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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17980-8.txt b/17980-8.txt new file mode 100644 index 0000000..91562c8 --- /dev/null +++ b/17980-8.txt @@ -0,0 +1,16749 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les caractères, by Jean de la Bruyère + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les caractères + +Author: Jean de la Bruyère + +Release Date: March 14, 2006 [EBook #17980] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARACTÈRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + + +Jean de La Bruyère + +LES CARACTÈRES +1688 +Texte de la dernière édition revue et corrigée par l'auteur, publiée par +E. Michallet, 1696. + +Table des matières + +LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE +Discours sur Théophraste +Les caractères de Théophraste +De la dissimulation +De la flatterie +De l'impertinent ou du diseur de rien +De la rusticité +Du complaisant +De l'image d'un coquin +Du grand parleur +Du débit des nouvelles +De l'effronterie causée par l'avarice +De l'épargne sordide +De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien +Du contre-temps +De l'air empressé +De la stupidité +De la brutalité +De la superstition +De l'esprit chagrin +De la défiance +D'un vilain homme +D'un homme incommode +De la sotte vanité +De l'avarice +De l'ostentation +De l'orgueil +De la peur, ou du défaut de courage +Des grands d'une république +Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne. +D'une tardive instruction +De la médisance + +LES CARACTÈRES OU LES MOEURS DE CE SIÈCLE +Préface +Des ouvrages de l'esprit +Du mérite personnel +Des femmes +Du coeur +De la société et de la conversation +Des biens de fortune +De la ville +De la cour +Des grands +Du souverain ou de la République +De l'homme +Des jugements +De la mode +De quelques usages +De la chaire +Des esprits forts + +DISCOURS DE RÉCEPTION À L'ACADÉMIE FRANÇAISE +Préface +Discours prononcé dans l'académie française le lundi quinzième juin 1693 + + + +LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE + +Discours sur Théophraste + + +Je n'estime pas que l'homme soit capable de former dans son esprit un +projet plus vain et plus chimérique, que de prétendre, en écrivant de +quelque art ou de quelque science que ce soit, échapper à toute sorte de +critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs. + +Car, sans m'étendre sur la différence des esprits des hommes, aussi +prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait goûter aux uns +les choses de spéculation et aux autres celles de pratique, qui fait que +quelques-uns cherchent dans les livres à exercer leur imagination, +quelques autres à former leur jugement, qu'entre ceux qui lisent, +ceux-ci aiment à être forcés par la démonstration, et ceux-là veulent +entendre délicatement, ou former des raisonnements et des conjectures, +je me renferme seulement dans cette science qui décrit les moeurs, qui +examine les hommes, et qui développe leurs caractères, et j'ose dire que +sur les ouvrages qui traitent des choses qui les touchent de si près, et +où il ne s'agit que d'eux-mêmes, ils sont encore extrêmement difficiles +à contenter. + +Quelques savants ne goûtent que les apophtegmes des anciens et les +exemples tirés des Romains, des Grecs, des Perses, des Égyptiens; +l'histoire du monde présent leur est insipide; ils ne sont point touchés +des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle +attention à leurs moeurs. Les femmes, au contraire, les gens de la cour, +et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, +indifférents pour toutes les choses qui les ont précédés, sont avides de +celles qui se passent à leurs yeux et qui sont comme sous leur main: ils +les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les +personnes qui les entourent, si charmés des descriptions et des +peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de +ceux enfin qui leur ressemblent et à qui ils ne croient pas ressembler, +que jusque dans la chaire l'on se croit obligé souvent de suspendre +l'Évangile pour les prendre par leur faible, et les ramener à leurs +devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée. + +La cour ou ne connaît pas la ville, ou, par le mépris qu'elle a pour +elle, néglige d'en relever le ridicule, et n'est point frappée des +images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la cour, comme +c'est toujours avec les ménagements qui lui sont dus, la ville ne tire +pas de cette ébauche de quoi remplir sa curiosité, et se faire une juste +idée d'un pays où il faut même avoir vécu pour le connaître. + +D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la +beauté ou de la délicatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les +désigne, et où ils se reconnaissent eux-mêmes: ils se tirent d'embarras +en le condamnant; et tels n'approuvent la satire, que lorsque, +commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes, elle va +mordre quelque autre. + +Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les goûts si différents +des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des +définitions, des divisions, des tables, et de la méthode: ils veulent +qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en général, et cette vertu +en particulier; quelle différence se trouve entre la valeur, la force et +la magnanimité; les vices extrêmes par le défaut ou par l'excès entre +lesquels chaque vertu se trouve placée, et duquel de ces deux extrêmes +elle emprunte davantage; toute autre doctrine ne leur plaît pas. Les +autres, contents que l'on réduise les moeurs aux passions et que l'on +explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des +artères, quittent un auteur de tout le reste. + +Il s'en trouve d'un troisième ordre qui, persuadés que toute doctrine +des moeurs doit tendre à les réformer, à discerner les bonnes d'avec les +mauvaises, et à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible +et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de +louable, se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui, +supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et +les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux moeurs du +temps, corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de +choses qui leur sont si familières, et dont néanmoins ils ne s'avisaient +pas de tirer leur instruction. + +Tel est le traité des Caractères des moeurs que nous a laissé +Théophraste. Il l'a puisé dans les Éthiques et dans les grandes Morales +d'Aristote, dont il fut le disciple. Les excellentes définitions que +l'on lit au commencement de chaque chapitre sont établies sur les idées +et sur les principes de ce grand philosophe, et le fond des caractères +qui y sont décrits est pris de la même source. Il est vrai qu'il se les +rend propres par l'étendue qu'il leur donne, et par la satire ingénieuse +qu'il en tire contre les vices des Grecs, et surtout des Athéniens. + +Ce livre ne peut guère passer que pour le commencement d'un plus long +ouvrage que Théophraste avait entrepris. Le projet de ce philosophe, +comme vous le remarquerez dans sa préface, était de traiter de toutes +les vertus et de tous les vices; et comme il assure lui-même dans cet +endroit qu'il commence un si grand dessein à l'âge de +quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu'une prompte mort +l'empêcha de le conduire à sa perfection. J'avoue que l'opinion commune +a toujours été qu'il avait poussé sa vie au delà de cent ans, et saint +Jérôme, dans une lettre qu'il écrit à Népotien, assure qu'il est mort à +cent sept ans accomplis: de sorte que je ne doute point qu'il n'y ait eu +une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de règle à +Diogène Laërce, qui ne le fait vivre que quatre-vingt-quinze années, ou +dans les premiers manuscrits qui ont été faits de cet historien, s'il +est vrai d'ailleurs que les quatre-vingt-dix-neuf ans que cet auteur se +donne dans cette préface se lisent également dans quatre manuscrits de +la bibliothèque Palatine, où l'on a aussi trouvé les cinq derniers +chapitres des Caractères de Théophraste qui manquaient aux anciennes +impressions, et où l'on a vu deux titres, l'un: du Goût qu'on a pour les +vicieux, et l'autre: du Gain sordide, qui sont seuls et dénués de leurs +chapitres. + +Ainsi cet ouvrage n'est peut-être même qu'un simple fragment, mais +cependant un reste précieux de l'antiquité, et un monument de la +vivacité de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe +dans un âge si avancé. En effet, il a toujours été lu comme un +chef-d'oeuvre dans son genre: il ne se voit rien où le goût attique se +fasse mieux remarquer et où l'élégance grecque éclate davantage; on l'a +appelé un livre d'or. Les savants, faisant attention à la diversité des +moeurs qui y sont traitées et à la manière naïve dont tous les caractères +y sont exprimés, et la comparant d'ailleurs avec celle du poète +Ménandre, disciple de Théophraste, et qui servit ensuite de modèle à +Térence, qu'on a dans nos jours si heureusement imité, ne peuvent +s'empêcher de reconnaître dans ce petit ouvrage la première source de +tout le comique: je dis de celui qui est épuré des pointes, des +obscénités, des équivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire +les sages et les vertueux. + +Mais peut-être que pour relever le mérite de ce traité des Caractères et +en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de +celui de leur auteur. Il était d'Érasme, ville de Lesbos, fils d'un +foulon; il eut pour premier maître dans son pays un certain Leucippe, +qui était de la même ville que lui; de là il passa à l'école de Platon, +et s'arrêta ensuite à celle d'Aristote, où il se distingua entre tous +ses disciples. Ce nouveau maître, charmé de la facilité de son esprit et +de la douceur de son élocution, lui changea son nom, qui était Tyrtame, +en celui d'Euphraste, qui signifie celui qui parle bien; et ce nom ne +répondant point assez à la haute estime qu'il avait de la beauté de son +génie et de ses expressions, il l'appela Théophraste, c'est-à-dire un +homme dont le langage est divin. Et il semble que Cicéron ait entré dans +les sentiments de ce philosophe, lorsque dans le livre qu'il intitule +Brutus ou des Orateurs illustres, il parle ainsi: «Qui est plus fécond +et plus abondant que Platon? plus solide et plus ferme qu'Aristote? plus +agréable et plus doux que Théophraste?» Et dans quelques-unes de ses +épîtres à Atticus, on voit que, parlant du même Théophraste, il +l'appelle son ami, que la lecture de ses livres lui était familière, et +qu'il en faisait ses délices. + +Aristote disait de lui et de Callisthène, un autre de ses disciples, ce +que Platon avait dit la première fois d'Aristote même et de Xénocrate: +que Callisthène était lent à concevoir et avait l'esprit tardif, et que +Théophraste au contraire l'avait si vif, si perçant, si pénétrant, qu'il +comprenait d'abord d'une chose tout ce qui en pouvait être connu; que +l'un avait besoin d'éperon pour être excité, et qu'il fallait à l'autre +un frein pour le retenir. + +Il estimait en celui-ci sur toutes choses un caractère de douceur qui +régnait également dans ses moeurs et dans son style. L'on raconte que les +disciples d'Aristote, voyant leur maître avancé en âge et d'une santé +fort affaiblie, le prièrent de leur nommer son successeur; que comme il +avait deux hommes dans son école sur qui seuls ce choix pouvait tomber, +Ménédème le Rhodien, et Théophraste d'Érèse, par un esprit de ménagement +pour celui qu'il voulait exclure, il se déclara de cette manière: il +feignit, peu de temps après que ses disciples lui eurent fait cette +prière et en leur présence, que le vin dont il faisait un usage +ordinaire lui était nuisible; il se fit apporter des vins de Rhodes et +de Lesbos; il goûta de tous les deux, dit qu'ils ne démentaient point +leur terroir, et que chacun dans son genre était excellent; que le +premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de +douceur et qu'il lui donnait la préférence. Quoi qu'il en soit de ce +fait qu'on lit dans Aulu-Gelle, il est certain que lorsque Aristote, +accusé par Eurymédon, prêtre de Cérès, d'avoir mal parlé des Dieux, +craignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Athènes et se retirer à +Chalcis, ville d'Eubée, il abandonna son école au Lesbien, lui confia +ses écrits à condition de les tenir secrets; et c'est par Théophraste +que sont venus jusques à nous les ouvrages de ce grand homme. + +Son nom devint si célèbre par toute la Grèce que, successeur d'Aristote, +il put compter bientôt dans l'école qu'il lui avait laissée jusques à +deux mille disciples. Il excita l'envie de Sophocle, fils d'Amphiclide, +et qui pour lors était préteur: celui-ci, en effet son ennemi, mais sous +prétexte d'une exacte police et d'empêcher les assemblées, fit une loi +qui défendait, sur peine de la vie, à aucun philosophe d'enseigner dans +les écoles. Ils obéirent; mais l'année suivante, Philon ayant succédé à +Sophocle, qui était sorti de charge, le peuple d'Athènes abrogea cette +loi odieuse que ce dernier avait faite, le condamna à une amende de cinq +talents, rétablit Théophraste et le reste des philosophes. + +Plus heureux qu'Aristote, qui avait été contraint de céder à Eurymédon, +il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les +Athéniens, seulement à cause qu'il avait osé l'accuser d'impiété: tant +était grande l'affection que ce peuple avait pour lui, et qu'il méritait +par sa vertu. + +En effet, on lui rend ce témoignage qu'il avait une singulière prudence, +qu'il était zélé pour le bien public, laborieux, officieux, affable, +bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque, lorsque Érèse fut accablée +de tyrans qui avaient usurpé la domination de leur pays, il se joignit à +Phidias, son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les +bannis, qui rentrèrent dans leur ville, en chassèrent les traîtres, et +rendirent à toute l'île de Lesbos sa liberté. + +Tant de rares qualités ne lui acquirent pas seulement la bienveillance +du peuple, mais encore l'estime et la familiarité des rois. Il fut ami +de Cassandre, qui avait succédé à Aridée, frère d'Alexandre le Grand, au +royaume de Macédoine; et Ptolomée, fils de Lagus et premier roi +d'Égypte, entretint toujours un commerce étroit avec ce philosophe. Il +mourut enfin accablé d'années et de fatigues, et il cessa tout à la fois +de travailler et de vivre. Toute la Grèce le pleura, et tout le peuple +athénien assista à ses funérailles. + +L'on raconte de lui que dans son extrême vieillesse, ne pouvant plus +marcher à pied, il se faisait porter en litière par la ville, où il +était vu du peuple, à qui il était si cher. L'on dit aussi que ses +disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demandé +s'il n'avait rien à leur recommander, il leur tint ce discours: «La vie +nous séduit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de +la gloire; mais à peine commence-t-on à vivre qu'il faut mourir. Il n'y +a souvent rien de plus stérile que l'amour de la réputation. Cependant, +mes disciples, contentez-vous: si vous négligez l'estime des hommes, +vous vous épargnez à vous-mêmes de grands travaux; s'ils ne rebutent +point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre +récompense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de +choses inutiles, et qu'il y en a peu qui mènent à une fin solide. Ce +n'est point à moi à délibérer sur le parti que je dois prendre, il n'est +plus temps: pour vous, qui avez à me survivre, vous ne sauriez peser +trop sûrement ce que vous devez faire.» Et ce furent là ses dernières +paroles. + +Cicéron, dans le troisième livre des Tusculanes, dit que Théophraste +mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avait accordé aux cerfs +et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile, +lorsqu'elle n'avait donné aux hommes qu'une vie très courte, bien qu'il +leur importe si fort de vivre longtemps; que si l'âge des hommes eût pu +s'étendre à un plus grand nombre d'années, il serait arrivé que leur vie +aurait été cultivée par une doctrine universelle, et qu'il n'y aurait eu +dans le monde ni art ni science qui n'eût atteint sa perfection. Et +saint Jérôme, dans l'endroit déjà cité, assure que Théophraste, à l'âge +de cent sept ans, frappé de la maladie dont il mourut, regretta de +sortir de la vie dans un temps où il ne faisait que commencer à être +sage. + +Il avait coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les +éprouver, mais les éprouver pour les aimer; que les amis doivent être +communs entre les frères, comme tout est commun entre les amis; que l'on +devait plutôt se fier à un cheval sans frein qu'à celui qui parle sans +jugement; que la plus forte dépense que l'on puisse faire est celle du +temps. Il dit un jour à un homme qui se taisait à table dans un festin: +«Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler; mais s'il n'est +pas ainsi, tu en sais beaucoup.» Voilà quelques-unes de ses maximes. + +Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous +n'apprenons pas que nul ancien ait plus écrit que Théophraste. Diogène +Laërce fait l'énumération de plus de deux cents traités différents et +sur toutes sortes de sujets qu'il a composés. La plus grande partie +s'est perdue par le malheur des temps, et l'autre se réduit à vingt +traités, qui sont recueillis dans le volume de ses oeuvres. L'on y voit +neuf livres de l'histoire des plantes, six livres de leurs causes. Il a +écrit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps, +des signes de la pluie, des signes de la tempête, des odeurs, de la +sueur, du vertige, de la lassitude, du relâchement des nerfs, de la +défaillance, des poissons qui vivent hors de l'eau, des animaux qui +changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux +sujets à l'envie, des caractères des moeurs. Voilà ce qui nous reste de +ses écrits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction, +peut répondre non seulement de la beauté de ceux que l'on vient de +déduire, mais encore du mérite d'un nombre infini d'autres qui ne sont +point venus jusqu'à nous. + +Que si quelques-uns se refroidissaient pour cet ouvrage moral par les +choses qu'ils y voient, qui sont du temps auquel il a été écrit, et qui +ne sont point selon leurs moeurs, que peuvent-ils faire de plus utile et +de plus agréable pour eux que de se défaire de cette prévention pour +leurs coutumes et leurs manières, qui, sans autre discussion, non +seulement les leur fait trouver les meilleures de toutes, mais leur fait +presque décider que tout ce qui n'y est pas conforme est méprisable, et +qui les prive, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de +l'instruction qu'ils en doivent attendre? + +Nous, qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques siècles. +Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des +charges, c'est-à-dire le pouvoir de protéger l'innocence, de punir le +crime, et de faire justice à tout le monde, acheté à deniers comptants +comme une métairie; la splendeur des partisans, gens si méprisés chez +les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un +grand royaume où il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni +fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs, +qui était pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours +de la vie s'y passait presque à sortir de sa maison pour aller se +renfermer dans celle d'un autre; que d'honnêtes femmes, qui n'étaient ni +marchandes ni hôtelières, avaient leurs maisons ouvertes à ceux qui +payaient pour y entrer; que l'on avait à choisir des dés, des cartes et +de tous les jeux; que l'on mangeait dans ces maisons, et qu'elles +étaient commodes à tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait +dans la ville que pour y passer avec précipitation: nul entretien, nulle +familiarité; que tout y était farouche et comme alarmé par le bruit des +chars qu'il fallait éviter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues, +comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on +apprendra sans étonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillité +publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des +femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y +avait presque personne qui n'eût à son côté de quoi pouvoir d'un seul +coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront après nous, rebutés par +des moeurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là +de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique et de nos satires, +pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par +cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si +travaillés, si réguliers, et de la connaissance du plus beau règne dont +jamais l'histoire ait été embellie? + +Ayons donc pour les livres des anciens cette même indulgence que nous +espérons nous-mêmes de la postérité, persuadés que les hommes n'ont +point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles, qu'elles +changent avec les temps, que nous sommes trop éloignés de celles qui ont +passé, et trop proches de celles qui règnent encore, pour être dans la +distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste +discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos moeurs, +ni la bienséance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence +ne nous préviendront pas davantage contre la vie simple des Athéniens +que contre celle des premiers hommes, grands par eux-mêmes, et +indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées +pour suppléer peut-être à cette véritable grandeur qui n'est plus. + +La nature se montrait en eux dans toute sa pureté et sa dignité, et +n'était point encore souillée par la vanité, par le luxe, et par la +sotte ambition. Un homme n'était honoré sur la terre qu'à cause de sa +force ou de sa vertu; il n'était point riche par des charges ou des +pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses +serviteurs; sa nourriture était saine et naturelle, les fruits de la +terre, le lait de ses animaux et de ses brebis; ses vêtements simples et +uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une +grande récolte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la +paix dans sa famille. Rien n'est plus opposé à nos moeurs que toutes ces +choses; mais l'éloignement des temps nous les fait goûter, ainsi que la +distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations +ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des +nations étrangères. + +Ils racontent une religion, une police, une manière de se nourrir, de +s'habiller, de bâtir et de faire la guerre, qu'on ne savait point, des +moeurs que l'on ignorait. Celles qui approchent des nôtres nous touchent, +celles qui s'en éloignent nous étonnent; mais toutes nous amusent. Moins +rebutés par la barbarie des manières et des coutumes de peuples si +éloignés, qu'instruits et même réjouis par leur nouveauté, il nous +suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois, Nègres ou +Abyssins. + +Or ceux dont Théophraste nous peint les moeurs dans ses Caractères +étaient Athéniens, et nous sommes Français; et si nous joignons à la +diversité des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que +nous considérions que ce livre a pu être écrit la dernière année de la +CXVe olympiade, trois cent quatorze ans avant l'ère chrétienne, et +qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivait ce peuple d'Athènes +dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnaître +nous-mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que +cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles soit si +entière. En effet, les hommes n'ont point changé selon le coeur et selon +les passions; ils sont encore tels qu'ils étaient alors et qu'ils sont +marqués dans Théophraste: vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, +effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux. + +Il est vrai, Athènes était libre; c'était le centre d'une république; +ses citoyens étaient égaux; ils ne rougissaient point l'un de l'autre; +ils marchaient presque seuls et à pied dans une ville propre, paisible +et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les marchés, +achetaient eux-mêmes les choses nécessaires; l'émulation d'une cour ne +les faisait point sortir d'une vie commune; ils réservaient leurs +esclaves pour les bains, pour les repas, pour le service intérieur des +maisons, pour les voyages; ils passaient une partie de leur vie dans les +places, dans les temples, aux amphithéâtres, sur un port, sous des +portiques, et au milieu d'une ville dont ils étaient également les +maîtres. Là le peuple s'assemblait pour délibérer des affaires +publiques; ici il s'entretenait avec les étrangers; ailleurs les +philosophes tantôt enseignaient leur doctrine, tantôt conféraient avec +leurs disciples. Ces lieux étaient tout à la fois la scène des plaisirs +et des affaires. Il y avait dans ces moeurs quelque chose de simple et de +populaire, et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue; mais cependant +quels hommes en général que les Athéniens, et quelle ville qu'Athènes! +quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle +perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle +politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage! Théophraste, le +même Théophraste dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce +parleur agréable, cet homme qui s'exprimait divinement, fut reconnu +étranger et appelé de ce nom par une simple femme de qui il achetait des +herbes au marché, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui +manquait et que les Romains ont depuis appelé urbanité, qu'il n'était +pas Athénien; et Cicéron rapporte que ce grand personnage demeura étonné +de voir qu'ayant vieilli dans Athènes, possédant si parfaitement le +langage attique et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant +d'années, il ne s'était pu donner ce que le simple peuple avait +naturellement et sans nulle peine. Que si l'on ne laisse pas de lire +quelquefois, dans ce traité des Caractères, de certaines moeurs qu'on ne +peut excuser et qui nous paraissent ridicules, il faut se souvenir +qu'elles ont paru telles à Théophraste, qu'il les a regardées comme des +vices dont il a fait une peinture naïve, qui fit honte aux Athéniens et +qui servit à les corriger. + +Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui reçoivent froidement tout ce +qui appartient aux étrangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs +moeurs, on les ajoute à cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de +suivre le projet de ce philosophe, soit parce qu'il est toujours +pernicieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si c'est d'un +ancien ou d'un auteur d'une grande réputation; soit encore parce que +cette unique figure qu'on appelle description ou énumération, employée +avec tant de succès dans ces vingt-huit chapitres des Caractères, +pourrait en avoir un beaucoup moindre, si elle était traitée par un +génie fort inférieur à celui de Théophraste. + +Au contraire, se ressouvenant que, parmi le grand nombre des traités de +ce philosophe rapportés par Diogène Laërce, il s'en trouve un sous le +titre de Proverbes, c'est-à-dire de pièces détachées, comme des +réflexions ou des remarques, que le premier et le plus grand livre de +morale qui ait été fait porte ce même nom dans les divines Écritures, on +s'est trouvé excité par de si grands modèles à suivre selon ses forces +une semblable manière d'écrire des moeurs; et l'on n'a point été détourné +de son entreprise par deux ouvrages de morale qui sont dans les mains de +tout le monde, et d'où, faute d'attention ou par un esprit de critique, +quelques-uns pourraient penser que ces remarques sont imitées. + +L'un, par l'engagement de son auteur, fait servir la métaphysique à la +religion, fait connaître l'âme, ses passions, ses vices, traite les +grands et les sérieux motifs pour conduire à la vertu, et veut rendre +l'homme chrétien. L'autre, qui est la production d'un esprit instruit +par le commerce du monde et dont la délicatesse était égale à la +pénétration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de +tous ses faibles, l'attaque sans relâche, quelque part où il le trouve; +et cette unique pensée, comme multipliée en mille manières différentes, +a toujours, par le choix des mots et par la variété de l'expression, la +grâce de la nouveauté. + +L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à la +traduction des Caractères; il est tout différent des deux autres que je +viens de toucher: moins sublime que le premier et moins délicat que le +second, il ne tend qu'à rendre l'homme raisonnable, mais par des voies +simples et communes, et en l'examinant indifféremment, sans beaucoup de +méthode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les âges, +les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le +ridicule qui y sont attachés. + +L'on s'est plus appliqué aux vices de l'esprit, aux replis du coeur et à +tout l'intérieur de l'homme que n'a fait Théophraste; et l'on peut dire +que, comme ses Caractères, par mille choses extérieures qu'ils font +remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses démarches, +apprennent quel est son fond, et font remonter jusques à la source de +son dérèglement, tout au contraire, les nouveaux Caractères, déployant +d'abord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes, +découvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que +l'on prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire, +et qu'on ne s'étonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont +leur vie est toute remplie. + +Il faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est +trouvé presque égal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne +plaisent point assez, l'on permet d'en suppléer d'autres; mais à l'égard +des titres des Caractères de Théophraste, la même liberté n'est pas +accordée, parce qu'on n'est point maître du bien d'autrui. Il a fallu +suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus +proche de la diction grecque, et en même temps selon la plus exacte +conformité avec leurs chapitres; ce qui n'est pas une chose facile, +parce que souvent la signification d'un terme grec, traduit en français +mot pour mot, n'est plus la même dans notre langue: par exemple, ironie +est chez nous une raillerie dans la conversation, ou une figure de +rhétorique, et chez Théophraste c'est quelque chose entre la fourberie +et la dissimulation, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre, mais +précisément ce qui est décrit dans le premier chapitre. + +Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes assez +différents pour exprimer des choses qui le sont aussi et que nous ne +saurions guère rendre que par un seul mot: cette pauvreté embarrasse. En +effet, l'on remarque dans cet ouvrage grec trois espèces d'avarice, deux +sortes d'importuns, des flatteurs de deux manières, et autant de grands +parleurs: de sorte que les caractères de ces personnes semblent rentrer +les uns dans les autres, au désavantage du titre; ils ne sont pas aussi +toujours suivis et parfaitement conformes, parce que Théophraste, +emporté quelquefois par le dessein qu'il a de faire des portraits, se +trouve déterminé à ces changements par le caractère et les moeurs du +personnage qu'il peint ou dont il fait la satire. + +Les définitions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs +difficultés. Elles sont courtes et concises dans Théophraste, selon la +forme du grec et le style d'Aristote, qui lui en a fourni les premières +idées: on les a étendues dans la traduction pour les rendre +intelligibles. Il se lit aussi dans ce traité des phrases qui ne sont +pas achevées et qui forment un sens imparfait, auquel il a été facile de +suppléer le véritable; il s'y trouve de différentes leçons, quelques +endroits tout à fait interrompus, et qui pouvaient recevoir diverses +explications; et pour ne point s'égarer dans ces doutes, on a suivi les +meilleurs interprètes. + +Enfin, comme cet ouvrage n'est qu'une simple instruction sur les moeurs +des hommes, et qu'il vise moins à les rendre savants qu'à les rendre +sages, l'on s'est trouvé exempt de le charger de longues et curieuses +observations, ou de doctes commentaires qui rendissent un compte exact +de l'antiquité. L'on s'est contenté de mettre de petites notes à côté de +certains endroits que l'on a cru le mériter, afin que nuls de ceux qui +ont de la justesse, de la vivacité, et à qui il ne manque que d'avoir lu +beaucoup, ne se reprochent pas même ce petit défaut, ne puissent être +arrêtés dans la lecture des Caractères et douter un moment du sens de +Théophraste. + + + + +Les caractères de Théophraste[1] + +[Note: 1 Traduits du grec] + + +J'ai admiré souvent, et j'avoue que je ne puis encore comprendre, +quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce, étant +placée sous un même ciel, et les Grecs nourris et élevés de la même +manière, il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs. +Puis donc, mon cher Polyclès, qu'à l'âge de quatre-vingt-dix neuf ans où +je me trouve, j'ai assez vécu pour connaître les hommes; que j'ai vu +d'ailleurs, pendant le cours de ma vie, toutes sortes de personnes et de +divers tempéraments, et que je me suis toujours attaché à étudier les +hommes vertueux, comme ceux qui n'étaient connus que par leurs vices, il +semble que j'ai dû marquer les caractères des uns et des autres, et ne +me pas contenter de peindre les Grecs en général, mais même de toucher +ce qui est personnel, et ce que plusieurs d'entre eux paraissent avoir +de plus familier. J'espère, mon cher Polyclès, que cet ouvrage sera +utile à ceux qui viendront après nous: il leur tracera des modèles +qu'ils pourront suivre; il leur apprendra à faire le discernement de +ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l'émulation les +portera à imiter leur sagesse et leurs vertus. Ainsi je vais entrer en +matière: c'est à vous de pénétrer dans mon sens, et d'examiner avec +attention si la vérité se trouve dans mes paroles; et sans faire une +plus longue préface, je parlerai d'abord de la dissimulation, je +définirai ce vice, je dirai ce que c'est qu'un homme dissimulé, je +décrirai ses moeurs, et je traiterai ensuite des autres passions, suivant +le projet que j'en ai fait. + + + + +De la dissimulation + + +La dissimulation n'est pas aisée à bien définir: si l'on se contente +d'en faire une simple description, l'on peut dire que c'est un certain +art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un +homme dissimulé se comporte de cette manière: il aborde ses ennemis, +leur parle, et leur fait croire par cette démarche qu'il ne les hait +point; il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de +secrètes embûches, et il s'afflige avec eux s'il leur est arrivé quelque +disgrâce; il semble pardonner les discours offensants que l'on lui +tient; il récite froidement les plus horribles choses que l'on lui aura +dites contre sa réputation, et il emploie les paroles les plus +flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris +par les injures qu'ils en ont reçues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde +avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une +autre fois. Il cache soigneusement tout ce qu'il fait; et à l'entendre +parler, on croirait toujours qu'il délibère. Il ne parle point +indifféremment; il a ses raisons pour dire tantôt qu'il ne fait que +revenir de la campagne, tantôt qu'il est arrivé à la ville fort tard, et +quelquefois qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise santé. Il dit +à celui qui lui emprunte de l'argent à intérêt, ou qui le prie de +contribuer de sa part à une somme que ses amis consentent de lui prêter, +qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si dénué d'argent; pendant +qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en +effet il ne vende rien. Souvent, après avoir écouté ce que l'on lui a +dit, il veut faire croire qu'il n'y a pas eu la moindre attention; il +feint de n'avoir pas aperçu les choses où il vient de jeter les yeux, ou +s'il est convenu d'un fait, de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux +qui lui parlent d'affaire que cette seule réponse: «J'y penserai.» Il +sait de certaines choses, il en ignore d'autres, il est saisi +d'admiration, d'autres fois il aura pensé comme vous sur cet événement, +et cela selon ses différents intérêts. Son langage le plus ordinaire est +celui-ci: «Je n'en crois rien, je ne comprends pas que cela puisse être, +je ne sais où j'en suis»; ou bien: «Il me semble que je ne suis pas +moi-même»; et ensuite: «Ce n'est pas ainsi qu'il me l'a fait entendre; +voilà une chose merveilleuse et qui passe toute créance; contez cela à +d'autres; dois-je vous croire? ou me persuaderai-je qu'il m'ait dit la +vérité?», paroles doubles et artificieuses, dont il faut se défier comme +de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces manières d'agir ne +partent point d'une âme simple et droite, mais d'une mauvaise volonté, +ou d'un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins à craindre. + + + + +De la flatterie + + +La flatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur. Si +un flatteur se promène avec quelqu'un dans la place: «Remarquez-vous, +lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'à +vous seul. Hier il fut bien parlé de vous, et l'on ne tarissait point +sur vos louanges: nous nous trouvâmes plus de trente personnes dans un +endroit du Portique; et comme par la suite du discours l'on vint à +tomber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la +ville, tous d'une commune voix vous nommèrent, et il n'y en eut pas un +seul qui vous refusât ses suffrages.» Il lui dit mille choses de cette +nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à +votre habit, de le prendre et de le souffler à terre. Si par hasard le +vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos +cheveux, il prend soin de vous les ôter; et vous souriant: «Il est +merveilleux, dit-il, combien vous êtes blanchi depuis deux jours que je +ne vous ai pas vu»; et il ajoute: «Voilà encore, pour un homme de votre +âge, assez de cheveux noirs.» Si celui qu'il veut flatter prend la +parole, il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents, et il +les force d'approuver aveuglément tout ce qu'il avance, et dès qu'il a +cessé de parler, il se récrie: «Cela est dit le mieux du monde, rien +n'est plus heureusement rencontré.» D'autres fois, s'il lui arrive de +faire à quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui +applaudir, d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n'ait +nulle envie de rire, il porte à sa bouche l'un des bouts de son manteau, +comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il voulût s'empêcher d'éclater; +et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit à ceux qu'il +rencontre dans son chemin de s'arrêter jusqu'à ce qu'il soit passé. Il +achète des fruits, et les porte chez ce citoyen; il les donne à ses +enfants en sa présence; il les baise, il les caresse: «Voilà, dit-il, de +jolis enfants et dignes d'un tel père.» S'il sort de sa maison, il le +suit; s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui +dit: «Votre pied est mieux fait que cela.» Il l'accompagne ensuite chez +ses amis, ou plutôt il entre le premier dans leur maison, et leur dit: +«Un tel me suit et vient vous rendre visite»; et retournant sur ses pas: +«Je vous ai annoncé, dit-il, et l'on se fait un grand honneur de vous +recevoir.» Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses +les plus viles et qui ne conviennent qu'à des femmes. S'il est invité à +souper, il est le premier des conviés à louer le vin; assis à table le +plus proche de celui qui fait le repas, il lui répète souvent: «En +vérité, vous faites une chère délicate»; et montrant aux autres l'un des +mets qu'il soulève du plat: «Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand.» +Il a soin de lui demander s'il a froid, s'il ne voudrait point une autre +robe; et il s'empresse de le mieux couvrir. Il lui parle sans cesse à +l'oreille; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il lui répond +négligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il +ne faut pas croire qu'au théâtre il oublie d'arracher des carreaux des +mains du valet qui les distribue, pour les porter à sa place, et l'y +faire asseoir plus mollement. J'ai dû dire aussi qu'avant qu'il sorte de +sa maison, il en loue l'architecture, se récrie sur toutes choses, dit +que les jardins sont bien plantés; et s'il aperçoit quelque part le +portrait du maître, où il soit extrêmement flatté, il est touché de voir +combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'oeuvre. En un +mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard; mais il rapporte +toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire à +quelqu'un et d'acquérir ses bonnes grâces. + + + + +De l'impertinent ou du diseur de rien + + +La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contractée de +parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant +assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne connaît +point, entre d'abord en matière, l'entretient de sa femme et lui fait +son éloge, lui conte son songe; lui fait un long détail d'un repas où il +s'est trouvé, sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il +s'échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps +présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent +point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur +la cherté du blé, sur le grand nombre d'étrangers qui sont dans la +ville; il dit qu'au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer +devient navigable; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la +terre, et ferait espérer une bonne récolte; qu'il cultivera son champ +l'année prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le siècle est dur, +et qu'on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c'est +Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l'autel de Cérès à +la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le +théâtre de la musique, quel est le quantième du mois; il lui dit qu'il a +eu la veille une indigestion; et si cet homme à qui il parle a la +patience de l'écouter, il ne partira pas d'auprès de lui: il lui +annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le +mois d'août, les Apaturies au mois d'octobre; et à la campagne, dans le +mois de décembre, les Bacchanales. Il n'y a avec de si grands causeurs +qu'un parti à prendre, qui est de fuir, si l'on veut du moins éviter la +fièvre; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent +pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires? + + + + +De la rusticité + + +Il semble que la rusticité n'est autre chose qu'une ignorance grossière +des bienséances. L'on voit en effet des gens rustiques et sans réflexion +sortir un jour de médecine, et se trouver en cet état dans un lieu +public parmi le monde; ne pas faire la différence de l'odeur forte du +thym ou de la marjolaine d'avec les parfums les plus délicieux; être +chaussés large et grossièrement; parler haut et ne pouvoir se réduire à +un ton de voix modéré; ne se pas fier à leurs amis sur les moindres +affaires, pendant qu'ils s'en entretiennent avec leurs domestiques, +jusques à rendre compte à leurs moindres valets de ce qui aura été dit +dans une assemblée publique. On les voit assis, leur robe relevée +jusqu'aux genoux et d'une manière indécente. Il ne leur arrive pas en +toute leur vie de rien admirer, ni de paraître surpris des choses les +plus extraordinaires que l'on rencontre sur les chemins; mais si c'est +un boeuf, un âne, ou un vieux bouc, alors ils s'arrêtent et ne se lassent +point de les contempler. Si quelquefois ils entrent dans leur cuisine, +ils mangent avidement tout ce qu'ils y trouvent, boivent tout d'une +haleine une grande tasse de vin pur; ils se cachent pour cela de leur +servante, avec qui d'ailleurs ils vont au moulin, et entrent dans les +plus petits détails du domestique. Ils interrompent leur souper, et se +lèvent pour donner une poignée d'herbes aux bêtes de charrue qu'ils ont +dans leurs étables. Heurte-t-on à leur porte pendant qu'ils dînent, ils +sont attentifs et curieux. Vous remarquez toujours proche de leur table +un gros chien de cour, qu'ils appellent à eux, qu'ils empoignent par la +gueule, en disant: «Voilà celui qui garde la place, qui prend soin de la +maison et de ceux qui sont dedans.» Ces gens, épineux dans les payements +qu'on leur fait, rebutent un grand nombre de pièces qu'ils croient +légères, ou qui ne brillent pas assez à leurs yeux, et qu'on est obligé +de leur changer. Ils sont occupés pendant la nuit d'une charrue, d'un +sac, d'une faux, d'une corbeille, et ils rêvent à qui ils ont prêté ces +ustensiles; et lorsqu'ils marchent par la ville: «Combien vaut, +demandent-ils aux premiers qu'ils rencontrent, le poisson salé? Les +fourrures se vendent-elles bien? N'est-ce pas aujourd'hui que les jeux +nous ramènent une nouvelle lune?» D'autres fois, ne sachant que dire, +ils vous apprennent qu'ils vont se faire raser, et qu'ils ne sortent que +pour cela. Ce sont ces mêmes personnes que l'on entend chanter dans le +bain, qui mettent des clous à leurs souliers, et qui, se trouvant tout +portés devant la boutique d'Archias, achètent eux-mêmes des viandes +salées, et les apportent à la main en pleine rue. + + + + +Du complaisant + + +Pour faire une définition un peu exacte de cette affectation que +quelques-uns ont de plaire à tout le monde, il faut dire que c'est une +manière de vivre où l'on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et +honnête que ce qui est agréable. Celui qui a cette passion, d'aussi loin +qu'il aperçoit un homme dans la place, le salue en s'écriant: «Voilà ce +qu'on appelle un homme de bien!», l'aborde, l'admire sur les moindres +choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu'il ne lui échappe; et +après avoir fait quelques pas avec lui, il lui demande avec empressement +quel jour on pourra le voir, et enfin ne s'en sépare qu'en lui donnant +mille éloges. Si quelqu'un le choisit pour arbitre dans un procès, il ne +doit pas attendre de lui qu'il lui soit plus favorable qu'à son +adversaire: comme il veut plaire à tous deux, il les ménagera également. +C'est dans cette vue que, pour se concilier tous les étrangers qui sont +dans la ville, il leur dit quelquefois qu'il leur trouve plus de raison +et d'équité que dans ses concitoyens. S'il est prié d'un repas, il +demande en entrant à celui qui l'a convié où sont ses enfants; et dès +qu'ils paraissent, il se récrie sur la ressemblance qu'ils ont avec leur +père, et que deux figues ne se ressemblent pas mieux; il les fait +approcher de lui, il les baise, et, les ayant fait asseoir à ses deux +côtés, il badine avec eux: «À qui est, dit-il, la petite bouteille? À +qui est la jolie cognée?» Il les prend ensuite sur lui, et les laisse +dormir sur son estomac, quoiqu'il en soit incommodé. Celui enfin qui +veut plaire se fait raser souvent, a un fort grand soin de ses dents, +change tous les jours d'habits, et les quitte presque tout neufs; il ne +sort point en public qu'il ne soit parfumé; on ne le voit guère dans les +salles publiques qu'auprès des comptoirs des banquiers; et dans les +écoles, qu'aux endroits seulement où s'exercent les jeunes gens; et au +théâtre, les jours de spectacle, que dans les meilleures places et tout +proche des préteurs. Ces gens encore n'achètent jamais rien pour eux; +mais ils envoient à Byzance toute sorte de bijoux précieux, des chiens +de Sparte à Gyzique, et à Rhodes l'excellent miel du mont Hymette; et +ils prennent soin que toute la ville soit informée qu'ils font ces +emplettes. Leur maison est toujours remplie de mille choses curieuses +qui font plaisir à voir, ou que l'on peut donner, comme des singes et +des satyres, qu'ils savent nourrir, des pigeons de Sicile, des dés +qu'ils font faire d'os de chèvre, des fioles pour des parfums, des +cannes torses que l'on fait à Sparte, et des tapis de Perse à +personnages. Ils ont chez eux jusques à un jeu de paume, et une arène +propre à s'exercer à la lutte; et s'ils se promènent par la ville et +qu'ils rencontrent en leur chemin des philosophes, des sophistes, des +escrimeurs ou des musiciens, ils leur offrent leur maison pour s'y +exercer chacun dans son art indifféremment: ils se trouvent présents à +ces exercices; et se mêlant avec ceux qui viennent là pour regarder: «À +qui croyez-vous qu'appartienne une si belle maison et cette arène si +commode? Vous voyez, ajoutent-ils en leur montrant quelque homme +puissant de la ville, celui qui en est le maître et qui en peut +disposer.» + + + + +De l'image d'un coquin + + +Un coquin est celui à qui les choses les plus honteuses ne coûtent rien +à dire ou à faire, qui jure volontiers et fait des serments en justice +autant que l'on lui en demande, qui est perdu de réputation, que l'on +outrage impunément, qui est un chicaneur de profession, un effronté, et +qui se mêle de toutes sortes d'affaires. Un homme de ce caractère entre +sans masque dans une danse comique; et même sans être ivre; et de +sang-froid, il se distingue dans la danse la plus obscène par les +postures les plus indécentes. C'est lui qui, dans ces lieux où l'on voit +des prestiges, s'ingère de recueillir l'argent de chacun des +spectateurs, et qui fait querelle à ceux qui, étant entrés par billets, +croient ne devoir rien payer. Il est d'ailleurs de tous métiers; tantôt +il tient une taverne, tantôt il est suppôt de quelque lieu infâme, une +autre fois partisan: il n'y a point de sale commerce où il ne soit +capable d'entrer; vous le verrez aujourd'hui crieur public, demain +cuisinier ou brelandier: tout lui est propre. S'il a une mère, il la +laisse mourir de faim. Il est sujet au larcin, et à se voir traîner par +la ville dans une prison, sa demeure ordinaire, et où il passe une +partie de sa vie. Ce sont ces sortes de gens que l'on voit se faire +entourer du peuple, appeler ceux qui passent et se plaindre à eux avec +une voix forte et enrouée, insulter ceux qui les contredisent: les uns +fendent la presse pour les voir, pendant que les autres, contents de les +avoir vus, se dégagent et poursuivent leur chemin sans vouloir les +écouter; mais ces effrontés continuent de parler: ils disent à celui-ci +le commencement d'un fait, quelque mot à cet autre; à peine peut-on +tirer d'eux la moindre partie de ce dont il s'agit; et vous remarquerez +qu'ils choisissent pour cela des jours d'assemblée publique, où il y a +un grand concours de monde, qui se trouve le témoin de leur insolence. +Toujours accablés de procès, que l'on intente contre eux ou qu'ils ont +intentés à d'autres, de ceux dont ils se délivrent par de faux serments +comme de ceux qui les obligent de comparaître, ils n'oublient jamais de +porter leur boîte dans leur sein, et une liasse de papiers entre leurs +mains. Vous les voyez dominer parmi de vils praticiens, à qui ils +prêtent à usure, retirant chaque jour une obole et demie de chaque +drachme; fréquenter les tavernes, parcourir les lieux où l'on débite le +poisson frais ou salé, et consumer ainsi en bonne chère tout le profit +qu'ils tirent de cette espèce de trafic. En un mot, ils sont querelleux +et difficiles, ont sans cesse la bouche ouverte à la calomnie, ont une +voix étourdissante, et qu'ils font retentir dans les marchés et dans les +boutiques. + + + + +Du grand parleur + + +Ce que quelques-uns appellent babil est proprement une intempérance de +langue qui ne permet pas à un homme de se taire. «Vous ne contez pas la +chose comme elle est, dira quelqu'un de ces grands parleurs à quiconque +veut l'entretenir de quelque affaire que ce soit: j'ai tout su, et si +vous vous donnez la patience de m'écouter, je vous apprendrai tout»; et +si cet autre continue de parler: «Vous avez déjà dit cela; songez, +poursuit-il, à ne rien oublier. Fort bien; cela est ainsi, car vous +m'avez heureusement remis dans le fait: voyez ce que c'est que de +s'entendre les uns les autres»; et ensuite: «Mais que veux-je dire? Ah! +j'oubliais une chose! oui, c'est cela même, et je voulais voir si vous +tomberiez juste dans tout ce que j'en ai appris.» C'est par de telles ou +semblables interruptions qu'il ne donne pas de loisir à celui qui lui +parle de respirer; et lorsqu'il a comme assassiné de son babil chacun de +ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans +un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses sérieuses, +et les met en fuite. De là il entre dans les écoles publiques et dans +les lieux des exercices, où il amuse les maîtres par de vains discours, +et empêche la jeunesse de profiter de leurs leçons. S'il échappe à +quelqu'un de dire: «Je m'en vais», celui-ci se met à le suivre, et il ne +l'abandonne point qu'il ne l'ait remis jusque dans sa maison. Si par +hasard il a appris ce qui aura été dit dans une assemblée de ville, il +court dans le même temps le divulguer. Il s'étend merveilleusement sur +la fameuse bataille qui s'est donnée sous le gouvernement de l'orateur +Aristophon, comme sur le combat célèbre que ceux de Lacédémone ont livré +aux Athéniens sous la conduite de Lysandre. Il raconte une autre fois +quels applaudissements a eus un discours qu'il a fait dans le public, en +répète une grande partie, mêle dans ce récit ennuyeux des invectives +contre le peuple, pendant que de ceux qui l'écoutent les uns +s'endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d'un +seul mot qu'il aura dit. Un grand causeur, en un mot, s'il est sur les +tribunaux, ne laisse pas la liberté de juger; il ne permet pas que l'on +mange à table; et s'il se trouve au théâtre, il empêche non seulement +d'entendre, mais même de voir les acteurs. On lui fait avouer ingénument +qu'il ne lui est pas possible de se taire, qu'il faut que sa langue se +remue dans son palais comme le poisson dans l'eau, et que quand on +l'accuserait d'être plus babillard qu'une hirondelle, il faut qu'il +parle: aussi écoute-t-il froidement toutes les railleries que l'on fait +de lui sur ce sujet; et jusques à ses propres enfants, s'ils commencent +à s'abandonner au sommeil: «Faites-nous, lui disent-ils, un conte qui +achève de nous endormir.» + + + + +Du débit des nouvelles + + +Un nouvelliste ou un conteur de fables est un homme qui arrange, selon +son caprice, des discours et des faits remplis de fausseté; qui, +lorsqu'il rencontre l'un de ses amis, compose son visage, et lui +souriant: «D'où venez-vous ainsi? lui dit-il; que nous direz-vous de +bon? n'y a-t-il rien de nouveau?» Et continuant de l'interroger: «Quoi +donc? n'y a-t-il aucune nouvelle? cependant il y a des choses étonnantes +à raconter.» Et sans lui donner le loisir de lui répondre: «Que +dites-vous donc? poursuit-il; n'avez-vous rien entendu par la ville? Je +vois bien que vous ne savez rien, et que je vais vous régaler de grandes +nouveautés.» Alors, ou c'est un soldat, ou le fils d'Astée le joueur de +flûte, ou Lycon l'ingénieur, tous gens qui arrivent fraîchement de +l'armée, de qui il sait toutes choses; car il allègue pour témoins de ce +qu'il avance des hommes obscurs qu'on ne peut trouver pour les +convaincre de fausseté. Il assure donc que ces personnes lui on dit que +le Roi et Polysperchon ont gagné la bataille, et que Cassandre, leur +ennemi, est tombé vif entre leurs mains. Et lorsque quelqu'un lui dit: +«Mais en vérité, cela est-il croyable?», il lui réplique que cette +nouvelle se crie et se répand par toute la ville, que tous s'accordent à +dire la même chose, que c'est tout ce qui se raconte du combat, et qu'il +y a eu un grand carnage. Il ajoute qu'il a lu cet événement sur le +visage de ceux qui gouvernent, qu'il y a un homme caché chez l'un de ces +magistrats depuis cinq jours entiers, qui revient de la Macédoine, qui a +tout vu et qui lui a tout dit. Ensuite, interrompant le fil de sa +narration: «Que pensez-vous de ce succès?» demande-t-il à ceux qui +l'écoutent. «Pauvre Cassandre! malheureux prince! s'écrie-t-il d'une +manière touchante. Voyez ce que c'est que la fortune; car enfin +Cassandre était puissant, et il avait avec lui de grandes forces. Ce que +je vous dis, poursuit-il, est un secret qu'il faut garder pour vous +seul», pendant qu'il court par toute la ville le débiter à qui le veut +entendre. Je vous avoue que ces diseurs de nouvelles me donnent de +l'admiration, et que je ne conçois pas quelle est la fin qu'ils se +proposent; car pour ne rien dire de la bassesse qu'il y a à toujours +mentir, je ne vois pas qu'ils puissent recueillir le moindre fruit de +cette pratique. Au contraire, il est arrivé à quelques-uns de se laisser +voler leurs habits dans un bain public, pendant qu'ils ne songeaient +qu'à rassembler autour d'eux une foule de peuple, et à lui conter des +nouvelles. Quelques autres, après avoir vaincu sur mer et sur terre dans +le Portique, ont payé l'amende pour n'avoir pas comparu à une cause +appelée. Enfin il s'en est trouvé qui, le jour même qu'ils ont pris une +ville, du moins par leurs beaux discours, ont manqué de dîner. Je ne +crois pas qu'il y ait rien de si misérable que la condition de ces +personnes; car quelle est la boutique, quel est le portique, quel est +l'endroit d'un marché public où ils ne passent tout le jour à rendre +sourds ceux qui les écoutent, ou à les fatiguer par leurs mensonges? + + + + +De l'effronterie causée par l'avarice + + +Pour faire connaître ce vice, il faut dire que c'est un mépris de +l'honneur dans la vue d'un vil intérêt. Un homme que l'avarice rend +effronté ose emprunter une somme d'argent à celui à qui il en doit déjà, +et qu'il lui retient avec injustice. Le jour même qu'il aura sacrifié +aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des +viandes consacrées, il les fait saler pour lui servir dans plusieurs +repas, et va souper chez l'un de ses amis; et là, à table, à la vue de +tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux +dépens de son hôte, et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un +quartier de pain: «Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne chère.» Il +va lui-même au marché acheter des viandes cuites; et avant que de +convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand, il +lui fait ressouvenir qu'il lui a autrefois rendu service. Il fait +ensuite peser ces viandes et il en entasse le plus qu'il peut; s'il en +est empêché par celui qui les lui vend, il jette du moins quelque os +dans la balance: si elle peut contenir tout, il est satisfait; sinon, il +ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se dédommager, +sourit, et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura reçu de +quelques étrangers pour leur louer des places au théâtre, il trouve le +secret d'avoir sa place franche au spectacle, et d'y envoyer le +lendemain ses enfants et leur précepteur. Tout lui fait envie: il veut +profiter des bons marchés, et demande hardiment au premier venu une +chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouve-t-il dans une maison +étrangère, il emprunte jusqu'à l'orge et à la paille; encore faut-il que +celui qui les lui prête fasse les frais de les faire porter chez lui. +Cet effronté, en un mot, entre sans payer dans un bain public, et là, en +présence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le +premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui +est remplie d'eau, se la répand sur tout le corps: «Me voilà lavé, +ajoute-t-il, autant que j'en ai besoin, et sans avoir obligation à +personne», remet sa robe et disparaît. + + + + +De l'épargne sordide + + +Cette espèce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir +ménager les plus petites choses sans aucune fin honnête. C'est dans cet +esprit que quelques-uns, recevant tous les mois le loyer de leur maison, +ne négligent pas d'aller eux-mêmes demander la moitié d'une obole qui +manquait au dernier payement qu'on leur a fait; que d'autres, faisant +l'effort de donner à manger chez eux, ne sont occupés pendant le repas +qu'à compter le nombre de fois que chacun des conviés demande à boire. +Ce sont eux encore dont la portion des prémices des viandes que l'on +envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils apprécient +les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon marché +qu'un autre, en leur rendant compte, veuille se prévaloir, ils lui +soutiennent toujours qu'il a acheté trop cher. Implacables à l'égard +d'un valet qui aura laissé tomber un pot de terre, ou cassé par malheur +quelque vase d'argile, ils lui déduisent cette perte sur sa nourriture; +mais si leurs femmes ont perdu seulement un denier, il faut alors +renverser toute une maison, déranger les lits; transporter des coffres, +et chercher dans les recoins les plus cachés. Lorsqu'ils vendent, ils +n'ont que cette unique chose en vue, qu'il n'y ait qu'à perdre pour +celui qui achète. Il n'est permis à personne de cueillir une figue dans +leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite +branche de palmier, ou quelques olives qui seront tombées de l'arbre. +Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les +bornes, voient si l'on n'y a rien changé et si elles sont toujours les +mêmes. Ils tirent intérêt de l'intérêt, et ce n'est qu'à cette condition +qu'ils donnent du temps à leurs créanciers. S'ils ont invité à dîner +quelques-uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple, +ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a +vus souvent aller eux-mêmes au marché pour ces repas, y trouver tout +trop cher, et en revenir sans rien acheter. «Ne prenez pas l'habitude, +disent-ils à leurs femmes, de prêter votre sel, votre orge, votre +farine, ni même du cumin, de la marjolaine, des gâteaux pour l'autel, du +coton, de la laine; car ces petits détails ne laissent pas de monter, à +la fin d'une année, à une grosse somme.» Ces avares, en un mot, ont des +trousseaux de clefs rouillées, dont ils ne se servent point, des +cassettes où leur argent est en dépôt, qu'ils n'ouvrent jamais, et +qu'ils laissent moisir dans un coin de leur cabinet; ils portent des +habits qui leur sont trop courts et trop étroits; les plus petites +fioles contiennent plus d'huile qu'il n'en faut pour les oindre; ils ont +la tête rasée jusqu'au cuir, se déchaussent vers le milieu du jour pour +épargner leurs souliers, vont trouver les foulons pour obtenir d'eux de +ne pas épargner la craie dans la laine qu'ils leur ont donnée à +préparer, afin, disent-ils, que leur étoffe se tache moins. + + + + +De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien + + +L'impudence est facile à définir: il suffit de dire que c'est une +profession ouverte d'une plaisanterie outrée, comme de ce qu'il y a de +plus honteux et de plus contraire à la bienséance. Celui-là, par +exemple, est impudent, qui voyant venir vers lui une femme de condition, +feint dans ce moment quelque besoin pour avoir occasion de se montrer à +elle d'une manière déshonnête; qui se plaît à battre des mains au +théâtre lorsque tout le monde se tait, ou y siffler les acteurs que les +autres voient et écoutent avec plaisir; qui, couché sur le dos, pendant +que toute l'assemblée garde un profond silence, fait entendre de sales +hoquets qui obligent les spectateurs de tourner la tête et d'interrompre +leur attention. Un homme de ce caractère achète en plein marché des +noix, des pommes, toute sorte de fruits, les mange, cause debout avec la +fruitière, appelle par leurs noms ceux qui passent sans presque les +connaître, en arrête d'autres qui courent par la place et qui ont leurs +affaires; et s'il voit venir quelque plaideur, il l'aborde, le raille et +le félicite sur une cause importante qu'il vient de perdre. Il va +lui-même choisir de la viande, et louer pour un souper des femmes qui +jouent de la flûte; et montrant à ceux qu'il rencontre ce qu'il vient +d'acheter, il les convie en riant d'en venir manger. On le voit +s'arrêter devant la boutique d'un barbier ou d'un parfumeur, et là +annoncer qu'il va faire un grand repas et s'enivrer. Si quelquefois il +vend du vin, il le fait mêler, pour ses amis comme pour les autres sans +distinction. Il ne permet pas à ses enfants d'aller à l'amphithéâtre +avant que les jeux soient commencés et lorsque l'on paye pour être +placé, mais seulement sur la fin du spectacle et quand l'architecte +néglige les places et les donne pour rien. Étant envoyé avec quelques +autres citoyens en ambassade, il laisse chez soi la somme que le public +lui a donnée pour faire les frais de son voyage, et emprunte de l'argent +de ses collègues; sa coutume alors est de charger son valet de fardeaux +au delà de ce qu'il en peut porter, et de lui retrancher cependant de +son ordinaire; et comme il arrive souvent que l'on fait dans les villes +des présents aux ambassadeurs, il demande sa part pour la vendre. «Vous +m'achetez toujours, dit-il au jeune esclave qui le sert dans le bain, +une mauvaise huile, et qu'on ne peut supporter»: il se sert ensuite de +l'huile d'un autre et épargne la sienne. Il envie à ses propres valets +qui le suivent la plus petite pièce de monnaie qu'ils auront ramassée +dans les rues, et il ne manque point d'en retenir sa part avec ce mot: +Mercure est commun. Il fait pis: il distribue à ses domestique leurs +provisions dans une certaine mesure dont le fond, creux par-dessous, +s'enfonce en dedans et s'élève comme en pyramide; et quand elle est +pleine, il la rase lui-même avec le rouleau le plus près qu'il peut... De +même, s'il paye à quelqu'un trente mines qu'il lui doit, il fait si bien +qu'il y manque quatre drachmes, dont il profite. Mais dans ces grands +repas où il faut traiter toute une tribu, il fait recueillir par ceux de +ses domestiques qui ont soin de la table le reste des viandes qui ont +été servies, pour lui en rendre compte: il serait fâché de leur laisser +une rave à demi mangée. + + + + +Du contre-temps + + +Cette ignorance du temps et de l'occasion est une manière d'aborder les +gens ou d'agir avec eux toujours incommode et embarrassante. Un importun +est celui qui choisit le moment que son ami est accablé de ses propres +affaires, pour lui parler des siennes; qui va souper chez sa maîtresse, +le soir même qu'elle a la fièvre; qui voyant que quelqu'un vient d'être +condamné en justice de payer pour un autre pour qui il s'est obligé, le +prie néanmoins de répondre pour lui; qui comparaît pour servir de témoin +dans un procès que l'on vient de juger; qui prend le temps des noces où +il est invité pour se déchaîner contre les femmes; qui entraîne à la +promenade des gens à peine arrivés d'un long voyage et qui n'aspirent +qu'à se reposer; fort capable d'amener des marchands pour offrir d'une +chose plus qu'elle ne vaut, après qu'elle est vendue; de se lever au +milieu d'une assemblée pour reprendre un fait dès ses commencements, et +en instruire à fond ceux qui en ont les oreilles rebattues et qui le +savent mieux que lui; souvent empressé pour engager dans une affaire des +personnes qui, ne l'affectionnant point, n'osent pourtant refuser d'y +entrer. S'il arrive que quelqu'un dans la ville doive faire un festin +après avoir sacrifié, il va lui demander une portion des viandes qu'il a +préparées. Une autre fois, s'il voit qu'un maître châtie devant lui son +esclave: «J'ai perdu, dit-il, un des miens dans une pareille occasion: +je le fis fouetter, il se désespéra et s'alla pendre.» Enfin, il n'est +propre qu'à commettre de nouveau deux personnes qui veulent +s'accommoder, s'ils l'ont fait arbitre de leur différend. C'est encore +une action qui lui convient fort que d'aller prendre au milieu du repas, +pour danser, un homme qui est de sang-froid et qui n'a bu que +modérément. + + + + +De l'air empressé + + +Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou +une vaine affectation de marquer aux autres de la bienveillance par ses +paroles et par toute sa conduite. Les manières d'un homme empressé sont +de prendre sur soi l'événement d'une affaire qui est au-dessus de ses +forces, et dont il ne saurait sortir avec honneur; et dans une chose que +toute une assemblée juge raisonnable, et où il ne se trouve pas la +moindre difficulté, d'insister longtemps sur une légère circonstance, +pour être ensuite de l'avis des autres; de faire beaucoup plus apporter +de vin dans un repas qu'on n'en peut boire; d'entrer dans une querelle +où il se trouve présent, d'une manière à l'échauffer davantage. Rien +n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir à servir de guide +dans un chemin détourné qu'il ne connaît pas, et dont il ne peut ensuite +trouver l'issue; venir vers son général, et lui demander quand il doit +ranger son armée en bataille, quel jour il faudra combattre, et s'il n'a +point d'ordres à lui donner pour le lendemain; une autre fois +s'approcher de son père: «Ma mère, lui dit-il mystérieusement, vient de +se coucher et ne commence qu'à s'endormir»; s'il entre enfin dans la +chambre d'un malade à qui son médecin a défendu le vin, dire qu'on peut +essayer s'il ne lui fera point de mal, et le soutenir doucement pour lui +en faire prendre. S'il apprend qu'une femme soit morte dans la ville, il +s'ingère de faire son épitaphe; il y fait graver son nom, celui de son +mari, de son père, de sa mère, son pays, son origine, avec cet éloge: +ils avaient tous de la vertu. S'il est quelquefois obligé de jurer +devant des juges qui exigent son serment: «Ce n'est pas, dit-il en +perçant la foule pour paraître à l'audience, la première fois que cela +m'est arrivé.» + + + + +De la stupidité + + +La stupidité est en nous une pesanteur d'esprit qui accompagne nos +actions et nos discours. Un homme stupide, ayant lui-même calculé avec +des jetons une certaine somme, demande à ceux qui le regardent faire à +quoi elle se monte. S'il est obligé de paraître dans un jour prescrit +devant ses juges pour se défendre dans un procès que l'on lui fait, il +l'oublie entièrement et part pour la campagne. Il s'endort à un +spectacle, et il ne se réveille que longtemps après qu'il est fini et +que le peuple s'est retiré. Après s'être rempli de viandes le soir, il +se lève la nuit pour une indigestion, va dans la rue se soulager, où il +est mordu d'un chien du voisinage. Il cherche ce qu'on vient de lui +donner, et qu'il a mis lui-même dans quelque endroit, où souvent il ne +peut le retrouver. Lorsqu'on l'avertit de la mort de l'un de ses amis +afin qu'il assiste à ses funérailles, il s'attriste, il pleure, il se +désespère, et prenant une façon de parler pour une autre: «À la bonne +heure», ajoute-t-il; ou une pareille sottise. Cette précaution qu'ont +les personnes sages de ne pas donner sans témoin de l'argent à leurs +créanciers, il l'a pour en recevoir de ses débiteurs. On le voit +quereller son valet, dans le plus grand froid de l'hiver, pour ne lui +avoir pas acheté des concombres. S'il s'avise un jour de faire exercer +ses enfants à la lutte ou à la course, il ne leur permet pas de se +retirer qu'ils ne soient tout en sueur et hors d'haleine. Il va cueillir +lui-même des lentilles, les fait cuire, et oubliant qu'il y a mis du +sel, il les sale une seconde fois, de sorte que personne n'en peut +goûter. Dans le temps d'une pluie incommode, et dont tout le monde se +plaint, il lui échappera de dire que l'eau du ciel est une chose +délicieuse; et si on lui demande par hasard combien il a vu emporter de +morts par la porte Sacrée: «Autant, répond-il, pensant peut-être à de +l'argent ou à des grains, que je voudrais que vous et moi en puissions +avoir.» + + + + +De la brutalité + + +La brutalité est une certaine dureté, et j'ose dire une férocité qui se +rencontre dans nos manières d'agir, et qui passe même jusqu'à nos +paroles. Si vous demandez à un homme brutal: «Qu'est devenu un tel?» il +vous répond durement: «Ne me rompez point la tête.» Si vous le saluez, +il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut. Si quelquefois il +met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en +demander le prix, il ne vous écoute pas; mais il dit fièrement à celui +qui la marchande: «Qu'y trouvez-vous à dire?» Il se moque de la piété de +ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une +grande célébrité: «Si leurs prières, dit-il, vont jusques aux Dieux, et +s'ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils +les ont bien payés, et que ce n'est pas un présent du ciel.» Il est +inexorable à celui qui sans dessein l'aura poussé légèrement, ou lui +aura marché sur le pied: c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La +première chose qu'il dit à un ami qui lui emprunte quelque argent, c'est +qu'il ne lui en prêtera point: il va le trouver ensuite, et le lui donne +de mauvaise grâce, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive +jamais de se heurter à une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans +lui donner de grandes malédictions. Il ne daigne pas attendre personne; +et si l'on diffère un moment à se rendre au lieu dont l'on est convenu +avec lui, il se retire. Il se distingue toujours par une grande +singularité: il ne veut ni chanter à son tour, ni réciter dans un repas, +ni même danser avec les autres. En un mot, on ne le voit guère dans les +temples importuner les Dieux, et leur faire des voeux ou des sacrifices. + + + + +De la superstition + + +La superstition semble n'être autre chose qu'une crainte mal réglée de +la Divinité. Un homme superstitieux, après avoir lavé ses mains et +s'être purifié avec de l'eau lustrale, sort du temple, et se promène une +grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il +voit une belette, il s'arrête tout court, et il ne continue pas de +marcher que quelqu'un n'ait passé avant lui par le même endroit que cet +animal a traversé, ou qu'il n'ait jeté lui-même trois petites pierres +dans le chemin, comme pour éloigner de lui ce mauvais présage. En +quelque endroit de sa maison qu'il ait aperçu un serpent, il ne diffère +pas d'y élever un autel; et dès qu'il remarque dans les carrefours de +ces pierres que la dévotion du peuple y a consacrées, il s'en approche, +verse dessus toute l'huile de sa fiole, plie les genoux devant elles, et +les adore. Si un rat lui a rongé un sac de farine, il court au devin, +qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pièce; mais bien +loin d'être satisfait de sa réponse, effrayé d'une aventure si +extraordinaire, il n'ose plus se servir de son sac et s'en défait. Son +faible encore est de purifier sans fin la maison qu'il habite, d'éviter +de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister à des funérailles, ou +d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche; et lorsqu'il lui +arrive d'avoir pendant son sommeil quelque vision, il va trouver les +interprètes des songes, les devins et les augures, pour savoir d'eux à +quel dieu ou à quelle déesse il doit sacrifier. Il est fort exact à +visiter, sur la fin de chaque mois, les prêtres d'Orphée, pour se faire +initier dans ses mystères; il y mène sa femme; ou si elle s'en excuse +par d'autres soins, il y fait conduire ses enfants par une nourrice. +Lorsqu'il marche par la ville, il ne manque guère de se laver toute la +tête avec l'eau des fontaines qui sont dans les places; quelquefois il a +recours à des prêtresses, qui le purifient d'une autre manière, en liant +et étendant autour de son corps un petit chien ou de la squille. Enfin, +s'il voit un homme frappé d'épilepsie, saisi d'horreur, il crache dans +son propre sein, comme pour rejeter le malheur de cette rencontre. + + + + +De l'esprit chagrin + + +L'esprit chagrin fait que l'on n'est jamais content de personne, et que +l'on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu'un fait un +festin, et qu'il se souvienne d'envoyer un plat à un homme de cette +humeur, il ne reçoit de lui pour tout remerciement que le reproche +d'avoir été oublié: «Je n'étais pas digne, dit cet esprit querelleux, de +boire de son vin, ni de manger à sa table.» Tout lui est suspect, +jusques aux caresses que lui fait sa maîtresse: «Je doute fort, lui +dit-il, que vous soyez sincère, et que toutes ces démonstrations +d'amitié partent du coeur.» Après une grande sécheresse venant à +pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s'en prend au +ciel de ce qu'elle n'a pas commencé plus tôt. Si le hasard lui fait voir +une bourse dans son chemin, il s'incline: «Il y a des gens, ajoute-t-il, +qui ont du bonheur; pour moi, je n'ai jamais eu celui de trouver un +trésor.» Une autre fois, ayant envie d'un esclave, il prie instamment +celui à qui il appartient d'y mettre le prix; et dès que celui-ci, +vaincu par ses importunités, le lui a vendu, il se repent de l'avoir +acheté: «Ne suis-je pas trompé? demande-t-il, et exigerait-on si peu +d'une chose qui serait sans défauts?» À ceux qui lui font les +compliments ordinaires sur la naissance d'un fils et sur l'augmentation +de sa famille: «Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que +mon bien est diminué de la moitié.» Un homme chagrin, après avoir eu de +ses juges ce qu'il demandait, et l'avoir emporté tout d'une voix sur son +adversaire, se plaint encore de celui qui a écrit ou parlé pour lui, de +ce qu'il n'a pas touché les meilleurs moyens de sa cause; ou lorsque ses +amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un +besoin pressant, si quelqu'un l'en félicite et le convie à mieux espérer +de la fortune: «Comment, lui répond-il; puis-je être sensible à la +moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent à chacun de +ceux qui me l'ont prêté, et n'être pas encore quitte envers eux de la +reconnaissance de leur bienfait?» + + + + +De la défiance + + +L'esprit de défiance nous fait croire que tout le monde est capable de +nous tromper. Un homme défiant, par exemple, s'il envoie au marché l'un +de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par +un autre qui doit lui rapporter fidèlement combien elles ont coûté. Si +quelquefois il porte de l'argent sur soi dans un voyage, il le calcule à +chaque stade qu'il fait, pour voir s'il a son compte. Une autre fois, +étant couché avec sa femme, il lui demande si elle a remarqué que son +coffre-fort fût bien fermé, si sa cassette est toujours scellée, et si +on a eu soin de bien fermer la porte du vestibule; et, bien qu'elle +assure que tout est en bon état, l'inquiétude le prend, il se lève du +lit, va en chemise et les pieds nus, avec la lampe qui brûle dans sa +chambre, visiter lui-même tous les endroits de sa maison, et ce n'est +qu'avec beaucoup de peine qu'il s'endort après cette recherche. Il mène +avec lui des témoins quand il va demander ses arrérages, afin qu'il ne +prenne pas un jour envie à ses débiteurs de lui dénier sa dette. Ce +n'est point chez le foulon qui passe pour le meilleur ouvrier qu'il +envoie teindre sa robe, mais chez celui qui consent de ne point la +recevoir sans donner caution. Si quelqu'un se hasarde de lui emprunter +quelques vases, il les lui refuse souvent; ou s'il les accorde, il ne +les laisse pas enlever qu'ils ne soient pesés, il fait suivre celui qui +les emporte, et envoie dès le lendemain prier qu'on les lui renvoie. +A-t-il un esclave qu'il affectionne et qui l'accompagne dans la ville, +il le fait marcher devant lui, de peur que s'il le perdait de vue, il ne +lui échappât et ne prît la fuite. À un homme qui, emportant de chez lui +quelque chose que ce soit, lui dirait: «Estimez cela, et mettez-le sur +mon compte», il répondrait qu'il faut le laisser où on l'a pris, et +qu'il a d'autres affaires que celle de courir après son argent. + + + + +D'un vilain homme + + +Ce caractère suppose toujours dans un homme une extrême malpropreté, et +une négligence pour sa personne qui passe dans l'excès et qui blesse +ceux qui s'en aperçoivent. Vous le verrez quelquefois tout couvert de +lèpre, avec des ongles longs et malpropres, ne pas laisser de se mêler +parmi le monde, et croire en être quitte pour dire que c'est une maladie +de famille, et que son père et son aïeul y étaient sujets. Il a aux +jambes des ulcères. On lui voit aux mains des poireaux et d'autres +saletés, qu'il néglige de faire guérir; ou s'il pense à y remédier, +c'est lorsque le mal, aigri par le temps, est devenu incurable. Il est +hérissé de poil sous les aisselles et par tout le corps, comme une bête +fauve; il a les dents noires, rongées, et telles que son abord ne se +peut souffrir. Ce n'est pas tout: il crache ou il se mouche en mangeant; +il parle la bouche pleine, fait en buvant des choses contre la +bienséance; il ne se sert jamais au bain que d'une huile qui sent +mauvais, et ne paraît guère dans une assemblée publique qu'avec une +vieille robe et toute tachée. S'il est obligé d'accompagner sa mère chez +les devins, il n'ouvre la bouche que pour dire des choses de mauvais +augure. Une autre fois, dans le temple et en faisant des libations, il +lui échappera des mains une coupe ou quelque autre vase; et il rira +ensuite de cette aventure, comme s'il avait fait quelque chose de +merveilleux. Un homme si extraordinaire ne sait point écouter un concert +ou d'excellents joueurs de flûte; il bat des mains avec violence comme +pour leur applaudir, ou bien il suit d'une voix désagréable le même air +qu'ils jouent; il s'ennuie de la symphonie, et demande si elle ne doit +pas bientôt finir. Enfin, si étant assis à table il veut cracher, c'est +justement sur celui qui est derrière lui pour lui donner à boire. + + + + +D'un homme incommode + + +Ce qu'on appelle un fâcheux est celui qui, sans faire à quelqu'un un +fort grand tort, ne laisse pas de l'embarrasser beaucoup; qui, entrant +dans la chambre de son ami qui commence à s'endormir, le réveille pour +l'entretenir de vains discours; qui, se trouvant sur le bord de la mer, +sur le point qu'un homme est prêt de partir et de monter dans son +vaisseau, l'arrête sans nul besoin, l'engage insensiblement à se +promener avec lui sur le rivage; qui, arrachant un petit enfant du sein +de sa nourrice pendant qu'il tette, lui fait avaler quelque chose qu'il +a mâché, bat des mains devant lui, le caresse, et lui parle d'une voix +contrefaite; qui choisit le temps du repas, et que le potage est sur la +table, pour dire qu'ayant pris médecine depuis deux jours, il est allé +par haut et par bas, et qu'une bile noire et recuite était mêlée dans +ses déjections; qui, devant toute une assemblée, s'avise de demander à +sa mère quel jour elle a accouché de lui; qui ne sachant que dire, +apprend que l'eau de sa citerne est fraîche, qu'il croît dans son jardin +de bonnes légumes, ou que sa maison est ouverte à tout le monde, comme +une hôtellerie; qui s'empresse de faire connaître à ses hôtes un +parasite qu'il a chez lui; qui l'invite à table à se mettre en bonne +humeur, et à réjouir la compagnie. + + + + +De la sotte vanité + + +La sotte vanité semble être une passion inquiète de se faire valoir par +les plus petites choses, ou de chercher dans les sujets les plus +frivoles du nom et de la distinction. Ainsi un homme vain, s'il se +trouve à un repas, affecte toujours de s'asseoir proche de celui qui l'a +convié. Il consacre à Apollon la chevelure d'un fils qui lui vient de +naître; et dès qu'il est parvenu à l'âge de puberté, il le conduit +lui-même à Delphes, lui coupe les cheveux, et les dépose dans le temple +comme un monument d'un voeu solennel qu'il a accompli. Il aime à se faire +suivre par un More. S'il fait un payement, il affecte que ce soit dans +une monnaie toute neuve, et qui ne vienne que d'être frappée. Après +qu'il a immolé un boeuf devant quelque autel, il se fait réserver la peau +du front de cet animal, il l'orne de rubans et de fleurs, et l'attache à +l'endroit de sa maison le plus exposé à la vue de ceux qui passent, afin +que personne du peuple n'ignore qu'il a sacrifié un boeuf. Une autre +fois, au retour d'une cavalcade qu'il aura faite avec d'autres citoyens, +il renvoie chez soi par un valet tout son équipage, et ne garde qu'une +riche robe dont il est habillé, et qu'il traîne le reste du jour dans la +place publique. S'il lui meurt un petit chien, il l'enterre, lui dresse +une épitaphe avec ces mots: Il était de race de Malte. Il consacre un +anneau à Esculape, qu'il use à force d'y pendre des couronnes de fleurs. +Il se parfume tous les jours. Il remplit avec un grand faste tout le +temps de sa magistrature; et sortant de charge, il rend compte au peuple +avec ostentation des sacrifices qu'il a faits, comme du nombre et de la +qualité des victimes qu'il a immolées. Alors, revêtu d'une robe blanche, +et couronné de fleurs, il paraît dans l'assemblée du peuple: «Nous +pouvons, dit-il, vous assurer, ô Athéniens, que pendant le temps de +notre gouvernement nous avons sacrifié à Cybèle, et que nous lui avons +rendu des honneurs tels que les mérite de nous la mère des Dieux: +espérez donc toutes choses heureuses de cette déesse.» Après avoir parlé +ainsi, il se retire dans sa maison, où il fait un long récit à sa femme +de la manière dont tout lui a réussi au delà même de ses souhaits. + + + + +De l'avarice + + +Ce vice est dans l'homme un oubli de l'honneur et de la gloire, quand il +s'agit d'éviter la moindre dépense. Si un avare a remporté le prix de la +tragédie, il consacre à Bacchus des guirlandes ou des bandelettes faites +d'écorce de bois, et il fait graver son nom sur un présent si +magnifique. Quelquefois, dans les temps difficiles, le peuple est obligé +de s'assembler pour régler une contribution capable de subvenir aux +besoins de la République; alors il se lève et garde le silence, ou le +plus souvent il fend la presse et se retire. Lorsqu'il marie sa fille, +et qu'il sacrifie selon la coutume, il n'abandonne de la victime que les +parties seules qui doivent être brûlées sur l'autel: il réserve les +autres pour les vendre; et comme il manque de domestiques pour servir à +table et être chargés du soin des noces, il loue des gens pour tout le +temps de la fête, qui se nourrissent à leurs dépens, et à qui il donne +une certaine somme. S'il est capitaine de galère, voulant ménager son +lit, il se contente de coucher indifféremment avec les autres sur de la +natte qu'il emprunte de son pilote. Vous verrez une autre fois cet homme +sordide acheter en plein marché des viandes cuites, toutes sortes +d'herbes, et les porter hardiment dans son sein et sous sa robe; s'il +l'a un jour envoyée chez le teinturier pour la détacher, comme il n'en a +pas une seconde pour sortir, il est obligé de garder la chambre. Il sait +éviter dans la place la rencontre d'un ami pauvre qui pourrait lui +demander, comme aux autres, quelque secours; il se détourne de lui, et +reprend le chemin de sa maison. Il ne donne point de servantes à sa +femme, content de lui en louer quelques-unes pour l'accompagner à la +ville toutes les fois qu'elle sort. Enfin ne pensez pas que ce soit un +autre que lui qui balaie le matin sa chambre, qui fasse son lit et le +nettoie. Il faut ajouter qu'il porte un manteau usé, sale et tout +couvert de taches; qu'en ayant honte lui-même, il le retourne quand il +est obligé d'aller tenir sa place dans quelque assemblée. + + + + +De l'ostentation + + +Je n'estime pas que l'on puisse donner une idée plus juste de +l'ostentation, qu'en disant que c'est dans l'homme une passion de faire +montre d'un bien ou des avantages qu'il n'a pas. Celui en qui elle +domine s'arrête dans l'endroit du Pirée où les marchands étalent, et où +se trouve un plus grand nombre d'étrangers; il entre en matière avec +eux, il leur dit qu'il a beaucoup d'argent sur la mer; il discourt avec +eux des avantages de ce commerce, des gains immenses qu'il y a à espérer +pour ceux qui y entrent, et de ceux surtout que lui qui leur parle y a +faits. Il aborde dans un voyage le premier qu'il trouve sur son chemin, +lui fait compagnie, et lui dit bientôt qu'il a servi sous Alexandre, +quels beaux vases et tout enrichis de pierreries il a rapportés de +l'Asie, quels excellents ouvriers s'y rencontrent, et combien ceux de +l'Europe leur sont inférieurs. Il se vante, dans une autre occasion, +d'une lettre qu'il a reçue d'Antipater, qui apprend que lui troisième +est entré dans la Macédoine. Il dit une autre fois que bien que les +magistrats lui aient permis tels transports de bois qu'il lui plairait +sans payer de tribut, pour éviter néanmoins l'envie du peuple, il n'a +point voulu user de ce privilège. Il ajoute que pendant une grande +cherté de vivres, il a distribué aux pauvres citoyens d'Athènes jusqu'à +la somme de cinq talents; et s'il parle à des gens qu'il ne connaît +point, et dont il n'est pas mieux connu, il leur fait prendre des +jetons, compter le nombre de ceux à qui il a fait ces largesses; et +quoiqu'il monte à plus de six cents personnes, il leur donne à tous des +noms convenables; et après avoir supputé les sommes particulières qu'il +a données à chacun d'eux, il se trouve qu'il en résulte le double de ce +qu'il pensait, et que dix talents y sont employés, «sans compter, +poursuit-il, les galères que j'ai armées à mes dépens, et les charges +publiques que j'ai exercées à mes frais et sans récompense». Cet homme +fastueux va chez un fameux marchand de chevaux, fait sortir de l'écurie +les plus beaux et les meilleurs, fait ses offres, comme s'il voulait les +acheter. De même il visite les foires les plus célèbres, entre sous les +tentes des marchands, se fait déployer une riche robe, et qui vaut +jusqu'à deux talents; il sort en querellant son valet de ce qu'il ose le +suivre sans porter de l'or sur lui pour les besoins où l'on se trouve. +Enfin, s'il habite une maison dont il paye le loyer, il dit hardiment à +quelqu'un qui l'ignore que c'est une maison de famille et qu'il a +héritée de son père; mais qu'il veut s'en défaire, seulement parce +qu'elle est trop petite pour le grand nombre d'étrangers qu'il retire +chez lui. + + + + +De l'orgueil + + +Il faut définir l'orgueil une passion qui fait que de tout ce qui est au +monde l'on n'estime que soi. Un homme fier et superbe n'écoute pas celui +qui l'aborde dans la place pour lui parler de quelque affaire; mais sans +s'arrêter, et se faisant suivre quelque temps, il lui dit enfin qu'on +peut le voir après son souper. Si l'on a reçu de lui le moindre +bienfait, il ne veut pas qu'on en perde jamais le souvenir: il le +reprochera en pleine rue, à la vue de tout le monde. N'attendez pas de +lui qu'en quelque endroit qu'il vous rencontre, il s'approche de vous et +qu'il vous parle le premier; de même, au lieu d'expédier sur-le-champ +des marchands ou des ouvriers, il ne feint point de les renvoyer au +lendemain matin et à l'heure de son lever. Vous le voyez marcher dans +les rues de la ville la tête baissée, sans daigner parler à personne de +ceux qui vont et qui viennent. S'il se familiarise quelquefois jusques à +inviter ses amis à un repas, il prétexte des raisons pour ne pas se +mettre à table et manger avec eux, et il charge ses principaux +domestiques du soin de les régaler. Il ne lui arrive point de rendre +visite à personne sans prendre la précaution d'envoyer quelqu'un des +siens pour avertir qu'il va venir. On ne le voit point chez lui +lorsqu'il mange ou qu'il se parfume. Il ne se donne pas la peine de +régler lui-même des parties; mais il dit négligemment à un valet de les +calculer, de les arrêter et les passer à compte. Il ne sait point écrire +dans une lettre: «Je vous prie de me faire ce plaisir ou de me rendre ce +service», mais: «J'entends que cela soit ainsi; j'envoie un homme vers +vous pour recevoir une telle chose; je ne veux pas que l'affaire se +passe autrement; faites ce que je vous dis promptement et sans +différer.» Voilà son style. + + + + +De la peur, ou du défaut de courage + + +Cette crainte est un mouvement de l'âme qui s'ébranle, ou qui cède en +vue d'un péril vrai ou imaginaire, et l'homme timide est celui dont je +vais faire la peinture. S'il lui arrive d'être sur la mer et s'il +aperçoit de loin des dunes ou des promontoires, la peur lui fait croire +que c'est le débris de quelques vaisseaux qui ont fait naufrage sur +cette côte; aussi tremble-t-il au moindre flot qui s'élève, et il +s'informe avec soin si tous ceux qui naviguent avec lui sont initiés. +S'il vient à remarquer que le pilote fait une nouvelle manoeuvre, ou +semble se détourner comme pour éviter un écueil, il l'interroge; il lui +demande avec inquiétude s'il ne croit pas s'être écarté de sa route, +s'il tient toujours la haute mer, et si les Dieux sont propices. Après +cela il se met à raconter une vision qu'il a eue pendant la nuit, dont +il est encore tout épouvanté, et qu'il prend pour un mauvais présage. +Ensuite, ses frayeurs venant à croître, il se déshabille et ôte jusques +à sa chemise pour pouvoir mieux se sauver à la nage, et après cette +précaution il ne laisse pas de prier les nautoniers de le mettre à +terre. Que si cet homme faible, dans une expédition militaire où il +s'est engagé, entend dire que les ennemis sont proches, il appelle ses +compagnons de guerre, observe leur contenance sur ce bruit qui court, +leur dit qu'il est sans fondement, et que les coureurs n'ont pu +discerner si ce qu'ils ont découvert à la campagne sont amis ou ennemis; +mais si l'on n'en peut plus douter par les clameurs que l'on entend, et +s'il a vu lui-même de loin le commencement du combat, et que quelques +hommes aient paru tomber à ses yeux, alors feignant que la précipitation +et le tumulte lui ont fait oublier ses armes, il court les quérir dans +sa tente, où il cache son épée sous le chevet de son lit, et emploie +beaucoup de temps à la chercher, pendant que d'un autre côté son valet +va par ses ordres savoir des nouvelles des ennemis, observer quelle +route ils ont prise et où en sont les affaires; et dès qu'il voit +apporter au camp quelqu'un tout sanglant d'une blessure qu'il a reçue, +il accourt vers lui, le console et l'encourage, étanche le sang qui +coule de sa plaie, chasse les mouches qui l'importunent, ne lui refuse +aucun secours, et se mêle de tout, excepté de combattre. Si pendant le +temps qu'il est dans la chambre du malade, qu'il ne perd pas de vue, il +entend la trompette qui sonne la charge: «Ah! dit-il avec imprécation, +puisses-tu être pendu, maudit sonneur qui cornes incessamment, et fais +un bruit enragé qui empêche ce pauvre homme de dormir!» Il arrive même +que tout plein d'un sang qui n'est pas le sien, mais qui a rejailli sur +lui de la plaie du blessé, il fait accroire à ceux qui reviennent du +combat qu'il a couru un grand risque de sa vie pour sauver celle de son +ami; il conduit vers lui ceux qui y prennent intérêt, ou comme ses +parents, ou parce qu'ils sont d'un même pays, et là il ne rougit pas de +leur raconter quand et de quelle manière il a tiré cet homme des ennemis +et l'a apporté dans sa tente. + + + + +Des grands d'une république + + +La plus grande passion de ceux qui ont les premières places dans un État +populaire n'est pas le désir du gain ou de l'accroissement de leurs +revenus, mais une impatience de s'agrandir et de se fonder, s'il se +pouvait, une souveraine puissance sur celle du peuple. S'il s'est +assemblé pour délibérer à qui des citoyens il donnera la commission +d'aider de ses soins le premier magistrat dans la conduite d'une fête ou +d'un spectacle, cet homme ambitieux, et tel que je viens de le définir, +se lève, demande cet emploi, et proteste que nul autre ne peut si bien +s'en acquitter. Il n'approuve point la domination de plusieurs, et de +tous les vers d'Homère il n'a retenu que celui-ci: + + + + +Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne + + +Son langage le plus ordinaire est tel: «Retirons-nous de cette multitude +qui nous environne; tenons ensemble un conseil particulier où le peuple +ne soit point admis; essayons même de lui fermer le chemin à la +magistrature.» Et s'il se laisse prévenir contre une personne d'une +condition privée, de qui il croie avoir reçu quelque injure: «Cela, +dit-il, ne se peut souffrir, et il faut que lui ou moi abandonnions la +ville.» Vous le voyez se promener dans la place, sur le milieu du jour, +avec les ongles propres, la barbe et les cheveux en bon ordre, repousser +fièrement ceux qui se trouvent sur ses pas, dire avec chagrin aux +premiers qu'il rencontre que la ville est un lieu où il n'y a plus moyen +de vivre, qu'il ne peut plus tenir contre l'horrible foule des +plaideurs, ni supporter plus longtemps les longueurs, les crieries et +les mensonges des avocats; qu'il commence à avoir honte de se trouver +assis, dans une assemblée publique ou sur les tribunaux, auprès d'un +homme mal habillé, sale, et qui dégoûte, et qu'il n'y a pas un seul de +ces orateurs dévoués au peuple qui ne lui soit insupportable. Il ajoute +que c'est Thésée qu'on peut appeler le premier auteur de tous ces maux; +et il fait de pareils discours aux étrangers qui arrivent dans la ville, +comme à ceux avec qui il sympathise de moeurs et de sentiments. + + + + +D'une tardive instruction + + +Il s'agit de décrire quelques inconvénients où tombent ceux qui, ayant +méprisé dans leur jeunesse les sciences et les exercices, veulent +réparer cette négligence dans un âge avancé par un travail souvent +inutile. Ainsi un vieillard de soixante ans s'avise d'apprendre des vers +par coeur, et de les réciter à table dans un festin, où, la mémoire +venant à lui manquer, il a la confusion de demeurer court. Une autre +fois il apprend de son propre fils les évolutions qu'il faut faire dans +les rangs à droite ou à gauche, le maniement des armes, et quel est +l'usage à la guerre de la lance et du bouclier. S'il monte un cheval que +l'on lui a prêté, il le presse de l'éperon, veut le manier, et lui +faisant faire des voltes ou des caracoles, il tombe lourdement et se +casse la tête. On le voit tantôt, pour s'exercer au javelot, le lancer +tout un jour contre l'homme de bois, tantôt tirer de l'arc et disputer +avec son valet lequel des deux donnera mieux dans un blanc avec des +flèches, vouloir d'abord apprendre de lui, se mettre ensuite à +l'instruire et à le corriger comme s'il était le plus habile. Enfin se +voyant tout nu au sortir d'un bain, il imite les postures d'un lutteur, +et par le défaut d'habitude, il les fait de mauvaise grâce, et il +s'agite d'une manière ridicule. + + + + +De la médisance + + +Je définis ainsi la médisance: une pente secrète de l'âme à penser mal +de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles; et pour ce +qui concerne le médisant, voici ses moeurs. Si on l'interroge sur quelque +autre, et que l'on lui demande quel est cet homme, il fait d'abord sa +généalogie: «Son père, dit-il, s'appelait Sosie, que l'on a connu dans +le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate; il a été +affranchi depuis ce temps, et reçu dans l'une des tribus de la ville; +pour sa mère, c'était une noble Thracienne, car les femmes de Thrace, +ajoute-t-il, se piquent la plupart d'une ancienne noblesse: celui-ci, né +de si honnêtes gens, est un scélérat et qui ne mérite que le gibet.» Et +retournant à la mère de cet homme qu'il peint avec de si belles +couleurs: «Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui épient sur les +grands chemins les jeunes gens au passage, et qui pour ainsi dire les +enlèvent et les ravissent.» Dans une compagnie où il se trouve quelqu'un +qui parle mal d'une personne absente, il relève la conversation: «Je +suis, lui dit-il, de votre sentiment: cet homme m'est odieux, et je ne +le puis souffrir. Qu'il est insupportable par sa physionomie! Y a-t-il +un plus grand fripon et des manières plus extravagantes? Savez-vous +combien il donne à sa femme pour la dépense de chaque repas? Trois +oboles, et rien davantage; et croiriez-vous que dans les rigueurs de +l'hiver et au mois de décembre il l'oblige de se laver avec de l'eau +froide?» Si alors quelqu'un de ceux qui l'écoutent se lève et se retire, +il parle de lui presque dans les mêmes termes. Nul de ses plus familiers +amis n'est épargné; les morts mêmes dans le tombeau ne trouvent pas un +asile contre sa mauvaise langue. + + + + +LES CARACTÈRES OU LES MOEURS DE CE SIÈCLE + +Préface + + +_Admonere voluimus, non mordere; prodesse, non laedere; consulere +moribus hominum, non officere._ + + Érasme + + +Je rends au public ce qu'il m'a prêté; j'ai emprunté de lui la matière +de cet ouvrage: il est juste que, l'ayant achevé avec toute l'attention +pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mérite de moi, je lui en +fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai +fait de lui d'après nature, et s'il se connaît quelques-uns des défauts +que je touche, s'en corriger. (IV) C'est l'unique fin que l'on doit se +proposer en écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins se +promettre; mais comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne +faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-être +pires, s'ils venaient à manquer de censeurs ou de critiques; c'est ce +qui fait que l'on prêche et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne +sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'être applaudis; mais ils +devraient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avaient cherché par leurs discours +ou par leurs écrits que des éloges; outre que l'approbation la plus sûre +et la moins équivoque est le changement de moeurs et la réformation de +ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit +écrire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne +faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire +recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand donc il s'est glissé +dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n'ont ni le +feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu'elles semblent y +être admises pour la variété, pour délasser l'esprit, pour le rendre +plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que d'ailleurs +elles ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au +simple peuple, qu'il n'est pas permis de négliger, le lecteur peut les +condamner, et l'auteur les doit proscrire: voilà la règle. Il y en a une +autre, et que j'ai intérêt que l'on veuille suivre, qui est de ne pas +perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et dans toute la lecture +de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les moeurs de ce siècle que +je décris; (VIII) car bien que je les tire souvent de la cour de France +et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à +une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne +perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s'écarte du plan que +je me suis fait d'y peindre les hommes en général, comme des raisons qui +entrent dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible +des réflexions qui les composent. (IV) Après cette précaution si +nécessaire, et dont on pénètre assez les conséquences, je crois pouvoir +protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne +interprétation, toute fausse application et toute censure, contre les +froids plaisants et les lecteurs mal intentionnés: (V) il faut savoir +lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni +plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on le peut quelquefois, ce n'est +pas assez, il faut encore le vouloir faire: sans ces conditions, qu'un +auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits +pour l'unique récompense de son travail, je doute qu'il doive continuer +d'écrire, s'il préfère du moins sa propre satisfaction à l'utilité de +plusieurs et au zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé +dès l'année M.DC.LXXXX, et avant la cinquième édition, entre +l'impatience de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleure +forme par de nouveaux caractères, et la crainte de faire dire à +quelques-uns: «Ne finiront-ils point, ces Caractères, et ne verrons-nous +jamais autre chose de cet écrivain?» Des gens sages me disaient d'une +part: «La matière est solide, utile, agréable, inépuisable; vivez +longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez: que +pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'année que les folies des +hommes ne puissent vous fournir un volume.» D'autres, avec beaucoup de +raison, me faisaient redouter les caprices de la multitude et la +légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si grands sujets d'être +content, et ne manquaient pas de me suggérer que personne presque depuis +trente années ne lisant plus que pour lire, il fallait aux hommes, pour +les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre; que cette +indolence avait rempli les boutiques et peuplé le monde, depuis tout ce +temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle +ressource, sans règles et sans la moindre justesse, contraires aux moeurs +et aux bienséances, écrits avec précipitation, et lus de même, seulement +par leur nouveauté; et que si je ne savais qu'augmenter un livre +raisonnable, le mieux que je pouvais faire était de me reposer. Je pris +alors quelque chose de ces deux avis si opposés, et je gardai un +tempérament qui les rapprochait: je ne feignis point d'ajouter quelques +nouvelles remarques à celles qui avaient déjà grossi du double la +première édition de mon ouvrage; mais afin que le public ne fût point +obligé de parcourir ce qui était ancien pour passer à ce qu'il y avait +de nouveau, et qu'il trouvât sous ses yeux ce qu'il avait seulement +envie de lire, je pris soin de lui désigner cette seconde augmentation +par une marque particulière; je crus aussi qu'il ne serait pas inutile +de lui distinguer la première augmentation par une autre plus simple, +qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères, et à aider son +choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il pouvait +craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoutais à toutes ces +exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce genre. +(VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole, en insérant +dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles +remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par +la suppression entière de ces différences qui se voient par apostille, +j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau qu'à laisser peut-être +un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus régulier, à la +postérité. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que j'ai voulu +écrire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai +ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le législateur; je sais +même que j'aurais péché contre l'usage des maximes, qui veut qu'à la +manière des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de +ces remarques le sont, quelques autres sont plus étendues: on pense les +choses d'une manière différente, et on les explique par un tour aussi +tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore +ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison, +par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une +peinture: de là procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions. +Ceux enfin qui font des maximes veulent être crus: je consens, au +contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien +remarqué, pourvu que l'on remarque mieux, rends au public ce qu'il m'a +prêté; j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage: il est juste que, +l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis +capable, et qu'il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut +regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature, et +s'il se connaît quelques-uns des défauts que je touche, s'en corriger. +(IV) C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant, et le +succès aussi que l'on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne +se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur +reprocher: ils seraient peut-être pires, s'ils venaient à manquer de +censeurs ou de critiques; c'est ce qui fait que l'on prêche et que l'on +écrit. L'orateur et l'écrivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont +d'être applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avaient +cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges; outre que +l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de +moeurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On +ne doit parler, on ne doit écrire que pour l'instruction; et s'il arrive +que l'on plaise, il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à +insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand +donc il s'est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques +réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, +bien qu'elles semblent y être admises pour la variété, pour délasser +l'esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va +suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, familières, +instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de +négliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire: +voilà la règle. Il y en a une autre, et que j'ai intérêt que l'on +veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser +toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les +caractères ou les moeurs de ce siècle que je décris; (VIII) car bien que +je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on +ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer +en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et +de son utilité, ne s'écarte du plan que je me suis fait d'y peindre les +hommes en général, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des +chapitres et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les +composent. (IV) Après cette précaution si nécessaire, et dont on pénètre +assez les conséquences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin, +toute plainte, toute maligne interprétation, toute fausse application et +toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs mal +intentionnés: (V) il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir +rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on +le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir +faire: sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en +droit d'exiger de certains esprits pour l'unique récompense de son +travail, je doute qu'il doive continuer d'écrire, s'il préfère du moins +sa propre satisfaction à l'utilité de plusieurs et au zèle de la vérité. +J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé dès l'année M.DC.LXXXX, et avant la +cinquième édition, entre l'impatience de donner à mon livre plus de +rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caractères, et la crainte +de faire dire à quelques-uns: «Ne finiront-ils point, ces Caractères, et +ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain?» Des gens sages me +disaient d'une part: «La matière est solide, utile, agréable, +inépuisable; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant +que vous vivrez: que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point +d'année que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume.» +D'autres, avec beaucoup de raison, me faisaient redouter les caprices de +la multitude et la légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si +grands sujets d'être content, et ne manquaient pas de me suggérer que +personne presque depuis trente années ne lisant plus que pour lire, il +fallait aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau +titre; que cette indolence avait rempli les boutiques et peuplé le +monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais +style et de nulle ressource, sans règles et sans la moindre justesse, +contraires aux moeurs et aux bienséances, écrits avec précipitation, et +lus de même, seulement par leur nouveauté; et que si je ne savais +qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvais faire était +de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si opposés, +et je gardai un tempérament qui les rapprochait: je ne feignis point +d'ajouter quelques nouvelles remarques à celles qui avaient déjà grossi +du double la première édition de mon ouvrage; mais afin que le public ne +fût point obligé de parcourir ce qui était ancien pour passer à ce qu'il +y avait de nouveau, et qu'il trouvât sous ses yeux ce qu'il avait +seulement envie de lire, je pris soin de lui désigner cette seconde +augmentation par une marque particulière; je crus aussi qu'il ne serait +pas inutile de lui distinguer la première augmentation par une autre +plus simple, qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères, et à +aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il +pouvait craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoutais à toutes +ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce +genre. (VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole, en +insérant dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de +nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les +anciennes par la suppression entière de ces différences qui se voient +par apostille, j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau qu'à +laisser peut-être un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus +régulier, à la postérité. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que +j'ai voulu écrire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue +que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le +législateur; je sais même que j'aurais péché contre l'usage des maximes, +qui veut qu'à la manière des oracles elles soient courtes et concises. +Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus +étendues: on pense les choses d'une manière différente, et on les +explique par un tour aussi tout différent, par une sentence, par un +raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un +parallèle, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un +seul trait, par une description, par une peinture: de là procède la +longueur ou la brièveté de mes réflexions. Ceux enfin qui font des +maximes veulent être crus: je consens, au contraire, que l'on dise de +moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l'on remarque +mieux. + + + + +Des ouvrages de l'esprit + + +1 (I) + +Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans +qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le +plus beau et le meilleur est enlevé; l'on ne fait que glaner après les +anciens et les habiles d'entre les modernes. + +2 (I) + +Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir +amener les autres à notre goût et à nos sentiments; c'est une trop +grande entreprise. + +3 (I) + +C'est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule: il +faut plus que de l'esprit pour être auteur. Un magistrat allait par son +mérite à la première dignité, il était homme délié et pratique dans les +affaires: il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le +ridicule. + +4 (I) + +Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en +faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis. + +5 (I) + +Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donné en +feuilles sous le manteau aux conditions d'être rendu de même, s'il est +médiocre, passe pour merveilleux; l'impression est l'écueil. + +6 (I) + +Si l'on ôte de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur, +l'épître dédicatoire, la préface, la table, les approbations, il reste à +peine assez de pages pour mériter le nom de livre. + +7 (I) + +Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable: la +poésie, la musique, la peinture, le discours public. + +Quel supplice que celui d'entendre déclamer pompeusement un froid +discours, ou prononcer de médiocres vers avec toute l'emphase d'un +mauvais poète! + +8 (V) + +Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de longues suites de +vers pompeux, qui semblent forts, élevés, et remplis de grands +sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche +ouverte, croit que cela lui plaît, et à mesure qu'il y comprend moins +l'admire davantage; il n'a pas le temps de respirer, il a à peine celui +de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma première +jeunesse, que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les +acteurs, pour le parterre et l'amphithéâtre, que leurs auteurs +s'entendaient eux-mêmes, et qu'avec toute l'attention que je donnais à +leur récit, j'avais tort de n'y rien entendre: je suis détrompé. + +9 (I) + +L'on n'a guère vu jusques à présent un chef-d'oeuvre d'esprit qui soit +l'ouvrage de plusieurs: Homère a fait l'Iliade, Virgile l'Énéide, +Tite-Live ses Décades, et l'Orateur romain ses Oraisons. + +10 (I) + +Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité +dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui +qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût +défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des +goûts avec fondement. + +11 (I) + +Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes; ou pour +mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagné d'un goût +sûr et d'une critique judicieuse. + +12 (I) + +La vie des héros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les +actions des héros: ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux +qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble +matière, ou ces grands hommes à leurs historiens. + +13 (I) + +Amas d'épithètes, mauvaises louanges: ce sont les faits qui louent, et +la manière de les raconter. + +14 (I) + +Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. +Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres +écrivains que par leurs expressions et par leurs images: il faut +exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement. + +15 + +(V) On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a +entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit +pour les palais et pour les temples; on a rappelé le dorique, l'ionique +et le corinthien: ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de +l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos +portiques et dans nos péristyle. De même, on ne saurait en écrivant +rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par +leur imitation. + +(I) Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les +sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et +reprendre enfin le simple et le naturel! + +(IV) On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse, +on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand +enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève +contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'un +bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice. + +(IV) Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont +inférieurs en deux manières, par raison et par exemple: il tire la +raison de son goût particulier, et l'exemple de ses ouvrages. + +(IV) Il avoue que les anciens, quelque inégaux et peu corrects qu'ils +soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils +font lire sa critique. + +(IV) Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les +modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause, +tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l'antiquité: on les +récuse. + +16 + +(I) L'on devrait aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en savent assez +pour les corriger et les estimer. + +(IV) Ne vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son ouvrage est un +pédantisme. + +(IV) Il faut qu'un auteur reçoive avec une égale modestie les éloges et +la critique que l'ont fait de ses ouvrages. + +17 (I) + +Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de +nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre +pas toujours en parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle +existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point +un homme d'esprit qui veut se faire entendre. + +Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l'expression +qu'il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu'il a enfin +trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui +semblait devoir se présenter d'abord et sans effort. + +Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: +comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les +occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les +termes qu'ils ont le plus aimés. + +18 (I) + +La même justesse d'esprit qui nous fait écrire de bonnes choses nous +fait appréhender qu'elles ne le soient pas assez pour mériter d'être +lues. + +Un esprit médiocre croit écrire divinement; un bon esprit croit écrire +raisonnablement. + +19 (I) + +«L'on m'a engagé, dit Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle: je l'ai fait. +Ils l'ont saisi d'abord et avant qu'il ait eu le loisir de les trouver +mauvais; il les a loués modestement en ma présence, et il ne les a pas +loués depuis devant personne. Je l'excuse, et je n'en demande pas +davantage à un auteur; je le plains même d'avoir écouté de belles choses +qu'il n'a point faites.» + +Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur, +ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent +froids sur les conceptions d'autrui: personne presque, par la +disposition de son esprit, de son coeur et de sa fortune, n'est en état +de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage. + +20 (I) + +Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touchés de très +belles choses. + +21 + +(I) Bien des gens vont jusques à sentir le mérite d'un manuscrit qu'on +leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur, jusques à ce qu'ils +aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel +sera son sort parmi les habiles: ils ne hasardent point leurs suffrages, +et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude. +Ils disent alors qu'ils ont les premiers approuvé cet ouvrage, et que le +public est de leur avis. + +(VI) Ces gens laissent échapper les plus belles occasions de nous +convaincre qu'ils ont de la capacité et des lumières, qu'ils savent +juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un +bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage, l'auteur +ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui prévienne en sa +faveur, il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en +applaudissant à ses écrits; on ne vous demande pas, Zélotes, de vous +récrier: C'est un chef-d'oeuvre de l'esprit; l'humanité ne va pas plus +loin; c'est jusqu'où la parole humaine peut s'élever; on ne jugera à +l'avenir du goût de quelqu'un qu'à proportion qu'il en aura pour cette +pièce; phrase outrées, dégoûtantes, qui sentent la pension ou l'abbaye, +nuisibles à cela même qui est louable et qu'on veut louer. Que ne +disiez-vous seulement: «Voilà un bon livre»? Vous le dites, il est vrai, +avec toute la France, avec les étrangers comme avec vos compatriotes, +quand il est imprimé par toute l'Europe et qu'il est traduit en +plusieurs langues: il n'est plus temps. + +22 (IV) + +Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits +dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils altèrent encore par tout +ce qu'ils y mettent du leur; et ces traits ainsi corrompus et défigurés, +qui ne sont autre chose que leurs propres pensées et leurs expressions, +ils les exposent à la censure, soutiennent qu'ils sont mauvais, et tout +le monde convient qu'ils sont mauvais; mais l'endroit de l'ouvrage que +ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, n'en +est pas pire. + +23 (IV) + +«Que dites-vous du livre d'Hermodore?--Qu'il est mauvais, répond +Anthime.--Qu'il est mauvais?--Qu'il est tel, continue-t-il, que ce +n'est pas un livre, ou qui mérite du moins que le monde en parle.--Mais +l'avez-vous lu?--Non», dit Anthime. Que n'ajoute-t-il que Fulvie et +Mélanie l'ont condamné sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de +Mélanie? + +24 (IV) + +Arsène, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et dans +l'éloignement d'où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse; +loué, exalté, et porté jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont +promis de s'admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu'il +a, posséder tout celui qu'on peut avoir, et qu'il n'aura jamais; occupé +et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de +prononcer quelques oracles; élevé par son caractère au-dessus des +jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d'une vie +suivie et uniforme, et il n'est responsable de ses inconstances qu'à ce +cercle d'amis qui les idolâtrent: eux seuls savent juger, savent penser, +savent écrire, doivent écrire; il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit +si bien reçu dans le monde, et si universellement goûté des honnêtes +gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire: +incapable d'être corrigé par cette peinture qu'il ne lira point. + +25 (VI) + +Théocrine sait des choses assez inutiles; il a des sentiments toujours +singuliers; il est moins profond que méthodique; il n'exerce que sa +mémoire; il est abstrait, dédaigneux, et il semble toujours rire en +lui-même de ceux qu'il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui +lis mon ouvrage, il l'écoute. Est-il lu, il me parle du sien. «Et du +vôtre, me direz-vous, qu'en pense-t-il?»--Je vous l'ai déjà dit, il me +parle du sien. + +26 (IV) + +Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fondît tout entier au milieu +de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui +ôtent chacun l'endroit qui leur plaît le moins. + +27 (IV) + +C'est une expérience faite que, s'il se trouve dix personnes qui +effacent d'un livre une expression ou un sentiment, l'on en fournit +aisément un pareil nombre qui les réclame. Ceux-ci s'écrient: «Pourquoi +supprimer cette pensée? elle est neuve, elle est belle, et le tour en +est admirable»; et ceux-là affirment, au contraire, ou qu'ils auraient +négligé cette pensée, ou qu'ils lui auraient donné un autre tour. «Il y +a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontré et qui +peint la chose au naturel; il y a un mot, disent les autres, qui est +hasardé, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez +peut-être faire entendre»; et c'est du même trait et du même mot que +tous ces gens s'expliquent ainsi, et tous sont connaisseurs et passent +pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors être de +l'avis de ceux qui l'approuvent? + +28 (IV) + +Un auteur sérieux n'est pas obligé de remplir son esprit de toutes les +extravagances, de toutes les saletés, de tous les mauvais mots que l'on +peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au +sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les +supprimer. Il est convaincu que quelque scrupuleuse exactitude que l'on +ait dans sa manière d'écrire, la raillerie froide des mauvais plaisants +est un mal inévitable, et que les meilleures choses ne leur servent +souvent qu'à leur faire rencontrer une sottise. + +29 (VIII) + +Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus, ce serait encore trop +que les termes pour exprimer les sentiments: il faudrait leur parler par +signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin qu'on apporte à +être serré et concis, et quelque réputation qu'on ait d'être tel, ils +vous trouvent diffus. Il faut leur laisser tout à suppléer, et n'écrire +que pour eux seuls. Ils conçoivent une période par le mot qui la +commence, et par une période tout un chapitre: leur avez-vous lu un seul +endroit de l'ouvrage, c'est assez, ils sont dans le fait et entendent +l'ouvrage. Un tissu d'énigmes leur serait une lecture divertissante; et +c'est une perte pour eux que ce style estropié qui les enlève soit rare, +et que peu d'écrivains s'en accommodent. Les comparaisons tirées d'un +fleuve dont le cours, quoique rapide, est égal et uniforme, ou d'un +embrasement qui, poussé par les vents, s'épand au loin dans une forêt où +il consume les chênes et les pins, ne leur fournissent aucune idée de +l'éloquence. Montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne, ou un +éclair qui les éblouisse, ils vous quittent du bon et du beau. + +Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage, et un ouvrage parfait +ou régulier! Je ne sais s'il s'en est encore trouvé de ce dernier genre. +Il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand +et le sublime, que d'éviter toute sorte de fautes. Le _Cid_ n'a eu qu'une +voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l'admiration; il s'est +vu plus fort que l'autorité et la politique, qui ont tenté vainement de +le détruire; il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés +d'opinions et de sentiments; les grands et le peuple: ils s'accordent +tous à le savoir de mémoire, et à prévenir au théâtre les acteurs qui le +récitent. Le _Cid_ enfin est l'un des plus beaux poèmes que l'on puisse +faire; et l'une des meilleurs critiques qui aient été faites sur aucun +sujet est celle du _Cid_. + +31 (VIII) + +Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des +sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour +juger l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier. + +32 (IV) + +Capys, qui s'érige en juge du beau style et qui croit écrire comme +Bouhours et Rabutin, résiste à la voix (77) du peuple, et dit tout seul +que Damis n'est pas un bon auteur. Damis cède à la multitude, et dit +ingénument avec le public que Capys est froid écrivain. + +33 (IV) + +Le devoir du nouvelliste est de dire: «Il y a un tel livre qui court, et +qui est imprimé chez Cramoisy en tel caractère, il est bien relié et en +beau papier, il se vend tant»; il doit savoir jusques à l'enseigne du +libraire qui le débite: sa folie est d'en vouloir faire la critique. + +Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique. + +Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se +corrompt la nuit, et qu'il est obligé d'abandonner le matin à son +réveil. + +34 (IV) + +Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses +esprits à en démêler les vices et le ridicule; s'il donne quelque tour à +ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une +vérité qu'il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire +l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient +néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu +son livre, et qu'il y a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs +éloges, qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles. Il +porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relevée: il +demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les +louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs. + +35 (IV) + +Les sots lisent un livre, et ne l'entendent point; les esprits médiocres +croient l'entendre parfaitement; les grands esprits ne l'entendent +quelquefois pas tout entier: ils trouvent obscur ce qui est obscur, +comme ils trouvent clair ce qui est clair; les beaux esprits veulent +trouver obscur ce qui ne l'est point, et ne pas entendre ce qui est fort +intelligible. + +36 (IV) + +Un auteur cherche vainement à se faire admirer par son ouvrage. Les sots +admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont +en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments, +rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent. + +37 (IV) + +Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit, +plus de tour, plus d'agrément et plus de style que l'on en voit dans +celles de Balzac[2] et de Voiture; elles sont vides de sentiments qui +n'ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur +naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. +Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent +en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible +recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles +placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la +nouveauté, semblent être faits seulement pour l'usage où elles les +mettent; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout +un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate; +elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit +naturellement, et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient +toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes +d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de +mieux écrit. + +[Note: 2 Jean-Louis Guez de Balzac (1597?--1654) Les entretiens, Le Prince, +Socrate chrétien.] + +38 (IV) + +Il n'a manqué à Térence que d'être moins froid: quelle pureté, quelle +exactitude, quelle politesse, quelle élégance, quels caractères! Il n'a +manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire +purement: quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne +plaisanterie, quelle imitation des moeurs, quelles images, et quel fléau +du ridicule! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques! + +39 (V) + +J'ai lu Malherbe et Théophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec +cette différence que le premier d'un style plein et uniforme, montre +tout à la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf +et de plus simple; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans +choix, sans exactitude, d'une plume libre et inégale, tantôt charge ses +descriptions, s'appesantit sur les détails: il fait une anatomie; tantôt +il feint, il exagère, il passe le vrai dans la nature: il en fait le +roman. + +40 (V) + +Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de +mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et en prose. + +41 (V) + +Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard: +il n'y a guère, entre ce premier et nous, que la différence de quelques +mots. + +42 (V) + +Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne +lui ont servi: ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection; ils +l'ont exposé à la manquer pour toujours et n'y plus revenir. Il est +étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient +su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un +plus grand poète que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que +Belleau, Jodelle, et du Bartas, aient été sitôt suivis d'un Racan et +d'un Malherbe, et que notre langue, à peine corrompue, se soit vue +réparée. + +43 (V) + +Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs +écrits: tous deux avaient assez de génie et de naturel pour pouvoir s'en +passer, même à l'égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu'à rire +dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible: son livre est une +énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chimère, c'est +le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou +de quelque autre bête plus difforme; c'est un monstrueux assemblage +d'une morale fine et ingénieuse, et d'une sale corruption. Où il est +mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la +canaille; où il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il +peut être le mets des plus délicats. + +44 (V) + +Deux écrivains dans leurs ouvrages ont blâmé Montaigne, que je ne crois +pas, aussi bien qu'eux, exempt de toute sorte de blâme: il paraît que +tous deux ne l'ont estimé en nulle manière. L'un ne pensait pas assez +pour goûter un auteur qui pense beaucoup; l'autre pense trop subtilement +pour s'accommoder de pensées qui sont naturelles. + +45 (V) + +Un style grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin: on lit Amyot et +Coeffeteau; lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac, pour les +termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture, mais si ce +dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel; n'est pas +moderne, et ne ressemble en rien à nos écrivains, c'est qu'il leur a été +plus facile de le négliger que de l'imiter; et que le petit nombre de +ceux qui courent après lui ne peut l'atteindre. + +46 (I) + +Le H** G** est immédiatement au-dessous de rien. Il y a bien d'autres +ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention à s'enrichir par +un sot livre qu'il y a de sottise à l'acheter: c'est ignorer le goût du +peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises. + +47 + +(I) L'on voit bien que l'Opéra est l'ébauche d'un grand spectacle; il en +donne l'idée. + +(I) Je ne sais pas comment l'Opéra, avec une musique si parfaite et une +dépense toute royale, a pu réussir à m'ennuyer. + +(I) Il y a des endroits dans l'Opéra qui laissent en désirer d'autres; +il échappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle: c'est +faute de théâtre, d'action, et de choses qui intéressent. + +(IV) L'Opéra jusques à ce jour n'est pas un poème, ce sont des vers; ni +un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon ménage +d'Amphion et de sa race: c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues +par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais +goût, que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement +d'enfants, et qui ne convient qu'aux Marionnettes; elle augmente et +embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion +qui est tout le plaisir du théâtre; où elle jette encore le merveilleux. +Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux Bérénices +et à Pénélope: il en faut aux Opéras, et le propre de ce spectacle est +de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal +enchantement. + +48 (IV) + +Ils ont fait le théâtre, ces empressés, les machines, les ballets, les +vers, la musique, tout le spectacle, jusqu'à la salle où s'est donné le +spectacle, j'entends le toit et les quatre murs dès leurs fondements. +Qui doute que la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la +merveille du Labyrinthe ne soient encore de leur invention? J'en juge +par le mouvement qu'ils se donnent, et par l'air content dont ils +s'applaudissent sur tout le succès. Si je me trompe, et qu'ils n'aient +contribué en rien à cette fête si superbe, si galante, si longtemps +soutenue, et où un seul a suffi pour le projet et pour la dépense, +j'admire deux choses: la tranquillité et le flegme de celui qui a tout +remué, comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait. + +49 (IV) + +Les connaisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix +délibérative et décisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se +divisent en des partis contraires, dont chacun, poussé par un tout autre +intérêt que par celui du public ou de l'équité, admire un certain poème +ou une certaine musique, et siffle tout autre. Ils nuisent également, +par cette chaleur à défendre leurs préventions, et à la faction opposée +et à leur propre cabale; ils découragent par mille contradictions les +poètes et les musiciens, retardent les progrès des sciences et des arts, +en leur ôtant le fruit qu'ils pourraient tirer de l'émulation et de la +liberté qu'auraient plusieurs excellents maîtres de faire, chacun dans +leur genre et selon leur génie, de très bons ouvrages. + +50 (IV) + +D'où vient que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y +pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que +d'éclater sur le ridicule? Est-ce l'altération des traits qui nous +retient? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus +amère douleur, et l'on détourne son visage pour rire comme pour pleurer +en la présence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une +peine que l'on sent à laisser voir que l'on est tendre, et à marquer +quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on +soit la dupe? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts +qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et +qui se les défendent également, qu'attend-on d'une scène tragique? +qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la vérité n'y règne-t-elle pas aussi +vivement par ses images que dans le comique? l'âme ne va-t-elle pas +jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'émouvoir? +est-elle même si aisée à contenter? ne lui faut-il pas encore le +vraisemblable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre +s'élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit +d'une comédie, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et +très naïvement exécuté, aussi l'extrême violence que chacun se fait à +contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir +prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de +pleurer tous franchement et de concert à la vue l'un de l'autre, et sans +autre embarras que d'essuyer ses larmes, outre qu'après être convenu de +s'y abandonner, on éprouverait encore qu'il y a souvent moins lieu de +craindre de pleurer au théâtre que de s'y morfondre. + +51 (VI) + +Le poème tragique vous serre le coeur dès son commencement, vous laisse à +peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous +remettre, ou s'il vous donne quelque relâche, c'est pour vous replonger +dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à +la terreur par la pitié, ou réciproquement à la pitié par le terrible, +vous mène par les larmes, par les sanglots, par l'incertitude, par +l'espérance, par la crainte, par les surprises et par l'horreur jusqu'à +la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de +déclarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agréables, de +mots doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi à +la vérité d'une dernière scène où les mutins n'entendent aucune raison, +et où, pour la bienséance, il y a enfin du sang répandu, et quelque +malheureux à qui il en coûte la vie. + +52 (V) + +Ce n'est point assez que les moeurs du théâtre ne soient point mauvaises, +il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir +un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, +qu'il n'est ni permis au poète d'y faire attention, ni possible aux +spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques +scènes à un farceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique: comment +pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la comédie? «Ces +caractères, dit-on, sont naturels.» Ainsi, par cette règle, on occupera +bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa +garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit: y a-t-il rien de plus +naturel? C'est le propre d'un efféminé de se lever tard, de passer une +partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de +se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire réponse. +Mettez ce rôle sur la scène. Plus longtemps vous le ferez durer, un +acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original; mais +plus aussi il sera froid et insipide. + +53 (I) + +Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils +sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de +vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si +parfaits caractères, que quand une jeune personne jette de là sa vue sur +tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort +au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit +capable pour eux de la moindre faiblesse. + +54 (I) + +Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle: il a pour +lors un caractère original et inimitable; mais il est inégal. Ses +premières comédies sont sèches; languissantes, et ne laissaient pas +espérer qu'il dût ensuite aller si loin; comme ses dernières font qu'on +s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses +meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les moeurs, un +style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des +négligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre +en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est +l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains +vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de +son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, +et enfin de ses dénouements; car il ne s'est pas toujours assujetti au +goût des Grecs et à leur grande simplicité: il a aimé au contraire à +charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec +succès; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui +se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a +composés. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de +Racine, et qui tendent un peu plus à une même chose; mais il est égal, +soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite +de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et +dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans +ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des +anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de +l'action; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi +qu'à Corneille, ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande +tendresse que celle qui est répandue dans tout le _Cid_, dans Polyeucte et +dans les Horaces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en +Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les +tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur +et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste, dans +l'Andromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme l'Oedipe et les +Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de +faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par +ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus +ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler +ainsi: «Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, +Racine se conforme aux nôtres; celui-là peint les hommes comme ils +devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le +premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter; il y +a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce +que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; +l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de +plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le +premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus +délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles, +des préceptes; et dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est +plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus +attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus +naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus à +Euripide». + +55 + +(I) Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de +parler seuls et longtemps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de +la voix, et à la force des poumons. Les pédants ne l'admettent aussi que +dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des +figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des périodes. + +(I) Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité; +et l'éloquence un don de l'âme, lequel nous rend maîtres du coeur et de +l'esprit des autres; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur +persuadons tout ce qui nous plaît. + +(I) L'éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre +d'écrire. Elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois où +on ne la cherche point. + +(IV) L'éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie. + +(IV) Qu'est-ce que le sublime? Il ne paraît pas qu'on l'ait défini. +Est-ce une figure? Naît-il des figures, ou du moins de quelques figures? +Tout genre d'écrire reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands +sujets qui en soient capables? Peut-il briller autre chose dans +l'églogue qu'un beau naturel, et dans les lettres familières comme dans +les conversations qu'une grande délicatesse? ou plutôt le naturel et le +délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la +perfection? Qu'est-ce que le sublime? Où entre le sublime? + +(IV) Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases +différentes qui signifient une même chose. L'antithèse est une +opposition de deux vérités qui se donnent du jour l'une à l'autre. La +métaphore ou la comparaison emprunte, d'une chose étrangère une image +sensible et naturelle d'une vérité. L'hyperbole exprime au delà de la +vérité pour ramener l'esprit à la mieux connaître. Le sublime ne peint +que la vérité, mais en un sujet noble; il la peint tout entière, dans sa +cause et dans son effet; il est l'expression ou l'image la plus digne de +cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l'unique +expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont éblouis de +l'éclat de l'antithèse, et s'en servent. Les esprits justes, et qui +aiment à faire des images qui soient précises, donnent naturellement +dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et +qu'une vaste imagination emporte hors des règles et de la justesse, ne +peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, même entre +les grands génies, que les plus élevés qui en soient capables. + +56 (VII) + +Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses +lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est +nouveau, qu'il lit pour la première fois, où il n'a nulle part, et que +l'auteur aurait soumis à sa critique; et se persuader ensuite qu'on +n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soi-même, mais +parce qu'on est en effet intelligible. + +57 (IV) + +L'on n'écrit que pour être entendu; mais il faut du moins en écrivant +faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et +user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces +termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides, et qui +renferment un très beau sens. C'est faire de la pureté et de la clarté +du discours un mauvais usage que de les faire servir à une matière +aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté. Que +sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses +frivoles et puériles, quelquefois fades et communes, et d'être moins +incertains de la pensée d'un auteur qu'ennuyés de son ouvrage? + +Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits, si l'on affecte +une finesse de tour, et quelquefois une trop grande délicatesse, ce +n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs. + +58 (IV) + +L'on a cette incommodité à essuyer dans la lecture des livres faits par +des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la +vérité. Les faits y sont déguisés, les raisons réciproques n'y sont +point rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude; +et, ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de +termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d'un point +de doctrine ou d'un fait contesté se font une querelle personnelle. Ces +ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne méritent ni le cours +prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli où +ils tombent lorsque, le feu et la division venant à s'éteindre, ils +deviennent des almanachs de l'autre année. + +59 (VII) + +La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire; et de +quelques autres, c'est de n'écrire point. + +60 (IV) + +L'on écrit régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la +construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug +du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française; l'on a +presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers +rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a +mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est +capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit. + +61 (IV) + +Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que +l'art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage, +par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses +principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles +si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime; ils marchent +seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, +toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire +quelquefois de l'irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, non +seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les +comprennent point, et voudraient encore moins les imiter; ils demeurent +tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusques à un certain +point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières; ils ne +vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au delà; ils ne peuvent +au plus qu'être les premiers d'une seconde classe, et exceller dans le +médiocre. + +62 (V) + +Il y a des esprits, si je l'ose dire, inférieurs et subalternes, qui ne +semblent faits que pour être le recueil, le registre, ou le magasin de +toutes les productions des autres génies: ils sont plagiaires, +traducteurs, compilateurs; ils ne pensent point, ils disent ce que les +auteurs ont pensé; et comme le choix des pensées est invention, ils +l'ont mauvais, peu juste, et qui les détermine plutôt à rapporter +beaucoup de choses, que d'excellentes choses; ils n'ont rien d'original +et qui soit à eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils +n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science +aride, dénuée d'agrément et d'utilité, qui ne tombe point dans la +conversation, qui est hors de commerce, semblable à une monnaie qui n'a +point de cours: on est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé +de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et +le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au +pédantisme. + +63 (VII) + +La critique souvent n'est pas une science; c'est un métier, où il faut +plus de santé que d'esprit, plus de travail que de capacité, plus +d'habitude que de génie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de +discernement que de lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains +chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'écrivain. + +64 (VI) + +Je conseille à un auteur né copiste, et qui a l'extrême modestie de +travailler d'après quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que ces +sortes d'ouvrages où il entre de l'esprit, de l'imagination, ou même de +l'érudition: s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il en approche, +et il se fait lire. Il doit au contraire éviter comme un écueil de +vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur, que le coeur fait parler, à +qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi +dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier: +dangereux modèles et tout propres à faire tomber dans le froid, dans le +bas et dans le ridicule ceux qui s'ingèrent de les suivre. En effet, je +rirais d'un homme qui voudrait sérieusement parler mon ton de voix, ou +me ressembler de visage. + +65 (I) + +Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire; les +grands sujets lui sont défendus: il les entame quelquefois, et se +détourne ensuite sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de +son génie et de son style. + +66 (I) + +Il faut éviter le style vain et puéril, de peur de ressembler à Dorilas +et Handburg: l'on peut au contraire en une sorte d'écrits hasarder de +certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent +vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à +s'en servir ou à les entendre. + +67 (I) + +Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle songe plus à sa +personne qu'à ses écrits: il faut toujours tendre à la perfection, et +alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos +contemporains, la postérité sait nous la rendre. + +68 (I) + +Il ne faut point mettre un ridicule où il n'y en a point: c'est se gâter +le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres; mais le +ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce, +et d'une manière qui plaise et qui instruise. + +69 (I) + +Horace ou Despréaux l'a dit avant vous.--Je le crois sur votre parole; +mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose +vraie, et que d'autres encore penseront après moi? + + + + +Du mérite personnel + + +1 (I) + +Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite, +n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse +en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens +se trouvent pour le remplacer? + +2 (I) + +De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand +vous les voyez de fort près, c'est moins que rien; de loin, ils +imposent. + +3 + +(VI) Tout persuadé que je suis que ceux que l'on choisit pour de +différents emplois, chacun selon son génie et sa profession, font bien, +je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs +personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feraient +très bien; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de +certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusques alors on +n'avait pas attendu de fort grandes choses. + +(I) Combien d'hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, +sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne +parle point, et dont on ne parlera jamais! + +4 (I) + +Quelle horrible peine a un homme qui est sans prôneurs et sans cabale, +qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que +beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers +l'obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en +crédit! + +5 (I) + +Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre. + +Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de +pénétrer ou de discerner les autres; de là vient qu'avec un grand mérite +et une plus grande modestie l'on peut être longtemps ignoré. + +6 (I) + +Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les +seules occasions: tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels +de ce qu'ils auraient fait. + +7 (IV) + +Il est moins rare de trouver de l'esprit que des gens qui se servent du +leur, ou qui fassent valoir celui des autres et le mettent à quelque +usage. + +8 (VI) + +Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais +que d'excellents; que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot, +et qui prend sa scie pour raboter? + +9 (I) + +Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un +grand nom: la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage. + +10 (V) + +Que faire d'Égésippe, qui demande un emploi? Le mettra-t-on dans les +finances, ou dans les troupes? Cela est indifférent, et il faut que ce +soit l'intérêt seul qui en décide; car il est aussi capable de manier de +l'argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. «Il est +propre à tout», disent ses amis, ce qui signifie toujours qu'il n'a pas +plus de talent pour une chose que pour une autre, ou en d'autres termes, +qu'il n'est propre à rien. Ainsi la plupart des hommes occupés d'eux +seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, +croient faussement dans un âge plus avancé qu'il leur suffit d'être +inutiles ou dans l'indigence, afin que la république soit engagée à les +placer ou à les secourir; et ils profitent rarement de cette leçon si +importante, que les hommes devraient employer les premières années de +leur vie à devenir tels par leurs études et par leur travail que la +république elle-même eût besoin de leur industrie et de leurs lumières, +qu'ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice, et qu'elle +se trouvât portée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à +l'embellir. + +Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi: le +reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres. + +11 (VII) + +Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais +de soi seul, ou renoncer à se faire valoir: maxime inestimable et d'une +ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, à +ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend maîtres de leur fortune ou de +leur repos: pernicieuse pour les grands, qui diminuerait leur cour, ou +plutôt le nombre de leurs esclaves, qui ferait tomber leur morgue avec +une partie de leur autorité, et les réduirait presque à leurs entremets +et à leurs équipages; qui les priverait du plaisir qu'ils sentent à se +faire prier, presser, solliciter, à faire attendre ou à refuser, à +promettre et à ne pas donner; qui les traverserait dans le goût qu'ils +ont quelquefois à mettre les sots en vue et à anéantir le mérite quand +il leur arrive de le discerner; qui bannirait des cours les brigues, les +cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie; +qui ferait d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues, +comme une pièce comique ou même tragique, dont les sages ne seraient que +les spectateurs; qui remettrait de la dignité dans les différentes +conditions des hommes, de la sérénité, sur leurs visages; qui étendrait +leur liberté; qui réveillerait en eux, avec les talents naturels, +l'habitude du travail et de l'exercice; qui les exciterait à +l'émulation, au désir de la gloire, à l'amour de la vertu; qui, au lieu +de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent onéreux à la république, +en ferait ou de sages économes, ou d'excellents pères de famille, ou des +juges intègres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des +orateurs, ou des philosophes; et qui ne leur attirerait à tous nul autre +inconvénient, que celui peut-être de laisser à leurs héritiers moins de +trésors que de bons exemples. + +12 (I) + +Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit +pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer +chez soi, et à ne rien faire. Personne presque n'a assez de mérite pour +jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du +temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque +cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, +parler, lire, et être tranquille s'appelât travailler. + +13 (I) + +Un homme de mérite, et qui est en place, n'est jamais incommode par sa +vanité; il s'étourdit moins du poste qu'il occupe qu'il n'est humilié +par un plus grand qu'il ne remplit pas et dont il se croit digne: plus +capable d'inquiétude que de fierté ou de mépris pour les autres, il ne +pèse qu'à soi-même. + +14 (IV) + +Il coûte à un homme de mérite de faire assidûment sa cour, mais par une +raison bien opposée à celle que l'on pourrait croire: il n'est point tel +sans une grande modestie, qui l'éloigne de penser qu'il fasse le moindre +plaisir aux princes s'il se trouve sur leur passage, se poste devant +leurs yeux, et leur montre son visage: il est plus proche de se +persuader qu'il les importune, et il a besoin de toutes les raisons +tirées de l'usage et de son devoir pour se résoudre à se montrer. Celui +au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un +glorieux, a du goût à se faire voir, et il fait sa cour avec d'autant +plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont +il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait lui-même. + +15 (I) + +Un honnête homme se paye par ses mains de l'application qu'il a à son +devoir par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les +éloges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois. + +16 (I) + +Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout à fait +inégales, je dirais qu'un homme de coeur pense à remplir ses devoirs à +peu près comme le couvreur songe à couvrir: ni l'un ni l'autre ne +cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort +pour eux est un inconvénient dans le métier, et jamais un obstacle. Le +premier aussi n'est guère plus vain d'avoir paru à la tranchée, emporté +un ouvrage ou forcé un retranchement, que celui-ci d'avoir monté sur de +hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux +appliqués qu'à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que +l'on dise de lui qu'il a bien fait. + +17 (VIII) + +La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un +tableau: elle lui donne de la force et du relief. + +Un extérieur simple est l'habit des hommes vulgaires, il est taillé pour +eux et sur leur mesure; mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli +leur vie de grandes actions: je les compare à une beauté négligée, mais +plus piquante. + +Certains hommes, contents d'eux-mêmes, de quelque action ou de quelque +ouvrage qui ne leur a pas mal réussi, et ayant ouï dire que la modestie +sied bien aux grands hommes, osent être modestes, contrefont les simples +et les naturels: semblables à ces gens d'une taille médiocre qui se +baissent aux portes, de peur de se heurter. + +18 (VI) + +Votre fils est bègue: ne le faites pas monter sur la tribune. Votre +fille est née pour le monde: ne l'enfermez pas parmi les vestales. +Xanthus, votre affranchi, est faible et timide: ne différez pas, +retirez-le des légions et de la milice. «Je veux l'avancer», dites-vous. +Comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres et de +possessions; servez-vous du temps; nous vivons dans un siècle où elles +lui feront plus d'honneur que la vertu. «Il m'en coûterait trop», +ajoutez-vous. Parlez-vous sérieusement, Crassus? Songez-vous que c'est +une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous +aimez, et pour prévenir les honteuses suites d'un engagement où il n'est +pas propre? + +19 (IV) + +Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache à +eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et +quand on se sent capable de les suivre dans leur disgrâce, il faut les +cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande +prospérité. + +20 (IV) + +S'il est ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le +sommes-nous si peu de la vertu? + +21 (IV) + +S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'être +tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez. + +22 (V) + +Il apparaît de temps en temps sur la surface de la terre des hommes +rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualités +éminentes jettent un éclat prodigieux. Semblables à ces étoiles +extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins +ce qu'elles deviennent après avoir disparu, ils n'ont ni aïeuls, ni +descendants: ils composent seuls toute leur race. + +23 (IV) + +Le bon esprit nous découvre notre devoir, notre engagement à le faire, +et s'il y a du péril, avec péril: il inspire le courage, ou il y +supplée. + +24 (I) + +Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne toute la perfection +dont il est capable, l'on en sort en quelque manière, et l'on s'égale à +ce qu'il y a de plus noble et de plus relevé. V** est un peintre, C** un +musicien, et l'auteur de Pyrame est un poète; mais Mignard est Mignard, +Lulli est Lulli, et Corneille est Corneille. + +25 (I) + +Un homme libre, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit; peut +s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde, et aller de +pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est +engagé: il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. + +26 (IV) + +Après le mérite personnel, il faut l'avouer, ce sont les éminentes +dignités et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction +et plus d'éclat; et qui ne sait être un Érasme doit penser à être +évêque. Quelques-uns, pour étendre leur renommée, entassent sur leurs +personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre, +et ils auraient besoin d'une tiare; mais quel besoin a Trophime d'être +cardinal? + +27 + +(V) L'or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon.--Il éclate de +même chez les marchands.--Il est habillé des plus belles étoffes.--Le +sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce?-- +Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence.-- +Je loue donc le travail de l'ouvrier.--Si on lui demande quelle heure +il est, il tire une montre qui est un chef-d'oeuvre; la garde de son épée +est un onyx; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux, +et qui est parfait; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles +que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage, et il ne +se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé +une riche vieille.--Vous m'inspirez enfin de la curiosité; il faut voir +du moins des choses si précieuses: envoyez-moi cet habit et ces bijoux +de Philémon; je vous quitte de la personne. + +(I) Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand +nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu +penses que l'on t'en estime davantage: l'on écarte tout cet attirail qui +t'est étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat. + +(I) Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner à celui qui, avec un +grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s'en croit plus +de naissance et plus d'esprit: il lit cela dans la contenance et dans +les yeux de ceux qui lui parlent. + +28 (I) + +Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie +ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, +le soulier de maroquin, la calotte de même, d'un beau grain, un collet +bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil, qui +avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique +ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l'on +voit Dieu, cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est +ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté, +lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte. + +29 (I) + +Chez nous le soldat est brave, et l'homme de robe est savant; nous +n'allons pas plus loin. Chez les Romains l'homme de robe était brave, et +le soldat était savant: un Romain était tout ensemble et le soldat et +l'homme de robe. + +30 (I) + +Il semble que le héros est d'un seul métier, qui est celui de la guerre, +et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe, ou de +l'épée, ou du cabinet, ou de la cour: l'un et l'autre mis ensemble ne +pèsent pas un homme de bien. + +31 (I) + +Dans la guerre, la distinction entre le héros et le grand homme est +délicate: toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble +néanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur, +ferme dans les périls, intrépide; que l'autre excelle par un grand sens, +par une vaste prévoyance, par une haute capacité, et par une longue +expérience. Peut-être qu'Alexandre n'était qu'un héros, et que César +était un grand homme. + +32 (VII) + +Aemile était né ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'à force +de règles, de méditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premières +années qu'à remplir des talents qui étaient naturels, et qu'à se livrer +à son génie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plutôt il a su +ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai-je que les jeux de son enfance ont +été plusieurs victoires? Une vie accompagnée d'un extrême bonheur joint +à une longue expérience serait illustre par les seules actions qu'il +avait achevées dès sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se +sont depuis offertes, il les a embrassées; et celles qui n'étaient pas, +sa vertu et son étoile les ont fait naître: admirable même et par les +choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a +regardé comme un homme incapable de céder à l'ennemi, de plier sous le +nombre ou sous les obstacles; comme une âme du premier ordre, pleine de +ressources et de lumières, et qui voyait encore où personne ne voyait +plus; comme celui qui, à la tête des légions, était pour elles un +présage de la victoire, et qui valait seul plusieurs légions; qui était +grand dans la prospérité, plus grand quand la fortune lui a été +contraire (la levée d'un siège, une retraite, l'ont plus ennobli que ses +triomphes; l'on ne met qu'après les batailles gagnées et les villes +prises); qui était rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu +dire: Je fuyais, avec la même grâce qu'il disait: Nous les battîmes; un +homme dévoué à l'État, à sa famille, au chef de sa famille; sincère pour +Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s'il lui eût +été moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, à +qui il n'a manqué que les moindres vertus. + +33 (I) + +Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la +nature, et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du +temps et des années. Le mérite chez eux devance l'âge. Ils naissent +instruits, et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des +hommes ne sort de l'enfance. + +34 (V) + +Les vues courtes, je veux dire les esprits bornés et resserrés dans leur +petite sphère, ne peuvent comprendre cette universalité de talents que +l'on remarque quelquefois dans un même sujet: où ils voient l'agréable, +ils en excluent le solide; où ils croient découvrir les grâces du corps, +l'agilité, la souplesse, la dextérité, ils ne veulent plus y admettre +les dons de l'âme, la profondeur, la réflexion, la sagesse: ils ôtent de +l'histoire de Socrate qu'il ait dansé. + +35 (V) + +Il n'y a guère d'homme si accompli et si nécessaire aux siens, qu'il +n'ait de quoi se faire moins regretter. + +36 (I) + +Un homme d'esprit et d'un caractère simple et droit peut tomber dans +quelque pièce; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et +le choisir pour être sa dupe: cette confiance le rend moins +précautionné, et les mauvais plaisants l'entament par cet endroit. Il +n'y a qu'à perdre pour ceux qui en viendraient à une seconde charge: il +n'est trompé qu'une fois. + +J'éviterai avec soin d'offenser personne, si je suis équitable; mais sur +toutes choses un homme d'esprit, si j'aime le moins du monde mes +intérêts. + +37 (I) + +Il n'y a rien de si délié, de si simple et de si imperceptible, où il +n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n'entre, ni ne sort, +ni ne s'assied, ni ne se lève, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes, +comme un homme d'esprit. + +38 (V) + +Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me connaître; il +prie des gens qu'il ne connaît point de le mener chez d'autres dont il +n'est pas connu; il écrit à des femmes qu'il connaît de vue. Il +s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent +quel il est, et là, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir +qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une +autre fois dans une assemblée, se place où il se trouve, sans nulle +attention aux autres, ni à soi-même; on l'ôte d'une place destinée à un +ministre, il s'assied à celle du duc et pair; il est là précisément +celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point. +Chassez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe à la chaire du +prédicateur; il regarde le monde indifféremment, sans embarras, sans +pudeur; il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir. + +39 (VII) + +Celse est d'un rang médiocre, mais des grands le souffrent; il n'est pas +savant, il a relation avec des savants; il a peu de mérite, mais il +connaît des gens qui en ont beaucoup; il n'est pas habile, mais il a une +langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter +d'un lieu à un autre. C'est un homme né pour les allées et venues, pour +écouter des propositions et les rapporter, pour en faire d'office, pour +aller plus loin que sa commission et en être désavoué, pour réconcilier +des gens qui se querellent à leur première entrevue; pour réussir dans +une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la +réussite, et pour détourner sur les autres la haine d'un mauvais succès. +Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville; il ne fait +rien, il dit ou il écoute ce que les autres font, il est nouvelliste; il +sait même le secret des familles: il entre dans de plus hauts mystères: +il vous dit pourquoi celui-ci est exilé, et pourquoi on rappelle cet +autre; il connaît le fond et les causes de la brouillerie des deux +frères, et de la rupture des deux ministres. N'a-t-il pas prédit aux +premiers les tristes suites de leur mésintelligence? N'a-t-il pas dit de +ceux-ci que leur union ne serait pas longue? N'était-il pas présent à de +certaines paroles qui furent dites? N'entra-t-il pas dans une espèce de +négociation? Le voulut-on croire? fut-il écouté? À qui parlez-vous de +ces choses? Qui a eu plus de part que Celse à toutes ces intrigues de +cour? Et si cela n'était ainsi, s'il ne l'avait du moins ou rêvé ou +imaginé, songerait-il à vous le faire croire? aurait-il l'air important +et mystérieux d'un homme revenu d'une ambassade? + +40 (VII) + +Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui. Il +ne parle pas, il ne sent pas; il répète des sentiments et des discours, +se sert même si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le +premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa +pensée, lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter. +C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment +d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui +donnait, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous +du sublime et de l'héroïque; et, incapable de savoir jusqu'où l'on peut +avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que +les hommes en sauraient avoir: aussi a-t-il l'air et le maintien de +celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie à +personne. Il se parle souvent à soi-même, et il ne s'en cache pas, ceux +qui passent le voient, et qu'il semble toujours prendre un parti, ou +décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez +quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre +le salut ou non; et pendant qu'il délibère, vous êtes déjà hors de +portée. Sa vanité l'a fait honnête homme, l'a mis au-dessus de lui-même, +l'a fait devenir ce qu'il n'était pas. L'on juge, en le voyant, qu'il +n'est occupé que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et +que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts +sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler. + +41 (IV) + +Celui qui, logé chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les +deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entre-sol n'en use pas +ainsi par modestie; cet autre qui, pour conserver une taille fine, +s'abstient du vin et ne fait qu'un seul repas n'est ni sobre ni +tempérant; et d'un troisième qui, importuné d'un ami pauvre, lui donne +enfin quelque secours, l'on dit qu'il achète son repos, et nullement +qu'il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, +et le désintéressement y met la perfection. + +42 (IV) + +La fausse grandeur est farouche et inaccessible: comme elle sent son +faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se +fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce +qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est +libre, douce, familière, populaire; elle se laisse toucher et manier, +elle ne perd rien à être vue de près; plus on la connaît, plus on +l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans +effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se +relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les +faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignité; on l'approche +tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et +facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous +paraissent grands et très grands, sans nous faire sentir que nous sommes +petits. + +43 (IV) + +Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même; il tend à de si +grandes choses, qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors, +des postes, la fortune et la faveur: il ne voit rien dans de si faibles +avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son coeur, et +pour mériter ses soins et ses désirs; il a même besoin d'efforts pour ne +les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette +sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute +simple; mais les hommes ne l'accordent guère, et il s'en passe. + +44 (IV) + +Celui-là est bon qui fait du bien aux autres; s'il souffre pour le bien +qu'il fait, il est très bon; s'il souffre de ceux à qui il a fait ce +bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans +le cas où ses souffrances viendraient à croître; et s'il en meurt, sa +vertu ne saurait aller plus loin: elle est héroïque, elle est parfaite. + + + + +Des femmes + + +1 (I) + +Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme: +leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les +unes aux autres par les mêmes agréments qu'elles plaisent aux hommes: +mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment +entre elles l'aversion et l'antipathie. + +2 (I) + +Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au +mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne +va pas plus loin; un esprit éblouissant qui impose, et que l'on n'estime +que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une +grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui +a sa source dans le coeur, et qui est comme une suite de leur haute +naissance; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus +qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et +qui se montrent à ceux qui ont des yeux. + +3 (I) + +J'ai vu souhaiter d'être fille, et une belle fille, depuis treize ans +jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme. + +4 (IV) + +Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d'une +heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner; +elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des +manières affectées et par une mauvaise imitation: leur son de voix et +leur démarche sont empruntés; elles se composent, elles se recherchent, +regardent dans un miroir si elles s'éloignent assez de leur naturel. Ce +n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins. + +5 (VII) + +Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler +contre sa pensée; c'est plus aussi que le travestissement et la +mascarade, où l'on ne se donne point pour ce que l'on paraît être, mais +où l'on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer: c'est +chercher à imposer aux yeux, et vouloir paraître selon l'extérieur +contre la vérité; c'est une espèce de menterie. + +Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure +exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et +tête. + +6 + +(V) Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et +se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de +s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur +goût et leur caprice; mais si c'est aux hommes qu'elles désirent de +plaire, si c'est pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent, +j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les +hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend +affreuses et dégoûtantes; que le rouge seul les vieillit et les déguise; +qu'ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage, +qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les +mâchoires; qu'ils protestent sérieusement contre tout l'artifice dont +elles usent pour se rendre laides; et que, bien loin d'en répondre +devant Dieu, il semble au contraire qu'il leur ait réservé ce dernier et +infaillible moyen de guérir des femmes. + +(IV) Si les femmes étaient telles naturellement qu'elles le deviennent +par un artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de +leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé +qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se +fardent, elles seraient inconsolables. + +7 (VII) + +Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur +l'opinion qu'elle a de sa beauté: elle regarde le temps et les années +comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres +femmes; elle oublie du moins que l'âge est écrit sur le visage. La même +parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, défigure enfin sa personne, +éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l'affectation +l'accompagnent dans la douleur et dans la fièvre: elle meurt parée et en +rubans de couleur. + +8 (VII) + +Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de +jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus à une +femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les années pour elle +ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point: elle le croit +ainsi, et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur +son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas +permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec +ses mouches et son rouge, est ridicule. + +9 (IV) + +Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent; mais +si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l'état où +elles se trouvent; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir +avec les indifférents; elles sentent le désordre où elles sont, +s'ajustent en leur présence, ou disparaissent un moment, et reviennent +parées. + +10 (I) + +Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la +plus douce est le son de voix de celle que l'on aime. + +11 (IV) + +L'agrément est arbitraire la beauté est quelque chose de plus réel et de +plus indépendant du goût et de l'opinion. + +12 (I) + +L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite +si éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler. + +13 (I) + +Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a +au monde d'un commerce plus délicieux: l'on trouve en elle tout le +mérite des deux sexes. + +14 (I) + +Il échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent +beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites. +Il n'échappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires; +ils parlent, ils agissent, ils sont empressés, et persuadent moins. + +15 (IV) + +Le caprice est dans les femmes tout proche de la beauté, pour être son +contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en +guériraient pas sans remède. + +16 (I) + +Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur +accordent: les hommes guérissent par ces mêmes faveurs. + +17 (I) + +Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs +qu'il a reçues d'elle. + +18 (I) + +Une femme qui n'a qu'un galant croit n'être point coquette; celle qui a +plusieurs galants croit n'être que coquette. + +Telle femme évite d'être coquette par un ferme attachement à un seul, +qui passe pour folle par son mauvais choix. + +19 (IV) + +Un ancien galant tient à si peu de chose, qu'il cède à un nouveau mari; +et celui-ci dure si peu, qu'un nouveau galant qui survient lui rend le +change. + +Un ancien galant craint ou méprise un nouveau rival, selon le caractère +de la personne qu'il sert. + +Il ne manque souvent à un ancien galant, auprès d'une femme qui +l'attache, que le nom de mari: c'est beaucoup, et il serait mille fois +perdu sans cette circonstance. + +20 (IV) + +Il semble que la galanterie dans une femme ajoute à la coquetterie. Un +homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu'un homme galant. +L'homme coquet et la femme galante vont assez de pair. + +21 (I) + +Il y a peu de galanteries secrètes. Bien des femmes ne sont pas mieux +désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants. + +22 (V) + +Une femme galante veut qu'on l'aime; il suffit à une coquette d'être +trouvée aimable et de passer pour belle. Celle-là cherche à engager; +celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d'un +engagement à un autre; la seconde a plusieurs amusements tout à la fois. +Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; et dans +l'autre, c'est la vanité et la légèreté. La galanterie est un faible du +coeur, ou peut-être un vice de la complexion; la coquetterie est un +dérèglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre et la +coquette se fait haïr. L'on peut tirer de ces deux caractères de quoi en +faire un troisième, le pire de tous. + +23 (V) + +Une femme faible est celle à qui l'on reproche une faute qui se la +reproche à elle-même; dont le coeur combat la raison; qui veut guérir, +qui ne guérira point, ou bien tard. + +24 (V) + +Une femme inconstante est celle qui n'aime plus; une légère, celle qui +déjà en aime un autre; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce +qu'elle aime; une indifférente, celle qui n'aime rien. + +25 (V) + +La perfidie, si je l'ose dire, est un mensonge de toute la personne: +c'est dans une femme l'art de placer un mot ou une action qui donne le +change, et quelquefois de mettre en oeuvre des serments et des promesses +qui ne lui coûtent pas plus à faire qu'à violer. + +Une femme infidèle, si elle est connue pour telle de la personne +intéressée, n'est qu'infidèle: s'il la croit fidèle, elle est perfide. + +On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu'elle guérit de la +jalousie. + +26 (I) + +Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement à +soutenir, également difficile à rompre et à dissimuler; il ne manque à +l'un que le contrat, et à l'autre que le coeur. + +27 (I) + +À juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses +dédains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un héros qui doive +un jour la charmer. Son choix est fait: c'est un petit monstre qui +manque d'esprit. + +28 (I) + +Il y a des femmes déjà flétries, qui par leur complexion ou par leur +mauvais caractère sont naturellement la ressource des jeunes gens qui +n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre, ou d'une +femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a +besoin d'une vieille. + +29 (IV) + +Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une ruelle, où il défait le +magistrat même en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en +baudrier, les écarte et devient maître de la place: il est écouté, il +est aimé; on ne tient guère plus d'un moment contre une écharpe d'or et +une plume blanche, contre un homme qui parle au Roi et voit les +ministres. Il fait des jaloux et des jalouses: on l'admire, il fait +envie: à quatre lieues de là, il fait pitié. + +30 (I) + +Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une +femme de ville un homme de la cour. + +31 (I) + +À un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant, +qui parle de soi avec confiance et des autres avec mépris, impétueux, +altier, entreprenant, sans moeurs ni probité, de nul jugement et d'une +imagination très libre, il ne lui manque plus, pour être adoré de bien +des femmes, que de beaux traits et la taille belle. + +32 (I) + +Est-ce en vue du secret, ou par un goût hypocondre, que cette femme aime +un valet, cette autre un moine, et Dorinne son médecin? + +33 (VII) + +Roscius entre sur la scène de bonne grâce: oui, Lélie; et j'ajoute +encore qu'il a les jambes bien tournées, qu'il joue bien, et de longs +rôles, et que pour déclamer parfaitement il ne lui manque, comme on le +dit, que de parler avec la bouche; mais est-il le seul qui ait de +l'agrément dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus +noble et la plus honnête que l'on puisse faire? Roscius d'ailleurs ne +peut être à vous, il est à une autre; et quand cela ne serait pas ainsi, +il est retenu: Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit dégoûté de +Messaline. Prenez Bathylle, Lélie: où trouverez-vous, je ne dis pas dans +l'ordre des chevaliers, que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs +un jeune homme qui s'élève si haut en dansant, et qui passe mieux la +capriole? Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en +avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber à terre? +Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la +presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu'il n'en agrée; +mais vous avez Dracon, le joueur de flûte: nul autre de son métier +n'enfle plus décemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le +flageolet, car c'est une chose infinie que le nombre des instruments +qu'il fait parler; plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants +et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul +repas? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous +soupirez, Lélie: est-ce que Dracon aurait fait un choix, ou que +malheureusement on vous aurait prévenue? Se serait-il enfin engagé à +Césonie, qui l'a tant couru, qui lui a sacrifié une si grande foule +d'amants, je dirai même toute la fleur des Romains? à Césonie, qui est +d'une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si sérieuse? +Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût +qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics, +et exposés par leur condition à la vue des autres. Que ferez-vous, +lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé? Il reste encore Bronte, +le questionnaire: le peuple ne parle que de sa force et de son adresse; +c'est un jeune homme qui a les épaules larges et la taille ramassée, un +nègre d'ailleurs, un homme noir. + +34 (I) + +Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon est +un maçon; pour quelques autres plus retirées, un maçon est un homme, un +jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint. + +35 (I) + +Quelques femmes donnent aux couvents et à leurs amants: galantes et +bienfactrices, elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes +et des oratoires où elles lisent des billets tendres, et où personne ne +voit qu'elles ne prient point Dieu. + +36 (VII) + +Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? Est-ce une femme plus +complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus +appliquée à sa famille et à ses affaires, plus ardente et plus sincère +pour ses amis; qui soit moins esclave de son humeur, moins attachée à +ses intérêts; qui aime moins les commodités de la vie; je ne dis pas qui +fasse des largesses à ses enfants qui sont déjà riches, mais qui, +opulente elle-même et accablée du superflu, leur fournisse le +nécessaire, et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit; qui +soit plus exempte d'amour de soi-même et d'éloignement pour les autres; +qui soit plus libre de tous attachements humains? «Non, dites-vous, ce +n'est rien de toutes ces choses.» J'insiste, et je vous demande: +«Qu'est-ce donc qu'une femme que l'on dirige?» Je vous entends, c'est +une femme qui a un directeur. + +37 (I) + +Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une règle de +conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour sur-arbitre? + +38 (I) + +Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre +si uniment qu'elle s'en puisse passer. + +39 (I) + +Si une femme pouvait dire à son confesseur, avec ses autres faiblesses, +celles qu'elle a pour son directeur; et le temps qu'elle perd dans son +entretien, peut-être lui serait-il donné pour pénitence d'y renoncer. + +40 (V) + +Je voudrais qu'il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes +saints qui ont été autrefois blessés des femmes: «Fuyez les femmes, ne +les dirigez point, laissez à d'autres le soin de leur salut.» + +41 (I) + +C'est trop contre un mari d'être coquette et dévote; une femme devrait +opter. + +42 (VI) + +J'ai différé à le dire, et j'en ai souffert; mais enfin il m'échappe, et +j'espère même que ma franchise sera utile à celles qui n'ayant pas assez +d'un confesseur pour leur conduite, n'usent d'aucun discernement dans le +choix de leurs directeurs. Je ne sors pas d'admiration et d'étonnement à +la vue de certains personnages que je ne nomme point; j'ouvre de fort +grands yeux sur eux; je les contemple: ils parlent, je prête l'oreille; +je m'informe, on me dit des faits, je les recueille; et je ne comprends +pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diamétralement +opposées au bon esprit, au sens droit, à l'expérience des affaires du +monde, à la connaissance de l'homme, à la science de la religion et des +moeurs, présument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de +l'apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant +capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du ministère des +âmes, celui de tous le plus délicat et le plus sublime; et si au +contraire ils se croient nés pour un emploi si relevé, si difficile, et +accordé à si peu de personnes, et qu'ils se persuadent de ne faire en +cela qu'exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire, +je le comprends encore moins. + +Je vois bien que le goût qu'il y a à devenir le dépositaire du secret +des familles, à se rendre nécessaire pour les réconciliations, à +procurer des commissions ou à placer des domestiques, à trouver toutes +les portes ouvertes dans les maisons des grands, à manger souvent à de +bonnes tables, à se promener en carrosse dans une grande ville, et à +faire de délicieuses retraites à la campagne, à voir plusieurs personnes +de nom et de distinction s'intéresser à sa vie et à sa santé, et à +ménager pour les autres et pour soi-même tous les intérêts humains, je +vois bien, encore une fois, que cela seul a fait imaginer le spécieux et +irrépréhensible prétexte du soin des âmes, et semé dans le monde cette +pépinière intarissable de directeurs. + +43 (VI) + +La dévotion vient à quelques-uns, et surtout aux femmes, comme une +passion, ou comme le faible d'un certain âge, ou comme un mode qu'il +faut suivre. Elles comptaient autrefois une semaine par les jours de +jeu, de spectacle, de concert, de mascarade, ou d'un joli sermon: elles +allaient le lundi perdre leur argent chez Ismène, le mardi leur temps +chez Climène, et le mercredi leur réputation chez Célimène; elles +savaient dès la veille toute la joie qu'elles devaient avoir le jour +d'après et le lendemain; elles jouissaient tout à la fois du plaisir +présent et de celui qui ne leur pouvait manquer; elles auraient souhaité +de les pouvoir rassembler tous en un seul jour: c'était alors leur +unique inquiétude et tout le sujet de leurs distractions; et si elles se +trouvaient quelquefois à l'Opéra, elles y regrettaient la comédie. +Autres temps, autres moeurs: elles outrent l'austérité et la retraite; +elles n'ouvrent plus les yeux qui leur sont donnés pour voir; elles ne +mettent plus leurs sens à aucun usage; et chose incroyable! elles +parlent peu; elles pensent encore et assez bien d'elles-mêmes, comme +assez mal des autres; il y a chez elles une émulation de vertu et de +réforme qui tient quelque chose de la jalousie; elles ne haïssent pas de +primer dans ce nouveau genre de vie, comme elles faisaient dans celui +qu'elles viennent de quitter par politique ou par dégoût. Elles se +perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne chère et par +l'oisiveté; et elles se perdent tristement par la présomption et par +l'envie. + +44 (VII) + +Si j'épouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point; si une +joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instruire; +si une prude, elle ne sera point emportée; si une emportée, elle +exercera ma patience; si une coquette, elle voudra me plaire; si une +galante, elle le sera peut-être jusqu'à m'aimer; si une dévote, +répondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu, +et qui se trompe elle-même? + +45 (IV) + +Une femme est aisée à gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s'en +donne la peine. Un seul même en gouverne plusieurs; il cultive leur +esprit et leur mémoire, fixe et détermine leur religion; il entreprend +même de régler leur coeur. Elles n'approuvent et ne désapprouvent, ne +louent et ne condamnent, qu'après avoir consulté ses yeux et son visage. +Il est le dépositaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs +désirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours il les +fait rompre avec leurs galants; il les brouille et les réconcilie avec +leurs maris, et il profite des interrègnes. Il prend soin de leurs +affaires, sollicite leurs procès, et voit leurs juges; il leur donne son +médecin, son marchand, ses ouvriers; il s'ingère de les loger, de les +meubler, et il ordonne de leur équipage. On le voit avec elles dans +leurs carrosses, dans les rues d'une ville et aux promenades, ainsi que +dans leur banc à un sermon, et dans leur loge à la comédie; il fait avec +elles les mêmes visites; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les +voyages; il a le plus commode appartement chez elles à la campagne. Il +vieillit sans déchoir de son autorité: un peu d'esprit et beaucoup de +temps à perdre lui suffit pour la conserver; les enfants, les héritiers, +la bru, la nièce, les domestiques, tout en dépend. Il a commencé par se +faire estimer; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si +nécessaire, meurt sans qu'on le pleure; et dix femmes dont il était le +tyran héritent par sa mort de la liberté. + +46 (V) + +Quelques femmes ont voulu cacher leur conduite sous les dehors de la +modestie; et tout ce que chacune a pu gagner par une continuelle +affectation, et qui ne s'est jamais démentie, a été de faire dire de +soi: On l'aurait prise pour une vestale. + +47 (IV) + +C'est dans les femmes une violente preuve d'une réputation bien nette et +bien établie, qu'elle ne soit pas même effleurée par la familiarité de +quelques-unes qui ne leur ressemblent point; et qu'avec toute la pente +qu'on a aux malignes explications, on ait recours à une tout autre +raison de ce commerce qu'à celle de la convenance des moeurs. + +48 (VII) + +Un comique outre sur la scène ses personnages; un poète charge ses +descriptions; un peintre qui fait d'après nature force et exagère une +passion, un contraste, des attitudes; et celui qui copie, s'il ne mesure +au compas les grandeurs et les proportions, grossit ses figures, donne à +toutes les pièces qui entrent dans l'ordonnance de son tableau plus de +volume que n'en ont celles de l'original: de même la pruderie est une +imitation de la sagesse. + +Il y a une fausse modestie qui est vanité, une fausse gloire qui est +légèreté, une fausse grandeur qui est petitesse; une fausse vertu qui +est hypocrisie, une fausse sagesse qui est pruderie. + +Une femme prude paye de maintien et de parole; une femme sage paye de +conduite. Celle-là suit son humeur et sa complexion, celle-ci sa raison +et son coeur. L'une est sérieuse et austère; l'autre est dans les +diverses rencontres précisément ce qu'il faut qu'elle soit. La première +cache des faibles sous de plausibles dehors; la seconde couvre un riche +fonds sous un air libre et naturel. La pruderie contraint l'esprit, ne +cache ni l'âge ni la laideur; souvent elle les suppose: la sagesse au +contraire pallie les défauts du corps, ennoblit l'esprit, ne rend la +jeunesse que plus piquante et la beauté que plus périlleuse. + +49 (VII) + +Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas +savantes? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur +a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont +lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs +ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans +cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou +par la paresse de leur esprit ou par le soin de leur beauté, ou par une +certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le +talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, +ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par +un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une +curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un +tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire? Mais à quelque cause +que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont +heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, +aient sur eux cet avantage de moins. + +On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est +ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort +recherché; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui +n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus +qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde. + +Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne +m'informe plus du sexe, j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage +ne songe guère à être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage, +vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont +détournées des sciences que par de certains défauts: concluez donc +vous-même que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient +sages, et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir +savante, ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait +pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage. + +50 (I) + +La neutralité entre des femmes qui nous sont également amies, +quoiqu'elles aient rompu pour des intérêts où nous n'avons nulle part, +est un point difficile: il faut choisir souvent entre elles, ou les +perdre toutes deux. + +51 (I) + +Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants +que son argent. + +52 (I) + +Il est étonnant de voir dans le coeur de certaines femmes quelque chose +de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes, je veux dire +l'ambition et le jeu: de telles femmes rendent les hommes chastes; elles +n'ont de leur sexe que les habits. + +53 (I) + +Les femmes sont extrêmes: elles sont meilleures ou pires que les hommes. + +54 (I) + +La plupart des femmes n'ont guère de principes; elles se conduisent par +le coeur, et dépendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment. + +55 (IV) + +Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes; mais les +hommes l'emportent sur elles en amitié. + +Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point. + +56 (V) + +Il y a du péril à contrefaire. Lise, déjà vieille, veut rendre une jeune +femme ridicule, et elle-même devient difforme; elle me fait peur. Elle +use pour l'imiter de grimaces et de contorsions: la voilà aussi laide +qu'il faut pour embellir celle dont elle se moque. + +57 (VII) + +On veut à la ville que bien des idiots et des idiotes aient de l'esprit; +on veut à la cour que bien des gens manquent d'esprit qui en ont +beaucoup; et entre les personnes de ce dernier genre une belle femme ne +se sauve qu'à peine avec d'autres femmes. + +58 (I) + +Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme +au contraire garde mieux son secret que celui d'autrui. + +59 (I) + +Il n'y a point dans le coeur d'une jeune personne un si violent amour +auquel l'intérêt ou l'ambition n'ajoute quelque chose. + +60 (I) + +Il y a un temps où les filles les plus riches doivent prendre parti; +elles n'en laissent guère échapper les premières occasions sans se +préparer un long repentir: il semble que la réputation des biens diminue +en elles avec celle de leur beauté. Tout favorise au contraire une jeune +personne, jusques à l'opinion des hommes, qui aiment à lui accorder tous +les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable. + +61 (I) + +Combien de filles à qui une grande beauté n'a jamais servi qu'à leur +faire espérer une grande fortune! + +62 (VII) + +Les belles filles sont sujettes à venger ceux de leurs amants qu'elles +ont maltraités, ou par de laids, ou par de vieux, ou par d'indignes +maris. + +63 (IV) + +La plupart des femmes jugent du mérite et de la bonne mine d'un homme +par l'impression qu'ils font sur elles, et n'accordent presque ni l'un +ni l'autre à celui pour qui elles ne sentent rien. + +64 (IV) + +Un homme qui serait en peine de connaître s'il change, s'il commence à +vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le +ton dont elle lui parle: il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude +école. + +65 (IV) + +Une femme qui n'a jamais les yeux que sur une même personne, ou qui les +en détourne toujours, fait penser d'elle la même chose. + +66 (IV) + +Il coûte peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point: il coûte +encore moins aux hommes de dire ce qu'ils sentent. + +67 (I) + +Il arrive quelquefois qu'une femme cache à un homme toute la passion +qu'elle sent pour lui, pendant que de son côté il feint pour elle toute +celle qu'il ne sent pas. + +68 (I) + +L'on suppose un homme indifférent, mais qui voudrait persuader à une +femme une passion qu'il ne sent pas; et l'on demande s'il ne lui serait +pas plus aisé d'imposer à celle dont il est aimé qu'à celle qui ne +l'aime point. + +69 (I) + +Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu'il +n'en ait pas ailleurs un véritable. + +70 (I) + +Un homme éclate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console; une +femme fait moins de bruit quand elle est quittée, et demeure longtemps +inconsolable. + +71 + +(I) Les femmes guérissent de leur paresse par la vanité ou par l'amour. + +(IV) La paresse au contraire dans les femmes vives est le présage de +l'amour. + +72 (IV) + +Il est fort sûr qu'une femme qui écrit avec emportement est emportée; il +est moins clair qu'elle soit touchée. Il semble qu'une passion vive et +tendre est morne et silencieuse; et que le plus pressant intérêt d'une +femme qui n'est plus libre, celui qui l'agite davantage, est moins de +persuader qu'elle aime, que de s'assurer si elle est aimée. + +73 (VII) + +Glycère n'aime pas les femmes; elle hait leur commerce et leurs visites, +se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est +petit, à qui elle est sévère, qu'elle resserre dans leur ordre, sans +leur permettre rien de ce qui passe l'amitié; elle est distraite avec +eux, leur répond par des monosyllabes, et semble chercher à s'en +défaire; elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est +mieux gardée et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron et +d'Héniery. Une seule, Corinne, y est attendue, y est reçue, et à toutes +les heures; on l'embrasse à plusieurs reprises; on croit l'aimer; on lui +parle à l'oreille dans un cabinet où elles sont seules; on a soi-même +plus de deux oreilles pour l'écouter; on se plaint à elle de tout autre +que d'elle; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien: elle a +la confiance de tous les deux. L'on voit Glycère en partie carrée au +bal, au théâtre dans les jardins publics, sur le chemin de Venouze, où +l'on mange les premiers fruits; quelquefois seule en litière sur la +route du grand faubourg, où elle a un verger délicieux, ou à la porte de +Canidie, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de +secondes noces, qui en dit le temps et les circonstances. Elle paraît +ordinairement avec une coiffure plate et négligée, en simple déshabillé, +sans corps et avec des mules: elle est belle en cet équipage, et il ne +lui manque que de la fraîcheur. On remarque néanmoins sur elle une riche +attache, qu'elle dérobe avec soin aux yeux de son mari. Elle le flatte, +elle le caresse; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms; +elle n'a pas d'autre lit que celui de ce cher époux, et elle ne veut pas +découcher. Le matin, elle se partage entre sa toilette et quelques +billets qu'il faut écrire. Un affranchi vient lui parler en secret; +c'est Parménon, qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du +maître et la jalousie des domestiques. Qui à la vérité fait mieux +connaître des intentions, et rapporte mieux une réponse que Parménon? +qui parle moins de ce qu'il faut taire? qui sait ouvrir une porte +secrète avec moins de bruit? qui conduit plus adroitement par le petit +escalier? qui fait mieux sortir par où l'on est entré? + +74 (I) + +Je ne comprends pas comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à sa +complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et se montre au contraire +par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop négligé dans son +ajustement, brusque dans ses réponses, incivil, froid et taciturne, peut +espérer de défendre le coeur d'une jeune femme contre les entreprises de +son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance, +les soins, l'empressement, les dons, la flatterie. + +75 (VII) + +Un mari n'a guère un rival qui ne soit de sa main, et comme un présent +qu'il a autrefois fait à sa femme. Il le loue devant elle de ses belles +dents et de sa belle tête; il agrée ses soins; il reçoit ses visites; et +après ce qui lui vient de son cru, rien ne lui paraît de meilleur goût +que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne à souper, +et il dit aux conviés: «Goûtez bien cela; il est de Léandre, et il ne me +coûte qu'un grand merci.» + +76 (VI) + +Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il +n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il +plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple +d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni +douaire ni conventions; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il +est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une +même maison sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai +seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paye le rôtisseur et le +cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on a soupé. Ils n'ont +souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas même le nom: ils +vivent à la romaine ou à la grecque; chacun a le sien; et ce n'est +qu'avec le temps, et après qu'on est initié au jargon d'une ville, qu'on +sait enfin que M. B... est publiquement depuis vingt années le mari de Mme +L... + +77 (VII) + +Telle autre femme, à qui le désordre manque pour mortifier son mari, y +revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu'elle a +apportée, par les charmes de sa beauté, par son mérite, par ce que +quelques-uns appellent vertu. + +78 (VII) + +Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles empêchent un mari de se +repentir du moins une fois le jour d'avoir une femme, ou de trouver +heureux celui qui n'en a point. + +79 (IV) + +Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage: on pleure, on +récite, on répète, on est si touchée de la mort de son mari, qu'on n'en +oublie pas la moindre circonstance. + +80 (I) + +Ne pourrait-on point découvrir l'art de se faire aimer de sa femme? + +81 (IV) + +Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit +aimer. + +Il y avait à Smyrne une très belle fille qu'on appelait Émire, et qui +était moins connue dans toute la ville par sa beauté que par la sévérité +de ses moeurs, et surtout par l'indifférence qu'elle conservait pour tous +les hommes, qu'elle voyait, disait-elle, sans aucun péril, et sans +d'autres dispositions que celles où elle se trouvait pour ses amies ou +pour ses frères. Elle ne croyait pas la moindre partie de toutes les +folies qu'on disait que l'amour avait fait faire dans tous les temps; et +celles qu'elle avait vues elle-même, elle ne les pouvait comprendre: +elle ne connaissait que l'amitié. Une jeune et charmante personne, à qui +elle devait cette expérience la lui avait rendue si douce qu'elle ne +pensait qu'à la faire durer, et n'imaginait pas par quel autre sentiment +elle pourrait jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la +confiance, dont elle était si contente. Elle ne parlait que +d'Euphrosyne: c'était le nom de cette fidèle amie, et tout Smyrne ne +parlait que d'elle et d'Euphrosyne leur amitié passait en proverbe. +Émire avait deux frères qui étaient jeunes, d'une excellente beauté, et +dont toutes les femmes de la ville étaient éprises; et il est vrai +qu'elle les aima toujours comme une soeur aime ses frères. Il y eut un +prêtre de Jupiter, qui avait accès dans la maison de son père, à qui +elle plut, qui osa le lui déclarer, et ne s'attira que du mépris. Un +vieillard, qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens, +avait eu la même audace, eut aussi la même aventure. Elle triomphait +cependant; et c'était jusqu'alors au milieu de ses frères, d'un prêtre +et d'un vieillard, qu'elle se disait insensible. Il sembla que le ciel +voulut l'exposer à de plus fortes épreuves, qui ne servirent néanmoins +qu'à la rendre plus vaine, et qu'à l'affermir dans la réputation d'une +fille que l'amour ne pouvait toucher. De trois amants que ses charmes +lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute +la passion, le premier, dans un transport amoureux, se perça le sein à +ses pieds; le second, plein de désespoir de n'être pas écouté, alla se +faire tuer à la guerre de Crète et le troisième mourut de langueur et +d'insomnie. Celui qui les devait venger n'avait pas encore paru. Ce +vieillard qui avait été si malheureux dans ses amours s'en était guéri +par des réflexions sur son âge et sur le caractère de la personne à qui +il voulait plaire: il désira de continuer de la voir, et elle le +souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui était jeune, d'une +physionomie agréable, et qui avait une taille fort noble. Elle le vit +avec intérêt; et comme il se tut beaucoup en la présence de son père, +elle trouva qu'il n'avait pas assez d'esprit, et désira qu'il en eût eu +davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; mais comme il la +regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beauté, elle +fut surprise et comme indignée qu'un homme si bien fait et si spirituel +ne fût pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le +voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu'elle était +belle; et Émire si indifférente, devenue jalouse, comprit que Ctésiphon +était persuadé de ce qu'il disait, et que non seulement était galant, +mais même qu'il était tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre +avec son amie. Elle désira de les voir ensemble une seconde fois pour +être plus éclaircie; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus +qu'elle ne craignait de voir, et changea ses soupçons en certitude. Elle +s'éloigne d'Euphrosyne, ne lui connaît plus le mérite qui l'avait +charmée, perd le goût de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce +changement lui fait sentir que l'amour dans son coeur a pris la place de +l'amitié. Ctésiphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment, +songent à s'épouser, s'épousent. La nouvelle s'en répand par toute la +ville; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare +de se marier à ce qu'ils aimaient. Émire l'apprend, et s'en désespère. +Elle ressent tout son amour: elle recherche Euphrosyne pour le seul +plaisir de revoir Ctésiphon; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa +femme, et trouve une maîtresse dans une nouvelle épouse; il ne voit dans +Émire que l'amie d'une personne qui lui est chère. Cette fille +infortunée perd le sommeil, et ne veut plus manger: elle s'affaiblit; +son esprit s'égare; elle prend son frère pour Ctésiphon, et elle lui +parle comme à un amant; elle se détrompe, rougit de son égarement; elle +retombe bientôt dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les +connaît plus. Alors elle craint les hommes; mais trop tard: c'est sa +folie. Elle a des intervalles où sa raison lui revient, et où elle gémit +de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fière et si +insensible, trouve que les Dieux l'ont trop punie. + + + + +Du coeur + + +1 (I) + +Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont +nés médiocres. + +2 (I) + +L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes, exempte même +de toute grossièreté. Une femme cependant regarde toujours un homme +comme un homme; et réciproquement un homme regarde une femme comme une +femme. Cette liaison n'est ni passion ni amitié pure: elle fait une +classe à part. + +3(I) + +L'amour naît brusquement, sans autre réflexion, par tempérament ou par +faiblesse: un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié au +contraire se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un +long commerce. Combien d'esprit, de bonté de coeur, d'attachement, de +services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs +années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou +une belle main! + +4 (IV) + +Le temps, qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour. + +5 (IV) + +Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-même, et quelquefois par les +choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les +rigueurs, par l'éloignement, par la jalousie. L'amitié au contraire a +besoin de secours: elle périt faute de soins, de confiance et de +complaisance. + +6 (IV) + +Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié. + +7 (IV) + +L'amour et l'amitié s'excluent l'un l'autre. + +8 (IV) + +Celui qui a eu l'expérience d'un grand amour néglige l'amitié; et celui +qui est épuisé sur l'amitié n'a encore rien fait pour l'amour. + +9 (IV) + +L'amour commence par l'amour; et l'on ne saurait passer de la plus forte +amitié qu'à un amour faible. + +10 (IV) + +Rien ne ressemble mieux à une vive amitié, que ces liaisons que +l'intérêt de notre amour nous fait cultiver. + +11 (IV) + +L'on n'aime bien qu'une seule fois: c'est la première; les amours qui +suivent sont moins involontaires. + +12 (IV) + +L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir. + +13 (IV) + +L'amour qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour +être une passion violente. + +14 (IV) + +Celui qui aime assez pour vouloir aimer un million de fois plus qu'il ne +fait, ne cède en amour qu'à celui qui aime plus qu'il ne voudrait. + +15 (IV) + +Si j'accorde que dans la violence d'une grande passion on peut aimer +quelqu'un plus que soi-même, à qui ferai-je plus de plaisir, ou à ceux +qui aiment, ou à ceux qui sont aimés? + +16 (I) + +Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y réussir: ils +cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose ainsi +parler, ils sont contraints de demeurer libres. + +17 (IV) + +Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent +bientôt chacun de leur part à s'aimer moins, et ensuite à ne s'aimer +plus. Qui, d'un homme ou d'une femme, met davantage du sien dans cette +rupture, il n'est pas aisé de le décider. Les femmes accusent les hommes +d'être volages, et les hommes disent qu'elles sont légères. + +18 (IV) + +Quelque délicat que l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que +dans l'amitié. + +19 (IV) + +C'est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup de faire, par tout +son procédé, d'une personne ingrate une très ingrate. + +20 (IV) + +Il est triste d'aimer sans une grande fortune, et qui nous donne les +moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait +plus de souhaits à faire. + +21 (IV) + +S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui +ait été indifférente, quelques importants services qu'elle nous rende +dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'être ingrat. + +22 (IV) + +Une grande reconnaissance emporte avec soi beaucoup de goût et d'amitié +pour la personne qui nous oblige. + +23 (IV) + +Être avec des gens qu'on aime, cela suffit; rêver, leur parler, ne leur +parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais +auprès d'eux, tout est égal. + +24 (IV) + +Il n'y a pas si loin de la haine à l'amitié que de l'antipathie. + +25 (IV) + +Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie à l'amour qu'à +l'amitié. + +26 (IV) + +L'on confie son secret dans l'amitié; mais il échappe dans l'amour. + +L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le coeur. Celui +qui a le coeur n'a pas besoin de révélation ou de confiance; tout lui est +ouvert. + +27 (IV) + +L'on ne voit dans l'amitié que les défauts qui peuvent nuire à nos amis. +L'on ne voit en amour de défauts dans ce qu'on aime que ceux dont on +souffre soi-même. + +28 (I) + +Il n'y a qu'un premier dépit en amour, comme la première faute dans +l'amitié, dont on puisse faire un bon usage. + +29 (IV) + +Il semble que, s'il y a un soupçon injuste, bizarre et sans fondement, +qu'on ait une fois appelé jalousie, cette autre jalousie qui est un +sentiment juste, naturel, fondé en raison et sur l'expérience, +mériterait un autre nom. + +Le tempérament a beaucoup de part à la jalousie, et elle ne suppose pas +toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent +amour sans délicatesse. + +Il arrive souvent que l'on souffre tout seul de la délicatesse. L'on +souffre de la jalousie, et l'on fait souffrir les autres. + +Celles qui ne nous ménagent sur rien, et ne nous épargnent nulles +occasions de jalousie, ne mériteraient de nous aucune jalousie, si l'on +se réglait plus par leurs sentiments et leur conduite que par son coeur. + +30 (IV) + +Les froideurs et les relâchements dans l'amitié ont leurs causes. En +amour, il n'y a guerre d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être +trop aimés. + +31 (IV) + +L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on l'a été de ne pas +aimer. + +32 (IV) + +Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre. + +33 (IV) + +Le commencement et le déclin de l'amour se font sentir par l'embarras où +l'on est de se trouver seuls. + +34 (IV) + +Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est borné, et que le coeur a +ses limites. + +C'est faiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre faiblesse que de +guérir. + +On guérit comme on se console: on n'a pas dans le coeur de quoi toujours +pleurer et toujours aimer. + +35 (IV) + +Il devrait y avoir dans le coeur des sources inépuisables de douleur pour +de certaines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que +l'on sort d'une grande affliction: l'on pleure amèrement, et l'on est +sensiblement touché; mais l'on est ensuite si faible ou si léger que +l'on se console. + +36 (IV) + +Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument; car il faut +que ce soit ou par une étrange faiblesse de son amant, ou par de plus +secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beauté. + +37 (IV) + +L'on est encore longtemps à se voir par habitude, et à se dire de bouche +que l'on s'aime, après que les manières disent qu'on ne s'aime plus. + +38 (IV) + +Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec +les scrupules, qu'il s'aigrit par les réflexions et les retours que l'on +fait pour s'en délivrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer sa +passion pour l'affaiblir. + +39 (IV) + +L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le +malheur de ce qu'on aime. + +40 (I) + +Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce +que l'on hait. + +41 (IV) + +Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il faut +quelquefois se contraindre pour eux, et avoir la générosité de recevoir. + +Celui-là peut prendre, qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir que +son ami en sent à lui donner. + +42 (V) + +Donner c'est agir: ce n'est pas souffrir de ses bienfaits, ni céder à +l'importunité ou à la nécessité de ceux qui nous demandent. + +43 (IV) + +Si l'on a donné à ceux que l'on aimait, quelque chose qu'il arrive, il +n'y a plus d'occasions où l'on doive songer à ses bienfaits. + +44 (V) + +On a dit en latin qu'il coûte moins cher de haïr que d'aimer, ou si l'on +veut, que l'amitié est plus à charge que la haine. Il est vrai qu'on est +dispensé de donner à ses ennemis; mais ne coûte-t-il rien de s'en +venger? Ou s'il est doux et naturel de faire du mal à ce que l'on hait, +l'est-il moins de faire du bien à ce qu'on aime? Ne serait-il pas dur et +pénible de ne lui en point faire? + +45 (I) + +Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de +donner. + +46 (V) + +Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un +indigne, ne change pas de nom, et s'il méritait plus de reconnaissance. + +47 (VII) + +La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos. + +48 (V) + +S'il est vrai que la pitié ou la compassion soit un retour vers +nous-mêmes qui nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent-ils +de nous si peu de soulagement dans leurs misères? + +Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitude que de manquer aux misérables. + +49 (V) + +L'expérience confirme que la mollesse ou l'indulgence pour soi et la +dureté pour les autres n'est qu'un seul et même vice. + +50 (V) + +Un homme dur au travail et à la peine, inexorable à soi-même, n'est +indulgent aux autres que par un excès de raison. + +51 (V) + +Quelque désagrément qu'on ait à se trouver chargé d'un indigent, l'on +goûte à peine les nouveaux avantages qui le tirent enfin de notre +sujétion: de même, la joie que l'on reçoit de l'élévation de son ami est +un peu balancée par la petite peine qu'on a de le voir au-dessus de nous +ou s'égaler à nous. Aussi l'on s'accorde mal avec soi-même; car l'on +veut des dépendants, et qu'il n'en coûte rien; l'on veut aussi le bien +de ses amis, et, s'il arrive, ce n'est pas toujours par s'en réjouir que +l'on commence. + +52 (VII) + +On convie, on invite, on offre sa maison, sa table, son bien et ses +services: rien ne coûte qu'à tenir parole. + +53 (IV) + +C'est assez pour soi d'un fidèle ami; c'est même beaucoup de l'avoir +rencontré: on ne peut en avoir trop pour le service des autres. + +54 (IV) + +Quand on a assez fait auprès de certaines personnes pour avoir dû se les +acquérir, si cela ne réussit point, il y a encore une ressource, qui est +de ne plus rien faire. + +55 (V) + +Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient un jour être nos amis, et +vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni +selon la nature de la haine, ni selon les règles de l'amitié; ce n'est +point une maxime morale, mais politique. + +56 (V) + +On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus, +pourraient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si sûrs +et d'une si exacte probité, que venant à cesser de l'être, ils se +veuillent pas abuser de notre confiance, ni se faire craindre comme +ennemis. + +57 (IV) + +Il est doux de voir ses amis par goût et par estime; il est pénible de +les cultiver par intérêt; c'est solliciter. + +58 (VII) + +Il faut briguer la faveur de ceux à qui l'on veut du bien, plutôt que de +ceux de qui l'on espère du bien. + +59 (IV) + +On ne vole point des mêmes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des +choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de liberté à suivre +ses caprices, et tout au contraire de servitude à courir pour son +établissement: il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler +peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherché. + +60 (V) + +Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite, ne prend pas le chemin +de se désespérer s'il ne lui arrive pas; et celui au contraire qui +désire une chose avec une grande impatience, y met trop du sien pour en +être assez récompensé par le succès. + +61 (VII) + +Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si déterminément +une certaine chose, que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce +qu'il faut faire pour la manquer. + +62 (IV) + +Les choses les plus souhaitées n'arrivent point; ou si elles arrivent, +ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances où elles auraient +fait un extrême plaisir. + +63 (IV) + +Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. + +64 (I) + +La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est +agréable, puisque si l'on cousait ensemble toutes les heures que l'on +passe avec ce qui plaît, l'on ferait à peine d'un grand nombre d'années +une vie de quelques mois. + +65 (I) + +Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un! + +66 (V) + +On ne pourrait se défendre de quelque joie à voir périr un méchant +homme: l'on jouirait alors du fruit de sa haine, et l'on tirerait de lui +tout ce qu'on en peut espérer, qui est le plaisir de sa perte. Sa mort +enfin arrive, mais dans une conjoncture où nos intérêts ne nous +permettent pas de nous en réjouir: il meurt trop tôt ou trop tard. + +67 (IV) + +Il est pénible à un homme fier de pardonner à celui qui le surprend en +faute, et qui se plaint de lui avec raison: sa fierté ne s'adoucit que +lorsqu'il reprend ses avantages, et qu'il met l'autre dans son tort. + +68 (I) + +Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes à qui nous +faisons du bien, de même nous haïssons violemment ceux que nous avons +beaucoup offensés. + +69 (I) + +Il est également difficile d'étouffer dans les commencements le +sentiment des injures et de le conserver après un certain nombre +d'années. + +70 (VII) + +C'est par faiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe à s'en +venger; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge +point. + +71 + +(V) Il y a bien autant de paresse que de faiblesse à se laisser +gouverner. + +(VII) Il ne faut pas penser à gouverner un homme tout d'un coup, et sans +autre préparation, dans une affaire importante et qui serait capitale à +lui ou aux siens; il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on +veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou par +caprice: il faut tenter auprès de lui les petites choses, et de là le +progrès jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus +dans les commencements qu'entreprendre de le faire partir pour la +campagne ou retourner à la ville, qui finit par lui dicter un testament +où il réduit son fils à la légitime. + +(VII) Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la +main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa +dépendance. + +(VII) Tels se laissent gouverner jusqu'à un certain point, qui au delà +sont intraitables et ne se gouvernent plus: on perd tout à coup la route +de leur coeur et de leur esprit; ni hauteur ni souplesse, ni force ni +industrie ne les peuvent dompter: avec cette différence que quelques-uns +sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par +tempérament et par humeur. + +(VII) Il se trouve des hommes qui n'écoutent ni la raison ni les bons +conseils, et qui s'égarent volontairement par la crainte qu'ils ont +d'être gouvernés. + +(VII) D'autres consentent d'être gouvernés par leurs amis en des choses +presque indifférentes, et s'en font un droit de les gouverner à leur +tour en des choses graves et de conséquence. + +(VII) Drance veut passer pour gouverner son maître, qui n'en croit rien, +non plus que le public; parler sans cesse à un grand que l'on sert, en +des lieux et en des temps où il convient le moins, lui parler à +l'oreille ou en des termes mystérieux, rire jusqu'à éclater en sa +présence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui +parlent, dédaigner ceux qui viennent faire leur cour ou attendre +impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture +trop libre, figurer avec lui le dos appuyé à une cheminée, le tirer par +son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des +libertés, marquent mieux un fat qu'un favori. + +(VI) Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner +les autres: il veut que la raison gouverne seule et toujours. + +(VII) Je ne haïrais pas d'être livré par la confiance à une personne +raisonnable, et d'en être gouverné en toutes choses, et absolument, et +toujours: je serais sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer; +je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison. + +72 (V) + +Toutes les passions sont menteuses: elles se déguisent autant qu'elles +le peuvent aux yeux des autres; elles se cachent à elles-mêmes. Il n'y a +point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et +qui ne s'en aide. + +73 (IV) + +On ouvre un livre de dévotion, et il touche; on en ouvre un autre qui +est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le coeur seul +concilie les choses contraires, et admet les incompatibles? + +74 (V) + +Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et +de leur vanité. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide, +calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de +la cacher. + +75 (V) + +Le cas n'arrive guère où l'on puisse dire: «J'étais ambitieux»; ou on ne +l'est point, ou on l'est toujours; mais le temps vient où l'on avoue que +l'on a aimé. + +76 (V) + +Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se +trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils +meurent. + +77 (IV) + +Rien ne coûte moins à la passion que de se mettre au-dessus de la +raison: son grand triomphe est de l'emporter sur l'intérêt. + +78 (I) + +L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par +l'esprit. + +79 (I) + +Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et +élevées, que nous devons moins à la force de notre esprit qu'à la bonté +de notre naturel. + +80 (I) + +Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la +reconnaissance. + +81 (IV) + +Il faut être bien dénué d'esprit, si l'amour, la malignité, la nécessité +n'en font pas trouver. + +82 (I) + +Il y a des lieux que l'on admire: il y en a d'autres qui touchent, et où +l'on aimerait à vivre. + +Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la +passion, le goût et les sentiments. + +83 (IV) + +Ceux qui font bien mériteraient seuls d'être enviés, s'il n'y avait +encore un meilleur parti à prendre, qui est de faire mieux: c'est une +douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie. + +84 (I) + +Quelques-uns se défendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux +faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du coeur, l'autre de l'esprit. + +85 (I) + +Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si +tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer +du moins qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent être +surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu. + + + + +De la société et de la conversation + + +1 (I) + +Un caractère bien fade est celui de n'en avoir aucun. + +2 (I) + +C'est le rôle d'un sot d'être importun: un homme habile sent s'il +convient ou s'il ennuie; il sait disparaître le moment qui précède celui +où il serait de trop quelque part. + +3 (I) + +L'on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de +cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pièce rare; à un homme +qui est né tel, il est encore fort délicat d'en soutenir longtemps le +personnage; il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse +estimer. + +4 (I) + +Il a beaucoup d'esprits obscènes, encore plus de médisants ou de +satiriques, peu de délicats. Pour badiner avec grâce, et rencontrer +heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manières, trop +de politesse, et même trop de fécondité: c'est créer que de railler +ainsi, et faire quelque chose de rien. + +5 (IV) + +Si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid, de +vain de puéril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de +parler ou d'écouter, et l'on se condamnerait peut-être à un silence +perpétuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours +inutiles. Il faut donc s'accommoder à tous les esprits, permettre comme +un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions +sur le gouvernement présent, ou sur l'intérêt des princes, le débit des +beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes; il faut laisser +Aronce parler proverbe, et Mélinde parler de soi, de ses vapeurs, de ses +migraines et de ses insomnies. + +6 (IV) + +L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de +commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules +expressions, par la nouveauté, et j'ose dire par l'impropriété des +termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne +se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils font +signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu +intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni +l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et +peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est +propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un +langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est +contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur +esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués; +mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et ce qui est pire, on en +souffre. + +7 (V) + +Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de +recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin: vous voulez, Acis, +me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: «Il fait froid»? Vous +voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: «Il pleut, il +neige.» Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m'en féliciter; +dites: «Je vous trouve bon visage.» + +--Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs +qui ne pourrait pas en dire autant?--Qu'importe, Acis? Est-ce un si +grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le +monde? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables les +diseurs de phoebus; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter +dans l'étonnement: une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas +tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir +plus que les autres; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos +phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous +abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par +votre habit, et vous dis à l'oreille: «Ne songez point à avoir de +l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle; ayez, si vous pouvez, un +langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun +esprit peut-être alors croira-t-on que vous en avez.» + +8 (IV) + +Qui peut se promettre d'éviter dans la société des hommes la rencontre +de certains esprits vains, légers, familiers, délibérés, qui sont +toujours dans une compagnie ceux qui parlent, et qu'il faut que les +autres écoutent? On les entend de l'antichambre; on entre impunément et +sans craindre de les interrompre: ils continuent leur récit sans la +moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le +rang le mérite des personnes qui composent le cercle; ils font taire +celui qui commence à conter une nouvelle, pour la dire de leur façon, +qui est la meilleure: ils la tiennent de Zamet, de Ruccelay, ou de +Conchini, qu'ils ne connaissent point, à qui ils n'ont jamais parlé, et +qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils +s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifié de l'assemblée, +pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils +ne veulent pas que les autres soient instruits; ils suppriment quelques +noms pour déguiser l'histoire qu'ils racontent, et pour détourner les +applications; vous les priez, les pressez inutilement: il y a des choses +qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur +parole y est engagée, c'est le dernier secret, c'est un mystère, outre +que vous leur demandez l'impossible, car sur ce que vous voulez +apprendre d'eux, ils ignorent le fait et les personnes. + +9 (VIII) + +Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme +universel, et il se donne pour tel: il aime mieux mentir que de se taire +ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à la table d'un grand +d'une cour du Nord: il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient +dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette région lointaine comme +s'il en était originaire; il discourt des moeurs de cette cour, des +femmes du pays, des ses lois et de ses coutumes; il récite des +historiettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes, et il en rit +le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et +lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias +ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur: «Je +n'avance, lui dit-il, je raconte rien que je ne sache d'original: je +l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à +Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort +interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance.» Il reprenait le fil +de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, +lorsque l'un des conviés lui dit: «C'est Sethon à qui vous parlez, +lui-même, et qui arrive de son ambassade.» + +10 (IV) + +Il y a un parti à prendre, dans les entretiens, entre une certaine +paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui, nous +jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises +demandes ou de sottes réponses, et une attention importune qu'on a au +moindre mot qui échappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un +mystère que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la +subtilité, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne. + +11 (IV) + +Être infatué de soi, et s'être fortement persuadé qu'on a beaucoup +d'esprit, est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a +point, ou qui en a peu. Malheur pour lors à qui est exposé à l'entretien +d'un tel personnage! combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer! +combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement, durent un +temps, et que bientôt on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle, c'est +moins pour l'apprendre à ceux qui l'écoutent, que pour avoir le mérite +de la dire, et de la dire bien: elle devient un roman entre ses mains; +il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites +façons de parler, et les fait toujours parler longtemps; il tombe +ensuite en des parenthèses, qui peuvent passer pour épisodes, mais qui +font oublier le gros de l'histoire, et à lui qui vous parle, et à vous +qui le supportez. Que serait-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne +survenait heureusement pour déranger le cercle, et faire oublier la +narration? + +12 (V) + +J'entends Théodecte de l'antichambre; il grossit sa voix à mesure qu'il +s'approche; le voilà entré: il rit, il crie, il éclate; on bouche ses +oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les +choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne +revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des +sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances, +que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il +n'est pas encore assis qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. +A-t-on servi, il se met le premier à table et dans la première place; +les femmes sont à sa droite et à gauche. Il mange, il boit, il conte, il +plaisante, il interrompt tout à la fois. Il n'a nul discernement des +personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence +qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthydème qui donne le repas? Il +rappelle à soi toute l'autorité de la table; et il y a un moindre +inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer. Le vin et +les viandes n'ajoutent rien à son caractère. Si l'on joue, il gagne au +jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont +pour lui: il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin +et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte, et ceux +qui le souffrent. + +13 (VII) + +Troïle est utile à ceux qui ont trop de bien: il leur ôte l'embarras du +superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des +contrats, de fermer des coffres, de porter des clefs sur soi et de +craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il +devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bientôt il +les règle et les maîtrise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une +maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on prévient, dont on +devine les décisions. Il dit de cet esclave: «Il faut le punir», et on +le fouette; et de cet autre: «Il faut l'affranchir», et on l'affranchit. +L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire; il peut lui déplaire: il +est congédié. Le maître est heureux, si Troïle lui laisse sa femme et +ses enfants. Si celui-ci est à table, et qu'il prononce d'un mets qu'il +est friand, le maître et les conviés, qui en mangeaient sans réflexion, +le trouvent friand, et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire +d'un autre mets qu'il est insipide, ceux qui commençaient à le goûter, +n'osant avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent à +terre: tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage +avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le +cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne: +c'est là qu'il mange, qu'il dort et qu'il fait digestion, qu'il querelle +son valet, qu'il reçoit ses ouvriers, et qu'il remet ses créanciers. Il +régente, il domine dans une salle; il y reçoit la cour et les hommages +de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au maître que +par Troïle. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui +agrée, il ride son front et il détourne sa vue; si on l'aborde, il ne se +lève pas; si l'on s'assied auprès de lui, il s'éloigne; si on lui parle, +il ne répond point; si l'on continue de parler, il passe dans une autre +chambre; si on le suit, il gagne l'escalier; il franchirait tous les +étages, ou il se lancerait par une fenêtre, plutôt que de se laisser +joindre par quelqu'un qui a un visage ou un ton de voix qu'il +désapprouve. L'un et l'autre sont agréables en Troïle, et il s'en est +servi heureusement pour s'insinuer ou pour conquérir. Tout devient, avec +le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se +soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont +commencé à le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de +ses méditations et de sa taciturnité pour contredire, et que même pour +critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin +d'attendre de lui qu'il défère à vos sentiments, qu'il soit complaisant, +qu'il vous loue, vous n'êtes pas sûr qu'il aime toujours votre +approbation, ou qu'il souffre votre complaisance. + +14 (IV) + +Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a placé auprès de vous +dans une voiture publique, à une fête ou à un spectacle; et il ne vous +coûtera bientôt pour le connaître que de l'avoir écouté: vous saurez son +nom, sa demeure, son pays, l'état de son bien, son emploi, celui de son +père, la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes +de sa maison; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un château, de +beaux meubles, des valets, et un carrosse. + +15 (I) + +Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. Il y en a +d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent, et avec qui l'on +souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; ils sont +comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans +leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes, et ne +hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet +du monde; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et +avec liberté: ils parlent proprement et ennuyeusement. + +16 (I) + +L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup +qu'à en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien +content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes +n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins à +être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le +plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui. + +17 (I) + +Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni +dans nos écrits; elle ne produit souvent que des idées vaines et +puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre +meilleurs: nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite +raison, et doivent être un effet de notre jugement. + +18 (I) + +C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien +parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute +impertinence. + +19 (IV) + +Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est +mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et +de l'expression: c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un +ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est +exécrable, ou qu'elle est miraculeuse. + +20 (I) + +Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que +l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus +indifférentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honnête homme +qui dit oui et non mérite d'être cru: son caractère jure pour lui, donne +créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance. + +21 (I) + +Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il +ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui +arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire +l'homme de bien. + +Un homme de bien ne saurait empêcher par toute sa modestie qu'on ne dise +de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi. + +22 (V) + +Cléon parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre; mais +il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense. + +23 (V) + +Il y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos. +C'est pécher contre ce dernier genre que de s'étendre sur un repas +magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont réduits à +épargner leur pain; de dire merveilles de sa santé devant des infirmes; +d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements un +homme qui n'a ni rentes ni domicile; en un mot, de parler de son bonheur +devant des misérables: cette conversation est trop forte pour eux, et la +comparaison qu'ils font alors de leur état au vôtre est odieuse. + +24 (VII) + +«Pour vous, dit Euthyphron, vous êtes riche, ou vous devez l'être: dix +mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est +doux, et l'on est heureux à moins», pendant que lui qui parle ainsi a +cinquante mille livres de revenu, et qu'il croit n'avoir que la moitié +de ce qu'il mérite. Il vous taxe, il vous apprécie, il fixe votre +dépense et s'il vous jugeait digne d'une meilleure fortune, et de celle +même où il aspire, il ne manquerait pas de vous la souhaiter. Il n'est +pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si +désobligeantes: le monde est plein d'Euthyphrons. + +25 (V) + +Quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par +l'habitude qu'il a à la flatterie et à l'exagération, congratule +Théodème sur un discours qu'il n'a point entendu, et dont personne n'a +pu encore lui rendre compte: il ne laisse pas de lui parler de son +génie, de son geste, et surtout de la fidélité de sa mémoire; et il est +vrai que Théodème est demeuré court. + +26 (IV) + +L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui bien qu'oisifs et +sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expédient, pour ainsi +dire, en peu de paroles, et ne songent qu'à se dégager de vous; on leur +parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins +impertinents que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer: ils +sont peut-être moins incommodes. + +27 (V) + +Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même +chose. Ils sont piquants et amers; leur style est mêlé de fiel et +d'absinthe: la raillerie, l'injure, l'insulte leur découlent des lèvres +comme leur salive. Il leur serait utile d'être nés muets ou stupides: ce +qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à +quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de +répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence; ils +frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, +sur les absents; ils heurtent de front et de côté, comme des béliers: +demande-t-on à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes? De même +n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs, +si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi +loin qu'on les découvre, est de les fuir de toute sa force et sans +regarder derrière soi. + +28 (V) + +Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère avec qui +il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le +moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas même permis d'avoir +raison. + +29 (V) + +Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont +l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont +assisté ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou +par un tempérament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de +condamner tous les deux: leçon importante, motif pressant et +indispensable de fuir à l'orient quand le fat est à l'occident, pour +éviter de partager avec lui le même tort. + +30 (V) + +Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier, ni saluer +avant qu'il me salue, sans m'avilir à ses yeux, et sans tremper dans la +bonne opinion qu'il a de lui-même. Montaigne dirait: «Je veux avoir mes +coudées franches, et estre courtois et affable à mon point, sans remords +ne consequence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant, et +aller au rebours de mon naturel, qui m'emmeine vers celuy que je trouve +à ma rencontre. Quand il m'est égal, et qu'il ne m'est point ennemy, +j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et +santé, je luy fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus +ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui vive. +Celuy-là me deplaist, qui par la connoissance que j'ay de ses coutumes +et façons d'agir, me tire de cette liberté et franchise. Comment me +ressouvenir tout à propos, et d'aussi loin que je vois cet homme, +d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que +je crois le valoir bien et au delà? pour cela de me ramentevoir de mes +bonnes qualitez et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire +la comparaison. C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout +capable de si roide et si subite attention; et quand bien elle m'auroit +succedé une première fois, je ne laisserois de flechir et me dementir à +une seconde tâche: je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque à +estre fier.» + +31 (IV) + +Avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l'on peut être +insupportable. Les manières, que l'on néglige comme de petites choses, +sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en +mal: une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs +mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, +méprisant, désobligeant: il faut encore moins pour être estimé tout le +contraire. + +32 + +(IV) La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la +complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et +fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement. + +(I) L'on peut définir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la +pratique: elle suit l'usage et les coutumes reçues; elle est attachée +aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la même dans les +deux sexes, ni dans les différentes conditions; l'esprit tout seul ne la +fait pas deviner: il fait qu'on la suit par imitation, et que l'on s'y +perfectionne. Il y a des tempéraments qui ne sont susceptibles que de la +politesse; et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents, +ou à une vertu solide. Il est vrai que les manières polies donnent cours +au mérite, et le rendent agréable; et qu'il faut avoir de bien éminentes +qualités pour se soutenir sans la politesse. + +(I) Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à +faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contents +de nous et d'eux-mêmes. + +33 (I) + +C'est une faute contre la politesse que de louer immodérément, en +présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, +quelque autre personne qui a ces mêmes talents; comme devant ceux qui +vous lisent leurs vers, un autre poète. + +34 (IV) + +Dans les repas ou les fêtes que l'on donne aux autres, dans les présents +qu'on leur fait, et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a +faire bien, et faire selon leur goût: le dernier est préférable. + +35 (I) + +Il y aurait une espèce de férocité à rejeter indifféremment toute sorte +de louanges: l'on doit être sensible à celles qui nous viennent des gens +de bien, qui louent en nous sincèrement des choses louables. + +36 (IV) + +Un homme d'esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de +sa raideur pour se trouver pauvre; si quelque chose au contraire doit +amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu +de prospérité. + +37 (IV) + +Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères dont le monde est plein +n'est pas un fort bon caractère: il faut dans le commerce des pièces +d'or et de la monnaie. + +38 (IV) + +Vivre avec des gens qui sont brouillés, et dont il faut écouter de part +et d'autre les plaintes réciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas +sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler +procès. + +39 (V) + +L'on sait des gens qui avaient coulé leurs jours dans une union étroite: +leurs biens étaient en commun, ils n'avaient qu'une même demeure, ils ne +se perdaient pas de vue. Ils se sont aperçus à plus de quatre-vingts ans +qu'ils devaient se quitter l'un l'autre et finir leur société; ils +n'avaient plus qu'un jour à vivre, et ils n'ont osé entreprendre de le +passer ensemble; ils se sont dépêchés de rompre avant que de mourir; ils +n'avaient de fonds pour la complaisance que jusque-là. Ils ont trop vécu +pour le bon exemple: un moment plus tôt ils mouraient sociables, et +laissaient après eux un rare modèle de la persévérance dans l'amitié. + +40 (I) + +L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les +jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents, +paisibles et enjoués nous trompent, et nous y font supposer une paix qui +n'y est point: il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette +visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui +n'attend que votre retraite pour recommencer. + +41 (I) + +Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages +sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre: l'on étudie son +faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on évite de le +heurter, tout le monde lui cède; la moindre sérénité qui paraît sur son +visage lui attire des éloges: on lui tient compte de n'être pas toujours +insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé. + +42 (IV) + +Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux, ou qui en ont encore, +et dont il s'agit d'hériter, qui puissent dire ce qu'il en coûte. + +43 (I) + +Cléante est un très honnête homme; il s'est choisi une femme qui est la +meilleure personne du monde et la plus raisonnable: chacun, de sa part, +fait tout le plaisir et tout l'agrément des sociétés où il se trouve; +l'on ne peut voir ailleurs plus de probité, plus de politesse. Ils se +quittent demain, et l'acte de leur séparation est tout dressé chez le +notaire. Il y a, sans mentir, de certains mérites qui ne sont point +faits pour être ensemble, de certaines vertus incompatibles. + +44 (I) + +L'on peut compter sûrement sur la dot, le douaire et les conventions, +mais faiblement sur les nourritures; elles dépendent d'une union fragile +de la belle-mère et de la bru, et qui périt souvent dans l'année du +mariage. + +45 (V) + +Un beau-père aime son gendre, aime sa bru. Une belle-mère aime son +gendre, n'aime point sa bru. Tout est réciproque. + +46 (V) + +Ce qu'une marâtre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les +enfants de son mari: plus elle est folle de son mari, plus elle est +marâtre. + +Les marâtres font déserter les villes et les bourgades, et ne peuplent +pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et +d'esclaves, que la pauvreté. + +47 (I) + +G... et H... sont voisins de campagne, et leurs terres sont contiguës; ils +habitent une contrée déserte et solitaire. Éloignés des villes et de +tout commerce, il semblait que la fuite d'une entière solitude ou +l'amour de la société eût dû les assujettir à une liaison réciproque; il +est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, +qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perpétuera leurs +haines dans leurs descendants. Jamais des parents, et même des frères, +ne se sont brouillés pour une moindre chose. + +Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la possèdent +seuls, et qui la partagent toute entre eux deux: je suis persuadé qu'il +leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que +pour les limites. + +48 (VII) + +Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de +faire que les autres s'ajustent à nous. + +49 (V) + +J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je +la découvre. Elle est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs, et +coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la +couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si +favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me paraît +peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis: «Quel +plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux!» +Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits, que je +ressemble à ceux qui l'habitent: j'en veux sortir. + +50 (IV) + +Il y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel et que selon toutes +les apparences on ne verra jamais: c'est une petite ville qui n'est +divisée en aucuns partis; où les familles sont unies, et où les cousins +se voient avec confiance; où un mariage n'engendre point une guerre +civile; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tous moments par +l'offrande, l'encens et le pain bénit, par les processions et par les +obsèques; d'où l'on a banni les caquets, le mensonge et la médisance; où +l'on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les +assesseurs; où le doyen vit bien avec ses chanoines; où les chanoines ne +dédaignent pas les chapelains, et où ceux-ci souffrent les chantres. + +51 (IV) + +Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher, et à croire +qu'on se moque d'eux ou qu'on les méprise: il ne faut jamais hasarder la +plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens +polis, ou qui ont de l'esprit. + +52 (V) + +On ne prime point avec les grands, ils se défendent par leur grandeur; +ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui vive. + +53 (V) + +Tout ce qui est mérite se sent, se discerne, se devine réciproquement: +si l'on voulait être estimé, il faudrait vivre avec des personnes +estimables. + +54 (I) + +Celui qui est d'une éminence au-dessus des autres qui le met à couvert +de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante. + +55 (I) + +Il y a de petits défauts que l'on abandonne volontiers à la censure, et +dont nous ne haïssons pas à être raillés: ce sont de pareils défauts que +nous devons choisir pour railler les autres. + +56 (IV) + +Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots: ils sont dans le +monde ce que les fous sont à la cour, je veux dire sans conséquence. + +57 (I) + +La moquerie est souvent indigence d'esprit. + +58 (I) + +Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'être, qui est plus dupe de +lui ou de vous? + +59 (IV) + +Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui +blâment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconnaîtrez +que ce sont ceux mêmes dont personne n'est content. + +60 (I) + +Le dédain et le rengorgement dans la société attire précisément le +contraire de ce que l'on cherche, si c'est à se faire estimer. + +61 (I) + +Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance +de goût sur ce qui regarde les moeurs, et par quelques différences +d'opinions sur les sciences: par là ou l'on s'affermit dans ses +sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute. + +62 (I) + +L'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est pas disposé à se +pardonner les uns aux autres les petits défauts. + +63 (I) + +Combien de belles et inutiles raisons à étaler à celui qui est dans une +grande adversité, pour essayer de le rendre tranquille! Les choses de +dehors, qu'on appelle les événements, sont quelquefois plus fortes que +la raison et que la nature. «Mangez, dormez, ne vous laissez point +mourir de chagrin, songez à vivre»: harangues froides, et qui réduisent +à l'impossible. «Êtes-vous raisonnable de vous tant inquiéter?» n'est-ce +pas dire: «Êtes-vous fou d'être malheureux?» + +64 (I) + +Le conseil, si nécessaire pour les affaires, est quelquefois dans la +société nuisible à qui le donne, et inutile à celui à qui il est donné. +Sur les moeurs, vous faites remarquer des défauts ou que l'on n'avoue +pas, ou que l'on estime des vertus; sur les ouvrages, vous rayez les +endroits qui paraissent admirables à leur auteur, où il se complaît +davantage, où il croit s'être surpassé lui-même. Vous perdez ainsi la +confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus +habiles. + +65 (I) + +L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux +sexes, liées ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit. +Ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une manière intelligible; +une chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore +plus obscure, sur laquelle on enchérissait par de vraies énigmes, +toujours suivies de longs applaudissements: par tout ce qu'ils +appelaient délicatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils +étaient enfin parvenus à n'être plus entendus et à ne s'entendre pas +eux-mêmes. Il ne fallait, pour fournir à ces entretiens, ni bon sens, ni +jugement, ni mémoire, ni la moindre capacité: il fallait de l'esprit, +non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et où l'imagination a +trop de part. + +66 (VI) + +Je le sais, Théobalde, vous êtes vieilli; mais voudriez-vous que je +crusse que vous êtes baissé, que vous n'êtes plus poète ni bel esprit, +que vous êtes présentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage +que méchant auteur, que vous n'avez plus rien de naïf et de délicat dans +la conversation? Votre air libre et présomptueux me rassure, et me +persuade tout le contraire. Vous êtes donc aujourd'hui tout ce que vous +fûtes jamais, et peut-être meilleur; car si à votre âge vous êtes si vif +et si impétueux, quel nom, Théobalde, fallait-il vous donner dans votre +jeunesse, et lorsque vous étiez la coqueluche ou l'entêtement de +certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole, qui +disaient: Cela est délicieux; qu'a-t-il dit? + +67 (I) + +L'on parle impétueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou par +humeur, rarement avec assez d'attention: tout occupé du désir de +répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées, et on les +explique sans le moindre égard pour les raisonnements d'autrui; l'on est +bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l'on n'est pas encore +convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait écouter ces sortes de +conversations et les écrire, ferait voir quelquefois de bonnes choses +qui n'ont nulle suite. + +68 (I) + +Il a régné pendant quelque temps une sorte de conversation fade et +puérile, qui roulait toute sur des questions frivoles qui avaient +relation au coeur et à ce qu'on appelle passion ou tendresse. La lecture +de quelques romans les avait introduites parmi les plus honnêtes gens de +la ville et de la cour; ils s'en sont défaits, et la bourgeoisie les a +reçues avec les pointes et les équivoques. + +69 (IV) + +Quelques femmes de la ville ont la délicatesse de ne pas savoir ou de +n'oser dire le nom des rues, des places, et de quelques endroits +publics, qu'elles ne croient pas assez nobles pour être connus. Elles +disent: le Louvre, la place Royale, mais elles usent de tours et de +phrases plutôt que de prononcer de certains noms; et s'ils leur +échappent, c'est du moins avec quelque altération du mot, et après +quelques façons qui les rassurent: en cela moins naturelles que les +femmes de la cour, qui ayant besoin dans le discours des Halles, du +Châtelet, ou de choses semblables, disent: les Halles, le Châtelet. + +70 (IV) + +Si l'on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms que +l'on croit obscurs, et si l'on affecte de les corrompre en les +prononçant, c'est par la bonne opinion qu'on a du sien. + +71 (I) + +L'on dit par belle humeur, et dans la liberté de la conversation, de ces +choses froides, qu'à la vérité l'on donne pour telles, et que l'on ne +trouve bonnes que parce qu'elles sont extrêmement mauvaises. Cette +manière basse de plaisanter a passé du peuple, à qui elle appartient, +jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a déjà +infectée. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossièreté +pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin, et qu'elle fasse de +plus grands progrès dans un pays qui est le centre du bon goût et de la +politesse. L'on doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la +pratiquent; car bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse +pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire, +de quelque chose de meilleur. + +72 (V) + +Entre dire de mauvaises choses, ou en dire de bonnes que tout le monde +sait et les donner pour nouvelles, je n'ai pas à choisir. + +73 (I) + +«Lucain a dit une jolie chose... Il y a un beau mot de Claudien... Il y a +cet endroit de Sénèque»: et là-dessus une longue suite de latin, que +l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui +feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens et bien +de l'esprit; car ou l'on se passerait des anciens, ou après les avoir +lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs, et les citer à +propos. + +74 (V) + +Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'étonne de n'entendre +faire aucune mention du roi de Bohême; ne lui parlez pas des guerres de +Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous répondre: il +confond les temps, il ignore quand elles ont commencé, quand elles ont +fini; combats, sièges, tout lui est nouveau; mais il est instruit de la +guerre des géants, il en raconte le progrès et les moindres détails, +rien ne lui est échappé; il débrouille de même l'horrible chaos des deux +empires, le Babylonien et l'Assyrien; il connaît à fond les Égyptiens et +leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, il ne le verra point: il a +presque vu la tour de Babel, il en compte les degrés, il sait combien +d'architectes ont présidé à cet ouvrage, il sait le nom des architectes. +Dirai-je qu'il croit Henri IV fils de Henri III? Il néglige du moins de +rien connaître aux maisons de France, d'Autriche et de Bavière: «Quelles +minuties!» dit-il, pendant qu'il récite de mémoire toute une liste des +rois des Mèdes ou de Babylone, et que les noms d'Apronal, d'Hérigebal, +de Noesnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu'à nous +ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'Empereur a jamais été +marié; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui +dit que le Roi jouit d'une santé parfaite; et il se souvient que +Thetmosis, un roi d'Égypte, était valétudinaire, et qu'il tenait cette +complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle +chose lui est cachée de la vénérable antiquité? Il vous dira que +Sémiramis, ou, selon quelques-uns, Sérimaris, parlait comme son fils +Ninyas, qu'on ne les distinguait pas à la parole: si c'était parce que +la mère avait une voix mâle comme son fils, ou le fils une voix +efféminée comme sa mère, qu'il n'ose pas le décider. Il vous révélera +que Nembrot était gaucher, et Sésostris ambidextre; que c'est une erreur +de s'imaginer qu'un Artaxerxe ait été appelé Longuemain parce que les +bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avait une main +plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui +affirment que c'était la droite, qu'il croit néanmoins être bien fondé à +soutenir que c'est la gauche. + +75 (VIII) + +Ascagne est statuaire, Hégion fondeur, Aeschine foulon, et Cydias bel +esprit, c'est sa profession. Il a une enseigne, un atelier, des ouvrages +de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui: il ne vous +saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous a promises, s'il +ne manque de parole à Dosithée, qui l'a engagé à faire une élégie; une +idylle est sur le métier, c'est pour Crantor, qui le presse, et qui lui +laisse espérer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? Il +réussit également en l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de +consolation, ou sur une absence, il les entreprendra; prenez-les toutes +faites et entrez dans son magasin, il y a à choisir. Il a un ami qui n'a +point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un +certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons comme homme +rare et d'une exquise conversation; et là, ainsi que le musicien chante +et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a +été promis, Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la +main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées +et ses raisonnements sophistiqués. Différent de ceux qui convenant de +principes, et connaissant la raison ou la vérité qui est une, +s'arrachent la parole l'un à l'autre pour s'accorder sur leurs +sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire: «Il me semble, +dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce que vous dites»; +ou: «Je ne saurais être de votre opinion»; ou bien: «Ç'a été autrefois +mon entêtement, comme il est le vôtre, mais... Il y a trois choses, +ajoute-t-il, à considérer...», et il en ajoute une quatrième: fade +discoureur, qui n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée, qu'il +cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de +son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en oeuvre ses rares +conceptions; car soit qu'il parle ou qu'il écrive, il ne doit pas être +soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le +ridicule: il évite uniquement de donner dans le sens des autres, et +d'être de l'avis de quelqu'un; aussi attend-il dans un cercle que chacun +se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amené +lui-même, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais à +son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale à Lucien et à +Sénèque, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Théocrite; et son +flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni +de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère, il attend +paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes: +il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il +adjuge la seconde place. C'est en un mot un composé du pédant et du +précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en +qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de +lui-même. + +76 (I) + +C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne +sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre +lui-même; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse +être ignoré, et parle plus indifféremment. + +77 (I) + +Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement: elles +se gâtent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites: elles +ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière. + +78 (I) + +Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut +les écrire. + +79 (I) + +Il n'y a guère qu'une naissance honnête, ou qu'une bonne éducation, qui +rendent les hommes capables de secret. + +80 (IV) + +Toute confiance est dangereuse si elle n'est entière: il y a peu de +conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop +dit de son secret à celui à qui l'on croit devoir en dérober une +circonstance. + +81 + +(V) Des gens vous promettent le secret, et ils le révèlent eux-mêmes, et +à leur insu; ils ne remuent pas les lèvres, et on les entend; on lit sur +leur front et dans leurs yeux, on voit au travers de leur poitrine, ils +sont transparents. D'autres ne disent pas précisément une chose qui leur +a été confiée; mais ils parlent et agissent de manière qu'on la découvre +de soi-même. Enfin quelques-uns méprisent votre secret, de quelque +conséquence qu'il puisse être: C'est un mystère, un tel m'en a fait +part, et m'a défendu de le dire; et ils le disent. + +(VIII) Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a +confié. + +82 (V) + +Nicandre s'entretient avec Elise de la manière douce et complaisante +dont il a vécu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix +jusques à sa mort; il a déjà dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas +laissé des enfants, et il le répète; il parle des maisons qu'il a à la +ville, et bientôt d'une terre qu'il a à la campagne: il calcule le +revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des bâtiments, en décrit la +situation, exagère la commodité des appartements, ainsi que la richesse +et la propreté des meubles; il assure qu'il aime la bonne chère, les +équipages; il se plaint que sa femme n'aimait point assez le jeu et la +société. «Vous êtes si riche, lui disait l'un de ses amis, que +n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui +étendrait votre domaine? On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je +n'en possède.» Il n'oublie pas son extraction et ses alliances: Monsieur +le Surintendant, qui est mon cousin; Madame la Chancelière, qui est ma +parente; voilà son style. Il raconte un fait qui prouve le +mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux même qui +sont ses héritiers: «Ai-je tort? dit-il à Elise; ai-je grand sujet de +leur vouloir du bien?» et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a +une santé faible et languissante, et il parle de la cave où il doit être +enterré. Il est insinuant, flatteur, officieux à l'égard de tous ceux +qu'il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Elise n'a pas +le courage d'être riche en l'épousant. On annonce, au moment qu'il +parle, un cavalier, qui de sa seule présence démonte la batterie de +l'homme de ville: il se lève déconcerté et chagrin, et va dire ailleurs +qu'il veut se remarier. + +83 (I) + +Le sage quelquefois évite le monde, de peur d'être ennuyé. + + + + +Des biens de fortune + + +1 (I) + +Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris +et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la +ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille, et faire +de son fils un grand seigneur: cela est juste et de son ressort; mais il +appartient peut-être à d'autres de vivre contents. + +2 (I) + +Une grande naissance ou une grande fortune annonce le mérite, et le fait +plus tôt remarquer. + +3 (IV) + +Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l'on +prend, s'il a fait une grande fortune, de lui trouver un mérite qu'il +n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir. + +4 (I) + +À mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils +laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvraient, et qui y était sans +que personne s'en aperçût. + +5 (I) + +Si l'on ne le voyait de ses yeux, pourrait-on jamais s'imaginer +l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces de monnaie met +entre les hommes? + +Ce plus ou ce moins détermine à l'épée, à la robe ou à l'Église: il n'y +a presque point d'autre vocation. + +6 (VI) + +Deux marchands étaient voisins et faisaient le même commerce, qui ont eu +dans la suite une fortune toute différente. Ils avaient chacun une fille +unique; elles ont été nourries ensemble, et ont vécu dans cette +familiarité que donnent un même âge et une même condition: l'une des +deux, pour se tirer d'une extrême misère, cherche à se placer; elle +entre au service d'une fort grande dame et l'une des premières de la +cour, chez sa compagne. + +7 (VII) + +Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui: «C'est un +bourgeois, un homme de rien, un malotru»; s'il réussit, ils lui +demandent sa fille. + +8 (VI) + +Quelques-uns ont fait dans leur jeunesse l'apprentissage d'un certain +métier, pour en exercer un autre, et fort différent, le reste de leur +vie. + +9 (I) + +Un homme est laid, de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit à +l'oreille: «Il a cinquante mille livres de rente.» Cela le concerne tout +seul, et il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux; si je commence à le +regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas maître de faire +autrement, quelle sottise! + +10 (IV) + +Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort +riche en ridicule; les rieurs sont de son côté. + +11 (IV) + +N**, avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suisse, avec un +vestibule et une antichambre, pour peu qu'il y fasse languir quelqu'un +et se morfondre, qu'il paraisse enfin avec une mine grave et une +démarche mesurée, qu'il écoute un peu et ne reconduise point: quelque +subalterne qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-même quelque +chose qui approche de la considération. + +12 (VIII) + +Je vais, Clitiphon, à votre porte; le besoin que j'ai de vous me chasse +de mon lit et de ma chambre: plût aux Dieux que je ne fusse ni votre +client ni votre fâcheux! Vos esclaves me disent que vous êtes enfermé, +et que vous ne pouvez m'écouter que d'une heure entière. Je reviens +avant le temps qu'ils m'ont marqué, et ils me disent que vous êtes +sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus reculé de +votre appartement, de si laborieux, qui vous empêche de m'entendre? Vous +enfilez quelques mémoires, vous collationnez un registre, vous signez, +vous parafez. Je n'avais qu'une chose à vous demander, et vous n'aviez +qu'un mot à me répondre, oui, ou non. Voulez-vous être rare? Rendez +service à ceux qui dépendent de vous: vous le serez davantage par cette +conduite que par ne vous pas laisser voir. Ô homme important et chargé +d'affaires, qui à votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la +solitude de mon cabinet: le philosophe est accessible; je ne vous +remettrai point à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de +Platon qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction +d'avec le corps, ou la plume à la main pour calculer les distances de +Saturne et de Jupiter: j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche, +par la connaissance de la vérité, à régler mon esprit et devenir +meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre +n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'à moi sans +me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que +l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que +voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes +études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? Quelle interruption +heureuse pour moi que celle qui vous est utile! Le manieur d'argent, +l'homme d'affaires est un ours qu'on ne saurait apprivoiser; on ne le +voit dans sa loge qu'avec peine: que dis-je? on ne le voit point; car +d'abord on ne le voit pas encore, et bientôt on le voit plus. L'homme de +lettres au contraire est trivial comme une borne au coin des places; il +est vu de tous, et à toute heure, et en tous états, à table, au lit, nu, +habillé, sain ou malade: il ne peut être important, et il ne le veut +point être. + +13 (I) + +N'envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses; ils les ont +à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point: ils ont mis leur +repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir; cela +est trop cher, et il n'y a rien à gagner à un tel marché. + +14 (I) + +Les P.T.S. nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre: +l'on commence par le mépris, à cause de leur obscurité; on les envie +ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois, et on +les respecte; l'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion. + +15 (I) + +Sosie de livrée a passé par une petite recette à une sous-ferme; et par +les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il +s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque +grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'être homme +de bien: une place de marguillier a fait ce prodige. + +16 (I) + +Arfure cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint, +entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyait +qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu était +obscure, et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré +dans le huitième denier: quelle monstrueuse fortune en moins de six +années! Elle n'arrive à l'église que dans un char; on lui porte une +lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place; elle le +voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y +a une brigue entre les prêtres pour la confesser; tous veulent +l'absoudre, et le curé l'emporte. + +17 (I) + +L'on porte Crésus au cimetière: de toutes ses immenses richesses, que le +vol et la concussion lui avaient acquises, et qu'il a épuisées par le +luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de quoi se faire +enterrer; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les +secours; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins, ni le +moindre docteur qui l'ait assuré de son salut. + +18 (I) + +Champagne, au sortir d'un long dîner qui lui enfle l'estomac, et dans +les douces fumées d'un vin d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on +lui présente, qui ôterait le pain à toute une province si l'on n'y +remédiait. Il est excusable: quel moyen de comprendre, dans la première +heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim? + +19 (IV) + +Sylvain de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom: il est +seigneur de la paroisse où ses aïeuls payaient la taille; il n'aurait pu +autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son gendre. + +20 (IV) + +Dorus passe en litière par la voie Appienne, précédé de ses affranchis +et de ses esclaves, qui détournent le peuple et font faire place; il ne +lui manque que des licteurs; il entre à Rome avec ce cortège, où il +semble triompher de la bassesse et de la pauvreté de son père Sanga. + +21 (V) + +On ne peut mieux user de sa fortune que fait Périandre: elle lui donne +du rang, du crédit, de l'autorité; déjà on ne le prie plus d'accorder +son amitié, on implore sa protection. Il a commencé par dire de +soi-même: un homme de ma sorte; il passe à dire: un homme de ma qualité; +il se donne pour tel, et il n'y a personne de ceux à qui il prête de +l'argent, ou qu'il reçoit à sa table, qui est délicate, qui veuille s'y +opposer. Sa demeure est superbe; un dorique règne dans tous ses dehors; +ce n'est pas une porte, c'est un portique: est-ce la maison d'un +particulier? est-ce un temple? le peuple s'y trompe. Il est le seigneur +dominant de tout le quartier. C'est lui que l'on envie, et dont on +voudrait voir la chute; c'est lui dont la femme, par son collier de +perles, s'est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout +se soutient dans cet homme; rien encore ne se dément dans cette grandeur +qu'il a acquise, dont il ne doit rien, qu'il a payée. Que son père, si +vieux et si caduc, n'est-il mort il y a vingt ans et avant qu'il se fît +dans le monde aucune mention de Périandre! Comment pourra-t-il soutenir +ces odieuses pancartes qui déchiffrent les conditions et qui souvent +font rougir la veuve et les héritiers? Les supprimera-t-il aux yeux de +toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante, et aux dépens de mille +gens qui veulent absolument aller tenir leur rang à des obsèques? +Veut-on d'ailleurs qu'il fasse de son père un Noble homme, et peut-être +un Honorable homme, lui qui est Messire? + +22 (I) + +Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés que l'on +transplante dans les jardins, où ils surprennent les yeux de ceux qui +les voient placés dans de beaux endroits où ils ne les ont point vus +croître, et qui ne connaissent ni leurs commencements ni leurs progrès! + +23 (I) + +Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands +noms portés, et leurs terres les mieux titrées avec leurs châteaux et +leurs maisons antiques, possédées par des gens dont les pères étaient +peut-être leurs métayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre +siècle? + +24 (I) + +Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux +hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands +établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait, +et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus. + +25 (V) + +Si vous entrez dans les cuisines, où l'on voit réduit en art et en +méthode le secret de flatter votre goût et de vous faire manger au delà +du nécessaire; si vous examinez en détail tous les apprêts des viandes +qui doivent composer le festin que l'on vous prépare; si vous regardez +par quelles mains elles passent, et toutes les formes différentes +qu'elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d'arriver à cette +propreté et à cette élégance qui charment vos yeux, vous font hésiter +sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez tout +le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles saletés! quel +dégoût! Si vous allez derrière un théâtre, et si vous nombrez les poids, +les roues, les cordages, qui font les vols et les machines; si vous +considérez combien de gens entrent dans l'exécution de ces mouvements, +quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous +direz: «Sont-ce là les principes et les ressorts de ce spectacle si +beau, si naturel, qui paraît animé et agir de soi-même?» Vous vous +récrierez: «Quels efforts! quelle violence!» De même n'approfondissez +pas la fortune des partisans. + +26 (I) + +Ce garçon si frais, si fleuri et d'une si belle santé est seigneur d'une +abbaye et de dix autres bénéfices: tous ensemble lui rapportent six +vingt mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en médailles d'or. +Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point +pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui +souvent manquent de pain; leur pauvreté est extrême et honteuse. Quel +partage! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir? + +27(V) + +Chrysippe, homme nouveau, et le premier noble de sa race, aspirait, il y +a trente années, à se voir un jour deux mille livres de rente pour tout +bien: c'était là le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition; il +l'a dit ainsi, et on s'en souvient. Il arrive, je ne sais par quels +chemins, jusques à donner en revenu à l'une de ses filles, pour sa dot, +ce qu'il désirait lui-même d'avoir en fonds pour toute fortune pendant +sa vie. Une pareille somme est comptée dans ses coffres pour chacun de +ses autres enfants qu'il doit pourvoir, et il a un grand nombre +d'enfants; ce n'est qu'en avancement d'hoirie: il y a d'autres biens à +espérer après sa mort. Il vit encore, quoique assez avancé en âge, et il +use le reste de ses jours à travailler pour s'enrichir. + +28 (IV) + +Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent +de l'eau de la rivière, ou qui marchent sur la terre ferme: il sait +convertir en or jusques aux roseaux, aux joncs et à l'ortie. Il écoute +tous les avis, et propose tous ceux qu'il a écoutés. Le prince ne donne +aux autres qu'aux dépens d'Ergaste, et ne leur fait de grâces que celles +qui lui étaient dues. C'est une faim insatiable d'avoir et de posséder. +Il trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en parti jusques à +l'harmonie: il faudrait, s'il en était cru, que le peuple, pour avoir le +plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une écurie, pût +perdre le souvenir de la musique d'Orphée, et se contenter de la sienne. + +29 (V) + +Ne traitez pas avec Criton, il n'est touché que de ses seuls avantages. +Le piège est tout dressé à ceux à qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il +possède feront envie: il vous imposera des conditions extravagantes. Il +n'y a nul ménagement et nulle composition à attendre d'un homme si plein +de ses intérêts et si ennemi des vôtres: il lui faut une dupe. + +30 (IV) + +Brontin, dit le peuple, fait des retraites, et s'enferme huit jours avec +des saints: ils ont leurs méditations, et il a les siennes. + +31 (I) + +Le peuple souvent a le plaisir de la tragédie: il voit périr sur le +théâtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus +de mal dans diverses scènes, et qu'il a le plus haïs. + +32 (IV) + +Si l'on partage la vie des P.T.S. en deux portions égales, la +première, vive et agissante, est toute occupée à vouloir affliger le +peuple, et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner +les uns les autres. + +33 (IV) + +Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la vôtre, n'a +pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de +ses enfants: ils vivent cachés et malheureux. Quelque bien instruit que +vous soyez de la misère de leur condition, vous ne pensez pas à +l'adoucir; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table, vous +bâtissez; mais vous conservez par reconnaissance le portrait de votre +bienfacteur, qui a passé à la vérité du cabinet à l'antichambre: quels +égards! il pouvait aller au garde-meuble. + +34 (IV) + +Il y a une dureté de complexion; il y en a une autre de condition et +d'état. L'on tire de celle-ci, comme de la première, de quoi s'endurcir +sur la misère des autres, dirai-je même de quoi ne pas plaindre les +malheurs de sa famille? Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa +femme, ni ses enfants. + +35 (V) + +Fuyez, retirez-vous: vous n'êtes pas assez loin.--Je suis, dites-vous, +sous l'autre tropique.--Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère, +montez aux étoiles, si vous le pouvez.--M'y voilà.--Fort bien, vous +êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, +inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son +chemin et à sa rencontre, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres, +pourvoir à lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien. + +36 (IV) + +Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose, +qu'elle est d'un usage universel: on la reconnaît dans toutes les +langues, elle plaît aux étrangers et aux barbares, elle règne à la cour +et à la ville, elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes +de l'un et de l'autre sexe: il n'y a point de lieux sacrés où elle n'ait +pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue. + +37 (VII) + +À force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir +dans ses coffres, on se croit enfin une bonne tête, et presque capable +de gouverner. + +38 + +(I) Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande +fortune: ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime, +ni le fort ni le délicat; je ne sais précisément lequel c'est, et +j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire. + +(V) Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'expérience pour faire sa +fortune; l'on y songe trop tard, et quand enfin l'on s'en avise, l'on +commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de réparer: +de là vient peut-être que les fortunes sont si rares. + +(V) Un homme d'un petit génie peut vouloir s'avancer: il néglige tout, +il ne pense du matin au soir, il ne rêve la nuit qu'à une seule chose, +qui est de s'avancer. Il a commencé de bonne heure, et dès son +adolescence, à se mettre dans les voies de la fortune: s'il trouve une +barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va +à droit ou à gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence, et si de +nouveaux obstacles l'arrêtent, il rentre dans le sentier qu'il avait +quitté; il est déterminé, par la nature des difficultés, tantôt à les +surmonter, tantôt à les éviter, ou à prendre d'autres mesures: son +intérêt, l'usage, les conjectures le dirigent. Faut-il de si grands +talents et une si bonne tête à un voyageur pour suivre d'abord le grand +chemin, et s'il est plein et embarrassé, prendre la terre, et aller à +travers champs, puis regagner sa première route, la continuer, arriver à +son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller à ses fins? Est-ce donc un +prodige qu'un sot riche et accrédité? + +(V) Il y a même des stupides, et j'ose dire des imbéciles, qui se +placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l'opulence, sans +qu'on les doive soupçonner en nulle manière d'y avoir contribué de leur +travail ou de la moindre industrie: quelqu'un les a conduits à la source +d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer; on leur a +dit: «Voulez-vous de l'eau? puisez»; et ils ont puisé. + +39 (V) + +Quand on est jeune, souvent on est pauvre: ou l'on n'a pas encore fait +d'acquisitions, ou les successions ne sont pas échues. L'on devient +riche et vieux en même temps: tant il est rare que les hommes puissent +réunir tous leurs avantages! et si cela arrive à quelques-uns, il n'y a +pas de quoi leur porter envie: ils ont assez à perdre par la mort pour +mériter d'être plaints. + +40 (I) + +Il faut avoir trente ans pour songer à sa fortune; elle n'est pas faite +à cinquante; l'on bâtit dans la vieillesse, et l'on meurt quand on en +est aux peintres et aux vitriers. + +41 (V) + +Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce n'est de jouir de la +vanité, de l'industrie, du travail et de la dépense de ceux qui sont +venus avant nous, et de travailler nous-mêmes, de planter, de bâtir, +d'acquérir pour la postérité? + +42 (I) + +L'on ouvre et l'on étale tous les matins pour tromper son monde; et l'on +ferme le soir après avoir trompé tout le jour. + +43 (VIII) + +Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a +de pire; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les défauts, et +qu'elle paraisse bonne; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle +ne vaut; il a des marques fausses et mystérieuses, afin qu'on croie n'en +donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se +peut; et il a un trébuchet, afin que celui à qui il l'a livrée la lui +paye en or qui soit de poids. + +44 (I) + +Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme de +bien, et l'opulent n'est guère éloigné de la friponnerie. Le +savoir-faire et l'habileté ne mènent pas jusques aux énormes richesses. + +L'on peut s'enrichir, dans quelque art ou dans quelque commerce que ce +soit, par l'ostentation d'une certaine probité. + +45 (V) + +De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est +de mettre les gens à voir clairement leurs intérêts à vous faire du +bien. + +46 (I) + +Les hommes, pressés par les besoins de la vie, et quelquefois par le +désir du gain ou de la gloire, cultivent des talents profanes, ou +s'engagent dans des professions équivoques, et dont ils se cachent +longtemps à eux-mêmes le péril et les conséquences: ils les quittent +ensuite par une dévotion discrète, qui ne leur vient jamais qu'après +qu'ils ont fait leur récolte, et qu'ils jouissent d'une fortune bien +établie. + +47 (V) + +Il y a des misères sur la terre qui saisissent le coeur; il manque à +quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent +de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces; l'on force la terre +et les saisons pour fournir à sa délicatesse; de simples bourgeois, +seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un +seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de +si grandes extrémités: je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni +heureux; je me jette et me réfugie dans la médiocrité. + +48 (V) + +On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que +personne ne les soulage; mais s'il est vrai que les riches soient +colères, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que +quelqu'un veuille leur résister. + +49 (VII) + +Celui-là est riche, qui reçoit plus qu'il ne consume; celui-là est +pauvre, dont la dépense excède la recette. + +Tel, avec deux millions de rente, peut être pauvre chaque année de cinq +cent mille livres. + +Il n'y a rien qui se soutienne plus longtemps qu'une médiocre fortune; +il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune. + +L'occasion prochaine de la pauvreté, c'est de grandes richesses. + +S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un +homme fort riche, c'est un homme qui est sage. + +S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on +désire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extrême pauvreté. + +50 (IV) + +Les passions tyrannisent l'homme; et l'ambition suspend en lui les +autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les +vertus. Ce Tryphon qui a tous les vices, je l'ai cru sobre, chaste, +libéral, humble et même dévot: je le croirais encore, s'il n'eût enfin +fait sa fortune. + +51 (IV) + +L'on ne se rend point sur le désir de posséder et de s'agrandir: la bile +gagne, et la mort approche, qu'avec un visage flétri, et des jambes déjà +faibles, l'on dit: ma fortune, mon établissement. + +52 (IV) + +Il n'y a au monde que deux manières de s'élever, ou par sa propre +industrie, ou par l'imbécillité des autres. + +53 (I) + +Les traits découvrent la complexion et les moeurs; mais la mine désigne +les biens de fortune: le plus ou le moins de mille livres de rente se +trouve écrit sur les visages. + +54 (IV) + +Chrysante, homme opulent et impertinent, ne veut pas être vu avec +Eugène, qui est homme de mérite, mais pauvre: il croirait en être +déshonoré. Eugène est pour Chrysante dans les mêmes dispositions: ils ne +courent pas risque de se heurter. + +55 (VIII) + +Quand je vois de certaines gens, qui me prévenaient autrefois par leurs +civilités, attendre au contraire que je les salue, et en être avec moi +sur le plus ou sur le moins, je dis en moi-même: «Fort bien, j'en suis +ravi, tant mieux pour eux: vous verrez que cet homme-ci est mieux logé, +mieux meublé et mieux nourri qu'à l'ordinaire; qu'il sera entré depuis +quelques mois dans quelque affaire, où il aura déjà fait un gain +raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne dans peu de temps jusqu'à me +mépriser!» + +56 (V) + +Si les pensées, les livres et leurs auteurs dépendaient des riches et de +ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription! Il n'y aurait +plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les +savants! Quelle majesté n'observent-ils pas à l'égard de ces hommes +chétifs, que leur mérite n'a ni placés ni enrichis, et qui en sont +encore à penser et à écrire judicieusement! Il faut l'avouer, le présent +est pour les riches, et l'avenir pour les vertueux et les habiles. +Homère est encore et sera toujours: les receveurs de droits, les +publicains ne sont plus; ont-ils été? leur patrie, leurs noms sont-ils +connus? y a-t-il eu dans la Grèce des partisans? Que sont devenus ces +importants personnages qui méprisaient Homère, qui ne songeaient dans la +place qu'à l'éviter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le +saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l'associer à leur table, +qui le regardaient comme un homme qui n'était pas riche et qui faisait +un livre? Que deviendront les Fauconnets? iront-ils aussi loin dans la +postérité que Descartes, né Français et mort en Suède? + +57 (I) + +Du même fonds d'orgueil dont l'on s'élève fièrement au-dessus de ses +inférieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi. +C'est le propre de ce vice, qui n'est fondé ni sur le mérite personnel +ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le crédit, et sur +de vaines sciences, de nous porter également à mépriser ceux qui ont +moins que nous de cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en +ont une mesure qui excède la nôtre. + +58 (I) + +Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et +de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu; +capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point +perdre; curieuses et avides du dernier dix; uniquement occupées de leurs +débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des +monnaies; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et +les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, +ni chrétiens, ni peut-être des hommes: ils ont de l'argent. + +59 (VI) + +Commençons par excepter ces âmes nobles et courageuses, s'il en reste +encore sur la terre, secourables, ingénieuses à faire du bien, que nuls +besoins, nulle disproportion, nuls artifices ne peuvent séparer de ceux +qu'ils se sont une fois choisis pour amis; et après cette précaution, +disons hardiment une chose triste et douloureuse à imaginer: il n'y a +personne au monde si bien liée avec nous de société et de bienveillance, +qui nous aime, qui nous goûte, qui nous fait mille offres de services et +qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi, par l'attachement à son +intérêt, des dispositions très proches à rompre avec nous, et à devenir +notre ennemi. + +60 (I) + +Pendant qu'Oronte augmente, avec ses années, son fonds et ses revenus, +une fille naît dans quelque famille, s'élève, croît, s'embellit, et +entre dans sa seizième année. Il se fait prier à cinquante ans pour +l'épouser, jeune, belle, spirituelle: cet homme sans naissance, sans +esprit et sans le moindre mérite, est préféré à tous ses rivaux. + +61 + +(I) Le mariage, qui devrait être à l'homme une source de tous les biens, +lui est souvent, par la disposition de sa fortune, un lourd fardeau sous +lequel il succombe: c'est alors qu'une femme et des enfants sont une +violente tentation à la fraude, au mensonge et aux gains illicites; il +se trouve entre la friponnerie et l'indigence: étrange situation! + +(IV) Épouser une veuve, en bon français, signifie faire sa fortune; il +n'opère pas toujours ce qu'il signifie. + +62 (IV) + +Celui qui n'a de partage avec ses frères que pour vivre à l'aise bon +praticien, veut être officier; le simple officier se fait magistrat, et +le magistrat veut présider; et ainsi de toutes les conditions, où les +hommes languissent serrés et indigents, après avoir tenté au delà de +leur fortune, et forcé, pour ainsi dire, leur destinée: incapables tout +à la fois de ne pas vouloir être riches et de demeurer riches. + +63 (V) + +Dîne bien, Cléarque, soupe le soir, mets du bois au feu, achète un +manteau, tapisse ta chambre: tu n'aimes point ton héritier, tu ne le +connais point, tu n'en as point. + +64 (V) + +Jeune, on conserve pour sa vieillesse; vieux, on épargne pour la mort. +L'héritier prodigue paye de superbes funérailles, et dévore le reste. + +65 (V) + +L'avare dépense plus mort en un seul jour, qu'il ne faisait vivant en +dix années; et son héritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire +lui-même en toute sa vie. + +66 (V) + +Ce que l'on prodigue, on l'ôte à son héritier; ce que l'on épargne +sordidement, on se l'ôte à soi-même. Le milieu est justice pour soi et +pour les autres. + +67 (V) + +Les enfants peut-être seraient plus chers à leurs pères, et +réciproquement les pères à leurs enfants, sans le titre d'héritiers. + +68 (V) + +Triste condition de l'homme, et qui dégoûte de la vie! il faut suer, +veiller, fléchir, dépendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir à +l'agonie de nos proches. Celui qui s'empêche de souhaiter que son père y +passe bientôt est homme de bien. + +69 (V) + +Le caractère de celui qui veut hériter de quelqu'un rentre dans celui du +complaisant: nous ne sommes point mieux flattés, mieux obéis, plus +suivis, plus entourés, plus cultivés, plus ménagés, plus caressés de +personne pendant notre vie, que de celui qui croit gagner à notre mort, +et qui désire qu'elle arrive. + +70 (VII) + +Tous les hommes, par les postes différents, par les titres et par les +successions, se regardent comme héritiers les uns des autres, et +cultivent par cet intérêt, pendant tout le cours de leur vie, un désir +secret et enveloppé de la mort d'autrui: le plus heureux dans chaque +condition est celui qui a plus de choses à perdre par sa mort, et à +laisser à son successeur. + +71 (VI) + +L'on dit du jeu qu'il égale les conditions; mais elles se trouvent +quelquefois si étrangement disproportionnées, et il y a entre telle et +telle condition un abîme d'intervalle si immense et si profond, que les +yeux souffrent de voir de telles extrémités se rapprocher: c'est comme +une musique qui détonne; ce sont comme des couleurs mal assorties, comme +des paroles qui jurent et qui offensent l'oreille, comme de ces bruits +ou de ces sons qui font frémir; c'est en un mot un renversement de +toutes les bienséances. Si l'on m'oppose que c'est la pratique de tout +l'Occident, je réponds que c'est peut-être aussi l'une de ces choses qui +nous rendent barbares à l'autre partie du monde, et que les Orientaux +qui viennent jusqu'à nous remportent sur leurs tablettes: je ne doute +pas même que cet excès de familiarité ne les rebute davantage que nous +ne sommes blessés de leur zombaye et de leurs autres prosternations. + +72 (VI) + +Une tenue d'états, ou les chambres assemblées pour une affaire très +capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si sérieux +qu'une table de gens qui jouent un grand jeu: une triste sévérité règne +sur leurs visages; implacables l'un pour l'autre, et irréconciliables +ennemis pendant que la séance dure, ils ne reconnaissent plus ni +liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions: le hasard seul, +aveugle et farouche divinité, préside au cercle, et y décide +souverainement; ils l'honorent tous par un silence profond, et par une +attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables; toutes les +passions, comme suspendues, cèdent à une seule; le courtisan alors n'est +ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni même dévot. + +73 (I) + +L'on ne reconnaît plus en ceux que le jeu et le gain ont illustré la +moindre trace de leur première condition: ils perdent de vue leurs +égaux, et atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai que la +fortune du dé ou du lansquenet les remet souvent où elle les a pris. + +74 (V) + +Je ne m'étonne pas qu'il y ait des brelans publics, comme autant de +pièges tendus à l'avarice des hommes, comme des gouffres où l'argent des +particuliers tombe et se précipite sans retour, comme d'affreux écueils +où les joueurs viennent se briser et se perdre; qu'il parte de ces lieux +des émissaires pour savoir à heure marquée qui a descendu à terre avec +un argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagné un procès d'où on lui +a compté une grosse somme, qui a reçu un don, qui a fait au jeu un gain +considérable, quel fils de famille vient de recueillir une riche +succession, ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les +derniers de sa caisse. C'est un sale et indigne métier, il est vrai, que +de tromper; mais c'est un métier qui est ancien, connu, pratiqué de tout +temps par ce genre d'hommes que j'appelle des brelandiers. L'enseigne +est à leur porte, on y lirait presque: Ici l'on trompe de bonne foi; car +se voudraient-ils donner pour irréprochables? Qui ne sait pas qu'entrer +et perdre dans ces maisons est une même chose? Qu'ils trouvent donc sous +leur main autant de dupes qu'il en faut pour leur subsistance, c'est ce +qui me passe. + +75 (V) + +Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne +sauraient se passer de jouer: quelle excuse! Y a-t-il une passion, +quelque violente ou honteuse qu'elle soit, qui ne pût tenir ce même +langage? Serait-on reçu à dire qu'on ne peut se passer de voler, +d'assassiner, de se précipiter? Un jeu effroyable, continuel, sans +retenue, sans bornes, où l'on n'a en vue que la ruine totale de son +adversaire, où l'on est transporté du désir du gain, désespéré sur la +perte, consumé par l'avarice, où l'on expose sur une carte ou à la +fortune du dé la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants, +est-ce une chose qui soit permise ou dont l'on doive se passer? Ne +faut-il pas quelquefois se faire une plus grande violence, lorsque, +poussé par le jeu jusques à une déroute universelle, il faut même que +l'on se passe d'habits et de nourriture, et de les fournir à sa famille? + +Je ne permets à personne d'être fripon; mais je permets à un fripon de +jouer un grand jeu: je le défends à un honnête homme. C'est une trop +grande puérilité que de s'exposer à une grande perte. + +76 (I) + +Il n'y a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte +de biens: le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci. Nous +sentons à tous moments, pendant le cours de notre vie, où le bien que +nous avons perdu nous manque. + +77 (IV) + +Il fait bon avec celui qui ne se sert pas de son bien à marier ses +filles, à payer ses dettes, ou à faire des contrats, pourvu que l'on ne +soit ni ses enfants ni sa femme. + +78 (VIII) + +Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que +vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du +roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez +préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un +superbe édifice: l'air y est sain et tempéré, la situation en est +riante; un bois sacré l'ombrage du côté du couchant; les dieux de Syrie, +qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus +belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et +qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le +bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines +gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie +de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette +splendeur où vous désirez de le porter avant de l'habiter, vous et les +princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande Reine; employez-y l'or et +tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis +de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos +lambris; tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont l'enchantement +soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; épuisez +vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et après +que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres +qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages +de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale +maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa +fortune. + +79 (IV) + +Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et +vous font récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse, et +sur l'extrême bonheur du maître qui la possède. Il n'est plus; il n'en a +pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous: il n'y a jamais +eu un jour serein, ni une nuit tranquille; il s'est noyé de dettes pour +la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit. Ses créanciers l'en +ont chassé: il a tourné la tête, et il l'a regardée de loin une dernière +fois; et il est mort de saisissement. + +80 (V) + +L'on ne saurait s'empêcher de voir dans certaines familles ce qu'on +appelle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune. Il y a cent +ans qu'on ne parlait point de ces familles, qu'elles n'étaient point: le +ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les biens, les honneurs, les +dignités fondent sur elles à plusieurs reprises; elles nagent dans la +prospérité. Eumolpe, l'un de ces hommes qui n'ont point de grands-pères, +a eu un père du moins qui s'était élevé si haut, que tout ce qu'il a pu +souhaiter pendant le cours d'une longue vie, ç'a été de l'atteindre; et +il l'a atteint. Était-ce dans ces deux personnages éminence d'esprit, +profonde capacité? était-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur +rit plus; elle se joue ailleurs, et traite leur postérité comme leurs +ancêtres. + +81 (IV) + +La cause la plus immédiate de la ruine et de la déroute des personnes +des deux conditions, de la robe et de l'épée, est que l'état seul, et +non le bien, règle la dépense. + +82 (IV) + +Si vous n'avez rien oublié pour votre fortune, quel travail! Si vous +avez négligé la moindre chose, quel repentir! + +83 (VI) + +Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil +fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et +délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui +l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il +déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort +loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et +profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la +promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant +avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, +et l'on marche: tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux +qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps +qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il +débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, +croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son +chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et +découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand +rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux +sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il +est riche. + +Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage +maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort léger; il est abstrait, +rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide: il oublie de dire +ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus; et s'il le +fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il +parle, il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, +il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui +disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de +petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé; il est +mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, +scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble +craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n'ose les +lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui +forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, +recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. +Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les épaules +serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu; il se +replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de +galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen +de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie +de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège; il parle bas +dans la conversation, et il articule mal; libre néanmoins sur les +affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des +ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre; il +tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il +attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à +l'insu de la compagnie: il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. +Il est pauvre. + + + + +De la ville + + +I + +(I) L'on se donne à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public, +mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries, pour se +regarder au visage et se désapprouver les uns les autres. + +(I) L'on ne peut se passer de ce même monde que l'on n'aime point, et +dont l'on se moque. + +(VII) L'on s'attend au passage réciproquement dans une promenade +publique; l'on y passe en revue l'un devant l'autre: carrosse, chevaux, +livrées, armoiries, rien n'échappe aux yeux, tout est curieusement ou +malignement observé; et selon le plus ou le moins de l'équipage, ou l'on +respecte les personnes, ou on les dédaigne. + +2 (V) + +Tout le monde connaît cette longue levée qui borne et qui resserre le +lit de la Seine, du côté où elle entre à Paris avec la Marne, qu'elle +vient de recevoir: les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs +de la canicule; on les voit de fort près se jeter dans l'eau; on les en +voit sortir: c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les +femmes de la ville ne s'y promènent pas encore; et quand elle est +passée, elles ne s'y promènent plus. + +3 (V) + +Dans ces lieux d'un concours général, où les femmes se rassemblent pour +montrer une belle étoffe, et pour recueillir le fruit de leur toilette, +on ne se promène pas avec une compagne par la nécessité de la +conversation; on se joint ensemble pour, se rassurer sur le théâtre, +s'apprivoiser avec le public, et se raffermir contre la critique: c'est +là précisément qu'on se parle sans se rien dire, ou plutôt qu'on parle +pour les passants, pour ceux même en faveur de qui l'on hausse sa voix, +l'on gesticule et l'on badine, l'on penche négligemment la tête, l'on +passe et l'on repasse. + +4 (I) + +La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de +petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et +leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que +l'entêtement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait +que ce qui part des siens, et l'on est incapable de goûter ce qui vient +d'ailleurs: cela va jusques au mépris pour les gens qui ne sont pas +initiés dans leurs mystères. L'homme du monde d'un meilleur esprit, que +le hasard a porté au milieu d'eux, leur est étranger: il se trouve là +comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la +langue ni les moeurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause, +bourdonne, parle à l'oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite +dans un morne silence; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer +un seul mot, et n'a pas même de quoi écouter. Il ne manque jamais là un +mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le héros de la société: +celui-ci s'est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant +que d'avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n'est point de +leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu'elle ne sache +point rire des choses qu'elle n'entend point, et paraisse insensible à +des fadaises qu'ils n'entendent eux-mêmes que parce qu'ils les ont +faites: ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa +taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entrée, ni la manière +dont elle est sortie. Deux années cependant ne passent point sur une +même coterie: il y a toujours, dès la première année, des semences de +division pour rompre dans celle qui doit suivre; l'intérêt de la beauté, +les incidents du jeu, l'extravagance des repas, qui, modestes au +commencement, dégénèrent bientôt en pyramides de viandes et en banquets +somptueux, dérangent la république, et lui portent enfin le coup mortel: +il n'est en fort peu de temps non plus parlé de cette nation que des +mouches de l'année passée. + +5 (IV) + +Il y a dans la ville la grande et la petite robe; et la première se +venge sur l'autre des dédains de la cour, et des petites humiliations +qu'elle y essuie. De savoir quelles sont leurs limites, où la grande +finit, et où la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se +trouve même un corps considérable qui refuse d'être du second ordre, et +à qui l'on conteste le premier: il ne se rend pas néanmoins, il cherche +au contraire, par la gravité et par la dépense, à s'égaler à la +magistrature, ou ne lui cède qu'avec peine: on l'entend dire que la +noblesse de son emploi, l'indépendance de sa profession, le talent de la +parole et le mérite personnel balancent au moins les sacs de mille +francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son +office. + +6 (V) + +Vous moquez-vous de rêver en carrosse, ou peut-être de vous y reposer? +Vite, prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu'à peine ces +gens qui passent dans leur équipage; ils vous en croiront plus occupé; +ils diront: «Cet homme est laborieux, infatigable; il lit, il travaille +jusque dans les rues ou sur la route.» Apprenez du moindre avocat qu'il +faut paraître accablé d'affaires, froncer le sourcil, et rêver à rien +très profondément; savoir à propos perdre le boire et le manger; ne +faire qu'apparoir dans sa maison, s'évanouir et se perdre comme un +fantôme dans le sombre de son cabinet; se cacher au public, éviter le +théâtre, le laisser à ceux qui ne courent aucun risque à s'y montrer, +qui en ont à peine le loisir, aux Gomons, aux Duhamels. + +7 (IV) + +Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et +les plaisirs ont associés à quelques-uns de ceux qu'on nomme à la cour +de petits-maîtres: ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la +gravité de la robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur +fortune d'être sages et modérés. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de +pire: ils s'approprient la vanité, la mollesse, l'intempérance, le +libertinage, comme si tous ces vices leur étaient dus, et, affectant +ainsi un caractère éloigné de celui qu'ils ont à soutenir, ils +deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fidèles de très +méchants originaux. + +8 (IV) + +Un homme de robe à la ville, et le même à la cour, ce sont deux hommes. +Revenu chez soi, il reprend ses moeurs, sa taille et son visage, qu'il y +avait laissés: il n'est plus ni si embarrassé, ni si honnête. + +9 (IV) + +Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusques à six +chevaux pour allonger un équipage, qui, avec un essaim de gens de +livrées, où ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours +ou à Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mariées, avec Jason, +qui se ruine, et avec Thrason, qui veut se marier, et qui a consigné. + +10 + +(V) J'entends dire des Sannions: «Même nom, mêmes armes; la branche +aînée, la branche cadette, les cadets de la seconde branche; ceux-là, +portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres +d'une bordure dentelée.» Ils ont avec les Bourbons, sur une même +couleur, un même métal; ils portent, comme eux, deux et une: ce ne sont +pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peut-être dans leur coeur +trouvent-ils leurs pièces aussi honorables, et ils les ont communes avec +de grands seigneurs qui en sont contents: on les voit sur les litres et +sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur +haute-justice, où ils viennent de faire pendre un homme qui méritait le +bannissement; elles s'offrent aux yeux de toutes parts, elles sont sur +les meubles et sur les serrures, elles sont semées sur les carrosses; +leurs livrées ne déshonorent point leurs armoiries. Je dirais volontiers +aux Sannions: «Votre folie est prématurée; attendez du moins que le +siècle s'achève sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-père, qui +lui ont parlé, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps. Qui +pourra dire comme eux: «Là il étalait, et vendait très cher»? + +(VII) Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on +dise d'eux qu'ils font une grande dépense, qu'ils n'aiment à la faire. +Ils font un récit long et ennuyeux d'une fête ou d'un repas qu'ils ont +donné; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent +fort haut celui qu'ils n'ont pas songé à perdre. Ils parlent jargon et +mystère sur de certaines femmes; ils ont réciproquement cent choses +plaisantes à se conter; ils ont fait depuis peu des découvertes; ils se +passent les uns aux autres qu'ils sont gens à belles aventures. L'un +d'eux, qui s'est couché tard à la campagne, et qui voudrait dormir, se +lève matin, chausse des guêtres, endosse un habit de toile, passe un +cordon où pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil: le +voilà chasseur, s'il tirait bien. Il revient de nuit, mouillé et recru, +sans avoir tué. Il retourne à la chasse le lendemain, et il passe tout +le jour à manquer des grives ou des perdrix. + +(VII) Un autre, avec quelques mauvais chiens, aurait envie de dire: Ma +meute. Il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve; il est au +laisser-courre; il entre dans le fort, se mêle avec les piqueurs; il a +un cor. Il ne dit pas, comme Ménalippe: Ai-je du plaisir? Il croit en +avoir. Il oublie lois et procédure: c'est un Hippolyte. Ménandre, qui le +vit hier sur un procès qui est en ses mains, ne reconnaîtrait pas +aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain à sa chambre, où +l'on va juger une cause grave et capitale? il se fait entourer de ses +confrères, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute, +comme il s'est étouffé de crier après les chiens qui étaient en défaut, +ou après ceux des chasseurs qui prenaient le change, qu'il a vu donner +les six chiens. L'heure presse; il achève de leur parler des abois et de +la curée, et il court s'asseoir avec les autres pour juger. + +11 (V) + +Quel est l'égarement de certains particuliers, qui riches, du négoce de +leurs pères, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent +sur les princes pour leur garde-robe et pour leur équipage, excitent, +par une dépense excessive et par un faste ridicule; les traits et la +raillerie de toute une ville, qu'ils croient éblouir, et se ruinent +ainsi à se faire moquer de soi! + +Quelques-uns n'ont pas même le triste avantage de répandre leurs folies +plus loin que le quartier où ils habitent: c'est le seul théâtre de leur +vanité. L'on ne sait point dans l'Île qu'André brille au Marais, et +qu'il y dissipe son patrimoine: du moins, s'il était connu dans toute la +ville et dans ses faubourgs, il serait difficile qu'entre un si grand +nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes +choses, il ne s'en trouvât quelqu'un qui dirait de lui: Il est +magnifique, et qui lui tiendrait compte des régals qu'il fait à Xanthe +et à Ariston, et des fêtes qu'il donne à Élamire; mais il se ruine +obscurément: ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes qui ne +l'estiment point, qu'il court à l'indigence, et qu'aujourd'hui en +carrosse, il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller à pied. + +12 (I) + +Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir; il a ses heures de +toilette comme une femme; il va tous les jours fort régulièrement à la +belle messe aux Feuillants ou aux Minimes; il est homme d'un bon +commerce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou +pour un cinquième à l'hombre ou au reversi. Là il tient le fauteuil +quatre heures de suite chez Aricie, où il risque chaque soir cinq +pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure +galant; il a lu Bergerac, des Marets, Lesclache, les Historiettes de +Barbin, et quelques recueils de poésies. Il se promène avec des femmes à +la Plaine ou au Cours, et il est d'une ponctualité religieuse sur les +visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier; +et il meurt ainsi après avoir vécu. + +13 (V) + +Voilà un homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part: de savoir où, il +est difficile; mais son visage m'est familier.--Il l'est à bien +d'autres; et je vais, s'il se peut, aider votre mémoire. Est-ce au +boulevard sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande allée, ou +dans le balcon à la comédie? Est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet? Où +pourriez-vous ne l'avoir point vu? où n'est-il point? S'il y a dans la +place une fameuse exécution, ou un feu de joie, il paraît à une fenêtre +de l'Hôtel de ville; si l'on attend une magnifique entrée, il a sa place +sur un échafaud; s'il se fait un carrousel, le voilà entré, et placé sur +l'amphithéâtre; si le Roi reçoit des ambassadeurs, il voit leur marche, +il assiste à leur audience, il est en haie quand ils reviennent de leur +audience. Sa présence est aussi essentielle aux serments des ligues +suisses que celle du chancelier et des ligues mêmes. C'est son visage +que l'on voit aux almanachs représenter le peuple ou l'assistance. Il y +a une chasse publique, une Saint-Hubert, le voilà à cheval; on parle +d'un camp et d'une revue, il est à Ouilles, il est à Achères. Il aime +les troupes, la milice, la guerre; il la voit de près, et jusques au +fort de Bernardi. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Du Metz +l'artillerie: celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il +est spectateur de profession; il ne fait rien de ce qu'un homme doit +faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il, +tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point regret de mourir. Quelle +perte alors pour toute la ville! Qui dira après lui: «Le Cours est +fermé, on ne s'y promène point; le bourbier de Vincennes est desséché et +relevé, on n'y versera plus»? Qui annoncera un concert, un beau salut, +un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Beaumavielle mourut hier; +que Rochois est enrhumée, et ne chantera de huit jours? Qui connaîtra +comme lui un bourgeois à ses armes et à ses livrées? Qui dira: «Scapin +porte des fleurs de lis», et qui en sera plus édifié? Qui prononcera +avec plus de vanité et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui +sera mieux fourni de vaudevilles? Qui prêtera aux femmes les Annales +galantes et le Journal amoureux? Qui saura comme lui chanter à table +tout un dialogue de l'Opéra, et les fureurs de Roland dans une ruelle? +Enfin, puisqu'il y a à la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des +gens fades, oisifs, désoccupés, qui pourra aussi parfaitement leur +convenir? + +14 (V) + +Théramène était riche et avait du mérite; il a hérité, il est donc très +riche et d'un très grand mérite. Voilà toutes les femmes en campagne +pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour épouseur. Il va de +maisons en maisons faire espérer aux mères qu'il épousera. Est-il assis, +elles se retirent, pour laisser à leurs filles toute la liberté d'être +aimables, et à Théramène de faire ses déclarations. Il tient ici contre +le mortier; là il efface le cavalier ou le gentilhomme. Un jeune homme +fleuri, vif, enjoué, spirituel n'est pas souhaité plus ardemment ni +mieux reçu; on se l'arrache des mains, on a à peine le loisir de sourire +à qui se trouve avec lui dans une même visite. Combien de galants +va-t-il mettre en déroute! quels bons partis ne fera-t-il point manquer? +Pourra-t-il suffire à tant d'héritières qui le recherchent? Ce n'est pas +seulement la terreur des maris, c'est l'épouvantail de tous ceux qui ont +envie de l'être, et qui attendent d'un mariage à remplir le vide de leur +consignation. On devrait proscrire de tels personnages si heureux, si +pécunieux, d'une ville bien policée, ou condamner le sexe, sous peine de +folie ou d'indignité, à ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que +du mérite. + +15 (VIII) + +Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la +contrefaire; il ne l'imite en aucune manière dans ces dehors agréables +et caressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont +naturellement pour un homme de mérite, et qui n'a même que du mérite: +elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses ancêtres; elles le +trouvent à la cour, cela leur suffit; elles le souffrent, elles +l'estiment; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou à pied, +s'il a une charge, une terre ou un équipage: comme elles regorgent de +train, de splendeur et de dignités, elles se délassent volontiers avec +la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le +bruissement d'un carrosse qui s'arrête à sa porte, elle pétille de goût +et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le connaître; mais si +elle a vu de sa fenêtre un bel attelage, beaucoup de livrées, et que +plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l'aient éblouie, quelle +impatience n'a-t-elle pas de voir déjà dans sa chambre le cavalier ou le +magistrat! quelle charmante réception ne lui fera-t-elle point! +ôtera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien auprès d'elle: on +lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font +rouler plus mollement; elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux. + +16 (IV) + +Cette fatuité de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une +mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que +la grossièreté des femmes du peuple, et que la rusticité des +villageoises: elle a sur toutes deux l'affectation de plus. + +17 (IV) + +La subtile invention, de faire de magnifiques présents de noces qui ne +coûtent rien, et qui doivent être rendus en espèce! + +18 (IV) + +L'utile et la louable pratique, de perdre en frais de noces le tiers de +la dot qu'une femme apporte! de commencer par s'appauvrir de concert par +l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre déjà sur son +fonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette! + +19 (IV) + +Le bel et le judicieux usage que celui qui, préférant une sorte +d'effronterie aux bienséances et à la pudeur, expose une femme d'une +seule nuit sur un lit comme sur un théâtre, pour y faire pendant +quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet état à la +curiosité des gens de l'un et de l'autre sexe, qui, connus ou inconnus, +accourent de toute une ville à ce spectacle pendant qu'il dure! Que +manque-t-il à une telle coutume, pour être entièrement bizarre et +incompréhensible, que d'être lue dans quelque relation de la Mingrélie? + +20 (I) + +Pénible coutume, asservissement incommode! se chercher incessamment les +unes les autres avec l'impatience de ne se point rencontrer; ne se +rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre +réciproquement des choses dont on est également instruite, et dont il +importe peu que l'on soit instruite; n'entrer dans une chambre +précisément que pour en sortir; ne sortir de chez soi l'après-dînée que +pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites +heures trois suisses, une femme que l'on connaît à peine, et une autre +que l'on n'aime guère! Qui considérerait bien le prix du temps, et +combien sa perte est irréparable, pleurerait amèrement sur de si grandes +misères. + +21 (VII) + +On s'élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales +et champêtres; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre +d'avec celle qui produit le lin, et le blé froment d'avec les seigles, +et l'un ou l'autre d'avec le méteil: on se contente de se nourrir et de +s'habiller. Ne parlez à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni +de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu: +ces termes pour eux ne sont pas français. Parlez aux uns d'aunage, de +tarif, ou de sol pour livre, et aux autres de voie d'appel, de requête +civile, d'appointement, d'évocation. Ils connaissent le monde, et encore +parce qu'il a de moins beau et de moins spécieux; ils ignorent la +nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses. Leur +ignorance souvent est volontaire, et fondée sur l'estime qu'ils ont pour +leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil praticien, qui, +au fond de son étude sombre et enfumée, et l'esprit occupé d'une plus +noire chicane, ne se préfère au laboureur, qui jouit du ciel, qui +cultive la terre, qui sème à propos, et qui fait de riches moissons; et +s'il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches, +de leur vie champêtre et de leur économie, il s'étonne qu'on ait pu +vivre en de tels temps, où il n'y avait encore ni offices, ni +commissions, ni présidents, ni procureurs; il ne comprend pas qu'on ait +jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette. + +22 (V) + +Les empereurs n'ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément, +ni si sûrement même, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, +que le bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville: quelle +distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres! Ils ne savaient point +encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu, ni préférer le +faste aux choses utiles. On ne les voyait point s'éclairer avec des +bougies, et se chauffer à un petit feu: la cire était pour l'autel et +pour le Louvre. Ils ne sortaient point d'un mauvais dîner pour monter +dans leur carrosse; ils se persuadaient que l'homme avait des jambes +pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il +faisait sec; et dans un temps humide ils gâtaient leur chaussure, aussi +peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur +de traverser un guéret, ou le soldat de se mouiller dans une tranchée. +On n'avait pas encore imaginé d'atteler deux hommes à une litière; il y +avait même plusieurs magistrats qui allaient à pied à la chambre ou aux +enquêtes, d'aussi bonne grâce qu'Auguste autrefois allait de son pied au +Capitole. L'étain dans ce temps brillait sur les tables et sur les +buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or +étaient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes; +on mettait celles-ci jusqu'à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs +et de gouvernantes n'étaient pas inconnus à nos pères: ils savaient à +qui l'on confiait les enfants des rois et des plus grands princes; mais +ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants, +contents de veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils +comptaient en toutes choses avec eux-mêmes: leur dépense était +proportionnée à leur recette; leurs livrées, leurs équipages, leurs +meubles, leur table, leurs maisons de la ville et la campagne, tout +était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre +eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prît la femme +du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet +pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur +patrimoine qu'à le maintenir, ils le laissaient entier à leurs +héritiers, et passaient ainsi d'une vie modérée à une mort tranquille. +Ils ne disaient point: Le siècle est dur, la misère est grande, l'argent +est rare; ils en avaient moins que nous, et en avaient assez, plus +riches par leur économie et par leur modestie que de leurs revenus et de +leurs domaines. Enfin l'on était alors pénétré de cette maxime, que ce +qui est dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est +dissipation, folie, ineptie dans le particulier. + + + + +De la cour + + +1 (I) + +Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire à un +homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour: il n'y a sorte de +vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot. + +2 (I) + +Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son +visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, +sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément +son coeur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement +n'est qu'un vice, que l'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile +au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la +vertu. + +3 (IV) + +Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses +selon les divers jours dont on les regarde? de même, qui peut définir la +cour? + +4 (IV) + +Se dérober à la cour un seul moment, c'est y renoncer: le courtisan qui +l'a vue le matin la voit le soir pour la reconnaître le lendemain, ou +afin que lui-même y soit connu. + +5 (IV) + +L'on est petit à la cour, et quelque vanité que l'on ait, on s'y trouve +tel; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits. + +6 (I) + +La province est l'endroit d'où la cour, comme dans son point de vue, +paraît une chose admirable: si l'on s'en approche, ses agréments +diminuent, comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop près. + +7 (I) + +L'on s'accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une +antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier. + +8 (VII) + +La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs. + +9 (I) + +Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la cour: il découvre en y +entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu, où il voit régner +également le vice et la politesse, et où tout lui est utile, le bon et +le mauvais. + +10 (VI) + +La cour est comme un édifice bâti de marbre: je veux dire qu'elle est +composée d'hommes fort durs, mais fort polis. + +11 (I) + +L'on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là +respecter du noble de sa province, ou de son diocésain. + +12 (I) + +Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu'une +montre inutile, si l'on était modeste et sobre: les cours seraient +désertes, et les rois presque seuls, si l'on était guéri de la vanité et +de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser +là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers +de la cour l'air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu'ils +le distribuent en détail dans les provinces: ils font précisément comme +on leur fait, vrais singes de la royauté. + +13 (I) + +Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du +prince: à peine les puis-je reconnaître à leurs visages; leurs traits +sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes +sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur; celui qui est +honnête et modeste s'y soutient mieux: il n'a rien à réformer. + +14 (I) + +L'air de cour est contagieux: il se prend à V**, comme l'accent normand +à Rouen ou à Falaise; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits +contrôleurs, et en des chefs de fruiterie: l'on peut avec une portée +d'esprit fort médiocre y faire de grands progrès. Un homme d'un génie +élevé et d'un mérite solide ne fait pas assez de cas de cette espèce de +talent pour faire son capital de l'étudier et se le rendre propre; il +l'acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s'en défaire. + +15 (IV) + +N** arrive avec grand bruit; il écarte le monde, se fait faire place; il +gratte, il heurte presque; il se nomme: on respire, et il n'entre +qu'avec la foule. + +16 (I) + +Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis, +d'un caractère libre et familier, qui se produisent eux-mêmes, +protestent qu'ils ont dans leur art toute l'habileté qui manque aux +autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de +l'erreur publique, ou de l'amour qu'ont les hommes pour la nouveauté: +ils percent la foule, et parviennent jusqu'à l'oreille du prince, à qui +le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en être +vu. Ils ont cela de commode pour les grands qu'ils en sont soufferts +sans conséquence, et congédiés de même: alors ils disparaissent tout à +la fois riches et décrédités, et le monde qu'ils viennent de tromper est +encore prêt d'être trompé par d'autres. + +17 (IV) + +Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que légèrement, qui marchent +des épaules, et qui se rengorgent comme une femme: ils vous interrogent +sans vous regarder; ils parlent d'un ton élevé, et qui marque qu'ils se +sentent au-dessus de ceux qui se trouvent présents; ils s'arrêtent, et +on les entoure; ils ont la parole, président au cercle, et persistent +dans cette hauteur ridicule et contrefaite, jusqu'à ce qu'il survienne +un grand, qui, la faisant tomber tout d'un coup par sa présence, les +réduise à leur naturel, qui est moins mauvais. + +18 (IV) + +Les cours ne sauraient se passer d'une certaine espèce de courtisans, +hommes flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, dont ils +ménagent les plaisirs, étudient les faibles et flattent toutes les +passions: ils leur soufflent à l'oreille des grossièretés, leur parlent +de leurs maris et de leurs amants dans les termes convenables, devinent +leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches; ils font les +modes, raffinent sur le luxe et sur la dépense, et apprennent à ce sexe +de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et +en équipages; ils ont eux-mêmes des habits où brillent l'invention et la +richesse, et ils n'habitent d'anciens palais qu'après les avoir +renouvelés et embellis; ils mangent délicatement et avec réflexion; il +n'y a sorte de volupté qu'ils n'essayent, et dont ils ne puissent rendre +compte. Ils doivent à eux-mêmes leur fortune, et ils la soutiennent avec +la même adresse qu'ils l'ont élevée. Dédaigneux et fiers, ils n'abordent +plus leurs pareils, ils ne les saluent plus; ils parlent où tous les +autres se taisent, entrent, pénètrent en des endroits et à des heures où +les grands n'osent se faire voir: ceux-ci, avec de longs services, bien +des plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignités, ne +montrent pas un visage si assuré, ni une contenance si libre. Ces gens +ont l'oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de +toutes leurs fêtes, ne sortent pas du Louvre ou du Château, où ils +marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se +multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui +frappent les nouveaux venus à une cour; ils embrassent, ils sont +embrassés; ils rient, ils éclatent, ils sont plaisants, ils font des +contes: personnes commodes, agréables, riches, qui prêtent, et qui sont +sans conséquence. + +19 (V) + +Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls chargés +des détails de tout l'État, et que seuls aussi ils en doivent répondre? +L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui +pourrait les représenter exprimerait l'empressement, l'inquiétude, la +curiosité, l'activité, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais +vus assis, jamais fixes et arrêtés: qui même les a vus marcher? on les +voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de +réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part: ils +passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course +précipitée, vous démonteriez leur machine; ne leur faites pas de +questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se +ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec +vous et longtemps, vous suivre même où il vous plaira de les emmener. +Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui +pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le +précèdent; ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans; +tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril. Leur profession est +d'être vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés +d'un emploi si sérieux, et si utile à la république. Ils sont au reste +instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes, et ils savent à +la cour tout ce que l'on peut y ignorer; il ne leur manque aucun des +talents nécessaires pour s'avancer médiocrement. Gens néanmoins éveillés +et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu +entreprenants, légers et précipités. Le dirai-je? ils portent au vent, +attelés tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort éloignés de +s'y voir assis. + +20 (IV) + +Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous +un meilleur; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors +insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de +toutes les maisons la plus ancienne: il doit tenir aux Princes Lorrains, +aux Rohans, aux Chastillons, aux Montmorencis, et, s'il se peut, aux +Princes Du Sang; ne parler que de ducs, de cardinaux et de ministres; +faire entrer dans toutes les conversations ses aïeuls paternels et +maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades; +avoir des salles parées d'arbres généalogiques, d'écussons chargés de +seize quartiers, et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de ses +ancêtres; se piquer d'avoir un ancien château à tourelles, à créneaux et +à mâchicoulis; dire en toute rencontre: ma race, ma branche, mon nom et +mes armes; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualité; de +celle-là, qu'elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a +eu le gros lot, demander s'il est gentilhomme. Quelques-uns riront de +ces contre-temps, mais il les laissera rire; d'autres en feront des +contes, et il leur permettra de conter: il dira toujours qu'il marche +après la maison régnante; et à force de le dire, il sera cru. + +21 (IV) + +C'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre roture, +et de n'y être pas gentilhomme. + +22 (VI) + +L'on se couche à la cour et l'on se lève sur l'intérêt; c'est ce que +l'on digère le matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait +que l'on pense, que l'on parle, que l'on se tait, que l'on agit; c'est +dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on néglige les autres, que +l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette règle que l'on mesure +ses soins, ses complaisances, son estime, son indifférence, son mépris. +Quelques pas que quelques-uns fassent par vertu vers la modération et la +sagesse, un premier mobile d'ambition les emmène avec les plus avares, +les plus violents dans leurs désirs et les plus ambitieux: quel moyen de +demeurer immobile où tout marche, où tout se remue, et de ne pas courir +où les autres courent? On croit même être responsable à soi-même de son +élévation et de sa fortune: celui qui ne l'a point faite à la cour est +censé ne l'avoir pas dû faire, on n'en appelle pas. Cependant s'en +éloignera-t-on avant d'en avoir tiré le moindre fruit, ou +persistera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses? question +si épineuse, si embarrassée, et d'une si pénible décision, qu'un nombre +infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent +dans le doute. + +23 (VI) + +Il n'y a rien à la cour de si méprisable et de si indigne qu'un homme +qui ne peut contribuer en rien à notre fortune: je m'étonne qu'il ose se +montrer. + +24 (IV) + +Celui qui voit loin derrière soi un homme de son temps et de sa +condition, avec qui il est venu à la cour la première fois, s'il croit +avoir une raison solide d'être prévenu de son propre mérite et s'estimer +davantage que cet autre qui est demeuré en chemin, ne se souvient plus +de ce qu'avant sa faveur il pensait de soi-même et de ceux qui l'avaient +devancé. + +25 (I) + +C'est beaucoup tirer de notre ami, si, ayant monté à une grande faveur, +il est encore un homme de notre connaissance. + +26 (IV) + +Si celui qui est en faveur ose s'en prévaloir avant qu'elle lui échappe, +s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin, s'il a les +yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et +les obtenir, et qu'il soit muni de pensions, de brevets et de +survivances, vous lui reprochez son avidité et son ambition; vous dites +que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, à ses créatures, +et que par le nombre et la diversité des grâces dont il se trouve +comblé, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il dû +faire? Si j'en juge moins par vos discours que par le parti que vous +auriez pris vous-même en pareille situation, c'est qu'il a fait. + +L'on blâme les gens qui font une grande fortune pendant qu'ils en ont +les occasions, parce que l'on désespère, par la médiocrité de la sienne, +d'être jamais en état de faire comme eux, et de s'attirer ce reproche. +Si l'on était à portée de leur succéder, l'on commencerait à sentir +qu'ils ont moins de tort, et l'on serait plus retenu, de peur de +prononcer d'avance sa condamnation. + +27 (IV) + +Il ne faut rien exagérer, ni dire des cours le mal qui n'y est point: +l'on n'y attente rien de pis contre le vrai mérite que de le laisser +quelquefois sans récompense; on ne l'y méprise pas toujours, quand on a +pu une fois le discerner; on l'oublie, et c'est là où l'on sait +parfaitement ne faire rien, ou faire très peu de chose, pour ceux que +l'on estime beaucoup. + +28 (V) + +Il est difficile à la cour que de toutes les pièces que l'on emploie à +l'édifice de sa fortune, il n'y en ait quelqu'une qui porte à faux: l'un +de mes amis qui a promis de parler ne parle point; l'autre parle +mollement; il échappe à un troisième de parler contre mes intérêts et +contre ses intentions; à celui-là manque la bonne volonté, à celui-ci +l'habileté et la prudence; tous n'ont pas assez de plaisir à me voir +heureux pour contribuer de tout leur pouvoir à me rendre tel. Chacun se +souvient assez de tout ce que son établissement lui a coûté à faire, +ainsi que des secours qui lui en ont frayé le chemin; on serait même +assez porté à justifier les services qu'on a reçus des uns par ceux +qu'en de pareils besoins on rendrait aux autres, si le premier et +l'unique soin qu'on a après sa fortune faite n'était pas de songer à +soi. + +29 + +(VII) Les courtisans n'emploient pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adresse +et de finesse pour trouver les expédients d'obliger ceux de leurs amis +qui implorent leur secours, mais seulement pour leur trouver des raisons +apparentes, de spécieux prétextes, ou ce qu'ils appellent une +impossibilité de le pouvoir faire; et ils se persuadent d'être quittes +par là en leur endroit de tous les devoirs de l'amitié ou de la +reconnaissance. + +(VI) Personne à la cour ne veut entamer; on s'offre d'appuyer, parce +que, jugeant des autres par soi-même, on espère que nul n'entamera, et +qu'on sera ainsi dispensé d'appuyer: c'est une manière douce et polie de +refuser son crédit, ses offices et sa médiation à qui en a besoin. + +30 (I) + +Combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier, vous +aiment et vous estiment, qui sont embarrassés de vous dans le public, et +qui, au lever ou à la messe, évitent vos yeux et votre rencontre! Il n'y +a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur, ou par une +confiance qu'ils ont d'eux-mêmes, osent honorer devant le monde le +mérite qui est seul et dénué de grands établissements. + +31 (IV) + +Je vois un homme entouré et suivi; mais il est en place. J'en vois un +autre que tout le monde aborde; mais il est en faveur. Celui-ci est +embrassé et caressé, même des grands; mais il est riche. Celui-là est +regardé de tous avec curiosité, on le montre du doigt; mais il est +savant et éloquent. J'en découvre un que personne n'oublie de saluer; +mais il est méchant. Je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien +davantage, et qui soit recherché. + +32 (V) + +Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un débordement +de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne +l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement: on en a +au-dessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix différentes +sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation; tous +se laissent entraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire +d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de +louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit, de +mérite ou de valeur devient en un instant un génie du premier ordre, un +héros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatté dans toutes les +peintures que l'on fait de lui, qu'il paraît difforme près de ses +portraits; il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'où la bassesse +et la complaisance viennent de le porter: il rougit de sa propre +réputation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste où on l'avait mis, +tout le monde passe facilement à un autre avis; en est-il entièrement +déchu, les machines qui l'avaient guindé si haut par l'applaudissement +et les éloges sont encore toutes dressées pour le faire tomber dans le +dernier mépris: je veux dire qu'il n'y en a point qui le dédaignent +mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que +ceux qui s'étaient comme dévoués à la fureur d'en dire du bien. + +33 (VII) + +Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat qu'on y monte plus +aisément qu'on ne s'y conserve. + +34 (VII) + +L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts +qui les y avaient fait monter. + +35 (VIII) + +Il y a dans les cours deux manières de ce que l'on appelle congédier son +monde ou se défaire des gens: se fâcher contre eux, ou faire si bien +qu'ils se fâchent contre vous et s'en dégoûtent. + +36 (IV) + +L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons: la première, +afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin +qu'il en dise de nous. + +37 (I) + +Il est aussi dangereux à la cour de faire les avances, qu'il est +embarrassant de ne les point faire. + +38 (I) + +Il y a des gens à qui ne connaître point le nom et le visage d'un homme +est un titre pour en rire et le mépriser. Ils demandent qui est cet +homme; ce n'est ni Rousseau, ni un Fabry, ni la Couture: ils ne +pourraient le méconnaître. + +39 (I) + +L'on me dit tant de mal de cet homme, et j'y en vois si peu, que je +commence à soupçonner qu'il n'ait un mérite importun qui éteigne celui +des autres. + +40 (I) + +Vous êtes homme de bien, vous ne songez ni à plaire ni à déplaire aux +favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre devoir: vous êtes +perdu. + +41 (IV) + +On n'est point effronté par choix, mais par complexion; c'est un vice de +l'être, mais naturel: celui qui n'est pas né tel est modeste, et ne +passe pas aisément de cette extrémité à l'autre; c'est une leçon assez +inutile que de lui dire: «Soyez effronté, et vous réussirez»; une +mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait échouer. Il ne +faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour +réussir. + +42 (IV) + +On cherche, on s'empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on +est refusé, on demande et on obtient; «mais, dit-on, sans l'avoir +demandé, et dans le temps que l'on n'y pensait pas, et que l'on songeait +même à toute autre chose»: vieux style, menterie innocente, et qui ne +trompe personne. + +43 (V) + +On fait sa brigue pour parvenir à un grand poste, on prépare toutes ses +machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit être servi +selon ses souhaits; les uns doivent entamer, les autres appuyer; +l'amorce est déjà conduite, et la mine prête à jouer: alors on s'éloigne +de la cour. Qui oserait soupçonner d'Artémon qu'il ait pensé à se mettre +dans une si belle place, lorsqu'on le tire de sa terre ou de son +gouvernement pour l'y faire asseoir? Artifice grossier, finesses usées, +et dont le courtisan s'est servi tant de fois, que, si je voulais donner +le change à tout le public et lui dérober mon ambition, je me trouverais +sous l'oeil et sous la main du prince, pour recevoir de lui la grâce que +j'aurais recherchée avec le plus d'emportement. + +44 (V) + +Les hommes ne veulent pas que l'on découvre les vues qu'ils ont sur leur +fortune, ni que l'on pénètre qu'ils pensent à une telle dignité, parce +que, s'ils ne l'obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils, +à être refusés; et s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux +d'en être crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s'en juger +dignes eux-mêmes par leurs brigues et par leurs cabales: ils se trouvent +parés tout à la fois de leur dignité et de leur modestie. + +Quelle plus grande honte y a-t-il d'être refusé d'un poste que l'on +mérite, ou d'y être placé sans le mériter? + +Quelques grandes difficultés qu'il y ait à se placer à la cour, il est +encore plus âpre et plus difficile de se rendre digne d'être placé. + +Il coûte moins à faire dire de soi: «Pourquoi a-t-il obtenu ce poste?» +qu'à faire demander: «Pourquoi ne l'a-t-il pas obtenu?» + +L'on se présente encore pour les charges de ville, l'on postule une +place dans l'Académie française, l'on demandait le consulat: quelle +moindre raison y aurait-il de travailler les premières années de sa vie +à se rendre capable d'un grand emploi, et de demander ensuite, sans nul +mystère et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d'y +servir sa patrie, son prince, la république? + +45 (IV) + +Je ne vois aucun courtisan à qui le prince vienne d'accorder un bon +gouvernement, une place éminente ou une forte pension, qui n'assure par +vanité, ou pour marquer son désintéressement, qu'il est bien moins +content du don que de la manière dont il lui a été fait. Ce qu'il y a en +cela de sûr et d'indubitable, c'est qu'il le dit ainsi. + +C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce: le plus fort et le plus +pénible est de donner; que coûte-t-il d'y ajouter un sourire? + +Il faut avouer néanmoins qu'il s'est trouvé des hommes qui refusaient +plus honnêtement que d'autres ne savaient donner; qu'on a dit de +quelques-uns qu'ils se faisaient si longtemps prier, qu'ils donnaient si +sèchement, et chargeaient une grâce qu'on leur arrachait de conditions +si désagréables, qu'une plus grande grâce était d'obtenir d'eux d'être +dispensés de rien recevoir. + +46 (IV) + +L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se revêtent de toutes +les conditions pour en avoir les avantages: gouvernement, charge, +bénéfice, tout leur convient; ils se sont si bien ajustés, que par leur +état ils deviennent capables de toutes les grâces; ils sont amphibies, +ils vivent de l'Église et de l'épée, et auront le secret d'y joindre la +robe. Si vous demandez: «Que font ces gens à la cour?» ils reçoivent, et +envient tous ceux à qui l'on donne. + +47 (VIII) + +Mille gens à la cour y traînent leur vie à embrasser, serrer et +congratuler ceux qui reçoivent, jusqu'à ce qu'ils y meurent sans rien +avoir. + +48 (VI) + +Ménophile emprunte ses moeurs d'une profession, et d'une autre son habit; +il masque toute l'année, quoique à visage découvert; il paraît à la +cour, à la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le même +déguisement. On le reconnaît et on sait quel il est à son visage. + +49 (VI) + +Il y a pour arriver aux dignités ce qu'on appelle ou la grande voie ou +le chemin battu; il y a le chemin détourné ou de traverse, qui est le +plus court. + +50 (V) + +L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie, ou +l'on se place aux fenêtres, pour observer les traits et la contenance +d'un homme qui est condamné, et qui sait qu'il va mourir: vaine, +maligne, inhumaine curiosité; si les hommes étaient sages, la place +publique serait abandonnée, et il serait établi qu'il y aurait de +l'ignominie seulement à voir de tels spectacles. Si vous êtes si touchés +de curiosité, exercez-la du moins en un sujet noble: voyez un heureux, +contemplez-le dans le jour même où il a été nommé à un nouveau poste, et +qu'il en reçoit les compliments; lisez dans ses yeux, et au travers d'un +calme étudié et d'une feinte modestie, combien il est content et pénétré +de soi-même; voyez quelle sérénité cet accomplissement de ses désirs +répand dans son coeur et sur son visage, comme il ne songe plus qu'à +vivre et à avoir de la santé, comme ensuite sa joie lui échappe et ne +peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur, +quel air froid et sérieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses +égaux: il ne leur répond pas, il ne les voit pas; les embrassements et +les caresses des grands, qu'il ne voit plus de si loin, achèvent de lui +nuire; il se déconcerte, il s'étourdit: c'est une courte aliénation. +Vous voulez être heureux, vous désirez des grâces; que de choses pour +vous à éviter! + +51 (VI) + +Un homme qui vient d'être placé ne se sert plus de sa raison et de son +esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l'égard des autres; il +emprunte sa règle de son poste et de son état: de là l'oubli, la fierté, +l'arrogance, la dureté, l'ingratitude. + +52 (VIII) + +Théonas, abbé depuis trente ans, se lassait de l'être. On a moins +d'ardeur et d'impatience de se voir habillé de pourpre, qu'il en avait +de porter une croix d'or sur sa poitrine, et parce que les grandes fêtes +se passaient toujours sans rien changer à sa fortune, il murmurait +contre le temps présent, trouvait l'État mal gouverné, et n'en prédisait +rien que de sinistre. Convenant en son coeur que le mérite est dangereux +dans les cours à qui veut s'avancer, il avait enfin pris son parti, et +renoncé à la prélature, lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est +nommé à un évêché. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si +peu attendue: «Vous verrez, dit-il, que je n'en demeurerai pas là, et +qu'ils me feront archevêque.» + +53 (I) + +Il faut des fripons à la cour auprès des grands et des ministres, même +les mieux intentionnés; mais l'usage en est délicat, et il faut savoir +les mettre en oeuvre. Il y a des temps et des occasions où ils ne peuvent +être suppléés par d'autres. Honneur, vertu, conscience, qualités +toujours respectables, souvent inutiles: que voulez-vous quelquefois que +l'on fasse d'un homme de bien? + +54 (IV) + +Un vieil auteur, et dont j'ose rapporter ici les propres termes, de peur +d'en affaiblir le sens par ma traduction, dit que s'éloigner des petits, +voire de ses pareils, et iceulx vilainer et dépriser; s'accointer de +grands et puissans en tous biens et chevances, et en cette leur cointise +et privauté estre de tous ébats, gabs, mommeries, et vilaines besoignes; +estre eshonté, saffranier et sans point de vergogne; endurer brocards et +gausseries de tous chacuns, sans pour ce feindre de cheminer en avant, +et à tout son entregent, engendre heur et fortune. + +55 (IV) + +Jeunesse du prince, source des belles fortunes. + +56 (IV) + +Timante, toujours le même, et sans rien perdre de ce mérite qui lui a +attiré la première fois de la réputation et des récompenses, ne laissait +pas de dégénérer dans l'esprit des courtisans: ils étaient las de +l'estimer; ils le saluaient froidement, ils ne lui souriaient plus, ils +commençaient à ne le plus joindre, ils ne l'embrassaient plus, ils ne le +tiraient plus à l'écart pour lui parler mystérieusement d'une chose +indifférente, ils n'avaient plus rien à lui dire. Il lui fallait cette +pension ou ce nouveau poste dont il vient d'être honoré pour faire +revivre ses vertus à demi effacées de leur mémoire, et en rafraîchir +l'idée: ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux. + +57 (V) + +Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre! Les +uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur société d'études, les +droits du voisinage; les autres feuillettent leur généalogie, remontent +jusqu'à un trisaïeul, rappellent le côté paternel et le maternel; l'on +veut tenir à cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois +le jour que l'on y tient; on l'imprimerait volontiers: C'est mon ami, et +je suis fort aise de son élévation; j'y dois prendre part, il m'est +assez proche. Hommes vains et dévoués à la fortune, fades courtisans, +parliez-vous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu, depuis ce temps, +plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire? +Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connaître? + +58 (V) + +Ce qui me soutient et me rassure contre les petits dédains que j'essuie +quelquefois des grands et de mes égaux, c'est que je me dis à moi-même: +«Ces gens n'en veulent peut-être qu'à ma fortune, et ils ont raison: +elle est bien petite. Ils m'adoreraient sans doute si j'étais ministre.» + +Dois-je bientôt être en place? le sait-il? est-ce en lui un +pressentiment? il me prévient, il me salue. + +59 (VII) + +Celui qui dit: Je dînai hier à Tibur, ou: J'y soupe ce soir, qui le +répète, qui fait entrer dix fois le nom de Plancus dans les moindres +conversations, qui dit: Plancus me demandait... Je disais à Plancus..., +celui-là même apprend dans ce moment que son héros vient d'être enlevé +par une mort extraordinaire. Il part de la main, il rassemble le peuple +dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, décrie sa +conduite, dénigre son consulat, lui ôte jusqu'à la science des détails +que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une mémoire +heureuse, lui refuse l'éloge d'un homme sévère et laborieux, ne lui fait +pas l'honneur de lui croire, parmi les ennemis de l'empire, un ennemi. + +60 (VI) + +Un homme de mérite se donne, je crois, un joli spectacle, lorsque la +même place à une assemblée, ou à un spectacle, dont il est refusé, il la +voit accorder à un homme qui n'a point d'yeux pour voir, ni d'oreilles +pour entendre, ni d'esprit pour connaître et pour juger, qui n'est +recommandable que par de certaines livrées, que même il ne porte plus. + +61 (VII) + +Théodote avec un habit austère a un visage comique, et d'un homme qui +entre sur la scène; sa voix, sa démarche, son geste, son attitude +accompagnent son visage. Il est fin, cauteleux, doucereux, mystérieux; +il s'approche de vous, et il vous dit à l'oreille: Voilà un beau temps; +voilà un grand dégel. S'il n'a pas les grandes manières, il a du moins +toutes les petites, et celles même qui ne conviennent guère qu'à une +jeune précieuse. Imaginez-vous l'application d'un enfant à élever un +château de cartes ou à se saisir d'un papillon: c'est celle de Théodote +pour une affaire de rien, et qui ne mérite pas qu'on s'en remue; il la +traite sérieusement, et comme quelque chose qui est capital; il agit, il +s'empresse, il la fait réussir: le voilà qui respire et qui se repose, +et il a raison; elle lui a coûté beaucoup de peine. L'on voit des gens +enivrés, ensorcelés de la faveur; ils y pensent le jour, ils y rêvent la +nuit; ils montent l'escalier d'un ministre, et ils en descendent; ils +sortent de son antichambre, et ils y rentrent; ils n'ont rien à lui +dire, et ils lui parlent; ils lui parlent une seconde fois: les voilà +contents, ils lui ont parlé. Pressez-les, tordez-les, ils dégouttent +l'orgueil, l'arrogance, la présomption; vous leur adressez la parole, +ils ne vous répondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les +yeux égarés et l'esprit aliéné: c'est à leurs parents à en prendre soin +et à les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur, et que le +monde n'en souffre. Théodote a une plus douce manie: il aime la faveur +éperdument, mais sa passion a moins d'éclat; il lui fait des voeux en +secret, il la cultive, il la sert mystérieusement; il est au guet et à +la découverte sur tout ce qui paraît de nouveau avec les livrées de la +faveur: ont-ils une prétention, il s'offre à eux, il s'intrigue pour +eux, il leur sacrifie sourdement mérite, alliance, amitié, engagement, +reconnaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante, et que le +suisse ou le postillon du favori s'avisât de la demander, il appuierait +sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait +capable d'observer et de calculer, de parler de parélies et de +parallaxes. Si vous demandiez de Théodote s'il est auteur ou plagiaire, +original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais: +«Lisez et jugez.» Mais s'il est dévot ou courtisan, qui pourrait le +décider sur le portrait que j'en viens de faire? Je prononcerais plus +hardiment sur son étoile. Oui, Théodote, j'ai observé le point de votre +naissance; vous serez placé, et bientôt; ne veillez plus, n'imprimez +plus: le public vous demande quartier. + +62 (VIII) + +N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de +services, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui +s'est depuis quelque temps livré à la cour, et qui secrètement veut sa +fortune. Le reconnaissez-vous à son visage, à ses entretiens? Il ne +nomme plus chaque chose par son nom; il n'y a plus pour lui de fripons, +de fourbes, de sots et d'impertinents: celui dont il lui échapperait de +dire ce qu'il en pense, est celui-là même qui, venant à le savoir, +l'empêcherait de cheminer; pensant mal de tout le monde, il n'en dit de +personne; ne voulant du bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en +veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit +contraire. Non content de n'être pas sincère, il ne souffre pas que +personne le soit; la vérité blesse son oreille: il est froid et +indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le +courtisan; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et +responsable. Tyran de la société et martyr de son ambition, il a une +triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une +raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forcé, des +caresses contrefaites, une conversation interrompue et des distractions +fréquentes. Il a une profusion, le dirai-je? des torrents de louanges +pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et qui est en faveur, et +pour tout autre une sécheresse de pulmonique; il a des formules de +compliments différents pour l'entrée et pour la sortie à l'égard de ceux +qu'il visite ou dont il est visité; et il n'y a personne de ceux qui se +payent de mines et de façons de parler qui ne sorte d'avec lui fort +satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures; il +est médiateur, confident, entremetteur: il veut gouverner. Il a une +ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait où +il faut se placer pour être vu; il sait vous embrasser, prendre part à +votre joie, vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre +santé, sur vos affaires; et pendant que vous lui répondez, il perd le +fil de sa curiosité, vous interrompt, entame un autre sujet; ou s'il +survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, il sait, +en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condoléance: +il pleure d'un oeil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les +ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du +vent, de la gelée; il se tait au contraire, et fait le mystérieux sur ce +qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne +sait point. + +63 (I) + +Il y a un pays où les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins +cachés, mais réels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles, +que les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière et +d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels +couvrissent tant d'inquiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de +craintes et d'espérances, des passions si vives et des affaires si +sérieuses? + +64 (IV) + +La vie de la cour est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique: il +faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre, +parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de +caprice; et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures, on est +échec, quelquefois mat; souvent, avec des pions qu'on ménage bien, on va +à dame, et l'on gagne la partie: le plus habile l'emporte, ou le plus +heureux. + +65 (V) + +Les roues, les ressorts, les mouvements sont cachés; rien ne paraît +d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et achève son +tour: image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'après avoir fait +assez de chemin, il revient souvent au même point d'où il est parti. + +66 (I) + +«Les deux tiers de ma vie sont écoulés; pourquoi tant m'inquiéter sur ce +qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment +que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les +humiliations, ni les hontes que j'essuie; trente années détruiront ces +colosses de puissance qu'on ne voyait bien qu'à force de lever la tête; +nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je +contemplais si avidement, et de qui j'espérais toute ma grandeur; le +meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la +retraite et un endroit qui soit son domaine.» N** a pensé cela dans sa +disgrâce, et l'a oublié dans la prospérité. + +67 (I) + +Un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans +appui; s'il vit à la cour, il est protégé, mais il est esclave: cela se +compense. + +68 (IV) + +Xantippe au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais +lit, a rêvé pendant la nuit qu'il voyait le prince, qu'il lui parlait, +et qu'il en ressentait une extrême joie; il a été triste à son réveil; +il a conté son songe, et il a dit: «Quelles chimères ne tombent point +dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment!» Xantippe a continué de +vivre; il est venu à la cour, il a vu le prince, il lui a parlé; et il a +été plus loin que son songe, il est favori. + +69 (I) + +Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan +plus assidu? + +70 (I) + +L'esclave n'a qu'un maître; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens +utiles à sa fortune. + +71 (I) + +Mille gens à peine connus font la foule au lever pour être vus du +prince, qui n'en saurait voir mille à la fois; et s'il ne voit +aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de +malheureux! + +72 (I) + +De tous ceux qui s'empressent auprès des grands et qui leur font la +cour, un petit nombre les honore dans le coeur, un grand nombre les +recherche par des vues d'ambition et d'intérêt, un plus grand nombre par +une ridicule vanité, ou par une sotte impatience de se faire voir. + +73 (VII) + +Il y a de certaines familles qui, par les lois du monde ou ce qu'on +appelle de la bienséance, doivent être irréconciliables. Les voilà +réunies; et où la religion a échoué quand elle a voulu l'entreprendre, +l'intérêt s'en joue, et le fait sans peine. + +74 (I) + +L'on parle d'une région où les vieillards sont galants, polis et civils; +les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans moeurs ni politesse: +ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on +commence ailleurs à la sentir; ils leur préfèrent des repas, des +viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, +qui ne s'enivre que de vin: l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le +leur a rendu insipide; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint +par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il +ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du +pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles +croient servir à les rendre belles: leur coutume est de peindre leurs +lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent +avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles +craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne +pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une +physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une +épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont +ils font un long tissu pour couvrir leur tête: il descend à la moitié du +corps, change les traits, et empêche qu'on ne connaisse les hommes à +leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi: les +grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, +dans un temple qu'ils nomment église; il y a au fond de ce temple un +autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils +appellent saints, sacrés et redoutables; les grands forment un vaste +cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné +directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers +leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent +avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne laisse pas de voir +dans cet usage une espèce de subordination; car ce peuple paraît adorer +le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment; il est +à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze +cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. + +75 (I) + +Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du +courtisan, qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir +et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la +gloire et tout le bonheur des saints. + +76 (IV) + +Les grands seigneurs sont pleins d'égards pour les princes: c'est leur +affaire, ils ont des inférieurs. Les petits courtisans se relâchent sur +ces devoirs, font les familiers, et vivent comme gens qui n'ont +d'exemples à donner à personne. + +77 (IV) + +Que manque-t-il de nos jours à la jeunesse? Elle peut et elle sait; ou +du moins quand elle saurait autant qu'elle peut, elle ne serait pas plus +décisive. + +78 (IV) + +Faibles hommes! Un grand dit de Timagène, votre ami, qu'il est un sot, +et il se trompe. Je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme +d'esprit: osez seulement penser qu'il n'est pas un sot. + +De même il prononce d'Iphicrate qu'il manque de coeur; vous lui avez vu +faire une belle action: rassurez-vous, je vous dispense de la raconter, +pourvu qu'après ce que vous venez d'entendre, vous vous souveniez encore +de la lui avoir vu faire. + +79 (V) + +Qui sait parler aux rois, c'est peut-être où se termine toute la +prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole échappe, et elle +tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa mémoire, et quelquefois +jusque dans son coeur: il est impossible de la ravoir; tous les soins que +l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour +l'affaiblir servent à la graver plus profondément et à l'enfoncer +davantage. Si ce n'est que contre nous-mêmes que nous ayons parlé, outre +que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt remède, qui +est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre +légèreté; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement! quel +repentir! Y a-t-il une règle plus utile contre un si dangereux +inconvénient; que de parler des autres au souverain, de leurs personnes, +de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs moeurs ou de leur conduite, +du moins avec l'attention, les précautions et les mesures dont on parle +de soi? + +80 (IV) + +«Diseurs de bons mots, mauvais caractère»: je le dirais, s'il n'avait +été dit. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres +plutôt que de perdre un bon mot, méritent une peine infamante: cela n'a +pas été dit, et je l'ose dire. + +81 (I) + +Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme +dans un magasin et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les +autres sur les événements. Bien qu'elles se disent souvent sans +affection, et qu'elles soient reçues sans reconnaissance, il n'est pas +permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image +de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amitié, et que les +hommes, ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité, +semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences. + +82 (I) + +Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour +connaisseur en musique, en tableaux, en bâtiments, et en bonne chère: +l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre à entendre, à voir et à +manger; l'on impose à ses semblables, et l'on se trompe soi-même. + +83 (VI) + +La cour n'est jamais dénuée d'un certain nombre de gens en qui l'usage +du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit, et +suppléent au mérite. Ils savent entrer et sortir; ils se tirent de la +conversation en ne s'y mêlant point; ils plaisent à force de se taire, +et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au +plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de +voix, d'un geste et d'un sourire: ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux +pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf. + +84 (VI) + +Il y a des gens à qui la faveur arrive comme un accident: ils en sont +les premiers surpris et consternés. Ils se reconnaissent enfin, et se +trouvent dignes de leur étoile; et comme si la stupidité et la fortune +étaient deux choses incompatibles, ou qu'il fût impossible d'être +heureux et sot tout à la fois, ils se croient de l'esprit; ils +hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute +rencontre, et sur quelque matière qui puisse s'offrir, et sans nul +discernement des personnes qui les écoutent. Ajouterai-je qu'ils +épouvantent ou qu'ils donnent le dernier dégoût par leur fatuité et par +leurs fadaises? Il est vrai du moins qu'ils déshonorent sans ressources +ceux qui ont quelque part au hasard de leur élévation. + +85 + +(IV) Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour +les sots? Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux +qu'ils savent tromper. + +(I) C'est avoir fait un grand pas dans la finesse, que de faire penser +de soi que l'on n'est que médiocrement fin. + +(IV) La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualité: +elle flotte entre le vice et la vertu. Il n'y a point de rencontre où +elle ne puisse, et peut-être où elle ne doive être suppléée par la +prudence. + +(IV) La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie; de l'un à +l'autre le pas est glissant; le mensonge seul en fait la différence: si +on l'ajoute à la finesse, c'est fourberie. + +(IV) Avec les gens qui par finesse écoutent tout et parlent peu, parlez +encore moins; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de chose. + +86 (V) + +Vous dépendez, dans une affaire qui est juste et importante, du +consentement de deux personnes. L'un vous dit: «J'y donne les mains +pourvu qu'un tel y condescende»; et ce tel y condescend, et ne désire +plus que d'être assuré des intentions de l'autre. Cependant rien +n'avance; les mois, les années s'écoulent inutilement: «Je m'y perds, +dites-vous, et je n'y comprends rien; il ne s'agit que de faire qu'ils +s'abouchent, et qu'ils se parlent.» Je vous dis; moi, que j'y vois +clair, et que j'y comprends tout: ils se sont parlé. + +87 (VII) + +Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme +qui demande justice; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-même, on a +l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce. + +88 (I) + +Si l'on ne se précautionne à la cour contre les pièges que l'on y tend +sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l'on est étonné, avec +tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi. + +89 (I) + +Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité +sont le meilleur manège du monde. + +90 (VI) + +Êtes-vous en faveur, tout manège est bon, vous ne faites point de +fautes, tous les chemins vous mènent au terme: autrement, tout est +faute, rien n'est utile, il n'y a point de sentier qui ne vous égare. + +91 (I) + +Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en +passer: toute autre vie pour lui est languissante. + +92 (I) + +Il faut avoir de l'esprit pour être homme de cabale: l'on peut cependant +en avoir à un certain point, que l'on est au-dessus de l'intrigue et de +la cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir; l'on va alors à une +grande fortune ou à une haute réputation par d'autres chemins. + +93 (IV) + +Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probité à toutes +épreuves et un mérite très accompli, n'appréhendez pas, ô Aristide, de +tomber à la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le +temps qu'ils auront besoin de vous. + +94 (I) + +Qu'un favori s'observe de fort près; car s'il me fait moins attendre +dans son antichambre qu'à l'ordinaire, s'il a le visage plus ouvert, +s'il fronce moins le sourcil, s'il m'écoute plus volontiers, et s'il me +reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence à tomber, et je +penserai vrai. + +L'homme a bien peu de ressources dans soi-même, puisqu'il lui faut une +disgrâce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus +traitable, moins féroce, plus honnête homme. + +95 (V) + +L'on contemple dans les cours de certaines gens, et l'on voit bien à +leurs discours et à toute leur conduite qu'ils ne songent ni à leurs +grands-pères ni à leurs petits-fils: le présent est pour eux; ils n'en +jouissent pas, ils en abusent. + +96 (VI) + +Straton est né sous deux étoiles: malheureux, heureux dans le même +degré. Sa vie est un roman: non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a +point eu d'aventures; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais: +que dis-je? on ne rêve point comme il a vécu. Personne n'a tiré d'une +destinée plus qu'il a fait; l'extrême et le médiocre lui sont connus; il +a brillé, il a souffert, il a mené une vie commune: rien ne lui est +échappé. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assurait fort +sérieusement qui étaient en lui; il a dit de soi: J'ai de l'esprit, j'ai +du courage; et tous ont dit après lui: Il a de l'esprit, il a du +courage. Il a exercé dans l'une et l'autre fortune le génie du +courtisan, qui a dit de lui plus de bien peut-être et plus de mal qu'il +n'y en avait. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'héroïque +ont été employés à son éloge; et tout le contraire a servi depuis pour +le ravaler: caractère équivoque, mêlé, enveloppé; une énigme, une +question presque indécise. + +97 (V) + +La faveur met l'homme au-dessus de ses égaux; et sa chute, au-dessous. + +98 (I) + +Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou à un grand nom, ou à +une grande autorité, ou à une grande fortune, se délivre en un moment de +bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes. + +99 (V) + +Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier: ce sera le même +théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. +Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue, ou ce qui s'attriste et se +désespère sur un refus, tous auront disparu de dessus la scène. Il +s'avance déjà sur le théâtre d'autres hommes qui vont jouer dans une +même pièce les mêmes rôles; ils s'évanouiront à leur tour; et ceux qui +ne sont pas encore, un jour ne seront plus: de nouveaux acteurs ont pris +leur place. Quel fond à faire sur un personnage de comédie! + +100 (VII) + +Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus spécieux +et le plus orné; qui méprise la cour, après l'avoir vue, méprise le +monde. + +101 + +(VI) La ville dégoûte de la province; la cour détrompe de la ville, et +guérit de la cour. + +(I) Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la +retraite. + + + + +Des grands + + +1 (I) + +La prévention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et +l'entêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs +manières si général, que, s'ils s'avisaient d'être bons, cela irait à +l'idolâtrie. + +2 (VI) + +Si vous êtes né vicieux, ô Théagène, je vous plains; si vous le devenez +par faiblesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré +entre eux de vous corrompre, et qui se vantent déjà de pouvoir y +réussir, souffrez que je vous méprise. Mais si vous êtes sage, +tempérant, modeste, civil, généreux, reconnaissant, laborieux, d'un rang +d'ailleurs et d'une naissance à donner des exemples plutôt qu'à les +prendre d'autrui, et à faire les règles plutôt qu'à les recevoir, +convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs +dérèglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la +déférence qu'ils vous doivent, exercé toutes les vertus que vous +chérissez: ironie forte, mais utile, très propre à mettre vos moeurs en +sûreté, à renverser tous leurs projets, et à les jeter dans le parti de +continuer d'être ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous êtes. + +3 (I) + +L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit: +je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, +leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; +mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les +égalent par le coeur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois. + +4 (I) + +Les grands se piquent d'ouvrir une allée dans une forêt, de soutenir des +terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir +dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un coeur +content, de combler une âme de joie, de prévenir d'extrêmes besoins ou +d'y remédier, leur curiosité ne s'étend point jusque-là. + +5 (IV) + +On demande si en comparant ensemble les différentes conditions des +hommes, leurs peines, leurs avantages, on n'y remarquerait pas un +mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal, qui établirait +entre elles l'égalité, ou qui ferait du moins que l'un ne serait guère +plus désirable que l'autre. Celui qui est puissant, riche, et à qui il +ne manque rien, peut former cette question; mais il faut que ce soit un +homme pauvre qui la décide. + +Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attaché à chacune des +différentes conditions, et qui y demeure jusques à ce que la misère l'en +ait ôté. Ainsi les grands se plaisent dans l'excès, et les petits aiment +la modération; ceux-là ont le goût de dominer et de commander, et +ceux-ci sentent du plaisir et même de la vanité à les servir et à leur +obéir; les grands sont entourés, salués, respectés; les petits +entourent, saluent, se prosternent; et tous sont contents. + +6 (IV) + +Il coûte si peu aux grands à ne donner que des paroles, et leur +condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils vous +ont faites, que c'est modestie à eux de ne promettre pas encore plus +largement. + +7 (IV) + +«Il est vieux et usé, dit un grand; il s'est crevé à me suivre: qu'en +faire?» Un autre, plus jeune, enlève ses espérances, et obtient le poste +qu'on ne refuse à ce malheureux que parce qu'il l'a trop mérité. + +8 (IV) + +«Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philante a du +mérite, de l'esprit, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de +la fidélité et de l'attachement pour son maître, et il en est +médiocrement considéré; il ne plaît pas, il n'est pas goûté.»-- +Expliquez-vous: est-ce Philanthe, ou le grand qu'il sert, que vous +condamnez? + +9 (VI) + +Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre. + +10 (I) + +Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres +la faveur des grands? + +11 (IV) + +Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient pas même, dans toute leur +vie, l'inconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs, +ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tiré le plus +de plaisir et le plus d'utilité. La première chose que la flatterie sait +faire, après la mort de ces hommes uniques, et qui ne se réparent point, +est de leur supposer des endroits faibles, dont elle prétend que ceux +qui leur succèdent sont très exempts: elle assure que l'un, avec toute +la capacité et toutes les lumières de l'autre, dont il prend la place, +n'en a point les défauts; et ce style sert aux princes à se consoler du +grand et de l'excellent par le médiocre. + +12 (I) + +Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit; les +gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les +gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur +ou de l'esprit, sans nulle vertu. + +13 (IV) + +Quand je vois d'une part auprès des grands, à leur table, et quelquefois +dans leur familiarité, de ces hommes alertes, empressés, intrigants, +aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère d'autre +part quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis +pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par +intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je +trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée, que grandeur et +discernement sont deux choses différentes, et l'amour pour la vertu et +pour les vertueux une troisième chose. + +14 (I) + +Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands, +que d'être réduit à vivre familièrement avec ses égaux. + +La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions. Il +faut quelquefois d'étranges talents pour la réduire en pratique. + +15 (VI) + +Quelle est l'incurable maladie de Théophile? Elle lui dure depuis plus +de trente années, il ne guérit point: il a voulu, il veut, et il voudra +gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif +d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? +est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même? Il n'y a +point de palais où il ne s'insinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre +qu'il s'arrête: il passe à une embrasure ou au cabinet; on attend qu'il +ait parlé, et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour être +vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans +tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il prévient, il +s'offre, il se fait de fête, il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour +remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il +répond à Dieu comme de la sienne propre: il y en a d'un plus haut rang +et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont +il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut +servir de pâture à son esprit d'intrigue, de médiation et de manège. À +peine un grand est-il débarqué, qu'il l'empoigne et s'en saisit; on +entend plus tôt dire à Théophile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu +soupçonner qu'il pensait à le gouverner. + +16 (I) + +Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de +nous nous les fait haïr, mais un salut ou un sourire nous les +réconcilie. + +17 (VI) + +Il y a des hommes superbes, que l'élévation de leurs rivaux humilie et +apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu'à rendre le +salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans +leur naturel. + +18 (IV) + +Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur +les flatteries ou sur les louanges qu'ils en reçoivent, et tempère leur +vanité. De même les princes, loués sans fin et sans relâche des grands +ou des courtisans, en seraient plus vains s'ils estimaient davantage +ceux qui les louent. + +19 (I) + +Les grands croient être seuls parfaits, n'admettent qu'à peine dans les +autres hommes la droiture d'esprit, l'habileté, la délicatesse, et +s'emparent de ces riches talents comme de choses dues à leur naissance. +C'est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses +préventions: ce qu'il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de +mieux écrit, et peut-être d'une conduite plus délicate, ne nous est pas +toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines, et une longue +suite d'ancêtres: cela ne leur peut être contesté. + +20 (VI) + +Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de l'habileté, du goût, du +discernement? en croirai-je la prévention et la flatterie, qui publient +hardiment votre mérite? Elles me sont suspectes, et je les récuse. Me +laisserai-je éblouir par un air de capacité ou de hauteur qui vous met +au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s'écrit; +qui vous rend sec sur les louanges, et empêche qu'on ne puisse arracher +de vous la moindre approbation? Je conclus de là plus naturellement que +vous avez de la faveur, du crédit et de grandes richesses. Quel moyen de +vous définir, Téléphon? on n'approche de vous que comme du feu, et dans +une certaine distance, et il faudrait vous développer, vous manier, vous +confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et +raisonnable. Votre homme de confiance, qui est dans votre familiarité, +dont vous prenez conseil, pour qui vous quittez Socrate et Aristide, +avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous, Dave enfin, m'est +très connu: serait-ce assez pour vous bien connaître? + +21 (V) + +Il y en a de tels, que s'ils pouvaient connaître leurs subalternes et se +connaître eux-mêmes, ils auraient honte de primer. + +22 (V) + +S'il y a peu d'excellents orateurs, y a-t-il bien des gens qui puissent +les entendre? S'il n'y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui +savent lire? De même on s'est toujours plaint du petit nombre de +personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans +l'administration de leurs affaires; mais s'ils naissent enfin ces hommes +habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs +lumières sont-ils aimés, sont-ils estimés autant qu'ils le méritent? +Sont-ils loués de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font pour la patrie? +Ils vivent, il suffit: on les censure s'ils échouent, et on les envie +s'ils réussissent. Blâmons le peuple où il serait ridicule de vouloir +l'excuser. Son chagrin et sa jalousie, regardés des grands ou des +puissants comme inévitables, les ont conduits insensiblement à le +compter pour rien, et à négliger ses suffrages dans toutes leurs +entreprises, à s'en faire même une règle de politique. + +Les petits se haïssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent +réciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur +font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas: ils leur sont +responsables de leur obscurité, de leur pauvreté et de leur infortune, +ou du moins ils leur paraissent tels. + +23 (V) + +C'est déjà trop d'avoir avec le peuple une même religion et un même +Dieu: quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le +marchand ou le laboureur? Évitons d'avoir rien de commun avec la +multitude; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en +séparent. Qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les +premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir +revenir, toutes les années, ce jour particulier que chacun célèbre comme +sa fête. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes; +faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de César et de Pompée: +c'étaient de grands hommes; sous celui de Lucrèce: c'était une illustre +Romaine; sous ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier et de Tancrède: +c'étaient des paladins, et le roman n'a point de héros plus merveilleux; +sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux +même de Phébus et de Diane; et qui nous empêchera de nous faire nommer +Jupiter ou Mercure, ou Vénus, ou Adonis? + +24 (VII) + +Pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dis pas +seulement aux intérêts des princes et aux affaires publiques, mais à +leurs propres affaires; qu'ils ignorent l'économie et la science d'un +père de famille, et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance; +qu'ils se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants; qu'ils se +contentent d'être gourmets ou coteaux, d'aller chez Thaïs ou chez +Phryné, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il +y a de postes de Paris à Besançon, ou à Philisbourg, des citoyens +s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le +gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible +de tout un État, songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent, +deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins +publics. Les grands, qui les dédaignaient, les révèrent: heureux s'ils +deviennent leurs gendres. + +25 (V) + +Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées, +je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du +nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un +homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun +bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que +dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. Là se +montrent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une +sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a +guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme: celui-là a un bon fond, +et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple +superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas: je veux être peuple. + +26 (I) + +Quelque profonds que soient les grands de la cour, et quelque art qu'ils +aient pour paraître ce qu'ils ne sont pas et pour ne point paraître ce +qu'ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignité, leur extrême pente à +rire aux dépens d'autrui, et à jeter un ridicule souvent où il n'y en +peut avoir. Ces beaux talents, se découvrent en eux du premier coup +d'oeil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot +celui qui l'est déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le +plaisir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui saurait se +tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes, si le +dangereux caractère du courtisan ne l'engageait pas à une fort grande +retenue. Il lui oppose un caractère sérieux, dans lequel il se +retranche; et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si +mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui. + +27 (I) + +Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prospérité font +que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, +d'un imbécile et d'un mauvais conte: les gens moins heureux ne rient +qu'à propos. + +28 (VIII) + +Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie; il s'enivre de meilleur vin +que l'homme du peuple: seule différence que la crapule laisse entre les +conditions les plus disproportionnées, entre le seigneur et l'estafier. + +29 (I) + +Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de +celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux +hommes; ils songent à eux-mêmes, suivent leur goût, leurs passions, leur +commodité: cela est naturel. + +30 (I) + +Il semble que la première règle des compagnies, des gens en place ou des +puissants, est de donner à ceux qui dépendent d'eux pour le besoin de +leurs affaires toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre. + +31 (IV) + +Si un grand a quelque degré de bonheur sur les autres hommes, je ne +devine pas lequel, si ce n'est peut-être de se trouver souvent dans le +pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir; et si elle naît, cette +conjoncture, il semble qu'il doive s'en servir. Si c'est en faveur d'un +homme de bien, il doit appréhender qu'elle ne lui échappe; mais comme +c'est en une chose juste, il doit prévenir la sollicitation, et n'être +vu que pour être remercié; et si elle est facile, il ne doit pas même la +lui faire valoir. S'il la lui refuse, je les plains tous deux. + +32 (VI) + +Il y a des hommes nés inaccessibles, et ce sont précisément ceux de qui +les autres ont besoin, de qui ils dépendent. Ils ne sont jamais que sur +un pied; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils +crient, ils s'agitent; semblables à ces figures de carton qui servent de +montre à une fête publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et +foudroient: on n'en approche pas, jusqu'à ce que, venant à s'éteindre, +ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles. + +33 (IV) + +Le suisse, le valet de chambre, l'homme de livrée, s'ils n'ont plus +d'esprit que ne porte leur condition, ne jugent plus d'eux-mêmes par +leur première bassesse, mais par l'élévation et la fortune des gens +qu'ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte, et +montent leur escalier, indifféremment au-dessous d'eux et de leurs +maîtres: tant il est vrai qu'on est destiné à souffrir des grands et de +ce qui leur appartient. + +34 (IV) + +Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et après +eux les gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir et n'en +jamais manquer. Il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions +et de bienfaits, mais de trop de familiarité et de caresses, les secours +et les services qu'il en tire, même sans le savoir. Quels petits bruits +ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne réduisent-ils pas à la fable +et à la fiction? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succès par les +bonnes intentions, prouver la bonté d'un dessein et la justesse des +mesures par le bonheur des événements, s'élever contre la malignité et +l'envie pour accorder à de bonnes entreprises de meilleurs motifs, +donner des explications favorables à des apparences qui étaient +mauvaises, détourner les petits défauts, ne montrer que les vertus, et +les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des +détails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre +ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires? Je sais +que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d'agir; +mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser +dire les empêche de faire. + +35 (IV) + +Sentir le mérite, et quand il est une fois connu, le bien traiter, deux +grandes démarches à faire tout de suite, et dont la plupart des grands +sont fort incapables. + +36 (IV) + +Tu es grand, tu es puissant: ce n'est pas assez; fais que je t'estime, +afin que je sois triste d'être déchu de tes bonnes grâces, ou de n'avoir +pu les acquérir. + +37 + +(IV) Vous dites d'un grand ou d'un homme en place qu'il est prévenant, +officieux, qu'il aime à faire plaisir; et vous le confirmez par un long +détail de ce qu'il a fait en une affaire où il a su que vous preniez +intérêt. Je vous entends: on va pour vous au-devant de la sollicitation, +vous avez du crédit, vous êtes connu du ministre, vous êtes bien avec +les puissances; désiriez-vous que je susse autre chose? + +(VII) Quelqu'un vous dit: Je me plains d'un tel, il est fier depuis son +élévation, il me dédaigne, il ne me connaît plus.--Je n'ai pas, pour +moi, lui répondez-vous, sujet de m'en plaindre; au contraire, je m'en +loue fort, et il me semble même qu'il est assez civil. Je crois encore +vous entendre: vous voulez qu'on sache qu'un homme en place a de +l'attention pour vous, et qu'il vous démêle dans l'antichambre entre +mille honnêtes gens de qui il détourne ses yeux, de peur de tomber dans +l'inconvénient de leur rendre le salut ou de leur sourire. + +(IV) «Se louer de quelqu'un, se louer d'un grand», phrase délicate dans +son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-même, en disant +d'un grand tout le bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas songé à nous +faire. + +(IV) On loue les grands pour marquer qu'on les voit de près, rarement +par estime ou par gratitude. On ne connaît pas souvent ceux que l'on +loue; la vanité ou la légèreté l'emportent quelquefois sur le +ressentiment: on est mal content d'eux et on les loue. + +38 (IV) + +S'il est périlleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore +davantage de s'y trouver complice d'un grand: il s'en tire, et vous +laisse payer doublement, pour lui et pour vous. + +39 (V) + +Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse +complaisance, si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut +récompenser y a mis du sien; et il n'a pas trop de toute sa puissance +pour le punir, s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en a reçu. + +40 (IV) + +La noblesse expose sa vie pour le salut de l'État et pour la gloire du +souverain; le magistrat décharge le prince d'une partie du soin de juger +les peuples: voilà de part et d'autre des fonctions bien sublimes et +d'une merveilleuse utilité; les hommes ne sont guère capables de plus +grandes choses, et je ne sais d'où la robe et l'épée ont puisé de quoi +se mépriser réciproquement. + +41 + +(IV) S'il est vrai qu'un grand donne plus à la fortune lorsqu'il hasarde +une vie destinée à couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un +particulier qui ne risque que des jours qui sont misérables, il faut +avouer aussi qu'il a un tout autre dédommagement, qui est la gloire et +la haute réputation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt +obscur et dans la foule: il vivait de même, à la vérité, mais il vivait; +et c'est l'une des sources du défaut de courage dans les conditions +basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance démêle d'avec le +peuple et expose aux yeux des hommes, à leur censure et à leurs éloges, +sont même capables de sortir par effort de leur tempérament, s'il ne les +portait pas à la vertu; et cette disposition de coeur et d'esprit, qui +passe des aïeuls par les pères dans leurs descendants, est cette +bravoure si familière aux personnes nobles, et peut-être la noblesse +même. + +(V) Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite; +mettez-moi à la tête d'une armée dont j'aie à répondre à toute l'Europe, +je suis Achille. + +42 (I) + +Les princes, sans autre science ni autre règle, ont un goût de +comparaison: ils sont nés et élevés au milieu et comme dans le centre +des meilleures choses, à quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils +voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli, de +Racine et de Le Brun est condamné. + +43 (I) + +Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un excès de +précaution, lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa +politesse à les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets à ignorer +aucun des égards dus à leur naissance, qu'à confondre les personnes, et +les traiter indifféremment et sans distinction des conditions et des +titres. Ils ont une fierté naturelle, qu'ils retrouvent dans les +occasions; il ne leur faut des leçons que pour la régler, que pour leur +inspirer la bonté, l'honnêteté et l'esprit de discernement. + +44 (I) + +C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation de ne pas +prendre d'abord le rang qui lui est dû, et que tout le monde lui cède: +il ne lui coûte rien d'être modeste, de se mêler dans la multitude qui +va s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assemblée une dernière place, +afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en ôter. La modestie est +d'une pratique plus amère aux hommes d'une condition ordinaire: s'ils se +jettent dans la foule, on les écrase; s'ils choisissent un poste +incommode, il leur demeure. + +45 (V) + +Aristarque se transporte dans la place avec un héraut et un trompette; +celui-ci commence: toute la multitude accourt et se rassemble. «Écoutez, +peuple, dit le héraut; soyez attentifs; silence, silence! Aristarque, +que vous voyez présent, doit faire demain une bonne action.» Je dirai +plus simplement et sans figure: «Quelqu'un fait bien; veut-il faire +mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le soupçonne +pas du moins de me l'avoir appris.» + +46 (VI) + +Les meilleures actions s'altèrent et s'affaiblissent par la manière dont +on les fait, et laissent même douter des intentions. Celui qui protège +ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui blâme le vice à +cause du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans +nulle singularité, sans faste, sans affectation; il n'use point de +réponses graves et sentencieuses, encore moins de traits piquants et +satiriques: ce n'est jamais une scène qu'il joue pour le public, c'est +un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne +fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet, ni aux nouvellistes; +il ne donne point à un homme agréable la matière d'un joli conte. Le +bien qu'il vient de faire est un peu moins su, à la vérité; mais il a +fait ce bien: que voudrait-il davantage? + +47 (I) + +Les grands ne doivent point aimer les premiers temps: ils ne leur sont +point favorables; il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous +du frère et de la soeur. Les hommes composent ensemble une même famille: +il n'y a que le plus ou le moins dans le degré de parenté. + +48 (VI) + +Théognis est recherché dans son ajustement, et il sort paré comme une +femme; il n'est pas hors de sa maison, qu'il a déjà ajusté ses yeux et +son visage afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le +public, qu'il y paraisse tout concerté, que ceux qui passent le trouvent +déjà gracieux et leur souriant, et que nul ne lui échappe. Marche-t-il +dans les salles, il se tourne à droit, où il y a un grand monde, et à +gauche, où il n'y a personne; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y +sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main, il lui presse +la tête contre sa poitrine; il demande ensuite qui est celui qu'il a +embrassé. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile; il +va le trouver, lui fait sa prière: Théognis l'écoute favorablement, il +est ravi de lui être bon à quelque chose, il le conjure de faire naître +des occasions de lui rendre service; et comme celui-ci insiste sur son +affaire, il lui dit qu'il ne la fera point; il le prie de se mettre en +sa place, il l'en fait juge. Le client sort, reconduit, caressé, confus, +presque content d'être refusé. + +49 (I) + +C'est avoir une très mauvaise opinion des hommes, et néanmoins les bien +connaître, que de croire dans un grand poste leur imposer par des +caresses étudiées, par de longs et stériles embrassements. + +50 + +(IV) Pamphile ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les +salles ou dans les cours: si l'on en croit sa gravité et l'élévation de +sa voix, il les reçoit, leur donne audience, les congédie; il a des +termes tout à la fois civils et hautains, une honnêteté impérieuse et +qu'il emploie sans discernement; il a une fausse grandeur qui l'abaisse, +et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le +mépriser. + +(VI) Un Pamphile est plein de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort +point de l'idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa +dignité; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pièces, s'en enveloppe +pour se faire valoir; il dit: Mon ordre, mon cordon bleu; il l'étale ou +il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut être grand, il +croit l'être; il ne l'est pas, il est d'après un grand. Si quelquefois +il sourit à un homme du dernier ordre, à un homme d'esprit, il choisit +son temps si juste, qu'il n'est jamais pris sur le fait: aussi la +rougeur lui monterait-elle au visage s'il était malheureusement surpris +dans la moindre familiarité avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni +puissant, ni ami d'un ministre, ni son allié, ni son domestique. Il est +sévère et inexorable à qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous +aperçoit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain, +s'il vous trouve en un endroit moins public, ou s'il est public, en la +compagnie d'un grand, il prend courage, il vient à vous, et il vous dit: +Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tantôt il vous quitte +brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis; et tantôt +s'il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les +enlève. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arrête pas; il se fait +suivre, vous parle si haut que c'est une scène pour ceux qui passent. +Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre: gens nourris +dans le faux, et qui ne haïssent rien tant que d'être naturels; vrais +personnages de comédie, des Floridors, des Mondoris. + +(VII) On ne tarit point sur les Pamphiles: ils sont bas et timides +devant les princes et les ministres; pleins de hauteur et de confiance +avec ceux qui n'ont que de la vertu; muets et embarrassés avec les +savants; vifs, hardis et décisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils +parlent de guerre à un homme de robe, et de politique à un financier; +ils savent l'histoire avec les femmes; ils sont poètes avec un docteur, +et géomètres avec un poète. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de +principes, encore moins: ils vivent à l'aventure, poussés et entraînés +par le vent de la faveur et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point +d'opinion qui soit à eux, qui leur soit propre; ils en empruntent à +mesure qu'ils en ont besoin; et celui à qui ils ont recours n'est guère +un homme sage, ou habile, ou vertueux: c'est un homme à la mode. + +51 (VI) + +Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie +stérile ou une haine impuissante, qui ne nous venge point de leur +splendeur et de leur élévation, et qui ne fait qu'ajouter à notre propre +misère le poids insupportable du bonheur d'autrui. Que faire contre une +maladie de l'âme si invétérée et si contagieuse? Contentons-nous de peu, +et de moins encore s'il est possible; sachons perdre dans l'occasion: la +recette est infaillible, et je consens à l'éprouver. J'évite par là +d'apprivoiser un suisse ou de fléchir un commis; d'être repoussé à une +porte par la foule innombrable de clients ou de courtisans dont la +maison d'un ministre se dégorge plusieurs fois le jour; de languir dans +sa salle d'audience; de lui demander en tremblant et en balbutiant une +chose juste; d'essuyer sa gravité, son ris amer et son laconisme. Alors +je ne le hais plus, je ne lui porte plus d'envie; il ne me fait aucune +prière, je ne lui en fais pas; nous sommes égaux, si ce n'est peut-être +qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis. + +52 (I) + +Si les grands ont les occasions de nous faire du bien, ils en ont +rarement la volonté; et s'ils désirent de nous faire du mal, ils n'en +trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut être trompé dans +l'espèce de culte qu'on leur rend, s'il n'est fondé que sur l'espérance +ou sur la crainte; et une longue vie se termine quelquefois sans qu'il +arrive de dépendre d'eux pour le moindre intérêt, ou qu'on leur doive sa +bonne ou sa mauvaise fortune. Nous devons les honorer, parce qu'ils sont +grands et que nous sommes petits, et qu'il y en a d'autres plus petits +que nous qui nous honorent. + +53 + +(VI) À la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes faiblesses, mêmes +petitesses, mêmes travers d'esprit, mêmes brouilleries dans les familles +et entre les proches, mêmes envies, mêmes antipathies. Partout des brus +et des belles-mères, des maris et des femmes, des divorces, des +ruptures, et de mauvais raccommodements; partout des humeurs, des +colères, des partialités, des rapports, et ce qu'on appelle de mauvais +discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue +Saint-Denis, comme transportées à V** ou à F**. Ici l'on croit se haïr +avec plus de fierté et de hauteur, et peut-être avec plus de dignité: on +se nuit réciproquement avec plus d'habileté et de finesse; les colères +sont plus éloquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en +meilleurs termes; l'on n'y blesse point la pureté de la langue; l'on n'y +offense que les hommes ou que leur réputation: tous les dehors du vice y +sont spécieux; mais le fond, encore une fois, y est le même que dans les +conditions les plus ravalées; tout le bas, tout le faible et tout +l'indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou +par leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si +habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous méprisent le +peuple, et ils sont peuple. + +(IV) Qui dit le peuple dit plus d'une chose: c'est une vaste expression, +et l'on s'étonnerait de voir ce qu'elle embrasse, et jusques où elle +s'étend. Il y a le peuple qui est opposé aux grands: c'est la populace +et la multitude; il y a le peuple qui est opposé aux sages, aux habiles +et aux vertueux: ce sont les grands comme les petits. + +54 (VI) + +Les grands se gouvernent par sentiment, âmes oisives sur lesquelles tout +fait d'abord une vive impression. Une chose arrive, ils en parlent trop; +bientôt ils en parlent peu; ensuite ils n'en parlent plus, et ils n'en +parleront plus. Action, conduite, ouvrage, événement, tout est oublié; +ne leur demandez ni correction, ni prévoyance, ni réflexion, ni +reconnaissance, ni récompense. + +55 (I) + +L'on se porte aux extrémités opposées à l'égard de certains personnages. +La satire après leur mort court parmi le peuple, pendant que les voûtes +des temples retentissent de leurs éloges. Ils ne méritent quelquefois ni +libelles ni discours funèbres; quelquefois aussi ils sont dignes de tous +les deux. + +56 (I) + +L'on doit se taire sur les puissants: il y a presque toujours de la +flatterie à en dire du bien; il y a du péril à en dire du mal pendant +qu'ils vivent, et de la lâcheté quand ils sont morts. + + + + +Du souverain ou de la République + + +1 (I) + +Quand l'on parcourt, sans la prévention de son pays, toutes les formes +de gouvernement, l'on ne sait à laquelle se tenir: il y a dans toutes le +moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de +plus sûr, c'est d'estimer celle où l'on est né la meilleure de toutes, +et de s'y soumettre. + +2 (I) + +Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique +qui ne consiste qu'à répandre le sang est fort bornée et de nul +raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à +notre ambition: un homme né cruel fait cela sans peine. C'est la manière +la plus horrible et la plus grossière de se maintenir ou de s'agrandir. + +3 (IV) + +C'est une politique sûre et ancienne dans les républiques que d'y +laisser le peuple s'endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans +le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanité et la +mollesse; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle: +quelles grandes démarches ne fait-on pas au despotique par cette +indulgence! + +4 (VII) + +Il n'y a point de patrie dans le despotique; d'autres choses y +suppléent: l'intérêt, la gloire, le service du prince. + +5 (IV) + +Quand on veut changer et innover dans une république, c'est moins les +choses que le temps que l'on considère. Il y a des conjonctures où l'on +sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre le peuple; et il y en a +d'autres où il est clair qu'on ne peut trop le ménager. Vous pouvez +aujourd'hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses +privilèges; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes. + +6 (IV) + +Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas par où le calme +peut y rentrer; et quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme +peut en sortir. + +7 (IV) + +Il y a de certains maux dans la république qui y sont soufferts, parce +qu'ils préviennent ou empêchent de plus grands maux. Il y a d'autres +maux qui sont tels seulement par leur établissement, et qui, étant dans +leur origine un abus ou un mauvais usage, sont moins pernicieux dans +leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume +plus raisonnable. L'on voit une espèce de maux que l'on peut corriger +par le changement ou la nouveauté, qui est un mal, et fort dangereux. Il +y en a d'autres cachés et enfoncés comme des ordures dans un cloaque, je +veux dire ensevelis sous la honte, sous le secret et dans l'obscurité: +on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et +l'infamie; les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de +connaître ces maux que de les ignorer. L'on tolère quelquefois dans un +État un assez grand mal, mais qui détourne un million de petits maux ou +d'inconvénients, qui tous seraient inévitables et irrémédiables. Il se +trouve des maux dont chaque particulier gémit, et qui deviennent +néanmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous +les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et à +l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent, ruinent ou +déshonorent les familles, mais qui tendent au bien et à la conservation +de la machine de l'État et du gouvernement. D'autres maux renversent des +États, et sur leurs ruines en élèvent de nouveaux. On en a vu enfin qui +ont sapé par les fondements de grands empires, et qui les ont fait +évanouir de dessus la terre, pour varier et renouveler la face de +l'univers. + +8 (VIII) + +Qu'importe à l'État qu'Ergaste soit riche, qu'il ait des chiens qui +arrêtent bien, qu'il crée les modes sur les équipages et sur les habits, +qu'il abonde en superfluités? Où il s'agit de l'intérêt et des +commodités de tout le public, le particulier est-il compté? La +consolation des peuples dans les choses qui lui pèsent un peu est de +savoir qu'ils soulagent le prince, ou qu'ils n'enrichissent que lui: ils +ne se croient point redevables à Ergaste de l'embellissement de sa +fortune. + +9 (IV) + +La guerre a pour elle l'antiquité; elle a été dans tous les siècles: on +l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les +familles d'héritiers, et faire périr les frères à une même bataille. +Jeune Soyecour! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, +pénétrant, élevé, sociable; je plains cette mort prématurée qui te joint +à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te +montrer: malheur déplorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes, +pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre +eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres; +et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont +inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire; ils ont attaché +à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation; et +ils ont depuis renchéri de siècle en siècle sur la manière de se +détruire réciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de +son unique source, est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se +sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et +leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de +ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté. + +10 (IV) + +Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein +d'une grande ville où il n'a rien à craindre ni pour ses biens ni pour +sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines, +d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées qui +tiennent la campagne ne viennent point à se rencontrer, ou si elles sont +une fois en présence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se +mêlent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix +mille hommes sur la place. Il va même souvent jusques à oublier ses +intérêts les plus chers, le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour +le changement, et par le goût de la nouveauté ou des choses +extraordinaires. Quelques-uns consentiraient à voir une autre fois les +ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, à voir tendre des chaînes et +faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre +la nouvelle. + +11 (VI) + +Démophile, à ma droite, se lamente, et s'écrie: «Tout est perdu, c'est +fait de l'État; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment +résister à une si forte et si générale conjuration? Quel moyen, je ne +dis pas d'être supérieur, mais de suffire seul à tant et de si puissants +ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un héros, un Achille y +succomberait. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes: je sais bien ce +que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a +beaucoup appris.» Il parle là-dessus avec admiration d'Olivier le Daim +et de Jacques Coeur: «C'étaient là des hommes, dit-il, c'étaient des +ministres.» Il débite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et +les plus désavantageuses que l'on pourrait feindre: tantôt un parti des +nôtres a été attiré dans une embuscade et taillé en pièces; tantôt +quelques troupes renfermées dans un château se sont rendues aux ennemis +à discrétion, et ont passé par le fil de l'épée; et si vous lui dites +que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point, il ne vous écoute +pas, il ajoute qu'un tel général a été tué; et bien qu'il soit vrai +qu'il n'a reçu qu'une légère blessure, et que vous l'en assuriez, il +déplore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, l'État; il se plaint +lui-même: il a perdu un bon ami et une grande protection. Il dit que la +cavalerie allemande est invincible; il pâlit au seul nom des cuirassiers +de l'Empereur. «Si l'on attaque cette place, continue-t-il, on lèvera le +siège. Ou l'on demeurera sur la défensive sans livrer de combat; ou si +on le livre, on le doit perdre; et si on le perd, voilà l'ennemi sur la +frontière.» Et comme Démophile le fait voler, le voilà dans le coeur du +royaume: il entend déjà sonner le beffroi des villes, et crier à +l'alarme; il songe à son bien et à ses terres: où conduira-t-il son +argent, ses meubles, sa famille? où se réfugiera-t-il? en Suisse ou à +Venise? + +Mais, à ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une armée de +trois cent mille hommes; il n'en rabattrait pas une seule brigade: il a +la liste des escadrons et des bataillons, des généraux et des officiers; +il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de +toutes ces troupes: il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre; +il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les +Pyrénées, et il fait passer la mer à ce qui lui reste. Il connaît les +marches de ces armées, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne +feront pas; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince ou le secret du +ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille où il soit +demeuré sur la place quelque neuf à dix mille hommes des leurs, il en +compte jusqu'à trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont +toujours fixes et certains, comme de celui qui est bien informé. S'il +apprend le matin que nous avons perdu une bicoque, non seulement il +envoie s'excuser à ses amis qu'il a la veille conviés à dîner, mais même +ce jour-là il ne dîne point, et s'il soupe, c'est sans appétit. Si les +nôtres assiègent une place très forte, très régulière, pourvue de vivres +et de munitions, qui a une bonne garnison, commandée par un homme d'un +grand courage, il dit que la ville a des endroits faibles et mal +fortifiés, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque +d'expérience, et qu'elle capitulera après huit jours de tranchée +ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et après avoir +respiré un peu: «Voilà, s'écrie-t-il, une grande nouvelle; ils sont +défaits, et à plate couture; le général, les chefs, du moins une bonne +partie, tout est tué, tout a péri. Voilà, continue-t-il, un grand +massacre, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur.» Il +s'assit, il souffle, après avoir débité sa nouvelle, à laquelle il ne +manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point +eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce à la ligue +et quitte ses confédérés, qu'un autre se dispose à prendre le même +parti; il croit fermement avec la populace qu'un troisième est mort: il +nomme le lieu où il est enterré; et quand on est détrompé aux halles et +aux faubourgs, il parie encore pour l'affirmative. Il sait, par une voie +indubitable, que T.K.L. fait de grands progrès contre l'Empereur; que +le Grand Seigneur arme puissamment, ne veut point de paix, et que son +vizir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne. Il frappe des +mains, et il tressaille sur cet événement, dont il ne doute plus. La +triple alliance chez lui est un Cerbère, et les ennemis autant de +monstres à assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de +triomphes et que de trophées. Il dit dans le discours familier: Notre +auguste Héros, notre grand Potentat, notre invincible Monarque. +Réduisez-le, si vous pouvez, à dire simplement: Le Roi a beaucoup +d'ennemis, ils sont puissants, ils sont unis, ils sont aigris: il les a +vaincus, j'espère toujours qu'il les pourra vaincre. Ce style, trop +ferme et trop décisif pour Démophile, n'est pour Basilide ni assez +pompeux ni assez exagéré; il a bien d'autres expressions en tête: il +travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner +la ville capitale un jour d'entrée; et dès qu'il entend dire que les +armées sont en présence, ou qu'une place est investie, il fait déplier +sa robe et la mettre à l'air, afin qu'elle soit toute prête pour la +cérémonie de la cathédrale. + +12 (IV) + +Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les +plénipotentiaires ou les agents des couronnes et des républiques, soit +d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur coûte plus de +temps, je ne dis pas que les seuls préliminaires, mais que le simple +règlement des rangs, des préséances et des autres cérémonies. + +Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est un Protée. +Semblable quelquefois à un joueur habile, il ne montre ni humeur ni +complexion, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser +pénétrer, soit pour ne rien laisse échapper de son secret par passion ou +par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus +conforme aux vues qu'il a et aux besoins où il se trouve, et paraître +tel qu'il a intérêt que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi +dans une grande puissance, ou dans une grande faiblesse qu'il veut +dissimuler, il est ferme et inflexible, pour ôter l'envie de beaucoup +obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui +demander, et se donner la même licence. Une autre fois, ou il est +profond et dissimulé, pour cacher une vérité en l'annonçant, parce qu'il +lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est +franc et ouvert, afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être +su, l'on croie néanmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir, +et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De même, ou il est vif et +grand parleur, pour faire parler les autres, pour empêcher qu'on ne lui +parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour +dire plusieurs choses indifférentes qui se modifient ou qui se +détruisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la +crainte et la confiance, pour se défendre d'une ouverture qui lui est +échappée par une autre qu'il aura faite; ou il est froid et taciturne, +pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour écouter +longtemps, pour être écouté quand il parle, pour parler avec ascendant +et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un +grand coup et qui ébranlent. Il s'ouvre et parle le premier pour, en +découvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les +cabales des ministres étrangers sur les propositions qu'il aura +avancées, prendre ses mesures et avoir la réplique; et dans une autre +rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour être +précis, pour connaître parfaitement les choses sur quoi il est permis de +faire fond pour lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu'il doit +demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et +formels; il sait encore mieux parler ambigument, d'une manière +enveloppée, user de tours ou de mots équivoques, qu'il peut faire valoir +ou diminuer dans les occasions, et selon ses intérêts. Il demande peu +quand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beaucoup pour avoir +peu, et l'avoir plus sûrement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il +prétend ensuite lui devoir être comptées pour rien, et qui ne l'excluent +pas d'en demander une plus grande; et il évite au contraire de commencer +par obtenir un point important, s'il l'empêche d'en gagner plusieurs +autres de moindre conséquence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le +premier. Il demande trop, pour être refusé, mais dans le dessein de se +faire un droit ou une bienséance de refuser lui-même ce qu'il sait bien +qu'il lui sera demandé, et qu'il ne veut pas octroyer: aussi soigneux +alors d'exagérer l'énormité de la demande, et de faire convenir, s'il se +peut, des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affaiblir celles +qu'on prétend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec +instance; également appliqué à faire sonner haut et à grossir dans +l'idée des autres le peu qu'il offre, et à mépriser ouvertement le peu +que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais +extraordinaires, qui donnent de la défiance, et obligent de rejeter ce +que l'on accepterait inutilement; qui lui sont cependant une occasion de +faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les +lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore +plus qu'il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser, +importuner sur une chose médiocre, pour éteindre les espérances et ôter +la pensée d'exiger de lui rien de plus fort; ou s'il se laisse fléchir +jusques à l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font +partager le gain et les avantages avec ceux qui reçoivent. Il prend +directement ou indirectement l'intérêt d'un allié, s'il y trouve son +utilité et l'avancement de ses prétentions. Il ne parle que de paix, que +d'alliances, que de tranquillité publique, que d'intérêt public; et en +effet il ne songe qu'aux siens, c'est-à-dire à ceux de son maître ou de +sa république. Tantôt il réunit quelques-uns qui étaient contraires les +uns aux autres, et tantôt il divise quelques autres qui étaient unis. Il +intimide les forts et les puissants, il encourage les faibles. Il unit +d'abord d'intérêt plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre +la balance égale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire +pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait +intéresser ceux avec qui il traite; et par un adroit manège, par de fins +et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, +les biens et les honneurs qu'ils peuvent espérer par une certaine +facilité, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs +maîtres. Il ne veut pas aussi être cru imprenable par cet endroit; il +laisse voir en lui quelque peu de sensibilité pour sa fortune: il +s'attire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres +les plus secrètes, leurs desseins les plus profonds et leur dernière +ressource; et il en profite. Si quelquefois il est lésé dans quelques +chefs qui ont enfin été réglés, il crie haut; si c'est le contraire; il +crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la +défensive. Il a son fait digéré par la cour, toutes ses démarches sont +mesurées, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; et il +agit néanmoins, dans les points difficiles et dans les articles +contestés, comme s'il se relâchait de lui-même sur-le-champ, et comme +par un esprit d'accommodement; il ose même promettre à l'assemblée qu'il +fera goûter la proposition, et qu'il n'en sera pas désavoué. Il fait +courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé, muni +d'ailleurs de pouvoirs particuliers, qu'il ne découvre jamais qu'à +l'extrémité, et dans les moments où il lui serait pernicieux de ne les +pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et à +l'essentiel, toujours prêt de leur sacrifier les minuties et les points +d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de +patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse +jusqu'au découragement. Il se précautionne et s'endurcit contre les +lenteurs et les remises, contre les reproches, les soupçons, les +défiances, contre les difficultés et les obstacles, persuadé que le +temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les +esprits au point où on les souhaite. Il va jusques à feindre un intérêt +secret à la rupture de la négociation, lorsqu'il désire le plus +ardemment qu'elle soit continuée; et si au contraire il a des ordres +précis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir, +pour y réussir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un +grand événement, il se raidit ou il se relâche selon qu'il lui est utile +ou préjudiciable; et si par une grande prudence il sait le prévoir, il +presse et il temporise selon que l'État pour qui il travaille en doit +craindre ou espérer; et il règle sur ses besoins ses conditions. Il +prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa +faiblesse, du génie des nations avec qui il traite, du tempérament et du +caractère des personnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses +maximes, tous les raffinements de sa politique tendent à une seule fin, +qui est de n'être point trompé, et de tromper les autres. + +13 (I) + +Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain. + +14 (I) + +L'un des malheurs du prince est d'être souvent trop plein de son secret, +par le péril qu'il y a à le répandre: son bonheur est de rencontrer une +personne sûre qui l'en décharge. + +15 (I) + +Il ne manque rien à un roi que les douceurs d'une vie privée; il ne peut +être consolé d'une si grande perte que par le charme de l'amitié, et par +la fidélité de ses amis. + +16 (I) + +Le plaisir d'un roi qui mérite de l'être est de l'être moins +quelquefois, de sortir du théâtre, de quitter le bas de saye et les +brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rôle plus +familier. + +17 (I) + +Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori. + +18 (I) + +Le favori n'a point de suite; il est sans engagement et sans liaisons; +il peut être entouré de parents et de créatures, mais il n'y tient pas; +il est détaché de tout, et comme isolé. + +20 (VI) + +Je ne doute point qu'un favori, s'il a quelque force et quelque +élévation, ne se trouve souvent confus et déconcerté des bassesses, des +petitesses, de la flatterie, des soins superflus et des attentions +frivoles de ceux qui le courent, qui le suivent, et qui s'attachent à +lui comme ses viles créatures; et qu'il ne se dédommage dans le +particulier d'une si grande servitude par le ris et la moquerie. + +21 (VI) + +Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire? ne +vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mémoire et +pour la durée de votre nom: les titres passent, la faveur s'évanouit, +les dignités se perdent, les richesses se dissipent, et le mérite +dégénère. Vous avez des enfants, il est vrai, dignes de vous, j'ajoute +même capables de soutenir toute votre fortune; mais qui peut vous en +promettre autant de vos petits-fils? Ne m'en croyez pas, regardez cette +unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous +dédaignez: ils ont des aïeuls, à qui, tout grands que vous êtes, vous ne +faites que succéder. Ayez de la vertu et de l'humanité; et si vous me +dites: «Qu'aurons-nous de plus?» je vous répondrai: «De l'humanité et de +la vertu.» Maîtres alors de l'avenir, et indépendants d'une postérité, +vous êtes sûrs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que +l'on montrera les ruines de vos châteaux, et peut-être la seule place où +ils étaient construits, l'idée de vos louables actions sera encore +fraîche dans l'esprit des peuples; ils considéreront avidement vos +portraits et vos médailles; ils diront: «Cet homme dont vous regardez la +peinture a parlé à son maître avec force et avec liberté, et a plus +craint de lui nuire que de lui déplaire; il lui a permis d'être bon et +bienfaisant, de dire de ses villes: Ma bonne ville, et de son peuple: +Mon peuple. Cet autre dont vous voyez l'image, et en qui l'on remarque +une physionomie forte, jointe à un air grave, austère et majestueux, +augmente d'année à autre de réputation: les plus grands politiques +souffrent de lui être comparés. Son grand dessein a été d'affermir +l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des +grands: ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le +péril de la mort, ni ses infirmités n'ont pu l'en détourner. Il a eu du +temps de reste pour entamer un ouvrage, continué ensuite et achevé par +l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de +l'hérésie.» + +22 (VIII) + +Le panneau le plus délié et le plus spécieux qui dans tous les temps ait +été tendu aux grands par leurs gens d'affaires, et aux rois par leurs +ministres, est la leçon qu'ils leur font de s'acquitter et de +s'enrichir. Excellent conseil! maxime utile, fructueuse, une mine d'or, +un Pérou, du moins pour ceux qui ont su jusqu'à présent l'inspirer à +leurs maîtres. + +23 (IV) + +C'est un extrême bonheur pour les peuples quand le prince admet dans sa +confiance et choisit pour le ministère ceux mêmes qu'ils auraient voulu +lui donner, s'ils en avaient été les maîtres. + +24 (IV) + +La science des détails, ou une diligente attention aux moindres besoins +de la république, est une partie essentielle au bon gouvernement, trop +négligée à la vérité dans les derniers temps par les rois ou par les +ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le souverain qui +l'ignore, ni assez estimer dans celui qui la possède. Que sert en effet +au bien des peuples et à la douceur de leurs jours, que le prince place +les bornes de son empire au delà des terres de ses ennemis, qu'il fasse +de leurs souverainetés des provinces de son royaume; qu'il leur soit +également supérieur par les sièges et par les batailles, et qu'ils ne +soient devant lui en sûreté ni dans les plaines ni dans les plus forts +bastions; que les nations s'appellent les unes les autres, se liguent +ensemble pour se défendre et pour l'arrêter; qu'elles se liguent en +vain, qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours; que leurs +dernières espérances soient tombées par le raffermissement d'une santé +qui donnera au monarque le plaisir de voir les princes ses petits-fils +soutenir ou accroître ses destinées, se mettre en campagne, s'emparer de +redoutables forteresses, et conquérir de nouveaux États; commander de +vieux et expérimentés capitaines, moins par leur rang et leur naissance +que par leur génie et leur sagesse; suivre les traces augustes de leur +victorieux père; imiter sa bonté sa docilité, son équité, sa vigilance, +son intrépidité? Que me servirait en un mot, comme à tout le peuple, que +le prince fût heureux et comblé de gloire par lui-même et par les siens, +que ma patrie fût puissante et formidable, si, triste et inquiet, j'y +vivais dans l'oppression ou dans l'indigence; si, à couvert des courses +de l'ennemi, je me trouvais exposé dans les places ou dans les rues +d'une ville au fer d'un assassin, et que je craignisse moins dans +l'horreur de la nuit d'être pillé ou massacré dans d'épaisses forêts que +dans ses carrefours; si la sûreté, l'ordre et la propreté ne rendaient +pas le séjour des villes si délicieux, et n'y avaient pas amené, avec +l'abondance, la douceur de la société; si, faible et seul de mon parti, +j'avais à souffrir dans ma métairie du voisinage d'un grand, et si l'on +avait moins pourvu à me faire justice de ses entreprises; si je n'avais +pas sous ma main autant de maîtres, et d'excellents maîtres, pour élever +mes enfants dans les sciences ou dans les arts qui feront un jour leur +établissement; si, par la facilité du commerce, il m'était moins +ordinaire de m'habiller de bonnes étoffes, et de me nourrir de viandes +saines, et de les acheter peu; si enfin, par les soins du prince, je +n'étais pas aussi content de ma fortune, qu'il doit lui-même par ses +vertus l'être de la sienne? + +25 (VII) + +Les huit ou les dix mille hommes sont au souverain comme une monnaie +dont il achète une place ou une victoire: s'il fait qu'il lui en coûte +moins, s'il épargne les hommes, il ressemble à celui qui marchande et +qui connaît mieux qu'un autre le prix de l'argent. + +26 (VII) + +Tout prospère dans une monarchie où l'on confond les intérêts de l'État +avec ceux du prince. + +27 (VII) + +Nommer un roi Père du peuple est moins faire son éloge que l'appeler par +son nom, ou faire sa définition. + +28 (VII) + +Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain à ses sujets, et +de ceux-ci au souverain: quels sont les plus assujettissants et les plus +pénibles, je ne le déciderai pas. Il s'agit de juger, d'un côté, entre +les étroits engagements du respect, des secours, des services, de +l'obéissance, de la dépendance; et d'un autre, les obligations +indispensables de bonté, de justice, de soins, de défense, de +protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est +dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement +soumis aux lois et à la justice, dont le prince est le dépositaire: +ajouter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans +égards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie, +c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie. + +29 (VII) + +Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui répandu sur une +colline vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le +serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a +échappé à la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est +debout auprès de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il +les conduit, il les change de pâturage; si elles se dispersent, il les +rassemble; si un loup avide paraît, il lâche son chien, qui le met en +fuite; il les nourrit, il les défend; l'aurore le trouve déjà en pleine +campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil: quels soins! quelle +vigilance! quelle servitude! Quelle condition vous paraît la plus +délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau +est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image naïve +des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince. + +Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habillé d'or et +de pierreries, la houlette d'or en ses mains; son chien a un collier +d'or, il est attaché avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or +à son troupeau ou contre les loups? + +30 (VII) + +Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instants +l'occasion à un homme de faire du bien à tant de milliers d'hommes! Quel +dangereux poste que celui qui expose à tous moments un homme à nuire à +un million d'hommes! + +31 (VII) + +Si les hommes ne sont point capables sur la terre d'une joie plus +naturelle, plus flatteuse et plus sensible, que de connaître qu'ils sont +aimés, et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le +coeur de leurs peuples? + +32 (I) + +Il y a peu de règles générales et de mesures certaines pour bien +gouverner; l'on suit le temps et les conjonctures, et cela roule sur la +prudence et sur les vues de ceux qui règnent: aussi le chef-d'oeuvre de +l'esprit, c'est le parfait gouvernement; et ce ne serait peut-être pas +une chose possible, si les peuples, par l'habitude où ils sont de la +dépendance et de la soumission, ne faisaient la moitié de l'ouvrage. + +33 (I) + +Sous un très grand roi, ceux qui tiennent les premières places n'ont que +des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine: tout coule de +source; l'autorité et le génie du prince leur aplanissent les chemins, +leur épargnent les difficultés, et font tout prospérer au delà de leur +attente: ils ont le mérite de subalternes. + +34 (V) + +Si c'est trop de se trouver chargé d'une seule famille, si c'est assez +d'avoir à répondre de soi seul, quel poids, quel accablement, que celui +de tout un royaume! Un souverain est-il payé de ses peines par le +plaisir que semble donner une puissance absolue, par toutes les +prosternations des courtisans? Je songe aux pénibles, douteux et +dangereux chemins qu'il est quelquefois obligé de suivre pour arriver à +la tranquillité publique; je repasse les moyens extrêmes, mais +nécessaires, dont il use souvent pour une bonne fin; je sais qu'il doit +répondre à Dieu même de la félicité de ses peuples, que le bien et le +mal est en ses mains, et que toute ignorance ne l'excuse pas; et je me +dis à moi-même: «Voudrais-je régner?» Un homme un peu heureux dans une +condition privée devrait-il y renoncer pour une monarchie? N'est-ce pas +beaucoup, pour celui qui se trouve en place par un droit héréditaire, de +supporter d'être né roi? + +35 (I) + +Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien régner! Une naissance +auguste, un air d'empire et d'autorité, un visage qui remplisse la +curiosité des peuples empressés de voir le prince, et qui conserve le +respect dans le courtisan; une parfaite égalité d'humeur; un grand +éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la +permettre point; ne faire jamais ni menaces ni reproches; ne point céder +à la colère, et être toujours obéi; l'esprit facile, insinuant; le coeur +ouvert, sincère, et dont on croit voir le fond, et ainsi très propre à +se faire des amis, des créatures et des alliés; être secret toutefois, +profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets; du sérieux +et de la gravité dans le public; de la brièveté, jointe à beaucoup de +justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des +princes, soit dans les conseils; une manière de faire des grâces qui est +comme un second bienfait; le choix des personnes que l'on gratifie; le +discernement des esprits, des talents, et des complexions pour la +distribution des postes et des emplois; le choix des généraux et des +ministres; un jugement ferme, solide, décisif dans les affaires, qui +fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste; un esprit de +droiture et d'équité qui fait qu'on le suit jusques à prononcer +quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des alliés, des +ennemis; une mémoire heureuse et très présente, qui rappelle les besoins +des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requêtes; une vaste +capacité, qui s'étende non seulement aux affaires de dehors, au +commerce, aux maximes d'État, aux vues de la politique, au reculement +des frontières par la conquête de nouvelles provinces, et à leur sûreté +par un grand nombre de forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi +se renfermer au dedans, et comme dans les détails de tout un royaume; +qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté, +s'il s'y rencontre; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y +règnent; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étaient remplies +d'abus; qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodités par le +renouvellement d'une exacte police, plus d'éclat et plus de majesté par +des édifices somptueux; punir sévèrement les vices scandaleux; donner +par son autorité et par son exemple du crédit à la piété et à la vertu; +protéger l'Église, ses ministres, ses droits, ses libertés, ménager ses +peuples comme ses enfants; être toujours occupé de la pensée de les +soulager, de rendre les subsides légers, et tels qu'ils se lèvent sur +les provinces sans les appauvrir; de grands talents pour la guerre; être +vigilant, appliqué, laborieux; avoir des armées nombreuses, les +commander en personne; être froid dans le péril, ne ménager sa vie que +pour le bien de son État; aimer le bien de son État et sa gloire plus +que sa vie; une puissance très absolue, qui ne laisse point d'occasion +aux brigues, à l'intrigue et à la cabale; qui ôte cette distance infinie +qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche, +et sous laquelle tous plient également; une étendue de connaissance qui +fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immédiatement et +par lui-même, que ses généraux ne sont, quoique éloignés de lui, que ses +lieutenants, et les ministres que ses ministres; une profonde sagesse, +qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire; +qui sait faire la paix, qui sait la rompre; qui sait quelquefois, et +selon les divers intérêts, contraindre les ennemis à la recevoir; qui +donne des règles à une vaste ambition, et sait jusques où l'on doit +conquérir; au milieu d'ennemis couverts ou déclarés, se procurer le +loisir des jeux, des fêtes, des spectacles; cultiver les arts et les +sciences; former et exécuter des projets d'édifices surprenants; un +génie enfin supérieur et puissant, qui se fait aimer et révérer des +siens, craindre des étrangers; qui fait d'une cour, et même de tout un +royaume, comme une seule famille, unie parfaitement sous un même chef, +dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde: +ces admirables vertus me semblent refermées dans l'idée du souverain; il +est vrai qu'il est rare de les voir réunies dans un même sujet: il faut +que trop de choses concourent à la fois, l'esprit, le coeur, les dehors, +le tempérament; et il me paraît qu'un monarque qui les rassemble toutes +en sa personne est bien digne du nom de Grand. + + + + +De l'homme + + +1 (I) + +Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur +ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'eux-mêmes, et +l'oubli des autres: ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne +pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'élève. + +2 (I) + +Les hommes en un sens ne sont point légers, ou ne le sont que dans les +petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les +bienséances; ils changent de goût quelquefois: ils gardent leurs moeurs +toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans +l'indifférence pour la vertu. + +3 (IV) + +Le stoïcisme est un jeu d'esprit et une idée semblable à la République +de Platon. Les stoïques ont feint qu'on pouvait rire dans la pauvreté; +être insensible aux injures, à l'ingratitude, aux pertes de biens, comme +à celles des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme +une chose indifférente qui ne devait ni réjouir ni rendre triste; n'être +vaincu ni par le plaisir ni par la douleur; sentir le fer ou le feu dans +quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une +seule larme; et ce fantôme de vertu et de constance ainsi imaginé, il +leur a plu de l'appeler un sage. Ils ont laissé à l'homme tous les +défauts qu'ils lui ont trouvés, et n'ont presque relevé aucun de ses +faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou +ridicules qui servissent à l'en corriger, ils lui ont tracé l'idée d'une +perfection et d'un héroïsme dont il n'est point capable, et l'ont +exhorté à l'impossible. Ainsi le sage, qui n'est pas, ou qui n'est +qu'imaginaire, se trouve naturellement et par lui-même au-dessus de tous +les événements et de tous les maux: ni la goutte la plus douloureuse, ni +la colique la plus aiguë ne sauraient lui arracher une plainte; le ciel +et la terre peuvent être renversés sans l'entraîner dans leur chute, et +il demeurerait ferme sur les ruines de l'univers: pendant que l'homme +qui est en effet sort de son sens, crie, se désespère, étincelle des +yeux, et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine +qui est en pièces. + +4 (IV) + +Inquiétude d'esprit, inégalité d'humeur, inconstance de coeur, +incertitude de conduite: tous vices de l'âme, mais différents, et qui +avec tout le rapport qui paraît entre eux, ne se supposent pas toujours +l'un l'autre dans un même sujet. + +5 (VI) + +Il est difficile de décider si l'irrésolution rend l'homme plus +malheureux que méprisable; de même s'il y a toujours plus d'inconvénient +à prendre un mauvais parti, qu'à n'en prendre aucun. + +6 (VI) + +Un homme inégal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs: il se +multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux goûts et de manières +différentes; il est à chaque moment ce qu'il n'était point, et il va +être bientôt ce qu'il n'a jamais été: il se succède à lui-même. Ne +demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses +complexions; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs. +Ne vous trompez-vous point? est-ce Euthycrate que vous abordez? +aujourd'hui quelle glace pour vous! hier il vous recherchait, il vous +caressait, vous donniez de la jalousie à ses amis: vous reconnaît-il +bien? dites-lui votre nom. + +7 (VI) + +Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la +referme: il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit; et venant à mieux +s'examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du +côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise +est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent +tout d'un coup rudement frapper à l'estomac ou au visage; il ne +soupçonne point ce que ce peut être, jusqu'à ce qu'ouvrant les yeux et +se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière +un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l'a +vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser +dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son côté à la renverse. Il +lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête à la +rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnaître à peine, et +n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il +cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un +après l'autre: on lui perd tout, on lui égare tout; il demande ses +gants, qu'il a dans ses mains, semblable à cette femme qui prenait le +temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait sur son visage. Il +entre à l'appartement, et passe sous un lustre où sa perruque s'accroche +et demeure suspendue: tous les courtisans regardent et rient; Ménalque +regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans +toute l'assemblée où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il +manque une perruque. S'il va par la ville, après avoir fait quelque +chemin, il se croit égaré, il s'émeut, et il demande où il est à des +passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue; il entre ensuite +dans sa maison, d'où il sort précipitamment, croyant qu'il s'est trompé. +Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degré un carrosse +qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche et croit +ramener son maître dans sa maison; Ménalque se jette hors de la +portière, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la +chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il +s'assit, il se repose, il est chez soi. Le maître arrive: celui-ci se +lève pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de +s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il rêve, +il reprend la parole: le maître de la maison s'ennuie, et demeure +étonné; Ménalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il +a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin, il +l'espère, et il prend patience: la nuit arrive qu'il est à peine +détrompé. Une autre fois il rend visite à une femme, et, se persuadant +bientôt que c'est lui qui la reçoit, il s'établit dans son fauteuil, et +ne songe nullement à l'abandonner: il trouve ensuite que cette dame fait +ses visites longues, il attend à tous moments qu'elle se lève et le +laisse en liberté; mais comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et +que la nuit est déjà avancée, il la prie à souper: elle rit, et si haut, +qu'elle le réveille. Lui-même se marie le matin, l'oublie le soir, et +découche la nuit de ses noces; et quelques années après il perd sa +femme, elle meurt entre ses bras, il assiste à ses obsèques, et le +lendemain, quand on lui vient dire qu'on a servi, il demande si sa femme +est prête et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre dans une +église, et prenant l'aveugle qui est collé à la porte pour un pilier, et +sa tasse pour le bénitier, y plonge la main, la porte à son front, +lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle, et qui lui offre +des oraisons. Il s'avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se +jette lourdement dessus: la machine plie, s'enfonce, et fait des efforts +pour crier; Ménalque est surpris de se voir à genoux sur les jambes d'un +fort petit homme, appuyé sur son dos, les deux bras passés sur ses +épaules, et ses deux mains jointes et étendues qui lui prennent le nez +et lui ferment la bouche; il se retire confus, et va s'agenouiller +ailleurs. Il tire un livre pour faire sa prière, et c'est sa pantoufle +qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il a mise dans sa poche avant que +de sortir. Il n'est pas hors de l'église qu'un homme de livrée court +après lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de +Monseigneur; Ménalque lui montre la sienne, et lu dit: «Voilà toutes les +pantoufles que j'ai sur moi»; il se fouille néanmoins, et tire celle de +l'évêque de**, qu'il vient de quitter, qu'il a trouvé malade auprès de +son feu, et dont, avant de prendre congé de lui, il a ramassé la +pantoufle, comme l'un de ses gants qui était à terre: ainsi Ménalque +s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu +au jeu tout l'argent qui est dans sa bourse, et, voulant continuer de +jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa +cassette, en tire ce qu'il lui plaît, croit la remettre où il l'a prise: +il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; étonné de ce +prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d'y voir son +chien, qu'il a serré pour sa cassette. Il joue au trictrac, il demande à +boire, on lui en apporte; c'est à lui à jouer, il tient le cornet d'une +main et un verre de l'autre, et comme il a une grande soif, il avale les +dés et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et +inonde celui contre qui il joue. Et dans une chambre où il est familier, +il crache sur le lit et jette son chapeau à terre, en croyant faire tout +le contraire. Il se promène sur l'eau, et il demande quelle heure il +est: on lui présente une montre; à peine l'a-t-il reçue, que ne songeant +plus ni à l'heure ni à la montre, il la jette dans la rivière, comme une +chose qui l'embarrasse. Lui-même écrit une longue lettre, met de la +poudre dessus à plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans +l'encrier. Ce n'est pas tout: il écrit une seconde lettre, et après les +avoir cachetées toutes deux, il se trompe à l'adresse; un duc et pair +reçoit l'une de ces deux lettres, et en l'ouvrant y lit ces mots: Maître +Olivier, ne manquez; sitôt la présente reçue, de m'envoyer ma provision +de foin... Son fermier reçoit l'autre, il l'ouvre, et se la fait lire; on +y trouve: Monseigneur, j'ai reçu avec une soumission aveugle les ordres +qu'il a plu à Votre Grandeur... Lui-même encore écrit une lettre pendant +la nuit, et après l'avoir cachetée, il éteint sa bougie: il ne laisse +pas d'être surpris de ne voir goutte, et il sait à peine comment cela +est arrivé. Ménalque descend l'escalier du Louvre; un autre le monte, à +qui il dit: C'est vous que je cherche; il le prend par la main, le fait +descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en +sort; il va, il revient sur ses pas; il regarde enfin celui qu'il traîne +après soi depuis un quart d'heure: il est étonné que ce soit lui, il n'a +rien à lui dire, il lui quitte la main, et tourne d'un autre côté. +Souvent il vous interroge, et il est déjà bien loin de vous quand vous +songez à lui répondre; ou bien il vous demande en courant comment se +porte votre père, et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous +crie qu'il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son +chemin: Il est ravi de vous rencontrer; il sort de chez vous pour vous +entretenir d'une certaine chose; il contemple votre main: «Vous avez là, +dit-il, un beau rubis; est-il balais?», il vous quitte et continue sa +route: voilà l'affaire importante dont il avait à vous parler. Se +trouve-t-il en campagne, il dit à quelqu'un qu'il le trouve heureux +d'avoir pu se dérober à la cour pendant l'automne, et d'avoir passé dans +ses terres tout le temps de Fontainebleau, il tient à d'autres discours; +puis revenant à celui-ci: «Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours à +Fontainebleau; vous y avez sans doute beaucoup chassé.» Il commence +ensuite un conte qu'il oublie d'achever; il rit en lui-même, il éclate +d'une chose qui lui passe par l'esprit, il répond à sa pensée, il chante +entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un +cri plaintif, il bâille, il se croit seul. S'il se trouve à un repas, on +voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette: il est vrai +que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de +fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a inventé aux +tables une grande cuillère pour la commodité du service: il la prend, la +plonge dans le plat, l'emplit, la porte à sa bouche, et il ne sort pas +d'étonnement de voir répandu sur son linge et sur ses habits le potage +qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le dîner; ou s'il +s'en souvient, et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin, il en +flanque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite; il +boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde +éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce qu'on lui a versé de trop. +Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodité: on lui rend +visite; il y a un cercle d'hommes et de femmes dans la ruelle qui +l'entretiennent, et en leur présence il soulève sa couverture et crache +dans ses draps. On le mène aux Chartreux; on lui fait voir un cloître +orné d'ouvrages, tous de la main d'un excellent peintre; le religieux +qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son +aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un de ses +tableaux: Ménalque, qui pendant la narration est hors du cloître, et +bien loin au delà, y revient enfin, et demande au père si c'est le +chanoine ou saint Bruno qui est damné. Il se trouve par hasard avec une +jeune veuve; il lui parle de son défunt mari, lui demande comment il est +mort; cette femme, à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, +sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie +de son époux, qu'elle conduit depuis la veille de sa fièvre, qu'il se +portait bien, jusqu'à l'agonie: Madame, lui demande Ménalque, qui +l'avait apparemment écoutée avec attention, n'aviez-vous que celui-là? +Il s'avise un matin de faire tout hâter dans sa cuisine, il se lève +avant le fruit, et prend congé de la compagnie: on le voit ce jour-là en +tous les endroits de la ville, hormis en celui où il a donné un +rendez-vous précis pour cette affaire qui l'a empêché de dîner, et l'a +fait sortir à pied, de peur que son carrosse ne le fît attendre. +L'entendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses +domestiques? il est étonné de ne le point voir: «Où peut-il être? +dit-il; que fait-il? qu'est-il devenu? qu'il ne se présente plus devant +moi, je le chasse dès à cette heure.» Le valet arrive, à qui il demande +fièrement d'où il vient; il lui répond qu'il vient de l'endroit où il +l'a envoyé, et il lui rend un fidèle compte de sa commission. Vous le +prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas: pour un stupide, car il +n'écoute point, et il parle encore moins; pour un fou, car outre qu'il +parle tout seul, il est sujet à de certaines grimaces et à des +mouvements de tête involontaires; pour un homme fier et incivil, car +vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans +vous rendre le salut; pour un inconsidéré, car il parle de banqueroute +au milieu d'une famille où il y a cette tache, d'exécution et d'échafaud +devant un homme dont le père y a monté, de roture devant des roturiers +qui sont riches et qui se donnent pour nobles. De même il a dessein +d'élever auprès de soi un fils naturel sous le nom et le personnage d'un +valet; et quoiqu'il veuille le dérober à la connaissance de sa femme et +de ses enfants, il lui échappe de l'appeler son fils dix fois le jour. +Il a pris aussi la résolution de marier son fils à la fille d'un homme +d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de +sa maison et de ses ancêtres, que les Ménalques ne se sont jamais +mésalliés. Enfin il n'est ni présent ni attentif dans une compagnie à ce +qui fait le sujet de la conversation. Il pense et il parle tout à la +fois, mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il +pense; aussi ne parle-t-il guère conséquemment et avec suite: où il dit +non, souvent il faut dire oui, et où il dit oui, croyez qu'il veut dire +non; il a, en vous répondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne +s'en sert point: il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au +monde. Tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps +qu'il est le plus appliqué et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots: +Oui vraiment; C'est vrai; Bon! Tout de bon? Oui-da! Je pense qu'oui; +Assurément; Ah! ciel! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas +même placés à propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il paraît +être: il appelle sérieusement son laquais Monsieur; et son ami, il +l'appelle la Verdure; il dit Votre Révérence à un prince du sang, et +Votre Altesse à un jésuite. Il entend la messe: le prêtre vient à +éternuer; il lui dit: Dieu vous assiste! Il se trouve avec un magistrat: +cet homme, grave par son caractère, vénérable par son âge et par sa +dignité, l'interroge sur un événement et lui demande si cela est ainsi; +Ménalque lui répond: Oui, Mademoiselle. Il revient une fois de la +campagne: ses laquais en livrées entreprennent de le voler et y +réussissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de +flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend. Arrivé +chez soi, il raconte son aventure à ses amis, qui ne manquent pas de +l'interroger sur les circonstances, et il leur dit: Demandez à mes gens, +ils y étaient. + +8 (IV) + +L'incivilité n'est pas un vice de l'âme, elle est l'effet de plusieurs +vices: de la sotte vanité, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse, +de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la +jalousie. Pour ne se répandre que sur les dehors, elle n'en est que plus +haïssable, parce que c'est toujours un défaut visible et manifeste. Il +est vrai cependant qu'il offense plus ou moins, selon la cause qui le +produit. + +9 (IV) + +Dire d'un homme colère, inégal, querelleux, chagrin, pointilleux, +capricieux: «c'est son humeur» n'est pas l'excuser, comme on le croit, +mais avouer sans y penser que de si grands défauts sont irrémédiables. + +Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes: +ils devraient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'être bons, mais +qu'ils doivent encore paraître tels, du moins s'ils tendent à être +sociables, capables d'union et de commerce, c'est-à-dire à être des +hommes. L'on n'exige pas des âmes malignes qu'elles aient de la douceur +et de la souplesse; elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de +piège pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices: +l'on désirerait de ceux qui ont un bon coeur qu'ils fussent toujours +pliants, faciles, complaisants; et qu'il fût moins vrai quelquefois que +ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir. + +10 (IV) + +Le commun des hommes va de la colère à l'injure. Quelques-uns en usent +autrement: ils offensent, et puis ils se fâchent; la surprise où l'on +est toujours de ce procédé ne laisse pas de place au ressentiment. + +11 (I) + +Les hommes ne s'attachent pas assez à ne point manquer les occasions de +faire plaisir: il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour +pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se +présente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par réflexion. + +12 (VIII) + +Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en général, et +de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce +du monde. + +13 (IV) + +Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d'esprit en est le +père. + +14 (I) + +Il est difficile qu'un fort malhonnête homme ait assez d'esprit: un +génie qui est droit et perçant conduit enfin à la règle, à la probité, à +la vertu. Il manque du sens et de la pénétration à celui qui s'opiniâtre +dans le mauvais comme dans le faux: l'on cherche en vain à le corriger +par des traits de satire qui le désignent aux autres, et où il ne se +reconnaît pas lui-même; ce sont des injures dites à un sourd. Il serait +désirable pour le plaisir des honnêtes gens et pour la vengeance +publique, qu'un coquin ne le fût pas au point d'être privé de tout +sentiment. + +15 (I) + +Il y a des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en +naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres que +l'on contracte, et qui nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec +des moeurs faciles, de la complaisance, et tout le désir de plaire; mais +par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit ou de qui +l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son +naturel: l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait +point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se +trouver dur et épineux. + +16 (II) + +L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme +une seule nation, et n'ont point voulu parler une même langue, vivre +sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d'un même +culte; et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des +sentiments, je suis étonné de voir jusques à sept ou huit personnes se +rassembler sous un même toit, dans une même enceinte, et composer une +seule famille. + +17 (I) + +Il y a d'étranges pères, et dont tout la vie ne semble occupée qu'à +préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort. + +18 (I) + +Tout est étranger dans l'humeur, les moeurs et les manières de la plupart +des hommes. Tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare, +rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui était né gai, paisible, +paresseux, magnifique, d'un courage fier et éloigné de toute bassesse: +les besoins de la vie, la situation où l'on se trouve, la loi de la +nécessité forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi +tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir: trop de choses qui +sont hors de lui l'altèrent, le changent, le bouleversent; il n'est +point précisément ce qu'il est ou ce qu'il paraît être. + +19 (I) + +La vie est courte et ennuyeuse: elle se passe toute à désirer. L'on +remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les +meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps +arrive, qui nous surprend encore dans les désirs; on en est là, quand la +fièvre nous saisit et nous éteint: si l'on eût guéri, ce n'était que +pour désirer plus longtemps. + +20 (VIII) + +Lorsqu'on désire, on se rend à discrétion à celui de qui l'on espère: +est-on sûr d'avoir, on temporise, on parlemente, on capitule. + +21 (I) + +Il est si ordinaire à l'homme de n'être pas heureux, et si essentiel à +tout ce qui est un bien d'être acheté par mille peines, qu'une affaire +qui se rend facile devient suspecte. L'on comprend à peine, ou que ce +qui coûte si peu puisse nous être fort avantageux, ou qu'avec des +mesures justes l'on doive si aisément parvenir à la fin que l'on se +propose. L'on croit mériter les bons succès, mais n'y devoir compter que +fort rarement. + +22 (IV) + +L'homme qui dit qu'il n'est pas né heureux pourrait du moins le devenir +par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui ôte cette +dernière ressource. + +23 (VI) + +Quoi que j'aie pu dire ailleurs, peut-être que les affligés ont tort. +Les hommes semblent être nés pour l'infortune, la douleur et la +pauvreté; peu en échappent; et comme toute disgrâce peut leur arriver, +ils devraient être préparés à toute disgrâce. + +24 (I) + +Les hommes ont tant de peine à s'approcher sur les affaires, sont si +épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés, veulent +si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur +appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je +ne sais par où et comment se peuvent conclure les mariages, les +contrats, les acquisitions, la paix, la trêve, les traités, les +alliances. + +25 + +(V) À quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanité de +fermeté, et la fourberie d'esprit. + +(I) Les fourbes croient aisément que les autres le sont; ils ne peuvent +guère être trompés, et ils ne trompent pas longtemps. + +(V) Je me rachèterai toujours fort volontiers d'être fourbe par être +stupide et passer pour tel. + +(V) On ne trompe point en bien; la fourberie ajoute la malice au +mensonge. + +26 (VIII) + +S'il y avait moins de dupes, il y aurait moins de ce qu'on appelle des +hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanité que de +distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les +autres. Comment voulez-vous qu'Érophile, à qui le manque de parole, les +mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont mérité des grâces +et des bienfaits de ceux mêmes qu'il a ou manqué de servir ou +désobligés, ne présume pas infiniment de soi et de son industrie? + +27 + +(IV) L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes, +et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d'exploit, de saisie, +d'interrogatoire, de promesse, et de plaider contre sa promesse. Est-ce +qu'il n'y aurait pas dans le monde la plus petite équité? Serait-il au +contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas +dû, ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent? + +(VIII) Parchemins inventés pour faire souvenir ou pour convaincre les +hommes de leur parole: honte de l'humanité! + +(IV) Ôtez les passions, l'intérêt, l'injustice, quel calme dans les plus +grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de +l'embarras. + +28 (I) + +Rien n'engage tant un esprit raisonnable à supporter tranquillement des +parents et des amis les tors qu'ils ont à son égard, que la réflexion +qu'il fait sur les vices de l'humanité, et combien il est pénible aux +hommes d'être constants, généreux, fidèles, d'être touchés d'une amitié +plus forte que leur intérêt. Comme il connaît leur portée, il n'exige +point d'eux qu'ils pénètrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils +aient de l'équité. Il peut haïr les hommes en général, où il y a si peu +de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime même par des +motifs plus relevés, et il s'étudie à mériter le moins qu'il se peut une +pareille indulgence. + +29 (I) + +Il y a de certains biens que l'on désire avec emportement, et dont +l'idée seule nous enlève et nous transporte: s'il nous arrive de les +obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'eût pensé, on en +jouit moins que l'on n'aspire encore à de plus grands. + +30 (I) + +Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs où l'on n'ose +penser, et dont la seule vue fait frémir: s'il arrive que l'on y tombe, +l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point, l'on se +raidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'espérait. + +31 (IV) + +Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on hérite, qu'un beau +cheval ou un joli chien dont on se trouve le maître, qu'une tapisserie, +qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins +sentir une grande perte. + +32 (V) + +Je suppose que les hommes soient éternels sur la terre, et je médite +ensuite sur ce qui pourrait me faire connaître qu'ils se feraient alors +une plus grande affaire de leur établissement qu'ils ne s'en font dans +l'état où sont les choses. + +33 (I) + +Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter; si elle est +heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient à l'autre. + +34 (I) + +Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver et qu'ils ménagent +moins que leur propre vie. + +35 (VIII) + +Irène se transporte à grands frais en Épidaure, voit Esculape dans son +temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle +est lasse et recrue de fatigue; et le dieu prononce que cela lui arrive +par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est +le soir sans appétit; l'oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute +qu'elle est sujette à des insomnies; et il lui prescrit de n'être au lit +que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et +quel remède; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi, et +quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que +le vin lui est nuisible: l'oracle lui dit de boire de l'eau; qu'elle a +des indigestions: et il ajoute qu'elle fasse diète. «Ma vue s'affaiblit, +dit Irène.--Prenez des lunettes, dit Esculape.--Je m'affaiblis +moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que +j'ai été.--C'est, dit le dieu, que vous vieillissez.--Mais que moyen +de guérir de cette langueur?--Le plus court, Irène, c'est de mourir, +comme ont fait votre mère et votre aïeule.--Fils d'Apollon, s'écrie +Irène, quel conseil me donnez-vous? Est-ce là toute cette science que +les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre? Que +m'apprenez-vous de rare et de mystérieux? et ne savais-je pas tous ces +remèdes que vous m'enseignez?--Que n'en usiez-vous donc, répond le +dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un +long voyage?» + +36 (I) + +La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir à tous les moments de la +vie: il est plus dur de l'appréhender que de la souffrir. + +37 (V) + +L'inquiétude, la crainte, l'abattement n'éloignent pas la mort, au +contraire: je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes, +qui sont mortels. + +38 (V) + +Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est +incertain: c'est un indéfini dans le temps qui tient quelque chose de +l'infini et de ce qu'on appelle éternité. + +39 (I) + +Pensons que, comme nous soupirons présentement pour la florissante +jeunesse qui n'est plus et ne reviendra point, la caducité suivra, qui +nous fera regretter l'âge viril où nous sommes encore, et que nous +n'estimons pas assez. + +40 (I) + +L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas sûr de pouvoir atteindre. + +41 (V) + +L'on espère de vieillir, et l'on craint la vieillesse; c'est-à-dire l'on +aime la vie, et l'on fuit la mort. + +42 (VI) + +C'est plus tôt fait de céder à la nature et de craindre la mort, que de +faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de réflexions, et +être continuellement aux prises avec soi-même pour ne la pas craindre. + +43 (V) + +Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une +désolante affliction que de mourir. + +44 (V) + +Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que +la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui +restent. + +45 (V) + +À parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à +la vieillesse. + +La mort qui prévient la caducité arrive plus à propos que celle qui la +termine. + +46 (I) + +Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà +vécu, ne les conduit pas toujours à faire de celui qui leur reste à +vivre un meilleur usage. + +47 (V) + +La vie est un sommeil: les vieillards sont ceux dont le sommeil a été +plus long; ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir. +S'ils repassent alors sur tout le cours de leurs années, ils ne trouvent +souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des +autres; ils confondent leurs différents âges, ils n'y voient rien qui +marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont vécu. Ils ont eu un songe +confus, informe, et sans aucune suite; ils sentent néanmoins, comme ceux +qui s'éveillent, qu'ils ont dormi longtemps. + +48 (IV) + +Il n'y a pour l'homme que trois événements: naître, vivre et mourir. Il +ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre. + +49 (IV) + +Il y a un temps où la raison n'est pas encore, où l'on ne vit que par +instinct, à la manière des animaux, et dont il ne reste dans la mémoire +aucun vestige. Il y a un second temps où la raison se développe, où elle +est formée, et où elle pourrait agir, si elle n'était pas obscurcie et +comme éteinte par les vices de la complexion, et par un enchaînement de +passions qui se succèdent les unes aux autres, et conduisent jusques au +troisième et dernier âge. La raison, alors dans sa force, devrait +produire; mais elle est refroidie et ralentie par les années, par la +maladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la +machine, qui est dans son déclin: et ces temps néanmoins sont la vie de +l'homme. + +50 (IV) + +Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, +intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, +dissimulés; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies +immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets; ils ne +veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire: ils sont déjà des +hommes. + +51 (IV) + +Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, +ils jouissent du présent. + +52 (IV) + +Le caractère de l'enfance paraît unique; les moeurs, dans cet âge, sont +assez les mêmes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en +pénètre la différence: elle augmente avec la raison, parce qu'avec +celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les +hommes si dissemblables entre eux, et si contraires à eux-mêmes. + +53 (IV) + +Les enfants ont déjà de leur âme l'imagination et la mémoire, +c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un +merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements: +c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils +contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous métiers, soit +qu'ils s'occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent +les divers artisans par le mouvement et par le geste; qu'ils se trouvent +à un grand festin, et y font bonne chère; qu'ils se transportent dans +des palais et dans des lieux enchantés; que bien que seuls, ils se +voient un riche équipage et un grand cortège; qu'ils conduisent des +armées, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils +parlent aux rois et aux plus grands princes; qu'ils sont rois eux-mêmes, +ont des sujets, possèdent des trésors, qu'ils peuvent faire de feuilles +d'arbres ou de grains de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de +leur vie, savent à cet âge être les arbitres de leur fortune, et les +maîtres de leur propre félicité. + +54 (IV) + +Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient +aperçus par les enfants; ils les saisissent d'une première vue, et ils +savent les exprimer par des mots convenables: on ne nomme point plus +heureusement. Devenus hommes, ils sont chargés à leur tour de toutes les +imperfections dont ils se sont moqués. + +L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs +maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis: dès qu'ils ont pu les +entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils +ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette +supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la +recouvrer. + +55 (IV) + +La paresse, l'indolence et l'oisiveté, vices si naturels aux enfants, +disparaissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appliqués, exacts, +amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle +faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une +seule chose qu'ils ont manquée: présages certains qu'ils pourront un +jour négliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs +plaisirs. + +56 (IV) + +Aux enfants tout paraît grand, les cours, les jardins, les édifices, les +meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde +paraissent ainsi, et j'ose dire par la même raison, parce qu'ils sont +petits. + +57 (IV) + +Les enfants commencent entre eux par l'état populaire, chacun y est le +maître; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas +longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une +plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par +une connaissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui +les composent; les autres lui défèrent, et il se forme alors un +gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir. + +58 (IV) + +Qui doute que les enfants ne conçoivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne +raisonnent conséquemment? Si c'est seulement sur de petites choses, +c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue expérience; et si c'est en +mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de +leurs maîtres. + +59 (IV) + +C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants, et leur devenir +inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou même +sévèrement de celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux +que personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils +craignent. Ils connaissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les +châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par +l'impunité. + +60 (I) + +On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet pendant +tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire à force de +faillir, c'est de mourir corrigé. + +Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire +une sottise. + +61 (I) + +Le récit de ses fautes est pénible; on veut les couvrir et en charger +quelque autre: c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur. + +62 (VI) + +Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles à +prévoir, qu'elles mettent les sages en défaut, et ne sont utiles qu'à +ceux qui les font. + +63 (I) + +L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses +du peuple. + +64 (I) + +Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses, et avec les +mêmes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel +vient de mourir à Paris de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme, +qu'il n'aimait point. + +65 (IV) + +Les hommes, dans le coeur, veulent être estimés, et ils cachent avec soin +l'envie qu'ils ont d'être estimés; parce que les hommes veulent passer +pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que +la même vertu, je veux dire l'estime et les louanges, ce ne serait plus +être vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou être vain: les +hommes sont très vains, et ils ne haïssent rien tant que de passer pour +tels. + +66 (IV) + +Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi: un +homme modeste ne parle point de soi. + +On ne voit point mieux le ridicule de la vanité, et combien elle est un +vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache +souvent sous les apparences de son contraire. + +La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité; elle fait +que l'homme vain ne paraît point tel, et se fait valoir au contraire par +la vertu opposée au vice qui fait son caractère: c'est un mensonge. La +fausse gloire est l'écueil de la vanité; elle nous conduit à vouloir +être estimés par des choses qui à la vérité se trouvent en nous, mais +qui sont frivoles et indignes qu'on les relève: c'est une erreur. + +67 (IV) + +Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent +d'eux-mêmes que de petits défauts, et encore ceux qui supposent en leurs +personnes de beaux talents ou de grandes qualités. Ainsi l'on se plaint +de son peu de mémoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son +bon jugement; l'on reçoit le reproche de la distraction et de la +rêverie, comme s'il nous accordait le bel esprit; l'on dit de soi qu'on +est maladroit, et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de +la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, ou par les dons de +l'âme que tout le monde nous connaît; l'on fait l'aveu de sa paresse en +des termes qui signifient toujours son désintéressement, et que l'on est +guéri de l'ambition; l'on ne rougit point de sa malpropreté, qui n'est +qu'une négligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on +n'a d'application que pour les solides et essentielles. Un homme de +guerre aime à dire que c'était par trop d'empressement ou par curiosité +qu'il se trouva un certain jour à la tranchée, ou en quelque autre poste +très périlleux, sans être de garde ni commandé; et il ajoute qu'il en +fut repris de son général. De même une bonne tête ou un ferme génie qui +se trouve né avec cette prudence que les autres hommes cherchent +vainement à acquérir; qui a fortifié la trempe de son esprit par une +grande expérience; que le nombre, le poids, la diversité, la difficulté +et l'importance des affaires occupent seulement, et n'accablent point; +qui par l'étendue de ses vues et de sa pénétration se rend maître de +tous les événements; qui bien loin de consulter toutes les réflexions +qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de +ces âmes sublimes nées pour régir les autres, et sur qui ces premières +règles ont été faites; qui est détourné, par les grandes choses qu'il +fait, des belles ou des agréables qu'il pourrait lire, et qui au +contraire ne perd rien à retracer et à feuilleter, pour ainsi dire, sa +vie et ses actions: un homme ainsi fait peut dire aisément, et sans se +commettre, qu'il ne connaît aucun livre, et qu'il ne lit jamais. + +68 (V) + +On veut quelquefois cacher ses faibles, ou en diminuer l'opinion par +l'aveu libre que l'on en fait. Tel dit: «Je suis ignorant», qui ne sait +rien; un homme dit: «Je suis vieux», il passe soixante ans; un autre +encore: «Je ne suis pas riche», et il est pauvre. + +69 (IV) + +La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute +différente de soi, si on la prend pour un sentiment intérieur qui avilit +l'homme à ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on +appelle humilité. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement +de lui-même, et ne pense ainsi que de lui-même: la modestie ne tend qu'à +faire que personne n'en souffre; elle est une vertu du dehors, qui règle +ses yeux, sa démarche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir +extérieurement avec les autres comme s'il n'était pas vrai qu'il les +compte pour rien. + +70 (I) + +Le monde est plein de gens qui faisant intérieurement et par habitude la +comparaison d'eux-mêmes avec les autres, décident toujours en faveur de +leur propre mérite, et agissent conséquemment. + +71 (IV) + +Vous dites qu'il faut être modeste, les gens bien nés ne demandent pas +mieux: faites seulement que les hommes n'empiètent pas sur ceux qui +cèdent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient. + +De même l'on dit: «Il faut avoir des habits modestes.» Les personnes de +mérite ne désirent rien davantage; mais le monde veut de la parure, on +lui en donne; il est avide de la superfluité, on lui en montre. +Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge ou par une +riche étoffe; l'on ne refuse pas toujours d'être estimé à ce prix. Il y +a des endroits où il faut se faire voir: un galon d'or plus large ou +plus étroit vous fait entrer ou refuser. + +72 (I) + +Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous +fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est +quelquefois, et qui souvent n'y est pas: une personne modeste n'a point +cette délicatesse. + +73 (IV) + +Comme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les +autres nous regardent avec curiosité et avec estime, et ne parlent +ensemble que pour s'entretenir de notre mérite et faire notre éloge, +aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de +croire qu'on ne se parle à l'oreille que pour dire du mal de nous, ou +que l'on ne rit que pour s'en moquer. + +74 (IV) + +D'où vient qu'Alcippe me salue aujourd'hui, me sourit, et se jette hors +d'une potière de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis à +pied: il doit, dans les règles, ne me pas voir. N'est-ce point pour être +vu lui-même dans un même fond avec un grand? + +75 (IV) + +L'on est si rempli de soi-même, que tout s'y rapporte; l'on aime à être +vu, à être montré, à être salué, même des inconnus: ils sont fiers s'ils +l'oublient; l'on veut qu'ils nous devinent. + +76 (I) + +Nous cherchons notre bonheur hors de nous-mêmes, et dans l'opinion des +hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sincères, sans équité, +pleins d'envie, de caprices et de préventions. Quelle bizarrerie! + +77 (I) + +Il semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules: l'on voit +néanmoins de certaines gens qui rient également des choses ridicules et +de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré, et qu'il +vous échappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous; si vous +êtes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton +qu'il les faut dire, ils rient de même. + +78 (I) + +Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice, et +qui nous ôtent l'honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine +pour nous; mais ils ne nous prouvent pas également qu'ils aient perdu à +notre égard toute sorte d'estime: aussi ne sommes-nous pas incapables de +quelque retour pour eux, et de leur rendre un jour notre amitié. La +moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le +moins; elle est le langage du mépris, et l'une des manières dont il se +fait le mieux entendre; elle attaque l'homme dans son dernier +retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-même; elle veut le +rendre ridicule à ses propres yeux; et ainsi elle le convainc de la plus +mauvaise disposition où l'on puisse être pour lui, et le rend +irréconciliable. + +C'est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous +de railler, d'improuver et de mépriser les autres; et tout ensemble la +colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous +improuvent et nous méprisent. + +79 (VIII) + +La santé et les richesses, ôtant aux hommes l'expérience du mal, leur +inspirent la dureté pour leurs semblables; et les gens déjà chargés de +leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion +dans celle d'autrui. + +80 (VII) + +Il semble qu'aux âmes bien nées les fêtes, les spectacles, la symphonie +rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos proches ou de nos +amis. + +81 (I) + +Une grande âme est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, +de la moquerie; et elle serait invulnérable si elle ne souffrait par la +compassion. + +82 (IV) + +Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères. + +83 (IV) + +On est prompt à connaître ses plus petits avantages, et lent à pénétrer +ses défauts. On n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles +bien faits; on sait à peine que l'on est borgne; on ne sait point du +tout que l'on manque d'esprit. + +Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne néglige pas +de découvrir un petit soulier qui suppose qu'elle a le pied petit; elle +rit des choses plaisantes ou sérieuses pour faire voir de belles dents; +si elle montre son oreille, c'est qu'elle l'a bien faite; et si elle ne +danse jamais, c'est qu'elle est peu contente de sa taille, qu'elle a +épaisse. Elle entend tous ses intérêts, à l'exception d'un seul: elle +parle toujours, et n'a point d'esprit. + +84 (IV) + +Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du coeur, et +idolâtrent les talents du corps et de l'esprit. Celui qui dit froidement +de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est +constant, fidèle, sincère, équitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il +est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce: cela est trop fort. + +Il est vrai qu'il y a deux vertus que les hommes admirent, la bravoure +et la libéralité, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup, +et que ces vertus font négliger, la vie et l'argent: aussi personne +n'avance de soi qu'il est brave ou libéral. + +Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il +est généreux, qu'il est sublime: on a mis ces qualités à un trop haut +prix; on se contente de le penser. + +85 (V) + +Quelque rapport qu'il paraisse de la jalousie à l'émulation, il y a +entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et +la vertu. + +La jalousie et l'émulation s'exercent sur le même objet, qui est le bien +ou le mérite des autres: avec cette différence, que celle-ci est un +sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l'âme féconde, qui la +fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce +qu'elle admire; et que celle-là au contraire est un mouvement violent et +comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle; qu'elle va même +jusques à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou qui, forcée +de la reconnaître, lui refuse les éloges ou lui envie les récompenses; +une passion stérile qui laisse l'homme dans l'état où elle le trouve, +qui le remplit de lui-même, de l'idée de sa réputation, qui le rend +froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui, qui fait +qu'il s'étonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens, ou +d'autres hommes avec les mêmes talents dont il se pique: vice honteux, +et qui par son excès rentre toujours dans la vanité et dans la +présomption, et ne persuade pas tant à celui qui en est blessé qu'il a +plus d'esprit et de mérite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a +lui seul de l'esprit et du mérite. + +L'émulation et la jalousie ne se rencontrent guère que dans les +personnes de même art, de mêmes talents et de même condition. Les plus +vils artisans sont les plus sujets à la jalousie; ceux qui font +profession des arts libéraux ou des belles-lettres, les peintres, les +musiciens, les orateurs, les poètes, tous ceux qui se mêlent d'écrire, +ne devraient être capables que d'émulation. + +Toute jalousie n'est point exempte de quelque sorte d'envie, et souvent +même ces deux passions se confondent. L'envie au contraire est +quelquefois séparée de la jalousie: comme est celle qu'excitent dans +notre âme les conditions fort élevées au-dessus de la nôtre; les grandes +fortunes, la faveur, le ministère. + +L'envie et la haine s'unissent toujours et se fortifient l'une l'autre +dans un même sujet; et elles ne sont reconnaissables entre elles qu'en +ce que l'une s'attache à la personne, l'autre à l'état et à la +condition. + +Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaillé une +bonne épée, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il +sait qu'il y a dans ces arts des règles et une méthode qu'on ne devine +point, qu'il y a des outils à manier dont il ne connaît ni l'usage, ni +le nom, ni la figure; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait +l'apprentissage d'un certain métier, pour se consoler de n'y être point +maître. Il peut au contraire être susceptible d'envie et même de +jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la +raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, étaient les seuls +instruments qui servent à régir un État et à présider aux affaires +publiques, et qu'ils dussent suppléer aux règles, aux préceptes, à +l'expérience. + +86 (I) + +L'on voit peu d'esprits entièrement lourds et stupides; l'on en voit +encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes +nage entre ces deux extrémités. L'intervalle est rempli par un grand +nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent à +la république, et renferment en soi l'utile et l'agréable: comme le +commerce, les finances, le détail des armées, la navigation, les arts, +les métiers, l'heureuse mémoire, l'esprit du jeu, celui de la société et +de la conversation. + +87 (IV) + +Tout l'esprit qui est au monde est inutile à celui qui n'en a point: il +n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui. + +88 (V) + +Le premier degré dans l'homme après la raison, ce serait de sentir qu'il +l'a perdue; la folie même est incompatible avec cette connaissance. De +même, ce qu'il y aurait en nous de meilleur après l'esprit, ce serait de +connaître qu'il nous manque. Par là on ferait l'impossible: on saurait +sans esprit n'être pas un sot, ni un fat, ni un impertinent. + +89 (IV) + +Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine médiocrité est +sérieux et tout d'une pièce; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne +tire aucun fruit de la bagatelle; aussi incapable de s'élever aux +grandes choses que de s'accommoder, même par relâchement, des plus +petites, il sait à peine jouer avec ses enfants. + +90 (I) + +Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire +à lui-même: il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit vengé. + +91 (IV) + +Quelle mésintelligence entre l'esprit et le coeur! Le philosophe vit mal +avec tous ses préceptes, et le politique rempli de vues et de réflexions +ne sait pas se gouverner. + +92 (I) + +L'esprit s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments, +elles le nourrissent et le consument. + +93 (I) + +Les petits sont quelquefois chargés de mille vertus inutiles; ils n'ont +pas de quoi les mettre en oeuvre. + +94 (I) + +Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur +et de l'autorité, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et à +qui la tête ne tourne point dans les postes les plus élevés. Ceux au +contraire que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a +comme accablés de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans +modération: leurs yeux, leur démarche, leur ton de voix et leur accès +marquent longtemps en eux l'admiration où ils sont d'eux-mêmes, et de se +voir si éminents; et ils deviennent si farouches que leur chute seule +peut les apprivoiser. + +95 (IV) + +Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges épaules, +porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau; il lui reste encore +un bras de libre: un nain serait écrasé de la moitié de sa charge. Ainsi +les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les +petits beaucoup plus petits. + +96 (VII) + +Il y a des gens qui gagnent à être extraordinaires; ils voguent, ils +cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent; ils +parviennent, en blessant toutes les règles de parvenir; ils tirent de +leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus +consommée; hommes dévoués à d'autres hommes, aux grands à qui ils ont +sacrifié, en qui ils ont placé leurs dernières espérances, ils ne les +servent point, mais ils les amusent. Les personnes de mérite et de +service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont nécessaires; ils +blanchissent auprès d'eux dans la pratique des bons mots, qui leur +tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la récompense; ils +s'attirent, à force d'être plaisants, des emplois graves, et s'élèvent +par un continuel enjouement jusqu'au sérieux des dignités; ils finissent +enfin, et rencontrent inopinément un avenir qu'ils n'ont ni craint ni +espéré. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur +fortune, fatal à ceux qui voudraient le suivre. + +97 (I) + +L'on exigerait de certains personnages qui ont une fois été capables +d'une action noble, héroïque, et qui a été sue de toute la terre, que +sans paraître comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins +dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se +remarque même dans les hommes ordinaires; qu'ils ne tombassent point +dans des petitesses indignes de la haute réputation qu'ils avaient +acquise; que se mêlant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le +loisir de les voir de près, ils ne le fissent point passer de la +curiosité et de l'admiration à l'indifférence, et peut-être au mépris. + +98 (I) + +Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de +se corriger d'un seul défaut. Ils sont même si malheureux, que ce vice +est souvent celui qui convenait le moins à leur état, et qui pouvait +leur donner dans le monde plus de ridicule; il affaiblit l'éclat de +leurs grandes qualités, empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et +que leur réputation ne soit entière. On ne leur demande point qu'ils +soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de +l'ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés +pour le bien public, plus graves: on veut seulement qu'ils ne soient +point amoureux. + +99 (I) + +Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si différents +d'eux-mêmes par le coeur et par l'esprit qu'on est sûr de se méprendre, +si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première +jeunesse. Tels étaient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse +inséparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait +d'autres qui ont commencé leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce +qu'ils avaient d'esprit à les connaître, que les disgrâces ensuite ont +rendus religieux, sages, tempérants: ces derniers sont pour l'ordinaire +de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond; ils ont +une probité éprouvée par la patience et par l'adversité; ils entent sur +cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et +dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle, de réflexion, et +quelquefois une haute capacité, qu'ils doivent à la chambre et au loisir +d'une mauvaise fortune. + +Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls: de là le jeu, le luxe, la +dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, +l'oubli de soi-même et de Dieu. + +100 (I) + +L'homme semble quelquefois ne se suffire pas à soi-même; les ténèbres, +la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans +de vaines terreurs: le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de +s'ennuyer. + +101 (V) + +L'ennui est entré dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part +dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la +société. Celui qui aime le travail a assez de soi-même. + +102 (I) + +La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre +l'autre misérable. + +103 (V) + +Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z; le bon, le +mauvais, le pire, tout y entre; rien en un certain genre n'est oublié: +quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages! On les appelle +des jeux d'esprit. De même il y a un jeu dans la conduite: on a +commencé, il faut finir; on veut fournir toute la carrière. Il serait +mieux ou de changer ou de suspendre; mais il est plus rare et plus +difficile de poursuivre: on poursuit, on s'anime par les contradictions; +la vanité soutient, supplée à la raison, qui cède et qui se désiste. On +porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans +celles mêmes où il entre de la religion. + +104 (IV) + +Il n'y a que nos devoirs qui nous coûtent, parce que, leur pratique ne +regardant que les choses que nous sommes étroitement obligés de faire, +elle n'est pas suivie de grands éloges, qui est tout ce qui nous excite +aux actions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises. N** +aime une piété fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des +pauvres, le rend dépositaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un +dépôt public où se font les distributions; les gens à petits collets et +les soeurs grises y ont une libre entrée; toute une ville voit ses +aumônes et les publie: qui pourrait douter qu'il soit homme de bien, si +ce n'est peut-être ses créanciers? + +105 (IV) + +Géronte meurt de caducité, et sans avoir fait ce testament qu'il +projetait depuis trente années: dix têtes viennent ab intestat partager +sa succession. Il ne vivait depuis longtemps que par les soins +d'Astérie, sa femme, qui jeune encore s'était dévouée à sa personne, ne +le perdait pas de vue, secourait sa vieillesse, et lui a enfin fermé les +yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour +vivre d'un autre vieillard. + +106 (IV) + +Laisser perdre charges et bénéfices plutôt que de vendre ou de résigner +même dans son extrême, vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du +nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que l'on peut mourir, c'est +s'aimer soi-même, et n'aimer que soi. + +107 (IV) + +Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emporté, +qu'Aurèle, son oncle, n'a pu haïr ni déshériter. + +Frontin, neveu d'Aurèle, après vingt années d'une probité connue, et +d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fléchir en sa +faveur, et ne tire de sa dépouille qu'une légère pension, que Fauste, +unique légataire, lui doit payer. + +108 (I) + +Les haines sont si longues et si opiniâtrées, que le plus grand signe de +mort dans un homme malade, c'est la réconciliation. + +109 (I) + +L'on s'insinue auprès de tous les hommes, ou en les flattant dans les +passions qui occupent leur âme, ou en compatissant aux infirmités qui +affligent leur corps; en cela seul consistent les soins que l'on peut +leur rendre: de là vient que celui qui se porte bien, et qui désire peu +de choses, est moins facile à gouverner. + +110 (IV) + +La mollesse et la volupté naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec +lui; ni les heureux ni les tristes événements ne l'en peuvent séparer; +c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un dédommagement de +la mauvaise. + +111 (I) + +C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux. + +112 (I) + +Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes, et combien il leur était +difficile d'être chastes et tempérants. La première chose qui arrive aux +hommes après avoir renoncé aux plaisirs, ou par bienséance, ou par +lassitude, ou par régime, c'est de les condamner dans les autres. Il +entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mêmes +que l'on vient de quitter; l'on aimerait qu'un bien qui n'est plus pour +nous ne fût plus aussi pour le reste du monde: c'est un sentiment de +jalousie. + +113 (I) + +Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieillards peuvent appréhender de +tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si +grands fonds qu'ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude; et +d'ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducité +des commodités de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-mêmes +volontairement pour satisfaire à leur avarice? Ce n'est point aussi +l'envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il +n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre +qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'héritiers. Ce vice est +plutôt l'effet de l'âge et de la complexion des vieillards, qui s'y +abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans +leur jeunesse, ou leur ambition dans l'âge viril; il ne faut ni vigueur, +ni jeunesse, ni santé, pour être avare; l'on n'a aussi nul besoin de +s'empresser ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses +revenus: il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se +priver de tout; cela est commode aux vieillards, à qui il faut une +passion, parce qu'ils sont hommes. + +114 (I) + +Il y a des gens qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés et plus +mal nourris; qui essuient les rigueurs des saisons; qui se privent +eux-mêmes de la société des hommes, et passent leurs jours dans la +solitude; qui souffrent du présent, du passé et de l'avenir; dont la vie +est comme une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le secret +d'aller à leur perte par le chemin le plus pénible: ce sont les avares. + +115 (I) + +Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards: ils aiment +les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont commencé de +connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent quelques mots du +premier langage qu'ils ont parlé; ils tiennent pour l'ancienne manière +de chanter, et pour la vieille danse; ils vantent les modes qui +régnaient alors dans les habits, les meubles et les équipages. Ils ne +peuvent encore désapprouver des choses qui servaient à leurs passions, +qui étaient si utiles à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire. +Comment pourraient-ils leur préférer de nouveaux usages, et des modes +toutes récentes où ils n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que +les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent à leur tour de si grands +avantages contre la vieillesse? + +116 (I) + +Une trop grande négligence comme une excessive parure dans les +vieillards multiplient leurs rides, et font mieux voir leur caducité. + +117 (I) + +Un vieillard est fier, dédaigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a +beaucoup d'esprit. + +118 (I) + +Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens, et une mémoire +fidèle, est un trésor inestimable; il est plein de faits et de maximes; +l'on y trouve l'histoire du siècle revêtue de circonstances très +curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des règles +pour la conduite et pour les moeurs qui sont toujours sûres, parce +qu'elles sont fondées sur l'expérience. + +119 (I) + +Les jeunes gens, à cause des passions qui les amusent, s'accommodent +mieux de la solitude que les vieillards. + +120 (IV) + +Phidippe, déjà vieux, raffine sur la propreté et sur la mollesse; il +passe aux petites délicatesses; il s'est fait un art du boire, du +manger, du repos et de l'exercice; les petites règles qu'il s'est +prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les +observe avec scrupule, et ne les romprait pas pour une maîtresse, si le +régime lui avait permis d'en retenir; il s'est accablé de superfluités, +que l'habitude enfin lui rend nécessaires. Il double ainsi et renforce +les liens qui l'attachent à la vie, et il veut employer ce qui lui en +reste à en rendre la perte plus douloureuse. N'appréhendait-il pas assez +de mourir? + +121 (IV) + +Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son +égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la +première place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que +le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend maître du +plat, et fait son propre de chaque service: il ne s'attache à aucun des +mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous; il voudrait pouvoir les +savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains; il +manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière +qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il +ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter +l'appétit aux plus affamés; le jus et les sauces lui dégouttent du +menton et de la barbe; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le +répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit à la +trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant; +la table est pour lui un râtelier; il écure ses dents, et il continue à +manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière +d'établissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au +théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du +fond qui lui conviennent; dans toute autre, si on veut l'en croire, il +pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les +prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la +meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage; ses +valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout +ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages. Il +embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint +personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, +ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il +rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain. + +122 (V) + +Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de dîner +le matin et de souper le soir; il ne semble né que pour la digestion. Il +n'a de même qu'un entretien: il dit les entrées qui ont été servies au +dernier repas où il s'est trouvé; il dit combien il y a eu de potages, +et quels potages; il place ensuite le rôt et les entremets; il se +souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service; il +n'oublie pas les hors-d'oeuvre, le fruit et les assiettes; il nomme tous +les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des +cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à +une bonne table où il ne soit point. Il a surtout un palais sûr, qui ne +prend point le change, et il ne s'est jamais vu exposé à l'horrible +inconvénient de manger un mauvais ragoût ou de boire d'un vin médiocre. +C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de +se bien nourrir jusques où il pouvait aller: on ne reverra plus un homme +qui mange tant et qui mange si bien; aussi est-il l'arbitre des bons +morceaux, et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il +désapprouve. Mais il n'est plus: il s'est fait du moins porter à table +jusqu'au dernier soupir; il donnait à manger le jour qu'il est mort. +Quelque part où il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour +manger. + +123 (IV) + +Ruffin commence à grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et +un oeil vif qui lui promettent encore vingt années de vie; il est gai, +jovial, familier, indifférent; il rit de tout son coeur, et il rit tout +seul et sans sujet: il est content de soi, des siens, de sa petite +fortune; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme +de grande espérance, et qui pouvait un jour être l'honneur de sa +famille; il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit: «Mon fils +est mort, cela fera mourir sa mère»; et il est consolé. Il n'a point de +passions, il n'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse, tout le +monde lui convient, tout lui est propre; il parle à celui qu'il voit une +première fois avec la même liberté et la même confiance qu'à ceux qu'il +appelle de vieux amis, et il lui fait part bientôt de ses quolibets et +de ses historiettes. On l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse +attention, et le même conte qu'il a commencé de faire à quelqu'un, il +l'achève à celui qui prend sa place. + +124 (I) + +N** est moins affaibli par l'âge que par la maladie, car il ne passe +point soixante-huit ans; mais il a la goutte, et il est sujet à une +colique néphrétique; il a le visage décharné, le teint verdâtre, et qui +menace ruine: il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans +entiers il ne sera obligé de la fumer; il plante un jeune bois, et il +espère qu'en moins de vingt années il lui donnera un beau couvert, il +fait bâtir dans la rue une maison de pierre de taille, raffermie dans +les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et +avec une voix frêle et débile, qu'on ne verra jamais la fin; il se +promène tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le +soulage; il montre à ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a +dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il bâtit car il n'en +a point, ni pour ses héritiers, personnes viles et qui se sont +brouillées avec lui: c'est pour lui seul, et il mourra demain. + +125 (VIII) + +Antagoras a un visage trivial et populaire: un suisse de paroisse ou le +saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de +toute la multitude. Il parcourt le matin toutes les chambres et tous les +greffes d'un parlement, et le soir les rues et les carrefours d'une +ville; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie +que de sortir d'affaires. Il n'y a point eu au Palais depuis tout ce +temps de causes célèbres ou de procédures longues et embrouillées où il +n'ait du moins intervenu: aussi a-t-il un nom fait pour remplir la +bouche de l'avocat, et qui s'accorde avec le demandeur ou le défendeur +comme le substantif et l'adjectif. Parent de tous et haï de tous, il n'y +a guère de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de +lui. Appliqué successivement à saisir une terre, à s'opposer au sceau, à +se servir d'un committimus, ou à mettre un arrêt à exécution; outre +qu'il assiste chaque jour à quelques assemblées de créanciers; partout +syndic de directions, et perdant à toutes les banqueroutes, il a des +heures de reste pour ses visites: vieil meuble de ruelle, où il parle +procès et dit des nouvelles. Vous l'avez laissé dans une maison au +Marais, vous le retrouvez au grand Faubourg, où il vous a prévenu, et où +déjà il redit ses nouvelles et son procès. Si vous plaidez vous-même, et +que vous alliez le lendemain à la pointe du jour chez l'un de vos juges +pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience +qu'Antagoras soit expédié. + +126 (I) + +Tels hommes passent une longue vie à se défendre des uns et à nuire aux +autres, et ils meurent consumés de vieillesse, après avoir causé autant +de maux qu'ils en ont souffert. + +127 (I) + +Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons +et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins à part, ce +m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les +hommes traitent d'autres hommes. + +128 (IV) + +L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, +répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, +attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une +opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et quand ils +se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet +ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils +vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres +hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et +méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. + +129 (IV) + +Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, médisant, +querelleux, fourbe, intempérant, impertinent; mais il tire l'épée contre +ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tué des hommes, il +sera tué. + +130 (IV) + +Le noble de province, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même, +souvent sans toit, sans habits et sans aucun mérite, répète dix fois le +jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de +bourgeoisie, occupé toute sa vie de ses parchemins et de ses titres, +qu'il ne changerait pas contre les masses d'un chancelier. + +131 (IV) + +Il se fait généralement dans tous les hommes des combinaisons infinies +de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de +la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu, +du vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de +l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées +ensemble en mille manières différentes, et compensées l'une par l'autre +en divers sujets, forment aussi les divers états et les différentes +conditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous savent le fort et le faible +les uns des autres, agissent aussi réciproquement comme ils croient le +devoir faire, connaissent ceux qui leur sont égaux, sentent la +supériorité que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur +quelques autres; et de là naissent entre eux ou la familiarité, ou le +respect et la déférence, ou la fierté et le mépris. De cette source +vient que dans les endroits publics et où le monde se rassemble, on se +trouve à tous moments entre celui que l'on cherche à aborder ou à +saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas connaître, et dont l'on +veut encore moins se laisser joindre; que l'on se fait honneur de l'un, +et qu'on a honte de l'autre; qu'il arrive même que celui dont vous vous +faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est +embarrassé de vous, et qui vous quitte; et que le même est souvent celui +qui rougit d'autrui, et dont on rougit, qui dédaigne ici, et qui là est +dédaigné. Il est encore assez ordinaire de mépriser qui nous méprise. +Quelle misère! et puisqu'il est vrai que dans un si étrange commerce, ce +que l'on pense gagner d'un côté on le perd de l'autre, ne reviendrait-il +pas au même de renoncer à toute hauteur et à toute fierté, qui convient +si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous +avec une mutuelle bonté, qui, avec l'avantage de n'être jamais +mortifiés, nous procurerait un aussi grand bien que celui de ne +mortifier personne? + +132 (I) + +Bien loin de s'effrayer ou de rougir même du nom de philosophe, il n'y a +personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie. +Elle convient à tout le monde; la pratique en est utile à tous les âges, +à tous les sexes et à toutes les conditions; elle nous console du +bonheur d'autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du +déclin de nos forces ou de notre beauté; elle nous arme contre la +pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les +mauvais railleurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait +supporter celle avec qui nous vivons. + +133 (I) + +Les hommes en un même jour ouvrent leur âme à de petites joies, et se +laissent dominer par de petits chagrins; rien n'est plus inégal et moins +suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur coeur et dans leur +esprit. Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde +précisément que ce qu'elles valent. + +134 (I) + +Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez +heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux. + +135 (I) + +Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre m'empêche de +m'estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me +manque. + +136 (I) + +Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en +faute, et d'avoir quelque chose à se reprocher. + +137 (I) + +La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables +d'un grand effort que d'une longue persévérance: leur paresse ou leur +inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements; ils +se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et +qui marchent lentement, mais constamment. + +138 (VII) + +J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des +mesures que les suivre, résoudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut +dire que de faire où de dire ce qu'il faut. On se propose fermement, +dans une affaire qu'on négocie, de taire une certaine chose, et ensuite +ou par passion, ou par une intempérance de langue, ou dans la chaleur de +l'entretien, c'est la première qui échappe. + +139 (I) + +Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, +pendant qu'ils se font un mérite, ou plutôt une vanité, de s'empresser +pour celles qui leur sont étrangères, et qui ne conviennent ni à leur +état ni à leur caractère. + +140 (IV) + +La différence d'un homme qui se revêt d'un caractère étranger à +lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque à un +visage. + +141 (V) + +Télèphe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne +présume d'en avoir: il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait, +dans ce qu'il médite et ce qu'il projette, dix fois au delà de ce qu'il +a d'esprit; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'étendue: +ce raisonnement est juste. Il a comme une barrière qui le ferme, et qui +devrait l'avertir de s'arrêter en deçà; mais il passe outre, il se jette +hors de sa sphère; il trouve lui-même son endroit faible, et se montre +par cet endroit; il parle de ce qu'il ne sait point, et de ce qu'il sait +mal; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il désire au delà de sa +portée; il s'égale à ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon +et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand ou du +merveilleux; on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner +ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se +connaît point; son caractère est de ne savoir pas se renfermer dans +celui qui lui est propre et qui est le sien. + +142 (V) + +L'homme du meilleur esprit est inégal; il souffre des accroissements et +des diminutions; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est +sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer ni +à plaire. Chante-t-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix +revienne? + +Le sot est automate, il est machine, il est ressort; le poids l'emporte, +le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et +avec la même égalité; il est uniforme, il ne se dément point: qui l'a vu +une fois, l'a vu dans tous les instants et dans toutes les périodes de +sa vie; c'est tout au plus le boeuf qui meugle, ou le merle qui siffle: +il est fixé et déterminé par sa nature, et j'ose dire par son espèce. Ce +qui paraît le moins en lui, c'est son âme; elle n'agit point, elle ne +s'exerce point, elle se repose. + +143 (VI) + +Le sot ne meurt point; ou si cela lui arrive selon notre manière de +parler, il est vrai de dire qu'il gagne à mourir, et que dans ce moment +où les autres meurent, il commence à vivre. Son âme alors pense, +raisonne, infère, conclut, juge, prévoit, fait précisément tout ce +qu'elle ne faisait point; elle se trouve dégagée d'une masse de chair où +elle était comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du +moins qui fût digne d'elle: je dirais presque qu'elle rougit de son +propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue +attachée si longtemps, et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un +stupide; elle va d'égal avec les grandes âmes, avec celles qui font les +bonnes têtes ou les hommes d'esprit. L'âme d'Alain ne se démêle plus +d'avec celles du grand Condé, de Richelieu, de Pascal, et de Lingendes. + +144 (IV) + +La fausse délicatesse dans les actions libres, dans les moeurs ou dans la +conduite, n'est pas ainsi nommée parce qu'elle est feinte, mais parce +qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en +méritent point. La fausse délicatesse de goût et de complexion n'est +telle, au contraire; que parce qu'elle est feinte ou affectée: c'est +Émilie qui crie de toute sa force sur un petit péril qui ne lui fait pas +de peur; c'est une autre qui par mignardise pâlit à la vue d'une souris, +ou qui veut aimer les violettes et s'évanouir aux tubéreuses. + +145 (IV) + +Qui oserait se promettre de contenter les hommes? Un prince, quelque bon +et quelque puissant qu'il fût, voudrait-il l'entreprendre? qu'il +l'essaye. Qu'il se fasse lui-même une affaire de leurs plaisirs; qu'il +ouvre son palais à ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son +domestique; que dans des lieux dont la vue seule est un spectacle, il +leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux, +des concerts et de tous les rafraîchissements; qu'il y ajoute une chère +splendide et une entière liberté; qu'il entre avec eux en société des +mêmes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le héros +soit humain et familier: il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient +enfin des mêmes choses qui les ont charmés dans leurs commencements ils +déserteraient la table des Dieux, et le nectar avec le temps leur +devient insipide. Ils n'hésitent pas de critiquer des choses qui sont +parfaites; il y entre de la vanité et une mauvaise délicatesse: leur +goût, si on les en croit, est encore au delà de toute l'affectation +qu'on aurait à les satisfaire, et d'une dépense toute royale que l'on +ferait pour y réussir; il s'y mêle de la malignité, qui va jusques à +vouloir affaiblir dans les autres la joie qu'ils auraient de les rendre +contents. Ces mêmes gens, pour l'ordinaire si flatteurs et si +complaisants, peuvent se démentir: quelquefois on ne les reconnaît plus, +et l'on voit l'homme jusque dans le courtisan. + +146 (I) + +L'affectation dans le geste, dans le parler et dans les manières est +souvent une suite de l'oisiveté ou de l'indifférence; et il semble qu'un +grand attachement ou de sérieuses affaires jettent l'homme dans son +naturel. + +147 (IV) + +Les hommes n'ont point de caractères, ou s'ils en ont, c'est celui de +n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se démente point, et où ils +soient reconnaissables. Ils souffrent beaucoup à être toujours les +mêmes, à persévérer dans la règle ou dans le désordre; et s'ils se +délassent quelquefois d'une vertu par un autre vertu, ils se dégoûtent +plus souvent d'un vice par un autre vice. Ils ont des passions +contraires et des faibles qui se contredisent; il leur coûte moins de +joindre les extrémités que d'avoir une conduite dont une partie naisse +de l'autre. Ennemis de la modération, ils outrent toutes choses, les +bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supporter l'excès, ils +adoucissent par le changement. Adraste était si corrompu et si libertin, +qu'il lui a été moins difficile de suivre la mode et se faire dévot: il +lui eût coûté davantage d'être homme de bien. + +148 (IV) + +D'où vient que les mêmes hommes qui ont un flegme tout prêt pour +recevoir indifféremment les plus grands désastres, s'échappent, et ont +une bile intarissable sur les plus petits inconvénients? Ce n'est pas +sagesse en eux qu'une telle conduite, car la vertu est égale et ne se +dément point; c'est donc un vice, et quel autre que la vanité, qui ne se +réveille et ne se recherche que dans les événements où il y a de quoi +faire parler le monde, et beaucoup à gagner pour elle, mais qui se +néglige sur tout le reste? + +149 (IV) + +L'on se repent rarement de parler peu, très souvent de trop parler: +maxime usée et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne +pratique pas. + +150 (I) + +C'est se venger contre soi-même, et donner un trop grand avantage à ses +ennemis, que de leur imputer de choses qui ne sont pas vraies, et de +mentir pour les décrier. + +151 (IV) + +Si l'homme savait rougir de soi, quels crimes, non seulement cachés, +mais publics et connus, ne s'épargnerait-il pas! + +152 (I) + +Si certains hommes ne vont pas dans le bien jusques où ils pourraient +aller, c'est par le vice de leur première instruction. + +153 (I) + +Il y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui +contribue à les rendre sages. + +154 (I) + +Il faut aux enfants les verges et la férule; il faut aux hommes faits +une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des +timbales, des hoquetons. La raison et la justice dénuées de tous leurs +ornements ni ne persuadent ni n'intimident. L'homme, qui est esprit, se +mène par les yeux et les oreilles. + +155 (V) + +Timon, ou le misanthrope, peut avoir l'âme austère et farouche; mais +extérieurement il est civil et cérémonieux: il ne s'échappe pas, il ne +s'apprivoise pas avec les hommes: au contraire, il les traite +honnêtement et sérieusement; il emploie à leur égard tout ce qui peut +éloigner leur familiarité, il ne veut pas les mieux connaître ni s'en +faire des amis, semblable en ce sens à une femme qui est en visite chez +une autre femme. + +156 (VII) + +La raison tient de la vérité, elle est une; l'on n'y arrive que par un +chemin, et l'on s'en écarte par mille. L'étude de la sagesse a moins +d'étendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui +qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas +l'homme, ou ne le connaît qu'à demi: quelque diversité qui se trouve +dans les complexions ou dans les moeurs, le commerce du monde et la +politesse donnent les mêmes apparences, font qu'on se ressemble les uns +aux autres par des dehors qui plaisent réciproquement, qui semblent +communs à tous, et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y +rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la +province y fait bientôt, s'il a des yeux, d'étranges découvertes, y voit +des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne +pouvait avoir le moindre soupçon: il avance par des expériences +continuelles dans la connaissance de l'humanité; il calcule presque en +combien de manières différentes l'homme peut être insupportable. + +157 (IV) + +Après avoir mûrement approfondi les hommes et connu le faux de leurs +pensées, de leurs sentiments, de leurs goûts et de leurs affections, +l'on est réduit à dire qu'il y a moins à perdre pour eux par +l'inconstance que par l'opiniâtreté. + +158 (IV) + +Combien d'âmes faibles, molles et indifférentes, sans de grands défauts, +et qui puissent fournir à la satire! Combien de sortes de ridicules +répandus parmi les hommes, mais qui par leur singularité ne tirent point +à conséquence, et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et pour +la morale! Ce sont des vices uniques qui ne sont pas contagieux et qui +sont moins de l'humanité que de la personne. + + + + +Des jugements + + +1 (I) + +Rien ne ressemble plus à la vive persuasion que le mauvais entêtement: +de là les partis, les cabales, les hérésies. + +2 (I) + +L'on ne pense pas toujours constamment d'un même sujet: l'entêtement et +le dégoût se suivent de près. + +3 (I) + +Les grandes choses étonnent, et les petites rebutent; nous nous +apprivoisons avec les unes et les autres par l'habitude. + +4 (IV) + +Deux choses toutes contraires nous préviennent également, l'habitude et +la nouveauté. + +5 (I) + +Il n'y a rien de plus bas, et qui convienne mieux au peuple, que de +parler en des termes magnifiques de ceux mêmes dont l'on pensait très +modestement avant leur élévation. + +6 (I) + +La faveur des princes n'exclut pas le mérite, et ne le suppose pas +aussi. + +7 (I) + +Il est étonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonflés, et la +haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de la bonté de notre +jugement, nous négligions de nous en servir pour prononcer sur le mérite +des autres. La vogue, la faveur populaire, celle du Prince, nous +entraînent comme un torrent: nous louons ce qui est loué, bien plus que +ce qui est louable. + +8 (V) + +Je ne sais s'il y a rien au monde qui coûte davantage à approuver et à +louer que ce qui est plus digne d'approbation et de louange, et si la +vertu, le mérite, la beauté, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont +un effet plus naturel et plus sûr que envie, la jalousie, et +l'antipathie. Ce n'est pas d'un saint dont un dévot sait dire du bien, +mais d'un autre dévot. Si une belle femme approuve la beauté d'une autre +femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un +poète loue les vers d'un autre poète, il y a à parier qu'ils sont +mauvais et sans conséquence. + +9 (VII) + +Les hommes ne se goûtent qu'à peine les uns les autres, n'ont qu'une +faible pente à s'approuver réciproquement: action, conduite, pensée, +expression, rien ne plaît, rien ne contente; ils substituent à la place +de ce qu'on leur récite, de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit, +ce qu'ils auraient fait eux-mêmes en pareille conjoncture, ce qu'ils +penseraient ou ce qu'ils écriraient sur un tel sujet, et ils sont si +pleins de leurs idées, qu'il n'y a plus de place pour celles d'autrui. + +10 (I) + +Le commun des hommes est si enclin au dérèglement et à la bagatelle, et +le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je +croirais assez que l'esprit de singularité, s'il pouvait avoir ses +bornes et ne pas aller trop loin, approcherait fort de la droite raison +et d'une conduite régulière. + +«Il faut faire comme les autres»: maxime suspecte, qui signifie presque +toujours: «il faut mal faire» dès qu'on l'étend au delà de ces choses +purement extérieures, qui n'ont point de suite, qui dépendent de +l'usage, de la mode ou des bienséances. + +11 (V) + +Si les hommes sont hommes plutôt qu'ours et panthères, s'ils sont +équitables, s'ils se font justice à eux-mêmes, et qu'ils la rendent aux +autres, que deviennent les lois, leur texte et le prodigieux accablement +de leurs commentaires? que devient le pétitoire et le possessoire, et +tout ce qu'on appelle jurisprudence? Où se réduisent même ceux qui +doivent tout leur relief et toute leur enflure à l'autorité où ils sont +établis de faire valoir ces mêmes lois? Si ces mêmes hommes ont de la +droiture et de la sincérité, s'ils sont guéris de la prévention, où sont +évanouies les disputes de l'école, la scolastique et les controverses? +S'ils sont tempérants, chastes et modérés, que leur sert le mystérieux +jargon de la médecine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent +de le parler? Légistes, docteurs, médecins, quelle chute pour vous, si +nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages! + +De combien de grands hommes dans les différents exercices de la paix et +de la guerre aurait-on dû se passer! À quel point de perfection et de +raffinement n'a-t-on pas porté de certains arts et de certaines sciences +qui ne devaient point être nécessaires, et qui sont dans le monde comme +des remèdes à tous les maux dont notre malice est l'unique source! + +Que de choses depuis Varron, que Varron a ignorées! Ne nous suffirait-il +pas même de n'être savant que comme Platon ou comme Socrate? + +12 (I) + +Tel à un sermon, à une musique, ou dans une galerie de peintures, a +entendu à sa droite et à sa gauche, sur une chose précisément la même, +des sentiments précisément opposés. Cela me ferait dire volontiers que +l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le +mauvais: le bon plaît aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque +guère davantage d'y mettre le pire: il a ses partisans. + +13 (IV) + +Le phénix de la poésie chantante renaît de ses cendres; il a vu mourir +et revivre sa réputation en un même jour. Ce juge même si infaillible et +si ferme dans ses jugements, le public, a varié sur son sujet: ou il se +trompe, ou il s'est trompé. Celui qui prononcerait aujourd'hui que Q** +en un certain genre est mauvais poète, parlerait presque aussi mal que +s'il eût dit il y a quelque temps: Il est bon poète. + +14 (IV) + +C.P. était fort riche, et C.N. ne l'était pas: la Pucelle et Rodogune +méritaient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demandé +pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avait fait sa +fortune, et cet autre l'avait manquée; et en cela les hommes cherchent +la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures +pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur santé et de +leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires. + +15 (IV) + +La condition des comédiens était infâme chez les Romains et honorable +chez les Grecs: qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains, +on vit avec eux comme les Grecs. + +16 (IV) + +Il suffisait à Bathylle d'être pantomime pour être couru des dames +romaines; à Rhoé de danser au théâtre; à Roscie et à Nérine de +représenter dans les choeurs, pour s'attirer une foule d'amants. La +vanité et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avaient ôté aux +Romains le goût du secret et du mystère; ils se plaisaient à faire du +théâtre public celui de leurs amours; ils n'étaient point jaloux de +l'amphithéâtre, et partageaient avec la multitude les charmes de leurs +maîtresses. Leur goût n'allait qu'à laisser voir qu'ils aimaient, non +pas une belle personne ou une excellente comédienne, mais une +comédienne. + +17 (I) + +Rien ne découvre mieux dans quelle disposition sont les hommes à l'égard +des sciences et des belles-lettres, et de quelle utilité ils les croient +dans la république, que le prix qu'ils y ont mis, et l'idée qu'ils se +forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point +d'art si mécanique ni de si vile condition où les avantages ne soient +plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le comédien, couché dans son +carrosse, jette de la boue au visage de Corneille, qui est à pied. Chez +plusieurs, savant et pédant sont synonymes. + +Souvent où le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes à se +taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour +doctes. + +18 (I) + +Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la +honte de l'érudition: l'on trouve chez eux une prévention tout établie +contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le +savoir-vivre, l'esprit de société, et qu'ils renvoient ainsi dépouillés +à leur cabinet et à leurs livres. Comme l'ignorance est un état paisible +et qui ne coûte aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme à +la cour et à la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des +savants. S'ils allèguent en leur faveur les noms d'Estrées, de Harlay, +Bossuet, Seguier, Montausier, Wardes, Chevreuse, Novion, Lamoignon, +Scudéry, Pélisson, et de tant d'autres personnages également doctes et +polis; s'ils osent même citer les grands noms de Chartres, de Condé, de +Conti, de Bourbon, du Maine, de Vendome, comme de princes qui ont su +joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances et l'atticisme +des Grecs et l'urbanité des Romains, l'on ne feint point de leur dire +que ce sont des exemples singuliers; et s'ils ont recours à de solides +raisons, elles sont faibles contre la voix de la multitude. Il semble +néanmoins que l'on devrait décider sur cela avec plus de précaution, et +se donner seulement la peine de douter si ce même esprit qui fait faire +de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien +juger, bien parler et bien écrire, ne pourrait point encore servir à +être poli. + +Il faut très peu de fonds pour la politesse dans les manières; il en +faut beaucoup pour celle de l'esprit. + +19 (V) + +«Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires; je +ne lui confierais l'état de ma garde-robe»; et il a raison. Ossat, +Ximénès, Richelieu étaient savants: étaient-ils habiles? ont-ils passé +pour de bons ministres? «Il sait le grec, continue l'homme d'État, c'est +un grimaud, c'est un philosophe.» Et en effet, une fruitière à Athènes, +selon les apparences, parlait grec, et par cette raison était +philosophe. Les Bignons, les Lamoignons étaient de purs grimauds: qui en +peut douter? ils savaient le grec. Quelle vision, quel délire au grand, +au sage, au judicieux Antonin, de dire qu'alors les peuples seraient +heureux, si l'empereur philosophait, ou si le philosophe ou le grimaud +venait à l'empire! + +Les langues sont la clef ou l'entrée des sciences, et rien davantage; le +mépris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues +sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont +grossières ou polies, si les livres qu'elles ont formés sont d'un bon ou +d'un mauvais goût. Supposons que notre langue pût un jour avoir le sort +de la grecque et de la latine, serait-on pédant, quelques siècles après +qu'on ne la parlerait plus, pour lire Molière ou La Fontaine? + +20 (VI) + +Je nomme Eurypyle, et vous dites: «C'est un bel esprit.» Vous dites +aussi de celui qui travaille une poutre: «Il est charpentier»; et de +celui qui refait un mur: «Il est maçon.» Je vous demande quel est +l'atelier où travaille cet homme de métier, ce bel esprit? quelle est +son enseigne? à quel habit le reconnaît-on? quels sont ses outils? +est-ce le coin? sont-ce le marteau ou l'enclume? où fend-il, où +cogne-t-il son ouvrage? où l'expose-t-il en vente? Un ouvrier se pique +d'être ouvrier. Eurypyle se pique-t-il d'être bel esprit? S'il est tel, +vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture, une âme vile et +mécanique, à qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauraient +s'appliquer sérieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je +vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit. Ne dites-vous +pas encore du savantasse: «Il est bel esprit», et ainsi du mauvais +poète? Mais vous-même, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en +avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable: vous voilà +donc un bel esprit; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom +pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner à Eurypyle, et +d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou +comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur +manque, et qu'ils ne voient que dans les autres. + +21 (V) + +Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style, +d'imprimeur, d'imprimerie, qu'on ne se hasarde plus de me dire: «Vous +écrivez si bien, Antisthène! continuez d'écrire; ne verrons-nous point +de vous un in-folio? traitez de toutes les vertus et de tous les vices +dans un ouvrage suivi, méthodique, qui n'ait point de fin»; ils +devraient ajouter: «et nul cours.» Je renonce à tout ce qui a été, qui +est et qui sera livre. Bérylle tombe en syncope à la vue d'un chat, et +moi à la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement vêtu, +suis-je dans ma chambre à l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, après +vingt ans entiers qu'on me débite dans la place? J'ai un grand nom, +dites-vous, et beaucoup de gloire: dites que j'ai beaucoup de vent qui +ne sert à rien. Ai-je un grain de ce métal qui procure toutes choses? Le +vil praticien grossit son mémoire, se fait rembourser des frais qu'il +n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme +rouge ou feuille-morte devient commis, et bientôt plus riche que son +maître; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent il devient +noble. B** s'enrichit à montrer dans un cercle des marionnettes; BB** à +vendre en bouteille l'eau de la rivière. Un autre charlatan arrive ici +de delà les monts avec une malle; il n'est pas déchargé que les pensions +courent, et il est prêt de retourner d'où il arrive avec des mulets et +des fourgons. Mercure est Mercure, et rien davantage, et l'or ne peut +payer ses médiations et ses intrigues: on y ajoute la faveur et les +distinctions. Et sans parler que des gains licites, on paye au tuilier +sa tuile, et à l'ouvrier son temps et son ouvrage; paye-t-on à un auteur +ce qu'il pense et ce qu'il écrit? et s'il pense très bien, le paye-t-on +très largement? Se meuble-t-il, s'anoblit-il à force de penser et +d'écrire juste? Il faut que les hommes soient habillés, qu'ils soient +rasés; il faut que retirés dans leurs maisons, ils aient une porte qui +ferme bien: est-il nécessaire qu'ils soient instruits? Folie, +simplicité, imbécillité, continue Antisthène, de mettre l'enseigne +d'auteur ou de philosophe! Avoir, s'il se peut, un office lucratif, qui +rende la vie aimable, qui fasse prêter à ses amis, et donner à ceux qui +ne peuvent rendre; écrire alors par jeu, par oisiveté, et comme Tityre +siffle ou joue de la flûte; cela ou rien; j'écris à ces conditions, et +je cède ainsi à la violence de ceux qui me prennent à la gorge, et me +disent: «Vous écrirez.» Ils liront pour titre de mon nouveau livre: Du +Beau, Du Bon, Du Vrai, Des Idées, Du Premier Principe, par Antisthène, +vendeur de marée. + +22 (I) + +Si les ambassadeurs des princes étrangers étaient des singes instruits à +marcher sur leurs pieds de derrière, et à se faire entendre par +interprète, nous ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que +celui que nous donne la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui +paraît quelquefois dans leurs discours. La prévention du pays, jointe à +l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les +climats, et que l'on pense juste partout où il y a des hommes. Nous +n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares; +et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de +voir d'autres peuples raisonner comme nous. + +Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne +sont pas civilisés: de même toute campagne n'est pas agreste et toute +ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province +maritime d'un grand royaume où le villageois est doux et insinuant, le +bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticité +est héréditaire. + +23 (I) + +Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des +moeurs si cultivées, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes +barbares pour quelques peuples. + +24 (I) + +Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une +liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait +vomir, nous dirions: «Cela est bien barbare.» + +25 (I) + +Ce prélat se montre peu à la cour, il n'est de nul commerce, on ne le +voit point avec des femmes; il ne joue ni à grande ni à petite prime, il +n'assiste ni aux fêtes ni aux spectacles, il n'est point homme de +cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue; toujours dans son évêché, +où il fait une résidence continuelle, il ne songe qu'à instruire son +peuple par la parole et à l'édifier par son exemple; il consume son bien +en des aumônes, et son corps par la pénitence; il n'a que l'esprit de +régularité, et il est imitateur du zèle et de la piété des Apôtres. Les +temps sont changés, et il est menacé sous ce règne d'un titre plus +éminent. + +26 (IV) + +Ne pourrait-on point faire comprendre aux personnes d'un certain +caractère et d'une profession sérieuse, pour ne rien dire de plus, +qu'ils ne sont point obligés à faire dire d'eux qu'ils jouent, qu'ils +chantent, et qu'ils badinent comme les autres hommes; et qu'à les voir +si plaisants et si agréables, on ne croirait point qu'ils fussent +d'ailleurs si réguliers et si sévères? Oserait-on même leur insinuer +qu'ils s'éloignent par de telles manières de la politesse dont ils se +piquent; qu'elle assortit, au contraire, et conforme les dehors aux +conditions, qu'elle évite le contraste, et de montrer le même homme sous +des figures différentes et qui font de lui un composé bizarre ou un +grotesque? + +27 (IV) + +Il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure, sur +une seule et première vue: il y a un intérieur et un coeur qu'il faut +approfondir. Le voile de la modestie couvre le mérite, et le masque de +l'hypocrisie cache la malignité. Il n'y a qu'un très petit nombre de +connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer; ce n'est +que peu à peu, et forcés même par le temps et les occasions, que la +vertu parfaite et le vice consommé viennent enfin à se déclarer. + +28 (VIII) + +Fragment + +...Il disait que l'esprit dans cette belle personne était un diamant bien +mis en oeuvre, et continuant de parler d'elle: «C'est, ajoutait-il, comme +une nuance de raison et d'agrément qui occupe les yeux et le coeur de +ceux qui lui parlent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire; il y a +en elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener +plus loin que l'amitié. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, +mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux hommes +que de leur mérite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacités +et capable de sentiments, elle surprend et elle intéresse; et sans rien +ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fin dans les +conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui entre autres +plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la réplique. Elle vous +parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à +s'éclaircir; et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui +connaît le prix de ce que vous lui dites, et auprès de qui vous ne +perdez rien de ce qui vous échappe. Loin de s'appliquer à vous +contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour +une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle +s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle +les embellit: vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien, et +d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours +au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive: elle +oublie les traits où il faut des raisons; elle a déjà compris que la +simplicité est éloquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous +jeter dans les mêmes intérêts, laissant à Elvire les jolis discours et +les belles-lettres, qu'elle met à tous usages, Arthénice n'emploie +auprès de vous que la sincérité, l'ardeur, l'empressement et la +persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec +le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue +que pour les connaître. On peut la louer d'avance de toute la sagesse +qu'elle aura un jour, et de tout le mérite qu'elle se prépare par les +années, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions, +des principes sûrs, utiles à celles qui sont comme elle exposées aux +soins et à la flatterie; et qu'étant assez particulière sans pourtant +être farouche, ayant même un peu de penchant pour la retraite, il ne lui +saurait peut-être manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un +grand théâtre, pour y faire briller toutes ses vertus.» + +29. + +(V) Une belle femme est aimable dans son naturel; elle ne perd rien à +être négligée, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beauté +et de sa jeunesse. Une grâce naïve éclate sur son visage, anime ses +moindres actions: il y aurait moins de péril à la voir avec tout +l'attirail de l'ajustement et de la mode. De même un homme de bien est +respectable par lui-même, et indépendamment de tous les dehors dont il +voudrait s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus +spécieuse. Un air réformé, une modestie outrée, la singularité de +l'habit, une ample calotte n'ajoutent rien à la probité, ne relèvent pas +le mérite; ils le fardent, et font peut-être qu'il est moins pur et +moins ingénu. + +(VI) Une gravité trop étudiée devient comique; ce sont comme des +extrémités qui se touchent et dont le milieu est dignité; cela ne +s'appelle pas être grave, mais en jouer le personnage; celui qui songe à +le devenir ne le sera jamais: ou la gravité n'est point, ou elle est +naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter. + +30 (VI) + +Un homme de talent et de réputation, s'il est chagrin et austère, il +effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur +rend suspecte d'une trop grande réforme et d'une pratique trop +ennuyeuse. S'il est au contraire d'un bon commerce, il leur est une +leçon utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et +laborieusement, avoir des vues sérieuses sans renoncer aux plaisirs +honnêtes; il leur devient un exemple qu'on peut suivre. + +31 (IV) + +La physionomie n'est pas une règle qui nous soit donnée pour juger des +hommes: elle nous peut servir de conjecture. + +32 (IV) + +L'air spirituel est dans les hommes ce que la régularité des traits est +dans les femmes: c'est le genre de beauté où les plus vains puissent +aspirer. + +33 (IV) + +Un homme qui a beaucoup de mérite et d'esprit; et qui est connu pour +tel, n'est pas laid, même avec des traits qui sont difformes; ou s'il a +de la laideur, elle ne fait pas son impression. + +34 (VII) + +Combien d'art pour rentrer dans la nature! combien de temps, de règles, +d'attention et de travail pour danser avec la même liberté et la même +grâce que l'on sait marcher; pour chanter comme on parle; parler et +s'exprimer comme l'on pense; jeter autant de force, de vivacité, de +passion et de persuasion dans un discours étudié et que l'on prononce +dans le public, qu'on en a quelquefois naturellement et sans préparation +dans les entretiens les plus familiers! + +35 (I) + +Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font +pas de tort: ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantôme de +leur imagination. + +36 (I) + +Il y a de petites règles, des devoirs, des bienséances attachés aux +lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point à force +d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine: juger des hommes par +les fautes qui leur échappent en ce genre avant qu'ils soient assez +instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs +cheveux; c'est vouloir un jour être détrompé. + +37 (VI) + +Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est +unique, et si un besoin extrême; ou une violente passion, ou un premier +mouvement tirent à conséquence. + +38 (IV) + +Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est +souvent la vérité. + +39 (IV) + +Sans une grande raideur et une continuelle attention à toutes ses +paroles, on est exposé à dire en moins d'une heure le oui ou le non sur +une même chose ou sur une même personne, déterminé seulement par un +esprit de société et de commerce qui entraîne naturellement à ne pas +contredire celui-ci et celui-là qui en parlent différemment. + +40 (VIII) + +Un homme partial est exposé à de petites mortifications; car comme il +est également impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux +ou sages, et que ceux contre qui il se déclare soient toujours en faute +ou malheureux, il naît de là qu'il lui arrive souvent de perdre +contenance dans le public, ou par le mauvais succès de ses amis, ou par +une nouvelle gloire qu'acquièrent ceux qu'il n'aime point. + +41 (IV) + +Un homme sujet à se laisser prévenir, s'il ose remplir une dignité ou +séculière ou ecclésiastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet +qui s'est chargé d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie: +faibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la misère de la +prévention. Il faut ajouter qu'elle est un mal désespéré, incurable, qui +infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait déserter les +égaux, les inférieurs, les parents, les amis, jusqu'aux médecins: ils +sont bien éloignés de le guérir, s'ils ne peuvent le faire convenir de +sa maladie, ni des remèdes, qui seraient d'écouter, de douter, de +s'informer et de s'éclaircir. Les flatteurs, les fourbes, les +calomniateurs, ceux qui ne délient leur langue que pour le mensonge et +l'intérêt, sont les charlatans en qui il se confie, et qui lui font +avaler tout ce qui leur plaît: ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et +qui le tuent. + +42 (I) + +La règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres +vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est +assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on +fait des personnes. + +43 (I) + +Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de +notre esprit, de nos moeurs et de nos manières, que l'indignité et le +mauvais caractère de ceux qu'ils approuvent. + +Du même fonds dont on néglige un homme de mérite, l'on sait encore +admirer un sot. + +44 (I) + +Un sot est celui qui n'a pas même ce qu'il faut d'esprit pour être fat. + +45 (I) + +Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite. + +46 (IV) + +L'impertinent est un fat outré. Le fat lasse, ennuie, dégoûte, rebute; +l'impertinent rebute, aigrit, irrite, offense: il commence où l'autre +finit. + +Le fat est entre l'impertinent et le sot: il est composé de l'un et de +l'autre. + +47 + +(VII) Les vices partent d'une dépravation du coeur; les défauts, d'un +vice de tempérament; le ridicule, d'un défaut d'esprit. + +(IV) L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel, a les +apparences du sot. + +(IV) Le sot ne se tire jamais du ridicule, c'est son caractère; l'on y +entre quelquefois avec de l'esprit, mais l'on en sort. + +(VII) Un erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule. + +(IV) La sottise est dans le sot, la fatuité dans le fat, et +l'impertinence dans l'impertinent; il semble que le ridicule réside +tantôt dans celui qui en effet est ridicule; et tantôt dans +l'imagination de ceux qui croient voir le ridicule où il n'est point et +ne peut être. + +48 (IV) + +La grossièreté, la rusticité, la brutalité peuvent être les vices d'un +homme d'esprit. + +49 (IV) + +Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que +le sot qui parle. + +50 (VIII) + +La même chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une +naïveté ou un bon mot, et dans celle d'un sot, une sottise. + +51 (IV) + +Si le fat pouvait craindre de mal parler, il sortirait de son caractère. + +52 (IV) + +L'une des marques de la médiocrité de l'esprit est de toujours conter. + +53 (IV) + +Le sot est embarrassé de sa personne; le fat a l'air libre et assuré; +l'impertinent passe à l'effronterie: le mérite a de la pudeur. + +54 (VIII) + +Le suffisant est celui en qui la pratique de certains détails que l'on +honore du nom d'affaires se trouve jointe à une très grande médiocrité +d'esprit. + +Un grain d'esprit et une once d'affaires plus qu'il n'en entre dans la +composition du suffisant, font l'important. + +Pendant qu'on ne fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom; +dès qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant. + +55 (VII) + +L'honnête homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien, +quoique dans une distance inégale de ces deux extrêmes. + +La distance qu'il y a de l'honnête, homme à l'habile homme s'affaiblit +de jour à autre, et est sur le point de disparaître. + +L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses +intérêts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acquérir du bien +ou en conserver. + +L'honnête homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, et qui +ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux. + +On connaît assez qu'un homme de bien est honnête homme; mais il est +plaisant d'imaginer que tout honnête homme n'est pas homme de bien. + +L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un dévot, et qui +s'est borné à n'avoir que de la vertu. + +56 + +(IV) Talent, goût, esprit, bon sens, choses différentes, non +incompatibles. + +(IV) Entre le bon sens et le bon goût il y a la différence de la cause à +son effet. + +(VI) Entre esprit et talent il y a la proportion du tout à sa partie. + +(VI) Appellerai-je homme d'esprit celui qui, borné et renfermé dans +quelque art, ou même dans une certaine science qu'il exerce dans une +grande perfection, ne montre hors de là ni jugement, ni mémoire, ni +vivacité, ni moeurs, ni conduite; qui ne m'entend pas, qui ne pense +point, qui s'énonce mal; un musicien par exemple, qui après m'avoir +comme enchanté par ses accords, semble s'être remis avec son luth dans +un même étui, ou n'être plus sans cet instrument qu'une machine +démontée, à qui il manque quelque chose, et dont il n'est pas permis de +rien attendre? + +(VI) Que dirai-je encore de l'esprit du jeu? pourrait-on me le définir? +Ne faut-il ni prévoyance, ni finesse, ni habileté pour jouer l'hombre ou +les échecs? et s'il en faut, pourquoi voit-on des imbéciles qui y +excellent, et de très beaux génies qui n'ont pu même atteindre la +médiocrité, à qui une pièce ou une carte dans les mains trouble la vue, +et fait perdre contenance? + +(VI) Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus +incompréhensible. Un homme paraît grossier, lourd, stupide; il ne sait +pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir: s'il se met à écrire, +c'est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres, +les pierres, tout ce qui ne parle point: ce n'est que légèreté, +qu'élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages. + +(VI) Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend +un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par +l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la réciter, ni lire son +écriture. Laissez-le s'élever par la composition: il n'est pas +au-dessous d'Auguste, de Pompée, de Nicomède, d'Heraclius; il est roi, +et un grand roi; il est politique, il est philosophe; il entreprend de +faire parler des héros, de les faire agir; il peint les Romains; ils +sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire. + +(VI) Voulez-vous quelque autre prodige? Concevez un homme facile, doux, +complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, colère, fougueux, +capricieux. Imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, +volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir, +ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire, sans +qu'il y prenne part et comme à son insu: quelle verve! quelle élévation! +quelles images! quelle latinité! + +--Parlez-vous d'une même personne? me direz-vous. + +--Oui, du même, de Théodas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se +roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate; et du milieu de cette +tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans +figure: il parle comme un fou, et pense comme un homme sage; il dit +ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et +raisonnables; on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du +sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. +Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce +sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point, qui ne +dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs +fonctions toutes séparées. Il manquerait un trait à cette peinture si +surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout à la fois avide et +insatiable de louanges, prêt de se jeter aux yeux de ses critiques, et +dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à +me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout +différents. Il ne serait pas même impossible d'en trouver un troisième +dans Théodas; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est +excellent homme. + +57 (I) + +Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce +sont les diamants et les perles. + +58 (I) + +Tel, connu dans le monde par de grands talents honoré et chéri partout +où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses +proches, qu'il n'a pu réduire à l'estimer; tel autre, au contraire, +prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui +est resserrée dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un mérite rare +et singulier, qui lui est accordé par sa famille dont il est l'idole, +mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte +nulle part. + +59 (I) + +Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation: à peine +ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mérite naissant et une +première vogue qui semble l'associer à la gloire dont ils sont déjà en +possession; l'on ne se rend qu'à l'extrémité, et après que le Prince +s'est déclaré par les récompenses: tous alors se rapprochent de lui, et +de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite. + +60 (VIII) + +Nous affectons souvent de louer avec exagération des hommes assez +médiocres, et de les élever, s'il se pouvait, jusqu'à la hauteur de ceux +qui excellent, ou parce que nous somme las d'admirer toujours les mêmes +personnes, ou parce que leur gloire, ainsi partagée, offense moins notre +vue, et nous devient plus douce et plus supportable. + +61 (VII) + +L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord à pleines +voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route: +tout leur rit, tout leur succède; action, ouvrage, tout est comblé +d'éloges et de récompenses; ils ne se montrent que pour être embrassés +et félicités. Il y a un rocher immobile qui s'élève sur une côte; les +flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la +flatterie, l'autorité, la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas: +c'est le public, où ces gens échouent. + +62 (I) + +Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement +par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poète, rempli de grandes +et sublimes idées, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce +souvent que sur de simples faits; et celui qui écrit l'histoire de son +pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à +imaginer des fictions et à trouver une rime; de même le bachelier plongé +dans les quatre premiers siècles, traite toute autre doctrine de science +triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du +géomètre. + +63 (IV) + +Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire +des leçons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque +autre dont il n'a qu'une faible connaissance: il sort hardiment des +limites de son génie, mais il s'égare, et fait que l'homme illustre +parle comme un sot. + +64 (V) + +Hérille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il écrive, veut citer: +il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre, et à l'Orateur +romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas +lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice +odieux; ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les +plus communes, les plus triviales, et qu'il est même capable de penser, +il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs; ce n'est ni pour +donner plus d'autorité à ce qu'il dit, ni peut-être pour se faire +honneur de ce qu'il sait: il veut citer. + +65 (V) + +C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner +pour sien: il n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit ou qui +se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui devaient le dire. C'est au +contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre: ce n'est +qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir; il est dit avec +plus d'insinuation et reçu avec moins de jalousie; personne n'en +souffre: on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer, on admire. + +66 (IV) + +On a dit de Socrate qu'il était en délire, et que c'était un fou tout +plein d'esprit; mais ceux des Grecs qui parlaient ainsi d'un homme si +sage passaient pour fous. Ils disaient: «Quels bizarres portraits nous +fait ce philosophe! quels moeurs étranges et particulières ne décrit-il +point! où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires? +quelles couleurs! quel pinceau! ce sont des chimères.» Ils se +trompaient: c'étaient des monstres, c'étaient des vices, mais peints au +naturel; on croyait les voir, ils faisaient peur. Socrate s'éloignait du +cynique; il épargnait les personnes, et blâmait les moeurs qui étaient +mauvaises. + +67 + +(IV) Celui qui est riche par son savoir-faire connaît un philosophe, ses +préceptes, sa morale et sa conduite, et n'imaginant pas dans tous les +hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est +proposée lui-même toute sa vie, dit en son coeur: «Je le plains, je le +tiens échoué, ce rigide censeur; il s'égare, et il est hors de route; ce +n'est pas ainsi qu'on prend le vent et que l'on arrive au délicieux port +de la fortune»; et selon ses principes il raisonne juste. + +(IV) «Je pardonne, dit Antisthius, à ceux que j'ai loués dans mon +ouvrage s'ils m'oublient: qu'ai-je fait pour eux? ils étaient louables. +Je le pardonnerais moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices sans +toucher à leurs personnes, s'ils me devaient un aussi grand bien que +celui d'être corrigés; mais comme c'est un événement qu'on ne voit +point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me +faire du bien. + +(V) «L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser à me écrits leur +récompense: on ne saurait en diminuer la réputation; et si on le fait, +qui m'empêchera de le mépriser?». + +68 (V) + +Il est bon d'être philosophe, il n'est guère utile de passer pour tel. +Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe: ce sera toujours +lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner +autrement, et, en restituant à un si beau nom son idée propre et +convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due. + +69 (VI) + +Il y a une philosophie qui nous élève au-dessus de l'ambition et de la +fortune, qui nous égale, que dis-je? qui nous place plus haut que les +riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait négliger les +postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de désirer, de +demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve même +l'émotion et l'excessive joie d'être exaucés. Il y a une autre +philosophie qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en +faveur de nos proches ou de nos amis: c'est la meilleure. + +70 (IV) + +C'est abréger et s'épargner mille discours, que de penser de certaines +gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils +disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront. + +71 (I) + +Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons +qu'ils ont avec nous-mêmes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est +l'égaler à soi. + +72 (IV) + +Les mêmes défauts, qui dans les autres sont lourds et insupportables +sont chez nous comme dans leur centre; ils ne pèsent plus, on ne les +sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un portrait affreux, qui ne +voit pas qu'il se peint lui-même. + +Rien ne nous corrigerait plus promptement de nos défauts que si nous +étions capables de les avouer et de les reconnaître dans les autres: +c'est dans cette juste distance que, nous paraissant tels qu'ils sont, +ils se feraient haïr autant qu'ils le méritent. + +73 (IV) + +La sage conduite roule sur deux pivots, le passé et l'avenir. Celui qui +a la mémoire fidèle et une grande prévoyance est hors du péril de +censurer dans les autres ce qu'il a peut-être fait lui-même, ou de +condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les +circonstances où elle lui sera un jour inévitable. + +74 (VI) + +Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas +le hasard, mais ils le préparent, ils l'attirent, et semblent presque le +déterminer. Non seulement ils savent ce que le sot et le poltron +ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive; ils savent +même profiter, par leurs précautions et leurs mesures, d'un tel ou d'un +tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois. Si ce point arrive, ils +gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore; un même point souvent +les fait gagner de plusieurs manières. Ces hommes sages peuvent être +loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard +doit être récompensé en eux comme la vertu. + +75 (VIII) + +Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le +devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point +qu'on s'en occupe. + +76 (V) + +Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire. Ils viennent +d'ailleurs que de notre esprit: c'est assez pour être rejetés d'abord +par présomption et par humeur, et suivis seulement par nécessité ou par +réflexion. + +77 (I) + +Quel bonheur surprenant a accompagné ce favori pendant tout le cours de +sa vie, quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la +moindre disgrâce? les premiers postes, l'oreille du Prince, d'immenses +trésors, une santé parfaite, et une mort douce. Mais quel étrange compte +à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a +donnés, de ceux qu'on a négligé de donner ou de suivre, des biens que +l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par +soi-même ou par les autres; en un mot, de toute sa prospérité! + +78 (IV) + +L'on gagne à mourir d'être loué de ceux qui nous survivent, souvent sans +autre mérite que celui de n'être plus: le même éloge sert alors pour +Caton et pour Pison. + +«Le bruit court que Pison est mort: c'est une grande perte; c'était un +homme de bien, et qui méritait une plus longue vie; il avait de l'esprit +et de l'agrément, de la fermeté et du courage; il était sûr, généreux, +fidèle.» Ajoutez: «pourvu qu'il soit mort.» + +79 (IV) + +La manière dont on se récrie sur quelques-uns qui se distinguent par la +bonne foi, le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge +que le décréditement du genre humain. + +80 (VII) + +Tel soulage les misérables, qui néglige sa famille et laisse son fils +dans l'indigence; un autre élève un nouvel édifice, qui n'a pas encore +payé les plombs d'une maison qui est achevée depuis dix années; un +troisième fait des présents et des largesses, et ruine ses créanciers. +Je demande: la pitié, la libéralité, la magnificence, sont-ce les vertus +d'un homme injuste? ou plutôt si la bizarrerie et la vanité ne sont pas +les causes de l'injustice. + +81 (VIII) + +Une circonstance essentielle à la justice que l'on doit aux autres, +c'est de la faire promptement et sans différer: la faire attendre, c'est +injustice. + +Ceux-là font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils +doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse longtemps dire de soi +qu'il fera bien, fait très mal. + +82 (VII) + +L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa +vie à faire digestion, qu'il meurt de faim, pour exprimer qu'il n'est +pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises: c'est une figure; on +le dirait plus à la lettre de ses créanciers. + +83 (IV) + +L'honnêteté, les égards et la politesse des personnes avancées en âge de +l'un et l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le +vieux temps. + +84 (I) + +C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne +éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien +et de la négliger. + +85 (IV) + +Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne +point à l'homme un autre coeur ni une autre complexion, qu'elle ne change +rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserais pas +de dire qu'elle ne lui est pas inutile. + +86 (IV) + +Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu: la présomption est +qu'il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la +présomption est qu'il l'a excellent. + +87 (V) + +Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur dans la politique. + +88 (IV) + +Le plus grand malheur, après celui d'être convaincu d'un crime, est +souvent d'avoir eu à s'en justifier. Tels arrêts nous déchargent et nous +renvoient absous, qui sont infirmés par la voix du peuple. + +89 (I) + +Un homme est fidèle à de certaines pratiques de religion, on le voit +s'en acquitter avec exactitude: personne ne le loue ni ne le +désapprouve; on n'y pense pas. Tel autre y revient après les avoir +négligées dix années entières: on se récrie, on l'exalte; cela est +libre: moi, je le blâme d'un si long oubli de ses devoirs, et je le +trouve heureux d'y être rentré. + +90 (IV) + +Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres. + +91 (IV) + +Tels sont oubliés dans la distribution des grâces, et font dire d'eux: +Pourquoi les oublier? qui, si l'on s'en était souvenu, auraient fait +dire: Pourquoi s'en souvenir? D'où vient cette contrariété? Est-ce du +caractère de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou +même de tous les deux? + +92 (VI) + +L'on dit communément: «Après un tel, qui sera chancelier? qui sera +primat des Gaules? qui sera pape?» On va plus loin: chacun, selon ses +souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus +vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas +de raison qu'une dignité tue celui qui s'en trouve revêtu, qu'elle sert +au contraire à le rajeunir, et à donner au corps et à l'esprit de +nouvelles ressources, ce n'est pas un événement fort rare à un titulaire +d'enterrer son successeur. + +93 (V) + +La disgrâce éteint les haines et les jalousies. Celui-là peut bien +faire, qui ne nous aigrit plus par une grande faveur: il n'y a aucun +mérite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne; il serait un +héros impunément. + +Rien n'est bien d'un homme disgracié: vertus, mérite, tout est dédaigné, +ou mal expliqué, ou imputé à vice; qu'il ait un grand coeur, qu'il ne +craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grâce à l'ennemi +que Bayard et Montrevel, c'est un bravache, on en plaisante; il n'a plus +de quoi être un héros. + +Je me contredis, il est vrai: accusez-en les hommes, dont je ne fais que +rapporter les jugements; je ne dis pas de différents hommes, je dis les +mêmes, qui jugent si différemment. + +94 (VI) + +Il ne faut pas vingt années accomplies pour voir changer les hommes +d'opinion sur les choses les plus sérieuses, comme sur celles qui leur +ont paru les plus sûres et les plus vraies. Je ne hasarderai pas +d'avancer que le feu en soi, et indépendamment de nos sensations, n'a +aucune chaleur, c'est-à-dire rien de semblable à ce que nous éprouvons +en nous-mêmes à son approche, de peur que quelque jour il ne devienne +aussi chaud qu'il a jamais été. J'assurerai aussi peu qu'une ligne +droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits, ou +égaux à deux droits, de peur que les hommes venant à y découvrir quelque +chose de plus ou de moins, je ne sois raillé de ma proposition. Aussi +dans un autre genre, je dirai à peine avec toute la France: «Vauban est +infaillible, on n'en appelle point»: qui me garantirait que dans peu de +temps on n'insinuera pas que même sur le siège, qui est son fort et où +il décide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme +Antiphile? + +95 (IV) + +Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre et que la +passion domine, l'homme docte est un savantasse, le magistrat un +bourgeois ou un praticien, le financier un maltôtier, et le gentilhomme +un gentillâtre; mais il est étrange que de si mauvais noms, que la +colère et la haine ont su inventer, deviennent familiers, et que le +dédain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir. + +96 (IV) + +Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement, surtout lorsque +les ennemis commencent à fuir et que la victoire n'est plus douteuse, ou +devant une ville après qu'elle a capitulé; vous aimez, dans un combat ou +pendant un siège, à paraître en cent endroits pour n'être nulle part, à +prévenir les ordres du général de peur de les suivre, et à chercher les +occasions plutôt que de les attendre et les recevoir: votre valeur +serait-elle fausse? + +97 (IV) + +Faites garder aux hommes quelque poste où ils puissent être tués, et où +néanmoins ils ne soient pas tués: ils aiment l'honneur et la vie. + +98 (VII) + +À voir comme les hommes aiment la vie, pouvait-on soupçonner qu'ils +aimassent quelque autre chose plus que la vie? et que la gloire, qu'ils +préfèrent à la vie, ne fût souvent qu'une certaine opinion d'eux-mêmes +établie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connaissent point ou +qu'ils n'estiment point? + +99 (VII) + +Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont à la guerre et suivent la +cour, qui ne font pas un siège, mais qui y assistent, ont bientôt épuisé +leur curiosité sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle +soit, sur la tranchée, sur l'effet des bombes et du canon, sur les coups +de main, comme sur l'ordre et le succès d'une attaque qu'ils +entrevoient. La résistance continue, les pluies surviennent, les +fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a à combattre les +saisons et l'ennemi, on peut être forcé dans ses lignes et enfermé entre +une ville et une armée: quelles extrémités! On perd courage, on murmure. +«Est-ce un si grand inconvénient que de lever un siège? Le salut de +l'État dépend-il d'une citadelle de plus ou de moins? Ne faut-il pas, +ajoutent-ils, fléchir sous les ordres du Ciel, qui semble se déclarer +contre nous, et remettre la partie à un autre temps?» Alors ils ne +comprennent plus la fermeté, et s'ils osaient dire, l'opiniâtreté du +général, qui se raidit contre les obstacles, qui s'anime par la +difficulté de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour +la conduire à sa fin. A-t-on capitulé, ces hommes si découragés relèvent +l'importance de cette conquête, en prédisent les suites, exagèrent la +nécessité qu'il y avait de la faire, le péril et la honte qui suivaient +de s'en désister, prouvent que l'armée qui nous couvrait des ennemis +était invincible. Ils reviennent avec la cour, passent par les villes et +les bourgades; fiers d'être regardés de la bourgeoisie qui est aux +fenêtres, comme ceux mêmes qui ont pris la place, ils en triomphent par +les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux, ils vous +étourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de +courtines et de chemin couvert; ils rendent compte des endroits où +l'envie de voir les a portés, et où il ne laissait pas d'y avoir du +péril, des hasards qu'ils ont courus à leur retour d'être pris ou tués +par l'ennemi: ils taisent seulement qu'ils ont eu peur. + +100 (IV) + +C'est le plus petit inconvénient du monde que de demeurer court dans un +sermon ou dans une harangue: il laisse à l'orateur ce qu'il a d'esprit, +de bon sens, d'imagination, de moeurs et de doctrine; il ne lui ôte rien; +mais on ne laisse pas de s'étonner que les hommes, ayant voulu une fois +y attacher une espèce de honte et de ridicule, s'exposent par de longs +et souvent d'inutiles discours, à en courir tout le risque. + +101 (IV) + +Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa +brièveté: comme ils le consument à s'habiller, à manger, à dormir, à de +sots discours, à se résoudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent à +ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs +plaisirs; ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de +reste. + +Il n'y a point de ministre si occupé qui ne sache perdre chaque jour +deux heures de temps: cela va loin à la fin d'une longue vie; et si le +mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle +perte infinie ne se fait pas dans le monde d'une chose si précieuse, et +dont l'on se plaint qu'on n'a point assez! + +102 (IV) + +Il y a des créatures de Dieu qu'on appelle des hommes qui ont une âme +qui est esprit, dont toute la vie est occupée et toute l'attention est +réunie à scier du marbre: cela est bien simple, c'est bien peu de chose. +Il y en a d'autres qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement +inutiles, et qui passent les jours à ne rien faire: c'est encore moins +que de scier du marbre. + +103 (V) + +La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une âme, et se +répandent en tant d'actions et d'exercices où il semble qu'elle est +inutile, que l'on croit parler avantageusement de quelqu'un en disant +qu'il pense; cet éloge même est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet +homme qu'au-dessus du chien ou du cheval. + +104 + +(IV) «À quoi vous divertissez-vous? à quoi passez-vous le temps?» vous +demandent les sots et les gens d'esprit. Si je réplique que c'est à +ouvrir les yeux et à voir, à prêter l'oreille et à entendre, à voir la +santé, le repos, la liberté, ce n'est rien dire. Les solides biens, les +grands biens, les seuls biens ne sont pas comptés, ne se font pas +sentir. Jouez-vous? masquez-vous? il faut répondre. + +(VII) Est-ce un bien pour l'homme que la liberté, si elle peut être trop +grande et trop étendue, telle enfin qu'elle ne serve qu'à lui faire +désirer quelque chose, qui est d'avoir moins de liberté? + +(VII) La liberté n'est pas oisiveté; c'est un usage libre du temps; +c'est le choix du travail et de l'exercice. Être libre en un mot n'est +pas ne rien faire, c'est être seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce +qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la liberté! + +105 (I) + +César n'était point trop vieux pour penser à la conquête de l'univers; +il n'avait point d'autre béatitude à se faire que le cours d'une belle +vie, et un grand nom après sa mort; né fier, ambitieux, et se portant +bien comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'à +conquérir le monde. Alexandre était bien jeune pour un dessein si +sérieux: il est étonnant que dans ce premier âge les femmes ou le vin +n'aient plus tôt rompu son entreprise. + +106 (I) + +Un jeune Prince, d'une race Auguste. L'amour et l'espérance des peuples. +Donné du ciel pour prolonger la félicité de la terre. Plus grand que ses +Aïeux. Fils d'un Héros qui est son modèle, a déjà montré à l'Univers par +ses divines qualités, et par une vertu anticipée, que les enfants des +Héros sont plus proches de l'être que les autres hommes. + +107 (IV) + +Si le monde dure seulement cent millions d'années, il est encore dans +toute sa fraîcheur, et ne fait presque que commencer; nous-mêmes nous +touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne nous +pas confondre avec eux dans des siècles si reculés? Mais si l'on juge +par le passé de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues +dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans +l'histoire! quelles découvertes ne fera-t-on point! quelles différentes +révolutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans +les États et dans les empires! quelle ignorance est la nôtre! et quelle +légère expérience que celle de six ou sept mille ans! + +108 (IV) + +Il n'y a point de chemin trop long à qui marche lentement et sans se +presser: il n'y a point d'avantages trop éloignés à qui s'y prépare par +la patience. + +109 (IV) + +Ne faire sa cour à personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse +la sienne, douce situation, âge d'or, état de l'homme le plus naturel! + +110 (VII) + +Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes; +la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne: eux seuls +vivent, eux seuls du moins connaissent qu'ils vivent. + +111 (IV) + +Pourquoi me faire froid, et vous plaindre de ce qui m'est échappé sur +quelques jeunes gens qui peuplent les cours? Êtes-vous vicieux, ô +Thrasylle? Je ne le savais pas, et vous me l'apprenez: ce que je sais +est que vous n'êtes plus jeune. + +Et vous qui voulez être offensé personnellement de ce que j'ai dit de +quelques grands, ne criez-vous point de la blessure d'un autre? +Êtes-vous dédaigneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypocrite? +Je l'ignorais, et ne pensais pas à vous: j'ai parlé des grands. + +112 (IV) + +L'esprit de modération et une certaine sagesse dans la conduite laissent +les hommes dans l'obscurité: il leur faut de grandes vertus pour être +connus et admirés, ou peut-être de grands vices. + +113 (IV) + +Les hommes, sur la conduite des grands et des petits indifféremment, +sont prévenus, charmés, enlevés par la réussite: il s'en faut peu que le +crime heureux ne soit loué comme la vertu même, et que le bonheur ne +tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale +et odieuse entreprise, que celle que le succès ne saurait justifier. + +114 (IV) + +Les hommes, séduits par de belles apparences et de spécieux prétextes, +goûtent aisément un projet d'ambition que quelques grands ont médité; +ils en parlent avec intérêt; il leur plaît même par la hardiesse ou par +la nouveauté que l'on lui impute; ils y sont déjà accoutumés, et n'en +attendent que le succès, lorsque, venant au contraire à avorter, ils +décident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il +était téméraire et ne pouvait réussir. + +115 (IV) + +Il y a de tels projets, d'un si grand éclat et d'une conséquence si +vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui font tant espérer ou +tant craindre, selon les divers intérêts des peuples, que toute la +gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas +avoir paru sur la scène avec un si bel appareil pour se retirer sans +rien dire; quelques affreux périls qu'il commence à prévoir dans la +suite de son entreprise, il faut qu'il l'entame: le moindre mal pour lui +est de la manquer. + +116 (VIII) + +Dans un méchant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme. Louez +ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exagérez son habileté à se +servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir à +ses fins: si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et +où manque la prudence, trouvez la grandeur, si vous le pouvez. + +117 (VI) + +Un ennemi est mort qui était à la tête d'une armée formidable, destinée +à passer le Rhin; il savait la guerre, et son expérience pouvait être +secondée de la fortune: quels feux de joie a-t-on vus? quelle fête +publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux; et dont +l'aversion devient populaire: ce n'est point précisément par les progrès +qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix +du peuple éclate à leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants, +dès que l'on murmure dans les places que la terre enfin en est délivrée. + +118 (V) + +«O temps! ô moeurs! s'écrie Héraclite, ô malheureux siècle! siècle rempli +de mauvais exemples, où la vertu souffre, où le crime domine, où il +triomphe! Je veux être un Lycaon, un Aegiste; l'occasion ne peut être +meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je désire du moins de +fleurir et de prospérer. Un homme dit: «Je passerai la mer, je +dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme, +son héritier, de ses terres et de ses États», et comme il l'a dit il l'a +fait. Ce qu'il devait appréhender, c'était le ressentiment de plusieurs +rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi; mais ils tiennent pour +lui; ils lui ont presque dit: «Passez la mer, dépouillez votre père, +montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi +qu'un petit seigneur de son château, ou un fermier de sa métairie; qu'il +n'y ait plus de différence entre de simples particuliers et nous; nous +sommes las de ces distinctions: apprenez au monde que ces peuples que +Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous +livrer, se livrer eux-mêmes à un étranger, et qu'ils ont moins à +craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance.» Qui pourrait voir +des choses si tristes avec des yeux secs et une âme tranquille? Il n'y a +point de charges qui n'aient leurs privilèges; il n'y a aucun titulaire +qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les défendre: la +dignité royale seule n'a plus de privilèges; les rois eux-mêmes y ont +renoncé. Un seul, toujours bon et magnanime, ouvre ses bras à une +famille malheureuse. Tous les autres se liguent comme pour se venger de +lui, et de l'appui qu'il donne à une cause qui leur est commune. +L'esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à l'intérêt de +l'honneur, de la religion et de leur État; est-ce assez? à leur intérêt +personnel et domestique: il y va, je ne dis pas de leur élection, mais +de leur succession, de leurs droits comme héréditaires; enfin dans tous +l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince délivrait l'Europe, se +délivrait lui-même d'un fatal ennemi, allait jouir de la gloire d'avoir +détruit un grand empire: il la néglige pour une guerre douteuse. Ceux +qui sont nés arbitres et médiateurs temporisent; et lorsqu'ils +pourraient avoir déjà employé utilement leur médiation, ils la +promettent. O pâtres! continue Héraclite, ô rustres qui habitez sous le +chaume et dans les cabanes! si les événements ne vont point jusqu'à +vous, si vous n'avez point le coeur percé par la malice des hommes, si on +ne parle plus d'hommes dans vos contrées, mais seulement de renards et +de loups-cerviers, recevez-moi parmi vous à manger votre pain noir et à +boire l'eau de vos citernes.» + +119 (VI) + +«Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous +enfermez aux foires comme géants et comme des pièces rares dont il faut +acheter la vue, dès que vous allez jusques à huit pieds; qui vous donnez +sans pudeur de la hautesse et de l'éminence, qui est tout ce que l'on +pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les +nuages se former au-dessous d'elles; espèce d'animaux glorieux et +superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même +comparaison avec l'éléphant et la baleine; approchez, hommes, répondez +un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe: des loups +ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? Et vous autres, +qui êtes-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles: L'homme est +un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition? sont-ce les +loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée à +vous-mêmes? C'est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux, +vos confrères, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a +de meilleur. Laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez +comme ils s'oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô +hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous +mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur +petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature; mais +écoutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort +léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix: «Voilà un bon +oiseau»; et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps: «C'est un +bon lévrier.» Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le +sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce: «Voilà un +brave homme.»Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui +s'affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites: «Voilà de sots +animaux»; et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous +disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers +dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont +jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la +dent et de la griffe; que de cette mêlée il est demeuré de part et +d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix +lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas: «Voilà le plus +abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler?» Et si les loups en +faisaient de même: «Quels hurlements! quelle boucherie!» Et si les uns +ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de +ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à +détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou après l'avoir +conclu, ne ririez-vous pas de tout votre coeur de l'ingénuité de ces +pauvres bêtes? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous, +distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs +ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les +cimeterres, et à mon gré fort judicieusement; car avec vos seules mains +que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher +les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher +les yeux de la tête? au lieu que vous voilà munis d'instruments +commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies +d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous +puissiez craindre d'en échapper. Mais comme vous devenez d'année à autre +plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de +vous exterminer: vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un +coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine; +vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en +deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos +toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent +les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui +sont en couche, l'enfant et la nourrice: et c'est là encore où gît la +gloire; elle aime le remue-ménage, et elle est personne d'un grand +fracas. Vous avez d'ailleurs des armes défensives, et dans les bonnes +règles vous devez en guerre être habillés de fer, ce qui est sans mentir +une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces célèbres +que montrait autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole où +il avait trouvé le secret de les faire vivre: il leur avait mis à +chacune une salade en tête, leur avait passé un corps de cuirasse, mis +des brassards, des genouillères, la lance sur la cuisse; rien ne leur +manquait, et en cet équipage elles allaient par sauts et par bonds dans +leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos, pourquoi +non? une âme serait-elle embarrassée d'animer un tel corps? elle en +serait plus au large: si cet homme avait la vue assez subtile pour vous +découvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et +défensives, que croyez-vous qu'il penserait de petits marmousets ainsi +équipés, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un +mémorable siège, une fameuse journée? N'entendrai-je donc plus +bourdonner d'autre chose parmi vous? le monde ne se divise-t-il plus +qu'en régiments et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou +escadron? Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une +troisième; il a gagné une bataille, deux batailles; il chasse l'ennemi, +il vainc sur mer, il vainc sur terre: est-ce de quelqu'un de vous +autres, est-ce d'un géant, d'un Athos, que vous parlez? Vous avez +surtout un homme pâle et livide qui n'a pas sur soi dix onces de chair, +et que l'on croirait jeter à terre du moindre souffle. Il fait néanmoins +plus de bruit que quatre autres, et met tout en combustion: il vient de +pêcher en eau trouble une île tout entière; ailleurs à la vérité, il est +battu et poursuivi, mais il se sauve par les marais, et ne veut écouter +ni paix ni trêve. Il a montré de bonne heure ce qu'il savait faire: il a +mordu le sein de sa nourrice; elle en est morte, la pauvre femme: je +m'entends, il suffit. En un mot il était né sujet, et il ne l'est plus; +au contraire il est le maître, et ceux qu'il a domptés et mis sous le +joug vont à la charrue et labourent de bon courage: ils semblent même +appréhender, les bonnes gens, de pouvoir se délier un jour et de devenir +libres, car ils ont étendu la courroie et allongé le fouet de celui qui +les fait marcher; ils n'oublient rien pour accroître leur servitude; ils +lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acquérir de +nouveaux domaines: il s'agit, il est vrai, de prendre son père et sa +mère par les épaules et de les jeter hors de leur maison; et ils +l'aident dans une si honnête entreprise. Les gens de delà l'eau et ceux +d'en deçà se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre à eux +tous de jour en jour plus redoutable: les Pictes et les Saxons imposent +silence aux Bataves, et ceux-ci aux Pictes et aux Saxons; tous se +peuvent vanter d'être ses humbles esclaves, et autant qu'ils le +souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages qui ont des +couronnes, je ne dis des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille, +mais des princes et des souverains? ils viennent trouver cet homme dès +qu'il a sifflé, ils se découvrent dès son antichambre, et ils ne parlent +que quand on les interroge. Sont-ce là ces mêmes princes si pointilleux, +si formalistes sur leurs rangs et sur leurs préséances, et qui consument +pour les régler les mois entiers dans une diète? Que fera ce nouvel +archonte pour payer une si aveugle soumission, et pour répondre à une si +haute idée qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la +gagner, et en personne; si l'ennemi fait un siège, il doit le lui faire +lever, et avec honte, à moins que tout l'océan ne soit entre lui et +l'ennemi: il ne saurait moins faire en faveur de ses courtisans. César +lui-même ne doit-il pas venir en grossir le nombre? il en attend du +moins d'importants services; car ou l'archonte échouera avec ses alliés, +ce qui est plus difficile qu'impossible à concevoir, ou s'il réussit et +que rien ne lui résiste, le voilà tout porté, avec ses alliés jaloux de +la religion et de la puissance de César, pour fondre sur lui, pour lui +enlever l'aigle, et le réduire, lui et son héritier, à la fasce d'argent +et aux pays héréditaires. Enfin c'en est fait, ils se sont tous livrés à +lui volontairement, à celui peut-être de qui ils devaient se défier +davantage. Ésope ne leur dirait-il pas: La gent volatile d'une certaine +contrée prend l'alarme et s'effraye du voisinage du lion, dont le seul +rugissement lui fait peur: elle se réfugie auprès de la bête qui lui +fait parler d'accommodement et la prend sous sa protection, qui se +termine enfin à les croquer tous l'un après l'autre. + + + + +De la mode + + +1 (I) + +Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c'est +l'assujettissement aux modes quand on l'étend à ce qui concerne le goût, +le vivre, la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode, +et par cette raison insipide; ce serait pécher contre la mode que de +guérir de la fièvre par la saignée. De même l'on ne mourait plus depuis +longtemps par Théotime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que +le peuple, et Théotime a vu son successeur. + +2 (VI) + +La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, +mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres +n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce +qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais +une passion, et souvent si violente, qu'elle ne cède à l'amour et à +l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion +qu'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on +a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant à la +mode. + +Le fleuriste a un jardin dans un faubourg: il y court au lever du +soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a +pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de +grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, +il ne l'a jamais vue si belle, il a le coeur épanoui de joie; il la +quitte pour l'Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d'or, +de celle-ci à l'Agathe, d'où il revient enfin à la Solitaire, où il se +fixe, où il se lasse, où il s'assit, où il oublie de dîner: aussi +est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau +vase ou un beau calice: il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature +sont en tout cela ce qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin que +l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il +donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les oeillets +auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et +une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa +journée: il a vu des tulipes. + +Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, +d'une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n'articulez pas, +vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, +dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont +donné avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu: il s'attache aux +seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos +pruniers: il n'a de l'amour que pour une certaine espèce, toute autre +que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à +l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en +donne une moitié, et prend l'autre: «Quelle chair! dit-il; goûtez-vous +cela? cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs.» +Et là-dessus ses narines s'enflent; il cache avec peine sa joie et sa +vanité par quelques dehors de modestie. Ô l'homme divin en effet! homme +qu'on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parlé +dans plusieurs siècles! que je voie sa taille et son visage pendant +qu'il vit; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul +entre les mortels possède une telle prune! + +Un troisième que vous allez voir vous parle des curieux ses confrères, +et surtout de Diognète. «Je l'admire, dit-il, et je le comprends moins +que jamais. Pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par des médailles, +et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et +des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins. +Vous croyez peut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer +une tête vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite +d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diognète sait d'une +médaille le fruste, le flou, et la fleur de coin; il a une tablette dont +toutes les places sont garnies à l'exception d'une seule: ce vide lui +blesse la vue, et c'est précisément et à la lettre pour le remplir qu'il +emploie son bien et sa vie. + +«Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes?» et bientôt il les +étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni +nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un +cabinet qu'à tapisser, un jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Neuve: +il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée; mais il assure +qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas +été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a +achetée très cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de +meilleur.» J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui +m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours: j'ai +tout Callot, hormis une seule, qui n'est pas, à la vérité, de ses bons +ouvrages; au contraire c'est un des moindres, mais qui m'achèverait +Callot: je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je +désespère enfin d'y réussir; cela est bien rude!» + +Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inquiétude ou +par curiosité dans de longs voyages, qui ne font ni mémoires ni +relations, qui ne portent point de tablettes; qui vont pour voir, et qui +ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui désirent seulement +de connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer +des rivières qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire; qui sortent de +leur patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, qui veulent un +jour être revenus de loin: et ce satirique parle juste, et se fait +écouter. + +Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages, +et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une bibliothèque, +je souhaite de la voir: je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans +une maison où dès l'escalier je tombe en faiblesse d'une odeur de +maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux +oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dorés sur tranche, ornés de +filets d'or, et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l'un après +l'autre, dire que sa galerie est remplie à quelques endroits près, qui +sont peints de manière qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur +des tablettes, et que l'oeil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais, +qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me +faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus +que lui, voir sa tannerie, qu'il appelle bibliothèque. + +Quelques-uns par une intempérance de savoir, et par ne pouvoir se +résoudre à renoncer à aucune sorte de connaissance, les embrassent +toutes et n'en possèdent aucune: ils aiment mieux savoir beaucoup que de +savoir bien, et être faibles et superficiels dans diverses sciences que +d'être sûrs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes +rencontres celui qui est leur maître et qui les redresse; ils sont les +dupes de leur curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles +efforts, que se tirer d'une ignorance crasse. + +D'autres ont la clef des sciences, où ils n'entrent jamais: ils passent +leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du nord, +celles des deux Indes, celles des deux pôles, et celle qui se parle dans +la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caractères les plus +bizarres et les plus magiques, sont précisément ce qui réveille leur +passion et qui excite leur travail; ils plaignent ceux qui se bornent +ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la +latine. Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire; ils +parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun; c'est en eux une +stérilité de faits et de principes qui ne peut être grande, mais à la +vérité la meilleur récolte et la richesse la plus abondante de mots et +de paroles qui puisse s'imaginer: ils plient sous le faix; leur mémoire +en est accablée, pendant que leur esprit demeure vide. + +Un bourgeois aime les bâtiments; il se fait bâtir un hôtel si beau, si +riche et si orné, qu'il est inhabitable. Le maître, honteux de s'y +loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un +homme d'affaires, se retire au galetas, où il achève sa vie, pendant que +l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux +Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais-Royal, du palais L... +G... et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette porte; tous demandent à +voir la maison, et personne à voir Monsieur. + +On en sait d'autres qui ont des filles devant leurs yeux, à qui ils ne +peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas vêtues, à +peine nourries; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc; qui +sont pauvres; et la source de leur misère n'est pas fort loin: c'est un +garde-meuble chargé et embarrassé de bustes rares, déjà poudreux et +couverts d'ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu'ils ne +peuvent se résoudre à mettre en vente. + +Diphile commence par un oiseau et finit par mille: sa maison n'en est +pas égayée, mais empestée. La cour, la salle, l'escalier, le vestibule, +les chambres, le cabinet, tout est volière; ce n'est plus un ramage, +c'est un vacarme: les vents d'automne et les eaux dans leurs plus +grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu; on ne s'entend +non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut +attendre, pour faire le compliment d'entrée, que les petits chiens aient +aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement, c'est une +affaire laborieuse, et à laquelle à peine il peut suffire. Il passe les +jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du +grain et à nettoyer des ordures. Il donne pension à un homme qui n'a +point d'autre ministère que de siffler des serins au flageolet et de +faire couver des canaris. Il est vrai que ce qu'il dépense d'un côté, il +l'épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans +éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir, sans +pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce +petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter. +Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil: lui-même il est oiseau, il est +huppé, il gazouille, il perche; il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il +couve. + +Qui pourrait épuiser tous les différents genres de curieux? +Devineriez-vous, à entendre parler celui-ci de son léopard, de sa plume, +de sa musique, les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus +singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles? +Pourquoi non, s'il les achète au poids de l'or? + +Cet autre aime les insectes; il en fait tous les jours de nouvelles +emplettes: c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les +papillons; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel +temps prenez-vous pour lui rendre visite? il est plongé dans une amère +douleur; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute la famille +souffre: aussi a-t-il fait une perte irréparable. Approchez, regardez ce +qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie et qui vient +d'expirer: c'est une chenille, et quelle chenille! + +3 (I) + +Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit où elle a exercé sa +tyrannie avec plus d'éclat. Cet usage n'a pas laissé au poltron la +liberté de vivre; il l'a mené se faire tuer par un plus brave que soi, +et l'a confondu avec un homme de coeur; il a attaché de l'honneur et de +la gloire à une action folle et extravagante; il a été approuvé par la +présence des rois; il y a eu quelquefois une espèce de religion à le +pratiquer; il a décidé de l'innocence des hommes, des accusations +fausses ou véritables sur des crimes capitaux; il s'était enfin si +profondément enraciné dans l'opinion de peuples; et s'était si fort +saisi de leur coeur et de leur esprit; qu'un des plus beaux endroits de +la vie d'un très grand roi a été de les guérir de cette folie. + +4 (I) + +Tel a été à la mode, ou pour le commandement des armées et la +négociation ou pour l'éloquence de la chaire, ou pour les vers, qui n'y +est plus. Y a-t-il des hommes qui dégénèrent de ce qu'ils furent +autrefois? Est-ce leur mérite qui est usé, ou le goût que l'on avait +pour eux? + +5 + +(IV) Un homme à la mode dure peu, car les modes passent: s'il est par +hasard homme de mérite, il n'est pas anéanti, et il subsiste encore par +quelque endroit: également estimable, il est seulement moins estimé. + +(VI) La vertu a cela d'heureux, qu'elle se suffit à elle-même, et +qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs; le +manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il +la conserve, l'épure et la rend parfaite; qu'elle soit à la mode, +qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu. + +6 (VI) + +Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la +vertu, ils vous disent: «Qu'il la garde»; qu'il a bien de l'esprit, de +celui surtout qui plaît et qui amuse, ils vous répondent: «Tant mieux +pour lui»; qu'il a l'esprit fort cultivé, qu'il sait beaucoup, ils vous +demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais si vous leur +apprenez qu'il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un +verre d'eau-de-vie, et, chose merveilleuse! qui y revient à plusieurs +fois en un repas, alors ils disent: «Où est-il? amenez-le-moi demain, ce +soir; me l'amènerez-vous?» On le leur amène; et cet homme, propre à +parer les avenues d'une foire et à être montré en chambre pour de +l'argent, ils l'admettent dans leur familiarité. + +7(VI) + +Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le +soulève davantage que le grand jeu: cela va du pair avec la crapule. Je +voudrais bien voir un homme poli, enjoué, spirituel, fût-il un Catulle +ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de +perdre huit cents pistoles en une séance. + +8 (VI) + +Une personne à la mode ressemble à une fleur bleue qui croît de soi-même +dans les sillons, où elle étouffe les épis, diminue la moisson, et tient +la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beauté que +ce qu'elle emprunte d'un caprice léger qui naît et qui tombe presque +dans le même instant: aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en +parent; demain elle est négligée, et rendue au peuple. + +Une personne de mérite, au contraire, est une fleur qu'on ne désigne pas +par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive pour +sa beauté ou pour son odeur; l'une des grâces de la nature, l'une de ces +choses qui embellissent le monde; qui est de tous les temps et d'une +vogue ancienne et populaire; que nos pères ont estimée, et que nous +estimons après nos pères; à qui le dégoût ou l'antipathie de +quelques-uns ne sauraient nuire: un lis, une rose. + +9 (VI) + +L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle, où il jouit d'un air pur et +d'un ciel serein: il avance d'un bon vent et qui a toutes les apparences +de devoir durer; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvre, +l'orage se déclare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est +submergée: on voit Eustrate revenir sur l'eau et faire quelques efforts; +on espère qu'il pourra du moins se sauver et venir à bord; mais une +vague l'enfonce, on le tient perdu; il paraît une seconde fois, et les +espérances se réveillent, lorsqu'un flot survient et l'abîme: on ne le +revoit plus, il est noyé. + +10 (IV) + +Voiture et Sarrazin étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans +un temps où il semble qu'ils étaient attendus. S'ils s'étaient moins +pressés de venir, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils +fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été alors. Les conversations +légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et +familières, les petites parties où l'on était admis seulement avec de +l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient +revivre: ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir +que peut-être ils excelleraient dans un autre genre; mais les femmes +sont de nos jours ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses, +quelques-unes même tout cela à la fois; le goût de la faveur, le jeu, +les galants, les directeurs ont pris la place, et la défendent contre +les gens d'esprit. + +11 (I) + +Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons, +des chausses à aiguillettes et des bottines; il rêve la veille par où et +comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se +laisse habiller par son tailleur: il y a autant de faiblesse à fuir la +mode qu'à l'affecter. + +12 (IV) + +L'on blâme une mode qui divisant la taille des hommes en deux parties +égales, en prend une tout entière pour le buste, et laisse l'autre pour +le reste du corps; l'on condamne celle qui fait de la tête des femmes la +base d'un édifice à plusieurs étages dont l'ordre et la structure change +selon leurs caprices, qui éloigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne +croissent que pour l'accompagner, qui les relève et les hérisse à la +manière des bacchantes, et semble avoir pourvu à ce que les femmes +changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fière +et audacieuse; on se récrie enfin contre une telle ou une telle mode, +qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant +qu'elle dure, et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut espérer, +qui est de plaire. Il me paraît qu'on devrait seulement admirer +l'inconstance et la légèreté des hommes, qui attachent successivement +les agréments et la bienséance à des choses tout opposées, qui emploient +pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave +et d'ornements les plus sérieux; et que si peu de temps en fasse la +différence. + +13 (VI) + +N... est riche, elle mange bien, elle dort bien; mais les coiffures +changent, et lorsqu'elle y pense le moins, et qu'elle se croit heureuse, +la sienne est hors de mode. + +14 (VI) + +Iphis voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode; il regarde le sien +et en rougit; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour +s'y montrer, et il se cache; le voilà retenu par le pied dans sa chambre +tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une +pâte de senteur; il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la +petite bouche, et il n'y a guère de moments où il ne veuille sourire; il +regarde ses jambes, et se voit au miroir: l'on ne peut être plus content +de personne qu'il l'est de lui-même; il s'est acquis une voix claire et +délicate, et heureusement il parle gras; il a un mouvement de tête, et +je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de +s'embellir; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu'il est +capable de se procurer; il met du rouge, mais rarement, il n'en fait pas +habitude. Il est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et +qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de perles; aussi ne l'ai-je +pas mis dans le chapitre des femmes. + +15 (VI) + +Ces mêmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs +personnes, ils affectent de les négliger dans leurs portraits, comme +s'ils sentaient ou qu'ils prévissent l'indécence et le ridicule où elles +peuvent tomber dès qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou +l'agrément de la nouveauté; ils leur préfèrent une parure arbitraire, +une draperie indifférente, fantaisie du peintre qui ne sont prises ni +sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les moeurs ni la +personne. Ils aiment des attitudes forcées ou immodestes, une manière +dure, sauvage, étrangère, qui font un capitan d'un jeune abbé, et un +matamore d'un homme de robe; une Diane d'une femme de ville; comme d'une +femme simple et timide une amazone ou une Pallas; une Laïs d'une honnête +fille; un Scythe, un Attila, d'un prince qui est bon et magnanime. + +Une mode a à peine détruit une autre mode, qu'elle est abolie par une +plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera +pas la dernière: telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions, un +siècle s'est écoulé, qui a mis toutes ces parures au rang des choses +passées et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait +plus de plaisir à voir, c'est la plus ancienne: aidée du temps et des +années, elle a le même agrément dans les portraits qu'a la saye ou +l'habit romain sur les théâtres, qu'ont la mante, le voile et la tiare +dans nos tapisseries et dans nos peintures. + +Nos pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, +celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes, et des autres +ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie. Nous ne saurions bien +reconnaître cette sorte de bienfait qu'en traitant de même nos +descendants. + +16 (I) + +Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en +pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin. Cela ne sied +plus: il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot: +tout se règle par la mode. + +17 (I) + +Celui qui depuis quelque temps à la cour était dévot, et par là, contre +toute raison, peu éloigné du ridicule, pouvait-il espérer de devenir à +la mode? + +18 (I) + +De quoi n'est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si +pour ne la pas manquer il devient dévot? + +19 (IV) + +Les couleurs sont préparées, et la toile est toute prête; mais comment +le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et +mille figures? Je le peins dévot, et je crois l'avoir attrapé; mais il +m'échappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette +mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de dérèglement +de coeur et d'esprit où il sera reconnaissable; mais la mode presse, il +est dévot. + +20 (VI) + +Celui qui a pénétré la cour connaît ce que c'est que vertu et ce que +c'est que dévotion: il ne peut plus s'y tromper. + +21 + +(VIII) Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder +sa place soi-même pour le salut, savoir les êtres de la chapelle, +connaître le flanc, savoir où l'on est vu et où l'on n'est pas vu; rêver +dans l'église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner +des ordres et des commissions, y attendre les réponses; avoir un +directeur mieux écouté que l'Évangile; tirer toute sa sainteté et tout +son relief de la réputation de son directeur, dédaigner ceux dont le +directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut; n'aimer +de la parole de Dieu que ce qui s'en prêche chez soi ou par son +directeur, préférer sa messe aux autres messes, et les sacrements donnés +de sa main à ceux qui ont moins de cette circonstance; ne se repaître +que de livres de spiritualité, comme s'il n'y avait ni Évangile, ni +Épîtres des Apôtres, ni morale des Pères; lire ou parler un jargon +inconnu aux premiers siècles; circonstancier à confesse les défauts +d'autrui, y pallier les siens; s'accuser de ses souffrances, de sa +patience; dire comme un péché son peu de progrès dans l'héroïsme; être +en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres; +n'estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu même; +goûter, savourer la prospérité et la faveur, n'en vouloir que pour soi, +ne point aider au mérite, faire servir la piété à son ambition, aller à +son salut par le chemin de la fortune et des dignités: c'est du moins +jusqu'à ce jour le plus bel effort de la dévotion du temps. + +(VII) Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée. + +22 (VII) + +Les dévots ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus +précisément, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Phérécide +passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son +mari, ce leur est assez: laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre +leurs créanciers, se réjouir du malheur d'autrui et en profiter, +idolâtrer les grands, mépriser les petits, s'enivrer de leur propre +mérite, sécher d'envie, mentir, médire, cabaler, nuire, c'est leur état. +Voulez-vous qu'ils empiètent sur celui des gens de bien, qui avec les +vices cachés fuient encore l'orgueil et l'injustice? + +23 (I) + +Quand un courtisan sera humble, guéri du faste et de l'ambition; qu'il +n'établira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents; qu'il sera +équitable, soulagera ses vassaux, payera ses créanciers; qu'il ne sera +ni fourbe ni médisant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours +illégitimes; qu'il priera autrement que des lèvres, et même hors de la +présence du Prince; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord +farouche et difficile; qu'il n'aura point le visage austère et la mine +triste; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura +rendre par une scrupuleuse attention divers emplois très compatibles; +qu'il pourra et qu'il voudra même tourner son esprit et ses soins aux +grandes et laborieuses affaires, à celles surtout d'une suite la plus +étendue pour les peuples et pour tout l'État; quand son caractère me +fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie +l'empêchera, si je ne le nomme pas, de s'y reconnaître: alors je dirai +de ce personnage: «Il est dévot»; ou plutôt: «C'est un homme donné à son +siècle pour le modèle d'une vertu sincère et pour le discernement de +l'hypocrite.» + +24 (VI) + +Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche +sur le coton et sur le duvet; de même il est habillé simplement, mais +commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une +autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises très +déliées, qu'il a un très grand soin de bien cacher. Il ne dit point: Ma +haire et ma discipline, au contraire; il passerait pour ce qu'il est, +pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un +homme dévot: il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il +le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y a +quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment, ouvrez-les: +c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur, et l'Année sainte; +d'autres livres sont sous la clef. S'il marche par la ville, et qu'il +découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu'il soit dévot, +les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l'air recueilli lui sont +familiers: il joue son rôle. S'il entre dans une église, il observe +d'abord de qui il peut être vu; et selon la découverte qu'il vient de +faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à +genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorité +qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il +médite, il pousse des élans et des soupirs; si l'homme de bien se +retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il +entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un +endroit pour se recueillir, et où tout le monde voit qu'il s'humilie: +s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la +chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de +bruit qu'eux pour les faire taire; il reprend sa méditation, qui est +toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-même, et où +il trouve son compte. Il évite une église déserte et solitaire, où il +pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et complies, +tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré: il +aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours; +on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois +jours dans toute l'année, où à propos de rien il jeûne ou fait +abstinence; mais à la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise +poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre: il se fait prier, +presser, quereller pour rompre le carême dès son commencement, et il en +vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une +querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus +forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que +celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve +bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite, +et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il +ne lui fait du moins ni avance ni déclaration; il s'enfuira, il lui +laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même. Il +est encore plus éloigné d'employer pour la flatter et pour la séduire le +jargon de la dévotion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais +avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne +servirait qu'à le rendre très ridicule. Il sait où se trouvent des +femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami; il ne les +abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de +soi dans le public qu'il fait des retraites: qui en effet pourrait en +douter, quand on le revoit paraître avec un visage exténué et d'un homme +qui ne se ménage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent et qui +prospèrent à l'ombre de la dévotion lui conviennent, seulement avec +cette petite différence qu'il néglige celles qui ont vieilli, et qu'il +cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux +faites, c'est son attrait: elles vont, et il va; elles reviennent, et il +revient; elles demeurent, et il demeure; c'est en tous lieux et à toutes +les heures qu'il a la consolation de les voir: qui pourrait n'en être +pas édifié? elles sont dévotes et il est dévot. Il n'oublie pas de tirer +avantage de l'aveuglement de son ami, et de la prévention où il l'a jeté +en sa faveur; tantôt il lui emprunte de l'argent, tantôt il fait si bien +que cet ami lui en offre: il se fait reprocher de n'avoir pas recours à +ses amis dans ses besoins; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole +sans donner un billet, qu'il est bien sûr de ne jamais retirer; il dit +une autre fois, et d'une certaine manière, que rien ne lui manque, et +c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme; il vante quelque autre +fois publiquement la générosité de cet homme, pour le piquer d'honneur +et le conduire à lui faire une grande largesse. Il ne pense point à +profiter de toute sa succession, ni à s'attirer une donation générale de +tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever à un fils, le +légitime héritier: un homme dévot n'est ni avare, ni violent, ni +injuste, ni même intéressé; Onuphre n'est pas dévot, mais il veut être +cru tel, et par une parfaite, quoique fausse imitation de la piété, +ménager sourdement ses intérêts: aussi ne se joue-t-il pas à la ligne +directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout +à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il y a là des +droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse point sans +faire de l'éclat (et il l'appréhende), sans qu'une pareille entreprise +vienne aux oreilles du Prince, à qui il dérobe sa marche, par la crainte +qu'il a d'être découvert et de paraître ce qu'il est. Il en veut à la +ligne collatérale: on l'attaque plus impunément; il est la terreur des +cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami +déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour +l'héritier légitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants, +et il faut que celui-ci le déshérite, s'il veut que ses parents +recueillent sa succession; si Onuphre ne trouve pas jour à les en +frustrer à fond, il leur en ôte du moins une bonne partie: une petite +calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ce pieux +dessein, et c'est le talent qu'il possède à un plus haut degré de +perfection; il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas +laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé en +conscience de décrier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, à qui +il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans +se donner même la peine d'ouvrir la bouche: on lui parle d'Eudoxe, il +sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien; et +il a raison: il en a assez dit. + +25 (VII) + +Riez, Zélie, soyez badine et folâtre à votre ordinaire; qu'est devenue +votre joie? «Je suis riche, dites-vous, me voilà au large, et je +commence à respirer.» Riez plus haut, Zélie, éclatez: que sert une +meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse? +Imitez les grands qui sont nés dans le sein de l'opulence: ils rient +quelquefois, ils cèdent à leur tempérament, suivez le vôtre; ne faites +pas dire de vous, qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de +rente de plus ou de moins vous font passer d'une extrémité à l'autre. +«Je tiens, dites-vous, à la faveur par un endroit.» Je m'en doutais, +Zélie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en +passant, comme autrefois: ne craignez rien, je n'en serai ni plus libre +ni plus familier avec vous; je n'aurai pas une moindre opinion de vous +et de votre poste; je croirai également que vous êtes riche et en +faveur. «Je suis dévote», ajoutez-vous. C'est assez, Zélie, et je dois +me souvenir que ce n'est plus la sérénité et la joie que le sentiment +d'une bonne conscience étale sur le visage; les passions tristes et +austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors: elles mènent +plus loin et l'on ne s'étonne plus de voir, que la dévotion sache encore +mieux que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière et +dédaigneuse. + +26 (IV) + +L'on a été loin depuis un siècle dans les arts, et dans les sciences, +qui toutes ont été poussées à un grand point de raffinement, jusques à +celle du salut, que l'on a réduite en règle et en méthode, et augmentée +de tout ce que l'esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de +plus sublime. La dévotion et la géométrie ont leurs façons de parler, ou +ce qu'on appelle les termes de l'art: celui qui ne les sait pas n'est ni +dévot ni géomètre. Les premiers dévots, ceux même qui ont été dirigés +par les Apôtres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que +la foi et les oeuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien vivre. + +27 (I) + +C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de +la rendre pieuse: instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, et +aux dépens de quoi il ferait sa fortune, il le ménage avec prudence, il +tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le +sacrilège; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son +industrie. + +28 (VIII) + +C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de +distribuer des grâces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur, +à un joueur de flûte, à un flatteur, à un complaisant: ils ont un mérite +fixe et des talents sûrs et connus qui amusent les grands et qui les +délassent de leur grandeur; on sait que Favier est beau danseur, et que +Lorenzani fait de beaux motets. Qui sait au contraire si l'homme dévot a +de la vertu? Il n'y a rien pour lui sur la cassette ni à l'épargne, et +avec raison: c'est un métier aisé à contrefaire, qui, s'il était +récompensé, exposerait le Prince à mettre en honneur la dissimulation et +la fourberie, et à payer pension à l'hypocrite. + +29 (I) + +L'on espère que la dévotion de la cour ne laissera pas d'inspirer la +résidence. + +30 (IV) + +Je ne doute point que la vraie dévotion ne soit la source du repos; elle +fait supporter la vie et rend la mort douce: on n'en tire pas tant de +l'hypocrisie. + +31 (V) + +Chaque heure en soi comme à notre égard est unique: est-elle écoulée une +fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront +pas. Les jours, les mois, les années s'enfoncent et se perdent sans +retour dans l'abîme des temps; le temps même sera détruit: ce n'est +qu'un point dans les espaces immenses de l'éternité, et il sera effacé. +Il y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point +stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la +faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le +plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le +temps même aura disparu? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà +des temps. + + + + +De quelques usages + + +1 (I) + +Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles. Il y en a de tels +que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils +étaient nobles. + +Quelques autres se couchent roturiers, et se lèvent nobles. + +Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers! + +2 (IV) + +Tel abandonne son père, qui est connu et dont l'on cite le greffe ou la +boutique, pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps, +est inconnu et hors de prise; il montre ensuite un gros revenu, une +grande charge, de belles alliances, et pour être noble, il ne lui manque +que des titres. + +3 (VI) + +Réhabilitations, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et +rendu gothique celui de lettres de noblesse autrefois si français et si +usité; se faire réhabiliter suppose qu'un homme devenu riche +originairement est noble, qu'il est d'une nécessité plus que morale +qu'il le soit; qu'à la vérité son père a pu déroger ou par la charrue ou +par la houe, ou par la malle, ou par les livrées; mais qu'il ne s'agit +pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses ancêtres, et de +continuer les armes de sa maison, les mêmes pourtant qu'il a fabriquées, +et tout autres que celles de sa vaisselle d'étain; qu'en un mot les +lettres de noblesse ne lui conviennent plus; qu'elles n'honorent que le +roturier, c'est-à-dire celui qui cherche encore le secret de devenir +riche. + +4 (IV) + +Un homme du peuple, à force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade +faussement qu'il a vu un prodige. Celui qui continue de cacher son âge +pense enfin lui-même être aussi jeune qu'il veut le faire croire aux +autres. De même le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine +de quelque ancien baron ou de quelque châtelain, dont il est vrai qu'il +ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend. + +5 (IV) + +Quelle est la roture un peu heureuse et établie à qui il manque des +armes, et dans ces armes une pièce honorable, des suppôts, un cimier, +une devise, et peut-être le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction +des casques et des heaumes? Le nom et l'usage en sont abolis; il ne +s'agit plus de les porter de front ou de côté, ouverts ou fermés, et +ceux-ci de tant ou de tant de grilles: on n'aime pas les minuties, on +passe droit aux couronnes, cela est plus simple; on s'en croit digne, on +se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine +pudeur qui les empêche de se parer d'une couronne de marquis, trop +satisfaits de la comtale; quelques-uns même ne vont pas la chercher fort +loin, et la font passer de leur enseigne à leur carrosse. + +6 (I) + +Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière +répandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage +et qu'on appelle château, pour être cru noble sur sa parole. + +7 (IV) + +Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient. +Un grand seigneur affecte la principauté, et il use de tant de +précautions, qu'à force de beaux noms, de disputes sur le rang et les +préséances, de nouvelles armes, et d'une généalogie que D'Hozier ne lui +a pas faite, il devient enfin un petit prince. + +8 (VIII) + +Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur de plus grands, +qui de leur part, pour n'avoir rien de commun avec leurs inférieurs, +renoncent volontiers à toutes les rubriques d'honneurs et de +distinctions dont leur condition se trouve chargée, et préfèrent à cette +servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur +piste observent déjà par émulation cette simplicité et cette modestie: +tous ainsi se réduiront par hauteur à vivre naturellement et comme le +peuple. Horrible inconvénient! + +9 (IV) + +Certaines gens portent trois noms, de peur d'en manquer: ils en ont pour +la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur +emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des +particules dès que leur fortune devient meilleure; Celui-ci par la +suppression d'une syllabe fait de son nom obscur un nom illustre; +celui-là par le changement d'une lettre en une autre se travestit, et de +Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourraient +conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, où ils n'ont qu'à +perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent, +avec les grands hommes qui les ont portés. Il s'en trouve enfin qui, nés +à l'ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands ou Italiens, +comme si la roture n'était pas de tout pays, allongent leurs noms +français d'une terminaison étrangère, et croient que venir de bon lieu +c'est venir de loin. + +10 (I) + +Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture, et a fait +évanouir la preuve des quatre quartiers. + +11 (IV) + +À combien d'enfants serait utile la loi qui déciderait que c'est le +ventre qui anoblit! mais à combien d'autres serait-elle contraire! + +12 (IV) + +Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands +princes par une extrémité et par l'autre au simple peuple. + +13 (V) + +Il n'y a rien à perdre à être noble: franchises, immunités, exemptions, +privilèges, que manque-t-il à ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce +soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles? ils ne +sont pas si vains: c'est pour le profit qu'ils en reçoivent. Cela ne +leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas à +chacun en particulier, leurs voeux s'y opposent, je dis même à la +communauté. + +14 (V) + +Je le déclare nettement, afin que l'on s'y prépare et que personne un +jour n'en soit surpris: s'il arrive jamais que quelque grand me trouve +digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un +Geoffroy de la Bruyère, que toutes les chroniques rangent au nombre des +plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la +conquête de la Terre-Sainte: voilà alors de qui je descends en ligne +directe. + +15 (I) + +Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas +vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose. + +16 (IV) + +Il y a des choses qui, ramenées à leurs principes et à leur première +institution, sont étonnantes et incompréhensibles. Qui peut concevoir en +effet que certains abbés, à qui il ne manque rien de l'ajustement, de la +mollesse et de la vanité des sexes et des conditions, qui entrent auprès +des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui +l'emportent sur tous les deux, qu'eux-mêmes soient originairement et +dans l'étymologie de leur nom les pères, et les chefs de saints moines +et d'humbles solitaires, et qu'ils en devraient être l'exemple? Quelle +force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage! Et sans parler de plus +grands désordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abbé +en velours gris et à ramages comme une éminence, ou avec des mouches et +du rouge comme une femme? + +17 (I) + +Que les saletés des Dieux, la Vénus, le Ganymède et les autres nudités +du Carrache aient été faites pour des princes de l'Église, et qui se +disent successeurs des Apôtres, le palais Farnèse en est la preuve. + +18 (I) + +Les belles choses le sont moins hors de leur place; les bienséances +mettent la perfection, et la raison met les bienséances. Ainsi l'on +n'entend point une gigue à la chapelle, ni dans un sermon des tons de +théâtre; l'on ne voit point d'images profanes dans les temples, un +CHRIST par exemple et le Jugement de Paris dans le même sanctuaire, ni à +des personnes consacrées à l'Église le train et l'équipage d'un +cavalier. + +19 (VIII) + +Déclarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un +beau salut, la décoration souvent profane, les places retenues et +payées, des livres distribués comme au théâtre, les entrevues et les +rendez-vous fréquents, le murmure et les causeries étourdissantes, +quelqu'un monté sur une tribune qui y parle familièrement, sèchement, et +sans autre zèle que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'à ce qu'un +orchestre, le dirai-je? et des voix qui concertent depuis longtemps se +fassent entendre? Est-ce à moi à m'écrier que le zèle de la maison du +Seigneur me consume, et à tirer le voile léger qui couvre les mystères, +témoins d'une telle indécence? Quoi? parce qu'on ne danse pas encore aux +TT..., me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'Église? + +20 (I) + +L'on ne voit point faire de voeux ni de pèlerinages pour obtenir d'un +saint d'avoir l'esprit plus doux, l'âme plus reconnaissante, d'être plus +équitable et moins malfaisant, d'être guéri de la vanité, de +l'inquiétude et de la mauvaise raillerie. + +21 (I) + +Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de +l'un et de l'autre sexe, qui se rassemblent à certains jours dans une +salle pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que +par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance? Il me +semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins +sévèrement sur l'état des comédiens. + +22 (I) + +Dans ces jours qu'on appelle saints le moine confesse, pendant que le +curé tonne en chaire contre le moine et ses adhérents; telle femme +pieuse sort de l'autel, qui entend au prône qu'elle vient de faire un +sacrilège. N'y a-t-il point dans l'Église une puissance à qui il +appartienne ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps +le pouvoir du barnabite? + +23 (I) + +Il y a plus de rétribution dans les paroisses pour un mariage que pour +un baptême, et plus pour un baptême que pour la confession: l'on dirait +que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par là être +appréciés. Ce n'est rien au fond que cet usage; et ceux qui reçoivent +pour les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui +donnent ne pensent point à les acheter: ce sont peut-être des apparences +qu'on pourrait épargner aux simples et aux indévots. + +24 (VI) + +Un pasteur frais et en parfaite santé, en ligne fin et en point de +Venise, a sa place dans l'oeuvre auprès les pourpres et les fourrures; il +y achève sa digestion, pendant que le Feuillant ou le Récollet quitte sa +cellule et son désert, où il est lié par ses voeux et par la bienséance, +pour venir le prêcher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire, +comme d'une pièce d'étoffe. Vous m'interrompez, et vous dites: «Quelle +censure! et combien elle est nouvelle et peu attendue! Ne voudriez-vous +point interdire à ce pasteur et à son troupeau la parole divine et le +pain de l'Évangile?»--Au contraire, je voudrais qu'il le distribuât +lui-même le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les +places, sur les toits, et que nul ne prétendît à un emploi si grand, si +laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables +de lui mériter les belles offrandes et les riches rétributions qui y +sont attachées. Je suis forcé, il est vrai, d'excuser un curé sur cette +conduite par un usage reçu, qu'il trouve établi, et qu'il laissera à son +successeur; mais c'est cet usage bizarre et dénué de fondement et +d'apparence que je ne puis approuver, et que je goûte encore moins que +celui de se faire payer quatre fois des mêmes obsèques, pour soi, pour +ses droits, pour sa présence, pour son assistance. + +25 (IV) + +Tite, par vingt années de service dans une seconde place, n'est pas +encore digne de la première, qui est vacante: ni ses talents, ni sa +doctrine, ni une vie exemplaire, ni les voeux des paroissiens ne +sauraient l'y faire asseoir. Il naît de dessous terre un autre clerc +pour la remplir. Tite est reculé ou congédié: il ne se plaint pas; c'est +l'usage. + +26 (V) + +«Moi, dit le cheffecier, je suis maître du choeur; qui me forcera d'aller +à matines? mon prédécesseur n'y allait point: suis-je de pire condition? +dois-je laisser avilir ma dignité entre mes mains, ou la laisser telle +que je l'ai reçue?»--«Ce n'est point, dit l'écolâtre, mon intérêt qui +me mène, mais celui de la prébende: il serait bien dur qu'un grand +chanoine fût sujet au choeur, pendant que le trésorier, l'archidiacre, le +pénitencier et le grand vicaire s'en croient exempts.»--«Je suis bien +fondé, dit le prévôt, à demander la rétribution sans me trouver à +l'office: il y a vingt années entières que je suis en possession de +dormir les nuits; je veux finir comme j'ai commencé, et l'on ne me verra +point déroger à mon titre: que me servirait d'être à la tête d'un +chapitre? mon exemple ne tire point à conséquence.» Enfin c'est entre +eux tous à qui ne louera point Dieu, à qui fera voir par un long usage +qu'il n'est point obligé de le faire: l'émulation de ne se point rendre +aux offices divins ne saurait être plus vive ni plus ardente. Les +cloches sonnent dans une nuit tranquille; et leur mélodie, qui réveille +les chantres et les enfants de choeur, endort les chanoines, les plonge +dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux +songes: ils se lèvent tard, et vont à l'église se faire payer d'avoir +dormi. + +27 (IV) + +Qui pourrait s'imaginer, si l'expérience ne nous le mettait devant les +yeux, quelle peine ont les hommes à se résoudre d'eux-mêmes à leur +propre félicité, et qu'on ait besoin de gens d'un certain habit, qui par +un discours préparé, tendre et pathétique, par de certaines inflexions +de voix, par des larmes, par des mouvements qui les mettent en sueur et +qui les jettent dans l'épuisement, fassent enfin consentir un homme +chrétien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource, à ne se +point perdre et à faire son salut? + +28 (IV) + +La fille d'Aristippe est malade et en péril; elle envoie vers son père, +veut se réconcilier avec lui et mourir dans ses bonnes grâces. Cet homme +si sage, le conseil de toute une ville, fera-t-il de lui-même cette +démarche si raisonnable? y entraînera-t-il sa femme? ne faudra-t-il +point pour les remuer tous deux la machine du directeur? + +29 (V) + +Une mère, je ne dis pas qui cède et qui se rend à la vocation de sa +fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une âme avec la sienne, +en répond à Dieu même, en est la caution. Afin qu'une telle mère ne se +perde pas, il faut que sa fille se sauve. + +30 (VI) + +Un homme joue et se ruine: il marie néanmoins l'aînée de ses deux filles +de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville; la cadette est sur le +point de faire ses voeux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de +son père. + +31 (IV) + +Il s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu, de la santé, de la +ferveur et une bonne vocation, mais qui n'étaient pas assez riches pour +faire dans une riche abbaye voeu de pauvreté. + +32 (IV) + +Celle qui délibère sur le choix d'une abbaye ou d'un simple monastère +pour s'y enfermer agite l'ancienne question de l'état populaire et du +despotique. + +33 (IV) + +Faire une folie et se marier par amourette, c'est épouser Mélite, qui +est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins +de bien qu'Aegine qu'on vous propose, et qui avec une riche dot apporte +de riches dispositions à la consumer, et tout votre fonds avec sa dot. + +34 (I) + +Il était délicat autrefois de se marier; c'était un long établissement, +une affaire sérieuse, et qui méritait qu'on y pensât; l'on était pendant +toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise: même table, même +demeure, même lit; l'on n'en était point quitte pour une pension; avec +des enfants et un ménage complet, l'on n'avait pas les apparences et les +délices du célibat. + +35 (V) + +Qu'on évite d'être vu seul avec une femme qui n'est point la sienne, +voilà une pudeur qui est bien placée: qu'on sente quelque peine à se +trouver dans le monde avec des personnes dont la réputation est +attaquée, cela n'est pas incompréhensible. Mais quelle mauvaise honte +fait rougir un homme de sa propre femme, et l'empêche de paraître dans +le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne inséparable, +qui doit faire sa joie, ses délices et toute sa société; avec celle +qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le +mérite, la vertu, l'alliance lui font honneur? Que ne commence-t-il par +rougir de son mariage? + +Je connais la force de la coutume, et jusqu'où elle maîtrise les esprits +et contraint les moeurs, dans les choses même les plus dénuées de raison +et de fondement; je sens néanmoins que j'aurais l'impudence de me +promener au Cours, et d'y passer en revue avec une personne qui serait +ma femme. + +36 (V) + +Ce n'est pas une honte ni une faute à un jeune homme que d'épouser une +femme avancée en âge; c'est quelquefois prudence, c'est précaution. +L'infamie est de se jouer de sa bienfactrice par des traitements +indignes, et qui lui découvrent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et +d'un ingrat. Si la fiction est excusable, c'est où il faut feindre de +l'amitié; s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion où il y +aurait de la dureté à être sincère.--Mais elle vit longtemps.-- +Aviez-vous stipulé qu'elle mourût après avoir signé votre fortune et +l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus après ce grand ouvrage +qu'à retenir son haleine, qu'à prendre de l'opium ou de la ciguë? +A-t-elle tort de vivre? Si même vous mourez avant celle dont vous aviez +déjà réglé les funérailles, à qui vous destiniez la grosse sonnerie et +les beaux ornements, en est-elle responsable? + +37 (I) + +Il y a depuis longtemps dans le monde une manière de faire valoir son +bien, qui continue toujours d'être pratiquée par d'honnêtes gens, et +d'être condamnée par d'habiles docteurs. + +38 (IV) + +On a toujours vu dans la république de certaines charges qui semblent +n'avoir été imaginées la première fois que pour enrichir un seul aux +dépens de plusieurs; les fonds ou l'argent des particuliers y coule sans +fin et sans interruption. Dirai-je qu'il n'en revient plus ou qu'il n'en +revient que tard? C'est un gouffre, c'est une mer qui reçoit les eaux +des fleuves; et qui ne les rend pas; ou si elles les rend, c'est par des +conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paraisse, ou qu'elle en +soit moins grosse et moins enflée; ce n'est qu'après en avoir joui +longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir. + +39 (VI) + +Le fonds perdu, autrefois si sûr, si religieux et si inviolable, est +devenu avec le temps, et par les soins de ceux qui en étaient chargés, +un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de +thésauriser? Entrerai-je dans le huitième denier, ou dans les aides? +serai-je avare, partisan, ou administrateur? + +40 (VII) + +Vous avez une pièce d'argent, ou même une pièce d'or; ce n'est pas +assez, c'est le nombre qui opère: faites-en, si vous pouvez, un amas +considérable et qui s'élève en pyramide, et je me charge du reste. Vous +n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni expérience, qu'importe? +ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous +vous couvrirez devant votre maître, si vous en avez; il sera même fort +éminent, si avec votre métal, qui de jour à autre se multiplie, je ne +fais en sorte qu'il se découvre devant vous. + +41 (IV) + +Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement de juges pour une +affaire juste, capitale, et où il y va de toute sa fortune: elle saura +peut-être dans cinq années quels seront ses juges, et dans quel tribunal +elle doit plaider le reste de sa vie. + +42 (IV) + +L'on applaudit à la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux +d'interrompre les avocats au milieu de leur action, de les empêcher +d'être éloquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux +preuves toutes sèches qui établissent leurs causes et le droit de leurs +parties; et cette pratique si sévère, qui laisse aux orateurs le regret +de n'avoir pas prononcé les plus beaux traits de leurs discours, qui +bannit l'éloquence du seul endroit où elle est en sa place, et va faire +du Parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide +et sans réplique, qui est celle de l'expédition: il est seulement à +désirer qu'elle fût moins oubliée en toute autre rencontre, qu'elle +réglât au contraire les bureaux comme les audiences, et qu'on cherchât +une fin aux écritures, comme on a fait aux plaidoyers. + +43 (I) + +Le devoir des juges est de rendre la justice; leur métier, de la +différer. Quelques-uns savent leur devoir, et font leur métier. + +44 (I) + +Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur; car ou il se défie +de ses lumières et même de sa probité, ou il cherche à le prévenir, ou +il lui demande une injustice. + +45 (IV) + +Il se trouve des juges auprès de qui la faveur, l'autorité, les droits +de l'amitié et de l'alliance nuisent à une bonne cause, et qu'une trop +grande affectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes. + +46 (IV) + +Le magistrat coquet ou galant est pire dans les conséquences que le +dissolu: celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait +souvent par où aller jusqu'à lui; celui-là est ouvert par mille faibles +qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes à qui il veut +plaire. + +47 (IV) + +Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la +république, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la +prêtrise. L'homme de robe ne saurait guère danser au bal, paraître aux +théâtres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir à son +propre avilissement; et il est étrange qu'il ait fallu une loi pour +régler son extérieur, et le contraindre ainsi à être grave et plus +respecté. + +48 (IV) + +Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage, et en montant des +moindres conditions jusques aux plus grandes, on remarque dans toutes un +temps de pratique et d'exercice qui prépare aux emplois, où les fautes +sont sans conséquence, et mènent au contraire à la perfection. La guerre +même, qui ne semble naître et durer que par la confusion et le désordre, +a ses préceptes; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en +rase campagne sans l'avoir appris, et l'on s'y tue méthodiquement. Il y +a l'école de la guerre: où est l'école du magistrat? Il y a un usage, +des lois, des coutumes: où est le temps, et le temps assez long que l'on +emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai et l'apprentissage +d'un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la +consignation a fait un juge, est de décider souverainement des vies et +des fortunes des hommes. + +49 (IV) + +La principale partie de l'orateur, c'est la probité: sans elle il +dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite +faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui +il parle; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit +qu'ils sont payés pour dire des injures. + +50 + +(V) «Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit lui est +acquis. Mais je l'attends à cette petite formalité; s'il l'oublie, il +n'y revient plus, et conséquemment il perd sa somme, ou il est +incontestablement déchu de son droit; or il oubliera cette formalité.» +Voilà ce que j'appelle une conscience de praticien. + +(I) Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison, +de sagesse et d'équité, ce serait précisément la contradictoire de celle +qui dit que la forme emporte le fond. + +51 (IV) + +La question est une invention merveilleuse et tout à fait sûre pour +perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui +est né robuste. + +52 (VI) + +Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un innocent condamné +est l'affaire de tous les honnêtes gens. + +Je dirai presque de moi: «Je ne serai pas voleur ou meurtrier.»--«Je ne +serai pas un jour puni comme tel», c'est parler bien hardiment. + +Une condition lamentable est celle d'un homme innocent à qui la +précipitation et la procédure ont trouvé un crime; celle même de son +juge peut-elle l'être davantage? + +53 (VI) + +Si l'on me racontait qu'il s'est trouvé autrefois un prévôt; ou l'un de +ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui +les connaissait tous depuis longtemps de nom et de visage; savait leurs +vols, j'entends l'espèce, le nombre et la quantité, pénétrait si avant +dans toutes ces profondeurs, et était si initié dans tous ces affreux +mystères qu'il sut rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avait +pris dans la foule au sortir d'une assemblée, et dont il était sur le +point de faire de l'éclat, que le Parlement intervint dans cette +affaire, et fit le procès à cet officier: je regarderais cet événement +comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et à qui le temps +ôte la croyance: comment donc pourrais-je croire qu'on doive présumer +par des faits récents, connus et circonstanciés, qu'une connivence si +pernicieuse dure encore, qu'elle ait même tourné en jeu et passé en +coutume? + +54 (IV) + +Combien d'hommes qui sont forts contre les faibles, fermes et +inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls égards pour +les petits, rigides et sévères dans les minutes, qui refusent les petits +présents, qui n'écoutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les +femmes seules peuvent corrompre! + +55 (I) + +Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans +une grande faveur perde un procès. + +56 (V) + +Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre à être +écoutés comme des oracles; chacun les tire de son côté et les interprète +à sa manière, je veux dire selon ses désirs ou ses intérêts. + +57 (V) + +Il est vrai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe +moins la dernière volonté qu'elle ne leur ôte avec la vie l'irrésolution +et l'inquiétude. Un dépit, pendant qu'ils vivent, les fait tester; ils +s'apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n'ont pas +moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table; +ils les comptent par les années. Un second se trouve détruit par un +troisième, qui est anéanti lui-même par un autre mieux digéré, et +celui-ci encore par un cinquième olographe. Mais si le moment, ou la +malice, ou l'autorité manque à celui qui a intérêt de le supprimer, il +faut qu'il en essuie les clauses et les conditions; car appert-il mieux +des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier +acte, signé de leur main, et après lequel ils n'ont pas du moins eu le +loisir de vouloir tout le contraire? + +58 (V) + +S'il n'y avait point de testaments pour régler le droit des héritiers, +je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour régler les différends +des hommes: les juges seraient presque réduits à la triste fonction +d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les +lanternes des chambres, au parquet, à la porte ou dans la salle du +magistrat? des héritiers ab intestat? Non, les lois ont pourvu à leurs +partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une +clause ou d'un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent +d'un testament fait avec loisir, avec maturité, par un homme grave, +habile, consciencieux, et qui a été aidé d'un bon conseil: d'un acte où +le praticien n'a rien obmis de son jargon et de ses finesses ordinaires; +il est signé du testateur et des témoins publics, il est parafé: et +c'est en cet état qu'il est cassé et déclaré nul. + +59 (V) + +Titius assiste à la lecture d'un testament avec des yeux rouges et +humides, et le coeur serré de la perte de celui dont il espère recueillir +la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la +ville, un troisième le rend maître d'une terre à la campagne; il y a une +clause qui, bien entendue, lui accorde une maison située au milieu de +Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles: son affliction +augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? Il +se voit officier, logé aux champs et à la ville, meublé de même; il se +voit une bonne table et un carrosse: Y avait-il au monde un plus honnête +homme que le défunt, un meilleur homme? Il y a un codicille, il faut le +lire: il fait Maevius légataire universel, et il renvoie Titius dans son +faubourg, sans rentes, sans titres, et le met à pied. Il essuie ses +larmes: c'est à Maevius à s'affliger. + +60 (V) + +La loi qui défend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette +défense le fer, le poison, le feu, l'eau, les embûches, la force +ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir à l'homicide? La loi +qui ôte aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner réciproquement, +n'a-t-elle connu que les voies directes et immédiates de donner? +a-t-elle manqué de prévoir les indirectes? a-t-elle introduit les +fidéicommis, ou si même elle les tolère? Avec une femme qui nous est +chère et qui nous survit, lègue-t-on son bien à un ami fidèle par un +sentiment de reconnaissance pour lui, ou plutôt par une extrême +confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de +ce qu'on lui lègue? Donne-t-on à celui que l'on peut soupçonner de ne +devoir pas rendre à la personne à qui en effet l'on veut donner? Faut-il +se parler, faut-il s'écrire, est-il besoin de pacte ou de serments pour +former cette collusion? Les hommes ne sentent-ils pas en cette rencontre +ce qu'ils peuvent espérer les uns des autres? Et si au contraire la +propriété d'un tel bien est dévolue au fidéicommissaire, pourquoi +perd-il sa réputation à le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les +vaudevilles? Voudrait-on le comparer au dépositaire qui trahit le dépôt, +à un domestique qui vole l'argent que son maître lui envoie porter? On +aurait tort: y a-t-il de l'infamie à ne pas faire une libéralité, et à +conserver pour soi ce qui est à soi? Étrange embarras, horrible poids +que le fidéicommis! Si par la révérence des lois on se l'approprie, il +ne faut plus passer pour homme de bien; si par le respect d'un ami mort +l'on suit ses intentions en le rendant à sa veuve, on est +confidentiaire, on blesse la loi.--Elle cadre donc bien mal avec +l'opinion des hommes?--Cela peut être; et il ne me convient pas de dire +ici: «La loi pèche», ni: «Les hommes se trompent.» + +61 (VIII) + +J'entends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies: «Tel +et tel corps se contestent l'un à l'autre la préséance; le mortier et la +pairie se disputent le pas.» Il me paraît que celui des deux qui évite +de se rencontrer aux assemblées est celui qui cède, et qui sentant son +faible, juge lui-même en faveur de son concurrent. + +62 (IV) + +Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux; que ne lui fournit-il +point? Sa protection le rend audacieux; il est impunément dans sa +province tout ce qui lui plaît d'être, assassin, parjure; il brûle ses +voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le Prince se +mêle lui-même de sa punition. + +63 (VI) + +Ragoûts, liqueurs, entrées, entremets, tous mots qui devraient être +barbares et inintelligibles en notre langue; et s'il est vrai qu'ils ne +devraient pas être d'usage en pleine paix, où ils ne servent qu'à +entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils être entendus +dans le temps de la guerre et d'une misère publique, à la vue de +l'ennemi, à la veille d'un combat, pendant un siège? Où est-il parlé de +la table de Scipion ou de celle de Marius? Ai-je lu quelque part que +Miltiade, qu'Épaminondas, qu'Agésilas aient fait une chère délicate? Je +voudrais qu'on ne fît mention de la délicatesse, de la propreté et de la +somptuosité des généraux, qu'après n'avoir plus rien à dire sur leur +sujet, et s'être épuisé sur les circonstances d'une bataille gagnée et +d'une ville prise; j'aimerais même qu'ils voulussent se priver de cet +éloge. + +64 (VI) + +Hermippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodités; il +leur sacrifie l'usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance. Il les +cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il +ne néglige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une +étude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une +découverte. Il laisse aux autres hommes le dîner et le souper, à peine +en admet-il les termes; il mange quand il a faim, et les mets seulement +où son appétit le porte. Il voit faire son lit: quelle main assez +adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir? +Il sort rarement de chez soi; il aime la chambre, où il n'est ni oisif +ni laborieux, où il n'agit point, où il tracasse, et dans l'équipage +d'un homme qui a pris médecine. On dépend servilement d'un serrurier et +d'un menuisier, selon ses besoins: pour lui, s'il faut limer, il a une +lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher. +Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et +meilleurs et plus commodes à son gré que ceux mêmes dont les ouvriers se +servent: il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom, +productions de son esprit, et dont il a presque oublié l'usage. Nul ne +se peut comparer à lui pour faire en peu de temps et sans peine un +travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa +garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la manière dont il a su +tourner sa chambre: combien de pas épargnés dans le cours d'une vie! +Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire à soi, et +une porte s'ouvre: quelle fatigue! voilà un mouvement de trop, qu'il +sait s'épargner, et comment? c'est un mystère qu'il ne révèle point. Il +est, à la vérité, un grand maître pour le ressort et pour la mécanique, +pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour +de son appartement d'ailleurs que de la fenêtre; il a trouvé le secret +de monter et de descendre autrement que par l'escalier, et il cherche +celui d'entrer et de sortir plus commodément que par la porte. + +65 (I) + +Il y a déjà longtemps que l'on improuve les médecins, et que l'on s'en +sert; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils +dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la +prélature, et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se +portent bien deviennent malades; il leur faut des gens dont le métier +soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes +pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé, et +bien payé. + +66 (IV) + +Un bon médecin est celui qui a des remèdes spécifiques, ou s'il en +manque, qui permet à ceux qui les ont de guérir son malade. + +67 (IV) + +La témérité des charlatans, et leurs tristes succès, qui en sont les +suites, font valoir la médecine et les médecins: si ceux-ci laissent +mourir, les autres tuent. + +68 (VIII) + +Carro Carri débarque avec une recette qu'il appelle un prompt remède, et +qui quelquefois est un poison lent; c'est un bien de famille, mais +amélioré en ses mains: de spécifique qu'il était contre la colique, il +guérit de la fièvre quarte, de la pleurésie, de l'hydropisie, de +l'apoplexie, de l'épilepsie. Forcez un peu votre mémoire, nommez une +maladie, la première qui vous viendra en l'esprit: l'hémorragie, +dites-vous? il la guérit. Il ne ressuscite personne, il est vrai; il ne +rend pas la vie aux hommes; mais il les conduit nécessairement jusqu'à +la décrépitude, et ce n'est que par hasard que son père et son aïeul, +qui avaient ce secret, sont morts fort jeunes. Les médecins reçoivent +pour leurs visites ce qu'on leur donne; quelques-uns se contentent d'un +remerciement: Carro Carri est si sûr de son remède, et de l'effet qui en +doit suivre, qu'il n'hésite pas de s'en faire payer d'avance, et de +recevoir avant que de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il +n'en est que plus digne de son application et de son remède. Commencez +par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de +constitution, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez +pas ensuite plus inquiet que lui de votre guérison. L'émulation de cet +homme a peuplé le monde de noms en O et en I, noms vénérables, qui +imposent aux malades et aux maladies. Vos médecins, Fagon, et de toutes +les facultés, avouez-le, ne guérissent pas toujours, ni sûrement; ceux +au contraire qui ont hérité de leurs pères la médecine pratique, et à +qui l'expérience est échue par succession, promettent toujours, et avec +serments, qu'on guérira. Qu'il est doux aux hommes de tout espérer d'une +maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien à l'agonie! +La mort surprend agréablement et sans s'être fait craindre; on la sent +plus tôt qu'on n'a songé à s'y préparer et à s'y résoudre. Ô Fagon +Esculape! faites régner sur toute la terre le quinquina et l'émétique; +conduisez à sa perfection la science des simples, qui sont donnés aux +hommes pour prolonger leur vie; observez dans les cures, avec plus de +précision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les +temps, les symptômes et les complexions; guérissez de la manière seule +qu'il convient à chacun d'être guéri; chassez des corps, où rien ne vous +est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus +invétérées; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont +incurables; laissez à Corinne, à Lesbie, à Canidie, à Trimalcion et à +Carpus la passion ou la fureur des charlatans. + +69 (IV) + +L'on souffre dans la république les chiromanciens et les devins, ceux +qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connaissent le +passé par le mouvement du sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans +un vase d'eau la claire vérité; et ces gens sont en effet de quelque +usage: ils prédisent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles +qu'elles épouseront leurs amants, consolent les enfants dont les pères +ne meurent point, et charment l'inquiétude des jeunes femmes qui ont de +vieux maris; ils trompent enfin à très vil prix ceux qui cherchent à +être trompés. + +70 (IV) + +Que penser de la magie et du sortilège? La théorie en est obscure, les +principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire; mais il +y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont +vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent: les +admettre tous ou les nier tous paraît un égal inconvénient; et j'ose +dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui +sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes +crédules et les esprits forts. + +71 (I) + +L'on ne peut guère charger l'enfance de la connaissance de trop de +langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son application à +l'en instruire; elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et +elles leur ouvrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile +et agréable érudition. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge un +peu plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force +de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer; et si +l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même +temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire; c'est borner à +la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin; et qui demande +des choses; c'est au moins avoir perdu les premières et les plus belles +années de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque +tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément; que la mémoire +est neuve, prompte et fidèle; que l'esprit et le coeur sont encore vides +de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs +travaux par ceux de qui l'on dépend. Je suis persuadé que le petit +nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de +l'oubli de cette pratique. + +72 (VI) + +L'étude des textes ne peut jamais être assez recommandée; c'est le +chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre +d'érudition. Ayez les choses de la première main; puisez à la source; +maniez, remaniez le texte; apprenez-le de mémoire; citez-le dans les +occasions; songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue +et dans ses circonstances; conciliez un auteur original, ajustez ses +principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs +se sont trouvés dans le cas où je désire que vous soyez: n'empruntez +leurs lumières et ne suivez leurs vues qu'où les vôtres seraient trop +courtes; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous +échapper; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y +demeurent: vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, +dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que +vous n'êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont +invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent +court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si chargés d'une vaine et +fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni +à eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette méthode +d'étudier, que c'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme +à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte +sous le poids des commentaires; et qu'elle a en cela agi contre soi-même +et contre ses plus chers intérêts, en multipliant les lectures, les +recherches et le travail, qu'elle cherchait à éviter. + +73 (VII) + +Qui règle les hommes dans leur manière de vivre et d'user des aliments? +La santé et le régime? Cela est douteux. Une nation entière mange les +viandes après les fruits, une autre fait tout le contraire; quelques-uns +commencent leurs repas par de certains fruits, et les finissent par +d'autres: est-ce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur santé +que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des +collets, eux qui ont eu si longtemps la poitrine découverte? Est-ce par +bienséance, surtout dans un temps où ils avaient trouvé le secret de +paraître nus tout habillés? Et d'ailleurs les femmes, qui montrent leur +gorge et leurs épaules, sont-elles d'une complexion moins délicate que +les hommes, ou moins sujettes qu'eux aux bienséances? Quelle est la +pudeur qui engage celles-ci à couvrir leurs jambes et presque leurs +pieds, et qui leur permet d'avoir les bras nus au-dessus du coude? Qui +avait mis autrefois dans l'esprit des hommes qu'on était à la guerre ou +pour se défendre ou pour attaquer, et qui leur avait insinué l'usage des +armes offensives et des défensives? Qui les oblige aujourd'hui de +renoncer à celles-ci, et pendant qu'ils se bottent pour aller au bal, de +soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs exposés à tout le +feu d'une contrescarpe? Nos pères, qui ne jugeaient pas une telle +conduite utile au Prince et à la patrie, étaient-ils sages ou insensés? +Et nous-mêmes, quels héros célébrons-nous dans notre histoire? Un +Guesclin, un Clisson, un Foix, un Boucicaut, qui tous ont porté l'armet +et endossé une cuirasse. + +Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la +proscription de quelques autres? Ainsi a péri: la voyelle qui le +commence, et si propre pour l'élision, n'a pu le sauver; il a cédé à un +autre monosyllabe, et qui n'est au plus que son anagramme. Certes est +beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son déclin: la +poésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le +disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages. +Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et par la facilité +qu'il y avait à le couler dans le style, et par son origine, qui est +française. Moult, quoique latin, était dans son temps d'un même mérite, +et je ne vois pas par où beaucoup l'emporte sur lui. Quelle persécution +le car n'a-t-il pas essuyée! et s'il n'eût trouvé de la protection parmi +les gens polis, n'était-il pas banni honteusement d'une langue à qui il +a rendu de si longs services, sans qu'on sût quel mot lui substituer? +Cil a été dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue française; +il est douloureux pour les poètes qu'il ait vieilli. Douloureux ne vient +pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou +chaloureux: celui-ci se passe, bien que ce fût une richesse pour la +langue, et qu'il se dise fort juste où chaud ne s'emploie +qu'improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux; haine, +haineux; peine, peineux, fruit, fructueux; pitié, piteux; joie, jovial; +foi, féal; cour, courtois; gîte, gisant; baleine, balené; vanterie, +vantard; mensonge, mensonger; coutume, coutumier: comme part maintient +partial; point, pointu et pointilleux; ton, tonnant; son, sonore; frein, +effréné; front, effronté; ris, ridicule; loi, loyal; coeur, cordial; +bien, bénin; mal, malicieux. Heur se plaçait où bonheur ne saurait +entrer; il a fait heureux, qui est si français, et il a cessé de l'être: +si quelques poètes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la +contrainte de la mesure. Issue prospère, et vient d'issir, qui est +aboli. Fin subsiste sans conséquence pour finer, qui vient de lui, +pendant que cesse et cesser règnent également. Verd ne fait plus +verdoyer, ni fête, fétoyer, ni larme, larmoyer, ni deuil, se douloir, se +condouloir, ni joie, s'éjouir, bien qu'il fasse toujours se réjouir, se +conjouir, ainsi qu'orgueil, s'enorgueillir. On a dit gent, le corps +gent: ce mot si facile non seulement est tombé, l'on voit même qu'il a +entraîné gentil dans sa chute. On dit diffamé, qui dérive de fame, qui +ne s'entend plus: On dit curieux, dérivé de cure, qui est hors d'usage. +Il y avait à gagner de dire si que pour de sorte que ou de manière que, +de moi au lieu de pour moi ou de quant à moi, de dire je sais que c'est +qu'un mal, plutôt que je sais ce que c'est qu'un mal, soit par +l'analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent à avoir un mot +de moins à placer dans l'oraison. L'usage a préféré par conséquent à par +conséquence, et en conséquence à en conséquent, façons de faire à +manières de faire, et manières d'agir à façons d'agir...; dans les verbes, +travailler à ouvrer, être accoutumé à souloir, convenir à duire, faire +du bruit à bruire, injurier à vilainer, piquer à poindre, faire +ressouvenir à ramentevoir...; et dans les noms, pensées à pensers, un si +beau mot, et dont le vers se trouvait si bien, grandes actions à +prouesses, louanges à loz, méchanceté à mauvaistié, porte à huis, navire +à nef, armée à ost, monastère à monstier, prairies à prées..., tous mots +qui pouvaient durer ensemble d'une égale beauté, et rendre une langue +plus abondante. L'usage a par l'addition, la suppression, le changement +ou le dérangement de quelques lettres, fait frelater de fralater, +prouver de preuver, profit de proufit, froment de froument, profil de +pourfil, provision de pourveoir, promener de pourmener, et promenade de +pourmenade. Le même usage fait, selon l'occasion, d'habile, d'utile, de +facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des +genres différents: au contraire de vil, vile, subtil, subtile, selon +leur terminaison masculins ou féminins. Il a altéré les terminaisons +anciennes: de scel il a fait sceau; de mantel, manteau; de capel, +chapeau; de coutel, couteau; de hamel, hameau; de damoisel, damoiseau; +de jouvencel, jouvenceau; et cela sans que l'on voie guère ce que la +langue française gagne à ces différences et à ces changements. Est-ce +donc faire pour le progrès d'une langue, que de déférer à l'usage? +Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique? +Faudrait-il, dans une langue vivante, écouter la seule raison qui +prévient les équivoques, suit la racine des mots et le rapport qu'ils +ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison +d'ailleurs veut qu'on suive l'usage? + +Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, ou si nous l'emportons sur eux +par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clarté et la +brièveté du discours, c'est une question souvent agitée, toujours +indécise. On ne la terminera point en comparant, comme l'on fait +quelquefois, un froid écrivain de l'autre siècle aux plus célèbres de +celui-ci, ou les vers de Laurent, payé pour ne plus écrire, à ceux de +Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette +matière, opposer siècle à siècle, et excellent ouvrage à excellent +ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à +ces deux-ci, qu'une tradition nous a conservés, sans nous en marquer le +temps ni l'auteur: + + + Bien à propos s'en vint Ogier en France + Pour le païs de mescreans monder: + Ja n'est besoin de conter sa vaillance, + Puisqu'ennemis n'osoient le regarder. + Or quand il eut tout mis en assurance, + De voyager il voulut s'enharder, + En Paradis trouva l'eau de jouvance, + Dont il se sceut de vieillesse engarder + Bien à propos. + Puis par cette eau son corps tout decrepite + Transmué fut par manière subite + En jeune gars, frais, gracieux et droit. + Grand dommage est que cecy soit sornettes: + Filles connoy qui ne sont pas jeunettes, + À qui cette eau de jouvance viendroit + Bien à propos. + De cettuy preux maints grands clercs ont écrit + Qu'oncques dangier n'étonna son courage: + Abusé fut par le malin esprit, + Qu'il épousa sous feminin visage. + Si piteux cas à la fin découvrit + Sans un seul brin de peur ny de dommage, + Dont grand renom par tout le monde acquit, + Si qu'on tenoit tres honneste langage + De cettuy preux. + Bien-tost après fille de Roy s'éprit + De son amour, qui voulentiers s'offrit + Au bon Richard en second mariage. + Donc s'il vaut mieux de diable ou femme avoir, + Et qui des deux bruït plus en ménage, + Ceulx qui voudront, si le pourront sçavoir + De cettuy preux. + + + + + +De la chaire + + +1 (I) + +Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette tristesse +évangélique qui en est l'âme ne s'y remarque plus: elle est suppléée par +les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la +régularité du geste, par le choix des mots, et par les longues +énumérations. On n'écoute plus sérieusement la parole sainte: c'est une +sorte d'amusement entre mille autres; c'est un jeu où il y a de +l'émulation et des parieurs. + +2 + +(IV) L'éloquence profane est transposée pour ainsi dire du barreau, où +Le Maître, Pucelle et Fourcroy l'ont fait régner, et où elle n'est plus +d'usage, à la chaire, où elle ne doit pas être. + +(I) L'on fait assaut d'éloquence jusqu'au pied de l'autel et en la +présence des mystères. Celui qui écoute s'établit juge de celui qui +prêche, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par +le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire. +L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en +une chose, que, comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne +pensent pas aussi à le devenir. + +(IV) Un apprenti est docile, il écoute son maître, il profite de ses +leçons, et il devient maître. L'homme indocile critique le discours du +prédicateur, comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chrétien +ni raisonnable. + +3 (I) + +Jusqu'à ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes +Écritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement, +les orateurs et les déclamateurs seront suivis. + +4 (I) + +Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais pathétique, +les antithèses, les figures outrées ont fini: les portraits finiront, et +feront place à une simple explication de l'Évangile, jointe aux +mouvements qui inspirent la conversion. + +5 (VIII) + +Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ne daignais pas +espérer de notre siècle, est enfin venu. Les courtisans, à force de goût +et de connaître les bienséances, lui ont applaudi; ils ont, chose +incroyable! abandonné la chapelle du Roi, pour venir entendre avec le +peuple la parole de Dieu annoncée par cet homme apostolique. La ville +n'a pas été de l'avis de la cour: où il a prêché, les paroissiens ont +déserté, jusqu'aux marguilliers ont disparu; les pasteurs ont tenu +ferme, mais les ouailles se sont dispersées, et les orateurs voisins en +ont grossi leur auditoire. Je devais le prévoir, et ne pas dire qu'un +tel homme n'avait qu'à se montrer pour être suivi, et qu'à parler pour +être écouté: ne savais-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes +choses, la force indomptable de l'habitude? Depuis trente années on +prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs; on +court ceux qui peignent en grand ou en miniature. Il n'y a pas longtemps +qu'ils avaient des chutes ou des transitions ingénieuses, quelquefois +même si vives et si aiguës qu'elles pouvaient passer pour épigrammes: +ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux. +Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois +sujets admirables de vos attentions: ils prouveront une telle chose dans +la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, +et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu +d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point; d'une autre +vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et +c'est leur troisième point: de sorte que la première réflexion vous +instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la +seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la dernière +réflexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de +tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois. Enfin, +pour reprendre et abréger cette division et former un plan...--Encore, +dites-vous, et quelles préparations pour un discours de trois quarts +d'heure qui leur reste à faire! Plus ils cherchent à le digérer et à +l'éclaircir, plus ils m'embrouillent.--Je vous crois sans peine, et +c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'idées qui reviennent à +la même, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs. Il +semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la +conversion soit attachée à ces énormes partitions. Comment néanmoins +serait-on converti par de tels apôtres, si l'on ne peut qu'à peine les +entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? Je leur +demanderais volontiers qu'au milieu de leur course impétueuse, ils +voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu, et laisser +souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues! Le temps des +homélies n'est plus; les Basiles, les Chrysostomes ne le ramèneraient +pas; on passerait en d'autres diocèses pour être hors de la portée de +leur voix et de leurs familières instructions. Le commun des hommes aime +les phrases et les périodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose +instruit, content de décider entre un premier et un second point, ou +entre le dernier sermon et le pénultième. + +6 (V) + +Il y a moins d'un siècle qu'un livre français était un certain nombre de +pages latines, où l'on découvrait quelques lignes ou quelques mots en +notre langue. Les passages, les traits et les citations n'en étaient pas +demeurés là: Ovide et Catulle achevaient de décider des mariages et des +testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des +pupilles. Le sacré et le profane ne se quittaient point; ils s'étaient +glissés ensemble jusque dans la chaire: saint Cyrille, Horace, saint +Cyprien, Lucrèce, parlaient alternativement; les poètes étaient de +l'avis de saint Augustin et de tous les Pères; on parlait latin, et +longtemps, devant des femmes et des marguilliers; on a parlé grec. Il +fallait savoir prodigieusement pour prêcher si mal. Autre temps, autre +usage: le texte est encore latin, tout le discours est français, et d'un +beau français; l'Évangile même n'est pas cité. Il faut savoir +aujourd'hui très peu de chose pour bien prêcher. + +7 (IV) + +L'on a enfin banni la scolastique de toutes les chaires des grandes +villes, et on l'a reléguée dans les bourgs et dans les villages pour +l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron. + +8 (I) + +C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un +style fleuri, une morale enjouée, des figures réitérées, des traits +brillants et de vives descriptions; mais ce n'est point en avoir assez. +Un meilleur esprit néglige ces ornements étrangers, indignes de servir à +l'Évangile: il prêche simplement, fortement, chrétiennement. + +9 (I) + +L'orateur fait de si belles images de certains désordres, y fait entrer +des circonstances si délicates, met tant d'esprit, de tour et de +raffinement dans celui qui pèche, que si je n'ai pas de pente à vouloir +ressembler à ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque apôtre, +avec un style plus chrétien, me dégoûte des vices dont l'on m'avait fait +une peinture si agréable. + +10 (IV) + +Un beau sermon est un discours oratoire qui est dans toutes ses règles, +purgé de tous ses défauts, conforme aux préceptes de l'éloquence +humaine, et paré de tous les ornements de la rhétorique. Ceux qui +entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule +pensée; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les énumérations où +il se promène, comme dans toutes les élévations où il se jette: ce n'est +une énigme que pour le peuple. + +11 (IV) + +Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre! Les +points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs +de conversion, y ont été traités: quel grand effet n'a-t-il pas dû faire +sur l'esprit et dans l'âme de tous les auditeurs! Les voilà rendus: ils +en sont émus et touchés au point de résoudre dans leur coeur, sur ce +sermon de Théodore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a +prêché. + +12 (I) + +La morale douce et relâchée tombe avec celui qui la prêche; elle n'a +rien qui réveille et qui pique la curiosité d'un homme du monde, qui +craint moins qu'on ne pense une doctrine sévère, et qui l'aime même dans +celui qui fait son devoir en l'annonçant. Il semble donc qu'il y ait +dans l'Église comme deux états qui doivent la partager: celui de dire la +vérité dans toute son étendue, sans égards, sans déguisement; celui de +l'écouter avidement, avec goût, avec admiration, avec éloges, et de n'en +faire cependant ni pis ni mieux. + +13 (IV) + +L'on peut faire ce reproche à l'héroïque vertu des grands hommes, +qu'elle a corrompu l'éloquence, ou du moins amolli le style de la +plupart des prédicateurs. Au lieu de s'unir seulement avec les peuples +pour bénir le Ciel de si rares présents qui en sont venus, ils ont entré +en société avec les auteurs et les poètes; et devenus comme eux +panégyristes, ils ont enchéri sur les épîtres dédicatoires, sur les +stances et sur les prologues; ils ont changé la parole sainte en un +tissu de louanges, justes à la vérité, mais mal placées, intéressées, +que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point à leur +caractère. On est heureux si à l'occasion du héros qu'ils célèbrent +jusque dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du mystère +qu'ils devaient prêcher. Il s'en est trouvé quelques-uns qui ayant +assujetti le saint Évangile, qui doit être commun à tous, à la présence +d'un seul auditeur, se sont vus déconcertés par des hasards qui le +retenaient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chrétiens un discours +chrétien qui n'était pas fait pour eux, et ont été suppléés par d'autres +orateurs, qui n'ont eu le temps que de louer Dieu dans un sermon +précipité. + +14 (I) + +Théodule a moins réussi que quelques-uns de ses auditeurs ne +l'appréhendaient: ils sont contents de lui et de son discours; il a +mieux fait à leur gré que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est +de flatter leur jalousie. + +15 (I) + +Le métier de la parole ressemble en une chose à celui de la guerre: il y +a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide. + +16 (I) + +Si vous êtes d'une certaine qualité, et que vous ne vous sentiez point +d'autre talent que celui de faire de froids discours, prêchez, faites de +froids discours: il n'y a rien de pire pour sa fortune que d'être +entièrement ignoré. Théodat a été payé de ses mauvaises phrases et de +son ennuyeuse monotonie. + +17 (I) + +L'on a eu de grands évêchés par un mérite de chaire qui présentement ne +vaudrait pas à son homme une simple prébende. + +18 (I) + +Le nom de ce panégyriste semble gémir sous le poids des titres dont il +est accablé; leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont +distribuées dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caractères +monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique. +Quand sur une si belle montre, l'on a seulement essayé du personnage, et +qu'on l'a un peu écouté, l'on reconnaît qu'il manque au dénombrement de +ses qualités celle de mauvais prédicateur. + +19 (VII) + +L'oisiveté des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir +partout où elles s'assemblent, donnent du nom à de froids orateurs, et +soutiennent quelque temps ceux qui ont décliné. + +20 (VI) + +Devrait-il suffire d'avoir été grand et puissant dans le monde pour être +louable ou non, et, devant le saint autel et dans la chaire de la +vérité, loué et célébré à ses funérailles? N'y a-t-il point d'autre +grandeur que celle qui vient de l'autorité et de la naissance? Pourquoi +n'est-il pas établi de faire publiquement le panégyrique d'un homme qui +a excellé pendant sa vie dans la bonté, dans l'équité, dans la douceur, +dans la fidélité, dans la piété? Ce qu'on appelle une oraison funèbre +n'est aujourd'hui bien reçue du plus grand nombre des auditeurs, qu'à +mesure qu'elle s'éloigne davantage du discours chrétien, ou si vous +l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus près d'un éloge profane. + +21 (I) + +L'orateur cherche par ses discours un évêché; l'apôtre fait des +conversions: il mérite de trouver ce que l'autre cherche. + +22 (I) + +L'on voit des clercs revenir de quelques provinces où ils n'ont pas fait +un long séjour, vains des conversions qu'ils ont trouvées toutes faites, +comme de celles qu'ils n'ont pu faire, se comparer déjà aux Vincents et +aux Xaviers, et se croire des hommes apostoliques: de si grands travaux +et de si heureuses missions ne seraient pas à leur gré payés d'une +abbaye. + +23 (VII) + +Tel tout d'un coup, et sans y avoir pensé la veille, prend du papier, +une plume, dit en soi-même: «Je vais faire un livre», sans autre talent +pour écrire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles. Je lui crie +inutilement: «Prenez une scie, Dioscore, sciez, ou bien tournez, ou +faites une jante de roue; vous aurez votre salaire.» Il n'a point fait +l'apprentissage de tous ces métiers. «Copiez donc, transcrivez, soyez au +plus correcteur d'imprimerie, n'écrivez point.» Il veut écrire et faire +imprimer; et parce qu'on n'envoie pas à l'imprimeur un cahier blanc, il +le barbouille de ce qui lui plaît: il écrirait volontiers que la Seine +coule à Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est +à la pluie; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre +l'État, et qu'il ne fera point d'autre désordre dans le public que de +lui gâter le goût et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il +passe à l'examen, il est imprimé, et à la honte du siècle, comme pour +l'humiliation des bons auteurs, réimprimé. De même un homme dit en son +coeur: «Je prêcherai», et il prêche; le voilà en chaire, sans autre +talent ni vocation que le besoin d'un bénéfice. + +24 (I) + +Un clerc mondain ou irréligieux, s'il monte en chaire, est déclamateur. + +Il y a au contraire des hommes saints, et dont le seul caractère est +efficace pour la persuasion: ils paraissent, et tout un peuple qui doit +les écouter est déjà ému et comme persuadé par leur présence; le +discours qu'ils vont prononcer fera le reste. + +25 (IV) + +L'. de Meaux et le P. Bourdaloue me rappellent Démosthène et Cicéron. +Tous deux, maîtres dans l'éloquence de la chaire, ont eu le destin des +grands modèles: l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais +copistes. + +26 (V) + +L'éloquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de +l'orateur, est cachée, connue de peu de personnes et d'une difficile +exécution: quel art en ce genre pour plaire en persuadant! Il faut +marcher par des chemins battus, dire ce qui a été dit, et ce que l'on +prévoit que vous allez dire. Les matières sont grandes, mais usées et +triviales; les principes sûrs, mais dont les auditeurs pénètrent les +conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes; +mais qui peut traiter le sublime? Il y a des mystères que l'on doit +expliquer, et qui s'expliquent mieux par une leçon de l'école que par un +discours oratoire. La morale même de la chaire, qui comprend une matière +aussi vaste et aussi diversifiée que le sont les moeurs des hommes, roule +sur les mêmes pivots, retrace les mêmes images, et se prescrit des +bornes bien plus étroites que la satire: après l'invective commune +contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus à +l'orateur qu'à courir à la fin de son discours et à congédier +l'assemblée. Si quelquefois on pleure, si on est ému, après avoir fait +attention au génie et au caractère de ceux qui font pleurer, peut-être +conviendra-t-on que c'est la matière qui se prêche elle-même, et notre +intérêt le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une +véritable éloquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous +ébranle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le prédicateur n'est +point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de +différents événements, par des aventures inouïes; il ne s'exerce point +sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes +conjectures et les présomptions, toutes choses néanmoins qui élèvent le +génie, lui donnent de la force et de l'étendue, et qui contraignent bien +moins l'éloquence qu'elles ne la fixent et ne la dirigent. Il doit au +contraire tirer son discours d'une source commune, et où tout le monde +puise; et s'il s'écarte de ces lieux communs, il n'est plus populaire, +il est abstrait ou déclamateur, il ne prêche plus l'Évangile. Il n'a +besoin que d'une noble simplicité, mais il faut l'atteindre, talent +rare, et qui passe les forces du commun des hommes: ce qu'ils ont de +génie, d'imagination, d'érudition et de mémoire, ne leur sert souvent +qu'à s'en éloigner. + +La fonction de l'avocat est pénible, laborieuse, et suppose, dans celui +qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas +seulement chargé, comme le prédicateur, d'un certain nombre d'oraisons +composées avec loisir, récitées de mémoire, avec autorité, sans +contradicteurs, et qui, avec de médiocres changements, lui font honneur +plus d'une fois; il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui +peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui +l'interrompent; il doit être prêt sur la réplique; il parle en un même +jour, dans divers tribunaux, de différentes affaires. Sa maison n'est +pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les +plaideurs; elle est ouverte à tous ceux qui viennent l'accabler de leurs +questions et de leurs doutes. Il ne se met pas au lit, on ne l'essuie +point, on ne lui prépare point des rafraîchissements; il ne se fait +point dans sa chambre un concours de monde de tous les états et de tous +les sexes, pour le féliciter sur l'agrément et sur la politesse de son +langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de +demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaidé +moins vivement qu'à l'ordinaire. Il se délasse d'un long discours par de +plus longs écrits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues: +j'ose dire qu'il est dans son genre ce qu'étaient dans le leur les +premiers hommes apostoliques. + +Quand on a ainsi distingué l'éloquence du barreau de la fonction de +l'avocat, et l'éloquence de la chaire du ministère du prédicateur, on +croit voir qu'il est plus aisé de prêcher que de plaider, et plus +difficile de bien prêcher que de bien plaider. + +27 (VII) + +Quel avantage n'a pas un discours prononcé sur un ouvrage qui est écrit! +Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole, comme de tout +l'appareil de l'auditoire. Pour peu de prévention qu'ils aient en faveur +de celui qui parle, ils l'admirent, et cherchent ensuite à le +comprendre: avant qu'il ait commencé, ils s'écrient qu'il va bien faire; +ils s'endorment bientôt, et le discours fini, ils se réveillent pour +dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur: son +ouvrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du +cabinet; il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir, +encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour +l'élever à la prélature. On lit son livre, quelque excellent qu'il soit, +dans l'esprit de le trouver médiocre; on le feuillette, on le discute, +on le confronte; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air et qui +s'oublient; ce qui est imprimé demeure imprimé. On l'attend quelquefois +plusieurs jours avant l'impression pour le décrier, et le plaisir le +plus délicat que l'on en tire vient de la critique qu'on en fait; on est +piqué d'y trouver à chaque page des traits qui doivent plaire, on va +même souvent jusqu'à appréhender d'en être diverti, et on ne quitte ce +livre que parce qu'il est bon. Tout le monde ne se donne pas pour +orateur: les phrases, les figures, le don de la mémoire, la robe ou +l'engagement de celui qui prêche, ne sont pas des choses qu'on ose ou +qu'on veuille toujours s'approprier. Chacun au contraire croit penser +bien, et écrire encore mieux ce qu'il a pensé; il en est moins favorable +à celui qui pense et qui écrit aussi bien que lui. En un mot le +sermonneur est plus tôt évêque que le plus solide écrivain n'est revêtu +d'un prieuré simple; et dans la distribution des grâces, de nouvelles +sont accordées à celui-là, pendant que l'auteur grave se tient heureux +d'avoir ses restes. + +28 (VIII) + +S'il arrive que les méchants vous haïssent et vous persécutent, les gens +de bien vous conseillent de vous humilier devant Dieu, pour vous mettre +en garde contre la vanité qui pourrait vous venir de déplaire à des gens +de ce caractère; de même si certains hommes, sujets à se récrier sur le +médiocre, désapprouvent un ouvrage que vous aurez écrit, ou un discours +que vous venez de prononcer en public, soit au barreau, soit dans la +chaire, ou ailleurs, humiliez-vous: on ne peut guère être exposé à une +tentation d'orgueil plus délicate et plus prochaine. + +29 (IV) + +Il me semble qu'un prédicateur devrait faire choix dans chaque discours +d'une vérité unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier à +fond et l'épuiser; abandonner toutes ces divisions si recherchées, si +retournées, si remaniées et si différenciées; ne point supposer ce qui +est faux, je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion et +ses devoirs; et ne pas appréhender de faire, ou à ces bonnes têtes ou à +ces esprits si raffinés, des catéchismes; ce temps si long que l'on use +à composer un long ouvrage, l'employer à se rendre si maître de sa +matière, que le tour et les expressions naissent dans l'action, et +coulent de source; se livrer, après une certaine préparation, à son +génie et au mouvement qu'un grand sujet peut inspirer: qu'il pourrait +enfin s'épargner ces prodigieux efforts de mémoire qui ressemblent mieux +à une gageure qu'à une affaire sérieuse, qui corrompent le geste et +défigurent le visage; jeter au contraire, par un bel enthousiasme, la +persuasion dans les esprits et l'alarme dans le coeur, et toucher ses +auditeurs d'une tout autre crainte que de celle de le voir demeurer +court. + +30 (IV) + +Que celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-même +dans le ministère de la parole sainte ne se décourage point par les +règles austères qu'on lui prescrit, comme si elles lui ôtaient les +moyens de faire montre de son esprit, et de monter aux dignités où il +aspire: quel plus beau talent que celui de prêcher apostoliquement? et +quel autre mérite mieux un évêché? Fénelon en était-il indigne? +aurait-il pu échapper au choix du Prince que par un autre choix? + + + + +Des esprits forts + + +1 (I) + +Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle +plus grande faiblesse que d'être incertains quel est le principe de son +être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit +être la fin? Quel découragement plus grand que de douter si son âme +n'est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n'est +point corruptible comme ces viles créatures? N'y a-t-il pas plus de +force et de grandeur à recevoir dans notre esprit l'idée d'un être +supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se +doivent rapporter; d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui +n'a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image, et +si j'ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle? + +2 (VI) + +Le docile et le faible sont susceptibles d'impressions: l'un en reçoit +de bonnes, l'autre de mauvaises; c'est-à-dire que le premier est +persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu. Ainsi +l'esprit docile admet la vraie religion; et l'esprit faible, ou n'en +admet aucune, ou en admet une fausse. Or l'esprit fort ou n'a point de +religion, ou se fait une religion; donc l'esprit fort, c'est l'esprit +faible. + +3 (V) + +J'appelle mondains, terrestres ou grossiers ceux dont l'esprit et le +coeur sont attachés à une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui +est la terre; qui n'estiment rien, qui n'aiment rien au delà: gens aussi +limités que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine, que +l'on mesure, dont on compte les arpents, et dont on montre les bornes. +Je ne m'étonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome +chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la vérité, +si avec des vues si courtes ils ne percent point à travers le ciel et +les astres, jusques à Dieu même; si, ne s'apercevant point ou de +l'excellence de ce qui est esprit, ou de la dignité de l'âme, ils +ressentent encore moins combien elle est difficile à assouvir, combien +la terre entière est au-dessous d'elle, de quelle nécessité lui devient +un être souverainement parfait, qui est Dieu, et quel besoin +indispensable elle a d'une religion qui le lui indique, et qui lui en +est une caution sûre. Je comprends au contraire fort aisément qu'il est +naturel à de tels esprits de tomber dans l'incrédulité ou +l'indifférence, et de faire servir Dieu et la religion à la politique, +c'est-à-dire à l'ordre et à la décoration de ce monde, la seule chose +selon eux qui mérite qu'on y pense. + +4 (V) + +Quelques-uns achèvent de se corrompre par de longs voyages, et perdent +le peu de religion qui leur restait. Ils voient de jour à autre un +nouveau culte, diverses moeurs, diverses cérémonies; ils ressemblent à +ceux qui entrent dans les magasins, indéterminés sur le choix des +étoffes qu'ils veulent acheter: le grand nombre de celles qu'on leur +montre les rend plus indifférents; elles ont chacune leur agrément et +leur bienséance: ils ne se fixent point, ils sortent sans emplette. + +5 (V) + +Il y a des hommes qui attendent à être dévots et religieux que tout le +monde se déclare impie et libertin: ce sera alors le parti du vulgaire, +ils sauront s'en dégager. La singularité leur plaît dans une matière si +sérieuse et si profonde; ils ne suivent la mode et le train commun que +dans les choses de rien et de nulle suite. Qui sait même s'ils n'ont pas +déjà mis une sorte de bravoure et d'intrépidité à courir tout le risque +de l'avenir? Il ne faut pas d'ailleurs que dans une certaine condition, +avec une certaine étendue d'esprit et de certaines vues, l'on songe à +croire comme les savants et le peuple. + +6 (I) + +L'on doute de Dieu dans une pleine santé, comme l'on doute que ce soit +pécher que d'avoir un commerce avec une personne libre. Quand l'on +devient malade, et que l'hydropisie est formée, l'on quitte sa +concubine, et l'on croit en Dieu. + +7 (I) + +Il faudrait s'éprouver et s'examiner très sérieusement, avant que de se +déclarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes, +de finir comme l'on a vécu; ou si l'on ne se sent pas la force d'aller +si loin, se résoudre de vivre comme l'on veut mourir. + +8 + +(I) Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa place: si +elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C'est une +extrême misère que de donner à ses dépens à ceux que l'on laisse le +plaisir d'un bon mot. + +(VI) Dans quelque prévention où l'on puisse être sur ce qui doit suivre +la mort, c'est une chose bien sérieuse que de mourir: ce n'est point +alors le badinage qui sied bien, mais la constance. + +9 (I) + +Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agréable +littérature, esclaves des grands, dont ils ont épousé le libertinage et +porté le joug toute leur vie, contre leurs propres lumières et contre +leur conscience. Ces hommes n'ont jamais vécu que pour d'autres hommes, +et ils semblent les avoir regardés comme leur dernière fin. Ils ont eu +honte de se sauver à leurs yeux, de paraître tels qu'ils étaient +peut-être dans le coeur, et ils se sont perdus par déférence ou par +faiblesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des +puissants assez puissants, pour mériter de nous que nous croyions et que +nous vivions à leur gré, selon leur goût et leurs caprices, et que nous +poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la manière qui +est la plus sûre pour nous, mais de celle qui leur plaît davantage? + +10 (I) + +J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes +règles qu'il sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons +claires, et de ces arguments qui emportent conviction. + +11 (I) + +Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer +qu'il n'y a point de Dieu: il parlerait du moins sans intérêt; mais cet +homme ne se trouve point. + +12 (I) + +J'aurais une extrême curiosité de voir celui qui serait persuadé que +Dieu n'est point: il me dirait du moins la raison invincible qui a su le +convaincre. + +13 (I) + +L'impossibilité où je suis de prouver que Dieu n'est pas me découvre son +existence. + +14 (IV) + +Dieu condamne et punit ceux qui l'offensent, seul juge en sa propre +cause: ce qui répugne, s'il n'est lui-même la justice et la vérité, +c'est-à-dire s'il n'est Dieu. + +15 (I) + +Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point; +cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile: je conclus +que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai reçu les +principes trop aisément dans mon enfance, et je les ai conservés depuis +trop naturellement dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de +fausseté.--Mais il y a des esprits qui se défont de ces principes.-- +C'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il serait +ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres. + +16 (I) + +L'athéisme n'est point. Les grands, qui en sont le plus soupçonnés, sont +trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur +indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article +si capital, comme sur la nature de leur âme, et sur les conséquences +d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent: ils +n'y pensent point. + +17 (VIII) + +Nous n'avons pas trop de toute notre santé, de toutes nos forces et de +tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit intérêt: il +semble au contraire que la bienséance et la coutume exigent de nous que +nous ne pensions à Dieu que dans un état où il ne reste en nous +qu'autant de raison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus. + +18 (VII) + +Un grand croit s'évanouir, et il meurt; un autre grand périt +insensiblement, et perd chaque jour quelque chose de soi-même avant +qu'il soit éteint: formidables leçons, mais inutiles! Des circonstances +si marquées et si sensiblement opposées ne se relèvent point et ne +touchent personne: les hommes n'y ont pas plus d'attention qu'à une +fleur qui se fane ou à une feuille qui tombe; ils envient les places qui +demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies, et par +qui. + +19 (I) + +Les hommes sont-ils assez bons, assez fidèles, assez équitables, pour +mériter toute notre confiance, et ne nous pas faire désirer du moins que +Dieu existât, à qui nous pussions appeler de leurs jugements et avoir +recours quand nous en sommes persécutés ou trahis? + +20 (IV) + +Si c'est le grand et le sublime de la religion qui éblouit ou qui +confond les esprits forts, ils ne sont plus des esprits forts, mais de +faibles génies et de petits esprits; et si c'est au contraire ce qu'il y +a d'humble et de simple qui les rebute, ils sont à la vérité des esprits +forts, et plus forts que tant de grands hommes si éclairés, si élevés, +et néanmoins si fidèles, que les Léons, les Basiles, les Jéromes, les +Augustins. + +21 (IV) + +«Un Père de l'Église, un docteur de l'Église, quels noms! quelle +tristesse dans leurs écrits! quelle sécheresse, quelle froide dévotion, +et peut-être quelle scolastique!» disent ceux qui ne les ont jamais lus. +Mais plutôt quel étonnement pour tous ceux qui se sont fait une idée des +Pères si éloignée de la vérité, s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus +de tour et de délicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de +richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus +vifs et des grâces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la +plupart des livres de ce temps qui sont lus avec goût, qui donnent du +nom et de la vanité à leurs auteurs! Quel plaisir d'aimer la religion, +et de la voir crue, soutenue, expliquée par de si beaux génies, et par +de si solides esprits! surtout lorsque l'on vient à connaître que pour +l'étendue de connaissance, pour la profondeur et la pénétration, pour +les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur +développement, pour la justesse des conclusions, pour la dignité du +discours, pour la beauté de la morale et des sentiments, il n'y a rien +par exemple que l'on puisse comparer à S. Augustin, que Platon et que +Cicéron. + +22 (VII) + +L'homme est né menteur: la vérité est simple et ingénue, et il veut du +spécieux et de l'ornement. Elle n'est pas à lui, elle vient du ciel +toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection; et l'homme +n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple: +il controuve, il augmente, il charge par grossièreté et par sottise; +demandez même au plus honnête homme s'il est toujours vrai dans ses +discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des déguisements où +engagent nécessairement la vanité et la légèreté, si pour faire un +meilleur conte, il ne lui échappe pas souvent d'ajouter à un fait qu'il +récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et +presque sous nos yeux: cent personnes qui l'ont vue la racontent en cent +façons différentes; celui-ci, s'il est écouté, la dira encore d'une +manière qui n'a pas été dite. Quelle créance donc pourrais-je donner à +des faits qui sont anciens et éloignés de nous par plusieurs siècles? +quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens? que devient +l'histoire? César a-t-il été massacré au milieu du sénat? y a-t-il eu un +César? «Quelle conséquence! me dites-vous; quels doutes! quelle +demande!» Vous riez, vous ne me jugez pas digne d'aucune réponse; et je +crois même que vous avez raison. Je suppose néanmoins que le livre qui +fait mention de César ne soit pas un livre profane, écrit de la main des +hommes, qui sont menteurs, trouvé par hasard dans les bibliothèques +parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou +apocryphes; qu'au contraire il soit inspiré, saint, divin; qu'il porte +en soi ces caractères; qu'il se trouve depuis près de deux mille ans +dans une société nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant +tout ce temps la moindre altération, et qui s'est fait une religion de +le conserver dans toute son intégrité; qu'il y ait même un engagement +religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits +contenus dans ce volume où il est parlé de César et de sa dictature: +avouez-le, Lucile, vous douterez alors qu'il y ait eu un César. + +23 (IV) + +Toute musique n'est pas propre à louer Dieu et à être entendue dans le +sanctuaire; toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu, de sa +puissance, des principes de ses opérations et de ses mystères: plus +cette philosophie est subtile et idéale, plus elle est vaine et inutile +pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'un sens droit +pour être connues jusques à un certain point, et qui au delà sont +inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et si +j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les +anciens philosophes, que les Apôtres, que les premiers docteurs, mais ce +n'est pas rencontrer si juste; c'est creuser longtemps et profondément, +sans trouver les sources de la vérité. Dès qu'on a abandonné les termes +de bonté, de miséricorde, de justice et de toute-puissance, qui donnent +de Dieu de si hautes et de si aimables idées, quelque grand effort +d'imagination qu'on puisse faire, il faut recevoir les expressions +sèches, stériles, vides de sens; admettre les pensées creuses, écartées +des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ingénieuses; +et à mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle +métaphysique, perdre un peu de sa religion. + +24 (IV) + +Jusques où les hommes ne se portent-ils point par l'intérêt de la +religion, dont ils sont si peu persuadés, et qu'ils pratiquent si mal! + +25 (IV) + +Cette même religion que les hommes défendent avec chaleur et avec zèle +contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l'altèrent eux-mêmes +dans leur esprit par des sentiments particuliers: ils y ajoutent et ils +en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur +convient, et ils demeurent fermes et inébranlables dans cette forme +qu'ils lui ont donnée. Ainsi, à parler populairement, on peut dire d'une +seule nation qu'elle vit sous un même culte, et qu'elle n'a qu'une seule +religion; mais, à parler exactement, il est vrai qu'elle en a plusieurs, +et que chacun presque y a la sienne. + +26 (VIII) + +Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y dominent dans +divers temps, les libertins et les hypocrites: ceux-là gaiement, +ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des +artifices, par la cabale. Cent fois plus épris de la fortune que les +premiers, ils en sont jaloux jusqu'à l'excès; ils veulent la gouverner, +la posséder seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre; +dignités, charges, postes, bénéfices, pensions, honneurs, tout leur +convient et ne convient qu'à eux; le reste des hommes en est indigne; +ils ne comprennent point que sans leur attache on ait l'impudence de les +espérer. Une troupe de masques entre dans un bal: ont-ils la main, ils +dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils +dansent toujours; ils ne rendent la main à personne de l'assemblée, +quelque digne qu'elle soit de leur attention: on languit, on sèche de +les voir danser et de ne danser point: quelques-uns murmurent; les plus +sages prennent leur parti et s'en vont. + +27 (VIII) + +Il y a deux espèces de libertins: les libertins, ceux du moins qui +croient l'être, et les hypocrites ou faux dévots, c'est-à-dire ceux qui +ne veulent pas être crus libertins: les derniers dans ce genre-là sont +les meilleurs. + +Le faux dévot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu; parlons de +lui obligeamment: il ne croit pas en Dieu. + +28 (IV) + +Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinité, que +penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le +Prince? + +29 (I) + +Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a +été d'exciter le Roi Très-Chrétien à renoncer au christianisme, à +permettre l'entrée de son royaume aux Talapoins, qui eussent pénétré +dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos +enfants et à nous-mêmes par leurs livres et par leurs entretiens, qui +eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des +figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange +mépris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons +cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des +royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-à-dire pour faire très +sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur +paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos +religieux et nos prêtres; ils les écoutent quelquefois, leur laissent +bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en +nous? ne serait-ce point la force de la vérité? + +30 (V) + +Il ne convient pas à toute sorte de personnes de lever l'étendard +d'aumônier, et d'avoir tous les pauvres d'une ville assemblés à sa +porte, qui y reçoivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des +misères plus secrètes qu'il peut entreprendre de soulager, ou +immédiatement et par ses secours, ou du moins par sa médiation! De même +il n'est pas donné à tous de monter en chaire et d'y distribuer, en +missionnaire ou en catéchiste, la parole sainte; mais qui n'a pas +quelquefois sous sa main un libertin à réduire, et à ramener par de +douces et insinuantes conversations à la docilité? Quand on ne serait +pendant sa vie que l'apôtre d'un seul homme, ce ne serait pas être en +vain sur la terre, ni lui être un fardeau inutile. + +31 (I) + +Il y a deux mondes: l'un où l'on séjourne peu, et dont l'on doit sortir +pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit bientôt entrer pour n'en +jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la haute réputation, les +grands biens servent pour le premier monde; le mépris de toutes ces +choses sert pour le second. Il s'agit de choisir. + +32 (I) + +Qui a vécu un seul jour a vécu un siècle: même soleil, même terre, même +monde, mêmes sensations; rien ne ressemble mieux à aujourd'hui que +demain. Il y aurait quelque curiosité à mourir, c'est-à-dire à n'être +plus un corps, mais à être seulement esprit: l'homme cependant, +impatient de la nouveauté, n'est point curieux sur ce seul article; né +inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre; il +consentirait peut-être à vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort le +frappe plus violemment que ce qu'il en sait: la maladie, la douleur, le +cadavre le dégoûtent de la connaissance d'un autre monde. Il faut tout +le sérieux de la religion pour le réduire. + +33 (I) + +Si Dieu avait donné le choix ou de mourir ou de toujours vivre, après +avoir médité profondément ce que c'est que de ne voir nulle fin à la +pauvreté, à la dépendance, à l'ennui, à la maladie, ou de n'essayer des +richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la santé, que pour les +voir changer inviolablement et par la révolution des temps en leurs +contraires et être ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne saurait +guère à quoi se résoudre. La nature nous fixe et nous ôte l'embarras de +choisir; et la mort qu'elle nous rend nécessaire est encore adoucie par +la religion. + +34 (V) + +Si ma religion était fausse, je l'avoue, voilà le piège le mieux dressé +qu'il soit possible d'imaginer: il était inévitable de ne pas donner +tout au travers, et de n'y être pas pris. Quelle majesté, quel éclat des +mystères! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine! quelle +raison éminente! quelle candeur, quelle innocence de vertus! quelle +force invincible et accablante des témoignages rendus successivement et +pendant trois siècles entiers par des millions de personnes les plus +sages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le +sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil, dans les fers, contre +la vue de la mort et du dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez, +remontez jusques au commencement du monde, jusques à la veille de sa +naissance: y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps? Dieu même +pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me séduire? Par où échapper? où +aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais +quelque chose qui en approche? S'il faut périr, c'est par là que je veux +périr: il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une +tromperie si spécieuse et si entière. Mais je l'ai approfondi, je ne +puis être athée; je suis donc ramené et entraîné dans ma religion; c'en +est fait. + +35 (I) + +La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine +fiction, voilà, si l'on veut, soixante années perdues pour l'homme de +bien, pour le chartreux ou le solitaire: ils ne courent pas un autre +risque. Mais si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un +épouvantable malheur pour l'homme vicieux: l'idée seule des maux qu'il +se prépare me trouble l'imagination; la pensée est trop faible pour les +concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en +supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en +effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour l'homme un +meilleur parti que la vertu. + +36 (I) + +Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu méritent qu'on s'efforce de le +leur prouver, et qu'on les traite plus sérieusement que l'on n'a fait +dans ce chapitre: l'ignorance, qui est leur caractère, les rend +incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux +suivis. Je consens néanmoins qu'ils lisent celui que je vais faire, +pourvu qu'ils ne se persuadent pas que c'est tout ce que l'on pouvait +dire sur une vérité si éclatante. + +Il y a quarante ans que je n'étais point, et qu'il n'était pas en moi de +pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois, +de n'être plus; j'ai donc commencé, et je continue d'être par quelque +chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et +plus puissant que moi: si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise +ce que c'est. + +Peut-être que moi qui existe n'existe ainsi que par la force d'une +nature universelle, qui a toujours été telle que nous la voyons, en +remontant jusques à l'infinité des temps. Mais cette nature, ou elle est +seulement esprit; et c'est Dieu; ou elle est matière, et ne peut par +conséquent avoir créé mon esprit; ou elle est un composé de matière et +d'esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l'appelle Dieu. + +Peut-être aussi que ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de +matière qui existe par la force d'une nature universelle qui est aussi +matière, qui a toujours été, et qui sera toujours telle que nous la +voyons, et qui n'est point Dieu. Mais du moins faut-il m'accorder que ce +que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse être, est une +chose qui pense, et que s'il est matière, il est nécessairement une +matière qui pense; car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en +moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce +quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son être et sa +conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera +toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut +indispensablement que ce soit à une nature universelle ou qui pense, ou +qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense; et si cette +nature ainsi faite est matière, l'on doit encore conclure que c'est une +matière universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite +que ce qui pense. + +Je continue et je dis: Cette matière telle qu'elle vient d'être +supposée, si elle n'est pas un être chimérique, mais réel, n'est pas +aussi imperceptible à tous les sens; et si elle ne se découvre pas par +elle-même, on la connaît du moins dans le divers arrangement de ses +parties qui constitue les corps, et qui en fait la différence: elle est +donc elle-même tous ces différents corps; et comme elle est une matière +qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il +s'ensuit qu'elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et +par suite nécessaire, selon tous ces corps, c'est-à-dire qu'elle pense +dans les pierres, dans les métaux, dans les mers, dans la terre, dans +moi-même, qui ne suis qu'un corps, comme dans toutes les autres parties +qui la composent. C'est donc à l'assemblage de ces parties si +terrestres, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemble sont la +matière universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose +qui est en moi, qui pense, et que j'appelle mon esprit: ce qui est +absurde. + +Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse +être, ne peut pas être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de +là qu'elle n'est point matière, ni perceptible par aucun des sens; si +cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je +conclus encore qu'elle est esprit, ou un être meilleur et plus accompli +que ce qui est esprit. Si d'ailleurs il ne reste plus à ce qui pense en +moi, et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle à +laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa première cause et son +unique origine, parce qu'il ne trouve point son principe en soi, et +qu'il le trouve encore moins dans la matière, ainsi qu'il a été +démontré, alors je ne dispute point des noms; mais cette source +originaire de tout esprit, qui est esprit elle-même, et qui est plus +excellente que tout esprit, je l'appelle Dieu. + +En un mot, je pense, donc Dieu existe; car ce qui pense en moi, je ne le +dois point à moi-même, parce qu'il n'a pas plus dépendu de moi de me le +donner une première fois, qu'il dépend encore de moi de me le conserver +un seul instant. Je ne le dois point à un être qui soit au-dessus de +moi, et qui soit matière, puisqu'il est impossible que la matière soit +au-dessus de ce qui pense: je le dois donc à un être qui est au-dessus +de moi et qui n'est point matière; et c'est Dieu. + +37 (I) + +De ce qu'une nature universelle qui pense exclut de soi généralement +tout ce qui est matière, il suit nécessairement qu'un être particulier +qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre matière; car bien +qu'un être universel qui pense renferme dans son idée infiniment plus de +grandeur, de puissance, d'indépendance et de capacité, qu'un être +particulier qui pense, il ne renferme pas néanmoins une plus grande +exclusion de matière, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de +ces deux êtres est aussi grande qu'elle peut être et comme infinie, et +qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit matière, qu'il +est inconcevable que Dieu soit matière: ainsi, comme Dieu est esprit, +mon âme aussi est esprit. + +38 (I) + +Je ne sais point si le chien choisit, s'il se ressouvient, s'il +affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense: quand donc l'on me +dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais +l'effet naturel et nécessaire de la disposition de sa machine préparée +par le divers arrangement des parties de la matière, je puis au moins +acquiescer à cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je +pense: or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des +parties de la matière, c'est-à-dire d'une étendue selon toutes ses +dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans +tous ces sens, avec ce qui pense? + +39 (I) + +Si tout est matière, et si la pensée en moi, comme dans tous les autres +hommes, n'est qu'un effet de l'arrangement des parties de la matière, +qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses +matérielles? La matière a-t-elle dans son fond une idée aussi pure, +aussi simple, aussi immatérielle qu'est celle de l'esprit? Comment +peut-elle être le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre +être? Comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-à-dire ce qui +est à l'homme même une conviction qu'il n'est point matière? + +40 (I) + +Il y a des êtres qui durent peu, parce qu'ils sont composés de choses +très différentes et qui se nuisent réciproquement. Il y en a d'autres +qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples; mais ils périssent +parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils +peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que +c'est un être pur, exempt de tout mélange et de toute composition; et il +n'y a pas de raison qu'il doive périr, car qui peut corrompre ou séparer +un être simple et qui n'a point de parties? + +41 (I) + +L'âme voit la couleur par l'organe de l'oeil, et entend les sons par +l'organe de l'oreille; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre, +quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse +d'être, parce que l'âme n'est point précisément ce qui voit la couleur, +ou ce qui entend les sons: elle n'est que ce qui pense. Or comment +peut-elle cesser d'être telle? Ce n'est point par le défaut d'organe, +puisqu'il est prouvé qu'elle n'est point matière; ni par le défaut +d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'éternelles vérités: elle est +donc incorruptible. + +42 (I) + +Je ne conçois point qu'une âme que Dieu a voulu remplir de l'idée de son +être infini, et souverainement parfait, doive être anéantie. + +43 (VII) + +Voyez, Lucile, ce morceau de terre, plus propre et plus orné que les +autres terres qui lui sont contiguës: ici ce sont des compartiments +mêlés d'eaux plates et d'eaux jaillissantes; là des allées en palissade +qui n'ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord; d'un côté +c'est un bois épais qui défend de tous les soleils, et d'un autre un +beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou un Lignon, qui coulait +obscurément entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui +est revêtu; ailleurs de longues et fraîches avenues se perdent dans la +campagne, et annoncent la maison, qui est entourée d'eau. Vous +récrierez-vous: «Quel jeu du hasard! combien de belles choses se sont +rencontrées ensemble inopinément!» Non sans doute; vous direz au +contraire: «Cela est bien imaginé et bien ordonné; il règne ici un bon +goût et beaucoup d'intelligence.» Je parlerai comme vous, et j'ajouterai +que ce doit être la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un Nautre +va tracer et prendre des alignements dès le jour même qu'ils sont en +place. Qu'est-ce pourtant que cette pièce de terre ainsi disposée, et où +tout l'art d'un ouvrier habile a été employé pour l'embellir, si même +toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous écoutez +ce que je vais dire? + +Vous êtes placé, ô Lucile, quelque part sur cet atome: il faut donc que +vous soyez bien petit, car vous n'y occupez pas une grande place; +cependant vous avez des yeux, qui sont deux points imperceptibles; ne +laissez pas de les ouvrir vers le ciel: qu'y apercevez-vous quelquefois? +La lune dans son plein? Elle est belle alors et fort lumineuse, quoique +sa lumière ne soit que la réflexion de celle du soleil; elle paraît +grande comme le soleil, plus grande que les autres planètes, et +qu'aucune des étoiles; mais ne vous laissez pas tromper par les dehors. +Il n'y a rien au ciel de si petit que la lune: sa superficie est treize +fois plus petite que celle de la terre, sa solidité quarante-huit fois, +et son diamètre, de sept cent cinquante lieues, n'est que le quart de +celui de la terre: aussi est-il vrai qu'il n'y a que son voisinage qui +lui donne une si grande apparence, puisqu'elle n'est guère plus éloignée +de nous que de trente fois le diamètre de la terre, ou que sa distance +n'est que de cent mille lieues. Elle n'a presque pas même de chemin à +faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces +du ciel; car il est certain qu'elle n'achève par jour que cinq cent +quarante mille lieues: ce n'est par heure que vingt-deux mille cinq +cents lieues, et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute. +Il faut néanmoins, pour accomplir cette course, qu'elle aille cinq mille +six cents fois plus vite qu'un cheval de poste qui ferait quatre lieues +par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus légèrement que le son, +que le bruit par exemple du canon et du tonnerre, qui parcourt en une +heure deux cent soixante et dix-sept lieues. + +Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour +l'éloignement, pour la course? Vous verrez qu'il n'y en a aucune. +Souvenez-vous seulement du diamètre de la terre, il est de trois mille +lieues; celui du soleil est cent fois plus grand, il est donc de trois +cent mille lieues. Si c'est là sa largeur en tout sens, quelle peut être +toute sa superficie! quelle sa solidité! Comprenez-vous bien cette +étendue, et qu'un million de terres comme la nôtre ne seraient toutes +ensemble pas plus grosses que le soleil? «Quel est donc, direz-vous, son +éloignement, si l'on en juge par son apparence?» Vous avez raison, il +est prodigieux; il est démontré qu'il ne peut pas y avoir de la terre au +soleil moins de dix mille diamètres de la terre, autrement moins de +trente millions de lieues: peut-être y a-t-il quatre fois, six fois, dix +fois plus loin; on n'a aucune méthode pour déterminer cette distance. + +Pour aider seulement votre imagination à se la représenter, supposons +une meule de moulin qui tombe du soleil sur la terre; donnons-lui la +plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, celle même que n'ont +pas les corps tombant de fort haut; supposons encore qu'elle conserve +toujours cette même vitesse, sans en acquérir et sans en perdre; qu'elle +parcoure quinze toises par chaque seconde de temps, c'est-à-dire la +moitié de l'élévation des plus hautes tours, et ainsi neuf cents toises +en une minute; passons-lui mille toises en une minute, pour une plus +grande facilité; mille toises font une demi-lieue commune; ainsi en deux +minutes la meule fera une lieue, et en une heure elle en fera trente, et +en un jour elle fera sept cent vingt lieues: or elle a trente millions à +traverser avant que d'arriver à terre; il lui faudra donc quarante-un +mille six cent soixante-six jours, qui sont plus de cent quatorze +années, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez pas, Lucile, écoutez-moi: +la distance de la terre à Saturne est au moins décuple de celle de la +terre au soleil; c'est vous dire qu'elle ne peut être moindre que de +trois cents millions de lieues, et que cette pierre emploierait plus +d'onze cent quarante ans pour tomber de Saturne en terre. + +Par cette élévation de Saturne, élevez vous-même, si vous le pouvez, +votre imagination à concevoir quelle doit être l'immensité du chemin +qu'il parcourt chaque jour au-dessus de nos têtes: le cercle que Saturne +décrit a plus de six cents millions de lieues de diamètre, et par +conséquent plus de dix-huit cents millions de lieues de circonférence; +un cheval anglais qui ferait dix lieues par heure n'aurait à courir que +vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour faire ce tour. + +Je n'ai pas tout dit, ô Lucile, sur le miracle de ce monde visible, ou, +comme vous parlez quelquefois, sur les merveilles du hasard, que vous +admettez seul pour la cause première de toutes choses. Il est encore un +ouvrier plus admirable que vous ne pensez: connaissez le hasard, +laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savez-vous +que cette distance de trente millions de lieues qu'il y a de la terre au +soleil, et celle de trois cents millions de lieues de la terre à +Saturne, sont si peu de chose, comparées à l'éloignement qu'il y a de la +terre aux étoiles, que ce n'est pas même s'énoncer assez juste que de se +servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison? Quelle +proportion, à la vérité, de ce qui se mesure, quelque grand qu'il puisse +être, avec ce qui ne se mesure pas? On ne connaît point la hauteur d'une +étoile; elle est, si j'ose ainsi parler, immensurable; il n'y a plus ni +angles, ni sinus, ni parallaxes dont on puisse s'aider. Si un homme +observait à Paris une étoile fixe, et qu'un autre la regardât du Japon, +les deux lignes qui partiraient de leurs yeux pour aboutir jusqu'à cet +astre ne feraient pas un angle, et se confondraient en une seule et même +ligne, tant la terre entière n'est pas espace par rapport à cet +éloignement. Mais les étoiles ont cela de commun avec Saturne et avec le +soleil: il faut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs, l'un +sur la terre et l'autre dans le soleil, observaient en même temps une +étoile, les deux rayons visuels de ces deux observateurs ne formeraient +point d'angle sensible. Pour concevoir la chose autrement, si un homme +était situé dans une étoile, notre soleil, notre terre, et les trente +millions de lieues qui les séparent, lui paraîtraient un même point: +cela est démontré. + +On ne sait pas aussi la distance d'une étoile d'avec une autre étoile, +quelques voisines qu'elles nous paraissent. Les Pléiades se touchent +presque, à en juger par nos yeux: une étoile paraît assise sur l'une de +celles qui forment la queue de la grande Ourse; à peine la vue peut-elle +atteindre à discerner la partie du ciel qui les sépare, c'est comme une +étoile qui paraît double. Si cependant tout l'art des astronomes est +inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser de l'éloignement +de deux étoiles qui en effet paraissent éloignées l'une de l'autre, et à +plus forte raison des deux polaires? Quelle est donc l'immensité de la +ligne qui passe d'une polaire à l'autre? et que sera-ce que le cercle +dont cette ligne est le diamètre? Mais n'est-ce pas quelque chose de +plus que de sonder les abîmes, que de vouloir imaginer la solidité du +globe, dont ce cercle n'est qu'une section? Serons-nous encore surpris +que ces mêmes étoiles, si démesurées dans leur grandeur, ne nous +paraissent néanmoins que comme des étincelles? N'admirerons-nous pas +plutôt que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une +certaine apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de vue? Il n'est +pas aussi imaginable combien il nous en échappe. On fixe le nombre des +étoiles: oui, de celles qui sont apparentes; le moyen de compter celles +qu'on n'aperçoit point, celle par exemple qui composent la voie de lait, +cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel dans une nuit sereine, du +nord au midi, et qui par leur extraordinaire élévation, ne pouvant +percer jusqu'à nos yeux pour être vues chacune en particulier, ne font +au plus que blanchir cette route des cieux où elles sont placées? + +Me voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à +rien, et qui est suspendu au milieu des airs: un nombre presque infini +de globes de feu, d'une grandeur inexprimable et qui confond +l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent, +roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour, depuis +plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux. +Voulez-vous un autre système, et qui ne diminue rien du merveilleux? La +terre elle-même est emportée avec une rapidité inconcevable autour du +soleil, le centre de l'univers. Je me les représente tous ces globes, +ces corps effroyables qui sont en marche; ils ne s'embarrassent point +l'un l'autre, ils ne se choquent point, ils ne se dérangent point: si le +plus petit d'eux tous venait à se démentir et à rencontrer la terre, que +deviendrait la terre? Tous au contraire sont en leur place, demeurent +dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est +marquée, et si paisiblement à notre égard que personne n'a l'oreille +assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas +s'ils sont au monde. Ô économie merveilleuse du hasard! l'intelligence +même pourrait-elle mieux réussir? Une seule chose, Lucile, me fait de la +peine: ces grands corps sont si précis et si constants dans leur marche, +dans leurs révolutions et dans tous leurs rapports, qu'un petit animal +relégué en un coin de cet espace immense qu'on appelle le monde, après +les avoir observés, s'est fait une méthode infaillible de prédire à quel +point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui en +deux, en quatre, en vingt mille ans. Voilà mon scrupule, Lucile; si +c'est par hasard qu'ils observent des règles si invariables, qu'est-ce +que l'ordre? qu'est-ce que la règle? + +Je vous demanderai même ce que c'est que le hasard: est-il corps? est-il +esprit? est-ce un être distingué des autres êtres, qui ait son existence +particulière, qui soit quelque part? ou plutôt n'est-ce pas un mode, ou +une façon d'être? Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit: «c'est +un hasard»; mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent +fortuitement? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus +droit, mais obliquement; si son mouvement n'est plus direct, mais +réfléchi; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et +qu'elle pirouette, conclurai-je que c'est par ce même hasard qu'en +général la boule est en mouvement? ne soupçonnerai-je pas plus +volontiers qu'elle se meut ou de soi-même, ou par l'impulsion du bras +qui l'a jetée? Et parce que les roues d'une pendule sont déterminées +l'une par l'autre à un mouvement circulaire d'une telle ou telle +vitesse, examiné-je moins curieusement quelle peut être la cause de tous +ces mouvements, s'ils se font d'eux-mêmes ou par la force mouvante d'un +poids qui les emporte? Mais ni ces roues, ni cette boule n'ont pu se +donner le mouvement d'eux-mêmes, ou ne l'ont point par leur nature, +s'ils peuvent le perdre sans changer de nature: il y a donc apparence +qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance qui leur est étrangère. +Et les corps célestes, s'ils venaient à perdre leur mouvement, +changeraient-ils de nature? seraient-ils moins de corps? Je ne me +l'imagine pas ainsi; ils se meuvent cependant, et ce n'est point +d'eux-mêmes et par leur nature. Il faudrait donc chercher, ô Lucile, +s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les fait mouvoir; qui que +vous trouviez, je l'appelle Dieu. + +Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne +demanderait plus, à la vérité, qui les met en mouvement, mais on serait +toujours reçu à demander qui a fait ces corps, comme on peut s'informer +qui a fait ces roues ou cette boule; et quand chacun de ces grands corps +serait supposé un amas fortuit d'atomes qui se sont liés et enchaînés +ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais +un de ces atomes et je dirais: Qui a créé cet atome? Est-il matière? +est-il intelligence? A-t-il eu quelque idée de soi-même, avant que de se +faire soi-même? Il était donc un moment avant que d'être; il était et il +n'était pas tout à la fois; et s'il est auteur de son être et de sa +manière d'être, pourquoi s'est-il fait corps plutôt qu'esprit? Bien +plus, cet atome n'a-t-il point commencé? est-il éternel? est-il infini? +Ferez-vous un Dieu de cet atome? + +44 (VII) + +Le ciron a des yeux, il se détourne à la rencontre des objets qui lui +pourraient nuire; quand on le met sur de l'ébène pour le mieux +remarquer, si, dans le temps qu'il marche vers un côté, on lui présente +le moindre fétu, il change de route: est-ce un jeu du hasard que son +cristallin, sa rétine et son nerf optique? + +L'on voit dans une goutte d'eau que le poivre qu'on y a mis tremper a +altérée, un nombre presque innombrable de petits animaux, dont le +microscope nous fait apercevoir la figure, et qui se meuvent avec une +rapidité incroyable comme autant de monstres dans une vaste mer; chacun +de ces animaux est plus petit mille fois qu'un ciron et néanmoins c'est +un corps qui vit, qui se nourrit, qui croît, qui doit avoir des muscles, +des vaisseaux équivalents aux veines, aux nerfs, aux artères, et un +cerveau pour distribuer les esprits animaux. + +Une tache de moisissure de la grandeur d'un grain de sable paraît dans +le microscope comme un amas de plusieurs plantes très distinctes, dont +les unes ont des fleurs, les autres des fruits; il y en a qui n'ont que +des boutons à demi ouverts; il y en a quelques-unes qui sont fanées: de +quelle étrange petitesse doivent être les racines et les filtres qui +séparent les aliments de ces petites plantes! Et si l'on vient à +considérer que ces plantes ont leurs graines, ainsi que les chênes et +les pins, et que ces petits animaux dont je viens de parler se +multiplient par voie de génération, comme les éléphants et les baleines, +où cela ne mène-t-il point? Qui a su travailler à des ouvrages si +délicats, si fins, qui échappent à la vue des hommes, et qui tiennent de +l'infini comme les cieux, bien que dans l'autre extrémité? Ne serait-ce +point celui qui a fait les cieux, les astres, ces masses énormes, +épouvantables par leur grandeur, par leur élévation, par la rapidité et +l'étendue de leur course, et qui se joue de les faire mouvoir? + +45 (VII) + +Il est de fait que l'homme jouit du soleil, des astres, des cieux et de +leurs influences, comme il jouit de l'air qu'il respire, et de la terre +sur laquelle il marche et qui le soutient; et s'il fallait ajouter à la +certitude d'un fait la convenance ou la vraisemblance, elle y est tout +entière, puisque les cieux et tout ce qu'ils contiennent ne peuvent pas +entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignité, avec le moindre +des hommes qui sont sur la terre, et que la proportion qui se trouve +entre eux et lui est celle de la matière incapable de sentiment, qui est +seulement une étendue selon trois dimensions, à ce qui est esprit, +raison, ou intelligence. Si l'on dit que l'homme aurait pu se passer à +moins pour sa conservation, je réponds que Dieu ne pouvait moins faire +pour étaler son pouvoir, sa bonté et sa magnificence, puisque, quelque +chose que nous voyions qu'il ait fait, il pouvait faire infiniment +davantage. + +Le monde entier, s'il est fait pour l'homme, est littéralement la +moindre chose que Dieu ait fait pour l'homme: la preuve s'en tire du +fond de la religion. Ce n'est donc ni vanité ni présomption à l'homme de +se rendre sur ses avantages à la force de la vérité; ce serait en lui +stupidité et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par +l'enchaînement des preuves dont la religion se sert pour lui faire +connaître ses privilèges, ses ressources, ses espérances, pour lui +apprendre ce qu'il est et ce qu'il peut devenir.--Mais la lune est +habitée; il n'est pas du moins impossible qu'elle le soit.--Que +parlez-vous, Lucile, de la lune, et à quel propos? En supposant Dieu, +quelle est en effet la chose impossible? Vous demandez peut-être si nous +sommes les seuls dans l'univers que Dieu ait si bien traités; s'il n'y a +point dans la lune ou d'autres hommes, ou d'autres créatures que Dieu +ait aussi favorisées? Vaine curiosité! frivole demande! La terre, +Lucile, est habitée; nous l'habitons, et nous savons que nous +l'habitons; nous avons nos preuves, notre évidence, nos convictions sur +tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-mêmes: que ceux qui +peuplent les globes célestes, quels qu'ils puissent être, s'inquiètent +pour eux-mêmes; ils ont leur soins, et nous les nôtres. Vous avez, +Lucile, observé la lune; vous avez reconnu ses taches, ses abîmes, ses +inégalités, sa hauteur, son étendue, son cours, ses éclipses: tous les +astronomes n'ont pas été plus loin. Imaginez de nouveaux instruments, +observez-la avec plus d'exactitude: voyez-vous qu'elle soit peuplée, et +de quels animaux? ressemblent-ils aux hommes? sont-ce des hommes? +Laissez-moi voir après vous; et si nous sommes convaincus l'un et +l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s'ils sont +chrétiens, et si Dieu a partagé ses faveurs entre eux et nous. + +46 (VIII) + +Tout est grand et admirable dans la nature; il ne s'y voit rien qui ne +soit marqué au coin de l'ouvrier; ce qui s'y voit quelquefois +d'irrégulier et d'imparfait suppose règle et perfection. Homme vain et +présomptueux! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous +méprisez; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s'il est +possible. Quel excellent maître que celui qui fait des ouvrages, je ne +dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent! Je ne vous +demande pas de vous mettre à votre atelier pour faire un homme d'esprit, +un homme bien fait, une belle femme: l'entreprise est forte et au-dessus +de vous; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je +suis content. + +Rois, Monarques, Potentats, sacrées Majestés! vous ai-je nommés par tous +vos superbes noms? Grands de la terre, très hauts, très puissants, et +peut-être bientôt tout-puissants Seigneurs! nous autres hommes nous +avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie, de quelque chose de +moins, d'un peu de rosée: faites de la rosée, envoyez sur la terre une +goutte d'eau. + +L'ordre, la décoration, les effets de la nature sont populaires; les +causes, les principes ne le sont point. Demandez à une femme comment un +bel oeil n'a qu'à s'ouvrir pour voir, demandez-le à un homme docte. + +47 (VII) + +Plusieurs millions d'années, plusieurs centaines de millions d'années, +en un mot tous les temps ne sont qu'un instant, comparés à la durée de +Dieu, qui est éternelle: tous les espaces du monde entier ne sont qu'un +point, qu'un léger atome, comparés à son immensité. S'il est ainsi, +comme je l'avance, car quelle proportion du fini à l'infini? je demande: +Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de +poussière qu'on appelle la terre? qu'est-ce qu'une petite portion de +cette terre que l'homme possède et qu'il habite?--Les méchants +prospèrent pendant qu'ils vivent.--Quelques méchants, je l'avoue.--La +vertu est opprimée, et le crime impuni sur la terre.--Quelquefois, j'en +conviens.--C'est une injustice.--Point du tout: il faudrait, pour +tirer cette conclusion, avoir prouvé qu'absolument les méchants sont +heureux, que la vertu ne l'est pas, et que le crime demeure impuni; il +faudrait du moins que ce peu de temps où les bons souffrent et où les +méchants prospèrent eût une durée, et que ce que nous appelons +prospérité et fortune ne fût pas une apparence fausse et une ombre vaine +qui s'évanouit; que cette terre, cet atome, où il paraît que la vertu et +le crime rencontrent si rarement ce qui leur est dû, fût le seul endroit +de la scène où se doivent passer la punition et les récompenses. + +De ce que je pense, je n'infère pas plus clairement que je suis esprit, +que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu'il me plaît, +que je suis libre: or liberté, c'est choix, autrement une détermination +volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise, et +ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il +est vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un mystère. +Supposons pourtant avec l'athée que c'est injustice: toute injustice est +une négation ou une privation de justice; donc toute injustice suppose +justice. Toute justice est une conformité à une souveraine raison: je +demande en effet, quand il n'a pas été raisonnable que le crime soit +puni, à moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle avait moins de +trois angles; or toute conformité à la raison est une vérité; cette +conformité, comme il vient d'être dit, a toujours été; elle est donc de +celles que l'on appelle des éternelles vérités. Cette vérité, +d'ailleurs, ou n'est point et ne peut être, ou elle est l'objet d'une +connaissance; elle est donc éternelle, cette connaissance, et c'est +Dieu. + +Les dénouements qui découvrent les crimes les plus cachés, et où la +précaution des coupables pour les dérober aux yeux des hommes a été plus +grande, paraissent si simples et si faciles qu'il semble qu'il n'y ait +que Dieu seul qui puisse en être l'auteur; et les faits d'ailleurs que +l'on en rapporte sont en si grand nombre, que s'il plaît à quelques-uns +de les attribuer à de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que +le hasard, de tout temps, a passé en coutume. + +48 (VII) + +Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la +terre sans exception soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur +manque, j'infère de là que nul homme qui est sur la terre n'est dans +l'abondance, et que tout lui manque. Il n'y a que deux sortes de +richesses, et auxquelles les autres se réduisent, l'argent et les +terres: si tous sont riches, qui cultivera les terres, et qui fouillera +les mines? Ceux qui sont éloignés des mines ne les fouilleront pas, ni +ceux qui habitent des terres incultes et minérales ne pourront pas en +tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose; mais si +les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre +par son travail, qui transportera d'une région à une autre les lingots +ou les choses échangées? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se +chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? On manquera +alors du nécessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il +n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'inventions, plus de +mécanique. D'ailleurs cette égalité de possessions et de richesses en +établit une autre dans les conditions, bannit toute subordination, +réduit les hommes à se servir eux-mêmes, et à ne pouvoir être secourus +les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles, entraîne une +anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres, +l'impunité. + +Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain +le soleil se lève pour eux sur l'horizon, en vain il échauffe la terre +et la rend féconde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les +fleuves en vain l'arrosent et répandent dans les diverses contrées la +fertilité et l'abondance; inutilement aussi la mer laisse sonder ses +abîmes profonds, les rochers et les montagnes s'ouvrent pour laisser +fouiller dans leur sein et en tirer tous les trésors qu'ils y +renferment. Mais si vous établissez que de tous les hommes répandus dans +le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents, vous +faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie, +les réconcilie: ceux-ci servent, obéissent, inventent, travaillent, +cultivent, perfectionnent; ceux-là jouissent, nourrissent, secourent, +protègent, gouvernent: tout ordre est rétabli, et Dieu se découvre. + +49 (VII) + +Mettez l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté, la dépendance, +les soins et la misère de l'autre: ou ces choses sont déplacées par la +malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu. + +Une certaine inégalité dans les conditions, qui entretient l'ordre et la +subordination, est l'ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine: une +trop grande disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi les +hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts. + +Les extrémités sont vicieuses, et partent de l'homme: toute compensation +est juste, et vient de Dieu. + +50 (I) + +Si on ne goûte point ces Caractères, je m'en étonne; et si on les goûte, +je m'en étonne de même. + +FIN DES CARACTÈRES + + + + +DISCOURS DE RÉCEPTION À L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +Préface + + +Ceux qui, interrogés sur le discours que je fis à l'Académie française, +le jour que j'eus l'honneur d'y être reçu, ont dit sèchement que j'avais +fait des caractères, croyant le blâmer, en ont donné l'idée la plus +avantageuse que je pouvais moi-même désirer; car le public ayant +approuvé ce genre d'écrire où je me suis appliqué depuis quelques +années, c'était le prévenir en ma faveur que de faire une telle réponse. +Il ne restait plus que de savoir si je n'aurais pas dû renoncer aux +caractères dans le discours dont il s'agissait; et cette question +s'évanouit dès qu'on sait que l'usage a prévalu qu'un nouvel académicien +compose celui qu'il doit prononcer, le jour de sa réception, de l'éloge +du Roi, de ceux du cardinal de Richelieu, du chancelier Seguier, de la +personne à qui il succède, et de l'Académie française. De ces cinq +éloges, il y en a quatre de personnels; or je demande à mes censeurs +qu'ils me posent si bien la différence qu'il y a des éloges personnels +aux caractères qui louent, que je la puisse sentir, et avouer ma faute. +Si, chargé de faire quelque autre harangue, je retombe encore dans des +peintures, c'est alors qu'on pourra écouter leur critique, et peut-être +me condamner; je dis peut-être, puisque les caractères, ou du moins les +images des choses et des personnes, sont inévitables dans l'oraison, que +tout écrivain est peintre, et tout excellent écrivain excellent peintre. + +J'avoue que j'ai ajouté à ces tableaux, qui étaient de commande, les +louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Académie +française; et ils ont dû me le pardonner, s'ils ont fait attention +qu'autant pour ménager leur pudeur que pour éviter les caractères, je me +suis abstenu de toucher à leurs personnes, pour ne parler que de leurs +ouvrages, dont j'ai fait des éloges publics plus ou moins étendus, selon +que les sujets qu'ils y ont traités pouvaient l'exiger.--J'ai loué des +académiciens encore vivants, disent quelques-uns.--Il est vrai; mais je +les ai loués tous: qui d'entre eux aurait une raison de se plaindre?-- +C'est une coutume toute nouvelle, ajoutent-ils, et qui n'avait point +encore eu d'exemple.--Je veux en convenir, et que j'ai pris soin de +m'écarter des lieux communs et des phrases proverbiales usées depuis si +longtemps, pour avoir servi à un nombre infini de pareils discours +depuis la naissance de l'Académie française. M'était-il donc si +difficile de faire entrer Rome et Athènes, le Lycée et le Portique, dans +l'éloge de cette savante compagnie? Être au comble de ses voeux de se +voir académicien; protester que ce jour où l'on jouit pour la première +fois d'un si rare bonheur est le jour le plus beau de sa vie; douter si +cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait +songée; espérer de puiser désormais à la source les plus pures eaux de +l'éloquence française; n'avoir accepté, n'avoir désiré une telle place +que pour profiter des lumières de tant de personnes si éclairées; +promettre que tout indigne de leur choix qu'on se reconnaît, on +s'efforcera de s'en rendre digne: cent autres formules de pareils +compliments sont-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les +trouver, les placer, et en mériter des applaudissements? + +Parce donc que j'ai cru que, quoi que l'envie et l'injustice publient de +l'Académie française, quoi qu'elles veuillent dire de son âge d'or et de +sa décadence, elle n'a jamais, depuis son établissement, rassemblé un si +grand nombre de personnages illustres pour toutes sortes de talents et +en tout genre d'érudition, qu'il est facile aujourd'hui d'y en +remarquer; et que dans cette prévention où je suis, je n'ai pas espéré +que cette Compagnie pût être une autre fois plus belle à peindre, ni +prise dans un jour plus favorable, et que je me suis servi de +l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres reproches? +Cicéron a pu louer impunément Brutus, César, Pompée, Marcellus, qui +étaient vivants, qui étaient présents: il les a loués plusieurs fois; il +les a loués seuls dans le sénat, souvent en présence de leurs ennemis, +toujours devant une compagnie jalouse de leur mérite, et qui avait bien +d'autres délicatesses de politique sur la vertu des grands hommes que +n'en saurait avoir l'Académie française. J'ai loué les académiciens, je +les ai loués tous, et ce n'a pas été impunément: que me serait-il arrivé +si je les avais blâmés tous? + +Je viens d'entendre, a dit Théobalde, une grande vilaine harangue qui +m'a fait bâiller vingt fois, et qui m'a ennuyé à la mort. Voilà ce qu'il +a dit, et voilà ensuite ce qu'il a fait, lui et peu d'autres qui ont cru +devoir entrer dans les mêmes intérêts. Ils partirent pour la cour le +lendemain de la prononciation de ma harangue; ils allèrent de maisons en +maisons; ils dirent aux personnes auprès de qui ils ont accès que je +leur avais balbutié la veille un discours où il n'y avait ni style ni +sens commun, qui était rempli d'extravagances, et une vraie satire. +Revenus à Paris, ils se cantonnèrent en divers quartiers, où ils +répandirent tant de venin contre moi, s'acharnèrent si fort à diffamer +cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres +qu'ils écrivirent à leurs amis dans les provinces, en dirent tant de +mal, et le persuadèrent si fortement à qui ne l'avait pas entendue, +qu'ils crurent pouvoir insinuer au public, ou que les Caractères faits +de la même main étaient mauvais, ou que s'ils étaient bons, je n'en +étais pas l'auteur, mais qu'une femme de mes amies m'avait fourni ce +qu'il y avait de plus supportable. Ils prononcèrent aussi que je n'étais +pas capable de faire rien de suivi, pas même la moindre préface: tant +ils estimaient impraticable à un homme même qui est dans l'habitude de +penser, et d'écrire ce qu'il pense, l'art de lier ses pensées et de +faire des transitions. + +Ils firent plus: violant les lois de l'Académie française, qui défend +aux académiciens d'écrire ou de faire écrire contre leurs confrères, ils +lâchèrent sur moi deux auteurs associés à une même gazette; ils les +animèrent, non pas à publier contre moi une satire fine et ingénieuse, +ouvrage trop au-dessous des uns et des autres, facile à manier, et dont +les moindres esprits se trouvent capables, mais à me dire de ces injures +grossières et personnelles, si difficiles à rencontrer, si pénibles à +prononcer ou à écrire, surtout à des gens à qui je veux croire qu'il +reste encore quelque pudeur et quelque soin de leur réputation. + +Et en vérité je ne doute point que le public ne soit enfin étourdi et +fatigué d'entendre, depuis quelques années, de vieux corbeaux croasser +autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés +à quelque gloire par leurs écrits. Ces oiseaux lugubres semblent, par +leurs cris continuels, leur vouloir imputer le décri universel où tombe +nécessairement tout ce qu'ils exposent au grand jour de l'impression: +comme si on était cause qu'ils manquent de force et d'haleine, ou qu'on +dût être responsable de cette médiocrité répandue sur leurs ouvrages. +S'il s'imprime un livre de moeurs assez mal digéré pour tomber de +soi-même et ne pas exciter leur jalousie, ils le louent volontiers, et +plus volontiers encore ils n'en parlent point; mais s'il est tel que le +monde en parle, ils l'attaquent avec furie. Prose, vers, tout est sujet +à leur censure, tout est en proie à une haine implacable, qu'ils ont +conçue contre ce qui ose paraître dans quelque perfection, et avec les +signes d'une approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur +fournir qui leur agrée: il faudra leur rendre celle de la Serre ou de +des Marets, et s'ils en sont crus, revenir au Pédagogue chrétien et à la +Cour sainte. Il paraît une nouvelle satire écrite contre les vices en +général, qui, d'un vers fort et d'un style d'airain, enfonce ses traits +contre l'avarice, l'excès du jeu, la chicane, la mollesse, l'ordure et +l'hypocrisie, où personne n'est nommé ni désigné, où nulle femme +vertueuse ne peut ni ne doit se reconnaître; un Bourdaloue en chaire ne +fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus innocentes: il +n'importe, c'est médisance, c'est calomnie. Voilà depuis quelque temps +leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages de moeurs qui +réussissent: ils y prennent tout littéralement, ils les lisent comme une +histoire, ils n'y entendent ni la poésie ni la figure; ainsi ils les +condamnent; ils y trouvent des endroits faibles: il y en a dans Homère, +dans Pindare, dans Virgile et dans Horace; où n'y en a-t-il point? si ce +n'est peut-être dans leurs écrits. Bernin n'a pas manié le marbre ni +traité toutes ses figures d'une égale force; mais on ne laisse pas de +voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontré, de certains traits +si achevés, tout proche de quelques autres qui le sont moins, qu'ils +découvrent aisément l'excellence de l'ouvrier: si c'est un cheval, les +crins sont tournés d'une main hardie, ils voltigent et semblent être le +jouet du vent; l'oeil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie; +un ciseau de maître s'y retrouve en mille endroits; il n'est pas donné à +ses copistes ni à ses envieux d'arriver à de telles fautes par leurs +chefs-d'oeuvre: l'on voit bien que c'est quelque chose de manqué par un +habile homme, et une faute de Praxitèle. + +Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent même +supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se déclare +contre le vice? sont-ce des chartreux et des solitaires? sont-ce les +jésuites, hommes pieux et éclairés? sont-ce ces hommes religieux qui +habitent en France les cloîtres et les abbayes? Tous au contraire lisent +ces sortes d'ouvrages, et en particulier, et en public, à leurs +récréations; ils en inspirent la lecture à leurs pensionnaires, à leurs +élèves; ils en dépeuplent les boutiques, ils les conservent dans leurs +bibliothèques. N'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'économie +du livre des Caractères? N'ont-ils pas observé que de seize chapitres +qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux +et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des +attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui +affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la +connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au +seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué, et peut-être +confondu; où les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les +faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont +apportées; où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les +plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent répéter contre un +ouvrage si sérieux et si utile ce continuel refrain: C'est médisance, +c'est calomnie? Il faut les nommer: ce sont des poètes; mais quels +poètes? Des auteurs d'hymnes sacrés ou des traducteurs de psaumes, des +Godeaux ou des Corneilles? Non, mais des faiseurs de stances et +d'élégies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur +une absence ou sur un retour, qui font une épigramme sur une belle +gorge, et un madrigal sur une jouissance. Voilà ceux qui, par +délicatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en ménageant +les particuliers avec toutes les précautions que la prudence peut +suggérer, j'essaye, dans mon livre des Moeurs, de décrier, s'il est +possible, tous les vices du coeur et de l'esprit, de rendre l'homme +raisonnable et plus proche de devenir chrétien. Tels ont été les +Théobaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur +atelier. + +Ils sont encore allés plus loin; car palliant d'une politique zélée le +chagrin de ne se sentir pas à leur gré si bien loués et si longtemps que +chacun des autres académiciens, ils ont osé faire des applications +délicates et dangereuses de l'endroit de ma harangue où, m'exposant seul +à prendre le parti de toute la littérature contre leurs plus +irréconciliables ennemis, gens pécunieux, que l'excès d'argent ou qu'une +fortune faite par de certaines voies, jointe à la faveur des grands, +qu'elle leur attire nécessairement, mène jusqu'à une froide insolence, +je leur fais à la vérité à tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est +pas permis de détourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et +sur tout autre. + +Ainsi en usent à mon égard, excités peut-être par les Théobaldes, ceux +qui, se persuadant qu'un auteur écrit seulement pour les amuser par la +satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale, au +lieu de prendre pour eux et de faire servir à la correction de leurs +moeurs les divers traits qui sont semés dans un ouvrage, s'appliquent à +découvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces +traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que +remarques solides ou sérieuses réflexions, quoique en si grand nombre +qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arrêter qu'aux +peintures ou aux caractères; et après les avoir expliqués à leur manière +et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues +listes, ou, comme ils les appellent, des clefs: fausses clefs, et qui +leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont +les noms s'y voient déchiffrés, et à l'écrivain qui en est la cause, +quoique innocente. + +J'avais pris la précaution de protester dans une préface contre tous ces +interprétations, que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait +fait prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devais rendre mon +livre public, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par +mes écrits, et la crainte de fournir à quelques-uns de quoi exercer leur +malignité. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caractères, +quelle digue élèverai-je contre ce déluge d'explications qui inonde la +ville, et qui bientôt va gagner la cour? Dirai-je sérieusement, et +protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni +complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donné aucune; que mes +plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refusées; que les +personnes les plus accréditées de la cour ont désespéré d'avoir mon +secret? N'est-ce pas la même chose que si je me tourmentais beaucoup à +soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur, +sans moeurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens +de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire? + +Mais d'ailleurs comment aurais-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai +pu moi-même les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? Étant +presque toutes différentes entre elles, quel moyen de les faire servir à +une même entrée, je veux dire à l'intelligence de mes Remarques? Nommant +des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai jamais parlé, que +je ne connais point, peuvent-elles partir de moi et être distribuées de +ma main? Aurais-je donné celles qui se fabriquent à Romorentin, à +Mortaigne et à Belesme, dont les différentes applications sont à la +baillive, à la femme de l'assesseur, au président de l'Élection, au +prévôt de la maréchaussée et au prévôt de la collégiale? Les noms y sont +fort bien marqués; mais ils ne m'aident pas davantage à connaître les +personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage: je suis +presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien +l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuliers, et +que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint à +la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre +celui-ci ou celle-là dans mon livre des Moeurs. Je ne me suis point loué +au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et +ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et +ne parussent feints ou imaginés. Me rendant plus difficile, je suis allé +plus loin: j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre; et de +ces divers traits qui pouvaient convenir à une même personne, j'en ai +fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les +lecteurs par le caractère, ou comme le disent les mécontents, par la +satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des +modèles à suivre. + +Il me semble donc que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui +par hasard verraient leurs noms écrits dans ces insolentes listes, que +je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même +attendre d'eux cette justice, que sans s'arrêter à un auteur moral qui +n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront +jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet +ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je +réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point. +Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la +vue de louer vertu ou leur mérite; j'écris leurs noms en lettres +capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas +risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms véritables aux +peintures moins obligeantes, je me serais épargné le travail d'emprunter +les noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui +n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille +tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les +dégoûter des applications. Voilà la conduite que j'ai tenue dans la +composition des Caractères. + +Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef +des mécontents, je ne sais en effet pourquoi j'ai tenté de faire de ce +remerciement à l'Académie française un discours oratoire qui eût quelque +force et quelque étendue. De zélés académiciens m'avaient déjà frayé ce +chemin; mais ils se sont trouvés en petit nombre; et leur zèle pour +l'honneur et pour la réputation de l'Académie n'a eu que peu +d'imitateurs. Je pouvais suivre l'exemple de ceux qui, postulant une +place dans cette compagnie sans avoir jamais rien écrit, quoiqu'ils +sachent écrire, annoncent dédaigneusement, la veille de leur réception, +qu'ils n'ont que deux mots à dire et qu'un moment à parler, quoique +capables de parler longtemps et de parler bien. + +J'ai pensé au contraire qu'ainsi que nul artisan n'est agrégé à aucune +société, ni n'a ses lettres de maîtrise sans faire son chef-d'oeuvre, de +même et avec encore plus de bienséance, un homme associé à un corps qui +ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se +trouvait engagé à faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le fît +aux yeux de tous paraître digne du choix dont il venait de l'honorer. Il +me semblait encore que puisque l'éloquence profane ne paraissait plus +régner au barreau, d'où elle a été bannie par la nécessité de +l'expédition, et qu'elle ne devait plus être admise dans la chaire, où +elle n'a été que trop soufferte, le seul asile qui pouvait lui rester +était l'Académie française; et qu'il n'y avait rien de plus naturel, ni +qui pût rendre cette Compagnie plus célèbre, que si, au sujet des +réceptions de nouveaux académiciens, elle savait quelquefois attirer la +cour et la ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendre des +pièces d'éloquence d'une juste étendue, faites de main de maîtres, et +dont la profession est d'exceller dans la science de la parole. + +Si je n'ai pas atteint mon but, qui était de prononcer un discours +éloquent, il me paraît du moins que je me suis disculpé de l'avoir fait +trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris, à qui on l'avait +promis mauvais, satirique et insensé, s'est plaint qu'on lui avait +manqué de parole; si Marly, où la curiosité de l'entendre s'était +répandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donnés à +la critique qu'on en avait faite; s'il a su franchir Chantilly, écueil +des mauvais ouvrages; si l'Académie française, à qui j'avais appelé +comme au juge souverain de ces sortes de pièces, étant assemblée +extraordinairement, a adopté celle-ci, l'a fait imprimer par son +libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n'était pas en effet +composée d'un style affecté, dur et interrompu, ni chargée de louanges +fades et outrées, telles qu'on les lit dans les prologues d'opéras, et +dans tant d'épîtres dédicatoires, il ne faut plus s'étonner qu'elle ait +ennuyé Théobalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire, +où ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donnée à un ouvrage +pour en faire la réputation, et que pour y mettre le dernier sceau, il +sera nécessaire que de certaines gens le désapprouvent, qu'ils y aient +bâillé. + +Car voudraient-ils, présentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a +moins mal réussi dans le public qu'ils ne l'avaient espéré, qu'ils +savent que deux libraires ont plaidé à qui l'imprimerait, voudraient-ils +désavouer leur goût et le jugement qu'ils en ont porté dans les premiers +jours qu'elle fut prononcée? Me permettraient-ils de publier, ou +seulement de soupçonner, une tout autre raison de l'âpre censure qu'ils +en firent, que la persuasion où ils étaient qu'elle la méritait? On sait +que cet homme, d'un nom et d'un mérite si distingué, avec qui j'eus +l'honneur d'être reçu à l'Académie française, prié, sollicité, persécuté +de consentir à l'impression de sa harangue, par ceux mêmes qui voulaient +supprimer la mienne et en éteindre la mémoire, leur résista toujours +avec fermeté. Il leur dit qu'il ne pouvait ni ne devait approuver une +distinction si odieuse qu'ils voulaient faire entre lui et moi; que la +préférence qu'ils donnaient à son discours avec cette affectation et cet +empressement qu'ils lui marquaient, bien loin de l'obliger, comme ils +pouvaient le croire, lui faisait au contraire une véritable peine; que +deux discours également innocents, prononcés dans le même jour, devaient +être imprimés dans le même temps. Il s'expliqua ensuite obligeamment, en +public et en particulier, sur le violent chagrin qu'il ressentait de ce +que les deux auteurs de la gazette que j'ai cités avaient fait servir +les louanges qu'il leur avait plu de lui donner à un dessein formé de +médire de moi, de mon discours et de mes Caractères; et il me fit, sur +cette satire injurieuse, des explications et des excuses qu'il ne me +devait point. Si donc on voulait inférer de cette conduite des +Théobaldes, qu'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et +d'une harangue folle et décriée pour relever celle de mon collègue, ils +doivent répondre, pour se laver de ce soupçon qui les déshonore, qu'ils +ne sont ni courtisans, ni dévoués à la faveur, ni intéressés, ni +adulateurs; qu'au contraire ils sont sincères, et qu'ils ont dit +naïvement ce qu'ils pensaient du plan, du style et des expressions de +mon remerciement à l'Académie française. Mais on ne manquera pas +d'insister et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville, +des grands et du peuple, lui a été favorable. Qu'importe? Ils +répliqueront avec confiance que le public a son goût, et qu'ils ont le +leur: réponse qui ferme la bouche et qui termine tout différend. Il est +vrai qu'elle m'éloigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun +de mes écrits; car si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie, +je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins +assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent +toujours partager les Théobaldes et le public. + + + + +Discours prononcé dans l'académie française le lundi quinzième juin 1693 + + +Messieurs, + +Il serait difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous, +d'avoir devant ses yeux l'Académie française, d'avoir lu l'histoire de +son établissement, sans penser d'abord à celui à qui elle en est +redevable, et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui +doive moins vous déplaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent +le devoir et la coutume, par quelques traits où ce grand cardinal soit +reconnaissable, et qui en renouvellent la mémoire. + +Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer +par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins +faits pour relever le mérite de celui que l'on veut peindre, que pour +montrer tout le feu et toute la vivacité de l'orateur. Suivez le règne +de Louis le Juste: c'est la vie du cardinal de Richelieu, c'est son +éloge et celui du prince qui l'a mis en oeuvre. Que pourrais-je ajouter à +des faits encore récents et si mémorables? Ouvrez son Testament +politique, digérez cet ouvrage: c'est la peinture de son esprit; son âme +tout entière s'y développe; l'on y découvre le secret de sa conduite et +de ses actions; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et +de si grands événements qui ont paru sous son administration: l'on y +voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu +agir sûrement et avec succès, et que celui qui a achevé de si grandes +choses, ou n'a jamais écrit, ou a dû écrire comme il a fait. + +Génie fort et supérieur, il a su tout le fond et tout le mystère du +gouvernement; il a connu le beau et le sublime du ministère; il a +respecté l'étranger, ménagé les couronnes, connu le poids de leur +alliance; il a opposé des alliés à des ennemis; il a veillé aux intérêts +du dehors, à ceux du dedans. Il n'a oublié que les siens: une vie +laborieuse et languissante, souvent exposée, a été le prix d'une si +haute vertu; dépositaire des trésors de son maître, comblé de ses +bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne saurait dire +qu'il est mort riche. + +Le croirait-on, Messieurs? cette âme sérieuse et austère, formidable aux +ennemis de l'État, inexorable aux factieux, plongée dans la négociation, +occupée tantôt à affaiblir le parti de l'hérésie, tantôt à déconcerter +une ligue, et tantôt à méditer une conquête, a trouvé le loisir d'être +savante, a goûté les belles-lettres et ceux qui en faisaient profession. +Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes dévoués à la +fortune, qui, par le succès de vos affaires particulières, vous jugez +dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour +des génies heureux et pour de bonnes têtes; qui dites que vous ne savez +rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour +marquer l'inutilité des sciences, ou pour paraître ne devoir rien aux +autres, mais puiser tout de votre fonds. Apprenez que le cardinal de +Richelieu a su, qu'il a lu: je ne dis pas qu'il n'a point eu +d'éloignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aimés, +caressés, favorisés, qu'il leur a ménagé des privilèges, qu'il leur +destinait des pensions, qu'il les a réunis en une Compagnie célèbre, +qu'il en a fait l'Académie française. Oui, hommes riches et ambitieux, +contempteurs de la vertu, et de toute association qui ne roule pas sur +les établissements et sur l'intérêt, celle-ci est une des pensées de ce +grand ministre, né homme d'État, dévoué à l'État, esprit solide, +éminent, capable dans ce qu'il faisait des motifs les plus relevés et +qui tendaient au bien public comme à la gloire de la monarchie; +incapable de concevoir jamais rien qui ne fût digne de lui, du prince +qu'il servait, de la France, à qui il avait consacré ses méditations et +ses veilles. + +Il savait quelle est la force et l'utilité de l'éloquence, la puissance +de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux +hommes la justice et la probité, qui porte dans le coeur du soldat +l'intrépidité et l'audace, qui calme les émotions populaires, qui excite +à leurs devoirs les compagnies entières ou la multitude. Il n'ignorait +pas quels sont les fruits de l'histoire et de la poésie, quelle est la +nécessité de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences; +et que pour conduire ces choses à un degré de perfection qui les rendît +avantageuses à la République, il fallait dresser le plan d'une compagnie +où la vertu seule fût admise, le mérite placé, l'esprit et le savoir +rassemblés par des suffrages. N'allons pas plus loin: voilà, Messieurs, +vos principes et votre règle, dont je ne suis qu'une exception. + +Rappelez en votre mémoire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse, +rappelez ce grand et premier concile où les Pères qui le composaient +étaient remarquables chacun par quelques membres mutilés, ou par les +cicatrices qui leur étaient restées des fureurs de la persécution; ils +semblaient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette +assemblée générale de toute l'Église: il n'y avait aucun de vos +illustres prédécesseurs qu'on ne s'empressât de voir, qu'on ne montrât +dans les places, qu'on ne désignât par quelque ouvrage fameux qui lui +avait fait un grand nom, et qui lui donnait rang dans cette Académie +naissante qu'ils avaient comme fondée. Tels étaient ces grands artisans +de la parole, ces premiers maîtres de l'éloquence française; tels vous +êtes, Messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux +qui vous ont précédés. + +L'un, aussi correct dans sa langue que s'il l'avait apprise par règles +et par principes, aussi élégant dans les langues étrangères que si elles +lui étaient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours +parler celui de son pays: il a entrepris, il a fini une pénible +traduction, que le plus bel esprit pourrait avouer, et que le plus pieux +personnage devrait désirer d'avoir faite. + +L'autre fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les +grâces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin, +en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable +et le naturel. + +Un autre, plus égal que Marot et plus poète que Voiture, a le jeu, le +tour, et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade +aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets +jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'écrire; toujours +original soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de +ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter. + +Celui-ci passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées +d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie; il a dans ce qu'il +emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite +de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de génie, quoique +travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore +quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris: on y +remarque une critique sûre, judicieuse et innocente, s'il est permis du +moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais. + +Cet autre vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers +volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui règne sur la +scène, qui s'est emparé de tout le théâtre. Il ne l'en dépossède pas, il +est vrai; mais il s'y établit avec lui: le monde s'accoutume à en voir +faire la comparaison. Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le +grand Corneille, lui soit préféré; quelques autres, qu'il lui soit +égalé: ils en appellent à l'autre siècle; ils attendent la fin de +quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle +leurs premières années, n'aiment peut-être dans OEdipe que le souvenir de +leur jeunesse. + +Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une +envieuse critique et qui l'a fait taire; qu'on admire malgré soi, qui +accable par le grand nombre et par l'éminence de ses talents? Orateur, +historien, théologien, philosophe, d'une rare érudition, d'une plus rare +éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la +chaire; un défenseur de la religion, une lumière de l'Église, parlons +d'avance le langage de la postérité, un Père de l'Église. Que n'est-il +point? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne. + +Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous? Quelles choses +vous furent dites dans la place où je me trouve! Je m'en souviens; et +après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler? comment +daignez-vous m'entendre? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de +ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit +qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses +pensées dans la conversation: toujours maître de l'oreille et du coeur de +ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, +ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse. On est assez heureux +de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit être +content de soi, si l'on emporte ses réflexions et si l'on en profite. +Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre! À qui +m'associez-vous! + +Je voudrais, Messieurs, moins pressé par le temps et par les bienséances +qui mettent des bornes à ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui +composent cette Académie par des endroits encore plus marqués et par de +plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit +répandus parmi les hommes se trouvent partagés entre vous. Veut-on de +diserts orateurs, qui aient semé dans la chaire toutes les fleurs de +l'éloquence, qui, avec une saine morale, aient employé tous les tours et +toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de +paroles, qui fassent aimer les solennités, les temples, qui y fassent +courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous. +Admire-t-on une vaste et profonde littérature qui aille fouiller dans +les archives de l'antiquité pour en retirer des choses ensevelies dans +l'oubli, échappées aux esprits les plus curieux, ignorées des autres +hommes; une mémoire, une méthode, une précision à ne pouvoir dans ces +recherches s'égarer d'une seule année, quelquefois d'un seul jour sur +tant de siècles? cette doctrine admirable, vous la possédez; elle est du +moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assemblée. Si +l'on est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir +avec exactitude les choses anciennes, et de narrer celles qui sont +nouvelles avec autant de simplicité que de vérité, des qualités si rares +ne vous manquent pas et sont réunies en un même sujet. Si l'on cherche +des hommes habiles, pleins d'esprit et d'expérience, qui, par le +privilège de leurs emplois, fassent parler le Prince avec dignité et +avec justesse; d'autres qui placent heureusement et avec succès, dans +les négociations les plus délicates, les talents qu'ils ont de bien +parler et de bien écrire; d'autres encore qui prêtent leurs soins et +leur vigilance aux affaires publiques, après les avoir employés aux +judiciaires, toujours avec une égale réputation: tous se trouvent au +milieu de vous, et je souffre à ne les pas nommer. + +Si vous aimez le savoir joint à l'éloquence, vous n'attendrez pas +longtemps: réservez seulement toute votre attention pour celui qui +parlera après moi. Que vous manque-t-il enfin? vous avez des écrivains +habiles en l'une et en l'autre oraison; des poètes en tout genre de +poésies, soit morales, soit chrétiennes, soit héroïques, soit galantes +et enjouées; des imitateurs des anciens; des critiques austères; des +esprits fins, délicats, subtils, ingénieux, propres à briller dans les +conversations et dans les cercles. Encore une fois, à quels hommes, à +quels grands sujets m'associez-vous! + +Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? Après qui vous +fais-je ce public remerciement? Il ne doit pas néanmoins, cet homme si +louable et si modeste, appréhender que je le loue: si proche de moi, il +aurait autant de facilité que de disposition à m'interrompre. Je vous +demanderai plus volontiers: À qui me faites-vous succéder? À un homme +QUI AVAIT DE LA VERTU. + +Quelquefois, Messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges +des illustres morts dont ils remplissent la place, hésitent, partagés +entre plusieurs choses qui méritent également qu'on les relève. Vous +aviez choisi en M. l'abbé de la Chambre un homme si pieux, si tendre, si +charitable, si louable par le coeur, qui avait des moeurs si sages et si +chrétiennes, qui était si touché de religion, si attaché à ses devoirs, +qu'une de ses moindres qualités était de bien écrire. De solides vertus, +qu'on voudrait célébrer, font passer légèrement sur son érudition ou sur +son éloquence; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses +ouvrages. Je préférerais en effet de prononcer le discours funèbre de +celui à qui je succède, plutôt que de me borner à un simple éloge de son +esprit. Le mérite en lui n'était pas une chose acquise, mais un +patrimoine, un bien héréditaire, si du moins il en faut juger par le +choix de celui qui avait livré son coeur, sa confiance, toute sa +personne, à cette famille, qui l'avait rendue comme votre alliée, +puisqu'on peut dire qu'il l'avait adoptée, et qu'il l'avait mise avec +l'Académie française sous sa protection. + +Je parle du chancelier Seguier. On s'en souvient comme de l'un des plus +grands magistrats que la France ait nourris depuis ses commencements. Il +a laissé à douter en quoi il excellait davantage, ou dans les +belles-lettres, ou dans les affaires; il est vrai du moins, et on en +convient, qu'il surpassait en l'un et en l'autre tous ceux de son temps. +Homme grave et familier, profond dans les délibérations, quoique doux et +facile dans le commence, il a eu naturellement ce que tant d'autres +veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'étude et +par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus +rare que la science, et peut-être que la probité, je veux dire de la +dignité. Il ne la devait point à l'éminence de son poste; au contraire, +il l'a anobli: il a été grand et accrédité sans ministère, et on ne voit +pas que ceux qui ont su tout réunir en leurs personnes l'aient effacé. + +Vous le perdîtes il y a quelques années, ce grand protecteur. Vous +jetâtes la vue autour de vous, vous promenâtes vos yeux sur tous ceux +qui s'offraient et qui se trouvaient honorés de vous recevoir; mais le +sentiment de votre perte fut tel, que dans les efforts que vous fîtes +pour la réparer, vous osâtes penser à celui qui seul pouvait vous la +faire oublier et la tourner à votre gloire. Avec quelle bonté, avec +quelle humanité ce magnanime prince vous a-t-il reçus! N'en soyons pas +surpris, c'est son caractère: le même, Messieurs, que l'on voit éclater +dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes +révolutions arrivées dans un royaume voisin et allié de la France ont +mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir. + +Quelle facilité est la nôtre pour perdre tout d'un coup le sentiment et +la mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement +imprimés! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons passés dans +l'agitation et dans le trouble, curieux, incertains quelle fortune +auraient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils, +famille auguste, mais malheureuse, que la piété et la religion avaient +poussée jusqu'aux dernières épreuves de l'adversité. Hélas! avaient-ils +péri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions +pas: on s'interrogeait, on se promettait réciproquement les premières +nouvelles qui viendraient sur un événement si lamentable. Ce n'était +plus une affaire publique, mais domestique; on n'en dormait plus, on +s'éveillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avait appris. +Et quand ces personnes royales, à qui l'on prenait tant d'intérêt, +eussent pu échapper à la mer ou à leur patrie, était-ce assez? ne +fallait-il pas une terre étrangère où ils pussent aborder, un roi +également bon et puissant qui pût et qui voulût les recevoir? Je l'ai +vue, cette réception, spectacle tendre s'il en fut jamais! On y versait +des larmes d'admiration et de joie. Ce prince n'a pas plus de grâce, +lorsqu'à la tête de ses camps et de ses armées, il foudroie une ville +qui lui résiste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de +son approche. + +S'il soutient cette longue guerre, n'en doutons pas, c'est pour nous +donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir à des conditions qui soient +justes et qui fassent honneur à la nation; qui ôtent pour toujours à +l'ennemi l'espérance de nous troubler par de nouvelles hostilités. Que +d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a exécuté, ou par +lui-même, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont +toute l'Europe est ébranlée: ils ont un sujet vaste et qui les exercera +longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut +achever dans cette campagne. Je ne parle que de son coeur, que de la +pureté et de la droiture de ses intentions: elles sont connues, elles +lui échappent. On le félicite sur des titres d'honneur dont il vient de +gratifier quelques grands de son État: que dit-il? qu'il ne peut être +content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous +le soient comme il le voudrait. Il sait, Messieurs, que la fortune d'un +roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses +frontières, d'être craint de ses ennemis; mais que la gloire du +souverain consiste à être aimé de ses peuples, en avoir le coeur, et par +le coeur tout ce qu'ils possèdent. Provinces éloignées, provinces +voisines, ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les +statuaires nous défigurent, vous tend les bras, vous regarde avec des +yeux tendres et pleins de douceur; c'est là son attitude: il veut voir +vos habitants, vos bergers danser au son d'une flûte champêtre sous les +saules et les peupliers, y mêler leurs voix rustiques, et chanter les +louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura +rendu la joie et la sérénité. + +C'est pour arriver à ce comble de ses souhaits, la félicité commune, +qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre pénible, qu'il +essuie l'inclémence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne, +qu'il risque une vie heureuse: voilà son secret et les vues qui le font +agir; on les pénètre, on les discerne par les seules qualités de ceux +qui sont en place, et qui l'aident de leurs conseils. Je ménage leur +modestie: qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine +point les projets de ce sage prince; qu'on devine, au contraire, qu'on +nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la +voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se +décharge pas entièrement sur eux du poids de ses affaires; lui-même, si +je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours appliqué à nos +besoins, il n'y a pour lui ni temps de relâche ni heures privilégiées: +déjà la nuit s'avance, les gardes sont relevées aux avenues de son +palais, les astres brillent au ciel et font leur course; toute la nature +repose, privée du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi, +tandis que ce roi, retiré dans son balustre, veille seul sur nous et sur +tout l'État. Tel est, Messieurs, le protecteur que vous vous êtes +procuré, celui de ses peuples. + +Vous m'avez admis dans une Compagnie illustrée par une si haute +protection. Je ne le dissimule pas, j'ai assez estimé cette distinction +pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son intégrité, +je veux dire de la devoir à votre seul choix; et j'ai mis votre choix à +tel prix, que je n'ai pas osé en blesser, pas même en effleurer la +liberté, par une importune sollicitation. J'avais d'ailleurs une juste +défiance de moi-même, je sentais de la répugnance à demander d'être +préféré à d'autres qui pouvaient être choisis. J'avais cru entrevoir, +Messieurs, une chose que je ne devais avoir aucune peine à croire, que +vos inclinations se tournaient ailleurs, sur un sujet digne, sur un +homme rempli de vertus, d'esprit et de connaissances, qui était tel +avant le poste de confiance qu'il occupe, et qui serait tel encore s'il +ne l'occupait plus. Je me sens touché, non de sa déférence, je sais +celle que je lui dois, mais de l'amitié qu'il m'a témoignée, jusques à +s'oublier en ma faveur. Un père mène son fils à un spectacle: la foule y +est grande, la porte est assiégée; il est haut et robuste, il fend la +presse; et comme il est près d'entrer, il pousse son fils devant lui, +qui sans cette précaution, ou n'entrerait point, ou entrerait tard. +Cette démarche d'avoir supplié quelques-uns de vous, comme il a fait, de +détourner vers moi leurs suffrages, qui pouvaient si justement aller à +lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est unique, et +elle ne diminue rien de ma reconnaissance envers vous, puisque vos voix +seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans +l'Académie française. + +Vous me l'avez accordée, Messieurs, et de si bonne grâce, avec un +consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule +magnificence. Il n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni +autorité, ni faveur qui aient pu vous plier à faire ce choix: je n'ai +rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque +succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses et +malignes applications pouvaient me nuire auprès des personnes moins +équitables et moins éclairées que vous, a été toute la médiation que +j'ai employée, et que vous avez reçue. Quel moyen de me repentir jamais +d'avoir écrit? + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les caractères, by Jean de la Bruyère + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARACTÈRES *** + +***** This file should be named 17980-8.txt or 17980-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/8/17980/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les caractères + +Author: Jean de la Bruyère + +Release Date: March 14, 2006 [EBook #17980] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARACTÈRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Jean de La Bruyère</h1> + +<h1>LES CARACTÈRES</h1> +<h3>1688</h3> +<h3>Texte de la dernière édition revue et corrigée par l'auteur, publiée par +E. Michallet, 1696.</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<h3><a name="table" id="table"></a>Table des matières</h3> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#les_caracteres"><b>LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE</b></a><br /> +<a href="#discours"><b> Discours sur Théophraste</b></a><br /> +<a href="#Les_caracteres_de_Theophraste1"> <b>Les caractères de Théophraste</b></a><br /> +<a href="#De_la_dissimulation"> <b>De la dissimulation</b></a><br /> +<a href="#De_la_flatterie"> <b>De la flatterie</b></a><br /> +<a href="#De_limpertinent_ou_du_diseur_de_rien"> <b>De l'impertinent ou du diseur de rien</b></a><br /> +<a href="#De_la_rusticite"> <b>De la rusticité</b></a><br /> +<a href="#Du_complaisant"> <b>Du complaisant</b></a><br /> +<a href="#De_limage_dun_coquin"> <b>De l'image d'un coquin</b></a><br /> +<a href="#Du_grand_parleur"> <b>Du grand parleur</b></a><br /> +<a href="#Du_debit_des_nouvelles"> <b>Du débit des nouvelles</b></a><br /> +<a href="#De_leffronterie_causee_par_lavarice"> <b>De l'effronterie causée par l'avarice</b></a><br /> +<a href="#De_lepargne_sordide"> <b>De l'épargne sordide</b></a><br /> +<a href="#De_limpudent_ou_de_celui_qui_ne_rougit_de_rien"> <b>De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien</b></a><br /> +<a href="#Du_contre-temps"> <b>Du contre-temps</b></a><br /> +<a href="#De_lair_empresse"> <b>De l'air empressé</b></a><br /> +<a href="#De_la_stupidite"> <b>De la stupidité</b></a><br /> +<a href="#De_la_brutalite"> <b>De la brutalité</b></a><br /> +<a href="#De_la_superstition"> <b>De la superstition</b></a><br /> +<a href="#De_lesprit_chagrin"> <b>De l'esprit chagrin</b></a><br /> +<a href="#De_la_defiance"> <b>De la défiance</b></a><br /> +<a href="#Dun_vilain_homme"> <b>D'un vilain homme</b></a><br /> +<a href="#Dun_homme_incommode"> <b>D'un homme incommode</b></a><br /> +<a href="#De_la_sotte_vanite"> <b>De la sotte vanité</b></a><br /> +<a href="#De_lavarice"> <b>De l'avarice</b></a><br /> +<a href="#De_lostentation"> <b>De l'ostentation</b></a><br /> +<a href="#De_lorgueil"> <b>De l'orgueil</b></a><br /> +<a href="#De_la_peur_ou_du_defaut_de_courage"> <b>De la peur, ou du défaut de courage</b></a><br /> +<a href="#Des_grands_dune_republique"> <b>Des grands d'une république</b></a><br /> +<a href="#Les_peuples_sont_heureux_quand_un_seul_les_gouverne"> <b>Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne</b></a><br /> +<a href="#Dune_tardive_instruction"> <b>D'une tardive instruction</b></a><br /> +<a href="#De_la_medisance"> <b>De la médisance</b></a><br /> +<br /> +<a href="#LES_CARACTERES_OU_LES_MOEURS_DE_CE_SIECLE"><b>LES CARACTÈRES OU LES MOEURS DE CE SIÈCLE</b></a><br /><a name="moeurs" id="moeurs"></a> +<a href="#preface_1"> <b>Préface</b></a><br /> +<a href="#Des_ouvrages_de_lesprit"> <b>Des ouvrages de l'esprit</b></a><br /> +<a href="#Du_merite_personnel"> <b>Du mérite personnel</b></a><br /> +<a href="#Des_femmes"> <b>Des femmes</b></a><br /> +<a href="#Du_coeur"> <b>Du coeur</b></a><br /> +<a href="#De_la_societe_et_de_la_conversation"> <b>De la société et de la conversation</b></a><br /> +<a href="#Des_biens_de_fortune"> <b>Des biens de fortune</b></a><br /> +<a href="#De_la_ville"> <b>De la ville</b></a><br /> +<a href="#De_la_cour"> <b>De la cour</b></a><br /> +<a href="#Des_grands"> <b>Des grands</b></a><br /> +<a href="#Du_souverain_ou_de_la_Republique"> <b>Du souverain ou de la République</b></a><br /> +<a href="#De_lhomme"> <b>De l'homme</b></a><br /> +<a href="#Des_jugements"> <b>Des jugements</b></a><br /> +<a href="#De_la_mode"> <b>De la mode</b></a><br /> +<a href="#De_quelques_usages"> <b>De quelques usages</b></a><br /> +<a href="#De_la_chaire"> <b>De la chaire</b></a><br /> +<a href="#Des_esprits_forts"> <b>Des esprits forts</b></a><br /> +<br /> +<a href="#DISCOURS_DE_RECEPTION_A_LACADEMIE_FRANCAISE"><b>DISCOURS DE RÉCEPTION À L'ACADÉMIE FRANÇAISE</b></a><br /> +<a href="#preface_2"> <b>Préface</b></a><br /> +<a href="#Discours_prononce_dans_lacademie_francaise_le_lundi_quinzieme_juin_1693"> <b>Discours prononcé dans l'académie française le lundi quinzième juin 1693</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2><a name="les_caracteres" id="les_caracteres"></a><i>LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE</i></h2> + +<h3><a name="discours" id="discours"></a><a href="#table">Discours sur Théophraste</a></h3> + + +<p>Je n'estime pas que l'homme soit capable de former dans son esprit un +projet plus vain et plus chimérique, que de prétendre, en écrivant de +quelque art ou de quelque science que ce soit, échapper à toute sorte de +critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs.</p> + +<p>Car, sans m'étendre sur la différence des esprits des hommes, aussi +prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait goûter aux uns +les choses de spéculation et aux autres celles de pratique, qui fait que +quelques-uns cherchent dans les livres à exercer leur imagination, +quelques autres à former leur jugement, qu'entre ceux qui lisent, +ceux-ci aiment à être forcés par la démonstration, et ceux-là veulent +entendre délicatement, ou former des raisonnements et des conjectures, +je me renferme seulement dans cette science qui décrit les moeurs, qui +examine les hommes, et qui développe leurs caractères, et j'ose dire que +sur les ouvrages qui traitent des choses qui les touchent de si près, et +où il ne s'agit que d'eux-mêmes, ils sont encore extrêmement difficiles +à contenter.</p> + +<p>Quelques savants ne goûtent que les apophtegmes des anciens et les +exemples tirés des Romains, des Grecs, des Perses, des Égyptiens; +l'histoire du monde présent leur est insipide; ils ne sont point touchés +des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle +attention à leurs moeurs. Les femmes, au contraire, les gens de la cour, +et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, +indifférents pour toutes les choses qui les ont précédés, sont avides de +celles qui se passent à leurs yeux et qui sont comme sous leur main: ils +les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les +personnes qui les entourent, si charmés des descriptions et des +peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de +ceux enfin qui leur ressemblent et à qui ils ne croient pas ressembler, +que jusque dans la chaire l'on se croit obligé souvent de suspendre +l'Évangile pour les prendre par leur faible, et les ramener à leurs +devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée.</p> + +<p>La cour ou ne connaît pas la ville, ou, par le mépris qu'elle a pour +elle, néglige d'en relever le ridicule, et n'est point frappée des +images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la cour, comme +c'est toujours avec les ménagements qui lui sont dus, la ville ne tire +pas de cette ébauche de quoi remplir sa curiosité, et se faire une juste +idée d'un pays où il faut même avoir vécu pour le connaître.</p> + +<p>D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la +beauté ou de la délicatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les +désigne, et où ils se reconnaissent eux-mêmes: ils se tirent d'embarras +en le condamnant; et tels n'approuvent la satire, que lorsque, +commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes, elle va +mordre quelque autre.</p> + +<p>Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les goûts si différents +des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des +définitions, des divisions, des tables, et de la méthode: ils veulent +qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en général, et cette vertu +en particulier; quelle différence se trouve entre la valeur, la force et +la magnanimité; les vices extrêmes par le défaut ou par l'excès entre +lesquels chaque vertu se trouve placée, et duquel de ces deux extrêmes +elle emprunte davantage; toute autre doctrine ne leur plaît pas. Les +autres, contents que l'on réduise les moeurs aux passions et que l'on +explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des +artères, quittent un auteur de tout le reste.</p> + +<p>Il s'en trouve d'un troisième ordre qui, persuadés que toute doctrine +des moeurs doit tendre à les réformer, à discerner les bonnes d'avec les +mauvaises, et à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible +et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de +louable, se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui, +supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et +les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux moeurs du +temps, corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de +choses qui leur sont si familières, et dont néanmoins ils ne s'avisaient +pas de tirer leur instruction.</p> + +<p>Tel est le traité des Caractères des moeurs que nous a laissé +Théophraste. Il l'a puisé dans les Éthiques et dans les grandes Morales +d'Aristote, dont il fut le disciple. Les excellentes définitions que +l'on lit au commencement de chaque chapitre sont établies sur les idées +et sur les principes de ce grand philosophe, et le fond des caractères +qui y sont décrits est pris de la même source. Il est vrai qu'il se les +rend propres par l'étendue qu'il leur donne, et par la satire ingénieuse +qu'il en tire contre les vices des Grecs, et surtout des Athéniens.</p> + +<p>Ce livre ne peut guère passer que pour le commencement d'un plus long +ouvrage que Théophraste avait entrepris. Le projet de ce philosophe, +comme vous le remarquerez dans sa préface, était de traiter de toutes +les vertus et de tous les vices; et comme il assure lui-même dans cet +endroit qu'il commence un si grand dessein à l'âge de +quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu'une prompte mort +l'empêcha de le conduire à sa perfection. J'avoue que l'opinion commune +a toujours été qu'il avait poussé sa vie au delà de cent ans, et saint +Jérôme, dans une lettre qu'il écrit à Népotien, assure qu'il est mort à +cent sept ans accomplis: de sorte que je ne doute point qu'il n'y ait eu +une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de règle à +Diogène Laërce, qui ne le fait vivre que quatre-vingt-quinze années, ou +dans les premiers manuscrits qui ont été faits de cet historien, s'il +est vrai d'ailleurs que les quatre-vingt-dix-neuf ans que cet auteur se +donne dans cette préface se lisent également dans quatre manuscrits de +la bibliothèque Palatine, où l'on a aussi trouvé les cinq derniers +chapitres des Caractères de Théophraste qui manquaient aux anciennes +impressions, et où l'on a vu deux titres, l'un: du Goût qu'on a pour les +vicieux, et l'autre: du Gain sordide, qui sont seuls et dénués de leurs +chapitres.</p> + +<p>Ainsi cet ouvrage n'est peut-être même qu'un simple fragment, mais +cependant un reste précieux de l'antiquité, et un monument de la +vivacité de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe +dans un âge si avancé. En effet, il a toujours été lu comme un +chef-d'oeuvre dans son genre: il ne se voit rien où le goût attique se +fasse mieux remarquer et où l'élégance grecque éclate davantage; on l'a +appelé un livre d'or. Les savants, faisant attention à la diversité des +moeurs qui y sont traitées et à la manière naïve dont tous les caractères +y sont exprimés, et la comparant d'ailleurs avec celle du poète +Ménandre, disciple de Théophraste, et qui servit ensuite de modèle à +Térence, qu'on a dans nos jours si heureusement imité, ne peuvent +s'empêcher de reconnaître dans ce petit ouvrage la première source de +tout le comique: je dis de celui qui est épuré des pointes, des +obscénités, des équivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire +les sages et les vertueux.</p> + +<p>Mais peut-être que pour relever le mérite de ce traité des Caractères et +en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de +celui de leur auteur. Il était d'Érasme, ville de Lesbos, fils d'un +foulon; il eut pour premier maître dans son pays un certain Leucippe, +qui était de la même ville que lui; de là il passa à l'école de Platon, +et s'arrêta ensuite à celle d'Aristote, où il se distingua entre tous +ses disciples. Ce nouveau maître, charmé de la facilité de son esprit et +de la douceur de son élocution, lui changea son nom, qui était Tyrtame, +en celui d'Euphraste, qui signifie celui qui parle bien; et ce nom ne +répondant point assez à la haute estime qu'il avait de la beauté de son +génie et de ses expressions, il l'appela Théophraste, c'est-à-dire un +homme dont le langage est divin. Et il semble que Cicéron ait entré dans +les sentiments de ce philosophe, lorsque dans le livre qu'il intitule +Brutus ou des Orateurs illustres, il parle ainsi: «Qui est plus fécond +et plus abondant que Platon? plus solide et plus ferme qu'Aristote? plus +agréable et plus doux que Théophraste?» Et dans quelques-unes de ses +épîtres à Atticus, on voit que, parlant du même Théophraste, il +l'appelle son ami, que la lecture de ses livres lui était familière, et +qu'il en faisait ses délices.</p> + +<p>Aristote disait de lui et de Callisthène, un autre de ses disciples, ce +que Platon avait dit la première fois d'Aristote même et de Xénocrate: +que Callisthène était lent à concevoir et avait l'esprit tardif, et que +Théophraste au contraire l'avait si vif, si perçant, si pénétrant, qu'il +comprenait d'abord d'une chose tout ce qui en pouvait être connu; que +l'un avait besoin d'éperon pour être excité, et qu'il fallait à l'autre +un frein pour le retenir.</p> + +<p>Il estimait en celui-ci sur toutes choses un caractère de douceur qui +régnait également dans ses moeurs et dans son style. L'on raconte que les +disciples d'Aristote, voyant leur maître avancé en âge et d'une santé +fort affaiblie, le prièrent de leur nommer son successeur; que comme il +avait deux hommes dans son école sur qui seuls ce choix pouvait tomber, +Ménédème le Rhodien, et Théophraste d'Érèse, par un esprit de ménagement +pour celui qu'il voulait exclure, il se déclara de cette manière: il +feignit, peu de temps après que ses disciples lui eurent fait cette +prière et en leur présence, que le vin dont il faisait un usage +ordinaire lui était nuisible; il se fit apporter des vins de Rhodes et +de Lesbos; il goûta de tous les deux, dit qu'ils ne démentaient point +leur terroir, et que chacun dans son genre était excellent; que le +premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de +douceur et qu'il lui donnait la préférence. Quoi qu'il en soit de ce +fait qu'on lit dans Aulu-Gelle, il est certain que lorsque Aristote, +accusé par Eurymédon, prêtre de Cérès, d'avoir mal parlé des Dieux, +craignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Athènes et se retirer à +Chalcis, ville d'Eubée, il abandonna son école au Lesbien, lui confia +ses écrits à condition de les tenir secrets; et c'est par Théophraste +que sont venus jusques à nous les ouvrages de ce grand homme.</p> + +<p>Son nom devint si célèbre par toute la Grèce que, successeur d'Aristote, +il put compter bientôt dans l'école qu'il lui avait laissée jusques à +deux mille disciples. Il excita l'envie de Sophocle, fils d'Amphiclide, +et qui pour lors était préteur: celui-ci, en effet son ennemi, mais sous +prétexte d'une exacte police et d'empêcher les assemblées, fit une loi +qui défendait, sur peine de la vie, à aucun philosophe d'enseigner dans +les écoles. Ils obéirent; mais l'année suivante, Philon ayant succédé à +Sophocle, qui était sorti de charge, le peuple d'Athènes abrogea cette +loi odieuse que ce dernier avait faite, le condamna à une amende de cinq +talents, rétablit Théophraste et le reste des philosophes.</p> + +<p>Plus heureux qu'Aristote, qui avait été contraint de céder à Eurymédon, +il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les +Athéniens, seulement à cause qu'il avait osé l'accuser d'impiété: tant +était grande l'affection que ce peuple avait pour lui, et qu'il méritait +par sa vertu.</p> + +<p>En effet, on lui rend ce témoignage qu'il avait une singulière prudence, +qu'il était zélé pour le bien public, laborieux, officieux, affable, +bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque, lorsque Érèse fut accablée +de tyrans qui avaient usurpé la domination de leur pays, il se joignit à +Phidias, son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les +bannis, qui rentrèrent dans leur ville, en chassèrent les traîtres, et +rendirent à toute l'île de Lesbos sa liberté.</p> + +<p>Tant de rares qualités ne lui acquirent pas seulement la bienveillance +du peuple, mais encore l'estime et la familiarité des rois. Il fut ami +de Cassandre, qui avait succédé à Aridée, frère d'Alexandre le Grand, au +royaume de Macédoine; et Ptolomée, fils de Lagus et premier roi +d'Égypte, entretint toujours un commerce étroit avec ce philosophe. Il +mourut enfin accablé d'années et de fatigues, et il cessa tout à la fois +de travailler et de vivre. Toute la Grèce le pleura, et tout le peuple +athénien assista à ses funérailles.</p> + +<p>L'on raconte de lui que dans son extrême vieillesse, ne pouvant plus +marcher à pied, il se faisait porter en litière par la ville, où il +était vu du peuple, à qui il était si cher. L'on dit aussi que ses +disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demandé +s'il n'avait rien à leur recommander, il leur tint ce discours: «La vie +nous séduit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de +la gloire; mais à peine commence-t-on à vivre qu'il faut mourir. Il n'y +a souvent rien de plus stérile que l'amour de la réputation. Cependant, +mes disciples, contentez-vous: si vous négligez l'estime des hommes, +vous vous épargnez à vous-mêmes de grands travaux; s'ils ne rebutent +point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre +récompense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de +choses inutiles, et qu'il y en a peu qui mènent à une fin solide. Ce +n'est point à moi à délibérer sur le parti que je dois prendre, il n'est +plus temps: pour vous, qui avez à me survivre, vous ne sauriez peser +trop sûrement ce que vous devez faire.» Et ce furent là ses dernières +paroles.</p> + +<p>Cicéron, dans le troisième livre des Tusculanes, dit que Théophraste +mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avait accordé aux cerfs +et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile, +lorsqu'elle n'avait donné aux hommes qu'une vie très courte, bien qu'il +leur importe si fort de vivre longtemps; que si l'âge des hommes eût pu +s'étendre à un plus grand nombre d'années, il serait arrivé que leur vie +aurait été cultivée par une doctrine universelle, et qu'il n'y aurait eu +dans le monde ni art ni science qui n'eût atteint sa perfection. Et +saint Jérôme, dans l'endroit déjà cité, assure que Théophraste, à l'âge +de cent sept ans, frappé de la maladie dont il mourut, regretta de +sortir de la vie dans un temps où il ne faisait que commencer à être +sage.</p> + +<p>Il avait coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les +éprouver, mais les éprouver pour les aimer; que les amis doivent être +communs entre les frères, comme tout est commun entre les amis; que l'on +devait plutôt se fier à un cheval sans frein qu'à celui qui parle sans +jugement; que la plus forte dépense que l'on puisse faire est celle du +temps. Il dit un jour à un homme qui se taisait à table dans un festin: +«Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler; mais s'il n'est +pas ainsi, tu en sais beaucoup.» Voilà quelques-unes de ses maximes.</p> + +<p>Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous +n'apprenons pas que nul ancien ait plus écrit que Théophraste. Diogène +Laërce fait l'énumération de plus de deux cents traités différents et +sur toutes sortes de sujets qu'il a composés. La plus grande partie +s'est perdue par le malheur des temps, et l'autre se réduit à vingt +traités, qui sont recueillis dans le volume de ses oeuvres. L'on y voit +neuf livres de l'histoire des plantes, six livres de leurs causes. Il a +écrit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps, +des signes de la pluie, des signes de la tempête, des odeurs, de la +sueur, du vertige, de la lassitude, du relâchement des nerfs, de la +défaillance, des poissons qui vivent hors de l'eau, des animaux qui +changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux +sujets à l'envie, des caractères des moeurs. Voilà ce qui nous reste de +ses écrits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction, +peut répondre non seulement de la beauté de ceux que l'on vient de +déduire, mais encore du mérite d'un nombre infini d'autres qui ne sont +point venus jusqu'à nous.</p> + +<p>Que si quelques-uns se refroidissaient pour cet ouvrage moral par les +choses qu'ils y voient, qui sont du temps auquel il a été écrit, et qui +ne sont point selon leurs moeurs, que peuvent-ils faire de plus utile et +de plus agréable pour eux que de se défaire de cette prévention pour +leurs coutumes et leurs manières, qui, sans autre discussion, non +seulement les leur fait trouver les meilleures de toutes, mais leur fait +presque décider que tout ce qui n'y est pas conforme est méprisable, et +qui les prive, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de +l'instruction qu'ils en doivent attendre?</p> + +<p>Nous, qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques siècles. +Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des +charges, c'est-à-dire le pouvoir de protéger l'innocence, de punir le +crime, et de faire justice à tout le monde, acheté à deniers comptants +comme une métairie; la splendeur des partisans, gens si méprisés chez +les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un +grand royaume où il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni +fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs, +qui était pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours +de la vie s'y passait presque à sortir de sa maison pour aller se +renfermer dans celle d'un autre; que d'honnêtes femmes, qui n'étaient ni +marchandes ni hôtelières, avaient leurs maisons ouvertes à ceux qui +payaient pour y entrer; que l'on avait à choisir des dés, des cartes et +de tous les jeux; que l'on mangeait dans ces maisons, et qu'elles +étaient commodes à tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait +dans la ville que pour y passer avec précipitation: nul entretien, nulle +familiarité; que tout y était farouche et comme alarmé par le bruit des +chars qu'il fallait éviter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues, +comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on +apprendra sans étonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillité +publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des +femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y +avait presque personne qui n'eût à son côté de quoi pouvoir d'un seul +coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront après nous, rebutés par +des moeurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là +de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique et de nos satires, +pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par +cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si +travaillés, si réguliers, et de la connaissance du plus beau règne dont +jamais l'histoire ait été embellie?</p> + +<p>Ayons donc pour les livres des anciens cette même indulgence que nous +espérons nous-mêmes de la postérité, persuadés que les hommes n'ont +point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles, qu'elles +changent avec les temps, que nous sommes trop éloignés de celles qui ont +passé, et trop proches de celles qui règnent encore, pour être dans la +distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste +discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos moeurs, +ni la bienséance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence +ne nous préviendront pas davantage contre la vie simple des Athéniens +que contre celle des premiers hommes, grands par eux-mêmes, et +indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées +pour suppléer peut-être à cette véritable grandeur qui n'est plus.</p> + +<p>La nature se montrait en eux dans toute sa pureté et sa dignité, et +n'était point encore souillée par la vanité, par le luxe, et par la +sotte ambition. Un homme n'était honoré sur la terre qu'à cause de sa +force ou de sa vertu; il n'était point riche par des charges ou des +pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses +serviteurs; sa nourriture était saine et naturelle, les fruits de la +terre, le lait de ses animaux et de ses brebis; ses vêtements simples et +uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une +grande récolte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la +paix dans sa famille. Rien n'est plus opposé à nos moeurs que toutes ces +choses; mais l'éloignement des temps nous les fait goûter, ainsi que la +distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations +ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des +nations étrangères.</p> + +<p>Ils racontent une religion, une police, une manière de se nourrir, de +s'habiller, de bâtir et de faire la guerre, qu'on ne savait point, des +moeurs que l'on ignorait. Celles qui approchent des nôtres nous touchent, +celles qui s'en éloignent nous étonnent; mais toutes nous amusent. Moins +rebutés par la barbarie des manières et des coutumes de peuples si +éloignés, qu'instruits et même réjouis par leur nouveauté, il nous +suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois, Nègres ou +Abyssins.</p> + +<p>Or ceux dont Théophraste nous peint les moeurs dans ses Caractères +étaient Athéniens, et nous sommes Français; et si nous joignons à la +diversité des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que +nous considérions que ce livre a pu être écrit la dernière année de la +CXVe olympiade, trois cent quatorze ans avant l'ère chrétienne, et +qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivait ce peuple d'Athènes +dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnaître +nous-mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que +cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles soit si +entière. En effet, les hommes n'ont point changé selon le coeur et selon +les passions; ils sont encore tels qu'ils étaient alors et qu'ils sont +marqués dans Théophraste: vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, +effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux.</p> + +<p>Il est vrai, Athènes était libre; c'était le centre d'une république; +ses citoyens étaient égaux; ils ne rougissaient point l'un de l'autre; +ils marchaient presque seuls et à pied dans une ville propre, paisible +et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les marchés, +achetaient eux-mêmes les choses nécessaires; l'émulation d'une cour ne +les faisait point sortir d'une vie commune; ils réservaient leurs +esclaves pour les bains, pour les repas, pour le service intérieur des +maisons, pour les voyages; ils passaient une partie de leur vie dans les +places, dans les temples, aux amphithéâtres, sur un port, sous des +portiques, et au milieu d'une ville dont ils étaient également les +maîtres. Là le peuple s'assemblait pour délibérer des affaires +publiques; ici il s'entretenait avec les étrangers; ailleurs les +philosophes tantôt enseignaient leur doctrine, tantôt conféraient avec +leurs disciples. Ces lieux étaient tout à la fois la scène des plaisirs +et des affaires. Il y avait dans ces moeurs quelque chose de simple et de +populaire, et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue; mais cependant +quels hommes en général que les Athéniens, et quelle ville qu'Athènes! +quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle +perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle +politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage! Théophraste, le +même Théophraste dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce +parleur agréable, cet homme qui s'exprimait divinement, fut reconnu +étranger et appelé de ce nom par une simple femme de qui il achetait des +herbes au marché, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui +manquait et que les Romains ont depuis appelé urbanité, qu'il n'était +pas Athénien; et Cicéron rapporte que ce grand personnage demeura étonné +de voir qu'ayant vieilli dans Athènes, possédant si parfaitement le +langage attique et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant +d'années, il ne s'était pu donner ce que le simple peuple avait +naturellement et sans nulle peine. Que si l'on ne laisse pas de lire +quelquefois, dans ce traité des Caractères, de certaines moeurs qu'on ne +peut excuser et qui nous paraissent ridicules, il faut se souvenir +qu'elles ont paru telles à Théophraste, qu'il les a regardées comme des +vices dont il a fait une peinture naïve, qui fit honte aux Athéniens et +qui servit à les corriger.</p> + +<p>Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui reçoivent froidement tout ce +qui appartient aux étrangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs +moeurs, on les ajoute à cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de +suivre le projet de ce philosophe, soit parce qu'il est toujours +pernicieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si c'est d'un +ancien ou d'un auteur d'une grande réputation; soit encore parce que +cette unique figure qu'on appelle description ou énumération, employée +avec tant de succès dans ces vingt-huit chapitres des Caractères, +pourrait en avoir un beaucoup moindre, si elle était traitée par un +génie fort inférieur à celui de Théophraste.</p> + +<p>Au contraire, se ressouvenant que, parmi le grand nombre des traités de +ce philosophe rapportés par Diogène Laërce, il s'en trouve un sous le +titre de Proverbes, c'est-à-dire de pièces détachées, comme des +réflexions ou des remarques, que le premier et le plus grand livre de +morale qui ait été fait porte ce même nom dans les divines Écritures, on +s'est trouvé excité par de si grands modèles à suivre selon ses forces +une semblable manière d'écrire des moeurs; et l'on n'a point été détourné +de son entreprise par deux ouvrages de morale qui sont dans les mains de +tout le monde, et d'où, faute d'attention ou par un esprit de critique, +quelques-uns pourraient penser que ces remarques sont imitées.</p> + +<p>L'un, par l'engagement de son auteur, fait servir la métaphysique à la +religion, fait connaître l'âme, ses passions, ses vices, traite les +grands et les sérieux motifs pour conduire à la vertu, et veut rendre +l'homme chrétien. L'autre, qui est la production d'un esprit instruit +par le commerce du monde et dont la délicatesse était égale à la +pénétration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de +tous ses faibles, l'attaque sans relâche, quelque part où il le trouve; +et cette unique pensée, comme multipliée en mille manières différentes, +a toujours, par le choix des mots et par la variété de l'expression, la +grâce de la nouveauté.</p> + +<p>L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à la +traduction des Caractères; il est tout différent des deux autres que je +viens de toucher: moins sublime que le premier et moins délicat que le +second, il ne tend qu'à rendre l'homme raisonnable, mais par des voies +simples et communes, et en l'examinant indifféremment, sans beaucoup de +méthode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les âges, +les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le +ridicule qui y sont attachés.</p> + +<p>L'on s'est plus appliqué aux vices de l'esprit, aux replis du coeur et à +tout l'intérieur de l'homme que n'a fait Théophraste; et l'on peut dire +que, comme ses Caractères, par mille choses extérieures qu'ils font +remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses démarches, +apprennent quel est son fond, et font remonter jusques à la source de +son dérèglement, tout au contraire, les nouveaux Caractères, déployant +d'abord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes, +découvrent le principe de leur malice et de leurs faiblesses, font que +l'on prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire, +et qu'on ne s'étonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont +leur vie est toute remplie.</p> + +<p>Il faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est +trouvé presque égal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne +plaisent point assez, l'on permet d'en suppléer d'autres; mais à l'égard +des titres des Caractères de Théophraste, la même liberté n'est pas +accordée, parce qu'on n'est point maître du bien d'autrui. Il a fallu +suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus +proche de la diction grecque, et en même temps selon la plus exacte +conformité avec leurs chapitres; ce qui n'est pas une chose facile, +parce que souvent la signification d'un terme grec, traduit en français +mot pour mot, n'est plus la même dans notre langue: par exemple, ironie +est chez nous une raillerie dans la conversation, ou une figure de +rhétorique, et chez Théophraste c'est quelque chose entre la fourberie +et la dissimulation, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre, mais +précisément ce qui est décrit dans le premier chapitre.</p> + +<p>Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes assez +différents pour exprimer des choses qui le sont aussi et que nous ne +saurions guère rendre que par un seul mot: cette pauvreté embarrasse. En +effet, l'on remarque dans cet ouvrage grec trois espèces d'avarice, deux +sortes d'importuns, des flatteurs de deux manières, et autant de grands +parleurs: de sorte que les caractères de ces personnes semblent rentrer +les uns dans les autres, au désavantage du titre; ils ne sont pas aussi +toujours suivis et parfaitement conformes, parce que Théophraste, +emporté quelquefois par le dessein qu'il a de faire des portraits, se +trouve déterminé à ces changements par le caractère et les moeurs du +personnage qu'il peint ou dont il fait la satire.</p> + +<p>Les définitions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs +difficultés. Elles sont courtes et concises dans Théophraste, selon la +forme du grec et le style d'Aristote, qui lui en a fourni les premières +idées: on les a étendues dans la traduction pour les rendre +intelligibles. Il se lit aussi dans ce traité des phrases qui ne sont +pas achevées et qui forment un sens imparfait, auquel il a été facile de +suppléer le véritable; il s'y trouve de différentes leçons, quelques +endroits tout à fait interrompus, et qui pouvaient recevoir diverses +explications; et pour ne point s'égarer dans ces doutes, on a suivi les +meilleurs interprètes.</p> + +<p>Enfin, comme cet ouvrage n'est qu'une simple instruction sur les moeurs +des hommes, et qu'il vise moins à les rendre savants qu'à les rendre +sages, l'on s'est trouvé exempt de le charger de longues et curieuses +observations, ou de doctes commentaires qui rendissent un compte exact +de l'antiquité. L'on s'est contenté de mettre de petites notes à côté de +certains endroits que l'on a cru le mériter, afin que nuls de ceux qui +ont de la justesse, de la vivacité, et à qui il ne manque que d'avoir lu +beaucoup, ne se reprochent pas même ce petit défaut, ne puissent être +arrêtés dans la lecture des Caractères et douter un moment du sens de +Théophraste.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les_caracteres_de_Theophraste1" id="Les_caracteres_de_Theophraste1"></a>Les caractères de Théophraste[1]</h2> + +<p>[Note: 1 Traduits du grec]</p> + + +<p>J'ai admiré souvent, et j'avoue que je ne puis encore comprendre, +quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce, étant +placée sous un même ciel, et les Grecs nourris et élevés de la même +manière, il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs. +Puis donc, mon cher Polyclès, qu'à l'âge de quatre-vingt-dix neuf ans où +je me trouve, j'ai assez vécu pour connaître les hommes; que j'ai vu +d'ailleurs, pendant le cours de ma vie, toutes sortes de personnes et de +divers tempéraments, et que je me suis toujours attaché à étudier les +hommes vertueux, comme ceux qui n'étaient connus que par leurs vices, il +semble que j'ai dû marquer les caractères des uns et des autres, et ne +me pas contenter de peindre les Grecs en général, mais même de toucher +ce qui est personnel, et ce que plusieurs d'entre eux paraissent avoir +de plus familier. J'espère, mon cher Polyclès, que cet ouvrage sera +utile à ceux qui viendront après nous: il leur tracera des modèles +qu'ils pourront suivre; il leur apprendra à faire le discernement de +ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l'émulation les +portera à imiter leur sagesse et leurs vertus. Ainsi je vais entrer en +matière: c'est à vous de pénétrer dans mon sens, et d'examiner avec +attention si la vérité se trouve dans mes paroles; et sans faire une +plus longue préface, je parlerai d'abord de la dissimulation, je +définirai ce vice, je dirai ce que c'est qu'un homme dissimulé, je +décrirai ses moeurs, et je traiterai ensuite des autres passions, suivant +le projet que j'en ai fait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_dissimulation" id="De_la_dissimulation"></a><a href="#table"><i>De la dissimulation</i></a></h2> + + +<p>La dissimulation n'est pas aisée à bien définir: si l'on se contente +d'en faire une simple description, l'on peut dire que c'est un certain +art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un +homme dissimulé se comporte de cette manière: il aborde ses ennemis, +leur parle, et leur fait croire par cette démarche qu'il ne les hait +point; il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de +secrètes embûches, et il s'afflige avec eux s'il leur est arrivé quelque +disgrâce; il semble pardonner les discours offensants que l'on lui +tient; il récite froidement les plus horribles choses que l'on lui aura +dites contre sa réputation, et il emploie les paroles les plus +flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris +par les injures qu'ils en ont reçues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde +avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une +autre fois. Il cache soigneusement tout ce qu'il fait; et à l'entendre +parler, on croirait toujours qu'il délibère. Il ne parle point +indifféremment; il a ses raisons pour dire tantôt qu'il ne fait que +revenir de la campagne, tantôt qu'il est arrivé à la ville fort tard, et +quelquefois qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise santé. Il dit +à celui qui lui emprunte de l'argent à intérêt, ou qui le prie de +contribuer de sa part à une somme que ses amis consentent de lui prêter, +qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si dénué d'argent; pendant +qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en +effet il ne vende rien. Souvent, après avoir écouté ce que l'on lui a +dit, il veut faire croire qu'il n'y a pas eu la moindre attention; il +feint de n'avoir pas aperçu les choses où il vient de jeter les yeux, ou +s'il est convenu d'un fait, de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux +qui lui parlent d'affaire que cette seule réponse: «J'y penserai.» Il +sait de certaines choses, il en ignore d'autres, il est saisi +d'admiration, d'autres fois il aura pensé comme vous sur cet événement, +et cela selon ses différents intérêts. Son langage le plus ordinaire est +celui-ci: «Je n'en crois rien, je ne comprends pas que cela puisse être, +je ne sais où j'en suis»; ou bien: «Il me semble que je ne suis pas +moi-même»; et ensuite: «Ce n'est pas ainsi qu'il me l'a fait entendre; +voilà une chose merveilleuse et qui passe toute créance; contez cela à +d'autres; dois-je vous croire? ou me persuaderai-je qu'il m'ait dit la +vérité?», paroles doubles et artificieuses, dont il faut se défier comme +de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces manières d'agir ne +partent point d'une âme simple et droite, mais d'une mauvaise volonté, +ou d'un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins à craindre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_flatterie" id="De_la_flatterie"></a><a href="#table"><i>De la flatterie</i></a></h2> + + +<p>La flatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur. Si +un flatteur se promène avec quelqu'un dans la place: «Remarquez-vous, +lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'à +vous seul. Hier il fut bien parlé de vous, et l'on ne tarissait point +sur vos louanges: nous nous trouvâmes plus de trente personnes dans un +endroit du Portique; et comme par la suite du discours l'on vint à +tomber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la +ville, tous d'une commune voix vous nommèrent, et il n'y en eut pas un +seul qui vous refusât ses suffrages.» Il lui dit mille choses de cette +nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à +votre habit, de le prendre et de le souffler à terre. Si par hasard le +vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos +cheveux, il prend soin de vous les ôter; et vous souriant: «Il est +merveilleux, dit-il, combien vous êtes blanchi depuis deux jours que je +ne vous ai pas vu»; et il ajoute: «Voilà encore, pour un homme de votre +âge, assez de cheveux noirs.» Si celui qu'il veut flatter prend la +parole, il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents, et il +les force d'approuver aveuglément tout ce qu'il avance, et dès qu'il a +cessé de parler, il se récrie: «Cela est dit le mieux du monde, rien +n'est plus heureusement rencontré.» D'autres fois, s'il lui arrive de +faire à quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui +applaudir, d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n'ait +nulle envie de rire, il porte à sa bouche l'un des bouts de son manteau, +comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il voulût s'empêcher d'éclater; +et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit à ceux qu'il +rencontre dans son chemin de s'arrêter jusqu'à ce qu'il soit passé. Il +achète des fruits, et les porte chez ce citoyen; il les donne à ses +enfants en sa présence; il les baise, il les caresse: «Voilà, dit-il, de +jolis enfants et dignes d'un tel père.» S'il sort de sa maison, il le +suit; s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui +dit: «Votre pied est mieux fait que cela.» Il l'accompagne ensuite chez +ses amis, ou plutôt il entre le premier dans leur maison, et leur dit: +«Un tel me suit et vient vous rendre visite»; et retournant sur ses pas: +«Je vous ai annoncé, dit-il, et l'on se fait un grand honneur de vous +recevoir.» Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses +les plus viles et qui ne conviennent qu'à des femmes. S'il est invité à +souper, il est le premier des conviés à louer le vin; assis à table le +plus proche de celui qui fait le repas, il lui répète souvent: «En +vérité, vous faites une chère délicate»; et montrant aux autres l'un des +mets qu'il soulève du plat: «Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand.» +Il a soin de lui demander s'il a froid, s'il ne voudrait point une autre +robe; et il s'empresse de le mieux couvrir. Il lui parle sans cesse à +l'oreille; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il lui répond +négligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il +ne faut pas croire qu'au théâtre il oublie d'arracher des carreaux des +mains du valet qui les distribue, pour les porter à sa place, et l'y +faire asseoir plus mollement. J'ai dû dire aussi qu'avant qu'il sorte de +sa maison, il en loue l'architecture, se récrie sur toutes choses, dit +que les jardins sont bien plantés; et s'il aperçoit quelque part le +portrait du maître, où il soit extrêmement flatté, il est touché de voir +combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'oeuvre. En un +mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard; mais il rapporte +toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire à +quelqu'un et d'acquérir ses bonnes grâces.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_limpertinent_ou_du_diseur_de_rien" id="De_limpertinent_ou_du_diseur_de_rien"></a><a href="#table"><i>De l'impertinent ou du diseur de rien</i></a></h2> + + +<p>La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contractée de +parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant +assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne connaît +point, entre d'abord en matière, l'entretient de sa femme et lui fait +son éloge, lui conte son songe; lui fait un long détail d'un repas où il +s'est trouvé, sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il +s'échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps +présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent +point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur +la cherté du blé, sur le grand nombre d'étrangers qui sont dans la +ville; il dit qu'au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer +devient navigable; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la +terre, et ferait espérer une bonne récolte; qu'il cultivera son champ +l'année prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le siècle est dur, +et qu'on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c'est +Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l'autel de Cérès à +la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le +théâtre de la musique, quel est le quantième du mois; il lui dit qu'il a +eu la veille une indigestion; et si cet homme à qui il parle a la +patience de l'écouter, il ne partira pas d'auprès de lui: il lui +annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le +mois d'août, les Apaturies au mois d'octobre; et à la campagne, dans le +mois de décembre, les Bacchanales. Il n'y a avec de si grands causeurs +qu'un parti à prendre, qui est de fuir, si l'on veut du moins éviter la +fièvre; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent +pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_rusticite" id="De_la_rusticite"></a><a href="#table"><i>De la rusticité</i></a></h2> + + +<p>Il semble que la rusticité n'est autre chose qu'une ignorance grossière +des bienséances. L'on voit en effet des gens rustiques et sans réflexion +sortir un jour de médecine, et se trouver en cet état dans un lieu +public parmi le monde; ne pas faire la différence de l'odeur forte du +thym ou de la marjolaine d'avec les parfums les plus délicieux; être +chaussés large et grossièrement; parler haut et ne pouvoir se réduire à +un ton de voix modéré; ne se pas fier à leurs amis sur les moindres +affaires, pendant qu'ils s'en entretiennent avec leurs domestiques, +jusques à rendre compte à leurs moindres valets de ce qui aura été dit +dans une assemblée publique. On les voit assis, leur robe relevée +jusqu'aux genoux et d'une manière indécente. Il ne leur arrive pas en +toute leur vie de rien admirer, ni de paraître surpris des choses les +plus extraordinaires que l'on rencontre sur les chemins; mais si c'est +un boeuf, un âne, ou un vieux bouc, alors ils s'arrêtent et ne se lassent +point de les contempler. Si quelquefois ils entrent dans leur cuisine, +ils mangent avidement tout ce qu'ils y trouvent, boivent tout d'une +haleine une grande tasse de vin pur; ils se cachent pour cela de leur +servante, avec qui d'ailleurs ils vont au moulin, et entrent dans les +plus petits détails du domestique. Ils interrompent leur souper, et se +lèvent pour donner une poignée d'herbes aux bêtes de charrue qu'ils ont +dans leurs étables. Heurte-t-on à leur porte pendant qu'ils dînent, ils +sont attentifs et curieux. Vous remarquez toujours proche de leur table +un gros chien de cour, qu'ils appellent à eux, qu'ils empoignent par la +gueule, en disant: «Voilà celui qui garde la place, qui prend soin de la +maison et de ceux qui sont dedans.» Ces gens, épineux dans les payements +qu'on leur fait, rebutent un grand nombre de pièces qu'ils croient +légères, ou qui ne brillent pas assez à leurs yeux, et qu'on est obligé +de leur changer. Ils sont occupés pendant la nuit d'une charrue, d'un +sac, d'une faux, d'une corbeille, et ils rêvent à qui ils ont prêté ces +ustensiles; et lorsqu'ils marchent par la ville: «Combien vaut, +demandent-ils aux premiers qu'ils rencontrent, le poisson salé? Les +fourrures se vendent-elles bien? N'est-ce pas aujourd'hui que les jeux +nous ramènent une nouvelle lune?» D'autres fois, ne sachant que dire, +ils vous apprennent qu'ils vont se faire raser, et qu'ils ne sortent que +pour cela. Ce sont ces mêmes personnes que l'on entend chanter dans le +bain, qui mettent des clous à leurs souliers, et qui, se trouvant tout +portés devant la boutique d'Archias, achètent eux-mêmes des viandes +salées, et les apportent à la main en pleine rue.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Du_complaisant" id="Du_complaisant"></a><a href="#table"><i>Du complaisant</i></a></h2> + + +<p>Pour faire une définition un peu exacte de cette affectation que +quelques-uns ont de plaire à tout le monde, il faut dire que c'est une +manière de vivre où l'on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et +honnête que ce qui est agréable. Celui qui a cette passion, d'aussi loin +qu'il aperçoit un homme dans la place, le salue en s'écriant: «Voilà ce +qu'on appelle un homme de bien!», l'aborde, l'admire sur les moindres +choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu'il ne lui échappe; et +après avoir fait quelques pas avec lui, il lui demande avec empressement +quel jour on pourra le voir, et enfin ne s'en sépare qu'en lui donnant +mille éloges. Si quelqu'un le choisit pour arbitre dans un procès, il ne +doit pas attendre de lui qu'il lui soit plus favorable qu'à son +adversaire: comme il veut plaire à tous deux, il les ménagera également. +C'est dans cette vue que, pour se concilier tous les étrangers qui sont +dans la ville, il leur dit quelquefois qu'il leur trouve plus de raison +et d'équité que dans ses concitoyens. S'il est prié d'un repas, il +demande en entrant à celui qui l'a convié où sont ses enfants; et dès +qu'ils paraissent, il se récrie sur la ressemblance qu'ils ont avec leur +père, et que deux figues ne se ressemblent pas mieux; il les fait +approcher de lui, il les baise, et, les ayant fait asseoir à ses deux +côtés, il badine avec eux: «À qui est, dit-il, la petite bouteille? À +qui est la jolie cognée?» Il les prend ensuite sur lui, et les laisse +dormir sur son estomac, quoiqu'il en soit incommodé. Celui enfin qui +veut plaire se fait raser souvent, a un fort grand soin de ses dents, +change tous les jours d'habits, et les quitte presque tout neufs; il ne +sort point en public qu'il ne soit parfumé; on ne le voit guère dans les +salles publiques qu'auprès des comptoirs des banquiers; et dans les +écoles, qu'aux endroits seulement où s'exercent les jeunes gens; et au +théâtre, les jours de spectacle, que dans les meilleures places et tout +proche des préteurs. Ces gens encore n'achètent jamais rien pour eux; +mais ils envoient à Byzance toute sorte de bijoux précieux, des chiens +de Sparte à Gyzique, et à Rhodes l'excellent miel du mont Hymette; et +ils prennent soin que toute la ville soit informée qu'ils font ces +emplettes. Leur maison est toujours remplie de mille choses curieuses +qui font plaisir à voir, ou que l'on peut donner, comme des singes et +des satyres, qu'ils savent nourrir, des pigeons de Sicile, des dés +qu'ils font faire d'os de chèvre, des fioles pour des parfums, des +cannes torses que l'on fait à Sparte, et des tapis de Perse à +personnages. Ils ont chez eux jusques à un jeu de paume, et une arène +propre à s'exercer à la lutte; et s'ils se promènent par la ville et +qu'ils rencontrent en leur chemin des philosophes, des sophistes, des +escrimeurs ou des musiciens, ils leur offrent leur maison pour s'y +exercer chacun dans son art indifféremment: ils se trouvent présents à +ces exercices; et se mêlant avec ceux qui viennent là pour regarder: «À +qui croyez-vous qu'appartienne une si belle maison et cette arène si +commode? Vous voyez, ajoutent-ils en leur montrant quelque homme +puissant de la ville, celui qui en est le maître et qui en peut +disposer.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_limage_dun_coquin" id="De_limage_dun_coquin"></a><a href="#table"><i>De l'image d'un coquin</i></a></h2> + + +<p>Un coquin est celui à qui les choses les plus honteuses ne coûtent rien +à dire ou à faire, qui jure volontiers et fait des serments en justice +autant que l'on lui en demande, qui est perdu de réputation, que l'on +outrage impunément, qui est un chicaneur de profession, un effronté, et +qui se mêle de toutes sortes d'affaires. Un homme de ce caractère entre +sans masque dans une danse comique; et même sans être ivre; et de +sang-froid, il se distingue dans la danse la plus obscène par les +postures les plus indécentes. C'est lui qui, dans ces lieux où l'on voit +des prestiges, s'ingère de recueillir l'argent de chacun des +spectateurs, et qui fait querelle à ceux qui, étant entrés par billets, +croient ne devoir rien payer. Il est d'ailleurs de tous métiers; tantôt +il tient une taverne, tantôt il est suppôt de quelque lieu infâme, une +autre fois partisan: il n'y a point de sale commerce où il ne soit +capable d'entrer; vous le verrez aujourd'hui crieur public, demain +cuisinier ou brelandier: tout lui est propre. S'il a une mère, il la +laisse mourir de faim. Il est sujet au larcin, et à se voir traîner par +la ville dans une prison, sa demeure ordinaire, et où il passe une +partie de sa vie. Ce sont ces sortes de gens que l'on voit se faire +entourer du peuple, appeler ceux qui passent et se plaindre à eux avec +une voix forte et enrouée, insulter ceux qui les contredisent: les uns +fendent la presse pour les voir, pendant que les autres, contents de les +avoir vus, se dégagent et poursuivent leur chemin sans vouloir les +écouter; mais ces effrontés continuent de parler: ils disent à celui-ci +le commencement d'un fait, quelque mot à cet autre; à peine peut-on +tirer d'eux la moindre partie de ce dont il s'agit; et vous remarquerez +qu'ils choisissent pour cela des jours d'assemblée publique, où il y a +un grand concours de monde, qui se trouve le témoin de leur insolence. +Toujours accablés de procès, que l'on intente contre eux ou qu'ils ont +intentés à d'autres, de ceux dont ils se délivrent par de faux serments +comme de ceux qui les obligent de comparaître, ils n'oublient jamais de +porter leur boîte dans leur sein, et une liasse de papiers entre leurs +mains. Vous les voyez dominer parmi de vils praticiens, à qui ils +prêtent à usure, retirant chaque jour une obole et demie de chaque +drachme; fréquenter les tavernes, parcourir les lieux où l'on débite le +poisson frais ou salé, et consumer ainsi en bonne chère tout le profit +qu'ils tirent de cette espèce de trafic. En un mot, ils sont querelleux +et difficiles, ont sans cesse la bouche ouverte à la calomnie, ont une +voix étourdissante, et qu'ils font retentir dans les marchés et dans les +boutiques.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Du_grand_parleur" id="Du_grand_parleur"></a><a href="#table"><i>Du grand parleur</i></a></h2> + + +<p>Ce que quelques-uns appellent babil est proprement une intempérance de +langue qui ne permet pas à un homme de se taire. «Vous ne contez pas la +chose comme elle est, dira quelqu'un de ces grands parleurs à quiconque +veut l'entretenir de quelque affaire que ce soit: j'ai tout su, et si +vous vous donnez la patience de m'écouter, je vous apprendrai tout»; et +si cet autre continue de parler: «Vous avez déjà dit cela; songez, +poursuit-il, à ne rien oublier. Fort bien; cela est ainsi, car vous +m'avez heureusement remis dans le fait: voyez ce que c'est que de +s'entendre les uns les autres»; et ensuite: «Mais que veux-je dire? Ah! +j'oubliais une chose! oui, c'est cela même, et je voulais voir si vous +tomberiez juste dans tout ce que j'en ai appris.» C'est par de telles ou +semblables interruptions qu'il ne donne pas de loisir à celui qui lui +parle de respirer; et lorsqu'il a comme assassiné de son babil chacun de +ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans +un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses sérieuses, +et les met en fuite. De là il entre dans les écoles publiques et dans +les lieux des exercices, où il amuse les maîtres par de vains discours, +et empêche la jeunesse de profiter de leurs leçons. S'il échappe à +quelqu'un de dire: «Je m'en vais», celui-ci se met à le suivre, et il ne +l'abandonne point qu'il ne l'ait remis jusque dans sa maison. Si par +hasard il a appris ce qui aura été dit dans une assemblée de ville, il +court dans le même temps le divulguer. Il s'étend merveilleusement sur +la fameuse bataille qui s'est donnée sous le gouvernement de l'orateur +Aristophon, comme sur le combat célèbre que ceux de Lacédémone ont livré +aux Athéniens sous la conduite de Lysandre. Il raconte une autre fois +quels applaudissements a eus un discours qu'il a fait dans le public, en +répète une grande partie, mêle dans ce récit ennuyeux des invectives +contre le peuple, pendant que de ceux qui l'écoutent les uns +s'endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d'un +seul mot qu'il aura dit. Un grand causeur, en un mot, s'il est sur les +tribunaux, ne laisse pas la liberté de juger; il ne permet pas que l'on +mange à table; et s'il se trouve au théâtre, il empêche non seulement +d'entendre, mais même de voir les acteurs. On lui fait avouer ingénument +qu'il ne lui est pas possible de se taire, qu'il faut que sa langue se +remue dans son palais comme le poisson dans l'eau, et que quand on +l'accuserait d'être plus babillard qu'une hirondelle, il faut qu'il +parle: aussi écoute-t-il froidement toutes les railleries que l'on fait +de lui sur ce sujet; et jusques à ses propres enfants, s'ils commencent +à s'abandonner au sommeil: «Faites-nous, lui disent-ils, un conte qui +achève de nous endormir.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Du_debit_des_nouvelles" id="Du_debit_des_nouvelles"></a><a href="#table">Du débit des nouvelles</a></h2> + + +<p>Un nouvelliste ou un conteur de fables est un homme qui arrange, selon +son caprice, des discours et des faits remplis de fausseté; qui, +lorsqu'il rencontre l'un de ses amis, compose son visage, et lui +souriant: «D'où venez-vous ainsi? lui dit-il; que nous direz-vous de +bon? n'y a-t-il rien de nouveau?» Et continuant de l'interroger: «Quoi +donc? n'y a-t-il aucune nouvelle? cependant il y a des choses étonnantes +à raconter.» Et sans lui donner le loisir de lui répondre: «Que +dites-vous donc? poursuit-il; n'avez-vous rien entendu par la ville? Je +vois bien que vous ne savez rien, et que je vais vous régaler de grandes +nouveautés.» Alors, ou c'est un soldat, ou le fils d'Astée le joueur de +flûte, ou Lycon l'ingénieur, tous gens qui arrivent fraîchement de +l'armée, de qui il sait toutes choses; car il allègue pour témoins de ce +qu'il avance des hommes obscurs qu'on ne peut trouver pour les +convaincre de fausseté. Il assure donc que ces personnes lui on dit que +le Roi et Polysperchon ont gagné la bataille, et que Cassandre, leur +ennemi, est tombé vif entre leurs mains. Et lorsque quelqu'un lui dit: +«Mais en vérité, cela est-il croyable?», il lui réplique que cette +nouvelle se crie et se répand par toute la ville, que tous s'accordent à +dire la même chose, que c'est tout ce qui se raconte du combat, et qu'il +y a eu un grand carnage. Il ajoute qu'il a lu cet événement sur le +visage de ceux qui gouvernent, qu'il y a un homme caché chez l'un de ces +magistrats depuis cinq jours entiers, qui revient de la Macédoine, qui a +tout vu et qui lui a tout dit. Ensuite, interrompant le fil de sa +narration: «Que pensez-vous de ce succès?» demande-t-il à ceux qui +l'écoutent. «Pauvre Cassandre! malheureux prince! s'écrie-t-il d'une +manière touchante. Voyez ce que c'est que la fortune; car enfin +Cassandre était puissant, et il avait avec lui de grandes forces. Ce que +je vous dis, poursuit-il, est un secret qu'il faut garder pour vous +seul», pendant qu'il court par toute la ville le débiter à qui le veut +entendre. Je vous avoue que ces diseurs de nouvelles me donnent de +l'admiration, et que je ne conçois pas quelle est la fin qu'ils se +proposent; car pour ne rien dire de la bassesse qu'il y a à toujours +mentir, je ne vois pas qu'ils puissent recueillir le moindre fruit de +cette pratique. Au contraire, il est arrivé à quelques-uns de se laisser +voler leurs habits dans un bain public, pendant qu'ils ne songeaient +qu'à rassembler autour d'eux une foule de peuple, et à lui conter des +nouvelles. Quelques autres, après avoir vaincu sur mer et sur terre dans +le Portique, ont payé l'amende pour n'avoir pas comparu à une cause +appelée. Enfin il s'en est trouvé qui, le jour même qu'ils ont pris une +ville, du moins par leurs beaux discours, ont manqué de dîner. Je ne +crois pas qu'il y ait rien de si misérable que la condition de ces +personnes; car quelle est la boutique, quel est le portique, quel est +l'endroit d'un marché public où ils ne passent tout le jour à rendre +sourds ceux qui les écoutent, ou à les fatiguer par leurs mensonges?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_leffronterie_causee_par_lavarice" id="De_leffronterie_causee_par_lavarice"></a><a href="#table">De l'effronterie causée par l'avarice</a></h2> + + +<p>Pour faire connaître ce vice, il faut dire que c'est un mépris de +l'honneur dans la vue d'un vil intérêt. Un homme que l'avarice rend +effronté ose emprunter une somme d'argent à celui à qui il en doit déjà, +et qu'il lui retient avec injustice. Le jour même qu'il aura sacrifié +aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des +viandes consacrées, il les fait saler pour lui servir dans plusieurs +repas, et va souper chez l'un de ses amis; et là, à table, à la vue de +tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux +dépens de son hôte, et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un +quartier de pain: «Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne chère.» Il +va lui-même au marché acheter des viandes cuites; et avant que de +convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand, il +lui fait ressouvenir qu'il lui a autrefois rendu service. Il fait +ensuite peser ces viandes et il en entasse le plus qu'il peut; s'il en +est empêché par celui qui les lui vend, il jette du moins quelque os +dans la balance: si elle peut contenir tout, il est satisfait; sinon, il +ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se dédommager, +sourit, et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura reçu de +quelques étrangers pour leur louer des places au théâtre, il trouve le +secret d'avoir sa place franche au spectacle, et d'y envoyer le +lendemain ses enfants et leur précepteur. Tout lui fait envie: il veut +profiter des bons marchés, et demande hardiment au premier venu une +chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouve-t-il dans une maison +étrangère, il emprunte jusqu'à l'orge et à la paille; encore faut-il que +celui qui les lui prête fasse les frais de les faire porter chez lui. +Cet effronté, en un mot, entre sans payer dans un bain public, et là, en +présence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le +premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui +est remplie d'eau, se la répand sur tout le corps: «Me voilà lavé, +ajoute-t-il, autant que j'en ai besoin, et sans avoir obligation à +personne», remet sa robe et disparaît.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_lepargne_sordide" id="De_lepargne_sordide"></a><a href="#table">De l'épargne sordide</a></h2> + + +<p>Cette espèce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir +ménager les plus petites choses sans aucune fin honnête. C'est dans cet +esprit que quelques-uns, recevant tous les mois le loyer de leur maison, +ne négligent pas d'aller eux-mêmes demander la moitié d'une obole qui +manquait au dernier payement qu'on leur a fait; que d'autres, faisant +l'effort de donner à manger chez eux, ne sont occupés pendant le repas +qu'à compter le nombre de fois que chacun des conviés demande à boire. +Ce sont eux encore dont la portion des prémices des viandes que l'on +envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils apprécient +les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon marché +qu'un autre, en leur rendant compte, veuille se prévaloir, ils lui +soutiennent toujours qu'il a acheté trop cher. Implacables à l'égard +d'un valet qui aura laissé tomber un pot de terre, ou cassé par malheur +quelque vase d'argile, ils lui déduisent cette perte sur sa nourriture; +mais si leurs femmes ont perdu seulement un denier, il faut alors +renverser toute une maison, déranger les lits; transporter des coffres, +et chercher dans les recoins les plus cachés. Lorsqu'ils vendent, ils +n'ont que cette unique chose en vue, qu'il n'y ait qu'à perdre pour +celui qui achète. Il n'est permis à personne de cueillir une figue dans +leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite +branche de palmier, ou quelques olives qui seront tombées de l'arbre. +Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les +bornes, voient si l'on n'y a rien changé et si elles sont toujours les +mêmes. Ils tirent intérêt de l'intérêt, et ce n'est qu'à cette condition +qu'ils donnent du temps à leurs créanciers. S'ils ont invité à dîner +quelques-uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple, +ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a +vus souvent aller eux-mêmes au marché pour ces repas, y trouver tout +trop cher, et en revenir sans rien acheter. «Ne prenez pas l'habitude, +disent-ils à leurs femmes, de prêter votre sel, votre orge, votre +farine, ni même du cumin, de la marjolaine, des gâteaux pour l'autel, du +coton, de la laine; car ces petits détails ne laissent pas de monter, à +la fin d'une année, à une grosse somme.» Ces avares, en un mot, ont des +trousseaux de clefs rouillées, dont ils ne se servent point, des +cassettes où leur argent est en dépôt, qu'ils n'ouvrent jamais, et +qu'ils laissent moisir dans un coin de leur cabinet; ils portent des +habits qui leur sont trop courts et trop étroits; les plus petites +fioles contiennent plus d'huile qu'il n'en faut pour les oindre; ils ont +la tête rasée jusqu'au cuir, se déchaussent vers le milieu du jour pour +épargner leurs souliers, vont trouver les foulons pour obtenir d'eux de +ne pas épargner la craie dans la laine qu'ils leur ont donnée à +préparer, afin, disent-ils, que leur étoffe se tache moins.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_limpudent_ou_de_celui_qui_ne_rougit_de_rien" id="De_limpudent_ou_de_celui_qui_ne_rougit_de_rien"></a><a href="#table">De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien</a></h2> + + +<p>L'impudence est facile à définir: il suffit de dire que c'est une +profession ouverte d'une plaisanterie outrée, comme de ce qu'il y a de +plus honteux et de plus contraire à la bienséance. Celui-là, par +exemple, est impudent, qui voyant venir vers lui une femme de condition, +feint dans ce moment quelque besoin pour avoir occasion de se montrer à +elle d'une manière déshonnête; qui se plaît à battre des mains au +théâtre lorsque tout le monde se tait, ou y siffler les acteurs que les +autres voient et écoutent avec plaisir; qui, couché sur le dos, pendant +que toute l'assemblée garde un profond silence, fait entendre de sales +hoquets qui obligent les spectateurs de tourner la tête et d'interrompre +leur attention. Un homme de ce caractère achète en plein marché des +noix, des pommes, toute sorte de fruits, les mange, cause debout avec la +fruitière, appelle par leurs noms ceux qui passent sans presque les +connaître, en arrête d'autres qui courent par la place et qui ont leurs +affaires; et s'il voit venir quelque plaideur, il l'aborde, le raille et +le félicite sur une cause importante qu'il vient de perdre. Il va +lui-même choisir de la viande, et louer pour un souper des femmes qui +jouent de la flûte; et montrant à ceux qu'il rencontre ce qu'il vient +d'acheter, il les convie en riant d'en venir manger. On le voit +s'arrêter devant la boutique d'un barbier ou d'un parfumeur, et là +annoncer qu'il va faire un grand repas et s'enivrer. Si quelquefois il +vend du vin, il le fait mêler, pour ses amis comme pour les autres sans +distinction. Il ne permet pas à ses enfants d'aller à l'amphithéâtre +avant que les jeux soient commencés et lorsque l'on paye pour être +placé, mais seulement sur la fin du spectacle et quand l'architecte +néglige les places et les donne pour rien. Étant envoyé avec quelques +autres citoyens en ambassade, il laisse chez soi la somme que le public +lui a donnée pour faire les frais de son voyage, et emprunte de l'argent +de ses collègues; sa coutume alors est de charger son valet de fardeaux +au delà de ce qu'il en peut porter, et de lui retrancher cependant de +son ordinaire; et comme il arrive souvent que l'on fait dans les villes +des présents aux ambassadeurs, il demande sa part pour la vendre. «Vous +m'achetez toujours, dit-il au jeune esclave qui le sert dans le bain, +une mauvaise huile, et qu'on ne peut supporter»: il se sert ensuite de +l'huile d'un autre et épargne la sienne. Il envie à ses propres valets +qui le suivent la plus petite pièce de monnaie qu'ils auront ramassée +dans les rues, et il ne manque point d'en retenir sa part avec ce mot: +Mercure est commun. Il fait pis: il distribue à ses domestique leurs +provisions dans une certaine mesure dont le fond, creux par-dessous, +s'enfonce en dedans et s'élève comme en pyramide; et quand elle est +pleine, il la rase lui-même avec le rouleau le plus près qu'il peut... De +même, s'il paye à quelqu'un trente mines qu'il lui doit, il fait si bien +qu'il y manque quatre drachmes, dont il profite. Mais dans ces grands +repas où il faut traiter toute une tribu, il fait recueillir par ceux de +ses domestiques qui ont soin de la table le reste des viandes qui ont +été servies, pour lui en rendre compte: il serait fâché de leur laisser +une rave à demi mangée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Du_contre-temps" id="Du_contre-temps"></a><a href="#table"><i>Du contre-temps</i></a></h2> + + +<p>Cette ignorance du temps et de l'occasion est une manière d'aborder les +gens ou d'agir avec eux toujours incommode et embarrassante. Un importun +est celui qui choisit le moment que son ami est accablé de ses propres +affaires, pour lui parler des siennes; qui va souper chez sa maîtresse, +le soir même qu'elle a la fièvre; qui voyant que quelqu'un vient d'être +condamné en justice de payer pour un autre pour qui il s'est obligé, le +prie néanmoins de répondre pour lui; qui comparaît pour servir de témoin +dans un procès que l'on vient de juger; qui prend le temps des noces où +il est invité pour se déchaîner contre les femmes; qui entraîne à la +promenade des gens à peine arrivés d'un long voyage et qui n'aspirent +qu'à se reposer; fort capable d'amener des marchands pour offrir d'une +chose plus qu'elle ne vaut, après qu'elle est vendue; de se lever au +milieu d'une assemblée pour reprendre un fait dès ses commencements, et +en instruire à fond ceux qui en ont les oreilles rebattues et qui le +savent mieux que lui; souvent empressé pour engager dans une affaire des +personnes qui, ne l'affectionnant point, n'osent pourtant refuser d'y +entrer. S'il arrive que quelqu'un dans la ville doive faire un festin +après avoir sacrifié, il va lui demander une portion des viandes qu'il a +préparées. Une autre fois, s'il voit qu'un maître châtie devant lui son +esclave: «J'ai perdu, dit-il, un des miens dans une pareille occasion: +je le fis fouetter, il se désespéra et s'alla pendre.» Enfin, il n'est +propre qu'à commettre de nouveau deux personnes qui veulent +s'accommoder, s'ils l'ont fait arbitre de leur différend. C'est encore +une action qui lui convient fort que d'aller prendre au milieu du repas, +pour danser, un homme qui est de sang-froid et qui n'a bu que +modérément.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_lair_empresse" id="De_lair_empresse"></a><a href="#table"><i>De l'air empressé</i></a></h2> + + +<p>Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou +une vaine affectation de marquer aux autres de la bienveillance par ses +paroles et par toute sa conduite. Les manières d'un homme empressé sont +de prendre sur soi l'événement d'une affaire qui est au-dessus de ses +forces, et dont il ne saurait sortir avec honneur; et dans une chose que +toute une assemblée juge raisonnable, et où il ne se trouve pas la +moindre difficulté, d'insister longtemps sur une légère circonstance, +pour être ensuite de l'avis des autres; de faire beaucoup plus apporter +de vin dans un repas qu'on n'en peut boire; d'entrer dans une querelle +où il se trouve présent, d'une manière à l'échauffer davantage. Rien +n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir à servir de guide +dans un chemin détourné qu'il ne connaît pas, et dont il ne peut ensuite +trouver l'issue; venir vers son général, et lui demander quand il doit +ranger son armée en bataille, quel jour il faudra combattre, et s'il n'a +point d'ordres à lui donner pour le lendemain; une autre fois +s'approcher de son père: «Ma mère, lui dit-il mystérieusement, vient de +se coucher et ne commence qu'à s'endormir»; s'il entre enfin dans la +chambre d'un malade à qui son médecin a défendu le vin, dire qu'on peut +essayer s'il ne lui fera point de mal, et le soutenir doucement pour lui +en faire prendre. S'il apprend qu'une femme soit morte dans la ville, il +s'ingère de faire son épitaphe; il y fait graver son nom, celui de son +mari, de son père, de sa mère, son pays, son origine, avec cet éloge: +ils avaient tous de la vertu. S'il est quelquefois obligé de jurer +devant des juges qui exigent son serment: «Ce n'est pas, dit-il en +perçant la foule pour paraître à l'audience, la première fois que cela +m'est arrivé.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_stupidite" id="De_la_stupidite"></a><a href="#table"><i>De la stupidité</i></a></h2> + + +<p>La stupidité est en nous une pesanteur d'esprit qui accompagne nos +actions et nos discours. Un homme stupide, ayant lui-même calculé avec +des jetons une certaine somme, demande à ceux qui le regardent faire à +quoi elle se monte. S'il est obligé de paraître dans un jour prescrit +devant ses juges pour se défendre dans un procès que l'on lui fait, il +l'oublie entièrement et part pour la campagne. Il s'endort à un +spectacle, et il ne se réveille que longtemps après qu'il est fini et +que le peuple s'est retiré. Après s'être rempli de viandes le soir, il +se lève la nuit pour une indigestion, va dans la rue se soulager, où il +est mordu d'un chien du voisinage. Il cherche ce qu'on vient de lui +donner, et qu'il a mis lui-même dans quelque endroit, où souvent il ne +peut le retrouver. Lorsqu'on l'avertit de la mort de l'un de ses amis +afin qu'il assiste à ses funérailles, il s'attriste, il pleure, il se +désespère, et prenant une façon de parler pour une autre: «À la bonne +heure», ajoute-t-il; ou une pareille sottise. Cette précaution qu'ont +les personnes sages de ne pas donner sans témoin de l'argent à leurs +créanciers, il l'a pour en recevoir de ses débiteurs. On le voit +quereller son valet, dans le plus grand froid de l'hiver, pour ne lui +avoir pas acheté des concombres. S'il s'avise un jour de faire exercer +ses enfants à la lutte ou à la course, il ne leur permet pas de se +retirer qu'ils ne soient tout en sueur et hors d'haleine. Il va cueillir +lui-même des lentilles, les fait cuire, et oubliant qu'il y a mis du +sel, il les sale une seconde fois, de sorte que personne n'en peut +goûter. Dans le temps d'une pluie incommode, et dont tout le monde se +plaint, il lui échappera de dire que l'eau du ciel est une chose +délicieuse; et si on lui demande par hasard combien il a vu emporter de +morts par la porte Sacrée: «Autant, répond-il, pensant peut-être à de +l'argent ou à des grains, que je voudrais que vous et moi en puissions +avoir.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_brutalite" id="De_la_brutalite"></a><a href="#table"><i>De la brutalité</i></a></h2> + + +<p>La brutalité est une certaine dureté, et j'ose dire une férocité qui se +rencontre dans nos manières d'agir, et qui passe même jusqu'à nos +paroles. Si vous demandez à un homme brutal: «Qu'est devenu un tel?» il +vous répond durement: «Ne me rompez point la tête.» Si vous le saluez, +il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut. Si quelquefois il +met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en +demander le prix, il ne vous écoute pas; mais il dit fièrement à celui +qui la marchande: «Qu'y trouvez-vous à dire?» Il se moque de la piété de +ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une +grande célébrité: «Si leurs prières, dit-il, vont jusques aux Dieux, et +s'ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils +les ont bien payés, et que ce n'est pas un présent du ciel.» Il est +inexorable à celui qui sans dessein l'aura poussé légèrement, ou lui +aura marché sur le pied: c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La +première chose qu'il dit à un ami qui lui emprunte quelque argent, c'est +qu'il ne lui en prêtera point: il va le trouver ensuite, et le lui donne +de mauvaise grâce, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive +jamais de se heurter à une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans +lui donner de grandes malédictions. Il ne daigne pas attendre personne; +et si l'on diffère un moment à se rendre au lieu dont l'on est convenu +avec lui, il se retire. Il se distingue toujours par une grande +singularité: il ne veut ni chanter à son tour, ni réciter dans un repas, +ni même danser avec les autres. En un mot, on ne le voit guère dans les +temples importuner les Dieux, et leur faire des voeux ou des sacrifices.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_superstition" id="De_la_superstition"></a><a href="#table">De la superstition</a></h2> + + +<p>La superstition semble n'être autre chose qu'une crainte mal réglée de +la Divinité. Un homme superstitieux, après avoir lavé ses mains et +s'être purifié avec de l'eau lustrale, sort du temple, et se promène une +grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il +voit une belette, il s'arrête tout court, et il ne continue pas de +marcher que quelqu'un n'ait passé avant lui par le même endroit que cet +animal a traversé, ou qu'il n'ait jeté lui-même trois petites pierres +dans le chemin, comme pour éloigner de lui ce mauvais présage. En +quelque endroit de sa maison qu'il ait aperçu un serpent, il ne diffère +pas d'y élever un autel; et dès qu'il remarque dans les carrefours de +ces pierres que la dévotion du peuple y a consacrées, il s'en approche, +verse dessus toute l'huile de sa fiole, plie les genoux devant elles, et +les adore. Si un rat lui a rongé un sac de farine, il court au devin, +qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pièce; mais bien +loin d'être satisfait de sa réponse, effrayé d'une aventure si +extraordinaire, il n'ose plus se servir de son sac et s'en défait. Son +faible encore est de purifier sans fin la maison qu'il habite, d'éviter +de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister à des funérailles, ou +d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche; et lorsqu'il lui +arrive d'avoir pendant son sommeil quelque vision, il va trouver les +interprètes des songes, les devins et les augures, pour savoir d'eux à +quel dieu ou à quelle déesse il doit sacrifier. Il est fort exact à +visiter, sur la fin de chaque mois, les prêtres d'Orphée, pour se faire +initier dans ses mystères; il y mène sa femme; ou si elle s'en excuse +par d'autres soins, il y fait conduire ses enfants par une nourrice. +Lorsqu'il marche par la ville, il ne manque guère de se laver toute la +tête avec l'eau des fontaines qui sont dans les places; quelquefois il a +recours à des prêtresses, qui le purifient d'une autre manière, en liant +et étendant autour de son corps un petit chien ou de la squille. Enfin, +s'il voit un homme frappé d'épilepsie, saisi d'horreur, il crache dans +son propre sein, comme pour rejeter le malheur de cette rencontre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_lesprit_chagrin" id="De_lesprit_chagrin"></a><a href="#table">De l'esprit chagrin</a></h2> + + +<p>L'esprit chagrin fait que l'on n'est jamais content de personne, et que +l'on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu'un fait un +festin, et qu'il se souvienne d'envoyer un plat à un homme de cette +humeur, il ne reçoit de lui pour tout remerciement que le reproche +d'avoir été oublié: «Je n'étais pas digne, dit cet esprit querelleux, de +boire de son vin, ni de manger à sa table.» Tout lui est suspect, +jusques aux caresses que lui fait sa maîtresse: «Je doute fort, lui +dit-il, que vous soyez sincère, et que toutes ces démonstrations +d'amitié partent du coeur.» Après une grande sécheresse venant à +pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s'en prend au +ciel de ce qu'elle n'a pas commencé plus tôt. Si le hasard lui fait voir +une bourse dans son chemin, il s'incline: «Il y a des gens, ajoute-t-il, +qui ont du bonheur; pour moi, je n'ai jamais eu celui de trouver un +trésor.» Une autre fois, ayant envie d'un esclave, il prie instamment +celui à qui il appartient d'y mettre le prix; et dès que celui-ci, +vaincu par ses importunités, le lui a vendu, il se repent de l'avoir +acheté: «Ne suis-je pas trompé? demande-t-il, et exigerait-on si peu +d'une chose qui serait sans défauts?» À ceux qui lui font les +compliments ordinaires sur la naissance d'un fils et sur l'augmentation +de sa famille: «Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que +mon bien est diminué de la moitié.» Un homme chagrin, après avoir eu de +ses juges ce qu'il demandait, et l'avoir emporté tout d'une voix sur son +adversaire, se plaint encore de celui qui a écrit ou parlé pour lui, de +ce qu'il n'a pas touché les meilleurs moyens de sa cause; ou lorsque ses +amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un +besoin pressant, si quelqu'un l'en félicite et le convie à mieux espérer +de la fortune: «Comment, lui répond-il; puis-je être sensible à la +moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent à chacun de +ceux qui me l'ont prêté, et n'être pas encore quitte envers eux de la +reconnaissance de leur bienfait?»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_defiance" id="De_la_defiance"></a><a href="#table"><i>De la défiance</i></a></h2> + + +<p>L'esprit de défiance nous fait croire que tout le monde est capable de +nous tromper. Un homme défiant, par exemple, s'il envoie au marché l'un +de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par +un autre qui doit lui rapporter fidèlement combien elles ont coûté. Si +quelquefois il porte de l'argent sur soi dans un voyage, il le calcule à +chaque stade qu'il fait, pour voir s'il a son compte. Une autre fois, +étant couché avec sa femme, il lui demande si elle a remarqué que son +coffre-fort fût bien fermé, si sa cassette est toujours scellée, et si +on a eu soin de bien fermer la porte du vestibule; et, bien qu'elle +assure que tout est en bon état, l'inquiétude le prend, il se lève du +lit, va en chemise et les pieds nus, avec la lampe qui brûle dans sa +chambre, visiter lui-même tous les endroits de sa maison, et ce n'est +qu'avec beaucoup de peine qu'il s'endort après cette recherche. Il mène +avec lui des témoins quand il va demander ses arrérages, afin qu'il ne +prenne pas un jour envie à ses débiteurs de lui dénier sa dette. Ce +n'est point chez le foulon qui passe pour le meilleur ouvrier qu'il +envoie teindre sa robe, mais chez celui qui consent de ne point la +recevoir sans donner caution. Si quelqu'un se hasarde de lui emprunter +quelques vases, il les lui refuse souvent; ou s'il les accorde, il ne +les laisse pas enlever qu'ils ne soient pesés, il fait suivre celui qui +les emporte, et envoie dès le lendemain prier qu'on les lui renvoie. +A-t-il un esclave qu'il affectionne et qui l'accompagne dans la ville, +il le fait marcher devant lui, de peur que s'il le perdait de vue, il ne +lui échappât et ne prît la fuite. À un homme qui, emportant de chez lui +quelque chose que ce soit, lui dirait: «Estimez cela, et mettez-le sur +mon compte», il répondrait qu'il faut le laisser où on l'a pris, et +qu'il a d'autres affaires que celle de courir après son argent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Dun_vilain_homme" id="Dun_vilain_homme"></a><a href="#table"><i>D'un vilain homme</i></a></h2> + + +<p>Ce caractère suppose toujours dans un homme une extrême malpropreté, et +une négligence pour sa personne qui passe dans l'excès et qui blesse +ceux qui s'en aperçoivent. Vous le verrez quelquefois tout couvert de +lèpre, avec des ongles longs et malpropres, ne pas laisser de se mêler +parmi le monde, et croire en être quitte pour dire que c'est une maladie +de famille, et que son père et son aïeul y étaient sujets. Il a aux +jambes des ulcères. On lui voit aux mains des poireaux et d'autres +saletés, qu'il néglige de faire guérir; ou s'il pense à y remédier, +c'est lorsque le mal, aigri par le temps, est devenu incurable. Il est +hérissé de poil sous les aisselles et par tout le corps, comme une bête +fauve; il a les dents noires, rongées, et telles que son abord ne se +peut souffrir. Ce n'est pas tout: il crache ou il se mouche en mangeant; +il parle la bouche pleine, fait en buvant des choses contre la +bienséance; il ne se sert jamais au bain que d'une huile qui sent +mauvais, et ne paraît guère dans une assemblée publique qu'avec une +vieille robe et toute tachée. S'il est obligé d'accompagner sa mère chez +les devins, il n'ouvre la bouche que pour dire des choses de mauvais +augure. Une autre fois, dans le temple et en faisant des libations, il +lui échappera des mains une coupe ou quelque autre vase; et il rira +ensuite de cette aventure, comme s'il avait fait quelque chose de +merveilleux. Un homme si extraordinaire ne sait point écouter un concert +ou d'excellents joueurs de flûte; il bat des mains avec violence comme +pour leur applaudir, ou bien il suit d'une voix désagréable le même air +qu'ils jouent; il s'ennuie de la symphonie, et demande si elle ne doit +pas bientôt finir. Enfin, si étant assis à table il veut cracher, c'est +justement sur celui qui est derrière lui pour lui donner à boire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Dun_homme_incommode" id="Dun_homme_incommode"></a><a href="#table">D'un homme incommode</a></h2> + + +<p>Ce qu'on appelle un fâcheux est celui qui, sans faire à quelqu'un un +fort grand tort, ne laisse pas de l'embarrasser beaucoup; qui, entrant +dans la chambre de son ami qui commence à s'endormir, le réveille pour +l'entretenir de vains discours; qui, se trouvant sur le bord de la mer, +sur le point qu'un homme est prêt de partir et de monter dans son +vaisseau, l'arrête sans nul besoin, l'engage insensiblement à se +promener avec lui sur le rivage; qui, arrachant un petit enfant du sein +de sa nourrice pendant qu'il tette, lui fait avaler quelque chose qu'il +a mâché, bat des mains devant lui, le caresse, et lui parle d'une voix +contrefaite; qui choisit le temps du repas, et que le potage est sur la +table, pour dire qu'ayant pris médecine depuis deux jours, il est allé +par haut et par bas, et qu'une bile noire et recuite était mêlée dans +ses déjections; qui, devant toute une assemblée, s'avise de demander à +sa mère quel jour elle a accouché de lui; qui ne sachant que dire, +apprend que l'eau de sa citerne est fraîche, qu'il croît dans son jardin +de bonnes légumes, ou que sa maison est ouverte à tout le monde, comme +une hôtellerie; qui s'empresse de faire connaître à ses hôtes un +parasite qu'il a chez lui; qui l'invite à table à se mettre en bonne +humeur, et à réjouir la compagnie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_sotte_vanite" id="De_la_sotte_vanite"></a><a href="#table">De la sotte vanité</a></h2> + + +<p>La sotte vanité semble être une passion inquiète de se faire valoir par +les plus petites choses, ou de chercher dans les sujets les plus +frivoles du nom et de la distinction. Ainsi un homme vain, s'il se +trouve à un repas, affecte toujours de s'asseoir proche de celui qui l'a +convié. Il consacre à Apollon la chevelure d'un fils qui lui vient de +naître; et dès qu'il est parvenu à l'âge de puberté, il le conduit +lui-même à Delphes, lui coupe les cheveux, et les dépose dans le temple +comme un monument d'un voeu solennel qu'il a accompli. Il aime à se faire +suivre par un More. S'il fait un payement, il affecte que ce soit dans +une monnaie toute neuve, et qui ne vienne que d'être frappée. Après +qu'il a immolé un boeuf devant quelque autel, il se fait réserver la peau +du front de cet animal, il l'orne de rubans et de fleurs, et l'attache à +l'endroit de sa maison le plus exposé à la vue de ceux qui passent, afin +que personne du peuple n'ignore qu'il a sacrifié un boeuf. Une autre +fois, au retour d'une cavalcade qu'il aura faite avec d'autres citoyens, +il renvoie chez soi par un valet tout son équipage, et ne garde qu'une +riche robe dont il est habillé, et qu'il traîne le reste du jour dans la +place publique. S'il lui meurt un petit chien, il l'enterre, lui dresse +une épitaphe avec ces mots: Il était de race de Malte. Il consacre un +anneau à Esculape, qu'il use à force d'y pendre des couronnes de fleurs. +Il se parfume tous les jours. Il remplit avec un grand faste tout le +temps de sa magistrature; et sortant de charge, il rend compte au peuple +avec ostentation des sacrifices qu'il a faits, comme du nombre et de la +qualité des victimes qu'il a immolées. Alors, revêtu d'une robe blanche, +et couronné de fleurs, il paraît dans l'assemblée du peuple: «Nous +pouvons, dit-il, vous assurer, ô Athéniens, que pendant le temps de +notre gouvernement nous avons sacrifié à Cybèle, et que nous lui avons +rendu des honneurs tels que les mérite de nous la mère des Dieux: +espérez donc toutes choses heureuses de cette déesse.» Après avoir parlé +ainsi, il se retire dans sa maison, où il fait un long récit à sa femme +de la manière dont tout lui a réussi au delà même de ses souhaits.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_lavarice" id="De_lavarice"></a><a href="#table"><i>De l'avarice</i></a></h2> + + +<p>Ce vice est dans l'homme un oubli de l'honneur et de la gloire, quand il +s'agit d'éviter la moindre dépense. Si un avare a remporté le prix de la +tragédie, il consacre à Bacchus des guirlandes ou des bandelettes faites +d'écorce de bois, et il fait graver son nom sur un présent si +magnifique. Quelquefois, dans les temps difficiles, le peuple est obligé +de s'assembler pour régler une contribution capable de subvenir aux +besoins de la République; alors il se lève et garde le silence, ou le +plus souvent il fend la presse et se retire. Lorsqu'il marie sa fille, +et qu'il sacrifie selon la coutume, il n'abandonne de la victime que les +parties seules qui doivent être brûlées sur l'autel: il réserve les +autres pour les vendre; et comme il manque de domestiques pour servir à +table et être chargés du soin des noces, il loue des gens pour tout le +temps de la fête, qui se nourrissent à leurs dépens, et à qui il donne +une certaine somme. S'il est capitaine de galère, voulant ménager son +lit, il se contente de coucher indifféremment avec les autres sur de la +natte qu'il emprunte de son pilote. Vous verrez une autre fois cet homme +sordide acheter en plein marché des viandes cuites, toutes sortes +d'herbes, et les porter hardiment dans son sein et sous sa robe; s'il +l'a un jour envoyée chez le teinturier pour la détacher, comme il n'en a +pas une seconde pour sortir, il est obligé de garder la chambre. Il sait +éviter dans la place la rencontre d'un ami pauvre qui pourrait lui +demander, comme aux autres, quelque secours; il se détourne de lui, et +reprend le chemin de sa maison. Il ne donne point de servantes à sa +femme, content de lui en louer quelques-unes pour l'accompagner à la +ville toutes les fois qu'elle sort. Enfin ne pensez pas que ce soit un +autre que lui qui balaie le matin sa chambre, qui fasse son lit et le +nettoie. Il faut ajouter qu'il porte un manteau usé, sale et tout +couvert de taches; qu'en ayant honte lui-même, il le retourne quand il +est obligé d'aller tenir sa place dans quelque assemblée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_lostentation" id="De_lostentation"></a><a href="#table"><i>De l'ostentation</i></a></h2> + + +<p>Je n'estime pas que l'on puisse donner une idée plus juste de +l'ostentation, qu'en disant que c'est dans l'homme une passion de faire +montre d'un bien ou des avantages qu'il n'a pas. Celui en qui elle +domine s'arrête dans l'endroit du Pirée où les marchands étalent, et où +se trouve un plus grand nombre d'étrangers; il entre en matière avec +eux, il leur dit qu'il a beaucoup d'argent sur la mer; il discourt avec +eux des avantages de ce commerce, des gains immenses qu'il y a à espérer +pour ceux qui y entrent, et de ceux surtout que lui qui leur parle y a +faits. Il aborde dans un voyage le premier qu'il trouve sur son chemin, +lui fait compagnie, et lui dit bientôt qu'il a servi sous Alexandre, +quels beaux vases et tout enrichis de pierreries il a rapportés de +l'Asie, quels excellents ouvriers s'y rencontrent, et combien ceux de +l'Europe leur sont inférieurs. Il se vante, dans une autre occasion, +d'une lettre qu'il a reçue d'Antipater, qui apprend que lui troisième +est entré dans la Macédoine. Il dit une autre fois que bien que les +magistrats lui aient permis tels transports de bois qu'il lui plairait +sans payer de tribut, pour éviter néanmoins l'envie du peuple, il n'a +point voulu user de ce privilège. Il ajoute que pendant une grande +cherté de vivres, il a distribué aux pauvres citoyens d'Athènes jusqu'à +la somme de cinq talents; et s'il parle à des gens qu'il ne connaît +point, et dont il n'est pas mieux connu, il leur fait prendre des +jetons, compter le nombre de ceux à qui il a fait ces largesses; et +quoiqu'il monte à plus de six cents personnes, il leur donne à tous des +noms convenables; et après avoir supputé les sommes particulières qu'il +a données à chacun d'eux, il se trouve qu'il en résulte le double de ce +qu'il pensait, et que dix talents y sont employés, «sans compter, +poursuit-il, les galères que j'ai armées à mes dépens, et les charges +publiques que j'ai exercées à mes frais et sans récompense». Cet homme +fastueux va chez un fameux marchand de chevaux, fait sortir de l'écurie +les plus beaux et les meilleurs, fait ses offres, comme s'il voulait les +acheter. De même il visite les foires les plus célèbres, entre sous les +tentes des marchands, se fait déployer une riche robe, et qui vaut +jusqu'à deux talents; il sort en querellant son valet de ce qu'il ose le +suivre sans porter de l'or sur lui pour les besoins où l'on se trouve. +Enfin, s'il habite une maison dont il paye le loyer, il dit hardiment à +quelqu'un qui l'ignore que c'est une maison de famille et qu'il a +héritée de son père; mais qu'il veut s'en défaire, seulement parce +qu'elle est trop petite pour le grand nombre d'étrangers qu'il retire +chez lui.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_lorgueil" id="De_lorgueil"></a><a href="#table"><i>De l'orgueil</i></a></h2> + + +<p>Il faut définir l'orgueil une passion qui fait que de tout ce qui est au +monde l'on n'estime que soi. Un homme fier et superbe n'écoute pas celui +qui l'aborde dans la place pour lui parler de quelque affaire; mais sans +s'arrêter, et se faisant suivre quelque temps, il lui dit enfin qu'on +peut le voir après son souper. Si l'on a reçu de lui le moindre +bienfait, il ne veut pas qu'on en perde jamais le souvenir: il le +reprochera en pleine rue, à la vue de tout le monde. N'attendez pas de +lui qu'en quelque endroit qu'il vous rencontre, il s'approche de vous et +qu'il vous parle le premier; de même, au lieu d'expédier sur-le-champ +des marchands ou des ouvriers, il ne feint point de les renvoyer au +lendemain matin et à l'heure de son lever. Vous le voyez marcher dans +les rues de la ville la tête baissée, sans daigner parler à personne de +ceux qui vont et qui viennent. S'il se familiarise quelquefois jusques à +inviter ses amis à un repas, il prétexte des raisons pour ne pas se +mettre à table et manger avec eux, et il charge ses principaux +domestiques du soin de les régaler. Il ne lui arrive point de rendre +visite à personne sans prendre la précaution d'envoyer quelqu'un des +siens pour avertir qu'il va venir. On ne le voit point chez lui +lorsqu'il mange ou qu'il se parfume. Il ne se donne pas la peine de +régler lui-même des parties; mais il dit négligemment à un valet de les +calculer, de les arrêter et les passer à compte. Il ne sait point écrire +dans une lettre: «Je vous prie de me faire ce plaisir ou de me rendre ce +service», mais: «J'entends que cela soit ainsi; j'envoie un homme vers +vous pour recevoir une telle chose; je ne veux pas que l'affaire se +passe autrement; faites ce que je vous dis promptement et sans +différer.» Voilà son style.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_peur_ou_du_defaut_de_courage" id="De_la_peur_ou_du_defaut_de_courage"></a><a href="#table">De la peur, ou du défaut de courage</a></h2> + + +<p>Cette crainte est un mouvement de l'âme qui s'ébranle, ou qui cède en +vue d'un péril vrai ou imaginaire, et l'homme timide est celui dont je +vais faire la peinture. S'il lui arrive d'être sur la mer et s'il +aperçoit de loin des dunes ou des promontoires, la peur lui fait croire +que c'est le débris de quelques vaisseaux qui ont fait naufrage sur +cette côte; aussi tremble-t-il au moindre flot qui s'élève, et il +s'informe avec soin si tous ceux qui naviguent avec lui sont initiés. +S'il vient à remarquer que le pilote fait une nouvelle manoeuvre, ou +semble se détourner comme pour éviter un écueil, il l'interroge; il lui +demande avec inquiétude s'il ne croit pas s'être écarté de sa route, +s'il tient toujours la haute mer, et si les Dieux sont propices. Après +cela il se met à raconter une vision qu'il a eue pendant la nuit, dont +il est encore tout épouvanté, et qu'il prend pour un mauvais présage. +Ensuite, ses frayeurs venant à croître, il se déshabille et ôte jusques +à sa chemise pour pouvoir mieux se sauver à la nage, et après cette +précaution il ne laisse pas de prier les nautoniers de le mettre à +terre. Que si cet homme faible, dans une expédition militaire où il +s'est engagé, entend dire que les ennemis sont proches, il appelle ses +compagnons de guerre, observe leur contenance sur ce bruit qui court, +leur dit qu'il est sans fondement, et que les coureurs n'ont pu +discerner si ce qu'ils ont découvert à la campagne sont amis ou ennemis; +mais si l'on n'en peut plus douter par les clameurs que l'on entend, et +s'il a vu lui-même de loin le commencement du combat, et que quelques +hommes aient paru tomber à ses yeux, alors feignant que la précipitation +et le tumulte lui ont fait oublier ses armes, il court les quérir dans +sa tente, où il cache son épée sous le chevet de son lit, et emploie +beaucoup de temps à la chercher, pendant que d'un autre côté son valet +va par ses ordres savoir des nouvelles des ennemis, observer quelle +route ils ont prise et où en sont les affaires; et dès qu'il voit +apporter au camp quelqu'un tout sanglant d'une blessure qu'il a reçue, +il accourt vers lui, le console et l'encourage, étanche le sang qui +coule de sa plaie, chasse les mouches qui l'importunent, ne lui refuse +aucun secours, et se mêle de tout, excepté de combattre. Si pendant le +temps qu'il est dans la chambre du malade, qu'il ne perd pas de vue, il +entend la trompette qui sonne la charge: «Ah! dit-il avec imprécation, +puisses-tu être pendu, maudit sonneur qui cornes incessamment, et fais +un bruit enragé qui empêche ce pauvre homme de dormir!» Il arrive même +que tout plein d'un sang qui n'est pas le sien, mais qui a rejailli sur +lui de la plaie du blessé, il fait accroire à ceux qui reviennent du +combat qu'il a couru un grand risque de sa vie pour sauver celle de son +ami; il conduit vers lui ceux qui y prennent intérêt, ou comme ses +parents, ou parce qu'ils sont d'un même pays, et là il ne rougit pas de +leur raconter quand et de quelle manière il a tiré cet homme des ennemis +et l'a apporté dans sa tente.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Des_grands_dune_republique" id="Des_grands_dune_republique"></a><a href="#table">Des grands d'une république</a></h2> + + +<p>La plus grande passion de ceux qui ont les premières places dans un État +populaire n'est pas le désir du gain ou de l'accroissement de leurs +revenus, mais une impatience de s'agrandir et de se fonder, s'il se +pouvait, une souveraine puissance sur celle du peuple. S'il s'est +assemblé pour délibérer à qui des citoyens il donnera la commission +d'aider de ses soins le premier magistrat dans la conduite d'une fête ou +d'un spectacle, cet homme ambitieux, et tel que je viens de le définir, +se lève, demande cet emploi, et proteste que nul autre ne peut si bien +s'en acquitter. Il n'approuve point la domination de plusieurs, et de +tous les vers d'Homère il n'a retenu que celui-ci:</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les_peuples_sont_heureux_quand_un_seul_les_gouverne" id="Les_peuples_sont_heureux_quand_un_seul_les_gouverne"></a><a href="#table">Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne</a></h2> + + +<p>Son langage le plus ordinaire est tel: «Retirons-nous de cette multitude +qui nous environne; tenons ensemble un conseil particulier où le peuple +ne soit point admis; essayons même de lui fermer le chemin à la +magistrature.» Et s'il se laisse prévenir contre une personne d'une +condition privée, de qui il croie avoir reçu quelque injure: «Cela, +dit-il, ne se peut souffrir, et il faut que lui ou moi abandonnions la +ville.» Vous le voyez se promener dans la place, sur le milieu du jour, +avec les ongles propres, la barbe et les cheveux en bon ordre, repousser +fièrement ceux qui se trouvent sur ses pas, dire avec chagrin aux +premiers qu'il rencontre que la ville est un lieu où il n'y a plus moyen +de vivre, qu'il ne peut plus tenir contre l'horrible foule des +plaideurs, ni supporter plus longtemps les longueurs, les crieries et +les mensonges des avocats; qu'il commence à avoir honte de se trouver +assis, dans une assemblée publique ou sur les tribunaux, auprès d'un +homme mal habillé, sale, et qui dégoûte, et qu'il n'y a pas un seul de +ces orateurs dévoués au peuple qui ne lui soit insupportable. Il ajoute +que c'est Thésée qu'on peut appeler le premier auteur de tous ces maux; +et il fait de pareils discours aux étrangers qui arrivent dans la ville, +comme à ceux avec qui il sympathise de moeurs et de sentiments.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Dune_tardive_instruction" id="Dune_tardive_instruction"></a><a href="#table">D'une tardive instruction</a></h2> + + +<p>Il s'agit de décrire quelques inconvénients où tombent ceux qui, ayant +méprisé dans leur jeunesse les sciences et les exercices, veulent +réparer cette négligence dans un âge avancé par un travail souvent +inutile. Ainsi un vieillard de soixante ans s'avise d'apprendre des vers +par coeur, et de les réciter à table dans un festin, où, la mémoire +venant à lui manquer, il a la confusion de demeurer court. Une autre +fois il apprend de son propre fils les évolutions qu'il faut faire dans +les rangs à droite ou à gauche, le maniement des armes, et quel est +l'usage à la guerre de la lance et du bouclier. S'il monte un cheval que +l'on lui a prêté, il le presse de l'éperon, veut le manier, et lui +faisant faire des voltes ou des caracoles, il tombe lourdement et se +casse la tête. On le voit tantôt, pour s'exercer au javelot, le lancer +tout un jour contre l'homme de bois, tantôt tirer de l'arc et disputer +avec son valet lequel des deux donnera mieux dans un blanc avec des +flèches, vouloir d'abord apprendre de lui, se mettre ensuite à +l'instruire et à le corriger comme s'il était le plus habile. Enfin se +voyant tout nu au sortir d'un bain, il imite les postures d'un lutteur, +et par le défaut d'habitude, il les fait de mauvaise grâce, et il +s'agite d'une manière ridicule.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_medisance" id="De_la_medisance"></a><a href="#table"><i>De la médisance</i></a></h2> + + +<p>Je définis ainsi la médisance: une pente secrète de l'âme à penser mal +de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles; et pour ce +qui concerne le médisant, voici ses moeurs. Si on l'interroge sur quelque +autre, et que l'on lui demande quel est cet homme, il fait d'abord sa +généalogie: «Son père, dit-il, s'appelait Sosie, que l'on a connu dans +le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate; il a été +affranchi depuis ce temps, et reçu dans l'une des tribus de la ville; +pour sa mère, c'était une noble Thracienne, car les femmes de Thrace, +ajoute-t-il, se piquent la plupart d'une ancienne noblesse: celui-ci, né +de si honnêtes gens, est un scélérat et qui ne mérite que le gibet.» Et +retournant à la mère de cet homme qu'il peint avec de si belles +couleurs: «Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui épient sur les +grands chemins les jeunes gens au passage, et qui pour ainsi dire les +enlèvent et les ravissent.» Dans une compagnie où il se trouve quelqu'un +qui parle mal d'une personne absente, il relève la conversation: «Je +suis, lui dit-il, de votre sentiment: cet homme m'est odieux, et je ne +le puis souffrir. Qu'il est insupportable par sa physionomie! Y a-t-il +un plus grand fripon et des manières plus extravagantes? Savez-vous +combien il donne à sa femme pour la dépense de chaque repas? Trois +oboles, et rien davantage; et croiriez-vous que dans les rigueurs de +l'hiver et au mois de décembre il l'oblige de se laver avec de l'eau +froide?» Si alors quelqu'un de ceux qui l'écoutent se lève et se retire, +il parle de lui presque dans les mêmes termes. Nul de ses plus familiers +amis n'est épargné; les morts mêmes dans le tombeau ne trouvent pas un +asile contre sa mauvaise langue.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LES_CARACTERES_OU_LES_MOEURS_DE_CE_SIECLE" id="LES_CARACTERES_OU_LES_MOEURS_DE_CE_SIECLE"></a><a href="#moeurs">LES CARACTÈRES OU LES MOEURS DE CE SIÈCLE</a></h2> + +<h3><a name="preface_1" id="preface_1"></a><a href="#moeurs">Préface</a></h3> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5.0em;"><i>Admonere voluimus, non mordere; prodesse, non laedere; +consulere moribus hominum, non officere.</i></span></p> + +<p class="droit">Érasme</p> + +<p>Je rends au public ce qu'il m'a prêté; j'ai emprunté de lui la matière +de cet ouvrage: il est juste que, l'ayant achevé avec toute l'attention +pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mérite de moi, je lui en +fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai +fait de lui d'après nature, et s'il se connaît quelques-uns des défauts +que je touche, s'en corriger. (IV) C'est l'unique fin que l'on doit se +proposer en écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins se +promettre; mais comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne +faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-être +pires, s'ils venaient à manquer de censeurs ou de critiques; c'est ce +qui fait que l'on prêche et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne +sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'être applaudis; mais ils +devraient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avaient cherché par leurs discours +ou par leurs écrits que des éloges; outre que l'approbation la plus sûre +et la moins équivoque est le changement de moeurs et la réformation de +ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit +écrire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne +faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire +recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand donc il s'est glissé +dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n'ont ni le +feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu'elles semblent y +être admises pour la variété, pour délasser l'esprit, pour le rendre +plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que d'ailleurs +elles ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au +simple peuple, qu'il n'est pas permis de négliger, le lecteur peut les +condamner, et l'auteur les doit proscrire: voilà la règle. Il y en a une +autre, et que j'ai intérêt que l'on veuille suivre, qui est de ne pas +perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et dans toute la lecture +de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les moeurs de ce siècle que +je décris; (VIII) car bien que je les tire souvent de la cour de France +et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à +une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne +perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s'écarte du plan que +je me suis fait d'y peindre les hommes en général, comme des raisons qui +entrent dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible +des réflexions qui les composent. (IV) Après cette précaution si +nécessaire, et dont on pénètre assez les conséquences, je crois pouvoir +protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne +interprétation, toute fausse application et toute censure, contre les +froids plaisants et les lecteurs mal intentionnés: (V) il faut savoir +lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni +plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on le peut quelquefois, ce n'est +pas assez, il faut encore le vouloir faire: sans ces conditions, qu'un +auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits +pour l'unique récompense de son travail, je doute qu'il doive continuer +d'écrire, s'il préfère du moins sa propre satisfaction à l'utilité de +plusieurs et au zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé +dès l'année M.DC.LXXXX, et avant la cinquième édition, entre +l'impatience de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleure +forme par de nouveaux caractères, et la crainte de faire dire à +quelques-uns: «Ne finiront-ils point, ces Caractères, et ne verrons-nous +jamais autre chose de cet écrivain?» Des gens sages me disaient d'une +part: «La matière est solide, utile, agréable, inépuisable; vivez +longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez: que +pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'année que les folies des +hommes ne puissent vous fournir un volume.» D'autres, avec beaucoup de +raison, me faisaient redouter les caprices de la multitude et la +légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si grands sujets d'être +content, et ne manquaient pas de me suggérer que personne presque depuis +trente années ne lisant plus que pour lire, il fallait aux hommes, pour +les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre; que cette +indolence avait rempli les boutiques et peuplé le monde, depuis tout ce +temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle +ressource, sans règles et sans la moindre justesse, contraires aux moeurs +et aux bienséances, écrits avec précipitation, et lus de même, seulement +par leur nouveauté; et que si je ne savais qu'augmenter un livre +raisonnable, le mieux que je pouvais faire était de me reposer. Je pris +alors quelque chose de ces deux avis si opposés, et je gardai un +tempérament qui les rapprochait: je ne feignis point d'ajouter quelques +nouvelles remarques à celles qui avaient déjà grossi du double la +première édition de mon ouvrage; mais afin que le public ne fût point +obligé de parcourir ce qui était ancien pour passer à ce qu'il y avait +de nouveau, et qu'il trouvât sous ses yeux ce qu'il avait seulement +envie de lire, je pris soin de lui désigner cette seconde augmentation +par une marque particulière; je crus aussi qu'il ne serait pas inutile +de lui distinguer la première augmentation par une autre plus simple, +qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères, et à aider son +choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il pouvait +craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoutais à toutes ces +exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce genre. +(VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole, en insérant +dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles +remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par +la suppression entière de ces différences qui se voient par apostille, +j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau qu'à laisser peut-être +un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus régulier, à la +postérité. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que j'ai voulu +écrire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai +ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le législateur; je sais +même que j'aurais péché contre l'usage des maximes, qui veut qu'à la +manière des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de +ces remarques le sont, quelques autres sont plus étendues: on pense les +choses d'une manière différente, et on les explique par un tour aussi +tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore +ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison, +par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une +peinture: de là procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions. +Ceux enfin qui font des maximes veulent être crus: je consens, au +contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien +remarqué, pourvu que l'on remarque mieux, rends au public ce qu'il m'a +prêté; j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage: il est juste que, +l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis +capable, et qu'il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut +regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature, et +s'il se connaît quelques-uns des défauts que je touche, s'en corriger. +(IV) C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant, et le +succès aussi que l'on doit moins se promettre; mais comme les hommes ne +se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur +reprocher: ils seraient peut-être pires, s'ils venaient à manquer de +censeurs ou de critiques; c'est ce qui fait que l'on prêche et que l'on +écrit. L'orateur et l'écrivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont +d'être applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avaient +cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges; outre que +l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de +moeurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On +ne doit parler, on ne doit écrire que pour l'instruction; et s'il arrive +que l'on plaise, il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à +insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand +donc il s'est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques +réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, +bien qu'elles semblent y être admises pour la variété, pour délasser +l'esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va +suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, familières, +instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de +négliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire: +voilà la règle. Il y en a une autre, et que j'ai intérêt que l'on +veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser +toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les +caractères ou les moeurs de ce siècle que je décris; (VIII) car bien que +je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on +ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer +en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et +de son utilité, ne s'écarte du plan que je me suis fait d'y peindre les +hommes en général, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des +chapitres et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les +composent. (IV) Après cette précaution si nécessaire, et dont on pénètre +assez les conséquences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin, +toute plainte, toute maligne interprétation, toute fausse application et +toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs mal +intentionnés: (V) il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir +rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu; et si on +le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir +faire: sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en +droit d'exiger de certains esprits pour l'unique récompense de son +travail, je doute qu'il doive continuer d'écrire, s'il préfère du moins +sa propre satisfaction à l'utilité de plusieurs et au zèle de la vérité. +J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé dès l'année M.DC.LXXXX, et avant la +cinquième édition, entre l'impatience de donner à mon livre plus de +rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caractères, et la crainte +de faire dire à quelques-uns: «Ne finiront-ils point, ces Caractères, et +ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain?» Des gens sages me +disaient d'une part: «La matière est solide, utile, agréable, +inépuisable; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant +que vous vivrez: que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point +d'année que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume.» +D'autres, avec beaucoup de raison, me faisaient redouter les caprices de +la multitude et la légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si +grands sujets d'être content, et ne manquaient pas de me suggérer que +personne presque depuis trente années ne lisant plus que pour lire, il +fallait aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau +titre; que cette indolence avait rempli les boutiques et peuplé le +monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais +style et de nulle ressource, sans règles et sans la moindre justesse, +contraires aux moeurs et aux bienséances, écrits avec précipitation, et +lus de même, seulement par leur nouveauté; et que si je ne savais +qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvais faire était +de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si opposés, +et je gardai un tempérament qui les rapprochait: je ne feignis point +d'ajouter quelques nouvelles remarques à celles qui avaient déjà grossi +du double la première édition de mon ouvrage; mais afin que le public ne +fût point obligé de parcourir ce qui était ancien pour passer à ce qu'il +y avait de nouveau, et qu'il trouvât sous ses yeux ce qu'il avait +seulement envie de lire, je pris soin de lui désigner cette seconde +augmentation par une marque particulière; je crus aussi qu'il ne serait +pas inutile de lui distinguer la première augmentation par une autre +plus simple, qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères, et à +aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire; et comme il +pouvait craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoutais à toutes +ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce +genre. (VI) Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole, en +insérant dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de +nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les +anciennes par la suppression entière de ces différences qui se voient +par apostille, j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau qu'à +laisser peut-être un ouvrage de moeurs plus complet, plus fini, et plus +régulier, à la postérité. (I) Ce ne sont point au reste des maximes que +j'ai voulu écrire: elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue +que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le +législateur; je sais même que j'aurais péché contre l'usage des maximes, +qui veut qu'à la manière des oracles elles soient courtes et concises. +Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus +étendues: on pense les choses d'une manière différente, et on les +explique par un tour aussi tout différent, par une sentence, par un +raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un +parallèle, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un +seul trait, par une description, par une peinture: de là procède la +longueur ou la brièveté de mes réflexions. Ceux enfin qui font des +maximes veulent être crus: je consens, au contraire, que l'on dise de +moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l'on remarque +mieux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Des_ouvrages_de_lesprit" id="Des_ouvrages_de_lesprit"></a><a href="#moeurs">Des ouvrages de l'esprit</a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans +qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le +plus beau et le meilleur est enlevé; l'on ne fait que glaner après les +anciens et les habiles d'entre les modernes.</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir +amener les autres à notre goût et à nos sentiments; c'est une trop +grande entreprise.</p> + +<p>3 (I)</p> + +<p>C'est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule: il +faut plus que de l'esprit pour être auteur. Un magistrat allait par son +mérite à la première dignité, il était homme délié et pratique dans les +affaires: il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le +ridicule.</p> + +<p>4 (I)</p> + +<p>Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en +faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis.</p> + +<p>5 (I)</p> + +<p>Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donné en +feuilles sous le manteau aux conditions d'être rendu de même, s'il est +médiocre, passe pour merveilleux; l'impression est l'écueil.</p> + +<p>6 (I)</p> + +<p>Si l'on ôte de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur, +l'épître dédicatoire, la préface, la table, les approbations, il reste à +peine assez de pages pour mériter le nom de livre.</p> + +<p>7 (I)</p> + +<p>Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable: la +poésie, la musique, la peinture, le discours public.</p> + +<p>Quel supplice que celui d'entendre déclamer pompeusement un froid +discours, ou prononcer de médiocres vers avec toute l'emphase d'un +mauvais poète!</p> + +<p>8 (V)</p> + +<p>Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de longues suites de +vers pompeux, qui semblent forts, élevés, et remplis de grands +sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche +ouverte, croit que cela lui plaît, et à mesure qu'il y comprend moins +l'admire davantage; il n'a pas le temps de respirer, il a à peine celui +de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma première +jeunesse, que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les +acteurs, pour le parterre et l'amphithéâtre, que leurs auteurs +s'entendaient eux-mêmes, et qu'avec toute l'attention que je donnais à +leur récit, j'avais tort de n'y rien entendre: je suis détrompé.</p> + +<p>9 (I)</p> + +<p>L'on n'a guère vu jusques à présent un chef-d'oeuvre d'esprit qui soit +l'ouvrage de plusieurs: Homère a fait l'Iliade, Virgile l'Énéide, +Tite-Live ses Décades, et l'Orateur romain ses Oraisons.</p> + +<p>10 (I)</p> + +<p>Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité +dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui +qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût +défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des +goûts avec fondement.</p> + +<p>11 (I)</p> + +<p>Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes; ou pour +mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagné d'un goût +sûr et d'une critique judicieuse.</p> + +<p>12 (I)</p> + +<p>La vie des héros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les +actions des héros: ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux +qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble +matière, ou ces grands hommes à leurs historiens.</p> + +<p>13 (I)</p> + +<p>Amas d'épithètes, mauvaises louanges: ce sont les faits qui louent, et +la manière de les raconter.</p> + +<p>14 (I)</p> + +<p>Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. +Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres +écrivains que par leurs expressions et par leurs images: il faut +exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.</p> + +<p>15</p> + +<p>(V) On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a +entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit +pour les palais et pour les temples; on a rappelé le dorique, l'ionique +et le corinthien: ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de +l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos +portiques et dans nos péristyle. De même, on ne saurait en écrivant +rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par +leur imitation.</p> + +<p>(I) Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les +sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et +reprendre enfin le simple et le naturel!</p> + +<p>(IV) On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse, +on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand +enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève +contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'un +bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice.</p> + +<p>(IV) Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont +inférieurs en deux manières, par raison et par exemple: il tire la +raison de son goût particulier, et l'exemple de ses ouvrages.</p> + +<p>(IV) Il avoue que les anciens, quelque inégaux et peu corrects qu'ils +soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils +font lire sa critique.</p> + +<p>(IV) Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les +modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause, +tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l'antiquité: on les +récuse.</p> + +<p>16</p> + +<p>(I) L'on devrait aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en savent assez +pour les corriger et les estimer.</p> + +<p>(IV) Ne vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son ouvrage est un +pédantisme.</p> + +<p>(IV) Il faut qu'un auteur reçoive avec une égale modestie les éloges et +la critique que l'ont fait de ses ouvrages.</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de +nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre +pas toujours en parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle +existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point +un homme d'esprit qui veut se faire entendre.</p> + +<p>Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l'expression +qu'il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu'il a enfin +trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui +semblait devoir se présenter d'abord et sans effort.</p> + +<p>Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: +comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les +occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les +termes qu'ils ont le plus aimés.</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>La même justesse d'esprit qui nous fait écrire de bonnes choses nous +fait appréhender qu'elles ne le soient pas assez pour mériter d'être +lues.</p> + +<p>Un esprit médiocre croit écrire divinement; un bon esprit croit écrire +raisonnablement.</p> + +<p>19 (I)</p> + +<p>«L'on m'a engagé, dit Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle: je l'ai fait. +Ils l'ont saisi d'abord et avant qu'il ait eu le loisir de les trouver +mauvais; il les a loués modestement en ma présence, et il ne les a pas +loués depuis devant personne. Je l'excuse, et je n'en demande pas +davantage à un auteur; je le plains même d'avoir écouté de belles choses +qu'il n'a point faites.»</p> + +<p>Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur, +ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent +froids sur les conceptions d'autrui: personne presque, par la +disposition de son esprit, de son coeur et de sa fortune, n'est en état +de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage.</p> + +<p>20 (I)</p> + +<p>Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touchés de très +belles choses.</p> + +<p>21</p> + +<p>(I) Bien des gens vont jusques à sentir le mérite d'un manuscrit qu'on +leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur, jusques à ce qu'ils +aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel +sera son sort parmi les habiles: ils ne hasardent point leurs suffrages, +et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude. +Ils disent alors qu'ils ont les premiers approuvé cet ouvrage, et que le +public est de leur avis.</p> + +<p>(VI) Ces gens laissent échapper les plus belles occasions de nous +convaincre qu'ils ont de la capacité et des lumières, qu'ils savent +juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un +bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage, l'auteur +ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui prévienne en sa +faveur, il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en +applaudissant à ses écrits; on ne vous demande pas, Zélotes, de vous +récrier: C'est un chef-d'oeuvre de l'esprit; l'humanité ne va pas plus +loin; c'est jusqu'où la parole humaine peut s'élever; on ne jugera à +l'avenir du goût de quelqu'un qu'à proportion qu'il en aura pour cette +pièce; phrase outrées, dégoûtantes, qui sentent la pension ou l'abbaye, +nuisibles à cela même qui est louable et qu'on veut louer. Que ne +disiez-vous seulement: «Voilà un bon livre»? Vous le dites, il est vrai, +avec toute la France, avec les étrangers comme avec vos compatriotes, +quand il est imprimé par toute l'Europe et qu'il est traduit en +plusieurs langues: il n'est plus temps.</p> + +<p>22 (IV)</p> + +<p>Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits +dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils altèrent encore par tout +ce qu'ils y mettent du leur; et ces traits ainsi corrompus et défigurés, +qui ne sont autre chose que leurs propres pensées et leurs expressions, +ils les exposent à la censure, soutiennent qu'ils sont mauvais, et tout +le monde convient qu'ils sont mauvais; mais l'endroit de l'ouvrage que +ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, n'en +est pas pire.</p> + +<p>23 (IV)</p> + +<p>«Que dites-vous du livre d'Hermodore?—Qu'il est mauvais, répond +Anthime.—Qu'il est mauvais?—Qu'il est tel, continue-t-il, que ce +n'est pas un livre, ou qui mérite du moins que le monde en parle.—Mais +l'avez-vous lu?—Non», dit Anthime. Que n'ajoute-t-il que Fulvie et +Mélanie l'ont condamné sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de +Mélanie?</p> + +<p>24 (IV)</p> + +<p>Arsène, du plus haut de son esprit, contemple les hommes, et dans +l'éloignement d'où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse; +loué, exalté, et porté jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont +promis de s'admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu'il +a, posséder tout celui qu'on peut avoir, et qu'il n'aura jamais; occupé +et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de +prononcer quelques oracles; élevé par son caractère au-dessus des +jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d'une vie +suivie et uniforme, et il n'est responsable de ses inconstances qu'à ce +cercle d'amis qui les idolâtrent: eux seuls savent juger, savent penser, +savent écrire, doivent écrire; il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit +si bien reçu dans le monde, et si universellement goûté des honnêtes +gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire: +incapable d'être corrigé par cette peinture qu'il ne lira point.</p> + +<p>25 (VI)</p> + +<p>Théocrine sait des choses assez inutiles; il a des sentiments toujours +singuliers; il est moins profond que méthodique; il n'exerce que sa +mémoire; il est abstrait, dédaigneux, et il semble toujours rire en +lui-même de ceux qu'il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui +lis mon ouvrage, il l'écoute. Est-il lu, il me parle du sien. «Et du +vôtre, me direz-vous, qu'en pense-t-il?»—Je vous l'ai déjà dit, il me +parle du sien.</p> + +<p>26 (IV)</p> + +<p>Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fondît tout entier au milieu +de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui +ôtent chacun l'endroit qui leur plaît le moins.</p> + +<p>27 (IV)</p> + +<p>C'est une expérience faite que, s'il se trouve dix personnes qui +effacent d'un livre une expression ou un sentiment, l'on en fournit +aisément un pareil nombre qui les réclame. Ceux-ci s'écrient: «Pourquoi +supprimer cette pensée? elle est neuve, elle est belle, et le tour en +est admirable»; et ceux-là affirment, au contraire, ou qu'ils auraient +négligé cette pensée, ou qu'ils lui auraient donné un autre tour. «Il y +a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontré et qui +peint la chose au naturel; il y a un mot, disent les autres, qui est +hasardé, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez +peut-être faire entendre»; et c'est du même trait et du même mot que +tous ces gens s'expliquent ainsi, et tous sont connaisseurs et passent +pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors être de +l'avis de ceux qui l'approuvent?</p> + +<p>28 (IV)</p> + +<p>Un auteur sérieux n'est pas obligé de remplir son esprit de toutes les +extravagances, de toutes les saletés, de tous les mauvais mots que l'on +peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au +sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les +supprimer. Il est convaincu que quelque scrupuleuse exactitude que l'on +ait dans sa manière d'écrire, la raillerie froide des mauvais plaisants +est un mal inévitable, et que les meilleures choses ne leur servent +souvent qu'à leur faire rencontrer une sottise.</p> + +<p>29 (VIII)</p> + +<p>Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus, ce serait encore trop +que les termes pour exprimer les sentiments: il faudrait leur parler par +signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin qu'on apporte à +être serré et concis, et quelque réputation qu'on ait d'être tel, ils +vous trouvent diffus. Il faut leur laisser tout à suppléer, et n'écrire +que pour eux seuls. Ils conçoivent une période par le mot qui la +commence, et par une période tout un chapitre: leur avez-vous lu un seul +endroit de l'ouvrage, c'est assez, ils sont dans le fait et entendent +l'ouvrage. Un tissu d'énigmes leur serait une lecture divertissante; et +c'est une perte pour eux que ce style estropié qui les enlève soit rare, +et que peu d'écrivains s'en accommodent. Les comparaisons tirées d'un +fleuve dont le cours, quoique rapide, est égal et uniforme, ou d'un +embrasement qui, poussé par les vents, s'épand au loin dans une forêt où +il consume les chênes et les pins, ne leur fournissent aucune idée de +l'éloquence. Montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne, ou un +éclair qui les éblouisse, ils vous quittent du bon et du beau.</p> + +<p>Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage, et un ouvrage parfait +ou régulier! Je ne sais s'il s'en est encore trouvé de ce dernier genre. +Il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand +et le sublime, que d'éviter toute sorte de fautes. Le <i>Cid</i> n'a eu qu'une +voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l'admiration; il s'est +vu plus fort que l'autorité et la politique, qui ont tenté vainement de +le détruire; il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés +d'opinions et de sentiments; les grands et le peuple: ils s'accordent +tous à le savoir de mémoire, et à prévenir au théâtre les acteurs qui le +récitent. Le <i>Cid</i> enfin est l'un des plus beaux poèmes que l'on puisse +faire; et l'une des meilleurs critiques qui aient été faites sur aucun +sujet est celle du <i>Cid</i>.</p> + +<p>31 (VIII)</p> + +<p>Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des +sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour +juger l'ouvrage; il est bon, et fait de main d'ouvrier.</p> + +<p>32 (IV)</p> + +<p>Capys, qui s'érige en juge du beau style et qui croit écrire comme +Bouhours et Rabutin, résiste à la voix (77) du peuple, et dit tout seul +que Damis n'est pas un bon auteur. Damis cède à la multitude, et dit +ingénument avec le public que Capys est froid écrivain.</p> + +<p>33 (IV)</p> + +<p>Le devoir du nouvelliste est de dire: «Il y a un tel livre qui court, et +qui est imprimé chez Cramoisy en tel caractère, il est bien relié et en +beau papier, il se vend tant»; il doit savoir jusques à l'enseigne du +libraire qui le débite: sa folie est d'en vouloir faire la critique.</p> + +<p>Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique.</p> + +<p>Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se +corrompt la nuit, et qu'il est obligé d'abandonner le matin à son +réveil.</p> + +<p>34 (IV)</p> + +<p>Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses +esprits à en démêler les vices et le ridicule; s'il donne quelque tour à +ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une +vérité qu'il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire +l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient +néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu +son livre, et qu'il y a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs +éloges, qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles. Il +porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relevée: il +demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les +louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs.</p> + +<p>35 (IV)</p> + +<p>Les sots lisent un livre, et ne l'entendent point; les esprits médiocres +croient l'entendre parfaitement; les grands esprits ne l'entendent +quelquefois pas tout entier: ils trouvent obscur ce qui est obscur, +comme ils trouvent clair ce qui est clair; les beaux esprits veulent +trouver obscur ce qui ne l'est point, et ne pas entendre ce qui est fort +intelligible.</p> + +<p>36 (IV)</p> + +<p>Un auteur cherche vainement à se faire admirer par son ouvrage. Les sots +admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont +en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments, +rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent.</p> + +<p>37 (IV)</p> + +<p>Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit, +plus de tour, plus d'agrément et plus de style que l'on en voit dans +celles de Balzac[2] et de Voiture; elles sont vides de sentiments qui +n'ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur +naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. +Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent +en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible +recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles +placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la +nouveauté, semblent être faits seulement pour l'usage où elles les +mettent; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout +un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate; +elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit +naturellement, et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient +toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes +d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de +mieux écrit.</p> + +<p>[Note: 2 Jean-Louis Guez de Balzac (1597?—1654) <i>Les entretiens</i>, <i>Le Prince</i>, +<i>Socrate chrétien</i>.]</p> + +<p>38 (IV)</p> + +<p>Il n'a manqué à Térence que d'être moins froid: quelle pureté, quelle +exactitude, quelle politesse, quelle élégance, quels caractères! Il n'a +manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire +purement: quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne +plaisanterie, quelle imitation des moeurs, quelles images, et quel fléau +du ridicule! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques!</p> + +<p>39 (V)</p> + +<p>J'ai lu Malherbe et Théophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec +cette différence que le premier d'un style plein et uniforme, montre +tout à la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf +et de plus simple; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans +choix, sans exactitude, d'une plume libre et inégale, tantôt charge ses +descriptions, s'appesantit sur les détails: il fait une anatomie; tantôt +il feint, il exagère, il passe le vrai dans la nature: il en fait le +roman.</p> + +<p>40 (V)</p> + +<p>Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de +mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et en prose.</p> + +<p>41 (V)</p> + +<p>Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard: +il n'y a guère, entre ce premier et nous, que la différence de quelques +mots.</p> + +<p>42 (V)</p> + +<p>Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne +lui ont servi: ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection; ils +l'ont exposé à la manquer pour toujours et n'y plus revenir. Il est +étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient +su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un +plus grand poète que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que +Belleau, Jodelle, et du Bartas, aient été sitôt suivis d'un Racan et +d'un Malherbe, et que notre langue, à peine corrompue, se soit vue +réparée.</p> + +<p>43 (V)</p> + +<p>Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs +écrits: tous deux avaient assez de génie et de naturel pour pouvoir s'en +passer, même à l'égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu'à rire +dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible: son livre est une +énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chimère, c'est +le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou +de quelque autre bête plus difforme; c'est un monstrueux assemblage +d'une morale fine et ingénieuse, et d'une sale corruption. Où il est +mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la +canaille; où il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il +peut être le mets des plus délicats.</p> + +<p>44 (V)</p> + +<p>Deux écrivains dans leurs ouvrages ont blâmé Montaigne, que je ne crois +pas, aussi bien qu'eux, exempt de toute sorte de blâme: il paraît que +tous deux ne l'ont estimé en nulle manière. L'un ne pensait pas assez +pour goûter un auteur qui pense beaucoup; l'autre pense trop subtilement +pour s'accommoder de pensées qui sont naturelles.</p> + +<p>45 (V)</p> + +<p>Un style grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin: on lit Amyot et +Coeffeteau; lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac, pour les +termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture, mais si ce +dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel; n'est pas +moderne, et ne ressemble en rien à nos écrivains, c'est qu'il leur a été +plus facile de le négliger que de l'imiter; et que le petit nombre de +ceux qui courent après lui ne peut l'atteindre.</p> + +<p>46 (I)</p> + +<p>Le H** G** est immédiatement au-dessous de rien. Il y a bien d'autres +ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention à s'enrichir par +un sot livre qu'il y a de sottise à l'acheter: c'est ignorer le goût du +peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.</p> + +<p>47</p> + +<p>(I) L'on voit bien que l'Opéra est l'ébauche d'un grand spectacle; il en +donne l'idée.</p> + +<p>(I) Je ne sais pas comment l'Opéra, avec une musique si parfaite et une +dépense toute royale, a pu réussir à m'ennuyer.</p> + +<p>(I) Il y a des endroits dans l'Opéra qui laissent en désirer d'autres; +il échappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle: c'est +faute de théâtre, d'action, et de choses qui intéressent.</p> + +<p>(IV) L'Opéra jusques à ce jour n'est pas un poème, ce sont des vers; ni +un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon ménage +d'Amphion et de sa race: c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues +par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais +goût, que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement +d'enfants, et qui ne convient qu'aux Marionnettes; elle augmente et +embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion +qui est tout le plaisir du théâtre; où elle jette encore le merveilleux. +Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux Bérénices +et à Pénélope: il en faut aux Opéras, et le propre de ce spectacle est +de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal +enchantement.</p> + +<p>48 (IV)</p> + +<p>Ils ont fait le théâtre, ces empressés, les machines, les ballets, les +vers, la musique, tout le spectacle, jusqu'à la salle où s'est donné le +spectacle, j'entends le toit et les quatre murs dès leurs fondements. +Qui doute que la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la +merveille du Labyrinthe ne soient encore de leur invention? J'en juge +par le mouvement qu'ils se donnent, et par l'air content dont ils +s'applaudissent sur tout le succès. Si je me trompe, et qu'ils n'aient +contribué en rien à cette fête si superbe, si galante, si longtemps +soutenue, et où un seul a suffi pour le projet et pour la dépense, +j'admire deux choses: la tranquillité et le flegme de celui qui a tout +remué, comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait.</p> + +<p>49 (IV)</p> + +<p>Les connaisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix +délibérative et décisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se +divisent en des partis contraires, dont chacun, poussé par un tout autre +intérêt que par celui du public ou de l'équité, admire un certain poème +ou une certaine musique, et siffle tout autre. Ils nuisent également, +par cette chaleur à défendre leurs préventions, et à la faction opposée +et à leur propre cabale; ils découragent par mille contradictions les +poètes et les musiciens, retardent les progrès des sciences et des arts, +en leur ôtant le fruit qu'ils pourraient tirer de l'émulation et de la +liberté qu'auraient plusieurs excellents maîtres de faire, chacun dans +leur genre et selon leur génie, de très bons ouvrages.</p> + +<p>50 (IV)</p> + +<p>D'où vient que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y +pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que +d'éclater sur le ridicule? Est-ce l'altération des traits qui nous +retient? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus +amère douleur, et l'on détourne son visage pour rire comme pour pleurer +en la présence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une +peine que l'on sent à laisser voir que l'on est tendre, et à marquer +quelque faiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on +soit la dupe? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts +qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et +qui se les défendent également, qu'attend-on d'une scène tragique? +qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la vérité n'y règne-t-elle pas aussi +vivement par ses images que dans le comique? l'âme ne va-t-elle pas +jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'émouvoir? +est-elle même si aisée à contenter? ne lui faut-il pas encore le +vraisemblable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre +s'élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit +d'une comédie, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et +très naïvement exécuté, aussi l'extrême violence que chacun se fait à +contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir +prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de +pleurer tous franchement et de concert à la vue l'un de l'autre, et sans +autre embarras que d'essuyer ses larmes, outre qu'après être convenu de +s'y abandonner, on éprouverait encore qu'il y a souvent moins lieu de +craindre de pleurer au théâtre que de s'y morfondre.</p> + +<p>51 (VI)</p> + +<p>Le poème tragique vous serre le coeur dès son commencement, vous laisse à +peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous +remettre, ou s'il vous donne quelque relâche, c'est pour vous replonger +dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à +la terreur par la pitié, ou réciproquement à la pitié par le terrible, +vous mène par les larmes, par les sanglots, par l'incertitude, par +l'espérance, par la crainte, par les surprises et par l'horreur jusqu'à +la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de +déclarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agréables, de +mots doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi à +la vérité d'une dernière scène où les mutins n'entendent aucune raison, +et où, pour la bienséance, il y a enfin du sang répandu, et quelque +malheureux à qui il en coûte la vie.</p> + +<p>52 (V)</p> + +<p>Ce n'est point assez que les moeurs du théâtre ne soient point mauvaises, +il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir +un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, +qu'il n'est ni permis au poète d'y faire attention, ni possible aux +spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques +scènes à un farceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique: comment +pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la comédie? «Ces +caractères, dit-on, sont naturels.» Ainsi, par cette règle, on occupera +bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa +garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit: y a-t-il rien de plus +naturel? C'est le propre d'un efféminé de se lever tard, de passer une +partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de +se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire réponse. +Mettez ce rôle sur la scène. Plus longtemps vous le ferez durer, un +acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original; mais +plus aussi il sera froid et insipide.</p> + +<p>53 (I)</p> + +<p>Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils +sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de +vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si +parfaits caractères, que quand une jeune personne jette de là sa vue sur +tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort +au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit +capable pour eux de la moindre faiblesse.</p> + +<p>54 (I)</p> + +<p>Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle: il a pour +lors un caractère original et inimitable; mais il est inégal. Ses +premières comédies sont sèches; languissantes, et ne laissaient pas +espérer qu'il dût ensuite aller si loin; comme ses dernières font qu'on +s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses +meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les moeurs, un +style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des +négligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre +en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est +l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains +vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de +son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, +et enfin de ses dénouements; car il ne s'est pas toujours assujetti au +goût des Grecs et à leur grande simplicité: il a aimé au contraire à +charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec +succès; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui +se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a +composés. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de +Racine, et qui tendent un peu plus à une même chose; mais il est égal, +soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite +de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et +dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans +ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des +anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de +l'action; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi +qu'à Corneille, ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande +tendresse que celle qui est répandue dans tout le <i>Cid</i>, dans Polyeucte et +dans les Horaces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en +Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les +tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur +et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste, dans +l'Andromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme l'Oedipe et les +Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de +faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par +ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus +ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler +ainsi: «Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, +Racine se conforme aux nôtres; celui-là peint les hommes comme ils +devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le +premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter; il y +a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce +que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; +l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de +plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le +premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus +délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles, +des préceptes; et dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est +plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus +attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus +naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus à +Euripide».</p> + +<p>55</p> + +<p>(I) Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de +parler seuls et longtemps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de +la voix, et à la force des poumons. Les pédants ne l'admettent aussi que +dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des +figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des périodes.</p> + +<p>(I) Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité; +et l'éloquence un don de l'âme, lequel nous rend maîtres du coeur et de +l'esprit des autres; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur +persuadons tout ce qui nous plaît.</p> + +<p>(I) L'éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre +d'écrire. Elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois où +on ne la cherche point.</p> + +<p>(IV) L'éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie.</p> + +<p>(IV) Qu'est-ce que le sublime? Il ne paraît pas qu'on l'ait défini. +Est-ce une figure? Naît-il des figures, ou du moins de quelques figures? +Tout genre d'écrire reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands +sujets qui en soient capables? Peut-il briller autre chose dans +l'églogue qu'un beau naturel, et dans les lettres familières comme dans +les conversations qu'une grande délicatesse? ou plutôt le naturel et le +délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la +perfection? Qu'est-ce que le sublime? Où entre le sublime?</p> + +<p>(IV) Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases +différentes qui signifient une même chose. L'antithèse est une +opposition de deux vérités qui se donnent du jour l'une à l'autre. La +métaphore ou la comparaison emprunte, d'une chose étrangère une image +sensible et naturelle d'une vérité. L'hyperbole exprime au delà de la +vérité pour ramener l'esprit à la mieux connaître. Le sublime ne peint +que la vérité, mais en un sujet noble; il la peint tout entière, dans sa +cause et dans son effet; il est l'expression ou l'image la plus digne de +cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l'unique +expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont éblouis de +l'éclat de l'antithèse, et s'en servent. Les esprits justes, et qui +aiment à faire des images qui soient précises, donnent naturellement +dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et +qu'une vaste imagination emporte hors des règles et de la justesse, ne +peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, même entre +les grands génies, que les plus élevés qui en soient capables.</p> + +<p>56 (VII)</p> + +<p>Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses +lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est +nouveau, qu'il lit pour la première fois, où il n'a nulle part, et que +l'auteur aurait soumis à sa critique; et se persuader ensuite qu'on +n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soi-même, mais +parce qu'on est en effet intelligible.</p> + +<p>57 (IV)</p> + +<p>L'on n'écrit que pour être entendu; mais il faut du moins en écrivant +faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et +user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces +termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides, et qui +renferment un très beau sens. C'est faire de la pureté et de la clarté +du discours un mauvais usage que de les faire servir à une matière +aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté. Que +sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses +frivoles et puériles, quelquefois fades et communes, et d'être moins +incertains de la pensée d'un auteur qu'ennuyés de son ouvrage?</p> + +<p>Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits, si l'on affecte +une finesse de tour, et quelquefois une trop grande délicatesse, ce +n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs.</p> + +<p>58 (IV)</p> + +<p>L'on a cette incommodité à essuyer dans la lecture des livres faits par +des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la +vérité. Les faits y sont déguisés, les raisons réciproques n'y sont +point rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude; +et, ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de +termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d'un point +de doctrine ou d'un fait contesté se font une querelle personnelle. Ces +ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne méritent ni le cours +prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli où +ils tombent lorsque, le feu et la division venant à s'éteindre, ils +deviennent des almanachs de l'autre année.</p> + +<p>59 (VII)</p> + +<p>La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire; et de +quelques autres, c'est de n'écrire point.</p> + +<p>60 (IV)</p> + +<p>L'on écrit régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la +construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug +du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française; l'on a +presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers +rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a +mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est +capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.</p> + +<p>61 (IV)</p> + +<p>Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que +l'art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage, +par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses +principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles +si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime; ils marchent +seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, +toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire +quelquefois de l'irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, non +seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les +comprennent point, et voudraient encore moins les imiter; ils demeurent +tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusques à un certain +point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières; ils ne +vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au delà; ils ne peuvent +au plus qu'être les premiers d'une seconde classe, et exceller dans le +médiocre.</p> + +<p>62 (V)</p> + +<p>Il y a des esprits, si je l'ose dire, inférieurs et subalternes, qui ne +semblent faits que pour être le recueil, le registre, ou le magasin de +toutes les productions des autres génies: ils sont plagiaires, +traducteurs, compilateurs; ils ne pensent point, ils disent ce que les +auteurs ont pensé; et comme le choix des pensées est invention, ils +l'ont mauvais, peu juste, et qui les détermine plutôt à rapporter +beaucoup de choses, que d'excellentes choses; ils n'ont rien d'original +et qui soit à eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils +n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science +aride, dénuée d'agrément et d'utilité, qui ne tombe point dans la +conversation, qui est hors de commerce, semblable à une monnaie qui n'a +point de cours: on est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé +de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et +le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au +pédantisme.</p> + +<p>63 (VII)</p> + +<p>La critique souvent n'est pas une science; c'est un métier, où il faut +plus de santé que d'esprit, plus de travail que de capacité, plus +d'habitude que de génie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de +discernement que de lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains +chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'écrivain.</p> + +<p>64 (VI)</p> + +<p>Je conseille à un auteur né copiste, et qui a l'extrême modestie de +travailler d'après quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que ces +sortes d'ouvrages où il entre de l'esprit, de l'imagination, ou même de +l'érudition: s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il en approche, +et il se fait lire. Il doit au contraire éviter comme un écueil de +vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur, que le coeur fait parler, à +qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi +dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier: +dangereux modèles et tout propres à faire tomber dans le froid, dans le +bas et dans le ridicule ceux qui s'ingèrent de les suivre. En effet, je +rirais d'un homme qui voudrait sérieusement parler mon ton de voix, ou +me ressembler de visage.</p> + +<p>65 (I)</p> + +<p>Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire; les +grands sujets lui sont défendus: il les entame quelquefois, et se +détourne ensuite sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de +son génie et de son style.</p> + +<p>66 (I)</p> + +<p>Il faut éviter le style vain et puéril, de peur de ressembler à Dorilas +et Handburg: l'on peut au contraire en une sorte d'écrits hasarder de +certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent +vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à +s'en servir ou à les entendre.</p> + +<p>67 (I)</p> + +<p>Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle songe plus à sa +personne qu'à ses écrits: il faut toujours tendre à la perfection, et +alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos +contemporains, la postérité sait nous la rendre.</p> + +<p>68 (I)</p> + +<p>Il ne faut point mettre un ridicule où il n'y en a point: c'est se gâter +le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres; mais le +ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce, +et d'une manière qui plaise et qui instruise.</p> + +<p>69 (I)</p> + +<p>Horace ou Despréaux l'a dit avant vous.—Je le crois sur votre parole; +mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose +vraie, et que d'autres encore penseront après moi?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Du_merite_personnel" id="Du_merite_personnel"></a><a href="#moeurs">Du mérite personnel</a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite, +n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse +en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens +se trouvent pour le remplacer?</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand +vous les voyez de fort près, c'est moins que rien; de loin, ils +imposent.</p> + +<p>3</p> + +<p>(VI) Tout persuadé que je suis que ceux que l'on choisit pour de +différents emplois, chacun selon son génie et sa profession, font bien, +je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs +personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feraient +très bien; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de +certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusques alors on +n'avait pas attendu de fort grandes choses.</p> + +<p>(I) Combien d'hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, +sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne +parle point, et dont on ne parlera jamais!</p> + +<p>4 (I)</p> + +<p>Quelle horrible peine a un homme qui est sans prôneurs et sans cabale, +qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que +beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers +l'obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en +crédit!</p> + +<p>5 (I)</p> + +<p>Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.</p> + +<p>Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de +pénétrer ou de discerner les autres; de là vient qu'avec un grand mérite +et une plus grande modestie l'on peut être longtemps ignoré.</p> + +<p>6 (I)</p> + +<p>Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les +seules occasions: tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels +de ce qu'ils auraient fait.</p> + +<p>7 (IV)</p> + +<p>Il est moins rare de trouver de l'esprit que des gens qui se servent du +leur, ou qui fassent valoir celui des autres et le mettent à quelque +usage.</p> + +<p>8 (VI)</p> + +<p>Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais +que d'excellents; que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot, +et qui prend sa scie pour raboter?</p> + +<p>9 (I)</p> + +<p>Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un +grand nom: la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage.</p> + +<p>10 (V)</p> + +<p>Que faire d'Égésippe, qui demande un emploi? Le mettra-t-on dans les +finances, ou dans les troupes? Cela est indifférent, et il faut que ce +soit l'intérêt seul qui en décide; car il est aussi capable de manier de +l'argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. «Il est +propre à tout», disent ses amis, ce qui signifie toujours qu'il n'a pas +plus de talent pour une chose que pour une autre, ou en d'autres termes, +qu'il n'est propre à rien. Ainsi la plupart des hommes occupés d'eux +seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, +croient faussement dans un âge plus avancé qu'il leur suffit d'être +inutiles ou dans l'indigence, afin que la république soit engagée à les +placer ou à les secourir; et ils profitent rarement de cette leçon si +importante, que les hommes devraient employer les premières années de +leur vie à devenir tels par leurs études et par leur travail que la +république elle-même eût besoin de leur industrie et de leurs lumières, +qu'ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice, et qu'elle +se trouvât portée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à +l'embellir.</p> + +<p>Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi: le +reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres.</p> + +<p>11 (VII)</p> + +<p>Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais +de soi seul, ou renoncer à se faire valoir: maxime inestimable et d'une +ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, à +ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend maîtres de leur fortune ou de +leur repos: pernicieuse pour les grands, qui diminuerait leur cour, ou +plutôt le nombre de leurs esclaves, qui ferait tomber leur morgue avec +une partie de leur autorité, et les réduirait presque à leurs entremets +et à leurs équipages; qui les priverait du plaisir qu'ils sentent à se +faire prier, presser, solliciter, à faire attendre ou à refuser, à +promettre et à ne pas donner; qui les traverserait dans le goût qu'ils +ont quelquefois à mettre les sots en vue et à anéantir le mérite quand +il leur arrive de le discerner; qui bannirait des cours les brigues, les +cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie; +qui ferait d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues, +comme une pièce comique ou même tragique, dont les sages ne seraient que +les spectateurs; qui remettrait de la dignité dans les différentes +conditions des hommes, de la sérénité, sur leurs visages; qui étendrait +leur liberté; qui réveillerait en eux, avec les talents naturels, +l'habitude du travail et de l'exercice; qui les exciterait à +l'émulation, au désir de la gloire, à l'amour de la vertu; qui, au lieu +de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent onéreux à la république, +en ferait ou de sages économes, ou d'excellents pères de famille, ou des +juges intègres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des +orateurs, ou des philosophes; et qui ne leur attirerait à tous nul autre +inconvénient, que celui peut-être de laisser à leurs héritiers moins de +trésors que de bons exemples.</p> + +<p>12 (I)</p> + +<p>Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit +pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer +chez soi, et à ne rien faire. Personne presque n'a assez de mérite pour +jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du +temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque +cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, +parler, lire, et être tranquille s'appelât travailler.</p> + +<p>13 (I)</p> + +<p>Un homme de mérite, et qui est en place, n'est jamais incommode par sa +vanité; il s'étourdit moins du poste qu'il occupe qu'il n'est humilié +par un plus grand qu'il ne remplit pas et dont il se croit digne: plus +capable d'inquiétude que de fierté ou de mépris pour les autres, il ne +pèse qu'à soi-même.</p> + +<p>14 (IV)</p> + +<p>Il coûte à un homme de mérite de faire assidûment sa cour, mais par une +raison bien opposée à celle que l'on pourrait croire: il n'est point tel +sans une grande modestie, qui l'éloigne de penser qu'il fasse le moindre +plaisir aux princes s'il se trouve sur leur passage, se poste devant +leurs yeux, et leur montre son visage: il est plus proche de se +persuader qu'il les importune, et il a besoin de toutes les raisons +tirées de l'usage et de son devoir pour se résoudre à se montrer. Celui +au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un +glorieux, a du goût à se faire voir, et il fait sa cour avec d'autant +plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont +il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait lui-même.</p> + +<p>15 (I)</p> + +<p>Un honnête homme se paye par ses mains de l'application qu'il a à son +devoir par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les +éloges, l'estime et la reconnaissance qui lui manquent quelquefois.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout à fait +inégales, je dirais qu'un homme de coeur pense à remplir ses devoirs à +peu près comme le couvreur songe à couvrir: ni l'un ni l'autre ne +cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort +pour eux est un inconvénient dans le métier, et jamais un obstacle. Le +premier aussi n'est guère plus vain d'avoir paru à la tranchée, emporté +un ouvrage ou forcé un retranchement, que celui-ci d'avoir monté sur de +hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux +appliqués qu'à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que +l'on dise de lui qu'il a bien fait.</p> + +<p>17 (VIII)</p> + +<p>La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un +tableau: elle lui donne de la force et du relief.</p> + +<p>Un extérieur simple est l'habit des hommes vulgaires, il est taillé pour +eux et sur leur mesure; mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli +leur vie de grandes actions: je les compare à une beauté négligée, mais +plus piquante.</p> + +<p>Certains hommes, contents d'eux-mêmes, de quelque action ou de quelque +ouvrage qui ne leur a pas mal réussi, et ayant ouï dire que la modestie +sied bien aux grands hommes, osent être modestes, contrefont les simples +et les naturels: semblables à ces gens d'une taille médiocre qui se +baissent aux portes, de peur de se heurter.</p> + +<p>18 (VI)</p> + +<p>Votre fils est bègue: ne le faites pas monter sur la tribune. Votre +fille est née pour le monde: ne l'enfermez pas parmi les vestales. +Xanthus, votre affranchi, est faible et timide: ne différez pas, +retirez-le des légions et de la milice. «Je veux l'avancer», dites-vous. +Comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres et de +possessions; servez-vous du temps; nous vivons dans un siècle où elles +lui feront plus d'honneur que la vertu. «Il m'en coûterait trop», +ajoutez-vous. Parlez-vous sérieusement, Crassus? Songez-vous que c'est +une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous +aimez, et pour prévenir les honteuses suites d'un engagement où il n'est +pas propre?</p> + +<p>19 (IV)</p> + +<p>Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache à +eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et +quand on se sent capable de les suivre dans leur disgrâce, il faut les +cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande +prospérité.</p> + +<p>20 (IV)</p> + +<p>S'il est ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le +sommes-nous si peu de la vertu?</p> + +<p>21 (IV)</p> + +<p>S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'être +tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez.</p> + +<p>22 (V)</p> + +<p>Il apparaît de temps en temps sur la surface de la terre des hommes +rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualités +éminentes jettent un éclat prodigieux. Semblables à ces étoiles +extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins +ce qu'elles deviennent après avoir disparu, ils n'ont ni aïeuls, ni +descendants: ils composent seuls toute leur race.</p> + +<p>23 (IV)</p> + +<p>Le bon esprit nous découvre notre devoir, notre engagement à le faire, +et s'il y a du péril, avec péril: il inspire le courage, ou il y +supplée.</p> + +<p>24 (I)</p> + +<p>Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne toute la perfection +dont il est capable, l'on en sort en quelque manière, et l'on s'égale à +ce qu'il y a de plus noble et de plus relevé. V** est un peintre, C** un +musicien, et l'auteur de Pyrame est un poète; mais Mignard est Mignard, +Lulli est Lulli, et Corneille est Corneille.</p> + +<p>25 (I)</p> + +<p>Un homme libre, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit; peut +s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde, et aller de +pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est +engagé: il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.</p> + +<p>26 (IV)</p> + +<p>Après le mérite personnel, il faut l'avouer, ce sont les éminentes +dignités et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction +et plus d'éclat; et qui ne sait être un Érasme doit penser à être +évêque. Quelques-uns, pour étendre leur renommée, entassent sur leurs +personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre, +et ils auraient besoin d'une tiare; mais quel besoin a Trophime d'être +cardinal?</p> + +<p>27</p> + +<p>(V) L'or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon.—Il éclate de +même chez les marchands.—Il est habillé des plus belles étoffes.—Le +sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce?— +Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence.— +Je loue donc le travail de l'ouvrier.—Si on lui demande quelle heure +il est, il tire une montre qui est un chef-d'oeuvre; la garde de son épée +est un onyx; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux, +et qui est parfait; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles +que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage, et il ne +se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé +une riche vieille.—Vous m'inspirez enfin de la curiosité; il faut voir +du moins des choses si précieuses: envoyez-moi cet habit et ces bijoux +de Philémon; je vous quitte de la personne.</p> + +<p>(I) Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand +nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu +penses que l'on t'en estime davantage: l'on écarte tout cet attirail qui +t'est étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat.</p> + +<p>(I) Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner à celui qui, avec un +grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s'en croit plus +de naissance et plus d'esprit: il lit cela dans la contenance et dans +les yeux de ceux qui lui parlent.</p> + +<p>28 (I)</p> + +<p>Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie +ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, +le soulier de maroquin, la calotte de même, d'un beau grain, un collet +bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil, qui +avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique +ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l'on +voit Dieu, cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est +ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté, +lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte.</p> + +<p>29 (I)</p> + +<p>Chez nous le soldat est brave, et l'homme de robe est savant; nous +n'allons pas plus loin. Chez les Romains l'homme de robe était brave, et +le soldat était savant: un Romain était tout ensemble et le soldat et +l'homme de robe.</p> + +<p>30 (I)</p> + +<p>Il semble que le héros est d'un seul métier, qui est celui de la guerre, +et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe, ou de +l'épée, ou du cabinet, ou de la cour: l'un et l'autre mis ensemble ne +pèsent pas un homme de bien.</p> + +<p>31 (I)</p> + +<p>Dans la guerre, la distinction entre le héros et le grand homme est +délicate: toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble +néanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur, +ferme dans les périls, intrépide; que l'autre excelle par un grand sens, +par une vaste prévoyance, par une haute capacité, et par une longue +expérience. Peut-être qu'Alexandre n'était qu'un héros, et que César +était un grand homme.</p> + +<p>32 (VII)</p> + +<p>Aemile était né ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'à force +de règles, de méditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premières +années qu'à remplir des talents qui étaient naturels, et qu'à se livrer +à son génie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plutôt il a su +ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai-je que les jeux de son enfance ont +été plusieurs victoires? Une vie accompagnée d'un extrême bonheur joint +à une longue expérience serait illustre par les seules actions qu'il +avait achevées dès sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se +sont depuis offertes, il les a embrassées; et celles qui n'étaient pas, +sa vertu et son étoile les ont fait naître: admirable même et par les +choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a +regardé comme un homme incapable de céder à l'ennemi, de plier sous le +nombre ou sous les obstacles; comme une âme du premier ordre, pleine de +ressources et de lumières, et qui voyait encore où personne ne voyait +plus; comme celui qui, à la tête des légions, était pour elles un +présage de la victoire, et qui valait seul plusieurs légions; qui était +grand dans la prospérité, plus grand quand la fortune lui a été +contraire (la levée d'un siège, une retraite, l'ont plus ennobli que ses +triomphes; l'on ne met qu'après les batailles gagnées et les villes +prises); qui était rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu +dire: Je fuyais, avec la même grâce qu'il disait: Nous les battîmes; un +homme dévoué à l'État, à sa famille, au chef de sa famille; sincère pour +Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s'il lui eût +été moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, à +qui il n'a manqué que les moindres vertus.</p> + +<p>33 (I)</p> + +<p>Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la +nature, et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du +temps et des années. Le mérite chez eux devance l'âge. Ils naissent +instruits, et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des +hommes ne sort de l'enfance.</p> + +<p>34 (V)</p> + +<p>Les vues courtes, je veux dire les esprits bornés et resserrés dans leur +petite sphère, ne peuvent comprendre cette universalité de talents que +l'on remarque quelquefois dans un même sujet: où ils voient l'agréable, +ils en excluent le solide; où ils croient découvrir les grâces du corps, +l'agilité, la souplesse, la dextérité, ils ne veulent plus y admettre +les dons de l'âme, la profondeur, la réflexion, la sagesse: ils ôtent de +l'histoire de Socrate qu'il ait dansé.</p> + +<p>35 (V)</p> + +<p>Il n'y a guère d'homme si accompli et si nécessaire aux siens, qu'il +n'ait de quoi se faire moins regretter.</p> + +<p>36 (I)</p> + +<p>Un homme d'esprit et d'un caractère simple et droit peut tomber dans +quelque pièce; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et +le choisir pour être sa dupe: cette confiance le rend moins +précautionné, et les mauvais plaisants l'entament par cet endroit. Il +n'y a qu'à perdre pour ceux qui en viendraient à une seconde charge: il +n'est trompé qu'une fois.</p> + +<p>J'éviterai avec soin d'offenser personne, si je suis équitable; mais sur +toutes choses un homme d'esprit, si j'aime le moins du monde mes +intérêts.</p> + +<p>37 (I)</p> + +<p>Il n'y a rien de si délié, de si simple et de si imperceptible, où il +n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n'entre, ni ne sort, +ni ne s'assied, ni ne se lève, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes, +comme un homme d'esprit.</p> + +<p>38 (V)</p> + +<p>Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me connaître; il +prie des gens qu'il ne connaît point de le mener chez d'autres dont il +n'est pas connu; il écrit à des femmes qu'il connaît de vue. Il +s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent +quel il est, et là, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir +qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une +autre fois dans une assemblée, se place où il se trouve, sans nulle +attention aux autres, ni à soi-même; on l'ôte d'une place destinée à un +ministre, il s'assied à celle du duc et pair; il est là précisément +celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point. +Chassez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe à la chaire du +prédicateur; il regarde le monde indifféremment, sans embarras, sans +pudeur; il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir.</p> + +<p>39 (VII)</p> + +<p>Celse est d'un rang médiocre, mais des grands le souffrent; il n'est pas +savant, il a relation avec des savants; il a peu de mérite, mais il +connaît des gens qui en ont beaucoup; il n'est pas habile, mais il a une +langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter +d'un lieu à un autre. C'est un homme né pour les allées et venues, pour +écouter des propositions et les rapporter, pour en faire d'office, pour +aller plus loin que sa commission et en être désavoué, pour réconcilier +des gens qui se querellent à leur première entrevue; pour réussir dans +une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la +réussite, et pour détourner sur les autres la haine d'un mauvais succès. +Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville; il ne fait +rien, il dit ou il écoute ce que les autres font, il est nouvelliste; il +sait même le secret des familles: il entre dans de plus hauts mystères: +il vous dit pourquoi celui-ci est exilé, et pourquoi on rappelle cet +autre; il connaît le fond et les causes de la brouillerie des deux +frères, et de la rupture des deux ministres. N'a-t-il pas prédit aux +premiers les tristes suites de leur mésintelligence? N'a-t-il pas dit de +ceux-ci que leur union ne serait pas longue? N'était-il pas présent à de +certaines paroles qui furent dites? N'entra-t-il pas dans une espèce de +négociation? Le voulut-on croire? fut-il écouté? À qui parlez-vous de +ces choses? Qui a eu plus de part que Celse à toutes ces intrigues de +cour? Et si cela n'était ainsi, s'il ne l'avait du moins ou rêvé ou +imaginé, songerait-il à vous le faire croire? aurait-il l'air important +et mystérieux d'un homme revenu d'une ambassade?</p> + +<p>40 (VII)</p> + +<p>Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui. Il +ne parle pas, il ne sent pas; il répète des sentiments et des discours, +se sert même si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le +premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa +pensée, lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter. +C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment +d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui +donnait, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous +du sublime et de l'héroïque; et, incapable de savoir jusqu'où l'on peut +avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que +les hommes en sauraient avoir: aussi a-t-il l'air et le maintien de +celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie à +personne. Il se parle souvent à soi-même, et il ne s'en cache pas, ceux +qui passent le voient, et qu'il semble toujours prendre un parti, ou +décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez +quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre +le salut ou non; et pendant qu'il délibère, vous êtes déjà hors de +portée. Sa vanité l'a fait honnête homme, l'a mis au-dessus de lui-même, +l'a fait devenir ce qu'il n'était pas. L'on juge, en le voyant, qu'il +n'est occupé que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et +que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts +sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler.</p> + +<p>41 (IV)</p> + +<p>Celui qui, logé chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les +deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entre-sol n'en use pas +ainsi par modestie; cet autre qui, pour conserver une taille fine, +s'abstient du vin et ne fait qu'un seul repas n'est ni sobre ni +tempérant; et d'un troisième qui, importuné d'un ami pauvre, lui donne +enfin quelque secours, l'on dit qu'il achète son repos, et nullement +qu'il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, +et le désintéressement y met la perfection.</p> + +<p>42 (IV)</p> + +<p>La fausse grandeur est farouche et inaccessible: comme elle sent son +faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se +fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce +qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est +libre, douce, familière, populaire; elle se laisse toucher et manier, +elle ne perd rien à être vue de près; plus on la connaît, plus on +l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans +effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se +relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les +faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignité; on l'approche +tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et +facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous +paraissent grands et très grands, sans nous faire sentir que nous sommes +petits.</p> + +<p>43 (IV)</p> + +<p>Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même; il tend à de si +grandes choses, qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors, +des postes, la fortune et la faveur: il ne voit rien dans de si faibles +avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son coeur, et +pour mériter ses soins et ses désirs; il a même besoin d'efforts pour ne +les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette +sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute +simple; mais les hommes ne l'accordent guère, et il s'en passe.</p> + +<p>44 (IV)</p> + +<p>Celui-là est bon qui fait du bien aux autres; s'il souffre pour le bien +qu'il fait, il est très bon; s'il souffre de ceux à qui il a fait ce +bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans +le cas où ses souffrances viendraient à croître; et s'il en meurt, sa +vertu ne saurait aller plus loin: elle est héroïque, elle est parfaite.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Des_femmes" id="Des_femmes"></a><a href="#moeurs"><i>Des femmes</i></a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme: +leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les +unes aux autres par les mêmes agréments qu'elles plaisent aux hommes: +mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment +entre elles l'aversion et l'antipathie.</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au +mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne +va pas plus loin; un esprit éblouissant qui impose, et que l'on n'estime +que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une +grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui +a sa source dans le coeur, et qui est comme une suite de leur haute +naissance; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus +qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et +qui se montrent à ceux qui ont des yeux.</p> + +<p>3 (I)</p> + +<p>J'ai vu souhaiter d'être fille, et une belle fille, depuis treize ans +jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme.</p> + +<p>4 (IV)</p> + +<p>Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d'une +heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner; +elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des +manières affectées et par une mauvaise imitation: leur son de voix et +leur démarche sont empruntés; elles se composent, elles se recherchent, +regardent dans un miroir si elles s'éloignent assez de leur naturel. Ce +n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins.</p> + +<p>5 (VII)</p> + +<p>Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler +contre sa pensée; c'est plus aussi que le travestissement et la +mascarade, où l'on ne se donne point pour ce que l'on paraît être, mais +où l'on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer: c'est +chercher à imposer aux yeux, et vouloir paraître selon l'extérieur +contre la vérité; c'est une espèce de menterie.</p> + +<p>Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure +exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et +tête.</p> + +<p>6</p> + +<p>(V) Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et +se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de +s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur +goût et leur caprice; mais si c'est aux hommes qu'elles désirent de +plaire, si c'est pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent, +j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les +hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend +affreuses et dégoûtantes; que le rouge seul les vieillit et les déguise; +qu'ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage, +qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les +mâchoires; qu'ils protestent sérieusement contre tout l'artifice dont +elles usent pour se rendre laides; et que, bien loin d'en répondre +devant Dieu, il semble au contraire qu'il leur ait réservé ce dernier et +infaillible moyen de guérir des femmes.</p> + +<p>(IV) Si les femmes étaient telles naturellement qu'elles le deviennent +par un artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de +leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé +qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se +fardent, elles seraient inconsolables.</p> + +<p>7 (VII)</p> + +<p>Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur +l'opinion qu'elle a de sa beauté: elle regarde le temps et les années +comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres +femmes; elle oublie du moins que l'âge est écrit sur le visage. La même +parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, défigure enfin sa personne, +éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l'affectation +l'accompagnent dans la douleur et dans la fièvre: elle meurt parée et en +rubans de couleur.</p> + +<p>8 (VII)</p> + +<p>Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de +jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus à une +femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les années pour elle +ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point: elle le croit +ainsi, et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur +son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas +permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec +ses mouches et son rouge, est ridicule.</p> + +<p>9 (IV)</p> + +<p>Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent; mais +si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l'état où +elles se trouvent; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir +avec les indifférents; elles sentent le désordre où elles sont, +s'ajustent en leur présence, ou disparaissent un moment, et reviennent +parées.</p> + +<p>10 (I)</p> + +<p>Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la +plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.</p> + +<p>11 (IV)</p> + +<p>L'agrément est arbitraire la beauté est quelque chose de plus réel et de +plus indépendant du goût et de l'opinion.</p> + +<p>12 (I)</p> + +<p>L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite +si éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler.</p> + +<p>13 (I)</p> + +<p>Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a +au monde d'un commerce plus délicieux: l'on trouve en elle tout le +mérite des deux sexes.</p> + +<p>14 (I)</p> + +<p>Il échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent +beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites. +Il n'échappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires; +ils parlent, ils agissent, ils sont empressés, et persuadent moins.</p> + +<p>15 (IV)</p> + +<p>Le caprice est dans les femmes tout proche de la beauté, pour être son +contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en +guériraient pas sans remède.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur +accordent: les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs +qu'il a reçues d'elle.</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>Une femme qui n'a qu'un galant croit n'être point coquette; celle qui a +plusieurs galants croit n'être que coquette.</p> + +<p>Telle femme évite d'être coquette par un ferme attachement à un seul, +qui passe pour folle par son mauvais choix.</p> + +<p>19 (IV)</p> + +<p>Un ancien galant tient à si peu de chose, qu'il cède à un nouveau mari; +et celui-ci dure si peu, qu'un nouveau galant qui survient lui rend le +change.</p> + +<p>Un ancien galant craint ou méprise un nouveau rival, selon le caractère +de la personne qu'il sert.</p> + +<p>Il ne manque souvent à un ancien galant, auprès d'une femme qui +l'attache, que le nom de mari: c'est beaucoup, et il serait mille fois +perdu sans cette circonstance.</p> + +<p>20 (IV)</p> + +<p>Il semble que la galanterie dans une femme ajoute à la coquetterie. Un +homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu'un homme galant. +L'homme coquet et la femme galante vont assez de pair.</p> + +<p>21 (I)</p> + +<p>Il y a peu de galanteries secrètes. Bien des femmes ne sont pas mieux +désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.</p> + +<p>22 (V)</p> + +<p>Une femme galante veut qu'on l'aime; il suffit à une coquette d'être +trouvée aimable et de passer pour belle. Celle-là cherche à engager; +celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d'un +engagement à un autre; la seconde a plusieurs amusements tout à la fois. +Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; et dans +l'autre, c'est la vanité et la légèreté. La galanterie est un faible du +coeur, ou peut-être un vice de la complexion; la coquetterie est un +dérèglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre et la +coquette se fait haïr. L'on peut tirer de ces deux caractères de quoi en +faire un troisième, le pire de tous.</p> + +<p>23 (V)</p> + +<p>Une femme faible est celle à qui l'on reproche une faute qui se la +reproche à elle-même; dont le coeur combat la raison; qui veut guérir, +qui ne guérira point, ou bien tard.</p> + +<p>24 (V)</p> + +<p>Une femme inconstante est celle qui n'aime plus; une légère, celle qui +déjà en aime un autre; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce +qu'elle aime; une indifférente, celle qui n'aime rien.</p> + +<p>25 (V)</p> + +<p>La perfidie, si je l'ose dire, est un mensonge de toute la personne: +c'est dans une femme l'art de placer un mot ou une action qui donne le +change, et quelquefois de mettre en oeuvre des serments et des promesses +qui ne lui coûtent pas plus à faire qu'à violer.</p> + +<p>Une femme infidèle, si elle est connue pour telle de la personne +intéressée, n'est qu'infidèle: s'il la croit fidèle, elle est perfide.</p> + +<p>On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu'elle guérit de la +jalousie.</p> + +<p>26 (I)</p> + +<p>Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement à +soutenir, également difficile à rompre et à dissimuler; il ne manque à +l'un que le contrat, et à l'autre que le coeur.</p> + +<p>27 (I)</p> + +<p>À juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses +dédains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un héros qui doive +un jour la charmer. Son choix est fait: c'est un petit monstre qui +manque d'esprit.</p> + +<p>28 (I)</p> + +<p>Il y a des femmes déjà flétries, qui par leur complexion ou par leur +mauvais caractère sont naturellement la ressource des jeunes gens qui +n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre, ou d'une +femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a +besoin d'une vieille.</p> + +<p>29 (IV)</p> + +<p>Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une ruelle, où il défait le +magistrat même en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en +baudrier, les écarte et devient maître de la place: il est écouté, il +est aimé; on ne tient guère plus d'un moment contre une écharpe d'or et +une plume blanche, contre un homme qui parle au Roi et voit les +ministres. Il fait des jaloux et des jalouses: on l'admire, il fait +envie: à quatre lieues de là, il fait pitié.</p> + +<p>30 (I)</p> + +<p>Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une +femme de ville un homme de la cour.</p> + +<p>31 (I)</p> + +<p>À un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant, +qui parle de soi avec confiance et des autres avec mépris, impétueux, +altier, entreprenant, sans moeurs ni probité, de nul jugement et d'une +imagination très libre, il ne lui manque plus, pour être adoré de bien +des femmes, que de beaux traits et la taille belle.</p> + +<p>32 (I)</p> + +<p>Est-ce en vue du secret, ou par un goût hypocondre, que cette femme aime +un valet, cette autre un moine, et Dorinne son médecin?</p> + +<p>33 (VII)</p> + +<p>Roscius entre sur la scène de bonne grâce: oui, Lélie; et j'ajoute +encore qu'il a les jambes bien tournées, qu'il joue bien, et de longs +rôles, et que pour déclamer parfaitement il ne lui manque, comme on le +dit, que de parler avec la bouche; mais est-il le seul qui ait de +l'agrément dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus +noble et la plus honnête que l'on puisse faire? Roscius d'ailleurs ne +peut être à vous, il est à une autre; et quand cela ne serait pas ainsi, +il est retenu: Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit dégoûté de +Messaline. Prenez Bathylle, Lélie: où trouverez-vous, je ne dis pas dans +l'ordre des chevaliers, que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs +un jeune homme qui s'élève si haut en dansant, et qui passe mieux la +capriole? Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en +avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber à terre? +Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la +presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu'il n'en agrée; +mais vous avez Dracon, le joueur de flûte: nul autre de son métier +n'enfle plus décemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le +flageolet, car c'est une chose infinie que le nombre des instruments +qu'il fait parler; plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants +et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul +repas? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous +soupirez, Lélie: est-ce que Dracon aurait fait un choix, ou que +malheureusement on vous aurait prévenue? Se serait-il enfin engagé à +Césonie, qui l'a tant couru, qui lui a sacrifié une si grande foule +d'amants, je dirai même toute la fleur des Romains? à Césonie, qui est +d'une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si sérieuse? +Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût +qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics, +et exposés par leur condition à la vue des autres. Que ferez-vous, +lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé? Il reste encore Bronte, +le questionnaire: le peuple ne parle que de sa force et de son adresse; +c'est un jeune homme qui a les épaules larges et la taille ramassée, un +nègre d'ailleurs, un homme noir.</p> + +<p>34 (I)</p> + +<p>Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon est +un maçon; pour quelques autres plus retirées, un maçon est un homme, un +jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint.</p> + +<p>35 (I)</p> + +<p>Quelques femmes donnent aux couvents et à leurs amants: galantes et +bienfactrices, elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes +et des oratoires où elles lisent des billets tendres, et où personne ne +voit qu'elles ne prient point Dieu.</p> + +<p>36 (VII)</p> + +<p>Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? Est-ce une femme plus +complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus +appliquée à sa famille et à ses affaires, plus ardente et plus sincère +pour ses amis; qui soit moins esclave de son humeur, moins attachée à +ses intérêts; qui aime moins les commodités de la vie; je ne dis pas qui +fasse des largesses à ses enfants qui sont déjà riches, mais qui, +opulente elle-même et accablée du superflu, leur fournisse le +nécessaire, et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit; qui +soit plus exempte d'amour de soi-même et d'éloignement pour les autres; +qui soit plus libre de tous attachements humains? «Non, dites-vous, ce +n'est rien de toutes ces choses.» J'insiste, et je vous demande: +«Qu'est-ce donc qu'une femme que l'on dirige?» Je vous entends, c'est +une femme qui a un directeur.</p> + +<p>37 (I)</p> + +<p>Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une règle de +conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour sur-arbitre?</p> + +<p>38 (I)</p> + +<p>Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre +si uniment qu'elle s'en puisse passer.</p> + +<p>39 (I)</p> + +<p>Si une femme pouvait dire à son confesseur, avec ses autres faiblesses, +celles qu'elle a pour son directeur; et le temps qu'elle perd dans son +entretien, peut-être lui serait-il donné pour pénitence d'y renoncer.</p> + +<p>40 (V)</p> + +<p>Je voudrais qu'il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes +saints qui ont été autrefois blessés des femmes: «Fuyez les femmes, ne +les dirigez point, laissez à d'autres le soin de leur salut.»</p> + +<p>41 (I)</p> + +<p>C'est trop contre un mari d'être coquette et dévote; une femme devrait +opter.</p> + +<p>42 (VI)</p> + +<p>J'ai différé à le dire, et j'en ai souffert; mais enfin il m'échappe, et +j'espère même que ma franchise sera utile à celles qui n'ayant pas assez +d'un confesseur pour leur conduite, n'usent d'aucun discernement dans le +choix de leurs directeurs. Je ne sors pas d'admiration et d'étonnement à +la vue de certains personnages que je ne nomme point; j'ouvre de fort +grands yeux sur eux; je les contemple: ils parlent, je prête l'oreille; +je m'informe, on me dit des faits, je les recueille; et je ne comprends +pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diamétralement +opposées au bon esprit, au sens droit, à l'expérience des affaires du +monde, à la connaissance de l'homme, à la science de la religion et des +moeurs, présument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de +l'apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant +capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du ministère des +âmes, celui de tous le plus délicat et le plus sublime; et si au +contraire ils se croient nés pour un emploi si relevé, si difficile, et +accordé à si peu de personnes, et qu'ils se persuadent de ne faire en +cela qu'exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire, +je le comprends encore moins.</p> + +<p>Je vois bien que le goût qu'il y a à devenir le dépositaire du secret +des familles, à se rendre nécessaire pour les réconciliations, à +procurer des commissions ou à placer des domestiques, à trouver toutes +les portes ouvertes dans les maisons des grands, à manger souvent à de +bonnes tables, à se promener en carrosse dans une grande ville, et à +faire de délicieuses retraites à la campagne, à voir plusieurs personnes +de nom et de distinction s'intéresser à sa vie et à sa santé, et à +ménager pour les autres et pour soi-même tous les intérêts humains, je +vois bien, encore une fois, que cela seul a fait imaginer le spécieux et +irrépréhensible prétexte du soin des âmes, et semé dans le monde cette +pépinière intarissable de directeurs.</p> + +<p>43 (VI)</p> + +<p>La dévotion vient à quelques-uns, et surtout aux femmes, comme une +passion, ou comme le faible d'un certain âge, ou comme un mode qu'il +faut suivre. Elles comptaient autrefois une semaine par les jours de +jeu, de spectacle, de concert, de mascarade, ou d'un joli sermon: elles +allaient le lundi perdre leur argent chez Ismène, le mardi leur temps +chez Climène, et le mercredi leur réputation chez Célimène; elles +savaient dès la veille toute la joie qu'elles devaient avoir le jour +d'après et le lendemain; elles jouissaient tout à la fois du plaisir +présent et de celui qui ne leur pouvait manquer; elles auraient souhaité +de les pouvoir rassembler tous en un seul jour: c'était alors leur +unique inquiétude et tout le sujet de leurs distractions; et si elles se +trouvaient quelquefois à l'Opéra, elles y regrettaient la comédie. +Autres temps, autres moeurs: elles outrent l'austérité et la retraite; +elles n'ouvrent plus les yeux qui leur sont donnés pour voir; elles ne +mettent plus leurs sens à aucun usage; et chose incroyable! elles +parlent peu; elles pensent encore et assez bien d'elles-mêmes, comme +assez mal des autres; il y a chez elles une émulation de vertu et de +réforme qui tient quelque chose de la jalousie; elles ne haïssent pas de +primer dans ce nouveau genre de vie, comme elles faisaient dans celui +qu'elles viennent de quitter par politique ou par dégoût. Elles se +perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne chère et par +l'oisiveté; et elles se perdent tristement par la présomption et par +l'envie.</p> + +<p>44 (VII)</p> + +<p>Si j'épouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point; si une +joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instruire; +si une prude, elle ne sera point emportée; si une emportée, elle +exercera ma patience; si une coquette, elle voudra me plaire; si une +galante, elle le sera peut-être jusqu'à m'aimer; si une dévote, +répondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu, +et qui se trompe elle-même?</p> + +<p>45 (IV)</p> + +<p>Une femme est aisée à gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s'en +donne la peine. Un seul même en gouverne plusieurs; il cultive leur +esprit et leur mémoire, fixe et détermine leur religion; il entreprend +même de régler leur coeur. Elles n'approuvent et ne désapprouvent, ne +louent et ne condamnent, qu'après avoir consulté ses yeux et son visage. +Il est le dépositaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs +désirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours il les +fait rompre avec leurs galants; il les brouille et les réconcilie avec +leurs maris, et il profite des interrègnes. Il prend soin de leurs +affaires, sollicite leurs procès, et voit leurs juges; il leur donne son +médecin, son marchand, ses ouvriers; il s'ingère de les loger, de les +meubler, et il ordonne de leur équipage. On le voit avec elles dans +leurs carrosses, dans les rues d'une ville et aux promenades, ainsi que +dans leur banc à un sermon, et dans leur loge à la comédie; il fait avec +elles les mêmes visites; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les +voyages; il a le plus commode appartement chez elles à la campagne. Il +vieillit sans déchoir de son autorité: un peu d'esprit et beaucoup de +temps à perdre lui suffit pour la conserver; les enfants, les héritiers, +la bru, la nièce, les domestiques, tout en dépend. Il a commencé par se +faire estimer; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si +nécessaire, meurt sans qu'on le pleure; et dix femmes dont il était le +tyran héritent par sa mort de la liberté.</p> + +<p>46 (V)</p> + +<p>Quelques femmes ont voulu cacher leur conduite sous les dehors de la +modestie; et tout ce que chacune a pu gagner par une continuelle +affectation, et qui ne s'est jamais démentie, a été de faire dire de +soi: On l'aurait prise pour une vestale.</p> + +<p>47 (IV)</p> + +<p>C'est dans les femmes une violente preuve d'une réputation bien nette et +bien établie, qu'elle ne soit pas même effleurée par la familiarité de +quelques-unes qui ne leur ressemblent point; et qu'avec toute la pente +qu'on a aux malignes explications, on ait recours à une tout autre +raison de ce commerce qu'à celle de la convenance des moeurs.</p> + +<p>48 (VII)</p> + +<p>Un comique outre sur la scène ses personnages; un poète charge ses +descriptions; un peintre qui fait d'après nature force et exagère une +passion, un contraste, des attitudes; et celui qui copie, s'il ne mesure +au compas les grandeurs et les proportions, grossit ses figures, donne à +toutes les pièces qui entrent dans l'ordonnance de son tableau plus de +volume que n'en ont celles de l'original: de même la pruderie est une +imitation de la sagesse.</p> + +<p>Il y a une fausse modestie qui est vanité, une fausse gloire qui est +légèreté, une fausse grandeur qui est petitesse; une fausse vertu qui +est hypocrisie, une fausse sagesse qui est pruderie.</p> + +<p>Une femme prude paye de maintien et de parole; une femme sage paye de +conduite. Celle-là suit son humeur et sa complexion, celle-ci sa raison +et son coeur. L'une est sérieuse et austère; l'autre est dans les +diverses rencontres précisément ce qu'il faut qu'elle soit. La première +cache des faibles sous de plausibles dehors; la seconde couvre un riche +fonds sous un air libre et naturel. La pruderie contraint l'esprit, ne +cache ni l'âge ni la laideur; souvent elle les suppose: la sagesse au +contraire pallie les défauts du corps, ennoblit l'esprit, ne rend la +jeunesse que plus piquante et la beauté que plus périlleuse.</p> + +<p>49 (VII)</p> + +<p>Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas +savantes? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur +a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont +lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs +ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans +cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou +par la paresse de leur esprit ou par le soin de leur beauté, ou par une +certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le +talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, +ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par +un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une +curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un +tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire? Mais à quelque cause +que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont +heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, +aient sur eux cet avantage de moins.</p> + +<p>On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est +ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort +recherché; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui +n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus +qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.</p> + +<p>Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne +m'informe plus du sexe, j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage +ne songe guère à être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage, +vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont +détournées des sciences que par de certains défauts: concluez donc +vous-même que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient +sages, et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir +savante, ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait +pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage.</p> + +<p>50 (I)</p> + +<p>La neutralité entre des femmes qui nous sont également amies, +quoiqu'elles aient rompu pour des intérêts où nous n'avons nulle part, +est un point difficile: il faut choisir souvent entre elles, ou les +perdre toutes deux.</p> + +<p>51 (I)</p> + +<p>Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants +que son argent.</p> + +<p>52 (I)</p> + +<p>Il est étonnant de voir dans le coeur de certaines femmes quelque chose +de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes, je veux dire +l'ambition et le jeu: de telles femmes rendent les hommes chastes; elles +n'ont de leur sexe que les habits.</p> + +<p>53 (I)</p> + +<p>Les femmes sont extrêmes: elles sont meilleures ou pires que les hommes.</p> + +<p>54 (I)</p> + +<p>La plupart des femmes n'ont guère de principes; elles se conduisent par +le coeur, et dépendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment.</p> + +<p>55 (IV)</p> + +<p>Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes; mais les +hommes l'emportent sur elles en amitié.</p> + +<p>Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point.</p> + +<p>56 (V)</p> + +<p>Il y a du péril à contrefaire. Lise, déjà vieille, veut rendre une jeune +femme ridicule, et elle-même devient difforme; elle me fait peur. Elle +use pour l'imiter de grimaces et de contorsions: la voilà aussi laide +qu'il faut pour embellir celle dont elle se moque.</p> + +<p>57 (VII)</p> + +<p>On veut à la ville que bien des idiots et des idiotes aient de l'esprit; +on veut à la cour que bien des gens manquent d'esprit qui en ont +beaucoup; et entre les personnes de ce dernier genre une belle femme ne +se sauve qu'à peine avec d'autres femmes.</p> + +<p>58 (I)</p> + +<p>Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme +au contraire garde mieux son secret que celui d'autrui.</p> + +<p>59 (I)</p> + +<p>Il n'y a point dans le coeur d'une jeune personne un si violent amour +auquel l'intérêt ou l'ambition n'ajoute quelque chose.</p> + +<p>60 (I)</p> + +<p>Il y a un temps où les filles les plus riches doivent prendre parti; +elles n'en laissent guère échapper les premières occasions sans se +préparer un long repentir: il semble que la réputation des biens diminue +en elles avec celle de leur beauté. Tout favorise au contraire une jeune +personne, jusques à l'opinion des hommes, qui aiment à lui accorder tous +les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable.</p> + +<p>61 (I)</p> + +<p>Combien de filles à qui une grande beauté n'a jamais servi qu'à leur +faire espérer une grande fortune!</p> + +<p>62 (VII)</p> + +<p>Les belles filles sont sujettes à venger ceux de leurs amants qu'elles +ont maltraités, ou par de laids, ou par de vieux, ou par d'indignes +maris.</p> + +<p>63 (IV)</p> + +<p>La plupart des femmes jugent du mérite et de la bonne mine d'un homme +par l'impression qu'ils font sur elles, et n'accordent presque ni l'un +ni l'autre à celui pour qui elles ne sentent rien.</p> + +<p>64 (IV)</p> + +<p>Un homme qui serait en peine de connaître s'il change, s'il commence à +vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le +ton dont elle lui parle: il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude +école.</p> + +<p>65 (IV)</p> + +<p>Une femme qui n'a jamais les yeux que sur une même personne, ou qui les +en détourne toujours, fait penser d'elle la même chose.</p> + +<p>66 (IV)</p> + +<p>Il coûte peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point: il coûte +encore moins aux hommes de dire ce qu'ils sentent.</p> + +<p>67 (I)</p> + +<p>Il arrive quelquefois qu'une femme cache à un homme toute la passion +qu'elle sent pour lui, pendant que de son côté il feint pour elle toute +celle qu'il ne sent pas.</p> + +<p>68 (I)</p> + +<p>L'on suppose un homme indifférent, mais qui voudrait persuader à une +femme une passion qu'il ne sent pas; et l'on demande s'il ne lui serait +pas plus aisé d'imposer à celle dont il est aimé qu'à celle qui ne +l'aime point.</p> + +<p>69 (I)</p> + +<p>Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu'il +n'en ait pas ailleurs un véritable.</p> + +<p>70 (I)</p> + +<p>Un homme éclate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console; une +femme fait moins de bruit quand elle est quittée, et demeure longtemps +inconsolable.</p> + +<p>71</p> + +<p>(I) Les femmes guérissent de leur paresse par la vanité ou par l'amour.</p> + +<p>(IV) La paresse au contraire dans les femmes vives est le présage de +l'amour.</p> + +<p>72 (IV)</p> + +<p>Il est fort sûr qu'une femme qui écrit avec emportement est emportée; il +est moins clair qu'elle soit touchée. Il semble qu'une passion vive et +tendre est morne et silencieuse; et que le plus pressant intérêt d'une +femme qui n'est plus libre, celui qui l'agite davantage, est moins de +persuader qu'elle aime, que de s'assurer si elle est aimée.</p> + +<p>73 (VII)</p> + +<p>Glycère n'aime pas les femmes; elle hait leur commerce et leurs visites, +se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est +petit, à qui elle est sévère, qu'elle resserre dans leur ordre, sans +leur permettre rien de ce qui passe l'amitié; elle est distraite avec +eux, leur répond par des monosyllabes, et semble chercher à s'en +défaire; elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est +mieux gardée et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron et +d'Héniery. Une seule, Corinne, y est attendue, y est reçue, et à toutes +les heures; on l'embrasse à plusieurs reprises; on croit l'aimer; on lui +parle à l'oreille dans un cabinet où elles sont seules; on a soi-même +plus de deux oreilles pour l'écouter; on se plaint à elle de tout autre +que d'elle; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien: elle a +la confiance de tous les deux. L'on voit Glycère en partie carrée au +bal, au théâtre dans les jardins publics, sur le chemin de Venouze, où +l'on mange les premiers fruits; quelquefois seule en litière sur la +route du grand faubourg, où elle a un verger délicieux, ou à la porte de +Canidie, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de +secondes noces, qui en dit le temps et les circonstances. Elle paraît +ordinairement avec une coiffure plate et négligée, en simple déshabillé, +sans corps et avec des mules: elle est belle en cet équipage, et il ne +lui manque que de la fraîcheur. On remarque néanmoins sur elle une riche +attache, qu'elle dérobe avec soin aux yeux de son mari. Elle le flatte, +elle le caresse; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms; +elle n'a pas d'autre lit que celui de ce cher époux, et elle ne veut pas +découcher. Le matin, elle se partage entre sa toilette et quelques +billets qu'il faut écrire. Un affranchi vient lui parler en secret; +c'est Parménon, qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du +maître et la jalousie des domestiques. Qui à la vérité fait mieux +connaître des intentions, et rapporte mieux une réponse que Parménon? +qui parle moins de ce qu'il faut taire? qui sait ouvrir une porte +secrète avec moins de bruit? qui conduit plus adroitement par le petit +escalier? qui fait mieux sortir par où l'on est entré?</p> + +<p>74 (I)</p> + +<p>Je ne comprends pas comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à sa +complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et se montre au contraire +par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop négligé dans son +ajustement, brusque dans ses réponses, incivil, froid et taciturne, peut +espérer de défendre le coeur d'une jeune femme contre les entreprises de +son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance, +les soins, l'empressement, les dons, la flatterie.</p> + +<p>75 (VII)</p> + +<p>Un mari n'a guère un rival qui ne soit de sa main, et comme un présent +qu'il a autrefois fait à sa femme. Il le loue devant elle de ses belles +dents et de sa belle tête; il agrée ses soins; il reçoit ses visites; et +après ce qui lui vient de son cru, rien ne lui paraît de meilleur goût +que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne à souper, +et il dit aux conviés: «Goûtez bien cela; il est de Léandre, et il ne me +coûte qu'un grand merci.»</p> + +<p>76 (VI)</p> + +<p>Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il +n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il +plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple +d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni +douaire ni conventions; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il +est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une +même maison sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai +seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paye le rôtisseur et le +cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on a soupé. Ils n'ont +souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas même le nom: ils +vivent à la romaine ou à la grecque; chacun a le sien; et ce n'est +qu'avec le temps, et après qu'on est initié au jargon d'une ville, qu'on +sait enfin que M. B... est publiquement depuis vingt années le mari de Mme +L...</p> + +<p>77 (VII)</p> + +<p>Telle autre femme, à qui le désordre manque pour mortifier son mari, y +revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu'elle a +apportée, par les charmes de sa beauté, par son mérite, par ce que +quelques-uns appellent vertu.</p> + +<p>78 (VII)</p> + +<p>Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles empêchent un mari de se +repentir du moins une fois le jour d'avoir une femme, ou de trouver +heureux celui qui n'en a point.</p> + +<p>79 (IV)</p> + +<p>Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage: on pleure, on +récite, on répète, on est si touchée de la mort de son mari, qu'on n'en +oublie pas la moindre circonstance.</p> + +<p>80 (I)</p> + +<p>Ne pourrait-on point découvrir l'art de se faire aimer de sa femme?</p> + +<p>81 (IV)</p> + +<p>Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit +aimer.</p> + +<p>Il y avait à Smyrne une très belle fille qu'on appelait Émire, et qui +était moins connue dans toute la ville par sa beauté que par la sévérité +de ses moeurs, et surtout par l'indifférence qu'elle conservait pour tous +les hommes, qu'elle voyait, disait-elle, sans aucun péril, et sans +d'autres dispositions que celles où elle se trouvait pour ses amies ou +pour ses frères. Elle ne croyait pas la moindre partie de toutes les +folies qu'on disait que l'amour avait fait faire dans tous les temps; et +celles qu'elle avait vues elle-même, elle ne les pouvait comprendre: +elle ne connaissait que l'amitié. Une jeune et charmante personne, à qui +elle devait cette expérience la lui avait rendue si douce qu'elle ne +pensait qu'à la faire durer, et n'imaginait pas par quel autre sentiment +elle pourrait jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la +confiance, dont elle était si contente. Elle ne parlait que +d'Euphrosyne: c'était le nom de cette fidèle amie, et tout Smyrne ne +parlait que d'elle et d'Euphrosyne leur amitié passait en proverbe. +Émire avait deux frères qui étaient jeunes, d'une excellente beauté, et +dont toutes les femmes de la ville étaient éprises; et il est vrai +qu'elle les aima toujours comme une soeur aime ses frères. Il y eut un +prêtre de Jupiter, qui avait accès dans la maison de son père, à qui +elle plut, qui osa le lui déclarer, et ne s'attira que du mépris. Un +vieillard, qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens, +avait eu la même audace, eut aussi la même aventure. Elle triomphait +cependant; et c'était jusqu'alors au milieu de ses frères, d'un prêtre +et d'un vieillard, qu'elle se disait insensible. Il sembla que le ciel +voulut l'exposer à de plus fortes épreuves, qui ne servirent néanmoins +qu'à la rendre plus vaine, et qu'à l'affermir dans la réputation d'une +fille que l'amour ne pouvait toucher. De trois amants que ses charmes +lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute +la passion, le premier, dans un transport amoureux, se perça le sein à +ses pieds; le second, plein de désespoir de n'être pas écouté, alla se +faire tuer à la guerre de Crète et le troisième mourut de langueur et +d'insomnie. Celui qui les devait venger n'avait pas encore paru. Ce +vieillard qui avait été si malheureux dans ses amours s'en était guéri +par des réflexions sur son âge et sur le caractère de la personne à qui +il voulait plaire: il désira de continuer de la voir, et elle le +souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui était jeune, d'une +physionomie agréable, et qui avait une taille fort noble. Elle le vit +avec intérêt; et comme il se tut beaucoup en la présence de son père, +elle trouva qu'il n'avait pas assez d'esprit, et désira qu'il en eût eu +davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; mais comme il la +regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beauté, elle +fut surprise et comme indignée qu'un homme si bien fait et si spirituel +ne fût pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le +voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu'elle était +belle; et Émire si indifférente, devenue jalouse, comprit que Ctésiphon +était persuadé de ce qu'il disait, et que non seulement était galant, +mais même qu'il était tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre +avec son amie. Elle désira de les voir ensemble une seconde fois pour +être plus éclaircie; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus +qu'elle ne craignait de voir, et changea ses soupçons en certitude. Elle +s'éloigne d'Euphrosyne, ne lui connaît plus le mérite qui l'avait +charmée, perd le goût de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce +changement lui fait sentir que l'amour dans son coeur a pris la place de +l'amitié. Ctésiphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment, +songent à s'épouser, s'épousent. La nouvelle s'en répand par toute la +ville; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare +de se marier à ce qu'ils aimaient. Émire l'apprend, et s'en désespère. +Elle ressent tout son amour: elle recherche Euphrosyne pour le seul +plaisir de revoir Ctésiphon; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa +femme, et trouve une maîtresse dans une nouvelle épouse; il ne voit dans +Émire que l'amie d'une personne qui lui est chère. Cette fille +infortunée perd le sommeil, et ne veut plus manger: elle s'affaiblit; +son esprit s'égare; elle prend son frère pour Ctésiphon, et elle lui +parle comme à un amant; elle se détrompe, rougit de son égarement; elle +retombe bientôt dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les +connaît plus. Alors elle craint les hommes; mais trop tard: c'est sa +folie. Elle a des intervalles où sa raison lui revient, et où elle gémit +de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fière et si +insensible, trouve que les Dieux l'ont trop punie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Du_coeur" id="Du_coeur"></a><a href="#moeurs"><i>Du coeur</i></a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont +nés médiocres.</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes, exempte même +de toute grossièreté. Une femme cependant regarde toujours un homme +comme un homme; et réciproquement un homme regarde une femme comme une +femme. Cette liaison n'est ni passion ni amitié pure: elle fait une +classe à part.</p> + +<p>3(I)</p> + +<p>L'amour naît brusquement, sans autre réflexion, par tempérament ou par +faiblesse: un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié au +contraire se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un +long commerce. Combien d'esprit, de bonté de coeur, d'attachement, de +services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs +années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou +une belle main!</p> + +<p>4 (IV)</p> + +<p>Le temps, qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour.</p> + +<p>5 (IV)</p> + +<p>Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-même, et quelquefois par les +choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les +rigueurs, par l'éloignement, par la jalousie. L'amitié au contraire a +besoin de secours: elle périt faute de soins, de confiance et de +complaisance.</p> + +<p>6 (IV)</p> + +<p>Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié.</p> + +<p>7 (IV)</p> + +<p>L'amour et l'amitié s'excluent l'un l'autre.</p> + +<p>8 (IV)</p> + +<p>Celui qui a eu l'expérience d'un grand amour néglige l'amitié; et celui +qui est épuisé sur l'amitié n'a encore rien fait pour l'amour.</p> + +<p>9 (IV)</p> + +<p>L'amour commence par l'amour; et l'on ne saurait passer de la plus forte +amitié qu'à un amour faible.</p> + +<p>10 (IV)</p> + +<p>Rien ne ressemble mieux à une vive amitié, que ces liaisons que +l'intérêt de notre amour nous fait cultiver.</p> + +<p>11 (IV)</p> + +<p>L'on n'aime bien qu'une seule fois: c'est la première; les amours qui +suivent sont moins involontaires.</p> + +<p>12 (IV)</p> + +<p>L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.</p> + +<p>13 (IV)</p> + +<p>L'amour qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour +être une passion violente.</p> + +<p>14 (IV)</p> + +<p>Celui qui aime assez pour vouloir aimer un million de fois plus qu'il ne +fait, ne cède en amour qu'à celui qui aime plus qu'il ne voudrait.</p> + +<p>15 (IV)</p> + +<p>Si j'accorde que dans la violence d'une grande passion on peut aimer +quelqu'un plus que soi-même, à qui ferai-je plus de plaisir, ou à ceux +qui aiment, ou à ceux qui sont aimés?</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y réussir: ils +cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose ainsi +parler, ils sont contraints de demeurer libres.</p> + +<p>17 (IV)</p> + +<p>Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent +bientôt chacun de leur part à s'aimer moins, et ensuite à ne s'aimer +plus. Qui, d'un homme ou d'une femme, met davantage du sien dans cette +rupture, il n'est pas aisé de le décider. Les femmes accusent les hommes +d'être volages, et les hommes disent qu'elles sont légères.</p> + +<p>18 (IV)</p> + +<p>Quelque délicat que l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que +dans l'amitié.</p> + +<p>19 (IV)</p> + +<p>C'est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup de faire, par tout +son procédé, d'une personne ingrate une très ingrate.</p> + +<p>20 (IV)</p> + +<p>Il est triste d'aimer sans une grande fortune, et qui nous donne les +moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait +plus de souhaits à faire.</p> + +<p>21 (IV)</p> + +<p>S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui +ait été indifférente, quelques importants services qu'elle nous rende +dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'être ingrat.</p> + +<p>22 (IV)</p> + +<p>Une grande reconnaissance emporte avec soi beaucoup de goût et d'amitié +pour la personne qui nous oblige.</p> + +<p>23 (IV)</p> + +<p>Être avec des gens qu'on aime, cela suffit; rêver, leur parler, ne leur +parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais +auprès d'eux, tout est égal.</p> + +<p>24 (IV)</p> + +<p>Il n'y a pas si loin de la haine à l'amitié que de l'antipathie.</p> + +<p>25 (IV)</p> + +<p>Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie à l'amour qu'à +l'amitié.</p> + +<p>26 (IV)</p> + +<p>L'on confie son secret dans l'amitié; mais il échappe dans l'amour.</p> + +<p>L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le coeur. Celui +qui a le coeur n'a pas besoin de révélation ou de confiance; tout lui est +ouvert.</p> + +<p>27 (IV)</p> + +<p>L'on ne voit dans l'amitié que les défauts qui peuvent nuire à nos amis. +L'on ne voit en amour de défauts dans ce qu'on aime que ceux dont on +souffre soi-même.</p> + +<p>28 (I)</p> + +<p>Il n'y a qu'un premier dépit en amour, comme la première faute dans +l'amitié, dont on puisse faire un bon usage.</p> + +<p>29 (IV)</p> + +<p>Il semble que, s'il y a un soupçon injuste, bizarre et sans fondement, +qu'on ait une fois appelé jalousie, cette autre jalousie qui est un +sentiment juste, naturel, fondé en raison et sur l'expérience, +mériterait un autre nom.</p> + +<p>Le tempérament a beaucoup de part à la jalousie, et elle ne suppose pas +toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent +amour sans délicatesse.</p> + +<p>Il arrive souvent que l'on souffre tout seul de la délicatesse. L'on +souffre de la jalousie, et l'on fait souffrir les autres.</p> + +<p>Celles qui ne nous ménagent sur rien, et ne nous épargnent nulles +occasions de jalousie, ne mériteraient de nous aucune jalousie, si l'on +se réglait plus par leurs sentiments et leur conduite que par son coeur.</p> + +<p>30 (IV)</p> + +<p>Les froideurs et les relâchements dans l'amitié ont leurs causes. En +amour, il n'y a guerre d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être +trop aimés.</p> + +<p>31 (IV)</p> + +<p>L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on l'a été de ne pas +aimer.</p> + +<p>32 (IV)</p> + +<p>Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre.</p> + +<p>33 (IV)</p> + +<p>Le commencement et le déclin de l'amour se font sentir par l'embarras où +l'on est de se trouver seuls.</p> + +<p>34 (IV)</p> + +<p>Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est borné, et que le coeur a +ses limites.</p> + +<p>C'est faiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre faiblesse que de +guérir.</p> + +<p>On guérit comme on se console: on n'a pas dans le coeur de quoi toujours +pleurer et toujours aimer.</p> + +<p>35 (IV)</p> + +<p>Il devrait y avoir dans le coeur des sources inépuisables de douleur pour +de certaines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que +l'on sort d'une grande affliction: l'on pleure amèrement, et l'on est +sensiblement touché; mais l'on est ensuite si faible ou si léger que +l'on se console.</p> + +<p>36 (IV)</p> + +<p>Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument; car il faut +que ce soit ou par une étrange faiblesse de son amant, ou par de plus +secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beauté.</p> + +<p>37 (IV)</p> + +<p>L'on est encore longtemps à se voir par habitude, et à se dire de bouche +que l'on s'aime, après que les manières disent qu'on ne s'aime plus.</p> + +<p>38 (IV)</p> + +<p>Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec +les scrupules, qu'il s'aigrit par les réflexions et les retours que l'on +fait pour s'en délivrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer sa +passion pour l'affaiblir.</p> + +<p>39 (IV)</p> + +<p>L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le +malheur de ce qu'on aime.</p> + +<p>40 (I)</p> + +<p>Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce +que l'on hait.</p> + +<p>41 (IV)</p> + +<p>Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il faut +quelquefois se contraindre pour eux, et avoir la générosité de recevoir.</p> + +<p>Celui-là peut prendre, qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir que +son ami en sent à lui donner.</p> + +<p>42 (V)</p> + +<p>Donner c'est agir: ce n'est pas souffrir de ses bienfaits, ni céder à +l'importunité ou à la nécessité de ceux qui nous demandent.</p> + +<p>43 (IV)</p> + +<p>Si l'on a donné à ceux que l'on aimait, quelque chose qu'il arrive, il +n'y a plus d'occasions où l'on doive songer à ses bienfaits.</p> + +<p>44 (V)</p> + +<p>On a dit en latin qu'il coûte moins cher de haïr que d'aimer, ou si l'on +veut, que l'amitié est plus à charge que la haine. Il est vrai qu'on est +dispensé de donner à ses ennemis; mais ne coûte-t-il rien de s'en +venger? Ou s'il est doux et naturel de faire du mal à ce que l'on hait, +l'est-il moins de faire du bien à ce qu'on aime? Ne serait-il pas dur et +pénible de ne lui en point faire?</p> + +<p>45 (I)</p> + +<p>Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de +donner.</p> + +<p>46 (V)</p> + +<p>Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un +indigne, ne change pas de nom, et s'il méritait plus de reconnaissance.</p> + +<p>47 (VII)</p> + +<p>La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos.</p> + +<p>48 (V)</p> + +<p>S'il est vrai que la pitié ou la compassion soit un retour vers +nous-mêmes qui nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent-ils +de nous si peu de soulagement dans leurs misères?</p> + +<p>Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitude que de manquer aux misérables.</p> + +<p>49 (V)</p> + +<p>L'expérience confirme que la mollesse ou l'indulgence pour soi et la +dureté pour les autres n'est qu'un seul et même vice.</p> + +<p>50 (V)</p> + +<p>Un homme dur au travail et à la peine, inexorable à soi-même, n'est +indulgent aux autres que par un excès de raison.</p> + +<p>51 (V)</p> + +<p>Quelque désagrément qu'on ait à se trouver chargé d'un indigent, l'on +goûte à peine les nouveaux avantages qui le tirent enfin de notre +sujétion: de même, la joie que l'on reçoit de l'élévation de son ami est +un peu balancée par la petite peine qu'on a de le voir au-dessus de nous +ou s'égaler à nous. Aussi l'on s'accorde mal avec soi-même; car l'on +veut des dépendants, et qu'il n'en coûte rien; l'on veut aussi le bien +de ses amis, et, s'il arrive, ce n'est pas toujours par s'en réjouir que +l'on commence.</p> + +<p>52 (VII)</p> + +<p>On convie, on invite, on offre sa maison, sa table, son bien et ses +services: rien ne coûte qu'à tenir parole.</p> + +<p>53 (IV)</p> + +<p>C'est assez pour soi d'un fidèle ami; c'est même beaucoup de l'avoir +rencontré: on ne peut en avoir trop pour le service des autres.</p> + +<p>54 (IV)</p> + +<p>Quand on a assez fait auprès de certaines personnes pour avoir dû se les +acquérir, si cela ne réussit point, il y a encore une ressource, qui est +de ne plus rien faire.</p> + +<p>55 (V)</p> + +<p>Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient un jour être nos amis, et +vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni +selon la nature de la haine, ni selon les règles de l'amitié; ce n'est +point une maxime morale, mais politique.</p> + +<p>56 (V)</p> + +<p>On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus, +pourraient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si sûrs +et d'une si exacte probité, que venant à cesser de l'être, ils se +veuillent pas abuser de notre confiance, ni se faire craindre comme +ennemis.</p> + +<p>57 (IV)</p> + +<p>Il est doux de voir ses amis par goût et par estime; il est pénible de +les cultiver par intérêt; c'est solliciter.</p> + +<p>58 (VII)</p> + +<p>Il faut briguer la faveur de ceux à qui l'on veut du bien, plutôt que de +ceux de qui l'on espère du bien.</p> + +<p>59 (IV)</p> + +<p>On ne vole point des mêmes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des +choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de liberté à suivre +ses caprices, et tout au contraire de servitude à courir pour son +établissement: il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler +peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherché.</p> + +<p>60 (V)</p> + +<p>Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite, ne prend pas le chemin +de se désespérer s'il ne lui arrive pas; et celui au contraire qui +désire une chose avec une grande impatience, y met trop du sien pour en +être assez récompensé par le succès.</p> + +<p>61 (VII)</p> + +<p>Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si déterminément +une certaine chose, que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce +qu'il faut faire pour la manquer.</p> + +<p>62 (IV)</p> + +<p>Les choses les plus souhaitées n'arrivent point; ou si elles arrivent, +ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances où elles auraient +fait un extrême plaisir.</p> + +<p>63 (IV)</p> + +<p>Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.</p> + +<p>64 (I)</p> + +<p>La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est +agréable, puisque si l'on cousait ensemble toutes les heures que l'on +passe avec ce qui plaît, l'on ferait à peine d'un grand nombre d'années +une vie de quelques mois.</p> + +<p>65 (I)</p> + +<p>Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un!</p> + +<p>66 (V)</p> + +<p>On ne pourrait se défendre de quelque joie à voir périr un méchant +homme: l'on jouirait alors du fruit de sa haine, et l'on tirerait de lui +tout ce qu'on en peut espérer, qui est le plaisir de sa perte. Sa mort +enfin arrive, mais dans une conjoncture où nos intérêts ne nous +permettent pas de nous en réjouir: il meurt trop tôt ou trop tard.</p> + +<p>67 (IV)</p> + +<p>Il est pénible à un homme fier de pardonner à celui qui le surprend en +faute, et qui se plaint de lui avec raison: sa fierté ne s'adoucit que +lorsqu'il reprend ses avantages, et qu'il met l'autre dans son tort.</p> + +<p>68 (I)</p> + +<p>Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes à qui nous +faisons du bien, de même nous haïssons violemment ceux que nous avons +beaucoup offensés.</p> + +<p>69 (I)</p> + +<p>Il est également difficile d'étouffer dans les commencements le +sentiment des injures et de le conserver après un certain nombre +d'années.</p> + +<p>70 (VII)</p> + +<p>C'est par faiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe à s'en +venger; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge +point.</p> + +<p>71</p> + +<p>(V) Il y a bien autant de paresse que de faiblesse à se laisser +gouverner.</p> + +<p>(VII) Il ne faut pas penser à gouverner un homme tout d'un coup, et sans +autre préparation, dans une affaire importante et qui serait capitale à +lui ou aux siens; il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on +veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou par +caprice: il faut tenter auprès de lui les petites choses, et de là le +progrès jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus +dans les commencements qu'entreprendre de le faire partir pour la +campagne ou retourner à la ville, qui finit par lui dicter un testament +où il réduit son fils à la légitime.</p> + +<p>(VII) Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la +main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa +dépendance.</p> + +<p>(VII) Tels se laissent gouverner jusqu'à un certain point, qui au delà +sont intraitables et ne se gouvernent plus: on perd tout à coup la route +de leur coeur et de leur esprit; ni hauteur ni souplesse, ni force ni +industrie ne les peuvent dompter: avec cette différence que quelques-uns +sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par +tempérament et par humeur.</p> + +<p>(VII) Il se trouve des hommes qui n'écoutent ni la raison ni les bons +conseils, et qui s'égarent volontairement par la crainte qu'ils ont +d'être gouvernés.</p> + +<p>(VII) D'autres consentent d'être gouvernés par leurs amis en des choses +presque indifférentes, et s'en font un droit de les gouverner à leur +tour en des choses graves et de conséquence.</p> + +<p>(VII) Drance veut passer pour gouverner son maître, qui n'en croit rien, +non plus que le public; parler sans cesse à un grand que l'on sert, en +des lieux et en des temps où il convient le moins, lui parler à +l'oreille ou en des termes mystérieux, rire jusqu'à éclater en sa +présence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui +parlent, dédaigner ceux qui viennent faire leur cour ou attendre +impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture +trop libre, figurer avec lui le dos appuyé à une cheminée, le tirer par +son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des +libertés, marquent mieux un fat qu'un favori.</p> + +<p>(VI) Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner +les autres: il veut que la raison gouverne seule et toujours.</p> + +<p>(VII) Je ne haïrais pas d'être livré par la confiance à une personne +raisonnable, et d'en être gouverné en toutes choses, et absolument, et +toujours: je serais sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer; +je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison.</p> + +<p>72 (V)</p> + +<p>Toutes les passions sont menteuses: elles se déguisent autant qu'elles +le peuvent aux yeux des autres; elles se cachent à elles-mêmes. Il n'y a +point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et +qui ne s'en aide.</p> + +<p>73 (IV)</p> + +<p>On ouvre un livre de dévotion, et il touche; on en ouvre un autre qui +est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le coeur seul +concilie les choses contraires, et admet les incompatibles?</p> + +<p>74 (V)</p> + +<p>Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et +de leur vanité. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide, +calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de +la cacher.</p> + +<p>75 (V)</p> + +<p>Le cas n'arrive guère où l'on puisse dire: «J'étais ambitieux»; ou on ne +l'est point, ou on l'est toujours; mais le temps vient où l'on avoue que +l'on a aimé.</p> + +<p>76 (V)</p> + +<p>Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se +trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils +meurent.</p> + +<p>77 (IV)</p> + +<p>Rien ne coûte moins à la passion que de se mettre au-dessus de la +raison: son grand triomphe est de l'emporter sur l'intérêt.</p> + +<p>78 (I)</p> + +<p>L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par +l'esprit.</p> + +<p>79 (I)</p> + +<p>Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et +élevées, que nous devons moins à la force de notre esprit qu'à la bonté +de notre naturel.</p> + +<p>80 (I)</p> + +<p>Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la +reconnaissance.</p> + +<p>81 (IV)</p> + +<p>Il faut être bien dénué d'esprit, si l'amour, la malignité, la nécessité +n'en font pas trouver.</p> + +<p>82 (I)</p> + +<p>Il y a des lieux que l'on admire: il y en a d'autres qui touchent, et où +l'on aimerait à vivre.</p> + +<p>Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la +passion, le goût et les sentiments.</p> + +<p>83 (IV)</p> + +<p>Ceux qui font bien mériteraient seuls d'être enviés, s'il n'y avait +encore un meilleur parti à prendre, qui est de faire mieux: c'est une +douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie.</p> + +<p>84 (I)</p> + +<p>Quelques-uns se défendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux +faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du coeur, l'autre de l'esprit.</p> + +<p>85 (I)</p> + +<p>Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si +tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer +du moins qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent être +surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_societe_et_de_la_conversation" id="De_la_societe_et_de_la_conversation"></a>De la société et de la conversation</h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Un caractère bien fade est celui de n'en avoir aucun.</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>C'est le rôle d'un sot d'être importun: un homme habile sent s'il +convient ou s'il ennuie; il sait disparaître le moment qui précède celui +où il serait de trop quelque part.</p> + +<p>3 (I)</p> + +<p>L'on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de +cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pièce rare; à un homme +qui est né tel, il est encore fort délicat d'en soutenir longtemps le +personnage; il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse +estimer.</p> + +<p>4 (I)</p> + +<p>Il a beaucoup d'esprits obscènes, encore plus de médisants ou de +satiriques, peu de délicats. Pour badiner avec grâce, et rencontrer +heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manières, trop +de politesse, et même trop de fécondité: c'est créer que de railler +ainsi, et faire quelque chose de rien.</p> + +<p>5 (IV)</p> + +<p>Si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid, de +vain de puéril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de +parler ou d'écouter, et l'on se condamnerait peut-être à un silence +perpétuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours +inutiles. Il faut donc s'accommoder à tous les esprits, permettre comme +un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions +sur le gouvernement présent, ou sur l'intérêt des princes, le débit des +beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes; il faut laisser +Aronce parler proverbe, et Mélinde parler de soi, de ses vapeurs, de ses +migraines et de ses insomnies.</p> + +<p>6 (IV)</p> + +<p>L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de +commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules +expressions, par la nouveauté, et j'ose dire par l'impropriété des +termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne +se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils font +signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu +intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni +l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et +peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est +propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un +langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est +contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur +esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués; +mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et ce qui est pire, on en +souffre.</p> + +<p>7 (V)</p> + +<p>Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de +recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin: vous voulez, Acis, +me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: «Il fait froid»? Vous +voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: «Il pleut, il +neige.» Vous me trouvez bon visage, et vous désirez de m'en féliciter; +dites: «Je vous trouve bon visage.»</p> + +<p>—Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs +qui ne pourrait pas en dire autant?—Qu'importe, Acis? Est-ce un si +grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le +monde? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables les +diseurs de phoebus; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter +dans l'étonnement: une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas +tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir +plus que les autres; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos +phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous +abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par +votre habit, et vous dis à l'oreille: «Ne songez point à avoir de +l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle; ayez, si vous pouvez, un +langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun +esprit peut-être alors croira-t-on que vous en avez.»</p> + +<p>8 (IV)</p> + +<p>Qui peut se promettre d'éviter dans la société des hommes la rencontre +de certains esprits vains, légers, familiers, délibérés, qui sont +toujours dans une compagnie ceux qui parlent, et qu'il faut que les +autres écoutent? On les entend de l'antichambre; on entre impunément et +sans craindre de les interrompre: ils continuent leur récit sans la +moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le +rang le mérite des personnes qui composent le cercle; ils font taire +celui qui commence à conter une nouvelle, pour la dire de leur façon, +qui est la meilleure: ils la tiennent de Zamet, de Ruccelay, ou de +Conchini, qu'ils ne connaissent point, à qui ils n'ont jamais parlé, et +qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils +s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifié de l'assemblée, +pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils +ne veulent pas que les autres soient instruits; ils suppriment quelques +noms pour déguiser l'histoire qu'ils racontent, et pour détourner les +applications; vous les priez, les pressez inutilement: il y a des choses +qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur +parole y est engagée, c'est le dernier secret, c'est un mystère, outre +que vous leur demandez l'impossible, car sur ce que vous voulez +apprendre d'eux, ils ignorent le fait et les personnes.</p> + +<p>9 (VIII)</p> + +<p>Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme +universel, et il se donne pour tel: il aime mieux mentir que de se taire +ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à la table d'un grand +d'une cour du Nord: il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient +dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette région lointaine comme +s'il en était originaire; il discourt des moeurs de cette cour, des +femmes du pays, des ses lois et de ses coutumes; il récite des +historiettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes, et il en rit +le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et +lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias +ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur: «Je +n'avance, lui dit-il, je raconte rien que je ne sache d'original: je +l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à +Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort +interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance.» Il reprenait le fil +de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, +lorsque l'un des conviés lui dit: «C'est Sethon à qui vous parlez, +lui-même, et qui arrive de son ambassade.»</p> + +<p>10 (IV)</p> + +<p>Il y a un parti à prendre, dans les entretiens, entre une certaine +paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui, nous +jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises +demandes ou de sottes réponses, et une attention importune qu'on a au +moindre mot qui échappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un +mystère que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la +subtilité, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne.</p> + +<p>11 (IV)</p> + +<p>Être infatué de soi, et s'être fortement persuadé qu'on a beaucoup +d'esprit, est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a +point, ou qui en a peu. Malheur pour lors à qui est exposé à l'entretien +d'un tel personnage! combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer! +combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement, durent un +temps, et que bientôt on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle, c'est +moins pour l'apprendre à ceux qui l'écoutent, que pour avoir le mérite +de la dire, et de la dire bien: elle devient un roman entre ses mains; +il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites +façons de parler, et les fait toujours parler longtemps; il tombe +ensuite en des parenthèses, qui peuvent passer pour épisodes, mais qui +font oublier le gros de l'histoire, et à lui qui vous parle, et à vous +qui le supportez. Que serait-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne +survenait heureusement pour déranger le cercle, et faire oublier la +narration?</p> + +<p>12 (V)</p> + +<p>J'entends Théodecte de l'antichambre; il grossit sa voix à mesure qu'il +s'approche; le voilà entré: il rit, il crie, il éclate; on bouche ses +oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les +choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne +revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des +sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances, +que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il +n'est pas encore assis qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. +A-t-on servi, il se met le premier à table et dans la première place; +les femmes sont à sa droite et à gauche. Il mange, il boit, il conte, il +plaisante, il interrompt tout à la fois. Il n'a nul discernement des +personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence +qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthydème qui donne le repas? Il +rappelle à soi toute l'autorité de la table; et il y a un moindre +inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer. Le vin et +les viandes n'ajoutent rien à son caractère. Si l'on joue, il gagne au +jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont +pour lui: il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin +et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte, et ceux +qui le souffrent.</p> + +<p>13 (VII)</p> + +<p>Troïle est utile à ceux qui ont trop de bien: il leur ôte l'embarras du +superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des +contrats, de fermer des coffres, de porter des clefs sur soi et de +craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il +devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bientôt il +les règle et les maîtrise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une +maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on prévient, dont on +devine les décisions. Il dit de cet esclave: «Il faut le punir», et on +le fouette; et de cet autre: «Il faut l'affranchir», et on l'affranchit. +L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire; il peut lui déplaire: il +est congédié. Le maître est heureux, si Troïle lui laisse sa femme et +ses enfants. Si celui-ci est à table, et qu'il prononce d'un mets qu'il +est friand, le maître et les conviés, qui en mangeaient sans réflexion, +le trouvent friand, et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire +d'un autre mets qu'il est insipide, ceux qui commençaient à le goûter, +n'osant avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent à +terre: tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage +avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le +cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne: +c'est là qu'il mange, qu'il dort et qu'il fait digestion, qu'il querelle +son valet, qu'il reçoit ses ouvriers, et qu'il remet ses créanciers. Il +régente, il domine dans une salle; il y reçoit la cour et les hommages +de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au maître que +par Troïle. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui +agrée, il ride son front et il détourne sa vue; si on l'aborde, il ne se +lève pas; si l'on s'assied auprès de lui, il s'éloigne; si on lui parle, +il ne répond point; si l'on continue de parler, il passe dans une autre +chambre; si on le suit, il gagne l'escalier; il franchirait tous les +étages, ou il se lancerait par une fenêtre, plutôt que de se laisser +joindre par quelqu'un qui a un visage ou un ton de voix qu'il +désapprouve. L'un et l'autre sont agréables en Troïle, et il s'en est +servi heureusement pour s'insinuer ou pour conquérir. Tout devient, avec +le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se +soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont +commencé à le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de +ses méditations et de sa taciturnité pour contredire, et que même pour +critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin +d'attendre de lui qu'il défère à vos sentiments, qu'il soit complaisant, +qu'il vous loue, vous n'êtes pas sûr qu'il aime toujours votre +approbation, ou qu'il souffre votre complaisance.</p> + +<p>14 (IV)</p> + +<p>Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a placé auprès de vous +dans une voiture publique, à une fête ou à un spectacle; et il ne vous +coûtera bientôt pour le connaître que de l'avoir écouté: vous saurez son +nom, sa demeure, son pays, l'état de son bien, son emploi, celui de son +père, la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes +de sa maison; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un château, de +beaux meubles, des valets, et un carrosse.</p> + +<p>15 (I)</p> + +<p>Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. Il y en a +d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent, et avec qui l'on +souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; ils sont +comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans +leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes, et ne +hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet +du monde; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et +avec liberté: ils parlent proprement et ennuyeusement.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup +qu'à en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien +content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes +n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins à +être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le +plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni +dans nos écrits; elle ne produit souvent que des idées vaines et +puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre +meilleurs: nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite +raison, et doivent être un effet de notre jugement.</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien +parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute +impertinence.</p> + +<p>19 (IV)</p> + +<p>Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est +mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et +de l'expression: c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un +ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est +exécrable, ou qu'elle est miraculeuse.</p> + +<p>20 (I)</p> + +<p>Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que +l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus +indifférentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honnête homme +qui dit oui et non mérite d'être cru: son caractère jure pour lui, donne +créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.</p> + +<p>21 (I)</p> + +<p>Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il +ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui +arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire +l'homme de bien.</p> + +<p>Un homme de bien ne saurait empêcher par toute sa modestie qu'on ne dise +de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi.</p> + +<p>22 (V)</p> + +<p>Cléon parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre; mais +il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense.</p> + +<p>23 (V)</p> + +<p>Il y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos. +C'est pécher contre ce dernier genre que de s'étendre sur un repas +magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont réduits à +épargner leur pain; de dire merveilles de sa santé devant des infirmes; +d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements un +homme qui n'a ni rentes ni domicile; en un mot, de parler de son bonheur +devant des misérables: cette conversation est trop forte pour eux, et la +comparaison qu'ils font alors de leur état au vôtre est odieuse.</p> + +<p>24 (VII)</p> + +<p>«Pour vous, dit Euthyphron, vous êtes riche, ou vous devez l'être: dix +mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est +doux, et l'on est heureux à moins», pendant que lui qui parle ainsi a +cinquante mille livres de revenu, et qu'il croit n'avoir que la moitié +de ce qu'il mérite. Il vous taxe, il vous apprécie, il fixe votre +dépense et s'il vous jugeait digne d'une meilleure fortune, et de celle +même où il aspire, il ne manquerait pas de vous la souhaiter. Il n'est +pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si +désobligeantes: le monde est plein d'Euthyphrons.</p> + +<p>25 (V)</p> + +<p>Quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par +l'habitude qu'il a à la flatterie et à l'exagération, congratule +Théodème sur un discours qu'il n'a point entendu, et dont personne n'a +pu encore lui rendre compte: il ne laisse pas de lui parler de son +génie, de son geste, et surtout de la fidélité de sa mémoire; et il est +vrai que Théodème est demeuré court.</p> + +<p>26 (IV)</p> + +<p>L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui bien qu'oisifs et +sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expédient, pour ainsi +dire, en peu de paroles, et ne songent qu'à se dégager de vous; on leur +parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins +impertinents que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer: ils +sont peut-être moins incommodes.</p> + +<p>27 (V)</p> + +<p>Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même +chose. Ils sont piquants et amers; leur style est mêlé de fiel et +d'absinthe: la raillerie, l'injure, l'insulte leur découlent des lèvres +comme leur salive. Il leur serait utile d'être nés muets ou stupides: ce +qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à +quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de +répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence; ils +frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, +sur les absents; ils heurtent de front et de côté, comme des béliers: +demande-t-on à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes? De même +n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs, +si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi +loin qu'on les découvre, est de les fuir de toute sa force et sans +regarder derrière soi.</p> + +<p>28 (V)</p> + +<p>Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère avec qui +il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le +moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas même permis d'avoir +raison.</p> + +<p>29 (V)</p> + +<p>Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont +l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont +assisté ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou +par un tempérament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de +condamner tous les deux: leçon importante, motif pressant et +indispensable de fuir à l'orient quand le fat est à l'occident, pour +éviter de partager avec lui le même tort.</p> + +<p>30 (V)</p> + +<p>Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier, ni saluer +avant qu'il me salue, sans m'avilir à ses yeux, et sans tremper dans la +bonne opinion qu'il a de lui-même. Montaigne dirait: «Je veux avoir mes +coudées franches, et estre courtois et affable à mon point, sans remords +ne consequence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant, et +aller au rebours de mon naturel, qui m'emmeine vers celuy que je trouve +à ma rencontre. Quand il m'est égal, et qu'il ne m'est point ennemy, +j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et +santé, je luy fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus +ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui vive. +Celuy-là me deplaist, qui par la connoissance que j'ay de ses coutumes +et façons d'agir, me tire de cette liberté et franchise. Comment me +ressouvenir tout à propos, et d'aussi loin que je vois cet homme, +d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que +je crois le valoir bien et au delà? pour cela de me ramentevoir de mes +bonnes qualitez et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire +la comparaison. C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout +capable de si roide et si subite attention; et quand bien elle m'auroit +succedé une première fois, je ne laisserois de flechir et me dementir à +une seconde tâche: je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque à +estre fier.»</p> + +<p>31 (IV)</p> + +<p>Avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l'on peut être +insupportable. Les manières, que l'on néglige comme de petites choses, +sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en +mal: une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs +mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, +méprisant, désobligeant: il faut encore moins pour être estimé tout le +contraire.</p> + +<p>32</p> + +<p>(IV) La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la +complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et +fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement.</p> + +<p>(I) L'on peut définir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la +pratique: elle suit l'usage et les coutumes reçues; elle est attachée +aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la même dans les +deux sexes, ni dans les différentes conditions; l'esprit tout seul ne la +fait pas deviner: il fait qu'on la suit par imitation, et que l'on s'y +perfectionne. Il y a des tempéraments qui ne sont susceptibles que de la +politesse; et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents, +ou à une vertu solide. Il est vrai que les manières polies donnent cours +au mérite, et le rendent agréable; et qu'il faut avoir de bien éminentes +qualités pour se soutenir sans la politesse.</p> + +<p>(I) Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à +faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contents +de nous et d'eux-mêmes.</p> + +<p>33 (I)</p> + +<p>C'est une faute contre la politesse que de louer immodérément, en +présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, +quelque autre personne qui a ces mêmes talents; comme devant ceux qui +vous lisent leurs vers, un autre poète.</p> + +<p>34 (IV)</p> + +<p>Dans les repas ou les fêtes que l'on donne aux autres, dans les présents +qu'on leur fait, et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a +faire bien, et faire selon leur goût: le dernier est préférable.</p> + +<p>35 (I)</p> + +<p>Il y aurait une espèce de férocité à rejeter indifféremment toute sorte +de louanges: l'on doit être sensible à celles qui nous viennent des gens +de bien, qui louent en nous sincèrement des choses louables.</p> + +<p>36 (IV)</p> + +<p>Un homme d'esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de +sa raideur pour se trouver pauvre; si quelque chose au contraire doit +amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu +de prospérité.</p> + +<p>37 (IV)</p> + +<p>Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères dont le monde est plein +n'est pas un fort bon caractère: il faut dans le commerce des pièces +d'or et de la monnaie.</p> + +<p>38 (IV)</p> + +<p>Vivre avec des gens qui sont brouillés, et dont il faut écouter de part +et d'autre les plaintes réciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas +sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler +procès.</p> + +<p>39 (V)</p> + +<p>L'on sait des gens qui avaient coulé leurs jours dans une union étroite: +leurs biens étaient en commun, ils n'avaient qu'une même demeure, ils ne +se perdaient pas de vue. Ils se sont aperçus à plus de quatre-vingts ans +qu'ils devaient se quitter l'un l'autre et finir leur société; ils +n'avaient plus qu'un jour à vivre, et ils n'ont osé entreprendre de le +passer ensemble; ils se sont dépêchés de rompre avant que de mourir; ils +n'avaient de fonds pour la complaisance que jusque-là. Ils ont trop vécu +pour le bon exemple: un moment plus tôt ils mouraient sociables, et +laissaient après eux un rare modèle de la persévérance dans l'amitié.</p> + +<p>40 (I)</p> + +<p>L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les +jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents, +paisibles et enjoués nous trompent, et nous y font supposer une paix qui +n'y est point: il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette +visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui +n'attend que votre retraite pour recommencer.</p> + +<p>41 (I)</p> + +<p>Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages +sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre: l'on étudie son +faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on évite de le +heurter, tout le monde lui cède; la moindre sérénité qui paraît sur son +visage lui attire des éloges: on lui tient compte de n'être pas toujours +insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.</p> + +<p>42 (IV)</p> + +<p>Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux, ou qui en ont encore, +et dont il s'agit d'hériter, qui puissent dire ce qu'il en coûte.</p> + +<p>43 (I)</p> + +<p>Cléante est un très honnête homme; il s'est choisi une femme qui est la +meilleure personne du monde et la plus raisonnable: chacun, de sa part, +fait tout le plaisir et tout l'agrément des sociétés où il se trouve; +l'on ne peut voir ailleurs plus de probité, plus de politesse. Ils se +quittent demain, et l'acte de leur séparation est tout dressé chez le +notaire. Il y a, sans mentir, de certains mérites qui ne sont point +faits pour être ensemble, de certaines vertus incompatibles.</p> + +<p>44 (I)</p> + +<p>L'on peut compter sûrement sur la dot, le douaire et les conventions, +mais faiblement sur les nourritures; elles dépendent d'une union fragile +de la belle-mère et de la bru, et qui périt souvent dans l'année du +mariage.</p> + +<p>45 (V)</p> + +<p>Un beau-père aime son gendre, aime sa bru. Une belle-mère aime son +gendre, n'aime point sa bru. Tout est réciproque.</p> + +<p>46 (V)</p> + +<p>Ce qu'une marâtre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les +enfants de son mari: plus elle est folle de son mari, plus elle est +marâtre.</p> + +<p>Les marâtres font déserter les villes et les bourgades, et ne peuplent +pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et +d'esclaves, que la pauvreté.</p> + +<p>47 (I)</p> + +<p>G... et H... sont voisins de campagne, et leurs terres sont contiguës; ils +habitent une contrée déserte et solitaire. Éloignés des villes et de +tout commerce, il semblait que la fuite d'une entière solitude ou +l'amour de la société eût dû les assujettir à une liaison réciproque; il +est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, +qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perpétuera leurs +haines dans leurs descendants. Jamais des parents, et même des frères, +ne se sont brouillés pour une moindre chose.</p> + +<p>Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la possèdent +seuls, et qui la partagent toute entre eux deux: je suis persuadé qu'il +leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que +pour les limites.</p> + +<p>48 (VII)</p> + +<p>Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de +faire que les autres s'ajustent à nous.</p> + +<p>49 (V)</p> + +<p>J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je +la découvre. Elle est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs, et +coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la +couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si +favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me paraît +peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis: «Quel +plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux!» +Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits, que je +ressemble à ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.</p> + +<p>50 (IV)</p> + +<p>Il y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel et que selon toutes +les apparences on ne verra jamais: c'est une petite ville qui n'est +divisée en aucuns partis; où les familles sont unies, et où les cousins +se voient avec confiance; où un mariage n'engendre point une guerre +civile; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tous moments par +l'offrande, l'encens et le pain bénit, par les processions et par les +obsèques; d'où l'on a banni les caquets, le mensonge et la médisance; où +l'on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les +assesseurs; où le doyen vit bien avec ses chanoines; où les chanoines ne +dédaignent pas les chapelains, et où ceux-ci souffrent les chantres.</p> + +<p>51 (IV)</p> + +<p>Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher, et à croire +qu'on se moque d'eux ou qu'on les méprise: il ne faut jamais hasarder la +plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens +polis, ou qui ont de l'esprit.</p> + +<p>52 (V)</p> + +<p>On ne prime point avec les grands, ils se défendent par leur grandeur; +ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui vive.</p> + +<p>53 (V)</p> + +<p>Tout ce qui est mérite se sent, se discerne, se devine réciproquement: +si l'on voulait être estimé, il faudrait vivre avec des personnes +estimables.</p> + +<p>54 (I)</p> + +<p>Celui qui est d'une éminence au-dessus des autres qui le met à couvert +de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.</p> + +<p>55 (I)</p> + +<p>Il y a de petits défauts que l'on abandonne volontiers à la censure, et +dont nous ne haïssons pas à être raillés: ce sont de pareils défauts que +nous devons choisir pour railler les autres.</p> + +<p>56 (IV)</p> + +<p>Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots: ils sont dans le +monde ce que les fous sont à la cour, je veux dire sans conséquence.</p> + +<p>57 (I)</p> + +<p>La moquerie est souvent indigence d'esprit.</p> + +<p>58 (I)</p> + +<p>Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'être, qui est plus dupe de +lui ou de vous?</p> + +<p>59 (IV)</p> + +<p>Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui +blâment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconnaîtrez +que ce sont ceux mêmes dont personne n'est content.</p> + +<p>60 (I)</p> + +<p>Le dédain et le rengorgement dans la société attire précisément le +contraire de ce que l'on cherche, si c'est à se faire estimer.</p> + +<p>61 (I)</p> + +<p>Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance +de goût sur ce qui regarde les moeurs, et par quelques différences +d'opinions sur les sciences: par là ou l'on s'affermit dans ses +sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.</p> + +<p>62 (I)</p> + +<p>L'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est pas disposé à se +pardonner les uns aux autres les petits défauts.</p> + +<p>63 (I)</p> + +<p>Combien de belles et inutiles raisons à étaler à celui qui est dans une +grande adversité, pour essayer de le rendre tranquille! Les choses de +dehors, qu'on appelle les événements, sont quelquefois plus fortes que +la raison et que la nature. «Mangez, dormez, ne vous laissez point +mourir de chagrin, songez à vivre»: harangues froides, et qui réduisent +à l'impossible. «Êtes-vous raisonnable de vous tant inquiéter?» n'est-ce +pas dire: «Êtes-vous fou d'être malheureux?»</p> + +<p>64 (I)</p> + +<p>Le conseil, si nécessaire pour les affaires, est quelquefois dans la +société nuisible à qui le donne, et inutile à celui à qui il est donné. +Sur les moeurs, vous faites remarquer des défauts ou que l'on n'avoue +pas, ou que l'on estime des vertus; sur les ouvrages, vous rayez les +endroits qui paraissent admirables à leur auteur, où il se complaît +davantage, où il croit s'être surpassé lui-même. Vous perdez ainsi la +confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus +habiles.</p> + +<p>65 (I)</p> + +<p>L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux +sexes, liées ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit. +Ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une manière intelligible; +une chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore +plus obscure, sur laquelle on enchérissait par de vraies énigmes, +toujours suivies de longs applaudissements: par tout ce qu'ils +appelaient délicatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils +étaient enfin parvenus à n'être plus entendus et à ne s'entendre pas +eux-mêmes. Il ne fallait, pour fournir à ces entretiens, ni bon sens, ni +jugement, ni mémoire, ni la moindre capacité: il fallait de l'esprit, +non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et où l'imagination a +trop de part.</p> + +<p>66 (VI)</p> + +<p>Je le sais, Théobalde, vous êtes vieilli; mais voudriez-vous que je +crusse que vous êtes baissé, que vous n'êtes plus poète ni bel esprit, +que vous êtes présentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage +que méchant auteur, que vous n'avez plus rien de naïf et de délicat dans +la conversation? Votre air libre et présomptueux me rassure, et me +persuade tout le contraire. Vous êtes donc aujourd'hui tout ce que vous +fûtes jamais, et peut-être meilleur; car si à votre âge vous êtes si vif +et si impétueux, quel nom, Théobalde, fallait-il vous donner dans votre +jeunesse, et lorsque vous étiez la coqueluche ou l'entêtement de +certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole, qui +disaient: Cela est délicieux; qu'a-t-il dit?</p> + +<p>67 (I)</p> + +<p>L'on parle impétueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou par +humeur, rarement avec assez d'attention: tout occupé du désir de +répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées, et on les +explique sans le moindre égard pour les raisonnements d'autrui; l'on est +bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l'on n'est pas encore +convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait écouter ces sortes de +conversations et les écrire, ferait voir quelquefois de bonnes choses +qui n'ont nulle suite.</p> + +<p>68 (I)</p> + +<p>Il a régné pendant quelque temps une sorte de conversation fade et +puérile, qui roulait toute sur des questions frivoles qui avaient +relation au coeur et à ce qu'on appelle passion ou tendresse. La lecture +de quelques romans les avait introduites parmi les plus honnêtes gens de +la ville et de la cour; ils s'en sont défaits, et la bourgeoisie les a +reçues avec les pointes et les équivoques.</p> + +<p>69 (IV)</p> + +<p>Quelques femmes de la ville ont la délicatesse de ne pas savoir ou de +n'oser dire le nom des rues, des places, et de quelques endroits +publics, qu'elles ne croient pas assez nobles pour être connus. Elles +disent: le Louvre, la place Royale, mais elles usent de tours et de +phrases plutôt que de prononcer de certains noms; et s'ils leur +échappent, c'est du moins avec quelque altération du mot, et après +quelques façons qui les rassurent: en cela moins naturelles que les +femmes de la cour, qui ayant besoin dans le discours des Halles, du +Châtelet, ou de choses semblables, disent: les Halles, le Châtelet.</p> + +<p>70 (IV)</p> + +<p>Si l'on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms que +l'on croit obscurs, et si l'on affecte de les corrompre en les +prononçant, c'est par la bonne opinion qu'on a du sien.</p> + +<p>71 (I)</p> + +<p>L'on dit par belle humeur, et dans la liberté de la conversation, de ces +choses froides, qu'à la vérité l'on donne pour telles, et que l'on ne +trouve bonnes que parce qu'elles sont extrêmement mauvaises. Cette +manière basse de plaisanter a passé du peuple, à qui elle appartient, +jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a déjà +infectée. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossièreté +pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin, et qu'elle fasse de +plus grands progrès dans un pays qui est le centre du bon goût et de la +politesse. L'on doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la +pratiquent; car bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse +pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire, +de quelque chose de meilleur.</p> + +<p>72 (V)</p> + +<p>Entre dire de mauvaises choses, ou en dire de bonnes que tout le monde +sait et les donner pour nouvelles, je n'ai pas à choisir.</p> + +<p>73 (I)</p> + +<p>«Lucain a dit une jolie chose... Il y a un beau mot de Claudien... Il y a +cet endroit de Sénèque»: et là-dessus une longue suite de latin, que +l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui +feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens et bien +de l'esprit; car ou l'on se passerait des anciens, ou après les avoir +lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs, et les citer à +propos.</p> + +<p>74 (V)</p> + +<p>Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'étonne de n'entendre +faire aucune mention du roi de Bohême; ne lui parlez pas des guerres de +Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous répondre: il +confond les temps, il ignore quand elles ont commencé, quand elles ont +fini; combats, sièges, tout lui est nouveau; mais il est instruit de la +guerre des géants, il en raconte le progrès et les moindres détails, +rien ne lui est échappé; il débrouille de même l'horrible chaos des deux +empires, le Babylonien et l'Assyrien; il connaît à fond les Égyptiens et +leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, il ne le verra point: il a +presque vu la tour de Babel, il en compte les degrés, il sait combien +d'architectes ont présidé à cet ouvrage, il sait le nom des architectes. +Dirai-je qu'il croit Henri IV fils de Henri III? Il néglige du moins de +rien connaître aux maisons de France, d'Autriche et de Bavière: «Quelles +minuties!» dit-il, pendant qu'il récite de mémoire toute une liste des +rois des Mèdes ou de Babylone, et que les noms d'Apronal, d'Hérigebal, +de Noesnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu'à nous +ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'Empereur a jamais été +marié; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui +dit que le Roi jouit d'une santé parfaite; et il se souvient que +Thetmosis, un roi d'Égypte, était valétudinaire, et qu'il tenait cette +complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle +chose lui est cachée de la vénérable antiquité? Il vous dira que +Sémiramis, ou, selon quelques-uns, Sérimaris, parlait comme son fils +Ninyas, qu'on ne les distinguait pas à la parole: si c'était parce que +la mère avait une voix mâle comme son fils, ou le fils une voix +efféminée comme sa mère, qu'il n'ose pas le décider. Il vous révélera +que Nembrot était gaucher, et Sésostris ambidextre; que c'est une erreur +de s'imaginer qu'un Artaxerxe ait été appelé Longuemain parce que les +bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avait une main +plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui +affirment que c'était la droite, qu'il croit néanmoins être bien fondé à +soutenir que c'est la gauche.</p> + +<p>75 (VIII)</p> + +<p>Ascagne est statuaire, Hégion fondeur, Aeschine foulon, et Cydias bel +esprit, c'est sa profession. Il a une enseigne, un atelier, des ouvrages +de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui: il ne vous +saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous a promises, s'il +ne manque de parole à Dosithée, qui l'a engagé à faire une élégie; une +idylle est sur le métier, c'est pour Crantor, qui le presse, et qui lui +laisse espérer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? Il +réussit également en l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de +consolation, ou sur une absence, il les entreprendra; prenez-les toutes +faites et entrez dans son magasin, il y a à choisir. Il a un ami qui n'a +point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un +certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons comme homme +rare et d'une exquise conversation; et là, ainsi que le musicien chante +et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a +été promis, Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la +main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées +et ses raisonnements sophistiqués. Différent de ceux qui convenant de +principes, et connaissant la raison ou la vérité qui est une, +s'arrachent la parole l'un à l'autre pour s'accorder sur leurs +sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire: «Il me semble, +dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce que vous dites»; +ou: «Je ne saurais être de votre opinion»; ou bien: «Ç'a été autrefois +mon entêtement, comme il est le vôtre, mais... Il y a trois choses, +ajoute-t-il, à considérer...», et il en ajoute une quatrième: fade +discoureur, qui n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée, qu'il +cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de +son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en oeuvre ses rares +conceptions; car soit qu'il parle ou qu'il écrive, il ne doit pas être +soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le +ridicule: il évite uniquement de donner dans le sens des autres, et +d'être de l'avis de quelqu'un; aussi attend-il dans un cercle que chacun +se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amené +lui-même, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais à +son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale à Lucien et à +Sénèque, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Théocrite; et son +flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni +de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère, il attend +paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes: +il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il +adjuge la seconde place. C'est en un mot un composé du pédant et du +précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en +qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de +lui-même.</p> + +<p>76 (I)</p> + +<p>C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne +sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre +lui-même; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse +être ignoré, et parle plus indifféremment.</p> + +<p>77 (I)</p> + +<p>Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement: elles +se gâtent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites: elles +ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière.</p> + +<p>78 (I)</p> + +<p>Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut +les écrire.</p> + +<p>79 (I)</p> + +<p>Il n'y a guère qu'une naissance honnête, ou qu'une bonne éducation, qui +rendent les hommes capables de secret.</p> + +<p>80 (IV)</p> + +<p>Toute confiance est dangereuse si elle n'est entière: il y a peu de +conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop +dit de son secret à celui à qui l'on croit devoir en dérober une +circonstance.</p> + +<p>81</p> + +<p>(V) Des gens vous promettent le secret, et ils le révèlent eux-mêmes, et +à leur insu; ils ne remuent pas les lèvres, et on les entend; on lit sur +leur front et dans leurs yeux, on voit au travers de leur poitrine, ils +sont transparents. D'autres ne disent pas précisément une chose qui leur +a été confiée; mais ils parlent et agissent de manière qu'on la découvre +de soi-même. Enfin quelques-uns méprisent votre secret, de quelque +conséquence qu'il puisse être: C'est un mystère, un tel m'en a fait +part, et m'a défendu de le dire; et ils le disent.</p> + +<p>(VIII) Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a +confié.</p> + +<p>82 (V)</p> + +<p>Nicandre s'entretient avec Elise de la manière douce et complaisante +dont il a vécu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix +jusques à sa mort; il a déjà dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas +laissé des enfants, et il le répète; il parle des maisons qu'il a à la +ville, et bientôt d'une terre qu'il a à la campagne: il calcule le +revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des bâtiments, en décrit la +situation, exagère la commodité des appartements, ainsi que la richesse +et la propreté des meubles; il assure qu'il aime la bonne chère, les +équipages; il se plaint que sa femme n'aimait point assez le jeu et la +société. «Vous êtes si riche, lui disait l'un de ses amis, que +n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui +étendrait votre domaine? On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je +n'en possède.» Il n'oublie pas son extraction et ses alliances: Monsieur +le Surintendant, qui est mon cousin; Madame la Chancelière, qui est ma +parente; voilà son style. Il raconte un fait qui prouve le +mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux même qui +sont ses héritiers: «Ai-je tort? dit-il à Elise; ai-je grand sujet de +leur vouloir du bien?» et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a +une santé faible et languissante, et il parle de la cave où il doit être +enterré. Il est insinuant, flatteur, officieux à l'égard de tous ceux +qu'il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Elise n'a pas +le courage d'être riche en l'épousant. On annonce, au moment qu'il +parle, un cavalier, qui de sa seule présence démonte la batterie de +l'homme de ville: il se lève déconcerté et chagrin, et va dire ailleurs +qu'il veut se remarier.</p> + +<p>83 (I)</p> + +<p>Le sage quelquefois évite le monde, de peur d'être ennuyé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Des_biens_de_fortune" id="Des_biens_de_fortune"></a><a href="#moeurs">Des biens de fortune</a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris +et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la +ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille, et faire +de son fils un grand seigneur: cela est juste et de son ressort; mais il +appartient peut-être à d'autres de vivre contents.</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>Une grande naissance ou une grande fortune annonce le mérite, et le fait +plus tôt remarquer.</p> + +<p>3 (IV)</p> + +<p>Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l'on +prend, s'il a fait une grande fortune, de lui trouver un mérite qu'il +n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir.</p> + +<p>4 (I)</p> + +<p>À mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils +laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvraient, et qui y était sans +que personne s'en aperçût.</p> + +<p>5 (I)</p> + +<p>Si l'on ne le voyait de ses yeux, pourrait-on jamais s'imaginer +l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces de monnaie met +entre les hommes?</p> + +<p>Ce plus ou ce moins détermine à l'épée, à la robe ou à l'Église: il n'y +a presque point d'autre vocation.</p> + +<p>6 (VI)</p> + +<p>Deux marchands étaient voisins et faisaient le même commerce, qui ont eu +dans la suite une fortune toute différente. Ils avaient chacun une fille +unique; elles ont été nourries ensemble, et ont vécu dans cette +familiarité que donnent un même âge et une même condition: l'une des +deux, pour se tirer d'une extrême misère, cherche à se placer; elle +entre au service d'une fort grande dame et l'une des premières de la +cour, chez sa compagne.</p> + +<p>7 (VII)</p> + +<p>Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui: «C'est un +bourgeois, un homme de rien, un malotru»; s'il réussit, ils lui +demandent sa fille.</p> + +<p>8 (VI)</p> + +<p>Quelques-uns ont fait dans leur jeunesse l'apprentissage d'un certain +métier, pour en exercer un autre, et fort différent, le reste de leur +vie.</p> + +<p>9 (I)</p> + +<p>Un homme est laid, de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit à +l'oreille: «Il a cinquante mille livres de rente.» Cela le concerne tout +seul, et il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux; si je commence à le +regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas maître de faire +autrement, quelle sottise!</p> + +<p>10 (IV)</p> + +<p>Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort +riche en ridicule; les rieurs sont de son côté.</p> + +<p>11 (IV)</p> + +<p>N**, avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suisse, avec un +vestibule et une antichambre, pour peu qu'il y fasse languir quelqu'un +et se morfondre, qu'il paraisse enfin avec une mine grave et une +démarche mesurée, qu'il écoute un peu et ne reconduise point: quelque +subalterne qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-même quelque +chose qui approche de la considération.</p> + +<p>12 (VIII)</p> + +<p>Je vais, Clitiphon, à votre porte; le besoin que j'ai de vous me chasse +de mon lit et de ma chambre: plût aux Dieux que je ne fusse ni votre +client ni votre fâcheux! Vos esclaves me disent que vous êtes enfermé, +et que vous ne pouvez m'écouter que d'une heure entière. Je reviens +avant le temps qu'ils m'ont marqué, et ils me disent que vous êtes +sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus reculé de +votre appartement, de si laborieux, qui vous empêche de m'entendre? Vous +enfilez quelques mémoires, vous collationnez un registre, vous signez, +vous parafez. Je n'avais qu'une chose à vous demander, et vous n'aviez +qu'un mot à me répondre, oui, ou non. Voulez-vous être rare? Rendez +service à ceux qui dépendent de vous: vous le serez davantage par cette +conduite que par ne vous pas laisser voir. Ô homme important et chargé +d'affaires, qui à votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la +solitude de mon cabinet: le philosophe est accessible; je ne vous +remettrai point à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de +Platon qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction +d'avec le corps, ou la plume à la main pour calculer les distances de +Saturne et de Jupiter: j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche, +par la connaissance de la vérité, à régler mon esprit et devenir +meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre +n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'à moi sans +me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que +l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que +voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes +études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? Quelle interruption +heureuse pour moi que celle qui vous est utile! Le manieur d'argent, +l'homme d'affaires est un ours qu'on ne saurait apprivoiser; on ne le +voit dans sa loge qu'avec peine: que dis-je? on ne le voit point; car +d'abord on ne le voit pas encore, et bientôt on le voit plus. L'homme de +lettres au contraire est trivial comme une borne au coin des places; il +est vu de tous, et à toute heure, et en tous états, à table, au lit, nu, +habillé, sain ou malade: il ne peut être important, et il ne le veut +point être.</p> + +<p>13 (I)</p> + +<p>N'envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses; ils les ont +à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point: ils ont mis leur +repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir; cela +est trop cher, et il n'y a rien à gagner à un tel marché.</p> + +<p>14 (I)</p> + +<p>Les P.T.S. nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre: +l'on commence par le mépris, à cause de leur obscurité; on les envie +ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois, et on +les respecte; l'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion.</p> + +<p>15 (I)</p> + +<p>Sosie de livrée a passé par une petite recette à une sous-ferme; et par +les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il +s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque +grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'être homme +de bien: une place de marguillier a fait ce prodige.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>Arfure cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint, +entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyait +qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu était +obscure, et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré +dans le huitième denier: quelle monstrueuse fortune en moins de six +années! Elle n'arrive à l'église que dans un char; on lui porte une +lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place; elle le +voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y +a une brigue entre les prêtres pour la confesser; tous veulent +l'absoudre, et le curé l'emporte.</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>L'on porte Crésus au cimetière: de toutes ses immenses richesses, que le +vol et la concussion lui avaient acquises, et qu'il a épuisées par le +luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de quoi se faire +enterrer; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les +secours; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins, ni le +moindre docteur qui l'ait assuré de son salut.</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>Champagne, au sortir d'un long dîner qui lui enfle l'estomac, et dans +les douces fumées d'un vin d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on +lui présente, qui ôterait le pain à toute une province si l'on n'y +remédiait. Il est excusable: quel moyen de comprendre, dans la première +heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim?</p> + +<p>19 (IV)</p> + +<p>Sylvain de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom: il est +seigneur de la paroisse où ses aïeuls payaient la taille; il n'aurait pu +autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son gendre.</p> + +<p>20 (IV)</p> + +<p>Dorus passe en litière par la voie Appienne, précédé de ses affranchis +et de ses esclaves, qui détournent le peuple et font faire place; il ne +lui manque que des licteurs; il entre à Rome avec ce cortège, où il +semble triompher de la bassesse et de la pauvreté de son père Sanga.</p> + +<p>21 (V)</p> + +<p>On ne peut mieux user de sa fortune que fait Périandre: elle lui donne +du rang, du crédit, de l'autorité; déjà on ne le prie plus d'accorder +son amitié, on implore sa protection. Il a commencé par dire de +soi-même: un homme de ma sorte; il passe à dire: un homme de ma qualité; +il se donne pour tel, et il n'y a personne de ceux à qui il prête de +l'argent, ou qu'il reçoit à sa table, qui est délicate, qui veuille s'y +opposer. Sa demeure est superbe; un dorique règne dans tous ses dehors; +ce n'est pas une porte, c'est un portique: est-ce la maison d'un +particulier? est-ce un temple? le peuple s'y trompe. Il est le seigneur +dominant de tout le quartier. C'est lui que l'on envie, et dont on +voudrait voir la chute; c'est lui dont la femme, par son collier de +perles, s'est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout +se soutient dans cet homme; rien encore ne se dément dans cette grandeur +qu'il a acquise, dont il ne doit rien, qu'il a payée. Que son père, si +vieux et si caduc, n'est-il mort il y a vingt ans et avant qu'il se fît +dans le monde aucune mention de Périandre! Comment pourra-t-il soutenir +ces odieuses pancartes qui déchiffrent les conditions et qui souvent +font rougir la veuve et les héritiers? Les supprimera-t-il aux yeux de +toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante, et aux dépens de mille +gens qui veulent absolument aller tenir leur rang à des obsèques? +Veut-on d'ailleurs qu'il fasse de son père un Noble homme, et peut-être +un Honorable homme, lui qui est Messire?</p> + +<p>22 (I)</p> + +<p>Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés que l'on +transplante dans les jardins, où ils surprennent les yeux de ceux qui +les voient placés dans de beaux endroits où ils ne les ont point vus +croître, et qui ne connaissent ni leurs commencements ni leurs progrès!</p> + +<p>23 (I)</p> + +<p>Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands +noms portés, et leurs terres les mieux titrées avec leurs châteaux et +leurs maisons antiques, possédées par des gens dont les pères étaient +peut-être leurs métayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre +siècle?</p> + +<p>24 (I)</p> + +<p>Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux +hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands +établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait, +et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus.</p> + +<p>25 (V)</p> + +<p>Si vous entrez dans les cuisines, où l'on voit réduit en art et en +méthode le secret de flatter votre goût et de vous faire manger au delà +du nécessaire; si vous examinez en détail tous les apprêts des viandes +qui doivent composer le festin que l'on vous prépare; si vous regardez +par quelles mains elles passent, et toutes les formes différentes +qu'elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d'arriver à cette +propreté et à cette élégance qui charment vos yeux, vous font hésiter +sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez tout +le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles saletés! quel +dégoût! Si vous allez derrière un théâtre, et si vous nombrez les poids, +les roues, les cordages, qui font les vols et les machines; si vous +considérez combien de gens entrent dans l'exécution de ces mouvements, +quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous +direz: «Sont-ce là les principes et les ressorts de ce spectacle si +beau, si naturel, qui paraît animé et agir de soi-même?» Vous vous +récrierez: «Quels efforts! quelle violence!» De même n'approfondissez +pas la fortune des partisans.</p> + +<p>26 (I)</p> + +<p>Ce garçon si frais, si fleuri et d'une si belle santé est seigneur d'une +abbaye et de dix autres bénéfices: tous ensemble lui rapportent six +vingt mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en médailles d'or. +Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point +pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui +souvent manquent de pain; leur pauvreté est extrême et honteuse. Quel +partage! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir?</p> + +<p>27(V)</p> + +<p>Chrysippe, homme nouveau, et le premier noble de sa race, aspirait, il y +a trente années, à se voir un jour deux mille livres de rente pour tout +bien: c'était là le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition; il +l'a dit ainsi, et on s'en souvient. Il arrive, je ne sais par quels +chemins, jusques à donner en revenu à l'une de ses filles, pour sa dot, +ce qu'il désirait lui-même d'avoir en fonds pour toute fortune pendant +sa vie. Une pareille somme est comptée dans ses coffres pour chacun de +ses autres enfants qu'il doit pourvoir, et il a un grand nombre +d'enfants; ce n'est qu'en avancement d'hoirie: il y a d'autres biens à +espérer après sa mort. Il vit encore, quoique assez avancé en âge, et il +use le reste de ses jours à travailler pour s'enrichir.</p> + +<p>28 (IV)</p> + +<p>Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent +de l'eau de la rivière, ou qui marchent sur la terre ferme: il sait +convertir en or jusques aux roseaux, aux joncs et à l'ortie. Il écoute +tous les avis, et propose tous ceux qu'il a écoutés. Le prince ne donne +aux autres qu'aux dépens d'Ergaste, et ne leur fait de grâces que celles +qui lui étaient dues. C'est une faim insatiable d'avoir et de posséder. +Il trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en parti jusques à +l'harmonie: il faudrait, s'il en était cru, que le peuple, pour avoir le +plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une écurie, pût +perdre le souvenir de la musique d'Orphée, et se contenter de la sienne.</p> + +<p>29 (V)</p> + +<p>Ne traitez pas avec Criton, il n'est touché que de ses seuls avantages. +Le piège est tout dressé à ceux à qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il +possède feront envie: il vous imposera des conditions extravagantes. Il +n'y a nul ménagement et nulle composition à attendre d'un homme si plein +de ses intérêts et si ennemi des vôtres: il lui faut une dupe.</p> + +<p>30 (IV)</p> + +<p>Brontin, dit le peuple, fait des retraites, et s'enferme huit jours avec +des saints: ils ont leurs méditations, et il a les siennes.</p> + +<p>31 (I)</p> + +<p>Le peuple souvent a le plaisir de la tragédie: il voit périr sur le +théâtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus +de mal dans diverses scènes, et qu'il a le plus haïs.</p> + +<p>32 (IV)</p> + +<p>Si l'on partage la vie des P.T.S. en deux portions égales, la +première, vive et agissante, est toute occupée à vouloir affliger le +peuple, et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner +les uns les autres.</p> + +<p>33 (IV)</p> + +<p>Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la vôtre, n'a +pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de +ses enfants: ils vivent cachés et malheureux. Quelque bien instruit que +vous soyez de la misère de leur condition, vous ne pensez pas à +l'adoucir; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table, vous +bâtissez; mais vous conservez par reconnaissance le portrait de votre +bienfacteur, qui a passé à la vérité du cabinet à l'antichambre: quels +égards! il pouvait aller au garde-meuble.</p> + +<p>34 (IV)</p> + +<p>Il y a une dureté de complexion; il y en a une autre de condition et +d'état. L'on tire de celle-ci, comme de la première, de quoi s'endurcir +sur la misère des autres, dirai-je même de quoi ne pas plaindre les +malheurs de sa famille? Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa +femme, ni ses enfants.</p> + +<p>35 (V)</p> + +<p>Fuyez, retirez-vous: vous n'êtes pas assez loin.—Je suis, dites-vous, +sous l'autre tropique.—Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère, +montez aux étoiles, si vous le pouvez.—M'y voilà.—Fort bien, vous +êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, +inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son +chemin et à sa rencontre, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres, +pourvoir à lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien.</p> + +<p>36 (IV)</p> + +<p>Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose, +qu'elle est d'un usage universel: on la reconnaît dans toutes les +langues, elle plaît aux étrangers et aux barbares, elle règne à la cour +et à la ville, elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes +de l'un et de l'autre sexe: il n'y a point de lieux sacrés où elle n'ait +pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.</p> + +<p>37 (VII)</p> + +<p>À force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir +dans ses coffres, on se croit enfin une bonne tête, et presque capable +de gouverner.</p> + +<p>38</p> + +<p>(I) Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande +fortune: ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime, +ni le fort ni le délicat; je ne sais précisément lequel c'est, et +j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire.</p> + +<p>(V) Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'expérience pour faire sa +fortune; l'on y songe trop tard, et quand enfin l'on s'en avise, l'on +commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de réparer: +de là vient peut-être que les fortunes sont si rares.</p> + +<p>(V) Un homme d'un petit génie peut vouloir s'avancer: il néglige tout, +il ne pense du matin au soir, il ne rêve la nuit qu'à une seule chose, +qui est de s'avancer. Il a commencé de bonne heure, et dès son +adolescence, à se mettre dans les voies de la fortune: s'il trouve une +barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va +à droit ou à gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence, et si de +nouveaux obstacles l'arrêtent, il rentre dans le sentier qu'il avait +quitté; il est déterminé, par la nature des difficultés, tantôt à les +surmonter, tantôt à les éviter, ou à prendre d'autres mesures: son +intérêt, l'usage, les conjectures le dirigent. Faut-il de si grands +talents et une si bonne tête à un voyageur pour suivre d'abord le grand +chemin, et s'il est plein et embarrassé, prendre la terre, et aller à +travers champs, puis regagner sa première route, la continuer, arriver à +son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller à ses fins? Est-ce donc un +prodige qu'un sot riche et accrédité?</p> + +<p>(V) Il y a même des stupides, et j'ose dire des imbéciles, qui se +placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l'opulence, sans +qu'on les doive soupçonner en nulle manière d'y avoir contribué de leur +travail ou de la moindre industrie: quelqu'un les a conduits à la source +d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer; on leur a +dit: «Voulez-vous de l'eau? puisez»; et ils ont puisé.</p> + +<p>39 (V)</p> + +<p>Quand on est jeune, souvent on est pauvre: ou l'on n'a pas encore fait +d'acquisitions, ou les successions ne sont pas échues. L'on devient +riche et vieux en même temps: tant il est rare que les hommes puissent +réunir tous leurs avantages! et si cela arrive à quelques-uns, il n'y a +pas de quoi leur porter envie: ils ont assez à perdre par la mort pour +mériter d'être plaints.</p> + +<p>40 (I)</p> + +<p>Il faut avoir trente ans pour songer à sa fortune; elle n'est pas faite +à cinquante; l'on bâtit dans la vieillesse, et l'on meurt quand on en +est aux peintres et aux vitriers.</p> + +<p>41 (V)</p> + +<p>Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce n'est de jouir de la +vanité, de l'industrie, du travail et de la dépense de ceux qui sont +venus avant nous, et de travailler nous-mêmes, de planter, de bâtir, +d'acquérir pour la postérité?</p> + +<p>42 (I)</p> + +<p>L'on ouvre et l'on étale tous les matins pour tromper son monde; et l'on +ferme le soir après avoir trompé tout le jour.</p> + +<p>43 (VIII)</p> + +<p>Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a +de pire; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les défauts, et +qu'elle paraisse bonne; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle +ne vaut; il a des marques fausses et mystérieuses, afin qu'on croie n'en +donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se +peut; et il a un trébuchet, afin que celui à qui il l'a livrée la lui +paye en or qui soit de poids.</p> + +<p>44 (I)</p> + +<p>Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme de +bien, et l'opulent n'est guère éloigné de la friponnerie. Le +savoir-faire et l'habileté ne mènent pas jusques aux énormes richesses.</p> + +<p>L'on peut s'enrichir, dans quelque art ou dans quelque commerce que ce +soit, par l'ostentation d'une certaine probité.</p> + +<p>45 (V)</p> + +<p>De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est +de mettre les gens à voir clairement leurs intérêts à vous faire du +bien.</p> + +<p>46 (I)</p> + +<p>Les hommes, pressés par les besoins de la vie, et quelquefois par le +désir du gain ou de la gloire, cultivent des talents profanes, ou +s'engagent dans des professions équivoques, et dont ils se cachent +longtemps à eux-mêmes le péril et les conséquences: ils les quittent +ensuite par une dévotion discrète, qui ne leur vient jamais qu'après +qu'ils ont fait leur récolte, et qu'ils jouissent d'une fortune bien +établie.</p> + +<p>47 (V)</p> + +<p>Il y a des misères sur la terre qui saisissent le coeur; il manque à +quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent +de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces; l'on force la terre +et les saisons pour fournir à sa délicatesse; de simples bourgeois, +seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un +seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de +si grandes extrémités: je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni +heureux; je me jette et me réfugie dans la médiocrité.</p> + +<p>48 (V)</p> + +<p>On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que +personne ne les soulage; mais s'il est vrai que les riches soient +colères, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que +quelqu'un veuille leur résister.</p> + +<p>49 (VII)</p> + +<p>Celui-là est riche, qui reçoit plus qu'il ne consume; celui-là est +pauvre, dont la dépense excède la recette.</p> + +<p>Tel, avec deux millions de rente, peut être pauvre chaque année de cinq +cent mille livres.</p> + +<p>Il n'y a rien qui se soutienne plus longtemps qu'une médiocre fortune; +il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune.</p> + +<p>L'occasion prochaine de la pauvreté, c'est de grandes richesses.</p> + +<p>S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un +homme fort riche, c'est un homme qui est sage.</p> + +<p>S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on +désire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extrême pauvreté.</p> + +<p>50 (IV)</p> + +<p>Les passions tyrannisent l'homme; et l'ambition suspend en lui les +autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les +vertus. Ce Tryphon qui a tous les vices, je l'ai cru sobre, chaste, +libéral, humble et même dévot: je le croirais encore, s'il n'eût enfin +fait sa fortune.</p> + +<p>51 (IV)</p> + +<p>L'on ne se rend point sur le désir de posséder et de s'agrandir: la bile +gagne, et la mort approche, qu'avec un visage flétri, et des jambes déjà +faibles, l'on dit: ma fortune, mon établissement.</p> + +<p>52 (IV)</p> + +<p>Il n'y a au monde que deux manières de s'élever, ou par sa propre +industrie, ou par l'imbécillité des autres.</p> + +<p>53 (I)</p> + +<p>Les traits découvrent la complexion et les moeurs; mais la mine désigne +les biens de fortune: le plus ou le moins de mille livres de rente se +trouve écrit sur les visages.</p> + +<p>54 (IV)</p> + +<p>Chrysante, homme opulent et impertinent, ne veut pas être vu avec +Eugène, qui est homme de mérite, mais pauvre: il croirait en être +déshonoré. Eugène est pour Chrysante dans les mêmes dispositions: ils ne +courent pas risque de se heurter.</p> + +<p>55 (VIII)</p> + +<p>Quand je vois de certaines gens, qui me prévenaient autrefois par leurs +civilités, attendre au contraire que je les salue, et en être avec moi +sur le plus ou sur le moins, je dis en moi-même: «Fort bien, j'en suis +ravi, tant mieux pour eux: vous verrez que cet homme-ci est mieux logé, +mieux meublé et mieux nourri qu'à l'ordinaire; qu'il sera entré depuis +quelques mois dans quelque affaire, où il aura déjà fait un gain +raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne dans peu de temps jusqu'à me +mépriser!»</p> + +<p>56 (V)</p> + +<p>Si les pensées, les livres et leurs auteurs dépendaient des riches et de +ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription! Il n'y aurait +plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les +savants! Quelle majesté n'observent-ils pas à l'égard de ces hommes +chétifs, que leur mérite n'a ni placés ni enrichis, et qui en sont +encore à penser et à écrire judicieusement! Il faut l'avouer, le présent +est pour les riches, et l'avenir pour les vertueux et les habiles. +Homère est encore et sera toujours: les receveurs de droits, les +publicains ne sont plus; ont-ils été? leur patrie, leurs noms sont-ils +connus? y a-t-il eu dans la Grèce des partisans? Que sont devenus ces +importants personnages qui méprisaient Homère, qui ne songeaient dans la +place qu'à l'éviter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le +saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l'associer à leur table, +qui le regardaient comme un homme qui n'était pas riche et qui faisait +un livre? Que deviendront les Fauconnets? iront-ils aussi loin dans la +postérité que Descartes, né Français et mort en Suède?</p> + +<p>57 (I)</p> + +<p>Du même fonds d'orgueil dont l'on s'élève fièrement au-dessus de ses +inférieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi. +C'est le propre de ce vice, qui n'est fondé ni sur le mérite personnel +ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le crédit, et sur +de vaines sciences, de nous porter également à mépriser ceux qui ont +moins que nous de cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en +ont une mesure qui excède la nôtre.</p> + +<p>58 (I)</p> + +<p>Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et +de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu; +capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point +perdre; curieuses et avides du dernier dix; uniquement occupées de leurs +débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des +monnaies; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et +les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, +ni chrétiens, ni peut-être des hommes: ils ont de l'argent.</p> + +<p>59 (VI)</p> + +<p>Commençons par excepter ces âmes nobles et courageuses, s'il en reste +encore sur la terre, secourables, ingénieuses à faire du bien, que nuls +besoins, nulle disproportion, nuls artifices ne peuvent séparer de ceux +qu'ils se sont une fois choisis pour amis; et après cette précaution, +disons hardiment une chose triste et douloureuse à imaginer: il n'y a +personne au monde si bien liée avec nous de société et de bienveillance, +qui nous aime, qui nous goûte, qui nous fait mille offres de services et +qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi, par l'attachement à son +intérêt, des dispositions très proches à rompre avec nous, et à devenir +notre ennemi.</p> + +<p>60 (I)</p> + +<p>Pendant qu'Oronte augmente, avec ses années, son fonds et ses revenus, +une fille naît dans quelque famille, s'élève, croît, s'embellit, et +entre dans sa seizième année. Il se fait prier à cinquante ans pour +l'épouser, jeune, belle, spirituelle: cet homme sans naissance, sans +esprit et sans le moindre mérite, est préféré à tous ses rivaux.</p> + +<p>61</p> + +<p>(I) Le mariage, qui devrait être à l'homme une source de tous les biens, +lui est souvent, par la disposition de sa fortune, un lourd fardeau sous +lequel il succombe: c'est alors qu'une femme et des enfants sont une +violente tentation à la fraude, au mensonge et aux gains illicites; il +se trouve entre la friponnerie et l'indigence: étrange situation!</p> + +<p>(IV) Épouser une veuve, en bon français, signifie faire sa fortune; il +n'opère pas toujours ce qu'il signifie.</p> + +<p>62 (IV)</p> + +<p>Celui qui n'a de partage avec ses frères que pour vivre à l'aise bon +praticien, veut être officier; le simple officier se fait magistrat, et +le magistrat veut présider; et ainsi de toutes les conditions, où les +hommes languissent serrés et indigents, après avoir tenté au delà de +leur fortune, et forcé, pour ainsi dire, leur destinée: incapables tout +à la fois de ne pas vouloir être riches et de demeurer riches.</p> + +<p>63 (V)</p> + +<p>Dîne bien, Cléarque, soupe le soir, mets du bois au feu, achète un +manteau, tapisse ta chambre: tu n'aimes point ton héritier, tu ne le +connais point, tu n'en as point.</p> + +<p>64 (V)</p> + +<p>Jeune, on conserve pour sa vieillesse; vieux, on épargne pour la mort. +L'héritier prodigue paye de superbes funérailles, et dévore le reste.</p> + +<p>65 (V)</p> + +<p>L'avare dépense plus mort en un seul jour, qu'il ne faisait vivant en +dix années; et son héritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire +lui-même en toute sa vie.</p> + +<p>66 (V)</p> + +<p>Ce que l'on prodigue, on l'ôte à son héritier; ce que l'on épargne +sordidement, on se l'ôte à soi-même. Le milieu est justice pour soi et +pour les autres.</p> + +<p>67 (V)</p> + +<p>Les enfants peut-être seraient plus chers à leurs pères, et +réciproquement les pères à leurs enfants, sans le titre d'héritiers.</p> + +<p>68 (V)</p> + +<p>Triste condition de l'homme, et qui dégoûte de la vie! il faut suer, +veiller, fléchir, dépendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir à +l'agonie de nos proches. Celui qui s'empêche de souhaiter que son père y +passe bientôt est homme de bien.</p> + +<p>69 (V)</p> + +<p>Le caractère de celui qui veut hériter de quelqu'un rentre dans celui du +complaisant: nous ne sommes point mieux flattés, mieux obéis, plus +suivis, plus entourés, plus cultivés, plus ménagés, plus caressés de +personne pendant notre vie, que de celui qui croit gagner à notre mort, +et qui désire qu'elle arrive.</p> + +<p>70 (VII)</p> + +<p>Tous les hommes, par les postes différents, par les titres et par les +successions, se regardent comme héritiers les uns des autres, et +cultivent par cet intérêt, pendant tout le cours de leur vie, un désir +secret et enveloppé de la mort d'autrui: le plus heureux dans chaque +condition est celui qui a plus de choses à perdre par sa mort, et à +laisser à son successeur.</p> + +<p>71 (VI)</p> + +<p>L'on dit du jeu qu'il égale les conditions; mais elles se trouvent +quelquefois si étrangement disproportionnées, et il y a entre telle et +telle condition un abîme d'intervalle si immense et si profond, que les +yeux souffrent de voir de telles extrémités se rapprocher: c'est comme +une musique qui détonne; ce sont comme des couleurs mal assorties, comme +des paroles qui jurent et qui offensent l'oreille, comme de ces bruits +ou de ces sons qui font frémir; c'est en un mot un renversement de +toutes les bienséances. Si l'on m'oppose que c'est la pratique de tout +l'Occident, je réponds que c'est peut-être aussi l'une de ces choses qui +nous rendent barbares à l'autre partie du monde, et que les Orientaux +qui viennent jusqu'à nous remportent sur leurs tablettes: je ne doute +pas même que cet excès de familiarité ne les rebute davantage que nous +ne sommes blessés de leur zombaye et de leurs autres prosternations.</p> + +<p>72 (VI)</p> + +<p>Une tenue d'états, ou les chambres assemblées pour une affaire très +capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si sérieux +qu'une table de gens qui jouent un grand jeu: une triste sévérité règne +sur leurs visages; implacables l'un pour l'autre, et irréconciliables +ennemis pendant que la séance dure, ils ne reconnaissent plus ni +liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions: le hasard seul, +aveugle et farouche divinité, préside au cercle, et y décide +souverainement; ils l'honorent tous par un silence profond, et par une +attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables; toutes les +passions, comme suspendues, cèdent à une seule; le courtisan alors n'est +ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni même dévot.</p> + +<p>73 (I)</p> + +<p>L'on ne reconnaît plus en ceux que le jeu et le gain ont illustré la +moindre trace de leur première condition: ils perdent de vue leurs +égaux, et atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai que la +fortune du dé ou du lansquenet les remet souvent où elle les a pris.</p> + +<p>74 (V)</p> + +<p>Je ne m'étonne pas qu'il y ait des brelans publics, comme autant de +pièges tendus à l'avarice des hommes, comme des gouffres où l'argent des +particuliers tombe et se précipite sans retour, comme d'affreux écueils +où les joueurs viennent se briser et se perdre; qu'il parte de ces lieux +des émissaires pour savoir à heure marquée qui a descendu à terre avec +un argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagné un procès d'où on lui +a compté une grosse somme, qui a reçu un don, qui a fait au jeu un gain +considérable, quel fils de famille vient de recueillir une riche +succession, ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les +derniers de sa caisse. C'est un sale et indigne métier, il est vrai, que +de tromper; mais c'est un métier qui est ancien, connu, pratiqué de tout +temps par ce genre d'hommes que j'appelle des brelandiers. L'enseigne +est à leur porte, on y lirait presque: Ici l'on trompe de bonne foi; car +se voudraient-ils donner pour irréprochables? Qui ne sait pas qu'entrer +et perdre dans ces maisons est une même chose? Qu'ils trouvent donc sous +leur main autant de dupes qu'il en faut pour leur subsistance, c'est ce +qui me passe.</p> + +<p>75 (V)</p> + +<p>Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne +sauraient se passer de jouer: quelle excuse! Y a-t-il une passion, +quelque violente ou honteuse qu'elle soit, qui ne pût tenir ce même +langage? Serait-on reçu à dire qu'on ne peut se passer de voler, +d'assassiner, de se précipiter? Un jeu effroyable, continuel, sans +retenue, sans bornes, où l'on n'a en vue que la ruine totale de son +adversaire, où l'on est transporté du désir du gain, désespéré sur la +perte, consumé par l'avarice, où l'on expose sur une carte ou à la +fortune du dé la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants, +est-ce une chose qui soit permise ou dont l'on doive se passer? Ne +faut-il pas quelquefois se faire une plus grande violence, lorsque, +poussé par le jeu jusques à une déroute universelle, il faut même que +l'on se passe d'habits et de nourriture, et de les fournir à sa famille?</p> + +<p>Je ne permets à personne d'être fripon; mais je permets à un fripon de +jouer un grand jeu: je le défends à un honnête homme. C'est une trop +grande puérilité que de s'exposer à une grande perte.</p> + +<p>76 (I)</p> + +<p>Il n'y a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte +de biens: le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci. Nous +sentons à tous moments, pendant le cours de notre vie, où le bien que +nous avons perdu nous manque.</p> + +<p>77 (IV)</p> + +<p>Il fait bon avec celui qui ne se sert pas de son bien à marier ses +filles, à payer ses dettes, ou à faire des contrats, pourvu que l'on ne +soit ni ses enfants ni sa femme.</p> + +<p>78 (VIII)</p> + +<p>Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que +vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du +roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez +préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un +superbe édifice: l'air y est sain et tempéré, la situation en est +riante; un bois sacré l'ombrage du côté du couchant; les dieux de Syrie, +qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus +belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et +qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le +bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines +gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie +de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette +splendeur où vous désirez de le porter avant de l'habiter, vous et les +princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande Reine; employez-y l'or et +tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis +de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos +lambris; tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont l'enchantement +soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; épuisez +vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et après +que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres +qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages +de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale +maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa +fortune.</p> + +<p>79 (IV)</p> + +<p>Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et +vous font récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse, et +sur l'extrême bonheur du maître qui la possède. Il n'est plus; il n'en a +pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous: il n'y a jamais +eu un jour serein, ni une nuit tranquille; il s'est noyé de dettes pour +la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit. Ses créanciers l'en +ont chassé: il a tourné la tête, et il l'a regardée de loin une dernière +fois; et il est mort de saisissement.</p> + +<p>80 (V)</p> + +<p>L'on ne saurait s'empêcher de voir dans certaines familles ce qu'on +appelle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune. Il y a cent +ans qu'on ne parlait point de ces familles, qu'elles n'étaient point: le +ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les biens, les honneurs, les +dignités fondent sur elles à plusieurs reprises; elles nagent dans la +prospérité. Eumolpe, l'un de ces hommes qui n'ont point de grands-pères, +a eu un père du moins qui s'était élevé si haut, que tout ce qu'il a pu +souhaiter pendant le cours d'une longue vie, ç'a été de l'atteindre; et +il l'a atteint. Était-ce dans ces deux personnages éminence d'esprit, +profonde capacité? était-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur +rit plus; elle se joue ailleurs, et traite leur postérité comme leurs +ancêtres.</p> + +<p>81 (IV)</p> + +<p>La cause la plus immédiate de la ruine et de la déroute des personnes +des deux conditions, de la robe et de l'épée, est que l'état seul, et +non le bien, règle la dépense.</p> + +<p>82 (IV)</p> + +<p>Si vous n'avez rien oublié pour votre fortune, quel travail! Si vous +avez négligé la moindre chose, quel repentir!</p> + +<p>83 (VI)</p> + +<p>Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil +fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et +délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui +l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il +déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort +loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et +profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la +promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant +avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, +et l'on marche: tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux +qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps +qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il +débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, +croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son +chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et +découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand +rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux +sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il +est riche.</p> + +<p>Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage +maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort léger; il est abstrait, +rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide: il oublie de dire +ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus; et s'il le +fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il +parle, il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, +il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui +disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de +petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé; il est +mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, +scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble +craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n'ose les +lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui +forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, +recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. +Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les épaules +serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu; il se +replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de +galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen +de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie +de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège; il parle bas +dans la conversation, et il articule mal; libre néanmoins sur les +affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des +ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre; il +tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il +attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à +l'insu de la compagnie: il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. +Il est pauvre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_ville" id="De_la_ville"></a><a href="#moeurs"><i>De la ville</i></a></h2> + + +<p>I</p> + +<p>(I) L'on se donne à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public, +mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries, pour se +regarder au visage et se désapprouver les uns les autres.</p> + +<p>(I) L'on ne peut se passer de ce même monde que l'on n'aime point, et +dont l'on se moque.</p> + +<p>(VII) L'on s'attend au passage réciproquement dans une promenade +publique; l'on y passe en revue l'un devant l'autre: carrosse, chevaux, +livrées, armoiries, rien n'échappe aux yeux, tout est curieusement ou +malignement observé; et selon le plus ou le moins de l'équipage, ou l'on +respecte les personnes, ou on les dédaigne.</p> + +<p>2 (V)</p> + +<p>Tout le monde connaît cette longue levée qui borne et qui resserre le +lit de la Seine, du côté où elle entre à Paris avec la Marne, qu'elle +vient de recevoir: les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs +de la canicule; on les voit de fort près se jeter dans l'eau; on les en +voit sortir: c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les +femmes de la ville ne s'y promènent pas encore; et quand elle est +passée, elles ne s'y promènent plus.</p> + +<p>3 (V)</p> + +<p>Dans ces lieux d'un concours général, où les femmes se rassemblent pour +montrer une belle étoffe, et pour recueillir le fruit de leur toilette, +on ne se promène pas avec une compagne par la nécessité de la +conversation; on se joint ensemble pour, se rassurer sur le théâtre, +s'apprivoiser avec le public, et se raffermir contre la critique: c'est +là précisément qu'on se parle sans se rien dire, ou plutôt qu'on parle +pour les passants, pour ceux même en faveur de qui l'on hausse sa voix, +l'on gesticule et l'on badine, l'on penche négligemment la tête, l'on +passe et l'on repasse.</p> + +<p>4 (I)</p> + +<p>La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de +petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et +leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que +l'entêtement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait +que ce qui part des siens, et l'on est incapable de goûter ce qui vient +d'ailleurs: cela va jusques au mépris pour les gens qui ne sont pas +initiés dans leurs mystères. L'homme du monde d'un meilleur esprit, que +le hasard a porté au milieu d'eux, leur est étranger: il se trouve là +comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la +langue ni les moeurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause, +bourdonne, parle à l'oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite +dans un morne silence; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer +un seul mot, et n'a pas même de quoi écouter. Il ne manque jamais là un +mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le héros de la société: +celui-ci s'est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant +que d'avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n'est point de +leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu'elle ne sache +point rire des choses qu'elle n'entend point, et paraisse insensible à +des fadaises qu'ils n'entendent eux-mêmes que parce qu'ils les ont +faites: ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa +taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entrée, ni la manière +dont elle est sortie. Deux années cependant ne passent point sur une +même coterie: il y a toujours, dès la première année, des semences de +division pour rompre dans celle qui doit suivre; l'intérêt de la beauté, +les incidents du jeu, l'extravagance des repas, qui, modestes au +commencement, dégénèrent bientôt en pyramides de viandes et en banquets +somptueux, dérangent la république, et lui portent enfin le coup mortel: +il n'est en fort peu de temps non plus parlé de cette nation que des +mouches de l'année passée.</p> + +<p>5 (IV)</p> + +<p>Il y a dans la ville la grande et la petite robe; et la première se +venge sur l'autre des dédains de la cour, et des petites humiliations +qu'elle y essuie. De savoir quelles sont leurs limites, où la grande +finit, et où la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se +trouve même un corps considérable qui refuse d'être du second ordre, et +à qui l'on conteste le premier: il ne se rend pas néanmoins, il cherche +au contraire, par la gravité et par la dépense, à s'égaler à la +magistrature, ou ne lui cède qu'avec peine: on l'entend dire que la +noblesse de son emploi, l'indépendance de sa profession, le talent de la +parole et le mérite personnel balancent au moins les sacs de mille +francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son +office.</p> + +<p>6 (V)</p> + +<p>Vous moquez-vous de rêver en carrosse, ou peut-être de vous y reposer? +Vite, prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu'à peine ces +gens qui passent dans leur équipage; ils vous en croiront plus occupé; +ils diront: «Cet homme est laborieux, infatigable; il lit, il travaille +jusque dans les rues ou sur la route.» Apprenez du moindre avocat qu'il +faut paraître accablé d'affaires, froncer le sourcil, et rêver à rien +très profondément; savoir à propos perdre le boire et le manger; ne +faire qu'apparoir dans sa maison, s'évanouir et se perdre comme un +fantôme dans le sombre de son cabinet; se cacher au public, éviter le +théâtre, le laisser à ceux qui ne courent aucun risque à s'y montrer, +qui en ont à peine le loisir, aux Gomons, aux Duhamels.</p> + +<p>7 (IV)</p> + +<p>Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et +les plaisirs ont associés à quelques-uns de ceux qu'on nomme à la cour +de petits-maîtres: ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la +gravité de la robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur +fortune d'être sages et modérés. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de +pire: ils s'approprient la vanité, la mollesse, l'intempérance, le +libertinage, comme si tous ces vices leur étaient dus, et, affectant +ainsi un caractère éloigné de celui qu'ils ont à soutenir, ils +deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fidèles de très +méchants originaux.</p> + +<p>8 (IV)</p> + +<p>Un homme de robe à la ville, et le même à la cour, ce sont deux hommes. +Revenu chez soi, il reprend ses moeurs, sa taille et son visage, qu'il y +avait laissés: il n'est plus ni si embarrassé, ni si honnête.</p> + +<p>9 (IV)</p> + +<p>Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusques à six +chevaux pour allonger un équipage, qui, avec un essaim de gens de +livrées, où ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours +ou à Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mariées, avec Jason, +qui se ruine, et avec Thrason, qui veut se marier, et qui a consigné.</p> + +<p>10</p> + +<p>(V) J'entends dire des Sannions: «Même nom, mêmes armes; la branche +aînée, la branche cadette, les cadets de la seconde branche; ceux-là, +portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres +d'une bordure dentelée.» Ils ont avec les Bourbons, sur une même +couleur, un même métal; ils portent, comme eux, deux et une: ce ne sont +pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peut-être dans leur coeur +trouvent-ils leurs pièces aussi honorables, et ils les ont communes avec +de grands seigneurs qui en sont contents: on les voit sur les litres et +sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur +haute-justice, où ils viennent de faire pendre un homme qui méritait le +bannissement; elles s'offrent aux yeux de toutes parts, elles sont sur +les meubles et sur les serrures, elles sont semées sur les carrosses; +leurs livrées ne déshonorent point leurs armoiries. Je dirais volontiers +aux Sannions: «Votre folie est prématurée; attendez du moins que le +siècle s'achève sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-père, qui +lui ont parlé, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps. Qui +pourra dire comme eux: «Là il étalait, et vendait très cher»?</p> + +<p>(VII) Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on +dise d'eux qu'ils font une grande dépense, qu'ils n'aiment à la faire. +Ils font un récit long et ennuyeux d'une fête ou d'un repas qu'ils ont +donné; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent +fort haut celui qu'ils n'ont pas songé à perdre. Ils parlent jargon et +mystère sur de certaines femmes; ils ont réciproquement cent choses +plaisantes à se conter; ils ont fait depuis peu des découvertes; ils se +passent les uns aux autres qu'ils sont gens à belles aventures. L'un +d'eux, qui s'est couché tard à la campagne, et qui voudrait dormir, se +lève matin, chausse des guêtres, endosse un habit de toile, passe un +cordon où pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil: le +voilà chasseur, s'il tirait bien. Il revient de nuit, mouillé et recru, +sans avoir tué. Il retourne à la chasse le lendemain, et il passe tout +le jour à manquer des grives ou des perdrix.</p> + +<p>(VII) Un autre, avec quelques mauvais chiens, aurait envie de dire: Ma +meute. Il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve; il est au +laisser-courre; il entre dans le fort, se mêle avec les piqueurs; il a +un cor. Il ne dit pas, comme Ménalippe: Ai-je du plaisir? Il croit en +avoir. Il oublie lois et procédure: c'est un Hippolyte. Ménandre, qui le +vit hier sur un procès qui est en ses mains, ne reconnaîtrait pas +aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain à sa chambre, où +l'on va juger une cause grave et capitale? il se fait entourer de ses +confrères, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute, +comme il s'est étouffé de crier après les chiens qui étaient en défaut, +ou après ceux des chasseurs qui prenaient le change, qu'il a vu donner +les six chiens. L'heure presse; il achève de leur parler des abois et de +la curée, et il court s'asseoir avec les autres pour juger.</p> + +<p>11 (V)</p> + +<p>Quel est l'égarement de certains particuliers, qui riches, du négoce de +leurs pères, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent +sur les princes pour leur garde-robe et pour leur équipage, excitent, +par une dépense excessive et par un faste ridicule; les traits et la +raillerie de toute une ville, qu'ils croient éblouir, et se ruinent +ainsi à se faire moquer de soi!</p> + +<p>Quelques-uns n'ont pas même le triste avantage de répandre leurs folies +plus loin que le quartier où ils habitent: c'est le seul théâtre de leur +vanité. L'on ne sait point dans l'Île qu'André brille au Marais, et +qu'il y dissipe son patrimoine: du moins, s'il était connu dans toute la +ville et dans ses faubourgs, il serait difficile qu'entre un si grand +nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes +choses, il ne s'en trouvât quelqu'un qui dirait de lui: Il est +magnifique, et qui lui tiendrait compte des régals qu'il fait à Xanthe +et à Ariston, et des fêtes qu'il donne à Élamire; mais il se ruine +obscurément: ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes qui ne +l'estiment point, qu'il court à l'indigence, et qu'aujourd'hui en +carrosse, il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller à pied.</p> + +<p>12 (I)</p> + +<p>Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir; il a ses heures de +toilette comme une femme; il va tous les jours fort régulièrement à la +belle messe aux Feuillants ou aux Minimes; il est homme d'un bon +commerce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou +pour un cinquième à l'hombre ou au reversi. Là il tient le fauteuil +quatre heures de suite chez Aricie, où il risque chaque soir cinq +pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure +galant; il a lu Bergerac, des Marets, Lesclache, les Historiettes de +Barbin, et quelques recueils de poésies. Il se promène avec des femmes à +la Plaine ou au Cours, et il est d'une ponctualité religieuse sur les +visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier; +et il meurt ainsi après avoir vécu.</p> + +<p>13 (V)</p> + +<p>Voilà un homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part: de savoir où, il +est difficile; mais son visage m'est familier.—Il l'est à bien +d'autres; et je vais, s'il se peut, aider votre mémoire. Est-ce au +boulevard sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande allée, ou +dans le balcon à la comédie? Est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet? Où +pourriez-vous ne l'avoir point vu? où n'est-il point? S'il y a dans la +place une fameuse exécution, ou un feu de joie, il paraît à une fenêtre +de l'Hôtel de ville; si l'on attend une magnifique entrée, il a sa place +sur un échafaud; s'il se fait un carrousel, le voilà entré, et placé sur +l'amphithéâtre; si le Roi reçoit des ambassadeurs, il voit leur marche, +il assiste à leur audience, il est en haie quand ils reviennent de leur +audience. Sa présence est aussi essentielle aux serments des ligues +suisses que celle du chancelier et des ligues mêmes. C'est son visage +que l'on voit aux almanachs représenter le peuple ou l'assistance. Il y +a une chasse publique, une Saint-Hubert, le voilà à cheval; on parle +d'un camp et d'une revue, il est à Ouilles, il est à Achères. Il aime +les troupes, la milice, la guerre; il la voit de près, et jusques au +fort de Bernardi. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Du Metz +l'artillerie: celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il +est spectateur de profession; il ne fait rien de ce qu'un homme doit +faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il, +tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point regret de mourir. Quelle +perte alors pour toute la ville! Qui dira après lui: «Le Cours est +fermé, on ne s'y promène point; le bourbier de Vincennes est desséché et +relevé, on n'y versera plus»? Qui annoncera un concert, un beau salut, +un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Beaumavielle mourut hier; +que Rochois est enrhumée, et ne chantera de huit jours? Qui connaîtra +comme lui un bourgeois à ses armes et à ses livrées? Qui dira: «Scapin +porte des fleurs de lis», et qui en sera plus édifié? Qui prononcera +avec plus de vanité et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui +sera mieux fourni de vaudevilles? Qui prêtera aux femmes les Annales +galantes et le Journal amoureux? Qui saura comme lui chanter à table +tout un dialogue de l'Opéra, et les fureurs de Roland dans une ruelle? +Enfin, puisqu'il y a à la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des +gens fades, oisifs, désoccupés, qui pourra aussi parfaitement leur +convenir?</p> + +<p>14 (V)</p> + +<p>Théramène était riche et avait du mérite; il a hérité, il est donc très +riche et d'un très grand mérite. Voilà toutes les femmes en campagne +pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour épouseur. Il va de +maisons en maisons faire espérer aux mères qu'il épousera. Est-il assis, +elles se retirent, pour laisser à leurs filles toute la liberté d'être +aimables, et à Théramène de faire ses déclarations. Il tient ici contre +le mortier; là il efface le cavalier ou le gentilhomme. Un jeune homme +fleuri, vif, enjoué, spirituel n'est pas souhaité plus ardemment ni +mieux reçu; on se l'arrache des mains, on a à peine le loisir de sourire +à qui se trouve avec lui dans une même visite. Combien de galants +va-t-il mettre en déroute! quels bons partis ne fera-t-il point manquer? +Pourra-t-il suffire à tant d'héritières qui le recherchent? Ce n'est pas +seulement la terreur des maris, c'est l'épouvantail de tous ceux qui ont +envie de l'être, et qui attendent d'un mariage à remplir le vide de leur +consignation. On devrait proscrire de tels personnages si heureux, si +pécunieux, d'une ville bien policée, ou condamner le sexe, sous peine de +folie ou d'indignité, à ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que +du mérite.</p> + +<p>15 (VIII)</p> + +<p>Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la +contrefaire; il ne l'imite en aucune manière dans ces dehors agréables +et caressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont +naturellement pour un homme de mérite, et qui n'a même que du mérite: +elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses ancêtres; elles le +trouvent à la cour, cela leur suffit; elles le souffrent, elles +l'estiment; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou à pied, +s'il a une charge, une terre ou un équipage: comme elles regorgent de +train, de splendeur et de dignités, elles se délassent volontiers avec +la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le +bruissement d'un carrosse qui s'arrête à sa porte, elle pétille de goût +et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le connaître; mais si +elle a vu de sa fenêtre un bel attelage, beaucoup de livrées, et que +plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l'aient éblouie, quelle +impatience n'a-t-elle pas de voir déjà dans sa chambre le cavalier ou le +magistrat! quelle charmante réception ne lui fera-t-elle point! +ôtera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien auprès d'elle: on +lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font +rouler plus mollement; elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux.</p> + +<p>16 (IV)</p> + +<p>Cette fatuité de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une +mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que +la grossièreté des femmes du peuple, et que la rusticité des +villageoises: elle a sur toutes deux l'affectation de plus.</p> + +<p>17 (IV)</p> + +<p>La subtile invention, de faire de magnifiques présents de noces qui ne +coûtent rien, et qui doivent être rendus en espèce!</p> + +<p>18 (IV)</p> + +<p>L'utile et la louable pratique, de perdre en frais de noces le tiers de +la dot qu'une femme apporte! de commencer par s'appauvrir de concert par +l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre déjà sur son +fonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette!</p> + +<p>19 (IV)</p> + +<p>Le bel et le judicieux usage que celui qui, préférant une sorte +d'effronterie aux bienséances et à la pudeur, expose une femme d'une +seule nuit sur un lit comme sur un théâtre, pour y faire pendant +quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet état à la +curiosité des gens de l'un et de l'autre sexe, qui, connus ou inconnus, +accourent de toute une ville à ce spectacle pendant qu'il dure! Que +manque-t-il à une telle coutume, pour être entièrement bizarre et +incompréhensible, que d'être lue dans quelque relation de la Mingrélie?</p> + +<p>20 (I)</p> + +<p>Pénible coutume, asservissement incommode! se chercher incessamment les +unes les autres avec l'impatience de ne se point rencontrer; ne se +rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre +réciproquement des choses dont on est également instruite, et dont il +importe peu que l'on soit instruite; n'entrer dans une chambre +précisément que pour en sortir; ne sortir de chez soi l'après-dînée que +pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites +heures trois suisses, une femme que l'on connaît à peine, et une autre +que l'on n'aime guère! Qui considérerait bien le prix du temps, et +combien sa perte est irréparable, pleurerait amèrement sur de si grandes +misères.</p> + +<p>21 (VII)</p> + +<p>On s'élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales +et champêtres; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre +d'avec celle qui produit le lin, et le blé froment d'avec les seigles, +et l'un ou l'autre d'avec le méteil: on se contente de se nourrir et de +s'habiller. Ne parlez à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni +de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu: +ces termes pour eux ne sont pas français. Parlez aux uns d'aunage, de +tarif, ou de sol pour livre, et aux autres de voie d'appel, de requête +civile, d'appointement, d'évocation. Ils connaissent le monde, et encore +parce qu'il a de moins beau et de moins spécieux; ils ignorent la +nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses. Leur +ignorance souvent est volontaire, et fondée sur l'estime qu'ils ont pour +leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil praticien, qui, +au fond de son étude sombre et enfumée, et l'esprit occupé d'une plus +noire chicane, ne se préfère au laboureur, qui jouit du ciel, qui +cultive la terre, qui sème à propos, et qui fait de riches moissons; et +s'il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches, +de leur vie champêtre et de leur économie, il s'étonne qu'on ait pu +vivre en de tels temps, où il n'y avait encore ni offices, ni +commissions, ni présidents, ni procureurs; il ne comprend pas qu'on ait +jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette.</p> + +<p>22 (V)</p> + +<p>Les empereurs n'ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément, +ni si sûrement même, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, +que le bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville: quelle +distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres! Ils ne savaient point +encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu, ni préférer le +faste aux choses utiles. On ne les voyait point s'éclairer avec des +bougies, et se chauffer à un petit feu: la cire était pour l'autel et +pour le Louvre. Ils ne sortaient point d'un mauvais dîner pour monter +dans leur carrosse; ils se persuadaient que l'homme avait des jambes +pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il +faisait sec; et dans un temps humide ils gâtaient leur chaussure, aussi +peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur +de traverser un guéret, ou le soldat de se mouiller dans une tranchée. +On n'avait pas encore imaginé d'atteler deux hommes à une litière; il y +avait même plusieurs magistrats qui allaient à pied à la chambre ou aux +enquêtes, d'aussi bonne grâce qu'Auguste autrefois allait de son pied au +Capitole. L'étain dans ce temps brillait sur les tables et sur les +buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or +étaient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes; +on mettait celles-ci jusqu'à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs +et de gouvernantes n'étaient pas inconnus à nos pères: ils savaient à +qui l'on confiait les enfants des rois et des plus grands princes; mais +ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants, +contents de veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils +comptaient en toutes choses avec eux-mêmes: leur dépense était +proportionnée à leur recette; leurs livrées, leurs équipages, leurs +meubles, leur table, leurs maisons de la ville et la campagne, tout +était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre +eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prît la femme +du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet +pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur +patrimoine qu'à le maintenir, ils le laissaient entier à leurs +héritiers, et passaient ainsi d'une vie modérée à une mort tranquille. +Ils ne disaient point: Le siècle est dur, la misère est grande, l'argent +est rare; ils en avaient moins que nous, et en avaient assez, plus +riches par leur économie et par leur modestie que de leurs revenus et de +leurs domaines. Enfin l'on était alors pénétré de cette maxime, que ce +qui est dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est +dissipation, folie, ineptie dans le particulier.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_cour" id="De_la_cour"></a><a href="#moeurs"><i>De la cour</i></a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire à un +homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour: il n'y a sorte de +vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son +visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, +sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément +son coeur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement +n'est qu'un vice, que l'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile +au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la +vertu.</p> + +<p>3 (IV)</p> + +<p>Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses +selon les divers jours dont on les regarde? de même, qui peut définir la +cour?</p> + +<p>4 (IV)</p> + +<p>Se dérober à la cour un seul moment, c'est y renoncer: le courtisan qui +l'a vue le matin la voit le soir pour la reconnaître le lendemain, ou +afin que lui-même y soit connu.</p> + +<p>5 (IV)</p> + +<p>L'on est petit à la cour, et quelque vanité que l'on ait, on s'y trouve +tel; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits.</p> + +<p>6 (I)</p> + +<p>La province est l'endroit d'où la cour, comme dans son point de vue, +paraît une chose admirable: si l'on s'en approche, ses agréments +diminuent, comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop près.</p> + +<p>7 (I)</p> + +<p>L'on s'accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une +antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier.</p> + +<p>8 (VII)</p> + +<p>La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.</p> + +<p>9 (I)</p> + +<p>Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la cour: il découvre en y +entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu, où il voit régner +également le vice et la politesse, et où tout lui est utile, le bon et +le mauvais.</p> + +<p>10 (VI)</p> + +<p>La cour est comme un édifice bâti de marbre: je veux dire qu'elle est +composée d'hommes fort durs, mais fort polis.</p> + +<p>11 (I)</p> + +<p>L'on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là +respecter du noble de sa province, ou de son diocésain.</p> + +<p>12 (I)</p> + +<p>Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu'une +montre inutile, si l'on était modeste et sobre: les cours seraient +désertes, et les rois presque seuls, si l'on était guéri de la vanité et +de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser +là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers +de la cour l'air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu'ils +le distribuent en détail dans les provinces: ils font précisément comme +on leur fait, vrais singes de la royauté.</p> + +<p>13 (I)</p> + +<p>Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du +prince: à peine les puis-je reconnaître à leurs visages; leurs traits +sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes +sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur; celui qui est +honnête et modeste s'y soutient mieux: il n'a rien à réformer.</p> + +<p>14 (I)</p> + +<p>L'air de cour est contagieux: il se prend à V**, comme l'accent normand +à Rouen ou à Falaise; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits +contrôleurs, et en des chefs de fruiterie: l'on peut avec une portée +d'esprit fort médiocre y faire de grands progrès. Un homme d'un génie +élevé et d'un mérite solide ne fait pas assez de cas de cette espèce de +talent pour faire son capital de l'étudier et se le rendre propre; il +l'acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s'en défaire.</p> + +<p>15 (IV)</p> + +<p>N** arrive avec grand bruit; il écarte le monde, se fait faire place; il +gratte, il heurte presque; il se nomme: on respire, et il n'entre +qu'avec la foule.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis, +d'un caractère libre et familier, qui se produisent eux-mêmes, +protestent qu'ils ont dans leur art toute l'habileté qui manque aux +autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de +l'erreur publique, ou de l'amour qu'ont les hommes pour la nouveauté: +ils percent la foule, et parviennent jusqu'à l'oreille du prince, à qui +le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en être +vu. Ils ont cela de commode pour les grands qu'ils en sont soufferts +sans conséquence, et congédiés de même: alors ils disparaissent tout à +la fois riches et décrédités, et le monde qu'ils viennent de tromper est +encore prêt d'être trompé par d'autres.</p> + +<p>17 (IV)</p> + +<p>Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que légèrement, qui marchent +des épaules, et qui se rengorgent comme une femme: ils vous interrogent +sans vous regarder; ils parlent d'un ton élevé, et qui marque qu'ils se +sentent au-dessus de ceux qui se trouvent présents; ils s'arrêtent, et +on les entoure; ils ont la parole, président au cercle, et persistent +dans cette hauteur ridicule et contrefaite, jusqu'à ce qu'il survienne +un grand, qui, la faisant tomber tout d'un coup par sa présence, les +réduise à leur naturel, qui est moins mauvais.</p> + +<p>18 (IV)</p> + +<p>Les cours ne sauraient se passer d'une certaine espèce de courtisans, +hommes flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, dont ils +ménagent les plaisirs, étudient les faibles et flattent toutes les +passions: ils leur soufflent à l'oreille des grossièretés, leur parlent +de leurs maris et de leurs amants dans les termes convenables, devinent +leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches; ils font les +modes, raffinent sur le luxe et sur la dépense, et apprennent à ce sexe +de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et +en équipages; ils ont eux-mêmes des habits où brillent l'invention et la +richesse, et ils n'habitent d'anciens palais qu'après les avoir +renouvelés et embellis; ils mangent délicatement et avec réflexion; il +n'y a sorte de volupté qu'ils n'essayent, et dont ils ne puissent rendre +compte. Ils doivent à eux-mêmes leur fortune, et ils la soutiennent avec +la même adresse qu'ils l'ont élevée. Dédaigneux et fiers, ils n'abordent +plus leurs pareils, ils ne les saluent plus; ils parlent où tous les +autres se taisent, entrent, pénètrent en des endroits et à des heures où +les grands n'osent se faire voir: ceux-ci, avec de longs services, bien +des plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignités, ne +montrent pas un visage si assuré, ni une contenance si libre. Ces gens +ont l'oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de +toutes leurs fêtes, ne sortent pas du Louvre ou du Château, où ils +marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se +multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui +frappent les nouveaux venus à une cour; ils embrassent, ils sont +embrassés; ils rient, ils éclatent, ils sont plaisants, ils font des +contes: personnes commodes, agréables, riches, qui prêtent, et qui sont +sans conséquence.</p> + +<p>19 (V)</p> + +<p>Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls chargés +des détails de tout l'État, et que seuls aussi ils en doivent répondre? +L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui +pourrait les représenter exprimerait l'empressement, l'inquiétude, la +curiosité, l'activité, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais +vus assis, jamais fixes et arrêtés: qui même les a vus marcher? on les +voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de +réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part: ils +passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course +précipitée, vous démonteriez leur machine; ne leur faites pas de +questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se +ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec +vous et longtemps, vous suivre même où il vous plaira de les emmener. +Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui +pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le +précèdent; ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans; +tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril. Leur profession est +d'être vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés +d'un emploi si sérieux, et si utile à la république. Ils sont au reste +instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes, et ils savent à +la cour tout ce que l'on peut y ignorer; il ne leur manque aucun des +talents nécessaires pour s'avancer médiocrement. Gens néanmoins éveillés +et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu +entreprenants, légers et précipités. Le dirai-je? ils portent au vent, +attelés tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort éloignés de +s'y voir assis.</p> + +<p>20 (IV)</p> + +<p>Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous +un meilleur; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors +insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de +toutes les maisons la plus ancienne: il doit tenir aux Princes Lorrains, +aux Rohans, aux Chastillons, aux Montmorencis, et, s'il se peut, aux +Princes Du Sang; ne parler que de ducs, de cardinaux et de ministres; +faire entrer dans toutes les conversations ses aïeuls paternels et +maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades; +avoir des salles parées d'arbres généalogiques, d'écussons chargés de +seize quartiers, et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de ses +ancêtres; se piquer d'avoir un ancien château à tourelles, à créneaux et +à mâchicoulis; dire en toute rencontre: ma race, ma branche, mon nom et +mes armes; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualité; de +celle-là, qu'elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a +eu le gros lot, demander s'il est gentilhomme. Quelques-uns riront de +ces contre-temps, mais il les laissera rire; d'autres en feront des +contes, et il leur permettra de conter: il dira toujours qu'il marche +après la maison régnante; et à force de le dire, il sera cru.</p> + +<p>21 (IV)</p> + +<p>C'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre roture, +et de n'y être pas gentilhomme.</p> + +<p>22 (VI)</p> + +<p>L'on se couche à la cour et l'on se lève sur l'intérêt; c'est ce que +l'on digère le matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait +que l'on pense, que l'on parle, que l'on se tait, que l'on agit; c'est +dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on néglige les autres, que +l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette règle que l'on mesure +ses soins, ses complaisances, son estime, son indifférence, son mépris. +Quelques pas que quelques-uns fassent par vertu vers la modération et la +sagesse, un premier mobile d'ambition les emmène avec les plus avares, +les plus violents dans leurs désirs et les plus ambitieux: quel moyen de +demeurer immobile où tout marche, où tout se remue, et de ne pas courir +où les autres courent? On croit même être responsable à soi-même de son +élévation et de sa fortune: celui qui ne l'a point faite à la cour est +censé ne l'avoir pas dû faire, on n'en appelle pas. Cependant s'en +éloignera-t-on avant d'en avoir tiré le moindre fruit, ou +persistera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses? question +si épineuse, si embarrassée, et d'une si pénible décision, qu'un nombre +infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent +dans le doute.</p> + +<p>23 (VI)</p> + +<p>Il n'y a rien à la cour de si méprisable et de si indigne qu'un homme +qui ne peut contribuer en rien à notre fortune: je m'étonne qu'il ose se +montrer.</p> + +<p>24 (IV)</p> + +<p>Celui qui voit loin derrière soi un homme de son temps et de sa +condition, avec qui il est venu à la cour la première fois, s'il croit +avoir une raison solide d'être prévenu de son propre mérite et s'estimer +davantage que cet autre qui est demeuré en chemin, ne se souvient plus +de ce qu'avant sa faveur il pensait de soi-même et de ceux qui l'avaient +devancé.</p> + +<p>25 (I)</p> + +<p>C'est beaucoup tirer de notre ami, si, ayant monté à une grande faveur, +il est encore un homme de notre connaissance.</p> + +<p>26 (IV)</p> + +<p>Si celui qui est en faveur ose s'en prévaloir avant qu'elle lui échappe, +s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin, s'il a les +yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et +les obtenir, et qu'il soit muni de pensions, de brevets et de +survivances, vous lui reprochez son avidité et son ambition; vous dites +que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, à ses créatures, +et que par le nombre et la diversité des grâces dont il se trouve +comblé, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il dû +faire? Si j'en juge moins par vos discours que par le parti que vous +auriez pris vous-même en pareille situation, c'est qu'il a fait.</p> + +<p>L'on blâme les gens qui font une grande fortune pendant qu'ils en ont +les occasions, parce que l'on désespère, par la médiocrité de la sienne, +d'être jamais en état de faire comme eux, et de s'attirer ce reproche. +Si l'on était à portée de leur succéder, l'on commencerait à sentir +qu'ils ont moins de tort, et l'on serait plus retenu, de peur de +prononcer d'avance sa condamnation.</p> + +<p>27 (IV)</p> + +<p>Il ne faut rien exagérer, ni dire des cours le mal qui n'y est point: +l'on n'y attente rien de pis contre le vrai mérite que de le laisser +quelquefois sans récompense; on ne l'y méprise pas toujours, quand on a +pu une fois le discerner; on l'oublie, et c'est là où l'on sait +parfaitement ne faire rien, ou faire très peu de chose, pour ceux que +l'on estime beaucoup.</p> + +<p>28 (V)</p> + +<p>Il est difficile à la cour que de toutes les pièces que l'on emploie à +l'édifice de sa fortune, il n'y en ait quelqu'une qui porte à faux: l'un +de mes amis qui a promis de parler ne parle point; l'autre parle +mollement; il échappe à un troisième de parler contre mes intérêts et +contre ses intentions; à celui-là manque la bonne volonté, à celui-ci +l'habileté et la prudence; tous n'ont pas assez de plaisir à me voir +heureux pour contribuer de tout leur pouvoir à me rendre tel. Chacun se +souvient assez de tout ce que son établissement lui a coûté à faire, +ainsi que des secours qui lui en ont frayé le chemin; on serait même +assez porté à justifier les services qu'on a reçus des uns par ceux +qu'en de pareils besoins on rendrait aux autres, si le premier et +l'unique soin qu'on a après sa fortune faite n'était pas de songer à +soi.</p> + +<p>29</p> + +<p>(VII) Les courtisans n'emploient pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adresse +et de finesse pour trouver les expédients d'obliger ceux de leurs amis +qui implorent leur secours, mais seulement pour leur trouver des raisons +apparentes, de spécieux prétextes, ou ce qu'ils appellent une +impossibilité de le pouvoir faire; et ils se persuadent d'être quittes +par là en leur endroit de tous les devoirs de l'amitié ou de la +reconnaissance.</p> + +<p>(VI) Personne à la cour ne veut entamer; on s'offre d'appuyer, parce +que, jugeant des autres par soi-même, on espère que nul n'entamera, et +qu'on sera ainsi dispensé d'appuyer: c'est une manière douce et polie de +refuser son crédit, ses offices et sa médiation à qui en a besoin.</p> + +<p>30 (I)</p> + +<p>Combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier, vous +aiment et vous estiment, qui sont embarrassés de vous dans le public, et +qui, au lever ou à la messe, évitent vos yeux et votre rencontre! Il n'y +a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur, ou par une +confiance qu'ils ont d'eux-mêmes, osent honorer devant le monde le +mérite qui est seul et dénué de grands établissements.</p> + +<p>31 (IV)</p> + +<p>Je vois un homme entouré et suivi; mais il est en place. J'en vois un +autre que tout le monde aborde; mais il est en faveur. Celui-ci est +embrassé et caressé, même des grands; mais il est riche. Celui-là est +regardé de tous avec curiosité, on le montre du doigt; mais il est +savant et éloquent. J'en découvre un que personne n'oublie de saluer; +mais il est méchant. Je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien +davantage, et qui soit recherché.</p> + +<p>32 (V)</p> + +<p>Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un débordement +de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne +l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement: on en a +au-dessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix différentes +sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation; tous +se laissent entraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire +d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de +louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit, de +mérite ou de valeur devient en un instant un génie du premier ordre, un +héros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatté dans toutes les +peintures que l'on fait de lui, qu'il paraît difforme près de ses +portraits; il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'où la bassesse +et la complaisance viennent de le porter: il rougit de sa propre +réputation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste où on l'avait mis, +tout le monde passe facilement à un autre avis; en est-il entièrement +déchu, les machines qui l'avaient guindé si haut par l'applaudissement +et les éloges sont encore toutes dressées pour le faire tomber dans le +dernier mépris: je veux dire qu'il n'y en a point qui le dédaignent +mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que +ceux qui s'étaient comme dévoués à la fureur d'en dire du bien.</p> + +<p>33 (VII)</p> + +<p>Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat qu'on y monte plus +aisément qu'on ne s'y conserve.</p> + +<p>34 (VII)</p> + +<p>L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts +qui les y avaient fait monter.</p> + +<p>35 (VIII)</p> + +<p>Il y a dans les cours deux manières de ce que l'on appelle congédier son +monde ou se défaire des gens: se fâcher contre eux, ou faire si bien +qu'ils se fâchent contre vous et s'en dégoûtent.</p> + +<p>36 (IV)</p> + +<p>L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons: la première, +afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin +qu'il en dise de nous.</p> + +<p>37 (I)</p> + +<p>Il est aussi dangereux à la cour de faire les avances, qu'il est +embarrassant de ne les point faire.</p> + +<p>38 (I)</p> + +<p>Il y a des gens à qui ne connaître point le nom et le visage d'un homme +est un titre pour en rire et le mépriser. Ils demandent qui est cet +homme; ce n'est ni Rousseau, ni un Fabry, ni la Couture: ils ne +pourraient le méconnaître.</p> + +<p>39 (I)</p> + +<p>L'on me dit tant de mal de cet homme, et j'y en vois si peu, que je +commence à soupçonner qu'il n'ait un mérite importun qui éteigne celui +des autres.</p> + +<p>40 (I)</p> + +<p>Vous êtes homme de bien, vous ne songez ni à plaire ni à déplaire aux +favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre devoir: vous êtes +perdu.</p> + +<p>41 (IV)</p> + +<p>On n'est point effronté par choix, mais par complexion; c'est un vice de +l'être, mais naturel: celui qui n'est pas né tel est modeste, et ne +passe pas aisément de cette extrémité à l'autre; c'est une leçon assez +inutile que de lui dire: «Soyez effronté, et vous réussirez»; une +mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait échouer. Il ne +faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour +réussir.</p> + +<p>42 (IV)</p> + +<p>On cherche, on s'empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on +est refusé, on demande et on obtient; «mais, dit-on, sans l'avoir +demandé, et dans le temps que l'on n'y pensait pas, et que l'on songeait +même à toute autre chose»: vieux style, menterie innocente, et qui ne +trompe personne.</p> + +<p>43 (V)</p> + +<p>On fait sa brigue pour parvenir à un grand poste, on prépare toutes ses +machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit être servi +selon ses souhaits; les uns doivent entamer, les autres appuyer; +l'amorce est déjà conduite, et la mine prête à jouer: alors on s'éloigne +de la cour. Qui oserait soupçonner d'Artémon qu'il ait pensé à se mettre +dans une si belle place, lorsqu'on le tire de sa terre ou de son +gouvernement pour l'y faire asseoir? Artifice grossier, finesses usées, +et dont le courtisan s'est servi tant de fois, que, si je voulais donner +le change à tout le public et lui dérober mon ambition, je me trouverais +sous l'oeil et sous la main du prince, pour recevoir de lui la grâce que +j'aurais recherchée avec le plus d'emportement.</p> + +<p>44 (V)</p> + +<p>Les hommes ne veulent pas que l'on découvre les vues qu'ils ont sur leur +fortune, ni que l'on pénètre qu'ils pensent à une telle dignité, parce +que, s'ils ne l'obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils, +à être refusés; et s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux +d'en être crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s'en juger +dignes eux-mêmes par leurs brigues et par leurs cabales: ils se trouvent +parés tout à la fois de leur dignité et de leur modestie.</p> + +<p>Quelle plus grande honte y a-t-il d'être refusé d'un poste que l'on +mérite, ou d'y être placé sans le mériter?</p> + +<p>Quelques grandes difficultés qu'il y ait à se placer à la cour, il est +encore plus âpre et plus difficile de se rendre digne d'être placé.</p> + +<p>Il coûte moins à faire dire de soi: «Pourquoi a-t-il obtenu ce poste?» +qu'à faire demander: «Pourquoi ne l'a-t-il pas obtenu?»</p> + +<p>L'on se présente encore pour les charges de ville, l'on postule une +place dans l'Académie française, l'on demandait le consulat: quelle +moindre raison y aurait-il de travailler les premières années de sa vie +à se rendre capable d'un grand emploi, et de demander ensuite, sans nul +mystère et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d'y +servir sa patrie, son prince, la république?</p> + +<p>45 (IV)</p> + +<p>Je ne vois aucun courtisan à qui le prince vienne d'accorder un bon +gouvernement, une place éminente ou une forte pension, qui n'assure par +vanité, ou pour marquer son désintéressement, qu'il est bien moins +content du don que de la manière dont il lui a été fait. Ce qu'il y a en +cela de sûr et d'indubitable, c'est qu'il le dit ainsi.</p> + +<p>C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce: le plus fort et le plus +pénible est de donner; que coûte-t-il d'y ajouter un sourire?</p> + +<p>Il faut avouer néanmoins qu'il s'est trouvé des hommes qui refusaient +plus honnêtement que d'autres ne savaient donner; qu'on a dit de +quelques-uns qu'ils se faisaient si longtemps prier, qu'ils donnaient si +sèchement, et chargeaient une grâce qu'on leur arrachait de conditions +si désagréables, qu'une plus grande grâce était d'obtenir d'eux d'être +dispensés de rien recevoir.</p> + +<p>46 (IV)</p> + +<p>L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se revêtent de toutes +les conditions pour en avoir les avantages: gouvernement, charge, +bénéfice, tout leur convient; ils se sont si bien ajustés, que par leur +état ils deviennent capables de toutes les grâces; ils sont amphibies, +ils vivent de l'Église et de l'épée, et auront le secret d'y joindre la +robe. Si vous demandez: «Que font ces gens à la cour?» ils reçoivent, et +envient tous ceux à qui l'on donne.</p> + +<p>47 (VIII)</p> + +<p>Mille gens à la cour y traînent leur vie à embrasser, serrer et +congratuler ceux qui reçoivent, jusqu'à ce qu'ils y meurent sans rien +avoir.</p> + +<p>48 (VI)</p> + +<p>Ménophile emprunte ses moeurs d'une profession, et d'une autre son habit; +il masque toute l'année, quoique à visage découvert; il paraît à la +cour, à la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le même +déguisement. On le reconnaît et on sait quel il est à son visage.</p> + +<p>49 (VI)</p> + +<p>Il y a pour arriver aux dignités ce qu'on appelle ou la grande voie ou +le chemin battu; il y a le chemin détourné ou de traverse, qui est le +plus court.</p> + +<p>50 (V)</p> + +<p>L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie, ou +l'on se place aux fenêtres, pour observer les traits et la contenance +d'un homme qui est condamné, et qui sait qu'il va mourir: vaine, +maligne, inhumaine curiosité; si les hommes étaient sages, la place +publique serait abandonnée, et il serait établi qu'il y aurait de +l'ignominie seulement à voir de tels spectacles. Si vous êtes si touchés +de curiosité, exercez-la du moins en un sujet noble: voyez un heureux, +contemplez-le dans le jour même où il a été nommé à un nouveau poste, et +qu'il en reçoit les compliments; lisez dans ses yeux, et au travers d'un +calme étudié et d'une feinte modestie, combien il est content et pénétré +de soi-même; voyez quelle sérénité cet accomplissement de ses désirs +répand dans son coeur et sur son visage, comme il ne songe plus qu'à +vivre et à avoir de la santé, comme ensuite sa joie lui échappe et ne +peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur, +quel air froid et sérieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses +égaux: il ne leur répond pas, il ne les voit pas; les embrassements et +les caresses des grands, qu'il ne voit plus de si loin, achèvent de lui +nuire; il se déconcerte, il s'étourdit: c'est une courte aliénation. +Vous voulez être heureux, vous désirez des grâces; que de choses pour +vous à éviter!</p> + +<p>51 (VI)</p> + +<p>Un homme qui vient d'être placé ne se sert plus de sa raison et de son +esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l'égard des autres; il +emprunte sa règle de son poste et de son état: de là l'oubli, la fierté, +l'arrogance, la dureté, l'ingratitude.</p> + +<p>52 (VIII)</p> + +<p>Théonas, abbé depuis trente ans, se lassait de l'être. On a moins +d'ardeur et d'impatience de se voir habillé de pourpre, qu'il en avait +de porter une croix d'or sur sa poitrine, et parce que les grandes fêtes +se passaient toujours sans rien changer à sa fortune, il murmurait +contre le temps présent, trouvait l'État mal gouverné, et n'en prédisait +rien que de sinistre. Convenant en son coeur que le mérite est dangereux +dans les cours à qui veut s'avancer, il avait enfin pris son parti, et +renoncé à la prélature, lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est +nommé à un évêché. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si +peu attendue: «Vous verrez, dit-il, que je n'en demeurerai pas là, et +qu'ils me feront archevêque.»</p> + +<p>53 (I)</p> + +<p>Il faut des fripons à la cour auprès des grands et des ministres, même +les mieux intentionnés; mais l'usage en est délicat, et il faut savoir +les mettre en oeuvre. Il y a des temps et des occasions où ils ne peuvent +être suppléés par d'autres. Honneur, vertu, conscience, qualités +toujours respectables, souvent inutiles: que voulez-vous quelquefois que +l'on fasse d'un homme de bien?</p> + +<p>54 (IV)</p> + +<p>Un vieil auteur, et dont j'ose rapporter ici les propres termes, de peur +d'en affaiblir le sens par ma traduction, dit que s'éloigner des petits, +voire de ses pareils, et iceulx vilainer et dépriser; s'accointer de +grands et puissans en tous biens et chevances, et en cette leur cointise +et privauté estre de tous ébats, gabs, mommeries, et vilaines besoignes; +estre eshonté, saffranier et sans point de vergogne; endurer brocards et +gausseries de tous chacuns, sans pour ce feindre de cheminer en avant, +et à tout son entregent, engendre heur et fortune.</p> + +<p>55 (IV)</p> + +<p>Jeunesse du prince, source des belles fortunes.</p> + +<p>56 (IV)</p> + +<p>Timante, toujours le même, et sans rien perdre de ce mérite qui lui a +attiré la première fois de la réputation et des récompenses, ne laissait +pas de dégénérer dans l'esprit des courtisans: ils étaient las de +l'estimer; ils le saluaient froidement, ils ne lui souriaient plus, ils +commençaient à ne le plus joindre, ils ne l'embrassaient plus, ils ne le +tiraient plus à l'écart pour lui parler mystérieusement d'une chose +indifférente, ils n'avaient plus rien à lui dire. Il lui fallait cette +pension ou ce nouveau poste dont il vient d'être honoré pour faire +revivre ses vertus à demi effacées de leur mémoire, et en rafraîchir +l'idée: ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux.</p> + +<p>57 (V)</p> + +<p>Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre! Les +uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur société d'études, les +droits du voisinage; les autres feuillettent leur généalogie, remontent +jusqu'à un trisaïeul, rappellent le côté paternel et le maternel; l'on +veut tenir à cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois +le jour que l'on y tient; on l'imprimerait volontiers: C'est mon ami, et +je suis fort aise de son élévation; j'y dois prendre part, il m'est +assez proche. Hommes vains et dévoués à la fortune, fades courtisans, +parliez-vous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu, depuis ce temps, +plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire? +Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connaître?</p> + +<p>58 (V)</p> + +<p>Ce qui me soutient et me rassure contre les petits dédains que j'essuie +quelquefois des grands et de mes égaux, c'est que je me dis à moi-même: +«Ces gens n'en veulent peut-être qu'à ma fortune, et ils ont raison: +elle est bien petite. Ils m'adoreraient sans doute si j'étais ministre.»</p> + +<p>Dois-je bientôt être en place? le sait-il? est-ce en lui un +pressentiment? il me prévient, il me salue.</p> + +<p>59 (VII)</p> + +<p>Celui qui dit: Je dînai hier à Tibur, ou: J'y soupe ce soir, qui le +répète, qui fait entrer dix fois le nom de Plancus dans les moindres +conversations, qui dit: Plancus me demandait... Je disais à Plancus..., +celui-là même apprend dans ce moment que son héros vient d'être enlevé +par une mort extraordinaire. Il part de la main, il rassemble le peuple +dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, décrie sa +conduite, dénigre son consulat, lui ôte jusqu'à la science des détails +que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une mémoire +heureuse, lui refuse l'éloge d'un homme sévère et laborieux, ne lui fait +pas l'honneur de lui croire, parmi les ennemis de l'empire, un ennemi.</p> + +<p>60 (VI)</p> + +<p>Un homme de mérite se donne, je crois, un joli spectacle, lorsque la +même place à une assemblée, ou à un spectacle, dont il est refusé, il la +voit accorder à un homme qui n'a point d'yeux pour voir, ni d'oreilles +pour entendre, ni d'esprit pour connaître et pour juger, qui n'est +recommandable que par de certaines livrées, que même il ne porte plus.</p> + +<p>61 (VII)</p> + +<p>Théodote avec un habit austère a un visage comique, et d'un homme qui +entre sur la scène; sa voix, sa démarche, son geste, son attitude +accompagnent son visage. Il est fin, cauteleux, doucereux, mystérieux; +il s'approche de vous, et il vous dit à l'oreille: Voilà un beau temps; +voilà un grand dégel. S'il n'a pas les grandes manières, il a du moins +toutes les petites, et celles même qui ne conviennent guère qu'à une +jeune précieuse. Imaginez-vous l'application d'un enfant à élever un +château de cartes ou à se saisir d'un papillon: c'est celle de Théodote +pour une affaire de rien, et qui ne mérite pas qu'on s'en remue; il la +traite sérieusement, et comme quelque chose qui est capital; il agit, il +s'empresse, il la fait réussir: le voilà qui respire et qui se repose, +et il a raison; elle lui a coûté beaucoup de peine. L'on voit des gens +enivrés, ensorcelés de la faveur; ils y pensent le jour, ils y rêvent la +nuit; ils montent l'escalier d'un ministre, et ils en descendent; ils +sortent de son antichambre, et ils y rentrent; ils n'ont rien à lui +dire, et ils lui parlent; ils lui parlent une seconde fois: les voilà +contents, ils lui ont parlé. Pressez-les, tordez-les, ils dégouttent +l'orgueil, l'arrogance, la présomption; vous leur adressez la parole, +ils ne vous répondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les +yeux égarés et l'esprit aliéné: c'est à leurs parents à en prendre soin +et à les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur, et que le +monde n'en souffre. Théodote a une plus douce manie: il aime la faveur +éperdument, mais sa passion a moins d'éclat; il lui fait des voeux en +secret, il la cultive, il la sert mystérieusement; il est au guet et à +la découverte sur tout ce qui paraît de nouveau avec les livrées de la +faveur: ont-ils une prétention, il s'offre à eux, il s'intrigue pour +eux, il leur sacrifie sourdement mérite, alliance, amitié, engagement, +reconnaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante, et que le +suisse ou le postillon du favori s'avisât de la demander, il appuierait +sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait +capable d'observer et de calculer, de parler de parélies et de +parallaxes. Si vous demandiez de Théodote s'il est auteur ou plagiaire, +original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais: +«Lisez et jugez.» Mais s'il est dévot ou courtisan, qui pourrait le +décider sur le portrait que j'en viens de faire? Je prononcerais plus +hardiment sur son étoile. Oui, Théodote, j'ai observé le point de votre +naissance; vous serez placé, et bientôt; ne veillez plus, n'imprimez +plus: le public vous demande quartier.</p> + +<p>62 (VIII)</p> + +<p>N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de +services, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui +s'est depuis quelque temps livré à la cour, et qui secrètement veut sa +fortune. Le reconnaissez-vous à son visage, à ses entretiens? Il ne +nomme plus chaque chose par son nom; il n'y a plus pour lui de fripons, +de fourbes, de sots et d'impertinents: celui dont il lui échapperait de +dire ce qu'il en pense, est celui-là même qui, venant à le savoir, +l'empêcherait de cheminer; pensant mal de tout le monde, il n'en dit de +personne; ne voulant du bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en +veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit +contraire. Non content de n'être pas sincère, il ne souffre pas que +personne le soit; la vérité blesse son oreille: il est froid et +indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le +courtisan; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et +responsable. Tyran de la société et martyr de son ambition, il a une +triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une +raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forcé, des +caresses contrefaites, une conversation interrompue et des distractions +fréquentes. Il a une profusion, le dirai-je? des torrents de louanges +pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et qui est en faveur, et +pour tout autre une sécheresse de pulmonique; il a des formules de +compliments différents pour l'entrée et pour la sortie à l'égard de ceux +qu'il visite ou dont il est visité; et il n'y a personne de ceux qui se +payent de mines et de façons de parler qui ne sorte d'avec lui fort +satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures; il +est médiateur, confident, entremetteur: il veut gouverner. Il a une +ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait où +il faut se placer pour être vu; il sait vous embrasser, prendre part à +votre joie, vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre +santé, sur vos affaires; et pendant que vous lui répondez, il perd le +fil de sa curiosité, vous interrompt, entame un autre sujet; ou s'il +survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, il sait, +en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condoléance: +il pleure d'un oeil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les +ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du +vent, de la gelée; il se tait au contraire, et fait le mystérieux sur ce +qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne +sait point.</p> + +<p>63 (I)</p> + +<p>Il y a un pays où les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins +cachés, mais réels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles, +que les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière et +d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels +couvrissent tant d'inquiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de +craintes et d'espérances, des passions si vives et des affaires si +sérieuses?</p> + +<p>64 (IV)</p> + +<p>La vie de la cour est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique: il +faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre, +parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de +caprice; et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures, on est +échec, quelquefois mat; souvent, avec des pions qu'on ménage bien, on va +à dame, et l'on gagne la partie: le plus habile l'emporte, ou le plus +heureux.</p> + +<p>65 (V)</p> + +<p>Les roues, les ressorts, les mouvements sont cachés; rien ne paraît +d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et achève son +tour: image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'après avoir fait +assez de chemin, il revient souvent au même point d'où il est parti.</p> + +<p>66 (I)</p> + +<p>«Les deux tiers de ma vie sont écoulés; pourquoi tant m'inquiéter sur ce +qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment +que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les +humiliations, ni les hontes que j'essuie; trente années détruiront ces +colosses de puissance qu'on ne voyait bien qu'à force de lever la tête; +nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je +contemplais si avidement, et de qui j'espérais toute ma grandeur; le +meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la +retraite et un endroit qui soit son domaine.» N** a pensé cela dans sa +disgrâce, et l'a oublié dans la prospérité.</p> + +<p>67 (I)</p> + +<p>Un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans +appui; s'il vit à la cour, il est protégé, mais il est esclave: cela se +compense.</p> + +<p>68 (IV)</p> + +<p>Xantippe au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais +lit, a rêvé pendant la nuit qu'il voyait le prince, qu'il lui parlait, +et qu'il en ressentait une extrême joie; il a été triste à son réveil; +il a conté son songe, et il a dit: «Quelles chimères ne tombent point +dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment!» Xantippe a continué de +vivre; il est venu à la cour, il a vu le prince, il lui a parlé; et il a +été plus loin que son songe, il est favori.</p> + +<p>69 (I)</p> + +<p>Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan +plus assidu?</p> + +<p>70 (I)</p> + +<p>L'esclave n'a qu'un maître; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens +utiles à sa fortune.</p> + +<p>71 (I)</p> + +<p>Mille gens à peine connus font la foule au lever pour être vus du +prince, qui n'en saurait voir mille à la fois; et s'il ne voit +aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de +malheureux!</p> + +<p>72 (I)</p> + +<p>De tous ceux qui s'empressent auprès des grands et qui leur font la +cour, un petit nombre les honore dans le coeur, un grand nombre les +recherche par des vues d'ambition et d'intérêt, un plus grand nombre par +une ridicule vanité, ou par une sotte impatience de se faire voir.</p> + +<p>73 (VII)</p> + +<p>Il y a de certaines familles qui, par les lois du monde ou ce qu'on +appelle de la bienséance, doivent être irréconciliables. Les voilà +réunies; et où la religion a échoué quand elle a voulu l'entreprendre, +l'intérêt s'en joue, et le fait sans peine.</p> + +<p>74 (I)</p> + +<p>L'on parle d'une région où les vieillards sont galants, polis et civils; +les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans moeurs ni politesse: +ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on +commence ailleurs à la sentir; ils leur préfèrent des repas, des +viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, +qui ne s'enivre que de vin: l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le +leur a rendu insipide; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint +par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il +ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du +pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles +croient servir à les rendre belles: leur coutume est de peindre leurs +lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent +avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles +craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne +pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une +physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une +épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont +ils font un long tissu pour couvrir leur tête: il descend à la moitié du +corps, change les traits, et empêche qu'on ne connaisse les hommes à +leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi: les +grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, +dans un temple qu'ils nomment église; il y a au fond de ce temple un +autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils +appellent saints, sacrés et redoutables; les grands forment un vaste +cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné +directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers +leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent +avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne laisse pas de voir +dans cet usage une espèce de subordination; car ce peuple paraît adorer +le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment; il est +à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze +cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.</p> + +<p>75 (I)</p> + +<p>Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du +courtisan, qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir +et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la +gloire et tout le bonheur des saints.</p> + +<p>76 (IV)</p> + +<p>Les grands seigneurs sont pleins d'égards pour les princes: c'est leur +affaire, ils ont des inférieurs. Les petits courtisans se relâchent sur +ces devoirs, font les familiers, et vivent comme gens qui n'ont +d'exemples à donner à personne.</p> + +<p>77 (IV)</p> + +<p>Que manque-t-il de nos jours à la jeunesse? Elle peut et elle sait; ou +du moins quand elle saurait autant qu'elle peut, elle ne serait pas plus +décisive.</p> + +<p>78 (IV)</p> + +<p>Faibles hommes! Un grand dit de Timagène, votre ami, qu'il est un sot, +et il se trompe. Je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme +d'esprit: osez seulement penser qu'il n'est pas un sot.</p> + +<p>De même il prononce d'Iphicrate qu'il manque de coeur; vous lui avez vu +faire une belle action: rassurez-vous, je vous dispense de la raconter, +pourvu qu'après ce que vous venez d'entendre, vous vous souveniez encore +de la lui avoir vu faire.</p> + +<p>79 (V)</p> + +<p>Qui sait parler aux rois, c'est peut-être où se termine toute la +prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole échappe, et elle +tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa mémoire, et quelquefois +jusque dans son coeur: il est impossible de la ravoir; tous les soins que +l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour +l'affaiblir servent à la graver plus profondément et à l'enfoncer +davantage. Si ce n'est que contre nous-mêmes que nous ayons parlé, outre +que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt remède, qui +est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre +légèreté; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement! quel +repentir! Y a-t-il une règle plus utile contre un si dangereux +inconvénient; que de parler des autres au souverain, de leurs personnes, +de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs moeurs ou de leur conduite, +du moins avec l'attention, les précautions et les mesures dont on parle +de soi?</p> + +<p>80 (IV)</p> + +<p>«Diseurs de bons mots, mauvais caractère»: je le dirais, s'il n'avait +été dit. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres +plutôt que de perdre un bon mot, méritent une peine infamante: cela n'a +pas été dit, et je l'ose dire.</p> + +<p>81 (I)</p> + +<p>Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme +dans un magasin et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les +autres sur les événements. Bien qu'elles se disent souvent sans +affection, et qu'elles soient reçues sans reconnaissance, il n'est pas +permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image +de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amitié, et que les +hommes, ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité, +semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences.</p> + +<p>82 (I)</p> + +<p>Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour +connaisseur en musique, en tableaux, en bâtiments, et en bonne chère: +l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre à entendre, à voir et à +manger; l'on impose à ses semblables, et l'on se trompe soi-même.</p> + +<p>83 (VI)</p> + +<p>La cour n'est jamais dénuée d'un certain nombre de gens en qui l'usage +du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit, et +suppléent au mérite. Ils savent entrer et sortir; ils se tirent de la +conversation en ne s'y mêlant point; ils plaisent à force de se taire, +et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au +plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de +voix, d'un geste et d'un sourire: ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux +pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf.</p> + +<p>84 (VI)</p> + +<p>Il y a des gens à qui la faveur arrive comme un accident: ils en sont +les premiers surpris et consternés. Ils se reconnaissent enfin, et se +trouvent dignes de leur étoile; et comme si la stupidité et la fortune +étaient deux choses incompatibles, ou qu'il fût impossible d'être +heureux et sot tout à la fois, ils se croient de l'esprit; ils +hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute +rencontre, et sur quelque matière qui puisse s'offrir, et sans nul +discernement des personnes qui les écoutent. Ajouterai-je qu'ils +épouvantent ou qu'ils donnent le dernier dégoût par leur fatuité et par +leurs fadaises? Il est vrai du moins qu'ils déshonorent sans ressources +ceux qui ont quelque part au hasard de leur élévation.</p> + +<p>85</p> + +<p>(IV) Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour +les sots? Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux +qu'ils savent tromper.</p> + +<p>(I) C'est avoir fait un grand pas dans la finesse, que de faire penser +de soi que l'on n'est que médiocrement fin.</p> + +<p>(IV) La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualité: +elle flotte entre le vice et la vertu. Il n'y a point de rencontre où +elle ne puisse, et peut-être où elle ne doive être suppléée par la +prudence.</p> + +<p>(IV) La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie; de l'un à +l'autre le pas est glissant; le mensonge seul en fait la différence: si +on l'ajoute à la finesse, c'est fourberie.</p> + +<p>(IV) Avec les gens qui par finesse écoutent tout et parlent peu, parlez +encore moins; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de chose.</p> + +<p>86 (V)</p> + +<p>Vous dépendez, dans une affaire qui est juste et importante, du +consentement de deux personnes. L'un vous dit: «J'y donne les mains +pourvu qu'un tel y condescende»; et ce tel y condescend, et ne désire +plus que d'être assuré des intentions de l'autre. Cependant rien +n'avance; les mois, les années s'écoulent inutilement: «Je m'y perds, +dites-vous, et je n'y comprends rien; il ne s'agit que de faire qu'ils +s'abouchent, et qu'ils se parlent.» Je vous dis; moi, que j'y vois +clair, et que j'y comprends tout: ils se sont parlé.</p> + +<p>87 (VII)</p> + +<p>Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme +qui demande justice; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-même, on a +l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce.</p> + +<p>88 (I)</p> + +<p>Si l'on ne se précautionne à la cour contre les pièges que l'on y tend +sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l'on est étonné, avec +tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi.</p> + +<p>89 (I)</p> + +<p>Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité +sont le meilleur manège du monde.</p> + +<p>90 (VI)</p> + +<p>Êtes-vous en faveur, tout manège est bon, vous ne faites point de +fautes, tous les chemins vous mènent au terme: autrement, tout est +faute, rien n'est utile, il n'y a point de sentier qui ne vous égare.</p> + +<p>91 (I)</p> + +<p>Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en +passer: toute autre vie pour lui est languissante.</p> + +<p>92 (I)</p> + +<p>Il faut avoir de l'esprit pour être homme de cabale: l'on peut cependant +en avoir à un certain point, que l'on est au-dessus de l'intrigue et de +la cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir; l'on va alors à une +grande fortune ou à une haute réputation par d'autres chemins.</p> + +<p>93 (IV)</p> + +<p>Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probité à toutes +épreuves et un mérite très accompli, n'appréhendez pas, ô Aristide, de +tomber à la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le +temps qu'ils auront besoin de vous.</p> + +<p>94 (I)</p> + +<p>Qu'un favori s'observe de fort près; car s'il me fait moins attendre +dans son antichambre qu'à l'ordinaire, s'il a le visage plus ouvert, +s'il fronce moins le sourcil, s'il m'écoute plus volontiers, et s'il me +reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence à tomber, et je +penserai vrai.</p> + +<p>L'homme a bien peu de ressources dans soi-même, puisqu'il lui faut une +disgrâce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus +traitable, moins féroce, plus honnête homme.</p> + +<p>95 (V)</p> + +<p>L'on contemple dans les cours de certaines gens, et l'on voit bien à +leurs discours et à toute leur conduite qu'ils ne songent ni à leurs +grands-pères ni à leurs petits-fils: le présent est pour eux; ils n'en +jouissent pas, ils en abusent.</p> + +<p>96 (VI)</p> + +<p>Straton est né sous deux étoiles: malheureux, heureux dans le même +degré. Sa vie est un roman: non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a +point eu d'aventures; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais: +que dis-je? on ne rêve point comme il a vécu. Personne n'a tiré d'une +destinée plus qu'il a fait; l'extrême et le médiocre lui sont connus; il +a brillé, il a souffert, il a mené une vie commune: rien ne lui est +échappé. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assurait fort +sérieusement qui étaient en lui; il a dit de soi: J'ai de l'esprit, j'ai +du courage; et tous ont dit après lui: Il a de l'esprit, il a du +courage. Il a exercé dans l'une et l'autre fortune le génie du +courtisan, qui a dit de lui plus de bien peut-être et plus de mal qu'il +n'y en avait. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'héroïque +ont été employés à son éloge; et tout le contraire a servi depuis pour +le ravaler: caractère équivoque, mêlé, enveloppé; une énigme, une +question presque indécise.</p> + +<p>97 (V)</p> + +<p>La faveur met l'homme au-dessus de ses égaux; et sa chute, au-dessous.</p> + +<p>98 (I)</p> + +<p>Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou à un grand nom, ou à +une grande autorité, ou à une grande fortune, se délivre en un moment de +bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes.</p> + +<p>99 (V)</p> + +<p>Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier: ce sera le même +théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. +Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue, ou ce qui s'attriste et se +désespère sur un refus, tous auront disparu de dessus la scène. Il +s'avance déjà sur le théâtre d'autres hommes qui vont jouer dans une +même pièce les mêmes rôles; ils s'évanouiront à leur tour; et ceux qui +ne sont pas encore, un jour ne seront plus: de nouveaux acteurs ont pris +leur place. Quel fond à faire sur un personnage de comédie!</p> + +<p>100 (VII)</p> + +<p>Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus spécieux +et le plus orné; qui méprise la cour, après l'avoir vue, méprise le +monde.</p> + +<p>101</p> + +<p>(VI) La ville dégoûte de la province; la cour détrompe de la ville, et +guérit de la cour.</p> + +<p>(I) Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la +retraite.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Des_grands" id="Des_grands"></a><a href="#moeurs"><i>Des grands</i></a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>La prévention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et +l'entêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs +manières si général, que, s'ils s'avisaient d'être bons, cela irait à +l'idolâtrie.</p> + +<p>2 (VI)</p> + +<p>Si vous êtes né vicieux, ô Théagène, je vous plains; si vous le devenez +par faiblesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré +entre eux de vous corrompre, et qui se vantent déjà de pouvoir y +réussir, souffrez que je vous méprise. Mais si vous êtes sage, +tempérant, modeste, civil, généreux, reconnaissant, laborieux, d'un rang +d'ailleurs et d'une naissance à donner des exemples plutôt qu'à les +prendre d'autrui, et à faire les règles plutôt qu'à les recevoir, +convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs +dérèglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la +déférence qu'ils vous doivent, exercé toutes les vertus que vous +chérissez: ironie forte, mais utile, très propre à mettre vos moeurs en +sûreté, à renverser tous leurs projets, et à les jeter dans le parti de +continuer d'être ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous êtes.</p> + +<p>3 (I)</p> + +<p>L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit: +je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, +leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; +mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les +égalent par le coeur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois.</p> + +<p>4 (I)</p> + +<p>Les grands se piquent d'ouvrir une allée dans une forêt, de soutenir des +terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir +dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un coeur +content, de combler une âme de joie, de prévenir d'extrêmes besoins ou +d'y remédier, leur curiosité ne s'étend point jusque-là.</p> + +<p>5 (IV)</p> + +<p>On demande si en comparant ensemble les différentes conditions des +hommes, leurs peines, leurs avantages, on n'y remarquerait pas un +mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal, qui établirait +entre elles l'égalité, ou qui ferait du moins que l'un ne serait guère +plus désirable que l'autre. Celui qui est puissant, riche, et à qui il +ne manque rien, peut former cette question; mais il faut que ce soit un +homme pauvre qui la décide.</p> + +<p>Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attaché à chacune des +différentes conditions, et qui y demeure jusques à ce que la misère l'en +ait ôté. Ainsi les grands se plaisent dans l'excès, et les petits aiment +la modération; ceux-là ont le goût de dominer et de commander, et +ceux-ci sentent du plaisir et même de la vanité à les servir et à leur +obéir; les grands sont entourés, salués, respectés; les petits +entourent, saluent, se prosternent; et tous sont contents.</p> + +<p>6 (IV)</p> + +<p>Il coûte si peu aux grands à ne donner que des paroles, et leur +condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils vous +ont faites, que c'est modestie à eux de ne promettre pas encore plus +largement.</p> + +<p>7 (IV)</p> + +<p>«Il est vieux et usé, dit un grand; il s'est crevé à me suivre: qu'en +faire?» Un autre, plus jeune, enlève ses espérances, et obtient le poste +qu'on ne refuse à ce malheureux que parce qu'il l'a trop mérité.</p> + +<p>8 (IV)</p> + +<p>«Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philante a du +mérite, de l'esprit, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de +la fidélité et de l'attachement pour son maître, et il en est +médiocrement considéré; il ne plaît pas, il n'est pas goûté.»— +Expliquez-vous: est-ce Philanthe, ou le grand qu'il sert, que vous +condamnez?</p> + +<p>9 (VI)</p> + +<p>Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre.</p> + +<p>10 (I)</p> + +<p>Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres +la faveur des grands?</p> + +<p>11 (IV)</p> + +<p>Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient pas même, dans toute leur +vie, l'inconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs, +ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tiré le plus +de plaisir et le plus d'utilité. La première chose que la flatterie sait +faire, après la mort de ces hommes uniques, et qui ne se réparent point, +est de leur supposer des endroits faibles, dont elle prétend que ceux +qui leur succèdent sont très exempts: elle assure que l'un, avec toute +la capacité et toutes les lumières de l'autre, dont il prend la place, +n'en a point les défauts; et ce style sert aux princes à se consoler du +grand et de l'excellent par le médiocre.</p> + +<p>12 (I)</p> + +<p>Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit; les +gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les +gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur +ou de l'esprit, sans nulle vertu.</p> + +<p>13 (IV)</p> + +<p>Quand je vois d'une part auprès des grands, à leur table, et quelquefois +dans leur familiarité, de ces hommes alertes, empressés, intrigants, +aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère d'autre +part quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis +pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par +intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je +trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée, que grandeur et +discernement sont deux choses différentes, et l'amour pour la vertu et +pour les vertueux une troisième chose.</p> + +<p>14 (I)</p> + +<p>Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands, +que d'être réduit à vivre familièrement avec ses égaux.</p> + +<p>La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions. Il +faut quelquefois d'étranges talents pour la réduire en pratique.</p> + +<p>15 (VI)</p> + +<p>Quelle est l'incurable maladie de Théophile? Elle lui dure depuis plus +de trente années, il ne guérit point: il a voulu, il veut, et il voudra +gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif +d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? +est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même? Il n'y a +point de palais où il ne s'insinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre +qu'il s'arrête: il passe à une embrasure ou au cabinet; on attend qu'il +ait parlé, et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour être +vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans +tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il prévient, il +s'offre, il se fait de fête, il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour +remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il +répond à Dieu comme de la sienne propre: il y en a d'un plus haut rang +et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont +il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut +servir de pâture à son esprit d'intrigue, de médiation et de manège. À +peine un grand est-il débarqué, qu'il l'empoigne et s'en saisit; on +entend plus tôt dire à Théophile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu +soupçonner qu'il pensait à le gouverner.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de +nous nous les fait haïr, mais un salut ou un sourire nous les +réconcilie.</p> + +<p>17 (VI)</p> + +<p>Il y a des hommes superbes, que l'élévation de leurs rivaux humilie et +apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu'à rendre le +salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans +leur naturel.</p> + +<p>18 (IV)</p> + +<p>Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur +les flatteries ou sur les louanges qu'ils en reçoivent, et tempère leur +vanité. De même les princes, loués sans fin et sans relâche des grands +ou des courtisans, en seraient plus vains s'ils estimaient davantage +ceux qui les louent.</p> + +<p>19 (I)</p> + +<p>Les grands croient être seuls parfaits, n'admettent qu'à peine dans les +autres hommes la droiture d'esprit, l'habileté, la délicatesse, et +s'emparent de ces riches talents comme de choses dues à leur naissance. +C'est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses +préventions: ce qu'il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de +mieux écrit, et peut-être d'une conduite plus délicate, ne nous est pas +toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines, et une longue +suite d'ancêtres: cela ne leur peut être contesté.</p> + +<p>20 (VI)</p> + +<p>Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de l'habileté, du goût, du +discernement? en croirai-je la prévention et la flatterie, qui publient +hardiment votre mérite? Elles me sont suspectes, et je les récuse. Me +laisserai-je éblouir par un air de capacité ou de hauteur qui vous met +au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s'écrit; +qui vous rend sec sur les louanges, et empêche qu'on ne puisse arracher +de vous la moindre approbation? Je conclus de là plus naturellement que +vous avez de la faveur, du crédit et de grandes richesses. Quel moyen de +vous définir, Téléphon? on n'approche de vous que comme du feu, et dans +une certaine distance, et il faudrait vous développer, vous manier, vous +confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et +raisonnable. Votre homme de confiance, qui est dans votre familiarité, +dont vous prenez conseil, pour qui vous quittez Socrate et Aristide, +avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous, Dave enfin, m'est +très connu: serait-ce assez pour vous bien connaître?</p> + +<p>21 (V)</p> + +<p>Il y en a de tels, que s'ils pouvaient connaître leurs subalternes et se +connaître eux-mêmes, ils auraient honte de primer.</p> + +<p>22 (V)</p> + +<p>S'il y a peu d'excellents orateurs, y a-t-il bien des gens qui puissent +les entendre? S'il n'y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui +savent lire? De même on s'est toujours plaint du petit nombre de +personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans +l'administration de leurs affaires; mais s'ils naissent enfin ces hommes +habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs +lumières sont-ils aimés, sont-ils estimés autant qu'ils le méritent? +Sont-ils loués de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font pour la patrie? +Ils vivent, il suffit: on les censure s'ils échouent, et on les envie +s'ils réussissent. Blâmons le peuple où il serait ridicule de vouloir +l'excuser. Son chagrin et sa jalousie, regardés des grands ou des +puissants comme inévitables, les ont conduits insensiblement à le +compter pour rien, et à négliger ses suffrages dans toutes leurs +entreprises, à s'en faire même une règle de politique.</p> + +<p>Les petits se haïssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent +réciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur +font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas: ils leur sont +responsables de leur obscurité, de leur pauvreté et de leur infortune, +ou du moins ils leur paraissent tels.</p> + +<p>23 (V)</p> + +<p>C'est déjà trop d'avoir avec le peuple une même religion et un même +Dieu: quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le +marchand ou le laboureur? Évitons d'avoir rien de commun avec la +multitude; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en +séparent. Qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les +premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir +revenir, toutes les années, ce jour particulier que chacun célèbre comme +sa fête. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes; +faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de César et de Pompée: +c'étaient de grands hommes; sous celui de Lucrèce: c'était une illustre +Romaine; sous ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier et de Tancrède: +c'étaient des paladins, et le roman n'a point de héros plus merveilleux; +sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux +même de Phébus et de Diane; et qui nous empêchera de nous faire nommer +Jupiter ou Mercure, ou Vénus, ou Adonis?</p> + +<p>24 (VII)</p> + +<p>Pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dis pas +seulement aux intérêts des princes et aux affaires publiques, mais à +leurs propres affaires; qu'ils ignorent l'économie et la science d'un +père de famille, et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance; +qu'ils se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants; qu'ils se +contentent d'être gourmets ou coteaux, d'aller chez Thaïs ou chez +Phryné, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il +y a de postes de Paris à Besançon, ou à Philisbourg, des citoyens +s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le +gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible +de tout un État, songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent, +deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins +publics. Les grands, qui les dédaignaient, les révèrent: heureux s'ils +deviennent leurs gendres.</p> + +<p>25 (V)</p> + +<p>Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées, +je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du +nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un +homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun +bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que +dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. Là se +montrent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une +sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a +guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme: celui-là a un bon fond, +et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple +superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas: je veux être peuple.</p> + +<p>26 (I)</p> + +<p>Quelque profonds que soient les grands de la cour, et quelque art qu'ils +aient pour paraître ce qu'ils ne sont pas et pour ne point paraître ce +qu'ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignité, leur extrême pente à +rire aux dépens d'autrui, et à jeter un ridicule souvent où il n'y en +peut avoir. Ces beaux talents, se découvrent en eux du premier coup +d'oeil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot +celui qui l'est déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le +plaisir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui saurait se +tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes, si le +dangereux caractère du courtisan ne l'engageait pas à une fort grande +retenue. Il lui oppose un caractère sérieux, dans lequel il se +retranche; et il fait si bien que les railleurs, avec des intentions si +mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui.</p> + +<p>27 (I)</p> + +<p>Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prospérité font +que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, +d'un imbécile et d'un mauvais conte: les gens moins heureux ne rient +qu'à propos.</p> + +<p>28 (VIII)</p> + +<p>Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie; il s'enivre de meilleur vin +que l'homme du peuple: seule différence que la crapule laisse entre les +conditions les plus disproportionnées, entre le seigneur et l'estafier.</p> + +<p>29 (I)</p> + +<p>Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de +celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux +hommes; ils songent à eux-mêmes, suivent leur goût, leurs passions, leur +commodité: cela est naturel.</p> + +<p>30 (I)</p> + +<p>Il semble que la première règle des compagnies, des gens en place ou des +puissants, est de donner à ceux qui dépendent d'eux pour le besoin de +leurs affaires toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre.</p> + +<p>31 (IV)</p> + +<p>Si un grand a quelque degré de bonheur sur les autres hommes, je ne +devine pas lequel, si ce n'est peut-être de se trouver souvent dans le +pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir; et si elle naît, cette +conjoncture, il semble qu'il doive s'en servir. Si c'est en faveur d'un +homme de bien, il doit appréhender qu'elle ne lui échappe; mais comme +c'est en une chose juste, il doit prévenir la sollicitation, et n'être +vu que pour être remercié; et si elle est facile, il ne doit pas même la +lui faire valoir. S'il la lui refuse, je les plains tous deux.</p> + +<p>32 (VI)</p> + +<p>Il y a des hommes nés inaccessibles, et ce sont précisément ceux de qui +les autres ont besoin, de qui ils dépendent. Ils ne sont jamais que sur +un pied; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils +crient, ils s'agitent; semblables à ces figures de carton qui servent de +montre à une fête publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et +foudroient: on n'en approche pas, jusqu'à ce que, venant à s'éteindre, +ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles.</p> + +<p>33 (IV)</p> + +<p>Le suisse, le valet de chambre, l'homme de livrée, s'ils n'ont plus +d'esprit que ne porte leur condition, ne jugent plus d'eux-mêmes par +leur première bassesse, mais par l'élévation et la fortune des gens +qu'ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte, et +montent leur escalier, indifféremment au-dessous d'eux et de leurs +maîtres: tant il est vrai qu'on est destiné à souffrir des grands et de +ce qui leur appartient.</p> + +<p>34 (IV)</p> + +<p>Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et après +eux les gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir et n'en +jamais manquer. Il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions +et de bienfaits, mais de trop de familiarité et de caresses, les secours +et les services qu'il en tire, même sans le savoir. Quels petits bruits +ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne réduisent-ils pas à la fable +et à la fiction? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succès par les +bonnes intentions, prouver la bonté d'un dessein et la justesse des +mesures par le bonheur des événements, s'élever contre la malignité et +l'envie pour accorder à de bonnes entreprises de meilleurs motifs, +donner des explications favorables à des apparences qui étaient +mauvaises, détourner les petits défauts, ne montrer que les vertus, et +les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des +détails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre +ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires? Je sais +que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d'agir; +mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser +dire les empêche de faire.</p> + +<p>35 (IV)</p> + +<p>Sentir le mérite, et quand il est une fois connu, le bien traiter, deux +grandes démarches à faire tout de suite, et dont la plupart des grands +sont fort incapables.</p> + +<p>36 (IV)</p> + +<p>Tu es grand, tu es puissant: ce n'est pas assez; fais que je t'estime, +afin que je sois triste d'être déchu de tes bonnes grâces, ou de n'avoir +pu les acquérir.</p> + +<p>37</p> + +<p>(IV) Vous dites d'un grand ou d'un homme en place qu'il est prévenant, +officieux, qu'il aime à faire plaisir; et vous le confirmez par un long +détail de ce qu'il a fait en une affaire où il a su que vous preniez +intérêt. Je vous entends: on va pour vous au-devant de la sollicitation, +vous avez du crédit, vous êtes connu du ministre, vous êtes bien avec +les puissances; désiriez-vous que je susse autre chose?</p> + +<p>(VII) Quelqu'un vous dit: Je me plains d'un tel, il est fier depuis son +élévation, il me dédaigne, il ne me connaît plus.—Je n'ai pas, pour +moi, lui répondez-vous, sujet de m'en plaindre; au contraire, je m'en +loue fort, et il me semble même qu'il est assez civil. Je crois encore +vous entendre: vous voulez qu'on sache qu'un homme en place a de +l'attention pour vous, et qu'il vous démêle dans l'antichambre entre +mille honnêtes gens de qui il détourne ses yeux, de peur de tomber dans +l'inconvénient de leur rendre le salut ou de leur sourire.</p> + +<p>(IV) «Se louer de quelqu'un, se louer d'un grand», phrase délicate dans +son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-même, en disant +d'un grand tout le bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas songé à nous +faire.</p> + +<p>(IV) On loue les grands pour marquer qu'on les voit de près, rarement +par estime ou par gratitude. On ne connaît pas souvent ceux que l'on +loue; la vanité ou la légèreté l'emportent quelquefois sur le +ressentiment: on est mal content d'eux et on les loue.</p> + +<p>38 (IV)</p> + +<p>S'il est périlleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore +davantage de s'y trouver complice d'un grand: il s'en tire, et vous +laisse payer doublement, pour lui et pour vous.</p> + +<p>39 (V)</p> + +<p>Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse +complaisance, si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut +récompenser y a mis du sien; et il n'a pas trop de toute sa puissance +pour le punir, s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en a reçu.</p> + +<p>40 (IV)</p> + +<p>La noblesse expose sa vie pour le salut de l'État et pour la gloire du +souverain; le magistrat décharge le prince d'une partie du soin de juger +les peuples: voilà de part et d'autre des fonctions bien sublimes et +d'une merveilleuse utilité; les hommes ne sont guère capables de plus +grandes choses, et je ne sais d'où la robe et l'épée ont puisé de quoi +se mépriser réciproquement.</p> + +<p>41</p> + +<p>(IV) S'il est vrai qu'un grand donne plus à la fortune lorsqu'il hasarde +une vie destinée à couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un +particulier qui ne risque que des jours qui sont misérables, il faut +avouer aussi qu'il a un tout autre dédommagement, qui est la gloire et +la haute réputation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt +obscur et dans la foule: il vivait de même, à la vérité, mais il vivait; +et c'est l'une des sources du défaut de courage dans les conditions +basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance démêle d'avec le +peuple et expose aux yeux des hommes, à leur censure et à leurs éloges, +sont même capables de sortir par effort de leur tempérament, s'il ne les +portait pas à la vertu; et cette disposition de coeur et d'esprit, qui +passe des aïeuls par les pères dans leurs descendants, est cette +bravoure si familière aux personnes nobles, et peut-être la noblesse +même.</p> + +<p>(V) Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite; +mettez-moi à la tête d'une armée dont j'aie à répondre à toute l'Europe, +je suis Achille.</p> + +<p>42 (I)</p> + +<p>Les princes, sans autre science ni autre règle, ont un goût de +comparaison: ils sont nés et élevés au milieu et comme dans le centre +des meilleures choses, à quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils +voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli, de +Racine et de Le Brun est condamné.</p> + +<p>43 (I)</p> + +<p>Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un excès de +précaution, lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa +politesse à les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets à ignorer +aucun des égards dus à leur naissance, qu'à confondre les personnes, et +les traiter indifféremment et sans distinction des conditions et des +titres. Ils ont une fierté naturelle, qu'ils retrouvent dans les +occasions; il ne leur faut des leçons que pour la régler, que pour leur +inspirer la bonté, l'honnêteté et l'esprit de discernement.</p> + +<p>44 (I)</p> + +<p>C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation de ne pas +prendre d'abord le rang qui lui est dû, et que tout le monde lui cède: +il ne lui coûte rien d'être modeste, de se mêler dans la multitude qui +va s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assemblée une dernière place, +afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en ôter. La modestie est +d'une pratique plus amère aux hommes d'une condition ordinaire: s'ils se +jettent dans la foule, on les écrase; s'ils choisissent un poste +incommode, il leur demeure.</p> + +<p>45 (V)</p> + +<p>Aristarque se transporte dans la place avec un héraut et un trompette; +celui-ci commence: toute la multitude accourt et se rassemble. «Écoutez, +peuple, dit le héraut; soyez attentifs; silence, silence! Aristarque, +que vous voyez présent, doit faire demain une bonne action.» Je dirai +plus simplement et sans figure: «Quelqu'un fait bien; veut-il faire +mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le soupçonne +pas du moins de me l'avoir appris.»</p> + +<p>46 (VI)</p> + +<p>Les meilleures actions s'altèrent et s'affaiblissent par la manière dont +on les fait, et laissent même douter des intentions. Celui qui protège +ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui blâme le vice à +cause du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans +nulle singularité, sans faste, sans affectation; il n'use point de +réponses graves et sentencieuses, encore moins de traits piquants et +satiriques: ce n'est jamais une scène qu'il joue pour le public, c'est +un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne +fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet, ni aux nouvellistes; +il ne donne point à un homme agréable la matière d'un joli conte. Le +bien qu'il vient de faire est un peu moins su, à la vérité; mais il a +fait ce bien: que voudrait-il davantage?</p> + +<p>47 (I)</p> + +<p>Les grands ne doivent point aimer les premiers temps: ils ne leur sont +point favorables; il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous +du frère et de la soeur. Les hommes composent ensemble une même famille: +il n'y a que le plus ou le moins dans le degré de parenté.</p> + +<p>48 (VI)</p> + +<p>Théognis est recherché dans son ajustement, et il sort paré comme une +femme; il n'est pas hors de sa maison, qu'il a déjà ajusté ses yeux et +son visage afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le +public, qu'il y paraisse tout concerté, que ceux qui passent le trouvent +déjà gracieux et leur souriant, et que nul ne lui échappe. Marche-t-il +dans les salles, il se tourne à droit, où il y a un grand monde, et à +gauche, où il n'y a personne; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y +sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main, il lui presse +la tête contre sa poitrine; il demande ensuite qui est celui qu'il a +embrassé. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile; il +va le trouver, lui fait sa prière: Théognis l'écoute favorablement, il +est ravi de lui être bon à quelque chose, il le conjure de faire naître +des occasions de lui rendre service; et comme celui-ci insiste sur son +affaire, il lui dit qu'il ne la fera point; il le prie de se mettre en +sa place, il l'en fait juge. Le client sort, reconduit, caressé, confus, +presque content d'être refusé.</p> + +<p>49 (I)</p> + +<p>C'est avoir une très mauvaise opinion des hommes, et néanmoins les bien +connaître, que de croire dans un grand poste leur imposer par des +caresses étudiées, par de longs et stériles embrassements.</p> + +<p>50</p> + +<p>(IV) Pamphile ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les +salles ou dans les cours: si l'on en croit sa gravité et l'élévation de +sa voix, il les reçoit, leur donne audience, les congédie; il a des +termes tout à la fois civils et hautains, une honnêteté impérieuse et +qu'il emploie sans discernement; il a une fausse grandeur qui l'abaisse, +et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis, et qui ne veulent pas le +mépriser.</p> + +<p>(VI) Un Pamphile est plein de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort +point de l'idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa +dignité; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pièces, s'en enveloppe +pour se faire valoir; il dit: Mon ordre, mon cordon bleu; il l'étale ou +il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut être grand, il +croit l'être; il ne l'est pas, il est d'après un grand. Si quelquefois +il sourit à un homme du dernier ordre, à un homme d'esprit, il choisit +son temps si juste, qu'il n'est jamais pris sur le fait: aussi la +rougeur lui monterait-elle au visage s'il était malheureusement surpris +dans la moindre familiarité avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni +puissant, ni ami d'un ministre, ni son allié, ni son domestique. Il est +sévère et inexorable à qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous +aperçoit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain, +s'il vous trouve en un endroit moins public, ou s'il est public, en la +compagnie d'un grand, il prend courage, il vient à vous, et il vous dit: +Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tantôt il vous quitte +brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis; et tantôt +s'il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les +enlève. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arrête pas; il se fait +suivre, vous parle si haut que c'est une scène pour ceux qui passent. +Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre: gens nourris +dans le faux, et qui ne haïssent rien tant que d'être naturels; vrais +personnages de comédie, des Floridors, des Mondoris.</p> + +<p>(VII) On ne tarit point sur les Pamphiles: ils sont bas et timides +devant les princes et les ministres; pleins de hauteur et de confiance +avec ceux qui n'ont que de la vertu; muets et embarrassés avec les +savants; vifs, hardis et décisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils +parlent de guerre à un homme de robe, et de politique à un financier; +ils savent l'histoire avec les femmes; ils sont poètes avec un docteur, +et géomètres avec un poète. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de +principes, encore moins: ils vivent à l'aventure, poussés et entraînés +par le vent de la faveur et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point +d'opinion qui soit à eux, qui leur soit propre; ils en empruntent à +mesure qu'ils en ont besoin; et celui à qui ils ont recours n'est guère +un homme sage, ou habile, ou vertueux: c'est un homme à la mode.</p> + +<p>51 (VI)</p> + +<p>Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie +stérile ou une haine impuissante, qui ne nous venge point de leur +splendeur et de leur élévation, et qui ne fait qu'ajouter à notre propre +misère le poids insupportable du bonheur d'autrui. Que faire contre une +maladie de l'âme si invétérée et si contagieuse? Contentons-nous de peu, +et de moins encore s'il est possible; sachons perdre dans l'occasion: la +recette est infaillible, et je consens à l'éprouver. J'évite par là +d'apprivoiser un suisse ou de fléchir un commis; d'être repoussé à une +porte par la foule innombrable de clients ou de courtisans dont la +maison d'un ministre se dégorge plusieurs fois le jour; de languir dans +sa salle d'audience; de lui demander en tremblant et en balbutiant une +chose juste; d'essuyer sa gravité, son ris amer et son laconisme. Alors +je ne le hais plus, je ne lui porte plus d'envie; il ne me fait aucune +prière, je ne lui en fais pas; nous sommes égaux, si ce n'est peut-être +qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis.</p> + +<p>52 (I)</p> + +<p>Si les grands ont les occasions de nous faire du bien, ils en ont +rarement la volonté; et s'ils désirent de nous faire du mal, ils n'en +trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut être trompé dans +l'espèce de culte qu'on leur rend, s'il n'est fondé que sur l'espérance +ou sur la crainte; et une longue vie se termine quelquefois sans qu'il +arrive de dépendre d'eux pour le moindre intérêt, ou qu'on leur doive sa +bonne ou sa mauvaise fortune. Nous devons les honorer, parce qu'ils sont +grands et que nous sommes petits, et qu'il y en a d'autres plus petits +que nous qui nous honorent.</p> + +<p>53</p> + +<p>(VI) À la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes faiblesses, mêmes +petitesses, mêmes travers d'esprit, mêmes brouilleries dans les familles +et entre les proches, mêmes envies, mêmes antipathies. Partout des brus +et des belles-mères, des maris et des femmes, des divorces, des +ruptures, et de mauvais raccommodements; partout des humeurs, des +colères, des partialités, des rapports, et ce qu'on appelle de mauvais +discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue +Saint-Denis, comme transportées à V** ou à F**. Ici l'on croit se haïr +avec plus de fierté et de hauteur, et peut-être avec plus de dignité: on +se nuit réciproquement avec plus d'habileté et de finesse; les colères +sont plus éloquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en +meilleurs termes; l'on n'y blesse point la pureté de la langue; l'on n'y +offense que les hommes ou que leur réputation: tous les dehors du vice y +sont spécieux; mais le fond, encore une fois, y est le même que dans les +conditions les plus ravalées; tout le bas, tout le faible et tout +l'indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou +par leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si +habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous méprisent le +peuple, et ils sont peuple.</p> + +<p>(IV) Qui dit le peuple dit plus d'une chose: c'est une vaste expression, +et l'on s'étonnerait de voir ce qu'elle embrasse, et jusques où elle +s'étend. Il y a le peuple qui est opposé aux grands: c'est la populace +et la multitude; il y a le peuple qui est opposé aux sages, aux habiles +et aux vertueux: ce sont les grands comme les petits.</p> + +<p>54 (VI)</p> + +<p>Les grands se gouvernent par sentiment, âmes oisives sur lesquelles tout +fait d'abord une vive impression. Une chose arrive, ils en parlent trop; +bientôt ils en parlent peu; ensuite ils n'en parlent plus, et ils n'en +parleront plus. Action, conduite, ouvrage, événement, tout est oublié; +ne leur demandez ni correction, ni prévoyance, ni réflexion, ni +reconnaissance, ni récompense.</p> + +<p>55 (I)</p> + +<p>L'on se porte aux extrémités opposées à l'égard de certains personnages. +La satire après leur mort court parmi le peuple, pendant que les voûtes +des temples retentissent de leurs éloges. Ils ne méritent quelquefois ni +libelles ni discours funèbres; quelquefois aussi ils sont dignes de tous +les deux.</p> + +<p>56 (I)</p> + +<p>L'on doit se taire sur les puissants: il y a presque toujours de la +flatterie à en dire du bien; il y a du péril à en dire du mal pendant +qu'ils vivent, et de la lâcheté quand ils sont morts.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Du_souverain_ou_de_la_Republique" id="Du_souverain_ou_de_la_Republique"></a><a href="#moeurs">Du souverain ou de la République</a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Quand l'on parcourt, sans la prévention de son pays, toutes les formes +de gouvernement, l'on ne sait à laquelle se tenir: il y a dans toutes le +moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de +plus sûr, c'est d'estimer celle où l'on est né la meilleure de toutes, +et de s'y soumettre.</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique +qui ne consiste qu'à répandre le sang est fort bornée et de nul +raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à +notre ambition: un homme né cruel fait cela sans peine. C'est la manière +la plus horrible et la plus grossière de se maintenir ou de s'agrandir.</p> + +<p>3 (IV)</p> + +<p>C'est une politique sûre et ancienne dans les républiques que d'y +laisser le peuple s'endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans +le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanité et la +mollesse; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle: +quelles grandes démarches ne fait-on pas au despotique par cette +indulgence!</p> + +<p>4 (VII)</p> + +<p>Il n'y a point de patrie dans le despotique; d'autres choses y +suppléent: l'intérêt, la gloire, le service du prince.</p> + +<p>5 (IV)</p> + +<p>Quand on veut changer et innover dans une république, c'est moins les +choses que le temps que l'on considère. Il y a des conjonctures où l'on +sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre le peuple; et il y en a +d'autres où il est clair qu'on ne peut trop le ménager. Vous pouvez +aujourd'hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses +privilèges; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes.</p> + +<p>6 (IV)</p> + +<p>Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas par où le calme +peut y rentrer; et quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme +peut en sortir.</p> + +<p>7 (IV)</p> + +<p>Il y a de certains maux dans la république qui y sont soufferts, parce +qu'ils préviennent ou empêchent de plus grands maux. Il y a d'autres +maux qui sont tels seulement par leur établissement, et qui, étant dans +leur origine un abus ou un mauvais usage, sont moins pernicieux dans +leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume +plus raisonnable. L'on voit une espèce de maux que l'on peut corriger +par le changement ou la nouveauté, qui est un mal, et fort dangereux. Il +y en a d'autres cachés et enfoncés comme des ordures dans un cloaque, je +veux dire ensevelis sous la honte, sous le secret et dans l'obscurité: +on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et +l'infamie; les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de +connaître ces maux que de les ignorer. L'on tolère quelquefois dans un +État un assez grand mal, mais qui détourne un million de petits maux ou +d'inconvénients, qui tous seraient inévitables et irrémédiables. Il se +trouve des maux dont chaque particulier gémit, et qui deviennent +néanmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous +les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et à +l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent, ruinent ou +déshonorent les familles, mais qui tendent au bien et à la conservation +de la machine de l'État et du gouvernement. D'autres maux renversent des +États, et sur leurs ruines en élèvent de nouveaux. On en a vu enfin qui +ont sapé par les fondements de grands empires, et qui les ont fait +évanouir de dessus la terre, pour varier et renouveler la face de +l'univers.</p> + +<p>8 (VIII)</p> + +<p>Qu'importe à l'État qu'Ergaste soit riche, qu'il ait des chiens qui +arrêtent bien, qu'il crée les modes sur les équipages et sur les habits, +qu'il abonde en superfluités? Où il s'agit de l'intérêt et des +commodités de tout le public, le particulier est-il compté? La +consolation des peuples dans les choses qui lui pèsent un peu est de +savoir qu'ils soulagent le prince, ou qu'ils n'enrichissent que lui: ils +ne se croient point redevables à Ergaste de l'embellissement de sa +fortune.</p> + +<p>9 (IV)</p> + +<p>La guerre a pour elle l'antiquité; elle a été dans tous les siècles: on +l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les +familles d'héritiers, et faire périr les frères à une même bataille. +Jeune Soyecour! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, +pénétrant, élevé, sociable; je plains cette mort prématurée qui te joint +à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te +montrer: malheur déplorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes, +pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre +eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres; +et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont +inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire; ils ont attaché +à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation; et +ils ont depuis renchéri de siècle en siècle sur la manière de se +détruire réciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de +son unique source, est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se +sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et +leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de +ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté.</p> + +<p>10 (IV)</p> + +<p>Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein +d'une grande ville où il n'a rien à craindre ni pour ses biens ni pour +sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines, +d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées qui +tiennent la campagne ne viennent point à se rencontrer, ou si elles sont +une fois en présence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se +mêlent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix +mille hommes sur la place. Il va même souvent jusques à oublier ses +intérêts les plus chers, le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour +le changement, et par le goût de la nouveauté ou des choses +extraordinaires. Quelques-uns consentiraient à voir une autre fois les +ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, à voir tendre des chaînes et +faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre +la nouvelle.</p> + +<p>11 (VI)</p> + +<p>Démophile, à ma droite, se lamente, et s'écrie: «Tout est perdu, c'est +fait de l'État; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment +résister à une si forte et si générale conjuration? Quel moyen, je ne +dis pas d'être supérieur, mais de suffire seul à tant et de si puissants +ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un héros, un Achille y +succomberait. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes: je sais bien ce +que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a +beaucoup appris.» Il parle là-dessus avec admiration d'Olivier le Daim +et de Jacques Coeur: «C'étaient là des hommes, dit-il, c'étaient des +ministres.» Il débite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et +les plus désavantageuses que l'on pourrait feindre: tantôt un parti des +nôtres a été attiré dans une embuscade et taillé en pièces; tantôt +quelques troupes renfermées dans un château se sont rendues aux ennemis +à discrétion, et ont passé par le fil de l'épée; et si vous lui dites +que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point, il ne vous écoute +pas, il ajoute qu'un tel général a été tué; et bien qu'il soit vrai +qu'il n'a reçu qu'une légère blessure, et que vous l'en assuriez, il +déplore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, l'État; il se plaint +lui-même: il a perdu un bon ami et une grande protection. Il dit que la +cavalerie allemande est invincible; il pâlit au seul nom des cuirassiers +de l'Empereur. «Si l'on attaque cette place, continue-t-il, on lèvera le +siège. Ou l'on demeurera sur la défensive sans livrer de combat; ou si +on le livre, on le doit perdre; et si on le perd, voilà l'ennemi sur la +frontière.» Et comme Démophile le fait voler, le voilà dans le coeur du +royaume: il entend déjà sonner le beffroi des villes, et crier à +l'alarme; il songe à son bien et à ses terres: où conduira-t-il son +argent, ses meubles, sa famille? où se réfugiera-t-il? en Suisse ou à +Venise?</p> + +<p>Mais, à ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une armée de +trois cent mille hommes; il n'en rabattrait pas une seule brigade: il a +la liste des escadrons et des bataillons, des généraux et des officiers; +il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de +toutes ces troupes: il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre; +il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les +Pyrénées, et il fait passer la mer à ce qui lui reste. Il connaît les +marches de ces armées, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne +feront pas; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince ou le secret du +ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille où il soit +demeuré sur la place quelque neuf à dix mille hommes des leurs, il en +compte jusqu'à trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont +toujours fixes et certains, comme de celui qui est bien informé. S'il +apprend le matin que nous avons perdu une bicoque, non seulement il +envoie s'excuser à ses amis qu'il a la veille conviés à dîner, mais même +ce jour-là il ne dîne point, et s'il soupe, c'est sans appétit. Si les +nôtres assiègent une place très forte, très régulière, pourvue de vivres +et de munitions, qui a une bonne garnison, commandée par un homme d'un +grand courage, il dit que la ville a des endroits faibles et mal +fortifiés, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque +d'expérience, et qu'elle capitulera après huit jours de tranchée +ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et après avoir +respiré un peu: «Voilà, s'écrie-t-il, une grande nouvelle; ils sont +défaits, et à plate couture; le général, les chefs, du moins une bonne +partie, tout est tué, tout a péri. Voilà, continue-t-il, un grand +massacre, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur.» Il +s'assit, il souffle, après avoir débité sa nouvelle, à laquelle il ne +manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point +eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce à la ligue +et quitte ses confédérés, qu'un autre se dispose à prendre le même +parti; il croit fermement avec la populace qu'un troisième est mort: il +nomme le lieu où il est enterré; et quand on est détrompé aux halles et +aux faubourgs, il parie encore pour l'affirmative. Il sait, par une voie +indubitable, que T.K.L. fait de grands progrès contre l'Empereur; que +le Grand Seigneur arme puissamment, ne veut point de paix, et que son +vizir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne. Il frappe des +mains, et il tressaille sur cet événement, dont il ne doute plus. La +triple alliance chez lui est un Cerbère, et les ennemis autant de +monstres à assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de +triomphes et que de trophées. Il dit dans le discours familier: Notre +auguste Héros, notre grand Potentat, notre invincible Monarque. +Réduisez-le, si vous pouvez, à dire simplement: Le Roi a beaucoup +d'ennemis, ils sont puissants, ils sont unis, ils sont aigris: il les a +vaincus, j'espère toujours qu'il les pourra vaincre. Ce style, trop +ferme et trop décisif pour Démophile, n'est pour Basilide ni assez +pompeux ni assez exagéré; il a bien d'autres expressions en tête: il +travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner +la ville capitale un jour d'entrée; et dès qu'il entend dire que les +armées sont en présence, ou qu'une place est investie, il fait déplier +sa robe et la mettre à l'air, afin qu'elle soit toute prête pour la +cérémonie de la cathédrale.</p> + +<p>12 (IV)</p> + +<p>Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les +plénipotentiaires ou les agents des couronnes et des républiques, soit +d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur coûte plus de +temps, je ne dis pas que les seuls préliminaires, mais que le simple +règlement des rangs, des préséances et des autres cérémonies.</p> + +<p>Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est un Protée. +Semblable quelquefois à un joueur habile, il ne montre ni humeur ni +complexion, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser +pénétrer, soit pour ne rien laisse échapper de son secret par passion ou +par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus +conforme aux vues qu'il a et aux besoins où il se trouve, et paraître +tel qu'il a intérêt que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi +dans une grande puissance, ou dans une grande faiblesse qu'il veut +dissimuler, il est ferme et inflexible, pour ôter l'envie de beaucoup +obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui +demander, et se donner la même licence. Une autre fois, ou il est +profond et dissimulé, pour cacher une vérité en l'annonçant, parce qu'il +lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est +franc et ouvert, afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être +su, l'on croie néanmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir, +et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De même, ou il est vif et +grand parleur, pour faire parler les autres, pour empêcher qu'on ne lui +parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour +dire plusieurs choses indifférentes qui se modifient ou qui se +détruisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la +crainte et la confiance, pour se défendre d'une ouverture qui lui est +échappée par une autre qu'il aura faite; ou il est froid et taciturne, +pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour écouter +longtemps, pour être écouté quand il parle, pour parler avec ascendant +et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un +grand coup et qui ébranlent. Il s'ouvre et parle le premier pour, en +découvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les +cabales des ministres étrangers sur les propositions qu'il aura +avancées, prendre ses mesures et avoir la réplique; et dans une autre +rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour être +précis, pour connaître parfaitement les choses sur quoi il est permis de +faire fond pour lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu'il doit +demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et +formels; il sait encore mieux parler ambigument, d'une manière +enveloppée, user de tours ou de mots équivoques, qu'il peut faire valoir +ou diminuer dans les occasions, et selon ses intérêts. Il demande peu +quand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beaucoup pour avoir +peu, et l'avoir plus sûrement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il +prétend ensuite lui devoir être comptées pour rien, et qui ne l'excluent +pas d'en demander une plus grande; et il évite au contraire de commencer +par obtenir un point important, s'il l'empêche d'en gagner plusieurs +autres de moindre conséquence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le +premier. Il demande trop, pour être refusé, mais dans le dessein de se +faire un droit ou une bienséance de refuser lui-même ce qu'il sait bien +qu'il lui sera demandé, et qu'il ne veut pas octroyer: aussi soigneux +alors d'exagérer l'énormité de la demande, et de faire convenir, s'il se +peut, des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affaiblir celles +qu'on prétend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec +instance; également appliqué à faire sonner haut et à grossir dans +l'idée des autres le peu qu'il offre, et à mépriser ouvertement le peu +que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais +extraordinaires, qui donnent de la défiance, et obligent de rejeter ce +que l'on accepterait inutilement; qui lui sont cependant une occasion de +faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les +lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore +plus qu'il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser, +importuner sur une chose médiocre, pour éteindre les espérances et ôter +la pensée d'exiger de lui rien de plus fort; ou s'il se laisse fléchir +jusques à l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font +partager le gain et les avantages avec ceux qui reçoivent. Il prend +directement ou indirectement l'intérêt d'un allié, s'il y trouve son +utilité et l'avancement de ses prétentions. Il ne parle que de paix, que +d'alliances, que de tranquillité publique, que d'intérêt public; et en +effet il ne songe qu'aux siens, c'est-à-dire à ceux de son maître ou de +sa république. Tantôt il réunit quelques-uns qui étaient contraires les +uns aux autres, et tantôt il divise quelques autres qui étaient unis. Il +intimide les forts et les puissants, il encourage les faibles. Il unit +d'abord d'intérêt plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre +la balance égale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire +pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait +intéresser ceux avec qui il traite; et par un adroit manège, par de fins +et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, +les biens et les honneurs qu'ils peuvent espérer par une certaine +facilité, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs +maîtres. Il ne veut pas aussi être cru imprenable par cet endroit; il +laisse voir en lui quelque peu de sensibilité pour sa fortune: il +s'attire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres +les plus secrètes, leurs desseins les plus profonds et leur dernière +ressource; et il en profite. Si quelquefois il est lésé dans quelques +chefs qui ont enfin été réglés, il crie haut; si c'est le contraire; il +crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la +défensive. Il a son fait digéré par la cour, toutes ses démarches sont +mesurées, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; et il +agit néanmoins, dans les points difficiles et dans les articles +contestés, comme s'il se relâchait de lui-même sur-le-champ, et comme +par un esprit d'accommodement; il ose même promettre à l'assemblée qu'il +fera goûter la proposition, et qu'il n'en sera pas désavoué. Il fait +courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé, muni +d'ailleurs de pouvoirs particuliers, qu'il ne découvre jamais qu'à +l'extrémité, et dans les moments où il lui serait pernicieux de ne les +pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et à +l'essentiel, toujours prêt de leur sacrifier les minuties et les points +d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de +patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse +jusqu'au découragement. Il se précautionne et s'endurcit contre les +lenteurs et les remises, contre les reproches, les soupçons, les +défiances, contre les difficultés et les obstacles, persuadé que le +temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les +esprits au point où on les souhaite. Il va jusques à feindre un intérêt +secret à la rupture de la négociation, lorsqu'il désire le plus +ardemment qu'elle soit continuée; et si au contraire il a des ordres +précis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir, +pour y réussir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un +grand événement, il se raidit ou il se relâche selon qu'il lui est utile +ou préjudiciable; et si par une grande prudence il sait le prévoir, il +presse et il temporise selon que l'État pour qui il travaille en doit +craindre ou espérer; et il règle sur ses besoins ses conditions. Il +prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa +faiblesse, du génie des nations avec qui il traite, du tempérament et du +caractère des personnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses +maximes, tous les raffinements de sa politique tendent à une seule fin, +qui est de n'être point trompé, et de tromper les autres.</p> + +<p>13 (I)</p> + +<p>Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain.</p> + +<p>14 (I)</p> + +<p>L'un des malheurs du prince est d'être souvent trop plein de son secret, +par le péril qu'il y a à le répandre: son bonheur est de rencontrer une +personne sûre qui l'en décharge.</p> + +<p>15 (I)</p> + +<p>Il ne manque rien à un roi que les douceurs d'une vie privée; il ne peut +être consolé d'une si grande perte que par le charme de l'amitié, et par +la fidélité de ses amis.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>Le plaisir d'un roi qui mérite de l'être est de l'être moins +quelquefois, de sortir du théâtre, de quitter le bas de saye et les +brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rôle plus +familier.</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>Le favori n'a point de suite; il est sans engagement et sans liaisons; +il peut être entouré de parents et de créatures, mais il n'y tient pas; +il est détaché de tout, et comme isolé.</p> + +<p>20 (VI)</p> + +<p>Je ne doute point qu'un favori, s'il a quelque force et quelque +élévation, ne se trouve souvent confus et déconcerté des bassesses, des +petitesses, de la flatterie, des soins superflus et des attentions +frivoles de ceux qui le courent, qui le suivent, et qui s'attachent à +lui comme ses viles créatures; et qu'il ne se dédommage dans le +particulier d'une si grande servitude par le ris et la moquerie.</p> + +<p>21 (VI)</p> + +<p>Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire? ne +vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mémoire et +pour la durée de votre nom: les titres passent, la faveur s'évanouit, +les dignités se perdent, les richesses se dissipent, et le mérite +dégénère. Vous avez des enfants, il est vrai, dignes de vous, j'ajoute +même capables de soutenir toute votre fortune; mais qui peut vous en +promettre autant de vos petits-fils? Ne m'en croyez pas, regardez cette +unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous +dédaignez: ils ont des aïeuls, à qui, tout grands que vous êtes, vous ne +faites que succéder. Ayez de la vertu et de l'humanité; et si vous me +dites: «Qu'aurons-nous de plus?» je vous répondrai: «De l'humanité et de +la vertu.» Maîtres alors de l'avenir, et indépendants d'une postérité, +vous êtes sûrs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que +l'on montrera les ruines de vos châteaux, et peut-être la seule place où +ils étaient construits, l'idée de vos louables actions sera encore +fraîche dans l'esprit des peuples; ils considéreront avidement vos +portraits et vos médailles; ils diront: «Cet homme dont vous regardez la +peinture a parlé à son maître avec force et avec liberté, et a plus +craint de lui nuire que de lui déplaire; il lui a permis d'être bon et +bienfaisant, de dire de ses villes: Ma bonne ville, et de son peuple: +Mon peuple. Cet autre dont vous voyez l'image, et en qui l'on remarque +une physionomie forte, jointe à un air grave, austère et majestueux, +augmente d'année à autre de réputation: les plus grands politiques +souffrent de lui être comparés. Son grand dessein a été d'affermir +l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des +grands: ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le +péril de la mort, ni ses infirmités n'ont pu l'en détourner. Il a eu du +temps de reste pour entamer un ouvrage, continué ensuite et achevé par +l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de +l'hérésie.»</p> + +<p>22 (VIII)</p> + +<p>Le panneau le plus délié et le plus spécieux qui dans tous les temps ait +été tendu aux grands par leurs gens d'affaires, et aux rois par leurs +ministres, est la leçon qu'ils leur font de s'acquitter et de +s'enrichir. Excellent conseil! maxime utile, fructueuse, une mine d'or, +un Pérou, du moins pour ceux qui ont su jusqu'à présent l'inspirer à +leurs maîtres.</p> + +<p>23 (IV)</p> + +<p>C'est un extrême bonheur pour les peuples quand le prince admet dans sa +confiance et choisit pour le ministère ceux mêmes qu'ils auraient voulu +lui donner, s'ils en avaient été les maîtres.</p> + +<p>24 (IV)</p> + +<p>La science des détails, ou une diligente attention aux moindres besoins +de la république, est une partie essentielle au bon gouvernement, trop +négligée à la vérité dans les derniers temps par les rois ou par les +ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le souverain qui +l'ignore, ni assez estimer dans celui qui la possède. Que sert en effet +au bien des peuples et à la douceur de leurs jours, que le prince place +les bornes de son empire au delà des terres de ses ennemis, qu'il fasse +de leurs souverainetés des provinces de son royaume; qu'il leur soit +également supérieur par les sièges et par les batailles, et qu'ils ne +soient devant lui en sûreté ni dans les plaines ni dans les plus forts +bastions; que les nations s'appellent les unes les autres, se liguent +ensemble pour se défendre et pour l'arrêter; qu'elles se liguent en +vain, qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours; que leurs +dernières espérances soient tombées par le raffermissement d'une santé +qui donnera au monarque le plaisir de voir les princes ses petits-fils +soutenir ou accroître ses destinées, se mettre en campagne, s'emparer de +redoutables forteresses, et conquérir de nouveaux États; commander de +vieux et expérimentés capitaines, moins par leur rang et leur naissance +que par leur génie et leur sagesse; suivre les traces augustes de leur +victorieux père; imiter sa bonté sa docilité, son équité, sa vigilance, +son intrépidité? Que me servirait en un mot, comme à tout le peuple, que +le prince fût heureux et comblé de gloire par lui-même et par les siens, +que ma patrie fût puissante et formidable, si, triste et inquiet, j'y +vivais dans l'oppression ou dans l'indigence; si, à couvert des courses +de l'ennemi, je me trouvais exposé dans les places ou dans les rues +d'une ville au fer d'un assassin, et que je craignisse moins dans +l'horreur de la nuit d'être pillé ou massacré dans d'épaisses forêts que +dans ses carrefours; si la sûreté, l'ordre et la propreté ne rendaient +pas le séjour des villes si délicieux, et n'y avaient pas amené, avec +l'abondance, la douceur de la société; si, faible et seul de mon parti, +j'avais à souffrir dans ma métairie du voisinage d'un grand, et si l'on +avait moins pourvu à me faire justice de ses entreprises; si je n'avais +pas sous ma main autant de maîtres, et d'excellents maîtres, pour élever +mes enfants dans les sciences ou dans les arts qui feront un jour leur +établissement; si, par la facilité du commerce, il m'était moins +ordinaire de m'habiller de bonnes étoffes, et de me nourrir de viandes +saines, et de les acheter peu; si enfin, par les soins du prince, je +n'étais pas aussi content de ma fortune, qu'il doit lui-même par ses +vertus l'être de la sienne?</p> + +<p>25 (VII)</p> + +<p>Les huit ou les dix mille hommes sont au souverain comme une monnaie +dont il achète une place ou une victoire: s'il fait qu'il lui en coûte +moins, s'il épargne les hommes, il ressemble à celui qui marchande et +qui connaît mieux qu'un autre le prix de l'argent.</p> + +<p>26 (VII)</p> + +<p>Tout prospère dans une monarchie où l'on confond les intérêts de l'État +avec ceux du prince.</p> + +<p>27 (VII)</p> + +<p>Nommer un roi Père du peuple est moins faire son éloge que l'appeler par +son nom, ou faire sa définition.</p> + +<p>28 (VII)</p> + +<p>Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain à ses sujets, et +de ceux-ci au souverain: quels sont les plus assujettissants et les plus +pénibles, je ne le déciderai pas. Il s'agit de juger, d'un côté, entre +les étroits engagements du respect, des secours, des services, de +l'obéissance, de la dépendance; et d'un autre, les obligations +indispensables de bonté, de justice, de soins, de défense, de +protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est +dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement +soumis aux lois et à la justice, dont le prince est le dépositaire: +ajouter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans +égards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie, +c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie.</p> + +<p>29 (VII)</p> + +<p>Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui répandu sur une +colline vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le +serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a +échappé à la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est +debout auprès de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il +les conduit, il les change de pâturage; si elles se dispersent, il les +rassemble; si un loup avide paraît, il lâche son chien, qui le met en +fuite; il les nourrit, il les défend; l'aurore le trouve déjà en pleine +campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil: quels soins! quelle +vigilance! quelle servitude! Quelle condition vous paraît la plus +délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau +est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image naïve +des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.</p> + +<p>Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habillé d'or et +de pierreries, la houlette d'or en ses mains; son chien a un collier +d'or, il est attaché avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or +à son troupeau ou contre les loups?</p> + +<p>30 (VII)</p> + +<p>Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instants +l'occasion à un homme de faire du bien à tant de milliers d'hommes! Quel +dangereux poste que celui qui expose à tous moments un homme à nuire à +un million d'hommes!</p> + +<p>31 (VII)</p> + +<p>Si les hommes ne sont point capables sur la terre d'une joie plus +naturelle, plus flatteuse et plus sensible, que de connaître qu'ils sont +aimés, et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le +coeur de leurs peuples?</p> + +<p>32 (I)</p> + +<p>Il y a peu de règles générales et de mesures certaines pour bien +gouverner; l'on suit le temps et les conjonctures, et cela roule sur la +prudence et sur les vues de ceux qui règnent: aussi le chef-d'oeuvre de +l'esprit, c'est le parfait gouvernement; et ce ne serait peut-être pas +une chose possible, si les peuples, par l'habitude où ils sont de la +dépendance et de la soumission, ne faisaient la moitié de l'ouvrage.</p> + +<p>33 (I)</p> + +<p>Sous un très grand roi, ceux qui tiennent les premières places n'ont que +des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine: tout coule de +source; l'autorité et le génie du prince leur aplanissent les chemins, +leur épargnent les difficultés, et font tout prospérer au delà de leur +attente: ils ont le mérite de subalternes.</p> + +<p>34 (V)</p> + +<p>Si c'est trop de se trouver chargé d'une seule famille, si c'est assez +d'avoir à répondre de soi seul, quel poids, quel accablement, que celui +de tout un royaume! Un souverain est-il payé de ses peines par le +plaisir que semble donner une puissance absolue, par toutes les +prosternations des courtisans? Je songe aux pénibles, douteux et +dangereux chemins qu'il est quelquefois obligé de suivre pour arriver à +la tranquillité publique; je repasse les moyens extrêmes, mais +nécessaires, dont il use souvent pour une bonne fin; je sais qu'il doit +répondre à Dieu même de la félicité de ses peuples, que le bien et le +mal est en ses mains, et que toute ignorance ne l'excuse pas; et je me +dis à moi-même: «Voudrais-je régner?» Un homme un peu heureux dans une +condition privée devrait-il y renoncer pour une monarchie? N'est-ce pas +beaucoup, pour celui qui se trouve en place par un droit héréditaire, de +supporter d'être né roi?</p> + +<p>35 (I)</p> + +<p>Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien régner! Une naissance +auguste, un air d'empire et d'autorité, un visage qui remplisse la +curiosité des peuples empressés de voir le prince, et qui conserve le +respect dans le courtisan; une parfaite égalité d'humeur; un grand +éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la +permettre point; ne faire jamais ni menaces ni reproches; ne point céder +à la colère, et être toujours obéi; l'esprit facile, insinuant; le coeur +ouvert, sincère, et dont on croit voir le fond, et ainsi très propre à +se faire des amis, des créatures et des alliés; être secret toutefois, +profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets; du sérieux +et de la gravité dans le public; de la brièveté, jointe à beaucoup de +justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des +princes, soit dans les conseils; une manière de faire des grâces qui est +comme un second bienfait; le choix des personnes que l'on gratifie; le +discernement des esprits, des talents, et des complexions pour la +distribution des postes et des emplois; le choix des généraux et des +ministres; un jugement ferme, solide, décisif dans les affaires, qui +fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste; un esprit de +droiture et d'équité qui fait qu'on le suit jusques à prononcer +quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des alliés, des +ennemis; une mémoire heureuse et très présente, qui rappelle les besoins +des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requêtes; une vaste +capacité, qui s'étende non seulement aux affaires de dehors, au +commerce, aux maximes d'État, aux vues de la politique, au reculement +des frontières par la conquête de nouvelles provinces, et à leur sûreté +par un grand nombre de forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi +se renfermer au dedans, et comme dans les détails de tout un royaume; +qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté, +s'il s'y rencontre; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y +règnent; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étaient remplies +d'abus; qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodités par le +renouvellement d'une exacte police, plus d'éclat et plus de majesté par +des édifices somptueux; punir sévèrement les vices scandaleux; donner +par son autorité et par son exemple du crédit à la piété et à la vertu; +protéger l'Église, ses ministres, ses droits, ses libertés, ménager ses +peuples comme ses enfants; être toujours occupé de la pensée de les +soulager, de rendre les subsides légers, et tels qu'ils se lèvent sur +les provinces sans les appauvrir; de grands talents pour la guerre; être +vigilant, appliqué, laborieux; avoir des armées nombreuses, les +commander en personne; être froid dans le péril, ne ménager sa vie que +pour le bien de son État; aimer le bien de son État et sa gloire plus +que sa vie; une puissance très absolue, qui ne laisse point d'occasion +aux brigues, à l'intrigue et à la cabale; qui ôte cette distance infinie +qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche, +et sous laquelle tous plient également; une étendue de connaissance qui +fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immédiatement et +par lui-même, que ses généraux ne sont, quoique éloignés de lui, que ses +lieutenants, et les ministres que ses ministres; une profonde sagesse, +qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire; +qui sait faire la paix, qui sait la rompre; qui sait quelquefois, et +selon les divers intérêts, contraindre les ennemis à la recevoir; qui +donne des règles à une vaste ambition, et sait jusques où l'on doit +conquérir; au milieu d'ennemis couverts ou déclarés, se procurer le +loisir des jeux, des fêtes, des spectacles; cultiver les arts et les +sciences; former et exécuter des projets d'édifices surprenants; un +génie enfin supérieur et puissant, qui se fait aimer et révérer des +siens, craindre des étrangers; qui fait d'une cour, et même de tout un +royaume, comme une seule famille, unie parfaitement sous un même chef, +dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde: +ces admirables vertus me semblent refermées dans l'idée du souverain; il +est vrai qu'il est rare de les voir réunies dans un même sujet: il faut +que trop de choses concourent à la fois, l'esprit, le coeur, les dehors, +le tempérament; et il me paraît qu'un monarque qui les rassemble toutes +en sa personne est bien digne du nom de Grand.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_lhomme" id="De_lhomme"></a><a href="#moeurs"><i>De l'homme</i></a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur +ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'eux-mêmes, et +l'oubli des autres: ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne +pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'élève.</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>Les hommes en un sens ne sont point légers, ou ne le sont que dans les +petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les +bienséances; ils changent de goût quelquefois: ils gardent leurs moeurs +toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans +l'indifférence pour la vertu.</p> + +<p>3 (IV)</p> + +<p>Le stoïcisme est un jeu d'esprit et une idée semblable à la République +de Platon. Les stoïques ont feint qu'on pouvait rire dans la pauvreté; +être insensible aux injures, à l'ingratitude, aux pertes de biens, comme +à celles des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme +une chose indifférente qui ne devait ni réjouir ni rendre triste; n'être +vaincu ni par le plaisir ni par la douleur; sentir le fer ou le feu dans +quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une +seule larme; et ce fantôme de vertu et de constance ainsi imaginé, il +leur a plu de l'appeler un sage. Ils ont laissé à l'homme tous les +défauts qu'ils lui ont trouvés, et n'ont presque relevé aucun de ses +faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou +ridicules qui servissent à l'en corriger, ils lui ont tracé l'idée d'une +perfection et d'un héroïsme dont il n'est point capable, et l'ont +exhorté à l'impossible. Ainsi le sage, qui n'est pas, ou qui n'est +qu'imaginaire, se trouve naturellement et par lui-même au-dessus de tous +les événements et de tous les maux: ni la goutte la plus douloureuse, ni +la colique la plus aiguë ne sauraient lui arracher une plainte; le ciel +et la terre peuvent être renversés sans l'entraîner dans leur chute, et +il demeurerait ferme sur les ruines de l'univers: pendant que l'homme +qui est en effet sort de son sens, crie, se désespère, étincelle des +yeux, et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine +qui est en pièces.</p> + +<p>4 (IV)</p> + +<p>Inquiétude d'esprit, inégalité d'humeur, inconstance de coeur, +incertitude de conduite: tous vices de l'âme, mais différents, et qui +avec tout le rapport qui paraît entre eux, ne se supposent pas toujours +l'un l'autre dans un même sujet.</p> + +<p>5 (VI)</p> + +<p>Il est difficile de décider si l'irrésolution rend l'homme plus +malheureux que méprisable; de même s'il y a toujours plus d'inconvénient +à prendre un mauvais parti, qu'à n'en prendre aucun.</p> + +<p>6 (VI)</p> + +<p>Un homme inégal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs: il se +multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux goûts et de manières +différentes; il est à chaque moment ce qu'il n'était point, et il va +être bientôt ce qu'il n'a jamais été: il se succède à lui-même. Ne +demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses +complexions; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs. +Ne vous trompez-vous point? est-ce Euthycrate que vous abordez? +aujourd'hui quelle glace pour vous! hier il vous recherchait, il vous +caressait, vous donniez de la jalousie à ses amis: vous reconnaît-il +bien? dites-lui votre nom.</p> + +<p>7 (VI)</p> + +<p>Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la +referme: il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit; et venant à mieux +s'examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du +côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise +est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places, il se sent +tout d'un coup rudement frapper à l'estomac ou au visage; il ne +soupçonne point ce que ce peut être, jusqu'à ce qu'ouvrant les yeux et +se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière +un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l'a +vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser +dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son côté à la renverse. Il +lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête à la +rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnaître à peine, et +n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il +cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un +après l'autre: on lui perd tout, on lui égare tout; il demande ses +gants, qu'il a dans ses mains, semblable à cette femme qui prenait le +temps de demander son masque lorsqu'elle l'avait sur son visage. Il +entre à l'appartement, et passe sous un lustre où sa perruque s'accroche +et demeure suspendue: tous les courtisans regardent et rient; Ménalque +regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans +toute l'assemblée où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il +manque une perruque. S'il va par la ville, après avoir fait quelque +chemin, il se croit égaré, il s'émeut, et il demande où il est à des +passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue; il entre ensuite +dans sa maison, d'où il sort précipitamment, croyant qu'il s'est trompé. +Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degré un carrosse +qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche et croit +ramener son maître dans sa maison; Ménalque se jette hors de la +portière, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la +chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il +s'assit, il se repose, il est chez soi. Le maître arrive: celui-ci se +lève pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de +s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il rêve, +il reprend la parole: le maître de la maison s'ennuie, et demeure +étonné; Ménalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il +a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin, il +l'espère, et il prend patience: la nuit arrive qu'il est à peine +détrompé. Une autre fois il rend visite à une femme, et, se persuadant +bientôt que c'est lui qui la reçoit, il s'établit dans son fauteuil, et +ne songe nullement à l'abandonner: il trouve ensuite que cette dame fait +ses visites longues, il attend à tous moments qu'elle se lève et le +laisse en liberté; mais comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et +que la nuit est déjà avancée, il la prie à souper: elle rit, et si haut, +qu'elle le réveille. Lui-même se marie le matin, l'oublie le soir, et +découche la nuit de ses noces; et quelques années après il perd sa +femme, elle meurt entre ses bras, il assiste à ses obsèques, et le +lendemain, quand on lui vient dire qu'on a servi, il demande si sa femme +est prête et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre dans une +église, et prenant l'aveugle qui est collé à la porte pour un pilier, et +sa tasse pour le bénitier, y plonge la main, la porte à son front, +lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle, et qui lui offre +des oraisons. Il s'avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se +jette lourdement dessus: la machine plie, s'enfonce, et fait des efforts +pour crier; Ménalque est surpris de se voir à genoux sur les jambes d'un +fort petit homme, appuyé sur son dos, les deux bras passés sur ses +épaules, et ses deux mains jointes et étendues qui lui prennent le nez +et lui ferment la bouche; il se retire confus, et va s'agenouiller +ailleurs. Il tire un livre pour faire sa prière, et c'est sa pantoufle +qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il a mise dans sa poche avant que +de sortir. Il n'est pas hors de l'église qu'un homme de livrée court +après lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de +Monseigneur; Ménalque lui montre la sienne, et lu dit: «Voilà toutes les +pantoufles que j'ai sur moi»; il se fouille néanmoins, et tire celle de +l'évêque de**, qu'il vient de quitter, qu'il a trouvé malade auprès de +son feu, et dont, avant de prendre congé de lui, il a ramassé la +pantoufle, comme l'un de ses gants qui était à terre: ainsi Ménalque +s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu +au jeu tout l'argent qui est dans sa bourse, et, voulant continuer de +jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa +cassette, en tire ce qu'il lui plaît, croit la remettre où il l'a prise: +il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; étonné de ce +prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d'y voir son +chien, qu'il a serré pour sa cassette. Il joue au trictrac, il demande à +boire, on lui en apporte; c'est à lui à jouer, il tient le cornet d'une +main et un verre de l'autre, et comme il a une grande soif, il avale les +dés et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et +inonde celui contre qui il joue. Et dans une chambre où il est familier, +il crache sur le lit et jette son chapeau à terre, en croyant faire tout +le contraire. Il se promène sur l'eau, et il demande quelle heure il +est: on lui présente une montre; à peine l'a-t-il reçue, que ne songeant +plus ni à l'heure ni à la montre, il la jette dans la rivière, comme une +chose qui l'embarrasse. Lui-même écrit une longue lettre, met de la +poudre dessus à plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans +l'encrier. Ce n'est pas tout: il écrit une seconde lettre, et après les +avoir cachetées toutes deux, il se trompe à l'adresse; un duc et pair +reçoit l'une de ces deux lettres, et en l'ouvrant y lit ces mots: <i>Maître +Olivier, ne manquez; sitôt la présente reçue, de m'envoyer ma provision +de foin...</i> Son fermier reçoit l'autre, il l'ouvre, et se la fait lire; on +y trouve: <i>Monseigneur, j'ai reçu avec une soumission aveugle les ordres +qu'il a plu à Votre Grandeur...</i> Lui-même encore écrit une lettre pendant +la nuit, et après l'avoir cachetée, il éteint sa bougie: il ne laisse +pas d'être surpris de ne voir goutte, et il sait à peine comment cela +est arrivé. Ménalque descend l'escalier du Louvre; un autre le monte, à +qui il dit: C'est vous que je cherche; il le prend par la main, le fait +descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en +sort; il va, il revient sur ses pas; il regarde enfin celui qu'il traîne +après soi depuis un quart d'heure: il est étonné que ce soit lui, il n'a +rien à lui dire, il lui quitte la main, et tourne d'un autre côté. +Souvent il vous interroge, et il est déjà bien loin de vous quand vous +songez à lui répondre; ou bien il vous demande en courant comment se +porte votre père, et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous +crie qu'il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son +chemin: Il est ravi de vous rencontrer; il sort de chez vous pour vous +entretenir d'une certaine chose; il contemple votre main: «Vous avez là, +dit-il, un beau rubis; est-il balais?», il vous quitte et continue sa +route: voilà l'affaire importante dont il avait à vous parler. Se +trouve-t-il en campagne, il dit à quelqu'un qu'il le trouve heureux +d'avoir pu se dérober à la cour pendant l'automne, et d'avoir passé dans +ses terres tout le temps de Fontainebleau, il tient à d'autres discours; +puis revenant à celui-ci: «Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours à +Fontainebleau; vous y avez sans doute beaucoup chassé.» Il commence +ensuite un conte qu'il oublie d'achever; il rit en lui-même, il éclate +d'une chose qui lui passe par l'esprit, il répond à sa pensée, il chante +entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un +cri plaintif, il bâille, il se croit seul. S'il se trouve à un repas, on +voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette: il est vrai +que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de +fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a inventé aux +tables une grande cuillère pour la commodité du service: il la prend, la +plonge dans le plat, l'emplit, la porte à sa bouche, et il ne sort pas +d'étonnement de voir répandu sur son linge et sur ses habits le potage +qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le dîner; ou s'il +s'en souvient, et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin, il en +flanque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite; il +boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde +éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce qu'on lui a versé de trop. +Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodité: on lui rend +visite; il y a un cercle d'hommes et de femmes dans la ruelle qui +l'entretiennent, et en leur présence il soulève sa couverture et crache +dans ses draps. On le mène aux Chartreux; on lui fait voir un cloître +orné d'ouvrages, tous de la main d'un excellent peintre; le religieux +qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son +aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un de ses +tableaux: Ménalque, qui pendant la narration est hors du cloître, et +bien loin au delà, y revient enfin, et demande au père si c'est le +chanoine ou saint Bruno qui est damné. Il se trouve par hasard avec une +jeune veuve; il lui parle de son défunt mari, lui demande comment il est +mort; cette femme, à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, +sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie +de son époux, qu'elle conduit depuis la veille de sa fièvre, qu'il se +portait bien, jusqu'à l'agonie: Madame, lui demande Ménalque, qui +l'avait apparemment écoutée avec attention, n'aviez-vous que celui-là? +Il s'avise un matin de faire tout hâter dans sa cuisine, il se lève +avant le fruit, et prend congé de la compagnie: on le voit ce jour-là en +tous les endroits de la ville, hormis en celui où il a donné un +rendez-vous précis pour cette affaire qui l'a empêché de dîner, et l'a +fait sortir à pied, de peur que son carrosse ne le fît attendre. +L'entendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses +domestiques? il est étonné de ne le point voir: «Où peut-il être? +dit-il; que fait-il? qu'est-il devenu? qu'il ne se présente plus devant +moi, je le chasse dès à cette heure.» Le valet arrive, à qui il demande +fièrement d'où il vient; il lui répond qu'il vient de l'endroit où il +l'a envoyé, et il lui rend un fidèle compte de sa commission. Vous le +prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas: pour un stupide, car il +n'écoute point, et il parle encore moins; pour un fou, car outre qu'il +parle tout seul, il est sujet à de certaines grimaces et à des +mouvements de tête involontaires; pour un homme fier et incivil, car +vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans +vous rendre le salut; pour un inconsidéré, car il parle de banqueroute +au milieu d'une famille où il y a cette tache, d'exécution et d'échafaud +devant un homme dont le père y a monté, de roture devant des roturiers +qui sont riches et qui se donnent pour nobles. De même il a dessein +d'élever auprès de soi un fils naturel sous le nom et le personnage d'un +valet; et quoiqu'il veuille le dérober à la connaissance de sa femme et +de ses enfants, il lui échappe de l'appeler son fils dix fois le jour. +Il a pris aussi la résolution de marier son fils à la fille d'un homme +d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de +sa maison et de ses ancêtres, que les Ménalques ne se sont jamais +mésalliés. Enfin il n'est ni présent ni attentif dans une compagnie à ce +qui fait le sujet de la conversation. Il pense et il parle tout à la +fois, mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il +pense; aussi ne parle-t-il guère conséquemment et avec suite: où il dit +non, souvent il faut dire oui, et où il dit oui, croyez qu'il veut dire +non; il a, en vous répondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne +s'en sert point: il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au +monde. Tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps +qu'il est le plus appliqué et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots: +Oui vraiment; C'est vrai; Bon! Tout de bon? Oui-da! Je pense qu'oui; +Assurément; Ah! ciel! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas +même placés à propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il paraît +être: il appelle sérieusement son laquais Monsieur; et son ami, il +l'appelle la Verdure; il dit Votre Révérence à un prince du sang, et +Votre Altesse à un jésuite. Il entend la messe: le prêtre vient à +éternuer; il lui dit: Dieu vous assiste! Il se trouve avec un magistrat: +cet homme, grave par son caractère, vénérable par son âge et par sa +dignité, l'interroge sur un événement et lui demande si cela est ainsi; +Ménalque lui répond: Oui, Mademoiselle. Il revient une fois de la +campagne: ses laquais en livrées entreprennent de le voler et y +réussissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de +flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend. Arrivé +chez soi, il raconte son aventure à ses amis, qui ne manquent pas de +l'interroger sur les circonstances, et il leur dit: Demandez à mes gens, +ils y étaient.</p> + +<p>8 (IV)</p> + +<p>L'incivilité n'est pas un vice de l'âme, elle est l'effet de plusieurs +vices: de la sotte vanité, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse, +de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la +jalousie. Pour ne se répandre que sur les dehors, elle n'en est que plus +haïssable, parce que c'est toujours un défaut visible et manifeste. Il +est vrai cependant qu'il offense plus ou moins, selon la cause qui le +produit.</p> + +<p>9 (IV)</p> + +<p>Dire d'un homme colère, inégal, querelleux, chagrin, pointilleux, +capricieux: «c'est son humeur» n'est pas l'excuser, comme on le croit, +mais avouer sans y penser que de si grands défauts sont irrémédiables.</p> + +<p>Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes: +ils devraient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'être bons, mais +qu'ils doivent encore paraître tels, du moins s'ils tendent à être +sociables, capables d'union et de commerce, c'est-à-dire à être des +hommes. L'on n'exige pas des âmes malignes qu'elles aient de la douceur +et de la souplesse; elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de +piège pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices: +l'on désirerait de ceux qui ont un bon coeur qu'ils fussent toujours +pliants, faciles, complaisants; et qu'il fût moins vrai quelquefois que +ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir.</p> + +<p>10 (IV)</p> + +<p>Le commun des hommes va de la colère à l'injure. Quelques-uns en usent +autrement: ils offensent, et puis ils se fâchent; la surprise où l'on +est toujours de ce procédé ne laisse pas de place au ressentiment.</p> + +<p>11 (I)</p> + +<p>Les hommes ne s'attachent pas assez à ne point manquer les occasions de +faire plaisir: il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour +pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se +présente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par réflexion.</p> + +<p>12 (VIII)</p> + +<p>Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en général, et +de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce +du monde.</p> + +<p>13 (IV)</p> + +<p>Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d'esprit en est le +père.</p> + +<p>14 (I)</p> + +<p>Il est difficile qu'un fort malhonnête homme ait assez d'esprit: un +génie qui est droit et perçant conduit enfin à la règle, à la probité, à +la vertu. Il manque du sens et de la pénétration à celui qui s'opiniâtre +dans le mauvais comme dans le faux: l'on cherche en vain à le corriger +par des traits de satire qui le désignent aux autres, et où il ne se +reconnaît pas lui-même; ce sont des injures dites à un sourd. Il serait +désirable pour le plaisir des honnêtes gens et pour la vengeance +publique, qu'un coquin ne le fût pas au point d'être privé de tout +sentiment.</p> + +<p>15 (I)</p> + +<p>Il y a des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en +naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres que +l'on contracte, et qui nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec +des moeurs faciles, de la complaisance, et tout le désir de plaire; mais +par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit ou de qui +l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son +naturel: l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait +point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se +trouver dur et épineux.</p> + +<p>16 (II)</p> + +<p>L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme +une seule nation, et n'ont point voulu parler une même langue, vivre +sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d'un même +culte; et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des +sentiments, je suis étonné de voir jusques à sept ou huit personnes se +rassembler sous un même toit, dans une même enceinte, et composer une +seule famille.</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>Il y a d'étranges pères, et dont tout la vie ne semble occupée qu'à +préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>Tout est étranger dans l'humeur, les moeurs et les manières de la plupart +des hommes. Tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare, +rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui était né gai, paisible, +paresseux, magnifique, d'un courage fier et éloigné de toute bassesse: +les besoins de la vie, la situation où l'on se trouve, la loi de la +nécessité forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi +tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir: trop de choses qui +sont hors de lui l'altèrent, le changent, le bouleversent; il n'est +point précisément ce qu'il est ou ce qu'il paraît être.</p> + +<p>19 (I)</p> + +<p>La vie est courte et ennuyeuse: elle se passe toute à désirer. L'on +remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les +meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps +arrive, qui nous surprend encore dans les désirs; on en est là, quand la +fièvre nous saisit et nous éteint: si l'on eût guéri, ce n'était que +pour désirer plus longtemps.</p> + +<p>20 (VIII)</p> + +<p>Lorsqu'on désire, on se rend à discrétion à celui de qui l'on espère: +est-on sûr d'avoir, on temporise, on parlemente, on capitule.</p> + +<p>21 (I)</p> + +<p>Il est si ordinaire à l'homme de n'être pas heureux, et si essentiel à +tout ce qui est un bien d'être acheté par mille peines, qu'une affaire +qui se rend facile devient suspecte. L'on comprend à peine, ou que ce +qui coûte si peu puisse nous être fort avantageux, ou qu'avec des +mesures justes l'on doive si aisément parvenir à la fin que l'on se +propose. L'on croit mériter les bons succès, mais n'y devoir compter que +fort rarement.</p> + +<p>22 (IV)</p> + +<p>L'homme qui dit qu'il n'est pas né heureux pourrait du moins le devenir +par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui ôte cette +dernière ressource.</p> + +<p>23 (VI)</p> + +<p>Quoi que j'aie pu dire ailleurs, peut-être que les affligés ont tort. +Les hommes semblent être nés pour l'infortune, la douleur et la +pauvreté; peu en échappent; et comme toute disgrâce peut leur arriver, +ils devraient être préparés à toute disgrâce.</p> + +<p>24 (I)</p> + +<p>Les hommes ont tant de peine à s'approcher sur les affaires, sont si +épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés, veulent +si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur +appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je +ne sais par où et comment se peuvent conclure les mariages, les +contrats, les acquisitions, la paix, la trêve, les traités, les +alliances.</p> + +<p>25</p> + +<p>(V) À quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanité de +fermeté, et la fourberie d'esprit.</p> + +<p>(I) Les fourbes croient aisément que les autres le sont; ils ne peuvent +guère être trompés, et ils ne trompent pas longtemps.</p> + +<p>(V) Je me rachèterai toujours fort volontiers d'être fourbe par être +stupide et passer pour tel.</p> + +<p>(V) On ne trompe point en bien; la fourberie ajoute la malice au +mensonge.</p> + +<p>26 (VIII)</p> + +<p>S'il y avait moins de dupes, il y aurait moins de ce qu'on appelle des +hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanité que de +distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les +autres. Comment voulez-vous qu'Érophile, à qui le manque de parole, les +mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont mérité des grâces +et des bienfaits de ceux mêmes qu'il a ou manqué de servir ou +désobligés, ne présume pas infiniment de soi et de son industrie?</p> + +<p>27</p> + +<p>(IV) L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes, +et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d'exploit, de saisie, +d'interrogatoire, de promesse, et de plaider contre sa promesse. Est-ce +qu'il n'y aurait pas dans le monde la plus petite équité? Serait-il au +contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas +dû, ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent?</p> + +<p>(VIII) Parchemins inventés pour faire souvenir ou pour convaincre les +hommes de leur parole: honte de l'humanité!</p> + +<p>(IV) Ôtez les passions, l'intérêt, l'injustice, quel calme dans les plus +grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de +l'embarras.</p> + +<p>28 (I)</p> + +<p>Rien n'engage tant un esprit raisonnable à supporter tranquillement des +parents et des amis les tors qu'ils ont à son égard, que la réflexion +qu'il fait sur les vices de l'humanité, et combien il est pénible aux +hommes d'être constants, généreux, fidèles, d'être touchés d'une amitié +plus forte que leur intérêt. Comme il connaît leur portée, il n'exige +point d'eux qu'ils pénètrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils +aient de l'équité. Il peut haïr les hommes en général, où il y a si peu +de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime même par des +motifs plus relevés, et il s'étudie à mériter le moins qu'il se peut une +pareille indulgence.</p> + +<p>29 (I)</p> + +<p>Il y a de certains biens que l'on désire avec emportement, et dont +l'idée seule nous enlève et nous transporte: s'il nous arrive de les +obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'eût pensé, on en +jouit moins que l'on n'aspire encore à de plus grands.</p> + +<p>30 (I)</p> + +<p>Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs où l'on n'ose +penser, et dont la seule vue fait frémir: s'il arrive que l'on y tombe, +l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point, l'on se +raidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'espérait.</p> + +<p>31 (IV)</p> + +<p>Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on hérite, qu'un beau +cheval ou un joli chien dont on se trouve le maître, qu'une tapisserie, +qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins +sentir une grande perte.</p> + +<p>32 (V)</p> + +<p>Je suppose que les hommes soient éternels sur la terre, et je médite +ensuite sur ce qui pourrait me faire connaître qu'ils se feraient alors +une plus grande affaire de leur établissement qu'ils ne s'en font dans +l'état où sont les choses.</p> + +<p>33 (I)</p> + +<p>Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter; si elle est +heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient à l'autre.</p> + +<p>34 (I)</p> + +<p>Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver et qu'ils ménagent +moins que leur propre vie.</p> + +<p>35 (VIII)</p> + +<p>Irène se transporte à grands frais en Épidaure, voit Esculape dans son +temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle +est lasse et recrue de fatigue; et le dieu prononce que cela lui arrive +par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est +le soir sans appétit; l'oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute +qu'elle est sujette à des insomnies; et il lui prescrit de n'être au lit +que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et +quel remède; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi, et +quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que +le vin lui est nuisible: l'oracle lui dit de boire de l'eau; qu'elle a +des indigestions: et il ajoute qu'elle fasse diète. «Ma vue s'affaiblit, +dit Irène.—Prenez des lunettes, dit Esculape.—Je m'affaiblis +moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que +j'ai été.—C'est, dit le dieu, que vous vieillissez.—Mais que moyen +de guérir de cette langueur?—Le plus court, Irène, c'est de mourir, +comme ont fait votre mère et votre aïeule.—Fils d'Apollon, s'écrie +Irène, quel conseil me donnez-vous? Est-ce là toute cette science que +les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre? Que +m'apprenez-vous de rare et de mystérieux? et ne savais-je pas tous ces +remèdes que vous m'enseignez?—Que n'en usiez-vous donc, répond le +dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un +long voyage?»</p> + +<p>36 (I)</p> + +<p>La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir à tous les moments de la +vie: il est plus dur de l'appréhender que de la souffrir.</p> + +<p>37 (V)</p> + +<p>L'inquiétude, la crainte, l'abattement n'éloignent pas la mort, au +contraire: je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes, +qui sont mortels.</p> + +<p>38 (V)</p> + +<p>Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est +incertain: c'est un indéfini dans le temps qui tient quelque chose de +l'infini et de ce qu'on appelle éternité.</p> + +<p>39 (I)</p> + +<p>Pensons que, comme nous soupirons présentement pour la florissante +jeunesse qui n'est plus et ne reviendra point, la caducité suivra, qui +nous fera regretter l'âge viril où nous sommes encore, et que nous +n'estimons pas assez.</p> + +<p>40 (I)</p> + +<p>L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas sûr de pouvoir atteindre.</p> + +<p>41 (V)</p> + +<p>L'on espère de vieillir, et l'on craint la vieillesse; c'est-à-dire l'on +aime la vie, et l'on fuit la mort.</p> + +<p>42 (VI)</p> + +<p>C'est plus tôt fait de céder à la nature et de craindre la mort, que de +faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de réflexions, et +être continuellement aux prises avec soi-même pour ne la pas craindre.</p> + +<p>43 (V)</p> + +<p>Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une +désolante affliction que de mourir.</p> + +<p>44 (V)</p> + +<p>Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que +la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui +restent.</p> + +<p>45 (V)</p> + +<p>À parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à +la vieillesse.</p> + +<p>La mort qui prévient la caducité arrive plus à propos que celle qui la +termine.</p> + +<p>46 (I)</p> + +<p>Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà +vécu, ne les conduit pas toujours à faire de celui qui leur reste à +vivre un meilleur usage.</p> + +<p>47 (V)</p> + +<p>La vie est un sommeil: les vieillards sont ceux dont le sommeil a été +plus long; ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir. +S'ils repassent alors sur tout le cours de leurs années, ils ne trouvent +souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des +autres; ils confondent leurs différents âges, ils n'y voient rien qui +marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont vécu. Ils ont eu un songe +confus, informe, et sans aucune suite; ils sentent néanmoins, comme ceux +qui s'éveillent, qu'ils ont dormi longtemps.</p> + +<p>48 (IV)</p> + +<p>Il n'y a pour l'homme que trois événements: naître, vivre et mourir. Il +ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre.</p> + +<p>49 (IV)</p> + +<p>Il y a un temps où la raison n'est pas encore, où l'on ne vit que par +instinct, à la manière des animaux, et dont il ne reste dans la mémoire +aucun vestige. Il y a un second temps où la raison se développe, où elle +est formée, et où elle pourrait agir, si elle n'était pas obscurcie et +comme éteinte par les vices de la complexion, et par un enchaînement de +passions qui se succèdent les unes aux autres, et conduisent jusques au +troisième et dernier âge. La raison, alors dans sa force, devrait +produire; mais elle est refroidie et ralentie par les années, par la +maladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la +machine, qui est dans son déclin: et ces temps néanmoins sont la vie de +l'homme.</p> + +<p>50 (IV)</p> + +<p>Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, +intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, +dissimulés; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies +immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets; ils ne +veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire: ils sont déjà des +hommes.</p> + +<p>51 (IV)</p> + +<p>Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, +ils jouissent du présent.</p> + +<p>52 (IV)</p> + +<p>Le caractère de l'enfance paraît unique; les moeurs, dans cet âge, sont +assez les mêmes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en +pénètre la différence: elle augmente avec la raison, parce qu'avec +celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les +hommes si dissemblables entre eux, et si contraires à eux-mêmes.</p> + +<p>53 (IV)</p> + +<p>Les enfants ont déjà de leur âme l'imagination et la mémoire, +c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un +merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements: +c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils +contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous métiers, soit +qu'ils s'occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent +les divers artisans par le mouvement et par le geste; qu'ils se trouvent +à un grand festin, et y font bonne chère; qu'ils se transportent dans +des palais et dans des lieux enchantés; que bien que seuls, ils se +voient un riche équipage et un grand cortège; qu'ils conduisent des +armées, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils +parlent aux rois et aux plus grands princes; qu'ils sont rois eux-mêmes, +ont des sujets, possèdent des trésors, qu'ils peuvent faire de feuilles +d'arbres ou de grains de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de +leur vie, savent à cet âge être les arbitres de leur fortune, et les +maîtres de leur propre félicité.</p> + +<p>54 (IV)</p> + +<p>Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient +aperçus par les enfants; ils les saisissent d'une première vue, et ils +savent les exprimer par des mots convenables: on ne nomme point plus +heureusement. Devenus hommes, ils sont chargés à leur tour de toutes les +imperfections dont ils se sont moqués.</p> + +<p>L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs +maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis: dès qu'ils ont pu les +entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils +ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette +supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la +recouvrer.</p> + +<p>55 (IV)</p> + +<p>La paresse, l'indolence et l'oisiveté, vices si naturels aux enfants, +disparaissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appliqués, exacts, +amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle +faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une +seule chose qu'ils ont manquée: présages certains qu'ils pourront un +jour négliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs +plaisirs.</p> + +<p>56 (IV)</p> + +<p>Aux enfants tout paraît grand, les cours, les jardins, les édifices, les +meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde +paraissent ainsi, et j'ose dire par la même raison, parce qu'ils sont +petits.</p> + +<p>57 (IV)</p> + +<p>Les enfants commencent entre eux par l'état populaire, chacun y est le +maître; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas +longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une +plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par +une connaissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui +les composent; les autres lui défèrent, et il se forme alors un +gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.</p> + +<p>58 (IV)</p> + +<p>Qui doute que les enfants ne conçoivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne +raisonnent conséquemment? Si c'est seulement sur de petites choses, +c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue expérience; et si c'est en +mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de +leurs maîtres.</p> + +<p>59 (IV)</p> + +<p>C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants, et leur devenir +inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou même +sévèrement de celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux +que personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils +craignent. Ils connaissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les +châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par +l'impunité.</p> + +<p>60 (I)</p> + +<p>On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet pendant +tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire à force de +faillir, c'est de mourir corrigé.</p> + +<p>Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire +une sottise.</p> + +<p>61 (I)</p> + +<p>Le récit de ses fautes est pénible; on veut les couvrir et en charger +quelque autre: c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur.</p> + +<p>62 (VI)</p> + +<p>Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles à +prévoir, qu'elles mettent les sages en défaut, et ne sont utiles qu'à +ceux qui les font.</p> + +<p>63 (I)</p> + +<p>L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses +du peuple.</p> + +<p>64 (I)</p> + +<p>Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses, et avec les +mêmes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel +vient de mourir à Paris de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme, +qu'il n'aimait point.</p> + +<p>65 (IV)</p> + +<p>Les hommes, dans le coeur, veulent être estimés, et ils cachent avec soin +l'envie qu'ils ont d'être estimés; parce que les hommes veulent passer +pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que +la même vertu, je veux dire l'estime et les louanges, ce ne serait plus +être vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou être vain: les +hommes sont très vains, et ils ne haïssent rien tant que de passer pour +tels.</p> + +<p>66 (IV)</p> + +<p>Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi: un +homme modeste ne parle point de soi.</p> + +<p>On ne voit point mieux le ridicule de la vanité, et combien elle est un +vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache +souvent sous les apparences de son contraire.</p> + +<p>La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité; elle fait +que l'homme vain ne paraît point tel, et se fait valoir au contraire par +la vertu opposée au vice qui fait son caractère: c'est un mensonge. La +fausse gloire est l'écueil de la vanité; elle nous conduit à vouloir +être estimés par des choses qui à la vérité se trouvent en nous, mais +qui sont frivoles et indignes qu'on les relève: c'est une erreur.</p> + +<p>67 (IV)</p> + +<p>Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent +d'eux-mêmes que de petits défauts, et encore ceux qui supposent en leurs +personnes de beaux talents ou de grandes qualités. Ainsi l'on se plaint +de son peu de mémoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son +bon jugement; l'on reçoit le reproche de la distraction et de la +rêverie, comme s'il nous accordait le bel esprit; l'on dit de soi qu'on +est maladroit, et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de +la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, ou par les dons de +l'âme que tout le monde nous connaît; l'on fait l'aveu de sa paresse en +des termes qui signifient toujours son désintéressement, et que l'on est +guéri de l'ambition; l'on ne rougit point de sa malpropreté, qui n'est +qu'une négligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on +n'a d'application que pour les solides et essentielles. Un homme de +guerre aime à dire que c'était par trop d'empressement ou par curiosité +qu'il se trouva un certain jour à la tranchée, ou en quelque autre poste +très périlleux, sans être de garde ni commandé; et il ajoute qu'il en +fut repris de son général. De même une bonne tête ou un ferme génie qui +se trouve né avec cette prudence que les autres hommes cherchent +vainement à acquérir; qui a fortifié la trempe de son esprit par une +grande expérience; que le nombre, le poids, la diversité, la difficulté +et l'importance des affaires occupent seulement, et n'accablent point; +qui par l'étendue de ses vues et de sa pénétration se rend maître de +tous les événements; qui bien loin de consulter toutes les réflexions +qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de +ces âmes sublimes nées pour régir les autres, et sur qui ces premières +règles ont été faites; qui est détourné, par les grandes choses qu'il +fait, des belles ou des agréables qu'il pourrait lire, et qui au +contraire ne perd rien à retracer et à feuilleter, pour ainsi dire, sa +vie et ses actions: un homme ainsi fait peut dire aisément, et sans se +commettre, qu'il ne connaît aucun livre, et qu'il ne lit jamais.</p> + +<p>68 (V)</p> + +<p>On veut quelquefois cacher ses faibles, ou en diminuer l'opinion par +l'aveu libre que l'on en fait. Tel dit: «Je suis ignorant», qui ne sait +rien; un homme dit: «Je suis vieux», il passe soixante ans; un autre +encore: «Je ne suis pas riche», et il est pauvre.</p> + +<p>69 (IV)</p> + +<p>La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute +différente de soi, si on la prend pour un sentiment intérieur qui avilit +l'homme à ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on +appelle humilité. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement +de lui-même, et ne pense ainsi que de lui-même: la modestie ne tend qu'à +faire que personne n'en souffre; elle est une vertu du dehors, qui règle +ses yeux, sa démarche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir +extérieurement avec les autres comme s'il n'était pas vrai qu'il les +compte pour rien.</p> + +<p>70 (I)</p> + +<p>Le monde est plein de gens qui faisant intérieurement et par habitude la +comparaison d'eux-mêmes avec les autres, décident toujours en faveur de +leur propre mérite, et agissent conséquemment.</p> + +<p>71 (IV)</p> + +<p>Vous dites qu'il faut être modeste, les gens bien nés ne demandent pas +mieux: faites seulement que les hommes n'empiètent pas sur ceux qui +cèdent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient.</p> + +<p>De même l'on dit: «Il faut avoir des habits modestes.» Les personnes de +mérite ne désirent rien davantage; mais le monde veut de la parure, on +lui en donne; il est avide de la superfluité, on lui en montre. +Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge ou par une +riche étoffe; l'on ne refuse pas toujours d'être estimé à ce prix. Il y +a des endroits où il faut se faire voir: un galon d'or plus large ou +plus étroit vous fait entrer ou refuser.</p> + +<p>72 (I)</p> + +<p>Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous +fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est +quelquefois, et qui souvent n'y est pas: une personne modeste n'a point +cette délicatesse.</p> + +<p>73 (IV)</p> + +<p>Comme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les +autres nous regardent avec curiosité et avec estime, et ne parlent +ensemble que pour s'entretenir de notre mérite et faire notre éloge, +aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de +croire qu'on ne se parle à l'oreille que pour dire du mal de nous, ou +que l'on ne rit que pour s'en moquer.</p> + +<p>74 (IV)</p> + +<p>D'où vient qu'Alcippe me salue aujourd'hui, me sourit, et se jette hors +d'une potière de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis à +pied: il doit, dans les règles, ne me pas voir. N'est-ce point pour être +vu lui-même dans un même fond avec un grand?</p> + +<p>75 (IV)</p> + +<p>L'on est si rempli de soi-même, que tout s'y rapporte; l'on aime à être +vu, à être montré, à être salué, même des inconnus: ils sont fiers s'ils +l'oublient; l'on veut qu'ils nous devinent.</p> + +<p>76 (I)</p> + +<p>Nous cherchons notre bonheur hors de nous-mêmes, et dans l'opinion des +hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sincères, sans équité, +pleins d'envie, de caprices et de préventions. Quelle bizarrerie!</p> + +<p>77 (I)</p> + +<p>Il semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules: l'on voit +néanmoins de certaines gens qui rient également des choses ridicules et +de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré, et qu'il +vous échappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous; si vous +êtes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton +qu'il les faut dire, ils rient de même.</p> + +<p>78 (I)</p> + +<p>Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice, et +qui nous ôtent l'honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine +pour nous; mais ils ne nous prouvent pas également qu'ils aient perdu à +notre égard toute sorte d'estime: aussi ne sommes-nous pas incapables de +quelque retour pour eux, et de leur rendre un jour notre amitié. La +moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le +moins; elle est le langage du mépris, et l'une des manières dont il se +fait le mieux entendre; elle attaque l'homme dans son dernier +retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-même; elle veut le +rendre ridicule à ses propres yeux; et ainsi elle le convainc de la plus +mauvaise disposition où l'on puisse être pour lui, et le rend +irréconciliable.</p> + +<p>C'est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous +de railler, d'improuver et de mépriser les autres; et tout ensemble la +colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous +improuvent et nous méprisent.</p> + +<p>79 (VIII)</p> + +<p>La santé et les richesses, ôtant aux hommes l'expérience du mal, leur +inspirent la dureté pour leurs semblables; et les gens déjà chargés de +leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion +dans celle d'autrui.</p> + +<p>80 (VII)</p> + +<p>Il semble qu'aux âmes bien nées les fêtes, les spectacles, la symphonie +rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos proches ou de nos +amis.</p> + +<p>81 (I)</p> + +<p>Une grande âme est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, +de la moquerie; et elle serait invulnérable si elle ne souffrait par la +compassion.</p> + +<p>82 (IV)</p> + +<p>Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères.</p> + +<p>83 (IV)</p> + +<p>On est prompt à connaître ses plus petits avantages, et lent à pénétrer +ses défauts. On n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles +bien faits; on sait à peine que l'on est borgne; on ne sait point du +tout que l'on manque d'esprit.</p> + +<p>Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne néglige pas +de découvrir un petit soulier qui suppose qu'elle a le pied petit; elle +rit des choses plaisantes ou sérieuses pour faire voir de belles dents; +si elle montre son oreille, c'est qu'elle l'a bien faite; et si elle ne +danse jamais, c'est qu'elle est peu contente de sa taille, qu'elle a +épaisse. Elle entend tous ses intérêts, à l'exception d'un seul: elle +parle toujours, et n'a point d'esprit.</p> + +<p>84 (IV)</p> + +<p>Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du coeur, et +idolâtrent les talents du corps et de l'esprit. Celui qui dit froidement +de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est +constant, fidèle, sincère, équitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il +est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce: cela est trop fort.</p> + +<p>Il est vrai qu'il y a deux vertus que les hommes admirent, la bravoure +et la libéralité, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup, +et que ces vertus font négliger, la vie et l'argent: aussi personne +n'avance de soi qu'il est brave ou libéral.</p> + +<p>Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il +est généreux, qu'il est sublime: on a mis ces qualités à un trop haut +prix; on se contente de le penser.</p> + +<p>85 (V)</p> + +<p>Quelque rapport qu'il paraisse de la jalousie à l'émulation, il y a +entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et +la vertu.</p> + +<p>La jalousie et l'émulation s'exercent sur le même objet, qui est le bien +ou le mérite des autres: avec cette différence, que celle-ci est un +sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l'âme féconde, qui la +fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce +qu'elle admire; et que celle-là au contraire est un mouvement violent et +comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle; qu'elle va même +jusques à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou qui, forcée +de la reconnaître, lui refuse les éloges ou lui envie les récompenses; +une passion stérile qui laisse l'homme dans l'état où elle le trouve, +qui le remplit de lui-même, de l'idée de sa réputation, qui le rend +froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui, qui fait +qu'il s'étonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens, ou +d'autres hommes avec les mêmes talents dont il se pique: vice honteux, +et qui par son excès rentre toujours dans la vanité et dans la +présomption, et ne persuade pas tant à celui qui en est blessé qu'il a +plus d'esprit et de mérite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a +lui seul de l'esprit et du mérite.</p> + +<p>L'émulation et la jalousie ne se rencontrent guère que dans les +personnes de même art, de mêmes talents et de même condition. Les plus +vils artisans sont les plus sujets à la jalousie; ceux qui font +profession des arts libéraux ou des belles-lettres, les peintres, les +musiciens, les orateurs, les poètes, tous ceux qui se mêlent d'écrire, +ne devraient être capables que d'émulation.</p> + +<p>Toute jalousie n'est point exempte de quelque sorte d'envie, et souvent +même ces deux passions se confondent. L'envie au contraire est +quelquefois séparée de la jalousie: comme est celle qu'excitent dans +notre âme les conditions fort élevées au-dessus de la nôtre; les grandes +fortunes, la faveur, le ministère.</p> + +<p>L'envie et la haine s'unissent toujours et se fortifient l'une l'autre +dans un même sujet; et elles ne sont reconnaissables entre elles qu'en +ce que l'une s'attache à la personne, l'autre à l'état et à la +condition.</p> + +<p>Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaillé une +bonne épée, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il +sait qu'il y a dans ces arts des règles et une méthode qu'on ne devine +point, qu'il y a des outils à manier dont il ne connaît ni l'usage, ni +le nom, ni la figure; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait +l'apprentissage d'un certain métier, pour se consoler de n'y être point +maître. Il peut au contraire être susceptible d'envie et même de +jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la +raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, étaient les seuls +instruments qui servent à régir un État et à présider aux affaires +publiques, et qu'ils dussent suppléer aux règles, aux préceptes, à +l'expérience.</p> + +<p>86 (I)</p> + +<p>L'on voit peu d'esprits entièrement lourds et stupides; l'on en voit +encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes +nage entre ces deux extrémités. L'intervalle est rempli par un grand +nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent à +la république, et renferment en soi l'utile et l'agréable: comme le +commerce, les finances, le détail des armées, la navigation, les arts, +les métiers, l'heureuse mémoire, l'esprit du jeu, celui de la société et +de la conversation.</p> + +<p>87 (IV)</p> + +<p>Tout l'esprit qui est au monde est inutile à celui qui n'en a point: il +n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui.</p> + +<p>88 (V)</p> + +<p>Le premier degré dans l'homme après la raison, ce serait de sentir qu'il +l'a perdue; la folie même est incompatible avec cette connaissance. De +même, ce qu'il y aurait en nous de meilleur après l'esprit, ce serait de +connaître qu'il nous manque. Par là on ferait l'impossible: on saurait +sans esprit n'être pas un sot, ni un fat, ni un impertinent.</p> + +<p>89 (IV)</p> + +<p>Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine médiocrité est +sérieux et tout d'une pièce; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne +tire aucun fruit de la bagatelle; aussi incapable de s'élever aux +grandes choses que de s'accommoder, même par relâchement, des plus +petites, il sait à peine jouer avec ses enfants.</p> + +<p>90 (I)</p> + +<p>Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire +à lui-même: il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit vengé.</p> + +<p>91 (IV)</p> + +<p>Quelle mésintelligence entre l'esprit et le coeur! Le philosophe vit mal +avec tous ses préceptes, et le politique rempli de vues et de réflexions +ne sait pas se gouverner.</p> + +<p>92 (I)</p> + +<p>L'esprit s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments, +elles le nourrissent et le consument.</p> + +<p>93 (I)</p> + +<p>Les petits sont quelquefois chargés de mille vertus inutiles; ils n'ont +pas de quoi les mettre en oeuvre.</p> + +<p>94 (I)</p> + +<p>Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur +et de l'autorité, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et à +qui la tête ne tourne point dans les postes les plus élevés. Ceux au +contraire que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a +comme accablés de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans +modération: leurs yeux, leur démarche, leur ton de voix et leur accès +marquent longtemps en eux l'admiration où ils sont d'eux-mêmes, et de se +voir si éminents; et ils deviennent si farouches que leur chute seule +peut les apprivoiser.</p> + +<p>95 (IV)</p> + +<p>Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges épaules, +porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau; il lui reste encore +un bras de libre: un nain serait écrasé de la moitié de sa charge. Ainsi +les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les +petits beaucoup plus petits.</p> + +<p>96 (VII)</p> + +<p>Il y a des gens qui gagnent à être extraordinaires; ils voguent, ils +cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent; ils +parviennent, en blessant toutes les règles de parvenir; ils tirent de +leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus +consommée; hommes dévoués à d'autres hommes, aux grands à qui ils ont +sacrifié, en qui ils ont placé leurs dernières espérances, ils ne les +servent point, mais ils les amusent. Les personnes de mérite et de +service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont nécessaires; ils +blanchissent auprès d'eux dans la pratique des bons mots, qui leur +tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la récompense; ils +s'attirent, à force d'être plaisants, des emplois graves, et s'élèvent +par un continuel enjouement jusqu'au sérieux des dignités; ils finissent +enfin, et rencontrent inopinément un avenir qu'ils n'ont ni craint ni +espéré. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur +fortune, fatal à ceux qui voudraient le suivre.</p> + +<p>97 (I)</p> + +<p>L'on exigerait de certains personnages qui ont une fois été capables +d'une action noble, héroïque, et qui a été sue de toute la terre, que +sans paraître comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins +dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se +remarque même dans les hommes ordinaires; qu'ils ne tombassent point +dans des petitesses indignes de la haute réputation qu'ils avaient +acquise; que se mêlant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le +loisir de les voir de près, ils ne le fissent point passer de la +curiosité et de l'admiration à l'indifférence, et peut-être au mépris.</p> + +<p>98 (I)</p> + +<p>Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de +se corriger d'un seul défaut. Ils sont même si malheureux, que ce vice +est souvent celui qui convenait le moins à leur état, et qui pouvait +leur donner dans le monde plus de ridicule; il affaiblit l'éclat de +leurs grandes qualités, empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et +que leur réputation ne soit entière. On ne leur demande point qu'ils +soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de +l'ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés +pour le bien public, plus graves: on veut seulement qu'ils ne soient +point amoureux.</p> + +<p>99 (I)</p> + +<p>Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si différents +d'eux-mêmes par le coeur et par l'esprit qu'on est sûr de se méprendre, +si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première +jeunesse. Tels étaient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse +inséparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait +d'autres qui ont commencé leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce +qu'ils avaient d'esprit à les connaître, que les disgrâces ensuite ont +rendus religieux, sages, tempérants: ces derniers sont pour l'ordinaire +de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond; ils ont +une probité éprouvée par la patience et par l'adversité; ils entent sur +cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et +dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle, de réflexion, et +quelquefois une haute capacité, qu'ils doivent à la chambre et au loisir +d'une mauvaise fortune.</p> + +<p>Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls: de là le jeu, le luxe, la +dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, +l'oubli de soi-même et de Dieu.</p> + +<p>100 (I)</p> + +<p>L'homme semble quelquefois ne se suffire pas à soi-même; les ténèbres, +la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans +de vaines terreurs: le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de +s'ennuyer.</p> + +<p>101 (V)</p> + +<p>L'ennui est entré dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part +dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la +société. Celui qui aime le travail a assez de soi-même.</p> + +<p>102 (I)</p> + +<p>La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre +l'autre misérable.</p> + +<p>103 (V)</p> + +<p>Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z; le bon, le +mauvais, le pire, tout y entre; rien en un certain genre n'est oublié: +quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages! On les appelle +des jeux d'esprit. De même il y a un jeu dans la conduite: on a +commencé, il faut finir; on veut fournir toute la carrière. Il serait +mieux ou de changer ou de suspendre; mais il est plus rare et plus +difficile de poursuivre: on poursuit, on s'anime par les contradictions; +la vanité soutient, supplée à la raison, qui cède et qui se désiste. On +porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans +celles mêmes où il entre de la religion.</p> + +<p>104 (IV)</p> + +<p>Il n'y a que nos devoirs qui nous coûtent, parce que, leur pratique ne +regardant que les choses que nous sommes étroitement obligés de faire, +elle n'est pas suivie de grands éloges, qui est tout ce qui nous excite +aux actions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises. N** +aime une piété fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des +pauvres, le rend dépositaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un +dépôt public où se font les distributions; les gens à petits collets et +les soeurs grises y ont une libre entrée; toute une ville voit ses +aumônes et les publie: qui pourrait douter qu'il soit homme de bien, si +ce n'est peut-être ses créanciers?</p> + +<p>105 (IV)</p> + +<p>Géronte meurt de caducité, et sans avoir fait ce testament qu'il +projetait depuis trente années: dix têtes viennent ab intestat partager +sa succession. Il ne vivait depuis longtemps que par les soins +d'Astérie, sa femme, qui jeune encore s'était dévouée à sa personne, ne +le perdait pas de vue, secourait sa vieillesse, et lui a enfin fermé les +yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour +vivre d'un autre vieillard.</p> + +<p>106 (IV)</p> + +<p>Laisser perdre charges et bénéfices plutôt que de vendre ou de résigner +même dans son extrême, vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du +nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que l'on peut mourir, c'est +s'aimer soi-même, et n'aimer que soi.</p> + +<p>107 (IV)</p> + +<p>Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emporté, +qu'Aurèle, son oncle, n'a pu haïr ni déshériter.</p> + +<p>Frontin, neveu d'Aurèle, après vingt années d'une probité connue, et +d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fléchir en sa +faveur, et ne tire de sa dépouille qu'une légère pension, que Fauste, +unique légataire, lui doit payer.</p> + +<p>108 (I)</p> + +<p>Les haines sont si longues et si opiniâtrées, que le plus grand signe de +mort dans un homme malade, c'est la réconciliation.</p> + +<p>109 (I)</p> + +<p>L'on s'insinue auprès de tous les hommes, ou en les flattant dans les +passions qui occupent leur âme, ou en compatissant aux infirmités qui +affligent leur corps; en cela seul consistent les soins que l'on peut +leur rendre: de là vient que celui qui se porte bien, et qui désire peu +de choses, est moins facile à gouverner.</p> + +<p>110 (IV)</p> + +<p>La mollesse et la volupté naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec +lui; ni les heureux ni les tristes événements ne l'en peuvent séparer; +c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un dédommagement de +la mauvaise.</p> + +<p>111 (I)</p> + +<p>C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux.</p> + +<p>112 (I)</p> + +<p>Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes, et combien il leur était +difficile d'être chastes et tempérants. La première chose qui arrive aux +hommes après avoir renoncé aux plaisirs, ou par bienséance, ou par +lassitude, ou par régime, c'est de les condamner dans les autres. Il +entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mêmes +que l'on vient de quitter; l'on aimerait qu'un bien qui n'est plus pour +nous ne fût plus aussi pour le reste du monde: c'est un sentiment de +jalousie.</p> + +<p>113 (I)</p> + +<p>Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieillards peuvent appréhender de +tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si +grands fonds qu'ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude; et +d'ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducité +des commodités de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-mêmes +volontairement pour satisfaire à leur avarice? Ce n'est point aussi +l'envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il +n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre +qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'héritiers. Ce vice est +plutôt l'effet de l'âge et de la complexion des vieillards, qui s'y +abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans +leur jeunesse, ou leur ambition dans l'âge viril; il ne faut ni vigueur, +ni jeunesse, ni santé, pour être avare; l'on n'a aussi nul besoin de +s'empresser ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses +revenus: il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se +priver de tout; cela est commode aux vieillards, à qui il faut une +passion, parce qu'ils sont hommes.</p> + +<p>114 (I)</p> + +<p>Il y a des gens qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés et plus +mal nourris; qui essuient les rigueurs des saisons; qui se privent +eux-mêmes de la société des hommes, et passent leurs jours dans la +solitude; qui souffrent du présent, du passé et de l'avenir; dont la vie +est comme une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le secret +d'aller à leur perte par le chemin le plus pénible: ce sont les avares.</p> + +<p>115 (I)</p> + +<p>Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards: ils aiment +les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont commencé de +connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent quelques mots du +premier langage qu'ils ont parlé; ils tiennent pour l'ancienne manière +de chanter, et pour la vieille danse; ils vantent les modes qui +régnaient alors dans les habits, les meubles et les équipages. Ils ne +peuvent encore désapprouver des choses qui servaient à leurs passions, +qui étaient si utiles à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire. +Comment pourraient-ils leur préférer de nouveaux usages, et des modes +toutes récentes où ils n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que +les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent à leur tour de si grands +avantages contre la vieillesse?</p> + +<p>116 (I)</p> + +<p>Une trop grande négligence comme une excessive parure dans les +vieillards multiplient leurs rides, et font mieux voir leur caducité.</p> + +<p>117 (I)</p> + +<p>Un vieillard est fier, dédaigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a +beaucoup d'esprit.</p> + +<p>118 (I)</p> + +<p>Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens, et une mémoire +fidèle, est un trésor inestimable; il est plein de faits et de maximes; +l'on y trouve l'histoire du siècle revêtue de circonstances très +curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des règles +pour la conduite et pour les moeurs qui sont toujours sûres, parce +qu'elles sont fondées sur l'expérience.</p> + +<p>119 (I)</p> + +<p>Les jeunes gens, à cause des passions qui les amusent, s'accommodent +mieux de la solitude que les vieillards.</p> + +<p>120 (IV)</p> + +<p>Phidippe, déjà vieux, raffine sur la propreté et sur la mollesse; il +passe aux petites délicatesses; il s'est fait un art du boire, du +manger, du repos et de l'exercice; les petites règles qu'il s'est +prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les +observe avec scrupule, et ne les romprait pas pour une maîtresse, si le +régime lui avait permis d'en retenir; il s'est accablé de superfluités, +que l'habitude enfin lui rend nécessaires. Il double ainsi et renforce +les liens qui l'attachent à la vie, et il veut employer ce qui lui en +reste à en rendre la perte plus douloureuse. N'appréhendait-il pas assez +de mourir?</p> + +<p>121 (IV)</p> + +<p>Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son +égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la +première place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que +le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend maître du +plat, et fait son propre de chaque service: il ne s'attache à aucun des +mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous; il voudrait pouvoir les +savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains; il +manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière +qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il +ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter +l'appétit aux plus affamés; le jus et les sauces lui dégouttent du +menton et de la barbe; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le +répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit à la +trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant; +la table est pour lui un râtelier; il écure ses dents, et il continue à +manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière +d'établissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au +théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du +fond qui lui conviennent; dans toute autre, si on veut l'en croire, il +pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les +prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la +meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage; ses +valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout +ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages. Il +embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint +personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, +ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il +rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.</p> + +<p>122 (V)</p> + +<p>Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de dîner +le matin et de souper le soir; il ne semble né que pour la digestion. Il +n'a de même qu'un entretien: il dit les entrées qui ont été servies au +dernier repas où il s'est trouvé; il dit combien il y a eu de potages, +et quels potages; il place ensuite le rôt et les entremets; il se +souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service; il +n'oublie pas les hors-d'oeuvre, le fruit et les assiettes; il nomme tous +les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des +cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à +une bonne table où il ne soit point. Il a surtout un palais sûr, qui ne +prend point le change, et il ne s'est jamais vu exposé à l'horrible +inconvénient de manger un mauvais ragoût ou de boire d'un vin médiocre. +C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de +se bien nourrir jusques où il pouvait aller: on ne reverra plus un homme +qui mange tant et qui mange si bien; aussi est-il l'arbitre des bons +morceaux, et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il +désapprouve. Mais il n'est plus: il s'est fait du moins porter à table +jusqu'au dernier soupir; il donnait à manger le jour qu'il est mort. +Quelque part où il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour +manger.</p> + +<p>123 (IV)</p> + +<p>Ruffin commence à grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et +un oeil vif qui lui promettent encore vingt années de vie; il est gai, +jovial, familier, indifférent; il rit de tout son coeur, et il rit tout +seul et sans sujet: il est content de soi, des siens, de sa petite +fortune; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme +de grande espérance, et qui pouvait un jour être l'honneur de sa +famille; il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit: «Mon fils +est mort, cela fera mourir sa mère»; et il est consolé. Il n'a point de +passions, il n'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse, tout le +monde lui convient, tout lui est propre; il parle à celui qu'il voit une +première fois avec la même liberté et la même confiance qu'à ceux qu'il +appelle de vieux amis, et il lui fait part bientôt de ses quolibets et +de ses historiettes. On l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse +attention, et le même conte qu'il a commencé de faire à quelqu'un, il +l'achève à celui qui prend sa place.</p> + +<p>124 (I)</p> + +<p>N** est moins affaibli par l'âge que par la maladie, car il ne passe +point soixante-huit ans; mais il a la goutte, et il est sujet à une +colique néphrétique; il a le visage décharné, le teint verdâtre, et qui +menace ruine: il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans +entiers il ne sera obligé de la fumer; il plante un jeune bois, et il +espère qu'en moins de vingt années il lui donnera un beau couvert, il +fait bâtir dans la rue une maison de pierre de taille, raffermie dans +les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et +avec une voix frêle et débile, qu'on ne verra jamais la fin; il se +promène tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le +soulage; il montre à ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a +dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il bâtit car il n'en +a point, ni pour ses héritiers, personnes viles et qui se sont +brouillées avec lui: c'est pour lui seul, et il mourra demain.</p> + +<p>125 (VIII)</p> + +<p>Antagoras a un visage trivial et populaire: un suisse de paroisse ou le +saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de +toute la multitude. Il parcourt le matin toutes les chambres et tous les +greffes d'un parlement, et le soir les rues et les carrefours d'une +ville; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie +que de sortir d'affaires. Il n'y a point eu au Palais depuis tout ce +temps de causes célèbres ou de procédures longues et embrouillées où il +n'ait du moins intervenu: aussi a-t-il un nom fait pour remplir la +bouche de l'avocat, et qui s'accorde avec le demandeur ou le défendeur +comme le substantif et l'adjectif. Parent de tous et haï de tous, il n'y +a guère de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de +lui. Appliqué successivement à saisir une terre, à s'opposer au sceau, à +se servir d'un <i>committimus</i>, ou à mettre un arrêt à exécution; outre +qu'il assiste chaque jour à quelques assemblées de créanciers; partout +syndic de directions, et perdant à toutes les banqueroutes, il a des +heures de reste pour ses visites: vieil meuble de ruelle, où il parle +procès et dit des nouvelles. Vous l'avez laissé dans une maison au +Marais, vous le retrouvez au grand Faubourg, où il vous a prévenu, et où +déjà il redit ses nouvelles et son procès. Si vous plaidez vous-même, et +que vous alliez le lendemain à la pointe du jour chez l'un de vos juges +pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience +qu'Antagoras soit expédié.</p> + +<p>126 (I)</p> + +<p>Tels hommes passent une longue vie à se défendre des uns et à nuire aux +autres, et ils meurent consumés de vieillesse, après avoir causé autant +de maux qu'ils en ont souffert.</p> + +<p>127 (I)</p> + +<p>Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons +et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins à part, ce +m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les +hommes traitent d'autres hommes.</p> + +<p>128 (IV)</p> + +<p>L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, +répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, +attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une +opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et quand ils +se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet +ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils +vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres +hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et +méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.</p> + +<p>129 (IV)</p> + +<p>Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, médisant, +querelleux, fourbe, intempérant, impertinent; mais il tire l'épée contre +ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tué des hommes, il +sera tué.</p> + +<p>130 (IV)</p> + +<p>Le noble de province, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même, +souvent sans toit, sans habits et sans aucun mérite, répète dix fois le +jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de +bourgeoisie, occupé toute sa vie de ses parchemins et de ses titres, +qu'il ne changerait pas contre les masses d'un chancelier.</p> + +<p>131 (IV)</p> + +<p>Il se fait généralement dans tous les hommes des combinaisons infinies +de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de +la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu, +du vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de +l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées +ensemble en mille manières différentes, et compensées l'une par l'autre +en divers sujets, forment aussi les divers états et les différentes +conditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous savent le fort et le faible +les uns des autres, agissent aussi réciproquement comme ils croient le +devoir faire, connaissent ceux qui leur sont égaux, sentent la +supériorité que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur +quelques autres; et de là naissent entre eux ou la familiarité, ou le +respect et la déférence, ou la fierté et le mépris. De cette source +vient que dans les endroits publics et où le monde se rassemble, on se +trouve à tous moments entre celui que l'on cherche à aborder ou à +saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas connaître, et dont l'on +veut encore moins se laisser joindre; que l'on se fait honneur de l'un, +et qu'on a honte de l'autre; qu'il arrive même que celui dont vous vous +faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est +embarrassé de vous, et qui vous quitte; et que le même est souvent celui +qui rougit d'autrui, et dont on rougit, qui dédaigne ici, et qui là est +dédaigné. Il est encore assez ordinaire de mépriser qui nous méprise. +Quelle misère! et puisqu'il est vrai que dans un si étrange commerce, ce +que l'on pense gagner d'un côté on le perd de l'autre, ne reviendrait-il +pas au même de renoncer à toute hauteur et à toute fierté, qui convient +si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous +avec une mutuelle bonté, qui, avec l'avantage de n'être jamais +mortifiés, nous procurerait un aussi grand bien que celui de ne +mortifier personne?</p> + +<p>132 (I)</p> + +<p>Bien loin de s'effrayer ou de rougir même du nom de philosophe, il n'y a +personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie. +Elle convient à tout le monde; la pratique en est utile à tous les âges, +à tous les sexes et à toutes les conditions; elle nous console du +bonheur d'autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du +déclin de nos forces ou de notre beauté; elle nous arme contre la +pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les +mauvais railleurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait +supporter celle avec qui nous vivons.</p> + +<p>133 (I)</p> + +<p>Les hommes en un même jour ouvrent leur âme à de petites joies, et se +laissent dominer par de petits chagrins; rien n'est plus inégal et moins +suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur coeur et dans leur +esprit. Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde +précisément que ce qu'elles valent.</p> + +<p>134 (I)</p> + +<p>Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez +heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux.</p> + +<p>135 (I)</p> + +<p>Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre m'empêche de +m'estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me +manque.</p> + +<p>136 (I)</p> + +<p>Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en +faute, et d'avoir quelque chose à se reprocher.</p> + +<p>137 (I)</p> + +<p>La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables +d'un grand effort que d'une longue persévérance: leur paresse ou leur +inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements; ils +se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et +qui marchent lentement, mais constamment.</p> + +<p>138 (VII)</p> + +<p>J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des +mesures que les suivre, résoudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut +dire que de faire où de dire ce qu'il faut. On se propose fermement, +dans une affaire qu'on négocie, de taire une certaine chose, et ensuite +ou par passion, ou par une intempérance de langue, ou dans la chaleur de +l'entretien, c'est la première qui échappe.</p> + +<p>139 (I)</p> + +<p>Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, +pendant qu'ils se font un mérite, ou plutôt une vanité, de s'empresser +pour celles qui leur sont étrangères, et qui ne conviennent ni à leur +état ni à leur caractère.</p> + +<p>140 (IV)</p> + +<p>La différence d'un homme qui se revêt d'un caractère étranger à +lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque à un +visage.</p> + +<p>141 (V)</p> + +<p>Télèphe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne +présume d'en avoir: il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait, +dans ce qu'il médite et ce qu'il projette, dix fois au delà de ce qu'il +a d'esprit; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'étendue: +ce raisonnement est juste. Il a comme une barrière qui le ferme, et qui +devrait l'avertir de s'arrêter en deçà; mais il passe outre, il se jette +hors de sa sphère; il trouve lui-même son endroit faible, et se montre +par cet endroit; il parle de ce qu'il ne sait point, et de ce qu'il sait +mal; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il désire au delà de sa +portée; il s'égale à ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon +et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand ou du +merveilleux; on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner +ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se +connaît point; son caractère est de ne savoir pas se renfermer dans +celui qui lui est propre et qui est le sien.</p> + +<p>142 (V)</p> + +<p>L'homme du meilleur esprit est inégal; il souffre des accroissements et +des diminutions; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est +sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer ni +à plaire. Chante-t-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix +revienne?</p> + +<p>Le sot est automate, il est machine, il est ressort; le poids l'emporte, +le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et +avec la même égalité; il est uniforme, il ne se dément point: qui l'a vu +une fois, l'a vu dans tous les instants et dans toutes les périodes de +sa vie; c'est tout au plus le boeuf qui meugle, ou le merle qui siffle: +il est fixé et déterminé par sa nature, et j'ose dire par son espèce. Ce +qui paraît le moins en lui, c'est son âme; elle n'agit point, elle ne +s'exerce point, elle se repose.</p> + +<p>143 (VI)</p> + +<p>Le sot ne meurt point; ou si cela lui arrive selon notre manière de +parler, il est vrai de dire qu'il gagne à mourir, et que dans ce moment +où les autres meurent, il commence à vivre. Son âme alors pense, +raisonne, infère, conclut, juge, prévoit, fait précisément tout ce +qu'elle ne faisait point; elle se trouve dégagée d'une masse de chair où +elle était comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du +moins qui fût digne d'elle: je dirais presque qu'elle rougit de son +propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue +attachée si longtemps, et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un +stupide; elle va d'égal avec les grandes âmes, avec celles qui font les +bonnes têtes ou les hommes d'esprit. L'âme d'Alain ne se démêle plus +d'avec celles du grand Condé, de Richelieu, de Pascal, et de Lingendes.</p> + +<p>144 (IV)</p> + +<p>La fausse délicatesse dans les actions libres, dans les moeurs ou dans la +conduite, n'est pas ainsi nommée parce qu'elle est feinte, mais parce +qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en +méritent point. La fausse délicatesse de goût et de complexion n'est +telle, au contraire; que parce qu'elle est feinte ou affectée: c'est +Émilie qui crie de toute sa force sur un petit péril qui ne lui fait pas +de peur; c'est une autre qui par mignardise pâlit à la vue d'une souris, +ou qui veut aimer les violettes et s'évanouir aux tubéreuses.</p> + +<p>145 (IV)</p> + +<p>Qui oserait se promettre de contenter les hommes? Un prince, quelque bon +et quelque puissant qu'il fût, voudrait-il l'entreprendre? qu'il +l'essaye. Qu'il se fasse lui-même une affaire de leurs plaisirs; qu'il +ouvre son palais à ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son +domestique; que dans des lieux dont la vue seule est un spectacle, il +leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux, +des concerts et de tous les rafraîchissements; qu'il y ajoute une chère +splendide et une entière liberté; qu'il entre avec eux en société des +mêmes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le héros +soit humain et familier: il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient +enfin des mêmes choses qui les ont charmés dans leurs commencements ils +déserteraient la table des Dieux, et le nectar avec le temps leur +devient insipide. Ils n'hésitent pas de critiquer des choses qui sont +parfaites; il y entre de la vanité et une mauvaise délicatesse: leur +goût, si on les en croit, est encore au delà de toute l'affectation +qu'on aurait à les satisfaire, et d'une dépense toute royale que l'on +ferait pour y réussir; il s'y mêle de la malignité, qui va jusques à +vouloir affaiblir dans les autres la joie qu'ils auraient de les rendre +contents. Ces mêmes gens, pour l'ordinaire si flatteurs et si +complaisants, peuvent se démentir: quelquefois on ne les reconnaît plus, +et l'on voit l'homme jusque dans le courtisan.</p> + +<p>146 (I)</p> + +<p>L'affectation dans le geste, dans le parler et dans les manières est +souvent une suite de l'oisiveté ou de l'indifférence; et il semble qu'un +grand attachement ou de sérieuses affaires jettent l'homme dans son +naturel.</p> + +<p>147 (IV)</p> + +<p>Les hommes n'ont point de caractères, ou s'ils en ont, c'est celui de +n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se démente point, et où ils +soient reconnaissables. Ils souffrent beaucoup à être toujours les +mêmes, à persévérer dans la règle ou dans le désordre; et s'ils se +délassent quelquefois d'une vertu par un autre vertu, ils se dégoûtent +plus souvent d'un vice par un autre vice. Ils ont des passions +contraires et des faibles qui se contredisent; il leur coûte moins de +joindre les extrémités que d'avoir une conduite dont une partie naisse +de l'autre. Ennemis de la modération, ils outrent toutes choses, les +bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supporter l'excès, ils +adoucissent par le changement. Adraste était si corrompu et si libertin, +qu'il lui a été moins difficile de suivre la mode et se faire dévot: il +lui eût coûté davantage d'être homme de bien.</p> + +<p>148 (IV)</p> + +<p>D'où vient que les mêmes hommes qui ont un flegme tout prêt pour +recevoir indifféremment les plus grands désastres, s'échappent, et ont +une bile intarissable sur les plus petits inconvénients? Ce n'est pas +sagesse en eux qu'une telle conduite, car la vertu est égale et ne se +dément point; c'est donc un vice, et quel autre que la vanité, qui ne se +réveille et ne se recherche que dans les événements où il y a de quoi +faire parler le monde, et beaucoup à gagner pour elle, mais qui se +néglige sur tout le reste?</p> + +<p>149 (IV)</p> + +<p>L'on se repent rarement de parler peu, très souvent de trop parler: +maxime usée et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne +pratique pas.</p> + +<p>150 (I)</p> + +<p>C'est se venger contre soi-même, et donner un trop grand avantage à ses +ennemis, que de leur imputer de choses qui ne sont pas vraies, et de +mentir pour les décrier.</p> + +<p>151 (IV)</p> + +<p>Si l'homme savait rougir de soi, quels crimes, non seulement cachés, +mais publics et connus, ne s'épargnerait-il pas!</p> + +<p>152 (I)</p> + +<p>Si certains hommes ne vont pas dans le bien jusques où ils pourraient +aller, c'est par le vice de leur première instruction.</p> + +<p>153 (I)</p> + +<p>Il y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui +contribue à les rendre sages.</p> + +<p>154 (I)</p> + +<p>Il faut aux enfants les verges et la férule; il faut aux hommes faits +une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des +timbales, des hoquetons. La raison et la justice dénuées de tous leurs +ornements ni ne persuadent ni n'intimident. L'homme, qui est esprit, se +mène par les yeux et les oreilles.</p> + +<p>155 (V)</p> + +<p>Timon, ou le misanthrope, peut avoir l'âme austère et farouche; mais +extérieurement il est civil et cérémonieux: il ne s'échappe pas, il ne +s'apprivoise pas avec les hommes: au contraire, il les traite +honnêtement et sérieusement; il emploie à leur égard tout ce qui peut +éloigner leur familiarité, il ne veut pas les mieux connaître ni s'en +faire des amis, semblable en ce sens à une femme qui est en visite chez +une autre femme.</p> + +<p>156 (VII)</p> + +<p>La raison tient de la vérité, elle est une; l'on n'y arrive que par un +chemin, et l'on s'en écarte par mille. L'étude de la sagesse a moins +d'étendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui +qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas +l'homme, ou ne le connaît qu'à demi: quelque diversité qui se trouve +dans les complexions ou dans les moeurs, le commerce du monde et la +politesse donnent les mêmes apparences, font qu'on se ressemble les uns +aux autres par des dehors qui plaisent réciproquement, qui semblent +communs à tous, et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y +rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la +province y fait bientôt, s'il a des yeux, d'étranges découvertes, y voit +des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne +pouvait avoir le moindre soupçon: il avance par des expériences +continuelles dans la connaissance de l'humanité; il calcule presque en +combien de manières différentes l'homme peut être insupportable.</p> + +<p>157 (IV)</p> + +<p>Après avoir mûrement approfondi les hommes et connu le faux de leurs +pensées, de leurs sentiments, de leurs goûts et de leurs affections, +l'on est réduit à dire qu'il y a moins à perdre pour eux par +l'inconstance que par l'opiniâtreté.</p> + +<p>158 (IV)</p> + +<p>Combien d'âmes faibles, molles et indifférentes, sans de grands défauts, +et qui puissent fournir à la satire! Combien de sortes de ridicules +répandus parmi les hommes, mais qui par leur singularité ne tirent point +à conséquence, et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et pour +la morale! Ce sont des vices uniques qui ne sont pas contagieux et qui +sont moins de l'humanité que de la personne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Des_jugements" id="Des_jugements"></a><a href="#moeurs"><i>Des jugements</i></a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Rien ne ressemble plus à la vive persuasion que le mauvais entêtement: +de là les partis, les cabales, les hérésies.</p> + +<p>2 (I)</p> + +<p>L'on ne pense pas toujours constamment d'un même sujet: l'entêtement et +le dégoût se suivent de près.</p> + +<p>3 (I)</p> + +<p>Les grandes choses étonnent, et les petites rebutent; nous nous +apprivoisons avec les unes et les autres par l'habitude.</p> + +<p>4 (IV)</p> + +<p>Deux choses toutes contraires nous préviennent également, l'habitude et +la nouveauté.</p> + +<p>5 (I)</p> + +<p>Il n'y a rien de plus bas, et qui convienne mieux au peuple, que de +parler en des termes magnifiques de ceux mêmes dont l'on pensait très +modestement avant leur élévation.</p> + +<p>6 (I)</p> + +<p>La faveur des princes n'exclut pas le mérite, et ne le suppose pas +aussi.</p> + +<p>7 (I)</p> + +<p>Il est étonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonflés, et la +haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de la bonté de notre +jugement, nous négligions de nous en servir pour prononcer sur le mérite +des autres. La vogue, la faveur populaire, celle du Prince, nous +entraînent comme un torrent: nous louons ce qui est loué, bien plus que +ce qui est louable.</p> + +<p>8 (V)</p> + +<p>Je ne sais s'il y a rien au monde qui coûte davantage à approuver et à +louer que ce qui est plus digne d'approbation et de louange, et si la +vertu, le mérite, la beauté, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont +un effet plus naturel et plus sûr que envie, la jalousie, et +l'antipathie. Ce n'est pas d'un saint dont un dévot sait dire du bien, +mais d'un autre dévot. Si une belle femme approuve la beauté d'une autre +femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un +poète loue les vers d'un autre poète, il y a à parier qu'ils sont +mauvais et sans conséquence.</p> + +<p>9 (VII)</p> + +<p>Les hommes ne se goûtent qu'à peine les uns les autres, n'ont qu'une +faible pente à s'approuver réciproquement: action, conduite, pensée, +expression, rien ne plaît, rien ne contente; ils substituent à la place +de ce qu'on leur récite, de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit, +ce qu'ils auraient fait eux-mêmes en pareille conjoncture, ce qu'ils +penseraient ou ce qu'ils écriraient sur un tel sujet, et ils sont si +pleins de leurs idées, qu'il n'y a plus de place pour celles d'autrui.</p> + +<p>10 (I)</p> + +<p>Le commun des hommes est si enclin au dérèglement et à la bagatelle, et +le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je +croirais assez que l'esprit de singularité, s'il pouvait avoir ses +bornes et ne pas aller trop loin, approcherait fort de la droite raison +et d'une conduite régulière.</p> + +<p>«Il faut faire comme les autres»: maxime suspecte, qui signifie presque +toujours: «il faut mal faire» dès qu'on l'étend au delà de ces choses +purement extérieures, qui n'ont point de suite, qui dépendent de +l'usage, de la mode ou des bienséances.</p> + +<p>11 (V)</p> + +<p>Si les hommes sont hommes plutôt qu'ours et panthères, s'ils sont +équitables, s'ils se font justice à eux-mêmes, et qu'ils la rendent aux +autres, que deviennent les lois, leur texte et le prodigieux accablement +de leurs commentaires? que devient le pétitoire et le possessoire, et +tout ce qu'on appelle jurisprudence? Où se réduisent même ceux qui +doivent tout leur relief et toute leur enflure à l'autorité où ils sont +établis de faire valoir ces mêmes lois? Si ces mêmes hommes ont de la +droiture et de la sincérité, s'ils sont guéris de la prévention, où sont +évanouies les disputes de l'école, la scolastique et les controverses? +S'ils sont tempérants, chastes et modérés, que leur sert le mystérieux +jargon de la médecine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent +de le parler? Légistes, docteurs, médecins, quelle chute pour vous, si +nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages!</p> + +<p>De combien de grands hommes dans les différents exercices de la paix et +de la guerre aurait-on dû se passer! À quel point de perfection et de +raffinement n'a-t-on pas porté de certains arts et de certaines sciences +qui ne devaient point être nécessaires, et qui sont dans le monde comme +des remèdes à tous les maux dont notre malice est l'unique source!</p> + +<p>Que de choses depuis Varron, que Varron a ignorées! Ne nous suffirait-il +pas même de n'être savant que comme Platon ou comme Socrate?</p> + +<p>12 (I)</p> + +<p>Tel à un sermon, à une musique, ou dans une galerie de peintures, a +entendu à sa droite et à sa gauche, sur une chose précisément la même, +des sentiments précisément opposés. Cela me ferait dire volontiers que +l'on peut hasarder, dans tout genre d'ouvrages, d'y mettre le bon et le +mauvais: le bon plaît aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque +guère davantage d'y mettre le pire: il a ses partisans.</p> + +<p>13 (IV)</p> + +<p>Le phénix de la poésie chantante renaît de ses cendres; il a vu mourir +et revivre sa réputation en un même jour. Ce juge même si infaillible et +si ferme dans ses jugements, le public, a varié sur son sujet: ou il se +trompe, ou il s'est trompé. Celui qui prononcerait aujourd'hui que Q** +en un certain genre est mauvais poète, parlerait presque aussi mal que +s'il eût dit il y a quelque temps: Il est bon poète.</p> + +<p>14 (IV)</p> + +<p>C.P. était fort riche, et C.N. ne l'était pas: la Pucelle et Rodogune +méritaient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demandé +pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avait fait sa +fortune, et cet autre l'avait manquée; et en cela les hommes cherchent +la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures +pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur santé et de +leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires.</p> + +<p>15 (IV)</p> + +<p>La condition des comédiens était infâme chez les Romains et honorable +chez les Grecs: qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains, +on vit avec eux comme les Grecs.</p> + +<p>16 (IV)</p> + +<p>Il suffisait à Bathylle d'être pantomime pour être couru des dames +romaines; à Rhoé de danser au théâtre; à Roscie et à Nérine de +représenter dans les choeurs, pour s'attirer une foule d'amants. La +vanité et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avaient ôté aux +Romains le goût du secret et du mystère; ils se plaisaient à faire du +théâtre public celui de leurs amours; ils n'étaient point jaloux de +l'amphithéâtre, et partageaient avec la multitude les charmes de leurs +maîtresses. Leur goût n'allait qu'à laisser voir qu'ils aimaient, non +pas une belle personne ou une excellente comédienne, mais une +comédienne.</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>Rien ne découvre mieux dans quelle disposition sont les hommes à l'égard +des sciences et des belles-lettres, et de quelle utilité ils les croient +dans la république, que le prix qu'ils y ont mis, et l'idée qu'ils se +forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point +d'art si mécanique ni de si vile condition où les avantages ne soient +plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le comédien, couché dans son +carrosse, jette de la boue au visage de Corneille, qui est à pied. Chez +plusieurs, savant et pédant sont synonymes.</p> + +<p>Souvent où le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes à se +taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour +doctes.</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la +honte de l'érudition: l'on trouve chez eux une prévention tout établie +contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le +savoir-vivre, l'esprit de société, et qu'ils renvoient ainsi dépouillés +à leur cabinet et à leurs livres. Comme l'ignorance est un état paisible +et qui ne coûte aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme à +la cour et à la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des +savants. S'ils allèguent en leur faveur les noms d'Estrées, de Harlay, +Bossuet, Seguier, Montausier, Wardes, Chevreuse, Novion, Lamoignon, +Scudéry, Pélisson, et de tant d'autres personnages également doctes et +polis; s'ils osent même citer les grands noms de Chartres, de Condé, de +Conti, de Bourbon, du Maine, de Vendome, comme de princes qui ont su +joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances et l'atticisme +des Grecs et l'urbanité des Romains, l'on ne feint point de leur dire +que ce sont des exemples singuliers; et s'ils ont recours à de solides +raisons, elles sont faibles contre la voix de la multitude. Il semble +néanmoins que l'on devrait décider sur cela avec plus de précaution, et +se donner seulement la peine de douter si ce même esprit qui fait faire +de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien +juger, bien parler et bien écrire, ne pourrait point encore servir à +être poli.</p> + +<p>Il faut très peu de fonds pour la politesse dans les manières; il en +faut beaucoup pour celle de l'esprit.</p> + +<p>19 (V)</p> + +<p>«Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires; je +ne lui confierais l'état de ma garde-robe»; et il a raison. Ossat, +Ximénès, Richelieu étaient savants: étaient-ils habiles? ont-ils passé +pour de bons ministres? «Il sait le grec, continue l'homme d'État, c'est +un grimaud, c'est un philosophe.» Et en effet, une fruitière à Athènes, +selon les apparences, parlait grec, et par cette raison était +philosophe. Les Bignons, les Lamoignons étaient de purs grimauds: qui en +peut douter? ils savaient le grec. Quelle vision, quel délire au grand, +au sage, au judicieux Antonin, de dire qu'alors les peuples seraient +heureux, si l'empereur philosophait, ou si le philosophe ou le grimaud +venait à l'empire!</p> + +<p>Les langues sont la clef ou l'entrée des sciences, et rien davantage; le +mépris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues +sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont +grossières ou polies, si les livres qu'elles ont formés sont d'un bon ou +d'un mauvais goût. Supposons que notre langue pût un jour avoir le sort +de la grecque et de la latine, serait-on pédant, quelques siècles après +qu'on ne la parlerait plus, pour lire Molière ou La Fontaine?</p> + +<p>20 (VI)</p> + +<p>Je nomme Eurypyle, et vous dites: «C'est un bel esprit.» Vous dites +aussi de celui qui travaille une poutre: «Il est charpentier»; et de +celui qui refait un mur: «Il est maçon.» Je vous demande quel est +l'atelier où travaille cet homme de métier, ce bel esprit? quelle est +son enseigne? à quel habit le reconnaît-on? quels sont ses outils? +est-ce le coin? sont-ce le marteau ou l'enclume? où fend-il, où +cogne-t-il son ouvrage? où l'expose-t-il en vente? Un ouvrier se pique +d'être ouvrier. Eurypyle se pique-t-il d'être bel esprit? S'il est tel, +vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture, une âme vile et +mécanique, à qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauraient +s'appliquer sérieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je +vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit. Ne dites-vous +pas encore du savantasse: «Il est bel esprit», et ainsi du mauvais +poète? Mais vous-même, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en +avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable: vous voilà +donc un bel esprit; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom +pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner à Eurypyle, et +d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou +comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur +manque, et qu'ils ne voient que dans les autres.</p> + +<p>21 (V)</p> + +<p>Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style, +d'imprimeur, d'imprimerie, qu'on ne se hasarde plus de me dire: «Vous +écrivez si bien, Antisthène! continuez d'écrire; ne verrons-nous point +de vous un in-folio? traitez de toutes les vertus et de tous les vices +dans un ouvrage suivi, méthodique, qui n'ait point de fin»; ils +devraient ajouter: «et nul cours.» Je renonce à tout ce qui a été, qui +est et qui sera livre. Bérylle tombe en syncope à la vue d'un chat, et +moi à la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement vêtu, +suis-je dans ma chambre à l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, après +vingt ans entiers qu'on me débite dans la place? J'ai un grand nom, +dites-vous, et beaucoup de gloire: dites que j'ai beaucoup de vent qui +ne sert à rien. Ai-je un grain de ce métal qui procure toutes choses? Le +vil praticien grossit son mémoire, se fait rembourser des frais qu'il +n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme +rouge ou feuille-morte devient commis, et bientôt plus riche que son +maître; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent il devient +noble. B** s'enrichit à montrer dans un cercle des marionnettes; BB** à +vendre en bouteille l'eau de la rivière. Un autre charlatan arrive ici +de delà les monts avec une malle; il n'est pas déchargé que les pensions +courent, et il est prêt de retourner d'où il arrive avec des mulets et +des fourgons. Mercure est Mercure, et rien davantage, et l'or ne peut +payer ses médiations et ses intrigues: on y ajoute la faveur et les +distinctions. Et sans parler que des gains licites, on paye au tuilier +sa tuile, et à l'ouvrier son temps et son ouvrage; paye-t-on à un auteur +ce qu'il pense et ce qu'il écrit? et s'il pense très bien, le paye-t-on +très largement? Se meuble-t-il, s'anoblit-il à force de penser et +d'écrire juste? Il faut que les hommes soient habillés, qu'ils soient +rasés; il faut que retirés dans leurs maisons, ils aient une porte qui +ferme bien: est-il nécessaire qu'ils soient instruits? Folie, +simplicité, imbécillité, continue Antisthène, de mettre l'enseigne +d'auteur ou de philosophe! Avoir, s'il se peut, un office lucratif, qui +rende la vie aimable, qui fasse prêter à ses amis, et donner à ceux qui +ne peuvent rendre; écrire alors par jeu, par oisiveté, et comme Tityre +siffle ou joue de la flûte; cela ou rien; j'écris à ces conditions, et +je cède ainsi à la violence de ceux qui me prennent à la gorge, et me +disent: «Vous écrirez.» Ils liront pour titre de mon nouveau livre: Du +Beau, Du Bon, Du Vrai, Des Idées, Du Premier Principe, par Antisthène, +vendeur de marée.</p> + +<p>22 (I)</p> + +<p>Si les ambassadeurs des princes étrangers étaient des singes instruits à +marcher sur leurs pieds de derrière, et à se faire entendre par +interprète, nous ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que +celui que nous donne la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui +paraît quelquefois dans leurs discours. La prévention du pays, jointe à +l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les +climats, et que l'on pense juste partout où il y a des hommes. Nous +n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares; +et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de +voir d'autres peuples raisonner comme nous.</p> + +<p>Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne +sont pas civilisés: de même toute campagne n'est pas agreste et toute +ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province +maritime d'un grand royaume où le villageois est doux et insinuant, le +bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticité +est héréditaire.</p> + +<p>23 (I)</p> + +<p>Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des +moeurs si cultivées, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes +barbares pour quelques peuples.</p> + +<p>24 (I)</p> + +<p>Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une +liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait +vomir, nous dirions: «Cela est bien barbare.»</p> + +<p>25 (I)</p> + +<p>Ce prélat se montre peu à la cour, il n'est de nul commerce, on ne le +voit point avec des femmes; il ne joue ni à grande ni à petite prime, il +n'assiste ni aux fêtes ni aux spectacles, il n'est point homme de +cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue; toujours dans son évêché, +où il fait une résidence continuelle, il ne songe qu'à instruire son +peuple par la parole et à l'édifier par son exemple; il consume son bien +en des aumônes, et son corps par la pénitence; il n'a que l'esprit de +régularité, et il est imitateur du zèle et de la piété des Apôtres. Les +temps sont changés, et il est menacé sous ce règne d'un titre plus +éminent.</p> + +<p>26 (IV)</p> + +<p>Ne pourrait-on point faire comprendre aux personnes d'un certain +caractère et d'une profession sérieuse, pour ne rien dire de plus, +qu'ils ne sont point obligés à faire dire d'eux qu'ils jouent, qu'ils +chantent, et qu'ils badinent comme les autres hommes; et qu'à les voir +si plaisants et si agréables, on ne croirait point qu'ils fussent +d'ailleurs si réguliers et si sévères? Oserait-on même leur insinuer +qu'ils s'éloignent par de telles manières de la politesse dont ils se +piquent; qu'elle assortit, au contraire, et conforme les dehors aux +conditions, qu'elle évite le contraste, et de montrer le même homme sous +des figures différentes et qui font de lui un composé bizarre ou un +grotesque?</p> + +<p>27 (IV)</p> + +<p>Il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure, sur +une seule et première vue: il y a un intérieur et un coeur qu'il faut +approfondir. Le voile de la modestie couvre le mérite, et le masque de +l'hypocrisie cache la malignité. Il n'y a qu'un très petit nombre de +connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer; ce n'est +que peu à peu, et forcés même par le temps et les occasions, que la +vertu parfaite et le vice consommé viennent enfin à se déclarer.</p> + +<p>28 (VIII)</p> + +<p>Fragment</p> + +<p>...Il disait que l'esprit dans cette belle personne était un diamant bien +mis en oeuvre, et continuant de parler d'elle: «C'est, ajoutait-il, comme +une nuance de raison et d'agrément qui occupe les yeux et le coeur de +ceux qui lui parlent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire; il y a +en elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener +plus loin que l'amitié. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, +mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux hommes +que de leur mérite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacités +et capable de sentiments, elle surprend et elle intéresse; et sans rien +ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fin dans les +conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui entre autres +plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la réplique. Elle vous +parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à +s'éclaircir; et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui +connaît le prix de ce que vous lui dites, et auprès de qui vous ne +perdez rien de ce qui vous échappe. Loin de s'appliquer à vous +contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour +une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle +s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle +les embellit: vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien, et +d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours +au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive: elle +oublie les traits où il faut des raisons; elle a déjà compris que la +simplicité est éloquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous +jeter dans les mêmes intérêts, laissant à Elvire les jolis discours et +les belles-lettres, qu'elle met à tous usages, Arthénice n'emploie +auprès de vous que la sincérité, l'ardeur, l'empressement et la +persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec +le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue +que pour les connaître. On peut la louer d'avance de toute la sagesse +qu'elle aura un jour, et de tout le mérite qu'elle se prépare par les +années, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions, +des principes sûrs, utiles à celles qui sont comme elle exposées aux +soins et à la flatterie; et qu'étant assez particulière sans pourtant +être farouche, ayant même un peu de penchant pour la retraite, il ne lui +saurait peut-être manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un +grand théâtre, pour y faire briller toutes ses vertus.»</p> + +<p>29.</p> + +<p>(V) Une belle femme est aimable dans son naturel; elle ne perd rien à +être négligée, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beauté +et de sa jeunesse. Une grâce naïve éclate sur son visage, anime ses +moindres actions: il y aurait moins de péril à la voir avec tout +l'attirail de l'ajustement et de la mode. De même un homme de bien est +respectable par lui-même, et indépendamment de tous les dehors dont il +voudrait s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus +spécieuse. Un air réformé, une modestie outrée, la singularité de +l'habit, une ample calotte n'ajoutent rien à la probité, ne relèvent pas +le mérite; ils le fardent, et font peut-être qu'il est moins pur et +moins ingénu.</p> + +<p>(VI) Une gravité trop étudiée devient comique; ce sont comme des +extrémités qui se touchent et dont le milieu est dignité; cela ne +s'appelle pas être grave, mais en jouer le personnage; celui qui songe à +le devenir ne le sera jamais: ou la gravité n'est point, ou elle est +naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter.</p> + +<p>30 (VI)</p> + +<p>Un homme de talent et de réputation, s'il est chagrin et austère, il +effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur +rend suspecte d'une trop grande réforme et d'une pratique trop +ennuyeuse. S'il est au contraire d'un bon commerce, il leur est une +leçon utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et +laborieusement, avoir des vues sérieuses sans renoncer aux plaisirs +honnêtes; il leur devient un exemple qu'on peut suivre.</p> + +<p>31 (IV)</p> + +<p>La physionomie n'est pas une règle qui nous soit donnée pour juger des +hommes: elle nous peut servir de conjecture.</p> + +<p>32 (IV)</p> + +<p>L'air spirituel est dans les hommes ce que la régularité des traits est +dans les femmes: c'est le genre de beauté où les plus vains puissent +aspirer.</p> + +<p>33 (IV)</p> + +<p>Un homme qui a beaucoup de mérite et d'esprit; et qui est connu pour +tel, n'est pas laid, même avec des traits qui sont difformes; ou s'il a +de la laideur, elle ne fait pas son impression.</p> + +<p>34 (VII)</p> + +<p>Combien d'art pour rentrer dans la nature! combien de temps, de règles, +d'attention et de travail pour danser avec la même liberté et la même +grâce que l'on sait marcher; pour chanter comme on parle; parler et +s'exprimer comme l'on pense; jeter autant de force, de vivacité, de +passion et de persuasion dans un discours étudié et que l'on prononce +dans le public, qu'on en a quelquefois naturellement et sans préparation +dans les entretiens les plus familiers!</p> + +<p>35 (I)</p> + +<p>Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font +pas de tort: ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantôme de +leur imagination.</p> + +<p>36 (I)</p> + +<p>Il y a de petites règles, des devoirs, des bienséances attachés aux +lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point à force +d'esprit, et que l'usage apprend sans nulle peine: juger des hommes par +les fautes qui leur échappent en ce genre avant qu'ils soient assez +instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs +cheveux; c'est vouloir un jour être détrompé.</p> + +<p>37 (VI)</p> + +<p>Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est +unique, et si un besoin extrême; ou une violente passion, ou un premier +mouvement tirent à conséquence.</p> + +<p>38 (IV)</p> + +<p>Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est +souvent la vérité.</p> + +<p>39 (IV)</p> + +<p>Sans une grande raideur et une continuelle attention à toutes ses +paroles, on est exposé à dire en moins d'une heure le oui ou le non sur +une même chose ou sur une même personne, déterminé seulement par un +esprit de société et de commerce qui entraîne naturellement à ne pas +contredire celui-ci et celui-là qui en parlent différemment.</p> + +<p>40 (VIII)</p> + +<p>Un homme partial est exposé à de petites mortifications; car comme il +est également impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux +ou sages, et que ceux contre qui il se déclare soient toujours en faute +ou malheureux, il naît de là qu'il lui arrive souvent de perdre +contenance dans le public, ou par le mauvais succès de ses amis, ou par +une nouvelle gloire qu'acquièrent ceux qu'il n'aime point.</p> + +<p>41 (IV)</p> + +<p>Un homme sujet à se laisser prévenir, s'il ose remplir une dignité ou +séculière ou ecclésiastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet +qui s'est chargé d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie: +faibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la misère de la +prévention. Il faut ajouter qu'elle est un mal désespéré, incurable, qui +infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait déserter les +égaux, les inférieurs, les parents, les amis, jusqu'aux médecins: ils +sont bien éloignés de le guérir, s'ils ne peuvent le faire convenir de +sa maladie, ni des remèdes, qui seraient d'écouter, de douter, de +s'informer et de s'éclaircir. Les flatteurs, les fourbes, les +calomniateurs, ceux qui ne délient leur langue que pour le mensonge et +l'intérêt, sont les charlatans en qui il se confie, et qui lui font +avaler tout ce qui leur plaît: ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et +qui le tuent.</p> + +<p>42 (I)</p> + +<p>La règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres +vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est +assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on +fait des personnes.</p> + +<p>43 (I)</p> + +<p>Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de +notre esprit, de nos moeurs et de nos manières, que l'indignité et le +mauvais caractère de ceux qu'ils approuvent.</p> + +<p>Du même fonds dont on néglige un homme de mérite, l'on sait encore +admirer un sot.</p> + +<p>44 (I)</p> + +<p>Un sot est celui qui n'a pas même ce qu'il faut d'esprit pour être fat.</p> + +<p>45 (I)</p> + +<p>Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite.</p> + +<p>46 (IV)</p> + +<p>L'impertinent est un fat outré. Le fat lasse, ennuie, dégoûte, rebute; +l'impertinent rebute, aigrit, irrite, offense: il commence où l'autre +finit.</p> + +<p>Le fat est entre l'impertinent et le sot: il est composé de l'un et de +l'autre.</p> + +<p>47</p> + +<p>(VII) Les vices partent d'une dépravation du coeur; les défauts, d'un +vice de tempérament; le ridicule, d'un défaut d'esprit.</p> + +<p>(IV) L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel, a les +apparences du sot.</p> + +<p>(IV) Le sot ne se tire jamais du ridicule, c'est son caractère; l'on y +entre quelquefois avec de l'esprit, mais l'on en sort.</p> + +<p>(VII) Un erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule.</p> + +<p>(IV) La sottise est dans le sot, la fatuité dans le fat, et +l'impertinence dans l'impertinent; il semble que le ridicule réside +tantôt dans celui qui en effet est ridicule; et tantôt dans +l'imagination de ceux qui croient voir le ridicule où il n'est point et +ne peut être.</p> + +<p>48 (IV)</p> + +<p>La grossièreté, la rusticité, la brutalité peuvent être les vices d'un +homme d'esprit.</p> + +<p>49 (IV)</p> + +<p>Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que +le sot qui parle.</p> + +<p>50 (VIII)</p> + +<p>La même chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une +naïveté ou un bon mot, et dans celle d'un sot, une sottise.</p> + +<p>51 (IV)</p> + +<p>Si le fat pouvait craindre de mal parler, il sortirait de son caractère.</p> + +<p>52 (IV)</p> + +<p>L'une des marques de la médiocrité de l'esprit est de toujours conter.</p> + +<p>53 (IV)</p> + +<p>Le sot est embarrassé de sa personne; le fat a l'air libre et assuré; +l'impertinent passe à l'effronterie: le mérite a de la pudeur.</p> + +<p>54 (VIII)</p> + +<p>Le suffisant est celui en qui la pratique de certains détails que l'on +honore du nom d'affaires se trouve jointe à une très grande médiocrité +d'esprit.</p> + +<p>Un grain d'esprit et une once d'affaires plus qu'il n'en entre dans la +composition du suffisant, font l'important.</p> + +<p>Pendant qu'on ne fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom; +dès qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant.</p> + +<p>55 (VII)</p> + +<p>L'honnête homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien, +quoique dans une distance inégale de ces deux extrêmes.</p> + +<p>La distance qu'il y a de l'honnête, homme à l'habile homme s'affaiblit +de jour à autre, et est sur le point de disparaître.</p> + +<p>L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses +intérêts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acquérir du bien +ou en conserver.</p> + +<p>L'honnête homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, et qui +ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux.</p> + +<p>On connaît assez qu'un homme de bien est honnête homme; mais il est +plaisant d'imaginer que tout honnête homme n'est pas homme de bien.</p> + +<p>L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un dévot, et qui +s'est borné à n'avoir que de la vertu.</p> + +<p>56</p> + +<p>(IV) Talent, goût, esprit, bon sens, choses différentes, non +incompatibles.</p> + +<p>(IV) Entre le bon sens et le bon goût il y a la différence de la cause à +son effet.</p> + +<p>(VI) Entre esprit et talent il y a la proportion du tout à sa partie.</p> + +<p>(VI) Appellerai-je homme d'esprit celui qui, borné et renfermé dans +quelque art, ou même dans une certaine science qu'il exerce dans une +grande perfection, ne montre hors de là ni jugement, ni mémoire, ni +vivacité, ni moeurs, ni conduite; qui ne m'entend pas, qui ne pense +point, qui s'énonce mal; un musicien par exemple, qui après m'avoir +comme enchanté par ses accords, semble s'être remis avec son luth dans +un même étui, ou n'être plus sans cet instrument qu'une machine +démontée, à qui il manque quelque chose, et dont il n'est pas permis de +rien attendre?</p> + +<p>(VI) Que dirai-je encore de l'esprit du jeu? pourrait-on me le définir? +Ne faut-il ni prévoyance, ni finesse, ni habileté pour jouer l'hombre ou +les échecs? et s'il en faut, pourquoi voit-on des imbéciles qui y +excellent, et de très beaux génies qui n'ont pu même atteindre la +médiocrité, à qui une pièce ou une carte dans les mains trouble la vue, +et fait perdre contenance?</p> + +<p>(VI) Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus +incompréhensible. Un homme paraît grossier, lourd, stupide; il ne sait +pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir: s'il se met à écrire, +c'est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres, +les pierres, tout ce qui ne parle point: ce n'est que légèreté, +qu'élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages.</p> + +<p>(VI) Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend +un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par +l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la réciter, ni lire son +écriture. Laissez-le s'élever par la composition: il n'est pas +au-dessous d'Auguste, de Pompée, de Nicomède, d'Heraclius; il est roi, +et un grand roi; il est politique, il est philosophe; il entreprend de +faire parler des héros, de les faire agir; il peint les Romains; ils +sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire.</p> + +<p>(VI) Voulez-vous quelque autre prodige? Concevez un homme facile, doux, +complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, colère, fougueux, +capricieux. Imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, +volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir, +ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire, sans +qu'il y prenne part et comme à son insu: quelle verve! quelle élévation! +quelles images! quelle latinité!</p> + +<p>—Parlez-vous d'une même personne? me direz-vous.</p> + +<p>—Oui, du même, de Théodas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se +roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate; et du milieu de cette +tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans +figure: il parle comme un fou, et pense comme un homme sage; il dit +ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et +raisonnables; on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du +sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. +Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce +sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point, qui ne +dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs +fonctions toutes séparées. Il manquerait un trait à cette peinture si +surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout à la fois avide et +insatiable de louanges, prêt de se jeter aux yeux de ses critiques, et +dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à +me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout +différents. Il ne serait pas même impossible d'en trouver un troisième +dans Théodas; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est +excellent homme.</p> + +<p>57 (I)</p> + +<p>Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce +sont les diamants et les perles.</p> + +<p>58 (I)</p> + +<p>Tel, connu dans le monde par de grands talents honoré et chéri partout +où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses +proches, qu'il n'a pu réduire à l'estimer; tel autre, au contraire, +prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui +est resserrée dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un mérite rare +et singulier, qui lui est accordé par sa famille dont il est l'idole, +mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte +nulle part.</p> + +<p>59 (I)</p> + +<p>Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation: à peine +ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mérite naissant et une +première vogue qui semble l'associer à la gloire dont ils sont déjà en +possession; l'on ne se rend qu'à l'extrémité, et après que le Prince +s'est déclaré par les récompenses: tous alors se rapprochent de lui, et +de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite.</p> + +<p>60 (VIII)</p> + +<p>Nous affectons souvent de louer avec exagération des hommes assez +médiocres, et de les élever, s'il se pouvait, jusqu'à la hauteur de ceux +qui excellent, ou parce que nous somme las d'admirer toujours les mêmes +personnes, ou parce que leur gloire, ainsi partagée, offense moins notre +vue, et nous devient plus douce et plus supportable.</p> + +<p>61 (VII)</p> + +<p>L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord à pleines +voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route: +tout leur rit, tout leur succède; action, ouvrage, tout est comblé +d'éloges et de récompenses; ils ne se montrent que pour être embrassés +et félicités. Il y a un rocher immobile qui s'élève sur une côte; les +flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la +flatterie, l'autorité, la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas: +c'est le public, où ces gens échouent.</p> + +<p>62 (I)</p> + +<p>Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement +par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poète, rempli de grandes +et sublimes idées, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce +souvent que sur de simples faits; et celui qui écrit l'histoire de son +pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à +imaginer des fictions et à trouver une rime; de même le bachelier plongé +dans les quatre premiers siècles, traite toute autre doctrine de science +triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du +géomètre.</p> + +<p>63 (IV)</p> + +<p>Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire +des leçons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque +autre dont il n'a qu'une faible connaissance: il sort hardiment des +limites de son génie, mais il s'égare, et fait que l'homme illustre +parle comme un sot.</p> + +<p>64 (V)</p> + +<p>Hérille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il écrive, veut citer: +il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre, et à l'Orateur +romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas +lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice +odieux; ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les +plus communes, les plus triviales, et qu'il est même capable de penser, +il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs; ce n'est ni pour +donner plus d'autorité à ce qu'il dit, ni peut-être pour se faire +honneur de ce qu'il sait: il veut citer.</p> + +<p>65 (V)</p> + +<p>C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner +pour sien: il n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit ou qui +se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui devaient le dire. C'est au +contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre: ce n'est +qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir; il est dit avec +plus d'insinuation et reçu avec moins de jalousie; personne n'en +souffre: on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer, on admire.</p> + +<p>66 (IV)</p> + +<p>On a dit de Socrate qu'il était en délire, et que c'était un fou tout +plein d'esprit; mais ceux des Grecs qui parlaient ainsi d'un homme si +sage passaient pour fous. Ils disaient: «Quels bizarres portraits nous +fait ce philosophe! quels moeurs étranges et particulières ne décrit-il +point! où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires? +quelles couleurs! quel pinceau! ce sont des chimères.» Ils se +trompaient: c'étaient des monstres, c'étaient des vices, mais peints au +naturel; on croyait les voir, ils faisaient peur. Socrate s'éloignait du +cynique; il épargnait les personnes, et blâmait les moeurs qui étaient +mauvaises.</p> + +<p>67</p> + +<p>(IV) Celui qui est riche par son savoir-faire connaît un philosophe, ses +préceptes, sa morale et sa conduite, et n'imaginant pas dans tous les +hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est +proposée lui-même toute sa vie, dit en son coeur: «Je le plains, je le +tiens échoué, ce rigide censeur; il s'égare, et il est hors de route; ce +n'est pas ainsi qu'on prend le vent et que l'on arrive au délicieux port +de la fortune»; et selon ses principes il raisonne juste.</p> + +<p>(IV) «Je pardonne, dit Antisthius, à ceux que j'ai loués dans mon +ouvrage s'ils m'oublient: qu'ai-je fait pour eux? ils étaient louables. +Je le pardonnerais moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices sans +toucher à leurs personnes, s'ils me devaient un aussi grand bien que +celui d'être corrigés; mais comme c'est un événement qu'on ne voit +point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me +faire du bien.</p> + +<p>(V) «L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser à me écrits leur +récompense: on ne saurait en diminuer la réputation; et si on le fait, +qui m'empêchera de le mépriser?».</p> + +<p>68 (V)</p> + +<p>Il est bon d'être philosophe, il n'est guère utile de passer pour tel. +Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe: ce sera toujours +lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner +autrement, et, en restituant à un si beau nom son idée propre et +convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due.</p> + +<p>69 (VI)</p> + +<p>Il y a une philosophie qui nous élève au-dessus de l'ambition et de la +fortune, qui nous égale, que dis-je? qui nous place plus haut que les +riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait négliger les +postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de désirer, de +demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve même +l'émotion et l'excessive joie d'être exaucés. Il y a une autre +philosophie qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en +faveur de nos proches ou de nos amis: c'est la meilleure.</p> + +<p>70 (IV)</p> + +<p>C'est abréger et s'épargner mille discours, que de penser de certaines +gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils +disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront.</p> + +<p>71 (I)</p> + +<p>Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons +qu'ils ont avec nous-mêmes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est +l'égaler à soi.</p> + +<p>72 (IV)</p> + +<p>Les mêmes défauts, qui dans les autres sont lourds et insupportables +sont chez nous comme dans leur centre; ils ne pèsent plus, on ne les +sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un portrait affreux, qui ne +voit pas qu'il se peint lui-même.</p> + +<p>Rien ne nous corrigerait plus promptement de nos défauts que si nous +étions capables de les avouer et de les reconnaître dans les autres: +c'est dans cette juste distance que, nous paraissant tels qu'ils sont, +ils se feraient haïr autant qu'ils le méritent.</p> + +<p>73 (IV)</p> + +<p>La sage conduite roule sur deux pivots, le passé et l'avenir. Celui qui +a la mémoire fidèle et une grande prévoyance est hors du péril de +censurer dans les autres ce qu'il a peut-être fait lui-même, ou de +condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les +circonstances où elle lui sera un jour inévitable.</p> + +<p>74 (VI)</p> + +<p>Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas +le hasard, mais ils le préparent, ils l'attirent, et semblent presque le +déterminer. Non seulement ils savent ce que le sot et le poltron +ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive; ils savent +même profiter, par leurs précautions et leurs mesures, d'un tel ou d'un +tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois. Si ce point arrive, ils +gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore; un même point souvent +les fait gagner de plusieurs manières. Ces hommes sages peuvent être +loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard +doit être récompensé en eux comme la vertu.</p> + +<p>75 (VIII)</p> + +<p>Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le +devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point +qu'on s'en occupe.</p> + +<p>76 (V)</p> + +<p>Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire. Ils viennent +d'ailleurs que de notre esprit: c'est assez pour être rejetés d'abord +par présomption et par humeur, et suivis seulement par nécessité ou par +réflexion.</p> + +<p>77 (I)</p> + +<p>Quel bonheur surprenant a accompagné ce favori pendant tout le cours de +sa vie, quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la +moindre disgrâce? les premiers postes, l'oreille du Prince, d'immenses +trésors, une santé parfaite, et une mort douce. Mais quel étrange compte +à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a +donnés, de ceux qu'on a négligé de donner ou de suivre, des biens que +l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par +soi-même ou par les autres; en un mot, de toute sa prospérité!</p> + +<p>78 (IV)</p> + +<p>L'on gagne à mourir d'être loué de ceux qui nous survivent, souvent sans +autre mérite que celui de n'être plus: le même éloge sert alors pour +Caton et pour Pison.</p> + +<p>«Le bruit court que Pison est mort: c'est une grande perte; c'était un +homme de bien, et qui méritait une plus longue vie; il avait de l'esprit +et de l'agrément, de la fermeté et du courage; il était sûr, généreux, +fidèle.» Ajoutez: «pourvu qu'il soit mort.»</p> + +<p>79 (IV)</p> + +<p>La manière dont on se récrie sur quelques-uns qui se distinguent par la +bonne foi, le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge +que le décréditement du genre humain.</p> + +<p>80 (VII)</p> + +<p>Tel soulage les misérables, qui néglige sa famille et laisse son fils +dans l'indigence; un autre élève un nouvel édifice, qui n'a pas encore +payé les plombs d'une maison qui est achevée depuis dix années; un +troisième fait des présents et des largesses, et ruine ses créanciers. +Je demande: la pitié, la libéralité, la magnificence, sont-ce les vertus +d'un homme injuste? ou plutôt si la bizarrerie et la vanité ne sont pas +les causes de l'injustice.</p> + +<p>81 (VIII)</p> + +<p>Une circonstance essentielle à la justice que l'on doit aux autres, +c'est de la faire promptement et sans différer: la faire attendre, c'est +injustice.</p> + +<p>Ceux-là font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils +doivent. Celui qui dans toute sa conduite laisse longtemps dire de soi +qu'il fera bien, fait très mal.</p> + +<p>82 (VII)</p> + +<p>L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa +vie à faire digestion, qu'il meurt de faim, pour exprimer qu'il n'est +pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises: c'est une figure; on +le dirait plus à la lettre de ses créanciers.</p> + +<p>83 (IV)</p> + +<p>L'honnêteté, les égards et la politesse des personnes avancées en âge de +l'un et l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le +vieux temps.</p> + +<p>84 (I)</p> + +<p>C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne +éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien +et de la négliger.</p> + +<p>85 (IV)</p> + +<p>Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne +point à l'homme un autre coeur ni une autre complexion, qu'elle ne change +rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserais pas +de dire qu'elle ne lui est pas inutile.</p> + +<p>86 (IV)</p> + +<p>Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu: la présomption est +qu'il a de l'esprit; et s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la +présomption est qu'il l'a excellent.</p> + +<p>87 (V)</p> + +<p>Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur dans la politique.</p> + +<p>88 (IV)</p> + +<p>Le plus grand malheur, après celui d'être convaincu d'un crime, est +souvent d'avoir eu à s'en justifier. Tels arrêts nous déchargent et nous +renvoient absous, qui sont infirmés par la voix du peuple.</p> + +<p>89 (I)</p> + +<p>Un homme est fidèle à de certaines pratiques de religion, on le voit +s'en acquitter avec exactitude: personne ne le loue ni ne le +désapprouve; on n'y pense pas. Tel autre y revient après les avoir +négligées dix années entières: on se récrie, on l'exalte; cela est +libre: moi, je le blâme d'un si long oubli de ses devoirs, et je le +trouve heureux d'y être rentré.</p> + +<p>90 (IV)</p> + +<p>Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.</p> + +<p>91 (IV)</p> + +<p>Tels sont oubliés dans la distribution des grâces, et font dire d'eux: +Pourquoi les oublier? qui, si l'on s'en était souvenu, auraient fait +dire: Pourquoi s'en souvenir? D'où vient cette contrariété? Est-ce du +caractère de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou +même de tous les deux?</p> + +<p>92 (VI)</p> + +<p>L'on dit communément: «Après un tel, qui sera chancelier? qui sera +primat des Gaules? qui sera pape?» On va plus loin: chacun, selon ses +souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus +vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas +de raison qu'une dignité tue celui qui s'en trouve revêtu, qu'elle sert +au contraire à le rajeunir, et à donner au corps et à l'esprit de +nouvelles ressources, ce n'est pas un événement fort rare à un titulaire +d'enterrer son successeur.</p> + +<p>93 (V)</p> + +<p>La disgrâce éteint les haines et les jalousies. Celui-là peut bien +faire, qui ne nous aigrit plus par une grande faveur: il n'y a aucun +mérite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne; il serait un +héros impunément.</p> + +<p>Rien n'est bien d'un homme disgracié: vertus, mérite, tout est dédaigné, +ou mal expliqué, ou imputé à vice; qu'il ait un grand coeur, qu'il ne +craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grâce à l'ennemi +que Bayard et Montrevel, c'est un bravache, on en plaisante; il n'a plus +de quoi être un héros.</p> + +<p>Je me contredis, il est vrai: accusez-en les hommes, dont je ne fais que +rapporter les jugements; je ne dis pas de différents hommes, je dis les +mêmes, qui jugent si différemment.</p> + +<p>94 (VI)</p> + +<p>Il ne faut pas vingt années accomplies pour voir changer les hommes +d'opinion sur les choses les plus sérieuses, comme sur celles qui leur +ont paru les plus sûres et les plus vraies. Je ne hasarderai pas +d'avancer que le feu en soi, et indépendamment de nos sensations, n'a +aucune chaleur, c'est-à-dire rien de semblable à ce que nous éprouvons +en nous-mêmes à son approche, de peur que quelque jour il ne devienne +aussi chaud qu'il a jamais été. J'assurerai aussi peu qu'une ligne +droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits, ou +égaux à deux droits, de peur que les hommes venant à y découvrir quelque +chose de plus ou de moins, je ne sois raillé de ma proposition. Aussi +dans un autre genre, je dirai à peine avec toute la France: «Vauban est +infaillible, on n'en appelle point»: qui me garantirait que dans peu de +temps on n'insinuera pas que même sur le siège, qui est son fort et où +il décide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme +Antiphile?</p> + +<p>95 (IV)</p> + +<p>Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre et que la +passion domine, l'homme docte est un savantasse, le magistrat un +bourgeois ou un praticien, le financier un maltôtier, et le gentilhomme +un gentillâtre; mais il est étrange que de si mauvais noms, que la +colère et la haine ont su inventer, deviennent familiers, et que le +dédain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir.</p> + +<p>96 (IV)</p> + +<p>Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement, surtout lorsque +les ennemis commencent à fuir et que la victoire n'est plus douteuse, ou +devant une ville après qu'elle a capitulé; vous aimez, dans un combat ou +pendant un siège, à paraître en cent endroits pour n'être nulle part, à +prévenir les ordres du général de peur de les suivre, et à chercher les +occasions plutôt que de les attendre et les recevoir: votre valeur +serait-elle fausse?</p> + +<p>97 (IV)</p> + +<p>Faites garder aux hommes quelque poste où ils puissent être tués, et où +néanmoins ils ne soient pas tués: ils aiment l'honneur et la vie.</p> + +<p>98 (VII)</p> + +<p>À voir comme les hommes aiment la vie, pouvait-on soupçonner qu'ils +aimassent quelque autre chose plus que la vie? et que la gloire, qu'ils +préfèrent à la vie, ne fût souvent qu'une certaine opinion d'eux-mêmes +établie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connaissent point ou +qu'ils n'estiment point?</p> + +<p>99 (VII)</p> + +<p>Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont à la guerre et suivent la +cour, qui ne font pas un siège, mais qui y assistent, ont bientôt épuisé +leur curiosité sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle +soit, sur la tranchée, sur l'effet des bombes et du canon, sur les coups +de main, comme sur l'ordre et le succès d'une attaque qu'ils +entrevoient. La résistance continue, les pluies surviennent, les +fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a à combattre les +saisons et l'ennemi, on peut être forcé dans ses lignes et enfermé entre +une ville et une armée: quelles extrémités! On perd courage, on murmure. +«Est-ce un si grand inconvénient que de lever un siège? Le salut de +l'État dépend-il d'une citadelle de plus ou de moins? Ne faut-il pas, +ajoutent-ils, fléchir sous les ordres du Ciel, qui semble se déclarer +contre nous, et remettre la partie à un autre temps?» Alors ils ne +comprennent plus la fermeté, et s'ils osaient dire, l'opiniâtreté du +général, qui se raidit contre les obstacles, qui s'anime par la +difficulté de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour +la conduire à sa fin. A-t-on capitulé, ces hommes si découragés relèvent +l'importance de cette conquête, en prédisent les suites, exagèrent la +nécessité qu'il y avait de la faire, le péril et la honte qui suivaient +de s'en désister, prouvent que l'armée qui nous couvrait des ennemis +était invincible. Ils reviennent avec la cour, passent par les villes et +les bourgades; fiers d'être regardés de la bourgeoisie qui est aux +fenêtres, comme ceux mêmes qui ont pris la place, ils en triomphent par +les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux, ils vous +étourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de +courtines et de chemin couvert; ils rendent compte des endroits où +l'envie de voir les a portés, et où il ne laissait pas d'y avoir du +péril, des hasards qu'ils ont courus à leur retour d'être pris ou tués +par l'ennemi: ils taisent seulement qu'ils ont eu peur.</p> + +<p>100 (IV)</p> + +<p>C'est le plus petit inconvénient du monde que de demeurer court dans un +sermon ou dans une harangue: il laisse à l'orateur ce qu'il a d'esprit, +de bon sens, d'imagination, de moeurs et de doctrine; il ne lui ôte rien; +mais on ne laisse pas de s'étonner que les hommes, ayant voulu une fois +y attacher une espèce de honte et de ridicule, s'exposent par de longs +et souvent d'inutiles discours, à en courir tout le risque.</p> + +<p>101 (IV)</p> + +<p>Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa +brièveté: comme ils le consument à s'habiller, à manger, à dormir, à de +sots discours, à se résoudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent à +ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs +plaisirs; ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de +reste.</p> + +<p>Il n'y a point de ministre si occupé qui ne sache perdre chaque jour +deux heures de temps: cela va loin à la fin d'une longue vie; et si le +mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle +perte infinie ne se fait pas dans le monde d'une chose si précieuse, et +dont l'on se plaint qu'on n'a point assez!</p> + +<p>102 (IV)</p> + +<p>Il y a des créatures de Dieu qu'on appelle des hommes qui ont une âme +qui est esprit, dont toute la vie est occupée et toute l'attention est +réunie à scier du marbre: cela est bien simple, c'est bien peu de chose. +Il y en a d'autres qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement +inutiles, et qui passent les jours à ne rien faire: c'est encore moins +que de scier du marbre.</p> + +<p>103 (V)</p> + +<p>La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une âme, et se +répandent en tant d'actions et d'exercices où il semble qu'elle est +inutile, que l'on croit parler avantageusement de quelqu'un en disant +qu'il pense; cet éloge même est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet +homme qu'au-dessus du chien ou du cheval.</p> + +<p>104</p> + +<p>(IV) «À quoi vous divertissez-vous? à quoi passez-vous le temps?» vous +demandent les sots et les gens d'esprit. Si je réplique que c'est à +ouvrir les yeux et à voir, à prêter l'oreille et à entendre, à voir la +santé, le repos, la liberté, ce n'est rien dire. Les solides biens, les +grands biens, les seuls biens ne sont pas comptés, ne se font pas +sentir. Jouez-vous? masquez-vous? il faut répondre.</p> + +<p>(VII) Est-ce un bien pour l'homme que la liberté, si elle peut être trop +grande et trop étendue, telle enfin qu'elle ne serve qu'à lui faire +désirer quelque chose, qui est d'avoir moins de liberté?</p> + +<p>(VII) La liberté n'est pas oisiveté; c'est un usage libre du temps; +c'est le choix du travail et de l'exercice. Être libre en un mot n'est +pas ne rien faire, c'est être seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce +qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la liberté!</p> + +<p>105 (I)</p> + +<p>César n'était point trop vieux pour penser à la conquête de l'univers; +il n'avait point d'autre béatitude à se faire que le cours d'une belle +vie, et un grand nom après sa mort; né fier, ambitieux, et se portant +bien comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'à +conquérir le monde. Alexandre était bien jeune pour un dessein si +sérieux: il est étonnant que dans ce premier âge les femmes ou le vin +n'aient plus tôt rompu son entreprise.</p> + +<p>106 (I)</p> + +<p>Un jeune Prince, d'une race Auguste. L'amour et l'espérance des peuples. +Donné du ciel pour prolonger la félicité de la terre. Plus grand que ses +Aïeux. Fils d'un Héros qui est son modèle, a déjà montré à l'Univers par +ses divines qualités, et par une vertu anticipée, que les enfants des +Héros sont plus proches de l'être que les autres hommes.</p> + +<p>107 (IV)</p> + +<p>Si le monde dure seulement cent millions d'années, il est encore dans +toute sa fraîcheur, et ne fait presque que commencer; nous-mêmes nous +touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne nous +pas confondre avec eux dans des siècles si reculés? Mais si l'on juge +par le passé de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues +dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans +l'histoire! quelles découvertes ne fera-t-on point! quelles différentes +révolutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans +les États et dans les empires! quelle ignorance est la nôtre! et quelle +légère expérience que celle de six ou sept mille ans!</p> + +<p>108 (IV)</p> + +<p>Il n'y a point de chemin trop long à qui marche lentement et sans se +presser: il n'y a point d'avantages trop éloignés à qui s'y prépare par +la patience.</p> + +<p>109 (IV)</p> + +<p>Ne faire sa cour à personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse +la sienne, douce situation, âge d'or, état de l'homme le plus naturel!</p> + +<p>110 (VII)</p> + +<p>Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes; +la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne: eux seuls +vivent, eux seuls du moins connaissent qu'ils vivent.</p> + +<p>111 (IV)</p> + +<p>Pourquoi me faire froid, et vous plaindre de ce qui m'est échappé sur +quelques jeunes gens qui peuplent les cours? Êtes-vous vicieux, ô +Thrasylle? Je ne le savais pas, et vous me l'apprenez: ce que je sais +est que vous n'êtes plus jeune.</p> + +<p>Et vous qui voulez être offensé personnellement de ce que j'ai dit de +quelques grands, ne criez-vous point de la blessure d'un autre? +Êtes-vous dédaigneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypocrite? +Je l'ignorais, et ne pensais pas à vous: j'ai parlé des grands.</p> + +<p>112 (IV)</p> + +<p>L'esprit de modération et une certaine sagesse dans la conduite laissent +les hommes dans l'obscurité: il leur faut de grandes vertus pour être +connus et admirés, ou peut-être de grands vices.</p> + +<p>113 (IV)</p> + +<p>Les hommes, sur la conduite des grands et des petits indifféremment, +sont prévenus, charmés, enlevés par la réussite: il s'en faut peu que le +crime heureux ne soit loué comme la vertu même, et que le bonheur ne +tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale +et odieuse entreprise, que celle que le succès ne saurait justifier.</p> + +<p>114 (IV)</p> + +<p>Les hommes, séduits par de belles apparences et de spécieux prétextes, +goûtent aisément un projet d'ambition que quelques grands ont médité; +ils en parlent avec intérêt; il leur plaît même par la hardiesse ou par +la nouveauté que l'on lui impute; ils y sont déjà accoutumés, et n'en +attendent que le succès, lorsque, venant au contraire à avorter, ils +décident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il +était téméraire et ne pouvait réussir.</p> + +<p>115 (IV)</p> + +<p>Il y a de tels projets, d'un si grand éclat et d'une conséquence si +vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui font tant espérer ou +tant craindre, selon les divers intérêts des peuples, que toute la +gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas +avoir paru sur la scène avec un si bel appareil pour se retirer sans +rien dire; quelques affreux périls qu'il commence à prévoir dans la +suite de son entreprise, il faut qu'il l'entame: le moindre mal pour lui +est de la manquer.</p> + +<p>116 (VIII)</p> + +<p>Dans un méchant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme. Louez +ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exagérez son habileté à se +servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir à +ses fins: si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et +où manque la prudence, trouvez la grandeur, si vous le pouvez.</p> + +<p>117 (VI)</p> + +<p>Un ennemi est mort qui était à la tête d'une armée formidable, destinée +à passer le Rhin; il savait la guerre, et son expérience pouvait être +secondée de la fortune: quels feux de joie a-t-on vus? quelle fête +publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux; et dont +l'aversion devient populaire: ce n'est point précisément par les progrès +qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix +du peuple éclate à leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants, +dès que l'on murmure dans les places que la terre enfin en est délivrée.</p> + +<p>118 (V)</p> + +<p>«O temps! ô moeurs! s'écrie Héraclite, ô malheureux siècle! siècle rempli +de mauvais exemples, où la vertu souffre, où le crime domine, où il +triomphe! Je veux être un Lycaon, un Aegiste; l'occasion ne peut être +meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je désire du moins de +fleurir et de prospérer. Un homme dit: «Je passerai la mer, je +dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme, +son héritier, de ses terres et de ses États», et comme il l'a dit il l'a +fait. Ce qu'il devait appréhender, c'était le ressentiment de plusieurs +rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi; mais ils tiennent pour +lui; ils lui ont presque dit: «Passez la mer, dépouillez votre père, +montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi +qu'un petit seigneur de son château, ou un fermier de sa métairie; qu'il +n'y ait plus de différence entre de simples particuliers et nous; nous +sommes las de ces distinctions: apprenez au monde que ces peuples que +Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous +livrer, se livrer eux-mêmes à un étranger, et qu'ils ont moins à +craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance.» Qui pourrait voir +des choses si tristes avec des yeux secs et une âme tranquille? Il n'y a +point de charges qui n'aient leurs privilèges; il n'y a aucun titulaire +qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les défendre: la +dignité royale seule n'a plus de privilèges; les rois eux-mêmes y ont +renoncé. Un seul, toujours bon et magnanime, ouvre ses bras à une +famille malheureuse. Tous les autres se liguent comme pour se venger de +lui, et de l'appui qu'il donne à une cause qui leur est commune. +L'esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à l'intérêt de +l'honneur, de la religion et de leur État; est-ce assez? à leur intérêt +personnel et domestique: il y va, je ne dis pas de leur élection, mais +de leur succession, de leurs droits comme héréditaires; enfin dans tous +l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince délivrait l'Europe, se +délivrait lui-même d'un fatal ennemi, allait jouir de la gloire d'avoir +détruit un grand empire: il la néglige pour une guerre douteuse. Ceux +qui sont nés arbitres et médiateurs temporisent; et lorsqu'ils +pourraient avoir déjà employé utilement leur médiation, ils la +promettent. O pâtres! continue Héraclite, ô rustres qui habitez sous le +chaume et dans les cabanes! si les événements ne vont point jusqu'à +vous, si vous n'avez point le coeur percé par la malice des hommes, si on +ne parle plus d'hommes dans vos contrées, mais seulement de renards et +de loups-cerviers, recevez-moi parmi vous à manger votre pain noir et à +boire l'eau de vos citernes.»</p> + +<p>119 (VI)</p> + +<p>«Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous +enfermez aux foires comme géants et comme des pièces rares dont il faut +acheter la vue, dès que vous allez jusques à huit pieds; qui vous donnez +sans pudeur de la hautesse et de l'éminence, qui est tout ce que l'on +pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les +nuages se former au-dessous d'elles; espèce d'animaux glorieux et +superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même +comparaison avec l'éléphant et la baleine; approchez, hommes, répondez +un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe: des loups +ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? Et vous autres, +qui êtes-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles: L'homme est +un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition? sont-ce les +loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée à +vous-mêmes? C'est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux, +vos confrères, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a +de meilleur. Laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez +comme ils s'oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô +hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous +mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur +petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature; mais +écoutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort +léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix: «Voilà un bon +oiseau»; et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps: «C'est un +bon lévrier.» Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le +sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce: «Voilà un +brave homme.»Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui +s'affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites: «Voilà de sots +animaux»; et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous +disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers +dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont +jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la +dent et de la griffe; que de cette mêlée il est demeuré de part et +d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix +lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas: «Voilà le plus +abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler?» Et si les loups en +faisaient de même: «Quels hurlements! quelle boucherie!» Et si les uns +ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de +ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à +détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou après l'avoir +conclu, ne ririez-vous pas de tout votre coeur de l'ingénuité de ces +pauvres bêtes? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous, +distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs +ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les +cimeterres, et à mon gré fort judicieusement; car avec vos seules mains +que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher +les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher +les yeux de la tête? au lieu que vous voilà munis d'instruments +commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies +d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous +puissiez craindre d'en échapper. Mais comme vous devenez d'année à autre +plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de +vous exterminer: vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un +coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine; +vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en +deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos +toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent +les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui +sont en couche, l'enfant et la nourrice: et c'est là encore où gît la +gloire; elle aime le remue-ménage, et elle est personne d'un grand +fracas. Vous avez d'ailleurs des armes défensives, et dans les bonnes +règles vous devez en guerre être habillés de fer, ce qui est sans mentir +une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces célèbres +que montrait autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole où +il avait trouvé le secret de les faire vivre: il leur avait mis à +chacune une salade en tête, leur avait passé un corps de cuirasse, mis +des brassards, des genouillères, la lance sur la cuisse; rien ne leur +manquait, et en cet équipage elles allaient par sauts et par bonds dans +leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos, pourquoi +non? une âme serait-elle embarrassée d'animer un tel corps? elle en +serait plus au large: si cet homme avait la vue assez subtile pour vous +découvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et +défensives, que croyez-vous qu'il penserait de petits marmousets ainsi +équipés, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un +mémorable siège, une fameuse journée? N'entendrai-je donc plus +bourdonner d'autre chose parmi vous? le monde ne se divise-t-il plus +qu'en régiments et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou +escadron? Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une +troisième; il a gagné une bataille, deux batailles; il chasse l'ennemi, +il vainc sur mer, il vainc sur terre: est-ce de quelqu'un de vous +autres, est-ce d'un géant, d'un Athos, que vous parlez? Vous avez +surtout un homme pâle et livide qui n'a pas sur soi dix onces de chair, +et que l'on croirait jeter à terre du moindre souffle. Il fait néanmoins +plus de bruit que quatre autres, et met tout en combustion: il vient de +pêcher en eau trouble une île tout entière; ailleurs à la vérité, il est +battu et poursuivi, mais il se sauve par les marais, et ne veut écouter +ni paix ni trêve. Il a montré de bonne heure ce qu'il savait faire: il a +mordu le sein de sa nourrice; elle en est morte, la pauvre femme: je +m'entends, il suffit. En un mot il était né sujet, et il ne l'est plus; +au contraire il est le maître, et ceux qu'il a domptés et mis sous le +joug vont à la charrue et labourent de bon courage: ils semblent même +appréhender, les bonnes gens, de pouvoir se délier un jour et de devenir +libres, car ils ont étendu la courroie et allongé le fouet de celui qui +les fait marcher; ils n'oublient rien pour accroître leur servitude; ils +lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acquérir de +nouveaux domaines: il s'agit, il est vrai, de prendre son père et sa +mère par les épaules et de les jeter hors de leur maison; et ils +l'aident dans une si honnête entreprise. Les gens de delà l'eau et ceux +d'en deçà se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre à eux +tous de jour en jour plus redoutable: les Pictes et les Saxons imposent +silence aux Bataves, et ceux-ci aux Pictes et aux Saxons; tous se +peuvent vanter d'être ses humbles esclaves, et autant qu'ils le +souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages qui ont des +couronnes, je ne dis des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille, +mais des princes et des souverains? ils viennent trouver cet homme dès +qu'il a sifflé, ils se découvrent dès son antichambre, et ils ne parlent +que quand on les interroge. Sont-ce là ces mêmes princes si pointilleux, +si formalistes sur leurs rangs et sur leurs préséances, et qui consument +pour les régler les mois entiers dans une diète? Que fera ce nouvel +archonte pour payer une si aveugle soumission, et pour répondre à une si +haute idée qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la +gagner, et en personne; si l'ennemi fait un siège, il doit le lui faire +lever, et avec honte, à moins que tout l'océan ne soit entre lui et +l'ennemi: il ne saurait moins faire en faveur de ses courtisans. César +lui-même ne doit-il pas venir en grossir le nombre? il en attend du +moins d'importants services; car ou l'archonte échouera avec ses alliés, +ce qui est plus difficile qu'impossible à concevoir, ou s'il réussit et +que rien ne lui résiste, le voilà tout porté, avec ses alliés jaloux de +la religion et de la puissance de César, pour fondre sur lui, pour lui +enlever l'aigle, et le réduire, lui et son héritier, à la fasce d'argent +et aux pays héréditaires. Enfin c'en est fait, ils se sont tous livrés à +lui volontairement, à celui peut-être de qui ils devaient se défier +davantage. Ésope ne leur dirait-il pas: La gent volatile d'une certaine +contrée prend l'alarme et s'effraye du voisinage du lion, dont le seul +rugissement lui fait peur: elle se réfugie auprès de la bête qui lui +fait parler d'accommodement et la prend sous sa protection, qui se +termine enfin à les croquer tous l'un après l'autre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_mode" id="De_la_mode"></a><a href="#moeurs"><i>De la mode</i></a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c'est +l'assujettissement aux modes quand on l'étend à ce qui concerne le goût, +le vivre, la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode, +et par cette raison insipide; ce serait pécher contre la mode que de +guérir de la fièvre par la saignée. De même l'on ne mourait plus depuis +longtemps par Théotime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que +le peuple, et Théotime a vu son successeur.</p> + +<p>2 (VI)</p> + +<p>La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, +mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres +n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce +qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais +une passion, et souvent si violente, qu'elle ne cède à l'amour et à +l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion +qu'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on +a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant à la +mode.</p> + +<p>Le fleuriste a un jardin dans un faubourg: il y court au lever du +soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a +pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de +grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, +il ne l'a jamais vue si belle, il a le coeur épanoui de joie; il la +quitte pour l'Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d'or, +de celle-ci à l'Agathe, d'où il revient enfin à la Solitaire, où il se +fixe, où il se lasse, où il s'assit, où il oublie de dîner: aussi +est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau +vase ou un beau calice: il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature +sont en tout cela ce qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin que +l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il +donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les oeillets +auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et +une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa +journée: il a vu des tulipes.</p> + +<p>Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, +d'une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n'articulez pas, +vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, +dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont +donné avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu: il s'attache aux +seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos +pruniers: il n'a de l'amour que pour une certaine espèce, toute autre +que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à +l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en +donne une moitié, et prend l'autre: «Quelle chair! dit-il; goûtez-vous +cela? cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs.» +Et là-dessus ses narines s'enflent; il cache avec peine sa joie et sa +vanité par quelques dehors de modestie. Ô l'homme divin en effet! homme +qu'on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parlé +dans plusieurs siècles! que je voie sa taille et son visage pendant +qu'il vit; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul +entre les mortels possède une telle prune!</p> + +<p>Un troisième que vous allez voir vous parle des curieux ses confrères, +et surtout de Diognète. «Je l'admire, dit-il, et je le comprends moins +que jamais. Pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par des médailles, +et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et +des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins. +Vous croyez peut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer +une tête vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite +d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diognète sait d'une +médaille le fruste, le flou, et la fleur de coin; il a une tablette dont +toutes les places sont garnies à l'exception d'une seule: ce vide lui +blesse la vue, et c'est précisément et à la lettre pour le remplir qu'il +emploie son bien et sa vie.</p> + +<p>«Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes?» et bientôt il les +étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni +nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un +cabinet qu'à tapisser, un jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Neuve: +il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée; mais il assure +qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas +été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a +achetée très cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de +meilleur.» J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui +m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours: j'ai +tout Callot, hormis une seule, qui n'est pas, à la vérité, de ses bons +ouvrages; au contraire c'est un des moindres, mais qui m'achèverait +Callot: je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je +désespère enfin d'y réussir; cela est bien rude!»</p> + +<p>Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inquiétude ou +par curiosité dans de longs voyages, qui ne font ni mémoires ni +relations, qui ne portent point de tablettes; qui vont pour voir, et qui +ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui désirent seulement +de connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer +des rivières qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire; qui sortent de +leur patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, qui veulent un +jour être revenus de loin: et ce satirique parle juste, et se fait +écouter.</p> + +<p>Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages, +et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une bibliothèque, +je souhaite de la voir: je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans +une maison où dès l'escalier je tombe en faiblesse d'une odeur de +maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux +oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dorés sur tranche, ornés de +filets d'or, et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l'un après +l'autre, dire que sa galerie est remplie à quelques endroits près, qui +sont peints de manière qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur +des tablettes, et que l'oeil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais, +qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me +faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus +que lui, voir sa tannerie, qu'il appelle bibliothèque.</p> + +<p>Quelques-uns par une intempérance de savoir, et par ne pouvoir se +résoudre à renoncer à aucune sorte de connaissance, les embrassent +toutes et n'en possèdent aucune: ils aiment mieux savoir beaucoup que de +savoir bien, et être faibles et superficiels dans diverses sciences que +d'être sûrs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes +rencontres celui qui est leur maître et qui les redresse; ils sont les +dupes de leur curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles +efforts, que se tirer d'une ignorance crasse.</p> + +<p>D'autres ont la clef des sciences, où ils n'entrent jamais: ils passent +leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du nord, +celles des deux Indes, celles des deux pôles, et celle qui se parle dans +la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caractères les plus +bizarres et les plus magiques, sont précisément ce qui réveille leur +passion et qui excite leur travail; ils plaignent ceux qui se bornent +ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la +latine. Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire; ils +parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun; c'est en eux une +stérilité de faits et de principes qui ne peut être grande, mais à la +vérité la meilleur récolte et la richesse la plus abondante de mots et +de paroles qui puisse s'imaginer: ils plient sous le faix; leur mémoire +en est accablée, pendant que leur esprit demeure vide.</p> + +<p>Un bourgeois aime les bâtiments; il se fait bâtir un hôtel si beau, si +riche et si orné, qu'il est inhabitable. Le maître, honteux de s'y +loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un +homme d'affaires, se retire au galetas, où il achève sa vie, pendant que +l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux +Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais-Royal, du palais L... +G... et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette porte; tous demandent à +voir la maison, et personne à voir Monsieur.</p> + +<p>On en sait d'autres qui ont des filles devant leurs yeux, à qui ils ne +peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas vêtues, à +peine nourries; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc; qui +sont pauvres; et la source de leur misère n'est pas fort loin: c'est un +garde-meuble chargé et embarrassé de bustes rares, déjà poudreux et +couverts d'ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu'ils ne +peuvent se résoudre à mettre en vente.</p> + +<p>Diphile commence par un oiseau et finit par mille: sa maison n'en est +pas égayée, mais empestée. La cour, la salle, l'escalier, le vestibule, +les chambres, le cabinet, tout est volière; ce n'est plus un ramage, +c'est un vacarme: les vents d'automne et les eaux dans leurs plus +grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu; on ne s'entend +non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut +attendre, pour faire le compliment d'entrée, que les petits chiens aient +aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement, c'est une +affaire laborieuse, et à laquelle à peine il peut suffire. Il passe les +jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du +grain et à nettoyer des ordures. Il donne pension à un homme qui n'a +point d'autre ministère que de siffler des serins au flageolet et de +faire couver des canaris. Il est vrai que ce qu'il dépense d'un côté, il +l'épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans +éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir, sans +pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce +petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter. +Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil: lui-même il est oiseau, il est +huppé, il gazouille, il perche; il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il +couve.</p> + +<p>Qui pourrait épuiser tous les différents genres de curieux? +Devineriez-vous, à entendre parler celui-ci de son léopard, de sa plume, +de sa musique, les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus +singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles? +Pourquoi non, s'il les achète au poids de l'or?</p> + +<p>Cet autre aime les insectes; il en fait tous les jours de nouvelles +emplettes: c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les +papillons; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel +temps prenez-vous pour lui rendre visite? il est plongé dans une amère +douleur; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute la famille +souffre: aussi a-t-il fait une perte irréparable. Approchez, regardez ce +qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie et qui vient +d'expirer: c'est une chenille, et quelle chenille!</p> + +<p>3 (I)</p> + +<p>Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit où elle a exercé sa +tyrannie avec plus d'éclat. Cet usage n'a pas laissé au poltron la +liberté de vivre; il l'a mené se faire tuer par un plus brave que soi, +et l'a confondu avec un homme de coeur; il a attaché de l'honneur et de +la gloire à une action folle et extravagante; il a été approuvé par la +présence des rois; il y a eu quelquefois une espèce de religion à le +pratiquer; il a décidé de l'innocence des hommes, des accusations +fausses ou véritables sur des crimes capitaux; il s'était enfin si +profondément enraciné dans l'opinion de peuples; et s'était si fort +saisi de leur coeur et de leur esprit; qu'un des plus beaux endroits de +la vie d'un très grand roi a été de les guérir de cette folie.</p> + +<p>4 (I)</p> + +<p>Tel a été à la mode, ou pour le commandement des armées et la +négociation ou pour l'éloquence de la chaire, ou pour les vers, qui n'y +est plus. Y a-t-il des hommes qui dégénèrent de ce qu'ils furent +autrefois? Est-ce leur mérite qui est usé, ou le goût que l'on avait +pour eux?</p> + +<p>5</p> + +<p>(IV) Un homme à la mode dure peu, car les modes passent: s'il est par +hasard homme de mérite, il n'est pas anéanti, et il subsiste encore par +quelque endroit: également estimable, il est seulement moins estimé.</p> + +<p>(VI) La vertu a cela d'heureux, qu'elle se suffit à elle-même, et +qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs; le +manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il +la conserve, l'épure et la rend parfaite; qu'elle soit à la mode, +qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu.</p> + +<p>6 (VI)</p> + +<p>Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la +vertu, ils vous disent: «Qu'il la garde»; qu'il a bien de l'esprit, de +celui surtout qui plaît et qui amuse, ils vous répondent: «Tant mieux +pour lui»; qu'il a l'esprit fort cultivé, qu'il sait beaucoup, ils vous +demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais si vous leur +apprenez qu'il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un +verre d'eau-de-vie, et, chose merveilleuse! qui y revient à plusieurs +fois en un repas, alors ils disent: «Où est-il? amenez-le-moi demain, ce +soir; me l'amènerez-vous?» On le leur amène; et cet homme, propre à +parer les avenues d'une foire et à être montré en chambre pour de +l'argent, ils l'admettent dans leur familiarité.</p> + +<p>7(VI)</p> + +<p>Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le +soulève davantage que le grand jeu: cela va du pair avec la crapule. Je +voudrais bien voir un homme poli, enjoué, spirituel, fût-il un Catulle +ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de +perdre huit cents pistoles en une séance.</p> + +<p>8 (VI)</p> + +<p>Une personne à la mode ressemble à une fleur bleue qui croît de soi-même +dans les sillons, où elle étouffe les épis, diminue la moisson, et tient +la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beauté que +ce qu'elle emprunte d'un caprice léger qui naît et qui tombe presque +dans le même instant: aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en +parent; demain elle est négligée, et rendue au peuple.</p> + +<p>Une personne de mérite, au contraire, est une fleur qu'on ne désigne pas +par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive pour +sa beauté ou pour son odeur; l'une des grâces de la nature, l'une de ces +choses qui embellissent le monde; qui est de tous les temps et d'une +vogue ancienne et populaire; que nos pères ont estimée, et que nous +estimons après nos pères; à qui le dégoût ou l'antipathie de +quelques-uns ne sauraient nuire: un lis, une rose.</p> + +<p>9 (VI)</p> + +<p>L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle, où il jouit d'un air pur et +d'un ciel serein: il avance d'un bon vent et qui a toutes les apparences +de devoir durer; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvre, +l'orage se déclare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est +submergée: on voit Eustrate revenir sur l'eau et faire quelques efforts; +on espère qu'il pourra du moins se sauver et venir à bord; mais une +vague l'enfonce, on le tient perdu; il paraît une seconde fois, et les +espérances se réveillent, lorsqu'un flot survient et l'abîme: on ne le +revoit plus, il est noyé.</p> + +<p>10 (IV)</p> + +<p>Voiture et Sarrazin étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans +un temps où il semble qu'ils étaient attendus. S'ils s'étaient moins +pressés de venir, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils +fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été alors. Les conversations +légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et +familières, les petites parties où l'on était admis seulement avec de +l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient +revivre: ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir +que peut-être ils excelleraient dans un autre genre; mais les femmes +sont de nos jours ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses, +quelques-unes même tout cela à la fois; le goût de la faveur, le jeu, +les galants, les directeurs ont pris la place, et la défendent contre +les gens d'esprit.</p> + +<p>11 (I)</p> + +<p>Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons, +des chausses à aiguillettes et des bottines; il rêve la veille par où et +comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se +laisse habiller par son tailleur: il y a autant de faiblesse à fuir la +mode qu'à l'affecter.</p> + +<p>12 (IV)</p> + +<p>L'on blâme une mode qui divisant la taille des hommes en deux parties +égales, en prend une tout entière pour le buste, et laisse l'autre pour +le reste du corps; l'on condamne celle qui fait de la tête des femmes la +base d'un édifice à plusieurs étages dont l'ordre et la structure change +selon leurs caprices, qui éloigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne +croissent que pour l'accompagner, qui les relève et les hérisse à la +manière des bacchantes, et semble avoir pourvu à ce que les femmes +changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fière +et audacieuse; on se récrie enfin contre une telle ou une telle mode, +qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant +qu'elle dure, et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut espérer, +qui est de plaire. Il me paraît qu'on devrait seulement admirer +l'inconstance et la légèreté des hommes, qui attachent successivement +les agréments et la bienséance à des choses tout opposées, qui emploient +pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave +et d'ornements les plus sérieux; et que si peu de temps en fasse la +différence.</p> + +<p>13 (VI)</p> + +<p>N... est riche, elle mange bien, elle dort bien; mais les coiffures +changent, et lorsqu'elle y pense le moins, et qu'elle se croit heureuse, +la sienne est hors de mode.</p> + +<p>14 (VI)</p> + +<p>Iphis voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode; il regarde le sien +et en rougit; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour +s'y montrer, et il se cache; le voilà retenu par le pied dans sa chambre +tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une +pâte de senteur; il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la +petite bouche, et il n'y a guère de moments où il ne veuille sourire; il +regarde ses jambes, et se voit au miroir: l'on ne peut être plus content +de personne qu'il l'est de lui-même; il s'est acquis une voix claire et +délicate, et heureusement il parle gras; il a un mouvement de tête, et +je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de +s'embellir; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu'il est +capable de se procurer; il met du rouge, mais rarement, il n'en fait pas +habitude. Il est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et +qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de perles; aussi ne l'ai-je +pas mis dans le chapitre des femmes.</p> + +<p>15 (VI)</p> + +<p>Ces mêmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs +personnes, ils affectent de les négliger dans leurs portraits, comme +s'ils sentaient ou qu'ils prévissent l'indécence et le ridicule où elles +peuvent tomber dès qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou +l'agrément de la nouveauté; ils leur préfèrent une parure arbitraire, +une draperie indifférente, fantaisie du peintre qui ne sont prises ni +sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les moeurs ni la +personne. Ils aiment des attitudes forcées ou immodestes, une manière +dure, sauvage, étrangère, qui font un capitan d'un jeune abbé, et un +matamore d'un homme de robe; une Diane d'une femme de ville; comme d'une +femme simple et timide une amazone ou une Pallas; une Laïs d'une honnête +fille; un Scythe, un Attila, d'un prince qui est bon et magnanime.</p> + +<p>Une mode a à peine détruit une autre mode, qu'elle est abolie par une +plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera +pas la dernière: telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions, un +siècle s'est écoulé, qui a mis toutes ces parures au rang des choses +passées et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait +plus de plaisir à voir, c'est la plus ancienne: aidée du temps et des +années, elle a le même agrément dans les portraits qu'a la saye ou +l'habit romain sur les théâtres, qu'ont la mante, le voile et la tiare +dans nos tapisseries et dans nos peintures.</p> + +<p>Nos pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, +celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes, et des autres +ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie. Nous ne saurions bien +reconnaître cette sorte de bienfait qu'en traitant de même nos +descendants.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en +pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin. Cela ne sied +plus: il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot: +tout se règle par la mode.</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>Celui qui depuis quelque temps à la cour était dévot, et par là, contre +toute raison, peu éloigné du ridicule, pouvait-il espérer de devenir à +la mode?</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>De quoi n'est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si +pour ne la pas manquer il devient dévot?</p> + +<p>19 (IV)</p> + +<p>Les couleurs sont préparées, et la toile est toute prête; mais comment +le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et +mille figures? Je le peins dévot, et je crois l'avoir attrapé; mais il +m'échappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette +mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de dérèglement +de coeur et d'esprit où il sera reconnaissable; mais la mode presse, il +est dévot.</p> + +<p>20 (VI)</p> + +<p>Celui qui a pénétré la cour connaît ce que c'est que vertu et ce que +c'est que dévotion: il ne peut plus s'y tromper.</p> + +<p>21</p> + +<p>(VIII) Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder +sa place soi-même pour le salut, savoir les êtres de la chapelle, +connaître le flanc, savoir où l'on est vu et où l'on n'est pas vu; rêver +dans l'église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner +des ordres et des commissions, y attendre les réponses; avoir un +directeur mieux écouté que l'Évangile; tirer toute sa sainteté et tout +son relief de la réputation de son directeur, dédaigner ceux dont le +directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut; n'aimer +de la parole de Dieu que ce qui s'en prêche chez soi ou par son +directeur, préférer sa messe aux autres messes, et les sacrements donnés +de sa main à ceux qui ont moins de cette circonstance; ne se repaître +que de livres de spiritualité, comme s'il n'y avait ni Évangile, ni +Épîtres des Apôtres, ni morale des Pères; lire ou parler un jargon +inconnu aux premiers siècles; circonstancier à confesse les défauts +d'autrui, y pallier les siens; s'accuser de ses souffrances, de sa +patience; dire comme un péché son peu de progrès dans l'héroïsme; être +en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres; +n'estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu même; +goûter, savourer la prospérité et la faveur, n'en vouloir que pour soi, +ne point aider au mérite, faire servir la piété à son ambition, aller à +son salut par le chemin de la fortune et des dignités: c'est du moins +jusqu'à ce jour le plus bel effort de la dévotion du temps.</p> + +<p>(VII) Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée.</p> + +<p>22 (VII)</p> + +<p>Les dévots ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus +précisément, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Phérécide +passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son +mari, ce leur est assez: laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre +leurs créanciers, se réjouir du malheur d'autrui et en profiter, +idolâtrer les grands, mépriser les petits, s'enivrer de leur propre +mérite, sécher d'envie, mentir, médire, cabaler, nuire, c'est leur état. +Voulez-vous qu'ils empiètent sur celui des gens de bien, qui avec les +vices cachés fuient encore l'orgueil et l'injustice?</p> + +<p>23 (I)</p> + +<p>Quand un courtisan sera humble, guéri du faste et de l'ambition; qu'il +n'établira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents; qu'il sera +équitable, soulagera ses vassaux, payera ses créanciers; qu'il ne sera +ni fourbe ni médisant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours +illégitimes; qu'il priera autrement que des lèvres, et même hors de la +présence du Prince; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord +farouche et difficile; qu'il n'aura point le visage austère et la mine +triste; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura +rendre par une scrupuleuse attention divers emplois très compatibles; +qu'il pourra et qu'il voudra même tourner son esprit et ses soins aux +grandes et laborieuses affaires, à celles surtout d'une suite la plus +étendue pour les peuples et pour tout l'État; quand son caractère me +fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie +l'empêchera, si je ne le nomme pas, de s'y reconnaître: alors je dirai +de ce personnage: «Il est dévot»; ou plutôt: «C'est un homme donné à son +siècle pour le modèle d'une vertu sincère et pour le discernement de +l'hypocrite.»</p> + +<p>24 (VI)</p> + +<p>Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche +sur le coton et sur le duvet; de même il est habillé simplement, mais +commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une +autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises très +déliées, qu'il a un très grand soin de bien cacher. Il ne dit point: Ma +haire et ma discipline, au contraire; il passerait pour ce qu'il est, +pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un +homme dévot: il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il +le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y a +quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment, ouvrez-les: +c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur, et l'Année sainte; +d'autres livres sont sous la clef. S'il marche par la ville, et qu'il +découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu'il soit dévot, +les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l'air recueilli lui sont +familiers: il joue son rôle. S'il entre dans une église, il observe +d'abord de qui il peut être vu; et selon la découverte qu'il vient de +faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à +genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorité +qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il +médite, il pousse des élans et des soupirs; si l'homme de bien se +retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il +entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un +endroit pour se recueillir, et où tout le monde voit qu'il s'humilie: +s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la +chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de +bruit qu'eux pour les faire taire; il reprend sa méditation, qui est +toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-même, et où +il trouve son compte. Il évite une église déserte et solitaire, où il +pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et complies, +tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré: il +aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours; +on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois +jours dans toute l'année, où à propos de rien il jeûne ou fait +abstinence; mais à la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise +poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre: il se fait prier, +presser, quereller pour rompre le carême dès son commencement, et il en +vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une +querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus +forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que +celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve +bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite, +et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il +ne lui fait du moins ni avance ni déclaration; il s'enfuira, il lui +laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même. Il +est encore plus éloigné d'employer pour la flatter et pour la séduire le +jargon de la dévotion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais +avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne +servirait qu'à le rendre très ridicule. Il sait où se trouvent des +femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami; il ne les +abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de +soi dans le public qu'il fait des retraites: qui en effet pourrait en +douter, quand on le revoit paraître avec un visage exténué et d'un homme +qui ne se ménage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent et qui +prospèrent à l'ombre de la dévotion lui conviennent, seulement avec +cette petite différence qu'il néglige celles qui ont vieilli, et qu'il +cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux +faites, c'est son attrait: elles vont, et il va; elles reviennent, et il +revient; elles demeurent, et il demeure; c'est en tous lieux et à toutes +les heures qu'il a la consolation de les voir: qui pourrait n'en être +pas édifié? elles sont dévotes et il est dévot. Il n'oublie pas de tirer +avantage de l'aveuglement de son ami, et de la prévention où il l'a jeté +en sa faveur; tantôt il lui emprunte de l'argent, tantôt il fait si bien +que cet ami lui en offre: il se fait reprocher de n'avoir pas recours à +ses amis dans ses besoins; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole +sans donner un billet, qu'il est bien sûr de ne jamais retirer; il dit +une autre fois, et d'une certaine manière, que rien ne lui manque, et +c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme; il vante quelque autre +fois publiquement la générosité de cet homme, pour le piquer d'honneur +et le conduire à lui faire une grande largesse. Il ne pense point à +profiter de toute sa succession, ni à s'attirer une donation générale de +tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever à un fils, le +légitime héritier: un homme dévot n'est ni avare, ni violent, ni +injuste, ni même intéressé; Onuphre n'est pas dévot, mais il veut être +cru tel, et par une parfaite, quoique fausse imitation de la piété, +ménager sourdement ses intérêts: aussi ne se joue-t-il pas à la ligne +directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout +à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il y a là des +droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse point sans +faire de l'éclat (et il l'appréhende), sans qu'une pareille entreprise +vienne aux oreilles du Prince, à qui il dérobe sa marche, par la crainte +qu'il a d'être découvert et de paraître ce qu'il est. Il en veut à la +ligne collatérale: on l'attaque plus impunément; il est la terreur des +cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami +déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour +l'héritier légitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants, +et il faut que celui-ci le déshérite, s'il veut que ses parents +recueillent sa succession; si Onuphre ne trouve pas jour à les en +frustrer à fond, il leur en ôte du moins une bonne partie: une petite +calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ce pieux +dessein, et c'est le talent qu'il possède à un plus haut degré de +perfection; il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas +laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé en +conscience de décrier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, à qui +il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans +se donner même la peine d'ouvrir la bouche: on lui parle d'Eudoxe, il +sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien; et +il a raison: il en a assez dit.</p> + +<p>25 (VII)</p> + +<p>Riez, Zélie, soyez badine et folâtre à votre ordinaire; qu'est devenue +votre joie? «Je suis riche, dites-vous, me voilà au large, et je +commence à respirer.» Riez plus haut, Zélie, éclatez: que sert une +meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse? +Imitez les grands qui sont nés dans le sein de l'opulence: ils rient +quelquefois, ils cèdent à leur tempérament, suivez le vôtre; ne faites +pas dire de vous, qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de +rente de plus ou de moins vous font passer d'une extrémité à l'autre. +«Je tiens, dites-vous, à la faveur par un endroit.» Je m'en doutais, +Zélie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en +passant, comme autrefois: ne craignez rien, je n'en serai ni plus libre +ni plus familier avec vous; je n'aurai pas une moindre opinion de vous +et de votre poste; je croirai également que vous êtes riche et en +faveur. «Je suis dévote», ajoutez-vous. C'est assez, Zélie, et je dois +me souvenir que ce n'est plus la sérénité et la joie que le sentiment +d'une bonne conscience étale sur le visage; les passions tristes et +austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors: elles mènent +plus loin et l'on ne s'étonne plus de voir, que la dévotion sache encore +mieux que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière et +dédaigneuse.</p> + +<p>26 (IV)</p> + +<p>L'on a été loin depuis un siècle dans les arts, et dans les sciences, +qui toutes ont été poussées à un grand point de raffinement, jusques à +celle du salut, que l'on a réduite en règle et en méthode, et augmentée +de tout ce que l'esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de +plus sublime. La dévotion et la géométrie ont leurs façons de parler, ou +ce qu'on appelle les termes de l'art: celui qui ne les sait pas n'est ni +dévot ni géomètre. Les premiers dévots, ceux même qui ont été dirigés +par les Apôtres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que +la foi et les oeuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien vivre.</p> + +<p>27 (I)</p> + +<p>C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de +la rendre pieuse: instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, et +aux dépens de quoi il ferait sa fortune, il le ménage avec prudence, il +tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le +sacrilège; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son +industrie.</p> + +<p>28 (VIII)</p> + +<p>C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de +distribuer des grâces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur, +à un joueur de flûte, à un flatteur, à un complaisant: ils ont un mérite +fixe et des talents sûrs et connus qui amusent les grands et qui les +délassent de leur grandeur; on sait que Favier est beau danseur, et que +Lorenzani fait de beaux motets. Qui sait au contraire si l'homme dévot a +de la vertu? Il n'y a rien pour lui sur la cassette ni à l'épargne, et +avec raison: c'est un métier aisé à contrefaire, qui, s'il était +récompensé, exposerait le Prince à mettre en honneur la dissimulation et +la fourberie, et à payer pension à l'hypocrite.</p> + +<p>29 (I)</p> + +<p>L'on espère que la dévotion de la cour ne laissera pas d'inspirer la +résidence.</p> + +<p>30 (IV)</p> + +<p>Je ne doute point que la vraie dévotion ne soit la source du repos; elle +fait supporter la vie et rend la mort douce: on n'en tire pas tant de +l'hypocrisie.</p> + +<p>31 (V)</p> + +<p>Chaque heure en soi comme à notre égard est unique: est-elle écoulée une +fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront +pas. Les jours, les mois, les années s'enfoncent et se perdent sans +retour dans l'abîme des temps; le temps même sera détruit: ce n'est +qu'un point dans les espaces immenses de l'éternité, et il sera effacé. +Il y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point +stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la +faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le +plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le +temps même aura disparu? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà +des temps.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_quelques_usages" id="De_quelques_usages"></a><a href="#moeurs">De quelques usages</a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles. Il y en a de tels +que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils +étaient nobles.</p> + +<p>Quelques autres se couchent roturiers, et se lèvent nobles.</p> + +<p>Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers!</p> + +<p>2 (IV)</p> + +<p>Tel abandonne son père, qui est connu et dont l'on cite le greffe ou la +boutique, pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps, +est inconnu et hors de prise; il montre ensuite un gros revenu, une +grande charge, de belles alliances, et pour être noble, il ne lui manque +que des titres.</p> + +<p>3 (VI)</p> + +<p>Réhabilitations, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et +rendu gothique celui de lettres de noblesse autrefois si français et si +usité; se faire réhabiliter suppose qu'un homme devenu riche +originairement est noble, qu'il est d'une nécessité plus que morale +qu'il le soit; qu'à la vérité son père a pu déroger ou par la charrue ou +par la houe, ou par la malle, ou par les livrées; mais qu'il ne s'agit +pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses ancêtres, et de +continuer les armes de sa maison, les mêmes pourtant qu'il a fabriquées, +et tout autres que celles de sa vaisselle d'étain; qu'en un mot les +lettres de noblesse ne lui conviennent plus; qu'elles n'honorent que le +roturier, c'est-à-dire celui qui cherche encore le secret de devenir +riche.</p> + +<p>4 (IV)</p> + +<p>Un homme du peuple, à force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade +faussement qu'il a vu un prodige. Celui qui continue de cacher son âge +pense enfin lui-même être aussi jeune qu'il veut le faire croire aux +autres. De même le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine +de quelque ancien baron ou de quelque châtelain, dont il est vrai qu'il +ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend.</p> + +<p>5 (IV)</p> + +<p>Quelle est la roture un peu heureuse et établie à qui il manque des +armes, et dans ces armes une pièce honorable, des suppôts, un cimier, +une devise, et peut-être le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction +des casques et des heaumes? Le nom et l'usage en sont abolis; il ne +s'agit plus de les porter de front ou de côté, ouverts ou fermés, et +ceux-ci de tant ou de tant de grilles: on n'aime pas les minuties, on +passe droit aux couronnes, cela est plus simple; on s'en croit digne, on +se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine +pudeur qui les empêche de se parer d'une couronne de marquis, trop +satisfaits de la comtale; quelques-uns même ne vont pas la chercher fort +loin, et la font passer de leur enseigne à leur carrosse.</p> + +<p>6 (I)</p> + +<p>Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière +répandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage +et qu'on appelle château, pour être cru noble sur sa parole.</p> + +<p>7 (IV)</p> + +<p>Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient. +Un grand seigneur affecte la principauté, et il use de tant de +précautions, qu'à force de beaux noms, de disputes sur le rang et les +préséances, de nouvelles armes, et d'une généalogie que D'Hozier ne lui +a pas faite, il devient enfin un petit prince.</p> + +<p>8 (VIII)</p> + +<p>Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur de plus grands, +qui de leur part, pour n'avoir rien de commun avec leurs inférieurs, +renoncent volontiers à toutes les rubriques d'honneurs et de +distinctions dont leur condition se trouve chargée, et préfèrent à cette +servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur +piste observent déjà par émulation cette simplicité et cette modestie: +tous ainsi se réduiront par hauteur à vivre naturellement et comme le +peuple. Horrible inconvénient!</p> + +<p>9 (IV)</p> + +<p>Certaines gens portent trois noms, de peur d'en manquer: ils en ont pour +la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur +emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des +particules dès que leur fortune devient meilleure; Celui-ci par la +suppression d'une syllabe fait de son nom obscur un nom illustre; +celui-là par le changement d'une lettre en une autre se travestit, et de +Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourraient +conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, où ils n'ont qu'à +perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent, +avec les grands hommes qui les ont portés. Il s'en trouve enfin qui, nés +à l'ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands ou Italiens, +comme si la roture n'était pas de tout pays, allongent leurs noms +français d'une terminaison étrangère, et croient que venir de bon lieu +c'est venir de loin.</p> + +<p>10 (I)</p> + +<p>Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture, et a fait +évanouir la preuve des quatre quartiers.</p> + +<p>11 (IV)</p> + +<p>À combien d'enfants serait utile la loi qui déciderait que c'est le +ventre qui anoblit! mais à combien d'autres serait-elle contraire!</p> + +<p>12 (IV)</p> + +<p>Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands +princes par une extrémité et par l'autre au simple peuple.</p> + +<p>13 (V)</p> + +<p>Il n'y a rien à perdre à être noble: franchises, immunités, exemptions, +privilèges, que manque-t-il à ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce +soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles? ils ne +sont pas si vains: c'est pour le profit qu'ils en reçoivent. Cela ne +leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas à +chacun en particulier, leurs voeux s'y opposent, je dis même à la +communauté.</p> + +<p>14 (V)</p> + +<p>Je le déclare nettement, afin que l'on s'y prépare et que personne un +jour n'en soit surpris: s'il arrive jamais que quelque grand me trouve +digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un +Geoffroy de la Bruyère, que toutes les chroniques rangent au nombre des +plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la +conquête de la Terre-Sainte: voilà alors de qui je descends en ligne +directe.</p> + +<p>15 (I)</p> + +<p>Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas +vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.</p> + +<p>16 (IV)</p> + +<p>Il y a des choses qui, ramenées à leurs principes et à leur première +institution, sont étonnantes et incompréhensibles. Qui peut concevoir en +effet que certains abbés, à qui il ne manque rien de l'ajustement, de la +mollesse et de la vanité des sexes et des conditions, qui entrent auprès +des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui +l'emportent sur tous les deux, qu'eux-mêmes soient originairement et +dans l'étymologie de leur nom les pères, et les chefs de saints moines +et d'humbles solitaires, et qu'ils en devraient être l'exemple? Quelle +force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage! Et sans parler de plus +grands désordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abbé +en velours gris et à ramages comme une éminence, ou avec des mouches et +du rouge comme une femme?</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>Que les saletés des Dieux, la Vénus, le Ganymède et les autres nudités +du Carrache aient été faites pour des princes de l'Église, et qui se +disent successeurs des Apôtres, le palais Farnèse en est la preuve.</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>Les belles choses le sont moins hors de leur place; les bienséances +mettent la perfection, et la raison met les bienséances. Ainsi l'on +n'entend point une gigue à la chapelle, ni dans un sermon des tons de +théâtre; l'on ne voit point d'images profanes dans les temples, un +CHRIST par exemple et le Jugement de Paris dans le même sanctuaire, ni à +des personnes consacrées à l'Église le train et l'équipage d'un +cavalier.</p> + +<p>19 (VIII)</p> + +<p>Déclarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un +beau salut, la décoration souvent profane, les places retenues et +payées, des livres distribués comme au théâtre, les entrevues et les +rendez-vous fréquents, le murmure et les causeries étourdissantes, +quelqu'un monté sur une tribune qui y parle familièrement, sèchement, et +sans autre zèle que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'à ce qu'un +orchestre, le dirai-je? et des voix qui concertent depuis longtemps se +fassent entendre? Est-ce à moi à m'écrier que le zèle de la maison du +Seigneur me consume, et à tirer le voile léger qui couvre les mystères, +témoins d'une telle indécence? Quoi? parce qu'on ne danse pas encore aux +TT..., me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'Église?</p> + +<p>20 (I)</p> + +<p>L'on ne voit point faire de voeux ni de pèlerinages pour obtenir d'un +saint d'avoir l'esprit plus doux, l'âme plus reconnaissante, d'être plus +équitable et moins malfaisant, d'être guéri de la vanité, de +l'inquiétude et de la mauvaise raillerie.</p> + +<p>21 (I)</p> + +<p>Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de +l'un et de l'autre sexe, qui se rassemblent à certains jours dans une +salle pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que +par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance? Il me +semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins +sévèrement sur l'état des comédiens.</p> + +<p>22 (I)</p> + +<p>Dans ces jours qu'on appelle saints le moine confesse, pendant que le +curé tonne en chaire contre le moine et ses adhérents; telle femme +pieuse sort de l'autel, qui entend au prône qu'elle vient de faire un +sacrilège. N'y a-t-il point dans l'Église une puissance à qui il +appartienne ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps +le pouvoir du barnabite?</p> + +<p>23 (I)</p> + +<p>Il y a plus de rétribution dans les paroisses pour un mariage que pour +un baptême, et plus pour un baptême que pour la confession: l'on dirait +que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par là être +appréciés. Ce n'est rien au fond que cet usage; et ceux qui reçoivent +pour les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui +donnent ne pensent point à les acheter: ce sont peut-être des apparences +qu'on pourrait épargner aux simples et aux indévots.</p> + +<p>24 (VI)</p> + +<p>Un pasteur frais et en parfaite santé, en ligne fin et en point de +Venise, a sa place dans l'oeuvre auprès les pourpres et les fourrures; il +y achève sa digestion, pendant que le Feuillant ou le Récollet quitte sa +cellule et son désert, où il est lié par ses voeux et par la bienséance, +pour venir le prêcher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire, +comme d'une pièce d'étoffe. Vous m'interrompez, et vous dites: «Quelle +censure! et combien elle est nouvelle et peu attendue! Ne voudriez-vous +point interdire à ce pasteur et à son troupeau la parole divine et le +pain de l'Évangile?»—Au contraire, je voudrais qu'il le distribuât +lui-même le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les +places, sur les toits, et que nul ne prétendît à un emploi si grand, si +laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables +de lui mériter les belles offrandes et les riches rétributions qui y +sont attachées. Je suis forcé, il est vrai, d'excuser un curé sur cette +conduite par un usage reçu, qu'il trouve établi, et qu'il laissera à son +successeur; mais c'est cet usage bizarre et dénué de fondement et +d'apparence que je ne puis approuver, et que je goûte encore moins que +celui de se faire payer quatre fois des mêmes obsèques, pour soi, pour +ses droits, pour sa présence, pour son assistance.</p> + +<p>25 (IV)</p> + +<p>Tite, par vingt années de service dans une seconde place, n'est pas +encore digne de la première, qui est vacante: ni ses talents, ni sa +doctrine, ni une vie exemplaire, ni les voeux des paroissiens ne +sauraient l'y faire asseoir. Il naît de dessous terre un autre clerc +pour la remplir. Tite est reculé ou congédié: il ne se plaint pas; c'est +l'usage.</p> + +<p>26 (V)</p> + +<p>«Moi, dit le cheffecier, je suis maître du choeur; qui me forcera d'aller +à matines? mon prédécesseur n'y allait point: suis-je de pire condition? +dois-je laisser avilir ma dignité entre mes mains, ou la laisser telle +que je l'ai reçue?»—«Ce n'est point, dit l'écolâtre, mon intérêt qui +me mène, mais celui de la prébende: il serait bien dur qu'un grand +chanoine fût sujet au choeur, pendant que le trésorier, l'archidiacre, le +pénitencier et le grand vicaire s'en croient exempts.»—«Je suis bien +fondé, dit le prévôt, à demander la rétribution sans me trouver à +l'office: il y a vingt années entières que je suis en possession de +dormir les nuits; je veux finir comme j'ai commencé, et l'on ne me verra +point déroger à mon titre: que me servirait d'être à la tête d'un +chapitre? mon exemple ne tire point à conséquence.» Enfin c'est entre +eux tous à qui ne louera point Dieu, à qui fera voir par un long usage +qu'il n'est point obligé de le faire: l'émulation de ne se point rendre +aux offices divins ne saurait être plus vive ni plus ardente. Les +cloches sonnent dans une nuit tranquille; et leur mélodie, qui réveille +les chantres et les enfants de choeur, endort les chanoines, les plonge +dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux +songes: ils se lèvent tard, et vont à l'église se faire payer d'avoir +dormi.</p> + +<p>27 (IV)</p> + +<p>Qui pourrait s'imaginer, si l'expérience ne nous le mettait devant les +yeux, quelle peine ont les hommes à se résoudre d'eux-mêmes à leur +propre félicité, et qu'on ait besoin de gens d'un certain habit, qui par +un discours préparé, tendre et pathétique, par de certaines inflexions +de voix, par des larmes, par des mouvements qui les mettent en sueur et +qui les jettent dans l'épuisement, fassent enfin consentir un homme +chrétien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource, à ne se +point perdre et à faire son salut?</p> + +<p>28 (IV)</p> + +<p>La fille d'Aristippe est malade et en péril; elle envoie vers son père, +veut se réconcilier avec lui et mourir dans ses bonnes grâces. Cet homme +si sage, le conseil de toute une ville, fera-t-il de lui-même cette +démarche si raisonnable? y entraînera-t-il sa femme? ne faudra-t-il +point pour les remuer tous deux la machine du directeur?</p> + +<p>29 (V)</p> + +<p>Une mère, je ne dis pas qui cède et qui se rend à la vocation de sa +fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une âme avec la sienne, +en répond à Dieu même, en est la caution. Afin qu'une telle mère ne se +perde pas, il faut que sa fille se sauve.</p> + +<p>30 (VI)</p> + +<p>Un homme joue et se ruine: il marie néanmoins l'aînée de ses deux filles +de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville; la cadette est sur le +point de faire ses voeux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de +son père.</p> + +<p>31 (IV)</p> + +<p>Il s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu, de la santé, de la +ferveur et une bonne vocation, mais qui n'étaient pas assez riches pour +faire dans une riche abbaye voeu de pauvreté.</p> + +<p>32 (IV)</p> + +<p>Celle qui délibère sur le choix d'une abbaye ou d'un simple monastère +pour s'y enfermer agite l'ancienne question de l'état populaire et du +despotique.</p> + +<p>33 (IV)</p> + +<p>Faire une folie et se marier par amourette, c'est épouser Mélite, qui +est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins +de bien qu'Aegine qu'on vous propose, et qui avec une riche dot apporte +de riches dispositions à la consumer, et tout votre fonds avec sa dot.</p> + +<p>34 (I)</p> + +<p>Il était délicat autrefois de se marier; c'était un long établissement, +une affaire sérieuse, et qui méritait qu'on y pensât; l'on était pendant +toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise: même table, même +demeure, même lit; l'on n'en était point quitte pour une pension; avec +des enfants et un ménage complet, l'on n'avait pas les apparences et les +délices du célibat.</p> + +<p>35 (V)</p> + +<p>Qu'on évite d'être vu seul avec une femme qui n'est point la sienne, +voilà une pudeur qui est bien placée: qu'on sente quelque peine à se +trouver dans le monde avec des personnes dont la réputation est +attaquée, cela n'est pas incompréhensible. Mais quelle mauvaise honte +fait rougir un homme de sa propre femme, et l'empêche de paraître dans +le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne inséparable, +qui doit faire sa joie, ses délices et toute sa société; avec celle +qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le +mérite, la vertu, l'alliance lui font honneur? Que ne commence-t-il par +rougir de son mariage?</p> + +<p>Je connais la force de la coutume, et jusqu'où elle maîtrise les esprits +et contraint les moeurs, dans les choses même les plus dénuées de raison +et de fondement; je sens néanmoins que j'aurais l'impudence de me +promener au Cours, et d'y passer en revue avec une personne qui serait +ma femme.</p> + +<p>36 (V)</p> + +<p>Ce n'est pas une honte ni une faute à un jeune homme que d'épouser une +femme avancée en âge; c'est quelquefois prudence, c'est précaution. +L'infamie est de se jouer de sa bienfactrice par des traitements +indignes, et qui lui découvrent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et +d'un ingrat. Si la fiction est excusable, c'est où il faut feindre de +l'amitié; s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion où il y +aurait de la dureté à être sincère.—Mais elle vit longtemps.— +Aviez-vous stipulé qu'elle mourût après avoir signé votre fortune et +l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus après ce grand ouvrage +qu'à retenir son haleine, qu'à prendre de l'opium ou de la ciguë? +A-t-elle tort de vivre? Si même vous mourez avant celle dont vous aviez +déjà réglé les funérailles, à qui vous destiniez la grosse sonnerie et +les beaux ornements, en est-elle responsable?</p> + +<p>37 (I)</p> + +<p>Il y a depuis longtemps dans le monde une manière de faire valoir son +bien, qui continue toujours d'être pratiquée par d'honnêtes gens, et +d'être condamnée par d'habiles docteurs.</p> + +<p>38 (IV)</p> + +<p>On a toujours vu dans la république de certaines charges qui semblent +n'avoir été imaginées la première fois que pour enrichir un seul aux +dépens de plusieurs; les fonds ou l'argent des particuliers y coule sans +fin et sans interruption. Dirai-je qu'il n'en revient plus ou qu'il n'en +revient que tard? C'est un gouffre, c'est une mer qui reçoit les eaux +des fleuves; et qui ne les rend pas; ou si elles les rend, c'est par des +conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paraisse, ou qu'elle en +soit moins grosse et moins enflée; ce n'est qu'après en avoir joui +longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir.</p> + +<p>39 (VI)</p> + +<p>Le fonds perdu, autrefois si sûr, si religieux et si inviolable, est +devenu avec le temps, et par les soins de ceux qui en étaient chargés, +un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de +thésauriser? Entrerai-je dans le huitième denier, ou dans les aides? +serai-je avare, partisan, ou administrateur?</p> + +<p>40 (VII)</p> + +<p>Vous avez une pièce d'argent, ou même une pièce d'or; ce n'est pas +assez, c'est le nombre qui opère: faites-en, si vous pouvez, un amas +considérable et qui s'élève en pyramide, et je me charge du reste. Vous +n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni expérience, qu'importe? +ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous +vous couvrirez devant votre maître, si vous en avez; il sera même fort +éminent, si avec votre métal, qui de jour à autre se multiplie, je ne +fais en sorte qu'il se découvre devant vous.</p> + +<p>41 (IV)</p> + +<p>Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement de juges pour une +affaire juste, capitale, et où il y va de toute sa fortune: elle saura +peut-être dans cinq années quels seront ses juges, et dans quel tribunal +elle doit plaider le reste de sa vie.</p> + +<p>42 (IV)</p> + +<p>L'on applaudit à la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux +d'interrompre les avocats au milieu de leur action, de les empêcher +d'être éloquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux +preuves toutes sèches qui établissent leurs causes et le droit de leurs +parties; et cette pratique si sévère, qui laisse aux orateurs le regret +de n'avoir pas prononcé les plus beaux traits de leurs discours, qui +bannit l'éloquence du seul endroit où elle est en sa place, et va faire +du Parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide +et sans réplique, qui est celle de l'expédition: il est seulement à +désirer qu'elle fût moins oubliée en toute autre rencontre, qu'elle +réglât au contraire les bureaux comme les audiences, et qu'on cherchât +une fin aux écritures, comme on a fait aux plaidoyers.</p> + +<p>43 (I)</p> + +<p>Le devoir des juges est de rendre la justice; leur métier, de la +différer. Quelques-uns savent leur devoir, et font leur métier.</p> + +<p>44 (I)</p> + +<p>Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur; car ou il se défie +de ses lumières et même de sa probité, ou il cherche à le prévenir, ou +il lui demande une injustice.</p> + +<p>45 (IV)</p> + +<p>Il se trouve des juges auprès de qui la faveur, l'autorité, les droits +de l'amitié et de l'alliance nuisent à une bonne cause, et qu'une trop +grande affectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes.</p> + +<p>46 (IV)</p> + +<p>Le magistrat coquet ou galant est pire dans les conséquences que le +dissolu: celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait +souvent par où aller jusqu'à lui; celui-là est ouvert par mille faibles +qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes à qui il veut +plaire.</p> + +<p>47 (IV)</p> + +<p>Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la +république, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la +prêtrise. L'homme de robe ne saurait guère danser au bal, paraître aux +théâtres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir à son +propre avilissement; et il est étrange qu'il ait fallu une loi pour +régler son extérieur, et le contraindre ainsi à être grave et plus +respecté.</p> + +<p>48 (IV)</p> + +<p>Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage, et en montant des +moindres conditions jusques aux plus grandes, on remarque dans toutes un +temps de pratique et d'exercice qui prépare aux emplois, où les fautes +sont sans conséquence, et mènent au contraire à la perfection. La guerre +même, qui ne semble naître et durer que par la confusion et le désordre, +a ses préceptes; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en +rase campagne sans l'avoir appris, et l'on s'y tue méthodiquement. Il y +a l'école de la guerre: où est l'école du magistrat? Il y a un usage, +des lois, des coutumes: où est le temps, et le temps assez long que l'on +emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai et l'apprentissage +d'un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la +consignation a fait un juge, est de décider souverainement des vies et +des fortunes des hommes.</p> + +<p>49 (IV)</p> + +<p>La principale partie de l'orateur, c'est la probité: sans elle il +dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite +faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui +il parle; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit +qu'ils sont payés pour dire des injures.</p> + +<p>50</p> + +<p>(V) «Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit lui est +acquis. Mais je l'attends à cette petite formalité; s'il l'oublie, il +n'y revient plus, et conséquemment il perd sa somme, ou il est +incontestablement déchu de son droit; or il oubliera cette formalité.» +Voilà ce que j'appelle une conscience de praticien.</p> + +<p>(I) Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison, +de sagesse et d'équité, ce serait précisément la contradictoire de celle +qui dit que la forme emporte le fond.</p> + +<p>51 (IV)</p> + +<p>La question est une invention merveilleuse et tout à fait sûre pour +perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui +est né robuste.</p> + +<p>52 (VI)</p> + +<p>Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un innocent condamné +est l'affaire de tous les honnêtes gens.</p> + +<p>Je dirai presque de moi: «Je ne serai pas voleur ou meurtrier.»—«Je ne +serai pas un jour puni comme tel», c'est parler bien hardiment.</p> + +<p>Une condition lamentable est celle d'un homme innocent à qui la +précipitation et la procédure ont trouvé un crime; celle même de son +juge peut-elle l'être davantage?</p> + +<p>53 (VI)</p> + +<p>Si l'on me racontait qu'il s'est trouvé autrefois un prévôt; ou l'un de +ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui +les connaissait tous depuis longtemps de nom et de visage; savait leurs +vols, j'entends l'espèce, le nombre et la quantité, pénétrait si avant +dans toutes ces profondeurs, et était si initié dans tous ces affreux +mystères qu'il sut rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avait +pris dans la foule au sortir d'une assemblée, et dont il était sur le +point de faire de l'éclat, que le Parlement intervint dans cette +affaire, et fit le procès à cet officier: je regarderais cet événement +comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et à qui le temps +ôte la croyance: comment donc pourrais-je croire qu'on doive présumer +par des faits récents, connus et circonstanciés, qu'une connivence si +pernicieuse dure encore, qu'elle ait même tourné en jeu et passé en +coutume?</p> + +<p>54 (IV)</p> + +<p>Combien d'hommes qui sont forts contre les faibles, fermes et +inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls égards pour +les petits, rigides et sévères dans les minutes, qui refusent les petits +présents, qui n'écoutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les +femmes seules peuvent corrompre!</p> + +<p>55 (I)</p> + +<p>Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans +une grande faveur perde un procès.</p> + +<p>56 (V)</p> + +<p>Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre à être +écoutés comme des oracles; chacun les tire de son côté et les interprète +à sa manière, je veux dire selon ses désirs ou ses intérêts.</p> + +<p>57 (V)</p> + +<p>Il est vrai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe +moins la dernière volonté qu'elle ne leur ôte avec la vie l'irrésolution +et l'inquiétude. Un dépit, pendant qu'ils vivent, les fait tester; ils +s'apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n'ont pas +moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table; +ils les comptent par les années. Un second se trouve détruit par un +troisième, qui est anéanti lui-même par un autre mieux digéré, et +celui-ci encore par un cinquième olographe. Mais si le moment, ou la +malice, ou l'autorité manque à celui qui a intérêt de le supprimer, il +faut qu'il en essuie les clauses et les conditions; car appert-il mieux +des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier +acte, signé de leur main, et après lequel ils n'ont pas du moins eu le +loisir de vouloir tout le contraire?</p> + +<p>58 (V)</p> + +<p>S'il n'y avait point de testaments pour régler le droit des héritiers, +je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour régler les différends +des hommes: les juges seraient presque réduits à la triste fonction +d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les +lanternes des chambres, au parquet, à la porte ou dans la salle du +magistrat? des héritiers ab intestat? Non, les lois ont pourvu à leurs +partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une +clause ou d'un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent +d'un testament fait avec loisir, avec maturité, par un homme grave, +habile, consciencieux, et qui a été aidé d'un bon conseil: d'un acte où +le praticien n'a rien obmis de son jargon et de ses finesses ordinaires; +il est signé du testateur et des témoins publics, il est parafé: et +c'est en cet état qu'il est cassé et déclaré nul.</p> + +<p>59 (V)</p> + +<p>Titius assiste à la lecture d'un testament avec des yeux rouges et +humides, et le coeur serré de la perte de celui dont il espère recueillir +la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la +ville, un troisième le rend maître d'une terre à la campagne; il y a une +clause qui, bien entendue, lui accorde une maison située au milieu de +Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles: son affliction +augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? Il +se voit officier, logé aux champs et à la ville, meublé de même; il se +voit une bonne table et un carrosse: Y avait-il au monde un plus honnête +homme que le défunt, un meilleur homme? Il y a un codicille, il faut le +lire: il fait Maevius légataire universel, et il renvoie Titius dans son +faubourg, sans rentes, sans titres, et le met à pied. Il essuie ses +larmes: c'est à Maevius à s'affliger.</p> + +<p>60 (V)</p> + +<p>La loi qui défend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette +défense le fer, le poison, le feu, l'eau, les embûches, la force +ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir à l'homicide? La loi +qui ôte aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner réciproquement, +n'a-t-elle connu que les voies directes et immédiates de donner? +a-t-elle manqué de prévoir les indirectes? a-t-elle introduit les +fidéicommis, ou si même elle les tolère? Avec une femme qui nous est +chère et qui nous survit, lègue-t-on son bien à un ami fidèle par un +sentiment de reconnaissance pour lui, ou plutôt par une extrême +confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de +ce qu'on lui lègue? Donne-t-on à celui que l'on peut soupçonner de ne +devoir pas rendre à la personne à qui en effet l'on veut donner? Faut-il +se parler, faut-il s'écrire, est-il besoin de pacte ou de serments pour +former cette collusion? Les hommes ne sentent-ils pas en cette rencontre +ce qu'ils peuvent espérer les uns des autres? Et si au contraire la +propriété d'un tel bien est dévolue au fidéicommissaire, pourquoi +perd-il sa réputation à le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les +vaudevilles? Voudrait-on le comparer au dépositaire qui trahit le dépôt, +à un domestique qui vole l'argent que son maître lui envoie porter? On +aurait tort: y a-t-il de l'infamie à ne pas faire une libéralité, et à +conserver pour soi ce qui est à soi? Étrange embarras, horrible poids +que le fidéicommis! Si par la révérence des lois on se l'approprie, il +ne faut plus passer pour homme de bien; si par le respect d'un ami mort +l'on suit ses intentions en le rendant à sa veuve, on est +confidentiaire, on blesse la loi.—Elle cadre donc bien mal avec +l'opinion des hommes?—Cela peut être; et il ne me convient pas de dire +ici: «La loi pèche», ni: «Les hommes se trompent.»</p> + +<p>61 (VIII)</p> + +<p>J'entends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies: «Tel +et tel corps se contestent l'un à l'autre la préséance; le mortier et la +pairie se disputent le pas.» Il me paraît que celui des deux qui évite +de se rencontrer aux assemblées est celui qui cède, et qui sentant son +faible, juge lui-même en faveur de son concurrent.</p> + +<p>62 (IV)</p> + +<p>Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux; que ne lui fournit-il +point? Sa protection le rend audacieux; il est impunément dans sa +province tout ce qui lui plaît d'être, assassin, parjure; il brûle ses +voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le Prince se +mêle lui-même de sa punition.</p> + +<p>63 (VI)</p> + +<p>Ragoûts, liqueurs, entrées, entremets, tous mots qui devraient être +barbares et inintelligibles en notre langue; et s'il est vrai qu'ils ne +devraient pas être d'usage en pleine paix, où ils ne servent qu'à +entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils être entendus +dans le temps de la guerre et d'une misère publique, à la vue de +l'ennemi, à la veille d'un combat, pendant un siège? Où est-il parlé de +la table de Scipion ou de celle de Marius? Ai-je lu quelque part que +Miltiade, qu'Épaminondas, qu'Agésilas aient fait une chère délicate? Je +voudrais qu'on ne fît mention de la délicatesse, de la propreté et de la +somptuosité des généraux, qu'après n'avoir plus rien à dire sur leur +sujet, et s'être épuisé sur les circonstances d'une bataille gagnée et +d'une ville prise; j'aimerais même qu'ils voulussent se priver de cet +éloge.</p> + +<p>64 (VI)</p> + +<p>Hermippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodités; il +leur sacrifie l'usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance. Il les +cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il +ne néglige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une +étude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une +découverte. Il laisse aux autres hommes le dîner et le souper, à peine +en admet-il les termes; il mange quand il a faim, et les mets seulement +où son appétit le porte. Il voit faire son lit: quelle main assez +adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir? +Il sort rarement de chez soi; il aime la chambre, où il n'est ni oisif +ni laborieux, où il n'agit point, où il tracasse, et dans l'équipage +d'un homme qui a pris médecine. On dépend servilement d'un serrurier et +d'un menuisier, selon ses besoins: pour lui, s'il faut limer, il a une +lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher. +Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et +meilleurs et plus commodes à son gré que ceux mêmes dont les ouvriers se +servent: il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom, +productions de son esprit, et dont il a presque oublié l'usage. Nul ne +se peut comparer à lui pour faire en peu de temps et sans peine un +travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa +garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la manière dont il a su +tourner sa chambre: combien de pas épargnés dans le cours d'une vie! +Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire à soi, et +une porte s'ouvre: quelle fatigue! voilà un mouvement de trop, qu'il +sait s'épargner, et comment? c'est un mystère qu'il ne révèle point. Il +est, à la vérité, un grand maître pour le ressort et pour la mécanique, +pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour +de son appartement d'ailleurs que de la fenêtre; il a trouvé le secret +de monter et de descendre autrement que par l'escalier, et il cherche +celui d'entrer et de sortir plus commodément que par la porte.</p> + +<p>65 (I)</p> + +<p>Il y a déjà longtemps que l'on improuve les médecins, et que l'on s'en +sert; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils +dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la +prélature, et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se +portent bien deviennent malades; il leur faut des gens dont le métier +soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes +pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé, et +bien payé.</p> + +<p>66 (IV)</p> + +<p>Un bon médecin est celui qui a des remèdes spécifiques, ou s'il en +manque, qui permet à ceux qui les ont de guérir son malade.</p> + +<p>67 (IV)</p> + +<p>La témérité des charlatans, et leurs tristes succès, qui en sont les +suites, font valoir la médecine et les médecins: si ceux-ci laissent +mourir, les autres tuent.</p> + +<p>68 (VIII)</p> + +<p>Carro Carri débarque avec une recette qu'il appelle un prompt remède, et +qui quelquefois est un poison lent; c'est un bien de famille, mais +amélioré en ses mains: de spécifique qu'il était contre la colique, il +guérit de la fièvre quarte, de la pleurésie, de l'hydropisie, de +l'apoplexie, de l'épilepsie. Forcez un peu votre mémoire, nommez une +maladie, la première qui vous viendra en l'esprit: l'hémorragie, +dites-vous? il la guérit. Il ne ressuscite personne, il est vrai; il ne +rend pas la vie aux hommes; mais il les conduit nécessairement jusqu'à +la décrépitude, et ce n'est que par hasard que son père et son aïeul, +qui avaient ce secret, sont morts fort jeunes. Les médecins reçoivent +pour leurs visites ce qu'on leur donne; quelques-uns se contentent d'un +remerciement: Carro Carri est si sûr de son remède, et de l'effet qui en +doit suivre, qu'il n'hésite pas de s'en faire payer d'avance, et de +recevoir avant que de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il +n'en est que plus digne de son application et de son remède. Commencez +par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de +constitution, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez +pas ensuite plus inquiet que lui de votre guérison. L'émulation de cet +homme a peuplé le monde de noms en O et en I, noms vénérables, qui +imposent aux malades et aux maladies. Vos médecins, Fagon, et de toutes +les facultés, avouez-le, ne guérissent pas toujours, ni sûrement; ceux +au contraire qui ont hérité de leurs pères la médecine pratique, et à +qui l'expérience est échue par succession, promettent toujours, et avec +serments, qu'on guérira. Qu'il est doux aux hommes de tout espérer d'une +maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien à l'agonie! +La mort surprend agréablement et sans s'être fait craindre; on la sent +plus tôt qu'on n'a songé à s'y préparer et à s'y résoudre. Ô Fagon +Esculape! faites régner sur toute la terre le quinquina et l'émétique; +conduisez à sa perfection la science des simples, qui sont donnés aux +hommes pour prolonger leur vie; observez dans les cures, avec plus de +précision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les +temps, les symptômes et les complexions; guérissez de la manière seule +qu'il convient à chacun d'être guéri; chassez des corps, où rien ne vous +est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus +invétérées; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont +incurables; laissez à Corinne, à Lesbie, à Canidie, à Trimalcion et à +Carpus la passion ou la fureur des charlatans.</p> + +<p>69 (IV)</p> + +<p>L'on souffre dans la république les chiromanciens et les devins, ceux +qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connaissent le +passé par le mouvement du sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans +un vase d'eau la claire vérité; et ces gens sont en effet de quelque +usage: ils prédisent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles +qu'elles épouseront leurs amants, consolent les enfants dont les pères +ne meurent point, et charment l'inquiétude des jeunes femmes qui ont de +vieux maris; ils trompent enfin à très vil prix ceux qui cherchent à +être trompés.</p> + +<p>70 (IV)</p> + +<p>Que penser de la magie et du sortilège? La théorie en est obscure, les +principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire; mais il +y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont +vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent: les +admettre tous ou les nier tous paraît un égal inconvénient; et j'ose +dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui +sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes +crédules et les esprits forts.</p> + +<p>71 (I)</p> + +<p>L'on ne peut guère charger l'enfance de la connaissance de trop de +langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son application à +l'en instruire; elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et +elles leur ouvrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile +et agréable érudition. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge un +peu plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force +de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer; et si +l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même +temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire; c'est borner à +la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin; et qui demande +des choses; c'est au moins avoir perdu les premières et les plus belles +années de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque +tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément; que la mémoire +est neuve, prompte et fidèle; que l'esprit et le coeur sont encore vides +de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs +travaux par ceux de qui l'on dépend. Je suis persuadé que le petit +nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de +l'oubli de cette pratique.</p> + +<p>72 (VI)</p> + +<p>L'étude des textes ne peut jamais être assez recommandée; c'est le +chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre +d'érudition. Ayez les choses de la première main; puisez à la source; +maniez, remaniez le texte; apprenez-le de mémoire; citez-le dans les +occasions; songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue +et dans ses circonstances; conciliez un auteur original, ajustez ses +principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs +se sont trouvés dans le cas où je désire que vous soyez: n'empruntez +leurs lumières et ne suivez leurs vues qu'où les vôtres seraient trop +courtes; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous +échapper; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y +demeurent: vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, +dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que +vous n'êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont +invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent +court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si chargés d'une vaine et +fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni +à eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette méthode +d'étudier, que c'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme +à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte +sous le poids des commentaires; et qu'elle a en cela agi contre soi-même +et contre ses plus chers intérêts, en multipliant les lectures, les +recherches et le travail, qu'elle cherchait à éviter.</p> + +<p>73 (VII)</p> + +<p>Qui règle les hommes dans leur manière de vivre et d'user des aliments? +La santé et le régime? Cela est douteux. Une nation entière mange les +viandes après les fruits, une autre fait tout le contraire; quelques-uns +commencent leurs repas par de certains fruits, et les finissent par +d'autres: est-ce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur santé +que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des +collets, eux qui ont eu si longtemps la poitrine découverte? Est-ce par +bienséance, surtout dans un temps où ils avaient trouvé le secret de +paraître nus tout habillés? Et d'ailleurs les femmes, qui montrent leur +gorge et leurs épaules, sont-elles d'une complexion moins délicate que +les hommes, ou moins sujettes qu'eux aux bienséances? Quelle est la +pudeur qui engage celles-ci à couvrir leurs jambes et presque leurs +pieds, et qui leur permet d'avoir les bras nus au-dessus du coude? Qui +avait mis autrefois dans l'esprit des hommes qu'on était à la guerre ou +pour se défendre ou pour attaquer, et qui leur avait insinué l'usage des +armes offensives et des défensives? Qui les oblige aujourd'hui de +renoncer à celles-ci, et pendant qu'ils se bottent pour aller au bal, de +soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs exposés à tout le +feu d'une contrescarpe? Nos pères, qui ne jugeaient pas une telle +conduite utile au Prince et à la patrie, étaient-ils sages ou insensés? +Et nous-mêmes, quels héros célébrons-nous dans notre histoire? Un +Guesclin, un Clisson, un Foix, un Boucicaut, qui tous ont porté l'armet +et endossé une cuirasse.</p> + +<p>Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la +proscription de quelques autres? Ainsi a péri: la voyelle qui le +commence, et si propre pour l'élision, n'a pu le sauver; il a cédé à un +autre monosyllabe, et qui n'est au plus que son anagramme. Certes est +beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son déclin: la +poésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le +disent en prose, et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages. +Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et par la facilité +qu'il y avait à le couler dans le style, et par son origine, qui est +française. Moult, quoique latin, était dans son temps d'un même mérite, +et je ne vois pas par où beaucoup l'emporte sur lui. Quelle persécution +le car n'a-t-il pas essuyée! et s'il n'eût trouvé de la protection parmi +les gens polis, n'était-il pas banni honteusement d'une langue à qui il +a rendu de si longs services, sans qu'on sût quel mot lui substituer? +Cil a été dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue française; +il est douloureux pour les poètes qu'il ait vieilli. Douloureux ne vient +pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou +chaloureux: celui-ci se passe, bien que ce fût une richesse pour la +langue, et qu'il se dise fort juste où chaud ne s'emploie +qu'improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux; haine, +haineux; peine, peineux, fruit, fructueux; pitié, piteux; joie, jovial; +foi, féal; cour, courtois; gîte, gisant; baleine, balené; vanterie, +vantard; mensonge, mensonger; coutume, coutumier: comme part maintient +partial; point, pointu et pointilleux; ton, tonnant; son, sonore; frein, +effréné; front, effronté; ris, ridicule; loi, loyal; coeur, cordial; +bien, bénin; mal, malicieux. Heur se plaçait où bonheur ne saurait +entrer; il a fait heureux, qui est si français, et il a cessé de l'être: +si quelques poètes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la +contrainte de la mesure. Issue prospère, et vient d'issir, qui est +aboli. Fin subsiste sans conséquence pour finer, qui vient de lui, +pendant que cesse et cesser règnent également. Verd ne fait plus +verdoyer, ni fête, fétoyer, ni larme, larmoyer, ni deuil, se douloir, se +condouloir, ni joie, s'éjouir, bien qu'il fasse toujours se réjouir, se +conjouir, ainsi qu'orgueil, s'enorgueillir. On a dit gent, le corps +gent: ce mot si facile non seulement est tombé, l'on voit même qu'il a +entraîné gentil dans sa chute. On dit diffamé, qui dérive de fame, qui +ne s'entend plus: On dit curieux, dérivé de cure, qui est hors d'usage. +Il y avait à gagner de dire si que pour de sorte que ou de manière que, +de moi au lieu de pour moi ou de quant à moi, de dire je sais que c'est +qu'un mal, plutôt que je sais ce que c'est qu'un mal, soit par +l'analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent à avoir un mot +de moins à placer dans l'oraison. L'usage a préféré par conséquent à par +conséquence, et en conséquence à en conséquent, façons de faire à +manières de faire, et manières d'agir à façons d'agir...; dans les verbes, +travailler à ouvrer, être accoutumé à souloir, convenir à duire, faire +du bruit à bruire, injurier à vilainer, piquer à poindre, faire +ressouvenir à ramentevoir...; et dans les noms, pensées à pensers, un si +beau mot, et dont le vers se trouvait si bien, grandes actions à +prouesses, louanges à loz, méchanceté à mauvaistié, porte à huis, navire +à nef, armée à ost, monastère à monstier, prairies à prées..., tous mots +qui pouvaient durer ensemble d'une égale beauté, et rendre une langue +plus abondante. L'usage a par l'addition, la suppression, le changement +ou le dérangement de quelques lettres, fait frelater de fralater, +prouver de preuver, profit de proufit, froment de froument, profil de +pourfil, provision de pourveoir, promener de pourmener, et promenade de +pourmenade. Le même usage fait, selon l'occasion, d'habile, d'utile, de +facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des +genres différents: au contraire de vil, vile, subtil, subtile, selon +leur terminaison masculins ou féminins. Il a altéré les terminaisons +anciennes: de scel il a fait sceau; de mantel, manteau; de capel, +chapeau; de coutel, couteau; de hamel, hameau; de damoisel, damoiseau; +de jouvencel, jouvenceau; et cela sans que l'on voie guère ce que la +langue française gagne à ces différences et à ces changements. Est-ce +donc faire pour le progrès d'une langue, que de déférer à l'usage? +Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique? +Faudrait-il, dans une langue vivante, écouter la seule raison qui +prévient les équivoques, suit la racine des mots et le rapport qu'ils +ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison +d'ailleurs veut qu'on suive l'usage?</p> + +<p>Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, ou si nous l'emportons sur eux +par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clarté et la +brièveté du discours, c'est une question souvent agitée, toujours +indécise. On ne la terminera point en comparant, comme l'on fait +quelquefois, un froid écrivain de l'autre siècle aux plus célèbres de +celui-ci, ou les vers de Laurent, payé pour ne plus écrire, à ceux de +Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette +matière, opposer siècle à siècle, et excellent ouvrage à excellent +ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à +ces deux-ci, qu'une tradition nous a conservés, sans nous en marquer le +temps ni l'auteur:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Bien à propos s'en vint Ogier en France</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour le païs de mescreans monder:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ja n'est besoin de conter sa vaillance,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Puisqu'ennemis n'osoient le regarder.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Or quand il eut tout mis en assurance,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De voyager il voulut s'enharder,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">En Paradis trouva l'eau de jouvance,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dont il se sceut de vieillesse engarder</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Bien à propos.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Puis par cette eau son corps tout decrepite</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Transmué fut par manière subite</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">En jeune gars, frais, gracieux et droit.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Grand dommage est que cecy soit sornettes:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Filles connoy qui ne sont pas jeunettes,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">À qui cette eau de jouvance viendroit</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Bien à propos.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De cettuy preux maints grands clercs ont écrit</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'oncques dangier n'étonna son courage:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Abusé fut par le malin esprit,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'il épousa sous feminin visage.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si piteux cas à la fin découvrit</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sans un seul brin de peur ny de dommage,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dont grand renom par tout le monde acquit,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si qu'on tenoit tres honneste langage</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De cettuy preux.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Bien-tost après fille de Roy s'éprit</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De son amour, qui voulentiers s'offrit</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Au bon Richard en second mariage.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Donc s'il vaut mieux de diable ou femme avoir,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et qui des deux bruït plus en ménage,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ceulx qui voudront, si le pourront sçavoir</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De cettuy preux.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="De_la_chaire" id="De_la_chaire"></a><a href="#moeurs"><i>De la chaire</i></a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette tristesse +évangélique qui en est l'âme ne s'y remarque plus: elle est suppléée par +les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la +régularité du geste, par le choix des mots, et par les longues +énumérations. On n'écoute plus sérieusement la parole sainte: c'est une +sorte d'amusement entre mille autres; c'est un jeu où il y a de +l'émulation et des parieurs.</p> + +<p>2</p> + +<p>(IV) L'éloquence profane est transposée pour ainsi dire du barreau, où +Le Maître, Pucelle et Fourcroy l'ont fait régner, et où elle n'est plus +d'usage, à la chaire, où elle ne doit pas être.</p> + +<p>(I) L'on fait assaut d'éloquence jusqu'au pied de l'autel et en la +présence des mystères. Celui qui écoute s'établit juge de celui qui +prêche, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par +le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire. +L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en +une chose, que, comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne +pensent pas aussi à le devenir.</p> + +<p>(IV) Un apprenti est docile, il écoute son maître, il profite de ses +leçons, et il devient maître. L'homme indocile critique le discours du +prédicateur, comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chrétien +ni raisonnable.</p> + +<p>3 (I)</p> + +<p>Jusqu'à ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes +Écritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement, +les orateurs et les déclamateurs seront suivis.</p> + +<p>4 (I)</p> + +<p>Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais pathétique, +les antithèses, les figures outrées ont fini: les portraits finiront, et +feront place à une simple explication de l'Évangile, jointe aux +mouvements qui inspirent la conversion.</p> + +<p>5 (VIII)</p> + +<p>Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ne daignais pas +espérer de notre siècle, est enfin venu. Les courtisans, à force de goût +et de connaître les bienséances, lui ont applaudi; ils ont, chose +incroyable! abandonné la chapelle du Roi, pour venir entendre avec le +peuple la parole de Dieu annoncée par cet homme apostolique. La ville +n'a pas été de l'avis de la cour: où il a prêché, les paroissiens ont +déserté, jusqu'aux marguilliers ont disparu; les pasteurs ont tenu +ferme, mais les ouailles se sont dispersées, et les orateurs voisins en +ont grossi leur auditoire. Je devais le prévoir, et ne pas dire qu'un +tel homme n'avait qu'à se montrer pour être suivi, et qu'à parler pour +être écouté: ne savais-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes +choses, la force indomptable de l'habitude? Depuis trente années on +prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs; on +court ceux qui peignent en grand ou en miniature. Il n'y a pas longtemps +qu'ils avaient des chutes ou des transitions ingénieuses, quelquefois +même si vives et si aiguës qu'elles pouvaient passer pour épigrammes: +ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux. +Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois +sujets admirables de vos attentions: ils prouveront une telle chose dans +la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, +et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu +d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point; d'une autre +vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et +c'est leur troisième point: de sorte que la première réflexion vous +instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la +seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la dernière +réflexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de +tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois. Enfin, +pour reprendre et abréger cette division et former un plan...—Encore, +dites-vous, et quelles préparations pour un discours de trois quarts +d'heure qui leur reste à faire! Plus ils cherchent à le digérer et à +l'éclaircir, plus ils m'embrouillent.—Je vous crois sans peine, et +c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'idées qui reviennent à +la même, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs. Il +semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la +conversion soit attachée à ces énormes partitions. Comment néanmoins +serait-on converti par de tels apôtres, si l'on ne peut qu'à peine les +entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? Je leur +demanderais volontiers qu'au milieu de leur course impétueuse, ils +voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu, et laisser +souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues! Le temps des +homélies n'est plus; les Basiles, les Chrysostomes ne le ramèneraient +pas; on passerait en d'autres diocèses pour être hors de la portée de +leur voix et de leurs familières instructions. Le commun des hommes aime +les phrases et les périodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose +instruit, content de décider entre un premier et un second point, ou +entre le dernier sermon et le pénultième.</p> + +<p>6 (V)</p> + +<p>Il y a moins d'un siècle qu'un livre français était un certain nombre de +pages latines, où l'on découvrait quelques lignes ou quelques mots en +notre langue. Les passages, les traits et les citations n'en étaient pas +demeurés là: Ovide et Catulle achevaient de décider des mariages et des +testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des +pupilles. Le sacré et le profane ne se quittaient point; ils s'étaient +glissés ensemble jusque dans la chaire: saint Cyrille, Horace, saint +Cyprien, Lucrèce, parlaient alternativement; les poètes étaient de +l'avis de saint Augustin et de tous les Pères; on parlait latin, et +longtemps, devant des femmes et des marguilliers; on a parlé grec. Il +fallait savoir prodigieusement pour prêcher si mal. Autre temps, autre +usage: le texte est encore latin, tout le discours est français, et d'un +beau français; l'Évangile même n'est pas cité. Il faut savoir +aujourd'hui très peu de chose pour bien prêcher.</p> + +<p>7 (IV)</p> + +<p>L'on a enfin banni la scolastique de toutes les chaires des grandes +villes, et on l'a reléguée dans les bourgs et dans les villages pour +l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron.</p> + +<p>8 (I)</p> + +<p>C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un +style fleuri, une morale enjouée, des figures réitérées, des traits +brillants et de vives descriptions; mais ce n'est point en avoir assez. +Un meilleur esprit néglige ces ornements étrangers, indignes de servir à +l'Évangile: il prêche simplement, fortement, chrétiennement.</p> + +<p>9 (I)</p> + +<p>L'orateur fait de si belles images de certains désordres, y fait entrer +des circonstances si délicates, met tant d'esprit, de tour et de +raffinement dans celui qui pèche, que si je n'ai pas de pente à vouloir +ressembler à ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque apôtre, +avec un style plus chrétien, me dégoûte des vices dont l'on m'avait fait +une peinture si agréable.</p> + +<p>10 (IV)</p> + +<p>Un beau sermon est un discours oratoire qui est dans toutes ses règles, +purgé de tous ses défauts, conforme aux préceptes de l'éloquence +humaine, et paré de tous les ornements de la rhétorique. Ceux qui +entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule +pensée; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les énumérations où +il se promène, comme dans toutes les élévations où il se jette: ce n'est +une énigme que pour le peuple.</p> + +<p>11 (IV)</p> + +<p>Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre! Les +points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs +de conversion, y ont été traités: quel grand effet n'a-t-il pas dû faire +sur l'esprit et dans l'âme de tous les auditeurs! Les voilà rendus: ils +en sont émus et touchés au point de résoudre dans leur coeur, sur ce +sermon de Théodore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a +prêché.</p> + +<p>12 (I)</p> + +<p>La morale douce et relâchée tombe avec celui qui la prêche; elle n'a +rien qui réveille et qui pique la curiosité d'un homme du monde, qui +craint moins qu'on ne pense une doctrine sévère, et qui l'aime même dans +celui qui fait son devoir en l'annonçant. Il semble donc qu'il y ait +dans l'Église comme deux états qui doivent la partager: celui de dire la +vérité dans toute son étendue, sans égards, sans déguisement; celui de +l'écouter avidement, avec goût, avec admiration, avec éloges, et de n'en +faire cependant ni pis ni mieux.</p> + +<p>13 (IV)</p> + +<p>L'on peut faire ce reproche à l'héroïque vertu des grands hommes, +qu'elle a corrompu l'éloquence, ou du moins amolli le style de la +plupart des prédicateurs. Au lieu de s'unir seulement avec les peuples +pour bénir le Ciel de si rares présents qui en sont venus, ils ont entré +en société avec les auteurs et les poètes; et devenus comme eux +panégyristes, ils ont enchéri sur les épîtres dédicatoires, sur les +stances et sur les prologues; ils ont changé la parole sainte en un +tissu de louanges, justes à la vérité, mais mal placées, intéressées, +que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point à leur +caractère. On est heureux si à l'occasion du héros qu'ils célèbrent +jusque dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du mystère +qu'ils devaient prêcher. Il s'en est trouvé quelques-uns qui ayant +assujetti le saint Évangile, qui doit être commun à tous, à la présence +d'un seul auditeur, se sont vus déconcertés par des hasards qui le +retenaient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chrétiens un discours +chrétien qui n'était pas fait pour eux, et ont été suppléés par d'autres +orateurs, qui n'ont eu le temps que de louer Dieu dans un sermon +précipité.</p> + +<p>14 (I)</p> + +<p>Théodule a moins réussi que quelques-uns de ses auditeurs ne +l'appréhendaient: ils sont contents de lui et de son discours; il a +mieux fait à leur gré que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est +de flatter leur jalousie.</p> + +<p>15 (I)</p> + +<p>Le métier de la parole ressemble en une chose à celui de la guerre: il y +a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>Si vous êtes d'une certaine qualité, et que vous ne vous sentiez point +d'autre talent que celui de faire de froids discours, prêchez, faites de +froids discours: il n'y a rien de pire pour sa fortune que d'être +entièrement ignoré. Théodat a été payé de ses mauvaises phrases et de +son ennuyeuse monotonie.</p> + +<p>17 (I)</p> + +<p>L'on a eu de grands évêchés par un mérite de chaire qui présentement ne +vaudrait pas à son homme une simple prébende.</p> + +<p>18 (I)</p> + +<p>Le nom de ce panégyriste semble gémir sous le poids des titres dont il +est accablé; leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont +distribuées dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caractères +monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique. +Quand sur une si belle montre, l'on a seulement essayé du personnage, et +qu'on l'a un peu écouté, l'on reconnaît qu'il manque au dénombrement de +ses qualités celle de mauvais prédicateur.</p> + +<p>19 (VII)</p> + +<p>L'oisiveté des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir +partout où elles s'assemblent, donnent du nom à de froids orateurs, et +soutiennent quelque temps ceux qui ont décliné.</p> + +<p>20 (VI)</p> + +<p>Devrait-il suffire d'avoir été grand et puissant dans le monde pour être +louable ou non, et, devant le saint autel et dans la chaire de la +vérité, loué et célébré à ses funérailles? N'y a-t-il point d'autre +grandeur que celle qui vient de l'autorité et de la naissance? Pourquoi +n'est-il pas établi de faire publiquement le panégyrique d'un homme qui +a excellé pendant sa vie dans la bonté, dans l'équité, dans la douceur, +dans la fidélité, dans la piété? Ce qu'on appelle une oraison funèbre +n'est aujourd'hui bien reçue du plus grand nombre des auditeurs, qu'à +mesure qu'elle s'éloigne davantage du discours chrétien, ou si vous +l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus près d'un éloge profane.</p> + +<p>21 (I)</p> + +<p>L'orateur cherche par ses discours un évêché; l'apôtre fait des +conversions: il mérite de trouver ce que l'autre cherche.</p> + +<p>22 (I)</p> + +<p>L'on voit des clercs revenir de quelques provinces où ils n'ont pas fait +un long séjour, vains des conversions qu'ils ont trouvées toutes faites, +comme de celles qu'ils n'ont pu faire, se comparer déjà aux Vincents et +aux Xaviers, et se croire des hommes apostoliques: de si grands travaux +et de si heureuses missions ne seraient pas à leur gré payés d'une +abbaye.</p> + +<p>23 (VII)</p> + +<p>Tel tout d'un coup, et sans y avoir pensé la veille, prend du papier, +une plume, dit en soi-même: «Je vais faire un livre», sans autre talent +pour écrire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles. Je lui crie +inutilement: «Prenez une scie, Dioscore, sciez, ou bien tournez, ou +faites une jante de roue; vous aurez votre salaire.» Il n'a point fait +l'apprentissage de tous ces métiers. «Copiez donc, transcrivez, soyez au +plus correcteur d'imprimerie, n'écrivez point.» Il veut écrire et faire +imprimer; et parce qu'on n'envoie pas à l'imprimeur un cahier blanc, il +le barbouille de ce qui lui plaît: il écrirait volontiers que la Seine +coule à Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est +à la pluie; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre +l'État, et qu'il ne fera point d'autre désordre dans le public que de +lui gâter le goût et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il +passe à l'examen, il est imprimé, et à la honte du siècle, comme pour +l'humiliation des bons auteurs, réimprimé. De même un homme dit en son +coeur: «Je prêcherai», et il prêche; le voilà en chaire, sans autre +talent ni vocation que le besoin d'un bénéfice.</p> + +<p>24 (I)</p> + +<p>Un clerc mondain ou irréligieux, s'il monte en chaire, est déclamateur.</p> + +<p>Il y a au contraire des hommes saints, et dont le seul caractère est +efficace pour la persuasion: ils paraissent, et tout un peuple qui doit +les écouter est déjà ému et comme persuadé par leur présence; le +discours qu'ils vont prononcer fera le reste.</p> + +<p>25 (IV)</p> + +<p>L'. de Meaux et le P. Bourdaloue me rappellent Démosthène et Cicéron. +Tous deux, maîtres dans l'éloquence de la chaire, ont eu le destin des +grands modèles: l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais +copistes.</p> + +<p>26 (V)</p> + +<p>L'éloquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de +l'orateur, est cachée, connue de peu de personnes et d'une difficile +exécution: quel art en ce genre pour plaire en persuadant! Il faut +marcher par des chemins battus, dire ce qui a été dit, et ce que l'on +prévoit que vous allez dire. Les matières sont grandes, mais usées et +triviales; les principes sûrs, mais dont les auditeurs pénètrent les +conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes; +mais qui peut traiter le sublime? Il y a des mystères que l'on doit +expliquer, et qui s'expliquent mieux par une leçon de l'école que par un +discours oratoire. La morale même de la chaire, qui comprend une matière +aussi vaste et aussi diversifiée que le sont les moeurs des hommes, roule +sur les mêmes pivots, retrace les mêmes images, et se prescrit des +bornes bien plus étroites que la satire: après l'invective commune +contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus à +l'orateur qu'à courir à la fin de son discours et à congédier +l'assemblée. Si quelquefois on pleure, si on est ému, après avoir fait +attention au génie et au caractère de ceux qui font pleurer, peut-être +conviendra-t-on que c'est la matière qui se prêche elle-même, et notre +intérêt le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une +véritable éloquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous +ébranle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le prédicateur n'est +point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de +différents événements, par des aventures inouïes; il ne s'exerce point +sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes +conjectures et les présomptions, toutes choses néanmoins qui élèvent le +génie, lui donnent de la force et de l'étendue, et qui contraignent bien +moins l'éloquence qu'elles ne la fixent et ne la dirigent. Il doit au +contraire tirer son discours d'une source commune, et où tout le monde +puise; et s'il s'écarte de ces lieux communs, il n'est plus populaire, +il est abstrait ou déclamateur, il ne prêche plus l'Évangile. Il n'a +besoin que d'une noble simplicité, mais il faut l'atteindre, talent +rare, et qui passe les forces du commun des hommes: ce qu'ils ont de +génie, d'imagination, d'érudition et de mémoire, ne leur sert souvent +qu'à s'en éloigner.</p> + +<p>La fonction de l'avocat est pénible, laborieuse, et suppose, dans celui +qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas +seulement chargé, comme le prédicateur, d'un certain nombre d'oraisons +composées avec loisir, récitées de mémoire, avec autorité, sans +contradicteurs, et qui, avec de médiocres changements, lui font honneur +plus d'une fois; il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui +peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui +l'interrompent; il doit être prêt sur la réplique; il parle en un même +jour, dans divers tribunaux, de différentes affaires. Sa maison n'est +pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les +plaideurs; elle est ouverte à tous ceux qui viennent l'accabler de leurs +questions et de leurs doutes. Il ne se met pas au lit, on ne l'essuie +point, on ne lui prépare point des rafraîchissements; il ne se fait +point dans sa chambre un concours de monde de tous les états et de tous +les sexes, pour le féliciter sur l'agrément et sur la politesse de son +langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de +demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaidé +moins vivement qu'à l'ordinaire. Il se délasse d'un long discours par de +plus longs écrits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues: +j'ose dire qu'il est dans son genre ce qu'étaient dans le leur les +premiers hommes apostoliques.</p> + +<p>Quand on a ainsi distingué l'éloquence du barreau de la fonction de +l'avocat, et l'éloquence de la chaire du ministère du prédicateur, on +croit voir qu'il est plus aisé de prêcher que de plaider, et plus +difficile de bien prêcher que de bien plaider.</p> + +<p>27 (VII)</p> + +<p>Quel avantage n'a pas un discours prononcé sur un ouvrage qui est écrit! +Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole, comme de tout +l'appareil de l'auditoire. Pour peu de prévention qu'ils aient en faveur +de celui qui parle, ils l'admirent, et cherchent ensuite à le +comprendre: avant qu'il ait commencé, ils s'écrient qu'il va bien faire; +ils s'endorment bientôt, et le discours fini, ils se réveillent pour +dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur: son +ouvrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du +cabinet; il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir, +encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour +l'élever à la prélature. On lit son livre, quelque excellent qu'il soit, +dans l'esprit de le trouver médiocre; on le feuillette, on le discute, +on le confronte; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air et qui +s'oublient; ce qui est imprimé demeure imprimé. On l'attend quelquefois +plusieurs jours avant l'impression pour le décrier, et le plaisir le +plus délicat que l'on en tire vient de la critique qu'on en fait; on est +piqué d'y trouver à chaque page des traits qui doivent plaire, on va +même souvent jusqu'à appréhender d'en être diverti, et on ne quitte ce +livre que parce qu'il est bon. Tout le monde ne se donne pas pour +orateur: les phrases, les figures, le don de la mémoire, la robe ou +l'engagement de celui qui prêche, ne sont pas des choses qu'on ose ou +qu'on veuille toujours s'approprier. Chacun au contraire croit penser +bien, et écrire encore mieux ce qu'il a pensé; il en est moins favorable +à celui qui pense et qui écrit aussi bien que lui. En un mot le +sermonneur est plus tôt évêque que le plus solide écrivain n'est revêtu +d'un prieuré simple; et dans la distribution des grâces, de nouvelles +sont accordées à celui-là, pendant que l'auteur grave se tient heureux +d'avoir ses restes.</p> + +<p>28 (VIII)</p> + +<p>S'il arrive que les méchants vous haïssent et vous persécutent, les gens +de bien vous conseillent de vous humilier devant Dieu, pour vous mettre +en garde contre la vanité qui pourrait vous venir de déplaire à des gens +de ce caractère; de même si certains hommes, sujets à se récrier sur le +médiocre, désapprouvent un ouvrage que vous aurez écrit, ou un discours +que vous venez de prononcer en public, soit au barreau, soit dans la +chaire, ou ailleurs, humiliez-vous: on ne peut guère être exposé à une +tentation d'orgueil plus délicate et plus prochaine.</p> + +<p>29 (IV)</p> + +<p>Il me semble qu'un prédicateur devrait faire choix dans chaque discours +d'une vérité unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier à +fond et l'épuiser; abandonner toutes ces divisions si recherchées, si +retournées, si remaniées et si différenciées; ne point supposer ce qui +est faux, je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion et +ses devoirs; et ne pas appréhender de faire, ou à ces bonnes têtes ou à +ces esprits si raffinés, des catéchismes; ce temps si long que l'on use +à composer un long ouvrage, l'employer à se rendre si maître de sa +matière, que le tour et les expressions naissent dans l'action, et +coulent de source; se livrer, après une certaine préparation, à son +génie et au mouvement qu'un grand sujet peut inspirer: qu'il pourrait +enfin s'épargner ces prodigieux efforts de mémoire qui ressemblent mieux +à une gageure qu'à une affaire sérieuse, qui corrompent le geste et +défigurent le visage; jeter au contraire, par un bel enthousiasme, la +persuasion dans les esprits et l'alarme dans le coeur, et toucher ses +auditeurs d'une tout autre crainte que de celle de le voir demeurer +court.</p> + +<p>30 (IV)</p> + +<p>Que celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-même +dans le ministère de la parole sainte ne se décourage point par les +règles austères qu'on lui prescrit, comme si elles lui ôtaient les +moyens de faire montre de son esprit, et de monter aux dignités où il +aspire: quel plus beau talent que celui de prêcher apostoliquement? et +quel autre mérite mieux un évêché? Fénelon en était-il indigne? +aurait-il pu échapper au choix du Prince que par un autre choix?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Des_esprits_forts" id="Des_esprits_forts"></a><a href="#moeurs">Des esprits forts</a></h2> + + +<p>1 (I)</p> + +<p>Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle +plus grande faiblesse que d'être incertains quel est le principe de son +être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit +être la fin? Quel découragement plus grand que de douter si son âme +n'est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n'est +point corruptible comme ces viles créatures? N'y a-t-il pas plus de +force et de grandeur à recevoir dans notre esprit l'idée d'un être +supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se +doivent rapporter; d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui +n'a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image, et +si j'ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle?</p> + +<p>2 (VI)</p> + +<p>Le docile et le faible sont susceptibles d'impressions: l'un en reçoit +de bonnes, l'autre de mauvaises; c'est-à-dire que le premier est +persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu. Ainsi +l'esprit docile admet la vraie religion; et l'esprit faible, ou n'en +admet aucune, ou en admet une fausse. Or l'esprit fort ou n'a point de +religion, ou se fait une religion; donc l'esprit fort, c'est l'esprit +faible.</p> + +<p>3 (V)</p> + +<p>J'appelle mondains, terrestres ou grossiers ceux dont l'esprit et le +coeur sont attachés à une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui +est la terre; qui n'estiment rien, qui n'aiment rien au delà: gens aussi +limités que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine, que +l'on mesure, dont on compte les arpents, et dont on montre les bornes. +Je ne m'étonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome +chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la vérité, +si avec des vues si courtes ils ne percent point à travers le ciel et +les astres, jusques à Dieu même; si, ne s'apercevant point ou de +l'excellence de ce qui est esprit, ou de la dignité de l'âme, ils +ressentent encore moins combien elle est difficile à assouvir, combien +la terre entière est au-dessous d'elle, de quelle nécessité lui devient +un être souverainement parfait, qui est Dieu, et quel besoin +indispensable elle a d'une religion qui le lui indique, et qui lui en +est une caution sûre. Je comprends au contraire fort aisément qu'il est +naturel à de tels esprits de tomber dans l'incrédulité ou +l'indifférence, et de faire servir Dieu et la religion à la politique, +c'est-à-dire à l'ordre et à la décoration de ce monde, la seule chose +selon eux qui mérite qu'on y pense.</p> + +<p>4 (V)</p> + +<p>Quelques-uns achèvent de se corrompre par de longs voyages, et perdent +le peu de religion qui leur restait. Ils voient de jour à autre un +nouveau culte, diverses moeurs, diverses cérémonies; ils ressemblent à +ceux qui entrent dans les magasins, indéterminés sur le choix des +étoffes qu'ils veulent acheter: le grand nombre de celles qu'on leur +montre les rend plus indifférents; elles ont chacune leur agrément et +leur bienséance: ils ne se fixent point, ils sortent sans emplette.</p> + +<p>5 (V)</p> + +<p>Il y a des hommes qui attendent à être dévots et religieux que tout le +monde se déclare impie et libertin: ce sera alors le parti du vulgaire, +ils sauront s'en dégager. La singularité leur plaît dans une matière si +sérieuse et si profonde; ils ne suivent la mode et le train commun que +dans les choses de rien et de nulle suite. Qui sait même s'ils n'ont pas +déjà mis une sorte de bravoure et d'intrépidité à courir tout le risque +de l'avenir? Il ne faut pas d'ailleurs que dans une certaine condition, +avec une certaine étendue d'esprit et de certaines vues, l'on songe à +croire comme les savants et le peuple.</p> + +<p>6 (I)</p> + +<p>L'on doute de Dieu dans une pleine santé, comme l'on doute que ce soit +pécher que d'avoir un commerce avec une personne libre. Quand l'on +devient malade, et que l'hydropisie est formée, l'on quitte sa +concubine, et l'on croit en Dieu.</p> + +<p>7 (I)</p> + +<p>Il faudrait s'éprouver et s'examiner très sérieusement, avant que de se +déclarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes, +de finir comme l'on a vécu; ou si l'on ne se sent pas la force d'aller +si loin, se résoudre de vivre comme l'on veut mourir.</p> + +<p>8</p> + +<p>(I) Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa place: si +elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C'est une +extrême misère que de donner à ses dépens à ceux que l'on laisse le +plaisir d'un bon mot.</p> + +<p>(VI) Dans quelque prévention où l'on puisse être sur ce qui doit suivre +la mort, c'est une chose bien sérieuse que de mourir: ce n'est point +alors le badinage qui sied bien, mais la constance.</p> + +<p>9 (I)</p> + +<p>Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agréable +littérature, esclaves des grands, dont ils ont épousé le libertinage et +porté le joug toute leur vie, contre leurs propres lumières et contre +leur conscience. Ces hommes n'ont jamais vécu que pour d'autres hommes, +et ils semblent les avoir regardés comme leur dernière fin. Ils ont eu +honte de se sauver à leurs yeux, de paraître tels qu'ils étaient +peut-être dans le coeur, et ils se sont perdus par déférence ou par +faiblesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des +puissants assez puissants, pour mériter de nous que nous croyions et que +nous vivions à leur gré, selon leur goût et leurs caprices, et que nous +poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la manière qui +est la plus sûre pour nous, mais de celle qui leur plaît davantage?</p> + +<p>10 (I)</p> + +<p>J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes +règles qu'il sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons +claires, et de ces arguments qui emportent conviction.</p> + +<p>11 (I)</p> + +<p>Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer +qu'il n'y a point de Dieu: il parlerait du moins sans intérêt; mais cet +homme ne se trouve point.</p> + +<p>12 (I)</p> + +<p>J'aurais une extrême curiosité de voir celui qui serait persuadé que +Dieu n'est point: il me dirait du moins la raison invincible qui a su le +convaincre.</p> + +<p>13 (I)</p> + +<p>L'impossibilité où je suis de prouver que Dieu n'est pas me découvre son +existence.</p> + +<p>14 (IV)</p> + +<p>Dieu condamne et punit ceux qui l'offensent, seul juge en sa propre +cause: ce qui répugne, s'il n'est lui-même la justice et la vérité, +c'est-à-dire s'il n'est Dieu.</p> + +<p>15 (I)</p> + +<p>Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point; +cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile: je conclus +que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai reçu les +principes trop aisément dans mon enfance, et je les ai conservés depuis +trop naturellement dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de +fausseté.—Mais il y a des esprits qui se défont de ces principes.— +C'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il serait +ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.</p> + +<p>16 (I)</p> + +<p>L'athéisme n'est point. Les grands, qui en sont le plus soupçonnés, sont +trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur +indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article +si capital, comme sur la nature de leur âme, et sur les conséquences +d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent: ils +n'y pensent point.</p> + +<p>17 (VIII)</p> + +<p>Nous n'avons pas trop de toute notre santé, de toutes nos forces et de +tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit intérêt: il +semble au contraire que la bienséance et la coutume exigent de nous que +nous ne pensions à Dieu que dans un état où il ne reste en nous +qu'autant de raison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus.</p> + +<p>18 (VII)</p> + +<p>Un grand croit s'évanouir, et il meurt; un autre grand périt +insensiblement, et perd chaque jour quelque chose de soi-même avant +qu'il soit éteint: formidables leçons, mais inutiles! Des circonstances +si marquées et si sensiblement opposées ne se relèvent point et ne +touchent personne: les hommes n'y ont pas plus d'attention qu'à une +fleur qui se fane ou à une feuille qui tombe; ils envient les places qui +demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies, et par +qui.</p> + +<p>19 (I)</p> + +<p>Les hommes sont-ils assez bons, assez fidèles, assez équitables, pour +mériter toute notre confiance, et ne nous pas faire désirer du moins que +Dieu existât, à qui nous pussions appeler de leurs jugements et avoir +recours quand nous en sommes persécutés ou trahis?</p> + +<p>20 (IV)</p> + +<p>Si c'est le grand et le sublime de la religion qui éblouit ou qui +confond les esprits forts, ils ne sont plus des esprits forts, mais de +faibles génies et de petits esprits; et si c'est au contraire ce qu'il y +a d'humble et de simple qui les rebute, ils sont à la vérité des esprits +forts, et plus forts que tant de grands hommes si éclairés, si élevés, +et néanmoins si fidèles, que les Léons, les Basiles, les Jéromes, les +Augustins.</p> + +<p>21 (IV)</p> + +<p>«Un Père de l'Église, un docteur de l'Église, quels noms! quelle +tristesse dans leurs écrits! quelle sécheresse, quelle froide dévotion, +et peut-être quelle scolastique!» disent ceux qui ne les ont jamais lus. +Mais plutôt quel étonnement pour tous ceux qui se sont fait une idée des +Pères si éloignée de la vérité, s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus +de tour et de délicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de +richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus +vifs et des grâces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la +plupart des livres de ce temps qui sont lus avec goût, qui donnent du +nom et de la vanité à leurs auteurs! Quel plaisir d'aimer la religion, +et de la voir crue, soutenue, expliquée par de si beaux génies, et par +de si solides esprits! surtout lorsque l'on vient à connaître que pour +l'étendue de connaissance, pour la profondeur et la pénétration, pour +les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur +développement, pour la justesse des conclusions, pour la dignité du +discours, pour la beauté de la morale et des sentiments, il n'y a rien +par exemple que l'on puisse comparer à S. Augustin, que Platon et que +Cicéron.</p> + +<p>22 (VII)</p> + +<p>L'homme est né menteur: la vérité est simple et ingénue, et il veut du +spécieux et de l'ornement. Elle n'est pas à lui, elle vient du ciel +toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection; et l'homme +n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple: +il controuve, il augmente, il charge par grossièreté et par sottise; +demandez même au plus honnête homme s'il est toujours vrai dans ses +discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des déguisements où +engagent nécessairement la vanité et la légèreté, si pour faire un +meilleur conte, il ne lui échappe pas souvent d'ajouter à un fait qu'il +récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et +presque sous nos yeux: cent personnes qui l'ont vue la racontent en cent +façons différentes; celui-ci, s'il est écouté, la dira encore d'une +manière qui n'a pas été dite. Quelle créance donc pourrais-je donner à +des faits qui sont anciens et éloignés de nous par plusieurs siècles? +quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens? que devient +l'histoire? César a-t-il été massacré au milieu du sénat? y a-t-il eu un +César? «Quelle conséquence! me dites-vous; quels doutes! quelle +demande!» Vous riez, vous ne me jugez pas digne d'aucune réponse; et je +crois même que vous avez raison. Je suppose néanmoins que le livre qui +fait mention de César ne soit pas un livre profane, écrit de la main des +hommes, qui sont menteurs, trouvé par hasard dans les bibliothèques +parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou +apocryphes; qu'au contraire il soit inspiré, saint, divin; qu'il porte +en soi ces caractères; qu'il se trouve depuis près de deux mille ans +dans une société nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant +tout ce temps la moindre altération, et qui s'est fait une religion de +le conserver dans toute son intégrité; qu'il y ait même un engagement +religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits +contenus dans ce volume où il est parlé de César et de sa dictature: +avouez-le, Lucile, vous douterez alors qu'il y ait eu un César.</p> + +<p>23 (IV)</p> + +<p>Toute musique n'est pas propre à louer Dieu et à être entendue dans le +sanctuaire; toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu, de sa +puissance, des principes de ses opérations et de ses mystères: plus +cette philosophie est subtile et idéale, plus elle est vaine et inutile +pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'un sens droit +pour être connues jusques à un certain point, et qui au delà sont +inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et si +j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les +anciens philosophes, que les Apôtres, que les premiers docteurs, mais ce +n'est pas rencontrer si juste; c'est creuser longtemps et profondément, +sans trouver les sources de la vérité. Dès qu'on a abandonné les termes +de bonté, de miséricorde, de justice et de toute-puissance, qui donnent +de Dieu de si hautes et de si aimables idées, quelque grand effort +d'imagination qu'on puisse faire, il faut recevoir les expressions +sèches, stériles, vides de sens; admettre les pensées creuses, écartées +des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ingénieuses; +et à mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle +métaphysique, perdre un peu de sa religion.</p> + +<p>24 (IV)</p> + +<p>Jusques où les hommes ne se portent-ils point par l'intérêt de la +religion, dont ils sont si peu persuadés, et qu'ils pratiquent si mal!</p> + +<p>25 (IV)</p> + +<p>Cette même religion que les hommes défendent avec chaleur et avec zèle +contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l'altèrent eux-mêmes +dans leur esprit par des sentiments particuliers: ils y ajoutent et ils +en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur +convient, et ils demeurent fermes et inébranlables dans cette forme +qu'ils lui ont donnée. Ainsi, à parler populairement, on peut dire d'une +seule nation qu'elle vit sous un même culte, et qu'elle n'a qu'une seule +religion; mais, à parler exactement, il est vrai qu'elle en a plusieurs, +et que chacun presque y a la sienne.</p> + +<p>26 (VIII)</p> + +<p>Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y dominent dans +divers temps, les libertins et les hypocrites: ceux-là gaiement, +ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des +artifices, par la cabale. Cent fois plus épris de la fortune que les +premiers, ils en sont jaloux jusqu'à l'excès; ils veulent la gouverner, +la posséder seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre; +dignités, charges, postes, bénéfices, pensions, honneurs, tout leur +convient et ne convient qu'à eux; le reste des hommes en est indigne; +ils ne comprennent point que sans leur attache on ait l'impudence de les +espérer. Une troupe de masques entre dans un bal: ont-ils la main, ils +dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils +dansent toujours; ils ne rendent la main à personne de l'assemblée, +quelque digne qu'elle soit de leur attention: on languit, on sèche de +les voir danser et de ne danser point: quelques-uns murmurent; les plus +sages prennent leur parti et s'en vont.</p> + +<p>27 (VIII)</p> + +<p>Il y a deux espèces de libertins: les libertins, ceux du moins qui +croient l'être, et les hypocrites ou faux dévots, c'est-à-dire ceux qui +ne veulent pas être crus libertins: les derniers dans ce genre-là sont +les meilleurs.</p> + +<p>Le faux dévot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu; parlons de +lui obligeamment: il ne croit pas en Dieu.</p> + +<p>28 (IV)</p> + +<p>Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinité, que +penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le +Prince?</p> + +<p>29 (I)</p> + +<p>Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a +été d'exciter le Roi Très-Chrétien à renoncer au christianisme, à +permettre l'entrée de son royaume aux Talapoins, qui eussent pénétré +dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos +enfants et à nous-mêmes par leurs livres et par leurs entretiens, qui +eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des +figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange +mépris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons +cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des +royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-à-dire pour faire très +sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur +paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos +religieux et nos prêtres; ils les écoutent quelquefois, leur laissent +bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en +nous? ne serait-ce point la force de la vérité?</p> + +<p>30 (V)</p> + +<p>Il ne convient pas à toute sorte de personnes de lever l'étendard +d'aumônier, et d'avoir tous les pauvres d'une ville assemblés à sa +porte, qui y reçoivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des +misères plus secrètes qu'il peut entreprendre de soulager, ou +immédiatement et par ses secours, ou du moins par sa médiation! De même +il n'est pas donné à tous de monter en chaire et d'y distribuer, en +missionnaire ou en catéchiste, la parole sainte; mais qui n'a pas +quelquefois sous sa main un libertin à réduire, et à ramener par de +douces et insinuantes conversations à la docilité? Quand on ne serait +pendant sa vie que l'apôtre d'un seul homme, ce ne serait pas être en +vain sur la terre, ni lui être un fardeau inutile.</p> + +<p>31 (I)</p> + +<p>Il y a deux mondes: l'un où l'on séjourne peu, et dont l'on doit sortir +pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit bientôt entrer pour n'en +jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la haute réputation, les +grands biens servent pour le premier monde; le mépris de toutes ces +choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.</p> + +<p>32 (I)</p> + +<p>Qui a vécu un seul jour a vécu un siècle: même soleil, même terre, même +monde, mêmes sensations; rien ne ressemble mieux à aujourd'hui que +demain. Il y aurait quelque curiosité à mourir, c'est-à-dire à n'être +plus un corps, mais à être seulement esprit: l'homme cependant, +impatient de la nouveauté, n'est point curieux sur ce seul article; né +inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre; il +consentirait peut-être à vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort le +frappe plus violemment que ce qu'il en sait: la maladie, la douleur, le +cadavre le dégoûtent de la connaissance d'un autre monde. Il faut tout +le sérieux de la religion pour le réduire.</p> + +<p>33 (I)</p> + +<p>Si Dieu avait donné le choix ou de mourir ou de toujours vivre, après +avoir médité profondément ce que c'est que de ne voir nulle fin à la +pauvreté, à la dépendance, à l'ennui, à la maladie, ou de n'essayer des +richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la santé, que pour les +voir changer inviolablement et par la révolution des temps en leurs +contraires et être ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne saurait +guère à quoi se résoudre. La nature nous fixe et nous ôte l'embarras de +choisir; et la mort qu'elle nous rend nécessaire est encore adoucie par +la religion.</p> + +<p>34 (V)</p> + +<p>Si ma religion était fausse, je l'avoue, voilà le piège le mieux dressé +qu'il soit possible d'imaginer: il était inévitable de ne pas donner +tout au travers, et de n'y être pas pris. Quelle majesté, quel éclat des +mystères! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine! quelle +raison éminente! quelle candeur, quelle innocence de vertus! quelle +force invincible et accablante des témoignages rendus successivement et +pendant trois siècles entiers par des millions de personnes les plus +sages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le +sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil, dans les fers, contre +la vue de la mort et du dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez, +remontez jusques au commencement du monde, jusques à la veille de sa +naissance: y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps? Dieu même +pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me séduire? Par où échapper? où +aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais +quelque chose qui en approche? S'il faut périr, c'est par là que je veux +périr: il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une +tromperie si spécieuse et si entière. Mais je l'ai approfondi, je ne +puis être athée; je suis donc ramené et entraîné dans ma religion; c'en +est fait.</p> + +<p>35 (I)</p> + +<p>La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine +fiction, voilà, si l'on veut, soixante années perdues pour l'homme de +bien, pour le chartreux ou le solitaire: ils ne courent pas un autre +risque. Mais si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un +épouvantable malheur pour l'homme vicieux: l'idée seule des maux qu'il +se prépare me trouble l'imagination; la pensée est trop faible pour les +concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en +supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en +effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour l'homme un +meilleur parti que la vertu.</p> + +<p>36 (I)</p> + +<p>Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu méritent qu'on s'efforce de le +leur prouver, et qu'on les traite plus sérieusement que l'on n'a fait +dans ce chapitre: l'ignorance, qui est leur caractère, les rend +incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux +suivis. Je consens néanmoins qu'ils lisent celui que je vais faire, +pourvu qu'ils ne se persuadent pas que c'est tout ce que l'on pouvait +dire sur une vérité si éclatante.</p> + +<p>Il y a quarante ans que je n'étais point, et qu'il n'était pas en moi de +pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois, +de n'être plus; j'ai donc commencé, et je continue d'être par quelque +chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et +plus puissant que moi: si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise +ce que c'est.</p> + +<p>Peut-être que moi qui existe n'existe ainsi que par la force d'une +nature universelle, qui a toujours été telle que nous la voyons, en +remontant jusques à l'infinité des temps. Mais cette nature, ou elle est +seulement esprit; et c'est Dieu; ou elle est matière, et ne peut par +conséquent avoir créé mon esprit; ou elle est un composé de matière et +d'esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l'appelle Dieu.</p> + +<p>Peut-être aussi que ce que j'appelle mon esprit n'est qu'une portion de +matière qui existe par la force d'une nature universelle qui est aussi +matière, qui a toujours été, et qui sera toujours telle que nous la +voyons, et qui n'est point Dieu. Mais du moins faut-il m'accorder que ce +que j'appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse être, est une +chose qui pense, et que s'il est matière, il est nécessairement une +matière qui pense; car l'on ne me persuadera point qu'il n'y ait pas en +moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce +quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son être et sa +conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera +toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut +indispensablement que ce soit à une nature universelle ou qui pense, ou +qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense; et si cette +nature ainsi faite est matière, l'on doit encore conclure que c'est une +matière universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite +que ce qui pense.</p> + +<p>Je continue et je dis: Cette matière telle qu'elle vient d'être +supposée, si elle n'est pas un être chimérique, mais réel, n'est pas +aussi imperceptible à tous les sens; et si elle ne se découvre pas par +elle-même, on la connaît du moins dans le divers arrangement de ses +parties qui constitue les corps, et qui en fait la différence: elle est +donc elle-même tous ces différents corps; et comme elle est une matière +qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il +s'ensuit qu'elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, et +par suite nécessaire, selon tous ces corps, c'est-à-dire qu'elle pense +dans les pierres, dans les métaux, dans les mers, dans la terre, dans +moi-même, qui ne suis qu'un corps, comme dans toutes les autres parties +qui la composent. C'est donc à l'assemblage de ces parties si +terrestres, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemble sont la +matière universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose +qui est en moi, qui pense, et que j'appelle mon esprit: ce qui est +absurde.</p> + +<p>Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse +être, ne peut pas être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de +là qu'elle n'est point matière, ni perceptible par aucun des sens; si +cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je +conclus encore qu'elle est esprit, ou un être meilleur et plus accompli +que ce qui est esprit. Si d'ailleurs il ne reste plus à ce qui pense en +moi, et que j'appelle mon esprit, que cette nature universelle à +laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa première cause et son +unique origine, parce qu'il ne trouve point son principe en soi, et +qu'il le trouve encore moins dans la matière, ainsi qu'il a été +démontré, alors je ne dispute point des noms; mais cette source +originaire de tout esprit, qui est esprit elle-même, et qui est plus +excellente que tout esprit, je l'appelle Dieu.</p> + +<p>En un mot, je pense, donc Dieu existe; car ce qui pense en moi, je ne le +dois point à moi-même, parce qu'il n'a pas plus dépendu de moi de me le +donner une première fois, qu'il dépend encore de moi de me le conserver +un seul instant. Je ne le dois point à un être qui soit au-dessus de +moi, et qui soit matière, puisqu'il est impossible que la matière soit +au-dessus de ce qui pense: je le dois donc à un être qui est au-dessus +de moi et qui n'est point matière; et c'est Dieu.</p> + +<p>37 (I)</p> + +<p>De ce qu'une nature universelle qui pense exclut de soi généralement +tout ce qui est matière, il suit nécessairement qu'un être particulier +qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre matière; car bien +qu'un être universel qui pense renferme dans son idée infiniment plus de +grandeur, de puissance, d'indépendance et de capacité, qu'un être +particulier qui pense, il ne renferme pas néanmoins une plus grande +exclusion de matière, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de +ces deux êtres est aussi grande qu'elle peut être et comme infinie, et +qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit matière, qu'il +est inconcevable que Dieu soit matière: ainsi, comme Dieu est esprit, +mon âme aussi est esprit.</p> + +<p>38 (I)</p> + +<p>Je ne sais point si le chien choisit, s'il se ressouvient, s'il +affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense: quand donc l'on me +dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais +l'effet naturel et nécessaire de la disposition de sa machine préparée +par le divers arrangement des parties de la matière, je puis au moins +acquiescer à cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je +pense: or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des +parties de la matière, c'est-à-dire d'une étendue selon toutes ses +dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans +tous ces sens, avec ce qui pense?</p> + +<p>39 (I)</p> + +<p>Si tout est matière, et si la pensée en moi, comme dans tous les autres +hommes, n'est qu'un effet de l'arrangement des parties de la matière, +qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses +matérielles? La matière a-t-elle dans son fond une idée aussi pure, +aussi simple, aussi immatérielle qu'est celle de l'esprit? Comment +peut-elle être le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre +être? Comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-à-dire ce qui +est à l'homme même une conviction qu'il n'est point matière?</p> + +<p>40 (I)</p> + +<p>Il y a des êtres qui durent peu, parce qu'ils sont composés de choses +très différentes et qui se nuisent réciproquement. Il y en a d'autres +qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples; mais ils périssent +parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils +peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que +c'est un être pur, exempt de tout mélange et de toute composition; et il +n'y a pas de raison qu'il doive périr, car qui peut corrompre ou séparer +un être simple et qui n'a point de parties?</p> + +<p>41 (I)</p> + +<p>L'âme voit la couleur par l'organe de l'oeil, et entend les sons par +l'organe de l'oreille; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre, +quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse +d'être, parce que l'âme n'est point précisément ce qui voit la couleur, +ou ce qui entend les sons: elle n'est que ce qui pense. Or comment +peut-elle cesser d'être telle? Ce n'est point par le défaut d'organe, +puisqu'il est prouvé qu'elle n'est point matière; ni par le défaut +d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'éternelles vérités: elle est +donc incorruptible.</p> + +<p>42 (I)</p> + +<p>Je ne conçois point qu'une âme que Dieu a voulu remplir de l'idée de son +être infini, et souverainement parfait, doive être anéantie.</p> + +<p>43 (VII)</p> + +<p>Voyez, Lucile, ce morceau de terre, plus propre et plus orné que les +autres terres qui lui sont contiguës: ici ce sont des compartiments +mêlés d'eaux plates et d'eaux jaillissantes; là des allées en palissade +qui n'ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord; d'un côté +c'est un bois épais qui défend de tous les soleils, et d'un autre un +beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou un Lignon, qui coulait +obscurément entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui +est revêtu; ailleurs de longues et fraîches avenues se perdent dans la +campagne, et annoncent la maison, qui est entourée d'eau. Vous +récrierez-vous: «Quel jeu du hasard! combien de belles choses se sont +rencontrées ensemble inopinément!» Non sans doute; vous direz au +contraire: «Cela est bien imaginé et bien ordonné; il règne ici un bon +goût et beaucoup d'intelligence.» Je parlerai comme vous, et j'ajouterai +que ce doit être la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un Nautre +va tracer et prendre des alignements dès le jour même qu'ils sont en +place. Qu'est-ce pourtant que cette pièce de terre ainsi disposée, et où +tout l'art d'un ouvrier habile a été employé pour l'embellir, si même +toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous écoutez +ce que je vais dire?</p> + +<p>Vous êtes placé, ô Lucile, quelque part sur cet atome: il faut donc que +vous soyez bien petit, car vous n'y occupez pas une grande place; +cependant vous avez des yeux, qui sont deux points imperceptibles; ne +laissez pas de les ouvrir vers le ciel: qu'y apercevez-vous quelquefois? +La lune dans son plein? Elle est belle alors et fort lumineuse, quoique +sa lumière ne soit que la réflexion de celle du soleil; elle paraît +grande comme le soleil, plus grande que les autres planètes, et +qu'aucune des étoiles; mais ne vous laissez pas tromper par les dehors. +Il n'y a rien au ciel de si petit que la lune: sa superficie est treize +fois plus petite que celle de la terre, sa solidité quarante-huit fois, +et son diamètre, de sept cent cinquante lieues, n'est que le quart de +celui de la terre: aussi est-il vrai qu'il n'y a que son voisinage qui +lui donne une si grande apparence, puisqu'elle n'est guère plus éloignée +de nous que de trente fois le diamètre de la terre, ou que sa distance +n'est que de cent mille lieues. Elle n'a presque pas même de chemin à +faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces +du ciel; car il est certain qu'elle n'achève par jour que cinq cent +quarante mille lieues: ce n'est par heure que vingt-deux mille cinq +cents lieues, et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute. +Il faut néanmoins, pour accomplir cette course, qu'elle aille cinq mille +six cents fois plus vite qu'un cheval de poste qui ferait quatre lieues +par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus légèrement que le son, +que le bruit par exemple du canon et du tonnerre, qui parcourt en une +heure deux cent soixante et dix-sept lieues.</p> + +<p>Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour +l'éloignement, pour la course? Vous verrez qu'il n'y en a aucune. +Souvenez-vous seulement du diamètre de la terre, il est de trois mille +lieues; celui du soleil est cent fois plus grand, il est donc de trois +cent mille lieues. Si c'est là sa largeur en tout sens, quelle peut être +toute sa superficie! quelle sa solidité! Comprenez-vous bien cette +étendue, et qu'un million de terres comme la nôtre ne seraient toutes +ensemble pas plus grosses que le soleil? «Quel est donc, direz-vous, son +éloignement, si l'on en juge par son apparence?» Vous avez raison, il +est prodigieux; il est démontré qu'il ne peut pas y avoir de la terre au +soleil moins de dix mille diamètres de la terre, autrement moins de +trente millions de lieues: peut-être y a-t-il quatre fois, six fois, dix +fois plus loin; on n'a aucune méthode pour déterminer cette distance.</p> + +<p>Pour aider seulement votre imagination à se la représenter, supposons +une meule de moulin qui tombe du soleil sur la terre; donnons-lui la +plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, celle même que n'ont +pas les corps tombant de fort haut; supposons encore qu'elle conserve +toujours cette même vitesse, sans en acquérir et sans en perdre; qu'elle +parcoure quinze toises par chaque seconde de temps, c'est-à-dire la +moitié de l'élévation des plus hautes tours, et ainsi neuf cents toises +en une minute; passons-lui mille toises en une minute, pour une plus +grande facilité; mille toises font une demi-lieue commune; ainsi en deux +minutes la meule fera une lieue, et en une heure elle en fera trente, et +en un jour elle fera sept cent vingt lieues: or elle a trente millions à +traverser avant que d'arriver à terre; il lui faudra donc quarante-un +mille six cent soixante-six jours, qui sont plus de cent quatorze +années, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez pas, Lucile, écoutez-moi: +la distance de la terre à Saturne est au moins décuple de celle de la +terre au soleil; c'est vous dire qu'elle ne peut être moindre que de +trois cents millions de lieues, et que cette pierre emploierait plus +d'onze cent quarante ans pour tomber de Saturne en terre.</p> + +<p>Par cette élévation de Saturne, élevez vous-même, si vous le pouvez, +votre imagination à concevoir quelle doit être l'immensité du chemin +qu'il parcourt chaque jour au-dessus de nos têtes: le cercle que Saturne +décrit a plus de six cents millions de lieues de diamètre, et par +conséquent plus de dix-huit cents millions de lieues de circonférence; +un cheval anglais qui ferait dix lieues par heure n'aurait à courir que +vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour faire ce tour.</p> + +<p>Je n'ai pas tout dit, ô Lucile, sur le miracle de ce monde visible, ou, +comme vous parlez quelquefois, sur les merveilles du hasard, que vous +admettez seul pour la cause première de toutes choses. Il est encore un +ouvrier plus admirable que vous ne pensez: connaissez le hasard, +laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savez-vous +que cette distance de trente millions de lieues qu'il y a de la terre au +soleil, et celle de trois cents millions de lieues de la terre à +Saturne, sont si peu de chose, comparées à l'éloignement qu'il y a de la +terre aux étoiles, que ce n'est pas même s'énoncer assez juste que de se +servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison? Quelle +proportion, à la vérité, de ce qui se mesure, quelque grand qu'il puisse +être, avec ce qui ne se mesure pas? On ne connaît point la hauteur d'une +étoile; elle est, si j'ose ainsi parler, immensurable; il n'y a plus ni +angles, ni sinus, ni parallaxes dont on puisse s'aider. Si un homme +observait à Paris une étoile fixe, et qu'un autre la regardât du Japon, +les deux lignes qui partiraient de leurs yeux pour aboutir jusqu'à cet +astre ne feraient pas un angle, et se confondraient en une seule et même +ligne, tant la terre entière n'est pas espace par rapport à cet +éloignement. Mais les étoiles ont cela de commun avec Saturne et avec le +soleil: il faut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs, l'un +sur la terre et l'autre dans le soleil, observaient en même temps une +étoile, les deux rayons visuels de ces deux observateurs ne formeraient +point d'angle sensible. Pour concevoir la chose autrement, si un homme +était situé dans une étoile, notre soleil, notre terre, et les trente +millions de lieues qui les séparent, lui paraîtraient un même point: +cela est démontré.</p> + +<p>On ne sait pas aussi la distance d'une étoile d'avec une autre étoile, +quelques voisines qu'elles nous paraissent. Les Pléiades se touchent +presque, à en juger par nos yeux: une étoile paraît assise sur l'une de +celles qui forment la queue de la grande Ourse; à peine la vue peut-elle +atteindre à discerner la partie du ciel qui les sépare, c'est comme une +étoile qui paraît double. Si cependant tout l'art des astronomes est +inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser de l'éloignement +de deux étoiles qui en effet paraissent éloignées l'une de l'autre, et à +plus forte raison des deux polaires? Quelle est donc l'immensité de la +ligne qui passe d'une polaire à l'autre? et que sera-ce que le cercle +dont cette ligne est le diamètre? Mais n'est-ce pas quelque chose de +plus que de sonder les abîmes, que de vouloir imaginer la solidité du +globe, dont ce cercle n'est qu'une section? Serons-nous encore surpris +que ces mêmes étoiles, si démesurées dans leur grandeur, ne nous +paraissent néanmoins que comme des étincelles? N'admirerons-nous pas +plutôt que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une +certaine apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de vue? Il n'est +pas aussi imaginable combien il nous en échappe. On fixe le nombre des +étoiles: oui, de celles qui sont apparentes; le moyen de compter celles +qu'on n'aperçoit point, celle par exemple qui composent la voie de lait, +cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel dans une nuit sereine, du +nord au midi, et qui par leur extraordinaire élévation, ne pouvant +percer jusqu'à nos yeux pour être vues chacune en particulier, ne font +au plus que blanchir cette route des cieux où elles sont placées?</p> + +<p>Me voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à +rien, et qui est suspendu au milieu des airs: un nombre presque infini +de globes de feu, d'une grandeur inexprimable et qui confond +l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent, +roulent autour de ce grain de sable, et traversent chaque jour, depuis +plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux. +Voulez-vous un autre système, et qui ne diminue rien du merveilleux? La +terre elle-même est emportée avec une rapidité inconcevable autour du +soleil, le centre de l'univers. Je me les représente tous ces globes, +ces corps effroyables qui sont en marche; ils ne s'embarrassent point +l'un l'autre, ils ne se choquent point, ils ne se dérangent point: si le +plus petit d'eux tous venait à se démentir et à rencontrer la terre, que +deviendrait la terre? Tous au contraire sont en leur place, demeurent +dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est +marquée, et si paisiblement à notre égard que personne n'a l'oreille +assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas +s'ils sont au monde. Ô économie merveilleuse du hasard! l'intelligence +même pourrait-elle mieux réussir? Une seule chose, Lucile, me fait de la +peine: ces grands corps sont si précis et si constants dans leur marche, +dans leurs révolutions et dans tous leurs rapports, qu'un petit animal +relégué en un coin de cet espace immense qu'on appelle le monde, après +les avoir observés, s'est fait une méthode infaillible de prédire à quel +point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui en +deux, en quatre, en vingt mille ans. Voilà mon scrupule, Lucile; si +c'est par hasard qu'ils observent des règles si invariables, qu'est-ce +que l'ordre? qu'est-ce que la règle?</p> + +<p>Je vous demanderai même ce que c'est que le hasard: est-il corps? est-il +esprit? est-ce un être distingué des autres êtres, qui ait son existence +particulière, qui soit quelque part? ou plutôt n'est-ce pas un mode, ou +une façon d'être? Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit: «c'est +un hasard»; mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent +fortuitement? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus +droit, mais obliquement; si son mouvement n'est plus direct, mais +réfléchi; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et +qu'elle pirouette, conclurai-je que c'est par ce même hasard qu'en +général la boule est en mouvement? ne soupçonnerai-je pas plus +volontiers qu'elle se meut ou de soi-même, ou par l'impulsion du bras +qui l'a jetée? Et parce que les roues d'une pendule sont déterminées +l'une par l'autre à un mouvement circulaire d'une telle ou telle +vitesse, examiné-je moins curieusement quelle peut être la cause de tous +ces mouvements, s'ils se font d'eux-mêmes ou par la force mouvante d'un +poids qui les emporte? Mais ni ces roues, ni cette boule n'ont pu se +donner le mouvement d'eux-mêmes, ou ne l'ont point par leur nature, +s'ils peuvent le perdre sans changer de nature: il y a donc apparence +qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance qui leur est étrangère. +Et les corps célestes, s'ils venaient à perdre leur mouvement, +changeraient-ils de nature? seraient-ils moins de corps? Je ne me +l'imagine pas ainsi; ils se meuvent cependant, et ce n'est point +d'eux-mêmes et par leur nature. Il faudrait donc chercher, ô Lucile, +s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les fait mouvoir; qui que +vous trouviez, je l'appelle Dieu.</p> + +<p>Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne +demanderait plus, à la vérité, qui les met en mouvement, mais on serait +toujours reçu à demander qui a fait ces corps, comme on peut s'informer +qui a fait ces roues ou cette boule; et quand chacun de ces grands corps +serait supposé un amas fortuit d'atomes qui se sont liés et enchaînés +ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais +un de ces atomes et je dirais: Qui a créé cet atome? Est-il matière? +est-il intelligence? A-t-il eu quelque idée de soi-même, avant que de se +faire soi-même? Il était donc un moment avant que d'être; il était et il +n'était pas tout à la fois; et s'il est auteur de son être et de sa +manière d'être, pourquoi s'est-il fait corps plutôt qu'esprit? Bien +plus, cet atome n'a-t-il point commencé? est-il éternel? est-il infini? +Ferez-vous un Dieu de cet atome?</p> + +<p>44 (VII)</p> + +<p>Le ciron a des yeux, il se détourne à la rencontre des objets qui lui +pourraient nuire; quand on le met sur de l'ébène pour le mieux +remarquer, si, dans le temps qu'il marche vers un côté, on lui présente +le moindre fétu, il change de route: est-ce un jeu du hasard que son +cristallin, sa rétine et son nerf optique?</p> + +<p>L'on voit dans une goutte d'eau que le poivre qu'on y a mis tremper a +altérée, un nombre presque innombrable de petits animaux, dont le +microscope nous fait apercevoir la figure, et qui se meuvent avec une +rapidité incroyable comme autant de monstres dans une vaste mer; chacun +de ces animaux est plus petit mille fois qu'un ciron et néanmoins c'est +un corps qui vit, qui se nourrit, qui croît, qui doit avoir des muscles, +des vaisseaux équivalents aux veines, aux nerfs, aux artères, et un +cerveau pour distribuer les esprits animaux.</p> + +<p>Une tache de moisissure de la grandeur d'un grain de sable paraît dans +le microscope comme un amas de plusieurs plantes très distinctes, dont +les unes ont des fleurs, les autres des fruits; il y en a qui n'ont que +des boutons à demi ouverts; il y en a quelques-unes qui sont fanées: de +quelle étrange petitesse doivent être les racines et les filtres qui +séparent les aliments de ces petites plantes! Et si l'on vient à +considérer que ces plantes ont leurs graines, ainsi que les chênes et +les pins, et que ces petits animaux dont je viens de parler se +multiplient par voie de génération, comme les éléphants et les baleines, +où cela ne mène-t-il point? Qui a su travailler à des ouvrages si +délicats, si fins, qui échappent à la vue des hommes, et qui tiennent de +l'infini comme les cieux, bien que dans l'autre extrémité? Ne serait-ce +point celui qui a fait les cieux, les astres, ces masses énormes, +épouvantables par leur grandeur, par leur élévation, par la rapidité et +l'étendue de leur course, et qui se joue de les faire mouvoir?</p> + +<p>45 (VII)</p> + +<p>Il est de fait que l'homme jouit du soleil, des astres, des cieux et de +leurs influences, comme il jouit de l'air qu'il respire, et de la terre +sur laquelle il marche et qui le soutient; et s'il fallait ajouter à la +certitude d'un fait la convenance ou la vraisemblance, elle y est tout +entière, puisque les cieux et tout ce qu'ils contiennent ne peuvent pas +entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignité, avec le moindre +des hommes qui sont sur la terre, et que la proportion qui se trouve +entre eux et lui est celle de la matière incapable de sentiment, qui est +seulement une étendue selon trois dimensions, à ce qui est esprit, +raison, ou intelligence. Si l'on dit que l'homme aurait pu se passer à +moins pour sa conservation, je réponds que Dieu ne pouvait moins faire +pour étaler son pouvoir, sa bonté et sa magnificence, puisque, quelque +chose que nous voyions qu'il ait fait, il pouvait faire infiniment +davantage.</p> + +<p>Le monde entier, s'il est fait pour l'homme, est littéralement la +moindre chose que Dieu ait fait pour l'homme: la preuve s'en tire du +fond de la religion. Ce n'est donc ni vanité ni présomption à l'homme de +se rendre sur ses avantages à la force de la vérité; ce serait en lui +stupidité et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par +l'enchaînement des preuves dont la religion se sert pour lui faire +connaître ses privilèges, ses ressources, ses espérances, pour lui +apprendre ce qu'il est et ce qu'il peut devenir.—Mais la lune est +habitée; il n'est pas du moins impossible qu'elle le soit.—Que +parlez-vous, Lucile, de la lune, et à quel propos? En supposant Dieu, +quelle est en effet la chose impossible? Vous demandez peut-être si nous +sommes les seuls dans l'univers que Dieu ait si bien traités; s'il n'y a +point dans la lune ou d'autres hommes, ou d'autres créatures que Dieu +ait aussi favorisées? Vaine curiosité! frivole demande! La terre, +Lucile, est habitée; nous l'habitons, et nous savons que nous +l'habitons; nous avons nos preuves, notre évidence, nos convictions sur +tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-mêmes: que ceux qui +peuplent les globes célestes, quels qu'ils puissent être, s'inquiètent +pour eux-mêmes; ils ont leur soins, et nous les nôtres. Vous avez, +Lucile, observé la lune; vous avez reconnu ses taches, ses abîmes, ses +inégalités, sa hauteur, son étendue, son cours, ses éclipses: tous les +astronomes n'ont pas été plus loin. Imaginez de nouveaux instruments, +observez-la avec plus d'exactitude: voyez-vous qu'elle soit peuplée, et +de quels animaux? ressemblent-ils aux hommes? sont-ce des hommes? +Laissez-moi voir après vous; et si nous sommes convaincus l'un et +l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s'ils sont +chrétiens, et si Dieu a partagé ses faveurs entre eux et nous.</p> + +<p>46 (VIII)</p> + +<p>Tout est grand et admirable dans la nature; il ne s'y voit rien qui ne +soit marqué au coin de l'ouvrier; ce qui s'y voit quelquefois +d'irrégulier et d'imparfait suppose règle et perfection. Homme vain et +présomptueux! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous +méprisez; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s'il est +possible. Quel excellent maître que celui qui fait des ouvrages, je ne +dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent! Je ne vous +demande pas de vous mettre à votre atelier pour faire un homme d'esprit, +un homme bien fait, une belle femme: l'entreprise est forte et au-dessus +de vous; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je +suis content.</p> + +<p>Rois, Monarques, Potentats, sacrées Majestés! vous ai-je nommés par tous +vos superbes noms? Grands de la terre, très hauts, très puissants, et +peut-être bientôt tout-puissants Seigneurs! nous autres hommes nous +avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie, de quelque chose de +moins, d'un peu de rosée: faites de la rosée, envoyez sur la terre une +goutte d'eau.</p> + +<p>L'ordre, la décoration, les effets de la nature sont populaires; les +causes, les principes ne le sont point. Demandez à une femme comment un +bel oeil n'a qu'à s'ouvrir pour voir, demandez-le à un homme docte.</p> + +<p>47 (VII)</p> + +<p>Plusieurs millions d'années, plusieurs centaines de millions d'années, +en un mot tous les temps ne sont qu'un instant, comparés à la durée de +Dieu, qui est éternelle: tous les espaces du monde entier ne sont qu'un +point, qu'un léger atome, comparés à son immensité. S'il est ainsi, +comme je l'avance, car quelle proportion du fini à l'infini? je demande: +Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de +poussière qu'on appelle la terre? qu'est-ce qu'une petite portion de +cette terre que l'homme possède et qu'il habite?—Les méchants +prospèrent pendant qu'ils vivent.—Quelques méchants, je l'avoue.—La +vertu est opprimée, et le crime impuni sur la terre.—Quelquefois, j'en +conviens.—C'est une injustice.—Point du tout: il faudrait, pour +tirer cette conclusion, avoir prouvé qu'absolument les méchants sont +heureux, que la vertu ne l'est pas, et que le crime demeure impuni; il +faudrait du moins que ce peu de temps où les bons souffrent et où les +méchants prospèrent eût une durée, et que ce que nous appelons +prospérité et fortune ne fût pas une apparence fausse et une ombre vaine +qui s'évanouit; que cette terre, cet atome, où il paraît que la vertu et +le crime rencontrent si rarement ce qui leur est dû, fût le seul endroit +de la scène où se doivent passer la punition et les récompenses.</p> + +<p>De ce que je pense, je n'infère pas plus clairement que je suis esprit, +que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu'il me plaît, +que je suis libre: or liberté, c'est choix, autrement une détermination +volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise, et +ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il +est vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un mystère. +Supposons pourtant avec l'athée que c'est injustice: toute injustice est +une négation ou une privation de justice; donc toute injustice suppose +justice. Toute justice est une conformité à une souveraine raison: je +demande en effet, quand il n'a pas été raisonnable que le crime soit +puni, à moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle avait moins de +trois angles; or toute conformité à la raison est une vérité; cette +conformité, comme il vient d'être dit, a toujours été; elle est donc de +celles que l'on appelle des éternelles vérités. Cette vérité, +d'ailleurs, ou n'est point et ne peut être, ou elle est l'objet d'une +connaissance; elle est donc éternelle, cette connaissance, et c'est +Dieu.</p> + +<p>Les dénouements qui découvrent les crimes les plus cachés, et où la +précaution des coupables pour les dérober aux yeux des hommes a été plus +grande, paraissent si simples et si faciles qu'il semble qu'il n'y ait +que Dieu seul qui puisse en être l'auteur; et les faits d'ailleurs que +l'on en rapporte sont en si grand nombre, que s'il plaît à quelques-uns +de les attribuer à de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que +le hasard, de tout temps, a passé en coutume.</p> + +<p>48 (VII)</p> + +<p>Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la +terre sans exception soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur +manque, j'infère de là que nul homme qui est sur la terre n'est dans +l'abondance, et que tout lui manque. Il n'y a que deux sortes de +richesses, et auxquelles les autres se réduisent, l'argent et les +terres: si tous sont riches, qui cultivera les terres, et qui fouillera +les mines? Ceux qui sont éloignés des mines ne les fouilleront pas, ni +ceux qui habitent des terres incultes et minérales ne pourront pas en +tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose; mais si +les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre +par son travail, qui transportera d'une région à une autre les lingots +ou les choses échangées? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se +chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? On manquera +alors du nécessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il +n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'inventions, plus de +mécanique. D'ailleurs cette égalité de possessions et de richesses en +établit une autre dans les conditions, bannit toute subordination, +réduit les hommes à se servir eux-mêmes, et à ne pouvoir être secourus +les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles, entraîne une +anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres, +l'impunité.</p> + +<p>Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain +le soleil se lève pour eux sur l'horizon, en vain il échauffe la terre +et la rend féconde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les +fleuves en vain l'arrosent et répandent dans les diverses contrées la +fertilité et l'abondance; inutilement aussi la mer laisse sonder ses +abîmes profonds, les rochers et les montagnes s'ouvrent pour laisser +fouiller dans leur sein et en tirer tous les trésors qu'ils y +renferment. Mais si vous établissez que de tous les hommes répandus dans +le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents, vous +faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie, +les réconcilie: ceux-ci servent, obéissent, inventent, travaillent, +cultivent, perfectionnent; ceux-là jouissent, nourrissent, secourent, +protègent, gouvernent: tout ordre est rétabli, et Dieu se découvre.</p> + +<p>49 (VII)</p> + +<p>Mettez l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté, la dépendance, +les soins et la misère de l'autre: ou ces choses sont déplacées par la +malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu.</p> + +<p>Une certaine inégalité dans les conditions, qui entretient l'ordre et la +subordination, est l'ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine: une +trop grande disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi les +hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts.</p> + +<p>Les extrémités sont vicieuses, et partent de l'homme: toute compensation +est juste, et vient de Dieu.</p> + +<p>50 (I)</p> + +<p>Si on ne goûte point ces Caractères, je m'en étonne; et si on les goûte, +je m'en étonne de même.</p> + +<h2>FIN DES CARACTÈRES</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="DISCOURS_DE_RECEPTION_A_LACADEMIE_FRANCAISE" id="DISCOURS_DE_RECEPTION_A_LACADEMIE_FRANCAISE"></a><a href="#moeurs">DISCOURS DE RÉCEPTION À L'ACADÉMIE FRANÇAISE</a></h2> + +<h3><a name="preface_2" id="preface_2"></a><a href="#moeurs">Préface</a></h3> + + +<p>Ceux qui, interrogés sur le discours que je fis à l'Académie française, +le jour que j'eus l'honneur d'y être reçu, ont dit sèchement que j'avais +fait des caractères, croyant le blâmer, en ont donné l'idée la plus +avantageuse que je pouvais moi-même désirer; car le public ayant +approuvé ce genre d'écrire où je me suis appliqué depuis quelques +années, c'était le prévenir en ma faveur que de faire une telle réponse. +Il ne restait plus que de savoir si je n'aurais pas dû renoncer aux +caractères dans le discours dont il s'agissait; et cette question +s'évanouit dès qu'on sait que l'usage a prévalu qu'un nouvel académicien +compose celui qu'il doit prononcer, le jour de sa réception, de l'éloge +du Roi, de ceux du cardinal de Richelieu, du chancelier Seguier, de la +personne à qui il succède, et de l'Académie française. De ces cinq +éloges, il y en a quatre de personnels; or je demande à mes censeurs +qu'ils me posent si bien la différence qu'il y a des éloges personnels +aux caractères qui louent, que je la puisse sentir, et avouer ma faute. +Si, chargé de faire quelque autre harangue, je retombe encore dans des +peintures, c'est alors qu'on pourra écouter leur critique, et peut-être +me condamner; je dis peut-être, puisque les caractères, ou du moins les +images des choses et des personnes, sont inévitables dans l'oraison, que +tout écrivain est peintre, et tout excellent écrivain excellent peintre.</p> + +<p>J'avoue que j'ai ajouté à ces tableaux, qui étaient de commande, les +louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Académie +française; et ils ont dû me le pardonner, s'ils ont fait attention +qu'autant pour ménager leur pudeur que pour éviter les caractères, je me +suis abstenu de toucher à leurs personnes, pour ne parler que de leurs +ouvrages, dont j'ai fait des éloges publics plus ou moins étendus, selon +que les sujets qu'ils y ont traités pouvaient l'exiger.—J'ai loué des +académiciens encore vivants, disent quelques-uns.—Il est vrai; mais je +les ai loués tous: qui d'entre eux aurait une raison de se plaindre?— +C'est une coutume toute nouvelle, ajoutent-ils, et qui n'avait point +encore eu d'exemple.—Je veux en convenir, et que j'ai pris soin de +m'écarter des lieux communs et des phrases proverbiales usées depuis si +longtemps, pour avoir servi à un nombre infini de pareils discours +depuis la naissance de l'Académie française. M'était-il donc si +difficile de faire entrer Rome et Athènes, le Lycée et le Portique, dans +l'éloge de cette savante compagnie? Être au comble de ses voeux de se +voir académicien; protester que ce jour où l'on jouit pour la première +fois d'un si rare bonheur est le jour le plus beau de sa vie; douter si +cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait +songée; espérer de puiser désormais à la source les plus pures eaux de +l'éloquence française; n'avoir accepté, n'avoir désiré une telle place +que pour profiter des lumières de tant de personnes si éclairées; +promettre que tout indigne de leur choix qu'on se reconnaît, on +s'efforcera de s'en rendre digne: cent autres formules de pareils +compliments sont-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les +trouver, les placer, et en mériter des applaudissements?</p> + +<p>Parce donc que j'ai cru que, quoi que l'envie et l'injustice publient de +l'Académie française, quoi qu'elles veuillent dire de son âge d'or et de +sa décadence, elle n'a jamais, depuis son établissement, rassemblé un si +grand nombre de personnages illustres pour toutes sortes de talents et +en tout genre d'érudition, qu'il est facile aujourd'hui d'y en +remarquer; et que dans cette prévention où je suis, je n'ai pas espéré +que cette Compagnie pût être une autre fois plus belle à peindre, ni +prise dans un jour plus favorable, et que je me suis servi de +l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres reproches? +Cicéron a pu louer impunément Brutus, César, Pompée, Marcellus, qui +étaient vivants, qui étaient présents: il les a loués plusieurs fois; il +les a loués seuls dans le sénat, souvent en présence de leurs ennemis, +toujours devant une compagnie jalouse de leur mérite, et qui avait bien +d'autres délicatesses de politique sur la vertu des grands hommes que +n'en saurait avoir l'Académie française. J'ai loué les académiciens, je +les ai loués tous, et ce n'a pas été impunément: que me serait-il arrivé +si je les avais blâmés tous?</p> + +<p>Je viens d'entendre, a dit Théobalde, une grande vilaine harangue qui +m'a fait bâiller vingt fois, et qui m'a ennuyé à la mort. Voilà ce qu'il +a dit, et voilà ensuite ce qu'il a fait, lui et peu d'autres qui ont cru +devoir entrer dans les mêmes intérêts. Ils partirent pour la cour le +lendemain de la prononciation de ma harangue; ils allèrent de maisons en +maisons; ils dirent aux personnes auprès de qui ils ont accès que je +leur avais balbutié la veille un discours où il n'y avait ni style ni +sens commun, qui était rempli d'extravagances, et une vraie satire. +Revenus à Paris, ils se cantonnèrent en divers quartiers, où ils +répandirent tant de venin contre moi, s'acharnèrent si fort à diffamer +cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres +qu'ils écrivirent à leurs amis dans les provinces, en dirent tant de +mal, et le persuadèrent si fortement à qui ne l'avait pas entendue, +qu'ils crurent pouvoir insinuer au public, ou que les Caractères faits +de la même main étaient mauvais, ou que s'ils étaient bons, je n'en +étais pas l'auteur, mais qu'une femme de mes amies m'avait fourni ce +qu'il y avait de plus supportable. Ils prononcèrent aussi que je n'étais +pas capable de faire rien de suivi, pas même la moindre préface: tant +ils estimaient impraticable à un homme même qui est dans l'habitude de +penser, et d'écrire ce qu'il pense, l'art de lier ses pensées et de +faire des transitions.</p> + +<p>Ils firent plus: violant les lois de l'Académie française, qui défend +aux académiciens d'écrire ou de faire écrire contre leurs confrères, ils +lâchèrent sur moi deux auteurs associés à une même gazette; ils les +animèrent, non pas à publier contre moi une satire fine et ingénieuse, +ouvrage trop au-dessous des uns et des autres, facile à manier, et dont +les moindres esprits se trouvent capables, mais à me dire de ces injures +grossières et personnelles, si difficiles à rencontrer, si pénibles à +prononcer ou à écrire, surtout à des gens à qui je veux croire qu'il +reste encore quelque pudeur et quelque soin de leur réputation.</p> + +<p>Et en vérité je ne doute point que le public ne soit enfin étourdi et +fatigué d'entendre, depuis quelques années, de vieux corbeaux croasser +autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés +à quelque gloire par leurs écrits. Ces oiseaux lugubres semblent, par +leurs cris continuels, leur vouloir imputer le décri universel où tombe +nécessairement tout ce qu'ils exposent au grand jour de l'impression: +comme si on était cause qu'ils manquent de force et d'haleine, ou qu'on +dût être responsable de cette médiocrité répandue sur leurs ouvrages. +S'il s'imprime un livre de moeurs assez mal digéré pour tomber de +soi-même et ne pas exciter leur jalousie, ils le louent volontiers, et +plus volontiers encore ils n'en parlent point; mais s'il est tel que le +monde en parle, ils l'attaquent avec furie. Prose, vers, tout est sujet +à leur censure, tout est en proie à une haine implacable, qu'ils ont +conçue contre ce qui ose paraître dans quelque perfection, et avec les +signes d'une approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur +fournir qui leur agrée: il faudra leur rendre celle de la Serre ou de +des Marets, et s'ils en sont crus, revenir au Pédagogue chrétien et à la +Cour sainte. Il paraît une nouvelle satire écrite contre les vices en +général, qui, d'un vers fort et d'un style d'airain, enfonce ses traits +contre l'avarice, l'excès du jeu, la chicane, la mollesse, l'ordure et +l'hypocrisie, où personne n'est nommé ni désigné, où nulle femme +vertueuse ne peut ni ne doit se reconnaître; un Bourdaloue en chaire ne +fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus innocentes: il +n'importe, c'est médisance, c'est calomnie. Voilà depuis quelque temps +leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages de moeurs qui +réussissent: ils y prennent tout littéralement, ils les lisent comme une +histoire, ils n'y entendent ni la poésie ni la figure; ainsi ils les +condamnent; ils y trouvent des endroits faibles: il y en a dans Homère, +dans Pindare, dans Virgile et dans Horace; où n'y en a-t-il point? si ce +n'est peut-être dans leurs écrits. Bernin n'a pas manié le marbre ni +traité toutes ses figures d'une égale force; mais on ne laisse pas de +voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontré, de certains traits +si achevés, tout proche de quelques autres qui le sont moins, qu'ils +découvrent aisément l'excellence de l'ouvrier: si c'est un cheval, les +crins sont tournés d'une main hardie, ils voltigent et semblent être le +jouet du vent; l'oeil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie; +un ciseau de maître s'y retrouve en mille endroits; il n'est pas donné à +ses copistes ni à ses envieux d'arriver à de telles fautes par leurs +chefs-d'oeuvre: l'on voit bien que c'est quelque chose de manqué par un +habile homme, et une faute de Praxitèle.</p> + +<p>Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent même +supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se déclare +contre le vice? sont-ce des chartreux et des solitaires? sont-ce les +jésuites, hommes pieux et éclairés? sont-ce ces hommes religieux qui +habitent en France les cloîtres et les abbayes? Tous au contraire lisent +ces sortes d'ouvrages, et en particulier, et en public, à leurs +récréations; ils en inspirent la lecture à leurs pensionnaires, à leurs +élèves; ils en dépeuplent les boutiques, ils les conservent dans leurs +bibliothèques. N'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'économie +du livre des Caractères? N'ont-ils pas observé que de seize chapitres +qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux +et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des +attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui +affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la +connaissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au +seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué, et peut-être +confondu; où les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les +faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont +apportées; où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les +plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent répéter contre un +ouvrage si sérieux et si utile ce continuel refrain: C'est médisance, +c'est calomnie? Il faut les nommer: ce sont des poètes; mais quels +poètes? Des auteurs d'hymnes sacrés ou des traducteurs de psaumes, des +Godeaux ou des Corneilles? Non, mais des faiseurs de stances et +d'élégies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur +une absence ou sur un retour, qui font une épigramme sur une belle +gorge, et un madrigal sur une jouissance. Voilà ceux qui, par +délicatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en ménageant +les particuliers avec toutes les précautions que la prudence peut +suggérer, j'essaye, dans mon livre des Moeurs, de décrier, s'il est +possible, tous les vices du coeur et de l'esprit, de rendre l'homme +raisonnable et plus proche de devenir chrétien. Tels ont été les +Théobaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur +atelier.</p> + +<p>Ils sont encore allés plus loin; car palliant d'une politique zélée le +chagrin de ne se sentir pas à leur gré si bien loués et si longtemps que +chacun des autres académiciens, ils ont osé faire des applications +délicates et dangereuses de l'endroit de ma harangue où, m'exposant seul +à prendre le parti de toute la littérature contre leurs plus +irréconciliables ennemis, gens pécunieux, que l'excès d'argent ou qu'une +fortune faite par de certaines voies, jointe à la faveur des grands, +qu'elle leur attire nécessairement, mène jusqu'à une froide insolence, +je leur fais à la vérité à tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est +pas permis de détourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et +sur tout autre.</p> + +<p>Ainsi en usent à mon égard, excités peut-être par les Théobaldes, ceux +qui, se persuadant qu'un auteur écrit seulement pour les amuser par la +satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale, au +lieu de prendre pour eux et de faire servir à la correction de leurs +moeurs les divers traits qui sont semés dans un ouvrage, s'appliquent à +découvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces +traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que +remarques solides ou sérieuses réflexions, quoique en si grand nombre +qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arrêter qu'aux +peintures ou aux caractères; et après les avoir expliqués à leur manière +et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues +listes, ou, comme ils les appellent, des clefs: fausses clefs, et qui +leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont +les noms s'y voient déchiffrés, et à l'écrivain qui en est la cause, +quoique innocente.</p> + +<p>J'avais pris la précaution de protester dans une préface contre tous ces +interprétations, que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait +fait prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devais rendre mon +livre public, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par +mes écrits, et la crainte de fournir à quelques-uns de quoi exercer leur +malignité. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caractères, +quelle digue élèverai-je contre ce déluge d'explications qui inonde la +ville, et qui bientôt va gagner la cour? Dirai-je sérieusement, et +protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni +complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donné aucune; que mes +plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refusées; que les +personnes les plus accréditées de la cour ont désespéré d'avoir mon +secret? N'est-ce pas la même chose que si je me tourmentais beaucoup à +soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur, +sans moeurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens +de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire?</p> + +<p>Mais d'ailleurs comment aurais-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai +pu moi-même les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? Étant +presque toutes différentes entre elles, quel moyen de les faire servir à +une même entrée, je veux dire à l'intelligence de mes Remarques? Nommant +des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai jamais parlé, que +je ne connais point, peuvent-elles partir de moi et être distribuées de +ma main? Aurais-je donné celles qui se fabriquent à Romorentin, à +Mortaigne et à Belesme, dont les différentes applications sont à la +baillive, à la femme de l'assesseur, au président de l'Élection, au +prévôt de la maréchaussée et au prévôt de la collégiale? Les noms y sont +fort bien marqués; mais ils ne m'aident pas davantage à connaître les +personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage: je suis +presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien +l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuliers, et +que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint à +la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre +celui-ci ou celle-là dans mon livre des Moeurs. Je ne me suis point loué +au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et +ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et +ne parussent feints ou imaginés. Me rendant plus difficile, je suis allé +plus loin: j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre; et de +ces divers traits qui pouvaient convenir à une même personne, j'en ai +fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les +lecteurs par le caractère, ou comme le disent les mécontents, par la +satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des +modèles à suivre.</p> + +<p>Il me semble donc que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui +par hasard verraient leurs noms écrits dans ces insolentes listes, que +je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même +attendre d'eux cette justice, que sans s'arrêter à un auteur moral qui +n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront +jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet +ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je +réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point. +Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la +vue de louer vertu ou leur mérite; j'écris leurs noms en lettres +capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas +risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms véritables aux +peintures moins obligeantes, je me serais épargné le travail d'emprunter +les noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui +n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille +tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les +dégoûter des applications. Voilà la conduite que j'ai tenue dans la +composition des Caractères.</p> + +<p>Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef +des mécontents, je ne sais en effet pourquoi j'ai tenté de faire de ce +remerciement à l'Académie française un discours oratoire qui eût quelque +force et quelque étendue. De zélés académiciens m'avaient déjà frayé ce +chemin; mais ils se sont trouvés en petit nombre; et leur zèle pour +l'honneur et pour la réputation de l'Académie n'a eu que peu +d'imitateurs. Je pouvais suivre l'exemple de ceux qui, postulant une +place dans cette compagnie sans avoir jamais rien écrit, quoiqu'ils +sachent écrire, annoncent dédaigneusement, la veille de leur réception, +qu'ils n'ont que deux mots à dire et qu'un moment à parler, quoique +capables de parler longtemps et de parler bien.</p> + +<p>J'ai pensé au contraire qu'ainsi que nul artisan n'est agrégé à aucune +société, ni n'a ses lettres de maîtrise sans faire son chef-d'oeuvre, de +même et avec encore plus de bienséance, un homme associé à un corps qui +ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se +trouvait engagé à faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le fît +aux yeux de tous paraître digne du choix dont il venait de l'honorer. Il +me semblait encore que puisque l'éloquence profane ne paraissait plus +régner au barreau, d'où elle a été bannie par la nécessité de +l'expédition, et qu'elle ne devait plus être admise dans la chaire, où +elle n'a été que trop soufferte, le seul asile qui pouvait lui rester +était l'Académie française; et qu'il n'y avait rien de plus naturel, ni +qui pût rendre cette Compagnie plus célèbre, que si, au sujet des +réceptions de nouveaux académiciens, elle savait quelquefois attirer la +cour et la ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendre des +pièces d'éloquence d'une juste étendue, faites de main de maîtres, et +dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.</p> + +<p>Si je n'ai pas atteint mon but, qui était de prononcer un discours +éloquent, il me paraît du moins que je me suis disculpé de l'avoir fait +trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris, à qui on l'avait +promis mauvais, satirique et insensé, s'est plaint qu'on lui avait +manqué de parole; si Marly, où la curiosité de l'entendre s'était +répandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donnés à +la critique qu'on en avait faite; s'il a su franchir Chantilly, écueil +des mauvais ouvrages; si l'Académie française, à qui j'avais appelé +comme au juge souverain de ces sortes de pièces, étant assemblée +extraordinairement, a adopté celle-ci, l'a fait imprimer par son +libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n'était pas en effet +composée d'un style affecté, dur et interrompu, ni chargée de louanges +fades et outrées, telles qu'on les lit dans les prologues d'opéras, et +dans tant d'épîtres dédicatoires, il ne faut plus s'étonner qu'elle ait +ennuyé Théobalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire, +où ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donnée à un ouvrage +pour en faire la réputation, et que pour y mettre le dernier sceau, il +sera nécessaire que de certaines gens le désapprouvent, qu'ils y aient +bâillé.</p> + +<p>Car voudraient-ils, présentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a +moins mal réussi dans le public qu'ils ne l'avaient espéré, qu'ils +savent que deux libraires ont plaidé à qui l'imprimerait, voudraient-ils +désavouer leur goût et le jugement qu'ils en ont porté dans les premiers +jours qu'elle fut prononcée? Me permettraient-ils de publier, ou +seulement de soupçonner, une tout autre raison de l'âpre censure qu'ils +en firent, que la persuasion où ils étaient qu'elle la méritait? On sait +que cet homme, d'un nom et d'un mérite si distingué, avec qui j'eus +l'honneur d'être reçu à l'Académie française, prié, sollicité, persécuté +de consentir à l'impression de sa harangue, par ceux mêmes qui voulaient +supprimer la mienne et en éteindre la mémoire, leur résista toujours +avec fermeté. Il leur dit qu'il ne pouvait ni ne devait approuver une +distinction si odieuse qu'ils voulaient faire entre lui et moi; que la +préférence qu'ils donnaient à son discours avec cette affectation et cet +empressement qu'ils lui marquaient, bien loin de l'obliger, comme ils +pouvaient le croire, lui faisait au contraire une véritable peine; que +deux discours également innocents, prononcés dans le même jour, devaient +être imprimés dans le même temps. Il s'expliqua ensuite obligeamment, en +public et en particulier, sur le violent chagrin qu'il ressentait de ce +que les deux auteurs de la gazette que j'ai cités avaient fait servir +les louanges qu'il leur avait plu de lui donner à un dessein formé de +médire de moi, de mon discours et de mes Caractères; et il me fit, sur +cette satire injurieuse, des explications et des excuses qu'il ne me +devait point. Si donc on voulait inférer de cette conduite des +Théobaldes, qu'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et +d'une harangue folle et décriée pour relever celle de mon collègue, ils +doivent répondre, pour se laver de ce soupçon qui les déshonore, qu'ils +ne sont ni courtisans, ni dévoués à la faveur, ni intéressés, ni +adulateurs; qu'au contraire ils sont sincères, et qu'ils ont dit +naïvement ce qu'ils pensaient du plan, du style et des expressions de +mon remerciement à l'Académie française. Mais on ne manquera pas +d'insister et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville, +des grands et du peuple, lui a été favorable. Qu'importe? Ils +répliqueront avec confiance que le public a son goût, et qu'ils ont le +leur: réponse qui ferme la bouche et qui termine tout différend. Il est +vrai qu'elle m'éloigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun +de mes écrits; car si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie, +je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins +assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent +toujours partager les Théobaldes et le public.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Discours_prononce_dans_lacademie_francaise_le_lundi_quinzieme_juin_1693" id="Discours_prononce_dans_lacademie_francaise_le_lundi_quinzieme_juin_1693"></a><a href="#moeurs">Discours prononcé dans l'académie française le lundi quinzième juin 1693</a></h2> + + +<p>Messieurs,</p> + +<p>Il serait difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous, +d'avoir devant ses yeux l'Académie française, d'avoir lu l'histoire de +son établissement, sans penser d'abord à celui à qui elle en est +redevable, et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui +doive moins vous déplaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent +le devoir et la coutume, par quelques traits où ce grand cardinal soit +reconnaissable, et qui en renouvellent la mémoire.</p> + +<p>Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer +par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins +faits pour relever le mérite de celui que l'on veut peindre, que pour +montrer tout le feu et toute la vivacité de l'orateur. Suivez le règne +de Louis le Juste: c'est la vie du cardinal de Richelieu, c'est son +éloge et celui du prince qui l'a mis en oeuvre. Que pourrais-je ajouter à +des faits encore récents et si mémorables? Ouvrez son Testament +politique, digérez cet ouvrage: c'est la peinture de son esprit; son âme +tout entière s'y développe; l'on y découvre le secret de sa conduite et +de ses actions; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et +de si grands événements qui ont paru sous son administration: l'on y +voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu +agir sûrement et avec succès, et que celui qui a achevé de si grandes +choses, ou n'a jamais écrit, ou a dû écrire comme il a fait.</p> + +<p>Génie fort et supérieur, il a su tout le fond et tout le mystère du +gouvernement; il a connu le beau et le sublime du ministère; il a +respecté l'étranger, ménagé les couronnes, connu le poids de leur +alliance; il a opposé des alliés à des ennemis; il a veillé aux intérêts +du dehors, à ceux du dedans. Il n'a oublié que les siens: une vie +laborieuse et languissante, souvent exposée, a été le prix d'une si +haute vertu; dépositaire des trésors de son maître, comblé de ses +bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne saurait dire +qu'il est mort riche.</p> + +<p>Le croirait-on, Messieurs? cette âme sérieuse et austère, formidable aux +ennemis de l'État, inexorable aux factieux, plongée dans la négociation, +occupée tantôt à affaiblir le parti de l'hérésie, tantôt à déconcerter +une ligue, et tantôt à méditer une conquête, a trouvé le loisir d'être +savante, a goûté les belles-lettres et ceux qui en faisaient profession. +Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes dévoués à la +fortune, qui, par le succès de vos affaires particulières, vous jugez +dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour +des génies heureux et pour de bonnes têtes; qui dites que vous ne savez +rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour +marquer l'inutilité des sciences, ou pour paraître ne devoir rien aux +autres, mais puiser tout de votre fonds. Apprenez que le cardinal de +Richelieu a su, qu'il a lu: je ne dis pas qu'il n'a point eu +d'éloignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aimés, +caressés, favorisés, qu'il leur a ménagé des privilèges, qu'il leur +destinait des pensions, qu'il les a réunis en une Compagnie célèbre, +qu'il en a fait l'Académie française. Oui, hommes riches et ambitieux, +contempteurs de la vertu, et de toute association qui ne roule pas sur +les établissements et sur l'intérêt, celle-ci est une des pensées de ce +grand ministre, né homme d'État, dévoué à l'État, esprit solide, +éminent, capable dans ce qu'il faisait des motifs les plus relevés et +qui tendaient au bien public comme à la gloire de la monarchie; +incapable de concevoir jamais rien qui ne fût digne de lui, du prince +qu'il servait, de la France, à qui il avait consacré ses méditations et +ses veilles.</p> + +<p>Il savait quelle est la force et l'utilité de l'éloquence, la puissance +de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux +hommes la justice et la probité, qui porte dans le coeur du soldat +l'intrépidité et l'audace, qui calme les émotions populaires, qui excite +à leurs devoirs les compagnies entières ou la multitude. Il n'ignorait +pas quels sont les fruits de l'histoire et de la poésie, quelle est la +nécessité de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences; +et que pour conduire ces choses à un degré de perfection qui les rendît +avantageuses à la République, il fallait dresser le plan d'une compagnie +où la vertu seule fût admise, le mérite placé, l'esprit et le savoir +rassemblés par des suffrages. N'allons pas plus loin: voilà, Messieurs, +vos principes et votre règle, dont je ne suis qu'une exception.</p> + +<p>Rappelez en votre mémoire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse, +rappelez ce grand et premier concile où les Pères qui le composaient +étaient remarquables chacun par quelques membres mutilés, ou par les +cicatrices qui leur étaient restées des fureurs de la persécution; ils +semblaient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette +assemblée générale de toute l'Église: il n'y avait aucun de vos +illustres prédécesseurs qu'on ne s'empressât de voir, qu'on ne montrât +dans les places, qu'on ne désignât par quelque ouvrage fameux qui lui +avait fait un grand nom, et qui lui donnait rang dans cette Académie +naissante qu'ils avaient comme fondée. Tels étaient ces grands artisans +de la parole, ces premiers maîtres de l'éloquence française; tels vous +êtes, Messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux +qui vous ont précédés.</p> + +<p>L'un, aussi correct dans sa langue que s'il l'avait apprise par règles +et par principes, aussi élégant dans les langues étrangères que si elles +lui étaient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours +parler celui de son pays: il a entrepris, il a fini une pénible +traduction, que le plus bel esprit pourrait avouer, et que le plus pieux +personnage devrait désirer d'avoir faite.</p> + +<p>L'autre fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les +grâces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin, +en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable +et le naturel.</p> + +<p>Un autre, plus égal que Marot et plus poète que Voiture, a le jeu, le +tour, et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade +aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets +jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'écrire; toujours +original soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de +ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter.</p> + +<p>Celui-ci passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées +d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie; il a dans ce qu'il +emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite +de l'invention. Ses vers, forts et harmonieux, faits de génie, quoique +travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore +quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris: on y +remarque une critique sûre, judicieuse et innocente, s'il est permis du +moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.</p> + +<p>Cet autre vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers +volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui règne sur la +scène, qui s'est emparé de tout le théâtre. Il ne l'en dépossède pas, il +est vrai; mais il s'y établit avec lui: le monde s'accoutume à en voir +faire la comparaison. Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le +grand Corneille, lui soit préféré; quelques autres, qu'il lui soit +égalé: ils en appellent à l'autre siècle; ils attendent la fin de +quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle +leurs premières années, n'aiment peut-être dans OEdipe que le souvenir de +leur jeunesse.</p> + +<p>Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une +envieuse critique et qui l'a fait taire; qu'on admire malgré soi, qui +accable par le grand nombre et par l'éminence de ses talents? Orateur, +historien, théologien, philosophe, d'une rare érudition, d'une plus rare +éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la +chaire; un défenseur de la religion, une lumière de l'Église, parlons +d'avance le langage de la postérité, un Père de l'Église. Que n'est-il +point? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne.</p> + +<p>Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous? Quelles choses +vous furent dites dans la place où je me trouve! Je m'en souviens; et +après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler? comment +daignez-vous m'entendre? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de +ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit +qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses +pensées dans la conversation: toujours maître de l'oreille et du coeur de +ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, +ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse. On est assez heureux +de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit être +content de soi, si l'on emporte ses réflexions et si l'on en profite. +Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre! À qui +m'associez-vous!</p> + +<p>Je voudrais, Messieurs, moins pressé par le temps et par les bienséances +qui mettent des bornes à ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui +composent cette Académie par des endroits encore plus marqués et par de +plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit +répandus parmi les hommes se trouvent partagés entre vous. Veut-on de +diserts orateurs, qui aient semé dans la chaire toutes les fleurs de +l'éloquence, qui, avec une saine morale, aient employé tous les tours et +toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de +paroles, qui fassent aimer les solennités, les temples, qui y fassent +courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous. +Admire-t-on une vaste et profonde littérature qui aille fouiller dans +les archives de l'antiquité pour en retirer des choses ensevelies dans +l'oubli, échappées aux esprits les plus curieux, ignorées des autres +hommes; une mémoire, une méthode, une précision à ne pouvoir dans ces +recherches s'égarer d'une seule année, quelquefois d'un seul jour sur +tant de siècles? cette doctrine admirable, vous la possédez; elle est du +moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assemblée. Si +l'on est curieux du don des langues, joint au double talent de savoir +avec exactitude les choses anciennes, et de narrer celles qui sont +nouvelles avec autant de simplicité que de vérité, des qualités si rares +ne vous manquent pas et sont réunies en un même sujet. Si l'on cherche +des hommes habiles, pleins d'esprit et d'expérience, qui, par le +privilège de leurs emplois, fassent parler le Prince avec dignité et +avec justesse; d'autres qui placent heureusement et avec succès, dans +les négociations les plus délicates, les talents qu'ils ont de bien +parler et de bien écrire; d'autres encore qui prêtent leurs soins et +leur vigilance aux affaires publiques, après les avoir employés aux +judiciaires, toujours avec une égale réputation: tous se trouvent au +milieu de vous, et je souffre à ne les pas nommer.</p> + +<p>Si vous aimez le savoir joint à l'éloquence, vous n'attendrez pas +longtemps: réservez seulement toute votre attention pour celui qui +parlera après moi. Que vous manque-t-il enfin? vous avez des écrivains +habiles en l'une et en l'autre oraison; des poètes en tout genre de +poésies, soit morales, soit chrétiennes, soit héroïques, soit galantes +et enjouées; des imitateurs des anciens; des critiques austères; des +esprits fins, délicats, subtils, ingénieux, propres à briller dans les +conversations et dans les cercles. Encore une fois, à quels hommes, à +quels grands sujets m'associez-vous!</p> + +<p>Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? Après qui vous +fais-je ce public remerciement? Il ne doit pas néanmoins, cet homme si +louable et si modeste, appréhender que je le loue: si proche de moi, il +aurait autant de facilité que de disposition à m'interrompre. Je vous +demanderai plus volontiers: À qui me faites-vous succéder? À un homme +QUI AVAIT DE LA VERTU.</p> + +<p>Quelquefois, Messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges +des illustres morts dont ils remplissent la place, hésitent, partagés +entre plusieurs choses qui méritent également qu'on les relève. Vous +aviez choisi en M. l'abbé de la Chambre un homme si pieux, si tendre, si +charitable, si louable par le coeur, qui avait des moeurs si sages et si +chrétiennes, qui était si touché de religion, si attaché à ses devoirs, +qu'une de ses moindres qualités était de bien écrire. De solides vertus, +qu'on voudrait célébrer, font passer légèrement sur son érudition ou sur +son éloquence; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses +ouvrages. Je préférerais en effet de prononcer le discours funèbre de +celui à qui je succède, plutôt que de me borner à un simple éloge de son +esprit. Le mérite en lui n'était pas une chose acquise, mais un +patrimoine, un bien héréditaire, si du moins il en faut juger par le +choix de celui qui avait livré son coeur, sa confiance, toute sa +personne, à cette famille, qui l'avait rendue comme votre alliée, +puisqu'on peut dire qu'il l'avait adoptée, et qu'il l'avait mise avec +l'Académie française sous sa protection.</p> + +<p>Je parle du chancelier Seguier. On s'en souvient comme de l'un des plus +grands magistrats que la France ait nourris depuis ses commencements. Il +a laissé à douter en quoi il excellait davantage, ou dans les +belles-lettres, ou dans les affaires; il est vrai du moins, et on en +convient, qu'il surpassait en l'un et en l'autre tous ceux de son temps. +Homme grave et familier, profond dans les délibérations, quoique doux et +facile dans le commence, il a eu naturellement ce que tant d'autres +veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'étude et +par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus +rare que la science, et peut-être que la probité, je veux dire de la +dignité. Il ne la devait point à l'éminence de son poste; au contraire, +il l'a anobli: il a été grand et accrédité sans ministère, et on ne voit +pas que ceux qui ont su tout réunir en leurs personnes l'aient effacé.</p> + +<p>Vous le perdîtes il y a quelques années, ce grand protecteur. Vous +jetâtes la vue autour de vous, vous promenâtes vos yeux sur tous ceux +qui s'offraient et qui se trouvaient honorés de vous recevoir; mais le +sentiment de votre perte fut tel, que dans les efforts que vous fîtes +pour la réparer, vous osâtes penser à celui qui seul pouvait vous la +faire oublier et la tourner à votre gloire. Avec quelle bonté, avec +quelle humanité ce magnanime prince vous a-t-il reçus! N'en soyons pas +surpris, c'est son caractère: le même, Messieurs, que l'on voit éclater +dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes +révolutions arrivées dans un royaume voisin et allié de la France ont +mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir.</p> + +<p>Quelle facilité est la nôtre pour perdre tout d'un coup le sentiment et +la mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement +imprimés! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons passés dans +l'agitation et dans le trouble, curieux, incertains quelle fortune +auraient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils, +famille auguste, mais malheureuse, que la piété et la religion avaient +poussée jusqu'aux dernières épreuves de l'adversité. Hélas! avaient-ils +péri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions +pas: on s'interrogeait, on se promettait réciproquement les premières +nouvelles qui viendraient sur un événement si lamentable. Ce n'était +plus une affaire publique, mais domestique; on n'en dormait plus, on +s'éveillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avait appris. +Et quand ces personnes royales, à qui l'on prenait tant d'intérêt, +eussent pu échapper à la mer ou à leur patrie, était-ce assez? ne +fallait-il pas une terre étrangère où ils pussent aborder, un roi +également bon et puissant qui pût et qui voulût les recevoir? Je l'ai +vue, cette réception, spectacle tendre s'il en fut jamais! On y versait +des larmes d'admiration et de joie. Ce prince n'a pas plus de grâce, +lorsqu'à la tête de ses camps et de ses armées, il foudroie une ville +qui lui résiste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de +son approche.</p> + +<p>S'il soutient cette longue guerre, n'en doutons pas, c'est pour nous +donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir à des conditions qui soient +justes et qui fassent honneur à la nation; qui ôtent pour toujours à +l'ennemi l'espérance de nous troubler par de nouvelles hostilités. Que +d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a exécuté, ou par +lui-même, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont +toute l'Europe est ébranlée: ils ont un sujet vaste et qui les exercera +longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut +achever dans cette campagne. Je ne parle que de son coeur, que de la +pureté et de la droiture de ses intentions: elles sont connues, elles +lui échappent. On le félicite sur des titres d'honneur dont il vient de +gratifier quelques grands de son État: que dit-il? qu'il ne peut être +content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous +le soient comme il le voudrait. Il sait, Messieurs, que la fortune d'un +roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses +frontières, d'être craint de ses ennemis; mais que la gloire du +souverain consiste à être aimé de ses peuples, en avoir le coeur, et par +le coeur tout ce qu'ils possèdent. Provinces éloignées, provinces +voisines, ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les +statuaires nous défigurent, vous tend les bras, vous regarde avec des +yeux tendres et pleins de douceur; c'est là son attitude: il veut voir +vos habitants, vos bergers danser au son d'une flûte champêtre sous les +saules et les peupliers, y mêler leurs voix rustiques, et chanter les +louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura +rendu la joie et la sérénité.</p> + +<p>C'est pour arriver à ce comble de ses souhaits, la félicité commune, +qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre pénible, qu'il +essuie l'inclémence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne, +qu'il risque une vie heureuse: voilà son secret et les vues qui le font +agir; on les pénètre, on les discerne par les seules qualités de ceux +qui sont en place, et qui l'aident de leurs conseils. Je ménage leur +modestie: qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine +point les projets de ce sage prince; qu'on devine, au contraire, qu'on +nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la +voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se +décharge pas entièrement sur eux du poids de ses affaires; lui-même, si +je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours appliqué à nos +besoins, il n'y a pour lui ni temps de relâche ni heures privilégiées: +déjà la nuit s'avance, les gardes sont relevées aux avenues de son +palais, les astres brillent au ciel et font leur course; toute la nature +repose, privée du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi, +tandis que ce roi, retiré dans son balustre, veille seul sur nous et sur +tout l'État. Tel est, Messieurs, le protecteur que vous vous êtes +procuré, celui de ses peuples.</p> + +<p>Vous m'avez admis dans une Compagnie illustrée par une si haute +protection. Je ne le dissimule pas, j'ai assez estimé cette distinction +pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son intégrité, +je veux dire de la devoir à votre seul choix; et j'ai mis votre choix à +tel prix, que je n'ai pas osé en blesser, pas même en effleurer la +liberté, par une importune sollicitation. J'avais d'ailleurs une juste +défiance de moi-même, je sentais de la répugnance à demander d'être +préféré à d'autres qui pouvaient être choisis. J'avais cru entrevoir, +Messieurs, une chose que je ne devais avoir aucune peine à croire, que +vos inclinations se tournaient ailleurs, sur un sujet digne, sur un +homme rempli de vertus, d'esprit et de connaissances, qui était tel +avant le poste de confiance qu'il occupe, et qui serait tel encore s'il +ne l'occupait plus. Je me sens touché, non de sa déférence, je sais +celle que je lui dois, mais de l'amitié qu'il m'a témoignée, jusques à +s'oublier en ma faveur. Un père mène son fils à un spectacle: la foule y +est grande, la porte est assiégée; il est haut et robuste, il fend la +presse; et comme il est près d'entrer, il pousse son fils devant lui, +qui sans cette précaution, ou n'entrerait point, ou entrerait tard. +Cette démarche d'avoir supplié quelques-uns de vous, comme il a fait, de +détourner vers moi leurs suffrages, qui pouvaient si justement aller à +lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est unique, et +elle ne diminue rien de ma reconnaissance envers vous, puisque vos voix +seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans +l'Académie française.</p> + +<p>Vous me l'avez accordée, Messieurs, et de si bonne grâce, avec un +consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule +magnificence. Il n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni +autorité, ni faveur qui aient pu vous plier à faire ce choix: je n'ai +rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque +succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses et +malignes applications pouvaient me nuire auprès des personnes moins +équitables et moins éclairées que vous, a été toute la médiation que +j'ai employée, et que vous avez reçue. Quel moyen de me repentir jamais +d'avoir écrit?</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les caractères, by Jean de la Bruyère + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARACTÈRES *** + +***** This file should be named 17980-h.htm or 17980-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/8/17980/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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