il semble qu'une passion vive et
+tendre est morne et silencieuse; et que le plus pressant intérêt d'une
+femme qui n'est plus libre, celui qui l'agite davantage, est moins de
+persuader qu'elle aime, que de s'assurer si elle est aimée.
+
+73 (VII)
+
+Glycère n'aime pas les femmes; elle hait leur commerce et leurs visites,
+se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est
+petit, à qui elle est sévère, qu'elle resserre dans leur ordre, sans
+leur permettre rien de ce qui passe l'amitié; elle est distraite avec
+eux, leur répond par des monosyllabes, et semble chercher à s'en
+défaire; elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est
+mieux gardée et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron et
+d'Héniery. Une seule, Corinne, y est attendue, y est reçue, et à toutes
+les heures; on l'embrasse à plusieurs reprises; on croit l'aimer; on lui
+parle à l'oreille dans un cabinet où elles sont seules; on a soi-même
+plus de deux oreilles pour l'écouter; on se plaint à elle de tout autre
+que d'elle; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien: elle a
+la confiance de tous les deux. L'on voit Glycère en partie carrée au
+bal, au théâtre dans les jardins publics, sur le chemin de Venouze, où
+l'on mange les premiers fruits; quelquefois seule en litière sur la
+route du grand faubourg, où elle a un verger délicieux, ou à la porte de
+Canidie, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de
+secondes noces, qui en dit le temps et les circonstances. Elle paraît
+ordinairement avec une coiffure plate et négligée, en simple déshabillé,
+sans corps et avec des mules: elle est belle en cet équipage, et il ne
+lui manque que de la fraîcheur. On remarque néanmoins sur elle une riche
+attache, qu'elle dérobe avec soin aux yeux de son mari. Elle le flatte,
+elle le caresse; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms;
+elle n'a pas d'autre lit que celui de ce cher époux, et elle ne veut pas
+découcher. Le matin, elle se partage entre sa toilette et quelques
+billets qu'il faut écrire. Un affranchi vient lui parler en secret;
+c'est Parménon, qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du
+maître et la jalousie des domestiques. Qui à la vérité fait mieux
+connaître des intentions, et rapporte mieux une réponse que Parménon?
+qui parle moins de ce qu'il faut taire? qui sait ouvrir une porte
+secrète avec moins de bruit? qui conduit plus adroitement par le petit
+escalier? qui fait mieux sortir par où l'on est entré?
+
+74 (I)
+
+Je ne comprends pas comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à sa
+complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et se montre au contraire
+par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop négligé dans son
+ajustement, brusque dans ses réponses, incivil, froid et taciturne, peut
+espérer de défendre le coeur d'une jeune femme contre les entreprises de
+son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance,
+les soins, l'empressement, les dons, la flatterie.
+
+75 (VII)
+
+Un mari n'a guère un rival qui ne soit de sa main, et comme un présent
+qu'il a autrefois fait à sa femme. Il le loue devant elle de ses belles
+dents et de sa belle tête; il agrée ses soins; il reçoit ses visites; et
+après ce qui lui vient de son cru, rien ne lui paraît de meilleur goût
+que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne à souper,
+et il dit aux conviés: «Goûtez bien cela; il est de Léandre, et il ne me
+coûte qu'un grand merci.»
+
+76 (VI)
+
+Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il
+n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il
+plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple
+d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni
+douaire ni conventions; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il
+est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une
+même maison sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai
+seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paye le rôtisseur et le
+cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on a soupé. Ils n'ont
+souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas même le nom: ils
+vivent à la romaine ou à la grecque; chacun a le sien; et ce n'est
+qu'avec le temps, et après qu'on est initié au jargon d'une ville, qu'on
+sait enfin que M. B... est publiquement depuis vingt années le mari de Mme
+L...
+
+77 (VII)
+
+Telle autre femme, à qui le désordre manque pour mortifier son mari, y
+revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu'elle a
+apportée, par les charmes de sa beauté, par son mérite, par ce que
+quelques-uns appellent vertu.
+
+78 (VII)
+
+Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles empêchent un mari de se
+repentir du moins une fois le jour d'avoir une femme, ou de trouver
+heureux celui qui n'en a point.
+
+79 (IV)
+
+Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage: on pleure, on
+récite, on répète, on est si touchée de la mort de son mari, qu'on n'en
+oublie pas la moindre circonstance.
+
+80 (I)
+
+Ne pourrait-on point découvrir l'art de se faire aimer de sa femme?
+
+81 (IV)
+
+Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit
+aimer.
+
+Il y avait à Smyrne une très belle fille qu'on appelait Émire, et qui
+était moins connue dans toute la ville par sa beauté que par la sévérité
+de ses moeurs, et surtout par l'indifférence qu'elle conservait pour tous
+les hommes, qu'elle voyait, disait-elle, sans aucun péril, et sans
+d'autres dispositions que celles où elle se trouvait pour ses amies ou
+pour ses frères. Elle ne croyait pas la moindre partie de toutes les
+folies qu'on disait que l'amour avait fait faire dans tous les temps; et
+celles qu'elle avait vues elle-même, elle ne les pouvait comprendre:
+elle ne connaissait que l'amitié. Une jeune et charmante personne, à qui
+elle devait cette expérience la lui avait rendue si douce qu'elle ne
+pensait qu'à la faire durer, et n'imaginait pas par quel autre sentiment
+elle pourrait jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la
+confiance, dont elle était si contente. Elle ne parlait que
+d'Euphrosyne: c'était le nom de cette fidèle amie, et tout Smyrne ne
+parlait que d'elle et d'Euphrosyne leur amitié passait en proverbe.
+Émire avait deux frères qui étaient jeunes, d'une excellente beauté, et
+dont toutes les femmes de la ville étaient éprises; et il est vrai
+qu'elle les aima toujours comme une soeur aime ses frères. Il y eut un
+prêtre de Jupiter, qui avait accès dans la maison de son père, à qui
+elle plut, qui osa le lui déclarer, et ne s'attira que du mépris. Un
+vieillard, qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens,
+avait eu la même audace, eut aussi la même aventure. Elle triomphait
+cependant; et c'était jusqu'alors au milieu de ses frères, d'un prêtre
+et d'un vieillard, qu'elle se disait insensible. Il sembla que le ciel
+voulut l'exposer à de plus fortes épreuves, qui ne servirent néanmoins
+qu'à la rendre plus vaine, et qu'à l'affermir dans la réputation d'une
+fille que l'amour ne pouvait toucher. De trois amants que ses charmes
+lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute
+la passion, le premier, dans un transport amoureux, se perça le sein à
+ses pieds; le second, plein de désespoir de n'être pas écouté, alla se
+faire tuer à la guerre de Crète et le troisième mourut de langueur et
+d'insomnie. Celui qui les devait venger n'avait pas encore paru. Ce
+vieillard qui avait été si malheureux dans ses amours s'en était guéri
+par des réflexions sur son âge et sur le caractère de la personne à qui
+il voulait plaire: il désira de continuer de la voir, et elle le
+souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui était jeune, d'une
+physionomie agréable, et qui avait une taille fort noble. Elle le vit
+avec intérêt; et comme il se tut beaucoup en la présence de son père,
+elle trouva qu'il n'avait pas assez d'esprit, et désira qu'il en eût eu
+davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; mais comme il la
+regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beauté, elle
+fut surprise et comme indignée qu'un homme si bien fait et si spirituel
+ne fût pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le
+voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu'elle était
+belle; et Émire si indifférente, devenue jalouse, comprit que Ctésiphon
+était persuadé de ce qu'il disait, et que non seulement était galant,
+mais même qu'il était tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre
+avec son amie. Elle désira de les voir ensemble une seconde fois pour
+être plus éclaircie; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus
+qu'elle ne craignait de voir, et changea ses soupçons en certitude. Elle
+s'éloigne d'Euphrosyne, ne lui connaît plus le mérite qui l'avait
+charmée, perd le goût de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce
+changement lui fait sentir que l'amour dans son coeur a pris la place de
+l'amitié. Ctésiphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment,
+songent à s'épouser, s'épousent. La nouvelle s'en répand par toute la
+ville; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare
+de se marier à ce qu'ils aimaient. Émire l'apprend, et s'en désespère.
+Elle ressent tout son amour: elle recherche Euphrosyne pour le seul
+plaisir de revoir Ctésiphon; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa
+femme, et trouve une maîtresse dans une nouvelle épouse; il ne voit dans
+Émire que l'amie d'une personne qui lui est chère. Cette fille
+infortunée perd le sommeil, et ne veut plus manger: elle s'affaiblit;
+son esprit s'égare; elle prend son frère pour Ctésiphon, et elle lui
+parle comme à un amant; elle se détrompe, rougit de son égarement; elle
+retombe bientôt dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les
+connaît plus. Alors elle craint les hommes; mais trop tard: c'est sa
+folie. Elle a des intervalles où sa raison lui revient, et où elle gémit
+de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fière et si
+insensible, trouve que les Dieux l'ont trop punie.
+
+
+
+
+Du coeur
+
+
+1 (I)
+
+Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont
+nés médiocres.
+
+2 (I)
+
+L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes, exempte même
+de toute grossièreté. Une femme cependant regarde toujours un homme
+comme un homme; et réciproquement un homme regarde une femme comme une
+femme. Cette liaison n'est ni passion ni amitié pure: elle fait une
+classe à part.
+
+3(I)
+
+L'amour naît brusquement, sans autre réflexion, par tempérament ou par
+faiblesse: un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié au
+contraire se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un
+long commerce. Combien d'esprit, de bonté de coeur, d'attachement, de
+services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs
+années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou
+une belle main!
+
+4 (IV)
+
+Le temps, qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour.
+
+5 (IV)
+
+Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-même, et quelquefois par les
+choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les
+rigueurs, par l'éloignement, par la jalousie. L'amitié au contraire a
+besoin de secours: elle périt faute de soins, de confiance et de
+complaisance.
+
+6 (IV)
+
+Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié.
+
+7 (IV)
+
+L'amour et l'amitié s'excluent l'un l'autre.
+
+8 (IV)
+
+Celui qui a eu l'expérience d'un grand amour néglige l'amitié; et celui
+qui est épuisé sur l'amitié n'a encore rien fait pour l'amour.
+
+9 (IV)
+
+L'amour commence par l'amour; et l'on ne saurait passer de la plus forte
+amitié qu'à un amour faible.
+
+10 (IV)
+
+Rien ne ressemble mieux à une vive amitié, que ces liaisons que
+l'intérêt de notre amour nous fait cultiver.
+
+11 (IV)
+
+L'on n'aime bien qu'une seule fois: c'est la première; les amours qui
+suivent sont moins involontaires.
+
+12 (IV)
+
+L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.
+
+13 (IV)
+
+L'amour qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour
+être une passion violente.
+
+14 (IV)
+
+Celui qui aime assez pour vouloir aimer un million de fois plus qu'il ne
+fait, ne cède en amour qu'à celui qui aime plus qu'il ne voudrait.
+
+15 (IV)
+
+Si j'accorde que dans la violence d'une grande passion on peut aimer
+quelqu'un plus que soi-même, à qui ferai-je plus de plaisir, ou à ceux
+qui aiment, ou à ceux qui sont aimés?
+
+16 (I)
+
+Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y réussir: ils
+cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose ainsi
+parler, ils sont contraints de demeurer libres.
+
+17 (IV)
+
+Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent
+bientôt chacun de leur part à s'aimer moins, et ensuite à ne s'aimer
+plus. Qui, d'un homme ou d'une femme, met davantage du sien dans cette
+rupture, il n'est pas aisé de le décider. Les femmes accusent les hommes
+d'être volages, et les hommes disent qu'elles sont légères.
+
+18 (IV)
+
+Quelque délicat que l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que
+dans l'amitié.
+
+19 (IV)
+
+C'est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup de faire, par tout
+son procédé, d'une personne ingrate une très ingrate.
+
+20 (IV)
+
+Il est triste d'aimer sans une grande fortune, et qui nous donne les
+moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait
+plus de souhaits à faire.
+
+21 (IV)
+
+S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui
+ait été indifférente, quelques importants services qu'elle nous rende
+dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'être ingrat.
+
+22 (IV)
+
+Une grande reconnaissance emporte avec soi beaucoup de goût et d'amitié
+pour la personne qui nous oblige.
+
+23 (IV)
+
+Être avec des gens qu'on aime, cela suffit; rêver, leur parler, ne leur
+parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais
+auprès d'eux, tout est égal.
+
+24 (IV)
+
+Il n'y a pas si loin de la haine à l'amitié que de l'antipathie.
+
+25 (IV)
+
+Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie à l'amour qu'à
+l'amitié.
+
+26 (IV)
+
+L'on confie son secret dans l'amitié; mais il échappe dans l'amour.
+
+L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le coeur. Celui
+qui a le coeur n'a pas besoin de révélation ou de confiance; tout lui est
+ouvert.
+
+27 (IV)
+
+L'on ne voit dans l'amitié que les défauts qui peuvent nuire à nos amis.
+L'on ne voit en amour de défauts dans ce qu'on aime que ceux dont on
+souffre soi-même.
+
+28 (I)
+
+Il n'y a qu'un premier dépit en amour, comme la première faute dans
+l'amitié, dont on puisse faire un bon usage.
+
+29 (IV)
+
+Il semble que, s'il y a un soupçon injuste, bizarre et sans fondement,
+qu'on ait une fois appelé jalousie, cette autre jalousie qui est un
+sentiment juste, naturel, fondé en raison et sur l'expérience,
+mériterait un autre nom.
+
+Le tempérament a beaucoup de part à la jalousie, et elle ne suppose pas
+toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent
+amour sans délicatesse.
+
+Il arrive souvent que l'on souffre tout seul de la délicatesse. L'on
+souffre de la jalousie, et l'on fait souffrir les autres.
+
+Celles qui ne nous ménagent sur rien, et ne nous épargnent nulles
+occasions de jalousie, ne mériteraient de nous aucune jalousie, si l'on
+se réglait plus par leurs sentiments et leur conduite que par son coeur.
+
+30 (IV)
+
+Les froideurs et les relâchements dans l'amitié ont leurs causes. En
+amour, il n'y a guerre d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être
+trop aimés.
+
+31 (IV)
+
+L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on l'a été de ne pas
+aimer.
+
+32 (IV)
+
+Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre.
+
+33 (IV)
+
+Le commencement et le déclin de l'amour se font sentir par l'embarras où
+l'on est de se trouver seuls.
+
+34 (IV)
+
+Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est borné, et que le coeur a
+ses limites.
+
+C'est faiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre faiblesse que de
+guérir.
+
+On guérit comme on se console: on n'a pas dans le coeur de quoi toujours
+pleurer et toujours aimer.
+
+35 (IV)
+
+Il devrait y avoir dans le coeur des sources inépuisables de douleur pour
+de certaines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que
+l'on sort d'une grande affliction: l'on pleure amèrement, et l'on est
+sensiblement touché; mais l'on est ensuite si faible ou si léger que
+l'on se console.
+
+36 (IV)
+
+Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument; car il faut
+que ce soit ou par une étrange faiblesse de son amant, ou par de plus
+secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beauté.
+
+37 (IV)
+
+L'on est encore longtemps à se voir par habitude, et à se dire de bouche
+que l'on s'aime, après que les manières disent qu'on ne s'aime plus.
+
+38 (IV)
+
+Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec
+les scrupules, qu'il s'aigrit par les réflexions et les retours que l'on
+fait pour s'en délivrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer sa
+passion pour l'affaiblir.
+
+39 (IV)
+
+L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le
+malheur de ce qu'on aime.
+
+40 (I)
+
+Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce
+que l'on hait.
+
+41 (IV)
+
+Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il faut
+quelquefois se contraindre pour eux, et avoir la générosité de recevoir.
+
+Celui-là peut prendre, qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir que
+son ami en sent à lui donner.
+
+42 (V)
+
+Donner c'est agir: ce n'est pas souffrir de ses bienfaits, ni céder à
+l'importunité ou à la nécessité de ceux qui nous demandent.
+
+43 (IV)
+
+Si l'on a donné à ceux que l'on aimait, quelque chose qu'il arrive, il
+n'y a plus d'occasions où l'on doive songer à ses bienfaits.
+
+44 (V)
+
+On a dit en latin qu'il coûte moins cher de haïr que d'aimer, ou si l'on
+veut, que l'amitié est plus à charge que la haine. Il est vrai qu'on est
+dispensé de donner à ses ennemis; mais ne coûte-t-il rien de s'en
+venger? Ou s'il est doux et naturel de faire du mal à ce que l'on hait,
+l'est-il moins de faire du bien à ce qu'on aime? Ne serait-il pas dur et
+pénible de ne lui en point faire?
+
+45 (I)
+
+Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de
+donner.
+
+46 (V)
+
+Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un
+indigne, ne change pas de nom, et s'il méritait plus de reconnaissance.
+
+47 (VII)
+
+La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos.
+
+48 (V)
+
+S'il est vrai que la pitié ou la compassion soit un retour vers
+nous-mêmes qui nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent-ils
+de nous si peu de soulagement dans leurs misères?
+
+Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitude que de manquer aux misérables.
+
+49 (V)
+
+L'expérience confirme que la mollesse ou l'indulgence pour soi et la
+dureté pour les autres n'est qu'un seul et même vice.
+
+50 (V)
+
+Un homme dur au travail et à la peine, inexorable à soi-même, n'est
+indulgent aux autres que par un excès de raison.
+
+51 (V)
+
+Quelque désagrément qu'on ait à se trouver chargé d'un indigent, l'on
+goûte à peine les nouveaux avantages qui le tirent enfin de notre
+sujétion: de même, la joie que l'on reçoit de l'élévation de son ami est
+un peu balancée par la petite peine qu'on a de le voir au-dessus de nous
+ou s'égaler à nous. Aussi l'on s'accorde mal avec soi-même; car l'on
+veut des dépendants, et qu'il n'en coûte rien; l'on veut aussi le bien
+de ses amis, et, s'il arrive, ce n'est pas toujours par s'en réjouir que
+l'on commence.
+
+52 (VII)
+
+On convie, on invite, on offre sa maison, sa table, son bien et ses
+services: rien ne coûte qu'à tenir parole.
+
+53 (IV)
+
+C'est assez pour soi d'un fidèle ami; c'est même beaucoup de l'avoir
+rencontré: on ne peut en avoir trop pour le service des autres.
+
+54 (IV)
+
+Quand on a assez fait auprès de certaines personnes pour avoir dû se les
+acquérir, si cela ne réussit point, il y a encore une ressource, qui est
+de ne plus rien faire.
+
+55 (V)
+
+Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient un jour être nos amis, et
+vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni
+selon la nature de la haine, ni selon les règles de l'amitié; ce n'est
+point une maxime morale, mais politique.
+
+56 (V)
+
+On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus,
+pourraient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si sûrs
+et d'une si exacte probité, que venant à cesser de l'être, ils se
+veuillent pas abuser de notre confiance, ni se faire craindre comme
+ennemis.
+
+57 (IV)
+
+Il est doux de voir ses amis par goût et par estime; il est pénible de
+les cultiver par intérêt; c'est solliciter.
+
+58 (VII)
+
+Il faut briguer la faveur de ceux à qui l'on veut du bien, plutôt que de
+ceux de qui l'on espère du bien.
+
+59 (IV)
+
+On ne vole point des mêmes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des
+choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de liberté à suivre
+ses caprices, et tout au contraire de servitude à courir pour son
+établissement: il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler
+peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherché.
+
+60 (V)
+
+Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite, ne prend pas le chemin
+de se désespérer s'il ne lui arrive pas; et celui au contraire qui
+désire une chose avec une grande impatience, y met trop du sien pour en
+être assez récompensé par le succès.
+
+61 (VII)
+
+Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si déterminément
+une certaine chose, que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce
+qu'il faut faire pour la manquer.
+
+62 (IV)
+
+Les choses les plus souhaitées n'arrivent point; ou si elles arrivent,
+ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances où elles auraient
+fait un extrême plaisir.
+
+63 (IV)
+
+Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.
+
+64 (I)
+
+La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est
+agréable, puisque si l'on cousait ensemble toutes les heures que l'on
+passe avec ce qui plaît, l'on ferait à peine d'un grand nombre d'années
+une vie de quelques mois.
+
+65 (I)
+
+Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un!
+
+66 (V)
+
+On ne pourrait se défendre de quelque joie à voir périr un méchant
+homme: l'on jouirait alors du fruit de sa haine, et l'on tirerait de lui
+tout ce qu'on en peut espérer, qui est le plaisir de sa perte. Sa mort
+enfin arrive, mais dans une conjoncture où nos intérêts ne nous
+permettent pas de nous en réjouir: il meurt trop tôt ou trop tard.
+
+67 (IV)
+
+Il est pénible à un homme fier de pardonner à celui qui le surprend en
+faute, et qui se plaint de lui avec raison: sa fierté ne s'adoucit que
+lorsqu'il reprend ses avantages, et qu'il met l'autre dans son tort.
+
+68 (I)
+
+Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes à qui nous
+faisons du bien, de même nous haïssons violemment ceux que nous avons
+beaucoup offensés.
+
+69 (I)
+
+Il est également difficile d'étouffer dans les commencements le
+sentiment des injures et de le conserver après un certain nombre
+d'années.
+
+70 (VII)
+
+C'est par faiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe à s'en
+venger; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge
+point.
+
+71
+
+(V) Il y a bien autant de paresse que de faiblesse à se laisser
+gouverner.
+
+(VII) Il ne faut pas penser à gouverner un homme tout d'un coup, et sans
+autre préparation, dans une affaire importante et qui serait capitale à
+lui ou aux siens; il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
+veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou par
+caprice: il faut tenter auprès de lui les petites choses, et de là le
+progrès jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus
+dans les commencements qu'entreprendre de le faire partir pour la
+campagne ou retourner à la ville, qui finit par lui dicter un testament
+où il réduit son fils à la légitime.
+
+(VII) Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la
+main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa
+dépendance.
+
+(VII) Tels se laissent gouverner jusqu'à un certain point, qui au delà
+sont intraitables et ne se gouvernent plus: on perd tout à coup la route
+de leur coeur et de leur esprit; ni hauteur ni souplesse, ni force ni
+industrie ne les peuvent dompter: avec cette différence que quelques-uns
+sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par
+tempérament et par humeur.
+
+(VII) Il se trouve des hommes qui n'écoutent ni la raison ni les bons
+conseils, et qui s'égarent volontairement par la crainte qu'ils ont
+d'être gouvernés.
+
+(VII) D'autres consentent d'être gouvernés par leurs amis en des choses
+presque indifférentes, et s'en font un droit de les gouverner à leur
+tour en des choses graves et de conséquence.
+
+(VII) Drance veut passer pour gouverner son maître, qui n'en croit rien,
+non plus que le public; parler sans cesse à un grand que l'on sert, en
+des lieux et en des temps où il convient le moins, lui parler à
+l'oreille ou en des termes mystérieux, rire jusqu'à éclater en sa
+présence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui
+parlent, dédaigner ceux qui viennent faire leur cour ou attendre
+impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture
+trop libre, figurer avec lui le dos appuyé à une cheminée, le tirer par
+son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des
+libertés, marquent mieux un fat qu'un favori.
+
+(VI) Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner
+les autres: il veut que la raison gouverne seule et toujours.
+
+(VII) Je ne haïrais pas d'être livré par la confiance à une personne
+raisonnable, et d'en être gouverné en toutes choses, et absolument, et
+toujours: je serais sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer;
+je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison.
+
+72 (V)
+
+Toutes les passions sont menteuses: elles se déguisent autant qu'elles
+le peuvent aux yeux des autres; elles se cachent à elles-mêmes. Il n'y a
+point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et
+qui ne s'en aide.
+
+73 (IV)
+
+On ouvre un livre de dévotion, et il touche; on en ouvre un autre qui
+est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le coeur seul
+concilie les choses contraires, et admet les incompatibles?
+
+74 (V)
+
+Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et
+de leur vanité. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide,
+calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de
+la cacher.
+
+75 (V)
+
+Le cas n'arrive guère où l'on puisse dire: «J'étais ambitieux»; ou on ne
+l'est point, ou on l'est toujours; mais le temps vient où l'on avoue que
+l'on a aimé.
+
+76 (V)
+
+Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se
+trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils
+meurent.
+
+77 (IV)
+
+Rien ne coûte moins à la passion que de se mettre au-dessus de la
+raison: son grand triomphe est de l'emporter sur l'intérêt.
+
+78 (I)
+
+L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par
+l'esprit.
+
+79 (I)
+
+Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et
+élevées, que nous devons moins à la force de notre esprit qu'à la bonté
+de notre naturel.
+
+80 (I)
+
+Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la
+reconnaissance.
+
+81 (IV)
+
+Il faut être bien dénué d'esprit, si l'amour, la malignité, la nécessité
+n'en font pas trouver.
+
+82 (I)
+
+Il y a des lieux que l'on admire: il y en a d'autres qui touchent, et où
+l'on aimerait à vivre.
+
+Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la
+passion, le goût et les sentiments.
+
+83 (IV)
+
+Ceux qui font bien mériteraient seuls d'être enviés, s'il n'y avait
+encore un meilleur parti à prendre, qui est de faire mieux: c'est une
+douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie.
+
+84 (I)
+
+Quelques-uns se défendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux
+faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du coeur, l'autre de l'esprit.
+
+85 (I)
+
+Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si
+tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer
+du moins qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent être
+surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu.
+
+
+
+
+De la société et de la conversation
+
+
+1 (I)
+
+Un caractère bien fade est celui de n'en avoir aucun.
+
+2 (I)
+
+C'est le rôle d'un sot d'être importun: un homme habile sent s'il
+convient ou s'il ennuie; il sait disparaître le moment qui précède celui
+où il serait de trop quelque part.
+
+3 (I)
+
+L'on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de
+cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pièce rare; à un homme
+qui est né tel, il est encore fort délicat d'en soutenir longtemps le
+personnage; il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse
+estimer.
+
+4 (I)
+
+Il a beaucoup d'esprits obscènes, encore plus de médisants ou de
+satiriques, peu de délicats. Pour badiner avec grâce, et rencontrer
+heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manières, trop
+de politesse, et même trop de fécondité: c'est créer que de railler
+ainsi, et faire quelque chose de rien.
+
+5 (IV)
+
+Si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid, de
+vain de puéril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de
+parler ou d'écouter, et l'on se condamnerait peut-être à un silence
+perpétuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours
+inutiles. Il faut donc s'accommoder à tous les esprits, permettre comme
+un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions
+sur le gouvernement présent, ou sur l'intérêt des princes, le débit des
+beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes; il faut laisser
+Aronce parler proverbe, et Mélinde parler de soi, de ses vapeurs, de ses
+migraines et de ses insomnies.
+
+6 (IV)
+
+L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de
+commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules
+expressions, par la nouveauté, et j'ose dire par l'impropriété des
+termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne
+se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils font
+signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu
+intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni
+l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et
+peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est
+propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un
+langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est
+contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur
+esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués;
+mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et ce qui est pire, on en
+souffre.
+
+7 (V)
+
+Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de
+recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin: vous voulez, Acis,
+me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: «Il fait froid»? Vous
+voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: «Il pleut, il
+neige.» Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m'en féliciter;
+dites: «Je vous trouve bon visage.»
+
+--Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs
+qui ne pourrait pas en dire autant?--Qu'importe, Acis? Est-ce un si
+grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le
+monde? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables les
+diseurs de phoebus; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter
+dans l'étonnement: une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas
+tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir
+plus que les autres; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos
+phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous
+abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par
+votre habit, et vous dis à l'oreille: «Ne songez point à avoir de
+l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle; ayez, si vous pouvez, un
+langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun
+esprit peut-être alors croira-t-on que vous en avez.»
+
+8 (IV)
+
+Qui peut se promettre d'éviter dans la société des hommes la rencontre
+de certains esprits vains, légers, familiers, délibérés, qui sont
+toujours dans une compagnie ceux qui parlent, et qu'il faut que les
+autres écoutent? On les entend de l'antichambre; on entre impunément et
+sans craindre de les interrompre: ils continuent leur récit sans la
+moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le
+rang le mérite des personnes qui composent le cercle; ils font taire
+celui qui commence à conter une nouvelle, pour la dire de leur façon,
+qui est la meilleure: ils la tiennent de Zamet, de Ruccelay, ou de
+Conchini, qu'ils ne connaissent point, à qui ils n'ont jamais parlé, et
+qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils
+s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifié de l'assemblée,
+pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils
+ne veulent pas que les autres soient instruits; ils suppriment quelques
+noms pour déguiser l'histoire qu'ils racontent, et pour détourner les
+applications; vous les priez, les pressez inutilement: il y a des choses
+qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur
+parole y est engagée, c'est le dernier secret, c'est un mystère, outre
+que vous leur demandez l'impossible, car sur ce que vous voulez
+apprendre d'eux, ils ignorent le fait et les personnes.
+
+9 (VIII)
+
+Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme
+universel, et il se donne pour tel: il aime mieux mentir que de se taire
+ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à la table d'un grand
+d'une cour du Nord: il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient
+dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette région lointaine comme
+s'il en était originaire; il discourt des moeurs de cette cour, des
+femmes du pays, des ses lois et de ses coutumes; il récite des
+historiettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes, et il en rit
+le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et
+lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias
+ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur: «Je
+n'avance, lui dit-il, je raconte rien que je ne sache d'original: je
+l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à
+Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort
+interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance.» Il reprenait le fil
+de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée,
+lorsque l'un des conviés lui dit: «C'est Sethon à qui vous parlez,
+lui-même, et qui arrive de son ambassade.»
+
+10 (IV)
+
+Il y a un parti à prendre, dans les entretiens, entre une certaine
+paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui, nous
+jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises
+demandes ou de sottes réponses, et une attention importune qu'on a au
+moindre mot qui échappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un
+mystère que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la
+subtilité, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne.
+
+11 (IV)
+
+Être infatué de soi, et s'être fortement persuadé qu'on a beaucoup
+d'esprit, est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a
+point, ou qui en a peu. Malheur pour lors à qui est exposé à l'entretien
+d'un tel personnage! combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer!
+combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement, durent un
+temps, et que bientôt on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle, c'est
+moins pour l'apprendre à ceux qui l'écoutent, que pour avoir le mérite
+de la dire, et de la dire bien: elle devient un roman entre ses mains;
+il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites
+façons de parler, et les fait toujours parler longtemps; il tombe
+ensuite en des parenthèses, qui peuvent passer pour épisodes, mais qui
+font oublier le gros de l'histoire, et à lui qui vous parle, et à vous
+qui le supportez. Que serait-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne
+survenait heureusement pour déranger le cercle, et faire oublier la
+narration?
+
+12 (V)
+
+J'entends Théodecte de l'antichambre; il grossit sa voix à mesure qu'il
+s'approche; le voilà entré: il rit, il crie, il éclate; on bouche ses
+oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les
+choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne
+revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des
+sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances,
+que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il
+n'est pas encore assis qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée.
+A-t-on servi, il se met le premier à table et dans la première place;
+les femmes sont à sa droite et à gauche. Il mange, il boit, il conte, il
+plaisante, il interrompt tout à la fois. Il n'a nul discernement des
+personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence
+qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthydème qui donne le repas? Il
+rappelle à soi toute l'autorité de la table; et il y a un moindre
+inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer. Le vin et
+les viandes n'ajoutent rien à son caractère. Si l'on joue, il gagne au
+jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont
+pour lui: il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin
+et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte, et ceux
+qui le souffrent.
+
+13 (VII)
+
+Troïle est utile à ceux qui ont trop de bien: il leur ôte l'embarras du
+superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des
+contrats, de fermer des coffres, de porter des clefs sur soi et de
+craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il
+devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bientôt il
+les règle et les maîtrise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une
+maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on prévient, dont on
+devine les décisions. Il dit de cet esclave: «Il faut le punir», et on
+le fouette; et de cet autre: «Il faut l'affranchir», et on l'affranchit.
+L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire; il peut lui déplaire: il
+est congédié. Le maître est heureux, si Troïle lui laisse sa femme et
+ses enfants. Si celui-ci est à table, et qu'il prononce d'un mets qu'il
+est friand, le maître et les conviés, qui en mangeaient sans réflexion,
+le trouvent friand, et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire
+d'un autre mets qu'il est insipide, ceux qui commençaient à le goûter,
+n'osant avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent à
+terre: tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage
+avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le
+cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne:
+c'est là qu'il mange, qu'il dort et qu'il fait digestion, qu'il querelle
+son valet, qu'il reçoit ses ouvriers, et qu'il remet ses créanciers. Il
+régente, il domine dans une salle; il y reçoit la cour et les hommages
+de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au maître que
+par Troïle. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui
+agrée, il ride son front et il détourne sa vue; si on l'aborde, il ne se
+lève pas; si l'on s'assied auprès de lui, il s'éloigne; si on lui parle,
+il ne répond point; si l'on continue de parler, il passe dans une autre
+chambre; si on le suit, il gagne l'escalier; il franchirait tous les
+étages, ou il se lancerait par une fenêtre, plutôt que de se laisser
+joindre par quelqu'un qui a un visage ou un ton de voix qu'il
+désapprouve. L'un et l'autre sont agréables en Troïle, et il s'en est
+servi heureusement pour s'insinuer ou pour conquérir. Tout devient, avec
+le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se
+soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont
+commencé à le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de
+ses méditations et de sa taciturnité pour contredire, et que même pour
+critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin
+d'attendre de lui qu'il défère à vos sentiments, qu'il soit complaisant,
+qu'il vous loue, vous n'êtes pas sûr qu'il aime toujours votre
+approbation, ou qu'il souffre votre complaisance.
+
+14 (IV)
+
+Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a placé auprès de vous
+dans une voiture publique, à une fête ou à un spectacle; et il ne vous
+coûtera bientôt pour le connaître que de l'avoir écouté: vous saurez son
+nom, sa demeure, son pays, l'état de son bien, son emploi, celui de son
+père, la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes
+de sa maison; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un château, de
+beaux meubles, des valets, et un carrosse.
+
+15 (I)
+
+Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. Il y en a
+d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent, et avec qui l'on
+souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; ils sont
+comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans
+leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes, et ne
+hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet
+du monde; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et
+avec liberté: ils parlent proprement et ennuyeusement.
+
+16 (I)
+
+L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup
+qu'à en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien
+content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes
+n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins à
+être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le
+plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.
+
+17 (I)
+
+Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni
+dans nos écrits; elle ne produit souvent que des idées vaines et
+puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre
+meilleurs: nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite
+raison, et doivent être un effet de notre jugement.
+
+18 (I)
+
+C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien
+parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute
+impertinence.
+
+19 (IV)
+
+Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est
+mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et
+de l'expression: c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un
+ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est
+exécrable, ou qu'elle est miraculeuse.
+
+20 (I)
+
+Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que
+l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus
+indifférentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honnête homme
+qui dit oui et non mérite d'être cru: son caractère jure pour lui, donne
+créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.
+
+21 (I)
+
+Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il
+ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui
+arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire
+l'homme de bien.
+
+Un homme de bien ne saurait empêcher par toute sa modestie qu'on ne dise
+de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi.
+
+22 (V)
+
+Cléon parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre; mais
+il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense.
+
+23 (V)
+
+Il y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos.
+C'est pécher contre ce dernier genre que de s'étendre sur un repas
+magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont réduits à
+épargner leur pain; de dire merveilles de sa santé devant des infirmes;
+d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements un
+homme qui n'a ni rentes ni domicile; en un mot, de parler de son bonheur
+devant des misérables: cette conversation est trop forte pour eux, et la
+comparaison qu'ils font alors de leur état au vôtre est odieuse.
+
+24 (VII)
+
+«Pour vous, dit Euthyphron, vous êtes riche, ou vous devez l'être: dix
+mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est
+doux, et l'on est heureux à moins», pendant que lui qui parle ainsi a
+cinquante mille livres de revenu, et qu'il croit n'avoir que la moitié
+de ce qu'il mérite. Il vous taxe, il vous apprécie, il fixe votre
+dépense et s'il vous jugeait digne d'une meilleure fortune, et de celle
+même où il aspire, il ne manquerait pas de vous la souhaiter. Il n'est
+pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si
+désobligeantes: le monde est plein d'Euthyphrons.
+
+25 (V)
+
+Quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par
+l'habitude qu'il a à la flatterie et à l'exagération, congratule
+Théodème sur un discours qu'il n'a point entendu, et dont personne n'a
+pu encore lui rendre compte: il ne laisse pas de lui parler de son
+génie, de son geste, et surtout de la fidélité de sa mémoire; et il est
+vrai que Théodème est demeuré court.
+
+26 (IV)
+
+L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui bien qu'oisifs et
+sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expédient, pour ainsi
+dire, en peu de paroles, et ne songent qu'à se dégager de vous; on leur
+parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins
+impertinents que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer: ils
+sont peut-être moins incommodes.
+
+27 (V)
+
+Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même
+chose. Ils sont piquants et amers; leur style est mêlé de fiel et
+d'absinthe: la raillerie, l'injure, l'insulte leur découlent des lèvres
+comme leur salive. Il leur serait utile d'être nés muets ou stupides: ce
+qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à
+quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de
+répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence; ils
+frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents,
+sur les absents; ils heurtent de front et de côté, comme des béliers:
+demande-t-on à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes? De même
+n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs,
+si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi
+loin qu'on les découvre, est de les fuir de toute sa force et sans
+regarder derrière soi.
+
+28 (V)
+
+Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère avec qui
+il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le
+moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas même permis d'avoir
+raison.
+
+29 (V)
+
+Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont
+l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont
+assisté ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou
+par un tempérament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de
+condamner tous les deux: leçon importante, motif pressant et
+indispensable de fuir à l'orient quand le fat est à l'occident, pour
+éviter de partager avec lui le même tort.
+
+30 (V)
+
+Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier, ni saluer
+avant qu'il me salue, sans m'avilir à ses yeux, et sans tremper dans la
+bonne opinion qu'il a de lui-même. Montaigne dirait: «Je veux avoir mes
+coudées franches, et estre courtois et affable à mon point, sans remords
+ne consequence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant, et
+aller au rebours de mon naturel, qui m'emmeine vers celuy que je trouve
+à ma rencontre. Quand il m'est égal, et qu'il ne m'est point ennemy,
+j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et
+santé, je luy fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus
+ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui vive.
+Celuy-là me deplaist, qui par la connoissance que j'ay de ses coutumes
+et façons d'agir, me tire de cette liberté et franchise. Comment me
+ressouvenir tout à propos, et d'aussi loin que je vois cet homme,
+d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que
+je crois le valoir bien et au delà? pour cela de me ramentevoir de mes
+bonnes qualitez et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire
+la comparaison. C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout
+capable de si roide et si subite attention; et quand bien elle m'auroit
+succedé une première fois, je ne laisserois de flechir et me dementir à
+une seconde tâche: je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque à
+estre fier.»
+
+31 (IV)
+
+Avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l'on peut être
+insupportable. Les manières, que l'on néglige comme de petites choses,
+sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en
+mal: une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs
+mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil,
+méprisant, désobligeant: il faut encore moins pour être estimé tout le
+contraire.
+
+32
+
+(IV) La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la
+complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et
+fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement.
+
+(I) L'on peut définir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la
+pratique: elle suit l'usage et les coutumes reçues; elle est attachée
+aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la même dans les
+deux sexes, ni dans les différentes conditions; l'esprit tout seul ne la
+fait pas deviner: il fait qu'on la suit par imitation, et que l'on s'y
+perfectionne. Il y a des tempéraments qui ne sont susceptibles que de la
+politesse; et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents,
+ou à une vertu solide. Il est vrai que les manières polies donnent cours
+au mérite, et le rendent agréable; et qu'il faut avoir de bien éminentes
+qualités pour se soutenir sans la politesse.
+
+(I) Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à
+faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contents
+de nous et d'eux-mêmes.
+
+33 (I)
+
+C'est une faute contre la politesse que de louer immodérément, en
+présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument,
+quelque autre personne qui a ces mêmes talents; comme devant ceux qui
+vous lisent leurs vers, un autre poète.
+
+34 (IV)
+
+Dans les repas ou les fêtes que l'on donne aux autres, dans les présents
+qu'on leur fait, et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a
+faire bien, et faire selon leur goût: le dernier est préférable.
+
+35 (I)
+
+Il y aurait une espèce de férocité à rejeter indifféremment toute sorte
+de louanges: l'on doit être sensible à celles qui nous viennent des gens
+de bien, qui louent en nous sincèrement des choses louables.
+
+36 (IV)
+
+Un homme d'esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de
+sa raideur pour se trouver pauvre; si quelque chose au contraire doit
+amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu
+de prospérité.
+
+37 (IV)
+
+Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères dont le monde est plein
+n'est pas un fort bon caractère: il faut dans le commerce des pièces
+d'or et de la monnaie.
+
+38 (IV)
+
+Vivre avec des gens qui sont brouillés, et dont il faut écouter de part
+et d'autre les plaintes réciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas
+sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler
+procès.
+
+39 (V)
+
+L'on sait des gens qui avaient coulé leurs jours dans une union étroite:
+leurs biens étaient en commun, ils n'avaient qu'une même demeure, ils ne
+se perdaient pas de vue. Ils se sont aperçus à plus de quatre-vingts ans
+qu'ils devaient se quitter l'un l'autre et finir leur société; ils
+n'avaient plus qu'un jour à vivre, et ils n'ont osé entreprendre de le
+passer ensemble; ils se sont dépêchés de rompre avant que de mourir; ils
+n'avaient de fonds pour la complaisance que jusque-là. Ils ont trop vécu
+pour le bon exemple: un moment plus tôt ils mouraient sociables, et
+laissaient après eux un rare modèle de la persévérance dans l'amitié.
+
+40 (I)
+
+L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les
+jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents,
+paisibles et enjoués nous trompent, et nous y font supposer une paix qui
+n'y est point: il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette
+visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui
+n'attend que votre retraite pour recommencer.
+
+41 (I)
+
+Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages
+sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre: l'on étudie son
+faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on évite de le
+heurter, tout le monde lui cède; la moindre sérénité qui paraît sur son
+visage lui attire des éloges: on lui tient compte de n'être pas toujours
+insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.
+
+42 (IV)
+
+Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux, ou qui en ont encore,
+et dont il s'agit d'hériter, qui puissent dire ce qu'il en coûte.
+
+43 (I)
+
+Cléante est un très honnête homme; il s'est choisi une femme qui est la
+meilleure personne du monde et la plus raisonnable: chacun, de sa part,
+fait tout le plaisir et tout l'agrément des sociétés où il se trouve;
+l'on ne peut voir ailleurs plus de probité, plus de politesse. Ils se
+quittent demain, et l'acte de leur séparation est tout dressé chez le
+notaire. Il y a, sans mentir, de certains mérites qui ne sont point
+faits pour être ensemble, de certaines vertus incompatibles.
+
+44 (I)
+
+L'on peut compter sûrement sur la dot, le douaire et les conventions,
+mais faiblement sur les nourritures; elles dépendent d'une union fragile
+de la belle-mère et de la bru, et qui périt souvent dans l'année du
+mariage.
+
+45 (V)
+
+Un beau-père aime son gendre, aime sa bru. Une belle-mère aime son
+gendre, n'aime point sa bru. Tout est réciproque.
+
+46 (V)
+
+Ce qu'une marâtre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les
+enfants de son mari: plus elle est folle de son mari, plus elle est
+marâtre.
+
+Les marâtres font déserter les villes et les bourgades, et ne peuplent
+pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et
+d'esclaves, que la pauvreté.
+
+47 (I)
+
+G... et H... sont voisins de campagne, et leurs terres sont contiguës; ils
+habitent une contrée déserte et solitaire. Éloignés des villes et de
+tout commerce, il semblait que la fuite d'une entière solitude ou
+l'amour de la société eût dû les assujettir à une liaison réciproque; il
+est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre,
+qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perpétuera leurs
+haines dans leurs descendants. Jamais des parents, et même des frères,
+ne se sont brouillés pour une moindre chose.
+
+Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la possèdent
+seuls, et qui la partagent toute entre eux deux: je suis persuadé qu'il
+leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que
+pour les limites.
+
+48 (VII)
+
+Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de
+faire que les autres s'ajustent à nous.
+
+49 (V)
+
+J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je
+la découvre. Elle est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs, et
+coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la
+couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si
+favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me paraît
+peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis: «Quel
+plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux!»
+Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits, que je
+ressemble à ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.
+
+50 (IV)
+
+Il y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel et que selon toutes
+les apparences on ne verra jamais: c'est une petite ville qui n'est
+divisée en aucuns partis; où les familles sont unies, et où les cousins
+se voient avec confiance; où un mariage n'engendre point une guerre
+civile; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tous moments par
+l'offrande, l'encens et le pain bénit, par les processions et par les
+obsèques; d'où l'on a banni les caquets, le mensonge et la médisance; où
+l'on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les
+assesseurs; où le doyen vit bien avec ses chanoines; où les chanoines ne
+dédaignent pas les chapelains, et où ceux-ci souffrent les chantres.
+
+51 (IV)
+
+Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher, et à croire
+qu'on se moque d'eux ou qu'on les méprise: il ne faut jamais hasarder la
+plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens
+polis, ou qui ont de l'esprit.
+
+52 (V)
+
+On ne prime point avec les grands, ils se défendent par leur grandeur;
+ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui vive.
+
+53 (V)
+
+Tout ce qui est mérite se sent, se discerne, se devine réciproquement:
+si l'on voulait être estimé, il faudrait vivre avec des personnes
+estimables.
+
+54 (I)
+
+Celui qui est d'une éminence au-dessus des autres qui le met à couvert
+de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.
+
+55 (I)
+
+Il y a de petits défauts que l'on abandonne volontiers à la censure, et
+dont nous ne haïssons pas à être raillés: ce sont de pareils défauts que
+nous devons choisir pour railler les autres.
+
+56 (IV)
+
+Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots: ils sont dans le
+monde ce que les fous sont à la cour, je veux dire sans conséquence.
+
+57 (I)
+
+La moquerie est souvent indigence d'esprit.
+
+58 (I)
+
+Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'être, qui est plus dupe de
+lui ou de vous?
+
+59 (IV)
+
+Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui
+blâment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconnaîtrez
+que ce sont ceux mêmes dont personne n'est content.
+
+60 (I)
+
+Le dédain et le rengorgement dans la société attire précisément le
+contraire de ce que l'on cherche, si c'est à se faire estimer.
+
+61 (I)
+
+Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance
+de goût sur ce qui regarde les moeurs, et par quelques différences
+d'opinions sur les sciences: par là ou l'on s'affermit dans ses
+sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.
+
+62 (I)
+
+L'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est pas disposé à se
+pardonner les uns aux autres les petits défauts.
+
+63 (I)
+
+Combien de belles et inutiles raisons à étaler à celui qui est dans une
+grande adversité, pour essayer de le rendre tranquille! Les choses de
+dehors, qu'on appelle les événements, sont quelquefois plus fortes que
+la raison et que la nature. «Mangez, dormez, ne vous laissez point
+mourir de chagrin, songez à vivre»: harangues froides, et qui réduisent
+à l'impossible. «Êtes-vous raisonnable de vous tant inquiéter?» n'est-ce
+pas dire: «Êtes-vous fou d'être malheureux?»
+
+64 (I)
+
+Le conseil, si nécessaire pour les affaires, est quelquefois dans la
+société nuisible à qui le donne, et inutile à celui à qui il est donné.
+Sur les moeurs, vous faites remarquer des défauts ou que l'on n'avoue
+pas, ou que l'on estime des vertus; sur les ouvrages, vous rayez les
+endroits qui paraissent admirables à leur auteur, où il se complaît
+davantage, où il croit s'être surpassé lui-même. Vous perdez ainsi la
+confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus
+habiles.
+
+65 (I)
+
+L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux
+sexes, liées ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit.
+Ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une manière intelligible;
+une chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore
+plus obscure, sur laquelle on enchérissait par de vraies énigmes,
+toujours suivies de longs applaudissements: par tout ce qu'ils
+appelaient délicatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils
+étaient enfin parvenus à n'être plus entendus et à ne s'entendre pas
+eux-mêmes. Il ne fallait, pour fournir à ces entretiens, ni bon sens, ni
+jugement, ni mémoire, ni la moindre capacité: il fallait de l'esprit,
+non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et où l'imagination a
+trop de part.
+
+66 (VI)
+
+Je le sais, Théobalde, vous êtes vieilli; mais voudriez-vous que je
+crusse que vous êtes baissé, que vous n'êtes plus poète ni bel esprit,
+que vous êtes présentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage
+que méchant auteur, que vous n'avez plus rien de naïf et de délicat dans
+la conversation? Votre air libre et présomptueux me rassure, et me
+persuade tout le contraire. Vous êtes donc aujourd'hui tout ce que vous
+fûtes jamais, et peut-être meilleur; car si à votre âge vous êtes si vif
+et si impétueux, quel nom, Théobalde, fallait-il vous donner dans votre
+jeunesse, et lorsque vous étiez la coqueluche ou l'entêtement de
+certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole, qui
+disaient: Cela est délicieux; qu'a-t-il dit?
+
+67 (I)
+
+L'on parle impétueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou par
+humeur, rarement avec assez d'attention: tout occupé du désir de
+répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées, et on les
+explique sans le moindre égard pour les raisonnements d'autrui; l'on est
+bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l'on n'est pas encore
+convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait écouter ces sortes de
+conversations et les écrire, ferait voir quelquefois de bonnes choses
+qui n'ont nulle suite.
+
+68 (I)
+
+Il a régné pendant quelque temps une sorte de conversation fade et
+puérile, qui roulait toute sur des questions frivoles qui avaient
+relation au coeur et à ce qu'on appelle passion ou tendresse. La lecture
+de quelques romans les avait introduites parmi les plus honnêtes gens de
+la ville et de la cour; ils s'en sont défaits, et la bourgeoisie les a
+reçues avec les pointes et les équivoques.
+
+69 (IV)
+
+Quelques femmes de la ville ont la délicatesse de ne pas savoir ou de
+n'oser dire le nom des rues, des places, et de quelques endroits
+publics, qu'elles ne croient pas assez nobles pour être connus. Elles
+disent: le Louvre, la place Royale, mais elles usent de tours et de
+phrases plutôt que de prononcer de certains noms; et s'ils leur
+échappent, c'est du moins avec quelque altération du mot, et après
+quelques façons qui les rassurent: en cela moins naturelles que les
+femmes de la cour, qui ayant besoin dans le discours des Halles, du
+Châtelet, ou de choses semblables, disent: les Halles, le Châtelet.
+
+70 (IV)
+
+Si l'on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms que
+l'on croit obscurs, et si l'on affecte de les corrompre en les
+prononçant, c'est par la bonne opinion qu'on a du sien.
+
+71 (I)
+
+L'on dit par belle humeur, et dans la liberté de la conversation, de ces
+choses froides, qu'à la vérité l'on donne pour telles, et que l'on ne
+trouve bonnes que parce qu'elles sont extrêmement mauvaises. Cette
+manière basse de plaisanter a passé du peuple, à qui elle appartient,
+jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a déjà
+infectée. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossièreté
+pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin, et qu'elle fasse de
+plus grands progrès dans un pays qui est le centre du bon goût et de la
+politesse. L'on doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la
+pratiquent; car bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse
+pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire,
+de quelque chose de meilleur.
+
+72 (V)
+
+Entre dire de mauvaises choses, ou en dire de bonnes que tout le monde
+sait et les donner pour nouvelles, je n'ai pas à choisir.
+
+73 (I)
+
+«Lucain a dit une jolie chose... Il y a un beau mot de Claudien... Il y a
+cet endroit de Sénèque»: et là-dessus une longue suite de latin, que
+l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui
+feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens et bien
+de l'esprit; car ou l'on se passerait des anciens, ou après les avoir
+lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs, et les citer à
+propos.
+
+74 (V)
+
+Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'étonne de n'entendre
+faire aucune mention du roi de Bohême; ne lui parlez pas des guerres de
+Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous répondre: il
+confond les temps, il ignore quand elles ont commencé, quand elles ont
+fini; combats, sièges, tout lui est nouveau; mais il est instruit de la
+guerre des géants, il en raconte le progrès et les moindres détails,
+rien ne lui est échappé; il débrouille de même l'horrible chaos des deux
+empires, le Babylonien et l'Assyrien; il connaît à fond les Égyptiens et
+leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, il ne le verra point: il a
+presque vu la tour de Babel, il en compte les degrés, il sait combien
+d'architectes ont présidé à cet ouvrage, il sait le nom des architectes.
+Dirai-je qu'il croit Henri IV fils de Henri III? Il néglige du moins de
+rien connaître aux maisons de France, d'Autriche et de Bavière: «Quelles
+minuties!» dit-il, pendant qu'il récite de mémoire toute une liste des
+rois des Mèdes ou de Babylone, et que les noms d'Apronal, d'Hérigebal,
+de Noesnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu'à nous
+ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'Empereur a jamais été
+marié; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui
+dit que le Roi jouit d'une santé parfaite; et il se souvient que
+Thetmosis, un roi d'Égypte, était valétudinaire, et qu'il tenait cette
+complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle
+chose lui est cachée de la vénérable antiquité? Il vous dira que
+Sémiramis, ou, selon quelques-uns, Sérimaris, parlait comme son fils
+Ninyas, qu'on ne les distinguait pas à la parole: si c'était parce que
+la mère avait une voix mâle comme son fils, ou le fils une voix
+efféminée comme sa mère, qu'il n'ose pas le décider. Il vous révélera
+que Nembrot était gaucher, et Sésostris ambidextre; que c'est une erreur
+de s'imaginer qu'un Artaxerxe ait été appelé Longuemain parce que les
+bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avait une main
+plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui
+affirment que c'était la droite, qu'il croit néanmoins être bien fondé à
+soutenir que c'est la gauche.
+
+75 (VIII)
+
+Ascagne est statuaire, Hégion fondeur, Aeschine foulon, et Cydias bel
+esprit, c'est sa profession. Il a une enseigne, un atelier, des ouvrages
+de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui: il ne vous
+saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous a promises, s'il
+ne manque de parole à Dosithée, qui l'a engagé à faire une élégie; une
+idylle est sur le métier, c'est pour Crantor, qui le presse, et qui lui
+laisse espérer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? Il
+réussit également en l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de
+consolation, ou sur une absence, il les entreprendra; prenez-les toutes
+faites et entrez dans son magasin, il y a à choisir. Il a un ami qui n'a
+point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un
+certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons comme homme
+rare et d'une exquise conversation; et là, ainsi que le musicien chante
+et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a
+été promis, Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la
+main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées
+et ses raisonnements sophistiqués. Différent de ceux qui convenant de
+principes, et connaissant la raison ou la vérité qui est une,
+s'arrachent la parole l'un à l'autre pour s'accorder sur leurs
+sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire: «Il me semble,
+dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce que vous dites»;
+ou: «Je ne saurais être de votre opinion»; ou bien: «Ç'a été autrefois
+mon entêtement, comme il est le vôtre, mais... Il y a trois choses,
+ajoute-t-il, à considérer...», et il en ajoute une quatrième: fade
+discoureur, qui n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée, qu'il
+cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de
+son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en oeuvre ses rares
+conceptions; car soit qu'il parle ou qu'il écrive, il ne doit pas être
+soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le
+ridicule: il évite uniquement de donner dans le sens des autres, et
+d'être de l'avis de quelqu'un; aussi attend-il dans un cercle que chacun
+se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amené
+lui-même, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais à
+son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale à Lucien et à
+Sénèque, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Théocrite; et son
+flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni
+de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère, il attend
+paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes:
+il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il
+adjuge la seconde place. C'est en un mot un composé du pédant et du
+précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en
+qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de
+lui-même.
+
+76 (I)
+
+C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne
+sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre
+lui-même; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse
+être ignoré, et parle plus indifféremment.
+
+77 (I)
+
+Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement: elles
+se gâtent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites: elles
+ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière.
+
+78 (I)
+
+Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut
+les écrire.
+
+79 (I)
+
+Il n'y a guère qu'une naissance honnête, ou qu'une bonne éducation, qui
+rendent les hommes capables de secret.
+
+80 (IV)
+
+Toute confiance est dangereuse si elle n'est entière: il y a peu de
+conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop
+dit de son secret à celui à qui l'on croit devoir en dérober une
+circonstance.
+
+81
+
+(V) Des gens vous promettent le secret, et ils le révèlent eux-mêmes, et
+à leur insu; ils ne remuent pas les lèvres, et on les entend; on lit sur
+leur front et dans leurs yeux, on voit au travers de leur poitrine, ils
+sont transparents. D'autres ne disent pas précisément une chose qui leur
+a été confiée; mais ils parlent et agissent de manière qu'on la découvre
+de soi-même. Enfin quelques-uns méprisent votre secret, de quelque
+conséquence qu'il puisse être: C'est un mystère, un tel m'en a fait
+part, et m'a défendu de le dire; et ils le disent.
+
+(VIII) Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a
+confié.
+
+82 (V)
+
+Nicandre s'entretient avec Elise de la manière douce et complaisante
+dont il a vécu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix
+jusques à sa mort; il a déjà dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas
+laissé des enfants, et il le répète; il parle des maisons qu'il a à la
+ville, et bientôt d'une terre qu'il a à la campagne: il calcule le
+revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des bâtiments, en décrit la
+situation, exagère la commodité des appartements, ainsi que la richesse
+et la propreté des meubles; il assure qu'il aime la bonne chère, les
+équipages; il se plaint que sa femme n'aimait point assez le jeu et la
+société. «Vous êtes si riche, lui disait l'un de ses amis, que
+n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui
+étendrait votre domaine? On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je
+n'en possède.» Il n'oublie pas son extraction et ses alliances: Monsieur
+le Surintendant, qui est mon cousin; Madame la Chancelière, qui est ma
+parente; voilà son style. Il raconte un fait qui prouve le
+mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux même qui
+sont ses héritiers: «Ai-je tort? dit-il à Elise; ai-je grand sujet de
+leur vouloir du bien?» et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a
+une santé faible et languissante, et il parle de la cave où il doit être
+enterré. Il est insinuant, flatteur, officieux à l'égard de tous ceux
+qu'il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Elise n'a pas
+le courage d'être riche en l'épousant. On annonce, au moment qu'il
+parle, un cavalier, qui de sa seule présence démonte la batterie de
+l'homme de ville: il se lève déconcerté et chagrin, et va dire ailleurs
+qu'il veut se remarier.
+
+83 (I)
+
+Le sage quelquefois évite le monde, de peur d'être ennuyé.
+
+
+
+
+Des biens de fortune
+
+
+1 (I)
+
+Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris
+et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la
+ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille, et faire
+de son fils un grand seigneur: cela est juste et de son ressort; mais il
+appartient peut-être à d'autres de vivre contents.
+
+2 (I)
+
+Une grande naissance ou une grande fortune annonce le mérite, et le fait
+plus tôt remarquer.
+
+3 (IV)
+
+Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l'on
+prend, s'il a fait une grande fortune, de lui trouver un mérite qu'il
+n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir.
+
+4 (I)
+
+À mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils
+laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvraient, et qui y était sans
+que personne s'en aperçût.
+
+5 (I)
+
+Si l'on ne le voyait de ses yeux, pourrait-on jamais s'imaginer
+l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces de monnaie met
+entre les hommes?
+
+Ce plus ou ce moins détermine à l'épée, à la robe ou à l'Église: il n'y
+a presque point d'autre vocation.
+
+6 (VI)
+
+Deux marchands étaient voisins et faisaient le même commerce, qui ont eu
+dans la suite une fortune toute différente. Ils avaient chacun une fille
+unique; elles ont été nourries ensemble, et ont vécu dans cette
+familiarité que donnent un même âge et une même condition: l'une des
+deux, pour se tirer d'une extrême misère, cherche à se placer; elle
+entre au service d'une fort grande dame et l'une des premières de la
+cour, chez sa compagne.
+
+7 (VII)
+
+Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui: «C'est un
+bourgeois, un homme de rien, un malotru»; s'il réussit, ils lui
+demandent sa fille.
+
+8 (VI)
+
+Quelques-uns ont fait dans leur jeunesse l'apprentissage d'un certain
+métier, pour en exercer un autre, et fort différent, le reste de leur
+vie.
+
+9 (I)
+
+Un homme est laid, de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit à
+l'oreille: «Il a cinquante mille livres de rente.» Cela le concerne tout
+seul, et il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux; si je commence à le
+regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas maître de faire
+autrement, quelle sottise!
+
+10 (IV)
+
+Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort
+riche en ridicule; les rieurs sont de son côté.
+
+11 (IV)
+
+N**, avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suisse, avec un
+vestibule et une antichambre, pour peu qu'il y fasse languir quelqu'un
+et se morfondre, qu'il paraisse enfin avec une mine grave et une
+démarche mesurée, qu'il écoute un peu et ne reconduise point: quelque
+subalterne qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-même quelque
+chose qui approche de la considération.
+
+12 (VIII)
+
+Je vais, Clitiphon, à votre porte; le besoin que j'ai de vous me chasse
+de mon lit et de ma chambre: plût aux Dieux que je ne fusse ni votre
+client ni votre fâcheux! Vos esclaves me disent que vous êtes enfermé,
+et que vous ne pouvez m'écouter que d'une heure entière. Je reviens
+avant le temps qu'ils m'ont marqué, et ils me disent que vous êtes
+sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus reculé de
+votre appartement, de si laborieux, qui vous empêche de m'entendre? Vous
+enfilez quelques mémoires, vous collationnez un registre, vous signez,
+vous parafez. Je n'avais qu'une chose à vous demander, et vous n'aviez
+qu'un mot à me répondre, oui, ou non. Voulez-vous être rare? Rendez
+service à ceux qui dépendent de vous: vous le serez davantage par cette
+conduite que par ne vous pas laisser voir. Ô homme important et chargé
+d'affaires, qui à votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la
+solitude de mon cabinet: le philosophe est accessible; je ne vous
+remettrai point à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de
+Platon qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction
+d'avec le corps, ou la plume à la main pour calculer les distances de
+Saturne et de Jupiter: j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche,
+par la connaissance de la vérité, à régler mon esprit et devenir
+meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre
+n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'à moi sans
+me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que
+l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que
+voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes
+études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? Quelle interruption
+heureuse pour moi que celle qui vous est utile! Le manieur d'argent,
+l'homme d'affaires est un ours qu'on ne saurait apprivoiser; on ne le
+voit dans sa loge qu'avec peine: que dis-je? on ne le voit point; car
+d'abord on ne le voit pas encore, et bientôt on le voit plus. L'homme de
+lettres au contraire est trivial comme une borne au coin des places; il
+est vu de tous, et à toute heure, et en tous états, à table, au lit, nu,
+habillé, sain ou malade: il ne peut être important, et il ne le veut
+point être.
+
+13 (I)
+
+N'envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses; ils les ont
+à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point: ils ont mis leur
+repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir; cela
+est trop cher, et il n'y a rien à gagner à un tel marché.
+
+14 (I)
+
+Les P.T.S. nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre:
+l'on commence par le mépris, à cause de leur obscurité; on les envie
+ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois, et on
+les respecte; l'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion.
+
+15 (I)
+
+Sosie de livrée a passé par une petite recette à une sous-ferme; et par
+les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il
+s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque
+grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'être homme
+de bien: une place de marguillier a fait ce prodige.
+
+16 (I)
+
+Arfure cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint,
+entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyait
+qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu était
+obscure, et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré
+dans le huitième denier: quelle monstrueuse fortune en moins de six
+années! Elle n'arrive à l'église que dans un char; on lui porte une
+lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place; elle le
+voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y
+a une brigue entre les prêtres pour la confesser; tous veulent
+l'absoudre, et le curé l'emporte.
+
+17 (I)
+
+L'on porte Crésus au cimetière: de toutes ses immenses richesses, que le
+vol et la concussion lui avaient acquises, et qu'il a épuisées par le
+luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de quoi se faire
+enterrer; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les
+secours; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins, ni le
+moindre docteur qui l'ait assuré de son salut.
+
+18 (I)
+
+Champagne, au sortir d'un long dîner qui lui enfle l'estomac, et dans
+les douces fumées d'un vin d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on
+lui présente, qui ôterait le pain à toute une province si l'on n'y
+remédiait. Il est excusable: quel moyen de comprendre, dans la première
+heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim?
+
+19 (IV)
+
+Sylvain de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom: il est
+seigneur de la paroisse où ses aïeuls payaient la taille; il n'aurait pu
+autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son gendre.
+
+20 (IV)
+
+Dorus passe en litière par la voie Appienne, précédé de ses affranchis
+et de ses esclaves, qui détournent le peuple et font faire place; il ne
+lui manque que des licteurs; il entre à Rome avec ce cortège, où il
+semble triompher de la bassesse et de la pauvreté de son père Sanga.
+
+21 (V)
+
+On ne peut mieux user de sa fortune que fait Périandre: elle lui donne
+du rang, du crédit, de l'autorité; déjà on ne le prie plus d'accorder
+son amitié, on implore sa protection. Il a commencé par dire de
+soi-même: un homme de ma sorte; il passe à dire: un homme de ma qualité;
+il se donne pour tel, et il n'y a personne de ceux à qui il prête de
+l'argent, ou qu'il reçoit à sa table, qui est délicate, qui veuille s'y
+opposer. Sa demeure est superbe; un dorique règne dans tous ses dehors;
+ce n'est pas une porte, c'est un portique: est-ce la maison d'un
+particulier? est-ce un temple? le peuple s'y trompe. Il est le seigneur
+dominant de tout le quartier. C'est lui que l'on envie, et dont on
+voudrait voir la chute; c'est lui dont la femme, par son collier de
+perles, s'est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout
+se soutient dans cet homme; rien encore ne se dément dans cette grandeur
+qu'il a acquise, dont il ne doit rien, qu'il a payée. Que son père, si
+vieux et si caduc, n'est-il mort il y a vingt ans et avant qu'il se fît
+dans le monde aucune mention de Périandre! Comment pourra-t-il soutenir
+ces odieuses pancartes qui déchiffrent les conditions et qui souvent
+font rougir la veuve et les héritiers? Les supprimera-t-il aux yeux de
+toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante, et aux dépens de mille
+gens qui veulent absolument aller tenir leur rang à des obsèques?
+Veut-on d'ailleurs qu'il fasse de son père un Noble homme, et peut-être
+un Honorable homme, lui qui est Messire?
+
+22 (I)
+
+Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés que l'on
+transplante dans les jardins, où ils surprennent les yeux de ceux qui
+les voient placés dans de beaux endroits où ils ne les ont point vus
+croître, et qui ne connaissent ni leurs commencements ni leurs progrès!
+
+23 (I)
+
+Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands
+noms portés, et leurs terres les mieux titrées avec leurs châteaux et
+leurs maisons antiques, possédées par des gens dont les pères étaient
+peut-être leurs métayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre
+siècle?
+
+24 (I)
+
+Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux
+hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands
+établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait,
+et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus.
+
+25 (V)
+
+Si vous entrez dans les cuisines, où l'on voit réduit en art et en
+méthode le secret de flatter votre goût et de vous faire manger au delà
+du nécessaire; si vous examinez en détail tous les apprêts des viandes
+qui doivent composer le festin que l'on vous prépare; si vous regardez
+par quelles mains elles passent, et toutes les formes différentes
+qu'elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d'arriver à cette
+propreté et à cette élégance qui charment vos yeux, vous font hésiter
+sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez tout
+le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles saletés! quel
+dégoût! Si vous allez derrière un théâtre, et si vous nombrez les poids,
+les roues, les cordages, qui font les vols et les machines; si vous
+considérez combien de gens entrent dans l'exécution de ces mouvements,
+quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous
+direz: «Sont-ce là les principes et les ressorts de ce spectacle si
+beau, si naturel, qui paraît animé et agir de soi-même?» Vous vous
+récrierez: «Quels efforts! quelle violence!» De même n'approfondissez
+pas la fortune des partisans.
+
+26 (I)
+
+Ce garçon si frais, si fleuri et d'une si belle santé est seigneur d'une
+abbaye et de dix autres bénéfices: tous ensemble lui rapportent six
+vingt mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en médailles d'or.
+Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point
+pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui
+souvent manquent de pain; leur pauvreté est extrême et honteuse. Quel
+partage! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir?
+
+27(V)
+
+Chrysippe, homme nouveau, et le premier noble de sa race, aspirait, il y
+a trente années, à se voir un jour deux mille livres de rente pour tout
+bien: c'était là le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition; il
+l'a dit ainsi, et on s'en souvient. Il arrive, je ne sais par quels
+chemins, jusques à donner en revenu à l'une de ses filles, pour sa dot,
+ce qu'il désirait lui-même d'avoir en fonds pour toute fortune pendant
+sa vie. Une pareille somme est comptée dans ses coffres pour chacun de
+ses autres enfants qu'il doit pourvoir, et il a un grand nombre
+d'enfants; ce n'est qu'en avancement d'hoirie: il y a d'autres biens à
+espérer après sa mort. Il vit encore, quoique assez avancé en âge, et il
+use le reste de ses jours à travailler pour s'enrichir.
+
+28 (IV)
+
+Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent
+de l'eau de la rivière, ou qui marchent sur la terre ferme: il sait
+convertir en or jusques aux roseaux, aux joncs et à l'ortie. Il écoute
+tous les avis, et propose tous ceux qu'il a écoutés. Le prince ne donne
+aux autres qu'aux dépens d'Ergaste, et ne leur fait de grâces que celles
+qui lui étaient dues. C'est une faim insatiable d'avoir et de posséder.
+Il trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en parti jusques à
+l'harmonie: il faudrait, s'il en était cru, que le peuple, pour avoir le
+plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une écurie, pût
+perdre le souvenir de la musique d'Orphée, et se contenter de la sienne.
+
+29 (V)
+
+Ne traitez pas avec Criton, il n'est touché que de ses seuls avantages.
+Le piège est tout dressé à ceux à qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il
+possède feront envie: il vous imposera des conditions extravagantes. Il
+n'y a nul ménagement et nulle composition à attendre d'un homme si plein
+de ses intérêts et si ennemi des vôtres: il lui faut une dupe.
+
+30 (IV)
+
+Brontin, dit le peuple, fait des retraites, et s'enferme huit jours avec
+des saints: ils ont leurs méditations, et il a les siennes.
+
+31 (I)
+
+Le peuple souvent a le plaisir de la tragédie: il voit périr sur le
+théâtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus
+de mal dans diverses scènes, et qu'il a le plus haïs.
+
+32 (IV)
+
+Si l'on partage la vie des P.T.S. en deux portions égales, la
+première, vive et agissante, est toute occupée à vouloir affliger le
+peuple, et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner
+les uns les autres.
+
+33 (IV)
+
+Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la vôtre, n'a
+pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de
+ses enfants: ils vivent cachés et malheureux. Quelque bien instruit que
+vous soyez de la misère de leur condition, vous ne pensez pas à
+l'adoucir; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table, vous
+bâtissez; mais vous conservez par reconnaissance le portrait de votre
+bienfacteur, qui a passé à la vérité du cabinet à l'antichambre: quels
+égards! il pouvait aller au garde-meuble.
+
+34 (IV)
+
+Il y a une dureté de complexion; il y en a une autre de condition et
+d'état. L'on tire de celle-ci, comme de la première, de quoi s'endurcir
+sur la misère des autres, dirai-je même de quoi ne pas plaindre les
+malheurs de sa famille? Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa
+femme, ni ses enfants.
+
+35 (V)
+
+Fuyez, retirez-vous: vous n'êtes pas assez loin.--Je suis, dites-vous,
+sous l'autre tropique.--Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère,
+montez aux étoiles, si vous le pouvez.--M'y voilà.--Fort bien, vous
+êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable,
+inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son
+chemin et à sa rencontre, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres,
+pourvoir à lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien.
+
+36 (IV)
+
+Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose,
+qu'elle est d'un usage universel: on la reconnaît dans toutes les
+langues, elle plaît aux étrangers et aux barbares, elle règne à la cour
+et à la ville, elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes
+de l'un et de l'autre sexe: il n'y a point de lieux sacrés où elle n'ait
+pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.
+
+37 (VII)
+
+À force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir
+dans ses coffres, on se croit enfin une bonne tête, et presque capable
+de gouverner.
+
+38
+
+(I) Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande
+fortune: ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime,
+ni le fort ni le délicat; je ne sais précisément lequel c'est, et
+j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire.
+
+(V) Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'expérience pour faire sa
+fortune; l'on y songe trop tard, et quand enfin l'on s'en avise, l'on
+commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de réparer:
+de là vient peut-être que les fortunes sont si rares.
+
+(V) Un homme d'un petit génie peut vouloir s'avancer: il néglige tout,
+il ne pense du matin au soir, il ne rêve la nuit qu'à une seule chose,
+qui est de s'avancer. Il a commencé de bonne heure, et dès son
+adolescence, à se mettre dans les voies de la fortune: s'il trouve une
+barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va
+à droit ou à gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence, et si de
+nouveaux obstacles l'arrêtent, il rentre dans le sentier qu'il avait
+quitté; il est déterminé, par la nature des difficultés, tantôt à les
+surmonter, tantôt à les éviter, ou à prendre d'autres mesures: son
+intérêt, l'usage, les conjectures le dirigent. Faut-il de si grands
+talents et une si bonne tête à un voyageur pour suivre d'abord le grand
+chemin, et s'il est plein et embarrassé, prendre la terre, et aller à
+travers champs, puis regagner sa première route, la continuer, arriver à
+son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller à ses fins? Est-ce donc un
+prodige qu'un sot riche et accrédité?
+
+(V) Il y a même des stupides, et j'ose dire des imbéciles, qui se
+placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l'opulence, sans
+qu'on les doive soupçonner en nulle manière d'y avoir contribué de leur
+travail ou de la moindre industrie: quelqu'un les a conduits à la source
+d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer; on leur a
+dit: «Voulez-vous de l'eau? puisez»; et ils ont puisé.
+
+39 (V)
+
+Quand on est jeune, souvent on est pauvre: ou l'on n'a pas encore fait
+d'acquisitions, ou les successions ne sont pas échues. L'on devient
+riche et vieux en même temps: tant il est rare que les hommes puissent
+réunir tous leurs avantages! et si cela arrive à quelques-uns, il n'y a
+pas de quoi leur porter envie: ils ont assez à perdre par la mort pour
+mériter d'être plaints.
+
+40 (I)
+
+Il faut avoir trente ans pour songer à sa fortune; elle n'est pas faite
+à cinquante; l'on bâtit dans la vieillesse, et l'on meurt quand on en
+est aux peintres et aux vitriers.
+
+41 (V)
+
+Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce n'est de jouir de la
+vanité, de l'industrie, du travail et de la dépense de ceux qui sont
+venus avant nous, et de travailler nous-mêmes, de planter, de bâtir,
+d'acquérir pour la postérité?
+
+42 (I)
+
+L'on ouvre et l'on étale tous les matins pour tromper son monde; et l'on
+ferme le soir après avoir trompé tout le jour.
+
+43 (VIII)
+
+Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a
+de pire; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les défauts, et
+qu'elle paraisse bonne; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle
+ne vaut; il a des marques fausses et mystérieuses, afin qu'on croie n'en
+donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se
+peut; et il a un trébuchet, afin que celui à qui il l'a livrée la lui
+paye en or qui soit de poids.
+
+44 (I)
+
+Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme de
+bien, et l'opulent n'est guère éloigné de la friponnerie. Le
+savoir-faire et l'habileté ne mènent pas jusques aux énormes richesses.
+
+L'on peut s'enrichir, dans quelque art ou dans quelque commerce que ce
+soit, par l'ostentation d'une certaine probité.
+
+45 (V)
+
+De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est
+de mettre les gens à voir clairement leurs intérêts à vous faire du
+bien.
+
+46 (I)
+
+Les hommes, pressés par les besoins de la vie, et quelquefois par le
+désir du gain ou de la gloire, cultivent des talents profanes, ou
+s'engagent dans des professions équivoques, et dont ils se cachent
+longtemps à eux-mêmes le péril et les conséquences: ils les quittent
+ensuite par une dévotion discrète, qui ne leur vient jamais qu'après
+qu'ils ont fait leur récolte, et qu'ils jouissent d'une fortune bien
+établie.
+
+47 (V)
+
+Il y a des misères sur la terre qui saisissent le coeur; il manque à
+quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent
+de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces; l'on force la terre
+et les saisons pour fournir à sa délicatesse; de simples bourgeois,
+seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un
+seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de
+si grandes extrémités: je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni
+heureux; je me jette et me réfugie dans la médiocrité.
+
+48 (V)
+
+On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que
+personne ne les soulage; mais s'il est vrai que les riches soient
+colères, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que
+quelqu'un veuille leur résister.
+
+49 (VII)
+
+Celui-là est riche, qui reçoit plus qu'il ne consume; celui-là est
+pauvre, dont la dépense excède la recette.
+
+Tel, avec deux millions de rente, peut être pauvre chaque année de cinq
+cent mille livres.
+
+Il n'y a rien qui se soutienne plus longtemps qu'une médiocre fortune;
+il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune.
+
+L'occasion prochaine de la pauvreté, c'est de grandes richesses.
+
+S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un
+homme fort riche, c'est un homme qui est sage.
+
+S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on
+désire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extrême pauvreté.
+
+50 (IV)
+
+Les passions tyrannisent l'homme; et l'ambition suspend en lui les
+autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les
+vertus. Ce Tryphon qui a tous les vices, je l'ai cru sobre, chaste,
+libéral, humble et même dévot: je le croirais encore, s'il n'eût enfin
+fait sa fortune.
+
+51 (IV)
+
+L'on ne se rend point sur le désir de posséder et de s'agrandir: la bile
+gagne, et la mort approche, qu'avec un visage flétri, et des jambes déjà
+faibles, l'on dit: ma fortune, mon établissement.
+
+52 (IV)
+
+Il n'y a au monde que deux manières de s'élever, ou par sa propre
+industrie, ou par l'imbécillité des autres.
+
+53 (I)
+
+Les traits découvrent la complexion et les moeurs; mais la mine désigne
+les biens de fortune: le plus ou le moins de mille livres de rente se
+trouve écrit sur les visages.
+
+54 (IV)
+
+Chrysante, homme opulent et impertinent, ne veut pas être vu avec
+Eugène, qui est homme de mérite, mais pauvre: il croirait en être
+déshonoré. Eugène est pour Chrysante dans les mêmes dispositions: ils ne
+courent pas risque de se heurter.
+
+55 (VIII)
+
+Quand je vois de certaines gens, qui me prévenaient autrefois par leurs
+civilités, attendre au contraire que je les salue, et en être avec moi
+sur le plus ou sur le moins, je dis en moi-même: «Fort bien, j'en suis
+ravi, tant mieux pour eux: vous verrez que cet homme-ci est mieux logé,
+mieux meublé et mieux nourri qu'à l'ordinaire; qu'il sera entré depuis
+quelques mois dans quelque affaire, où il aura déjà fait un gain
+raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne dans peu de temps jusqu'à me
+mépriser!»
+
+56 (V)
+
+Si les pensées, les livres et leurs auteurs dépendaient des riches et de
+ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription! Il n'y aurait
+plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les
+savants! Quelle majesté n'observent-ils pas à l'égard de ces hommes
+chétifs, que leur mérite n'a ni placés ni enrichis, et qui en sont
+encore à penser et à écrire judicieusement! Il faut l'avouer, le présent
+est pour les riches, et l'avenir pour les vertueux et les habiles.
+Homère est encore et sera toujours: les receveurs de droits, les
+publicains ne sont plus; ont-ils été? leur patrie, leurs noms sont-ils
+connus? y a-t-il eu dans la Grèce des partisans? Que sont devenus ces
+importants personnages qui méprisaient Homère, qui ne songeaient dans la
+place qu'à l'éviter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le
+saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l'associer à leur table,
+qui le regardaient comme un homme qui n'était pas riche et qui faisait
+un livre? Que deviendront les Fauconnets? iront-ils aussi loin dans la
+postérité que Descartes, né Français et mort en Suède?
+
+57 (I)
+
+Du même fonds d'orgueil dont l'on s'élève fièrement au-dessus de ses
+inférieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi.
+C'est le propre de ce vice, qui n'est fondé ni sur le mérite personnel
+ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le crédit, et sur
+de vaines sciences, de nous porter également à mépriser ceux qui ont
+moins que nous de cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en
+ont une mesure qui excède la nôtre.
+
+58 (I)
+
+Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et
+de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu;
+capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point
+perdre; curieuses et avides du dernier dix; uniquement occupées de leurs
+débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des
+monnaies; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et
+les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens,
+ni chrétiens, ni peut-être des hommes: ils ont de l'argent.
+
+59 (VI)
+
+Commençons par excepter ces âmes nobles et courageuses, s'il en reste
+encore sur la terre, secourables, ingénieuses à faire du bien, que nuls
+besoins, nulle disproportion, nuls artifices ne peuvent séparer de ceux
+qu'ils se sont une fois choisis pour amis; et après cette précaution,
+disons hardiment une chose triste et douloureuse à imaginer: il n'y a
+personne au monde si bien liée avec nous de société et de bienveillance,
+qui nous aime, qui nous goûte, qui nous fait mille offres de services et
+qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi, par l'attachement à son
+intérêt, des dispositions très proches à rompre avec nous, et à devenir
+notre ennemi.
+
+60 (I)
+
+Pendant qu'Oronte augmente, avec ses années, son fonds et ses revenus,
+une fille naît dans quelque famille, s'élève, croît, s'embellit, et
+entre dans sa seizième année. Il se fait prier à cinquante ans pour
+l'épouser, jeune, belle, spirituelle: cet homme sans naissance, sans
+esprit et sans le moindre mérite, est préféré à tous ses rivaux.
+
+61
+
+(I) Le mariage, qui devrait être à l'homme une source de tous les biens,
+lui est souvent, par la disposition de sa fortune, un lourd fardeau sous
+lequel il succombe: c'est alors qu'une femme et des enfants sont une
+violente tentation à la fraude, au mensonge et aux gains illicites; il
+se trouve entre la friponnerie et l'indigence: étrange situation!
+
+(IV) Épouser une veuve, en bon français, signifie faire sa fortune; il
+n'opère pas toujours ce qu'il signifie.
+
+62 (IV)
+
+Celui qui n'a de partage avec ses frères que pour vivre à l'aise bon
+praticien, veut être officier; le simple officier se fait magistrat, et
+le magistrat veut présider; et ainsi de toutes les conditions, où les
+hommes languissent serrés et indigents, après avoir tenté au delà de
+leur fortune, et forcé, pour ainsi dire, leur destinée: incapables tout
+à la fois de ne pas vouloir être riches et de demeurer riches.
+
+63 (V)
+
+Dîne bien, Cléarque, soupe le soir, mets du bois au feu, achète un
+manteau, tapisse ta chambre: tu n'aimes point ton héritier, tu ne le
+connais point, tu n'en as point.
+
+64 (V)
+
+Jeune, on conserve pour sa vieillesse; vieux, on épargne pour la mort.
+L'héritier prodigue paye de superbes funérailles, et dévore le reste.
+
+65 (V)
+
+L'avare dépense plus mort en un seul jour, qu'il ne faisait vivant en
+dix années; et son héritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire
+lui-même en toute sa vie.
+
+66 (V)
+
+Ce que l'on prodigue, on l'ôte à son héritier; ce que l'on épargne
+sordidement, on se l'ôte à soi-même. Le milieu est justice pour soi et
+pour les autres.
+
+67 (V)
+
+Les enfants peut-être seraient plus chers à leurs pères, et
+réciproquement les pères à leurs enfants, sans le titre d'héritiers.
+
+68 (V)
+
+Triste condition de l'homme, et qui dégoûte de la vie! il faut suer,
+veiller, fléchir, dépendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir à
+l'agonie de nos proches. Celui qui s'empêche de souhaiter que son père y
+passe bientôt est homme de bien.
+
+69 (V)
+
+Le caractère de celui qui veut hériter de quelqu'un rentre dans celui du
+complaisant: nous ne sommes point mieux flattés, mieux obéis, plus
+suivis, plus entourés, plus cultivés, plus ménagés, plus caressés de
+personne pendant notre vie, que de celui qui croit gagner à notre mort,
+et qui désire qu'elle arrive.
+
+70 (VII)
+
+Tous les hommes, par les postes différents, par les titres et par les
+successions, se regardent comme héritiers les uns des autres, et
+cultivent par cet intérêt, pendant tout le cours de leur vie, un désir
+secret et enveloppé de la mort d'autrui: le plus heureux dans chaque
+condition est celui qui a plus de choses à perdre par sa mort, et à
+laisser à son successeur.
+
+71 (VI)
+
+L'on dit du jeu qu'il égale les conditions; mais elles se trouvent
+quelquefois si étrangement disproportionnées, et il y a entre telle et
+telle condition un abîme d'intervalle si immense et si profond, que les
+yeux souffrent de voir de telles extrémités se rapprocher: c'est comme
+une musique qui détonne; ce sont comme des couleurs mal assorties, comme
+des paroles qui jurent et qui offensent l'oreille, comme de ces bruits
+ou de ces sons qui font frémir; c'est en un mot un renversement de
+toutes les bienséances. Si l'on m'oppose que c'est la pratique de tout
+l'Occident, je réponds que c'est peut-être aussi l'une de ces choses qui
+nous rendent barbares à l'autre partie du monde, et que les Orientaux
+qui viennent jusqu'à nous remportent sur leurs tablettes: je ne doute
+pas même que cet excès de familiarité ne les rebute davantage que nous
+ne sommes blessés de leur zombaye et de leurs autres prosternations.
+
+72 (VI)
+
+Une tenue d'états, ou les chambres assemblées pour une affaire très
+capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si sérieux
+qu'une table de gens qui jouent un grand jeu: une triste sévérité règne
+sur leurs visages; implacables l'un pour l'autre, et irréconciliables
+ennemis pendant que la séance dure, ils ne reconnaissent plus ni
+liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions: le hasard seul,
+aveugle et farouche divinité, préside au cercle, et y décide
+souverainement; ils l'honorent tous par un silence profond, et par une
+attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables; toutes les
+passions, comme suspendues, cèdent à une seule; le courtisan alors n'est
+ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni même dévot.
+
+73 (I)
+
+L'on ne reconnaît plus en ceux que le jeu et le gain ont illustré la
+moindre trace de leur première condition: ils perdent de vue leurs
+égaux, et atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai que la
+fortune du dé ou du lansquenet les remet souvent où elle les a pris.
+
+74 (V)
+
+Je ne m'étonne pas qu'il y ait des brelans publics, comme autant de
+pièges tendus à l'avarice des hommes, comme des gouffres où l'argent des
+particuliers tombe et se précipite sans retour, comme d'affreux écueils
+où les joueurs viennent se briser et se perdre; qu'il parte de ces lieux
+des émissaires pour savoir à heure marquée qui a descendu à terre avec
+un argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagné un procès d'où on lui
+a compté une grosse somme, qui a reçu un don, qui a fait au jeu un gain
+considérable, quel fils de famille vient de recueillir une riche
+succession, ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les
+derniers de sa caisse. C'est un sale et indigne métier, il est vrai, que
+de tromper; mais c'est un métier qui est ancien, connu, pratiqué de tout
+temps par ce genre d'hommes que j'appelle des brelandiers. L'enseigne
+est à leur porte, on y lirait presque: Ici l'on trompe de bonne foi; car
+se voudraient-ils donner pour irréprochables? Qui ne sait pas qu'entrer
+et perdre dans ces maisons est une même chose? Qu'ils trouvent donc sous
+leur main autant de dupes qu'il en faut pour leur subsistance, c'est ce
+qui me passe.
+
+75 (V)
+
+Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne
+sauraient se passer de jouer: quelle excuse! Y a-t-il une passion,
+quelque violente ou honteuse qu'elle soit, qui ne pût tenir ce même
+langage? Serait-on reçu à dire qu'on ne peut se passer de voler,
+d'assassiner, de se précipiter? Un jeu effroyable, continuel, sans
+retenue, sans bornes, où l'on n'a en vue que la ruine totale de son
+adversaire, où l'on est transporté du désir du gain, désespéré sur la
+perte, consumé par l'avarice, où l'on expose sur une carte ou à la
+fortune du dé la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants,
+est-ce une chose qui soit permise ou dont l'on doive se passer? Ne
+faut-il pas quelquefois se faire une plus grande violence, lorsque,
+poussé par le jeu jusques à une déroute universelle, il faut même que
+l'on se passe d'habits et de nourriture, et de les fournir à sa famille?
+
+Je ne permets à personne d'être fripon; mais je permets à un fripon de
+jouer un grand jeu: je le défends à un honnête homme. C'est une trop
+grande puérilité que de s'exposer à une grande perte.
+
+76 (I)
+
+Il n'y a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte
+de biens: le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci. Nous
+sentons à tous moments, pendant le cours de notre vie, où le bien que
+nous avons perdu nous manque.
+
+77 (IV)
+
+Il fait bon avec celui qui ne se sert pas de son bien à marier ses
+filles, à payer ses dettes, ou à faire des contrats, pourvu que l'on ne
+soit ni ses enfants ni sa femme.
+
+78 (VIII)
+
+Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que
+vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du
+roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez
+préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un
+superbe édifice: l'air y est sain et tempéré, la situation en est
+riante; un bois sacré l'ombrage du côté du couchant; les dieux de Syrie,
+qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus
+belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et
+qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le
+bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines
+gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie
+de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette
+splendeur où vous désirez de le porter avant de l'habiter, vous et les
+princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande Reine; employez-y l'or et
+tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis
+de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos
+lambris; tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont l'enchantement
+soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; épuisez
+vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et après
+que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres
+qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages
+de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale
+maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa
+fortune.
+
+79 (IV)
+
+Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et
+vous font récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse, et
+sur l'extrême bonheur du maître qui la possède. Il n'est plus; il n'en a
+pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous: il n'y a jamais
+eu un jour serein, ni une nuit tranquille; il s'est noyé de dettes pour
+la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit. Ses créanciers l'en
+ont chassé: il a tourné la tête, et il l'a regardée de loin une dernière
+fois; et il est mort de saisissement.
+
+80 (V)
+
+L'on ne saurait s'empêcher de voir dans certaines familles ce qu'on
+appelle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune. Il y a cent
+ans qu'on ne parlait point de ces familles, qu'elles n'étaient point: le
+ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les biens, les honneurs, les
+dignités fondent sur elles à plusieurs reprises; elles nagent dans la
+prospérité. Eumolpe, l'un de ces hommes qui n'ont point de grands-pères,
+a eu un père du moins qui s'était élevé si haut, que tout ce qu'il a pu
+souhaiter pendant le cours d'une longue vie, ç'a été de l'atteindre; et
+il l'a atteint. Était-ce dans ces deux personnages éminence d'esprit,
+profonde capacité? était-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur
+rit plus; elle se joue ailleurs, et traite leur postérité comme leurs
+ancêtres.
+
+81 (IV)
+
+La cause la plus immédiate de la ruine et de la déroute des personnes
+des deux conditions, de la robe et de l'épée, est que l'état seul, et
+non le bien, règle la dépense.
+
+82 (IV)
+
+Si vous n'avez rien oublié pour votre fortune, quel travail! Si vous
+avez négligé la moindre chose, quel repentir!
+
+83 (VI)
+
+Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil
+fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et
+délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui
+l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il
+déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort
+loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et
+profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la
+promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant
+avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher,
+et l'on marche: tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux
+qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps
+qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il
+débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil,
+croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son
+chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et
+découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand
+rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux
+sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il
+est riche.
+
+Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage
+maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort léger; il est abstrait,
+rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide: il oublie de dire
+ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus; et s'il le
+fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il
+parle, il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter,
+il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui
+disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de
+petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé; il est
+mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux,
+scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble
+craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n'ose les
+lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui
+forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle,
+recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde.
+Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les épaules
+serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu; il se
+replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de
+galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen
+de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie
+de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège; il parle bas
+dans la conversation, et il articule mal; libre néanmoins sur les
+affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des
+ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre; il
+tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il
+attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à
+l'insu de la compagnie: il n'en coûte à personne ni salut ni compliment.
+Il est pauvre.
+
+
+
+
+De la ville
+
+
+I
+
+(I) L'on se donne à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public,
+mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries, pour se
+regarder au visage et se désapprouver les uns les autres.
+
+(I) L'on ne peut se passer de ce même monde que l'on n'aime point, et
+dont l'on se moque.
+
+(VII) L'on s'attend au passage réciproquement dans une promenade
+publique; l'on y passe en revue l'un devant l'autre: carrosse, chevaux,
+livrées, armoiries, rien n'échappe aux yeux, tout est curieusement ou
+malignement observé; et selon le plus ou le moins de l'équipage, ou l'on
+respecte les personnes, ou on les dédaigne.
+
+2 (V)
+
+Tout le monde connaît cette longue levée qui borne et qui resserre le
+lit de la Seine, du côté où elle entre à Paris avec la Marne, qu'elle
+vient de recevoir: les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs
+de la canicule; on les voit de fort près se jeter dans l'eau; on les en
+voit sortir: c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les
+femmes de la ville ne s'y promènent pas encore; et quand elle est
+passée, elles ne s'y promènent plus.
+
+3 (V)
+
+Dans ces lieux d'un concours général, où les femmes se rassemblent pour
+montrer une belle étoffe, et pour recueillir le fruit de leur toilette,
+on ne se promène pas avec une compagne par la nécessité de la
+conversation; on se joint ensemble pour, se rassurer sur le théâtre,
+s'apprivoiser avec le public, et se raffermir contre la critique: c'est
+là précisément qu'on se parle sans se rien dire, ou plutôt qu'on parle
+pour les passants, pour ceux même en faveur de qui l'on hausse sa voix,
+l'on gesticule et l'on badine, l'on penche négligemment la tête, l'on
+passe et l'on repasse.
+
+4 (I)
+
+La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de
+petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et
+leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que
+l'entêtement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait
+que ce qui part des siens, et l'on est incapable de goûter ce qui vient
+d'ailleurs: cela va jusques au mépris pour les gens qui ne sont pas
+initiés dans leurs mystères. L'homme du monde d'un meilleur esprit, que
+le hasard a porté au milieu d'eux, leur est étranger: il se trouve là
+comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la
+langue ni les moeurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause,
+bourdonne, parle à l'oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite
+dans un morne silence; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer
+un seul mot, et n'a pas même de quoi écouter. Il ne manque jamais là un
+mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le héros de la société:
+celui-ci s'est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant
+que d'avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n'est point de
+leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu'elle ne sache
+point rire des choses qu'elle n'entend point, et paraisse insensible à
+des fadaises qu'ils n'entendent eux-mêmes que parce qu'ils les ont
+faites: ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa
+taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entrée, ni la manière
+dont elle est sortie. Deux années cependant ne passent point sur une
+même coterie: il y a toujours, dès la première année, des semences de
+division pour rompre dans celle qui doit suivre; l'intérêt de la beauté,
+les incidents du jeu, l'extravagance des repas, qui, modestes au
+commencement, dégénèrent bientôt en pyramides de viandes et en banquets
+somptueux, dérangent la république, et lui portent enfin le coup mortel:
+il n'est en fort peu de temps non plus parlé de cette nation que des
+mouches de l'année passée.
+
+5 (IV)
+
+Il y a dans la ville la grande et la petite robe; et la première se
+venge sur l'autre des dédains de la cour, et des petites humiliations
+qu'elle y essuie. De savoir quelles sont leurs limites, où la grande
+finit, et où la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se
+trouve même un corps considérable qui refuse d'être du second ordre, et
+à qui l'on conteste le premier: il ne se rend pas néanmoins, il cherche
+au contraire, par la gravité et par la dépense, à s'égaler à la
+magistrature, ou ne lui cède qu'avec peine: on l'entend dire que la
+noblesse de son emploi, l'indépendance de sa profession, le talent de la
+parole et le mérite personnel balancent au moins les sacs de mille
+francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son
+office.
+
+6 (V)
+
+Vous moquez-vous de rêver en carrosse, ou peut-être de vous y reposer?
+Vite, prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu'à peine ces
+gens qui passent dans leur équipage; ils vous en croiront plus occupé;
+ils diront: «Cet homme est laborieux, infatigable; il lit, il travaille
+jusque dans les rues ou sur la route.» Apprenez du moindre avocat qu'il
+faut paraître accablé d'affaires, froncer le sourcil, et rêver à rien
+très profondément; savoir à propos perdre le boire et le manger; ne
+faire qu'apparoir dans sa maison, s'évanouir et se perdre comme un
+fantôme dans le sombre de son cabinet; se cacher au public, éviter le
+théâtre, le laisser à ceux qui ne courent aucun risque à s'y montrer,
+qui en ont à peine le loisir, aux Gomons, aux Duhamels.
+
+7 (IV)
+
+Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et
+les plaisirs ont associés à quelques-uns de ceux qu'on nomme à la cour
+de petits-maîtres: ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la
+gravité de la robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur
+fortune d'être sages et modérés. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de
+pire: ils s'approprient la vanité, la mollesse, l'intempérance, le
+libertinage, comme si tous ces vices leur étaient dus, et, affectant
+ainsi un caractère éloigné de celui qu'ils ont à soutenir, ils
+deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fidèles de très
+méchants originaux.
+
+8 (IV)
+
+Un homme de robe à la ville, et le même à la cour, ce sont deux hommes.
+Revenu chez soi, il reprend ses moeurs, sa taille et son visage, qu'il y
+avait laissés: il n'est plus ni si embarrassé, ni si honnête.
+
+9 (IV)
+
+Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusques à six
+chevaux pour allonger un équipage, qui, avec un essaim de gens de
+livrées, où ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours
+ou à Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mariées, avec Jason,
+qui se ruine, et avec Thrason, qui veut se marier, et qui a consigné.
+
+10
+
+(V) J'entends dire des Sannions: «Même nom, mêmes armes; la branche
+aînée, la branche cadette, les cadets de la seconde branche; ceux-là,
+portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres
+d'une bordure dentelée.» Ils ont avec les Bourbons, sur une même
+couleur, un même métal; ils portent, comme eux, deux et une: ce ne sont
+pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peut-être dans leur coeur
+trouvent-ils leurs pièces aussi honorables, et ils les ont communes avec
+de grands seigneurs qui en sont contents: on les voit sur les litres et
+sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur
+haute-justice, où ils viennent de faire pendre un homme qui méritait le
+bannissement; elles s'offrent aux yeux de toutes parts, elles sont sur
+les meubles et sur les serrures, elles sont semées sur les carrosses;
+leurs livrées ne déshonorent point leurs armoiries. Je dirais volontiers
+aux Sannions: «Votre folie est prématurée; attendez du moins que le
+siècle s'achève sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-père, qui
+lui ont parlé, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps. Qui
+pourra dire comme eux: «Là il étalait, et vendait très cher»?
+
+(VII) Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on
+dise d'eux qu'ils font une grande dépense, qu'ils n'aiment à la faire.
+Ils font un récit long et ennuyeux d'une fête ou d'un repas qu'ils ont
+donné; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent
+fort haut celui qu'ils n'ont pas songé à perdre. Ils parlent jargon et
+mystère sur de certaines femmes; ils ont réciproquement cent choses
+plaisantes à se conter; ils ont fait depuis peu des découvertes; ils se
+passent les uns aux autres qu'ils sont gens à belles aventures. L'un
+d'eux, qui s'est couché tard à la campagne, et qui voudrait dormir, se
+lève matin, chausse des guêtres, endosse un habit de toile, passe un
+cordon où pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil: le
+voilà chasseur, s'il tirait bien. Il revient de nuit, mouillé et recru,
+sans avoir tué. Il retourne à la chasse le lendemain, et il passe tout
+le jour à manquer des grives ou des perdrix.
+
+(VII) Un autre, avec quelques mauvais chiens, aurait envie de dire: Ma
+meute. Il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve; il est au
+laisser-courre; il entre dans le fort, se mêle avec les piqueurs; il a
+un cor. Il ne dit pas, comme Ménalippe: Ai-je du plaisir? Il croit en
+avoir. Il oublie lois et procédure: c'est un Hippolyte. Ménandre, qui le
+vit hier sur un procès qui est en ses mains, ne reconnaîtrait pas
+aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain à sa chambre, où
+l'on va juger une cause grave et capitale? il se fait entourer de ses
+confrères, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute,
+comme il s'est étouffé de crier après les chiens qui étaient en défaut,
+ou après ceux des chasseurs qui prenaient le change, qu'il a vu donner
+les six chiens. L'heure presse; il achève de leur parler des abois et de
+la curée, et il court s'asseoir avec les autres pour juger.
+
+11 (V)
+
+Quel est l'égarement de certains particuliers, qui riches, du négoce de
+leurs pères, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent
+sur les princes pour leur garde-robe et pour leur équipage, excitent,
+par une dépense excessive et par un faste ridicule; les traits et la
+raillerie de toute une ville, qu'ils croient éblouir, et se ruinent
+ainsi à se faire moquer de soi!
+
+Quelques-uns n'ont pas même le triste avantage de répandre leurs folies
+plus loin que le quartier où ils habitent: c'est le seul théâtre de leur
+vanité. L'on ne sait point dans l'Île qu'André brille au Marais, et
+qu'il y dissipe son patrimoine: du moins, s'il était connu dans toute la
+ville et dans ses faubourgs, il serait difficile qu'entre un si grand
+nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes
+choses, il ne s'en trouvât quelqu'un qui dirait de lui: Il est
+magnifique, et qui lui tiendrait compte des régals qu'il fait à Xanthe
+et à Ariston, et des fêtes qu'il donne à Élamire; mais il se ruine
+obscurément: ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes qui ne
+l'estiment point, qu'il court à l'indigence, et qu'aujourd'hui en
+carrosse, il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller à pied.
+
+12 (I)
+
+Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir; il a ses heures de
+toilette comme une femme; il va tous les jours fort régulièrement à la
+belle messe aux Feuillants ou aux Minimes; il est homme d'un bon
+commerce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou
+pour un cinquième à l'hombre ou au reversi. Là il tient le fauteuil
+quatre heures de suite chez Aricie, où il risque chaque soir cinq
+pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure
+galant; il a lu Bergerac, des Marets, Lesclache, les Historiettes de
+Barbin, et quelques recueils de poésies. Il se promène avec des femmes à
+la Plaine ou au Cours, et il est d'une ponctualité religieuse sur les
+visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier;
+et il meurt ainsi après avoir vécu.
+
+13 (V)
+
+Voilà un homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part: de savoir où, il
+est difficile; mais son visage m'est familier.--Il l'est à bien
+d'autres; et je vais, s'il se peut, aider votre mémoire. Est-ce au
+boulevard sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande allée, ou
+dans le balcon à la comédie? Est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet? Où
+pourriez-vous ne l'avoir point vu? où n'est-il point? S'il y a dans la
+place une fameuse exécution, ou un feu de joie, il paraît à une fenêtre
+de l'Hôtel de ville; si l'on attend une magnifique entrée, il a sa place
+sur un échafaud; s'il se fait un carrousel, le voilà entré, et placé sur
+l'amphithéâtre; si le Roi reçoit des ambassadeurs, il voit leur marche,
+il assiste à leur audience, il est en haie quand ils reviennent de leur
+audience. Sa présence est aussi essentielle aux serments des ligues
+suisses que celle du chancelier et des ligues mêmes. C'est son visage
+que l'on voit aux almanachs représenter le peuple ou l'assistance. Il y
+a une chasse publique, une Saint-Hubert, le voilà à cheval; on parle
+d'un camp et d'une revue, il est à Ouilles, il est à Achères. Il aime
+les troupes, la milice, la guerre; il la voit de près, et jusques au
+fort de Bernardi. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Du Metz
+l'artillerie: celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il
+est spectateur de profession; il ne fait rien de ce qu'un homme doit
+faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il,
+tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point regret de mourir. Quelle
+perte alors pour toute la ville! Qui dira après lui: «Le Cours est
+fermé, on ne s'y promène point; le bourbier de Vincennes est desséché et
+relevé, on n'y versera plus»? Qui annoncera un concert, un beau salut,
+un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Beaumavielle mourut hier;
+que Rochois est enrhumée, et ne chantera de huit jours? Qui connaîtra
+comme lui un bourgeois à ses armes et à ses livrées? Qui dira: «Scapin
+porte des fleurs de lis», et qui en sera plus édifié? Qui prononcera
+avec plus de vanité et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui
+sera mieux fourni de vaudevilles? Qui prêtera aux femmes les Annales
+galantes et le Journal amoureux? Qui saura comme lui chanter à table
+tout un dialogue de l'Opéra, et les fureurs de Roland dans une ruelle?
+Enfin, puisqu'il y a à la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des
+gens fades, oisifs, désoccupés, qui pourra aussi parfaitement leur
+convenir?
+
+14 (V)
+
+Théramène était riche et avait du mérite; il a hérité, il est donc très
+riche et d'un très grand mérite. Voilà toutes les femmes en campagne
+pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour épouseur. Il va de
+maisons en maisons faire espérer aux mères qu'il épousera. Est-il assis,
+elles se retirent, pour laisser à leurs filles toute la liberté d'être
+aimables, et à Théramène de faire ses déclarations. Il tient ici contre
+le mortier; là il efface le cavalier ou le gentilhomme. Un jeune homme
+fleuri, vif, enjoué, spirituel n'est pas souhaité plus ardemment ni
+mieux reçu; on se l'arrache des mains, on a à peine le loisir de sourire
+à qui se trouve avec lui dans une même visite. Combien de galants
+va-t-il mettre en déroute! quels bons partis ne fera-t-il point manquer?
+Pourra-t-il suffire à tant d'héritières qui le recherchent? Ce n'est pas
+seulement la terreur des maris, c'est l'épouvantail de tous ceux qui ont
+envie de l'être, et qui attendent d'un mariage à remplir le vide de leur
+consignation. On devrait proscrire de tels personnages si heureux, si
+pécunieux, d'une ville bien policée, ou condamner le sexe, sous peine de
+folie ou d'indignité, à ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que
+du mérite.
+
+15 (VIII)
+
+Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la
+contrefaire; il ne l'imite en aucune manière dans ces dehors agréables
+et caressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont
+naturellement pour un homme de mérite, et qui n'a même que du mérite:
+elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses ancêtres; elles le
+trouvent à la cour, cela leur suffit; elles le souffrent, elles
+l'estiment; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou à pied,
+s'il a une charge, une terre ou un équipage: comme elles regorgent de
+train, de splendeur et de dignités, elles se délassent volontiers avec
+la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le
+bruissement d'un carrosse qui s'arrête à sa porte, elle pétille de goût
+et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le connaître; mais si
+elle a vu de sa fenêtre un bel attelage, beaucoup de livrées, et que
+plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l'aient éblouie, quelle
+impatience n'a-t-elle pas de voir déjà dans sa chambre le cavalier ou le
+magistrat! quelle charmante réception ne lui fera-t-elle point!
+ôtera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien auprès d'elle: on
+lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font
+rouler plus mollement; elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux.
+
+16 (IV)
+
+Cette fatuité de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une
+mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que
+la grossièreté des femmes du peuple, et que la rusticité des
+villageoises: elle a sur toutes deux l'affectation de plus.
+
+17 (IV)
+
+La subtile invention, de faire de magnifiques présents de noces qui ne
+coûtent rien, et qui doivent être rendus en espèce!
+
+18 (IV)
+
+L'utile et la louable pratique, de perdre en frais de noces le tiers de
+la dot qu'une femme apporte! de commencer par s'appauvrir de concert par
+l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre déjà sur son
+fonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette!
+
+19 (IV)
+
+Le bel et le judicieux usage que celui qui, préférant une sorte
+d'effronterie aux bienséances et à la pudeur, expose une femme d'une
+seule nuit sur un lit comme sur un théâtre, pour y faire pendant
+quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet état à la
+curiosité des gens de l'un et de l'autre sexe, qui, connus ou inconnus,
+accourent de toute une ville à ce spectacle pendant qu'il dure! Que
+manque-t-il à une telle coutume, pour être entièrement bizarre et
+incompréhensible, que d'être lue dans quelque relation de la Mingrélie?
+
+20 (I)
+
+Pénible coutume, asservissement incommode! se chercher incessamment les
+unes les autres avec l'impatience de ne se point rencontrer; ne se
+rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre
+réciproquement des choses dont on est également instruite, et dont il
+importe peu que l'on soit instruite; n'entrer dans une chambre
+précisément que pour en sortir; ne sortir de chez soi l'après-dînée que
+pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites
+heures trois suisses, une femme que l'on connaît à peine, et une autre
+que l'on n'aime guère! Qui considérerait bien le prix du temps, et
+combien sa perte est irréparable, pleurerait amèrement sur de si grandes
+misères.
+
+21 (VII)
+
+On s'élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales
+et champêtres; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre
+d'avec celle qui produit le lin, et le blé froment d'avec les seigles,
+et l'un ou l'autre d'avec le méteil: on se contente de se nourrir et de
+s'habiller. Ne parlez à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni
+de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu:
+ces termes pour eux ne sont pas français. Parlez aux uns d'aunage, de
+tarif, ou de sol pour livre, et aux autres de voie d'appel, de requête
+civile, d'appointement, d'évocation. Ils connaissent le monde, et encore
+parce qu'il a de moins beau et de moins spécieux; ils ignorent la
+nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses. Leur
+ignorance souvent est volontaire, et fondée sur l'estime qu'ils ont pour
+leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil praticien, qui,
+au fond de son étude sombre et enfumée, et l'esprit occupé d'une plus
+noire chicane, ne se préfère au laboureur, qui jouit du ciel, qui
+cultive la terre, qui sème à propos, et qui fait de riches moissons; et
+s'il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches,
+de leur vie champêtre et de leur économie, il s'étonne qu'on ait pu
+vivre en de tels temps, où il n'y avait encore ni offices, ni
+commissions, ni présidents, ni procureurs; il ne comprend pas qu'on ait
+jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette.
+
+22 (V)
+
+Les empereurs n'ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément,
+ni si sûrement même, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil,
+que le bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville: quelle
+distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres! Ils ne savaient point
+encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu, ni préférer le
+faste aux choses utiles. On ne les voyait point s'éclairer avec des
+bougies, et se chauffer à un petit feu: la cire était pour l'autel et
+pour le Louvre. Ils ne sortaient point d'un mauvais dîner pour monter
+dans leur carrosse; ils se persuadaient que l'homme avait des jambes
+pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il
+faisait sec; et dans un temps humide ils gâtaient leur chaussure, aussi
+peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur
+de traverser un guéret, ou le soldat de se mouiller dans une tranchée.
+On n'avait pas encore imaginé d'atteler deux hommes à une litière; il y
+avait même plusieurs magistrats qui allaient à pied à la chambre ou aux
+enquêtes, d'aussi bonne grâce qu'Auguste autrefois allait de son pied au
+Capitole. L'étain dans ce temps brillait sur les tables et sur les
+buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or
+étaient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes;
+on mettait celles-ci jusqu'à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs
+et de gouvernantes n'étaient pas inconnus à nos pères: ils savaient à
+qui l'on confiait les enfants des rois et des plus grands princes; mais
+ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants,
+contents de veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils
+comptaient en toutes choses avec eux-mêmes: leur dépense était
+proportionnée à leur recette; leurs livrées, leurs équipages, leurs
+meubles, leur table, leurs maisons de la ville et la campagne, tout
+était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre
+eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prît la femme
+du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet
+pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur
+patrimoine qu'à le maintenir, ils le laissaient entier à leurs
+héritiers, et passaient ainsi d'une vie modérée à une mort tranquille.
+Ils ne disaient point: Le siècle est dur, la misère est grande, l'argent
+est rare; ils en avaient moins que nous, et en avaient assez, plus
+riches par leur économie et par leur modestie que de leurs revenus et de
+leurs domaines. Enfin l'on était alors pénétré de cette maxime, que ce
+qui est dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est
+dissipation, folie, ineptie dans le particulier.
+
+
+
+
+De la cour
+
+
+1 (I)
+
+Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire à un
+homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour: il n'y a sorte de
+vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.
+
+2 (I)
+
+Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son
+visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices,
+sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément
+son coeur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement
+n'est qu'un vice, que l'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile
+au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la
+vertu.
+
+3 (IV)
+
+Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses
+selon les divers jours dont on les regarde? de même, qui peut définir la
+cour?
+
+4 (IV)
+
+Se dérober à la cour un seul moment, c'est y renoncer: le courtisan qui
+l'a vue le matin la voit le soir pour la reconnaître le lendemain, ou
+afin que lui-même y soit connu.
+
+5 (IV)
+
+L'on est petit à la cour, et quelque vanité que l'on ait, on s'y trouve
+tel; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits.
+
+6 (I)
+
+La province est l'endroit d'où la cour, comme dans son point de vue,
+paraît une chose admirable: si l'on s'en approche, ses agréments
+diminuent, comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop près.
+
+7 (I)
+
+L'on s'accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une
+antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier.
+
+8 (VII)
+
+La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.
+
+9 (I)
+
+Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la cour: il découvre en y
+entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu, où il voit régner
+également le vice et la politesse, et où tout lui est utile, le bon et
+le mauvais.
+
+10 (VI)
+
+La cour est comme un édifice bâti de marbre: je veux dire qu'elle est
+composée d'hommes fort durs, mais fort polis.
+
+11 (I)
+
+L'on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là
+respecter du noble de sa province, ou de son diocésain.
+
+12 (I)
+
+Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu'une
+montre inutile, si l'on était modeste et sobre: les cours seraient
+désertes, et les rois presque seuls, si l'on était guéri de la vanité et
+de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser
+là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers
+de la cour l'air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu'ils
+le distribuent en détail dans les provinces: ils font précisément comme
+on leur fait, vrais singes de la royauté.
+
+13 (I)
+
+Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du
+prince: à peine les puis-je reconnaître à leurs visages; leurs traits
+sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes
+sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur; celui qui est
+honnête et modeste s'y soutient mieux: il n'a rien à réformer.
+
+14 (I)
+
+L'air de cour est contagieux: il se prend à V**, comme l'accent normand
+à Rouen ou à Falaise; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits
+contrôleurs, et en des chefs de fruiterie: l'on peut avec une portée
+d'esprit fort médiocre y faire de grands progrès. Un homme d'un génie
+élevé et d'un mérite solide ne fait pas assez de cas de cette espèce de
+talent pour faire son capital de l'étudier et se le rendre propre; il
+l'acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s'en défaire.
+
+15 (IV)
+
+N** arrive avec grand bruit; il écarte le monde, se fait faire place; il
+gratte, il heurte presque; il se nomme: on respire, et il n'entre
+qu'avec la foule.
+
+16 (I)
+
+Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis,
+d'un caractère libre et familier, qui se produisent eux-mêmes,
+protestent qu'ils ont dans leur art toute l'habileté qui manque aux
+autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de
+l'erreur publique, ou de l'amour qu'ont les hommes pour la nouveauté:
+ils percent la foule, et parviennent jusqu'à l'oreille du prince, à qui
+le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en être
+vu. Ils ont cela de commode pour les grands qu'ils en sont soufferts
+sans conséquence, et congédiés de même: alors ils disparaissent tout à
+la fois riches et décrédités, et le monde qu'ils viennent de tromper est
+encore prêt d'être trompé par d'autres.
+
+17 (IV)
+
+Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que légèrement, qui marchent
+des épaules, et qui se rengorgent comme une femme: ils vous interrogent
+sans vous regarder; ils parlent d'un ton élevé, et qui marque qu'ils se
+sentent au-dessus de ceux qui se trouvent présents; ils s'arrêtent, et
+on les entoure; ils ont la parole, président au cercle, et persistent
+dans cette hauteur ridicule et contrefaite, jusqu'à ce qu'il survienne
+un grand, qui, la faisant tomber tout d'un coup par sa présence, les
+réduise à leur naturel, qui est moins mauvais.
+
+18 (IV)
+
+Les cours ne sauraient se passer d'une certaine espèce de courtisans,
+hommes flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, dont ils
+ménagent les plaisirs, étudient les faibles et flattent toutes les
+passions: ils leur soufflent à l'oreille des grossièretés, leur parlent
+de leurs maris et de leurs amants dans les termes convenables, devinent
+leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches; ils font les
+modes, raffinent sur le luxe et sur la dépense, et apprennent à ce sexe
+de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et
+en équipages; ils ont eux-mêmes des habits où brillent l'invention et la
+richesse, et ils n'habitent d'anciens palais qu'après les avoir
+renouvelés et embellis; ils mangent délicatement et avec réflexion; il
+n'y a sorte de volupté qu'ils n'essayent, et dont ils ne puissent rendre
+compte. Ils doivent à eux-mêmes leur fortune, et ils la soutiennent avec
+la même adresse qu'ils l'ont élevée. Dédaigneux et fiers, ils n'abordent
+plus leurs pareils, ils ne les saluent plus; ils parlent où tous les
+autres se taisent, entrent, pénètrent en des endroits et à des heures où
+les grands n'osent se faire voir: ceux-ci, avec de longs services, bien
+des plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignités, ne
+montrent pas un visage si assuré, ni une contenance si libre. Ces gens
+ont l'oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de
+toutes leurs fêtes, ne sortent pas du Louvre ou du Château, où ils
+marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se
+multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui
+frappent les nouveaux venus à une cour; ils embrassent, ils sont
+embrassés; ils rient, ils éclatent, ils sont plaisants, ils font des
+contes: personnes commodes, agréables, riches, qui prêtent, et qui sont
+sans conséquence.
+
+19 (V)
+
+Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls chargés
+des détails de tout l'État, et que seuls aussi ils en doivent répondre?
+L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui
+pourrait les représenter exprimerait l'empressement, l'inquiétude, la
+curiosité, l'activité, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais
+vus assis, jamais fixes et arrêtés: qui même les a vus marcher? on les
+voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de
+réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part: ils
+passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course
+précipitée, vous démonteriez leur machine; ne leur faites pas de
+questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se
+ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec
+vous et longtemps, vous suivre même où il vous plaira de les emmener.
+Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui
+pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le
+précèdent; ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans;
+tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril. Leur profession est
+d'être vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés
+d'un emploi si sérieux, et si utile à la république. Ils sont au reste
+instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes, et ils savent à
+la cour tout ce que l'on peut y ignorer; il ne leur manque aucun des
+talents nécessaires pour s'avancer médiocrement. Gens néanmoins éveillés
+et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu
+entreprenants, légers et précipités. Le dirai-je? ils portent au vent,
+attelés tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort éloignés de
+s'y voir assis.
+
+20 (IV)
+
+Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous
+un meilleur; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors
+insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de
+toutes les maisons la plus ancienne: il doit tenir aux Princes Lorrains,
+aux Rohans, aux Chastillons, aux Montmorencis, et, s'il se peut, aux
+Princes Du Sang; ne parler que de ducs, de cardinaux et de ministres;
+faire entrer dans toutes les conversations ses aïeuls paternels et
+maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades;
+avoir des salles parées d'arbres généalogiques, d'écussons chargés de
+seize quartiers, et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de ses
+ancêtres; se piquer d'avoir un ancien château à tourelles, à créneaux et
+à mâchicoulis; dire en toute rencontre: ma race, ma branche, mon nom et
+mes armes; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualité; de
+celle-là, qu'elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a
+eu le gros lot, demander s'il est gentilhomme. Quelques-uns riront de
+ces contre-temps, mais il les laissera rire; d'autres en feront des
+contes, et il leur permettra de conter: il dira toujours qu'il marche
+après la maison régnante; et à force de le dire, il sera cru.
+
+21 (IV)
+
+C'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre roture,
+et de n'y être pas gentilhomme.
+
+22 (VI)
+
+L'on se couche à la cour et l'on se lève sur l'intérêt; c'est ce que
+l'on digère le matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait
+que l'on pense, que l'on parle, que l'on se tait, que l'on agit; c'est
+dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on néglige les autres, que
+l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette règle que l'on mesure
+ses soins, ses complaisances, son estime, son indifférence, son mépris.
+Quelques pas que quelques-uns fassent par vertu vers la modération et la
+sagesse, un premier mobile d'ambition les emmène avec les plus avares,
+les plus violents dans leurs désirs et les plus ambitieux: quel moyen de
+demeurer immobile où tout marche, où tout se remue, et de ne pas courir
+où les autres courent? On croit même être responsable à soi-même de son
+élévation et de sa fortune: celui qui ne l'a point faite à la cour est
+censé ne l'avoir pas dû faire, on n'en appelle pas. Cependant s'en
+éloignera-t-on avant d'en avoir tiré le moindre fruit, ou
+persistera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses? question
+si épineuse, si embarrassée, et d'une si pénible décision, qu'un nombre
+infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent
+dans le doute.
+
+23 (VI)
+
+Il n'y a rien à la cour de si méprisable et de si indigne qu'un homme
+qui ne peut contribuer en rien à notre fortune: je m'étonne qu'il ose se
+montrer.
+
+24 (IV)
+
+Celui qui voit loin derrière soi un homme de son temps et de sa
+condition, avec qui il est venu à la cour la première fois, s'il croit
+avoir une raison solide d'être prévenu de son propre mérite et s'estimer
+davantage que cet autre qui est demeuré en chemin, ne se souvient plus
+de ce qu'avant sa faveur il pensait de soi-même et de ceux qui l'avaient
+devancé.
+
+25 (I)
+
+C'est beaucoup tirer de notre ami, si, ayant monté à une grande faveur,
+il est encore un homme de notre connaissance.
+
+26 (IV)
+
+Si celui qui est en faveur ose s'en prévaloir avant qu'elle lui échappe,
+s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin, s'il a les
+yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et
+les obtenir, et qu'il soit muni de pensions, de brevets et de
+survivances, vous lui reprochez son avidité et son ambition; vous dites
+que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, à ses créatures,
+et que par le nombre et la diversité des grâces dont il se trouve
+comblé, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il dû
+faire? Si j'en juge moins par vos discours que par le parti que vous
+auriez pris vous-même en pareille situation, c'est qu'il a fait.
+
+L'on blâme les gens qui font une grande fortune pendant qu'ils en ont
+les occasions, parce que l'on désespère, par la médiocrité de la sienne,
+d'être jamais en état de faire comme eux, et de s'attirer ce reproche.
+Si l'on était à portée de leur succéder, l'on commencerait à sentir
+qu'ils ont moins de tort, et l'on serait plus retenu, de peur de
+prononcer d'avance sa condamnation.
+
+27 (IV)
+
+Il ne faut rien exagérer, ni dire des cours le mal qui n'y est point:
+l'on n'y attente rien de pis contre le vrai mérite que de le laisser
+quelquefois sans récompense; on ne l'y méprise pas toujours, quand on a
+pu une fois le discerner; on l'oublie, et c'est là où l'on sait
+parfaitement ne faire rien, ou faire très peu de chose, pour ceux que
+l'on estime beaucoup.
+
+28 (V)
+
+Il est difficile à la cour que de toutes les pièces que l'on emploie à
+l'édifice de sa fortune, il n'y en ait quelqu'une qui porte à faux: l'un
+de mes amis qui a promis de parler ne parle point; l'autre parle
+mollement; il échappe à un troisième de parler contre mes intérêts et
+contre ses intentions; à celui-là manque la bonne volonté, à celui-ci
+l'habileté et la prudence; tous n'ont pas assez de plaisir à me voir
+heureux pour contribuer de tout leur pouvoir à me rendre tel. Chacun se
+souvient assez de tout ce que son établissement lui a coûté à faire,
+ainsi que des secours qui lui en ont frayé le chemin; on serait même
+assez porté à justifier les services qu'on a reçus des uns par ceux
+qu'en de pareils besoins on rendrait aux autres, si le premier et
+l'unique soin qu'on a après sa fortune faite n'était pas de songer à
+soi.
+
+29
+
+(VII) Les courtisans n'emploient pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adresse
+et de finesse pour trouver les expédients d'obliger ceux de leurs amis
+qui implorent leur secours, mais seulement pour leur trouver des raisons
+apparentes, de spécieux prétextes, ou ce qu'ils appellent une
+impossibilité de le pouvoir faire; et ils se persuadent d'être quittes
+par là en leur endroit de tous les devoirs de l'amitié ou de la
+reconnaissance.
+
+(VI) Personne à la cour ne veut entamer; on s'offre d'appuyer, parce
+que, jugeant des autres par soi-même, on espère que nul n'entamera, et
+qu'on sera ainsi dispensé d'appuyer: c'est une manière douce et polie de
+refuser son crédit, ses offices et sa médiation à qui en a besoin.
+
+30 (I)
+
+Combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier, vous
+aiment et vous estiment, qui sont embarrassés de vous dans le public, et
+qui, au lever ou à la messe, évitent vos yeux et votre rencontre! Il n'y
+a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur, ou par une
+confiance qu'ils ont d'eux-mêmes, osent honorer devant le monde le
+mérite qui est seul et dénué de grands établissements.
+
+31 (IV)
+
+Je vois un homme entouré et suivi; mais il est en place. J'en vois un
+autre que tout le monde aborde; mais il est en faveur. Celui-ci est
+embrassé et caressé, même des grands; mais il est riche. Celui-là est
+regardé de tous avec curiosité, on le montre du doigt; mais il est
+savant et éloquent. J'en découvre un que personne n'oublie de saluer;
+mais il est méchant. Je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien
+davantage, et qui soit recherché.
+
+32 (V)
+
+Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un débordement
+de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne
+l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement: on en a
+au-dessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix différentes
+sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation; tous
+se laissent entraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire
+d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de
+louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit, de
+mérite ou de valeur devient en un instant un génie du premier ordre, un
+héros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatté dans toutes les
+peintures que l'on fait de lui, qu'il paraît difforme près de ses
+portraits; il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'où la bassesse
+et la complaisance viennent de le porter: il rougit de sa propre
+réputation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste où on l'avait mis,
+tout le monde passe facilement à un autre avis; en est-il entièrement
+déchu, les machines qui l'avaient guindé si haut par l'applaudissement
+et les éloges sont encore toutes dressées pour le faire tomber dans le
+dernier mépris: je veux dire qu'il n'y en a point qui le dédaignent
+mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que
+ceux qui s'étaient comme dévoués à la fureur d'en dire du bien.
+
+33 (VII)
+
+Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat qu'on y monte plus
+aisément qu'on ne s'y conserve.
+
+34 (VII)
+
+L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts
+qui les y avaient fait monter.
+
+35 (VIII)
+
+Il y a dans les cours deux manières de ce que l'on appelle congédier son
+monde ou se défaire des gens: se fâcher contre eux, ou faire si bien
+qu'ils se fâchent contre vous et s'en dégoûtent.
+
+36 (IV)
+
+L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons: la première,
+afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin
+qu'il en dise de nous.
+
+37 (I)
+
+Il est aussi dangereux à la cour de faire les avances, qu'il est
+embarrassant de ne les point faire.
+
+38 (I)
+
+Il y a des gens à qui ne connaître point le nom et le visage d'un homme
+est un titre pour en rire et le mépriser. Ils demandent qui est cet
+homme; ce n'est ni Rousseau, ni un Fabry, ni la Couture: ils ne
+pourraient le méconnaître.
+
+39 (I)
+
+L'on me dit tant de mal de cet homme, et j'y en vois si peu, que je
+commence à soupçonner qu'il n'ait un mérite importun qui éteigne celui
+des autres.
+
+40 (I)
+
+Vous êtes homme de bien, vous ne songez ni à plaire ni à déplaire aux
+favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre devoir: vous êtes
+perdu.
+
+41 (IV)
+
+On n'est point effronté par choix, mais par complexion; c'est un vice de
+l'être, mais naturel: celui qui n'est pas né tel est modeste, et ne
+passe pas aisément de cette extrémité à l'autre; c'est une leçon assez
+inutile que de lui dire: «Soyez effronté, et vous réussirez»; une
+mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait échouer. Il ne
+faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour
+réussir.
+
+42 (IV)
+
+On cherche, on s'empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on
+est refusé, on demande et on obtient; «mais, dit-on, sans l'avoir
+demandé, et dans le temps que l'on n'y pensait pas, et que l'on songeait
+même à toute autre chose»: vieux style, menterie innocente, et qui ne
+trompe personne.
+
+43 (V)
+
+On fait sa brigue pour parvenir à un grand poste, on prépare toutes ses
+machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit être servi
+selon ses souhaits; les uns doivent entamer, les autres appuyer;
+l'amorce est déjà conduite, et la mine prête à jouer: alors on s'éloigne
+de la cour. Qui oserait soupçonner d'Artémon qu'il ait pensé à se mettre
+dans une si belle place, lorsqu'on le tire de sa terre ou de son
+gouvernement pour l'y faire asseoir? Artifice grossier, finesses usées,
+et dont le courtisan s'est servi tant de fois, que, si je voulais donner
+le change à tout le public et lui dérober mon ambition, je me trouverais
+sous l'oeil et sous la main du prince, pour recevoir de lui la grâce que
+j'aurais recherchée avec le plus d'emportement.
+
+44 (V)
+
+Les hommes ne veulent pas que l'on découvre les vues qu'ils ont sur leur
+fortune, ni que l'on pénètre qu'ils pensent à une telle dignité, parce
+que, s'ils ne l'obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils,
+à être refusés; et s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux
+d'en être crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s'en juger
+dignes eux-mêmes par leurs brigues et par leurs cabales: ils se trouvent
+parés tout à la fois de leur dignité et de leur modestie.
+
+Quelle plus grande honte y a-t-il d'être refusé d'un poste que l'on
+mérite, ou d'y être placé sans le mériter?
+
+Quelques grandes difficultés qu'il y ait à se placer à la cour, il est
+encore plus âpre et plus difficile de se rendre digne d'être placé.
+
+Il coûte moins à faire dire de soi: «Pourquoi a-t-il obtenu ce poste?»
+qu'à faire demander: «Pourquoi ne l'a-t-il pas obtenu?»
+
+L'on se présente encore pour les charges de ville, l'on postule une
+place dans l'Académie française, l'on demandait le consulat: quelle
+moindre raison y aurait-il de travailler les premières années de sa vie
+à se rendre capable d'un grand emploi, et de demander ensuite, sans nul
+mystère et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d'y
+servir sa patrie, son prince, la république?
+
+45 (IV)
+
+Je ne vois aucun courtisan à qui le prince vienne d'accorder un bon
+gouvernement, une place éminente ou une forte pension, qui n'assure par
+vanité, ou pour marquer son désintéressement, qu'il est bien moins
+content du don que de la manière dont il lui a été fait. Ce qu'il y a en
+cela de sûr et d'indubitable, c'est qu'il le dit ainsi.
+
+C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce: le plus fort et le plus
+pénible est de donner; que coûte-t-il d'y ajouter un sourire?
+
+Il faut avouer néanmoins qu'il s'est trouvé des hommes qui refusaient
+plus honnêtement que d'autres ne savaient donner; qu'on a dit de
+quelques-uns qu'ils se faisaient si longtemps prier, qu'ils donnaient si
+sèchement, et chargeaient une grâce qu'on leur arrachait de conditions
+si désagréables, qu'une plus grande grâce était d'obtenir d'eux d'être
+dispensés de rien recevoir.
+
+46 (IV)
+
+L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se revêtent de toutes
+les conditions pour en avoir les avantages: gouvernement, charge,
+bénéfice, tout leur convient; ils se sont si bien ajustés, que par leur
+état ils deviennent capables de toutes les grâces; ils sont amphibies,
+ils vivent de l'Église et de l'épée, et auront le secret d'y joindre la
+robe. Si vous demandez: «Que font ces gens à la cour?» ils reçoivent, et
+envient tous ceux à qui l'on donne.
+
+47 (VIII)
+
+Mille gens à la cour y traînent leur vie à embrasser, serrer et
+congratuler ceux qui reçoivent, jusqu'à ce qu'ils y meurent sans rien
+avoir.
+
+48 (VI)
+
+Ménophile emprunte ses moeurs d'une profession, et d'une autre son habit;
+il masque toute l'année, quoique à visage découvert; il paraît à la
+cour, à la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le même
+déguisement. On le reconnaît et on sait quel il est à son visage.
+
+49 (VI)
+
+Il y a pour arriver aux dignités ce qu'on appelle ou la grande voie ou
+le chemin battu; il y a le chemin détourné ou de traverse, qui est le
+plus court.
+
+50 (V)
+
+L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie, ou
+l'on se place aux fenêtres, pour observer les traits et la contenance
+d'un homme qui est condamné, et qui sait qu'il va mourir: vaine,
+maligne, inhumaine curiosité; si les hommes étaient sages, la place
+publique serait abandonnée, et il serait établi qu'il y aurait de
+l'ignominie seulement à voir de tels spectacles. Si vous êtes si touchés
+de curiosité, exercez-la du moins en un sujet noble: voyez un heureux,
+contemplez-le dans le jour même où il a été nommé à un nouveau poste, et
+qu'il en reçoit les compliments; lisez dans ses yeux, et au travers d'un
+calme étudié et d'une feinte modestie, combien il est content et pénétré
+de soi-même; voyez quelle sérénité cet accomplissement de ses désirs
+répand dans son coeur et sur son visage, comme il ne songe plus qu'à
+vivre et à avoir de la santé, comme ensuite sa joie lui échappe et ne
+peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur,
+quel air froid et sérieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses
+égaux: il ne leur répond pas, il ne les voit pas; les embrassements et
+les caresses des grands, qu'il ne voit plus de si loin, achèvent de lui
+nuire; il se déconcerte, il s'étourdit: c'est une courte aliénation.
+Vous voulez être heureux, vous désirez des grâces; que de choses pour
+vous à éviter!
+
+51 (VI)
+
+Un homme qui vient d'être placé ne se sert plus de sa raison et de son
+esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l'égard des autres; il
+emprunte sa règle de son poste et de son état: de là l'oubli, la fierté,
+l'arrogance, la dureté, l'ingratitude.
+
+52 (VIII)
+
+Théonas, abbé depuis trente ans, se lassait de l'être. On a moins
+d'ardeur et d'impatience de se voir habillé de pourpre, qu'il en avait
+de porter une croix d'or sur sa poitrine, et parce que les grandes fêtes
+se passaient toujours sans rien changer à sa fortune, il murmurait
+contre le temps présent, trouvait l'État mal gouverné, et n'en prédisait
+rien que de sinistre. Convenant en son coeur que le mérite est dangereux
+dans les cours à qui veut s'avancer, il avait enfin pris son parti, et
+renoncé à la prélature, lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est
+nommé à un évêché. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si
+peu attendue: «Vous verrez, dit-il, que je n'en demeurerai pas là, et
+qu'ils me feront archevêque.»
+
+53 (I)
+
+Il faut des fripons à la cour auprès des grands et des ministres, même
+les mieux intentionnés; mais l'usage en est délicat, et il faut savoir
+les mettre en oeuvre. Il y a des temps et des occasions où ils ne peuvent
+être suppléés par d'autres. Honneur, vertu, conscience, qualités
+toujours respectables, souvent inutiles: que voulez-vous quelquefois que
+l'on fasse d'un homme de bien?
+
+54 (IV)
+
+Un vieil auteur, et dont j'ose rapporter ici les propres termes, de peur
+d'en affaiblir le sens par ma traduction, dit que s'éloigner des petits,
+voire de ses pareils, et iceulx vilainer et dépriser; s'accointer de
+grands et puissans en tous biens et chevances, et en cette leur cointise
+et privauté estre de tous ébats, gabs, mommeries, et vilaines besoignes;
+estre eshonté, saffranier et sans point de vergogne; endurer brocards et
+gausseries de tous chacuns, sans pour ce feindre de cheminer en avant,
+et à tout son entregent, engendre heur et fortune.
+
+55 (IV)
+
+Jeunesse du prince, source des belles fortunes.
+
+56 (IV)
+
+Timante, toujours le même, et sans rien perdre de ce mérite qui lui a
+attiré la première fois de la réputation et des récompenses, ne laissait
+pas de dégénérer dans l'esprit des courtisans: ils étaient las de
+l'estimer; ils le saluaient froidement, ils ne lui souriaient plus, ils
+commençaient à ne le plus joindre, ils ne l'embrassaient plus, ils ne le
+tiraient plus à l'écart pour lui parler mystérieusement d'une chose
+indifférente, ils n'avaient plus rien à lui dire. Il lui fallait cette
+pension ou ce nouveau poste dont il vient d'être honoré pour faire
+revivre ses vertus à demi effacées de leur mémoire, et en rafraîchir
+l'idée: ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux.
+
+57 (V)
+
+Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre! Les
+uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur société d'études, les
+droits du voisinage; les autres feuillettent leur généalogie, remontent
+jusqu'à un trisaïeul, rappellent le côté paternel et le maternel; l'on
+veut tenir à cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois
+le jour que l'on y tient; on l'imprimerait volontiers: C'est mon ami, et
+je suis fort aise de son élévation; j'y dois prendre part, il m'est
+assez proche. Hommes vains et dévoués à la fortune, fades courtisans,
+parliez-vous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu, depuis ce temps,
+plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire?
+Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connaître?
+
+58 (V)
+
+Ce qui me soutient et me rassure contre les petits dédains que j'essuie
+quelquefois des grands et de mes égaux, c'est que je me dis à moi-même:
+«Ces gens n'en veulent peut-être qu'à ma fortune, et ils ont raison:
+elle est bien petite. Ils m'adoreraient sans doute si j'étais ministre.»
+
+Dois-je bientôt être en place? le sait-il? est-ce en lui un
+pressentiment? il me prévient, il me salue.
+
+59 (VII)
+
+Celui qui dit: Je dînai hier à Tibur, ou: J'y soupe ce soir, qui le
+répète, qui fait entrer dix fois le nom de Plancus dans les moindres
+conversations, qui dit: Plancus me demandait... Je disais à Plancus...,
+celui-là même apprend dans ce moment que son héros vient d'être enlevé
+par une mort extraordinaire. Il part de la main, il rassemble le peuple
+dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, décrie sa
+conduite, dénigre son consulat, lui ôte jusqu'à la science des détails
+que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une mémoire
+heureuse, lui refuse l'éloge d'un homme sévère et laborieux, ne lui fait
+pas l'honneur de lui croire, parmi les ennemis de l'empire, un ennemi.
+
+60 (VI)
+
+Un homme de mérite se donne, je crois, un joli spectacle, lorsque la
+même place à une assemblée, ou à un spectacle, dont il est refusé, il la
+voit accorder à un homme qui n'a point d'yeux pour voir, ni d'oreilles
+pour entendre, ni d'esprit pour connaître et pour juger, qui n'est
+recommandable que par de certaines livrées, que même il ne porte plus.
+
+61 (VII)
+
+Théodote avec un habit austère a un visage comique, et d'un homme qui
+entre sur la scène; sa voix, sa démarche, son geste, son attitude
+accompagnent son visage. Il est fin, cauteleux, doucereux, mystérieux;
+il s'approche de vous, et il vous dit à l'oreille: Voilà un beau temps;
+voilà un grand dégel. S'il n'a pas les grandes manières, il a du moins
+toutes les petites, et celles même qui ne conviennent guère qu'à une
+jeune précieuse. Imaginez-vous l'application d'un enfant à élever un
+château de cartes ou à se saisir d'un papillon: c'est celle de Théodote
+pour une affaire de rien, et qui ne mérite pas qu'on s'en remue; il la
+traite sérieusement, et comme quelque chose qui est capital; il agit, il
+s'empresse, il la fait réussir: le voilà qui respire et qui se repose,
+et il a raison; elle lui a coûté beaucoup de peine. L'on voit des gens
+enivrés, ensorcelés de la faveur; ils y pensent le jour, ils y rêvent la
+nuit; ils montent l'escalier d'un ministre, et ils en descendent; ils
+sortent de son antichambre, et ils y rentrent; ils n'ont rien à lui
+dire, et ils lui parlent; ils lui parlent une seconde fois: les voilà
+contents, ils lui ont parlé. Pressez-les, tordez-les, ils dégouttent
+l'orgueil, l'arrogance, la présomption; vous leur adressez la parole,
+ils ne vous répondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les
+yeux égarés et l'esprit aliéné: c'est à leurs parents à en prendre soin
+et à les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur, et que le
+monde n'en souffre. Théodote a une plus douce manie: il aime la faveur
+éperdument, mais sa passion a moins d'éclat; il lui fait des voeux en
+secret, il la cultive, il la sert mystérieusement; il est au guet et à
+la découverte sur tout ce qui paraît de nouveau avec les livrées de la
+faveur: ont-ils une prétention, il s'offre à eux, il s'intrigue pour
+eux, il leur sacrifie sourdement mérite, alliance, amitié, engagement,
+reconnaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante, et que le
+suisse ou le postillon du favori s'avisât de la demander, il appuierait
+sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait
+capable d'observer et de calculer, de parler de parélies et de
+parallaxes. Si vous demandiez de Théodote s'il est auteur ou plagiaire,
+original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais:
+«Lisez et jugez.» Mais s'il est dévot ou courtisan, qui pourrait le
+décider sur le portrait que j'en viens de faire? Je prononcerais plus
+hardiment sur son étoile. Oui, Théodote, j'ai observé le point de votre
+naissance; vous serez placé, et bientôt; ne veillez plus, n'imprimez
+plus: le public vous demande quartier.
+
+62 (VIII)
+
+N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de
+services, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui
+s'est depuis quelque temps livré à la cour, et qui secrètement veut sa
+fortune. Le reconnaissez-vous à son visage, à ses entretiens? Il ne
+nomme plus chaque chose par son nom; il n'y a plus pour lui de fripons,
+de fourbes, de sots et d'impertinents: celui dont il lui échapperait de
+dire ce qu'il en pense, est celui-là même qui, venant à le savoir,
+l'empêcherait de cheminer; pensant mal de tout le monde, il n'en dit de
+personne; ne voulant du bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en
+veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit
+contraire. Non content de n'être pas sincère, il ne souffre pas que
+personne le soit; la vérité blesse son oreille: il est froid et
+indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le
+courtisan; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et
+responsable. Tyran de la société et martyr de son ambition, il a une
+triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une
+raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forcé, des
+caresses contrefaites, une conversation interrompue et des distractions
+fréquentes. Il a une profusion, le dirai-je? des torrents de louanges
+pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et qui est en faveur, et
+pour tout autre une sécheresse de pulmonique; il a des formules de
+compliments différents pour l'entrée et pour la sortie à l'égard de ceux
+qu'il visite ou dont il est visité; et il n'y a personne de ceux qui se
+payent de mines et de façons de parler qui ne sorte d'avec lui fort
+satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures; il
+est médiateur, confident, entremetteur: il veut gouverner. Il a une
+ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait où
+il faut se placer pour être vu; il sait vous embrasser, prendre part à
+votre joie, vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre
+santé, sur vos affaires; et pendant que vous lui répondez, il perd le
+fil de sa curiosité, vous interrompt, entame un autre sujet; ou s'il
+survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, il sait,
+en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condoléance:
+il pleure d'un oeil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les
+ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du
+vent, de la gelée; il se tait au contraire, et fait le mystérieux sur ce
+qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne
+sait point.
+
+63 (I)
+
+Il y a un pays où les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins
+cachés, mais réels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles,
+que les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière et
+d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels
+couvrissent tant d'inquiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de
+craintes et d'espérances, des passions si vives et des affaires si
+sérieuses?
+
+64 (IV)
+
+La vie de la cour est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique: il
+faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre,
+parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de
+caprice; et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures, on est
+échec, quelquefois mat; souvent, avec des pions qu'on ménage bien, on va
+à dame, et l'on gagne la partie: le plus habile l'emporte, ou le plus
+heureux.
+
+65 (V)
+
+Les roues, les ressorts, les mouvements sont cachés; rien ne paraît
+d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et achève son
+tour: image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'après avoir fait
+assez de chemin, il revient souvent au même point d'où il est parti.
+
+66 (I)
+
+«Les deux tiers de ma vie sont écoulés; pourquoi tant m'inquiéter sur ce
+qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment
+que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les
+humiliations, ni les hontes que j'essuie; trente années détruiront ces
+colosses de puissance qu'on ne voyait bien qu'à force de lever la tête;
+nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je
+contemplais si avidement, et de qui j'espérais toute ma grandeur; le
+meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la
+retraite et un endroit qui soit son domaine.» N** a pensé cela dans sa
+disgrâce, et l'a oublié dans la prospérité.
+
+67 (I)
+
+Un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans
+appui; s'il vit à la cour, il est protégé, mais il est esclave: cela se
+compense.
+
+68 (IV)
+
+Xantippe au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais
+lit, a rêvé pendant la nuit qu'il voyait le prince, qu'il lui parlait,
+et qu'il en ressentait une extrême joie; il a été triste à son réveil;
+il a conté son songe, et il a dit: «Quelles chimères ne tombent point
+dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment!» Xantippe a continué de
+vivre; il est venu à la cour, il a vu le prince, il lui a parlé; et il a
+été plus loin que son songe, il est favori.
+
+69 (I)
+
+Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan
+plus assidu?
+
+70 (I)
+
+L'esclave n'a qu'un maître; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens
+utiles à sa fortune.
+
+71 (I)
+
+Mille gens à peine connus font la foule au lever pour être vus du
+prince, qui n'en saurait voir mille à la fois; et s'il ne voit
+aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de
+malheureux!
+
+72 (I)
+
+De tous ceux qui s'empressent auprès des grands et qui leur font la
+cour, un petit nombre les honore dans le coeur, un grand nombre les
+recherche par des vues d'ambition et d'intérêt, un plus grand nombre par
+une ridicule vanité, ou par une sotte impatience de se faire voir.
+
+73 (VII)
+
+Il y a de certaines familles qui, par les lois du monde ou ce qu'on
+appelle de la bienséance, doivent être irréconciliables. Les voilà
+réunies; et où la religion a échoué quand elle a voulu l'entreprendre,
+l'intérêt s'en joue, et le fait sans peine.
+
+74 (I)
+
+L'on parle d'une région où les vieillards sont galants, polis et civils;
+les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans moeurs ni politesse:
+ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on
+commence ailleurs à la sentir; ils leur préfèrent des repas, des
+viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré,
+qui ne s'enivre que de vin: l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le
+leur a rendu insipide; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint
+par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il
+ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du
+pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles
+croient servir à les rendre belles: leur coutume est de peindre leurs
+lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent
+avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles
+craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne
+pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une
+physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une
+épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont
+ils font un long tissu pour couvrir leur tête: il descend à la moitié du
+corps, change les traits, et empêche qu'on ne connaisse les hommes à
+leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi: les
+grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure,
+dans un temple qu'ils nomment église; il y a au fond de ce temple un
+autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils
+appellent saints, sacrés et redoutables; les grands forment un vaste
+cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné
+directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers
+leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent
+avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne laisse pas de voir
+dans cet usage une espèce de subordination; car ce peuple paraît adorer
+le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment; il est
+à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze
+cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.
+
+75 (I)
+
+Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du
+courtisan, qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir
+et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la
+gloire et tout le bonheur des saints.
+
+76 (IV)
+
+Les grands seigneurs sont pleins d'égards pour les princes: c'est leur
+affaire, ils ont des inférieurs. Les petits courtisans se relâchent sur
+ces devoirs, font les familiers, et vivent comme gens qui n'ont
+d'exemples à donner à personne.
+
+77 (IV)
+
+Que manque-t-il de nos jours à la jeunesse? Elle peut et elle sait; ou
+du moins quand elle saurait autant qu'elle peut, elle ne serait pas plus
+décisive.
+
+78 (IV)
+
+Faibles hommes! Un grand dit de Timagène, votre ami, qu'il est un sot,
+et il se trompe. Je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme
+d'esprit: osez seulement penser qu'il n'est pas un sot.
+
+De même il prononce d'Iphicrate qu'il manque de coeur; vous lui avez vu
+faire une belle action: rassurez-vous, je vous dispense de la raconter,
+pourvu qu'après ce que vous venez d'entendre, vous vous souveniez encore
+de la lui avoir vu faire.
+
+79 (V)
+
+Qui sait parler aux rois, c'est peut-être où se termine toute la
+prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole échappe, et elle
+tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa mémoire, et quelquefois
+jusque dans son coeur: il est impossible de la ravoir; tous les soins que
+l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour
+l'affaiblir servent à la graver plus profondément et à l'enfoncer
+davantage. Si ce n'est que contre nous-mêmes que nous ayons parlé, outre
+que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt remède, qui
+est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre
+légèreté; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement! quel
+repentir! Y a-t-il une règle plus utile contre un si dangereux
+inconvénient; que de parler des autres au souverain, de leurs personnes,
+de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs moeurs ou de leur conduite,
+du moins avec l'attention, les précautions et les mesures dont on parle
+de soi?
+
+80 (IV)
+
+«Diseurs de bons mots, mauvais caractère»: je le dirais, s'il n'avait
+été dit. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres
+plutôt que de perdre un bon mot, méritent une peine infamante: cela n'a
+pas été dit, et je l'ose dire.
+
+81 (I)
+
+Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme
+dans un magasin et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les
+autres sur les événements. Bien qu'elles se disent souvent sans
+affection, et qu'elles soient reçues sans reconnaissance, il n'est pas
+permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image
+de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amitié, et que les
+hommes, ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité,
+semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences.
+
+82 (I)
+
+Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour
+connaisseur en musique, en tableaux, en bâtiments, et en bonne chère:
+l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre à entendre, à voir et à
+manger; l'on impose à ses semblables, et l'on se trompe soi-même.
+
+83 (VI)
+
+La cour n'est jamais dénuée d'un certain nombre de gens en qui l'usage
+du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit, et
+suppléent au mérite. Ils savent entrer et sortir; ils se tirent de la
+conversation en ne s'y mêlant point; ils plaisent à force de se taire,
+et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au
+plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de
+voix, d'un geste et d'un sourire: ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux
+pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf.
+
+84 (VI)
+
+Il y a des gens à qui la faveur arrive comme un accident: ils en sont
+les premiers surpris et consternés. Ils se reconnaissent enfin, et se
+trouvent dignes de leur étoile; et comme si la stupidité et la fortune
+étaient deux choses incompatibles, ou qu'il fût impossible d'être
+heureux et sot tout à la fois, ils se croient de l'esprit; ils
+hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute
+rencontre, et sur quelque matière qui puisse s'offrir, et sans nul
+discernement des personnes qui les écoutent. Ajouterai-je qu'ils
+épouvantent ou qu'ils donnent le dernier dégoût par leur fatuité et par
+leurs fadaises? Il est vrai du moins qu'ils déshonorent sans ressources
+ceux qui ont quelque part au hasard de leur élévation.
+
+85
+
+(IV) Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour
+les sots? Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux
+qu'ils savent tromper.
+
+(I) C'est avoir fait un grand pas dans la finesse, que de faire penser
+de soi que l'on n'est que médiocrement fin.
+
+(IV) La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualité:
+elle flotte entre le vice et la vertu. Il n'y a point de rencontre où
+elle ne puisse, et peut-être où elle ne doive être suppléée par la
+prudence.
+
+(IV) La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie; de l'un à
+l'autre le pas est glissant; le mensonge seul en fait la différence: si
+on l'ajoute à la finesse, c'est fourberie.
+
+(IV) Avec les gens qui par finesse écoutent tout et parlent peu, parlez
+encore moins; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de chose.
+
+86 (V)
+
+Vous dépendez, dans une affaire qui est juste et importante, du
+consentement de deux personnes. L'un vous dit: «J'y donne les mains
+pourvu qu'un tel y condescende»; et ce tel y condescend, et ne désire
+plus que d'être assuré des intentions de l'autre. Cependant rien
+n'avance; les mois, les années s'écoulent inutilement: «Je m'y perds,
+dites-vous, et je n'y comprends rien; il ne s'agit que de faire qu'ils
+s'abouchent, et qu'ils se parlent.» Je vous dis; moi, que j'y vois
+clair, et que j'y comprends tout: ils se sont parlé.
+
+87 (VII)
+
+Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme
+qui demande justice; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-même, on a
+l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce.
+
+88 (I)
+
+Si l'on ne se précautionne à la cour contre les pièges que l'on y tend
+sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l'on est étonné, avec
+tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi.
+
+89 (I)
+
+Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité
+sont le meilleur manège du monde.
+
+90 (VI)
+
+Êtes-vous en faveur, tout manège est bon, vous ne faites point de
+fautes, tous les chemins vous mènent au terme: autrement, tout est
+faute, rien n'est utile, il n'y a point de sentier qui ne vous égare.
+
+91 (I)
+
+Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en
+passer: toute autre vie pour lui est languissante.
+
+92 (I)
+
+Il faut avoir de l'esprit pour être homme de cabale: l'on peut cependant
+en avoir à un certain point, que l'on est au-dessus de l'intrigue et de
+la cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir; l'on va alors à une
+grande fortune ou à une haute réputation par d'autres chemins.
+
+93 (IV)
+
+Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probité à toutes
+épreuves et un mérite très accompli, n'appréhendez pas, ô Aristide, de
+tomber à la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le
+temps qu'ils auront besoin de vous.
+
+94 (I)
+
+Qu'un favori s'observe de fort près; car s'il me fait moins attendre
+dans son antichambre qu'à l'ordinaire, s'il a le visage plus ouvert,
+s'il fronce moins le sourcil, s'il m'écoute plus volontiers, et s'il me
+reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence à tomber, et je
+penserai vrai.
+
+L'homme a bien peu de ressources dans soi-même, puisqu'il lui faut une
+disgrâce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus
+traitable, moins féroce, plus honnête homme.
+
+95 (V)
+
+L'on contemple dans les cours de certaines gens, et l'on voit bien à
+leurs discours et à toute leur conduite qu'ils ne songent ni à leurs
+grands-pères ni à leurs petits-fils: le présent est pour eux; ils n'en
+jouissent pas, ils en abusent.
+
+96 (VI)
+
+Straton est né sous deux étoiles: malheureux, heureux dans le même
+degré. Sa vie est un roman: non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a
+point eu d'aventures; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais:
+que dis-je? on ne rêve point comme il a vécu. Personne n'a tiré d'une
+destinée plus qu'il a fait; l'extrême et le médiocre lui sont connus; il
+a brillé, il a souffert, il a mené une vie commune: rien ne lui est
+échappé. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assurait fort
+sérieusement qui étaient en lui; il a dit de soi: J'ai de l'esprit, j'ai
+du courage; et tous ont dit après lui: Il a de l'esprit, il a du
+courage. Il a exercé dans l'une et l'autre fortune le génie du
+courtisan, qui a dit de lui plus de bien peut-être et plus de mal qu'il
+n'y en avait. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'héroïque
+ont été employés à son éloge; et tout le contraire a servi depuis pour
+le ravaler: caractère équivoque, mêlé, enveloppé; une énigme, une
+question presque indécise.
+
+97 (V)
+
+La faveur met l'homme au-dessus de ses égaux; et sa chute, au-dessous.
+
+98 (I)
+
+Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou à un grand nom, ou à
+une grande autorité, ou à une grande fortune, se délivre en un moment de
+bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes.
+
+99 (V)
+
+Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier: ce sera le même
+théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs.
+Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue, ou ce qui s'attriste et se
+désespère sur un refus, tous auront disparu de dessus la scène. Il
+s'avance déjà sur le théâtre d'autres hommes qui vont jouer dans une
+même pièce les mêmes rôles; ils s'évanouiront à leur tour; et ceux qui
+ne sont pas encore, un jour ne seront plus: de nouveaux acteurs ont pris
+leur place. Quel fond à faire sur un personnage de comédie!
+
+100 (VII)
+
+Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus spécieux
+et le plus orné; qui méprise la cour, après l'avoir vue, méprise le
+monde.
+
+101
+
+(VI) La ville dégoûte de la province; la cour détrompe de la ville, et
+guérit de la cour.
+
+(I) Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la
+retraite.
+
+
+
+
+Des grands
+
+
+1 (I)
+
+La prévention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et
+l'entêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs
+manières si général, que, s'ils s'avisaient d'être bons, cela irait à
+l'idolâtrie.
+
+2 (VI)
+
+Si vous êtes né vicieux, ô Théagène, je vous plains; si vous le devenez
+par faiblesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré
+entre eux de vous corrompre, et qui se vantent déjà de pouvoir y
+réussir, souffrez que je vous méprise. Mais si vous êtes sage,
+tempérant, modeste, civil, généreux, reconnaissant, laborieux, d'un rang
+d'ailleurs et d'une naissance à donner des exemples plutôt qu'à les
+prendre d'autrui, et à faire les règles plutôt qu'à les recevoir,
+convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs
+dérèglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la
+déférence qu'ils vous doivent, exercé toutes les vertus que vous
+chérissez: ironie forte, mais utile, très propre à mettre vos moeurs en
+sûreté, à renverser tous leurs projets, et à les jeter dans le parti de
+continuer d'être ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous êtes.
+
+3 (I)
+
+L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit:
+je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens,
+leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs;
+mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les
+égalent par le coeur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois.
+
+4 (I)
+
+Les grands se piquent d'ouvrir une allée dans une forêt, de soutenir des
+terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir
+dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un coeur
+content, de combler une âme de joie, de prévenir d'extrêmes besoins ou
+d'y remédier, leur curiosité ne s'étend point jusque-là.
+
+5 (IV)
+
+On demande si en comparant ensemble les différentes conditions des
+hommes, leurs peines, leurs avantages, on n'y remarquerait pas un
+mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal, qui établirait
+entre elles l'égalité, ou qui ferait du moins que l'un ne serait guère
+plus désirable que l'autre. Celui qui est puissant, riche, et à qui il
+ne manque rien, peut former cette question; mais il faut que ce soit un
+homme pauvre qui la décide.
+
+Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attaché à chacune des
+différentes conditions, et qui y demeure jusques à ce que la misère l'en
+ait ôté. Ainsi les grands se plaisent dans l'excès, et les petits aiment
+la modération; ceux-là ont le goût de dominer et de commander, et
+ceux-ci sentent du plaisir et même de la vanité à les servir et à leur
+obéir; les grands sont entourés, salués, respectés; les petits
+entourent, saluent, se prosternent; et tous sont contents.
+
+6 (IV)
+
+Il coûte si peu aux grands à ne donner que des paroles, et leur
+condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils vous
+ont faites, que c'est modestie à eux de ne promettre pas encore plus
+largement.
+
+7 (IV)
+
+«Il est vieux et usé, dit un grand; il s'est crevé à me suivre: qu'en
+faire?» Un autre, plus jeune, enlève ses espérances, et obtient le poste
+qu'on ne refuse à ce malheureux que parce qu'il l'a trop mérité.
+
+8 (IV)
+
+«Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philante a du
+mérite, de l'esprit, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de
+la fidélité et de l'attachement pour son maître, et il en est
+médiocrement considéré; il ne plaît pas, il n'est pas goûté.»--
+Expliquez-vous: est-ce Philanthe, ou le grand qu'il sert, que vous
+condamnez?
+
+9 (VI)
+
+Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre.
+
+10 (I)
+
+Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres
+la faveur des grands?
+
+11 (IV)
+
+Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient pas même, dans toute leur
+vie, l'inconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs,
+ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tiré le plus
+de plaisir et le plus d'utilité. La première chose que la flatterie sait
+faire, après la mort de ces hommes uniques, et qui ne se réparent point,
+est de leur supposer des endroits faibles, dont elle prétend que ceux
+qui leur succèdent sont très exempts: elle assure que l'un, avec toute
+la capacité et toutes les lumières de l'autre, dont il prend la place,
+n'en a point les défauts; et ce style sert aux princes à se consoler du
+grand et de l'excellent par le médiocre.
+
+12 (I)
+
+Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit; les
+gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les
+gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur
+ou de l'esprit, sans nulle vertu.
+
+13 (IV)
+
+Quand je vois d'une part auprès des grands, à leur table, et quelquefois
+dans leur familiarité, de ces hommes alertes, empressés, intrigants,
+aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère d'autre
+part quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis
+pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par
+intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je
+trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée, que grandeur et
+discernement sont deux choses différentes, et l'amour pour la vertu et
+pour les vertueux une troisième chose.
+
+14 (I)
+
+Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands,
+que d'être réduit à vivre familièrement avec ses égaux.
+
+La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions. Il
+faut quelquefois d'étranges talents pour la réduire en pratique.
+
+15 (VI)
+
+Quelle est l'incurable maladie de Théophile? Elle lui dure depuis plus
+de trente années, il ne guérit point: il a voulu, il veut, et il voudra
+gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif
+d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain?
+est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même? Il n'y a
+point de palais où il ne s'insinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre
+qu'il s'arrête: il passe à une embrasure ou au cabinet; on attend qu'il
+ait parlé, et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour être
+vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans
+tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il prévient, il
+s'offre, il se fait de fête, il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour
+remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il
+répond à Dieu comme de la sienne propre: il y en a d'un plus haut rang
+et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont
+il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut
+servir de pâture à son esprit d'intrigue, de médiation et de manège. À
+peine un grand est-il débarqué, qu'il l'empoigne et s'en saisit; on
+entend plus tôt dire à Théophile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu
+soupçonner qu'il pensait à le gouverner.
+
+16 (I)
+
+Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de
+nous nous les fait haïr, mais un salut ou un sourire nous les
+réconcilie.
+
+17 (VI)
+
+Il y a des hommes superbes, que l'élévation de leurs rivaux humilie et
+apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu'à rendre le
+salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans
+leur naturel.
+
+18 (IV)
+
+Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur
+les flatteries ou sur les louanges qu'ils en reçoivent, et tempère leur
+vanité. De même les princes, loués sans fin et sans relâche des grands
+ou des courtisans, en seraient plus vains s'ils estimaient davantage
+ceux qui les louent.
+
+19 (I)
+
+Les grands croient être seuls parfaits, n'admettent qu'à peine dans les
+autres hommes la droiture d'esprit, l'habileté, la délicatesse, et
+s'emparent de ces riches talents comme de choses dues à leur naissance.
+C'est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses
+préventions: ce qu'il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de
+mieux écrit, et peut-être d'une conduite plus délicate, ne nous est pas
+toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines, et une longue
+suite d'ancêtres: cela ne leur peut être contesté.
+
+20 (VI)
+
+Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de l'habileté, du goût, du
+discernement? en croirai-je la prévention et la flatterie, qui publient
+hardiment votre mérite? Elles me sont suspectes, et je les récuse. Me
+laisserai-je éblouir par un air de capacité ou de hauteur qui vous met
+au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s'écrit;
+qui vous rend sec sur les louanges, et empêche qu'on ne puisse arracher
+de vous la moindre approbation? Je conclus de là plus naturellement que
+vous avez de la faveur, du crédit et de grandes richesses. Quel moyen de
+vous définir, Téléphon? on n'approche de vous que comme du feu, et dans
+une certaine distance, et il faudrait vous développer, vous manier, vous
+confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et
+raisonnable. Votre homme de confiance, qui est dans votre familiarité,
+dont vous prenez conseil, pour qui vous quittez Socrate et Aristide,
+avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous, Dave enfin, m'est
+très connu: serait-ce assez pour vous bien connaître?
+
+21 (V)
+
+Il y en a de tels, que s'ils pouvaient connaître leurs subalternes et se
+connaître eux-mêmes, ils auraient honte de primer.
+
+22 (V)
+
+S'il y a peu d'excellents orateurs, y a-t-il bien des gens qui puissent
+les entendre? S'il n'y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui
+savent lire? De même on s'est toujours plaint du petit nombre de
+personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans
+l'administration de leurs affaires; mais s'ils naissent enfin ces hommes
+habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs
+lumières sont-ils aimés, sont-ils estimés autant qu'ils le méritent?
+Sont-ils loués de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font pour la patrie?
+Ils vivent, il suffit: on les censure s'ils échouent, et on les envie
+s'ils réussissent. Blâmons le peuple où il serait ridicule de vouloir
+l'excuser. Son chagrin et sa jalousie, regardés des grands ou des
+puissants comme inévitables, les ont conduits insensiblement à le
+compter pour rien, et à négliger ses suffrages dans toutes leurs
+entreprises, à s'en faire même une règle de politique.
+
+Les petits se haïssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent
+réciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur
+font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas: ils leur sont
+responsables de leur obscurité, de leur pauvreté et de leur infortune,
+ou du moins ils leur paraissent tels.
+
+23 (V)
+
+C'est déjà trop d'avoir avec le peuple une même religion et un même
+Dieu: quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le
+marchand ou le laboureur? Évitons d'avoir rien de commun avec la
+multitude; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en
+séparent. Qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les
+premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir
+revenir, toutes les années, ce jour particulier que chacun célèbre comme
+sa fête. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes;
+faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de César et de Pompée:
+c'étaient de grands hommes; sous celui de Lucrèce: c'était une illustre
+Romaine; sous ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier et de Tancrède:
+c'étaient des paladins, et le roman n'a point de héros plus merveilleux;
+sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux
+même de Phébus et de Diane; et qui nous empêchera de nous faire nommer
+Jupiter ou Mercure, ou Vénus, ou Adonis?
+
+24 (VII)
+
+Pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dis pas
+seulement aux intérêts des princes et aux affaires publiques, mais à
+leurs propres affaires; qu'ils ignorent l'économie et la science d'un
+père de famille, et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance;
+qu'ils se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants; qu'ils se
+contentent d'être gourmets ou coteaux, d'aller chez Thaïs ou chez
+Phryné, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il
+y a de postes de Paris à Besançon, ou à Philisbourg, des citoyens
+s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le
+gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible
+de tout un État, songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent,
+deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins
+publics. Les grands, qui les dédaignaient, les révèrent: heureux s'ils
+deviennent leurs gendres.
+
+25 (V)
+
+Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées,
+je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du
+nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un
+homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun
+bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que
+dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. Là se
+montrent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une
+sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a
+guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme: celui-là a un bon fond,
+et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple
+superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas: je veux être peuple.
+
+26 (I)
+
+Quelque profonds que soient les grands de la cour, et quelque art qu'ils
+aient pour paraître ce qu'ils ne sont pas et pour ne point paraître ce
+qu'ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignité, leur extrême pente à
+rire aux dépens d'autrui, et à jeter un ridicule souvent où il n'y en
+peut avoir. Ces beaux talents, se découvrent en eux du premier coup
+d'oeil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot
+celui qui l'est déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le
+plaisir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui saurait se
+tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes, si le
+dangereux caractère du courtisan ne l'engageait pas à une fort grande
+retenue. Il lui oppose un caractère sérieux, dans lequel il se
+retranche; et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si
+mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui.
+
+27 (I)
+
+Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prospérité font
+que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe,
+d'un imbécile et d'un mauvais conte: les gens moins heureux ne rient
+qu'à propos.
+
+28 (VIII)
+
+Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie; il s'enivre de meilleur vin
+que l'homme du peuple: seule différence que la crapule laisse entre les
+conditions les plus disproportionnées, entre le seigneur et l'estafier.
+
+29 (I)
+
+Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de
+celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux
+hommes; ils songent à eux-mêmes, suivent leur goût, leurs passions, leur
+commodité: cela est naturel.
+
+30 (I)
+
+Il semble que la première règle des compagnies, des gens en place ou des
+puissants, est de donner à ceux qui dépendent d'eux pour le besoin de
+leurs affaires toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre.
+
+31 (IV)
+
+Si un grand a quelque degré de bonheur sur les autres hommes, je ne
+devine pas lequel, si ce n'est peut-être de se trouver souvent dans le
+pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir; et si elle naît, cette
+conjoncture, il semble qu'il doive s'en servir. Si c'est en faveur d'un
+homme de bien, il doit appréhender qu'elle ne lui échappe; mais comme
+c'est en une chose juste, il doit prévenir la sollicitation, et n'être
+vu que pour être remercié; et si elle est facile, il ne doit pas même la
+lui faire valoir. S'il la lui refuse, je les plains tous deux.
+
+32 (VI)
+
+Il y a des hommes nés inaccessibles, et ce sont précisément ceux de qui
+les autres ont besoin, de qui ils dépendent. Ils ne sont jamais que sur
+un pied; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils
+crient, ils s'agitent; semblables à ces figures de carton qui servent de
+montre à une fête publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et
+foudroient: on n'en approche pas, jusqu'à ce que, venant à s'éteindre,
+ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles.
+
+33 (IV)
+
+Le suisse, le valet de chambre, l'homme de livrée, s'ils n'ont plus
+d'esprit que ne porte leur condition, ne jugent plus d'eux-mêmes par
+leur première bassesse, mais par l'élévation et la fortune des gens
+qu'ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte, et
+montent leur escalier, indifféremment au-dessous d'eux et de leurs
+maîtres: tant il est vrai qu'on est destiné à souffrir des grands et de
+ce qui leur appartient.
+
+34 (IV)
+
+Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et après
+eux les gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir et n'en
+jamais manquer. Il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions
+et de bienfaits, mais de trop de familiarité et de caresses, les secours
+et les services qu'il en tire, même sans le savoir. Quels petits bruits
+ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne réduisent-ils pas à la fable
+et à la fiction? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succès par les
+bonnes intentions, prouver la bonté d'un dessein et la justesse des
+mesures par le bonheur des événements, s'élever contre la malignité et
+l'envie pour accorder à de bonnes entreprises de meilleurs motifs,
+donner des explications favorables à des apparences qui étaient
+mauvaises, détourner les petits défauts, ne montrer que les vertus, et
+les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des
+détails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre
+ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires? Je sais
+que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d'agir;
+mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser
+dire les empêche de faire.
+
+35 (IV)
+
+Sentir le mérite, et quand il est une fois connu, le bien traiter, deux
+grandes démarches à faire tout de suite, et dont la plupart des grands
+sont fort incapables.
+
+36 (IV)
+
+Tu es grand, tu es puissant: ce n'est pas assez; fais que je t'estime,
+afin que je sois triste d'être déchu de tes bonnes grâces, ou de n'avoir
+pu les acquérir.
+
+37
+
+(IV) Vous dites d'un grand ou d'un homme en place qu'il est prévenant,
+officieux, qu'il aime à faire plaisir; et vous le confirmez par un long
+détail de ce qu'il a fait en une affaire où il a su que vous preniez
+intérêt. Je vous entends: on va pour vous au-devant de la sollicitation,
+vous avez du crédit, vous êtes connu du ministre, vous êtes bien avec
+les puissances; désiriez-vous que je susse autre chose?
+
+(VII) Quelqu'un vous dit: Je me plains d'un tel, il est fier depuis son
+élévation, il me dédaigne, il ne me connaît plus.--Je n'ai pas, pour
+moi, lui répondez-vous, sujet de m'en plaindre; au contraire, je m'en
+loue fort, et il me semble même qu'il est assez civil. Je crois encore
+vous entendre: vous voulez qu'on sache qu'un homme en place a de
+l'attention pour vous, et qu'il vous démêle dans l'antichambre entre
+mille honnêtes gens de qui il détourne ses yeux, de peur de tomber dans
+l'inconvénient de leur rendre le salut ou de leur sourire.
+
+(IV) «Se louer de quelqu'un, se louer d'un grand», phrase délicate dans
+son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-même, en disant
+d'un grand tout le bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas songé à nous
+faire.
+
+(IV) On loue les grands pour marquer qu'on les voit de près, rarement
+par estime ou par gratitude. On ne connaît pas souvent ceux que l'on
+loue; la vanité ou la légèreté l'emportent quelquefois sur le
+ressentiment: on est mal content d'eux et on les loue.
+
+38 (IV)
+
+S'il est périlleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore
+davantage de s'y trouver complice d'un grand: il s'en tire, et vous
+laisse payer doublement, pour lui et pour vous.
+
+39 (V)
+
+Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse
+complaisance, si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut
+récompenser y a mis du sien; et il n'a pas trop de toute sa puissance
+pour le punir, s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en a reçu.
+
+40 (IV)
+
+La noblesse expose sa vie pour le salut de l'État et pour la gloire du
+souverain; le magistrat décharge le prince d'une partie du soin de juger
+les peuples: voilà de part et d'autre des fonctions bien sublimes et
+d'une merveilleuse utilité; les hommes ne sont guère capables de plus
+grandes choses, et je ne sais d'où la robe et l'épée ont puisé de quoi
+se mépriser réciproquement.
+
+41
+
+(IV) S'il est vrai qu'un grand donne plus à la fortune lorsqu'il hasarde
+une vie destinée à couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un
+particulier qui ne risque que des jours qui sont misérables, il faut
+avouer aussi qu'il a un tout autre dédommagement, qui est la gloire et
+la haute réputation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt
+obscur et dans la foule: il vivait de même, à la vérité, mais il vivait;
+et c'est l'une des sources du défaut de courage dans les conditions
+basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance démêle d'avec le
+peuple et expose aux yeux des hommes, à leur censure et à leurs éloges,
+sont même capables de sortir par effort de leur tempérament, s'il ne les
+portait pas à la vertu; et cette disposition de coeur et d'esprit, qui
+passe des aïeuls par les pères dans leurs descendants, est cette
+bravoure si familière aux personnes nobles, et peut-être la noblesse
+même.
+
+(V) Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite;
+mettez-moi à la tête d'une armée dont j'aie à répondre à toute l'Europe,
+je suis Achille.
+
+42 (I)
+
+Les princes, sans autre science ni autre règle, ont un goût de
+comparaison: ils sont nés et élevés au milieu et comme dans le centre
+des meilleures choses, à quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils
+voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli, de
+Racine et de Le Brun est condamné.
+
+43 (I)
+
+Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un excès de
+précaution, lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa
+politesse à les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets à ignorer
+aucun des égards dus à leur naissance, qu'à confondre les personnes, et
+les traiter indifféremment et sans distinction des conditions et des
+titres. Ils ont une fierté naturelle, qu'ils retrouvent dans les
+occasions; il ne leur faut des leçons que pour la régler, que pour leur
+inspirer la bonté, l'honnêteté et l'esprit de discernement.
+
+44 (I)
+
+C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation de ne pas
+prendre d'abord le rang qui lui est dû, et que tout le monde lui cède:
+il ne lui coûte rien d'être modeste, de se mêler dans la multitude qui
+va s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assemblée une dernière place,
+afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en ôter. La modestie est
+d'une pratique plus amère aux hommes d'une condition ordinaire: s'ils se
+jettent dans la foule, on les écrase; s'ils choisissent un poste
+incommode, il leur demeure.
+
+45 (V)
+
+Aristarque se transporte dans la place avec un héraut et un trompette;
+celui-ci commence: toute la multitude accourt et se rassemble. «Écoutez,
+peuple, dit le héraut; soyez attentifs; silence, silence! Aristarque,
+que vous voyez présent, doit faire demain une bonne action.» Je dirai
+plus simplement et sans figure: «Quelqu'un fait bien; veut-il faire
+mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le soupçonne
+pas du moins de me l'avoir appris.»
+
+46 (VI)
+
+Les meilleures actions s'altèrent et s'affaiblissent par la manière dont
+on les fait, et laissent même douter des intentions. Celui qui protège
+ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui blâme le vice à
+cause du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans
+nulle singularité, sans faste, sans affectation; il n'use point de
+réponses graves et sentencieuses, encore moins de traits piquants et
+satiriques: ce n'est jamais une scène qu'il joue pour le public, c'est
+un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne
+fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet, ni aux nouvellistes;
+il ne donne point à un homme agréable la matière d'un joli conte. Le
+bien qu'il vient de faire est un peu moins su, à la vérité; mais il a
+fait ce bien: que voudrait-il davantage?
+
+47 (I)
+
+Les grands ne doivent point aimer les premiers temps: ils ne leur sont
+point favorables; il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous
+du frère et de la soeur. Les hommes composent ensemble une même famille:
+il n'y a que le plus ou le moins dans le degré de parenté.
+
+48 (VI)
+
+Théognis est recherché dans son ajustement, et il sort paré comme une
+femme; il n'est pas hors de sa maison, qu'il a déjà ajusté ses yeux et
+son visage afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le
+public, qu'il y paraisse tout concerté, que ceux qui passent le trouvent
+déjà gracieux et leur souriant, et que nul ne lui échappe. Marche-t-il
+dans les salles, il se tourne à droit, où il y a un grand monde, et à
+gauche, où il n'y a personne; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y
+sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main, il lui presse
+la tête contre sa poitrine; il demande ensuite qui est celui qu'il a
+embrassé. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile; il
+va le trouver, lui fait sa prière: Théognis l'écoute favorablement, il
+est ravi de lui être bon à quelque chose, il le conjure de faire naître
+des occasions de lui rendre service; et comme celui-ci insiste sur son
+affaire, il lui dit qu'il ne la fera point; il le prie de se mettre en
+sa place, il l'en fait juge. Le client sort, reconduit, caressé, confus,
+presque content d'être refusé.
+
+49 (I)
+
+C'est avoir une très mauvaise opinion des hommes, et néanmoins les bien
+connaître, que de croire dans un grand poste leur imposer par des
+caresses étudiées, par de longs et stériles embrassements.
+
+50
+
+(IV) Pamphile ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les
+salles ou dans les cours: si l'on en croit sa gravité et l'élévation de
+sa voix, il les reçoit, leur donne audience, les congédie; il a des
+termes tout à la fois civils et hautains, une honnêteté impérieuse et
+qu'il emploie sans discernement; il a une fausse grandeur qui l'abaisse,
+et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le
+mépriser.
+
+(VI) Un Pamphile est plein de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort
+point de l'idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa
+dignité; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pièces, s'en enveloppe
+pour se faire valoir; il dit: Mon ordre, mon cordon bleu; il l'étale ou
+il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut être grand, il
+croit l'être; il ne l'est pas, il est d'après un grand. Si quelquefois
+il sourit à un homme du dernier ordre, à un homme d'esprit, il choisit
+son temps si juste, qu'il n'est jamais pris sur le fait: aussi la
+rougeur lui monterait-elle au visage s'il était malheureusement surpris
+dans la moindre familiarité avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni
+puissant, ni ami d'un ministre, ni son allié, ni son domestique. Il est
+sévère et inexorable à qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous
+aperçoit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain,
+s'il vous trouve en un endroit moins public, ou s'il est public, en la
+compagnie d'un grand, il prend courage, il vient à vous, et il vous dit:
+Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tantôt il vous quitte
+brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis; et tantôt
+s'il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les
+enlève. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arrête pas; il se fait
+suivre, vous parle si haut que c'est une scène pour ceux qui passent.
+Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre: gens nourris
+dans le faux, et qui ne haïssent rien tant que d'être naturels; vrais
+personnages de comédie, des Floridors, des Mondoris.
+
+(VII) On ne tarit point sur les Pamphiles: ils sont bas et timides
+devant les princes et les ministres; pleins de hauteur et de confiance
+avec ceux qui n'ont que de la vertu; muets et embarrassés avec les
+savants; vifs, hardis et décisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils
+parlent de guerre à un homme de robe, et de politique à un financier;
+ils savent l'histoire avec les femmes; ils sont poètes avec un docteur,
+et géomètres avec un poète. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de
+principes, encore moins: ils vivent à l'aventure, poussés et entraînés
+par le vent de la faveur et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point
+d'opinion qui soit à eux, qui leur soit propre; ils en empruntent à
+mesure qu'ils en ont besoin; et celui à qui ils ont recours n'est guère
+un homme sage, ou habile, ou vertueux: c'est un homme à la mode.
+
+51 (VI)
+
+Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie
+stérile ou une haine impuissante, qui ne nous venge point de leur
+splendeur et de leur élévation, et qui ne fait qu'ajouter à notre propre
+misère le poids insupportable du bonheur d'autrui. Que faire contre une
+maladie de l'âme si invétérée et si contagieuse? Contentons-nous de peu,
+et de moins encore s'il est possible; sachons perdre dans l'occasion: la
+recette est infaillible, et je consens à l'éprouver. J'évite par là
+d'apprivoiser un suisse ou de fléchir un commis; d'être repoussé à une
+porte par la foule innombrable de clients ou de courtisans dont la
+maison d'un ministre se dégorge plusieurs fois le jour; de languir dans
+sa salle d'audience; de lui demander en tremblant et en balbutiant une
+chose juste; d'essuyer sa gravité, son ris amer et son laconisme. Alors
+je ne le hais plus, je ne lui porte plus d'envie; il ne me fait aucune
+prière, je ne lui en fais pas; nous sommes égaux, si ce n'est peut-être
+qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis.
+
+52 (I)
+
+Si les grands ont les occasions de nous faire du bien, ils en ont
+rarement la volonté; et s'ils désirent de nous faire du mal, ils n'en
+trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut être trompé dans
+l'espèce de culte qu'on leur rend, s'il n'est fondé que sur l'espérance
+ou sur la crainte; et une longue vie se termine quelquefois sans qu'il
+arrive de dépendre d'eux pour le moindre intérêt, ou qu'on leur doive sa
+bonne ou sa mauvaise fortune. Nous devons les honorer, parce qu'ils sont
+grands et que nous sommes petits, et qu'il y en a d'autres plus petits
+que nous qui nous honorent.
+
+53
+
+(VI) À la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes faiblesses, mêmes
+petitesses, mêmes travers d'esprit, mêmes brouilleries dans les familles
+et entre les proches, mêmes envies, mêmes antipathies. Partout des brus
+et des belles-mères, des maris et des femmes, des divorces, des
+ruptures, et de mauvais raccommodements; partout des humeurs, des
+colères, des partialités, des rapports, et ce qu'on appelle de mauvais
+discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue
+Saint-Denis, comme transportées à V** ou à F**. Ici l'on croit se haïr
+avec plus de fierté et de hauteur, et peut-être avec plus de dignité: on
+se nuit réciproquement avec plus d'habileté et de finesse; les colères
+sont plus éloquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en
+meilleurs termes; l'on n'y blesse point la pureté de la langue; l'on n'y
+offense que les hommes ou que leur réputation: tous les dehors du vice y
+sont spécieux; mais le fond, encore une fois, y est le même que dans les
+conditions les plus ravalées; tout le bas, tout le faible et tout
+l'indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou
+par leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si
+habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous méprisent le
+peuple, et ils sont peuple.
+
+(IV) Qui dit le peuple dit plus d'une chose: c'est une vaste expression,
+et l'on s'étonnerait de voir ce qu'elle embrasse, et jusques où elle
+s'étend. Il y a le peuple qui est opposé aux grands: c'est la populace
+et la multitude; il y a le peuple qui est opposé aux sages, aux habiles
+et aux vertueux: ce sont les grands comme les petits.
+
+54 (VI)
+
+Les grands se gouvernent par sentiment, âmes oisives sur lesquelles tout
+fait d'abord une vive impression. Une chose arrive, ils en parlent trop;
+bientôt ils en parlent peu; ensuite ils n'en parlent plus, et ils n'en
+parleront plus. Action, conduite, ouvrage, événement, tout est oublié;
+ne leur demandez ni correction, ni prévoyance, ni réflexion, ni
+reconnaissance, ni récompense.
+
+55 (I)
+
+L'on se porte aux extrémités opposées à l'égard de certains personnages.
+La satire après leur mort court parmi le peuple, pendant que les voûtes
+des temples retentissent de leurs éloges. Ils ne méritent quelquefois ni
+libelles ni discours funèbres; quelquefois aussi ils sont dignes de tous
+les deux.
+
+56 (I)
+
+L'on doit se taire sur les puissants: il y a presque toujours de la
+flatterie à en dire du bien; il y a du péril à en dire du mal pendant
+qu'ils vivent, et de la lâcheté quand ils sont morts.
+
+
+
+
+Du souverain ou de la République
+
+
+1 (I)
+
+Quand l'on parcourt, sans la prévention de son pays, toutes les formes
+de gouvernement, l'on ne sait à laquelle se tenir: il y a dans toutes le
+moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de
+plus sûr, c'est d'estimer celle où l'on est né la meilleure de toutes,
+et de s'y soumettre.
+
+2 (I)
+
+Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique
+qui ne consiste qu'à répandre le sang est fort bornée et de nul
+raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à
+notre ambition: un homme né cruel fait cela sans peine. C'est la manière
+la plus horrible et la plus grossière de se maintenir ou de s'agrandir.
+
+3 (IV)
+
+C'est une politique sûre et ancienne dans les républiques que d'y
+laisser le peuple s'endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans
+le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanité et la
+mollesse; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle:
+quelles grandes démarches ne fait-on pas au despotique par cette
+indulgence!
+
+4 (VII)
+
+Il n'y a point de patrie dans le despotique; d'autres choses y
+suppléent: l'intérêt, la gloire, le service du prince.
+
+5 (IV)
+
+Quand on veut changer et innover dans une république, c'est moins les
+choses que le temps que l'on considère. Il y a des conjonctures où l'on
+sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre le peuple; et il y en a
+d'autres où il est clair qu'on ne peut trop le ménager. Vous pouvez
+aujourd'hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses
+privilèges; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes.
+
+6 (IV)
+
+Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas par où le calme
+peut y rentrer; et quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme
+peut en sortir.
+
+7 (IV)
+
+Il y a de certains maux dans la république qui y sont soufferts, parce
+qu'ils préviennent ou empêchent de plus grands maux. Il y a d'autres
+maux qui sont tels seulement par leur établissement, et qui, étant dans
+leur origine un abus ou un mauvais usage, sont moins pernicieux dans
+leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume
+plus raisonnable. L'on voit une espèce de maux que l'on peut corriger
+par le changement ou la nouveauté, qui est un mal, et fort dangereux. Il
+y en a d'autres cachés et enfoncés comme des ordures dans un cloaque, je
+veux dire ensevelis sous la honte, sous le secret et dans l'obscurité:
+on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et
+l'infamie; les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de
+connaître ces maux que de les ignorer. L'on tolère quelquefois dans un
+État un assez grand mal, mais qui détourne un million de petits maux ou
+d'inconvénients, qui tous seraient inévitables et irrémédiables. Il se
+trouve des maux dont chaque particulier gémit, et qui deviennent
+néanmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous
+les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et à
+l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent, ruinent ou
+déshonorent les familles, mais qui tendent au bien et à la conservation
+de la machine de l'État et du gouvernement. D'autres maux renversent des
+États, et sur leurs ruines en élèvent de nouveaux. On en a vu enfin qui
+ont sapé par les fondements de grands empires, et qui les ont fait
+évanouir de dessus la terre, pour varier et renouveler la face de
+l'univers.
+
+8 (VIII)
+
+Qu'importe à l'État qu'Ergaste soit riche, qu'il ait des chiens qui
+arrêtent bien, qu'il crée les modes sur les équipages et sur les habits,
+qu'il abonde en superfluités? Où il s'agit de l'intérêt et des
+commodités de tout le public, le particulier est-il compté? La
+consolation des peuples dans les choses qui lui pèsent un peu est de
+savoir qu'ils soulagent le prince, ou qu'ils n'enrichissent que lui: ils
+ne se croient point redevables à Ergaste de l'embellissement de sa
+fortune.
+
+9 (IV)
+
+La guerre a pour elle l'antiquité; elle a été dans tous les siècles: on
+l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les
+familles d'héritiers, et faire périr les frères à une même bataille.
+Jeune Soyecour! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr,
+pénétrant, élevé, sociable; je plains cette mort prématurée qui te joint
+à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te
+montrer: malheur déplorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes,
+pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre
+eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres;
+et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont
+inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire; ils ont attaché
+à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation; et
+ils ont depuis renchéri de siècle en siècle sur la manière de se
+détruire réciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de
+son unique source, est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se
+sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et
+leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de
+ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté.
+
+10 (IV)
+
+Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein
+d'une grande ville où il n'a rien à craindre ni pour ses biens ni pour
+sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines,
+d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées qui
+tiennent la campagne ne viennent point à se rencontrer, ou si elles sont
+une fois en présence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se
+mêlent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix
+mille hommes sur la place. Il va même souvent jusques à oublier ses
+intérêts les plus chers, le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour
+le changement, et par le goût de la nouveauté ou des choses
+extraordinaires. Quelques-uns consentiraient à voir une autre fois les
+ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, à voir tendre des chaînes et
+faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre
+la nouvelle.
+
+11 (VI)
+
+Démophile, à ma droite, se lamente, et s'écrie: «Tout est perdu, c'est
+fait de l'État; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment
+résister à une si forte et si générale conjuration? Quel moyen, je ne
+dis pas d'être supérieur, mais de suffire seul à tant et de si puissants
+ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un héros, un Achille y
+succomberait. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes: je sais bien ce
+que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a
+beaucoup appris.» Il parle là-dessus avec admiration d'Olivier le Daim
+et de Jacques Coeur: «C'étaient là des hommes, dit-il, c'étaient des
+ministres.» Il débite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et
+les plus désavantageuses que l'on pourrait feindre: tantôt un parti des
+nôtres a été attiré dans une embuscade et taillé en pièces; tantôt
+quelques troupes renfermées dans un château se sont rendues aux ennemis
+à discrétion, et ont passé par le fil de l'épée; et si vous lui dites
+que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point, il ne vous écoute
+pas, il ajoute qu'un tel général a été tué; et bien qu'il soit vrai
+qu'il n'a reçu qu'une légère blessure, et que vous l'en assuriez, il
+déplore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, l'État; il se plaint
+lui-même: il a perdu un bon ami et une grande protection. Il dit que la
+cavalerie allemande est invincible; il pâlit au seul nom des cuirassiers
+de l'Empereur. «Si l'on attaque cette place, continue-t-il, on lèvera le
+siège. Ou l'on demeurera sur la défensive sans livrer de combat; ou si
+on le livre, on le doit perdre; et si on le perd, voilà l'ennemi sur la
+frontière.» Et comme Démophile le fait voler, le voilà dans le coeur du
+royaume: il entend déjà sonner le beffroi des villes, et crier à
+l'alarme; il songe à son bien et à ses terres: où conduira-t-il son
+argent, ses meubles, sa famille? où se réfugiera-t-il? en Suisse ou à
+Venise?
+
+Mais, à ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une armée de
+trois cent mille hommes; il n'en rabattrait pas une seule brigade: il a
+la liste des escadrons et des bataillons, des généraux et des officiers;
+il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de
+toutes ces troupes: il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre;
+il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les
+Pyrénées, et il fait passer la mer à ce qui lui reste. Il connaît les
+marches de ces armées, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne
+feront pas; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince ou le secret du
+ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille où il soit
+demeuré sur la place quelque neuf à dix mille hommes des leurs, il en
+compte jusqu'à trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont
+toujours fixes et certains, comme de celui qui est bien informé. S'il
+apprend le matin que nous avons perdu une bicoque, non seulement il
+envoie s'excuser à ses amis qu'il a la veille conviés à dîner, mais même
+ce jour-là il ne dîne point, et s'il soupe, c'est sans appétit. Si les
+nôtres assiègent une place très forte, très régulière, pourvue de vivres
+et de munitions, qui a une bonne garnison, commandée par un homme d'un
+grand courage, il dit que la ville a des endroits faibles et mal
+fortifiés, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque
+d'expérience, et qu'elle capitulera après huit jours de tranchée
+ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et après avoir
+respiré un peu: «Voilà, s'écrie-t-il, une grande nouvelle; ils sont
+défaits, et à plate couture; le général, les chefs, du moins une bonne
+partie, tout est tué, tout a péri. Voilà, continue-t-il, un grand
+massacre, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur.» Il
+s'assit, il souffle, après avoir débité sa nouvelle, à laquelle il ne
+manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point
+eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce à la ligue
+et quitte ses confédérés, qu'un autre se dispose à prendre le même
+parti; il croit fermement avec la populace qu'un troisième est mort: il
+nomme le lieu où il est enterré; et quand on est détrompé aux halles et
+aux faubourgs, il parie encore pour l'affirmative. Il sait, par une voie
+indubitable, que T.K.L. fait de grands progrès contre l'Empereur; que
+le Grand Seigneur arme puissamment, ne veut point de paix, et que son
+vizir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne. Il frappe des
+mains, et il tressaille sur cet événement, dont il ne doute plus. La
+triple alliance chez lui est un Cerbère, et les ennemis autant de
+monstres à assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de
+triomphes et que de trophées. Il dit dans le discours familier: Notre
+auguste Héros, notre grand Potentat, notre invincible Monarque.
+Réduisez-le, si vous pouvez, à dire simplement: Le Roi a beaucoup
+d'ennemis, ils sont puissants, ils sont unis, ils sont aigris: il les a
+vaincus, j'espère toujours qu'il les pourra vaincre. Ce style, trop
+ferme et trop décisif pour Démophile, n'est pour Basilide ni assez
+pompeux ni assez exagéré; il a bien d'autres expressions en tête: il
+travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner
+la ville capitale un jour d'entrée; et dès qu'il entend dire que les
+armées sont en présence, ou qu'une place est investie, il fait déplier
+sa robe et la mettre à l'air, afin qu'elle soit toute prête pour la
+cérémonie de la cathédrale.
+
+12 (IV)
+
+Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les
+plénipotentiaires ou les agents des couronnes et des républiques, soit
+d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur coûte plus de
+temps, je ne dis pas que les seuls préliminaires, mais que le simple
+règlement des rangs, des préséances et des autres cérémonies.
+
+Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est un Protée.
+Semblable quelquefois à un joueur habile, il ne montre ni humeur ni
+complexion, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser
+pénétrer, soit pour ne rien laisse échapper de son secret par passion ou
+par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus
+conforme aux vues qu'il a et aux besoins où il se trouve, et paraître
+tel qu'il a intérêt que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi
+dans une grande puissance, ou dans une grande faiblesse qu'il veut
+dissimuler, il est ferme et inflexible, pour ôter l'envie de beaucoup
+obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui
+demander, et se donner la même licence. Une autre fois, ou il est
+profond et dissimulé, pour cacher une vérité en l'annonçant, parce qu'il
+lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est
+franc et ouvert, afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être
+su, l'on croie néanmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir,
+et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De même, ou il est vif et
+grand parleur, pour faire parler les autres, pour empêcher qu'on ne lui
+parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour
+dire plusieurs choses indifférentes qui se modifient ou qui se
+détruisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la
+crainte et la confiance, pour se défendre d'une ouverture qui lui est
+échappée par une autre qu'il aura faite; ou il est froid et taciturne,
+pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour écouter
+longtemps, pour être écouté quand il parle, pour parler avec ascendant
+et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un
+grand coup et qui ébranlent. Il s'ouvre et parle le premier pour, en
+découvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les
+cabales des ministres étrangers sur les propositions qu'il aura
+avancées, prendre ses mesures et avoir la réplique; et dans une autre
+rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour être
+précis, pour connaître parfaitement les choses sur quoi il est permis de
+faire fond pour lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu'il doit
+demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et
+formels; il sait encore mieux parler ambigument, d'une manière
+enveloppée, user de tours ou de mots équivoques, qu'il peut faire valoir
+ou diminuer dans les occasions, et selon ses intérêts. Il demande peu
+quand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beaucoup pour avoir
+peu, et l'avoir plus sûrement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il
+prétend ensuite lui devoir être comptées pour rien, et qui ne l'excluent
+pas d'en demander une plus grande; et il évite au contraire de commencer
+par obtenir un point important, s'il l'empêche d'en gagner plusieurs
+autres de moindre conséquence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le
+premier. Il demande trop, pour être refusé, mais dans le dessein de se
+faire un droit ou une bienséance de refuser lui-même ce qu'il sait bien
+qu'il lui sera demandé, et qu'il ne veut pas octroyer: aussi soigneux
+alors d'exagérer l'énormité de la demande, et de faire convenir, s'il se
+peut, des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affaiblir celles
+qu'on prétend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec
+instance; également appliqué à faire sonner haut et à grossir dans
+l'idée des autres le peu qu'il offre, et à mépriser ouvertement le peu
+que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais
+extraordinaires, qui donnent de la défiance, et obligent de rejeter ce
+que l'on accepterait inutilement; qui lui sont cependant une occasion de
+faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les
+lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore
+plus qu'il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser,
+importuner sur une chose médiocre, pour éteindre les espérances et ôter
+la pensée d'exiger de lui rien de plus fort; ou s'il se laisse fléchir
+jusques à l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font
+partager le gain et les avantages avec ceux qui reçoivent. Il prend
+directement ou indirectement l'intérêt d'un allié, s'il y trouve son
+utilité et l'avancement de ses prétentions. Il ne parle que de paix, que
+d'alliances, que de tranquillité publique, que d'intérêt public; et en
+effet il ne songe qu'aux siens, c'est-à-dire à ceux de son maître ou de
+sa république. Tantôt il réunit quelques-uns qui étaient contraires les
+uns aux autres, et tantôt il divise quelques autres qui étaient unis. Il
+intimide les forts et les puissants, il encourage les faibles. Il unit
+d'abord d'intérêt plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre
+la balance égale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire
+pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait
+intéresser ceux avec qui il traite; et par un adroit manège, par de fins
+et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers,
+les biens et les honneurs qu'ils peuvent espérer par une certaine
+facilité, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs
+maîtres. Il ne veut pas aussi être cru imprenable par cet endroit; il
+laisse voir en lui quelque peu de sensibilité pour sa fortune: il
+s'attire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres
+les plus secrètes, leurs desseins les plus profonds et leur dernière
+ressource; et il en profite. Si quelquefois il est lésé dans quelques
+chefs qui ont enfin été réglés, il crie haut; si c'est le contraire; il
+crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la
+défensive. Il a son fait digéré par la cour, toutes ses démarches sont
+mesurées, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; et il
+agit néanmoins, dans les points difficiles et dans les articles
+contestés, comme s'il se relâchait de lui-même sur-le-champ, et comme
+par un esprit d'accommodement; il ose même promettre à l'assemblée qu'il
+fera goûter la proposition, et qu'il n'en sera pas désavoué. Il fait
+courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé, muni
+d'ailleurs de pouvoirs particuliers, qu'il ne découvre jamais qu'à
+l'extrémité, et dans les moments où il lui serait pernicieux de ne les
+pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et à
+l'essentiel, toujours prêt de leur sacrifier les minuties et les points
+d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de
+patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse
+jusqu'au découragement. Il se précautionne et s'endurcit contre les
+lenteurs et les remises, contre les reproches, les soupçons, les
+défiances, contre les difficultés et les obstacles, persuadé que le
+temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les
+esprits au point où on les souhaite. Il va jusques à feindre un intérêt
+secret à la rupture de la négociation, lorsqu'il désire le plus
+ardemment qu'elle soit continuée; et si au contraire il a des ordres
+précis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir,
+pour y réussir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un
+grand événement, il se raidit ou il se relâche selon qu'il lui est utile
+ou préjudiciable; et si par une grande prudence il sait le prévoir, il
+presse et il temporise selon que l'État pour qui il travaille en doit
+craindre ou espérer; et il règle sur ses besoins ses conditions. Il
+prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa
+faiblesse, du génie des nations avec qui il traite, du tempérament et du
+caractère des personnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses
+maximes, tous les raffinements de sa politique tendent à une seule fin,
+qui est de n'être point trompé, et de tromper les autres.
+
+13 (I)
+
+Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain.
+
+14 (I)
+
+L'un des malheurs du prince est d'être souvent trop plein de son secret,
+par le péril qu'il y a à le répandre: son bonheur est de rencontrer une
+personne sûre qui l'en décharge.
+
+15 (I)
+
+Il ne manque rien à un roi que les douceurs d'une vie privée; il ne peut
+être consolé d'une si grande perte que par le charme de l'amitié, et par
+la fidélité de ses amis.
+
+16 (I)
+
+Le plaisir d'un roi qui mérite de l'être est de l'être moins
+quelquefois, de sortir du théâtre, de quitter le bas de saye et les
+brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rôle plus
+familier.
+
+17 (I)
+
+Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.
+
+18 (I)
+
+Le favori n'a point de suite; il est sans engagement et sans liaisons;
+il peut être entouré de parents et de créatures, mais il n'y tient pas;
+il est détaché de tout, et comme isolé.
+
+20 (VI)
+
+Je ne doute point qu'un favori, s'il a quelque force et quelque
+élévation, ne se trouve souvent confus et déconcerté des bassesses, des
+petitesses, de la flatterie, des soins superflus et des attentions
+frivoles de ceux qui le courent, qui le suivent, et qui s'attachent à
+lui comme ses viles créatures; et qu'il ne se dédommage dans le
+particulier d'une si grande servitude par le ris et la moquerie.
+
+21 (VI)
+
+Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire? ne
+vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mémoire et
+pour la durée de votre nom: les titres passent, la faveur s'évanouit,
+les dignités se perdent, les richesses se dissipent, et le mérite
+dégénère. Vous avez des enfants, il est vrai, dignes de vous, j'ajoute
+même capables de soutenir toute votre fortune; mais qui peut vous en
+promettre autant de vos petits-fils? Ne m'en croyez pas, regardez cette
+unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous
+dédaignez: ils ont des aïeuls, à qui, tout grands que vous êtes, vous ne
+faites que succéder. Ayez de la vertu et de l'humanité; et si vous me
+dites: «Qu'aurons-nous de plus?» je vous répondrai: «De l'humanité et de
+la vertu.» Maîtres alors de l'avenir, et indépendants d'une postérité,
+vous êtes sûrs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que
+l'on montrera les ruines de vos châteaux, et peut-être la seule place où
+ils étaient construits, l'idée de vos louables actions sera encore
+fraîche dans l'esprit des peuples; ils considéreront avidement vos
+portraits et vos médailles; ils diront: «Cet homme dont vous regardez la
+peinture a parlé à son maître avec force et avec liberté, et a plus
+craint de lui nuire que de lui déplaire; il lui a permis d'être bon et
+bienfaisant, de dire de ses villes: Ma bonne ville, et de son peuple:
+Mon peuple. Cet autre dont vous voyez l'image, et en qui l'on remarque
+une physionomie forte, jointe à un air grave, austère et majestueux,
+augmente d'année à autre de réputation: les plus grands politiques
+souffrent de lui être comparés. Son grand dessein a été d'affermir
+l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des
+grands: ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le
+péril de la mort, ni ses infirmités n'ont pu l'en détourner. Il a eu du
+temps de reste pour entamer un ouvrage, continué ensuite et achevé par
+l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de
+l'hérésie.»
+
+22 (VIII)
+
+Le panneau le plus délié et le plus spécieux qui dans tous les temps ait
+été tendu aux grands par leurs gens d'affaires, et aux rois par leurs
+ministres, est la leçon qu'ils leur font de s'acquitter et de
+s'enrichir. Excellent conseil! maxime utile, fructueuse, une mine d'or,
+un Pérou, du moins pour ceux qui ont su jusqu'à présent l'inspirer à
+leurs maîtres.
+
+23 (IV)
+
+C'est un extrême bonheur pour les peuples quand le prince admet dans sa
+confiance et choisit pour le ministère ceux mêmes qu'ils auraient voulu
+lui donner, s'ils en avaient été les maîtres.
+
+24 (IV)
+
+La science des détails, ou une diligente attention aux moindres besoins
+de la république, est une partie essentielle au bon gouvernement, trop
+négligée à la vérité dans les derniers temps par les rois ou par les
+ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le souverain qui
+l'ignore, ni assez estimer dans celui qui la possède. Que sert en effet
+au bien des peuples et à la douceur de leurs jours, que le prince place
+les bornes de son empire au delà des terres de ses ennemis, qu'il fasse
+de leurs souverainetés des provinces de son royaume; qu'il leur soit
+également supérieur par les sièges et par les batailles, et qu'ils ne
+soient devant lui en sûreté ni dans les plaines ni dans les plus forts
+bastions; que les nations s'appellent les unes les autres, se liguent
+ensemble pour se défendre et pour l'arrêter; qu'elles se liguent en
+vain, qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours; que leurs
+dernières espérances soient tombées par le raffermissement d'une santé
+qui donnera au monarque le plaisir de voir les princes ses petits-fils
+soutenir ou accroître ses destinées, se mettre en campagne, s'emparer de
+redoutables forteresses, et conquérir de nouveaux États; commander de
+vieux et expérimentés capitaines, moins par leur rang et leur naissance
+que par leur génie et leur sagesse; suivre les traces augustes de leur
+victorieux père; imiter sa bonté sa docilité, son équité, sa vigilance,
+son intrépidité? Que me servirait en un mot, comme à tout le peuple, que
+le prince fût heureux et comblé de gloire par lui-même et par les siens,
+que ma patrie fût puissante et formidable, si, triste et inquiet, j'y
+vivais dans l'oppression ou dans l'indigence; si, à couvert des courses
+de l'ennemi, je me trouvais exposé dans les places ou dans les rues
+d'une ville au fer d'un assassin, et que je craignisse moins dans
+l'horreur de la nuit d'être pillé ou massacré dans d'épaisses forêts que
+dans ses carrefours; si la sûreté, l'ordre et la propreté ne rendaient
+pas le séjour des villes si délicieux, et n'y avaient pas amené, avec
+l'abondance, la douceur de la société; si, faible et seul de mon parti,
+j'avais à souffrir dans ma métairie du voisinage d'un grand, et si l'on
+avait moins pourvu à me faire justice de ses entreprises; si je n'avais
+pas sous ma main autant de maîtres, et d'excellents maîtres, pour élever
+mes enfants dans les sciences ou dans les arts qui feront un jour leur
+établissement; si, par la facilité du commerce, il m'était moins
+ordinaire de m'habiller de bonnes étoffes, et de me nourrir de viandes
+saines, et de les acheter peu; si enfin, par les soins du prince, je
+n'étais pas aussi content de ma fortune, qu'il doit lui-même par ses
+vertus l'être de la sienne?
+
+25 (VII)
+
+Les huit ou les dix mille hommes sont au souverain comme une monnaie
+dont il achète une place ou une victoire: s'il fait qu'il lui en coûte
+moins, s'il épargne les hommes, il ressemble à celui qui marchande et
+qui connaît mieux qu'un autre le prix de l'argent.
+
+26 (VII)
+
+Tout prospère dans une monarchie où l'on confond les intérêts de l'État
+avec ceux du prince.
+
+27 (VII)
+
+Nommer un roi Père du peuple est moins faire son éloge que l'appeler par
+son nom, ou faire sa définition.
+
+28 (VII)
+
+Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain à ses sujets, et
+de ceux-ci au souverain: quels sont les plus assujettissants et les plus
+pénibles, je ne le déciderai pas. Il s'agit de juger, d'un côté, entre
+les étroits engagements du respect, des secours, des services, de
+l'obéissance, de la dépendance; et d'un autre, les obligations
+indispensables de bonté, de justice, de soins, de défense, de
+protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est
+dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement
+soumis aux lois et à la justice, dont le prince est le dépositaire:
+ajouter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans
+égards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie,
+c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie.
+
+29 (VII)
+
+Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui répandu sur une
+colline vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le
+serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a
+échappé à la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est
+debout auprès de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il
+les conduit, il les change de pâturage; si elles se dispersent, il les
+rassemble; si un loup avide paraît, il lâche son chien, qui le met en
+fuite; il les nourrit, il les défend; l'aurore le trouve déjà en pleine
+campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil: quels soins! quelle
+vigilance! quelle servitude! Quelle condition vous paraît la plus
+délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau
+est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image naïve
+des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.
+
+Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habillé d'or et
+de pierreries, la houlette d'or en ses mains; son chien a un collier
+d'or, il est attaché avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or
+à son troupeau ou contre les loups?
+
+30 (VII)
+
+Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instants
+l'occasion à un homme de faire du bien à tant de milliers d'hommes! Quel
+dangereux poste que celui qui expose à tous moments un homme à nuire à
+un million d'hommes!
+
+31 (VII)
+
+Si les hommes ne sont point capables sur la terre d'une joie plus
+naturelle, plus flatteuse et plus sensible, que de connaître qu'ils sont
+aimés, et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le
+coeur de leurs peuples?
+
+32 (I)
+
+Il y a peu de règles générales et de mesures certaines pour bien
+gouverner; l'on suit le temps et les conjonctures, et cela roule sur la
+prudence et sur les vues de ceux qui règnent: aussi le chef-d'oeuvre de
+l'esprit, c'est le parfait gouvernement; et ce ne serait peut-être pas
+une chose possible, si les peuples, par l'habitude où ils sont de la
+dépendance et de la soumission, ne faisaient la moitié de l'ouvrage.
+
+33 (I)
+
+Sous un très grand roi, ceux qui tiennent les premières places n'ont que
+des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine: tout coule de
+source; l'autorité et le génie du prince leur aplanissent les chemins,
+leur épargnent les difficultés, et font tout prospérer au delà de leur
+attente: ils ont le mérite de subalternes.
+
+34 (V)
+
+Si c'est trop de se trouver chargé d'une seule famille, si c'est assez
+d'avoir à répondre de soi seul, quel poids, quel accablement, que celui
+de tout un royaume! Un souverain est-il payé de ses peines par le
+plaisir que semble donner une puissance absolue, par toutes les
+prosternations des courtisans? Je songe aux pénibles, douteux et
+dangereux chemins qu'il est quelquefois obligé de suivre pour arriver à
+la tranquillité publique; je repasse les moyens extrêmes, mais
+nécessaires, dont il use souvent pour une bonne fin; je sais qu'il doit
+répondre à Dieu même de la félicité de ses peuples, que le bien et le
+mal est en ses mains, et que toute ignorance ne l'excuse pas; et je me
+dis à moi-même: «Voudrais-je régner?» Un homme un peu heureux dans une
+condition privée devrait-il y renoncer pour une monarchie? N'est-ce pas
+beaucoup, pour celui qui se trouve en place par un droit héréditaire, de
+supporter d'être né roi?
+
+35 (I)
+
+Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien régner! Une naissance
+auguste, un air d'empire et d'autorité, un visage qui remplisse la
+curiosité des peuples empressés de voir le prince, et qui conserve le
+respect dans le courtisan; une parfaite égalité d'humeur; un grand
+éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la
+permettre point; ne faire jamais ni menaces ni reproches; ne point céder
+à la colère, et être toujours obéi; l'esprit facile, insinuant; le coeur
+ouvert, sincère, et dont on croit voir le fond, et ainsi très propre à
+se faire des amis, des créatures et des alliés; être secret toutefois,
+profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets; du sérieux
+et de la gravité dans le public; de la brièveté, jointe à beaucoup de
+justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des
+princes, soit dans les conseils; une manière de faire des grâces qui est
+comme un second bienfait; le choix des personnes que l'on gratifie; le
+discernement des esprits, des talents, et des complexions pour la
+distribution des postes et des emplois; le choix des généraux et des
+ministres; un jugement ferme, solide, décisif dans les affaires, qui
+fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste; un esprit de
+droiture et d'équité qui fait qu'on le suit jusques à prononcer
+quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des alliés, des
+ennemis; une mémoire heureuse et très présente, qui rappelle les besoins
+des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requêtes; une vaste
+capacité, qui s'étende non seulement aux affaires de dehors, au
+commerce, aux maximes d'État, aux vues de la politique, au reculement
+des frontières par la conquête de nouvelles provinces, et à leur sûreté
+par un grand nombre de forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi
+se renfermer au dedans, et comme dans les détails de tout un royaume;
+qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté,
+s'il s'y rencontre; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y
+règnent; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étaient remplies
+d'abus; qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodités par le
+renouvellement d'une exacte police, plus d'éclat et plus de majesté par
+des édifices somptueux; punir sévèrement les vices scandaleux; donner
+par son autorité et par son exemple du crédit à la piété et à la vertu;
+protéger l'Église, ses ministres, ses droits, ses libertés, ménager ses
+peuples comme ses enfants; être toujours occupé de la pensée de les
+soulager, de rendre les subsides légers, et tels qu'ils se lèvent sur
+les provinces sans les appauvrir; de grands talents pour la guerre; être
+vigilant, appliqué, laborieux; avoir des armées nombreuses, les
+commander en personne; être froid dans le péril, ne ménager sa vie que
+pour le bien de son État; aimer le bien de son État et sa gloire plus
+que sa vie; une puissance très absolue, qui ne laisse point d'occasion
+aux brigues, à l'intrigue et à la cabale; qui ôte cette distance infinie
+qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche,
+et sous laquelle tous plient également; une étendue de connaissance qui
+fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immédiatement et
+par lui-même, que ses généraux ne sont, quoique éloignés de lui, que ses
+lieutenants, et les ministres que ses ministres; une profonde sagesse,
+qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire;
+qui sait faire la paix, qui sait la rompre; qui sait quelquefois, et
+selon les divers intérêts, contraindre les ennemis à la recevoir; qui
+donne des règles à une vaste ambition, et sait jusques où l'on doit
+conquérir; au milieu d'ennemis couverts ou déclarés, se procurer le
+loisir des jeux, des fêtes, des spectacles; cultiver les arts et les
+sciences; former et exécuter des projets d'édifices surprenants; un
+génie enfin supérieur et puissant, qui se fait aimer et révérer des
+siens, craindre des étrangers; qui fait d'une cour, et même de tout un
+royaume, comme une seule famille, unie parfaitement sous un même chef,
+dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde:
+ces admirables vertus me semblent refermées dans l'idée du souverain; il
+est vrai qu'il est rare de les voir réunies dans un même sujet: il faut
+que trop de choses concourent à la fois, l'esprit, le coeur, les dehors,
+le tempérament; et il me paraît qu'un monarque qui les rassemble toutes
+en sa personne est bien digne du nom de Grand.
+
+
+
+
+De l'homme
+
+
+1 (I)
+
+Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur
+ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'eux-mêmes, et
+l'oubli des autres: ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne
+pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'élève.
+
+2 (I)
+
+Les hommes en un sens ne sont point légers, ou ne le sont que dans les
+petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les
+bienséances; ils changent de goût quelquefois: ils gardent leurs moeurs
+toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans
+l'indifférence pour la vertu.
+
+3 (IV)
+
+Le stoïcisme est un jeu d'esprit et une idée semblable à la République
+de Platon. Les stoïques ont feint qu'on pouvait rire dans la pauvreté;
+être insensible aux injures, à l'ingratitude, aux pertes de biens, comme
+à celles des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme
+une chose indifférente qui ne devait ni réjouir ni rendre triste; n'être
+vaincu ni par le plaisir ni par la douleur; sentir le fer ou le feu dans
+quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une
+seule larme; et ce fantôme de vertu et de constance ainsi imaginé, il
+leur a plu de l'appeler un sage. Ils ont laissé à l'homme tous les
+défauts qu'ils lui ont trouvés, et n'ont presque relevé aucun de ses
+faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou
+ridicules qui servissent à l'en corriger, ils lui ont tracé l'idée d'une
+perfection et d'un héroïsme dont il n'est point capable, et l'ont
+exhorté à l'impossible. Ainsi le sage, qui n'est pas, ou qui n'est
+qu'imaginaire, se trouve naturellement et par lui-même au-dessus de tous
+les événements et de tous les maux: ni la goutte la plus douloureuse, ni
+la colique la plus aiguë ne sauraient lui arracher une plainte; le ciel
+et la terre peuvent être renversés sans l'entraîner dans leur chute, et
+il demeurerait ferme sur les ruines de l'univers: pendant que l'homme
+qui est en effet sort de son sens, crie, se désespère, étincelle des
+yeux, et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine
+qui est en pièces.
+
+4 (IV)
+
+Inquiétude d'esprit, inégalité d'humeur, inconstance de coeur,
+incertitude de conduite: tous vices de l'âme, mais différents, et qui
+avec tout le rapport qui paraît entre eux, ne se supposent pas toujours
+l'un l'autre dans un même sujet.
+
+5 (VI)
+
+Il est difficile de décider si l'irrésolution rend l'homme plus
+malheureux que méprisable; de même s'il y a toujours plus d'inconvénient
+à prendre un mauvais parti, qu'à n'en prendre aucun.
+
+6 (VI)
+
+Un homme inégal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs: il se
+multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux goûts et de manières
+différentes; il est à chaque moment ce qu'il n'était point, et il va
+être bientôt ce qu'il n'a jamais été: il se succède à lui-même. Ne
+demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses
+complexions; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs.
+Ne vous trompez-vous point? est-ce Euthycrate que vous abordez?
+aujourd'hui quelle glace pour vous! hier il vous recherchait, il vous
+caressait, vous donniez de la jalousie à ses amis: vous reconnaît-il
+bien? dites-lui votre nom.
+
+7 (VI)
+
+Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la
+referme: il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit; et venant à mieux
+s'examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du
+côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise
+est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent
+tout d'un coup rudement frapper à l'estomac ou au visage; il ne
+soupçonne point ce que ce peut être, jusqu'à ce qu'ouvrant les yeux et
+se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière
+un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l'a
+vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser
+dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son côté à la renverse. Il
+lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête à la
+rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnaître à peine, et
+n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il
+cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un
+après l'autre: on lui perd tout, on lui égare tout; il demande ses
+gants, qu'il a dans ses mains, semblable à cette femme qui prenait le
+temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait sur son visage. Il
+entre à l'appartement, et passe sous un lustre où sa perruque s'accroche
+et demeure suspendue: tous les courtisans regardent et rient; Ménalque
+regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans
+toute l'assemblée où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il
+manque une perruque. S'il va par la ville, après avoir fait quelque
+chemin, il se croit égaré, il s'émeut, et il demande où il est à des
+passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue; il entre ensuite
+dans sa maison, d'où il sort précipitamment, croyant qu'il s'est trompé.
+Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degré un carrosse
+qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche et croit
+ramener son maître dans sa maison; Ménalque se jette hors de la
+portière, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la
+chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il
+s'assit, il se repose, il est chez soi. Le maître arrive: celui-ci se
+lève pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de
+s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il rêve,
+il reprend la parole: le maître de la maison s'ennuie, et demeure
+étonné; Ménalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il
+a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin, il
+l'espère, et il prend patience: la nuit arrive qu'il est à peine
+détrompé. Une autre fois il rend visite à une femme, et, se persuadant
+bientôt que c'est lui qui la reçoit, il s'établit dans son fauteuil, et
+ne songe nullement à l'abandonner: il trouve ensuite que cette dame fait
+ses visites longues, il attend à tous moments qu'elle se lève et le
+laisse en liberté; mais comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et
+que la nuit est déjà avancée, il la prie à souper: elle rit, et si haut,
+qu'elle le réveille. Lui-même se marie le matin, l'oublie le soir, et
+découche la nuit de ses noces; et quelques années après il perd sa
+femme, elle meurt entre ses bras, il assiste à ses obsèques, et le
+lendemain, quand on lui vient dire qu'on a servi, il demande si sa femme
+est prête et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre dans une
+église, et prenant l'aveugle qui est collé à la porte pour un pilier, et
+sa tasse pour le bénitier, y plonge la main, la porte à son front,
+lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle, et qui lui offre
+des oraisons. Il s'avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se
+jette lourdement dessus: la machine plie, s'enfonce, et fait des efforts
+pour crier; Ménalque est surpris de se voir à genoux sur les jambes d'un
+fort petit homme, appuyé sur son dos, les deux bras passés sur ses
+épaules, et ses deux mains jointes et étendues qui lui prennent le nez
+et lui ferment la bouche; il se retire confus, et va s'agenouiller
+ailleurs. Il tire un livre pour faire sa prière, et c'est sa pantoufle
+qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il a mise dans sa poche avant que
+de sortir. Il n'est pas hors de l'église qu'un homme de livrée court
+après lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de
+Monseigneur; Ménalque lui montre la sienne, et lu dit: «Voilà toutes les
+pantoufles que j'ai sur moi»; il se fouille néanmoins, et tire celle de
+l'évêque de**, qu'il vient de quitter, qu'il a trouvé malade auprès de
+son feu, et dont, avant de prendre congé de lui, il a ramassé la
+pantoufle, comme l'un de ses gants qui était à terre: ainsi Ménalque
+s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu
+au jeu tout l'argent qui est dans sa bourse, et, voulant continuer de
+jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa
+cassette, en tire ce qu'il lui plaît, croit la remettre où il l'a prise:
+il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; étonné de ce
+prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d'y voir son
+chien, qu'il a serré pour sa cassette. Il joue au trictrac, il demande à
+boire, on lui en apporte; c'est à lui à jouer, il tient le cornet d'une
+main et un verre de l'autre, et comme il a une grande soif, il avale les
+dés et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et
+inonde celui contre qui il joue. Et dans une chambre où il est familier,
+il crache sur le lit et jette son chapeau à terre, en croyant faire tout
+le contraire. Il se promène sur l'eau, et il demande quelle heure il
+est: on lui présente une montre; à peine l'a-t-il reçue, que ne songeant
+plus ni à l'heure ni à la montre, il la jette dans la rivière, comme une
+chose qui l'embarrasse. Lui-même écrit une longue lettre, met de la
+poudre dessus à plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans
+l'encrier. Ce n'est pas tout: il écrit une seconde lettre, et après les
+avoir cachetées toutes deux, il se trompe à l'adresse; un duc et pair
+reçoit l'une de ces deux lettres, et en l'ouvrant y lit ces mots: Maître
+Olivier, ne manquez; sitôt la présente reçue, de m'envoyer ma provision
+de foin... Son fermier reçoit l'autre, il l'ouvre, et se la fait lire; on
+y trouve: Monseigneur, j'ai reçu avec une soumission aveugle les ordres
+qu'il a plu à Votre Grandeur... Lui-même encore écrit une lettre pendant
+la nuit, et après l'avoir cachetée, il éteint sa bougie: il ne laisse
+pas d'être surpris de ne voir goutte, et il sait à peine comment cela
+est arrivé. Ménalque descend l'escalier du Louvre; un autre le monte, à
+qui il dit: C'est vous que je cherche; il le prend par la main, le fait
+descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en
+sort; il va, il revient sur ses pas; il regarde enfin celui qu'il traîne
+après soi depuis un quart d'heure: il est étonné que ce soit lui, il n'a
+rien à lui dire, il lui quitte la main, et tourne d'un autre côté.
+Souvent il vous interroge, et il est déjà bien loin de vous quand vous
+songez à lui répondre; ou bien il vous demande en courant comment se
+porte votre père, et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous
+crie qu'il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son
+chemin: Il est ravi de vous rencontrer; il sort de chez vous pour vous
+entretenir d'une certaine chose; il contemple votre main: «Vous avez là,
+dit-il, un beau rubis; est-il balais?», il vous quitte et continue sa
+route: voilà l'affaire importante dont il avait à vous parler. Se
+trouve-t-il en campagne, il dit à quelqu'un qu'il le trouve heureux
+d'avoir pu se dérober à la cour pendant l'automne, et d'avoir passé dans
+ses terres tout le temps de Fontainebleau, il tient à d'autres discours;
+puis revenant à celui-ci: «Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours à
+Fontainebleau; vous y avez sans doute beaucoup chassé.» Il commence
+ensuite un conte qu'il oublie d'achever; il rit en lui-même, il éclate
+d'une chose qui lui passe par l'esprit, il répond à sa pensée, il chante
+entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un
+cri plaintif, il bâille, il se croit seul. S'il se trouve à un repas, on
+voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette: il est vrai
+que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de
+fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a inventé aux
+tables une grande cuillère pour la commodité du service: il la prend, la
+plonge dans le plat, l'emplit, la porte à sa bouche, et il ne sort pas
+d'étonnement de voir répandu sur son linge et sur ses habits le potage
+qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le dîner; ou s'il
+s'en souvient, et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin, il en
+flanque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite; il
+boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde
+éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce qu'on lui a versé de trop.
+Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodité: on lui rend
+visite; il y a un cercle d'hommes et de femmes dans la ruelle qui
+l'entretiennent, et en leur présence il soulève sa couverture et crache
+dans ses draps. On le mène aux Chartreux; on lui fait voir un cloître
+orné d'ouvrages, tous de la main d'un excellent peintre; le religieux
+qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son
+aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un de ses
+tableaux: Ménalque, qui pendant la narration est hors du cloître, et
+bien loin au delà, y revient enfin, et demande au père si c'est le
+chanoine ou saint Bruno qui est damné. Il se trouve par hasard avec une
+jeune veuve; il lui parle de son défunt mari, lui demande comment il est
+mort; cette femme, à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure,
+sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie
+de son époux, qu'elle conduit depuis la veille de sa fièvre, qu'il se
+portait bien, jusqu'à l'agonie: Madame, lui demande Ménalque, qui
+l'avait apparemment écoutée avec attention, n'aviez-vous que celui-là?
+Il s'avise un matin de faire tout hâter dans sa cuisine, il se lève
+avant le fruit, et prend congé de la compagnie: on le voit ce jour-là en
+tous les endroits de la ville, hormis en celui où il a donné un
+rendez-vous précis pour cette affaire qui l'a empêché de dîner, et l'a
+fait sortir à pied, de peur que son carrosse ne le fît attendre.
+L'entendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses
+domestiques? il est étonné de ne le point voir: «Où peut-il être?
+dit-il; que fait-il? qu'est-il devenu? qu'il ne se présente plus devant
+moi, je le chasse dès à cette heure.» Le valet arrive, à qui il demande
+fièrement d'où il vient; il lui répond qu'il vient de l'endroit où il
+l'a envoyé, et il lui rend un fidèle compte de sa commission. Vous le
+prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas: pour un stupide, car il
+n'écoute point, et il parle encore moins; pour un fou, car outre qu'il
+parle tout seul, il est sujet à de certaines grimaces et à des
+mouvements de tête involontaires; pour un homme fier et incivil, car
+vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans
+vous rendre le salut; pour un inconsidéré, car il parle de banqueroute
+au milieu d'une famille où il y a cette tache, d'exécution et d'échafaud
+devant un homme dont le père y a monté, de roture devant des roturiers
+qui sont riches et qui se donnent pour nobles. De même il a dessein
+d'élever auprès de soi un fils naturel sous le nom et le personnage d'un
+valet; et quoiqu'il veuille le dérober à la connaissance de sa femme et
+de ses enfants, il lui échappe de l'appeler son fils dix fois le jour.
+Il a pris aussi la résolution de marier son fils à la fille d'un homme
+d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de
+sa maison et de ses ancêtres, que les Ménalques ne se sont jamais
+mésalliés. Enfin il n'est ni présent ni attentif dans une compagnie à ce
+qui fait le sujet de la conversation. Il pense et il parle tout à la
+fois, mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il
+pense; aussi ne parle-t-il guère conséquemment et avec suite: où il dit
+non, souvent il faut dire oui, et où il dit oui, croyez qu'il veut dire
+non; il a, en vous répondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne
+s'en sert point: il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au
+monde. Tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps
+qu'il est le plus appliqué et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots:
+Oui vraiment; C'est vrai; Bon! Tout de bon? Oui-da! Je pense qu'oui;
+Assurément; Ah! ciel! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas
+même placés à propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il paraît
+être: il appelle sérieusement son laquais Monsieur; et son ami, il
+l'appelle la Verdure; il dit Votre Révérence à un prince du sang, et
+Votre Altesse à un jésuite. Il entend la messe: le prêtre vient à
+éternuer; il lui dit: Dieu vous assiste! Il se trouve avec un magistrat:
+cet homme, grave par son caractère, vénérable par son âge et par sa
+dignité, l'interroge sur un événement et lui demande si cela est ainsi;
+Ménalque lui répond: Oui, Mademoiselle. Il revient une fois de la
+campagne: ses laquais en livrées entreprennent de le voler et y
+réussissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de
+flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend. Arrivé
+chez soi, il raconte son aventure à ses amis, qui ne manquent pas de
+l'interroger sur les circonstances, et il leur dit: Demandez à mes gens,
+ils y étaient.
+
+8 (IV)
+
+L'incivilité n'est pas un vice de l'âme, elle est l'effet de plusieurs
+vices: de la sotte vanité, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse,
+de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la
+jalousie. Pour ne se répandre que sur les dehors, elle n'en est que plus
+haïssable, parce que c'est toujours un défaut visible et manifeste. Il
+est vrai cependant qu'il offense plus ou moins, selon la cause qui le
+produit.
+
+9 (IV)
+
+Dire d'un homme colère, inégal, querelleux, chagrin, pointilleux,
+capricieux: «c'est son humeur» n'est pas l'excuser, comme on le croit,
+mais avouer sans y penser que de si grands défauts sont irrémédiables.
+
+Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes:
+ils devraient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'être bons, mais
+qu'ils doivent encore paraître tels, du moins s'ils tendent à être
+sociables, capables d'union et de commerce, c'est-à-dire à être des
+hommes. L'on n'exige pas des âmes malignes qu'elles aient de la douceur
+et de la souplesse; elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de
+piège pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices:
+l'on désirerait de ceux qui ont un bon coeur qu'ils fussent toujours
+pliants, faciles, complaisants; et qu'il fût moins vrai quelquefois que
+ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir.
+
+10 (IV)
+
+Le commun des hommes va de la colère à l'injure. Quelques-uns en usent
+autrement: ils offensent, et puis ils se fâchent; la surprise où l'on
+est toujours de ce procédé ne laisse pas de place au ressentiment.
+
+11 (I)
+
+Les hommes ne s'attachent pas assez à ne point manquer les occasions de
+faire plaisir: il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour
+pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se
+présente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par réflexion.
+
+12 (VIII)
+
+Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en général, et
+de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce
+du monde.
+
+13 (IV)
+
+Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d'esprit en est le
+père.
+
+14 (I)
+
+Il est difficile qu'un fort malhonnête homme ait assez d'esprit: un
+génie qui est droit et perçant conduit enfin à la règle, à la probité, à
+la vertu. Il manque du sens et de la pénétration à celui qui s'opiniâtre
+dans le mauvais comme dans le faux: l'on cherche en vain à le corriger
+par des traits de satire qui le désignent aux autres, et où il ne se
+reconnaît pas lui-même; ce sont des injures dites à un sourd. Il serait
+désirable pour le plaisir des honnêtes gens et pour la vengeance
+publique, qu'un coquin ne le fût pas au point d'être privé de tout
+sentiment.
+
+15 (I)
+
+Il y a des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en
+naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres que
+l'on contracte, et qui nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec
+des moeurs faciles, de la complaisance, et tout le désir de plaire; mais
+par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit ou de qui
+l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son
+naturel: l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait
+point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se
+trouver dur et épineux.
+
+16 (II)
+
+L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme
+une seule nation, et n'ont point voulu parler une même langue, vivre
+sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d'un même
+culte; et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des
+sentiments, je suis étonné de voir jusques à sept ou huit personnes se
+rassembler sous un même toit, dans une même enceinte, et composer une
+seule famille.
+
+17 (I)
+
+Il y a d'étranges pères, et dont tout la vie ne semble occupée qu'à
+préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.
+
+18 (I)
+
+Tout est étranger dans l'humeur, les moeurs et les manières de la plupart
+des hommes. Tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare,
+rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui était né gai, paisible,
+paresseux, magnifique, d'un courage fier et éloigné de toute bassesse:
+les besoins de la vie, la situation où l'on se trouve, la loi de la
+nécessité forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi
+tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir: trop de choses qui
+sont hors de lui l'altèrent, le changent, le bouleversent; il n'est
+point précisément ce qu'il est ou ce qu'il paraît être.
+
+19 (I)
+
+La vie est courte et ennuyeuse: elle se passe toute à désirer. L'on
+remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les
+meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps
+arrive, qui nous surprend encore dans les désirs; on en est là, quand la
+fièvre nous saisit et nous éteint: si l'on eût guéri, ce n'était que
+pour désirer plus longtemps.
+
+20 (VIII)
+
+Lorsqu'on désire, on se rend à discrétion à celui de qui l'on espère:
+est-on sûr d'avoir, on temporise, on parlemente, on capitule.
+
+21 (I)
+
+Il est si ordinaire à l'homme de n'être pas heureux, et si essentiel à
+tout ce qui est un bien d'être acheté par mille peines, qu'une affaire
+qui se rend facile devient suspecte. L'on comprend à peine, ou que ce
+qui coûte si peu puisse nous être fort avantageux, ou qu'avec des
+mesures justes l'on doive si aisément parvenir à la fin que l'on se
+propose. L'on croit mériter les bons succès, mais n'y devoir compter que
+fort rarement.
+
+22 (IV)
+
+L'homme qui dit qu'il n'est pas né heureux pourrait du moins le devenir
+par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui ôte cette
+dernière ressource.
+
+23 (VI)
+
+Quoi que j'aie pu dire ailleurs, peut-être que les affligés ont tort.
+Les hommes semblent être nés pour l'infortune, la douleur et la
+pauvreté; peu en échappent; et comme toute disgrâce peut leur arriver,
+ils devraient être préparés à toute disgrâce.
+
+24 (I)
+
+Les hommes ont tant de peine à s'approcher sur les affaires, sont si
+épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés, veulent
+si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur
+appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je
+ne sais par où et comment se peuvent conclure les mariages, les
+contrats, les acquisitions, la paix, la trêve, les traités, les
+alliances.
+
+25
+
+(V) À quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanité de
+fermeté, et la fourberie d'esprit.
+
+(I) Les fourbes croient aisément que les autres le sont; ils ne peuvent
+guère être trompés, et ils ne trompent pas longtemps.
+
+(V) Je me rachèterai toujours fort volontiers d'être fourbe par être
+stupide et passer pour tel.
+
+(V) On ne trompe point en bien; la fourberie ajoute la malice au
+mensonge.
+
+26 (VIII)
+
+S'il y avait moins de dupes, il y aurait moins de ce qu'on appelle des
+hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanité que de
+distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les
+autres. Comment voulez-vous qu'Érophile, à qui le manque de parole, les
+mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont mérité des grâces
+et des bienfaits de ceux mêmes qu'il a ou manqué de servir ou
+désobligés, ne présume pas infiniment de soi et de son industrie?
+
+27
+
+(IV) L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes,
+et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d'exploit, de saisie,
+d'interrogatoire, de promesse, et de plaider contre sa promesse. Est-ce
+qu'il n'y aurait pas dans le monde la plus petite équité? Serait-il au
+contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas
+dû, ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent?
+
+(VIII) Parchemins inventés pour faire souvenir ou pour convaincre les
+hommes de leur parole: honte de l'humanité!
+
+(IV) Ôtez les passions, l'intérêt, l'injustice, quel calme dans les plus
+grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de
+l'embarras.
+
+28 (I)
+
+Rien n'engage tant un esprit raisonnable à supporter tranquillement des
+parents et des amis les tors qu'ils ont à son égard, que la réflexion
+qu'il fait sur les vices de l'humanité, et combien il est pénible aux
+hommes d'être constants, généreux, fidèles, d'être touchés d'une amitié
+plus forte que leur intérêt. Comme il connaît leur portée, il n'exige
+point d'eux qu'ils pénètrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils
+aient de l'équité. Il peut haïr les hommes en général, où il y a si peu
+de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime même par des
+motifs plus relevés, et il s'étudie à mériter le moins qu'il se peut une
+pareille indulgence.
+
+29 (I)
+
+Il y a de certains biens que l'on désire avec emportement, et dont
+l'idée seule nous enlève et nous transporte: s'il nous arrive de les
+obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'eût pensé, on en
+jouit moins que l'on n'aspire encore à de plus grands.
+
+30 (I)
+
+Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs où l'on n'ose
+penser, et dont la seule vue fait frémir: s'il arrive que l'on y tombe,
+l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point, l'on se
+raidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'espérait.
+
+31 (IV)
+
+Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on hérite, qu'un beau
+cheval ou un joli chien dont on se trouve le maître, qu'une tapisserie,
+qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins
+sentir une grande perte.
+
+32 (V)
+
+Je suppose que les hommes soient éternels sur la terre, et je médite
+ensuite sur ce qui pourrait me faire connaître qu'ils se feraient alors
+une plus grande affaire de leur établissement qu'ils ne s'en font dans
+l'état où sont les choses.
+
+33 (I)
+
+Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter; si elle est
+heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient à l'autre.
+
+34 (I)
+
+Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver et qu'ils ménagent
+moins que leur propre vie.
+
+35 (VIII)
+
+Irène se transporte à grands frais en Épidaure, voit Esculape dans son
+temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle
+est lasse et recrue de fatigue; et le dieu prononce que cela lui arrive
+par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est
+le soir sans appétit; l'oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute
+qu'elle est sujette à des insomnies; et il lui prescrit de n'être au lit
+que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et
+quel remède; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi, et
+quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que
+le vin lui est nuisible: l'oracle lui dit de boire de l'eau; qu'elle a
+des indigestions: et il ajoute qu'elle fasse diète. «Ma vue s'affaiblit,
+dit Irène.--Prenez des lunettes, dit Esculape.--Je m'affaiblis
+moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que
+j'ai été.--C'est, dit le dieu, que vous vieillissez.--Mais que moyen
+de guérir de cette langueur?--Le plus court, Irène, c'est de mourir,
+comme ont fait votre mère et votre aïeule.--Fils d'Apollon, s'écrie
+Irène, quel conseil me donnez-vous? Est-ce là toute cette science que
+les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre? Que
+m'apprenez-vous de rare et de mystérieux? et ne savais-je pas tous ces
+remèdes que vous m'enseignez?--Que n'en usiez-vous donc, répond le
+dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un
+long voyage?»
+
+36 (I)
+
+La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir à tous les moments de la
+vie: il est plus dur de l'appréhender que de la souffrir.
+
+37 (V)
+
+L'inquiétude, la crainte, l'abattement n'éloignent pas la mort, au
+contraire: je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes,
+qui sont mortels.
+
+38 (V)
+
+Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est
+incertain: c'est un indéfini dans le temps qui tient quelque chose de
+l'infini et de ce qu'on appelle éternité.
+
+39 (I)
+
+Pensons que, comme nous soupirons présentement pour la florissante
+jeunesse qui n'est plus et ne reviendra point, la caducité suivra, qui
+nous fera regretter l'âge viril où nous sommes encore, et que nous
+n'estimons pas assez.
+
+40 (I)
+
+L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas sûr de pouvoir atteindre.
+
+41 (V)
+
+L'on espère de vieillir, et l'on craint la vieillesse; c'est-à-dire l'on
+aime la vie, et l'on fuit la mort.
+
+42 (VI)
+
+C'est plus tôt fait de céder à la nature et de craindre la mort, que de
+faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de réflexions, et
+être continuellement aux prises avec soi-même pour ne la pas craindre.
+
+43 (V)
+
+Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une
+désolante affliction que de mourir.
+
+44 (V)
+
+Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que
+la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui
+restent.
+
+45 (V)
+
+À parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à
+la vieillesse.
+
+La mort qui prévient la caducité arrive plus à propos que celle qui la
+termine.
+
+46 (I)
+
+Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà
+vécu, ne les conduit pas toujours à faire de celui qui leur reste à
+vivre un meilleur usage.
+
+47 (V)
+
+La vie est un sommeil: les vieillards sont ceux dont le sommeil a été
+plus long; ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir.
+S'ils repassent alors sur tout le cours de leurs années, ils ne trouvent
+souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des
+autres; ils confondent leurs différents âges, ils n'y voient rien qui
+marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont vécu. Ils ont eu un songe
+confus, informe, et sans aucune suite; ils sentent néanmoins, comme ceux
+qui s'éveillent, qu'ils ont dormi longtemps.
+
+48 (IV)
+
+Il n'y a pour l'homme que trois événements: naître, vivre et mourir. Il
+ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre.
+
+49 (IV)
+
+Il y a un temps où la raison n'est pas encore, où l'on ne vit que par
+instinct, à la manière des animaux, et dont il ne reste dans la mémoire
+aucun vestige. Il y a un second temps où la raison se développe, où elle
+est formée, et où elle pourrait agir, si elle n'était pas obscurcie et
+comme éteinte par les vices de la complexion, et par un enchaînement de
+passions qui se succèdent les unes aux autres, et conduisent jusques au
+troisième et dernier âge. La raison, alors dans sa force, devrait
+produire; mais elle est refroidie et ralentie par les années, par la
+maladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la
+machine, qui est dans son déclin: et ces temps néanmoins sont la vie de
+l'homme.
+
+50 (IV)
+
+Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux,
+intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs,
+dissimulés; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies
+immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets; ils ne
+veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire: ils sont déjà des
+hommes.
+
+51 (IV)
+
+Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère,
+ils jouissent du présent.
+
+52 (IV)
+
+Le caractère de l'enfance paraît unique; les moeurs, dans cet âge, sont
+assez les mêmes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en
+pénètre la différence: elle augmente avec la raison, parce qu'avec
+celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les
+hommes si dissemblables entre eux, et si contraires à eux-mêmes.
+
+53 (IV)
+
+Les enfants ont déjà de leur âme l'imagination et la mémoire,
+c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un
+merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements:
+c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils
+contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous métiers, soit
+qu'ils s'occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent
+les divers artisans par le mouvement et par le geste; qu'ils se trouvent
+à un grand festin, et y font bonne chère; qu'ils se transportent dans
+des palais et dans des lieux enchantés; que bien que seuls, ils se
+voient un riche équipage et un grand cortège; qu'ils conduisent des
+armées, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils
+parlent aux rois et aux plus grands princes; qu'ils sont rois eux-mêmes,
+ont des sujets, possèdent des trésors, qu'ils peuvent faire de feuilles
+d'arbres ou de grains de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de
+leur vie, savent à cet âge être les arbitres de leur fortune, et les
+maîtres de leur propre félicité.
+
+54 (IV)
+
+Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient
+aperçus par les enfants; ils les saisissent d'une première vue, et ils
+savent les exprimer par des mots convenables: on ne nomme point plus
+heureusement. Devenus hommes, ils sont chargés à leur tour de toutes les
+imperfections dont ils se sont moqués.
+
+L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs
+maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis: dès qu'ils ont pu les
+entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils
+ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette
+supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la
+recouvrer.
+
+55 (IV)
+
+La paresse, l'indolence et l'oisiveté, vices si naturels aux enfants,
+disparaissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appliqués, exacts,
+amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle
+faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une
+seule chose qu'ils ont manquée: présages certains qu'ils pourront un
+jour négliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs
+plaisirs.
+
+56 (IV)
+
+Aux enfants tout paraît grand, les cours, les jardins, les édifices, les
+meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde
+paraissent ainsi, et j'ose dire par la même raison, parce qu'ils sont
+petits.
+
+57 (IV)
+
+Les enfants commencent entre eux par l'état populaire, chacun y est le
+maître; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas
+longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une
+plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par
+une connaissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui
+les composent; les autres lui défèrent, et il se forme alors un
+gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.
+
+58 (IV)
+
+Qui doute que les enfants ne conçoivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne
+raisonnent conséquemment? Si c'est seulement sur de petites choses,
+c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue expérience; et si c'est en
+mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de
+leurs maîtres.
+
+59 (IV)
+
+C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants, et leur devenir
+inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou même
+sévèrement de celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux
+que personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils
+craignent. Ils connaissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les
+châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par
+l'impunité.
+
+60 (I)
+
+On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet pendant
+tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire à force de
+faillir, c'est de mourir corrigé.
+
+Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire
+une sottise.
+
+61 (I)
+
+Le récit de ses fautes est pénible; on veut les couvrir et en charger
+quelque autre: c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur.
+
+62 (VI)
+
+Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles à
+prévoir, qu'elles mettent les sages en défaut, et ne sont utiles qu'à
+ceux qui les font.
+
+63 (I)
+
+L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses
+du peuple.
+
+64 (I)
+
+Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses, et avec les
+mêmes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel
+vient de mourir à Paris de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme,
+qu'il n'aimait point.
+
+65 (IV)
+
+Les hommes, dans le coeur, veulent être estimés, et ils cachent avec soin
+l'envie qu'ils ont d'être estimés; parce que les hommes veulent passer
+pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que
+la même vertu, je veux dire l'estime et les louanges, ce ne serait plus
+être vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou être vain: les
+hommes sont très vains, et ils ne haïssent rien tant que de passer pour
+tels.
+
+66 (IV)
+
+Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi: un
+homme modeste ne parle point de soi.
+
+On ne voit point mieux le ridicule de la vanité, et combien elle est un
+vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache
+souvent sous les apparences de son contraire.
+
+La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité; elle fait
+que l'homme vain ne paraît point tel, et se fait valoir au contraire par
+la vertu opposée au vice qui fait son caractère: c'est un mensonge. La
+fausse gloire est l'écueil de la vanité; elle nous conduit à vouloir
+être estimés par des choses qui à la vérité se trouvent en nous, mais
+qui sont frivoles et indignes qu'on les relève: c'est une erreur.
+
+67 (IV)
+
+Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent
+d'eux-mêmes que de petits défauts, et encore ceux qui supposent en leurs
+personnes de beaux talents ou de grandes qualités. Ainsi l'on se plaint
+de son peu de mémoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son
+bon jugement; l'on reçoit le reproche de la distraction et de la
+rêverie, comme s'il nous accordait le bel esprit; l'on dit de soi qu'on
+est maladroit, et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de
+la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, ou par les dons de
+l'âme que tout le monde nous connaît; l'on fait l'aveu de sa paresse en
+des termes qui signifient toujours son désintéressement, et que l'on est
+guéri de l'ambition; l'on ne rougit point de sa malpropreté, qui n'est
+qu'une négligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on
+n'a d'application que pour les solides et essentielles. Un homme de
+guerre aime à dire que c'était par trop d'empressement ou par curiosité
+qu'il se trouva un certain jour à la tranchée, ou en quelque autre poste
+très périlleux, sans être de garde ni commandé; et il ajoute qu'il en
+fut repris de son général. De même une bonne tête ou un ferme génie qui
+se trouve né avec cette prudence que les autres hommes cherchent
+vainement à acquérir; qui a fortifié la trempe de son esprit par une
+grande expérience; que le nombre, le poids, la diversité, la difficulté
+et l'importance des affaires occupent seulement, et n'accablent point;
+qui par l'étendue de ses vues et de sa pénétration se rend maître de
+tous les événements; qui bien loin de consulter toutes les réflexions
+qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de
+ces âmes sublimes nées pour régir les autres, et sur qui ces premières
+règles ont été faites; qui est détourné, par les grandes choses qu'il
+fait, des belles ou des agréables qu'il pourrait lire, et qui au
+contraire ne perd rien à retracer et à feuilleter, pour ainsi dire, sa
+vie et ses actions: un homme ainsi fait peut dire aisément, et sans se
+commettre, qu'il ne connaît aucun livre, et qu'il ne lit jamais.
+
+68 (V)
+
+On veut quelquefois cacher ses faibles, ou en diminuer l'opinion par
+l'aveu libre que l'on en fait. Tel dit: «Je suis ignorant», qui ne sait
+rien; un homme dit: «Je suis vieux», il passe soixante ans; un autre
+encore: «Je ne suis pas riche», et il est pauvre.
+
+69 (IV)
+
+La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute
+différente de soi, si on la prend pour un sentiment intérieur qui avilit
+l'homme à ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on
+appelle humilité. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement
+de lui-même, et ne pense ainsi que de lui-même: la modestie ne tend qu'à
+faire que personne n'en souffre; elle est une vertu du dehors, qui règle
+ses yeux, sa démarche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir
+extérieurement avec les autres comme s'il n'était pas vrai qu'il les
+compte pour rien.
+
+70 (I)
+
+Le monde est plein de gens qui faisant intérieurement et par habitude la
+comparaison d'eux-mêmes avec les autres, décident toujours en faveur de
+leur propre mérite, et agissent conséquemment.
+
+71 (IV)
+
+Vous dites qu'il faut être modeste, les gens bien nés ne demandent pas
+mieux: faites seulement que les hommes n'empiètent pas sur ceux qui
+cèdent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient.
+
+De même l'on dit: «Il faut avoir des habits modestes.» Les personnes de
+mérite ne désirent rien davantage; mais le monde veut de la parure, on
+lui en donne; il est avide de la superfluité, on lui en montre.
+Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge ou par une
+riche étoffe; l'on ne refuse pas toujours d'être estimé à ce prix. Il y
+a des endroits où il faut se faire voir: un galon d'or plus large ou
+plus étroit vous fait entrer ou refuser.
+
+72 (I)
+
+Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous
+fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est
+quelquefois, et qui souvent n'y est pas: une personne modeste n'a point
+cette délicatesse.
+
+73 (IV)
+
+Comme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les
+autres nous regardent avec curiosité et avec estime, et ne parlent
+ensemble que pour s'entretenir de notre mérite et faire notre éloge,
+aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de
+croire qu'on ne se parle à l'oreille que pour dire du mal de nous, ou
+que l'on ne rit que pour s'en moquer.
+
+74 (IV)
+
+D'où vient qu'Alcippe me salue aujourd'hui, me sourit, et se jette hors
+d'une potière de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis à
+pied: il doit, dans les règles, ne me pas voir. N'est-ce point pour être
+vu lui-même dans un même fond avec un grand?
+
+75 (IV)
+
+L'on est si rempli de soi-même, que tout s'y rapporte; l'on aime à être
+vu, à être montré, à être salué, même des inconnus: ils sont fiers s'ils
+l'oublient; l'on veut qu'ils nous devinent.
+
+76 (I)
+
+Nous cherchons notre bonheur hors de nous-mêmes, et dans l'opinion des
+hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sincères, sans équité,
+pleins d'envie, de caprices et de préventions. Quelle bizarrerie!
+
+77 (I)
+
+Il semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules: l'on voit
+néanmoins de certaines gens qui rient également des choses ridicules et
+de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré, et qu'il
+vous échappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous; si vous
+êtes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton
+qu'il les faut dire, ils rient de même.
+
+78 (I)
+
+Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice, et
+qui nous ôtent l'honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine
+pour nous; mais ils ne nous prouvent pas également qu'ils aient perdu à
+notre égard toute sorte d'estime: aussi ne sommes-nous pas incapables de
+quelque retour pour eux, et de leur rendre un jour notre amitié. La
+moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le
+moins; elle est le langage du mépris, et l'une des manières dont il se
+fait le mieux entendre; elle attaque l'homme dans son dernier
+retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-même; elle veut le
+rendre ridicule à ses propres yeux; et ainsi elle le convainc de la plus
+mauvaise disposition où l'on puisse être pour lui, et le rend
+irréconciliable.
+
+C'est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous
+de railler, d'improuver et de mépriser les autres; et tout ensemble la
+colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous
+improuvent et nous méprisent.
+
+79 (VIII)
+
+La santé et les richesses, ôtant aux hommes l'expérience du mal, leur
+inspirent la dureté pour leurs semblables; et les gens déjà chargés de
+leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion
+dans celle d'autrui.
+
+80 (VII)
+
+Il semble qu'aux âmes bien nées les fêtes, les spectacles, la symphonie
+rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos proches ou de nos
+amis.
+
+81 (I)
+
+Une grande âme est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur,
+de la moquerie; et elle serait invulnérable si elle ne souffrait par la
+compassion.
+
+82 (IV)
+
+Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères.
+
+83 (IV)
+
+On est prompt à connaître ses plus petits avantages, et lent à pénétrer
+ses défauts. On n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles
+bien faits; on sait à peine que l'on est borgne; on ne sait point du
+tout que l'on manque d'esprit.
+
+Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne néglige pas
+de découvrir un petit soulier qui suppose qu'elle a le pied petit; elle
+rit des choses plaisantes ou sérieuses pour faire voir de belles dents;
+si elle montre son oreille, c'est qu'elle l'a bien faite; et si elle ne
+danse jamais, c'est qu'elle est peu contente de sa taille, qu'elle a
+épaisse. Elle entend tous ses intérêts, à l'exception d'un seul: elle
+parle toujours, et n'a point d'esprit.
+
+84 (IV)
+
+Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du coeur, et
+idolâtrent les talents du corps et de l'esprit. Celui qui dit froidement
+de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est
+constant, fidèle, sincère, équitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il
+est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce: cela est trop fort.
+
+Il est vrai qu'il y a deux vertus que les hommes admirent, la bravoure
+et la libéralité, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup,
+et que ces vertus font négliger, la vie et l'argent: aussi personne
+n'avance de soi qu'il est brave ou libéral.
+
+Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il
+est généreux, qu'il est sublime: on a mis ces qualités à un trop haut
+prix; on se contente de le penser.
+
+85 (V)
+
+Quelque rapport qu'il paraisse de la jalousie à l'émulation, il y a
+entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et
+la vertu.
+
+La jalousie et l'émulation s'exercent sur le même objet, qui est le bien
+ou le mérite des autres: avec cette différence, que celle-ci est un
+sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l'âme féconde, qui la
+fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce
+qu'elle admire; et que celle-là au contraire est un mouvement violent et
+comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle; qu'elle va même
+jusques à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou qui, forcée
+de la reconnaître, lui refuse les éloges ou lui envie les récompenses;
+une passion stérile qui laisse l'homme dans l'état où elle le trouve,
+qui le remplit de lui-même, de l'idée de sa réputation, qui le rend
+froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui, qui fait
+qu'il s'étonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens, ou
+d'autres hommes avec les mêmes talents dont il se pique: vice honteux,
+et qui par son excès rentre toujours dans la vanité et dans la
+présomption, et ne persuade pas tant à celui qui en est blessé qu'il a
+plus d'esprit et de mérite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a
+lui seul de l'esprit et du mérite.
+
+L'émulation et la jalousie ne se rencontrent guère que dans les
+personnes de même art, de mêmes talents et de même condition. Les plus
+vils artisans sont les plus sujets à la jalousie; ceux qui font
+profession des arts libéraux ou des belles-lettres, les peintres, les
+musiciens, les orateurs, les poètes, tous ceux qui se mêlent d'écrire,
+ne devraient être capables que d'émulation.
+
+Toute jalousie n'est point exempte de quelque sorte d'envie, et souvent
+même ces deux passions se confondent. L'envie au contraire est
+quelquefois séparée de la jalousie: comme est celle qu'excitent dans
+notre âme les conditions fort élevées au-dessus de la nôtre; les grandes
+fortunes, la faveur, le ministère.
+
+L'envie et la haine s'unissent toujours et se fortifient l'une l'autre
+dans un même sujet; et elles ne sont reconnaissables entre elles qu'en
+ce que l'une s'attache à la personne, l'autre à l'état et à la
+condition.
+
+Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaillé une
+bonne épée, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il
+sait qu'il y a dans ces arts des règles et une méthode qu'on ne devine
+point, qu'il y a des outils à manier dont il ne connaît ni l'usage, ni
+le nom, ni la figure; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait
+l'apprentissage d'un certain métier, pour se consoler de n'y être point
+maître. Il peut au contraire être susceptible d'envie et même de
+jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la
+raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, étaient les seuls
+instruments qui servent à régir un État et à présider aux affaires
+publiques, et qu'ils dussent suppléer aux règles, aux préceptes, à
+l'expérience.
+
+86 (I)
+
+L'on voit peu d'esprits entièrement lourds et stupides; l'on en voit
+encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes
+nage entre ces deux extrémités. L'intervalle est rempli par un grand
+nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent à
+la république, et renferment en soi l'utile et l'agréable: comme le
+commerce, les finances, le détail des armées, la navigation, les arts,
+les métiers, l'heureuse mémoire, l'esprit du jeu, celui de la société et
+de la conversation.
+
+87 (IV)
+
+Tout l'esprit qui est au monde est inutile à celui qui n'en a point: il
+n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui.
+
+88 (V)
+
+Le premier degré dans l'homme après la raison, ce serait de sentir qu'il
+l'a perdue; la folie même est incompatible avec cette connaissance. De
+même, ce qu'il y aurait en nous de meilleur après l'esprit, ce serait de
+connaître qu'il nous manque. Par là on ferait l'impossible: on saurait
+sans esprit n'être pas un sot, ni un fat, ni un impertinent.
+
+89 (IV)
+
+Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine médiocrité est
+sérieux et tout d'une pièce; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne
+tire aucun fruit de la bagatelle; aussi incapable de s'élever aux
+grandes choses que de s'accommoder, même par relâchement, des plus
+petites, il sait à peine jouer avec ses enfants.
+
+90 (I)
+
+Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire
+à lui-même: il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit vengé.
+
+91 (IV)
+
+Quelle mésintelligence entre l'esprit et le coeur! Le philosophe vit mal
+avec tous ses préceptes, et le politique rempli de vues et de réflexions
+ne sait pas se gouverner.
+
+92 (I)
+
+L'esprit s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments,
+elles le nourrissent et le consument.
+
+93 (I)
+
+Les petits sont quelquefois chargés de mille vertus inutiles; ils n'ont
+pas de quoi les mettre en oeuvre.
+
+94 (I)
+
+Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur
+et de l'autorité, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et à
+qui la tête ne tourne point dans les postes les plus élevés. Ceux au
+contraire que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a
+comme accablés de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans
+modération: leurs yeux, leur démarche, leur ton de voix et leur accès
+marquent longtemps en eux l'admiration où ils sont d'eux-mêmes, et de se
+voir si éminents; et ils deviennent si farouches que leur chute seule
+peut les apprivoiser.
+
+95 (IV)
+
+Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges épaules,
+porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau; il lui reste encore
+un bras de libre: un nain serait écrasé de la moitié de sa charge. Ainsi
+les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les
+petits beaucoup plus petits.
+
+96 (VII)
+
+Il y a des gens qui gagnent à être extraordinaires; ils voguent, ils
+cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent; ils
+parviennent, en blessant toutes les règles de parvenir; ils tirent de
+leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus
+consommée; hommes dévoués à d'autres hommes, aux grands à qui ils ont
+sacrifié, en qui ils ont placé leurs dernières espérances, ils ne les
+servent point, mais ils les amusent. Les personnes de mérite et de
+service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont nécessaires; ils
+blanchissent auprès d'eux dans la pratique des bons mots, qui leur
+tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la récompense; ils
+s'attirent, à force d'être plaisants, des emplois graves, et s'élèvent
+par un continuel enjouement jusqu'au sérieux des dignités; ils finissent
+enfin, et rencontrent inopinément un avenir qu'ils n'ont ni craint ni
+espéré. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur
+fortune, fatal à ceux qui voudraient le suivre.
+
+97 (I)
+
+L'on exigerait de certains personnages qui ont une fois été capables
+d'une action noble, héroïque, et qui a été sue de toute la terre, que
+sans paraître comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins
+dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se
+remarque même dans les hommes ordinaires; qu'ils ne tombassent point
+dans des petitesses indignes de la haute réputation qu'ils avaient
+acquise; que se mêlant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le
+loisir de les voir de près, ils ne le fissent point passer de la
+curiosité et de l'admiration à l'indifférence, et peut-être au mépris.
+
+98 (I)
+
+Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de
+se corriger d'un seul défaut. Ils sont même si malheureux, que ce vice
+est souvent celui qui convenait le moins à leur état, et qui pouvait
+leur donner dans le monde plus de ridicule; il affaiblit l'éclat de
+leurs grandes qualités, empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et
+que leur réputation ne soit entière. On ne leur demande point qu'ils
+soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de
+l'ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés
+pour le bien public, plus graves: on veut seulement qu'ils ne soient
+point amoureux.
+
+99 (I)
+
+Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si différents
+d'eux-mêmes par le coeur et par l'esprit qu'on est sûr de se méprendre,
+si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première
+jeunesse. Tels étaient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse
+inséparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait
+d'autres qui ont commencé leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce
+qu'ils avaient d'esprit à les connaître, que les disgrâces ensuite ont
+rendus religieux, sages, tempérants: ces derniers sont pour l'ordinaire
+de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond; ils ont
+une probité éprouvée par la patience et par l'adversité; ils entent sur
+cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et
+dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle, de réflexion, et
+quelquefois une haute capacité, qu'ils doivent à la chambre et au loisir
+d'une mauvaise fortune.
+
+Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls: de là le jeu, le luxe, la
+dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie,
+l'oubli de soi-même et de Dieu.
+
+100 (I)
+
+L'homme semble quelquefois ne se suffire pas à soi-même; les ténèbres,
+la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans
+de vaines terreurs: le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de
+s'ennuyer.
+
+101 (V)
+
+L'ennui est entré dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part
+dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la
+société. Celui qui aime le travail a assez de soi-même.
+
+102 (I)
+
+La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre
+l'autre misérable.
+
+103 (V)
+
+Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z; le bon, le
+mauvais, le pire, tout y entre; rien en un certain genre n'est oublié:
+quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages! On les appelle
+des jeux d'esprit. De même il y a un jeu dans la conduite: on a
+commencé, il faut finir; on veut fournir toute la carrière. Il serait
+mieux ou de changer ou de suspendre; mais il est plus rare et plus
+difficile de poursuivre: on poursuit, on s'anime par les contradictions;
+la vanité soutient, supplée à la raison, qui cède et qui se désiste. On
+porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans
+celles mêmes où il entre de la religion.
+
+104 (IV)
+
+Il n'y a que nos devoirs qui nous coûtent, parce que, leur pratique ne
+regardant que les choses que nous sommes étroitement obligés de faire,
+elle n'est pas suivie de grands éloges, qui est tout ce qui nous excite
+aux actions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises. N**
+aime une piété fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des
+pauvres, le rend dépositaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un
+dépôt public où se font les distributions; les gens à petits collets et
+les soeurs grises y ont une libre entrée; toute une ville voit ses
+aumônes et les publie: qui pourrait douter qu'il soit homme de bien, si
+ce n'est peut-être ses créanciers?
+
+105 (IV)
+
+Géronte meurt de caducité, et sans avoir fait ce testament qu'il
+projetait depuis trente années: dix têtes viennent ab intestat partager
+sa succession. Il ne vivait depuis longtemps que par les soins
+d'Astérie, sa femme, qui jeune encore s'était dévouée à sa personne, ne
+le perdait pas de vue, secourait sa vieillesse, et lui a enfin fermé les
+yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour
+vivre d'un autre vieillard.
+
+106 (IV)
+
+Laisser perdre charges et bénéfices plutôt que de vendre ou de résigner
+même dans son extrême, vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du
+nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que l'on peut mourir, c'est
+s'aimer soi-même, et n'aimer que soi.
+
+107 (IV)
+
+Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emporté,
+qu'Aurèle, son oncle, n'a pu haïr ni déshériter.
+
+Frontin, neveu d'Aurèle, après vingt années d'une probité connue, et
+d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fléchir en sa
+faveur, et ne tire de sa dépouille qu'une légère pension, que Fauste,
+unique légataire, lui doit payer.
+
+108 (I)
+
+Les haines sont si longues et si opiniâtrées, que le plus grand signe de
+mort dans un homme malade, c'est la réconciliation.
+
+109 (I)
+
+L'on s'insinue auprès de tous les hommes, ou en les flattant dans les
+passions qui occupent leur âme, ou en compatissant aux infirmités qui
+affligent leur corps; en cela seul consistent les soins que l'on peut
+leur rendre: de là vient que celui qui se porte bien, et qui désire peu
+de choses, est moins facile à gouverner.
+
+110 (IV)
+
+La mollesse et la volupté naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec
+lui; ni les heureux ni les tristes événements ne l'en peuvent séparer;
+c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un dédommagement de
+la mauvaise.
+
+111 (I)
+
+C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux.
+
+112 (I)
+
+Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes, et combien il leur était
+difficile d'être chastes et tempérants. La première chose qui arrive aux
+hommes après avoir renoncé aux plaisirs, ou par bienséance, ou par
+lassitude, ou par régime, c'est de les condamner dans les autres. Il
+entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mêmes
+que l'on vient de quitter; l'on aimerait qu'un bien qui n'est plus pour
+nous ne fût plus aussi pour le reste du monde: c'est un sentiment de
+jalousie.
+
+113 (I)
+
+Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieillards peuvent appréhender de
+tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si
+grands fonds qu'ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude; et
+d'ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducité
+des commodités de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-mêmes
+volontairement pour satisfaire à leur avarice? Ce n'est point aussi
+l'envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il
+n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre
+qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'héritiers. Ce vice est
+plutôt l'effet de l'âge et de la complexion des vieillards, qui s'y
+abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans
+leur jeunesse, ou leur ambition dans l'âge viril; il ne faut ni vigueur,
+ni jeunesse, ni santé, pour être avare; l'on n'a aussi nul besoin de
+s'empresser ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses
+revenus: il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se
+priver de tout; cela est commode aux vieillards, à qui il faut une
+passion, parce qu'ils sont hommes.
+
+114 (I)
+
+Il y a des gens qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés et plus
+mal nourris; qui essuient les rigueurs des saisons; qui se privent
+eux-mêmes de la société des hommes, et passent leurs jours dans la
+solitude; qui souffrent du présent, du passé et de l'avenir; dont la vie
+est comme une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le secret
+d'aller à leur perte par le chemin le plus pénible: ce sont les avares.
+
+115 (I)
+
+Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards: ils aiment
+les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont commencé de
+connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent quelques mots du
+premier langage qu'ils ont parlé; ils tiennent pour l'ancienne manière
+de chanter, et pour la vieille danse; ils vantent les modes qui
+régnaient alors dans les habits, les meubles et les équipages. Ils ne
+peuvent encore désapprouver des choses qui servaient à leurs passions,
+qui étaient si utiles à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire.
+Comment pourraient-ils leur préférer de nouveaux usages, et des modes
+toutes récentes où ils n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que
+les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent à leur tour de si grands
+avantages contre la vieillesse?
+
+116 (I)
+
+Une trop grande négligence comme une excessive parure dans les
+vieillards multiplient leurs rides, et font mieux voir leur caducité.
+
+117 (I)
+
+Un vieillard est fier, dédaigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a
+beaucoup d'esprit.
+
+118 (I)
+
+Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens, et une mémoire
+fidèle, est un trésor inestimable; il est plein de faits et de maximes;
+l'on y trouve l'histoire du siècle revêtue de circonstances très
+curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des règles
+pour la conduite et pour les moeurs qui sont toujours sûres, parce
+qu'elles sont fondées sur l'expérience.
+
+119 (I)
+
+Les jeunes gens, à cause des passions qui les amusent, s'accommodent
+mieux de la solitude que les vieillards.
+
+120 (IV)
+
+Phidippe, déjà vieux, raffine sur la propreté et sur la mollesse; il
+passe aux petites délicatesses; il s'est fait un art du boire, du
+manger, du repos et de l'exercice; les petites règles qu'il s'est
+prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les
+observe avec scrupule, et ne les romprait pas pour une maîtresse, si le
+régime lui avait permis d'en retenir; il s'est accablé de superfluités,
+que l'habitude enfin lui rend nécessaires. Il double ainsi et renforce
+les liens qui l'attachent à la vie, et il veut employer ce qui lui en
+reste à en rendre la perte plus douloureuse. N'appréhendait-il pas assez
+de mourir?
+
+121 (IV)
+
+Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son
+égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la
+première place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que
+le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend maître du
+plat, et fait son propre de chaque service: il ne s'attache à aucun des
+mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous; il voudrait pouvoir les
+savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains; il
+manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière
+qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il
+ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter
+l'appétit aux plus affamés; le jus et les sauces lui dégouttent du
+menton et de la barbe; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le
+répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit à la
+trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant;
+la table est pour lui un râtelier; il écure ses dents, et il continue à
+manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière
+d'établissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au
+théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du
+fond qui lui conviennent; dans toute autre, si on veut l'en croire, il
+pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les
+prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la
+meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage; ses
+valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout
+ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages. Il
+embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint
+personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile,
+ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il
+rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.
+
+122 (V)
+
+Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de dîner
+le matin et de souper le soir; il ne semble né que pour la digestion. Il
+n'a de même qu'un entretien: il dit les entrées qui ont été servies au
+dernier repas où il s'est trouvé; il dit combien il y a eu de potages,
+et quels potages; il place ensuite le rôt et les entremets; il se
+souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service; il
+n'oublie pas les hors-d'oeuvre, le fruit et les assiettes; il nomme tous
+les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des
+cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à
+une bonne table où il ne soit point. Il a surtout un palais sûr, qui ne
+prend point le change, et il ne s'est jamais vu exposé à l'horrible
+inconvénient de manger un mauvais ragoût ou de boire d'un vin médiocre.
+C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de
+se bien nourrir jusques où il pouvait aller: on ne reverra plus un homme
+qui mange tant et qui mange si bien; aussi est-il l'arbitre des bons
+morceaux, et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il
+désapprouve. Mais il n'est plus: il s'est fait du moins porter à table
+jusqu'au dernier soupir; il donnait à manger le jour qu'il est mort.
+Quelque part où il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour
+manger.
+
+123 (IV)
+
+Ruffin commence à grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et
+un oeil vif qui lui promettent encore vingt années de vie; il est gai,
+jovial, familier, indifférent; il rit de tout son coeur, et il rit tout
+seul et sans sujet: il est content de soi, des siens, de sa petite
+fortune; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme
+de grande espérance, et qui pouvait un jour être l'honneur de sa
+famille; il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit: «Mon fils
+est mort, cela fera mourir sa mère»; et il est consolé. Il n'a point de
+passions, il n'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse, tout le
+monde lui convient, tout lui est propre; il parle à celui qu'il voit une
+première fois avec la même liberté et la même confiance qu'à ceux qu'il
+appelle de vieux amis, et il lui fait part bientôt de ses quolibets et
+de ses historiettes. On l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse
+attention, et le même conte qu'il a commencé de faire à quelqu'un, il
+l'achève à celui qui prend sa place.
+
+124 (I)
+
+N** est moins affaibli par l'âge que par la maladie, car il ne passe
+point soixante-huit ans; mais il a la goutte, et il est sujet à une
+colique néphrétique; il a le visage décharné, le teint verdâtre, et qui
+menace ruine: il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans
+entiers il ne sera obligé de la fumer; il plante un jeune bois, et il
+espère qu'en moins de vingt années il lui donnera un beau couvert, il
+fait bâtir dans la rue une maison de pierre de taille, raffermie dans
+les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et
+avec une voix frêle et débile, qu'on ne verra jamais la fin; il se
+promène tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le
+soulage; il montre à ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a
+dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il bâtit car il n'en
+a point, ni pour ses héritiers, personnes viles et qui se sont
+brouillées avec lui: c'est pour lui seul, et il mourra demain.
+
+125 (VIII)
+
+Antagoras a un visage trivial et populaire: un suisse de paroisse ou le
+saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de
+toute la multitude. Il parcourt le matin toutes les chambres et tous les
+greffes d'un parlement, et le soir les rues et les carrefours d'une
+ville; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie
+que de sortir d'affaires. Il n'y a point eu au Palais depuis tout ce
+temps de causes célèbres ou de procédures longues et embrouillées où il
+n'ait du moins intervenu: aussi a-t-il un nom fait pour remplir la
+bouche de l'avocat, et qui s'accorde avec le demandeur ou le défendeur
+comme le substantif et l'adjectif. Parent de tous et haï de tous, il n'y
+a guère de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de
+lui. Appliqué successivement à saisir une terre, à s'opposer au sceau, à
+se servir d'un committimus, ou à mettre un arrêt à exécution; outre
+qu'il assiste chaque jour à quelques assemblées de créanciers; partout
+syndic de directions, et perdant à toutes les banqueroutes, il a des
+heures de reste pour ses visites: vieil meuble de ruelle, où il parle
+procès et dit des nouvelles. Vous l'avez laissé dans une maison au
+Marais, vous le retrouvez au grand Faubourg, où il vous a prévenu, et où
+déjà il redit ses nouvelles et son procès. Si vous plaidez vous-même, et
+que vous alliez le lendemain à la pointe du jour chez l'un de vos juges
+pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience
+qu'Antagoras soit expédié.
+
+126 (I)
+
+Tels hommes passent une longue vie à se défendre des uns et à nuire aux
+autres, et ils meurent consumés de vieillesse, après avoir causé autant
+de maux qu'ils en ont souffert.
+
+127 (I)
+
+Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons
+et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins à part, ce
+m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les
+hommes traitent d'autres hommes.
+
+128 (IV)
+
+L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles,
+répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil,
+attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une
+opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et quand ils
+se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet
+ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils
+vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres
+hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et
+méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.
+
+129 (IV)
+
+Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, médisant,
+querelleux, fourbe, intempérant, impertinent; mais il tire l'épée contre
+ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tué des hommes, il
+sera tué.
+
+130 (IV)
+
+Le noble de province, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même,
+souvent sans toit, sans habits et sans aucun mérite, répète dix fois le
+jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de
+bourgeoisie, occupé toute sa vie de ses parchemins et de ses titres,
+qu'il ne changerait pas contre les masses d'un chancelier.
+
+131 (IV)
+
+Il se fait généralement dans tous les hommes des combinaisons infinies
+de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de
+la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu,
+du vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de
+l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées
+ensemble en mille manières différentes, et compensées l'une par l'autre
+en divers sujets, forment aussi les divers états et les différentes
+conditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous savent le fort et le faible
+les uns des autres, agissent aussi réciproquement comme ils croient le
+devoir faire, connaissent ceux qui leur sont égaux, sentent la
+supériorité que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur
+quelques autres; et de là naissent entre eux ou la familiarité, ou le
+respect et la déférence, ou la fierté et le mépris. De cette source
+vient que dans les endroits publics et où le monde se rassemble, on se
+trouve à tous moments entre celui que l'on cherche à aborder ou à
+saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas connaître, et dont l'on
+veut encore moins se laisser joindre; que l'on se fait honneur de l'un,
+et qu'on a honte de l'autre; qu'il arrive même que celui dont vous vous
+faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est
+embarrassé de vous, et qui vous quitte; et que le même est souvent celui
+qui rougit d'autrui, et dont on rougit, qui dédaigne ici, et qui là est
+dédaigné. Il est encore assez ordinaire de mépriser qui nous méprise.
+Quelle misère! et puisqu'il est vrai que dans un si étrange commerce, ce
+que l'on pense gagner d'un côté on le perd de l'autre, ne reviendrait-il
+pas au même de renoncer à toute hauteur et à toute fierté, qui convient
+si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous
+avec une mutuelle bonté, qui, avec l'avantage de n'être jamais
+mortifiés, nous procurerait un aussi grand bien que celui de ne
+mortifier personne?
+
+132 (I)
+
+Bien loin de s'effrayer ou de rougir même du nom de philosophe, il n'y a
+personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie.
+Elle convient à tout le monde; la pratique en est utile à tous les âges,
+à tous les sexes et à toutes les conditions; elle nous console du
+bonheur d'autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du
+déclin de nos forces ou de notre beauté; elle nous arme contre la
+pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les
+mauvais railleurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait
+supporter celle avec qui nous vivons.
+
+133 (I)
+
+Les hommes en un même jour ouvrent leur âme à de petites joies, et se
+laissent dominer par de petits chagrins; rien n'est plus inégal et moins
+suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur coeur et dans leur
+esprit. Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde
+précisément que ce qu'elles valent.
+
+134 (I)
+
+Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez
+heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux.
+
+135 (I)
+
+Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre m'empêche de
+m'estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me
+manque.
+
+136 (I)
+
+Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en
+faute, et d'avoir quelque chose à se reprocher.
+
+137 (I)
+
+La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables
+d'un grand effort que d'une longue persévérance: leur paresse ou leur
+inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements; ils
+se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et
+qui marchent lentement, mais constamment.
+
+138 (VII)
+
+J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des
+mesures que les suivre, résoudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut
+dire que de faire où de dire ce qu'il faut. On se propose fermement,
+dans une affaire qu'on négocie, de taire une certaine chose, et ensuite
+ou par passion, ou par une intempérance de langue, ou dans la chaleur de
+l'entretien, c'est la première qui échappe.
+
+139 (I)
+
+Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir,
+pendant qu'ils se font un mérite, ou plutôt une vanité, de s'empresser
+pour celles qui leur sont étrangères, et qui ne conviennent ni à leur
+état ni à leur caractère.
+
+140 (IV)
+
+La différence d'un homme qui se revêt d'un caractère étranger à
+lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque à un
+visage.
+
+141 (V)
+
+Télèphe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne
+présume d'en avoir: il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait,
+dans ce qu'il médite et ce qu'il projette, dix fois au delà de ce qu'il
+a d'esprit; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'étendue:
+ce raisonnement est juste. Il a comme une barrière qui le ferme, et qui
+devrait l'avertir de s'arrêter en deçà; mais il passe outre, il se jette
+hors de sa sphère; il trouve lui-même son endroit faible, et se montre
+par cet endroit; il parle de ce qu'il ne sait point, et de ce qu'il sait
+mal; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il désire au delà de sa
+portée; il s'égale à ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon
+et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand ou du
+merveilleux; on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner
+ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se
+connaît point; son caractère est de ne savoir pas se renfermer dans
+celui qui lui est propre et qui est le sien.
+
+142 (V)
+
+L'homme du meilleur esprit est inégal; il souffre des accroissements et
+des diminutions; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est
+sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer ni
+à plaire. Chante-t-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix
+revienne?
+
+Le sot est automate, il est machine, il est ressort; le poids l'emporte,
+le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et
+avec la même égalité; il est uniforme, il ne se dément point: qui l'a vu
+une fois, l'a vu dans tous les instants et dans toutes les périodes de
+sa vie; c'est tout au plus le boeuf qui meugle, ou le merle qui siffle:
+il est fixé et déterminé par sa nature, et j'ose dire par son espèce. Ce
+qui paraît le moins en lui, c'est son âme; elle n'agit point, elle ne
+s'exerce point, elle se repose.
+
+143 (VI)
+
+Le sot ne meurt point; ou si cela lui arrive selon notre manière de
+parler, il est vrai de dire qu'il gagne à mourir, et que dans ce moment
+où les autres meurent, il commence à vivre. Son âme alors pense,
+raisonne, infère, conclut, juge, prévoit, fait précisément tout ce
+qu'elle ne faisait point; elle se trouve dégagée d'une masse de chair où
+elle était comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du
+moins qui fût digne d'elle: je dirais presque qu'elle rougit de son
+propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue
+attachée si longtemps, et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un
+stupide; elle va d'égal avec les grandes âmes, avec celles qui font les
+bonnes têtes ou les hommes d'esprit. L'âme d'Alain ne se démêle plus
+d'avec celles du grand Condé, de Richelieu, de Pascal, et de Lingendes.
+
+144 (IV)
+
+La fausse délicatesse dans les actions libres, dans les moeurs ou dans la
+conduite, n'est pas ainsi nommée parce qu'elle est feinte, mais parce
+qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en
+méritent point. La fausse délicatesse de goût et de complexion n'est
+telle, au contraire; que parce qu'elle est feinte ou affectée: c'est
+Émilie qui crie de toute sa force sur un petit péril qui ne lui fait pas
+de peur; c'est une autre qui par mignardise pâlit à la vue d'une souris,
+ou qui veut aimer les violettes et s'évanouir aux tubéreuses.
+
+145 (IV)
+
+Qui oserait se promettre de contenter les hommes? Un prince, quelque bon
+et quelque puissant qu'il fût, voudrait-il l'entreprendre? qu'il
+l'essaye. Qu'il se fasse lui-même une affaire de leurs plaisirs; qu'il
+ouvre son palais à ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son
+domestique; que dans des lieux dont la vue seule est un spectacle, il
+leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux,
+des concerts et de tous les rafraîchissements; qu'il y ajoute une chère
+splendide et une entière liberté; qu'il entre avec eux en société des
+mêmes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le héros
+soit humain et familier: il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient
+enfin des mêmes choses qui les ont charmés dans leurs commencements ils
+déserteraient la table des Dieux, et le nectar avec le temps leur
+devient insipide. Ils n'hésitent pas de critiquer des choses qui sont
+parfaites; il y entre de la vanité et une mauvaise délicatesse: leur
+goût, si on les en croit, est encore au delà de toute l'affectation
+qu'on aurait à les satisfaire, et d'une dépense toute royale que l'on
+ferait pour y réussir; il s'y mêle de la malignité, qui va jusques à
+vouloir affaiblir dans les autres la joie qu'ils auraient de les rendre
+contents. Ces mêmes gens, pour l'ordinaire si flatteurs et si
+complaisants, peuvent se démentir: quelquefois on ne les reconnaît plus,
+et l'on voit l'homme jusque dans le courtisan.
+
+146 (I)
+
+L'affectation dans le geste, dans le parler et dans les manières est
+souvent une suite de l'oisiveté ou de l'indifférence; et il semble qu'un
+grand attachement ou de sérieuses affaires jettent l'homme dans son
+naturel.
+
+147 (IV)
+
+Les hommes n'ont point de caractères, ou s'ils en ont, c'est celui de
+n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se démente point, et où ils
+soient reconnaissables. Ils souffrent beaucoup à être toujours les
+mêmes, à persévérer dans la règle ou dans le désordre; et s'ils se
+délassent quelquefois d'une vertu par un autre vertu, ils se dégoûtent
+plus souvent d'un vice par un autre vice. Ils ont des passions
+contraires et des faibles qui se contredisent; il leur coûte moins de
+joindre les extrémités que d'avoir une conduite dont une partie naisse
+de l'autre. Ennemis de la modération, ils outrent toutes choses, les
+bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supporter l'excès, ils
+adoucissent par le changement. Adraste était si corrompu et si libertin,
+qu'il lui a été moins difficile de suivre la mode et se faire dévot: il
+lui eût coûté davantage d'être homme de bien.
+
+148 (IV)
+
+D'où vient que les mêmes hommes qui ont un flegme tout prêt pour
+recevoir indifféremment les plus grands désastres, s'échappent, et ont
+une bile intarissable sur les plus petits inconvénients? Ce n'est pas
+sagesse en eux qu'une telle conduite, car la vertu est égale et ne se
+dément point; c'est donc un vice, et quel autre que la vanité, qui ne se
+réveille et ne se recherche que dans les événements où il y a de quoi
+faire parler le monde, et beaucoup à gagner pour elle, mais qui se
+néglige sur tout le reste?
+
+149 (IV)
+
+L'on se repent rarement de parler peu, très souvent de trop parler:
+maxime usée et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne
+pratique pas.
+
+150 (I)
+
+C'est se venger contre soi-même, et donner un trop grand avantage à ses
+ennemis, que de leur imputer de choses qui ne sont pas vraies, et de
+mentir pour les décrier.
+
+151 (IV)
+
+Si l'homme savait rougir de soi, quels crimes, non seulement cachés,
+mais publics et connus, ne s'épargnerait-il pas!
+
+152 (I)
+
+Si certains hommes ne vont pas dans le bien jusques où ils pourraient
+aller, c'est par le vice de leur première instruction.
+
+153 (I)
+
+Il y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui
+contribue à les rendre sages.
+
+154 (I)
+
+Il faut aux enfants les verges et la férule; il faut aux hommes faits
+une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des
+timbales, des hoquetons. La raison et la justice dénuées de tous leurs
+ornements ni ne persuadent ni n'intimident. L'homme, qui est esprit, se
+mène par les yeux et les oreilles.
+
+155 (V)
+
+Timon, ou le misanthrope, peut avoir l'âme austère et farouche; mais
+extérieurement il est civil et cérémonieux: il ne s'échappe pas, il ne
+s'apprivoise pas avec les hommes: au contraire, il les traite
+honnêtement et sérieusement; il emploie à leur égard tout ce qui peut
+éloigner leur familiarité, il ne veut pas les mieux connaître ni s'en
+faire des amis, semblable en ce sens à une femme qui est en visite chez
+une autre femme.
+
+156 (VII)
+
+La raison tient de la vérité, elle est une; l'on n'y arrive que par un
+chemin, et l'on s'en écarte par mille. L'étude de la sagesse a moins
+d'étendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui
+qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas
+l'homme, ou ne le connaît qu'à demi: quelque diversité qui se trouve
+dans les complexions ou dans les moeurs, le commerce du monde et la
+politesse donnent les mêmes apparences, font qu'on se ressemble les uns
+aux autres par des dehors qui plaisent réciproquement, qui semblent
+communs à tous, et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y
+rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la
+province y fait bientôt, s'il a des yeux, d'étranges découvertes, y voit
+des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne
+pouvait avoir le moindre soupçon: il avance par des expériences
+continuelles dans la connaissance de l'humanité; il calcule presque en
+combien de manières différentes l'homme peut être insupportable.
+
+157 (IV)
+
+Après avoir mûrement approfondi les hommes et connu le faux de leurs
+pensées, de leurs sentiments, de leurs goûts et de leurs affections,
+l'on est réduit à dire qu'il y a moins à perdre pour eux par
+l'inconstance que par l'opiniâtreté.
+
+158 (IV)
+
+Combien d'âmes faibles, molles et indifférentes, sans de grands défauts,
+et qui puissent fournir à la satire! Combien de sortes de ridicules
+répandus parmi les hommes, mais qui par leur singularité ne tirent point
+à conséquence, et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et pour
+la morale! Ce sont des vices uniques qui ne sont pas contagieux et qui
+sont moins de l'humanité que de la personne.
+
+
+
+
+Des jugements
+
+
+1 (I)
+
+Rien ne ressemble plus à la vive persuasion que le mauvais entêtement:
+de là les partis, les cabales, les hérésies.
+
+2 (I)
+
+L'on ne pense pas toujours constamment d'un même sujet: l'entêtement et
+le dégoût se suivent de près.
+
+3 (I)
+
+Les grandes choses étonnent, et les petites rebutent; nous nous
+apprivoisons avec les unes et les autres par l'habitude.
+
+4 (IV)
+
+Deux choses toutes contraires nous préviennent également, l'habitude et
+la nouveauté.
+
+5 (I)
+
+Il n'y a rien de plus bas, et qui convienne mieux au peuple, que de
+parler en des termes magnifiques de ceux mêmes dont l'on pensait très
+modestement avant leur élévation.
+
+6 (I)
+
+La faveur des princes n'exclut pas le mérite, et ne le suppose pas
+aussi.
+
+7 (I)
+
+Il est étonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonflés, et la
+haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de la bonté de notre
+jugement, nous négligions de nous en servir pour prononcer sur le mérite
+des autres. La vogue, la faveur populaire, celle du Prince, nous
+entraînent comme un torrent: nous louons ce qui est loué, bien plus que
+ce qui est louable.
+
+8 (V)
+
+Je ne sais s'il y a rien au monde qui coûte davantage à approuver et à
+louer que ce qui est plus digne d'approbation et de louange, et si la
+vertu, le mérite, la beauté, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont
+un effet plus naturel et plus sûr que envie, la jalousie, et
+l'antipathie. Ce n'est pas d'un saint dont un dévot sait dire du bien,
+mais d'un autre dévot. Si une belle femme approuve la beauté d'une autre
+femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un
+poète loue les vers d'un autre poète, il y a à parier qu'ils sont
+mauvais et sans conséquence.
+
+9 (VII)
+
+Les hommes ne se goûtent qu'à peine les uns les autres, n'ont qu'une
+faible pente à s'approuver réciproquement: action, conduite, pensée,
+expression, rien ne plaît, rien ne contente; ils substituent à la place
+de ce qu'on leur récite, de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit,
+ce qu'ils auraient fait eux-mêmes en pareille conjoncture, ce qu'ils
+penseraient ou ce qu'ils écriraient sur un tel sujet, et ils sont si
+pleins de leurs idées, qu'il n'y a plus de place pour celles d'autrui.
+
+10 (I)
+
+Le commun des hommes est si enclin au dérèglement et à la bagatelle, et
+le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je
+croirais assez que l'esprit de singularité, s'il pouvait avoir ses
+bornes et ne pas aller trop loin, approcherait fort de la droite raison
+et d'une conduite régulière.
+
+«Il faut faire comme les autres»: maxime suspecte, qui signifie presque
+toujours: «il faut mal faire» dès qu'on l'étend au delà de ces choses
+purement extérieures, qui n'ont point de suite, qui dépendent de
+l'usage, de la mode ou des bienséances.
+
+11 (V)
+
+Si les hommes sont hommes plutôt qu'ours et panthères, s'ils sont
+équitables, s'ils se font justice à eux-mêmes, et qu'ils la rendent aux
+autres, que deviennent les lois, leur texte et le prodigieux accablement
+de leurs commentaires? que devient le pétitoire et le possessoire, et
+tout ce qu'on appelle jurisprudence? Où se réduisent même ceux qui
+doivent tout leur relief et toute leur enflure à l'autorité où ils sont
+établis de faire valoir ces mêmes lois? Si ces mêmes hommes ont de la
+droiture et de la sincérité, s'ils sont guéris de la prévention, où sont
+évanouies les disputes de l'école, la scolastique et les controverses?
+S'ils sont tempérants, chastes et modérés, que leur sert le mystérieux
+jargon de la médecine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent
+de le parler? Légistes, docteurs, médecins, quelle chute pour vous, si
+nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages!
+
+De combien de grands hommes dans les différents exercices de la paix et
+de la guerre aurait-on dû se passer! À quel point de perfection et de
+raffinement n'a-t-on pas porté de certains arts et de certaines sciences
+qui ne devaient point être nécessaires, et qui sont dans le monde comme
+des remèdes à tous les maux dont notre malice est l'unique source!
+
+Que de choses depuis Varron, que Varron a ignorées! Ne nous suffirait-il
+pas même de n'être savant que comme Platon ou comme Socrate?
+
+12 (I)
+
+Tel à un sermon, à une musique, ou dans une galerie de peintures, a
+entendu à sa droite et à sa gauche, sur une chose précisément la même,
+des sentiments précisément opposés. Cela me ferait dire volontiers que
+l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le
+mauvais: le bon plaît aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque
+guère davantage d'y mettre le pire: il a ses partisans.
+
+13 (IV)
+
+Le phénix de la poésie chantante renaît de ses cendres; il a vu mourir
+et revivre sa réputation en un même jour. Ce juge même si infaillible et
+si ferme dans ses jugements, le public, a varié sur son sujet: ou il se
+trompe, ou il s'est trompé. Celui qui prononcerait aujourd'hui que Q**
+en un certain genre est mauvais poète, parlerait presque aussi mal que
+s'il eût dit il y a quelque temps: Il est bon poète.
+
+14 (IV)
+
+C.P. était fort riche, et C.N. ne l'était pas: la Pucelle et Rodogune
+méritaient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demandé
+pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avait fait sa
+fortune, et cet autre l'avait manquée; et en cela les hommes cherchent
+la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures
+pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur santé et de
+leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires.
+
+15 (IV)
+
+La condition des comédiens était infâme chez les Romains et honorable
+chez les Grecs: qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains,
+on vit avec eux comme les Grecs.
+
+16 (IV)
+
+Il suffisait à Bathylle d'être pantomime pour être couru des dames
+romaines; à Rhoé de danser au théâtre; à Roscie et à Nérine de
+représenter dans les choeurs, pour s'attirer une foule d'amants. La
+vanité et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avaient ôté aux
+Romains le goût du secret et du mystère; ils se plaisaient à faire du
+théâtre public celui de leurs amours; ils n'étaient point jaloux de
+l'amphithéâtre, et partageaient avec la multitude les charmes de leurs
+maîtresses. Leur goût n'allait qu'à laisser voir qu'ils aimaient, non
+pas une belle personne ou une excellente comédienne, mais une
+comédienne.
+
+17 (I)
+
+Rien ne découvre mieux dans quelle disposition sont les hommes à l'égard
+des sciences et des belles-lettres, et de quelle utilité ils les croient
+dans la république, que le prix qu'ils y ont mis, et l'idée qu'ils se
+forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point
+d'art si mécanique ni de si vile condition où les avantages ne soient
+plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le comédien, couché dans son
+carrosse, jette de la boue au visage de Corneille, qui est à pied. Chez
+plusieurs, savant et pédant sont synonymes.
+
+Souvent où le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes à se
+taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour
+doctes.
+
+18 (I)
+
+Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la
+honte de l'érudition: l'on trouve chez eux une prévention tout établie
+contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le
+savoir-vivre, l'esprit de société, et qu'ils renvoient ainsi dépouillés
+à leur cabinet et à leurs livres. Comme l'ignorance est un état paisible
+et qui ne coûte aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme à
+la cour et à la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des
+savants. S'ils allèguent en leur faveur les noms d'Estrées, de Harlay,
+Bossuet, Seguier, Montausier, Wardes, Chevreuse, Novion, Lamoignon,
+Scudéry, Pélisson, et de tant d'autres personnages également doctes et
+polis; s'ils osent même citer les grands noms de Chartres, de Condé, de
+Conti, de Bourbon, du Maine, de Vendome, comme de princes qui ont su
+joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances et l'atticisme
+des Grecs et l'urbanité des Romains, l'on ne feint point de leur dire
+que ce sont des exemples singuliers; et s'ils ont recours à de solides
+raisons, elles sont faibles contre la voix de la multitude. Il semble
+néanmoins que l'on devrait décider sur cela avec plus de précaution, et
+se donner seulement la peine de douter si ce même esprit qui fait faire
+de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien
+juger, bien parler et bien écrire, ne pourrait point encore servir à
+être poli.
+
+Il faut très peu de fonds pour la politesse dans les manières; il en
+faut beaucoup pour celle de l'esprit.
+
+19 (V)
+
+«Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires; je
+ne lui confierais l'état de ma garde-robe»; et il a raison. Ossat,
+Ximénès, Richelieu étaient savants: étaient-ils habiles? ont-ils passé
+pour de bons ministres? «Il sait le grec, continue l'homme d'État, c'est
+un grimaud, c'est un philosophe.» Et en effet, une fruitière à Athènes,
+selon les apparences, parlait grec, et par cette raison était
+philosophe. Les Bignons, les Lamoignons étaient de purs grimauds: qui en
+peut douter? ils savaient le grec. Quelle vision, quel délire au grand,
+au sage, au judicieux Antonin, de dire qu'alors les peuples seraient
+heureux, si l'empereur philosophait, ou si le philosophe ou le grimaud
+venait à l'empire!
+
+Les langues sont la clef ou l'entrée des sciences, et rien davantage; le
+mépris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues
+sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont
+grossières ou polies, si les livres qu'elles ont formés sont d'un bon ou
+d'un mauvais goût. Supposons que notre langue pût un jour avoir le sort
+de la grecque et de la latine, serait-on pédant, quelques siècles après
+qu'on ne la parlerait plus, pour lire Molière ou La Fontaine?
+
+20 (VI)
+
+Je nomme Eurypyle, et vous dites: «C'est un bel esprit.» Vous dites
+aussi de celui qui travaille une poutre: «Il est charpentier»; et de
+celui qui refait un mur: «Il est maçon.» Je vous demande quel est
+l'atelier où travaille cet homme de métier, ce bel esprit? quelle est
+son enseigne? à quel habit le reconnaît-on? quels sont ses outils?
+est-ce le coin? sont-ce le marteau ou l'enclume? où fend-il, où
+cogne-t-il son ouvrage? où l'expose-t-il en vente? Un ouvrier se pique
+d'être ouvrier. Eurypyle se pique-t-il d'être bel esprit? S'il est tel,
+vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture, une âme vile et
+mécanique, à qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauraient
+s'appliquer sérieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je
+vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit. Ne dites-vous
+pas encore du savantasse: «Il est bel esprit», et ainsi du mauvais
+poète? Mais vous-même, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en
+avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable: vous voilà
+donc un bel esprit; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom
+pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner à Eurypyle, et
+d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou
+comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur
+manque, et qu'ils ne voient que dans les autres.
+
+21 (V)
+
+Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style,
+d'imprimeur, d'imprimerie, qu'on ne se hasarde plus de me dire: «Vous
+écrivez si bien, Antisthène! continuez d'écrire; ne verrons-nous point
+de vous un in-folio? traitez de toutes les vertus et de tous les vices
+dans un ouvrage suivi, méthodique, qui n'ait point de fin»; ils
+devraient ajouter: «et nul cours.» Je renonce à tout ce qui a été, qui
+est et qui sera livre. Bérylle tombe en syncope à la vue d'un chat, et
+moi à la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement vêtu,
+suis-je dans ma chambre à l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, après
+vingt ans entiers qu'on me débite dans la place? J'ai un grand nom,
+dites-vous, et beaucoup de gloire: dites que j'ai beaucoup de vent qui
+ne sert à rien. Ai-je un grain de ce métal qui procure toutes choses? Le
+vil praticien grossit son mémoire, se fait rembourser des frais qu'il
+n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme
+rouge ou feuille-morte devient commis, et bientôt plus riche que son
+maître; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent il devient
+noble. B** s'enrichit à montrer dans un cercle des marionnettes; BB** à
+vendre en bouteille l'eau de la rivière. Un autre charlatan arrive ici
+de delà les monts avec une malle; il n'est pas déchargé que les pensions
+courent, et il est prêt de retourner d'où il arrive avec des mulets et
+des fourgons. Mercure est Mercure, et rien davantage, et l'or ne peut
+payer ses médiations et ses intrigues: on y ajoute la faveur et les
+distinctions. Et sans parler que des gains licites, on paye au tuilier
+sa tuile, et à l'ouvrier son temps et son ouvrage; paye-t-on à un auteur
+ce qu'il pense et ce qu'il écrit? et s'il pense très bien, le paye-t-on
+très largement? Se meuble-t-il, s'anoblit-il à force de penser et
+d'écrire juste? Il faut que les hommes soient habillés, qu'ils soient
+rasés; il faut que retirés dans leurs maisons, ils aient une porte qui
+ferme bien: est-il nécessaire qu'ils soient instruits? Folie,
+simplicité, imbécillité, continue Antisthène, de mettre l'enseigne
+d'auteur ou de philosophe! Avoir, s'il se peut, un office lucratif, qui
+rende la vie aimable, qui fasse prêter à ses amis, et donner à ceux qui
+ne peuvent rendre; écrire alors par jeu, par oisiveté, et comme Tityre
+siffle ou joue de la flûte; cela ou rien; j'écris à ces conditions, et
+je cède ainsi à la violence de ceux qui me prennent à la gorge, et me
+disent: «Vous écrirez.» Ils liront pour titre de mon nouveau livre: Du
+Beau, Du Bon, Du Vrai, Des Idées, Du Premier Principe, par Antisthène,
+vendeur de marée.
+
+22 (I)
+
+Si les ambassadeurs des princes étrangers étaient des singes instruits à
+marcher sur leurs pieds de derrière, et à se faire entendre par
+interprète, nous ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que
+celui que nous donne la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui
+paraît quelquefois dans leurs discours. La prévention du pays, jointe à
+l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les
+climats, et que l'on pense juste partout où il y a des hommes. Nous
+n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares;
+et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de
+voir d'autres peuples raisonner comme nous.
+
+Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne
+sont pas civilisés: de même toute campagne n'est pas agreste et toute
+ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province
+maritime d'un grand royaume où le villageois est doux et insinuant, le
+bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticité
+est héréditaire.
+
+23 (I)
+
+Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des
+moeurs si cultivées, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes
+barbares pour quelques peuples.
+
+24 (I)
+
+Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une
+liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait
+vomir, nous dirions: «Cela est bien barbare.»
+
+25 (I)
+
+Ce prélat se montre peu à la cour, il n'est de nul commerce, on ne le
+voit point avec des femmes; il ne joue ni à grande ni à petite prime, il
+n'assiste ni aux fêtes ni aux spectacles, il n'est point homme de
+cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue; toujours dans son évêché,
+où il fait une résidence continuelle, il ne songe qu'à instruire son
+peuple par la parole et à l'édifier par son exemple; il consume son bien
+en des aumônes, et son corps par la pénitence; il n'a que l'esprit de
+régularité, et il est imitateur du zèle et de la piété des Apôtres. Les
+temps sont changés, et il est menacé sous ce règne d'un titre plus
+éminent.
+
+26 (IV)
+
+Ne pourrait-on point faire comprendre aux personnes d'un certain
+caractère et d'une profession sérieuse, pour ne rien dire de plus,
+qu'ils ne sont point obligés à faire dire d'eux qu'ils jouent, qu'ils
+chantent, et qu'ils badinent comme les autres hommes; et qu'à les voir
+si plaisants et si agréables, on ne croirait point qu'ils fussent
+d'ailleurs si réguliers et si sévères? Oserait-on même leur insinuer
+qu'ils s'éloignent par de telles manières de la politesse dont ils se
+piquent; qu'elle assortit, au contraire, et conforme les dehors aux
+conditions, qu'elle évite le contraste, et de montrer le même homme sous
+des figures différentes et qui font de lui un composé bizarre ou un
+grotesque?
+
+27 (IV)
+
+Il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure, sur
+une seule et première vue: il y a un intérieur et un coeur qu'il faut
+approfondir. Le voile de la modestie couvre le mérite, et le masque de
+l'hypocrisie cache la malignité. Il n'y a qu'un très petit nombre de
+connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer; ce n'est
+que peu à peu, et forcés même par le temps et les occasions, que la
+vertu parfaite et le vice consommé viennent enfin à se déclarer.
+
+28 (VIII)
+
+Fragment
+
+...Il disait que l'esprit dans cette belle personne était un diamant bien
+mis en oeuvre, et continuant de parler d'elle: «C'est, ajoutait-il, comme
+une nuance de raison et d'agrément qui occupe les yeux et le coeur de
+ceux qui lui parlent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire; il y a
+en elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener
+plus loin que l'amitié. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire,
+mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux hommes
+que de leur mérite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacités
+et capable de sentiments, elle surprend et elle intéresse; et sans rien
+ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fin dans les
+conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui entre autres
+plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la réplique. Elle vous
+parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à
+s'éclaircir; et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui
+connaît le prix de ce que vous lui dites, et auprès de qui vous ne
+perdez rien de ce qui vous échappe. Loin de s'appliquer à vous
+contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour
+une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle
+s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle
+les embellit: vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien, et
+d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours
+au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive: elle
+oublie les traits où il faut des raisons; elle a déjà compris que la
+simplicité est éloquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous
+jeter dans les mêmes intérêts, laissant à Elvire les jolis discours et
+les belles-lettres, qu'elle met à tous usages, Arthénice n'emploie
+auprès de vous que la sincérité, l'ardeur, l'empressement et la
+persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec
+le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue
+que pour les connaître. On peut la louer d'avance de toute la sagesse
+qu'elle aura un jour, et de tout le mérite qu'elle se prépare par les
+années, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions,
+des principes sûrs, utiles à celles qui sont comme elle exposées aux
+soins et à la flatterie; et qu'étant assez particulière sans pourtant
+être farouche, ayant même un peu de penchant pour la retraite, il ne lui
+saurait peut-être manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un
+grand théâtre, pour y faire briller toutes ses vertus.»
+
+29.
+
+(V) Une belle femme est aimable dans son naturel; elle ne perd rien à
+être négligée, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beauté
+et de sa jeunesse. Une grâce naïve éclate sur son visage, anime ses
+moindres actions: il y aurait moins de péril à la voir avec tout
+l'attirail de l'ajustement et de la mode. De même un homme de bien est
+respectable par lui-même, et indépendamment de tous les dehors dont il
+voudrait s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus
+spécieuse. Un air réformé, une modestie outrée, la singularité de
+l'habit, une ample calotte n'ajoutent rien à la probité, ne relèvent pas
+le mérite; ils le fardent, et font peut-être qu'il est moins pur et
+moins ingénu.
+
+(VI) Une gravité trop étudiée devient comique; ce sont comme des
+extrémités qui se touchent et dont le milieu est dignité; cela ne
+s'appelle pas être grave, mais en jouer le personnage; celui qui songe à
+le devenir ne le sera jamais: ou la gravité n'est point, ou elle est
+naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter.
+
+30 (VI)
+
+Un homme de talent et de réputation, s'il est chagrin et austère, il
+effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur
+rend suspecte d'une trop grande réforme et d'une pratique trop
+ennuyeuse. S'il est au contraire d'un bon commerce, il leur est une
+leçon utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et
+laborieusement, avoir des vues sérieuses sans renoncer aux plaisirs
+honnêtes; il leur devient un exemple qu'on peut suivre.
+
+31 (IV)
+
+La physionomie n'est pas une règle qui nous soit donnée pour juger des
+hommes: elle nous peut servir de conjecture.
+
+32 (IV)
+
+L'air spirituel est dans les hommes ce que la régularité des traits est
+dans les femmes: c'est le genre de beauté où les plus vains puissent
+aspirer.
+
+33 (IV)
+
+Un homme qui a beaucoup de mérite et d'esprit; et qui est connu pour
+tel, n'est pas laid, même avec des traits qui sont difformes; ou s'il a
+de la laideur, elle ne fait pas son impression.
+
+34 (VII)
+
+Combien d'art pour rentrer dans la nature! combien de temps, de règles,
+d'attention et de travail pour danser avec la même liberté et la même
+grâce que l'on sait marcher; pour chanter comme on parle; parler et
+s'exprimer comme l'on pense; jeter autant de force, de vivacité, de
+passion et de persuasion dans un discours étudié et que l'on prononce
+dans le public, qu'on en a quelquefois naturellement et sans préparation
+dans les entretiens les plus familiers!
+
+35 (I)
+
+Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font
+pas de tort: ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantôme de
+leur imagination.
+
+36 (I)
+
+Il y a de petites règles, des devoirs, des bienséances attachés aux
+lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point à force
+d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine: juger des hommes par
+les fautes qui leur échappent en ce genre avant qu'ils soient assez
+instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs
+cheveux; c'est vouloir un jour être détrompé.
+
+37 (VI)
+
+Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est
+unique, et si un besoin extrême; ou une violente passion, ou un premier
+mouvement tirent à conséquence.
+
+38 (IV)
+
+Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est
+souvent la vérité.
+
+39 (IV)
+
+Sans une grande raideur et une continuelle attention à toutes ses
+paroles, on est exposé à dire en moins d'une heure le oui ou le non sur
+une même chose ou sur une même personne, déterminé seulement par un
+esprit de société et de commerce qui entraîne naturellement à ne pas
+contredire celui-ci et celui-là qui en parlent différemment.
+
+40 (VIII)
+
+Un homme partial est exposé à de petites mortifications; car comme il
+est également impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux
+ou sages, et que ceux contre qui il se déclare soient toujours en faute
+ou malheureux, il naît de là qu'il lui arrive souvent de perdre
+contenance dans le public, ou par le mauvais succès de ses amis, ou par
+une nouvelle gloire qu'acquièrent ceux qu'il n'aime point.
+
+41 (IV)
+
+Un homme sujet à se laisser prévenir, s'il ose remplir une dignité ou
+séculière ou ecclésiastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet
+qui s'est chargé d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie:
+faibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la misère de la
+prévention. Il faut ajouter qu'elle est un mal désespéré, incurable, qui
+infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait déserter les
+égaux, les inférieurs, les parents, les amis, jusqu'aux médecins: ils
+sont bien éloignés de le guérir, s'ils ne peuvent le faire convenir de
+sa maladie, ni des remèdes, qui seraient d'écouter, de douter, de
+s'informer et de s'éclaircir. Les flatteurs, les fourbes, les
+calomniateurs, ceux qui ne délient leur langue que pour le mensonge et
+l'intérêt, sont les charlatans en qui il se confie, et qui lui font
+avaler tout ce qui leur plaît: ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et
+qui le tuent.
+
+42 (I)
+
+La règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres
+vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est
+assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on
+fait des personnes.
+
+43 (I)
+
+Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de
+notre esprit, de nos moeurs et de nos manières, que l'indignité et le
+mauvais caractère de ceux qu'ils approuvent.
+
+Du même fonds dont on néglige un homme de mérite, l'on sait encore
+admirer un sot.
+
+44 (I)
+
+Un sot est celui qui n'a pas même ce qu'il faut d'esprit pour être fat.
+
+45 (I)
+
+Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite.
+
+46 (IV)
+
+L'impertinent est un fat outré. Le fat lasse, ennuie, dégoûte, rebute;
+l'impertinent rebute, aigrit, irrite, offense: il commence où l'autre
+finit.
+
+Le fat est entre l'impertinent et le sot: il est composé de l'un et de
+l'autre.
+
+47
+
+(VII) Les vices partent d'une dépravation du coeur; les défauts, d'un
+vice de tempérament; le ridicule, d'un défaut d'esprit.
+
+(IV) L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel, a les
+apparences du sot.
+
+(IV) Le sot ne se tire jamais du ridicule, c'est son caractère; l'on y
+entre quelquefois avec de l'esprit, mais l'on en sort.
+
+(VII) Un erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule.
+
+(IV) La sottise est dans le sot, la fatuité dans le fat, et
+l'impertinence dans l'impertinent; il semble que le ridicule réside
+tantôt dans celui qui en effet est ridicule; et tantôt dans
+l'imagination de ceux qui croient voir le ridicule où il n'est point et
+ne peut être.
+
+48 (IV)
+
+La grossièreté, la rusticité, la brutalité peuvent être les vices d'un
+homme d'esprit.
+
+49 (IV)
+
+Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que
+le sot qui parle.
+
+50 (VIII)
+
+La même chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une
+naïveté ou un bon mot, et dans celle d'un sot, une sottise.
+
+51 (IV)
+
+Si le fat pouvait craindre de mal parler, il sortirait de son caractère.
+
+52 (IV)
+
+L'une des marques de la médiocrité de l'esprit est de toujours conter.
+
+53 (IV)
+
+Le sot est embarrassé de sa personne; le fat a l'air libre et assuré;
+l'impertinent passe à l'effronterie: le mérite a de la pudeur.
+
+54 (VIII)
+
+Le suffisant est celui en qui la pratique de certains détails que l'on
+honore du nom d'affaires se trouve jointe à une très grande médiocrité
+d'esprit.
+
+Un grain d'esprit et une once d'affaires plus qu'il n'en entre dans la
+composition du suffisant, font l'important.
+
+Pendant qu'on ne fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom;
+dès qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant.
+
+55 (VII)
+
+L'honnête homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien,
+quoique dans une distance inégale de ces deux extrêmes.
+
+La distance qu'il y a de l'honnête, homme à l'habile homme s'affaiblit
+de jour à autre, et est sur le point de disparaître.
+
+L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses
+intérêts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acquérir du bien
+ou en conserver.
+
+L'honnête homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, et qui
+ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux.
+
+On connaît assez qu'un homme de bien est honnête homme; mais il est
+plaisant d'imaginer que tout honnête homme n'est pas homme de bien.
+
+L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un dévot, et qui
+s'est borné à n'avoir que de la vertu.
+
+56
+
+(IV) Talent, goût, esprit, bon sens, choses différentes, non
+incompatibles.
+
+(IV) Entre le bon sens et le bon goût il y a la différence de la cause à
+son effet.
+
+(VI) Entre esprit et talent il y a la proportion du tout à sa partie.
+
+(VI) Appellerai-je homme d'esprit celui qui, borné et renfermé dans
+quelque art, ou même dans une certaine science qu'il exerce dans une
+grande perfection, ne montre hors de là ni jugement, ni mémoire, ni
+vivacité, ni moeurs, ni conduite; qui ne m'entend pas, qui ne pense
+point, qui s'énonce mal; un musicien par exemple, qui après m'avoir
+comme enchanté par ses accords, semble s'être remis avec son luth dans
+un même étui, ou n'être plus sans cet instrument qu'une machine
+démontée, à qui il manque quelque chose, et dont il n'est pas permis de
+rien attendre?
+
+(VI) Que dirai-je encore de l'esprit du jeu? pourrait-on me le définir?
+Ne faut-il ni prévoyance, ni finesse, ni habileté pour jouer l'hombre ou
+les échecs? et s'il en faut, pourquoi voit-on des imbéciles qui y
+excellent, et de très beaux génies qui n'ont pu même atteindre la
+médiocrité, à qui une pièce ou une carte dans les mains trouble la vue,
+et fait perdre contenance?
+
+(VI) Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus
+incompréhensible. Un homme paraît grossier, lourd, stupide; il ne sait
+pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir: s'il se met à écrire,
+c'est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres,
+les pierres, tout ce qui ne parle point: ce n'est que légèreté,
+qu'élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages.
+
+(VI) Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend
+un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par
+l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la réciter, ni lire son
+écriture. Laissez-le s'élever par la composition: il n'est pas
+au-dessous d'Auguste, de Pompée, de Nicomède, d'Heraclius; il est roi,
+et un grand roi; il est politique, il est philosophe; il entreprend de
+faire parler des héros, de les faire agir; il peint les Romains; ils
+sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire.
+
+(VI) Voulez-vous quelque autre prodige? Concevez un homme facile, doux,
+complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, colère, fougueux,
+capricieux. Imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin,
+volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir,
+ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire, sans
+qu'il y prenne part et comme à son insu: quelle verve! quelle élévation!
+quelles images! quelle latinité!
+
+--Parlez-vous d'une même personne? me direz-vous.
+
+--Oui, du même, de Théodas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se
+roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate; et du milieu de cette
+tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans
+figure: il parle comme un fou, et pense comme un homme sage; il dit
+ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et
+raisonnables; on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du
+sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions.
+Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce
+sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point, qui ne
+dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs
+fonctions toutes séparées. Il manquerait un trait à cette peinture si
+surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout à la fois avide et
+insatiable de louanges, prêt de se jeter aux yeux de ses critiques, et
+dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à
+me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout
+différents. Il ne serait pas même impossible d'en trouver un troisième
+dans Théodas; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est
+excellent homme.
+
+57 (I)
+
+Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce
+sont les diamants et les perles.
+
+58 (I)
+
+Tel, connu dans le monde par de grands talents honoré et chéri partout
+où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses
+proches, qu'il n'a pu réduire à l'estimer; tel autre, au contraire,
+prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui
+est resserrée dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un mérite rare
+et singulier, qui lui est accordé par sa famille dont il est l'idole,
+mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte
+nulle part.
+
+59 (I)
+
+Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation: à peine
+ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mérite naissant et une
+première vogue qui semble l'associer à la gloire dont ils sont déjà en
+possession; l'on ne se rend qu'à l'extrémité, et après que le Prince
+s'est déclaré par les récompenses: tous alors se rapprochent de lui, et
+de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite.
+
+60 (VIII)
+
+Nous affectons souvent de louer avec exagération des hommes assez
+médiocres, et de les élever, s'il se pouvait, jusqu'à la hauteur de ceux
+qui excellent, ou parce que nous somme las d'admirer toujours les mêmes
+personnes, ou parce que leur gloire, ainsi partagée, offense moins notre
+vue, et nous devient plus douce et plus supportable.
+
+61 (VII)
+
+L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord à pleines
+voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route:
+tout leur rit, tout leur succède; action, ouvrage, tout est comblé
+d'éloges et de récompenses; ils ne se montrent que pour être embrassés
+et félicités. Il y a un rocher immobile qui s'élève sur une côte; les
+flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la
+flatterie, l'autorité, la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas:
+c'est le public, où ces gens échouent.
+
+62 (I)
+
+Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement
+par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poète, rempli de grandes
+et sublimes idées, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce
+souvent que sur de simples faits; et celui qui écrit l'histoire de son
+pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à
+imaginer des fictions et à trouver une rime; de même le bachelier plongé
+dans les quatre premiers siècles, traite toute autre doctrine de science
+triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du
+géomètre.
+
+63 (IV)
+
+Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire
+des leçons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque
+autre dont il n'a qu'une faible connaissance: il sort hardiment des
+limites de son génie, mais il s'égare, et fait que l'homme illustre
+parle comme un sot.
+
+64 (V)
+
+Hérille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il écrive, veut citer:
+il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre, et à l'Orateur
+romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas
+lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice
+odieux; ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les
+plus communes, les plus triviales, et qu'il est même capable de penser,
+il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs; ce n'est ni pour
+donner plus d'autorité à ce qu'il dit, ni peut-être pour se faire
+honneur de ce qu'il sait: il veut citer.
+
+65 (V)
+
+C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner
+pour sien: il n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit ou qui
+se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui devaient le dire. C'est au
+contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre: ce n'est
+qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir; il est dit avec
+plus d'insinuation et reçu avec moins de jalousie; personne n'en
+souffre: on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer, on admire.
+
+66 (IV)
+
+On a dit de Socrate qu'il était en délire, et que c'était un fou tout
+plein d'esprit; mais ceux des Grecs qui parlaient ainsi d'un homme si
+sage passaient pour fous. Ils disaient: «Quels bizarres portraits nous
+fait ce philosophe! quels moeurs étranges et particulières ne décrit-il
+point! où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires?
+quelles couleurs! quel pinceau! ce sont des chimères.» Ils se
+trompaient: c'étaient des monstres, c'étaient des vices, mais peints au
+naturel; on croyait les voir, ils faisaient peur. Socrate s'éloignait du
+cynique; il épargnait les personnes, et blâmait les moeurs qui étaient
+mauvaises.
+
+67
+
+(IV) Celui qui est riche par son savoir-faire connaît un philosophe, ses
+préceptes, sa morale et sa conduite, et n'imaginant pas dans tous les
+hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est
+proposée lui-même toute sa vie, dit en son coeur: «Je le plains, je le
+tiens échoué, ce rigide censeur; il s'égare, et il est hors de route; ce
+n'est pas ainsi qu'on prend le vent et que l'on arrive au délicieux port
+de la fortune»; et selon ses principes il raisonne juste.
+
+(IV) «Je pardonne, dit Antisthius, à ceux que j'ai loués dans mon
+ouvrage s'ils m'oublient: qu'ai-je fait pour eux? ils étaient louables.
+Je le pardonnerais moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices sans
+toucher à leurs personnes, s'ils me devaient un aussi grand bien que
+celui d'être corrigés; mais comme c'est un événement qu'on ne voit
+point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me
+faire du bien.
+
+(V) «L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser à me écrits leur
+récompense: on ne saurait en diminuer la réputation; et si on le fait,
+qui m'empêchera de le mépriser?».
+
+68 (V)
+
+Il est bon d'être philosophe, il n'est guère utile de passer pour tel.
+Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe: ce sera toujours
+lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner
+autrement, et, en restituant à un si beau nom son idée propre et
+convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due.
+
+69 (VI)
+
+Il y a une philosophie qui nous élève au-dessus de l'ambition et de la
+fortune, qui nous égale, que dis-je? qui nous place plus haut que les
+riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait négliger les
+postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de désirer, de
+demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve même
+l'émotion et l'excessive joie d'être exaucés. Il y a une autre
+philosophie qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en
+faveur de nos proches ou de nos amis: c'est la meilleure.
+
+70 (IV)
+
+C'est abréger et s'épargner mille discours, que de penser de certaines
+gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils
+disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront.
+
+71 (I)
+
+Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons
+qu'ils ont avec nous-mêmes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est
+l'égaler à soi.
+
+72 (IV)
+
+Les mêmes défauts, qui dans les autres sont lourds et insupportables
+sont chez nous comme dans leur centre; ils ne pèsent plus, on ne les
+sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un portrait affreux, qui ne
+voit pas qu'il se peint lui-même.
+
+Rien ne nous corrigerait plus promptement de nos défauts que si nous
+étions capables de les avouer et de les reconnaître dans les autres:
+c'est dans cette juste distance que, nous paraissant tels qu'ils sont,
+ils se feraient haïr autant qu'ils le méritent.
+
+73 (IV)
+
+La sage conduite roule sur deux pivots, le passé et l'avenir. Celui qui
+a la mémoire fidèle et une grande prévoyance est hors du péril de
+censurer dans les autres ce qu'il a peut-être fait lui-même, ou de
+condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les
+circonstances où elle lui sera un jour inévitable.
+
+74 (VI)
+
+Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas
+le hasard, mais ils le préparent, ils l'attirent, et semblent presque le
+déterminer. Non seulement ils savent ce que le sot et le poltron
+ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive; ils savent
+même profiter, par leurs précautions et leurs mesures, d'un tel ou d'un
+tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois. Si ce point arrive, ils
+gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore; un même point souvent
+les fait gagner de plusieurs manières. Ces hommes sages peuvent être
+loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard
+doit être récompensé en eux comme la vertu.
+
+75 (VIII)
+
+Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le
+devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point
+qu'on s'en occupe.
+
+76 (V)
+
+Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire. Ils viennent
+d'ailleurs que de notre esprit: c'est assez pour être rejetés d'abord
+par présomption et par humeur, et suivis seulement par nécessité ou par
+réflexion.
+
+77 (I)
+
+Quel bonheur surprenant a accompagné ce favori pendant tout le cours de
+sa vie, quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la
+moindre disgrâce? les premiers postes, l'oreille du Prince, d'immenses
+trésors, une santé parfaite, et une mort douce. Mais quel étrange compte
+à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a
+donnés, de ceux qu'on a négligé de donner ou de suivre, des biens que
+l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par
+soi-même ou par les autres; en un mot, de toute sa prospérité!
+
+78 (IV)
+
+L'on gagne à mourir d'être loué de ceux qui nous survivent, souvent sans
+autre mérite que celui de n'être plus: le même éloge sert alors pour
+Caton et pour Pison.
+
+«Le bruit court que Pison est mort: c'est une grande perte; c'était un
+homme de bien, et qui méritait une plus longue vie; il avait de l'esprit
+et de l'agrément, de la fermeté et du courage; il était sûr, généreux,
+fidèle.» Ajoutez: «pourvu qu'il soit mort.»
+
+79 (IV)
+
+La manière dont on se récrie sur quelques-uns qui se distinguent par la
+bonne foi, le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge
+que le décréditement du genre humain.
+
+80 (VII)
+
+Tel soulage les misérables, qui néglige sa famille et laisse son fils
+dans l'indigence; un autre élève un nouvel édifice, qui n'a pas encore
+payé les plombs d'une maison qui est achevée depuis dix années; un
+troisième fait des présents et des largesses, et ruine ses créanciers.
+Je demande: la pitié, la libéralité, la magnificence, sont-ce les vertus
+d'un homme injuste? ou plutôt si la bizarrerie et la vanité ne sont pas
+les causes de l'injustice.
+
+81 (VIII)
+
+Une circonstance essentielle à la justice que l'on doit aux autres,
+c'est de la faire promptement et sans différer: la faire attendre, c'est
+injustice.
+
+Ceux-là font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils
+doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse longtemps dire de soi
+qu'il fera bien, fait très mal.
+
+82 (VII)
+
+L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa
+vie à faire digestion, qu'il meurt de faim, pour exprimer qu'il n'est
+pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises: c'est une figure; on
+le dirait plus à la lettre de ses créanciers.
+
+83 (IV)
+
+L'honnêteté, les égards et la politesse des personnes avancées en âge de
+l'un et l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le
+vieux temps.
+
+84 (I)
+
+C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne
+éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien
+et de la négliger.
+
+85 (IV)
+
+Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne
+point à l'homme un autre coeur ni une autre complexion, qu'elle ne change
+rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserais pas
+de dire qu'elle ne lui est pas inutile.
+
+86 (IV)
+
+Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu: la présomption est
+qu'il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la
+présomption est qu'il l'a excellent.
+
+87 (V)
+
+Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur dans la politique.
+
+88 (IV)
+
+Le plus grand malheur, après celui d'être convaincu d'un crime, est
+souvent d'avoir eu à s'en justifier. Tels arrêts nous déchargent et nous
+renvoient absous, qui sont infirmés par la voix du peuple.
+
+89 (I)
+
+Un homme est fidèle à de certaines pratiques de religion, on le voit
+s'en acquitter avec exactitude: personne ne le loue ni ne le
+désapprouve; on n'y pense pas. Tel autre y revient après les avoir
+négligées dix années entières: on se récrie, on l'exalte; cela est
+libre: moi, je le blâme d'un si long oubli de ses devoirs, et je le
+trouve heureux d'y être rentré.
+
+90 (IV)
+
+Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.
+
+91 (IV)
+
+Tels sont oubliés dans la distribution des grâces, et font dire d'eux:
+Pourquoi les oublier? qui, si l'on s'en était souvenu, auraient fait
+dire: Pourquoi s'en souvenir? D'où vient cette contrariété? Est-ce du
+caractère de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou
+même de tous les deux?
+
+92 (VI)
+
+L'on dit communément: «Après un tel, qui sera chancelier? qui sera
+primat des Gaules? qui sera pape?» On va plus loin: chacun, selon ses
+souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus
+vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas
+de raison qu'une dignité tue celui qui s'en trouve revêtu, qu'elle sert
+au contraire à le rajeunir, et à donner au corps et à l'esprit de
+nouvelles ressources, ce n'est pas un événement fort rare à un titulaire
+d'enterrer son successeur.
+
+93 (V)
+
+La disgrâce éteint les haines et les jalousies. Celui-là peut bien
+faire, qui ne nous aigrit plus par une grande faveur: il n'y a aucun
+mérite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne; il serait un
+héros impunément.
+
+Rien n'est bien d'un homme disgracié: vertus, mérite, tout est dédaigné,
+ou mal expliqué, ou imputé à vice; qu'il ait un grand coeur, qu'il ne
+craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grâce à l'ennemi
+que Bayard et Montrevel, c'est un bravache, on en plaisante; il n'a plus
+de quoi être un héros.
+
+Je me contredis, il est vrai: accusez-en les hommes, dont je ne fais que
+rapporter les jugements; je ne dis pas de différents hommes, je dis les
+mêmes, qui jugent si différemment.
+
+94 (VI)
+
+Il ne faut pas vingt années accomplies pour voir changer les hommes
+d'opinion sur les choses les plus sérieuses, comme sur celles qui leur
+ont paru les plus sûres et les plus vraies. Je ne hasarderai pas
+d'avancer que le feu en soi, et indépendamment de nos sensations, n'a
+aucune chaleur, c'est-à-dire rien de semblable à ce que nous éprouvons
+en nous-mêmes à son approche, de peur que quelque jour il ne devienne
+aussi chaud qu'il a jamais été. J'assurerai aussi peu qu'une ligne
+droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits, ou
+égaux à deux droits, de peur que les hommes venant à y découvrir quelque
+chose de plus ou de moins, je ne sois raillé de ma proposition. Aussi
+dans un autre genre, je dirai à peine avec toute la France: «Vauban est
+infaillible, on n'en appelle point»: qui me garantirait que dans peu de
+temps on n'insinuera pas que même sur le siège, qui est son fort et où
+il décide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme
+Antiphile?
+
+95 (IV)
+
+Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre et que la
+passion domine, l'homme docte est un savantasse, le magistrat un
+bourgeois ou un praticien, le financier un maltôtier, et le gentilhomme
+un gentillâtre; mais il est étrange que de si mauvais noms, que la
+colère et la haine ont su inventer, deviennent familiers, et que le
+dédain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir.
+
+96 (IV)
+
+Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement, surtout lorsque
+les ennemis commencent à fuir et que la victoire n'est plus douteuse, ou
+devant une ville après qu'elle a capitulé; vous aimez, dans un combat ou
+pendant un siège, à paraître en cent endroits pour n'être nulle part, à
+prévenir les ordres du général de peur de les suivre, et à chercher les
+occasions plutôt que de les attendre et les recevoir: votre valeur
+serait-elle fausse?
+
+97 (IV)
+
+Faites garder aux hommes quelque poste où ils puissent être tués, et où
+néanmoins ils ne soient pas tués: ils aiment l'honneur et la vie.
+
+98 (VII)
+
+À voir comme les hommes aiment la vie, pouvait-on soupçonner qu'ils
+aimassent quelque autre chose plus que la vie? et que la gloire, qu'ils
+préfèrent à la vie, ne fût souvent qu'une certaine opinion d'eux-mêmes
+établie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connaissent point ou
+qu'ils n'estiment point?
+
+99 (VII)
+
+Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont à la guerre et suivent la
+cour, qui ne font pas un siège, mais qui y assistent, ont bientôt épuisé
+leur curiosité sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle
+soit, sur la tranchée, sur l'effet des bombes et du canon, sur les coups
+de main, comme sur l'ordre et le succès d'une attaque qu'ils
+entrevoient. La résistance continue, les pluies surviennent, les
+fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a à combattre les
+saisons et l'ennemi, on peut être forcé dans ses lignes et enfermé entre
+une ville et une armée: quelles extrémités! On perd courage, on murmure.
+«Est-ce un si grand inconvénient que de lever un siège? Le salut de
+l'État dépend-il d'une citadelle de plus ou de moins? Ne faut-il pas,
+ajoutent-ils, fléchir sous les ordres du Ciel, qui semble se déclarer
+contre nous, et remettre la partie à un autre temps?» Alors ils ne
+comprennent plus la fermeté, et s'ils osaient dire, l'opiniâtreté du
+général, qui se raidit contre les obstacles, qui s'anime par la
+difficulté de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour
+la conduire à sa fin. A-t-on capitulé, ces hommes si découragés relèvent
+l'importance de cette conquête, en prédisent les suites, exagèrent la
+nécessité qu'il y avait de la faire, le péril et la honte qui suivaient
+de s'en désister, prouvent que l'armée qui nous couvrait des ennemis
+était invincible. Ils reviennent avec la cour, passent par les villes et
+les bourgades; fiers d'être regardés de la bourgeoisie qui est aux
+fenêtres, comme ceux mêmes qui ont pris la place, ils en triomphent par
+les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux, ils vous
+étourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de
+courtines et de chemin couvert; ils rendent compte des endroits où
+l'envie de voir les a portés, et où il ne laissait pas d'y avoir du
+péril, des hasards qu'ils ont courus à leur retour d'être pris ou tués
+par l'ennemi: ils taisent seulement qu'ils ont eu peur.
+
+100 (IV)
+
+C'est le plus petit inconvénient du monde que de demeurer court dans un
+sermon ou dans une harangue: il laisse à l'orateur ce qu'il a d'esprit,
+de bon sens, d'imagination, de moeurs et de doctrine; il ne lui ôte rien;
+mais on ne laisse pas de s'étonner que les hommes, ayant voulu une fois
+y attacher une espèce de honte et de ridicule, s'exposent par de longs
+et souvent d'inutiles discours, à en courir tout le risque.
+
+101 (IV)
+
+Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa
+brièveté: comme ils le consument à s'habiller, à manger, à dormir, à de
+sots discours, à se résoudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent à
+ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs
+plaisirs; ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de
+reste.
+
+Il n'y a point de ministre si occupé qui ne sache perdre chaque jour
+deux heures de temps: cela va loin à la fin d'une longue vie; et si le
+mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle
+perte infinie ne se fait pas dans le monde d'une chose si précieuse, et
+dont l'on se plaint qu'on n'a point assez!
+
+102 (IV)
+
+Il y a des créatures de Dieu qu'on appelle des hommes qui ont une âme
+qui est esprit, dont toute la vie est occupée et toute l'attention est
+réunie à scier du marbre: cela est bien simple, c'est bien peu de chose.
+Il y en a d'autres qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement
+inutiles, et qui passent les jours à ne rien faire: c'est encore moins
+que de scier du marbre.
+
+103 (V)
+
+La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une âme, et se
+répandent en tant d'actions et d'exercices où il semble qu'elle est
+inutile, que l'on croit parler avantageusement de quelqu'un en disant
+qu'il pense; cet éloge même est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet
+homme qu'au-dessus du chien ou du cheval.
+
+104
+
+(IV) «À quoi vous divertissez-vous? à quoi passez-vous le temps?» vous
+demandent les sots et les gens d'esprit. Si je réplique que c'est à
+ouvrir les yeux et à voir, à prêter l'oreille et à entendre, à voir la
+santé, le repos, la liberté, ce n'est rien dire. Les solides biens, les
+grands biens, les seuls biens ne sont pas comptés, ne se font pas
+sentir. Jouez-vous? masquez-vous? il faut répondre.
+
+(VII) Est-ce un bien pour l'homme que la liberté, si elle peut être trop
+grande et trop étendue, telle enfin qu'elle ne serve qu'à lui faire
+désirer quelque chose, qui est d'avoir moins de liberté?
+
+(VII) La liberté n'est pas oisiveté; c'est un usage libre du temps;
+c'est le choix du travail et de l'exercice. Être libre en un mot n'est
+pas ne rien faire, c'est être seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce
+qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la liberté!
+
+105 (I)
+
+César n'était point trop vieux pour penser à la conquête de l'univers;
+il n'avait point d'autre béatitude à se faire que le cours d'une belle
+vie, et un grand nom après sa mort; né fier, ambitieux, et se portant
+bien comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'à
+conquérir le monde. Alexandre était bien jeune pour un dessein si
+sérieux: il est étonnant que dans ce premier âge les femmes ou le vin
+n'aient plus tôt rompu son entreprise.
+
+106 (I)
+
+Un jeune Prince, d'une race Auguste. L'amour et l'espérance des peuples.
+Donné du ciel pour prolonger la félicité de la terre. Plus grand que ses
+Aïeux. Fils d'un Héros qui est son modèle, a déjà montré à l'Univers par
+ses divines qualités, et par une vertu anticipée, que les enfants des
+Héros sont plus proches de l'être que les autres hommes.
+
+107 (IV)
+
+Si le monde dure seulement cent millions d'années, il est encore dans
+toute sa fraîcheur, et ne fait presque que commencer; nous-mêmes nous
+touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne nous
+pas confondre avec eux dans des siècles si reculés? Mais si l'on juge
+par le passé de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues
+dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans
+l'histoire! quelles découvertes ne fera-t-on point! quelles différentes
+révolutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans
+les États et dans les empires! quelle ignorance est la nôtre! et quelle
+légère expérience que celle de six ou sept mille ans!
+
+108 (IV)
+
+Il n'y a point de chemin trop long à qui marche lentement et sans se
+presser: il n'y a point d'avantages trop éloignés à qui s'y prépare par
+la patience.
+
+109 (IV)
+
+Ne faire sa cour à personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse
+la sienne, douce situation, âge d'or, état de l'homme le plus naturel!
+
+110 (VII)
+
+Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes;
+la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne: eux seuls
+vivent, eux seuls du moins connaissent qu'ils vivent.
+
+111 (IV)
+
+Pourquoi me faire froid, et vous plaindre de ce qui m'est échappé sur
+quelques jeunes gens qui peuplent les cours? Êtes-vous vicieux, ô
+Thrasylle? Je ne le savais pas, et vous me l'apprenez: ce que je sais
+est que vous n'êtes plus jeune.
+
+Et vous qui voulez être offensé personnellement de ce que j'ai dit de
+quelques grands, ne criez-vous point de la blessure d'un autre?
+Êtes-vous dédaigneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypocrite?
+Je l'ignorais, et ne pensais pas à vous: j'ai parlé des grands.
+
+112 (IV)
+
+L'esprit de modération et une certaine sagesse dans la conduite laissent
+les hommes dans l'obscurité: il leur faut de grandes vertus pour être
+connus et admirés, ou peut-être de grands vices.
+
+113 (IV)
+
+Les hommes, sur la conduite des grands et des petits indifféremment,
+sont prévenus, charmés, enlevés par la réussite: il s'en faut peu que le
+crime heureux ne soit loué comme la vertu même, et que le bonheur ne
+tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale
+et odieuse entreprise, que celle que le succès ne saurait justifier.
+
+114 (IV)
+
+Les hommes, séduits par de belles apparences et de spécieux prétextes,
+goûtent aisément un projet d'ambition que quelques grands ont médité;
+ils en parlent avec intérêt; il leur plaît même par la hardiesse ou par
+la nouveauté que l'on lui impute; ils y sont déjà accoutumés, et n'en
+attendent que le succès, lorsque, venant au contraire à avorter, ils
+décident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il
+était téméraire et ne pouvait réussir.
+
+115 (IV)
+
+Il y a de tels projets, d'un si grand éclat et d'une conséquence si
+vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui font tant espérer ou
+tant craindre, selon les divers intérêts des peuples, que toute la
+gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas
+avoir paru sur la scène avec un si bel appareil pour se retirer sans
+rien dire; quelques affreux périls qu'il commence à prévoir dans la
+suite de son entreprise, il faut qu'il l'entame: le moindre mal pour lui
+est de la manquer.
+
+116 (VIII)
+
+Dans un méchant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme. Louez
+ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exagérez son habileté à se
+servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir à
+ses fins: si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et
+où manque la prudence, trouvez la grandeur, si vous le pouvez.
+
+117 (VI)
+
+Un ennemi est mort qui était à la tête d'une armée formidable, destinée
+à passer le Rhin; il savait la guerre, et son expérience pouvait être
+secondée de la fortune: quels feux de joie a-t-on vus? quelle fête
+publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux; et dont
+l'aversion devient populaire: ce n'est point précisément par les progrès
+qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix
+du peuple éclate à leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants,
+dès que l'on murmure dans les places que la terre enfin en est délivrée.
+
+118 (V)
+
+«O temps! ô moeurs! s'écrie Héraclite, ô malheureux siècle! siècle rempli
+de mauvais exemples, où la vertu souffre, où le crime domine, où il
+triomphe! Je veux être un Lycaon, un Aegiste; l'occasion ne peut être
+meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je désire du moins de
+fleurir et de prospérer. Un homme dit: «Je passerai la mer, je
+dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme,
+son héritier, de ses terres et de ses États», et comme il l'a dit il l'a
+fait. Ce qu'il devait appréhender, c'était le ressentiment de plusieurs
+rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi; mais ils tiennent pour
+lui; ils lui ont presque dit: «Passez la mer, dépouillez votre père,
+montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi
+qu'un petit seigneur de son château, ou un fermier de sa métairie; qu'il
+n'y ait plus de différence entre de simples particuliers et nous; nous
+sommes las de ces distinctions: apprenez au monde que ces peuples que
+Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous
+livrer, se livrer eux-mêmes à un étranger, et qu'ils ont moins à
+craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance.» Qui pourrait voir
+des choses si tristes avec des yeux secs et une âme tranquille? Il n'y a
+point de charges qui n'aient leurs privilèges; il n'y a aucun titulaire
+qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les défendre: la
+dignité royale seule n'a plus de privilèges; les rois eux-mêmes y ont
+renoncé. Un seul, toujours bon et magnanime, ouvre ses bras à une
+famille malheureuse. Tous les autres se liguent comme pour se venger de
+lui, et de l'appui qu'il donne à une cause qui leur est commune.
+L'esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à l'intérêt de
+l'honneur, de la religion et de leur État; est-ce assez? à leur intérêt
+personnel et domestique: il y va, je ne dis pas de leur élection, mais
+de leur succession, de leurs droits comme héréditaires; enfin dans tous
+l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince délivrait l'Europe, se
+délivrait lui-même d'un fatal ennemi, allait jouir de la gloire d'avoir
+détruit un grand empire: il la néglige pour une guerre douteuse. Ceux
+qui sont nés arbitres et médiateurs temporisent; et lorsqu'ils
+pourraient avoir déjà employé utilement leur médiation, ils la
+promettent. O pâtres! continue Héraclite, ô rustres qui habitez sous le
+chaume et dans les cabanes! si les événements ne vont point jusqu'à
+vous, si vous n'avez point le coeur percé par la malice des hommes, si on
+ne parle plus d'hommes dans vos contrées, mais seulement de renards et
+de loups-cerviers, recevez-moi parmi vous à manger votre pain noir et à
+boire l'eau de vos citernes.»
+
+119 (VI)
+
+«Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous
+enfermez aux foires comme géants et comme des pièces rares dont il faut
+acheter la vue, dès que vous allez jusques à huit pieds; qui vous donnez
+sans pudeur de la hautesse et de l'éminence, qui est tout ce que l'on
+pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les
+nuages se former au-dessous d'elles; espèce d'animaux glorieux et
+superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même
+comparaison avec l'éléphant et la baleine; approchez, hommes, répondez
+un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe: des loups
+ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? Et vous autres,
+qui êtes-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles: L'homme est
+un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition? sont-ce les
+loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée à
+vous-mêmes? C'est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux,
+vos confrères, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a
+de meilleur. Laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez
+comme ils s'oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô
+hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous
+mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur
+petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature; mais
+écoutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort
+léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix: «Voilà un bon
+oiseau»; et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps: «C'est un
+bon lévrier.» Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le
+sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce: «Voilà un
+brave homme.»Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui
+s'affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites: «Voilà de sots
+animaux»; et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous
+disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers
+dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont
+jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la
+dent et de la griffe; que de cette mêlée il est demeuré de part et
+d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix
+lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas: «Voilà le plus
+abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler?» Et si les loups en
+faisaient de même: «Quels hurlements! quelle boucherie!» Et si les uns
+ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de
+ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à
+détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou après l'avoir
+conclu, ne ririez-vous pas de tout votre coeur de l'ingénuité de ces
+pauvres bêtes? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous,
+distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs
+ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les
+cimeterres, et à mon gré fort judicieusement; car avec vos seules mains
+que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher
+les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher
+les yeux de la tête? au lieu que vous voilà munis d'instruments
+commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies
+d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous
+puissiez craindre d'en échapper. Mais comme vous devenez d'année à autre
+plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de
+vous exterminer: vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un
+coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine;
+vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en
+deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos
+toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent
+les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui
+sont en couche, l'enfant et la nourrice: et c'est là encore où gît la
+gloire; elle aime le remue-ménage, et elle est personne d'un grand
+fracas. Vous avez d'ailleurs des armes défensives, et dans les bonnes
+règles vous devez en guerre être habillés de fer, ce qui est sans mentir
+une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces célèbres
+que montrait autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole où
+il avait trouvé le secret de les faire vivre: il leur avait mis à
+chacune une salade en tête, leur avait passé un corps de cuirasse, mis
+des brassards, des genouillères, la lance sur la cuisse; rien ne leur
+manquait, et en cet équipage elles allaient par sauts et par bonds dans
+leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos, pourquoi
+non? une âme serait-elle embarrassée d'animer un tel corps? elle en
+serait plus au large: si cet homme avait la vue assez subtile pour vous
+découvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et
+défensives, que croyez-vous qu'il penserait de petits marmousets ainsi
+équipés, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un
+mémorable siège, une fameuse journée? N'entendrai-je donc plus
+bourdonner d'autre chose parmi vous? le monde ne se divise-t-il plus
+qu'en régiments et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou
+escadron? Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une
+troisième; il a gagné une bataille, deux batailles; il chasse l'ennemi,
+il vainc sur mer, il vainc sur terre: est-ce de quelqu'un de vous
+autres, est-ce d'un géant, d'un Athos, que vous parlez? Vous avez
+surtout un homme pâle et livide qui n'a pas sur soi dix onces de chair,
+et que l'on croirait jeter à terre du moindre souffle. Il fait néanmoins
+plus de bruit que quatre autres, et met tout en combustion: il vient de
+pêcher en eau trouble une île tout entière; ailleurs à la vérité, il est
+battu et poursuivi, mais il se sauve par les marais, et ne veut écouter
+ni paix ni trêve. Il a montré de bonne heure ce qu'il savait faire: il a
+mordu le sein de sa nourrice; elle en est morte, la pauvre femme: je
+m'entends, il suffit. En un mot il était né sujet, et il ne l'est plus;
+au contraire il est le maître, et ceux qu'il a domptés et mis sous le
+joug vont à la charrue et labourent de bon courage: ils semblent même
+appréhender, les bonnes gens, de pouvoir se délier un jour et de devenir
+libres, car ils ont étendu la courroie et allongé le fouet de celui qui
+les fait marcher; ils n'oublient rien pour accroître leur servitude; ils
+lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acquérir de
+nouveaux domaines: il s'agit, il est vrai, de prendre son père et sa
+mère par les épaules et de les jeter hors de leur maison; et ils
+l'aident dans une si honnête entreprise. Les gens de delà l'eau et ceux
+d'en deçà se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre à eux
+tous de jour en jour plus redoutable: les Pictes et les Saxons imposent
+silence aux Bataves, et ceux-ci aux Pictes et aux Saxons; tous se
+peuvent vanter d'être ses humbles esclaves, et autant qu'ils le
+souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages qui ont des
+couronnes, je ne dis des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille,
+mais des princes et des souverains? ils viennent trouver cet homme dès
+qu'il a sifflé, ils se découvrent dès son antichambre, et ils ne parlent
+que quand on les interroge. Sont-ce là ces mêmes princes si pointilleux,
+si formalistes sur leurs rangs et sur leurs préséances, et qui consument
+pour les régler les mois entiers dans une diète? Que fera ce nouvel
+archonte pour payer une si aveugle soumission, et pour répondre à une si
+haute idée qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la
+gagner, et en personne; si l'ennemi fait un siège, il doit le lui faire
+lever, et avec honte, à moins que tout l'océan ne soit entre lui et
+l'ennemi: il ne saurait moins faire en faveur de ses courtisans. César
+lui-même ne doit-il pas venir en grossir le nombre? il en attend du
+moins d'importants services; car ou l'archonte échouera avec ses alliés,
+ce qui est plus difficile qu'impossible à concevoir, ou s'il réussit et
+que rien ne lui résiste, le voilà tout porté, avec ses alliés jaloux de
+la religion et de la puissance de César, pour fondre sur lui, pour lui
+enlever l'aigle, et le réduire, lui et son héritier, à la fasce d'argent
+et aux pays héréditaires. Enfin c'en est fait, ils se sont tous livrés à
+lui volontairement, à celui peut-être de qui ils devaient se défier
+davantage. Ésope ne leur dirait-il pas: La gent volatile d'une certaine
+contrée prend l'alarme et s'effraye du voisinage du lion, dont le seul
+rugissement lui fait peur: elle se réfugie auprès de la bête qui lui
+fait parler d'accommodement et la prend sous sa protection, qui se
+termine enfin à les croquer tous l'un après l'autre.
+
+
+
+
+De la mode
+
+
+1 (I)
+
+Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c'est
+l'assujettissement aux modes quand on l'étend à ce qui concerne le goût,
+le vivre, la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode,
+et par cette raison insipide; ce serait pécher contre la mode que de
+guérir de la fièvre par la saignée. De même l'on ne mourait plus depuis
+longtemps par Théotime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que
+le peuple, et Théotime a vu son successeur.
+
+2 (VI)
+
+La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau,
+mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres
+n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce
+qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais
+une passion, et souvent si violente, qu'elle ne cède à l'amour et à
+l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion
+qu'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on
+a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant à la
+mode.
+
+Le fleuriste a un jardin dans un faubourg: il y court au lever du
+soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a
+pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de
+grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près,
+il ne l'a jamais vue si belle, il a le coeur épanoui de joie; il la
+quitte pour l'Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d'or,
+de celle-ci à l'Agathe, d'où il revient enfin à la Solitaire, où il se
+fixe, où il se lasse, où il s'assit, où il oublie de dîner: aussi
+est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau
+vase ou un beau calice: il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature
+sont en tout cela ce qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin que
+l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il
+donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les oeillets
+auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et
+une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa
+journée: il a vu des tulipes.
+
+Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte,
+d'une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n'articulez pas,
+vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons,
+dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont
+donné avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu: il s'attache aux
+seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos
+pruniers: il n'a de l'amour que pour une certaine espèce, toute autre
+que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à
+l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en
+donne une moitié, et prend l'autre: «Quelle chair! dit-il; goûtez-vous
+cela? cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs.»
+Et là-dessus ses narines s'enflent; il cache avec peine sa joie et sa
+vanité par quelques dehors de modestie. Ô l'homme divin en effet! homme
+qu'on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parlé
+dans plusieurs siècles! que je voie sa taille et son visage pendant
+qu'il vit; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul
+entre les mortels possède une telle prune!
+
+Un troisième que vous allez voir vous parle des curieux ses confrères,
+et surtout de Diognète. «Je l'admire, dit-il, et je le comprends moins
+que jamais. Pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par des médailles,
+et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et
+des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins.
+Vous croyez peut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer
+une tête vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite
+d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diognète sait d'une
+médaille le fruste, le flou, et la fleur de coin; il a une tablette dont
+toutes les places sont garnies à l'exception d'une seule: ce vide lui
+blesse la vue, et c'est précisément et à la lettre pour le remplir qu'il
+emploie son bien et sa vie.
+
+«Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes?» et bientôt il les
+étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni
+nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un
+cabinet qu'à tapisser, un jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Neuve:
+il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée; mais il assure
+qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas
+été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a
+achetée très cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de
+meilleur.» J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui
+m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours: j'ai
+tout Callot, hormis une seule, qui n'est pas, à la vérité, de ses bons
+ouvrages; au contraire c'est un des moindres, mais qui m'achèverait
+Callot: je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je
+désespère enfin d'y réussir; cela est bien rude!»
+
+Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inquiétude ou
+par curiosité dans de longs voyages, qui ne font ni mémoires ni
+relations, qui ne portent point de tablettes; qui vont pour voir, et qui
+ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui désirent seulement
+de connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer
+des rivières qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire; qui sortent de
+leur patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, qui veulent un
+jour être revenus de loin: et ce satirique parle juste, et se fait
+écouter.
+
+Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages,
+et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une bibliothèque,
+je souhaite de la voir: je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans
+une maison où dès l'escalier je tombe en faiblesse d'une odeur de
+maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux
+oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dorés sur tranche, ornés de
+filets d'or, et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l'un après
+l'autre, dire que sa galerie est remplie à quelques endroits près, qui
+sont peints de manière qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur
+des tablettes, et que l'oeil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais,
+qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me
+faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus
+que lui, voir sa tannerie, qu'il appelle bibliothèque.
+
+Quelques-uns par une intempérance de savoir, et par ne pouvoir se
+résoudre à renoncer à aucune sorte de connaissance, les embrassent
+toutes et n'en possèdent aucune: ils aiment mieux savoir beaucoup que de
+savoir bien, et être faibles et superficiels dans diverses sciences que
+d'être sûrs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes
+rencontres celui qui est leur maître et qui les redresse; ils sont les
+dupes de leur curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles
+efforts, que se tirer d'une ignorance crasse.
+
+D'autres ont la clef des sciences, où ils n'entrent jamais: ils passent
+leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du nord,
+celles des deux Indes, celles des deux pôles, et celle qui se parle dans
+la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caractères les plus
+bizarres et les plus magiques, sont précisément ce qui réveille leur
+passion et qui excite leur travail; ils plaignent ceux qui se bornent
+ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la
+latine. Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire; ils
+parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun; c'est en eux une
+stérilité de faits et de principes qui ne peut être grande, mais à la
+vérité la meilleur récolte et la richesse la plus abondante de mots et
+de paroles qui puisse s'imaginer: ils plient sous le faix; leur mémoire
+en est accablée, pendant que leur esprit demeure vide.
+
+Un bourgeois aime les bâtiments; il se fait bâtir un hôtel si beau, si
+riche et si orné, qu'il est inhabitable. Le maître, honteux de s'y
+loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un
+homme d'affaires, se retire au galetas, où il achève sa vie, pendant que
+l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux
+Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais-Royal, du palais L...
+G... et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette porte; tous demandent à
+voir la maison, et personne à voir Monsieur.
+
+On en sait d'autres qui ont des filles devant leurs yeux, à qui ils ne
+peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas vêtues, à
+peine nourries; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc; qui
+sont pauvres; et la source de leur misère n'est pas fort loin: c'est un
+garde-meuble chargé et embarrassé de bustes rares, déjà poudreux et
+couverts d'ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu'ils ne
+peuvent se résoudre à mettre en vente.
+
+Diphile commence par un oiseau et finit par mille: sa maison n'en est
+pas égayée, mais empestée. La cour, la salle, l'escalier, le vestibule,
+les chambres, le cabinet, tout est volière; ce n'est plus un ramage,
+c'est un vacarme: les vents d'automne et les eaux dans leurs plus
+grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu; on ne s'entend
+non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut
+attendre, pour faire le compliment d'entrée, que les petits chiens aient
+aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement, c'est une
+affaire laborieuse, et à laquelle à peine il peut suffire. Il passe les
+jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du
+grain et à nettoyer des ordures. Il donne pension à un homme qui n'a
+point d'autre ministère que de siffler des serins au flageolet et de
+faire couver des canaris. Il est vrai que ce qu'il dépense d'un côté, il
+l'épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans
+éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir, sans
+pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce
+petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter.
+Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil: lui-même il est oiseau, il est
+huppé, il gazouille, il perche; il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il
+couve.
+
+Qui pourrait épuiser tous les différents genres de curieux?
+Devineriez-vous, à entendre parler celui-ci de son léopard, de sa plume,
+de sa musique, les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus
+singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles?
+Pourquoi non, s'il les achète au poids de l'or?
+
+Cet autre aime les insectes; il en fait tous les jours de nouvelles
+emplettes: c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les
+papillons; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel
+temps prenez-vous pour lui rendre visite? il est plongé dans une amère
+douleur; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute la famille
+souffre: aussi a-t-il fait une perte irréparable. Approchez, regardez ce
+qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie et qui vient
+d'expirer: c'est une chenille, et quelle chenille!
+
+3 (I)
+
+Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit où elle a exercé sa
+tyrannie avec plus d'éclat. Cet usage n'a pas laissé au poltron la
+liberté de vivre; il l'a mené se faire tuer par un plus brave que soi,
+et l'a confondu avec un homme de coeur; il a attaché de l'honneur et de
+la gloire à une action folle et extravagante; il a été approuvé par la
+présence des rois; il y a eu quelquefois une espèce de religion à le
+pratiquer; il a décidé de l'innocence des hommes, des accusations
+fausses ou véritables sur des crimes capitaux; il s'était enfin si
+profondément enraciné dans l'opinion de peuples; et s'était si fort
+saisi de leur coeur et de leur esprit; qu'un des plus beaux endroits de
+la vie d'un très grand roi a été de les guérir de cette folie.
+
+4 (I)
+
+Tel a été à la mode, ou pour le commandement des armées et la
+négociation ou pour l'éloquence de la chaire, ou pour les vers, qui n'y
+est plus. Y a-t-il des hommes qui dégénèrent de ce qu'ils furent
+autrefois? Est-ce leur mérite qui est usé, ou le goût que l'on avait
+pour eux?
+
+5
+
+(IV) Un homme à la mode dure peu, car les modes passent: s'il est par
+hasard homme de mérite, il n'est pas anéanti, et il subsiste encore par
+quelque endroit: également estimable, il est seulement moins estimé.
+
+(VI) La vertu a cela d'heureux, qu'elle se suffit à elle-même, et
+qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs; le
+manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il
+la conserve, l'épure et la rend parfaite; qu'elle soit à la mode,
+qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu.
+
+6 (VI)
+
+Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la
+vertu, ils vous disent: «Qu'il la garde»; qu'il a bien de l'esprit, de
+celui surtout qui plaît et qui amuse, ils vous répondent: «Tant mieux
+pour lui»; qu'il a l'esprit fort cultivé, qu'il sait beaucoup, ils vous
+demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais si vous leur
+apprenez qu'il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un
+verre d'eau-de-vie, et, chose merveilleuse! qui y revient à plusieurs
+fois en un repas, alors ils disent: «Où est-il? amenez-le-moi demain, ce
+soir; me l'amènerez-vous?» On le leur amène; et cet homme, propre à
+parer les avenues d'une foire et à être montré en chambre pour de
+l'argent, ils l'admettent dans leur familiarité.
+
+7(VI)
+
+Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le
+soulève davantage que le grand jeu: cela va du pair avec la crapule. Je
+voudrais bien voir un homme poli, enjoué, spirituel, fût-il un Catulle
+ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de
+perdre huit cents pistoles en une séance.
+
+8 (VI)
+
+Une personne à la mode ressemble à une fleur bleue qui croît de soi-même
+dans les sillons, où elle étouffe les épis, diminue la moisson, et tient
+la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beauté que
+ce qu'elle emprunte d'un caprice léger qui naît et qui tombe presque
+dans le même instant: aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en
+parent; demain elle est négligée, et rendue au peuple.
+
+Une personne de mérite, au contraire, est une fleur qu'on ne désigne pas
+par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive pour
+sa beauté ou pour son odeur; l'une des grâces de la nature, l'une de ces
+choses qui embellissent le monde; qui est de tous les temps et d'une
+vogue ancienne et populaire; que nos pères ont estimée, et que nous
+estimons après nos pères; à qui le dégoût ou l'antipathie de
+quelques-uns ne sauraient nuire: un lis, une rose.
+
+9 (VI)
+
+L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle, où il jouit d'un air pur et
+d'un ciel serein: il avance d'un bon vent et qui a toutes les apparences
+de devoir durer; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvre,
+l'orage se déclare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est
+submergée: on voit Eustrate revenir sur l'eau et faire quelques efforts;
+on espère qu'il pourra du moins se sauver et venir à bord; mais une
+vague l'enfonce, on le tient perdu; il paraît une seconde fois, et les
+espérances se réveillent, lorsqu'un flot survient et l'abîme: on ne le
+revoit plus, il est noyé.
+
+10 (IV)
+
+Voiture et Sarrazin étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans
+un temps où il semble qu'ils étaient attendus. S'ils s'étaient moins
+pressés de venir, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils
+fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été alors. Les conversations
+légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et
+familières, les petites parties où l'on était admis seulement avec de
+l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient
+revivre: ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir
+que peut-être ils excelleraient dans un autre genre; mais les femmes
+sont de nos jours ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses,
+quelques-unes même tout cela à la fois; le goût de la faveur, le jeu,
+les galants, les directeurs ont pris la place, et la défendent contre
+les gens d'esprit.
+
+11 (I)
+
+Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons,
+des chausses à aiguillettes et des bottines; il rêve la veille par où et
+comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se
+laisse habiller par son tailleur: il y a autant de faiblesse à fuir la
+mode qu'à l'affecter.
+
+12 (IV)
+
+L'on blâme une mode qui divisant la taille des hommes en deux parties
+égales, en prend une tout entière pour le buste, et laisse l'autre pour
+le reste du corps; l'on condamne celle qui fait de la tête des femmes la
+base d'un édifice à plusieurs étages dont l'ordre et la structure change
+selon leurs caprices, qui éloigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne
+croissent que pour l'accompagner, qui les relève et les hérisse à la
+manière des bacchantes, et semble avoir pourvu à ce que les femmes
+changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fière
+et audacieuse; on se récrie enfin contre une telle ou une telle mode,
+qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant
+qu'elle dure, et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut espérer,
+qui est de plaire. Il me paraît qu'on devrait seulement admirer
+l'inconstance et la légèreté des hommes, qui attachent successivement
+les agréments et la bienséance à des choses tout opposées, qui emploient
+pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave
+et d'ornements les plus sérieux; et que si peu de temps en fasse la
+différence.
+
+13 (VI)
+
+N... est riche, elle mange bien, elle dort bien; mais les coiffures
+changent, et lorsqu'elle y pense le moins, et qu'elle se croit heureuse,
+la sienne est hors de mode.
+
+14 (VI)
+
+Iphis voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode; il regarde le sien
+et en rougit; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour
+s'y montrer, et il se cache; le voilà retenu par le pied dans sa chambre
+tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une
+pâte de senteur; il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la
+petite bouche, et il n'y a guère de moments où il ne veuille sourire; il
+regarde ses jambes, et se voit au miroir: l'on ne peut être plus content
+de personne qu'il l'est de lui-même; il s'est acquis une voix claire et
+délicate, et heureusement il parle gras; il a un mouvement de tête, et
+je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de
+s'embellir; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu'il est
+capable de se procurer; il met du rouge, mais rarement, il n'en fait pas
+habitude. Il est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et
+qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de perles; aussi ne l'ai-je
+pas mis dans le chapitre des femmes.
+
+15 (VI)
+
+Ces mêmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs
+personnes, ils affectent de les négliger dans leurs portraits, comme
+s'ils sentaient ou qu'ils prévissent l'indécence et le ridicule où elles
+peuvent tomber dès qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou
+l'agrément de la nouveauté; ils leur préfèrent une parure arbitraire,
+une draperie indifférente, fantaisie du peintre qui ne sont prises ni
+sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les moeurs ni la
+personne. Ils aiment des attitudes forcées ou immodestes, une manière
+dure, sauvage, étrangère, qui font un capitan d'un jeune abbé, et un
+matamore d'un homme de robe; une Diane d'une femme de ville; comme d'une
+femme simple et timide une amazone ou une Pallas; une Laïs d'une honnête
+fille; un Scythe, un Attila, d'un prince qui est bon et magnanime.
+
+Une mode a à peine détruit une autre mode, qu'elle est abolie par une
+plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera
+pas la dernière: telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions, un
+siècle s'est écoulé, qui a mis toutes ces parures au rang des choses
+passées et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait
+plus de plaisir à voir, c'est la plus ancienne: aidée du temps et des
+années, elle a le même agrément dans les portraits qu'a la saye ou
+l'habit romain sur les théâtres, qu'ont la mante, le voile et la tiare
+dans nos tapisseries et dans nos peintures.
+
+Nos pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes,
+celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes, et des autres
+ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie. Nous ne saurions bien
+reconnaître cette sorte de bienfait qu'en traitant de même nos
+descendants.
+
+16 (I)
+
+Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en
+pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin. Cela ne sied
+plus: il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot:
+tout se règle par la mode.
+
+17 (I)
+
+Celui qui depuis quelque temps à la cour était dévot, et par là, contre
+toute raison, peu éloigné du ridicule, pouvait-il espérer de devenir à
+la mode?
+
+18 (I)
+
+De quoi n'est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si
+pour ne la pas manquer il devient dévot?
+
+19 (IV)
+
+Les couleurs sont préparées, et la toile est toute prête; mais comment
+le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et
+mille figures? Je le peins dévot, et je crois l'avoir attrapé; mais il
+m'échappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette
+mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de dérèglement
+de coeur et d'esprit où il sera reconnaissable; mais la mode presse, il
+est dévot.
+
+20 (VI)
+
+Celui qui a pénétré la cour connaît ce que c'est que vertu et ce que
+c'est que dévotion: il ne peut plus s'y tromper.
+
+21
+
+(VIII) Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder
+sa place soi-même pour le salut, savoir les êtres de la chapelle,
+connaître le flanc, savoir où l'on est vu et où l'on n'est pas vu; rêver
+dans l'église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner
+des ordres et des commissions, y attendre les réponses; avoir un
+directeur mieux écouté que l'Évangile; tirer toute sa sainteté et tout
+son relief de la réputation de son directeur, dédaigner ceux dont le
+directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut; n'aimer
+de la parole de Dieu que ce qui s'en prêche chez soi ou par son
+directeur, préférer sa messe aux autres messes, et les sacrements donnés
+de sa main à ceux qui ont moins de cette circonstance; ne se repaître
+que de livres de spiritualité, comme s'il n'y avait ni Évangile, ni
+Épîtres des Apôtres, ni morale des Pères; lire ou parler un jargon
+inconnu aux premiers siècles; circonstancier à confesse les défauts
+d'autrui, y pallier les siens; s'accuser de ses souffrances, de sa
+patience; dire comme un péché son peu de progrès dans l'héroïsme; être
+en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres;
+n'estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu même;
+goûter, savourer la prospérité et la faveur, n'en vouloir que pour soi,
+ne point aider au mérite, faire servir la piété à son ambition, aller à
+son salut par le chemin de la fortune et des dignités: c'est du moins
+jusqu'à ce jour le plus bel effort de la dévotion du temps.
+
+(VII) Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée.
+
+22 (VII)
+
+Les dévots ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus
+précisément, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Phérécide
+passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son
+mari, ce leur est assez: laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre
+leurs créanciers, se réjouir du malheur d'autrui et en profiter,
+idolâtrer les grands, mépriser les petits, s'enivrer de leur propre
+mérite, sécher d'envie, mentir, médire, cabaler, nuire, c'est leur état.
+Voulez-vous qu'ils empiètent sur celui des gens de bien, qui avec les
+vices cachés fuient encore l'orgueil et l'injustice?
+
+23 (I)
+
+Quand un courtisan sera humble, guéri du faste et de l'ambition; qu'il
+n'établira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents; qu'il sera
+équitable, soulagera ses vassaux, payera ses créanciers; qu'il ne sera
+ni fourbe ni médisant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours
+illégitimes; qu'il priera autrement que des lèvres, et même hors de la
+présence du Prince; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord
+farouche et difficile; qu'il n'aura point le visage austère et la mine
+triste; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura
+rendre par une scrupuleuse attention divers emplois très compatibles;
+qu'il pourra et qu'il voudra même tourner son esprit et ses soins aux
+grandes et laborieuses affaires, à celles surtout d'une suite la plus
+étendue pour les peuples et pour tout l'État; quand son caractère me
+fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie
+l'empêchera, si je ne le nomme pas, de s'y reconnaître: alors je dirai
+de ce personnage: «Il est dévot»; ou plutôt: «C'est un homme donné à son
+siècle pour le modèle d'une vertu sincère et pour le discernement de
+l'hypocrite.»
+
+24 (VI)
+
+Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche
+sur le coton et sur le duvet; de même il est habillé simplement, mais
+commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une
+autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises très
+déliées, qu'il a un très grand soin de bien cacher. Il ne dit point: Ma
+haire et ma discipline, au contraire; il passerait pour ce qu'il est,
+pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un
+homme dévot: il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il
+le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y a
+quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment, ouvrez-les:
+c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur, et l'Année sainte;
+d'autres livres sont sous la clef. S'il marche par la ville, et qu'il
+découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu'il soit dévot,
+les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l'air recueilli lui sont
+familiers: il joue son rôle. S'il entre dans une église, il observe
+d'abord de qui il peut être vu; et selon la découverte qu'il vient de
+faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à
+genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorité
+qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il
+médite, il pousse des élans et des soupirs; si l'homme de bien se
+retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il
+entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un
+endroit pour se recueillir, et où tout le monde voit qu'il s'humilie:
+s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la
+chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de
+bruit qu'eux pour les faire taire; il reprend sa méditation, qui est
+toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-même, et où
+il trouve son compte. Il évite une église déserte et solitaire, où il
+pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et complies,
+tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré: il
+aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours;
+on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois
+jours dans toute l'année, où à propos de rien il jeûne ou fait
+abstinence; mais à la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise
+poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre: il se fait prier,
+presser, quereller pour rompre le carême dès son commencement, et il en
+vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une
+querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus
+forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que
+celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve
+bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite,
+et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il
+ne lui fait du moins ni avance ni déclaration; il s'enfuira, il lui
+laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même. Il
+est encore plus éloigné d'employer pour la flatter et pour la séduire le
+jargon de la dévotion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais
+avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne
+servirait qu'à le rendre très ridicule. Il sait où se trouvent des
+femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami; il ne les
+abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de
+soi dans le public qu'il fait des retraites: qui en effet pourrait en
+douter, quand on le revoit paraître avec un visage exténué et d'un homme
+qui ne se ménage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent et qui
+prospèrent à l'ombre de la dévotion lui conviennent, seulement avec
+cette petite différence qu'il néglige celles qui ont vieilli, et qu'il
+cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux
+faites, c'est son attrait: elles vont, et il va; elles reviennent, et il
+revient; elles demeurent, et il demeure; c'est en tous lieux et à toutes
+les heures qu'il a la consolation de les voir: qui pourrait n'en être
+pas édifié? elles sont dévotes et il est dévot. Il n'oublie pas de tirer
+avantage de l'aveuglement de son ami, et de la prévention où il l'a jeté
+en sa faveur; tantôt il lui emprunte de l'argent, tantôt il fait si bien
+que cet ami lui en offre: il se fait reprocher de n'avoir pas recours à
+ses amis dans ses besoins; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole
+sans donner un billet, qu'il est bien sûr de ne jamais retirer; il dit
+une autre fois, et d'une certaine manière, que rien ne lui manque, et
+c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme; il vante quelque autre
+fois publiquement la générosité de cet homme, pour le piquer d'honneur
+et le conduire à lui faire une grande largesse. Il ne pense point à
+profiter de toute sa succession, ni à s'attirer une donation générale de
+tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever à un fils, le
+légitime héritier: un homme dévot n'est ni avare, ni violent, ni
+injuste, ni même intéressé; Onuphre n'est pas dévot, mais il veut être
+cru tel, et par une parfaite, quoique fausse imitation de la piété,
+ménager sourdement ses intérêts: aussi ne se joue-t-il pas à la ligne
+directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout
+à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il y a là des
+droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse point sans
+faire de l'éclat (et il l'appréhende), sans qu'une pareille entreprise
+vienne aux oreilles du Prince, à qui il dérobe sa marche, par la crainte
+qu'il a d'être découvert et de paraître ce qu'il est. Il en veut à la
+ligne collatérale: on l'attaque plus impunément; il est la terreur des
+cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami
+déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour
+l'héritier légitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants,
+et il faut que celui-ci le déshérite, s'il veut que ses parents
+recueillent sa succession; si Onuphre ne trouve pas jour à les en
+frustrer à fond, il leur en ôte du moins une bonne partie: une petite
+calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ce pieux
+dessein, et c'est le talent qu'il possède à un plus haut degré de
+perfection; il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas
+laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé en
+conscience de décrier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, à qui
+il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans
+se donner même la peine d'ouvrir la bouche: on lui parle d'Eudoxe, il
+sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien; et
+il a raison: il en a assez dit.
+
+25 (VII)
+
+Riez, Zélie, soyez badine et folâtre à votre ordinaire; qu'est devenue
+votre joie? «Je suis riche, dites-vous, me voilà au large, et je
+commence à respirer.» Riez plus haut, Zélie, éclatez: que sert une
+meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse?
+Imitez les grands qui sont nés dans le sein de l'opulence: ils rient
+quelquefois, ils cèdent à leur tempérament, suivez le vôtre; ne faites
+pas dire de vous, qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de
+rente de plus ou de moins vous font passer d'une extrémité à l'autre.
+«Je tiens, dites-vous, à la faveur par un endroit.» Je m'en doutais,
+Zélie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en
+passant, comme autrefois: ne craignez rien, je n'en serai ni plus libre
+ni plus familier avec vous; je n'aurai pas une moindre opinion de vous
+et de votre poste; je croirai également que vous êtes riche et en
+faveur. «Je suis dévote», ajoutez-vous. C'est assez, Zélie, et je dois
+me souvenir que ce n'est plus la sérénité et la joie que le sentiment
+d'une bonne conscience étale sur le visage; les passions tristes et
+austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors: elles mènent
+plus loin et l'on ne s'étonne plus de voir, que la dévotion sache encore
+mieux que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière et
+dédaigneuse.
+
+26 (IV)
+
+L'on a été loin depuis un siècle dans les arts, et dans les sciences,
+qui toutes ont été poussées à un grand point de raffinement, jusques à
+celle du salut, que l'on a réduite en règle et en méthode, et augmentée
+de tout ce que l'esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de
+plus sublime. La dévotion et la géométrie ont leurs façons de parler, ou
+ce qu'on appelle les termes de l'art: celui qui ne les sait pas n'est ni
+dévot ni géomètre. Les premiers dévots, ceux même qui ont été dirigés
+par les Apôtres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que
+la foi et les oeuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien vivre.
+
+27 (I)
+
+C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de
+la rendre pieuse: instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, et
+aux dépens de quoi il ferait sa fortune, il le ménage avec prudence, il
+tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le
+sacrilège; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son
+industrie.
+
+28 (VIII)
+
+C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de
+distribuer des grâces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur,
+à un joueur de flûte, à un flatteur, à un complaisant: ils ont un mérite
+fixe et des talents sûrs et connus qui amusent les grands et qui les
+délassent de leur grandeur; on sait que Favier est beau danseur, et que
+Lorenzani fait de beaux motets. Qui sait au contraire si l'homme dévot a
+de la vertu? Il n'y a rien pour lui sur la cassette ni à l'épargne, et
+avec raison: c'est un métier aisé à contrefaire, qui, s'il était
+récompensé, exposerait le Prince à mettre en honneur la dissimulation et
+la fourberie, et à payer pension à l'hypocrite.
+
+29 (I)
+
+L'on espère que la dévotion de la cour ne laissera pas d'inspirer la
+résidence.
+
+30 (IV)
+
+Je ne doute point que la vraie dévotion ne soit la source du repos; elle
+fait supporter la vie et rend la mort douce: on n'en tire pas tant de
+l'hypocrisie.
+
+31 (V)
+
+Chaque heure en soi comme à notre égard est unique: est-elle écoulée une
+fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront
+pas. Les jours, les mois, les années s'enfoncent et se perdent sans
+retour dans l'abîme des temps; le temps même sera détruit: ce n'est
+qu'un point dans les espaces immenses de l'éternité, et il sera effacé.
+Il y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point
+stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la
+faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le
+plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le
+temps même aura disparu? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà
+des temps.
+
+
+
+
+De quelques usages
+
+
+1 (I)
+
+Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles. Il y en a de tels
+que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils
+étaient nobles.
+
+Quelques autres se couchent roturiers, et se lèvent nobles.
+
+Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers!
+
+2 (IV)
+
+Tel abandonne son père, qui est connu et dont l'on cite le greffe ou la
+boutique, pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps,
+est inconnu et hors de prise; il montre ensuite un gros revenu, une
+grande charge, de belles alliances, et pour être noble, il ne lui manque
+que des titres.
+
+3 (VI)
+
+Réhabilitations, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et
+rendu gothique celui de lettres de noblesse autrefois si français et si
+usité; se faire réhabiliter suppose qu'un homme devenu riche
+originairement est noble, qu'il est d'une nécessité plus que morale
+qu'il le soit; qu'à la vérité son père a pu déroger ou par la charrue ou
+par la houe, ou par la malle, ou par les livrées; mais qu'il ne s'agit
+pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses ancêtres, et de
+continuer les armes de sa maison, les mêmes pourtant qu'il a fabriquées,
+et tout autres que celles de sa vaisselle d'étain; qu'en un mot les
+lettres de noblesse ne lui conviennent plus; qu'elles n'honorent que le
+roturier, c'est-à-dire celui qui cherche encore le secret de devenir
+riche.
+
+4 (IV)
+
+Un homme du peuple, à force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade
+faussement qu'il a vu un prodige. Celui qui continue de cacher son âge
+pense enfin lui-même être aussi jeune qu'il veut le faire croire aux
+autres. De même le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine
+de quelque ancien baron ou de quelque châtelain, dont il est vrai qu'il
+ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend.
+
+5 (IV)
+
+Quelle est la roture un peu heureuse et établie à qui il manque des
+armes, et dans ces armes une pièce honorable, des suppôts, un cimier,
+une devise, et peut-être le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction
+des casques et des heaumes? Le nom et l'usage en sont abolis; il ne
+s'agit plus de les porter de front ou de côté, ouverts ou fermés, et
+ceux-ci de tant ou de tant de grilles: on n'aime pas les minuties, on
+passe droit aux couronnes, cela est plus simple; on s'en croit digne, on
+se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine
+pudeur qui les empêche de se parer d'une couronne de marquis, trop
+satisfaits de la comtale; quelques-uns même ne vont pas la chercher fort
+loin, et la font passer de leur enseigne à leur carrosse.
+
+6 (I)
+
+Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière
+répandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage
+et qu'on appelle château, pour être cru noble sur sa parole.
+
+7 (IV)
+
+Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient.
+Un grand seigneur affecte la principauté, et il use de tant de
+précautions, qu'à force de beaux noms, de disputes sur le rang et les
+préséances, de nouvelles armes, et d'une généalogie que D'Hozier ne lui
+a pas faite, il devient enfin un petit prince.
+
+8 (VIII)
+
+Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur de plus grands,
+qui de leur part, pour n'avoir rien de commun avec leurs inférieurs,
+renoncent volontiers à toutes les rubriques d'honneurs et de
+distinctions dont leur condition se trouve chargée, et préfèrent à cette
+servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur
+piste observent déjà par émulation cette simplicité et cette modestie:
+tous ainsi se réduiront par hauteur à vivre naturellement et comme le
+peuple. Horrible inconvénient!
+
+9 (IV)
+
+Certaines gens portent trois noms, de peur d'en manquer: ils en ont pour
+la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur
+emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des
+particules dès que leur fortune devient meilleure; Celui-ci par la
+suppression d'une syllabe fait de son nom obscur un nom illustre;
+celui-là par le changement d'une lettre en une autre se travestit, et de
+Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourraient
+conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, où ils n'ont qu'à
+perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent,
+avec les grands hommes qui les ont portés. Il s'en trouve enfin qui, nés
+à l'ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands ou Italiens,
+comme si la roture n'était pas de tout pays, allongent leurs noms
+français d'une terminaison étrangère, et croient que venir de bon lieu
+c'est venir de loin.
+
+10 (I)
+
+Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture, et a fait
+évanouir la preuve des quatre quartiers.
+
+11 (IV)
+
+À combien d'enfants serait utile la loi qui déciderait que c'est le
+ventre qui anoblit! mais à combien d'autres serait-elle contraire!
+
+12 (IV)
+
+Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands
+princes par une extrémité et par l'autre au simple peuple.
+
+13 (V)
+
+Il n'y a rien à perdre à être noble: franchises, immunités, exemptions,
+privilèges, que manque-t-il à ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce
+soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles? ils ne
+sont pas si vains: c'est pour le profit qu'ils en reçoivent. Cela ne
+leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas à
+chacun en particulier, leurs voeux s'y opposent, je dis même à la
+communauté.
+
+14 (V)
+
+Je le déclare nettement, afin que l'on s'y prépare et que personne un
+jour n'en soit surpris: s'il arrive jamais que quelque grand me trouve
+digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un
+Geoffroy de la Bruyère, que toutes les chroniques rangent au nombre des
+plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la
+conquête de la Terre-Sainte: voilà alors de qui je descends en ligne
+directe.
+
+15 (I)
+
+Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas
+vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.
+
+16 (IV)
+
+Il y a des choses qui, ramenées à leurs principes et à leur première
+institution, sont étonnantes et incompréhensibles. Qui peut concevoir en
+effet que certains abbés, à qui il ne manque rien de l'ajustement, de la
+mollesse et de la vanité des sexes et des conditions, qui entrent auprès
+des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui
+l'emportent sur tous les deux, qu'eux-mêmes soient originairement et
+dans l'étymologie de leur nom les pères, et les chefs de saints moines
+et d'humbles solitaires, et qu'ils en devraient être l'exemple? Quelle
+force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage! Et sans parler de plus
+grands désordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abbé
+en velours gris et à ramages comme une éminence, ou avec des mouches et
+du rouge comme une femme?
+
+17 (I)
+
+Que les saletés des Dieux, la Vénus, le Ganymède et les autres nudités
+du Carrache aient été faites pour des princes de l'Église, et qui se
+disent successeurs des Apôtres, le palais Farnèse en est la preuve.
+
+18 (I)
+
+Les belles choses le sont moins hors de leur place; les bienséances
+mettent la perfection, et la raison met les bienséances. Ainsi l'on
+n'entend point une gigue à la chapelle, ni dans un sermon des tons de
+théâtre; l'on ne voit point d'images profanes dans les temples, un
+CHRIST par exemple et le Jugement de Paris dans le même sanctuaire, ni à
+des personnes consacrées à l'Église le train et l'équipage d'un
+cavalier.
+
+19 (VIII)
+
+Déclarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un
+beau salut, la décoration souvent profane, les places retenues et
+payées, des livres distribués comme au théâtre, les entrevues et les
+rendez-vous fréquents, le murmure et les causeries étourdissantes,
+quelqu'un monté sur une tribune qui y parle familièrement, sèchement, et
+sans autre zèle que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'à ce qu'un
+orchestre, le dirai-je? et des voix qui concertent depuis longtemps se
+fassent entendre? Est-ce à moi à m'écrier que le zèle de la maison du
+Seigneur me consume, et à tirer le voile léger qui couvre les mystères,
+témoins d'une telle indécence? Quoi? parce qu'on ne danse pas encore aux
+TT..., me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'Église?
+
+20 (I)
+
+L'on ne voit point faire de voeux ni de pèlerinages pour obtenir d'un
+saint d'avoir l'esprit plus doux, l'âme plus reconnaissante, d'être plus
+équitable et moins malfaisant, d'être guéri de la vanité, de
+l'inquiétude et de la mauvaise raillerie.
+
+21 (I)
+
+Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de
+l'un et de l'autre sexe, qui se rassemblent à certains jours dans une
+salle pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que
+par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance? Il me
+semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins
+sévèrement sur l'état des comédiens.
+
+22 (I)
+
+Dans ces jours qu'on appelle saints le moine confesse, pendant que le
+curé tonne en chaire contre le moine et ses adhérents; telle femme
+pieuse sort de l'autel, qui entend au prône qu'elle vient de faire un
+sacrilège. N'y a-t-il point dans l'Église une puissance à qui il
+appartienne ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps
+le pouvoir du barnabite?
+
+23 (I)
+
+Il y a plus de rétribution dans les paroisses pour un mariage que pour
+un baptême, et plus pour un baptême que pour la confession: l'on dirait
+que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par là être
+appréciés. Ce n'est rien au fond que cet usage; et ceux qui reçoivent
+pour les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui
+donnent ne pensent point à les acheter: ce sont peut-être des apparences
+qu'on pourrait épargner aux simples et aux indévots.
+
+24 (VI)
+
+Un pasteur frais et en parfaite santé, en ligne fin et en point de
+Venise, a sa place dans l'oeuvre auprès les pourpres et les fourrures; il
+y achève sa digestion, pendant que le Feuillant ou le Récollet quitte sa
+cellule et son désert, où il est lié par ses voeux et par la bienséance,
+pour venir le prêcher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire,
+comme d'une pièce d'étoffe. Vous m'interrompez, et vous dites: «Quelle
+censure! et combien elle est nouvelle et peu attendue! Ne voudriez-vous
+point interdire à ce pasteur et à son troupeau la parole divine et le
+pain de l'Évangile?»--Au contraire, je voudrais qu'il le distribuât
+lui-même le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les
+places, sur les toits, et que nul ne prétendît à un emploi si grand, si
+laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables
+de lui mériter les belles offrandes et les riches rétributions qui y
+sont attachées. Je suis forcé, il est vrai, d'excuser un curé sur cette
+conduite par un usage reçu, qu'il trouve établi, et qu'il laissera à son
+successeur; mais c'est cet usage bizarre et dénué de fondement et
+d'apparence que je ne puis approuver, et que je goûte encore moins que
+celui de se faire payer quatre fois des mêmes obsèques, pour soi, pour
+ses droits, pour sa présence, pour son assistance.
+
+25 (IV)
+
+Tite, par vingt années de service dans une seconde place, n'est pas
+encore digne de la première, qui est vacante: ni ses talents, ni sa
+doctrine, ni une vie exemplaire, ni les voeux des paroissiens ne
+sauraient l'y faire asseoir. Il naît de dessous terre un autre clerc
+pour la remplir. Tite est reculé ou congédié: il ne se plaint pas; c'est
+l'usage.
+
+26 (V)
+
+«Moi, dit le cheffecier, je suis maître du choeur; qui me forcera d'aller
+à matines? mon prédécesseur n'y allait point: suis-je de pire condition?
+dois-je laisser avilir ma dignité entre mes mains, ou la laisser telle
+que je l'ai reçue?»--«Ce n'est point, dit l'écolâtre, mon intérêt qui
+me mène, mais celui de la prébende: il serait bien dur qu'un grand
+chanoine fût sujet au choeur, pendant que le trésorier, l'archidiacre, le
+pénitencier et le grand vicaire s'en croient exempts.»--«Je suis bien
+fondé, dit le prévôt, à demander la rétribution sans me trouver à
+l'office: il y a vingt années entières que je suis en possession de
+dormir les nuits; je veux finir comme j'ai commencé, et l'on ne me verra
+point déroger à mon titre: que me servirait d'être à la tête d'un
+chapitre? mon exemple ne tire point à conséquence.» Enfin c'est entre
+eux tous à qui ne louera point Dieu, à qui fera voir par un long usage
+qu'il n'est point obligé de le faire: l'émulation de ne se point rendre
+aux offices divins ne saurait être plus vive ni plus ardente. Les
+cloches sonnent dans une nuit tranquille; et leur mélodie, qui réveille
+les chantres et les enfants de choeur, endort les chanoines, les plonge
+dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux
+songes: ils se lèvent tard, et vont à l'église se faire payer d'avoir
+dormi.
+
+27 (IV)
+
+Qui pourrait s'imaginer, si l'expérience ne nous le mettait devant les
+yeux, quelle peine ont les hommes à se résoudre d'eux-mêmes à leur
+propre félicité, et qu'on ait besoin de gens d'un certain habit, qui par
+un discours préparé, tendre et pathétique, par de certaines inflexions
+de voix, par des larmes, par des mouvements qui les mettent en sueur et
+qui les jettent dans l'épuisement, fassent enfin consentir un homme
+chrétien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource, à ne se
+point perdre et à faire son salut?
+
+28 (IV)
+
+La fille d'Aristippe est malade et en péril; elle envoie vers son père,
+veut se réconcilier avec lui et mourir dans ses bonnes grâces. Cet homme
+si sage, le conseil de toute une ville, fera-t-il de lui-même cette
+démarche si raisonnable? y entraînera-t-il sa femme? ne faudra-t-il
+point pour les remuer tous deux la machine du directeur?
+
+29 (V)
+
+Une mère, je ne dis pas qui cède et qui se rend à la vocation de sa
+fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une âme avec la sienne,
+en répond à Dieu même, en est la caution. Afin qu'une telle mère ne se
+perde pas, il faut que sa fille se sauve.
+
+30 (VI)
+
+Un homme joue et se ruine: il marie néanmoins l'aînée de ses deux filles
+de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville; la cadette est sur le
+point de faire ses voeux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de
+son père.
+
+31 (IV)
+
+Il s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu, de la santé, de la
+ferveur et une bonne vocation, mais qui n'étaient pas assez riches pour
+faire dans une riche abbaye voeu de pauvreté.
+
+32 (IV)
+
+Celle qui délibère sur le choix d'une abbaye ou d'un simple monastère
+pour s'y enfermer agite l'ancienne question de l'état populaire et du
+despotique.
+
+33 (IV)
+
+Faire une folie et se marier par amourette, c'est épouser Mélite, qui
+est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins
+de bien qu'Aegine qu'on vous propose, et qui avec une riche dot apporte
+de riches dispositions à la consumer, et tout votre fonds avec sa dot.
+
+34 (I)
+
+Il était délicat autrefois de se marier; c'était un long établissement,
+une affaire sérieuse, et qui méritait qu'on y pensât; l'on était pendant
+toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise: même table, même
+demeure, même lit; l'on n'en était point quitte pour une pension; avec
+des enfants et un ménage complet, l'on n'avait pas les apparences et les
+délices du célibat.
+
+35 (V)
+
+Qu'on évite d'être vu seul avec une femme qui n'est point la sienne,
+voilà une pudeur qui est bien placée: qu'on sente quelque peine à se
+trouver dans le monde avec des personnes dont la réputation est
+attaquée, cela n'est pas incompréhensible. Mais quelle mauvaise honte
+fait rougir un homme de sa propre femme, et l'empêche de paraître dans
+le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne inséparable,
+qui doit faire sa joie, ses délices et toute sa société; avec celle
+qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le
+mérite, la vertu, l'alliance lui font honneur? Que ne commence-t-il par
+rougir de son mariage?
+
+Je connais la force de la coutume, et jusqu'où elle maîtrise les esprits
+et contraint les moeurs, dans les choses même les plus dénuées de raison
+et de fondement; je sens néanmoins que j'aurais l'impudence de me
+promener au Cours, et d'y passer en revue avec une personne qui serait
+ma femme.
+
+36 (V)
+
+Ce n'est pas une honte ni une faute à un jeune homme que d'épouser une
+femme avancée en âge; c'est quelquefois prudence, c'est précaution.
+L'infamie est de se jouer de sa bienfactrice par des traitements
+indignes, et qui lui découvrent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et
+d'un ingrat. Si la fiction est excusable, c'est où il faut feindre de
+l'amitié; s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion où il y
+aurait de la dureté à être sincère.--Mais elle vit longtemps.--
+Aviez-vous stipulé qu'elle mourût après avoir signé votre fortune et
+l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus après ce grand ouvrage
+qu'à retenir son haleine, qu'à prendre de l'opium ou de la ciguë?
+A-t-elle tort de vivre? Si même vous mourez avant celle dont vous aviez
+déjà réglé les funérailles, à qui vous destiniez la grosse sonnerie et
+les beaux ornements, en est-elle responsable?
+
+37 (I)
+
+Il y a depuis longtemps dans le monde une manière de faire valoir son
+bien, qui continue toujours d'être pratiquée par d'honnêtes gens, et
+d'être condamnée par d'habiles docteurs.
+
+38 (IV)
+
+On a toujours vu dans la république de certaines charges qui semblent
+n'avoir été imaginées la première fois que pour enrichir un seul aux
+dépens de plusieurs; les fonds ou l'argent des particuliers y coule sans
+fin et sans interruption. Dirai-je qu'il n'en revient plus ou qu'il n'en
+revient que tard? C'est un gouffre, c'est une mer qui reçoit les eaux
+des fleuves; et qui ne les rend pas; ou si elles les rend, c'est par des
+conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paraisse, ou qu'elle en
+soit moins grosse et moins enflée; ce n'est qu'après en avoir joui
+longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir.
+
+39 (VI)
+
+Le fonds perdu, autrefois si sûr, si religieux et si inviolable, est
+devenu avec le temps, et par les soins de ceux qui en étaient chargés,
+un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de
+thésauriser? Entrerai-je dans le huitième denier, ou dans les aides?
+serai-je avare, partisan, ou administrateur?
+
+40 (VII)
+
+Vous avez une pièce d'argent, ou même une pièce d'or; ce n'est pas
+assez, c'est le nombre qui opère: faites-en, si vous pouvez, un amas
+considérable et qui s'élève en pyramide, et je me charge du reste. Vous
+n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni expérience, qu'importe?
+ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous
+vous couvrirez devant votre maître, si vous en avez; il sera même fort
+éminent, si avec votre métal, qui de jour à autre se multiplie, je ne
+fais en sorte qu'il se découvre devant vous.
+
+41 (IV)
+
+Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement de juges pour une
+affaire juste, capitale, et où il y va de toute sa fortune: elle saura
+peut-être dans cinq années quels seront ses juges, et dans quel tribunal
+elle doit plaider le reste de sa vie.
+
+42 (IV)
+
+L'on applaudit à la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux
+d'interrompre les avocats au milieu de leur action, de les empêcher
+d'être éloquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux
+preuves toutes sèches qui établissent leurs causes et le droit de leurs
+parties; et cette pratique si sévère, qui laisse aux orateurs le regret
+de n'avoir pas prononcé les plus beaux traits de leurs discours, qui
+bannit l'éloquence du seul endroit où elle est en sa place, et va faire
+du Parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide
+et sans réplique, qui est celle de l'expédition: il est seulement à
+désirer qu'elle fût moins oubliée en toute autre rencontre, qu'elle
+réglât au contraire les bureaux comme les audiences, et qu'on cherchât
+une fin aux écritures, comme on a fait aux plaidoyers.
+
+43 (I)
+
+Le devoir des juges est de rendre la justice; leur métier, de la
+différer. Quelques-uns savent leur devoir, et font leur métier.
+
+44 (I)
+
+Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur; car ou il se défie
+de ses lumières et même de sa probité, ou il cherche à le prévenir, ou
+il lui demande une injustice.
+
+45 (IV)
+
+Il se trouve des juges auprès de qui la faveur, l'autorité, les droits
+de l'amitié et de l'alliance nuisent à une bonne cause, et qu'une trop
+grande affectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes.
+
+46 (IV)
+
+Le magistrat coquet ou galant est pire dans les conséquences que le
+dissolu: celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait
+souvent par où aller jusqu'à lui; celui-là est ouvert par mille faibles
+qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes à qui il veut
+plaire.
+
+47 (IV)
+
+Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la
+république, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la
+prêtrise. L'homme de robe ne saurait guère danser au bal, paraître aux
+théâtres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir à son
+propre avilissement; et il est étrange qu'il ait fallu une loi pour
+régler son extérieur, et le contraindre ainsi à être grave et plus
+respecté.
+
+48 (IV)
+
+Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage, et en montant des
+moindres conditions jusques aux plus grandes, on remarque dans toutes un
+temps de pratique et d'exercice qui prépare aux emplois, où les fautes
+sont sans conséquence, et mènent au contraire à la perfection. La guerre
+même, qui ne semble naître et durer que par la confusion et le désordre,
+a ses préceptes; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en
+rase campagne sans l'avoir appris, et l'on s'y tue méthodiquement. Il y
+a l'école de la guerre: où est l'école du magistrat? Il y a un usage,
+des lois, des coutumes: où est le temps, et le temps assez long que l'on
+emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai et l'apprentissage
+d'un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la
+consignation a fait un juge, est de décider souverainement des vies et
+des fortunes des hommes.
+
+49 (IV)
+
+La principale partie de l'orateur, c'est la probité: sans elle il
+dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite
+faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui
+il parle; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit
+qu'ils sont payés pour dire des injures.
+
+50
+
+(V) «Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit lui est
+acquis. Mais je l'attends à cette petite formalité; s'il l'oublie, il
+n'y revient plus, et conséquemment il perd sa somme, ou il est
+incontestablement déchu de son droit; or il oubliera cette formalité.»
+Voilà ce que j'appelle une conscience de praticien.
+
+(I) Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison,
+de sagesse et d'équité, ce serait précisément la contradictoire de celle
+qui dit que la forme emporte le fond.
+
+51 (IV)
+
+La question est une invention merveilleuse et tout à fait sûre pour
+perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui
+est né robuste.
+
+52 (VI)
+
+Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un innocent condamné
+est l'affaire de tous les honnêtes gens.
+
+Je dirai presque de moi: «Je ne serai pas voleur ou meurtrier.»--«Je ne
+serai pas un jour puni comme tel», c'est parler bien hardiment.
+
+Une condition lamentable est celle d'un homme innocent à qui la
+précipitation et la procédure ont trouvé un crime; celle même de son
+juge peut-elle l'être davantage?
+
+53 (VI)
+
+Si l'on me racontait qu'il s'est trouvé autrefois un prévôt; ou l'un de
+ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui
+les connaissait tous depuis longtemps de nom et de visage; savait leurs
+vols, j'entends l'espèce, le nombre et la quantité, pénétrait si avant
+dans toutes ces profondeurs, et était si initié dans tous ces affreux
+mystères qu'il sut rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avait
+pris dans la foule au sortir d'une assemblée, et dont il était sur le
+point de faire de l'éclat, que le Parlement intervint dans cette
+affaire, et fit le procès à cet officier: je regarderais cet événement
+comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et à qui le temps
+ôte la croyance: comment donc pourrais-je croire qu'on doive présumer
+par des faits récents, connus et circonstanciés, qu'une connivence si
+pernicieuse dure encore, qu'elle ait même tourné en jeu et passé en
+coutume?
+
+54 (IV)
+
+Combien d'hommes qui sont forts contre les faibles, fermes et
+inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls égards pour
+les petits, rigides et sévères dans les minutes, qui refusent les petits
+présents, qui n'écoutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les
+femmes seules peuvent corrompre!
+
+55 (I)
+
+Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans
+une grande faveur perde un procès.
+
+56 (V)
+
+Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre à être
+écoutés comme des oracles; chacun les tire de son côté et les interprète
+à sa manière, je veux dire selon ses désirs ou ses intérêts.
+
+57 (V)
+
+Il est vrai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe
+moins la dernière volonté qu'elle ne leur ôte avec la vie l'irrésolution
+et l'inquiétude. Un dépit, pendant qu'ils vivent, les fait tester; ils
+s'apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n'ont pas
+moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table;
+ils les comptent par les années. Un second se trouve détruit par un
+troisième, qui est anéanti lui-même par un autre mieux digéré, et
+celui-ci encore par un cinquième olographe. Mais si le moment, ou la
+malice, ou l'autorité manque à celui qui a intérêt de le supprimer, il
+faut qu'il en essuie les clauses et les conditions; car appert-il mieux
+des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier
+acte, signé de leur main, et après lequel ils n'ont pas du moins eu le
+loisir de vouloir tout le contraire?
+
+58 (V)
+
+S'il n'y avait point de testaments pour régler le droit des héritiers,
+je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour régler les différends
+des hommes: les juges seraient presque réduits à la triste fonction
+d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les
+lanternes des chambres, au parquet, à la porte ou dans la salle du
+magistrat? des héritiers ab intestat? Non, les lois ont pourvu à leurs
+partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une
+clause ou d'un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent
+d'un testament fait avec loisir, avec maturité, par un homme grave,
+habile, consciencieux, et qui a été aidé d'un bon conseil: d'un acte où
+le praticien n'a rien obmis de son jargon et de ses finesses ordinaires;
+il est signé du testateur et des témoins publics, il est parafé: et
+c'est en cet état qu'il est cassé et déclaré nul.
+
+59 (V)
+
+Titius assiste à la lecture d'un testament avec des yeux rouges et
+humides, et le coeur serré de la perte de celui dont il espère recueillir
+la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la
+ville, un troisième le rend maître d'une terre à la campagne; il y a une
+clause qui, bien entendue, lui accorde une maison située au milieu de
+Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles: son affliction
+augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? Il
+se voit officier, logé aux champs et à la ville, meublé de même; il se
+voit une bonne table et un carrosse: Y avait-il au monde un plus honnête
+homme que le défunt, un meilleur homme? Il y a un codicille, il faut le
+lire: il fait Maevius légataire universel, et il renvoie Titius dans son
+faubourg, sans rentes, sans titres, et le met à pied. Il essuie ses
+larmes: c'est à Maevius à s'affliger.
+
+60 (V)
+
+La loi qui défend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette
+défense le fer, le poison, le feu, l'eau, les embûches, la force
+ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir à l'homicide? La loi
+qui ôte aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner réciproquement,
+n'a-t-elle connu que les voies directes et immédiates de donner?
+a-t-elle manqué de prévoir les indirectes? a-t-elle introduit les
+fidéicommis, ou si même elle les tolère? Avec une femme qui nous est
+chère et qui nous survit, lègue-t-on son bien à un ami fidèle par un
+sentiment de reconnaissance pour lui, ou plutôt par une extrême
+confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de
+ce qu'on lui lègue? Donne-t-on à celui que l'on peut soupçonner de ne
+devoir pas rendre à la personne à qui en effet l'on veut donner? Faut-il
+se parler, faut-il s'écrire, est-il besoin de pacte ou de serments pour
+former cette collusion? Les hommes ne sentent-ils pas en cette rencontre
+ce qu'ils peuvent espérer les uns des autres? Et si au contraire la
+propriété d'un tel bien est dévolue au fidéicommissaire, pourquoi
+perd-il sa réputation à le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les
+vaudevilles? Voudrait-on le comparer au dépositaire qui trahit le dépôt,
+à un domestique qui vole l'argent que son maître lui envoie porter? On
+aurait tort: y a-t-il de l'infamie à ne pas faire une libéralité, et à
+conserver pour soi ce qui est à soi? Étrange embarras, horrible poids
+que le fidéicommis! Si par la révérence des lois on se l'approprie, il
+ne faut plus passer pour homme de bien; si par le respect d'un ami mort
+l'on suit ses intentions en le rendant à sa veuve, on est
+confidentiaire, on blesse la loi.--Elle cadre donc bien mal avec
+l'opinion des hommes?--Cela peut être; et il ne me convient pas de dire
+ici: «La loi pèche», ni: «Les hommes se trompent.»
+
+61 (VIII)
+
+J'entends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies: «Tel
+et tel corps se contestent l'un à l'autre la préséance; le mortier et la
+pairie se disputent le pas.» Il me paraît que celui des deux qui évite
+de se rencontrer aux assemblées est celui qui cède, et qui sentant son
+faible, juge lui-même en faveur de son concurrent.
+
+62 (IV)
+
+Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux; que ne lui fournit-il
+point? Sa protection le rend audacieux; il est impunément dans sa
+province tout ce qui lui plaît d'être, assassin, parjure; il brûle ses
+voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le Prince se
+mêle lui-même de sa punition.
+
+63 (VI)
+
+Ragoûts, liqueurs, entrées, entremets, tous mots qui devraient être
+barbares et inintelligibles en notre langue; et s'il est vrai qu'ils ne
+devraient pas être d'usage en pleine paix, où ils ne servent qu'à
+entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils être entendus
+dans le temps de la guerre et d'une misère publique, à la vue de
+l'ennemi, à la veille d'un combat, pendant un siège? Où est-il parlé de
+la table de Scipion ou de celle de Marius? Ai-je lu quelque part que
+Miltiade, qu'Épaminondas, qu'Agésilas aient fait une chère délicate? Je
+voudrais qu'on ne fît mention de la délicatesse, de la propreté et de la
+somptuosité des généraux, qu'après n'avoir plus rien à dire sur leur
+sujet, et s'être épuisé sur les circonstances d'une bataille gagnée et
+d'une ville prise; j'aimerais même qu'ils voulussent se priver de cet
+éloge.
+
+64 (VI)
+
+Hermippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodités; il
+leur sacrifie l'usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance. Il les
+cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il
+ne néglige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une
+étude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une
+découverte. Il laisse aux autres hommes le dîner et le souper, à peine
+en admet-il les termes; il mange quand il a faim, et les mets seulement
+où son appétit le porte. Il voit faire son lit: quelle main assez
+adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir?
+Il sort rarement de chez soi; il aime la chambre, où il n'est ni oisif
+ni laborieux, où il n'agit point, où il tracasse, et dans l'équipage
+d'un homme qui a pris médecine. On dépend servilement d'un serrurier et
+d'un menuisier, selon ses besoins: pour lui, s'il faut limer, il a une
+lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher.
+Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et
+meilleurs et plus commodes à son gré que ceux mêmes dont les ouvriers se
+servent: il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom,
+productions de son esprit, et dont il a presque oublié l'usage. Nul ne
+se peut comparer à lui pour faire en peu de temps et sans peine un
+travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa
+garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la manière dont il a su
+tourner sa chambre: combien de pas épargnés dans le cours d'une vie!
+Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire à soi, et
+une porte s'ouvre: quelle fatigue! voilà un mouvement de trop, qu'il
+sait s'épargner, et comment? c'est un mystère qu'il ne révèle point. Il
+est, à la vérité, un grand maître pour le ressort et pour la mécanique,
+pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour
+de son appartement d'ailleurs que de la fenêtre; il a trouvé le secret
+de monter et de descendre autrement que par l'escalier, et il cherche
+celui d'entrer et de sortir plus commodément que par la porte.
+
+65 (I)
+
+Il y a déjà longtemps que l'on improuve les médecins, et que l'on s'en
+sert; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils
+dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la
+prélature, et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se
+portent bien deviennent malades; il leur faut des gens dont le métier
+soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes
+pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé, et
+bien payé.
+
+66 (IV)
+
+Un bon médecin est celui qui a des remèdes spécifiques, ou s'il en
+manque, qui permet à ceux qui les ont de guérir son malade.
+
+67 (IV)
+
+La témérité des charlatans, et leurs tristes succès, qui en sont les
+suites, font valoir la médecine et les médecins: si ceux-ci laissent
+mourir, les autres tuent.
+
+68 (VIII)
+
+Carro Carri débarque avec une recette qu'il appelle un prompt remède, et
+qui quelquefois est un poison lent; c'est un bien de famille, mais
+amélioré en ses mains: de spécifique qu'il était contre la colique, il
+guérit de la fièvre quarte, de la pleurésie, de l'hydropisie, de
+l'apoplexie, de l'épilepsie. Forcez un peu votre mémoire, nommez une
+maladie, la première qui vous viendra en l'esprit: l'hémorragie,
+dites-vous? il la guérit. Il ne ressuscite personne, il est vrai; il ne
+rend pas la vie aux hommes; mais il les conduit nécessairement jusqu'à
+la décrépitude, et ce n'est que par hasard que son père et son aïeul,
+qui avaient ce secret, sont morts fort jeunes. Les médecins reçoivent
+pour leurs visites ce qu'on leur donne; quelques-uns se contentent d'un
+remerciement: Carro Carri est si sûr de son remède, et de l'effet qui en
+doit suivre, qu'il n'hésite pas de s'en faire payer d'avance, et de
+recevoir avant que de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il
+n'en est que plus digne de son application et de son remède. Commencez
+par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de
+constitution, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez
+pas ensuite plus inquiet que lui de votre guérison. L'émulation de cet
+homme a peuplé le monde de noms en O et en I, noms vénérables, qui
+imposent aux malades et aux maladies. Vos médecins, Fagon, et de toutes
+les facultés, avouez-le, ne guérissent pas toujours, ni sûrement; ceux
+au contraire qui ont hérité de leurs pères la médecine pratique, et à
+qui l'expérience est échue par succession, promettent toujours, et avec
+serments, qu'on guérira. Qu'il est doux aux hommes de tout espérer d'une
+maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien à l'agonie!
+La mort surprend agréablement et sans s'être fait craindre; on la sent
+plus tôt qu'on n'a songé à s'y préparer et à s'y résoudre. Ô Fagon
+Esculape! faites régner sur toute la terre le quinquina et l'émétique;
+conduisez à sa perfection la science des simples, qui sont donnés aux
+hommes pour prolonger leur vie; observez dans les cures, avec plus de
+précision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les
+temps, les symptômes et les complexions; guérissez de la manière seule
+qu'il convient à chacun d'être guéri; chassez des corps, où rien ne vous
+est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus
+invétérées; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont
+incurables; laissez à Corinne, à Lesbie, à Canidie, à Trimalcion et à
+Carpus la passion ou la fureur des charlatans.
+
+69 (IV)
+
+L'on souffre dans la république les chiromanciens et les devins, ceux
+qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connaissent le
+passé par le mouvement du sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans
+un vase d'eau la claire vérité; et ces gens sont en effet de quelque
+usage: ils prédisent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles
+qu'elles épouseront leurs amants, consolent les enfants dont les pères
+ne meurent point, et charment l'inquiétude des jeunes femmes qui ont de
+vieux maris; ils trompent enfin à très vil prix ceux qui cherchent à
+être trompés.
+
+70 (IV)
+
+Que penser de la magie et du sortilège? La théorie en est obscure, les
+principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire; mais il
+y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont
+vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent: les
+admettre tous ou les nier tous paraît un égal inconvénient; et j'ose
+dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui
+sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes
+crédules et les esprits forts.
+
+71 (I)
+
+L'on ne peut guère charger l'enfance de la connaissance de trop de
+langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son application à
+l'en instruire; elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et
+elles leur ouvrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile
+et agréable érudition. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge un
+peu plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force
+de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer; et si
+l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même
+temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire; c'est borner à
+la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin; et qui demande
+des choses; c'est au moins avoir perdu les premières et les plus belles
+années de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque
+tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément; que la mémoire
+est neuve, prompte et fidèle; que l'esprit et le coeur sont encore vides
+de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs
+travaux par ceux de qui l'on dépend. Je suis persuadé que le petit
+nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de
+l'oubli de cette pratique.
+
+72 (VI)
+
+L'étude des textes ne peut jamais être assez recommandée; c'est le
+chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre
+d'érudition. Ayez les choses de la première main; puisez à la source;
+maniez, remaniez le texte; apprenez-le de mémoire; citez-le dans les
+occasions; songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue
+et dans ses circonstances; conciliez un auteur original, ajustez ses
+principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs
+se sont trouvés dans le cas où je désire que vous soyez: n'empruntez
+leurs lumières et ne suivez leurs vues qu'où les vôtres seraient trop
+courtes; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous
+échapper; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y
+demeurent: vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation,
+dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que
+vous n'êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont
+invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent
+court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si chargés d'une vaine et
+fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni
+à eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette méthode
+d'étudier, que c'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme
+à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte
+sous le poids des commentaires; et qu'elle a en cela agi contre soi-même
+et contre ses plus chers intérêts, en multipliant les lectures, les
+recherches et le travail, qu'elle cherchait à éviter.
+
+73 (VII)
+
+Qui règle les hommes dans leur manière de vivre et d'user des aliments?
+La santé et le régime? Cela est douteux. Une nation entière mange les
+viandes après les fruits, une autre fait tout le contraire; quelques-uns
+commencent leurs repas par de certains fruits, et les finissent par
+d'autres: est-ce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur santé
+que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des
+collets, eux qui ont eu si longtemps la poitrine découverte? Est-ce par
+bienséance, surtout dans un temps où ils avaient trouvé le secret de
+paraître nus tout habillés? Et d'ailleurs les femmes, qui montrent leur
+gorge et leurs épaules, sont-elles d'une complexion moins délicate que
+les hommes, ou moins sujettes qu'eux aux bienséances? Quelle est la
+pudeur qui engage celles-ci à couvrir leurs jambes et presque leurs
+pieds, et qui leur permet d'avoir les bras nus au-dessus du coude? Qui
+avait mis autrefois dans l'esprit des hommes qu'on était à la guerre ou
+pour se défendre ou pour attaquer, et qui leur avait insinué l'usage des
+armes offensives et des défensives? Qui les oblige aujourd'hui de
+renoncer à celles-ci, et pendant qu'ils se bottent pour aller au bal, de
+soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs exposés à tout le
+feu d'une contrescarpe? Nos pères, qui ne jugeaient pas une telle
+conduite utile au Prince et à la patrie, étaient-ils sages ou insensés?
+Et nous-mêmes, quels héros célébrons-nous dans notre histoire? Un
+Guesclin, un Clisson, un Foix, un Boucicaut, qui tous ont porté l'armet
+et endossé une cuirasse.
+
+Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la
+proscription de quelques autres? Ainsi a péri: la voyelle qui le
+commence, et si propre pour l'élision, n'a pu le sauver; il a cédé à un
+autre monosyllabe, et qui n'est au plus que son anagramme. Certes est
+beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son déclin: la
+poésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le
+disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages.
+Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et par la facilité
+qu'il y avait à le couler dans le style, et par son origine, qui est
+française. Moult, quoique latin, était dans son temps d'un même mérite,
+et je ne vois pas par où beaucoup l'emporte sur lui. Quelle persécution
+le car n'a-t-il pas essuyée! et s'il n'eût trouvé de la protection parmi
+les gens polis, n'était-il pas banni honteusement d'une langue à qui il
+a rendu de si longs services, sans qu'on sût quel mot lui substituer?
+Cil a été dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue française;
+il est douloureux pour les poètes qu'il ait vieilli. Douloureux ne vient
+pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou
+chaloureux: celui-ci se passe, bien que ce fût une richesse pour la
+langue, et qu'il se dise fort juste où chaud ne s'emploie
+qu'improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux; haine,
+haineux; peine, peineux, fruit, fructueux; pitié, piteux; joie, jovial;
+foi, féal; cour, courtois; gîte, gisant; baleine, balené; vanterie,
+vantard; mensonge, mensonger; coutume, coutumier: comme part maintient
+partial; point, pointu et pointilleux; ton, tonnant; son, sonore; frein,
+effréné; front, effronté; ris, ridicule; loi, loyal; coeur, cordial;
+bien, bénin; mal, malicieux. Heur se plaçait où bonheur ne saurait
+entrer; il a fait heureux, qui est si français, et il a cessé de l'être:
+si quelques poètes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la
+contrainte de la mesure. Issue prospère, et vient d'issir, qui est
+aboli. Fin subsiste sans conséquence pour finer, qui vient de lui,
+pendant que cesse et cesser règnent également. Verd ne fait plus
+verdoyer, ni fête, fétoyer, ni larme, larmoyer, ni deuil, se douloir, se
+condouloir, ni joie, s'éjouir, bien qu'il fasse toujours se réjouir, se
+conjouir, ainsi qu'orgueil, s'enorgueillir. On a dit gent, le corps
+gent: ce mot si facile non seulement est tombé, l'on voit même qu'il a
+entraîné gentil dans sa chute. On dit diffamé, qui dérive de fame, qui
+ne s'entend plus: On dit curieux, dérivé de cure, qui est hors d'usage.
+Il y avait à gagner de dire si que pour de sorte que ou de manière que,
+de moi au lieu de pour moi ou de quant à moi, de dire je sais que c'est
+qu'un mal, plutôt que je sais ce que c'est qu'un mal, soit par
+l'analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent à avoir un mot
+de moins à placer dans l'oraison. L'usage a préféré par conséquent à par
+conséquence, et en conséquence à en conséquent, façons de faire à
+manières de faire, et manières d'agir à façons d'agir...; dans les verbes,
+travailler à ouvrer, être accoutumé à souloir, convenir à duire, faire
+du bruit à bruire, injurier à vilainer, piquer à poindre, faire
+ressouvenir à ramentevoir...; et dans les noms, pensées à pensers, un si
+beau mot, et dont le vers se trouvait si bien, grandes actions à
+prouesses, louanges à loz, méchanceté à mauvaistié, porte à huis, navire
+à nef, armée à ost, monastère à monstier, prairies à prées..., tous mots
+qui pouvaient durer ensemble d'une égale beauté, et rendre une langue
+plus abondante. L'usage a par l'addition, la suppression, le changement
+ou le dérangement de quelques lettres, fait frelater de fralater,
+prouver de preuver, profit de proufit, froment de froument, profil de
+pourfil, provision de pourveoir, promener de pourmener, et promenade de
+pourmenade. Le même usage fait, selon l'occasion, d'habile, d'utile, de
+facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des
+genres différents: au contraire de vil, vile, subtil, subtile, selon
+leur terminaison masculins ou féminins. Il a altéré les terminaisons
+anciennes: de scel il a fait sceau; de mantel, manteau; de capel,
+chapeau; de coutel, couteau; de hamel, hameau; de damoisel, damoiseau;
+de jouvencel, jouvenceau; et cela sans que l'on voie guère ce que la
+langue française gagne à ces différences et à ces changements. Est-ce
+donc faire pour le progrès d'une langue, que de déférer à l'usage?
+Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique?
+Faudrait-il, dans une langue vivante, écouter la seule raison qui
+prévient les équivoques, suit la racine des mots et le rapport qu'ils
+ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison
+d'ailleurs veut qu'on suive l'usage?
+
+Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, ou si nous l'emportons sur eux
+par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clarté et la
+brièveté du discours, c'est une question souvent agitée, toujours
+indécise. On ne la terminera point en comparant, comme l'on fait
+quelquefois, un froid écrivain de l'autre siècle aux plus célèbres de
+celui-ci, ou les vers de Laurent, payé pour ne plus écrire, à ceux de
+Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette
+matière, opposer siècle à siècle, et excellent ouvrage à excellent
+ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à
+ces deux-ci, qu'une tradition nous a conservés, sans nous en marquer le
+temps ni l'auteur:
+
+
+ Bien à propos s'en vint Ogier en France
+ Pour le païs de mescreans monder:
+ Ja n'est besoin de conter sa vaillance,
+ Puisqu'ennemis n'osoient le regarder.
+ Or quand il eut tout mis en assurance,
+ De voyager il voulut s'enharder,
+ En Paradis trouva l'eau de jouvance,
+ Dont il se sceut de vieillesse engarder
+ Bien à propos.
+ Puis par cette eau son corps tout decrepite
+ Transmué fut par manière subite
+ En jeune gars, frais, gracieux et droit.
+ Grand dommage est que cecy soit sornettes:
+ Filles connoy qui ne sont pas jeunettes,
+ À qui cette eau de jouvance viendroit
+ Bien à propos.
+ De cettuy preux maints grands clercs ont écrit
+ Qu'oncques dangier n'étonna son courage:
+ Abusé fut par le malin esprit,
+ Qu'il épousa sous feminin visage.
+ Si piteux cas à la fin découvrit
+ Sans un seul brin de peur ny de dommage,
+ Dont grand renom par tout le monde acquit,
+ Si qu'on tenoit tres honneste langage
+ De cettuy preux.
+ Bien-tost après fille de Roy s'éprit
+ De son amour, qui voulentiers s'offrit
+ Au bon Richard en second mariage.
+ Donc s'il vaut mieux de diable ou femme avoir,
+ Et qui des deux bruït plus en ménage,
+ Ceulx qui voudront, si le pourront sçavoir
+ De cettuy preux.
+
+
+
+
+
+De la chaire
+
+
+1 (I)
+
+Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette tristesse
+évangélique qui en est l'âme ne s'y remarque plus: elle est suppléée par
+les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la
+régularité du geste, par le choix des mots, et par les longues
+énumérations. On n'écoute plus sérieusement la parole sainte: c'est une
+sorte d'amusement entre mille autres; c'est un jeu où il y a de
+l'émulation et des parieurs.
+
+2
+
+(IV) L'éloquence profane est transposée pour ainsi dire du barreau, où
+Le Maître, Pucelle et Fourcroy l'ont fait régner, et où elle n'est plus
+d'usage, à la chaire, où elle ne doit pas être.
+
+(I) L'on fait assaut d'éloquence jusqu'au pied de l'autel et en la
+présence des mystères. Celui qui écoute s'établit juge de celui qui
+prêche, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par
+le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire.
+L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en
+une chose, que, comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne
+pensent pas aussi à le devenir.
+
+(IV) Un apprenti est docile, il écoute son maître, il profite de ses
+leçons, et il devient maître. L'homme indocile critique le discours du
+prédicateur, comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chrétien
+ni raisonnable.
+
+3 (I)
+
+Jusqu'à ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes
+Écritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement,
+les orateurs et les déclamateurs seront suivis.
+
+4 (I)
+
+Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais pathétique,
+les antithèses, les figures outrées ont fini: les portraits finiront, et
+feront place à une simple explication de l'Évangile, jointe aux
+mouvements qui inspirent la conversion.
+
+5 (VIII)
+
+Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ne daignais pas
+espérer de notre siècle, est enfin venu. Les courtisans, à force de goût
+et de connaître les bienséances, lui ont applaudi; ils ont, chose
+incroyable! abandonné la chapelle du Roi, pour venir entendre avec le
+peuple la parole de Dieu annoncée par cet homme apostolique. La ville
+n'a pas été de l'avis de la cour: où il a prêché, les paroissiens ont
+déserté, jusqu'aux marguilliers ont disparu; les pasteurs ont tenu
+ferme, mais les ouailles se sont dispersées, et les orateurs voisins en
+ont grossi leur auditoire. Je devais le prévoir, et ne pas dire qu'un
+tel homme n'avait qu'à se montrer pour être suivi, et qu'à parler pour
+être écouté: ne savais-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes
+choses, la force indomptable de l'habitude? Depuis trente années on
+prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs; on
+court ceux qui peignent en grand ou en miniature. Il n'y a pas longtemps
+qu'ils avaient des chutes ou des transitions ingénieuses, quelquefois
+même si vives et si aiguës qu'elles pouvaient passer pour épigrammes:
+ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux.
+Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois
+sujets admirables de vos attentions: ils prouveront une telle chose dans
+la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie,
+et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu
+d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point; d'une autre
+vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et
+c'est leur troisième point: de sorte que la première réflexion vous
+instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la
+seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la dernière
+réflexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de
+tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois. Enfin,
+pour reprendre et abréger cette division et former un plan...--Encore,
+dites-vous, et quelles préparations pour un discours de trois quarts
+d'heure qui leur reste à faire! Plus ils cherchent à le digérer et à
+l'éclaircir, plus ils m'embrouillent.--Je vous crois sans peine, et
+c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'idées qui reviennent à
+la même, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs. Il
+semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la
+conversion soit attachée à ces énormes partitions. Comment néanmoins
+serait-on converti par de tels apôtres, si l'on ne peut qu'à peine les
+entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? Je leur
+demanderais volontiers qu'au milieu de leur course impétueuse, ils
+voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu, et laisser
+souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues! Le temps des
+homélies n'est plus; les Basiles, les Chrysostomes ne le ramèneraient
+pas; on passerait en d'autres diocèses pour être hors de la portée de
+leur voix et de leurs familières instructions. Le commun des hommes aime
+les phrases et les périodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose
+instruit, content de décider entre un premier et un second point, ou
+entre le dernier sermon et le pénultième.
+
+6 (V)
+
+Il y a moins d'un siècle qu'un livre français était un certain nombre de
+pages latines, où l'on découvrait quelques lignes ou quelques mots en
+notre langue. Les passages, les traits et les citations n'en étaient pas
+demeurés là: Ovide et Catulle achevaient de décider des mariages et des
+testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des
+pupilles. Le sacré et le profane ne se quittaient point; ils s'étaient
+glissés ensemble jusque dans la chaire: saint Cyrille, Horace, saint
+Cyprien, Lucrèce, parlaient alternativement; les poètes étaient de
+l'avis de saint Augustin et de tous les Pères; on parlait latin, et
+longtemps, devant des femmes et des marguilliers; on a parlé grec. Il
+fallait savoir prodigieusement pour prêcher si mal. Autre temps, autre
+usage: le texte est encore latin, tout le discours est français, et d'un
+beau français; l'Évangile même n'est pas cité. Il faut savoir
+aujourd'hui très peu de chose pour bien prêcher.
+
+7 (IV)
+
+L'on a enfin banni la scolastique de toutes les chaires des grandes
+villes, et on l'a reléguée dans les bourgs et dans les villages pour
+l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron.
+
+8 (I)
+
+C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un
+style fleuri, une morale enjouée, des figures réitérées, des traits
+brillants et de vives descriptions; mais ce n'est point en avoir assez.
+Un meilleur esprit néglige ces ornements étrangers, indignes de servir à
+l'Évangile: il prêche simplement, fortement, chrétiennement.
+
+9 (I)
+
+L'orateur fait de si belles images de certains désordres, y fait entrer
+des circonstances si délicates, met tant d'esprit, de tour et de
+raffinement dans celui qui pèche, que si je n'ai pas de pente à vouloir
+ressembler à ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque apôtre,
+avec un style plus chrétien, me dégoûte des vices dont l'on m'avait fait
+une peinture si agréable.
+
+10 (IV)
+
+Un beau sermon est un discours oratoire qui est dans toutes ses règles,
+purgé de tous ses défauts, conforme aux préceptes de l'éloquence
+humaine, et paré de tous les ornements de la rhétorique. Ceux qui
+entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule
+pensée; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les énumérations où
+il se promène, comme dans toutes les élévations où il se jette: ce n'est
+une énigme que pour le peuple.
+
+11 (IV)
+
+Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre! Les
+points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs
+de conversion, y ont été traités: quel grand effet n'a-t-il pas dû faire
+sur l'esprit et dans l'âme de tous les auditeurs! Les voilà rendus: ils
+en sont émus et touchés au point de résoudre dans leur coeur, sur ce
+sermon de Théodore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a
+prêché.
+
+12 (I)
+
+La morale douce et relâchée tombe avec celui qui la prêche; elle n'a
+rien qui réveille et qui pique la curiosité d'un homme du monde, qui
+craint moins qu'on ne pense une doctrine sévère, et qui l'aime même dans
+celui qui fait son devoir en l'annonçant. Il semble donc qu'il y ait
+dans l'Église comme deux états qui doivent la partager: celui de dire la
+vérité dans toute son étendue, sans égards, sans déguisement; celui de
+l'écouter avidement, avec goût, avec admiration, avec éloges, et de n'en
+faire cependant ni pis ni mieux.
+
+13 (IV)
+
+L'on peut faire ce reproche à l'héroïque vertu des grands hommes,
+qu'elle a corrompu l'éloquence, ou du moins amolli le style de la
+plupart des prédicateurs. Au lieu de s'unir seulement avec les peuples
+pour bénir le Ciel de si rares présents qui en sont venus, ils ont entré
+en société avec les auteurs et les poètes; et devenus comme eux
+panégyristes, ils ont enchéri sur les épîtres dédicatoires, sur les
+stances et sur les prologues; ils ont changé la parole sainte en un
+tissu de louanges, justes à la vérité, mais mal placées, intéressées,
+que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point à leur
+caractère. On est heureux si à l'occasion du héros qu'ils célèbrent
+jusque dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du mystère
+qu'ils devaient prêcher. Il s'en est trouvé quelques-uns qui ayant
+assujetti le saint Évangile, qui doit être commun à tous, à la présence
+d'un seul auditeur, se sont vus déconcertés par des hasards qui le
+retenaient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chrétiens un discours
+chrétien qui n'était pas fait pour eux, et ont été suppléés par d'autres
+orateurs, qui n'ont eu le temps que de louer Dieu dans un sermon
+précipité.
+
+14 (I)
+
+Théodule a moins réussi que quelques-uns de ses auditeurs ne
+l'appréhendaient: ils sont contents de lui et de son discours; il a
+mieux fait à leur gré que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est
+de flatter leur jalousie.
+
+15 (I)
+
+Le métier de la parole ressemble en une chose à celui de la guerre: il y
+a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide.
+
+16 (I)
+
+Si vous êtes d'une certaine qualité, et que vous ne vous sentiez point
+d'autre talent que celui de faire de froids discours, prêchez, faites de
+froids discours: il n'y a rien de pire pour sa fortune que d'être
+entièrement ignoré. Théodat a été payé de ses mauvaises phrases et de
+son ennuyeuse monotonie.
+
+17 (I)
+
+L'on a eu de grands évêchés par un mérite de chaire qui présentement ne
+vaudrait pas à son homme une simple prébende.
+
+18 (I)
+
+Le nom de ce panégyriste semble gémir sous le poids des titres dont il
+est accablé; leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont
+distribuées dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caractères
+monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique.
+Quand sur une si belle montre, l'on a seulement essayé du personnage, et
+qu'on l'a un peu écouté, l'on reconnaît qu'il manque au dénombrement de
+ses qualités celle de mauvais prédicateur.
+
+19 (VII)
+
+L'oisiveté des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir
+partout où elles s'assemblent, donnent du nom à de froids orateurs, et
+soutiennent quelque temps ceux qui ont décliné.
+
+20 (VI)
+
+Devrait-il suffire d'avoir été grand et puissant dans le monde pour être
+louable ou non, et, devant le saint autel et dans la chaire de la
+vérité, loué et célébré à ses funérailles? N'y a-t-il point d'autre
+grandeur que celle qui vient de l'autorité et de la naissance? Pourquoi
+n'est-il pas établi de faire publiquement le panégyrique d'un homme qui
+a excellé pendant sa vie dans la bonté, dans l'équité, dans la douceur,
+dans la fidélité, dans la piété? Ce qu'on appelle une oraison funèbre
+n'est aujourd'hui bien reçue du plus grand nombre des auditeurs, qu'à
+mesure qu'elle s'éloigne davantage du discours chrétien, ou si vous
+l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus près d'un éloge profane.
+
+21 (I)
+
+L'orateur cherche par ses discours un évêché; l'apôtre fait des
+conversions: il mérite de trouver ce que l'autre cherche.
+
+22 (I)
+
+L'on voit des clercs revenir de quelques provinces où ils n'ont pas fait
+un long séjour, vains des conversions qu'ils ont trouvées toutes faites,
+comme de celles qu'ils n'ont pu faire, se comparer déjà aux Vincents et
+aux Xaviers, et se croire des hommes apostoliques: de si grands travaux
+et de si heureuses missions ne seraient pas à leur gré payés d'une
+abbaye.
+
+23 (VII)
+
+Tel tout d'un coup, et sans y avoir pensé la veille, prend du papier,
+une plume, dit en soi-même: «Je vais faire un livre», sans autre talent
+pour écrire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles. Je lui crie
+inutilement: «Prenez une scie, Dioscore, sciez, ou bien tournez, ou
+faites une jante de roue; vous aurez votre salaire.» Il n'a point fait
+l'apprentissage de tous ces métiers. «Copiez donc, transcrivez, soyez au
+plus correcteur d'imprimerie, n'écrivez point.» Il veut écrire et faire
+imprimer; et parce qu'on n'envoie pas à l'imprimeur un cahier blanc, il
+le barbouille de ce qui lui plaît: il écrirait volontiers que la Seine
+coule à Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est
+à la pluie; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre
+l'État, et qu'il ne fera point d'autre désordre dans le public que de
+lui gâter le goût et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il
+passe à l'examen, il est imprimé, et à la honte du siècle, comme pour
+l'humiliation des bons auteurs, réimprimé. De même un homme dit en son
+coeur: «Je prêcherai», et il prêche; le voilà en chaire, sans autre
+talent ni vocation que le besoin d'un bénéfice.
+
+24 (I)
+
+Un clerc mondain ou irréligieux, s'il monte en chaire, est déclamateur.
+
+Il y a au contraire des hommes saints, et dont le seul caractère est
+efficace pour la persuasion: ils paraissent, et tout un peuple qui doit
+les écouter est déjà ému et comme persuadé par leur présence; le
+discours qu'ils vont prononcer fera le reste.
+
+25 (IV)
+
+L'. de Meaux et le P. Bourdaloue me rappellent Démosthène et Cicéron.
+Tous deux, maîtres dans l'éloquence de la chaire, ont eu le destin des
+grands modèles: l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais
+copistes.
+
+26 (V)
+
+L'éloquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de
+l'orateur, est cachée, connue de peu de personnes et d'une difficile
+exécution: quel art en ce genre pour plaire en persuadant! Il faut
+marcher par des chemins battus, dire ce qui a été dit, et ce que l'on
+prévoit que vous allez dire. Les matières sont grandes, mais usées et
+triviales; les principes sûrs, mais dont les auditeurs pénètrent les
+conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes;
+mais qui peut traiter le sublime? Il y a des mystères que l'on doit
+expliquer, et qui s'expliquent mieux par une leçon de l'école que par un
+discours oratoire. La morale même de la chaire, qui comprend une matière
+aussi vaste et aussi diversifiée que le sont les moeurs des hommes, roule
+sur les mêmes pivots, retrace les mêmes images, et se prescrit des
+bornes bien plus étroites que la satire: après l'invective commune
+contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus à
+l'orateur qu'à courir à la fin de son discours et à congédier
+l'assemblée. Si quelquefois on pleure, si on est ému, après avoir fait
+attention au génie et au caractère de ceux qui font pleurer, peut-être
+conviendra-t-on que c'est la matière qui se prêche elle-même, et notre
+intérêt le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une
+véritable éloquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous
+ébranle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le prédicateur n'est
+point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de
+différents événements, par des aventures inouïes; il ne s'exerce point
+sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes
+conjectures et les présomptions, toutes choses néanmoins qui élèvent le
+génie, lui donnent de la force et de l'étendue, et qui contraignent bien
+moins l'éloquence qu'elles ne la fixent et ne la dirigent. Il doit au
+contraire tirer son discours d'une source commune, et où tout le monde
+puise; et s'il s'écarte de ces lieux communs, il n'est plus populaire,
+il est abstrait ou déclamateur, il ne prêche plus l'Évangile. Il n'a
+besoin que d'une noble simplicité, mais il faut l'atteindre, talent
+rare, et qui passe les forces du commun des hommes: ce qu'ils ont de
+génie, d'imagination, d'érudition et de mémoire, ne leur sert souvent
+qu'à s'en éloigner.
+
+La fonction de l'avocat est pénible, laborieuse, et suppose, dans celui
+qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas
+seulement chargé, comme le prédicateur, d'un certain nombre d'oraisons
+composées avec loisir, récitées de mémoire, avec autorité, sans
+contradicteurs, et qui, avec de médiocres changements, lui font honneur
+plus d'une fois; il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui
+peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui
+l'interrompent; il doit être prêt sur la réplique; il parle en un même
+jour, dans divers tribunaux, de différentes affaires. Sa maison n'est
+pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les
+plaideurs; elle est ouverte à tous ceux qui viennent l'accabler de leurs
+questions et de leurs doutes. Il ne se met pas au lit, on ne l'essuie
+point, on ne lui prépare point des rafraîchissements; il ne se fait
+point dans sa chambre un concours de monde de tous les états et de tous
+les sexes, pour le féliciter sur l'agrément et sur la politesse de son
+langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de
+demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaidé
+moins vivement qu'à l'ordinaire. Il se délasse d'un long discours par de
+plus longs écrits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues:
+j'ose dire qu'il est dans son genre ce qu'étaient dans le leur les
+premiers hommes apostoliques.
+
+Quand on a ainsi distingué l'éloquence du barreau de la fonction de
+l'avocat, et l'éloquence de la chaire du ministère du prédicateur, on
+croit voir qu'il est plus aisé de prêcher que de plaider, et plus
+difficile de bien prêcher que de bien plaider.
+
+27 (VII)
+
+Quel avantage n'a pas un discours prononcé sur un ouvrage qui est écrit!
+Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole, comme de tout
+l'appareil de l'auditoire. Pour peu de prévention qu'ils aient en faveur
+de celui qui parle, ils l'admirent, et cherchent ensuite à le
+comprendre: avant qu'il ait commencé, ils s'écrient qu'il va bien faire;
+ils s'endorment bientôt, et le discours fini, ils se réveillent pour
+dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur: son
+ouvrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du
+cabinet; il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir,
+encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour
+l'élever à la prélature. On lit son livre, quelque excellent qu'il soit,
+dans l'esprit de le trouver médiocre; on le feuillette, on le discute,
+on le confronte; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air et qui
+s'oublient; ce qui est imprimé demeure imprimé. On l'attend quelquefois
+plusieurs jours avant l'impression pour le décrier, et le plaisir le
+plus délicat que l'on en tire vient de la critique qu'on en fait; on est
+piqué d'y trouver à chaque page des traits qui doivent plaire, on va
+même souvent jusqu'à appréhender d'en être diverti, et on ne quitte ce
+livre que parce qu'il est bon. Tout le monde ne se donne pas pour
+orateur: les phrases, les figures, le don de la mémoire, la robe ou
+l'engagement de celui qui prêche, ne sont pas des choses qu'on ose ou
+qu'on veuille toujours s'approprier. Chacun au contraire croit penser
+bien, et écrire encore mieux ce qu'il a pensé; il en est moins favorable
+à celui qui pense et qui écrit aussi bien que lui. En un mot le
+sermonneur est plus tôt évêque que le plus solide écrivain n'est revêtu
+d'un prieuré simple; et dans la distribution des grâces, de nouvelles
+sont accordées à celui-là, pendant que l'auteur grave se tient heureux
+d'avoir ses restes.
+
+28 (VIII)
+
+S'il arrive que les méchants vous haïssent et vous persécutent, les gens
+de bien vous conseillent de vous humilier devant Dieu, pour vous mettre
+en garde contre la vanité qui pourrait vous venir de déplaire à des gens
+de ce caractère; de même si certains hommes, sujets à se récrier sur le
+médiocre, désapprouvent un ouvrage que vous aurez écrit, ou un discours
+que vous venez de prononcer en public, soit au barreau, soit dans la
+chaire, ou ailleurs, humiliez-vous: on ne peut guère être exposé à une
+tentation d'orgueil plus délicate et plus prochaine.
+
+29 (IV)
+
+Il me semble qu'un prédicateur devrait faire choix dans chaque discours
+d'une vérité unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier à
+fond et l'épuiser; abandonner toutes ces divisions si recherchées, si
+retournées, si remaniées et si différenciées; ne point supposer ce qui
+est faux, je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion et
+ses devoirs; et ne pas appréhender de faire, ou à ces bonnes têtes ou à
+ces esprits si raffinés, des catéchismes; ce temps si long que l'on use
+à composer un long ouvrage, l'employer à se rendre si maître de sa
+matière, que le tour et les expressions naissent dans l'action, et
+coulent de source; se livrer, après une certaine préparation, à son
+génie et au mouvement qu'un grand sujet peut inspirer: qu'il pourrait
+enfin s'épargner ces prodigieux efforts de mémoire qui ressemblent mieux
+à une gageure qu'à une affaire sérieuse, qui corrompent le geste et
+défigurent le visage; jeter au contraire, par un bel enthousiasme, la
+persuasion dans les esprits et l'alarme dans le coeur, et toucher ses
+auditeurs d'une tout autre crainte que de celle de le voir demeurer
+court.
+
+30 (IV)
+
+Que celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-même
+dans le ministère de la parole sainte ne se décourage point par les
+règles austères qu'on lui prescrit, comme si elles lui ôtaient les
+moyens de faire montre de son esprit, et de monter aux dignités où il
+aspire: quel plus beau talent que celui de prêcher apostoliquement? et
+quel autre mérite mieux un évêché? Fénelon en était-il indigne?
+aurait-il pu échapper au choix du Prince que par un autre choix?
+
+
+
+
+Des esprits forts
+
+
+1 (I)
+
+Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle
+plus grande faiblesse que d'être incertains quel est le principe de son
+être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit
+être la fin? Quel découragement plus grand que de douter si son âme
+n'est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n'est
+point corruptible comme ces viles créatures? N'y a-t-il pas plus de
+force et de grandeur à recevoir dans notre esprit l'idée d'un être
+supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se
+doivent rapporter; d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui
+n'a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image, et
+si j'ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle?
+
+2 (VI)
+
+Le docile et le faible sont susceptibles d'impressions: l'un en reçoit
+de bonnes, l'autre de mauvaises; c'est-à-dire que le premier est
+persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu. Ainsi
+l'esprit docile admet la vraie religion; et l'esprit faible, ou n'en
+admet aucune, ou en admet une fausse. Or l'esprit fort ou n'a point de
+religion, ou se fait une religion; donc l'esprit fort, c'est l'esprit
+faible.
+
+3 (V)
+
+J'appelle mondains, terrestres ou grossiers ceux dont l'esprit et le
+coeur sont attachés à une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui
+est la terre; qui n'estiment rien, qui n'aiment rien au delà: gens aussi
+limités que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine, que
+l'on mesure, dont on compte les arpents, et dont on montre les bornes.
+Je ne m'étonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome
+chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la vérité,
+si avec des vues si courtes ils ne percent point à travers le ciel et
+les astres, jusques à Dieu même; si, ne s'apercevant point ou de
+l'excellence de ce qui est esprit, ou de la dignité de l'âme, ils
+ressentent encore moins combien elle est difficile à assouvir, combien
+la terre entière est au-dessous d'elle, de quelle nécessité lui devient
+un être souverainement parfait, qui est Dieu, et quel besoin
+indispensable elle a d'une religion qui le lui indique, et qui lui en
+est une caution sûre. Je comprends au contraire fort aisément qu'il est
+naturel à de tels esprits de tomber dans l'incrédulité ou
+l'indifférence, et de faire servir Dieu et la religion à la politique,
+c'est-à-dire à l'ordre et à la décoration de ce monde, la seule chose
+selon eux qui mérite qu'on y pense.
+
+4 (V)
+
+Quelques-uns achèvent de se corrompre par de longs voyages, et perdent
+le peu de religion qui leur restait. Ils voient de jour à autre un
+nouveau culte, diverses moeurs, diverses cérémonies; ils ressemblent à
+ceux qui entrent dans les magasins, indéterminés sur le choix des
+étoffes qu'ils veulent acheter: le grand nombre de celles qu'on leur
+montre les rend plus indifférents; elles ont chacune leur agrément et
+leur bienséance: ils ne se fixent point, ils sortent sans emplette.
+
+5 (V)
+
+Il y a des hommes qui attendent à être dévots et religieux que tout le
+monde se déclare impie et libertin: ce sera alors le parti du vulgaire,
+ils sauront s'en dégager. La singularité leur plaît dans une matière si
+sérieuse et si profonde; ils ne suivent la mode et le train commun que
+dans les choses de rien et de nulle suite. Qui sait même s'ils n'ont pas
+déjà mis une sorte de bravoure et d'intrépidité à courir tout le risque
+de l'avenir? Il ne faut pas d'ailleurs que dans une certaine condition,
+avec une certaine étendue d'esprit et de certaines vues, l'on songe à
+croire comme les savants et le peuple.
+
+6 (I)
+
+L'on doute de Dieu dans une pleine santé, comme l'on doute que ce soit
+pécher que d'avoir un commerce avec une personne libre. Quand l'on
+devient malade, et que l'hydropisie est formée, l'on quitte sa
+concubine, et l'on croit en Dieu.
+
+7 (I)
+
+Il faudrait s'éprouver et s'examiner très sérieusement, avant que de se
+déclarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes,
+de finir comme l'on a vécu; ou si l'on ne se sent pas la force d'aller
+si loin, se résoudre de vivre comme l'on veut mourir.
+
+8
+
+(I) Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa place: si
+elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C'est une
+extrême misère que de donner à ses dépens à ceux que l'on laisse le
+plaisir d'un bon mot.
+
+(VI) Dans quelque prévention où l'on puisse être sur ce qui doit suivre
+la mort, c'est une chose bien sérieuse que de mourir: ce n'est point
+alors le badinage qui sied bien, mais la constance.
+
+9 (I)
+
+Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agréable
+littérature, esclaves des grands, dont ils ont épousé le libertinage et
+porté le joug toute leur vie, contre leurs propres lumières et contre
+leur conscience. Ces hommes n'ont jamais vécu que pour d'autres hommes,
+et ils semblent les avoir regardés comme leur dernière fin. Ils ont eu
+honte de se sauver à leurs yeux, de paraître tels qu'ils étaient
+peut-être dans le coeur, et ils se sont perdus par déférence ou par
+faiblesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des
+puissants assez puissants, pour mériter de nous que nous croyions et que
+nous vivions à leur gré, selon leur goût et leurs caprices, et que nous
+poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la manière qui
+est la plus sûre pour nous, mais de celle qui leur plaît davantage?
+
+10 (I)
+
+J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes
+règles qu'il sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons
+claires, et de ces arguments qui emportent conviction.
+
+11 (I)
+
+Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer
+qu'il n'y a point de Dieu: il parlerait du moins sans intérêt; mais cet
+homme ne se trouve point.
+
+12 (I)
+
+J'aurais une extrême curiosité de voir celui qui serait persuadé que
+Dieu n'est point: il me dirait du moins la raison invincible qui a su le
+convaincre.
+
+13 (I)
+
+L'impossibilité où je suis de prouver que Dieu n'est pas me découvre son
+existence.
+
+14 (IV)
+
+Dieu condamne et punit ceux qui l'offensent, seul juge en sa propre
+cause: ce qui répugne, s'il n'est lui-même la justice et la vérité,
+c'est-à-dire s'il n'est Dieu.
+
+15 (I)
+
+Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point;
+cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile: je conclus
+que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai reçu les
+principes trop aisément dans mon enfance, et je les ai conservés depuis
+trop naturellement dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de
+fausseté.--Mais il y a des esprits qui se défont de ces principes.--
+C'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il serait
+ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.
+
+16 (I)
+
+L'athéisme n'est point. Les grands, qui en sont le plus soupçonnés, sont
+trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur
+indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article
+si capital, comme sur la nature de leur âme, et sur les conséquences
+d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent: ils
+n'y pensent point.
+
+17 (VIII)
+
+Nous n'avons pas trop de toute notre santé, de toutes nos forces et de
+tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit intérêt: il
+semble au contraire que la bienséance et la coutume exigent de nous que
+nous ne pensions à Dieu que dans un état où il ne reste en nous
+qu'autant de raison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus.
+
+18 (VII)
+
+Un grand croit s'évanouir, et il meurt; un autre grand périt
+insensiblement, et perd chaque jour quelque chose de soi-même avant
+qu'il soit éteint: formidables leçons, mais inutiles! Des circonstances
+si marquées et si sensiblement opposées ne se relèvent point et ne
+touchent personne: les hommes n'y ont pas plus d'attention qu'à une
+fleur qui se fane ou à une feuille qui tombe; ils envient les places qui
+demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies, et par
+qui.
+
+19 (I)
+
+Les hommes sont-ils assez bons, assez fidèles, assez équitables, pour
+mériter toute notre confiance, et ne nous pas faire désirer du moins que
+Dieu existât, à qui nous pussions appeler de leurs jugements et avoir
+recours quand nous en sommes persécutés ou trahis?
+
+20 (IV)
+
+Si c'est le grand et le sublime de la religion qui éblouit ou qui
+confond les esprits forts, ils ne sont plus des esprits forts, mais de
+faibles génies et de petits esprits; et si c'est au contraire ce qu'il y
+a d'humble et de simple qui les rebute, ils sont à la vérité des esprits
+forts, et plus forts que tant de grands hommes si éclairés, si élevés,
+et néanmoins si fidèles, que les Léons, les Basiles, les Jéromes, les
+Augustins.
+
+21 (IV)
+
+«Un Père de l'Église, un docteur de l'Église, quels noms! quelle
+tristesse dans leurs écrits! quelle sécheresse, quelle froide dévotion,
+et peut-être quelle scolastique!» disent ceux qui ne les ont jamais lus.
+Mais plutôt quel étonnement pour tous ceux qui se sont fait une idée des
+Pères si éloignée de la vérité, s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus
+de tour et de délicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de
+richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus
+vifs et des grâces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la
+plupart des livres de ce temps qui sont lus avec goût, qui donnent du
+nom et de la vanité à leurs auteurs! Quel plaisir d'aimer la religion,
+et de la voir crue, soutenue, expliquée par de si beaux génies, et par
+de si solides esprits! surtout lorsque l'on vient à connaître que pour
+l'étendue de connaissance, pour la profondeur et la pénétration, pour
+les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur
+développement, pour la justesse des conclusions, pour la dignité du
+discours, pour la beauté de la morale et des sentiments, il n'y a rien
+par exemple que l'on puisse comparer à S. Augustin, que Platon et que
+Cicéron.
+
+22 (VII)
+
+L'homme est né menteur: la vérité est simple et ingénue, et il veut du
+spécieux et de l'ornement. Elle n'est pas à lui, elle vient du ciel
+toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection; et l'homme
+n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple:
+il controuve, il augmente, il charge par grossièreté et par sottise;
+demandez même au plus honnête homme s'il est toujours vrai dans ses
+discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des déguisements où
+engagent nécessairement la vanité et la légèreté, si pour faire un
+meilleur conte, il ne lui échappe pas souvent d'ajouter à un fait qu'il
+récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et
+presque sous nos yeux: cent personnes qui l'ont vue la racontent en cent
+façons différentes; celui-ci, s'il est écouté, la dira encore d'une
+manière qui n'a pas été dite. Quelle créance donc pourrais-je donner à
+des faits qui sont anciens et éloignés de nous par plusieurs siècles?
+quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens? que devient
+l'histoire? César a-t-il été massacré au milieu du sénat? y a-t-il eu un
+César? «Quelle conséquence! me dites-vous; quels doutes! quelle
+demande!» Vous riez, vous ne me jugez pas digne d'aucune réponse; et je
+crois même que vous avez raison. Je suppose néanmoins que le livre qui
+fait mention de César ne soit pas un livre profane, écrit de la main des
+hommes, qui sont menteurs, trouvé par hasard dans les bibliothèques
+parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou
+apocryphes; qu'au contraire il soit inspiré, saint, divin; qu'il porte
+en soi ces caractères; qu'il se trouve depuis près de deux mille ans
+dans une société nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant
+tout ce temps la moindre altération, et qui s'est fait une religion de
+le conserver dans toute son intégrité; qu'il y ait même un engagement
+religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits
+contenus dans ce volume où il est parlé de César et de sa dictature:
+avouez-le, Lucile, vous douterez alors qu'il y ait eu un César.
+
+23 (IV)
+
+Toute musique n'est pas propre à louer Dieu et à être entendue dans le
+sanctuaire; toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu, de sa
+puissance, des principes de ses opérations et de ses mystères: plus
+cette philosophie est subtile et idéale, plus elle est vaine et inutile
+pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'un sens droit
+pour être connues jusques à un certain point, et qui au delà sont
+inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et si
+j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les
+anciens philosophes, que les Apôtres, que les premiers docteurs, mais ce
+n'est pas rencontrer si juste; c'est creuser longtemps et profondément,
+sans trouver les sources de la vérité. Dès qu'on a abandonné les termes
+de bonté, de miséricorde, de justice et de toute-puissance, qui donnent
+de Dieu de si hautes et de si aimables idées, quelque grand effort
+d'imagination qu'on puisse faire, il faut recevoir les expressions
+sèches, stériles, vides de sens; admettre les pensées creuses, écartées
+des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ingénieuses;
+et à mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle
+métaphysique, perdre un peu de sa religion.
+
+24 (IV)
+
+Jusques où les hommes ne se portent-ils point par l'intérêt de la
+religion, dont ils sont si peu persuadés, et qu'ils pratiquent si mal!
+
+25 (IV)
+
+Cette même religion que les hommes défendent avec chaleur et avec zèle
+contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l'altèrent eux-mêmes
+dans leur esprit par des sentiments particuliers: ils y ajoutent et ils
+en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur
+convient, et ils demeurent fermes et inébranlables dans cette forme
+qu'ils lui ont donnée. Ainsi, à parler populairement, on peut dire d'une
+seule nation qu'elle vit sous un même culte, et qu'elle n'a qu'une seule
+religion; mais, à parler exactement, il est vrai qu'elle en a plusieurs,
+et que chacun presque y a la sienne.
+
+26 (VIII)
+
+Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y dominent dans
+divers temps, les libertins et les hypocrites: ceux-là gaiement,
+ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des
+artifices, par la cabale. Cent fois plus épris de la fortune que les
+premiers, ils en sont jaloux jusqu'à l'excès; ils veulent la gouverner,
+la posséder seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre;
+dignités, charges, postes, bénéfices, pensions, honneurs, tout leur
+convient et ne convient qu'à eux; le reste des hommes en est indigne;
+ils ne comprennent point que sans leur attache on ait l'impudence de les
+espérer. Une troupe de masques entre dans un bal: ont-ils la main, ils
+dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils
+dansent toujours; ils ne rendent la main à personne de l'assemblée,
+quelque digne qu'elle soit de leur attention: on languit, on sèche de
+les voir danser et de ne danser point: quelques-uns murmurent; les plus
+sages prennent leur parti et s'en vont.
+
+27 (VIII)
+
+Il y a deux espèces de libertins: les libertins, ceux du moins qui
+croient l'être, et les hypocrites ou faux dévots, c'est-à-dire ceux qui
+ne veulent pas être crus libertins: les derniers dans ce genre-là sont
+les meilleurs.
+
+Le faux dévot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu; parlons de
+lui obligeamment: il ne croit pas en Dieu.
+
+28 (IV)
+
+Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinité, que
+penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le
+Prince?
+
+29 (I)
+
+Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a
+été d'exciter le Roi Très-Chrétien à renoncer au christianisme, à
+permettre l'entrée de son royaume aux Talapoins, qui eussent pénétré
+dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos
+enfants et à nous-mêmes par leurs livres et par leurs entretiens, qui
+eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des
+figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange
+mépris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons
+cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des
+royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-à-dire pour faire très
+sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur
+paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos
+religieux et nos prêtres; ils les écoutent quelquefois, leur laissent
+bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en
+nous? ne serait-ce point la force de la vérité?
+
+30 (V)
+
+Il ne convient pas à toute sorte de personnes de lever l'étendard
+d'aumônier, et d'avoir tous les pauvres d'une ville assemblés à sa
+porte, qui y reçoivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des
+misères plus secrètes qu'il peut entreprendre de soulager, ou
+immédiatement et par ses secours, ou du moins par sa médiation! De même
+il n'est pas donné à tous de monter en chaire et d'y distribuer, en
+missionnaire ou en catéchiste, la parole sainte; mais qui n'a pas
+quelquefois sous sa main un libertin à réduire, et à ramener par de
+douces et insinuantes conversations à la docilité? Quand on ne serait
+pendant sa vie que l'apôtre d'un seul homme, ce ne serait pas être en
+vain sur la terre, ni lui être un fardeau inutile.
+
+31 (I)
+
+Il y a deux mondes: l'un où l'on séjourne peu, et dont l'on doit sortir
+pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit bientôt entrer pour n'en
+jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la haute réputation, les
+grands biens servent pour le premier monde; le mépris de toutes ces
+choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.
+
+32 (I)
+
+Qui a vécu un seul jour a vécu un siècle: même soleil, même terre, même
+monde, mêmes sensations; rien ne ressemble mieux à aujourd'hui que
+demain. Il y aurait quelque curiosité à mourir, c'est-à-dire à n'être
+plus un corps, mais à être seulement esprit: l'homme cependant,
+impatient de la nouveauté, n'est point curieux sur ce seul article; né
+inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre; il
+consentirait peut-être à vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort le
+frappe plus violemment que ce qu'il en sait: la maladie, la douleur, le
+cadavre le dégoûtent de la connaissance d'un autre monde. Il faut tout
+le sérieux de la religion pour le réduire.
+
+33 (I)
+
+Si Dieu avait donné le choix ou de mourir ou de toujours vivre, après
+avoir médité profondément ce que c'est que de ne voir nulle fin à la
+pauvreté, à la dépendance, à l'ennui, à la maladie, ou de n'essayer des
+richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la santé, que pour les
+voir changer inviolablement et par la révolution des temps en leurs
+contraires et être ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne saurait
+guère à quoi se résoudre. La nature nous fixe et nous ôte l'embarras de
+choisir; et la mort qu'elle nous rend nécessaire est encore adoucie par
+la religion.
+
+34 (V)
+
+Si ma religion était fausse, je l'avoue, voilà le piège le mieux dressé
+qu'il soit possible d'imaginer: il était inévitable de ne pas donner
+tout au travers, et de n'y être pas pris. Quelle majesté, quel éclat des
+mystères! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine! quelle
+raison éminente! quelle candeur, quelle innocence de vertus! quelle
+force invincible et accablante des témoignages rendus successivement et
+pendant trois siècles entiers par des millions de personnes les plus
+sages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le
+sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil, dans les fers, contre
+la vue de la mort et du dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez,
+remontez jusques au commencement du monde, jusques à la veille de sa
+naissance: y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps? Dieu même
+pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me séduire? Par où échapper? où
+aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais
+quelque chose qui en approche? S'il faut périr, c'est par là que je veux
+périr: il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une
+tromperie si spécieuse et si entière. Mais je l'ai approfondi, je ne
+puis être athée; je suis donc ramené et entraîné dans ma religion; c'en
+est fait.
+
+35 (I)
+
+La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine
+fiction, voilà, si l'on veut, soixante années perdues pour l'homme de
+bien, pour le chartreux ou le solitaire: ils ne courent pas un autre
+risque. Mais si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un
+épouvantable malheur pour l'homme vicieux: l'idée seule des maux qu'il
+se prépare me trouble l'imagination; la pensée est trop faible pour les
+concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en
+supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en
+effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour l'homme un
+meilleur parti que la vertu.
+
+36 (I)
+
+Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu méritent qu'on s'efforce de le
+leur prouver, et qu'on les traite plus sérieusement que l'on n'a fait
+dans ce chapitre: l'ignorance, qui est leur caractère, les rend
+incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux
+suivis. Je consens néanmoins qu'ils lisent celui que je vais faire,
+pourvu qu'ils ne se persuadent pas que c'est tout ce que l'on pouvait
+dire sur une vérité si éclatante.
+
+Il y a quarante ans que je n'étais point, et qu'il n'était pas en moi de
+pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois,
+de n'être plus; j'ai donc commencé, et je continue d'être par quelque
+chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et
+plus puissant que moi: si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise
+ce que c'est.
+
+Peut-être que moi qui existe n'existe ainsi que par la force d'une
+nature universelle, qui a toujours été telle que nous la voyons, en
+remontant jusques à l'infinité des temps. Mais cette nature, ou elle est
+seulement esprit; et c'est Dieu; ou elle est matière, et ne peut par
+conséquent avoir créé mon esprit; ou elle est un composé de matière et
+d'esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l'appelle Dieu.
+
+Peut-être aussi que ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de
+matière qui existe par la force d'une nature universelle qui est aussi
+matière, qui a toujours été, et qui sera toujours telle que nous la
+voyons, et qui n'est point Dieu. Mais du moins faut-il m'accorder que ce
+que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse être, est une
+chose qui pense, et que s'il est matière, il est nécessairement une
+matière qui pense; car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en
+moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce
+quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son être et sa
+conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera
+toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut
+indispensablement que ce soit à une nature universelle ou qui pense, ou
+qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense; et si cette
+nature ainsi faite est matière, l'on doit encore conclure que c'est une
+matière universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite
+que ce qui pense.
+
+Je continue et je dis: Cette matière telle qu'elle vient d'être
+supposée, si elle n'est pas un être chimérique, mais réel, n'est pas
+aussi imperceptible à tous les sens; et si elle ne se découvre pas par
+elle-même, on la connaît du moins dans le divers arrangement de ses
+parties qui constitue les corps, et qui en fait la différence: elle est
+donc elle-même tous ces différents corps; et comme elle est une matière
+qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il
+s'ensuit qu'elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et
+par suite nécessaire, selon tous ces corps, c'est-à-dire qu'elle pense
+dans les pierres, dans les métaux, dans les mers, dans la terre, dans
+moi-même, qui ne suis qu'un corps, comme dans toutes les autres parties
+qui la composent. C'est donc à l'assemblage de ces parties si
+terrestres, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemble sont la
+matière universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose
+qui est en moi, qui pense, et que j'appelle mon esprit: ce qui est
+absurde.
+
+Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse
+être, ne peut pas être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de
+là qu'elle n'est point matière, ni perceptible par aucun des sens; si
+cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je
+conclus encore qu'elle est esprit, ou un être meilleur et plus accompli
+que ce qui est esprit. Si d'ailleurs il ne reste plus à ce qui pense en
+moi, et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle à
+laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa première cause et son
+unique origine, parce qu'il ne trouve point son principe en soi, et
+qu'il le trouve encore moins dans la matière, ainsi qu'il a été
+démontré, alors je ne dispute point des noms; mais cette source
+originaire de tout esprit, qui est esprit elle-même, et qui est plus
+excellente que tout esprit, je l'appelle Dieu.
+
+En un mot, je pense, donc Dieu existe; car ce qui pense en moi, je ne le
+dois point à moi-même, parce qu'il n'a pas plus dépendu de moi de me le
+donner une première fois, qu'il dépend encore de moi de me le conserver
+un seul instant. Je ne le dois point à un être qui soit au-dessus de
+moi, et qui soit matière, puisqu'il est impossible que la matière soit
+au-dessus de ce qui pense: je le dois donc à un être qui est au-dessus
+de moi et qui n'est point matière; et c'est Dieu.
+
+37 (I)
+
+De ce qu'une nature universelle qui pense exclut de soi généralement
+tout ce qui est matière, il suit nécessairement qu'un être particulier
+qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre matière; car bien
+qu'un être universel qui pense renferme dans son idée infiniment plus de
+grandeur, de puissance, d'indépendance et de capacité, qu'un être
+particulier qui pense, il ne renferme pas néanmoins une plus grande
+exclusion de matière, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de
+ces deux êtres est aussi grande qu'elle peut être et comme infinie, et
+qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit matière, qu'il
+est inconcevable que Dieu soit matière: ainsi, comme Dieu est esprit,
+mon âme aussi est esprit.
+
+38 (I)
+
+Je ne sais point si le chien choisit, s'il se ressouvient, s'il
+affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense: quand donc l'on me
+dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais
+l'effet naturel et nécessaire de la disposition de sa machine préparée
+par le divers arrangement des parties de la matière, je puis au moins
+acquiescer à cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je
+pense: or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des
+parties de la matière, c'est-à-dire d'une étendue selon toutes ses
+dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans
+tous ces sens, avec ce qui pense?
+
+39 (I)
+
+Si tout est matière, et si la pensée en moi, comme dans tous les autres
+hommes, n'est qu'un effet de l'arrangement des parties de la matière,
+qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses
+matérielles? La matière a-t-elle dans son fond une idée aussi pure,
+aussi simple, aussi immatérielle qu'est celle de l'esprit? Comment
+peut-elle être le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre
+être? Comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-à-dire ce qui
+est à l'homme même une conviction qu'il n'est point matière?
+
+40 (I)
+
+Il y a des êtres qui durent peu, parce qu'ils sont composés de choses
+très différentes et qui se nuisent réciproquement. Il y en a d'autres
+qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples; mais ils périssent
+parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils
+peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que
+c'est un être pur, exempt de tout mélange et de toute composition; et il
+n'y a pas de raison qu'il doive périr, car qui peut corrompre ou séparer
+un être simple et qui n'a point de parties?
+
+41 (I)
+
+L'âme voit la couleur par l'organe de l'oeil, et entend les sons par
+l'organe de l'oreille; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre,
+quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse
+d'être, parce que l'âme n'est point précisément ce qui voit la couleur,
+ou ce qui entend les sons: elle n'est que ce qui pense. Or comment
+peut-elle cesser d'être telle? Ce n'est point par le défaut d'organe,
+puisqu'il est prouvé qu'elle n'est point matière; ni par le défaut
+d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'éternelles vérités: elle est
+donc incorruptible.
+
+42 (I)
+
+Je ne conçois point qu'une âme que Dieu a voulu remplir de l'idée de son
+être infini, et souverainement parfait, doive être anéantie.
+
+43 (VII)
+
+Voyez, Lucile, ce morceau de terre, plus propre et plus orné que les
+autres terres qui lui sont contiguës: ici ce sont des compartiments
+mêlés d'eaux plates et d'eaux jaillissantes; là des allées en palissade
+qui n'ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord; d'un côté
+c'est un bois épais qui défend de tous les soleils, et d'un autre un
+beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou un Lignon, qui coulait
+obscurément entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui
+est revêtu; ailleurs de longues et fraîches avenues se perdent dans la
+campagne, et annoncent la maison, qui est entourée d'eau. Vous
+récrierez-vous: «Quel jeu du hasard! combien de belles choses se sont
+rencontrées ensemble inopinément!» Non sans doute; vous direz au
+contraire: «Cela est bien imaginé et bien ordonné; il règne ici un bon
+goût et beaucoup d'intelligence.» Je parlerai comme vous, et j'ajouterai
+que ce doit être la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un Nautre
+va tracer et prendre des alignements dès le jour même qu'ils sont en
+place. Qu'est-ce pourtant que cette pièce de terre ainsi disposée, et où
+tout l'art d'un ouvrier habile a été employé pour l'embellir, si même
+toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous écoutez
+ce que je vais dire?
+
+Vous êtes placé, ô Lucile, quelque part sur cet atome: il faut donc que
+vous soyez bien petit, car vous n'y occupez pas une grande place;
+cependant vous avez des yeux, qui sont deux points imperceptibles; ne
+laissez pas de les ouvrir vers le ciel: qu'y apercevez-vous quelquefois?
+La lune dans son plein? Elle est belle alors et fort lumineuse, quoique
+sa lumière ne soit que la réflexion de celle du soleil; elle paraît
+grande comme le soleil, plus grande que les autres planètes, et
+qu'aucune des étoiles; mais ne vous laissez pas tromper par les dehors.
+Il n'y a rien au ciel de si petit que la lune: sa superficie est treize
+fois plus petite que celle de la terre, sa solidité quarante-huit fois,
+et son diamètre, de sept cent cinquante lieues, n'est que le quart de
+celui de la terre: aussi est-il vrai qu'il n'y a que son voisinage qui
+lui donne une si grande apparence, puisqu'elle n'est guère plus éloignée
+de nous que de trente fois le diamètre de la terre, ou que sa distance
+n'est que de cent mille lieues. Elle n'a presque pas même de chemin à
+faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces
+du ciel; car il est certain qu'elle n'achève par jour que cinq cent
+quarante mille lieues: ce n'est par heure que vingt-deux mille cinq
+cents lieues, et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute.
+Il faut néanmoins, pour accomplir cette course, qu'elle aille cinq mille
+six cents fois plus vite qu'un cheval de poste qui ferait quatre lieues
+par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus légèrement que le son,
+que le bruit par exemple du canon et du tonnerre, qui parcourt en une
+heure deux cent soixante et dix-sept lieues.
+
+Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour
+l'éloignement, pour la course? Vous verrez qu'il n'y en a aucune.
+Souvenez-vous seulement du diamètre de la terre, il est de trois mille
+lieues; celui du soleil est cent fois plus grand, il est donc de trois
+cent mille lieues. Si c'est là sa largeur en tout sens, quelle peut être
+toute sa superficie! quelle sa solidité! Comprenez-vous bien cette
+étendue, et qu'un million de terres comme la nôtre ne seraient toutes
+ensemble pas plus grosses que le soleil? «Quel est donc, direz-vous, son
+éloignement, si l'on en juge par son apparence?» Vous avez raison, il
+est prodigieux; il est démontré qu'il ne peut pas y avoir de la terre au
+soleil moins de dix mille diamètres de la terre, autrement moins de
+trente millions de lieues: peut-être y a-t-il quatre fois, six fois, dix
+fois plus loin; on n'a aucune méthode pour déterminer cette distance.
+
+Pour aider seulement votre imagination à se la représenter, supposons
+une meule de moulin qui tombe du soleil sur la terre; donnons-lui la
+plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, celle même que n'ont
+pas les corps tombant de fort haut; supposons encore qu'elle conserve
+toujours cette même vitesse, sans en acquérir et sans en perdre; qu'elle
+parcoure quinze toises par chaque seconde de temps, c'est-à-dire la
+moitié de l'élévation des plus hautes tours, et ainsi neuf cents toises
+en une minute; passons-lui mille toises en une minute, pour une plus
+grande facilité; mille toises font une demi-lieue commune; ainsi en deux
+minutes la meule fera une lieue, et en une heure elle en fera trente, et
+en un jour elle fera sept cent vingt lieues: or elle a trente millions à
+traverser avant que d'arriver à terre; il lui faudra donc quarante-un
+mille six cent soixante-six jours, qui sont plus de cent quatorze
+années, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez pas, Lucile, écoutez-moi:
+la distance de la terre à Saturne est au moins décuple de celle de la
+terre au soleil; c'est vous dire qu'elle ne peut être moindre que de
+trois cents millions de lieues, et que cette pierre emploierait plus
+d'onze cent quarante ans pour tomber de Saturne en terre.
+
+Par cette élévation de Saturne, élevez vous-même, si vous le pouvez,
+votre imagination à concevoir quelle doit être l'immensité du chemin
+qu'il parcourt chaque jour au-dessus de nos têtes: le cercle que Saturne
+décrit a plus de six cents millions de lieues de diamètre, et par
+conséquent plus de dix-huit cents millions de lieues de circonférence;
+un cheval anglais qui ferait dix lieues par heure n'aurait à courir que
+vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour faire ce tour.
+
+Je n'ai pas tout dit, ô Lucile, sur le miracle de ce monde visible, ou,
+comme vous parlez quelquefois, sur les merveilles du hasard, que vous
+admettez seul pour la cause première de toutes choses. Il est encore un
+ouvrier plus admirable que vous ne pensez: connaissez le hasard,
+laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savez-vous
+que cette distance de trente millions de lieues qu'il y a de la terre au
+soleil, et celle de trois cents millions de lieues de la terre à
+Saturne, sont si peu de chose, comparées à l'éloignement qu'il y a de la
+terre aux étoiles, que ce n'est pas même s'énoncer assez juste que de se
+servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison? Quelle
+proportion, à la vérité, de ce qui se mesure, quelque grand qu'il puisse
+être, avec ce qui ne se mesure pas? On ne connaît point la hauteur d'une
+étoile; elle est, si j'ose ainsi parler, immensurable; il n'y a plus ni
+angles, ni sinus, ni parallaxes dont on puisse s'aider. Si un homme
+observait à Paris une étoile fixe, et qu'un autre la regardât du Japon,
+les deux lignes qui partiraient de leurs yeux pour aboutir jusqu'à cet
+astre ne feraient pas un angle, et se confondraient en une seule et même
+ligne, tant la terre entière n'est pas espace par rapport à cet
+éloignement. Mais les étoiles ont cela de commun avec Saturne et avec le
+soleil: il faut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs, l'un
+sur la terre et l'autre dans le soleil, observaient en même temps une
+étoile, les deux rayons visuels de ces deux observateurs ne formeraient
+point d'angle sensible. Pour concevoir la chose autrement, si un homme
+était situé dans une étoile, notre soleil, notre terre, et les trente
+millions de lieues qui les séparent, lui paraîtraient un même point:
+cela est démontré.
+
+On ne sait pas aussi la distance d'une étoile d'avec une autre étoile,
+quelques voisines qu'elles nous paraissent. Les Pléiades se touchent
+presque, à en juger par nos yeux: une étoile paraît assise sur l'une de
+celles qui forment la queue de la grande Ourse; à peine la vue peut-elle
+atteindre à discerner la partie du ciel qui les sépare, c'est comme une
+étoile qui paraît double. Si cependant tout l'art des astronomes est
+inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser de l'éloignement
+de deux étoiles qui en effet paraissent éloignées l'une de l'autre, et à
+plus forte raison des deux polaires? Quelle est donc l'immensité de la
+ligne qui passe d'une polaire à l'autre? et que sera-ce que le cercle
+dont cette ligne est le diamètre? Mais n'est-ce pas quelque chose de
+plus que de sonder les abîmes, que de vouloir imaginer la solidité du
+globe, dont ce cercle n'est qu'une section? Serons-nous encore surpris
+que ces mêmes étoiles, si démesurées dans leur grandeur, ne nous
+paraissent néanmoins que comme des étincelles? N'admirerons-nous pas
+plutôt que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une
+certaine apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de vue? Il n'est
+pas aussi imaginable combien il nous en échappe. On fixe le nombre des
+étoiles: oui, de celles qui sont apparentes; le moyen de compter celles
+qu'on n'aperçoit point, celle par exemple qui composent la voie de lait,
+cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel dans une nuit sereine, du
+nord au midi, et qui par leur extraordinaire élévation, ne pouvant
+percer jusqu'à nos yeux pour être vues chacune en particulier, ne font
+au plus que blanchir cette route des cieux où elles sont placées?
+
+Me voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à
+rien, et qui est suspendu au milieu des airs: un nombre presque infini
+de globes de feu, d'une grandeur inexprimable et qui confond
+l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent,
+roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour, depuis
+plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux.
+Voulez-vous un autre système, et qui ne diminue rien du merveilleux? La
+terre elle-même est emportée avec une rapidité inconcevable autour du
+soleil, le centre de l'univers. Je me les représente tous ces globes,
+ces corps effroyables qui sont en marche; ils ne s'embarrassent point
+l'un l'autre, ils ne se choquent point, ils ne se dérangent point: si le
+plus petit d'eux tous venait à se démentir et à rencontrer la terre, que
+deviendrait la terre? Tous au contraire sont en leur place, demeurent
+dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est
+marquée, et si paisiblement à notre égard que personne n'a l'oreille
+assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas
+s'ils sont au monde. Ô économie merveilleuse du hasard! l'intelligence
+même pourrait-elle mieux réussir? Une seule chose, Lucile, me fait de la
+peine: ces grands corps sont si précis et si constants dans leur marche,
+dans leurs révolutions et dans tous leurs rapports, qu'un petit animal
+relégué en un coin de cet espace immense qu'on appelle le monde, après
+les avoir observés, s'est fait une méthode infaillible de prédire à quel
+point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui en
+deux, en quatre, en vingt mille ans. Voilà mon scrupule, Lucile; si
+c'est par hasard qu'ils observent des règles si invariables, qu'est-ce
+que l'ordre? qu'est-ce que la règle?
+
+Je vous demanderai même ce que c'est que le hasard: est-il corps? est-il
+esprit? est-ce un être distingué des autres êtres, qui ait son existence
+particulière, qui soit quelque part? ou plutôt n'est-ce pas un mode, ou
+une façon d'être? Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit: «c'est
+un hasard»; mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent
+fortuitement? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus
+droit, mais obliquement; si son mouvement n'est plus direct, mais
+réfléchi; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et
+qu'elle pirouette, conclurai-je que c'est par ce même hasard qu'en
+général la boule est en mouvement? ne soupçonnerai-je pas plus
+volontiers qu'elle se meut ou de soi-même, ou par l'impulsion du bras
+qui l'a jetée? Et parce que les roues d'une pendule sont déterminées
+l'une par l'autre à un mouvement circulaire d'une telle ou telle
+vitesse, examiné-je moins curieusement quelle peut être la cause de tous
+ces mouvements, s'ils se font d'eux-mêmes ou par la force mouvante d'un
+poids qui les emporte? Mais ni ces roues, ni cette boule n'ont pu se
+donner le mouvement d'eux-mêmes, ou ne l'ont point par leur nature,
+s'ils peuvent le perdre sans changer de nature: il y a donc apparence
+qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance qui leur est étrangère.
+Et les corps célestes, s'ils venaient à perdre leur mouvement,
+changeraient-ils de nature? seraient-ils moins de corps? Je ne me
+l'imagine pas ainsi; ils se meuvent cependant, et ce n'est point
+d'eux-mêmes et par leur nature. Il faudrait donc chercher, ô Lucile,
+s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les fait mouvoir; qui que
+vous trouviez, je l'appelle Dieu.
+
+Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne
+demanderait plus, à la vérité, qui les met en mouvement, mais on serait
+toujours reçu à demander qui a fait ces corps, comme on peut s'informer
+qui a fait ces roues ou cette boule; et quand chacun de ces grands corps
+serait supposé un amas fortuit d'atomes qui se sont liés et enchaînés
+ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais
+un de ces atomes et je dirais: Qui a créé cet atome? Est-il matière?
+est-il intelligence? A-t-il eu quelque idée de soi-même, avant que de se
+faire soi-même? Il était donc un moment avant que d'être; il était et il
+n'était pas tout à la fois; et s'il est auteur de son être et de sa
+manière d'être, pourquoi s'est-il fait corps plutôt qu'esprit? Bien
+plus, cet atome n'a-t-il point commencé? est-il éternel? est-il infini?
+Ferez-vous un Dieu de cet atome?
+
+44 (VII)
+
+Le ciron a des yeux, il se détourne à la rencontre des objets qui lui
+pourraient nuire; quand on le met sur de l'ébène pour le mieux
+remarquer, si, dans le temps qu'il marche vers un côté, on lui présente
+le moindre fétu, il change de route: est-ce un jeu du hasard que son
+cristallin, sa rétine et son nerf optique?
+
+L'on voit dans une goutte d'eau que le poivre qu'on y a mis tremper a
+altérée, un nombre presque innombrable de petits animaux, dont le
+microscope nous fait apercevoir la figure, et qui se meuvent avec une
+rapidité incroyable comme autant de monstres dans une vaste mer; chacun
+de ces animaux est plus petit mille fois qu'un ciron et néanmoins c'est
+un corps qui vit, qui se nourrit, qui croît, qui doit avoir des muscles,
+des vaisseaux équivalents aux veines, aux nerfs, aux artères, et un
+cerveau pour distribuer les esprits animaux.
+
+Une tache de moisissure de la grandeur d'un grain de sable paraît dans
+le microscope comme un amas de plusieurs plantes très distinctes, dont
+les unes ont des fleurs, les autres des fruits; il y en a qui n'ont que
+des boutons à demi ouverts; il y en a quelques-unes qui sont fanées: de
+quelle étrange petitesse doivent être les racines et les filtres qui
+séparent les aliments de ces petites plantes! Et si l'on vient à
+considérer que ces plantes ont leurs graines, ainsi que les chênes et
+les pins, et que ces petits animaux dont je viens de parler se
+multiplient par voie de génération, comme les éléphants et les baleines,
+où cela ne mène-t-il point? Qui a su travailler à des ouvrages si
+délicats, si fins, qui échappent à la vue des hommes, et qui tiennent de
+l'infini comme les cieux, bien que dans l'autre extrémité? Ne serait-ce
+point celui qui a fait les cieux, les astres, ces masses énormes,
+épouvantables par leur grandeur, par leur élévation, par la rapidité et
+l'étendue de leur course, et qui se joue de les faire mouvoir?
+
+45 (VII)
+
+Il est de fait que l'homme jouit du soleil, des astres, des cieux et de
+leurs influences, comme il jouit de l'air qu'il respire, et de la terre
+sur laquelle il marche et qui le soutient; et s'il fallait ajouter à la
+certitude d'un fait la convenance ou la vraisemblance, elle y est tout
+entière, puisque les cieux et tout ce qu'ils contiennent ne peuvent pas
+entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignité, avec le moindre
+des hommes qui sont sur la terre, et que la proportion qui se trouve
+entre eux et lui est celle de la matière incapable de sentiment, qui est
+seulement une étendue selon trois dimensions, à ce qui est esprit,
+raison, ou intelligence. Si l'on dit que l'homme aurait pu se passer à
+moins pour sa conservation, je réponds que Dieu ne pouvait moins faire
+pour étaler son pouvoir, sa bonté et sa magnificence, puisque, quelque
+chose que nous voyions qu'il ait fait, il pouvait faire infiniment
+davantage.
+
+Le monde entier, s'il est fait pour l'homme, est littéralement la
+moindre chose que Dieu ait fait pour l'homme: la preuve s'en tire du
+fond de la religion. Ce n'est donc ni vanité ni présomption à l'homme de
+se rendre sur ses avantages à la force de la vérité; ce serait en lui
+stupidité et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par
+l'enchaînement des preuves dont la religion se sert pour lui faire
+connaître ses privilèges, ses ressources, ses espérances, pour lui
+apprendre ce qu'il est et ce qu'il peut devenir.--Mais la lune est
+habitée; il n'est pas du moins impossible qu'elle le soit.--Que
+parlez-vous, Lucile, de la lune, et à quel propos? En supposant Dieu,
+quelle est en effet la chose impossible? Vous demandez peut-être si nous
+sommes les seuls dans l'univers que Dieu ait si bien traités; s'il n'y a
+point dans la lune ou d'autres hommes, ou d'autres créatures que Dieu
+ait aussi favorisées? Vaine curiosité! frivole demande! La terre,
+Lucile, est habitée; nous l'habitons, et nous savons que nous
+l'habitons; nous avons nos preuves, notre évidence, nos convictions sur
+tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-mêmes: que ceux qui
+peuplent les globes célestes, quels qu'ils puissent être, s'inquiètent
+pour eux-mêmes; ils ont leur soins, et nous les nôtres. Vous avez,
+Lucile, observé la lune; vous avez reconnu ses taches, ses abîmes, ses
+inégalités, sa hauteur, son étendue, son cours, ses éclipses: tous les
+astronomes n'ont pas été plus loin. Imaginez de nouveaux instruments,
+observez-la avec plus d'exactitude: voyez-vous qu'elle soit peuplée, et
+de quels animaux? ressemblent-ils aux hommes? sont-ce des hommes?
+Laissez-moi voir après vous; et si nous sommes convaincus l'un et
+l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s'ils sont
+chrétiens, et si Dieu a partagé ses faveurs entre eux et nous.
+
+46 (VIII)
+
+Tout est grand et admirable dans la nature; il ne s'y voit rien qui ne
+soit marqué au coin de l'ouvrier; ce qui s'y voit quelquefois
+d'irrégulier et d'imparfait suppose règle et perfection. Homme vain et
+présomptueux! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous
+méprisez; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s'il est
+possible. Quel excellent maître que celui qui fait des ouvrages, je ne
+dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent! Je ne vous
+demande pas de vous mettre à votre atelier pour faire un homme d'esprit,
+un homme bien fait, une belle femme: l'entreprise est forte et au-dessus
+de vous; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je
+suis content.
+
+Rois, Monarques, Potentats, sacrées Majestés! vous ai-je nommés par tous
+vos superbes noms? Grands de la terre, très hauts, très puissants, et
+peut-être bientôt tout-puissants Seigneurs! nous autres hommes nous
+avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie, de quelque chose de
+moins, d'un peu de rosée: faites de la rosée, envoyez sur la terre une
+goutte d'eau.
+
+L'ordre, la décoration, les effets de la nature sont populaires; les
+causes, les principes ne le sont point. Demandez à une femme comment un
+bel oeil n'a qu'à s'ouvrir pour voir, demandez-le à un homme docte.
+
+47 (VII)
+
+Plusieurs millions d'années, plusieurs centaines de millions d'années,
+en un mot tous les temps ne sont qu'un instant, comparés à la durée de
+Dieu, qui est éternelle: tous les espaces du monde entier ne sont qu'un
+point, qu'un léger atome, comparés à son immensité. S'il est ainsi,
+comme je l'avance, car quelle proportion du fini à l'infini? je demande:
+Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de
+poussière qu'on appelle la terre? qu'est-ce qu'une petite portion de
+cette terre que l'homme possède et qu'il habite?--Les méchants
+prospèrent pendant qu'ils vivent.--Quelques méchants, je l'avoue.--La
+vertu est opprimée, et le crime impuni sur la terre.--Quelquefois, j'en
+conviens.--C'est une injustice.--Point du tout: il faudrait, pour
+tirer cette conclusion, avoir prouvé qu'absolument les méchants sont
+heureux, que la vertu ne l'est pas, et que le crime demeure impuni; il
+faudrait du moins que ce peu de temps où les bons souffrent et où les
+méchants prospèrent eût une durée, et que ce que nous appelons
+prospérité et fortune ne fût pas une apparence fausse et une ombre vaine
+qui s'évanouit; que cette terre, cet atome, où il paraît que la vertu et
+le crime rencontrent si rarement ce qui leur est dû, fût le seul endroit
+de la scène où se doivent passer la punition et les récompenses.
+
+De ce que je pense, je n'infère pas plus clairement que je suis esprit,
+que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu'il me plaît,
+que je suis libre: or liberté, c'est choix, autrement une détermination
+volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise, et
+ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il
+est vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un mystère.
+Supposons pourtant avec l'athée que c'est injustice: toute injustice est
+une négation ou une privation de justice; donc toute injustice suppose
+justice. Toute justice est une conformité à une souveraine raison: je
+demande en effet, quand il n'a pas été raisonnable que le crime soit
+puni, à moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle avait moins de
+trois angles; or toute conformité à la raison est une vérité; cette
+conformité, comme il vient d'être dit, a toujours été; elle est donc de
+celles que l'on appelle des éternelles vérités. Cette vérité,
+d'ailleurs, ou n'est point et ne peut être, ou elle est l'objet d'une
+connaissance; elle est donc éternelle, cette connaissance, et c'est
+Dieu.
+
+Les dénouements qui découvrent les crimes les plus cachés, et où la
+précaution des coupables pour les dérober aux yeux des hommes a été plus
+grande, paraissent si simples et si faciles qu'il semble qu'il n'y ait
+que Dieu seul qui puisse en être l'auteur; et les faits d'ailleurs que
+l'on en rapporte sont en si grand nombre, que s'il plaît à quelques-uns
+de les attribuer à de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que
+le hasard, de tout temps, a passé en coutume.
+
+48 (VII)
+
+Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la
+terre sans exception soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur
+manque, j'infère de là que nul homme qui est sur la terre n'est dans
+l'abondance, et que tout lui manque. Il n'y a que deux sortes de
+richesses, et auxquelles les autres se réduisent, l'argent et les
+terres: si tous sont riches, qui cultivera les terres, et qui fouillera
+les mines? Ceux qui sont éloignés des mines ne les fouilleront pas, ni
+ceux qui habitent des terres incultes et minérales ne pourront pas en
+tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose; mais si
+les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre
+par son travail, qui transportera d'une région à une autre les lingots
+ou les choses échangées? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se
+chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? On manquera
+alors du nécessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il
+n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'inventions, plus de
+mécanique. D'ailleurs cette égalité de possessions et de richesses en
+établit une autre dans les conditions, bannit toute subordination,
+réduit les hommes à se servir eux-mêmes, et à ne pouvoir être secourus
+les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles, entraîne une
+anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres,
+l'impunité.
+
+Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain
+le soleil se lève pour eux sur l'horizon, en vain il échauffe la terre
+et la rend féconde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les
+fleuves en vain l'arrosent et répandent dans les diverses contrées la
+fertilité et l'abondance; inutilement aussi la mer laisse sonder ses
+abîmes profonds, les rochers et les montagnes s'ouvrent pour laisser
+fouiller dans leur sein et en tirer tous les trésors qu'ils y
+renferment. Mais si vous établissez que de tous les hommes répandus dans
+le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents, vous
+faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie,
+les réconcilie: ceux-ci servent, obéissent, inventent, travaillent,
+cultivent, perfectionnent; ceux-là jouissent, nourrissent, secourent,
+protègent, gouvernent: tout ordre est rétabli, et Dieu se découvre.
+
+49 (VII)
+
+Mettez l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté, la dépendance,
+les soins et la misère de l'autre: ou ces choses sont déplacées par la
+malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu.
+
+Une certaine inégalité dans les conditions, qui entretient l'ordre et la
+subordination, est l'ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine: une
+trop grande disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi les
+hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts.
+
+Les extrémités sont vicieuses, et partent de l'homme: toute compensation
+est juste, et vient de Dieu.
+
+50 (I)
+
+Si on ne goûte point ces Caractères, je m'en étonne; et si on les goûte,
+je m'en étonne de même.
+
+FIN DES CARACTÈRES
+
+
+
+
+DISCOURS DE RÉCEPTION À L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+Préface
+
+
+Ceux qui, interrogés sur le discours que je fis à l'Académie française,
+le jour que j'eus l'honneur d'y être reçu, ont dit sèchement que j'avais
+fait des caractères, croyant le blâmer, en ont donné l'idée la plus
+avantageuse que je pouvais moi-même désirer; car le public ayant
+approuvé ce genre d'écrire où je me suis appliqué depuis quelques
+années, c'était le prévenir en ma faveur que de faire une telle réponse.
+Il ne restait plus que de savoir si je n'aurais pas dû renoncer aux
+caractères dans le discours dont il s'agissait; et cette question
+s'évanouit dès qu'on sait que l'usage a prévalu qu'un nouvel académicien
+compose celui qu'il doit prononcer, le jour de sa réception, de l'éloge
+du Roi, de ceux du cardinal de Richelieu, du chancelier Seguier, de la
+personne à qui il succède, et de l'Académie française. De ces cinq
+éloges, il y en a quatre de personnels; or je demande à mes censeurs
+qu'ils me posent si bien la différence qu'il y a des éloges personnels
+aux caractères qui louent, que je la puisse sentir, et avouer ma faute.
+Si, chargé de faire quelque autre harangue, je retombe encore dans des
+peintures, c'est alors qu'on pourra écouter leur critique, et peut-être
+me condamner; je dis peut-être, puisque les caractères, ou du moins les
+images des choses et des personnes, sont inévitables dans l'oraison, que
+tout écrivain est peintre, et tout excellent écrivain excellent peintre.
+
+J'avoue que j'ai ajouté à ces tableaux, qui étaient de commande, les
+louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Académie
+française; et ils ont dû me le pardonner, s'ils ont fait attention
+qu'autant pour ménager leur pudeur que pour éviter les caractères, je me
+suis abstenu de toucher à leurs personnes, pour ne parler que de leurs
+ouvrages, dont j'ai fait des éloges publics plus ou moins étendus, selon
+que les sujets qu'ils y ont traités pouvaient l'exiger.--J'ai loué des
+académiciens encore vivants, disent quelques-uns.--Il est vrai; mais je
+les ai loués tous: qui d'entre eux aurait une raison de se plaindre?--
+C'est une coutume toute nouvelle, ajoutent-ils, et qui n'avait point
+encore eu d'exemple.--Je veux en convenir, et que j'ai pris soin de
+m'écarter des lieux communs et des phrases proverbiales usées depuis si
+longtemps, pour avoir servi à un nombre infini de pareils discours
+depuis la naissance de l'Académie française. M'était-il donc si
+difficile de faire entrer Rome et Athènes, le Lycée et le Portique, dans
+l'éloge de cette savante compagnie? Être au comble de ses voeux de se
+voir académicien; protester que ce jour où l'on jouit pour la première
+fois d'un si rare bonheur est le jour le plus beau de sa vie; douter si
+cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait
+songée; espérer de puiser désormais à la source les plus pures eaux de
+l'éloquence française; n'avoir accepté, n'avoir désiré une telle place
+que pour profiter des lumières de tant de personnes si éclairées;
+promettre que tout indigne de leur choix qu'on se reconnaît, on
+s'efforcera de s'en rendre digne: cent autres formules de pareils
+compliments sont-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les
+trouver, les placer, et en mériter des applaudissements?
+
+Parce donc que j'ai cru que, quoi que l'envie et l'injustice publient de
+l'Académie française, quoi qu'elles veuillent dire de son âge d'or et de
+sa décadence, elle n'a jamais, depuis son établissement, rassemblé un si
+grand nombre de personnages illustres pour toutes sortes de talents et
+en tout genre d'érudition, qu'il est facile aujourd'hui d'y en
+remarquer; et que dans cette prévention où je suis, je n'ai pas espéré
+que cette Compagnie pût être une autre fois plus belle à peindre, ni
+prise dans un jour plus favorable, et que je me suis servi de
+l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres reproches?
+Cicéron a pu louer impunément Brutus, César, Pompée, Marcellus, qui
+étaient vivants, qui étaient présents: il les a loués plusieurs fois; il
+les a loués seuls dans le sénat, souvent en présence de leurs ennemis,
+toujours devant une compagnie jalouse de leur mérite, et qui avait bien
+d'autres délicatesses de politique sur la vertu des grands hommes que
+n'en saurait avoir l'Académie française. J'ai loué les académiciens, je
+les ai loués tous, et ce n'a pas été impunément: que me serait-il arrivé
+si je les avais blâmés tous?
+
+Je viens d'entendre, a dit Théobalde, une grande vilaine harangue qui
+m'a fait bâiller vingt fois, et qui m'a ennuyé à la mort. Voilà ce qu'il
+a dit, et voilà ensuite ce qu'il a fait, lui et peu d'autres qui ont cru
+devoir entrer dans les mêmes intérêts. Ils partirent pour la cour le
+lendemain de la prononciation de ma harangue; ils allèrent de maisons en
+maisons; ils dirent aux personnes auprès de qui ils ont accès que je
+leur avais balbutié la veille un discours où il n'y avait ni style ni
+sens commun, qui était rempli d'extravagances, et une vraie satire.
+Revenus à Paris, ils se cantonnèrent en divers quartiers, où ils
+répandirent tant de venin contre moi, s'acharnèrent si fort à diffamer
+cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres
+qu'ils écrivirent à leurs amis dans les provinces, en dirent tant de
+mal, et le persuadèrent si fortement à qui ne l'avait pas entendue,
+qu'ils crurent pouvoir insinuer au public, ou que les Caractères faits
+de la même main étaient mauvais, ou que s'ils étaient bons, je n'en
+étais pas l'auteur, mais qu'une femme de mes amies m'avait fourni ce
+qu'il y avait de plus supportable. Ils prononcèrent aussi que je n'étais
+pas capable de faire rien de suivi, pas même la moindre préface: tant
+ils estimaient impraticable à un homme même qui est dans l'habitude de
+penser, et d'écrire ce qu'il pense, l'art de lier ses pensées et de
+faire des transitions.
+
+Ils firent plus: violant les lois de l'Académie française, qui défend
+aux académiciens d'écrire ou de faire écrire contre leurs confrères, ils
+lâchèrent sur moi deux auteurs associés à une même gazette; ils les
+animèrent, non pas à publier contre moi une satire fine et ingénieuse,
+ouvrage trop au-dessous des uns et des autres, facile à manier, et dont
+les moindres esprits se trouvent capables, mais à me dire de ces injures
+grossières et personnelles, si difficiles à rencontrer, si pénibles à
+prononcer ou à écrire, surtout à des gens à qui je veux croire qu'il
+reste encore quelque pudeur et quelque soin de leur réputation.
+
+Et en vérité je ne doute point que le public ne soit enfin étourdi et
+fatigué d'entendre, depuis quelques années, de vieux corbeaux croasser
+autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés
+à quelque gloire par leurs écrits. Ces oiseaux lugubres semblent, par
+leurs cris continuels, leur vouloir imputer le décri universel où tombe
+nécessairement tout ce qu'ils exposent au grand jour de l'impression:
+comme si on était cause qu'ils manquent de force et d'haleine, ou qu'on
+dût être responsable de cette médiocrité répandue sur leurs ouvrages.
+S'il s'imprime un livre de moeurs assez mal digéré pour tomber de
+soi-même et ne pas exciter leur jalousie, ils le louent volontiers, et
+plus volontiers encore ils n'en parlent point; mais s'il est tel que le
+monde en parle, ils l'attaquent avec furie. Prose, vers, tout est sujet
+à leur censure, tout est en proie à une haine implacable, qu'ils ont
+conçue contre ce qui ose paraître dans quelque perfection, et avec les
+signes d'une approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur
+fournir qui leur agrée: il faudra leur rendre celle de la Serre ou de
+des Marets, et s'ils en sont crus, revenir au Pédagogue chrétien et à la
+Cour sainte. Il paraît une nouvelle satire écrite contre les vices en
+général, qui, d'un vers fort et d'un style d'airain, enfonce ses traits
+contre l'avarice, l'excès du jeu, la chicane, la mollesse, l'ordure et
+l'hypocrisie, où personne n'est nommé ni désigné, où nulle femme
+vertueuse ne peut ni ne doit se reconnaître; un Bourdaloue en chaire ne
+fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus innocentes: il
+n'importe, c'est médisance, c'est calomnie. Voilà depuis quelque temps
+leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages de moeurs qui
+réussissent: ils y prennent tout littéralement, ils les lisent comme une
+histoire, ils n'y entendent ni la poésie ni la figure; ainsi ils les
+condamnent; ils y trouvent des endroits faibles: il y en a dans Homère,
+dans Pindare, dans Virgile et dans Horace; où n'y en a-t-il point? si ce
+n'est peut-être dans leurs écrits. Bernin n'a pas manié le marbre ni
+traité toutes ses figures d'une égale force; mais on ne laisse pas de
+voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontré, de certains traits
+si achevés, tout proche de quelques autres qui le sont moins, qu'ils
+découvrent aisément l'excellence de l'ouvrier: si c'est un cheval, les
+crins sont tournés d'une main hardie, ils voltigent et semblent être le
+jouet du vent; l'oeil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie;
+un ciseau de maître s'y retrouve en mille endroits; il n'est pas donné à
+ses copistes ni à ses envieux d'arriver à de telles fautes par leurs
+chefs-d'oeuvre: l'on voit bien que c'est quelque chose de manqué par un
+habile homme, et une faute de Praxitèle.
+
+Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent même
+supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se déclare
+contre le vice? sont-ce des chartreux et des solitaires? sont-ce les
+jésuites, hommes pieux et éclairés? sont-ce ces hommes religieux qui
+habitent en France les cloîtres et les abbayes? Tous au contraire lisent
+ces sortes d'ouvrages, et en particulier, et en public, à leurs
+récréations; ils en inspirent la lecture à leurs pensionnaires, à leurs
+élèves; ils en dépeuplent les boutiques, ils les conservent dans leurs
+bibliothèques. N'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'économie
+du livre des Caractères? N'ont-ils pas observé que de seize chapitres
+qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux
+et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des
+attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui
+affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la
+connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au
+seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué, et peut-être
+confondu; où les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les
+faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont
+apportées; où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les
+plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent répéter contre un
+ouvrage si sérieux et si utile ce continuel refrain: C'est médisance,
+c'est calomnie? Il faut les nommer: ce sont des poètes; mais quels
+poètes? Des auteurs d'hymnes sacrés ou des traducteurs de psaumes, des
+Godeaux ou des Corneilles? Non, mais des faiseurs de stances et
+d'élégies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur
+une absence ou sur un retour, qui font une épigramme sur une belle
+gorge, et un madrigal sur une jouissance. Voilà ceux qui, par
+délicatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en ménageant
+les particuliers avec toutes les précautions que la prudence peut
+suggérer, j'essaye, dans mon livre des Moeurs, de décrier, s'il est
+possible, tous les vices du coeur et de l'esprit, de rendre l'homme
+raisonnable et plus proche de devenir chrétien. Tels ont été les
+Théobaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur
+atelier.
+
+Ils sont encore allés plus loin; car palliant d'une politique zélée le
+chagrin de ne se sentir pas à leur gré si bien loués et si longtemps que
+chacun des autres académiciens, ils ont osé faire des applications
+délicates et dangereuses de l'endroit de ma harangue où, m'exposant seul
+à prendre le parti de toute la littérature contre leurs plus
+irréconciliables ennemis, gens pécunieux, que l'excès d'argent ou qu'une
+fortune faite par de certaines voies, jointe à la faveur des grands,
+qu'elle leur attire nécessairement, mène jusqu'à une froide insolence,
+je leur fais à la vérité à tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est
+pas permis de détourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et
+sur tout autre.
+
+Ainsi en usent à mon égard, excités peut-être par les Théobaldes, ceux
+qui, se persuadant qu'un auteur écrit seulement pour les amuser par la
+satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale, au
+lieu de prendre pour eux et de faire servir à la correction de leurs
+moeurs les divers traits qui sont semés dans un ouvrage, s'appliquent à
+découvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces
+traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que
+remarques solides ou sérieuses réflexions, quoique en si grand nombre
+qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arrêter qu'aux
+peintures ou aux caractères; et après les avoir expliqués à leur manière
+et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues
+listes, ou, comme ils les appellent, des clefs: fausses clefs, et qui
+leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont
+les noms s'y voient déchiffrés, et à l'écrivain qui en est la cause,
+quoique innocente.
+
+J'avais pris la précaution de protester dans une préface contre tous ces
+interprétations, que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait
+fait prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devais rendre mon
+livre public, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par
+mes écrits, et la crainte de fournir à quelques-uns de quoi exercer leur
+malignité. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caractères,
+quelle digue élèverai-je contre ce déluge d'explications qui inonde la
+ville, et qui bientôt va gagner la cour? Dirai-je sérieusement, et
+protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni
+complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donné aucune; que mes
+plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refusées; que les
+personnes les plus accréditées de la cour ont désespéré d'avoir mon
+secret? N'est-ce pas la même chose que si je me tourmentais beaucoup à
+soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur,
+sans moeurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens
+de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire?
+
+Mais d'ailleurs comment aurais-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai
+pu moi-même les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? Étant
+presque toutes différentes entre elles, quel moyen de les faire servir à
+une même entrée, je veux dire à l'intelligence de mes Remarques? Nommant
+des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai jamais parlé, que
+je ne connais point, peuvent-elles partir de moi et être distribuées de
+ma main? Aurais-je donné celles qui se fabriquent à Romorentin, à
+Mortaigne et à Belesme, dont les différentes applications sont à la
+baillive, à la femme de l'assesseur, au président de l'Élection, au
+prévôt de la maréchaussée et au prévôt de la collégiale? Les noms y sont
+fort bien marqués; mais ils ne m'aident pas davantage à connaître les
+personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage: je suis
+presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien
+l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuliers, et
+que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint à
+la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre
+celui-ci ou celle-là dans mon livre des Moeurs. Je ne me suis point loué
+au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et
+ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et
+ne parussent feints ou imaginés. Me rendant plus difficile, je suis allé
+plus loin: j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre; et de
+ces divers traits qui pouvaient convenir à une même personne, j'en ai
+fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les
+lecteurs par le caractère, ou comme le disent les mécontents, par la
+satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des
+modèles à suivre.
+
+Il me semble donc que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui
+par hasard verraient leurs noms écrits dans ces insolentes listes, que
+je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même
+attendre d'eux cette justice, que sans s'arrêter à un auteur moral qui
+n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront
+jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet
+ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je
+réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point.
+Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la
+vue de louer vertu ou leur mérite; j'écris leurs noms en lettres
+capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas
+risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms véritables aux
+peintures moins obligeantes, je me serais épargné le travail d'emprunter
+les noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui
+n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille
+tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les
+dégoûter des applications. Voilà la conduite que j'ai tenue dans la
+composition des Caractères.
+
+Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef
+des mécontents, je ne sais en effet pourquoi j'ai tenté de faire de ce
+remerciement à l'Académie française un discours oratoire qui eût quelque
+force et quelque étendue. De zélés académiciens m'avaient déjà frayé ce
+chemin; mais ils se sont trouvés en petit nombre; et leur zèle pour
+l'honneur et pour la réputation de l'Académie n'a eu que peu
+d'imitateurs. Je pouvais suivre l'exemple de ceux qui, postulant une
+place dans cette compagnie sans avoir jamais rien écrit, quoiqu'ils
+sachent écrire, annoncent dédaigneusement, la veille de leur réception,
+qu'ils n'ont que deux mots à dire et qu'un moment à parler, quoique
+capables de parler longtemps et de parler bien.
+
+J'ai pensé au contraire qu'ainsi que nul artisan n'est agrégé à aucune
+société, ni n'a ses lettres de maîtrise sans faire son chef-d'oeuvre, de
+même et avec encore plus de bienséance, un homme associé à un corps qui
+ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se
+trouvait engagé à faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le fît
+aux yeux de tous paraître digne du choix dont il venait de l'honorer. Il
+me semblait encore que puisque l'éloquence profane ne paraissait plus
+régner au barreau, d'où elle a été bannie par la nécessité de
+l'expédition, et qu'elle ne devait plus être admise dans la chaire, où
+elle n'a été que trop soufferte, le seul asile qui pouvait lui rester
+était l'Académie française; et qu'il n'y avait rien de plus naturel, ni
+qui pût rendre cette Compagnie plus célèbre, que si, au sujet des
+réceptions de nouveaux académiciens, elle savait quelquefois attirer la
+cour et la ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendre des
+pièces d'éloquence d'une juste étendue, faites de main de maîtres, et
+dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.
+
+Si je n'ai pas atteint mon but, qui était de prononcer un discours
+éloquent, il me paraît du moins que je me suis disculpé de l'avoir fait
+trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris, à qui on l'avait
+promis mauvais, satirique et insensé, s'est plaint qu'on lui avait
+manqué de parole; si Marly, où la curiosité de l'entendre s'était
+répandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donnés à
+la critique qu'on en avait faite; s'il a su franchir Chantilly, écueil
+des mauvais ouvrages; si l'Académie française, à qui j'avais appelé
+comme au juge souverain de ces sortes de pièces, étant assemblée
+extraordinairement, a adopté celle-ci, l'a fait imprimer par son
+libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n'était pas en effet
+composée d'un style affecté, dur et interrompu, ni chargée de louanges
+fades et outrées, telles qu'on les lit dans les prologues d'opéras, et
+dans tant d'épîtres dédicatoires, il ne faut plus s'étonner qu'elle ait
+ennuyé Théobalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire,
+où ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donnée à un ouvrage
+pour en faire la réputation, et que pour y mettre le dernier sceau, il
+sera nécessaire que de certaines gens le désapprouvent, qu'ils y aient
+bâillé.
+
+Car voudraient-ils, présentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a
+moins mal réussi dans le public qu'ils ne l'avaient espéré, qu'ils
+savent que deux libraires ont plaidé à qui l'imprimerait, voudraient-ils
+désavouer leur goût et le jugement qu'ils en ont porté dans les premiers
+jours qu'elle fut prononcée? Me permettraient-ils de publier, ou
+seulement de soupçonner, une tout autre raison de l'âpre censure qu'ils
+en firent, que la persuasion où ils étaient qu'elle la méritait? On sait
+que cet homme, d'un nom et d'un mérite si distingué, avec qui j'eus
+l'honneur d'être reçu à l'Académie française, prié, sollicité, persécuté
+de consentir à l'impression de sa harangue, par ceux mêmes qui voulaient
+supprimer la mienne et en éteindre la mémoire, leur résista toujours
+avec fermeté. Il leur dit qu'il ne pouvait ni ne devait approuver une
+distinction si odieuse qu'ils voulaient faire entre lui et moi; que la
+préférence qu'ils donnaient à son discours avec cette affectation et cet
+empressement qu'ils lui marquaient, bien loin de l'obliger, comme ils
+pouvaient le croire, lui faisait au contraire une véritable peine; que
+deux discours également innocents, prononcés dans le même jour, devaient
+être imprimés dans le même temps. Il s'expliqua ensuite obligeamment, en
+public et en particulier, sur le violent chagrin qu'il ressentait de ce
+que les deux auteurs de la gazette que j'ai cités avaient fait servir
+les louanges qu'il leur avait plu de lui donner à un dessein formé de
+médire de moi, de mon discours et de mes Caractères; et il me fit, sur
+cette satire injurieuse, des explications et des excuses qu'il ne me
+devait point. Si donc on voulait inférer de cette conduite des
+Théobaldes, qu'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et
+d'une harangue folle et décriée pour relever celle de mon collègue, ils
+doivent répondre, pour se laver de ce soupçon qui les déshonore, qu'ils
+ne sont ni courtisans, ni dévoués à la faveur, ni intéressés, ni
+adulateurs; qu'au contraire ils sont sincères, et qu'ils ont dit
+naïvement ce qu'ils pensaient du plan, du style et des expressions de
+mon remerciement à l'Académie française. Mais on ne manquera pas
+d'insister et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville,
+des grands et du peuple, lui a été favorable. Qu'importe? Ils
+répliqueront avec confiance que le public a son goût, et qu'ils ont le
+leur: réponse qui ferme la bouche et qui termine tout différend. Il est
+vrai qu'elle m'éloigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun
+de mes écrits; car si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie,
+je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins
+assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent
+toujours partager les Théobaldes et le public.
+
+
+
+
+Discours prononcé dans l'académie française le lundi quinzième juin 1693
+
+
+Messieurs,
+
+Il serait difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous,
+d'avoir devant ses yeux l'Académie française, d'avoir lu l'histoire de
+son établissement, sans penser d'abord à celui à qui elle en est
+redevable, et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui
+doive moins vous déplaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent
+le devoir et la coutume, par quelques traits où ce grand cardinal soit
+reconnaissable, et qui en renouvellent la mémoire.
+
+Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer
+par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins
+faits pour relever le mérite de celui que l'on veut peindre, que pour
+montrer tout le feu et toute la vivacité de l'orateur. Suivez le règne
+de Louis le Juste: c'est la vie du cardinal de Richelieu, c'est son
+éloge et celui du prince qui l'a mis en oeuvre. Que pourrais-je ajouter à
+des faits encore récents et si mémorables? Ouvrez son Testament
+politique, digérez cet ouvrage: c'est la peinture de son esprit; son âme
+tout entière s'y développe; l'on y découvre le secret de sa conduite et
+de ses actions; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et
+de si grands événements qui ont paru sous son administration: l'on y
+voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu
+agir sûrement et avec succès, et que celui qui a achevé de si grandes
+choses, ou n'a jamais écrit, ou a dû écrire comme il a fait.
+
+Génie fort et supérieur, il a su tout le fond et tout le mystère du
+gouvernement; il a connu le beau et le sublime du ministère; il a
+respecté l'étranger, ménagé les couronnes, connu le poids de leur
+alliance; il a opposé des alliés à des ennemis; il a veillé aux intérêts
+du dehors, à ceux du dedans. Il n'a oublié que les siens: une vie
+laborieuse et languissante, souvent exposée, a été le prix d'une si
+haute vertu; dépositaire des trésors de son maître, comblé de ses
+bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne saurait dire
+qu'il est mort riche.
+
+Le croirait-on, Messieurs? cette âme sérieuse et austère, formidable aux
+ennemis de l'État, inexorable aux factieux, plongée dans la négociation,
+occupée tantôt à affaiblir le parti de l'hérésie, tantôt à déconcerter
+une ligue, et tantôt à méditer une conquête, a trouvé le loisir d'être
+savante, a goûté les belles-lettres et ceux qui en faisaient profession.
+Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes dévoués à la
+fortune, qui, par le succès de vos affaires particulières, vous jugez
+dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour
+des génies heureux et pour de bonnes têtes; qui dites que vous ne savez
+rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour
+marquer l'inutilité des sciences, ou pour paraître ne devoir rien aux
+autres, mais puiser tout de votre fonds. Apprenez que le cardinal de
+Richelieu a su, qu'il a lu: je ne dis pas qu'il n'a point eu
+d'éloignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aimés,
+caressés, favorisés, qu'il leur a ménagé des privilèges, qu'il leur
+destinait des pensions, qu'il les a réunis en une Compagnie célèbre,
+qu'il en a fait l'Académie française. Oui, hommes riches et ambitieux,
+contempteurs de la vertu, et de toute association qui ne roule pas sur
+les établissements et sur l'intérêt, celle-ci est une des pensées de ce
+grand ministre, né homme d'État, dévoué à l'État, esprit solide,
+éminent, capable dans ce qu'il faisait des motifs les plus relevés et
+qui tendaient au bien public comme à la gloire de la monarchie;
+incapable de concevoir jamais rien qui ne fût digne de lui, du prince
+qu'il servait, de la France, à qui il avait consacré ses méditations et
+ses veilles.
+
+Il savait quelle est la force et l'utilité de l'éloquence, la puissance
+de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux
+hommes la justice et la probité, qui porte dans le coeur du soldat
+l'intrépidité et l'audace, qui calme les émotions populaires, qui excite
+à leurs devoirs les compagnies entières ou la multitude. Il n'ignorait
+pas quels sont les fruits de l'histoire et de la poésie, quelle est la
+nécessité de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences;
+et que pour conduire ces choses à un degré de perfection qui les rendît
+avantageuses à la République, il fallait dresser le plan d'une compagnie
+où la vertu seule fût admise, le mérite placé, l'esprit et le savoir
+rassemblés par des suffrages. N'allons pas plus loin: voilà, Messieurs,
+vos principes et votre règle, dont je ne suis qu'une exception.
+
+Rappelez en votre mémoire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse,
+rappelez ce grand et premier concile où les Pères qui le composaient
+étaient remarquables chacun par quelques membres mutilés, ou par les
+cicatrices qui leur étaient restées des fureurs de la persécution; ils
+semblaient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette
+assemblée générale de toute l'Église: il n'y avait aucun de vos
+illustres prédécesseurs qu'on ne s'empressât de voir, qu'on ne montrât
+dans les places, qu'on ne désignât par quelque ouvrage fameux qui lui
+avait fait un grand nom, et qui lui donnait rang dans cette Académie
+naissante qu'ils avaient comme fondée. Tels étaient ces grands artisans
+de la parole, ces premiers maîtres de l'éloquence française; tels vous
+êtes, Messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux
+qui vous ont précédés.
+
+L'un, aussi correct dans sa langue que s'il l'avait apprise par règles
+et par principes, aussi élégant dans les langues étrangères que si elles
+lui étaient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours
+parler celui de son pays: il a entrepris, il a fini une pénible
+traduction, que le plus bel esprit pourrait avouer, et que le plus pieux
+personnage devrait désirer d'avoir faite.
+
+L'autre fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les
+grâces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin,
+en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable
+et le naturel.
+
+Un autre, plus égal que Marot et plus poète que Voiture, a le jeu, le
+tour, et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade
+aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets
+jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'écrire; toujours
+original soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de
+ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter.
+
+Celui-ci passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées
+d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie; il a dans ce qu'il
+emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite
+de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de génie, quoique
+travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore
+quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris: on y
+remarque une critique sûre, judicieuse et innocente, s'il est permis du
+moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.
+
+Cet autre vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers
+volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui règne sur la
+scène, qui s'est emparé de tout le théâtre. Il ne l'en dépossède pas, il
+est vrai; mais il s'y établit avec lui: le monde s'accoutume à en voir
+faire la comparaison. Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le
+grand Corneille, lui soit préféré; quelques autres, qu'il lui soit
+égalé: ils en appellent à l'autre siècle; ils attendent la fin de
+quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle
+leurs premières années, n'aiment peut-être dans OEdipe que le souvenir de
+leur jeunesse.
+
+Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une
+envieuse critique et qui l'a fait taire; qu'on admire malgré soi, qui
+accable par le grand nombre et par l'éminence de ses talents? Orateur,
+historien, théologien, philosophe, d'une rare érudition, d'une plus rare
+éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la
+chaire; un défenseur de la religion, une lumière de l'Église, parlons
+d'avance le langage de la postérité, un Père de l'Église. Que n'est-il
+point? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne.
+
+Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous? Quelles choses
+vous furent dites dans la place où je me trouve! Je m'en souviens; et
+après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler? comment
+daignez-vous m'entendre? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de
+ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit
+qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses
+pensées dans la conversation: toujours maître de l'oreille et du coeur de
+ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation,
+ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse. On est assez heureux
+de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit être
+content de soi, si l'on emporte ses réflexions et si l'on en profite.
+Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre! À qui
+m'associez-vous!
+
+Je voudrais, Messieurs, moins pressé par le temps et par les bienséances
+qui mettent des bornes à ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui
+composent cette Académie par des endroits encore plus marqués et par de
+plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit
+répandus parmi les hommes se trouvent partagés entre vous. Veut-on de
+diserts orateurs, qui aient semé dans la chaire toutes les fleurs de
+l'éloquence, qui, avec une saine morale, aient employé tous les tours et
+toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de
+paroles, qui fassent aimer les solennités, les temples, qui y fassent
+courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous.
+Admire-t-on une vaste et profonde littérature qui aille fouiller dans
+les archives de l'antiquité pour en retirer des choses ensevelies dans
+l'oubli, échappées aux esprits les plus curieux, ignorées des autres
+hommes; une mémoire, une méthode, une précision à ne pouvoir dans ces
+recherches s'égarer d'une seule année, quelquefois d'un seul jour sur
+tant de siècles? cette doctrine admirable, vous la possédez; elle est du
+moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assemblée. Si
+l'on est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir
+avec exactitude les choses anciennes, et de narrer celles qui sont
+nouvelles avec autant de simplicité que de vérité, des qualités si rares
+ne vous manquent pas et sont réunies en un même sujet. Si l'on cherche
+des hommes habiles, pleins d'esprit et d'expérience, qui, par le
+privilège de leurs emplois, fassent parler le Prince avec dignité et
+avec justesse; d'autres qui placent heureusement et avec succès, dans
+les négociations les plus délicates, les talents qu'ils ont de bien
+parler et de bien écrire; d'autres encore qui prêtent leurs soins et
+leur vigilance aux affaires publiques, après les avoir employés aux
+judiciaires, toujours avec une égale réputation: tous se trouvent au
+milieu de vous, et je souffre à ne les pas nommer.
+
+Si vous aimez le savoir joint à l'éloquence, vous n'attendrez pas
+longtemps: réservez seulement toute votre attention pour celui qui
+parlera après moi. Que vous manque-t-il enfin? vous avez des écrivains
+habiles en l'une et en l'autre oraison; des poètes en tout genre de
+poésies, soit morales, soit chrétiennes, soit héroïques, soit galantes
+et enjouées; des imitateurs des anciens; des critiques austères; des
+esprits fins, délicats, subtils, ingénieux, propres à briller dans les
+conversations et dans les cercles. Encore une fois, à quels hommes, à
+quels grands sujets m'associez-vous!
+
+Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? Après qui vous
+fais-je ce public remerciement? Il ne doit pas néanmoins, cet homme si
+louable et si modeste, appréhender que je le loue: si proche de moi, il
+aurait autant de facilité que de disposition à m'interrompre. Je vous
+demanderai plus volontiers: À qui me faites-vous succéder? À un homme
+QUI AVAIT DE LA VERTU.
+
+Quelquefois, Messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges
+des illustres morts dont ils remplissent la place, hésitent, partagés
+entre plusieurs choses qui méritent également qu'on les relève. Vous
+aviez choisi en M. l'abbé de la Chambre un homme si pieux, si tendre, si
+charitable, si louable par le coeur, qui avait des moeurs si sages et si
+chrétiennes, qui était si touché de religion, si attaché à ses devoirs,
+qu'une de ses moindres qualités était de bien écrire. De solides vertus,
+qu'on voudrait célébrer, font passer légèrement sur son érudition ou sur
+son éloquence; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses
+ouvrages. Je préférerais en effet de prononcer le discours funèbre de
+celui à qui je succède, plutôt que de me borner à un simple éloge de son
+esprit. Le mérite en lui n'était pas une chose acquise, mais un
+patrimoine, un bien héréditaire, si du moins il en faut juger par le
+choix de celui qui avait livré son coeur, sa confiance, toute sa
+personne, à cette famille, qui l'avait rendue comme votre alliée,
+puisqu'on peut dire qu'il l'avait adoptée, et qu'il l'avait mise avec
+l'Académie française sous sa protection.
+
+Je parle du chancelier Seguier. On s'en souvient comme de l'un des plus
+grands magistrats que la France ait nourris depuis ses commencements. Il
+a laissé à douter en quoi il excellait davantage, ou dans les
+belles-lettres, ou dans les affaires; il est vrai du moins, et on en
+convient, qu'il surpassait en l'un et en l'autre tous ceux de son temps.
+Homme grave et familier, profond dans les délibérations, quoique doux et
+facile dans le commence, il a eu naturellement ce que tant d'autres
+veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'étude et
+par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus
+rare que la science, et peut-être que la probité, je veux dire de la
+dignité. Il ne la devait point à l'éminence de son poste; au contraire,
+il l'a anobli: il a été grand et accrédité sans ministère, et on ne voit
+pas que ceux qui ont su tout réunir en leurs personnes l'aient effacé.
+
+Vous le perdîtes il y a quelques années, ce grand protecteur. Vous
+jetâtes la vue autour de vous, vous promenâtes vos yeux sur tous ceux
+qui s'offraient et qui se trouvaient honorés de vous recevoir; mais le
+sentiment de votre perte fut tel, que dans les efforts que vous fîtes
+pour la réparer, vous osâtes penser à celui qui seul pouvait vous la
+faire oublier et la tourner à votre gloire. Avec quelle bonté, avec
+quelle humanité ce magnanime prince vous a-t-il reçus! N'en soyons pas
+surpris, c'est son caractère: le même, Messieurs, que l'on voit éclater
+dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes
+révolutions arrivées dans un royaume voisin et allié de la France ont
+mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir.
+
+Quelle facilité est la nôtre pour perdre tout d'un coup le sentiment et
+la mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement
+imprimés! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons passés dans
+l'agitation et dans le trouble, curieux, incertains quelle fortune
+auraient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils,
+famille auguste, mais malheureuse, que la piété et la religion avaient
+poussée jusqu'aux dernières épreuves de l'adversité. Hélas! avaient-ils
+péri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions
+pas: on s'interrogeait, on se promettait réciproquement les premières
+nouvelles qui viendraient sur un événement si lamentable. Ce n'était
+plus une affaire publique, mais domestique; on n'en dormait plus, on
+s'éveillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avait appris.
+Et quand ces personnes royales, à qui l'on prenait tant d'intérêt,
+eussent pu échapper à la mer ou à leur patrie, était-ce assez? ne
+fallait-il pas une terre étrangère où ils pussent aborder, un roi
+également bon et puissant qui pût et qui voulût les recevoir? Je l'ai
+vue, cette réception, spectacle tendre s'il en fut jamais! On y versait
+des larmes d'admiration et de joie. Ce prince n'a pas plus de grâce,
+lorsqu'à la tête de ses camps et de ses armées, il foudroie une ville
+qui lui résiste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de
+son approche.
+
+S'il soutient cette longue guerre, n'en doutons pas, c'est pour nous
+donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir à des conditions qui soient
+justes et qui fassent honneur à la nation; qui ôtent pour toujours à
+l'ennemi l'espérance de nous troubler par de nouvelles hostilités. Que
+d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a exécuté, ou par
+lui-même, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont
+toute l'Europe est ébranlée: ils ont un sujet vaste et qui les exercera
+longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut
+achever dans cette campagne. Je ne parle que de son coeur, que de la
+pureté et de la droiture de ses intentions: elles sont connues, elles
+lui échappent. On le félicite sur des titres d'honneur dont il vient de
+gratifier quelques grands de son État: que dit-il? qu'il ne peut être
+content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous
+le soient comme il le voudrait. Il sait, Messieurs, que la fortune d'un
+roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses
+frontières, d'être craint de ses ennemis; mais que la gloire du
+souverain consiste à être aimé de ses peuples, en avoir le coeur, et par
+le coeur tout ce qu'ils possèdent. Provinces éloignées, provinces
+voisines, ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les
+statuaires nous défigurent, vous tend les bras, vous regarde avec des
+yeux tendres et pleins de douceur; c'est là son attitude: il veut voir
+vos habitants, vos bergers danser au son d'une flûte champêtre sous les
+saules et les peupliers, y mêler leurs voix rustiques, et chanter les
+louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura
+rendu la joie et la sérénité.
+
+C'est pour arriver à ce comble de ses souhaits, la félicité commune,
+qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre pénible, qu'il
+essuie l'inclémence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne,
+qu'il risque une vie heureuse: voilà son secret et les vues qui le font
+agir; on les pénètre, on les discerne par les seules qualités de ceux
+qui sont en place, et qui l'aident de leurs conseils. Je ménage leur
+modestie: qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine
+point les projets de ce sage prince; qu'on devine, au contraire, qu'on
+nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la
+voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se
+décharge pas entièrement sur eux du poids de ses affaires; lui-même, si
+je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours appliqué à nos
+besoins, il n'y a pour lui ni temps de relâche ni heures privilégiées:
+déjà la nuit s'avance, les gardes sont relevées aux avenues de son
+palais, les astres brillent au ciel et font leur course; toute la nature
+repose, privée du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi,
+tandis que ce roi, retiré dans son balustre, veille seul sur nous et sur
+tout l'État. Tel est, Messieurs, le protecteur que vous vous êtes
+procuré, celui de ses peuples.
+
+Vous m'avez admis dans une Compagnie illustrée par une si haute
+protection. Je ne le dissimule pas, j'ai assez estimé cette distinction
+pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son intégrité,
+je veux dire de la devoir à votre seul choix; et j'ai mis votre choix à
+tel prix, que je n'ai pas osé en blesser, pas même en effleurer la
+liberté, par une importune sollicitation. J'avais d'ailleurs une juste
+défiance de moi-même, je sentais de la répugnance à demander d'être
+préféré à d'autres qui pouvaient être choisis. J'avais cru entrevoir,
+Messieurs, une chose que je ne devais avoir aucune peine à croire, que
+vos inclinations se tournaient ailleurs, sur un sujet digne, sur un
+homme rempli de vertus, d'esprit et de connaissances, qui était tel
+avant le poste de confiance qu'il occupe, et qui serait tel encore s'il
+ne l'occupait plus. Je me sens touché, non de sa déférence, je sais
+celle que je lui dois, mais de l'amitié qu'il m'a témoignée, jusques à
+s'oublier en ma faveur. Un père mène son fils à un spectacle: la foule y
+est grande, la porte est assiégée; il est haut et robuste, il fend la
+presse; et comme il est près d'entrer, il pousse son fils devant lui,
+qui sans cette précaution, ou n'entrerait point, ou entrerait tard.
+Cette démarche d'avoir supplié quelques-uns de vous, comme il a fait, de
+détourner vers moi leurs suffrages, qui pouvaient si justement aller à
+lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est unique, et
+elle ne diminue rien de ma reconnaissance envers vous, puisque vos voix
+seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans
+l'Académie française.
+
+Vous me l'avez accordée, Messieurs, et de si bonne grâce, avec un
+consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule
+magnificence. Il n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni
+autorité, ni faveur qui aient pu vous plier à faire ce choix: je n'ai
+rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque
+succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses et
+malignes applications pouvaient me nuire auprès des personnes moins
+équitables et moins éclairées que vous, a été toute la médiation que
+j'ai employée, et que vous avez reçue. Quel moyen de me repentir jamais
+d'avoir écrit?
+
+
+
+
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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new file mode 100644
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Binary files differ
diff --git a/17980-h.zip b/17980-h.zip
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--- /dev/null
+++ b/17980-h.zip
Binary files differ
diff --git a/17980-h/17980-h.htm b/17980-h/17980-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..e4e14c2
--- /dev/null
+++ b/17980-h/17980-h.htm
@@ -0,0 +1,16816 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Caract&egrave;res, par Jean de La Bruyere.
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+
+The Project Gutenberg EBook of Les caractères, by Jean de la Bruyère
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les caractères
+
+Author: Jean de la Bruyère
+
+Release Date: March 14, 2006 [EBook #17980]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARACTÈRES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>Jean de La Bruy&egrave;re</h1>
+
+<h1>LES CARACT&Egrave;RES</h1>
+<h3>1688</h3>
+<h3>Texte de la derni&egrave;re &eacute;dition revue et corrig&eacute;e par l'auteur, publi&eacute;e par
+E. Michallet, 1696.</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3><a name="table" id="table"></a>Table des mati&egrave;res</h3>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#les_caracteres"><b>LES CARACT&Egrave;RES DE TH&Eacute;OPHRASTE</b></a><br />
+<a href="#discours"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Discours sur Th&eacute;ophraste</b></a><br />
+<a href="#Les_caracteres_de_Theophraste1">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Les caract&egrave;res de Th&eacute;ophraste</b></a><br />
+<a href="#De_la_dissimulation">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la dissimulation</b></a><br />
+<a href="#De_la_flatterie">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la flatterie</b></a><br />
+<a href="#De_limpertinent_ou_du_diseur_de_rien">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'impertinent ou du diseur de rien</b></a><br />
+<a href="#De_la_rusticite">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la rusticit&eacute;</b></a><br />
+<a href="#Du_complaisant">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Du complaisant</b></a><br />
+<a href="#De_limage_dun_coquin">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'image d'un coquin</b></a><br />
+<a href="#Du_grand_parleur">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Du grand parleur</b></a><br />
+<a href="#Du_debit_des_nouvelles">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Du d&eacute;bit des nouvelles</b></a><br />
+<a href="#De_leffronterie_causee_par_lavarice">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'effronterie caus&eacute;e par l'avarice</b></a><br />
+<a href="#De_lepargne_sordide">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'&eacute;pargne sordide</b></a><br />
+<a href="#De_limpudent_ou_de_celui_qui_ne_rougit_de_rien">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien</b></a><br />
+<a href="#Du_contre-temps">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Du contre-temps</b></a><br />
+<a href="#De_lair_empresse">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'air empress&eacute;</b></a><br />
+<a href="#De_la_stupidite">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la stupidit&eacute;</b></a><br />
+<a href="#De_la_brutalite">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la brutalit&eacute;</b></a><br />
+<a href="#De_la_superstition">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la superstition</b></a><br />
+<a href="#De_lesprit_chagrin">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'esprit chagrin</b></a><br />
+<a href="#De_la_defiance">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la d&eacute;fiance</b></a><br />
+<a href="#Dun_vilain_homme">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>D'un vilain homme</b></a><br />
+<a href="#Dun_homme_incommode">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>D'un homme incommode</b></a><br />
+<a href="#De_la_sotte_vanite">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la sotte vanit&eacute;</b></a><br />
+<a href="#De_lavarice">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'avarice</b></a><br />
+<a href="#De_lostentation">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'ostentation</b></a><br />
+<a href="#De_lorgueil">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'orgueil</b></a><br />
+<a href="#De_la_peur_ou_du_defaut_de_courage">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la peur, ou du d&eacute;faut de courage</b></a><br />
+<a href="#Des_grands_dune_republique">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Des grands d'une r&eacute;publique</b></a><br />
+<a href="#Les_peuples_sont_heureux_quand_un_seul_les_gouverne">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne</b></a><br />
+<a href="#Dune_tardive_instruction">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>D'une tardive instruction</b></a><br />
+<a href="#De_la_medisance">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la m&eacute;disance</b></a><br />
+<br />
+<a href="#LES_CARACTERES_OU_LES_MOEURS_DE_CE_SIECLE"><b>LES CARACT&Egrave;RES OU LES MOEURS DE CE SI&Egrave;CLE</b></a><br /><a name="moeurs" id="moeurs"></a>
+<a href="#preface_1">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Pr&eacute;face</b></a><br />
+<a href="#Des_ouvrages_de_lesprit">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Des ouvrages de l'esprit</b></a><br />
+<a href="#Du_merite_personnel">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Du m&eacute;rite personnel</b></a><br />
+<a href="#Des_femmes">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Des femmes</b></a><br />
+<a href="#Du_coeur">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Du coeur</b></a><br />
+<a href="#De_la_societe_et_de_la_conversation">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la soci&eacute;t&eacute; et de la conversation</b></a><br />
+<a href="#Des_biens_de_fortune">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Des biens de fortune</b></a><br />
+<a href="#De_la_ville">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la ville</b></a><br />
+<a href="#De_la_cour">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la cour</b></a><br />
+<a href="#Des_grands">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Des grands</b></a><br />
+<a href="#Du_souverain_ou_de_la_Republique">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Du souverain ou de la R&eacute;publique</b></a><br />
+<a href="#De_lhomme">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De l'homme</b></a><br />
+<a href="#Des_jugements">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Des jugements</b></a><br />
+<a href="#De_la_mode">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la mode</b></a><br />
+<a href="#De_quelques_usages">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De quelques usages</b></a><br />
+<a href="#De_la_chaire">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>De la chaire</b></a><br />
+<a href="#Des_esprits_forts">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Des esprits forts</b></a><br />
+<br />
+<a href="#DISCOURS_DE_RECEPTION_A_LACADEMIE_FRANCAISE"><b>DISCOURS DE R&Eacute;CEPTION &Agrave; L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</b></a><br />
+<a href="#preface_2">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Pr&eacute;face</b></a><br />
+<a href="#Discours_prononce_dans_lacademie_francaise_le_lundi_quinzieme_juin_1693">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Discours prononc&eacute; dans l'acad&eacute;mie fran&ccedil;aise le lundi quinzi&egrave;me juin 1693</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2><a name="les_caracteres" id="les_caracteres"></a><i>LES CARACT&Egrave;RES DE TH&Eacute;OPHRASTE</i></h2>
+
+<h3><a name="discours" id="discours"></a><a href="#table">Discours sur Th&eacute;ophraste</a></h3>
+
+
+<p>Je n'estime pas que l'homme soit capable de former dans son esprit un
+projet plus vain et plus chim&eacute;rique, que de pr&eacute;tendre, en &eacute;crivant de
+quelque art ou de quelque science que ce soit, &eacute;chapper &agrave; toute sorte de
+critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs.</p>
+
+<p>Car, sans m'&eacute;tendre sur la diff&eacute;rence des esprits des hommes, aussi
+prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait go&ucirc;ter aux uns
+les choses de sp&eacute;culation et aux autres celles de pratique, qui fait que
+quelques-uns cherchent dans les livres &agrave; exercer leur imagination,
+quelques autres &agrave; former leur jugement, qu'entre ceux qui lisent,
+ceux-ci aiment &agrave; &ecirc;tre forc&eacute;s par la d&eacute;monstration, et ceux-l&agrave; veulent
+entendre d&eacute;licatement, ou former des raisonnements et des conjectures,
+je me renferme seulement dans cette science qui d&eacute;crit les moeurs, qui
+examine les hommes, et qui d&eacute;veloppe leurs caract&egrave;res, et j'ose dire que
+sur les ouvrages qui traitent des choses qui les touchent de si pr&egrave;s, et
+o&ugrave; il ne s'agit que d'eux-m&ecirc;mes, ils sont encore extr&ecirc;mement difficiles
+&agrave; contenter.</p>
+
+<p>Quelques savants ne go&ucirc;tent que les apophtegmes des anciens et les
+exemples tir&eacute;s des Romains, des Grecs, des Perses, des &Eacute;gyptiens;
+l'histoire du monde pr&eacute;sent leur est insipide; ils ne sont point touch&eacute;s
+des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle
+attention &agrave; leurs moeurs. Les femmes, au contraire, les gens de la cour,
+et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans &eacute;rudition,
+indiff&eacute;rents pour toutes les choses qui les ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s, sont avides de
+celles qui se passent &agrave; leurs yeux et qui sont comme sous leur main: ils
+les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les
+personnes qui les entourent, si charm&eacute;s des descriptions et des
+peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de
+ceux enfin qui leur ressemblent et &agrave; qui ils ne croient pas ressembler,
+que jusque dans la chaire l'on se croit oblig&eacute; souvent de suspendre
+l'&Eacute;vangile pour les prendre par leur faible, et les ramener &agrave; leurs
+devoirs par des choses qui soient de leur go&ucirc;t et de leur port&eacute;e.</p>
+
+<p>La cour ou ne conna&icirc;t pas la ville, ou, par le m&eacute;pris qu'elle a pour
+elle, n&eacute;glige d'en relever le ridicule, et n'est point frapp&eacute;e des
+images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la cour, comme
+c'est toujours avec les m&eacute;nagements qui lui sont dus, la ville ne tire
+pas de cette &eacute;bauche de quoi remplir sa curiosit&eacute;, et se faire une juste
+id&eacute;e d'un pays o&ugrave; il faut m&ecirc;me avoir v&eacute;cu pour le conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la
+beaut&eacute; ou de la d&eacute;licatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les
+d&eacute;signe, et o&ugrave; ils se reconnaissent eux-m&ecirc;mes: ils se tirent d'embarras
+en le condamnant; et tels n'approuvent la satire, que lorsque,
+commen&ccedil;ant &agrave; l&acirc;cher prise et &agrave; s'&eacute;loigner de leurs personnes, elle va
+mordre quelque autre.</p>
+
+<p>Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les go&ucirc;ts si diff&eacute;rents
+des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des
+d&eacute;finitions, des divisions, des tables, et de la m&eacute;thode: ils veulent
+qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en g&eacute;n&eacute;ral, et cette vertu
+en particulier; quelle diff&eacute;rence se trouve entre la valeur, la force et
+la magnanimit&eacute;; les vices extr&ecirc;mes par le d&eacute;faut ou par l'exc&egrave;s entre
+lesquels chaque vertu se trouve plac&eacute;e, et duquel de ces deux extr&ecirc;mes
+elle emprunte davantage; toute autre doctrine ne leur pla&icirc;t pas. Les
+autres, contents que l'on r&eacute;duise les moeurs aux passions et que l'on
+explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des
+art&egrave;res, quittent un auteur de tout le reste.</p>
+
+<p>Il s'en trouve d'un troisi&egrave;me ordre qui, persuad&eacute;s que toute doctrine
+des moeurs doit tendre &agrave; les r&eacute;former, &agrave; discerner les bonnes d'avec les
+mauvaises, et &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible
+et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de
+louable, se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui,
+supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et
+les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux moeurs du
+temps, corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de
+choses qui leur sont si famili&egrave;res, et dont n&eacute;anmoins ils ne s'avisaient
+pas de tirer leur instruction.</p>
+
+<p>Tel est le trait&eacute; des Caract&egrave;res des moeurs que nous a laiss&eacute;
+Th&eacute;ophraste. Il l'a puis&eacute; dans les &Eacute;thiques et dans les grandes Morales
+d'Aristote, dont il fut le disciple. Les excellentes d&eacute;finitions que
+l'on lit au commencement de chaque chapitre sont &eacute;tablies sur les id&eacute;es
+et sur les principes de ce grand philosophe, et le fond des caract&egrave;res
+qui y sont d&eacute;crits est pris de la m&ecirc;me source. Il est vrai qu'il se les
+rend propres par l'&eacute;tendue qu'il leur donne, et par la satire ing&eacute;nieuse
+qu'il en tire contre les vices des Grecs, et surtout des Ath&eacute;niens.</p>
+
+<p>Ce livre ne peut gu&egrave;re passer que pour le commencement d'un plus long
+ouvrage que Th&eacute;ophraste avait entrepris. Le projet de ce philosophe,
+comme vous le remarquerez dans sa pr&eacute;face, &eacute;tait de traiter de toutes
+les vertus et de tous les vices; et comme il assure lui-m&ecirc;me dans cet
+endroit qu'il commence un si grand dessein &agrave; l'&acirc;ge de
+quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu'une prompte mort
+l'emp&ecirc;cha de le conduire &agrave; sa perfection. J'avoue que l'opinion commune
+a toujours &eacute;t&eacute; qu'il avait pouss&eacute; sa vie au del&agrave; de cent ans, et saint
+J&eacute;r&ocirc;me, dans une lettre qu'il &eacute;crit &agrave; N&eacute;potien, assure qu'il est mort &agrave;
+cent sept ans accomplis: de sorte que je ne doute point qu'il n'y ait eu
+une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de r&egrave;gle &agrave;
+Diog&egrave;ne La&euml;rce, qui ne le fait vivre que quatre-vingt-quinze ann&eacute;es, ou
+dans les premiers manuscrits qui ont &eacute;t&eacute; faits de cet historien, s'il
+est vrai d'ailleurs que les quatre-vingt-dix-neuf ans que cet auteur se
+donne dans cette pr&eacute;face se lisent &eacute;galement dans quatre manuscrits de
+la biblioth&egrave;que Palatine, o&ugrave; l'on a aussi trouv&eacute; les cinq derniers
+chapitres des Caract&egrave;res de Th&eacute;ophraste qui manquaient aux anciennes
+impressions, et o&ugrave; l'on a vu deux titres, l'un: du Go&ucirc;t qu'on a pour les
+vicieux, et l'autre: du Gain sordide, qui sont seuls et d&eacute;nu&eacute;s de leurs
+chapitres.</p>
+
+<p>Ainsi cet ouvrage n'est peut-&ecirc;tre m&ecirc;me qu'un simple fragment, mais
+cependant un reste pr&eacute;cieux de l'antiquit&eacute;, et un monument de la
+vivacit&eacute; de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe
+dans un &acirc;ge si avanc&eacute;. En effet, il a toujours &eacute;t&eacute; lu comme un
+chef-d'oeuvre dans son genre: il ne se voit rien o&ugrave; le go&ucirc;t attique se
+fasse mieux remarquer et o&ugrave; l'&eacute;l&eacute;gance grecque &eacute;clate davantage; on l'a
+appel&eacute; un livre d'or. Les savants, faisant attention &agrave; la diversit&eacute; des
+moeurs qui y sont trait&eacute;es et &agrave; la mani&egrave;re na&iuml;ve dont tous les caract&egrave;res
+y sont exprim&eacute;s, et la comparant d'ailleurs avec celle du po&egrave;te
+M&eacute;nandre, disciple de Th&eacute;ophraste, et qui servit ensuite de mod&egrave;le &agrave;
+T&eacute;rence, qu'on a dans nos jours si heureusement imit&eacute;, ne peuvent
+s'emp&ecirc;cher de reconna&icirc;tre dans ce petit ouvrage la premi&egrave;re source de
+tout le comique: je dis de celui qui est &eacute;pur&eacute; des pointes, des
+obsc&eacute;nit&eacute;s, des &eacute;quivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire
+les sages et les vertueux.</p>
+
+<p>Mais peut-&ecirc;tre que pour relever le m&eacute;rite de ce trait&eacute; des Caract&egrave;res et
+en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de
+celui de leur auteur. Il &eacute;tait d'&Eacute;rasme, ville de Lesbos, fils d'un
+foulon; il eut pour premier ma&icirc;tre dans son pays un certain Leucippe,
+qui &eacute;tait de la m&ecirc;me ville que lui; de l&agrave; il passa &agrave; l'&eacute;cole de Platon,
+et s'arr&ecirc;ta ensuite &agrave; celle d'Aristote, o&ugrave; il se distingua entre tous
+ses disciples. Ce nouveau ma&icirc;tre, charm&eacute; de la facilit&eacute; de son esprit et
+de la douceur de son &eacute;locution, lui changea son nom, qui &eacute;tait Tyrtame,
+en celui d'Euphraste, qui signifie celui qui parle bien; et ce nom ne
+r&eacute;pondant point assez &agrave; la haute estime qu'il avait de la beaut&eacute; de son
+g&eacute;nie et de ses expressions, il l'appela Th&eacute;ophraste, c'est-&agrave;-dire un
+homme dont le langage est divin. Et il semble que Cic&eacute;ron ait entr&eacute; dans
+les sentiments de ce philosophe, lorsque dans le livre qu'il intitule
+Brutus ou des Orateurs illustres, il parle ainsi: &laquo;Qui est plus f&eacute;cond
+et plus abondant que Platon? plus solide et plus ferme qu'Aristote? plus
+agr&eacute;able et plus doux que Th&eacute;ophraste?&raquo; Et dans quelques-unes de ses
+&eacute;p&icirc;tres &agrave; Atticus, on voit que, parlant du m&ecirc;me Th&eacute;ophraste, il
+l'appelle son ami, que la lecture de ses livres lui &eacute;tait famili&egrave;re, et
+qu'il en faisait ses d&eacute;lices.</p>
+
+<p>Aristote disait de lui et de Callisth&egrave;ne, un autre de ses disciples, ce
+que Platon avait dit la premi&egrave;re fois d'Aristote m&ecirc;me et de X&eacute;nocrate:
+que Callisth&egrave;ne &eacute;tait lent &agrave; concevoir et avait l'esprit tardif, et que
+Th&eacute;ophraste au contraire l'avait si vif, si per&ccedil;ant, si p&eacute;n&eacute;trant, qu'il
+comprenait d'abord d'une chose tout ce qui en pouvait &ecirc;tre connu; que
+l'un avait besoin d'&eacute;peron pour &ecirc;tre excit&eacute;, et qu'il fallait &agrave; l'autre
+un frein pour le retenir.</p>
+
+<p>Il estimait en celui-ci sur toutes choses un caract&egrave;re de douceur qui
+r&eacute;gnait &eacute;galement dans ses moeurs et dans son style. L'on raconte que les
+disciples d'Aristote, voyant leur ma&icirc;tre avanc&eacute; en &acirc;ge et d'une sant&eacute;
+fort affaiblie, le pri&egrave;rent de leur nommer son successeur; que comme il
+avait deux hommes dans son &eacute;cole sur qui seuls ce choix pouvait tomber,
+M&eacute;n&eacute;d&egrave;me le Rhodien, et Th&eacute;ophraste d'&Eacute;r&egrave;se, par un esprit de m&eacute;nagement
+pour celui qu'il voulait exclure, il se d&eacute;clara de cette mani&egrave;re: il
+feignit, peu de temps apr&egrave;s que ses disciples lui eurent fait cette
+pri&egrave;re et en leur pr&eacute;sence, que le vin dont il faisait un usage
+ordinaire lui &eacute;tait nuisible; il se fit apporter des vins de Rhodes et
+de Lesbos; il go&ucirc;ta de tous les deux, dit qu'ils ne d&eacute;mentaient point
+leur terroir, et que chacun dans son genre &eacute;tait excellent; que le
+premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de
+douceur et qu'il lui donnait la pr&eacute;f&eacute;rence. Quoi qu'il en soit de ce
+fait qu'on lit dans Aulu-Gelle, il est certain que lorsque Aristote,
+accus&eacute; par Eurym&eacute;don, pr&ecirc;tre de C&eacute;r&egrave;s, d'avoir mal parl&eacute; des Dieux,
+craignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Ath&egrave;nes et se retirer &agrave;
+Chalcis, ville d'Eub&eacute;e, il abandonna son &eacute;cole au Lesbien, lui confia
+ses &eacute;crits &agrave; condition de les tenir secrets; et c'est par Th&eacute;ophraste
+que sont venus jusques &agrave; nous les ouvrages de ce grand homme.</p>
+
+<p>Son nom devint si c&eacute;l&egrave;bre par toute la Gr&egrave;ce que, successeur d'Aristote,
+il put compter bient&ocirc;t dans l'&eacute;cole qu'il lui avait laiss&eacute;e jusques &agrave;
+deux mille disciples. Il excita l'envie de Sophocle, fils d'Amphiclide,
+et qui pour lors &eacute;tait pr&eacute;teur: celui-ci, en effet son ennemi, mais sous
+pr&eacute;texte d'une exacte police et d'emp&ecirc;cher les assembl&eacute;es, fit une loi
+qui d&eacute;fendait, sur peine de la vie, &agrave; aucun philosophe d'enseigner dans
+les &eacute;coles. Ils ob&eacute;irent; mais l'ann&eacute;e suivante, Philon ayant succ&eacute;d&eacute; &agrave;
+Sophocle, qui &eacute;tait sorti de charge, le peuple d'Ath&egrave;nes abrogea cette
+loi odieuse que ce dernier avait faite, le condamna &agrave; une amende de cinq
+talents, r&eacute;tablit Th&eacute;ophraste et le reste des philosophes.</p>
+
+<p>Plus heureux qu'Aristote, qui avait &eacute;t&eacute; contraint de c&eacute;der &agrave; Eurym&eacute;don,
+il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les
+Ath&eacute;niens, seulement &agrave; cause qu'il avait os&eacute; l'accuser d'impi&eacute;t&eacute;: tant
+&eacute;tait grande l'affection que ce peuple avait pour lui, et qu'il m&eacute;ritait
+par sa vertu.</p>
+
+<p>En effet, on lui rend ce t&eacute;moignage qu'il avait une singuli&egrave;re prudence,
+qu'il &eacute;tait z&eacute;l&eacute; pour le bien public, laborieux, officieux, affable,
+bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque, lorsque &Eacute;r&egrave;se fut accabl&eacute;e
+de tyrans qui avaient usurp&eacute; la domination de leur pays, il se joignit &agrave;
+Phidias, son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les
+bannis, qui rentr&egrave;rent dans leur ville, en chass&egrave;rent les tra&icirc;tres, et
+rendirent &agrave; toute l'&icirc;le de Lesbos sa libert&eacute;.</p>
+
+<p>Tant de rares qualit&eacute;s ne lui acquirent pas seulement la bienveillance
+du peuple, mais encore l'estime et la familiarit&eacute; des rois. Il fut ami
+de Cassandre, qui avait succ&eacute;d&eacute; &agrave; Arid&eacute;e, fr&egrave;re d'Alexandre le Grand, au
+royaume de Mac&eacute;doine; et Ptolom&eacute;e, fils de Lagus et premier roi
+d'&Eacute;gypte, entretint toujours un commerce &eacute;troit avec ce philosophe. Il
+mourut enfin accabl&eacute; d'ann&eacute;es et de fatigues, et il cessa tout &agrave; la fois
+de travailler et de vivre. Toute la Gr&egrave;ce le pleura, et tout le peuple
+ath&eacute;nien assista &agrave; ses fun&eacute;railles.</p>
+
+<p>L'on raconte de lui que dans son extr&ecirc;me vieillesse, ne pouvant plus
+marcher &agrave; pied, il se faisait porter en liti&egrave;re par la ville, o&ugrave; il
+&eacute;tait vu du peuple, &agrave; qui il &eacute;tait si cher. L'on dit aussi que ses
+disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demand&eacute;
+s'il n'avait rien &agrave; leur recommander, il leur tint ce discours: &laquo;La vie
+nous s&eacute;duit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de
+la gloire; mais &agrave; peine commence-t-on &agrave; vivre qu'il faut mourir. Il n'y
+a souvent rien de plus st&eacute;rile que l'amour de la r&eacute;putation. Cependant,
+mes disciples, contentez-vous: si vous n&eacute;gligez l'estime des hommes,
+vous vous &eacute;pargnez &agrave; vous-m&ecirc;mes de grands travaux; s'ils ne rebutent
+point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre
+r&eacute;compense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de
+choses inutiles, et qu'il y en a peu qui m&egrave;nent &agrave; une fin solide. Ce
+n'est point &agrave; moi &agrave; d&eacute;lib&eacute;rer sur le parti que je dois prendre, il n'est
+plus temps: pour vous, qui avez &agrave; me survivre, vous ne sauriez peser
+trop s&ucirc;rement ce que vous devez faire.&raquo; Et ce furent l&agrave; ses derni&egrave;res
+paroles.</p>
+
+<p>Cic&eacute;ron, dans le troisi&egrave;me livre des Tusculanes, dit que Th&eacute;ophraste
+mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avait accord&eacute; aux cerfs
+et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile,
+lorsqu'elle n'avait donn&eacute; aux hommes qu'une vie tr&egrave;s courte, bien qu'il
+leur importe si fort de vivre longtemps; que si l'&acirc;ge des hommes e&ucirc;t pu
+s'&eacute;tendre &agrave; un plus grand nombre d'ann&eacute;es, il serait arriv&eacute; que leur vie
+aurait &eacute;t&eacute; cultiv&eacute;e par une doctrine universelle, et qu'il n'y aurait eu
+dans le monde ni art ni science qui n'e&ucirc;t atteint sa perfection. Et
+saint J&eacute;r&ocirc;me, dans l'endroit d&eacute;j&agrave; cit&eacute;, assure que Th&eacute;ophraste, &agrave; l'&acirc;ge
+de cent sept ans, frapp&eacute; de la maladie dont il mourut, regretta de
+sortir de la vie dans un temps o&ugrave; il ne faisait que commencer &agrave; &ecirc;tre
+sage.</p>
+
+<p>Il avait coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les
+&eacute;prouver, mais les &eacute;prouver pour les aimer; que les amis doivent &ecirc;tre
+communs entre les fr&egrave;res, comme tout est commun entre les amis; que l'on
+devait plut&ocirc;t se fier &agrave; un cheval sans frein qu'&agrave; celui qui parle sans
+jugement; que la plus forte d&eacute;pense que l'on puisse faire est celle du
+temps. Il dit un jour &agrave; un homme qui se taisait &agrave; table dans un festin:
+&laquo;Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler; mais s'il n'est
+pas ainsi, tu en sais beaucoup.&raquo; Voil&agrave; quelques-unes de ses maximes.</p>
+
+<p>Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous
+n'apprenons pas que nul ancien ait plus &eacute;crit que Th&eacute;ophraste. Diog&egrave;ne
+La&euml;rce fait l'&eacute;num&eacute;ration de plus de deux cents trait&eacute;s diff&eacute;rents et
+sur toutes sortes de sujets qu'il a compos&eacute;s. La plus grande partie
+s'est perdue par le malheur des temps, et l'autre se r&eacute;duit &agrave; vingt
+trait&eacute;s, qui sont recueillis dans le volume de ses oeuvres. L'on y voit
+neuf livres de l'histoire des plantes, six livres de leurs causes. Il a
+&eacute;crit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps,
+des signes de la pluie, des signes de la temp&ecirc;te, des odeurs, de la
+sueur, du vertige, de la lassitude, du rel&acirc;chement des nerfs, de la
+d&eacute;faillance, des poissons qui vivent hors de l'eau, des animaux qui
+changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux
+sujets &agrave; l'envie, des caract&egrave;res des moeurs. Voil&agrave; ce qui nous reste de
+ses &eacute;crits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction,
+peut r&eacute;pondre non seulement de la beaut&eacute; de ceux que l'on vient de
+d&eacute;duire, mais encore du m&eacute;rite d'un nombre infini d'autres qui ne sont
+point venus jusqu'&agrave; nous.</p>
+
+<p>Que si quelques-uns se refroidissaient pour cet ouvrage moral par les
+choses qu'ils y voient, qui sont du temps auquel il a &eacute;t&eacute; &eacute;crit, et qui
+ne sont point selon leurs moeurs, que peuvent-ils faire de plus utile et
+de plus agr&eacute;able pour eux que de se d&eacute;faire de cette pr&eacute;vention pour
+leurs coutumes et leurs mani&egrave;res, qui, sans autre discussion, non
+seulement les leur fait trouver les meilleures de toutes, mais leur fait
+presque d&eacute;cider que tout ce qui n'y est pas conforme est m&eacute;prisable, et
+qui les prive, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de
+l'instruction qu'ils en doivent attendre?</p>
+
+<p>Nous, qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques si&egrave;cles.
+Alors l'histoire du n&ocirc;tre fera go&ucirc;ter &agrave; la post&eacute;rit&eacute; la v&eacute;nalit&eacute; des
+charges, c'est-&agrave;-dire le pouvoir de prot&eacute;ger l'innocence, de punir le
+crime, et de faire justice &agrave; tout le monde, achet&eacute; &agrave; deniers comptants
+comme une m&eacute;tairie; la splendeur des partisans, gens si m&eacute;pris&eacute;s chez
+les H&eacute;breux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un
+grand royaume o&ugrave; il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni
+fontaines, ni amphith&eacute;&acirc;tres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs,
+qui &eacute;tait pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours
+de la vie s'y passait presque &agrave; sortir de sa maison pour aller se
+renfermer dans celle d'un autre; que d'honn&ecirc;tes femmes, qui n'&eacute;taient ni
+marchandes ni h&ocirc;teli&egrave;res, avaient leurs maisons ouvertes &agrave; ceux qui
+payaient pour y entrer; que l'on avait &agrave; choisir des d&eacute;s, des cartes et
+de tous les jeux; que l'on mangeait dans ces maisons, et qu'elles
+&eacute;taient commodes &agrave; tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait
+dans la ville que pour y passer avec pr&eacute;cipitation: nul entretien, nulle
+familiarit&eacute;; que tout y &eacute;tait farouche et comme alarm&eacute; par le bruit des
+chars qu'il fallait &eacute;viter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues,
+comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on
+apprendra sans &eacute;tonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillit&eacute;
+publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des
+femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y
+avait presque personne qui n'e&ucirc;t &agrave; son c&ocirc;t&eacute; de quoi pouvoir d'un seul
+coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront apr&egrave;s nous, rebut&eacute;s par
+des moeurs si &eacute;tranges et si diff&eacute;rentes des leurs, se d&eacute;go&ucirc;tent par l&agrave;
+de nos m&eacute;moires, de nos po&eacute;sies, de notre comique et de nos satires,
+pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-m&ecirc;mes, par
+cette fausse d&eacute;licatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si
+travaill&eacute;s, si r&eacute;guliers, et de la connaissance du plus beau r&egrave;gne dont
+jamais l'histoire ait &eacute;t&eacute; embellie?</p>
+
+<p>Ayons donc pour les livres des anciens cette m&ecirc;me indulgence que nous
+esp&eacute;rons nous-m&ecirc;mes de la post&eacute;rit&eacute;, persuad&eacute;s que les hommes n'ont
+point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les si&egrave;cles, qu'elles
+changent avec les temps, que nous sommes trop &eacute;loign&eacute;s de celles qui ont
+pass&eacute;, et trop proches de celles qui r&egrave;gnent encore, pour &ecirc;tre dans la
+distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste
+discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos moeurs,
+ni la biens&eacute;ance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence
+ne nous pr&eacute;viendront pas davantage contre la vie simple des Ath&eacute;niens
+que contre celle des premiers hommes, grands par eux-m&ecirc;mes, et
+ind&eacute;pendamment de mille choses ext&eacute;rieures qui ont &eacute;t&eacute; depuis invent&eacute;es
+pour suppl&eacute;er peut-&ecirc;tre &agrave; cette v&eacute;ritable grandeur qui n'est plus.</p>
+
+<p>La nature se montrait en eux dans toute sa puret&eacute; et sa dignit&eacute;, et
+n'&eacute;tait point encore souill&eacute;e par la vanit&eacute;, par le luxe, et par la
+sotte ambition. Un homme n'&eacute;tait honor&eacute; sur la terre qu'&agrave; cause de sa
+force ou de sa vertu; il n'&eacute;tait point riche par des charges ou des
+pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses
+serviteurs; sa nourriture &eacute;tait saine et naturelle, les fruits de la
+terre, le lait de ses animaux et de ses brebis; ses v&ecirc;tements simples et
+uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une
+grande r&eacute;colte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la
+paix dans sa famille. Rien n'est plus oppos&eacute; &agrave; nos moeurs que toutes ces
+choses; mais l'&eacute;loignement des temps nous les fait go&ucirc;ter, ainsi que la
+distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations
+ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des
+nations &eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<p>Ils racontent une religion, une police, une mani&egrave;re de se nourrir, de
+s'habiller, de b&acirc;tir et de faire la guerre, qu'on ne savait point, des
+moeurs que l'on ignorait. Celles qui approchent des n&ocirc;tres nous touchent,
+celles qui s'en &eacute;loignent nous &eacute;tonnent; mais toutes nous amusent. Moins
+rebut&eacute;s par la barbarie des mani&egrave;res et des coutumes de peuples si
+&eacute;loign&eacute;s, qu'instruits et m&ecirc;me r&eacute;jouis par leur nouveaut&eacute;, il nous
+suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois, N&egrave;gres ou
+Abyssins.</p>
+
+<p>Or ceux dont Th&eacute;ophraste nous peint les moeurs dans ses Caract&egrave;res
+&eacute;taient Ath&eacute;niens, et nous sommes Fran&ccedil;ais; et si nous joignons &agrave; la
+diversit&eacute; des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que
+nous consid&eacute;rions que ce livre a pu &ecirc;tre &eacute;crit la derni&egrave;re ann&eacute;e de la
+CXVe olympiade, trois cent quatorze ans avant l'&egrave;re chr&eacute;tienne, et
+qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivait ce peuple d'Ath&egrave;nes
+dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconna&icirc;tre
+nous-m&ecirc;mes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que
+cette ressemblance avec des hommes s&eacute;par&eacute;s par tant de si&egrave;cles soit si
+enti&egrave;re. En effet, les hommes n'ont point chang&eacute; selon le coeur et selon
+les passions; ils sont encore tels qu'ils &eacute;taient alors et qu'ils sont
+marqu&eacute;s dans Th&eacute;ophraste: vains, dissimul&eacute;s, flatteurs, int&eacute;ress&eacute;s,
+effront&eacute;s, importuns, d&eacute;fiants, m&eacute;disants, querelleux, superstitieux.</p>
+
+<p>Il est vrai, Ath&egrave;nes &eacute;tait libre; c'&eacute;tait le centre d'une r&eacute;publique;
+ses citoyens &eacute;taient &eacute;gaux; ils ne rougissaient point l'un de l'autre;
+ils marchaient presque seuls et &agrave; pied dans une ville propre, paisible
+et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les march&eacute;s,
+achetaient eux-m&ecirc;mes les choses n&eacute;cessaires; l'&eacute;mulation d'une cour ne
+les faisait point sortir d'une vie commune; ils r&eacute;servaient leurs
+esclaves pour les bains, pour les repas, pour le service int&eacute;rieur des
+maisons, pour les voyages; ils passaient une partie de leur vie dans les
+places, dans les temples, aux amphith&eacute;&acirc;tres, sur un port, sous des
+portiques, et au milieu d'une ville dont ils &eacute;taient &eacute;galement les
+ma&icirc;tres. L&agrave; le peuple s'assemblait pour d&eacute;lib&eacute;rer des affaires
+publiques; ici il s'entretenait avec les &eacute;trangers; ailleurs les
+philosophes tant&ocirc;t enseignaient leur doctrine, tant&ocirc;t conf&eacute;raient avec
+leurs disciples. Ces lieux &eacute;taient tout &agrave; la fois la sc&egrave;ne des plaisirs
+et des affaires. Il y avait dans ces moeurs quelque chose de simple et de
+populaire, et qui ressemble peu aux n&ocirc;tres, je l'avoue; mais cependant
+quels hommes en g&eacute;n&eacute;ral que les Ath&eacute;niens, et quelle ville qu'Ath&egrave;nes!
+quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle
+perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle
+politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage! Th&eacute;ophraste, le
+m&ecirc;me Th&eacute;ophraste dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce
+parleur agr&eacute;able, cet homme qui s'exprimait divinement, fut reconnu
+&eacute;tranger et appel&eacute; de ce nom par une simple femme de qui il achetait des
+herbes au march&eacute;, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui
+manquait et que les Romains ont depuis appel&eacute; urbanit&eacute;, qu'il n'&eacute;tait
+pas Ath&eacute;nien; et Cic&eacute;ron rapporte que ce grand personnage demeura &eacute;tonn&eacute;
+de voir qu'ayant vieilli dans Ath&egrave;nes, poss&eacute;dant si parfaitement le
+langage attique et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant
+d'ann&eacute;es, il ne s'&eacute;tait pu donner ce que le simple peuple avait
+naturellement et sans nulle peine. Que si l'on ne laisse pas de lire
+quelquefois, dans ce trait&eacute; des Caract&egrave;res, de certaines moeurs qu'on ne
+peut excuser et qui nous paraissent ridicules, il faut se souvenir
+qu'elles ont paru telles &agrave; Th&eacute;ophraste, qu'il les a regard&eacute;es comme des
+vices dont il a fait une peinture na&iuml;ve, qui fit honte aux Ath&eacute;niens et
+qui servit &agrave; les corriger.</p>
+
+<p>Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui re&ccedil;oivent froidement tout ce
+qui appartient aux &eacute;trangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs
+moeurs, on les ajoute &agrave; cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de
+suivre le projet de ce philosophe, soit parce qu'il est toujours
+pernicieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si c'est d'un
+ancien ou d'un auteur d'une grande r&eacute;putation; soit encore parce que
+cette unique figure qu'on appelle description ou &eacute;num&eacute;ration, employ&eacute;e
+avec tant de succ&egrave;s dans ces vingt-huit chapitres des Caract&egrave;res,
+pourrait en avoir un beaucoup moindre, si elle &eacute;tait trait&eacute;e par un
+g&eacute;nie fort inf&eacute;rieur &agrave; celui de Th&eacute;ophraste.</p>
+
+<p>Au contraire, se ressouvenant que, parmi le grand nombre des trait&eacute;s de
+ce philosophe rapport&eacute;s par Diog&egrave;ne La&euml;rce, il s'en trouve un sous le
+titre de Proverbes, c'est-&agrave;-dire de pi&egrave;ces d&eacute;tach&eacute;es, comme des
+r&eacute;flexions ou des remarques, que le premier et le plus grand livre de
+morale qui ait &eacute;t&eacute; fait porte ce m&ecirc;me nom dans les divines &Eacute;critures, on
+s'est trouv&eacute; excit&eacute; par de si grands mod&egrave;les &agrave; suivre selon ses forces
+une semblable mani&egrave;re d'&eacute;crire des moeurs; et l'on n'a point &eacute;t&eacute; d&eacute;tourn&eacute;
+de son entreprise par deux ouvrages de morale qui sont dans les mains de
+tout le monde, et d'o&ugrave;, faute d'attention ou par un esprit de critique,
+quelques-uns pourraient penser que ces remarques sont imit&eacute;es.</p>
+
+<p>L'un, par l'engagement de son auteur, fait servir la m&eacute;taphysique &agrave; la
+religion, fait conna&icirc;tre l'&acirc;me, ses passions, ses vices, traite les
+grands et les s&eacute;rieux motifs pour conduire &agrave; la vertu, et veut rendre
+l'homme chr&eacute;tien. L'autre, qui est la production d'un esprit instruit
+par le commerce du monde et dont la d&eacute;licatesse &eacute;tait &eacute;gale &agrave; la
+p&eacute;n&eacute;tration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de
+tous ses faibles, l'attaque sans rel&acirc;che, quelque part o&ugrave; il le trouve;
+et cette unique pens&eacute;e, comme multipli&eacute;e en mille mani&egrave;res diff&eacute;rentes,
+a toujours, par le choix des mots et par la vari&eacute;t&eacute; de l'expression, la
+gr&acirc;ce de la nouveaut&eacute;.</p>
+
+<p>L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint &agrave; la
+traduction des Caract&egrave;res; il est tout diff&eacute;rent des deux autres que je
+viens de toucher: moins sublime que le premier et moins d&eacute;licat que le
+second, il ne tend qu'&agrave; rendre l'homme raisonnable, mais par des voies
+simples et communes, et en l'examinant indiff&eacute;remment, sans beaucoup de
+m&eacute;thode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les &acirc;ges,
+les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le
+ridicule qui y sont attach&eacute;s.</p>
+
+<p>L'on s'est plus appliqu&eacute; aux vices de l'esprit, aux replis du coeur et &agrave;
+tout l'int&eacute;rieur de l'homme que n'a fait Th&eacute;ophraste; et l'on peut dire
+que, comme ses Caract&egrave;res, par mille choses ext&eacute;rieures qu'ils font
+remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses d&eacute;marches,
+apprennent quel est son fond, et font remonter jusques &agrave; la source de
+son d&eacute;r&egrave;glement, tout au contraire, les nouveaux Caract&egrave;res, d&eacute;ployant
+d'abord les pens&eacute;es, les sentiments et les mouvements des hommes,
+d&eacute;couvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que
+l'on pr&eacute;voit ais&eacute;ment tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire,
+et qu'on ne s'&eacute;tonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont
+leur vie est toute remplie.</p>
+
+<p>Il faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est
+trouv&eacute; presque &eacute;gal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne
+plaisent point assez, l'on permet d'en suppl&eacute;er d'autres; mais &agrave; l'&eacute;gard
+des titres des Caract&egrave;res de Th&eacute;ophraste, la m&ecirc;me libert&eacute; n'est pas
+accord&eacute;e, parce qu'on n'est point ma&icirc;tre du bien d'autrui. Il a fallu
+suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus
+proche de la diction grecque, et en m&ecirc;me temps selon la plus exacte
+conformit&eacute; avec leurs chapitres; ce qui n'est pas une chose facile,
+parce que souvent la signification d'un terme grec, traduit en fran&ccedil;ais
+mot pour mot, n'est plus la m&ecirc;me dans notre langue: par exemple, ironie
+est chez nous une raillerie dans la conversation, ou une figure de
+rh&eacute;torique, et chez Th&eacute;ophraste c'est quelque chose entre la fourberie
+et la dissimulation, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre, mais
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui est d&eacute;crit dans le premier chapitre.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes assez
+diff&eacute;rents pour exprimer des choses qui le sont aussi et que nous ne
+saurions gu&egrave;re rendre que par un seul mot: cette pauvret&eacute; embarrasse. En
+effet, l'on remarque dans cet ouvrage grec trois esp&egrave;ces d'avarice, deux
+sortes d'importuns, des flatteurs de deux mani&egrave;res, et autant de grands
+parleurs: de sorte que les caract&egrave;res de ces personnes semblent rentrer
+les uns dans les autres, au d&eacute;savantage du titre; ils ne sont pas aussi
+toujours suivis et parfaitement conformes, parce que Th&eacute;ophraste,
+emport&eacute; quelquefois par le dessein qu'il a de faire des portraits, se
+trouve d&eacute;termin&eacute; &agrave; ces changements par le caract&egrave;re et les moeurs du
+personnage qu'il peint ou dont il fait la satire.</p>
+
+<p>Les d&eacute;finitions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs
+difficult&eacute;s. Elles sont courtes et concises dans Th&eacute;ophraste, selon la
+forme du grec et le style d'Aristote, qui lui en a fourni les premi&egrave;res
+id&eacute;es: on les a &eacute;tendues dans la traduction pour les rendre
+intelligibles. Il se lit aussi dans ce trait&eacute; des phrases qui ne sont
+pas achev&eacute;es et qui forment un sens imparfait, auquel il a &eacute;t&eacute; facile de
+suppl&eacute;er le v&eacute;ritable; il s'y trouve de diff&eacute;rentes le&ccedil;ons, quelques
+endroits tout &agrave; fait interrompus, et qui pouvaient recevoir diverses
+explications; et pour ne point s'&eacute;garer dans ces doutes, on a suivi les
+meilleurs interpr&egrave;tes.</p>
+
+<p>Enfin, comme cet ouvrage n'est qu'une simple instruction sur les moeurs
+des hommes, et qu'il vise moins &agrave; les rendre savants qu'&agrave; les rendre
+sages, l'on s'est trouv&eacute; exempt de le charger de longues et curieuses
+observations, ou de doctes commentaires qui rendissent un compte exact
+de l'antiquit&eacute;. L'on s'est content&eacute; de mettre de petites notes &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+certains endroits que l'on a cru le m&eacute;riter, afin que nuls de ceux qui
+ont de la justesse, de la vivacit&eacute;, et &agrave; qui il ne manque que d'avoir lu
+beaucoup, ne se reprochent pas m&ecirc;me ce petit d&eacute;faut, ne puissent &ecirc;tre
+arr&ecirc;t&eacute;s dans la lecture des Caract&egrave;res et douter un moment du sens de
+Th&eacute;ophraste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_caracteres_de_Theophraste1" id="Les_caracteres_de_Theophraste1"></a>Les caract&egrave;res de Th&eacute;ophraste[1]</h2>
+
+<p>[Note: 1 Traduits du grec]</p>
+
+
+<p>J'ai admir&eacute; souvent, et j'avoue que je ne puis encore comprendre,
+quelque s&eacute;rieuse r&eacute;flexion que je fasse, pourquoi toute la Gr&egrave;ce, &eacute;tant
+plac&eacute;e sous un m&ecirc;me ciel, et les Grecs nourris et &eacute;lev&eacute;s de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re, il se trouve n&eacute;anmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs.
+Puis donc, mon cher Polycl&egrave;s, qu'&agrave; l'&acirc;ge de quatre-vingt-dix neuf ans o&ugrave;
+je me trouve, j'ai assez v&eacute;cu pour conna&icirc;tre les hommes; que j'ai vu
+d'ailleurs, pendant le cours de ma vie, toutes sortes de personnes et de
+divers temp&eacute;raments, et que je me suis toujours attach&eacute; &agrave; &eacute;tudier les
+hommes vertueux, comme ceux qui n'&eacute;taient connus que par leurs vices, il
+semble que j'ai d&ucirc; marquer les caract&egrave;res des uns et des autres, et ne
+me pas contenter de peindre les Grecs en g&eacute;n&eacute;ral, mais m&ecirc;me de toucher
+ce qui est personnel, et ce que plusieurs d'entre eux paraissent avoir
+de plus familier. J'esp&egrave;re, mon cher Polycl&egrave;s, que cet ouvrage sera
+utile &agrave; ceux qui viendront apr&egrave;s nous: il leur tracera des mod&egrave;les
+qu'ils pourront suivre; il leur apprendra &agrave; faire le discernement de
+ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l'&eacute;mulation les
+portera &agrave; imiter leur sagesse et leurs vertus. Ainsi je vais entrer en
+mati&egrave;re: c'est &agrave; vous de p&eacute;n&eacute;trer dans mon sens, et d'examiner avec
+attention si la v&eacute;rit&eacute; se trouve dans mes paroles; et sans faire une
+plus longue pr&eacute;face, je parlerai d'abord de la dissimulation, je
+d&eacute;finirai ce vice, je dirai ce que c'est qu'un homme dissimul&eacute;, je
+d&eacute;crirai ses moeurs, et je traiterai ensuite des autres passions, suivant
+le projet que j'en ai fait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_dissimulation" id="De_la_dissimulation"></a><a href="#table"><i>De la dissimulation</i></a></h2>
+
+
+<p>La dissimulation n'est pas ais&eacute;e &agrave; bien d&eacute;finir: si l'on se contente
+d'en faire une simple description, l'on peut dire que c'est un certain
+art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un
+homme dissimul&eacute; se comporte de cette mani&egrave;re: il aborde ses ennemis,
+leur parle, et leur fait croire par cette d&eacute;marche qu'il ne les hait
+point; il loue ouvertement et en leur pr&eacute;sence ceux &agrave; qui il dresse de
+secr&egrave;tes emb&ucirc;ches, et il s'afflige avec eux s'il leur est arriv&eacute; quelque
+disgr&acirc;ce; il semble pardonner les discours offensants que l'on lui
+tient; il r&eacute;cite froidement les plus horribles choses que l'on lui aura
+dites contre sa r&eacute;putation, et il emploie les paroles les plus
+flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris
+par les injures qu'ils en ont re&ccedil;ues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde
+avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une
+autre fois. Il cache soigneusement tout ce qu'il fait; et &agrave; l'entendre
+parler, on croirait toujours qu'il d&eacute;lib&egrave;re. Il ne parle point
+indiff&eacute;remment; il a ses raisons pour dire tant&ocirc;t qu'il ne fait que
+revenir de la campagne, tant&ocirc;t qu'il est arriv&eacute; &agrave; la ville fort tard, et
+quelquefois qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise sant&eacute;. Il dit
+&agrave; celui qui lui emprunte de l'argent &agrave; int&eacute;r&ecirc;t, ou qui le prie de
+contribuer de sa part &agrave; une somme que ses amis consentent de lui pr&ecirc;ter,
+qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si d&eacute;nu&eacute; d'argent; pendant
+qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en
+effet il ne vende rien. Souvent, apr&egrave;s avoir &eacute;cout&eacute; ce que l'on lui a
+dit, il veut faire croire qu'il n'y a pas eu la moindre attention; il
+feint de n'avoir pas aper&ccedil;u les choses o&ugrave; il vient de jeter les yeux, ou
+s'il est convenu d'un fait, de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux
+qui lui parlent d'affaire que cette seule r&eacute;ponse: &laquo;J'y penserai.&raquo; Il
+sait de certaines choses, il en ignore d'autres, il est saisi
+d'admiration, d'autres fois il aura pens&eacute; comme vous sur cet &eacute;v&eacute;nement,
+et cela selon ses diff&eacute;rents int&eacute;r&ecirc;ts. Son langage le plus ordinaire est
+celui-ci: &laquo;Je n'en crois rien, je ne comprends pas que cela puisse &ecirc;tre,
+je ne sais o&ugrave; j'en suis&raquo;; ou bien: &laquo;Il me semble que je ne suis pas
+moi-m&ecirc;me&raquo;; et ensuite: &laquo;Ce n'est pas ainsi qu'il me l'a fait entendre;
+voil&agrave; une chose merveilleuse et qui passe toute cr&eacute;ance; contez cela &agrave;
+d'autres; dois-je vous croire? ou me persuaderai-je qu'il m'ait dit la
+v&eacute;rit&eacute;?&raquo;, paroles doubles et artificieuses, dont il faut se d&eacute;fier comme
+de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces mani&egrave;res d'agir ne
+partent point d'une &acirc;me simple et droite, mais d'une mauvaise volont&eacute;,
+ou d'un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins &agrave; craindre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_flatterie" id="De_la_flatterie"></a><a href="#table"><i>De la flatterie</i></a></h2>
+
+
+<p>La flatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur. Si
+un flatteur se prom&egrave;ne avec quelqu'un dans la place: &laquo;Remarquez-vous,
+lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'&agrave;
+vous seul. Hier il fut bien parl&eacute; de vous, et l'on ne tarissait point
+sur vos louanges: nous nous trouv&acirc;mes plus de trente personnes dans un
+endroit du Portique; et comme par la suite du discours l'on vint &agrave;
+tomber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la
+ville, tous d'une commune voix vous nomm&egrave;rent, et il n'y en eut pas un
+seul qui vous refus&acirc;t ses suffrages.&raquo; Il lui dit mille choses de cette
+nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attach&eacute; &agrave;
+votre habit, de le prendre et de le souffler &agrave; terre. Si par hasard le
+vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos
+cheveux, il prend soin de vous les &ocirc;ter; et vous souriant: &laquo;Il est
+merveilleux, dit-il, combien vous &ecirc;tes blanchi depuis deux jours que je
+ne vous ai pas vu&raquo;; et il ajoute: &laquo;Voil&agrave; encore, pour un homme de votre
+&acirc;ge, assez de cheveux noirs.&raquo; Si celui qu'il veut flatter prend la
+parole, il impose silence &agrave; tous ceux qui se trouvent pr&eacute;sents, et il
+les force d'approuver aveugl&eacute;ment tout ce qu'il avance, et d&egrave;s qu'il a
+cess&eacute; de parler, il se r&eacute;crie: &laquo;Cela est dit le mieux du monde, rien
+n'est plus heureusement rencontr&eacute;.&raquo; D'autres fois, s'il lui arrive de
+faire &agrave; quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui
+applaudir, d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n'ait
+nulle envie de rire, il porte &agrave; sa bouche l'un des bouts de son manteau,
+comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il voul&ucirc;t s'emp&ecirc;cher d'&eacute;clater;
+et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit &agrave; ceux qu'il
+rencontre dans son chemin de s'arr&ecirc;ter jusqu'&agrave; ce qu'il soit pass&eacute;. Il
+ach&egrave;te des fruits, et les porte chez ce citoyen; il les donne &agrave; ses
+enfants en sa pr&eacute;sence; il les baise, il les caresse: &laquo;Voil&agrave;, dit-il, de
+jolis enfants et dignes d'un tel p&egrave;re.&raquo; S'il sort de sa maison, il le
+suit; s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui
+dit: &laquo;Votre pied est mieux fait que cela.&raquo; Il l'accompagne ensuite chez
+ses amis, ou plut&ocirc;t il entre le premier dans leur maison, et leur dit:
+&laquo;Un tel me suit et vient vous rendre visite&raquo;; et retournant sur ses pas:
+&laquo;Je vous ai annonc&eacute;, dit-il, et l'on se fait un grand honneur de vous
+recevoir.&raquo; Le flatteur se met &agrave; tout sans h&eacute;siter, se m&ecirc;le des choses
+les plus viles et qui ne conviennent qu'&agrave; des femmes. S'il est invit&eacute; &agrave;
+souper, il est le premier des convi&eacute;s &agrave; louer le vin; assis &agrave; table le
+plus proche de celui qui fait le repas, il lui r&eacute;p&egrave;te souvent: &laquo;En
+v&eacute;rit&eacute;, vous faites une ch&egrave;re d&eacute;licate&raquo;; et montrant aux autres l'un des
+mets qu'il soul&egrave;ve du plat: &laquo;Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand.&raquo;
+Il a soin de lui demander s'il a froid, s'il ne voudrait point une autre
+robe; et il s'empresse de le mieux couvrir. Il lui parle sans cesse &agrave;
+l'oreille; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il lui r&eacute;pond
+n&eacute;gligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il
+ne faut pas croire qu'au th&eacute;&acirc;tre il oublie d'arracher des carreaux des
+mains du valet qui les distribue, pour les porter &agrave; sa place, et l'y
+faire asseoir plus mollement. J'ai d&ucirc; dire aussi qu'avant qu'il sorte de
+sa maison, il en loue l'architecture, se r&eacute;crie sur toutes choses, dit
+que les jardins sont bien plant&eacute;s; et s'il aper&ccedil;oit quelque part le
+portrait du ma&icirc;tre, o&ugrave; il soit extr&ecirc;mement flatt&eacute;, il est touch&eacute; de voir
+combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'oeuvre. En un
+mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard; mais il rapporte
+toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire &agrave;
+quelqu'un et d'acqu&eacute;rir ses bonnes gr&acirc;ces.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_limpertinent_ou_du_diseur_de_rien" id="De_limpertinent_ou_du_diseur_de_rien"></a><a href="#table"><i>De l'impertinent ou du diseur de rien</i></a></h2>
+
+
+<p>La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contract&eacute;e de
+parler beaucoup et sans r&eacute;flexion. Un homme qui veut parler, se trouvant
+assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne conna&icirc;t
+point, entre d'abord en mati&egrave;re, l'entretient de sa femme et lui fait
+son &eacute;loge, lui conte son songe; lui fait un long d&eacute;tail d'un repas o&ugrave; il
+s'est trouv&eacute;, sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il
+s'&eacute;chauffe ensuite dans la conversation, d&eacute;clame contre le temps
+pr&eacute;sent, et soutient que les hommes qui vivent pr&eacute;sentement ne valent
+point leurs p&egrave;res. De l&agrave; il se jette sur ce qui se d&eacute;bite au march&eacute;, sur
+la chert&eacute; du bl&eacute;, sur le grand nombre d'&eacute;trangers qui sont dans la
+ville; il dit qu'au printemps, o&ugrave; commencent les Bacchanales, la mer
+devient navigable; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la
+terre, et ferait esp&eacute;rer une bonne r&eacute;colte; qu'il cultivera son champ
+l'ann&eacute;e prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le si&egrave;cle est dur,
+et qu'on a bien de la peine &agrave; vivre. Il apprend &agrave; cet inconnu que c'est
+Damippe qui a fait br&ucirc;ler la plus belle torche devant l'autel de C&eacute;r&egrave;s &agrave;
+la f&ecirc;te des Myst&egrave;res, il lui demande combien de colonnes soutiennent le
+th&eacute;&acirc;tre de la musique, quel est le quanti&egrave;me du mois; il lui dit qu'il a
+eu la veille une indigestion; et si cet homme &agrave; qui il parle a la
+patience de l'&eacute;couter, il ne partira pas d'aupr&egrave;s de lui: il lui
+annoncera comme une chose nouvelle que les Myst&egrave;res se c&eacute;l&egrave;brent dans le
+mois d'ao&ucirc;t, les Apaturies au mois d'octobre; et &agrave; la campagne, dans le
+mois de d&eacute;cembre, les Bacchanales. Il n'y a avec de si grands causeurs
+qu'un parti &agrave; prendre, qui est de fuir, si l'on veut du moins &eacute;viter la
+fi&egrave;vre; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent
+pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_rusticite" id="De_la_rusticite"></a><a href="#table"><i>De la rusticit&eacute;</i></a></h2>
+
+
+<p>Il semble que la rusticit&eacute; n'est autre chose qu'une ignorance grossi&egrave;re
+des biens&eacute;ances. L'on voit en effet des gens rustiques et sans r&eacute;flexion
+sortir un jour de m&eacute;decine, et se trouver en cet &eacute;tat dans un lieu
+public parmi le monde; ne pas faire la diff&eacute;rence de l'odeur forte du
+thym ou de la marjolaine d'avec les parfums les plus d&eacute;licieux; &ecirc;tre
+chauss&eacute;s large et grossi&egrave;rement; parler haut et ne pouvoir se r&eacute;duire &agrave;
+un ton de voix mod&eacute;r&eacute;; ne se pas fier &agrave; leurs amis sur les moindres
+affaires, pendant qu'ils s'en entretiennent avec leurs domestiques,
+jusques &agrave; rendre compte &agrave; leurs moindres valets de ce qui aura &eacute;t&eacute; dit
+dans une assembl&eacute;e publique. On les voit assis, leur robe relev&eacute;e
+jusqu'aux genoux et d'une mani&egrave;re ind&eacute;cente. Il ne leur arrive pas en
+toute leur vie de rien admirer, ni de para&icirc;tre surpris des choses les
+plus extraordinaires que l'on rencontre sur les chemins; mais si c'est
+un boeuf, un &acirc;ne, ou un vieux bouc, alors ils s'arr&ecirc;tent et ne se lassent
+point de les contempler. Si quelquefois ils entrent dans leur cuisine,
+ils mangent avidement tout ce qu'ils y trouvent, boivent tout d'une
+haleine une grande tasse de vin pur; ils se cachent pour cela de leur
+servante, avec qui d'ailleurs ils vont au moulin, et entrent dans les
+plus petits d&eacute;tails du domestique. Ils interrompent leur souper, et se
+l&egrave;vent pour donner une poign&eacute;e d'herbes aux b&ecirc;tes de charrue qu'ils ont
+dans leurs &eacute;tables. Heurte-t-on &agrave; leur porte pendant qu'ils d&icirc;nent, ils
+sont attentifs et curieux. Vous remarquez toujours proche de leur table
+un gros chien de cour, qu'ils appellent &agrave; eux, qu'ils empoignent par la
+gueule, en disant: &laquo;Voil&agrave; celui qui garde la place, qui prend soin de la
+maison et de ceux qui sont dedans.&raquo; Ces gens, &eacute;pineux dans les payements
+qu'on leur fait, rebutent un grand nombre de pi&egrave;ces qu'ils croient
+l&eacute;g&egrave;res, ou qui ne brillent pas assez &agrave; leurs yeux, et qu'on est oblig&eacute;
+de leur changer. Ils sont occup&eacute;s pendant la nuit d'une charrue, d'un
+sac, d'une faux, d'une corbeille, et ils r&ecirc;vent &agrave; qui ils ont pr&ecirc;t&eacute; ces
+ustensiles; et lorsqu'ils marchent par la ville: &laquo;Combien vaut,
+demandent-ils aux premiers qu'ils rencontrent, le poisson sal&eacute;? Les
+fourrures se vendent-elles bien? N'est-ce pas aujourd'hui que les jeux
+nous ram&egrave;nent une nouvelle lune?&raquo; D'autres fois, ne sachant que dire,
+ils vous apprennent qu'ils vont se faire raser, et qu'ils ne sortent que
+pour cela. Ce sont ces m&ecirc;mes personnes que l'on entend chanter dans le
+bain, qui mettent des clous &agrave; leurs souliers, et qui, se trouvant tout
+port&eacute;s devant la boutique d'Archias, ach&egrave;tent eux-m&ecirc;mes des viandes
+sal&eacute;es, et les apportent &agrave; la main en pleine rue.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Du_complaisant" id="Du_complaisant"></a><a href="#table"><i>Du complaisant</i></a></h2>
+
+
+<p>Pour faire une d&eacute;finition un peu exacte de cette affectation que
+quelques-uns ont de plaire &agrave; tout le monde, il faut dire que c'est une
+mani&egrave;re de vivre o&ugrave; l'on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et
+honn&ecirc;te que ce qui est agr&eacute;able. Celui qui a cette passion, d'aussi loin
+qu'il aper&ccedil;oit un homme dans la place, le salue en s'&eacute;criant: &laquo;Voil&agrave; ce
+qu'on appelle un homme de bien!&raquo;, l'aborde, l'admire sur les moindres
+choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu'il ne lui &eacute;chappe; et
+apr&egrave;s avoir fait quelques pas avec lui, il lui demande avec empressement
+quel jour on pourra le voir, et enfin ne s'en s&eacute;pare qu'en lui donnant
+mille &eacute;loges. Si quelqu'un le choisit pour arbitre dans un proc&egrave;s, il ne
+doit pas attendre de lui qu'il lui soit plus favorable qu'&agrave; son
+adversaire: comme il veut plaire &agrave; tous deux, il les m&eacute;nagera &eacute;galement.
+C'est dans cette vue que, pour se concilier tous les &eacute;trangers qui sont
+dans la ville, il leur dit quelquefois qu'il leur trouve plus de raison
+et d'&eacute;quit&eacute; que dans ses concitoyens. S'il est pri&eacute; d'un repas, il
+demande en entrant &agrave; celui qui l'a convi&eacute; o&ugrave; sont ses enfants; et d&egrave;s
+qu'ils paraissent, il se r&eacute;crie sur la ressemblance qu'ils ont avec leur
+p&egrave;re, et que deux figues ne se ressemblent pas mieux; il les fait
+approcher de lui, il les baise, et, les ayant fait asseoir &agrave; ses deux
+c&ocirc;t&eacute;s, il badine avec eux: &laquo;&Agrave; qui est, dit-il, la petite bouteille? &Agrave;
+qui est la jolie cogn&eacute;e?&raquo; Il les prend ensuite sur lui, et les laisse
+dormir sur son estomac, quoiqu'il en soit incommod&eacute;. Celui enfin qui
+veut plaire se fait raser souvent, a un fort grand soin de ses dents,
+change tous les jours d'habits, et les quitte presque tout neufs; il ne
+sort point en public qu'il ne soit parfum&eacute;; on ne le voit gu&egrave;re dans les
+salles publiques qu'aupr&egrave;s des comptoirs des banquiers; et dans les
+&eacute;coles, qu'aux endroits seulement o&ugrave; s'exercent les jeunes gens; et au
+th&eacute;&acirc;tre, les jours de spectacle, que dans les meilleures places et tout
+proche des pr&eacute;teurs. Ces gens encore n'ach&egrave;tent jamais rien pour eux;
+mais ils envoient &agrave; Byzance toute sorte de bijoux pr&eacute;cieux, des chiens
+de Sparte &agrave; Gyzique, et &agrave; Rhodes l'excellent miel du mont Hymette; et
+ils prennent soin que toute la ville soit inform&eacute;e qu'ils font ces
+emplettes. Leur maison est toujours remplie de mille choses curieuses
+qui font plaisir &agrave; voir, ou que l'on peut donner, comme des singes et
+des satyres, qu'ils savent nourrir, des pigeons de Sicile, des d&eacute;s
+qu'ils font faire d'os de ch&egrave;vre, des fioles pour des parfums, des
+cannes torses que l'on fait &agrave; Sparte, et des tapis de Perse &agrave;
+personnages. Ils ont chez eux jusques &agrave; un jeu de paume, et une ar&egrave;ne
+propre &agrave; s'exercer &agrave; la lutte; et s'ils se prom&egrave;nent par la ville et
+qu'ils rencontrent en leur chemin des philosophes, des sophistes, des
+escrimeurs ou des musiciens, ils leur offrent leur maison pour s'y
+exercer chacun dans son art indiff&eacute;remment: ils se trouvent pr&eacute;sents &agrave;
+ces exercices; et se m&ecirc;lant avec ceux qui viennent l&agrave; pour regarder: &laquo;&Agrave;
+qui croyez-vous qu'appartienne une si belle maison et cette ar&egrave;ne si
+commode? Vous voyez, ajoutent-ils en leur montrant quelque homme
+puissant de la ville, celui qui en est le ma&icirc;tre et qui en peut
+disposer.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_limage_dun_coquin" id="De_limage_dun_coquin"></a><a href="#table"><i>De l'image d'un coquin</i></a></h2>
+
+
+<p>Un coquin est celui &agrave; qui les choses les plus honteuses ne co&ucirc;tent rien
+&agrave; dire ou &agrave; faire, qui jure volontiers et fait des serments en justice
+autant que l'on lui en demande, qui est perdu de r&eacute;putation, que l'on
+outrage impun&eacute;ment, qui est un chicaneur de profession, un effront&eacute;, et
+qui se m&ecirc;le de toutes sortes d'affaires. Un homme de ce caract&egrave;re entre
+sans masque dans une danse comique; et m&ecirc;me sans &ecirc;tre ivre; et de
+sang-froid, il se distingue dans la danse la plus obsc&egrave;ne par les
+postures les plus ind&eacute;centes. C'est lui qui, dans ces lieux o&ugrave; l'on voit
+des prestiges, s'ing&egrave;re de recueillir l'argent de chacun des
+spectateurs, et qui fait querelle &agrave; ceux qui, &eacute;tant entr&eacute;s par billets,
+croient ne devoir rien payer. Il est d'ailleurs de tous m&eacute;tiers; tant&ocirc;t
+il tient une taverne, tant&ocirc;t il est supp&ocirc;t de quelque lieu inf&acirc;me, une
+autre fois partisan: il n'y a point de sale commerce o&ugrave; il ne soit
+capable d'entrer; vous le verrez aujourd'hui crieur public, demain
+cuisinier ou brelandier: tout lui est propre. S'il a une m&egrave;re, il la
+laisse mourir de faim. Il est sujet au larcin, et &agrave; se voir tra&icirc;ner par
+la ville dans une prison, sa demeure ordinaire, et o&ugrave; il passe une
+partie de sa vie. Ce sont ces sortes de gens que l'on voit se faire
+entourer du peuple, appeler ceux qui passent et se plaindre &agrave; eux avec
+une voix forte et enrou&eacute;e, insulter ceux qui les contredisent: les uns
+fendent la presse pour les voir, pendant que les autres, contents de les
+avoir vus, se d&eacute;gagent et poursuivent leur chemin sans vouloir les
+&eacute;couter; mais ces effront&eacute;s continuent de parler: ils disent &agrave; celui-ci
+le commencement d'un fait, quelque mot &agrave; cet autre; &agrave; peine peut-on
+tirer d'eux la moindre partie de ce dont il s'agit; et vous remarquerez
+qu'ils choisissent pour cela des jours d'assembl&eacute;e publique, o&ugrave; il y a
+un grand concours de monde, qui se trouve le t&eacute;moin de leur insolence.
+Toujours accabl&eacute;s de proc&egrave;s, que l'on intente contre eux ou qu'ils ont
+intent&eacute;s &agrave; d'autres, de ceux dont ils se d&eacute;livrent par de faux serments
+comme de ceux qui les obligent de compara&icirc;tre, ils n'oublient jamais de
+porter leur bo&icirc;te dans leur sein, et une liasse de papiers entre leurs
+mains. Vous les voyez dominer parmi de vils praticiens, &agrave; qui ils
+pr&ecirc;tent &agrave; usure, retirant chaque jour une obole et demie de chaque
+drachme; fr&eacute;quenter les tavernes, parcourir les lieux o&ugrave; l'on d&eacute;bite le
+poisson frais ou sal&eacute;, et consumer ainsi en bonne ch&egrave;re tout le profit
+qu'ils tirent de cette esp&egrave;ce de trafic. En un mot, ils sont querelleux
+et difficiles, ont sans cesse la bouche ouverte &agrave; la calomnie, ont une
+voix &eacute;tourdissante, et qu'ils font retentir dans les march&eacute;s et dans les
+boutiques.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Du_grand_parleur" id="Du_grand_parleur"></a><a href="#table"><i>Du grand parleur</i></a></h2>
+
+
+<p>Ce que quelques-uns appellent babil est proprement une intemp&eacute;rance de
+langue qui ne permet pas &agrave; un homme de se taire. &laquo;Vous ne contez pas la
+chose comme elle est, dira quelqu'un de ces grands parleurs &agrave; quiconque
+veut l'entretenir de quelque affaire que ce soit: j'ai tout su, et si
+vous vous donnez la patience de m'&eacute;couter, je vous apprendrai tout&raquo;; et
+si cet autre continue de parler: &laquo;Vous avez d&eacute;j&agrave; dit cela; songez,
+poursuit-il, &agrave; ne rien oublier. Fort bien; cela est ainsi, car vous
+m'avez heureusement remis dans le fait: voyez ce que c'est que de
+s'entendre les uns les autres&raquo;; et ensuite: &laquo;Mais que veux-je dire? Ah!
+j'oubliais une chose! oui, c'est cela m&ecirc;me, et je voulais voir si vous
+tomberiez juste dans tout ce que j'en ai appris.&raquo; C'est par de telles ou
+semblables interruptions qu'il ne donne pas de loisir &agrave; celui qui lui
+parle de respirer; et lorsqu'il a comme assassin&eacute; de son babil chacun de
+ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans
+un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses s&eacute;rieuses,
+et les met en fuite. De l&agrave; il entre dans les &eacute;coles publiques et dans
+les lieux des exercices, o&ugrave; il amuse les ma&icirc;tres par de vains discours,
+et emp&ecirc;che la jeunesse de profiter de leurs le&ccedil;ons. S'il &eacute;chappe &agrave;
+quelqu'un de dire: &laquo;Je m'en vais&raquo;, celui-ci se met &agrave; le suivre, et il ne
+l'abandonne point qu'il ne l'ait remis jusque dans sa maison. Si par
+hasard il a appris ce qui aura &eacute;t&eacute; dit dans une assembl&eacute;e de ville, il
+court dans le m&ecirc;me temps le divulguer. Il s'&eacute;tend merveilleusement sur
+la fameuse bataille qui s'est donn&eacute;e sous le gouvernement de l'orateur
+Aristophon, comme sur le combat c&eacute;l&egrave;bre que ceux de Lac&eacute;d&eacute;mone ont livr&eacute;
+aux Ath&eacute;niens sous la conduite de Lysandre. Il raconte une autre fois
+quels applaudissements a eus un discours qu'il a fait dans le public, en
+r&eacute;p&egrave;te une grande partie, m&ecirc;le dans ce r&eacute;cit ennuyeux des invectives
+contre le peuple, pendant que de ceux qui l'&eacute;coutent les uns
+s'endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d'un
+seul mot qu'il aura dit. Un grand causeur, en un mot, s'il est sur les
+tribunaux, ne laisse pas la libert&eacute; de juger; il ne permet pas que l'on
+mange &agrave; table; et s'il se trouve au th&eacute;&acirc;tre, il emp&ecirc;che non seulement
+d'entendre, mais m&ecirc;me de voir les acteurs. On lui fait avouer ing&eacute;nument
+qu'il ne lui est pas possible de se taire, qu'il faut que sa langue se
+remue dans son palais comme le poisson dans l'eau, et que quand on
+l'accuserait d'&ecirc;tre plus babillard qu'une hirondelle, il faut qu'il
+parle: aussi &eacute;coute-t-il froidement toutes les railleries que l'on fait
+de lui sur ce sujet; et jusques &agrave; ses propres enfants, s'ils commencent
+&agrave; s'abandonner au sommeil: &laquo;Faites-nous, lui disent-ils, un conte qui
+ach&egrave;ve de nous endormir.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Du_debit_des_nouvelles" id="Du_debit_des_nouvelles"></a><a href="#table">Du d&eacute;bit des nouvelles</a></h2>
+
+
+<p>Un nouvelliste ou un conteur de fables est un homme qui arrange, selon
+son caprice, des discours et des faits remplis de fausset&eacute;; qui,
+lorsqu'il rencontre l'un de ses amis, compose son visage, et lui
+souriant: &laquo;D'o&ugrave; venez-vous ainsi? lui dit-il; que nous direz-vous de
+bon? n'y a-t-il rien de nouveau?&raquo; Et continuant de l'interroger: &laquo;Quoi
+donc? n'y a-t-il aucune nouvelle? cependant il y a des choses &eacute;tonnantes
+&agrave; raconter.&raquo; Et sans lui donner le loisir de lui r&eacute;pondre: &laquo;Que
+dites-vous donc? poursuit-il; n'avez-vous rien entendu par la ville? Je
+vois bien que vous ne savez rien, et que je vais vous r&eacute;galer de grandes
+nouveaut&eacute;s.&raquo; Alors, ou c'est un soldat, ou le fils d'Ast&eacute;e le joueur de
+fl&ucirc;te, ou Lycon l'ing&eacute;nieur, tous gens qui arrivent fra&icirc;chement de
+l'arm&eacute;e, de qui il sait toutes choses; car il all&egrave;gue pour t&eacute;moins de ce
+qu'il avance des hommes obscurs qu'on ne peut trouver pour les
+convaincre de fausset&eacute;. Il assure donc que ces personnes lui on dit que
+le Roi et Polysperchon ont gagn&eacute; la bataille, et que Cassandre, leur
+ennemi, est tomb&eacute; vif entre leurs mains. Et lorsque quelqu'un lui dit:
+&laquo;Mais en v&eacute;rit&eacute;, cela est-il croyable?&raquo;, il lui r&eacute;plique que cette
+nouvelle se crie et se r&eacute;pand par toute la ville, que tous s'accordent &agrave;
+dire la m&ecirc;me chose, que c'est tout ce qui se raconte du combat, et qu'il
+y a eu un grand carnage. Il ajoute qu'il a lu cet &eacute;v&eacute;nement sur le
+visage de ceux qui gouvernent, qu'il y a un homme cach&eacute; chez l'un de ces
+magistrats depuis cinq jours entiers, qui revient de la Mac&eacute;doine, qui a
+tout vu et qui lui a tout dit. Ensuite, interrompant le fil de sa
+narration: &laquo;Que pensez-vous de ce succ&egrave;s?&raquo; demande-t-il &agrave; ceux qui
+l'&eacute;coutent. &laquo;Pauvre Cassandre! malheureux prince! s'&eacute;crie-t-il d'une
+mani&egrave;re touchante. Voyez ce que c'est que la fortune; car enfin
+Cassandre &eacute;tait puissant, et il avait avec lui de grandes forces. Ce que
+je vous dis, poursuit-il, est un secret qu'il faut garder pour vous
+seul&raquo;, pendant qu'il court par toute la ville le d&eacute;biter &agrave; qui le veut
+entendre. Je vous avoue que ces diseurs de nouvelles me donnent de
+l'admiration, et que je ne con&ccedil;ois pas quelle est la fin qu'ils se
+proposent; car pour ne rien dire de la bassesse qu'il y a &agrave; toujours
+mentir, je ne vois pas qu'ils puissent recueillir le moindre fruit de
+cette pratique. Au contraire, il est arriv&eacute; &agrave; quelques-uns de se laisser
+voler leurs habits dans un bain public, pendant qu'ils ne songeaient
+qu'&agrave; rassembler autour d'eux une foule de peuple, et &agrave; lui conter des
+nouvelles. Quelques autres, apr&egrave;s avoir vaincu sur mer et sur terre dans
+le Portique, ont pay&eacute; l'amende pour n'avoir pas comparu &agrave; une cause
+appel&eacute;e. Enfin il s'en est trouv&eacute; qui, le jour m&ecirc;me qu'ils ont pris une
+ville, du moins par leurs beaux discours, ont manqu&eacute; de d&icirc;ner. Je ne
+crois pas qu'il y ait rien de si mis&eacute;rable que la condition de ces
+personnes; car quelle est la boutique, quel est le portique, quel est
+l'endroit d'un march&eacute; public o&ugrave; ils ne passent tout le jour &agrave; rendre
+sourds ceux qui les &eacute;coutent, ou &agrave; les fatiguer par leurs mensonges?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_leffronterie_causee_par_lavarice" id="De_leffronterie_causee_par_lavarice"></a><a href="#table">De l'effronterie caus&eacute;e par l'avarice</a></h2>
+
+
+<p>Pour faire conna&icirc;tre ce vice, il faut dire que c'est un m&eacute;pris de
+l'honneur dans la vue d'un vil int&eacute;r&ecirc;t. Un homme que l'avarice rend
+effront&eacute; ose emprunter une somme d'argent &agrave; celui &agrave; qui il en doit d&eacute;j&agrave;,
+et qu'il lui retient avec injustice. Le jour m&ecirc;me qu'il aura sacrifi&eacute;
+aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des
+viandes consacr&eacute;es, il les fait saler pour lui servir dans plusieurs
+repas, et va souper chez l'un de ses amis; et l&agrave;, &agrave; table, &agrave; la vue de
+tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux
+d&eacute;pens de son h&ocirc;te, et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un
+quartier de pain: &laquo;Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne ch&egrave;re.&raquo; Il
+va lui-m&ecirc;me au march&eacute; acheter des viandes cuites; et avant que de
+convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand, il
+lui fait ressouvenir qu'il lui a autrefois rendu service. Il fait
+ensuite peser ces viandes et il en entasse le plus qu'il peut; s'il en
+est emp&ecirc;ch&eacute; par celui qui les lui vend, il jette du moins quelque os
+dans la balance: si elle peut contenir tout, il est satisfait; sinon, il
+ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se d&eacute;dommager,
+sourit, et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura re&ccedil;u de
+quelques &eacute;trangers pour leur louer des places au th&eacute;&acirc;tre, il trouve le
+secret d'avoir sa place franche au spectacle, et d'y envoyer le
+lendemain ses enfants et leur pr&eacute;cepteur. Tout lui fait envie: il veut
+profiter des bons march&eacute;s, et demande hardiment au premier venu une
+chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouve-t-il dans une maison
+&eacute;trang&egrave;re, il emprunte jusqu'&agrave; l'orge et &agrave; la paille; encore faut-il que
+celui qui les lui pr&ecirc;te fasse les frais de les faire porter chez lui.
+Cet effront&eacute;, en un mot, entre sans payer dans un bain public, et l&agrave;, en
+pr&eacute;sence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le
+premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui
+est remplie d'eau, se la r&eacute;pand sur tout le corps: &laquo;Me voil&agrave; lav&eacute;,
+ajoute-t-il, autant que j'en ai besoin, et sans avoir obligation &agrave;
+personne&raquo;, remet sa robe et dispara&icirc;t.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_lepargne_sordide" id="De_lepargne_sordide"></a><a href="#table">De l'&eacute;pargne sordide</a></h2>
+
+
+<p>Cette esp&egrave;ce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir
+m&eacute;nager les plus petites choses sans aucune fin honn&ecirc;te. C'est dans cet
+esprit que quelques-uns, recevant tous les mois le loyer de leur maison,
+ne n&eacute;gligent pas d'aller eux-m&ecirc;mes demander la moiti&eacute; d'une obole qui
+manquait au dernier payement qu'on leur a fait; que d'autres, faisant
+l'effort de donner &agrave; manger chez eux, ne sont occup&eacute;s pendant le repas
+qu'&agrave; compter le nombre de fois que chacun des convi&eacute;s demande &agrave; boire.
+Ce sont eux encore dont la portion des pr&eacute;mices des viandes que l'on
+envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils appr&eacute;cient
+les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon march&eacute;
+qu'un autre, en leur rendant compte, veuille se pr&eacute;valoir, ils lui
+soutiennent toujours qu'il a achet&eacute; trop cher. Implacables &agrave; l'&eacute;gard
+d'un valet qui aura laiss&eacute; tomber un pot de terre, ou cass&eacute; par malheur
+quelque vase d'argile, ils lui d&eacute;duisent cette perte sur sa nourriture;
+mais si leurs femmes ont perdu seulement un denier, il faut alors
+renverser toute une maison, d&eacute;ranger les lits; transporter des coffres,
+et chercher dans les recoins les plus cach&eacute;s. Lorsqu'ils vendent, ils
+n'ont que cette unique chose en vue, qu'il n'y ait qu'&agrave; perdre pour
+celui qui ach&egrave;te. Il n'est permis &agrave; personne de cueillir une figue dans
+leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite
+branche de palmier, ou quelques olives qui seront tomb&eacute;es de l'arbre.
+Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les
+bornes, voient si l'on n'y a rien chang&eacute; et si elles sont toujours les
+m&ecirc;mes. Ils tirent int&eacute;r&ecirc;t de l'int&eacute;r&ecirc;t, et ce n'est qu'&agrave; cette condition
+qu'ils donnent du temps &agrave; leurs cr&eacute;anciers. S'ils ont invit&eacute; &agrave; d&icirc;ner
+quelques-uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple,
+ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a
+vus souvent aller eux-m&ecirc;mes au march&eacute; pour ces repas, y trouver tout
+trop cher, et en revenir sans rien acheter. &laquo;Ne prenez pas l'habitude,
+disent-ils &agrave; leurs femmes, de pr&ecirc;ter votre sel, votre orge, votre
+farine, ni m&ecirc;me du cumin, de la marjolaine, des g&acirc;teaux pour l'autel, du
+coton, de la laine; car ces petits d&eacute;tails ne laissent pas de monter, &agrave;
+la fin d'une ann&eacute;e, &agrave; une grosse somme.&raquo; Ces avares, en un mot, ont des
+trousseaux de clefs rouill&eacute;es, dont ils ne se servent point, des
+cassettes o&ugrave; leur argent est en d&eacute;p&ocirc;t, qu'ils n'ouvrent jamais, et
+qu'ils laissent moisir dans un coin de leur cabinet; ils portent des
+habits qui leur sont trop courts et trop &eacute;troits; les plus petites
+fioles contiennent plus d'huile qu'il n'en faut pour les oindre; ils ont
+la t&ecirc;te ras&eacute;e jusqu'au cuir, se d&eacute;chaussent vers le milieu du jour pour
+&eacute;pargner leurs souliers, vont trouver les foulons pour obtenir d'eux de
+ne pas &eacute;pargner la craie dans la laine qu'ils leur ont donn&eacute;e &agrave;
+pr&eacute;parer, afin, disent-ils, que leur &eacute;toffe se tache moins.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_limpudent_ou_de_celui_qui_ne_rougit_de_rien" id="De_limpudent_ou_de_celui_qui_ne_rougit_de_rien"></a><a href="#table">De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien</a></h2>
+
+
+<p>L'impudence est facile &agrave; d&eacute;finir: il suffit de dire que c'est une
+profession ouverte d'une plaisanterie outr&eacute;e, comme de ce qu'il y a de
+plus honteux et de plus contraire &agrave; la biens&eacute;ance. Celui-l&agrave;, par
+exemple, est impudent, qui voyant venir vers lui une femme de condition,
+feint dans ce moment quelque besoin pour avoir occasion de se montrer &agrave;
+elle d'une mani&egrave;re d&eacute;shonn&ecirc;te; qui se pla&icirc;t &agrave; battre des mains au
+th&eacute;&acirc;tre lorsque tout le monde se tait, ou y siffler les acteurs que les
+autres voient et &eacute;coutent avec plaisir; qui, couch&eacute; sur le dos, pendant
+que toute l'assembl&eacute;e garde un profond silence, fait entendre de sales
+hoquets qui obligent les spectateurs de tourner la t&ecirc;te et d'interrompre
+leur attention. Un homme de ce caract&egrave;re ach&egrave;te en plein march&eacute; des
+noix, des pommes, toute sorte de fruits, les mange, cause debout avec la
+fruiti&egrave;re, appelle par leurs noms ceux qui passent sans presque les
+conna&icirc;tre, en arr&ecirc;te d'autres qui courent par la place et qui ont leurs
+affaires; et s'il voit venir quelque plaideur, il l'aborde, le raille et
+le f&eacute;licite sur une cause importante qu'il vient de perdre. Il va
+lui-m&ecirc;me choisir de la viande, et louer pour un souper des femmes qui
+jouent de la fl&ucirc;te; et montrant &agrave; ceux qu'il rencontre ce qu'il vient
+d'acheter, il les convie en riant d'en venir manger. On le voit
+s'arr&ecirc;ter devant la boutique d'un barbier ou d'un parfumeur, et l&agrave;
+annoncer qu'il va faire un grand repas et s'enivrer. Si quelquefois il
+vend du vin, il le fait m&ecirc;ler, pour ses amis comme pour les autres sans
+distinction. Il ne permet pas &agrave; ses enfants d'aller &agrave; l'amphith&eacute;&acirc;tre
+avant que les jeux soient commenc&eacute;s et lorsque l'on paye pour &ecirc;tre
+plac&eacute;, mais seulement sur la fin du spectacle et quand l'architecte
+n&eacute;glige les places et les donne pour rien. &Eacute;tant envoy&eacute; avec quelques
+autres citoyens en ambassade, il laisse chez soi la somme que le public
+lui a donn&eacute;e pour faire les frais de son voyage, et emprunte de l'argent
+de ses coll&egrave;gues; sa coutume alors est de charger son valet de fardeaux
+au del&agrave; de ce qu'il en peut porter, et de lui retrancher cependant de
+son ordinaire; et comme il arrive souvent que l'on fait dans les villes
+des pr&eacute;sents aux ambassadeurs, il demande sa part pour la vendre. &laquo;Vous
+m'achetez toujours, dit-il au jeune esclave qui le sert dans le bain,
+une mauvaise huile, et qu'on ne peut supporter&raquo;: il se sert ensuite de
+l'huile d'un autre et &eacute;pargne la sienne. Il envie &agrave; ses propres valets
+qui le suivent la plus petite pi&egrave;ce de monnaie qu'ils auront ramass&eacute;e
+dans les rues, et il ne manque point d'en retenir sa part avec ce mot:
+Mercure est commun. Il fait pis: il distribue &agrave; ses domestique leurs
+provisions dans une certaine mesure dont le fond, creux par-dessous,
+s'enfonce en dedans et s'&eacute;l&egrave;ve comme en pyramide; et quand elle est
+pleine, il la rase lui-m&ecirc;me avec le rouleau le plus pr&egrave;s qu'il peut... De
+m&ecirc;me, s'il paye &agrave; quelqu'un trente mines qu'il lui doit, il fait si bien
+qu'il y manque quatre drachmes, dont il profite. Mais dans ces grands
+repas o&ugrave; il faut traiter toute une tribu, il fait recueillir par ceux de
+ses domestiques qui ont soin de la table le reste des viandes qui ont
+&eacute;t&eacute; servies, pour lui en rendre compte: il serait f&acirc;ch&eacute; de leur laisser
+une rave &agrave; demi mang&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Du_contre-temps" id="Du_contre-temps"></a><a href="#table"><i>Du contre-temps</i></a></h2>
+
+
+<p>Cette ignorance du temps et de l'occasion est une mani&egrave;re d'aborder les
+gens ou d'agir avec eux toujours incommode et embarrassante. Un importun
+est celui qui choisit le moment que son ami est accabl&eacute; de ses propres
+affaires, pour lui parler des siennes; qui va souper chez sa ma&icirc;tresse,
+le soir m&ecirc;me qu'elle a la fi&egrave;vre; qui voyant que quelqu'un vient d'&ecirc;tre
+condamn&eacute; en justice de payer pour un autre pour qui il s'est oblig&eacute;, le
+prie n&eacute;anmoins de r&eacute;pondre pour lui; qui compara&icirc;t pour servir de t&eacute;moin
+dans un proc&egrave;s que l'on vient de juger; qui prend le temps des noces o&ugrave;
+il est invit&eacute; pour se d&eacute;cha&icirc;ner contre les femmes; qui entra&icirc;ne &agrave; la
+promenade des gens &agrave; peine arriv&eacute;s d'un long voyage et qui n'aspirent
+qu'&agrave; se reposer; fort capable d'amener des marchands pour offrir d'une
+chose plus qu'elle ne vaut, apr&egrave;s qu'elle est vendue; de se lever au
+milieu d'une assembl&eacute;e pour reprendre un fait d&egrave;s ses commencements, et
+en instruire &agrave; fond ceux qui en ont les oreilles rebattues et qui le
+savent mieux que lui; souvent empress&eacute; pour engager dans une affaire des
+personnes qui, ne l'affectionnant point, n'osent pourtant refuser d'y
+entrer. S'il arrive que quelqu'un dans la ville doive faire un festin
+apr&egrave;s avoir sacrifi&eacute;, il va lui demander une portion des viandes qu'il a
+pr&eacute;par&eacute;es. Une autre fois, s'il voit qu'un ma&icirc;tre ch&acirc;tie devant lui son
+esclave: &laquo;J'ai perdu, dit-il, un des miens dans une pareille occasion:
+je le fis fouetter, il se d&eacute;sesp&eacute;ra et s'alla pendre.&raquo; Enfin, il n'est
+propre qu'&agrave; commettre de nouveau deux personnes qui veulent
+s'accommoder, s'ils l'ont fait arbitre de leur diff&eacute;rend. C'est encore
+une action qui lui convient fort que d'aller prendre au milieu du repas,
+pour danser, un homme qui est de sang-froid et qui n'a bu que
+mod&eacute;r&eacute;ment.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_lair_empresse" id="De_lair_empresse"></a><a href="#table"><i>De l'air empress&eacute;</i></a></h2>
+
+
+<p>Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou
+une vaine affectation de marquer aux autres de la bienveillance par ses
+paroles et par toute sa conduite. Les mani&egrave;res d'un homme empress&eacute; sont
+de prendre sur soi l'&eacute;v&eacute;nement d'une affaire qui est au-dessus de ses
+forces, et dont il ne saurait sortir avec honneur; et dans une chose que
+toute une assembl&eacute;e juge raisonnable, et o&ugrave; il ne se trouve pas la
+moindre difficult&eacute;, d'insister longtemps sur une l&eacute;g&egrave;re circonstance,
+pour &ecirc;tre ensuite de l'avis des autres; de faire beaucoup plus apporter
+de vin dans un repas qu'on n'en peut boire; d'entrer dans une querelle
+o&ugrave; il se trouve pr&eacute;sent, d'une mani&egrave;re &agrave; l'&eacute;chauffer davantage. Rien
+n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir &agrave; servir de guide
+dans un chemin d&eacute;tourn&eacute; qu'il ne conna&icirc;t pas, et dont il ne peut ensuite
+trouver l'issue; venir vers son g&eacute;n&eacute;ral, et lui demander quand il doit
+ranger son arm&eacute;e en bataille, quel jour il faudra combattre, et s'il n'a
+point d'ordres &agrave; lui donner pour le lendemain; une autre fois
+s'approcher de son p&egrave;re: &laquo;Ma m&egrave;re, lui dit-il myst&eacute;rieusement, vient de
+se coucher et ne commence qu'&agrave; s'endormir&raquo;; s'il entre enfin dans la
+chambre d'un malade &agrave; qui son m&eacute;decin a d&eacute;fendu le vin, dire qu'on peut
+essayer s'il ne lui fera point de mal, et le soutenir doucement pour lui
+en faire prendre. S'il apprend qu'une femme soit morte dans la ville, il
+s'ing&egrave;re de faire son &eacute;pitaphe; il y fait graver son nom, celui de son
+mari, de son p&egrave;re, de sa m&egrave;re, son pays, son origine, avec cet &eacute;loge:
+ils avaient tous de la vertu. S'il est quelquefois oblig&eacute; de jurer
+devant des juges qui exigent son serment: &laquo;Ce n'est pas, dit-il en
+per&ccedil;ant la foule pour para&icirc;tre &agrave; l'audience, la premi&egrave;re fois que cela
+m'est arriv&eacute;.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_stupidite" id="De_la_stupidite"></a><a href="#table"><i>De la stupidit&eacute;</i></a></h2>
+
+
+<p>La stupidit&eacute; est en nous une pesanteur d'esprit qui accompagne nos
+actions et nos discours. Un homme stupide, ayant lui-m&ecirc;me calcul&eacute; avec
+des jetons une certaine somme, demande &agrave; ceux qui le regardent faire &agrave;
+quoi elle se monte. S'il est oblig&eacute; de para&icirc;tre dans un jour prescrit
+devant ses juges pour se d&eacute;fendre dans un proc&egrave;s que l'on lui fait, il
+l'oublie enti&egrave;rement et part pour la campagne. Il s'endort &agrave; un
+spectacle, et il ne se r&eacute;veille que longtemps apr&egrave;s qu'il est fini et
+que le peuple s'est retir&eacute;. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre rempli de viandes le soir, il
+se l&egrave;ve la nuit pour une indigestion, va dans la rue se soulager, o&ugrave; il
+est mordu d'un chien du voisinage. Il cherche ce qu'on vient de lui
+donner, et qu'il a mis lui-m&ecirc;me dans quelque endroit, o&ugrave; souvent il ne
+peut le retrouver. Lorsqu'on l'avertit de la mort de l'un de ses amis
+afin qu'il assiste &agrave; ses fun&eacute;railles, il s'attriste, il pleure, il se
+d&eacute;sesp&egrave;re, et prenant une fa&ccedil;on de parler pour une autre: &laquo;&Agrave; la bonne
+heure&raquo;, ajoute-t-il; ou une pareille sottise. Cette pr&eacute;caution qu'ont
+les personnes sages de ne pas donner sans t&eacute;moin de l'argent &agrave; leurs
+cr&eacute;anciers, il l'a pour en recevoir de ses d&eacute;biteurs. On le voit
+quereller son valet, dans le plus grand froid de l'hiver, pour ne lui
+avoir pas achet&eacute; des concombres. S'il s'avise un jour de faire exercer
+ses enfants &agrave; la lutte ou &agrave; la course, il ne leur permet pas de se
+retirer qu'ils ne soient tout en sueur et hors d'haleine. Il va cueillir
+lui-m&ecirc;me des lentilles, les fait cuire, et oubliant qu'il y a mis du
+sel, il les sale une seconde fois, de sorte que personne n'en peut
+go&ucirc;ter. Dans le temps d'une pluie incommode, et dont tout le monde se
+plaint, il lui &eacute;chappera de dire que l'eau du ciel est une chose
+d&eacute;licieuse; et si on lui demande par hasard combien il a vu emporter de
+morts par la porte Sacr&eacute;e: &laquo;Autant, r&eacute;pond-il, pensant peut-&ecirc;tre &agrave; de
+l'argent ou &agrave; des grains, que je voudrais que vous et moi en puissions
+avoir.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_brutalite" id="De_la_brutalite"></a><a href="#table"><i>De la brutalit&eacute;</i></a></h2>
+
+
+<p>La brutalit&eacute; est une certaine duret&eacute;, et j'ose dire une f&eacute;rocit&eacute; qui se
+rencontre dans nos mani&egrave;res d'agir, et qui passe m&ecirc;me jusqu'&agrave; nos
+paroles. Si vous demandez &agrave; un homme brutal: &laquo;Qu'est devenu un tel?&raquo; il
+vous r&eacute;pond durement: &laquo;Ne me rompez point la t&ecirc;te.&raquo; Si vous le saluez,
+il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut. Si quelquefois il
+met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en
+demander le prix, il ne vous &eacute;coute pas; mais il dit fi&egrave;rement &agrave; celui
+qui la marchande: &laquo;Qu'y trouvez-vous &agrave; dire?&raquo; Il se moque de la pi&eacute;t&eacute; de
+ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une
+grande c&eacute;l&eacute;brit&eacute;: &laquo;Si leurs pri&egrave;res, dit-il, vont jusques aux Dieux, et
+s'ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils
+les ont bien pay&eacute;s, et que ce n'est pas un pr&eacute;sent du ciel.&raquo; Il est
+inexorable &agrave; celui qui sans dessein l'aura pouss&eacute; l&eacute;g&egrave;rement, ou lui
+aura march&eacute; sur le pied: c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La
+premi&egrave;re chose qu'il dit &agrave; un ami qui lui emprunte quelque argent, c'est
+qu'il ne lui en pr&ecirc;tera point: il va le trouver ensuite, et le lui donne
+de mauvaise gr&acirc;ce, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive
+jamais de se heurter &agrave; une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans
+lui donner de grandes mal&eacute;dictions. Il ne daigne pas attendre personne;
+et si l'on diff&egrave;re un moment &agrave; se rendre au lieu dont l'on est convenu
+avec lui, il se retire. Il se distingue toujours par une grande
+singularit&eacute;: il ne veut ni chanter &agrave; son tour, ni r&eacute;citer dans un repas,
+ni m&ecirc;me danser avec les autres. En un mot, on ne le voit gu&egrave;re dans les
+temples importuner les Dieux, et leur faire des voeux ou des sacrifices.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_superstition" id="De_la_superstition"></a><a href="#table">De la superstition</a></h2>
+
+
+<p>La superstition semble n'&ecirc;tre autre chose qu'une crainte mal r&eacute;gl&eacute;e de
+la Divinit&eacute;. Un homme superstitieux, apr&egrave;s avoir lav&eacute; ses mains et
+s'&ecirc;tre purifi&eacute; avec de l'eau lustrale, sort du temple, et se prom&egrave;ne une
+grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il
+voit une belette, il s'arr&ecirc;te tout court, et il ne continue pas de
+marcher que quelqu'un n'ait pass&eacute; avant lui par le m&ecirc;me endroit que cet
+animal a travers&eacute;, ou qu'il n'ait jet&eacute; lui-m&ecirc;me trois petites pierres
+dans le chemin, comme pour &eacute;loigner de lui ce mauvais pr&eacute;sage. En
+quelque endroit de sa maison qu'il ait aper&ccedil;u un serpent, il ne diff&egrave;re
+pas d'y &eacute;lever un autel; et d&egrave;s qu'il remarque dans les carrefours de
+ces pierres que la d&eacute;votion du peuple y a consacr&eacute;es, il s'en approche,
+verse dessus toute l'huile de sa fiole, plie les genoux devant elles, et
+les adore. Si un rat lui a rong&eacute; un sac de farine, il court au devin,
+qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pi&egrave;ce; mais bien
+loin d'&ecirc;tre satisfait de sa r&eacute;ponse, effray&eacute; d'une aventure si
+extraordinaire, il n'ose plus se servir de son sac et s'en d&eacute;fait. Son
+faible encore est de purifier sans fin la maison qu'il habite, d'&eacute;viter
+de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister &agrave; des fun&eacute;railles, ou
+d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche; et lorsqu'il lui
+arrive d'avoir pendant son sommeil quelque vision, il va trouver les
+interpr&egrave;tes des songes, les devins et les augures, pour savoir d'eux &agrave;
+quel dieu ou &agrave; quelle d&eacute;esse il doit sacrifier. Il est fort exact &agrave;
+visiter, sur la fin de chaque mois, les pr&ecirc;tres d'Orph&eacute;e, pour se faire
+initier dans ses myst&egrave;res; il y m&egrave;ne sa femme; ou si elle s'en excuse
+par d'autres soins, il y fait conduire ses enfants par une nourrice.
+Lorsqu'il marche par la ville, il ne manque gu&egrave;re de se laver toute la
+t&ecirc;te avec l'eau des fontaines qui sont dans les places; quelquefois il a
+recours &agrave; des pr&ecirc;tresses, qui le purifient d'une autre mani&egrave;re, en liant
+et &eacute;tendant autour de son corps un petit chien ou de la squille. Enfin,
+s'il voit un homme frapp&eacute; d'&eacute;pilepsie, saisi d'horreur, il crache dans
+son propre sein, comme pour rejeter le malheur de cette rencontre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_lesprit_chagrin" id="De_lesprit_chagrin"></a><a href="#table">De l'esprit chagrin</a></h2>
+
+
+<p>L'esprit chagrin fait que l'on n'est jamais content de personne, et que
+l'on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu'un fait un
+festin, et qu'il se souvienne d'envoyer un plat &agrave; un homme de cette
+humeur, il ne re&ccedil;oit de lui pour tout remerciement que le reproche
+d'avoir &eacute;t&eacute; oubli&eacute;: &laquo;Je n'&eacute;tais pas digne, dit cet esprit querelleux, de
+boire de son vin, ni de manger &agrave; sa table.&raquo; Tout lui est suspect,
+jusques aux caresses que lui fait sa ma&icirc;tresse: &laquo;Je doute fort, lui
+dit-il, que vous soyez sinc&egrave;re, et que toutes ces d&eacute;monstrations
+d'amiti&eacute; partent du coeur.&raquo; Apr&egrave;s une grande s&eacute;cheresse venant &agrave;
+pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s'en prend au
+ciel de ce qu'elle n'a pas commenc&eacute; plus t&ocirc;t. Si le hasard lui fait voir
+une bourse dans son chemin, il s'incline: &laquo;Il y a des gens, ajoute-t-il,
+qui ont du bonheur; pour moi, je n'ai jamais eu celui de trouver un
+tr&eacute;sor.&raquo; Une autre fois, ayant envie d'un esclave, il prie instamment
+celui &agrave; qui il appartient d'y mettre le prix; et d&egrave;s que celui-ci,
+vaincu par ses importunit&eacute;s, le lui a vendu, il se repent de l'avoir
+achet&eacute;: &laquo;Ne suis-je pas tromp&eacute;? demande-t-il, et exigerait-on si peu
+d'une chose qui serait sans d&eacute;fauts?&raquo; &Agrave; ceux qui lui font les
+compliments ordinaires sur la naissance d'un fils et sur l'augmentation
+de sa famille: &laquo;Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que
+mon bien est diminu&eacute; de la moiti&eacute;.&raquo; Un homme chagrin, apr&egrave;s avoir eu de
+ses juges ce qu'il demandait, et l'avoir emport&eacute; tout d'une voix sur son
+adversaire, se plaint encore de celui qui a &eacute;crit ou parl&eacute; pour lui, de
+ce qu'il n'a pas touch&eacute; les meilleurs moyens de sa cause; ou lorsque ses
+amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un
+besoin pressant, si quelqu'un l'en f&eacute;licite et le convie &agrave; mieux esp&eacute;rer
+de la fortune: &laquo;Comment, lui r&eacute;pond-il; puis-je &ecirc;tre sensible &agrave; la
+moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent &agrave; chacun de
+ceux qui me l'ont pr&ecirc;t&eacute;, et n'&ecirc;tre pas encore quitte envers eux de la
+reconnaissance de leur bienfait?&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_defiance" id="De_la_defiance"></a><a href="#table"><i>De la d&eacute;fiance</i></a></h2>
+
+
+<p>L'esprit de d&eacute;fiance nous fait croire que tout le monde est capable de
+nous tromper. Un homme d&eacute;fiant, par exemple, s'il envoie au march&eacute; l'un
+de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par
+un autre qui doit lui rapporter fid&egrave;lement combien elles ont co&ucirc;t&eacute;. Si
+quelquefois il porte de l'argent sur soi dans un voyage, il le calcule &agrave;
+chaque stade qu'il fait, pour voir s'il a son compte. Une autre fois,
+&eacute;tant couch&eacute; avec sa femme, il lui demande si elle a remarqu&eacute; que son
+coffre-fort f&ucirc;t bien ferm&eacute;, si sa cassette est toujours scell&eacute;e, et si
+on a eu soin de bien fermer la porte du vestibule; et, bien qu'elle
+assure que tout est en bon &eacute;tat, l'inqui&eacute;tude le prend, il se l&egrave;ve du
+lit, va en chemise et les pieds nus, avec la lampe qui br&ucirc;le dans sa
+chambre, visiter lui-m&ecirc;me tous les endroits de sa maison, et ce n'est
+qu'avec beaucoup de peine qu'il s'endort apr&egrave;s cette recherche. Il m&egrave;ne
+avec lui des t&eacute;moins quand il va demander ses arr&eacute;rages, afin qu'il ne
+prenne pas un jour envie &agrave; ses d&eacute;biteurs de lui d&eacute;nier sa dette. Ce
+n'est point chez le foulon qui passe pour le meilleur ouvrier qu'il
+envoie teindre sa robe, mais chez celui qui consent de ne point la
+recevoir sans donner caution. Si quelqu'un se hasarde de lui emprunter
+quelques vases, il les lui refuse souvent; ou s'il les accorde, il ne
+les laisse pas enlever qu'ils ne soient pes&eacute;s, il fait suivre celui qui
+les emporte, et envoie d&egrave;s le lendemain prier qu'on les lui renvoie.
+A-t-il un esclave qu'il affectionne et qui l'accompagne dans la ville,
+il le fait marcher devant lui, de peur que s'il le perdait de vue, il ne
+lui &eacute;chapp&acirc;t et ne pr&icirc;t la fuite. &Agrave; un homme qui, emportant de chez lui
+quelque chose que ce soit, lui dirait: &laquo;Estimez cela, et mettez-le sur
+mon compte&raquo;, il r&eacute;pondrait qu'il faut le laisser o&ugrave; on l'a pris, et
+qu'il a d'autres affaires que celle de courir apr&egrave;s son argent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Dun_vilain_homme" id="Dun_vilain_homme"></a><a href="#table"><i>D'un vilain homme</i></a></h2>
+
+
+<p>Ce caract&egrave;re suppose toujours dans un homme une extr&ecirc;me malpropret&eacute;, et
+une n&eacute;gligence pour sa personne qui passe dans l'exc&egrave;s et qui blesse
+ceux qui s'en aper&ccedil;oivent. Vous le verrez quelquefois tout couvert de
+l&egrave;pre, avec des ongles longs et malpropres, ne pas laisser de se m&ecirc;ler
+parmi le monde, et croire en &ecirc;tre quitte pour dire que c'est une maladie
+de famille, et que son p&egrave;re et son a&iuml;eul y &eacute;taient sujets. Il a aux
+jambes des ulc&egrave;res. On lui voit aux mains des poireaux et d'autres
+salet&eacute;s, qu'il n&eacute;glige de faire gu&eacute;rir; ou s'il pense &agrave; y rem&eacute;dier,
+c'est lorsque le mal, aigri par le temps, est devenu incurable. Il est
+h&eacute;riss&eacute; de poil sous les aisselles et par tout le corps, comme une b&ecirc;te
+fauve; il a les dents noires, rong&eacute;es, et telles que son abord ne se
+peut souffrir. Ce n'est pas tout: il crache ou il se mouche en mangeant;
+il parle la bouche pleine, fait en buvant des choses contre la
+biens&eacute;ance; il ne se sert jamais au bain que d'une huile qui sent
+mauvais, et ne para&icirc;t gu&egrave;re dans une assembl&eacute;e publique qu'avec une
+vieille robe et toute tach&eacute;e. S'il est oblig&eacute; d'accompagner sa m&egrave;re chez
+les devins, il n'ouvre la bouche que pour dire des choses de mauvais
+augure. Une autre fois, dans le temple et en faisant des libations, il
+lui &eacute;chappera des mains une coupe ou quelque autre vase; et il rira
+ensuite de cette aventure, comme s'il avait fait quelque chose de
+merveilleux. Un homme si extraordinaire ne sait point &eacute;couter un concert
+ou d'excellents joueurs de fl&ucirc;te; il bat des mains avec violence comme
+pour leur applaudir, ou bien il suit d'une voix d&eacute;sagr&eacute;able le m&ecirc;me air
+qu'ils jouent; il s'ennuie de la symphonie, et demande si elle ne doit
+pas bient&ocirc;t finir. Enfin, si &eacute;tant assis &agrave; table il veut cracher, c'est
+justement sur celui qui est derri&egrave;re lui pour lui donner &agrave; boire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Dun_homme_incommode" id="Dun_homme_incommode"></a><a href="#table">D'un homme incommode</a></h2>
+
+
+<p>Ce qu'on appelle un f&acirc;cheux est celui qui, sans faire &agrave; quelqu'un un
+fort grand tort, ne laisse pas de l'embarrasser beaucoup; qui, entrant
+dans la chambre de son ami qui commence &agrave; s'endormir, le r&eacute;veille pour
+l'entretenir de vains discours; qui, se trouvant sur le bord de la mer,
+sur le point qu'un homme est pr&ecirc;t de partir et de monter dans son
+vaisseau, l'arr&ecirc;te sans nul besoin, l'engage insensiblement &agrave; se
+promener avec lui sur le rivage; qui, arrachant un petit enfant du sein
+de sa nourrice pendant qu'il tette, lui fait avaler quelque chose qu'il
+a m&acirc;ch&eacute;, bat des mains devant lui, le caresse, et lui parle d'une voix
+contrefaite; qui choisit le temps du repas, et que le potage est sur la
+table, pour dire qu'ayant pris m&eacute;decine depuis deux jours, il est all&eacute;
+par haut et par bas, et qu'une bile noire et recuite &eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e dans
+ses d&eacute;jections; qui, devant toute une assembl&eacute;e, s'avise de demander &agrave;
+sa m&egrave;re quel jour elle a accouch&eacute; de lui; qui ne sachant que dire,
+apprend que l'eau de sa citerne est fra&icirc;che, qu'il cro&icirc;t dans son jardin
+de bonnes l&eacute;gumes, ou que sa maison est ouverte &agrave; tout le monde, comme
+une h&ocirc;tellerie; qui s'empresse de faire conna&icirc;tre &agrave; ses h&ocirc;tes un
+parasite qu'il a chez lui; qui l'invite &agrave; table &agrave; se mettre en bonne
+humeur, et &agrave; r&eacute;jouir la compagnie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_sotte_vanite" id="De_la_sotte_vanite"></a><a href="#table">De la sotte vanit&eacute;</a></h2>
+
+
+<p>La sotte vanit&eacute; semble &ecirc;tre une passion inqui&egrave;te de se faire valoir par
+les plus petites choses, ou de chercher dans les sujets les plus
+frivoles du nom et de la distinction. Ainsi un homme vain, s'il se
+trouve &agrave; un repas, affecte toujours de s'asseoir proche de celui qui l'a
+convi&eacute;. Il consacre &agrave; Apollon la chevelure d'un fils qui lui vient de
+na&icirc;tre; et d&egrave;s qu'il est parvenu &agrave; l'&acirc;ge de pubert&eacute;, il le conduit
+lui-m&ecirc;me &agrave; Delphes, lui coupe les cheveux, et les d&eacute;pose dans le temple
+comme un monument d'un voeu solennel qu'il a accompli. Il aime &agrave; se faire
+suivre par un More. S'il fait un payement, il affecte que ce soit dans
+une monnaie toute neuve, et qui ne vienne que d'&ecirc;tre frapp&eacute;e. Apr&egrave;s
+qu'il a immol&eacute; un boeuf devant quelque autel, il se fait r&eacute;server la peau
+du front de cet animal, il l'orne de rubans et de fleurs, et l'attache &agrave;
+l'endroit de sa maison le plus expos&eacute; &agrave; la vue de ceux qui passent, afin
+que personne du peuple n'ignore qu'il a sacrifi&eacute; un boeuf. Une autre
+fois, au retour d'une cavalcade qu'il aura faite avec d'autres citoyens,
+il renvoie chez soi par un valet tout son &eacute;quipage, et ne garde qu'une
+riche robe dont il est habill&eacute;, et qu'il tra&icirc;ne le reste du jour dans la
+place publique. S'il lui meurt un petit chien, il l'enterre, lui dresse
+une &eacute;pitaphe avec ces mots: Il &eacute;tait de race de Malte. Il consacre un
+anneau &agrave; Esculape, qu'il use &agrave; force d'y pendre des couronnes de fleurs.
+Il se parfume tous les jours. Il remplit avec un grand faste tout le
+temps de sa magistrature; et sortant de charge, il rend compte au peuple
+avec ostentation des sacrifices qu'il a faits, comme du nombre et de la
+qualit&eacute; des victimes qu'il a immol&eacute;es. Alors, rev&ecirc;tu d'une robe blanche,
+et couronn&eacute; de fleurs, il para&icirc;t dans l'assembl&eacute;e du peuple: &laquo;Nous
+pouvons, dit-il, vous assurer, &ocirc; Ath&eacute;niens, que pendant le temps de
+notre gouvernement nous avons sacrifi&eacute; &agrave; Cyb&egrave;le, et que nous lui avons
+rendu des honneurs tels que les m&eacute;rite de nous la m&egrave;re des Dieux:
+esp&eacute;rez donc toutes choses heureuses de cette d&eacute;esse.&raquo; Apr&egrave;s avoir parl&eacute;
+ainsi, il se retire dans sa maison, o&ugrave; il fait un long r&eacute;cit &agrave; sa femme
+de la mani&egrave;re dont tout lui a r&eacute;ussi au del&agrave; m&ecirc;me de ses souhaits.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_lavarice" id="De_lavarice"></a><a href="#table"><i>De l'avarice</i></a></h2>
+
+
+<p>Ce vice est dans l'homme un oubli de l'honneur et de la gloire, quand il
+s'agit d'&eacute;viter la moindre d&eacute;pense. Si un avare a remport&eacute; le prix de la
+trag&eacute;die, il consacre &agrave; Bacchus des guirlandes ou des bandelettes faites
+d'&eacute;corce de bois, et il fait graver son nom sur un pr&eacute;sent si
+magnifique. Quelquefois, dans les temps difficiles, le peuple est oblig&eacute;
+de s'assembler pour r&eacute;gler une contribution capable de subvenir aux
+besoins de la R&eacute;publique; alors il se l&egrave;ve et garde le silence, ou le
+plus souvent il fend la presse et se retire. Lorsqu'il marie sa fille,
+et qu'il sacrifie selon la coutume, il n'abandonne de la victime que les
+parties seules qui doivent &ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;es sur l'autel: il r&eacute;serve les
+autres pour les vendre; et comme il manque de domestiques pour servir &agrave;
+table et &ecirc;tre charg&eacute;s du soin des noces, il loue des gens pour tout le
+temps de la f&ecirc;te, qui se nourrissent &agrave; leurs d&eacute;pens, et &agrave; qui il donne
+une certaine somme. S'il est capitaine de gal&egrave;re, voulant m&eacute;nager son
+lit, il se contente de coucher indiff&eacute;remment avec les autres sur de la
+natte qu'il emprunte de son pilote. Vous verrez une autre fois cet homme
+sordide acheter en plein march&eacute; des viandes cuites, toutes sortes
+d'herbes, et les porter hardiment dans son sein et sous sa robe; s'il
+l'a un jour envoy&eacute;e chez le teinturier pour la d&eacute;tacher, comme il n'en a
+pas une seconde pour sortir, il est oblig&eacute; de garder la chambre. Il sait
+&eacute;viter dans la place la rencontre d'un ami pauvre qui pourrait lui
+demander, comme aux autres, quelque secours; il se d&eacute;tourne de lui, et
+reprend le chemin de sa maison. Il ne donne point de servantes &agrave; sa
+femme, content de lui en louer quelques-unes pour l'accompagner &agrave; la
+ville toutes les fois qu'elle sort. Enfin ne pensez pas que ce soit un
+autre que lui qui balaie le matin sa chambre, qui fasse son lit et le
+nettoie. Il faut ajouter qu'il porte un manteau us&eacute;, sale et tout
+couvert de taches; qu'en ayant honte lui-m&ecirc;me, il le retourne quand il
+est oblig&eacute; d'aller tenir sa place dans quelque assembl&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_lostentation" id="De_lostentation"></a><a href="#table"><i>De l'ostentation</i></a></h2>
+
+
+<p>Je n'estime pas que l'on puisse donner une id&eacute;e plus juste de
+l'ostentation, qu'en disant que c'est dans l'homme une passion de faire
+montre d'un bien ou des avantages qu'il n'a pas. Celui en qui elle
+domine s'arr&ecirc;te dans l'endroit du Pir&eacute;e o&ugrave; les marchands &eacute;talent, et o&ugrave;
+se trouve un plus grand nombre d'&eacute;trangers; il entre en mati&egrave;re avec
+eux, il leur dit qu'il a beaucoup d'argent sur la mer; il discourt avec
+eux des avantages de ce commerce, des gains immenses qu'il y a &agrave; esp&eacute;rer
+pour ceux qui y entrent, et de ceux surtout que lui qui leur parle y a
+faits. Il aborde dans un voyage le premier qu'il trouve sur son chemin,
+lui fait compagnie, et lui dit bient&ocirc;t qu'il a servi sous Alexandre,
+quels beaux vases et tout enrichis de pierreries il a rapport&eacute;s de
+l'Asie, quels excellents ouvriers s'y rencontrent, et combien ceux de
+l'Europe leur sont inf&eacute;rieurs. Il se vante, dans une autre occasion,
+d'une lettre qu'il a re&ccedil;ue d'Antipater, qui apprend que lui troisi&egrave;me
+est entr&eacute; dans la Mac&eacute;doine. Il dit une autre fois que bien que les
+magistrats lui aient permis tels transports de bois qu'il lui plairait
+sans payer de tribut, pour &eacute;viter n&eacute;anmoins l'envie du peuple, il n'a
+point voulu user de ce privil&egrave;ge. Il ajoute que pendant une grande
+chert&eacute; de vivres, il a distribu&eacute; aux pauvres citoyens d'Ath&egrave;nes jusqu'&agrave;
+la somme de cinq talents; et s'il parle &agrave; des gens qu'il ne conna&icirc;t
+point, et dont il n'est pas mieux connu, il leur fait prendre des
+jetons, compter le nombre de ceux &agrave; qui il a fait ces largesses; et
+quoiqu'il monte &agrave; plus de six cents personnes, il leur donne &agrave; tous des
+noms convenables; et apr&egrave;s avoir supput&eacute; les sommes particuli&egrave;res qu'il
+a donn&eacute;es &agrave; chacun d'eux, il se trouve qu'il en r&eacute;sulte le double de ce
+qu'il pensait, et que dix talents y sont employ&eacute;s, &laquo;sans compter,
+poursuit-il, les gal&egrave;res que j'ai arm&eacute;es &agrave; mes d&eacute;pens, et les charges
+publiques que j'ai exerc&eacute;es &agrave; mes frais et sans r&eacute;compense&raquo;. Cet homme
+fastueux va chez un fameux marchand de chevaux, fait sortir de l'&eacute;curie
+les plus beaux et les meilleurs, fait ses offres, comme s'il voulait les
+acheter. De m&ecirc;me il visite les foires les plus c&eacute;l&egrave;bres, entre sous les
+tentes des marchands, se fait d&eacute;ployer une riche robe, et qui vaut
+jusqu'&agrave; deux talents; il sort en querellant son valet de ce qu'il ose le
+suivre sans porter de l'or sur lui pour les besoins o&ugrave; l'on se trouve.
+Enfin, s'il habite une maison dont il paye le loyer, il dit hardiment &agrave;
+quelqu'un qui l'ignore que c'est une maison de famille et qu'il a
+h&eacute;rit&eacute;e de son p&egrave;re; mais qu'il veut s'en d&eacute;faire, seulement parce
+qu'elle est trop petite pour le grand nombre d'&eacute;trangers qu'il retire
+chez lui.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_lorgueil" id="De_lorgueil"></a><a href="#table"><i>De l'orgueil</i></a></h2>
+
+
+<p>Il faut d&eacute;finir l'orgueil une passion qui fait que de tout ce qui est au
+monde l'on n'estime que soi. Un homme fier et superbe n'&eacute;coute pas celui
+qui l'aborde dans la place pour lui parler de quelque affaire; mais sans
+s'arr&ecirc;ter, et se faisant suivre quelque temps, il lui dit enfin qu'on
+peut le voir apr&egrave;s son souper. Si l'on a re&ccedil;u de lui le moindre
+bienfait, il ne veut pas qu'on en perde jamais le souvenir: il le
+reprochera en pleine rue, &agrave; la vue de tout le monde. N'attendez pas de
+lui qu'en quelque endroit qu'il vous rencontre, il s'approche de vous et
+qu'il vous parle le premier; de m&ecirc;me, au lieu d'exp&eacute;dier sur-le-champ
+des marchands ou des ouvriers, il ne feint point de les renvoyer au
+lendemain matin et &agrave; l'heure de son lever. Vous le voyez marcher dans
+les rues de la ville la t&ecirc;te baiss&eacute;e, sans daigner parler &agrave; personne de
+ceux qui vont et qui viennent. S'il se familiarise quelquefois jusques &agrave;
+inviter ses amis &agrave; un repas, il pr&eacute;texte des raisons pour ne pas se
+mettre &agrave; table et manger avec eux, et il charge ses principaux
+domestiques du soin de les r&eacute;galer. Il ne lui arrive point de rendre
+visite &agrave; personne sans prendre la pr&eacute;caution d'envoyer quelqu'un des
+siens pour avertir qu'il va venir. On ne le voit point chez lui
+lorsqu'il mange ou qu'il se parfume. Il ne se donne pas la peine de
+r&eacute;gler lui-m&ecirc;me des parties; mais il dit n&eacute;gligemment &agrave; un valet de les
+calculer, de les arr&ecirc;ter et les passer &agrave; compte. Il ne sait point &eacute;crire
+dans une lettre: &laquo;Je vous prie de me faire ce plaisir ou de me rendre ce
+service&raquo;, mais: &laquo;J'entends que cela soit ainsi; j'envoie un homme vers
+vous pour recevoir une telle chose; je ne veux pas que l'affaire se
+passe autrement; faites ce que je vous dis promptement et sans
+diff&eacute;rer.&raquo; Voil&agrave; son style.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_peur_ou_du_defaut_de_courage" id="De_la_peur_ou_du_defaut_de_courage"></a><a href="#table">De la peur, ou du d&eacute;faut de courage</a></h2>
+
+
+<p>Cette crainte est un mouvement de l'&acirc;me qui s'&eacute;branle, ou qui c&egrave;de en
+vue d'un p&eacute;ril vrai ou imaginaire, et l'homme timide est celui dont je
+vais faire la peinture. S'il lui arrive d'&ecirc;tre sur la mer et s'il
+aper&ccedil;oit de loin des dunes ou des promontoires, la peur lui fait croire
+que c'est le d&eacute;bris de quelques vaisseaux qui ont fait naufrage sur
+cette c&ocirc;te; aussi tremble-t-il au moindre flot qui s'&eacute;l&egrave;ve, et il
+s'informe avec soin si tous ceux qui naviguent avec lui sont initi&eacute;s.
+S'il vient &agrave; remarquer que le pilote fait une nouvelle manoeuvre, ou
+semble se d&eacute;tourner comme pour &eacute;viter un &eacute;cueil, il l'interroge; il lui
+demande avec inqui&eacute;tude s'il ne croit pas s'&ecirc;tre &eacute;cart&eacute; de sa route,
+s'il tient toujours la haute mer, et si les Dieux sont propices. Apr&egrave;s
+cela il se met &agrave; raconter une vision qu'il a eue pendant la nuit, dont
+il est encore tout &eacute;pouvant&eacute;, et qu'il prend pour un mauvais pr&eacute;sage.
+Ensuite, ses frayeurs venant &agrave; cro&icirc;tre, il se d&eacute;shabille et &ocirc;te jusques
+&agrave; sa chemise pour pouvoir mieux se sauver &agrave; la nage, et apr&egrave;s cette
+pr&eacute;caution il ne laisse pas de prier les nautoniers de le mettre &agrave;
+terre. Que si cet homme faible, dans une exp&eacute;dition militaire o&ugrave; il
+s'est engag&eacute;, entend dire que les ennemis sont proches, il appelle ses
+compagnons de guerre, observe leur contenance sur ce bruit qui court,
+leur dit qu'il est sans fondement, et que les coureurs n'ont pu
+discerner si ce qu'ils ont d&eacute;couvert &agrave; la campagne sont amis ou ennemis;
+mais si l'on n'en peut plus douter par les clameurs que l'on entend, et
+s'il a vu lui-m&ecirc;me de loin le commencement du combat, et que quelques
+hommes aient paru tomber &agrave; ses yeux, alors feignant que la pr&eacute;cipitation
+et le tumulte lui ont fait oublier ses armes, il court les qu&eacute;rir dans
+sa tente, o&ugrave; il cache son &eacute;p&eacute;e sous le chevet de son lit, et emploie
+beaucoup de temps &agrave; la chercher, pendant que d'un autre c&ocirc;t&eacute; son valet
+va par ses ordres savoir des nouvelles des ennemis, observer quelle
+route ils ont prise et o&ugrave; en sont les affaires; et d&egrave;s qu'il voit
+apporter au camp quelqu'un tout sanglant d'une blessure qu'il a re&ccedil;ue,
+il accourt vers lui, le console et l'encourage, &eacute;tanche le sang qui
+coule de sa plaie, chasse les mouches qui l'importunent, ne lui refuse
+aucun secours, et se m&ecirc;le de tout, except&eacute; de combattre. Si pendant le
+temps qu'il est dans la chambre du malade, qu'il ne perd pas de vue, il
+entend la trompette qui sonne la charge: &laquo;Ah! dit-il avec impr&eacute;cation,
+puisses-tu &ecirc;tre pendu, maudit sonneur qui cornes incessamment, et fais
+un bruit enrag&eacute; qui emp&ecirc;che ce pauvre homme de dormir!&raquo; Il arrive m&ecirc;me
+que tout plein d'un sang qui n'est pas le sien, mais qui a rejailli sur
+lui de la plaie du bless&eacute;, il fait accroire &agrave; ceux qui reviennent du
+combat qu'il a couru un grand risque de sa vie pour sauver celle de son
+ami; il conduit vers lui ceux qui y prennent int&eacute;r&ecirc;t, ou comme ses
+parents, ou parce qu'ils sont d'un m&ecirc;me pays, et l&agrave; il ne rougit pas de
+leur raconter quand et de quelle mani&egrave;re il a tir&eacute; cet homme des ennemis
+et l'a apport&eacute; dans sa tente.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Des_grands_dune_republique" id="Des_grands_dune_republique"></a><a href="#table">Des grands d'une r&eacute;publique</a></h2>
+
+
+<p>La plus grande passion de ceux qui ont les premi&egrave;res places dans un &Eacute;tat
+populaire n'est pas le d&eacute;sir du gain ou de l'accroissement de leurs
+revenus, mais une impatience de s'agrandir et de se fonder, s'il se
+pouvait, une souveraine puissance sur celle du peuple. S'il s'est
+assembl&eacute; pour d&eacute;lib&eacute;rer &agrave; qui des citoyens il donnera la commission
+d'aider de ses soins le premier magistrat dans la conduite d'une f&ecirc;te ou
+d'un spectacle, cet homme ambitieux, et tel que je viens de le d&eacute;finir,
+se l&egrave;ve, demande cet emploi, et proteste que nul autre ne peut si bien
+s'en acquitter. Il n'approuve point la domination de plusieurs, et de
+tous les vers d'Hom&egrave;re il n'a retenu que celui-ci:</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_peuples_sont_heureux_quand_un_seul_les_gouverne" id="Les_peuples_sont_heureux_quand_un_seul_les_gouverne"></a><a href="#table">Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne</a></h2>
+
+
+<p>Son langage le plus ordinaire est tel: &laquo;Retirons-nous de cette multitude
+qui nous environne; tenons ensemble un conseil particulier o&ugrave; le peuple
+ne soit point admis; essayons m&ecirc;me de lui fermer le chemin &agrave; la
+magistrature.&raquo; Et s'il se laisse pr&eacute;venir contre une personne d'une
+condition priv&eacute;e, de qui il croie avoir re&ccedil;u quelque injure: &laquo;Cela,
+dit-il, ne se peut souffrir, et il faut que lui ou moi abandonnions la
+ville.&raquo; Vous le voyez se promener dans la place, sur le milieu du jour,
+avec les ongles propres, la barbe et les cheveux en bon ordre, repousser
+fi&egrave;rement ceux qui se trouvent sur ses pas, dire avec chagrin aux
+premiers qu'il rencontre que la ville est un lieu o&ugrave; il n'y a plus moyen
+de vivre, qu'il ne peut plus tenir contre l'horrible foule des
+plaideurs, ni supporter plus longtemps les longueurs, les crieries et
+les mensonges des avocats; qu'il commence &agrave; avoir honte de se trouver
+assis, dans une assembl&eacute;e publique ou sur les tribunaux, aupr&egrave;s d'un
+homme mal habill&eacute;, sale, et qui d&eacute;go&ucirc;te, et qu'il n'y a pas un seul de
+ces orateurs d&eacute;vou&eacute;s au peuple qui ne lui soit insupportable. Il ajoute
+que c'est Th&eacute;s&eacute;e qu'on peut appeler le premier auteur de tous ces maux;
+et il fait de pareils discours aux &eacute;trangers qui arrivent dans la ville,
+comme &agrave; ceux avec qui il sympathise de moeurs et de sentiments.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Dune_tardive_instruction" id="Dune_tardive_instruction"></a><a href="#table">D'une tardive instruction</a></h2>
+
+
+<p>Il s'agit de d&eacute;crire quelques inconv&eacute;nients o&ugrave; tombent ceux qui, ayant
+m&eacute;pris&eacute; dans leur jeunesse les sciences et les exercices, veulent
+r&eacute;parer cette n&eacute;gligence dans un &acirc;ge avanc&eacute; par un travail souvent
+inutile. Ainsi un vieillard de soixante ans s'avise d'apprendre des vers
+par coeur, et de les r&eacute;citer &agrave; table dans un festin, o&ugrave;, la m&eacute;moire
+venant &agrave; lui manquer, il a la confusion de demeurer court. Une autre
+fois il apprend de son propre fils les &eacute;volutions qu'il faut faire dans
+les rangs &agrave; droite ou &agrave; gauche, le maniement des armes, et quel est
+l'usage &agrave; la guerre de la lance et du bouclier. S'il monte un cheval que
+l'on lui a pr&ecirc;t&eacute;, il le presse de l'&eacute;peron, veut le manier, et lui
+faisant faire des voltes ou des caracoles, il tombe lourdement et se
+casse la t&ecirc;te. On le voit tant&ocirc;t, pour s'exercer au javelot, le lancer
+tout un jour contre l'homme de bois, tant&ocirc;t tirer de l'arc et disputer
+avec son valet lequel des deux donnera mieux dans un blanc avec des
+fl&egrave;ches, vouloir d'abord apprendre de lui, se mettre ensuite &agrave;
+l'instruire et &agrave; le corriger comme s'il &eacute;tait le plus habile. Enfin se
+voyant tout nu au sortir d'un bain, il imite les postures d'un lutteur,
+et par le d&eacute;faut d'habitude, il les fait de mauvaise gr&acirc;ce, et il
+s'agite d'une mani&egrave;re ridicule.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_medisance" id="De_la_medisance"></a><a href="#table"><i>De la m&eacute;disance</i></a></h2>
+
+
+<p>Je d&eacute;finis ainsi la m&eacute;disance: une pente secr&egrave;te de l'&acirc;me &agrave; penser mal
+de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles; et pour ce
+qui concerne le m&eacute;disant, voici ses moeurs. Si on l'interroge sur quelque
+autre, et que l'on lui demande quel est cet homme, il fait d'abord sa
+g&eacute;n&eacute;alogie: &laquo;Son p&egrave;re, dit-il, s'appelait Sosie, que l'on a connu dans
+le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate; il a &eacute;t&eacute;
+affranchi depuis ce temps, et re&ccedil;u dans l'une des tribus de la ville;
+pour sa m&egrave;re, c'&eacute;tait une noble Thracienne, car les femmes de Thrace,
+ajoute-t-il, se piquent la plupart d'une ancienne noblesse: celui-ci, n&eacute;
+de si honn&ecirc;tes gens, est un sc&eacute;l&eacute;rat et qui ne m&eacute;rite que le gibet.&raquo; Et
+retournant &agrave; la m&egrave;re de cet homme qu'il peint avec de si belles
+couleurs: &laquo;Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui &eacute;pient sur les
+grands chemins les jeunes gens au passage, et qui pour ainsi dire les
+enl&egrave;vent et les ravissent.&raquo; Dans une compagnie o&ugrave; il se trouve quelqu'un
+qui parle mal d'une personne absente, il rel&egrave;ve la conversation: &laquo;Je
+suis, lui dit-il, de votre sentiment: cet homme m'est odieux, et je ne
+le puis souffrir. Qu'il est insupportable par sa physionomie! Y a-t-il
+un plus grand fripon et des mani&egrave;res plus extravagantes? Savez-vous
+combien il donne &agrave; sa femme pour la d&eacute;pense de chaque repas? Trois
+oboles, et rien davantage; et croiriez-vous que dans les rigueurs de
+l'hiver et au mois de d&eacute;cembre il l'oblige de se laver avec de l'eau
+froide?&raquo; Si alors quelqu'un de ceux qui l'&eacute;coutent se l&egrave;ve et se retire,
+il parle de lui presque dans les m&ecirc;mes termes. Nul de ses plus familiers
+amis n'est &eacute;pargn&eacute;; les morts m&ecirc;mes dans le tombeau ne trouvent pas un
+asile contre sa mauvaise langue.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LES_CARACTERES_OU_LES_MOEURS_DE_CE_SIECLE" id="LES_CARACTERES_OU_LES_MOEURS_DE_CE_SIECLE"></a><a href="#moeurs">LES CARACT&Egrave;RES OU LES MOEURS DE CE SI&Egrave;CLE</a></h2>
+
+<h3><a name="preface_1" id="preface_1"></a><a href="#moeurs">Pr&eacute;face</a></h3>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5.0em;"><i>Admonere voluimus, non mordere; prodesse, non laedere;
+consulere moribus hominum, non officere.</i></span></p>
+
+<p class="droit">&Eacute;rasme</p>
+
+<p>Je rends au public ce qu'il m'a pr&ecirc;t&eacute;; j'ai emprunt&eacute; de lui la mati&egrave;re
+de cet ouvrage: il est juste que, l'ayant achev&eacute; avec toute l'attention
+pour la v&eacute;rit&eacute; dont je suis capable, et qu'il m&eacute;rite de moi, je lui en
+fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai
+fait de lui d'apr&egrave;s nature, et s'il se conna&icirc;t quelques-uns des d&eacute;fauts
+que je touche, s'en corriger. (IV) C'est l'unique fin que l'on doit se
+proposer en &eacute;crivant, et le succ&egrave;s aussi que l'on doit moins se
+promettre; mais comme les hommes ne se d&eacute;go&ucirc;tent point du vice, il ne
+faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-&ecirc;tre
+pires, s'ils venaient &agrave; manquer de censeurs ou de critiques; c'est ce
+qui fait que l'on pr&ecirc;che et que l'on &eacute;crit. L'orateur et l'&eacute;crivain ne
+sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'&ecirc;tre applaudis; mais ils
+devraient rougir d'eux-m&ecirc;mes s'ils n'avaient cherch&eacute; par leurs discours
+ou par leurs &eacute;crits que des &eacute;loges; outre que l'approbation la plus s&ucirc;re
+et la moins &eacute;quivoque est le changement de moeurs et la r&eacute;formation de
+ceux qui les lisent ou qui les &eacute;coutent. On ne doit parler, on ne doit
+&eacute;crire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne
+faut pas n&eacute;anmoins s'en repentir, si cela sert &agrave; insinuer et &agrave; faire
+recevoir les v&eacute;rit&eacute;s qui doivent instruire. Quand donc il s'est gliss&eacute;
+dans un livre quelques pens&eacute;es ou quelques r&eacute;flexions qui n'ont ni le
+feu, ni le tour, ni la vivacit&eacute; des autres, bien qu'elles semblent y
+&ecirc;tre admises pour la vari&eacute;t&eacute;, pour d&eacute;lasser l'esprit, pour le rendre
+plus pr&eacute;sent et plus attentif &agrave; ce qui va suivre, &agrave; moins que d'ailleurs
+elles ne soient sensibles, famili&egrave;res, instructives, accommod&eacute;es au
+simple peuple, qu'il n'est pas permis de n&eacute;gliger, le lecteur peut les
+condamner, et l'auteur les doit proscrire: voil&agrave; la r&egrave;gle. Il y en a une
+autre, et que j'ai int&eacute;r&ecirc;t que l'on veuille suivre, qui est de ne pas
+perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et dans toute la lecture
+de cet ouvrage, que ce sont les caract&egrave;res ou les moeurs de ce si&egrave;cle que
+je d&eacute;cris; (VIII) car bien que je les tire souvent de la cour de France
+et des hommes de ma nation, on ne peut pas n&eacute;anmoins les restreindre &agrave;
+une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne
+perde beaucoup de son &eacute;tendue et de son utilit&eacute;, ne s'&eacute;carte du plan que
+je me suis fait d'y peindre les hommes en g&eacute;n&eacute;ral, comme des raisons qui
+entrent dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible
+des r&eacute;flexions qui les composent. (IV) Apr&egrave;s cette pr&eacute;caution si
+n&eacute;cessaire, et dont on p&eacute;n&egrave;tre assez les cons&eacute;quences, je crois pouvoir
+protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne
+interpr&eacute;tation, toute fausse application et toute censure, contre les
+froids plaisants et les lecteurs mal intentionn&eacute;s: (V) il faut savoir
+lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni
+plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on le peut quelquefois, ce n'est
+pas assez, il faut encore le vouloir faire: sans ces conditions, qu'un
+auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits
+pour l'unique r&eacute;compense de son travail, je doute qu'il doive continuer
+d'&eacute;crire, s'il pr&eacute;f&egrave;re du moins sa propre satisfaction &agrave; l'utilit&eacute; de
+plusieurs et au z&egrave;le de la v&eacute;rit&eacute;. J'avoue d'ailleurs que j'ai balanc&eacute;
+d&egrave;s l'ann&eacute;e M.DC.LXXXX, et avant la cinqui&egrave;me &eacute;dition, entre
+l'impatience de donner &agrave; mon livre plus de rondeur et une meilleure
+forme par de nouveaux caract&egrave;res, et la crainte de faire dire &agrave;
+quelques-uns: &laquo;Ne finiront-ils point, ces Caract&egrave;res, et ne verrons-nous
+jamais autre chose de cet &eacute;crivain?&raquo; Des gens sages me disaient d'une
+part: &laquo;La mati&egrave;re est solide, utile, agr&eacute;able, in&eacute;puisable; vivez
+longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez: que
+pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'ann&eacute;e que les folies des
+hommes ne puissent vous fournir un volume.&raquo; D'autres, avec beaucoup de
+raison, me faisaient redouter les caprices de la multitude et la
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; du public, de qui j'ai n&eacute;anmoins de si grands sujets d'&ecirc;tre
+content, et ne manquaient pas de me sugg&eacute;rer que personne presque depuis
+trente ann&eacute;es ne lisant plus que pour lire, il fallait aux hommes, pour
+les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre; que cette
+indolence avait rempli les boutiques et peupl&eacute; le monde, depuis tout ce
+temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle
+ressource, sans r&egrave;gles et sans la moindre justesse, contraires aux moeurs
+et aux biens&eacute;ances, &eacute;crits avec pr&eacute;cipitation, et lus de m&ecirc;me, seulement
+par leur nouveaut&eacute;; et que si je ne savais qu'augmenter un livre
+raisonnable, le mieux que je pouvais faire &eacute;tait de me reposer. Je pris
+alors quelque chose de ces deux avis si oppos&eacute;s, et je gardai un
+temp&eacute;rament qui les rapprochait: je ne feignis point d'ajouter quelques
+nouvelles remarques &agrave; celles qui avaient d&eacute;j&agrave; grossi du double la
+premi&egrave;re &eacute;dition de mon ouvrage; mais afin que le public ne f&ucirc;t point
+oblig&eacute; de parcourir ce qui &eacute;tait ancien pour passer &agrave; ce qu'il y avait
+de nouveau, et qu'il trouv&acirc;t sous ses yeux ce qu'il avait seulement
+envie de lire, je pris soin de lui d&eacute;signer cette seconde augmentation
+par une marque particuli&egrave;re; je crus aussi qu'il ne serait pas inutile
+de lui distinguer la premi&egrave;re augmentation par une autre plus simple,
+qui serv&icirc;t &agrave; lui montrer le progr&egrave;s de mes Caract&egrave;res, et &agrave; aider son
+choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il pouvait
+craindre que ce progr&egrave;s n'all&acirc;t &agrave; l'infini, j'ajoutais &agrave; toutes ces
+exactitudes une promesse sinc&egrave;re de ne plus rien hasarder en ce genre.
+(VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqu&eacute; &agrave; ma parole, en ins&eacute;rant
+dans les trois &eacute;ditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles
+remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par
+la suppression enti&egrave;re de ces diff&eacute;rences qui se voient par apostille,
+j'ai moins pens&eacute; &agrave; lui faire lire rien de nouveau qu'&agrave; laisser peut-&ecirc;tre
+un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus r&eacute;gulier, &agrave; la
+post&eacute;rit&eacute;. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que j'ai voulu
+&eacute;crire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai
+ni assez d'autorit&eacute; ni assez de g&eacute;nie pour faire le l&eacute;gislateur; je sais
+m&ecirc;me que j'aurais p&eacute;ch&eacute; contre l'usage des maximes, qui veut qu'&agrave; la
+mani&egrave;re des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de
+ces remarques le sont, quelques autres sont plus &eacute;tendues: on pense les
+choses d'une mani&egrave;re diff&eacute;rente, et on les explique par un tour aussi
+tout diff&eacute;rent, par une sentence, par un raisonnement, par une m&eacute;taphore
+ou quelque autre figure, par un parall&egrave;le, par une simple comparaison,
+par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une
+peinture: de l&agrave; proc&egrave;de la longueur ou la bri&egrave;vet&eacute; de mes r&eacute;flexions.
+Ceux enfin qui font des maximes veulent &ecirc;tre crus: je consens, au
+contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien
+remarqu&eacute;, pourvu que l'on remarque mieux, rends au public ce qu'il m'a
+pr&ecirc;t&eacute;; j'ai emprunt&eacute; de lui la mati&egrave;re de cet ouvrage: il est juste que,
+l'ayant achev&eacute; avec toute l'attention pour la v&eacute;rit&eacute; dont je suis
+capable, et qu'il m&eacute;rite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut
+regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'apr&egrave;s nature, et
+s'il se conna&icirc;t quelques-uns des d&eacute;fauts que je touche, s'en corriger.
+(IV) C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en &eacute;crivant, et le
+succ&egrave;s aussi que l'on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne
+se d&eacute;go&ucirc;tent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur
+reprocher: ils seraient peut-&ecirc;tre pires, s'ils venaient &agrave; manquer de
+censeurs ou de critiques; c'est ce qui fait que l'on pr&ecirc;che et que l'on
+&eacute;crit. L'orateur et l'&eacute;crivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont
+d'&ecirc;tre applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-m&ecirc;mes s'ils n'avaient
+cherch&eacute; par leurs discours ou par leurs &eacute;crits que des &eacute;loges; outre que
+l'approbation la plus s&ucirc;re et la moins &eacute;quivoque est le changement de
+moeurs et la r&eacute;formation de ceux qui les lisent ou qui les &eacute;coutent. On
+ne doit parler, on ne doit &eacute;crire que pour l'instruction; et s'il arrive
+que l'on plaise, il ne faut pas n&eacute;anmoins s'en repentir, si cela sert &agrave;
+insinuer et &agrave; faire recevoir les v&eacute;rit&eacute;s qui doivent instruire. Quand
+donc il s'est gliss&eacute; dans un livre quelques pens&eacute;es ou quelques
+r&eacute;flexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacit&eacute; des autres,
+bien qu'elles semblent y &ecirc;tre admises pour la vari&eacute;t&eacute;, pour d&eacute;lasser
+l'esprit, pour le rendre plus pr&eacute;sent et plus attentif &agrave; ce qui va
+suivre, &agrave; moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, famili&egrave;res,
+instructives, accommod&eacute;es au simple peuple, qu'il n'est pas permis de
+n&eacute;gliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire:
+voil&agrave; la r&egrave;gle. Il y en a une autre, et que j'ai int&eacute;r&ecirc;t que l'on
+veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser
+toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les
+caract&egrave;res ou les moeurs de ce si&egrave;cle que je d&eacute;cris; (VIII) car bien que
+je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on
+ne peut pas n&eacute;anmoins les restreindre &agrave; une seule cour, ni les renfermer
+en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son &eacute;tendue et
+de son utilit&eacute;, ne s'&eacute;carte du plan que je me suis fait d'y peindre les
+hommes en g&eacute;n&eacute;ral, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des
+chapitres et dans une certaine suite insensible des r&eacute;flexions qui les
+composent. (IV) Apr&egrave;s cette pr&eacute;caution si n&eacute;cessaire, et dont on p&eacute;n&egrave;tre
+assez les cons&eacute;quences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin,
+toute plainte, toute maligne interpr&eacute;tation, toute fausse application et
+toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs mal
+intentionn&eacute;s: (V) il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir
+rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on
+le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir
+faire: sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en
+droit d'exiger de certains esprits pour l'unique r&eacute;compense de son
+travail, je doute qu'il doive continuer d'&eacute;crire, s'il pr&eacute;f&egrave;re du moins
+sa propre satisfaction &agrave; l'utilit&eacute; de plusieurs et au z&egrave;le de la v&eacute;rit&eacute;.
+J'avoue d'ailleurs que j'ai balanc&eacute; d&egrave;s l'ann&eacute;e M.DC.LXXXX, et avant la
+cinqui&egrave;me &eacute;dition, entre l'impatience de donner &agrave; mon livre plus de
+rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caract&egrave;res, et la crainte
+de faire dire &agrave; quelques-uns: &laquo;Ne finiront-ils point, ces Caract&egrave;res, et
+ne verrons-nous jamais autre chose de cet &eacute;crivain?&raquo; Des gens sages me
+disaient d'une part: &laquo;La mati&egrave;re est solide, utile, agr&eacute;able,
+in&eacute;puisable; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant
+que vous vivrez: que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point
+d'ann&eacute;e que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume.&raquo;
+D'autres, avec beaucoup de raison, me faisaient redouter les caprices de
+la multitude et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; du public, de qui j'ai n&eacute;anmoins de si
+grands sujets d'&ecirc;tre content, et ne manquaient pas de me sugg&eacute;rer que
+personne presque depuis trente ann&eacute;es ne lisant plus que pour lire, il
+fallait aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau
+titre; que cette indolence avait rempli les boutiques et peupl&eacute; le
+monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais
+style et de nulle ressource, sans r&egrave;gles et sans la moindre justesse,
+contraires aux moeurs et aux biens&eacute;ances, &eacute;crits avec pr&eacute;cipitation, et
+lus de m&ecirc;me, seulement par leur nouveaut&eacute;; et que si je ne savais
+qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvais faire &eacute;tait
+de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si oppos&eacute;s,
+et je gardai un temp&eacute;rament qui les rapprochait: je ne feignis point
+d'ajouter quelques nouvelles remarques &agrave; celles qui avaient d&eacute;j&agrave; grossi
+du double la premi&egrave;re &eacute;dition de mon ouvrage; mais afin que le public ne
+f&ucirc;t point oblig&eacute; de parcourir ce qui &eacute;tait ancien pour passer &agrave; ce qu'il
+y avait de nouveau, et qu'il trouv&acirc;t sous ses yeux ce qu'il avait
+seulement envie de lire, je pris soin de lui d&eacute;signer cette seconde
+augmentation par une marque particuli&egrave;re; je crus aussi qu'il ne serait
+pas inutile de lui distinguer la premi&egrave;re augmentation par une autre
+plus simple, qui serv&icirc;t &agrave; lui montrer le progr&egrave;s de mes Caract&egrave;res, et &agrave;
+aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il
+pouvait craindre que ce progr&egrave;s n'all&acirc;t &agrave; l'infini, j'ajoutais &agrave; toutes
+ces exactitudes une promesse sinc&egrave;re de ne plus rien hasarder en ce
+genre. (VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqu&eacute; &agrave; ma parole, en
+ins&eacute;rant dans les trois &eacute;ditions qui ont suivi un assez grand nombre de
+nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les
+anciennes par la suppression enti&egrave;re de ces diff&eacute;rences qui se voient
+par apostille, j'ai moins pens&eacute; &agrave; lui faire lire rien de nouveau qu'&agrave;
+laisser peut-&ecirc;tre un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus
+r&eacute;gulier, &agrave; la post&eacute;rit&eacute;. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que
+j'ai voulu &eacute;crire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue
+que je n'ai ni assez d'autorit&eacute; ni assez de g&eacute;nie pour faire le
+l&eacute;gislateur; je sais m&ecirc;me que j'aurais p&eacute;ch&eacute; contre l'usage des maximes,
+qui veut qu'&agrave; la mani&egrave;re des oracles elles soient courtes et concises.
+Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus
+&eacute;tendues: on pense les choses d'une mani&egrave;re diff&eacute;rente, et on les
+explique par un tour aussi tout diff&eacute;rent, par une sentence, par un
+raisonnement, par une m&eacute;taphore ou quelque autre figure, par un
+parall&egrave;le, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un
+seul trait, par une description, par une peinture: de l&agrave; proc&egrave;de la
+longueur ou la bri&egrave;vet&eacute; de mes r&eacute;flexions. Ceux enfin qui font des
+maximes veulent &ecirc;tre crus: je consens, au contraire, que l'on dise de
+moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqu&eacute;, pourvu que l'on remarque
+mieux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Des_ouvrages_de_lesprit" id="Des_ouvrages_de_lesprit"></a><a href="#moeurs">Des ouvrages de l'esprit</a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans
+qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le
+plus beau et le meilleur est enlev&eacute;; l'on ne fait que glaner apr&egrave;s les
+anciens et les habiles d'entre les modernes.</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>Il faut chercher seulement &agrave; penser et &agrave; parler juste, sans vouloir
+amener les autres &agrave; notre go&ucirc;t et &agrave; nos sentiments; c'est une trop
+grande entreprise.</p>
+
+<p>3 (I)</p>
+
+<p>C'est un m&eacute;tier que de faire un livre, comme de faire une pendule: il
+faut plus que de l'esprit pour &ecirc;tre auteur. Un magistrat allait par son
+m&eacute;rite &agrave; la premi&egrave;re dignit&eacute;, il &eacute;tait homme d&eacute;li&eacute; et pratique dans les
+affaires: il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le
+ridicule.</p>
+
+<p>4 (I)</p>
+
+<p>Il n'est pas si ais&eacute; de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en
+faire valoir un m&eacute;diocre par le nom qu'on s'est d&eacute;j&agrave; acquis.</p>
+
+<p>5 (I)</p>
+
+<p>Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donn&eacute; en
+feuilles sous le manteau aux conditions d'&ecirc;tre rendu de m&ecirc;me, s'il est
+m&eacute;diocre, passe pour merveilleux; l'impression est l'&eacute;cueil.</p>
+
+<p>6 (I)</p>
+
+<p>Si l'on &ocirc;te de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur,
+l'&eacute;p&icirc;tre d&eacute;dicatoire, la pr&eacute;face, la table, les approbations, il reste &agrave;
+peine assez de pages pour m&eacute;riter le nom de livre.</p>
+
+<p>7 (I)</p>
+
+<p>Il y a de certaines choses dont la m&eacute;diocrit&eacute; est insupportable: la
+po&eacute;sie, la musique, la peinture, le discours public.</p>
+
+<p>Quel supplice que celui d'entendre d&eacute;clamer pompeusement un froid
+discours, ou prononcer de m&eacute;diocres vers avec toute l'emphase d'un
+mauvais po&egrave;te!</p>
+
+<p>8 (V)</p>
+
+<p>Certains po&egrave;tes sont sujets, dans le dramatique, &agrave; de longues suites de
+vers pompeux, qui semblent forts, &eacute;lev&eacute;s, et remplis de grands
+sentiments. Le peuple &eacute;coute avidement, les yeux &eacute;lev&eacute;s et la bouche
+ouverte, croit que cela lui pla&icirc;t, et &agrave; mesure qu'il y comprend moins
+l'admire davantage; il n'a pas le temps de respirer, il a &agrave; peine celui
+de se r&eacute;crier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma premi&egrave;re
+jeunesse, que ces endroits &eacute;taient clairs et intelligibles pour les
+acteurs, pour le parterre et l'amphith&eacute;&acirc;tre, que leurs auteurs
+s'entendaient eux-m&ecirc;mes, et qu'avec toute l'attention que je donnais &agrave;
+leur r&eacute;cit, j'avais tort de n'y rien entendre: je suis d&eacute;tromp&eacute;.</p>
+
+<p>9 (I)</p>
+
+<p>L'on n'a gu&egrave;re vu jusques &agrave; pr&eacute;sent un chef-d'oeuvre d'esprit qui soit
+l'ouvrage de plusieurs: Hom&egrave;re a fait l'Iliade, Virgile l'&Eacute;n&eacute;ide,
+Tite-Live ses D&eacute;cades, et l'Orateur romain ses Oraisons.</p>
+
+<p>10 (I)</p>
+
+<p>Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bont&eacute; ou de maturit&eacute;
+dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le go&ucirc;t parfait; celui
+qui ne le sent pas, et qui aime en de&ccedil;&agrave; ou au del&agrave;, a le go&ucirc;t
+d&eacute;fectueux. Il y a donc un bon et un mauvais go&ucirc;t, et l'on dispute des
+go&ucirc;ts avec fondement.</p>
+
+<p>11 (I)</p>
+
+<p>Il y a beaucoup plus de vivacit&eacute; que de go&ucirc;t parmi les hommes; ou pour
+mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagn&eacute; d'un go&ucirc;t
+s&ucirc;r et d'une critique judicieuse.</p>
+
+<p>12 (I)</p>
+
+<p>La vie des h&eacute;ros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les
+actions des h&eacute;ros: ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux
+qui ont &eacute;crit l'histoire &agrave; ceux qui leur en ont fourni une si noble
+mati&egrave;re, ou ces grands hommes &agrave; leurs historiens.</p>
+
+<p>13 (I)</p>
+
+<p>Amas d'&eacute;pith&egrave;tes, mauvaises louanges: ce sont les faits qui louent, et
+la mani&egrave;re de les raconter.</p>
+
+<p>14 (I)</p>
+
+<p>Tout l'esprit d'un auteur consiste &agrave; bien d&eacute;finir et &agrave; bien peindre.
+Mo&iuml;se, Hom&egrave;re, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres
+&eacute;crivains que par leurs expressions et par leurs images: il faut
+exprimer le vrai pour &eacute;crire naturellement, fortement, d&eacute;licatement.</p>
+
+<p>15</p>
+
+<p>(V) On a d&ucirc; faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a
+enti&egrave;rement abandonn&eacute; l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit
+pour les palais et pour les temples; on a rappel&eacute; le dorique, l'ionique
+et le corinthien: ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de
+l'ancienne Rome et de la vieille Gr&egrave;ce, devenu moderne, &eacute;clate dans nos
+portiques et dans nos p&eacute;ristyle. De m&ecirc;me, on ne saurait en &eacute;crivant
+rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par
+leur imitation.</p>
+
+<p>(I) Combien de si&egrave;cles se sont &eacute;coul&eacute;s avant que les hommes, dans les
+sciences et dans les arts, aient pu revenir au go&ucirc;t des anciens et
+reprendre enfin le simple et le naturel!</p>
+
+<p>(IV) On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse,
+on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand
+enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'&eacute;l&egrave;ve
+contre eux, on les maltraite, semblable &agrave; ces enfants drus et forts d'un
+bon lait qu'ils ont suc&eacute;, qui battent leur nourrice.</p>
+
+<p>(IV) Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont
+inf&eacute;rieurs en deux mani&egrave;res, par raison et par exemple: il tire la
+raison de son go&ucirc;t particulier, et l'exemple de ses ouvrages.</p>
+
+<p>(IV) Il avoue que les anciens, quelque in&eacute;gaux et peu corrects qu'ils
+soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils
+font lire sa critique.</p>
+
+<p>(IV) Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les
+modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause,
+tant leurs ouvrages sont faits sur le go&ucirc;t de l'antiquit&eacute;: on les
+r&eacute;cuse.</p>
+
+<p>16</p>
+
+<p>(I) L'on devrait aimer &agrave; lire ses ouvrages &agrave; ceux qui en savent assez
+pour les corriger et les estimer.</p>
+
+<p>(IV) Ne vouloir &ecirc;tre ni conseill&eacute; ni corrig&eacute; sur son ouvrage est un
+p&eacute;dantisme.</p>
+
+<p>(IV) Il faut qu'un auteur re&ccedil;oive avec une &eacute;gale modestie les &eacute;loges et
+la critique que l'ont fait de ses ouvrages.</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>Entre toutes les diff&eacute;rentes expressions qui peuvent rendre une seule de
+nos pens&eacute;es, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre
+pas toujours en parlant ou en &eacute;crivant; il est vrai n&eacute;anmoins qu'elle
+existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point
+un homme d'esprit qui veut se faire entendre.</p>
+
+<p>Un bon auteur, et qui &eacute;crit avec soin, &eacute;prouve souvent que l'expression
+qu'il cherchait depuis longtemps sans la conna&icirc;tre, et qu'il a enfin
+trouv&eacute;e, est celle qui &eacute;tait la plus simple, la plus naturelle, qui
+semblait devoir se pr&eacute;senter d'abord et sans effort.</p>
+
+<p>Ceux qui &eacute;crivent par humeur sont sujets &agrave; retoucher &agrave; leurs ouvrages:
+comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les
+occasions, ils se refroidissent bient&ocirc;t pour les expressions et les
+termes qu'ils ont le plus aim&eacute;s.</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>La m&ecirc;me justesse d'esprit qui nous fait &eacute;crire de bonnes choses nous
+fait appr&eacute;hender qu'elles ne le soient pas assez pour m&eacute;riter d'&ecirc;tre
+lues.</p>
+
+<p>Un esprit m&eacute;diocre croit &eacute;crire divinement; un bon esprit croit &eacute;crire
+raisonnablement.</p>
+
+<p>19 (I)</p>
+
+<p>&laquo;L'on m'a engag&eacute;, dit Ariste, &agrave; lire mes ouvrages &agrave; Zo&iuml;le: je l'ai fait.
+Ils l'ont saisi d'abord et avant qu'il ait eu le loisir de les trouver
+mauvais; il les a lou&eacute;s modestement en ma pr&eacute;sence, et il ne les a pas
+lou&eacute;s depuis devant personne. Je l'excuse, et je n'en demande pas
+davantage &agrave; un auteur; je le plains m&ecirc;me d'avoir &eacute;cout&eacute; de belles choses
+qu'il n'a point faites.&raquo;</p>
+
+<p>Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur,
+ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent
+froids sur les conceptions d'autrui: personne presque, par la
+disposition de son esprit, de son coeur et de sa fortune, n'est en &eacute;tat
+de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage.</p>
+
+<p>20 (I)</p>
+
+<p>Le plaisir de la critique nous &ocirc;te celui d'&ecirc;tre vivement touch&eacute;s de tr&egrave;s
+belles choses.</p>
+
+<p>21</p>
+
+<p>(I) Bien des gens vont jusques &agrave; sentir le m&eacute;rite d'un manuscrit qu'on
+leur lit, qui ne peuvent se d&eacute;clarer en sa faveur, jusques &agrave; ce qu'ils
+aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel
+sera son sort parmi les habiles: ils ne hasardent point leurs suffrages,
+et ils veulent &ecirc;tre port&eacute;s par la foule et entra&icirc;n&eacute;s par la multitude.
+Ils disent alors qu'ils ont les premiers approuv&eacute; cet ouvrage, et que le
+public est de leur avis.</p>
+
+<p>(VI) Ces gens laissent &eacute;chapper les plus belles occasions de nous
+convaincre qu'ils ont de la capacit&eacute; et des lumi&egrave;res, qu'ils savent
+juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un
+bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage, l'auteur
+ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui pr&eacute;vienne en sa
+faveur, il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en
+applaudissant &agrave; ses &eacute;crits; on ne vous demande pas, Z&eacute;lotes, de vous
+r&eacute;crier: C'est un chef-d'oeuvre de l'esprit; l'humanit&eacute; ne va pas plus
+loin; c'est jusqu'o&ugrave; la parole humaine peut s'&eacute;lever; on ne jugera &agrave;
+l'avenir du go&ucirc;t de quelqu'un qu'&agrave; proportion qu'il en aura pour cette
+pi&egrave;ce; phrase outr&eacute;es, d&eacute;go&ucirc;tantes, qui sentent la pension ou l'abbaye,
+nuisibles &agrave; cela m&ecirc;me qui est louable et qu'on veut louer. Que ne
+disiez-vous seulement: &laquo;Voil&agrave; un bon livre&raquo;? Vous le dites, il est vrai,
+avec toute la France, avec les &eacute;trangers comme avec vos compatriotes,
+quand il est imprim&eacute; par toute l'Europe et qu'il est traduit en
+plusieurs langues: il n'est plus temps.</p>
+
+<p>22 (IV)</p>
+
+<p>Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits
+dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils alt&egrave;rent encore par tout
+ce qu'ils y mettent du leur; et ces traits ainsi corrompus et d&eacute;figur&eacute;s,
+qui ne sont autre chose que leurs propres pens&eacute;es et leurs expressions,
+ils les exposent &agrave; la censure, soutiennent qu'ils sont mauvais, et tout
+le monde convient qu'ils sont mauvais; mais l'endroit de l'ouvrage que
+ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, n'en
+est pas pire.</p>
+
+<p>23 (IV)</p>
+
+<p>&laquo;Que dites-vous du livre d'Hermodore?&mdash;Qu'il est mauvais, r&eacute;pond
+Anthime.&mdash;Qu'il est mauvais?&mdash;Qu'il est tel, continue-t-il, que ce
+n'est pas un livre, ou qui m&eacute;rite du moins que le monde en parle.&mdash;Mais
+l'avez-vous lu?&mdash;Non&raquo;, dit Anthime. Que n'ajoute-t-il que Fulvie et
+M&eacute;lanie l'ont condamn&eacute; sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de
+M&eacute;lanie?</p>
+
+<p>24 (IV)</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et dans
+l'&eacute;loignement d'o&ugrave; il les voit, il est comme effray&eacute; de leur petitesse;
+lou&eacute;, exalt&eacute;, et port&eacute; jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont
+promis de s'admirer r&eacute;ciproquement, il croit, avec quelque m&eacute;rite qu'il
+a, poss&eacute;der tout celui qu'on peut avoir, et qu'il n'aura jamais; occup&eacute;
+et rempli de ses sublimes id&eacute;es, il se donne &agrave; peine le loisir de
+prononcer quelques oracles; &eacute;lev&eacute; par son caract&egrave;re au-dessus des
+jugements humains, il abandonne aux &acirc;mes communes le m&eacute;rite d'une vie
+suivie et uniforme, et il n'est responsable de ses inconstances qu'&agrave; ce
+cercle d'amis qui les idol&acirc;trent: eux seuls savent juger, savent penser,
+savent &eacute;crire, doivent &eacute;crire; il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit
+si bien re&ccedil;u dans le monde, et si universellement go&ucirc;t&eacute; des honn&ecirc;tes
+gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire:
+incapable d'&ecirc;tre corrig&eacute; par cette peinture qu'il ne lira point.</p>
+
+<p>25 (VI)</p>
+
+<p>Th&eacute;ocrine sait des choses assez inutiles; il a des sentiments toujours
+singuliers; il est moins profond que m&eacute;thodique; il n'exerce que sa
+m&eacute;moire; il est abstrait, d&eacute;daigneux, et il semble toujours rire en
+lui-m&ecirc;me de ceux qu'il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui
+lis mon ouvrage, il l'&eacute;coute. Est-il lu, il me parle du sien. &laquo;Et du
+v&ocirc;tre, me direz-vous, qu'en pense-t-il?&raquo;&mdash;Je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, il me
+parle du sien.</p>
+
+<p>26 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fond&icirc;t tout entier au milieu
+de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui
+&ocirc;tent chacun l'endroit qui leur pla&icirc;t le moins.</p>
+
+<p>27 (IV)</p>
+
+<p>C'est une exp&eacute;rience faite que, s'il se trouve dix personnes qui
+effacent d'un livre une expression ou un sentiment, l'on en fournit
+ais&eacute;ment un pareil nombre qui les r&eacute;clame. Ceux-ci s'&eacute;crient: &laquo;Pourquoi
+supprimer cette pens&eacute;e? elle est neuve, elle est belle, et le tour en
+est admirable&raquo;; et ceux-l&agrave; affirment, au contraire, ou qu'ils auraient
+n&eacute;glig&eacute; cette pens&eacute;e, ou qu'ils lui auraient donn&eacute; un autre tour. &laquo;Il y
+a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontr&eacute; et qui
+peint la chose au naturel; il y a un mot, disent les autres, qui est
+hasard&eacute;, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez
+peut-&ecirc;tre faire entendre&raquo;; et c'est du m&ecirc;me trait et du m&ecirc;me mot que
+tous ces gens s'expliquent ainsi, et tous sont connaisseurs et passent
+pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors &ecirc;tre de
+l'avis de ceux qui l'approuvent?</p>
+
+<p>28 (IV)</p>
+
+<p>Un auteur s&eacute;rieux n'est pas oblig&eacute; de remplir son esprit de toutes les
+extravagances, de toutes les salet&eacute;s, de tous les mauvais mots que l'on
+peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au
+sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les
+supprimer. Il est convaincu que quelque scrupuleuse exactitude que l'on
+ait dans sa mani&egrave;re d'&eacute;crire, la raillerie froide des mauvais plaisants
+est un mal in&eacute;vitable, et que les meilleures choses ne leur servent
+souvent qu'&agrave; leur faire rencontrer une sottise.</p>
+
+<p>29 (VIII)</p>
+
+<p>Si certains esprits vifs et d&eacute;cisifs &eacute;taient crus, ce serait encore trop
+que les termes pour exprimer les sentiments: il faudrait leur parler par
+signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin qu'on apporte &agrave;
+&ecirc;tre serr&eacute; et concis, et quelque r&eacute;putation qu'on ait d'&ecirc;tre tel, ils
+vous trouvent diffus. Il faut leur laisser tout &agrave; suppl&eacute;er, et n'&eacute;crire
+que pour eux seuls. Ils con&ccedil;oivent une p&eacute;riode par le mot qui la
+commence, et par une p&eacute;riode tout un chapitre: leur avez-vous lu un seul
+endroit de l'ouvrage, c'est assez, ils sont dans le fait et entendent
+l'ouvrage. Un tissu d'&eacute;nigmes leur serait une lecture divertissante; et
+c'est une perte pour eux que ce style estropi&eacute; qui les enl&egrave;ve soit rare,
+et que peu d'&eacute;crivains s'en accommodent. Les comparaisons tir&eacute;es d'un
+fleuve dont le cours, quoique rapide, est &eacute;gal et uniforme, ou d'un
+embrasement qui, pouss&eacute; par les vents, s'&eacute;pand au loin dans une for&ecirc;t o&ugrave;
+il consume les ch&ecirc;nes et les pins, ne leur fournissent aucune id&eacute;e de
+l'&eacute;loquence. Montrez-leur un feu gr&eacute;geois qui les surprenne, ou un
+&eacute;clair qui les &eacute;blouisse, ils vous quittent du bon et du beau.</p>
+
+<p>Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage, et un ouvrage parfait
+ou r&eacute;gulier! Je ne sais s'il s'en est encore trouv&eacute; de ce dernier genre.
+Il est peut-&ecirc;tre moins difficile aux rares g&eacute;nies de rencontrer le grand
+et le sublime, que d'&eacute;viter toute sorte de fautes. Le <i>Cid</i> n'a eu qu'une
+voix pour lui &agrave; sa naissance, qui a &eacute;t&eacute; celle de l'admiration; il s'est
+vu plus fort que l'autorit&eacute; et la politique, qui ont tent&eacute; vainement de
+le d&eacute;truire; il a r&eacute;uni en sa faveur des esprits toujours partag&eacute;s
+d'opinions et de sentiments; les grands et le peuple: ils s'accordent
+tous &agrave; le savoir de m&eacute;moire, et &agrave; pr&eacute;venir au th&eacute;&acirc;tre les acteurs qui le
+r&eacute;citent. Le <i>Cid</i> enfin est l'un des plus beaux po&egrave;mes que l'on puisse
+faire; et l'une des meilleurs critiques qui aient &eacute;t&eacute; faites sur aucun
+sujet est celle du <i>Cid</i>.</p>
+
+<p>31 (VIII)</p>
+
+<p>Quand une lecture vous &eacute;l&egrave;ve l'esprit, et qu'elle vous inspire des
+sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre r&egrave;gle pour
+juger l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier.</p>
+
+<p>32 (IV)</p>
+
+<p>Capys, qui s'&eacute;rige en juge du beau style et qui croit &eacute;crire comme
+Bouhours et Rabutin, r&eacute;siste &agrave; la voix (77) du peuple, et dit tout seul
+que Damis n'est pas un bon auteur. Damis c&egrave;de &agrave; la multitude, et dit
+ing&eacute;nument avec le public que Capys est froid &eacute;crivain.</p>
+
+<p>33 (IV)</p>
+
+<p>Le devoir du nouvelliste est de dire: &laquo;Il y a un tel livre qui court, et
+qui est imprim&eacute; chez Cramoisy en tel caract&egrave;re, il est bien reli&eacute; et en
+beau papier, il se vend tant&raquo;; il doit savoir jusques &agrave; l'enseigne du
+libraire qui le d&eacute;bite: sa folie est d'en vouloir faire la critique.</p>
+
+<p>Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique.</p>
+
+<p>Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se
+corrompt la nuit, et qu'il est oblig&eacute; d'abandonner le matin &agrave; son
+r&eacute;veil.</p>
+
+<p>34 (IV)</p>
+
+<p>Le philosophe consume sa vie &agrave; observer les hommes, et il use ses
+esprits &agrave; en d&eacute;m&ecirc;ler les vices et le ridicule; s'il donne quelque tour &agrave;
+ses pens&eacute;es, c'est moins par une vanit&eacute; d'auteur, que pour mettre une
+v&eacute;rit&eacute; qu'il a trouv&eacute;e dans tout le jour n&eacute;cessaire pour faire
+l'impression qui doit servir &agrave; son dessein. Quelques lecteurs croient
+n&eacute;anmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu
+son livre, et qu'il y a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs
+&eacute;loges, qu'il n'a pas cherch&eacute;s par son travail et par ses veilles. Il
+porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relev&eacute;e: il
+demande des hommes un plus grand et un plus rare succ&egrave;s que les
+louanges, et m&ecirc;me que les r&eacute;compenses, qui est de les rendre meilleurs.</p>
+
+<p>35 (IV)</p>
+
+<p>Les sots lisent un livre, et ne l'entendent point; les esprits m&eacute;diocres
+croient l'entendre parfaitement; les grands esprits ne l'entendent
+quelquefois pas tout entier: ils trouvent obscur ce qui est obscur,
+comme ils trouvent clair ce qui est clair; les beaux esprits veulent
+trouver obscur ce qui ne l'est point, et ne pas entendre ce qui est fort
+intelligible.</p>
+
+<p>36 (IV)</p>
+
+<p>Un auteur cherche vainement &agrave; se faire admirer par son ouvrage. Les sots
+admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont
+en eux les semences de toutes les v&eacute;rit&eacute;s et de tous les sentiments,
+rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent.</p>
+
+<p>37 (IV)</p>
+
+<p>Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit,
+plus de tour, plus d'agr&eacute;ment et plus de style que l'on en voit dans
+celles de Balzac[2] et de Voiture; elles sont vides de sentiments qui
+n'ont r&eacute;gn&eacute; que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur
+naissance. Ce sexe va plus loin que le n&ocirc;tre dans ce genre d'&eacute;crire.
+Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent
+en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une p&eacute;nible
+recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles
+placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la
+nouveaut&eacute;, semblent &ecirc;tre faits seulement pour l'usage o&ugrave; elles les
+mettent; il n'appartient qu'&agrave; elles de faire lire dans un seul mot tout
+un sentiment, et de rendre d&eacute;licatement une pens&eacute;e qui est d&eacute;licate;
+elles ont un encha&icirc;nement de discours inimitable, qui se suit
+naturellement, et qui n'est li&eacute; que par le sens. Si les femmes &eacute;taient
+toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes
+d'entre elles seraient peut-&ecirc;tre ce que nous avons dans notre langue de
+mieux &eacute;crit.</p>
+
+<p>[Note: 2 Jean-Louis Guez de Balzac (1597?&mdash;1654) <i>Les entretiens</i>, <i>Le Prince</i>,
+<i>Socrate chr&eacute;tien</i>.]</p>
+
+<p>38 (IV)</p>
+
+<p>Il n'a manqu&eacute; &agrave; T&eacute;rence que d'&ecirc;tre moins froid: quelle puret&eacute;, quelle
+exactitude, quelle politesse, quelle &eacute;l&eacute;gance, quels caract&egrave;res! Il n'a
+manqu&eacute; &agrave; Moli&egrave;re que d'&eacute;viter le jargon et le barbarisme, et d'&eacute;crire
+purement: quel feu, quelle na&iuml;vet&eacute;, quelle source de la bonne
+plaisanterie, quelle imitation des moeurs, quelles images, et quel fl&eacute;au
+du ridicule! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques!</p>
+
+<p>39 (V)</p>
+
+<p>J'ai lu Malherbe et Th&eacute;ophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec
+cette diff&eacute;rence que le premier d'un style plein et uniforme, montre
+tout &agrave; la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus na&iuml;f
+et de plus simple; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans
+choix, sans exactitude, d'une plume libre et in&eacute;gale, tant&ocirc;t charge ses
+descriptions, s'appesantit sur les d&eacute;tails: il fait une anatomie; tant&ocirc;t
+il feint, il exag&egrave;re, il passe le vrai dans la nature: il en fait le
+roman.</p>
+
+<p>40 (V)</p>
+
+<p>Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de
+mauvais pour former apr&egrave;s eux de tr&egrave;s grands hommes en vers et en prose.</p>
+
+<p>41 (V)</p>
+
+<p>Marot, par son tour et par son style, semble avoir &eacute;crit depuis Ronsard:
+il n'y a gu&egrave;re, entre ce premier et nous, que la diff&eacute;rence de quelques
+mots.</p>
+
+<p>42 (V)</p>
+
+<p>Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne
+lui ont servi: ils l'ont retard&eacute; dans le chemin de la perfection; ils
+l'ont expos&eacute; &agrave; la manquer pour toujours et n'y plus revenir. Il est
+&eacute;tonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient
+su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un
+plus grand po&egrave;te que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que
+Belleau, Jodelle, et du Bartas, aient &eacute;t&eacute; sit&ocirc;t suivis d'un Racan et
+d'un Malherbe, et que notre langue, &agrave; peine corrompue, se soit vue
+r&eacute;par&eacute;e.</p>
+
+<p>43 (V)</p>
+
+<p>Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir sem&eacute; l'ordure dans leurs
+&eacute;crits: tous deux avaient assez de g&eacute;nie et de naturel pour pouvoir s'en
+passer, m&ecirc;me &agrave; l'&eacute;gard de ceux qui cherchent moins &agrave; admirer qu'&agrave; rire
+dans un auteur. Rabelais surtout est incompr&eacute;hensible: son livre est une
+&eacute;nigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chim&egrave;re, c'est
+le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou
+de quelque autre b&ecirc;te plus difforme; c'est un monstrueux assemblage
+d'une morale fine et ing&eacute;nieuse, et d'une sale corruption. O&ugrave; il est
+mauvais, il passe bien loin au del&agrave; du pire, c'est le charme de la
+canaille; o&ugrave; il est bon, il va jusques &agrave; l'exquis et &agrave; l'excellent, il
+peut &ecirc;tre le mets des plus d&eacute;licats.</p>
+
+<p>44 (V)</p>
+
+<p>Deux &eacute;crivains dans leurs ouvrages ont bl&acirc;m&eacute; Montaigne, que je ne crois
+pas, aussi bien qu'eux, exempt de toute sorte de bl&acirc;me: il para&icirc;t que
+tous deux ne l'ont estim&eacute; en nulle mani&egrave;re. L'un ne pensait pas assez
+pour go&ucirc;ter un auteur qui pense beaucoup; l'autre pense trop subtilement
+pour s'accommoder de pens&eacute;es qui sont naturelles.</p>
+
+<p>45 (V)</p>
+
+<p>Un style grave, s&eacute;rieux, scrupuleux, va fort loin: on lit Amyot et
+Coeffeteau; lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac, pour les
+termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture, mais si ce
+dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel; n'est pas
+moderne, et ne ressemble en rien &agrave; nos &eacute;crivains, c'est qu'il leur a &eacute;t&eacute;
+plus facile de le n&eacute;gliger que de l'imiter; et que le petit nombre de
+ceux qui courent apr&egrave;s lui ne peut l'atteindre.</p>
+
+<p>46 (I)</p>
+
+<p>Le H** G** est imm&eacute;diatement au-dessous de rien. Il y a bien d'autres
+ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention &agrave; s'enrichir par
+un sot livre qu'il y a de sottise &agrave; l'acheter: c'est ignorer le go&ucirc;t du
+peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.</p>
+
+<p>47</p>
+
+<p>(I) L'on voit bien que l'Op&eacute;ra est l'&eacute;bauche d'un grand spectacle; il en
+donne l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>(I) Je ne sais pas comment l'Op&eacute;ra, avec une musique si parfaite et une
+d&eacute;pense toute royale, a pu r&eacute;ussir &agrave; m'ennuyer.</p>
+
+<p>(I) Il y a des endroits dans l'Op&eacute;ra qui laissent en d&eacute;sirer d'autres;
+il &eacute;chappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle: c'est
+faute de th&eacute;&acirc;tre, d'action, et de choses qui int&eacute;ressent.</p>
+
+<p>(IV) L'Op&eacute;ra jusques &agrave; ce jour n'est pas un po&egrave;me, ce sont des vers; ni
+un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon m&eacute;nage
+d'Amphion et de sa race: c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues
+par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais
+go&ucirc;t, que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement
+d'enfants, et qui ne convient qu'aux Marionnettes; elle augmente et
+embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion
+qui est tout le plaisir du th&eacute;&acirc;tre; o&ugrave; elle jette encore le merveilleux.
+Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux B&eacute;r&eacute;nices
+et &agrave; P&eacute;n&eacute;lope: il en faut aux Op&eacute;ras, et le propre de ce spectacle est
+de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un &eacute;gal
+enchantement.</p>
+
+<p>48 (IV)</p>
+
+<p>Ils ont fait le th&eacute;&acirc;tre, ces empress&eacute;s, les machines, les ballets, les
+vers, la musique, tout le spectacle, jusqu'&agrave; la salle o&ugrave; s'est donn&eacute; le
+spectacle, j'entends le toit et les quatre murs d&egrave;s leurs fondements.
+Qui doute que la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la
+merveille du Labyrinthe ne soient encore de leur invention? J'en juge
+par le mouvement qu'ils se donnent, et par l'air content dont ils
+s'applaudissent sur tout le succ&egrave;s. Si je me trompe, et qu'ils n'aient
+contribu&eacute; en rien &agrave; cette f&ecirc;te si superbe, si galante, si longtemps
+soutenue, et o&ugrave; un seul a suffi pour le projet et pour la d&eacute;pense,
+j'admire deux choses: la tranquillit&eacute; et le flegme de celui qui a tout
+remu&eacute;, comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait.</p>
+
+<p>49 (IV)</p>
+
+<p>Les connaisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix
+d&eacute;lib&eacute;rative et d&eacute;cisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se
+divisent en des partis contraires, dont chacun, pouss&eacute; par un tout autre
+int&eacute;r&ecirc;t que par celui du public ou de l'&eacute;quit&eacute;, admire un certain po&egrave;me
+ou une certaine musique, et siffle tout autre. Ils nuisent &eacute;galement,
+par cette chaleur &agrave; d&eacute;fendre leurs pr&eacute;ventions, et &agrave; la faction oppos&eacute;e
+et &agrave; leur propre cabale; ils d&eacute;couragent par mille contradictions les
+po&egrave;tes et les musiciens, retardent les progr&egrave;s des sciences et des arts,
+en leur &ocirc;tant le fruit qu'ils pourraient tirer de l'&eacute;mulation et de la
+libert&eacute; qu'auraient plusieurs excellents ma&icirc;tres de faire, chacun dans
+leur genre et selon leur g&eacute;nie, de tr&egrave;s bons ouvrages.</p>
+
+<p>50 (IV)</p>
+
+<p>D'o&ugrave; vient que l'on rit si librement au th&eacute;&acirc;tre, et que l'on a honte d'y
+pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que
+d'&eacute;clater sur le ridicule? Est-ce l'alt&eacute;ration des traits qui nous
+retient? Elle est plus grande dans un ris immod&eacute;r&eacute; que dans la plus
+am&egrave;re douleur, et l'on d&eacute;tourne son visage pour rire comme pour pleurer
+en la pr&eacute;sence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une
+peine que l'on sent &agrave; laisser voir que l'on est tendre, et &agrave; marquer
+quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on
+soit la dupe? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts
+qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et
+qui se les d&eacute;fendent &eacute;galement, qu'attend-on d'une sc&egrave;ne tragique?
+qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la v&eacute;rit&eacute; n'y r&egrave;gne-t-elle pas aussi
+vivement par ses images que dans le comique? l'&acirc;me ne va-t-elle pas
+jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'&eacute;mouvoir?
+est-elle m&ecirc;me si ais&eacute;e &agrave; contenter? ne lui faut-il pas encore le
+vraisemblable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre
+s'&eacute;lever de tout un amphith&eacute;&acirc;tre un ris universel sur quelque endroit
+d'une com&eacute;die, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et
+tr&egrave;s na&iuml;vement ex&eacute;cut&eacute;, aussi l'extr&ecirc;me violence que chacun se fait &agrave;
+contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir
+prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de
+pleurer tous franchement et de concert &agrave; la vue l'un de l'autre, et sans
+autre embarras que d'essuyer ses larmes, outre qu'apr&egrave;s &ecirc;tre convenu de
+s'y abandonner, on &eacute;prouverait encore qu'il y a souvent moins lieu de
+craindre de pleurer au th&eacute;&acirc;tre que de s'y morfondre.</p>
+
+<p>51 (VI)</p>
+
+<p>Le po&egrave;me tragique vous serre le coeur d&egrave;s son commencement, vous laisse &agrave;
+peine dans tout son progr&egrave;s la libert&eacute; de respirer et le temps de vous
+remettre, ou s'il vous donne quelque rel&acirc;che, c'est pour vous replonger
+dans de nouveaux ab&icirc;mes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit &agrave;
+la terreur par la piti&eacute;, ou r&eacute;ciproquement &agrave; la piti&eacute; par le terrible,
+vous m&egrave;ne par les larmes, par les sanglots, par l'incertitude, par
+l'esp&eacute;rance, par la crainte, par les surprises et par l'horreur jusqu'&agrave;
+la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de
+d&eacute;clarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agr&eacute;ables, de
+mots doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute; d'une derni&egrave;re sc&egrave;ne o&ugrave; les mutins n'entendent aucune raison,
+et o&ugrave;, pour la biens&eacute;ance, il y a enfin du sang r&eacute;pandu, et quelque
+malheureux &agrave; qui il en co&ucirc;te la vie.</p>
+
+<p>52 (V)</p>
+
+<p>Ce n'est point assez que les moeurs du th&eacute;&acirc;tre ne soient point mauvaises,
+il faut encore qu'elles soient d&eacute;centes et instructives. Il peut y avoir
+un ridicule si bas et si grossier, ou m&ecirc;me si fade et si indiff&eacute;rent,
+qu'il n'est ni permis au po&egrave;te d'y faire attention, ni possible aux
+spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques
+sc&egrave;nes &agrave; un farceur; il n'entre qu'&agrave; peine dans le vrai comique: comment
+pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la com&eacute;die? &laquo;Ces
+caract&egrave;res, dit-on, sont naturels.&raquo; Ainsi, par cette r&egrave;gle, on occupera
+bient&ocirc;t tout l'amphith&eacute;&acirc;tre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa
+garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit: y a-t-il rien de plus
+naturel? C'est le propre d'un eff&eacute;min&eacute; de se lever tard, de passer une
+partie du jour &agrave; sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de
+se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire r&eacute;ponse.
+Mettez ce r&ocirc;le sur la sc&egrave;ne. Plus longtemps vous le ferez durer, un
+acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme &agrave; son original; mais
+plus aussi il sera froid et insipide.</p>
+
+<p>53 (I)</p>
+
+<p>Il semble que le roman et la com&eacute;die pourraient &ecirc;tre aussi utiles qu'ils
+sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de
+vertu, de tendresse et de d&eacute;sint&eacute;ressement, de si beaux et de si
+parfaits caract&egrave;res, que quand une jeune personne jette de l&agrave; sa vue sur
+tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort
+au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'&eacute;tonne qu'elle soit
+capable pour eux de la moindre faiblesse.</p>
+
+<p>54 (I)</p>
+
+<p>Corneille ne peut &ecirc;tre &eacute;gal&eacute; dans les endroits o&ugrave; il excelle: il a pour
+lors un caract&egrave;re original et inimitable; mais il est in&eacute;gal. Ses
+premi&egrave;res com&eacute;dies sont s&egrave;ches; languissantes, et ne laissaient pas
+esp&eacute;rer qu'il d&ucirc;t ensuite aller si loin; comme ses derni&egrave;res font qu'on
+s'&eacute;tonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses
+meilleures pi&egrave;ces, il y a des fautes inexcusables contre les moeurs, un
+style de d&eacute;clamateur qui arr&ecirc;te l'action et la fait languir, des
+n&eacute;gligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre
+en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus &eacute;minent, c'est
+l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a &eacute;t&eacute; redevable de certains
+vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de
+son th&eacute;&acirc;tre, qu'il a quelquefois hasard&eacute;e contre les r&egrave;gles des anciens,
+et enfin de ses d&eacute;nouements; car il ne s'est pas toujours assujetti au
+go&ucirc;t des Grecs et &agrave; leur grande simplicit&eacute;: il a aim&eacute; au contraire &agrave;
+charger la sc&egrave;ne d'&eacute;v&eacute;nements dont il est presque toujours sorti avec
+succ&egrave;s; admirable surtout par l'extr&ecirc;me vari&eacute;t&eacute; et le peu de rapport qui
+se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de po&egrave;mes qu'il a
+compos&eacute;s. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de
+Racine, et qui tendent un peu plus &agrave; une m&ecirc;me chose; mais il est &eacute;gal,
+soutenu, toujours le m&ecirc;me partout, soit pour le dessein et la conduite
+de ses pi&egrave;ces, qui sont justes, r&eacute;guli&egrave;res, prises dans le bon sens et
+dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans
+ses rimes, &eacute;l&eacute;gante, nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des
+anciens, dont il a suivi scrupuleusement la nettet&eacute; et la simplicit&eacute; de
+l'action; &agrave; qui le grand et le merveilleux n'ont pas m&ecirc;me manqu&eacute;, ainsi
+qu'&agrave; Corneille, ni le touchant ni le path&eacute;tique. Quelle plus grande
+tendresse que celle qui est r&eacute;pandue dans tout le <i>Cid</i>, dans Polyeucte et
+dans les Horaces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en
+Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les
+tragiques aimaient &agrave; exciter sur les th&eacute;&acirc;tres, et qu'on nomme la terreur
+et la piti&eacute;, ont &eacute;t&eacute; connues de ces deux po&egrave;tes. Oreste, dans
+l'Andromaque de Racine, et Ph&egrave;dre du m&ecirc;me auteur, comme l'Oedipe et les
+Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de
+faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par
+ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui &eacute;clate le plus
+ordinairement dans leurs ouvrages, peut-&ecirc;tre qu'on pourrait parler
+ainsi: &laquo;Corneille nous assujettit &agrave; ses caract&egrave;res et &agrave; ses id&eacute;es,
+Racine se conforme aux n&ocirc;tres; celui-l&agrave; peint les hommes comme ils
+devraient &ecirc;tre, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le
+premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit m&ecirc;me imiter; il y
+a plus dans le second de ce que l'on reconna&icirc;t dans les autres, ou de ce
+que l'on &eacute;prouve dans soi-m&ecirc;me. L'un &eacute;l&egrave;ve, &eacute;tonne, ma&icirc;trise, instruit;
+l'autre pla&icirc;t, remue, touche, p&eacute;n&egrave;tre. Ce qu'il y a de plus beau, de
+plus noble et de plus imp&eacute;rieux dans la raison, est mani&eacute; par le
+premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus
+d&eacute;licat dans la passion. Ce sont dans celui-l&agrave; des maximes, des r&egrave;gles,
+des pr&eacute;ceptes; et dans celui-ci, du go&ucirc;t et des sentiments. L'on est
+plus occup&eacute; aux pi&egrave;ces de Corneille; l'on est plus &eacute;branl&eacute; et plus
+attendri &agrave; celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus
+naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus &agrave;
+Euripide&raquo;.</p>
+
+<p>55</p>
+
+<p>(I) Le peuple appelle &eacute;loquence la facilit&eacute; que quelques-uns ont de
+parler seuls et longtemps, jointe &agrave; l'emportement du geste, &agrave; l'&eacute;clat de
+la voix, et &agrave; la force des poumons. Les p&eacute;dants ne l'admettent aussi que
+dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des
+figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des p&eacute;riodes.</p>
+
+<p>(I) Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque v&eacute;rit&eacute;;
+et l'&eacute;loquence un don de l'&acirc;me, lequel nous rend ma&icirc;tres du coeur et de
+l'esprit des autres; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur
+persuadons tout ce qui nous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>(I) L'&eacute;loquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre
+d'&eacute;crire. Elle est rarement o&ugrave; on la cherche, et elle est quelquefois o&ugrave;
+on ne la cherche point.</p>
+
+<p>(IV) L'&eacute;loquence est au sublime ce que le tout est &agrave; sa partie.</p>
+
+<p>(IV) Qu'est-ce que le sublime? Il ne para&icirc;t pas qu'on l'ait d&eacute;fini.
+Est-ce une figure? Na&icirc;t-il des figures, ou du moins de quelques figures?
+Tout genre d'&eacute;crire re&ccedil;oit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands
+sujets qui en soient capables? Peut-il briller autre chose dans
+l'&eacute;glogue qu'un beau naturel, et dans les lettres famili&egrave;res comme dans
+les conversations qu'une grande d&eacute;licatesse? ou plut&ocirc;t le naturel et le
+d&eacute;licat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la
+perfection? Qu'est-ce que le sublime? O&ugrave; entre le sublime?</p>
+
+<p>(IV) Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases
+diff&eacute;rentes qui signifient une m&ecirc;me chose. L'antith&egrave;se est une
+opposition de deux v&eacute;rit&eacute;s qui se donnent du jour l'une &agrave; l'autre. La
+m&eacute;taphore ou la comparaison emprunte, d'une chose &eacute;trang&egrave;re une image
+sensible et naturelle d'une v&eacute;rit&eacute;. L'hyperbole exprime au del&agrave; de la
+v&eacute;rit&eacute; pour ramener l'esprit &agrave; la mieux conna&icirc;tre. Le sublime ne peint
+que la v&eacute;rit&eacute;, mais en un sujet noble; il la peint tout enti&egrave;re, dans sa
+cause et dans son effet; il est l'expression ou l'image la plus digne de
+cette v&eacute;rit&eacute;. Les esprits m&eacute;diocres ne trouvent point l'unique
+expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont &eacute;blouis de
+l'&eacute;clat de l'antith&egrave;se, et s'en servent. Les esprits justes, et qui
+aiment &agrave; faire des images qui soient pr&eacute;cises, donnent naturellement
+dans la comparaison et la m&eacute;taphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et
+qu'une vaste imagination emporte hors des r&egrave;gles et de la justesse, ne
+peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, m&ecirc;me entre
+les grands g&eacute;nies, que les plus &eacute;lev&eacute;s qui en soient capables.</p>
+
+<p>56 (VII)</p>
+
+<p>Tout &eacute;crivain, pour &eacute;crire nettement, doit se mettre &agrave; la place de ses
+lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est
+nouveau, qu'il lit pour la premi&egrave;re fois, o&ugrave; il n'a nulle part, et que
+l'auteur aurait soumis &agrave; sa critique; et se persuader ensuite qu'on
+n'est pas entendu seulement &agrave; cause que l'on s'entend soi-m&ecirc;me, mais
+parce qu'on est en effet intelligible.</p>
+
+<p>57 (IV)</p>
+
+<p>L'on n'&eacute;crit que pour &ecirc;tre entendu; mais il faut du moins en &eacute;crivant
+faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et
+user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces
+termes si propres expriment des pens&eacute;es nobles, vives, solides, et qui
+renferment un tr&egrave;s beau sens. C'est faire de la puret&eacute; et de la clart&eacute;
+du discours un mauvais usage que de les faire servir &agrave; une mati&egrave;re
+aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilit&eacute;, sans nouveaut&eacute;. Que
+sert aux lecteurs de comprendre ais&eacute;ment et sans peine des choses
+frivoles et pu&eacute;riles, quelquefois fades et communes, et d'&ecirc;tre moins
+incertains de la pens&eacute;e d'un auteur qu'ennuy&eacute;s de son ouvrage?</p>
+
+<p>Si l'on jette quelque profondeur dans certains &eacute;crits, si l'on affecte
+une finesse de tour, et quelquefois une trop grande d&eacute;licatesse, ce
+n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs.</p>
+
+<p>58 (IV)</p>
+
+<p>L'on a cette incommodit&eacute; &agrave; essuyer dans la lecture des livres faits par
+des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la
+v&eacute;rit&eacute;. Les faits y sont d&eacute;guis&eacute;s, les raisons r&eacute;ciproques n'y sont
+point rapport&eacute;es dans toute leur force, ni avec une enti&egrave;re exactitude;
+et, ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de
+termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d'un point
+de doctrine ou d'un fait contest&eacute; se font une querelle personnelle. Ces
+ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne m&eacute;ritent ni le cours
+prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli o&ugrave;
+ils tombent lorsque, le feu et la division venant &agrave; s'&eacute;teindre, ils
+deviennent des almanachs de l'autre ann&eacute;e.</p>
+
+<p>59 (VII)</p>
+
+<p>La gloire ou le m&eacute;rite de certains hommes est de bien &eacute;crire; et de
+quelques autres, c'est de n'&eacute;crire point.</p>
+
+<p>60 (IV)</p>
+
+<p>L'on &eacute;crit r&eacute;guli&egrave;rement depuis vingt ann&eacute;es; l'on est esclave de la
+construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secou&eacute; le joug
+du latinisme, et r&eacute;duit le style &agrave; la phrase purement fran&ccedil;aise; l'on a
+presque retrouv&eacute; le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers
+rencontr&eacute;, et que tant d'auteurs depuis eux ont laiss&eacute; perdre; l'on a
+mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la nettet&eacute; dont il est
+capable: cela conduit insensiblement &agrave; y mettre de l'esprit.</p>
+
+<p>61 (IV)</p>
+
+<p>Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que
+l'art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage,
+par le g&eacute;nie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses
+principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'&eacute;cartent des r&egrave;gles
+si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime; ils marchent
+seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et p&eacute;n&egrave;trent fort loin,
+toujours s&ucirc;rs et confirm&eacute;s par le succ&egrave;s des avantages que l'on tire
+quelquefois de l'irr&eacute;gularit&eacute;. Les esprits justes, doux, mod&eacute;r&eacute;s, non
+seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les
+comprennent point, et voudraient encore moins les imiter; ils demeurent
+tranquilles dans l'&eacute;tendue de leur sph&egrave;re, vont jusques &agrave; un certain
+point qui fait les bornes de leur capacit&eacute; et de leurs lumi&egrave;res; ils ne
+vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au del&agrave;; ils ne peuvent
+au plus qu'&ecirc;tre les premiers d'une seconde classe, et exceller dans le
+m&eacute;diocre.</p>
+
+<p>62 (V)</p>
+
+<p>Il y a des esprits, si je l'ose dire, inf&eacute;rieurs et subalternes, qui ne
+semblent faits que pour &ecirc;tre le recueil, le registre, ou le magasin de
+toutes les productions des autres g&eacute;nies: ils sont plagiaires,
+traducteurs, compilateurs; ils ne pensent point, ils disent ce que les
+auteurs ont pens&eacute;; et comme le choix des pens&eacute;es est invention, ils
+l'ont mauvais, peu juste, et qui les d&eacute;termine plut&ocirc;t &agrave; rapporter
+beaucoup de choses, que d'excellentes choses; ils n'ont rien d'original
+et qui soit &agrave; eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils
+n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science
+aride, d&eacute;nu&eacute;e d'agr&eacute;ment et d'utilit&eacute;, qui ne tombe point dans la
+conversation, qui est hors de commerce, semblable &agrave; une monnaie qui n'a
+point de cours: on est tout &agrave; la fois &eacute;tonn&eacute; de leur lecture et ennuy&eacute;
+de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et
+le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au
+p&eacute;dantisme.</p>
+
+<p>63 (VII)</p>
+
+<p>La critique souvent n'est pas une science; c'est un m&eacute;tier, o&ugrave; il faut
+plus de sant&eacute; que d'esprit, plus de travail que de capacit&eacute;, plus
+d'habitude que de g&eacute;nie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de
+discernement que de lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains
+chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'&eacute;crivain.</p>
+
+<p>64 (VI)</p>
+
+<p>Je conseille &agrave; un auteur n&eacute; copiste, et qui a l'extr&ecirc;me modestie de
+travailler d'apr&egrave;s quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que ces
+sortes d'ouvrages o&ugrave; il entre de l'esprit, de l'imagination, ou m&ecirc;me de
+l'&eacute;rudition: s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il en approche,
+et il se fait lire. Il doit au contraire &eacute;viter comme un &eacute;cueil de
+vouloir imiter ceux qui &eacute;crivent par humeur, que le coeur fait parler, &agrave;
+qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi
+dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier:
+dangereux mod&egrave;les et tout propres &agrave; faire tomber dans le froid, dans le
+bas et dans le ridicule ceux qui s'ing&egrave;rent de les suivre. En effet, je
+rirais d'un homme qui voudrait s&eacute;rieusement parler mon ton de voix, ou
+me ressembler de visage.</p>
+
+<p>65 (I)</p>
+
+<p>Un homme n&eacute; chr&eacute;tien et Fran&ccedil;ais se trouve contraint dans la satire; les
+grands sujets lui sont d&eacute;fendus: il les entame quelquefois, et se
+d&eacute;tourne ensuite sur de petites choses, qu'il rel&egrave;ve par la beaut&eacute; de
+son g&eacute;nie et de son style.</p>
+
+<p>66 (I)</p>
+
+<p>Il faut &eacute;viter le style vain et pu&eacute;ril, de peur de ressembler &agrave; Dorilas
+et Handburg: l'on peut au contraire en une sorte d'&eacute;crits hasarder de
+certaines expressions, user de termes transpos&eacute;s et qui peignent
+vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a &agrave;
+s'en servir ou &agrave; les entendre.</p>
+
+<p>67 (I)</p>
+
+<p>Celui qui n'a &eacute;gard en &eacute;crivant qu'au go&ucirc;t de son si&egrave;cle songe plus &agrave; sa
+personne qu'&agrave; ses &eacute;crits: il faut toujours tendre &agrave; la perfection, et
+alors cette justice qui nous est quelquefois refus&eacute;e par nos
+contemporains, la post&eacute;rit&eacute; sait nous la rendre.</p>
+
+<p>68 (I)</p>
+
+<p>Il ne faut point mettre un ridicule o&ugrave; il n'y en a point: c'est se g&acirc;ter
+le go&ucirc;t, c'est corrompre son jugement et celui des autres; mais le
+ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec gr&acirc;ce,
+et d'une mani&egrave;re qui plaise et qui instruise.</p>
+
+<p>69 (I)</p>
+
+<p>Horace ou Despr&eacute;aux l'a dit avant vous.&mdash;Je le crois sur votre parole;
+mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser apr&egrave;s eux une chose
+vraie, et que d'autres encore penseront apr&egrave;s moi?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Du_merite_personnel" id="Du_merite_personnel"></a><a href="#moeurs">Du m&eacute;rite personnel</a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent m&eacute;rite,
+n'&ecirc;tre pas convaincu de son inutilit&eacute;, quand il consid&egrave;re qu'il laisse
+en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et o&ugrave; tant de gens
+se trouvent pour le remplacer?</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand
+vous les voyez de fort pr&egrave;s, c'est moins que rien; de loin, ils
+imposent.</p>
+
+<p>3</p>
+
+<p>(VI) Tout persuad&eacute; que je suis que ceux que l'on choisit pour de
+diff&eacute;rents emplois, chacun selon son g&eacute;nie et sa profession, font bien,
+je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs
+personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feraient
+tr&egrave;s bien; et je suis induit &agrave; ce sentiment par le merveilleux succ&egrave;s de
+certaines gens que le hasard seul a plac&eacute;s, et de qui jusques alors on
+n'avait pas attendu de fort grandes choses.</p>
+
+<p>(I) Combien d'hommes admirables, et qui avaient de tr&egrave;s beaux g&eacute;nies,
+sont morts sans qu'on en ait parl&eacute;! Combien vivent encore dont on ne
+parle point, et dont on ne parlera jamais!</p>
+
+<p>4 (I)</p>
+
+<p>Quelle horrible peine a un homme qui est sans pr&ocirc;neurs et sans cabale,
+qui n'est engag&eacute; dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que
+beaucoup de m&eacute;rite pour toute recommandation, de se faire jour &agrave; travers
+l'obscurit&eacute; o&ugrave; il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en
+cr&eacute;dit!</p>
+
+<p>5 (I)</p>
+
+<p>Personne presque ne s'avise de lui-m&ecirc;me du m&eacute;rite d'un autre.</p>
+
+<p>Les hommes sont trop occup&eacute;s d'eux-m&ecirc;mes pour avoir le loisir de
+p&eacute;n&eacute;trer ou de discerner les autres; de l&agrave; vient qu'avec un grand m&eacute;rite
+et une plus grande modestie l'on peut &ecirc;tre longtemps ignor&eacute;.</p>
+
+<p>6 (I)</p>
+
+<p>Le g&eacute;nie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les
+seules occasions: tels peuvent &ecirc;tre lou&eacute;s de ce qu'ils ont fait, et tels
+de ce qu'ils auraient fait.</p>
+
+<p>7 (IV)</p>
+
+<p>Il est moins rare de trouver de l'esprit que des gens qui se servent du
+leur, ou qui fassent valoir celui des autres et le mettent &agrave; quelque
+usage.</p>
+
+<p>8 (VI)</p>
+
+<p>Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais
+que d'excellents; que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot,
+et qui prend sa scie pour raboter?</p>
+
+<p>9 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a point au monde un si p&eacute;nible m&eacute;tier que celui de se faire un
+grand nom: la vie s'ach&egrave;ve que l'on a &agrave; peine &eacute;bauch&eacute; son ouvrage.</p>
+
+<p>10 (V)</p>
+
+<p>Que faire d'&Eacute;g&eacute;sippe, qui demande un emploi? Le mettra-t-on dans les
+finances, ou dans les troupes? Cela est indiff&eacute;rent, et il faut que ce
+soit l'int&eacute;r&ecirc;t seul qui en d&eacute;cide; car il est aussi capable de manier de
+l'argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. &laquo;Il est
+propre &agrave; tout&raquo;, disent ses amis, ce qui signifie toujours qu'il n'a pas
+plus de talent pour une chose que pour une autre, ou en d'autres termes,
+qu'il n'est propre &agrave; rien. Ainsi la plupart des hommes occup&eacute;s d'eux
+seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir,
+croient faussement dans un &acirc;ge plus avanc&eacute; qu'il leur suffit d'&ecirc;tre
+inutiles ou dans l'indigence, afin que la r&eacute;publique soit engag&eacute;e &agrave; les
+placer ou &agrave; les secourir; et ils profitent rarement de cette le&ccedil;on si
+importante, que les hommes devraient employer les premi&egrave;res ann&eacute;es de
+leur vie &agrave; devenir tels par leurs &eacute;tudes et par leur travail que la
+r&eacute;publique elle-m&ecirc;me e&ucirc;t besoin de leur industrie et de leurs lumi&egrave;res,
+qu'ils fussent comme une pi&egrave;ce n&eacute;cessaire &agrave; tout son &eacute;difice, et qu'elle
+se trouv&acirc;t port&eacute;e par ses propres avantages &agrave; faire leur fortune ou &agrave;
+l'embellir.</p>
+
+<p>Nous devons travailler &agrave; nous rendre tr&egrave;s dignes de quelque emploi: le
+reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres.</p>
+
+<p>11 (VII)</p>
+
+<p>Se faire valoir par des choses qui ne d&eacute;pendent point des autres, mais
+de soi seul, ou renoncer &agrave; se faire valoir: maxime inestimable et d'une
+ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, &agrave;
+ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend ma&icirc;tres de leur fortune ou de
+leur repos: pernicieuse pour les grands, qui diminuerait leur cour, ou
+plut&ocirc;t le nombre de leurs esclaves, qui ferait tomber leur morgue avec
+une partie de leur autorit&eacute;, et les r&eacute;duirait presque &agrave; leurs entremets
+et &agrave; leurs &eacute;quipages; qui les priverait du plaisir qu'ils sentent &agrave; se
+faire prier, presser, solliciter, &agrave; faire attendre ou &agrave; refuser, &agrave;
+promettre et &agrave; ne pas donner; qui les traverserait dans le go&ucirc;t qu'ils
+ont quelquefois &agrave; mettre les sots en vue et &agrave; an&eacute;antir le m&eacute;rite quand
+il leur arrive de le discerner; qui bannirait des cours les brigues, les
+cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie;
+qui ferait d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues,
+comme une pi&egrave;ce comique ou m&ecirc;me tragique, dont les sages ne seraient que
+les spectateurs; qui remettrait de la dignit&eacute; dans les diff&eacute;rentes
+conditions des hommes, de la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, sur leurs visages; qui &eacute;tendrait
+leur libert&eacute;; qui r&eacute;veillerait en eux, avec les talents naturels,
+l'habitude du travail et de l'exercice; qui les exciterait &agrave;
+l'&eacute;mulation, au d&eacute;sir de la gloire, &agrave; l'amour de la vertu; qui, au lieu
+de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent on&eacute;reux &agrave; la r&eacute;publique,
+en ferait ou de sages &eacute;conomes, ou d'excellents p&egrave;res de famille, ou des
+juges int&egrave;gres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des
+orateurs, ou des philosophes; et qui ne leur attirerait &agrave; tous nul autre
+inconv&eacute;nient, que celui peut-&ecirc;tre de laisser &agrave; leurs h&eacute;ritiers moins de
+tr&eacute;sors que de bons exemples.</p>
+
+<p>12 (I)</p>
+
+<p>Il faut en France beaucoup de fermet&eacute; et une grande &eacute;tendue d'esprit
+pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi &agrave; demeurer
+chez soi, et &agrave; ne rien faire. Personne presque n'a assez de m&eacute;rite pour
+jouer ce r&ocirc;le avec dignit&eacute;, ni assez de fonds pour remplir le vide du
+temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque
+cependant &agrave; l'oisivet&eacute; du sage qu'un meilleur nom, et que m&eacute;diter,
+parler, lire, et &ecirc;tre tranquille s'appel&acirc;t travailler.</p>
+
+<p>13 (I)</p>
+
+<p>Un homme de m&eacute;rite, et qui est en place, n'est jamais incommode par sa
+vanit&eacute;; il s'&eacute;tourdit moins du poste qu'il occupe qu'il n'est humili&eacute;
+par un plus grand qu'il ne remplit pas et dont il se croit digne: plus
+capable d'inqui&eacute;tude que de fiert&eacute; ou de m&eacute;pris pour les autres, il ne
+p&egrave;se qu'&agrave; soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>14 (IV)</p>
+
+<p>Il co&ucirc;te &agrave; un homme de m&eacute;rite de faire assid&ucirc;ment sa cour, mais par une
+raison bien oppos&eacute;e &agrave; celle que l'on pourrait croire: il n'est point tel
+sans une grande modestie, qui l'&eacute;loigne de penser qu'il fasse le moindre
+plaisir aux princes s'il se trouve sur leur passage, se poste devant
+leurs yeux, et leur montre son visage: il est plus proche de se
+persuader qu'il les importune, et il a besoin de toutes les raisons
+tir&eacute;es de l'usage et de son devoir pour se r&eacute;soudre &agrave; se montrer. Celui
+au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un
+glorieux, a du go&ucirc;t &agrave; se faire voir, et il fait sa cour avec d'autant
+plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont
+il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>15 (I)</p>
+
+<p>Un honn&ecirc;te homme se paye par ses mains de l'application qu'il a &agrave; son
+devoir par le plaisir qu'il sent &agrave; le faire, et se d&eacute;sint&eacute;resse sur les
+&eacute;loges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout &agrave; fait
+in&eacute;gales, je dirais qu'un homme de coeur pense &agrave; remplir ses devoirs &agrave;
+peu pr&egrave;s comme le couvreur songe &agrave; couvrir: ni l'un ni l'autre ne
+cherchent &agrave; exposer leur vie, ni ne sont d&eacute;tourn&eacute;s par le p&eacute;ril; la mort
+pour eux est un inconv&eacute;nient dans le m&eacute;tier, et jamais un obstacle. Le
+premier aussi n'est gu&egrave;re plus vain d'avoir paru &agrave; la tranch&eacute;e, emport&eacute;
+un ouvrage ou forc&eacute; un retranchement, que celui-ci d'avoir mont&eacute; sur de
+hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux
+appliqu&eacute;s qu'&agrave; bien faire, pendant que le fanfaron travaille &agrave; ce que
+l'on dise de lui qu'il a bien fait.</p>
+
+<p>17 (VIII)</p>
+
+<p>La modestie est au m&eacute;rite ce que les ombres sont aux figures dans un
+tableau: elle lui donne de la force et du relief.</p>
+
+<p>Un ext&eacute;rieur simple est l'habit des hommes vulgaires, il est taill&eacute; pour
+eux et sur leur mesure; mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli
+leur vie de grandes actions: je les compare &agrave; une beaut&eacute; n&eacute;glig&eacute;e, mais
+plus piquante.</p>
+
+<p>Certains hommes, contents d'eux-m&ecirc;mes, de quelque action ou de quelque
+ouvrage qui ne leur a pas mal r&eacute;ussi, et ayant ou&iuml; dire que la modestie
+sied bien aux grands hommes, osent &ecirc;tre modestes, contrefont les simples
+et les naturels: semblables &agrave; ces gens d'une taille m&eacute;diocre qui se
+baissent aux portes, de peur de se heurter.</p>
+
+<p>18 (VI)</p>
+
+<p>Votre fils est b&egrave;gue: ne le faites pas monter sur la tribune. Votre
+fille est n&eacute;e pour le monde: ne l'enfermez pas parmi les vestales.
+Xanthus, votre affranchi, est faible et timide: ne diff&eacute;rez pas,
+retirez-le des l&eacute;gions et de la milice. &laquo;Je veux l'avancer&raquo;, dites-vous.
+Comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres et de
+possessions; servez-vous du temps; nous vivons dans un si&egrave;cle o&ugrave; elles
+lui feront plus d'honneur que la vertu. &laquo;Il m'en co&ucirc;terait trop&raquo;,
+ajoutez-vous. Parlez-vous s&eacute;rieusement, Crassus? Songez-vous que c'est
+une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous
+aimez, et pour pr&eacute;venir les honteuses suites d'un engagement o&ugrave; il n'est
+pas propre?</p>
+
+<p>19 (IV)</p>
+
+<p>Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache &agrave;
+eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et
+quand on se sent capable de les suivre dans leur disgr&acirc;ce, il faut les
+cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande
+prosp&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>20 (IV)</p>
+
+<p>S'il est ordinaire d'&ecirc;tre vivement touch&eacute; des choses rares, pourquoi le
+sommes-nous si peu de la vertu?</p>
+
+<p>21 (IV)</p>
+
+<p>S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'&ecirc;tre
+tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez.</p>
+
+<p>22 (V)</p>
+
+<p>Il appara&icirc;t de temps en temps sur la surface de la terre des hommes
+rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualit&eacute;s
+&eacute;minentes jettent un &eacute;clat prodigieux. Semblables &agrave; ces &eacute;toiles
+extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins
+ce qu'elles deviennent apr&egrave;s avoir disparu, ils n'ont ni a&iuml;euls, ni
+descendants: ils composent seuls toute leur race.</p>
+
+<p>23 (IV)</p>
+
+<p>Le bon esprit nous d&eacute;couvre notre devoir, notre engagement &agrave; le faire,
+et s'il y a du p&eacute;ril, avec p&eacute;ril: il inspire le courage, ou il y
+suppl&eacute;e.</p>
+
+<p>24 (I)</p>
+
+<p>Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne toute la perfection
+dont il est capable, l'on en sort en quelque mani&egrave;re, et l'on s'&eacute;gale &agrave;
+ce qu'il y a de plus noble et de plus relev&eacute;. V** est un peintre, C** un
+musicien, et l'auteur de Pyrame est un po&egrave;te; mais Mignard est Mignard,
+Lulli est Lulli, et Corneille est Corneille.</p>
+
+<p>25 (I)</p>
+
+<p>Un homme libre, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit; peut
+s'&eacute;lever au-dessus de sa fortune, se m&ecirc;ler dans le monde, et aller de
+pair avec les plus honn&ecirc;tes gens. Cela est moins facile &agrave; celui qui est
+engag&eacute;: il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.</p>
+
+<p>26 (IV)</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le m&eacute;rite personnel, il faut l'avouer, ce sont les &eacute;minentes
+dignit&eacute;s et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction
+et plus d'&eacute;clat; et qui ne sait &ecirc;tre un &Eacute;rasme doit penser &agrave; &ecirc;tre
+&eacute;v&ecirc;que. Quelques-uns, pour &eacute;tendre leur renomm&eacute;e, entassent sur leurs
+personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre,
+et ils auraient besoin d'une tiare; mais quel besoin a Trophime d'&ecirc;tre
+cardinal?</p>
+
+<p>27</p>
+
+<p>(V) L'or &eacute;clate, dites-vous, sur les habits de Phil&eacute;mon.&mdash;Il &eacute;clate de
+m&ecirc;me chez les marchands.&mdash;Il est habill&eacute; des plus belles &eacute;toffes.&mdash;Le
+sont-elles moins toutes d&eacute;ploy&eacute;es dans les boutiques et &agrave; la pi&egrave;ce?&mdash;
+Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence.&mdash;
+Je loue donc le travail de l'ouvrier.&mdash;Si on lui demande quelle heure
+il est, il tire une montre qui est un chef-d'oeuvre; la garde de son &eacute;p&eacute;e
+est un onyx; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux,
+et qui est parfait; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles
+que l'on porte sur soi autant pour la vanit&eacute; que pour l'usage, et il ne
+se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a &eacute;pous&eacute;
+une riche vieille.&mdash;Vous m'inspirez enfin de la curiosit&eacute;; il faut voir
+du moins des choses si pr&eacute;cieuses: envoyez-moi cet habit et ces bijoux
+de Phil&eacute;mon; je vous quitte de la personne.</p>
+
+<p>(I) Tu te trompes, Phil&eacute;mon, si avec ce carrosse brillant, ce grand
+nombre de coquins qui te suivent, et ces six b&ecirc;tes qui te tra&icirc;nent, tu
+penses que l'on t'en estime davantage: l'on &eacute;carte tout cet attirail qui
+t'est &eacute;tranger, pour p&eacute;n&eacute;trer jusques &agrave; toi, qui n'es qu'un fat.</p>
+
+<p>(I) Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner &agrave; celui qui, avec un
+grand cort&egrave;ge, un habit riche et un magnifique &eacute;quipage, s'en croit plus
+de naissance et plus d'esprit: il lit cela dans la contenance et dans
+les yeux de ceux qui lui parlent.</p>
+
+<p>28 (I)</p>
+
+<p>Un homme &agrave; la cour, et souvent &agrave; la ville, qui a un long manteau de soie
+ou de drap de Hollande, une ceinture large et plac&eacute;e haut sur l'estomac,
+le soulier de maroquin, la calotte de m&ecirc;me, d'un beau grain, un collet
+bien fait et bien empes&eacute;, les cheveux arrang&eacute;s et le teint vermeil, qui
+avec cela se souvient de quelques distinctions m&eacute;taphysiques, explique
+ce que c'est que la lumi&egrave;re de gloire, et sait pr&eacute;cis&eacute;ment comment l'on
+voit Dieu, cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est
+ensevelie dans le cabinet, qui a m&eacute;dit&eacute;, cherch&eacute;, consult&eacute;, confront&eacute;,
+lu ou &eacute;crit pendant toute sa vie, est un homme docte.</p>
+
+<p>29 (I)</p>
+
+<p>Chez nous le soldat est brave, et l'homme de robe est savant; nous
+n'allons pas plus loin. Chez les Romains l'homme de robe &eacute;tait brave, et
+le soldat &eacute;tait savant: un Romain &eacute;tait tout ensemble et le soldat et
+l'homme de robe.</p>
+
+<p>30 (I)</p>
+
+<p>Il semble que le h&eacute;ros est d'un seul m&eacute;tier, qui est celui de la guerre,
+et que le grand homme est de tous les m&eacute;tiers, ou de la robe, ou de
+l'&eacute;p&eacute;e, ou du cabinet, ou de la cour: l'un et l'autre mis ensemble ne
+p&egrave;sent pas un homme de bien.</p>
+
+<p>31 (I)</p>
+
+<p>Dans la guerre, la distinction entre le h&eacute;ros et le grand homme est
+d&eacute;licate: toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble
+n&eacute;anmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur,
+ferme dans les p&eacute;rils, intr&eacute;pide; que l'autre excelle par un grand sens,
+par une vaste pr&eacute;voyance, par une haute capacit&eacute;, et par une longue
+exp&eacute;rience. Peut-&ecirc;tre qu'Alexandre n'&eacute;tait qu'un h&eacute;ros, et que C&eacute;sar
+&eacute;tait un grand homme.</p>
+
+<p>32 (VII)</p>
+
+<p>Aemile &eacute;tait n&eacute; ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'&agrave; force
+de r&egrave;gles, de m&eacute;ditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premi&egrave;res
+ann&eacute;es qu'&agrave; remplir des talents qui &eacute;taient naturels, et qu'&agrave; se livrer
+&agrave; son g&eacute;nie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plut&ocirc;t il a su
+ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai-je que les jeux de son enfance ont
+&eacute;t&eacute; plusieurs victoires? Une vie accompagn&eacute;e d'un extr&ecirc;me bonheur joint
+&agrave; une longue exp&eacute;rience serait illustre par les seules actions qu'il
+avait achev&eacute;es d&egrave;s sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se
+sont depuis offertes, il les a embrass&eacute;es; et celles qui n'&eacute;taient pas,
+sa vertu et son &eacute;toile les ont fait na&icirc;tre: admirable m&ecirc;me et par les
+choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a
+regard&eacute; comme un homme incapable de c&eacute;der &agrave; l'ennemi, de plier sous le
+nombre ou sous les obstacles; comme une &acirc;me du premier ordre, pleine de
+ressources et de lumi&egrave;res, et qui voyait encore o&ugrave; personne ne voyait
+plus; comme celui qui, &agrave; la t&ecirc;te des l&eacute;gions, &eacute;tait pour elles un
+pr&eacute;sage de la victoire, et qui valait seul plusieurs l&eacute;gions; qui &eacute;tait
+grand dans la prosp&eacute;rit&eacute;, plus grand quand la fortune lui a &eacute;t&eacute;
+contraire (la lev&eacute;e d'un si&egrave;ge, une retraite, l'ont plus ennobli que ses
+triomphes; l'on ne met qu'apr&egrave;s les batailles gagn&eacute;es et les villes
+prises); qui &eacute;tait rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu
+dire: Je fuyais, avec la m&ecirc;me gr&acirc;ce qu'il disait: Nous les batt&icirc;mes; un
+homme d&eacute;vou&eacute; &agrave; l'&Eacute;tat, &agrave; sa famille, au chef de sa famille; sinc&egrave;re pour
+Dieu et pour les hommes, autant admirateur du m&eacute;rite que s'il lui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, &agrave;
+qui il n'a manqu&eacute; que les moindres vertus.</p>
+
+<p>33 (I)</p>
+
+<p>Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des r&egrave;gles de la
+nature, et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du
+temps et des ann&eacute;es. Le m&eacute;rite chez eux devance l'&acirc;ge. Ils naissent
+instruits, et ils sont plus t&ocirc;t des hommes parfaits que le commun des
+hommes ne sort de l'enfance.</p>
+
+<p>34 (V)</p>
+
+<p>Les vues courtes, je veux dire les esprits born&eacute;s et resserr&eacute;s dans leur
+petite sph&egrave;re, ne peuvent comprendre cette universalit&eacute; de talents que
+l'on remarque quelquefois dans un m&ecirc;me sujet: o&ugrave; ils voient l'agr&eacute;able,
+ils en excluent le solide; o&ugrave; ils croient d&eacute;couvrir les gr&acirc;ces du corps,
+l'agilit&eacute;, la souplesse, la dext&eacute;rit&eacute;, ils ne veulent plus y admettre
+les dons de l'&acirc;me, la profondeur, la r&eacute;flexion, la sagesse: ils &ocirc;tent de
+l'histoire de Socrate qu'il ait dans&eacute;.</p>
+
+<p>35 (V)</p>
+
+<p>Il n'y a gu&egrave;re d'homme si accompli et si n&eacute;cessaire aux siens, qu'il
+n'ait de quoi se faire moins regretter.</p>
+
+<p>36 (I)</p>
+
+<p>Un homme d'esprit et d'un caract&egrave;re simple et droit peut tomber dans
+quelque pi&egrave;ce; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et
+le choisir pour &ecirc;tre sa dupe: cette confiance le rend moins
+pr&eacute;cautionn&eacute;, et les mauvais plaisants l'entament par cet endroit. Il
+n'y a qu'&agrave; perdre pour ceux qui en viendraient &agrave; une seconde charge: il
+n'est tromp&eacute; qu'une fois.</p>
+
+<p>J'&eacute;viterai avec soin d'offenser personne, si je suis &eacute;quitable; mais sur
+toutes choses un homme d'esprit, si j'aime le moins du monde mes
+int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>37 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a rien de si d&eacute;li&eacute;, de si simple et de si imperceptible, o&ugrave; il
+n'entre des mani&egrave;res qui nous d&eacute;c&egrave;lent. Un sot ni n'entre, ni ne sort,
+ni ne s'assied, ni ne se l&egrave;ve, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes,
+comme un homme d'esprit.</p>
+
+<p>38 (V)</p>
+
+<p>Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me conna&icirc;tre; il
+prie des gens qu'il ne conna&icirc;t point de le mener chez d'autres dont il
+n'est pas connu; il &eacute;crit &agrave; des femmes qu'il conna&icirc;t de vue. Il
+s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent
+quel il est, et l&agrave;, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir
+qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une
+autre fois dans une assembl&eacute;e, se place o&ugrave; il se trouve, sans nulle
+attention aux autres, ni &agrave; soi-m&ecirc;me; on l'&ocirc;te d'une place destin&eacute;e &agrave; un
+ministre, il s'assied &agrave; celle du duc et pair; il est l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment
+celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point.
+Chassez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe &agrave; la chaire du
+pr&eacute;dicateur; il regarde le monde indiff&eacute;remment, sans embarras, sans
+pudeur; il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir.</p>
+
+<p>39 (VII)</p>
+
+<p>Celse est d'un rang m&eacute;diocre, mais des grands le souffrent; il n'est pas
+savant, il a relation avec des savants; il a peu de m&eacute;rite, mais il
+conna&icirc;t des gens qui en ont beaucoup; il n'est pas habile, mais il a une
+langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter
+d'un lieu &agrave; un autre. C'est un homme n&eacute; pour les all&eacute;es et venues, pour
+&eacute;couter des propositions et les rapporter, pour en faire d'office, pour
+aller plus loin que sa commission et en &ecirc;tre d&eacute;savou&eacute;, pour r&eacute;concilier
+des gens qui se querellent &agrave; leur premi&egrave;re entrevue; pour r&eacute;ussir dans
+une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la
+r&eacute;ussite, et pour d&eacute;tourner sur les autres la haine d'un mauvais succ&egrave;s.
+Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville; il ne fait
+rien, il dit ou il &eacute;coute ce que les autres font, il est nouvelliste; il
+sait m&ecirc;me le secret des familles: il entre dans de plus hauts myst&egrave;res:
+il vous dit pourquoi celui-ci est exil&eacute;, et pourquoi on rappelle cet
+autre; il conna&icirc;t le fond et les causes de la brouillerie des deux
+fr&egrave;res, et de la rupture des deux ministres. N'a-t-il pas pr&eacute;dit aux
+premiers les tristes suites de leur m&eacute;sintelligence? N'a-t-il pas dit de
+ceux-ci que leur union ne serait pas longue? N'&eacute;tait-il pas pr&eacute;sent &agrave; de
+certaines paroles qui furent dites? N'entra-t-il pas dans une esp&egrave;ce de
+n&eacute;gociation? Le voulut-on croire? fut-il &eacute;cout&eacute;? &Agrave; qui parlez-vous de
+ces choses? Qui a eu plus de part que Celse &agrave; toutes ces intrigues de
+cour? Et si cela n'&eacute;tait ainsi, s'il ne l'avait du moins ou r&ecirc;v&eacute; ou
+imagin&eacute;, songerait-il &agrave; vous le faire croire? aurait-il l'air important
+et myst&eacute;rieux d'un homme revenu d'une ambassade?</p>
+
+<p>40 (VII)</p>
+
+<p>M&eacute;nippe est l'oiseau par&eacute; de divers plumages qui ne sont pas &agrave; lui. Il
+ne parle pas, il ne sent pas; il r&eacute;p&egrave;te des sentiments et des discours,
+se sert m&ecirc;me si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le
+premier tromp&eacute;, et qu'il croit souvent dire son go&ucirc;t ou expliquer sa
+pens&eacute;e, lorsqu'il n'est que l'&eacute;cho de quelqu'un qu'il vient de quitter.
+C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment
+d'apr&egrave;s baisse, d&eacute;g&eacute;n&egrave;re, perd le peu de lustre qu'un peu de m&eacute;moire lui
+donnait, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous
+du sublime et de l'h&eacute;ro&iuml;que; et, incapable de savoir jusqu'o&ugrave; l'on peut
+avoir de l'esprit, il croit na&iuml;vement que ce qu'il en a est tout ce que
+les hommes en sauraient avoir: aussi a-t-il l'air et le maintien de
+celui qui n'a rien &agrave; d&eacute;sirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie &agrave;
+personne. Il se parle souvent &agrave; soi-m&ecirc;me, et il ne s'en cache pas, ceux
+qui passent le voient, et qu'il semble toujours prendre un parti, ou
+d&eacute;cider qu'une telle chose est sans r&eacute;plique. Si vous le saluez
+quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre
+le salut ou non; et pendant qu'il d&eacute;lib&egrave;re, vous &ecirc;tes d&eacute;j&agrave; hors de
+port&eacute;e. Sa vanit&eacute; l'a fait honn&ecirc;te homme, l'a mis au-dessus de lui-m&ecirc;me,
+l'a fait devenir ce qu'il n'&eacute;tait pas. L'on juge, en le voyant, qu'il
+n'est occup&eacute; que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et
+que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts
+sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler.</p>
+
+<p>41 (IV)</p>
+
+<p>Celui qui, log&eacute; chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les
+deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entre-sol n'en use pas
+ainsi par modestie; cet autre qui, pour conserver une taille fine,
+s'abstient du vin et ne fait qu'un seul repas n'est ni sobre ni
+temp&eacute;rant; et d'un troisi&egrave;me qui, importun&eacute; d'un ami pauvre, lui donne
+enfin quelque secours, l'on dit qu'il ach&egrave;te son repos, et nullement
+qu'il est lib&eacute;ral. Le motif seul fait le m&eacute;rite des actions des hommes,
+et le d&eacute;sint&eacute;ressement y met la perfection.</p>
+
+<p>42 (IV)</p>
+
+<p>La fausse grandeur est farouche et inaccessible: comme elle sent son
+faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se
+fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne para&icirc;tre point ce
+qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La v&eacute;ritable grandeur est
+libre, douce, famili&egrave;re, populaire; elle se laisse toucher et manier,
+elle ne perd rien &agrave; &ecirc;tre vue de pr&egrave;s; plus on la conna&icirc;t, plus on
+l'admire. Elle se courbe par bont&eacute; vers ses inf&eacute;rieurs, et revient sans
+effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se n&eacute;glige, se
+rel&acirc;che de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les
+faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignit&eacute;; on l'approche
+tout ensemble avec libert&eacute; et avec retenue. Son caract&egrave;re est noble et
+facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous
+paraissent grands et tr&egrave;s grands, sans nous faire sentir que nous sommes
+petits.</p>
+
+<p>43 (IV)</p>
+
+<p>Le sage gu&eacute;rit de l'ambition par l'ambition m&ecirc;me; il tend &agrave; de si
+grandes choses, qu'il ne peut se borner &agrave; ce qu'on appelle des tr&eacute;sors,
+des postes, la fortune et la faveur: il ne voit rien dans de si faibles
+avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son coeur, et
+pour m&eacute;riter ses soins et ses d&eacute;sirs; il a m&ecirc;me besoin d'efforts pour ne
+les pas trop d&eacute;daigner. Le seul bien capable de le tenter est cette
+sorte de gloire qui devrait na&icirc;tre de la vertu toute pure et toute
+simple; mais les hommes ne l'accordent gu&egrave;re, et il s'en passe.</p>
+
+<p>44 (IV)</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; est bon qui fait du bien aux autres; s'il souffre pour le bien
+qu'il fait, il est tr&egrave;s bon; s'il souffre de ceux &agrave; qui il a fait ce
+bien, il a une si grande bont&eacute; qu'elle ne peut &ecirc;tre augment&eacute;e que dans
+le cas o&ugrave; ses souffrances viendraient &agrave; cro&icirc;tre; et s'il en meurt, sa
+vertu ne saurait aller plus loin: elle est h&eacute;ro&iuml;que, elle est parfaite.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Des_femmes" id="Des_femmes"></a><a href="#moeurs"><i>Des femmes</i></a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le m&eacute;rite d'une femme:
+leurs int&eacute;r&ecirc;ts sont trop diff&eacute;rents. Les femmes ne se plaisent point les
+unes aux autres par les m&ecirc;mes agr&eacute;ments qu'elles plaisent aux hommes:
+mille mani&egrave;res qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment
+entre elles l'aversion et l'antipathie.</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attach&eacute;e au
+mouvement des yeux, &agrave; un air de t&ecirc;te, aux fa&ccedil;ons de marcher, et qui ne
+va pas plus loin; un esprit &eacute;blouissant qui impose, et que l'on n'estime
+que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une
+grandeur simple, naturelle, ind&eacute;pendante du geste et de la d&eacute;marche, qui
+a sa source dans le coeur, et qui est comme une suite de leur haute
+naissance; un m&eacute;rite paisible, mais solide, accompagn&eacute; de mille vertus
+qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui &eacute;chappent, et
+qui se montrent &agrave; ceux qui ont des yeux.</p>
+
+<p>3 (I)</p>
+
+<p>J'ai vu souhaiter d'&ecirc;tre fille, et une belle fille, depuis treize ans
+jusques &agrave; vingt-deux, et apr&egrave;s cet &acirc;ge, de devenir un homme.</p>
+
+<p>4 (IV)</p>
+
+<p>Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d'une
+heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner;
+elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des
+mani&egrave;res affect&eacute;es et par une mauvaise imitation: leur son de voix et
+leur d&eacute;marche sont emprunt&eacute;s; elles se composent, elles se recherchent,
+regardent dans un miroir si elles s'&eacute;loignent assez de leur naturel. Ce
+n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins.</p>
+
+<p>5 (VII)</p>
+
+<p>Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler
+contre sa pens&eacute;e; c'est plus aussi que le travestissement et la
+mascarade, o&ugrave; l'on ne se donne point pour ce que l'on para&icirc;t &ecirc;tre, mais
+o&ugrave; l'on pense seulement &agrave; se cacher et &agrave; se faire ignorer: c'est
+chercher &agrave; imposer aux yeux, et vouloir para&icirc;tre selon l'ext&eacute;rieur
+contre la v&eacute;rit&eacute;; c'est une esp&egrave;ce de menterie.</p>
+
+<p>Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'&agrave; la coiffure
+exclusivement, &agrave; peu pr&egrave;s comme on mesure le poisson entre queue et
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>6</p>
+
+<p>(V) Si les femmes veulent seulement &ecirc;tre belles &agrave; leurs propres yeux et
+se plaire &agrave; elles-m&ecirc;mes, elles peuvent sans doute, dans la mani&egrave;re de
+s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur
+go&ucirc;t et leur caprice; mais si c'est aux hommes qu'elles d&eacute;sirent de
+plaire, si c'est pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent,
+j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les
+hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend
+affreuses et d&eacute;go&ucirc;tantes; que le rouge seul les vieillit et les d&eacute;guise;
+qu'ils ha&iuml;ssent autant &agrave; les voir avec de la c&eacute;ruse sur le visage,
+qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les
+m&acirc;choires; qu'ils protestent s&eacute;rieusement contre tout l'artifice dont
+elles usent pour se rendre laides; et que, bien loin d'en r&eacute;pondre
+devant Dieu, il semble au contraire qu'il leur ait r&eacute;serv&eacute; ce dernier et
+infaillible moyen de gu&eacute;rir des femmes.</p>
+
+<p>(IV) Si les femmes &eacute;taient telles naturellement qu'elles le deviennent
+par un artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fra&icirc;cheur de
+leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allum&eacute; et aussi plomb&eacute;
+qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se
+fardent, elles seraient inconsolables.</p>
+
+<p>7 (VII)</p>
+
+<p>Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur
+l'opinion qu'elle a de sa beaut&eacute;: elle regarde le temps et les ann&eacute;es
+comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres
+femmes; elle oublie du moins que l'&acirc;ge est &eacute;crit sur le visage. La m&ecirc;me
+parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, d&eacute;figure enfin sa personne,
+&eacute;claire les d&eacute;fauts de sa vieillesse. La mignardise et l'affectation
+l'accompagnent dans la douleur et dans la fi&egrave;vre: elle meurt par&eacute;e et en
+rubans de couleur.</p>
+
+<p>8 (VII)</p>
+
+<p>Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de
+jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus &agrave; une
+femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les ann&eacute;es pour elle
+ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point: elle le croit
+ainsi, et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur
+son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas
+permis &agrave; un certain &acirc;ge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec
+ses mouches et son rouge, est ridicule.</p>
+
+<p>9 (IV)</p>
+
+<p>Les femmes se pr&eacute;parent pour leurs amants, si elles les attendent; mais
+si elles en sont surprises, elles oublient &agrave; leur arriv&eacute;e l'&eacute;tat o&ugrave;
+elles se trouvent; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir
+avec les indiff&eacute;rents; elles sentent le d&eacute;sordre o&ugrave; elles sont,
+s'ajustent en leur pr&eacute;sence, ou disparaissent un moment, et reviennent
+par&eacute;es.</p>
+
+<p>10 (I)</p>
+
+<p>Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la
+plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.</p>
+
+<p>11 (IV)</p>
+
+<p>L'agr&eacute;ment est arbitraire la beaut&eacute; est quelque chose de plus r&eacute;el et de
+plus ind&eacute;pendant du go&ucirc;t et de l'opinion.</p>
+
+<p>12 (I)</p>
+
+<p>L'on peut &ecirc;tre touch&eacute; de certaines beaut&eacute;s si parfaites et d'un m&eacute;rite
+si &eacute;clatant, que l'on se borne &agrave; les voir et &agrave; leur parler.</p>
+
+<p>13 (I)</p>
+
+<p>Une belle femme qui a les qualit&eacute;s d'un honn&ecirc;te homme est ce qu'il y a
+au monde d'un commerce plus d&eacute;licieux: l'on trouve en elle tout le
+m&eacute;rite des deux sexes.</p>
+
+<p>14 (I)</p>
+
+<p>Il &eacute;chappe &agrave; une jeune personne de petites choses qui persuadent
+beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites.
+Il n'&eacute;chappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires;
+ils parlent, ils agissent, ils sont empress&eacute;s, et persuadent moins.</p>
+
+<p>15 (IV)</p>
+
+<p>Le caprice est dans les femmes tout proche de la beaut&eacute;, pour &ecirc;tre son
+contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en
+gu&eacute;riraient pas sans rem&egrave;de.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur
+accordent: les hommes gu&eacute;rissent par ces m&ecirc;mes faveurs.</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs
+qu'il a re&ccedil;ues d'elle.</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>Une femme qui n'a qu'un galant croit n'&ecirc;tre point coquette; celle qui a
+plusieurs galants croit n'&ecirc;tre que coquette.</p>
+
+<p>Telle femme &eacute;vite d'&ecirc;tre coquette par un ferme attachement &agrave; un seul,
+qui passe pour folle par son mauvais choix.</p>
+
+<p>19 (IV)</p>
+
+<p>Un ancien galant tient &agrave; si peu de chose, qu'il c&egrave;de &agrave; un nouveau mari;
+et celui-ci dure si peu, qu'un nouveau galant qui survient lui rend le
+change.</p>
+
+<p>Un ancien galant craint ou m&eacute;prise un nouveau rival, selon le caract&egrave;re
+de la personne qu'il sert.</p>
+
+<p>Il ne manque souvent &agrave; un ancien galant, aupr&egrave;s d'une femme qui
+l'attache, que le nom de mari: c'est beaucoup, et il serait mille fois
+perdu sans cette circonstance.</p>
+
+<p>20 (IV)</p>
+
+<p>Il semble que la galanterie dans une femme ajoute &agrave; la coquetterie. Un
+homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu'un homme galant.
+L'homme coquet et la femme galante vont assez de pair.</p>
+
+<p>21 (I)</p>
+
+<p>Il y a peu de galanteries secr&egrave;tes. Bien des femmes ne sont pas mieux
+d&eacute;sign&eacute;es par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.</p>
+
+<p>22 (V)</p>
+
+<p>Une femme galante veut qu'on l'aime; il suffit &agrave; une coquette d'&ecirc;tre
+trouv&eacute;e aimable et de passer pour belle. Celle-l&agrave; cherche &agrave; engager;
+celle-ci se contente de plaire. La premi&egrave;re passe successivement d'un
+engagement &agrave; un autre; la seconde a plusieurs amusements tout &agrave; la fois.
+Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; et dans
+l'autre, c'est la vanit&eacute; et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. La galanterie est un faible du
+coeur, ou peut-&ecirc;tre un vice de la complexion; la coquetterie est un
+d&eacute;r&egrave;glement de l'esprit. La femme galante se fait craindre et la
+coquette se fait ha&iuml;r. L'on peut tirer de ces deux caract&egrave;res de quoi en
+faire un troisi&egrave;me, le pire de tous.</p>
+
+<p>23 (V)</p>
+
+<p>Une femme faible est celle &agrave; qui l'on reproche une faute qui se la
+reproche &agrave; elle-m&ecirc;me; dont le coeur combat la raison; qui veut gu&eacute;rir,
+qui ne gu&eacute;rira point, ou bien tard.</p>
+
+<p>24 (V)</p>
+
+<p>Une femme inconstante est celle qui n'aime plus; une l&eacute;g&egrave;re, celle qui
+d&eacute;j&agrave; en aime un autre; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce
+qu'elle aime; une indiff&eacute;rente, celle qui n'aime rien.</p>
+
+<p>25 (V)</p>
+
+<p>La perfidie, si je l'ose dire, est un mensonge de toute la personne:
+c'est dans une femme l'art de placer un mot ou une action qui donne le
+change, et quelquefois de mettre en oeuvre des serments et des promesses
+qui ne lui co&ucirc;tent pas plus &agrave; faire qu'&agrave; violer.</p>
+
+<p>Une femme infid&egrave;le, si elle est connue pour telle de la personne
+int&eacute;ress&eacute;e, n'est qu'infid&egrave;le: s'il la croit fid&egrave;le, elle est perfide.</p>
+
+<p>On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu'elle gu&eacute;rit de la
+jalousie.</p>
+
+<p>26 (I)</p>
+
+<p>Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement &agrave;
+soutenir, &eacute;galement difficile &agrave; rompre et &agrave; dissimuler; il ne manque &agrave;
+l'un que le contrat, et &agrave; l'autre que le coeur.</p>
+
+<p>27 (I)</p>
+
+<p>&Agrave; juger de cette femme par sa beaut&eacute;, sa jeunesse, sa fiert&eacute; et ses
+d&eacute;dains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un h&eacute;ros qui doive
+un jour la charmer. Son choix est fait: c'est un petit monstre qui
+manque d'esprit.</p>
+
+<p>28 (I)</p>
+
+<p>Il y a des femmes d&eacute;j&agrave; fl&eacute;tries, qui par leur complexion ou par leur
+mauvais caract&egrave;re sont naturellement la ressource des jeunes gens qui
+n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus &agrave; plaindre, ou d'une
+femme avanc&eacute;e en &acirc;ge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a
+besoin d'une vieille.</p>
+
+<p>29 (IV)</p>
+
+<p>Le rebut de la cour est re&ccedil;u &agrave; la ville dans une ruelle, o&ugrave; il d&eacute;fait le
+magistrat m&ecirc;me en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en
+baudrier, les &eacute;carte et devient ma&icirc;tre de la place: il est &eacute;cout&eacute;, il
+est aim&eacute;; on ne tient gu&egrave;re plus d'un moment contre une &eacute;charpe d'or et
+une plume blanche, contre un homme qui parle au Roi et voit les
+ministres. Il fait des jaloux et des jalouses: on l'admire, il fait
+envie: &agrave; quatre lieues de l&agrave;, il fait piti&eacute;.</p>
+
+<p>30 (I)</p>
+
+<p>Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une
+femme de ville un homme de la cour.</p>
+
+<p>31 (I)</p>
+
+<p>&Agrave; un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant,
+qui parle de soi avec confiance et des autres avec m&eacute;pris, imp&eacute;tueux,
+altier, entreprenant, sans moeurs ni probit&eacute;, de nul jugement et d'une
+imagination tr&egrave;s libre, il ne lui manque plus, pour &ecirc;tre ador&eacute; de bien
+des femmes, que de beaux traits et la taille belle.</p>
+
+<p>32 (I)</p>
+
+<p>Est-ce en vue du secret, ou par un go&ucirc;t hypocondre, que cette femme aime
+un valet, cette autre un moine, et Dorinne son m&eacute;decin?</p>
+
+<p>33 (VII)</p>
+
+<p>Roscius entre sur la sc&egrave;ne de bonne gr&acirc;ce: oui, L&eacute;lie; et j'ajoute
+encore qu'il a les jambes bien tourn&eacute;es, qu'il joue bien, et de longs
+r&ocirc;les, et que pour d&eacute;clamer parfaitement il ne lui manque, comme on le
+dit, que de parler avec la bouche; mais est-il le seul qui ait de
+l'agr&eacute;ment dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus
+noble et la plus honn&ecirc;te que l'on puisse faire? Roscius d'ailleurs ne
+peut &ecirc;tre &agrave; vous, il est &agrave; une autre; et quand cela ne serait pas ainsi,
+il est retenu: Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de
+Messaline. Prenez Bathylle, L&eacute;lie: o&ugrave; trouverez-vous, je ne dis pas dans
+l'ordre des chevaliers, que vous d&eacute;daignez, mais m&ecirc;me parmi les farceurs
+un jeune homme qui s'&eacute;l&egrave;ve si haut en dansant, et qui passe mieux la
+capriole? Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en
+avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber &agrave; terre?
+Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la
+presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu'il n'en agr&eacute;e;
+mais vous avez Dracon, le joueur de fl&ucirc;te: nul autre de son m&eacute;tier
+n'enfle plus d&eacute;cemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le
+flageolet, car c'est une chose infinie que le nombre des instruments
+qu'il fait parler; plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants
+et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul
+repas? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous
+soupirez, L&eacute;lie: est-ce que Dracon aurait fait un choix, ou que
+malheureusement on vous aurait pr&eacute;venue? Se serait-il enfin engag&eacute; &agrave;
+C&eacute;sonie, qui l'a tant couru, qui lui a sacrifi&eacute; une si grande foule
+d'amants, je dirai m&ecirc;me toute la fleur des Romains? &agrave; C&eacute;sonie, qui est
+d'une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si s&eacute;rieuse?
+Je vous plains, L&eacute;lie, si vous avez pris par contagion ce nouveau go&ucirc;t
+qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics,
+et expos&eacute;s par leur condition &agrave; la vue des autres. Que ferez-vous,
+lorsque le meilleur en ce genre vous est enlev&eacute;? Il reste encore Bronte,
+le questionnaire: le peuple ne parle que de sa force et de son adresse;
+c'est un jeune homme qui a les &eacute;paules larges et la taille ramass&eacute;e, un
+n&egrave;gre d'ailleurs, un homme noir.</p>
+
+<p>34 (I)</p>
+
+<p>Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un ma&ccedil;on est
+un ma&ccedil;on; pour quelques autres plus retir&eacute;es, un ma&ccedil;on est un homme, un
+jardinier est un homme. Tout est tentation &agrave; qui la craint.</p>
+
+<p>35 (I)</p>
+
+<p>Quelques femmes donnent aux couvents et &agrave; leurs amants: galantes et
+bienfactrices, elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes
+et des oratoires o&ugrave; elles lisent des billets tendres, et o&ugrave; personne ne
+voit qu'elles ne prient point Dieu.</p>
+
+<p>36 (VII)</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? Est-ce une femme plus
+complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus
+appliqu&eacute;e &agrave; sa famille et &agrave; ses affaires, plus ardente et plus sinc&egrave;re
+pour ses amis; qui soit moins esclave de son humeur, moins attach&eacute;e &agrave;
+ses int&eacute;r&ecirc;ts; qui aime moins les commodit&eacute;s de la vie; je ne dis pas qui
+fasse des largesses &agrave; ses enfants qui sont d&eacute;j&agrave; riches, mais qui,
+opulente elle-m&ecirc;me et accabl&eacute;e du superflu, leur fournisse le
+n&eacute;cessaire, et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit; qui
+soit plus exempte d'amour de soi-m&ecirc;me et d'&eacute;loignement pour les autres;
+qui soit plus libre de tous attachements humains? &laquo;Non, dites-vous, ce
+n'est rien de toutes ces choses.&raquo; J'insiste, et je vous demande:
+&laquo;Qu'est-ce donc qu'une femme que l'on dirige?&raquo; Je vous entends, c'est
+une femme qui a un directeur.</p>
+
+<p>37 (I)</p>
+
+<p>Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une r&egrave;gle de
+conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour sur-arbitre?</p>
+
+<p>38 (I)</p>
+
+<p>Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre
+si uniment qu'elle s'en puisse passer.</p>
+
+<p>39 (I)</p>
+
+<p>Si une femme pouvait dire &agrave; son confesseur, avec ses autres faiblesses,
+celles qu'elle a pour son directeur; et le temps qu'elle perd dans son
+entretien, peut-&ecirc;tre lui serait-il donn&eacute; pour p&eacute;nitence d'y renoncer.</p>
+
+<p>40 (V)</p>
+
+<p>Je voudrais qu'il me f&ucirc;t permis de crier de toute ma force &agrave; ces hommes
+saints qui ont &eacute;t&eacute; autrefois bless&eacute;s des femmes: &laquo;Fuyez les femmes, ne
+les dirigez point, laissez &agrave; d'autres le soin de leur salut.&raquo;</p>
+
+<p>41 (I)</p>
+
+<p>C'est trop contre un mari d'&ecirc;tre coquette et d&eacute;vote; une femme devrait
+opter.</p>
+
+<p>42 (VI)</p>
+
+<p>J'ai diff&eacute;r&eacute; &agrave; le dire, et j'en ai souffert; mais enfin il m'&eacute;chappe, et
+j'esp&egrave;re m&ecirc;me que ma franchise sera utile &agrave; celles qui n'ayant pas assez
+d'un confesseur pour leur conduite, n'usent d'aucun discernement dans le
+choix de leurs directeurs. Je ne sors pas d'admiration et d'&eacute;tonnement &agrave;
+la vue de certains personnages que je ne nomme point; j'ouvre de fort
+grands yeux sur eux; je les contemple: ils parlent, je pr&ecirc;te l'oreille;
+je m'informe, on me dit des faits, je les recueille; et je ne comprends
+pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diam&eacute;tralement
+oppos&eacute;es au bon esprit, au sens droit, &agrave; l'exp&eacute;rience des affaires du
+monde, &agrave; la connaissance de l'homme, &agrave; la science de la religion et des
+moeurs, pr&eacute;sument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de
+l'apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant
+capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du minist&egrave;re des
+&acirc;mes, celui de tous le plus d&eacute;licat et le plus sublime; et si au
+contraire ils se croient n&eacute;s pour un emploi si relev&eacute;, si difficile, et
+accord&eacute; &agrave; si peu de personnes, et qu'ils se persuadent de ne faire en
+cela qu'exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire,
+je le comprends encore moins.</p>
+
+<p>Je vois bien que le go&ucirc;t qu'il y a &agrave; devenir le d&eacute;positaire du secret
+des familles, &agrave; se rendre n&eacute;cessaire pour les r&eacute;conciliations, &agrave;
+procurer des commissions ou &agrave; placer des domestiques, &agrave; trouver toutes
+les portes ouvertes dans les maisons des grands, &agrave; manger souvent &agrave; de
+bonnes tables, &agrave; se promener en carrosse dans une grande ville, et &agrave;
+faire de d&eacute;licieuses retraites &agrave; la campagne, &agrave; voir plusieurs personnes
+de nom et de distinction s'int&eacute;resser &agrave; sa vie et &agrave; sa sant&eacute;, et &agrave;
+m&eacute;nager pour les autres et pour soi-m&ecirc;me tous les int&eacute;r&ecirc;ts humains, je
+vois bien, encore une fois, que cela seul a fait imaginer le sp&eacute;cieux et
+irr&eacute;pr&eacute;hensible pr&eacute;texte du soin des &acirc;mes, et sem&eacute; dans le monde cette
+p&eacute;pini&egrave;re intarissable de directeurs.</p>
+
+<p>43 (VI)</p>
+
+<p>La d&eacute;votion vient &agrave; quelques-uns, et surtout aux femmes, comme une
+passion, ou comme le faible d'un certain &acirc;ge, ou comme un mode qu'il
+faut suivre. Elles comptaient autrefois une semaine par les jours de
+jeu, de spectacle, de concert, de mascarade, ou d'un joli sermon: elles
+allaient le lundi perdre leur argent chez Ism&egrave;ne, le mardi leur temps
+chez Clim&egrave;ne, et le mercredi leur r&eacute;putation chez C&eacute;lim&egrave;ne; elles
+savaient d&egrave;s la veille toute la joie qu'elles devaient avoir le jour
+d'apr&egrave;s et le lendemain; elles jouissaient tout &agrave; la fois du plaisir
+pr&eacute;sent et de celui qui ne leur pouvait manquer; elles auraient souhait&eacute;
+de les pouvoir rassembler tous en un seul jour: c'&eacute;tait alors leur
+unique inqui&eacute;tude et tout le sujet de leurs distractions; et si elles se
+trouvaient quelquefois &agrave; l'Op&eacute;ra, elles y regrettaient la com&eacute;die.
+Autres temps, autres moeurs: elles outrent l'aust&eacute;rit&eacute; et la retraite;
+elles n'ouvrent plus les yeux qui leur sont donn&eacute;s pour voir; elles ne
+mettent plus leurs sens &agrave; aucun usage; et chose incroyable! elles
+parlent peu; elles pensent encore et assez bien d'elles-m&ecirc;mes, comme
+assez mal des autres; il y a chez elles une &eacute;mulation de vertu et de
+r&eacute;forme qui tient quelque chose de la jalousie; elles ne ha&iuml;ssent pas de
+primer dans ce nouveau genre de vie, comme elles faisaient dans celui
+qu'elles viennent de quitter par politique ou par d&eacute;go&ucirc;t. Elles se
+perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne ch&egrave;re et par
+l'oisivet&eacute;; et elles se perdent tristement par la pr&eacute;somption et par
+l'envie.</p>
+
+<p>44 (VII)</p>
+
+<p>Si j'&eacute;pouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point; si une
+joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instruire;
+si une prude, elle ne sera point emport&eacute;e; si une emport&eacute;e, elle
+exercera ma patience; si une coquette, elle voudra me plaire; si une
+galante, elle le sera peut-&ecirc;tre jusqu'&agrave; m'aimer; si une d&eacute;vote,
+r&eacute;pondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu,
+et qui se trompe elle-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>45 (IV)</p>
+
+<p>Une femme est ais&eacute;e &agrave; gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s'en
+donne la peine. Un seul m&ecirc;me en gouverne plusieurs; il cultive leur
+esprit et leur m&eacute;moire, fixe et d&eacute;termine leur religion; il entreprend
+m&ecirc;me de r&eacute;gler leur coeur. Elles n'approuvent et ne d&eacute;sapprouvent, ne
+louent et ne condamnent, qu'apr&egrave;s avoir consult&eacute; ses yeux et son visage.
+Il est le d&eacute;positaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs
+d&eacute;sirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours il les
+fait rompre avec leurs galants; il les brouille et les r&eacute;concilie avec
+leurs maris, et il profite des interr&egrave;gnes. Il prend soin de leurs
+affaires, sollicite leurs proc&egrave;s, et voit leurs juges; il leur donne son
+m&eacute;decin, son marchand, ses ouvriers; il s'ing&egrave;re de les loger, de les
+meubler, et il ordonne de leur &eacute;quipage. On le voit avec elles dans
+leurs carrosses, dans les rues d'une ville et aux promenades, ainsi que
+dans leur banc &agrave; un sermon, et dans leur loge &agrave; la com&eacute;die; il fait avec
+elles les m&ecirc;mes visites; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les
+voyages; il a le plus commode appartement chez elles &agrave; la campagne. Il
+vieillit sans d&eacute;choir de son autorit&eacute;: un peu d'esprit et beaucoup de
+temps &agrave; perdre lui suffit pour la conserver; les enfants, les h&eacute;ritiers,
+la bru, la ni&egrave;ce, les domestiques, tout en d&eacute;pend. Il a commenc&eacute; par se
+faire estimer; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si
+n&eacute;cessaire, meurt sans qu'on le pleure; et dix femmes dont il &eacute;tait le
+tyran h&eacute;ritent par sa mort de la libert&eacute;.</p>
+
+<p>46 (V)</p>
+
+<p>Quelques femmes ont voulu cacher leur conduite sous les dehors de la
+modestie; et tout ce que chacune a pu gagner par une continuelle
+affectation, et qui ne s'est jamais d&eacute;mentie, a &eacute;t&eacute; de faire dire de
+soi: On l'aurait prise pour une vestale.</p>
+
+<p>47 (IV)</p>
+
+<p>C'est dans les femmes une violente preuve d'une r&eacute;putation bien nette et
+bien &eacute;tablie, qu'elle ne soit pas m&ecirc;me effleur&eacute;e par la familiarit&eacute; de
+quelques-unes qui ne leur ressemblent point; et qu'avec toute la pente
+qu'on a aux malignes explications, on ait recours &agrave; une tout autre
+raison de ce commerce qu'&agrave; celle de la convenance des moeurs.</p>
+
+<p>48 (VII)</p>
+
+<p>Un comique outre sur la sc&egrave;ne ses personnages; un po&egrave;te charge ses
+descriptions; un peintre qui fait d'apr&egrave;s nature force et exag&egrave;re une
+passion, un contraste, des attitudes; et celui qui copie, s'il ne mesure
+au compas les grandeurs et les proportions, grossit ses figures, donne &agrave;
+toutes les pi&egrave;ces qui entrent dans l'ordonnance de son tableau plus de
+volume que n'en ont celles de l'original: de m&ecirc;me la pruderie est une
+imitation de la sagesse.</p>
+
+<p>Il y a une fausse modestie qui est vanit&eacute;, une fausse gloire qui est
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, une fausse grandeur qui est petitesse; une fausse vertu qui
+est hypocrisie, une fausse sagesse qui est pruderie.</p>
+
+<p>Une femme prude paye de maintien et de parole; une femme sage paye de
+conduite. Celle-l&agrave; suit son humeur et sa complexion, celle-ci sa raison
+et son coeur. L'une est s&eacute;rieuse et aust&egrave;re; l'autre est dans les
+diverses rencontres pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu'il faut qu'elle soit. La premi&egrave;re
+cache des faibles sous de plausibles dehors; la seconde couvre un riche
+fonds sous un air libre et naturel. La pruderie contraint l'esprit, ne
+cache ni l'&acirc;ge ni la laideur; souvent elle les suppose: la sagesse au
+contraire pallie les d&eacute;fauts du corps, ennoblit l'esprit, ne rend la
+jeunesse que plus piquante et la beaut&eacute; que plus p&eacute;rilleuse.</p>
+
+<p>49 (VII)</p>
+
+<p>Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas
+savantes? Par quelles lois, par quels &eacute;dits, par quels rescrits leur
+a-t-on d&eacute;fendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont
+lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs
+ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire &eacute;tablies elles-m&ecirc;mes dans
+cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou
+par la paresse de leur esprit ou par le soin de leur beaut&eacute;, ou par une
+certaine l&eacute;g&egrave;ret&eacute; qui les emp&ecirc;che de suivre une longue &eacute;tude, ou par le
+talent et le g&eacute;nie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main,
+ou par les distractions que donnent les d&eacute;tails d'un domestique, ou par
+un &eacute;loignement naturel des choses p&eacute;nibles et s&eacute;rieuses, ou par une
+curiosit&eacute; toute diff&eacute;rente de celle qui contente l'esprit, ou par un
+tout autre go&ucirc;t que celui d'exercer leur m&eacute;moire? Mais &agrave; quelque cause
+que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont
+heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,
+aient sur eux cet avantage de moins.</p>
+
+<p>On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est
+cisel&eacute;e artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort
+recherch&eacute;; c'est une pi&egrave;ce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui
+n'est pas d'usage, qui ne sert ni &agrave; la guerre ni &agrave; la chasse, non plus
+qu'un cheval de man&egrave;ge, quoique le mieux instruit du monde.</p>
+
+<p>Si la science et la sagesse se trouvent unies en un m&ecirc;me sujet, je ne
+m'informe plus du sexe, j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage
+ne songe gu&egrave;re &agrave; &ecirc;tre savante, ou qu'une femme savante n'est gu&egrave;re sage,
+vous avez d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont
+d&eacute;tourn&eacute;es des sciences que par de certains d&eacute;fauts: concluez donc
+vous-m&ecirc;me que moins elles auraient de ces d&eacute;fauts, plus elles seraient
+sages, et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre &agrave; devenir
+savante, ou qu'une femme savante, n'&eacute;tant telle que parce qu'elle aurait
+pu vaincre beaucoup de d&eacute;fauts, n'en est que plus sage.</p>
+
+<p>50 (I)</p>
+
+<p>La neutralit&eacute; entre des femmes qui nous sont &eacute;galement amies,
+quoiqu'elles aient rompu pour des int&eacute;r&ecirc;ts o&ugrave; nous n'avons nulle part,
+est un point difficile: il faut choisir souvent entre elles, ou les
+perdre toutes deux.</p>
+
+<p>51 (I)</p>
+
+<p>Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants
+que son argent.</p>
+
+<p>52 (I)</p>
+
+<p>Il est &eacute;tonnant de voir dans le coeur de certaines femmes quelque chose
+de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes, je veux dire
+l'ambition et le jeu: de telles femmes rendent les hommes chastes; elles
+n'ont de leur sexe que les habits.</p>
+
+<p>53 (I)</p>
+
+<p>Les femmes sont extr&ecirc;mes: elles sont meilleures ou pires que les hommes.</p>
+
+<p>54 (I)</p>
+
+<p>La plupart des femmes n'ont gu&egrave;re de principes; elles se conduisent par
+le coeur, et d&eacute;pendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment.</p>
+
+<p>55 (IV)</p>
+
+<p>Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes; mais les
+hommes l'emportent sur elles en amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point.</p>
+
+<p>56 (V)</p>
+
+<p>Il y a du p&eacute;ril &agrave; contrefaire. Lise, d&eacute;j&agrave; vieille, veut rendre une jeune
+femme ridicule, et elle-m&ecirc;me devient difforme; elle me fait peur. Elle
+use pour l'imiter de grimaces et de contorsions: la voil&agrave; aussi laide
+qu'il faut pour embellir celle dont elle se moque.</p>
+
+<p>57 (VII)</p>
+
+<p>On veut &agrave; la ville que bien des idiots et des idiotes aient de l'esprit;
+on veut &agrave; la cour que bien des gens manquent d'esprit qui en ont
+beaucoup; et entre les personnes de ce dernier genre une belle femme ne
+se sauve qu'&agrave; peine avec d'autres femmes.</p>
+
+<p>58 (I)</p>
+
+<p>Un homme est plus fid&egrave;le au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme
+au contraire garde mieux son secret que celui d'autrui.</p>
+
+<p>59 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a point dans le coeur d'une jeune personne un si violent amour
+auquel l'int&eacute;r&ecirc;t ou l'ambition n'ajoute quelque chose.</p>
+
+<p>60 (I)</p>
+
+<p>Il y a un temps o&ugrave; les filles les plus riches doivent prendre parti;
+elles n'en laissent gu&egrave;re &eacute;chapper les premi&egrave;res occasions sans se
+pr&eacute;parer un long repentir: il semble que la r&eacute;putation des biens diminue
+en elles avec celle de leur beaut&eacute;. Tout favorise au contraire une jeune
+personne, jusques &agrave; l'opinion des hommes, qui aiment &agrave; lui accorder tous
+les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable.</p>
+
+<p>61 (I)</p>
+
+<p>Combien de filles &agrave; qui une grande beaut&eacute; n'a jamais servi qu'&agrave; leur
+faire esp&eacute;rer une grande fortune!</p>
+
+<p>62 (VII)</p>
+
+<p>Les belles filles sont sujettes &agrave; venger ceux de leurs amants qu'elles
+ont maltrait&eacute;s, ou par de laids, ou par de vieux, ou par d'indignes
+maris.</p>
+
+<p>63 (IV)</p>
+
+<p>La plupart des femmes jugent du m&eacute;rite et de la bonne mine d'un homme
+par l'impression qu'ils font sur elles, et n'accordent presque ni l'un
+ni l'autre &agrave; celui pour qui elles ne sentent rien.</p>
+
+<p>64 (IV)</p>
+
+<p>Un homme qui serait en peine de conna&icirc;tre s'il change, s'il commence &agrave;
+vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le
+ton dont elle lui parle: il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude
+&eacute;cole.</p>
+
+<p>65 (IV)</p>
+
+<p>Une femme qui n'a jamais les yeux que sur une m&ecirc;me personne, ou qui les
+en d&eacute;tourne toujours, fait penser d'elle la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>66 (IV)</p>
+
+<p>Il co&ucirc;te peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point: il co&ucirc;te
+encore moins aux hommes de dire ce qu'ils sentent.</p>
+
+<p>67 (I)</p>
+
+<p>Il arrive quelquefois qu'une femme cache &agrave; un homme toute la passion
+qu'elle sent pour lui, pendant que de son c&ocirc;t&eacute; il feint pour elle toute
+celle qu'il ne sent pas.</p>
+
+<p>68 (I)</p>
+
+<p>L'on suppose un homme indiff&eacute;rent, mais qui voudrait persuader &agrave; une
+femme une passion qu'il ne sent pas; et l'on demande s'il ne lui serait
+pas plus ais&eacute; d'imposer &agrave; celle dont il est aim&eacute; qu'&agrave; celle qui ne
+l'aime point.</p>
+
+<p>69 (I)</p>
+
+<p>Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu'il
+n'en ait pas ailleurs un v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>70 (I)</p>
+
+<p>Un homme &eacute;clate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console; une
+femme fait moins de bruit quand elle est quitt&eacute;e, et demeure longtemps
+inconsolable.</p>
+
+<p>71</p>
+
+<p>(I) Les femmes gu&eacute;rissent de leur paresse par la vanit&eacute; ou par l'amour.</p>
+
+<p>(IV) La paresse au contraire dans les femmes vives est le pr&eacute;sage de
+l'amour.</p>
+
+<p>72 (IV)</p>
+
+<p>Il est fort s&ucirc;r qu'une femme qui &eacute;crit avec emportement est emport&eacute;e; il
+est moins clair qu'elle soit touch&eacute;e. Il semble qu'une passion vive et
+tendre est morne et silencieuse; et que le plus pressant int&eacute;r&ecirc;t d'une
+femme qui n'est plus libre, celui qui l'agite davantage, est moins de
+persuader qu'elle aime, que de s'assurer si elle est aim&eacute;e.</p>
+
+<p>73 (VII)</p>
+
+<p>Glyc&egrave;re n'aime pas les femmes; elle hait leur commerce et leurs visites,
+se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est
+petit, &agrave; qui elle est s&eacute;v&egrave;re, qu'elle resserre dans leur ordre, sans
+leur permettre rien de ce qui passe l'amiti&eacute;; elle est distraite avec
+eux, leur r&eacute;pond par des monosyllabes, et semble chercher &agrave; s'en
+d&eacute;faire; elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est
+mieux gard&eacute;e et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron et
+d'H&eacute;niery. Une seule, Corinne, y est attendue, y est re&ccedil;ue, et &agrave; toutes
+les heures; on l'embrasse &agrave; plusieurs reprises; on croit l'aimer; on lui
+parle &agrave; l'oreille dans un cabinet o&ugrave; elles sont seules; on a soi-m&ecirc;me
+plus de deux oreilles pour l'&eacute;couter; on se plaint &agrave; elle de tout autre
+que d'elle; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien: elle a
+la confiance de tous les deux. L'on voit Glyc&egrave;re en partie carr&eacute;e au
+bal, au th&eacute;&acirc;tre dans les jardins publics, sur le chemin de Venouze, o&ugrave;
+l'on mange les premiers fruits; quelquefois seule en liti&egrave;re sur la
+route du grand faubourg, o&ugrave; elle a un verger d&eacute;licieux, ou &agrave; la porte de
+Canidie, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de
+secondes noces, qui en dit le temps et les circonstances. Elle para&icirc;t
+ordinairement avec une coiffure plate et n&eacute;glig&eacute;e, en simple d&eacute;shabill&eacute;,
+sans corps et avec des mules: elle est belle en cet &eacute;quipage, et il ne
+lui manque que de la fra&icirc;cheur. On remarque n&eacute;anmoins sur elle une riche
+attache, qu'elle d&eacute;robe avec soin aux yeux de son mari. Elle le flatte,
+elle le caresse; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms;
+elle n'a pas d'autre lit que celui de ce cher &eacute;poux, et elle ne veut pas
+d&eacute;coucher. Le matin, elle se partage entre sa toilette et quelques
+billets qu'il faut &eacute;crire. Un affranchi vient lui parler en secret;
+c'est Parm&eacute;non, qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du
+ma&icirc;tre et la jalousie des domestiques. Qui &agrave; la v&eacute;rit&eacute; fait mieux
+conna&icirc;tre des intentions, et rapporte mieux une r&eacute;ponse que Parm&eacute;non?
+qui parle moins de ce qu'il faut taire? qui sait ouvrir une porte
+secr&egrave;te avec moins de bruit? qui conduit plus adroitement par le petit
+escalier? qui fait mieux sortir par o&ugrave; l'on est entr&eacute;?</p>
+
+<p>74 (I)</p>
+
+<p>Je ne comprends pas comment un mari qui s'abandonne &agrave; son humeur et &agrave; sa
+complexion, qui ne cache aucun de ses d&eacute;fauts, et se montre au contraire
+par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop n&eacute;glig&eacute; dans son
+ajustement, brusque dans ses r&eacute;ponses, incivil, froid et taciturne, peut
+esp&eacute;rer de d&eacute;fendre le coeur d'une jeune femme contre les entreprises de
+son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance,
+les soins, l'empressement, les dons, la flatterie.</p>
+
+<p>75 (VII)</p>
+
+<p>Un mari n'a gu&egrave;re un rival qui ne soit de sa main, et comme un pr&eacute;sent
+qu'il a autrefois fait &agrave; sa femme. Il le loue devant elle de ses belles
+dents et de sa belle t&ecirc;te; il agr&eacute;e ses soins; il re&ccedil;oit ses visites; et
+apr&egrave;s ce qui lui vient de son cru, rien ne lui para&icirc;t de meilleur go&ucirc;t
+que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne &agrave; souper,
+et il dit aux convi&eacute;s: &laquo;Go&ucirc;tez bien cela; il est de L&eacute;andre, et il ne me
+co&ucirc;te qu'un grand merci.&raquo;</p>
+
+<p>76 (VI)</p>
+
+<p>Il y a telle femme qui an&eacute;antit ou qui enterre son mari au point qu'il
+n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il
+plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'&agrave; montrer l'exemple
+d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est d&ucirc; ni
+douaire ni conventions; mais &agrave; cela pr&egrave;s, et qu'il n'accouche pas, il
+est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une
+m&ecirc;me maison sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai
+seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paye le r&ocirc;tisseur et le
+cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on a soup&eacute;. Ils n'ont
+souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas m&ecirc;me le nom: ils
+vivent &agrave; la romaine ou &agrave; la grecque; chacun a le sien; et ce n'est
+qu'avec le temps, et apr&egrave;s qu'on est initi&eacute; au jargon d'une ville, qu'on
+sait enfin que M. B... est publiquement depuis vingt ann&eacute;es le mari de Mme
+L...</p>
+
+<p>77 (VII)</p>
+
+<p>Telle autre femme, &agrave; qui le d&eacute;sordre manque pour mortifier son mari, y
+revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu'elle a
+apport&eacute;e, par les charmes de sa beaut&eacute;, par son m&eacute;rite, par ce que
+quelques-uns appellent vertu.</p>
+
+<p>78 (VII)</p>
+
+<p>Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles emp&ecirc;chent un mari de se
+repentir du moins une fois le jour d'avoir une femme, ou de trouver
+heureux celui qui n'en a point.</p>
+
+<p>79 (IV)</p>
+
+<p>Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage: on pleure, on
+r&eacute;cite, on r&eacute;p&egrave;te, on est si touch&eacute;e de la mort de son mari, qu'on n'en
+oublie pas la moindre circonstance.</p>
+
+<p>80 (I)</p>
+
+<p>Ne pourrait-on point d&eacute;couvrir l'art de se faire aimer de sa femme?</p>
+
+<p>81 (IV)</p>
+
+<p>Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit
+aimer.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; Smyrne une tr&egrave;s belle fille qu'on appelait &Eacute;mire, et qui
+&eacute;tait moins connue dans toute la ville par sa beaut&eacute; que par la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+de ses moeurs, et surtout par l'indiff&eacute;rence qu'elle conservait pour tous
+les hommes, qu'elle voyait, disait-elle, sans aucun p&eacute;ril, et sans
+d'autres dispositions que celles o&ugrave; elle se trouvait pour ses amies ou
+pour ses fr&egrave;res. Elle ne croyait pas la moindre partie de toutes les
+folies qu'on disait que l'amour avait fait faire dans tous les temps; et
+celles qu'elle avait vues elle-m&ecirc;me, elle ne les pouvait comprendre:
+elle ne connaissait que l'amiti&eacute;. Une jeune et charmante personne, &agrave; qui
+elle devait cette exp&eacute;rience la lui avait rendue si douce qu'elle ne
+pensait qu'&agrave; la faire durer, et n'imaginait pas par quel autre sentiment
+elle pourrait jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la
+confiance, dont elle &eacute;tait si contente. Elle ne parlait que
+d'Euphrosyne: c'&eacute;tait le nom de cette fid&egrave;le amie, et tout Smyrne ne
+parlait que d'elle et d'Euphrosyne leur amiti&eacute; passait en proverbe.
+&Eacute;mire avait deux fr&egrave;res qui &eacute;taient jeunes, d'une excellente beaut&eacute;, et
+dont toutes les femmes de la ville &eacute;taient &eacute;prises; et il est vrai
+qu'elle les aima toujours comme une soeur aime ses fr&egrave;res. Il y eut un
+pr&ecirc;tre de Jupiter, qui avait acc&egrave;s dans la maison de son p&egrave;re, &agrave; qui
+elle plut, qui osa le lui d&eacute;clarer, et ne s'attira que du m&eacute;pris. Un
+vieillard, qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens,
+avait eu la m&ecirc;me audace, eut aussi la m&ecirc;me aventure. Elle triomphait
+cependant; et c'&eacute;tait jusqu'alors au milieu de ses fr&egrave;res, d'un pr&ecirc;tre
+et d'un vieillard, qu'elle se disait insensible. Il sembla que le ciel
+voulut l'exposer &agrave; de plus fortes &eacute;preuves, qui ne servirent n&eacute;anmoins
+qu'&agrave; la rendre plus vaine, et qu'&agrave; l'affermir dans la r&eacute;putation d'une
+fille que l'amour ne pouvait toucher. De trois amants que ses charmes
+lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute
+la passion, le premier, dans un transport amoureux, se per&ccedil;a le sein &agrave;
+ses pieds; le second, plein de d&eacute;sespoir de n'&ecirc;tre pas &eacute;cout&eacute;, alla se
+faire tuer &agrave; la guerre de Cr&egrave;te et le troisi&egrave;me mourut de langueur et
+d'insomnie. Celui qui les devait venger n'avait pas encore paru. Ce
+vieillard qui avait &eacute;t&eacute; si malheureux dans ses amours s'en &eacute;tait gu&eacute;ri
+par des r&eacute;flexions sur son &acirc;ge et sur le caract&egrave;re de la personne &agrave; qui
+il voulait plaire: il d&eacute;sira de continuer de la voir, et elle le
+souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui &eacute;tait jeune, d'une
+physionomie agr&eacute;able, et qui avait une taille fort noble. Elle le vit
+avec int&eacute;r&ecirc;t; et comme il se tut beaucoup en la pr&eacute;sence de son p&egrave;re,
+elle trouva qu'il n'avait pas assez d'esprit, et d&eacute;sira qu'il en e&ucirc;t eu
+davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; mais comme il la
+regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beaut&eacute;, elle
+fut surprise et comme indign&eacute;e qu'un homme si bien fait et si spirituel
+ne f&ucirc;t pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le
+voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu'elle &eacute;tait
+belle; et &Eacute;mire si indiff&eacute;rente, devenue jalouse, comprit que Ct&eacute;siphon
+&eacute;tait persuad&eacute; de ce qu'il disait, et que non seulement &eacute;tait galant,
+mais m&ecirc;me qu'il &eacute;tait tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre
+avec son amie. Elle d&eacute;sira de les voir ensemble une seconde fois pour
+&ecirc;tre plus &eacute;claircie; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus
+qu'elle ne craignait de voir, et changea ses soup&ccedil;ons en certitude. Elle
+s'&eacute;loigne d'Euphrosyne, ne lui conna&icirc;t plus le m&eacute;rite qui l'avait
+charm&eacute;e, perd le go&ucirc;t de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce
+changement lui fait sentir que l'amour dans son coeur a pris la place de
+l'amiti&eacute;. Ct&eacute;siphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment,
+songent &agrave; s'&eacute;pouser, s'&eacute;pousent. La nouvelle s'en r&eacute;pand par toute la
+ville; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare
+de se marier &agrave; ce qu'ils aimaient. &Eacute;mire l'apprend, et s'en d&eacute;sesp&egrave;re.
+Elle ressent tout son amour: elle recherche Euphrosyne pour le seul
+plaisir de revoir Ct&eacute;siphon; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa
+femme, et trouve une ma&icirc;tresse dans une nouvelle &eacute;pouse; il ne voit dans
+&Eacute;mire que l'amie d'une personne qui lui est ch&egrave;re. Cette fille
+infortun&eacute;e perd le sommeil, et ne veut plus manger: elle s'affaiblit;
+son esprit s'&eacute;gare; elle prend son fr&egrave;re pour Ct&eacute;siphon, et elle lui
+parle comme &agrave; un amant; elle se d&eacute;trompe, rougit de son &eacute;garement; elle
+retombe bient&ocirc;t dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les
+conna&icirc;t plus. Alors elle craint les hommes; mais trop tard: c'est sa
+folie. Elle a des intervalles o&ugrave; sa raison lui revient, et o&ugrave; elle g&eacute;mit
+de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fi&egrave;re et si
+insensible, trouve que les Dieux l'ont trop punie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Du_coeur" id="Du_coeur"></a><a href="#moeurs"><i>Du coeur</i></a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Il y a un go&ucirc;t dans la pure amiti&eacute; o&ugrave; ne peuvent atteindre ceux qui sont
+n&eacute;s m&eacute;diocres.</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>L'amiti&eacute; peut subsister entre des gens de diff&eacute;rents sexes, exempte m&ecirc;me
+de toute grossi&egrave;ret&eacute;. Une femme cependant regarde toujours un homme
+comme un homme; et r&eacute;ciproquement un homme regarde une femme comme une
+femme. Cette liaison n'est ni passion ni amiti&eacute; pure: elle fait une
+classe &agrave; part.</p>
+
+<p>3(I)</p>
+
+<p>L'amour na&icirc;t brusquement, sans autre r&eacute;flexion, par temp&eacute;rament ou par
+faiblesse: un trait de beaut&eacute; nous fixe, nous d&eacute;termine. L'amiti&eacute; au
+contraire se forme peu &agrave; peu, avec le temps, par la pratique, par un
+long commerce. Combien d'esprit, de bont&eacute; de coeur, d'attachement, de
+services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs
+ann&eacute;es bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou
+une belle main!</p>
+
+<p>4 (IV)</p>
+
+<p>Le temps, qui fortifie les amiti&eacute;s, affaiblit l'amour.</p>
+
+<p>5 (IV)</p>
+
+<p>Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-m&ecirc;me, et quelquefois par les
+choses qui semblent le devoir &eacute;teindre, par les caprices, par les
+rigueurs, par l'&eacute;loignement, par la jalousie. L'amiti&eacute; au contraire a
+besoin de secours: elle p&eacute;rit faute de soins, de confiance et de
+complaisance.</p>
+
+<p>6 (IV)</p>
+
+<p>Il est plus ordinaire de voir un amour extr&ecirc;me qu'une parfaite amiti&eacute;.</p>
+
+<p>7 (IV)</p>
+
+<p>L'amour et l'amiti&eacute; s'excluent l'un l'autre.</p>
+
+<p>8 (IV)</p>
+
+<p>Celui qui a eu l'exp&eacute;rience d'un grand amour n&eacute;glige l'amiti&eacute;; et celui
+qui est &eacute;puis&eacute; sur l'amiti&eacute; n'a encore rien fait pour l'amour.</p>
+
+<p>9 (IV)</p>
+
+<p>L'amour commence par l'amour; et l'on ne saurait passer de la plus forte
+amiti&eacute; qu'&agrave; un amour faible.</p>
+
+<p>10 (IV)</p>
+
+<p>Rien ne ressemble mieux &agrave; une vive amiti&eacute;, que ces liaisons que
+l'int&eacute;r&ecirc;t de notre amour nous fait cultiver.</p>
+
+<p>11 (IV)</p>
+
+<p>L'on n'aime bien qu'une seule fois: c'est la premi&egrave;re; les amours qui
+suivent sont moins involontaires.</p>
+
+<p>12 (IV)</p>
+
+<p>L'amour qui na&icirc;t subitement est le plus long &agrave; gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>13 (IV)</p>
+
+<p>L'amour qui cro&icirc;t peu &agrave; peu et par degr&eacute;s ressemble trop &agrave; l'amiti&eacute; pour
+&ecirc;tre une passion violente.</p>
+
+<p>14 (IV)</p>
+
+<p>Celui qui aime assez pour vouloir aimer un million de fois plus qu'il ne
+fait, ne c&egrave;de en amour qu'&agrave; celui qui aime plus qu'il ne voudrait.</p>
+
+<p>15 (IV)</p>
+
+<p>Si j'accorde que dans la violence d'une grande passion on peut aimer
+quelqu'un plus que soi-m&ecirc;me, &agrave; qui ferai-je plus de plaisir, ou &agrave; ceux
+qui aiment, ou &agrave; ceux qui sont aim&eacute;s?</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y r&eacute;ussir: ils
+cherchent leur d&eacute;faite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose ainsi
+parler, ils sont contraints de demeurer libres.</p>
+
+<p>17 (IV)</p>
+
+<p>Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent
+bient&ocirc;t chacun de leur part &agrave; s'aimer moins, et ensuite &agrave; ne s'aimer
+plus. Qui, d'un homme ou d'une femme, met davantage du sien dans cette
+rupture, il n'est pas ais&eacute; de le d&eacute;cider. Les femmes accusent les hommes
+d'&ecirc;tre volages, et les hommes disent qu'elles sont l&eacute;g&egrave;res.</p>
+
+<p>18 (IV)</p>
+
+<p>Quelque d&eacute;licat que l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que
+dans l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>19 (IV)</p>
+
+<p>C'est une vengeance douce &agrave; celui qui aime beaucoup de faire, par tout
+son proc&eacute;d&eacute;, d'une personne ingrate une tr&egrave;s ingrate.</p>
+
+<p>20 (IV)</p>
+
+<p>Il est triste d'aimer sans une grande fortune, et qui nous donne les
+moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait
+plus de souhaits &agrave; faire.</p>
+
+<p>21 (IV)</p>
+
+<p>S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui
+ait &eacute;t&eacute; indiff&eacute;rente, quelques importants services qu'elle nous rende
+dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'&ecirc;tre ingrat.</p>
+
+<p>22 (IV)</p>
+
+<p>Une grande reconnaissance emporte avec soi beaucoup de go&ucirc;t et d'amiti&eacute;
+pour la personne qui nous oblige.</p>
+
+<p>23 (IV)</p>
+
+<p>&Ecirc;tre avec des gens qu'on aime, cela suffit; r&ecirc;ver, leur parler, ne leur
+parler point, penser &agrave; eux, penser &agrave; des choses plus indiff&eacute;rentes, mais
+aupr&egrave;s d'eux, tout est &eacute;gal.</p>
+
+<p>24 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a pas si loin de la haine &agrave; l'amiti&eacute; que de l'antipathie.</p>
+
+<p>25 (IV)</p>
+
+<p>Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie &agrave; l'amour qu'&agrave;
+l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>26 (IV)</p>
+
+<p>L'on confie son secret dans l'amiti&eacute;; mais il &eacute;chappe dans l'amour.</p>
+
+<p>L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le coeur. Celui
+qui a le coeur n'a pas besoin de r&eacute;v&eacute;lation ou de confiance; tout lui est
+ouvert.</p>
+
+<p>27 (IV)</p>
+
+<p>L'on ne voit dans l'amiti&eacute; que les d&eacute;fauts qui peuvent nuire &agrave; nos amis.
+L'on ne voit en amour de d&eacute;fauts dans ce qu'on aime que ceux dont on
+souffre soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>28 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a qu'un premier d&eacute;pit en amour, comme la premi&egrave;re faute dans
+l'amiti&eacute;, dont on puisse faire un bon usage.</p>
+
+<p>29 (IV)</p>
+
+<p>Il semble que, s'il y a un soup&ccedil;on injuste, bizarre et sans fondement,
+qu'on ait une fois appel&eacute; jalousie, cette autre jalousie qui est un
+sentiment juste, naturel, fond&eacute; en raison et sur l'exp&eacute;rience,
+m&eacute;riterait un autre nom.</p>
+
+<p>Le temp&eacute;rament a beaucoup de part &agrave; la jalousie, et elle ne suppose pas
+toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent
+amour sans d&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>Il arrive souvent que l'on souffre tout seul de la d&eacute;licatesse. L'on
+souffre de la jalousie, et l'on fait souffrir les autres.</p>
+
+<p>Celles qui ne nous m&eacute;nagent sur rien, et ne nous &eacute;pargnent nulles
+occasions de jalousie, ne m&eacute;riteraient de nous aucune jalousie, si l'on
+se r&eacute;glait plus par leurs sentiments et leur conduite que par son coeur.</p>
+
+<p>30 (IV)</p>
+
+<p>Les froideurs et les rel&acirc;chements dans l'amiti&eacute; ont leurs causes. En
+amour, il n'y a guerre d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'&ecirc;tre
+trop aim&eacute;s.</p>
+
+<p>31 (IV)</p>
+
+<p>L'on n'est pas plus ma&icirc;tre de toujours aimer qu'on l'a &eacute;t&eacute; de ne pas
+aimer.</p>
+
+<p>32 (IV)</p>
+
+<p>Les amours meurent par le d&eacute;go&ucirc;t, et l'oubli les enterre.</p>
+
+<p>33 (IV)</p>
+
+<p>Le commencement et le d&eacute;clin de l'amour se font sentir par l'embarras o&ugrave;
+l'on est de se trouver seuls.</p>
+
+<p>34 (IV)</p>
+
+<p>Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est born&eacute;, et que le coeur a
+ses limites.</p>
+
+<p>C'est faiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre faiblesse que de
+gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>On gu&eacute;rit comme on se console: on n'a pas dans le coeur de quoi toujours
+pleurer et toujours aimer.</p>
+
+<p>35 (IV)</p>
+
+<p>Il devrait y avoir dans le coeur des sources in&eacute;puisables de douleur pour
+de certaines pertes. Ce n'est gu&egrave;re par vertu ou par force d'esprit que
+l'on sort d'une grande affliction: l'on pleure am&egrave;rement, et l'on est
+sensiblement touch&eacute;; mais l'on est ensuite si faible ou si l&eacute;ger que
+l'on se console.</p>
+
+<p>36 (IV)</p>
+
+<p>Si une laide se fait aimer, ce ne peut &ecirc;tre qu'&eacute;perdument; car il faut
+que ce soit ou par une &eacute;trange faiblesse de son amant, ou par de plus
+secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>37 (IV)</p>
+
+<p>L'on est encore longtemps &agrave; se voir par habitude, et &agrave; se dire de bouche
+que l'on s'aime, apr&egrave;s que les mani&egrave;res disent qu'on ne s'aime plus.</p>
+
+<p>38 (IV)</p>
+
+<p>Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec
+les scrupules, qu'il s'aigrit par les r&eacute;flexions et les retours que l'on
+fait pour s'en d&eacute;livrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer sa
+passion pour l'affaiblir.</p>
+
+<p>39 (IV)</p>
+
+<p>L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le
+malheur de ce qu'on aime.</p>
+
+<p>40 (I)</p>
+
+<p>Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce
+que l'on hait.</p>
+
+<p>41 (IV)</p>
+
+<p>Quelque d&eacute;sint&eacute;ressement qu'on ait &agrave; l'&eacute;gard de ceux qu'on aime, il faut
+quelquefois se contraindre pour eux, et avoir la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de recevoir.</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; peut prendre, qui go&ucirc;te un plaisir aussi d&eacute;licat &agrave; recevoir que
+son ami en sent &agrave; lui donner.</p>
+
+<p>42 (V)</p>
+
+<p>Donner c'est agir: ce n'est pas souffrir de ses bienfaits, ni c&eacute;der &agrave;
+l'importunit&eacute; ou &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de ceux qui nous demandent.</p>
+
+<p>43 (IV)</p>
+
+<p>Si l'on a donn&eacute; &agrave; ceux que l'on aimait, quelque chose qu'il arrive, il
+n'y a plus d'occasions o&ugrave; l'on doive songer &agrave; ses bienfaits.</p>
+
+<p>44 (V)</p>
+
+<p>On a dit en latin qu'il co&ucirc;te moins cher de ha&iuml;r que d'aimer, ou si l'on
+veut, que l'amiti&eacute; est plus &agrave; charge que la haine. Il est vrai qu'on est
+dispens&eacute; de donner &agrave; ses ennemis; mais ne co&ucirc;te-t-il rien de s'en
+venger? Ou s'il est doux et naturel de faire du mal &agrave; ce que l'on hait,
+l'est-il moins de faire du bien &agrave; ce qu'on aime? Ne serait-il pas dur et
+p&eacute;nible de ne lui en point faire?</p>
+
+<p>45 (I)</p>
+
+<p>Il y a du plaisir &agrave; rencontrer les yeux de celui &agrave; qui l'on vient de
+donner.</p>
+
+<p>46 (V)</p>
+
+<p>Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un
+indigne, ne change pas de nom, et s'il m&eacute;ritait plus de reconnaissance.</p>
+
+<p>47 (VII)</p>
+
+<p>La lib&eacute;ralit&eacute; consiste moins &agrave; donner beaucoup qu'&agrave; donner &agrave; propos.</p>
+
+<p>48 (V)</p>
+
+<p>S'il est vrai que la piti&eacute; ou la compassion soit un retour vers
+nous-m&ecirc;mes qui nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent-ils
+de nous si peu de soulagement dans leurs mis&egrave;res?</p>
+
+<p>Il vaut mieux s'exposer &agrave; l'ingratitude que de manquer aux mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>49 (V)</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience confirme que la mollesse ou l'indulgence pour soi et la
+duret&eacute; pour les autres n'est qu'un seul et m&ecirc;me vice.</p>
+
+<p>50 (V)</p>
+
+<p>Un homme dur au travail et &agrave; la peine, inexorable &agrave; soi-m&ecirc;me, n'est
+indulgent aux autres que par un exc&egrave;s de raison.</p>
+
+<p>51 (V)</p>
+
+<p>Quelque d&eacute;sagr&eacute;ment qu'on ait &agrave; se trouver charg&eacute; d'un indigent, l'on
+go&ucirc;te &agrave; peine les nouveaux avantages qui le tirent enfin de notre
+suj&eacute;tion: de m&ecirc;me, la joie que l'on re&ccedil;oit de l'&eacute;l&eacute;vation de son ami est
+un peu balanc&eacute;e par la petite peine qu'on a de le voir au-dessus de nous
+ou s'&eacute;galer &agrave; nous. Aussi l'on s'accorde mal avec soi-m&ecirc;me; car l'on
+veut des d&eacute;pendants, et qu'il n'en co&ucirc;te rien; l'on veut aussi le bien
+de ses amis, et, s'il arrive, ce n'est pas toujours par s'en r&eacute;jouir que
+l'on commence.</p>
+
+<p>52 (VII)</p>
+
+<p>On convie, on invite, on offre sa maison, sa table, son bien et ses
+services: rien ne co&ucirc;te qu'&agrave; tenir parole.</p>
+
+<p>53 (IV)</p>
+
+<p>C'est assez pour soi d'un fid&egrave;le ami; c'est m&ecirc;me beaucoup de l'avoir
+rencontr&eacute;: on ne peut en avoir trop pour le service des autres.</p>
+
+<p>54 (IV)</p>
+
+<p>Quand on a assez fait aupr&egrave;s de certaines personnes pour avoir d&ucirc; se les
+acqu&eacute;rir, si cela ne r&eacute;ussit point, il y a encore une ressource, qui est
+de ne plus rien faire.</p>
+
+<p>55 (V)</p>
+
+<p>Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient un jour &ecirc;tre nos amis, et
+vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni
+selon la nature de la haine, ni selon les r&egrave;gles de l'amiti&eacute;; ce n'est
+point une maxime morale, mais politique.</p>
+
+<p>56 (V)</p>
+
+<p>On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus,
+pourraient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si s&ucirc;rs
+et d'une si exacte probit&eacute;, que venant &agrave; cesser de l'&ecirc;tre, ils se
+veuillent pas abuser de notre confiance, ni se faire craindre comme
+ennemis.</p>
+
+<p>57 (IV)</p>
+
+<p>Il est doux de voir ses amis par go&ucirc;t et par estime; il est p&eacute;nible de
+les cultiver par int&eacute;r&ecirc;t; c'est solliciter.</p>
+
+<p>58 (VII)</p>
+
+<p>Il faut briguer la faveur de ceux &agrave; qui l'on veut du bien, plut&ocirc;t que de
+ceux de qui l'on esp&egrave;re du bien.</p>
+
+<p>59 (IV)</p>
+
+<p>On ne vole point des m&ecirc;mes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des
+choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de libert&eacute; &agrave; suivre
+ses caprices, et tout au contraire de servitude &agrave; courir pour son
+&eacute;tablissement: il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler
+peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherch&eacute;.</p>
+
+<p>60 (V)</p>
+
+<p>Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite, ne prend pas le chemin
+de se d&eacute;sesp&eacute;rer s'il ne lui arrive pas; et celui au contraire qui
+d&eacute;sire une chose avec une grande impatience, y met trop du sien pour en
+&ecirc;tre assez r&eacute;compens&eacute; par le succ&egrave;s.</p>
+
+<p>61 (VII)</p>
+
+<p>Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si d&eacute;termin&eacute;ment
+une certaine chose, que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce
+qu'il faut faire pour la manquer.</p>
+
+<p>62 (IV)</p>
+
+<p>Les choses les plus souhait&eacute;es n'arrivent point; ou si elles arrivent,
+ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances o&ugrave; elles auraient
+fait un extr&ecirc;me plaisir.</p>
+
+<p>63 (IV)</p>
+
+<p>Il faut rire avant que d'&ecirc;tre heureux, de peur de mourir sans avoir ri.</p>
+
+<p>64 (I)</p>
+
+<p>La vie est courte, si elle ne m&eacute;rite ce nom que lorsqu'elle est
+agr&eacute;able, puisque si l'on cousait ensemble toutes les heures que l'on
+passe avec ce qui pla&icirc;t, l'on ferait &agrave; peine d'un grand nombre d'ann&eacute;es
+une vie de quelques mois.</p>
+
+<p>65 (I)</p>
+
+<p>Qu'il est difficile d'&ecirc;tre content de quelqu'un!</p>
+
+<p>66 (V)</p>
+
+<p>On ne pourrait se d&eacute;fendre de quelque joie &agrave; voir p&eacute;rir un m&eacute;chant
+homme: l'on jouirait alors du fruit de sa haine, et l'on tirerait de lui
+tout ce qu'on en peut esp&eacute;rer, qui est le plaisir de sa perte. Sa mort
+enfin arrive, mais dans une conjoncture o&ugrave; nos int&eacute;r&ecirc;ts ne nous
+permettent pas de nous en r&eacute;jouir: il meurt trop t&ocirc;t ou trop tard.</p>
+
+<p>67 (IV)</p>
+
+<p>Il est p&eacute;nible &agrave; un homme fier de pardonner &agrave; celui qui le surprend en
+faute, et qui se plaint de lui avec raison: sa fiert&eacute; ne s'adoucit que
+lorsqu'il reprend ses avantages, et qu'il met l'autre dans son tort.</p>
+
+<p>68 (I)</p>
+
+<p>Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes &agrave; qui nous
+faisons du bien, de m&ecirc;me nous ha&iuml;ssons violemment ceux que nous avons
+beaucoup offens&eacute;s.</p>
+
+<p>69 (I)</p>
+
+<p>Il est &eacute;galement difficile d'&eacute;touffer dans les commencements le
+sentiment des injures et de le conserver apr&egrave;s un certain nombre
+d'ann&eacute;es.</p>
+
+<p>70 (VII)</p>
+
+<p>C'est par faiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe &agrave; s'en
+venger; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge
+point.</p>
+
+<p>71</p>
+
+<p>(V) Il y a bien autant de paresse que de faiblesse &agrave; se laisser
+gouverner.</p>
+
+<p>(VII) Il ne faut pas penser &agrave; gouverner un homme tout d'un coup, et sans
+autre pr&eacute;paration, dans une affaire importante et qui serait capitale &agrave;
+lui ou aux siens; il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
+veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou par
+caprice: il faut tenter aupr&egrave;s de lui les petites choses, et de l&agrave; le
+progr&egrave;s jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus
+dans les commencements qu'entreprendre de le faire partir pour la
+campagne ou retourner &agrave; la ville, qui finit par lui dicter un testament
+o&ugrave; il r&eacute;duit son fils &agrave; la l&eacute;gitime.</p>
+
+<p>(VII) Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la
+main l&eacute;g&egrave;re, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa
+d&eacute;pendance.</p>
+
+<p>(VII) Tels se laissent gouverner jusqu'&agrave; un certain point, qui au del&agrave;
+sont intraitables et ne se gouvernent plus: on perd tout &agrave; coup la route
+de leur coeur et de leur esprit; ni hauteur ni souplesse, ni force ni
+industrie ne les peuvent dompter: avec cette diff&eacute;rence que quelques-uns
+sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par
+temp&eacute;rament et par humeur.</p>
+
+<p>(VII) Il se trouve des hommes qui n'&eacute;coutent ni la raison ni les bons
+conseils, et qui s'&eacute;garent volontairement par la crainte qu'ils ont
+d'&ecirc;tre gouvern&eacute;s.</p>
+
+<p>(VII) D'autres consentent d'&ecirc;tre gouvern&eacute;s par leurs amis en des choses
+presque indiff&eacute;rentes, et s'en font un droit de les gouverner &agrave; leur
+tour en des choses graves et de cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>(VII) Drance veut passer pour gouverner son ma&icirc;tre, qui n'en croit rien,
+non plus que le public; parler sans cesse &agrave; un grand que l'on sert, en
+des lieux et en des temps o&ugrave; il convient le moins, lui parler &agrave;
+l'oreille ou en des termes myst&eacute;rieux, rire jusqu'&agrave; &eacute;clater en sa
+pr&eacute;sence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui
+parlent, d&eacute;daigner ceux qui viennent faire leur cour ou attendre
+impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture
+trop libre, figurer avec lui le dos appuy&eacute; &agrave; une chemin&eacute;e, le tirer par
+son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des
+libert&eacute;s, marquent mieux un fat qu'un favori.</p>
+
+<p>(VI) Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche &agrave; gouverner
+les autres: il veut que la raison gouverne seule et toujours.</p>
+
+<p>(VII) Je ne ha&iuml;rais pas d'&ecirc;tre livr&eacute; par la confiance &agrave; une personne
+raisonnable, et d'en &ecirc;tre gouvern&eacute; en toutes choses, et absolument, et
+toujours: je serais s&ucirc;r de bien faire, sans avoir le soin de d&eacute;lib&eacute;rer;
+je jouirais de la tranquillit&eacute; de celui qui est gouvern&eacute; par la raison.</p>
+
+<p>72 (V)</p>
+
+<p>Toutes les passions sont menteuses: elles se d&eacute;guisent autant qu'elles
+le peuvent aux yeux des autres; elles se cachent &agrave; elles-m&ecirc;mes. Il n'y a
+point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et
+qui ne s'en aide.</p>
+
+<p>73 (IV)</p>
+
+<p>On ouvre un livre de d&eacute;votion, et il touche; on en ouvre un autre qui
+est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le coeur seul
+concilie les choses contraires, et admet les incompatibles?</p>
+
+<p>74 (V)</p>
+
+<p>Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et
+de leur vanit&eacute;. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide,
+calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de
+la cacher.</p>
+
+<p>75 (V)</p>
+
+<p>Le cas n'arrive gu&egrave;re o&ugrave; l'on puisse dire: &laquo;J'&eacute;tais ambitieux&raquo;; ou on ne
+l'est point, ou on l'est toujours; mais le temps vient o&ugrave; l'on avoue que
+l'on a aim&eacute;.</p>
+
+<p>76 (V)</p>
+
+<p>Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se
+trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils
+meurent.</p>
+
+<p>77 (IV)</p>
+
+<p>Rien ne co&ucirc;te moins &agrave; la passion que de se mettre au-dessus de la
+raison: son grand triomphe est de l'emporter sur l'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>78 (I)</p>
+
+<p>L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par
+l'esprit.</p>
+
+<p>79 (I)</p>
+
+<p>Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et
+&eacute;lev&eacute;es, que nous devons moins &agrave; la force de notre esprit qu'&agrave; la bont&eacute;
+de notre naturel.</p>
+
+<p>80 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a gu&egrave;re au monde un plus bel exc&egrave;s que celui de la
+reconnaissance.</p>
+
+<p>81 (IV)</p>
+
+<p>Il faut &ecirc;tre bien d&eacute;nu&eacute; d'esprit, si l'amour, la malignit&eacute;, la n&eacute;cessit&eacute;
+n'en font pas trouver.</p>
+
+<p>82 (I)</p>
+
+<p>Il y a des lieux que l'on admire: il y en a d'autres qui touchent, et o&ugrave;
+l'on aimerait &agrave; vivre.</p>
+
+<p>Il me semble que l'on d&eacute;pend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la
+passion, le go&ucirc;t et les sentiments.</p>
+
+<p>83 (IV)</p>
+
+<p>Ceux qui font bien m&eacute;riteraient seuls d'&ecirc;tre envi&eacute;s, s'il n'y avait
+encore un meilleur parti &agrave; prendre, qui est de faire mieux: c'est une
+douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie.</p>
+
+<p>84 (I)</p>
+
+<p>Quelques-uns se d&eacute;fendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux
+faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du coeur, l'autre de l'esprit.</p>
+
+<p>85 (I)</p>
+
+<p>Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si
+tendres engagements que l'on nous d&eacute;fend, qu'il est naturel de d&eacute;sirer
+du moins qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent &ecirc;tre
+surpass&eacute;s que par celui de savoir y renoncer par vertu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_societe_et_de_la_conversation" id="De_la_societe_et_de_la_conversation"></a>De la soci&eacute;t&eacute; et de la conversation</h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Un caract&egrave;re bien fade est celui de n'en avoir aucun.</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>C'est le r&ocirc;le d'un sot d'&ecirc;tre importun: un homme habile sent s'il
+convient ou s'il ennuie; il sait dispara&icirc;tre le moment qui pr&eacute;c&egrave;de celui
+o&ugrave; il serait de trop quelque part.</p>
+
+<p>3 (I)</p>
+
+<p>L'on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de
+cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pi&egrave;ce rare; &agrave; un homme
+qui est n&eacute; tel, il est encore fort d&eacute;licat d'en soutenir longtemps le
+personnage; il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse
+estimer.</p>
+
+<p>4 (I)</p>
+
+<p>Il a beaucoup d'esprits obsc&egrave;nes, encore plus de m&eacute;disants ou de
+satiriques, peu de d&eacute;licats. Pour badiner avec gr&acirc;ce, et rencontrer
+heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de mani&egrave;res, trop
+de politesse, et m&ecirc;me trop de f&eacute;condit&eacute;: c'est cr&eacute;er que de railler
+ainsi, et faire quelque chose de rien.</p>
+
+<p>5 (IV)</p>
+
+<p>Si l'on faisait une s&eacute;rieuse attention &agrave; tout ce qui se dit de froid, de
+vain de pu&eacute;ril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de
+parler ou d'&eacute;couter, et l'on se condamnerait peut-&ecirc;tre &agrave; un silence
+perp&eacute;tuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours
+inutiles. Il faut donc s'accommoder &agrave; tous les esprits, permettre comme
+un mal n&eacute;cessaire le r&eacute;cit des fausses nouvelles, les vagues r&eacute;flexions
+sur le gouvernement pr&eacute;sent, ou sur l'int&eacute;r&ecirc;t des princes, le d&eacute;bit des
+beaux sentiments, et qui reviennent toujours les m&ecirc;mes; il faut laisser
+Aronce parler proverbe, et M&eacute;linde parler de soi, de ses vapeurs, de ses
+migraines et de ses insomnies.</p>
+
+<p>6 (IV)</p>
+
+<p>L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de
+commerce que l'on a avec eux, vous d&eacute;go&ucirc;tent par leurs ridicules
+expressions, par la nouveaut&eacute;, et j'ose dire par l'impropri&eacute;t&eacute; des
+termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne
+se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et &agrave; qui ils font
+signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu
+intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni
+l'usage, mais leur bizarre g&eacute;nie, que l'envie de toujours plaisanter, et
+peut-&ecirc;tre de briller, tourne insensiblement &agrave; un jargon qui leur est
+propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un
+langage si extravagant d'un geste affect&eacute; et d'une prononciation qui est
+contrefaite. Tous sont contents d'eux-m&ecirc;mes et de l'agr&eacute;ment de leur
+esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient enti&egrave;rement d&eacute;nu&eacute;s;
+mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et ce qui est pire, on en
+souffre.</p>
+
+<p>7 (V)</p>
+
+<p>Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de
+recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin: vous voulez, Acis,
+me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: &laquo;Il fait froid&raquo;? Vous
+voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: &laquo;Il pleut, il
+neige.&raquo; Vous me trouvez bon visage, et vous d&eacute;sirez de m'en f&eacute;liciter;
+dites: &laquo;Je vous trouve bon visage.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs
+qui ne pourrait pas en dire autant?&mdash;Qu'importe, Acis? Est-ce un si
+grand mal d'&ecirc;tre entendu quand on parle, et de parler comme tout le
+monde? Une chose vous manque, Acis, &agrave; vous et &agrave; vos semblables les
+diseurs de phoebus; vous ne vous en d&eacute;fiez point, et je vais vous jeter
+dans l'&eacute;tonnement: une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas
+tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir
+plus que les autres; voil&agrave; la source de votre pompeux galimatias, de vos
+phrases embrouill&eacute;es, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous
+abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par
+votre habit, et vous dis &agrave; l'oreille: &laquo;Ne songez point &agrave; avoir de
+l'esprit, n'en ayez point, c'est votre r&ocirc;le; ayez, si vous pouvez, un
+langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun
+esprit peut-&ecirc;tre alors croira-t-on que vous en avez.&raquo;</p>
+
+<p>8 (IV)</p>
+
+<p>Qui peut se promettre d'&eacute;viter dans la soci&eacute;t&eacute; des hommes la rencontre
+de certains esprits vains, l&eacute;gers, familiers, d&eacute;lib&eacute;r&eacute;s, qui sont
+toujours dans une compagnie ceux qui parlent, et qu'il faut que les
+autres &eacute;coutent? On les entend de l'antichambre; on entre impun&eacute;ment et
+sans craindre de les interrompre: ils continuent leur r&eacute;cit sans la
+moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le
+rang le m&eacute;rite des personnes qui composent le cercle; ils font taire
+celui qui commence &agrave; conter une nouvelle, pour la dire de leur fa&ccedil;on,
+qui est la meilleure: ils la tiennent de Zamet, de Ruccelay, ou de
+Conchini, qu'ils ne connaissent point, &agrave; qui ils n'ont jamais parl&eacute;, et
+qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils
+s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifi&eacute; de l'assembl&eacute;e,
+pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils
+ne veulent pas que les autres soient instruits; ils suppriment quelques
+noms pour d&eacute;guiser l'histoire qu'ils racontent, et pour d&eacute;tourner les
+applications; vous les priez, les pressez inutilement: il y a des choses
+qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur
+parole y est engag&eacute;e, c'est le dernier secret, c'est un myst&egrave;re, outre
+que vous leur demandez l'impossible, car sur ce que vous voulez
+apprendre d'eux, ils ignorent le fait et les personnes.</p>
+
+<p>9 (VIII)</p>
+
+<p>Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme
+universel, et il se donne pour tel: il aime mieux mentir que de se taire
+ou de para&icirc;tre ignorer quelque chose. On parle &agrave; la table d'un grand
+d'une cour du Nord: il prend la parole, et l'&ocirc;te &agrave; ceux qui allaient
+dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette r&eacute;gion lointaine comme
+s'il en &eacute;tait originaire; il discourt des moeurs de cette cour, des
+femmes du pays, des ses lois et de ses coutumes; il r&eacute;cite des
+historiettes qui y sont arriv&eacute;es; il les trouve plaisantes, et il en rit
+le premier jusqu'&agrave; &eacute;clater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et
+lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias
+ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur: &laquo;Je
+n'avance, lui dit-il, je raconte rien que je ne sache d'original: je
+l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu &agrave;
+Paris depuis quelques jours, que je connais famili&egrave;rement, que j'ai fort
+interrog&eacute;, et qui ne m'a cach&eacute; aucune circonstance.&raquo; Il reprenait le fil
+de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commenc&eacute;e,
+lorsque l'un des convi&eacute;s lui dit: &laquo;C'est Sethon &agrave; qui vous parlez,
+lui-m&ecirc;me, et qui arrive de son ambassade.&raquo;</p>
+
+<p>10 (IV)</p>
+
+<p>Il y a un parti &agrave; prendre, dans les entretiens, entre une certaine
+paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui, nous
+jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises
+demandes ou de sottes r&eacute;ponses, et une attention importune qu'on a au
+moindre mot qui &eacute;chappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un
+myst&egrave;re que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la
+subtilit&eacute;, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne.</p>
+
+<p>11 (IV)</p>
+
+<p>&Ecirc;tre infatu&eacute; de soi, et s'&ecirc;tre fortement persuad&eacute; qu'on a beaucoup
+d'esprit, est un accident qui n'arrive gu&egrave;re qu'&agrave; celui qui n'en a
+point, ou qui en a peu. Malheur pour lors &agrave; qui est expos&eacute; &agrave; l'entretien
+d'un tel personnage! combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer!
+combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement, durent un
+temps, et que bient&ocirc;t on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle, c'est
+moins pour l'apprendre &agrave; ceux qui l'&eacute;coutent, que pour avoir le m&eacute;rite
+de la dire, et de la dire bien: elle devient un roman entre ses mains;
+il fait penser les gens &agrave; sa mani&egrave;re, leur met en la bouche ses petites
+fa&ccedil;ons de parler, et les fait toujours parler longtemps; il tombe
+ensuite en des parenth&egrave;ses, qui peuvent passer pour &eacute;pisodes, mais qui
+font oublier le gros de l'histoire, et &agrave; lui qui vous parle, et &agrave; vous
+qui le supportez. Que serait-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne
+survenait heureusement pour d&eacute;ranger le cercle, et faire oublier la
+narration?</p>
+
+<p>12 (V)</p>
+
+<p>J'entends Th&eacute;odecte de l'antichambre; il grossit sa voix &agrave; mesure qu'il
+s'approche; le voil&agrave; entr&eacute;: il rit, il crie, il &eacute;clate; on bouche ses
+oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les
+choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne
+revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanit&eacute;s et des
+sottises. Il a si peu d'&eacute;gard au temps, aux personnes, aux biens&eacute;ances,
+que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il
+n'est pas encore assis qu'il a, &agrave; son insu, d&eacute;soblig&eacute; toute l'assembl&eacute;e.
+A-t-on servi, il se met le premier &agrave; table et dans la premi&egrave;re place;
+les femmes sont &agrave; sa droite et &agrave; gauche. Il mange, il boit, il conte, il
+plaisante, il interrompt tout &agrave; la fois. Il n'a nul discernement des
+personnes, ni du ma&icirc;tre, ni des convi&eacute;s; il abuse de la folle d&eacute;f&eacute;rence
+qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthyd&egrave;me qui donne le repas? Il
+rappelle &agrave; soi toute l'autorit&eacute; de la table; et il y a un moindre
+inconv&eacute;nient &agrave; la lui laisser enti&egrave;re qu'&agrave; la lui disputer. Le vin et
+les viandes n'ajoutent rien &agrave; son caract&egrave;re. Si l'on joue, il gagne au
+jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont
+pour lui: il n'y a sorte de fatuit&eacute;s qu'on ne lui passe. Je c&egrave;de enfin
+et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Th&eacute;odecte, et ceux
+qui le souffrent.</p>
+
+<p>13 (VII)</p>
+
+<p>Tro&iuml;le est utile &agrave; ceux qui ont trop de bien: il leur &ocirc;te l'embarras du
+superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des
+contrats, de fermer des coffres, de porter des clefs sur soi et de
+craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il
+devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bient&ocirc;t il
+les r&egrave;gle et les ma&icirc;trise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une
+maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on pr&eacute;vient, dont on
+devine les d&eacute;cisions. Il dit de cet esclave: &laquo;Il faut le punir&raquo;, et on
+le fouette; et de cet autre: &laquo;Il faut l'affranchir&raquo;, et on l'affranchit.
+L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire; il peut lui d&eacute;plaire: il
+est cong&eacute;di&eacute;. Le ma&icirc;tre est heureux, si Tro&iuml;le lui laisse sa femme et
+ses enfants. Si celui-ci est &agrave; table, et qu'il prononce d'un mets qu'il
+est friand, le ma&icirc;tre et les convi&eacute;s, qui en mangeaient sans r&eacute;flexion,
+le trouvent friand, et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire
+d'un autre mets qu'il est insipide, ceux qui commen&ccedil;aient &agrave; le go&ucirc;ter,
+n'osant avaler le morceau qu'ils ont &agrave; la bouche, ils le jettent &agrave;
+terre: tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage
+avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le
+cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne:
+c'est l&agrave; qu'il mange, qu'il dort et qu'il fait digestion, qu'il querelle
+son valet, qu'il re&ccedil;oit ses ouvriers, et qu'il remet ses cr&eacute;anciers. Il
+r&eacute;gente, il domine dans une salle; il y re&ccedil;oit la cour et les hommages
+de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au ma&icirc;tre que
+par Tro&iuml;le. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui
+agr&eacute;e, il ride son front et il d&eacute;tourne sa vue; si on l'aborde, il ne se
+l&egrave;ve pas; si l'on s'assied aupr&egrave;s de lui, il s'&eacute;loigne; si on lui parle,
+il ne r&eacute;pond point; si l'on continue de parler, il passe dans une autre
+chambre; si on le suit, il gagne l'escalier; il franchirait tous les
+&eacute;tages, ou il se lancerait par une fen&ecirc;tre, plut&ocirc;t que de se laisser
+joindre par quelqu'un qui a un visage ou un ton de voix qu'il
+d&eacute;sapprouve. L'un et l'autre sont agr&eacute;ables en Tro&iuml;le, et il s'en est
+servi heureusement pour s'insinuer ou pour conqu&eacute;rir. Tout devient, avec
+le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se
+soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont
+commenc&eacute; &agrave; le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de
+ses m&eacute;ditations et de sa taciturnit&eacute; pour contredire, et que m&ecirc;me pour
+critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin
+d'attendre de lui qu'il d&eacute;f&egrave;re &agrave; vos sentiments, qu'il soit complaisant,
+qu'il vous loue, vous n'&ecirc;tes pas s&ucirc;r qu'il aime toujours votre
+approbation, ou qu'il souffre votre complaisance.</p>
+
+<p>14 (IV)</p>
+
+<p>Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a plac&eacute; aupr&egrave;s de vous
+dans une voiture publique, &agrave; une f&ecirc;te ou &agrave; un spectacle; et il ne vous
+co&ucirc;tera bient&ocirc;t pour le conna&icirc;tre que de l'avoir &eacute;cout&eacute;: vous saurez son
+nom, sa demeure, son pays, l'&eacute;tat de son bien, son emploi, celui de son
+p&egrave;re, la famille dont est sa m&egrave;re, sa parent&eacute;, ses alliances, les armes
+de sa maison; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un ch&acirc;teau, de
+beaux meubles, des valets, et un carrosse.</p>
+
+<p>15 (I)</p>
+
+<p>Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pens&eacute;. Il y en a
+d'autres qui ont une fade attention &agrave; ce qu'ils disent, et avec qui l'on
+souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; ils sont
+comme p&eacute;tris de phrases et de petits tours d'expression, concert&eacute;s dans
+leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes, et ne
+hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet
+du monde; rien d'heureux ne leur &eacute;chappe, rien ne coule de source et
+avec libert&eacute;: ils parlent proprement et ennuyeusement.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>L'esprit de la conversation consiste bien moins &agrave; en montrer beaucoup
+qu'&agrave; en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien
+content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes
+n'aiment point &agrave; vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins &agrave;
+&ecirc;tre instruits, et m&ecirc;me r&eacute;jouis, qu'&agrave; &ecirc;tre go&ucirc;t&eacute;s et applaudis; et le
+plaisir le plus d&eacute;licat est de faire celui d'autrui.</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni
+dans nos &eacute;crits; elle ne produit souvent que des id&eacute;es vaines et
+pu&eacute;riles, qui ne servent point &agrave; perfectionner le go&ucirc;t et &agrave; nous rendre
+meilleurs: nos pens&eacute;es doivent &ecirc;tre prises dans le bon sens et la droite
+raison, et doivent &ecirc;tre un effet de notre jugement.</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>C'est une grande mis&egrave;re que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien
+parler, ni assez de jugement pour se taire. Voil&agrave; le principe de toute
+impertinence.</p>
+
+<p>19 (IV)</p>
+
+<p>Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est
+mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et
+de l'expression: c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un
+ton d&eacute;cisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est
+ex&eacute;crable, ou qu'elle est miraculeuse.</p>
+
+<p>20 (I)</p>
+
+<p>Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que
+l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus
+indiff&eacute;rentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honn&ecirc;te homme
+qui dit oui et non m&eacute;rite d'&ecirc;tre cru: son caract&egrave;re jure pour lui, donne
+cr&eacute;ance &agrave; ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.</p>
+
+<p>21 (I)</p>
+
+<p>Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probit&eacute;, qu'il
+ne nuit &agrave; personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui
+arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas m&ecirc;me contrefaire
+l'homme de bien.</p>
+
+<p>Un homme de bien ne saurait emp&ecirc;cher par toute sa modestie qu'on ne dise
+de lui ce qu'un malhonn&ecirc;te homme sait dire de soi.</p>
+
+<p>22 (V)</p>
+
+<p>Cl&eacute;on parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre; mais
+il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense.</p>
+
+<p>23 (V)</p>
+
+<p>Il y a parler bien, parler ais&eacute;ment, parler juste, parler &agrave; propos.
+C'est p&eacute;cher contre ce dernier genre que de s'&eacute;tendre sur un repas
+magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont r&eacute;duits &agrave;
+&eacute;pargner leur pain; de dire merveilles de sa sant&eacute; devant des infirmes;
+d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements un
+homme qui n'a ni rentes ni domicile; en un mot, de parler de son bonheur
+devant des mis&eacute;rables: cette conversation est trop forte pour eux, et la
+comparaison qu'ils font alors de leur &eacute;tat au v&ocirc;tre est odieuse.</p>
+
+<p>24 (VII)</p>
+
+<p>&laquo;Pour vous, dit Euthyphron, vous &ecirc;tes riche, ou vous devez l'&ecirc;tre: dix
+mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est
+doux, et l'on est heureux &agrave; moins&raquo;, pendant que lui qui parle ainsi a
+cinquante mille livres de revenu, et qu'il croit n'avoir que la moiti&eacute;
+de ce qu'il m&eacute;rite. Il vous taxe, il vous appr&eacute;cie, il fixe votre
+d&eacute;pense et s'il vous jugeait digne d'une meilleure fortune, et de celle
+m&ecirc;me o&ugrave; il aspire, il ne manquerait pas de vous la souhaiter. Il n'est
+pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si
+d&eacute;sobligeantes: le monde est plein d'Euthyphrons.</p>
+
+<p>25 (V)</p>
+
+<p>Quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par
+l'habitude qu'il a &agrave; la flatterie et &agrave; l'exag&eacute;ration, congratule
+Th&eacute;od&egrave;me sur un discours qu'il n'a point entendu, et dont personne n'a
+pu encore lui rendre compte: il ne laisse pas de lui parler de son
+g&eacute;nie, de son geste, et surtout de la fid&eacute;lit&eacute; de sa m&eacute;moire; et il est
+vrai que Th&eacute;od&egrave;me est demeur&eacute; court.</p>
+
+<p>26 (IV)</p>
+
+<p>L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui bien qu'oisifs et
+sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous exp&eacute;dient, pour ainsi
+dire, en peu de paroles, et ne songent qu'&agrave; se d&eacute;gager de vous; on leur
+parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins
+impertinents que ceux qui vous arr&ecirc;tent seulement pour vous ennuyer: ils
+sont peut-&ecirc;tre moins incommodes.</p>
+
+<p>27 (V)</p>
+
+<p>Parler et offenser, pour de certaines gens, est pr&eacute;cis&eacute;ment la m&ecirc;me
+chose. Ils sont piquants et amers; leur style est m&ecirc;l&eacute; de fiel et
+d'absinthe: la raillerie, l'injure, l'insulte leur d&eacute;coulent des l&egrave;vres
+comme leur salive. Il leur serait utile d'&ecirc;tre n&eacute;s muets ou stupides: ce
+qu'ils ont de vivacit&eacute; et d'esprit leur nuit davantage que ne fait &agrave;
+quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de
+r&eacute;pliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence; ils
+frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les pr&eacute;sents,
+sur les absents; ils heurtent de front et de c&ocirc;t&eacute;, comme des b&eacute;liers:
+demande-t-on &agrave; des b&eacute;liers qu'ils n'aient pas de cornes? De m&ecirc;me
+n'esp&egrave;re-t-on pas de r&eacute;former par cette peinture des naturels si durs,
+si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi
+loin qu'on les d&eacute;couvre, est de les fuir de toute sa force et sans
+regarder derri&egrave;re soi.</p>
+
+<p>28 (V)</p>
+
+<p>Il y a des gens d'une certaine &eacute;toffe ou d'un certain caract&egrave;re avec qui
+il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le
+moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas m&ecirc;me permis d'avoir
+raison.</p>
+
+<p>29 (V)</p>
+
+<p>Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont
+l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont
+assist&eacute; ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou
+par un temp&eacute;rament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de
+condamner tous les deux: le&ccedil;on importante, motif pressant et
+indispensable de fuir &agrave; l'orient quand le fat est &agrave; l'occident, pour
+&eacute;viter de partager avec lui le m&ecirc;me tort.</p>
+
+<p>30 (V)</p>
+
+<p>Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier, ni saluer
+avant qu'il me salue, sans m'avilir &agrave; ses yeux, et sans tremper dans la
+bonne opinion qu'il a de lui-m&ecirc;me. Montaigne dirait: &laquo;Je veux avoir mes
+coud&eacute;es franches, et estre courtois et affable &agrave; mon point, sans remords
+ne consequence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant, et
+aller au rebours de mon naturel, qui m'emmeine vers celuy que je trouve
+&agrave; ma rencontre. Quand il m'est &eacute;gal, et qu'il ne m'est point ennemy,
+j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et
+sant&eacute;, je luy fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus
+ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui vive.
+Celuy-l&agrave; me deplaist, qui par la connoissance que j'ay de ses coutumes
+et fa&ccedil;ons d'agir, me tire de cette libert&eacute; et franchise. Comment me
+ressouvenir tout &agrave; propos, et d'aussi loin que je vois cet homme,
+d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que
+je crois le valoir bien et au del&agrave;? pour cela de me ramentevoir de mes
+bonnes qualitez et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire
+la comparaison. C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout
+capable de si roide et si subite attention; et quand bien elle m'auroit
+succed&eacute; une premi&egrave;re fois, je ne laisserois de flechir et me dementir &agrave;
+une seconde t&acirc;che: je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque &agrave;
+estre fier.&raquo;</p>
+
+<p>31 (IV)</p>
+
+<p>Avec de la vertu, de la capacit&eacute;, et une bonne conduite, l'on peut &ecirc;tre
+insupportable. Les mani&egrave;res, que l'on n&eacute;glige comme de petites choses,
+sont souvent ce qui fait que les hommes d&eacute;cident de vous en bien ou en
+mal: une l&eacute;g&egrave;re attention &agrave; les avoir douces et polies pr&eacute;vient leurs
+mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour &ecirc;tre cru fier, incivil,
+m&eacute;prisant, d&eacute;sobligeant: il faut encore moins pour &ecirc;tre estim&eacute; tout le
+contraire.</p>
+
+<p>32</p>
+
+<p>(IV) La politesse n'inspire pas toujours la bont&eacute;, l'&eacute;quit&eacute;, la
+complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et
+fait para&icirc;tre l'homme au dehors comme il devrait &ecirc;tre int&eacute;rieurement.</p>
+
+<p>(I) L'on peut d&eacute;finir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la
+pratique: elle suit l'usage et les coutumes re&ccedil;ues; elle est attach&eacute;e
+aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la m&ecirc;me dans les
+deux sexes, ni dans les diff&eacute;rentes conditions; l'esprit tout seul ne la
+fait pas deviner: il fait qu'on la suit par imitation, et que l'on s'y
+perfectionne. Il y a des temp&eacute;raments qui ne sont susceptibles que de la
+politesse; et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents,
+ou &agrave; une vertu solide. Il est vrai que les mani&egrave;res polies donnent cours
+au m&eacute;rite, et le rendent agr&eacute;able; et qu'il faut avoir de bien &eacute;minentes
+qualit&eacute;s pour se soutenir sans la politesse.</p>
+
+<p>(I) Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention &agrave;
+faire que par nos paroles et par nos mani&egrave;res les autres soient contents
+de nous et d'eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>33 (I)</p>
+
+<p>C'est une faute contre la politesse que de louer immod&eacute;r&eacute;ment, en
+pr&eacute;sence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument,
+quelque autre personne qui a ces m&ecirc;mes talents; comme devant ceux qui
+vous lisent leurs vers, un autre po&egrave;te.</p>
+
+<p>34 (IV)</p>
+
+<p>Dans les repas ou les f&ecirc;tes que l'on donne aux autres, dans les pr&eacute;sents
+qu'on leur fait, et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a
+faire bien, et faire selon leur go&ucirc;t: le dernier est pr&eacute;f&eacute;rable.</p>
+
+<p>35 (I)</p>
+
+<p>Il y aurait une esp&egrave;ce de f&eacute;rocit&eacute; &agrave; rejeter indiff&eacute;remment toute sorte
+de louanges: l'on doit &ecirc;tre sensible &agrave; celles qui nous viennent des gens
+de bien, qui louent en nous sinc&egrave;rement des choses louables.</p>
+
+<p>36 (IV)</p>
+
+<p>Un homme d'esprit, et qui est n&eacute; fier, ne perd rien de sa fiert&eacute; et de
+sa raideur pour se trouver pauvre; si quelque chose au contraire doit
+amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu
+de prosp&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>37 (IV)</p>
+
+<p>Ne pouvoir supporter tous les mauvais caract&egrave;res dont le monde est plein
+n'est pas un fort bon caract&egrave;re: il faut dans le commerce des pi&egrave;ces
+d'or et de la monnaie.</p>
+
+<p>38 (IV)</p>
+
+<p>Vivre avec des gens qui sont brouill&eacute;s, et dont il faut &eacute;couter de part
+et d'autre les plaintes r&eacute;ciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas
+sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler
+proc&egrave;s.</p>
+
+<p>39 (V)</p>
+
+<p>L'on sait des gens qui avaient coul&eacute; leurs jours dans une union &eacute;troite:
+leurs biens &eacute;taient en commun, ils n'avaient qu'une m&ecirc;me demeure, ils ne
+se perdaient pas de vue. Ils se sont aper&ccedil;us &agrave; plus de quatre-vingts ans
+qu'ils devaient se quitter l'un l'autre et finir leur soci&eacute;t&eacute;; ils
+n'avaient plus qu'un jour &agrave; vivre, et ils n'ont os&eacute; entreprendre de le
+passer ensemble; ils se sont d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;s de rompre avant que de mourir; ils
+n'avaient de fonds pour la complaisance que jusque-l&agrave;. Ils ont trop v&eacute;cu
+pour le bon exemple: un moment plus t&ocirc;t ils mouraient sociables, et
+laissaient apr&egrave;s eux un rare mod&egrave;le de la pers&eacute;v&eacute;rance dans l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>40 (I)</p>
+
+<p>L'int&eacute;rieur des familles est souvent troubl&eacute; par les d&eacute;fiances, par les
+jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents,
+paisibles et enjou&eacute;s nous trompent, et nous y font supposer une paix qui
+n'y est point: il y en a peu qui gagnent &agrave; &ecirc;tre approfondies. Cette
+visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui
+n'attend que votre retraite pour recommencer.</p>
+
+<p>41 (I)</p>
+
+<p>Dans la soci&eacute;t&eacute;, c'est la raison qui plie la premi&egrave;re. Les plus sages
+sont souvent men&eacute;s par le plus fou et le plus bizarre: l'on &eacute;tudie son
+faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on &eacute;vite de le
+heurter, tout le monde lui c&egrave;de; la moindre s&eacute;r&eacute;nit&eacute; qui para&icirc;t sur son
+visage lui attire des &eacute;loges: on lui tient compte de n'&ecirc;tre pas toujours
+insupportable. Il est craint, m&eacute;nag&eacute;, ob&eacute;i, quelquefois aim&eacute;.</p>
+
+<p>42 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collat&eacute;raux, ou qui en ont encore,
+et dont il s'agit d'h&eacute;riter, qui puissent dire ce qu'il en co&ucirc;te.</p>
+
+<p>43 (I)</p>
+
+<p>Cl&eacute;ante est un tr&egrave;s honn&ecirc;te homme; il s'est choisi une femme qui est la
+meilleure personne du monde et la plus raisonnable: chacun, de sa part,
+fait tout le plaisir et tout l'agr&eacute;ment des soci&eacute;t&eacute;s o&ugrave; il se trouve;
+l'on ne peut voir ailleurs plus de probit&eacute;, plus de politesse. Ils se
+quittent demain, et l'acte de leur s&eacute;paration est tout dress&eacute; chez le
+notaire. Il y a, sans mentir, de certains m&eacute;rites qui ne sont point
+faits pour &ecirc;tre ensemble, de certaines vertus incompatibles.</p>
+
+<p>44 (I)</p>
+
+<p>L'on peut compter s&ucirc;rement sur la dot, le douaire et les conventions,
+mais faiblement sur les nourritures; elles d&eacute;pendent d'une union fragile
+de la belle-m&egrave;re et de la bru, et qui p&eacute;rit souvent dans l'ann&eacute;e du
+mariage.</p>
+
+<p>45 (V)</p>
+
+<p>Un beau-p&egrave;re aime son gendre, aime sa bru. Une belle-m&egrave;re aime son
+gendre, n'aime point sa bru. Tout est r&eacute;ciproque.</p>
+
+<p>46 (V)</p>
+
+<p>Ce qu'une mar&acirc;tre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les
+enfants de son mari: plus elle est folle de son mari, plus elle est
+mar&acirc;tre.</p>
+
+<p>Les mar&acirc;tres font d&eacute;serter les villes et les bourgades, et ne peuplent
+pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et
+d'esclaves, que la pauvret&eacute;.</p>
+
+<p>47 (I)</p>
+
+<p>G... et H... sont voisins de campagne, et leurs terres sont contigu&euml;s; ils
+habitent une contr&eacute;e d&eacute;serte et solitaire. &Eacute;loign&eacute;s des villes et de
+tout commerce, il semblait que la fuite d'une enti&egrave;re solitude ou
+l'amour de la soci&eacute;t&eacute; e&ucirc;t d&ucirc; les assujettir &agrave; une liaison r&eacute;ciproque; il
+est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre,
+qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perp&eacute;tuera leurs
+haines dans leurs descendants. Jamais des parents, et m&ecirc;me des fr&egrave;res,
+ne se sont brouill&eacute;s pour une moindre chose.</p>
+
+<p>Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la poss&egrave;dent
+seuls, et qui la partagent toute entre eux deux: je suis persuad&eacute; qu'il
+leur na&icirc;tra bient&ocirc;t quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que
+pour les limites.</p>
+
+<p>48 (VII)</p>
+
+<p>Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de
+faire que les autres s'ajustent &agrave; nous.</p>
+
+<p>49 (V)</p>
+
+<p>J'approche d'une petite ville, et je suis d&eacute;j&agrave; sur une hauteur d'o&ugrave; je
+la d&eacute;couvre. Elle est situ&eacute;e &agrave; mi-c&ocirc;te; une rivi&egrave;re baigne ses murs, et
+coule ensuite dans une belle prairie; elle a une for&ecirc;t &eacute;paisse qui la
+couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si
+favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me para&icirc;t
+peinte sur le penchant de la colline. Je me r&eacute;crie, et je dis: &laquo;Quel
+plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce s&eacute;jour si d&eacute;licieux!&raquo;
+Je descends dans la ville, o&ugrave; je n'ai pas couch&eacute; deux nuits, que je
+ressemble &agrave; ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.</p>
+
+<p>50 (IV)</p>
+
+<p>Il y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel et que selon toutes
+les apparences on ne verra jamais: c'est une petite ville qui n'est
+divis&eacute;e en aucuns partis; o&ugrave; les familles sont unies, et o&ugrave; les cousins
+se voient avec confiance; o&ugrave; un mariage n'engendre point une guerre
+civile; o&ugrave; la querelle des rangs ne se r&eacute;veille pas &agrave; tous moments par
+l'offrande, l'encens et le pain b&eacute;nit, par les processions et par les
+obs&egrave;ques; d'o&ugrave; l'on a banni les caquets, le mensonge et la m&eacute;disance; o&ugrave;
+l'on voit parler ensemble le bailli et le pr&eacute;sident, les &eacute;lus et les
+assesseurs; o&ugrave; le doyen vit bien avec ses chanoines; o&ugrave; les chanoines ne
+d&eacute;daignent pas les chapelains, et o&ugrave; ceux-ci souffrent les chantres.</p>
+
+<p>51 (IV)</p>
+
+<p>Les provinciaux et les sots sont toujours pr&ecirc;ts &agrave; se f&acirc;cher, et &agrave; croire
+qu'on se moque d'eux ou qu'on les m&eacute;prise: il ne faut jamais hasarder la
+plaisanterie, m&ecirc;me la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens
+polis, ou qui ont de l'esprit.</p>
+
+<p>52 (V)</p>
+
+<p>On ne prime point avec les grands, ils se d&eacute;fendent par leur grandeur;
+ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui vive.</p>
+
+<p>53 (V)</p>
+
+<p>Tout ce qui est m&eacute;rite se sent, se discerne, se devine r&eacute;ciproquement:
+si l'on voulait &ecirc;tre estim&eacute;, il faudrait vivre avec des personnes
+estimables.</p>
+
+<p>54 (I)</p>
+
+<p>Celui qui est d'une &eacute;minence au-dessus des autres qui le met &agrave; couvert
+de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.</p>
+
+<p>55 (I)</p>
+
+<p>Il y a de petits d&eacute;fauts que l'on abandonne volontiers &agrave; la censure, et
+dont nous ne ha&iuml;ssons pas &agrave; &ecirc;tre raill&eacute;s: ce sont de pareils d&eacute;fauts que
+nous devons choisir pour railler les autres.</p>
+
+<p>56 (IV)</p>
+
+<p>Rire des gens d'esprit, c'est le privil&egrave;ge des sots: ils sont dans le
+monde ce que les fous sont &agrave; la cour, je veux dire sans cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>57 (I)</p>
+
+<p>La moquerie est souvent indigence d'esprit.</p>
+
+<p>58 (I)</p>
+
+<p>Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'&ecirc;tre, qui est plus dupe de
+lui ou de vous?</p>
+
+<p>59 (IV)</p>
+
+<p>Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui
+bl&acirc;ment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconna&icirc;trez
+que ce sont ceux m&ecirc;mes dont personne n'est content.</p>
+
+<p>60 (I)</p>
+
+<p>Le d&eacute;dain et le rengorgement dans la soci&eacute;t&eacute; attire pr&eacute;cis&eacute;ment le
+contraire de ce que l'on cherche, si c'est &agrave; se faire estimer.</p>
+
+<p>61 (I)</p>
+
+<p>Le plaisir de la soci&eacute;t&eacute; entre les amis se cultive par une ressemblance
+de go&ucirc;t sur ce qui regarde les moeurs, et par quelques diff&eacute;rences
+d'opinions sur les sciences: par l&agrave; ou l'on s'affermit dans ses
+sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.</p>
+
+<p>62 (I)</p>
+
+<p>L'on ne peut aller loin dans l'amiti&eacute;, si l'on n'est pas dispos&eacute; &agrave; se
+pardonner les uns aux autres les petits d&eacute;fauts.</p>
+
+<p>63 (I)</p>
+
+<p>Combien de belles et inutiles raisons &agrave; &eacute;taler &agrave; celui qui est dans une
+grande adversit&eacute;, pour essayer de le rendre tranquille! Les choses de
+dehors, qu'on appelle les &eacute;v&eacute;nements, sont quelquefois plus fortes que
+la raison et que la nature. &laquo;Mangez, dormez, ne vous laissez point
+mourir de chagrin, songez &agrave; vivre&raquo;: harangues froides, et qui r&eacute;duisent
+&agrave; l'impossible. &laquo;&Ecirc;tes-vous raisonnable de vous tant inqui&eacute;ter?&raquo; n'est-ce
+pas dire: &laquo;&Ecirc;tes-vous fou d'&ecirc;tre malheureux?&raquo;</p>
+
+<p>64 (I)</p>
+
+<p>Le conseil, si n&eacute;cessaire pour les affaires, est quelquefois dans la
+soci&eacute;t&eacute; nuisible &agrave; qui le donne, et inutile &agrave; celui &agrave; qui il est donn&eacute;.
+Sur les moeurs, vous faites remarquer des d&eacute;fauts ou que l'on n'avoue
+pas, ou que l'on estime des vertus; sur les ouvrages, vous rayez les
+endroits qui paraissent admirables &agrave; leur auteur, o&ugrave; il se compla&icirc;t
+davantage, o&ugrave; il croit s'&ecirc;tre surpass&eacute; lui-m&ecirc;me. Vous perdez ainsi la
+confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus
+habiles.</p>
+
+<p>65 (I)</p>
+
+<p>L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux
+sexes, li&eacute;es ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit.
+Ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une mani&egrave;re intelligible;
+une chose dite entre eux peu clairement en entra&icirc;nait une autre encore
+plus obscure, sur laquelle on ench&eacute;rissait par de vraies &eacute;nigmes,
+toujours suivies de longs applaudissements: par tout ce qu'ils
+appelaient d&eacute;licatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils
+&eacute;taient enfin parvenus &agrave; n'&ecirc;tre plus entendus et &agrave; ne s'entendre pas
+eux-m&ecirc;mes. Il ne fallait, pour fournir &agrave; ces entretiens, ni bon sens, ni
+jugement, ni m&eacute;moire, ni la moindre capacit&eacute;: il fallait de l'esprit,
+non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et o&ugrave; l'imagination a
+trop de part.</p>
+
+<p>66 (VI)</p>
+
+<p>Je le sais, Th&eacute;obalde, vous &ecirc;tes vieilli; mais voudriez-vous que je
+crusse que vous &ecirc;tes baiss&eacute;, que vous n'&ecirc;tes plus po&egrave;te ni bel esprit,
+que vous &ecirc;tes pr&eacute;sentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage
+que m&eacute;chant auteur, que vous n'avez plus rien de na&iuml;f et de d&eacute;licat dans
+la conversation? Votre air libre et pr&eacute;somptueux me rassure, et me
+persuade tout le contraire. Vous &ecirc;tes donc aujourd'hui tout ce que vous
+f&ucirc;tes jamais, et peut-&ecirc;tre meilleur; car si &agrave; votre &acirc;ge vous &ecirc;tes si vif
+et si imp&eacute;tueux, quel nom, Th&eacute;obalde, fallait-il vous donner dans votre
+jeunesse, et lorsque vous &eacute;tiez la coqueluche ou l'ent&ecirc;tement de
+certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole, qui
+disaient: Cela est d&eacute;licieux; qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>67 (I)</p>
+
+<p>L'on parle imp&eacute;tueusement dans les entretiens, souvent par vanit&eacute; ou par
+humeur, rarement avec assez d'attention: tout occup&eacute; du d&eacute;sir de
+r&eacute;pondre &agrave; ce qu'on n'&eacute;coute point, l'on suit ses id&eacute;es, et on les
+explique sans le moindre &eacute;gard pour les raisonnements d'autrui; l'on est
+bien &eacute;loign&eacute; de trouver ensemble la v&eacute;rit&eacute;, l'on n'est pas encore
+convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait &eacute;couter ces sortes de
+conversations et les &eacute;crire, ferait voir quelquefois de bonnes choses
+qui n'ont nulle suite.</p>
+
+<p>68 (I)</p>
+
+<p>Il a r&eacute;gn&eacute; pendant quelque temps une sorte de conversation fade et
+pu&eacute;rile, qui roulait toute sur des questions frivoles qui avaient
+relation au coeur et &agrave; ce qu'on appelle passion ou tendresse. La lecture
+de quelques romans les avait introduites parmi les plus honn&ecirc;tes gens de
+la ville et de la cour; ils s'en sont d&eacute;faits, et la bourgeoisie les a
+re&ccedil;ues avec les pointes et les &eacute;quivoques.</p>
+
+<p>69 (IV)</p>
+
+<p>Quelques femmes de la ville ont la d&eacute;licatesse de ne pas savoir ou de
+n'oser dire le nom des rues, des places, et de quelques endroits
+publics, qu'elles ne croient pas assez nobles pour &ecirc;tre connus. Elles
+disent: le Louvre, la place Royale, mais elles usent de tours et de
+phrases plut&ocirc;t que de prononcer de certains noms; et s'ils leur
+&eacute;chappent, c'est du moins avec quelque alt&eacute;ration du mot, et apr&egrave;s
+quelques fa&ccedil;ons qui les rassurent: en cela moins naturelles que les
+femmes de la cour, qui ayant besoin dans le discours des Halles, du
+Ch&acirc;telet, ou de choses semblables, disent: les Halles, le Ch&acirc;telet.</p>
+
+<p>70 (IV)</p>
+
+<p>Si l'on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms que
+l'on croit obscurs, et si l'on affecte de les corrompre en les
+pronon&ccedil;ant, c'est par la bonne opinion qu'on a du sien.</p>
+
+<p>71 (I)</p>
+
+<p>L'on dit par belle humeur, et dans la libert&eacute; de la conversation, de ces
+choses froides, qu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute; l'on donne pour telles, et que l'on ne
+trouve bonnes que parce qu'elles sont extr&ecirc;mement mauvaises. Cette
+mani&egrave;re basse de plaisanter a pass&eacute; du peuple, &agrave; qui elle appartient,
+jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a d&eacute;j&agrave;
+infect&eacute;e. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossi&egrave;ret&eacute;
+pour devoir craindre qu'elle s'&eacute;tende plus loin, et qu'elle fasse de
+plus grands progr&egrave;s dans un pays qui est le centre du bon go&ucirc;t et de la
+politesse. L'on doit cependant en inspirer le d&eacute;go&ucirc;t &agrave; ceux qui la
+pratiquent; car bien que ce ne soit jamais s&eacute;rieusement, elle ne laisse
+pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire,
+de quelque chose de meilleur.</p>
+
+<p>72 (V)</p>
+
+<p>Entre dire de mauvaises choses, ou en dire de bonnes que tout le monde
+sait et les donner pour nouvelles, je n'ai pas &agrave; choisir.</p>
+
+<p>73 (I)</p>
+
+<p>&laquo;Lucain a dit une jolie chose... Il y a un beau mot de Claudien... Il y a
+cet endroit de S&eacute;n&egrave;que&raquo;: et l&agrave;-dessus une longue suite de latin, que
+l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui
+feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens et bien
+de l'esprit; car ou l'on se passerait des anciens, ou apr&egrave;s les avoir
+lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs, et les citer &agrave;
+propos.</p>
+
+<p>74 (V)</p>
+
+<p>Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'&eacute;tonne de n'entendre
+faire aucune mention du roi de Boh&ecirc;me; ne lui parlez pas des guerres de
+Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous r&eacute;pondre: il
+confond les temps, il ignore quand elles ont commenc&eacute;, quand elles ont
+fini; combats, si&egrave;ges, tout lui est nouveau; mais il est instruit de la
+guerre des g&eacute;ants, il en raconte le progr&egrave;s et les moindres d&eacute;tails,
+rien ne lui est &eacute;chapp&eacute;; il d&eacute;brouille de m&ecirc;me l'horrible chaos des deux
+empires, le Babylonien et l'Assyrien; il conna&icirc;t &agrave; fond les &Eacute;gyptiens et
+leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, il ne le verra point: il a
+presque vu la tour de Babel, il en compte les degr&eacute;s, il sait combien
+d'architectes ont pr&eacute;sid&eacute; &agrave; cet ouvrage, il sait le nom des architectes.
+Dirai-je qu'il croit Henri IV fils de Henri III? Il n&eacute;glige du moins de
+rien conna&icirc;tre aux maisons de France, d'Autriche et de Bavi&egrave;re: &laquo;Quelles
+minuties!&raquo; dit-il, pendant qu'il r&eacute;cite de m&eacute;moire toute une liste des
+rois des M&egrave;des ou de Babylone, et que les noms d'Apronal, d'H&eacute;rigebal,
+de Noesnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu'&agrave; nous
+ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'Empereur a jamais &eacute;t&eacute;
+mari&eacute;; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui
+dit que le Roi jouit d'une sant&eacute; parfaite; et il se souvient que
+Thetmosis, un roi d'&Eacute;gypte, &eacute;tait val&eacute;tudinaire, et qu'il tenait cette
+complexion de son a&iuml;eul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle
+chose lui est cach&eacute;e de la v&eacute;n&eacute;rable antiquit&eacute;? Il vous dira que
+S&eacute;miramis, ou, selon quelques-uns, S&eacute;rimaris, parlait comme son fils
+Ninyas, qu'on ne les distinguait pas &agrave; la parole: si c'&eacute;tait parce que
+la m&egrave;re avait une voix m&acirc;le comme son fils, ou le fils une voix
+eff&eacute;min&eacute;e comme sa m&egrave;re, qu'il n'ose pas le d&eacute;cider. Il vous r&eacute;v&eacute;lera
+que Nembrot &eacute;tait gaucher, et S&eacute;sostris ambidextre; que c'est une erreur
+de s'imaginer qu'un Artaxerxe ait &eacute;t&eacute; appel&eacute; Longuemain parce que les
+bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non &agrave; cause qu'il avait une main
+plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui
+affirment que c'&eacute;tait la droite, qu'il croit n&eacute;anmoins &ecirc;tre bien fond&eacute; &agrave;
+soutenir que c'est la gauche.</p>
+
+<p>75 (VIII)</p>
+
+<p>Ascagne est statuaire, H&eacute;gion fondeur, Aeschine foulon, et Cydias bel
+esprit, c'est sa profession. Il a une enseigne, un atelier, des ouvrages
+de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui: il ne vous
+saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous a promises, s'il
+ne manque de parole &agrave; Dosith&eacute;e, qui l'a engag&eacute; &agrave; faire une &eacute;l&eacute;gie; une
+idylle est sur le m&eacute;tier, c'est pour Crantor, qui le presse, et qui lui
+laisse esp&eacute;rer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? Il
+r&eacute;ussit &eacute;galement en l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de
+consolation, ou sur une absence, il les entreprendra; prenez-les toutes
+faites et entrez dans son magasin, il y a &agrave; choisir. Il a un ami qui n'a
+point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps &agrave; un
+certain monde, et de le pr&eacute;senter enfin dans les maisons comme homme
+rare et d'une exquise conversation; et l&agrave;, ainsi que le musicien chante
+et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes &agrave; qui il a
+&eacute;t&eacute; promis, Cydias, apr&egrave;s avoir touss&eacute;, relev&eacute; sa manchette, &eacute;tendu la
+main et ouvert les doigts, d&eacute;bite gravement ses pens&eacute;es quintessenci&eacute;es
+et ses raisonnements sophistiqu&eacute;s. Diff&eacute;rent de ceux qui convenant de
+principes, et connaissant la raison ou la v&eacute;rit&eacute; qui est une,
+s'arrachent la parole l'un &agrave; l'autre pour s'accorder sur leurs
+sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire: &laquo;Il me semble,
+dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce que vous dites&raquo;;
+ou: &laquo;Je ne saurais &ecirc;tre de votre opinion&raquo;; ou bien: &laquo;&Ccedil;'a &eacute;t&eacute; autrefois
+mon ent&ecirc;tement, comme il est le v&ocirc;tre, mais... Il y a trois choses,
+ajoute-t-il, &agrave; consid&eacute;rer...&raquo;, et il en ajoute une quatri&egrave;me: fade
+discoureur, qui n'a pas mis plus t&ocirc;t le pied dans une assembl&eacute;e, qu'il
+cherche quelques femmes aupr&egrave;s de qui il puisse s'insinuer, se parer de
+son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en oeuvre ses rares
+conceptions; car soit qu'il parle ou qu'il &eacute;crive, il ne doit pas &ecirc;tre
+soup&ccedil;onn&eacute; d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le
+ridicule: il &eacute;vite uniquement de donner dans le sens des autres, et
+d'&ecirc;tre de l'avis de quelqu'un; aussi attend-il dans un cercle que chacun
+se soit expliqu&eacute; sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amen&eacute;
+lui-m&ecirc;me, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais &agrave;
+son gr&eacute; d&eacute;cisives et sans r&eacute;plique. Cydias s'&eacute;gale &agrave; Lucien et &agrave;
+S&eacute;n&egrave;que, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Th&eacute;ocrite; et son
+flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni
+de go&ucirc;t et d'int&eacute;r&ecirc;t avec les contempteurs d'Hom&egrave;re, il attend
+paisiblement que les hommes d&eacute;tromp&eacute;s lui pr&eacute;f&egrave;rent les po&egrave;tes modernes:
+il se met en ce cas &agrave; la t&ecirc;te de ces derniers, et il sait &agrave; qui il
+adjuge la seconde place. C'est en un mot un compos&eacute; du p&eacute;dant et du
+pr&eacute;cieux, fait pour &ecirc;tre admir&eacute; de la bourgeoisie et de la province, en
+qui n&eacute;anmoins on n'aper&ccedil;oit rien de grand que l'opinion qu'il a de
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>76 (I)</p>
+
+<p>C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne
+sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre
+lui-m&ecirc;me; celui qui sait beaucoup pense &agrave; peine que ce qu'il dit puisse
+&ecirc;tre ignor&eacute;, et parle plus indiff&eacute;remment.</p>
+
+<p>77 (I)</p>
+
+<p>Les plus grandes choses n'ont besoin que d'&ecirc;tre dites simplement: elles
+se g&acirc;tent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites: elles
+ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la mani&egrave;re.</p>
+
+<p>78 (I)</p>
+
+<p>Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut
+les &eacute;crire.</p>
+
+<p>79 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a gu&egrave;re qu'une naissance honn&ecirc;te, ou qu'une bonne &eacute;ducation, qui
+rendent les hommes capables de secret.</p>
+
+<p>80 (IV)</p>
+
+<p>Toute confiance est dangereuse si elle n'est enti&egrave;re: il y a peu de
+conjonctures o&ugrave; il ne faille tout dire ou tout cacher. On a d&eacute;j&agrave; trop
+dit de son secret &agrave; celui &agrave; qui l'on croit devoir en d&eacute;rober une
+circonstance.</p>
+
+<p>81</p>
+
+<p>(V) Des gens vous promettent le secret, et ils le r&eacute;v&egrave;lent eux-m&ecirc;mes, et
+&agrave; leur insu; ils ne remuent pas les l&egrave;vres, et on les entend; on lit sur
+leur front et dans leurs yeux, on voit au travers de leur poitrine, ils
+sont transparents. D'autres ne disent pas pr&eacute;cis&eacute;ment une chose qui leur
+a &eacute;t&eacute; confi&eacute;e; mais ils parlent et agissent de mani&egrave;re qu'on la d&eacute;couvre
+de soi-m&ecirc;me. Enfin quelques-uns m&eacute;prisent votre secret, de quelque
+cons&eacute;quence qu'il puisse &ecirc;tre: C'est un myst&egrave;re, un tel m'en a fait
+part, et m'a d&eacute;fendu de le dire; et ils le disent.</p>
+
+<p>(VIII) Toute r&eacute;v&eacute;lation d'un secret est la faute de celui qui l'a
+confi&eacute;.</p>
+
+<p>82 (V)</p>
+
+<p>Nicandre s'entretient avec Elise de la mani&egrave;re douce et complaisante
+dont il a v&eacute;cu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix
+jusques &agrave; sa mort; il a d&eacute;j&agrave; dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas
+laiss&eacute; des enfants, et il le r&eacute;p&egrave;te; il parle des maisons qu'il a &agrave; la
+ville, et bient&ocirc;t d'une terre qu'il a &agrave; la campagne: il calcule le
+revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des b&acirc;timents, en d&eacute;crit la
+situation, exag&egrave;re la commodit&eacute; des appartements, ainsi que la richesse
+et la propret&eacute; des meubles; il assure qu'il aime la bonne ch&egrave;re, les
+&eacute;quipages; il se plaint que sa femme n'aimait point assez le jeu et la
+soci&eacute;t&eacute;. &laquo;Vous &ecirc;tes si riche, lui disait l'un de ses amis, que
+n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui
+&eacute;tendrait votre domaine? On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je
+n'en poss&egrave;de.&raquo; Il n'oublie pas son extraction et ses alliances: Monsieur
+le Surintendant, qui est mon cousin; Madame la Chanceli&egrave;re, qui est ma
+parente; voil&agrave; son style. Il raconte un fait qui prouve le
+m&eacute;contentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux m&ecirc;me qui
+sont ses h&eacute;ritiers: &laquo;Ai-je tort? dit-il &agrave; Elise; ai-je grand sujet de
+leur vouloir du bien?&raquo; et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a
+une sant&eacute; faible et languissante, et il parle de la cave o&ugrave; il doit &ecirc;tre
+enterr&eacute;. Il est insinuant, flatteur, officieux &agrave; l'&eacute;gard de tous ceux
+qu'il trouve aupr&egrave;s de la personne &agrave; qui il aspire. Mais Elise n'a pas
+le courage d'&ecirc;tre riche en l'&eacute;pousant. On annonce, au moment qu'il
+parle, un cavalier, qui de sa seule pr&eacute;sence d&eacute;monte la batterie de
+l'homme de ville: il se l&egrave;ve d&eacute;concert&eacute; et chagrin, et va dire ailleurs
+qu'il veut se remarier.</p>
+
+<p>83 (I)</p>
+
+<p>Le sage quelquefois &eacute;vite le monde, de peur d'&ecirc;tre ennuy&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Des_biens_de_fortune" id="Des_biens_de_fortune"></a><a href="#moeurs">Des biens de fortune</a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris
+et ses alc&ocirc;ves, jouir d'un palais &agrave; la campagne et d'un autre &agrave; la
+ville, avoir un grand &eacute;quipage, mettre un duc dans sa famille, et faire
+de son fils un grand seigneur: cela est juste et de son ressort; mais il
+appartient peut-&ecirc;tre &agrave; d'autres de vivre contents.</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>Une grande naissance ou une grande fortune annonce le m&eacute;rite, et le fait
+plus t&ocirc;t remarquer.</p>
+
+<p>3 (IV)</p>
+
+<p>Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l'on
+prend, s'il a fait une grande fortune, de lui trouver un m&eacute;rite qu'il
+n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir.</p>
+
+<p>4 (I)</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils
+laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvraient, et qui y &eacute;tait sans
+que personne s'en aper&ccedil;&ucirc;t.</p>
+
+<p>5 (I)</p>
+
+<p>Si l'on ne le voyait de ses yeux, pourrait-on jamais s'imaginer
+l'&eacute;trange disproportion que le plus ou le moins de pi&egrave;ces de monnaie met
+entre les hommes?</p>
+
+<p>Ce plus ou ce moins d&eacute;termine &agrave; l'&eacute;p&eacute;e, &agrave; la robe ou &agrave; l'&Eacute;glise: il n'y
+a presque point d'autre vocation.</p>
+
+<p>6 (VI)</p>
+
+<p>Deux marchands &eacute;taient voisins et faisaient le m&ecirc;me commerce, qui ont eu
+dans la suite une fortune toute diff&eacute;rente. Ils avaient chacun une fille
+unique; elles ont &eacute;t&eacute; nourries ensemble, et ont v&eacute;cu dans cette
+familiarit&eacute; que donnent un m&ecirc;me &acirc;ge et une m&ecirc;me condition: l'une des
+deux, pour se tirer d'une extr&ecirc;me mis&egrave;re, cherche &agrave; se placer; elle
+entre au service d'une fort grande dame et l'une des premi&egrave;res de la
+cour, chez sa compagne.</p>
+
+<p>7 (VII)</p>
+
+<p>Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui: &laquo;C'est un
+bourgeois, un homme de rien, un malotru&raquo;; s'il r&eacute;ussit, ils lui
+demandent sa fille.</p>
+
+<p>8 (VI)</p>
+
+<p>Quelques-uns ont fait dans leur jeunesse l'apprentissage d'un certain
+m&eacute;tier, pour en exercer un autre, et fort diff&eacute;rent, le reste de leur
+vie.</p>
+
+<p>9 (I)</p>
+
+<p>Un homme est laid, de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit &agrave;
+l'oreille: &laquo;Il a cinquante mille livres de rente.&raquo; Cela le concerne tout
+seul, et il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux; si je commence &agrave; le
+regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas ma&icirc;tre de faire
+autrement, quelle sottise!</p>
+
+<p>10 (IV)</p>
+
+<p>Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort
+riche en ridicule; les rieurs sont de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>11 (IV)</p>
+
+<p>N**, avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suisse, avec un
+vestibule et une antichambre, pour peu qu'il y fasse languir quelqu'un
+et se morfondre, qu'il paraisse enfin avec une mine grave et une
+d&eacute;marche mesur&eacute;e, qu'il &eacute;coute un peu et ne reconduise point: quelque
+subalterne qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-m&ecirc;me quelque
+chose qui approche de la consid&eacute;ration.</p>
+
+<p>12 (VIII)</p>
+
+<p>Je vais, Clitiphon, &agrave; votre porte; le besoin que j'ai de vous me chasse
+de mon lit et de ma chambre: pl&ucirc;t aux Dieux que je ne fusse ni votre
+client ni votre f&acirc;cheux! Vos esclaves me disent que vous &ecirc;tes enferm&eacute;,
+et que vous ne pouvez m'&eacute;couter que d'une heure enti&egrave;re. Je reviens
+avant le temps qu'ils m'ont marqu&eacute;, et ils me disent que vous &ecirc;tes
+sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus recul&eacute; de
+votre appartement, de si laborieux, qui vous emp&ecirc;che de m'entendre? Vous
+enfilez quelques m&eacute;moires, vous collationnez un registre, vous signez,
+vous parafez. Je n'avais qu'une chose &agrave; vous demander, et vous n'aviez
+qu'un mot &agrave; me r&eacute;pondre, oui, ou non. Voulez-vous &ecirc;tre rare? Rendez
+service &agrave; ceux qui d&eacute;pendent de vous: vous le serez davantage par cette
+conduite que par ne vous pas laisser voir. &Ocirc; homme important et charg&eacute;
+d'affaires, qui &agrave; votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la
+solitude de mon cabinet: le philosophe est accessible; je ne vous
+remettrai point &agrave; un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de
+Platon qui traitent de la spiritualit&eacute; de l'&acirc;me et de sa distinction
+d'avec le corps, ou la plume &agrave; la main pour calculer les distances de
+Saturne et de Jupiter: j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche,
+par la connaissance de la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; r&eacute;gler mon esprit et devenir
+meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre
+n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'&agrave; moi sans
+me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus pr&eacute;cieux que
+l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que
+voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes
+&eacute;tudes, mon ouvrage, cette ligne qui est commenc&eacute;e? Quelle interruption
+heureuse pour moi que celle qui vous est utile! Le manieur d'argent,
+l'homme d'affaires est un ours qu'on ne saurait apprivoiser; on ne le
+voit dans sa loge qu'avec peine: que dis-je? on ne le voit point; car
+d'abord on ne le voit pas encore, et bient&ocirc;t on le voit plus. L'homme de
+lettres au contraire est trivial comme une borne au coin des places; il
+est vu de tous, et &agrave; toute heure, et en tous &eacute;tats, &agrave; table, au lit, nu,
+habill&eacute;, sain ou malade: il ne peut &ecirc;tre important, et il ne le veut
+point &ecirc;tre.</p>
+
+<p>13 (I)</p>
+
+<p>N'envions point &agrave; une sorte de gens leurs grandes richesses; ils les ont
+&agrave; titre on&eacute;reux, et qui ne nous accommoderait point: ils ont mis leur
+repos, leur sant&eacute;, leur honneur et leur conscience pour les avoir; cela
+est trop cher, et il n'y a rien &agrave; gagner &agrave; un tel march&eacute;.</p>
+
+<p>14 (I)</p>
+
+<p>Les P.T.S. nous font sentir toutes les passions l'une apr&egrave;s l'autre:
+l'on commence par le m&eacute;pris, &agrave; cause de leur obscurit&eacute;; on les envie
+ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois, et on
+les respecte; l'on vit assez pour finir &agrave; leur &eacute;gard par la compassion.</p>
+
+<p>15 (I)</p>
+
+<p>Sosie de livr&eacute;e a pass&eacute; par une petite recette &agrave; une sous-ferme; et par
+les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il
+s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, &eacute;lev&eacute; &agrave; quelque
+grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'&ecirc;tre homme
+de bien: une place de marguillier a fait ce prodige.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>Arfure cheminait seule et &agrave; pied vers le grand portique de Saint,
+entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyait
+qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu &eacute;tait
+obscure, et sa d&eacute;votion connue comme sa personne. Son mari est entr&eacute;
+dans le huiti&egrave;me denier: quelle monstrueuse fortune en moins de six
+ann&eacute;es! Elle n'arrive &agrave; l'&eacute;glise que dans un char; on lui porte une
+lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place; elle le
+voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y
+a une brigue entre les pr&ecirc;tres pour la confesser; tous veulent
+l'absoudre, et le cur&eacute; l'emporte.</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>L'on porte Cr&eacute;sus au cimeti&egrave;re: de toutes ses immenses richesses, que le
+vol et la concussion lui avaient acquises, et qu'il a &eacute;puis&eacute;es par le
+luxe et par la bonne ch&egrave;re, il ne lui est pas demeur&eacute; de quoi se faire
+enterrer; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi priv&eacute; de tous les
+secours; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni m&eacute;decins, ni le
+moindre docteur qui l'ait assur&eacute; de son salut.</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>Champagne, au sortir d'un long d&icirc;ner qui lui enfle l'estomac, et dans
+les douces fum&eacute;es d'un vin d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on
+lui pr&eacute;sente, qui &ocirc;terait le pain &agrave; toute une province si l'on n'y
+rem&eacute;diait. Il est excusable: quel moyen de comprendre, dans la premi&egrave;re
+heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim?</p>
+
+<p>19 (IV)</p>
+
+<p>Sylvain de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom: il est
+seigneur de la paroisse o&ugrave; ses a&iuml;euls payaient la taille; il n'aurait pu
+autrefois entrer page chez Cl&eacute;obule, et il est son gendre.</p>
+
+<p>20 (IV)</p>
+
+<p>Dorus passe en liti&egrave;re par la voie Appienne, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de ses affranchis
+et de ses esclaves, qui d&eacute;tournent le peuple et font faire place; il ne
+lui manque que des licteurs; il entre &agrave; Rome avec ce cort&egrave;ge, o&ugrave; il
+semble triompher de la bassesse et de la pauvret&eacute; de son p&egrave;re Sanga.</p>
+
+<p>21 (V)</p>
+
+<p>On ne peut mieux user de sa fortune que fait P&eacute;riandre: elle lui donne
+du rang, du cr&eacute;dit, de l'autorit&eacute;; d&eacute;j&agrave; on ne le prie plus d'accorder
+son amiti&eacute;, on implore sa protection. Il a commenc&eacute; par dire de
+soi-m&ecirc;me: un homme de ma sorte; il passe &agrave; dire: un homme de ma qualit&eacute;;
+il se donne pour tel, et il n'y a personne de ceux &agrave; qui il pr&ecirc;te de
+l'argent, ou qu'il re&ccedil;oit &agrave; sa table, qui est d&eacute;licate, qui veuille s'y
+opposer. Sa demeure est superbe; un dorique r&egrave;gne dans tous ses dehors;
+ce n'est pas une porte, c'est un portique: est-ce la maison d'un
+particulier? est-ce un temple? le peuple s'y trompe. Il est le seigneur
+dominant de tout le quartier. C'est lui que l'on envie, et dont on
+voudrait voir la chute; c'est lui dont la femme, par son collier de
+perles, s'est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout
+se soutient dans cet homme; rien encore ne se d&eacute;ment dans cette grandeur
+qu'il a acquise, dont il ne doit rien, qu'il a pay&eacute;e. Que son p&egrave;re, si
+vieux et si caduc, n'est-il mort il y a vingt ans et avant qu'il se f&icirc;t
+dans le monde aucune mention de P&eacute;riandre! Comment pourra-t-il soutenir
+ces odieuses pancartes qui d&eacute;chiffrent les conditions et qui souvent
+font rougir la veuve et les h&eacute;ritiers? Les supprimera-t-il aux yeux de
+toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante, et aux d&eacute;pens de mille
+gens qui veulent absolument aller tenir leur rang &agrave; des obs&egrave;ques?
+Veut-on d'ailleurs qu'il fasse de son p&egrave;re un Noble homme, et peut-&ecirc;tre
+un Honorable homme, lui qui est Messire?</p>
+
+<p>22 (I)</p>
+
+<p>Combien d'hommes ressemblent &agrave; ces arbres d&eacute;j&agrave; forts et avanc&eacute;s que l'on
+transplante dans les jardins, o&ugrave; ils surprennent les yeux de ceux qui
+les voient plac&eacute;s dans de beaux endroits o&ugrave; ils ne les ont point vus
+cro&icirc;tre, et qui ne connaissent ni leurs commencements ni leurs progr&egrave;s!</p>
+
+<p>23 (I)</p>
+
+<p>Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands
+noms port&eacute;s, et leurs terres les mieux titr&eacute;es avec leurs ch&acirc;teaux et
+leurs maisons antiques, poss&eacute;d&eacute;es par des gens dont les p&egrave;res &eacute;taient
+peut-&ecirc;tre leurs m&eacute;tayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre
+si&egrave;cle?</p>
+
+<p>24 (I)</p>
+
+<p>Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux
+hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands
+&eacute;tablissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait,
+et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus.</p>
+
+<p>25 (V)</p>
+
+<p>Si vous entrez dans les cuisines, o&ugrave; l'on voit r&eacute;duit en art et en
+m&eacute;thode le secret de flatter votre go&ucirc;t et de vous faire manger au del&agrave;
+du n&eacute;cessaire; si vous examinez en d&eacute;tail tous les appr&ecirc;ts des viandes
+qui doivent composer le festin que l'on vous pr&eacute;pare; si vous regardez
+par quelles mains elles passent, et toutes les formes diff&eacute;rentes
+qu'elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d'arriver &agrave; cette
+propret&eacute; et &agrave; cette &eacute;l&eacute;gance qui charment vos yeux, vous font h&eacute;siter
+sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez tout
+le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles salet&eacute;s! quel
+d&eacute;go&ucirc;t! Si vous allez derri&egrave;re un th&eacute;&acirc;tre, et si vous nombrez les poids,
+les roues, les cordages, qui font les vols et les machines; si vous
+consid&eacute;rez combien de gens entrent dans l'ex&eacute;cution de ces mouvements,
+quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous
+direz: &laquo;Sont-ce l&agrave; les principes et les ressorts de ce spectacle si
+beau, si naturel, qui para&icirc;t anim&eacute; et agir de soi-m&ecirc;me?&raquo; Vous vous
+r&eacute;crierez: &laquo;Quels efforts! quelle violence!&raquo; De m&ecirc;me n'approfondissez
+pas la fortune des partisans.</p>
+
+<p>26 (I)</p>
+
+<p>Ce gar&ccedil;on si frais, si fleuri et d'une si belle sant&eacute; est seigneur d'une
+abbaye et de dix autres b&eacute;n&eacute;fices: tous ensemble lui rapportent six
+vingt mille livres de revenu, dont il n'est pay&eacute; qu'en m&eacute;dailles d'or.
+Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point
+pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui
+souvent manquent de pain; leur pauvret&eacute; est extr&ecirc;me et honteuse. Quel
+partage! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir?</p>
+
+<p>27(V)</p>
+
+<p>Chrysippe, homme nouveau, et le premier noble de sa race, aspirait, il y
+a trente ann&eacute;es, &agrave; se voir un jour deux mille livres de rente pour tout
+bien: c'&eacute;tait l&agrave; le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition; il
+l'a dit ainsi, et on s'en souvient. Il arrive, je ne sais par quels
+chemins, jusques &agrave; donner en revenu &agrave; l'une de ses filles, pour sa dot,
+ce qu'il d&eacute;sirait lui-m&ecirc;me d'avoir en fonds pour toute fortune pendant
+sa vie. Une pareille somme est compt&eacute;e dans ses coffres pour chacun de
+ses autres enfants qu'il doit pourvoir, et il a un grand nombre
+d'enfants; ce n'est qu'en avancement d'hoirie: il y a d'autres biens &agrave;
+esp&eacute;rer apr&egrave;s sa mort. Il vit encore, quoique assez avanc&eacute; en &acirc;ge, et il
+use le reste de ses jours &agrave; travailler pour s'enrichir.</p>
+
+<p>28 (IV)</p>
+
+<p>Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent
+de l'eau de la rivi&egrave;re, ou qui marchent sur la terre ferme: il sait
+convertir en or jusques aux roseaux, aux joncs et &agrave; l'ortie. Il &eacute;coute
+tous les avis, et propose tous ceux qu'il a &eacute;cout&eacute;s. Le prince ne donne
+aux autres qu'aux d&eacute;pens d'Ergaste, et ne leur fait de gr&acirc;ces que celles
+qui lui &eacute;taient dues. C'est une faim insatiable d'avoir et de poss&eacute;der.
+Il trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en parti jusques &agrave;
+l'harmonie: il faudrait, s'il en &eacute;tait cru, que le peuple, pour avoir le
+plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une &eacute;curie, p&ucirc;t
+perdre le souvenir de la musique d'Orph&eacute;e, et se contenter de la sienne.</p>
+
+<p>29 (V)</p>
+
+<p>Ne traitez pas avec Criton, il n'est touch&eacute; que de ses seuls avantages.
+Le pi&egrave;ge est tout dress&eacute; &agrave; ceux &agrave; qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il
+poss&egrave;de feront envie: il vous imposera des conditions extravagantes. Il
+n'y a nul m&eacute;nagement et nulle composition &agrave; attendre d'un homme si plein
+de ses int&eacute;r&ecirc;ts et si ennemi des v&ocirc;tres: il lui faut une dupe.</p>
+
+<p>30 (IV)</p>
+
+<p>Brontin, dit le peuple, fait des retraites, et s'enferme huit jours avec
+des saints: ils ont leurs m&eacute;ditations, et il a les siennes.</p>
+
+<p>31 (I)</p>
+
+<p>Le peuple souvent a le plaisir de la trag&eacute;die: il voit p&eacute;rir sur le
+th&eacute;&acirc;tre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus
+de mal dans diverses sc&egrave;nes, et qu'il a le plus ha&iuml;s.</p>
+
+<p>32 (IV)</p>
+
+<p>Si l'on partage la vie des P.T.S. en deux portions &eacute;gales, la
+premi&egrave;re, vive et agissante, est toute occup&eacute;e &agrave; vouloir affliger le
+peuple, et la seconde, voisine de la mort, &agrave; se d&eacute;celer et &agrave; se ruiner
+les uns les autres.</p>
+
+<p>33 (IV)</p>
+
+<p>Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la v&ocirc;tre, n'a
+pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de
+ses enfants: ils vivent cach&eacute;s et malheureux. Quelque bien instruit que
+vous soyez de la mis&egrave;re de leur condition, vous ne pensez pas &agrave;
+l'adoucir; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table, vous
+b&acirc;tissez; mais vous conservez par reconnaissance le portrait de votre
+bienfacteur, qui a pass&eacute; &agrave; la v&eacute;rit&eacute; du cabinet &agrave; l'antichambre: quels
+&eacute;gards! il pouvait aller au garde-meuble.</p>
+
+<p>34 (IV)</p>
+
+<p>Il y a une duret&eacute; de complexion; il y en a une autre de condition et
+d'&eacute;tat. L'on tire de celle-ci, comme de la premi&egrave;re, de quoi s'endurcir
+sur la mis&egrave;re des autres, dirai-je m&ecirc;me de quoi ne pas plaindre les
+malheurs de sa famille? Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa
+femme, ni ses enfants.</p>
+
+<p>35 (V)</p>
+
+<p>Fuyez, retirez-vous: vous n'&ecirc;tes pas assez loin.&mdash;Je suis, dites-vous,
+sous l'autre tropique.&mdash;Passez sous le p&ocirc;le et dans l'autre h&eacute;misph&egrave;re,
+montez aux &eacute;toiles, si vous le pouvez.&mdash;M'y voil&agrave;.&mdash;Fort bien, vous
+&ecirc;tes en s&ucirc;ret&eacute;. Je d&eacute;couvre sur la terre un homme avide, insatiable,
+inexorable, qui veut, aux d&eacute;pens de tout ce qui se trouvera sur son
+chemin et &agrave; sa rencontre, et quoi qu'il en puisse co&ucirc;ter aux autres,
+pourvoir &agrave; lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien.</p>
+
+<p>36 (IV)</p>
+
+<p>Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose,
+qu'elle est d'un usage universel: on la reconna&icirc;t dans toutes les
+langues, elle pla&icirc;t aux &eacute;trangers et aux barbares, elle r&egrave;gne &agrave; la cour
+et &agrave; la ville, elle a perc&eacute; les clo&icirc;tres et franchi les murs des abbayes
+de l'un et de l'autre sexe: il n'y a point de lieux sacr&eacute;s o&ugrave; elle n'ait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, point de d&eacute;sert ni de solitude o&ugrave; elle soit inconnue.</p>
+
+<p>37 (VII)</p>
+
+<p>&Agrave; force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir
+dans ses coffres, on se croit enfin une bonne t&ecirc;te, et presque capable
+de gouverner.</p>
+
+<p>38</p>
+
+<p>(I) Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande
+fortune: ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime,
+ni le fort ni le d&eacute;licat; je ne sais pr&eacute;cis&eacute;ment lequel c'est, et
+j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire.</p>
+
+<p>(V) Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'exp&eacute;rience pour faire sa
+fortune; l'on y songe trop tard, et quand enfin l'on s'en avise, l'on
+commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de r&eacute;parer:
+de l&agrave; vient peut-&ecirc;tre que les fortunes sont si rares.</p>
+
+<p>(V) Un homme d'un petit g&eacute;nie peut vouloir s'avancer: il n&eacute;glige tout,
+il ne pense du matin au soir, il ne r&ecirc;ve la nuit qu'&agrave; une seule chose,
+qui est de s'avancer. Il a commenc&eacute; de bonne heure, et d&egrave;s son
+adolescence, &agrave; se mettre dans les voies de la fortune: s'il trouve une
+barri&egrave;re de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va
+&agrave; droit ou &agrave; gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence, et si de
+nouveaux obstacles l'arr&ecirc;tent, il rentre dans le sentier qu'il avait
+quitt&eacute;; il est d&eacute;termin&eacute;, par la nature des difficult&eacute;s, tant&ocirc;t &agrave; les
+surmonter, tant&ocirc;t &agrave; les &eacute;viter, ou &agrave; prendre d'autres mesures: son
+int&eacute;r&ecirc;t, l'usage, les conjectures le dirigent. Faut-il de si grands
+talents et une si bonne t&ecirc;te &agrave; un voyageur pour suivre d'abord le grand
+chemin, et s'il est plein et embarrass&eacute;, prendre la terre, et aller &agrave;
+travers champs, puis regagner sa premi&egrave;re route, la continuer, arriver &agrave;
+son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller &agrave; ses fins? Est-ce donc un
+prodige qu'un sot riche et accr&eacute;dit&eacute;?</p>
+
+<p>(V) Il y a m&ecirc;me des stupides, et j'ose dire des imb&eacute;ciles, qui se
+placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l'opulence, sans
+qu'on les doive soup&ccedil;onner en nulle mani&egrave;re d'y avoir contribu&eacute; de leur
+travail ou de la moindre industrie: quelqu'un les a conduits &agrave; la source
+d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer; on leur a
+dit: &laquo;Voulez-vous de l'eau? puisez&raquo;; et ils ont puis&eacute;.</p>
+
+<p>39 (V)</p>
+
+<p>Quand on est jeune, souvent on est pauvre: ou l'on n'a pas encore fait
+d'acquisitions, ou les successions ne sont pas &eacute;chues. L'on devient
+riche et vieux en m&ecirc;me temps: tant il est rare que les hommes puissent
+r&eacute;unir tous leurs avantages! et si cela arrive &agrave; quelques-uns, il n'y a
+pas de quoi leur porter envie: ils ont assez &agrave; perdre par la mort pour
+m&eacute;riter d'&ecirc;tre plaints.</p>
+
+<p>40 (I)</p>
+
+<p>Il faut avoir trente ans pour songer &agrave; sa fortune; elle n'est pas faite
+&agrave; cinquante; l'on b&acirc;tit dans la vieillesse, et l'on meurt quand on en
+est aux peintres et aux vitriers.</p>
+
+<p>41 (V)</p>
+
+<p>Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce n'est de jouir de la
+vanit&eacute;, de l'industrie, du travail et de la d&eacute;pense de ceux qui sont
+venus avant nous, et de travailler nous-m&ecirc;mes, de planter, de b&acirc;tir,
+d'acqu&eacute;rir pour la post&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>42 (I)</p>
+
+<p>L'on ouvre et l'on &eacute;tale tous les matins pour tromper son monde; et l'on
+ferme le soir apr&egrave;s avoir tromp&eacute; tout le jour.</p>
+
+<p>43 (VIII)</p>
+
+<p>Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a
+de pire; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les d&eacute;fauts, et
+qu'elle paraisse bonne; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle
+ne vaut; il a des marques fausses et myst&eacute;rieuses, afin qu'on croie n'en
+donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se
+peut; et il a un tr&eacute;buchet, afin que celui &agrave; qui il l'a livr&eacute;e la lui
+paye en or qui soit de poids.</p>
+
+<p>44 (I)</p>
+
+<p>Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme de
+bien, et l'opulent n'est gu&egrave;re &eacute;loign&eacute; de la friponnerie. Le
+savoir-faire et l'habilet&eacute; ne m&egrave;nent pas jusques aux &eacute;normes richesses.</p>
+
+<p>L'on peut s'enrichir, dans quelque art ou dans quelque commerce que ce
+soit, par l'ostentation d'une certaine probit&eacute;.</p>
+
+<p>45 (V)</p>
+
+<p>De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est
+de mettre les gens &agrave; voir clairement leurs int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; vous faire du
+bien.</p>
+
+<p>46 (I)</p>
+
+<p>Les hommes, press&eacute;s par les besoins de la vie, et quelquefois par le
+d&eacute;sir du gain ou de la gloire, cultivent des talents profanes, ou
+s'engagent dans des professions &eacute;quivoques, et dont ils se cachent
+longtemps &agrave; eux-m&ecirc;mes le p&eacute;ril et les cons&eacute;quences: ils les quittent
+ensuite par une d&eacute;votion discr&egrave;te, qui ne leur vient jamais qu'apr&egrave;s
+qu'ils ont fait leur r&eacute;colte, et qu'ils jouissent d'une fortune bien
+&eacute;tablie.</p>
+
+<p>47 (V)</p>
+
+<p>Il y a des mis&egrave;res sur la terre qui saisissent le coeur; il manque &agrave;
+quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appr&eacute;hendent
+de vivre. L'on mange ailleurs des fruits pr&eacute;coces; l'on force la terre
+et les saisons pour fournir &agrave; sa d&eacute;licatesse; de simples bourgeois,
+seulement &agrave; cause qu'ils &eacute;taient riches, ont eu l'audace d'avaler en un
+seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de
+si grandes extr&eacute;mit&eacute;s: je ne veux &ecirc;tre, si je le puis, ni malheureux ni
+heureux; je me jette et me r&eacute;fugie dans la m&eacute;diocrit&eacute;.</p>
+
+<p>48 (V)</p>
+
+<p>On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que
+personne ne les soulage; mais s'il est vrai que les riches soient
+col&egrave;res, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que
+quelqu'un veuille leur r&eacute;sister.</p>
+
+<p>49 (VII)</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; est riche, qui re&ccedil;oit plus qu'il ne consume; celui-l&agrave; est
+pauvre, dont la d&eacute;pense exc&egrave;de la recette.</p>
+
+<p>Tel, avec deux millions de rente, peut &ecirc;tre pauvre chaque ann&eacute;e de cinq
+cent mille livres.</p>
+
+<p>Il n'y a rien qui se soutienne plus longtemps qu'une m&eacute;diocre fortune;
+il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune.</p>
+
+<p>L'occasion prochaine de la pauvret&eacute;, c'est de grandes richesses.</p>
+
+<p>S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un
+homme fort riche, c'est un homme qui est sage.</p>
+
+<p>S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on
+d&eacute;sire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extr&ecirc;me pauvret&eacute;.</p>
+
+<p>50 (IV)</p>
+
+<p>Les passions tyrannisent l'homme; et l'ambition suspend en lui les
+autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les
+vertus. Ce Tryphon qui a tous les vices, je l'ai cru sobre, chaste,
+lib&eacute;ral, humble et m&ecirc;me d&eacute;vot: je le croirais encore, s'il n'e&ucirc;t enfin
+fait sa fortune.</p>
+
+<p>51 (IV)</p>
+
+<p>L'on ne se rend point sur le d&eacute;sir de poss&eacute;der et de s'agrandir: la bile
+gagne, et la mort approche, qu'avec un visage fl&eacute;tri, et des jambes d&eacute;j&agrave;
+faibles, l'on dit: ma fortune, mon &eacute;tablissement.</p>
+
+<p>52 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a au monde que deux mani&egrave;res de s'&eacute;lever, ou par sa propre
+industrie, ou par l'imb&eacute;cillit&eacute; des autres.</p>
+
+<p>53 (I)</p>
+
+<p>Les traits d&eacute;couvrent la complexion et les moeurs; mais la mine d&eacute;signe
+les biens de fortune: le plus ou le moins de mille livres de rente se
+trouve &eacute;crit sur les visages.</p>
+
+<p>54 (IV)</p>
+
+<p>Chrysante, homme opulent et impertinent, ne veut pas &ecirc;tre vu avec
+Eug&egrave;ne, qui est homme de m&eacute;rite, mais pauvre: il croirait en &ecirc;tre
+d&eacute;shonor&eacute;. Eug&egrave;ne est pour Chrysante dans les m&ecirc;mes dispositions: ils ne
+courent pas risque de se heurter.</p>
+
+<p>55 (VIII)</p>
+
+<p>Quand je vois de certaines gens, qui me pr&eacute;venaient autrefois par leurs
+civilit&eacute;s, attendre au contraire que je les salue, et en &ecirc;tre avec moi
+sur le plus ou sur le moins, je dis en moi-m&ecirc;me: &laquo;Fort bien, j'en suis
+ravi, tant mieux pour eux: vous verrez que cet homme-ci est mieux log&eacute;,
+mieux meubl&eacute; et mieux nourri qu'&agrave; l'ordinaire; qu'il sera entr&eacute; depuis
+quelques mois dans quelque affaire, o&ugrave; il aura d&eacute;j&agrave; fait un gain
+raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne dans peu de temps jusqu'&agrave; me
+m&eacute;priser!&raquo;</p>
+
+<p>56 (V)</p>
+
+<p>Si les pens&eacute;es, les livres et leurs auteurs d&eacute;pendaient des riches et de
+ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription! Il n'y aurait
+plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les
+savants! Quelle majest&eacute; n'observent-ils pas &agrave; l'&eacute;gard de ces hommes
+ch&eacute;tifs, que leur m&eacute;rite n'a ni plac&eacute;s ni enrichis, et qui en sont
+encore &agrave; penser et &agrave; &eacute;crire judicieusement! Il faut l'avouer, le pr&eacute;sent
+est pour les riches, et l'avenir pour les vertueux et les habiles.
+Hom&egrave;re est encore et sera toujours: les receveurs de droits, les
+publicains ne sont plus; ont-ils &eacute;t&eacute;? leur patrie, leurs noms sont-ils
+connus? y a-t-il eu dans la Gr&egrave;ce des partisans? Que sont devenus ces
+importants personnages qui m&eacute;prisaient Hom&egrave;re, qui ne songeaient dans la
+place qu'&agrave; l'&eacute;viter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le
+saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l'associer &agrave; leur table,
+qui le regardaient comme un homme qui n'&eacute;tait pas riche et qui faisait
+un livre? Que deviendront les Fauconnets? iront-ils aussi loin dans la
+post&eacute;rit&eacute; que Descartes, n&eacute; Fran&ccedil;ais et mort en Su&egrave;de?</p>
+
+<p>57 (I)</p>
+
+<p>Du m&ecirc;me fonds d'orgueil dont l'on s'&eacute;l&egrave;ve fi&egrave;rement au-dessus de ses
+inf&eacute;rieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi.
+C'est le propre de ce vice, qui n'est fond&eacute; ni sur le m&eacute;rite personnel
+ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le cr&eacute;dit, et sur
+de vaines sciences, de nous porter &eacute;galement &agrave; m&eacute;priser ceux qui ont
+moins que nous de cette esp&egrave;ce de biens, et &agrave; estimer trop ceux qui en
+ont une mesure qui exc&egrave;de la n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>58 (I)</p>
+
+<p>Il y a des &acirc;mes sales, p&eacute;tries de boue et d'ordure, &eacute;prises du gain et
+de l'int&eacute;r&ecirc;t, comme les belles &acirc;mes le sont de la gloire et de la vertu;
+capables d'une seule volupt&eacute;, qui est celle d'acqu&eacute;rir ou de ne point
+perdre; curieuses et avides du dernier dix; uniquement occup&eacute;es de leurs
+d&eacute;biteurs; toujours inqui&egrave;tes sur le rabais ou sur le d&eacute;cri des
+monnaies; enfonc&eacute;es et comme ab&icirc;m&eacute;es dans les contrats, les titres et
+les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens,
+ni chr&eacute;tiens, ni peut-&ecirc;tre des hommes: ils ont de l'argent.</p>
+
+<p>59 (VI)</p>
+
+<p>Commen&ccedil;ons par excepter ces &acirc;mes nobles et courageuses, s'il en reste
+encore sur la terre, secourables, ing&eacute;nieuses &agrave; faire du bien, que nuls
+besoins, nulle disproportion, nuls artifices ne peuvent s&eacute;parer de ceux
+qu'ils se sont une fois choisis pour amis; et apr&egrave;s cette pr&eacute;caution,
+disons hardiment une chose triste et douloureuse &agrave; imaginer: il n'y a
+personne au monde si bien li&eacute;e avec nous de soci&eacute;t&eacute; et de bienveillance,
+qui nous aime, qui nous go&ucirc;te, qui nous fait mille offres de services et
+qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi, par l'attachement &agrave; son
+int&eacute;r&ecirc;t, des dispositions tr&egrave;s proches &agrave; rompre avec nous, et &agrave; devenir
+notre ennemi.</p>
+
+<p>60 (I)</p>
+
+<p>Pendant qu'Oronte augmente, avec ses ann&eacute;es, son fonds et ses revenus,
+une fille na&icirc;t dans quelque famille, s'&eacute;l&egrave;ve, cro&icirc;t, s'embellit, et
+entre dans sa seizi&egrave;me ann&eacute;e. Il se fait prier &agrave; cinquante ans pour
+l'&eacute;pouser, jeune, belle, spirituelle: cet homme sans naissance, sans
+esprit et sans le moindre m&eacute;rite, est pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &agrave; tous ses rivaux.</p>
+
+<p>61</p>
+
+<p>(I) Le mariage, qui devrait &ecirc;tre &agrave; l'homme une source de tous les biens,
+lui est souvent, par la disposition de sa fortune, un lourd fardeau sous
+lequel il succombe: c'est alors qu'une femme et des enfants sont une
+violente tentation &agrave; la fraude, au mensonge et aux gains illicites; il
+se trouve entre la friponnerie et l'indigence: &eacute;trange situation!</p>
+
+<p>(IV) &Eacute;pouser une veuve, en bon fran&ccedil;ais, signifie faire sa fortune; il
+n'op&egrave;re pas toujours ce qu'il signifie.</p>
+
+<p>62 (IV)</p>
+
+<p>Celui qui n'a de partage avec ses fr&egrave;res que pour vivre &agrave; l'aise bon
+praticien, veut &ecirc;tre officier; le simple officier se fait magistrat, et
+le magistrat veut pr&eacute;sider; et ainsi de toutes les conditions, o&ugrave; les
+hommes languissent serr&eacute;s et indigents, apr&egrave;s avoir tent&eacute; au del&agrave; de
+leur fortune, et forc&eacute;, pour ainsi dire, leur destin&eacute;e: incapables tout
+&agrave; la fois de ne pas vouloir &ecirc;tre riches et de demeurer riches.</p>
+
+<p>63 (V)</p>
+
+<p>D&icirc;ne bien, Cl&eacute;arque, soupe le soir, mets du bois au feu, ach&egrave;te un
+manteau, tapisse ta chambre: tu n'aimes point ton h&eacute;ritier, tu ne le
+connais point, tu n'en as point.</p>
+
+<p>64 (V)</p>
+
+<p>Jeune, on conserve pour sa vieillesse; vieux, on &eacute;pargne pour la mort.
+L'h&eacute;ritier prodigue paye de superbes fun&eacute;railles, et d&eacute;vore le reste.</p>
+
+<p>65 (V)</p>
+
+<p>L'avare d&eacute;pense plus mort en un seul jour, qu'il ne faisait vivant en
+dix ann&eacute;es; et son h&eacute;ritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire
+lui-m&ecirc;me en toute sa vie.</p>
+
+<p>66 (V)</p>
+
+<p>Ce que l'on prodigue, on l'&ocirc;te &agrave; son h&eacute;ritier; ce que l'on &eacute;pargne
+sordidement, on se l'&ocirc;te &agrave; soi-m&ecirc;me. Le milieu est justice pour soi et
+pour les autres.</p>
+
+<p>67 (V)</p>
+
+<p>Les enfants peut-&ecirc;tre seraient plus chers &agrave; leurs p&egrave;res, et
+r&eacute;ciproquement les p&egrave;res &agrave; leurs enfants, sans le titre d'h&eacute;ritiers.</p>
+
+<p>68 (V)</p>
+
+<p>Triste condition de l'homme, et qui d&eacute;go&ucirc;te de la vie! il faut suer,
+veiller, fl&eacute;chir, d&eacute;pendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir &agrave;
+l'agonie de nos proches. Celui qui s'emp&ecirc;che de souhaiter que son p&egrave;re y
+passe bient&ocirc;t est homme de bien.</p>
+
+<p>69 (V)</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re de celui qui veut h&eacute;riter de quelqu'un rentre dans celui du
+complaisant: nous ne sommes point mieux flatt&eacute;s, mieux ob&eacute;is, plus
+suivis, plus entour&eacute;s, plus cultiv&eacute;s, plus m&eacute;nag&eacute;s, plus caress&eacute;s de
+personne pendant notre vie, que de celui qui croit gagner &agrave; notre mort,
+et qui d&eacute;sire qu'elle arrive.</p>
+
+<p>70 (VII)</p>
+
+<p>Tous les hommes, par les postes diff&eacute;rents, par les titres et par les
+successions, se regardent comme h&eacute;ritiers les uns des autres, et
+cultivent par cet int&eacute;r&ecirc;t, pendant tout le cours de leur vie, un d&eacute;sir
+secret et envelopp&eacute; de la mort d'autrui: le plus heureux dans chaque
+condition est celui qui a plus de choses &agrave; perdre par sa mort, et &agrave;
+laisser &agrave; son successeur.</p>
+
+<p>71 (VI)</p>
+
+<p>L'on dit du jeu qu'il &eacute;gale les conditions; mais elles se trouvent
+quelquefois si &eacute;trangement disproportionn&eacute;es, et il y a entre telle et
+telle condition un ab&icirc;me d'intervalle si immense et si profond, que les
+yeux souffrent de voir de telles extr&eacute;mit&eacute;s se rapprocher: c'est comme
+une musique qui d&eacute;tonne; ce sont comme des couleurs mal assorties, comme
+des paroles qui jurent et qui offensent l'oreille, comme de ces bruits
+ou de ces sons qui font fr&eacute;mir; c'est en un mot un renversement de
+toutes les biens&eacute;ances. Si l'on m'oppose que c'est la pratique de tout
+l'Occident, je r&eacute;ponds que c'est peut-&ecirc;tre aussi l'une de ces choses qui
+nous rendent barbares &agrave; l'autre partie du monde, et que les Orientaux
+qui viennent jusqu'&agrave; nous remportent sur leurs tablettes: je ne doute
+pas m&ecirc;me que cet exc&egrave;s de familiarit&eacute; ne les rebute davantage que nous
+ne sommes bless&eacute;s de leur zombaye et de leurs autres prosternations.</p>
+
+<p>72 (VI)</p>
+
+<p>Une tenue d'&eacute;tats, ou les chambres assembl&eacute;es pour une affaire tr&egrave;s
+capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si s&eacute;rieux
+qu'une table de gens qui jouent un grand jeu: une triste s&eacute;v&eacute;rit&eacute; r&egrave;gne
+sur leurs visages; implacables l'un pour l'autre, et irr&eacute;conciliables
+ennemis pendant que la s&eacute;ance dure, ils ne reconnaissent plus ni
+liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions: le hasard seul,
+aveugle et farouche divinit&eacute;, pr&eacute;side au cercle, et y d&eacute;cide
+souverainement; ils l'honorent tous par un silence profond, et par une
+attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables; toutes les
+passions, comme suspendues, c&egrave;dent &agrave; une seule; le courtisan alors n'est
+ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni m&ecirc;me d&eacute;vot.</p>
+
+<p>73 (I)</p>
+
+<p>L'on ne reconna&icirc;t plus en ceux que le jeu et le gain ont illustr&eacute; la
+moindre trace de leur premi&egrave;re condition: ils perdent de vue leurs
+&eacute;gaux, et atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai que la
+fortune du d&eacute; ou du lansquenet les remet souvent o&ugrave; elle les a pris.</p>
+
+<p>74 (V)</p>
+
+<p>Je ne m'&eacute;tonne pas qu'il y ait des brelans publics, comme autant de
+pi&egrave;ges tendus &agrave; l'avarice des hommes, comme des gouffres o&ugrave; l'argent des
+particuliers tombe et se pr&eacute;cipite sans retour, comme d'affreux &eacute;cueils
+o&ugrave; les joueurs viennent se briser et se perdre; qu'il parte de ces lieux
+des &eacute;missaires pour savoir &agrave; heure marqu&eacute;e qui a descendu &agrave; terre avec
+un argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagn&eacute; un proc&egrave;s d'o&ugrave; on lui
+a compt&eacute; une grosse somme, qui a re&ccedil;u un don, qui a fait au jeu un gain
+consid&eacute;rable, quel fils de famille vient de recueillir une riche
+succession, ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les
+derniers de sa caisse. C'est un sale et indigne m&eacute;tier, il est vrai, que
+de tromper; mais c'est un m&eacute;tier qui est ancien, connu, pratiqu&eacute; de tout
+temps par ce genre d'hommes que j'appelle des brelandiers. L'enseigne
+est &agrave; leur porte, on y lirait presque: Ici l'on trompe de bonne foi; car
+se voudraient-ils donner pour irr&eacute;prochables? Qui ne sait pas qu'entrer
+et perdre dans ces maisons est une m&ecirc;me chose? Qu'ils trouvent donc sous
+leur main autant de dupes qu'il en faut pour leur subsistance, c'est ce
+qui me passe.</p>
+
+<p>75 (V)</p>
+
+<p>Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne
+sauraient se passer de jouer: quelle excuse! Y a-t-il une passion,
+quelque violente ou honteuse qu'elle soit, qui ne p&ucirc;t tenir ce m&ecirc;me
+langage? Serait-on re&ccedil;u &agrave; dire qu'on ne peut se passer de voler,
+d'assassiner, de se pr&eacute;cipiter? Un jeu effroyable, continuel, sans
+retenue, sans bornes, o&ugrave; l'on n'a en vue que la ruine totale de son
+adversaire, o&ugrave; l'on est transport&eacute; du d&eacute;sir du gain, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; sur la
+perte, consum&eacute; par l'avarice, o&ugrave; l'on expose sur une carte ou &agrave; la
+fortune du d&eacute; la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants,
+est-ce une chose qui soit permise ou dont l'on doive se passer? Ne
+faut-il pas quelquefois se faire une plus grande violence, lorsque,
+pouss&eacute; par le jeu jusques &agrave; une d&eacute;route universelle, il faut m&ecirc;me que
+l'on se passe d'habits et de nourriture, et de les fournir &agrave; sa famille?</p>
+
+<p>Je ne permets &agrave; personne d'&ecirc;tre fripon; mais je permets &agrave; un fripon de
+jouer un grand jeu: je le d&eacute;fends &agrave; un honn&ecirc;te homme. C'est une trop
+grande pu&eacute;rilit&eacute; que de s'exposer &agrave; une grande perte.</p>
+
+<p>76 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte
+de biens: le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci. Nous
+sentons &agrave; tous moments, pendant le cours de notre vie, o&ugrave; le bien que
+nous avons perdu nous manque.</p>
+
+<p>77 (IV)</p>
+
+<p>Il fait bon avec celui qui ne se sert pas de son bien &agrave; marier ses
+filles, &agrave; payer ses dettes, ou &agrave; faire des contrats, pourvu que l'on ne
+soit ni ses enfants ni sa femme.</p>
+
+<p>78 (VIII)</p>
+
+<p>Ni les troubles, Z&eacute;nobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que
+vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du
+roi votre &eacute;poux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &agrave; toute autre contr&eacute;e les rives de l'Euphrate pour y &eacute;lever un
+superbe &eacute;difice: l'air y est sain et temp&eacute;r&eacute;, la situation en est
+riante; un bois sacr&eacute; l'ombrage du c&ocirc;t&eacute; du couchant; les dieux de Syrie,
+qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus
+belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et
+qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le
+bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines
+g&eacute;missent dans l'air, et font esp&eacute;rer &agrave; ceux qui voyagent vers l'Arabie
+de revoir &agrave; leur retour en leurs foyers ce palais achev&eacute;, et dans cette
+splendeur o&ugrave; vous d&eacute;sirez de le porter avant de l'habiter, vous et les
+princes vos enfants. N'y &eacute;pargnez rien, grande Reine; employez-y l'or et
+tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis
+de votre si&egrave;cle d&eacute;ploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos
+lambris; tracez-y de vastes et de d&eacute;licieux jardins, dont l'enchantement
+soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; &eacute;puisez
+vos tr&eacute;sors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et apr&egrave;s
+que vous y aurez mis, Z&eacute;nobie, la derni&egrave;re main, quelqu'un de ces p&acirc;tres
+qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les p&eacute;ages
+de vos rivi&egrave;res, ach&egrave;tera un jour &agrave; deniers comptants cette royale
+maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa
+fortune.</p>
+
+<p>79 (IV)</p>
+
+<p>Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et
+vous font r&eacute;crier d'une premi&egrave;re vue sur une maison si d&eacute;licieuse, et
+sur l'extr&ecirc;me bonheur du ma&icirc;tre qui la poss&egrave;de. Il n'est plus; il n'en a
+pas joui si agr&eacute;ablement ni si tranquillement que vous: il n'y a jamais
+eu un jour serein, ni une nuit tranquille; il s'est noy&eacute; de dettes pour
+la porter &agrave; ce degr&eacute; de beaut&eacute; o&ugrave; elle vous ravit. Ses cr&eacute;anciers l'en
+ont chass&eacute;: il a tourn&eacute; la t&ecirc;te, et il l'a regard&eacute;e de loin une derni&egrave;re
+fois; et il est mort de saisissement.</p>
+
+<p>80 (V)</p>
+
+<p>L'on ne saurait s'emp&ecirc;cher de voir dans certaines familles ce qu'on
+appelle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune. Il y a cent
+ans qu'on ne parlait point de ces familles, qu'elles n'&eacute;taient point: le
+ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les biens, les honneurs, les
+dignit&eacute;s fondent sur elles &agrave; plusieurs reprises; elles nagent dans la
+prosp&eacute;rit&eacute;. Eumolpe, l'un de ces hommes qui n'ont point de grands-p&egrave;res,
+a eu un p&egrave;re du moins qui s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; si haut, que tout ce qu'il a pu
+souhaiter pendant le cours d'une longue vie, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; de l'atteindre; et
+il l'a atteint. &Eacute;tait-ce dans ces deux personnages &eacute;minence d'esprit,
+profonde capacit&eacute;? &eacute;tait-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur
+rit plus; elle se joue ailleurs, et traite leur post&eacute;rit&eacute; comme leurs
+anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>81 (IV)</p>
+
+<p>La cause la plus imm&eacute;diate de la ruine et de la d&eacute;route des personnes
+des deux conditions, de la robe et de l'&eacute;p&eacute;e, est que l'&eacute;tat seul, et
+non le bien, r&egrave;gle la d&eacute;pense.</p>
+
+<p>82 (IV)</p>
+
+<p>Si vous n'avez rien oubli&eacute; pour votre fortune, quel travail! Si vous
+avez n&eacute;glig&eacute; la moindre chose, quel repentir!</p>
+
+<p>83 (VI)</p>
+
+<p>Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil
+fixe et assur&eacute;, les &eacute;paules larges, l'estomac haut, la d&eacute;marche ferme et
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;e. Il parle avec confiance; il fait r&eacute;p&eacute;ter celui qui
+l'entretient, et il ne go&ucirc;te que m&eacute;diocrement tout ce qu'il lui dit. Il
+d&eacute;ploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort
+loin, et il &eacute;ternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et
+profond&eacute;ment; il ronfle en compagnie. Il occupe &agrave; table et &agrave; la
+promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant
+avec ses &eacute;gaux; il s'arr&ecirc;te, et l'on s'arr&ecirc;te; il continue de marcher,
+et l'on marche: tous se r&egrave;glent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux
+qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'&eacute;coute aussi longtemps
+qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il
+d&eacute;bite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil,
+croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son
+chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et
+d&eacute;couvrir son front par fiert&eacute; et par audace. Il est enjou&eacute;, grand
+rieur, impatient, pr&eacute;somptueux, col&egrave;re, libertin, politique, myst&eacute;rieux
+sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il
+est riche.</p>
+
+<p>Ph&eacute;don a les yeux creux, le teint &eacute;chauff&eacute;, le corps sec et le visage
+maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort l&eacute;ger; il est abstrait,
+r&ecirc;veur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide: il oublie de dire
+ce qu'il sait, ou de parler d'&eacute;v&eacute;nements qui lui sont connus; et s'il le
+fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser &agrave; ceux &agrave; qui il
+parle, il conte bri&egrave;vement, mais froidement; il ne se fait pas &eacute;couter,
+il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit &agrave; ce que les autres lui
+disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de
+petits services. Il est complaisant, flatteur, empress&eacute;; il est
+myst&eacute;rieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux,
+scrupuleux, timide. Il marche doucement et l&eacute;g&egrave;rement, il semble
+craindre de fouler la terre; il marche les yeux baiss&eacute;s, et il n'ose les
+lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui
+forment un cercle pour discourir; il se met derri&egrave;re celui qui parle,
+recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde.
+Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les &eacute;paules
+serr&eacute;es, le chapeau abaiss&eacute; sur ses yeux pour n'&ecirc;tre point vu; il se
+replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de
+galeries si embarrass&eacute;es et si remplies de monde, o&ugrave; il ne trouve moyen
+de passer sans effort, et de se couler sans &ecirc;tre aper&ccedil;u. Si on le prie
+de s'asseoir, il se met &agrave; peine sur le bord d'un si&egrave;ge; il parle bas
+dans la conversation, et il articule mal; libre n&eacute;anmoins sur les
+affaires publiques, chagrin contre le si&egrave;cle, m&eacute;diocrement pr&eacute;venu des
+ministres et du minist&egrave;re. Il n'ouvre la bouche que pour r&eacute;pondre; il
+tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il
+attend qu'il soit seul pour &eacute;ternuer, ou, si cela lui arrive, c'est &agrave;
+l'insu de la compagnie: il n'en co&ucirc;te &agrave; personne ni salut ni compliment.
+Il est pauvre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_ville" id="De_la_ville"></a><a href="#moeurs"><i>De la ville</i></a></h2>
+
+
+<p>I</p>
+
+<p>(I) L'on se donne &agrave; Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public,
+mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries, pour se
+regarder au visage et se d&eacute;sapprouver les uns les autres.</p>
+
+<p>(I) L'on ne peut se passer de ce m&ecirc;me monde que l'on n'aime point, et
+dont l'on se moque.</p>
+
+<p>(VII) L'on s'attend au passage r&eacute;ciproquement dans une promenade
+publique; l'on y passe en revue l'un devant l'autre: carrosse, chevaux,
+livr&eacute;es, armoiries, rien n'&eacute;chappe aux yeux, tout est curieusement ou
+malignement observ&eacute;; et selon le plus ou le moins de l'&eacute;quipage, ou l'on
+respecte les personnes, ou on les d&eacute;daigne.</p>
+
+<p>2 (V)</p>
+
+<p>Tout le monde conna&icirc;t cette longue lev&eacute;e qui borne et qui resserre le
+lit de la Seine, du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; elle entre &agrave; Paris avec la Marne, qu'elle
+vient de recevoir: les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs
+de la canicule; on les voit de fort pr&egrave;s se jeter dans l'eau; on les en
+voit sortir: c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les
+femmes de la ville ne s'y prom&egrave;nent pas encore; et quand elle est
+pass&eacute;e, elles ne s'y prom&egrave;nent plus.</p>
+
+<p>3 (V)</p>
+
+<p>Dans ces lieux d'un concours g&eacute;n&eacute;ral, o&ugrave; les femmes se rassemblent pour
+montrer une belle &eacute;toffe, et pour recueillir le fruit de leur toilette,
+on ne se prom&egrave;ne pas avec une compagne par la n&eacute;cessit&eacute; de la
+conversation; on se joint ensemble pour, se rassurer sur le th&eacute;&acirc;tre,
+s'apprivoiser avec le public, et se raffermir contre la critique: c'est
+l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment qu'on se parle sans se rien dire, ou plut&ocirc;t qu'on parle
+pour les passants, pour ceux m&ecirc;me en faveur de qui l'on hausse sa voix,
+l'on gesticule et l'on badine, l'on penche n&eacute;gligemment la t&ecirc;te, l'on
+passe et l'on repasse.</p>
+
+<p>4 (I)</p>
+
+<p>La ville est partag&eacute;e en diverses soci&eacute;t&eacute;s, qui sont comme autant de
+petites r&eacute;publiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et
+leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que
+l'ent&ecirc;tement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait
+que ce qui part des siens, et l'on est incapable de go&ucirc;ter ce qui vient
+d'ailleurs: cela va jusques au m&eacute;pris pour les gens qui ne sont pas
+initi&eacute;s dans leurs myst&egrave;res. L'homme du monde d'un meilleur esprit, que
+le hasard a port&eacute; au milieu d'eux, leur est &eacute;tranger: il se trouve l&agrave;
+comme dans un pays lointain, dont il ne conna&icirc;t ni les routes, ni la
+langue ni les moeurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause,
+bourdonne, parle &agrave; l'oreille, &eacute;clate de rire, et qui retombe ensuite
+dans un morne silence; il y perd son maintien, ne trouve pas o&ugrave; placer
+un seul mot, et n'a pas m&ecirc;me de quoi &eacute;couter. Il ne manque jamais l&agrave; un
+mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le h&eacute;ros de la soci&eacute;t&eacute;:
+celui-ci s'est charg&eacute; de la joie des autres, et fait toujours rire avant
+que d'avoir parl&eacute;. Si quelquefois une femme survient qui n'est point de
+leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu'elle ne sache
+point rire des choses qu'elle n'entend point, et paraisse insensible &agrave;
+des fadaises qu'ils n'entendent eux-m&ecirc;mes que parce qu'ils les ont
+faites: ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa
+taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entr&eacute;e, ni la mani&egrave;re
+dont elle est sortie. Deux ann&eacute;es cependant ne passent point sur une
+m&ecirc;me coterie: il y a toujours, d&egrave;s la premi&egrave;re ann&eacute;e, des semences de
+division pour rompre dans celle qui doit suivre; l'int&eacute;r&ecirc;t de la beaut&eacute;,
+les incidents du jeu, l'extravagance des repas, qui, modestes au
+commencement, d&eacute;g&eacute;n&egrave;rent bient&ocirc;t en pyramides de viandes et en banquets
+somptueux, d&eacute;rangent la r&eacute;publique, et lui portent enfin le coup mortel:
+il n'est en fort peu de temps non plus parl&eacute; de cette nation que des
+mouches de l'ann&eacute;e pass&eacute;e.</p>
+
+<p>5 (IV)</p>
+
+<p>Il y a dans la ville la grande et la petite robe; et la premi&egrave;re se
+venge sur l'autre des d&eacute;dains de la cour, et des petites humiliations
+qu'elle y essuie. De savoir quelles sont leurs limites, o&ugrave; la grande
+finit, et o&ugrave; la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se
+trouve m&ecirc;me un corps consid&eacute;rable qui refuse d'&ecirc;tre du second ordre, et
+&agrave; qui l'on conteste le premier: il ne se rend pas n&eacute;anmoins, il cherche
+au contraire, par la gravit&eacute; et par la d&eacute;pense, &agrave; s'&eacute;galer &agrave; la
+magistrature, ou ne lui c&egrave;de qu'avec peine: on l'entend dire que la
+noblesse de son emploi, l'ind&eacute;pendance de sa profession, le talent de la
+parole et le m&eacute;rite personnel balancent au moins les sacs de mille
+francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son
+office.</p>
+
+<p>6 (V)</p>
+
+<p>Vous moquez-vous de r&ecirc;ver en carrosse, ou peut-&ecirc;tre de vous y reposer?
+Vite, prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu'&agrave; peine ces
+gens qui passent dans leur &eacute;quipage; ils vous en croiront plus occup&eacute;;
+ils diront: &laquo;Cet homme est laborieux, infatigable; il lit, il travaille
+jusque dans les rues ou sur la route.&raquo; Apprenez du moindre avocat qu'il
+faut para&icirc;tre accabl&eacute; d'affaires, froncer le sourcil, et r&ecirc;ver &agrave; rien
+tr&egrave;s profond&eacute;ment; savoir &agrave; propos perdre le boire et le manger; ne
+faire qu'apparoir dans sa maison, s'&eacute;vanouir et se perdre comme un
+fant&ocirc;me dans le sombre de son cabinet; se cacher au public, &eacute;viter le
+th&eacute;&acirc;tre, le laisser &agrave; ceux qui ne courent aucun risque &agrave; s'y montrer,
+qui en ont &agrave; peine le loisir, aux Gomons, aux Duhamels.</p>
+
+<p>7 (IV)</p>
+
+<p>Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et
+les plaisirs ont associ&eacute;s &agrave; quelques-uns de ceux qu'on nomme &agrave; la cour
+de petits-ma&icirc;tres: ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la
+gravit&eacute; de la robe, et se croient dispens&eacute;s par leur &acirc;ge et par leur
+fortune d'&ecirc;tre sages et mod&eacute;r&eacute;s. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de
+pire: ils s'approprient la vanit&eacute;, la mollesse, l'intemp&eacute;rance, le
+libertinage, comme si tous ces vices leur &eacute;taient dus, et, affectant
+ainsi un caract&egrave;re &eacute;loign&eacute; de celui qu'ils ont &agrave; soutenir, ils
+deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fid&egrave;les de tr&egrave;s
+m&eacute;chants originaux.</p>
+
+<p>8 (IV)</p>
+
+<p>Un homme de robe &agrave; la ville, et le m&ecirc;me &agrave; la cour, ce sont deux hommes.
+Revenu chez soi, il reprend ses moeurs, sa taille et son visage, qu'il y
+avait laiss&eacute;s: il n'est plus ni si embarrass&eacute;, ni si honn&ecirc;te.</p>
+
+<p>9 (IV)</p>
+
+<p>Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusques &agrave; six
+chevaux pour allonger un &eacute;quipage, qui, avec un essaim de gens de
+livr&eacute;es, o&ugrave; ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours
+ou &agrave; Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mari&eacute;es, avec Jason,
+qui se ruine, et avec Thrason, qui veut se marier, et qui a consign&eacute;.</p>
+
+<p>10</p>
+
+<p>(V) J'entends dire des Sannions: &laquo;M&ecirc;me nom, m&ecirc;mes armes; la branche
+a&icirc;n&eacute;e, la branche cadette, les cadets de la seconde branche; ceux-l&agrave;,
+portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres
+d'une bordure dentel&eacute;e.&raquo; Ils ont avec les Bourbons, sur une m&ecirc;me
+couleur, un m&ecirc;me m&eacute;tal; ils portent, comme eux, deux et une: ce ne sont
+pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peut-&ecirc;tre dans leur coeur
+trouvent-ils leurs pi&egrave;ces aussi honorables, et ils les ont communes avec
+de grands seigneurs qui en sont contents: on les voit sur les litres et
+sur les vitrages, sur la porte de leur ch&acirc;teau, sur le pilier de leur
+haute-justice, o&ugrave; ils viennent de faire pendre un homme qui m&eacute;ritait le
+bannissement; elles s'offrent aux yeux de toutes parts, elles sont sur
+les meubles et sur les serrures, elles sont sem&eacute;es sur les carrosses;
+leurs livr&eacute;es ne d&eacute;shonorent point leurs armoiries. Je dirais volontiers
+aux Sannions: &laquo;Votre folie est pr&eacute;matur&eacute;e; attendez du moins que le
+si&egrave;cle s'ach&egrave;ve sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-p&egrave;re, qui
+lui ont parl&eacute;, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps. Qui
+pourra dire comme eux: &laquo;L&agrave; il &eacute;talait, et vendait tr&egrave;s cher&raquo;?</p>
+
+<p>(VII) Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on
+dise d'eux qu'ils font une grande d&eacute;pense, qu'ils n'aiment &agrave; la faire.
+Ils font un r&eacute;cit long et ennuyeux d'une f&ecirc;te ou d'un repas qu'ils ont
+donn&eacute;; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent
+fort haut celui qu'ils n'ont pas song&eacute; &agrave; perdre. Ils parlent jargon et
+myst&egrave;re sur de certaines femmes; ils ont r&eacute;ciproquement cent choses
+plaisantes &agrave; se conter; ils ont fait depuis peu des d&eacute;couvertes; ils se
+passent les uns aux autres qu'ils sont gens &agrave; belles aventures. L'un
+d'eux, qui s'est couch&eacute; tard &agrave; la campagne, et qui voudrait dormir, se
+l&egrave;ve matin, chausse des gu&ecirc;tres, endosse un habit de toile, passe un
+cordon o&ugrave; pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil: le
+voil&agrave; chasseur, s'il tirait bien. Il revient de nuit, mouill&eacute; et recru,
+sans avoir tu&eacute;. Il retourne &agrave; la chasse le lendemain, et il passe tout
+le jour &agrave; manquer des grives ou des perdrix.</p>
+
+<p>(VII) Un autre, avec quelques mauvais chiens, aurait envie de dire: Ma
+meute. Il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve; il est au
+laisser-courre; il entre dans le fort, se m&ecirc;le avec les piqueurs; il a
+un cor. Il ne dit pas, comme M&eacute;nalippe: Ai-je du plaisir? Il croit en
+avoir. Il oublie lois et proc&eacute;dure: c'est un Hippolyte. M&eacute;nandre, qui le
+vit hier sur un proc&egrave;s qui est en ses mains, ne reconna&icirc;trait pas
+aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain &agrave; sa chambre, o&ugrave;
+l'on va juger une cause grave et capitale? il se fait entourer de ses
+confr&egrave;res, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute,
+comme il s'est &eacute;touff&eacute; de crier apr&egrave;s les chiens qui &eacute;taient en d&eacute;faut,
+ou apr&egrave;s ceux des chasseurs qui prenaient le change, qu'il a vu donner
+les six chiens. L'heure presse; il ach&egrave;ve de leur parler des abois et de
+la cur&eacute;e, et il court s'asseoir avec les autres pour juger.</p>
+
+<p>11 (V)</p>
+
+<p>Quel est l'&eacute;garement de certains particuliers, qui riches, du n&eacute;goce de
+leurs p&egrave;res, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent
+sur les princes pour leur garde-robe et pour leur &eacute;quipage, excitent,
+par une d&eacute;pense excessive et par un faste ridicule; les traits et la
+raillerie de toute une ville, qu'ils croient &eacute;blouir, et se ruinent
+ainsi &agrave; se faire moquer de soi!</p>
+
+<p>Quelques-uns n'ont pas m&ecirc;me le triste avantage de r&eacute;pandre leurs folies
+plus loin que le quartier o&ugrave; ils habitent: c'est le seul th&eacute;&acirc;tre de leur
+vanit&eacute;. L'on ne sait point dans l'&Icirc;le qu'Andr&eacute; brille au Marais, et
+qu'il y dissipe son patrimoine: du moins, s'il &eacute;tait connu dans toute la
+ville et dans ses faubourgs, il serait difficile qu'entre un si grand
+nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes
+choses, il ne s'en trouv&acirc;t quelqu'un qui dirait de lui: Il est
+magnifique, et qui lui tiendrait compte des r&eacute;gals qu'il fait &agrave; Xanthe
+et &agrave; Ariston, et des f&ecirc;tes qu'il donne &agrave; &Eacute;lamire; mais il se ruine
+obscur&eacute;ment: ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes qui ne
+l'estiment point, qu'il court &agrave; l'indigence, et qu'aujourd'hui en
+carrosse, il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller &agrave; pied.</p>
+
+<p>12 (I)</p>
+
+<p>Narcisse se l&egrave;ve le matin pour se coucher le soir; il a ses heures de
+toilette comme une femme; il va tous les jours fort r&eacute;guli&egrave;rement &agrave; la
+belle messe aux Feuillants ou aux Minimes; il est homme d'un bon
+commerce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou
+pour un cinqui&egrave;me &agrave; l'hombre ou au reversi. L&agrave; il tient le fauteuil
+quatre heures de suite chez Aricie, o&ugrave; il risque chaque soir cinq
+pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure
+galant; il a lu Bergerac, des Marets, Lesclache, les Historiettes de
+Barbin, et quelques recueils de po&eacute;sies. Il se prom&egrave;ne avec des femmes &agrave;
+la Plaine ou au Cours, et il est d'une ponctualit&eacute; religieuse sur les
+visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier;
+et il meurt ainsi apr&egrave;s avoir v&eacute;cu.</p>
+
+<p>13 (V)</p>
+
+<p>Voil&agrave; un homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part: de savoir o&ugrave;, il
+est difficile; mais son visage m'est familier.&mdash;Il l'est &agrave; bien
+d'autres; et je vais, s'il se peut, aider votre m&eacute;moire. Est-ce au
+boulevard sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande all&eacute;e, ou
+dans le balcon &agrave; la com&eacute;die? Est-ce au sermon, au bal, &agrave; Rambouillet? O&ugrave;
+pourriez-vous ne l'avoir point vu? o&ugrave; n'est-il point? S'il y a dans la
+place une fameuse ex&eacute;cution, ou un feu de joie, il para&icirc;t &agrave; une fen&ecirc;tre
+de l'H&ocirc;tel de ville; si l'on attend une magnifique entr&eacute;e, il a sa place
+sur un &eacute;chafaud; s'il se fait un carrousel, le voil&agrave; entr&eacute;, et plac&eacute; sur
+l'amphith&eacute;&acirc;tre; si le Roi re&ccedil;oit des ambassadeurs, il voit leur marche,
+il assiste &agrave; leur audience, il est en haie quand ils reviennent de leur
+audience. Sa pr&eacute;sence est aussi essentielle aux serments des ligues
+suisses que celle du chancelier et des ligues m&ecirc;mes. C'est son visage
+que l'on voit aux almanachs repr&eacute;senter le peuple ou l'assistance. Il y
+a une chasse publique, une Saint-Hubert, le voil&agrave; &agrave; cheval; on parle
+d'un camp et d'une revue, il est &agrave; Ouilles, il est &agrave; Ach&egrave;res. Il aime
+les troupes, la milice, la guerre; il la voit de pr&egrave;s, et jusques au
+fort de Bernardi. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Du Metz
+l'artillerie: celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il
+est spectateur de profession; il ne fait rien de ce qu'un homme doit
+faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il,
+tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point regret de mourir. Quelle
+perte alors pour toute la ville! Qui dira apr&egrave;s lui: &laquo;Le Cours est
+ferm&eacute;, on ne s'y prom&egrave;ne point; le bourbier de Vincennes est dess&eacute;ch&eacute; et
+relev&eacute;, on n'y versera plus&raquo;? Qui annoncera un concert, un beau salut,
+un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Beaumavielle mourut hier;
+que Rochois est enrhum&eacute;e, et ne chantera de huit jours? Qui conna&icirc;tra
+comme lui un bourgeois &agrave; ses armes et &agrave; ses livr&eacute;es? Qui dira: &laquo;Scapin
+porte des fleurs de lis&raquo;, et qui en sera plus &eacute;difi&eacute;? Qui prononcera
+avec plus de vanit&eacute; et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui
+sera mieux fourni de vaudevilles? Qui pr&ecirc;tera aux femmes les Annales
+galantes et le Journal amoureux? Qui saura comme lui chanter &agrave; table
+tout un dialogue de l'Op&eacute;ra, et les fureurs de Roland dans une ruelle?
+Enfin, puisqu'il y a &agrave; la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des
+gens fades, oisifs, d&eacute;soccup&eacute;s, qui pourra aussi parfaitement leur
+convenir?</p>
+
+<p>14 (V)</p>
+
+<p>Th&eacute;ram&egrave;ne &eacute;tait riche et avait du m&eacute;rite; il a h&eacute;rit&eacute;, il est donc tr&egrave;s
+riche et d'un tr&egrave;s grand m&eacute;rite. Voil&agrave; toutes les femmes en campagne
+pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour &eacute;pouseur. Il va de
+maisons en maisons faire esp&eacute;rer aux m&egrave;res qu'il &eacute;pousera. Est-il assis,
+elles se retirent, pour laisser &agrave; leurs filles toute la libert&eacute; d'&ecirc;tre
+aimables, et &agrave; Th&eacute;ram&egrave;ne de faire ses d&eacute;clarations. Il tient ici contre
+le mortier; l&agrave; il efface le cavalier ou le gentilhomme. Un jeune homme
+fleuri, vif, enjou&eacute;, spirituel n'est pas souhait&eacute; plus ardemment ni
+mieux re&ccedil;u; on se l'arrache des mains, on a &agrave; peine le loisir de sourire
+&agrave; qui se trouve avec lui dans une m&ecirc;me visite. Combien de galants
+va-t-il mettre en d&eacute;route! quels bons partis ne fera-t-il point manquer?
+Pourra-t-il suffire &agrave; tant d'h&eacute;riti&egrave;res qui le recherchent? Ce n'est pas
+seulement la terreur des maris, c'est l'&eacute;pouvantail de tous ceux qui ont
+envie de l'&ecirc;tre, et qui attendent d'un mariage &agrave; remplir le vide de leur
+consignation. On devrait proscrire de tels personnages si heureux, si
+p&eacute;cunieux, d'une ville bien polic&eacute;e, ou condamner le sexe, sous peine de
+folie ou d'indignit&eacute;, &agrave; ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que
+du m&eacute;rite.</p>
+
+<p>15 (VIII)</p>
+
+<p>Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la
+contrefaire; il ne l'imite en aucune mani&egrave;re dans ces dehors agr&eacute;ables
+et caressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont
+naturellement pour un homme de m&eacute;rite, et qui n'a m&ecirc;me que du m&eacute;rite:
+elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses anc&ecirc;tres; elles le
+trouvent &agrave; la cour, cela leur suffit; elles le souffrent, elles
+l'estiment; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou &agrave; pied,
+s'il a une charge, une terre ou un &eacute;quipage: comme elles regorgent de
+train, de splendeur et de dignit&eacute;s, elles se d&eacute;lassent volontiers avec
+la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le
+bruissement d'un carrosse qui s'arr&ecirc;te &agrave; sa porte, elle p&eacute;tille de go&ucirc;t
+et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le conna&icirc;tre; mais si
+elle a vu de sa fen&ecirc;tre un bel attelage, beaucoup de livr&eacute;es, et que
+plusieurs rangs de clous parfaitement dor&eacute;s l'aient &eacute;blouie, quelle
+impatience n'a-t-elle pas de voir d&eacute;j&agrave; dans sa chambre le cavalier ou le
+magistrat! quelle charmante r&eacute;ception ne lui fera-t-elle point!
+&ocirc;tera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien aupr&egrave;s d'elle: on
+lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font
+rouler plus mollement; elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux.</p>
+
+<p>16 (IV)</p>
+
+<p>Cette fatuit&eacute; de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une
+mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que
+la grossi&egrave;ret&eacute; des femmes du peuple, et que la rusticit&eacute; des
+villageoises: elle a sur toutes deux l'affectation de plus.</p>
+
+<p>17 (IV)</p>
+
+<p>La subtile invention, de faire de magnifiques pr&eacute;sents de noces qui ne
+co&ucirc;tent rien, et qui doivent &ecirc;tre rendus en esp&egrave;ce!</p>
+
+<p>18 (IV)</p>
+
+<p>L'utile et la louable pratique, de perdre en frais de noces le tiers de
+la dot qu'une femme apporte! de commencer par s'appauvrir de concert par
+l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre d&eacute;j&agrave; sur son
+fonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette!</p>
+
+<p>19 (IV)</p>
+
+<p>Le bel et le judicieux usage que celui qui, pr&eacute;f&eacute;rant une sorte
+d'effronterie aux biens&eacute;ances et &agrave; la pudeur, expose une femme d'une
+seule nuit sur un lit comme sur un th&eacute;&acirc;tre, pour y faire pendant
+quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet &eacute;tat &agrave; la
+curiosit&eacute; des gens de l'un et de l'autre sexe, qui, connus ou inconnus,
+accourent de toute une ville &agrave; ce spectacle pendant qu'il dure! Que
+manque-t-il &agrave; une telle coutume, pour &ecirc;tre enti&egrave;rement bizarre et
+incompr&eacute;hensible, que d'&ecirc;tre lue dans quelque relation de la Mingr&eacute;lie?</p>
+
+<p>20 (I)</p>
+
+<p>P&eacute;nible coutume, asservissement incommode! se chercher incessamment les
+unes les autres avec l'impatience de ne se point rencontrer; ne se
+rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre
+r&eacute;ciproquement des choses dont on est &eacute;galement instruite, et dont il
+importe peu que l'on soit instruite; n'entrer dans une chambre
+pr&eacute;cis&eacute;ment que pour en sortir; ne sortir de chez soi l'apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;e que
+pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites
+heures trois suisses, une femme que l'on conna&icirc;t &agrave; peine, et une autre
+que l'on n'aime gu&egrave;re! Qui consid&eacute;rerait bien le prix du temps, et
+combien sa perte est irr&eacute;parable, pleurerait am&egrave;rement sur de si grandes
+mis&egrave;res.</p>
+
+<p>21 (VII)</p>
+
+<p>On s'&eacute;l&egrave;ve &agrave; la ville dans une indiff&eacute;rence grossi&egrave;re des choses rurales
+et champ&ecirc;tres; on distingue &agrave; peine la plante qui porte le chanvre
+d'avec celle qui produit le lin, et le bl&eacute; froment d'avec les seigles,
+et l'un ou l'autre d'avec le m&eacute;teil: on se contente de se nourrir et de
+s'habiller. Ne parlez &agrave; un grand nombre de bourgeois ni de gu&eacute;rets, ni
+de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez &ecirc;tre entendu:
+ces termes pour eux ne sont pas fran&ccedil;ais. Parlez aux uns d'aunage, de
+tarif, ou de sol pour livre, et aux autres de voie d'appel, de requ&ecirc;te
+civile, d'appointement, d'&eacute;vocation. Ils connaissent le monde, et encore
+parce qu'il a de moins beau et de moins sp&eacute;cieux; ils ignorent la
+nature, ses commencements, ses progr&egrave;s, ses dons et ses largesses. Leur
+ignorance souvent est volontaire, et fond&eacute;e sur l'estime qu'ils ont pour
+leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil praticien, qui,
+au fond de son &eacute;tude sombre et enfum&eacute;e, et l'esprit occup&eacute; d'une plus
+noire chicane, ne se pr&eacute;f&egrave;re au laboureur, qui jouit du ciel, qui
+cultive la terre, qui s&egrave;me &agrave; propos, et qui fait de riches moissons; et
+s'il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches,
+de leur vie champ&ecirc;tre et de leur &eacute;conomie, il s'&eacute;tonne qu'on ait pu
+vivre en de tels temps, o&ugrave; il n'y avait encore ni offices, ni
+commissions, ni pr&eacute;sidents, ni procureurs; il ne comprend pas qu'on ait
+jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette.</p>
+
+<p>22 (V)</p>
+
+<p>Les empereurs n'ont jamais triomph&eacute; &agrave; Rome si mollement, si commod&eacute;ment,
+ni si s&ucirc;rement m&ecirc;me, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil,
+que le bourgeois sait &agrave; Paris se faire mener par toute la ville: quelle
+distance de cet usage &agrave; la mule de leurs anc&ecirc;tres! Ils ne savaient point
+encore se priver du n&eacute;cessaire pour avoir le superflu, ni pr&eacute;f&eacute;rer le
+faste aux choses utiles. On ne les voyait point s'&eacute;clairer avec des
+bougies, et se chauffer &agrave; un petit feu: la cire &eacute;tait pour l'autel et
+pour le Louvre. Ils ne sortaient point d'un mauvais d&icirc;ner pour monter
+dans leur carrosse; ils se persuadaient que l'homme avait des jambes
+pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il
+faisait sec; et dans un temps humide ils g&acirc;taient leur chaussure, aussi
+peu embarrass&eacute;s de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur
+de traverser un gu&eacute;ret, ou le soldat de se mouiller dans une tranch&eacute;e.
+On n'avait pas encore imagin&eacute; d'atteler deux hommes &agrave; une liti&egrave;re; il y
+avait m&ecirc;me plusieurs magistrats qui allaient &agrave; pied &agrave; la chambre ou aux
+enqu&ecirc;tes, d'aussi bonne gr&acirc;ce qu'Auguste autrefois allait de son pied au
+Capitole. L'&eacute;tain dans ce temps brillait sur les tables et sur les
+buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or
+&eacute;taient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes;
+on mettait celles-ci jusqu'&agrave; la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs
+et de gouvernantes n'&eacute;taient pas inconnus &agrave; nos p&egrave;res: ils savaient &agrave;
+qui l'on confiait les enfants des rois et des plus grands princes; mais
+ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants,
+contents de veiller eux-m&ecirc;mes imm&eacute;diatement &agrave; leur &eacute;ducation. Ils
+comptaient en toutes choses avec eux-m&ecirc;mes: leur d&eacute;pense &eacute;tait
+proportionn&eacute;e &agrave; leur recette; leurs livr&eacute;es, leurs &eacute;quipages, leurs
+meubles, leur table, leurs maisons de la ville et la campagne, tout
+&eacute;tait mesur&eacute; sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre
+eux des distinctions ext&eacute;rieures qui emp&ecirc;chaient qu'on ne pr&icirc;t la femme
+du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet
+pour le gentilhomme. Moins appliqu&eacute;s &agrave; dissiper ou &agrave; grossir leur
+patrimoine qu'&agrave; le maintenir, ils le laissaient entier &agrave; leurs
+h&eacute;ritiers, et passaient ainsi d'une vie mod&eacute;r&eacute;e &agrave; une mort tranquille.
+Ils ne disaient point: Le si&egrave;cle est dur, la mis&egrave;re est grande, l'argent
+est rare; ils en avaient moins que nous, et en avaient assez, plus
+riches par leur &eacute;conomie et par leur modestie que de leurs revenus et de
+leurs domaines. Enfin l'on &eacute;tait alors p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de cette maxime, que ce
+qui est dans les grands splendeur, somptuosit&eacute;, magnificence, est
+dissipation, folie, ineptie dans le particulier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_cour" id="De_la_cour"></a><a href="#moeurs"><i>De la cour</i></a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire &agrave; un
+homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour: il n'y a sorte de
+vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>Un homme qui sait la cour est ma&icirc;tre de son geste, de ses yeux et de son
+visage; il est profond, imp&eacute;n&eacute;trable; il dissimule les mauvais offices,
+sourit &agrave; ses ennemis, contraint son humeur, d&eacute;guise ses passions, d&eacute;ment
+son coeur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement
+n'est qu'un vice, que l'on appelle fausset&eacute;, quelquefois aussi inutile
+au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sinc&eacute;rit&eacute; et la
+vertu.</p>
+
+<p>3 (IV)</p>
+
+<p>Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses
+selon les divers jours dont on les regarde? de m&ecirc;me, qui peut d&eacute;finir la
+cour?</p>
+
+<p>4 (IV)</p>
+
+<p>Se d&eacute;rober &agrave; la cour un seul moment, c'est y renoncer: le courtisan qui
+l'a vue le matin la voit le soir pour la reconna&icirc;tre le lendemain, ou
+afin que lui-m&ecirc;me y soit connu.</p>
+
+<p>5 (IV)</p>
+
+<p>L'on est petit &agrave; la cour, et quelque vanit&eacute; que l'on ait, on s'y trouve
+tel; mais le mal est commun, et les grands m&ecirc;mes y sont petits.</p>
+
+<p>6 (I)</p>
+
+<p>La province est l'endroit d'o&ugrave; la cour, comme dans son point de vue,
+para&icirc;t une chose admirable: si l'on s'en approche, ses agr&eacute;ments
+diminuent, comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop pr&egrave;s.</p>
+
+<p>7 (I)</p>
+
+<p>L'on s'accoutume difficilement &agrave; une vie qui se passe dans une
+antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier.</p>
+
+<p>8 (VII)</p>
+
+<p>La cour ne rend pas content; elle emp&ecirc;che qu'on ne le soit ailleurs.</p>
+
+<p>9 (I)</p>
+
+<p>Il faut qu'un honn&ecirc;te homme ait t&acirc;t&eacute; de la cour: il d&eacute;couvre en y
+entrant comme un nouveau monde qui lui &eacute;tait inconnu, o&ugrave; il voit r&eacute;gner
+&eacute;galement le vice et la politesse, et o&ugrave; tout lui est utile, le bon et
+le mauvais.</p>
+
+<p>10 (VI)</p>
+
+<p>La cour est comme un &eacute;difice b&acirc;ti de marbre: je veux dire qu'elle est
+compos&eacute;e d'hommes fort durs, mais fort polis.</p>
+
+<p>11 (I)</p>
+
+<p>L'on va quelquefois &agrave; la cour pour en revenir, et se faire par l&agrave;
+respecter du noble de sa province, ou de son dioc&eacute;sain.</p>
+
+<p>12 (I)</p>
+
+<p>Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu'une
+montre inutile, si l'on &eacute;tait modeste et sobre: les cours seraient
+d&eacute;sertes, et les rois presque seuls, si l'on &eacute;tait gu&eacute;ri de la vanit&eacute; et
+de l'int&eacute;r&ecirc;t. Les hommes veulent &ecirc;tre esclaves quelque part, et puiser
+l&agrave; de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers
+de la cour l'air de hauteur, de fiert&eacute; et de commandement, afin qu'ils
+le distribuent en d&eacute;tail dans les provinces: ils font pr&eacute;cis&eacute;ment comme
+on leur fait, vrais singes de la royaut&eacute;.</p>
+
+<p>13 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la pr&eacute;sence du
+prince: &agrave; peine les puis-je reconna&icirc;tre &agrave; leurs visages; leurs traits
+sont alt&eacute;r&eacute;s, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes
+sont les plus d&eacute;faits, car ils perdent plus du leur; celui qui est
+honn&ecirc;te et modeste s'y soutient mieux: il n'a rien &agrave; r&eacute;former.</p>
+
+<p>14 (I)</p>
+
+<p>L'air de cour est contagieux: il se prend &agrave; V**, comme l'accent normand
+&agrave; Rouen ou &agrave; Falaise; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits
+contr&ocirc;leurs, et en des chefs de fruiterie: l'on peut avec une port&eacute;e
+d'esprit fort m&eacute;diocre y faire de grands progr&egrave;s. Un homme d'un g&eacute;nie
+&eacute;lev&eacute; et d'un m&eacute;rite solide ne fait pas assez de cas de cette esp&egrave;ce de
+talent pour faire son capital de l'&eacute;tudier et se le rendre propre; il
+l'acquiert sans r&eacute;flexion, et il ne pense point &agrave; s'en d&eacute;faire.</p>
+
+<p>15 (IV)</p>
+
+<p>N** arrive avec grand bruit; il &eacute;carte le monde, se fait faire place; il
+gratte, il heurte presque; il se nomme: on respire, et il n'entre
+qu'avec la foule.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis,
+d'un caract&egrave;re libre et familier, qui se produisent eux-m&ecirc;mes,
+protestent qu'ils ont dans leur art toute l'habilet&eacute; qui manque aux
+autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de
+l'erreur publique, ou de l'amour qu'ont les hommes pour la nouveaut&eacute;:
+ils percent la foule, et parviennent jusqu'&agrave; l'oreille du prince, &agrave; qui
+le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en &ecirc;tre
+vu. Ils ont cela de commode pour les grands qu'ils en sont soufferts
+sans cons&eacute;quence, et cong&eacute;di&eacute;s de m&ecirc;me: alors ils disparaissent tout &agrave;
+la fois riches et d&eacute;cr&eacute;dit&eacute;s, et le monde qu'ils viennent de tromper est
+encore pr&ecirc;t d'&ecirc;tre tromp&eacute; par d'autres.</p>
+
+<p>17 (IV)</p>
+
+<p>Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que l&eacute;g&egrave;rement, qui marchent
+des &eacute;paules, et qui se rengorgent comme une femme: ils vous interrogent
+sans vous regarder; ils parlent d'un ton &eacute;lev&eacute;, et qui marque qu'ils se
+sentent au-dessus de ceux qui se trouvent pr&eacute;sents; ils s'arr&ecirc;tent, et
+on les entoure; ils ont la parole, pr&eacute;sident au cercle, et persistent
+dans cette hauteur ridicule et contrefaite, jusqu'&agrave; ce qu'il survienne
+un grand, qui, la faisant tomber tout d'un coup par sa pr&eacute;sence, les
+r&eacute;duise &agrave; leur naturel, qui est moins mauvais.</p>
+
+<p>18 (IV)</p>
+
+<p>Les cours ne sauraient se passer d'une certaine esp&egrave;ce de courtisans,
+hommes flatteurs, complaisants, insinuants, d&eacute;vou&eacute;s aux femmes, dont ils
+m&eacute;nagent les plaisirs, &eacute;tudient les faibles et flattent toutes les
+passions: ils leur soufflent &agrave; l'oreille des grossi&egrave;ret&eacute;s, leur parlent
+de leurs maris et de leurs amants dans les termes convenables, devinent
+leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches; ils font les
+modes, raffinent sur le luxe et sur la d&eacute;pense, et apprennent &agrave; ce sexe
+de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et
+en &eacute;quipages; ils ont eux-m&ecirc;mes des habits o&ugrave; brillent l'invention et la
+richesse, et ils n'habitent d'anciens palais qu'apr&egrave;s les avoir
+renouvel&eacute;s et embellis; ils mangent d&eacute;licatement et avec r&eacute;flexion; il
+n'y a sorte de volupt&eacute; qu'ils n'essayent, et dont ils ne puissent rendre
+compte. Ils doivent &agrave; eux-m&ecirc;mes leur fortune, et ils la soutiennent avec
+la m&ecirc;me adresse qu'ils l'ont &eacute;lev&eacute;e. D&eacute;daigneux et fiers, ils n'abordent
+plus leurs pareils, ils ne les saluent plus; ils parlent o&ugrave; tous les
+autres se taisent, entrent, p&eacute;n&egrave;trent en des endroits et &agrave; des heures o&ugrave;
+les grands n'osent se faire voir: ceux-ci, avec de longs services, bien
+des plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignit&eacute;s, ne
+montrent pas un visage si assur&eacute;, ni une contenance si libre. Ces gens
+ont l'oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de
+toutes leurs f&ecirc;tes, ne sortent pas du Louvre ou du Ch&acirc;teau, o&ugrave; ils
+marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se
+multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui
+frappent les nouveaux venus &agrave; une cour; ils embrassent, ils sont
+embrass&eacute;s; ils rient, ils &eacute;clatent, ils sont plaisants, ils font des
+contes: personnes commodes, agr&eacute;ables, riches, qui pr&ecirc;tent, et qui sont
+sans cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>19 (V)</p>
+
+<p>Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls charg&eacute;s
+des d&eacute;tails de tout l'&Eacute;tat, et que seuls aussi ils en doivent r&eacute;pondre?
+L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui
+pourrait les repr&eacute;senter exprimerait l'empressement, l'inqui&eacute;tude, la
+curiosit&eacute;, l'activit&eacute;, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais
+vus assis, jamais fixes et arr&ecirc;t&eacute;s: qui m&ecirc;me les a vus marcher? on les
+voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de
+r&eacute;ponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part: ils
+passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course
+pr&eacute;cipit&eacute;e, vous d&eacute;monteriez leur machine; ne leur faites pas de
+questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se
+ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec
+vous et longtemps, vous suivre m&ecirc;me o&ugrave; il vous plaira de les emmener.
+Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui
+pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le
+pr&eacute;c&egrave;dent; ils se lancent imp&eacute;tueusement dans la foule des courtisans;
+tout ce qui se trouve sur leur passage est en p&eacute;ril. Leur profession est
+d'&ecirc;tre vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'&ecirc;tre acquitt&eacute;s
+d'un emploi si s&eacute;rieux, et si utile &agrave; la r&eacute;publique. Ils sont au reste
+instruits &agrave; fond de toutes les nouvelles indiff&eacute;rentes, et ils savent &agrave;
+la cour tout ce que l'on peut y ignorer; il ne leur manque aucun des
+talents n&eacute;cessaires pour s'avancer m&eacute;diocrement. Gens n&eacute;anmoins &eacute;veill&eacute;s
+et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu
+entreprenants, l&eacute;gers et pr&eacute;cipit&eacute;s. Le dirai-je? ils portent au vent,
+attel&eacute;s tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort &eacute;loign&eacute;s de
+s'y voir assis.</p>
+
+<p>20 (IV)</p>
+
+<p>Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous
+un meilleur; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors
+insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de
+toutes les maisons la plus ancienne: il doit tenir aux Princes Lorrains,
+aux Rohans, aux Chastillons, aux Montmorencis, et, s'il se peut, aux
+Princes Du Sang; ne parler que de ducs, de cardinaux et de ministres;
+faire entrer dans toutes les conversations ses a&iuml;euls paternels et
+maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades;
+avoir des salles par&eacute;es d'arbres g&eacute;n&eacute;alogiques, d'&eacute;cussons charg&eacute;s de
+seize quartiers, et de tableaux de ses anc&ecirc;tres et des alli&eacute;s de ses
+anc&ecirc;tres; se piquer d'avoir un ancien ch&acirc;teau &agrave; tourelles, &agrave; cr&eacute;neaux et
+&agrave; m&acirc;chicoulis; dire en toute rencontre: ma race, ma branche, mon nom et
+mes armes; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualit&eacute;; de
+celle-l&agrave;, qu'elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a
+eu le gros lot, demander s'il est gentilhomme. Quelques-uns riront de
+ces contre-temps, mais il les laissera rire; d'autres en feront des
+contes, et il leur permettra de conter: il dira toujours qu'il marche
+apr&egrave;s la maison r&eacute;gnante; et &agrave; force de le dire, il sera cru.</p>
+
+<p>21 (IV)</p>
+
+<p>C'est une grande simplicit&eacute; que d'apporter &agrave; la cour la moindre roture,
+et de n'y &ecirc;tre pas gentilhomme.</p>
+
+<p>22 (VI)</p>
+
+<p>L'on se couche &agrave; la cour et l'on se l&egrave;ve sur l'int&eacute;r&ecirc;t; c'est ce que
+l'on dig&egrave;re le matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait
+que l'on pense, que l'on parle, que l'on se tait, que l'on agit; c'est
+dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on n&eacute;glige les autres, que
+l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette r&egrave;gle que l'on mesure
+ses soins, ses complaisances, son estime, son indiff&eacute;rence, son m&eacute;pris.
+Quelques pas que quelques-uns fassent par vertu vers la mod&eacute;ration et la
+sagesse, un premier mobile d'ambition les emm&egrave;ne avec les plus avares,
+les plus violents dans leurs d&eacute;sirs et les plus ambitieux: quel moyen de
+demeurer immobile o&ugrave; tout marche, o&ugrave; tout se remue, et de ne pas courir
+o&ugrave; les autres courent? On croit m&ecirc;me &ecirc;tre responsable &agrave; soi-m&ecirc;me de son
+&eacute;l&eacute;vation et de sa fortune: celui qui ne l'a point faite &agrave; la cour est
+cens&eacute; ne l'avoir pas d&ucirc; faire, on n'en appelle pas. Cependant s'en
+&eacute;loignera-t-on avant d'en avoir tir&eacute; le moindre fruit, ou
+persistera-t-on &agrave; y demeurer sans gr&acirc;ces et sans r&eacute;compenses? question
+si &eacute;pineuse, si embarrass&eacute;e, et d'une si p&eacute;nible d&eacute;cision, qu'un nombre
+infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent
+dans le doute.</p>
+
+<p>23 (VI)</p>
+
+<p>Il n'y a rien &agrave; la cour de si m&eacute;prisable et de si indigne qu'un homme
+qui ne peut contribuer en rien &agrave; notre fortune: je m'&eacute;tonne qu'il ose se
+montrer.</p>
+
+<p>24 (IV)</p>
+
+<p>Celui qui voit loin derri&egrave;re soi un homme de son temps et de sa
+condition, avec qui il est venu &agrave; la cour la premi&egrave;re fois, s'il croit
+avoir une raison solide d'&ecirc;tre pr&eacute;venu de son propre m&eacute;rite et s'estimer
+davantage que cet autre qui est demeur&eacute; en chemin, ne se souvient plus
+de ce qu'avant sa faveur il pensait de soi-m&ecirc;me et de ceux qui l'avaient
+devanc&eacute;.</p>
+
+<p>25 (I)</p>
+
+<p>C'est beaucoup tirer de notre ami, si, ayant mont&eacute; &agrave; une grande faveur,
+il est encore un homme de notre connaissance.</p>
+
+<p>26 (IV)</p>
+
+<p>Si celui qui est en faveur ose s'en pr&eacute;valoir avant qu'elle lui &eacute;chappe,
+s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin, s'il a les
+yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et
+les obtenir, et qu'il soit muni de pensions, de brevets et de
+survivances, vous lui reprochez son avidit&eacute; et son ambition; vous dites
+que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, &agrave; ses cr&eacute;atures,
+et que par le nombre et la diversit&eacute; des gr&acirc;ces dont il se trouve
+combl&eacute;, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il d&ucirc;
+faire? Si j'en juge moins par vos discours que par le parti que vous
+auriez pris vous-m&ecirc;me en pareille situation, c'est qu'il a fait.</p>
+
+<p>L'on bl&acirc;me les gens qui font une grande fortune pendant qu'ils en ont
+les occasions, parce que l'on d&eacute;sesp&egrave;re, par la m&eacute;diocrit&eacute; de la sienne,
+d'&ecirc;tre jamais en &eacute;tat de faire comme eux, et de s'attirer ce reproche.
+Si l'on &eacute;tait &agrave; port&eacute;e de leur succ&eacute;der, l'on commencerait &agrave; sentir
+qu'ils ont moins de tort, et l'on serait plus retenu, de peur de
+prononcer d'avance sa condamnation.</p>
+
+<p>27 (IV)</p>
+
+<p>Il ne faut rien exag&eacute;rer, ni dire des cours le mal qui n'y est point:
+l'on n'y attente rien de pis contre le vrai m&eacute;rite que de le laisser
+quelquefois sans r&eacute;compense; on ne l'y m&eacute;prise pas toujours, quand on a
+pu une fois le discerner; on l'oublie, et c'est l&agrave; o&ugrave; l'on sait
+parfaitement ne faire rien, ou faire tr&egrave;s peu de chose, pour ceux que
+l'on estime beaucoup.</p>
+
+<p>28 (V)</p>
+
+<p>Il est difficile &agrave; la cour que de toutes les pi&egrave;ces que l'on emploie &agrave;
+l'&eacute;difice de sa fortune, il n'y en ait quelqu'une qui porte &agrave; faux: l'un
+de mes amis qui a promis de parler ne parle point; l'autre parle
+mollement; il &eacute;chappe &agrave; un troisi&egrave;me de parler contre mes int&eacute;r&ecirc;ts et
+contre ses intentions; &agrave; celui-l&agrave; manque la bonne volont&eacute;, &agrave; celui-ci
+l'habilet&eacute; et la prudence; tous n'ont pas assez de plaisir &agrave; me voir
+heureux pour contribuer de tout leur pouvoir &agrave; me rendre tel. Chacun se
+souvient assez de tout ce que son &eacute;tablissement lui a co&ucirc;t&eacute; &agrave; faire,
+ainsi que des secours qui lui en ont fray&eacute; le chemin; on serait m&ecirc;me
+assez port&eacute; &agrave; justifier les services qu'on a re&ccedil;us des uns par ceux
+qu'en de pareils besoins on rendrait aux autres, si le premier et
+l'unique soin qu'on a apr&egrave;s sa fortune faite n'&eacute;tait pas de songer &agrave;
+soi.</p>
+
+<p>29</p>
+
+<p>(VII) Les courtisans n'emploient pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adresse
+et de finesse pour trouver les exp&eacute;dients d'obliger ceux de leurs amis
+qui implorent leur secours, mais seulement pour leur trouver des raisons
+apparentes, de sp&eacute;cieux pr&eacute;textes, ou ce qu'ils appellent une
+impossibilit&eacute; de le pouvoir faire; et ils se persuadent d'&ecirc;tre quittes
+par l&agrave; en leur endroit de tous les devoirs de l'amiti&eacute; ou de la
+reconnaissance.</p>
+
+<p>(VI) Personne &agrave; la cour ne veut entamer; on s'offre d'appuyer, parce
+que, jugeant des autres par soi-m&ecirc;me, on esp&egrave;re que nul n'entamera, et
+qu'on sera ainsi dispens&eacute; d'appuyer: c'est une mani&egrave;re douce et polie de
+refuser son cr&eacute;dit, ses offices et sa m&eacute;diation &agrave; qui en a besoin.</p>
+
+<p>30 (I)</p>
+
+<p>Combien de gens vous &eacute;touffent de caresses dans le particulier, vous
+aiment et vous estiment, qui sont embarrass&eacute;s de vous dans le public, et
+qui, au lever ou &agrave; la messe, &eacute;vitent vos yeux et votre rencontre! Il n'y
+a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur, ou par une
+confiance qu'ils ont d'eux-m&ecirc;mes, osent honorer devant le monde le
+m&eacute;rite qui est seul et d&eacute;nu&eacute; de grands &eacute;tablissements.</p>
+
+<p>31 (IV)</p>
+
+<p>Je vois un homme entour&eacute; et suivi; mais il est en place. J'en vois un
+autre que tout le monde aborde; mais il est en faveur. Celui-ci est
+embrass&eacute; et caress&eacute;, m&ecirc;me des grands; mais il est riche. Celui-l&agrave; est
+regard&eacute; de tous avec curiosit&eacute;, on le montre du doigt; mais il est
+savant et &eacute;loquent. J'en d&eacute;couvre un que personne n'oublie de saluer;
+mais il est m&eacute;chant. Je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien
+davantage, et qui soit recherch&eacute;.</p>
+
+<p>32 (V)</p>
+
+<p>Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un d&eacute;bordement
+de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne
+l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement: on en a
+au-dessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix diff&eacute;rentes
+sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation; tous
+se laissent entra&icirc;ner au torrent qui les emporte, qui les force de dire
+d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de
+louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit, de
+m&eacute;rite ou de valeur devient en un instant un g&eacute;nie du premier ordre, un
+h&eacute;ros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatt&eacute; dans toutes les
+peintures que l'on fait de lui, qu'il para&icirc;t difforme pr&egrave;s de ses
+portraits; il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'o&ugrave; la bassesse
+et la complaisance viennent de le porter: il rougit de sa propre
+r&eacute;putation. Commence-t-il &agrave; chanceler dans ce poste o&ugrave; on l'avait mis,
+tout le monde passe facilement &agrave; un autre avis; en est-il enti&egrave;rement
+d&eacute;chu, les machines qui l'avaient guind&eacute; si haut par l'applaudissement
+et les &eacute;loges sont encore toutes dress&eacute;es pour le faire tomber dans le
+dernier m&eacute;pris: je veux dire qu'il n'y en a point qui le d&eacute;daignent
+mieux, qui le bl&acirc;ment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que
+ceux qui s'&eacute;taient comme d&eacute;vou&eacute;s &agrave; la fureur d'en dire du bien.</p>
+
+<p>33 (VII)</p>
+
+<p>Je crois pouvoir dire d'un poste &eacute;minent et d&eacute;licat qu'on y monte plus
+ais&eacute;ment qu'on ne s'y conserve.</p>
+
+<p>34 (VII)</p>
+
+<p>L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les m&ecirc;mes d&eacute;fauts
+qui les y avaient fait monter.</p>
+
+<p>35 (VIII)</p>
+
+<p>Il y a dans les cours deux mani&egrave;res de ce que l'on appelle cong&eacute;dier son
+monde ou se d&eacute;faire des gens: se f&acirc;cher contre eux, ou faire si bien
+qu'ils se f&acirc;chent contre vous et s'en d&eacute;go&ucirc;tent.</p>
+
+<p>36 (IV)</p>
+
+<p>L'on dit &agrave; la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons: la premi&egrave;re,
+afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin
+qu'il en dise de nous.</p>
+
+<p>37 (I)</p>
+
+<p>Il est aussi dangereux &agrave; la cour de faire les avances, qu'il est
+embarrassant de ne les point faire.</p>
+
+<p>38 (I)</p>
+
+<p>Il y a des gens &agrave; qui ne conna&icirc;tre point le nom et le visage d'un homme
+est un titre pour en rire et le m&eacute;priser. Ils demandent qui est cet
+homme; ce n'est ni Rousseau, ni un Fabry, ni la Couture: ils ne
+pourraient le m&eacute;conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>39 (I)</p>
+
+<p>L'on me dit tant de mal de cet homme, et j'y en vois si peu, que je
+commence &agrave; soup&ccedil;onner qu'il n'ait un m&eacute;rite importun qui &eacute;teigne celui
+des autres.</p>
+
+<p>40 (I)</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes homme de bien, vous ne songez ni &agrave; plaire ni &agrave; d&eacute;plaire aux
+favoris, uniquement attach&eacute; &agrave; votre ma&icirc;tre et &agrave; votre devoir: vous &ecirc;tes
+perdu.</p>
+
+<p>41 (IV)</p>
+
+<p>On n'est point effront&eacute; par choix, mais par complexion; c'est un vice de
+l'&ecirc;tre, mais naturel: celui qui n'est pas n&eacute; tel est modeste, et ne
+passe pas ais&eacute;ment de cette extr&eacute;mit&eacute; &agrave; l'autre; c'est une le&ccedil;on assez
+inutile que de lui dire: &laquo;Soyez effront&eacute;, et vous r&eacute;ussirez&raquo;; une
+mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait &eacute;chouer. Il ne
+faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et na&iuml;ve impudence pour
+r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>42 (IV)</p>
+
+<p>On cherche, on s'empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on
+est refus&eacute;, on demande et on obtient; &laquo;mais, dit-on, sans l'avoir
+demand&eacute;, et dans le temps que l'on n'y pensait pas, et que l'on songeait
+m&ecirc;me &agrave; toute autre chose&raquo;: vieux style, menterie innocente, et qui ne
+trompe personne.</p>
+
+<p>43 (V)</p>
+
+<p>On fait sa brigue pour parvenir &agrave; un grand poste, on pr&eacute;pare toutes ses
+machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit &ecirc;tre servi
+selon ses souhaits; les uns doivent entamer, les autres appuyer;
+l'amorce est d&eacute;j&agrave; conduite, et la mine pr&ecirc;te &agrave; jouer: alors on s'&eacute;loigne
+de la cour. Qui oserait soup&ccedil;onner d'Art&eacute;mon qu'il ait pens&eacute; &agrave; se mettre
+dans une si belle place, lorsqu'on le tire de sa terre ou de son
+gouvernement pour l'y faire asseoir? Artifice grossier, finesses us&eacute;es,
+et dont le courtisan s'est servi tant de fois, que, si je voulais donner
+le change &agrave; tout le public et lui d&eacute;rober mon ambition, je me trouverais
+sous l'oeil et sous la main du prince, pour recevoir de lui la gr&acirc;ce que
+j'aurais recherch&eacute;e avec le plus d'emportement.</p>
+
+<p>44 (V)</p>
+
+<p>Les hommes ne veulent pas que l'on d&eacute;couvre les vues qu'ils ont sur leur
+fortune, ni que l'on p&eacute;n&egrave;tre qu'ils pensent &agrave; une telle dignit&eacute;, parce
+que, s'ils ne l'obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils,
+&agrave; &ecirc;tre refus&eacute;s; et s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux
+d'en &ecirc;tre crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s'en juger
+dignes eux-m&ecirc;mes par leurs brigues et par leurs cabales: ils se trouvent
+par&eacute;s tout &agrave; la fois de leur dignit&eacute; et de leur modestie.</p>
+
+<p>Quelle plus grande honte y a-t-il d'&ecirc;tre refus&eacute; d'un poste que l'on
+m&eacute;rite, ou d'y &ecirc;tre plac&eacute; sans le m&eacute;riter?</p>
+
+<p>Quelques grandes difficult&eacute;s qu'il y ait &agrave; se placer &agrave; la cour, il est
+encore plus &acirc;pre et plus difficile de se rendre digne d'&ecirc;tre plac&eacute;.</p>
+
+<p>Il co&ucirc;te moins &agrave; faire dire de soi: &laquo;Pourquoi a-t-il obtenu ce poste?&raquo;
+qu'&agrave; faire demander: &laquo;Pourquoi ne l'a-t-il pas obtenu?&raquo;</p>
+
+<p>L'on se pr&eacute;sente encore pour les charges de ville, l'on postule une
+place dans l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, l'on demandait le consulat: quelle
+moindre raison y aurait-il de travailler les premi&egrave;res ann&eacute;es de sa vie
+&agrave; se rendre capable d'un grand emploi, et de demander ensuite, sans nul
+myst&egrave;re et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d'y
+servir sa patrie, son prince, la r&eacute;publique?</p>
+
+<p>45 (IV)</p>
+
+<p>Je ne vois aucun courtisan &agrave; qui le prince vienne d'accorder un bon
+gouvernement, une place &eacute;minente ou une forte pension, qui n'assure par
+vanit&eacute;, ou pour marquer son d&eacute;sint&eacute;ressement, qu'il est bien moins
+content du don que de la mani&egrave;re dont il lui a &eacute;t&eacute; fait. Ce qu'il y a en
+cela de s&ucirc;r et d'indubitable, c'est qu'il le dit ainsi.</p>
+
+<p>C'est rusticit&eacute; que de donner de mauvaise gr&acirc;ce: le plus fort et le plus
+p&eacute;nible est de donner; que co&ucirc;te-t-il d'y ajouter un sourire?</p>
+
+<p>Il faut avouer n&eacute;anmoins qu'il s'est trouv&eacute; des hommes qui refusaient
+plus honn&ecirc;tement que d'autres ne savaient donner; qu'on a dit de
+quelques-uns qu'ils se faisaient si longtemps prier, qu'ils donnaient si
+s&egrave;chement, et chargeaient une gr&acirc;ce qu'on leur arrachait de conditions
+si d&eacute;sagr&eacute;ables, qu'une plus grande gr&acirc;ce &eacute;tait d'obtenir d'eux d'&ecirc;tre
+dispens&eacute;s de rien recevoir.</p>
+
+<p>46 (IV)</p>
+
+<p>L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se rev&ecirc;tent de toutes
+les conditions pour en avoir les avantages: gouvernement, charge,
+b&eacute;n&eacute;fice, tout leur convient; ils se sont si bien ajust&eacute;s, que par leur
+&eacute;tat ils deviennent capables de toutes les gr&acirc;ces; ils sont amphibies,
+ils vivent de l'&Eacute;glise et de l'&eacute;p&eacute;e, et auront le secret d'y joindre la
+robe. Si vous demandez: &laquo;Que font ces gens &agrave; la cour?&raquo; ils re&ccedil;oivent, et
+envient tous ceux &agrave; qui l'on donne.</p>
+
+<p>47 (VIII)</p>
+
+<p>Mille gens &agrave; la cour y tra&icirc;nent leur vie &agrave; embrasser, serrer et
+congratuler ceux qui re&ccedil;oivent, jusqu'&agrave; ce qu'ils y meurent sans rien
+avoir.</p>
+
+<p>48 (VI)</p>
+
+<p>M&eacute;nophile emprunte ses moeurs d'une profession, et d'une autre son habit;
+il masque toute l'ann&eacute;e, quoique &agrave; visage d&eacute;couvert; il para&icirc;t &agrave; la
+cour, &agrave; la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le m&ecirc;me
+d&eacute;guisement. On le reconna&icirc;t et on sait quel il est &agrave; son visage.</p>
+
+<p>49 (VI)</p>
+
+<p>Il y a pour arriver aux dignit&eacute;s ce qu'on appelle ou la grande voie ou
+le chemin battu; il y a le chemin d&eacute;tourn&eacute; ou de traverse, qui est le
+plus court.</p>
+
+<p>50 (V)</p>
+
+<p>L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie, ou
+l'on se place aux fen&ecirc;tres, pour observer les traits et la contenance
+d'un homme qui est condamn&eacute;, et qui sait qu'il va mourir: vaine,
+maligne, inhumaine curiosit&eacute;; si les hommes &eacute;taient sages, la place
+publique serait abandonn&eacute;e, et il serait &eacute;tabli qu'il y aurait de
+l'ignominie seulement &agrave; voir de tels spectacles. Si vous &ecirc;tes si touch&eacute;s
+de curiosit&eacute;, exercez-la du moins en un sujet noble: voyez un heureux,
+contemplez-le dans le jour m&ecirc;me o&ugrave; il a &eacute;t&eacute; nomm&eacute; &agrave; un nouveau poste, et
+qu'il en re&ccedil;oit les compliments; lisez dans ses yeux, et au travers d'un
+calme &eacute;tudi&eacute; et d'une feinte modestie, combien il est content et p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+de soi-m&ecirc;me; voyez quelle s&eacute;r&eacute;nit&eacute; cet accomplissement de ses d&eacute;sirs
+r&eacute;pand dans son coeur et sur son visage, comme il ne songe plus qu'&agrave;
+vivre et &agrave; avoir de la sant&eacute;, comme ensuite sa joie lui &eacute;chappe et ne
+peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur,
+quel air froid et s&eacute;rieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses
+&eacute;gaux: il ne leur r&eacute;pond pas, il ne les voit pas; les embrassements et
+les caresses des grands, qu'il ne voit plus de si loin, ach&egrave;vent de lui
+nuire; il se d&eacute;concerte, il s'&eacute;tourdit: c'est une courte ali&eacute;nation.
+Vous voulez &ecirc;tre heureux, vous d&eacute;sirez des gr&acirc;ces; que de choses pour
+vous &agrave; &eacute;viter!</p>
+
+<p>51 (VI)</p>
+
+<p>Un homme qui vient d'&ecirc;tre plac&eacute; ne se sert plus de sa raison et de son
+esprit pour r&eacute;gler sa conduite et ses dehors &agrave; l'&eacute;gard des autres; il
+emprunte sa r&egrave;gle de son poste et de son &eacute;tat: de l&agrave; l'oubli, la fiert&eacute;,
+l'arrogance, la duret&eacute;, l'ingratitude.</p>
+
+<p>52 (VIII)</p>
+
+<p>Th&eacute;onas, abb&eacute; depuis trente ans, se lassait de l'&ecirc;tre. On a moins
+d'ardeur et d'impatience de se voir habill&eacute; de pourpre, qu'il en avait
+de porter une croix d'or sur sa poitrine, et parce que les grandes f&ecirc;tes
+se passaient toujours sans rien changer &agrave; sa fortune, il murmurait
+contre le temps pr&eacute;sent, trouvait l'&Eacute;tat mal gouvern&eacute;, et n'en pr&eacute;disait
+rien que de sinistre. Convenant en son coeur que le m&eacute;rite est dangereux
+dans les cours &agrave; qui veut s'avancer, il avait enfin pris son parti, et
+renonc&eacute; &agrave; la pr&eacute;lature, lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est
+nomm&eacute; &agrave; un &eacute;v&ecirc;ch&eacute;. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si
+peu attendue: &laquo;Vous verrez, dit-il, que je n'en demeurerai pas l&agrave;, et
+qu'ils me feront archev&ecirc;que.&raquo;</p>
+
+<p>53 (I)</p>
+
+<p>Il faut des fripons &agrave; la cour aupr&egrave;s des grands et des ministres, m&ecirc;me
+les mieux intentionn&eacute;s; mais l'usage en est d&eacute;licat, et il faut savoir
+les mettre en oeuvre. Il y a des temps et des occasions o&ugrave; ils ne peuvent
+&ecirc;tre suppl&eacute;&eacute;s par d'autres. Honneur, vertu, conscience, qualit&eacute;s
+toujours respectables, souvent inutiles: que voulez-vous quelquefois que
+l'on fasse d'un homme de bien?</p>
+
+<p>54 (IV)</p>
+
+<p>Un vieil auteur, et dont j'ose rapporter ici les propres termes, de peur
+d'en affaiblir le sens par ma traduction, dit que s'&eacute;loigner des petits,
+voire de ses pareils, et iceulx vilainer et d&eacute;priser; s'accointer de
+grands et puissans en tous biens et chevances, et en cette leur cointise
+et privaut&eacute; estre de tous &eacute;bats, gabs, mommeries, et vilaines besoignes;
+estre eshont&eacute;, saffranier et sans point de vergogne; endurer brocards et
+gausseries de tous chacuns, sans pour ce feindre de cheminer en avant,
+et &agrave; tout son entregent, engendre heur et fortune.</p>
+
+<p>55 (IV)</p>
+
+<p>Jeunesse du prince, source des belles fortunes.</p>
+
+<p>56 (IV)</p>
+
+<p>Timante, toujours le m&ecirc;me, et sans rien perdre de ce m&eacute;rite qui lui a
+attir&eacute; la premi&egrave;re fois de la r&eacute;putation et des r&eacute;compenses, ne laissait
+pas de d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer dans l'esprit des courtisans: ils &eacute;taient las de
+l'estimer; ils le saluaient froidement, ils ne lui souriaient plus, ils
+commen&ccedil;aient &agrave; ne le plus joindre, ils ne l'embrassaient plus, ils ne le
+tiraient plus &agrave; l'&eacute;cart pour lui parler myst&eacute;rieusement d'une chose
+indiff&eacute;rente, ils n'avaient plus rien &agrave; lui dire. Il lui fallait cette
+pension ou ce nouveau poste dont il vient d'&ecirc;tre honor&eacute; pour faire
+revivre ses vertus &agrave; demi effac&eacute;es de leur m&eacute;moire, et en rafra&icirc;chir
+l'id&eacute;e: ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux.</p>
+
+<p>57 (V)</p>
+
+<p>Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre! Les
+uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur soci&eacute;t&eacute; d'&eacute;tudes, les
+droits du voisinage; les autres feuillettent leur g&eacute;n&eacute;alogie, remontent
+jusqu'&agrave; un trisa&iuml;eul, rappellent le c&ocirc;t&eacute; paternel et le maternel; l'on
+veut tenir &agrave; cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois
+le jour que l'on y tient; on l'imprimerait volontiers: C'est mon ami, et
+je suis fort aise de son &eacute;l&eacute;vation; j'y dois prendre part, il m'est
+assez proche. Hommes vains et d&eacute;vou&eacute;s &agrave; la fortune, fades courtisans,
+parliez-vous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu, depuis ce temps,
+plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire?
+Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>58 (V)</p>
+
+<p>Ce qui me soutient et me rassure contre les petits d&eacute;dains que j'essuie
+quelquefois des grands et de mes &eacute;gaux, c'est que je me dis &agrave; moi-m&ecirc;me:
+&laquo;Ces gens n'en veulent peut-&ecirc;tre qu'&agrave; ma fortune, et ils ont raison:
+elle est bien petite. Ils m'adoreraient sans doute si j'&eacute;tais ministre.&raquo;</p>
+
+<p>Dois-je bient&ocirc;t &ecirc;tre en place? le sait-il? est-ce en lui un
+pressentiment? il me pr&eacute;vient, il me salue.</p>
+
+<p>59 (VII)</p>
+
+<p>Celui qui dit: Je d&icirc;nai hier &agrave; Tibur, ou: J'y soupe ce soir, qui le
+r&eacute;p&egrave;te, qui fait entrer dix fois le nom de Plancus dans les moindres
+conversations, qui dit: Plancus me demandait... Je disais &agrave; Plancus...,
+celui-l&agrave; m&ecirc;me apprend dans ce moment que son h&eacute;ros vient d'&ecirc;tre enlev&eacute;
+par une mort extraordinaire. Il part de la main, il rassemble le peuple
+dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, d&eacute;crie sa
+conduite, d&eacute;nigre son consulat, lui &ocirc;te jusqu'&agrave; la science des d&eacute;tails
+que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une m&eacute;moire
+heureuse, lui refuse l'&eacute;loge d'un homme s&eacute;v&egrave;re et laborieux, ne lui fait
+pas l'honneur de lui croire, parmi les ennemis de l'empire, un ennemi.</p>
+
+<p>60 (VI)</p>
+
+<p>Un homme de m&eacute;rite se donne, je crois, un joli spectacle, lorsque la
+m&ecirc;me place &agrave; une assembl&eacute;e, ou &agrave; un spectacle, dont il est refus&eacute;, il la
+voit accorder &agrave; un homme qui n'a point d'yeux pour voir, ni d'oreilles
+pour entendre, ni d'esprit pour conna&icirc;tre et pour juger, qui n'est
+recommandable que par de certaines livr&eacute;es, que m&ecirc;me il ne porte plus.</p>
+
+<p>61 (VII)</p>
+
+<p>Th&eacute;odote avec un habit aust&egrave;re a un visage comique, et d'un homme qui
+entre sur la sc&egrave;ne; sa voix, sa d&eacute;marche, son geste, son attitude
+accompagnent son visage. Il est fin, cauteleux, doucereux, myst&eacute;rieux;
+il s'approche de vous, et il vous dit &agrave; l'oreille: Voil&agrave; un beau temps;
+voil&agrave; un grand d&eacute;gel. S'il n'a pas les grandes mani&egrave;res, il a du moins
+toutes les petites, et celles m&ecirc;me qui ne conviennent gu&egrave;re qu'&agrave; une
+jeune pr&eacute;cieuse. Imaginez-vous l'application d'un enfant &agrave; &eacute;lever un
+ch&acirc;teau de cartes ou &agrave; se saisir d'un papillon: c'est celle de Th&eacute;odote
+pour une affaire de rien, et qui ne m&eacute;rite pas qu'on s'en remue; il la
+traite s&eacute;rieusement, et comme quelque chose qui est capital; il agit, il
+s'empresse, il la fait r&eacute;ussir: le voil&agrave; qui respire et qui se repose,
+et il a raison; elle lui a co&ucirc;t&eacute; beaucoup de peine. L'on voit des gens
+enivr&eacute;s, ensorcel&eacute;s de la faveur; ils y pensent le jour, ils y r&ecirc;vent la
+nuit; ils montent l'escalier d'un ministre, et ils en descendent; ils
+sortent de son antichambre, et ils y rentrent; ils n'ont rien &agrave; lui
+dire, et ils lui parlent; ils lui parlent une seconde fois: les voil&agrave;
+contents, ils lui ont parl&eacute;. Pressez-les, tordez-les, ils d&eacute;gouttent
+l'orgueil, l'arrogance, la pr&eacute;somption; vous leur adressez la parole,
+ils ne vous r&eacute;pondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les
+yeux &eacute;gar&eacute;s et l'esprit ali&eacute;n&eacute;: c'est &agrave; leurs parents &agrave; en prendre soin
+et &agrave; les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur, et que le
+monde n'en souffre. Th&eacute;odote a une plus douce manie: il aime la faveur
+&eacute;perdument, mais sa passion a moins d'&eacute;clat; il lui fait des voeux en
+secret, il la cultive, il la sert myst&eacute;rieusement; il est au guet et &agrave;
+la d&eacute;couverte sur tout ce qui para&icirc;t de nouveau avec les livr&eacute;es de la
+faveur: ont-ils une pr&eacute;tention, il s'offre &agrave; eux, il s'intrigue pour
+eux, il leur sacrifie sourdement m&eacute;rite, alliance, amiti&eacute;, engagement,
+reconnaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante, et que le
+suisse ou le postillon du favori s'avis&acirc;t de la demander, il appuierait
+sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait
+capable d'observer et de calculer, de parler de par&eacute;lies et de
+parallaxes. Si vous demandiez de Th&eacute;odote s'il est auteur ou plagiaire,
+original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais:
+&laquo;Lisez et jugez.&raquo; Mais s'il est d&eacute;vot ou courtisan, qui pourrait le
+d&eacute;cider sur le portrait que j'en viens de faire? Je prononcerais plus
+hardiment sur son &eacute;toile. Oui, Th&eacute;odote, j'ai observ&eacute; le point de votre
+naissance; vous serez plac&eacute;, et bient&ocirc;t; ne veillez plus, n'imprimez
+plus: le public vous demande quartier.</p>
+
+<p>62 (VIII)</p>
+
+<p>N'esp&eacute;rez plus de candeur, de franchise, d'&eacute;quit&eacute;, de bons offices, de
+services, de bienveillance, de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, de fermet&eacute; dans un homme qui
+s'est depuis quelque temps livr&eacute; &agrave; la cour, et qui secr&egrave;tement veut sa
+fortune. Le reconnaissez-vous &agrave; son visage, &agrave; ses entretiens? Il ne
+nomme plus chaque chose par son nom; il n'y a plus pour lui de fripons,
+de fourbes, de sots et d'impertinents: celui dont il lui &eacute;chapperait de
+dire ce qu'il en pense, est celui-l&agrave; m&ecirc;me qui, venant &agrave; le savoir,
+l'emp&ecirc;cherait de cheminer; pensant mal de tout le monde, il n'en dit de
+personne; ne voulant du bien qu'&agrave; lui seul, il veut persuader qu'il en
+veut &agrave; tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit
+contraire. Non content de n'&ecirc;tre pas sinc&egrave;re, il ne souffre pas que
+personne le soit; la v&eacute;rit&eacute; blesse son oreille: il est froid et
+indiff&eacute;rent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le
+courtisan; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et
+responsable. Tyran de la soci&eacute;t&eacute; et martyr de son ambition, il a une
+triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une
+raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forc&eacute;, des
+caresses contrefaites, une conversation interrompue et des distractions
+fr&eacute;quentes. Il a une profusion, le dirai-je? des torrents de louanges
+pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme plac&eacute; et qui est en faveur, et
+pour tout autre une s&eacute;cheresse de pulmonique; il a des formules de
+compliments diff&eacute;rents pour l'entr&eacute;e et pour la sortie &agrave; l'&eacute;gard de ceux
+qu'il visite ou dont il est visit&eacute;; et il n'y a personne de ceux qui se
+payent de mines et de fa&ccedil;ons de parler qui ne sorte d'avec lui fort
+satisfait. Il vise &eacute;galement &agrave; se faire des patrons et des cr&eacute;atures; il
+est m&eacute;diateur, confident, entremetteur: il veut gouverner. Il a une
+ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait o&ugrave;
+il faut se placer pour &ecirc;tre vu; il sait vous embrasser, prendre part &agrave;
+votre joie, vous faire coup sur coup des questions empress&eacute;es sur votre
+sant&eacute;, sur vos affaires; et pendant que vous lui r&eacute;pondez, il perd le
+fil de sa curiosit&eacute;, vous interrompt, entame un autre sujet; ou s'il
+survient quelqu'un &agrave; qui il doive un discours tout diff&eacute;rent, il sait,
+en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condol&eacute;ance:
+il pleure d'un oeil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les
+ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du
+vent, de la gel&eacute;e; il se tait au contraire, et fait le myst&eacute;rieux sur ce
+qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne
+sait point.</p>
+
+<p>63 (I)</p>
+
+<p>Il y a un pays o&ugrave; les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins
+cach&eacute;s, mais r&eacute;els. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles,
+que les &eacute;clats et les applaudissements aux th&eacute;&acirc;tres de Moli&egrave;re et
+d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels
+couvrissent tant d'inqui&eacute;tudes, de soins et de divers int&eacute;r&ecirc;ts, tant de
+craintes et d'esp&eacute;rances, des passions si vives et des affaires si
+s&eacute;rieuses?</p>
+
+<p>64 (IV)</p>
+
+<p>La vie de la cour est un jeu s&eacute;rieux, m&eacute;lancolique, qui applique: il
+faut arranger ses pi&egrave;ces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre,
+parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de
+caprice; et apr&egrave;s toutes ses r&ecirc;veries et toutes ses mesures, on est
+&eacute;chec, quelquefois mat; souvent, avec des pions qu'on m&eacute;nage bien, on va
+&agrave; dame, et l'on gagne la partie: le plus habile l'emporte, ou le plus
+heureux.</p>
+
+<p>65 (V)</p>
+
+<p>Les roues, les ressorts, les mouvements sont cach&eacute;s; rien ne para&icirc;t
+d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et ach&egrave;ve son
+tour: image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'apr&egrave;s avoir fait
+assez de chemin, il revient souvent au m&ecirc;me point d'o&ugrave; il est parti.</p>
+
+<p>66 (I)</p>
+
+<p>&laquo;Les deux tiers de ma vie sont &eacute;coul&eacute;s; pourquoi tant m'inqui&eacute;ter sur ce
+qui m'en reste? La plus brillante fortune ne m&eacute;rite point ni le tourment
+que je me donne, ni les petitesses o&ugrave; je me surprends, ni les
+humiliations, ni les hontes que j'essuie; trente ann&eacute;es d&eacute;truiront ces
+colosses de puissance qu'on ne voyait bien qu'&agrave; force de lever la t&ecirc;te;
+nous dispara&icirc;trons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je
+contemplais si avidement, et de qui j'esp&eacute;rais toute ma grandeur; le
+meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la
+retraite et un endroit qui soit son domaine.&raquo; N** a pens&eacute; cela dans sa
+disgr&acirc;ce, et l'a oubli&eacute; dans la prosp&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>67 (I)</p>
+
+<p>Un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans
+appui; s'il vit &agrave; la cour, il est prot&eacute;g&eacute;, mais il est esclave: cela se
+compense.</p>
+
+<p>68 (IV)</p>
+
+<p>Xantippe au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais
+lit, a r&ecirc;v&eacute; pendant la nuit qu'il voyait le prince, qu'il lui parlait,
+et qu'il en ressentait une extr&ecirc;me joie; il a &eacute;t&eacute; triste &agrave; son r&eacute;veil;
+il a cont&eacute; son songe, et il a dit: &laquo;Quelles chim&egrave;res ne tombent point
+dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment!&raquo; Xantippe a continu&eacute; de
+vivre; il est venu &agrave; la cour, il a vu le prince, il lui a parl&eacute;; et il a
+&eacute;t&eacute; plus loin que son songe, il est favori.</p>
+
+<p>69 (I)</p>
+
+<p>Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan
+plus assidu?</p>
+
+<p>70 (I)</p>
+
+<p>L'esclave n'a qu'un ma&icirc;tre; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens
+utiles &agrave; sa fortune.</p>
+
+<p>71 (I)</p>
+
+<p>Mille gens &agrave; peine connus font la foule au lever pour &ecirc;tre vus du
+prince, qui n'en saurait voir mille &agrave; la fois; et s'il ne voit
+aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de
+malheureux!</p>
+
+<p>72 (I)</p>
+
+<p>De tous ceux qui s'empressent aupr&egrave;s des grands et qui leur font la
+cour, un petit nombre les honore dans le coeur, un grand nombre les
+recherche par des vues d'ambition et d'int&eacute;r&ecirc;t, un plus grand nombre par
+une ridicule vanit&eacute;, ou par une sotte impatience de se faire voir.</p>
+
+<p>73 (VII)</p>
+
+<p>Il y a de certaines familles qui, par les lois du monde ou ce qu'on
+appelle de la biens&eacute;ance, doivent &ecirc;tre irr&eacute;conciliables. Les voil&agrave;
+r&eacute;unies; et o&ugrave; la religion a &eacute;chou&eacute; quand elle a voulu l'entreprendre,
+l'int&eacute;r&ecirc;t s'en joue, et le fait sans peine.</p>
+
+<p>74 (I)</p>
+
+<p>L'on parle d'une r&eacute;gion o&ugrave; les vieillards sont galants, polis et civils;
+les jeunes gens au contraire, durs, f&eacute;roces, sans moeurs ni politesse:
+ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un &acirc;ge o&ugrave; l'on
+commence ailleurs &agrave; la sentir; ils leur pr&eacute;f&egrave;rent des repas, des
+viandes, et des amours ridicules. Celui-l&agrave; chez eux est sobre et mod&eacute;r&eacute;,
+qui ne s'enivre que de vin: l'usage trop fr&eacute;quent qu'ils en ont fait le
+leur a rendu insipide; ils cherchent &agrave; r&eacute;veiller leur go&ucirc;t d&eacute;j&agrave; &eacute;teint
+par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il
+ne manque &agrave; leur d&eacute;bauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du
+pays pr&eacute;cipitent le d&eacute;clin de leur beaut&eacute; par des artifices qu'elles
+croient servir &agrave; les rendre belles: leur coutume est de peindre leurs
+l&egrave;vres, leurs joues, leurs sourcils et leurs &eacute;paules, qu'elles &eacute;talent
+avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles
+craignaient de cacher l'endroit par o&ugrave; elles pourraient plaire, ou de ne
+pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contr&eacute;e ont une
+physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrass&eacute;e dans une
+&eacute;paisseur de cheveux &eacute;trangers, qu'ils pr&eacute;f&egrave;rent aux naturels et dont
+ils font un long tissu pour couvrir leur t&ecirc;te: il descend &agrave; la moiti&eacute; du
+corps, change les traits, et emp&ecirc;che qu'on ne connaisse les hommes &agrave;
+leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi: les
+grands de la nation s'assemblent tous les jours, &agrave; une certaine heure,
+dans un temple qu'ils nomment &eacute;glise; il y a au fond de ce temple un
+autel consacr&eacute; &agrave; leur Dieu, o&ugrave; un pr&ecirc;tre c&eacute;l&egrave;bre des myst&egrave;res qu'ils
+appellent saints, sacr&eacute;s et redoutables; les grands forment un vaste
+cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourn&eacute;
+directement au pr&ecirc;tre et aux saints myst&egrave;res, et les faces &eacute;lev&eacute;es vers
+leur roi, que l'on voit &agrave; genoux sur une tribune, et &agrave; qui ils semblent
+avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqu&eacute;s. On ne laisse pas de voir
+dans cet usage une esp&egrave;ce de subordination; car ce peuple para&icirc;t adorer
+le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment; il est
+&agrave; quelque quarante-huit degr&eacute;s d'&eacute;l&eacute;vation du p&ocirc;le, et &agrave; plus d'onze
+cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.</p>
+
+<p>75 (I)</p>
+
+<p>Qui consid&eacute;rera que le visage du prince fait toute la f&eacute;licit&eacute; du
+courtisan, qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir
+et d'en &ecirc;tre vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la
+gloire et tout le bonheur des saints.</p>
+
+<p>76 (IV)</p>
+
+<p>Les grands seigneurs sont pleins d'&eacute;gards pour les princes: c'est leur
+affaire, ils ont des inf&eacute;rieurs. Les petits courtisans se rel&acirc;chent sur
+ces devoirs, font les familiers, et vivent comme gens qui n'ont
+d'exemples &agrave; donner &agrave; personne.</p>
+
+<p>77 (IV)</p>
+
+<p>Que manque-t-il de nos jours &agrave; la jeunesse? Elle peut et elle sait; ou
+du moins quand elle saurait autant qu'elle peut, elle ne serait pas plus
+d&eacute;cisive.</p>
+
+<p>78 (IV)</p>
+
+<p>Faibles hommes! Un grand dit de Timag&egrave;ne, votre ami, qu'il est un sot,
+et il se trompe. Je ne demande pas que vous r&eacute;pliquiez qu'il est homme
+d'esprit: osez seulement penser qu'il n'est pas un sot.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me il prononce d'Iphicrate qu'il manque de coeur; vous lui avez vu
+faire une belle action: rassurez-vous, je vous dispense de la raconter,
+pourvu qu'apr&egrave;s ce que vous venez d'entendre, vous vous souveniez encore
+de la lui avoir vu faire.</p>
+
+<p>79 (V)</p>
+
+<p>Qui sait parler aux rois, c'est peut-&ecirc;tre o&ugrave; se termine toute la
+prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole &eacute;chappe, et elle
+tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa m&eacute;moire, et quelquefois
+jusque dans son coeur: il est impossible de la ravoir; tous les soins que
+l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour
+l'affaiblir servent &agrave; la graver plus profond&eacute;ment et &agrave; l'enfoncer
+davantage. Si ce n'est que contre nous-m&ecirc;mes que nous ayons parl&eacute;, outre
+que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt rem&egrave;de, qui
+est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement! quel
+repentir! Y a-t-il une r&egrave;gle plus utile contre un si dangereux
+inconv&eacute;nient; que de parler des autres au souverain, de leurs personnes,
+de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs moeurs ou de leur conduite,
+du moins avec l'attention, les pr&eacute;cautions et les mesures dont on parle
+de soi?</p>
+
+<p>80 (IV)</p>
+
+<p>&laquo;Diseurs de bons mots, mauvais caract&egrave;re&raquo;: je le dirais, s'il n'avait
+&eacute;t&eacute; dit. Ceux qui nuisent &agrave; la r&eacute;putation ou &agrave; la fortune des autres
+plut&ocirc;t que de perdre un bon mot, m&eacute;ritent une peine infamante: cela n'a
+pas &eacute;t&eacute; dit, et je l'ose dire.</p>
+
+<p>81 (I)</p>
+
+<p>Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme
+dans un magasin et dont l'on se sert pour se f&eacute;liciter les uns les
+autres sur les &eacute;v&eacute;nements. Bien qu'elles se disent souvent sans
+affection, et qu'elles soient re&ccedil;ues sans reconnaissance, il n'est pas
+permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image
+de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amiti&eacute;, et que les
+hommes, ne pouvant gu&egrave;re compter les uns sur les autres pour la r&eacute;alit&eacute;,
+semblent &ecirc;tre convenus entre eux de se contenter des apparences.</p>
+
+<p>82 (I)</p>
+
+<p>Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour
+connaisseur en musique, en tableaux, en b&acirc;timents, et en bonne ch&egrave;re:
+l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre &agrave; entendre, &agrave; voir et &agrave;
+manger; l'on impose &agrave; ses semblables, et l'on se trompe soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>83 (VI)</p>
+
+<p>La cour n'est jamais d&eacute;nu&eacute;e d'un certain nombre de gens en qui l'usage
+du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit, et
+suppl&eacute;ent au m&eacute;rite. Ils savent entrer et sortir; ils se tirent de la
+conversation en ne s'y m&ecirc;lant point; ils plaisent &agrave; force de se taire,
+et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au
+plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de
+voix, d'un geste et d'un sourire: ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux
+pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf.</p>
+
+<p>84 (VI)</p>
+
+<p>Il y a des gens &agrave; qui la faveur arrive comme un accident: ils en sont
+les premiers surpris et constern&eacute;s. Ils se reconnaissent enfin, et se
+trouvent dignes de leur &eacute;toile; et comme si la stupidit&eacute; et la fortune
+&eacute;taient deux choses incompatibles, ou qu'il f&ucirc;t impossible d'&ecirc;tre
+heureux et sot tout &agrave; la fois, ils se croient de l'esprit; ils
+hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute
+rencontre, et sur quelque mati&egrave;re qui puisse s'offrir, et sans nul
+discernement des personnes qui les &eacute;coutent. Ajouterai-je qu'ils
+&eacute;pouvantent ou qu'ils donnent le dernier d&eacute;go&ucirc;t par leur fatuit&eacute; et par
+leurs fadaises? Il est vrai du moins qu'ils d&eacute;shonorent sans ressources
+ceux qui ont quelque part au hasard de leur &eacute;l&eacute;vation.</p>
+
+<p>85</p>
+
+<p>(IV) Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour
+les sots? Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux
+qu'ils savent tromper.</p>
+
+<p>(I) C'est avoir fait un grand pas dans la finesse, que de faire penser
+de soi que l'on n'est que m&eacute;diocrement fin.</p>
+
+<p>(IV) La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualit&eacute;:
+elle flotte entre le vice et la vertu. Il n'y a point de rencontre o&ugrave;
+elle ne puisse, et peut-&ecirc;tre o&ugrave; elle ne doive &ecirc;tre suppl&eacute;&eacute;e par la
+prudence.</p>
+
+<p>(IV) La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie; de l'un &agrave;
+l'autre le pas est glissant; le mensonge seul en fait la diff&eacute;rence: si
+on l'ajoute &agrave; la finesse, c'est fourberie.</p>
+
+<p>(IV) Avec les gens qui par finesse &eacute;coutent tout et parlent peu, parlez
+encore moins; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de chose.</p>
+
+<p>86 (V)</p>
+
+<p>Vous d&eacute;pendez, dans une affaire qui est juste et importante, du
+consentement de deux personnes. L'un vous dit: &laquo;J'y donne les mains
+pourvu qu'un tel y condescende&raquo;; et ce tel y condescend, et ne d&eacute;sire
+plus que d'&ecirc;tre assur&eacute; des intentions de l'autre. Cependant rien
+n'avance; les mois, les ann&eacute;es s'&eacute;coulent inutilement: &laquo;Je m'y perds,
+dites-vous, et je n'y comprends rien; il ne s'agit que de faire qu'ils
+s'abouchent, et qu'ils se parlent.&raquo; Je vous dis; moi, que j'y vois
+clair, et que j'y comprends tout: ils se sont parl&eacute;.</p>
+
+<p>87 (VII)</p>
+
+<p>Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme
+qui demande justice; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-m&ecirc;me, on a
+l'embarras et la pudeur de celui qui demande gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>88 (I)</p>
+
+<p>Si l'on ne se pr&eacute;cautionne &agrave; la cour contre les pi&egrave;ges que l'on y tend
+sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l'on est &eacute;tonn&eacute;, avec
+tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi.</p>
+
+<p>89 (I)</p>
+
+<p>Il y a quelques rencontres dans la vie o&ugrave; la v&eacute;rit&eacute; et la simplicit&eacute;
+sont le meilleur man&egrave;ge du monde.</p>
+
+<p>90 (VI)</p>
+
+<p>&Ecirc;tes-vous en faveur, tout man&egrave;ge est bon, vous ne faites point de
+fautes, tous les chemins vous m&egrave;nent au terme: autrement, tout est
+faute, rien n'est utile, il n'y a point de sentier qui ne vous &eacute;gare.</p>
+
+<p>91 (I)</p>
+
+<p>Un homme qui a v&eacute;cu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en
+passer: toute autre vie pour lui est languissante.</p>
+
+<p>92 (I)</p>
+
+<p>Il faut avoir de l'esprit pour &ecirc;tre homme de cabale: l'on peut cependant
+en avoir &agrave; un certain point, que l'on est au-dessus de l'intrigue et de
+la cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir; l'on va alors &agrave; une
+grande fortune ou &agrave; une haute r&eacute;putation par d'autres chemins.</p>
+
+<p>93 (IV)</p>
+
+<p>Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probit&eacute; &agrave; toutes
+&eacute;preuves et un m&eacute;rite tr&egrave;s accompli, n'appr&eacute;hendez pas, &ocirc; Aristide, de
+tomber &agrave; la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le
+temps qu'ils auront besoin de vous.</p>
+
+<p>94 (I)</p>
+
+<p>Qu'un favori s'observe de fort pr&egrave;s; car s'il me fait moins attendre
+dans son antichambre qu'&agrave; l'ordinaire, s'il a le visage plus ouvert,
+s'il fronce moins le sourcil, s'il m'&eacute;coute plus volontiers, et s'il me
+reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence &agrave; tomber, et je
+penserai vrai.</p>
+
+<p>L'homme a bien peu de ressources dans soi-m&ecirc;me, puisqu'il lui faut une
+disgr&acirc;ce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus
+traitable, moins f&eacute;roce, plus honn&ecirc;te homme.</p>
+
+<p>95 (V)</p>
+
+<p>L'on contemple dans les cours de certaines gens, et l'on voit bien &agrave;
+leurs discours et &agrave; toute leur conduite qu'ils ne songent ni &agrave; leurs
+grands-p&egrave;res ni &agrave; leurs petits-fils: le pr&eacute;sent est pour eux; ils n'en
+jouissent pas, ils en abusent.</p>
+
+<p>96 (VI)</p>
+
+<p>Straton est n&eacute; sous deux &eacute;toiles: malheureux, heureux dans le m&ecirc;me
+degr&eacute;. Sa vie est un roman: non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a
+point eu d'aventures; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais:
+que dis-je? on ne r&ecirc;ve point comme il a v&eacute;cu. Personne n'a tir&eacute; d'une
+destin&eacute;e plus qu'il a fait; l'extr&ecirc;me et le m&eacute;diocre lui sont connus; il
+a brill&eacute;, il a souffert, il a men&eacute; une vie commune: rien ne lui est
+&eacute;chapp&eacute;. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assurait fort
+s&eacute;rieusement qui &eacute;taient en lui; il a dit de soi: J'ai de l'esprit, j'ai
+du courage; et tous ont dit apr&egrave;s lui: Il a de l'esprit, il a du
+courage. Il a exerc&eacute; dans l'une et l'autre fortune le g&eacute;nie du
+courtisan, qui a dit de lui plus de bien peut-&ecirc;tre et plus de mal qu'il
+n'y en avait. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'h&eacute;ro&iuml;que
+ont &eacute;t&eacute; employ&eacute;s &agrave; son &eacute;loge; et tout le contraire a servi depuis pour
+le ravaler: caract&egrave;re &eacute;quivoque, m&ecirc;l&eacute;, envelopp&eacute;; une &eacute;nigme, une
+question presque ind&eacute;cise.</p>
+
+<p>97 (V)</p>
+
+<p>La faveur met l'homme au-dessus de ses &eacute;gaux; et sa chute, au-dessous.</p>
+
+<p>98 (I)</p>
+
+<p>Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou &agrave; un grand nom, ou &agrave;
+une grande autorit&eacute;, ou &agrave; une grande fortune, se d&eacute;livre en un moment de
+bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes.</p>
+
+<p>99 (V)</p>
+
+<p>Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier: ce sera le m&ecirc;me
+th&eacute;&acirc;tre et les m&ecirc;mes d&eacute;corations, ce ne seront plus les m&ecirc;mes acteurs.
+Tout ce qui se r&eacute;jouit sur une gr&acirc;ce re&ccedil;ue, ou ce qui s'attriste et se
+d&eacute;sesp&egrave;re sur un refus, tous auront disparu de dessus la sc&egrave;ne. Il
+s'avance d&eacute;j&agrave; sur le th&eacute;&acirc;tre d'autres hommes qui vont jouer dans une
+m&ecirc;me pi&egrave;ce les m&ecirc;mes r&ocirc;les; ils s'&eacute;vanouiront &agrave; leur tour; et ceux qui
+ne sont pas encore, un jour ne seront plus: de nouveaux acteurs ont pris
+leur place. Quel fond &agrave; faire sur un personnage de com&eacute;die!</p>
+
+<p>100 (VII)</p>
+
+<p>Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus sp&eacute;cieux
+et le plus orn&eacute;; qui m&eacute;prise la cour, apr&egrave;s l'avoir vue, m&eacute;prise le
+monde.</p>
+
+<p>101</p>
+
+<p>(VI) La ville d&eacute;go&ucirc;te de la province; la cour d&eacute;trompe de la ville, et
+gu&eacute;rit de la cour.</p>
+
+<p>(I) Un esprit sain puise &agrave; la cour le go&ucirc;t de la solitude et de la
+retraite.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Des_grands" id="Des_grands"></a><a href="#moeurs"><i>Des grands</i></a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>La pr&eacute;vention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et
+l'ent&ecirc;tement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs
+mani&egrave;res si g&eacute;n&eacute;ral, que, s'ils s'avisaient d'&ecirc;tre bons, cela irait &agrave;
+l'idol&acirc;trie.</p>
+
+<p>2 (VI)</p>
+
+<p>Si vous &ecirc;tes n&eacute; vicieux, &ocirc; Th&eacute;ag&egrave;ne, je vous plains; si vous le devenez
+par faiblesse pour ceux qui ont int&eacute;r&ecirc;t que vous le soyez, qui ont jur&eacute;
+entre eux de vous corrompre, et qui se vantent d&eacute;j&agrave; de pouvoir y
+r&eacute;ussir, souffrez que je vous m&eacute;prise. Mais si vous &ecirc;tes sage,
+temp&eacute;rant, modeste, civil, g&eacute;n&eacute;reux, reconnaissant, laborieux, d'un rang
+d'ailleurs et d'une naissance &agrave; donner des exemples plut&ocirc;t qu'&agrave; les
+prendre d'autrui, et &agrave; faire les r&egrave;gles plut&ocirc;t qu'&agrave; les recevoir,
+convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs
+d&eacute;r&egrave;glements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la
+d&eacute;f&eacute;rence qu'ils vous doivent, exerc&eacute; toutes les vertus que vous
+ch&eacute;rissez: ironie forte, mais utile, tr&egrave;s propre &agrave; mettre vos moeurs en
+s&ucirc;ret&eacute;, &agrave; renverser tous leurs projets, et &agrave; les jeter dans le parti de
+continuer d'&ecirc;tre ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>3 (I)</p>
+
+<p>L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit:
+je leur c&egrave;de leur bonne ch&egrave;re, leurs riches ameublements, leurs chiens,
+leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs;
+mais je leur envie le bonheur d'avoir &agrave; leur service des gens qui les
+&eacute;galent par le coeur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois.</p>
+
+<p>4 (I)</p>
+
+<p>Les grands se piquent d'ouvrir une all&eacute;e dans une for&ecirc;t, de soutenir des
+terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir
+dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un coeur
+content, de combler une &acirc;me de joie, de pr&eacute;venir d'extr&ecirc;mes besoins ou
+d'y rem&eacute;dier, leur curiosit&eacute; ne s'&eacute;tend point jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>5 (IV)</p>
+
+<p>On demande si en comparant ensemble les diff&eacute;rentes conditions des
+hommes, leurs peines, leurs avantages, on n'y remarquerait pas un
+m&eacute;lange ou une esp&egrave;ce de compensation de bien et de mal, qui &eacute;tablirait
+entre elles l'&eacute;galit&eacute;, ou qui ferait du moins que l'un ne serait gu&egrave;re
+plus d&eacute;sirable que l'autre. Celui qui est puissant, riche, et &agrave; qui il
+ne manque rien, peut former cette question; mais il faut que ce soit un
+homme pauvre qui la d&eacute;cide.</p>
+
+<p>Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attach&eacute; &agrave; chacune des
+diff&eacute;rentes conditions, et qui y demeure jusques &agrave; ce que la mis&egrave;re l'en
+ait &ocirc;t&eacute;. Ainsi les grands se plaisent dans l'exc&egrave;s, et les petits aiment
+la mod&eacute;ration; ceux-l&agrave; ont le go&ucirc;t de dominer et de commander, et
+ceux-ci sentent du plaisir et m&ecirc;me de la vanit&eacute; &agrave; les servir et &agrave; leur
+ob&eacute;ir; les grands sont entour&eacute;s, salu&eacute;s, respect&eacute;s; les petits
+entourent, saluent, se prosternent; et tous sont contents.</p>
+
+<p>6 (IV)</p>
+
+<p>Il co&ucirc;te si peu aux grands &agrave; ne donner que des paroles, et leur
+condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils vous
+ont faites, que c'est modestie &agrave; eux de ne promettre pas encore plus
+largement.</p>
+
+<p>7 (IV)</p>
+
+<p>&laquo;Il est vieux et us&eacute;, dit un grand; il s'est crev&eacute; &agrave; me suivre: qu'en
+faire?&raquo; Un autre, plus jeune, enl&egrave;ve ses esp&eacute;rances, et obtient le poste
+qu'on ne refuse &agrave; ce malheureux que parce qu'il l'a trop m&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>8 (IV)</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais, dites-vous avec un air froid et d&eacute;daigneux, Philante a du
+m&eacute;rite, de l'esprit, de l'agr&eacute;ment, de l'exactitude sur son devoir, de
+la fid&eacute;lit&eacute; et de l'attachement pour son ma&icirc;tre, et il en est
+m&eacute;diocrement consid&eacute;r&eacute;; il ne pla&icirc;t pas, il n'est pas go&ucirc;t&eacute;.&raquo;&mdash;
+Expliquez-vous: est-ce Philanthe, ou le grand qu'il sert, que vous
+condamnez?</p>
+
+<p>9 (VI)</p>
+
+<p>Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre.</p>
+
+<p>10 (I)</p>
+
+<p>Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres
+la faveur des grands?</p>
+
+<p>11 (IV)</p>
+
+<p>Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient pas m&ecirc;me, dans toute leur
+vie, l'inconv&eacute;nient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs,
+ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tir&eacute; le plus
+de plaisir et le plus d'utilit&eacute;. La premi&egrave;re chose que la flatterie sait
+faire, apr&egrave;s la mort de ces hommes uniques, et qui ne se r&eacute;parent point,
+est de leur supposer des endroits faibles, dont elle pr&eacute;tend que ceux
+qui leur succ&egrave;dent sont tr&egrave;s exempts: elle assure que l'un, avec toute
+la capacit&eacute; et toutes les lumi&egrave;res de l'autre, dont il prend la place,
+n'en a point les d&eacute;fauts; et ce style sert aux princes &agrave; se consoler du
+grand et de l'excellent par le m&eacute;diocre.</p>
+
+<p>12 (I)</p>
+
+<p>Les grands d&eacute;daignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit; les
+gens d'esprit m&eacute;prisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les
+gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur
+ou de l'esprit, sans nulle vertu.</p>
+
+<p>13 (IV)</p>
+
+<p>Quand je vois d'une part aupr&egrave;s des grands, &agrave; leur table, et quelquefois
+dans leur familiarit&eacute;, de ces hommes alertes, empress&eacute;s, intrigants,
+aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je consid&egrave;re d'autre
+part quelle peine ont les personnes de m&eacute;rite &agrave; en approcher, je ne suis
+pas toujours dispos&eacute; &agrave; croire que les m&eacute;chants soient soufferts par
+int&eacute;r&ecirc;t, ou que les gens de bien soient regard&eacute;s comme inutiles; je
+trouve plus mon compte &agrave; me confirmer dans cette pens&eacute;e, que grandeur et
+discernement sont deux choses diff&eacute;rentes, et l'amour pour la vertu et
+pour les vertueux une troisi&egrave;me chose.</p>
+
+<p>14 (I)</p>
+
+<p>Lucile aime mieux user sa vie &agrave; se faire supporter de quelques grands,
+que d'&ecirc;tre r&eacute;duit &agrave; vivre famili&egrave;rement avec ses &eacute;gaux.</p>
+
+<p>La r&egrave;gle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions. Il
+faut quelquefois d'&eacute;tranges talents pour la r&eacute;duire en pratique.</p>
+
+<p>15 (VI)</p>
+
+<p>Quelle est l'incurable maladie de Th&eacute;ophile? Elle lui dure depuis plus
+de trente ann&eacute;es, il ne gu&eacute;rit point: il a voulu, il veut, et il voudra
+gouverner les grands; la mort seule lui &ocirc;tera avec la vie cette soif
+d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui z&egrave;le du prochain?
+est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-m&ecirc;me? Il n'y a
+point de palais o&ugrave; il ne s'insinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre
+qu'il s'arr&ecirc;te: il passe &agrave; une embrasure ou au cabinet; on attend qu'il
+ait parl&eacute;, et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour &ecirc;tre
+vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans
+tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il pr&eacute;vient, il
+s'offre, il se fait de f&ecirc;te, il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour
+remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille &acirc;mes dont il
+r&eacute;pond &agrave; Dieu comme de la sienne propre: il y en a d'un plus haut rang
+et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont
+il se charge plus volontiers. Il &eacute;coute, il veille sur tout ce qui peut
+servir de p&acirc;ture &agrave; son esprit d'intrigue, de m&eacute;diation et de man&egrave;ge. &Agrave;
+peine un grand est-il d&eacute;barqu&eacute;, qu'il l'empoigne et s'en saisit; on
+entend plus t&ocirc;t dire &agrave; Th&eacute;ophile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu
+soup&ccedil;onner qu'il pensait &agrave; le gouverner.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>Une froideur ou une incivilit&eacute; qui vient de ceux qui sont au-dessus de
+nous nous les fait ha&iuml;r, mais un salut ou un sourire nous les
+r&eacute;concilie.</p>
+
+<p>17 (VI)</p>
+
+<p>Il y a des hommes superbes, que l'&eacute;l&eacute;vation de leurs rivaux humilie et
+apprivoise; ils en viennent, par cette disgr&acirc;ce, jusqu'&agrave; rendre le
+salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans
+leur naturel.</p>
+
+<p>18 (IV)</p>
+
+<p>Le m&eacute;pris que les grands ont pour le peuple les rend indiff&eacute;rents sur
+les flatteries ou sur les louanges qu'ils en re&ccedil;oivent, et temp&egrave;re leur
+vanit&eacute;. De m&ecirc;me les princes, lou&eacute;s sans fin et sans rel&acirc;che des grands
+ou des courtisans, en seraient plus vains s'ils estimaient davantage
+ceux qui les louent.</p>
+
+<p>19 (I)</p>
+
+<p>Les grands croient &ecirc;tre seuls parfaits, n'admettent qu'&agrave; peine dans les
+autres hommes la droiture d'esprit, l'habilet&eacute;, la d&eacute;licatesse, et
+s'emparent de ces riches talents comme de choses dues &agrave; leur naissance.
+C'est cependant en eux une erreur grossi&egrave;re de se nourrir de si fausses
+pr&eacute;ventions: ce qu'il y a jamais eu de mieux pens&eacute;, de mieux dit, de
+mieux &eacute;crit, et peut-&ecirc;tre d'une conduite plus d&eacute;licate, ne nous est pas
+toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines, et une longue
+suite d'anc&ecirc;tres: cela ne leur peut &ecirc;tre contest&eacute;.</p>
+
+<p>20 (VI)</p>
+
+<p>Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de l'habilet&eacute;, du go&ucirc;t, du
+discernement? en croirai-je la pr&eacute;vention et la flatterie, qui publient
+hardiment votre m&eacute;rite? Elles me sont suspectes, et je les r&eacute;cuse. Me
+laisserai-je &eacute;blouir par un air de capacit&eacute; ou de hauteur qui vous met
+au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s'&eacute;crit;
+qui vous rend sec sur les louanges, et emp&ecirc;che qu'on ne puisse arracher
+de vous la moindre approbation? Je conclus de l&agrave; plus naturellement que
+vous avez de la faveur, du cr&eacute;dit et de grandes richesses. Quel moyen de
+vous d&eacute;finir, T&eacute;l&eacute;phon? on n'approche de vous que comme du feu, et dans
+une certaine distance, et il faudrait vous d&eacute;velopper, vous manier, vous
+confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et
+raisonnable. Votre homme de confiance, qui est dans votre familiarit&eacute;,
+dont vous prenez conseil, pour qui vous quittez Socrate et Aristide,
+avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous, Dave enfin, m'est
+tr&egrave;s connu: serait-ce assez pour vous bien conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>21 (V)</p>
+
+<p>Il y en a de tels, que s'ils pouvaient conna&icirc;tre leurs subalternes et se
+conna&icirc;tre eux-m&ecirc;mes, ils auraient honte de primer.</p>
+
+<p>22 (V)</p>
+
+<p>S'il y a peu d'excellents orateurs, y a-t-il bien des gens qui puissent
+les entendre? S'il n'y a pas assez de bons &eacute;crivains, o&ugrave; sont ceux qui
+savent lire? De m&ecirc;me on s'est toujours plaint du petit nombre de
+personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans
+l'administration de leurs affaires; mais s'ils naissent enfin ces hommes
+habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs
+lumi&egrave;res sont-ils aim&eacute;s, sont-ils estim&eacute;s autant qu'ils le m&eacute;ritent?
+Sont-ils lou&eacute;s de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font pour la patrie?
+Ils vivent, il suffit: on les censure s'ils &eacute;chouent, et on les envie
+s'ils r&eacute;ussissent. Bl&acirc;mons le peuple o&ugrave; il serait ridicule de vouloir
+l'excuser. Son chagrin et sa jalousie, regard&eacute;s des grands ou des
+puissants comme in&eacute;vitables, les ont conduits insensiblement &agrave; le
+compter pour rien, et &agrave; n&eacute;gliger ses suffrages dans toutes leurs
+entreprises, &agrave; s'en faire m&ecirc;me une r&egrave;gle de politique.</p>
+
+<p>Les petits se ha&iuml;ssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent
+r&eacute;ciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur
+font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas: ils leur sont
+responsables de leur obscurit&eacute;, de leur pauvret&eacute; et de leur infortune,
+ou du moins ils leur paraissent tels.</p>
+
+<p>23 (V)</p>
+
+<p>C'est d&eacute;j&agrave; trop d'avoir avec le peuple une m&ecirc;me religion et un m&ecirc;me
+Dieu: quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le
+marchand ou le laboureur? &Eacute;vitons d'avoir rien de commun avec la
+multitude; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en
+s&eacute;parent. Qu'elle s'approprie les douze ap&ocirc;tres, leurs disciples, les
+premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir
+revenir, toutes les ann&eacute;es, ce jour particulier que chacun c&eacute;l&egrave;bre comme
+sa f&ecirc;te. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes;
+faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de C&eacute;sar et de Pomp&eacute;e:
+c'&eacute;taient de grands hommes; sous celui de Lucr&egrave;ce: c'&eacute;tait une illustre
+Romaine; sous ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier et de Tancr&egrave;de:
+c'&eacute;taient des paladins, et le roman n'a point de h&eacute;ros plus merveilleux;
+sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux
+m&ecirc;me de Ph&eacute;bus et de Diane; et qui nous emp&ecirc;chera de nous faire nommer
+Jupiter ou Mercure, ou V&eacute;nus, ou Adonis?</p>
+
+<p>24 (VII)</p>
+
+<p>Pendant que les grands n&eacute;gligent de rien conna&icirc;tre, je ne dis pas
+seulement aux int&eacute;r&ecirc;ts des princes et aux affaires publiques, mais &agrave;
+leurs propres affaires; qu'ils ignorent l'&eacute;conomie et la science d'un
+p&egrave;re de famille, et qu'ils se louent eux-m&ecirc;mes de cette ignorance;
+qu'ils se laissent appauvrir et ma&icirc;triser par des intendants; qu'ils se
+contentent d'&ecirc;tre gourmets ou coteaux, d'aller chez Tha&iuml;s ou chez
+Phryn&eacute;, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il
+y a de postes de Paris &agrave; Besan&ccedil;on, ou &agrave; Philisbourg, des citoyens
+s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, &eacute;tudient le
+gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible
+de tout un &Eacute;tat, songent &agrave; se mieux placer, se placent, s'&eacute;l&egrave;vent,
+deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins
+publics. Les grands, qui les d&eacute;daignaient, les r&eacute;v&egrave;rent: heureux s'ils
+deviennent leurs gendres.</p>
+
+<p>25 (V)</p>
+
+<p>Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus oppos&eacute;es,
+je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me para&icirc;t content du
+n&eacute;cessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un
+homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun
+bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que
+dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. L&agrave; se
+montrent ing&eacute;nument la grossi&egrave;ret&eacute; et la franchise; ici se cache une
+s&egrave;ve maligne et corrompue sous l'&eacute;corce de la politesse. Le peuple n'a
+gu&egrave;re d'esprit, et les grands n'ont point d'&acirc;me: celui-l&agrave; a un bon fond,
+et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple
+superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas: je veux &ecirc;tre peuple.</p>
+
+<p>26 (I)</p>
+
+<p>Quelque profonds que soient les grands de la cour, et quelque art qu'ils
+aient pour para&icirc;tre ce qu'ils ne sont pas et pour ne point para&icirc;tre ce
+qu'ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignit&eacute;, leur extr&ecirc;me pente &agrave;
+rire aux d&eacute;pens d'autrui, et &agrave; jeter un ridicule souvent o&ugrave; il n'y en
+peut avoir. Ces beaux talents, se d&eacute;couvrent en eux du premier coup
+d'oeil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot
+celui qui l'est d&eacute;j&agrave;, mais encore plus propres &agrave; leur &ocirc;ter tout le
+plaisir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui saurait se
+tourner et se plier en mille mani&egrave;res agr&eacute;ables et r&eacute;jouissantes, si le
+dangereux caract&egrave;re du courtisan ne l'engageait pas &agrave; une fort grande
+retenue. Il lui oppose un caract&egrave;re s&eacute;rieux, dans lequel il se
+retranche; et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si
+mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui.</p>
+
+<p>27 (I)</p>
+
+<p>Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prosp&eacute;rit&eacute; font
+que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe,
+d'un imb&eacute;cile et d'un mauvais conte: les gens moins heureux ne rient
+qu'&agrave; propos.</p>
+
+<p>28 (VIII)</p>
+
+<p>Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie; il s'enivre de meilleur vin
+que l'homme du peuple: seule diff&eacute;rence que la crapule laisse entre les
+conditions les plus disproportionn&eacute;es, entre le seigneur et l'estafier.</p>
+
+<p>29 (I)</p>
+
+<p>Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de
+celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux
+hommes; ils songent &agrave; eux-m&ecirc;mes, suivent leur go&ucirc;t, leurs passions, leur
+commodit&eacute;: cela est naturel.</p>
+
+<p>30 (I)</p>
+
+<p>Il semble que la premi&egrave;re r&egrave;gle des compagnies, des gens en place ou des
+puissants, est de donner &agrave; ceux qui d&eacute;pendent d'eux pour le besoin de
+leurs affaires toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre.</p>
+
+<p>31 (IV)</p>
+
+<p>Si un grand a quelque degr&eacute; de bonheur sur les autres hommes, je ne
+devine pas lequel, si ce n'est peut-&ecirc;tre de se trouver souvent dans le
+pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir; et si elle na&icirc;t, cette
+conjoncture, il semble qu'il doive s'en servir. Si c'est en faveur d'un
+homme de bien, il doit appr&eacute;hender qu'elle ne lui &eacute;chappe; mais comme
+c'est en une chose juste, il doit pr&eacute;venir la sollicitation, et n'&ecirc;tre
+vu que pour &ecirc;tre remerci&eacute;; et si elle est facile, il ne doit pas m&ecirc;me la
+lui faire valoir. S'il la lui refuse, je les plains tous deux.</p>
+
+<p>32 (VI)</p>
+
+<p>Il y a des hommes n&eacute;s inaccessibles, et ce sont pr&eacute;cis&eacute;ment ceux de qui
+les autres ont besoin, de qui ils d&eacute;pendent. Ils ne sont jamais que sur
+un pied; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils
+crient, ils s'agitent; semblables &agrave; ces figures de carton qui servent de
+montre &agrave; une f&ecirc;te publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et
+foudroient: on n'en approche pas, jusqu'&agrave; ce que, venant &agrave; s'&eacute;teindre,
+ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles.</p>
+
+<p>33 (IV)</p>
+
+<p>Le suisse, le valet de chambre, l'homme de livr&eacute;e, s'ils n'ont plus
+d'esprit que ne porte leur condition, ne jugent plus d'eux-m&ecirc;mes par
+leur premi&egrave;re bassesse, mais par l'&eacute;l&eacute;vation et la fortune des gens
+qu'ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte, et
+montent leur escalier, indiff&eacute;remment au-dessous d'eux et de leurs
+ma&icirc;tres: tant il est vrai qu'on est destin&eacute; &agrave; souffrir des grands et de
+ce qui leur appartient.</p>
+
+<p>34 (IV)</p>
+
+<p>Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et apr&egrave;s
+eux les gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir et n'en
+jamais manquer. Il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions
+et de bienfaits, mais de trop de familiarit&eacute; et de caresses, les secours
+et les services qu'il en tire, m&ecirc;me sans le savoir. Quels petits bruits
+ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne r&eacute;duisent-ils pas &agrave; la fable
+et &agrave; la fiction? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succ&egrave;s par les
+bonnes intentions, prouver la bont&eacute; d'un dessein et la justesse des
+mesures par le bonheur des &eacute;v&eacute;nements, s'&eacute;lever contre la malignit&eacute; et
+l'envie pour accorder &agrave; de bonnes entreprises de meilleurs motifs,
+donner des explications favorables &agrave; des apparences qui &eacute;taient
+mauvaises, d&eacute;tourner les petits d&eacute;fauts, ne montrer que les vertus, et
+les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des
+d&eacute;tails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre
+ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires? Je sais
+que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d'agir;
+mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser
+dire les emp&ecirc;che de faire.</p>
+
+<p>35 (IV)</p>
+
+<p>Sentir le m&eacute;rite, et quand il est une fois connu, le bien traiter, deux
+grandes d&eacute;marches &agrave; faire tout de suite, et dont la plupart des grands
+sont fort incapables.</p>
+
+<p>36 (IV)</p>
+
+<p>Tu es grand, tu es puissant: ce n'est pas assez; fais que je t'estime,
+afin que je sois triste d'&ecirc;tre d&eacute;chu de tes bonnes gr&acirc;ces, ou de n'avoir
+pu les acqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>37</p>
+
+<p>(IV) Vous dites d'un grand ou d'un homme en place qu'il est pr&eacute;venant,
+officieux, qu'il aime &agrave; faire plaisir; et vous le confirmez par un long
+d&eacute;tail de ce qu'il a fait en une affaire o&ugrave; il a su que vous preniez
+int&eacute;r&ecirc;t. Je vous entends: on va pour vous au-devant de la sollicitation,
+vous avez du cr&eacute;dit, vous &ecirc;tes connu du ministre, vous &ecirc;tes bien avec
+les puissances; d&eacute;siriez-vous que je susse autre chose?</p>
+
+<p>(VII) Quelqu'un vous dit: Je me plains d'un tel, il est fier depuis son
+&eacute;l&eacute;vation, il me d&eacute;daigne, il ne me conna&icirc;t plus.&mdash;Je n'ai pas, pour
+moi, lui r&eacute;pondez-vous, sujet de m'en plaindre; au contraire, je m'en
+loue fort, et il me semble m&ecirc;me qu'il est assez civil. Je crois encore
+vous entendre: vous voulez qu'on sache qu'un homme en place a de
+l'attention pour vous, et qu'il vous d&eacute;m&ecirc;le dans l'antichambre entre
+mille honn&ecirc;tes gens de qui il d&eacute;tourne ses yeux, de peur de tomber dans
+l'inconv&eacute;nient de leur rendre le salut ou de leur sourire.</p>
+
+<p>(IV) &laquo;Se louer de quelqu'un, se louer d'un grand&raquo;, phrase d&eacute;licate dans
+son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-m&ecirc;me, en disant
+d'un grand tout le bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas song&eacute; &agrave; nous
+faire.</p>
+
+<p>(IV) On loue les grands pour marquer qu'on les voit de pr&egrave;s, rarement
+par estime ou par gratitude. On ne conna&icirc;t pas souvent ceux que l'on
+loue; la vanit&eacute; ou la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; l'emportent quelquefois sur le
+ressentiment: on est mal content d'eux et on les loue.</p>
+
+<p>38 (IV)</p>
+
+<p>S'il est p&eacute;rilleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore
+davantage de s'y trouver complice d'un grand: il s'en tire, et vous
+laisse payer doublement, pour lui et pour vous.</p>
+
+<p>39 (V)</p>
+
+<p>Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse
+complaisance, si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut
+r&eacute;compenser y a mis du sien; et il n'a pas trop de toute sa puissance
+pour le punir, s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en a re&ccedil;u.</p>
+
+<p>40 (IV)</p>
+
+<p>La noblesse expose sa vie pour le salut de l'&Eacute;tat et pour la gloire du
+souverain; le magistrat d&eacute;charge le prince d'une partie du soin de juger
+les peuples: voil&agrave; de part et d'autre des fonctions bien sublimes et
+d'une merveilleuse utilit&eacute;; les hommes ne sont gu&egrave;re capables de plus
+grandes choses, et je ne sais d'o&ugrave; la robe et l'&eacute;p&eacute;e ont puis&eacute; de quoi
+se m&eacute;priser r&eacute;ciproquement.</p>
+
+<p>41</p>
+
+<p>(IV) S'il est vrai qu'un grand donne plus &agrave; la fortune lorsqu'il hasarde
+une vie destin&eacute;e &agrave; couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un
+particulier qui ne risque que des jours qui sont mis&eacute;rables, il faut
+avouer aussi qu'il a un tout autre d&eacute;dommagement, qui est la gloire et
+la haute r&eacute;putation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt
+obscur et dans la foule: il vivait de m&ecirc;me, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, mais il vivait;
+et c'est l'une des sources du d&eacute;faut de courage dans les conditions
+basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance d&eacute;m&ecirc;le d'avec le
+peuple et expose aux yeux des hommes, &agrave; leur censure et &agrave; leurs &eacute;loges,
+sont m&ecirc;me capables de sortir par effort de leur temp&eacute;rament, s'il ne les
+portait pas &agrave; la vertu; et cette disposition de coeur et d'esprit, qui
+passe des a&iuml;euls par les p&egrave;res dans leurs descendants, est cette
+bravoure si famili&egrave;re aux personnes nobles, et peut-&ecirc;tre la noblesse
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>(V) Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite;
+mettez-moi &agrave; la t&ecirc;te d'une arm&eacute;e dont j'aie &agrave; r&eacute;pondre &agrave; toute l'Europe,
+je suis Achille.</p>
+
+<p>42 (I)</p>
+
+<p>Les princes, sans autre science ni autre r&egrave;gle, ont un go&ucirc;t de
+comparaison: ils sont n&eacute;s et &eacute;lev&eacute;s au milieu et comme dans le centre
+des meilleures choses, &agrave; quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils
+voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'&eacute;loigne trop de Lulli, de
+Racine et de Le Brun est condamn&eacute;.</p>
+
+<p>43 (I)</p>
+
+<p>Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un exc&egrave;s de
+pr&eacute;caution, lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa
+politesse &agrave; les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets &agrave; ignorer
+aucun des &eacute;gards dus &agrave; leur naissance, qu'&agrave; confondre les personnes, et
+les traiter indiff&eacute;remment et sans distinction des conditions et des
+titres. Ils ont une fiert&eacute; naturelle, qu'ils retrouvent dans les
+occasions; il ne leur faut des le&ccedil;ons que pour la r&eacute;gler, que pour leur
+inspirer la bont&eacute;, l'honn&ecirc;tet&eacute; et l'esprit de discernement.</p>
+
+<p>44 (I)</p>
+
+<p>C'est une pure hypocrisie &agrave; un homme d'une certaine &eacute;l&eacute;vation de ne pas
+prendre d'abord le rang qui lui est d&ucirc;, et que tout le monde lui c&egrave;de:
+il ne lui co&ucirc;te rien d'&ecirc;tre modeste, de se m&ecirc;ler dans la multitude qui
+va s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assembl&eacute;e une derni&egrave;re place,
+afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en &ocirc;ter. La modestie est
+d'une pratique plus am&egrave;re aux hommes d'une condition ordinaire: s'ils se
+jettent dans la foule, on les &eacute;crase; s'ils choisissent un poste
+incommode, il leur demeure.</p>
+
+<p>45 (V)</p>
+
+<p>Aristarque se transporte dans la place avec un h&eacute;raut et un trompette;
+celui-ci commence: toute la multitude accourt et se rassemble. &laquo;&Eacute;coutez,
+peuple, dit le h&eacute;raut; soyez attentifs; silence, silence! Aristarque,
+que vous voyez pr&eacute;sent, doit faire demain une bonne action.&raquo; Je dirai
+plus simplement et sans figure: &laquo;Quelqu'un fait bien; veut-il faire
+mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le soup&ccedil;onne
+pas du moins de me l'avoir appris.&raquo;</p>
+
+<p>46 (VI)</p>
+
+<p>Les meilleures actions s'alt&egrave;rent et s'affaiblissent par la mani&egrave;re dont
+on les fait, et laissent m&ecirc;me douter des intentions. Celui qui prot&egrave;ge
+ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui bl&acirc;me le vice &agrave;
+cause du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans
+nulle singularit&eacute;, sans faste, sans affectation; il n'use point de
+r&eacute;ponses graves et sentencieuses, encore moins de traits piquants et
+satiriques: ce n'est jamais une sc&egrave;ne qu'il joue pour le public, c'est
+un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne
+fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet, ni aux nouvellistes;
+il ne donne point &agrave; un homme agr&eacute;able la mati&egrave;re d'un joli conte. Le
+bien qu'il vient de faire est un peu moins su, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;; mais il a
+fait ce bien: que voudrait-il davantage?</p>
+
+<p>47 (I)</p>
+
+<p>Les grands ne doivent point aimer les premiers temps: ils ne leur sont
+point favorables; il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous
+du fr&egrave;re et de la soeur. Les hommes composent ensemble une m&ecirc;me famille:
+il n'y a que le plus ou le moins dans le degr&eacute; de parent&eacute;.</p>
+
+<p>48 (VI)</p>
+
+<p>Th&eacute;ognis est recherch&eacute; dans son ajustement, et il sort par&eacute; comme une
+femme; il n'est pas hors de sa maison, qu'il a d&eacute;j&agrave; ajust&eacute; ses yeux et
+son visage afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le
+public, qu'il y paraisse tout concert&eacute;, que ceux qui passent le trouvent
+d&eacute;j&agrave; gracieux et leur souriant, et que nul ne lui &eacute;chappe. Marche-t-il
+dans les salles, il se tourne &agrave; droit, o&ugrave; il y a un grand monde, et &agrave;
+gauche, o&ugrave; il n'y a personne; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y
+sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main, il lui presse
+la t&ecirc;te contre sa poitrine; il demande ensuite qui est celui qu'il a
+embrass&eacute;. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile; il
+va le trouver, lui fait sa pri&egrave;re: Th&eacute;ognis l'&eacute;coute favorablement, il
+est ravi de lui &ecirc;tre bon &agrave; quelque chose, il le conjure de faire na&icirc;tre
+des occasions de lui rendre service; et comme celui-ci insiste sur son
+affaire, il lui dit qu'il ne la fera point; il le prie de se mettre en
+sa place, il l'en fait juge. Le client sort, reconduit, caress&eacute;, confus,
+presque content d'&ecirc;tre refus&eacute;.</p>
+
+<p>49 (I)</p>
+
+<p>C'est avoir une tr&egrave;s mauvaise opinion des hommes, et n&eacute;anmoins les bien
+conna&icirc;tre, que de croire dans un grand poste leur imposer par des
+caresses &eacute;tudi&eacute;es, par de longs et st&eacute;riles embrassements.</p>
+
+<p>50</p>
+
+<p>(IV) Pamphile ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les
+salles ou dans les cours: si l'on en croit sa gravit&eacute; et l'&eacute;l&eacute;vation de
+sa voix, il les re&ccedil;oit, leur donne audience, les cong&eacute;die; il a des
+termes tout &agrave; la fois civils et hautains, une honn&ecirc;tet&eacute; imp&eacute;rieuse et
+qu'il emploie sans discernement; il a une fausse grandeur qui l'abaisse,
+et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le
+m&eacute;priser.</p>
+
+<p>(VI) Un Pamphile est plein de lui-m&ecirc;me, ne se perd pas de vue, ne sort
+point de l'id&eacute;e de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa
+dignit&eacute;; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pi&egrave;ces, s'en enveloppe
+pour se faire valoir; il dit: Mon ordre, mon cordon bleu; il l'&eacute;tale ou
+il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut &ecirc;tre grand, il
+croit l'&ecirc;tre; il ne l'est pas, il est d'apr&egrave;s un grand. Si quelquefois
+il sourit &agrave; un homme du dernier ordre, &agrave; un homme d'esprit, il choisit
+son temps si juste, qu'il n'est jamais pris sur le fait: aussi la
+rougeur lui monterait-elle au visage s'il &eacute;tait malheureusement surpris
+dans la moindre familiarit&eacute; avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni
+puissant, ni ami d'un ministre, ni son alli&eacute;, ni son domestique. Il est
+s&eacute;v&egrave;re et inexorable &agrave; qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous
+aper&ccedil;oit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain,
+s'il vous trouve en un endroit moins public, ou s'il est public, en la
+compagnie d'un grand, il prend courage, il vient &agrave; vous, et il vous dit:
+Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tant&ocirc;t il vous quitte
+brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis; et tant&ocirc;t
+s'il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les
+enl&egrave;ve. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arr&ecirc;te pas; il se fait
+suivre, vous parle si haut que c'est une sc&egrave;ne pour ceux qui passent.
+Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un th&eacute;&acirc;tre: gens nourris
+dans le faux, et qui ne ha&iuml;ssent rien tant que d'&ecirc;tre naturels; vrais
+personnages de com&eacute;die, des Floridors, des Mondoris.</p>
+
+<p>(VII) On ne tarit point sur les Pamphiles: ils sont bas et timides
+devant les princes et les ministres; pleins de hauteur et de confiance
+avec ceux qui n'ont que de la vertu; muets et embarrass&eacute;s avec les
+savants; vifs, hardis et d&eacute;cisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils
+parlent de guerre &agrave; un homme de robe, et de politique &agrave; un financier;
+ils savent l'histoire avec les femmes; ils sont po&egrave;tes avec un docteur,
+et g&eacute;om&egrave;tres avec un po&egrave;te. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de
+principes, encore moins: ils vivent &agrave; l'aventure, pouss&eacute;s et entra&icirc;n&eacute;s
+par le vent de la faveur et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point
+d'opinion qui soit &agrave; eux, qui leur soit propre; ils en empruntent &agrave;
+mesure qu'ils en ont besoin; et celui &agrave; qui ils ont recours n'est gu&egrave;re
+un homme sage, ou habile, ou vertueux: c'est un homme &agrave; la mode.</p>
+
+<p>51 (VI)</p>
+
+<p>Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie
+st&eacute;rile ou une haine impuissante, qui ne nous venge point de leur
+splendeur et de leur &eacute;l&eacute;vation, et qui ne fait qu'ajouter &agrave; notre propre
+mis&egrave;re le poids insupportable du bonheur d'autrui. Que faire contre une
+maladie de l'&acirc;me si inv&eacute;t&eacute;r&eacute;e et si contagieuse? Contentons-nous de peu,
+et de moins encore s'il est possible; sachons perdre dans l'occasion: la
+recette est infaillible, et je consens &agrave; l'&eacute;prouver. J'&eacute;vite par l&agrave;
+d'apprivoiser un suisse ou de fl&eacute;chir un commis; d'&ecirc;tre repouss&eacute; &agrave; une
+porte par la foule innombrable de clients ou de courtisans dont la
+maison d'un ministre se d&eacute;gorge plusieurs fois le jour; de languir dans
+sa salle d'audience; de lui demander en tremblant et en balbutiant une
+chose juste; d'essuyer sa gravit&eacute;, son ris amer et son laconisme. Alors
+je ne le hais plus, je ne lui porte plus d'envie; il ne me fait aucune
+pri&egrave;re, je ne lui en fais pas; nous sommes &eacute;gaux, si ce n'est peut-&ecirc;tre
+qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis.</p>
+
+<p>52 (I)</p>
+
+<p>Si les grands ont les occasions de nous faire du bien, ils en ont
+rarement la volont&eacute;; et s'ils d&eacute;sirent de nous faire du mal, ils n'en
+trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut &ecirc;tre tromp&eacute; dans
+l'esp&egrave;ce de culte qu'on leur rend, s'il n'est fond&eacute; que sur l'esp&eacute;rance
+ou sur la crainte; et une longue vie se termine quelquefois sans qu'il
+arrive de d&eacute;pendre d'eux pour le moindre int&eacute;r&ecirc;t, ou qu'on leur doive sa
+bonne ou sa mauvaise fortune. Nous devons les honorer, parce qu'ils sont
+grands et que nous sommes petits, et qu'il y en a d'autres plus petits
+que nous qui nous honorent.</p>
+
+<p>53</p>
+
+<p>(VI) &Agrave; la cour, &agrave; la ville, m&ecirc;mes passions, m&ecirc;mes faiblesses, m&ecirc;mes
+petitesses, m&ecirc;mes travers d'esprit, m&ecirc;mes brouilleries dans les familles
+et entre les proches, m&ecirc;mes envies, m&ecirc;mes antipathies. Partout des brus
+et des belles-m&egrave;res, des maris et des femmes, des divorces, des
+ruptures, et de mauvais raccommodements; partout des humeurs, des
+col&egrave;res, des partialit&eacute;s, des rapports, et ce qu'on appelle de mauvais
+discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue
+Saint-Denis, comme transport&eacute;es &agrave; V** ou &agrave; F**. Ici l'on croit se ha&iuml;r
+avec plus de fiert&eacute; et de hauteur, et peut-&ecirc;tre avec plus de dignit&eacute;: on
+se nuit r&eacute;ciproquement avec plus d'habilet&eacute; et de finesse; les col&egrave;res
+sont plus &eacute;loquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en
+meilleurs termes; l'on n'y blesse point la puret&eacute; de la langue; l'on n'y
+offense que les hommes ou que leur r&eacute;putation: tous les dehors du vice y
+sont sp&eacute;cieux; mais le fond, encore une fois, y est le m&ecirc;me que dans les
+conditions les plus raval&eacute;es; tout le bas, tout le faible et tout
+l'indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou
+par leur faveur, ou par leurs dignit&eacute;s, ces t&ecirc;tes si fortes et si
+habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous m&eacute;prisent le
+peuple, et ils sont peuple.</p>
+
+<p>(IV) Qui dit le peuple dit plus d'une chose: c'est une vaste expression,
+et l'on s'&eacute;tonnerait de voir ce qu'elle embrasse, et jusques o&ugrave; elle
+s'&eacute;tend. Il y a le peuple qui est oppos&eacute; aux grands: c'est la populace
+et la multitude; il y a le peuple qui est oppos&eacute; aux sages, aux habiles
+et aux vertueux: ce sont les grands comme les petits.</p>
+
+<p>54 (VI)</p>
+
+<p>Les grands se gouvernent par sentiment, &acirc;mes oisives sur lesquelles tout
+fait d'abord une vive impression. Une chose arrive, ils en parlent trop;
+bient&ocirc;t ils en parlent peu; ensuite ils n'en parlent plus, et ils n'en
+parleront plus. Action, conduite, ouvrage, &eacute;v&eacute;nement, tout est oubli&eacute;;
+ne leur demandez ni correction, ni pr&eacute;voyance, ni r&eacute;flexion, ni
+reconnaissance, ni r&eacute;compense.</p>
+
+<p>55 (I)</p>
+
+<p>L'on se porte aux extr&eacute;mit&eacute;s oppos&eacute;es &agrave; l'&eacute;gard de certains personnages.
+La satire apr&egrave;s leur mort court parmi le peuple, pendant que les vo&ucirc;tes
+des temples retentissent de leurs &eacute;loges. Ils ne m&eacute;ritent quelquefois ni
+libelles ni discours fun&egrave;bres; quelquefois aussi ils sont dignes de tous
+les deux.</p>
+
+<p>56 (I)</p>
+
+<p>L'on doit se taire sur les puissants: il y a presque toujours de la
+flatterie &agrave; en dire du bien; il y a du p&eacute;ril &agrave; en dire du mal pendant
+qu'ils vivent, et de la l&acirc;chet&eacute; quand ils sont morts.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Du_souverain_ou_de_la_Republique" id="Du_souverain_ou_de_la_Republique"></a><a href="#moeurs">Du souverain ou de la R&eacute;publique</a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Quand l'on parcourt, sans la pr&eacute;vention de son pays, toutes les formes
+de gouvernement, l'on ne sait &agrave; laquelle se tenir: il y a dans toutes le
+moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de
+plus s&ucirc;r, c'est d'estimer celle o&ugrave; l'on est n&eacute; la meilleure de toutes,
+et de s'y soumettre.</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique
+qui ne consiste qu'&agrave; r&eacute;pandre le sang est fort born&eacute;e et de nul
+raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle &agrave;
+notre ambition: un homme n&eacute; cruel fait cela sans peine. C'est la mani&egrave;re
+la plus horrible et la plus grossi&egrave;re de se maintenir ou de s'agrandir.</p>
+
+<p>3 (IV)</p>
+
+<p>C'est une politique s&ucirc;re et ancienne dans les r&eacute;publiques que d'y
+laisser le peuple s'endormir dans les f&ecirc;tes, dans les spectacles, dans
+le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanit&eacute; et la
+mollesse; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle:
+quelles grandes d&eacute;marches ne fait-on pas au despotique par cette
+indulgence!</p>
+
+<p>4 (VII)</p>
+
+<p>Il n'y a point de patrie dans le despotique; d'autres choses y
+suppl&eacute;ent: l'int&eacute;r&ecirc;t, la gloire, le service du prince.</p>
+
+<p>5 (IV)</p>
+
+<p>Quand on veut changer et innover dans une r&eacute;publique, c'est moins les
+choses que le temps que l'on consid&egrave;re. Il y a des conjonctures o&ugrave; l'on
+sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre le peuple; et il y en a
+d'autres o&ugrave; il est clair qu'on ne peut trop le m&eacute;nager. Vous pouvez
+aujourd'hui &ocirc;ter &agrave; cette ville ses franchises, ses droits, ses
+privil&egrave;ges; mais demain ne songez pas m&ecirc;me &agrave; r&eacute;former ses enseignes.</p>
+
+<p>6 (IV)</p>
+
+<p>Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas par o&ugrave; le calme
+peut y rentrer; et quand il est paisible, on ne voit pas par o&ugrave; le calme
+peut en sortir.</p>
+
+<p>7 (IV)</p>
+
+<p>Il y a de certains maux dans la r&eacute;publique qui y sont soufferts, parce
+qu'ils pr&eacute;viennent ou emp&ecirc;chent de plus grands maux. Il y a d'autres
+maux qui sont tels seulement par leur &eacute;tablissement, et qui, &eacute;tant dans
+leur origine un abus ou un mauvais usage, sont moins pernicieux dans
+leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume
+plus raisonnable. L'on voit une esp&egrave;ce de maux que l'on peut corriger
+par le changement ou la nouveaut&eacute;, qui est un mal, et fort dangereux. Il
+y en a d'autres cach&eacute;s et enfonc&eacute;s comme des ordures dans un cloaque, je
+veux dire ensevelis sous la honte, sous le secret et dans l'obscurit&eacute;:
+on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et
+l'infamie; les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de
+conna&icirc;tre ces maux que de les ignorer. L'on tol&egrave;re quelquefois dans un
+&Eacute;tat un assez grand mal, mais qui d&eacute;tourne un million de petits maux ou
+d'inconv&eacute;nients, qui tous seraient in&eacute;vitables et irr&eacute;m&eacute;diables. Il se
+trouve des maux dont chaque particulier g&eacute;mit, et qui deviennent
+n&eacute;anmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous
+les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et &agrave;
+l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent, ruinent ou
+d&eacute;shonorent les familles, mais qui tendent au bien et &agrave; la conservation
+de la machine de l'&Eacute;tat et du gouvernement. D'autres maux renversent des
+&Eacute;tats, et sur leurs ruines en &eacute;l&egrave;vent de nouveaux. On en a vu enfin qui
+ont sap&eacute; par les fondements de grands empires, et qui les ont fait
+&eacute;vanouir de dessus la terre, pour varier et renouveler la face de
+l'univers.</p>
+
+<p>8 (VIII)</p>
+
+<p>Qu'importe &agrave; l'&Eacute;tat qu'Ergaste soit riche, qu'il ait des chiens qui
+arr&ecirc;tent bien, qu'il cr&eacute;e les modes sur les &eacute;quipages et sur les habits,
+qu'il abonde en superfluit&eacute;s? O&ugrave; il s'agit de l'int&eacute;r&ecirc;t et des
+commodit&eacute;s de tout le public, le particulier est-il compt&eacute;? La
+consolation des peuples dans les choses qui lui p&egrave;sent un peu est de
+savoir qu'ils soulagent le prince, ou qu'ils n'enrichissent que lui: ils
+ne se croient point redevables &agrave; Ergaste de l'embellissement de sa
+fortune.</p>
+
+<p>9 (IV)</p>
+
+<p>La guerre a pour elle l'antiquit&eacute;; elle a &eacute;t&eacute; dans tous les si&egrave;cles: on
+l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, &eacute;puiser les
+familles d'h&eacute;ritiers, et faire p&eacute;rir les fr&egrave;res &agrave; une m&ecirc;me bataille.
+Jeune Soyecour! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit d&eacute;j&agrave; m&ucirc;r,
+p&eacute;n&eacute;trant, &eacute;lev&eacute;, sociable; je plains cette mort pr&eacute;matur&eacute;e qui te joint
+&agrave; ton intr&eacute;pide fr&egrave;re, et t'enl&egrave;ve &agrave; une cour o&ugrave; tu n'as fait que te
+montrer: malheur d&eacute;plorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes,
+pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre
+eux de se d&eacute;pouiller, se br&ucirc;ler, se tuer, s'&eacute;gorger les uns les autres;
+et pour le faire plus ing&eacute;nieusement et avec plus de s&ucirc;ret&eacute;, ils ont
+invent&eacute; de belles r&egrave;gles qu'on appelle l'art militaire; ils ont attach&eacute;
+&agrave; la pratique de ces r&egrave;gles la gloire ou la plus solide r&eacute;putation; et
+ils ont depuis rench&eacute;ri de si&egrave;cle en si&egrave;cle sur la mani&egrave;re de se
+d&eacute;truire r&eacute;ciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de
+son unique source, est venue la guerre, ainsi que la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; ils se
+sont trouv&eacute;s de se donner des ma&icirc;tres qui fixassent leurs droits et
+leurs pr&eacute;tentions. Si, content du sien, on e&ucirc;t pu s'abstenir du bien de
+ses voisins, on avait pour toujours la paix et la libert&eacute;.</p>
+
+<p>10 (IV)</p>
+
+<p>Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein
+d'une grande ville o&ugrave; il n'a rien &agrave; craindre ni pour ses biens ni pour
+sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines,
+d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des arm&eacute;es qui
+tiennent la campagne ne viennent point &agrave; se rencontrer, ou si elles sont
+une fois en pr&eacute;sence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se
+m&ecirc;lent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix
+mille hommes sur la place. Il va m&ecirc;me souvent jusques &agrave; oublier ses
+int&eacute;r&ecirc;ts les plus chers, le repos et la s&ucirc;ret&eacute;, par l'amour qu'il a pour
+le changement, et par le go&ucirc;t de la nouveaut&eacute; ou des choses
+extraordinaires. Quelques-uns consentiraient &agrave; voir une autre fois les
+ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, &agrave; voir tendre des cha&icirc;nes et
+faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre
+la nouvelle.</p>
+
+<p>11 (VI)</p>
+
+<p>D&eacute;mophile, &agrave; ma droite, se lamente, et s'&eacute;crie: &laquo;Tout est perdu, c'est
+fait de l'&Eacute;tat; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment
+r&eacute;sister &agrave; une si forte et si g&eacute;n&eacute;rale conjuration? Quel moyen, je ne
+dis pas d'&ecirc;tre sup&eacute;rieur, mais de suffire seul &agrave; tant et de si puissants
+ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un h&eacute;ros, un Achille y
+succomberait. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes: je sais bien ce
+que je dis, je suis du m&eacute;tier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a
+beaucoup appris.&raquo; Il parle l&agrave;-dessus avec admiration d'Olivier le Daim
+et de Jacques Coeur: &laquo;C'&eacute;taient l&agrave; des hommes, dit-il, c'&eacute;taient des
+ministres.&raquo; Il d&eacute;bite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et
+les plus d&eacute;savantageuses que l'on pourrait feindre: tant&ocirc;t un parti des
+n&ocirc;tres a &eacute;t&eacute; attir&eacute; dans une embuscade et taill&eacute; en pi&egrave;ces; tant&ocirc;t
+quelques troupes renferm&eacute;es dans un ch&acirc;teau se sont rendues aux ennemis
+&agrave; discr&eacute;tion, et ont pass&eacute; par le fil de l'&eacute;p&eacute;e; et si vous lui dites
+que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point, il ne vous &eacute;coute
+pas, il ajoute qu'un tel g&eacute;n&eacute;ral a &eacute;t&eacute; tu&eacute;; et bien qu'il soit vrai
+qu'il n'a re&ccedil;u qu'une l&eacute;g&egrave;re blessure, et que vous l'en assuriez, il
+d&eacute;plore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, l'&Eacute;tat; il se plaint
+lui-m&ecirc;me: il a perdu un bon ami et une grande protection. Il dit que la
+cavalerie allemande est invincible; il p&acirc;lit au seul nom des cuirassiers
+de l'Empereur. &laquo;Si l'on attaque cette place, continue-t-il, on l&egrave;vera le
+si&egrave;ge. Ou l'on demeurera sur la d&eacute;fensive sans livrer de combat; ou si
+on le livre, on le doit perdre; et si on le perd, voil&agrave; l'ennemi sur la
+fronti&egrave;re.&raquo; Et comme D&eacute;mophile le fait voler, le voil&agrave; dans le coeur du
+royaume: il entend d&eacute;j&agrave; sonner le beffroi des villes, et crier &agrave;
+l'alarme; il songe &agrave; son bien et &agrave; ses terres: o&ugrave; conduira-t-il son
+argent, ses meubles, sa famille? o&ugrave; se r&eacute;fugiera-t-il? en Suisse ou &agrave;
+Venise?</p>
+
+<p>Mais, &agrave; ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une arm&eacute;e de
+trois cent mille hommes; il n'en rabattrait pas une seule brigade: il a
+la liste des escadrons et des bataillons, des g&eacute;n&eacute;raux et des officiers;
+il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de
+toutes ces troupes: il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre;
+il r&eacute;serve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les
+Pyr&eacute;n&eacute;es, et il fait passer la mer &agrave; ce qui lui reste. Il conna&icirc;t les
+marches de ces arm&eacute;es, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne
+feront pas; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince ou le secret du
+ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille o&ugrave; il soit
+demeur&eacute; sur la place quelque neuf &agrave; dix mille hommes des leurs, il en
+compte jusqu'&agrave; trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont
+toujours fixes et certains, comme de celui qui est bien inform&eacute;. S'il
+apprend le matin que nous avons perdu une bicoque, non seulement il
+envoie s'excuser &agrave; ses amis qu'il a la veille convi&eacute;s &agrave; d&icirc;ner, mais m&ecirc;me
+ce jour-l&agrave; il ne d&icirc;ne point, et s'il soupe, c'est sans app&eacute;tit. Si les
+n&ocirc;tres assi&egrave;gent une place tr&egrave;s forte, tr&egrave;s r&eacute;guli&egrave;re, pourvue de vivres
+et de munitions, qui a une bonne garnison, command&eacute;e par un homme d'un
+grand courage, il dit que la ville a des endroits faibles et mal
+fortifi&eacute;s, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque
+d'exp&eacute;rience, et qu'elle capitulera apr&egrave;s huit jours de tranch&eacute;e
+ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et apr&egrave;s avoir
+respir&eacute; un peu: &laquo;Voil&agrave;, s'&eacute;crie-t-il, une grande nouvelle; ils sont
+d&eacute;faits, et &agrave; plate couture; le g&eacute;n&eacute;ral, les chefs, du moins une bonne
+partie, tout est tu&eacute;, tout a p&eacute;ri. Voil&agrave;, continue-t-il, un grand
+massacre, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur.&raquo; Il
+s'assit, il souffle, apr&egrave;s avoir d&eacute;bit&eacute; sa nouvelle, &agrave; laquelle il ne
+manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point
+eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce &agrave; la ligue
+et quitte ses conf&eacute;d&eacute;r&eacute;s, qu'un autre se dispose &agrave; prendre le m&ecirc;me
+parti; il croit fermement avec la populace qu'un troisi&egrave;me est mort: il
+nomme le lieu o&ugrave; il est enterr&eacute;; et quand on est d&eacute;tromp&eacute; aux halles et
+aux faubourgs, il parie encore pour l'affirmative. Il sait, par une voie
+indubitable, que T.K.L. fait de grands progr&egrave;s contre l'Empereur; que
+le Grand Seigneur arme puissamment, ne veut point de paix, et que son
+vizir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne. Il frappe des
+mains, et il tressaille sur cet &eacute;v&eacute;nement, dont il ne doute plus. La
+triple alliance chez lui est un Cerb&egrave;re, et les ennemis autant de
+monstres &agrave; assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de
+triomphes et que de troph&eacute;es. Il dit dans le discours familier: Notre
+auguste H&eacute;ros, notre grand Potentat, notre invincible Monarque.
+R&eacute;duisez-le, si vous pouvez, &agrave; dire simplement: Le Roi a beaucoup
+d'ennemis, ils sont puissants, ils sont unis, ils sont aigris: il les a
+vaincus, j'esp&egrave;re toujours qu'il les pourra vaincre. Ce style, trop
+ferme et trop d&eacute;cisif pour D&eacute;mophile, n'est pour Basilide ni assez
+pompeux ni assez exag&eacute;r&eacute;; il a bien d'autres expressions en t&ecirc;te: il
+travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner
+la ville capitale un jour d'entr&eacute;e; et d&egrave;s qu'il entend dire que les
+arm&eacute;es sont en pr&eacute;sence, ou qu'une place est investie, il fait d&eacute;plier
+sa robe et la mettre &agrave; l'air, afin qu'elle soit toute pr&ecirc;te pour la
+c&eacute;r&eacute;monie de la cath&eacute;drale.</p>
+
+<p>12 (IV)</p>
+
+<p>Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les
+pl&eacute;nipotentiaires ou les agents des couronnes et des r&eacute;publiques, soit
+d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur co&ucirc;te plus de
+temps, je ne dis pas que les seuls pr&eacute;liminaires, mais que le simple
+r&egrave;glement des rangs, des pr&eacute;s&eacute;ances et des autres c&eacute;r&eacute;monies.</p>
+
+<p>Le ministre ou le pl&eacute;nipotentiaire est un cam&eacute;l&eacute;on, est un Prot&eacute;e.
+Semblable quelquefois &agrave; un joueur habile, il ne montre ni humeur ni
+complexion, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser
+p&eacute;n&eacute;trer, soit pour ne rien laisse &eacute;chapper de son secret par passion ou
+par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caract&egrave;re le plus
+conforme aux vues qu'il a et aux besoins o&ugrave; il se trouve, et para&icirc;tre
+tel qu'il a int&eacute;r&ecirc;t que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi
+dans une grande puissance, ou dans une grande faiblesse qu'il veut
+dissimuler, il est ferme et inflexible, pour &ocirc;ter l'envie de beaucoup
+obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui
+demander, et se donner la m&ecirc;me licence. Une autre fois, ou il est
+profond et dissimul&eacute;, pour cacher une v&eacute;rit&eacute; en l'annon&ccedil;ant, parce qu'il
+lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est
+franc et ouvert, afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas &ecirc;tre
+su, l'on croie n&eacute;anmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir,
+et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De m&ecirc;me, ou il est vif et
+grand parleur, pour faire parler les autres, pour emp&ecirc;cher qu'on ne lui
+parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour
+dire plusieurs choses indiff&eacute;rentes qui se modifient ou qui se
+d&eacute;truisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la
+crainte et la confiance, pour se d&eacute;fendre d'une ouverture qui lui est
+&eacute;chapp&eacute;e par une autre qu'il aura faite; ou il est froid et taciturne,
+pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour &eacute;couter
+longtemps, pour &ecirc;tre &eacute;cout&eacute; quand il parle, pour parler avec ascendant
+et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un
+grand coup et qui &eacute;branlent. Il s'ouvre et parle le premier pour, en
+d&eacute;couvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les
+cabales des ministres &eacute;trangers sur les propositions qu'il aura
+avanc&eacute;es, prendre ses mesures et avoir la r&eacute;plique; et dans une autre
+rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour &ecirc;tre
+pr&eacute;cis, pour conna&icirc;tre parfaitement les choses sur quoi il est permis de
+faire fond pour lui ou pour ses alli&eacute;s, pour savoir ce qu'il doit
+demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et
+formels; il sait encore mieux parler ambigument, d'une mani&egrave;re
+envelopp&eacute;e, user de tours ou de mots &eacute;quivoques, qu'il peut faire valoir
+ou diminuer dans les occasions, et selon ses int&eacute;r&ecirc;ts. Il demande peu
+quand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beaucoup pour avoir
+peu, et l'avoir plus s&ucirc;rement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il
+pr&eacute;tend ensuite lui devoir &ecirc;tre compt&eacute;es pour rien, et qui ne l'excluent
+pas d'en demander une plus grande; et il &eacute;vite au contraire de commencer
+par obtenir un point important, s'il l'emp&ecirc;che d'en gagner plusieurs
+autres de moindre cons&eacute;quence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le
+premier. Il demande trop, pour &ecirc;tre refus&eacute;, mais dans le dessein de se
+faire un droit ou une biens&eacute;ance de refuser lui-m&ecirc;me ce qu'il sait bien
+qu'il lui sera demand&eacute;, et qu'il ne veut pas octroyer: aussi soigneux
+alors d'exag&eacute;rer l'&eacute;normit&eacute; de la demande, et de faire convenir, s'il se
+peut, des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affaiblir celles
+qu'on pr&eacute;tend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec
+instance; &eacute;galement appliqu&eacute; &agrave; faire sonner haut et &agrave; grossir dans
+l'id&eacute;e des autres le peu qu'il offre, et &agrave; m&eacute;priser ouvertement le peu
+que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais
+extraordinaires, qui donnent de la d&eacute;fiance, et obligent de rejeter ce
+que l'on accepterait inutilement; qui lui sont cependant une occasion de
+faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les
+lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore
+plus qu'il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser,
+importuner sur une chose m&eacute;diocre, pour &eacute;teindre les esp&eacute;rances et &ocirc;ter
+la pens&eacute;e d'exiger de lui rien de plus fort; ou s'il se laisse fl&eacute;chir
+jusques &agrave; l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font
+partager le gain et les avantages avec ceux qui re&ccedil;oivent. Il prend
+directement ou indirectement l'int&eacute;r&ecirc;t d'un alli&eacute;, s'il y trouve son
+utilit&eacute; et l'avancement de ses pr&eacute;tentions. Il ne parle que de paix, que
+d'alliances, que de tranquillit&eacute; publique, que d'int&eacute;r&ecirc;t public; et en
+effet il ne songe qu'aux siens, c'est-&agrave;-dire &agrave; ceux de son ma&icirc;tre ou de
+sa r&eacute;publique. Tant&ocirc;t il r&eacute;unit quelques-uns qui &eacute;taient contraires les
+uns aux autres, et tant&ocirc;t il divise quelques autres qui &eacute;taient unis. Il
+intimide les forts et les puissants, il encourage les faibles. Il unit
+d'abord d'int&eacute;r&ecirc;t plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre
+la balance &eacute;gale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire
+pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait
+int&eacute;resser ceux avec qui il traite; et par un adroit man&egrave;ge, par de fins
+et de subtils d&eacute;tours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers,
+les biens et les honneurs qu'ils peuvent esp&eacute;rer par une certaine
+facilit&eacute;, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs
+ma&icirc;tres. Il ne veut pas aussi &ecirc;tre cru imprenable par cet endroit; il
+laisse voir en lui quelque peu de sensibilit&eacute; pour sa fortune: il
+s'attire par l&agrave; des propositions qui lui d&eacute;couvrent les vues des autres
+les plus secr&egrave;tes, leurs desseins les plus profonds et leur derni&egrave;re
+ressource; et il en profite. Si quelquefois il est l&eacute;s&eacute; dans quelques
+chefs qui ont enfin &eacute;t&eacute; r&eacute;gl&eacute;s, il crie haut; si c'est le contraire; il
+crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la
+d&eacute;fensive. Il a son fait dig&eacute;r&eacute; par la cour, toutes ses d&eacute;marches sont
+mesur&eacute;es, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; et il
+agit n&eacute;anmoins, dans les points difficiles et dans les articles
+contest&eacute;s, comme s'il se rel&acirc;chait de lui-m&ecirc;me sur-le-champ, et comme
+par un esprit d'accommodement; il ose m&ecirc;me promettre &agrave; l'assembl&eacute;e qu'il
+fera go&ucirc;ter la proposition, et qu'il n'en sera pas d&eacute;savou&eacute;. Il fait
+courir un bruit faux des choses seulement dont il est charg&eacute;, muni
+d'ailleurs de pouvoirs particuliers, qu'il ne d&eacute;couvre jamais qu'&agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute;, et dans les moments o&ugrave; il lui serait pernicieux de ne les
+pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et &agrave;
+l'essentiel, toujours pr&ecirc;t de leur sacrifier les minuties et les points
+d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de
+patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse
+jusqu'au d&eacute;couragement. Il se pr&eacute;cautionne et s'endurcit contre les
+lenteurs et les remises, contre les reproches, les soup&ccedil;ons, les
+d&eacute;fiances, contre les difficult&eacute;s et les obstacles, persuad&eacute; que le
+temps seul et les conjonctures am&egrave;nent les choses et conduisent les
+esprits au point o&ugrave; on les souhaite. Il va jusques &agrave; feindre un int&eacute;r&ecirc;t
+secret &agrave; la rupture de la n&eacute;gociation, lorsqu'il d&eacute;sire le plus
+ardemment qu'elle soit continu&eacute;e; et si au contraire il a des ordres
+pr&eacute;cis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir,
+pour y r&eacute;ussir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un
+grand &eacute;v&eacute;nement, il se raidit ou il se rel&acirc;che selon qu'il lui est utile
+ou pr&eacute;judiciable; et si par une grande prudence il sait le pr&eacute;voir, il
+presse et il temporise selon que l'&Eacute;tat pour qui il travaille en doit
+craindre ou esp&eacute;rer; et il r&egrave;gle sur ses besoins ses conditions. Il
+prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa
+faiblesse, du g&eacute;nie des nations avec qui il traite, du temp&eacute;rament et du
+caract&egrave;re des personnes avec qui il n&eacute;gocie. Toutes ses vues, toutes ses
+maximes, tous les raffinements de sa politique tendent &agrave; une seule fin,
+qui est de n'&ecirc;tre point tromp&eacute;, et de tromper les autres.</p>
+
+<p>13 (I)</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re des Fran&ccedil;ais demande du s&eacute;rieux dans le souverain.</p>
+
+<p>14 (I)</p>
+
+<p>L'un des malheurs du prince est d'&ecirc;tre souvent trop plein de son secret,
+par le p&eacute;ril qu'il y a &agrave; le r&eacute;pandre: son bonheur est de rencontrer une
+personne s&ucirc;re qui l'en d&eacute;charge.</p>
+
+<p>15 (I)</p>
+
+<p>Il ne manque rien &agrave; un roi que les douceurs d'une vie priv&eacute;e; il ne peut
+&ecirc;tre consol&eacute; d'une si grande perte que par le charme de l'amiti&eacute;, et par
+la fid&eacute;lit&eacute; de ses amis.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>Le plaisir d'un roi qui m&eacute;rite de l'&ecirc;tre est de l'&ecirc;tre moins
+quelquefois, de sortir du th&eacute;&acirc;tre, de quitter le bas de saye et les
+brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un r&ocirc;le plus
+familier.</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>Le favori n'a point de suite; il est sans engagement et sans liaisons;
+il peut &ecirc;tre entour&eacute; de parents et de cr&eacute;atures, mais il n'y tient pas;
+il est d&eacute;tach&eacute; de tout, et comme isol&eacute;.</p>
+
+<p>20 (VI)</p>
+
+<p>Je ne doute point qu'un favori, s'il a quelque force et quelque
+&eacute;l&eacute;vation, ne se trouve souvent confus et d&eacute;concert&eacute; des bassesses, des
+petitesses, de la flatterie, des soins superflus et des attentions
+frivoles de ceux qui le courent, qui le suivent, et qui s'attachent &agrave;
+lui comme ses viles cr&eacute;atures; et qu'il ne se d&eacute;dommage dans le
+particulier d'une si grande servitude par le ris et la moquerie.</p>
+
+<p>21 (VI)</p>
+
+<p>Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire? ne
+vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre m&eacute;moire et
+pour la dur&eacute;e de votre nom: les titres passent, la faveur s'&eacute;vanouit,
+les dignit&eacute;s se perdent, les richesses se dissipent, et le m&eacute;rite
+d&eacute;g&eacute;n&egrave;re. Vous avez des enfants, il est vrai, dignes de vous, j'ajoute
+m&ecirc;me capables de soutenir toute votre fortune; mais qui peut vous en
+promettre autant de vos petits-fils? Ne m'en croyez pas, regardez cette
+unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous
+d&eacute;daignez: ils ont des a&iuml;euls, &agrave; qui, tout grands que vous &ecirc;tes, vous ne
+faites que succ&eacute;der. Ayez de la vertu et de l'humanit&eacute;; et si vous me
+dites: &laquo;Qu'aurons-nous de plus?&raquo; je vous r&eacute;pondrai: &laquo;De l'humanit&eacute; et de
+la vertu.&raquo; Ma&icirc;tres alors de l'avenir, et ind&eacute;pendants d'une post&eacute;rit&eacute;,
+vous &ecirc;tes s&ucirc;rs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que
+l'on montrera les ruines de vos ch&acirc;teaux, et peut-&ecirc;tre la seule place o&ugrave;
+ils &eacute;taient construits, l'id&eacute;e de vos louables actions sera encore
+fra&icirc;che dans l'esprit des peuples; ils consid&eacute;reront avidement vos
+portraits et vos m&eacute;dailles; ils diront: &laquo;Cet homme dont vous regardez la
+peinture a parl&eacute; &agrave; son ma&icirc;tre avec force et avec libert&eacute;, et a plus
+craint de lui nuire que de lui d&eacute;plaire; il lui a permis d'&ecirc;tre bon et
+bienfaisant, de dire de ses villes: Ma bonne ville, et de son peuple:
+Mon peuple. Cet autre dont vous voyez l'image, et en qui l'on remarque
+une physionomie forte, jointe &agrave; un air grave, aust&egrave;re et majestueux,
+augmente d'ann&eacute;e &agrave; autre de r&eacute;putation: les plus grands politiques
+souffrent de lui &ecirc;tre compar&eacute;s. Son grand dessein a &eacute;t&eacute; d'affermir
+l'autorit&eacute; du prince et la s&ucirc;ret&eacute; des peuples par l'abaissement des
+grands: ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le
+p&eacute;ril de la mort, ni ses infirmit&eacute;s n'ont pu l'en d&eacute;tourner. Il a eu du
+temps de reste pour entamer un ouvrage, continu&eacute; ensuite et achev&eacute; par
+l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de
+l'h&eacute;r&eacute;sie.&raquo;</p>
+
+<p>22 (VIII)</p>
+
+<p>Le panneau le plus d&eacute;li&eacute; et le plus sp&eacute;cieux qui dans tous les temps ait
+&eacute;t&eacute; tendu aux grands par leurs gens d'affaires, et aux rois par leurs
+ministres, est la le&ccedil;on qu'ils leur font de s'acquitter et de
+s'enrichir. Excellent conseil! maxime utile, fructueuse, une mine d'or,
+un P&eacute;rou, du moins pour ceux qui ont su jusqu'&agrave; pr&eacute;sent l'inspirer &agrave;
+leurs ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>23 (IV)</p>
+
+<p>C'est un extr&ecirc;me bonheur pour les peuples quand le prince admet dans sa
+confiance et choisit pour le minist&egrave;re ceux m&ecirc;mes qu'ils auraient voulu
+lui donner, s'ils en avaient &eacute;t&eacute; les ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>24 (IV)</p>
+
+<p>La science des d&eacute;tails, ou une diligente attention aux moindres besoins
+de la r&eacute;publique, est une partie essentielle au bon gouvernement, trop
+n&eacute;glig&eacute;e &agrave; la v&eacute;rit&eacute; dans les derniers temps par les rois ou par les
+ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le souverain qui
+l'ignore, ni assez estimer dans celui qui la poss&egrave;de. Que sert en effet
+au bien des peuples et &agrave; la douceur de leurs jours, que le prince place
+les bornes de son empire au del&agrave; des terres de ses ennemis, qu'il fasse
+de leurs souverainet&eacute;s des provinces de son royaume; qu'il leur soit
+&eacute;galement sup&eacute;rieur par les si&egrave;ges et par les batailles, et qu'ils ne
+soient devant lui en s&ucirc;ret&eacute; ni dans les plaines ni dans les plus forts
+bastions; que les nations s'appellent les unes les autres, se liguent
+ensemble pour se d&eacute;fendre et pour l'arr&ecirc;ter; qu'elles se liguent en
+vain, qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours; que leurs
+derni&egrave;res esp&eacute;rances soient tomb&eacute;es par le raffermissement d'une sant&eacute;
+qui donnera au monarque le plaisir de voir les princes ses petits-fils
+soutenir ou accro&icirc;tre ses destin&eacute;es, se mettre en campagne, s'emparer de
+redoutables forteresses, et conqu&eacute;rir de nouveaux &Eacute;tats; commander de
+vieux et exp&eacute;riment&eacute;s capitaines, moins par leur rang et leur naissance
+que par leur g&eacute;nie et leur sagesse; suivre les traces augustes de leur
+victorieux p&egrave;re; imiter sa bont&eacute; sa docilit&eacute;, son &eacute;quit&eacute;, sa vigilance,
+son intr&eacute;pidit&eacute;? Que me servirait en un mot, comme &agrave; tout le peuple, que
+le prince f&ucirc;t heureux et combl&eacute; de gloire par lui-m&ecirc;me et par les siens,
+que ma patrie f&ucirc;t puissante et formidable, si, triste et inquiet, j'y
+vivais dans l'oppression ou dans l'indigence; si, &agrave; couvert des courses
+de l'ennemi, je me trouvais expos&eacute; dans les places ou dans les rues
+d'une ville au fer d'un assassin, et que je craignisse moins dans
+l'horreur de la nuit d'&ecirc;tre pill&eacute; ou massacr&eacute; dans d'&eacute;paisses for&ecirc;ts que
+dans ses carrefours; si la s&ucirc;ret&eacute;, l'ordre et la propret&eacute; ne rendaient
+pas le s&eacute;jour des villes si d&eacute;licieux, et n'y avaient pas amen&eacute;, avec
+l'abondance, la douceur de la soci&eacute;t&eacute;; si, faible et seul de mon parti,
+j'avais &agrave; souffrir dans ma m&eacute;tairie du voisinage d'un grand, et si l'on
+avait moins pourvu &agrave; me faire justice de ses entreprises; si je n'avais
+pas sous ma main autant de ma&icirc;tres, et d'excellents ma&icirc;tres, pour &eacute;lever
+mes enfants dans les sciences ou dans les arts qui feront un jour leur
+&eacute;tablissement; si, par la facilit&eacute; du commerce, il m'&eacute;tait moins
+ordinaire de m'habiller de bonnes &eacute;toffes, et de me nourrir de viandes
+saines, et de les acheter peu; si enfin, par les soins du prince, je
+n'&eacute;tais pas aussi content de ma fortune, qu'il doit lui-m&ecirc;me par ses
+vertus l'&ecirc;tre de la sienne?</p>
+
+<p>25 (VII)</p>
+
+<p>Les huit ou les dix mille hommes sont au souverain comme une monnaie
+dont il ach&egrave;te une place ou une victoire: s'il fait qu'il lui en co&ucirc;te
+moins, s'il &eacute;pargne les hommes, il ressemble &agrave; celui qui marchande et
+qui conna&icirc;t mieux qu'un autre le prix de l'argent.</p>
+
+<p>26 (VII)</p>
+
+<p>Tout prosp&egrave;re dans une monarchie o&ugrave; l'on confond les int&eacute;r&ecirc;ts de l'&Eacute;tat
+avec ceux du prince.</p>
+
+<p>27 (VII)</p>
+
+<p>Nommer un roi P&egrave;re du peuple est moins faire son &eacute;loge que l'appeler par
+son nom, ou faire sa d&eacute;finition.</p>
+
+<p>28 (VII)</p>
+
+<p>Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain &agrave; ses sujets, et
+de ceux-ci au souverain: quels sont les plus assujettissants et les plus
+p&eacute;nibles, je ne le d&eacute;ciderai pas. Il s'agit de juger, d'un c&ocirc;t&eacute;, entre
+les &eacute;troits engagements du respect, des secours, des services, de
+l'ob&eacute;issance, de la d&eacute;pendance; et d'un autre, les obligations
+indispensables de bont&eacute;, de justice, de soins, de d&eacute;fense, de
+protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est
+dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement
+soumis aux lois et &agrave; la justice, dont le prince est le d&eacute;positaire:
+ajouter qu'il est ma&icirc;tre absolu de tous les biens de ses sujets, sans
+&eacute;gards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie,
+c'est l'opinion d'un favori qui se d&eacute;dira &agrave; l'agonie.</p>
+
+<p>29 (VII)</p>
+
+<p>Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui r&eacute;pandu sur une
+colline vers le d&eacute;clin d'un beau jour, pa&icirc;t tranquillement le thym et le
+serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a
+&eacute;chapp&eacute; &agrave; la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est
+debout aupr&egrave;s de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il
+les conduit, il les change de p&acirc;turage; si elles se dispersent, il les
+rassemble; si un loup avide para&icirc;t, il l&acirc;che son chien, qui le met en
+fuite; il les nourrit, il les d&eacute;fend; l'aurore le trouve d&eacute;j&agrave; en pleine
+campagne, d'o&ugrave; il ne se retire qu'avec le soleil: quels soins! quelle
+vigilance! quelle servitude! Quelle condition vous para&icirc;t la plus
+d&eacute;licieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau
+est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image na&iuml;ve
+des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.</p>
+
+<p>Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habill&eacute; d'or et
+de pierreries, la houlette d'or en ses mains; son chien a un collier
+d'or, il est attach&eacute; avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or
+&agrave; son troupeau ou contre les loups?</p>
+
+<p>30 (VII)</p>
+
+<p>Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instants
+l'occasion &agrave; un homme de faire du bien &agrave; tant de milliers d'hommes! Quel
+dangereux poste que celui qui expose &agrave; tous moments un homme &agrave; nuire &agrave;
+un million d'hommes!</p>
+
+<p>31 (VII)</p>
+
+<p>Si les hommes ne sont point capables sur la terre d'une joie plus
+naturelle, plus flatteuse et plus sensible, que de conna&icirc;tre qu'ils sont
+aim&eacute;s, et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le
+coeur de leurs peuples?</p>
+
+<p>32 (I)</p>
+
+<p>Il y a peu de r&egrave;gles g&eacute;n&eacute;rales et de mesures certaines pour bien
+gouverner; l'on suit le temps et les conjonctures, et cela roule sur la
+prudence et sur les vues de ceux qui r&egrave;gnent: aussi le chef-d'oeuvre de
+l'esprit, c'est le parfait gouvernement; et ce ne serait peut-&ecirc;tre pas
+une chose possible, si les peuples, par l'habitude o&ugrave; ils sont de la
+d&eacute;pendance et de la soumission, ne faisaient la moiti&eacute; de l'ouvrage.</p>
+
+<p>33 (I)</p>
+
+<p>Sous un tr&egrave;s grand roi, ceux qui tiennent les premi&egrave;res places n'ont que
+des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine: tout coule de
+source; l'autorit&eacute; et le g&eacute;nie du prince leur aplanissent les chemins,
+leur &eacute;pargnent les difficult&eacute;s, et font tout prosp&eacute;rer au del&agrave; de leur
+attente: ils ont le m&eacute;rite de subalternes.</p>
+
+<p>34 (V)</p>
+
+<p>Si c'est trop de se trouver charg&eacute; d'une seule famille, si c'est assez
+d'avoir &agrave; r&eacute;pondre de soi seul, quel poids, quel accablement, que celui
+de tout un royaume! Un souverain est-il pay&eacute; de ses peines par le
+plaisir que semble donner une puissance absolue, par toutes les
+prosternations des courtisans? Je songe aux p&eacute;nibles, douteux et
+dangereux chemins qu'il est quelquefois oblig&eacute; de suivre pour arriver &agrave;
+la tranquillit&eacute; publique; je repasse les moyens extr&ecirc;mes, mais
+n&eacute;cessaires, dont il use souvent pour une bonne fin; je sais qu'il doit
+r&eacute;pondre &agrave; Dieu m&ecirc;me de la f&eacute;licit&eacute; de ses peuples, que le bien et le
+mal est en ses mains, et que toute ignorance ne l'excuse pas; et je me
+dis &agrave; moi-m&ecirc;me: &laquo;Voudrais-je r&eacute;gner?&raquo; Un homme un peu heureux dans une
+condition priv&eacute;e devrait-il y renoncer pour une monarchie? N'est-ce pas
+beaucoup, pour celui qui se trouve en place par un droit h&eacute;r&eacute;ditaire, de
+supporter d'&ecirc;tre n&eacute; roi?</p>
+
+<p>35 (I)</p>
+
+<p>Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien r&eacute;gner! Une naissance
+auguste, un air d'empire et d'autorit&eacute;, un visage qui remplisse la
+curiosit&eacute; des peuples empress&eacute;s de voir le prince, et qui conserve le
+respect dans le courtisan; une parfaite &eacute;galit&eacute; d'humeur; un grand
+&eacute;loignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la
+permettre point; ne faire jamais ni menaces ni reproches; ne point c&eacute;der
+&agrave; la col&egrave;re, et &ecirc;tre toujours ob&eacute;i; l'esprit facile, insinuant; le coeur
+ouvert, sinc&egrave;re, et dont on croit voir le fond, et ainsi tr&egrave;s propre &agrave;
+se faire des amis, des cr&eacute;atures et des alli&eacute;s; &ecirc;tre secret toutefois,
+profond et imp&eacute;n&eacute;trable dans ses motifs et dans ses projets; du s&eacute;rieux
+et de la gravit&eacute; dans le public; de la bri&egrave;vet&eacute;, jointe &agrave; beaucoup de
+justesse et de dignit&eacute;, soit dans les r&eacute;ponses aux ambassadeurs des
+princes, soit dans les conseils; une mani&egrave;re de faire des gr&acirc;ces qui est
+comme un second bienfait; le choix des personnes que l'on gratifie; le
+discernement des esprits, des talents, et des complexions pour la
+distribution des postes et des emplois; le choix des g&eacute;n&eacute;raux et des
+ministres; un jugement ferme, solide, d&eacute;cisif dans les affaires, qui
+fait que l'on conna&icirc;t le meilleur parti et le plus juste; un esprit de
+droiture et d'&eacute;quit&eacute; qui fait qu'on le suit jusques &agrave; prononcer
+quelquefois contre soi-m&ecirc;me en faveur du peuple, des alli&eacute;s, des
+ennemis; une m&eacute;moire heureuse et tr&egrave;s pr&eacute;sente, qui rappelle les besoins
+des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requ&ecirc;tes; une vaste
+capacit&eacute;, qui s'&eacute;tende non seulement aux affaires de dehors, au
+commerce, aux maximes d'&Eacute;tat, aux vues de la politique, au reculement
+des fronti&egrave;res par la conqu&ecirc;te de nouvelles provinces, et &agrave; leur s&ucirc;ret&eacute;
+par un grand nombre de forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi
+se renfermer au dedans, et comme dans les d&eacute;tails de tout un royaume;
+qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souverainet&eacute;,
+s'il s'y rencontre; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y
+r&egrave;gnent; qui r&eacute;forme les lois et les coutumes, si elles &eacute;taient remplies
+d'abus; qui donne aux villes plus de s&ucirc;ret&eacute; et plus de commodit&eacute;s par le
+renouvellement d'une exacte police, plus d'&eacute;clat et plus de majest&eacute; par
+des &eacute;difices somptueux; punir s&eacute;v&egrave;rement les vices scandaleux; donner
+par son autorit&eacute; et par son exemple du cr&eacute;dit &agrave; la pi&eacute;t&eacute; et &agrave; la vertu;
+prot&eacute;ger l'&Eacute;glise, ses ministres, ses droits, ses libert&eacute;s, m&eacute;nager ses
+peuples comme ses enfants; &ecirc;tre toujours occup&eacute; de la pens&eacute;e de les
+soulager, de rendre les subsides l&eacute;gers, et tels qu'ils se l&egrave;vent sur
+les provinces sans les appauvrir; de grands talents pour la guerre; &ecirc;tre
+vigilant, appliqu&eacute;, laborieux; avoir des arm&eacute;es nombreuses, les
+commander en personne; &ecirc;tre froid dans le p&eacute;ril, ne m&eacute;nager sa vie que
+pour le bien de son &Eacute;tat; aimer le bien de son &Eacute;tat et sa gloire plus
+que sa vie; une puissance tr&egrave;s absolue, qui ne laisse point d'occasion
+aux brigues, &agrave; l'intrigue et &agrave; la cabale; qui &ocirc;te cette distance infinie
+qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche,
+et sous laquelle tous plient &eacute;galement; une &eacute;tendue de connaissance qui
+fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit imm&eacute;diatement et
+par lui-m&ecirc;me, que ses g&eacute;n&eacute;raux ne sont, quoique &eacute;loign&eacute;s de lui, que ses
+lieutenants, et les ministres que ses ministres; une profonde sagesse,
+qui sait d&eacute;clarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire;
+qui sait faire la paix, qui sait la rompre; qui sait quelquefois, et
+selon les divers int&eacute;r&ecirc;ts, contraindre les ennemis &agrave; la recevoir; qui
+donne des r&egrave;gles &agrave; une vaste ambition, et sait jusques o&ugrave; l'on doit
+conqu&eacute;rir; au milieu d'ennemis couverts ou d&eacute;clar&eacute;s, se procurer le
+loisir des jeux, des f&ecirc;tes, des spectacles; cultiver les arts et les
+sciences; former et ex&eacute;cuter des projets d'&eacute;difices surprenants; un
+g&eacute;nie enfin sup&eacute;rieur et puissant, qui se fait aimer et r&eacute;v&eacute;rer des
+siens, craindre des &eacute;trangers; qui fait d'une cour, et m&ecirc;me de tout un
+royaume, comme une seule famille, unie parfaitement sous un m&ecirc;me chef,
+dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde:
+ces admirables vertus me semblent referm&eacute;es dans l'id&eacute;e du souverain; il
+est vrai qu'il est rare de les voir r&eacute;unies dans un m&ecirc;me sujet: il faut
+que trop de choses concourent &agrave; la fois, l'esprit, le coeur, les dehors,
+le temp&eacute;rament; et il me para&icirc;t qu'un monarque qui les rassemble toutes
+en sa personne est bien digne du nom de Grand.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_lhomme" id="De_lhomme"></a><a href="#moeurs"><i>De l'homme</i></a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur duret&eacute;, leur
+ingratitude, leur injustice, leur fiert&eacute;, l'amour d'eux-m&ecirc;mes, et
+l'oubli des autres: ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne
+pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'&eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>Les hommes en un sens ne sont point l&eacute;gers, ou ne le sont que dans les
+petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les
+biens&eacute;ances; ils changent de go&ucirc;t quelquefois: ils gardent leurs moeurs
+toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans
+l'indiff&eacute;rence pour la vertu.</p>
+
+<p>3 (IV)</p>
+
+<p>Le sto&iuml;cisme est un jeu d'esprit et une id&eacute;e semblable &agrave; la R&eacute;publique
+de Platon. Les sto&iuml;ques ont feint qu'on pouvait rire dans la pauvret&eacute;;
+&ecirc;tre insensible aux injures, &agrave; l'ingratitude, aux pertes de biens, comme
+&agrave; celles des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme
+une chose indiff&eacute;rente qui ne devait ni r&eacute;jouir ni rendre triste; n'&ecirc;tre
+vaincu ni par le plaisir ni par la douleur; sentir le fer ou le feu dans
+quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une
+seule larme; et ce fant&ocirc;me de vertu et de constance ainsi imagin&eacute;, il
+leur a plu de l'appeler un sage. Ils ont laiss&eacute; &agrave; l'homme tous les
+d&eacute;fauts qu'ils lui ont trouv&eacute;s, et n'ont presque relev&eacute; aucun de ses
+faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou
+ridicules qui servissent &agrave; l'en corriger, ils lui ont trac&eacute; l'id&eacute;e d'une
+perfection et d'un h&eacute;ro&iuml;sme dont il n'est point capable, et l'ont
+exhort&eacute; &agrave; l'impossible. Ainsi le sage, qui n'est pas, ou qui n'est
+qu'imaginaire, se trouve naturellement et par lui-m&ecirc;me au-dessus de tous
+les &eacute;v&eacute;nements et de tous les maux: ni la goutte la plus douloureuse, ni
+la colique la plus aigu&euml; ne sauraient lui arracher une plainte; le ciel
+et la terre peuvent &ecirc;tre renvers&eacute;s sans l'entra&icirc;ner dans leur chute, et
+il demeurerait ferme sur les ruines de l'univers: pendant que l'homme
+qui est en effet sort de son sens, crie, se d&eacute;sesp&egrave;re, &eacute;tincelle des
+yeux, et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine
+qui est en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>4 (IV)</p>
+
+<p>Inqui&eacute;tude d'esprit, in&eacute;galit&eacute; d'humeur, inconstance de coeur,
+incertitude de conduite: tous vices de l'&acirc;me, mais diff&eacute;rents, et qui
+avec tout le rapport qui para&icirc;t entre eux, ne se supposent pas toujours
+l'un l'autre dans un m&ecirc;me sujet.</p>
+
+<p>5 (VI)</p>
+
+<p>Il est difficile de d&eacute;cider si l'irr&eacute;solution rend l'homme plus
+malheureux que m&eacute;prisable; de m&ecirc;me s'il y a toujours plus d'inconv&eacute;nient
+&agrave; prendre un mauvais parti, qu'&agrave; n'en prendre aucun.</p>
+
+<p>6 (VI)</p>
+
+<p>Un homme in&eacute;gal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs: il se
+multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux go&ucirc;ts et de mani&egrave;res
+diff&eacute;rentes; il est &agrave; chaque moment ce qu'il n'&eacute;tait point, et il va
+&ecirc;tre bient&ocirc;t ce qu'il n'a jamais &eacute;t&eacute;: il se succ&egrave;de &agrave; lui-m&ecirc;me. Ne
+demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses
+complexions; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs.
+Ne vous trompez-vous point? est-ce Euthycrate que vous abordez?
+aujourd'hui quelle glace pour vous! hier il vous recherchait, il vous
+caressait, vous donniez de la jalousie &agrave; ses amis: vous reconna&icirc;t-il
+bien? dites-lui votre nom.</p>
+
+<p>7 (VI)</p>
+
+<p>M&eacute;nalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la
+referme: il s'aper&ccedil;oit qu'il est en bonnet de nuit; et venant &agrave; mieux
+s'examiner, il se trouve ras&eacute; &agrave; moiti&eacute;, il voit que son &eacute;p&eacute;e est mise du
+c&ocirc;t&eacute; droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise
+est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent
+tout d'un coup rudement frapper &agrave; l'estomac ou au visage; il ne
+soup&ccedil;onne point ce que ce peut &ecirc;tre, jusqu'&agrave; ce qu'ouvrant les yeux et
+se r&eacute;veillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derri&egrave;re
+un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses &eacute;paules. On l'a
+vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser
+dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son c&ocirc;t&eacute; &agrave; la renverse. Il
+lui est arriv&eacute; plusieurs fois de se trouver t&ecirc;te pour t&ecirc;te &agrave; la
+rencontre d'un prince et sur son passage, se reconna&icirc;tre &agrave; peine, et
+n'avoir que le loisir de se coller &agrave; un mur pour lui faire place. Il
+cherche, il brouille, il crie, il s'&eacute;chauffe, il appelle ses valets l'un
+apr&egrave;s l'autre: on lui perd tout, on lui &eacute;gare tout; il demande ses
+gants, qu'il a dans ses mains, semblable &agrave; cette femme qui prenait le
+temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait sur son visage. Il
+entre &agrave; l'appartement, et passe sous un lustre o&ugrave; sa perruque s'accroche
+et demeure suspendue: tous les courtisans regardent et rient; M&eacute;nalque
+regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans
+toute l'assembl&eacute;e o&ugrave; est celui qui montre ses oreilles, et &agrave; qui il
+manque une perruque. S'il va par la ville, apr&egrave;s avoir fait quelque
+chemin, il se croit &eacute;gar&eacute;, il s'&eacute;meut, et il demande o&ugrave; il est &agrave; des
+passants, qui lui disent pr&eacute;cis&eacute;ment le nom de sa rue; il entre ensuite
+dans sa maison, d'o&ugrave; il sort pr&eacute;cipitamment, croyant qu'il s'est tromp&eacute;.
+Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degr&eacute; un carrosse
+qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche et croit
+ramener son ma&icirc;tre dans sa maison; M&eacute;nalque se jette hors de la
+porti&egrave;re, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la
+chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il
+s'assit, il se repose, il est chez soi. Le ma&icirc;tre arrive: celui-ci se
+l&egrave;ve pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de
+s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il r&ecirc;ve,
+il reprend la parole: le ma&icirc;tre de la maison s'ennuie, et demeure
+&eacute;tonn&eacute;; M&eacute;nalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il
+a affaire &agrave; un f&acirc;cheux, &agrave; un homme oisif, qui se retirera &agrave; la fin, il
+l'esp&egrave;re, et il prend patience: la nuit arrive qu'il est &agrave; peine
+d&eacute;tromp&eacute;. Une autre fois il rend visite &agrave; une femme, et, se persuadant
+bient&ocirc;t que c'est lui qui la re&ccedil;oit, il s'&eacute;tablit dans son fauteuil, et
+ne songe nullement &agrave; l'abandonner: il trouve ensuite que cette dame fait
+ses visites longues, il attend &agrave; tous moments qu'elle se l&egrave;ve et le
+laisse en libert&eacute;; mais comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et
+que la nuit est d&eacute;j&agrave; avanc&eacute;e, il la prie &agrave; souper: elle rit, et si haut,
+qu'elle le r&eacute;veille. Lui-m&ecirc;me se marie le matin, l'oublie le soir, et
+d&eacute;couche la nuit de ses noces; et quelques ann&eacute;es apr&egrave;s il perd sa
+femme, elle meurt entre ses bras, il assiste &agrave; ses obs&egrave;ques, et le
+lendemain, quand on lui vient dire qu'on a servi, il demande si sa femme
+est pr&ecirc;te et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre dans une
+&eacute;glise, et prenant l'aveugle qui est coll&eacute; &agrave; la porte pour un pilier, et
+sa tasse pour le b&eacute;nitier, y plonge la main, la porte &agrave; son front,
+lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle, et qui lui offre
+des oraisons. Il s'avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se
+jette lourdement dessus: la machine plie, s'enfonce, et fait des efforts
+pour crier; M&eacute;nalque est surpris de se voir &agrave; genoux sur les jambes d'un
+fort petit homme, appuy&eacute; sur son dos, les deux bras pass&eacute;s sur ses
+&eacute;paules, et ses deux mains jointes et &eacute;tendues qui lui prennent le nez
+et lui ferment la bouche; il se retire confus, et va s'agenouiller
+ailleurs. Il tire un livre pour faire sa pri&egrave;re, et c'est sa pantoufle
+qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il a mise dans sa poche avant que
+de sortir. Il n'est pas hors de l'&eacute;glise qu'un homme de livr&eacute;e court
+apr&egrave;s lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de
+Monseigneur; M&eacute;nalque lui montre la sienne, et lu dit: &laquo;Voil&agrave; toutes les
+pantoufles que j'ai sur moi&raquo;; il se fouille n&eacute;anmoins, et tire celle de
+l'&eacute;v&ecirc;que de**, qu'il vient de quitter, qu'il a trouv&eacute; malade aupr&egrave;s de
+son feu, et dont, avant de prendre cong&eacute; de lui, il a ramass&eacute; la
+pantoufle, comme l'un de ses gants qui &eacute;tait &agrave; terre: ainsi M&eacute;nalque
+s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu
+au jeu tout l'argent qui est dans sa bourse, et, voulant continuer de
+jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa
+cassette, en tire ce qu'il lui pla&icirc;t, croit la remettre o&ugrave; il l'a prise:
+il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; &eacute;tonn&eacute; de ce
+prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il &eacute;clate de rire d'y voir son
+chien, qu'il a serr&eacute; pour sa cassette. Il joue au trictrac, il demande &agrave;
+boire, on lui en apporte; c'est &agrave; lui &agrave; jouer, il tient le cornet d'une
+main et un verre de l'autre, et comme il a une grande soif, il avale les
+d&eacute;s et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et
+inonde celui contre qui il joue. Et dans une chambre o&ugrave; il est familier,
+il crache sur le lit et jette son chapeau &agrave; terre, en croyant faire tout
+le contraire. Il se prom&egrave;ne sur l'eau, et il demande quelle heure il
+est: on lui pr&eacute;sente une montre; &agrave; peine l'a-t-il re&ccedil;ue, que ne songeant
+plus ni &agrave; l'heure ni &agrave; la montre, il la jette dans la rivi&egrave;re, comme une
+chose qui l'embarrasse. Lui-m&ecirc;me &eacute;crit une longue lettre, met de la
+poudre dessus &agrave; plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans
+l'encrier. Ce n'est pas tout: il &eacute;crit une seconde lettre, et apr&egrave;s les
+avoir cachet&eacute;es toutes deux, il se trompe &agrave; l'adresse; un duc et pair
+re&ccedil;oit l'une de ces deux lettres, et en l'ouvrant y lit ces mots: <i>Ma&icirc;tre
+Olivier, ne manquez; sit&ocirc;t la pr&eacute;sente re&ccedil;ue, de m'envoyer ma provision
+de foin...</i> Son fermier re&ccedil;oit l'autre, il l'ouvre, et se la fait lire; on
+y trouve: <i>Monseigneur, j'ai re&ccedil;u avec une soumission aveugle les ordres
+qu'il a plu &agrave; Votre Grandeur...</i> Lui-m&ecirc;me encore &eacute;crit une lettre pendant
+la nuit, et apr&egrave;s l'avoir cachet&eacute;e, il &eacute;teint sa bougie: il ne laisse
+pas d'&ecirc;tre surpris de ne voir goutte, et il sait &agrave; peine comment cela
+est arriv&eacute;. M&eacute;nalque descend l'escalier du Louvre; un autre le monte, &agrave;
+qui il dit: C'est vous que je cherche; il le prend par la main, le fait
+descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en
+sort; il va, il revient sur ses pas; il regarde enfin celui qu'il tra&icirc;ne
+apr&egrave;s soi depuis un quart d'heure: il est &eacute;tonn&eacute; que ce soit lui, il n'a
+rien &agrave; lui dire, il lui quitte la main, et tourne d'un autre c&ocirc;t&eacute;.
+Souvent il vous interroge, et il est d&eacute;j&agrave; bien loin de vous quand vous
+songez &agrave; lui r&eacute;pondre; ou bien il vous demande en courant comment se
+porte votre p&egrave;re, et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous
+crie qu'il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son
+chemin: Il est ravi de vous rencontrer; il sort de chez vous pour vous
+entretenir d'une certaine chose; il contemple votre main: &laquo;Vous avez l&agrave;,
+dit-il, un beau rubis; est-il balais?&raquo;, il vous quitte et continue sa
+route: voil&agrave; l'affaire importante dont il avait &agrave; vous parler. Se
+trouve-t-il en campagne, il dit &agrave; quelqu'un qu'il le trouve heureux
+d'avoir pu se d&eacute;rober &agrave; la cour pendant l'automne, et d'avoir pass&eacute; dans
+ses terres tout le temps de Fontainebleau, il tient &agrave; d'autres discours;
+puis revenant &agrave; celui-ci: &laquo;Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours &agrave;
+Fontainebleau; vous y avez sans doute beaucoup chass&eacute;.&raquo; Il commence
+ensuite un conte qu'il oublie d'achever; il rit en lui-m&ecirc;me, il &eacute;clate
+d'une chose qui lui passe par l'esprit, il r&eacute;pond &agrave; sa pens&eacute;e, il chante
+entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un
+cri plaintif, il b&acirc;ille, il se croit seul. S'il se trouve &agrave; un repas, on
+voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette: il est vrai
+que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de
+fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a invent&eacute; aux
+tables une grande cuill&egrave;re pour la commodit&eacute; du service: il la prend, la
+plonge dans le plat, l'emplit, la porte &agrave; sa bouche, et il ne sort pas
+d'&eacute;tonnement de voir r&eacute;pandu sur son linge et sur ses habits le potage
+qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le d&icirc;ner; ou s'il
+s'en souvient, et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin, il en
+flanque plus de la moiti&eacute; au visage de celui qui est &agrave; sa droite; il
+boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde
+&eacute;clate de rire de ce qu'il a jet&eacute; &agrave; terre ce qu'on lui a vers&eacute; de trop.
+Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodit&eacute;: on lui rend
+visite; il y a un cercle d'hommes et de femmes dans la ruelle qui
+l'entretiennent, et en leur pr&eacute;sence il soul&egrave;ve sa couverture et crache
+dans ses draps. On le m&egrave;ne aux Chartreux; on lui fait voir un clo&icirc;tre
+orn&eacute; d'ouvrages, tous de la main d'un excellent peintre; le religieux
+qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son
+aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un de ses
+tableaux: M&eacute;nalque, qui pendant la narration est hors du clo&icirc;tre, et
+bien loin au del&agrave;, y revient enfin, et demande au p&egrave;re si c'est le
+chanoine ou saint Bruno qui est damn&eacute;. Il se trouve par hasard avec une
+jeune veuve; il lui parle de son d&eacute;funt mari, lui demande comment il est
+mort; cette femme, &agrave; qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure,
+sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les d&eacute;tails de la maladie
+de son &eacute;poux, qu'elle conduit depuis la veille de sa fi&egrave;vre, qu'il se
+portait bien, jusqu'&agrave; l'agonie: Madame, lui demande M&eacute;nalque, qui
+l'avait apparemment &eacute;cout&eacute;e avec attention, n'aviez-vous que celui-l&agrave;?
+Il s'avise un matin de faire tout h&acirc;ter dans sa cuisine, il se l&egrave;ve
+avant le fruit, et prend cong&eacute; de la compagnie: on le voit ce jour-l&agrave; en
+tous les endroits de la ville, hormis en celui o&ugrave; il a donn&eacute; un
+rendez-vous pr&eacute;cis pour cette affaire qui l'a emp&ecirc;ch&eacute; de d&icirc;ner, et l'a
+fait sortir &agrave; pied, de peur que son carrosse ne le f&icirc;t attendre.
+L'entendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses
+domestiques? il est &eacute;tonn&eacute; de ne le point voir: &laquo;O&ugrave; peut-il &ecirc;tre?
+dit-il; que fait-il? qu'est-il devenu? qu'il ne se pr&eacute;sente plus devant
+moi, je le chasse d&egrave;s &agrave; cette heure.&raquo; Le valet arrive, &agrave; qui il demande
+fi&egrave;rement d'o&ugrave; il vient; il lui r&eacute;pond qu'il vient de l'endroit o&ugrave; il
+l'a envoy&eacute;, et il lui rend un fid&egrave;le compte de sa commission. Vous le
+prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas: pour un stupide, car il
+n'&eacute;coute point, et il parle encore moins; pour un fou, car outre qu'il
+parle tout seul, il est sujet &agrave; de certaines grimaces et &agrave; des
+mouvements de t&ecirc;te involontaires; pour un homme fier et incivil, car
+vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans
+vous rendre le salut; pour un inconsid&eacute;r&eacute;, car il parle de banqueroute
+au milieu d'une famille o&ugrave; il y a cette tache, d'ex&eacute;cution et d'&eacute;chafaud
+devant un homme dont le p&egrave;re y a mont&eacute;, de roture devant des roturiers
+qui sont riches et qui se donnent pour nobles. De m&ecirc;me il a dessein
+d'&eacute;lever aupr&egrave;s de soi un fils naturel sous le nom et le personnage d'un
+valet; et quoiqu'il veuille le d&eacute;rober &agrave; la connaissance de sa femme et
+de ses enfants, il lui &eacute;chappe de l'appeler son fils dix fois le jour.
+Il a pris aussi la r&eacute;solution de marier son fils &agrave; la fille d'un homme
+d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de
+sa maison et de ses anc&ecirc;tres, que les M&eacute;nalques ne se sont jamais
+m&eacute;salli&eacute;s. Enfin il n'est ni pr&eacute;sent ni attentif dans une compagnie &agrave; ce
+qui fait le sujet de la conversation. Il pense et il parle tout &agrave; la
+fois, mais la chose dont il parle est rarement celle &agrave; laquelle il
+pense; aussi ne parle-t-il gu&egrave;re cons&eacute;quemment et avec suite: o&ugrave; il dit
+non, souvent il faut dire oui, et o&ugrave; il dit oui, croyez qu'il veut dire
+non; il a, en vous r&eacute;pondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne
+s'en sert point: il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au
+monde. Tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps
+qu'il est le plus appliqu&eacute; et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots:
+Oui vraiment; C'est vrai; Bon! Tout de bon? Oui-da! Je pense qu'oui;
+Assur&eacute;ment; Ah! ciel! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas
+m&ecirc;me plac&eacute;s &agrave; propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il para&icirc;t
+&ecirc;tre: il appelle s&eacute;rieusement son laquais Monsieur; et son ami, il
+l'appelle la Verdure; il dit Votre R&eacute;v&eacute;rence &agrave; un prince du sang, et
+Votre Altesse &agrave; un j&eacute;suite. Il entend la messe: le pr&ecirc;tre vient &agrave;
+&eacute;ternuer; il lui dit: Dieu vous assiste! Il se trouve avec un magistrat:
+cet homme, grave par son caract&egrave;re, v&eacute;n&eacute;rable par son &acirc;ge et par sa
+dignit&eacute;, l'interroge sur un &eacute;v&eacute;nement et lui demande si cela est ainsi;
+M&eacute;nalque lui r&eacute;pond: Oui, Mademoiselle. Il revient une fois de la
+campagne: ses laquais en livr&eacute;es entreprennent de le voler et y
+r&eacute;ussissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de
+flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend. Arriv&eacute;
+chez soi, il raconte son aventure &agrave; ses amis, qui ne manquent pas de
+l'interroger sur les circonstances, et il leur dit: Demandez &agrave; mes gens,
+ils y &eacute;taient.</p>
+
+<p>8 (IV)</p>
+
+<p>L'incivilit&eacute; n'est pas un vice de l'&acirc;me, elle est l'effet de plusieurs
+vices: de la sotte vanit&eacute;, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse,
+de la stupidit&eacute;, de la distraction, du m&eacute;pris des autres, de la
+jalousie. Pour ne se r&eacute;pandre que sur les dehors, elle n'en est que plus
+ha&iuml;ssable, parce que c'est toujours un d&eacute;faut visible et manifeste. Il
+est vrai cependant qu'il offense plus ou moins, selon la cause qui le
+produit.</p>
+
+<p>9 (IV)</p>
+
+<p>Dire d'un homme col&egrave;re, in&eacute;gal, querelleux, chagrin, pointilleux,
+capricieux: &laquo;c'est son humeur&raquo; n'est pas l'excuser, comme on le croit,
+mais avouer sans y penser que de si grands d&eacute;fauts sont irr&eacute;m&eacute;diables.</p>
+
+<p>Ce qu'on appelle humeur est une chose trop n&eacute;glig&eacute;e parmi les hommes:
+ils devraient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'&ecirc;tre bons, mais
+qu'ils doivent encore para&icirc;tre tels, du moins s'ils tendent &agrave; &ecirc;tre
+sociables, capables d'union et de commerce, c'est-&agrave;-dire &agrave; &ecirc;tre des
+hommes. L'on n'exige pas des &acirc;mes malignes qu'elles aient de la douceur
+et de la souplesse; elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de
+pi&egrave;ge pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices:
+l'on d&eacute;sirerait de ceux qui ont un bon coeur qu'ils fussent toujours
+pliants, faciles, complaisants; et qu'il f&ucirc;t moins vrai quelquefois que
+ce sont les m&eacute;chants qui nuisent, et les bons qui font souffrir.</p>
+
+<p>10 (IV)</p>
+
+<p>Le commun des hommes va de la col&egrave;re &agrave; l'injure. Quelques-uns en usent
+autrement: ils offensent, et puis ils se f&acirc;chent; la surprise o&ugrave; l'on
+est toujours de ce proc&eacute;d&eacute; ne laisse pas de place au ressentiment.</p>
+
+<p>11 (I)</p>
+
+<p>Les hommes ne s'attachent pas assez &agrave; ne point manquer les occasions de
+faire plaisir: il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour
+pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se
+pr&eacute;sente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>12 (VIII)</p>
+
+<p>Sachez pr&eacute;cis&eacute;ment ce que vous pouvez attendre des hommes en g&eacute;n&eacute;ral, et
+de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce
+du monde.</p>
+
+<p>13 (IV)</p>
+
+<p>Si la pauvret&eacute; est la m&egrave;re des crimes, le d&eacute;faut d'esprit en est le
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>14 (I)</p>
+
+<p>Il est difficile qu'un fort malhonn&ecirc;te homme ait assez d'esprit: un
+g&eacute;nie qui est droit et per&ccedil;ant conduit enfin &agrave; la r&egrave;gle, &agrave; la probit&eacute;, &agrave;
+la vertu. Il manque du sens et de la p&eacute;n&eacute;tration &agrave; celui qui s'opini&acirc;tre
+dans le mauvais comme dans le faux: l'on cherche en vain &agrave; le corriger
+par des traits de satire qui le d&eacute;signent aux autres, et o&ugrave; il ne se
+reconna&icirc;t pas lui-m&ecirc;me; ce sont des injures dites &agrave; un sourd. Il serait
+d&eacute;sirable pour le plaisir des honn&ecirc;tes gens et pour la vengeance
+publique, qu'un coquin ne le f&ucirc;t pas au point d'&ecirc;tre priv&eacute; de tout
+sentiment.</p>
+
+<p>15 (I)</p>
+
+<p>Il y a des vices que nous ne devons &agrave; personne, que nous apportons en
+naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres que
+l'on contracte, et qui nous sont &eacute;trangers. L'on est n&eacute; quelquefois avec
+des moeurs faciles, de la complaisance, et tout le d&eacute;sir de plaire; mais
+par les traitements que l'on re&ccedil;oit de ceux avec qui l'on vit ou de qui
+l'on d&eacute;pend, l'on est bient&ocirc;t jet&eacute; hors de ses mesures, et m&ecirc;me de son
+naturel: l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait
+point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin &eacute;tonn&eacute; de se
+trouver dur et &eacute;pineux.</p>
+
+<p>16 (II)</p>
+
+<p>L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme
+une seule nation, et n'ont point voulu parler une m&ecirc;me langue, vivre
+sous les m&ecirc;mes lois, convenir entre eux des m&ecirc;mes usages et d'un m&ecirc;me
+culte; et moi, pensant &agrave; la contrari&eacute;t&eacute; des esprits, des go&ucirc;ts et des
+sentiments, je suis &eacute;tonn&eacute; de voir jusques &agrave; sept ou huit personnes se
+rassembler sous un m&ecirc;me toit, dans une m&ecirc;me enceinte, et composer une
+seule famille.</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>Il y a d'&eacute;tranges p&egrave;res, et dont tout la vie ne semble occup&eacute;e qu'&agrave;
+pr&eacute;parer &agrave; leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>Tout est &eacute;tranger dans l'humeur, les moeurs et les mani&egrave;res de la plupart
+des hommes. Tel a v&eacute;cu pendant toute sa vie chagrin, emport&eacute;, avare,
+rampant, soumis, laborieux, int&eacute;ress&eacute;, qui &eacute;tait n&eacute; gai, paisible,
+paresseux, magnifique, d'un courage fier et &eacute;loign&eacute; de toute bassesse:
+les besoins de la vie, la situation o&ugrave; l'on se trouve, la loi de la
+n&eacute;cessit&eacute; forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi
+tel homme au fond et en lui-m&ecirc;me ne se peut d&eacute;finir: trop de choses qui
+sont hors de lui l'alt&egrave;rent, le changent, le bouleversent; il n'est
+point pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu'il est ou ce qu'il para&icirc;t &ecirc;tre.</p>
+
+<p>19 (I)</p>
+
+<p>La vie est courte et ennuyeuse: elle se passe toute &agrave; d&eacute;sirer. L'on
+remet &agrave; l'avenir son repos et ses joies, &agrave; cet &acirc;ge souvent o&ugrave; les
+meilleurs biens ont d&eacute;j&agrave; disparu, la sant&eacute; et la jeunesse. Ce temps
+arrive, qui nous surprend encore dans les d&eacute;sirs; on en est l&agrave;, quand la
+fi&egrave;vre nous saisit et nous &eacute;teint: si l'on e&ucirc;t gu&eacute;ri, ce n'&eacute;tait que
+pour d&eacute;sirer plus longtemps.</p>
+
+<p>20 (VIII)</p>
+
+<p>Lorsqu'on d&eacute;sire, on se rend &agrave; discr&eacute;tion &agrave; celui de qui l'on esp&egrave;re:
+est-on s&ucirc;r d'avoir, on temporise, on parlemente, on capitule.</p>
+
+<p>21 (I)</p>
+
+<p>Il est si ordinaire &agrave; l'homme de n'&ecirc;tre pas heureux, et si essentiel &agrave;
+tout ce qui est un bien d'&ecirc;tre achet&eacute; par mille peines, qu'une affaire
+qui se rend facile devient suspecte. L'on comprend &agrave; peine, ou que ce
+qui co&ucirc;te si peu puisse nous &ecirc;tre fort avantageux, ou qu'avec des
+mesures justes l'on doive si ais&eacute;ment parvenir &agrave; la fin que l'on se
+propose. L'on croit m&eacute;riter les bons succ&egrave;s, mais n'y devoir compter que
+fort rarement.</p>
+
+<p>22 (IV)</p>
+
+<p>L'homme qui dit qu'il n'est pas n&eacute; heureux pourrait du moins le devenir
+par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui &ocirc;te cette
+derni&egrave;re ressource.</p>
+
+<p>23 (VI)</p>
+
+<p>Quoi que j'aie pu dire ailleurs, peut-&ecirc;tre que les afflig&eacute;s ont tort.
+Les hommes semblent &ecirc;tre n&eacute;s pour l'infortune, la douleur et la
+pauvret&eacute;; peu en &eacute;chappent; et comme toute disgr&acirc;ce peut leur arriver,
+ils devraient &ecirc;tre pr&eacute;par&eacute;s &agrave; toute disgr&acirc;ce.</p>
+
+<p>24 (I)</p>
+
+<p>Les hommes ont tant de peine &agrave; s'approcher sur les affaires, sont si
+&eacute;pineux sur les moindres int&eacute;r&ecirc;ts, si h&eacute;riss&eacute;s de difficult&eacute;s, veulent
+si fort tromper et si peu &ecirc;tre tromp&eacute;s, mettent si haut ce qui leur
+appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je
+ne sais par o&ugrave; et comment se peuvent conclure les mariages, les
+contrats, les acquisitions, la paix, la tr&ecirc;ve, les trait&eacute;s, les
+alliances.</p>
+
+<p>25</p>
+
+<p>(V) &Agrave; quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanit&eacute; de
+fermet&eacute;, et la fourberie d'esprit.</p>
+
+<p>(I) Les fourbes croient ais&eacute;ment que les autres le sont; ils ne peuvent
+gu&egrave;re &ecirc;tre tromp&eacute;s, et ils ne trompent pas longtemps.</p>
+
+<p>(V) Je me rach&egrave;terai toujours fort volontiers d'&ecirc;tre fourbe par &ecirc;tre
+stupide et passer pour tel.</p>
+
+<p>(V) On ne trompe point en bien; la fourberie ajoute la malice au
+mensonge.</p>
+
+<p>26 (VIII)</p>
+
+<p>S'il y avait moins de dupes, il y aurait moins de ce qu'on appelle des
+hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanit&eacute; que de
+distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les
+autres. Comment voulez-vous qu'&Eacute;rophile, &agrave; qui le manque de parole, les
+mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont m&eacute;rit&eacute; des gr&acirc;ces
+et des bienfaits de ceux m&ecirc;mes qu'il a ou manqu&eacute; de servir ou
+d&eacute;soblig&eacute;s, ne pr&eacute;sume pas infiniment de soi et de son industrie?</p>
+
+<p>27</p>
+
+<p>(IV) L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes,
+et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d'exploit, de saisie,
+d'interrogatoire, de promesse, et de plaider contre sa promesse. Est-ce
+qu'il n'y aurait pas dans le monde la plus petite &eacute;quit&eacute;? Serait-il au
+contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas
+d&ucirc;, ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent?</p>
+
+<p>(VIII) Parchemins invent&eacute;s pour faire souvenir ou pour convaincre les
+hommes de leur parole: honte de l'humanit&eacute;!</p>
+
+<p>(IV) &Ocirc;tez les passions, l'int&eacute;r&ecirc;t, l'injustice, quel calme dans les plus
+grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de
+l'embarras.</p>
+
+<p>28 (I)</p>
+
+<p>Rien n'engage tant un esprit raisonnable &agrave; supporter tranquillement des
+parents et des amis les tors qu'ils ont &agrave; son &eacute;gard, que la r&eacute;flexion
+qu'il fait sur les vices de l'humanit&eacute;, et combien il est p&eacute;nible aux
+hommes d'&ecirc;tre constants, g&eacute;n&eacute;reux, fid&egrave;les, d'&ecirc;tre touch&eacute;s d'une amiti&eacute;
+plus forte que leur int&eacute;r&ecirc;t. Comme il conna&icirc;t leur port&eacute;e, il n'exige
+point d'eux qu'ils p&eacute;n&egrave;trent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils
+aient de l'&eacute;quit&eacute;. Il peut ha&iuml;r les hommes en g&eacute;n&eacute;ral, o&ugrave; il y a si peu
+de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime m&ecirc;me par des
+motifs plus relev&eacute;s, et il s'&eacute;tudie &agrave; m&eacute;riter le moins qu'il se peut une
+pareille indulgence.</p>
+
+<p>29 (I)</p>
+
+<p>Il y a de certains biens que l'on d&eacute;sire avec emportement, et dont
+l'id&eacute;e seule nous enl&egrave;ve et nous transporte: s'il nous arrive de les
+obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'e&ucirc;t pens&eacute;, on en
+jouit moins que l'on n'aspire encore &agrave; de plus grands.</p>
+
+<p>30 (I)</p>
+
+<p>Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs o&ugrave; l'on n'ose
+penser, et dont la seule vue fait fr&eacute;mir: s'il arrive que l'on y tombe,
+l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point, l'on se
+raidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'esp&eacute;rait.</p>
+
+<p>31 (IV)</p>
+
+<p>Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on h&eacute;rite, qu'un beau
+cheval ou un joli chien dont on se trouve le ma&icirc;tre, qu'une tapisserie,
+qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins
+sentir une grande perte.</p>
+
+<p>32 (V)</p>
+
+<p>Je suppose que les hommes soient &eacute;ternels sur la terre, et je m&eacute;dite
+ensuite sur ce qui pourrait me faire conna&icirc;tre qu'ils se feraient alors
+une plus grande affaire de leur &eacute;tablissement qu'ils ne s'en font dans
+l'&eacute;tat o&ugrave; sont les choses.</p>
+
+<p>33 (I)</p>
+
+<p>Si la vie est mis&eacute;rable, elle est p&eacute;nible &agrave; supporter; si elle est
+heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>34 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a rien que les hommes aiment mieux &agrave; conserver et qu'ils m&eacute;nagent
+moins que leur propre vie.</p>
+
+<p>35 (VIII)</p>
+
+<p>Ir&egrave;ne se transporte &agrave; grands frais en &Eacute;pidaure, voit Esculape dans son
+temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle
+est lasse et recrue de fatigue; et le dieu prononce que cela lui arrive
+par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est
+le soir sans app&eacute;tit; l'oracle lui ordonne de d&icirc;ner peu. Elle ajoute
+qu'elle est sujette &agrave; des insomnies; et il lui prescrit de n'&ecirc;tre au lit
+que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et
+quel rem&egrave;de; l'oracle r&eacute;pond qu'elle doit se lever avant midi, et
+quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui d&eacute;clare que
+le vin lui est nuisible: l'oracle lui dit de boire de l'eau; qu'elle a
+des indigestions: et il ajoute qu'elle fasse di&egrave;te. &laquo;Ma vue s'affaiblit,
+dit Ir&egrave;ne.&mdash;Prenez des lunettes, dit Esculape.&mdash;Je m'affaiblis
+moi-m&ecirc;me, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que
+j'ai &eacute;t&eacute;.&mdash;C'est, dit le dieu, que vous vieillissez.&mdash;Mais que moyen
+de gu&eacute;rir de cette langueur?&mdash;Le plus court, Ir&egrave;ne, c'est de mourir,
+comme ont fait votre m&egrave;re et votre a&iuml;eule.&mdash;Fils d'Apollon, s'&eacute;crie
+Ir&egrave;ne, quel conseil me donnez-vous? Est-ce l&agrave; toute cette science que
+les hommes publient, et qui vous fait r&eacute;v&eacute;rer de toute la terre? Que
+m'apprenez-vous de rare et de myst&eacute;rieux? et ne savais-je pas tous ces
+rem&egrave;des que vous m'enseignez?&mdash;Que n'en usiez-vous donc, r&eacute;pond le
+dieu, sans venir me chercher de si loin, et abr&eacute;ger vos jours par un
+long voyage?&raquo;</p>
+
+<p>36 (I)</p>
+
+<p>La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir &agrave; tous les moments de la
+vie: il est plus dur de l'appr&eacute;hender que de la souffrir.</p>
+
+<p>37 (V)</p>
+
+<p>L'inqui&eacute;tude, la crainte, l'abattement n'&eacute;loignent pas la mort, au
+contraire: je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes,
+qui sont mortels.</p>
+
+<p>38 (V)</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est
+incertain: c'est un ind&eacute;fini dans le temps qui tient quelque chose de
+l'infini et de ce qu'on appelle &eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>39 (I)</p>
+
+<p>Pensons que, comme nous soupirons pr&eacute;sentement pour la florissante
+jeunesse qui n'est plus et ne reviendra point, la caducit&eacute; suivra, qui
+nous fera regretter l'&acirc;ge viril o&ugrave; nous sommes encore, et que nous
+n'estimons pas assez.</p>
+
+<p>40 (I)</p>
+
+<p>L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas s&ucirc;r de pouvoir atteindre.</p>
+
+<p>41 (V)</p>
+
+<p>L'on esp&egrave;re de vieillir, et l'on craint la vieillesse; c'est-&agrave;-dire l'on
+aime la vie, et l'on fuit la mort.</p>
+
+<p>42 (VI)</p>
+
+<p>C'est plus t&ocirc;t fait de c&eacute;der &agrave; la nature et de craindre la mort, que de
+faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de r&eacute;flexions, et
+&ecirc;tre continuellement aux prises avec soi-m&ecirc;me pour ne la pas craindre.</p>
+
+<p>43 (V)</p>
+
+<p>Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une
+d&eacute;solante affliction que de mourir.</p>
+
+<p>44 (V)</p>
+
+<p>Une longue maladie semble &ecirc;tre plac&eacute;e entre la vie et la mort, afin que
+la mort m&ecirc;me devienne un soulagement et &agrave; ceux qui meurent et &agrave; ceux qui
+restent.</p>
+
+<p>45 (V)</p>
+
+<p>&Agrave; parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin &agrave;
+la vieillesse.</p>
+
+<p>La mort qui pr&eacute;vient la caducit&eacute; arrive plus &agrave; propos que celle qui la
+termine.</p>
+
+<p>46 (I)</p>
+
+<p>Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont d&eacute;j&agrave;
+v&eacute;cu, ne les conduit pas toujours &agrave; faire de celui qui leur reste &agrave;
+vivre un meilleur usage.</p>
+
+<p>47 (V)</p>
+
+<p>La vie est un sommeil: les vieillards sont ceux dont le sommeil a &eacute;t&eacute;
+plus long; ils ne commencent &agrave; se r&eacute;veiller que quand il faut mourir.
+S'ils repassent alors sur tout le cours de leurs ann&eacute;es, ils ne trouvent
+souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des
+autres; ils confondent leurs diff&eacute;rents &acirc;ges, ils n'y voient rien qui
+marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont v&eacute;cu. Ils ont eu un songe
+confus, informe, et sans aucune suite; ils sentent n&eacute;anmoins, comme ceux
+qui s'&eacute;veillent, qu'ils ont dormi longtemps.</p>
+
+<p>48 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a pour l'homme que trois &eacute;v&eacute;nements: na&icirc;tre, vivre et mourir. Il
+ne se sent pas na&icirc;tre, il souffre &agrave; mourir, et il oublie de vivre.</p>
+
+<p>49 (IV)</p>
+
+<p>Il y a un temps o&ugrave; la raison n'est pas encore, o&ugrave; l'on ne vit que par
+instinct, &agrave; la mani&egrave;re des animaux, et dont il ne reste dans la m&eacute;moire
+aucun vestige. Il y a un second temps o&ugrave; la raison se d&eacute;veloppe, o&ugrave; elle
+est form&eacute;e, et o&ugrave; elle pourrait agir, si elle n'&eacute;tait pas obscurcie et
+comme &eacute;teinte par les vices de la complexion, et par un encha&icirc;nement de
+passions qui se succ&egrave;dent les unes aux autres, et conduisent jusques au
+troisi&egrave;me et dernier &acirc;ge. La raison, alors dans sa force, devrait
+produire; mais elle est refroidie et ralentie par les ann&eacute;es, par la
+maladie et la douleur, d&eacute;concert&eacute;e ensuite par le d&eacute;sordre de la
+machine, qui est dans son d&eacute;clin: et ces temps n&eacute;anmoins sont la vie de
+l'homme.</p>
+
+<p>50 (IV)</p>
+
+<p>Les enfants sont hautains, d&eacute;daigneux, col&egrave;res, envieux, curieux,
+int&eacute;ress&eacute;s, paresseux, volages, timides, intemp&eacute;rants, menteurs,
+dissimul&eacute;s; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies
+immod&eacute;r&eacute;es et des afflictions am&egrave;res sur de tr&egrave;s petits sujets; ils ne
+veulent point souffrir de mal, et aiment &agrave; en faire: ils sont d&eacute;j&agrave; des
+hommes.</p>
+
+<p>51 (IV)</p>
+
+<p>Les enfants n'ont ni pass&eacute; ni avenir, et, ce qui ne nous arrive gu&egrave;re,
+ils jouissent du pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>52 (IV)</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re de l'enfance para&icirc;t unique; les moeurs, dans cet &acirc;ge, sont
+assez les m&ecirc;mes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en
+p&eacute;n&egrave;tre la diff&eacute;rence: elle augmente avec la raison, parce qu'avec
+celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les
+hommes si dissemblables entre eux, et si contraires &agrave; eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>53 (IV)</p>
+
+<p>Les enfants ont d&eacute;j&agrave; de leur &acirc;me l'imagination et la m&eacute;moire,
+c'est-&agrave;-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un
+merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements:
+c'est par elles qu'ils r&eacute;p&egrave;tent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils
+contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous m&eacute;tiers, soit
+qu'ils s'occupent en effet &agrave; mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent
+les divers artisans par le mouvement et par le geste; qu'ils se trouvent
+&agrave; un grand festin, et y font bonne ch&egrave;re; qu'ils se transportent dans
+des palais et dans des lieux enchant&eacute;s; que bien que seuls, ils se
+voient un riche &eacute;quipage et un grand cort&egrave;ge; qu'ils conduisent des
+arm&eacute;es, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils
+parlent aux rois et aux plus grands princes; qu'ils sont rois eux-m&ecirc;mes,
+ont des sujets, poss&egrave;dent des tr&eacute;sors, qu'ils peuvent faire de feuilles
+d'arbres ou de grains de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de
+leur vie, savent &agrave; cet &acirc;ge &ecirc;tre les arbitres de leur fortune, et les
+ma&icirc;tres de leur propre f&eacute;licit&eacute;.</p>
+
+<p>54 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a nuls vices ext&eacute;rieurs et nuls d&eacute;fauts du corps qui ne soient
+aper&ccedil;us par les enfants; ils les saisissent d'une premi&egrave;re vue, et ils
+savent les exprimer par des mots convenables: on ne nomme point plus
+heureusement. Devenus hommes, ils sont charg&eacute;s &agrave; leur tour de toutes les
+imperfections dont ils se sont moqu&eacute;s.</p>
+
+<p>L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs
+ma&icirc;tres, comme de tous ceux &agrave; qui ils sont soumis: d&egrave;s qu'ils ont pu les
+entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils
+ne perdent plus. Ce qui nous fait d&eacute;choir une premi&egrave;re fois de cette
+sup&eacute;riorit&eacute; &agrave; leur &eacute;gard est toujours ce qui nous emp&ecirc;che de la
+recouvrer.</p>
+
+<p>55 (IV)</p>
+
+<p>La paresse, l'indolence et l'oisivet&eacute;, vices si naturels aux enfants,
+disparaissent dans leurs jeux, o&ugrave; ils sont vifs, appliqu&eacute;s, exacts,
+amoureux des r&egrave;gles et de la sym&eacute;trie, o&ugrave; ils ne se pardonnent nulle
+faute les uns aux autres, et recommencent eux-m&ecirc;mes plusieurs fois une
+seule chose qu'ils ont manqu&eacute;e: pr&eacute;sages certains qu'ils pourront un
+jour n&eacute;gliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs
+plaisirs.</p>
+
+<p>56 (IV)</p>
+
+<p>Aux enfants tout para&icirc;t grand, les cours, les jardins, les &eacute;difices, les
+meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde
+paraissent ainsi, et j'ose dire par la m&ecirc;me raison, parce qu'ils sont
+petits.</p>
+
+<p>57 (IV)</p>
+
+<p>Les enfants commencent entre eux par l'&eacute;tat populaire, chacun y est le
+ma&icirc;tre; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas
+longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une
+plus grande vivacit&eacute;, ou par une meilleure disposition du corps, ou par
+une connaissance plus exacte des jeux diff&eacute;rents et des petites lois qui
+les composent; les autres lui d&eacute;f&egrave;rent, et il se forme alors un
+gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.</p>
+
+<p>58 (IV)</p>
+
+<p>Qui doute que les enfants ne con&ccedil;oivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne
+raisonnent cons&eacute;quemment? Si c'est seulement sur de petites choses,
+c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue exp&eacute;rience; et si c'est en
+mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de
+leurs ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>59 (IV)</p>
+
+<p>C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants, et leur devenir
+inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou m&ecirc;me
+s&eacute;v&egrave;rement de celles qui sont l&eacute;g&egrave;res. Ils savent pr&eacute;cis&eacute;ment et mieux
+que personne ce qu'ils m&eacute;ritent, et ils ne m&eacute;ritent gu&egrave;re que ce qu'ils
+craignent. Ils connaissent si c'est &agrave; tort ou avec raison qu'on les
+ch&acirc;tie, et ne se g&acirc;tent pas moins par des peines mal ordonn&eacute;es que par
+l'impunit&eacute;.</p>
+
+<p>60 (I)</p>
+
+<p>On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet pendant
+tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire &agrave; force de
+faillir, c'est de mourir corrig&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'y a rien qui rafra&icirc;chisse le sang comme d'avoir su &eacute;viter de faire
+une sottise.</p>
+
+<p>61 (I)</p>
+
+<p>Le r&eacute;cit de ses fautes est p&eacute;nible; on veut les couvrir et en charger
+quelque autre: c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur.</p>
+
+<p>62 (VI)</p>
+
+<p>Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles &agrave;
+pr&eacute;voir, qu'elles mettent les sages en d&eacute;faut, et ne sont utiles qu'&agrave;
+ceux qui les font.</p>
+
+<p>63 (I)</p>
+
+<p>L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses
+du peuple.</p>
+
+<p>64 (I)</p>
+
+<p>Nous faisons par vanit&eacute; ou par biens&eacute;ance les m&ecirc;mes choses, et avec les
+m&ecirc;mes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel
+vient de mourir &agrave; Paris de la fi&egrave;vre qu'il a gagn&eacute;e &agrave; veiller sa femme,
+qu'il n'aimait point.</p>
+
+<p>65 (IV)</p>
+
+<p>Les hommes, dans le coeur, veulent &ecirc;tre estim&eacute;s, et ils cachent avec soin
+l'envie qu'ils ont d'&ecirc;tre estim&eacute;s; parce que les hommes veulent passer
+pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que
+la m&ecirc;me vertu, je veux dire l'estime et les louanges, ce ne serait plus
+&ecirc;tre vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou &ecirc;tre vain: les
+hommes sont tr&egrave;s vains, et ils ne ha&iuml;ssent rien tant que de passer pour
+tels.</p>
+
+<p>66 (IV)</p>
+
+<p>Un homme vain trouve son compte &agrave; dire du bien ou du mal de soi: un
+homme modeste ne parle point de soi.</p>
+
+<p>On ne voit point mieux le ridicule de la vanit&eacute;, et combien elle est un
+vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache
+souvent sous les apparences de son contraire.</p>
+
+<p>La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanit&eacute;; elle fait
+que l'homme vain ne para&icirc;t point tel, et se fait valoir au contraire par
+la vertu oppos&eacute;e au vice qui fait son caract&egrave;re: c'est un mensonge. La
+fausse gloire est l'&eacute;cueil de la vanit&eacute;; elle nous conduit &agrave; vouloir
+&ecirc;tre estim&eacute;s par des choses qui &agrave; la v&eacute;rit&eacute; se trouvent en nous, mais
+qui sont frivoles et indignes qu'on les rel&egrave;ve: c'est une erreur.</p>
+
+<p>67 (IV)</p>
+
+<p>Les hommes parlent de mani&egrave;re, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent
+d'eux-m&ecirc;mes que de petits d&eacute;fauts, et encore ceux qui supposent en leurs
+personnes de beaux talents ou de grandes qualit&eacute;s. Ainsi l'on se plaint
+de son peu de m&eacute;moire, content d'ailleurs de son grand sens et de son
+bon jugement; l'on re&ccedil;oit le reproche de la distraction et de la
+r&ecirc;verie, comme s'il nous accordait le bel esprit; l'on dit de soi qu'on
+est maladroit, et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consol&eacute; de
+la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, ou par les dons de
+l'&acirc;me que tout le monde nous conna&icirc;t; l'on fait l'aveu de sa paresse en
+des termes qui signifient toujours son d&eacute;sint&eacute;ressement, et que l'on est
+gu&eacute;ri de l'ambition; l'on ne rougit point de sa malpropret&eacute;, qui n'est
+qu'une n&eacute;gligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on
+n'a d'application que pour les solides et essentielles. Un homme de
+guerre aime &agrave; dire que c'&eacute;tait par trop d'empressement ou par curiosit&eacute;
+qu'il se trouva un certain jour &agrave; la tranch&eacute;e, ou en quelque autre poste
+tr&egrave;s p&eacute;rilleux, sans &ecirc;tre de garde ni command&eacute;; et il ajoute qu'il en
+fut repris de son g&eacute;n&eacute;ral. De m&ecirc;me une bonne t&ecirc;te ou un ferme g&eacute;nie qui
+se trouve n&eacute; avec cette prudence que les autres hommes cherchent
+vainement &agrave; acqu&eacute;rir; qui a fortifi&eacute; la trempe de son esprit par une
+grande exp&eacute;rience; que le nombre, le poids, la diversit&eacute;, la difficult&eacute;
+et l'importance des affaires occupent seulement, et n'accablent point;
+qui par l'&eacute;tendue de ses vues et de sa p&eacute;n&eacute;tration se rend ma&icirc;tre de
+tous les &eacute;v&eacute;nements; qui bien loin de consulter toutes les r&eacute;flexions
+qui sont &eacute;crites sur le gouvernement et la politique, est peut-&ecirc;tre de
+ces &acirc;mes sublimes n&eacute;es pour r&eacute;gir les autres, et sur qui ces premi&egrave;res
+r&egrave;gles ont &eacute;t&eacute; faites; qui est d&eacute;tourn&eacute;, par les grandes choses qu'il
+fait, des belles ou des agr&eacute;ables qu'il pourrait lire, et qui au
+contraire ne perd rien &agrave; retracer et &agrave; feuilleter, pour ainsi dire, sa
+vie et ses actions: un homme ainsi fait peut dire ais&eacute;ment, et sans se
+commettre, qu'il ne conna&icirc;t aucun livre, et qu'il ne lit jamais.</p>
+
+<p>68 (V)</p>
+
+<p>On veut quelquefois cacher ses faibles, ou en diminuer l'opinion par
+l'aveu libre que l'on en fait. Tel dit: &laquo;Je suis ignorant&raquo;, qui ne sait
+rien; un homme dit: &laquo;Je suis vieux&raquo;, il passe soixante ans; un autre
+encore: &laquo;Je ne suis pas riche&raquo;, et il est pauvre.</p>
+
+<p>69 (IV)</p>
+
+<p>La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute
+diff&eacute;rente de soi, si on la prend pour un sentiment int&eacute;rieur qui avilit
+l'homme &agrave; ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on
+appelle humilit&eacute;. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement
+de lui-m&ecirc;me, et ne pense ainsi que de lui-m&ecirc;me: la modestie ne tend qu'&agrave;
+faire que personne n'en souffre; elle est une vertu du dehors, qui r&egrave;gle
+ses yeux, sa d&eacute;marche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir
+ext&eacute;rieurement avec les autres comme s'il n'&eacute;tait pas vrai qu'il les
+compte pour rien.</p>
+
+<p>70 (I)</p>
+
+<p>Le monde est plein de gens qui faisant int&eacute;rieurement et par habitude la
+comparaison d'eux-m&ecirc;mes avec les autres, d&eacute;cident toujours en faveur de
+leur propre m&eacute;rite, et agissent cons&eacute;quemment.</p>
+
+<p>71 (IV)</p>
+
+<p>Vous dites qu'il faut &ecirc;tre modeste, les gens bien n&eacute;s ne demandent pas
+mieux: faites seulement que les hommes n'empi&egrave;tent pas sur ceux qui
+c&egrave;dent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me l'on dit: &laquo;Il faut avoir des habits modestes.&raquo; Les personnes de
+m&eacute;rite ne d&eacute;sirent rien davantage; mais le monde veut de la parure, on
+lui en donne; il est avide de la superfluit&eacute;, on lui en montre.
+Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge ou par une
+riche &eacute;toffe; l'on ne refuse pas toujours d'&ecirc;tre estim&eacute; &agrave; ce prix. Il y
+a des endroits o&ugrave; il faut se faire voir: un galon d'or plus large ou
+plus &eacute;troit vous fait entrer ou refuser.</p>
+
+<p>72 (I)</p>
+
+<p>Notre vanit&eacute; et la trop grande estime que nous avons de nous-m&ecirc;mes nous
+fait soup&ccedil;onner dans les autres une fiert&eacute; &agrave; notre &eacute;gard qui y est
+quelquefois, et qui souvent n'y est pas: une personne modeste n'a point
+cette d&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>73 (IV)</p>
+
+<p>Comme il faut se d&eacute;fendre de cette vanit&eacute; qui nous fait penser que les
+autres nous regardent avec curiosit&eacute; et avec estime, et ne parlent
+ensemble que pour s'entretenir de notre m&eacute;rite et faire notre &eacute;loge,
+aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous emp&ecirc;che de
+croire qu'on ne se parle &agrave; l'oreille que pour dire du mal de nous, ou
+que l'on ne rit que pour s'en moquer.</p>
+
+<p>74 (IV)</p>
+
+<p>D'o&ugrave; vient qu'Alcippe me salue aujourd'hui, me sourit, et se jette hors
+d'une poti&egrave;re de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis &agrave;
+pied: il doit, dans les r&egrave;gles, ne me pas voir. N'est-ce point pour &ecirc;tre
+vu lui-m&ecirc;me dans un m&ecirc;me fond avec un grand?</p>
+
+<p>75 (IV)</p>
+
+<p>L'on est si rempli de soi-m&ecirc;me, que tout s'y rapporte; l'on aime &agrave; &ecirc;tre
+vu, &agrave; &ecirc;tre montr&eacute;, &agrave; &ecirc;tre salu&eacute;, m&ecirc;me des inconnus: ils sont fiers s'ils
+l'oublient; l'on veut qu'ils nous devinent.</p>
+
+<p>76 (I)</p>
+
+<p>Nous cherchons notre bonheur hors de nous-m&ecirc;mes, et dans l'opinion des
+hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sinc&egrave;res, sans &eacute;quit&eacute;,
+pleins d'envie, de caprices et de pr&eacute;ventions. Quelle bizarrerie!</p>
+
+<p>77 (I)</p>
+
+<p>Il semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules: l'on voit
+n&eacute;anmoins de certaines gens qui rient &eacute;galement des choses ridicules et
+de celles qui ne le sont pas. Si vous &ecirc;tes sot et inconsid&eacute;r&eacute;, et qu'il
+vous &eacute;chappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous; si vous
+&ecirc;tes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton
+qu'il les faut dire, ils rient de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>78 (I)</p>
+
+<p>Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice, et
+qui nous &ocirc;tent l'honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine
+pour nous; mais ils ne nous prouvent pas &eacute;galement qu'ils aient perdu &agrave;
+notre &eacute;gard toute sorte d'estime: aussi ne sommes-nous pas incapables de
+quelque retour pour eux, et de leur rendre un jour notre amiti&eacute;. La
+moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le
+moins; elle est le langage du m&eacute;pris, et l'une des mani&egrave;res dont il se
+fait le mieux entendre; elle attaque l'homme dans son dernier
+retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-m&ecirc;me; elle veut le
+rendre ridicule &agrave; ses propres yeux; et ainsi elle le convainc de la plus
+mauvaise disposition o&ugrave; l'on puisse &ecirc;tre pour lui, et le rend
+irr&eacute;conciliable.</p>
+
+<p>C'est une chose monstrueuse que le go&ucirc;t et la facilit&eacute; qui est en nous
+de railler, d'improuver et de m&eacute;priser les autres; et tout ensemble la
+col&egrave;re que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous
+improuvent et nous m&eacute;prisent.</p>
+
+<p>79 (VIII)</p>
+
+<p>La sant&eacute; et les richesses, &ocirc;tant aux hommes l'exp&eacute;rience du mal, leur
+inspirent la duret&eacute; pour leurs semblables; et les gens d&eacute;j&agrave; charg&eacute;s de
+leur propre mis&egrave;re sont ceux qui entrent davantage par la compassion
+dans celle d'autrui.</p>
+
+<p>80 (VII)</p>
+
+<p>Il semble qu'aux &acirc;mes bien n&eacute;es les f&ecirc;tes, les spectacles, la symphonie
+rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos proches ou de nos
+amis.</p>
+
+<p>81 (I)</p>
+
+<p>Une grande &acirc;me est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur,
+de la moquerie; et elle serait invuln&eacute;rable si elle ne souffrait par la
+compassion.</p>
+
+<p>82 (IV)</p>
+
+<p>Il y a une esp&egrave;ce de honte d'&ecirc;tre heureux &agrave; la vue de certaines mis&egrave;res.</p>
+
+<p>83 (IV)</p>
+
+<p>On est prompt &agrave; conna&icirc;tre ses plus petits avantages, et lent &agrave; p&eacute;n&eacute;trer
+ses d&eacute;fauts. On n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles
+bien faits; on sait &agrave; peine que l'on est borgne; on ne sait point du
+tout que l'on manque d'esprit.</p>
+
+<p>Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne n&eacute;glige pas
+de d&eacute;couvrir un petit soulier qui suppose qu'elle a le pied petit; elle
+rit des choses plaisantes ou s&eacute;rieuses pour faire voir de belles dents;
+si elle montre son oreille, c'est qu'elle l'a bien faite; et si elle ne
+danse jamais, c'est qu'elle est peu contente de sa taille, qu'elle a
+&eacute;paisse. Elle entend tous ses int&eacute;r&ecirc;ts, &agrave; l'exception d'un seul: elle
+parle toujours, et n'a point d'esprit.</p>
+
+<p>84 (IV)</p>
+
+<p>Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du coeur, et
+idol&acirc;trent les talents du corps et de l'esprit. Celui qui dit froidement
+de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est
+constant, fid&egrave;le, sinc&egrave;re, &eacute;quitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il
+est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce: cela est trop fort.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il y a deux vertus que les hommes admirent, la bravoure
+et la lib&eacute;ralit&eacute;, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup,
+et que ces vertus font n&eacute;gliger, la vie et l'argent: aussi personne
+n'avance de soi qu'il est brave ou lib&eacute;ral.</p>
+
+<p>Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il
+est g&eacute;n&eacute;reux, qu'il est sublime: on a mis ces qualit&eacute;s &agrave; un trop haut
+prix; on se contente de le penser.</p>
+
+<p>85 (V)</p>
+
+<p>Quelque rapport qu'il paraisse de la jalousie &agrave; l'&eacute;mulation, il y a
+entre elles le m&ecirc;me &eacute;loignement que celui qui se trouve entre le vice et
+la vertu.</p>
+
+<p>La jalousie et l'&eacute;mulation s'exercent sur le m&ecirc;me objet, qui est le bien
+ou le m&eacute;rite des autres: avec cette diff&eacute;rence, que celle-ci est un
+sentiment volontaire, courageux, sinc&egrave;re, qui rend l'&acirc;me f&eacute;conde, qui la
+fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce
+qu'elle admire; et que celle-l&agrave; au contraire est un mouvement violent et
+comme un aveu contraint du m&eacute;rite qui est hors d'elle; qu'elle va m&ecirc;me
+jusques &agrave; nier la vertu dans les sujets o&ugrave; elle existe, ou qui, forc&eacute;e
+de la reconna&icirc;tre, lui refuse les &eacute;loges ou lui envie les r&eacute;compenses;
+une passion st&eacute;rile qui laisse l'homme dans l'&eacute;tat o&ugrave; elle le trouve,
+qui le remplit de lui-m&ecirc;me, de l'id&eacute;e de sa r&eacute;putation, qui le rend
+froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui, qui fait
+qu'il s'&eacute;tonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens, ou
+d'autres hommes avec les m&ecirc;mes talents dont il se pique: vice honteux,
+et qui par son exc&egrave;s rentre toujours dans la vanit&eacute; et dans la
+pr&eacute;somption, et ne persuade pas tant &agrave; celui qui en est bless&eacute; qu'il a
+plus d'esprit et de m&eacute;rite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a
+lui seul de l'esprit et du m&eacute;rite.</p>
+
+<p>L'&eacute;mulation et la jalousie ne se rencontrent gu&egrave;re que dans les
+personnes de m&ecirc;me art, de m&ecirc;mes talents et de m&ecirc;me condition. Les plus
+vils artisans sont les plus sujets &agrave; la jalousie; ceux qui font
+profession des arts lib&eacute;raux ou des belles-lettres, les peintres, les
+musiciens, les orateurs, les po&egrave;tes, tous ceux qui se m&ecirc;lent d'&eacute;crire,
+ne devraient &ecirc;tre capables que d'&eacute;mulation.</p>
+
+<p>Toute jalousie n'est point exempte de quelque sorte d'envie, et souvent
+m&ecirc;me ces deux passions se confondent. L'envie au contraire est
+quelquefois s&eacute;par&eacute;e de la jalousie: comme est celle qu'excitent dans
+notre &acirc;me les conditions fort &eacute;lev&eacute;es au-dessus de la n&ocirc;tre; les grandes
+fortunes, la faveur, le minist&egrave;re.</p>
+
+<p>L'envie et la haine s'unissent toujours et se fortifient l'une l'autre
+dans un m&ecirc;me sujet; et elles ne sont reconnaissables entre elles qu'en
+ce que l'une s'attache &agrave; la personne, l'autre &agrave; l'&eacute;tat et &agrave; la
+condition.</p>
+
+<p>Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaill&eacute; une
+bonne &eacute;p&eacute;e, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il
+sait qu'il y a dans ces arts des r&egrave;gles et une m&eacute;thode qu'on ne devine
+point, qu'il y a des outils &agrave; manier dont il ne conna&icirc;t ni l'usage, ni
+le nom, ni la figure; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait
+l'apprentissage d'un certain m&eacute;tier, pour se consoler de n'y &ecirc;tre point
+ma&icirc;tre. Il peut au contraire &ecirc;tre susceptible d'envie et m&ecirc;me de
+jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la
+raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, &eacute;taient les seuls
+instruments qui servent &agrave; r&eacute;gir un &Eacute;tat et &agrave; pr&eacute;sider aux affaires
+publiques, et qu'ils dussent suppl&eacute;er aux r&egrave;gles, aux pr&eacute;ceptes, &agrave;
+l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>86 (I)</p>
+
+<p>L'on voit peu d'esprits enti&egrave;rement lourds et stupides; l'on en voit
+encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes
+nage entre ces deux extr&eacute;mit&eacute;s. L'intervalle est rempli par un grand
+nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent &agrave;
+la r&eacute;publique, et renferment en soi l'utile et l'agr&eacute;able: comme le
+commerce, les finances, le d&eacute;tail des arm&eacute;es, la navigation, les arts,
+les m&eacute;tiers, l'heureuse m&eacute;moire, l'esprit du jeu, celui de la soci&eacute;t&eacute; et
+de la conversation.</p>
+
+<p>87 (IV)</p>
+
+<p>Tout l'esprit qui est au monde est inutile &agrave; celui qui n'en a point: il
+n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui.</p>
+
+<p>88 (V)</p>
+
+<p>Le premier degr&eacute; dans l'homme apr&egrave;s la raison, ce serait de sentir qu'il
+l'a perdue; la folie m&ecirc;me est incompatible avec cette connaissance. De
+m&ecirc;me, ce qu'il y aurait en nous de meilleur apr&egrave;s l'esprit, ce serait de
+conna&icirc;tre qu'il nous manque. Par l&agrave; on ferait l'impossible: on saurait
+sans esprit n'&ecirc;tre pas un sot, ni un fat, ni un impertinent.</p>
+
+<p>89 (IV)</p>
+
+<p>Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine m&eacute;diocrit&eacute; est
+s&eacute;rieux et tout d'une pi&egrave;ce; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne
+tire aucun fruit de la bagatelle; aussi incapable de s'&eacute;lever aux
+grandes choses que de s'accommoder, m&ecirc;me par rel&acirc;chement, des plus
+petites, il sait &agrave; peine jouer avec ses enfants.</p>
+
+<p>90 (I)</p>
+
+<p>Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire
+&agrave; lui-m&ecirc;me: il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit veng&eacute;.</p>
+
+<p>91 (IV)</p>
+
+<p>Quelle m&eacute;sintelligence entre l'esprit et le coeur! Le philosophe vit mal
+avec tous ses pr&eacute;ceptes, et le politique rempli de vues et de r&eacute;flexions
+ne sait pas se gouverner.</p>
+
+<p>92 (I)</p>
+
+<p>L'esprit s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments,
+elles le nourrissent et le consument.</p>
+
+<p>93 (I)</p>
+
+<p>Les petits sont quelquefois charg&eacute;s de mille vertus inutiles; ils n'ont
+pas de quoi les mettre en oeuvre.</p>
+
+<p>94 (I)</p>
+
+<p>Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur
+et de l'autorit&eacute;, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et &agrave;
+qui la t&ecirc;te ne tourne point dans les postes les plus &eacute;lev&eacute;s. Ceux au
+contraire que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a
+comme accabl&eacute;s de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans
+mod&eacute;ration: leurs yeux, leur d&eacute;marche, leur ton de voix et leur acc&egrave;s
+marquent longtemps en eux l'admiration o&ugrave; ils sont d'eux-m&ecirc;mes, et de se
+voir si &eacute;minents; et ils deviennent si farouches que leur chute seule
+peut les apprivoiser.</p>
+
+<p>95 (IV)</p>
+
+<p>Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges &eacute;paules,
+porte l&eacute;g&egrave;rement et de bonne gr&acirc;ce un lourd fardeau; il lui reste encore
+un bras de libre: un nain serait &eacute;cras&eacute; de la moiti&eacute; de sa charge. Ainsi
+les postes &eacute;minents rendent les grands hommes encore plus grands, et les
+petits beaucoup plus petits.</p>
+
+<p>96 (VII)</p>
+
+<p>Il y a des gens qui gagnent &agrave; &ecirc;tre extraordinaires; ils voguent, ils
+cinglent dans une mer o&ugrave; les autres &eacute;chouent et se brisent; ils
+parviennent, en blessant toutes les r&egrave;gles de parvenir; ils tirent de
+leur irr&eacute;gularit&eacute; et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus
+consomm&eacute;e; hommes d&eacute;vou&eacute;s &agrave; d'autres hommes, aux grands &agrave; qui ils ont
+sacrifi&eacute;, en qui ils ont plac&eacute; leurs derni&egrave;res esp&eacute;rances, ils ne les
+servent point, mais ils les amusent. Les personnes de m&eacute;rite et de
+service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont n&eacute;cessaires; ils
+blanchissent aupr&egrave;s d'eux dans la pratique des bons mots, qui leur
+tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la r&eacute;compense; ils
+s'attirent, &agrave; force d'&ecirc;tre plaisants, des emplois graves, et s'&eacute;l&egrave;vent
+par un continuel enjouement jusqu'au s&eacute;rieux des dignit&eacute;s; ils finissent
+enfin, et rencontrent inopin&eacute;ment un avenir qu'ils n'ont ni craint ni
+esp&eacute;r&eacute;. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur
+fortune, fatal &agrave; ceux qui voudraient le suivre.</p>
+
+<p>97 (I)</p>
+
+<p>L'on exigerait de certains personnages qui ont une fois &eacute;t&eacute; capables
+d'une action noble, h&eacute;ro&iuml;que, et qui a &eacute;t&eacute; sue de toute la terre, que
+sans para&icirc;tre comme &eacute;puis&eacute;s par un si grand effort, ils eussent du moins
+dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se
+remarque m&ecirc;me dans les hommes ordinaires; qu'ils ne tombassent point
+dans des petitesses indignes de la haute r&eacute;putation qu'ils avaient
+acquise; que se m&ecirc;lant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le
+loisir de les voir de pr&egrave;s, ils ne le fissent point passer de la
+curiosit&eacute; et de l'admiration &agrave; l'indiff&eacute;rence, et peut-&ecirc;tre au m&eacute;pris.</p>
+
+<p>98 (I)</p>
+
+<p>Il co&ucirc;te moins &agrave; certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de
+se corriger d'un seul d&eacute;faut. Ils sont m&ecirc;me si malheureux, que ce vice
+est souvent celui qui convenait le moins &agrave; leur &eacute;tat, et qui pouvait
+leur donner dans le monde plus de ridicule; il affaiblit l'&eacute;clat de
+leurs grandes qualit&eacute;s, emp&ecirc;che qu'ils ne soient des hommes parfaits et
+que leur r&eacute;putation ne soit enti&egrave;re. On ne leur demande point qu'ils
+soient plus &eacute;clair&eacute;s et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de
+l'ordre et de la discipline, plus fid&egrave;les &agrave; leurs devoirs, plus z&eacute;l&eacute;s
+pour le bien public, plus graves: on veut seulement qu'ils ne soient
+point amoureux.</p>
+
+<p>99 (I)</p>
+
+<p>Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si diff&eacute;rents
+d'eux-m&ecirc;mes par le coeur et par l'esprit qu'on est s&ucirc;r de se m&eacute;prendre,
+si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur premi&egrave;re
+jeunesse. Tels &eacute;taient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse
+ins&eacute;parable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait
+d'autres qui ont commenc&eacute; leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce
+qu'ils avaient d'esprit &agrave; les conna&icirc;tre, que les disgr&acirc;ces ensuite ont
+rendus religieux, sages, temp&eacute;rants: ces derniers sont pour l'ordinaire
+de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond; ils ont
+une probit&eacute; &eacute;prouv&eacute;e par la patience et par l'adversit&eacute;; ils entent sur
+cette extr&ecirc;me politesse que le commerce des femmes leur a donn&eacute;e, et
+dont ils ne se d&eacute;font jamais, un esprit de r&egrave;gle, de r&eacute;flexion, et
+quelquefois une haute capacit&eacute;, qu'ils doivent &agrave; la chambre et au loisir
+d'une mauvaise fortune.</p>
+
+<p>Tout notre mal vient de ne pouvoir &ecirc;tre seuls: de l&agrave; le jeu, le luxe, la
+dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la m&eacute;disance, l'envie,
+l'oubli de soi-m&ecirc;me et de Dieu.</p>
+
+<p>100 (I)</p>
+
+<p>L'homme semble quelquefois ne se suffire pas &agrave; soi-m&ecirc;me; les t&eacute;n&egrave;bres,
+la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans
+de vaines terreurs: le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de
+s'ennuyer.</p>
+
+<p>101 (V)</p>
+
+<p>L'ennui est entr&eacute; dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part
+dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la
+soci&eacute;t&eacute;. Celui qui aime le travail a assez de soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>102 (I)</p>
+
+<p>La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie &agrave; rendre
+l'autre mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>103 (V)</p>
+
+<p>Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z; le bon, le
+mauvais, le pire, tout y entre; rien en un certain genre n'est oubli&eacute;:
+quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages! On les appelle
+des jeux d'esprit. De m&ecirc;me il y a un jeu dans la conduite: on a
+commenc&eacute;, il faut finir; on veut fournir toute la carri&egrave;re. Il serait
+mieux ou de changer ou de suspendre; mais il est plus rare et plus
+difficile de poursuivre: on poursuit, on s'anime par les contradictions;
+la vanit&eacute; soutient, suppl&eacute;e &agrave; la raison, qui c&egrave;de et qui se d&eacute;siste. On
+porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans
+celles m&ecirc;mes o&ugrave; il entre de la religion.</p>
+
+<p>104 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a que nos devoirs qui nous co&ucirc;tent, parce que, leur pratique ne
+regardant que les choses que nous sommes &eacute;troitement oblig&eacute;s de faire,
+elle n'est pas suivie de grands &eacute;loges, qui est tout ce qui nous excite
+aux actions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises. N**
+aime une pi&eacute;t&eacute; fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des
+pauvres, le rend d&eacute;positaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un
+d&eacute;p&ocirc;t public o&ugrave; se font les distributions; les gens &agrave; petits collets et
+les soeurs grises y ont une libre entr&eacute;e; toute une ville voit ses
+aum&ocirc;nes et les publie: qui pourrait douter qu'il soit homme de bien, si
+ce n'est peut-&ecirc;tre ses cr&eacute;anciers?</p>
+
+<p>105 (IV)</p>
+
+<p>G&eacute;ronte meurt de caducit&eacute;, et sans avoir fait ce testament qu'il
+projetait depuis trente ann&eacute;es: dix t&ecirc;tes viennent ab intestat partager
+sa succession. Il ne vivait depuis longtemps que par les soins
+d'Ast&eacute;rie, sa femme, qui jeune encore s'&eacute;tait d&eacute;vou&eacute;e &agrave; sa personne, ne
+le perdait pas de vue, secourait sa vieillesse, et lui a enfin ferm&eacute; les
+yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour
+vivre d'un autre vieillard.</p>
+
+<p>106 (IV)</p>
+
+<p>Laisser perdre charges et b&eacute;n&eacute;fices plut&ocirc;t que de vendre ou de r&eacute;signer
+m&ecirc;me dans son extr&ecirc;me, vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du
+nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que l'on peut mourir, c'est
+s'aimer soi-m&ecirc;me, et n'aimer que soi.</p>
+
+<p>107 (IV)</p>
+
+<p>Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emport&eacute;,
+qu'Aur&egrave;le, son oncle, n'a pu ha&iuml;r ni d&eacute;sh&eacute;riter.</p>
+
+<p>Frontin, neveu d'Aur&egrave;le, apr&egrave;s vingt ann&eacute;es d'une probit&eacute; connue, et
+d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fl&eacute;chir en sa
+faveur, et ne tire de sa d&eacute;pouille qu'une l&eacute;g&egrave;re pension, que Fauste,
+unique l&eacute;gataire, lui doit payer.</p>
+
+<p>108 (I)</p>
+
+<p>Les haines sont si longues et si opini&acirc;tr&eacute;es, que le plus grand signe de
+mort dans un homme malade, c'est la r&eacute;conciliation.</p>
+
+<p>109 (I)</p>
+
+<p>L'on s'insinue aupr&egrave;s de tous les hommes, ou en les flattant dans les
+passions qui occupent leur &acirc;me, ou en compatissant aux infirmit&eacute;s qui
+affligent leur corps; en cela seul consistent les soins que l'on peut
+leur rendre: de l&agrave; vient que celui qui se porte bien, et qui d&eacute;sire peu
+de choses, est moins facile &agrave; gouverner.</p>
+
+<p>110 (IV)</p>
+
+<p>La mollesse et la volupt&eacute; naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec
+lui; ni les heureux ni les tristes &eacute;v&eacute;nements ne l'en peuvent s&eacute;parer;
+c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un d&eacute;dommagement de
+la mauvaise.</p>
+
+<p>111 (I)</p>
+
+<p>C'est une grande difformit&eacute; dans la nature qu'un vieillard amoureux.</p>
+
+<p>112 (I)</p>
+
+<p>Peu de gens se souviennent d'avoir &eacute;t&eacute; jeunes, et combien il leur &eacute;tait
+difficile d'&ecirc;tre chastes et temp&eacute;rants. La premi&egrave;re chose qui arrive aux
+hommes apr&egrave;s avoir renonc&eacute; aux plaisirs, ou par biens&eacute;ance, ou par
+lassitude, ou par r&eacute;gime, c'est de les condamner dans les autres. Il
+entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses m&ecirc;mes
+que l'on vient de quitter; l'on aimerait qu'un bien qui n'est plus pour
+nous ne f&ucirc;t plus aussi pour le reste du monde: c'est un sentiment de
+jalousie.</p>
+
+<p>113 (I)</p>
+
+<p>Ce n'est pas le besoin d'argent o&ugrave; les vieillards peuvent appr&eacute;hender de
+tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si
+grands fonds qu'ils ne peuvent gu&egrave;re avoir cette inqui&eacute;tude; et
+d'ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducit&eacute;
+des commodit&eacute;s de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-m&ecirc;mes
+volontairement pour satisfaire &agrave; leur avarice? Ce n'est point aussi
+l'envie de laisser de plus grandes richesses &agrave; leurs enfants, car il
+n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-m&ecirc;me, outre
+qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'h&eacute;ritiers. Ce vice est
+plut&ocirc;t l'effet de l'&acirc;ge et de la complexion des vieillards, qui s'y
+abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans
+leur jeunesse, ou leur ambition dans l'&acirc;ge viril; il ne faut ni vigueur,
+ni jeunesse, ni sant&eacute;, pour &ecirc;tre avare; l'on n'a aussi nul besoin de
+s'empresser ou de se donner le moindre mouvement pour &eacute;pargner ses
+revenus: il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se
+priver de tout; cela est commode aux vieillards, &agrave; qui il faut une
+passion, parce qu'ils sont hommes.</p>
+
+<p>114 (I)</p>
+
+<p>Il y a des gens qui sont mal log&eacute;s, mal couch&eacute;s, mal habill&eacute;s et plus
+mal nourris; qui essuient les rigueurs des saisons; qui se privent
+eux-m&ecirc;mes de la soci&eacute;t&eacute; des hommes, et passent leurs jours dans la
+solitude; qui souffrent du pr&eacute;sent, du pass&eacute; et de l'avenir; dont la vie
+est comme une p&eacute;nitence continuelle, et qui ont ainsi trouv&eacute; le secret
+d'aller &agrave; leur perte par le chemin le plus p&eacute;nible: ce sont les avares.</p>
+
+<p>115 (I)</p>
+
+<p>Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards: ils aiment
+les lieux o&ugrave; ils l'ont pass&eacute;e; les personnes qu'ils ont commenc&eacute; de
+conna&icirc;tre dans ce temps leur sont ch&egrave;res; ils affectent quelques mots du
+premier langage qu'ils ont parl&eacute;; ils tiennent pour l'ancienne mani&egrave;re
+de chanter, et pour la vieille danse; ils vantent les modes qui
+r&eacute;gnaient alors dans les habits, les meubles et les &eacute;quipages. Ils ne
+peuvent encore d&eacute;sapprouver des choses qui servaient &agrave; leurs passions,
+qui &eacute;taient si utiles &agrave; leurs plaisirs, et qui en rappellent la m&eacute;moire.
+Comment pourraient-ils leur pr&eacute;f&eacute;rer de nouveaux usages, et des modes
+toutes r&eacute;centes o&ugrave; ils n'ont nulle part, dont ils n'esp&egrave;rent rien, que
+les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent &agrave; leur tour de si grands
+avantages contre la vieillesse?</p>
+
+<p>116 (I)</p>
+
+<p>Une trop grande n&eacute;gligence comme une excessive parure dans les
+vieillards multiplient leurs rides, et font mieux voir leur caducit&eacute;.</p>
+
+<p>117 (I)</p>
+
+<p>Un vieillard est fier, d&eacute;daigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a
+beaucoup d'esprit.</p>
+
+<p>118 (I)</p>
+
+<p>Un vieillard qui a v&eacute;cu &agrave; la cour, qui a un grand sens, et une m&eacute;moire
+fid&egrave;le, est un tr&eacute;sor inestimable; il est plein de faits et de maximes;
+l'on y trouve l'histoire du si&egrave;cle rev&ecirc;tue de circonstances tr&egrave;s
+curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des r&egrave;gles
+pour la conduite et pour les moeurs qui sont toujours s&ucirc;res, parce
+qu'elles sont fond&eacute;es sur l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>119 (I)</p>
+
+<p>Les jeunes gens, &agrave; cause des passions qui les amusent, s'accommodent
+mieux de la solitude que les vieillards.</p>
+
+<p>120 (IV)</p>
+
+<p>Phidippe, d&eacute;j&agrave; vieux, raffine sur la propret&eacute; et sur la mollesse; il
+passe aux petites d&eacute;licatesses; il s'est fait un art du boire, du
+manger, du repos et de l'exercice; les petites r&egrave;gles qu'il s'est
+prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les
+observe avec scrupule, et ne les romprait pas pour une ma&icirc;tresse, si le
+r&eacute;gime lui avait permis d'en retenir; il s'est accabl&eacute; de superfluit&eacute;s,
+que l'habitude enfin lui rend n&eacute;cessaires. Il double ainsi et renforce
+les liens qui l'attachent &agrave; la vie, et il veut employer ce qui lui en
+reste &agrave; en rendre la perte plus douloureuse. N'appr&eacute;hendait-il pas assez
+de mourir?</p>
+
+<p>121 (IV)</p>
+
+<p>Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont &agrave; son
+&eacute;gard comme s'ils n'&eacute;taient point. Non content de remplir &agrave; une table la
+premi&egrave;re place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que
+le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend ma&icirc;tre du
+plat, et fait son propre de chaque service: il ne s'attache &agrave; aucun des
+mets, qu'il n'ait achev&eacute; d'essayer de tous; il voudrait pouvoir les
+savourer tous tout &agrave; la fois. Il ne se sert &agrave; table que de ses mains; il
+manie les viandes, les remanie, d&eacute;membre, d&eacute;chire, et en use de mani&egrave;re
+qu'il faut que les convi&eacute;s, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il
+ne leur &eacute;pargne aucune de ces malpropret&eacute;s d&eacute;go&ucirc;tantes, capables d'&ocirc;ter
+l'app&eacute;tit aux plus affam&eacute;s; le jus et les sauces lui d&eacute;gouttent du
+menton et de la barbe; s'il enl&egrave;ve un rago&ucirc;t de dessus un plat, il le
+r&eacute;pand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit &agrave; la
+trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant;
+la table est pour lui un r&acirc;telier; il &eacute;cure ses dents, et il continue &agrave;
+manger. Il se fait, quelque part o&ugrave; il se trouve, une mani&egrave;re
+d'&eacute;tablissement, et ne souffre pas d'&ecirc;tre plus press&eacute; au sermon ou au
+th&eacute;&acirc;tre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du
+fond qui lui conviennent; dans toute autre, si on veut l'en croire, il
+p&acirc;lit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les
+pr&eacute;vient dans les h&ocirc;telleries, et il sait toujours se conserver dans la
+meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout &agrave; son usage; ses
+valets, ceux d'autrui, courent dans le m&ecirc;me temps pour son service. Tout
+ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, &eacute;quipages. Il
+embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint
+personne, ne conna&icirc;t de maux que les siens, que sa r&eacute;pl&eacute;tion et sa bile,
+ne pleure point la mort des autres, n'appr&eacute;hende que la sienne, qu'il
+rach&egrave;terait volontiers de l'extinction du genre humain.</p>
+
+<p>122 (V)</p>
+
+<p>Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de d&icirc;ner
+le matin et de souper le soir; il ne semble n&eacute; que pour la digestion. Il
+n'a de m&ecirc;me qu'un entretien: il dit les entr&eacute;es qui ont &eacute;t&eacute; servies au
+dernier repas o&ugrave; il s'est trouv&eacute;; il dit combien il y a eu de potages,
+et quels potages; il place ensuite le r&ocirc;t et les entremets; il se
+souvient exactement de quels plats on a relev&eacute; le premier service; il
+n'oublie pas les hors-d'oeuvre, le fruit et les assiettes; il nomme tous
+les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il poss&egrave;de le langage des
+cuisines autant qu'il peut s'&eacute;tendre, et il me fait envie de manger &agrave;
+une bonne table o&ugrave; il ne soit point. Il a surtout un palais s&ucirc;r, qui ne
+prend point le change, et il ne s'est jamais vu expos&eacute; &agrave; l'horrible
+inconv&eacute;nient de manger un mauvais rago&ucirc;t ou de boire d'un vin m&eacute;diocre.
+C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a port&eacute; le talent de
+se bien nourrir jusques o&ugrave; il pouvait aller: on ne reverra plus un homme
+qui mange tant et qui mange si bien; aussi est-il l'arbitre des bons
+morceaux, et il n'est gu&egrave;re permis d'avoir du go&ucirc;t pour ce qu'il
+d&eacute;sapprouve. Mais il n'est plus: il s'est fait du moins porter &agrave; table
+jusqu'au dernier soupir; il donnait &agrave; manger le jour qu'il est mort.
+Quelque part o&ugrave; il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour
+manger.</p>
+
+<p>123 (IV)</p>
+
+<p>Ruffin commence &agrave; grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et
+un oeil vif qui lui promettent encore vingt ann&eacute;es de vie; il est gai,
+jovial, familier, indiff&eacute;rent; il rit de tout son coeur, et il rit tout
+seul et sans sujet: il est content de soi, des siens, de sa petite
+fortune; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme
+de grande esp&eacute;rance, et qui pouvait un jour &ecirc;tre l'honneur de sa
+famille; il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit: &laquo;Mon fils
+est mort, cela fera mourir sa m&egrave;re&raquo;; et il est consol&eacute;. Il n'a point de
+passions, il n'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse, tout le
+monde lui convient, tout lui est propre; il parle &agrave; celui qu'il voit une
+premi&egrave;re fois avec la m&ecirc;me libert&eacute; et la m&ecirc;me confiance qu'&agrave; ceux qu'il
+appelle de vieux amis, et il lui fait part bient&ocirc;t de ses quolibets et
+de ses historiettes. On l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse
+attention, et le m&ecirc;me conte qu'il a commenc&eacute; de faire &agrave; quelqu'un, il
+l'ach&egrave;ve &agrave; celui qui prend sa place.</p>
+
+<p>124 (I)</p>
+
+<p>N** est moins affaibli par l'&acirc;ge que par la maladie, car il ne passe
+point soixante-huit ans; mais il a la goutte, et il est sujet &agrave; une
+colique n&eacute;phr&eacute;tique; il a le visage d&eacute;charn&eacute;, le teint verd&acirc;tre, et qui
+menace ruine: il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans
+entiers il ne sera oblig&eacute; de la fumer; il plante un jeune bois, et il
+esp&egrave;re qu'en moins de vingt ann&eacute;es il lui donnera un beau couvert, il
+fait b&acirc;tir dans la rue une maison de pierre de taille, raffermie dans
+les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et
+avec une voix fr&ecirc;le et d&eacute;bile, qu'on ne verra jamais la fin; il se
+prom&egrave;ne tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le
+soulage; il montre &agrave; ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a
+dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il b&acirc;tit car il n'en
+a point, ni pour ses h&eacute;ritiers, personnes viles et qui se sont
+brouill&eacute;es avec lui: c'est pour lui seul, et il mourra demain.</p>
+
+<p>125 (VIII)</p>
+
+<p>Antagoras a un visage trivial et populaire: un suisse de paroisse ou le
+saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de
+toute la multitude. Il parcourt le matin toutes les chambres et tous les
+greffes d'un parlement, et le soir les rues et les carrefours d'une
+ville; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie
+que de sortir d'affaires. Il n'y a point eu au Palais depuis tout ce
+temps de causes c&eacute;l&egrave;bres ou de proc&eacute;dures longues et embrouill&eacute;es o&ugrave; il
+n'ait du moins intervenu: aussi a-t-il un nom fait pour remplir la
+bouche de l'avocat, et qui s'accorde avec le demandeur ou le d&eacute;fendeur
+comme le substantif et l'adjectif. Parent de tous et ha&iuml; de tous, il n'y
+a gu&egrave;re de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de
+lui. Appliqu&eacute; successivement &agrave; saisir une terre, &agrave; s'opposer au sceau, &agrave;
+se servir d'un <i>committimus</i>, ou &agrave; mettre un arr&ecirc;t &agrave; ex&eacute;cution; outre
+qu'il assiste chaque jour &agrave; quelques assembl&eacute;es de cr&eacute;anciers; partout
+syndic de directions, et perdant &agrave; toutes les banqueroutes, il a des
+heures de reste pour ses visites: vieil meuble de ruelle, o&ugrave; il parle
+proc&egrave;s et dit des nouvelles. Vous l'avez laiss&eacute; dans une maison au
+Marais, vous le retrouvez au grand Faubourg, o&ugrave; il vous a pr&eacute;venu, et o&ugrave;
+d&eacute;j&agrave; il redit ses nouvelles et son proc&egrave;s. Si vous plaidez vous-m&ecirc;me, et
+que vous alliez le lendemain &agrave; la pointe du jour chez l'un de vos juges
+pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience
+qu'Antagoras soit exp&eacute;di&eacute;.</p>
+
+<p>126 (I)</p>
+
+<p>Tels hommes passent une longue vie &agrave; se d&eacute;fendre des uns et &agrave; nuire aux
+autres, et ils meurent consum&eacute;s de vieillesse, apr&egrave;s avoir caus&eacute; autant
+de maux qu'ils en ont souffert.</p>
+
+<p>127 (I)</p>
+
+<p>Il faut des saisies de terre et des enl&egrave;vements de meubles, des prisons
+et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins &agrave; part, ce
+m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle f&eacute;rocit&eacute; les
+hommes traitent d'autres hommes.</p>
+
+<p>128 (IV)</p>
+
+<p>L'on voit certains animaux farouches, des m&acirc;les et des femelles,
+r&eacute;pandus par la campagne, noirs, livides et tout br&ucirc;l&eacute;s du soleil,
+attach&eacute;s &agrave; la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une
+opini&acirc;tret&eacute; invincible; ils ont comme une voix articul&eacute;e, et quand ils
+se l&egrave;vent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet
+ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tani&egrave;res, o&ugrave; ils
+vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils &eacute;pargnent aux autres
+hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et
+m&eacute;ritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont sem&eacute;.</p>
+
+<p>129 (IV)</p>
+
+<p>Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, m&eacute;disant,
+querelleux, fourbe, intemp&eacute;rant, impertinent; mais il tire l'&eacute;p&eacute;e contre
+ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tu&eacute; des hommes, il
+sera tu&eacute;.</p>
+
+<p>130 (IV)</p>
+
+<p>Le noble de province, inutile &agrave; sa patrie, &agrave; sa famille et &agrave; lui-m&ecirc;me,
+souvent sans toit, sans habits et sans aucun m&eacute;rite, r&eacute;p&egrave;te dix fois le
+jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de
+bourgeoisie, occup&eacute; toute sa vie de ses parchemins et de ses titres,
+qu'il ne changerait pas contre les masses d'un chancelier.</p>
+
+<p>131 (IV)</p>
+
+<p>Il se fait g&eacute;n&eacute;ralement dans tous les hommes des combinaisons infinies
+de la puissance, de la faveur, du g&eacute;nie, des richesses, des dignit&eacute;s, de
+la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacit&eacute;, de la vertu,
+du vice, de la faiblesse, de la stupidit&eacute;, de la pauvret&eacute;, de
+l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, m&ecirc;l&eacute;es
+ensemble en mille mani&egrave;res diff&eacute;rentes, et compens&eacute;es l'une par l'autre
+en divers sujets, forment aussi les divers &eacute;tats et les diff&eacute;rentes
+conditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous savent le fort et le faible
+les uns des autres, agissent aussi r&eacute;ciproquement comme ils croient le
+devoir faire, connaissent ceux qui leur sont &eacute;gaux, sentent la
+sup&eacute;riorit&eacute; que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur
+quelques autres; et de l&agrave; naissent entre eux ou la familiarit&eacute;, ou le
+respect et la d&eacute;f&eacute;rence, ou la fiert&eacute; et le m&eacute;pris. De cette source
+vient que dans les endroits publics et o&ugrave; le monde se rassemble, on se
+trouve &agrave; tous moments entre celui que l'on cherche &agrave; aborder ou &agrave;
+saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas conna&icirc;tre, et dont l'on
+veut encore moins se laisser joindre; que l'on se fait honneur de l'un,
+et qu'on a honte de l'autre; qu'il arrive m&ecirc;me que celui dont vous vous
+faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est
+embarrass&eacute; de vous, et qui vous quitte; et que le m&ecirc;me est souvent celui
+qui rougit d'autrui, et dont on rougit, qui d&eacute;daigne ici, et qui l&agrave; est
+d&eacute;daign&eacute;. Il est encore assez ordinaire de m&eacute;priser qui nous m&eacute;prise.
+Quelle mis&egrave;re! et puisqu'il est vrai que dans un si &eacute;trange commerce, ce
+que l'on pense gagner d'un c&ocirc;t&eacute; on le perd de l'autre, ne reviendrait-il
+pas au m&ecirc;me de renoncer &agrave; toute hauteur et &agrave; toute fiert&eacute;, qui convient
+si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous
+avec une mutuelle bont&eacute;, qui, avec l'avantage de n'&ecirc;tre jamais
+mortifi&eacute;s, nous procurerait un aussi grand bien que celui de ne
+mortifier personne?</p>
+
+<p>132 (I)</p>
+
+<p>Bien loin de s'effrayer ou de rougir m&ecirc;me du nom de philosophe, il n'y a
+personne au monde qui ne d&ucirc;t avoir une forte teinture de philosophie.
+Elle convient &agrave; tout le monde; la pratique en est utile &agrave; tous les &acirc;ges,
+&agrave; tous les sexes et &agrave; toutes les conditions; elle nous console du
+bonheur d'autrui, des indignes pr&eacute;f&eacute;rences, des mauvais succ&egrave;s, du
+d&eacute;clin de nos forces ou de notre beaut&eacute;; elle nous arme contre la
+pauvret&eacute;, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les
+mauvais railleurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait
+supporter celle avec qui nous vivons.</p>
+
+<p>133 (I)</p>
+
+<p>Les hommes en un m&ecirc;me jour ouvrent leur &acirc;me &agrave; de petites joies, et se
+laissent dominer par de petits chagrins; rien n'est plus in&eacute;gal et moins
+suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur coeur et dans leur
+esprit. Le rem&egrave;de &agrave; ce mal est de n'estimer les choses du monde
+pr&eacute;cis&eacute;ment que ce qu'elles valent.</p>
+
+<p>134 (I)</p>
+
+<p>Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez
+heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux.</p>
+
+<p>135 (I)</p>
+
+<p>Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre m'emp&ecirc;che de
+m'estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me
+manque.</p>
+
+<p>136 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en
+faute, et d'avoir quelque chose &agrave; se reprocher.</p>
+
+<p>137 (I)</p>
+
+<p>La plupart des hommes, pour arriver &agrave; leurs fins, sont plus capables
+d'un grand effort que d'une longue pers&eacute;v&eacute;rance: leur paresse ou leur
+inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements; ils
+se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis apr&egrave;s eux, et
+qui marchent lentement, mais constamment.</p>
+
+<p>138 (VII)</p>
+
+<p>J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des
+mesures que les suivre, r&eacute;soudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut
+dire que de faire o&ugrave; de dire ce qu'il faut. On se propose fermement,
+dans une affaire qu'on n&eacute;gocie, de taire une certaine chose, et ensuite
+ou par passion, ou par une intemp&eacute;rance de langue, ou dans la chaleur de
+l'entretien, c'est la premi&egrave;re qui &eacute;chappe.</p>
+
+<p>139 (I)</p>
+
+<p>Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir,
+pendant qu'ils se font un m&eacute;rite, ou plut&ocirc;t une vanit&eacute;, de s'empresser
+pour celles qui leur sont &eacute;trang&egrave;res, et qui ne conviennent ni &agrave; leur
+&eacute;tat ni &agrave; leur caract&egrave;re.</p>
+
+<p>140 (IV)</p>
+
+<p>La diff&eacute;rence d'un homme qui se rev&ecirc;t d'un caract&egrave;re &eacute;tranger &agrave;
+lui-m&ecirc;me, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque &agrave; un
+visage.</p>
+
+<p>141 (V)</p>
+
+<p>T&eacute;l&egrave;phe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne
+pr&eacute;sume d'en avoir: il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait,
+dans ce qu'il m&eacute;dite et ce qu'il projette, dix fois au del&agrave; de ce qu'il
+a d'esprit; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'&eacute;tendue:
+ce raisonnement est juste. Il a comme une barri&egrave;re qui le ferme, et qui
+devrait l'avertir de s'arr&ecirc;ter en de&ccedil;&agrave;; mais il passe outre, il se jette
+hors de sa sph&egrave;re; il trouve lui-m&ecirc;me son endroit faible, et se montre
+par cet endroit; il parle de ce qu'il ne sait point, et de ce qu'il sait
+mal; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il d&eacute;sire au del&agrave; de sa
+port&eacute;e; il s'&eacute;gale &agrave; ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon
+et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand ou du
+merveilleux; on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner
+ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se
+conna&icirc;t point; son caract&egrave;re est de ne savoir pas se renfermer dans
+celui qui lui est propre et qui est le sien.</p>
+
+<p>142 (V)</p>
+
+<p>L'homme du meilleur esprit est in&eacute;gal; il souffre des accroissements et
+des diminutions; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est
+sage, il parle peu, il n'&eacute;crit point, il ne cherche point &agrave; imaginer ni
+&agrave; plaire. Chante-t-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix
+revienne?</p>
+
+<p>Le sot est automate, il est machine, il est ressort; le poids l'emporte,
+le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le m&ecirc;me sens, et
+avec la m&ecirc;me &eacute;galit&eacute;; il est uniforme, il ne se d&eacute;ment point: qui l'a vu
+une fois, l'a vu dans tous les instants et dans toutes les p&eacute;riodes de
+sa vie; c'est tout au plus le boeuf qui meugle, ou le merle qui siffle:
+il est fix&eacute; et d&eacute;termin&eacute; par sa nature, et j'ose dire par son esp&egrave;ce. Ce
+qui para&icirc;t le moins en lui, c'est son &acirc;me; elle n'agit point, elle ne
+s'exerce point, elle se repose.</p>
+
+<p>143 (VI)</p>
+
+<p>Le sot ne meurt point; ou si cela lui arrive selon notre mani&egrave;re de
+parler, il est vrai de dire qu'il gagne &agrave; mourir, et que dans ce moment
+o&ugrave; les autres meurent, il commence &agrave; vivre. Son &acirc;me alors pense,
+raisonne, inf&egrave;re, conclut, juge, pr&eacute;voit, fait pr&eacute;cis&eacute;ment tout ce
+qu'elle ne faisait point; elle se trouve d&eacute;gag&eacute;e d'une masse de chair o&ugrave;
+elle &eacute;tait comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du
+moins qui f&ucirc;t digne d'elle: je dirais presque qu'elle rougit de son
+propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue
+attach&eacute;e si longtemps, et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un
+stupide; elle va d'&eacute;gal avec les grandes &acirc;mes, avec celles qui font les
+bonnes t&ecirc;tes ou les hommes d'esprit. L'&acirc;me d'Alain ne se d&eacute;m&ecirc;le plus
+d'avec celles du grand Cond&eacute;, de Richelieu, de Pascal, et de Lingendes.</p>
+
+<p>144 (IV)</p>
+
+<p>La fausse d&eacute;licatesse dans les actions libres, dans les moeurs ou dans la
+conduite, n'est pas ainsi nomm&eacute;e parce qu'elle est feinte, mais parce
+qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en
+m&eacute;ritent point. La fausse d&eacute;licatesse de go&ucirc;t et de complexion n'est
+telle, au contraire; que parce qu'elle est feinte ou affect&eacute;e: c'est
+&Eacute;milie qui crie de toute sa force sur un petit p&eacute;ril qui ne lui fait pas
+de peur; c'est une autre qui par mignardise p&acirc;lit &agrave; la vue d'une souris,
+ou qui veut aimer les violettes et s'&eacute;vanouir aux tub&eacute;reuses.</p>
+
+<p>145 (IV)</p>
+
+<p>Qui oserait se promettre de contenter les hommes? Un prince, quelque bon
+et quelque puissant qu'il f&ucirc;t, voudrait-il l'entreprendre? qu'il
+l'essaye. Qu'il se fasse lui-m&ecirc;me une affaire de leurs plaisirs; qu'il
+ouvre son palais &agrave; ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son
+domestique; que dans des lieux dont la vue seule est un spectacle, il
+leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux,
+des concerts et de tous les rafra&icirc;chissements; qu'il y ajoute une ch&egrave;re
+splendide et une enti&egrave;re libert&eacute;; qu'il entre avec eux en soci&eacute;t&eacute; des
+m&ecirc;mes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le h&eacute;ros
+soit humain et familier: il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient
+enfin des m&ecirc;mes choses qui les ont charm&eacute;s dans leurs commencements ils
+d&eacute;serteraient la table des Dieux, et le nectar avec le temps leur
+devient insipide. Ils n'h&eacute;sitent pas de critiquer des choses qui sont
+parfaites; il y entre de la vanit&eacute; et une mauvaise d&eacute;licatesse: leur
+go&ucirc;t, si on les en croit, est encore au del&agrave; de toute l'affectation
+qu'on aurait &agrave; les satisfaire, et d'une d&eacute;pense toute royale que l'on
+ferait pour y r&eacute;ussir; il s'y m&ecirc;le de la malignit&eacute;, qui va jusques &agrave;
+vouloir affaiblir dans les autres la joie qu'ils auraient de les rendre
+contents. Ces m&ecirc;mes gens, pour l'ordinaire si flatteurs et si
+complaisants, peuvent se d&eacute;mentir: quelquefois on ne les reconna&icirc;t plus,
+et l'on voit l'homme jusque dans le courtisan.</p>
+
+<p>146 (I)</p>
+
+<p>L'affectation dans le geste, dans le parler et dans les mani&egrave;res est
+souvent une suite de l'oisivet&eacute; ou de l'indiff&eacute;rence; et il semble qu'un
+grand attachement ou de s&eacute;rieuses affaires jettent l'homme dans son
+naturel.</p>
+
+<p>147 (IV)</p>
+
+<p>Les hommes n'ont point de caract&egrave;res, ou s'ils en ont, c'est celui de
+n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se d&eacute;mente point, et o&ugrave; ils
+soient reconnaissables. Ils souffrent beaucoup &agrave; &ecirc;tre toujours les
+m&ecirc;mes, &agrave; pers&eacute;v&eacute;rer dans la r&egrave;gle ou dans le d&eacute;sordre; et s'ils se
+d&eacute;lassent quelquefois d'une vertu par un autre vertu, ils se d&eacute;go&ucirc;tent
+plus souvent d'un vice par un autre vice. Ils ont des passions
+contraires et des faibles qui se contredisent; il leur co&ucirc;te moins de
+joindre les extr&eacute;mit&eacute;s que d'avoir une conduite dont une partie naisse
+de l'autre. Ennemis de la mod&eacute;ration, ils outrent toutes choses, les
+bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supporter l'exc&egrave;s, ils
+adoucissent par le changement. Adraste &eacute;tait si corrompu et si libertin,
+qu'il lui a &eacute;t&eacute; moins difficile de suivre la mode et se faire d&eacute;vot: il
+lui e&ucirc;t co&ucirc;t&eacute; davantage d'&ecirc;tre homme de bien.</p>
+
+<p>148 (IV)</p>
+
+<p>D'o&ugrave; vient que les m&ecirc;mes hommes qui ont un flegme tout pr&ecirc;t pour
+recevoir indiff&eacute;remment les plus grands d&eacute;sastres, s'&eacute;chappent, et ont
+une bile intarissable sur les plus petits inconv&eacute;nients? Ce n'est pas
+sagesse en eux qu'une telle conduite, car la vertu est &eacute;gale et ne se
+d&eacute;ment point; c'est donc un vice, et quel autre que la vanit&eacute;, qui ne se
+r&eacute;veille et ne se recherche que dans les &eacute;v&eacute;nements o&ugrave; il y a de quoi
+faire parler le monde, et beaucoup &agrave; gagner pour elle, mais qui se
+n&eacute;glige sur tout le reste?</p>
+
+<p>149 (IV)</p>
+
+<p>L'on se repent rarement de parler peu, tr&egrave;s souvent de trop parler:
+maxime us&eacute;e et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne
+pratique pas.</p>
+
+<p>150 (I)</p>
+
+<p>C'est se venger contre soi-m&ecirc;me, et donner un trop grand avantage &agrave; ses
+ennemis, que de leur imputer de choses qui ne sont pas vraies, et de
+mentir pour les d&eacute;crier.</p>
+
+<p>151 (IV)</p>
+
+<p>Si l'homme savait rougir de soi, quels crimes, non seulement cach&eacute;s,
+mais publics et connus, ne s'&eacute;pargnerait-il pas!</p>
+
+<p>152 (I)</p>
+
+<p>Si certains hommes ne vont pas dans le bien jusques o&ugrave; ils pourraient
+aller, c'est par le vice de leur premi&egrave;re instruction.</p>
+
+<p>153 (I)</p>
+
+<p>Il y a dans quelques hommes une certaine m&eacute;diocrit&eacute; d'esprit qui
+contribue &agrave; les rendre sages.</p>
+
+<p>154 (I)</p>
+
+<p>Il faut aux enfants les verges et la f&eacute;rule; il faut aux hommes faits
+une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des
+timbales, des hoquetons. La raison et la justice d&eacute;nu&eacute;es de tous leurs
+ornements ni ne persuadent ni n'intimident. L'homme, qui est esprit, se
+m&egrave;ne par les yeux et les oreilles.</p>
+
+<p>155 (V)</p>
+
+<p>Timon, ou le misanthrope, peut avoir l'&acirc;me aust&egrave;re et farouche; mais
+ext&eacute;rieurement il est civil et c&eacute;r&eacute;monieux: il ne s'&eacute;chappe pas, il ne
+s'apprivoise pas avec les hommes: au contraire, il les traite
+honn&ecirc;tement et s&eacute;rieusement; il emploie &agrave; leur &eacute;gard tout ce qui peut
+&eacute;loigner leur familiarit&eacute;, il ne veut pas les mieux conna&icirc;tre ni s'en
+faire des amis, semblable en ce sens &agrave; une femme qui est en visite chez
+une autre femme.</p>
+
+<p>156 (VII)</p>
+
+<p>La raison tient de la v&eacute;rit&eacute;, elle est une; l'on n'y arrive que par un
+chemin, et l'on s'en &eacute;carte par mille. L'&eacute;tude de la sagesse a moins
+d'&eacute;tendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui
+qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne conna&icirc;t pas
+l'homme, ou ne le conna&icirc;t qu'&agrave; demi: quelque diversit&eacute; qui se trouve
+dans les complexions ou dans les moeurs, le commerce du monde et la
+politesse donnent les m&ecirc;mes apparences, font qu'on se ressemble les uns
+aux autres par des dehors qui plaisent r&eacute;ciproquement, qui semblent
+communs &agrave; tous, et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y
+rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la
+province y fait bient&ocirc;t, s'il a des yeux, d'&eacute;tranges d&eacute;couvertes, y voit
+des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne
+pouvait avoir le moindre soup&ccedil;on: il avance par des exp&eacute;riences
+continuelles dans la connaissance de l'humanit&eacute;; il calcule presque en
+combien de mani&egrave;res diff&eacute;rentes l'homme peut &ecirc;tre insupportable.</p>
+
+<p>157 (IV)</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir m&ucirc;rement approfondi les hommes et connu le faux de leurs
+pens&eacute;es, de leurs sentiments, de leurs go&ucirc;ts et de leurs affections,
+l'on est r&eacute;duit &agrave; dire qu'il y a moins &agrave; perdre pour eux par
+l'inconstance que par l'opini&acirc;tret&eacute;.</p>
+
+<p>158 (IV)</p>
+
+<p>Combien d'&acirc;mes faibles, molles et indiff&eacute;rentes, sans de grands d&eacute;fauts,
+et qui puissent fournir &agrave; la satire! Combien de sortes de ridicules
+r&eacute;pandus parmi les hommes, mais qui par leur singularit&eacute; ne tirent point
+&agrave; cons&eacute;quence, et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et pour
+la morale! Ce sont des vices uniques qui ne sont pas contagieux et qui
+sont moins de l'humanit&eacute; que de la personne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Des_jugements" id="Des_jugements"></a><a href="#moeurs"><i>Des jugements</i></a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Rien ne ressemble plus &agrave; la vive persuasion que le mauvais ent&ecirc;tement:
+de l&agrave; les partis, les cabales, les h&eacute;r&eacute;sies.</p>
+
+<p>2 (I)</p>
+
+<p>L'on ne pense pas toujours constamment d'un m&ecirc;me sujet: l'ent&ecirc;tement et
+le d&eacute;go&ucirc;t se suivent de pr&egrave;s.</p>
+
+<p>3 (I)</p>
+
+<p>Les grandes choses &eacute;tonnent, et les petites rebutent; nous nous
+apprivoisons avec les unes et les autres par l'habitude.</p>
+
+<p>4 (IV)</p>
+
+<p>Deux choses toutes contraires nous pr&eacute;viennent &eacute;galement, l'habitude et
+la nouveaut&eacute;.</p>
+
+<p>5 (I)</p>
+
+<p>Il n'y a rien de plus bas, et qui convienne mieux au peuple, que de
+parler en des termes magnifiques de ceux m&ecirc;mes dont l'on pensait tr&egrave;s
+modestement avant leur &eacute;l&eacute;vation.</p>
+
+<p>6 (I)</p>
+
+<p>La faveur des princes n'exclut pas le m&eacute;rite, et ne le suppose pas
+aussi.</p>
+
+<p>7 (I)</p>
+
+<p>Il est &eacute;tonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonfl&eacute;s, et la
+haute opinion que nous avons de nous-m&ecirc;mes et de la bont&eacute; de notre
+jugement, nous n&eacute;gligions de nous en servir pour prononcer sur le m&eacute;rite
+des autres. La vogue, la faveur populaire, celle du Prince, nous
+entra&icirc;nent comme un torrent: nous louons ce qui est lou&eacute;, bien plus que
+ce qui est louable.</p>
+
+<p>8 (V)</p>
+
+<p>Je ne sais s'il y a rien au monde qui co&ucirc;te davantage &agrave; approuver et &agrave;
+louer que ce qui est plus digne d'approbation et de louange, et si la
+vertu, le m&eacute;rite, la beaut&eacute;, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont
+un effet plus naturel et plus s&ucirc;r que envie, la jalousie, et
+l'antipathie. Ce n'est pas d'un saint dont un d&eacute;vot sait dire du bien,
+mais d'un autre d&eacute;vot. Si une belle femme approuve la beaut&eacute; d'une autre
+femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un
+po&egrave;te loue les vers d'un autre po&egrave;te, il y a &agrave; parier qu'ils sont
+mauvais et sans cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>9 (VII)</p>
+
+<p>Les hommes ne se go&ucirc;tent qu'&agrave; peine les uns les autres, n'ont qu'une
+faible pente &agrave; s'approuver r&eacute;ciproquement: action, conduite, pens&eacute;e,
+expression, rien ne pla&icirc;t, rien ne contente; ils substituent &agrave; la place
+de ce qu'on leur r&eacute;cite, de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit,
+ce qu'ils auraient fait eux-m&ecirc;mes en pareille conjoncture, ce qu'ils
+penseraient ou ce qu'ils &eacute;criraient sur un tel sujet, et ils sont si
+pleins de leurs id&eacute;es, qu'il n'y a plus de place pour celles d'autrui.</p>
+
+<p>10 (I)</p>
+
+<p>Le commun des hommes est si enclin au d&eacute;r&egrave;glement et &agrave; la bagatelle, et
+le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je
+croirais assez que l'esprit de singularit&eacute;, s'il pouvait avoir ses
+bornes et ne pas aller trop loin, approcherait fort de la droite raison
+et d'une conduite r&eacute;guli&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut faire comme les autres&raquo;: maxime suspecte, qui signifie presque
+toujours: &laquo;il faut mal faire&raquo; d&egrave;s qu'on l'&eacute;tend au del&agrave; de ces choses
+purement ext&eacute;rieures, qui n'ont point de suite, qui d&eacute;pendent de
+l'usage, de la mode ou des biens&eacute;ances.</p>
+
+<p>11 (V)</p>
+
+<p>Si les hommes sont hommes plut&ocirc;t qu'ours et panth&egrave;res, s'ils sont
+&eacute;quitables, s'ils se font justice &agrave; eux-m&ecirc;mes, et qu'ils la rendent aux
+autres, que deviennent les lois, leur texte et le prodigieux accablement
+de leurs commentaires? que devient le p&eacute;titoire et le possessoire, et
+tout ce qu'on appelle jurisprudence? O&ugrave; se r&eacute;duisent m&ecirc;me ceux qui
+doivent tout leur relief et toute leur enflure &agrave; l'autorit&eacute; o&ugrave; ils sont
+&eacute;tablis de faire valoir ces m&ecirc;mes lois? Si ces m&ecirc;mes hommes ont de la
+droiture et de la sinc&eacute;rit&eacute;, s'ils sont gu&eacute;ris de la pr&eacute;vention, o&ugrave; sont
+&eacute;vanouies les disputes de l'&eacute;cole, la scolastique et les controverses?
+S'ils sont temp&eacute;rants, chastes et mod&eacute;r&eacute;s, que leur sert le myst&eacute;rieux
+jargon de la m&eacute;decine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent
+de le parler? L&eacute;gistes, docteurs, m&eacute;decins, quelle chute pour vous, si
+nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages!</p>
+
+<p>De combien de grands hommes dans les diff&eacute;rents exercices de la paix et
+de la guerre aurait-on d&ucirc; se passer! &Agrave; quel point de perfection et de
+raffinement n'a-t-on pas port&eacute; de certains arts et de certaines sciences
+qui ne devaient point &ecirc;tre n&eacute;cessaires, et qui sont dans le monde comme
+des rem&egrave;des &agrave; tous les maux dont notre malice est l'unique source!</p>
+
+<p>Que de choses depuis Varron, que Varron a ignor&eacute;es! Ne nous suffirait-il
+pas m&ecirc;me de n'&ecirc;tre savant que comme Platon ou comme Socrate?</p>
+
+<p>12 (I)</p>
+
+<p>Tel &agrave; un sermon, &agrave; une musique, ou dans une galerie de peintures, a
+entendu &agrave; sa droite et &agrave; sa gauche, sur une chose pr&eacute;cis&eacute;ment la m&ecirc;me,
+des sentiments pr&eacute;cis&eacute;ment oppos&eacute;s. Cela me ferait dire volontiers que
+l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le
+mauvais: le bon pla&icirc;t aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque
+gu&egrave;re davantage d'y mettre le pire: il a ses partisans.</p>
+
+<p>13 (IV)</p>
+
+<p>Le ph&eacute;nix de la po&eacute;sie chantante rena&icirc;t de ses cendres; il a vu mourir
+et revivre sa r&eacute;putation en un m&ecirc;me jour. Ce juge m&ecirc;me si infaillible et
+si ferme dans ses jugements, le public, a vari&eacute; sur son sujet: ou il se
+trompe, ou il s'est tromp&eacute;. Celui qui prononcerait aujourd'hui que Q**
+en un certain genre est mauvais po&egrave;te, parlerait presque aussi mal que
+s'il e&ucirc;t dit il y a quelque temps: Il est bon po&egrave;te.</p>
+
+<p>14 (IV)</p>
+
+<p>C.P. &eacute;tait fort riche, et C.N. ne l'&eacute;tait pas: la Pucelle et Rodogune
+m&eacute;ritaient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demand&eacute;
+pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avait fait sa
+fortune, et cet autre l'avait manqu&eacute;e; et en cela les hommes cherchent
+la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures
+pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur sant&eacute; et de
+leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires.</p>
+
+<p>15 (IV)</p>
+
+<p>La condition des com&eacute;diens &eacute;tait inf&acirc;me chez les Romains et honorable
+chez les Grecs: qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains,
+on vit avec eux comme les Grecs.</p>
+
+<p>16 (IV)</p>
+
+<p>Il suffisait &agrave; Bathylle d'&ecirc;tre pantomime pour &ecirc;tre couru des dames
+romaines; &agrave; Rho&eacute; de danser au th&eacute;&acirc;tre; &agrave; Roscie et &agrave; N&eacute;rine de
+repr&eacute;senter dans les choeurs, pour s'attirer une foule d'amants. La
+vanit&eacute; et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avaient &ocirc;t&eacute; aux
+Romains le go&ucirc;t du secret et du myst&egrave;re; ils se plaisaient &agrave; faire du
+th&eacute;&acirc;tre public celui de leurs amours; ils n'&eacute;taient point jaloux de
+l'amphith&eacute;&acirc;tre, et partageaient avec la multitude les charmes de leurs
+ma&icirc;tresses. Leur go&ucirc;t n'allait qu'&agrave; laisser voir qu'ils aimaient, non
+pas une belle personne ou une excellente com&eacute;dienne, mais une
+com&eacute;dienne.</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>Rien ne d&eacute;couvre mieux dans quelle disposition sont les hommes &agrave; l'&eacute;gard
+des sciences et des belles-lettres, et de quelle utilit&eacute; ils les croient
+dans la r&eacute;publique, que le prix qu'ils y ont mis, et l'id&eacute;e qu'ils se
+forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point
+d'art si m&eacute;canique ni de si vile condition o&ugrave; les avantages ne soient
+plus s&ucirc;rs, plus prompts et plus solides. Le com&eacute;dien, couch&eacute; dans son
+carrosse, jette de la boue au visage de Corneille, qui est &agrave; pied. Chez
+plusieurs, savant et p&eacute;dant sont synonymes.</p>
+
+<p>Souvent o&ugrave; le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes &agrave; se
+taire, &agrave; &eacute;couter, &agrave; applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour
+doctes.</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>Il y a une sorte de hardiesse &agrave; soutenir devant certains esprits la
+honte de l'&eacute;rudition: l'on trouve chez eux une pr&eacute;vention tout &eacute;tablie
+contre les savants, &agrave; qui ils &ocirc;tent les mani&egrave;res du monde, le
+savoir-vivre, l'esprit de soci&eacute;t&eacute;, et qu'ils renvoient ainsi d&eacute;pouill&eacute;s
+&agrave; leur cabinet et &agrave; leurs livres. Comme l'ignorance est un &eacute;tat paisible
+et qui ne co&ucirc;te aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme &agrave;
+la cour et &agrave; la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des
+savants. S'ils all&egrave;guent en leur faveur les noms d'Estr&eacute;es, de Harlay,
+Bossuet, Seguier, Montausier, Wardes, Chevreuse, Novion, Lamoignon,
+Scud&eacute;ry, P&eacute;lisson, et de tant d'autres personnages &eacute;galement doctes et
+polis; s'ils osent m&ecirc;me citer les grands noms de Chartres, de Cond&eacute;, de
+Conti, de Bourbon, du Maine, de Vendome, comme de princes qui ont su
+joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances et l'atticisme
+des Grecs et l'urbanit&eacute; des Romains, l'on ne feint point de leur dire
+que ce sont des exemples singuliers; et s'ils ont recours &agrave; de solides
+raisons, elles sont faibles contre la voix de la multitude. Il semble
+n&eacute;anmoins que l'on devrait d&eacute;cider sur cela avec plus de pr&eacute;caution, et
+se donner seulement la peine de douter si ce m&ecirc;me esprit qui fait faire
+de si grands progr&egrave;s dans les sciences, qui fait bien penser, bien
+juger, bien parler et bien &eacute;crire, ne pourrait point encore servir &agrave;
+&ecirc;tre poli.</p>
+
+<p>Il faut tr&egrave;s peu de fonds pour la politesse dans les mani&egrave;res; il en
+faut beaucoup pour celle de l'esprit.</p>
+
+<p>19 (V)</p>
+
+<p>&laquo;Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires; je
+ne lui confierais l'&eacute;tat de ma garde-robe&raquo;; et il a raison. Ossat,
+Xim&eacute;n&egrave;s, Richelieu &eacute;taient savants: &eacute;taient-ils habiles? ont-ils pass&eacute;
+pour de bons ministres? &laquo;Il sait le grec, continue l'homme d'&Eacute;tat, c'est
+un grimaud, c'est un philosophe.&raquo; Et en effet, une fruiti&egrave;re &agrave; Ath&egrave;nes,
+selon les apparences, parlait grec, et par cette raison &eacute;tait
+philosophe. Les Bignons, les Lamoignons &eacute;taient de purs grimauds: qui en
+peut douter? ils savaient le grec. Quelle vision, quel d&eacute;lire au grand,
+au sage, au judicieux Antonin, de dire qu'alors les peuples seraient
+heureux, si l'empereur philosophait, ou si le philosophe ou le grimaud
+venait &agrave; l'empire!</p>
+
+<p>Les langues sont la clef ou l'entr&eacute;e des sciences, et rien davantage; le
+m&eacute;pris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues
+sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont
+grossi&egrave;res ou polies, si les livres qu'elles ont form&eacute;s sont d'un bon ou
+d'un mauvais go&ucirc;t. Supposons que notre langue p&ucirc;t un jour avoir le sort
+de la grecque et de la latine, serait-on p&eacute;dant, quelques si&egrave;cles apr&egrave;s
+qu'on ne la parlerait plus, pour lire Moli&egrave;re ou La Fontaine?</p>
+
+<p>20 (VI)</p>
+
+<p>Je nomme Eurypyle, et vous dites: &laquo;C'est un bel esprit.&raquo; Vous dites
+aussi de celui qui travaille une poutre: &laquo;Il est charpentier&raquo;; et de
+celui qui refait un mur: &laquo;Il est ma&ccedil;on.&raquo; Je vous demande quel est
+l'atelier o&ugrave; travaille cet homme de m&eacute;tier, ce bel esprit? quelle est
+son enseigne? &agrave; quel habit le reconna&icirc;t-on? quels sont ses outils?
+est-ce le coin? sont-ce le marteau ou l'enclume? o&ugrave; fend-il, o&ugrave;
+cogne-t-il son ouvrage? o&ugrave; l'expose-t-il en vente? Un ouvrier se pique
+d'&ecirc;tre ouvrier. Eurypyle se pique-t-il d'&ecirc;tre bel esprit? S'il est tel,
+vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture, une &acirc;me vile et
+m&eacute;canique, &agrave; qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauraient
+s'appliquer s&eacute;rieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je
+vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit. Ne dites-vous
+pas encore du savantasse: &laquo;Il est bel esprit&raquo;, et ainsi du mauvais
+po&egrave;te? Mais vous-m&ecirc;me, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en
+avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable: vous voil&agrave;
+donc un bel esprit; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom
+pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner &agrave; Eurypyle, et
+d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou
+comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur
+manque, et qu'ils ne voient que dans les autres.</p>
+
+<p>21 (V)</p>
+
+<p>Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style,
+d'imprimeur, d'imprimerie, qu'on ne se hasarde plus de me dire: &laquo;Vous
+&eacute;crivez si bien, Antisth&egrave;ne! continuez d'&eacute;crire; ne verrons-nous point
+de vous un in-folio? traitez de toutes les vertus et de tous les vices
+dans un ouvrage suivi, m&eacute;thodique, qui n'ait point de fin&raquo;; ils
+devraient ajouter: &laquo;et nul cours.&raquo; Je renonce &agrave; tout ce qui a &eacute;t&eacute;, qui
+est et qui sera livre. B&eacute;rylle tombe en syncope &agrave; la vue d'un chat, et
+moi &agrave; la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement v&ecirc;tu,
+suis-je dans ma chambre &agrave; l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, apr&egrave;s
+vingt ans entiers qu'on me d&eacute;bite dans la place? J'ai un grand nom,
+dites-vous, et beaucoup de gloire: dites que j'ai beaucoup de vent qui
+ne sert &agrave; rien. Ai-je un grain de ce m&eacute;tal qui procure toutes choses? Le
+vil praticien grossit son m&eacute;moire, se fait rembourser des frais qu'il
+n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme
+rouge ou feuille-morte devient commis, et bient&ocirc;t plus riche que son
+ma&icirc;tre; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent il devient
+noble. B** s'enrichit &agrave; montrer dans un cercle des marionnettes; BB** &agrave;
+vendre en bouteille l'eau de la rivi&egrave;re. Un autre charlatan arrive ici
+de del&agrave; les monts avec une malle; il n'est pas d&eacute;charg&eacute; que les pensions
+courent, et il est pr&ecirc;t de retourner d'o&ugrave; il arrive avec des mulets et
+des fourgons. Mercure est Mercure, et rien davantage, et l'or ne peut
+payer ses m&eacute;diations et ses intrigues: on y ajoute la faveur et les
+distinctions. Et sans parler que des gains licites, on paye au tuilier
+sa tuile, et &agrave; l'ouvrier son temps et son ouvrage; paye-t-on &agrave; un auteur
+ce qu'il pense et ce qu'il &eacute;crit? et s'il pense tr&egrave;s bien, le paye-t-on
+tr&egrave;s largement? Se meuble-t-il, s'anoblit-il &agrave; force de penser et
+d'&eacute;crire juste? Il faut que les hommes soient habill&eacute;s, qu'ils soient
+ras&eacute;s; il faut que retir&eacute;s dans leurs maisons, ils aient une porte qui
+ferme bien: est-il n&eacute;cessaire qu'ils soient instruits? Folie,
+simplicit&eacute;, imb&eacute;cillit&eacute;, continue Antisth&egrave;ne, de mettre l'enseigne
+d'auteur ou de philosophe! Avoir, s'il se peut, un office lucratif, qui
+rende la vie aimable, qui fasse pr&ecirc;ter &agrave; ses amis, et donner &agrave; ceux qui
+ne peuvent rendre; &eacute;crire alors par jeu, par oisivet&eacute;, et comme Tityre
+siffle ou joue de la fl&ucirc;te; cela ou rien; j'&eacute;cris &agrave; ces conditions, et
+je c&egrave;de ainsi &agrave; la violence de ceux qui me prennent &agrave; la gorge, et me
+disent: &laquo;Vous &eacute;crirez.&raquo; Ils liront pour titre de mon nouveau livre: Du
+Beau, Du Bon, Du Vrai, Des Id&eacute;es, Du Premier Principe, par Antisth&egrave;ne,
+vendeur de mar&eacute;e.</p>
+
+<p>22 (I)</p>
+
+<p>Si les ambassadeurs des princes &eacute;trangers &eacute;taient des singes instruits &agrave;
+marcher sur leurs pieds de derri&egrave;re, et &agrave; se faire entendre par
+interpr&egrave;te, nous ne pourrions pas marquer un plus grand &eacute;tonnement que
+celui que nous donne la justesse de leurs r&eacute;ponses, et le bon sens qui
+para&icirc;t quelquefois dans leurs discours. La pr&eacute;vention du pays, jointe &agrave;
+l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les
+climats, et que l'on pense juste partout o&ugrave; il y a des hommes. Nous
+n'aimerions pas &agrave; &ecirc;tre trait&eacute;s ainsi de ceux que nous appelons barbares;
+et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste &agrave; &ecirc;tre &eacute;pouvant&eacute;s de
+voir d'autres peuples raisonner comme nous.</p>
+
+<p>Tous les &eacute;trangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne
+sont pas civilis&eacute;s: de m&ecirc;me toute campagne n'est pas agreste et toute
+ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province
+maritime d'un grand royaume o&ugrave; le villageois est doux et insinuant, le
+bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticit&eacute;
+est h&eacute;r&eacute;ditaire.</p>
+
+<p>23 (I)</p>
+
+<p>Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des
+moeurs si cultiv&eacute;es, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes
+barbares pour quelques peuples.</p>
+
+<p>24 (I)</p>
+
+<p>Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une
+liqueur qui leur monte &agrave; la t&ecirc;te, leur fait perdre la raison et les fait
+vomir, nous dirions: &laquo;Cela est bien barbare.&raquo;</p>
+
+<p>25 (I)</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;lat se montre peu &agrave; la cour, il n'est de nul commerce, on ne le
+voit point avec des femmes; il ne joue ni &agrave; grande ni &agrave; petite prime, il
+n'assiste ni aux f&ecirc;tes ni aux spectacles, il n'est point homme de
+cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue; toujours dans son &eacute;v&ecirc;ch&eacute;,
+o&ugrave; il fait une r&eacute;sidence continuelle, il ne songe qu'&agrave; instruire son
+peuple par la parole et &agrave; l'&eacute;difier par son exemple; il consume son bien
+en des aum&ocirc;nes, et son corps par la p&eacute;nitence; il n'a que l'esprit de
+r&eacute;gularit&eacute;, et il est imitateur du z&egrave;le et de la pi&eacute;t&eacute; des Ap&ocirc;tres. Les
+temps sont chang&eacute;s, et il est menac&eacute; sous ce r&egrave;gne d'un titre plus
+&eacute;minent.</p>
+
+<p>26 (IV)</p>
+
+<p>Ne pourrait-on point faire comprendre aux personnes d'un certain
+caract&egrave;re et d'une profession s&eacute;rieuse, pour ne rien dire de plus,
+qu'ils ne sont point oblig&eacute;s &agrave; faire dire d'eux qu'ils jouent, qu'ils
+chantent, et qu'ils badinent comme les autres hommes; et qu'&agrave; les voir
+si plaisants et si agr&eacute;ables, on ne croirait point qu'ils fussent
+d'ailleurs si r&eacute;guliers et si s&eacute;v&egrave;res? Oserait-on m&ecirc;me leur insinuer
+qu'ils s'&eacute;loignent par de telles mani&egrave;res de la politesse dont ils se
+piquent; qu'elle assortit, au contraire, et conforme les dehors aux
+conditions, qu'elle &eacute;vite le contraste, et de montrer le m&ecirc;me homme sous
+des figures diff&eacute;rentes et qui font de lui un compos&eacute; bizarre ou un
+grotesque?</p>
+
+<p>27 (IV)</p>
+
+<p>Il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure, sur
+une seule et premi&egrave;re vue: il y a un int&eacute;rieur et un coeur qu'il faut
+approfondir. Le voile de la modestie couvre le m&eacute;rite, et le masque de
+l'hypocrisie cache la malignit&eacute;. Il n'y a qu'un tr&egrave;s petit nombre de
+connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer; ce n'est
+que peu &agrave; peu, et forc&eacute;s m&ecirc;me par le temps et les occasions, que la
+vertu parfaite et le vice consomm&eacute; viennent enfin &agrave; se d&eacute;clarer.</p>
+
+<p>28 (VIII)</p>
+
+<p>Fragment</p>
+
+<p>...Il disait que l'esprit dans cette belle personne &eacute;tait un diamant bien
+mis en oeuvre, et continuant de parler d'elle: &laquo;C'est, ajoutait-il, comme
+une nuance de raison et d'agr&eacute;ment qui occupe les yeux et le coeur de
+ceux qui lui parlent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire; il y a
+en elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener
+plus loin que l'amiti&eacute;. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire,
+mais trop modeste pour songer &agrave; plaire, elle ne tient compte aux hommes
+que de leur m&eacute;rite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacit&eacute;s
+et capable de sentiments, elle surprend et elle int&eacute;resse; et sans rien
+ignorer de ce qui peut entrer de plus d&eacute;licat et de plus fin dans les
+conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui entre autres
+plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la r&eacute;plique. Elle vous
+parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche &agrave;
+s'&eacute;claircir; et elle vous &eacute;coute comme celle qui sait beaucoup, qui
+conna&icirc;t le prix de ce que vous lui dites, et aupr&egrave;s de qui vous ne
+perdez rien de ce qui vous &eacute;chappe. Loin de s'appliquer &agrave; vous
+contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour
+une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle
+s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les &eacute;tend, elle
+les embellit: vous &ecirc;tes content de vous d'avoir pens&eacute; si bien, et
+d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours
+au-dessus de la vanit&eacute;, soit qu'elle parle, soit qu'elle &eacute;crive: elle
+oublie les traits o&ugrave; il faut des raisons; elle a d&eacute;j&agrave; compris que la
+simplicit&eacute; est &eacute;loquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous
+jeter dans les m&ecirc;mes int&eacute;r&ecirc;ts, laissant &agrave; Elvire les jolis discours et
+les belles-lettres, qu'elle met &agrave; tous usages, Arth&eacute;nice n'emploie
+aupr&egrave;s de vous que la sinc&eacute;rit&eacute;, l'ardeur, l'empressement et la
+persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec
+le go&ucirc;t des personnes de nom et de r&eacute;putation, moins pour en &ecirc;tre connue
+que pour les conna&icirc;tre. On peut la louer d'avance de toute la sagesse
+qu'elle aura un jour, et de tout le m&eacute;rite qu'elle se pr&eacute;pare par les
+ann&eacute;es, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions,
+des principes s&ucirc;rs, utiles &agrave; celles qui sont comme elle expos&eacute;es aux
+soins et &agrave; la flatterie; et qu'&eacute;tant assez particuli&egrave;re sans pourtant
+&ecirc;tre farouche, ayant m&ecirc;me un peu de penchant pour la retraite, il ne lui
+saurait peut-&ecirc;tre manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un
+grand th&eacute;&acirc;tre, pour y faire briller toutes ses vertus.&raquo;</p>
+
+<p>29.</p>
+
+<p>(V) Une belle femme est aimable dans son naturel; elle ne perd rien &agrave;
+&ecirc;tre n&eacute;glig&eacute;e, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beaut&eacute;
+et de sa jeunesse. Une gr&acirc;ce na&iuml;ve &eacute;clate sur son visage, anime ses
+moindres actions: il y aurait moins de p&eacute;ril &agrave; la voir avec tout
+l'attirail de l'ajustement et de la mode. De m&ecirc;me un homme de bien est
+respectable par lui-m&ecirc;me, et ind&eacute;pendamment de tous les dehors dont il
+voudrait s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus
+sp&eacute;cieuse. Un air r&eacute;form&eacute;, une modestie outr&eacute;e, la singularit&eacute; de
+l'habit, une ample calotte n'ajoutent rien &agrave; la probit&eacute;, ne rel&egrave;vent pas
+le m&eacute;rite; ils le fardent, et font peut-&ecirc;tre qu'il est moins pur et
+moins ing&eacute;nu.</p>
+
+<p>(VI) Une gravit&eacute; trop &eacute;tudi&eacute;e devient comique; ce sont comme des
+extr&eacute;mit&eacute;s qui se touchent et dont le milieu est dignit&eacute;; cela ne
+s'appelle pas &ecirc;tre grave, mais en jouer le personnage; celui qui songe &agrave;
+le devenir ne le sera jamais: ou la gravit&eacute; n'est point, ou elle est
+naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter.</p>
+
+<p>30 (VI)</p>
+
+<p>Un homme de talent et de r&eacute;putation, s'il est chagrin et aust&egrave;re, il
+effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur
+rend suspecte d'une trop grande r&eacute;forme et d'une pratique trop
+ennuyeuse. S'il est au contraire d'un bon commerce, il leur est une
+le&ccedil;on utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et
+laborieusement, avoir des vues s&eacute;rieuses sans renoncer aux plaisirs
+honn&ecirc;tes; il leur devient un exemple qu'on peut suivre.</p>
+
+<p>31 (IV)</p>
+
+<p>La physionomie n'est pas une r&egrave;gle qui nous soit donn&eacute;e pour juger des
+hommes: elle nous peut servir de conjecture.</p>
+
+<p>32 (IV)</p>
+
+<p>L'air spirituel est dans les hommes ce que la r&eacute;gularit&eacute; des traits est
+dans les femmes: c'est le genre de beaut&eacute; o&ugrave; les plus vains puissent
+aspirer.</p>
+
+<p>33 (IV)</p>
+
+<p>Un homme qui a beaucoup de m&eacute;rite et d'esprit; et qui est connu pour
+tel, n'est pas laid, m&ecirc;me avec des traits qui sont difformes; ou s'il a
+de la laideur, elle ne fait pas son impression.</p>
+
+<p>34 (VII)</p>
+
+<p>Combien d'art pour rentrer dans la nature! combien de temps, de r&egrave;gles,
+d'attention et de travail pour danser avec la m&ecirc;me libert&eacute; et la m&ecirc;me
+gr&acirc;ce que l'on sait marcher; pour chanter comme on parle; parler et
+s'exprimer comme l'on pense; jeter autant de force, de vivacit&eacute;, de
+passion et de persuasion dans un discours &eacute;tudi&eacute; et que l'on prononce
+dans le public, qu'on en a quelquefois naturellement et sans pr&eacute;paration
+dans les entretiens les plus familiers!</p>
+
+<p>35 (I)</p>
+
+<p>Ceux qui, sans nous conna&icirc;tre assez, pensent mal de nous, ne nous font
+pas de tort: ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fant&ocirc;me de
+leur imagination.</p>
+
+<p>36 (I)</p>
+
+<p>Il y a de petites r&egrave;gles, des devoirs, des biens&eacute;ances attach&eacute;s aux
+lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point &agrave; force
+d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine: juger des hommes par
+les fautes qui leur &eacute;chappent en ce genre avant qu'ils soient assez
+instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs
+cheveux; c'est vouloir un jour &ecirc;tre d&eacute;tromp&eacute;.</p>
+
+<p>37 (VI)</p>
+
+<p>Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est
+unique, et si un besoin extr&ecirc;me; ou une violente passion, ou un premier
+mouvement tirent &agrave; cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>38 (IV)</p>
+
+<p>Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est
+souvent la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>39 (IV)</p>
+
+<p>Sans une grande raideur et une continuelle attention &agrave; toutes ses
+paroles, on est expos&eacute; &agrave; dire en moins d'une heure le oui ou le non sur
+une m&ecirc;me chose ou sur une m&ecirc;me personne, d&eacute;termin&eacute; seulement par un
+esprit de soci&eacute;t&eacute; et de commerce qui entra&icirc;ne naturellement &agrave; ne pas
+contredire celui-ci et celui-l&agrave; qui en parlent diff&eacute;remment.</p>
+
+<p>40 (VIII)</p>
+
+<p>Un homme partial est expos&eacute; &agrave; de petites mortifications; car comme il
+est &eacute;galement impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux
+ou sages, et que ceux contre qui il se d&eacute;clare soient toujours en faute
+ou malheureux, il na&icirc;t de l&agrave; qu'il lui arrive souvent de perdre
+contenance dans le public, ou par le mauvais succ&egrave;s de ses amis, ou par
+une nouvelle gloire qu'acqui&egrave;rent ceux qu'il n'aime point.</p>
+
+<p>41 (IV)</p>
+
+<p>Un homme sujet &agrave; se laisser pr&eacute;venir, s'il ose remplir une dignit&eacute; ou
+s&eacute;culi&egrave;re ou eccl&eacute;siastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet
+qui s'est charg&eacute; d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie:
+faibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la mis&egrave;re de la
+pr&eacute;vention. Il faut ajouter qu'elle est un mal d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, incurable, qui
+infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait d&eacute;serter les
+&eacute;gaux, les inf&eacute;rieurs, les parents, les amis, jusqu'aux m&eacute;decins: ils
+sont bien &eacute;loign&eacute;s de le gu&eacute;rir, s'ils ne peuvent le faire convenir de
+sa maladie, ni des rem&egrave;des, qui seraient d'&eacute;couter, de douter, de
+s'informer et de s'&eacute;claircir. Les flatteurs, les fourbes, les
+calomniateurs, ceux qui ne d&eacute;lient leur langue que pour le mensonge et
+l'int&eacute;r&ecirc;t, sont les charlatans en qui il se confie, et qui lui font
+avaler tout ce qui leur pla&icirc;t: ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et
+qui le tuent.</p>
+
+<p>42 (I)</p>
+
+<p>La r&egrave;gle de Descartes, qui ne veut pas qu'on d&eacute;cide sur les moindres
+v&eacute;rit&eacute;s avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est
+assez belle et assez juste pour devoir s'&eacute;tendre au jugement que l'on
+fait des personnes.</p>
+
+<p>43 (I)</p>
+
+<p>Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de
+notre esprit, de nos moeurs et de nos mani&egrave;res, que l'indignit&eacute; et le
+mauvais caract&egrave;re de ceux qu'ils approuvent.</p>
+
+<p>Du m&ecirc;me fonds dont on n&eacute;glige un homme de m&eacute;rite, l'on sait encore
+admirer un sot.</p>
+
+<p>44 (I)</p>
+
+<p>Un sot est celui qui n'a pas m&ecirc;me ce qu'il faut d'esprit pour &ecirc;tre fat.</p>
+
+<p>45 (I)</p>
+
+<p>Un fat est celui que les sots croient un homme de m&eacute;rite.</p>
+
+<p>46 (IV)</p>
+
+<p>L'impertinent est un fat outr&eacute;. Le fat lasse, ennuie, d&eacute;go&ucirc;te, rebute;
+l'impertinent rebute, aigrit, irrite, offense: il commence o&ugrave; l'autre
+finit.</p>
+
+<p>Le fat est entre l'impertinent et le sot: il est compos&eacute; de l'un et de
+l'autre.</p>
+
+<p>47</p>
+
+<p>(VII) Les vices partent d'une d&eacute;pravation du coeur; les d&eacute;fauts, d'un
+vice de temp&eacute;rament; le ridicule, d'un d&eacute;faut d'esprit.</p>
+
+<p>(IV) L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel, a les
+apparences du sot.</p>
+
+<p>(IV) Le sot ne se tire jamais du ridicule, c'est son caract&egrave;re; l'on y
+entre quelquefois avec de l'esprit, mais l'on en sort.</p>
+
+<p>(VII) Un erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule.</p>
+
+<p>(IV) La sottise est dans le sot, la fatuit&eacute; dans le fat, et
+l'impertinence dans l'impertinent; il semble que le ridicule r&eacute;side
+tant&ocirc;t dans celui qui en effet est ridicule; et tant&ocirc;t dans
+l'imagination de ceux qui croient voir le ridicule o&ugrave; il n'est point et
+ne peut &ecirc;tre.</p>
+
+<p>48 (IV)</p>
+
+<p>La grossi&egrave;ret&eacute;, la rusticit&eacute;, la brutalit&eacute; peuvent &ecirc;tre les vices d'un
+homme d'esprit.</p>
+
+<p>49 (IV)</p>
+
+<p>Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que
+le sot qui parle.</p>
+
+<p>50 (VIII)</p>
+
+<p>La m&ecirc;me chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une
+na&iuml;vet&eacute; ou un bon mot, et dans celle d'un sot, une sottise.</p>
+
+<p>51 (IV)</p>
+
+<p>Si le fat pouvait craindre de mal parler, il sortirait de son caract&egrave;re.</p>
+
+<p>52 (IV)</p>
+
+<p>L'une des marques de la m&eacute;diocrit&eacute; de l'esprit est de toujours conter.</p>
+
+<p>53 (IV)</p>
+
+<p>Le sot est embarrass&eacute; de sa personne; le fat a l'air libre et assur&eacute;;
+l'impertinent passe &agrave; l'effronterie: le m&eacute;rite a de la pudeur.</p>
+
+<p>54 (VIII)</p>
+
+<p>Le suffisant est celui en qui la pratique de certains d&eacute;tails que l'on
+honore du nom d'affaires se trouve jointe &agrave; une tr&egrave;s grande m&eacute;diocrit&eacute;
+d'esprit.</p>
+
+<p>Un grain d'esprit et une once d'affaires plus qu'il n'en entre dans la
+composition du suffisant, font l'important.</p>
+
+<p>Pendant qu'on ne fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom;
+d&egrave;s qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant.</p>
+
+<p>55 (VII)</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien,
+quoique dans une distance in&eacute;gale de ces deux extr&ecirc;mes.</p>
+
+<p>La distance qu'il y a de l'honn&ecirc;te, homme &agrave; l'habile homme s'affaiblit
+de jour &agrave; autre, et est sur le point de dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses
+int&eacute;r&ecirc;ts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acqu&eacute;rir du bien
+ou en conserver.</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, et qui
+ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux.</p>
+
+<p>On conna&icirc;t assez qu'un homme de bien est honn&ecirc;te homme; mais il est
+plaisant d'imaginer que tout honn&ecirc;te homme n'est pas homme de bien.</p>
+
+<p>L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un d&eacute;vot, et qui
+s'est born&eacute; &agrave; n'avoir que de la vertu.</p>
+
+<p>56</p>
+
+<p>(IV) Talent, go&ucirc;t, esprit, bon sens, choses diff&eacute;rentes, non
+incompatibles.</p>
+
+<p>(IV) Entre le bon sens et le bon go&ucirc;t il y a la diff&eacute;rence de la cause &agrave;
+son effet.</p>
+
+<p>(VI) Entre esprit et talent il y a la proportion du tout &agrave; sa partie.</p>
+
+<p>(VI) Appellerai-je homme d'esprit celui qui, born&eacute; et renferm&eacute; dans
+quelque art, ou m&ecirc;me dans une certaine science qu'il exerce dans une
+grande perfection, ne montre hors de l&agrave; ni jugement, ni m&eacute;moire, ni
+vivacit&eacute;, ni moeurs, ni conduite; qui ne m'entend pas, qui ne pense
+point, qui s'&eacute;nonce mal; un musicien par exemple, qui apr&egrave;s m'avoir
+comme enchant&eacute; par ses accords, semble s'&ecirc;tre remis avec son luth dans
+un m&ecirc;me &eacute;tui, ou n'&ecirc;tre plus sans cet instrument qu'une machine
+d&eacute;mont&eacute;e, &agrave; qui il manque quelque chose, et dont il n'est pas permis de
+rien attendre?</p>
+
+<p>(VI) Que dirai-je encore de l'esprit du jeu? pourrait-on me le d&eacute;finir?
+Ne faut-il ni pr&eacute;voyance, ni finesse, ni habilet&eacute; pour jouer l'hombre ou
+les &eacute;checs? et s'il en faut, pourquoi voit-on des imb&eacute;ciles qui y
+excellent, et de tr&egrave;s beaux g&eacute;nies qui n'ont pu m&ecirc;me atteindre la
+m&eacute;diocrit&eacute;, &agrave; qui une pi&egrave;ce ou une carte dans les mains trouble la vue,
+et fait perdre contenance?</p>
+
+<p>(VI) Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus
+incompr&eacute;hensible. Un homme para&icirc;t grossier, lourd, stupide; il ne sait
+pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir: s'il se met &agrave; &eacute;crire,
+c'est le mod&egrave;le des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres,
+les pierres, tout ce qui ne parle point: ce n'est que l&eacute;g&egrave;ret&eacute;,
+qu'&eacute;l&eacute;gance, que beau naturel, et que d&eacute;licatesse dans ses ouvrages.</p>
+
+<p>(VI) Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend
+un mot pour un autre, et il ne juge de la bont&eacute; de sa pi&egrave;ce que par
+l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la r&eacute;citer, ni lire son
+&eacute;criture. Laissez-le s'&eacute;lever par la composition: il n'est pas
+au-dessous d'Auguste, de Pomp&eacute;e, de Nicom&egrave;de, d'Heraclius; il est roi,
+et un grand roi; il est politique, il est philosophe; il entreprend de
+faire parler des h&eacute;ros, de les faire agir; il peint les Romains; ils
+sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire.</p>
+
+<p>(VI) Voulez-vous quelque autre prodige? Concevez un homme facile, doux,
+complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, col&egrave;re, fougueux,
+capricieux. Imaginez-vous un homme simple, ing&eacute;nu, cr&eacute;dule, badin,
+volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir,
+ou plut&ocirc;t de se livrer &agrave; un g&eacute;nie qui agit en lui, j'ose dire, sans
+qu'il y prenne part et comme &agrave; son insu: quelle verve! quelle &eacute;l&eacute;vation!
+quelles images! quelle latinit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous d'une m&ecirc;me personne? me direz-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, du m&ecirc;me, de Th&eacute;odas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se
+roule &agrave; terre, il se rel&egrave;ve, il tonne, il &eacute;clate; et du milieu de cette
+temp&ecirc;te il sort une lumi&egrave;re qui brille et qui r&eacute;jouit. Disons-le sans
+figure: il parle comme un fou, et pense comme un homme sage; il dit
+ridiculement des choses vraies, et follement des choses sens&eacute;es et
+raisonnables; on est surpris de voir na&icirc;tre et &eacute;clore le bon sens du
+sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions.
+Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce
+sont en lui comme deux &acirc;mes qui ne se connaissent point, qui ne
+d&eacute;pendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs
+fonctions toutes s&eacute;par&eacute;es. Il manquerait un trait &agrave; cette peinture si
+surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout &agrave; la fois avide et
+insatiable de louanges, pr&ecirc;t de se jeter aux yeux de ses critiques, et
+dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence &agrave;
+me persuader moi-m&ecirc;me que j'ai fait le portrait de deux personnages tout
+diff&eacute;rents. Il ne serait pas m&ecirc;me impossible d'en trouver un troisi&egrave;me
+dans Th&eacute;odas; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est
+excellent homme.</p>
+
+<p>57 (I)</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce
+sont les diamants et les perles.</p>
+
+<p>58 (I)</p>
+
+<p>Tel, connu dans le monde par de grands talents honor&eacute; et ch&eacute;ri partout
+o&ugrave; il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses
+proches, qu'il n'a pu r&eacute;duire &agrave; l'estimer; tel autre, au contraire,
+proph&egrave;te dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui
+est resserr&eacute;e dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un m&eacute;rite rare
+et singulier, qui lui est accord&eacute; par sa famille dont il est l'idole,
+mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte
+nulle part.</p>
+
+<p>59 (I)</p>
+
+<p>Tout le monde s'&eacute;l&egrave;ve contre un homme qui entre en r&eacute;putation: &agrave; peine
+ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un m&eacute;rite naissant et une
+premi&egrave;re vogue qui semble l'associer &agrave; la gloire dont ils sont d&eacute;j&agrave; en
+possession; l'on ne se rend qu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;, et apr&egrave;s que le Prince
+s'est d&eacute;clar&eacute; par les r&eacute;compenses: tous alors se rapprochent de lui, et
+de ce jour-l&agrave; seulement il prend son rang d'homme de m&eacute;rite.</p>
+
+<p>60 (VIII)</p>
+
+<p>Nous affectons souvent de louer avec exag&eacute;ration des hommes assez
+m&eacute;diocres, et de les &eacute;lever, s'il se pouvait, jusqu'&agrave; la hauteur de ceux
+qui excellent, ou parce que nous somme las d'admirer toujours les m&ecirc;mes
+personnes, ou parce que leur gloire, ainsi partag&eacute;e, offense moins notre
+vue, et nous devient plus douce et plus supportable.</p>
+
+<p>61 (VII)</p>
+
+<p>L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord &agrave; pleines
+voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route:
+tout leur rit, tout leur succ&egrave;de; action, ouvrage, tout est combl&eacute;
+d'&eacute;loges et de r&eacute;compenses; ils ne se montrent que pour &ecirc;tre embrass&eacute;s
+et f&eacute;licit&eacute;s. Il y a un rocher immobile qui s'&eacute;l&egrave;ve sur une c&ocirc;te; les
+flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la
+flatterie, l'autorit&eacute;, la faveur, tous les vents ne l'&eacute;branlent pas:
+c'est le public, o&ugrave; ces gens &eacute;chouent.</p>
+
+<p>62 (I)</p>
+
+<p>Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement
+par rapport &agrave; celui qui nous occupe. Ainsi le po&egrave;te, rempli de grandes
+et sublimes id&eacute;es, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce
+souvent que sur de simples faits; et celui qui &eacute;crit l'histoire de son
+pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie &agrave;
+imaginer des fictions et &agrave; trouver une rime; de m&ecirc;me le bachelier plong&eacute;
+dans les quatre premiers si&egrave;cles, traite toute autre doctrine de science
+triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-&ecirc;tre m&eacute;pris&eacute; du
+g&eacute;om&egrave;tre.</p>
+
+<p>63 (IV)</p>
+
+<p>Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine mati&egrave;re et en faire
+des le&ccedil;ons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque
+autre dont il n'a qu'une faible connaissance: il sort hardiment des
+limites de son g&eacute;nie, mais il s'&eacute;gare, et fait que l'homme illustre
+parle comme un sot.</p>
+
+<p>64 (V)</p>
+
+<p>H&eacute;rille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il &eacute;crive, veut citer:
+il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre, et &agrave; l'Orateur
+romain que l'eau le temp&egrave;re. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas
+lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice
+odieux; ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les
+plus communes, les plus triviales, et qu'il est m&ecirc;me capable de penser,
+il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs; ce n'est ni pour
+donner plus d'autorit&eacute; &agrave; ce qu'il dit, ni peut-&ecirc;tre pour se faire
+honneur de ce qu'il sait: il veut citer.</p>
+
+<p>65 (V)</p>
+
+<p>C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner
+pour sien: il n'est pas relev&eacute;, il tombe avec des gens d'esprit ou qui
+se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui devaient le dire. C'est au
+contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre: ce n'est
+qu'un fait, et qu'on ne se croit pas oblig&eacute; de savoir; il est dit avec
+plus d'insinuation et re&ccedil;u avec moins de jalousie; personne n'en
+souffre: on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer, on admire.</p>
+
+<p>66 (IV)</p>
+
+<p>On a dit de Socrate qu'il &eacute;tait en d&eacute;lire, et que c'&eacute;tait un fou tout
+plein d'esprit; mais ceux des Grecs qui parlaient ainsi d'un homme si
+sage passaient pour fous. Ils disaient: &laquo;Quels bizarres portraits nous
+fait ce philosophe! quels moeurs &eacute;tranges et particuli&egrave;res ne d&eacute;crit-il
+point! o&ugrave; a-t-il r&ecirc;v&eacute;, creus&eacute;, rassembl&eacute; des id&eacute;es si extraordinaires?
+quelles couleurs! quel pinceau! ce sont des chim&egrave;res.&raquo; Ils se
+trompaient: c'&eacute;taient des monstres, c'&eacute;taient des vices, mais peints au
+naturel; on croyait les voir, ils faisaient peur. Socrate s'&eacute;loignait du
+cynique; il &eacute;pargnait les personnes, et bl&acirc;mait les moeurs qui &eacute;taient
+mauvaises.</p>
+
+<p>67</p>
+
+<p>(IV) Celui qui est riche par son savoir-faire conna&icirc;t un philosophe, ses
+pr&eacute;ceptes, sa morale et sa conduite, et n'imaginant pas dans tous les
+hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est
+propos&eacute;e lui-m&ecirc;me toute sa vie, dit en son coeur: &laquo;Je le plains, je le
+tiens &eacute;chou&eacute;, ce rigide censeur; il s'&eacute;gare, et il est hors de route; ce
+n'est pas ainsi qu'on prend le vent et que l'on arrive au d&eacute;licieux port
+de la fortune&raquo;; et selon ses principes il raisonne juste.</p>
+
+<p>(IV) &laquo;Je pardonne, dit Antisthius, &agrave; ceux que j'ai lou&eacute;s dans mon
+ouvrage s'ils m'oublient: qu'ai-je fait pour eux? ils &eacute;taient louables.
+Je le pardonnerais moins &agrave; tous ceux dont j'ai attaqu&eacute; les vices sans
+toucher &agrave; leurs personnes, s'ils me devaient un aussi grand bien que
+celui d'&ecirc;tre corrig&eacute;s; mais comme c'est un &eacute;v&eacute;nement qu'on ne voit
+point, il suit de l&agrave; que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me
+faire du bien.</p>
+
+<p>(V) &laquo;L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser &agrave; me &eacute;crits leur
+r&eacute;compense: on ne saurait en diminuer la r&eacute;putation; et si on le fait,
+qui m'emp&ecirc;chera de le m&eacute;priser?&raquo;.</p>
+
+<p>68 (V)</p>
+
+<p>Il est bon d'&ecirc;tre philosophe, il n'est gu&egrave;re utile de passer pour tel.
+Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe: ce sera toujours
+lui dire une injure, jusqu'&agrave; ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner
+autrement, et, en restituant &agrave; un si beau nom son id&eacute;e propre et
+convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due.</p>
+
+<p>69 (VI)</p>
+
+<p>Il y a une philosophie qui nous &eacute;l&egrave;ve au-dessus de l'ambition et de la
+fortune, qui nous &eacute;gale, que dis-je? qui nous place plus haut que les
+riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait n&eacute;gliger les
+postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de d&eacute;sirer, de
+demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve m&ecirc;me
+l'&eacute;motion et l'excessive joie d'&ecirc;tre exauc&eacute;s. Il y a une autre
+philosophie qui nous soumet et nous assujettit &agrave; toutes ces choses en
+faveur de nos proches ou de nos amis: c'est la meilleure.</p>
+
+<p>70 (IV)</p>
+
+<p>C'est abr&eacute;ger et s'&eacute;pargner mille discours, que de penser de certaines
+gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils
+disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront.</p>
+
+<p>71 (I)</p>
+
+<p>Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons
+qu'ils ont avec nous-m&ecirc;mes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est
+l'&eacute;galer &agrave; soi.</p>
+
+<p>72 (IV)</p>
+
+<p>Les m&ecirc;mes d&eacute;fauts, qui dans les autres sont lourds et insupportables
+sont chez nous comme dans leur centre; ils ne p&egrave;sent plus, on ne les
+sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un portrait affreux, qui ne
+voit pas qu'il se peint lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Rien ne nous corrigerait plus promptement de nos d&eacute;fauts que si nous
+&eacute;tions capables de les avouer et de les reconna&icirc;tre dans les autres:
+c'est dans cette juste distance que, nous paraissant tels qu'ils sont,
+ils se feraient ha&iuml;r autant qu'ils le m&eacute;ritent.</p>
+
+<p>73 (IV)</p>
+
+<p>La sage conduite roule sur deux pivots, le pass&eacute; et l'avenir. Celui qui
+a la m&eacute;moire fid&egrave;le et une grande pr&eacute;voyance est hors du p&eacute;ril de
+censurer dans les autres ce qu'il a peut-&ecirc;tre fait lui-m&ecirc;me, ou de
+condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les
+circonstances o&ugrave; elle lui sera un jour in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>74 (VI)</p>
+
+<p>Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas
+le hasard, mais ils le pr&eacute;parent, ils l'attirent, et semblent presque le
+d&eacute;terminer. Non seulement ils savent ce que le sot et le poltron
+ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive; ils savent
+m&ecirc;me profiter, par leurs pr&eacute;cautions et leurs mesures, d'un tel ou d'un
+tel hasard, ou de plusieurs tout &agrave; la fois. Si ce point arrive, ils
+gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore; un m&ecirc;me point souvent
+les fait gagner de plusieurs mani&egrave;res. Ces hommes sages peuvent &ecirc;tre
+lou&eacute;s de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard
+doit &ecirc;tre r&eacute;compens&eacute; en eux comme la vertu.</p>
+
+<p>75 (VIII)</p>
+
+<p>Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui n&eacute;glige de le
+devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne m&eacute;rite point
+qu'on s'en occupe.</p>
+
+<p>76 (V)</p>
+
+<p>Il y a dans les meilleurs conseils de quoi d&eacute;plaire. Ils viennent
+d'ailleurs que de notre esprit: c'est assez pour &ecirc;tre rejet&eacute;s d'abord
+par pr&eacute;somption et par humeur, et suivis seulement par n&eacute;cessit&eacute; ou par
+r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>77 (I)</p>
+
+<p>Quel bonheur surprenant a accompagn&eacute; ce favori pendant tout le cours de
+sa vie, quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la
+moindre disgr&acirc;ce? les premiers postes, l'oreille du Prince, d'immenses
+tr&eacute;sors, une sant&eacute; parfaite, et une mort douce. Mais quel &eacute;trange compte
+&agrave; rendre d'une vie pass&eacute;e dans la faveur, des conseils que l'on a
+donn&eacute;s, de ceux qu'on a n&eacute;glig&eacute; de donner ou de suivre, des biens que
+l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par
+soi-m&ecirc;me ou par les autres; en un mot, de toute sa prosp&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>78 (IV)</p>
+
+<p>L'on gagne &agrave; mourir d'&ecirc;tre lou&eacute; de ceux qui nous survivent, souvent sans
+autre m&eacute;rite que celui de n'&ecirc;tre plus: le m&ecirc;me &eacute;loge sert alors pour
+Caton et pour Pison.</p>
+
+<p>&laquo;Le bruit court que Pison est mort: c'est une grande perte; c'&eacute;tait un
+homme de bien, et qui m&eacute;ritait une plus longue vie; il avait de l'esprit
+et de l'agr&eacute;ment, de la fermet&eacute; et du courage; il &eacute;tait s&ucirc;r, g&eacute;n&eacute;reux,
+fid&egrave;le.&raquo; Ajoutez: &laquo;pourvu qu'il soit mort.&raquo;</p>
+
+<p>79 (IV)</p>
+
+<p>La mani&egrave;re dont on se r&eacute;crie sur quelques-uns qui se distinguent par la
+bonne foi, le d&eacute;sint&eacute;ressement et la probit&eacute;, n'est pas tant leur &eacute;loge
+que le d&eacute;cr&eacute;ditement du genre humain.</p>
+
+<p>80 (VII)</p>
+
+<p>Tel soulage les mis&eacute;rables, qui n&eacute;glige sa famille et laisse son fils
+dans l'indigence; un autre &eacute;l&egrave;ve un nouvel &eacute;difice, qui n'a pas encore
+pay&eacute; les plombs d'une maison qui est achev&eacute;e depuis dix ann&eacute;es; un
+troisi&egrave;me fait des pr&eacute;sents et des largesses, et ruine ses cr&eacute;anciers.
+Je demande: la piti&eacute;, la lib&eacute;ralit&eacute;, la magnificence, sont-ce les vertus
+d'un homme injuste? ou plut&ocirc;t si la bizarrerie et la vanit&eacute; ne sont pas
+les causes de l'injustice.</p>
+
+<p>81 (VIII)</p>
+
+<p>Une circonstance essentielle &agrave; la justice que l'on doit aux autres,
+c'est de la faire promptement et sans diff&eacute;rer: la faire attendre, c'est
+injustice.</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils
+doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse longtemps dire de soi
+qu'il fera bien, fait tr&egrave;s mal.</p>
+
+<p>82 (VII)</p>
+
+<p>L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa
+vie &agrave; faire digestion, qu'il meurt de faim, pour exprimer qu'il n'est
+pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises: c'est une figure; on
+le dirait plus &agrave; la lettre de ses cr&eacute;anciers.</p>
+
+<p>83 (IV)</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;tet&eacute;, les &eacute;gards et la politesse des personnes avanc&eacute;es en &acirc;ge de
+l'un et l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le
+vieux temps.</p>
+
+<p>84 (I)</p>
+
+<p>C'est un exc&egrave;s de confiance dans les parents d'esp&eacute;rer tout de la bonne
+&eacute;ducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien
+et de la n&eacute;gliger.</p>
+
+<p>85 (IV)</p>
+
+<p>Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'&eacute;ducation ne donne
+point &agrave; l'homme un autre coeur ni une autre complexion, qu'elle ne change
+rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserais pas
+de dire qu'elle ne lui est pas inutile.</p>
+
+<p>86 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu: la pr&eacute;somption est
+qu'il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la
+pr&eacute;somption est qu'il l'a excellent.</p>
+
+<p>87 (V)</p>
+
+<p>Ne songer qu'&agrave; soi et au pr&eacute;sent, source d'erreur dans la politique.</p>
+
+<p>88 (IV)</p>
+
+<p>Le plus grand malheur, apr&egrave;s celui d'&ecirc;tre convaincu d'un crime, est
+souvent d'avoir eu &agrave; s'en justifier. Tels arr&ecirc;ts nous d&eacute;chargent et nous
+renvoient absous, qui sont infirm&eacute;s par la voix du peuple.</p>
+
+<p>89 (I)</p>
+
+<p>Un homme est fid&egrave;le &agrave; de certaines pratiques de religion, on le voit
+s'en acquitter avec exactitude: personne ne le loue ni ne le
+d&eacute;sapprouve; on n'y pense pas. Tel autre y revient apr&egrave;s les avoir
+n&eacute;glig&eacute;es dix ann&eacute;es enti&egrave;res: on se r&eacute;crie, on l'exalte; cela est
+libre: moi, je le bl&acirc;me d'un si long oubli de ses devoirs, et je le
+trouve heureux d'y &ecirc;tre rentr&eacute;.</p>
+
+<p>90 (IV)</p>
+
+<p>Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.</p>
+
+<p>91 (IV)</p>
+
+<p>Tels sont oubli&eacute;s dans la distribution des gr&acirc;ces, et font dire d'eux:
+Pourquoi les oublier? qui, si l'on s'en &eacute;tait souvenu, auraient fait
+dire: Pourquoi s'en souvenir? D'o&ugrave; vient cette contrari&eacute;t&eacute;? Est-ce du
+caract&egrave;re de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou
+m&ecirc;me de tous les deux?</p>
+
+<p>92 (VI)</p>
+
+<p>L'on dit commun&eacute;ment: &laquo;Apr&egrave;s un tel, qui sera chancelier? qui sera
+primat des Gaules? qui sera pape?&raquo; On va plus loin: chacun, selon ses
+souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus
+vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas
+de raison qu'une dignit&eacute; tue celui qui s'en trouve rev&ecirc;tu, qu'elle sert
+au contraire &agrave; le rajeunir, et &agrave; donner au corps et &agrave; l'esprit de
+nouvelles ressources, ce n'est pas un &eacute;v&eacute;nement fort rare &agrave; un titulaire
+d'enterrer son successeur.</p>
+
+<p>93 (V)</p>
+
+<p>La disgr&acirc;ce &eacute;teint les haines et les jalousies. Celui-l&agrave; peut bien
+faire, qui ne nous aigrit plus par une grande faveur: il n'y a aucun
+m&eacute;rite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne; il serait un
+h&eacute;ros impun&eacute;ment.</p>
+
+<p>Rien n'est bien d'un homme disgraci&eacute;: vertus, m&eacute;rite, tout est d&eacute;daign&eacute;,
+ou mal expliqu&eacute;, ou imput&eacute; &agrave; vice; qu'il ait un grand coeur, qu'il ne
+craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne gr&acirc;ce &agrave; l'ennemi
+que Bayard et Montrevel, c'est un bravache, on en plaisante; il n'a plus
+de quoi &ecirc;tre un h&eacute;ros.</p>
+
+<p>Je me contredis, il est vrai: accusez-en les hommes, dont je ne fais que
+rapporter les jugements; je ne dis pas de diff&eacute;rents hommes, je dis les
+m&ecirc;mes, qui jugent si diff&eacute;remment.</p>
+
+<p>94 (VI)</p>
+
+<p>Il ne faut pas vingt ann&eacute;es accomplies pour voir changer les hommes
+d'opinion sur les choses les plus s&eacute;rieuses, comme sur celles qui leur
+ont paru les plus s&ucirc;res et les plus vraies. Je ne hasarderai pas
+d'avancer que le feu en soi, et ind&eacute;pendamment de nos sensations, n'a
+aucune chaleur, c'est-&agrave;-dire rien de semblable &agrave; ce que nous &eacute;prouvons
+en nous-m&ecirc;mes &agrave; son approche, de peur que quelque jour il ne devienne
+aussi chaud qu'il a jamais &eacute;t&eacute;. J'assurerai aussi peu qu'une ligne
+droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits, ou
+&eacute;gaux &agrave; deux droits, de peur que les hommes venant &agrave; y d&eacute;couvrir quelque
+chose de plus ou de moins, je ne sois raill&eacute; de ma proposition. Aussi
+dans un autre genre, je dirai &agrave; peine avec toute la France: &laquo;Vauban est
+infaillible, on n'en appelle point&raquo;: qui me garantirait que dans peu de
+temps on n'insinuera pas que m&ecirc;me sur le si&egrave;ge, qui est son fort et o&ugrave;
+il d&eacute;cide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme
+Antiphile?</p>
+
+<p>95 (IV)</p>
+
+<p>Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre et que la
+passion domine, l'homme docte est un savantasse, le magistrat un
+bourgeois ou un praticien, le financier un malt&ocirc;tier, et le gentilhomme
+un gentill&acirc;tre; mais il est &eacute;trange que de si mauvais noms, que la
+col&egrave;re et la haine ont su inventer, deviennent familiers, et que le
+d&eacute;dain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir.</p>
+
+<p>96 (IV)</p>
+
+<p>Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement, surtout lorsque
+les ennemis commencent &agrave; fuir et que la victoire n'est plus douteuse, ou
+devant une ville apr&egrave;s qu'elle a capitul&eacute;; vous aimez, dans un combat ou
+pendant un si&egrave;ge, &agrave; para&icirc;tre en cent endroits pour n'&ecirc;tre nulle part, &agrave;
+pr&eacute;venir les ordres du g&eacute;n&eacute;ral de peur de les suivre, et &agrave; chercher les
+occasions plut&ocirc;t que de les attendre et les recevoir: votre valeur
+serait-elle fausse?</p>
+
+<p>97 (IV)</p>
+
+<p>Faites garder aux hommes quelque poste o&ugrave; ils puissent &ecirc;tre tu&eacute;s, et o&ugrave;
+n&eacute;anmoins ils ne soient pas tu&eacute;s: ils aiment l'honneur et la vie.</p>
+
+<p>98 (VII)</p>
+
+<p>&Agrave; voir comme les hommes aiment la vie, pouvait-on soup&ccedil;onner qu'ils
+aimassent quelque autre chose plus que la vie? et que la gloire, qu'ils
+pr&eacute;f&egrave;rent &agrave; la vie, ne f&ucirc;t souvent qu'une certaine opinion d'eux-m&ecirc;mes
+&eacute;tablie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connaissent point ou
+qu'ils n'estiment point?</p>
+
+<p>99 (VII)</p>
+
+<p>Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont &agrave; la guerre et suivent la
+cour, qui ne font pas un si&egrave;ge, mais qui y assistent, ont bient&ocirc;t &eacute;puis&eacute;
+leur curiosit&eacute; sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle
+soit, sur la tranch&eacute;e, sur l'effet des bombes et du canon, sur les coups
+de main, comme sur l'ordre et le succ&egrave;s d'une attaque qu'ils
+entrevoient. La r&eacute;sistance continue, les pluies surviennent, les
+fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a &agrave; combattre les
+saisons et l'ennemi, on peut &ecirc;tre forc&eacute; dans ses lignes et enferm&eacute; entre
+une ville et une arm&eacute;e: quelles extr&eacute;mit&eacute;s! On perd courage, on murmure.
+&laquo;Est-ce un si grand inconv&eacute;nient que de lever un si&egrave;ge? Le salut de
+l'&Eacute;tat d&eacute;pend-il d'une citadelle de plus ou de moins? Ne faut-il pas,
+ajoutent-ils, fl&eacute;chir sous les ordres du Ciel, qui semble se d&eacute;clarer
+contre nous, et remettre la partie &agrave; un autre temps?&raquo; Alors ils ne
+comprennent plus la fermet&eacute;, et s'ils osaient dire, l'opini&acirc;tret&eacute; du
+g&eacute;n&eacute;ral, qui se raidit contre les obstacles, qui s'anime par la
+difficult&eacute; de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour
+la conduire &agrave; sa fin. A-t-on capitul&eacute;, ces hommes si d&eacute;courag&eacute;s rel&egrave;vent
+l'importance de cette conqu&ecirc;te, en pr&eacute;disent les suites, exag&egrave;rent la
+n&eacute;cessit&eacute; qu'il y avait de la faire, le p&eacute;ril et la honte qui suivaient
+de s'en d&eacute;sister, prouvent que l'arm&eacute;e qui nous couvrait des ennemis
+&eacute;tait invincible. Ils reviennent avec la cour, passent par les villes et
+les bourgades; fiers d'&ecirc;tre regard&eacute;s de la bourgeoisie qui est aux
+fen&ecirc;tres, comme ceux m&ecirc;mes qui ont pris la place, ils en triomphent par
+les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux, ils vous
+&eacute;tourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de
+courtines et de chemin couvert; ils rendent compte des endroits o&ugrave;
+l'envie de voir les a port&eacute;s, et o&ugrave; il ne laissait pas d'y avoir du
+p&eacute;ril, des hasards qu'ils ont courus &agrave; leur retour d'&ecirc;tre pris ou tu&eacute;s
+par l'ennemi: ils taisent seulement qu'ils ont eu peur.</p>
+
+<p>100 (IV)</p>
+
+<p>C'est le plus petit inconv&eacute;nient du monde que de demeurer court dans un
+sermon ou dans une harangue: il laisse &agrave; l'orateur ce qu'il a d'esprit,
+de bon sens, d'imagination, de moeurs et de doctrine; il ne lui &ocirc;te rien;
+mais on ne laisse pas de s'&eacute;tonner que les hommes, ayant voulu une fois
+y attacher une esp&egrave;ce de honte et de ridicule, s'exposent par de longs
+et souvent d'inutiles discours, &agrave; en courir tout le risque.</p>
+
+<p>101 (IV)</p>
+
+<p>Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers &agrave; se plaindre de sa
+bri&egrave;vet&eacute;: comme ils le consument &agrave; s'habiller, &agrave; manger, &agrave; dormir, &agrave; de
+sots discours, &agrave; se r&eacute;soudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent &agrave;
+ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs
+plaisirs; ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de
+reste.</p>
+
+<p>Il n'y a point de ministre si occup&eacute; qui ne sache perdre chaque jour
+deux heures de temps: cela va loin &agrave; la fin d'une longue vie; et si le
+mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle
+perte infinie ne se fait pas dans le monde d'une chose si pr&eacute;cieuse, et
+dont l'on se plaint qu'on n'a point assez!</p>
+
+<p>102 (IV)</p>
+
+<p>Il y a des cr&eacute;atures de Dieu qu'on appelle des hommes qui ont une &acirc;me
+qui est esprit, dont toute la vie est occup&eacute;e et toute l'attention est
+r&eacute;unie &agrave; scier du marbre: cela est bien simple, c'est bien peu de chose.
+Il y en a d'autres qui s'en &eacute;tonnent, mais qui sont enti&egrave;rement
+inutiles, et qui passent les jours &agrave; ne rien faire: c'est encore moins
+que de scier du marbre.</p>
+
+<p>103 (V)</p>
+
+<p>La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une &acirc;me, et se
+r&eacute;pandent en tant d'actions et d'exercices o&ugrave; il semble qu'elle est
+inutile, que l'on croit parler avantageusement de quelqu'un en disant
+qu'il pense; cet &eacute;loge m&ecirc;me est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet
+homme qu'au-dessus du chien ou du cheval.</p>
+
+<p>104</p>
+
+<p>(IV) &laquo;&Agrave; quoi vous divertissez-vous? &agrave; quoi passez-vous le temps?&raquo; vous
+demandent les sots et les gens d'esprit. Si je r&eacute;plique que c'est &agrave;
+ouvrir les yeux et &agrave; voir, &agrave; pr&ecirc;ter l'oreille et &agrave; entendre, &agrave; voir la
+sant&eacute;, le repos, la libert&eacute;, ce n'est rien dire. Les solides biens, les
+grands biens, les seuls biens ne sont pas compt&eacute;s, ne se font pas
+sentir. Jouez-vous? masquez-vous? il faut r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>(VII) Est-ce un bien pour l'homme que la libert&eacute;, si elle peut &ecirc;tre trop
+grande et trop &eacute;tendue, telle enfin qu'elle ne serve qu'&agrave; lui faire
+d&eacute;sirer quelque chose, qui est d'avoir moins de libert&eacute;?</p>
+
+<p>(VII) La libert&eacute; n'est pas oisivet&eacute;; c'est un usage libre du temps;
+c'est le choix du travail et de l'exercice. &Ecirc;tre libre en un mot n'est
+pas ne rien faire, c'est &ecirc;tre seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce
+qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la libert&eacute;!</p>
+
+<p>105 (I)</p>
+
+<p>C&eacute;sar n'&eacute;tait point trop vieux pour penser &agrave; la conqu&ecirc;te de l'univers;
+il n'avait point d'autre b&eacute;atitude &agrave; se faire que le cours d'une belle
+vie, et un grand nom apr&egrave;s sa mort; n&eacute; fier, ambitieux, et se portant
+bien comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'&agrave;
+conqu&eacute;rir le monde. Alexandre &eacute;tait bien jeune pour un dessein si
+s&eacute;rieux: il est &eacute;tonnant que dans ce premier &acirc;ge les femmes ou le vin
+n'aient plus t&ocirc;t rompu son entreprise.</p>
+
+<p>106 (I)</p>
+
+<p>Un jeune Prince, d'une race Auguste. L'amour et l'esp&eacute;rance des peuples.
+Donn&eacute; du ciel pour prolonger la f&eacute;licit&eacute; de la terre. Plus grand que ses
+A&iuml;eux. Fils d'un H&eacute;ros qui est son mod&egrave;le, a d&eacute;j&agrave; montr&eacute; &agrave; l'Univers par
+ses divines qualit&eacute;s, et par une vertu anticip&eacute;e, que les enfants des
+H&eacute;ros sont plus proches de l'&ecirc;tre que les autres hommes.</p>
+
+<p>107 (IV)</p>
+
+<p>Si le monde dure seulement cent millions d'ann&eacute;es, il est encore dans
+toute sa fra&icirc;cheur, et ne fait presque que commencer; nous-m&ecirc;mes nous
+touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne nous
+pas confondre avec eux dans des si&egrave;cles si recul&eacute;s? Mais si l'on juge
+par le pass&eacute; de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues
+dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans
+l'histoire! quelles d&eacute;couvertes ne fera-t-on point! quelles diff&eacute;rentes
+r&eacute;volutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans
+les &Eacute;tats et dans les empires! quelle ignorance est la n&ocirc;tre! et quelle
+l&eacute;g&egrave;re exp&eacute;rience que celle de six ou sept mille ans!</p>
+
+<p>108 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a point de chemin trop long &agrave; qui marche lentement et sans se
+presser: il n'y a point d'avantages trop &eacute;loign&eacute;s &agrave; qui s'y pr&eacute;pare par
+la patience.</p>
+
+<p>109 (IV)</p>
+
+<p>Ne faire sa cour &agrave; personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse
+la sienne, douce situation, &acirc;ge d'or, &eacute;tat de l'homme le plus naturel!</p>
+
+<p>110 (VII)</p>
+
+<p>Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes;
+la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne: eux seuls
+vivent, eux seuls du moins connaissent qu'ils vivent.</p>
+
+<p>111 (IV)</p>
+
+<p>Pourquoi me faire froid, et vous plaindre de ce qui m'est &eacute;chapp&eacute; sur
+quelques jeunes gens qui peuplent les cours? &Ecirc;tes-vous vicieux, &ocirc;
+Thrasylle? Je ne le savais pas, et vous me l'apprenez: ce que je sais
+est que vous n'&ecirc;tes plus jeune.</p>
+
+<p>Et vous qui voulez &ecirc;tre offens&eacute; personnellement de ce que j'ai dit de
+quelques grands, ne criez-vous point de la blessure d'un autre?
+&Ecirc;tes-vous d&eacute;daigneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypocrite?
+Je l'ignorais, et ne pensais pas &agrave; vous: j'ai parl&eacute; des grands.</p>
+
+<p>112 (IV)</p>
+
+<p>L'esprit de mod&eacute;ration et une certaine sagesse dans la conduite laissent
+les hommes dans l'obscurit&eacute;: il leur faut de grandes vertus pour &ecirc;tre
+connus et admir&eacute;s, ou peut-&ecirc;tre de grands vices.</p>
+
+<p>113 (IV)</p>
+
+<p>Les hommes, sur la conduite des grands et des petits indiff&eacute;remment,
+sont pr&eacute;venus, charm&eacute;s, enlev&eacute;s par la r&eacute;ussite: il s'en faut peu que le
+crime heureux ne soit lou&eacute; comme la vertu m&ecirc;me, et que le bonheur ne
+tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale
+et odieuse entreprise, que celle que le succ&egrave;s ne saurait justifier.</p>
+
+<p>114 (IV)</p>
+
+<p>Les hommes, s&eacute;duits par de belles apparences et de sp&eacute;cieux pr&eacute;textes,
+go&ucirc;tent ais&eacute;ment un projet d'ambition que quelques grands ont m&eacute;dit&eacute;;
+ils en parlent avec int&eacute;r&ecirc;t; il leur pla&icirc;t m&ecirc;me par la hardiesse ou par
+la nouveaut&eacute; que l'on lui impute; ils y sont d&eacute;j&agrave; accoutum&eacute;s, et n'en
+attendent que le succ&egrave;s, lorsque, venant au contraire &agrave; avorter, ils
+d&eacute;cident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il
+&eacute;tait t&eacute;m&eacute;raire et ne pouvait r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>115 (IV)</p>
+
+<p>Il y a de tels projets, d'un si grand &eacute;clat et d'une cons&eacute;quence si
+vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui font tant esp&eacute;rer ou
+tant craindre, selon les divers int&eacute;r&ecirc;ts des peuples, que toute la
+gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas
+avoir paru sur la sc&egrave;ne avec un si bel appareil pour se retirer sans
+rien dire; quelques affreux p&eacute;rils qu'il commence &agrave; pr&eacute;voir dans la
+suite de son entreprise, il faut qu'il l'entame: le moindre mal pour lui
+est de la manquer.</p>
+
+<p>116 (VIII)</p>
+
+<p>Dans un m&eacute;chant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme. Louez
+ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exag&eacute;rez son habilet&eacute; &agrave; se
+servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir &agrave;
+ses fins: si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et
+o&ugrave; manque la prudence, trouvez la grandeur, si vous le pouvez.</p>
+
+<p>117 (VI)</p>
+
+<p>Un ennemi est mort qui &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te d'une arm&eacute;e formidable, destin&eacute;e
+&agrave; passer le Rhin; il savait la guerre, et son exp&eacute;rience pouvait &ecirc;tre
+second&eacute;e de la fortune: quels feux de joie a-t-on vus? quelle f&ecirc;te
+publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux; et dont
+l'aversion devient populaire: ce n'est point pr&eacute;cis&eacute;ment par les progr&egrave;s
+qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix
+du peuple &eacute;clate &agrave; leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants,
+d&egrave;s que l'on murmure dans les places que la terre enfin en est d&eacute;livr&eacute;e.</p>
+
+<p>118 (V)</p>
+
+<p>&laquo;O temps! &ocirc; moeurs! s'&eacute;crie H&eacute;raclite, &ocirc; malheureux si&egrave;cle! si&egrave;cle rempli
+de mauvais exemples, o&ugrave; la vertu souffre, o&ugrave; le crime domine, o&ugrave; il
+triomphe! Je veux &ecirc;tre un Lycaon, un Aegiste; l'occasion ne peut &ecirc;tre
+meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je d&eacute;sire du moins de
+fleurir et de prosp&eacute;rer. Un homme dit: &laquo;Je passerai la mer, je
+d&eacute;pouillerai mon p&egrave;re de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme,
+son h&eacute;ritier, de ses terres et de ses &Eacute;tats&raquo;, et comme il l'a dit il l'a
+fait. Ce qu'il devait appr&eacute;hender, c'&eacute;tait le ressentiment de plusieurs
+rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi; mais ils tiennent pour
+lui; ils lui ont presque dit: &laquo;Passez la mer, d&eacute;pouillez votre p&egrave;re,
+montrez &agrave; tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi
+qu'un petit seigneur de son ch&acirc;teau, ou un fermier de sa m&eacute;tairie; qu'il
+n'y ait plus de diff&eacute;rence entre de simples particuliers et nous; nous
+sommes las de ces distinctions: apprenez au monde que ces peuples que
+Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous
+livrer, se livrer eux-m&ecirc;mes &agrave; un &eacute;tranger, et qu'ils ont moins &agrave;
+craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance.&raquo; Qui pourrait voir
+des choses si tristes avec des yeux secs et une &acirc;me tranquille? Il n'y a
+point de charges qui n'aient leurs privil&egrave;ges; il n'y a aucun titulaire
+qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les d&eacute;fendre: la
+dignit&eacute; royale seule n'a plus de privil&egrave;ges; les rois eux-m&ecirc;mes y ont
+renonc&eacute;. Un seul, toujours bon et magnanime, ouvre ses bras &agrave; une
+famille malheureuse. Tous les autres se liguent comme pour se venger de
+lui, et de l'appui qu'il donne &agrave; une cause qui leur est commune.
+L'esprit de pique et de jalousie pr&eacute;vaut chez eux &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t de
+l'honneur, de la religion et de leur &Eacute;tat; est-ce assez? &agrave; leur int&eacute;r&ecirc;t
+personnel et domestique: il y va, je ne dis pas de leur &eacute;lection, mais
+de leur succession, de leurs droits comme h&eacute;r&eacute;ditaires; enfin dans tous
+l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince d&eacute;livrait l'Europe, se
+d&eacute;livrait lui-m&ecirc;me d'un fatal ennemi, allait jouir de la gloire d'avoir
+d&eacute;truit un grand empire: il la n&eacute;glige pour une guerre douteuse. Ceux
+qui sont n&eacute;s arbitres et m&eacute;diateurs temporisent; et lorsqu'ils
+pourraient avoir d&eacute;j&agrave; employ&eacute; utilement leur m&eacute;diation, ils la
+promettent. O p&acirc;tres! continue H&eacute;raclite, &ocirc; rustres qui habitez sous le
+chaume et dans les cabanes! si les &eacute;v&eacute;nements ne vont point jusqu'&agrave;
+vous, si vous n'avez point le coeur perc&eacute; par la malice des hommes, si on
+ne parle plus d'hommes dans vos contr&eacute;es, mais seulement de renards et
+de loups-cerviers, recevez-moi parmi vous &agrave; manger votre pain noir et &agrave;
+boire l'eau de vos citernes.&raquo;</p>
+
+<p>119 (VI)</p>
+
+<p>&laquo;Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous
+enfermez aux foires comme g&eacute;ants et comme des pi&egrave;ces rares dont il faut
+acheter la vue, d&egrave;s que vous allez jusques &agrave; huit pieds; qui vous donnez
+sans pudeur de la hautesse et de l'&eacute;minence, qui est tout ce que l'on
+pourrait accorder &agrave; ces montagnes voisines du ciel et qui voient les
+nuages se former au-dessous d'elles; esp&egrave;ce d'animaux glorieux et
+superbes, qui m&eacute;prisez toute autre esp&egrave;ce, qui ne faites pas m&ecirc;me
+comparaison avec l'&eacute;l&eacute;phant et la baleine; approchez, hommes, r&eacute;pondez
+un peu &agrave; D&eacute;mocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe: des loups
+ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? Et vous autres,
+qui &ecirc;tes-vous? J'entends corner sans cesse &agrave; mes oreilles: L'homme est
+un animal raisonnable. Qui vous a pass&eacute; cette d&eacute;finition? sont-ce les
+loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'&ecirc;tes accord&eacute;e &agrave;
+vous-m&ecirc;mes? C'est d&eacute;j&agrave; une chose plaisante que vous donniez aux animaux,
+vos confr&egrave;res, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a
+de meilleur. Laissez-les un peu se d&eacute;finir eux-m&ecirc;mes, et vous verrez
+comme ils s'oublieront et comme vous serez trait&eacute;s. Je ne parle point, &ocirc;
+hommes, de vos l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s, de vos folies et de vos caprices, qui vous
+mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur
+petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature; mais
+&eacute;coutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort
+l&eacute;ger, et qui fait une belle descente sur la perdrix: &laquo;Voil&agrave; un bon
+oiseau&raquo;; et d'un l&eacute;vrier qui prend un li&egrave;vre corps &agrave; corps: &laquo;C'est un
+bon l&eacute;vrier.&raquo; Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le
+sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce: &laquo;Voil&agrave; un
+brave homme.&raquo;Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui
+s'affrontent, qui se mordent et se d&eacute;chirent, vous dites: &laquo;Voil&agrave; de sots
+animaux&raquo;; et vous prenez un b&acirc;ton pour les s&eacute;parer. Que si l'on vous
+disait que tous les chats d'un grand pays se sont assembl&eacute;s par milliers
+dans une plaine, et qu'apr&egrave;s avoir miaul&eacute; tout leur so&ucirc;l, ils se sont
+jet&eacute;s avec fureur les uns sur les autres, et ont jou&eacute; ensemble de la
+dent et de la griffe; que de cette m&ecirc;l&eacute;e il est demeur&eacute; de part et
+d'autre neuf &agrave; dix mille chats sur la place, qui ont infect&eacute; l'air &agrave; dix
+lieues de l&agrave; par leur puanteur, ne diriez-vous pas: &laquo;Voil&agrave; le plus
+abominable sabbat dont on ait jamais ou&iuml; parler?&raquo; Et si les loups en
+faisaient de m&ecirc;me: &laquo;Quels hurlements! quelle boucherie!&raquo; Et si les uns
+ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de
+ce discours qu'ils la mettent &agrave; se trouver &agrave; ce beau rendez-vous, &agrave;
+d&eacute;truire ainsi et &agrave; an&eacute;antir leur propre esp&egrave;ce? ou apr&egrave;s l'avoir
+conclu, ne ririez-vous pas de tout votre coeur de l'ing&eacute;nuit&eacute; de ces
+pauvres b&ecirc;tes? Vous avez d&eacute;j&agrave;, en animaux raisonnables, et pour vous,
+distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs
+ongles, imagin&eacute; les lances, les piques, les dards, les sabres et les
+cimeterres, et &agrave; mon gr&eacute; fort judicieusement; car avec vos seules mains
+que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher
+les cheveux, vous &eacute;gratigner au visage, ou tout au plus vous arracher
+les yeux de la t&ecirc;te? au lieu que vous voil&agrave; munis d'instruments
+commodes, qui vous servent &agrave; vous faire r&eacute;ciproquement de larges plaies
+d'o&ugrave; peut couler votre sang jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte, sans que vous
+puissiez craindre d'en &eacute;chapper. Mais comme vous devenez d'ann&eacute;e &agrave; autre
+plus raisonnables, vous avez bien ench&eacute;ri sur cette vieille mani&egrave;re de
+vous exterminer: vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un
+coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre &agrave; la t&ecirc;te ou &agrave; la poitrine;
+vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en
+deux parts ou qui vous &eacute;ventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos
+toits, enfoncent les planchers, vont du grenier &agrave; la cave, en enl&egrave;vent
+les vo&ucirc;tes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui
+sont en couche, l'enfant et la nourrice: et c'est l&agrave; encore o&ugrave; g&icirc;t la
+gloire; elle aime le remue-m&eacute;nage, et elle est personne d'un grand
+fracas. Vous avez d'ailleurs des armes d&eacute;fensives, et dans les bonnes
+r&egrave;gles vous devez en guerre &ecirc;tre habill&eacute;s de fer, ce qui est sans mentir
+une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces c&eacute;l&egrave;bres
+que montrait autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole o&ugrave;
+il avait trouv&eacute; le secret de les faire vivre: il leur avait mis &agrave;
+chacune une salade en t&ecirc;te, leur avait pass&eacute; un corps de cuirasse, mis
+des brassards, des genouill&egrave;res, la lance sur la cuisse; rien ne leur
+manquait, et en cet &eacute;quipage elles allaient par sauts et par bonds dans
+leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos, pourquoi
+non? une &acirc;me serait-elle embarrass&eacute;e d'animer un tel corps? elle en
+serait plus au large: si cet homme avait la vue assez subtile pour vous
+d&eacute;couvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et
+d&eacute;fensives, que croyez-vous qu'il penserait de petits marmousets ainsi
+&eacute;quip&eacute;s, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un
+m&eacute;morable si&egrave;ge, une fameuse journ&eacute;e? N'entendrai-je donc plus
+bourdonner d'autre chose parmi vous? le monde ne se divise-t-il plus
+qu'en r&eacute;giments et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou
+escadron? Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une
+troisi&egrave;me; il a gagn&eacute; une bataille, deux batailles; il chasse l'ennemi,
+il vainc sur mer, il vainc sur terre: est-ce de quelqu'un de vous
+autres, est-ce d'un g&eacute;ant, d'un Athos, que vous parlez? Vous avez
+surtout un homme p&acirc;le et livide qui n'a pas sur soi dix onces de chair,
+et que l'on croirait jeter &agrave; terre du moindre souffle. Il fait n&eacute;anmoins
+plus de bruit que quatre autres, et met tout en combustion: il vient de
+p&ecirc;cher en eau trouble une &icirc;le tout enti&egrave;re; ailleurs &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, il est
+battu et poursuivi, mais il se sauve par les marais, et ne veut &eacute;couter
+ni paix ni tr&ecirc;ve. Il a montr&eacute; de bonne heure ce qu'il savait faire: il a
+mordu le sein de sa nourrice; elle en est morte, la pauvre femme: je
+m'entends, il suffit. En un mot il &eacute;tait n&eacute; sujet, et il ne l'est plus;
+au contraire il est le ma&icirc;tre, et ceux qu'il a dompt&eacute;s et mis sous le
+joug vont &agrave; la charrue et labourent de bon courage: ils semblent m&ecirc;me
+appr&eacute;hender, les bonnes gens, de pouvoir se d&eacute;lier un jour et de devenir
+libres, car ils ont &eacute;tendu la courroie et allong&eacute; le fouet de celui qui
+les fait marcher; ils n'oublient rien pour accro&icirc;tre leur servitude; ils
+lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acqu&eacute;rir de
+nouveaux domaines: il s'agit, il est vrai, de prendre son p&egrave;re et sa
+m&egrave;re par les &eacute;paules et de les jeter hors de leur maison; et ils
+l'aident dans une si honn&ecirc;te entreprise. Les gens de del&agrave; l'eau et ceux
+d'en de&ccedil;&agrave; se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre &agrave; eux
+tous de jour en jour plus redoutable: les Pictes et les Saxons imposent
+silence aux Bataves, et ceux-ci aux Pictes et aux Saxons; tous se
+peuvent vanter d'&ecirc;tre ses humbles esclaves, et autant qu'ils le
+souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages qui ont des
+couronnes, je ne dis des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille,
+mais des princes et des souverains? ils viennent trouver cet homme d&egrave;s
+qu'il a siffl&eacute;, ils se d&eacute;couvrent d&egrave;s son antichambre, et ils ne parlent
+que quand on les interroge. Sont-ce l&agrave; ces m&ecirc;mes princes si pointilleux,
+si formalistes sur leurs rangs et sur leurs pr&eacute;s&eacute;ances, et qui consument
+pour les r&eacute;gler les mois entiers dans une di&egrave;te? Que fera ce nouvel
+archonte pour payer une si aveugle soumission, et pour r&eacute;pondre &agrave; une si
+haute id&eacute;e qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la
+gagner, et en personne; si l'ennemi fait un si&egrave;ge, il doit le lui faire
+lever, et avec honte, &agrave; moins que tout l'oc&eacute;an ne soit entre lui et
+l'ennemi: il ne saurait moins faire en faveur de ses courtisans. C&eacute;sar
+lui-m&ecirc;me ne doit-il pas venir en grossir le nombre? il en attend du
+moins d'importants services; car ou l'archonte &eacute;chouera avec ses alli&eacute;s,
+ce qui est plus difficile qu'impossible &agrave; concevoir, ou s'il r&eacute;ussit et
+que rien ne lui r&eacute;siste, le voil&agrave; tout port&eacute;, avec ses alli&eacute;s jaloux de
+la religion et de la puissance de C&eacute;sar, pour fondre sur lui, pour lui
+enlever l'aigle, et le r&eacute;duire, lui et son h&eacute;ritier, &agrave; la fasce d'argent
+et aux pays h&eacute;r&eacute;ditaires. Enfin c'en est fait, ils se sont tous livr&eacute;s &agrave;
+lui volontairement, &agrave; celui peut-&ecirc;tre de qui ils devaient se d&eacute;fier
+davantage. &Eacute;sope ne leur dirait-il pas: La gent volatile d'une certaine
+contr&eacute;e prend l'alarme et s'effraye du voisinage du lion, dont le seul
+rugissement lui fait peur: elle se r&eacute;fugie aupr&egrave;s de la b&ecirc;te qui lui
+fait parler d'accommodement et la prend sous sa protection, qui se
+termine enfin &agrave; les croquer tous l'un apr&egrave;s l'autre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_mode" id="De_la_mode"></a><a href="#moeurs"><i>De la mode</i></a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Une chose folle et qui d&eacute;couvre bien notre petitesse, c'est
+l'assujettissement aux modes quand on l'&eacute;tend &agrave; ce qui concerne le go&ucirc;t,
+le vivre, la sant&eacute; et la conscience. La viande noire est hors de mode,
+et par cette raison insipide; ce serait p&eacute;cher contre la mode que de
+gu&eacute;rir de la fi&egrave;vre par la saign&eacute;e. De m&ecirc;me l'on ne mourait plus depuis
+longtemps par Th&eacute;otime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que
+le peuple, et Th&eacute;otime a vu son successeur.</p>
+
+<p>2 (VI)</p>
+
+<p>La curiosit&eacute; n'est pas un go&ucirc;t pour ce qui est bon ou ce qui est beau,
+mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres
+n'ont point. Ce n'est pas un attachement &agrave; ce qui est parfait, mais &agrave; ce
+qui est couru, &agrave; ce qui est &agrave; la mode. Ce n'est pas un amusement, mais
+une passion, et souvent si violente, qu'elle ne c&egrave;de &agrave; l'amour et &agrave;
+l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion
+qu'on a g&eacute;n&eacute;ralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on
+a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant &agrave; la
+mode.</p>
+
+<p>Le fleuriste a un jardin dans un faubourg: il y court au lever du
+soleil, et il en revient &agrave; son coucher. Vous le voyez plant&eacute;, et qui a
+pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de
+grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus pr&egrave;s,
+il ne l'a jamais vue si belle, il a le coeur &eacute;panoui de joie; il la
+quitte pour l'Orientale, de l&agrave; il va &agrave; la Veuve, il passe au Drap d'or,
+de celle-ci &agrave; l'Agathe, d'o&ugrave; il revient enfin &agrave; la Solitaire, o&ugrave; il se
+fixe, o&ugrave; il se lasse, o&ugrave; il s'assit, o&ugrave; il oublie de d&icirc;ner: aussi
+est-elle nuanc&eacute;e, bord&eacute;e, huil&eacute;e, &agrave; pi&egrave;ces emport&eacute;es; elle a un beau
+vase ou un beau calice: il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature
+sont en tout cela ce qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin que
+l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille &eacute;cus, et qu'il
+donnera pour rien quand les tulipes seront n&eacute;glig&eacute;es et que les oeillets
+auront pr&eacute;valu. Cet homme raisonnable, qui a une &acirc;me, qui a un culte et
+une religion, revient chez soi fatigu&eacute;, affam&eacute;, mais fort content de sa
+journ&eacute;e: il a vu des tulipes.</p>
+
+<p>Parlez &agrave; cet autre de la richesse des moissons, d'une ample r&eacute;colte,
+d'une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n'articulez pas,
+vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons,
+dites que les poiriers rompent de fruit cette ann&eacute;e, que les p&ecirc;chers ont
+donn&eacute; avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu: il s'attache aux
+seuls pruniers, il ne vous r&eacute;pond pas. Ne l'entretenez pas m&ecirc;me de vos
+pruniers: il n'a de l'amour que pour une certaine esp&egrave;ce, toute autre
+que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous m&egrave;ne &agrave;
+l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en
+donne une moiti&eacute;, et prend l'autre: &laquo;Quelle chair! dit-il; go&ucirc;tez-vous
+cela? cela est-il divin? voil&agrave; ce que vous ne trouverez pas ailleurs.&raquo;
+Et l&agrave;-dessus ses narines s'enflent; il cache avec peine sa joie et sa
+vanit&eacute; par quelques dehors de modestie. &Ocirc; l'homme divin en effet! homme
+qu'on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parl&eacute;
+dans plusieurs si&egrave;cles! que je voie sa taille et son visage pendant
+qu'il vit; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul
+entre les mortels poss&egrave;de une telle prune!</p>
+
+<p>Un troisi&egrave;me que vous allez voir vous parle des curieux ses confr&egrave;res,
+et surtout de Diogn&egrave;te. &laquo;Je l'admire, dit-il, et je le comprends moins
+que jamais. Pensez-vous qu'il cherche &agrave; s'instruire par des m&eacute;dailles,
+et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et
+des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins.
+Vous croyez peut-&ecirc;tre que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer
+une t&ecirc;te vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite
+d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diogn&egrave;te sait d'une
+m&eacute;daille le fruste, le flou, et la fleur de coin; il a une tablette dont
+toutes les places sont garnies &agrave; l'exception d'une seule: ce vide lui
+blesse la vue, et c'est pr&eacute;cis&eacute;ment et &agrave; la lettre pour le remplir qu'il
+emploie son bien et sa vie.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voulez, ajoute D&eacute;moc&egrave;de, voir mes estampes?&raquo; et bient&ocirc;t il les
+&eacute;tale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni
+nette, ni dessin&eacute;e, et d'ailleurs moins propre &agrave; &ecirc;tre gard&eacute;e dans un
+cabinet qu'&agrave; tapisser, un jour de f&ecirc;te, le Petit-Pont ou la rue Neuve:
+il convient qu'elle est mal grav&eacute;e, plus mal dessin&eacute;e; mais il assure
+qu'elle est d'un Italien qui a travaill&eacute; peu, qu'elle n'a presque pas
+&eacute;t&eacute; tir&eacute;e, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a
+achet&eacute;e tr&egrave;s cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de
+meilleur.&raquo; J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui
+m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours: j'ai
+tout Callot, hormis une seule, qui n'est pas, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, de ses bons
+ouvrages; au contraire c'est un des moindres, mais qui m'ach&egrave;verait
+Callot: je travaille depuis vingt ans &agrave; recouvrer cette estampe, et je
+d&eacute;sesp&egrave;re enfin d'y r&eacute;ussir; cela est bien rude!&raquo;</p>
+
+<p>Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inqui&eacute;tude ou
+par curiosit&eacute; dans de longs voyages, qui ne font ni m&eacute;moires ni
+relations, qui ne portent point de tablettes; qui vont pour voir, et qui
+ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui d&eacute;sirent seulement
+de conna&icirc;tre de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer
+des rivi&egrave;res qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire; qui sortent de
+leur patrie pour y retourner, qui aiment &agrave; &ecirc;tre absents, qui veulent un
+jour &ecirc;tre revenus de loin: et ce satirique parle juste, et se fait
+&eacute;couter.</p>
+
+<p>Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages,
+et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une biblioth&egrave;que,
+je souhaite de la voir: je vais trouver cet homme, qui me re&ccedil;oit dans
+une maison o&ugrave; d&egrave;s l'escalier je tombe en faiblesse d'une odeur de
+maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux
+oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dor&eacute;s sur tranche, orn&eacute;s de
+filets d'or, et de la bonne &eacute;dition, me nommer les meilleurs l'un apr&egrave;s
+l'autre, dire que sa galerie est remplie &agrave; quelques endroits pr&egrave;s, qui
+sont peints de mani&egrave;re qu'on les prend pour de vrais livres arrang&eacute;s sur
+des tablettes, et que l'oeil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais,
+qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me
+faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus
+que lui, voir sa tannerie, qu'il appelle biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>Quelques-uns par une intemp&eacute;rance de savoir, et par ne pouvoir se
+r&eacute;soudre &agrave; renoncer &agrave; aucune sorte de connaissance, les embrassent
+toutes et n'en poss&egrave;dent aucune: ils aiment mieux savoir beaucoup que de
+savoir bien, et &ecirc;tre faibles et superficiels dans diverses sciences que
+d'&ecirc;tre s&ucirc;rs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes
+rencontres celui qui est leur ma&icirc;tre et qui les redresse; ils sont les
+dupes de leur curiosit&eacute;, et ne peuvent au plus, par de longs et p&eacute;nibles
+efforts, que se tirer d'une ignorance crasse.</p>
+
+<p>D'autres ont la clef des sciences, o&ugrave; ils n'entrent jamais: ils passent
+leur vie &agrave; d&eacute;chiffrer les langues orientales et les langues du nord,
+celles des deux Indes, celles des deux p&ocirc;les, et celle qui se parle dans
+la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caract&egrave;res les plus
+bizarres et les plus magiques, sont pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui r&eacute;veille leur
+passion et qui excite leur travail; ils plaignent ceux qui se bornent
+ing&eacute;nument &agrave; savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la
+latine. Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire; ils
+parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun; c'est en eux une
+st&eacute;rilit&eacute; de faits et de principes qui ne peut &ecirc;tre grande, mais &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; la meilleur r&eacute;colte et la richesse la plus abondante de mots et
+de paroles qui puisse s'imaginer: ils plient sous le faix; leur m&eacute;moire
+en est accabl&eacute;e, pendant que leur esprit demeure vide.</p>
+
+<p>Un bourgeois aime les b&acirc;timents; il se fait b&acirc;tir un h&ocirc;tel si beau, si
+riche et si orn&eacute;, qu'il est inhabitable. Le ma&icirc;tre, honteux de s'y
+loger, ne pouvant peut-&ecirc;tre se r&eacute;soudre &agrave; le louer &agrave; un prince ou &agrave; un
+homme d'affaires, se retire au galetas, o&ugrave; il ach&egrave;ve sa vie, pendant que
+l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux
+Allemands qui voyagent, et qui viennent l&agrave; du Palais-Royal, du palais L...
+G... et du Luxembourg. On heurte sans fin &agrave; cette porte; tous demandent &agrave;
+voir la maison, et personne &agrave; voir Monsieur.</p>
+
+<p>On en sait d'autres qui ont des filles devant leurs yeux, &agrave; qui ils ne
+peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas v&ecirc;tues, &agrave;
+peine nourries; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc; qui
+sont pauvres; et la source de leur mis&egrave;re n'est pas fort loin: c'est un
+garde-meuble charg&eacute; et embarrass&eacute; de bustes rares, d&eacute;j&agrave; poudreux et
+couverts d'ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu'ils ne
+peuvent se r&eacute;soudre &agrave; mettre en vente.</p>
+
+<p>Diphile commence par un oiseau et finit par mille: sa maison n'en est
+pas &eacute;gay&eacute;e, mais empest&eacute;e. La cour, la salle, l'escalier, le vestibule,
+les chambres, le cabinet, tout est voli&egrave;re; ce n'est plus un ramage,
+c'est un vacarme: les vents d'automne et les eaux dans leurs plus
+grandes crues ne font pas un bruit si per&ccedil;ant et si aigu; on ne s'entend
+non plus parler les uns les autres que dans ces chambres o&ugrave; il faut
+attendre, pour faire le compliment d'entr&eacute;e, que les petits chiens aient
+aboy&eacute;. Ce n'est plus pour Diphile un agr&eacute;able amusement, c'est une
+affaire laborieuse, et &agrave; laquelle &agrave; peine il peut suffire. Il passe les
+jours, ces jours qui &eacute;chappent et qui ne reviennent plus, &agrave; verser du
+grain et &agrave; nettoyer des ordures. Il donne pension &agrave; un homme qui n'a
+point d'autre minist&egrave;re que de siffler des serins au flageolet et de
+faire couver des canaris. Il est vrai que ce qu'il d&eacute;pense d'un c&ocirc;t&eacute;, il
+l'&eacute;pargne de l'autre, car ses enfants sont sans ma&icirc;tres et sans
+&eacute;ducation. Il se renferme le soir, fatigu&eacute; de son propre plaisir, sans
+pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce
+petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter.
+Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil: lui-m&ecirc;me il est oiseau, il est
+hupp&eacute;, il gazouille, il perche; il r&ecirc;ve la nuit qu'il mue ou qu'il
+couve.</p>
+
+<p>Qui pourrait &eacute;puiser tous les diff&eacute;rents genres de curieux?
+Devineriez-vous, &agrave; entendre parler celui-ci de son l&eacute;opard, de sa plume,
+de sa musique, les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus
+singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles?
+Pourquoi non, s'il les ach&egrave;te au poids de l'or?</p>
+
+<p>Cet autre aime les insectes; il en fait tous les jours de nouvelles
+emplettes: c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les
+papillons; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel
+temps prenez-vous pour lui rendre visite? il est plong&eacute; dans une am&egrave;re
+douleur; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute la famille
+souffre: aussi a-t-il fait une perte irr&eacute;parable. Approchez, regardez ce
+qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie et qui vient
+d'expirer: c'est une chenille, et quelle chenille!</p>
+
+<p>3 (I)</p>
+
+<p>Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit o&ugrave; elle a exerc&eacute; sa
+tyrannie avec plus d'&eacute;clat. Cet usage n'a pas laiss&eacute; au poltron la
+libert&eacute; de vivre; il l'a men&eacute; se faire tuer par un plus brave que soi,
+et l'a confondu avec un homme de coeur; il a attach&eacute; de l'honneur et de
+la gloire &agrave; une action folle et extravagante; il a &eacute;t&eacute; approuv&eacute; par la
+pr&eacute;sence des rois; il y a eu quelquefois une esp&egrave;ce de religion &agrave; le
+pratiquer; il a d&eacute;cid&eacute; de l'innocence des hommes, des accusations
+fausses ou v&eacute;ritables sur des crimes capitaux; il s'&eacute;tait enfin si
+profond&eacute;ment enracin&eacute; dans l'opinion de peuples; et s'&eacute;tait si fort
+saisi de leur coeur et de leur esprit; qu'un des plus beaux endroits de
+la vie d'un tr&egrave;s grand roi a &eacute;t&eacute; de les gu&eacute;rir de cette folie.</p>
+
+<p>4 (I)</p>
+
+<p>Tel a &eacute;t&eacute; &agrave; la mode, ou pour le commandement des arm&eacute;es et la
+n&eacute;gociation ou pour l'&eacute;loquence de la chaire, ou pour les vers, qui n'y
+est plus. Y a-t-il des hommes qui d&eacute;g&eacute;n&egrave;rent de ce qu'ils furent
+autrefois? Est-ce leur m&eacute;rite qui est us&eacute;, ou le go&ucirc;t que l'on avait
+pour eux?</p>
+
+<p>5</p>
+
+<p>(IV) Un homme &agrave; la mode dure peu, car les modes passent: s'il est par
+hasard homme de m&eacute;rite, il n'est pas an&eacute;anti, et il subsiste encore par
+quelque endroit: &eacute;galement estimable, il est seulement moins estim&eacute;.</p>
+
+<p>(VI) La vertu a cela d'heureux, qu'elle se suffit &agrave; elle-m&ecirc;me, et
+qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs; le
+manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il
+la conserve, l'&eacute;pure et la rend parfaite; qu'elle soit &agrave; la mode,
+qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu.</p>
+
+<p>6 (VI)</p>
+
+<p>Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la
+vertu, ils vous disent: &laquo;Qu'il la garde&raquo;; qu'il a bien de l'esprit, de
+celui surtout qui pla&icirc;t et qui amuse, ils vous r&eacute;pondent: &laquo;Tant mieux
+pour lui&raquo;; qu'il a l'esprit fort cultiv&eacute;, qu'il sait beaucoup, ils vous
+demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais si vous leur
+apprenez qu'il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un
+verre d'eau-de-vie, et, chose merveilleuse! qui y revient &agrave; plusieurs
+fois en un repas, alors ils disent: &laquo;O&ugrave; est-il? amenez-le-moi demain, ce
+soir; me l'am&egrave;nerez-vous?&raquo; On le leur am&egrave;ne; et cet homme, propre &agrave;
+parer les avenues d'une foire et &agrave; &ecirc;tre montr&eacute; en chambre pour de
+l'argent, ils l'admettent dans leur familiarit&eacute;.</p>
+
+<p>7(VI)</p>
+
+<p>Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme &agrave; la mode et qui le
+soul&egrave;ve davantage que le grand jeu: cela va du pair avec la crapule. Je
+voudrais bien voir un homme poli, enjou&eacute;, spirituel, f&ucirc;t-il un Catulle
+ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de
+perdre huit cents pistoles en une s&eacute;ance.</p>
+
+<p>8 (VI)</p>
+
+<p>Une personne &agrave; la mode ressemble &agrave; une fleur bleue qui cro&icirc;t de soi-m&ecirc;me
+dans les sillons, o&ugrave; elle &eacute;touffe les &eacute;pis, diminue la moisson, et tient
+la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beaut&eacute; que
+ce qu'elle emprunte d'un caprice l&eacute;ger qui na&icirc;t et qui tombe presque
+dans le m&ecirc;me instant: aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en
+parent; demain elle est n&eacute;glig&eacute;e, et rendue au peuple.</p>
+
+<p>Une personne de m&eacute;rite, au contraire, est une fleur qu'on ne d&eacute;signe pas
+par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive pour
+sa beaut&eacute; ou pour son odeur; l'une des gr&acirc;ces de la nature, l'une de ces
+choses qui embellissent le monde; qui est de tous les temps et d'une
+vogue ancienne et populaire; que nos p&egrave;res ont estim&eacute;e, et que nous
+estimons apr&egrave;s nos p&egrave;res; &agrave; qui le d&eacute;go&ucirc;t ou l'antipathie de
+quelques-uns ne sauraient nuire: un lis, une rose.</p>
+
+<p>9 (VI)</p>
+
+<p>L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle, o&ugrave; il jouit d'un air pur et
+d'un ciel serein: il avance d'un bon vent et qui a toutes les apparences
+de devoir durer; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvre,
+l'orage se d&eacute;clare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est
+submerg&eacute;e: on voit Eustrate revenir sur l'eau et faire quelques efforts;
+on esp&egrave;re qu'il pourra du moins se sauver et venir &agrave; bord; mais une
+vague l'enfonce, on le tient perdu; il para&icirc;t une seconde fois, et les
+esp&eacute;rances se r&eacute;veillent, lorsqu'un flot survient et l'ab&icirc;me: on ne le
+revoit plus, il est noy&eacute;.</p>
+
+<p>10 (IV)</p>
+
+<p>Voiture et Sarrazin &eacute;taient n&eacute;s pour leur si&egrave;cle, et ils ont paru dans
+un temps o&ugrave; il semble qu'ils &eacute;taient attendus. S'ils s'&eacute;taient moins
+press&eacute;s de venir, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils
+fussent tels aujourd'hui qu'ils ont &eacute;t&eacute; alors. Les conversations
+l&eacute;g&egrave;res, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjou&eacute;es et
+famili&egrave;res, les petites parties o&ugrave; l'on &eacute;tait admis seulement avec de
+l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient
+revivre: ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir
+que peut-&ecirc;tre ils excelleraient dans un autre genre; mais les femmes
+sont de nos jours ou d&eacute;votes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses,
+quelques-unes m&ecirc;me tout cela &agrave; la fois; le go&ucirc;t de la faveur, le jeu,
+les galants, les directeurs ont pris la place, et la d&eacute;fendent contre
+les gens d'esprit.</p>
+
+<p>11 (I)</p>
+
+<p>Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint &agrave; ailerons,
+des chausses &agrave; aiguillettes et des bottines; il r&ecirc;ve la veille par o&ugrave; et
+comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se
+laisse habiller par son tailleur: il y a autant de faiblesse &agrave; fuir la
+mode qu'&agrave; l'affecter.</p>
+
+<p>12 (IV)</p>
+
+<p>L'on bl&acirc;me une mode qui divisant la taille des hommes en deux parties
+&eacute;gales, en prend une tout enti&egrave;re pour le buste, et laisse l'autre pour
+le reste du corps; l'on condamne celle qui fait de la t&ecirc;te des femmes la
+base d'un &eacute;difice &agrave; plusieurs &eacute;tages dont l'ordre et la structure change
+selon leurs caprices, qui &eacute;loigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne
+croissent que pour l'accompagner, qui les rel&egrave;ve et les h&eacute;risse &agrave; la
+mani&egrave;re des bacchantes, et semble avoir pourvu &agrave; ce que les femmes
+changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fi&egrave;re
+et audacieuse; on se r&eacute;crie enfin contre une telle ou une telle mode,
+qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant
+qu'elle dure, et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut esp&eacute;rer,
+qui est de plaire. Il me para&icirc;t qu'on devrait seulement admirer
+l'inconstance et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; des hommes, qui attachent successivement
+les agr&eacute;ments et la biens&eacute;ance &agrave; des choses tout oppos&eacute;es, qui emploient
+pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave
+et d'ornements les plus s&eacute;rieux; et que si peu de temps en fasse la
+diff&eacute;rence.</p>
+
+<p>13 (VI)</p>
+
+<p>N... est riche, elle mange bien, elle dort bien; mais les coiffures
+changent, et lorsqu'elle y pense le moins, et qu'elle se croit heureuse,
+la sienne est hors de mode.</p>
+
+<p>14 (VI)</p>
+
+<p>Iphis voit &agrave; l'&eacute;glise un soulier d'une nouvelle mode; il regarde le sien
+et en rougit; il ne se croit plus habill&eacute;. Il &eacute;tait venu &agrave; la messe pour
+s'y montrer, et il se cache; le voil&agrave; retenu par le pied dans sa chambre
+tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une
+p&acirc;te de senteur; il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la
+petite bouche, et il n'y a gu&egrave;re de moments o&ugrave; il ne veuille sourire; il
+regarde ses jambes, et se voit au miroir: l'on ne peut &ecirc;tre plus content
+de personne qu'il l'est de lui-m&ecirc;me; il s'est acquis une voix claire et
+d&eacute;licate, et heureusement il parle gras; il a un mouvement de t&ecirc;te, et
+je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de
+s'embellir; il a une d&eacute;marche molle et le plus joli maintien qu'il est
+capable de se procurer; il met du rouge, mais rarement, il n'en fait pas
+habitude. Il est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et
+qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de perles; aussi ne l'ai-je
+pas mis dans le chapitre des femmes.</p>
+
+<p>15 (VI)</p>
+
+<p>Ces m&ecirc;mes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs
+personnes, ils affectent de les n&eacute;gliger dans leurs portraits, comme
+s'ils sentaient ou qu'ils pr&eacute;vissent l'ind&eacute;cence et le ridicule o&ugrave; elles
+peuvent tomber d&egrave;s qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou
+l'agr&eacute;ment de la nouveaut&eacute;; ils leur pr&eacute;f&egrave;rent une parure arbitraire,
+une draperie indiff&eacute;rente, fantaisie du peintre qui ne sont prises ni
+sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les moeurs ni la
+personne. Ils aiment des attitudes forc&eacute;es ou immodestes, une mani&egrave;re
+dure, sauvage, &eacute;trang&egrave;re, qui font un capitan d'un jeune abb&eacute;, et un
+matamore d'un homme de robe; une Diane d'une femme de ville; comme d'une
+femme simple et timide une amazone ou une Pallas; une La&iuml;s d'une honn&ecirc;te
+fille; un Scythe, un Attila, d'un prince qui est bon et magnanime.</p>
+
+<p>Une mode a &agrave; peine d&eacute;truit une autre mode, qu'elle est abolie par une
+plus nouvelle, qui c&egrave;de elle-m&ecirc;me &agrave; celle qui la suit, et qui ne sera
+pas la derni&egrave;re: telle est notre l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. Pendant ces r&eacute;volutions, un
+si&egrave;cle s'est &eacute;coul&eacute;, qui a mis toutes ces parures au rang des choses
+pass&eacute;es et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait
+plus de plaisir &agrave; voir, c'est la plus ancienne: aid&eacute;e du temps et des
+ann&eacute;es, elle a le m&ecirc;me agr&eacute;ment dans les portraits qu'a la saye ou
+l'habit romain sur les th&eacute;&acirc;tres, qu'ont la mante, le voile et la tiare
+dans nos tapisseries et dans nos peintures.</p>
+
+<p>Nos p&egrave;res nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes,
+celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes, et des autres
+ornements qu'ils ont aim&eacute;s pendant leur vie. Nous ne saurions bien
+reconna&icirc;tre cette sorte de bienfait qu'en traitant de m&ecirc;me nos
+descendants.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>Le courtisan autrefois avait ses cheveux, &eacute;tait en chausses et en
+pourpoint, portait de larges canons, et il &eacute;tait libertin. Cela ne sied
+plus: il porte une perruque, l'habit serr&eacute;, le bas uni, et il est d&eacute;vot:
+tout se r&egrave;gle par la mode.</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>Celui qui depuis quelque temps &agrave; la cour &eacute;tait d&eacute;vot, et par l&agrave;, contre
+toute raison, peu &eacute;loign&eacute; du ridicule, pouvait-il esp&eacute;rer de devenir &agrave;
+la mode?</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>De quoi n'est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si
+pour ne la pas manquer il devient d&eacute;vot?</p>
+
+<p>19 (IV)</p>
+
+<p>Les couleurs sont pr&eacute;par&eacute;es, et la toile est toute pr&ecirc;te; mais comment
+le fixer, cet homme inquiet, l&eacute;ger, inconstant, qui change de mille et
+mille figures? Je le peins d&eacute;vot, et je crois l'avoir attrap&eacute;; mais il
+m'&eacute;chappe, et d&eacute;j&agrave; il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette
+mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de d&eacute;r&egrave;glement
+de coeur et d'esprit o&ugrave; il sera reconnaissable; mais la mode presse, il
+est d&eacute;vot.</p>
+
+<p>20 (VI)</p>
+
+<p>Celui qui a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; la cour conna&icirc;t ce que c'est que vertu et ce que
+c'est que d&eacute;votion: il ne peut plus s'y tromper.</p>
+
+<p>21</p>
+
+<p>(VIII) N&eacute;gliger v&ecirc;pres comme une chose antique et hors de mode, garder
+sa place soi-m&ecirc;me pour le salut, savoir les &ecirc;tres de la chapelle,
+conna&icirc;tre le flanc, savoir o&ugrave; l'on est vu et o&ugrave; l'on n'est pas vu; r&ecirc;ver
+dans l'&eacute;glise &agrave; Dieu et &agrave; ses affaires, y recevoir des visites, y donner
+des ordres et des commissions, y attendre les r&eacute;ponses; avoir un
+directeur mieux &eacute;cout&eacute; que l'&Eacute;vangile; tirer toute sa saintet&eacute; et tout
+son relief de la r&eacute;putation de son directeur, d&eacute;daigner ceux dont le
+directeur a moins de vogue, et convenir &agrave; peine de leur salut; n'aimer
+de la parole de Dieu que ce qui s'en pr&ecirc;che chez soi ou par son
+directeur, pr&eacute;f&eacute;rer sa messe aux autres messes, et les sacrements donn&eacute;s
+de sa main &agrave; ceux qui ont moins de cette circonstance; ne se repa&icirc;tre
+que de livres de spiritualit&eacute;, comme s'il n'y avait ni &Eacute;vangile, ni
+&Eacute;p&icirc;tres des Ap&ocirc;tres, ni morale des P&egrave;res; lire ou parler un jargon
+inconnu aux premiers si&egrave;cles; circonstancier &agrave; confesse les d&eacute;fauts
+d'autrui, y pallier les siens; s'accuser de ses souffrances, de sa
+patience; dire comme un p&eacute;ch&eacute; son peu de progr&egrave;s dans l'h&eacute;ro&iuml;sme; &ecirc;tre
+en liaison secr&egrave;te avec de certaines gens contre certains autres;
+n'estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu m&ecirc;me;
+go&ucirc;ter, savourer la prosp&eacute;rit&eacute; et la faveur, n'en vouloir que pour soi,
+ne point aider au m&eacute;rite, faire servir la pi&eacute;t&eacute; &agrave; son ambition, aller &agrave;
+son salut par le chemin de la fortune et des dignit&eacute;s: c'est du moins
+jusqu'&agrave; ce jour le plus bel effort de la d&eacute;votion du temps.</p>
+
+<p>(VII) Un d&eacute;vot est celui qui sous un roi ath&eacute;e serait ath&eacute;e.</p>
+
+<p>22 (VII)</p>
+
+<p>Les d&eacute;vots ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus
+pr&eacute;cis&eacute;ment, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Ph&eacute;r&eacute;cide
+passe pour &ecirc;tre gu&eacute;ri des femmes, ou Ph&eacute;r&eacute;nice pour &ecirc;tre fid&egrave;le &agrave; son
+mari, ce leur est assez: laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre
+leurs cr&eacute;anciers, se r&eacute;jouir du malheur d'autrui et en profiter,
+idol&acirc;trer les grands, m&eacute;priser les petits, s'enivrer de leur propre
+m&eacute;rite, s&eacute;cher d'envie, mentir, m&eacute;dire, cabaler, nuire, c'est leur &eacute;tat.
+Voulez-vous qu'ils empi&egrave;tent sur celui des gens de bien, qui avec les
+vices cach&eacute;s fuient encore l'orgueil et l'injustice?</p>
+
+<p>23 (I)</p>
+
+<p>Quand un courtisan sera humble, gu&eacute;ri du faste et de l'ambition; qu'il
+n'&eacute;tablira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents; qu'il sera
+&eacute;quitable, soulagera ses vassaux, payera ses cr&eacute;anciers; qu'il ne sera
+ni fourbe ni m&eacute;disant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours
+ill&eacute;gitimes; qu'il priera autrement que des l&egrave;vres, et m&ecirc;me hors de la
+pr&eacute;sence du Prince; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord
+farouche et difficile; qu'il n'aura point le visage aust&egrave;re et la mine
+triste; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura
+rendre par une scrupuleuse attention divers emplois tr&egrave;s compatibles;
+qu'il pourra et qu'il voudra m&ecirc;me tourner son esprit et ses soins aux
+grandes et laborieuses affaires, &agrave; celles surtout d'une suite la plus
+&eacute;tendue pour les peuples et pour tout l'&Eacute;tat; quand son caract&egrave;re me
+fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie
+l'emp&ecirc;chera, si je ne le nomme pas, de s'y reconna&icirc;tre: alors je dirai
+de ce personnage: &laquo;Il est d&eacute;vot&raquo;; ou plut&ocirc;t: &laquo;C'est un homme donn&eacute; &agrave; son
+si&egrave;cle pour le mod&egrave;le d'une vertu sinc&egrave;re et pour le discernement de
+l'hypocrite.&raquo;</p>
+
+<p>24 (VI)</p>
+
+<p>Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche
+sur le coton et sur le duvet; de m&ecirc;me il est habill&eacute; simplement, mais
+commod&eacute;ment, je veux dire d'une &eacute;toffe fort l&eacute;g&egrave;re en &eacute;t&eacute;, et d'une
+autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises tr&egrave;s
+d&eacute;li&eacute;es, qu'il a un tr&egrave;s grand soin de bien cacher. Il ne dit point: Ma
+haire et ma discipline, au contraire; il passerait pour ce qu'il est,
+pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un
+homme d&eacute;vot: il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il
+le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y a
+quelques livres r&eacute;pandus dans sa chambre indiff&eacute;remment, ouvrez-les:
+c'est le Combat spirituel, le Chr&eacute;tien int&eacute;rieur, et l'Ann&eacute;e sainte;
+d'autres livres sont sous la clef. S'il marche par la ville, et qu'il
+d&eacute;couvre de loin un homme devant qui il est n&eacute;cessaire qu'il soit d&eacute;vot,
+les yeux baiss&eacute;s, la d&eacute;marche lente et modeste, l'air recueilli lui sont
+familiers: il joue son r&ocirc;le. S'il entre dans une &eacute;glise, il observe
+d'abord de qui il peut &ecirc;tre vu; et selon la d&eacute;couverte qu'il vient de
+faire, il se met &agrave; genoux et prie, ou il ne songe ni &agrave; se mettre &agrave;
+genoux ni &agrave; prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorit&eacute;
+qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il
+m&eacute;dite, il pousse des &eacute;lans et des soupirs; si l'homme de bien se
+retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il
+entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un
+endroit pour se recueillir, et o&ugrave; tout le monde voit qu'il s'humilie:
+s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont &agrave; la
+chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de
+bruit qu'eux pour les faire taire; il reprend sa m&eacute;ditation, qui est
+toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-m&ecirc;me, et o&ugrave;
+il trouve son compte. Il &eacute;vite une &eacute;glise d&eacute;serte et solitaire, o&ugrave; il
+pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, v&ecirc;pres et complies,
+tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en s&ucirc;t gr&eacute;: il
+aime la paroisse, il fr&eacute;quente les temples o&ugrave; se fait un grand concours;
+on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois
+jours dans toute l'ann&eacute;e, o&ugrave; &agrave; propos de rien il je&ucirc;ne ou fait
+abstinence; mais &agrave; la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise
+poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fi&egrave;vre: il se fait prier,
+presser, quereller pour rompre le car&ecirc;me d&egrave;s son commencement, et il en
+vient l&agrave; par complaisance. Si Onuphre est nomm&eacute; arbitre dans une
+querelle de parents ou dans un proc&egrave;s de famille, il est pour les plus
+forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que
+celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve
+bien d'un homme opulent, &agrave; qui il a su imposer, dont il est le parasite,
+et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il
+ne lui fait du moins ni avance ni d&eacute;claration; il s'enfuira, il lui
+laissera son manteau, s'il n'est aussi s&ucirc;r d'elle que de lui-m&ecirc;me. Il
+est encore plus &eacute;loign&eacute; d'employer pour la flatter et pour la s&eacute;duire le
+jargon de la d&eacute;votion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais
+avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne
+servirait qu'&agrave; le rendre tr&egrave;s ridicule. Il sait o&ugrave; se trouvent des
+femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami; il ne les
+abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de
+soi dans le public qu'il fait des retraites: qui en effet pourrait en
+douter, quand on le revoit para&icirc;tre avec un visage ext&eacute;nu&eacute; et d'un homme
+qui ne se m&eacute;nage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent et qui
+prosp&egrave;rent &agrave; l'ombre de la d&eacute;votion lui conviennent, seulement avec
+cette petite diff&eacute;rence qu'il n&eacute;glige celles qui ont vieilli, et qu'il
+cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux
+faites, c'est son attrait: elles vont, et il va; elles reviennent, et il
+revient; elles demeurent, et il demeure; c'est en tous lieux et &agrave; toutes
+les heures qu'il a la consolation de les voir: qui pourrait n'en &ecirc;tre
+pas &eacute;difi&eacute;? elles sont d&eacute;votes et il est d&eacute;vot. Il n'oublie pas de tirer
+avantage de l'aveuglement de son ami, et de la pr&eacute;vention o&ugrave; il l'a jet&eacute;
+en sa faveur; tant&ocirc;t il lui emprunte de l'argent, tant&ocirc;t il fait si bien
+que cet ami lui en offre: il se fait reprocher de n'avoir pas recours &agrave;
+ses amis dans ses besoins; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole
+sans donner un billet, qu'il est bien s&ucirc;r de ne jamais retirer; il dit
+une autre fois, et d'une certaine mani&egrave;re, que rien ne lui manque, et
+c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme; il vante quelque autre
+fois publiquement la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de cet homme, pour le piquer d'honneur
+et le conduire &agrave; lui faire une grande largesse. Il ne pense point &agrave;
+profiter de toute sa succession, ni &agrave; s'attirer une donation g&eacute;n&eacute;rale de
+tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever &agrave; un fils, le
+l&eacute;gitime h&eacute;ritier: un homme d&eacute;vot n'est ni avare, ni violent, ni
+injuste, ni m&ecirc;me int&eacute;ress&eacute;; Onuphre n'est pas d&eacute;vot, mais il veut &ecirc;tre
+cru tel, et par une parfaite, quoique fausse imitation de la pi&eacute;t&eacute;,
+m&eacute;nager sourdement ses int&eacute;r&ecirc;ts: aussi ne se joue-t-il pas &agrave; la ligne
+directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille o&ugrave; se trouvent tout
+&agrave; la fois une fille &agrave; pourvoir et un fils &agrave; &eacute;tablir; il y a l&agrave; des
+droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse point sans
+faire de l'&eacute;clat (et il l'appr&eacute;hende), sans qu'une pareille entreprise
+vienne aux oreilles du Prince, &agrave; qui il d&eacute;robe sa marche, par la crainte
+qu'il a d'&ecirc;tre d&eacute;couvert et de para&icirc;tre ce qu'il est. Il en veut &agrave; la
+ligne collat&eacute;rale: on l'attaque plus impun&eacute;ment; il est la terreur des
+cousins et des cousines, du neveu et de la ni&egrave;ce, le flatteur et l'ami
+d&eacute;clar&eacute; de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour
+l'h&eacute;ritier l&eacute;gitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants,
+et il faut que celui-ci le d&eacute;sh&eacute;rite, s'il veut que ses parents
+recueillent sa succession; si Onuphre ne trouve pas jour &agrave; les en
+frustrer &agrave; fond, il leur en &ocirc;te du moins une bonne partie: une petite
+calomnie, moins que cela, une l&eacute;g&egrave;re m&eacute;disance lui suffit pour ce pieux
+dessein, et c'est le talent qu'il poss&egrave;de &agrave; un plus haut degr&eacute; de
+perfection; il se fait m&ecirc;me souvent un point de conduite de ne le pas
+laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est oblig&eacute; en
+conscience de d&eacute;crier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, &agrave; qui
+il veut nuire, et dont il d&eacute;sire la d&eacute;pouille. Il vient &agrave; ses fins sans
+se donner m&ecirc;me la peine d'ouvrir la bouche: on lui parle d'Eudoxe, il
+sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne r&eacute;pond rien; et
+il a raison: il en a assez dit.</p>
+
+<p>25 (VII)</p>
+
+<p>Riez, Z&eacute;lie, soyez badine et fol&acirc;tre &agrave; votre ordinaire; qu'est devenue
+votre joie? &laquo;Je suis riche, dites-vous, me voil&agrave; au large, et je
+commence &agrave; respirer.&raquo; Riez plus haut, Z&eacute;lie, &eacute;clatez: que sert une
+meilleure fortune, si elle am&egrave;ne avec soi le s&eacute;rieux et la tristesse?
+Imitez les grands qui sont n&eacute;s dans le sein de l'opulence: ils rient
+quelquefois, ils c&egrave;dent &agrave; leur temp&eacute;rament, suivez le v&ocirc;tre; ne faites
+pas dire de vous, qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de
+rente de plus ou de moins vous font passer d'une extr&eacute;mit&eacute; &agrave; l'autre.
+&laquo;Je tiens, dites-vous, &agrave; la faveur par un endroit.&raquo; Je m'en doutais,
+Z&eacute;lie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et m&ecirc;me de me sourire en
+passant, comme autrefois: ne craignez rien, je n'en serai ni plus libre
+ni plus familier avec vous; je n'aurai pas une moindre opinion de vous
+et de votre poste; je croirai &eacute;galement que vous &ecirc;tes riche et en
+faveur. &laquo;Je suis d&eacute;vote&raquo;, ajoutez-vous. C'est assez, Z&eacute;lie, et je dois
+me souvenir que ce n'est plus la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; et la joie que le sentiment
+d'une bonne conscience &eacute;tale sur le visage; les passions tristes et
+aust&egrave;res ont pris le dessus et se r&eacute;pandent sur les dehors: elles m&egrave;nent
+plus loin et l'on ne s'&eacute;tonne plus de voir, que la d&eacute;votion sache encore
+mieux que la beaut&eacute; et la jeunesse rendre une femme fi&egrave;re et
+d&eacute;daigneuse.</p>
+
+<p>26 (IV)</p>
+
+<p>L'on a &eacute;t&eacute; loin depuis un si&egrave;cle dans les arts, et dans les sciences,
+qui toutes ont &eacute;t&eacute; pouss&eacute;es &agrave; un grand point de raffinement, jusques &agrave;
+celle du salut, que l'on a r&eacute;duite en r&egrave;gle et en m&eacute;thode, et augment&eacute;e
+de tout ce que l'esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de
+plus sublime. La d&eacute;votion et la g&eacute;om&eacute;trie ont leurs fa&ccedil;ons de parler, ou
+ce qu'on appelle les termes de l'art: celui qui ne les sait pas n'est ni
+d&eacute;vot ni g&eacute;om&egrave;tre. Les premiers d&eacute;vots, ceux m&ecirc;me qui ont &eacute;t&eacute; dirig&eacute;s
+par les Ap&ocirc;tres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que
+la foi et les oeuvres, et qui se r&eacute;duisaient &agrave; croire et &agrave; bien vivre.</p>
+
+<p>27 (I)</p>
+
+<p>C'est une chose d&eacute;licate &agrave; un prince religieux de r&eacute;former la cour et de
+la rendre pieuse: instruit jusques o&ugrave; le courtisan veut lui plaire, et
+aux d&eacute;pens de quoi il ferait sa fortune, il le m&eacute;nage avec prudence, il
+tol&egrave;re, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le
+sacril&egrave;ge; il attend plus de Dieu et du temps que de son z&egrave;le et de son
+industrie.</p>
+
+<p>28 (VIII)</p>
+
+<p>C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de
+distribuer des gr&acirc;ces &agrave; un musicien, &agrave; un ma&icirc;tre de danse, &agrave; un farceur,
+&agrave; un joueur de fl&ucirc;te, &agrave; un flatteur, &agrave; un complaisant: ils ont un m&eacute;rite
+fixe et des talents s&ucirc;rs et connus qui amusent les grands et qui les
+d&eacute;lassent de leur grandeur; on sait que Favier est beau danseur, et que
+Lorenzani fait de beaux motets. Qui sait au contraire si l'homme d&eacute;vot a
+de la vertu? Il n'y a rien pour lui sur la cassette ni &agrave; l'&eacute;pargne, et
+avec raison: c'est un m&eacute;tier ais&eacute; &agrave; contrefaire, qui, s'il &eacute;tait
+r&eacute;compens&eacute;, exposerait le Prince &agrave; mettre en honneur la dissimulation et
+la fourberie, et &agrave; payer pension &agrave; l'hypocrite.</p>
+
+<p>29 (I)</p>
+
+<p>L'on esp&egrave;re que la d&eacute;votion de la cour ne laissera pas d'inspirer la
+r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>30 (IV)</p>
+
+<p>Je ne doute point que la vraie d&eacute;votion ne soit la source du repos; elle
+fait supporter la vie et rend la mort douce: on n'en tire pas tant de
+l'hypocrisie.</p>
+
+<p>31 (V)</p>
+
+<p>Chaque heure en soi comme &agrave; notre &eacute;gard est unique: est-elle &eacute;coul&eacute;e une
+fois, elle a p&eacute;ri enti&egrave;rement, les millions de si&egrave;cles ne la ram&egrave;neront
+pas. Les jours, les mois, les ann&eacute;es s'enfoncent et se perdent sans
+retour dans l'ab&icirc;me des temps; le temps m&ecirc;me sera d&eacute;truit: ce n'est
+qu'un point dans les espaces immenses de l'&eacute;ternit&eacute;, et il sera effac&eacute;.
+Il y a de l&eacute;g&egrave;res et frivoles circonstances du temps qui ne sont point
+stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la
+faveur, les richesses, la puissance, l'autorit&eacute;, l'ind&eacute;pendance, le
+plaisir, les joies, la superfluit&eacute;. Que deviendront ces modes quand le
+temps m&ecirc;me aura disparu? La vertu seule, si peu &agrave; la mode, va au del&agrave;
+des temps.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_quelques_usages" id="De_quelques_usages"></a><a href="#moeurs">De quelques usages</a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'&ecirc;tre nobles. Il y en a de tels
+que, s'ils eussent obtenu six mois de d&eacute;lai de leurs cr&eacute;anciers, ils
+&eacute;taient nobles.</p>
+
+<p>Quelques autres se couchent roturiers, et se l&egrave;vent nobles.</p>
+
+<p>Combien de nobles dont le p&egrave;re et les a&icirc;n&eacute;s sont roturiers!</p>
+
+<p>2 (IV)</p>
+
+<p>Tel abandonne son p&egrave;re, qui est connu et dont l'on cite le greffe ou la
+boutique, pour se retrancher sur son a&iuml;eul, qui, mort depuis longtemps,
+est inconnu et hors de prise; il montre ensuite un gros revenu, une
+grande charge, de belles alliances, et pour &ecirc;tre noble, il ne lui manque
+que des titres.</p>
+
+<p>3 (VI)</p>
+
+<p>R&eacute;habilitations, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et
+rendu gothique celui de lettres de noblesse autrefois si fran&ccedil;ais et si
+usit&eacute;; se faire r&eacute;habiliter suppose qu'un homme devenu riche
+originairement est noble, qu'il est d'une n&eacute;cessit&eacute; plus que morale
+qu'il le soit; qu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute; son p&egrave;re a pu d&eacute;roger ou par la charrue ou
+par la houe, ou par la malle, ou par les livr&eacute;es; mais qu'il ne s'agit
+pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses anc&ecirc;tres, et de
+continuer les armes de sa maison, les m&ecirc;mes pourtant qu'il a fabriqu&eacute;es,
+et tout autres que celles de sa vaisselle d'&eacute;tain; qu'en un mot les
+lettres de noblesse ne lui conviennent plus; qu'elles n'honorent que le
+roturier, c'est-&agrave;-dire celui qui cherche encore le secret de devenir
+riche.</p>
+
+<p>4 (IV)</p>
+
+<p>Un homme du peuple, &agrave; force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade
+faussement qu'il a vu un prodige. Celui qui continue de cacher son &acirc;ge
+pense enfin lui-m&ecirc;me &ecirc;tre aussi jeune qu'il veut le faire croire aux
+autres. De m&ecirc;me le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine
+de quelque ancien baron ou de quelque ch&acirc;telain, dont il est vrai qu'il
+ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend.</p>
+
+<p>5 (IV)</p>
+
+<p>Quelle est la roture un peu heureuse et &eacute;tablie &agrave; qui il manque des
+armes, et dans ces armes une pi&egrave;ce honorable, des supp&ocirc;ts, un cimier,
+une devise, et peut-&ecirc;tre le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction
+des casques et des heaumes? Le nom et l'usage en sont abolis; il ne
+s'agit plus de les porter de front ou de c&ocirc;t&eacute;, ouverts ou ferm&eacute;s, et
+ceux-ci de tant ou de tant de grilles: on n'aime pas les minuties, on
+passe droit aux couronnes, cela est plus simple; on s'en croit digne, on
+se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine
+pudeur qui les emp&ecirc;che de se parer d'une couronne de marquis, trop
+satisfaits de la comtale; quelques-uns m&ecirc;me ne vont pas la chercher fort
+loin, et la font passer de leur enseigne &agrave; leur carrosse.</p>
+
+<p>6 (I)</p>
+
+<p>Il suffit de n'&ecirc;tre point n&eacute; dans une ville, mais sous une chaumi&egrave;re
+r&eacute;pandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un mar&eacute;cage
+et qu'on appelle ch&acirc;teau, pour &ecirc;tre cru noble sur sa parole.</p>
+
+<p>7 (IV)</p>
+
+<p>Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient.
+Un grand seigneur affecte la principaut&eacute;, et il use de tant de
+pr&eacute;cautions, qu'&agrave; force de beaux noms, de disputes sur le rang et les
+pr&eacute;s&eacute;ances, de nouvelles armes, et d'une g&eacute;n&eacute;alogie que D'Hozier ne lui
+a pas faite, il devient enfin un petit prince.</p>
+
+<p>8 (VIII)</p>
+
+<p>Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur de plus grands,
+qui de leur part, pour n'avoir rien de commun avec leurs inf&eacute;rieurs,
+renoncent volontiers &agrave; toutes les rubriques d'honneurs et de
+distinctions dont leur condition se trouve charg&eacute;e, et pr&eacute;f&egrave;rent &agrave; cette
+servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur
+piste observent d&eacute;j&agrave; par &eacute;mulation cette simplicit&eacute; et cette modestie:
+tous ainsi se r&eacute;duiront par hauteur &agrave; vivre naturellement et comme le
+peuple. Horrible inconv&eacute;nient!</p>
+
+<p>9 (IV)</p>
+
+<p>Certaines gens portent trois noms, de peur d'en manquer: ils en ont pour
+la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur
+emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des
+particules d&egrave;s que leur fortune devient meilleure; Celui-ci par la
+suppression d'une syllabe fait de son nom obscur un nom illustre;
+celui-l&agrave; par le changement d'une lettre en une autre se travestit, et de
+Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourraient
+conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, o&ugrave; ils n'ont qu'&agrave;
+perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent,
+avec les grands hommes qui les ont port&eacute;s. Il s'en trouve enfin qui, n&eacute;s
+&agrave; l'ombre des clochers de Paris, veulent &ecirc;tre Flamands ou Italiens,
+comme si la roture n'&eacute;tait pas de tout pays, allongent leurs noms
+fran&ccedil;ais d'une terminaison &eacute;trang&egrave;re, et croient que venir de bon lieu
+c'est venir de loin.</p>
+
+<p>10 (I)</p>
+
+<p>Le besoin d'argent a r&eacute;concili&eacute; la noblesse avec la roture, et a fait
+&eacute;vanouir la preuve des quatre quartiers.</p>
+
+<p>11 (IV)</p>
+
+<p>&Agrave; combien d'enfants serait utile la loi qui d&eacute;ciderait que c'est le
+ventre qui anoblit! mais &agrave; combien d'autres serait-elle contraire!</p>
+
+<p>12 (IV)</p>
+
+<p>Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands
+princes par une extr&eacute;mit&eacute; et par l'autre au simple peuple.</p>
+
+<p>13 (V)</p>
+
+<p>Il n'y a rien &agrave; perdre &agrave; &ecirc;tre noble: franchises, immunit&eacute;s, exemptions,
+privil&egrave;ges, que manque-t-il &agrave; ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce
+soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles? ils ne
+sont pas si vains: c'est pour le profit qu'ils en re&ccedil;oivent. Cela ne
+leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas &agrave;
+chacun en particulier, leurs voeux s'y opposent, je dis m&ecirc;me &agrave; la
+communaut&eacute;.</p>
+
+<p>14 (V)</p>
+
+<p>Je le d&eacute;clare nettement, afin que l'on s'y pr&eacute;pare et que personne un
+jour n'en soit surpris: s'il arrive jamais que quelque grand me trouve
+digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un
+Geoffroy de la Bruy&egrave;re, que toutes les chroniques rangent au nombre des
+plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon &agrave; la
+conqu&ecirc;te de la Terre-Sainte: voil&agrave; alors de qui je descends en ligne
+directe.</p>
+
+<p>15 (I)</p>
+
+<p>Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas
+vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.</p>
+
+<p>16 (IV)</p>
+
+<p>Il y a des choses qui, ramen&eacute;es &agrave; leurs principes et &agrave; leur premi&egrave;re
+institution, sont &eacute;tonnantes et incompr&eacute;hensibles. Qui peut concevoir en
+effet que certains abb&eacute;s, &agrave; qui il ne manque rien de l'ajustement, de la
+mollesse et de la vanit&eacute; des sexes et des conditions, qui entrent aupr&egrave;s
+des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui
+l'emportent sur tous les deux, qu'eux-m&ecirc;mes soient originairement et
+dans l'&eacute;tymologie de leur nom les p&egrave;res, et les chefs de saints moines
+et d'humbles solitaires, et qu'ils en devraient &ecirc;tre l'exemple? Quelle
+force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage! Et sans parler de plus
+grands d&eacute;sordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abb&eacute;
+en velours gris et &agrave; ramages comme une &eacute;minence, ou avec des mouches et
+du rouge comme une femme?</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>Que les salet&eacute;s des Dieux, la V&eacute;nus, le Ganym&egrave;de et les autres nudit&eacute;s
+du Carrache aient &eacute;t&eacute; faites pour des princes de l'&Eacute;glise, et qui se
+disent successeurs des Ap&ocirc;tres, le palais Farn&egrave;se en est la preuve.</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>Les belles choses le sont moins hors de leur place; les biens&eacute;ances
+mettent la perfection, et la raison met les biens&eacute;ances. Ainsi l'on
+n'entend point une gigue &agrave; la chapelle, ni dans un sermon des tons de
+th&eacute;&acirc;tre; l'on ne voit point d'images profanes dans les temples, un
+CHRIST par exemple et le Jugement de Paris dans le m&ecirc;me sanctuaire, ni &agrave;
+des personnes consacr&eacute;es &agrave; l'&Eacute;glise le train et l'&eacute;quipage d'un
+cavalier.</p>
+
+<p>19 (VIII)</p>
+
+<p>D&eacute;clarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un
+beau salut, la d&eacute;coration souvent profane, les places retenues et
+pay&eacute;es, des livres distribu&eacute;s comme au th&eacute;&acirc;tre, les entrevues et les
+rendez-vous fr&eacute;quents, le murmure et les causeries &eacute;tourdissantes,
+quelqu'un mont&eacute; sur une tribune qui y parle famili&egrave;rement, s&egrave;chement, et
+sans autre z&egrave;le que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'&agrave; ce qu'un
+orchestre, le dirai-je? et des voix qui concertent depuis longtemps se
+fassent entendre? Est-ce &agrave; moi &agrave; m'&eacute;crier que le z&egrave;le de la maison du
+Seigneur me consume, et &agrave; tirer le voile l&eacute;ger qui couvre les myst&egrave;res,
+t&eacute;moins d'une telle ind&eacute;cence? Quoi? parce qu'on ne danse pas encore aux
+TT..., me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'&Eacute;glise?</p>
+
+<p>20 (I)</p>
+
+<p>L'on ne voit point faire de voeux ni de p&egrave;lerinages pour obtenir d'un
+saint d'avoir l'esprit plus doux, l'&acirc;me plus reconnaissante, d'&ecirc;tre plus
+&eacute;quitable et moins malfaisant, d'&ecirc;tre gu&eacute;ri de la vanit&eacute;, de
+l'inqui&eacute;tude et de la mauvaise raillerie.</p>
+
+<p>21 (I)</p>
+
+<p>Quelle id&eacute;e plus bizarre que de se repr&eacute;senter une foule de chr&eacute;tiens de
+l'un et de l'autre sexe, qui se rassemblent &agrave; certains jours dans une
+salle pour y applaudir &agrave; une troupe d'excommuni&eacute;s, qui ne le sont que
+par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est d&eacute;j&agrave; pay&eacute; d'avance? Il me
+semble qu'il faudrait ou fermer les th&eacute;&acirc;tres, ou prononcer moins
+s&eacute;v&egrave;rement sur l'&eacute;tat des com&eacute;diens.</p>
+
+<p>22 (I)</p>
+
+<p>Dans ces jours qu'on appelle saints le moine confesse, pendant que le
+cur&eacute; tonne en chaire contre le moine et ses adh&eacute;rents; telle femme
+pieuse sort de l'autel, qui entend au pr&ocirc;ne qu'elle vient de faire un
+sacril&egrave;ge. N'y a-t-il point dans l'&Eacute;glise une puissance &agrave; qui il
+appartienne ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps
+le pouvoir du barnabite?</p>
+
+<p>23 (I)</p>
+
+<p>Il y a plus de r&eacute;tribution dans les paroisses pour un mariage que pour
+un bapt&ecirc;me, et plus pour un bapt&ecirc;me que pour la confession: l'on dirait
+que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par l&agrave; &ecirc;tre
+appr&eacute;ci&eacute;s. Ce n'est rien au fond que cet usage; et ceux qui re&ccedil;oivent
+pour les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui
+donnent ne pensent point &agrave; les acheter: ce sont peut-&ecirc;tre des apparences
+qu'on pourrait &eacute;pargner aux simples et aux ind&eacute;vots.</p>
+
+<p>24 (VI)</p>
+
+<p>Un pasteur frais et en parfaite sant&eacute;, en ligne fin et en point de
+Venise, a sa place dans l'oeuvre aupr&egrave;s les pourpres et les fourrures; il
+y ach&egrave;ve sa digestion, pendant que le Feuillant ou le R&eacute;collet quitte sa
+cellule et son d&eacute;sert, o&ugrave; il est li&eacute; par ses voeux et par la biens&eacute;ance,
+pour venir le pr&ecirc;cher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire,
+comme d'une pi&egrave;ce d'&eacute;toffe. Vous m'interrompez, et vous dites: &laquo;Quelle
+censure! et combien elle est nouvelle et peu attendue! Ne voudriez-vous
+point interdire &agrave; ce pasteur et &agrave; son troupeau la parole divine et le
+pain de l'&Eacute;vangile?&raquo;&mdash;Au contraire, je voudrais qu'il le distribu&acirc;t
+lui-m&ecirc;me le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les
+places, sur les toits, et que nul ne pr&eacute;tend&icirc;t &agrave; un emploi si grand, si
+laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables
+de lui m&eacute;riter les belles offrandes et les riches r&eacute;tributions qui y
+sont attach&eacute;es. Je suis forc&eacute;, il est vrai, d'excuser un cur&eacute; sur cette
+conduite par un usage re&ccedil;u, qu'il trouve &eacute;tabli, et qu'il laissera &agrave; son
+successeur; mais c'est cet usage bizarre et d&eacute;nu&eacute; de fondement et
+d'apparence que je ne puis approuver, et que je go&ucirc;te encore moins que
+celui de se faire payer quatre fois des m&ecirc;mes obs&egrave;ques, pour soi, pour
+ses droits, pour sa pr&eacute;sence, pour son assistance.</p>
+
+<p>25 (IV)</p>
+
+<p>Tite, par vingt ann&eacute;es de service dans une seconde place, n'est pas
+encore digne de la premi&egrave;re, qui est vacante: ni ses talents, ni sa
+doctrine, ni une vie exemplaire, ni les voeux des paroissiens ne
+sauraient l'y faire asseoir. Il na&icirc;t de dessous terre un autre clerc
+pour la remplir. Tite est recul&eacute; ou cong&eacute;di&eacute;: il ne se plaint pas; c'est
+l'usage.</p>
+
+<p>26 (V)</p>
+
+<p>&laquo;Moi, dit le cheffecier, je suis ma&icirc;tre du choeur; qui me forcera d'aller
+&agrave; matines? mon pr&eacute;d&eacute;cesseur n'y allait point: suis-je de pire condition?
+dois-je laisser avilir ma dignit&eacute; entre mes mains, ou la laisser telle
+que je l'ai re&ccedil;ue?&raquo;&mdash;&laquo;Ce n'est point, dit l'&eacute;col&acirc;tre, mon int&eacute;r&ecirc;t qui
+me m&egrave;ne, mais celui de la pr&eacute;bende: il serait bien dur qu'un grand
+chanoine f&ucirc;t sujet au choeur, pendant que le tr&eacute;sorier, l'archidiacre, le
+p&eacute;nitencier et le grand vicaire s'en croient exempts.&raquo;&mdash;&laquo;Je suis bien
+fond&eacute;, dit le pr&eacute;v&ocirc;t, &agrave; demander la r&eacute;tribution sans me trouver &agrave;
+l'office: il y a vingt ann&eacute;es enti&egrave;res que je suis en possession de
+dormir les nuits; je veux finir comme j'ai commenc&eacute;, et l'on ne me verra
+point d&eacute;roger &agrave; mon titre: que me servirait d'&ecirc;tre &agrave; la t&ecirc;te d'un
+chapitre? mon exemple ne tire point &agrave; cons&eacute;quence.&raquo; Enfin c'est entre
+eux tous &agrave; qui ne louera point Dieu, &agrave; qui fera voir par un long usage
+qu'il n'est point oblig&eacute; de le faire: l'&eacute;mulation de ne se point rendre
+aux offices divins ne saurait &ecirc;tre plus vive ni plus ardente. Les
+cloches sonnent dans une nuit tranquille; et leur m&eacute;lodie, qui r&eacute;veille
+les chantres et les enfants de choeur, endort les chanoines, les plonge
+dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux
+songes: ils se l&egrave;vent tard, et vont &agrave; l'&eacute;glise se faire payer d'avoir
+dormi.</p>
+
+<p>27 (IV)</p>
+
+<p>Qui pourrait s'imaginer, si l'exp&eacute;rience ne nous le mettait devant les
+yeux, quelle peine ont les hommes &agrave; se r&eacute;soudre d'eux-m&ecirc;mes &agrave; leur
+propre f&eacute;licit&eacute;, et qu'on ait besoin de gens d'un certain habit, qui par
+un discours pr&eacute;par&eacute;, tendre et path&eacute;tique, par de certaines inflexions
+de voix, par des larmes, par des mouvements qui les mettent en sueur et
+qui les jettent dans l'&eacute;puisement, fassent enfin consentir un homme
+chr&eacute;tien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource, &agrave; ne se
+point perdre et &agrave; faire son salut?</p>
+
+<p>28 (IV)</p>
+
+<p>La fille d'Aristippe est malade et en p&eacute;ril; elle envoie vers son p&egrave;re,
+veut se r&eacute;concilier avec lui et mourir dans ses bonnes gr&acirc;ces. Cet homme
+si sage, le conseil de toute une ville, fera-t-il de lui-m&ecirc;me cette
+d&eacute;marche si raisonnable? y entra&icirc;nera-t-il sa femme? ne faudra-t-il
+point pour les remuer tous deux la machine du directeur?</p>
+
+<p>29 (V)</p>
+
+<p>Une m&egrave;re, je ne dis pas qui c&egrave;de et qui se rend &agrave; la vocation de sa
+fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une &acirc;me avec la sienne,
+en r&eacute;pond &agrave; Dieu m&ecirc;me, en est la caution. Afin qu'une telle m&egrave;re ne se
+perde pas, il faut que sa fille se sauve.</p>
+
+<p>30 (VI)</p>
+
+<p>Un homme joue et se ruine: il marie n&eacute;anmoins l'a&icirc;n&eacute;e de ses deux filles
+de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville; la cadette est sur le
+point de faire ses voeux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de
+son p&egrave;re.</p>
+
+<p>31 (IV)</p>
+
+<p>Il s'est trouv&eacute; des filles qui avaient de la vertu, de la sant&eacute;, de la
+ferveur et une bonne vocation, mais qui n'&eacute;taient pas assez riches pour
+faire dans une riche abbaye voeu de pauvret&eacute;.</p>
+
+<p>32 (IV)</p>
+
+<p>Celle qui d&eacute;lib&egrave;re sur le choix d'une abbaye ou d'un simple monast&egrave;re
+pour s'y enfermer agite l'ancienne question de l'&eacute;tat populaire et du
+despotique.</p>
+
+<p>33 (IV)</p>
+
+<p>Faire une folie et se marier par amourette, c'est &eacute;pouser M&eacute;lite, qui
+est jeune, belle, sage, &eacute;conome, qui pla&icirc;t, qui vous aime, qui a moins
+de bien qu'Aegine qu'on vous propose, et qui avec une riche dot apporte
+de riches dispositions &agrave; la consumer, et tout votre fonds avec sa dot.</p>
+
+<p>34 (I)</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d&eacute;licat autrefois de se marier; c'&eacute;tait un long &eacute;tablissement,
+une affaire s&eacute;rieuse, et qui m&eacute;ritait qu'on y pens&acirc;t; l'on &eacute;tait pendant
+toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise: m&ecirc;me table, m&ecirc;me
+demeure, m&ecirc;me lit; l'on n'en &eacute;tait point quitte pour une pension; avec
+des enfants et un m&eacute;nage complet, l'on n'avait pas les apparences et les
+d&eacute;lices du c&eacute;libat.</p>
+
+<p>35 (V)</p>
+
+<p>Qu'on &eacute;vite d'&ecirc;tre vu seul avec une femme qui n'est point la sienne,
+voil&agrave; une pudeur qui est bien plac&eacute;e: qu'on sente quelque peine &agrave; se
+trouver dans le monde avec des personnes dont la r&eacute;putation est
+attaqu&eacute;e, cela n'est pas incompr&eacute;hensible. Mais quelle mauvaise honte
+fait rougir un homme de sa propre femme, et l'emp&ecirc;che de para&icirc;tre dans
+le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne ins&eacute;parable,
+qui doit faire sa joie, ses d&eacute;lices et toute sa soci&eacute;t&eacute;; avec celle
+qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le
+m&eacute;rite, la vertu, l'alliance lui font honneur? Que ne commence-t-il par
+rougir de son mariage?</p>
+
+<p>Je connais la force de la coutume, et jusqu'o&ugrave; elle ma&icirc;trise les esprits
+et contraint les moeurs, dans les choses m&ecirc;me les plus d&eacute;nu&eacute;es de raison
+et de fondement; je sens n&eacute;anmoins que j'aurais l'impudence de me
+promener au Cours, et d'y passer en revue avec une personne qui serait
+ma femme.</p>
+
+<p>36 (V)</p>
+
+<p>Ce n'est pas une honte ni une faute &agrave; un jeune homme que d'&eacute;pouser une
+femme avanc&eacute;e en &acirc;ge; c'est quelquefois prudence, c'est pr&eacute;caution.
+L'infamie est de se jouer de sa bienfactrice par des traitements
+indignes, et qui lui d&eacute;couvrent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et
+d'un ingrat. Si la fiction est excusable, c'est o&ugrave; il faut feindre de
+l'amiti&eacute;; s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion o&ugrave; il y
+aurait de la duret&eacute; &agrave; &ecirc;tre sinc&egrave;re.&mdash;Mais elle vit longtemps.&mdash;
+Aviez-vous stipul&eacute; qu'elle mour&ucirc;t apr&egrave;s avoir sign&eacute; votre fortune et
+l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus apr&egrave;s ce grand ouvrage
+qu'&agrave; retenir son haleine, qu'&agrave; prendre de l'opium ou de la cigu&euml;?
+A-t-elle tort de vivre? Si m&ecirc;me vous mourez avant celle dont vous aviez
+d&eacute;j&agrave; r&eacute;gl&eacute; les fun&eacute;railles, &agrave; qui vous destiniez la grosse sonnerie et
+les beaux ornements, en est-elle responsable?</p>
+
+<p>37 (I)</p>
+
+<p>Il y a depuis longtemps dans le monde une mani&egrave;re de faire valoir son
+bien, qui continue toujours d'&ecirc;tre pratiqu&eacute;e par d'honn&ecirc;tes gens, et
+d'&ecirc;tre condamn&eacute;e par d'habiles docteurs.</p>
+
+<p>38 (IV)</p>
+
+<p>On a toujours vu dans la r&eacute;publique de certaines charges qui semblent
+n'avoir &eacute;t&eacute; imagin&eacute;es la premi&egrave;re fois que pour enrichir un seul aux
+d&eacute;pens de plusieurs; les fonds ou l'argent des particuliers y coule sans
+fin et sans interruption. Dirai-je qu'il n'en revient plus ou qu'il n'en
+revient que tard? C'est un gouffre, c'est une mer qui re&ccedil;oit les eaux
+des fleuves; et qui ne les rend pas; ou si elles les rend, c'est par des
+conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paraisse, ou qu'elle en
+soit moins grosse et moins enfl&eacute;e; ce n'est qu'apr&egrave;s en avoir joui
+longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir.</p>
+
+<p>39 (VI)</p>
+
+<p>Le fonds perdu, autrefois si s&ucirc;r, si religieux et si inviolable, est
+devenu avec le temps, et par les soins de ceux qui en &eacute;taient charg&eacute;s,
+un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de
+th&eacute;sauriser? Entrerai-je dans le huiti&egrave;me denier, ou dans les aides?
+serai-je avare, partisan, ou administrateur?</p>
+
+<p>40 (VII)</p>
+
+<p>Vous avez une pi&egrave;ce d'argent, ou m&ecirc;me une pi&egrave;ce d'or; ce n'est pas
+assez, c'est le nombre qui op&egrave;re: faites-en, si vous pouvez, un amas
+consid&eacute;rable et qui s'&eacute;l&egrave;ve en pyramide, et je me charge du reste. Vous
+n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni exp&eacute;rience, qu'importe?
+ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous
+vous couvrirez devant votre ma&icirc;tre, si vous en avez; il sera m&ecirc;me fort
+&eacute;minent, si avec votre m&eacute;tal, qui de jour &agrave; autre se multiplie, je ne
+fais en sorte qu'il se d&eacute;couvre devant vous.</p>
+
+<p>41 (IV)</p>
+
+<p>Orante plaide depuis dix ans entiers en r&egrave;glement de juges pour une
+affaire juste, capitale, et o&ugrave; il y va de toute sa fortune: elle saura
+peut-&ecirc;tre dans cinq ann&eacute;es quels seront ses juges, et dans quel tribunal
+elle doit plaider le reste de sa vie.</p>
+
+<p>42 (IV)</p>
+
+<p>L'on applaudit &agrave; la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux
+d'interrompre les avocats au milieu de leur action, de les emp&ecirc;cher
+d'&ecirc;tre &eacute;loquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux
+preuves toutes s&egrave;ches qui &eacute;tablissent leurs causes et le droit de leurs
+parties; et cette pratique si s&eacute;v&egrave;re, qui laisse aux orateurs le regret
+de n'avoir pas prononc&eacute; les plus beaux traits de leurs discours, qui
+bannit l'&eacute;loquence du seul endroit o&ugrave; elle est en sa place, et va faire
+du Parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide
+et sans r&eacute;plique, qui est celle de l'exp&eacute;dition: il est seulement &agrave;
+d&eacute;sirer qu'elle f&ucirc;t moins oubli&eacute;e en toute autre rencontre, qu'elle
+r&eacute;gl&acirc;t au contraire les bureaux comme les audiences, et qu'on cherch&acirc;t
+une fin aux &eacute;critures, comme on a fait aux plaidoyers.</p>
+
+<p>43 (I)</p>
+
+<p>Le devoir des juges est de rendre la justice; leur m&eacute;tier, de la
+diff&eacute;rer. Quelques-uns savent leur devoir, et font leur m&eacute;tier.</p>
+
+<p>44 (I)</p>
+
+<p>Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur; car ou il se d&eacute;fie
+de ses lumi&egrave;res et m&ecirc;me de sa probit&eacute;, ou il cherche &agrave; le pr&eacute;venir, ou
+il lui demande une injustice.</p>
+
+<p>45 (IV)</p>
+
+<p>Il se trouve des juges aupr&egrave;s de qui la faveur, l'autorit&eacute;, les droits
+de l'amiti&eacute; et de l'alliance nuisent &agrave; une bonne cause, et qu'une trop
+grande affectation de passer pour incorruptibles expose &agrave; &ecirc;tre injustes.</p>
+
+<p>46 (IV)</p>
+
+<p>Le magistrat coquet ou galant est pire dans les cons&eacute;quences que le
+dissolu: celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait
+souvent par o&ugrave; aller jusqu'&agrave; lui; celui-l&agrave; est ouvert par mille faibles
+qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes &agrave; qui il veut
+plaire.</p>
+
+<p>47 (IV)</p>
+
+<p>Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la
+r&eacute;publique, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la
+pr&ecirc;trise. L'homme de robe ne saurait gu&egrave;re danser au bal, para&icirc;tre aux
+th&eacute;&acirc;tres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir &agrave; son
+propre avilissement; et il est &eacute;trange qu'il ait fallu une loi pour
+r&eacute;gler son ext&eacute;rieur, et le contraindre ainsi &agrave; &ecirc;tre grave et plus
+respect&eacute;.</p>
+
+<p>48 (IV)</p>
+
+<p>Il n'y a aucun m&eacute;tier qui n'ait son apprentissage, et en montant des
+moindres conditions jusques aux plus grandes, on remarque dans toutes un
+temps de pratique et d'exercice qui pr&eacute;pare aux emplois, o&ugrave; les fautes
+sont sans cons&eacute;quence, et m&egrave;nent au contraire &agrave; la perfection. La guerre
+m&ecirc;me, qui ne semble na&icirc;tre et durer que par la confusion et le d&eacute;sordre,
+a ses pr&eacute;ceptes; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en
+rase campagne sans l'avoir appris, et l'on s'y tue m&eacute;thodiquement. Il y
+a l'&eacute;cole de la guerre: o&ugrave; est l'&eacute;cole du magistrat? Il y a un usage,
+des lois, des coutumes: o&ugrave; est le temps, et le temps assez long que l'on
+emploie &agrave; les dig&eacute;rer et &agrave; s'en instruire? L'essai et l'apprentissage
+d'un jeune adolescent qui passe de la f&eacute;rule &agrave; la pourpre, et dont la
+consignation a fait un juge, est de d&eacute;cider souverainement des vies et
+des fortunes des hommes.</p>
+
+<p>49 (IV)</p>
+
+<p>La principale partie de l'orateur, c'est la probit&eacute;: sans elle il
+d&eacute;g&eacute;n&egrave;re en d&eacute;clamateur, il d&eacute;guise ou il exag&egrave;re les faits, il cite
+faux, il calomnie, il &eacute;pouse la passion et les haines de ceux pour qui
+il parle; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit
+qu'ils sont pay&eacute;s pour dire des injures.</p>
+
+<p>50</p>
+
+<p>(V) &laquo;Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit lui est
+acquis. Mais je l'attends &agrave; cette petite formalit&eacute;; s'il l'oublie, il
+n'y revient plus, et cons&eacute;quemment il perd sa somme, ou il est
+incontestablement d&eacute;chu de son droit; or il oubliera cette formalit&eacute;.&raquo;
+Voil&agrave; ce que j'appelle une conscience de praticien.</p>
+
+<p>(I) Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison,
+de sagesse et d'&eacute;quit&eacute;, ce serait pr&eacute;cis&eacute;ment la contradictoire de celle
+qui dit que la forme emporte le fond.</p>
+
+<p>51 (IV)</p>
+
+<p>La question est une invention merveilleuse et tout &agrave; fait s&ucirc;re pour
+perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui
+est n&eacute; robuste.</p>
+
+<p>52 (VI)</p>
+
+<p>Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un innocent condamn&eacute;
+est l'affaire de tous les honn&ecirc;tes gens.</p>
+
+<p>Je dirai presque de moi: &laquo;Je ne serai pas voleur ou meurtrier.&raquo;&mdash;&laquo;Je ne
+serai pas un jour puni comme tel&raquo;, c'est parler bien hardiment.</p>
+
+<p>Une condition lamentable est celle d'un homme innocent &agrave; qui la
+pr&eacute;cipitation et la proc&eacute;dure ont trouv&eacute; un crime; celle m&ecirc;me de son
+juge peut-elle l'&ecirc;tre davantage?</p>
+
+<p>53 (VI)</p>
+
+<p>Si l'on me racontait qu'il s'est trouv&eacute; autrefois un pr&eacute;v&ocirc;t; ou l'un de
+ces magistrats cr&eacute;&eacute;s pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui
+les connaissait tous depuis longtemps de nom et de visage; savait leurs
+vols, j'entends l'esp&egrave;ce, le nombre et la quantit&eacute;, p&eacute;n&eacute;trait si avant
+dans toutes ces profondeurs, et &eacute;tait si initi&eacute; dans tous ces affreux
+myst&egrave;res qu'il sut rendre &agrave; un homme de cr&eacute;dit un bijou qu'on lui avait
+pris dans la foule au sortir d'une assembl&eacute;e, et dont il &eacute;tait sur le
+point de faire de l'&eacute;clat, que le Parlement intervint dans cette
+affaire, et fit le proc&egrave;s &agrave; cet officier: je regarderais cet &eacute;v&eacute;nement
+comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et &agrave; qui le temps
+&ocirc;te la croyance: comment donc pourrais-je croire qu'on doive pr&eacute;sumer
+par des faits r&eacute;cents, connus et circonstanci&eacute;s, qu'une connivence si
+pernicieuse dure encore, qu'elle ait m&ecirc;me tourn&eacute; en jeu et pass&eacute; en
+coutume?</p>
+
+<p>54 (IV)</p>
+
+<p>Combien d'hommes qui sont forts contre les faibles, fermes et
+inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls &eacute;gards pour
+les petits, rigides et s&eacute;v&egrave;res dans les minutes, qui refusent les petits
+pr&eacute;sents, qui n'&eacute;coutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les
+femmes seules peuvent corrompre!</p>
+
+<p>55 (I)</p>
+
+<p>Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans
+une grande faveur perde un proc&egrave;s.</p>
+
+<p>56 (V)</p>
+
+<p>Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre &agrave; &ecirc;tre
+&eacute;cout&eacute;s comme des oracles; chacun les tire de son c&ocirc;t&eacute; et les interpr&egrave;te
+&agrave; sa mani&egrave;re, je veux dire selon ses d&eacute;sirs ou ses int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>57 (V)</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe
+moins la derni&egrave;re volont&eacute; qu'elle ne leur &ocirc;te avec la vie l'irr&eacute;solution
+et l'inqui&eacute;tude. Un d&eacute;pit, pendant qu'ils vivent, les fait tester; ils
+s'apaisent et d&eacute;chirent leur minute, la voil&agrave; en cendre. Ils n'ont pas
+moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table;
+ils les comptent par les ann&eacute;es. Un second se trouve d&eacute;truit par un
+troisi&egrave;me, qui est an&eacute;anti lui-m&ecirc;me par un autre mieux dig&eacute;r&eacute;, et
+celui-ci encore par un cinqui&egrave;me olographe. Mais si le moment, ou la
+malice, ou l'autorit&eacute; manque &agrave; celui qui a int&eacute;r&ecirc;t de le supprimer, il
+faut qu'il en essuie les clauses et les conditions; car appert-il mieux
+des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier
+acte, sign&eacute; de leur main, et apr&egrave;s lequel ils n'ont pas du moins eu le
+loisir de vouloir tout le contraire?</p>
+
+<p>58 (V)</p>
+
+<p>S'il n'y avait point de testaments pour r&eacute;gler le droit des h&eacute;ritiers,
+je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour r&eacute;gler les diff&eacute;rends
+des hommes: les juges seraient presque r&eacute;duits &agrave; la triste fonction
+d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les
+lanternes des chambres, au parquet, &agrave; la porte ou dans la salle du
+magistrat? des h&eacute;ritiers ab intestat? Non, les lois ont pourvu &agrave; leurs
+partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une
+clause ou d'un article, les personnes exh&eacute;r&eacute;d&eacute;es, ceux qui se plaignent
+d'un testament fait avec loisir, avec maturit&eacute;, par un homme grave,
+habile, consciencieux, et qui a &eacute;t&eacute; aid&eacute; d'un bon conseil: d'un acte o&ugrave;
+le praticien n'a rien obmis de son jargon et de ses finesses ordinaires;
+il est sign&eacute; du testateur et des t&eacute;moins publics, il est paraf&eacute;: et
+c'est en cet &eacute;tat qu'il est cass&eacute; et d&eacute;clar&eacute; nul.</p>
+
+<p>59 (V)</p>
+
+<p>Titius assiste &agrave; la lecture d'un testament avec des yeux rouges et
+humides, et le coeur serr&eacute; de la perte de celui dont il esp&egrave;re recueillir
+la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la
+ville, un troisi&egrave;me le rend ma&icirc;tre d'une terre &agrave; la campagne; il y a une
+clause qui, bien entendue, lui accorde une maison situ&eacute;e au milieu de
+Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles: son affliction
+augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? Il
+se voit officier, log&eacute; aux champs et &agrave; la ville, meubl&eacute; de m&ecirc;me; il se
+voit une bonne table et un carrosse: Y avait-il au monde un plus honn&ecirc;te
+homme que le d&eacute;funt, un meilleur homme? Il y a un codicille, il faut le
+lire: il fait Maevius l&eacute;gataire universel, et il renvoie Titius dans son
+faubourg, sans rentes, sans titres, et le met &agrave; pied. Il essuie ses
+larmes: c'est &agrave; Maevius &agrave; s'affliger.</p>
+
+<p>60 (V)</p>
+
+<p>La loi qui d&eacute;fend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette
+d&eacute;fense le fer, le poison, le feu, l'eau, les emb&ucirc;ches, la force
+ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir &agrave; l'homicide? La loi
+qui &ocirc;te aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner r&eacute;ciproquement,
+n'a-t-elle connu que les voies directes et imm&eacute;diates de donner?
+a-t-elle manqu&eacute; de pr&eacute;voir les indirectes? a-t-elle introduit les
+fid&eacute;icommis, ou si m&ecirc;me elle les tol&egrave;re? Avec une femme qui nous est
+ch&egrave;re et qui nous survit, l&egrave;gue-t-on son bien &agrave; un ami fid&egrave;le par un
+sentiment de reconnaissance pour lui, ou plut&ocirc;t par une extr&ecirc;me
+confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de
+ce qu'on lui l&egrave;gue? Donne-t-on &agrave; celui que l'on peut soup&ccedil;onner de ne
+devoir pas rendre &agrave; la personne &agrave; qui en effet l'on veut donner? Faut-il
+se parler, faut-il s'&eacute;crire, est-il besoin de pacte ou de serments pour
+former cette collusion? Les hommes ne sentent-ils pas en cette rencontre
+ce qu'ils peuvent esp&eacute;rer les uns des autres? Et si au contraire la
+propri&eacute;t&eacute; d'un tel bien est d&eacute;volue au fid&eacute;icommissaire, pourquoi
+perd-il sa r&eacute;putation &agrave; le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les
+vaudevilles? Voudrait-on le comparer au d&eacute;positaire qui trahit le d&eacute;p&ocirc;t,
+&agrave; un domestique qui vole l'argent que son ma&icirc;tre lui envoie porter? On
+aurait tort: y a-t-il de l'infamie &agrave; ne pas faire une lib&eacute;ralit&eacute;, et &agrave;
+conserver pour soi ce qui est &agrave; soi? &Eacute;trange embarras, horrible poids
+que le fid&eacute;icommis! Si par la r&eacute;v&eacute;rence des lois on se l'approprie, il
+ne faut plus passer pour homme de bien; si par le respect d'un ami mort
+l'on suit ses intentions en le rendant &agrave; sa veuve, on est
+confidentiaire, on blesse la loi.&mdash;Elle cadre donc bien mal avec
+l'opinion des hommes?&mdash;Cela peut &ecirc;tre; et il ne me convient pas de dire
+ici: &laquo;La loi p&egrave;che&raquo;, ni: &laquo;Les hommes se trompent.&raquo;</p>
+
+<p>61 (VIII)</p>
+
+<p>J'entends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies: &laquo;Tel
+et tel corps se contestent l'un &agrave; l'autre la pr&eacute;s&eacute;ance; le mortier et la
+pairie se disputent le pas.&raquo; Il me para&icirc;t que celui des deux qui &eacute;vite
+de se rencontrer aux assembl&eacute;es est celui qui c&egrave;de, et qui sentant son
+faible, juge lui-m&ecirc;me en faveur de son concurrent.</p>
+
+<p>62 (IV)</p>
+
+<p>Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux; que ne lui fournit-il
+point? Sa protection le rend audacieux; il est impun&eacute;ment dans sa
+province tout ce qui lui pla&icirc;t d'&ecirc;tre, assassin, parjure; il br&ucirc;le ses
+voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le Prince se
+m&ecirc;le lui-m&ecirc;me de sa punition.</p>
+
+<p>63 (VI)</p>
+
+<p>Rago&ucirc;ts, liqueurs, entr&eacute;es, entremets, tous mots qui devraient &ecirc;tre
+barbares et inintelligibles en notre langue; et s'il est vrai qu'ils ne
+devraient pas &ecirc;tre d'usage en pleine paix, o&ugrave; ils ne servent qu'&agrave;
+entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils &ecirc;tre entendus
+dans le temps de la guerre et d'une mis&egrave;re publique, &agrave; la vue de
+l'ennemi, &agrave; la veille d'un combat, pendant un si&egrave;ge? O&ugrave; est-il parl&eacute; de
+la table de Scipion ou de celle de Marius? Ai-je lu quelque part que
+Miltiade, qu'&Eacute;paminondas, qu'Ag&eacute;silas aient fait une ch&egrave;re d&eacute;licate? Je
+voudrais qu'on ne f&icirc;t mention de la d&eacute;licatesse, de la propret&eacute; et de la
+somptuosit&eacute; des g&eacute;n&eacute;raux, qu'apr&egrave;s n'avoir plus rien &agrave; dire sur leur
+sujet, et s'&ecirc;tre &eacute;puis&eacute; sur les circonstances d'une bataille gagn&eacute;e et
+d'une ville prise; j'aimerais m&ecirc;me qu'ils voulussent se priver de cet
+&eacute;loge.</p>
+
+<p>64 (VI)</p>
+
+<p>Hermippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodit&eacute;s; il
+leur sacrifie l'usage re&ccedil;u, la coutume, les modes, la biens&eacute;ance. Il les
+cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il
+ne n&eacute;glige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une
+&eacute;tude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une
+d&eacute;couverte. Il laisse aux autres hommes le d&icirc;ner et le souper, &agrave; peine
+en admet-il les termes; il mange quand il a faim, et les mets seulement
+o&ugrave; son app&eacute;tit le porte. Il voit faire son lit: quelle main assez
+adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir?
+Il sort rarement de chez soi; il aime la chambre, o&ugrave; il n'est ni oisif
+ni laborieux, o&ugrave; il n'agit point, o&ugrave; il tracasse, et dans l'&eacute;quipage
+d'un homme qui a pris m&eacute;decine. On d&eacute;pend servilement d'un serrurier et
+d'un menuisier, selon ses besoins: pour lui, s'il faut limer, il a une
+lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher.
+Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et
+meilleurs et plus commodes &agrave; son gr&eacute; que ceux m&ecirc;mes dont les ouvriers se
+servent: il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom,
+productions de son esprit, et dont il a presque oubli&eacute; l'usage. Nul ne
+se peut comparer &agrave; lui pour faire en peu de temps et sans peine un
+travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa
+garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la mani&egrave;re dont il a su
+tourner sa chambre: combien de pas &eacute;pargn&eacute;s dans le cours d'une vie!
+Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire &agrave; soi, et
+une porte s'ouvre: quelle fatigue! voil&agrave; un mouvement de trop, qu'il
+sait s'&eacute;pargner, et comment? c'est un myst&egrave;re qu'il ne r&eacute;v&egrave;le point. Il
+est, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, un grand ma&icirc;tre pour le ressort et pour la m&eacute;canique,
+pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour
+de son appartement d'ailleurs que de la fen&ecirc;tre; il a trouv&eacute; le secret
+de monter et de descendre autrement que par l'escalier, et il cherche
+celui d'entrer et de sortir plus commod&eacute;ment que par la porte.</p>
+
+<p>65 (I)</p>
+
+<p>Il y a d&eacute;j&agrave; longtemps que l'on improuve les m&eacute;decins, et que l'on s'en
+sert; le th&eacute;&acirc;tre et la satire ne touchent point &agrave; leurs pensions; ils
+dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la
+pr&eacute;lature, et les railleurs eux-m&ecirc;mes fournissent l'argent. Ceux qui se
+portent bien deviennent malades; il leur faut des gens dont le m&eacute;tier
+soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes
+pourront mourir, et qu'ils aimeront &agrave; vivre, le m&eacute;decin sera raill&eacute;, et
+bien pay&eacute;.</p>
+
+<p>66 (IV)</p>
+
+<p>Un bon m&eacute;decin est celui qui a des rem&egrave;des sp&eacute;cifiques, ou s'il en
+manque, qui permet &agrave; ceux qui les ont de gu&eacute;rir son malade.</p>
+
+<p>67 (IV)</p>
+
+<p>La t&eacute;m&eacute;rit&eacute; des charlatans, et leurs tristes succ&egrave;s, qui en sont les
+suites, font valoir la m&eacute;decine et les m&eacute;decins: si ceux-ci laissent
+mourir, les autres tuent.</p>
+
+<p>68 (VIII)</p>
+
+<p>Carro Carri d&eacute;barque avec une recette qu'il appelle un prompt rem&egrave;de, et
+qui quelquefois est un poison lent; c'est un bien de famille, mais
+am&eacute;lior&eacute; en ses mains: de sp&eacute;cifique qu'il &eacute;tait contre la colique, il
+gu&eacute;rit de la fi&egrave;vre quarte, de la pleur&eacute;sie, de l'hydropisie, de
+l'apoplexie, de l'&eacute;pilepsie. Forcez un peu votre m&eacute;moire, nommez une
+maladie, la premi&egrave;re qui vous viendra en l'esprit: l'h&eacute;morragie,
+dites-vous? il la gu&eacute;rit. Il ne ressuscite personne, il est vrai; il ne
+rend pas la vie aux hommes; mais il les conduit n&eacute;cessairement jusqu'&agrave;
+la d&eacute;cr&eacute;pitude, et ce n'est que par hasard que son p&egrave;re et son a&iuml;eul,
+qui avaient ce secret, sont morts fort jeunes. Les m&eacute;decins re&ccedil;oivent
+pour leurs visites ce qu'on leur donne; quelques-uns se contentent d'un
+remerciement: Carro Carri est si s&ucirc;r de son rem&egrave;de, et de l'effet qui en
+doit suivre, qu'il n'h&eacute;site pas de s'en faire payer d'avance, et de
+recevoir avant que de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il
+n'en est que plus digne de son application et de son rem&egrave;de. Commencez
+par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de
+constitution, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez
+pas ensuite plus inquiet que lui de votre gu&eacute;rison. L'&eacute;mulation de cet
+homme a peupl&eacute; le monde de noms en O et en I, noms v&eacute;n&eacute;rables, qui
+imposent aux malades et aux maladies. Vos m&eacute;decins, Fagon, et de toutes
+les facult&eacute;s, avouez-le, ne gu&eacute;rissent pas toujours, ni s&ucirc;rement; ceux
+au contraire qui ont h&eacute;rit&eacute; de leurs p&egrave;res la m&eacute;decine pratique, et &agrave;
+qui l'exp&eacute;rience est &eacute;chue par succession, promettent toujours, et avec
+serments, qu'on gu&eacute;rira. Qu'il est doux aux hommes de tout esp&eacute;rer d'une
+maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien &agrave; l'agonie!
+La mort surprend agr&eacute;ablement et sans s'&ecirc;tre fait craindre; on la sent
+plus t&ocirc;t qu'on n'a song&eacute; &agrave; s'y pr&eacute;parer et &agrave; s'y r&eacute;soudre. &Ocirc; Fagon
+Esculape! faites r&eacute;gner sur toute la terre le quinquina et l'&eacute;m&eacute;tique;
+conduisez &agrave; sa perfection la science des simples, qui sont donn&eacute;s aux
+hommes pour prolonger leur vie; observez dans les cures, avec plus de
+pr&eacute;cision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les
+temps, les sympt&ocirc;mes et les complexions; gu&eacute;rissez de la mani&egrave;re seule
+qu'il convient &agrave; chacun d'&ecirc;tre gu&eacute;ri; chassez des corps, o&ugrave; rien ne vous
+est cach&eacute; de leur &eacute;conomie, les maladies les plus obscures et les plus
+inv&eacute;t&eacute;r&eacute;es; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont
+incurables; laissez &agrave; Corinne, &agrave; Lesbie, &agrave; Canidie, &agrave; Trimalcion et &agrave;
+Carpus la passion ou la fureur des charlatans.</p>
+
+<p>69 (IV)</p>
+
+<p>L'on souffre dans la r&eacute;publique les chiromanciens et les devins, ceux
+qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connaissent le
+pass&eacute; par le mouvement du sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans
+un vase d'eau la claire v&eacute;rit&eacute;; et ces gens sont en effet de quelque
+usage: ils pr&eacute;disent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles
+qu'elles &eacute;pouseront leurs amants, consolent les enfants dont les p&egrave;res
+ne meurent point, et charment l'inqui&eacute;tude des jeunes femmes qui ont de
+vieux maris; ils trompent enfin &agrave; tr&egrave;s vil prix ceux qui cherchent &agrave;
+&ecirc;tre tromp&eacute;s.</p>
+
+<p>70 (IV)</p>
+
+<p>Que penser de la magie et du sortil&egrave;ge? La th&eacute;orie en est obscure, les
+principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire; mais il
+y a des faits embarrassants, affirm&eacute;s par des hommes graves qui les ont
+vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent: les
+admettre tous ou les nier tous para&icirc;t un &eacute;gal inconv&eacute;nient; et j'ose
+dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui
+sortent des communes r&egrave;gles, il y a un parti &agrave; trouver entre les &acirc;mes
+cr&eacute;dules et les esprits forts.</p>
+
+<p>71 (I)</p>
+
+<p>L'on ne peut gu&egrave;re charger l'enfance de la connaissance de trop de
+langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son application &agrave;
+l'en instruire; elles sont utiles &agrave; toutes les conditions des hommes, et
+elles leur ouvrent &eacute;galement l'entr&eacute;e ou &agrave; une profonde ou &agrave; une facile
+et agr&eacute;able &eacute;rudition. Si l'on remet cette &eacute;tude si p&eacute;nible &agrave; un &acirc;ge un
+peu plus avanc&eacute;, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force
+de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y pers&eacute;v&eacute;rer; et si
+l'on y pers&eacute;v&egrave;re, c'est consumer &agrave; la recherche des langues le m&ecirc;me
+temps qui est consacr&eacute; &agrave; l'usage que l'on en doit faire; c'est borner &agrave;
+la science des mots un &acirc;ge qui veut d&eacute;j&agrave; aller plus loin; et qui demande
+des choses; c'est au moins avoir perdu les premi&egrave;res et les plus belles
+ann&eacute;es de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque
+tout s'imprime dans l'&acirc;me naturellement et profond&eacute;ment; que la m&eacute;moire
+est neuve, prompte et fid&egrave;le; que l'esprit et le coeur sont encore vides
+de passions, de soins et de d&eacute;sirs, et que l'on est d&eacute;termin&eacute; &agrave; de longs
+travaux par ceux de qui l'on d&eacute;pend. Je suis persuad&eacute; que le petit
+nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de
+l'oubli de cette pratique.</p>
+
+<p>72 (VI)</p>
+
+<p>L'&eacute;tude des textes ne peut jamais &ecirc;tre assez recommand&eacute;e; c'est le
+chemin le plus court, le plus s&ucirc;r et le plus agr&eacute;able pour tout genre
+d'&eacute;rudition. Ayez les choses de la premi&egrave;re main; puisez &agrave; la source;
+maniez, remaniez le texte; apprenez-le de m&eacute;moire; citez-le dans les
+occasions; songez surtout &agrave; en p&eacute;n&eacute;trer le sens dans toute son &eacute;tendue
+et dans ses circonstances; conciliez un auteur original, ajustez ses
+principes, tirez vous-m&ecirc;me les conclusions. Les premiers commentateurs
+se sont trouv&eacute;s dans le cas o&ugrave; je d&eacute;sire que vous soyez: n'empruntez
+leurs lumi&egrave;res et ne suivez leurs vues qu'o&ugrave; les v&ocirc;tres seraient trop
+courtes; leurs explications ne sont pas &agrave; vous, et peuvent ais&eacute;ment vous
+&eacute;chapper; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y
+demeurent: vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation,
+dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que
+vous n'&ecirc;tes arr&ecirc;t&eacute; dans la lecture que par les difficult&eacute;s qui sont
+invincibles, o&ugrave; les commentateurs et les scoliastes eux-m&ecirc;mes demeurent
+court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si charg&eacute;s d'une vaine et
+fastueuse &eacute;rudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni
+&agrave; eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette m&eacute;thode
+d'&eacute;tudier, que c'est la paresse des hommes qui a encourag&eacute; le p&eacute;dantisme
+&agrave; grossir plut&ocirc;t qu'&agrave; enrichir les biblioth&egrave;ques, &agrave; faire p&eacute;rir le texte
+sous le poids des commentaires; et qu'elle a en cela agi contre soi-m&ecirc;me
+et contre ses plus chers int&eacute;r&ecirc;ts, en multipliant les lectures, les
+recherches et le travail, qu'elle cherchait &agrave; &eacute;viter.</p>
+
+<p>73 (VII)</p>
+
+<p>Qui r&egrave;gle les hommes dans leur mani&egrave;re de vivre et d'user des aliments?
+La sant&eacute; et le r&eacute;gime? Cela est douteux. Une nation enti&egrave;re mange les
+viandes apr&egrave;s les fruits, une autre fait tout le contraire; quelques-uns
+commencent leurs repas par de certains fruits, et les finissent par
+d'autres: est-ce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur sant&eacute;
+que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des
+collets, eux qui ont eu si longtemps la poitrine d&eacute;couverte? Est-ce par
+biens&eacute;ance, surtout dans un temps o&ugrave; ils avaient trouv&eacute; le secret de
+para&icirc;tre nus tout habill&eacute;s? Et d'ailleurs les femmes, qui montrent leur
+gorge et leurs &eacute;paules, sont-elles d'une complexion moins d&eacute;licate que
+les hommes, ou moins sujettes qu'eux aux biens&eacute;ances? Quelle est la
+pudeur qui engage celles-ci &agrave; couvrir leurs jambes et presque leurs
+pieds, et qui leur permet d'avoir les bras nus au-dessus du coude? Qui
+avait mis autrefois dans l'esprit des hommes qu'on &eacute;tait &agrave; la guerre ou
+pour se d&eacute;fendre ou pour attaquer, et qui leur avait insinu&eacute; l'usage des
+armes offensives et des d&eacute;fensives? Qui les oblige aujourd'hui de
+renoncer &agrave; celles-ci, et pendant qu'ils se bottent pour aller au bal, de
+soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs expos&eacute;s &agrave; tout le
+feu d'une contrescarpe? Nos p&egrave;res, qui ne jugeaient pas une telle
+conduite utile au Prince et &agrave; la patrie, &eacute;taient-ils sages ou insens&eacute;s?
+Et nous-m&ecirc;mes, quels h&eacute;ros c&eacute;l&eacute;brons-nous dans notre histoire? Un
+Guesclin, un Clisson, un Foix, un Boucicaut, qui tous ont port&eacute; l'armet
+et endoss&eacute; une cuirasse.</p>
+
+<p>Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la
+proscription de quelques autres? Ainsi a p&eacute;ri: la voyelle qui le
+commence, et si propre pour l'&eacute;lision, n'a pu le sauver; il a c&eacute;d&eacute; &agrave; un
+autre monosyllabe, et qui n'est au plus que son anagramme. Certes est
+beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son d&eacute;clin: la
+po&eacute;sie le r&eacute;clame, et notre langue doit beaucoup aux &eacute;crivains qui le
+disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages.
+Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et par la facilit&eacute;
+qu'il y avait &agrave; le couler dans le style, et par son origine, qui est
+fran&ccedil;aise. Moult, quoique latin, &eacute;tait dans son temps d'un m&ecirc;me m&eacute;rite,
+et je ne vois pas par o&ugrave; beaucoup l'emporte sur lui. Quelle pers&eacute;cution
+le car n'a-t-il pas essuy&eacute;e! et s'il n'e&ucirc;t trouv&eacute; de la protection parmi
+les gens polis, n'&eacute;tait-il pas banni honteusement d'une langue &agrave; qui il
+a rendu de si longs services, sans qu'on s&ucirc;t quel mot lui substituer?
+Cil a &eacute;t&eacute; dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue fran&ccedil;aise;
+il est douloureux pour les po&egrave;tes qu'il ait vieilli. Douloureux ne vient
+pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou
+chaloureux: celui-ci se passe, bien que ce f&ucirc;t une richesse pour la
+langue, et qu'il se dise fort juste o&ugrave; chaud ne s'emploie
+qu'improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux; haine,
+haineux; peine, peineux, fruit, fructueux; piti&eacute;, piteux; joie, jovial;
+foi, f&eacute;al; cour, courtois; g&icirc;te, gisant; baleine, balen&eacute;; vanterie,
+vantard; mensonge, mensonger; coutume, coutumier: comme part maintient
+partial; point, pointu et pointilleux; ton, tonnant; son, sonore; frein,
+effr&eacute;n&eacute;; front, effront&eacute;; ris, ridicule; loi, loyal; coeur, cordial;
+bien, b&eacute;nin; mal, malicieux. Heur se pla&ccedil;ait o&ugrave; bonheur ne saurait
+entrer; il a fait heureux, qui est si fran&ccedil;ais, et il a cess&eacute; de l'&ecirc;tre:
+si quelques po&egrave;tes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la
+contrainte de la mesure. Issue prosp&egrave;re, et vient d'issir, qui est
+aboli. Fin subsiste sans cons&eacute;quence pour finer, qui vient de lui,
+pendant que cesse et cesser r&egrave;gnent &eacute;galement. Verd ne fait plus
+verdoyer, ni f&ecirc;te, f&eacute;toyer, ni larme, larmoyer, ni deuil, se douloir, se
+condouloir, ni joie, s'&eacute;jouir, bien qu'il fasse toujours se r&eacute;jouir, se
+conjouir, ainsi qu'orgueil, s'enorgueillir. On a dit gent, le corps
+gent: ce mot si facile non seulement est tomb&eacute;, l'on voit m&ecirc;me qu'il a
+entra&icirc;n&eacute; gentil dans sa chute. On dit diffam&eacute;, qui d&eacute;rive de fame, qui
+ne s'entend plus: On dit curieux, d&eacute;riv&eacute; de cure, qui est hors d'usage.
+Il y avait &agrave; gagner de dire si que pour de sorte que ou de mani&egrave;re que,
+de moi au lieu de pour moi ou de quant &agrave; moi, de dire je sais que c'est
+qu'un mal, plut&ocirc;t que je sais ce que c'est qu'un mal, soit par
+l'analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent &agrave; avoir un mot
+de moins &agrave; placer dans l'oraison. L'usage a pr&eacute;f&eacute;r&eacute; par cons&eacute;quent &agrave; par
+cons&eacute;quence, et en cons&eacute;quence &agrave; en cons&eacute;quent, fa&ccedil;ons de faire &agrave;
+mani&egrave;res de faire, et mani&egrave;res d'agir &agrave; fa&ccedil;ons d'agir...; dans les verbes,
+travailler &agrave; ouvrer, &ecirc;tre accoutum&eacute; &agrave; souloir, convenir &agrave; duire, faire
+du bruit &agrave; bruire, injurier &agrave; vilainer, piquer &agrave; poindre, faire
+ressouvenir &agrave; ramentevoir...; et dans les noms, pens&eacute;es &agrave; pensers, un si
+beau mot, et dont le vers se trouvait si bien, grandes actions &agrave;
+prouesses, louanges &agrave; loz, m&eacute;chancet&eacute; &agrave; mauvaisti&eacute;, porte &agrave; huis, navire
+&agrave; nef, arm&eacute;e &agrave; ost, monast&egrave;re &agrave; monstier, prairies &agrave; pr&eacute;es..., tous mots
+qui pouvaient durer ensemble d'une &eacute;gale beaut&eacute;, et rendre une langue
+plus abondante. L'usage a par l'addition, la suppression, le changement
+ou le d&eacute;rangement de quelques lettres, fait frelater de fralater,
+prouver de preuver, profit de proufit, froment de froument, profil de
+pourfil, provision de pourveoir, promener de pourmener, et promenade de
+pourmenade. Le m&ecirc;me usage fait, selon l'occasion, d'habile, d'utile, de
+facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des
+genres diff&eacute;rents: au contraire de vil, vile, subtil, subtile, selon
+leur terminaison masculins ou f&eacute;minins. Il a alt&eacute;r&eacute; les terminaisons
+anciennes: de scel il a fait sceau; de mantel, manteau; de capel,
+chapeau; de coutel, couteau; de hamel, hameau; de damoisel, damoiseau;
+de jouvencel, jouvenceau; et cela sans que l'on voie gu&egrave;re ce que la
+langue fran&ccedil;aise gagne &agrave; ces diff&eacute;rences et &agrave; ces changements. Est-ce
+donc faire pour le progr&egrave;s d'une langue, que de d&eacute;f&eacute;rer &agrave; l'usage?
+Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique?
+Faudrait-il, dans une langue vivante, &eacute;couter la seule raison qui
+pr&eacute;vient les &eacute;quivoques, suit la racine des mots et le rapport qu'ils
+ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison
+d'ailleurs veut qu'on suive l'usage?</p>
+
+<p>Si nos anc&ecirc;tres ont mieux &eacute;crit que nous, ou si nous l'emportons sur eux
+par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clart&eacute; et la
+bri&egrave;vet&eacute; du discours, c'est une question souvent agit&eacute;e, toujours
+ind&eacute;cise. On ne la terminera point en comparant, comme l'on fait
+quelquefois, un froid &eacute;crivain de l'autre si&egrave;cle aux plus c&eacute;l&egrave;bres de
+celui-ci, ou les vers de Laurent, pay&eacute; pour ne plus &eacute;crire, &agrave; ceux de
+Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette
+mati&egrave;re, opposer si&egrave;cle &agrave; si&egrave;cle, et excellent ouvrage &agrave; excellent
+ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture &agrave;
+ces deux-ci, qu'une tradition nous a conserv&eacute;s, sans nous en marquer le
+temps ni l'auteur:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Bien &agrave; propos s'en vint Ogier en France</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour le pa&iuml;s de mescreans monder:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ja n'est besoin de conter sa vaillance,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Puisqu'ennemis n'osoient le regarder.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Or quand il eut tout mis en assurance,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De voyager il voulut s'enharder,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">En Paradis trouva l'eau de jouvance,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dont il se sceut de vieillesse engarder</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Bien &agrave; propos.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Puis par cette eau son corps tout decrepite</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Transmu&eacute; fut par mani&egrave;re subite</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">En jeune gars, frais, gracieux et droit.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Grand dommage est que cecy soit sornettes:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Filles connoy qui ne sont pas jeunettes,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&Agrave; qui cette eau de jouvance viendroit</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Bien &agrave; propos.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De cettuy preux maints grands clercs ont &eacute;crit</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qu'oncques dangier n'&eacute;tonna son courage:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Abus&eacute; fut par le malin esprit,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qu'il &eacute;pousa sous feminin visage.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si piteux cas &agrave; la fin d&eacute;couvrit</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sans un seul brin de peur ny de dommage,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dont grand renom par tout le monde acquit,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si qu'on tenoit tres honneste langage</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De cettuy preux.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Bien-tost apr&egrave;s fille de Roy s'&eacute;prit</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De son amour, qui voulentiers s'offrit</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Au bon Richard en second mariage.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Donc s'il vaut mieux de diable ou femme avoir,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et qui des deux bru&iuml;t plus en m&eacute;nage,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ceulx qui voudront, si le pourront s&ccedil;avoir</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De cettuy preux.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="De_la_chaire" id="De_la_chaire"></a><a href="#moeurs"><i>De la chaire</i></a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Le discours chr&eacute;tien est devenu un spectacle. Cette tristesse
+&eacute;vang&eacute;lique qui en est l'&acirc;me ne s'y remarque plus: elle est suppl&eacute;&eacute;e par
+les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la
+r&eacute;gularit&eacute; du geste, par le choix des mots, et par les longues
+&eacute;num&eacute;rations. On n'&eacute;coute plus s&eacute;rieusement la parole sainte: c'est une
+sorte d'amusement entre mille autres; c'est un jeu o&ugrave; il y a de
+l'&eacute;mulation et des parieurs.</p>
+
+<p>2</p>
+
+<p>(IV) L'&eacute;loquence profane est transpos&eacute;e pour ainsi dire du barreau, o&ugrave;
+Le Ma&icirc;tre, Pucelle et Fourcroy l'ont fait r&eacute;gner, et o&ugrave; elle n'est plus
+d'usage, &agrave; la chaire, o&ugrave; elle ne doit pas &ecirc;tre.</p>
+
+<p>(I) L'on fait assaut d'&eacute;loquence jusqu'au pied de l'autel et en la
+pr&eacute;sence des myst&egrave;res. Celui qui &eacute;coute s'&eacute;tablit juge de celui qui
+pr&ecirc;che, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par
+le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire.
+L'orateur pla&icirc;t aux uns, d&eacute;pla&icirc;t aux autres, et convient avec tous en
+une chose, que, comme il ne cherche point &agrave; les rendre meilleurs, ils ne
+pensent pas aussi &agrave; le devenir.</p>
+
+<p>(IV) Un apprenti est docile, il &eacute;coute son ma&icirc;tre, il profite de ses
+le&ccedil;ons, et il devient ma&icirc;tre. L'homme indocile critique le discours du
+pr&eacute;dicateur, comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chr&eacute;tien
+ni raisonnable.</p>
+
+<p>3 (I)</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes
+&Eacute;critures, explique au peuple la parole divine uniment et famili&egrave;rement,
+les orateurs et les d&eacute;clamateurs seront suivis.</p>
+
+<p>4 (I)</p>
+
+<p>Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais path&eacute;tique,
+les antith&egrave;ses, les figures outr&eacute;es ont fini: les portraits finiront, et
+feront place &agrave; une simple explication de l'&Eacute;vangile, jointe aux
+mouvements qui inspirent la conversion.</p>
+
+<p>5 (VIII)</p>
+
+<p>Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ne daignais pas
+esp&eacute;rer de notre si&egrave;cle, est enfin venu. Les courtisans, &agrave; force de go&ucirc;t
+et de conna&icirc;tre les biens&eacute;ances, lui ont applaudi; ils ont, chose
+incroyable! abandonn&eacute; la chapelle du Roi, pour venir entendre avec le
+peuple la parole de Dieu annonc&eacute;e par cet homme apostolique. La ville
+n'a pas &eacute;t&eacute; de l'avis de la cour: o&ugrave; il a pr&ecirc;ch&eacute;, les paroissiens ont
+d&eacute;sert&eacute;, jusqu'aux marguilliers ont disparu; les pasteurs ont tenu
+ferme, mais les ouailles se sont dispers&eacute;es, et les orateurs voisins en
+ont grossi leur auditoire. Je devais le pr&eacute;voir, et ne pas dire qu'un
+tel homme n'avait qu'&agrave; se montrer pour &ecirc;tre suivi, et qu'&agrave; parler pour
+&ecirc;tre &eacute;cout&eacute;: ne savais-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes
+choses, la force indomptable de l'habitude? Depuis trente ann&eacute;es on
+pr&ecirc;te l'oreille aux rh&eacute;teurs, aux d&eacute;clamateurs, aux &eacute;num&eacute;rateurs; on
+court ceux qui peignent en grand ou en miniature. Il n'y a pas longtemps
+qu'ils avaient des chutes ou des transitions ing&eacute;nieuses, quelquefois
+m&ecirc;me si vives et si aigu&euml;s qu'elles pouvaient passer pour &eacute;pigrammes:
+ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux.
+Ils ont toujours, d'une n&eacute;cessit&eacute; indispensable et g&eacute;om&eacute;trique, trois
+sujets admirables de vos attentions: ils prouveront une telle chose dans
+la premi&egrave;re partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie,
+et cette autre encore dans la troisi&egrave;me. Ainsi vous serez convaincu
+d'abord d'une certaine v&eacute;rit&eacute;, et c'est leur premier point; d'une autre
+v&eacute;rit&eacute;, et c'est leur second point; et puis d'une troisi&egrave;me v&eacute;rit&eacute;, et
+c'est leur troisi&egrave;me point: de sorte que la premi&egrave;re r&eacute;flexion vous
+instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la
+seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la derni&egrave;re
+r&eacute;flexion, d'un troisi&egrave;me et dernier principe, le plus important de
+tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, &agrave; une autre fois. Enfin,
+pour reprendre et abr&eacute;ger cette division et former un plan...&mdash;Encore,
+dites-vous, et quelles pr&eacute;parations pour un discours de trois quarts
+d'heure qui leur reste &agrave; faire! Plus ils cherchent &agrave; le dig&eacute;rer et &agrave;
+l'&eacute;claircir, plus ils m'embrouillent.&mdash;Je vous crois sans peine, et
+c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'id&eacute;es qui reviennent &agrave;
+la m&ecirc;me, dont ils chargent sans piti&eacute; la m&eacute;moire de leurs auditeurs. Il
+semble, &agrave; les voir s'opini&acirc;trer &agrave; cet usage, que la gr&acirc;ce de la
+conversion soit attach&eacute;e &agrave; ces &eacute;normes partitions. Comment n&eacute;anmoins
+serait-on converti par de tels ap&ocirc;tres, si l'on ne peut qu'&agrave; peine les
+entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? Je leur
+demanderais volontiers qu'au milieu de leur course imp&eacute;tueuse, ils
+voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu, et laisser
+souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues! Le temps des
+hom&eacute;lies n'est plus; les Basiles, les Chrysostomes ne le ram&egrave;neraient
+pas; on passerait en d'autres dioc&egrave;ses pour &ecirc;tre hors de la port&eacute;e de
+leur voix et de leurs famili&egrave;res instructions. Le commun des hommes aime
+les phrases et les p&eacute;riodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose
+instruit, content de d&eacute;cider entre un premier et un second point, ou
+entre le dernier sermon et le p&eacute;nulti&egrave;me.</p>
+
+<p>6 (V)</p>
+
+<p>Il y a moins d'un si&egrave;cle qu'un livre fran&ccedil;ais &eacute;tait un certain nombre de
+pages latines, o&ugrave; l'on d&eacute;couvrait quelques lignes ou quelques mots en
+notre langue. Les passages, les traits et les citations n'en &eacute;taient pas
+demeur&eacute;s l&agrave;: Ovide et Catulle achevaient de d&eacute;cider des mariages et des
+testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des
+pupilles. Le sacr&eacute; et le profane ne se quittaient point; ils s'&eacute;taient
+gliss&eacute;s ensemble jusque dans la chaire: saint Cyrille, Horace, saint
+Cyprien, Lucr&egrave;ce, parlaient alternativement; les po&egrave;tes &eacute;taient de
+l'avis de saint Augustin et de tous les P&egrave;res; on parlait latin, et
+longtemps, devant des femmes et des marguilliers; on a parl&eacute; grec. Il
+fallait savoir prodigieusement pour pr&ecirc;cher si mal. Autre temps, autre
+usage: le texte est encore latin, tout le discours est fran&ccedil;ais, et d'un
+beau fran&ccedil;ais; l'&Eacute;vangile m&ecirc;me n'est pas cit&eacute;. Il faut savoir
+aujourd'hui tr&egrave;s peu de chose pour bien pr&ecirc;cher.</p>
+
+<p>7 (IV)</p>
+
+<p>L'on a enfin banni la scolastique de toutes les chaires des grandes
+villes, et on l'a rel&eacute;gu&eacute;e dans les bourgs et dans les villages pour
+l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron.</p>
+
+<p>8 (I)</p>
+
+<p>C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un
+style fleuri, une morale enjou&eacute;e, des figures r&eacute;it&eacute;r&eacute;es, des traits
+brillants et de vives descriptions; mais ce n'est point en avoir assez.
+Un meilleur esprit n&eacute;glige ces ornements &eacute;trangers, indignes de servir &agrave;
+l'&Eacute;vangile: il pr&ecirc;che simplement, fortement, chr&eacute;tiennement.</p>
+
+<p>9 (I)</p>
+
+<p>L'orateur fait de si belles images de certains d&eacute;sordres, y fait entrer
+des circonstances si d&eacute;licates, met tant d'esprit, de tour et de
+raffinement dans celui qui p&egrave;che, que si je n'ai pas de pente &agrave; vouloir
+ressembler &agrave; ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque ap&ocirc;tre,
+avec un style plus chr&eacute;tien, me d&eacute;go&ucirc;te des vices dont l'on m'avait fait
+une peinture si agr&eacute;able.</p>
+
+<p>10 (IV)</p>
+
+<p>Un beau sermon est un discours oratoire qui est dans toutes ses r&egrave;gles,
+purg&eacute; de tous ses d&eacute;fauts, conforme aux pr&eacute;ceptes de l'&eacute;loquence
+humaine, et par&eacute; de tous les ornements de la rh&eacute;torique. Ceux qui
+entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule
+pens&eacute;e; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les &eacute;num&eacute;rations o&ugrave;
+il se prom&egrave;ne, comme dans toutes les &eacute;l&eacute;vations o&ugrave; il se jette: ce n'est
+une &eacute;nigme que pour le peuple.</p>
+
+<p>11 (IV)</p>
+
+<p>Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre! Les
+points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs
+de conversion, y ont &eacute;t&eacute; trait&eacute;s: quel grand effet n'a-t-il pas d&ucirc; faire
+sur l'esprit et dans l'&acirc;me de tous les auditeurs! Les voil&agrave; rendus: ils
+en sont &eacute;mus et touch&eacute;s au point de r&eacute;soudre dans leur coeur, sur ce
+sermon de Th&eacute;odore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a
+pr&ecirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>12 (I)</p>
+
+<p>La morale douce et rel&acirc;ch&eacute;e tombe avec celui qui la pr&ecirc;che; elle n'a
+rien qui r&eacute;veille et qui pique la curiosit&eacute; d'un homme du monde, qui
+craint moins qu'on ne pense une doctrine s&eacute;v&egrave;re, et qui l'aime m&ecirc;me dans
+celui qui fait son devoir en l'annon&ccedil;ant. Il semble donc qu'il y ait
+dans l'&Eacute;glise comme deux &eacute;tats qui doivent la partager: celui de dire la
+v&eacute;rit&eacute; dans toute son &eacute;tendue, sans &eacute;gards, sans d&eacute;guisement; celui de
+l'&eacute;couter avidement, avec go&ucirc;t, avec admiration, avec &eacute;loges, et de n'en
+faire cependant ni pis ni mieux.</p>
+
+<p>13 (IV)</p>
+
+<p>L'on peut faire ce reproche &agrave; l'h&eacute;ro&iuml;que vertu des grands hommes,
+qu'elle a corrompu l'&eacute;loquence, ou du moins amolli le style de la
+plupart des pr&eacute;dicateurs. Au lieu de s'unir seulement avec les peuples
+pour b&eacute;nir le Ciel de si rares pr&eacute;sents qui en sont venus, ils ont entr&eacute;
+en soci&eacute;t&eacute; avec les auteurs et les po&egrave;tes; et devenus comme eux
+pan&eacute;gyristes, ils ont ench&eacute;ri sur les &eacute;p&icirc;tres d&eacute;dicatoires, sur les
+stances et sur les prologues; ils ont chang&eacute; la parole sainte en un
+tissu de louanges, justes &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, mais mal plac&eacute;es, int&eacute;ress&eacute;es,
+que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point &agrave; leur
+caract&egrave;re. On est heureux si &agrave; l'occasion du h&eacute;ros qu'ils c&eacute;l&egrave;brent
+jusque dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du myst&egrave;re
+qu'ils devaient pr&ecirc;cher. Il s'en est trouv&eacute; quelques-uns qui ayant
+assujetti le saint &Eacute;vangile, qui doit &ecirc;tre commun &agrave; tous, &agrave; la pr&eacute;sence
+d'un seul auditeur, se sont vus d&eacute;concert&eacute;s par des hasards qui le
+retenaient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chr&eacute;tiens un discours
+chr&eacute;tien qui n'&eacute;tait pas fait pour eux, et ont &eacute;t&eacute; suppl&eacute;&eacute;s par d'autres
+orateurs, qui n'ont eu le temps que de louer Dieu dans un sermon
+pr&eacute;cipit&eacute;.</p>
+
+<p>14 (I)</p>
+
+<p>Th&eacute;odule a moins r&eacute;ussi que quelques-uns de ses auditeurs ne
+l'appr&eacute;hendaient: ils sont contents de lui et de son discours; il a
+mieux fait &agrave; leur gr&eacute; que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est
+de flatter leur jalousie.</p>
+
+<p>15 (I)</p>
+
+<p>Le m&eacute;tier de la parole ressemble en une chose &agrave; celui de la guerre: il y
+a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>Si vous &ecirc;tes d'une certaine qualit&eacute;, et que vous ne vous sentiez point
+d'autre talent que celui de faire de froids discours, pr&ecirc;chez, faites de
+froids discours: il n'y a rien de pire pour sa fortune que d'&ecirc;tre
+enti&egrave;rement ignor&eacute;. Th&eacute;odat a &eacute;t&eacute; pay&eacute; de ses mauvaises phrases et de
+son ennuyeuse monotonie.</p>
+
+<p>17 (I)</p>
+
+<p>L'on a eu de grands &eacute;v&ecirc;ch&eacute;s par un m&eacute;rite de chaire qui pr&eacute;sentement ne
+vaudrait pas &agrave; son homme une simple pr&eacute;bende.</p>
+
+<p>18 (I)</p>
+
+<p>Le nom de ce pan&eacute;gyriste semble g&eacute;mir sous le poids des titres dont il
+est accabl&eacute;; leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont
+distribu&eacute;es dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caract&egrave;res
+monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique.
+Quand sur une si belle montre, l'on a seulement essay&eacute; du personnage, et
+qu'on l'a un peu &eacute;cout&eacute;, l'on reconna&icirc;t qu'il manque au d&eacute;nombrement de
+ses qualit&eacute;s celle de mauvais pr&eacute;dicateur.</p>
+
+<p>19 (VII)</p>
+
+<p>L'oisivet&eacute; des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir
+partout o&ugrave; elles s'assemblent, donnent du nom &agrave; de froids orateurs, et
+soutiennent quelque temps ceux qui ont d&eacute;clin&eacute;.</p>
+
+<p>20 (VI)</p>
+
+<p>Devrait-il suffire d'avoir &eacute;t&eacute; grand et puissant dans le monde pour &ecirc;tre
+louable ou non, et, devant le saint autel et dans la chaire de la
+v&eacute;rit&eacute;, lou&eacute; et c&eacute;l&eacute;br&eacute; &agrave; ses fun&eacute;railles? N'y a-t-il point d'autre
+grandeur que celle qui vient de l'autorit&eacute; et de la naissance? Pourquoi
+n'est-il pas &eacute;tabli de faire publiquement le pan&eacute;gyrique d'un homme qui
+a excell&eacute; pendant sa vie dans la bont&eacute;, dans l'&eacute;quit&eacute;, dans la douceur,
+dans la fid&eacute;lit&eacute;, dans la pi&eacute;t&eacute;? Ce qu'on appelle une oraison fun&egrave;bre
+n'est aujourd'hui bien re&ccedil;ue du plus grand nombre des auditeurs, qu'&agrave;
+mesure qu'elle s'&eacute;loigne davantage du discours chr&eacute;tien, ou si vous
+l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus pr&egrave;s d'un &eacute;loge profane.</p>
+
+<p>21 (I)</p>
+
+<p>L'orateur cherche par ses discours un &eacute;v&ecirc;ch&eacute;; l'ap&ocirc;tre fait des
+conversions: il m&eacute;rite de trouver ce que l'autre cherche.</p>
+
+<p>22 (I)</p>
+
+<p>L'on voit des clercs revenir de quelques provinces o&ugrave; ils n'ont pas fait
+un long s&eacute;jour, vains des conversions qu'ils ont trouv&eacute;es toutes faites,
+comme de celles qu'ils n'ont pu faire, se comparer d&eacute;j&agrave; aux Vincents et
+aux Xaviers, et se croire des hommes apostoliques: de si grands travaux
+et de si heureuses missions ne seraient pas &agrave; leur gr&eacute; pay&eacute;s d'une
+abbaye.</p>
+
+<p>23 (VII)</p>
+
+<p>Tel tout d'un coup, et sans y avoir pens&eacute; la veille, prend du papier,
+une plume, dit en soi-m&ecirc;me: &laquo;Je vais faire un livre&raquo;, sans autre talent
+pour &eacute;crire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles. Je lui crie
+inutilement: &laquo;Prenez une scie, Dioscore, sciez, ou bien tournez, ou
+faites une jante de roue; vous aurez votre salaire.&raquo; Il n'a point fait
+l'apprentissage de tous ces m&eacute;tiers. &laquo;Copiez donc, transcrivez, soyez au
+plus correcteur d'imprimerie, n'&eacute;crivez point.&raquo; Il veut &eacute;crire et faire
+imprimer; et parce qu'on n'envoie pas &agrave; l'imprimeur un cahier blanc, il
+le barbouille de ce qui lui pla&icirc;t: il &eacute;crirait volontiers que la Seine
+coule &agrave; Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est
+&agrave; la pluie; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre
+l'&Eacute;tat, et qu'il ne fera point d'autre d&eacute;sordre dans le public que de
+lui g&acirc;ter le go&ucirc;t et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il
+passe &agrave; l'examen, il est imprim&eacute;, et &agrave; la honte du si&egrave;cle, comme pour
+l'humiliation des bons auteurs, r&eacute;imprim&eacute;. De m&ecirc;me un homme dit en son
+coeur: &laquo;Je pr&ecirc;cherai&raquo;, et il pr&ecirc;che; le voil&agrave; en chaire, sans autre
+talent ni vocation que le besoin d'un b&eacute;n&eacute;fice.</p>
+
+<p>24 (I)</p>
+
+<p>Un clerc mondain ou irr&eacute;ligieux, s'il monte en chaire, est d&eacute;clamateur.</p>
+
+<p>Il y a au contraire des hommes saints, et dont le seul caract&egrave;re est
+efficace pour la persuasion: ils paraissent, et tout un peuple qui doit
+les &eacute;couter est d&eacute;j&agrave; &eacute;mu et comme persuad&eacute; par leur pr&eacute;sence; le
+discours qu'ils vont prononcer fera le reste.</p>
+
+<p>25 (IV)</p>
+
+<p>L'. de Meaux et le P. Bourdaloue me rappellent D&eacute;mosth&egrave;ne et Cic&eacute;ron.
+Tous deux, ma&icirc;tres dans l'&eacute;loquence de la chaire, ont eu le destin des
+grands mod&egrave;les: l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais
+copistes.</p>
+
+<p>26 (V)</p>
+
+<p>L'&eacute;loquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de
+l'orateur, est cach&eacute;e, connue de peu de personnes et d'une difficile
+ex&eacute;cution: quel art en ce genre pour plaire en persuadant! Il faut
+marcher par des chemins battus, dire ce qui a &eacute;t&eacute; dit, et ce que l'on
+pr&eacute;voit que vous allez dire. Les mati&egrave;res sont grandes, mais us&eacute;es et
+triviales; les principes s&ucirc;rs, mais dont les auditeurs p&eacute;n&egrave;trent les
+conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes;
+mais qui peut traiter le sublime? Il y a des myst&egrave;res que l'on doit
+expliquer, et qui s'expliquent mieux par une le&ccedil;on de l'&eacute;cole que par un
+discours oratoire. La morale m&ecirc;me de la chaire, qui comprend une mati&egrave;re
+aussi vaste et aussi diversifi&eacute;e que le sont les moeurs des hommes, roule
+sur les m&ecirc;mes pivots, retrace les m&ecirc;mes images, et se prescrit des
+bornes bien plus &eacute;troites que la satire: apr&egrave;s l'invective commune
+contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus &agrave;
+l'orateur qu'&agrave; courir &agrave; la fin de son discours et &agrave; cong&eacute;dier
+l'assembl&eacute;e. Si quelquefois on pleure, si on est &eacute;mu, apr&egrave;s avoir fait
+attention au g&eacute;nie et au caract&egrave;re de ceux qui font pleurer, peut-&ecirc;tre
+conviendra-t-on que c'est la mati&egrave;re qui se pr&ecirc;che elle-m&ecirc;me, et notre
+int&eacute;r&ecirc;t le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une
+v&eacute;ritable &eacute;loquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous
+&eacute;branle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le pr&eacute;dicateur n'est
+point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de
+diff&eacute;rents &eacute;v&eacute;nements, par des aventures inou&iuml;es; il ne s'exerce point
+sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes
+conjectures et les pr&eacute;somptions, toutes choses n&eacute;anmoins qui &eacute;l&egrave;vent le
+g&eacute;nie, lui donnent de la force et de l'&eacute;tendue, et qui contraignent bien
+moins l'&eacute;loquence qu'elles ne la fixent et ne la dirigent. Il doit au
+contraire tirer son discours d'une source commune, et o&ugrave; tout le monde
+puise; et s'il s'&eacute;carte de ces lieux communs, il n'est plus populaire,
+il est abstrait ou d&eacute;clamateur, il ne pr&ecirc;che plus l'&Eacute;vangile. Il n'a
+besoin que d'une noble simplicit&eacute;, mais il faut l'atteindre, talent
+rare, et qui passe les forces du commun des hommes: ce qu'ils ont de
+g&eacute;nie, d'imagination, d'&eacute;rudition et de m&eacute;moire, ne leur sert souvent
+qu'&agrave; s'en &eacute;loigner.</p>
+
+<p>La fonction de l'avocat est p&eacute;nible, laborieuse, et suppose, dans celui
+qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas
+seulement charg&eacute;, comme le pr&eacute;dicateur, d'un certain nombre d'oraisons
+compos&eacute;es avec loisir, r&eacute;cit&eacute;es de m&eacute;moire, avec autorit&eacute;, sans
+contradicteurs, et qui, avec de m&eacute;diocres changements, lui font honneur
+plus d'une fois; il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui
+peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui
+l'interrompent; il doit &ecirc;tre pr&ecirc;t sur la r&eacute;plique; il parle en un m&ecirc;me
+jour, dans divers tribunaux, de diff&eacute;rentes affaires. Sa maison n'est
+pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les
+plaideurs; elle est ouverte &agrave; tous ceux qui viennent l'accabler de leurs
+questions et de leurs doutes. Il ne se met pas au lit, on ne l'essuie
+point, on ne lui pr&eacute;pare point des rafra&icirc;chissements; il ne se fait
+point dans sa chambre un concours de monde de tous les &eacute;tats et de tous
+les sexes, pour le f&eacute;liciter sur l'agr&eacute;ment et sur la politesse de son
+langage, lui remettre l'esprit sur un endroit o&ugrave; il a couru risque de
+demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaid&eacute;
+moins vivement qu'&agrave; l'ordinaire. Il se d&eacute;lasse d'un long discours par de
+plus longs &eacute;crits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues:
+j'ose dire qu'il est dans son genre ce qu'&eacute;taient dans le leur les
+premiers hommes apostoliques.</p>
+
+<p>Quand on a ainsi distingu&eacute; l'&eacute;loquence du barreau de la fonction de
+l'avocat, et l'&eacute;loquence de la chaire du minist&egrave;re du pr&eacute;dicateur, on
+croit voir qu'il est plus ais&eacute; de pr&ecirc;cher que de plaider, et plus
+difficile de bien pr&ecirc;cher que de bien plaider.</p>
+
+<p>27 (VII)</p>
+
+<p>Quel avantage n'a pas un discours prononc&eacute; sur un ouvrage qui est &eacute;crit!
+Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole, comme de tout
+l'appareil de l'auditoire. Pour peu de pr&eacute;vention qu'ils aient en faveur
+de celui qui parle, ils l'admirent, et cherchent ensuite &agrave; le
+comprendre: avant qu'il ait commenc&eacute;, ils s'&eacute;crient qu'il va bien faire;
+ils s'endorment bient&ocirc;t, et le discours fini, ils se r&eacute;veillent pour
+dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur: son
+ouvrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du
+cabinet; il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir,
+encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour
+l'&eacute;lever &agrave; la pr&eacute;lature. On lit son livre, quelque excellent qu'il soit,
+dans l'esprit de le trouver m&eacute;diocre; on le feuillette, on le discute,
+on le confronte; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air et qui
+s'oublient; ce qui est imprim&eacute; demeure imprim&eacute;. On l'attend quelquefois
+plusieurs jours avant l'impression pour le d&eacute;crier, et le plaisir le
+plus d&eacute;licat que l'on en tire vient de la critique qu'on en fait; on est
+piqu&eacute; d'y trouver &agrave; chaque page des traits qui doivent plaire, on va
+m&ecirc;me souvent jusqu'&agrave; appr&eacute;hender d'en &ecirc;tre diverti, et on ne quitte ce
+livre que parce qu'il est bon. Tout le monde ne se donne pas pour
+orateur: les phrases, les figures, le don de la m&eacute;moire, la robe ou
+l'engagement de celui qui pr&ecirc;che, ne sont pas des choses qu'on ose ou
+qu'on veuille toujours s'approprier. Chacun au contraire croit penser
+bien, et &eacute;crire encore mieux ce qu'il a pens&eacute;; il en est moins favorable
+&agrave; celui qui pense et qui &eacute;crit aussi bien que lui. En un mot le
+sermonneur est plus t&ocirc;t &eacute;v&ecirc;que que le plus solide &eacute;crivain n'est rev&ecirc;tu
+d'un prieur&eacute; simple; et dans la distribution des gr&acirc;ces, de nouvelles
+sont accord&eacute;es &agrave; celui-l&agrave;, pendant que l'auteur grave se tient heureux
+d'avoir ses restes.</p>
+
+<p>28 (VIII)</p>
+
+<p>S'il arrive que les m&eacute;chants vous ha&iuml;ssent et vous pers&eacute;cutent, les gens
+de bien vous conseillent de vous humilier devant Dieu, pour vous mettre
+en garde contre la vanit&eacute; qui pourrait vous venir de d&eacute;plaire &agrave; des gens
+de ce caract&egrave;re; de m&ecirc;me si certains hommes, sujets &agrave; se r&eacute;crier sur le
+m&eacute;diocre, d&eacute;sapprouvent un ouvrage que vous aurez &eacute;crit, ou un discours
+que vous venez de prononcer en public, soit au barreau, soit dans la
+chaire, ou ailleurs, humiliez-vous: on ne peut gu&egrave;re &ecirc;tre expos&eacute; &agrave; une
+tentation d'orgueil plus d&eacute;licate et plus prochaine.</p>
+
+<p>29 (IV)</p>
+
+<p>Il me semble qu'un pr&eacute;dicateur devrait faire choix dans chaque discours
+d'une v&eacute;rit&eacute; unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier &agrave;
+fond et l'&eacute;puiser; abandonner toutes ces divisions si recherch&eacute;es, si
+retourn&eacute;es, si remani&eacute;es et si diff&eacute;renci&eacute;es; ne point supposer ce qui
+est faux, je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion et
+ses devoirs; et ne pas appr&eacute;hender de faire, ou &agrave; ces bonnes t&ecirc;tes ou &agrave;
+ces esprits si raffin&eacute;s, des cat&eacute;chismes; ce temps si long que l'on use
+&agrave; composer un long ouvrage, l'employer &agrave; se rendre si ma&icirc;tre de sa
+mati&egrave;re, que le tour et les expressions naissent dans l'action, et
+coulent de source; se livrer, apr&egrave;s une certaine pr&eacute;paration, &agrave; son
+g&eacute;nie et au mouvement qu'un grand sujet peut inspirer: qu'il pourrait
+enfin s'&eacute;pargner ces prodigieux efforts de m&eacute;moire qui ressemblent mieux
+&agrave; une gageure qu'&agrave; une affaire s&eacute;rieuse, qui corrompent le geste et
+d&eacute;figurent le visage; jeter au contraire, par un bel enthousiasme, la
+persuasion dans les esprits et l'alarme dans le coeur, et toucher ses
+auditeurs d'une tout autre crainte que de celle de le voir demeurer
+court.</p>
+
+<p>30 (IV)</p>
+
+<p>Que celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-m&ecirc;me
+dans le minist&egrave;re de la parole sainte ne se d&eacute;courage point par les
+r&egrave;gles aust&egrave;res qu'on lui prescrit, comme si elles lui &ocirc;taient les
+moyens de faire montre de son esprit, et de monter aux dignit&eacute;s o&ugrave; il
+aspire: quel plus beau talent que celui de pr&ecirc;cher apostoliquement? et
+quel autre m&eacute;rite mieux un &eacute;v&ecirc;ch&eacute;? F&eacute;nelon en &eacute;tait-il indigne?
+aurait-il pu &eacute;chapper au choix du Prince que par un autre choix?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Des_esprits_forts" id="Des_esprits_forts"></a><a href="#moeurs">Des esprits forts</a></h2>
+
+
+<p>1 (I)</p>
+
+<p>Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle
+plus grande faiblesse que d'&ecirc;tre incertains quel est le principe de son
+&ecirc;tre, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit
+&ecirc;tre la fin? Quel d&eacute;couragement plus grand que de douter si son &acirc;me
+n'est point mati&egrave;re comme la pierre et le reptile, et si elle n'est
+point corruptible comme ces viles cr&eacute;atures? N'y a-t-il pas plus de
+force et de grandeur &agrave; recevoir dans notre esprit l'id&eacute;e d'un &ecirc;tre
+sup&eacute;rieur &agrave; tous les &ecirc;tres, qui les a tous faits, et &agrave; qui tous se
+doivent rapporter; d'un &ecirc;tre souverainement parfait, qui est pur, qui
+n'a point commenc&eacute; et qui ne peut finir, dont notre &acirc;me est l'image, et
+si j'ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle?</p>
+
+<p>2 (VI)</p>
+
+<p>Le docile et le faible sont susceptibles d'impressions: l'un en re&ccedil;oit
+de bonnes, l'autre de mauvaises; c'est-&agrave;-dire que le premier est
+persuad&eacute; et fid&egrave;le, et que le second est ent&ecirc;t&eacute; et corrompu. Ainsi
+l'esprit docile admet la vraie religion; et l'esprit faible, ou n'en
+admet aucune, ou en admet une fausse. Or l'esprit fort ou n'a point de
+religion, ou se fait une religion; donc l'esprit fort, c'est l'esprit
+faible.</p>
+
+<p>3 (V)</p>
+
+<p>J'appelle mondains, terrestres ou grossiers ceux dont l'esprit et le
+coeur sont attach&eacute;s &agrave; une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui
+est la terre; qui n'estiment rien, qui n'aiment rien au del&agrave;: gens aussi
+limit&eacute;s que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine, que
+l'on mesure, dont on compte les arpents, et dont on montre les bornes.
+Je ne m'&eacute;tonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome
+chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la v&eacute;rit&eacute;,
+si avec des vues si courtes ils ne percent point &agrave; travers le ciel et
+les astres, jusques &agrave; Dieu m&ecirc;me; si, ne s'apercevant point ou de
+l'excellence de ce qui est esprit, ou de la dignit&eacute; de l'&acirc;me, ils
+ressentent encore moins combien elle est difficile &agrave; assouvir, combien
+la terre enti&egrave;re est au-dessous d'elle, de quelle n&eacute;cessit&eacute; lui devient
+un &ecirc;tre souverainement parfait, qui est Dieu, et quel besoin
+indispensable elle a d'une religion qui le lui indique, et qui lui en
+est une caution s&ucirc;re. Je comprends au contraire fort ais&eacute;ment qu'il est
+naturel &agrave; de tels esprits de tomber dans l'incr&eacute;dulit&eacute; ou
+l'indiff&eacute;rence, et de faire servir Dieu et la religion &agrave; la politique,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; l'ordre et &agrave; la d&eacute;coration de ce monde, la seule chose
+selon eux qui m&eacute;rite qu'on y pense.</p>
+
+<p>4 (V)</p>
+
+<p>Quelques-uns ach&egrave;vent de se corrompre par de longs voyages, et perdent
+le peu de religion qui leur restait. Ils voient de jour &agrave; autre un
+nouveau culte, diverses moeurs, diverses c&eacute;r&eacute;monies; ils ressemblent &agrave;
+ceux qui entrent dans les magasins, ind&eacute;termin&eacute;s sur le choix des
+&eacute;toffes qu'ils veulent acheter: le grand nombre de celles qu'on leur
+montre les rend plus indiff&eacute;rents; elles ont chacune leur agr&eacute;ment et
+leur biens&eacute;ance: ils ne se fixent point, ils sortent sans emplette.</p>
+
+<p>5 (V)</p>
+
+<p>Il y a des hommes qui attendent &agrave; &ecirc;tre d&eacute;vots et religieux que tout le
+monde se d&eacute;clare impie et libertin: ce sera alors le parti du vulgaire,
+ils sauront s'en d&eacute;gager. La singularit&eacute; leur pla&icirc;t dans une mati&egrave;re si
+s&eacute;rieuse et si profonde; ils ne suivent la mode et le train commun que
+dans les choses de rien et de nulle suite. Qui sait m&ecirc;me s'ils n'ont pas
+d&eacute;j&agrave; mis une sorte de bravoure et d'intr&eacute;pidit&eacute; &agrave; courir tout le risque
+de l'avenir? Il ne faut pas d'ailleurs que dans une certaine condition,
+avec une certaine &eacute;tendue d'esprit et de certaines vues, l'on songe &agrave;
+croire comme les savants et le peuple.</p>
+
+<p>6 (I)</p>
+
+<p>L'on doute de Dieu dans une pleine sant&eacute;, comme l'on doute que ce soit
+p&eacute;cher que d'avoir un commerce avec une personne libre. Quand l'on
+devient malade, et que l'hydropisie est form&eacute;e, l'on quitte sa
+concubine, et l'on croit en Dieu.</p>
+
+<p>7 (I)</p>
+
+<p>Il faudrait s'&eacute;prouver et s'examiner tr&egrave;s s&eacute;rieusement, avant que de se
+d&eacute;clarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes,
+de finir comme l'on a v&eacute;cu; ou si l'on ne se sent pas la force d'aller
+si loin, se r&eacute;soudre de vivre comme l'on veut mourir.</p>
+
+<p>8</p>
+
+<p>(I) Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa place: si
+elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C'est une
+extr&ecirc;me mis&egrave;re que de donner &agrave; ses d&eacute;pens &agrave; ceux que l'on laisse le
+plaisir d'un bon mot.</p>
+
+<p>(VI) Dans quelque pr&eacute;vention o&ugrave; l'on puisse &ecirc;tre sur ce qui doit suivre
+la mort, c'est une chose bien s&eacute;rieuse que de mourir: ce n'est point
+alors le badinage qui sied bien, mais la constance.</p>
+
+<p>9 (I)</p>
+
+<p>Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agr&eacute;able
+litt&eacute;rature, esclaves des grands, dont ils ont &eacute;pous&eacute; le libertinage et
+port&eacute; le joug toute leur vie, contre leurs propres lumi&egrave;res et contre
+leur conscience. Ces hommes n'ont jamais v&eacute;cu que pour d'autres hommes,
+et ils semblent les avoir regard&eacute;s comme leur derni&egrave;re fin. Ils ont eu
+honte de se sauver &agrave; leurs yeux, de para&icirc;tre tels qu'ils &eacute;taient
+peut-&ecirc;tre dans le coeur, et ils se sont perdus par d&eacute;f&eacute;rence ou par
+faiblesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des
+puissants assez puissants, pour m&eacute;riter de nous que nous croyions et que
+nous vivions &agrave; leur gr&eacute;, selon leur go&ucirc;t et leurs caprices, et que nous
+poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la mani&egrave;re qui
+est la plus s&ucirc;re pour nous, mais de celle qui leur pla&icirc;t davantage?</p>
+
+<p>10 (I)</p>
+
+<p>J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes
+r&egrave;gles qu'il sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons
+claires, et de ces arguments qui emportent conviction.</p>
+
+<p>11 (I)</p>
+
+<p>Je voudrais voir un homme sobre, mod&eacute;r&eacute;, chaste, &eacute;quitable, prononcer
+qu'il n'y a point de Dieu: il parlerait du moins sans int&eacute;r&ecirc;t; mais cet
+homme ne se trouve point.</p>
+
+<p>12 (I)</p>
+
+<p>J'aurais une extr&ecirc;me curiosit&eacute; de voir celui qui serait persuad&eacute; que
+Dieu n'est point: il me dirait du moins la raison invincible qui a su le
+convaincre.</p>
+
+<p>13 (I)</p>
+
+<p>L'impossibilit&eacute; o&ugrave; je suis de prouver que Dieu n'est pas me d&eacute;couvre son
+existence.</p>
+
+<p>14 (IV)</p>
+
+<p>Dieu condamne et punit ceux qui l'offensent, seul juge en sa propre
+cause: ce qui r&eacute;pugne, s'il n'est lui-m&ecirc;me la justice et la v&eacute;rit&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire s'il n'est Dieu.</p>
+
+<p>15 (I)</p>
+
+<p>Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point;
+cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile: je conclus
+que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai re&ccedil;u les
+principes trop ais&eacute;ment dans mon enfance, et je les ai conserv&eacute;s depuis
+trop naturellement dans un &acirc;ge plus avanc&eacute;, pour les soup&ccedil;onner de
+fausset&eacute;.&mdash;Mais il y a des esprits qui se d&eacute;font de ces principes.&mdash;
+C'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il serait
+ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.</p>
+
+<p>16 (I)</p>
+
+<p>L'ath&eacute;isme n'est point. Les grands, qui en sont le plus soup&ccedil;onn&eacute;s, sont
+trop paresseux pour d&eacute;cider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur
+indolence va jusqu'&agrave; les rendre froids et indiff&eacute;rents sur cet article
+si capital, comme sur la nature de leur &acirc;me, et sur les cons&eacute;quences
+d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent: ils
+n'y pensent point.</p>
+
+<p>17 (VIII)</p>
+
+<p>Nous n'avons pas trop de toute notre sant&eacute;, de toutes nos forces et de
+tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit int&eacute;r&ecirc;t: il
+semble au contraire que la biens&eacute;ance et la coutume exigent de nous que
+nous ne pensions &agrave; Dieu que dans un &eacute;tat o&ugrave; il ne reste en nous
+qu'autant de raison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus.</p>
+
+<p>18 (VII)</p>
+
+<p>Un grand croit s'&eacute;vanouir, et il meurt; un autre grand p&eacute;rit
+insensiblement, et perd chaque jour quelque chose de soi-m&ecirc;me avant
+qu'il soit &eacute;teint: formidables le&ccedil;ons, mais inutiles! Des circonstances
+si marqu&eacute;es et si sensiblement oppos&eacute;es ne se rel&egrave;vent point et ne
+touchent personne: les hommes n'y ont pas plus d'attention qu'&agrave; une
+fleur qui se fane ou &agrave; une feuille qui tombe; ils envient les places qui
+demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies, et par
+qui.</p>
+
+<p>19 (I)</p>
+
+<p>Les hommes sont-ils assez bons, assez fid&egrave;les, assez &eacute;quitables, pour
+m&eacute;riter toute notre confiance, et ne nous pas faire d&eacute;sirer du moins que
+Dieu exist&acirc;t, &agrave; qui nous pussions appeler de leurs jugements et avoir
+recours quand nous en sommes pers&eacute;cut&eacute;s ou trahis?</p>
+
+<p>20 (IV)</p>
+
+<p>Si c'est le grand et le sublime de la religion qui &eacute;blouit ou qui
+confond les esprits forts, ils ne sont plus des esprits forts, mais de
+faibles g&eacute;nies et de petits esprits; et si c'est au contraire ce qu'il y
+a d'humble et de simple qui les rebute, ils sont &agrave; la v&eacute;rit&eacute; des esprits
+forts, et plus forts que tant de grands hommes si &eacute;clair&eacute;s, si &eacute;lev&eacute;s,
+et n&eacute;anmoins si fid&egrave;les, que les L&eacute;ons, les Basiles, les J&eacute;romes, les
+Augustins.</p>
+
+<p>21 (IV)</p>
+
+<p>&laquo;Un P&egrave;re de l'&Eacute;glise, un docteur de l'&Eacute;glise, quels noms! quelle
+tristesse dans leurs &eacute;crits! quelle s&eacute;cheresse, quelle froide d&eacute;votion,
+et peut-&ecirc;tre quelle scolastique!&raquo; disent ceux qui ne les ont jamais lus.
+Mais plut&ocirc;t quel &eacute;tonnement pour tous ceux qui se sont fait une id&eacute;e des
+P&egrave;res si &eacute;loign&eacute;e de la v&eacute;rit&eacute;, s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus
+de tour et de d&eacute;licatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de
+richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus
+vifs et des gr&acirc;ces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la
+plupart des livres de ce temps qui sont lus avec go&ucirc;t, qui donnent du
+nom et de la vanit&eacute; &agrave; leurs auteurs! Quel plaisir d'aimer la religion,
+et de la voir crue, soutenue, expliqu&eacute;e par de si beaux g&eacute;nies, et par
+de si solides esprits! surtout lorsque l'on vient &agrave; conna&icirc;tre que pour
+l'&eacute;tendue de connaissance, pour la profondeur et la p&eacute;n&eacute;tration, pour
+les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur
+d&eacute;veloppement, pour la justesse des conclusions, pour la dignit&eacute; du
+discours, pour la beaut&eacute; de la morale et des sentiments, il n'y a rien
+par exemple que l'on puisse comparer &agrave; S. Augustin, que Platon et que
+Cic&eacute;ron.</p>
+
+<p>22 (VII)</p>
+
+<p>L'homme est n&eacute; menteur: la v&eacute;rit&eacute; est simple et ing&eacute;nue, et il veut du
+sp&eacute;cieux et de l'ornement. Elle n'est pas &agrave; lui, elle vient du ciel
+toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection; et l'homme
+n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple:
+il controuve, il augmente, il charge par grossi&egrave;ret&eacute; et par sottise;
+demandez m&ecirc;me au plus honn&ecirc;te homme s'il est toujours vrai dans ses
+discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des d&eacute;guisements o&ugrave;
+engagent n&eacute;cessairement la vanit&eacute; et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, si pour faire un
+meilleur conte, il ne lui &eacute;chappe pas souvent d'ajouter &agrave; un fait qu'il
+r&eacute;cite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et
+presque sous nos yeux: cent personnes qui l'ont vue la racontent en cent
+fa&ccedil;ons diff&eacute;rentes; celui-ci, s'il est &eacute;cout&eacute;, la dira encore d'une
+mani&egrave;re qui n'a pas &eacute;t&eacute; dite. Quelle cr&eacute;ance donc pourrais-je donner &agrave;
+des faits qui sont anciens et &eacute;loign&eacute;s de nous par plusieurs si&egrave;cles?
+quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens? que devient
+l'histoire? C&eacute;sar a-t-il &eacute;t&eacute; massacr&eacute; au milieu du s&eacute;nat? y a-t-il eu un
+C&eacute;sar? &laquo;Quelle cons&eacute;quence! me dites-vous; quels doutes! quelle
+demande!&raquo; Vous riez, vous ne me jugez pas digne d'aucune r&eacute;ponse; et je
+crois m&ecirc;me que vous avez raison. Je suppose n&eacute;anmoins que le livre qui
+fait mention de C&eacute;sar ne soit pas un livre profane, &eacute;crit de la main des
+hommes, qui sont menteurs, trouv&eacute; par hasard dans les biblioth&egrave;ques
+parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou
+apocryphes; qu'au contraire il soit inspir&eacute;, saint, divin; qu'il porte
+en soi ces caract&egrave;res; qu'il se trouve depuis pr&egrave;s de deux mille ans
+dans une soci&eacute;t&eacute; nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant
+tout ce temps la moindre alt&eacute;ration, et qui s'est fait une religion de
+le conserver dans toute son int&eacute;grit&eacute;; qu'il y ait m&ecirc;me un engagement
+religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits
+contenus dans ce volume o&ugrave; il est parl&eacute; de C&eacute;sar et de sa dictature:
+avouez-le, Lucile, vous douterez alors qu'il y ait eu un C&eacute;sar.</p>
+
+<p>23 (IV)</p>
+
+<p>Toute musique n'est pas propre &agrave; louer Dieu et &agrave; &ecirc;tre entendue dans le
+sanctuaire; toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu, de sa
+puissance, des principes de ses op&eacute;rations et de ses myst&egrave;res: plus
+cette philosophie est subtile et id&eacute;ale, plus elle est vaine et inutile
+pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'un sens droit
+pour &ecirc;tre connues jusques &agrave; un certain point, et qui au del&agrave; sont
+inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et si
+j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les
+anciens philosophes, que les Ap&ocirc;tres, que les premiers docteurs, mais ce
+n'est pas rencontrer si juste; c'est creuser longtemps et profond&eacute;ment,
+sans trouver les sources de la v&eacute;rit&eacute;. D&egrave;s qu'on a abandonn&eacute; les termes
+de bont&eacute;, de mis&eacute;ricorde, de justice et de toute-puissance, qui donnent
+de Dieu de si hautes et de si aimables id&eacute;es, quelque grand effort
+d'imagination qu'on puisse faire, il faut recevoir les expressions
+s&egrave;ches, st&eacute;riles, vides de sens; admettre les pens&eacute;es creuses, &eacute;cart&eacute;es
+des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ing&eacute;nieuses;
+et &agrave; mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle
+m&eacute;taphysique, perdre un peu de sa religion.</p>
+
+<p>24 (IV)</p>
+
+<p>Jusques o&ugrave; les hommes ne se portent-ils point par l'int&eacute;r&ecirc;t de la
+religion, dont ils sont si peu persuad&eacute;s, et qu'ils pratiquent si mal!</p>
+
+<p>25 (IV)</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me religion que les hommes d&eacute;fendent avec chaleur et avec z&egrave;le
+contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l'alt&egrave;rent eux-m&ecirc;mes
+dans leur esprit par des sentiments particuliers: ils y ajoutent et ils
+en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur
+convient, et ils demeurent fermes et in&eacute;branlables dans cette forme
+qu'ils lui ont donn&eacute;e. Ainsi, &agrave; parler populairement, on peut dire d'une
+seule nation qu'elle vit sous un m&ecirc;me culte, et qu'elle n'a qu'une seule
+religion; mais, &agrave; parler exactement, il est vrai qu'elle en a plusieurs,
+et que chacun presque y a la sienne.</p>
+
+<p>26 (VIII)</p>
+
+<p>Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y dominent dans
+divers temps, les libertins et les hypocrites: ceux-l&agrave; gaiement,
+ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des
+artifices, par la cabale. Cent fois plus &eacute;pris de la fortune que les
+premiers, ils en sont jaloux jusqu'&agrave; l'exc&egrave;s; ils veulent la gouverner,
+la poss&eacute;der seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre;
+dignit&eacute;s, charges, postes, b&eacute;n&eacute;fices, pensions, honneurs, tout leur
+convient et ne convient qu'&agrave; eux; le reste des hommes en est indigne;
+ils ne comprennent point que sans leur attache on ait l'impudence de les
+esp&eacute;rer. Une troupe de masques entre dans un bal: ont-ils la main, ils
+dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils
+dansent toujours; ils ne rendent la main &agrave; personne de l'assembl&eacute;e,
+quelque digne qu'elle soit de leur attention: on languit, on s&egrave;che de
+les voir danser et de ne danser point: quelques-uns murmurent; les plus
+sages prennent leur parti et s'en vont.</p>
+
+<p>27 (VIII)</p>
+
+<p>Il y a deux esp&egrave;ces de libertins: les libertins, ceux du moins qui
+croient l'&ecirc;tre, et les hypocrites ou faux d&eacute;vots, c'est-&agrave;-dire ceux qui
+ne veulent pas &ecirc;tre crus libertins: les derniers dans ce genre-l&agrave; sont
+les meilleurs.</p>
+
+<p>Le faux d&eacute;vot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu; parlons de
+lui obligeamment: il ne croit pas en Dieu.</p>
+
+<p>28 (IV)</p>
+
+<p>Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinit&eacute;, que
+penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le
+Prince?</p>
+
+<p>29 (I)</p>
+
+<p>Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a
+&eacute;t&eacute; d'exciter le Roi Tr&egrave;s-Chr&eacute;tien &agrave; renoncer au christianisme, &agrave;
+permettre l'entr&eacute;e de son royaume aux Talapoins, qui eussent p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+dans nos maisons pour persuader leur religion &agrave; nos femmes, &agrave; nos
+enfants et &agrave; nous-m&ecirc;mes par leurs livres et par leurs entretiens, qui
+eussent &eacute;lev&eacute; des pagodes au milieu des villes, o&ugrave; ils eussent plac&eacute; des
+figures de m&eacute;tal pour &ecirc;tre ador&eacute;es, avec quelles ris&eacute;es et quel &eacute;trange
+m&eacute;pris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons
+cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des
+royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-&agrave;-dire pour faire tr&egrave;s
+s&eacute;rieusement &agrave; tous ces peuples des propositions qui doivent leur
+para&icirc;tre tr&egrave;s folles et tr&egrave;s ridicules. Ils supportent n&eacute;anmoins nos
+religieux et nos pr&ecirc;tres; ils les &eacute;coutent quelquefois, leur laissent
+b&acirc;tir leurs &eacute;glises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en
+nous? ne serait-ce point la force de la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>30 (V)</p>
+
+<p>Il ne convient pas &agrave; toute sorte de personnes de lever l'&eacute;tendard
+d'aum&ocirc;nier, et d'avoir tous les pauvres d'une ville assembl&eacute;s &agrave; sa
+porte, qui y re&ccedil;oivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des
+mis&egrave;res plus secr&egrave;tes qu'il peut entreprendre de soulager, ou
+imm&eacute;diatement et par ses secours, ou du moins par sa m&eacute;diation! De m&ecirc;me
+il n'est pas donn&eacute; &agrave; tous de monter en chaire et d'y distribuer, en
+missionnaire ou en cat&eacute;chiste, la parole sainte; mais qui n'a pas
+quelquefois sous sa main un libertin &agrave; r&eacute;duire, et &agrave; ramener par de
+douces et insinuantes conversations &agrave; la docilit&eacute;? Quand on ne serait
+pendant sa vie que l'ap&ocirc;tre d'un seul homme, ce ne serait pas &ecirc;tre en
+vain sur la terre, ni lui &ecirc;tre un fardeau inutile.</p>
+
+<p>31 (I)</p>
+
+<p>Il y a deux mondes: l'un o&ugrave; l'on s&eacute;journe peu, et dont l'on doit sortir
+pour n'y plus rentrer; l'autre o&ugrave; l'on doit bient&ocirc;t entrer pour n'en
+jamais sortir. La faveur, l'autorit&eacute;, les amis, la haute r&eacute;putation, les
+grands biens servent pour le premier monde; le m&eacute;pris de toutes ces
+choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.</p>
+
+<p>32 (I)</p>
+
+<p>Qui a v&eacute;cu un seul jour a v&eacute;cu un si&egrave;cle: m&ecirc;me soleil, m&ecirc;me terre, m&ecirc;me
+monde, m&ecirc;mes sensations; rien ne ressemble mieux &agrave; aujourd'hui que
+demain. Il y aurait quelque curiosit&eacute; &agrave; mourir, c'est-&agrave;-dire &agrave; n'&ecirc;tre
+plus un corps, mais &agrave; &ecirc;tre seulement esprit: l'homme cependant,
+impatient de la nouveaut&eacute;, n'est point curieux sur ce seul article; n&eacute;
+inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre; il
+consentirait peut-&ecirc;tre &agrave; vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort le
+frappe plus violemment que ce qu'il en sait: la maladie, la douleur, le
+cadavre le d&eacute;go&ucirc;tent de la connaissance d'un autre monde. Il faut tout
+le s&eacute;rieux de la religion pour le r&eacute;duire.</p>
+
+<p>33 (I)</p>
+
+<p>Si Dieu avait donn&eacute; le choix ou de mourir ou de toujours vivre, apr&egrave;s
+avoir m&eacute;dit&eacute; profond&eacute;ment ce que c'est que de ne voir nulle fin &agrave; la
+pauvret&eacute;, &agrave; la d&eacute;pendance, &agrave; l'ennui, &agrave; la maladie, ou de n'essayer des
+richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la sant&eacute;, que pour les
+voir changer inviolablement et par la r&eacute;volution des temps en leurs
+contraires et &ecirc;tre ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne saurait
+gu&egrave;re &agrave; quoi se r&eacute;soudre. La nature nous fixe et nous &ocirc;te l'embarras de
+choisir; et la mort qu'elle nous rend n&eacute;cessaire est encore adoucie par
+la religion.</p>
+
+<p>34 (V)</p>
+
+<p>Si ma religion &eacute;tait fausse, je l'avoue, voil&agrave; le pi&egrave;ge le mieux dress&eacute;
+qu'il soit possible d'imaginer: il &eacute;tait in&eacute;vitable de ne pas donner
+tout au travers, et de n'y &ecirc;tre pas pris. Quelle majest&eacute;, quel &eacute;clat des
+myst&egrave;res! quelle suite et quel encha&icirc;nement de toute la doctrine! quelle
+raison &eacute;minente! quelle candeur, quelle innocence de vertus! quelle
+force invincible et accablante des t&eacute;moignages rendus successivement et
+pendant trois si&egrave;cles entiers par des millions de personnes les plus
+sages, les plus mod&eacute;r&eacute;es qui fussent alors sur la terre, et que le
+sentiment d'une m&ecirc;me v&eacute;rit&eacute; soutient dans l'exil, dans les fers, contre
+la vue de la mort et du dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez,
+remontez jusques au commencement du monde, jusques &agrave; la veille de sa
+naissance: y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps? Dieu m&ecirc;me
+pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me s&eacute;duire? Par o&ugrave; &eacute;chapper? o&ugrave;
+aller, o&ugrave; me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais
+quelque chose qui en approche? S'il faut p&eacute;rir, c'est par l&agrave; que je veux
+p&eacute;rir: il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une
+tromperie si sp&eacute;cieuse et si enti&egrave;re. Mais je l'ai approfondi, je ne
+puis &ecirc;tre ath&eacute;e; je suis donc ramen&eacute; et entra&icirc;n&eacute; dans ma religion; c'en
+est fait.</p>
+
+<p>35 (I)</p>
+
+<p>La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine
+fiction, voil&agrave;, si l'on veut, soixante ann&eacute;es perdues pour l'homme de
+bien, pour le chartreux ou le solitaire: ils ne courent pas un autre
+risque. Mais si elle est fond&eacute;e sur la v&eacute;rit&eacute; m&ecirc;me, c'est alors un
+&eacute;pouvantable malheur pour l'homme vicieux: l'id&eacute;e seule des maux qu'il
+se pr&eacute;pare me trouble l'imagination; la pens&eacute;e est trop faible pour les
+concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en
+supposant m&ecirc;me dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en
+effet sur la v&eacute;rit&eacute; de la religion, il n'y a point pour l'homme un
+meilleur parti que la vertu.</p>
+
+<p>36 (I)</p>
+
+<p>Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu m&eacute;ritent qu'on s'efforce de le
+leur prouver, et qu'on les traite plus s&eacute;rieusement que l'on n'a fait
+dans ce chapitre: l'ignorance, qui est leur caract&egrave;re, les rend
+incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux
+suivis. Je consens n&eacute;anmoins qu'ils lisent celui que je vais faire,
+pourvu qu'ils ne se persuadent pas que c'est tout ce que l'on pouvait
+dire sur une v&eacute;rit&eacute; si &eacute;clatante.</p>
+
+<p>Il y a quarante ans que je n'&eacute;tais point, et qu'il n'&eacute;tait pas en moi de
+pouvoir jamais &ecirc;tre, comme il ne d&eacute;pend pas de moi, qui suis une fois,
+de n'&ecirc;tre plus; j'ai donc commenc&eacute;, et je continue d'&ecirc;tre par quelque
+chose qui est hors de moi, qui durera apr&egrave;s moi, qui est meilleur et
+plus puissant que moi: si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise
+ce que c'est.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre que moi qui existe n'existe ainsi que par la force d'une
+nature universelle, qui a toujours &eacute;t&eacute; telle que nous la voyons, en
+remontant jusques &agrave; l'infinit&eacute; des temps. Mais cette nature, ou elle est
+seulement esprit; et c'est Dieu; ou elle est mati&egrave;re, et ne peut par
+cons&eacute;quent avoir cr&eacute;&eacute; mon esprit; ou elle est un compos&eacute; de mati&egrave;re et
+d'esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l'appelle Dieu.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre aussi que ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de
+mati&egrave;re qui existe par la force d'une nature universelle qui est aussi
+mati&egrave;re, qui a toujours &eacute;t&eacute;, et qui sera toujours telle que nous la
+voyons, et qui n'est point Dieu. Mais du moins faut-il m'accorder que ce
+que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse &ecirc;tre, est une
+chose qui pense, et que s'il est mati&egrave;re, il est n&eacute;cessairement une
+mati&egrave;re qui pense; car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en
+moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce
+quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son &ecirc;tre et sa
+conservation &agrave; une nature universelle qui a toujours &eacute;t&eacute; et qui sera
+toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut
+indispensablement que ce soit &agrave; une nature universelle ou qui pense, ou
+qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense; et si cette
+nature ainsi faite est mati&egrave;re, l'on doit encore conclure que c'est une
+mati&egrave;re universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite
+que ce qui pense.</p>
+
+<p>Je continue et je dis: Cette mati&egrave;re telle qu'elle vient d'&ecirc;tre
+suppos&eacute;e, si elle n'est pas un &ecirc;tre chim&eacute;rique, mais r&eacute;el, n'est pas
+aussi imperceptible &agrave; tous les sens; et si elle ne se d&eacute;couvre pas par
+elle-m&ecirc;me, on la conna&icirc;t du moins dans le divers arrangement de ses
+parties qui constitue les corps, et qui en fait la diff&eacute;rence: elle est
+donc elle-m&ecirc;me tous ces diff&eacute;rents corps; et comme elle est une mati&egrave;re
+qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il
+s'ensuit qu'elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et
+par suite n&eacute;cessaire, selon tous ces corps, c'est-&agrave;-dire qu'elle pense
+dans les pierres, dans les m&eacute;taux, dans les mers, dans la terre, dans
+moi-m&ecirc;me, qui ne suis qu'un corps, comme dans toutes les autres parties
+qui la composent. C'est donc &agrave; l'assemblage de ces parties si
+terrestres, si grossi&egrave;res, si corporelles, qui toutes ensemble sont la
+mati&egrave;re universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose
+qui est en moi, qui pense, et que j'appelle mon esprit: ce qui est
+absurde.</p>
+
+<p>Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse
+&ecirc;tre, ne peut pas &ecirc;tre tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de
+l&agrave; qu'elle n'est point mati&egrave;re, ni perceptible par aucun des sens; si
+cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je
+conclus encore qu'elle est esprit, ou un &ecirc;tre meilleur et plus accompli
+que ce qui est esprit. Si d'ailleurs il ne reste plus &agrave; ce qui pense en
+moi, et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle &agrave;
+laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa premi&egrave;re cause et son
+unique origine, parce qu'il ne trouve point son principe en soi, et
+qu'il le trouve encore moins dans la mati&egrave;re, ainsi qu'il a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;montr&eacute;, alors je ne dispute point des noms; mais cette source
+originaire de tout esprit, qui est esprit elle-m&ecirc;me, et qui est plus
+excellente que tout esprit, je l'appelle Dieu.</p>
+
+<p>En un mot, je pense, donc Dieu existe; car ce qui pense en moi, je ne le
+dois point &agrave; moi-m&ecirc;me, parce qu'il n'a pas plus d&eacute;pendu de moi de me le
+donner une premi&egrave;re fois, qu'il d&eacute;pend encore de moi de me le conserver
+un seul instant. Je ne le dois point &agrave; un &ecirc;tre qui soit au-dessus de
+moi, et qui soit mati&egrave;re, puisqu'il est impossible que la mati&egrave;re soit
+au-dessus de ce qui pense: je le dois donc &agrave; un &ecirc;tre qui est au-dessus
+de moi et qui n'est point mati&egrave;re; et c'est Dieu.</p>
+
+<p>37 (I)</p>
+
+<p>De ce qu'une nature universelle qui pense exclut de soi g&eacute;n&eacute;ralement
+tout ce qui est mati&egrave;re, il suit n&eacute;cessairement qu'un &ecirc;tre particulier
+qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre mati&egrave;re; car bien
+qu'un &ecirc;tre universel qui pense renferme dans son id&eacute;e infiniment plus de
+grandeur, de puissance, d'ind&eacute;pendance et de capacit&eacute;, qu'un &ecirc;tre
+particulier qui pense, il ne renferme pas n&eacute;anmoins une plus grande
+exclusion de mati&egrave;re, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de
+ces deux &ecirc;tres est aussi grande qu'elle peut &ecirc;tre et comme infinie, et
+qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit mati&egrave;re, qu'il
+est inconcevable que Dieu soit mati&egrave;re: ainsi, comme Dieu est esprit,
+mon &acirc;me aussi est esprit.</p>
+
+<p>38 (I)</p>
+
+<p>Je ne sais point si le chien choisit, s'il se ressouvient, s'il
+affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense: quand donc l'on me
+dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais
+l'effet naturel et n&eacute;cessaire de la disposition de sa machine pr&eacute;par&eacute;e
+par le divers arrangement des parties de la mati&egrave;re, je puis au moins
+acquiescer &agrave; cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je
+pense: or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des
+parties de la mati&egrave;re, c'est-&agrave;-dire d'une &eacute;tendue selon toutes ses
+dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans
+tous ces sens, avec ce qui pense?</p>
+
+<p>39 (I)</p>
+
+<p>Si tout est mati&egrave;re, et si la pens&eacute;e en moi, comme dans tous les autres
+hommes, n'est qu'un effet de l'arrangement des parties de la mati&egrave;re,
+qui a mis dans le monde toute autre id&eacute;e que celle des choses
+mat&eacute;rielles? La mati&egrave;re a-t-elle dans son fond une id&eacute;e aussi pure,
+aussi simple, aussi immat&eacute;rielle qu'est celle de l'esprit? Comment
+peut-elle &ecirc;tre le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre
+&ecirc;tre? Comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-&agrave;-dire ce qui
+est &agrave; l'homme m&ecirc;me une conviction qu'il n'est point mati&egrave;re?</p>
+
+<p>40 (I)</p>
+
+<p>Il y a des &ecirc;tres qui durent peu, parce qu'ils sont compos&eacute;s de choses
+tr&egrave;s diff&eacute;rentes et qui se nuisent r&eacute;ciproquement. Il y en a d'autres
+qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples; mais ils p&eacute;rissent
+parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils
+peuvent &ecirc;tre divis&eacute;s. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que
+c'est un &ecirc;tre pur, exempt de tout m&eacute;lange et de toute composition; et il
+n'y a pas de raison qu'il doive p&eacute;rir, car qui peut corrompre ou s&eacute;parer
+un &ecirc;tre simple et qui n'a point de parties?</p>
+
+<p>41 (I)</p>
+
+<p>L'&acirc;me voit la couleur par l'organe de l'oeil, et entend les sons par
+l'organe de l'oreille; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre,
+quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse
+d'&ecirc;tre, parce que l'&acirc;me n'est point pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui voit la couleur,
+ou ce qui entend les sons: elle n'est que ce qui pense. Or comment
+peut-elle cesser d'&ecirc;tre telle? Ce n'est point par le d&eacute;faut d'organe,
+puisqu'il est prouv&eacute; qu'elle n'est point mati&egrave;re; ni par le d&eacute;faut
+d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'&eacute;ternelles v&eacute;rit&eacute;s: elle est
+donc incorruptible.</p>
+
+<p>42 (I)</p>
+
+<p>Je ne con&ccedil;ois point qu'une &acirc;me que Dieu a voulu remplir de l'id&eacute;e de son
+&ecirc;tre infini, et souverainement parfait, doive &ecirc;tre an&eacute;antie.</p>
+
+<p>43 (VII)</p>
+
+<p>Voyez, Lucile, ce morceau de terre, plus propre et plus orn&eacute; que les
+autres terres qui lui sont contigu&euml;s: ici ce sont des compartiments
+m&ecirc;l&eacute;s d'eaux plates et d'eaux jaillissantes; l&agrave; des all&eacute;es en palissade
+qui n'ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord; d'un c&ocirc;t&eacute;
+c'est un bois &eacute;pais qui d&eacute;fend de tous les soleils, et d'un autre un
+beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou un Lignon, qui coulait
+obscur&eacute;ment entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui
+est rev&ecirc;tu; ailleurs de longues et fra&icirc;ches avenues se perdent dans la
+campagne, et annoncent la maison, qui est entour&eacute;e d'eau. Vous
+r&eacute;crierez-vous: &laquo;Quel jeu du hasard! combien de belles choses se sont
+rencontr&eacute;es ensemble inopin&eacute;ment!&raquo; Non sans doute; vous direz au
+contraire: &laquo;Cela est bien imagin&eacute; et bien ordonn&eacute;; il r&egrave;gne ici un bon
+go&ucirc;t et beaucoup d'intelligence.&raquo; Je parlerai comme vous, et j'ajouterai
+que ce doit &ecirc;tre la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un Nautre
+va tracer et prendre des alignements d&egrave;s le jour m&ecirc;me qu'ils sont en
+place. Qu'est-ce pourtant que cette pi&egrave;ce de terre ainsi dispos&eacute;e, et o&ugrave;
+tout l'art d'un ouvrier habile a &eacute;t&eacute; employ&eacute; pour l'embellir, si m&ecirc;me
+toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous &eacute;coutez
+ce que je vais dire?</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes plac&eacute;, &ocirc; Lucile, quelque part sur cet atome: il faut donc que
+vous soyez bien petit, car vous n'y occupez pas une grande place;
+cependant vous avez des yeux, qui sont deux points imperceptibles; ne
+laissez pas de les ouvrir vers le ciel: qu'y apercevez-vous quelquefois?
+La lune dans son plein? Elle est belle alors et fort lumineuse, quoique
+sa lumi&egrave;re ne soit que la r&eacute;flexion de celle du soleil; elle para&icirc;t
+grande comme le soleil, plus grande que les autres plan&egrave;tes, et
+qu'aucune des &eacute;toiles; mais ne vous laissez pas tromper par les dehors.
+Il n'y a rien au ciel de si petit que la lune: sa superficie est treize
+fois plus petite que celle de la terre, sa solidit&eacute; quarante-huit fois,
+et son diam&egrave;tre, de sept cent cinquante lieues, n'est que le quart de
+celui de la terre: aussi est-il vrai qu'il n'y a que son voisinage qui
+lui donne une si grande apparence, puisqu'elle n'est gu&egrave;re plus &eacute;loign&eacute;e
+de nous que de trente fois le diam&egrave;tre de la terre, ou que sa distance
+n'est que de cent mille lieues. Elle n'a presque pas m&ecirc;me de chemin &agrave;
+faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces
+du ciel; car il est certain qu'elle n'ach&egrave;ve par jour que cinq cent
+quarante mille lieues: ce n'est par heure que vingt-deux mille cinq
+cents lieues, et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute.
+Il faut n&eacute;anmoins, pour accomplir cette course, qu'elle aille cinq mille
+six cents fois plus vite qu'un cheval de poste qui ferait quatre lieues
+par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus l&eacute;g&egrave;rement que le son,
+que le bruit par exemple du canon et du tonnerre, qui parcourt en une
+heure deux cent soixante et dix-sept lieues.</p>
+
+<p>Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour
+l'&eacute;loignement, pour la course? Vous verrez qu'il n'y en a aucune.
+Souvenez-vous seulement du diam&egrave;tre de la terre, il est de trois mille
+lieues; celui du soleil est cent fois plus grand, il est donc de trois
+cent mille lieues. Si c'est l&agrave; sa largeur en tout sens, quelle peut &ecirc;tre
+toute sa superficie! quelle sa solidit&eacute;! Comprenez-vous bien cette
+&eacute;tendue, et qu'un million de terres comme la n&ocirc;tre ne seraient toutes
+ensemble pas plus grosses que le soleil? &laquo;Quel est donc, direz-vous, son
+&eacute;loignement, si l'on en juge par son apparence?&raquo; Vous avez raison, il
+est prodigieux; il est d&eacute;montr&eacute; qu'il ne peut pas y avoir de la terre au
+soleil moins de dix mille diam&egrave;tres de la terre, autrement moins de
+trente millions de lieues: peut-&ecirc;tre y a-t-il quatre fois, six fois, dix
+fois plus loin; on n'a aucune m&eacute;thode pour d&eacute;terminer cette distance.</p>
+
+<p>Pour aider seulement votre imagination &agrave; se la repr&eacute;senter, supposons
+une meule de moulin qui tombe du soleil sur la terre; donnons-lui la
+plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, celle m&ecirc;me que n'ont
+pas les corps tombant de fort haut; supposons encore qu'elle conserve
+toujours cette m&ecirc;me vitesse, sans en acqu&eacute;rir et sans en perdre; qu'elle
+parcoure quinze toises par chaque seconde de temps, c'est-&agrave;-dire la
+moiti&eacute; de l'&eacute;l&eacute;vation des plus hautes tours, et ainsi neuf cents toises
+en une minute; passons-lui mille toises en une minute, pour une plus
+grande facilit&eacute;; mille toises font une demi-lieue commune; ainsi en deux
+minutes la meule fera une lieue, et en une heure elle en fera trente, et
+en un jour elle fera sept cent vingt lieues: or elle a trente millions &agrave;
+traverser avant que d'arriver &agrave; terre; il lui faudra donc quarante-un
+mille six cent soixante-six jours, qui sont plus de cent quatorze
+ann&eacute;es, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez pas, Lucile, &eacute;coutez-moi:
+la distance de la terre &agrave; Saturne est au moins d&eacute;cuple de celle de la
+terre au soleil; c'est vous dire qu'elle ne peut &ecirc;tre moindre que de
+trois cents millions de lieues, et que cette pierre emploierait plus
+d'onze cent quarante ans pour tomber de Saturne en terre.</p>
+
+<p>Par cette &eacute;l&eacute;vation de Saturne, &eacute;levez vous-m&ecirc;me, si vous le pouvez,
+votre imagination &agrave; concevoir quelle doit &ecirc;tre l'immensit&eacute; du chemin
+qu'il parcourt chaque jour au-dessus de nos t&ecirc;tes: le cercle que Saturne
+d&eacute;crit a plus de six cents millions de lieues de diam&egrave;tre, et par
+cons&eacute;quent plus de dix-huit cents millions de lieues de circonf&eacute;rence;
+un cheval anglais qui ferait dix lieues par heure n'aurait &agrave; courir que
+vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour faire ce tour.</p>
+
+<p>Je n'ai pas tout dit, &ocirc; Lucile, sur le miracle de ce monde visible, ou,
+comme vous parlez quelquefois, sur les merveilles du hasard, que vous
+admettez seul pour la cause premi&egrave;re de toutes choses. Il est encore un
+ouvrier plus admirable que vous ne pensez: connaissez le hasard,
+laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savez-vous
+que cette distance de trente millions de lieues qu'il y a de la terre au
+soleil, et celle de trois cents millions de lieues de la terre &agrave;
+Saturne, sont si peu de chose, compar&eacute;es &agrave; l'&eacute;loignement qu'il y a de la
+terre aux &eacute;toiles, que ce n'est pas m&ecirc;me s'&eacute;noncer assez juste que de se
+servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison? Quelle
+proportion, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, de ce qui se mesure, quelque grand qu'il puisse
+&ecirc;tre, avec ce qui ne se mesure pas? On ne conna&icirc;t point la hauteur d'une
+&eacute;toile; elle est, si j'ose ainsi parler, immensurable; il n'y a plus ni
+angles, ni sinus, ni parallaxes dont on puisse s'aider. Si un homme
+observait &agrave; Paris une &eacute;toile fixe, et qu'un autre la regard&acirc;t du Japon,
+les deux lignes qui partiraient de leurs yeux pour aboutir jusqu'&agrave; cet
+astre ne feraient pas un angle, et se confondraient en une seule et m&ecirc;me
+ligne, tant la terre enti&egrave;re n'est pas espace par rapport &agrave; cet
+&eacute;loignement. Mais les &eacute;toiles ont cela de commun avec Saturne et avec le
+soleil: il faut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs, l'un
+sur la terre et l'autre dans le soleil, observaient en m&ecirc;me temps une
+&eacute;toile, les deux rayons visuels de ces deux observateurs ne formeraient
+point d'angle sensible. Pour concevoir la chose autrement, si un homme
+&eacute;tait situ&eacute; dans une &eacute;toile, notre soleil, notre terre, et les trente
+millions de lieues qui les s&eacute;parent, lui para&icirc;traient un m&ecirc;me point:
+cela est d&eacute;montr&eacute;.</p>
+
+<p>On ne sait pas aussi la distance d'une &eacute;toile d'avec une autre &eacute;toile,
+quelques voisines qu'elles nous paraissent. Les Pl&eacute;iades se touchent
+presque, &agrave; en juger par nos yeux: une &eacute;toile para&icirc;t assise sur l'une de
+celles qui forment la queue de la grande Ourse; &agrave; peine la vue peut-elle
+atteindre &agrave; discerner la partie du ciel qui les s&eacute;pare, c'est comme une
+&eacute;toile qui para&icirc;t double. Si cependant tout l'art des astronomes est
+inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser de l'&eacute;loignement
+de deux &eacute;toiles qui en effet paraissent &eacute;loign&eacute;es l'une de l'autre, et &agrave;
+plus forte raison des deux polaires? Quelle est donc l'immensit&eacute; de la
+ligne qui passe d'une polaire &agrave; l'autre? et que sera-ce que le cercle
+dont cette ligne est le diam&egrave;tre? Mais n'est-ce pas quelque chose de
+plus que de sonder les ab&icirc;mes, que de vouloir imaginer la solidit&eacute; du
+globe, dont ce cercle n'est qu'une section? Serons-nous encore surpris
+que ces m&ecirc;mes &eacute;toiles, si d&eacute;mesur&eacute;es dans leur grandeur, ne nous
+paraissent n&eacute;anmoins que comme des &eacute;tincelles? N'admirerons-nous pas
+plut&ocirc;t que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une
+certaine apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de vue? Il n'est
+pas aussi imaginable combien il nous en &eacute;chappe. On fixe le nombre des
+&eacute;toiles: oui, de celles qui sont apparentes; le moyen de compter celles
+qu'on n'aper&ccedil;oit point, celle par exemple qui composent la voie de lait,
+cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel dans une nuit sereine, du
+nord au midi, et qui par leur extraordinaire &eacute;l&eacute;vation, ne pouvant
+percer jusqu'&agrave; nos yeux pour &ecirc;tre vues chacune en particulier, ne font
+au plus que blanchir cette route des cieux o&ugrave; elles sont plac&eacute;es?</p>
+
+<p>Me voil&agrave; donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient &agrave;
+rien, et qui est suspendu au milieu des airs: un nombre presque infini
+de globes de feu, d'une grandeur inexprimable et qui confond
+l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent,
+roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour, depuis
+plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux.
+Voulez-vous un autre syst&egrave;me, et qui ne diminue rien du merveilleux? La
+terre elle-m&ecirc;me est emport&eacute;e avec une rapidit&eacute; inconcevable autour du
+soleil, le centre de l'univers. Je me les repr&eacute;sente tous ces globes,
+ces corps effroyables qui sont en marche; ils ne s'embarrassent point
+l'un l'autre, ils ne se choquent point, ils ne se d&eacute;rangent point: si le
+plus petit d'eux tous venait &agrave; se d&eacute;mentir et &agrave; rencontrer la terre, que
+deviendrait la terre? Tous au contraire sont en leur place, demeurent
+dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est
+marqu&eacute;e, et si paisiblement &agrave; notre &eacute;gard que personne n'a l'oreille
+assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas
+s'ils sont au monde. &Ocirc; &eacute;conomie merveilleuse du hasard! l'intelligence
+m&ecirc;me pourrait-elle mieux r&eacute;ussir? Une seule chose, Lucile, me fait de la
+peine: ces grands corps sont si pr&eacute;cis et si constants dans leur marche,
+dans leurs r&eacute;volutions et dans tous leurs rapports, qu'un petit animal
+rel&eacute;gu&eacute; en un coin de cet espace immense qu'on appelle le monde, apr&egrave;s
+les avoir observ&eacute;s, s'est fait une m&eacute;thode infaillible de pr&eacute;dire &agrave; quel
+point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui en
+deux, en quatre, en vingt mille ans. Voil&agrave; mon scrupule, Lucile; si
+c'est par hasard qu'ils observent des r&egrave;gles si invariables, qu'est-ce
+que l'ordre? qu'est-ce que la r&egrave;gle?</p>
+
+<p>Je vous demanderai m&ecirc;me ce que c'est que le hasard: est-il corps? est-il
+esprit? est-ce un &ecirc;tre distingu&eacute; des autres &ecirc;tres, qui ait son existence
+particuli&egrave;re, qui soit quelque part? ou plut&ocirc;t n'est-ce pas un mode, ou
+une fa&ccedil;on d'&ecirc;tre? Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit: &laquo;c'est
+un hasard&raquo;; mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent
+fortuitement? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus
+droit, mais obliquement; si son mouvement n'est plus direct, mais
+r&eacute;fl&eacute;chi; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et
+qu'elle pirouette, conclurai-je que c'est par ce m&ecirc;me hasard qu'en
+g&eacute;n&eacute;ral la boule est en mouvement? ne soup&ccedil;onnerai-je pas plus
+volontiers qu'elle se meut ou de soi-m&ecirc;me, ou par l'impulsion du bras
+qui l'a jet&eacute;e? Et parce que les roues d'une pendule sont d&eacute;termin&eacute;es
+l'une par l'autre &agrave; un mouvement circulaire d'une telle ou telle
+vitesse, examin&eacute;-je moins curieusement quelle peut &ecirc;tre la cause de tous
+ces mouvements, s'ils se font d'eux-m&ecirc;mes ou par la force mouvante d'un
+poids qui les emporte? Mais ni ces roues, ni cette boule n'ont pu se
+donner le mouvement d'eux-m&ecirc;mes, ou ne l'ont point par leur nature,
+s'ils peuvent le perdre sans changer de nature: il y a donc apparence
+qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance qui leur est &eacute;trang&egrave;re.
+Et les corps c&eacute;lestes, s'ils venaient &agrave; perdre leur mouvement,
+changeraient-ils de nature? seraient-ils moins de corps? Je ne me
+l'imagine pas ainsi; ils se meuvent cependant, et ce n'est point
+d'eux-m&ecirc;mes et par leur nature. Il faudrait donc chercher, &ocirc; Lucile,
+s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les fait mouvoir; qui que
+vous trouviez, je l'appelle Dieu.</p>
+
+<p>Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne
+demanderait plus, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, qui les met en mouvement, mais on serait
+toujours re&ccedil;u &agrave; demander qui a fait ces corps, comme on peut s'informer
+qui a fait ces roues ou cette boule; et quand chacun de ces grands corps
+serait suppos&eacute; un amas fortuit d'atomes qui se sont li&eacute;s et encha&icirc;n&eacute;s
+ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais
+un de ces atomes et je dirais: Qui a cr&eacute;&eacute; cet atome? Est-il mati&egrave;re?
+est-il intelligence? A-t-il eu quelque id&eacute;e de soi-m&ecirc;me, avant que de se
+faire soi-m&ecirc;me? Il &eacute;tait donc un moment avant que d'&ecirc;tre; il &eacute;tait et il
+n'&eacute;tait pas tout &agrave; la fois; et s'il est auteur de son &ecirc;tre et de sa
+mani&egrave;re d'&ecirc;tre, pourquoi s'est-il fait corps plut&ocirc;t qu'esprit? Bien
+plus, cet atome n'a-t-il point commenc&eacute;? est-il &eacute;ternel? est-il infini?
+Ferez-vous un Dieu de cet atome?</p>
+
+<p>44 (VII)</p>
+
+<p>Le ciron a des yeux, il se d&eacute;tourne &agrave; la rencontre des objets qui lui
+pourraient nuire; quand on le met sur de l'&eacute;b&egrave;ne pour le mieux
+remarquer, si, dans le temps qu'il marche vers un c&ocirc;t&eacute;, on lui pr&eacute;sente
+le moindre f&eacute;tu, il change de route: est-ce un jeu du hasard que son
+cristallin, sa r&eacute;tine et son nerf optique?</p>
+
+<p>L'on voit dans une goutte d'eau que le poivre qu'on y a mis tremper a
+alt&eacute;r&eacute;e, un nombre presque innombrable de petits animaux, dont le
+microscope nous fait apercevoir la figure, et qui se meuvent avec une
+rapidit&eacute; incroyable comme autant de monstres dans une vaste mer; chacun
+de ces animaux est plus petit mille fois qu'un ciron et n&eacute;anmoins c'est
+un corps qui vit, qui se nourrit, qui cro&icirc;t, qui doit avoir des muscles,
+des vaisseaux &eacute;quivalents aux veines, aux nerfs, aux art&egrave;res, et un
+cerveau pour distribuer les esprits animaux.</p>
+
+<p>Une tache de moisissure de la grandeur d'un grain de sable para&icirc;t dans
+le microscope comme un amas de plusieurs plantes tr&egrave;s distinctes, dont
+les unes ont des fleurs, les autres des fruits; il y en a qui n'ont que
+des boutons &agrave; demi ouverts; il y en a quelques-unes qui sont fan&eacute;es: de
+quelle &eacute;trange petitesse doivent &ecirc;tre les racines et les filtres qui
+s&eacute;parent les aliments de ces petites plantes! Et si l'on vient &agrave;
+consid&eacute;rer que ces plantes ont leurs graines, ainsi que les ch&ecirc;nes et
+les pins, et que ces petits animaux dont je viens de parler se
+multiplient par voie de g&eacute;n&eacute;ration, comme les &eacute;l&eacute;phants et les baleines,
+o&ugrave; cela ne m&egrave;ne-t-il point? Qui a su travailler &agrave; des ouvrages si
+d&eacute;licats, si fins, qui &eacute;chappent &agrave; la vue des hommes, et qui tiennent de
+l'infini comme les cieux, bien que dans l'autre extr&eacute;mit&eacute;? Ne serait-ce
+point celui qui a fait les cieux, les astres, ces masses &eacute;normes,
+&eacute;pouvantables par leur grandeur, par leur &eacute;l&eacute;vation, par la rapidit&eacute; et
+l'&eacute;tendue de leur course, et qui se joue de les faire mouvoir?</p>
+
+<p>45 (VII)</p>
+
+<p>Il est de fait que l'homme jouit du soleil, des astres, des cieux et de
+leurs influences, comme il jouit de l'air qu'il respire, et de la terre
+sur laquelle il marche et qui le soutient; et s'il fallait ajouter &agrave; la
+certitude d'un fait la convenance ou la vraisemblance, elle y est tout
+enti&egrave;re, puisque les cieux et tout ce qu'ils contiennent ne peuvent pas
+entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignit&eacute;, avec le moindre
+des hommes qui sont sur la terre, et que la proportion qui se trouve
+entre eux et lui est celle de la mati&egrave;re incapable de sentiment, qui est
+seulement une &eacute;tendue selon trois dimensions, &agrave; ce qui est esprit,
+raison, ou intelligence. Si l'on dit que l'homme aurait pu se passer &agrave;
+moins pour sa conservation, je r&eacute;ponds que Dieu ne pouvait moins faire
+pour &eacute;taler son pouvoir, sa bont&eacute; et sa magnificence, puisque, quelque
+chose que nous voyions qu'il ait fait, il pouvait faire infiniment
+davantage.</p>
+
+<p>Le monde entier, s'il est fait pour l'homme, est litt&eacute;ralement la
+moindre chose que Dieu ait fait pour l'homme: la preuve s'en tire du
+fond de la religion. Ce n'est donc ni vanit&eacute; ni pr&eacute;somption &agrave; l'homme de
+se rendre sur ses avantages &agrave; la force de la v&eacute;rit&eacute;; ce serait en lui
+stupidit&eacute; et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par
+l'encha&icirc;nement des preuves dont la religion se sert pour lui faire
+conna&icirc;tre ses privil&egrave;ges, ses ressources, ses esp&eacute;rances, pour lui
+apprendre ce qu'il est et ce qu'il peut devenir.&mdash;Mais la lune est
+habit&eacute;e; il n'est pas du moins impossible qu'elle le soit.&mdash;Que
+parlez-vous, Lucile, de la lune, et &agrave; quel propos? En supposant Dieu,
+quelle est en effet la chose impossible? Vous demandez peut-&ecirc;tre si nous
+sommes les seuls dans l'univers que Dieu ait si bien trait&eacute;s; s'il n'y a
+point dans la lune ou d'autres hommes, ou d'autres cr&eacute;atures que Dieu
+ait aussi favoris&eacute;es? Vaine curiosit&eacute;! frivole demande! La terre,
+Lucile, est habit&eacute;e; nous l'habitons, et nous savons que nous
+l'habitons; nous avons nos preuves, notre &eacute;vidence, nos convictions sur
+tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-m&ecirc;mes: que ceux qui
+peuplent les globes c&eacute;lestes, quels qu'ils puissent &ecirc;tre, s'inqui&egrave;tent
+pour eux-m&ecirc;mes; ils ont leur soins, et nous les n&ocirc;tres. Vous avez,
+Lucile, observ&eacute; la lune; vous avez reconnu ses taches, ses ab&icirc;mes, ses
+in&eacute;galit&eacute;s, sa hauteur, son &eacute;tendue, son cours, ses &eacute;clipses: tous les
+astronomes n'ont pas &eacute;t&eacute; plus loin. Imaginez de nouveaux instruments,
+observez-la avec plus d'exactitude: voyez-vous qu'elle soit peupl&eacute;e, et
+de quels animaux? ressemblent-ils aux hommes? sont-ce des hommes?
+Laissez-moi voir apr&egrave;s vous; et si nous sommes convaincus l'un et
+l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s'ils sont
+chr&eacute;tiens, et si Dieu a partag&eacute; ses faveurs entre eux et nous.</p>
+
+<p>46 (VIII)</p>
+
+<p>Tout est grand et admirable dans la nature; il ne s'y voit rien qui ne
+soit marqu&eacute; au coin de l'ouvrier; ce qui s'y voit quelquefois
+d'irr&eacute;gulier et d'imparfait suppose r&egrave;gle et perfection. Homme vain et
+pr&eacute;somptueux! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous
+m&eacute;prisez; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s'il est
+possible. Quel excellent ma&icirc;tre que celui qui fait des ouvrages, je ne
+dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent! Je ne vous
+demande pas de vous mettre &agrave; votre atelier pour faire un homme d'esprit,
+un homme bien fait, une belle femme: l'entreprise est forte et au-dessus
+de vous; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je
+suis content.</p>
+
+<p>Rois, Monarques, Potentats, sacr&eacute;es Majest&eacute;s! vous ai-je nomm&eacute;s par tous
+vos superbes noms? Grands de la terre, tr&egrave;s hauts, tr&egrave;s puissants, et
+peut-&ecirc;tre bient&ocirc;t tout-puissants Seigneurs! nous autres hommes nous
+avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie, de quelque chose de
+moins, d'un peu de ros&eacute;e: faites de la ros&eacute;e, envoyez sur la terre une
+goutte d'eau.</p>
+
+<p>L'ordre, la d&eacute;coration, les effets de la nature sont populaires; les
+causes, les principes ne le sont point. Demandez &agrave; une femme comment un
+bel oeil n'a qu'&agrave; s'ouvrir pour voir, demandez-le &agrave; un homme docte.</p>
+
+<p>47 (VII)</p>
+
+<p>Plusieurs millions d'ann&eacute;es, plusieurs centaines de millions d'ann&eacute;es,
+en un mot tous les temps ne sont qu'un instant, compar&eacute;s &agrave; la dur&eacute;e de
+Dieu, qui est &eacute;ternelle: tous les espaces du monde entier ne sont qu'un
+point, qu'un l&eacute;ger atome, compar&eacute;s &agrave; son immensit&eacute;. S'il est ainsi,
+comme je l'avance, car quelle proportion du fini &agrave; l'infini? je demande:
+Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de
+poussi&egrave;re qu'on appelle la terre? qu'est-ce qu'une petite portion de
+cette terre que l'homme poss&egrave;de et qu'il habite?&mdash;Les m&eacute;chants
+prosp&egrave;rent pendant qu'ils vivent.&mdash;Quelques m&eacute;chants, je l'avoue.&mdash;La
+vertu est opprim&eacute;e, et le crime impuni sur la terre.&mdash;Quelquefois, j'en
+conviens.&mdash;C'est une injustice.&mdash;Point du tout: il faudrait, pour
+tirer cette conclusion, avoir prouv&eacute; qu'absolument les m&eacute;chants sont
+heureux, que la vertu ne l'est pas, et que le crime demeure impuni; il
+faudrait du moins que ce peu de temps o&ugrave; les bons souffrent et o&ugrave; les
+m&eacute;chants prosp&egrave;rent e&ucirc;t une dur&eacute;e, et que ce que nous appelons
+prosp&eacute;rit&eacute; et fortune ne f&ucirc;t pas une apparence fausse et une ombre vaine
+qui s'&eacute;vanouit; que cette terre, cet atome, o&ugrave; il para&icirc;t que la vertu et
+le crime rencontrent si rarement ce qui leur est d&ucirc;, f&ucirc;t le seul endroit
+de la sc&egrave;ne o&ugrave; se doivent passer la punition et les r&eacute;compenses.</p>
+
+<p>De ce que je pense, je n'inf&egrave;re pas plus clairement que je suis esprit,
+que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu'il me pla&icirc;t,
+que je suis libre: or libert&eacute;, c'est choix, autrement une d&eacute;termination
+volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise, et
+ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il
+est vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un myst&egrave;re.
+Supposons pourtant avec l'ath&eacute;e que c'est injustice: toute injustice est
+une n&eacute;gation ou une privation de justice; donc toute injustice suppose
+justice. Toute justice est une conformit&eacute; &agrave; une souveraine raison: je
+demande en effet, quand il n'a pas &eacute;t&eacute; raisonnable que le crime soit
+puni, &agrave; moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle avait moins de
+trois angles; or toute conformit&eacute; &agrave; la raison est une v&eacute;rit&eacute;; cette
+conformit&eacute;, comme il vient d'&ecirc;tre dit, a toujours &eacute;t&eacute;; elle est donc de
+celles que l'on appelle des &eacute;ternelles v&eacute;rit&eacute;s. Cette v&eacute;rit&eacute;,
+d'ailleurs, ou n'est point et ne peut &ecirc;tre, ou elle est l'objet d'une
+connaissance; elle est donc &eacute;ternelle, cette connaissance, et c'est
+Dieu.</p>
+
+<p>Les d&eacute;nouements qui d&eacute;couvrent les crimes les plus cach&eacute;s, et o&ugrave; la
+pr&eacute;caution des coupables pour les d&eacute;rober aux yeux des hommes a &eacute;t&eacute; plus
+grande, paraissent si simples et si faciles qu'il semble qu'il n'y ait
+que Dieu seul qui puisse en &ecirc;tre l'auteur; et les faits d'ailleurs que
+l'on en rapporte sont en si grand nombre, que s'il pla&icirc;t &agrave; quelques-uns
+de les attribuer &agrave; de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que
+le hasard, de tout temps, a pass&eacute; en coutume.</p>
+
+<p>48 (VII)</p>
+
+<p>Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la
+terre sans exception soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur
+manque, j'inf&egrave;re de l&agrave; que nul homme qui est sur la terre n'est dans
+l'abondance, et que tout lui manque. Il n'y a que deux sortes de
+richesses, et auxquelles les autres se r&eacute;duisent, l'argent et les
+terres: si tous sont riches, qui cultivera les terres, et qui fouillera
+les mines? Ceux qui sont &eacute;loign&eacute;s des mines ne les fouilleront pas, ni
+ceux qui habitent des terres incultes et min&eacute;rales ne pourront pas en
+tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose; mais si
+les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre
+par son travail, qui transportera d'une r&eacute;gion &agrave; une autre les lingots
+ou les choses &eacute;chang&eacute;es? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se
+chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? On manquera
+alors du n&eacute;cessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il
+n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'inventions, plus de
+m&eacute;canique. D'ailleurs cette &eacute;galit&eacute; de possessions et de richesses en
+&eacute;tablit une autre dans les conditions, bannit toute subordination,
+r&eacute;duit les hommes &agrave; se servir eux-m&ecirc;mes, et &agrave; ne pouvoir &ecirc;tre secourus
+les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles, entra&icirc;ne une
+anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres,
+l'impunit&eacute;.</p>
+
+<p>Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain
+le soleil se l&egrave;ve pour eux sur l'horizon, en vain il &eacute;chauffe la terre
+et la rend f&eacute;conde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les
+fleuves en vain l'arrosent et r&eacute;pandent dans les diverses contr&eacute;es la
+fertilit&eacute; et l'abondance; inutilement aussi la mer laisse sonder ses
+ab&icirc;mes profonds, les rochers et les montagnes s'ouvrent pour laisser
+fouiller dans leur sein et en tirer tous les tr&eacute;sors qu'ils y
+renferment. Mais si vous &eacute;tablissez que de tous les hommes r&eacute;pandus dans
+le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents, vous
+faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie,
+les r&eacute;concilie: ceux-ci servent, ob&eacute;issent, inventent, travaillent,
+cultivent, perfectionnent; ceux-l&agrave; jouissent, nourrissent, secourent,
+prot&egrave;gent, gouvernent: tout ordre est r&eacute;tabli, et Dieu se d&eacute;couvre.</p>
+
+<p>49 (VII)</p>
+
+<p>Mettez l'autorit&eacute;, les plaisirs et l'oisivet&eacute; d'un c&ocirc;t&eacute;, la d&eacute;pendance,
+les soins et la mis&egrave;re de l'autre: ou ces choses sont d&eacute;plac&eacute;es par la
+malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu.</p>
+
+<p>Une certaine in&eacute;galit&eacute; dans les conditions, qui entretient l'ordre et la
+subordination, est l'ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine: une
+trop grande disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi les
+hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts.</p>
+
+<p>Les extr&eacute;mit&eacute;s sont vicieuses, et partent de l'homme: toute compensation
+est juste, et vient de Dieu.</p>
+
+<p>50 (I)</p>
+
+<p>Si on ne go&ucirc;te point ces Caract&egrave;res, je m'en &eacute;tonne; et si on les go&ucirc;te,
+je m'en &eacute;tonne de m&ecirc;me.</p>
+
+<h2>FIN DES CARACT&Egrave;RES</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="DISCOURS_DE_RECEPTION_A_LACADEMIE_FRANCAISE" id="DISCOURS_DE_RECEPTION_A_LACADEMIE_FRANCAISE"></a><a href="#moeurs">DISCOURS DE R&Eacute;CEPTION &Agrave; L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</a></h2>
+
+<h3><a name="preface_2" id="preface_2"></a><a href="#moeurs">Pr&eacute;face</a></h3>
+
+
+<p>Ceux qui, interrog&eacute;s sur le discours que je fis &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise,
+le jour que j'eus l'honneur d'y &ecirc;tre re&ccedil;u, ont dit s&egrave;chement que j'avais
+fait des caract&egrave;res, croyant le bl&acirc;mer, en ont donn&eacute; l'id&eacute;e la plus
+avantageuse que je pouvais moi-m&ecirc;me d&eacute;sirer; car le public ayant
+approuv&eacute; ce genre d'&eacute;crire o&ugrave; je me suis appliqu&eacute; depuis quelques
+ann&eacute;es, c'&eacute;tait le pr&eacute;venir en ma faveur que de faire une telle r&eacute;ponse.
+Il ne restait plus que de savoir si je n'aurais pas d&ucirc; renoncer aux
+caract&egrave;res dans le discours dont il s'agissait; et cette question
+s'&eacute;vanouit d&egrave;s qu'on sait que l'usage a pr&eacute;valu qu'un nouvel acad&eacute;micien
+compose celui qu'il doit prononcer, le jour de sa r&eacute;ception, de l'&eacute;loge
+du Roi, de ceux du cardinal de Richelieu, du chancelier Seguier, de la
+personne &agrave; qui il succ&egrave;de, et de l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise. De ces cinq
+&eacute;loges, il y en a quatre de personnels; or je demande &agrave; mes censeurs
+qu'ils me posent si bien la diff&eacute;rence qu'il y a des &eacute;loges personnels
+aux caract&egrave;res qui louent, que je la puisse sentir, et avouer ma faute.
+Si, charg&eacute; de faire quelque autre harangue, je retombe encore dans des
+peintures, c'est alors qu'on pourra &eacute;couter leur critique, et peut-&ecirc;tre
+me condamner; je dis peut-&ecirc;tre, puisque les caract&egrave;res, ou du moins les
+images des choses et des personnes, sont in&eacute;vitables dans l'oraison, que
+tout &eacute;crivain est peintre, et tout excellent &eacute;crivain excellent peintre.</p>
+
+<p>J'avoue que j'ai ajout&eacute; &agrave; ces tableaux, qui &eacute;taient de commande, les
+louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Acad&eacute;mie
+fran&ccedil;aise; et ils ont d&ucirc; me le pardonner, s'ils ont fait attention
+qu'autant pour m&eacute;nager leur pudeur que pour &eacute;viter les caract&egrave;res, je me
+suis abstenu de toucher &agrave; leurs personnes, pour ne parler que de leurs
+ouvrages, dont j'ai fait des &eacute;loges publics plus ou moins &eacute;tendus, selon
+que les sujets qu'ils y ont trait&eacute;s pouvaient l'exiger.&mdash;J'ai lou&eacute; des
+acad&eacute;miciens encore vivants, disent quelques-uns.&mdash;Il est vrai; mais je
+les ai lou&eacute;s tous: qui d'entre eux aurait une raison de se plaindre?&mdash;
+C'est une coutume toute nouvelle, ajoutent-ils, et qui n'avait point
+encore eu d'exemple.&mdash;Je veux en convenir, et que j'ai pris soin de
+m'&eacute;carter des lieux communs et des phrases proverbiales us&eacute;es depuis si
+longtemps, pour avoir servi &agrave; un nombre infini de pareils discours
+depuis la naissance de l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise. M'&eacute;tait-il donc si
+difficile de faire entrer Rome et Ath&egrave;nes, le Lyc&eacute;e et le Portique, dans
+l'&eacute;loge de cette savante compagnie? &Ecirc;tre au comble de ses voeux de se
+voir acad&eacute;micien; protester que ce jour o&ugrave; l'on jouit pour la premi&egrave;re
+fois d'un si rare bonheur est le jour le plus beau de sa vie; douter si
+cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait
+song&eacute;e; esp&eacute;rer de puiser d&eacute;sormais &agrave; la source les plus pures eaux de
+l'&eacute;loquence fran&ccedil;aise; n'avoir accept&eacute;, n'avoir d&eacute;sir&eacute; une telle place
+que pour profiter des lumi&egrave;res de tant de personnes si &eacute;clair&eacute;es;
+promettre que tout indigne de leur choix qu'on se reconna&icirc;t, on
+s'efforcera de s'en rendre digne: cent autres formules de pareils
+compliments sont-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les
+trouver, les placer, et en m&eacute;riter des applaudissements?</p>
+
+<p>Parce donc que j'ai cru que, quoi que l'envie et l'injustice publient de
+l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, quoi qu'elles veuillent dire de son &acirc;ge d'or et de
+sa d&eacute;cadence, elle n'a jamais, depuis son &eacute;tablissement, rassembl&eacute; un si
+grand nombre de personnages illustres pour toutes sortes de talents et
+en tout genre d'&eacute;rudition, qu'il est facile aujourd'hui d'y en
+remarquer; et que dans cette pr&eacute;vention o&ugrave; je suis, je n'ai pas esp&eacute;r&eacute;
+que cette Compagnie p&ucirc;t &ecirc;tre une autre fois plus belle &agrave; peindre, ni
+prise dans un jour plus favorable, et que je me suis servi de
+l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres reproches?
+Cic&eacute;ron a pu louer impun&eacute;ment Brutus, C&eacute;sar, Pomp&eacute;e, Marcellus, qui
+&eacute;taient vivants, qui &eacute;taient pr&eacute;sents: il les a lou&eacute;s plusieurs fois; il
+les a lou&eacute;s seuls dans le s&eacute;nat, souvent en pr&eacute;sence de leurs ennemis,
+toujours devant une compagnie jalouse de leur m&eacute;rite, et qui avait bien
+d'autres d&eacute;licatesses de politique sur la vertu des grands hommes que
+n'en saurait avoir l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise. J'ai lou&eacute; les acad&eacute;miciens, je
+les ai lou&eacute;s tous, et ce n'a pas &eacute;t&eacute; impun&eacute;ment: que me serait-il arriv&eacute;
+si je les avais bl&acirc;m&eacute;s tous?</p>
+
+<p>Je viens d'entendre, a dit Th&eacute;obalde, une grande vilaine harangue qui
+m'a fait b&acirc;iller vingt fois, et qui m'a ennuy&eacute; &agrave; la mort. Voil&agrave; ce qu'il
+a dit, et voil&agrave; ensuite ce qu'il a fait, lui et peu d'autres qui ont cru
+devoir entrer dans les m&ecirc;mes int&eacute;r&ecirc;ts. Ils partirent pour la cour le
+lendemain de la prononciation de ma harangue; ils all&egrave;rent de maisons en
+maisons; ils dirent aux personnes aupr&egrave;s de qui ils ont acc&egrave;s que je
+leur avais balbuti&eacute; la veille un discours o&ugrave; il n'y avait ni style ni
+sens commun, qui &eacute;tait rempli d'extravagances, et une vraie satire.
+Revenus &agrave; Paris, ils se cantonn&egrave;rent en divers quartiers, o&ugrave; ils
+r&eacute;pandirent tant de venin contre moi, s'acharn&egrave;rent si fort &agrave; diffamer
+cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres
+qu'ils &eacute;crivirent &agrave; leurs amis dans les provinces, en dirent tant de
+mal, et le persuad&egrave;rent si fortement &agrave; qui ne l'avait pas entendue,
+qu'ils crurent pouvoir insinuer au public, ou que les Caract&egrave;res faits
+de la m&ecirc;me main &eacute;taient mauvais, ou que s'ils &eacute;taient bons, je n'en
+&eacute;tais pas l'auteur, mais qu'une femme de mes amies m'avait fourni ce
+qu'il y avait de plus supportable. Ils prononc&egrave;rent aussi que je n'&eacute;tais
+pas capable de faire rien de suivi, pas m&ecirc;me la moindre pr&eacute;face: tant
+ils estimaient impraticable &agrave; un homme m&ecirc;me qui est dans l'habitude de
+penser, et d'&eacute;crire ce qu'il pense, l'art de lier ses pens&eacute;es et de
+faire des transitions.</p>
+
+<p>Ils firent plus: violant les lois de l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, qui d&eacute;fend
+aux acad&eacute;miciens d'&eacute;crire ou de faire &eacute;crire contre leurs confr&egrave;res, ils
+l&acirc;ch&egrave;rent sur moi deux auteurs associ&eacute;s &agrave; une m&ecirc;me gazette; ils les
+anim&egrave;rent, non pas &agrave; publier contre moi une satire fine et ing&eacute;nieuse,
+ouvrage trop au-dessous des uns et des autres, facile &agrave; manier, et dont
+les moindres esprits se trouvent capables, mais &agrave; me dire de ces injures
+grossi&egrave;res et personnelles, si difficiles &agrave; rencontrer, si p&eacute;nibles &agrave;
+prononcer ou &agrave; &eacute;crire, surtout &agrave; des gens &agrave; qui je veux croire qu'il
+reste encore quelque pudeur et quelque soin de leur r&eacute;putation.</p>
+
+<p>Et en v&eacute;rit&eacute; je ne doute point que le public ne soit enfin &eacute;tourdi et
+fatigu&eacute; d'entendre, depuis quelques ann&eacute;es, de vieux corbeaux croasser
+autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume l&eacute;g&egrave;re, se sont &eacute;lev&eacute;s
+&agrave; quelque gloire par leurs &eacute;crits. Ces oiseaux lugubres semblent, par
+leurs cris continuels, leur vouloir imputer le d&eacute;cri universel o&ugrave; tombe
+n&eacute;cessairement tout ce qu'ils exposent au grand jour de l'impression:
+comme si on &eacute;tait cause qu'ils manquent de force et d'haleine, ou qu'on
+d&ucirc;t &ecirc;tre responsable de cette m&eacute;diocrit&eacute; r&eacute;pandue sur leurs ouvrages.
+S'il s'imprime un livre de moeurs assez mal dig&eacute;r&eacute; pour tomber de
+soi-m&ecirc;me et ne pas exciter leur jalousie, ils le louent volontiers, et
+plus volontiers encore ils n'en parlent point; mais s'il est tel que le
+monde en parle, ils l'attaquent avec furie. Prose, vers, tout est sujet
+&agrave; leur censure, tout est en proie &agrave; une haine implacable, qu'ils ont
+con&ccedil;ue contre ce qui ose para&icirc;tre dans quelque perfection, et avec les
+signes d'une approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur
+fournir qui leur agr&eacute;e: il faudra leur rendre celle de la Serre ou de
+des Marets, et s'ils en sont crus, revenir au P&eacute;dagogue chr&eacute;tien et &agrave; la
+Cour sainte. Il para&icirc;t une nouvelle satire &eacute;crite contre les vices en
+g&eacute;n&eacute;ral, qui, d'un vers fort et d'un style d'airain, enfonce ses traits
+contre l'avarice, l'exc&egrave;s du jeu, la chicane, la mollesse, l'ordure et
+l'hypocrisie, o&ugrave; personne n'est nomm&eacute; ni d&eacute;sign&eacute;, o&ugrave; nulle femme
+vertueuse ne peut ni ne doit se reconna&icirc;tre; un Bourdaloue en chaire ne
+fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus innocentes: il
+n'importe, c'est m&eacute;disance, c'est calomnie. Voil&agrave; depuis quelque temps
+leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages de moeurs qui
+r&eacute;ussissent: ils y prennent tout litt&eacute;ralement, ils les lisent comme une
+histoire, ils n'y entendent ni la po&eacute;sie ni la figure; ainsi ils les
+condamnent; ils y trouvent des endroits faibles: il y en a dans Hom&egrave;re,
+dans Pindare, dans Virgile et dans Horace; o&ugrave; n'y en a-t-il point? si ce
+n'est peut-&ecirc;tre dans leurs &eacute;crits. Bernin n'a pas mani&eacute; le marbre ni
+trait&eacute; toutes ses figures d'une &eacute;gale force; mais on ne laisse pas de
+voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontr&eacute;, de certains traits
+si achev&eacute;s, tout proche de quelques autres qui le sont moins, qu'ils
+d&eacute;couvrent ais&eacute;ment l'excellence de l'ouvrier: si c'est un cheval, les
+crins sont tourn&eacute;s d'une main hardie, ils voltigent et semblent &ecirc;tre le
+jouet du vent; l'oeil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie;
+un ciseau de ma&icirc;tre s'y retrouve en mille endroits; il n'est pas donn&eacute; &agrave;
+ses copistes ni &agrave; ses envieux d'arriver &agrave; de telles fautes par leurs
+chefs-d'oeuvre: l'on voit bien que c'est quelque chose de manqu&eacute; par un
+habile homme, et une faute de Praxit&egrave;le.</p>
+
+<p>Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent m&ecirc;me
+supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se d&eacute;clare
+contre le vice? sont-ce des chartreux et des solitaires? sont-ce les
+j&eacute;suites, hommes pieux et &eacute;clair&eacute;s? sont-ce ces hommes religieux qui
+habitent en France les clo&icirc;tres et les abbayes? Tous au contraire lisent
+ces sortes d'ouvrages, et en particulier, et en public, &agrave; leurs
+r&eacute;cr&eacute;ations; ils en inspirent la lecture &agrave; leurs pensionnaires, &agrave; leurs
+&eacute;l&egrave;ves; ils en d&eacute;peuplent les boutiques, ils les conservent dans leurs
+biblioth&egrave;ques. N'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'&eacute;conomie
+du livre des Caract&egrave;res? N'ont-ils pas observ&eacute; que de seize chapitres
+qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant &agrave; d&eacute;couvrir le faux
+et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des
+attachements humains, ne tendent qu'&agrave; ruiner tous les obstacles qui
+affaiblissent d'abord, et qui &eacute;teignent ensuite dans tous les hommes la
+connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des pr&eacute;parations au
+seizi&egrave;me et dernier chapitre, o&ugrave; l'ath&eacute;isme est attaqu&eacute;, et peut-&ecirc;tre
+confondu; o&ugrave; les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les
+faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont
+apport&eacute;es; o&ugrave; la providence de Dieu est d&eacute;fendue contre l'insulte et les
+plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent r&eacute;p&eacute;ter contre un
+ouvrage si s&eacute;rieux et si utile ce continuel refrain: C'est m&eacute;disance,
+c'est calomnie? Il faut les nommer: ce sont des po&egrave;tes; mais quels
+po&egrave;tes? Des auteurs d'hymnes sacr&eacute;s ou des traducteurs de psaumes, des
+Godeaux ou des Corneilles? Non, mais des faiseurs de stances et
+d'&eacute;l&eacute;gies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur
+une absence ou sur un retour, qui font une &eacute;pigramme sur une belle
+gorge, et un madrigal sur une jouissance. Voil&agrave; ceux qui, par
+d&eacute;licatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en m&eacute;nageant
+les particuliers avec toutes les pr&eacute;cautions que la prudence peut
+sugg&eacute;rer, j'essaye, dans mon livre des Moeurs, de d&eacute;crier, s'il est
+possible, tous les vices du coeur et de l'esprit, de rendre l'homme
+raisonnable et plus proche de devenir chr&eacute;tien. Tels ont &eacute;t&eacute; les
+Th&eacute;obaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur
+atelier.</p>
+
+<p>Ils sont encore all&eacute;s plus loin; car palliant d'une politique z&eacute;l&eacute;e le
+chagrin de ne se sentir pas &agrave; leur gr&eacute; si bien lou&eacute;s et si longtemps que
+chacun des autres acad&eacute;miciens, ils ont os&eacute; faire des applications
+d&eacute;licates et dangereuses de l'endroit de ma harangue o&ugrave;, m'exposant seul
+&agrave; prendre le parti de toute la litt&eacute;rature contre leurs plus
+irr&eacute;conciliables ennemis, gens p&eacute;cunieux, que l'exc&egrave;s d'argent ou qu'une
+fortune faite par de certaines voies, jointe &agrave; la faveur des grands,
+qu'elle leur attire n&eacute;cessairement, m&egrave;ne jusqu'&agrave; une froide insolence,
+je leur fais &agrave; la v&eacute;rit&eacute; &agrave; tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est
+pas permis de d&eacute;tourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et
+sur tout autre.</p>
+
+<p>Ainsi en usent &agrave; mon &eacute;gard, excit&eacute;s peut-&ecirc;tre par les Th&eacute;obaldes, ceux
+qui, se persuadant qu'un auteur &eacute;crit seulement pour les amuser par la
+satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale, au
+lieu de prendre pour eux et de faire servir &agrave; la correction de leurs
+moeurs les divers traits qui sont sem&eacute;s dans un ouvrage, s'appliquent &agrave;
+d&eacute;couvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces
+traits peuvent regarder, n&eacute;gligent dans un livre tout ce qui n'est que
+remarques solides ou s&eacute;rieuses r&eacute;flexions, quoique en si grand nombre
+qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arr&ecirc;ter qu'aux
+peintures ou aux caract&egrave;res; et apr&egrave;s les avoir expliqu&eacute;s &agrave; leur mani&egrave;re
+et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues
+listes, ou, comme ils les appellent, des clefs: fausses clefs, et qui
+leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont
+les noms s'y voient d&eacute;chiffr&eacute;s, et &agrave; l'&eacute;crivain qui en est la cause,
+quoique innocente.</p>
+
+<p>J'avais pris la pr&eacute;caution de protester dans une pr&eacute;face contre tous ces
+interpr&eacute;tations, que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait
+fait pr&eacute;voir, jusqu'&agrave; h&eacute;siter quelque temps si je devais rendre mon
+livre public, et &agrave; balancer entre le d&eacute;sir d'&ecirc;tre utile &agrave; ma patrie par
+mes &eacute;crits, et la crainte de fournir &agrave; quelques-uns de quoi exercer leur
+malignit&eacute;. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caract&egrave;res,
+quelle digue &eacute;l&egrave;verai-je contre ce d&eacute;luge d'explications qui inonde la
+ville, et qui bient&ocirc;t va gagner la cour? Dirai-je s&eacute;rieusement, et
+protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni
+complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donn&eacute; aucune; que mes
+plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refus&eacute;es; que les
+personnes les plus accr&eacute;dit&eacute;es de la cour ont d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; d'avoir mon
+secret? N'est-ce pas la m&ecirc;me chose que si je me tourmentais beaucoup &agrave;
+soutenir que je ne suis pas un malhonn&ecirc;te homme, un homme sans pudeur,
+sans moeurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens
+de parler ont voulu me repr&eacute;senter dans leur libelle diffamatoire?</p>
+
+<p>Mais d'ailleurs comment aurais-je donn&eacute; ces sortes de clefs, si je n'ai
+pu moi-m&ecirc;me les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? &Eacute;tant
+presque toutes diff&eacute;rentes entre elles, quel moyen de les faire servir &agrave;
+une m&ecirc;me entr&eacute;e, je veux dire &agrave; l'intelligence de mes Remarques? Nommant
+des personnes de la cour et de la ville &agrave; qui je n'ai jamais parl&eacute;, que
+je ne connais point, peuvent-elles partir de moi et &ecirc;tre distribu&eacute;es de
+ma main? Aurais-je donn&eacute; celles qui se fabriquent &agrave; Romorentin, &agrave;
+Mortaigne et &agrave; Belesme, dont les diff&eacute;rentes applications sont &agrave; la
+baillive, &agrave; la femme de l'assesseur, au pr&eacute;sident de l'&Eacute;lection, au
+pr&eacute;v&ocirc;t de la mar&eacute;chauss&eacute;e et au pr&eacute;v&ocirc;t de la coll&eacute;giale? Les noms y sont
+fort bien marqu&eacute;s; mais ils ne m'aident pas davantage &agrave; conna&icirc;tre les
+personnes. Qu'on me permette ici une vanit&eacute; sur mon ouvrage: je suis
+presque dispos&eacute; &agrave; croire qu'il faut que mes peintures expriment bien
+l'homme en g&eacute;n&eacute;ral, puisqu'elles ressemblent &agrave; tant de particuliers, et
+que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute; d'apr&egrave;s nature, mais je n'ai pas toujours song&eacute; &agrave; peindre
+celui-ci ou celle-l&agrave; dans mon livre des Moeurs. Je ne me suis point lou&eacute;
+au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et
+ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et
+ne parussent feints ou imagin&eacute;s. Me rendant plus difficile, je suis all&eacute;
+plus loin: j'ai pris un trait d'un c&ocirc;t&eacute; et un trait d'un autre; et de
+ces divers traits qui pouvaient convenir &agrave; une m&ecirc;me personne, j'en ai
+fait des peintures vraisemblables, cherchant moins &agrave; r&eacute;jouir les
+lecteurs par le caract&egrave;re, ou comme le disent les m&eacute;contents, par la
+satire de quelqu'un, qu'&agrave; leur proposer des d&eacute;fauts &agrave; &eacute;viter et des
+mod&egrave;les &agrave; suivre.</p>
+
+<p>Il me semble donc que je dois &ecirc;tre moins bl&acirc;m&eacute; que plaint de ceux qui
+par hasard verraient leurs noms &eacute;crits dans ces insolentes listes, que
+je d&eacute;savoue et que je condamne autant qu'elles le m&eacute;ritent. J'ose m&ecirc;me
+attendre d'eux cette justice, que sans s'arr&ecirc;ter &agrave; un auteur moral qui
+n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront
+jusqu'aux interpr&egrave;tes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet
+ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je
+r&eacute;ponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point.
+Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la
+vue de louer vertu ou leur m&eacute;rite; j'&eacute;cris leurs noms en lettres
+capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas
+risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms v&eacute;ritables aux
+peintures moins obligeantes, je me serais &eacute;pargn&eacute; le travail d'emprunter
+les noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui
+n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille
+tours et mille faux-fuyants pour d&eacute;payser ceux qui me lisent, et les
+d&eacute;go&ucirc;ter des applications. Voil&agrave; la conduite que j'ai tenue dans la
+composition des Caract&egrave;res.</p>
+
+<p>Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef
+des m&eacute;contents, je ne sais en effet pourquoi j'ai tent&eacute; de faire de ce
+remerciement &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise un discours oratoire qui e&ucirc;t quelque
+force et quelque &eacute;tendue. De z&eacute;l&eacute;s acad&eacute;miciens m'avaient d&eacute;j&agrave; fray&eacute; ce
+chemin; mais ils se sont trouv&eacute;s en petit nombre; et leur z&egrave;le pour
+l'honneur et pour la r&eacute;putation de l'Acad&eacute;mie n'a eu que peu
+d'imitateurs. Je pouvais suivre l'exemple de ceux qui, postulant une
+place dans cette compagnie sans avoir jamais rien &eacute;crit, quoiqu'ils
+sachent &eacute;crire, annoncent d&eacute;daigneusement, la veille de leur r&eacute;ception,
+qu'ils n'ont que deux mots &agrave; dire et qu'un moment &agrave; parler, quoique
+capables de parler longtemps et de parler bien.</p>
+
+<p>J'ai pens&eacute; au contraire qu'ainsi que nul artisan n'est agr&eacute;g&eacute; &agrave; aucune
+soci&eacute;t&eacute;, ni n'a ses lettres de ma&icirc;trise sans faire son chef-d'oeuvre, de
+m&ecirc;me et avec encore plus de biens&eacute;ance, un homme associ&eacute; &agrave; un corps qui
+ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'&eacute;loquence, se
+trouvait engag&eacute; &agrave; faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le f&icirc;t
+aux yeux de tous para&icirc;tre digne du choix dont il venait de l'honorer. Il
+me semblait encore que puisque l'&eacute;loquence profane ne paraissait plus
+r&eacute;gner au barreau, d'o&ugrave; elle a &eacute;t&eacute; bannie par la n&eacute;cessit&eacute; de
+l'exp&eacute;dition, et qu'elle ne devait plus &ecirc;tre admise dans la chaire, o&ugrave;
+elle n'a &eacute;t&eacute; que trop soufferte, le seul asile qui pouvait lui rester
+&eacute;tait l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise; et qu'il n'y avait rien de plus naturel, ni
+qui p&ucirc;t rendre cette Compagnie plus c&eacute;l&egrave;bre, que si, au sujet des
+r&eacute;ceptions de nouveaux acad&eacute;miciens, elle savait quelquefois attirer la
+cour et la ville &agrave; ses assembl&eacute;es, par la curiosit&eacute; d'y entendre des
+pi&egrave;ces d'&eacute;loquence d'une juste &eacute;tendue, faites de main de ma&icirc;tres, et
+dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.</p>
+
+<p>Si je n'ai pas atteint mon but, qui &eacute;tait de prononcer un discours
+&eacute;loquent, il me para&icirc;t du moins que je me suis disculp&eacute; de l'avoir fait
+trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris, &agrave; qui on l'avait
+promis mauvais, satirique et insens&eacute;, s'est plaint qu'on lui avait
+manqu&eacute; de parole; si Marly, o&ugrave; la curiosit&eacute; de l'entendre s'&eacute;tait
+r&eacute;pandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donn&eacute;s &agrave;
+la critique qu'on en avait faite; s'il a su franchir Chantilly, &eacute;cueil
+des mauvais ouvrages; si l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, &agrave; qui j'avais appel&eacute;
+comme au juge souverain de ces sortes de pi&egrave;ces, &eacute;tant assembl&eacute;e
+extraordinairement, a adopt&eacute; celle-ci, l'a fait imprimer par son
+libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n'&eacute;tait pas en effet
+compos&eacute;e d'un style affect&eacute;, dur et interrompu, ni charg&eacute;e de louanges
+fades et outr&eacute;es, telles qu'on les lit dans les prologues d'op&eacute;ras, et
+dans tant d'&eacute;p&icirc;tres d&eacute;dicatoires, il ne faut plus s'&eacute;tonner qu'elle ait
+ennuy&eacute; Th&eacute;obalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire,
+o&ugrave; ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donn&eacute;e &agrave; un ouvrage
+pour en faire la r&eacute;putation, et que pour y mettre le dernier sceau, il
+sera n&eacute;cessaire que de certaines gens le d&eacute;sapprouvent, qu'ils y aient
+b&acirc;ill&eacute;.</p>
+
+<p>Car voudraient-ils, pr&eacute;sentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a
+moins mal r&eacute;ussi dans le public qu'ils ne l'avaient esp&eacute;r&eacute;, qu'ils
+savent que deux libraires ont plaid&eacute; &agrave; qui l'imprimerait, voudraient-ils
+d&eacute;savouer leur go&ucirc;t et le jugement qu'ils en ont port&eacute; dans les premiers
+jours qu'elle fut prononc&eacute;e? Me permettraient-ils de publier, ou
+seulement de soup&ccedil;onner, une tout autre raison de l'&acirc;pre censure qu'ils
+en firent, que la persuasion o&ugrave; ils &eacute;taient qu'elle la m&eacute;ritait? On sait
+que cet homme, d'un nom et d'un m&eacute;rite si distingu&eacute;, avec qui j'eus
+l'honneur d'&ecirc;tre re&ccedil;u &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, pri&eacute;, sollicit&eacute;, pers&eacute;cut&eacute;
+de consentir &agrave; l'impression de sa harangue, par ceux m&ecirc;mes qui voulaient
+supprimer la mienne et en &eacute;teindre la m&eacute;moire, leur r&eacute;sista toujours
+avec fermet&eacute;. Il leur dit qu'il ne pouvait ni ne devait approuver une
+distinction si odieuse qu'ils voulaient faire entre lui et moi; que la
+pr&eacute;f&eacute;rence qu'ils donnaient &agrave; son discours avec cette affectation et cet
+empressement qu'ils lui marquaient, bien loin de l'obliger, comme ils
+pouvaient le croire, lui faisait au contraire une v&eacute;ritable peine; que
+deux discours &eacute;galement innocents, prononc&eacute;s dans le m&ecirc;me jour, devaient
+&ecirc;tre imprim&eacute;s dans le m&ecirc;me temps. Il s'expliqua ensuite obligeamment, en
+public et en particulier, sur le violent chagrin qu'il ressentait de ce
+que les deux auteurs de la gazette que j'ai cit&eacute;s avaient fait servir
+les louanges qu'il leur avait plu de lui donner &agrave; un dessein form&eacute; de
+m&eacute;dire de moi, de mon discours et de mes Caract&egrave;res; et il me fit, sur
+cette satire injurieuse, des explications et des excuses qu'il ne me
+devait point. Si donc on voulait inf&eacute;rer de cette conduite des
+Th&eacute;obaldes, qu'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et
+d'une harangue folle et d&eacute;cri&eacute;e pour relever celle de mon coll&egrave;gue, ils
+doivent r&eacute;pondre, pour se laver de ce soup&ccedil;on qui les d&eacute;shonore, qu'ils
+ne sont ni courtisans, ni d&eacute;vou&eacute;s &agrave; la faveur, ni int&eacute;ress&eacute;s, ni
+adulateurs; qu'au contraire ils sont sinc&egrave;res, et qu'ils ont dit
+na&iuml;vement ce qu'ils pensaient du plan, du style et des expressions de
+mon remerciement &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise. Mais on ne manquera pas
+d'insister et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville,
+des grands et du peuple, lui a &eacute;t&eacute; favorable. Qu'importe? Ils
+r&eacute;pliqueront avec confiance que le public a son go&ucirc;t, et qu'ils ont le
+leur: r&eacute;ponse qui ferme la bouche et qui termine tout diff&eacute;rend. Il est
+vrai qu'elle m'&eacute;loigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun
+de mes &eacute;crits; car si j'ai un peu de sant&eacute; avec quelques ann&eacute;es de vie,
+je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins
+assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent
+toujours partager les Th&eacute;obaldes et le public.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Discours_prononce_dans_lacademie_francaise_le_lundi_quinzieme_juin_1693" id="Discours_prononce_dans_lacademie_francaise_le_lundi_quinzieme_juin_1693"></a><a href="#moeurs">Discours prononc&eacute; dans l'acad&eacute;mie fran&ccedil;aise le lundi quinzi&egrave;me juin 1693</a></h2>
+
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Il serait difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous,
+d'avoir devant ses yeux l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, d'avoir lu l'histoire de
+son &eacute;tablissement, sans penser d'abord &agrave; celui &agrave; qui elle en est
+redevable, et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui
+doive moins vous d&eacute;plaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent
+le devoir et la coutume, par quelques traits o&ugrave; ce grand cardinal soit
+reconnaissable, et qui en renouvellent la m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer
+par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins
+faits pour relever le m&eacute;rite de celui que l'on veut peindre, que pour
+montrer tout le feu et toute la vivacit&eacute; de l'orateur. Suivez le r&egrave;gne
+de Louis le Juste: c'est la vie du cardinal de Richelieu, c'est son
+&eacute;loge et celui du prince qui l'a mis en oeuvre. Que pourrais-je ajouter &agrave;
+des faits encore r&eacute;cents et si m&eacute;morables? Ouvrez son Testament
+politique, dig&eacute;rez cet ouvrage: c'est la peinture de son esprit; son &acirc;me
+tout enti&egrave;re s'y d&eacute;veloppe; l'on y d&eacute;couvre le secret de sa conduite et
+de ses actions; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et
+de si grands &eacute;v&eacute;nements qui ont paru sous son administration: l'on y
+voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu
+agir s&ucirc;rement et avec succ&egrave;s, et que celui qui a achev&eacute; de si grandes
+choses, ou n'a jamais &eacute;crit, ou a d&ucirc; &eacute;crire comme il a fait.</p>
+
+<p>G&eacute;nie fort et sup&eacute;rieur, il a su tout le fond et tout le myst&egrave;re du
+gouvernement; il a connu le beau et le sublime du minist&egrave;re; il a
+respect&eacute; l'&eacute;tranger, m&eacute;nag&eacute; les couronnes, connu le poids de leur
+alliance; il a oppos&eacute; des alli&eacute;s &agrave; des ennemis; il a veill&eacute; aux int&eacute;r&ecirc;ts
+du dehors, &agrave; ceux du dedans. Il n'a oubli&eacute; que les siens: une vie
+laborieuse et languissante, souvent expos&eacute;e, a &eacute;t&eacute; le prix d'une si
+haute vertu; d&eacute;positaire des tr&eacute;sors de son ma&icirc;tre, combl&eacute; de ses
+bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne saurait dire
+qu'il est mort riche.</p>
+
+<p>Le croirait-on, Messieurs? cette &acirc;me s&eacute;rieuse et aust&egrave;re, formidable aux
+ennemis de l'&Eacute;tat, inexorable aux factieux, plong&eacute;e dans la n&eacute;gociation,
+occup&eacute;e tant&ocirc;t &agrave; affaiblir le parti de l'h&eacute;r&eacute;sie, tant&ocirc;t &agrave; d&eacute;concerter
+une ligue, et tant&ocirc;t &agrave; m&eacute;diter une conqu&ecirc;te, a trouv&eacute; le loisir d'&ecirc;tre
+savante, a go&ucirc;t&eacute; les belles-lettres et ceux qui en faisaient profession.
+Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes d&eacute;vou&eacute;s &agrave; la
+fortune, qui, par le succ&egrave;s de vos affaires particuli&egrave;res, vous jugez
+dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour
+des g&eacute;nies heureux et pour de bonnes t&ecirc;tes; qui dites que vous ne savez
+rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour
+marquer l'inutilit&eacute; des sciences, ou pour para&icirc;tre ne devoir rien aux
+autres, mais puiser tout de votre fonds. Apprenez que le cardinal de
+Richelieu a su, qu'il a lu: je ne dis pas qu'il n'a point eu
+d'&eacute;loignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aim&eacute;s,
+caress&eacute;s, favoris&eacute;s, qu'il leur a m&eacute;nag&eacute; des privil&egrave;ges, qu'il leur
+destinait des pensions, qu'il les a r&eacute;unis en une Compagnie c&eacute;l&egrave;bre,
+qu'il en a fait l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise. Oui, hommes riches et ambitieux,
+contempteurs de la vertu, et de toute association qui ne roule pas sur
+les &eacute;tablissements et sur l'int&eacute;r&ecirc;t, celle-ci est une des pens&eacute;es de ce
+grand ministre, n&eacute; homme d'&Eacute;tat, d&eacute;vou&eacute; &agrave; l'&Eacute;tat, esprit solide,
+&eacute;minent, capable dans ce qu'il faisait des motifs les plus relev&eacute;s et
+qui tendaient au bien public comme &agrave; la gloire de la monarchie;
+incapable de concevoir jamais rien qui ne f&ucirc;t digne de lui, du prince
+qu'il servait, de la France, &agrave; qui il avait consacr&eacute; ses m&eacute;ditations et
+ses veilles.</p>
+
+<p>Il savait quelle est la force et l'utilit&eacute; de l'&eacute;loquence, la puissance
+de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux
+hommes la justice et la probit&eacute;, qui porte dans le coeur du soldat
+l'intr&eacute;pidit&eacute; et l'audace, qui calme les &eacute;motions populaires, qui excite
+&agrave; leurs devoirs les compagnies enti&egrave;res ou la multitude. Il n'ignorait
+pas quels sont les fruits de l'histoire et de la po&eacute;sie, quelle est la
+n&eacute;cessit&eacute; de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences;
+et que pour conduire ces choses &agrave; un degr&eacute; de perfection qui les rend&icirc;t
+avantageuses &agrave; la R&eacute;publique, il fallait dresser le plan d'une compagnie
+o&ugrave; la vertu seule f&ucirc;t admise, le m&eacute;rite plac&eacute;, l'esprit et le savoir
+rassembl&eacute;s par des suffrages. N'allons pas plus loin: voil&agrave;, Messieurs,
+vos principes et votre r&egrave;gle, dont je ne suis qu'une exception.</p>
+
+<p>Rappelez en votre m&eacute;moire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse,
+rappelez ce grand et premier concile o&ugrave; les P&egrave;res qui le composaient
+&eacute;taient remarquables chacun par quelques membres mutil&eacute;s, ou par les
+cicatrices qui leur &eacute;taient rest&eacute;es des fureurs de la pers&eacute;cution; ils
+semblaient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette
+assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale de toute l'&Eacute;glise: il n'y avait aucun de vos
+illustres pr&eacute;d&eacute;cesseurs qu'on ne s'empress&acirc;t de voir, qu'on ne montr&acirc;t
+dans les places, qu'on ne d&eacute;sign&acirc;t par quelque ouvrage fameux qui lui
+avait fait un grand nom, et qui lui donnait rang dans cette Acad&eacute;mie
+naissante qu'ils avaient comme fond&eacute;e. Tels &eacute;taient ces grands artisans
+de la parole, ces premiers ma&icirc;tres de l'&eacute;loquence fran&ccedil;aise; tels vous
+&ecirc;tes, Messieurs, qui ne c&eacute;dez ni en savoir ni en m&eacute;rite &agrave; nul de ceux
+qui vous ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s.</p>
+
+<p>L'un, aussi correct dans sa langue que s'il l'avait apprise par r&egrave;gles
+et par principes, aussi &eacute;l&eacute;gant dans les langues &eacute;trang&egrave;res que si elles
+lui &eacute;taient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours
+parler celui de son pays: il a entrepris, il a fini une p&eacute;nible
+traduction, que le plus bel esprit pourrait avouer, et que le plus pieux
+personnage devrait d&eacute;sirer d'avoir faite.</p>
+
+<p>L'autre fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les
+gr&acirc;ces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin,
+en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable
+et le naturel.</p>
+
+<p>Un autre, plus &eacute;gal que Marot et plus po&egrave;te que Voiture, a le jeu, le
+tour, et la na&iuml;vet&eacute; de tous les deux; il instruit en badinant, persuade
+aux hommes la vertu par l'organe des b&ecirc;tes, &eacute;l&egrave;ve les petits sujets
+jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'&eacute;crire; toujours
+original soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a &eacute;t&eacute; au del&agrave; de
+ses mod&egrave;les, mod&egrave;le lui-m&ecirc;me difficile &agrave; imiter.</p>
+
+<p>Celui-ci passe Juv&eacute;nal, atteint Horace, semble cr&eacute;er les pens&eacute;es
+d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie; il a dans ce qu'il
+emprunte des autres toutes les gr&acirc;ces de la nouveaut&eacute; et tout le m&eacute;rite
+de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de g&eacute;nie, quoique
+travaill&eacute;s avec art, pleins de traits et de po&eacute;sie, seront lus encore
+quand la langue aura vieilli, en seront les derniers d&eacute;bris: on y
+remarque une critique s&ucirc;re, judicieuse et innocente, s'il est permis du
+moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.</p>
+
+<p>Cet autre vient apr&egrave;s un homme lou&eacute;, applaudi, admir&eacute;, dont les vers
+volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui r&egrave;gne sur la
+sc&egrave;ne, qui s'est empar&eacute; de tout le th&eacute;&acirc;tre. Il ne l'en d&eacute;poss&egrave;de pas, il
+est vrai; mais il s'y &eacute;tablit avec lui: le monde s'accoutume &agrave; en voir
+faire la comparaison. Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le
+grand Corneille, lui soit pr&eacute;f&eacute;r&eacute;; quelques autres, qu'il lui soit
+&eacute;gal&eacute;: ils en appellent &agrave; l'autre si&egrave;cle; ils attendent la fin de
+quelques vieillards qui, touch&eacute;s indiff&eacute;remment de tout ce qui rappelle
+leurs premi&egrave;res ann&eacute;es, n'aiment peut-&ecirc;tre dans OEdipe que le souvenir de
+leur jeunesse.</p>
+
+<p>Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une
+envieuse critique et qui l'a fait taire; qu'on admire malgr&eacute; soi, qui
+accable par le grand nombre et par l'&eacute;minence de ses talents? Orateur,
+historien, th&eacute;ologien, philosophe, d'une rare &eacute;rudition, d'une plus rare
+&eacute;loquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses &eacute;crits, soit dans la
+chaire; un d&eacute;fenseur de la religion, une lumi&egrave;re de l'&Eacute;glise, parlons
+d'avance le langage de la post&eacute;rit&eacute;, un P&egrave;re de l'&Eacute;glise. Que n'est-il
+point? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne.</p>
+
+<p>Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous? Quelles choses
+vous furent dites dans la place o&ugrave; je me trouve! Je m'en souviens; et
+apr&egrave;s ce que vous avez entendu, comment os&eacute;-je parler? comment
+daignez-vous m'entendre? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de
+ce rare esprit, soit qu'il pr&ecirc;che de g&eacute;nie et sans pr&eacute;paration, soit
+qu'il prononce un discours &eacute;tudi&eacute; et oratoire, soit qu'il explique ses
+pens&eacute;es dans la conversation: toujours ma&icirc;tre de l'oreille et du coeur de
+ceux qui l'&eacute;coutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'&eacute;l&eacute;vation,
+ni tant de facilit&eacute;, de d&eacute;licatesse, de politesse. On est assez heureux
+de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit &ecirc;tre
+content de soi, si l'on emporte ses r&eacute;flexions et si l'on en profite.
+Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre! &Agrave; qui
+m'associez-vous!</p>
+
+<p>Je voudrais, Messieurs, moins press&eacute; par le temps et par les biens&eacute;ances
+qui mettent des bornes &agrave; ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui
+composent cette Acad&eacute;mie par des endroits encore plus marqu&eacute;s et par de
+plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit
+r&eacute;pandus parmi les hommes se trouvent partag&eacute;s entre vous. Veut-on de
+diserts orateurs, qui aient sem&eacute; dans la chaire toutes les fleurs de
+l'&eacute;loquence, qui, avec une saine morale, aient employ&eacute; tous les tours et
+toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de
+paroles, qui fassent aimer les solennit&eacute;s, les temples, qui y fassent
+courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous.
+Admire-t-on une vaste et profonde litt&eacute;rature qui aille fouiller dans
+les archives de l'antiquit&eacute; pour en retirer des choses ensevelies dans
+l'oubli, &eacute;chapp&eacute;es aux esprits les plus curieux, ignor&eacute;es des autres
+hommes; une m&eacute;moire, une m&eacute;thode, une pr&eacute;cision &agrave; ne pouvoir dans ces
+recherches s'&eacute;garer d'une seule ann&eacute;e, quelquefois d'un seul jour sur
+tant de si&egrave;cles? cette doctrine admirable, vous la poss&eacute;dez; elle est du
+moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assembl&eacute;e. Si
+l'on est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir
+avec exactitude les choses anciennes, et de narrer celles qui sont
+nouvelles avec autant de simplicit&eacute; que de v&eacute;rit&eacute;, des qualit&eacute;s si rares
+ne vous manquent pas et sont r&eacute;unies en un m&ecirc;me sujet. Si l'on cherche
+des hommes habiles, pleins d'esprit et d'exp&eacute;rience, qui, par le
+privil&egrave;ge de leurs emplois, fassent parler le Prince avec dignit&eacute; et
+avec justesse; d'autres qui placent heureusement et avec succ&egrave;s, dans
+les n&eacute;gociations les plus d&eacute;licates, les talents qu'ils ont de bien
+parler et de bien &eacute;crire; d'autres encore qui pr&ecirc;tent leurs soins et
+leur vigilance aux affaires publiques, apr&egrave;s les avoir employ&eacute;s aux
+judiciaires, toujours avec une &eacute;gale r&eacute;putation: tous se trouvent au
+milieu de vous, et je souffre &agrave; ne les pas nommer.</p>
+
+<p>Si vous aimez le savoir joint &agrave; l'&eacute;loquence, vous n'attendrez pas
+longtemps: r&eacute;servez seulement toute votre attention pour celui qui
+parlera apr&egrave;s moi. Que vous manque-t-il enfin? vous avez des &eacute;crivains
+habiles en l'une et en l'autre oraison; des po&egrave;tes en tout genre de
+po&eacute;sies, soit morales, soit chr&eacute;tiennes, soit h&eacute;ro&iuml;ques, soit galantes
+et enjou&eacute;es; des imitateurs des anciens; des critiques aust&egrave;res; des
+esprits fins, d&eacute;licats, subtils, ing&eacute;nieux, propres &agrave; briller dans les
+conversations et dans les cercles. Encore une fois, &agrave; quels hommes, &agrave;
+quels grands sujets m'associez-vous!</p>
+
+<p>Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? Apr&egrave;s qui vous
+fais-je ce public remerciement? Il ne doit pas n&eacute;anmoins, cet homme si
+louable et si modeste, appr&eacute;hender que je le loue: si proche de moi, il
+aurait autant de facilit&eacute; que de disposition &agrave; m'interrompre. Je vous
+demanderai plus volontiers: &Agrave; qui me faites-vous succ&eacute;der? &Agrave; un homme
+QUI AVAIT DE LA VERTU.</p>
+
+<p>Quelquefois, Messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges
+des illustres morts dont ils remplissent la place, h&eacute;sitent, partag&eacute;s
+entre plusieurs choses qui m&eacute;ritent &eacute;galement qu'on les rel&egrave;ve. Vous
+aviez choisi en M. l'abb&eacute; de la Chambre un homme si pieux, si tendre, si
+charitable, si louable par le coeur, qui avait des moeurs si sages et si
+chr&eacute;tiennes, qui &eacute;tait si touch&eacute; de religion, si attach&eacute; &agrave; ses devoirs,
+qu'une de ses moindres qualit&eacute;s &eacute;tait de bien &eacute;crire. De solides vertus,
+qu'on voudrait c&eacute;l&eacute;brer, font passer l&eacute;g&egrave;rement sur son &eacute;rudition ou sur
+son &eacute;loquence; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses
+ouvrages. Je pr&eacute;f&eacute;rerais en effet de prononcer le discours fun&egrave;bre de
+celui &agrave; qui je succ&egrave;de, plut&ocirc;t que de me borner &agrave; un simple &eacute;loge de son
+esprit. Le m&eacute;rite en lui n'&eacute;tait pas une chose acquise, mais un
+patrimoine, un bien h&eacute;r&eacute;ditaire, si du moins il en faut juger par le
+choix de celui qui avait livr&eacute; son coeur, sa confiance, toute sa
+personne, &agrave; cette famille, qui l'avait rendue comme votre alli&eacute;e,
+puisqu'on peut dire qu'il l'avait adopt&eacute;e, et qu'il l'avait mise avec
+l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise sous sa protection.</p>
+
+<p>Je parle du chancelier Seguier. On s'en souvient comme de l'un des plus
+grands magistrats que la France ait nourris depuis ses commencements. Il
+a laiss&eacute; &agrave; douter en quoi il excellait davantage, ou dans les
+belles-lettres, ou dans les affaires; il est vrai du moins, et on en
+convient, qu'il surpassait en l'un et en l'autre tous ceux de son temps.
+Homme grave et familier, profond dans les d&eacute;lib&eacute;rations, quoique doux et
+facile dans le commence, il a eu naturellement ce que tant d'autres
+veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'&eacute;tude et
+par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus
+rare que la science, et peut-&ecirc;tre que la probit&eacute;, je veux dire de la
+dignit&eacute;. Il ne la devait point &agrave; l'&eacute;minence de son poste; au contraire,
+il l'a anobli: il a &eacute;t&eacute; grand et accr&eacute;dit&eacute; sans minist&egrave;re, et on ne voit
+pas que ceux qui ont su tout r&eacute;unir en leurs personnes l'aient effac&eacute;.</p>
+
+<p>Vous le perd&icirc;tes il y a quelques ann&eacute;es, ce grand protecteur. Vous
+jet&acirc;tes la vue autour de vous, vous promen&acirc;tes vos yeux sur tous ceux
+qui s'offraient et qui se trouvaient honor&eacute;s de vous recevoir; mais le
+sentiment de votre perte fut tel, que dans les efforts que vous f&icirc;tes
+pour la r&eacute;parer, vous os&acirc;tes penser &agrave; celui qui seul pouvait vous la
+faire oublier et la tourner &agrave; votre gloire. Avec quelle bont&eacute;, avec
+quelle humanit&eacute; ce magnanime prince vous a-t-il re&ccedil;us! N'en soyons pas
+surpris, c'est son caract&egrave;re: le m&ecirc;me, Messieurs, que l'on voit &eacute;clater
+dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes
+r&eacute;volutions arriv&eacute;es dans un royaume voisin et alli&eacute; de la France ont
+mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir.</p>
+
+<p>Quelle facilit&eacute; est la n&ocirc;tre pour perdre tout d'un coup le sentiment et
+la m&eacute;moire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement
+imprim&eacute;s! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons pass&eacute;s dans
+l'agitation et dans le trouble, curieux, incertains quelle fortune
+auraient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils,
+famille auguste, mais malheureuse, que la pi&eacute;t&eacute; et la religion avaient
+pouss&eacute;e jusqu'aux derni&egrave;res &eacute;preuves de l'adversit&eacute;. H&eacute;las! avaient-ils
+p&eacute;ri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions
+pas: on s'interrogeait, on se promettait r&eacute;ciproquement les premi&egrave;res
+nouvelles qui viendraient sur un &eacute;v&eacute;nement si lamentable. Ce n'&eacute;tait
+plus une affaire publique, mais domestique; on n'en dormait plus, on
+s'&eacute;veillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avait appris.
+Et quand ces personnes royales, &agrave; qui l'on prenait tant d'int&eacute;r&ecirc;t,
+eussent pu &eacute;chapper &agrave; la mer ou &agrave; leur patrie, &eacute;tait-ce assez? ne
+fallait-il pas une terre &eacute;trang&egrave;re o&ugrave; ils pussent aborder, un roi
+&eacute;galement bon et puissant qui p&ucirc;t et qui voul&ucirc;t les recevoir? Je l'ai
+vue, cette r&eacute;ception, spectacle tendre s'il en fut jamais! On y versait
+des larmes d'admiration et de joie. Ce prince n'a pas plus de gr&acirc;ce,
+lorsqu'&agrave; la t&ecirc;te de ses camps et de ses arm&eacute;es, il foudroie une ville
+qui lui r&eacute;siste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de
+son approche.</p>
+
+<p>S'il soutient cette longue guerre, n'en doutons pas, c'est pour nous
+donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir &agrave; des conditions qui soient
+justes et qui fassent honneur &agrave; la nation; qui &ocirc;tent pour toujours &agrave;
+l'ennemi l'esp&eacute;rance de nous troubler par de nouvelles hostilit&eacute;s. Que
+d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a ex&eacute;cut&eacute;, ou par
+lui-m&ecirc;me, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont
+toute l'Europe est &eacute;branl&eacute;e: ils ont un sujet vaste et qui les exercera
+longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut
+achever dans cette campagne. Je ne parle que de son coeur, que de la
+puret&eacute; et de la droiture de ses intentions: elles sont connues, elles
+lui &eacute;chappent. On le f&eacute;licite sur des titres d'honneur dont il vient de
+gratifier quelques grands de son &Eacute;tat: que dit-il? qu'il ne peut &ecirc;tre
+content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous
+le soient comme il le voudrait. Il sait, Messieurs, que la fortune d'un
+roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses
+fronti&egrave;res, d'&ecirc;tre craint de ses ennemis; mais que la gloire du
+souverain consiste &agrave; &ecirc;tre aim&eacute; de ses peuples, en avoir le coeur, et par
+le coeur tout ce qu'ils poss&egrave;dent. Provinces &eacute;loign&eacute;es, provinces
+voisines, ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les
+statuaires nous d&eacute;figurent, vous tend les bras, vous regarde avec des
+yeux tendres et pleins de douceur; c'est l&agrave; son attitude: il veut voir
+vos habitants, vos bergers danser au son d'une fl&ucirc;te champ&ecirc;tre sous les
+saules et les peupliers, y m&ecirc;ler leurs voix rustiques, et chanter les
+louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura
+rendu la joie et la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>C'est pour arriver &agrave; ce comble de ses souhaits, la f&eacute;licit&eacute; commune,
+qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre p&eacute;nible, qu'il
+essuie l'incl&eacute;mence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne,
+qu'il risque une vie heureuse: voil&agrave; son secret et les vues qui le font
+agir; on les p&eacute;n&egrave;tre, on les discerne par les seules qualit&eacute;s de ceux
+qui sont en place, et qui l'aident de leurs conseils. Je m&eacute;nage leur
+modestie: qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine
+point les projets de ce sage prince; qu'on devine, au contraire, qu'on
+nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la
+voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se
+d&eacute;charge pas enti&egrave;rement sur eux du poids de ses affaires; lui-m&ecirc;me, si
+je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours appliqu&eacute; &agrave; nos
+besoins, il n'y a pour lui ni temps de rel&acirc;che ni heures privil&eacute;gi&eacute;es:
+d&eacute;j&agrave; la nuit s'avance, les gardes sont relev&eacute;es aux avenues de son
+palais, les astres brillent au ciel et font leur course; toute la nature
+repose, priv&eacute;e du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi,
+tandis que ce roi, retir&eacute; dans son balustre, veille seul sur nous et sur
+tout l'&Eacute;tat. Tel est, Messieurs, le protecteur que vous vous &ecirc;tes
+procur&eacute;, celui de ses peuples.</p>
+
+<p>Vous m'avez admis dans une Compagnie illustr&eacute;e par une si haute
+protection. Je ne le dissimule pas, j'ai assez estim&eacute; cette distinction
+pour d&eacute;sirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son int&eacute;grit&eacute;,
+je veux dire de la devoir &agrave; votre seul choix; et j'ai mis votre choix &agrave;
+tel prix, que je n'ai pas os&eacute; en blesser, pas m&ecirc;me en effleurer la
+libert&eacute;, par une importune sollicitation. J'avais d'ailleurs une juste
+d&eacute;fiance de moi-m&ecirc;me, je sentais de la r&eacute;pugnance &agrave; demander d'&ecirc;tre
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &agrave; d'autres qui pouvaient &ecirc;tre choisis. J'avais cru entrevoir,
+Messieurs, une chose que je ne devais avoir aucune peine &agrave; croire, que
+vos inclinations se tournaient ailleurs, sur un sujet digne, sur un
+homme rempli de vertus, d'esprit et de connaissances, qui &eacute;tait tel
+avant le poste de confiance qu'il occupe, et qui serait tel encore s'il
+ne l'occupait plus. Je me sens touch&eacute;, non de sa d&eacute;f&eacute;rence, je sais
+celle que je lui dois, mais de l'amiti&eacute; qu'il m'a t&eacute;moign&eacute;e, jusques &agrave;
+s'oublier en ma faveur. Un p&egrave;re m&egrave;ne son fils &agrave; un spectacle: la foule y
+est grande, la porte est assi&eacute;g&eacute;e; il est haut et robuste, il fend la
+presse; et comme il est pr&egrave;s d'entrer, il pousse son fils devant lui,
+qui sans cette pr&eacute;caution, ou n'entrerait point, ou entrerait tard.
+Cette d&eacute;marche d'avoir suppli&eacute; quelques-uns de vous, comme il a fait, de
+d&eacute;tourner vers moi leurs suffrages, qui pouvaient si justement aller &agrave;
+lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est unique, et
+elle ne diminue rien de ma reconnaissance envers vous, puisque vos voix
+seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans
+l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Vous me l'avez accord&eacute;e, Messieurs, et de si bonne gr&acirc;ce, avec un
+consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule
+magnificence. Il n'y a ni poste, ni cr&eacute;dit, ni richesses, ni titres, ni
+autorit&eacute;, ni faveur qui aient pu vous plier &agrave; faire ce choix: je n'ai
+rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque
+succ&egrave;s par sa singularit&eacute;, et dont les fausses, je dis les fausses et
+malignes applications pouvaient me nuire aupr&egrave;s des personnes moins
+&eacute;quitables et moins &eacute;clair&eacute;es que vous, a &eacute;t&eacute; toute la m&eacute;diation que
+j'ai employ&eacute;e, et que vous avez re&ccedil;ue. Quel moyen de me repentir jamais
+d'avoir &eacute;crit?</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les caractères, by Jean de la Bruyère
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARACTÈRES ***
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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